The Project Gutenberg EBook of Cri des colons contre un ouvrage de M.
l'vque et snateur Grgoire, ayant pour titre 'De la Littrature des ngres', by Fr.-Richard de Tussac

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Title: Cri des colons contre un ouvrage de M. l'vque et snateur Grgoire, ayant pour titre 'De la Littrature des ngres'

Author: Fr.-Richard de Tussac

Release Date: February 8, 2008 [EBook #24555]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                            CRI DES COLONS
                          CONTRE UN OUVRAGE
                                DE
                       M. L'VQUE ET SNATEUR
                             GRGOIRE,
               AYANT POUR TITRE DE LA LITTRATURE
                            DES NGRES,

                                OU

RFUTATION des inculpations calomnieuses faites aux Colons par l'auteur,
et par les autres philosophes ngrophiles, tels que Raynal, Valmont de
Bomare, _etc_.

Conduite atroce des Ngres et des Multres qui ont jou les premiers
rles dans les scnes tragiques de S. Domingue, et dont l'vque
Grgoire prconise les qualits morales et sociales.

                  DISSERTATION SUR L'ESCLAVAGE.

Devoit-on? pouvoit-on affranchir tous les Ngres dans un jour? L'vque
Grgoire n'a point eu pour but, dans son ouvrage, de prouver la
Littrature des Ngres.

                              A PARIS,
               CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTS.

                                1810.




                              DDICACE.


Notre ddicace sera courte; nous n'avons pas eu, comme les ngres, le
bonheur de trouver cent soixante-dix-sept dfenseurs, dont l'vque
Grgoire cite les noms, et auxquels il ddie son ouvrage. Nous faisons
hommage du ntre  un seul Franois, dont nous ignorons mme le nom,
mais dont le courageux et vertueux dvouement  notre cause, est parvenu
jusqu' nous au-del des mers, et restera pour jamais grav dans nos
coeurs. Un seul Franois, rdacteur du _Journal historique et politique
de la Marine et des Colonies_, en 1796[1], osa faire entendre la vrit,
en dnonant au Directoire la perfidie et la sclratesse de ses agens
dans les colonies. Nous allons rapporter mot pour mot l'article du
journal, pour ne pas le dnaturer ni l'affoiblir.

[Note 1: Voyez _Journal historique et politique de la Marine et des
Colonies_, 27 novembre 1796, n 102.]

Le Directoire, oblig de s'en rapporter aux dclarations de ses agens
dans les colonies, est tromp, comme l'ont t les trois lgislatures
qui ont procd la constitution de 1795. Des agens de l'Angleterre, des
ennemis implacables de la classe la plus industrieuse des colonies,
occupent toutes les places dans le Nouveau-Monde; et c'est sur le
rapport de pareils hommes que le Corps Lgislatif prononceroit sur le
situation politique et commerciale des colonies! sur le rapport des
bourreaux on prononceroit sur le sort des victimes! Non, le Directoire a
t surpris; il ne confondra pas long-temps l'imposture avec la vrit;
les tratres qui ont perdu les colonies, avec ceux qui, aprs les avoir
dfendues au prix de leur sang et de leur fortune, demandent justice ou
la mort. Ce rapport n'est pas du Directoire, des sentimens plus justes
l'eussent dict; protecteur de l'galit, il n'et pas laiss dans
l'oubli la classe blanche, classe respectable par ses malheurs, pour
n'occuper le Corps lgislatif que des brigands qui ont dvast cet
infortun pays, que des sclrats qui, aprs les avoir mis en mouvement,
surprennent sans cesse la religion, et trompent la confiance du
Directoire. Puisque le Directoire ne peut se rapporter qu' la
correspondance de ses agens, nous croirions trahir les intrts de la
France et de ses colonies, si nous n'observions pas combien il seroit
dangereux de ne pas remonter plus haut.

Quand les colonies fleurissoient; quand la France jouissoit de la
prpondrance dans le commerce du monde entier, les proprits toient
respectes, la sret individuelle n'toit pas une chimre, la classe
blanche animoit tout par la supriorit des moyens que la nature et
l'ducation lui donnoient sur les autres classes; l'installation du
Directoire et d tre le retour aux principes de justice et de cette
galit que ses agens mprisent et rejettent dans les colonies de la
manire la plus outrageante pour le nom franois. Est-ce la perscution,
est-ce la nullit des blancs qui doit constituer l'galit des hommes
libres dans les colonies? Voil pourtant l'infamie, l'injustice qu'on
voudroit faire consacrer au Corps lgislatif.

On ne peut lire sans prouver une foule de sentimens contradictoires
les uns aux autres; on ne peut lire sans gmir, le passage suivant de ce
message:

L'article XV de la dclaration des droits, assure  jamais  la
Rpublique toute la population noire des colonies. Cet article, il est
vrai, contrarie les habitans et l'intrt de quelques anciens
propritaires; de l les haines contre les agens, qui cependant ne
doivent tre considrs que comme chargs de faire excuter le voeu du
peuple franois.

Par quel abus de mots on en impose sans cesse au Peuple franois, au
Corps lgislatif et au Directoire, qui, dans ce moment, par une
confiance immodre, consacre dans ce paragraphe l'assassinat des colons
blancs et l'incendie des proprits[2]! Il ne reste plus qu' faire
gorger les restes de cette triste population, qu' incendier les
vestiges mmes de cette colonie (cela est arriv),  qui toutes les
villes maritimes de la France ont d leur lvation, et dont les
puissances trangres seront ternellement jalouses, si le gouvernement
redevient juste envers les colons.

[Note 2: L'vnement n'a que trop justifi cette assertion.]

Connot-on en France, le Directoire mme connot-il cette population
que l'article XV de la dclaration des droits _assure_, dit-il,  la
Rpublique? Aveugle crdulit des Franois, opinitret  ne point
entendre les colons, vous ftes (et vous tes encore) la source de tous
nos maux! Qui dtruira votre funeste influence? le Directoire. Les
Franois savent-ils qu'avec une misrable bouteille de taffia
(eau-de-vie de sucre) il n'est peut-tre pas un ngre qu'on ne rende
Franois le matin, Anglois  midi, et Espagnol le soir[3]. C'est l'arme
noire de Sonthonax qui rpondoit  la Rpublique de la sret du
Port-au-Prince et des quarante-huit btimens de commerce qui toient
dans la rade. Les Anglois s'en sont empars sans coup frir (plusieurs
de nous toient tmoins), et on affecte d'oublier que le gnral
Montbrun, prsent  l'attaque, a dclar, a imprim que Sonthonax avoit
livr cette ville aux Anglois[4]. Accusera-t-on les blancs? il n'y en
avoit plus; chasss, gorgs, dports ou emprisonns, tous avoient
disparu. toit-ce l l'esprit de la constitution? toit-ce l le voeu du
peuple franois? Et quand a-t-il manifest le dsir, la volont de faire
gorger par les agens du gouvernement, ses amis, ses parens, ses frres?
Le peuple franois connoissoit  peine l'tat des colonies; que
pouvoit-il vouloir? quel voeu pouvoit-il former? il vouloit l'galit,
mais ordonna-t-il  ses constitus le massacre et l'incendie des
colonies? Peuple franois, rponds enfin au cri des colons... Le sang
qui a coul dans les colonies n'est-il pas le sang qui circule dans tes
veines? et est-il un Franois qui n'ait pas perdu  S. Domingue un
parent, ou un ami? et ce sont les plaintes des colons, leur regrets,
qu'on appelle rsistance  la loi! Falloit-il tendre la gorge aux
couteaux africains? falloit-il encore baiser la main qui dirigeoit les
torches et les poignards? pense-t-on enfin que le tropique ait altr
chez les colons le caractre franois? Que le Franois des colonies ne
soit pas sensible  l'injustice et aux outrages? il abhorre la tyrannie,
et celle qu'on lui reproche, et qui toit plutt une surveillance aussi
indispensable qu'utile  la mtropole,  l'humanit mme, fut toujours
exagre pour servir de prtexte  la destruction des colonies et aux
projets de l'Angleterre.

[Note 3: En voici la preuve la plus convainquante. Quand les Anglois se
sont empars des quartiers de S. Marc, du Port-au-Prince et Jrmie, ils
ont form des rgimens de ngres, commands par des blancs; ces ngres
se battoient contre les rpublicains qui vouloient leur donner la
libert, et tuoient leurs frres ngres, parce qu'ils vouloient tre
libres.]

[Note 4: Ce qui vient  l'appui de cette inculpation, c'est que quand
les Anglois eurent pris possession de la ville du Port-au-Prince, des
habitans dirent au gnral anglois que Sonthonax toit parti de la ville
avec plusieurs mulets chargs d'argent; qu'il n'toit pas encore bien
loin, et qu'il seroit facile de le joindre. Le gnral anglois rpondit
qu'il falloit le laisser aller.]

Nos proprits sont dtruites, notre sret fut mille fois compromise;
nos familles sont disperses, en proie  la misre, aprs avoir t
exposes au mpris national, aprs avoir chapp  la mort dans les deux
hmisphres: tel fut (et tel est encore aujourd'hui) le sort des colons;
le sort du plus infortun propritaire europen est-il comparable 
celui du propritaire de S.-Domingue? Nous en appelons  tous les
peuples sensibles tmoins de nos malheurs.

Qu regio in terris nostri non plena laboris.

Qui donc aura piti de nous; qui versera sur nos plaies, que le temps
n'a pu cicatriser, un baume salutaire? L'enfant prodigue, malgr ses
fautes, fut reu dans le sein de sa famille, et y trouva secours et
consolation; nos malheurs ne sont pas (quoiqu'on en dise) l'effet de
notre inconduite; pourtant au lieu de secours et de consolations que
nous avions droit d'esprer en rentrant dans notre ancienne patrie, la
coupe de larmes et de fiel dont nous sommes abreuvs depuis long-temps,
vient d'tre remplie de nouveau; et par qui? Nous laissons  une plume
plus exerce que la ntre, le soin de le faire connotre:

Un athlte courageux, dit M. de Lanjuinais, descend de nouveau dans
l'arne avec les armes qui lui sont depuis long-temps familires, celles
de la raison, de la religion, du sentiment et de l'rudition la plus
tonnante; on aime, dit-il,  voir s'avancer dans cette noble carrire,
un membre distingu du Snat conservateur et de l'Institut national, un
vque illustre, un crivain courageux, que rien n'a pu dtacher des
ides religieuses et librales; qui s'est montr constamment le patron
des opprims (_noirs_).

Nous eussions peut-tre pens comme M. de Lanjuinais, en 1790, 
quelques modifications prs... Mais depuis que les _prtendus_ opprims
sont devenus les oppresseurs, depuis que foulant aux pieds tous les
sentimens de la nature et de la raison, ils ont assassin les blancs,
leurs matres, de la manire la plus atroce et la plus outrageante;
depuis qu'ils ont pouss l'excs de dgradation humaine jusques  porter
leurs mains sacrilges sur les blancs mmes, qui, aprs leur avoir donn
la libert, combattoient encore avec eux pour la leur conserver[5];
depuis qu'ils ont tremp leurs mains parricides dans le sang de leurs
propres enfans, les hommes de couleur et ngres libres; depuis que ne
pouvant plus assouvir leur rage sanguinaire sur les blancs et sur les
multres, ils s'entre-dtruisent eux-mmes, et qu'ils ont rduit 
l'esclavage le plus misrable ceux de leurs frres qui ne sont pas en
tat de porter les armes pour eux; depuis... n'en avons-nous pas assez
dit? nous en appelons au tribunal de la raison, de la saine politique,
de la religion mme; pourra-t-on croire? la postrit croira-t-elle
qu'une caste, telle que nous venons de la peindre? que disons-nous, dont
nous venons d'esquisser le tableau, a trouv un clbre pangyriste.
C'est selon lui la race primitive, le type du genre humain. C'est 
cette race que nous devons toutes les sciences mme l'art de parler et
d'crire... au moins l'auteur conviendra-t-il qu'il n'a pas t heureux
dans le choix des circonstances, pour faire parotre ce pangyrique:

Non erat hic locus.....

D'aprs la lecture de l'ouvrage de l'vque Grgoire, d'aprs celle de
l'article du journaliste de la marine et des colonies, nous laissons 
la saine partie des Franois  porter son jugement; les colonies sont
perdues par l'opinion de l'un, elles eussent t sauves si l'on et
cout l'autre.

[Note 5: Ils ont chass de Saint-Domingue Sonthonax, qu'ils appeloient
leur pre au commencement de la rvolution, et ils l'auroient dtruit
s'il et rest. Ils ont dtenu pendant neuf mois le commissaire Roume,
qui toit tout pour eux, dans une prison troite, au dondon, o il
seroit mort de faim, si les blancs, plus charitables qu'ils ne devoient
l'tre  l'gard des missaires de la Rpublique, ne lui eussent fait
passer des vivres. Ils ont horriblement trait le gnral Vincent, qui
n'a jamais cess, mme aprs les mauvais traitemens qu'il en a reus, de
plaider leur cause.....]

Recevez l'hommage de notre reconnoissance, vertueux et courageux
Franois, malheureusement pour la France, malheureusement pour nous,
malheureusement pour les ngres eux-mmes, vous avez prch dans le
dsert; l'astre pur de la vrit pouvoit-il faire briller ses feux au
travers des nuages pais de toutes les passions dchanes?




                             AVANT-PROPOS


Couchs nonchalamment sur les sombres bords du fleuve d'oubli, o nous
essayons vainement, depuis bien des annes, de noyer le triste souvenir
de nos malheurs, nous contemplions avec surprise le nombre presque
incalculable de productions phmres dont ce fleuve toit couvert, et
qui livres  la rapidit de son courant, arrivent dans peu de temps
dans cette mer sans fond o elles s'engloutissent pour jamais. Une de
ces productions peu loigne du rivage, nous permit d'en lire le titre
(_de la Littrature des Ngres_). En notre qualit de colons, ce titre
toit de nature  piquer notre curiosit, nous fmes donc tous nos
efforts pour la retirer du fleuve, et nous y russmes. Aprs la lecture
de cet ouvrage qui excita notre juste indignation, nous mmes en
dlibration si nous rejetterions dans le fleuve cette compilation
ridicule de calomnies invraisemblables, et de faits, qui dans la
supposition mme que quelques-uns fussent vrais, ne prouveroient pas
plus contre la gnralit des colons que le caractre froce de
Robespierre et de quelques autres monstres de la rvolution, prouve
contre la nation franoise.

Nous mettrons-nous en devoir de confondre l'auteur? la lutte ne seroit
pas gale. M. de Lanjuinais nous apprend[6] que nous ayons affaire  un
athlte vigoureux, habitu de longue main  manier les armes
triomphantes de l'rudition la plus tonnante; tandis que nous,
malheureux colons, n'avons pas eu mme assez de connoissance en
littrature pour souponner celle des ngres; et notre intelligence est
si borne, que nous ne l'avons pas plus connue aprs la lecture de
l'ouvrage de l'vque Grgoire.

[Note 6: Voy. la notice de l'ouvrage de M. l'vque et snateur
Grgoire, par J. D. Lanjuinais, pag. 6.]

Peut-tre devrions-nous nous borner  interposer entre l'auteur et nous
la barrire du mpris: nous avions dj pris ce parti, relativement 
ses anciennes opinions, parce qu'elles furent nonces dans un temps o
l'exaltation gnrale, ayant fait dvier le gnie et taire la raison, ne
permettoit peut-tre pas d'apercevoir dans l'avenir les consquences
funestes, et pour les blancs et pour les ngres eux-mmes, que ces
opinions, au moins irrflchies, pouvoient et devoient infailliblement
avoir, et qu'elles ont eues malheureusement; mais depuis que la raison,
ayant repris son empire, a rendu aux Franois leur forme naturelle, et a
pos des digues insurmontables aux laves dvorantes que vomissoit un
impur cratre; depuis que l'exprience, contre laquelle chouent toutes
les thories et tous les raisonnemens, a dmontr  l'univers que la
race actuelle des ngres, qui n'a rien de commun que la couleur avec
quelques individus ngres dont parle l'vque Grgoire; que cette race,
disons-nous, toit incapable de jouir de la libert sans y avoir t
prpare de longue main; l'vque Grgoire ose remuer des cendres encore
fumantes, et ne craint pas d'exciter de nouveau un embrasement qui
pourra consumer le reste des colonies. L'exprience du pass n'est rien
pour lui; le massacre presque gnral des colons, la destruction
presqu'entire des hommes de couleur; l'anantissement des deux tiers de
la population noire; la misre affreuse de leurs vieillards, des
infirmes, des orphelins, hors d'tat de pourvoir  leur subsistance, et
qui n'ont sorti de l'esclavage moral, que pour tomber dans celui de la
ncessit, le pire de tous, la guerre sanglante qu'ils se font entr'eux,
toutes ces considrations sont nulles aux yeux de l'auteur.

Notre silence ne seroit-il pas coupable, lorsque la scurit des
colonies encore intactes et l'existence des colons chapps aux premiers
dsastres est de nouveau compromise? Qu'on ne s'attende pas  trouver
dans notre ouvrage ni puret de style, ni rudition, ni littrature; des
cultivateurs ne sont point des savans: nous cdons  nos ngres la
prminence que leur accorde, sur ce point et sur bien d'autres,
l'vque Grgoire.




                          CRI DES COLONS
                        CONTRE UN OUVRAGE
                              DE
                    M. L'VQUE ET SNATEUR
                           GRGOIRE,
         AYANT POUR TITRE DE LA LITTRATURE DES NGRES.





                           CHAPITRE PREMIER

                 ANALYSE DE LA DDICACE DE L'AUTEUR.


Ridiculum acre fortis et melis magnas plerumque secat reis.

    Monsieur l'abb, vous n'ignorez de rien;
    Onc on ne vit mmoire si fconde!

Qui ne sera pas surpris avec nous de la prodigieuse mmoire de l'vque
Grgoire, qui a pu se rappeler les noms (dont plusieurs sont,  la
vrit, trs-mmorables) de soixante-onze philantropes franois et une
Franoise; de vingt-deux Amricains; de neuf Ngres ou sang ml; de
sept Allemands et une Allemande; de huit Danois; de huit Sudois; de six
Hollandois et une Hollandoise; de quatre Italiens; d'un Espagnol; de
cent trente-sept Anglois et neuf Angloise; mais n'y auroit-il pas un peu
d'anglomanie dans le fait de l'auteur? Quoi, la nation angloise l'auroit
emport en philantropie sur la franoise! Au reste, nous sommes sur ce
point un peu de son avis; car, en cherchant  amliorer le sort des
ngres, les ngrophiles anglois n'ont point  se reprocher d'avoir fait
sacrifier les blancs; et parmi cent quarante-six noms d'Anglois que cite
l'vque Grgoire, il n'en est pas un seul connu pour devoir tre effac
des fastes de la vertu: de l'aveu mme de l'auteur, il n'en est pas
ainsi de quelques noms de Franois qu'il a cits, et auxquels il a fait
hommage de son ouvrage. Ne serions-nous pas fonds  faire  l'vque
Grgoire le reproche d'avoir confondu les noms des uns et des autres
dans la mme citation? N'est-ce pas nous exposer  des incertitudes, 
des mprises fcheuses, et peut tre  exagrer le nombre des individus
qui se trouvent dans la malheureuse hypothse?

L'esprit de l'homme est si enclin  mal penser; d'ailleurs, nous tions
 dix-huit cents lieues de la France, et d'aprs la conduite atroce 
notre gard, des ngrophiles qui nous toient venus de ce pays l,
n'tions-nous pas un peu fonds  porter un jugement dfavorable sur le
compte de ceux dont ils se disoient les envoys? Cependant la
connoissance que nous avons acquise de plusieurs d'entr'eux,  notre
arrive en France, nous a pleinement convaincus de la puret de leurs
intentions; ils vouloient un plan d'affranchissement bas sur la
certitude morale, que l'existence physique des colons ne seroit en
aucune manire compromise.

Revenons  la ddicace de l'vque Grgoire. Il ne cite que vingt-deux
Amricains; comment ce prlat a-t-il oubli de donner les noms de tous
les quakers? cette liste vraiment honorable auroit figur
merveilleusement dans sa ddicace; nous croyons deviner la cause de cet
oubli; la conduite raisonne de ces vritables philantropes,  l'gard
des ngres, auroit t la critique la plus forte de celle des
ngrophiles franois. Les quakers cherchent  faire instruire et 
civiliser les ngres, afin de les mettre dans le cas de pouvoir jouir
d'un bienfait dont il faut savoir apprcier l'tendue avec assez de
discernement, pour ne pas chercher  en reculer les limites d'une
manire dangereuse pour la socit, et pour soi-mme.

Qu'est-il arriv en France, lorsque le mot libert a t prononc parmi
un peuple que l'on devoit croire civilis? et les ngrophiles n'ont pu
prvoir ce qui pouvoit arriver parmi des sauvages! ou, s'ils l'ont
prvu, que penser d'une pareille philantropie? Allemagne, Danemarck,
Sude, Hollande, Italie, il et t prfrable pour vous que l'vque
Grgoire vous et oublis, la postrit auroit au moins ignor que, dans
cinq royaumes, il ne s'est trouv que trente-six ngrophiles. Mais! nous
tromperions-nous? l'vque Grgoire ne cite que huit ngres, ou sang
ml; seroit-il possible, que dans le grand nombre de littrateurs qu'il
promet de nous faire connotre, il se soit trouv si peu de ngres et de
multres qui aient employ leurs talens littraires  plaider la cause
de leurs frres et la leur? Peut-on avoir de meilleur avocat que
soi-mme? d'ailleurs il en cote moins, car il faut payer les commettans
et les avocats. A Dieu ne plaise que nous ayons l'intention de donner 
entendre que l'vque Grgoire ait jamais rien reu des ngres ou
multres; nous avons appris de lui-mme qu'il en a t souponn, mais
nous lui rendons la justice qu'il mrite, et sommes bien persuads qu'il
n'a soutenu la cause des ngres, que par amour pour l'espce humaine,
noire! nous disons noire, parce que, dans des temps qu'il est douloureux
de rappeler, quelques classes de la socit blanche, ayant t plus
qu'opprimes, il ne nous est parvenu,  Saint-Domingue, aucun ouvrage de
l'vque Grgoire, qui et pour but de prouver que les individus de ces
classes toient des hommes comme les autres, et qu'il falloit les
traiter en frres.

Heureux Avendano! votre nom inscrit seul dans les fastes de la
philantropie africaine, deviendra  jamais clbre; qu'et pens la
postrit de la nation espagnole et portugaise, si l'vque Grgoire ne
lui et appris que si vous vous tes mis seul en frais de prouver 
l'univers que les ngres appartiennent  la grande famille du genre
humain, et non  celle des singes, c'est qu'au-del des Pyrnes les
droits des ngres ne furent jamais problmatiques: nous vous avouerons
franchement que cette assertion est un vrai problme pour nous; car si
les Espagnols et les Portugais toient bien convaincus que les ngres
sont en tout leurs gaux et ont les mmes droits qu'eux,
maintiendroient-ils l'esclavage dans leurs colonies? Ils font donc comme
beaucoup d'autres, ils pensent et crivent trs-bien, et agissent fort
mal. Que l'vque Grgoire ne croye pas excuser cette inconsquence, en
avanant que, dans leurs tablissemens, les Portugais et les Espagnols
envisagent les ngres comme des frres d'une teinte diffrente; si, au
lieu de borner ses voyages  faire le tour de son cabinet, et avant de
vouloir donner l'histoire des ngres, des colonies et des colons qu'il
ne connot pas, il et eu l'occasion de voir par ses propres yeux, il
auroit su que les ngres esclaves, loin d'tre traits en frres dans
les colonies espagnoles et portugaises, ne parlent jamais,  leurs
matres, qu'ayant un genou en terre; jamais ils n'ont t soumis  ce
degr d'humiliation, dans les colonies franoises. Les Espagnols ne se
servent pas,  la vrit, de fouet pour les chtier, mais ils employent
une manchette, (espce de sabre) avec laquelle, dans un mouvement de
colre, ils peuvent les blesser, et cela n'arrive que trop souvent; et
lorsqu'un ngre rcidive, ou  voler ou  aller marron, on lui coupe le
jarret, avec cet instrument, ou plutt, cette arme; cela vaut bien les
coups de fouet qu'on donne dans les mmes circonstances, dans les
colonies franoises.

Ce que nous ne pouvons contester, c'est que, dans les colonies
espagnoles et portugaises, il existe une bien plus grande quantit
d'affranchis que dans les colonies franoises, et que les lois
constitutionnelles leur sont beaucoup plus favorables; nous allons en
donner la raison, qu'il ne faut chercher, ni dans l'humanit, ni dans la
fraternit que l'auteur Grgoire suppose exister entre les matres et
les esclaves espagnols et portugais. Peu habitus  la mdisance,
presqu'inconnue dans nos pays, il nous en cote de rvler que la source
de ces affranchissemens n'est pas aussi pure que l'vque Grgoire a
bien voulu le persuader au public. Les besoins physiques, plus pressans
sous la zne torride, portent presque'invinciblement un sexe 
rechercher l'autre; l'amour ne connot point de diffrence entre les
tats ni entre les couleurs; lorsque, cdant  ce matre du monde, les
colons espagnols ou portugais ont eu quelque liaison intime avec une
beaut africaine, et que cette liaison a eu des suites, les lois du pays
obligent les deux amans  devenir poux; de ces mariages trs frquens,
rsulte la libert de la mre ngresse et de tous les enfans qui en
proviennent; de l une grande quantit de ngresses affranchies et un
nombre encore plus considrable de multres, qui, quoiqu'ils n'aient ni
la couleur de leur pre blanc, ni celle de leur mre ngresse, n'en sont
pas moins lgitimes et libres; et par une loi dicte, d'une part par la
nature, de l'autre, par l'orgueil, peut-tre par une sage politique, ils
jouissent du rang et des prrogatives des citoyens blancs; ils peuvent,
comme eux, prtendre  toutes les places, lorsqu'ils ont acquis par
l'ducation le degr d'instruction ncessaire pour en remplir les
devoirs: on en voit d'avocats, de procureurs, de notaires et, mme, de
prtres. Comme il est bon d'gayer, de temps  autre les lecteurs, nous
rapporterons que quelques-uns de nous voyageant dans la partie espagnole
de S.-Domingue, avant qu'elle et t cde  la France, nous assistmes
 une grand'messe clbre par un prtre ngre, ou noir, ou africain, ou
thiopien, peut-tre maure; et malgr que nous fussions entours
d'espagnols, qui ne sont pas trs-tolrans dans les glises, il nous fut
impossible de nous empcher de rire, lorsque le clbrant, avec ce ton
d'assurance que donne une foi vive, entonna d'une voix de Stentor:
_Asperges me, domine, hysopo, et mundabor, lavabis me, et super nivem
dealbabor_; il faudra bien du savon, nous dmes-nous  l'oreille les uns
aux autres, pour que tu deviennes plus blanc que la neige. Nous
ignorions,  cette poque, ce que l'vque Grgoire nous a appris dans
son ouvrage; qu'un ngre pouvoit devenir blanc, et qu'il ne falloit que
quatre mille ans pour ce changement.

Il est clair, d'aprs ce que nous venons de dire, que ce n'est point par
la belle porte qu'indique l'vque Grgoire, que les frres noirs
entrent dans la famille des frres blancs espagnols ou portugais: ce qui
vient encore  l'appui de ce que nous avanons, c'est que il est presque
sans exemple qu'une femme espagnole blanche se marie  un esclave noir.

Selon l'vque Grgoire, chez les Portugais et chez les Espagnols, les
droits des ngres ne sont point problmatiques, et ces deux nations sont
les premires de l'Europe qui aient achet des Africains pour en faire
des esclaves. Ne sont-ce pas les Espagnols, qui, sous le rgne de la
reine Anne, passrent un contrat avec les Anglois, contrat connu sous le
nom d'_assiento_, par lequel ces derniers s'engageoient  leur vendre la
quantit d'esclaves ncessaire  l'exploitation de leurs colonies?
N'est-ce pas un des Espagnols, le plus clbre par son humanit,
Las-Casas, qui, outr de la barbarie de ses concitoyens envers les
naturels du Nouveau-Monde, proposa de leur substituer des esclaves
africains, ce qui fut accept et excut?

Avant de terminer nos rflexions sur la ddicace de l'vque Grgoire,
qu'il nous permette de lui tmoigner notre surprise. Quels patrons
a-t-il choisis! quelles autorits  citer, que des hommes dont, d'aprs
son propre aveu, les noms ne peuvent pas tre inscrits dans les fastes
de la vertu! De quel oeil les gens honntes, dont l'opinion, dicte par
le coeur (dont trop souvent l'esprit est dupe), verront-ils leurs noms
inscrits sur la mme ligne que ceux des * * * * dont l'existence
physique et morale pourroit tre regarde comme un tort de la nature et
des lois? Heureux, pour quelques-uns, si leurs noms pouvoient tre
oublis comme leurs ouvrages; car si, comme le dit l'vque Grgoire, il
est des auteurs qui ne valent pas leurs livres, il est aussi des livres
qui ne valent pas mieux que leurs auteurs; et l'un et l'autre mritent
de tomber dans le fleuve d'oubli.




                               CHAPITRE II.

_Ce qu'on entend par le mot ngre. Disparit d'opinion sur leur origine.
Unit du type primitif de la race humaine_.


Si nous avons admir dans la ddicace de l'ouvrage de l'vque Grgoire,
la prodigieuse mmoire dont la nature a dou ce prlat, nous ne sommes
pas moins tonns de l'immensit des recherches qu'il lui a fallu faire,
pour nous apprendre les diffrens noms qu'ont ports, autrefois, les
ngres. Les Grecs les appeloient thiopiens, et cette assertion
s'appuye sur des passages de la Bible des septante, d'Hrodote, de
Thophraste, de Pausanias, d'Athene, d'Hliodore, d'Eusbe, de
Flavius-Joseph, de Pline l'ancien et de Trence. A Rome, on les appeloit
Africains, mais la dnomination d'thiopiens leur toit donne en
Orient, parce qu'ils y arrivoient par l'thiopie. Cela nous parot
concluant; cependant l'auteur nous apprend que la dnomination
d'Africain prvaut actuellement, malgr qu'il y ait des noirs
asiatiques; plus loin, il nous parle de ngres pasteurs; ce seront donc
des noirs, si l'on veut; des ngres, si on l'aime mieux; des thiopiens,
si on le prfre; des Africains, selon d'autres; des maures, mme, selon
quelques-uns; mais l'auteur ne nous dit pas  laquelle de ces
dnominations il s'est fix; quoique cela importe fort peu pour ce qui
semble tre l'objet de son ouvrage, nous eussions t bien aises de le
savoir, afin de ne pas nous servir de dnominations choquantes. Dans le
principe de la rvolution de S.-Domingue, les Africains ne vouloient
plus qu'on les appelt ngres, mais noirs; ensuite ils se donnrent
entr'eux les noms de Monsieur, Madame et Mademoiselle; et ils donnoient
aux blancs celui de Citoyen et Citoyenne; ils prtendoient n'tre plus
ni ngres ni noirs. Ils ne croyoient pas,  cette poque, que la couleur
noire toit la couleur primitive. Cependant, Sonthonax leur avoit dj
dit: Cette couleur noire tant, selon l'auteur, le caractre le plus
marqu qui spare des blancs une partie de l'espce humaine, on a t
moins attentif aux diffrences de conformation, qui, entre les noirs
eux-mmes, tablissent des varits. Il existe donc, d'aprs M.
Grgoire, des varits parmi les ngres? Mais, n'y auroit-il pas plus
loin d'un blanc  un ngre, que d'un ngre  un autre ngre? et s'il
existe plusieurs varits dans l'espce d'hommes, ne peut-il pas exister
plusieurs espces dans le genre? Les Asiatiques que l'auteur appelle
noirs, n'ont autre chose, qui les distingue des blancs, que la couleur;
tandis que les Africains qu'il nomme ngres, ont les os des joues
prominens, l'os nazal si court, qu'il est presque oblitr, le coccis
trs-allong, de la laine sur la tte, au lieu de cheveux: si, comme le
pensait l'illustre Buffon, la couleur noire toit l'effet du climat, on
pourroit croire que les Asiatiques toient originairement blancs; mais
la diffrence de conformation dans une grande partie des Africains, ne
laisse pas, selon nous, de doute, qu'ils ne soient une espce
particulire d'hommes qui diffrent autant des Asiatiques que des
Europens. Au reste, que les ngres soient une espce, une varit, ou
une race identique avec la blanche, nous les avons toujours reconnus,
quoi qu'en disent les ngrophiles, pour de vritables hommes, et la
majeure partie de nous les traitoit en consquence, soit par humanit,
soit par intrt; car, quand nous les eussions mis au rang des btes de
somme, peu d'hommes sont assez insenss pour acheter des boeufs ou des
chevaux, et ne pas les nourrir, les assommer du matin au soir, et les
faire mettre tout vivans dans un four; ces sortes de fantaisies cotent
trop cher. Mais cette digression nous loigne de notre sujet, et nous
attendons avec impatience les chefs-d'oeuvres de littrature que
l'vque Grgoire nous a annoncs, qui doivent prouver, sans rplique,
que l'on ne doit pas juger des facults intellectuelles d'un homme par
sa couleur, ni par sa conformation. Il y auroit, comme le dit l'auteur,
de quoi rire. Cependant, que ferons-nous de la doctrine du docteur Gall,
qu'il cite avec vnration? Ce docteur fameux, ne nous a-t-il pas
dmontr que chaque facult intellectuelle avoit sa bosse particulire
(ch. I, p. 6,)? Le caractre spcifique des peuples est permanent, tant
que ce peuple est isol, il s'affoiblit et disparot par le mlange;
cela est incontestable. Ici, l'auteur parot avoir oubli qu'il
n'admettoit pas d'espce dans le genre _homme_: c'est donc le caractre
national, et non le spcifique qui change; il dit, un peu plus bas,
trs-loquemment, que les caractres nationaux sont presque
mconnoissables au physique et au moral, depuis que les peuples de notre
continent sont _transvass_ les uns dans les autres. L'expression de
_transvaser_ est riche, elle n'est cependant pas neuve. Nous nous
rappelons que, dans notre enfance, qui, pour plusieurs de nous, date de
trs-loin, nos bonnes nous disoient que si l'on pouvoit faire une
bouteille assez grande, on pourroit y transvaser Paris; si cela
arrivoit, et qu'avec les Parisiens on transvast tous les trangers que
les conqutes de la France amnent  Paris, des Italiens, des Espagnols,
des Portugais, des Allemands, des Russes, des Autrichiens, il n'y a pas
de doute que la physionomie nationale ne changet; les Parisiens moins
Franois tiendroient un peu de l'Allemand, un peu de l'Espagnol, un peu
de l'Italien, un peu du Portugais, un peu de l'Autrichien, un peu du
Russe. Oh, pour le coup, il y auroit de quoi rire de la bigarure des
caractres physionomiques! Les cheveux plats des Espagnols, le teint
jaune des Portugais, les grands nez  la romaine des Italiens, l'air
srieux des Allemands; quels charmans composs que ces minois _gallo,
hispanico, lusitanico, italico germaniques!_ Que les Chinois sont sages!
ils n'ont jamais voulu laisser transvaser aucun peuple tranger dans
leur bouteille nationale! aussi ont-ils conserv sans altration leurs
grands fronts majestueux, leurs petits yeux ovales, enfin tous leurs
traits physionomiques primitifs; et ce qu'il y a de plus prcieux, leurs
lois et leurs moeurs.

Avant d'aborder la littrature des ngres, monseigneur Grgoire pense
qu'il est ncessaire que nous apprenions que (ch. I, p. 7) les Grecs
avoient des esclaves ngres, qu'un de ces ngres toit employ au
service des bains; mais on ne sait pas son nom (ce qui et t d'un
trs-grand intrt), que Visconti et Caylus ont publi plusieurs figures
de ces esclaves. Il nous apprend encore que les Hbreux achetoient des
esclaves noirs et eunuques, malgr que la loi mosaque dfendt de
mutiler les hommes. _Ruit in vetitum nefas gens hebraca_. Tout cela
n'est pas encore bien concluant en faveur de la littrature ngre; mais
ce qui le devient, c'est que Blumenbach, le plus fameux des crnomanes,
et qui possde la plus belle collection de crnes humains, qui soit au
monde, sans en excepter celle du docteur Gall (ch. I, pag. 11), prtend
que la figure du ngre se trouve dans la figure du sphinx; on peut s'en
convaincre en examinant les sphinx dessins dans Caylus, dans Norden,
dans Niehbur et Cassas. Volney et Olivier, qui ont aussi examin le
sphinx sur les lieux, trouvent une ressemblance frappante avec le ngre;
preuve incontestable que c'est  la race noire, aujourd'hui esclave, que
nous devons les arts, les sciences, et jusqu' l'art de la parole.
Salut aux premiers artistes, aux premiers savans qui montrrent aux
humains  attacher des ides aux diffrentes modifications de l'air: Ce
n'est pas tout: sans doute c'est  eux

    Que nous devons encor cet art ingnieux
    De peindre la parole et de parler aux yeux.

Volney, qui nous assure que les ngres nous ont appris  parler, auroit
bien d nous dire quelle espce de langue ils nous ont montre; car les
savans blancs qui ont succd aux ngres, ne sont point d'accord
entr'eux, quand il s'agit de dcider quelle a t la langue primitive:
mais pourquoi, les ngres qui sont si savans dans l'art de la parole,
n'ont-ils pas montr  parler aux singes, qui, selon eux, sont des
petits hommes fort adroits, mais fort paresseux, qui ne veulent pas
apprendre  parler, pour qu'on ne les fasse pas travailler? Les ngres
de Saint-Domingue, qui ont oubli leur langue primitive, disent, dans
leur idiome d'aujourd'hui, _singes, a ptit monde, qui malouc trop, o
pas vle pal, pou que o pa fair travail_.

Mais, si les ngres ont t si savans, si grands littrateurs, comment
ne reste-t-il d'eux aucun ouvrage qui puisse nous tirer de l'incertitude
o nous sommes sur leur origine, sur la nature des grands vnemens,
qui, de la premire nation du monde, en ont fait la dernire?

    Dplorable Africain qu'as-tu fait de ta gloire?
    . . . . . . . . . . . de ton antique grandeur,
    il ne nous reste, hlas! que la triste mmoire!

Mais M. Grgoire vous console, en vous prsageant les plus hautes
destines (chap. IX, pag. 283.) Peut-tre, dit-il un jour, cette
vieille et orgueilleuse Europe deviendra une colonie de l'Amrique, et
alors, et alors: Quelle heureuse prdiction pour les Europens!

Ce qui prouve encore, selon M. Grgoire, que les sciences nous ont t
transmises par les ngres, c'est que, mme dans l'hypothse o elles
nous seroient venues de l'Inde, en Europe, elles auroient travers
l'gypte; donc que les ngres ou thiopiens qui toient alors en gypte
les ont prises au passage pour nous les transmettre; donc qu'ils ont t
nos pres dans les sciences; cette vrit dmontre, augmente encore le
dsir que l'auteur a fait natre en nous d'admirer les chefs-d'oeuvres
de ces illustres ngres; mais ce n'est pas encore le moment, Monseigneur
Grgoire veut essayer de nous apprendre pourquoi ces Africains sont
noirs; seroit-ce l'effet du climat? seroit-ce parce qu'ils ont la
membrane rticulaire noire? seroit-ce, enfin, parce que la couleur
primitive de l'homme toit noire? _adhuc sub judice lis est_. La
question n'est pas facile  rsoudre. Le climat peut, sans doute,
changer la couleur de la peau jusqu' un certain point; mais les blancs
qui sont tablis en Afrique, de temps immmorial, y sont devenus bruns,
basans, mais, non pas noirs; leur membrane rticulaire est reste
blanche, et les noirs, qui, depuis plusieurs gnrations, ont habit
l'Europe, n'y sont pas devenus blancs, et leur membrane rticulaire est
toujours reste la mme, c'est--dire, trs-noire. Monseigneur Grgoire
ne pourroit-il pas nous dire s'il existe d'autre diffrence que la
couleur entre la peau d'un ngre et celle d'un blanc? lui qui a vu,
mani et observ tant de diffrentes peaux humaines, chez l'amateur
Bonn; mais il ne les a observes qu'aprs avoir t tannes; il et
fallu aller chez l'corcheur avant d'aller chez l'amateur..... Dans une
peau tanne le systme cutan est dnatur, la membrane rticulaire,
noire chez les ngres, et blanche chez les Europens, n'offre plus, dans
l'une et dans l'autre peau, que les mmes rsultats. Il toit donc
indispensable, comme nous avons eu l'honneur de le dire  Monseigneur
Grgoire, de se transporter chez l'corcheur; l, il et t possible
d'observer les diffrens systmes organiques qui composent le corps d'un
blanc et celui d'un ngre; il et pu voir si ces systmes sont gaux en
nombre, si l'harmonie, la concordance qui rgnent entr'eux est la mme;
car c'est de cette harmonie, plus ou moins parfaite, que provient la
diffrence qui existe entre les animaux; diffrence qui, selon le
docteur Gall, est toujours annonce par des disparits dans le organes
apparens. Mais si les peaux n'ont pu fournir  l'auteur Grgoire des
caractres assez tranchans, que de bosses, ou protubrances, il a d
observer sur les crnes africains, chez Blumenbach, qui a la plus belle
collection de crnes qui soit au monde (si, toutefois, on en excepte
l'ancien charnier des Innocens)! Si chaque qualit morale que M.
Grgoire donne aux ngres, et chaque dfaut que leur attribue Valmont de
Bomare (Voyez Valmont de Bomare, Dictionnaire d'histoire naturelle,
article Ngre, dition in-4.), ont leurs bosses particulires,
quelques-uns de ces crnes ne doivent pas mal ressembler  une pomme de
pin, d'autant qu'il y en a quelques-uns d'un peu pointus,  la Carabe;
d'autres, plus arrondis, doivent avoir l'air de melons cantalous qui,
comme on le sait, sont tout couverts de protubrances de diffrentes
grosseurs. Les jardiniers nomment ces espces de melons, melons de race,
melons de qualit, sans doute par ce que toutes les bosses dont ils sont
couverts sont des indices de qualits: ce n'est pas la seule analogie
qui se trouve entre le rgne animal et le vgtal.

Pour mettre nos lecteurs  mme de se faire une ide de la grande
quantit de protubrances bonnes ou mauvaises qui doivent couvrir les
crnes des ngres, nous allons exposer, sous leurs yeux, deux tableaux
fortement coloris par deux grands matres: l'vque Grgoire et Valmont
de Bomare. Ces deux tableaux, opposs dans leur intention, sont un
exemple frappant que, s'il faut de l'lvation pour porter l'imagination
d'un peintre  la hauteur de son sujet, l'exaltation le porte toujours
au-del des bornes de la vraisemblance.

L'abb Grgoire, aprs avoir accord aux ngres les qualits morales les
plus minentes, passe  l'numration de leurs qualits physiques,
d'aprs des voyageurs, impartiaux sans doute, et trs dans le cas d'en
juger. (Chap. I, p. 29.) Il parle de la beaut sans gale des ngresses
de Juida, d'aprs Bauman (surnomm,  Nantes, Baumenteur, et qui avoit
pous une princesse noire en Afrique, non pour sa beaut, mais pour
favoriser sa traite d'esclaves.) Il cite les ngresses Jaloses d'aprs
Leydar et Lucas, comme des modles de perfection pour les formes. Lobo
vante par-dessus tout la beaut des Abyssins: Adanson, celle des
ngresses du Sngal: Cossigny n'a rien vu de beau comme les ngres et
ngresses de Gore. Ligon s'est extasi devant une ngresse de S. Yago,
qui runissoit la beaut et la majest,  un point, qu'il n'avoit jamais
vu rien de comparable. Robert Chasle, dans le _Voyage du Journal_ de
l'amiral Duquesne, n'a rien vu de beau comme les ngresses des les du
cap Vert. Legnat, Ulloa et Izert assurent qu'ils n'ont rien vu de
comparable en beaut aux ngresses de Batavia, de l'Amrique et de
Guine. Osez donc encore, fiers Europens, vous enorgueillir du
caractre de beaut et de supriorit que vous supposez imprim sur vos
fronts blancs. Faites un voyage en Afrique et en Amrique, et vous
direz, avec tous les voyageurs que nous venons de citer, en voyant une
de ces beauts africaines sans pareille, _nigra es, sed formosissima;
ideo_..... Voici donc la couleur noire reconnue pour type de la vraie
beaut. Tremblez! tremblez! jeunes europennes, que la prdiction de
l'abb Grgoire ne s'accomplisse, et que l'Europe, devenant une colonie
d'Afrique, les ngresses, fires de leur beaut originale, ne viennent
vous ravir vos jeunes poux et vos tendres amans, afin de rgnrer la
race blanche, et de lui rendre sa primitive beaut. Que je vous plains!
gnration prsente! que je vous plains! vous ne verrez pas s'oprer
cette heureuse mtamorphose! M. Grgoire nous apprend qu'il faut cinq
gnrations de race croises, et qu'il se passera cent vingt-cinq ans
avant l'poque heureuse o les enfans des Europens n'auront plus 
rougir d'avoir reu de leurs pres une preuve incontestable de leur
dgnration, la couleur blanche; et alors, pour que l'harmonie soit
complte, on fera venir de la Guine, des chiens noirs, des chats noirs,
des moutons noirs, des boeufs noirs, des chevaux noirs, des cochons
noirs, des singes noirs, toutes sortes d'oiseaux noirs; surtout des
cygnes, des perroquets noirs, auxquels on apprendra  dire aux
perroquets verts des autres pays, fi donc! fi donc! vilain vert-vert.
Nous oublions des poules noires; c'est, dit-on, un trsor qu'une poule
noire? Heureuse Guine, pays digne d'envie, o tous les animaux
raisonnables et autres ont conserv sans tache la couleur primitive
qu'ils tiennent immdiatement du Crateur.

Nous venons d'exposer le tableau de la race ngre par l'abb Grgoire;
nous allons exposer, ci-dessous son pendant, par Valmont de Bomare
(article ngre, Dict. d'Hist. Nat., par Valmont de Bomare, dit. in-4.
t. V, p. 267).

La laideur et l'irrgularit de la figure caractrisent l'extrieur du
ngre; les ngresses ont les reins crass et une croupe monstrueuse, ce
qui donne  leur dos la forme d'une selle de cheval. Les vices les plus
marqus semblent tre l'apanage de cette race; la paresse, la perfidie,
la vengeance, la cruaut, l'impudence, le vol, le mensonge,
l'irrligion, le libertinage, la malpropret et l'intemprance, semblent
avoir touff chez eux tous les principes de la loi naturelle, et les
remords de la conscience; les sentimens de compassion leur sont presque
inconnus; seroient-ils un exemple terrible de la corruption de l'homme
abandonn  lui-mme? l'on peut, jusqu' un certain point, regarder les
races des ngres comme des nations barbares, dgnres ou avilies:
leurs usages sont quelquefois si bizarres, si extravagans, et si
draisonnables, que leur conduite, jointe  leur couleur, a fait douter,
pendant long-temps, s'ils toient vritablement des hommes issus du
premier homme comme nous, tant leur frocit et leur animalit les fait,
en certaines circonstances, ressembler aux btes les plus sauvages. On a
vu de ces peuples se nourrir de leurs frres, et dvorer leurs propres
enfans. Quel contraste avec le tableau de l'abb Grgoire! lequel des
deux peintres a le plus approch de la vrit? ni l'un ni l'autre;
chacun d'eux pouvoit s'appliquer le vers d'Horace:

      Cur nescire, pudens prave, quam discere malo?

Le savant professeur de Goettingue, attribuant la couleur des ngres au
climat, avance (chap. I, p. 16) que dans la Guine, les hommes, les
chiens, les chevaux, les boeufs, les oiseaux, et surtout les
gallinaces, sont de couleur noire. Cette assertion est absolument
fausse, except pour les hommes, encore y a-t-il quelques familles
d'hommes blancs tablies, de temps immmorial en Guine; quant aux
quadrupdes, il n'y en a pas plus de noirs et moins que dans d'autres
climats, car les poils noirs exposs  l'ardeur du soleil, deviennent
roux; cela arrive aux chevaux noirs qu'on transporte d'Europe dans les
Antilles. Les oiseaux, en Guine sont pars, comme dans presque tous les
pays chauds, des couleurs les plus varies, les plus vives et les plus
brillantes: on peut se convaincre de cette vrit, en observant la belle
collection de perroquets et autres oiseaux d'Afrique, qui se trouve au
musum d'histoire naturelle  Paris. Il existe,  la vrit, parmi les
gallinaces, une varit de poules dont la peau et les os sont noirs;
mais la majeure partie des autres poules est semblable  celles
d'Europe; nous pouvons le certifier, ayant observ les volailles que
portoient les capitaines ngriers qui venoient de Guine. La couleur
noire tant donc, selon Knigt, l'attribut de la race primitive dans tous
les animaux, il est vident, selon lui, que le ngre est le type
original de l'espce humaine. Il y a un instant nous recherchions la
cause de la couleur noire des ngres; il nous faut, actuellement
chercher  dcouvrir comment des ngres ont produit des blancs:

      Felix qui potuit rerum cognoscere causas!

quant  nous, nous baissons pavillon; la physiologie n'est pas de notre
comptence. Salut  la race privilgie, dont la couleur noire de la
peau est une preuve incontestable de sa cleste origine; nous doutons,
cependant que le docteur Knigt puisse parvenir  persuader  nos jolies
europennes, qu'une peau noire et opaque doive l'emporter sur leur peau
blanche et fine dont le tissu, dlicat et transparent, laisse apercevoir
les roses de la pudeur et ses nuances varies  l'infini, dont chacune,
peignant un sentiment de l'ame, fait de leur physionomie un tableau
magique et enchanteur.

Il nous semble qu'aprs avoir cit l'autorit de Knigt, l'auteur tient
davantage  l'opinion de Buffon, de Camper, de Bonn, de Zimmermann, de
Blumenbach, de Chardel, de Sommering, qui attribuent la couleur des
ngres aux effets du climat. D'aprs cela, nous lui demanderons, si
c'est dans le temps que les Africains toient blancs, qu'ils toient nos
matres dans les sciences et dans les arts, ou si c'est depuis qu'ils
sont devenus noirs? D'aprs Demanet et Imlay, les descendans des
Portugais tablis au Congo sont devenus noirs, mais ils ne nous disent
pas si c'est l'effet du climat, ou de leurs alliances avec les
ngresses, (ce qui est plus que vraisemblable). Un Portugais aura pous
une Congo, il en sera provenu des multres, qui, en se mariant  une
ngresse, auront fait des griffes, lesquels griffes, se mariant encore 
une ngresse, pour lors, les enfans, qu'on nomme marabous, sont si noirs
qu'il faut tre trs-habitu dans le pays pour les distinguer d'avec les
ngres: voil comme les blancs peuvent devenir noirs, et les noirs,
devenir blancs; en pousant des blanches, et en en faisant pouser 
leurs enfans et petits-enfans.

Selon un auteur que cite M. Grgoire, il faut quatre mille ans pour
qu'un ngre devienne blanc par l'effet du climat, et six cents ans
seulement pour un Indien: ceci nous parot un peu problmatique. Quant 
ce qu'il avance, que les changemens s'oprent plus vite chez les ngres,
dans l'tat de domesticit, pour le moral, cela est vrai; mais pour la
couleur, mieux un ngre est nourri et  l'aise, plus il est noir; s'il
est maigre, ou qu'il ait du chagrin, ou qu'il ne se porte pas bien, il
devient couleur de bistre; nous pensons aussi que c'est  un certain
tat de maladie qu'il faut attribuer la couleur, non pas noire, mais
trs-brune, que prend la peau de certaines femmes pendant leur
grossesse, ce qu'on appelle le masque. Nous ne conviendrons pas, pour
cela, avec Hunter, que la race blanche soit une race dgnre, au moins
quant  la couleur (chap. I. p. 20). Il est vrai, comme l'assure le
chimiste Beddos, qu'on peut blanchir la peau d'un ngre, avec de
l'acide muriatique oxign. Il n'est pas mme besoin de cette dernire
condition, tous les acides concentrs ont la proprit, en se combinant
avec les corps gras, d'en altrer la nature et la couleur; le feu et les
caustiques produisent le mme effet sur la peau des ngres: ainsi, la
compagnie de blanchisseurs qu'un journaliste, _grand ricaneur_, (dit
l'vque Grgoire, chap. I, p. 20) veut envoyer en Afrique, pourra
employer plus d'un moyen; mais, si la race blanche, comme le pensent
quelques-uns des savans que cite M. Grgoire, est une race dgnre,
abatardie, ne dsirera-t-elle pas aussi une compagnie de noircisseurs?
Nous pensons que cette dernire compagnie sera beaucoup plus facile 
complter que la premire. La chimie, pendant la rvolution, a fait des
dcouvertes si importantes pour les teintures en noir, qu'on ne sera
embarrass que du choix des sujets; quant au chef de la compagnie, cette
place sera dvolue de droit  ****; personne ne peut ni ne veut la lui
contester: nous revenons  Monseigneur Grgoire; nous lui ferons une
question  laquelle il ne sera sans doute pas embarrass de rpondre.
Adam et Eve toient-ils noirs, ou blancs? L'opinion de l'auteur semble
tre prononce en faveur de la couleur noire, puisqu'il cite l'autorit
de Knight (chap. I, p. 16), qui pense que le ngre est le type original
de l'espce humaine. N'et-il pas t plus exact de dire du genre
humain, puisque l'auteur Grgoire ne suppose point d'espce dans le
genre homme? Plus loin, (chap. II, p. 18) il cite une autre autorit, T.
Williams, qui dit que, pour amener les noirs  la couleur blanche, sans
croisement de races, et, par la seule action du climat, il faut quatre
mille ans. Nous ferons, d'aprs cela, une petite objection  M.
Grgoire. A l'poque o vivoit Mose, il n'y avoit que deux mille cinq
cents ans que le monde toit cr; Mose et tous ceux qui existoient
alors toient donc ngres, et il n'a d parotre d'hommes blancs que
quinze cents ans aprs; _Credat judaeus Appella!_ Dans un autre endroit
(chap. I, p. 7), l'vque Grgoire cite l'autorit de Jahn, qui, dans
son _Archologie biblique_, assure que les rois des Hbreux achetoient
des autres nations, des eunuques, et spcialement des noirs: il y avoit
donc,  l'poque de Mose, des hommes blancs et des hommes noirs: qu'en
conclure? Ou qu'il ne faut pas quatre mille ans, pour blanchir un ngre,
ou que la race primitive n'toit pas noire, ou qu'il s'est pass quatre
mille ans avant le dluge, ce qui feroit un anachronisme dans notre
cosmogonie chrtienne. _Fiat lux_.

L'vque Grgoire cite (chap. I, p. 26) Sommering, qui, tout en disant:
qu'il n'ose dcider si la race primitive de l'homme, en quelque coin de
la terre que l'on place son berceau, s'est perfectionne en Europe, ou
altre en Nigritie, affirme que pour la force et l'adresse, la
conformation des ngres est aussi accomplie et, peut-tre plus que celle
des Europens. Voyez le Dictionnaire d'Histoire naturelle de Valmont de
Bomare, article Ngre, dition in-quarto, t. V. p. 257, il vous donnera
une ide de la belle conformation et des qualits minentes des ngres
d'Afrique. L'vque Grgoire ne connot pas sans doute cet ouvrage; il
n'et pas oubli de donner au tableau qu'il a fait des colons, un
dernier coup de pinceau d'aprs le grand matre Valmont de Bomare; Les
colons font (selon lui) deux o trois fois par an des visites dans les
hpitaux de leurs habitations, (des hpitaux dans les habitations? les
ngrophiles pourront-ils le croire?) N'allez pas vous imaginer, (dit
Bomare) que ce soit pour y porter les secours que l'humanit et mme
leur intrt exigeroient; ces barbares y vont avec des pistolets, et
tuent tous les ngres qui, par vieillesse ou par des infirmits
incurables, sont hors d'tat de rendre service  l'habitation. Eh bien,
Monseigneur! cela vaut bien les ngres cuisiniers jets dans des fours,
pour avoir manqu des plats de ptisserie? Admirez donc notre bonhomie
et notre bonne-foi, vous aviez oubli, dans notre examen gnral, ce
gros pch, nous le rappelons nous-mmes  votre souvenir, mais aussi,
nous esprons que d'aprs cette confession sincre; nous obtiendrons de
Votre Excellence, indulgence plnire et absolution finale. Nous venons
de faire un grand pas vers le ciel, s'il est vrai, comme on nous l'a
appris dans notre jeunesse, qu'il est plus difficile  un riche d'entrer
dans le royaume des cieux, qu' un chameau de passer par le chas d'une
aiguille. Nous avons le plus grand espoir, il ne reste plus rien  la
majeure partie de nous, et les Franois nos frres, ont trop  coeur
notre salut, pour chercher  nous remettre dans la voie de la perdition.

Revenons  votre peuple chri. Les ngres, dites vous, sont plus forts
et plus adroits que les Europens; nous vous l'accorderons, si cela
vous fait plaisir; mais le boeuf est aussi plus fort que l'homme, et le
singe est plus adroit; qu'en concluerez-vous? Les ngres, dites-vous,
surpassent les blancs par la finesse exquise de leurs sens, surtout de
l'odorat (chap. I, pag. 16). Prenez bien garde, Monseigneur, les
animaux les plus sauvages, les plus loigns de l'tat de domesticit,
sont ceux que la nature favorise le plus du ct de la finesse des sens;
il semble que cette bonne mre, aimant galement tous ses enfans, a
voulu ddommager, sous quelques rapports, ceux auxquels elle a moins
accord sous d'autres. Vous citez les ngres marrons de la Jamaque,
comme des tres dous d'un sens exquis, avec une taille droite, une
contenance fire, et une vigueur qui indiquent leur supriorit. Nous
oserons vous dire, Monseigneur, que vous les avez vus, avec votre
lorgnette de cabinet, dont les verres, en grossissant trop les objets,
les dnaturent totalement.

Le tableau que nous allons faire de ces ngres est d'aprs nature; nous
l'avons fait sur les lieux mme, dans les montagnes Bleues de la
Jamaque.

Qu'on se figure des hommes, dont les corps plus jaunes que noirs,
dcharns, et couverts  demi de haillons, que les ngres esclaves
n'oseroient pas porter, laissant leurs femmes, leurs enfans, leurs
vieillards dans la misre la plus crapuleuse, parce qu'ils n'ont pas
assez de courage pour cultiver les terres que le gouvernement anglois
leur a accordes. Ils sont avilis, au point de livrer, pour quelques
pices de monnoie, les ngres esclaves qui viennent chez eux se
rfugier, ou qu'ils vont chercher dans les bois, quand les Colons les
font avertir qu'un d'eux a dsert. Leur moyen de vivre consiste
principalement dans la chasse et la pche; mais quand par le mauvais
temps, cette ressource leur manque, ils sont forcs de descendre dans
les plaines, se louer  la journe parmi les esclaves. Voil les hommes
dont vous prconisez la supriorit. Nous les avons vus dans leurs
huttes, car ils n'ont pas eu mme le courage ni l'adresse de se
construire des logemens qui mritent le nom de cases. Pourrez-vous nous
dire que ces ngres de la Montagne Bleue ne peuvent s'organiser
politiquement, parce que les arts de la paix ne peuvent tre cultivs
par une troupe fugitive, toujours cache dans les forts, toujours
occupe  se nourrir et  se dfendre contre ses oppresseurs? Mais les
ngres dont nous parlons ne sont point dans cette hypothse; le
gouvernement est en pleine paix avec eux; ils ont des terres qu'ils
peuvent cultiver tranquillement; ils n'ont pas besoin de se dfendre
contre des oppresseurs; ils sont indpendans: pourquoi donc ne
s'organisent-ils pas en corps politique, et ne sont-ils qu'une
association de lches, de paresseux, qui deviendroit trs-dangereuse, si
la crapule honteuse dans laquelle ils vivent, n'toient un obstacle 
l'augmentation de leur population. Vous donnez encore pour preuve de
leur supriorit, la manire dont ils communiquent entr'eux  des
distances considrables par le moyen d'une corne. A vous entendre, nos
tlgraphes ne sont rien en comparaison. Vous ignorez que dans la partie
de S. Domingue, qui a t cde  la France par les Espagnols, tous les
ptres font revenir leurs troupeaux par le moyen d'une corne, ou plus
souvent un coquillage qu'on nomme _lomby_, dans lequel, en produisant
certains sons plus ou moins forts, ou diffremment modifis, ils
appellent ou leurs cochons, ou leurs chevaux, ou leurs troupeaux de
chvres, et jamais un troupeau ne vient dans la place d'un autre;
d'aprs cela, quelle merveille que les ngres soient convenus entr'eux,
que lorsqu'ils sonneront d'une certaine manire, ce sera tel ou tel
ngre qu'ils voudront dsigner. D'aprs ce que nous venons de vous dire
des ngres de la Montagne Bleue de la Jamaque, ne les citez pas comme
exemple de la prminence de la race ngre sur la blanche; vous
prteriez  rire  tous ceux qui les connoissent. Nous ne
disconviendrons cependant pas qu'il n'y ait des ngres (non parmi eux)
qui ont des qualits morales; nous dirons mme,  la honte de la couleur
blanche, que si beaucoup de ngres de S. Domingue n'avoient pas t
meilleurs que les blancs de France, qui sont venus les rvolutionner, il
n'et pas rest un seul colon pour rpondre aux calomnies des
ngrophiles, et confondre leurs raisonnemens absurdes. Un savant
respectable, que vous avez dsign par son nom, pour avoir mconnu des
qualits morales dans les ngres, et les avoir assimils aux singes,
nous autorise  vous dire que vous avez dnatur totalement ce qu'il a
dit des ngres. Mais, tout en convenant qu'ils sont des hommes, nous ne
conviendrons pas pour cela qu'ils soient des hommes comme nous. La
civilisation et l'ducation, qui en est la suite, ont mis entr'eux et
nous, une distance immense, qu'ils ne pourront franchir que peu  peu,
par la succession des temps, et des circonstances favorables, qui,
malheureusement pour eux, sont bien plus loigns que vous le pensez.




                             CHAPITRE III.


Les systmes qui supposent une diffrence essentielle entre les ngres
et les blancs, ont t accueillis (ch. II, p. 30) 1. par ceux qui
veulent  toute force matrialiser l'homme, et lui arracher des
esprances chres  son coeur; 2. par ceux qui, dans une diversit
primitive de races, humaines, cherchent un moyen de dmentir le rcit de
Mose; 3. par ceux qui, intresss aux cultures coloniales, voudroient,
dans l'absence suppose des facults morales du ngre, se faire un titre
de plus, pour le traiter impunment comme des btes de somme.

Abstraction faite de ce que nous enseigne la religion catholique, de la
cration de l'homme; dans la supposition (sans doute gratuite) que Dieu
et cr deux espces d'hommes, l'une blanche et l'autre noire, ce que
nous ne croyons pas contradictoire  sa toute-puissance qui est sans
bornes, ne pouvoit-il pas avoir dou l'une et l'autre espce de ce
souffle divin que nous appelons ame, et que nous regardons avec raison
comme immortelle? La supposition de cette diversit primitive de races
humaines, ne tend donc en aucune manire  matrialiser l'homme; si cela
toit, la race blanche se trouveroit dans la mme hypothse, et l'on
auroit le mme titre pour la traiter comme des btes de somme.

L'opinion de l'infriorit des ngres n'est pas nouvelle; la prtendue
supriorit des blancs, n'a pour dfenseurs que des blancs juges et
parties, dont on pourroit d'abord discuter la comptence, avant
d'attaquer leur dcision (chap. II, pag. 35).

M. Grgoire nous dit, d'une part, que l'opinion de l'infriorit des
ngres n'est pas nouvelle; nous le savions dj, et ils viennent d'en
donner une preuve toute rcente, par la manire dont ils se sont
comports en recevant la libert. D'une autre part, il nous cite des
autorits imposantes, qui nous assurent que ces mmes ngres ont t nos
pres et nos matres dans les sciences et dans les arts: cela ne nous
parot pas trop consquent; ce qui ne l'est pas plus, c'est que, selon
lui, les blancs ne peuvent pas s'riger en dfenseurs de leur propre
cause, pour prouver leur prtendue supriorit sur les ngres. L'vque
Grgoire, appelle-t-il tre juge de sa cause, que d'en tre l'avocat?
C'est sans doute pour viter que l'on ne fasse ce reproche aux ngres,
qu'il s'est constitu leur dfenseur officieux. Ce n'est qu'aprs avoir
mis dans un creuset de comparaison les productions des blancs et celles
des ngres, qu'on peut assigner le degr de supriorit des uns sur les
autres; l'vque Grgoire nous fera sans doute revenir de notre
prvention, en nous mettant sous les yeux les chefs-d'oeuvres de ces
protgs; il peut tre certain que nous serons justes. _Amicus Plato,
magis amica veritas_. Nous demanderons,  M. Grgoire, si la citation de
l'apologue du lion, qui, en voyant un tableau o l'on voyoit un lion
terrass par un homme, dit, les lions n'ont point de peintres, a bien le
mrite de l'a'propos? Les ngres, d'aprs son ouvrage, n'ont-ils pas des
artistes et des savans?

      A vaincre sans pril, on triomphe sans gloire.

L'vque Grgoire cite des autorits respectables, pour avoir le plaisir
de les confondre (chap. II, p. 36). Hume, Jefferson, qui tous deux
prtendent que la race blanche est la seule cultive, que dans des
circonstances donnes les mmes pour des blancs et des ngres, ceux-ci
ne pouvoient jamais rivaliser avec ceux-l, que jamais on ne vit un
ngre distingu par ses actions et par ses lumires. Il cite encore
Barr de S. Venant,  qui il fait dire, que si la nature promet aux
ngres quelques combinaisons, qui les lvent au-dessus des autres
animaux, elle leur interdit les impressions profondes, et l'exercice
continu de l'esprit, du gnie et de la raison. Nous nous permettrons
d'observer,  M. Grgoire, qu'il a dnatur le passage de Barr de S.
Venant, en n'en citant qu'une partie. Le voici tel qu'il est: Dans la
Guine, une atmosphre embrase, une chaleur constante, affaisse le
corps, porte la torpeur dans tous les membres, et loigne l'homme de
tout travail; le dveloppement des forces physiques et morales y est
sans cesse arrt par je ne sais quelle action secrte, qui te toute
nergie, et plonge l'homme (il ne dit pas seulement le ngre) dans une
sorte de stupidit et d'engourdissement qui le rduit presque  l'tat
des brutes: si elle lui permet quelques petites combinaisons, qui
l'lvent au-dessus des autres animaux, elle lui interdit les
impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du gnie et de
la raison. C'est donc au climat et non  la qualit d'homme noir, que
Barr de Saint-Venant attribue l'espce d'abrutissement des hommes, de
quelque couleur que vous les supposiez, qui habitent la zone torride. La
preuve en deviendra vidente, par la citation suivante du mme auteur
(chap. I, pag. 5): La nature repousseroit-elle la civilisation dans les
pays chauds? Il est impossible de le croire; l'homme, dans tous les
climats, a reu le mme germe d'intelligence, qui le rend partout
galement perfectible, le ngre d'Afrique, est donc appel, comme le
blanc d'Europe,  jouir de ce bienfait; son organisation est la mme,
mais son gouvernement est diffrent. Il est vident que ce passage
dtruit absolument l'inculpation que l'auteur fait  Barr de S. Venant.
Quand bien mme Hume, Jefferson et Barr de S. Venant admettroient une
diffrence entre l'homme ngre et l'homme blanc, quant aux facults
intellectuelles, qu'en conclueroit-on? Ne remarque-t-on pas cette mme
diffrence d'individu  individu parmi les, blancs; de famille 
famille; de dpartement  dpartement; de royaume  royaume?  plus
forte raison peut-elle exister d'un climat  un climat tout  fait
oppos; il n'y auroit donc rien d'tonnant que cette diffrence, existt
entre la race blanche et la ngre; l'auteur a mme cit des autorits
qui font pencher la balance du ct de cette dernire. En notre qualit
de colons, nous avons eu occasion d'observer diffrentes nations ngres;
nous avons trouv, dans quelques-unes, des degrs d'intelligence
d'aptitude  l'instruction, de beaucoup suprieurs  ceux que nous
rencontrions dans d'autres. Les Congos sont, de tous les ngres, les
plus spirituels, les plus propres  faire des ouvriers, des domestiques;
ils sont en gnral petits. Pour les travaux de la terre, on choisit de
prfrence les Sngalais et les Aradas; ils ont moins d'intelligence
que les Congos, mais ils sont plus laborieux. Les Aradas ont une
aptitude ou un got particulier pour la connoissance des plantes
usuelle, mme des vnneuses, aussi trouve-t-on parmi eux beaucoup de
_caprlatas_, ce qui signifie en franois des mdecins; il y en a aussi
de _macandals_, ce qui signifie empoisonneur, ensorcelleur. Les Congos
sont naturellement gais, railleurs, improviseurs de chansons qui ont
toujours pour sujet de se moquer de quelqu'un, ngre ou blanc;
quelquefois mme de leurs matres. Les Mandingues ou Mondongues ont un
caractre de stupidit qui va jusqu' la frocit; ils sont, pour la
plupart, anthropophages; peut tre est-ce pour cela que dans leur pays
on leur lime les dents en pointes: on est souvent forc de les dtruire
sur les habitations, pour avoir dvor un camarade, ou des enfans.

Il faut, pour qu'un peuple soit tax avec raison d'absence totale de
gnie, qu'il ait exist en corps de nation, aussi long-temps que les
Grecs, avant d'avoir un Homre; les Romains, un Virgile; les Franois,
un Racine (chap. I, pag. 38). Quel pompeux loge l'vque Grgoire fait
de la race ngre, puisqu'avant cette poque, elle peut compter un nombre
si considrable de savans distingus dans tous les genres, dont il
promet de nous faire connotre les noms et les ouvrages. Genty a donc
grand tort, lorsqu'il avance que le gnie ne peut natre au sein de
l'opprobre et de la misre, quand on n'entrevoit aucune rcompense,
aucun espoir de soulagement. Genty veut-il parler des ngres en Afrique,
ou des esclaves de S. Domingue? Ceux d'Afrique existent depuis
long-temps en corps de nation; ils n'y ont pas t sans doute assez
long-temps. Quant  ceux des Antilles et autres colonies de S. Domingue,
nous ferons observer,  M. Genty, que les deux mots opprobre et misre
sont inconvenans. Le mot opprobre ne peut nullement s'appliquer aux
esclaves honntes, qui, en remplissant les devoirs attachs  leur
condition qui n'est malheureuse que comparativement, sont tout aussi
respectables, et s'estiment autant qu'une infinit de blancs qui, en se
targuant du titre illusoire d'hommes libres, sont, sous plusieurs
rapports, plus esclaves qu'eux, surtout, sous celui de la misre, dont
le nom seul est ignor dans les Antilles; fille des besoins naturels
multiplis sous les zones tempres ou froides, elle n'a jamais dpass
les tropiques. Tout aussi Vrais philantropes que quelques Europens,
nous dsirons, pour beaucoup d'individus, que nous avons sous les yeux,
un sort pareil  celui des ngres esclaves bons sujets. Hlas! plus d'un
tiers des Amricains sont rduits en France  le dsirer pour eux-mmes.
Selon le cur Sibire, nous en sommes bien dignes; pourtant nous ne
l'avons pas.

La religion chrtienne seroit sans doute un grand moyen de hter et de
maintenir la civilisation (ch. I, p. 41).

Nous n'en pouvons disconvenir; sa morale sublime devroit tre un des
moyens les plus puissans de rendre les hommes meilleurs; mais hlas!
nous voyons avec peine que son effet n'est pas toujours infaillible; le
sang des ministres de cette sainte religion, ne fume-t-il pas encore? ne
crie-t-il pas vengeance contre ceux qui, en se dcorant du nom pompeux
de chrtien, se sont vautrs dans la fange, et se sont rendus coupables
de tous les crimes de la barbarie la plus sauvage? Ne se disoient-ils
pas chrtiens, les missaires qui nous sont venus de France aux
Antilles, et qui ont souill nos villes et nos campagnes, par des
sacrifices de sang humain? N'et-il pas mieux vallu, pour nous servir
des propres expressions de M. Grgoire, nous envoyer des serpens 
sonnettes? A Dieu ne plaise que nous en accusions la religion, si nous
maintenons seulement qu'elle n'ait pas toujours un frein assez puissant
pour la multitude, si un chef juste et ferme ne se runit  elle pour
faire respecter et excuter ses lois.

Barron (ch. I, p. 43) attribue la barbarie actuelle de quelques
contres d'Afrique, au commerce des esclaves. Il seroit plus vrai de
dire que le commerce des esclaves par les Europens, suscite peut-tre
plus de guerres en Afrique qu'il n'y en avoit autrefois; mais les
souverains sont moins barbares depuis qu'ils trouvent  vendre leurs
prisonniers, puisqu'alors ils les faisoient prir; et quoi qu'en disent
les ngrophiles, l'esclavage des Antilles est prfrable  la mort; et
la fausse ide que les Europens s'en sont fait, ne provient que de
l'exaltation et de l'exagration des ngrophiles qui dnaturent tout;
ils veulent  toute force que les esclaves n'entrevoient dans l'avenir
aucun espoir de rcompense, ni de soulagement. Conviendront-ils qu'il y
avoit dans les colonies beaucoup d'affranchis? D'o leur est venue cette
libert? N'toit-elle pas la rcompense des services rendus 
l'habitation, au matre? Il n'y avoit presque pas d'exemple qu'un
habitant mourt sans avoir, par son testament, lgu la libert 
plusieurs de ses sujets, soit domestiques, soit cultivateurs; n'toit-il
pas d'usage de donner la libert aux ngresses qui avoient six enfans
vivans;  celles qui avoient t nourrices des enfans du matre? Mais,
ne parlons pas des affranchissemens, qui ne pouvoient tre la rcompense
que d'un petit nombre de ngres, la certitude pour tous d'tre logs,
vtus, nourris, mdicaments depuis l'poque o ils cessent, par leur
ge, de pouvoir rendre des services  l'habitation, jusqu' leur mort,
qui, quoi qu'en disent les ngrophiles, arrive souvent  une poque trs
recule; cette certitude n'est-elle pas une rcompense, un espoir de
soulagement et de repos pour l'avenir? Vos journaliers, en Europe, et
tous les hommes sans proprits ou sans talens ont-ils ce mme espoir?
Du jour o ils cessent d'tre utiles  la socit, commence leur misre;
et leurs ressources finissent prcisment  l'poque ou leurs besoins
augmentent, quand la vieillesse et les infirmits qui l'accompagnent
viennent les accabler. N'est-ce pas l l'esclavage de la ncessit,
mille fois pire que celui dont, pour le malheur du plus grand nombre de
ngres, les ngrophiles ont demand imprudemment l'abolition, dans un
temps inconvenant, et de la manire la plus impolitique et la plus
dangereuse.

Homre assure que quand Jupiter condamne un homme  l'esclavage, il lui
te la moiti de son esprit (chap. I, pag. 44).

N'admirez-vous pas en cela, Monseigneur, la bont paternelle de Jupiter
pour tous ses enfans. Si les esclaves avoient autant d'esprit et de
connoissance que leur matre, ne seroient-ils pas doublement malheureux,
de pouvoir faire la comparaison entre leur tat et le sien? Donnez  des
enfans de paysans et de journaliers la mme ducation qu'aux enfans des
riches qui sont destins  remplir les premires places dans le
gouvernement; renvoyez-les ensuite  leurs pres, pensez-vous qu'ils
veuillent labourer ou bcher la terre? Et dans la supposition qu'ils
soient forcs de le faire, ne souffriront-ils pas plus que ceux de leurs
frres, qui, sans chercher  s'lever au-dessus de la profession de
leurs pres, auront appris ds leur enfance  labourer et  bcher?
Mais, nous direz-vous, on peut mettre dans les places les fils de
paysans, lorsqu'ils ont reu de l'ducation; on ne peut en disconvenir,
mais, qui labourera? qui bchera la terre? Peuplez la terre de savans,
elle sera bien vite strile. Remercions donc Jupiter de n'avoir pas
prodigu cette arme si dangereuse, qui dans des mains imprudentes, cause
la plus grande partie des malheurs de la socit, l'esprit...

Quels sentimens de dignit, de respect pour eux-mmes, peuvent
concevoir des tres considrs comme le btail, et que des matres
jouent quelquefois contre quelques barils de riz, ou d'autres
marchandises? Que peuvent tre des individus dgrads au-dessous des
brutes excds de travail, couverts de haillons, dvors par la faim; et
pour la moindre faute, dchirs par le fouet sanglant d'un commandeur
(chap. I, pag. 44).

Les ngrophiles veulent,  toute force, que les colons regardent leurs
ngres comme un troupeau de btail! nous le leur accordons pour un
instant. Il parot qu'ils ne sont pas au courant de ce qui se passe dans
les campagnes chez les laboureurs d'Europe; qu'ils n'ont jamais observ
les soins particuliers qu'ils prennent de leur btail, qui fait leur
principale fortune. Un boeuf est-il malade? rien n'est pargn pour
avoir les mdicaments ncessaires; on se lve dix fois dans la nuit, ou
plutt on ne se couche pas, pour tre  mme de lui porter tous les
secours que demande son tat: nous dirons, mme  la honte de l'humanit
que le paysan sera parcimonieux lorsqu'il s'agira d'acheter des remdes
pour sa femme ou ses enfans, et qu'il ne regardera point  l'argent pour
le soulagement de son boeuf. Nous avons t tmoins, en France, qu'un
laboureur venant chez un cur de campagne, lui porter de l'argent pour
faire dire une messe pour le rtablissement d'un de ses boeufs, et que,
le cur lui ayant remontr qu'il devoit plutt en faire dire pour sa
femme, qui toit au lit depuis trois mois, il lui rpartit que si sa
femme venoit  mourir, il ne lui faudroit pas d'argent pour en avoir une
autre, mais qu'il n'en toit pas ainsi de son boeuf. Un ngre, qui cote
mille cus, et souvent beaucoup plus lorsqu'il a des talens, n'excitera
chez les colons ni le sentiment de l'humanit ni mme celui de
l'intrt! Que doit-on penser de ceux qui ne supposent dans les colons
ni l'un ni l'autre de ces mobiles? qu'ils nous prennent tous pour des
fous ou des barbares. Mais y auroit-il exist des colons riches, en
excdant de travail leurs ngres, et, ce qui est contradictoire, en les
faisant mourir de faim (comme si l'homme ou la brute qui ne mangent pas
pouvoient travailler fortement) et en les dchirant par le fouet
sanglant des commandeurs? Peut-on disconvenir que les deux tiers des
colons, non-seulement jouissoient de trs grandes fortunes, mais encore
faisoient celle de tous les Europens qui taient en relation avec eux?
Il seroit facile de dmontrer cette vrit, dmentie aujourd'hui par une
partie des ngocians de France, qui, ne pouvant plus sucer un sein tari
par les circonstances, le dchirent  belles dents. Il en existe
cependant encore un petit nombre d'honntes, qui, mlant leurs larmes
avec les ntres, gmissent sur le malheur de leur patrie, de s'tre
laisse conduire par des esprits exalts, de faux philosophes, dont les
thories dangereuses ne tendant pas moins qu' une anarchie universelle,
ont dtruit le plus beau pays du monde, S. Domingue.

Les colons (dit l'auteur) jouoient, aux cartes ou au billard, leurs
esclaves contre quelques barils de ris. L'vque Grgoire prouve bien
par l qu'il est dans l'ignorance du prix des marchandises animales et
vgtales des colonies. Combien il auroit fallu de barils de riz (qui,
dans ce pays-l, est  un trs bas prix), pour quivaloir au prix d'un
ngre que les Franois nous vendoient au poids de l'or. Nous ne dirons
pas cependant, qu'on ne jout pas quelquefois des ngres; mais c'toit
de mauvais sujets que l'on jouoit pour s'en dfaire, et plutt  qui ne
les auroit pas, qu' qui les gagneroit; quoiqu'ils ne fussent pas
regards par nous comme des brutes, cependant, d'aprs leur qualit
d'esclave, ils toient vnals. Il parot que, d'aprs les sentimens de
piti qu'ont excits dans l'ame sensible de l'vque Grgoire, les
chevaux de Paris, il ne vendroit pas mme les siens, et qu' plus forte
raison, il ne les joueroit pas. Nous en trouvons cependant un exemple
dans le clerg de France. Un trs-digne prlat d'ailleurs, mais qui
aimoit un peu le jeu, (les prlats sont hommes quelquefois) l'vque de
******, passant prs d'une maison qu'il connoissoit sans doute, dit  sa
soeur qui toit avec lui dans sa voiture, qu'il avoit affaire pour un
instant dans cette maison, et qu'elle voult bien l'attendre;
Monseigneur perdit non-seulement tout l'argent qu'il avoit sur lui, mais
joua sa voiture et ses chevaux et perdit tout; son vainqueur, impatient
de jouir de sa nouvelle conqute offrit  Monseigneur de le conduire 
son palais piscopal, et descendit pour prendre possession de la
voiture. Quel fut son tonnement, lorsqu'il aperut, dedans, une dame:
Madame en est-elle aussi? dit-il  Monseigneur.

Revenons  nos ngres; vous voyez que, quand bien mme nous les
mettrions au rang des brutes; nous en aurions, cependant, le soin que
l'on a des brutes, quand on en veut tirer du travail; et qu'en les
excdant, en ne les nourrissant pas, en ne les vtissant pas, en les
faisant dchirer  coups de fouet, nous n'irions pas  la fortune par
cette voie impossible. Les Europens sont donc des imposteurs, et non
pas les colons, comme le dit votre inestimable cure Sibire,  qui il
parot que les Franois rendent la justice qui lui est due. L'intrt,
Monseigneur! l'intrt est le plus puissant de tous les mobiles; il
commanderoit aux colons, si leur humanit se taisoit: nous ne pouvons
cependant disconvenir qu'il se trouvt parmi eux quelques insenss (ne
s'en trouve-t-il pas en Europe?), qui sacrifioient,  leur brutal
caractre, tous les sentimens d'humanit, mme d'intrt; mais le nombre
en toit si petit qu'il n'toit qu'une exception; encore la faute
doit-elle en tre impute aux commandans et aux magistrats qui sont
chargs par le gouvernement de faire excuter le code noir (ce code est
un dit rendu par Louis XIV, en 1685, touchant la police des les
franaises cultives par des esclaves), dans lequel sont clairement et
sagement noncs les devoirs des esclaves envers leurs matres et les
obligations des matres envers leurs esclaves; dans ce code est limite
l'tendue de leurs pouvoirs relativement aux chtimens des ngres. Quel
homme sera assez injuste et assez impolitique, pour prtendre qu'il faut
laisser le crime ou les fautes graves impunis, parmi les ngres, parce
qu'ils ont le malheur d'tre esclaves? Qu'arriveroit-il, dans les
socits polices et libres, si la crainte du chtiment n'toit un frein
pour les mchans? Chaque habitation est l'image d'une petite rpublique;
supposez-la compose d'hommes sans dfauts et sans vices, le fouet sera
aussi tranger aux individus, que les punitions le sont aux blancs
libres qui se comportent bien; car, encore une fois, on ne bat point son
ngre, ni son boeuf, ni son cheval pour le plaisir de le battre; et si
les chevaux de Paris, sur lesquels l'extrme sensibilit de l'vque
Grgoire, a laiss tomber des larmes de piti, appartenoient aux
charretiers qui les conduisent, ils ne les traiteroient pas avec
barbarie comme ils le font. A Dieu ne plaise que nous veuillons
reprocher,  l'vque Grgoire, son amour bien prononc pour les ngres
d'Afrique, pour les chevaux de Paris, et pour les oiseaux d'Italie. Nous
connoissons des individus apathiques qui n'aiment ni les hommes, ni les
btes, il y a donc un certain mrite  aimer une partie de l'espce,
qu'on nomme humaine (qui parfois ne l'est pas trop), ne ft-ce que
l'espce noire.

Nous sommes cependant forcs de faire un aveu vraiment fait pour
apitoyer sur le sort des esclaves, mais auquel on peut remdier. Il
reste, dans le coeur des blancs, ns dans les colonies, une tincelle
d'amour pour leur ancienne patrie, la France; de cette source, qui
parot pure, jaillissent les causes les plus directes des malheurs des
ngres, et mme des blancs. Les colons,  peine sortis des mains de
leurs nourrices tournent leurs premiers regards et leurs premires
penses vers la France (_inde mali labes_); tout ce qu'ils entendent
dire par les Franois qui dbarquent, exalte encore leur imagination,
faute de connotre les vritables jouissances, celles de l'me et celles
de la nature; jouissances que l'homme sage trouve partout, et peut-tre
plus facilement en Amrique que dans les autres climats, ils sont dans
la fausse persuasion que l'homme riche ne peut et ne doit trouver qu'en
France tous les moyens de satisfaire ses gots et ses passions. Oh! trop
funeste erreur! les colons sans exprience ignorent que ce mtal, qui,
selon l'usage que l'on en fait, procure galement le bonheur et le
malheur de ceux qui le possdent, diminue des deux tiers en s'loignant
de la mine dont il est tir, qu'il s'amincit  l'extrme, en passant par
les filires des rgisseurs et des ngocians. Que s'ensuit-il del? Le
colon vient chercher en France un bonheur imaginaire, y drange sa
fortune; et ce qu'il y a de plus affligeant pour les vritables amis de
l'humanit, c'est qu'abandonnant  des mains mercenaires ses malheureux
esclaves, s'il n'a pas eu le bonheur de choisir un rgisseur honnte,
ils seront victimes de la cupidit de l'Europen, qui, ne les regardant
pas comme sa proprit, les contraint  des travaux qui excdent leurs
forces, les extnue, et fait prir ceux dont le tempramment ne peut
suffire aux grandes fatigues. Voici, Monseigneur, une des causes
principales des mauvais traitemens des esclaves. Les ngrophiles en
accusent les colons, qui n'en sont qu'une cause indirecte en
s'absentant; mais doit-on les couvrir de l'opprobre des Europens? Nous
en revenons toujours  rejeter la faute sur les magistrats et
commandans-inspecteurs des cultures, qui, dans l'absence des colons
propritaires, devroient regarder les ngres esclaves comme des
orphelins confis  leurs soins paternels et  leur humanit.

L'estimable cur Sibire, qui aprs avoir missionn avec succs en
Afrique, est actuellement, comme tant de dignes prtres, repouss du
ministre par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des colons, ils
ont fait des descriptions si bizarres de la batitude de leur ngres, et
sous des couleurs si riantes et si aimables, qu'en admirant leurs
tableaux d'imagination, on regrette presque, d'tre libre, ou qu'il
prend envie d'tre esclave..... Je ne souhaiterois pas  ces colons
esclaves, un pareil bonheur dont ils ne sont que trop dignes (ch. II,
pag. 45).

Comme l'vque Grgoire nous cite parfois des apologues, et qu'il nous a
mis sous les yeux celui du lion, auquel on montroit un tableau
reprsentant un lion terrass par un homme, nous allons aussi, 
l'occasion du bon Sibire, lui rappeler l'apologue du lion mourant. _Tu
quoque mi Sibire!_ vous nous donnez aussi en passant une petite ruade,
encore vous nous avertissez que c'est en vous moquant de nous; nous
sommes si bons, si bons, qu'en vrit nous ne l'eussions pas devin;
mais nous sommes sans rancune, et nous pensons, comme l'vque Grgoire,
qu'un aussi digne ecclsiastique que vous, un missionneur aussi zl,
qui a missionn [7] en Afrique, avec tant de succs, ne devroit pas tre
repouss du ministre, dans une circonstance surtout o l'on manque de
prtres; ce ne peut-tre, comme le dit trs-bien l'vque Grgoire, que
l'effet du fanatisme. Comme nous tions dans l'erreur! nous croyons ce
monstre totalement terrass en France; eh! contre qui ose-t-il encore
lever sa tte altire? La France n'a-t-elle pas  craindre, que le digne
aptre Sibire, secouant la poussire de ses souliers, ne retourne en
Afrique? Avec quel plaisir ces chres brebis noires reverroient leur bon
pasteur blanc; mais pourquoi n'iroit-il pas,  S. Domingue, affermir les
ngres dans la doctrine qu'il leur a prch?

[Note 7: Le mot missionner est nouveau sans doute? nous ne le
connoissions pas; aussi avons-nous mis missionneur au lieu du vieux mot
missionnaire.

      _Ita verborum vetus interit tas_.
]

Les colons (ch. II, pag. 46), dit Sibire, ont fait des descriptions si
bizarres, de la batitude de leurs ngres, qu'ils feroient presque
dsirer d'tre esclave.

Si vous tiez capable, homme de Dieu, de laisser tomber un regard de
piti sur les dbris des malheureuses familles amricaines, que vos
crits et votre opinion exalte ont plonges dans l'abme de la misre
la plus affreuse, vous sauriez que plus des deux tiers se regarderoient
comme trs-heureux d'avoir le sort dont jouissoient leurs ngres bons
sujets; et ce sort que vous leur souhaitez, par drision, est mille fois
 prfrer  l'tat prcaire et malheureux de la majorit d'eux. Nous ne
conviendrons pas, par exemple, que nous eussions autrefois chang notre
sort avec celui de nos ngres, quoiqu'il ne ft pas malheureux: et que
c'est une grosse absurdit, de la part du cur Sibire, de nous avoir
fait le reproche de ne l'avoir pas fait; cela ne prouve rien pour lui,
et l'ironie n'est pas heureuse; car beaucoup de blancs en France sont
heureux dans l'tat de domesticit. Cependant il est sans exemple qu'un
matre ait eu la fantaisie de changer son tat avec son domestique,
quoique souvent il ft, sous bien des rapports, plus malheureux que lui.
Quand l'vque Grgoire sigeoit sur le trne piscopal, lui est-il
jamais venu dans l'ide de changer de place avec un de ses chanoines?
Cependant, les chanoines (dans l'ancien rgime) toient si heureux,
qu'on disoit trivialement: _heureux comme un chanoine._ Et vous, bon
cur Sibire, vous est-il jamais venu dans l'ide de vous mettre  la
place de votre sacristain, qui sans doute n'toit pas malheureux.

Si par impossibilit, il existoit sur la terre un homme ncessit 
servir de proie  ses semblables, il seroit un argument invincible
contre la providence (ch. II, pag. 46.)

L'vque Grgoire n'est pas beaucoup plus habile que nous, quand il
s'agt des dcrets de la providence; ils sont impntrables aux foibles
mortels. N'existe-t-il pas anthropophages au physique et au moral?
L'homme qui sert de pture ou de victime  un autre homme, n'a-t-il pas
le droit de penser, que s'il n'a pas t cr pour cela, au moins il
n'toit pas dans les dcrets du Pre commun de l'empcher? L'homme
pauvre n'est-il pas ncessit de servir le riche, de lui vendre sa
libert? le pauvre et le riche ne sont ils pas galement les enfans, du
mme Pre commun? pourquoi donc ne sont-ils pas traits de la mme
manire? La timide brebis devient la proie du tigre froce; le Crateur
lui a refus les moyens de se dfendre, et a donn au tigre une gueule
norme garnie de dents dchirantes auxquelles elle ne peut opposer aucun
moyen de rsistance. La timide colombe, malgr son vol rapide, tombe
entre les serres poignantes de l'pervier, qui en fait sa pture. Un
oiseau est pourvu d'un large bec, d'un gosier norme, il engloutit dans
un jour des milliers d'insectes. L'araigne est pourvue d'un rservoir
rempli d'une substance glutineuse, qui, en se combinant avec l'air et la
lumire, prend assez de consistance pour former des fils d'un diamtre
infiniment petit avec lesquels cet insecte tisserand forme des filets en
forme de rseau, dans lesquels viennent se prendre des mouches de toute
espces, destines  lui servir de nourriture. Combien de genres de
poissons ne vivent que d'autres poissons? L'homme omnivore fait servir 
sa nourriture, quadrupdes, oiseaux, poissons, vgtaux, mme ses
semblables, et devient lui-mme, aprs sa mort, quelquefois mme pendant
sa vie, la proie des insectes qui toient l'objet de ses mpris, tout ce
qui a reu l'existence ne peut donc la prolonger que par la destruction
des tres vivans comme lui. Voil sans doute des contradictions
apparentes; mais n'est-ce pas de ces prtendues contradictions que nat
l'ordre admirable qui maintient l'univers.

Si les esclaves sont si heureux, pourquoi en le voit-on annuellement
d'Afrique quatre-vingt mille noirs, pour remplacer ceux qui avoient
succomb aux fatigues,  la misre, au dsespoir; car, de l'aveu des
planteurs, il en prit beaucoup dans les premiers temps de leur sjour
en Amrique (chap. II, pag. 46).

S'il arrivoit aux Antilles quatre-vingt mille ngres tous ls ans, ce
qui est exagr, ce n'toit pas tant pour remplacer les mortalits que
pour augmenter les cultures, en faisant de nouveaux dfrichemens; et
s'il en prissoit une partie pendant les premires annes de leur
sjour, ce n'toit ni par les fatigues, ni par la misre, ni par le
dsespoir. Les Europens de bonne foi, qui sont alls dans les colonies,
attesteront que l'on avoit un soin tout particulier des ngres
nouvellement arrivs, qu'on leur donnoit une nourriture saine et
abondante, parce qu'ils n'avoient pas encore, comme les ngres anciens,
des volailles, des cochons, un petit jardin particulier  fruits et 
lgumes; qu'on ne les faisoit travailler qu'autant qu'il falloit, pour
que cela leur servt d'exercice. Ce ne sont donc pas, comme le disent
les ngrophiles, ni la faim, ni les fatigues qui causent la mort des
ngres qui arrivent dans les colonies, mais les mmes causes qui
occasionnent la mort des Europens, quoiqu'ils n'prouvent en arrivant
ni misre ni fatigue, le changement de climat, de nourriture, et surtout
les affections morales. Il y a des ngres assez borns pour croire que
les blancs les ont achets pour les engraisser, les manger, et boire
leur sang. Cette malheureuse prvention porte  se dtruire, ceux
d'entr'eux surtout, qui croient  la mtempsycose (les mina sont surtout
dans ce cas l); mais ces sortes de suicides sont beaucoup moins communs
que veulent le faire croire les ngrophiles, et ils n'ont lieu que dans
les premiers temps de l'arrive des ngres dans les colonies, lorsqu'ils
sont encore dans l'incertitude de leur sort. Ils avouent tous par la
suite, qu'ils prfrent leur nouvel tat, au sort incertain qu'ils
avoient dans leur pays. Les prtendus lans d'allgresse que suppose
l'vque Grgoire, aux ngres, lorsqu'ils assistent aux funrailles de
leurs camarades, ou de leurs parens, ne sont rien moins que la preuve
qu'il sont bien aises de les voir dlivrs de l'esclavage et de la
misre. Chaque caste ou nation ngre a ses crmonies particulires pour
les funrailles de ses morts; mais nous avons observ que toutes
s'accordent sur deux points principaux; toutes conduisent le mort  sa
tombe, en pleurant, ou feignant de pleurer, et en chantant des airs
lugubres; et toutes reviennent de la crmonie en chantant des airs
gais, que leur inspirent les libations abondantes de taffia qu'elles ont
faites sur cette tombe; et les unes et les autres passent la nuit 
boire et  danser.

A Batavia (chap. II, p. 48), d'aprs Barlow, on s'abonne,  tant par
anne, pour faire fouetter en masse les esclaves, et, sur le champ, on
prvient la gangrne en couvrant les plaies de poivre et de sel. Nous
regardons cette assertion comme si invraisemblable que nous nous croyons
en droit de la nier: pourtant, dans la supposition que les ngres de
Batavia fussent de la nature des sabots, qui ne tournent que lorsqu'on
les fouette, pourquoi imputer aux colons de S.-Domingue, la cruaut des
Hollandois, et supposer  nos esclaves les mmes vices qu'aux leurs?
Sommes-nous donc les boucs missaires de tous les peuples? Franois, ne
sommes-nous plus vos frres? Hlas! les pauvres n'ont plus de frres:
nous sommes dpouills, et par qui? par ceux mme qui devoient nous
garantir nos proprits, puisqu'ils nous les avoient vendues[8].

[Note 8: Barlow a oubli, on peut-tre ne sait pas de quelle manire se
fait cette flagellation en masse. L'entrepreneur, dit-on, a des
mcaniques, des espces de moulins; on prtend que deux cents ngres, en
se prsentant bien, ce qu'ils acquirent par la grande habitude, peuvent
recevoir le fouet en mme temps. Vive les Hollandois pour l'invention!
nous autres Franois nous ne sommes pas encore rendus  ce degr de
perfection; aussi, pour faire fouetter nos ngres (car il faut que des
ngres soient fouetts), on commence au chant du coq, et l'on n'a pas
fini lorsque la nuit vient. C'est ce qu'assure l'vque Grgoire,
d'aprs Wimphen, qui crivoit, dit-il, pendant la rvolution; or, ce qui
a t crit  cette poque, doit tre cru comme parole d'vangile.]

Abandonnant pour un instant les colons, l'vque Grgoire cite
l'anecdote d'un capitaine ngrier qui, manquant d'eau et voyant la
mortalit ravager sa cargaison, jetoit, _par centaines_, les ngres 
la mer.

Le capitaine n'en et-il jet que deux cents, engloutissoit dans les
flots, une somme de quatre cent mille francs:  qui l'vque Grgoire
pourra-t-il faire croire qu'un homme, par un caprice barbare, se dcide
 perdre une pareille somme? Si le fait est vrai, il ne peut tre
attribu qu' la force des circonstances, et ne peut nullement tre
imput au capitaine. La disette de vivres, par la longueur des
traverses, a mis, plus d'une fois les capitaines dans la dure ncessit
de sacrifier une partie des hommes de leur vaisseau pour conserver
l'autre, lors mme qu'il n'y avoit que des blancs  bord. Comment M.
Grgoire, qui a tant lu, ne connot-il pas ces anecdotes? Si on lui
disoit qu'il s'est trouv des circonstances o l'on a tir au sort, pour
dcider lequel des hommes d'un vaisseau serviroit de pture aux autres.
Nous pouvons citer un fait, dont il existe  Paris des tmoins qui se
sont trouvs dans une conjoncture o l'on a tir au sort  qui seroit
sauv, ou  qui seroit noy; l'on ne pouvoit sauver que la moiti ds
individus, il falloit en passer par l ou prir tous..... Il n'y a donc
que des ngrophiles exalts qui puissent avancer qu'un capitaine a jet
par caprice ou par barbarie des ngres  la mer, et par centaines. S'il
a t forc par les circonstances, que signifie cette inculpation? en
quoi consiste le crime du capitaine?

Suit l'anecdote d'un autre capitaine qui, las d'entendre les cris de
l'enfant d'une ngresse, l'arrache du sein de sa mre, et le prcipite
dans les flots.

En niant la possibilit de ce fait, nous nous permettons de rappeler 
la charit chrtienne l'vque Grgoire; son zle l'emporte et fait tort
 sa cause: qui dit trop, ne dit souvent rien. Que d'erreurs sont sujets
 commettre, les savans de cabinet, par le dfaut de connoissances
locales! erreurs d'autant plus funestes que la rputation, l'esprit et
l'rudition de ceux qui les avancent, les font adopter presque sans
examen. La chambre du capitaine est trs-loin de l'entre-pont o l'on
tient les ngres, et les ngresses ne peuvent venir sur le gaillard de
l'arrire, au bout duquel se trouve cette chambre, qu'autant que le
capitaine le leur permet, et il est naturel que si l'enfant d'une
ngresse incommodoit le capitaine, il lui ordonnerait de l'emporter, car
en le jetant  la mer, il ne remdieroit point  l'incommodit
d'entendre crier un enfant, puisqu'il s'en trouve toujours plusieurs
dans une cargaison de ngres. Le capitaine auroit aussi jet la mre
(dit charitablement l'vque Grgoire), s'il n'et espr en tirer
parti. Monseigneur ignoroit qu'une ngresse avec son entant se vend plus
cher de 2  300 l.

La troisime anecdote que cite l'vque Grgoire n'est pas si dpourvue
de vraisemblance.

Un capitaine ayant apais une insurrection de ngres dans son btiment,
s'exeroit  chercher des genres de supplice, pour punir ce qu'il
appeloit une rvolte.

Il ne faut jamais faire un mtier  demi, puisque ce capitaine toit
marchand d'esclaves, ne devoit-il pas prendre tous les moyens possibles,
soit pour apaiser cette rvolte, soit pour empcher qu'elle ne
recomment? cela est dans l'ordre et indispensable, si l'on veut viter
de tomber soi-mme entre les mains des esclaves. C'est la loi du plus
fort, ou du plus rus, qui, presque toujours, est la meilleure; cette
loi quoiqu'injuste en apparence, est dicte par la nature, puisqu'elle
est tablie mme parmi les animaux irraisonnables. Mais, si les
anecdotes que vient de citer l'vque Grgoire, d'aprs John Newton,
sont vraies, pourquoi ne pas nommer les capitaines? La mdisance a
quelquefois un bon ct, en faisant connotre des fautes, elle peut
porter  se corriger, ou, au moins elle sert aux bons  se prmunir
contre les pervers: mais, la calomnie, la calomnie!...

Outre les coups de fouet, par lesquels on dchire les ngres,  la
Jamaque, on les musle, pour les empcher de sucer une des cannes 
sucre arroses de leur sueur, et l'instrument de fer, avec lequel on
leur comprime la bouche, empche encore d'entendre leurs cris lorsqu'on
les fouette (chapitre II, p. 50.)

Comme l'imagination des ngrophiles est active quand il s'agit de
calomnies contre les colons! Cette dernire est si outre et si
invraisemblable, qu'elle tombe d'elle-mme. Les colons de la Jamaque
n'ont pas besoin d'y rpondre. Plusieurs de nous avons habit assez
long-temps cette colonie, mme  l'poque que cite l'vque Grgoire, et
jamais nous n'avons vu, ni mme entendu parler de l'instrument ridicule
et barbare avec lequel, dit, impudemment un imposteur et, d'aprs lui,
l'vque Grgoire, on musle les ngres empcher de sucer les cannes 
sucre, et qui sert, en outre,  leur comprimer la bouche, pour empcher
qu'on entende leurs cris lorsqu'on les fouette: cet instrument ne les
empcherai t-il pas aussi de respirer? Cela seroit peu de chose. Cette
mchante inculpation est si fausse, que tous les ngres, quand ils
coupent des cannes  sucre, non-seulement en sucent  discrtion, mais
encore, en emportent  leur case pour leurs enfans et leurs vieillards.
L'auteur d'une pareille imposture mriteroit bien qu'on lui comprimt la
bouche avec l'instrument de son invention. Ce sont de semblables
calomnies mises par les ennemis de la France, qui lui ont fait perdre
ses colonies, et fait tarir la source principale de son commerce et de
ses richesses. Les ngres, mme, n'ont-ils pas t, et ne sont-ils pas
encore victimes des maux incalculables sortis de la bote infernale du
ngrophilisme, au fond de laquelle il n'est pas mme rest l'espoir.

La crainte qu'inspirrent les marrons de la Jamaque, en 1795, fit
trembler les planteurs; un colonel Quarrel offrit  l'assemble
coloniale d'aller  Cuba chercher des chiens dvorateurs; sa proposition
est accueillie avec transport: il part; arriv  Cuba, il revient  la
Jamaque avec ses chiens et ses chasseurs qui, heureusement, ne
servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les marrons. (Chap. II. p.
51.)

Ce fait est vrai, mais il est denatur dans l'intention. Les Anglois
envoyrent  Cuba chercher des chiens, non pour dvorer les ngres
marrons, mais bien pour dcouvrir et lever les embuscades que ces ngres
leur tendoient dans les bois et dans les ravines des montagnes;
d'ailleurs, peut-on supposer que les Espagnols de l'le de Cuba, qui
n'ont jamais mconnu les droits des ngres et qui les ont toujours
traits comme des frres d'une teinte diffrente (v. les pages 11 et 12
de la ddicace de M. Grgoire); peut-on supposer que ces mmes Espagnols
fissent dresser et styler des chiens dvorateurs, et qu'ils en fissent
trafic avec les autres insulaires, en envoyant mme des chasseurs
habitus  conduire ces meutes ngrophages? Si le fait est vrai, M.
Grgoire nous permettra d'en rabattre sur le compte de ces bons
Espagnols, et de leur appliquer une de ses phrases: Il est donc vrai
que toujours la soif de l'or rend les Hommes froces, altre leur raison
et anantit tout sentiment moral. Nous demanderons  l'vque Grgoire,
si le colonel Quarrel, qui a fait l'acquisition des chiens, est plus
coupable que ceux qui les font dresser pour les vendre. Pour inspirer
quelque confiance, il faut, au moins tre juste, et surtout consquent.
Et Dallas que l'vque Grgoire a cit plusieurs fois, comme une
autorit authentique, n'est plus ici qu'un crivain partial, pour avoir
prtendu que la mesure que les Anglois avoient prise, de faire venir des
chiens, toit lgitime, et qu'on pouvoit aussi bien les employer  la
guerre, que des lphans et des chevaux.

Plut  Dieu, ajoute le sensible Grgoire, que les flots eussent
englouti ces meutes antropophages, styles et dresses par des hommes,
contre des hommes (chap. II, pag. 53).

Et ces hommes, comme nous l'avons dit plus haut, toient des Espagnols,
chez lesquels, dit l'vque Grgoire, les droits des ngres n'ont jamais
t problmatiques.

J'ai ou assurer, dit encore l'vque Grgoire, plus bas, que lors de
l'arrive des chiens de Cuba  S. Domingue, on leur livra, par manire
d'essai, le premier ngre qui se trouva sous la main; la promptitude
avec laquelle ils dvorrent cette cure, rjouit des tigres blancs 
figure humaine.

Quant il s'agit de charger d'une nouvelle iniquit les malheureux
colons, les ngrophiles ne sont pas  un anachronisme prs. Le fait que
cite l'vque Grgoire, dont nous avons aussi entendu parler, est arriv
 une poque o, s'il existoit encore quelques colons  S. Domingue, ils
toient frapps de la nullit la plus absolue, et n'avoient aucune part
 ce qui se passoit.

Wimphen, qui crivoit pendant la rvolution, dclare, qu' S. Domingue,
les coups de fouet et les gmissements remplaoient le chant du coq
(chap. II, p. 53).

Il n'y a qu'un mot  dire pour rfuter cette mchante inculpation. A
l'poque o Wimphen crivoit (pendant la rvolution), les ngres toient
matres des blancs, comment en auroient-ils reu le fouet?

      Ficta voluptatis causa sint proxima veris.

A plus forte raison, comment auroient-ils souffert qu'une femme et
fait jeter son cuisinier ngre dans un four, pour avoir manqu un plat
de ptisserie. Avant elle, dit le mme Wimphen, un autre planteur en
avoit fait autant.

Plusieurs de nous avons habit S. Domingue pendant trs-long-temps,
plusieurs autres y sommes ns, et ne sommes sortis de cette le
infortune, qu'aprs l'arrive des commissaires franois, poque trop
mmorable de la perte de la colonie; nous pouvons certifier, avec
vrit, que nous n'avons jamais entendu parler de ces deux horribles
forfaits. Quand bien mme on pourroit en prouver l'existence: dans tous
les temps et dans tous les pays, n'y a-t-il pas eu des fous et des
barbares? Qu'en peut-on conclure contre la gnralit des colons?
Robespierre a exist en France; qu'en concluera-t-on? Nous avons dj
fait cette objection, et nous la rptons. Wimphen et l'vque Grgoire
peuvent-ils supposer, que si le planteur qu'ils accusent de ce crime,
s'en est rellement rendu coupable, le gouvernement ne soit pas
intervenu, et n'ait pas fait un exemple tellement frappant dans sa
personne, qu'il et effray l'amricaine dont ils parlent, et l'et
certainement dtourne de se couvrir d'une pareille infamie. Ces
messieurs ignorent sans doute qu'un ngre cuisinier cote dix  douze
mille francs, et que l'intrt est un contre-poids bien puissant du
caprice et de la barbarie.

En lisant Robin (qui a voyag  la Louisiane et  la Floride), dit
l'vque Grgoire, on voit que beaucoup de femmes croles ont abjur la
pudeur et la douceur, qui sont l'hritage patrimonial de leur sexe. Avec
quelle effronterie cynique elles vont dans les marchs visiter, acheter
des ngres nus, et qu'on transporte dans les ateliers, sans leur donner
de vtemens pour se couvrir; ils sont rduits  se faire des ceintures
de mousse (chap. II, pag. 54).

Nous ne sommes point alls  la Louisiane, ni  la Floride; mais d'aprs
ce que l'vque Grgoire nous a dit de la nation espagnole, qu'elle
n'avoit jamais mis en problme les droits des ngres, nous tions bien
loin de souponner que les dames croles de ces pays, qui sont presque
toutes espagnoles, eussent abjur la pudeur et la douceur, au point que
le dit le voyageur Robin, et qu'elles aillent elles-mmes visiter et
acheter leurs frres d'une teinte diffrente; mais nous pouvons
certifier, que dans les Antilles, quand les croles n'ont ni mari, ni
frres, elles envoient leur rgisseur et leur chirurgien pour visiter et
acheter les ngres dont elles ont besoin pour les cultures. Ces ngres,
comme le dit Robin, sont nus; mais pourrions-nous nous en rapporter  la
bonne foi des capitaines ngriers, qui, d'aprs l'assertion mme de
l'vque Grgoire, ordonnent  leurs chirurgiens de donner aux ngres
des remdes pour rpercuter les maladies cutanes qu'ils pourroient
avoir, et qui feroient tort  leur vente? Ces mmes ngres, s'ils
toient habills, ne pourroient-ils pas, sous leurs vtemens, cacher des
vices naturels plus considrables que les maladies cutanes; nous
payions les ngres deux mille francs, et plus quelquefois, cela valoit
bien la peine de les visiter; et n'est-il pas des cas, en Europe, o
l'on visite aussi les blancs libres? Il est galement certain, dans les
Antilles, qu'on ne mne les ngres, dans les ateliers, qu'aprs leur
avoir donn une chemise et un pantalon.

Le mme voyageur Robin, pour donner le dernier coup de pinceau au joli
portrait qu'il vient de faire des croles de la Floride et de la
Louisiane, ajoute, qu'elles renchrissent encore sur la cruaut des
hommes. Oh! M. Robin! ou vous n'aimiez pas les femmes, ou vous n'en
tiez pas aim; cependant nous ne disconviendrons pas, que dans les
Antilles mme, il se soit trouv quelques femmes qui aient sorti de ce
caractre de douceur et d'humanit qui doit tre l'apanage de leur sexe,
en ordonnant parfois des chtimens trop svres: nous mme avons gmi
sur cette bizarrerie de la nature, et avons essay d'en chercher la
cause, que nous croyons avoir trouv dans l'extrme sensibilit des
femmes; cela parot un paradoxe. N'importe, nous allons dvelopper notre
ide, s'il est possible. Chez les femmes, le systme nerveux est
beaucoup plus dlicat, plus susceptible d'branlement; de cette grande
susceptibilit, il rsulte sans doute quelques avantages, mais elle
n'est pas exempte d'inconvniens.

Nous avons observ les croles, lorsqu'elles reviennent de France, o on
avoit coutume de les envoyer trs-jeunes, pour y recevoir une ducation
plus soigne; nous avons observ les Europennes qui viennent pour la
premire fois dans les colonies: les unes ni les autres ne pouvoient
supporter mme l'ide d'un ngre que l'on faisoit fouetter; elles se
seroient trouv mal, si elles eussent t forces d'assister  ce
chtiment, qui, dans le vrai, ne devroit jamais tre excut sous les
yeux d'une femme. Les ngres domestiques qui ont un tact particulier
pour connotre le caractre des blancs, et qui savent parfaitement
mettre  profit leurs foibles, ne manquent jamais d'abuser de la piti
naturelle des croles et des europennes qui ne les connoissent pas
encore; pendant quelques mois, ils le font impunment; on se plaint, on
se fche, mais cela ne va pas plus loin: aprs avoir pardonn plusieurs
fois et que l'esclave tombe toujours dans la mme faute, la patience se
lasse, la piti diminue, on veut se faire servir, on commence par
menacer; les menaces sont toujours comptes pour rien par les ngres;
enfin, nos sensibles europennes, nos bonnes croles sont forces d'en
venir  des chtimens qui n'auroient pas eu lieu si les ngres, qui
s'toient bien aperus de leur foiblesse, n'eussent t dans la
persuasion qu'ils pouvoient impunment manquer  leurs devoirs: et les
chtimens qu'ordonnent, pour lors, ces dames dtrompes, sont d'autant
plus svres que leur patience, pousse  bout, leur amour-propre, piqu
d'avoir pardonn sans effet trop souvent, semblent trouver, dans ces
chtimens, une petite vengeance d'avoir t trop long-temps les dupes.
La vengeance est, dit-on, le plaisir des dieux; les foibles mortels se
donnent, aussi, parfois, ce petit passe-temps, mais ils vont quelquefois
trop loin, nous en convenons, ce qui nous autorise, en quelque sorte, 
faire une rflexion  cet gard (dont nous demandons pardon au
beau-sexe): nous voudrions que, dans les colonies, il existt un
rglement par lequel il ne seroit pas permis  une femme, de faire
chtier un ngre sous ses yeux; elle porteroit ses plaintes au
rgisseur, qui proportionneroit le chtiment au dlit. Nous connoissons
parfaitement les ngres d'aprs une exprience de plusieurs annes, et
nous avons appris qu'avec eux il ne faut ni tort ni grace, il faut tre
juste et ferme sans svrit; si on est foible, ils en abusent; si on
les chtie sans raison, le dpit s'en mlera, et comme ils ne
gagneroient rien  bien faite, ils feront mal; il est rare qu'ils le
fassent s'ils sont srs d'tre punis. Nous avons vu des ateliers de 3 
400 ngres, o il n'y en avoit pas six qui se missent dans le cas d'tre
punis; encore c'toit toujours, les mmes qui voloient ou leur matre ou
leurs camarades: les rgisseurs ne leur passoient rien et ils le
savoient bien, aussi leur manquoient-ils moins qu'au matre.

Les ngres condamns au fouet, continue Robin, sont attachs la face
contre terre entre quatre piquets (ch. II, p. 54).

Cela est vrai; mais on n'emploie ce moyen que dans les cas o un ngre a
commis une faute grave, par exemple, pour le vol d'un boeuf, d'un
cochon, soit  un matre, soit  des voisins, soit  des camarades. Mais
nous demandons ce que l'on feroit en Europe,  un blanc libre, qui se
seroit rendu coupable du mme crime? Dans beaucoup de pays, il seroit
condamn  la mort; dans d'autres, ce qui pourroit lui arriver de
moindre, ce seroit d'tre marqu avec un fer rouge sur l'paule, et
envoy aux galres, aprs avoir t expos attach  un poteau sur un
chafaud, la face dcouverte, et ostensible  tout un peuple, qui vient
tre tmoin de son infamie. Avouez que cela quivaut bien  tre attach
la face contre terre entre quatre piquets. Voudroit-on donc que le crime
restt impuni, parce que c'est un ngre esclave qui l'a commis?
Pourroit-il exister des colonies avec un pareil rgime? mais ce n'est
pas ce qui inquite les ngrophiles; nous nous rappelons encore de leur
phrase: _prissent plutt les colonies, qu'un seul de nos principes_.
Comment n'ont-ils pas ajout, et les colons aussi; hlas! ils le
pensoient, et cela est malheureusement arriv. Tout a pri, colonies et
colons.

Les enfans blancs, d'aprs le mme Robin, font leur apprentissage
d'inhumanit; en s'amusant  tourmenter les ngrillons (chap. II, pag.
55).

Cela peut-tre, chez les Espagnols,  la Louisiane et  la Floride, o a
voyag M. Robin; mais rien de semblable ne se voyoit dans les Antilles.
Les petits ngrillons s'amusoient avec les petits blancs, et se
traitoient absolument comme camarades, jusqu' ce que les uns et les
autres fussent arrivs  un ge, ou il toit ncessaire de faire sentir
au domestique, ou  l'esclave, la distance qui devoit exister entre lui
et le matre; mais les petits blancs conservoient toujours une affection
particulire pour eux, quelquefois leur donnoient le nom de frres, et
il n'toit pas rare que les pres et mres, en mourant, lguassent la
libert aux ngres enfans de la nourrice des leurs, qui avoient t
levs avec eux.

Quoique le cri de l'humanit s'lve de toutes parts contre les
forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le Danemarck,
l'Angleterre et les Etats-Unis repoussent l'un et l'autre, on ose en
France, dit l'vque Grgoire, en solliciter le rtablissement, malgr
les dcrets rendus, et ces mots de la proclamation du chef de la nation,
aux ngres de S. Domingue: _Vous tes tous gaux et libres devant Dieu
et la rpublique_ (chap. II, pag. 55).

Malgr cela, on ose, dit l'vque Grgoire solliciter encore le
rtablissement de l'esclavage  S. Domingue, et la continuation de celui
qui n'a cess d'exister dans les autres colonies franoises.

Ngrophiles exalts, rpondez-nous? qu'ont fait les ngres, au
commencement de la rvolution, aprs que Polverel et Sonthonax leur ont
fait proclamer, par leurs matres mmes, le funeste dcret qui les
rendoit libres? Nous disons funeste; il l'a t pour les ngres mmes.
Qu'ont-ils fait  une autre poque, lorsque le chef de la nation leur a
adress la proclamation que l'vque Grgoire vient de citer, qui leur
disoit: _Vous tes tous gaux et libres devant Dieu et la rpublique?_
Ils ont gorg leurs matres, mme ceux qui avoient proclam leur
libert, et qui avoient combattu avec eux pour la conserver. Les
commissaires, eux-mmes, s'ils n'eussent fui, auraient t les victimes
de leur imprudence, pour ne rien dire de plus. Et c'est aprs une
pareille exprience, que l'vque Grgoire sollicite, dans un nouvel
ouvrage, l'affranchissement des ngres dans les autres colonies, et ose
leur prdire de nouveau (voy. p. 281, ch. II), que bientt le soleil
n'clairera plus que des hommes libres sur les rivages des Antillles.

Colons de S. Domingue! victimes malheureuses des faux systmes, et de
l'exaltation des ngrophiles, votre sang, qui fume encore, celui de vos
pres, de vos femmes, et de vos enfans, dont le sol de S. Domingue est
encore rougi, n'est point un holocauste avec expiatoire, pour les
prtendus crimes des colons envers leurs esclaves; il faut de nouvelles
victimes, le ngrophilisme les rclame, et c'est par la voix d'un
ministre des autels!

      Eh quoi! d'un prtre est-ce l le langage?

Si au lieu d'employer son gnie sa prodigieuse mmoire, son tonnante
rudition, sa raison, ses sentimens, sa religion,  composer des
volumes, pour faire connotre de nouveau, et remettre sous les yeux, des
ngres les crimes vrais, ou prtendus des colons de tous les pays,
l'vque Grgoire et employ tous ses talens,  combiner sagement un
plan, pour un affranchissement successif, raisonnable, possible enfin,
sans compromettre, ni la vie des ngres, ni celle des colons, dont la
majeure partie (quoi qu'en disent les ngrophiles) n'a jamais mrit,
sous aucun rapport, le sort malheureux qu'elle a eue; il auroit eu des
droits  la juste reconnoissance, et  l'estime des blancs et des
ngres, les uns et les autres lui eussent rig des autels. Mais non!
les ngrophiles ont dtruit l'difice avant d'avoir aucuns matriaux
pour le reconstruire; et de quelle manire l'ont-ils renvers? en
tablissant dessous une mine, dont l'effet a t si subit et si
terrible, que tous ceux qui toient aux environs ont t ensevelis sous
ses dcombres.

Mais, objecte l'vque Grgoire, les amis des noirs ne vouloient point
un affranchissement subit et gnral.

Qu'importe aux colons qu'ils ne le voulussent pas, lorsqu'ils ont
effectu l'un et l'autre. Penser le bien et faire le mal, n'est-il pas
le comble de la draison?

Les planteurs, continue l'vque Grgoire, ont repouss avec
acharnement, les dcrets par lesquels l'assemble constituante vouloit
graduellement amener des rformes salutaires.

S'il toit vrai que les colons eussent pu repousser les dcrets de
l'assemble constituante, pour un affranchissement graduel, auroient-ils
accept le dcret de l'affranchissement subit et gnral qu'ils ont
proclam eux-mmes, par les ordres de Sonthonax, et qu'ils savoient bien
devoir entraner la perte de la colonie? Certes, s'il et t  leur
pouvoir de les repousser, ils l'auroient fait, et dans un autre temps,
la France leur auroit vot des remercmens, comme un malade guri de la
fivre ardente, remercie ceux qui l'ont empch de se prcipiter par la
fentre.

N'est-ce pas une drision de nous citer l'Angleterre et les Etats-Unis,
comme repoussant la traite et l'esclavage, lorsque ces deux nations ont
des colonies cultives par des esclaves, et que, de l'aveu mme de M.
Grgoire, ils font le commerce des ngres avec les autres les, et vont,
pour cet effet,  la cte d'Afrique pour en traiter?

Ces pamphltaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais
des malheureux noirs (chap. II, pag. 56).

Puissions-nous dire de l'vque Grgoire, qu'il parle toujours des
malheureux noirs, et jamais des malheureux colons!

Les planteurs rptent que le sol des colonies a t arros de leurs
sueurs, et jamais un mot sur la sueur des esclaves.

L'vque Grgoire prouve bien, qu'il connot peu le caractre de
l'esclave noir; s'il lui arrive de suer, c'est par la chaleur du climat,
et jamais par le travail qu'il fait pour le matre; aussi rien de plus
faux que le proverbe trivial, _travailler comme un ngre_. Un paysan
fait dans un jour plus de travail que n'en feroient quatre ngres; aussi
employoit-on dans les colonies deux cents ngres, pour cultiver un
terrain, que trente vignerons auroient pu entretenir, si toutefois le
climat permettoit aux blancs comme aux ngres d'Afrique, de braver les
ardeurs du soleil.

Les colons peignent, avec raison, comme des monstres, les ngres de
S.-Domingue, qui, usant de coupables reprsailles, ont gorg des
blancs, et jamais ils ne disent que les blancs ont provoqu ces
vengeances, en noyant des ngres, en les faisant dvorer par des chiens
(chap. II, p. 56.).

Il falloit encore un anachronisme, pour excuser la barbarie des ngres
envers les colons de S.-Domingue; l'vque Grgoire n'est pas  cela
prs, ce sont ses lieux communs; peut-il, cependant, ignorer que les
premiers massacres des colons ont t excuts plusieurs annes avant
les noyades de ngres, et avant que l'on et fait venir des chiens, pour
s'en servir contr'eux, dans la guerre qu'on a t forc de leur faire,
et les derniers massacres des blancs qui ont eu lieu  l'arrive des
Franois  S. Domingue, en 1802, ont t la cause et non l'effet des
fusillades et des noyades des ngres, par les Franois arrivant, qui ont
voulu venger la mort des colons leurs frres, dont les cadavres mutils,
jonchoient encore les grands chemins au moment de leur dbarquement. Les
massacres des blancs par les ngres ne sont donc pas des reprsailles:
et quelles toient les victimes dont le sang fumoit encore? Nous l'avons
dit plus haut, ceux mme qui aprs leur avoir donn la libert, aveugls
par une malheureuse confiance, avoient eu l'imprudence de rester avec
eux pendant la rvolution, et de faire cause commune contre les ennemis
de leur libert; et ces montres d'ingratitude trouvent encore des
pangyristes!

Ce dernier trait de leur frocit ne suffiroit-il pas pour, sinon
lgitimer, au moins excuser le sentiment de ceux qui veulent qu'on
replonge dans l'esclavage cette nation barbare, qui n'est point encore
parvenue au degr de civilisation ncessaire pour jouir de la libert?
La punition ne seroit-elle pas encore trop douce, ce seroit notre avis,
si nous n'tions pas convaincus, que la totalit des ngres ne ft point
coupable des crimes horribles que leurs sclrats chefs ont ordonn 
quelques-uns d'eux, et qu'ils les ont forcs de commettre. Ne
serions-nous pas nous-mmes taxs, avec raison, de l'ingratitude la plus
marque, si nous ne publiions pas hautement que la majeure partie de
nous, qui vgtons encore sur cette terre de douleur, devons l'existence
 des ngres, qui ont compromis leur vie pour sauver la ntre? Ils ne
hassoient donc pas autant leurs matres que veulent le faire croire les
ngrophiles.

L'rudition des colons est riche de citations en faveur de la
servitude, personne mieux qu'eux ne connot la tactique du despotisme
(chap. II, pag. 56).

Ne diroit-on pas,  entendre l'vque Grgoire, que ce sont les colons
qui ont institu l'esclavage? n'existoit-il pas long-temps avant la
dcouverte du nouveau monde? n'auroit-il point, comme le dit Firmin,
pour origine, la loi naturelle, qui est la loi du plus fort, et qui
exista de tout temps? Un vainqueur, un conqurant, chez un peuple encore
sauvage, fait des prisonniers, qu'en fera-t-il? S'il les renvoie, il
aura toujours la guerre  recommencer; il les tue, quelquefois les
mange; un commencement de civilisation, une population plus nombreuse,
amnent un autre ordre de choses; les productions naturelles, ne pouvant
plus suffire aux besoins de tous, que fera pour lors le vainqueur? Au
lieu de tuer ses prisonniers, il les condamnera  travailler pour lui.
Nous croyons que c'est l l'origine de l'esclavage, nous pouvons
certainement nous tromper; mais on ne peut contester qu'il existe, de
temps immmorial; ce qui est  nos yeux un argument concluant, pour en
prouver, sinon la lgitimit, au moins la grande utilit, pour ne pas
dire la ncessit. D'aprs M. Grgoire mme, nous pourrions dire que
l'esclavage est juste, puisque, selon lui, il n'y a d'utile et de
durable que ce qui est juste. Or, qu'il nous assigne une poque o
l'esclavage n'existoit pas? Nous le regardons comme une fatalit
attache  la malheureuse espce humaine; et s'il y a quelque
probabilit de pouvoir l'y soustraire, ce ne pourroit tre que par la
civilisation gnrale; or, est-il au pouvoir des hommes de civiliser
tous les peuples de l'univers? et l'histoire ne nous apprend-elle pas,
que ceux mme qui ont atteint le plus haut degr de perfection, sous ce
rapport, et qui en ont joui pendant plusieurs sicles,  certaines
poques, retombent dans la barbarie? Si le rgne de Robespierre avoit
continu, la France n'toit-elle pas sur le point d'en offrir elle-mme
un exemple terrible? Or, l'esclavage existoit avant qu'il y et des
colons, car le vendeur existe avant l'acheteur; ce sont donc ces mmes
Franois qui nous ont vendu les ngres, pour en faire des esclaves, qui
se sont arrogs le droit trange de les affranchir, sans aucune
indemnit; en avoient-ils le droit? Nous ne pouvons mieux faire, que de
rapporter mot pour mot, ce qu'un de nous a crit sur ce sujet, dans un
ouvrage trop peu connu [9].

[Note 9: _Rflexions sur la libert des ngres_, dans les colonies
franoises, par Barnab o'Schiell.]

Si le ngre n'a jamais pu ni d tre esclave, on n'a jamais t fond 
me le vendre. Vous donc, mtropole, qui avez autoris cette vente, et
vous, ngociant, qui l'avez consomme, vous nous avez galement tromps,
et l'un et l'autre, si ce n'est tous les deux, et vous nous devez
indubitablement une indemnit quelconque, parce que rien n'a pu me faire
perdre le droit de garantie que la vente m'a confr. Si nous sommes
coupables, pour nous tre prts  une acquisition odieuse et
attentatoire aux droits de l'homme, l'tes-vous donc moins, vous autres
tous, qui en avez t les premiers mobiles, qui y avez particip en tout
point et librement, et en avez retir d'avance tous les profits?
Faudra-t-il que nous supportions, nous colons, nous seuls, tout l'odieux
et toute la charge d'un march qui nous est commun? Que plusieurs
peuplades de ngres se fussent concertes sur les ctes d'Afrique, pour
venir affranchir leurs frres des iles, ou que parmi ces derniers,
plusieurs se fussent runis en armes, pour faire la conqute de leurs
droits, ces efforts eussent t bien lgitimes, et autoriss par la mme
loi de la nature, qui les avoit rendus esclaves; mais que la mme nation
qui, sous une forme de gouvernement, a autoris l'esclavage, s'est
enrichie, elle et une foule de citoyens, par ce genre de trafic, veuille
sous une autre forme le proscrire, en privant tous les possesseurs
actuels d'esclaves de tout ddommagement quelconque; ce n'est pas suivre
les lois de la nature, mais celle des tyrans qui veulent riger leurs
dcisions en lois, et leur force en droit. C'est un reproche que nous
avons le droit de faire  l'assemble constituante, et nous lui
demanderons si l'intrt de la classe noire, qui a bien prouv qu'elle
toit trangre aux Antilles, comme  la France, devoit prvaloir
exclusivement sur l'intrt de la classe blanche, infiniment plus
nombreuse par tous les rameaux qui vont s'implanter jusque dans le sein
de la mtropole, et qui lui est attach par tous les liens du sang, et
par les intrts les plus chers? Les droits des ngres toient-ils
tellement sacrs, qu'ils dussent effacer et anantir radicalement tous
ceux des blancs? Au moins devoit-on chercher  concilier les uns et les
autres?

Comme l'ouvrage de l'vque Grgoire ne ressemble pas mal  un habit
d'arlequin, dont les pices de toutes couleurs, ramasses dans les
quatre coins du monde sont,  la vrit, trs-artistement cousues; nous
allons aussi essayer  faire un petit habillement de plusieurs pices.
Mais qu'on n'exige pas de nous la perfection d'un matre comme M.
Grgoire; nous ne sommes que des petits garons tailleurs sans
prtentions: aucun de nous n'est patent. _Non licet omnibus adire
Corinthum_.

Nous revenons  l'article esclavage. Comme la majeure partie des
reproches que fait l'vque Grgoire aux colons leur a dj t faite
par les Raynal, les Valmont de Bomare et autres prtendus philosophes du
sicle pass, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer la
rponse qu'un de nous leur a faite dans l'avant-propos d'un ouvrage
qu'il a publi sous le titre de Flore des Antilles: comme cet ouvrage,
par son luxe typographique, et par la belle excution des gravures,
n'est pas  la porte de tout le monde, par son prix, nous croyons faire
plaisir au public, en lui mettant sous les yeux le tableau fidle de
l'esclavage des ngres dans les Antilles, et les rflexions de l'auteur
sur les diffrentes causes de la perte de S.-Domingue, dont la
principale a t l'affranchissement subit des esclaves.....

Avant de parler (dit l'auteur) d'un sujet qui rveille de si douloureux
souvenirs, je prie le lecteur de se transporter  l'poque ou j'ecrivois
en 1792. Qu'il s'imagine tre avec moi sur les bords de l'Artibonite,
dont les eaux, teintes du sang des malheureux colons, entranoient vers
la mer leurs cadavres mutils: qu'il fixe, s'il en a la force, ces
tourbillons de flamme couleur de sang, qui dvoroient leurs habitations;
qu'il sache que les poignards et les torches de ces infmes assassins,
avoient t mis entre leurs mains contre les colons, par..... oserai-je
le dire? Si, d'aprs ce spectacle affreux, le lecteur trouve trop amer
le fiel dans lequel j'ai tremp ma plume, il est indigne de la qualit
d'homme, il n'a point d'ame: peu m'importe son suffrage ou son blme!
(Flore des Antilles, discours prliminaire, page 18.).

D'aprs les produits prcieux des colonies, dont quelques-uns sont
devenus en Europe des objets de premire ncessit (vrit qu'on ne peut
raisonnablement contester), comment expliquer le peu d'importance qu'on
a mis, pendant la rvolution,  la conservation de ces mmes colonies?
N'avons-nous pas Orlans qui nous fournira du sucre (ont cri, d'une
voix de Stentor, ces faux patriotes, aussi ignorans qu'exalts)? Nos
chimistes, clairs par le flambeau du patriotisme, ne nous ont-ils pas
appris que ce sel sucr, qui fait nos dlices, ne se trouve pas
exclusivement dans la canne  sucre; ne possdons-nous pas, dans notre
territoire, des betteraves, des carottes, des poires, des raisins, des
bouleaux, qui nous fourniront abondamment cette substance qui doit
perdre toute sa douceur auprs des bons patriotes, lorsque l'on
considre qu'elle a t arrose de la sueur, que dis-je? du sang des
malheureux Africains que l'on a la cruaut d'enlever  leur patrie? (_
laquelle ils ne peuvent tre attachs, puisqu'ils y naissent les
esclaves d'un despote atroce qui a sur eux le droit de mort, et qui en
use quand son caprice ou son intrt le demande._) d'enfans qu'on
arrache impitoyablement des bras de leurs pres et mres (_qui les
vendent eux-mmes, lorsqu'ils ont des besoins et qu'ils sont assez forts
pour les livrer._), des pres et mres que l'on enlve  leurs enfans
(_qui les vendent aussi quand ils peuvent, ou les massacrent sans piti,
lorsqu'ils deviennent trop vieux, et qu'ils_ sont hors d'tat de
pourvoir eux-mmes  leur subsistance particulire, et se soustrayent,
par cette atrocit, au plus saint et au plus doux des devoirs, de
nourrir dans leur vieillesse ceux qui ont pourvu  leurs besoins pendant
leur jeune ge.), des malheureux que l'on enlev  leurs douces
habitudes (qui n'en ont d'autres que de se faire une guerre continuelle,
ou pour se dfendre eux-mmes ou pour le despote dont ils sont esclaves,
et dont la chance, s'ils sont faits prisonniers, est d'tre massacrs,
si le vainqueur ne trouve pas  les vendre). Oh! philantropes ignorans,
s'il vous toit possible de mettre en parallle l'esclave africain avec
celui de S. Domingue, dont le sort vous est absolument tranger, et,
dont vous parlez en aveugles; vous seriez forcs de convenir que,
puisqu'il est impossible de civiliser les Africains chez eux, c'est une
grande amlioration dans leur sort que de devenir les esclaves d'un
peuple civilis, chez lequel ils sont,  la vrit, asservis  un
travail journalier, mais qui, plus heureux que les blancs europens sans
proprit, ont une subsistance assure pour toute leur vie; pendant leur
enfance, pendant leur vieillesse, pendant leurs maladies; d'un ct, je
vois l'esclave de nom, de l'autre, l'esclave de la ncessit: si ce
n'est l'humanit, c'est au moins l'intrt qui adoucit le sort du
premier; quelle ressource trouve le second dans votre prtendue
philantropie? le payez-vous, l'habillez-vous, le nourrissez-vous,
lorsque l'enfance, la vieillesse ou les infirmits, le mettent hors
d'tat de vous donner en change un travail beaucoup plus pnible que
celui de nos ngres? vous chargez-vous, dans ces circonstances
fcheuses, de pourvoir aux besoins pressans de sa famille infortune?
Non, non! Votre hypocrite philantropie a pour objet un peuple sauvage 
deux mille lieues, qui vous a prouv de plus d'une manire qu'il
ddaignoit votre fausse piti, et qui, lorsque vous lui avez mis les
armes  la main et fait connotre sa force, les a tournes contre
vous-mmes, et vous a prouv sans rplique que celui qui a la tmrit
de dmuseler un ours, avant de l'avoir apprivois, en est presque
toujours la premire victime; vous l'auriez t, oh monstres! que je
n'ose nommer, de crainte de souiller ma plume, si vous n'aviez pris le
parti de fuir devant Toussaint, qui voyoit en vous des hommes plus
ambitieux que lui. Mais, qu'eussent t quelques victimes infmes, pour
expier le sang des milliers de victimes innocentes que vous avez fait
sacrifier, dirai-je, par votre philantropie? non; ce sentiment toit
trop pur pour entrer dans vos ames: dirai-je par un faux systme? non;
vous n'en ftes jamais dupes: mais par la soif inextinguible de l'or des
malheureux colons:

    Auri sacra fames! quid non mortalia pectora cogis?

Vous avez rduit ces infortuns, aprs les avoir fait languir dans les
fers,  venir mendier dans un empire o, jadis, ils portrent
l'abondance et la prosprit. [10] Toussaint, l'atroce et hypocrite
Toussaint, fut moins coupable que vous: un tigre dchan par une main
imprudente, obit au penchant irrsistible de la nature. Que j'ai honte
de la couleur de ma peau! disoit un jour un de ces fourbes philantropes
dans une orgie patriotique, en s'extasiant sur la couleur noire, de la
peau visqueuse d'un gros vilain ngre Congo, qui exhaloit  la ronde une
odeur si ftide, que plusieurs des convives, malgr leur civisme,
toient sur le point de faire le sacrifice de leur dner  cet arme
fraternel. Non! monstre infme! ta peau ne devoit pas tre blanche, elle
devoit tre teinte du sang des innombrables victimes qu'a fait immoler
ta rage rvolutionnaire. Vous tes la race primitive, disoit-il  tous
les ngres, vous tes le type du genre humain, les blancs ne sont qu'une
race dgnre; reconnoissez enfin, reprenez votre dignit, et que la
race coupable qui vous a avilis jusqu' ce jour, vous cde enfin un pays
dont vous tes les indignes (selon lui, les ngres et les hommes de
couleur toient les indignes de S. Domingue), ou que, prissant victime
de son opinitret, elle serve d'un exemple frappant  la postrit.
N'toit-ce pas mettre le poignard, dans les mains des ngres, contre les
blancs? Peu de jours aprs les massacres commencrent, et les monstres
qui avoient prch l'insurrection, voyageoient en sret parmi les
assassins.

[Note 10: Plusieurs de ceux qui ont t incarcrs par eux, sont 
Paris..... plusieurs sont morts dans les prisons.]

Parmi toutes les causes qui ont produit l'insouciance des Franois pour
les colonies, et qui ont amen leur perte, qu'on ne ressent que depuis
qu'elle est consomme; il en est qu'il n'est plus permis de rappeler,
depuis que le rgne de la raison a succd  celui de l'exaltation: mais
aussi il est des systmes dangereux, qui s'opposeroient  leur
rtablissement indispensable, si l'on ne prmunissoit contre eux les
personnes qui n'ont pas les connoissances locales ncessaires pour se
dfier des innovations. Un auteur,  la puret des intentions duquel je
rends justice, M. de Cossigni, mais qui lui-mme est dupe de son zle
patriotique, a propos de cultiver les cannes  sucre en France; il ne
met mme pas en question si ces cannes pourront acqurir le degr de
maturit ncessaire pour produire le sel essentiel que l'on nomme sucre;
et malgr les objections sages et bien raisonnes du ministre de la
marine (M. Forfait), il a persist  proposer le moyen de faire russir
ce projet dangereux dans son excution, suppos qu'il ft possible. Il a
t dmontr par l'exprience, que mme dans les contres mridionales
de la France, en Provence, o l'on avoit introduit la canne  sucre, on
a t forc d'en abandonner la culture, parce que les produits
n'quivaloient pas aux dpenses de l'exploitation. En Espagne mme,
plusieurs capitalistes ont drang leur fortune en tablissant des
sucreries, le climat est cependant beaucoup plus favorable que celui de
la France, mais la main d'oeuvre est trop chre. Il faut partir d'un
principe: une culture ne peut tre avantageuse, qu'autant qu'elle sera
favorise par le climat et par le sol; et j'oserois prdire la ruine de
la France, et en mme temps celle de nos colonies, du jour o l'on
adopteroit le faux systme de planter des cannes  sucre en France, et
du bl et des vignes dans les colonies. Consultons la nature; ce guide
ne nous garera jamais. Nunquam aliud sapientia, aliud natura dicit.
Elle a dsign le pays o doivent habiter certains animaux, o doivent
crotre certains vgtaux; changez cet ordre, tout sera boulevers.
L'animal languit ou meurt; la plante  peine vgte; il faut, aux
Antilles, des jardins couverts pour les plantes d'Europe, afin de les
soustraire aux rayons trop directs d'un soleil dvorant; il faut, en
Europe, des serres chaudes pour les vgtaux des Antilles, pour les
garantir de la rigueur des hivers. L'Europen, en cherchant l'ombre et
la fracheur,  S. Domingue, a bien de la peine, malgr toutes ces
prcautions,  se soustraire  l'influence d'un climat, qui n'est
dangereux pour lui qu'en sa qualit d'Europen. L'Amricain des
Antilles, quelques moyens qu'il emploie pour lutter contre les frimas de
l'Europe, est expos  des maladies qu'il n'et jamais prouves dans
son pays natal, et prit en sa qualit d'Amricain. Il ne faut cependant
pas prendre trop strictement la maxime, qu'il n'est pas avantageux de
transporter des animaux, ou des vgtaux, d'un climat dans un autre, et
d'essayer  les y naturaliser; il est d'heureuses exceptions. Parmi les
animaux, il en est qui s'accommodent de tous les climats, et qui peuvent
y devenir trs-utiles. Il est galement des vgtaux constitus d'une
manire, qu'ils peuvent supporter le soleil brlant des zones torrides,
et qu'ils ne craignent pas les glaces des zones tempres. Mais
souvenons-nous d'tre sagement entreprenans, et ne donnons hospice aux
trangers, dans ces deux genres, qu'autant que le nombre en sera peu
considrable d'abord, et que nous pouvons sans danger en tudier les
bonnes ou mauvaises qualits, avant de leur donner des lettres de
naturalisation. Parmi les vgtaux exotiques, un de ceux que je crois
pouvoir tre cultiv en France, dans les parties mridionales, est le
coton, mais, le coton herbac seulement, qui peut, en cinq mois,
produire son fruit; car, quant  toutes les autres espces, mme dans la
zone torride, il leur faut huit  neuf mois.

On doit encore mettre au rang des causes les plus directes de la perte
des colonies, les crits des prtendus philosophes; entr'autres, de
Raynal, de Valmont de Bomare, et des Grgoire. Ah! Raynal! dont
l'loquence captieuse prsente trop souvent, pour la vrit, les rves
aune imagination exalte, je vais analyser de sang-froid les calomnies
atroces que tu as vomi contre les colons, et les reproches mal fonds
que tu leur as faits; reproches dont les consquences malheureuses ont
amen la rvolution de ce pays infortun; rvolution aussi funeste aux
ngres, qui paroissoient en tre l'objet, et dont elle a presque ananti
la race, qu' la France, dont elle a ruin le commerce.

Qu'tes-vous, me dira-t-on, pour oser, avec une foible plume, lutter
contre Raynal? La colombe ne doit-elle pas fuir devant l'aigle? A cela,
je rpondrai, que la vritable beaut ne tire pas son clat des riches
vtemens, elle brille par elle-mme; telle est la vrit, dont le
flambeau me servira toujours de guide. Ah! combien est dangereux un
auteur, qui, fascinant nos sens, par les charmes de sa diction, les
matrise et entrane notre raison par le torrent de son loquence. Quel
poison subtil se mle au doux parfum des fleurs qui embellissent le
vaste champ de son rudition!

Prote dangereux, est-ce bien le mme homme? est-ce bien Raynal qui
entre dans le temple de Gnide, pour y drober la palette de l'Amour, et
les pinceaux de la Volupt, avec lesquels il peint le tableau sduisant
des Bailladres de Surate, qui del descend dans l'antre de Vulcain,
pour y faire forger des lances, des poignards, pour y allumer des
torches qu'il met dans les mains des esclaves, contre des matres, dont
la majeure partie cherchoit  adoucir leur sort, et qui les ont achets
de ces mmes ngrophiles, qui jouissent sans remords du produit de ce
trafic, et qui osent encore rclamer des colons ce qu'ils peuvent leur
devoir pour l'acquisition d'une proprit dont leur systme les a
privs.

Je les ai vus, ces ngrophiles de mauvaise foi, savourer avec volupt du
caf dans lequel ils avoient mis avec profusion, ce sucre qui, selon
eux, est teint du sang des malheureux Africains; soyez donc consquens;
si vous voulez me persuader.

Ah! Raynal! si les mes dgages de leur enveloppe mortelle, peuvent
encore tre affectes de quelque passion, et qu'elles puissent en donner
des signes dans la rgion que tu habites, ne dois tu pas tre obsd par
la foule innombrable des ombres plaintives des malheureuses victimes que
ta philosophie exalte et ton systme impolitique ont prcipites dans
l'abme du tombeau. Instruit par l'exprience, et dtromp  un ge plus
mur, tu as reconnu l'erreur de ton systme et les malheurs qui pouvoient
en driver; tu as chant la palinodie et fait amende honorable aux
malheureux colons; mais il n'toit plus temps, le poison fatal avoit
dj pntr, le mal toit sans remde.

Interprte et vengeur, si je le puis, de tous mes frres les colons des
Antilles, je vais entreprendre, non de les disculper, car le plus grand
nombre ne fut jamais coupable; mais de dmontrer aux yeux de l'Europe,
combien sont peu fonds les reproches que leur ont faits les philosophes
ngrophiles. Je commencerai par Raynal. Vrit sainte, je t'invoque et
fais le serment, sur tes autels, de ne jamais marcher qu' la lueur de
ton flambeau.

Il est des colons barbares qui regardent la piti comme une faiblesse;
se plaisent  tenir la verge de la tyrannie; toujours leve sur leurs
esclaves (Histoire philosophique, tom. III, pag. 175).

Quel homme mme, d'un sens ordinaire, examinant de sang-froid et sans
prvention, cette inculpation ridicule, pourra se persuader qu'il se
trouve dans le monde une contre, o les hommes, ne connoissant ni les
sentimens d'humanit, ni cette passion imprieuse, l'intrt, sacrifient
leur bonheur et leur fortune, au plaisir atroce de tourmenter des tres,
sans aucune utilit, que de satisfaire leur caprice.

Ils ne donnent, continue Raynal, que trs-peu de nourriture  ces
malheureux esclaves, encore est-elle de mauvaise qualit (tom. III, pag.
177).

Vous n'avez sans doute jamais connu de laboureur assez fou, assez ennemi
de lui-mme, pour priver, par spculation ou par caprice, ses boeufs ou
ses chevaux de la nourriture ncessaire, tant pour leur existence, que
pour rparer les pertes qu'ils font en travaillant, et leur donner des
forces nouvelles; et aprs les avoir fait jener, se repatre du plaisir
extraordinaire de les frapper du matin au soir? pensez-vous, qu'avec de
pareils moyens, les boeufs fussent long-temps capables de labourer? Les
ngres sont-ils pour le physique bien diffrens des boeufs dont je viens
de parler? Et si les colons des Antilles ne leur donnoient que trs-peu
de nourriture, et encore de mauvaise qualit, la nature outrage ne
mettrait-elle pas un terme trs-court  cette manire bizarre d'agir, et
le moral, vivement affect, se joignant au physique mutil, les ngres
vivroient-ils bien long-temps? Et dans la supposition qu'ils puissent
rsister  des chtimens ritrs, et  une dite austre, comment
pourroient-ils suffire  des travaux pnibles que Raynal exagre chaque
fois qu'il en trouve l'occasion?

Que tous ceux que Raynal pourroit avoir persuads sachent que chaque
ngre esclave, outre la portion de vivres que lui fournit l'habitation,
qui serait plus que suffisante pour sa subsistance, possde encore un
jardin particulier, o il cultive du tabac, du ris, des giraumonts, des
pois de toute espce, qu'il va vendre les dimanches au march des
blancs, dans les villes ou dans les bourgs, preuve incontestable qu'il
n'en a pas besoin pour vivre. Il possde aussi des cochons qu'il
engraisse; il en tue de temps en temps, en fait fondre la graisse qu'il
vend aux blancs; il coupe la chair par morceaux et va la vendre dans les
habitations voisines, et il en rserve pour lui, dont il fait du
petit-sal. J'oserois avancer qu'il n'y a pas de ngre, lorsqu'il est
laborieux, qui, de son tabac, de son riz, de ses cochons, de ses poules,
ne se fasse un revenu de plus de mille francs, tous les ans.

Si l'on en croyoit Raynal, un atelier d'esclaves ngres n'offriroit aux
yeux qu'un troupeau dgotant de squelettes mutils, poignards,
couverts de cicatrices, sans aucune nergie, sans vigueur et sans
courage. Eh bien! suivez ces mmes ngres au jardin, lorsqu'ils sont 
planter une pice de cannes, qui est le travail le plus pnible qu'ils
aient jamais  faire, vous verrez des hommes vigoureux,  poitrine
large,  muscles fortement prononcs, faisant,  chaque coup de houe,
trembler au loin la terre autour d'eux. Suivez-les encore, quand ils
sortent de ce travail le samedi au soir; ils se rendent  leurs cases,
et aprs avoir pris un bain de propret, ils mangent leur calalou, leur
morue, ou leur petit-sal, ou du poisson frais qu'ils ont pch dans les
heures d'intervalle de leur travail, ils boivent du taffia, font leur
toilette, et vont au _calenda_ (c'est ce que nous appelons un bal),
passer la nuit  danser. Observez-les dans leurs danses, examinez la
souplesse de tous leurs mouvemens, leurs diffrentes attitudes, la
passion et la gaiet qui rgnent dans leurs chants; et, si vous tes de
bonne-foi, je vous demanderai si des hommes excds de fatigue par un
travail au-dessus de leurs forces, extnus par le dfaut de nourriture,
macrs par les coups de fouet d'un commandeur froce, peuvent se livrer
 un exercice qui, outre qu'il exige des forces corporelles, n'annonce
certainement pas un moral vivement affect d'une condition, peut-tre
malheureuse sous quelques rapports et comparativement, mais, sur
laquelle ils ne rflchissent jamais, parce qu'ils sont ns dans cet
ordre de choses....

Le suicide, dit Raynal, est trs commun parmi les ngres (ch. III, p.
44).

S'il et habit pendant plusieurs annes les Antilles, il et su que si
quelques ngres se donnent la mort, ce sont particulirement ceux de
nation mina et ils ne le font que peu de jours aprs leur arrive dans
les colonies, et lorsqu'ils sont encore incertains du sort qu'on leur
prpare; quelques-uns se persuadent que les blancs les ont achets pour
boire leur sang; d'aprs cela, comme ils croient  la rsurrection, ils
pensent, qu'en se donnant la mort, c'est un moyen de retourner dans leur
pays. Ce ne sont donc pas, comme le dit Raynal, les mauvais traitemens
de leurs matres qui les portent  cela; car on a encore un soin bien
plus particulier des ngres nouvellement arrivs, que des anciens qui
peuvent se pourvoir par eux-mmes de tout ce qu'ils ont besoin. Le
suicide, parmi les ngres croles, est trs-rare, et la seule cause qui
les y porte, est la jalousie, passion beaucoup plus commune et plus
exalte dans les zones torrides. Eh, ne voyons-nous pas, parmi les
blancs d'Europe, des exemples trop frquens du dgot d'un plerinage
dans ce bas monde, dont les routes ne sont pas toujours semes de
fleurs; et que seroit-ce, s'ils toient persuads, comme les ngres,
qu'ils dussent ressusciter dans un nouveau monde, o tous leurs gots
seroient flatts, et leurs passions satisfaites.

Les ngres, dit encore notre philantrope, se vengent des mauvais
traitemens de leur matre, en empoisonnant leurs camarades, ou lui-mme.
Ils sont, dit-il, ds l'enfance, instruits dans l'art des
empoisonnemens.

Des causes bien diffrentes entr'elles portent les ngres  se servir de
poison: les mauvais traitemens d'un matre barbare en sont la cause la
plus rare; car l'exprience apprend aux Antilles, que plus les esclaves
ont  craindre de la rigueur d'un matre svre, et moins ils se
dcident  lui manquer. Cela me semble dans la nature. Tandis que les
colons, qu'on nomme _gte-ngres_, parce qu'ils sont faibles  leur
gard, sont presque toujours la victime des bonts mal entendues qu'ils
ont pour eux; les ngres font une grande diffrence entre le tyran
auquel ils obissent par crainte; l'homme humain, ferme et juste, auquel
ils obissent sans peine, et l'homme pusillanime et sans caractre,
qu'ils mprisent, et dont ils font tourner tous les foibles  leur
profit.

Je rapporterai ici une cause d'empoisonnement, que l'on croira sans
doute invente  plaisir; elle n'en est pas moins vraie. Beaucoup de
ngres prissoient depuis quelque temps sur une habitation, le
chirurgien et mdecin (car on est l'un et l'autre dans les Antilles)
avertit le propritaire, que le poison en toit la seule cause; on fait
des perquisitions, enfin, on dcouvre le coupable, on s'en saisit;
c'toit le commandeur (l'on nomme commandeur, le ngre qui dirige les
travaux de l'habitation, d'aprs les ordres qu'il reoit du matre). Le
commandeur avoue tout; on lui demande la raison d'une conduite aussi
atroce; sa rponse extraordinaire fut, qu'aimant beaucoup son matre, et
en recevant tous les jours de nouveaux bienfaits, il avoit appris qu'il
se prparoit  partir pour la France, et qu'il avoit cherch  le rendre
pauvre en empoisonnant ses ngres, pour le mettre dans l'impossibilit
d'excuter son projet. J'ai connoissance qu'un ngre domestique, fort
attach  son matre, crut lui en donner une preuve non quivoque, en
empoisonnant son frre, pour lui en procurer l'hritage. En gnral, les
empoisonnemens ne sont point aussi frquens que veulent le persuader les
ngrophiles; et les ngres ne sont point, comme le dit Raynal,
instruits, ds leur enfance, dans l'art des empoisonnemens. Une remarque
bien essentielle qui prouve le contraire, c'est que, par l'ouverture de
plusieurs individus empoisonns, ngres ou blancs, on a dcouvert que le
poison toit de l'arsenic. Si les ngres, comme le prtend Raynal,
toient instruits dans la connoissance des plantes dltres,
s'exposeroient-ils, ou  voler de l'arsenic dans une pharmacie qu'on
auroit imprudemment laisse ouverte, ou chercheroient-ils  tenter par
de l'argent, la cupidit d'un pharmacien, qui, s'il ne se trouvoit pas
malhonnte, pourroit les perdre? Il est bien  dsirer que le
gouvernement s'oppose  l'avenir  l'introduction dangereuse de ce mtal
meurtrier dans nos colonies; ne vaut-il pas mieux avoir des rats de
plus, que des ngres de moins: d'ailleurs, nous n'avons point dans les
Antilles de manufacture qui ait besoin d'employer cette drogue
malfaisante.

_Rien de plus affreux, dit notre ngrophile Raynal, que la condition du
noir en Amrique_.

Si ce n'est celle du blanc Europen, sans proprits et sans talens,
lorsqu'il est vieux, malade ou infirme. Et combien sont dans ce cas l?

      Une cabane troite, malsaine, sans commodits lui sert de
      demeure.

Dans la majeure partie des habitations, les cases des ngres sont plus
grandes, plus propres, plus commodes que celles d'un tiers des habitans
de l'Europe; n'est-il pas du plus grand intrt de mettre  l'abri des
intempries de l'air, des individus que la cupidit des ngocians
europens nous fait acheter au poids de l'or. La paille qui couvre les
cases des ngres, les met dans l't  l'abri des fortes chaleurs, bien
mieux que ne feroient des tuiles qui, une fois pntres par le
calorique, le conservent long-temps, mme jusque pendant la nuit; elle
fait aussi une couverture bien plus impntrable aux grosses pluies
d'orage, dont souvent on n'est pas garanti par les tuiles ou les
ardoises; la paille rsiste aussi bien mieux  l'imptuosit du vent,
qui, une fois qu'il a soulev quelques tuiles, les a bien vite enleves
toutes. Enfin, la paille offre tant d'avantages que presque tous les
anciens colons, prfrant la salubrit et la commodit au luxe, avoient
encore,  l'poque de la rvolution, la case particulire, o ils
couchoient, couverte en paille. Les feuilles de latanier remplissent
parfaitement cet objet, et on ne manque pas de leur donner la
prfrence, lorsqu'on est  mme de s'en procurer.

Les lits des ngres, dit Raynal, sont des claies plus propres  briser
le corps qu' le reposer.

De quoi est donc compos le fond des lits des blancs malheureux en
Europe? n'est-il pas aussi de bois? combien j'en ai vu qui n'toient
autre chose que des sarmens de vigne. Vous tes vous occup, philantrope
Raynal, de leur procurer une couche plus molle? Nos ngres se servent de
nattes paisses qui les empchent de ressentir le bois, et tous ceux qui
ne sont pas insoucians pour leurs aises, ont des paillasses de paille de
mas, mme des couvertures; et ils ont de moins, que vos blancs
malheureux,  se garantir de la rigueur des hivers.

Quelques plats de bois, quelques pots de terre forment l'ameublement
des ngres.

Quand cela seroit vrai, les paysans, les journaliers de France, enfin,
les blancs sans proprits, mangent-ils dans de la porcelaine? J'ai vu
chez eux aussi des cuelles de bois, et leurs pots  soupe, quand ils en
ont, sont de terre. Mais je soutiendrai que les plats de bois des ngres
sont plus souvent remplis; jamais un ngre ne se contente, mme pour
djener, des patates dlicieuses qui lui servent de pain, que je mets
pour la salubrit et le got, beaucoup au-dessus du mauvais pain noir
des paysans et journaliers; il lui faut en outre, ou du calalou dans son
cuelle de bois, ou de la morue, ou autre poisson, soit frais, soit
sal, tandis que votre journalier, votre paysan, mange le plus souvent
son pain sec  djener. Eh! quel pain? Quant  leurs meubles, tous les
ngres aiss (et il ne dpend que d'eux de l'tre tous) ont des coffres
de bois d'acajou, bien mieux garnis que ceux des pauvres paysans
europens sans proprit. Ils ont des chaises, de la faence, une
chaudire de fer, qui est le premier meuble qu'on leur donne.

La toile grossire qui cache une partie de leur nudit, ne les garantit
ni des chaleurs insupportables du jour, ni des fracheurs dangereuses de
la nuit (tom. III, pag. 177).

Les lois du Code noir obligent l'habitant d'habiller deux fois par an
ses ngres. On donne  tous les ngres nouveaux, arrivant d'Afrique (o
ils vont tous nus), un pantalon de grosse toile, une chemise assez
longue pour lui couvrir tout le corps, et par dessus une espce de
surtout qu'on nomme _vareuse_, fait de zinga. Et s'il est destin 
aller dans les montagnes, o il fait froid,  la place de la vareuse de
zinga, on lui donne une casaque de laine, et une couverture galement de
laine; il a donc, quoi qu'en dise Raynal, de quoi couvrir sa nudit
toute entire, et de quoi se garantir, ou des ardeurs du soleil, ou des
fracheurs de la nuit. Mais comme la pudeur, quoi qu'en dise l'vque
Grgoire, est une vertu, en gnral, inconnue parmi les ngres
d'Afrique, ceux qui travaillent dans les plaines se dbarrassent le plus
souvent de vtemens qui les gnent, et auxquels ils ne sont pas
habitus. Un Europen qui les verroit dans ce moment, croiroit que c'est
faute de vtemens, qu'ils sont ainsi nus; ce qu'il y a encore de
certain, c'est que les ngres que l'on achette d'Afrique, mettent si peu
d'importance aux vtemens qu'on leur donne, que beaucoup d'entr'eux les
vendent aussitt qu'on les leur a donns. Quant aux ngres croles,
j'oserois avancer que Raynal et la majeure partie des ngrophiles, qui
s'apitoyent sur le sort des ngres et sur leur nudit, n'ont jamais
port de chemise d'une toile plus belle et d'un prix aussi lev que
celles que ces mmes ngres ou ngresses portent les jours de fte
lorsqu'elles vont au _calanda_ (c'est--dire au bal), beaucoup
d'entr'elles ont des chemises dont la toile a cot dix-huit  vingt
francs l'aune; des mouchoirs de madras  leur tte, de cinquante 
soixante-six livres, des bracelets de grenat, des jupes de toile des
Indes, d'un grand prix. Il n'est pas rare de voir ces mmes ngresses
venir travailler le lendemain au jardin avec cette toilette, parce
qu'tant sorties du _calenda_, trop tard, elles n'ont pas eu le temps de
se dshabiller. Que de choses pourroient envier bon nombre d'Europens,
 ce peuple noir, dont on plaint tant le sort, qu'on ne connot pas!

L'Europe retentit depuis un sicle, des plus saines, des plus sublimes
maximes de la morale: la fraternit de tous les hommes est tablie de la
manire la plus touchante, dans d'_immortels crits_ (t. III, p. 177).

Cela est vrai, mais malheureusement cette morale sublime n'existe que
dans vos livres; la preuve en est trop rcente pour qu'il soit besoin de
la citer.

Ce ne sont pas les ngres qui refusent de se multiplier dans les
chanes de l'esclavage, c'est la cruaut de leurs matres qui a su
rendre inutile le voeu de la nature; ils exigent des ngresses, des
travaux si durs, avant et aprs leur grossesse, que leur fruit ou
n'arrive pas  terme, ou survit peu  l'accouchement (t. III, p. 183.).

Une calomnie de plus ne cote rien  cet auteur trop clbre; si, au
lieu de s'en rapporter  des mmoires faux ou exagrs, Raynal et fait
un voyage aux Antilles, il auroit vu que les ngresses enceintes toient
mnages, qu'on ne leur donnoit jamais  faire des travaux qui fussent
dans le cas de nuire  leur fruit; et en sortoient une heure plutt,
ainsi que celles qui toient dj accouches depuis peu de temps, et qui
mme, ne revenoient au travail que deux mois aprs leur accouchement: et
pour les encourager  avoir soin de leurs enfans (qui faisoient la
richesse du colon par la suite), on donnoit  chaque ngresse,
soixante-six francs, lorsque son enfant avoit pass dix jours, poque
critique pendant laquelle il prit une partie des enfans ngres
nouvellement ns, d'une maladie que l'on nomme mal de mchoire, ou
ttanos; c'est une espce de spasme: outre cela, quand une ngresse
avoit six enfans vivans, on lui donnoit sa libert sur l'habitation, (ce
qu'on appeloit libert de savane), et une exemption de tous autres
travaux, que le soin et la conduite de ses enfans. Dans beaucoup
d'anciens ateliers, les naissances galant les mortalits, on n'avoit
pas besoin d'acheter des ngres d'Afrique.

L'Amrique est peuple de colons atroces, qui, usurpant insolemment le
droit des souverains, font expirer par le fer ou par la flamme les
infortunes victimes de l'avarice (t. III, p. 196).

Voil donc un peuple entier transform en autant de bourreaux! Ne
semble-t-il pas qu'il y ait, sur chaque habitation, des chafauds
toujours dresss, des bchers toujours prts  recevoir et  dvorer des
victimes innocentes? Le matre seul est coupable! Calomniateur exalt!
Que doit-on penser de celui qui toujours suppose le crime? La loi dfend
aux colons de faire justice capitale sur leurs habitations; mais cette
mme loi a cru devoir tolrer dans sa sagesse (ce qui parot un abus 
Raynal) que le chtiment ft inflig quelquefois, sur le lieu mme du
dlit; afin de retenir les autres ngres par un exemple plus frappant.
Quel est le magistrat du pays qui ne sache par exprience qu'il n'existe
point de colon assez dnatur pour faire prir un esclave pour un crime
imaginaire.

Quiconque, noir ou blanc, libre ou esclave, a tu ou empoisonn, ne
mrite-t-il pas la mort? Que le coupable la subisse sur l'habitation o
il a commis le crime, ou sur une place publique dans une ville,
qu'importe? Voil les seuls crimes pour lesquels on fasse subir la peine
de mort, et ce crime, quoi qu'en dise Raynal, est trs-rare. J'ai habit
les colonies pendant 17 ans, je n'ai eu connoissance que de deux
exemples de ngres empoisonneurs qui ont t excuts sur des
habitations. Il n'est pas tonnant que celui qui met le poignard dans
les mains des esclaves, qui leur prche la rvolte contre leurs matres,
et qui leur conseille de chercher dans leur sein pour y percer leur
coeur; il n'est pas, dis-je, tonnant, qu'il prsume cet attentat
trs-frquent. Comment Raynal ne lgitimoit-il pas la rvolte de
l'esclave contre son matre, lorsqu'il dit aux colons, implorez
l'assistance de la mtropole  laquelle vous tes soumis, et si vous en
prouvez un refus, rompez avec elle, c'est trop d'avoir  supporter  la
fois, et la misre et l'indiffrence (tom. III, pag. 438.).

Oh! philosophe dangereux! il y avoit dans le temps que vous avez crit,
une bastille, et vous tiez libre!

Pourquoi les esclaves, plus heureux (disent les colons) dans les
Antilles que dans leur patrie, soupirent-ils pour y retourner (tom. III,
pag. 199)?

Argument spcieux, qui tombe par le fait. Sur cent ngres, arrivant
d'Afrique  S. Domingue, il n'est pas douteux, que, tant qu'ils seront
dans l'incertitude du sort qui les attend, ils dsireront tous de
retourner dans leur pays; consultez ces mmes ngres deux ans aprs, il
n'y en aura pas un qui veuille changer l'esclavage de S. Domingue, pour
sa condition passe en Afrique,  moins qu'il n'et pour matre des
ngrophiles dtromps, qui passent toujours (quand leur intrt le
demande), d'un sentiment qui tient autant de la foiblesse que de la
piti, nous ne disons pas la svrit, mais  la cruaut et 
l'injustice envers les esclaves. La preuve de ce que j'avance deviendra
bien vidente, lorsque l'on saura que les colons, mcontens d'un
esclave, le menaoient de le renvoyer dans son pays.

Il ne seroit pas mme peut-tre impossible d'obtenir les productions
coloniales, par des mains libres (Raynal, t. III, p. 201).

Raynal entend-il parler des blancs europens transports dans les
colonies, ou des ngres affranchis? Une malheureuse exprience nous a
appris que les deux tiers au moins des Europens toient moissonns par
le climat brlant des Antilles, dans la premire annes qu'ils y
arrivoient, lorsqu'ils toient forcs de s'adonner  des travaux qui
exigeoient qu'ils s'exposassent aux ardeurs du soleil; et plus ils sont
robustes, et moins ils rsistent. Je demanderois  M. Raynal s'il
existoit, ce que sont devenus tous les blancs que l'on a fait passer 
Cayenne? que sont devenus tous les Acadiens et les Allemands que l'on a
fait passer  S. Domingue? Sur plusieurs milliers, il reste  peine
quelques familles  Bombarde, prs du Mle, qui fournissent la preuve la
plus convaincante que les blancs ne peuvent s'adonner aux grandes
cultures dans les Antilles. Les plantations des Acadiens et Allemands se
bornent  quelques pieds de caf, quelques ceps de vigne, quelques
figuiers, quelques lgumes qu'ils vont vendre dans les marchs du Mle.
Ils peuvent,  la vrit, avoir une existence assez douce par ces petits
moyens, mais ils sont condamns  une ternelle mdiocrit; s'ils
vouloient augmenter leurs cultures, il leur faudroit louer des blancs,
pour lors les frais surpasseroient de beaucoup les revenus; ils
donneroient alors la solution du problme (ne pourroit-on pas obtenir
les productions coloniales, par des mains libres?).

Peut-tre Raynal entendoit-il, par mains libres, les ngres affranchis?
Le problme est encore rsolu par l'exprience. Les ngres, depuis leur
affranchissement, depuis mme qu'ils sont momentanment matres de S.
Domingue, et qu'ils travaillent pour eux-mmes, ne font pas le quart des
revenus qu'ils faisoient lorsqu'ils toient esclaves; et ils cesseroient
totalement de travailler  la culture des denres de commerce, si les
deux chefs, qui se disputent aujourd'hui l'empire de ce pays infortun,
ne les foroient  quelque culture, pour pouvoir faire des changes avec
les Amricains, qui leur fournissent des armes et des munitions de
guerre.

Craindroit-on, qu'en donnant la libert aux ngres, la facilit de
subsister, sans agir sur un sol naturellement fertile, de se passer de
vtemens, sous un ciel brlant, plonget les hommes dans l'oisivet?

Oui, sans doute, on doit le craindre, et l'exprience l'a dmontr.
Quoi! les mmes ngres qui n'toient, dans l'Afrique, leur pays, qu'un
peuple vagabond, guerrier par occasion, vivant de chasse et de pche, et
des fruits que la nature leur offre partout, changera tout--coup ses
habitudes, son caractre, et formera un peuple agricole et commerant,
qui obira aux besoins factices, fils naturels d'un luxe qu'il n'a
jamais connu? Raynal peut-il comparer ces Africains, aux habitans de
l'Europe, qui dit-il, ne se bornent pas aux travaux de premire
ncessit; mais existe-t-il des travaux de seconde ncessit, pour celui
qui n'en connot pas mme de premire? Est-ce bien Raynal, homme de
gnie, qui tablit cette comparaison, et met sur la mme ligne un peuple
sauvage, qui habite la zone torride, et un peuple civilis, dans une
zone froide ou tempre? Que deviendroit l'Europen, s'il cessoit de
dchirer pniblement le sein de la terre pour en retirer sa nourriture,
et ses vtemens? o trouveroit-il, pendant quatre ou cinq mois, que
cette mme terre est gele ou couverte de neige, de quoi alimenter une
famille d'autant plus malheureuse, que le besoin de manger n'est pas le
seul tourment dont elle est affecte? Le froid, ce mal-tre
insuportable, inconnu  l'Africain, ne force-t-il pas l'Europen, 
lever des troupeaux, qui lui fourniront de la laine, que la ncessit,
seule mre de l'industrie, lui a appris  ourdir pour s'en faire des
vtemens? Qui pourra contraindre l'Africain? La chaleur dvorante de son
climat le porte le plus souvent  rejeter de dessus lui de minces
vtemens qui lui deviennent  charge. Peut-il souffrir de la faim dans
un pays o la nature, en portant l'homme  l'indolence, lui prodigue ses
dons sans qu'il ait presque besoin de les demander; quelques bananiers,
qui rapportent en toute saison, et pour ainsi dire sans culture;
quelques cocotiers, qui, une fois sems, n'exigent aucun soins; quelques
plans de manioc; du riz et du mas dont les rcoltes ne manquent presque
jamais, et exigent peu de travail; la chasse, la pche trs-abondante.
Tout cela ne suffit il pas  un peuple qui ne connt que les besoins
naturel? Enfin, je vous demanderai pourquoi, ce peuple africain, auquel
vous prenez tant d'intrt, ne fait-il pas dans son pays, ce que vous
avez prtendu qu'il feroit dans les Antilles, aprs son
affranchissement? Avant que les Portugais, les Anglois, les Franois
fussent alls en Afrique acheter des esclaves, quelles toient les
moeurs des ngres? leur lois, leur commerce, leur industrie, leur
agriculture; enfin, qu'toit leur pays? ce qu'est S. Domingue, depuis
qu'ils en sont matres.

N'est-il pas avilissant pour l'humanit, de se servir pour punir des
hommes, du mme fouet dont on se sert pour les btes de somme?

Lorsque des circonstances rassemblent dans un mme lieu, un grand nombre
d'hommes inciviliss, qui ne doivent et ne peuvent connotre les
obligations sociales et morales, ne faut-il pas employer des moyens pour
que le plus foible ne devienne pas la victime du plus fort, que le plus
born ne soit pas dpouill par le plus rus? Quels moyens
employez-vous, philantropes europens, pour rprimer le crime dans vos
socits civilises? Que votre cheval, que votre boeuf, votre mouton
vous soient ravis; que votre domestique, abusant de la confiance que
vous avez mise en lui, vous drobe un couvert d'argent, une pice de
monnoie d'une mdiocre valeur; s'il dpend de vous de connotre et de
vous emparer du coupable, que faites-vous? vous le livrer sans piti 
la justice, et vous tes forcs de le faire, pour le maintien de l'ordre
social: Qu'arrive-t-il  ce malheureux? Dans le temps que Raynal
crivoit, il toit condamn  mort: les lois d'aujourd'hui, moins
svres, le condamnent  tre marqu sur l'paule, d'un caractre
ineffaable d'infamie pire que la mort;  tre fouett en public, et 
passer plusieurs annes, quelquefois le reste de sa vie dans les fers,
supplice d'autant plus affreux qu'il est inflig dans un pays ou
l'opinion publique est compte pour beaucoup. Dans ces mmes cas, quand
des ngres ont vol  leur matre, un boeuf, un mouton; un cochon, des
poules, de l'argent mme,  leurs camarades, que leur arrive-t-il? on
leur donne le fouet. De quel ct est la rigueur, la barbarie? le fouet
du commandeur ngre est-il plus avilissant que le fer et les verges du
bourreau blanc? et celui qui ne se croit pas dshonor en volant son
matre et ses camarades, se croira-t-il avili par quelques coups de
fouet? Mais, me direz-vous, ce n'est pas toujours pour des vols que les
ngres reoivent des coups de fouet. J'en conviens; mais, dans un climat
o l'homme est naturellement port  l'indolence,  la paresse, il faut
bien, lorsque la raison ne peut se faire entendre, que la crainte du
chtiment soit un stimulant; et, ne vaut-il pas mieux se servir du fouet
que de la prison qui priveroit de leur travail, et o ils ne
demanderoient pas mieux que de rester, pour s'y soustraire. Que Raynal
ne vienne pas me demander de quel droit un homme en peut forcer un autre
au travail: je vais copier, mot pour mot, ce qu'il dit  cet gard pour
les Europens:

Les pays prtendus polics du globe sont couverts d'hommes paresseux,
qui trouvent plus doux de tendre la main dans les rues, que de se servir
de leurs bras dans les ateliers; certes, notre dessein n'est pas
d'endurcir les coeurs, mais, nous prononcerons, sans balancer, que ces
misrables sont autant de voleurs du vrai pauvre, et que celui qui leur
donne des secours se rend leur complice. La connoissance de leur
hypocrisie, leurs vices, de leurs dbauches, de leurs nocturnes
saturnales, affoiblit la commisration qui est due  l'indigence relle.
On souffre, sans doute,  priver un citoyen de sa libert, la seule
chose qu'il possde, et d'ajouter la prison  sa misre; cependant celui
qui prfre la condition abjecte de mendiant  un asile o il trouverait
le vtement et la nourriture  ct du travail, est un vicieux qu'il
faut y conduire par la force.

(Raynal vient de faire, sans le vouloir, le tableau le plus ressemblant
possible du peuple ngre, et il met, sans s'en douter, le remde  ct
du mal,  quelques modifications prs.) Voil donc l'aptre de la
libert pour les ngres, qui, s'rigeant en souverain, prononce
l'esclavage, du blanc europen, qu'il prtend que l'on force au travail
ou que l'on trane en prison, lorsque, trop faible ou trop paresseux, il
tche de gagner sa vie d'une manire plus douce, en cherchant  exciter
la commisration publique. D'aprs notre philosophe ngrophile, les
ngres seront moins vicieux que les blancs, ils se porteront d'eux-mmes
 travailler sans y tre contraints, les vices qu'il attribue 
l'Europen leur seront trangers, point d'hypocrisie, point de
dbauches, point de nocturnes saturnales. Ah! Raynal! que n'avez-vous
pass quelques annes parmi ces frres si parfaits, vous eussiez vu par
vous-mme, qu'en fait de vices, d'hypocrisie, de dbauches, de nocturnes
saturnales, les Europens que vous citez, quelque vicieux que vous les
supposiez; peuvent venir prendre des leons, et se perfectionner dans ce
genre, parmi les ngres, vos protgs. Le ngre Toussaint, homme
extraordinaire dans sa caste, dou d'une profonde politique, et d'une
grande connoissance du caractre de ses semblables, a bien senti, que
s'ils ne les contraignoit au travail, par la voie de la rigueur, ils se
livreroient  tous leur vices, surtout  la paresse, qu'il s'ensuivroit
une anarchie affreuse, et une famine qui les dtruiroient tous; aussi
fit-il des lois trs-svres sur le travail; et ceux qui s'y refusoient
taient passs par les verges, supplice bien pire que le fouet; car ces
verges toient d'acacia, garnies d'pines longues et poignantes, dont
les blessures, dans un pays chaud, sont presque toujours suivies d'un
spasme mortel. Le froce Dessalines, qui pour lors toit inspecteur
gnral des cultures, a fait, de ma connoissance, fusiller plusieurs
commandeurs, pour n'tre pas assez svres envers les ngres, et pour
n'avoir pas fait mettre en culture autant de terre, que le nombre des
ngres travailleurs le comportoit. Pourtant ces mmes ngres avoient le
quart dans les revenus qu'ils pouvoient faire. Ceux qui ne connoissent
pas le caractre du ngre, doivent naturellement penser, que cette
portion de revenu qui, dans les sucreries, est consquente, auroit d
tre un stimulant puissant pour les porter  travailler davantage. Je
l'aurois certainement cru moi-mme, si je n'eusse t pendant plusieurs
annes tmoin, que depuis l'poque o ils ont commenc  avoir une part
dans les revenus, ils en ont fait les deux tiers de moins. D'aprs cette
connoissance fonde sur l'exprience, j'oserois avancer que, si au lieu
du quart des revenus, on et dit aux ngres: vos matres sont
dpossds, vous tes les propritaires des habitations, tous les
produits vous appartiendront dsormais; redoublez donc d'activit, afin
d'en augmenter la somme, et qu'on les et livrs  eux-mmes: j'oserois
avancer, avec une certitude morale, qu'au bout de six mois, la culture
des revenus en sucre, caf, coton et indigo, seroit totalement
abandonne, que chaque ngre (si toutefois il et rest sur l'habitation
de son ancien matre) se serait born  choisir un petit coin de terre,
o il smeroit du riz, un peu de tabac, quelques pieds de mas, du
manioc, planteroit quelques touffes de bananiers; que ce jardin, d'une
trs petite tendue, seroit infect de mauvaises herbes qu'il ne
prendroit pas la peine de sarcler.

Bientt la guerre s'allumeroit entr'eux, ils se disputeroient l'empire,
ils se batteroient pour une femme, pour le coin de terre qu'ils auroient
choisi (cela n'est-il pas arriv comme je l'avois prvu?). Voil le
ngre livr  lui-mme; voil l'homme de la nature dans les pays chauds;
quelques racines; quelques fruits sauvages; la chasse, la pche; le
nourrissent sans beaucoup de peine; le climat ni la pudeur ne le forcent
point  se vtir; il se contente d'une simple natte de jonc, ou de
quelques feuilles de bananier dessches, qu'il tend sur la terre pour
y jouir d'un sommeil que l'ambition ne troubla jamais; c'est dans cet
tat que le ngre fait consister la libert et le bonheur.

Nous avons sous les yeux,  S. Domingue, un exemple de ce qu'est
l'homme, mme blanc, lorsqu'il n'est pas stimul par des besoins
renaissans et factices. La partie espagnole, qui vient d'tre cde  la
France, est occupe par soixante ou quatre-vingt mille habitans, tant
Europens que croles, sans compter les ngres esclaves ou libres. Que
font-ils? Ils passent les journes entires, pendant toute leur vie, 
se balancer dans un hamac,  y dormir,  y fumer du tabac. Leurs lits
sont des cuirs de boeufs qui n'ont d'autre prparation que d'tre
desschs au soleil. Ceux qui ont le plus d'nergie, vont quelquefois
dans les bois, avec une meute de chiens, pour y chasser des cochons
marrons, dont ils font desscher la chair au soleil, parce que toute
autre prparation entraneroit trop de soins. Ils ne connoissent point
l'usage du pain ni du vin; et pourtant ces hommes si indolens possdent
une tendue immense d'une terre vierge, dont le sein ne demanderait qu'
tre lgrement caress, pour tre d'une fcondit sans exemple.

Je reviens  Raynal. Il existe donc, (selon lui), sur la terre, une
race d'hommes (si, l'on peut la qualifier ainsi) qui fait consister son
bonheur  tourmenter continuellement,  poignarder,  brler des tres
dj malheureux par leur condition, qui sacrifie mme son intrt
particulier  ce plaisir barbare, et qui pire que les tigres, qui au
moins pargnent leurs victimes, lorsque leur faim est assouvie, ne
laisse pas un instant de relche aux victimes de sa frocit: et cette
race est celle des colons des Antilles.

Quel est l'homme sensible qui ne reculera pas d'horreur  l'aspect d'un
pareille tableau? Il n'est pourtant pas achev, Valmont de Bomare va y
donner le dernier coup de pinceau.

Quelquefois, dit-il, des matres impitoyables et barbares, en visitant
leurs hpitaux, se font un jeu atroce de poignarder, parmi leurs ngres,
les malades mutils ou trop vieux, pour viter les frais de leur
traitement, ou de leur nourriture (Dict. d'hist. nat., dit. in-4, tom.
V, pag. 267).

La plume tombe de mes mains, et je ne sais si je dois rpondre  une
pareille calomnie? Valmont de Bomare, dit lui-mme, qu'on se refuse 
croire un pareil calcul d'intrt; mais se croit-il innocent, d'avoir
promulgu dans ses crits une pareille atrocit, sans pouvoir en donner
des preuves; comment n'a-t-il pas prvu les consquences funestes d'une
pareille inculpation?

Quel charmant pays  habiter que celui qui renferme des colons tels que
les peignent Raynal, Valmont de Bomare et l'vque Grgoire. Ah!
Messieurs les philosophes, si au lieu d'avoir crit dans vos cabinets,
d'aprs des mmoires ou faux, ou exagrs, vous eussiez voyag dans les
Antilles, vous sauriez que la majeure partie de ces colons tant dcris,
tant calomnis, toient plutt les pres de leurs ngres, que leurs
matres! vous eussiez trouv chez eux une noble et gnreuse
hospitalit, dont on ne connot point d'exemple en Europe. Ce n'toit
qu'aux Antilles, o l'on trouvoit des hommes, qui venoient au devant des
Europens sans fortune, leur offrir et leur procurer les moyens d'en
commencer une, leur concder la jouissance d'un morceau de terre, leur
avancer de l'argent, ou les cautionner pour l'achat de quelques ngres,
pour commencer leurs cultures. Combien citeroit-on d'exemples semblables
en Europe?

On reprochoit aux colons, de la hauteur; un ton imprieux qu'on a raison
de ne pas aimer dans la socit; mais, qui n'a pas ses dfauts? Le plus
parfait, est celui qui en a le moins; heureux ceux qui les rachtent par
quelques bonnes qualits; les anges mme ont-ils pu se dfendre de ce
pch mignon, qu'on nomme orgueil? Si quelque motif peut, sinon le
lgitimer, au moins l'excuser dans les colons, ne seroit-ce pas la
position o ils se trouvoient? Peut-on se dfendre d'un peu
d'amour-propre, lorsqu'en commandant  plusieurs centaines d'esclaves,
on peut se dire  soi-mme, j'adoucis, autant qu'il est en moi, le sort
des sujets que l'ordre social a mis sous mon pouvoir, et je les traite
comme des amis malheureux.

J'avoue ingnment, pour justifier jusqu' un certain point,
l'animadversion de quelques Franois contre les colons des Antilles, que
d'aprs la lecture de l'Histoire philosophique de Raynal,  l'article
qui concerne l'esclavage des ngres, et la conduite suppose des colons
 leur gard; d'aprs les crits de Valmont de Bomare, des Grgoire et
autres philosophes ngrophiles; si je n'eusse pas pass dix-sept ans
dans les colonies, j'aurois cru voir dans chaque colon blanc des
Antilles, le bourreau d'un ngre.

Combien donc doivent tre circonspects les historiens qui n'ont pas vu
par eux-mmes, et qui crivent d'aprs des mmoires fournis ou par des
personnes prvenues, ou qui ayant rest peu de temps dans les Antilles,
auront pu tre tmoins de quelque chtiment, o elles ont cru ne voir
que le caprice du matre contre son esclave: je leur accorde mme que
cela ft? Doit-on conclure, d'aprs un exemple, du caractre et de la
conduite de tous les colons? Si quelques habitans faisoient infliger des
chtimens trop rigoureux en raison du dlit, la faute en toit aux
magistrats, qui dvoient svir contre le colon qui ne se conformoit pas
aux sages ordonnances du Code noir. J'ai eu connoissance qu'un colon
trop svre, peut-tre injuste et cruel envers ses ngres, avoit eu
ordre de quitter la colonie, et avoit t dclar incapable de rgir son
habitation. Que l'on fasse excuter ponctuellement les lois du Code
noir, et tout ira bien, et pour les intrts de l'humanit, et pour ceux
des colons.

En cherchant  rfuter les calomnies des Raynal, des Valmont et des
Grgoire,  Dieu ne plaise que je veuille m'riger en aptre de
l'esclavage. Je voudrois la race humaine, noire, blanche, jaune ou
rouge, assez raisonnable pour vivre en socit, en en remplissant par
devoir, par instinct ou par raisonnement, toutes les obligations
morales, sans qu'il ft besoin de lois contre l'injustice, de punitions
contre le crime; mais ne fais-je pas une supposition purement gratuite?
N avec une ame sensible, je me suis attrist plus d'une fois sur la
condition malheureuse des hommes de toutes les couleurs, de tous les
pays, qui sont tous plus ou moins vous, les uns  l'esclavage physique,
qui eut pour origine la loi du plus fort; et les autres,  l'esclavage
moral, qui commena avec la civilisation.

Quel est celui qui, runissant le plus de connoissances dans l'histoire
de ce bas monde, pourra citer une poque, un pays, o l'homme
incivilis, foible ou ignorant, n'a pas toujours t, soit dans les
zones torrides, soit dans les tempres ou glaciales, l'esclave du plus
fort ou du plus rus; qu'il cite une contre o l'homme civilis, vivant
en socit, et voulant jouir de tous les avantages attachs  cet ordre,
qui en apparence est le plus parfait, puisse dire je suis libre.
Quiconque reconnoit un chef suprme, se soumet  toutes les lois qui
manent de cette puissance; il cesse donc d'avoir une volont, il
renonce  lui-mme, puisqu'il doit le sacrifice de son sang, lorsqu'il
s'agit de l'intrt de ce chef, ou de celui du corps social dont il est
membre. O est donc sa libert? L'tat de domesticit n'est-il pas un
esclavage temporaire; changer de matre, est-ce ne plus en avoir?
L'esclavage, soit moral, soit naturel, a donc toujours exist; et ce qui
a toujours exist, ne doit-il pas tre regard comme tant dans l'ordre
naturel. Cette vrit est affligeante, j'en conviens. Constantin rendit
une loi par laquelle tous les esclaves qui se feroient chrtiens,
acquerroient par l leur libert. Cette loi, dicte par l'imprudence et
le fanatisme, doit pour jamais servir d'exemple, qu'une grande
innovation est toujours un grand danger, et que les droits primitifs de
l'espce humaine (droits bien imaginaires, et qui ont fait couler bien
du sang) ne peuvent et ne doivent pas toujours tre les fondements de
l'administration. Cette loi de Constantin branla l'tat, en tant aux
grands propritaires les bras qui faisoient valoir leurs domaines, et
qui par l se trouvoient rduits  la plus affreuse indigence. Quelle
similitude avec l'affranchissement subit des ngres de St Domingue?
Cette loi irrflchie, plutt fille de l'exaltation et de la jalousie,
que de la philanthropie, n'a-t-elle pas entran les plus grands
malheurs? En ruinant les colons de S. Domingue, n'a-t-elle pas ananti
le commerce de France? tari les sources de la fortune, pour un tiers des
Europens malheureux?

Qu'on ne se persuade pas que la perte de nos fortunes nous fasse tenir
un pareil langage. Si, comme l'vque Grgoire paroit le croire, et
comme il a voulu le persuader au public, les ngres esclaves avoient t
des hommes comme les autres, c'est--dire, parvenus au degr de
civilisation ncessaire pour apprcier et jouir du bienfait de la
libert, n'eussions-nous pas trouv dans ce nouvel ordre de choses, une
somme de bonheur plus grande, sans diminuer celle de notre fortune; car
nous eussions gagn d'un ct ce que nous perdions de l'autre: plus
d'achats de ngres  faire, plus de mortalits ruineuses  craindre, et
s'il nous et fallu dbourser de l'argent pour le salaire des
cultivateurs, nous n'eussions eu  payer que ceux qui auroient
travaill; et si cette mthode et t plus dispendieuse que l'ancienne,
nous eussions augment d'autant le prix des denres coloniales; car il
faut ncessairement qu'il s'tablisse une balance entre le prix de la
denre et celui de la _faisance valoir_, sans cela plus de culture. Nous
n'avions donc qu' gagner par l'affranchissement des ngres, s'il et
t possible. Mais que deviendroient les vieillards, les infirmes, les
enfans? La loi, pour les colons des Antilles, sera-t-elle diffrente que
celle qui existe en France, pour les ouvriers qui sont dans ce cas l?
Les ngrophiles avoient-ils d'avance fait btir des hospices pour les
recevoir? y avoient-ils attach des revenus?

    Oh non! trop de prudence entrane trop de soin;
    Ils ne prvoyoient pas les choses de si loin.

Les colons, ont-il dit, ne doivent-ils pas par reconnoissance nourrir,
loger et vtir ceux qui ont sacrifi leur temps et leurs peines pour
leur fortune? Nous le ferions sans doute; mais o seront nos moyens,
lorsque les ngres, en tat de travailler, voulant jouir de la plnitude
de leur libert, ou quitteront l'habitation de leur matre pour
vagabonder, ou s'ils y restent, ne feront pas (comme l'exprience l'a
dmontr) le quart du revenu ncessaire pour l'exploitation de
l'habitation, pour la subsistance du matre, et pour la leur. Forcerez
vous les ngres  rester sur les habitations? les attacherez-vous  la
glbe? Leur libert ne sera plus qu'une drision.

Nous allons donner aux Europens une ide du peu d'intelligence de la
majeure partie des ngres. Lorsque la loi par laquelle ils devoient
avoir le quart des revenus a t promulgue, il n'a pas t possible de
leur faire concevoir en quoi consistoit le quart d'une chose; et chaque
fois que sur une habitation, il s'agissoit de faire les partages du
revenu, on toit oblig d'avoir un piquet de gendarmerie pour empcher
le tumulte, et pour mettre hors de danger la vie du propritaire, qu'ils
accusoient toujours de les tromper. Pourtant les partages toient faits
par le juge de paix et par le commandant du quartier, qui tous les deux
toient ngres. Ce qui les mcontentait le plus, c'est qu'ils voyaient
donner une portion plus forte aux uns qu'aux autres; on ne pouvoit leur
faire entendre, que les ngres paresseux; les malades, les infirmes, ne
dvoient pas tre pays au mme taux que ceux qui travailloient tout les
jours. Beaucoup prtendoient que le quart du revenu devoit tre la
moiti; d'autres vouloient qu'on partaget d'une autre manire. Sur neuf
balots de coton, ils en vouloient sept, et disoient c'est l le quart.
Voil les hommes que l'vque Grgoire prconise pour leurs facults
intellectuelles, et qu'il place au premier rang dans le genre _homme_.

Revenons  l'vque Grgoire. La Littrature des ngres, d'aprs le
titre de son ouvrage, sembloit en tre le sujet principal; rien moins
que cela. Sur neuf chapitres dont il est compos, deux seulement en
disent quelque chose: tous les autres y sont absolument trangers. Nous
suivrons donc l'auteur pas  pas, et nous continuerons de tcher de
rfuter les mille et une inculpations dont il continue de nous
gratifier.

Les esclaves, dit-il, sont presque entirement livrs  la discrtion
des matres. Les lois ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-l,
qui, frapps de l'incapacit lgale ne peuvent pas mme tre admis en
tmoignage contre les blancs (chap. II, pag. 60).

Nous ignorons si dans les colonies trangres, les ngres sont
entirement livrs  la discrtion des matres; mais il est notoire, que
dans toutes les Antilles, il existe un Code noir trs-sage, qui prescrit
l'tendue des devoirs des matres envers leurs esclaves, et limite celle
de leurs pouvoirs relativement aux chtimens qu'ils ont droit de leur
infliger. Et quand les esclaves se sont rendus coupables de crimes
capitaux, les magistrats seuls ont le droit d'en connotre, et de
dterminer le genre de punition; dans ces cas l le gouvernement payoit
le ngre au propritaire. Nous l'avons dj dit, et nous le rptons,
parce que l'auteur nous rpte le reproche; il se plaint encore que les
esclaves ne soient point admis en tmoignage contre les blancs. Mais en
France, les domestiques, quoique rputs libres, peuvent-ils tmoigner
contre leurs matres? Si le bon Lafontaine vivoit encore, nous lui
demanderions si les rats pouvoient tre appels en tmoignage contre les
chats, ou les poules contre les renards? Il est pourtant des cas o les
ngres esclaves sont appele  tmoigner contre des blancs, mme contre
leurs matres. On ne les condamne pas,  la vrit, d'aprs leurs
uniques dpositions; mais elles servent d'inductions qui peuvent
conduire  dcouvrir la vrit.

Si un ngre tente de fuir, le Code noir de la Jamaque, laisse au
tribunal, la facult de le condamner  mort (chap. II, pag. 60).

Dans les colonies franoises, le tribunal n'a aucun droit sur l'esclave
d'un colon,  moins que; coupable d'un crime capital, il ne soit livr
par lui-mme  sa justice. Il est sans exemple qu'un colon ait consenti
 perdre son ngre pour avoir seulement tent de fuir (car l'vque
Grgoire ne dit pas, pour avoir fui). Quand un ngre fuit, ce que l'on
appelle dans le pays _aller marron_, on tche de le faire reprendre,
souvent il revient de lui-mme, on se fait prsenter  son matre par un
des voisins, qui ordinairement obtient sa grace, surtout si cela est
arriv pour la premire fois. Si le ngre, au lieu d'tre rentr, s'est
fait prendre, on lui fait donner le fouet; s'il rcidive plusieurs fois,
on lui met un fer au pied qui l'empche de retourner. Ne punit-on pas en
Europe les dserteurs de rgimens? Mais jamais nous n'avons entendu
parler qu'on et fait mourir un ngre pour avoir t marron. Les bons
Espagnols les punissent plus svrement que les Franois, quand ils ont
t plusieurs fois marrons, et qu'on a pu les reprendre, ils leur font
couper le jarret. Cette punition est bien forte pour des frres d'une
teinte diffrente. Le preuve que les colons de la Jamaque ne laissent
point au tribunal la facult de condamner  mort les esclaves qui vont
marrons, c'est qu'ils font avertir dans ces cas l les ngres de la
Montagne bleue, qui se mettent  leur poursuite, et le ramnent  leur
matre moyennant une somme de deux guines; et leur chtiment est autant
de coups de fouet que le Code noir le permet dans pareil cas. Si nous
n'tions trop prs encore d'un temps de barbarie o l'on condamnoit 
mort des citoyens, sur des intentions, que, disoit-on, ils devoient
avoir, pourroit-on se permettre d'imputer  un peuple civilis, et dans
des circonstances calmes, o la justice ci la raison exercent leur
empire dans toute son tendue, de livrer au tribunal, pour tre condamn
 mort, un ngre qui n'auroit eu que l'intention de fuir? L'vque
Grgoire convient pourtant que depuis quelques annes, des rglemens
moins froces ont t substitus dans le Code de cette le; mais il ne
tarde pas  attnuer, pour ne pas dire annuler, ces amliorations, en
ajoutant que ces dterminations rcentes pourroient bien n'tre autre
chose qu'une drision lgislative, pour fermer la bouche aux
rclamations des philantropes; car, dit-il, les blancs font toujours
cause commune contre tout ce qui n'est pas de leur couleur. L'vque
Grgoire peut sans doute se placer au premier rang dans l'exception, et
on ne lui appliquera pas le proverbe trivial, _similis simili gaudet_.

Aux Barbades, comme  Surinam, celui qui volontairement et par cruaut,
tue un esclave, s'acquitte en payant quinze livres sterling au trsor
public; dans la Caroline du Sud, l'amende est double; mais un journal
amricain nous apprend que ce crime y est absolument impuni, puisque
l'amende n'est jamais paye (chap. II, pag. 61).

Nous ne sommes alls ni aux Barbades, ni  Surinam, ni dans la Caroline,
mais nous ne pouvons concevoir qu'il puisse exister un gouvernement o
les lgislateurs aient dtermin une amende pour un crime que l'on ne
pouvoit ni ne devoit prvoir. C'est aux Hollandois et aux Amricains 
rpondre  cette horrible inculpation, qui est absolument dnue de
vraisemblance; car si, dans ces pays l, il est permis de tuer son
esclave, pourquoi payer quinze livres sterling au trsor public?
n'est-ce pas assez de perdre sa valeur? Et si l'esclave n'appartient pas
 celui qui l'a tu, comment le colon  qui il appartient, se
contente-t-il d'un prix aussi mdiocre?

Si l'existence des esclaves est  peu prs sans garantie, leur pudeur
est livre sans rserve  tous les attentats de la brutale lubricit.
John Newton, qui, aprs avoir t employ neuf ans  la traite, est
devenu ministre anglican, fait frissonner les mes honntes, en
dplorant les outrages faits aux ngresses, quoique souvent, on admire
en elles des traits de modestie et de dlicatesse, dont une Angloise
vertueuse pourroit s'honorer (chap. II, pag. 62).

La pudeur des ngresses! _Risum teneatis amici_. Pour le coup il y a de
quoi rire. L'vque Grgoire entend-il parler des ngresses d'Afrique,
ou de celles des Antilles? Ces dernires, qui ne sont encore qu'au
premier chelon de la civilisation, peuvent-elles bien connotre ce
sentiment dlicat, cette perfection morale qui, selon nous ne peut
exister que chez les peuples dont la civilisation est au moins trs
avance, si elle n'est pas autant acheve qu'elle peut l'tre; ce
sentiment ne tient-il pas tout--fait au prjug de l'ducation? ne
seroit-il pas mme peut-tre un rafinement de coquetterie de la part des
femmes? Pardon, Mesdames, nous ne le regardons pas moins comme une vertu
recommandable, mais nous maintenons que ce sentiment n'est point dans la
nature. Nous naissons nus, et si nous habitions dans un climat dont la
temprature ne nous fora pas de nous vtir, nous resterions nus, si les
prjugs ne nous apprenoient pas qu'il y a plus de mal a montrer
certaines parties de notre corps, que d'autres. A quelle poque notre
premire mre a-t-elle commence  se vtir? C'est lorsqu'elle et
acquis des connoissances nouvelles, en mangeant du fruit de l'arbre de
la science du bien et du mal.

Il n'est pas possible de faire un tableau plus expressif de la pudeur,
que celui qu'a fait J. J. Rousseau. La pudeur est aux belles, ce que les
feuilles sont aux arbres, leur plus belle parure, et leur plus bel
apanage. Il n'entendoit certainement pas parler de la pudeur des
ngresses des Antilles, elle n'est autre chose qu'une imitation et une
affaire de luxe; elles sont naturellement un peu singes (non que nous
entendions par l les assimiler  ce genre d'animaux); nous voulons dire
qu'elles sont imitatrices, comme le sont les enfans et les peuples qui
sortent des mains de la nature. A l'exemple des femmes croles blanches,
elles voilent leurs appas avec de superbes mouchoirs de madras,
trs-artistement arrangs; car, s'il est un art mme pour les guimpes
des religieuses, comme nous l'apprend Gresset, il en est  plus forte
raison, pour arranger ces beaux mouchoirs, qu'on nommoit dans notre
vieux temps _fichus_, et comme ils servoient galement  drober aux
yeux indiscrets des appas qui souvent n'en avoient que le nom, et
d'autres que la bonne nature avoit model sur le type le plus parfait,
on avoit donn diffrens noms  ces prtendus voiles de pudeur; les
premiers s'appeloient _fichus menteurs_; les second, _fichus fichus_.
Nous demandons pardons  l'vque Grgoire, d'oser lui parler de parures
profanes dont il doit mme ignorer le nom.

Nous revenons donc  notre sujet; et pour prouver que les ngresses des
Antilles ne connoissent ni pudeur, ni modestie (ce qu'elles prouvent de
mille manires, que la biensance nous empche de faire connotre; car
nous avons aussi un peu de pudeur), nous dirons que presque toutes les
jeunes ngresses vont nues jusqu' l'ge de pubert; elles portent,  la
vrit, une chemise, mais par manire d'acquit, et pour peu qu'il fasse
chaud, et qu'elles aient quelque travail un peu pnible  faire, elles
les quittent, et elles se montrent alors telles qu'elles sont venues au
monde; elles n'en sont pas moins innocentes pour cela, parce qu'elles ne
pensent pas qu'il y ait plus de mal  faire voir certaines parties de
leurs corps que d'autres; elles sont donc sans modestie et sans pudeur.
A une certaine poque, elles mettent une jupe par dessus la chemise,
mais moins par pudeur que par un autre motif, elles ne quittent jamais
la jupe; mais si elles ont  travailler, elles quittent leur chemise, en
rabattent la partie suprieure sur leur jupe; elles ont pour lors le
haut du corps nu..... Nous n'avons pas vu chez elles, les ngresses
d'Afrique; mais nous savons, par les capitaines ngriers, que presque
toutes vont nues,  l'exception d'une ceinture  laquelle tient un petit
tablier fait d'corce d'arbre, qui sert  garantir, plutt qu' voiler
les parties du corps que la modestie et la pudeur dfendent de montrer
chez les peuples civiliss. Les petites-matresses ou les coquettes (car
les ngresses ont aussi leur coquetterie) garnissent ce tablier de
plumes de perroquets ou d'autres oiseaux. C'est avec cette simple parure
qu'on nous les amne dans les Antilles. Et quoi qu'en dise John Newton,
nous nous sommes aperus plus d'une fois que ces pudiques Africaines
paroissoient trs-flattes d'tre ce qu'il appelle outrages par les
blancs, ne ft-ce que par les matelots, et qu'elles regardoient cela
comme un honneur.

D'aprs le portrait que nous venons de faire de la modestie et de la
pudeur des ngresses, que penser de l'assertion de John Newton, qui dit,
que les dames angloises vertueuses, pourroient s'honorer des traits de
modestie et de dlicatesse des ngresses? Mais n'avons-nous pas lieu
d'tre surpris, que le capitaine John Newton, devenu depuis ministre
anglican, qui _fait frissonner les ames honntes en dplorant les
outrages faits par les blancs aux ngresses_, ait continu, pendant neuf
ans, d'en aller chercher  la cte de Guine, pour les amener vendre
dans les colonies, et exposer leur pudeur et leur modestie aux outrages
des blancs? Ces sortes de contradictions sont faciles  expliquer; on
gagne beaucoup d'argent  ce trafic, puis, quand on est riche, comme
quand on est vieux, on se convertit. Nous connaissons plusieurs
ngocians dans ce cas l; aprs avoir fait fortune  la traite, ils ont
vot pour l'affranchissement des mmes ngres qu'ils avoient vendus
l'anne prcdente. Nous rapporterons  cette occasion une note de M.
o'Schiell, dans son ouvrage, ayant pour titre _Reflexions sur la libert
des ngres, dans les colonies franoises_, pag. 39.

La frgate l'_Astre_, croisant dans la partie du sud de S. Domingue,
s'empara d'un btiment ngrier destin pour la Jamaque, et le conduisit
aux Cayes. Ces ngres furent vendus publiquement par le commissaire
Delpech, dans le mois de juin 1793, partie comptant, partie  termes, et
adjugs au plus offrant et dernier enchrisseur. La proclamation de la
libert gnrale du fait des commissaires, parut en aot de la mme
anne, et les acqureurs, dont les termes se prolongeoient au-del de
cette poque, furent galement obligs de payer comme s'il n'existoit
aucune libert.

S'il y a une justice aux enfers, dit l'auteur, elle doit ressembler
fort  celle qui a t exerce par ces infmes agens.

N.B. Il est de fait, qu'il y avoit dans les prisons du Port-au-Prince,
plus de cinquante  soixante esclaves paves; Sonthonax les fit vendre
au comptant, au profit du gouvernement, empocha l'argent, et les dclara
libres peu de temps aprs.

Revenons  l'vque Grgoire.

Tandis que dans les colonies franoises et hollandoises, la loi ou
l'opinion repoussoit les mariages mixtes, au point que les blancs qui
les contractoient, toient rputs _msallis_, et comme tels, ne
pouvoient plus prtendre aux avantages sociaux dont jouissoient les
blancs; les Portugais et les Espagnols formoient une exception
honorable, et, dans leurs colonies, le mariage catholique affranchit
(chap. II, pag. 62).

Nous avons dj parl, dans notre chapitre premier, page 27, de ces
espces d'affranchissemens, et de ces mariages mixtes, qui toient
ordonns par une loi religieuse, qui avoit pour but de mettre un frein
au libertinage, en forant celui qui avoit eu quelqu'intimit avec une
ngresse,  en devenir l'poux.

Je laisse aux physiologistes, dit l'vque Grgoire, le soin de
dvelopper les avantages du croisement des races, tant pour l'nergie
des facults morales, que pour la constitution physique, comme  l'le
Sainte-Hlne, o il a produit une magnifique varit de multres (chap.
II, p. 63).

L'vque Grgoire veut  toute force, que les blancs, s'il n'est pas
possible qu'ils fassent des ngres, fassent au moins des multres; c'est
pour lui moiti gagn. Nous ne pouvons disconvenir qu'il y auroit
peut-tre quelqu'avantage quant  la constitution physique; car (sans
comparaison), le mulet est plus fort que le cheval et l'ne; mais le
mulet runit souvent tous les dfauts de son pre et de sa mre, sans
avoir une seule de leurs bonnes qualits. Tout est donc bien compens:
ce que l'on gagne d'une part, on le perd de l'autre.

Je laisse aux moralistes et aux politiques qui devroient partir des
mmes principes, et qui souvent sont diamtralement opposs,  peser les
rsultats de l'opinion qui croit dshonorant d'avoir pour pouse
lgitime une ngresse, lorsqu'il ne l'est pas de l'avoir pour concubine.
Jol Barlow voudroit, au contraire, que ces mariages mixtes fussent
favoriss par des primes d'encouragement.

Il n'existoit point de loi dans les colonies franoises qui dfendit les
mariages mixtes; mais le prjug toit  un tel degr, qu'il avoit force
de loi. Et si quelques blancs le franchissoient, ce n'toit point, comme
le dit l'vque Grgoire, par libertinage, parce qu'il ne peut tre
imprieux dans un pays o l'on peut se procurer autant de concubines que
l'on veut; mais bien par ce motif trop puissant qui porte l'homme 
luder et lois et prjugs, l'intrt. Il existoit des multresses et
des ngresses libres trs-riches.

On devoit s'attendre que ce prjug avilissant, devoit porter, tt ou
tard, les hommes de couleur,  chercher  s'y soustraire par tous les
moyens possibles; ils en ont sans doute employ d'illicites et de
barbares, dont ils devoient redouter les suites; mais ils ont prtendu,
et ce n'est pas sans raison, que la mort toit prfrable  l'tat
d'abjection o ils toient rduits. On ne peut s'empcher d'avouer qu'il
existoit une contradiction bien trange dans la conduite des colons 
l'gard des hommes de couleur, qui toient leurs enfans. Pourquoi, s'ils
vouloient les tenir, par la suite, dans l'tat d'humiliation,
sacrifioient-ils des sommes considrables pour les envoyer en France,
prendre une ducation qui les mettoit  mme de sentir plus vivement
l'tat d'opprobre et d'abjection, qui les attendoit  leur retour dans
les colonies? Leurs pres avoient eu souvent pour eux, dans leur
enfance, plus d'affection, plus de foibles que pour leurs enfans
lgitimes, et quand ils toient grands, ils ne leur toit pas permis de
manger  leur table, pas mme de s'asseoir  ct d'eux. Et cela leur
devoit tre d'autant plus sensible, qu'ils toient levs en Europe,
comme des blancs, et qu'ils ignoroient absolument le prjug; aussi
plusieurs se sont-ils dtruits  leur arrive  S. Domingue. Leur haine
contre les blancs devoit donc tt ou tard clater, et produire les
funestes effets dont plusieurs ont t victimes. S. Domingue existeroit
sans doute encore sans cette aristocratie de couleur porte  l'extrme
(_est modus in rebus_).

La runion des blancs et des hommes de couleur pouvoit, sinon opposer
une digue insurmontable aux projets dangereux des dlgus de la
rpublique, et aux factions des non propritaires, au moins maintenir
les ngres aprs leur affranchissement, et les empcher de cder aux
coupables impulsions qu'ils recevoient des blancs rvolutionnaires de
France, qui leur prchoient l'insurrection et la vengeance.

L'histoire nous apprend que dans tous les pays o il y avoit des
esclaves, les fils d'affranchis jouissoient de toutes les prrogatives
de la socit, pourquoi n'auroient-ils pas eu cet avantage dans les
Antilles? Quel inconvnient pouvoit-il en rsulter? aucun; et cette
augmentation de population libre, unie par les mmes intrts et fait
la sret de la colonie. Cela est incontestable; mais nous sommes bien
loigns du sentiment de Jol Barlow, qui veut que les mariages mixtes
soient encourags par des primes; cela ressemble un peu  la rcompense
qu'un lgislateur de la rpublique vouloit que l'on et accord aux
filles publiques qui produiroient un enfant. Qu'on n'attache point
d'infamie aux alliances avec les femmes de couleur, la nature fera le
reste. Nous croyons donc d'une trs-mauvaise politique d'encourager les
blancs  faire des enfans jaunes, au lieu de blancs, et nous sommes
persuads d'avance, que la compagnie des jaunisseurs que Jol Barlow
veut instituer, ne fera pas fortune, malgr la prime d'encouragement
qu'il veut qu'on lui accorde. Si l'on vouloit consulter Knight, il
seroit d'avis de ramener la race blanche  sa couleur primitive, qu'il
dit tre la noire, et il accorderoit la prime d'encouragement  une
compagnie de noircisseurs. Comment les accorder? Hlas! laissons le
monde comme il est, c'est le plus sage parti. La tentative inutile et
malheureuse que l'on a faite en France, de ramener toutes les classes de
la socit,  une galit chimrique, n'a-t-elle pas assez dmontr la
ncessit d'une hirarchie dans la socit? On a t forc d'y revenir;
il est donc impolitique que le matre s'abaisse  pouser son esclave.
Que pense-t-on aujourd'hui de ceux qui, pour encenser l'idole du jour,
pendant la rvolution, ont pous leurs servantes, qu'ils n'osent
produire en socit, depuis que le rgne de la raison a prvalu? Les
prjugs sont donc souvent ncessaires quand ils sont modifis d'aprs
les pays et les moeurs.

Cependant, nous sommes bien de l'avis de l'vque Grgoire, qu'il est
injuste et impolitique de prolonger jusqu' plusieurs gnrations,
l'exclusion des affranchis, des prrogatives sociales. Le ngre
Toussaint, plus rus politique que la majeure partie des colons, ne
craignoit rien tant que la franche runion des hommes de couleur et des
affranchis avec les blancs, qui n'auroit pas manqu d'tre un obstacle
insurmontable  ses projets audacieux; aussi ordonna-t-il au ngre
Dessalines, son sicaire, d'exterminer la race entire des multres et
ngres libres. Ce tigre noir, pour lequel cet ordre sanguinaire toit
une vraie jouissance ne manqua pas de le mettre  excution, en les
faisant fusiller et noyer par centaines. Nous avons t forcs d'tre
tmoins oculaires de ces horribles excutions, dont le thtre toit 
l'Arcahaye. Sur l'habitation des sources, prs le grand chemin qui
conduit  S. Marc, la terre y est encore couverte des ossemens de ces
malheureuses victimes de la politique barbare du ngre Toussaint.
D'autres ont t noys dans le canal, qui spare les terres de
l'Arcahaye de celles de Logane. Si parmi ces hommes de couleur (comme
il n'y a pas de doute), il en existoit quelques-uns de coupables envers
les blancs, il y en avoit aussi beaucoup auxquels plusieurs colons
devoient la vie. Nous nous attendions bien que toutes ces horreurs
toient les prludes de ce qui devoit nous arriver; mais, o fuir? On
nous refusoit  cette poque des passeports, et dans la supposition que
nous eussions pu nous en procurer, o aller avec rien? Pouvions-nous
retourner en France, notre ancienne patrie? Nous tions instruits, qu'
cette poque, l'opinion toit fortement prononce contre nous; nous
n'ignorions pas que plusieurs de nos frres colons, victimes de
l'opinion des ngrophiles, avoient port leur tte sur l'chafaud: telle
toit notre position, qu'en cherchant  viter un cueil, nous ne
pouvions viter de tomber dans un autre. Le froce Dessalines, trop
born pour tre politique, en passant une revue  Jrmie, entendit
quelques blancs qui parloient de la paix entre la Rpublique et
l'Angleterre; il leur dit, dans son idiome ngre (car il ne savoit pas
d'autre langue), _blancs, zotes aprs pal la pe, e ben quand la pe vini
pren gar cor  zotes_. Blancs, vous parlez de la paix, et bien, quand la
paix viendra, prenez garde  vos corps. Sa prdiction ne s'est que trop
accomplie.

L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes (chap. II,
p. 67).

    _Quo usque tandem abutere patientia nostra?
    quandiu etiam furor iste tuus nos eludet?_

Vous ne verrez donc toujours dans les colons que des bourreaux, et dans
les ngres que des victimes? En vous citant au tribunal de la vrit,
nous vous demanderons de quel ct sont aujourd'hui les victimes, et de
quel ct sont les bourreaux?

Les marchands ngriers et les planteurs ont dites-vous ni ou attnu
le rcit des forfaits dont on les accuse.

Depuis quel temps n'est-il plus permis de repousser des inculpations
calomnieuses? Montesquieu, que vous citez pour avoir ridiculis
l'infaillibilit des colons, l'auroit-il transmise aux ngrophiles?
Hlas! il ne pouvoit transmettre ce qu'il n'avoit pas lui-mme, _cujus
vis hominis errare_. Nous appliquerons aux ngrophiles la seconde partie
de la phrase de Cicron, _sed nullius nisi insipientis perseverare in
errore_. Ne sommes nous pas fonds  leur faire ce reproche, lorsque la
funeste exprience des malheurs incalculables qui ont driv de leur
systme (n'a apport aucun changement dans leur opinion)?

Les colons ont mme voulu faire parade d'humanit, en soutenant que
tous les esclaves, tirs d'Afrique, toient des prisonniers de guerre,
ou des criminels qui, destins au supplice, devoient se fliciter
d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles; dmentis
par une foule de tmoins oculaires, ils l'ont t de nouveau, par ce bon
John Newton, qui a rsid long-temps en Afrique.

Nous demanderons  l'vque Grgoire s'il existoit des guerres entre les
ngres d'Afrique avant l'tablissement de la traite? Il ne pourra le
contester. Que faisoient alors les vainqueurs, de leurs prisonniers?
Plusieurs voyageurs nous ont appris qu'ils les tuoient, et souvent les
mangeoient. Ont-ils encore des guerres entr'eux? il n'y a pas de doute.
M. Grgoire nous dit, mme d'aprs Barlow, que les Europens, pour se
procurer des ngres, font natre et perptuent l'tat de guerre en
Afrique. Que font aujourd'hui les conqurans de leurs prisonniers? ils
les vendent: qu'en feroient-ils, si la traite cessoit? peut-tre, un peu
moins barbares qu'ils ne l'toient jadis, ils ne les tueroient, ni ne
les mangeroient; mais il n'y a pas de doute qu'ils n'en fissent leurs
esclaves: que gagneroient donc les ngres  l'abolition de la traite?
Nous avons dj indiqu le seul moyen de changer la condition vraiment
malheureuse de ces peuples; c'est la civilisation, mais comment y
parvenir? _Hoc opus; hic labor est_. Si l'on pouvoit former une
compagnie de missionnaires tels que le bon cur Sibire, l'entreprise
deviendroit peut-tre possible: mais! o en trouver de semblables?
_Quando ullum invenient parem?_ L'vque Grgoire ajoute, qu'une foule
de tmoins oculaires, affirment le contraire de ce que les planteurs et
les marchands ngriers avancent sur ce sujet; mais de cette foule de
tmoins, il ne cite qu'un individu, que nous sommes bien en droit de
rcuser (John Newton) qui, tout en dclamant contre la traite et
l'esclavage des ngres, en a vendu et achet pendant neuf annes
conscutives. Nous ne pourrions pas dire de lui, ce que Pline disoit,
lorsqu'on lui reprochoit d'crire avec trop de licence:

_Lasciva est nobis pagina, vita proba_.

En transposant le premier et le dernier mot de cette phrase, elle pourra
s'appliquer  John Newton.

_Proba est nobis pagina, vita lasciva_.

Rien de plus commun que la contradiction entre la conduite et les
crits; mais si l'on veut persuader, il faut prcher d'exemple, et ne
pas tre marchand de ngres, quand on dit et crit, que ce commerce est
abominable. Ce que nous ne nions pas; mais.....

L'extrme sensibilit de l'vque Grgoire ne s'tend pas seulement sur
l'espce humaine noire, comme quelques mchans ont voulu lui en faire le
reproche. Dans son ouvrage sur la _Littrature des ngres_, il
sollicite, de la police de Paris, justement svre, un rglement qui
dterminera une punition contre les froces charretiers, et les brutaux
cochers de fiacre, qui tous les jours excdent de fatigue et de coups,
le plus utile des animaux domestiques, le cheval, que le clbre Buffon
appelle la plus belle conqute de l'homme. La tolrance de la police, 
cet gard, dit l'vque Grgoire, habitue le peuple  tre insensible et
cruel; aussi ce prlat cite avec plaisir un rglement qu'il a lu 
Londres, qui dcerne les amendes contre quelqu'un qui maltraiteroit
inutilement des animaux. Mais est-il bien facile de constater ce dlit?
les prvenus, ne soutiendront-t-ils pas toujours que leurs chevaux ne
vouloient pas avancer sans cela, et qu'ils sont bien les matres de les
frapper? Nous rapporterons  cette occasion, qu'un prlat, dont nous
avons oubli le nom, qui avoit, comme M. Grgoire, beaucoup de
sensibilit pour les animaux utiles, dfendit  un postillon qui menoit
sa voiture, de frapper les chevaux, et surtout de jurer contre eux. Un
mauvais pas se prsente, les chevaux s'embourbent, le postillon, d'aprs
les ordres qu'il avoit reus, leur parle avec douceur, peut-tre mme
avec politesse, ils semblent ne pas l'entendre; il leur montre son fouet
en les menaant seulement; il n'en font aucun cas, et ne bougent pas; le
prlat, press de se rendre, demande au postillon si cela durera encore
long-temps? Autant de temps, rpondit-il,  sa grandeur, qu'elle ne me
permettra pas de me servir de mon fouet, et de parler  mes chevaux dans
les termes que j'ai coutume d'employer en pareil cas. Le prlat, fatigu
d'attendre: faites et dites tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me
sortiez du bourbier. Pour lors le postillon appliqua  sa manire
quelques coups de fouet  ses chevaux, en prononant quelques gros mots
d'un ton trs-nergique et les chevaux sortirent la voiture du bourbier.
Mais, si le cheval est la plus belle conqute de l'homme, ne
pourrions-nous pas avancer que le boeuf est la plus utile? Pourquoi donc
l'vque Grgoire ne solliciteroit-il pas un rglement en leur faveur?
N'est-ce pas le comble de l'ingratitude de la part des hommes, de se
nourrir d'un pain arros de leur sueur. Que disons-nous? du sang de ces
quadrupdes malheureux, que les laboureurs percent impitoyablement 
coups d'aiguillons, et dont la vie n'est qu'un supplice prolong, et de
les vendre quand ils sont vieux, et hors d'tat de travailler  un
barbare boucher qui les assomme impitoyablement, et en vend les lambeaux
encore fumans au philosophe Grgoire, qui en fait faire de la soupe, et
aux sensibles Anglois, qui en font faire des _roast beef_. Cependant des
maximes touchantes,  cet gard, nous dit, M. Grgoire, sont consignes
dans les livres sacrs que rvrent les Juifs et les Chrtiens (Ep. B.
Pauli ad Thimoteum, ch. V, v. 18). _Non alligabis os bovi trituranti_.

Que dirons-nous de ces quadrupdes si intressans, dont la douceur est
l'apanage, que nous dpouillons, tous les ans, de leur toison, pour en
faire des vtemens qui nous garantissent de la rigueur des saisons?
Qu'en fait-on, quand ils sont vieux? Ne trouveront-ils pas aussi une ame
sensible qui s'appitoyera sur l'ingratitude des hommes  leur gard? Ne
pourrions-nous pas accuser l'vque Grgoire d'un peu de partialit,
lorsque, du cheval, il passe de suite aux oiseaux, qui, certes n'auront
pas  se plaindre? L'Aropage condamna  mort un homme pour avoir tu un
oiseau qui, poursuivi par un pervier, s'toit rfugi dans son sein.
Cette peine, dit M. Grgoire, toit sans doute exagre; ce mot: sans
doute, ne laisse point d'incertitude sur l'opinion de ce prlat,
relativement  ce jugement; il trouvoit la punition,  la vrit, un peu
forte pour la premire fois; mais, il ne la dsapprouve pas tout--fait.
Notre manire de voir est bien diffrente; car nous pensons que les
juges qui ont eu la barbarie de condamner  mort un homme pour avoir tu
un oiseau, que tous les autres hommes mangent, aprs les avoir tus ou
fait tuer, mritoient de prir sur le mme chafaud, et leurs cadavres
auroient d tre exposs sur des arbres, pour servir de pture aux
corbeaux leurs protgs. Pour tre consquent dans ses principes, sans
doute que l'vque Grgoire ne mange ni perdrix, ni cailles, ni
alouettes. Votre objection, nous dira-t-on, n'a pas le mrite de
l'-propos; quand Monseigneur mange des perdrix, des cailles ou des
alouettes, ce n'est pas lui qui les a tues, elles ont tomb toutes
rties sur sa table: savez-vous la diffrence que nous mettons entre
l'ornithocide et l'ornithophage? Celle que l'on met entre le voleur et
le receleur; ils sont,  peu de chose prs, aussi coupables l'un que
l'autre. Si les hommes n'achetoient pas le gibier pour le manger, il ne
se trouveroit pas de chasseurs ni d'oiseleurs qui passeroient leur temps
 tendre des filets pour les prendre et pour les tuer. _Sublata causa,
tollitur effectus_. On nous a assur que M. Grgoire aimoit les hutres
et qu'il en mangeoit beaucoup: mais ce sensible philosophe songe-t-il
bien qu'il dvore impitoyablement des animaux tout vivans? Est-ce parce
que la nature leur a refus la facult d'exprimer la douleur qu'ils
ressentent lorsqu'on les mange? Faut-il donc tre dvor parce que l'on
est stupide. Il faut donc vivre de vgtaux! nous dira-t-on. Hlas! si
l'on en croit Pythagore, nous ne serions pas encore exempts de
reproches; ce philosophe ne mangeoit point de fves, dans la crainte de
manger ses cousines.

Vingt ans d'exprience m'ont appris, dit M. Grgoire, ce qu'opposent
les marchands de chair humaine:  les entendre, il faut avoir vcu dans
les colonies, pour avoir droit d'opiner sur la lgitimit de
l'esclavage, comme si les principes immuables de la libert et de la
morale, varioient selon les degrs de latitude.

Nous n'avons jamais avanc qu'il fallt avoir vcu dans les colonies,
pour avoir le droit d'opiner sur la lgitimit de l'esclavage, c'est une
question  part: nous avons seulement dit, et nous le rptons, que les
lois de notre gouvernement l'avoient rendu lgitime  notre gard; nous
ne l'avions pas institu, et il n'toit pas en notre pouvoir de
l'abolir. Nous maintenons de plus (ce qui vient d'tre prouv par
l'exprience), qu'il faut avoir une parfaite connoissance du climat, des
colons et des ngres, pour pouvoir entreprendre une opration, que les
lgislateurs les plus consomms, et les hommes dous de la politique la
plus judicieuse, ont toujours regarde comme trs-difficile, mme comme
dangereuse, l'affranchissement des esclaves. Constantin, que cite
l'vque Grgoire, en offre lui-mme un argument sans rplique; il
branla par l'affranchissement subit les bases de son empire. Est-il de
plus zl dfenseur de la cause des ngres que Raynal? est-il de
ngrophile qui ait lev sa voix au mme ton que lui, pour solliciter
l'abolition de l'esclavage? Au moins du milieu du volcan embras de son
imagination exalte, sortent par intervalles des tincelles de raison.

Il ne faut pas, dit-il, faire tomber les fers des malheureux qui sont
ns dans la servitude, ou qui y ont vieilli. Ces hommes stupides, qui
n'auroient pas t prpars  un changement d'tat, seroient incapables
de se conduire eux-mmes, leur vie ne seroit qu'une indolence
habituelle, ou un tissu de crimes. Le grand bienfait de la libert doit
tre rserv pour leur, postrit, et mme avec quelques modifications.

S'il existe dans le monde quelqu'un, dans lequel on ne puisse souponner
la sincrit d'une semblable assertion, c'est sans contredit Raynal; il
n'a pu y avoir que la force de la vrit et de l'vidence qui aient pu
lui arracher un pareil aveu.

Revenons  l'vque Grgoire.

Quand on oppose aux colons l'accablante autorit d'hommes qui ont
habit ces climats, et mme fait la traite, ils les dmentent ou les
calomnient.

Nous ne sommes nullement accabls par l'autorit des hommes que cite
l'vque Grgoire, nous ne nous mettrons mme pas en frais de les
dmentir; quiconque prche la vertu, et pratique le vice, ne se
donne-t-il pas  soi-mme le dmenti le plus formel? Tel est John
Newton, qui, aprs avoir vendu des ngres pendant neuf ans, dclame
contre ce trafic abominable, depuis qu'il s'est fait ministre anglican.
Falloit-il donc neuf annes pour qu'il s'apert qu'il toit dans la
mauvaise voie; et s'il s'en est aperu plutt, que devons-nous penser de
ce ministre?

Les planteurs auroient fini, dit l'vque Grgoire, par dnigrer ce
Page, qui aprs avoir t un des plus forcens dfenseurs de
l'esclavage, chante la palinodie dans un ouvrage o il prend pour base
de la restauration de S. Domingue, la libert des ngres.

M. Page toit colon, et la funeste prvention qui existoit contr'eux, 
l'poque o il s'est rtract, a pu le dterminer  prendre peut-tre le
seul moyen de mettre son existence  couvert; au reste, il ne seroit pas
impossible qu'il et pu croire qu'il falloit, pour la restauration de S.
Domingue, prendre pour base la libert des noirs; comme bien d'autres
colons, surtout ceux qui habitoient la France, il a cru que ces noirs
pouvoient, dans un instant, devenir des hommes civiliss. Quelle erreur
funeste! il ne les connoissoit nullement, il falloit, pour acqurir
cette connoissance, les avoir observs avant et depuis leur
affranchissement. L'homme noir ou blanc ne se montre jamais tel qu'il
est dans la servitude; et il n'est donn qu' un petit nombre
d'observateurs de prvoir ce qu'il pourra devenir aprs son
affranchissement. Si M. Page crivoit sur le mme sujet, dans ce
moment-ci, il chanteroit de nouveau la palinodie.

Les planteurs s'obstinent  soutenir que dans les colonies qui sont des
pays agricoles, le premier des arts doit tre fltri par la servitude,
sous prtexte que ce travail excde les forces de l'Europen, quoi qu'on
leur allgue le fait irrfragable de la colonie d'Allemands et
d'Acadiens tablie par M. d'Estaing, en 1764,  Bombarde, prs le Mle
S. Nicolas, dont les descendans, voient autour de leurs habitations, des
cultures prospres, crotre sous des mains libres (chap. II, pag. 70).

L'argument le plus fort contre la possibilit de cultiver les Antilles
avec des Europens, est prcisment la citation de l'vque Grgoire, de
la petite colonie d'Allemands et d'Acadiens, qui ont t sacrifis 
l'illusion malheureuse du ministre franois. De plusieurs milliers qu'y
conduisit M. d'Estaing, en 1764, il en reste  peine quelques centaines,
qui ne font autre chose que cultiver quelques lgumes, quelques
figuiers, quelques ceps de vignes, dont ils vont vendre les fruits aux
habitans du Mle S. Nicolas, ou aux capitaines des navires qui partent
de ce port. Ce genre de culture n'exige pas plus de deux heures de
travail le matin et le soir; l'arrosage est ce qu'il y a de plus
essentiel, mais il n'est pas pnible, parce qu'ils ont dispos des
rigoles de manire qu'elles conduisent l'eau dans chacune des planches,
les unes aprs les autres. Quelques-uns, mais en petit nombre, cultivent
quelques pieds de caf, mais seulement pour leur provision; il est
trs-rare qu'ils en vendent. Voil ce que l'vque Grgoire appelle des
cultures prospres, qui croissent sous des mains libres.

Si l'absence de l'ambition, quand on est au-dessus des besoins, est une
fortune relle, cette petit colonie est riche sous ce rapport; mais si
vous peuplez les Antilles de semblables cultivateurs, semez en Europe
des champs de chicore, rtablissez vos sucreries d'Orlans, plantez des
rables, des betteraves; substituez la laine et la soie au coton, que le
pastel remplace l'indigo, que vos flottes se rduisent  de petits
bateaux qui transporteront sur vos rivires et sur vos superbes canaux
vos richesses territoriales. Vous en serez sans doute plus heureux; mais
hlas! il est attach  la condition de l'espce humaine, de rver
toujours le bonheur, et de n'embrasser au rveil qu'une chimre. La
nation franoise peut-elle s'isoler, en rompant un des anneaux de la
grande chane politique, qui doit unir entr'elles toutes les puissances
civilises, le commerce?

Ignore-t-on, dit l'vque Grgoire, que les premiers dfrichemens du
sol colonial ont t faits par des blancs, surtout par des manouvriers
qu'on appeloit des engags de trente-six mois?

Cela est vrai, mais on ne dit pas qu'un trs-petit nombre a pu rsister
au climat; nous en avons connu un d'un ge trs-avanc, qui nous a dit
avoir, pendant plusieurs annes, march pieds nus, n'ayant sur le corps
qu'une simple chemise de grosse toile, et un pantalon de matelot, et
qu'il n'avoit commenc  sortir de cette misre, qui seroit
insupportable  la majorit des Europens, qu' l'poque o il avoit pu
se procurer des ngres; il nous a bien assur que les neuf diximes
avoient succomb. La comparaison que fait M. Grgoire, de la chaleur du
climat des Antilles, avec celle des verreries et des forges d'Europe,
qui, selon lui, est bien plus forte, ce que nous ne contesterons pas,
n'a pas le mrite de la justesse; cette dernire chaleur n'est que
momentane, pendant la nuit, et dans les intervalles des travaux, les
ouvriers peuvent respirer un air ou frais, ou au moins tempr, ce qui
rend au systme animal le ton qu'une chaleur immodre lui avoit fait
perdre. Dans les Antilles, au contraire, pendant neuf mois de l'anne,
la chaleur est constante, et la temprature des nuits ne diffre que
trs-peu de celle des jours, ce qui fait qu'on se lve souvent aussi
fatigu que l'on s'toit couch.

Ft-il vrai que ces contres ne puissent fleurir sans le secours des
ngres, il faudroit en tirer une conclusion trs-diffrente de celle des
colons; mais ils appellent sans cesse le pass  la justification du
prsent (chap. II, pag. 71).

L'argument le plus irrfragable que nous puissions opposer, est
d'appeler le prsent  la justification du pass. Que font les ngres,
depuis leur libert? Mais entreprendre de persuader aux ngrophiles, qui
ne connoissent en aucune manire le climat des Antilles, qu'il faut des
ngres et non des Europens pour en cultiver le sol, et qu'ils ne le
feront pas sans y tre contraints, c'est vouloir _isthmum fodere_. Ils
vous diront pourtant (ch. I, pag. 18), qu'entre les tropiques, tous les
hommes sont noirs. Bonne nature, vous ne saviez donc ce que vous
faisiez, il falloit y mettre des blancs. Nous ne pouvons cependant
disconvenir qu'on puisse, dans les Antilles, employer des blancs  la
culture, mais  celle du caf seulement, parce qu'elle ne peut avoir
lieu que dans les montagnes o la temprature, souvent plus que frache,
donne  l'air que l'on respire, beaucoup d'analogie avec celui d'Europe,
dans le printemps ou dans l'automne.

Supposons donc que les blancs, transports dans les montagnes des
Antilles, y peuvent rsider et travailler sans compromettre leur
existence, pas mme leur sant. Voyons actuellement si la chose,
possible sous ce rapport, offre les avantages ncessaires pour
dterminer les colons  se servir des blancs pour la culture du caf.

Pleins de sant, de vigueur et d'esprance, il faut se mettre au
travail. La premire opration qui se prsente et qui est trs-urgente,
est de se construire une case, pour se mettre  l'abri des pluies qui
sont presque continuelles dans les montagnes, et pour se garantir du
froid qui est trs-poignant pendant les nuits. Comme on ne peut porter
de la plaine, des bois de construction, pour btir, il faut couper des
arbres, les carrir, les scier, travail trs-pnible, pour des Europens
qui ne sont pas encore acclimats; il faut aussi abattre du bois pour
dfricher, car toutes les terres des montagnes sont couvertes de forts
aussi antiques que le monde, il s'y trouve des arbres si gros, qu'un
seul homme ne viendroit pas  bout de le couper seul dans huit ou dix
jours; il faut dbiter ensuite ces arbres (c'est un terme usit dans les
Antilles, pour signifier couper les branches d'un arbre, lorsqu'il est
abattu), opration ncessaire pour pouvoir y mettre le feu, car c'est la
manire dont on s'en dbarrasse pour dcouvrir la terre. Aprs que le
feu a consum une grande partie de ces normes vgtaux, on plante des
vivres, des pois, des patates, des bananiers surtout, car il faut,
pendant quatre ans, exister comme l'on peut, avant que la premire
rcolte du caf, que l'on plante aprs les vivres, ou en mme temps,
mette dans le cas le planteur de se procurer plus d'aisance, il ne fait
donc que de dpenser jusqu' cette poque; car, outre les btimens qu'il
a fallu faire pour l'exploitation des cafs, il faut encore faire des
escarpemens trs-pnibles et trs-coteux pour y faire des glacis ou
terrasses, pour tendre le caf au soleil, quand on l'apporte des
jardins. Il faut aussi un moulin  piler, et des mulets pour le tourner.
Nous omettons encore bien d'autres dtails et dpenses, parce que ce
n'est pas la plus grande difficult. Il est vident, d'aprs tout ce que
nous venons de dire, qu'il faut un certain nombre d'hommes blancs pour
entreprendre la culture du caf; il faudra donc que le propritaire de
l'habitation en fasse venir d'Europe, paye leur passage, les salarie
pendant quatre ans, sans rien retirer de leur travail; car, comme nous
l'avons dit, on ne commence  rcolter le caf que la quatrime anne de
sa plantation: voyons actuellement quelle est la quantit de caf que
pourra ramasser un blanc? Un ngre en ramassoit quinze cents  deux
milliers par an; le blanc, moins paresseux et plus raisonnable, pourra
en ramasser quatre cents livres de plus; voil donc deux mille quatre
cents livres de caf par chaque blanc, qui, valu  un prix moyen,
quinze sols (souvent il se vendoit moins, rarement plus), fera une somme
de dix-huit cents francs. Quel sera le salaire de chaque blanc? Il n'est
pas probable qu'un Europen consente  s'expatrier pour travailler  la
terre dans les Antilles, s'il n'y trouve pas une compensation au
sacrifice qu'il fait; nous jugeons donc qu'il est impossible d'avoir un
blanc  moins de douze cents francs par an et sa nourriture, ce qui fera
pour le moins une somme de dix-huit cents francs; or, nous demanderons
o sera le profit du matre de l'habitation. Le projet de faire cultiver
mme le caf, par des Europens, est donc une pure chimre qui ne peut
exister que dans le cerveau de ceux qui n'ont pas la moindre
connoissance des colonies.

Voudra-t-on faire travailler ces Europens dans les plaines,  la
culture du sucre, qui est beaucoup plus lucrative. Nous allons citer un
essai qui dpersuadera les ngrophiles de la possibilit de le faire, si
toutefois un ngrophile peut tre dpersuad. Le rgiment de Vermandois,
tant en garnison  Logane, en 1767, deux planteurs, MM. Merger et
Siber, demandrent au gouvernement la permission d'employer des soldats
 la culture de leurs habitations; ce qui leur fut accord. Dans
l'espace de trois mois, sur deux cents soldats, il en mourut cent
quatre-vingts; et pourtant ces hommes toient contenus par une exacte
discipline, et rprims dans tous leurs excs.

Revenons  M. Grgoire, notre apologie n'est pas encore finie.

Tant qu'il y aura, dit-il, un tre souffrant en Europe, les planteurs
nous dfendent de plaindre ceux qu'on tourmente en Afrique et en
Amrique, ils s'indignent de ce qu'on trouble la puissance des tigres,
dvorant leur proie.

Dans quel temps et dans quel occasion les planteurs ont-ils reproch de
plaindre les malheureux ngres, car il n'y a pas de doute qu'il n'y en
et quelques-uns dans cette hypothse; mais bon et sensible prlat, ne
savez-vous pas mieux que nous, que la piti, vertu que vous devez
pratiquer plus particulirement qu'un autre, est un sentiment
susceptible de se diviser, il falloit donc, en plaignant les ngres, que
l'on tourmente, dites-vous, en Afrique et en Amrique, songer un peu aux
suites funestes pour les malheureux blancs, que pouvoit avoir votre
piti mal dirige. _Hc opportuit facere, et illa non omittere_. Mais
quelle piti peuvent inspirer des tigres dvorant leur proie? M.
Grgoire avoit oubli jusqu' prsent ces belles qualifications, nous
n'avons rien perdu pour attendre; nous eussions cependant prfr le mot
ngrophages  celui de tigres, car enfin nous ne marchons pas  quatre
pattes. Tout en nous donnant la douce pithte de tigres, l'vque
Grgoire se plaint de ce que nous avons tent d'avilir la qualit de
philantrope ou ami des hommes, dont s'honore, quiconque n'a pas abjur
l'affection pour ses semblables, ces colons ont cr, dit il, les
pithtes de ngrophiles et de blancophages, dans l'esprance qu'elles
imprimeroient une fltrissure.

Comme le dit trs-bien M. Grgoire, le mot philantrope signifioit
anciennement, en Amrique comme en France, ami des hommes; mais depuis
que des monstres  figure humaine, que le diable, dans sa colre, vomit
sur les ctes de S. Domingue, pour le malheur des blancs et des noirs,
se sont qualifis du nom de philantropes et de rpublicains, nous avons
cru que la rvolution s'toit opre dans la langue franoise comme en
tout autre chose, et que les mots signifioient actuellement tout le
contraire d'autrefois.

Nous avons, dit l'vque Grgoire, cr les pithtes de ngrophiles et
de blancophages, dans l'esprance qu'elles imprimeroient une
fltrissure.

 l'gard de quelques ngrophiles que nous avons connu, cela seroit
impossible; car, o placer une nouvelle fltrissure, sur des individus
qui en sont tous couverts?

Ne demandez pas si vos antagonistes n'ont pas encore employ d'autres
armes que le sarcasme et la calomnie (chap. II, pag. 78).

Pourquoi n'emploierions-nous pas les mmes armes dont on se sert contre
nous? n'est-ce pas dans l'arsenal des ngrophiles que nous les avons
drobes? Qu'ils ne craignent pas d'en manquer, les auxiliaires leur en
fourniront; plusieurs d'entr'eux ont un talent particulier pour forger
et aiguiser ces sortes d'armes que l'vque Grgoire nomme sarcasmes et
calomnies.

Nous avons, dit-il, suppos que tous les amis des noirs toient les
ennemis des blancs, et de la France.

La supposition est-elle gratuite? Lorsque les deux tiers des blancs de
S. Domingue ont t victimes du systme impolitique des amis des noirs,
et que cette opinion, au moins irrflchie, est la cause la plus directe
de la ruine du commerce de France; et n'ont-ils pas  se reprocher, sous
ce rapport, d'avoir servi l'Angleterre, qu'ils en fussent soudoys ou
non.

Parle-t-on de justice? les colons rpondent, en parlant de sucre, de
caf, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on
dclame.

Les grands mots, justice, vertu, fraternit, humanit, sortoient sans
cesse de la bouche des prtendus philantropes rpublicains; ils toient
crits en grosses lettres sur le frontispice de tous leurs difices
publics, et dans le mme temps, _fratres, fratres, cives, cives
trucidabant, tantum opinio potuit suadere malorum_. Dans quelles
circonstances les ngrophiles ont-ils donc pratiqu  notre gard cette
justice dont ils se targuent? Quand ont-ils raisonn consquemment? La
justice et la raison ont-elles jamais march de front avec l'exaltation?

On reproche aux colons de rpondre aux objections qu'on leur fait; en
parlant d'indigo, de sucre, et de caf.

_Tractant fabrilia fabri_. Au moins parlent-ils de ce qu'ils
connoissent. Si,  l'exemple des Bossuet, des Fnlon, des Flchier,
l'vque Grgoire et employ son rudition, ses talens littraires; 
tayer, pendant l rvolution, l'difice de la religion qui crouloit de
toute part, vraiment digne du caractre dont il est revtu, nous
n'aurions pas le droit de rappeler  ce prlat, relativement  son
ngrophilisme mal dirig, la fable de l'Ours et de l'Amateur des
jardins.

    Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami;
    Mieux vaudroit un sage ennemi.

Fait-on un appel aux coeurs sensibles? les planteurs ricannent.

Ont-ils bien le droit de faire ce rappel, ceux auxquels le massacre des
deux tiers des colons, et la misre affreuse de ceux qui par miracle ont
chapp, ne peuvent pas faire faire un pas rtrograde vers la piti?
Jouissez donc, jouissez encore, ngrophiles opinitres; une nouvelle
cure se prsente, quinze mille malheureuses victimes de votre erreur,
devenue coupable par la persvrance, viennent tout rcemment d'tre
chasss de l'le de Cuba, par les Espagnols; ils ont t dports  la
Nouvelle-Orlans; suivez les vampires insatiables, prcipitez-vous de
nouveau sur leurs corps dcharns, et sucez le reste de leur sang.
Sera-ce le dernier refuge de ces malheureux? Hlas! les pauvres n'ont
plus d'asile, et grace aux impostures des ngrophiles, les infortuns
colons sont en horreur  toute la nature. O trouveront-ils donc o
reposer leur tte, et o terminer une vie dont chaque jour est marqu
par de nouvelles calamits? Les ngrophiles verront encore, dans le
dernier coup qui vient d'accabler les planteurs, une punition mrite de
leurs crimes prtendus, tandis que ce n'est qu'une suite funeste de leur
systme irrflchi, et de leurs calomnies outres. Voltaire disoit qu'il
ne manquoit au peuple juif que d'tre antropophage pour tre le peuple
le plus abominable de la terre, en nous gratifiant de cette pithte,
l'vque Grgoire nous met encore au-dessous de ce peuple. Les
planteurs, dit-il, s'acharnent sur les cadavres des malheureux ngres,
dont ils sucent le sang, pour en extraire de l'or.

Vengeons-nous, dit ce bon prlat, d'une manire qui est la seule avoue
par la religion, saisissons toutes les occasions de faire du bien aux
perscuteurs, comme aux perscuts.

Sublime morale de la religion chrtienne, pourquoi n'tes-vous que dans
les livres et sur les lvres des hommes?... Ngrophiles de mauvaise foi,
si vous voulez avoir des droits  la reconnoissance des blancs que vous
qualifiez de l'pithte de perscuteurs, faites leur donc connotre le
bien que vous leur avez fait, ou celui que vous avez l'intention de leur
faire. Seroit-ce un autre ouvrage sur la libert des ngres, que
l'vque Grgoire annonce avoir encore l'intention de publier? Oh! pour
le coup, notre reconnoissance sera sans bornes, ainsi que celle des
perscuts noirs, si toutefois il en survit aux suites funestes du
premier essai des ngrophiles dont il a caus la destruction des deux
tiers, et le malheur du reste.

A Dieu ne plaise cependant que nous ne rendions pas justice  la puret
des intentions de l'vque Grgoire; mais en politique, la plus petite
erreur peut avoir les suites les plus fcheuses.

      Ludere qui nescit, campestribus abstinet armis.

Les dfenseurs de l'esclavage sont presque tous irrligieux, et les
dfenseurs des esclaves, presque tous religieux (chap. II, pag. 77).

Si nous n'avions pas plus de charit que l'vque Grgoire, nous
donnerions ici une petite liste des noms de plusieurs dfenseurs
d'esclaves, et nous laisserions le public matre de prononcer sur leur
moralit et leur religion. Mais, qu'entendent les ngrophiles, par
dfenseurs de l'esclavage? Ce sont sans doute ceux qui prtendent qu'une
certaine civilisation devoit prcder l'affranchissement des esclaves,
pour ne pas le rendre dangereux, et pour les matres, et pour eux-mmes;
ce qui s'est pass  S. Domingue,  cette occasion, n'est-il pas la
preuve la plus convainquante qu'on en puisse donner. Que les dfenseurs
de l'esclavage soient religieux ou irrligieux, la charit chrtienne
demandoit qu'on se tt  cet gard; car cela importe fort peu quand il
s'agit de la solution d'un problme politique.

On a calomni les ngres, d'abord pour avoir le droit de les asservir,
ensuite pour se justifier de les avoir asservis; et parce qu'on toit
coupable envers eux (chap. II, pag. 74).

Encore une fois, Monseigneur, ce ne sont pas les colons qui ont asservi
les ngres, et les potentats africains n'ont pas besoin d'avoir recours
 la calomnie, pour motiver le droit qu'ils s'arrogent de faire des
esclaves; la loi du plus fort chercha-t-elle jamais  se justifier?

Nous avons, dites-vous, tent de dnaturer les livres saints, pour y
trouver l'apologie de l'esclavage colonial. Nous n'avons jamais trouv
dans les livres saints d'apologie de l'esclavage; mais ils ne
l'improuvent pas, puisque S. Paul, dans son ptre sixime,  Thimothe,
s'exprime ainsi  l'gard des esclaves: _Quicumque sunt sub jugo servi,
dominos suos omni honore dignos arbitrentur_. Et quelques ngrophiles,
qui pourtant se disent chrtiens, leur ont mis le poignard  la main
contre nous.

L'vque Grgoire se plaint, que dans les temples des colonies, on voit
les noirs et sang mls, dans des places distinctes de celles des
blancs; les pasteurs, dit-il, sont criminels d'avoir tolr un usage si
oppos  l'esprit de la religion. C'est  l'glise, dit Paley, que le
pauvre relve son front humili, et que le riche le regarde avec
respect; c'est l qu'au nom du ciel le ministre des autels rappelle tous
ses auditeurs  l'galit primitive, devant un Dieu qui dclare ne faire
acception de personne.

Pour avoir le droit de citer, comme criminels, les pasteurs des temples
des colonies, qui tolrent des distinctions dans les places, pour les
blancs et pour les noirs, il faudroit que les pasteurs des temples de
France, n'eussent aucun reproche  se faire sous ce mme rapport. Or,
nous avons vu dans leurs temples, les riches spars du peuple, par des
balustrades dores, flchissant  peine les genoux sur de superbes
carreaux de velours orns de glands d'or; et depuis combien de temps ne
leur offre-t-on plus un encens qui ne dut jamais brler que pour la
divinit. D'autres citoyens, moins riches sans doute, ou moins levs en
dignit, toient munis de deux chaises, l'une pour s'asseoir, et l'autre
pour se mettre  genoux, tandis que plusieurs, et en plus grand nombre
que ces premiers, se tenoient debout, et tellement presss les uns par
les autres, qu'ils n'avoient pas mme la facult de se mettre  genoux.
Cette ingalit n'existe-t-elle pas jusque dans le sa sanctuaire? le
prlat n'y est-il pas distingu par son sige piscopal? les chanoines
n'y sont-ils pas dans des stalles si commodes, qu'ils pourroient y
dormir, tandis que les prtres du second ordre et les chantres sont sur
de simples tabourets, d'o ils pourroient culbuter trs-aisment, s'ils
s'oublioient un instant. N'ayons-nous pas vu le riche, mme aprs sa
mort, tendu sur un superbe lit de parade, insulter encore  la misre
du pauvre? Est-ce donc l l'esprit de la religion? est-ce l cette
galit primitive, devant un Dieu qui a dclar ne faire acception de
personne? Qu'on ne se persuade pas, qu'en parlant de la sorte, notre
intention soit de blmer une hirarchie que nous croyons au contraire
ncessaire dans l'ordre social, mme dans les glises; mais doit il
exister une parfaite galit dans les temples d'Amrique, entre les
matres et les esclaves, lorsqu'elle n'existe pas mme dans les temples
de France, entre des hommes libres?

L'vque Grgoire, encourag sans doute par les loges pompeux que
plusieurs journaux ont fait de son livre de la _Littrature des ngres_,
promet de donner un second ouvrage, o l'on ne lira pas, dit ce prlat,
sans attendrissement, les dcisions rendues contre l'esclavage des
ngres, par le Collge des cardinaux, et par la Sorbonne.

Ces dcisions, bien conformes aux principes de la religion chrtienne,
sont sans doute trs-louables. Nous sommes bien loigns (quoiqu'on
puisse en penser) de les dsapprouver; mais nous maintenons, qu'avant de
rendre des dcisions contre l'esclavage des ngres, il falloit pralable
avoir trouv un moyen certain de les mettre  excution, sans danger
pour les blancs, comme pour les ngres. Nous l'avons dj dit et nous ne
pouvons trop rpter une vrit que les ngrophiles ne veulent pas
entendre, ou qu'ils ludent toujours.

L'auteur de la _Littrature des ngres_, pour mettre le comble  la
perfection de sa race chrie, ne se borne pas  chercher  dmontrer sa
supriorit sur les blancs, sous le rapport des sciences et des arts,
dans lesquels, dit ce prlat, elle nous a devancs; il nous annonce de
plus, qu'en fait de religion, elle ne nous cde en rien. Plusieurs
ngres, nous dit-il, ont t insrs comme saints dans le calendrier de
l'glise catholique, et il en cite jusqu' un [11], qui se nomme S.
Elesbaan, et que les ngres des dominations espagnoles ont adopt pour
patron; ce que nous croyons sans peine, bien persuads que les ngres,
dans leur calendrier, n'ont point insr de saints blancs, puisqu'ils
reprsentent le diable le plus blanc possible; nous, nous le peignons
noir, lesquels ont raison? _Di sub judice lis erit_. Cela n'est pas
facile  dcider, car dans un corps noir, comme le dit fort bien
l'vque Grgoire, en parlant de Benot de Palerme, il peut se
rencontrer une ame trs-blanche, _nigro quidem corpore, sed candere
animi praeclarissimus_. Nous avons donc tort de peindre notre diable en
noir, surtout depuis que l'vque Grgoire, d'aprs l'autorit de
Knight, nous a appris que la couleur noire toit l'attribut de la race
primitive dans l'homme, comme dans tous les animaux. C'est sans doute
d'aprs cette assertion que le gouvernement Portugais a toujours insist
pour que le clerg sculier et rgulier, de ses possessions en Asie, ft
compos de noirs.

[Note 11: Mais il en existera sous peu un second, si toutefois, comme
l'annonoient les gazettes de 1807, il est vrai que l'on s'occupe de sa
canonisation; il se nomme Benot de Palerme.]




                             CHAPITRE IV.

_Qualits morales des Ngres. Amour du travail. Courage. Bravoure.
Tendresse paternelle et filiale. Gnrosit, etc._


L'vque Grgoire auroit pu, nous dit-il, aborder brusquement la
Littrature des ngres, qui semble tre l'objet de son ouvrage; mais ce
prlat a cru ncessaire, pour le complment de la perfection de la race
noire, de mettre sous les yeux des lecteurs l'numration de ses
qualits morales et de ses vertus. Il nous semble que ce chapitre auroit
d prcder celui o il nous dit que l'glise catholique avoit insr
dans son calendrier plusieurs saints ngres, car il faut tre honnte
homme et vertueux avant que d'tre saint; n'importe, s'ils acquirent
ces vertus aprs leur canonisation, ils n'en seront pas moins
recommandables.

Commenons par la premire vertu dont les gratifie l'vque Grgoire,
l'amour du travail. Nous nous permettrons de dire,  l'occasion de cette
qualit morale, que si toute les autres vertus des ngres, sont chez eux
au mme degr que celle-ci, nous craignons beaucoup que l'glise
catholique n'ait introduit, dans son calendrier, des saints un peu
suspects, car l'oisivet qui, comme tout le monde le sait, est la mre
de tous les vices, est le bonheur suprme, selon les neuf diximes des
ngres, et c'est dans la seule facult de ne rien faire, qu'ils font
consister la libert. L'vque Grgoire convient cependant que cette
accusation peut avoir quelque chose de vrai; mais il en trouve de suite
la cause. Les ngres, dit-il, ne sont point stimuls par l'esprit de
proprit, par l'utilit ou par le plaisir; c'est toujours de principes
faux que les ngrophiles tirent des consquences; ils feignent
d'ignorer, que chaque ngre esclave, possde en jouissance, pour toute
sa vie, un morceau de terre, o il sme du tabac, du riz, des lgumes de
toute espce, qu'il y plante des arbres fruitiers, et qu'il va tous les
dimanches, et mme tous les soirs, s'il est prs d'une ville, vendre le
produit de ce jardin; et que les vivres qu'il peut y recueillir ne lui
sont point ncessaires pour la subsistance alimentaire, que doit lui
fournir l'habitation. Les ngres ont donc une proprit, ils peuvent
donc travailler pour leur utilit particulire, et pour leur plaisir; et
ceux qui sont laborieux (car dans le grand nombre il s'en trouve
quelques-uns), retirent de leurs jardins des profits considrables pour
tous autres que des ngres, qui dpensent ordinairement l'argent avec
autant de facilit qu'ils le gagnent; c'est un peu le caractre de tous
ceux qui sont ns au-del des tropiques.

Revenons  la paresse du plus grand nombre des ngres; elle est telle,
que si les matres, ou les rgisseurs ne les foroient pas par la
crainte des punitions,  travailler dans leurs jardins particuliers, et
 nourrir le cochon qu'on leur a donn, ils le laisseroient mourir de
faim, et leur jardin seroit en friche; ceux qui ne veulent pas laisser
mourir leurs cochons, les laissent sortir pendant la nuit pour aller 
la picore, au risque qu'ils attrapent un coup de fusil, ou du grant,
ou des voisins; car ils font beaucoup de tort dans les patates, ou mme
dans les pices de cannes, qu'ils mangent avec avidit. Que les lecteurs
impartiaux et sans exaltation jugent, d'aprs ce que nous venons de
dire, de l'effet qu'a d produire sur ces tres indolens, un
affranchissement subit et gnral. Ils ont cess tout--coup et
gnralement de travailler; qu'en est-il rsult? Cela n'est pas
difficile  deviner: peu s'en est fallu qu'ils ne soient tous morts de
faim; et cela seroit arriv s'il n'y et pas eu des cannes  sucre qui
ayant rsist  l'abandon des cultures, leur ont servi de nourriture,
jusqu' ce que Toussaint les et forcs de rentrer sur les habitations,
pour y planter des vivres. Voil la mesure de l'amour du travail chez
les ngres. La preuve irrfragable que l'esprit de proprit n'est pas
un stimulant suffisant pour eux et leur conduite actuelle. Depuis qu'ils
ont S. Domingue en proprit, que font-ils? Ils ramassent quelques
milliers de caf, sur des arbres qu'ils n'ont pas pu dtruire, et dont
ils n'entretiennent qu'une trs-petite quantit. S'ils ne les avoient
pas trouvs tous plants, ils ne feroient rien..... Quant au sucre et 
l'indigo! oh! il n'en faut pas parler, cela cote trop de peine, il
faudroit planter les cannes  sucre, semer et sarcler l'indigo. Ce n'est
donc plus l'esprit de proprit qui leur manque; mais les besoins
naturels pour l'homme incivilis, se rduisent  peu de chose dans les
zones torrides, et les besoins factices sont nuls, _inde mali labes_.

Toussaint qui savoit bien que les ngres, une fois libres, ne
travailleroient plus, rendit une ordonnance par laquelle il toit
enjoint  tous les ngres de rentrer dans les habitations dont ils
avoient t esclaves; c'toit le seul moyen de les contenir, et de les
forcer au travail; quelques uns obirent, mais beaucoup continurent 
vagabonder. Il chargea Dessalines de l'inspection des cultures qu'il
vouloit absolument rtablir au moins en partie, ce qui toit absolument
ncessaire pour l'excution du projet qu'il avoit dj conu de se
rendre chef de S. Domingue. Dessalines, ngre froce, ne pouvant par les
menaces venir  bout de faire excuter les ordres de Toussaint, fit dire
aux ngres les plus rebelles, qui habitoient une montagne que l'on
appelle les Chaos, de venir le dimanche  la petite rivire (c'est un
bourg qui est le chef-lieu de l'endroit), pour y passer une revue, et
que personne ne pouvoit s'en exempter; comme tous les ngres toient
censs former la milice du pays, et qu'ils toient fiers de cet emploi,
ils se rendirent en trs-grand nombre, les uns arms, les autres sans
armes, dans l'intention d'en demander. Dessalines les fit ranger sur
deux rangs sur la place d'armes, et aprs avoir fait mettre leurs fusils
en faisceaux, il les fit entourer par son rgiment de Sans-Culottes, et
leur dit: je vous ai ordonn trois fois de rentrer dans les habitations
dont vous tiez sortis; vous n'avez tenu aucun compte de mes ordres et
de mes menaces, vous allez en tre punis. Pour lors,  un signal qu'il
fit, toute la place d'armes fut investie par une arme qu'il avoit
dispose  l'effet qu'aucun ngre ne pt chapper. Ensuite, avec une
douzaine de sicaires, il suivoit les rangs des malheureux ngres
cultivateurs, et sans distinction de ceux qui avoient obi ou non 
l'ordonnance de Toussaint, il les comptoit, un, deux et trois, et le
quatrime toit sabr; il en fit excuter de cette manire vingt-cinq ou
trente. Le commissaire du pouvoir excutif, qui toit un blanc, tmoin
de cette scne affreuse, crut de son devoir de chercher  la faire
cesser, en implorant la grace des autres; mais le tigre noir, qui
n'toit pas encore gorg de sang, tira son sabre et fit le signe de
vouloir l'en frapper: le malheureux blanc s'esquiva heureusement dans la
foule, et la multiplicit des victimes le fit oublier. Mais il n'en fut
pas plus avanc, la peur avoit fait un tel effet sur lui, que la fivre
le prit, et il mourut dans la journe.

Ce qui venoit de se passer  la petite rivire, fit  peu prs l'effet
qu'en attendoient Toussaint et Dessalines, presque tous les ngres
vagabonds rentrrent dans les habitations,  l'exception de ceux qui
avoient chang de quartier, et que l'on ne pouvoit facilement atteindre.
Toussaint et Dessalines voulurent encore remdier  un abus dont ils
s'toient aperus; toutes les ngresses, multresses et quarteronnes,
qui, avant l'affranchissement, toient domestiques sur les habitations,
les avoient quitts; voulant jouir de la plnitude de leur libert,
elles toient venues s'tablir dans les villes, o elles vivoient, les
unes, des fruits de leurs dbauches; les autres, mais en plus petit
nombre, de leur industrie. Toutes affichoient le luxe le plus effrn;
ce qui dplaisoit fort  Toussaint, qui leur en avoit plusieurs fois
fait le reproche. Enfin, sa patience se lassa, il donna ordre 
Dessalines de mettre un frein  ce luxe qui le choquoit, en faisant
rentrer sur leurs habitations respectives toutes les multresses et
ngresses qui ne seroient pas de la ville. Toussaint rptoit sans cesse
aux ngres, vous tes libres; mais l'homme libre doit travailler, s'il
ne le fait pas de bon gr, il doit y tre forc; sans cela la socit ne
peut se maintenir. Voici le moyen qu'employa Dessalines pour faire
excuter les ordres de Toussaint:

Ne vous effrayez pas, lecteur sensible. Si la scne tragique de la
petite rivire a excit dans votre ame des sentimens d'horreur et de
piti, le tableau tragico-comique que nous allons exposer sous vos yeux,
y fera natre des sentimens bien diffrens. Dans une grande ville, que
nous croyons ne devoir pas nommer, par mnagement pour certains
individus qui se trouvent en France, et qui ont t acteurs dans la
scne que nous allons faire connotre. Dessalines ordonna une revue
gnrale le lendemain; et ce qui parut extraordinaire, c'est qu'il fit
dire  toutes les femmes, de quelque couleur qu'elles fussent, qu'elles
eussent  s'y trouver. Cet ordre inquita un peu; enfin, ne se doutant
de rien, nos belles se mettent dans leurs plus beaux atours. La mode
rgnante d'alors, toit de porter des robes de mousseline brode, avec
des queues tranantes d'une longueur extraordinaire; d'ailleurs, les
ngresses et multresses, devenues libres, croyoient qu'il toit du bon
ton d'outrer encore la mode. Rendues sur la place, Dessalines ordonna 
un aide-de-camp de les faire ranger sur une ligne, en observant de
placer alternativement une multresse et une ngresse; les hommes furent
galement placs en ligne  peu de distance derrire les femmes. Tout
tant ainsi dispos, Dessalines, suivi de plusieurs conducteurs
d'habitations, et de plusieurs ngres munis de trs-grands ciseaux,
s'approcha du rang des femmes, et en le parcourant, leur demanda de
quelle habitation elles toient sorties, et pourquoi elles n'avoient pas
obi aux ordres du gnral Toussaint, qui leur avoit enjoint d'y
rentrer? Comme elles ne purent donner que de trs-mauvaises raisons, 
un signal que fit Dessalines, les ngres, munis de grands ciseaux
s'approchrent, et couprent non-seulement les grandes queues tranantes
des robes, mais encore les chemises au-dessus de l'anagrame de _luc_. La
perspective singulire et plaisante d'un long damier noir et jaune toit
bien faite pour prter  rire aux blancs qui toient derrire; mais
l'incertitude et la crainte de ce qui pouvoit leur arriver  eux-mmes,
comprimoit en eux tous autres sentimens. Il ne leur arriva cependant
rien  cette poque.

Revenons  la revue qui n'est pas encore termine. Aprs que toutes les
queues de robe et les chemises furent coupes, Dessalines allant
successivement d'une femme  l'autre, leur donnoit des petits coups sur
les fesses avec une cravache qu'il tenoit  la main, en leur disant,
retournez sur vos habitations travailler; et adressant la parole aux
conducteurs qui toient prsens, conduisez ces femmes sur les
habitations, je vous les recommande. Voil comme ses bons et vertueux
ngres se traitent entr'eux. Une seule ngresse montra, dans cette
occasion, un caractre qui dconcerta le gnral Toussaint; elle refusa
ouvertement de quitter la ville, et d'obir  ses ordres. Etant traduite
devant lui: pourquoi, lui dit Toussaint, n'obissez-vous pas  mes
ordres, en rentrant sur l'habitation dont vous tiez esclave?--Parce que
je ne le suis plus, et que vous-mme m'avez dit, ainsi qu' tous les
autres ngres, que nous tions libres.--L'homme libre doit travailler,
dit Toussaint.--Oui, s'il y est forc par ses besoins; mais j'ai de quoi
vivre par mon industrie sans tre  charge  personne, et nul n'a le
droit de me forcer au travail--Je vais vous faire fusiller, lui dit le
gnral.--Vous le pouvez, mais je mourrai libre, Toussaint ferma les
yeux sur la dsobissance de cette ngresse, et ordonna qu'on la laissa
dans la ville. Le lecteur ne sera peut-tre pas fch de trouver ici une
notice sur Dessalines.

Dessalines aprs Toussaint, est sans contredit le ngre qui a jou le
rle le plus important dans les scnes tragiques qui ont ensanglant S.
Domingue. Esclave d'un ngre libre du mme nom, qu'un de nous a connu
concierge du gouvernement au Cap, il fut, ds sa plus tendre jeunesse,
un complment de tous les vices, il avoit les fesses toutes coutures de
coups de fouet qu'on lui avoit donns bien inutilement, car il ne se
corrigea jamais. Il disoit une fois en parlant de ses coutures, qu'il ne
pardonneroit, aux ngres comme aux blancs, que lorsqu'elles seroient
disparues. Nous entendons les ngrophiles applaudir  cette rsolution,
ou au moins excuser les forfaits de ce monstre, en disant ce sont des
reprsailles. A la vrit, il ne devoit pas avoir ces coutures,
puisqu'un blanc, pour le moindre des crimes qu'il avoit commis, auroit
t pendu; mais il appartenoit  un ngre libre, qui prfroit le faire
fouetter et en tirer profit. Son caractre froidement froce le fit
distinguer par Toussaint, auquel il falloit en mme temps un sicaire, et
un bouc missaire, sur le compte duquel il put mettre toutes ses
iniquits; il le fit donc gnral, et ce titre fut confirm par le
gouvernement franois de ce temps l. On pouvoit,  juste titre,
comparer, Dessalines  une bte froce,  laquelle toute espce de cure
est bonne; sa frocit meurtrire avoit galement pour objet les ngres
comme les blancs, il n'pargnoit pas plus les uns que les autres. Le
gnral Toussaint l'avoit fait commandant d'un rgiment de ngres qu'il
nomma les Sans-Culottes: ils l'toient de nom et d'effet, car ils
alloient tout nus; vraiment dignes de leur chef, il n'y a point
d'horreurs et de crimes dont ils ne se soient rendus coupables.

Par une bizarrerie dont on voit quelques exemples, Dessalines avoit pour
pouse une ngresse dont le caractre toit absolument l'oppos de celui
de son mari. Pleine de sensibilit et de moralit, elle ne suivoit ce
monstre que dans l'intention de lui drober quelques victimes; elle a,
non-seulement sauv la vie  plusieurs blancs, mais elle leur a donn de
l'argent pour sortir de la colonie, l'usage du pays, parmi les ngres
esclaves, n'toit point de se marier  l'glise; ils s'adoptoient
seulement, et il toit trs-rare qu'ils se quittassent; mais aprs leur
affranchissement, le gnral Toussaint, qui affectoit d'avoir de la
religion, exigea de tous ses gnraux qu'ils eussent  se marier
sacramentellement, Dessalines se trouva un peu embarrass dans cette
occasion, il falloit produire au cur, un extrait de baptme; il n'en
avoit point: il fut trouver son ancien matre Dessalines, et lui
proposa, d'une manire  ne pouvoir tre refus, de lui vendre son
extrait de baptme; le matre rpugnoit beaucoup  cela, mais quelqu'un
lui fit entendre qu'il n'en seroit pas moins chrtien. L'un de nous
tient cette anecdote de ce ngre libre Dessalines.

Revenons  notre tigre noir. Quand ses Sans-Culottes lui amenoient
quelques victimes blanches ou noires, il levoit sur eux la tte, qu'il
tenoit presque toujours baisse, leur faisant quelques questions en
jargon ngre (car il ne savoit pas parler franois); pendant qu'il
faisoit ses questions, il rouloit entre ses doigts sa tabatire, et
certaine manire de la rouler et de l'ouvrir toit pour ses bourreaux le
signal de mort, ou de la dlivrance des victimes, ce qui n'arrivoit que
trs-rarement.

Revenons  l'vque Grgoire.

De l'amour du travail (vertu que ce prlat accorde bien gratuitement
aux ngres), il passe  leur bravoure,  leur courage,  leur
intrpidit, au milieu des supplices.

Comme les ngres ne calculent point le danger, on prendroit aisment
pour bravoure, ce qui n'est chez eux que tmrit; cependant on ne peut
disconvenir qu'ils ne puissent faire d'excellens soldats, s'ils ont des
chefs qui sachent diriger ce genre de bravoure. Souvent la tmrit eut
des succs, lorsque la prudence aurait chou. Quant au sang-froid que
quelques-uns paroissent avoir au milieu des supplices, nous croyons
qu'il tient plus  la stupidit qu' tout autre sentiment; le physique
souffre beaucoup moins quand le moral est moins affect; c'est ce qui
fait que les brutes mangent jusqu'au moment de mourir. A moins que
l'vque Grgoire ne prtende que les ngres ajoutent encore  toutes
leurs qualits minentes, la philosophie de Znon, et qu'ils comptent la
douleur pour rien.

Comme nous n'avons jamais contest  M. Grgoire, que les ngres fussent
susceptibles par la civilisation et par l'ducation, de devenir des
hommes comme les autres, supposs dans les mmes circonstances, nous lui
accorderons avec plaisir, que plusieurs ngres ou multres, qu'il nomme
dans son chapitre troisime, et que nous ne connoissons pas, se soient
distingus, soit  la guerre, soit dans quelqu'autre carrire; ce n'est
pas l la question qu'il s'agit de traiter. Quant aux ngres et aux
multres, que nous avons mieux connus que l'vque Grgoire, parce que
nous avons t  mme de les observer pendant la rvolution de S.
Domingue, nous nous permettrons de n'tre pas du mme avis, surtout
quant  la haute opinion que ce prlat veut donner du plus fameux, qui
est Toussaint Louverture, qui fut en mme temps auteur et acteur, de la
sanglante tragdie dont S. Domingue a t le thtre. Ce ngre,
extraordinaire dans sa caste, avoit, comme le dit trs-bien l'vque
Grgoire, port les chanes de l'esclavage; et ce qui prouve rellement
la supriorit de son gnie sur les autres ngres, c'est qu'il ne crut
pas impossible de franchir l'espace immense qui se trouve entre
l'esclavage et le pouvoir suprme, il y toit en quelque sorte parvenu;
mais,

    Celui qui met un frein  la fureur des flots,
    Sait aussi des mchans arrter les complots.

Du faite de la grandeur, o il toit mont par tous les crimes
qu'enfantrent jamais l'ambition la plus dmesure, le fanatisme le plus
barbare, et la politique la plus machiavlique, Toussaint retomba dans
la fange dont il n'et jamais d sortir. Le seul jour peut-tre, o il
ne ft pas dfiant, fut pour lui le dernier de son rgne, et il tomba
entre les mains du gnral Brunet qui avoit t instruit  temps par le
gnral Leclerc, du dessein perfide de ce tratre, de venir attaquer le
Cap, o sur la foi du trait fait avec lui, tout le monde toit
tranquille; un heureux hasard fit dcouvrir sa trahison.

Avant d'entrer dans les dtails curieux et tonnans de la vie, et des
actions de ce ngre fameux, nous allons analyser les qualits que lui
accorde bien gratuitement l'vque Grgoire.

Tant de preuves (dit ce prlat) ont mis en vidence la bravoure de
Toussaint, que personne ne la conteste.

Except ceux qui, comme nous, ont fait la guerre contre lui,  l'poque
o, tratre  son parti, il toit au service du roi d'Espagne, contre la
rpublique franoise; ou  celle, o tratre  l'Espagne, il combattoit
en apparence pour la rpublique franoise contre les Anglois. Jamais on
ne le voyoit  la tte de ses armes, que lorsqu'il n'y avoit nul
danger, et ce qui prouve que les autres gnraux ngres n'toient pas
beaucoup plus braves que lui, c'est que des colons de S. Domingue, qui
commandoient des troupes ngres, auxquelles ils donnoient l'exemple de
la bravoure, en combattant toujours  leur tte, pouvoient, avec mille 
douze cents hommes, et souvent beaucoup moins, attaquer et dfaire huit
 dix mille ngres, commands par d'autres ngres. Ce qui porte cette
assertion jusqu' l'vidence, c'est qu'au commencement de la rvolution
il existoit  S. Domingue au moins cent cinquante mille ngres en tat
de porter les armes, et qu'il n'y en a pas actuellement trente mille.
Aussi les colons ne doivent jamais oublier les noms des Dessources, des
Depestre et autres colonels et braves officiers qui auroient conserv 
la France une partie de la colonie intacte, sans la trahison de
Toussaint.

Nous ne contesterons pas, par exemple,  l'vque Grgoire, la qualit
qu'il donne  Toussaint, d'avoir t actif et infatigable au-del de
toute expression, nul homme peut-tre d'aucune couleur et d'aucun pays,
ne possda ces deux qualits au mme degr. Il mettoit si peu de temps
pour se rendre d'un lieu  un autre trs-loign, qu'il sembloit tre
partout. Ce qui a lieu de nous surprendre beaucoup, c'est l'loge
pompeux que fait de ce ngre extraordinaire, l'vque Grgoire, d'aprs
M. de Vincent, officier du gnie, qui certes devoit avoir une forte
rcrimination contre lui. Si cet officier lit notre ouvrage, il saura
bien ce que nous voulons dire. Ce qui parotroit vraisemblable, c'est
que ce pangyrique, vrai sous quelques rapports, exagr ou faux, sous
d'autres, a du tre fait par M. de Vincent,  une poque postrieure 
l'vnement qui, dans son dernier voyage  S. Domingue, lui et
certainement fait chanter la palinodie;  moins, qu' l'imitation de
Notre Seigneur, il ne dise, pardonnez-lui, il ne sait ce qu'il fait. A
l'occasion de ce qui arriva par l'ordre de Toussaint,  cet officier du
gnie, un malentendu, fut sur le point d'occasionner le massacre de tous
les habitans de l'Arcahaye. Toussaint avoit donn ordre  un colonel
noir, qui toit  l'Arcahaye, de faire arrter M. de Vincent  son
passage sur la route du Port-au-Prince, allant  S. Marc; en donnant cet
ordre; il dit  ce colonel qu'il ne vouloit plus dans la colonie des
blancs venant de France; le colonel entendit mal l'ordre, et crut que
Toussaint lui disoit qu'il ne vouloit plus de blancs: en consquence,
pendant la nuit qui prcdoit le passage de M. de Vincent, ce colonel
noir envoya sur toutes les habitations de l'Arcahaye, ordonner de
s'armer pour l'extermination de tous les blancs. Vers minuit, une
ngresse domestique vint frapper  la porte de la grande case o nous
tions plusieurs couchs: Blancs! blancs! levez-vous promptement;
sauvez-vous. Nous nous levmes  la hte, et en ouvrant notre porte, qui
donnoit sur la savane, nous apermes et nous entendmes les prludes de
la scne sanglante dont nous allions tre les victimes, mais sans doute
notre heure n'toit pas encore venue, un hasard nous sauva; ce fut
l'arrive inattendue du gnral Toussaint, qui, s'apercevant d'un
tumulte extraordinaire dans les habitations, en demanda la cause au
colonel noir, qui lui rpondit que les ngres se prparoient  excuter
l'ordre qu'il lui avoit donn d'exterminer tous les blancs. Malheureux!
lui dit-il, qu'alliez-vous faire, si je n'tois pas arriv? Je ne vous
ai point donn un pareil ordre, je vous ai dit d'arrter  son passage
l'ingnieur Vincent, parce que je ne voulois plus de blancs de France.
Le ciel m'a fait la grace d'arriver  temps pour vous empcher de
commettre un crime affreux, les blancs de l'Arcahaye sont mes meilleurs
amis. Le monstre rservoit cet ordre pour une autre poque. Et il
parloit encore du ciel!

Revenons au caractre de Toussaint, toujours d'aprs M. de Vincent.

La grande sobrit du gnral Toussaint, et la facult donne  lui
seul de ne jamais se reposer; et l'avantage qu'il a de reprendre le
travail du cabinet aprs de pnibles voyages, de rpondre  cent lettres
par jour, et de lasser habituellement cinq secrtaires, en font un homme
tellement suprieur  tout ce qui l'entoure; que le respect, la
soumission pour lui, vont jusqu'au fanatisme dans le plus grand nombre
des ttes. L'on peut mme assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a eu
sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le gnral
Toussaint, sur ses frres.

Nous n'avons rien  objecter  cet article, qui est vrai dans toute son
tendue. Il n'en sera pas ainsi de l'assertion qui suit: Toussaint est
bon pre et bon poux.

Peut-on bien gratifier de la qualit honorable de bon pre, celui qui,
pour couvrir les desseins perfides qu'il avoit conus depuis long-temps
d'enlever la colonie  la France, et de s'en rendre le chef, avoit fait
le sacrifice de ses deux enfans, en les envoyant en otage au
gouvernement franois; sa rvolte contre la France, avant le retour de
ses enfans, n'est-elle pas la preuve la plus forte de ce que nous
avanons? Ajoutez encore la manire dont il les reut lorsque le gnral
Leclerc les lui envoya par leur instituteur. Ce monstre leur fit un si
mauvais accueil, qu'ils demandrent  revenir auprs du gnral Leclerc,
qui ne crut pas devoir le leur permettre. Ils retournrent donc prs de
Toussaint, et l'un d'eux ayant voulu lui faire quelque reprsentation
sur sa conduite  l'gard de la France, ce bon pre lui tira un coup de
pistolet, mais le manqua. Etoit-il meilleur poux? C'est ce que nous
ignorons; mais nous prsumons que non. Un bon poux peut-il tre mauvais
pre? et _vice versa_.

M. de Vincent ajoute que Toussaint avoit une mmoire prodigieuse; (ce
que nous lui accordons); et que ses qualits civiques toient aussi
sres que sa vie politique toit astucieuse et coupable. Nous sommes
bien loigns de convenir que Toussaint eut des qualits civiques,
lesquelles peut-on lui supposer, lorsqu'il comprit dans le massacre
gnral des blancs, qu'il ordonna  l'arrive du gnral Leclerc  S.
Domingue, ceux mme d'entre eux qui lui toient les plus dvous et qui
lui avoient rendu les plus grands services. Ainsi, il ordonna froidement
l'assassinat de M. Volle, son confident, son homme d'affaire et son
trsorier au Port-au-Prince; ainsi, il fit massacrer les blancs qui
s'toient rfugis autour de lui; et mme chez lui, croyant viter le
couteau des autres ngres, et viola les droits sacrs de l'hospitalit
qu'il avoit eu l'air d'accorder  ces malheureuses victimes de leur
confiance. Ainsi, il fit fusiller, sur l'habitation Dricour, soixante 
quatre-vingts ngres, dont les uns charretiers avoient charroy l'argent
des douanes et autres recettes du Cap (somme qui se montoit  plusieurs
millions), et les autres l'avoient transport sur leurs ttes dans les
montagnes, ou peut-tre il est enfoui pour toujours puisqu'il ne reste
pas un seul individu qui puisse en donner le moindre indice. Les
cadavres de ces malheureux ngres couvroient encore la savane de
l'habitation Dricour, lors du dbarquement de l'arme franoise au Cap.
Ainsi, il fit fusiller et noyer plusieurs milliers d'hommes de couleur
et ngres libres. Mais n'en n'avons-nous pas assez dit, pour
caractriser cet homme froce, dans lequel on veut reconnotre des
qualits civiques.

Toussaint, continue l'vque Grgoire, rtablit le culte  S. Domingue,
et son zle lui avoit mrit l'pithte de _capucin_, de la part des
gens  qui on pourroit en donner une autre. Avec moi, dit ce prlat, il
entretint une correspondance dont le but toit d'obtenir douze
ecclsiastiques vertueux. Plusieurs partirent sous la direction de
l'estimable vque Mauviel, sacr pour S. Domingue, qui se dvouoit
gnreusement  cette mission pnible.

Ce sera prcisment  cet estimable prlat Mauviel que nous en
appellerons. Quel genre de culte Toussaint avoit-il rtabli? Et si,
comme le suppose l'vque Grgoire, il et eu mme l'intention de le
faire, auroit-il mal accueilli l'vque Mauviel, dont le zle, les
vertus, les lumires eussent t le plus grand moyen, soit pour
rtablir, soit pour maintenir le culte. La correspondance de Toussaint,
avec l'vque Grgoire, n'eut jamais la religion pour but, c'toit un
moyen de plus qu'employoit cet hypocrite politique, pour mieux tromper
le gouvernement franois. Et comme  l'poque de l'arrive de l'vque
Mauviel, Toussaint croyoit,  peu de choses prs, tre parvenu au but
qu'il se proposoit, il avoit lev le masque, au point qu'on disoit
hautement qu'il ne se confessoit plus, ce qu'il faisoit plusieurs fois
par an, prcdemment  cette poque. On prtend mme (ce que nous
n'osons pas affirmer) qu'il communioit sans s'tre confess. Cet homme
toit parvenu  un degr d'lvation si tonnant, en calculant son point
de dpart, qu'il croyoit sans doute traiter de pair  pair avec la
Divinit. Au demeurant, l'vque Grgoire ne nie pas que Toussaint ait
t cruel, hypocrite et tratre, ainsi que les multres et ngres
associs  ces oprations. Mais les blancs, ajoute-t-il..... N'est-ce
donc pas nier formellement les crimes de Toussaint, que de dire aprs,
cet aveu:

Un jour peut-tre les ngres criront, imprimeront  leur tour, ou
l'impartialit guidera la plume de quelque blanc: les faits rcens sont
le domaine de l'adulation et de la satyre. Tandis que des gens peignent
Toussaint, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par un autre
excs, Whitchurch dans son pome d'_Hispaniola_, en fait un hros.
Quoique Toussaint soit mort, la postrit qui rectifie, casse ou
confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-tre pas encore
arrive pour lui.

En attendant qu'elle arrive, tmoins oculaires, et victimes dplorables
des forfaits du hros d'Hispaniola, nous nous croyons en droit de
prononcer et de dire, que si les Franois lui eussent rendu la justice
qu'il mritoit, il devoit tre enchan vivant  un poteau, expos dans
une voierie pour que les corbeaux et les vautours, chargs de la
vengeance des colons, vinssent dvorer chaque jour, non pas le coeur,
car il n'en eut jamais, mais le foie renaissant de ce nouveau Promthe.

Plusieurs Franois sont dans la fausse persuasion que Toussaint toit
conduit, et agissoit par les conseils des blancs; cette erreur est
d'autant plus difficile  dtruire, qu'on ne se figure pas aisment,
qu'un ngre, qui n'avoit reu qu'une trs-mince ducation (car  peine
il savoit lire et crire), et qui devoit tout  la nature; ft assez
vers dans la politique, et et une connoissance suffisante du caractre
des blancs, des multres et des ngres, pour s'tre servi
avantageusement de tous pour les tromper et les dtruire successivement
les uns par les autres, pour avoir paru servir plusieurs gouvernemens,
et les avoir tous jous. Cet homme extraordinaire dans cette caste,
commena par trahir son parti, et prit du service chez les Espagnols
pour combattre la rpublique franoise, et s'opposer  la libert des
ngres, ses frres. Dans la suite il a bien prouv qu'il n'avoit jamais
eu pour but leur bonheur, mais seulement sa propre lvation.

Les Espagnols le firent gnral, ainsi que deux autres ngres nomms
Jean-Franois, et Biassou. Ce furent ces trois gnraux, avec une arme
d'environ trois  quatre mille ngres, qui vinrent attaquer les
Gonaives, la Petite Rivire, et les Vrettes; ils se firent prcder
d'une proclamation, par laquelle ils disoient venir avec la torche et le
poignard, pour forcer les colons  se ranger sous les drapeaux de Sa
Majest catholique le roi d'Espagne, que si l'on se rendoit
volontairement, on pouvoit compter sur une protection puissante, sans
cela tout seroit mis  feu et  sang. Cette proclamation toit signe,
Toussaint Louverture, gnralissime des armes de Sa Majest catholique.

Le peu de forces qui se trouvoient alors dans ces trois paroisses,
obligea de recevoir la loi de ces brigands; et l'arme de Biassou,
compose d'environ quinze-cents ngres, fit son entre triomphale  la
Petite Rivire. Ce spectacle, dont plusieurs de nous furent tmoins,
toit aussi ridicule qu'affligeant; presque tous ces ngres toient
couverts de haillons, aux lambeaux desquels toient attaches des croix
de S. Louis, dplorables dpouilles des blancs qui avoient t les
victimes de leur frocit dans la partie du nord; ils avoient jusqu'
des cordons bleus, et affichoient l'aristocratie la plus prononce,
faisant tout au nom du roi d'Espagne, et dvouant  la mort tous ceux,
blancs ou noirs, qui auroient os mme prononcer le nom de rpublique.
Cet tat de choses ne fut pas de longue dure, Toussaint ayant entendu
parler du rapprochement de la rpublique franoise avec l'Espagne; ayant
sans doute dj prmdit le projet audacieux de s'emparer de S.
Domingue, et d'en devenir le chef, sut fasciner les yeux de la
rpublique, en faisant gorger toutes les garnisons blanches espagnoles
qui se trouvoient sur le territoire conquis, et s'empara de tous les
postes au nom de la France  laquelle il paroissoit vouloir les offrir,
en expiation des hostilits qu'il avoit commises contre elle. Ce trait,
d'une politique raffine, ne manqua pas son effet; la rpublique
investit Toussaint du titre pompeux de gnral en chef de l'arme de S.
Domingue, et ne vit plus en lui qu'un moyen puissant d'avoir dans les
ngres, qui toient  sa dvotion, une force redoutable  opposer aux
Anglois qui, s'tant dj empars d'une partie de l'le, menaoient
d'envahir le reste. Toussaint, revtu de ce caractre, qui favorisoit
singulirement ses projets, ne s'occupa plus que de chasser les Anglois
des cantons qu'ils avoient conquis. Aprs avoir fait pendant prs de
trois ans des tentatives infructueuses contre eux, dans lesquelles il
perdoit considrablement de ngres; dsesprant d'en venir  ses fins,
par la voie de la force, il se dcida  employer la ruse. Il proposa aux
Anglois d'vacuer l'le, aux conditions qu'il feroit un trait de
commerce exclusif avec eux, qu'il dclareroit alors l'indpendance de la
colonie, qu'il leur laisseroit la possession du Mle S. Nicolas, la plus
forte place de S. Domingue. Les Anglois, qui n'avoient eu d'autre but,
en venant  S. Domingue, que la perte de cette trop belle colonie, ou en
la faisant dtruire par la guerre, ou en la portant  se dtacher de la
mtropole, acceptrent avec d'autant plus de plaisir les propositions de
Toussaint, que la conservation des cantons qu'ils avoient conquis, leur
cotoit des sommes normes, et que leur but principal toit rempli, si
l'indpendance toit dclare. Ils traitrent donc avec Toussaint, et
c'est la raison pour laquelle les Anglois ne voulurent pas remettre ce
qu'ils possdoient de la colonie, au gnral Hdouville, qui toit alors
au Cap. Il parot que le gnral anglois, qui conclut le trait avec
Toussaint, avoit carte blanche de la part de son gouvernement, et qu'il
prit sur lui de faire l'vacuation; la preuve en est, qu'il est arriv
des troupes de l'Angleterre, au Mle S. Nicolas, peu aprs cette
vacuation, et pendant qu'on la faisoit. Cette opration n'a donc point
t ordonne par la mtropole, ni force par les armes des ngres,
puisque Toussaint qui, peu de temps avant, avoit fait attaquer les
Anglois, presque dans tous leurs postes, en mme temps, avoit t
repouss partout avec grande perte des siens. Toussaint ne fut pas plus
de bonne foi avec les Anglois, qu'il ne l'avoit t avec les Espagnols,
et qu'il ne le sera par la suite avec les Franois; les Anglois
voulurent, d'aprs un article du trait, s'emparer de la ville du Mle,
et Toussaint les reut  coups de canons. Il ne resta plus  Toussaint
qu' s'occuper de tromper la rpublique franoise; et certes, il toit
trop fin politique pour en faire part aux blancs de S. Domingue; il
rptoit souvent, que si son bras gauche pouvoit se douter de ce que
peut faire son bras droit, il le feroit couper. Ce n'est pas qu'il ne
consultt certains blancs quelquefois, non pour suivre leurs avis, dont
il devoit naturellement se dfier, mais pour connotre l'opinion
publique, et la faire tourner  son profit. Il parloit presque toujours
par proverbes, comme Sancho Pancha, avec lequel il avoit d'ailleurs
beaucoup de rapport. Il prtendoit qu'un ngre, qui confioit son secret
 un blanc, donnoit du beurre  garder  un chat. Il lui arrivoit
quelquefois de parler de lui-mme, comme d'un homme extraordinaire; il
se comparoit modestement au premier consul Bonaparte, et il n'hsitoit
pas  se placer au-dessus de ce grand homme, par la raison, disoit-il,
des avantages que la naissance et l'ducation avoient donns sur lui, au
premier consul.

Beaucoup de Franois sont encore dans la fausse persuasion que l'on et
sauv S. Domingue, en en laissant le commandement  Toussaint. C'est une
grande erreur, la perte de cette colonie pour la France toit vidente
depuis plusieurs annes; et si la mtropole ne s'est pas aperu que
Toussaint s'toit empar de ce bel empire, c'est qu'elle a t
constamment trompe par les dlgus dans lesquels elle avoit plac sa
confiance, dont les uns de bonne foi, mais n'ayant point les
connoissances locales, ont t dupes de leur zle patriotique; et les
autres, bien instruits, ont sacrifi  leur intrt particulier, ou 
leur opinion, l'intrt de la France. Nous avons connu tous les blancs
qui ont approch Toussaint; pas un n'toit capable de lui donner des
leons; en fait de politique, il les laissoit bien loin derrire lui.
Depuis notre retour en France, nous entendons continuellement raisonner,
ou plutt draisonner sur S. Domingue; et ceux qui tranchent, avec le
ton le plus dcisif, ou n'y sont jamais alls, ou n'y ont rest que
quelques mois, et dans un temps de guerre o l'on ne pouvoit plus juger
de rien, ils ne peuvent donc avoir aucune ide, ni de ce qu'toit S.
Domingue, ni de ce qu'il peut tre. Il est constant que Toussaint ne
vouloit de blancs que dans les villes, et tous les massacres des
infortuns colons, qui se sont faits en diffrens quartiers, n'toient
excuts que par ses ordres, et ce monstre, par une politique raffine,
les mettoit sur le compte de ceux des gnraux ngres qui
l'offusquoient, afin d'avoir un prtexte pour s'en dfaire; ainsi, aprs
le massacre des blancs du Limb, que l'on sait avoir t fait par ses
ordres, il fit mitrailler le gnral Moyse, son neveu, qui paroissoit
tenir pour la rpublique franoise, et qui prenoit trop d'ascendant sur
les ngres de la partie du Nord. Par ce moyen, Toussaint se dfaisoit
d'un concurrent qu'il craignoit, et trompoit le reste des blancs; dont
il paroissoit, par cette mesure, vouloir la conservation. Quel
raffinement de politique et de sclratesse! Quelques Franois ont port
la calomnie contre les colons de S. Domingue, jusqu' dire qu'ils
toient de connivence avec Toussaint, pour ne pas recevoir les Franois
de la mtropole. L'atrocit et la fausset de cette calomnie ne
sont-elles pas dmontres par l'ordre que donna Toussaint, lors de
l'arrive de l'arme franoise; de massacrer tous les blancs sans
exception; ordre qui n'a t que trop bien excut dans plusieurs
quartiers. Christophe, qui commandoit au Cap, fut le seul des gnraux
ngres, rebelles  la France, qui n'excuta pas cet ordre. Le gnral
Laplume en fit autant dans le sud de l'le, avec la diffrence que ce
dernier resta toujours fidle  la mtropole. La couleur blanche n'toit
pas la seule dvoue  l'extermination par Toussaint; il craignoit les
hommes de couleur, qui, dans le fait, toient pour les ngres des
ennemis plus redoutables que les blancs, par la plus grande connoissance
qu'ils avoient de leur caractre, de leurs habitudes, de leurs
retraites; sobres comme eux, capables de supporter les fatigues les plus
fortes, de les suivre dans les montagnes les moins accessibles, en
gnral plus braves et plus instruits qu'eux Toussaint, qui connoissoit
tout cela parfaitement, leur avoit dclar une guerre  mort; il en fit
fusiller ou noyer plus de six mille dans la partie du sud et de l'ouest;
et par une suite de raffinement de sa politique, il prenoit pour
prtexte, que ces hommes de couleur avoient form une conjuration contre
les blancs; par cette fausse inculpation, il se dfaisoit de ses
ennemis, et rassuroit les blancs qu'il avoit intrt de tromper, et de
garder encore pendant quelque temps, et en mme temps les alinoit
contre les hommes de couleur dont il redoutoit toujours la runion
sincre avec eux. En cela, je crois qu'il voyoit trs-bien, car il n'y a
pas de doute que si les blancs et les hommes de couleur eussent t
runis de bonne foi, au commencement de la rvolution, on et maintenu
les ngres dans l'ordre, malgr la manire brusque et impolitique avec
laquelle le commissaire Sonthonax leur donna une libert dont ils
toient incapables de jouir,  laquelle mme la majeure partie des
ngres ne crut pas, puisqu'ils se refusrent  acheter des billets de
libert, que ce commissaire avoit fait imprimer, et qu'il ne leur
vendoit que deux gourdains, qui ne font de notre monnoie de France, que
cinquante-deux sols. Ce prix, quoique trs-modique, si chaque ngre et
achet un billet, et rapport  Sonthonax au moins deux millions: la
spculation toit bonne; mais il ne vendit pas pour cinquante louis de
ces billets. Tous les vieux ngres ne virent dans cette libert, donne
par l'esprit de parti, qu'un avenir affreux. Il y a du train en France,
disoient-ils, quand ce train sera pass, on viendra nous ter cette
libert  coups de fusil. Et suppos qu'elle existe long-temps, que
deviendrons-nous, quand nous serons hors d'tat de travailler? qui aura
piti de nous, qui nous secourra dans notre vieillesse, dans nos
infirmits? de qui pourrons-nous exciter la commisration? Hlas! ils
n'ont que trop bien prvu; on a vu, pour la premire fois des ngres
mendier sur les grands chemins de S. Domingue; Sonthonax et Toussaint
peuvent donc, avec raison tre rputs les deux auteurs principaux des
malheurs de S. Domingue; parmi les causes secondaires qui se sont
runies, la plus trange sans doute, a t l'opinion du commerce dont
les intrts paroissoient devoir s'identifier avec ceux des colons. Il
s'est montr en faveur du dcret impolitique et dangereux de la libert
des ngres. Seroit-il que dupe de sa fausse piti, il n'auroit pas connu
suffisamment le caractre du ngre, et qu'il se seroit persuad,
qu'tant libres, et ayant une portion dans les revenus, les nouveaux
affranchis en feroient davantage? Je veux bien croire que quelques
ngocians aient pens ainsi. Mais quelques-uns ont vu, dans cet ordre
nouveau, un moyen plus rapide de parvenir  la fortune, en achetant les
denres coloniales des mains des nouveaux colons noirs qui n'en
connotroient pas la valeur. Que nous importe, ont-ils dit, d'acheter
les denres des noirs ou des blancs (cela n'toit pas indiffrent pour
eux sous tous les rapports)? Hlas! ils sont rduits, ces mmes
ngocians,  mler leurs larmes avec celles des colons blancs, et 
gmir sur une erreur, qui leur a port un coup mortel. Nos maux sont-ils
donc sans remde? Non. L'tre bienfaisant qui a mis fin aux horreurs de
la rvolution, en France, daignera jeter un regard de piti sur les
restes infortuns des colons de S. Domingue, il leur rendra des
proprits dont on les a dpouills par un systme erron, sans qu'il en
soit, ni qu'il puisse en rsulter aucun avantage pour l'humanit. Il
mettra par l le comble  sa gloire, et nous nous crierons tous, le
coeur plein d'amour et de reconnoissance: _Deus nobis hc otia fecit_
(Napolon Bonaparte).

Ayons confiance dans sa sagesse pour les moyens qu'il emploiera pour la
restauration de la plus belle colonie du monde; qu'il daigne ne pas
rejeter des colons, quoique vieux, dont les connoissances locales sont
encore prcieuses. De notre ct, ne manquons pas d'adopter, dans les
nouvelles plantations, quelques espces de cannes  sucre de Bourbon et
d'Otahiti, dont l'avantage ne peut plus tre rvoqu en doute.
Servons-nous de la charrue dans les terres qui la comporteront, car elle
ne convient pas partout. Employons des boeufs au lieu de mulets, dans
toutes les sucreries o il y aura des moulins  eau; et qu'il n'y ait,
dans les habitations o il n'y en a point, que le nombre ncessaire de
mulets pour tourner le moulin  btes. Un de nous, fermier de
l'habitation Pois-la-Gnrat,  l'Arcahaye, a prouv, par l'exprience,
que l'on pouvoit faire six cent milliers de sucre avec cinquante boeufs,
qui cotent les deux tiers de moins, que cent cinquante mulets qu'il
faut et plus, pour exploiter cette mme quantit de sucre. Il est encore
d'une grande considration, que c'est une mise dehors  faire une fois
seulement; car, quand les boeufs sont vieux, on les changer  la
boucherie pour de jeunes taureaux, qui, trois mois aprs, peuvent tre
mis au cabrouet. Les boeufs ne sont pas non plus sujets comme les
mulets, aux maladies pizootiques; telle que la morve, qui enlve
quelquefois, en peu de temps, la moiti du troupeau. Il seroit peut-tre
trs-avantageux d'introduire dans nos colonies le bison de l'Afrique, il
n'y a pas de doute qu'il ne remplat avec beaucoup davantage le boeuf
d'Europe dont nous nous servons, il supportera plus facilement les
ardeurs du soleil.

Pourquoi n'aurions-nous pas aussi des chameaux, dont un seul, avec un
appareil convenable, transporteroit plus de cannes au moulin, que quatre
cabrouets attels de quatre boeufs. Nous savons que cet animal
intressant peut se reproduire  S. Domingue, en ayant vu au
Port-au-Prince un jeune qui toit n sur une habitation du Cul-de-Sac.
Le bufle pourroit aussi russir dans notre climat, dont la temprature
n'est pas loigne de celle de son pays.

Que le Code noir, perfectionn s'il en est besoin, soit mis
rigoureusement  excution; que le ngre soit maintenu dans le devoir et
le respect qu'il doit au blanc; que le blanc n'oublie jamais ce que doit
l'homme  l'homme malheureux, que sa condition a mis sous son autorit;
qu'il se garde d'en abuser, son coeur y gagnera, et ses intrts n'en
souffriront pas. Et s'il se trouve un colon, qui, touffant les cris de
la nature, et sourd  la voix de sa conscience, outre-passe par caprice
le droit de chtiment que lui donne les lois du Code noir, sur ses
esclaves, qu'il soit dclar incapable de rgir son habitation; qu'on
lui nomme un substitut dont la moralit sera bien connue, et qu'il soit
embarqu pour la France. Qu'il disparoisse d'un pays, o lui et
quelques-uns de ses semblables, heureusement en plus petit nombre que
l'on ne pense, ont attir, par leur conduite infme, les calomnies qui
ont rejailli sur la gnralit des colons, et qui ont contribu  la
perte de ce beau pays. Qu'il y ait dans chaque paroisse un inspecteur
des cultures, qui tous les trois mois fera sa visite sur les
habitations, et s'assurera par lui-mme s'il y a la quantit ncessaire
de vivres plants, relativement au nombre des ngres qui la cultivent.
Qu'en outre de ces inspecteurs particuliers, il y ait un inspecteur
gnral dans chaque arrondissement, qui fera sa visite tous les ans.
Qu'il y ait dans chaque quartier un mdecin charg de visiter les
hpitaux des habitations, pour voir si les pharmacies sont pourvues des
remdes ncessaires, et si les drogues sont de bonne qualit. Ce sera
par tous les moyens que nous venons d'indiquer, et beaucoup d'autres,
qui doivent maner de la sagesse du gouvernement, que nous pouvons
esprer de voir cicatriser les plaies meurtrires que les Franois
ingrats ont faites au sein de leur mre nourricire, l'Amrique.

La conqute de S. Domingue ne sera point aussi difficile qu'on se le
persuade en France; le nombre des ngres guerriers, dj
considrablement diminu, s'affoiblit encore tous les jours dans la
lutte continuelle qui existe entre les multres du Sud, et les ngres du
Nord. Les cultivateurs n'ont jamais rellement cess d'tre esclaves,
les femmes, les enfans, et tous les ngres hors d'tat de porter les
armes, ou qui ne le veulent pas, car nous savons qu'il en existe
quelques-uns, sont obligs de sacrifier  l'ambition de leurs chefs, le
produit,  la vrit, trs-mdiocre, du travail auquel on les force, sur
les habitations mme dont ils toient esclaves. Cette contrainte que les
frais de la guerre ncessite, est heureuse sous deux rapports; en
empchant la dsorganisation totale des habitations, elle en facilitera
beaucoup la restauration; sous un autre rapport, en forant les ngres
au travail, elle les garantit de mourir de faim, ce qui ne manqueroit
pas d'arriver, s'ils jouissoient d'une libert absolue. Les Franois
sont dans la fausse persuasion que tous les ngres sont disperss et
errans dans les bois et dans les montagnes; si cela toit ainsi, S.
Domingue seroit perdu sans ressource, toutes les habitations tant
affermes, et le produit devant en revenir au gouvernement, ou aux chefs
quelconque. Pour mettre le fermier  mme de payer, il toit ncessaire
de contraindre les ngres  rester sur la ferme; il a fallu, pour cela,
employer des voies de rigueur, dont nous avons dj parl  l'article du
ngre Dessalines, inspecteur des cultures  l'Artibonite, et de Lefranc,
multre, inspecteur  S. Louis; l'un et l'autre ont fait fusiller ou
mourir, sous les verges, plusieurs conducteurs et cultivateurs, tout en
leur disant vous tes libres, mais il faut travailler pour nous. Une
autre erreur encore trs-accrdite en France, c'est qu'il ne faudra pas
laisser  S. Domingue un seul ancien ngre, de peur, dit-on, qu'il ne
donne de mauvais conseils aux ngres nouveaux dont il faudra repeupler
la colonie. Mais avant la rvolution, n'y a-t-il pas eu des ngrophiles
qui ont donn aux ngres le conseil de se soustraire au joug de leurs
matres? Tous les esclaves n'ont-ils pas naturellement, et sans qu'on
leur conseille, le dsir de s'affranchir? Qui donc les empchoit de
l'excuter? Il falloit des armes, et il y avoit peine de mort contre un
blanc qui leur en auroit fourni; il falloit un point de ralliement
presque impossible par la surveillance des blancs. D'aprs cela, une
insurrection gnrale, telle que l'avoit prdite l'abb Raynal, toit
moralement impossible. Sonthonax n'auroit jamais russi  dsorganiser
la colonie, mme en prononant l'affranchissement gnral des ngres, et
en leur disant que l'insurrection toit le plus saint des devoirs, si la
rpublique franoise n'et fait la faute irrparable, d'avoir envoy 
S. Domingue cent mille fusils pour armer les noirs de Toussaint; et si
chaque parti, c'est--dire, les blancs contre les multres, les multres
contre les blancs, les royalistes contre les rpublicains, et les
rpublicains contre les royalistes n'eussent tous arms des ngres. Il
toit ais de prvoir ce que feroient tous ces ngres arms, aprs avoir
servi pendant quelque temps les partis diffrens.

Nous nous flattons que le lecteur nous pardonnera la digression que nous
venons de faire relativement  la restauration de S. Domingue; ne fut-ce
qu'une illusion, elle est chre  nos coeurs, le bonheur que l'on rve
n'est pas tout--fait une chimre. Au reste, cette digression est bien
moins trangre au sujet que nous traitons, que ne le sont les crimes
prtendus des colons, pour prouver la littrature des ngres.

Nous nous sommes oublis un instant, dj nous entendons l'vque
Grgoire nous faire le reproche de passer trop lgrement sur le
chapitre des qualits morales des hros de son roman. Enfin nous y
voil.

Aprs Toussaint, celui qui a jou le second rle, sur le thtre
rvolutionnaire de S. Domingue, est le multre Rigaud: comme nous tions
dans un quartier trs-loign de celui o il avoit tabli la petite
souverainet que lui enleva Toussaint, nous ne parlerons de ce multre
que d'aprs M. o'Schiell.[12]

[Note 12: _Rflexions sur la libert des ngres_, dans les colonies
franoises; par _B. o'Schiell_, pag. 70.]

Dans la province du Sud, dit cet auteur, les multres dominent en
souverains, ils sont intresss  faire travailler les ngres,
puisqu'eux seuls,  peu d'exception prs, y prlvent tous les revenus
et les partagent entr'eux; ils n'ont pu encore assujtir les ngres  un
travail suivi, malgr toutes les mesures de rigueur et de barbarie
qu'ils ont employes. Il est de notorit publique qu'un nomm Lefranc,
multre de S. Louis, tabli inspecteur des travaux, faisant sa tourne
sur les habitations situes dans la plaine du Fond, accompagn de ses
alguasils s'est trouv forc de mener lui-mme, aid de ses records, les
ngres au travail,  grands coups de bton et de plat de sabre, et que
plusieurs ont pri sur la place, par la violence de ses traitemens. Ces
inspections, accompagnes d'excutions, ayant indispos et irrit les
ngres, Rigaud, l'homme tigre, et le bourreau de toute cette dpendance,
s'est vu forc de les supprimer, et d'aller cajoler lui-mme les ngres,
dans la crainte qu'ils ne se rvoltassent contre l'autorit sanguinaire
que tous les siens exeroient dans ces contres dvastes et
malheureuses. Les derniers dsastres qui y ont eu lieu,  l'arrive des
dlgus des commissaires, le Borgne et Rey, et de Desfourneaux, dans
lesquels quatre cents blancs franois ont t massacrs, les uns chez
eux, les autres dans les rues et dans les places publiques, avec cette
joie et cette frocit brutale, que des animaux carnassiers mettent 
dchiqueter leur proie,  s'abreuver de leur sang. Ces affreux dsastres
provinrent uniquement, de ce que le dlgus avoient voulu tablir les
lois de la rpublique, et contraindre les ngres au travail, et de ce
que les multres, surtout leur chef Rigaud, ont t choqus et irrits
de voir une autorit suprieure  la leur.

Il nous est tomb dans les mains une lettre adresse aux citoyens Rigaud
et Bauvais, qui peut donner une ide de la souverainet que s'toient
arrogs les multres dans la partie du sud. Cette lettre, crite par les
commissaires dlgus par la Convention nationale, aux les du Vent, est
conue en ces termes:

Basse-Terre, Guadeloupe, le 7 prairial, an 3 de la rpublique.

_Aux citoyens Rigaud et Bauvais, commandans militaires dans les
provinces de l'ouest et du sud de S. Domingue._

C'est avec une surprise extrme que nous avons appris que vous avez mis
en rquisition la corvette le Scipion, c'est un droit que nous ne
connoissions pas encore au militaire, dans le gouvernement rpublicain.

Vous voudrez bien, sitt la prsente reue, la renvoyer avec sa
cargaison aux les du Vent, o l'galit rgne et la rpublique
triomphe, o la multricomanie est teinte, o la vritable libert
rgne, o les seules vertus et le travail sont rcompenss, et le crime
et la paresse punis.

Ce n'est pas assez de battre l'ennemi, il faut encore rtablir l'ordre
et faire aimer le travail, c'est ce que nous n'avons pas vu par les
dpches que nous avons reues par la Cornlie. Il faut avoir des vertus
pour pouvoir en inspirer, il faut avoir la confiance des hommes que l'on
commande, et tre irrprochables. Les rapport du citoyen Kenel nous ont
sensiblement affligs, et votre systme ne peut que rendre les maux de
S. Domingue irrparables. C'est l'amour des vertus et du travail qu'il
faut prcher aux ngres. Quant aux hommes de couleur, ci-devant libres,
ils ne seront jamais susceptibles ni de l'un ni de l'autre; leur
despotisme  S. Domingue s'est acquis par des crimes, ne redoutez-vous
pas qu'il soit dtruit par des crimes? pouvez-vous leur inspirer de la
confiance, vous, leurs chefs, qui en 1792, avez livr ceux qui vous
avoient soutenu vos droits pour tre jets sur une cte abandonne,
aprs vous avoir soustraits au fer assassin de vos ennemis. Ce crime
encore ignor en France, recevra un jour une juste punition: un jour
viendra o la France ouvrira les yeux sur tant d'atrocits, o elle
vengera tant de crimes et d'innocentes victimes.

_Sign_, Lebas et Victor Hugues.

Il parot que, malgr toutes les dpositions qui ont t faites en
diffrens temps, contre Rigaud, la rpublique franoise toit aussi
aveugle sur son compte que sur celui de Toussaint; ce qui viendroit 
l'appui de cette assertion, c'est que le gnral Hdouville, agent
particulier du directoire excutif, dans lequel nous n'avons connu que
des intentions bien pures de faire le bien  S. Domingue, mais qui par
les menes de Toussaint, n'en a eu ni le temps ni les moyens, avoit
envoy  ce multre le brevet de commandant gnral de la partie du Sud
[13], qu'il s'toit arrog d'avance, et o il rgnoit en despote; de
cinq malheureux jeunes gens qui furent chargs de lui porter les
intentions du gnral Hdouville, quatre furent assassins par les
ordres de Toussaint,  la ravine sche,  une lieue de S. Marc: le
lendemain on vit leurs bourreaux vtus de leurs habits, et cherchant 
vendre leurs armes et leurs bijoux. Un seul de ces jeunes gens, chapp
par miracle  cent ngres qui les attaqurent dans un chemin creux, nous
a rapport avec quel sang-froid un de ses camarades, nomm Cyprs, avoit
mang un papier dont il toit porteur, pour qu'il ne tombt pas entre
les mains des ngres, et avoit ensuite vendu sa vie, trs-chrement; ses
compagnons ne montrrent pas moins de bravoure, mais ils succombrent au
nombre des assassins.

[Note 13: Ce brevet ne pouvoit pas manquer d'tre une pomme de discorde
entre Toussaint et Rigaud; aussi il en rsulta une guerre sanglante dans
laquelle ont pri au moins quatre-vingt mille ngres ou multres, ce qui
facilitera beaucoup la conqute de S. Domingue.]

Rigaud pouvoit tre (sous un rapport seulement) compar  Domitien; son
visage devenoit riant dans l'instant o sa haine contre les blancs se
concentroit autour de son coeur, ce moment toit celui o il ordonnoit
leur meurtre; il avoit pour lors l'air serein et satisfait d'un homme
vertueux qui vient de trouver l'occasion de faire une bonne action. Tel
toit, nous a-t-on dit, le caractre de sa figure, lorsqu'il fit
fusiller plusieurs blancs ngocians ou colons, qu'il trouva dans la
ville de Logane, lorsqu'il s'en empara; du nombre de ceux qu'il fit
sacrifier  sa haine, toit le cur de Logane, qui reut le coup
funeste en chantant les louanges de l'Eternel, et en le priant de
pardonner  ses bourreaux.

Rigaud avoit pris en France l'tat d'orfvre, il avoit, dit-on, de
l'esprit, et avoit profit de l'ducation soigne que son pre lui avoit
fait donner; mais les hommes, pour tre clairs, en sont-ils meilleurs?
Cette question souvent agite vient enfin d'tre rsolue dans la
rvolution. Rigaud est d'une figure agrable et douce (ah! Lawater, te
voil en dfaut); il portoit la dissimulation au point de donner un
djener ou un dner splendide,  de malheureuses victimes qu'il avoit
l'intention de faire sacrifier aprs, et pour cet effet, il proposoit
une promenade dans son jardin ou ailleurs, et l se trouvoient les
sicaires excuteurs de sa frocit; et il faisoit succder en un instant
toute l'horreur d'un supplice inattendu,  l'espoir qu'il avoit fait
natre d'y chapper. Quel raffinement de barbarie!

Rigaud avoit dclar une guerre  mort  tous les colons qui se
trouvoient dans les dpendances occupes par les Anglois. Il avoit arm
des barges dont les capitaines avoient l'ordre, lorsqu'ils prendroient
des btimens o il se trouveroient des blancs, de massacrer tous les
mles, jusqu'aux enfans, et d'abandonner les femmes sur des barques, 
la merci des flots.

C'est un fait que nous tenons de sept Amricaines de S. Domingue, qui
ont elles-mmes t victimes de cette ordre barbare. Aprs avoir t
tmoins du massacre de leurs maris, de leurs enfans et de leurs grans,
on les a dpouilles et on les a exposes dans cet tat  la merci des
flots, dans une barque si frle, que la moindre vague pouvoit les
engloutir; mais leur heure n'toit pas sans doute venue, un vaisseau
anglo-amricain passa par hasard dans les parages o elles se
trouvoient, et les recueillit  son bord; aprs les avoir vtues comme
il le put, il les conduisit  l'le de Cuba,  Baracou, o deux de ces
malheureuses moururent en peu de jours des suites de cet vnement. Cinq
existent encore et peuvent attester le fait.

S'il arrivoit  Rigaud de ne pas faire de suite massacrer les blancs,
que ses troupes avoient faits prisonniers, ce n'toit que par un
raffinement de barbarie, et pour les condamner  un supplice mille fois
pire que la mort. Il les faisoit enchaner deux  deux, les envoyoit aux
travaux publics, et les obligeoit de porter des pierres dont le poids
excdoit leurs forces, et quand ils paroissoient flchir sous ce
fardeau, il les faisoit fouetter par des ngres. C'est ainsi qu'il
traita un capitaine blanc, nomm Sbire, qui trouva le moyen d'en
instruire son rgiment. Nous tenons ce fait de ses camarades, et
malheureusement il y avoit avec lui beaucoup d'autres blancs, mme des
femmes traites de la mme manire.

Ce qui prouve bien que les Franois toient absolument dans l'erreur sur
la conduite de Rigaud, c'est que l'arme franoise, qui est venue  S.
Domingue, en 1802, le ramena dans cette le, au grand tonnement de tous
les blancs. Mais on ne fut pas long-temps  tre dtromp  son gard.
Il fut envoy dans la partie du Sud, o bientt ses vues ambitieuses se
manifestrent; une lettre maladroite, qu'il crivit au gnral noir
_Laphime_, ne laissoit point de doute qu'il ne chercht  reprendre
l'ascendant qu'il avoit eu sur les ngres de cette partie l, et  y
tablir son empire; mais il fut pris et renvoy en France.

Lors de l'arrive de ce monstre  S. Domingue, il passa au
Port-au-Prince pour se rendre dans le sud de l'le; on lui donna un
billet de logement, avec lequel il se prsenta chez un blanc, qui  son
aspect recula d'effroi. Que me voulez-vous? lui dit ce blanc.--Je viens
loger chez vous, et voil mon billet.--Vous n'y logerez pas, dit le
propritaire de la maison.--J'y logerai malgr vous, lui rpartit
Rigaud.--Eh bien, puisque vous pouvez m'y forcer, donnez-moi le temps de
trouver un logement pour moi, je craindrois, en logeant sous le mme
toit que vous, d'tre assassin pendant la nuit.

S'il falloit ajouter un dernier coup de pinceau, au tableau de Rigaud,
nous pourrions indiquer un homme respectable qui est en France, auquel
on peut s'adresser; outr de la barbarie de ce petit despote, ce
courageux citoyen tenta de purger la terre de ce monstre, il lui tira un
coup de pistolet et le manqua; il eut heureusement le temps de se
soustraire  sa vengeance.




                              CHAPITRE V

                     _Continuation du mme sujet_


Comme l'vque Grgoire pouvoit faire des volumes sur les qualits
morales des ngres et des multres, aprs avoir dj parl trs au long,
dans son chapitre quatrime, de leur amour pour le travail, de leur
courage, de leur bravoure, de leur tendresse paternelle et filiale, de
leur gnrosit, etc., il passe au cinquime chapitre, et lui donne pour
titre _Continuation du mme sujet_. Comme nous ne sommes pas toujours en
contradiction avec ce prlat, pour lui donner une preuve de notre
impartialit et de notre justice, en reconnoissant le mrite partout o
il se trouve, sans gard  la couleur des individus, nous allons
augmenter son chapitre d'une anecdote qui prouvera aux ngrophiles que
les esclaves ne hassent pas toujours leurs matres; c'est  un de nous
que le fait est arriv, lui-mme en sera l'historien.

Le gnral noir Christophe, qui commandoit au Cap, lors de l'arrive de
l'arme franoise, en 1802, avoit reu du gnral Toussaint, ainsi que
tous les autres chefs noirs, l'ordre exprs de faire tuer tous les
blancs, et de mettre le feu  la ville; ce gnral promit aux blancs
qu'il ne mettroit point cet ordre  excution[14], et qu'il ne leur
arriveroit rien tant qu'il commanderoit au Cap. Mais il les avertit
qu'il feroit mettre le feu  la ville, aussitt que l'escadre franoise
parotroit vouloir entrer dans le port; qu'alors il ne pouvoit plus
rpondre de ce qui pourroit leur arriver, qu'ils eussent  sortir de la
ville et  se cacher pendant la crise. Peu d'heures aprs, un vaisseau
de l'escadre, s'tant approch du Fort Picolet, mille voix semblrent
partir ensemble: le feu! le feu! Ce ne fut que dans ce moment plein
d'horreur, que j'aperus toute la profondeur du prcipice, sur les bords
duquel se trouvoient tous les malheureux blancs, et dans lequel ils
pouvoient tre prcipits dans un instant. Pouvions-nous conter sur la
foi du gnral Christophe, qui avoit promis qu'il ne mettroit point 
excution l'ordre qu'il avoit reu du gnral Toussaint, de faire tuer
tous les blancs? Je ne sais qu'elle a t la conduite de ce gnral,
depuis l'vacuation, envers les colons qui ont eu l'imprudence de rester
dans ce pays infortun; mais tous ceux qui toient au Cap,  l'poque de
l'arrive de l'arme franoise, lui doivent la vie.

[Note 14: Il fit tuer un seul blanc, le frre du gnral Pajot. Nous en
ignorons la cause.]

Je reviens  cet instant de crise dont le danger devenoit plus pressant,
de minute en minute; le tocsin de la mort sonnoit de toutes parts. Quel
parti prendre, o se cacher? Si les ngres qui toient sous les ordre de
Christophe devoient nous pargner, que n'avions-nous pas  craindre de
la part des ngres trangers, qui, aprs avoir assouvi leur rage sur les
blancs de leurs cantons, ne manqueroient pas de venir aux environs du
Cap, chercher de nouvelles victimes dans cette cruelle conjoncture,
voyant la mort presque certaine, je me dcidai  monter sur ma petite
habitation du morne du Cap, me livrer  mes ngres qui m'avoient
toujours tmoign de l'attachement, dans l'alternative de me sauver par
eux, ou d'tre leur victime, s'ils n'toient pas de bonne foi. Un
ngociant du Port-au-Prince, M. Morin, me demanda de me suivre, et de
courir la mme chance. Nous prmes donc ensemble la route de mon
habitation; en arrivant on nous cria: qui vive! ce qui nous tonna un
peu; mais comme notre parti toit pris, nous avanmes, je reconnus pour
lors deux de mes ngres, arms chacun d'un fusil: je leur demandai
pourquoi ils toient en armes, ils me rpondirent que c'toit pour se
garder, et empcher qu'on ne mit le feu  leurs cases; ces paroles nous
donnrent un peu d'assurance; je dis  l'un d'eux, que je dsirerois
parler au conducteur, qui tant arriv de suite, me dit qu'il
m'attendoit, pour savoir quel parti prendre; que l'intention de
l'atelier toit de me rester fidle; mais qu'ils avoient des risques 
courir de la part des autres ngres qui ne pensoient pas comme eux. Il y
avoit sur l'habitation une caverne assez profonde, forme par des
rochers considrables entasss les uns sur les autres; l'entre en toit
cache par un bosquet pais de bambous. Je proposai au conducteur de
faire transporter, pendant qu'il faisoit nuit, tous les bagages de
l'atelier, dans cette vaste caverne, et de nous y rfugier tous
ensemble, pour y passer le moment de crise pendant le dbarquement de
l'arme franoise, et jusqu' ce que les ngres rvolts se fussent
loigns. La majeure partie des ngres qui s'toit rassemble pendant
que nous dlibrions, parut accepter avec plaisir cette proposition, et
dans moins de deux heures, nous fmes tous rendus dans notre caverne.
Malgr les marques d'attachement que nous donnrent les ngres, mon
camarade et moi nous tions obsds par une foule d'ides plus sinistres
les unes que les autres, en voyant au-dessous de nous ce superbe et
horrible spectacle, de la plus belle et de la plus riche ville des
Antilles, dvore par des tourbillons de flammes qui s'levoient en
forme de trombes, et faisoient entendre un sifflement affreux; capable
de dchirer l'ame la plus insensible. Nos rflexions toient d'autant
plus poignantes; qu'elles toient concentres, et que nous n'osions pas,
au milieu des ngres, nos ennemis naturels, rien noncer qui pt les
choquer; mais, que dis-je, nos ennemis naturels! Cette dnomination ne
convient-elle pas plutt  ceux qui, pousss par le dmon de l'envie,
ont mis dans leurs mains les poignards et les torches? Tirons le rideau
sur cette scne d'horreurs. Nous sortmes sains et saufs, mon camarade
et moi, de notre caverne (que j'ai nomme depuis l'antre de salut), o
les ngres ne nous avoient laiss manquer d'aucunes provisions, et nous
descendmes au Cap pour y embrasser nos frres d'Europe, qui nous
promirent un avenir plus heureux; nous en acceptmes l'augure, sans y
croire beaucoup. Mes bons ngres portrent, au gnral qui commandoit au
Cap, des prsens de lgumes et de fruits; entr'autre un rgime de
bananes qui pesoit prs de cent livres (devois-je penser que cette
grappe seroit comme celle des Isralites). Le lendemain ils portrent
des lgumes et des fruits au marchs du Cap, et enhardirent par cette
dmarche les autres ngres des mornes  suivre leur exemple, et le
march se rtablit.

Je ne puis m'empcher de citer ici un trait de bienfaisance de mon
atelier  mon gard: je crois devoir le faire, tant par reconnoissance,
que pour convaincre le public, que s'il a exist parmi les ngres des
sclrats qui se sont ports aux excs les plus condamnables, la vertu
n'est cependant point trangre  cette race d'hommes, que tour--tour
on a, ou calomni, ou exalt  l'excs. On doit diviser les ngres en
trois classes: les uns on fait le mal par instinct, par une frocit
naturelle, j'allois dire  l'homme sauvage; hlas! la triste exprience
nous a appris qu'il ne manquoit  quelques hommes civiliss que
l'occasion pour surpasser le sauvage en cruaut; les autres, sans
caractre, ont suivi par crainte ou par foiblesse l'impulsion qu'ils
recevoient des premiers, et ont fait le mal avec eux. Dans la troisime
classe, malheureusement la moins nombreuse, on peut citer des traits de
vertu et d'humanit qui feroient honneur aux hommes blancs les plus
civiliss. Plusieurs ont sauv leurs matres en les cachant et les
drobant aux recherches des assassins, au risque de perdre eux-mmes la
vie si on les et souponns de favoriser un blanc; plusieurs leur ont
envoy de l'argent hors de l'le de S. Domingue, pour subvenir aux
besoins les plus pressans. Ils ont fait vader des familles entires, en
les conduisant par des sentiers inconnus, jusqu'au bord de la mer, pour
y trouver des navires.

Mais revenons au trait que je veux et dois citer. Deux jours aprs
l'arrive de l'escadre franoise au Cap, le gnral Leclerc envoya une
frgate  la Jamaque, pour y complimenter le gnral anglois; ayant
perdu, dans l'incendie du Cap et de l'Arcahaye, tous mes moyens
pcuniaires, je sollicitai un passage sur cette frgate (la Cornlie),
commande par M. de Lavillemadrin; j'obtins cette faveur et m'embarquai
dans l'espoir de trouver  la Jamaque des ressources auprs de
quelqu'un qui m'toit redevable d'une petit somme; nous ne fmes pas 
une demi-lieue en mer que le calme nous surprit; nous vmes arriver vers
la frgate une pirogue, que nous prmes d'abord pour des pcheurs; mais
quand elle fut plus prs, je distinguai trois des ngres de mon
habitation, dont un nomm Gabou toit le conducteur, quoiqu'il ft g
de plus de quatre-vingts ans; je demandai au capitaine la permission de
laisser monter  bord ce respectable vieillard, qui, aussitt qu'il fut
sur le pont, demanda  me parler en particulier; quelle fut ma surprise,
lorsque ce bon patriarche me fit, au nom de tout l'atelier, des
reproches d'tre parti sans leur rien dire; nous ne mritons pas, me
dit-il, cette indiffrence de votre part. En mme temps il tira d'un
petit papier un sac d'argent, et me le prsenta au nom de tous les
ngres, qui s'toient privs de la part d'argent qui leur revenoit sur
les produits de l'habitation, pour me l'envoyer, parce qu'ils savoient
que j'tois parti sans argent. Peut-tre, me dit-il, ne reviendrez-vous
plus parmi nous; acceptez donc ce petit prsent, qui vous fera rappeler
que nous vous sommes rests fidles. Les larmes me gagnrent, et
j'appelai le capitaine pour le rendre tmoin d'une action qui feroit
honneur aux hommes de toutes les classes et de toutes les couleurs.
Aussi je frmis d'horreur et d'indignation, quand j'entends dire 
quelques Franois, qui par leur faux systme, et leurs opinions
exaltes, ont dmoralis cette caste malheureuse, plus  plaindre qu'
blmer, qu'il faut exterminer jusqu' l'enfant de six ans pour rtablir
la colonie. Ce systme me parot aussi absurde, aussi inhumain,
qu'impraticable dans son excution.

A la fin du chapitre quatrime, de l'ouvrage de M. Grgoire, qui, comme
on l'a vu, est la continuation du troisime, sur les qualits morales
des ngres et des multres, ce prlat commence  craindre que
l'exagration ne nuise un peu  la cause qu'il plaide, et il dit (pag.
127): Gardons-nous cependant d'une exagration insense, qui, chez les
noirs et les multres, voudroit ne trouver que des qualits estimables;
mais, nous autres blancs, avons-nous le droit d'tre leurs
dnonciateurs?

Ici, la force de la vrit arrache  l'vque Grgoire l'aveu que les
ngres et les multres pourroient bien ne pas valoir autant qu'il l'a
dit; mais pour ne pas parotre tout--fait chanter la palinodie, les
blancs, dit-il, ne valent pas mieux; et d'aprs cela, ils n'ont pas le
droit d'tre leurs dnonciateurs. Cette vrit affligeante pour
l'humanit entire, n'avoit malheureusement pas besoin de sortir de la
bouche d'un prlat pour acqurir la force d'une dmonstration. La
rvolution nous a appris que tous les hommes, noirs, jaunes, blancs,
cuivrs, olivtres, civiliss ou non, savans ou ignorans, agits par les
mmes passions, sont partout aussi mchans les uns que les autres; mais
en convenant de leur gale propension au vice, dans tous les climats,
nous ne conviendrons pas de leur aptitude gale pour les sciences et
pour les arts, que nous maintenons tre les enfans naturels de
l'industrie, laquelle a pour mre la ncessit; et cette mre
malheureuse ne dpassa jamais les tropiques.




                             CHAPITRE VI

            Notice biographique du ngre Angelo-Solimann.


Nous voici au chapitre sixime de l'ouvrage de l'vque Grgoire, et
tout ce que nous avons lu jusqu'ici est absolument tranger  la
_Littrature des ngres_; ce prlat auroit-il oubli le sujet de son
livre? Nous serions tent de le croire, si nous ne lisions en tte de
chaque page, en trs-gros caractres, de la Littrature des ngres. Au
reste, ce chapitre qui devoit tre intitul comme le prcdent,
_Continuation du mme sujet_, apprendra au lecteur l'histoire
trs-intressante du ngre Angelo, qui, s'il n'a pas publi de
chefs-d'oeuvres de littrature, pouvoit cependant en faire, puisqu'il
parloit sept langues, sans compter celle de son pays qui devoit tre
trs-riche. D'aprs cela, il n'en mrite pas moins, dit l'vque
Grgoire, une des premires places entre les ngres qui se sont
distingus par un haut degr de culture, par des connoissances tendues,
et plus encore par la moralit et l'excellence de son caractre.

Il faut donc que vous sachiez, lecteur impatient, avant d'arriver  la
Littrature des ngres, qu'Angelo Solimann toit fils d'un prince
africain, nomm _Magni Famori_; qu'on l'appeloit, quand il toit petit,
_Mmadi-Make_; qu'il avoit une petit soeur dont on ignore le nom; que le
papa, _Magni Famori_, rgnoit sur une peuplade qui avoit dj un
commencement de civilisation, puisqu'elle adoroit les astres; qu'il y
avoit deux familles de blancs qui demeuroient dans le pays (sans doute
elles n'y toient pas depuis assez de temps pour tre devenues noires),
qu'une guerre clata inopinment, que la maison du papa fut investie,
que le petit _Mmadi-Make_, g de sept ans, eut peur, et prit la fuite
avec la vitesse d'une flche, que sa chre mre l'appela  grands cris,
en lui disant: o vas-tu, _Mmadi-Make?_ qu'il rpondit, o Dieu veut
(n'auroit-il pas d rpondre, o me conduira mon toile, puisque leurs
divinits toient les astres). Qu'aprs un combat sanglant o l'on
entendoit le cliquetis des armes et les hurlemens des blesss, le petit
Mmadi-Make fut pris, malgr qu'il se ft cach les yeux avec ses mains;
qu'il fut vendu, que son premier matre l'changea pour un cheval, que
le second matre le vendit  un troisime; que le troisime, aprs
l'avoir mis dans une maison flottante qui l'tonna beaucoup, et o il
essuya une tempte, le conduisit chez lui, que son pouse le reut avec
bont, lui fit beaucoup de caresses; que le mari lui donna le nom
d'Andr, et lui ordonna de conduire les chameaux aux pturages et de les
garder. Qu'on ignore de quelle nation toit cet homme l, ni combien de
temps resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans, ce qui fait
que cette Notice a t rdige par ses amis, lesquels nous ont appris
que ce troisime matre le mit encore dans une maison flottante qui le
conduisit  Messine, o il fut vendu  une marquise dont on ne dit pas
le nom, mais qui eut pour lui les soins d'une mre; qu'il tomba
dangereusement malade; que pendant sa maladie il ne voulut pas tre
baptis; qu'il demanda lui-mme  l'tre dans sa convalescence; qu'il
voulut avoir le nom d'Angelo,  cause d'une ngresse qu'il avoit
distingu parmi les domestiques de la marquise, qui se nommoit Anglina.
Que la marquise, malgr la grande affection qu'elle avoit pour lui, le
cda au prince Lobkowitz; qu'tant au service de ce prince, il devint
sauvage et colre; que le vieux matre-d'htel du prince, connoissant
son bon coeur et ses excellentes dispositions, malgr son tourderie,
lui donna un instituteur sous lequel il apprit, dans l'espace de
dix-sept jours,  crire l'allemand (race future, vous ne pourrez le
croire)! qu'ensuite il devint guerrier et combattoit auprs de son
matre, qu'il l'emporta bless sur ses paules hors du champ de
bataille; que malgr les grandes obligations que lui avoit ce matre,
lorsqu'il mourut, il ne lui donna point la libert, mais qu'il le lgua
par son testament au prince Winceslas de Lichtenstein. Qu'il suivit ce
dernier matre dans ses voyages  Francfort, lors du couronnement de
l'empereur Joseph, comme roi des Romains; qu'il se maria clandestinement
 la veuve de Christiani, ne Kellermann, Belge d'origine; que le prince
ayant appris son mariage, le bannit de sa maison; qu'il raya son nom de
son testament. Qu'ensuite il se retira avec son pouse, dans une petite
maison; que peu de temps aprs, le prince Franois le fit inspecteur de
l'ducation de son fils, place dont il remplissoit ponctuellement les
devoirs; qu'enfin, attaqu d'un coup d'apoplexie, il mourut dans la rue,
 l'ge de soixante-quinze ans.

    Multis ille bonis flebilis occidit,
      Nulli flebilior quam tibi.




                            CHAPITRE VII.

_Talens des Ngres pour les arts et mtiers. Socits politiques
organises par les Ngres_.


Dans le chapitre septime, l'vque Grgoire cherche  prouver, que les
ngres joignent aux qualits morales, de grandes connoissances dans les
arts mcaniques et libraux. Il cite Bosman, Brue, Barbot, Holben,
James-Lyn, Kiernan, d'Alrymple, Towne, Wadstrom, Falcondridge, Wilson,
Klarkson, Durand, Stedmann, Mungo-Park, Ledyard, Lucas, Honython,
Hornemann, qui tous connoissoient les noirs (et qui tous en toient
marchands), qui rendent tmoignage  leurs talens industriels. Et Moreau
de S. Mry les croit capables de russir dans les arts mcaniques et
libraux.

Nous pouvons, jusqu' un certain point, juger de l'aptitude de tous les
ngres pour les arts mcaniques et libraux, par ceux qu'on nous
apportoit  S. Domingue de presque toutes les nations d'Afrique, et que
nous tions dans l'usage d'envoyer en France, pour leur faire apprendre
un mtier quelconque; quelques-uns y russissoient jusqu' un certain
point, mais jamais aucun n'atteignoit le degr de perfection ncessaire
pour pouvoir se passer d'un blanc pour le guider  son retour  S.
Domingue, dans quelque mtier que ce ft. Nous ignorons la manire dont
en Afrique ils tannent et teignent les cuirs, nous n'avons jamais
entendu dire qu'ils portassent des souliers dans leur pays; il nous est
cependant arriv plus d'une fois des fils de souverains, ils toient,
comme les autres, nu-pieds; et il y a tant d'avantage  aller ainsi dans
les pays chauds, que nous doutons fort de l'assertion des voyageurs, qui
disent qu'ils prparent si bien les cuirs. Pourquoi,  S. Domingue, o
il existait des tanneries, n'ont-ils pas manifest ce talent, ils
n'ignorent pas que l'esclave, qui possde un mtier mme imparfaitement,
a beaucoup d'avantages sur les autres, et que son sort en est amlior.
L'vque Grgoire cite l'indigo qu'ils savent prparer; mais la manire
dont ils le font est la preuve du contraire. Ils broyent entre deux
pierres les feuilles de l'indigotier, et en font de petites boulettes
qui, avec un peu de matire bleue, contiennent les trois-quarts et plus
de fcule des feuilles; c'est avec ses boulettes qu'ils teignent les
grosses toiles qu'ils fabriquent, et comme ils ne connoissent point de
mordant pour fixer cette couleur bleue, ces toiles se dteignent
aussitt qu'on les lave. Il y a bien loin de cette prparation  celle
que les blancs connoissent par la fermentation et le battage, et de
l'application solide qu'ils en font sur les toffes, par la dissolution
de l'indigo dans l'acide sulfurique. Leurs beaux tissus, que cite
l'vque Grgoire, consistent dans de petits tapis composs d'une
bandelette blanche et l'autre bleue. Ces bandelettes, larges de trois
pouces, sont cousues  ct les unes des autres. Quant  leur belle
poterie, et aux vases de forme la plus lgante et la plus recherche,
nous prions nos lecteurs d'en prendre connoissance dans les cabinets des
curieux, qui sans doute en sont munis, ainsi que des ftiches et des
magots en terre, qui donneront une juste ide du got exquis des ngres
dans ce genre. Ce que nous pourrions en dire, seroit trop au dessous de
la vrit.

      Segnius irritant animor demissa per aures, quam qu sunt
      oculis subjecta fidelibus, et qu tradit ipse sibi
      spectator.

Nous regrettons aussi que M. le comte Hamilton n'aient pas insrs dans
sa belle collection de vases antiques, ces chefs-d'oeuvres du bon got
des Africains, et nous engageons les diteurs d'un nouvel ouvrage en ce
genre de n'en pas ngliger la publication.

L'vque Grgoire vente encore les bijoux exquis en or, argent et acier,
et les armes que font les ngres. Il nous semble que cette assertion est
dtruite par les objets que les capitaines, qui alloient  la traite,
portoient en Afrique pour acheter des esclaves. Tout ce qu'il y avoit de
rebut en armes, en instrumens aratoires, en mauvais couteaux, en petits
miroirs, en verroterie, constituoit la pacotille que l'on portoit en
Afrique pour y traiter des ngres, s'ils avoient excell dans
l'orfvrerie, dans l'horlogerie, dans l'art de fabriquer les armes,
auroient-ils achet ces objets de peu de valeur?

Un voyageur rapporte qu' Juida il a vu de trs-belles cannes d'ivoire
longues de deux mtres (six pieds), et d'une seule pice.

Ne sommes-nous pas fonds  nier la possibilit du fait; les dents
d'lphans, quelque longues qu'elles soient, sont courbes, et l'ivoire
ne peut se redresser. Nous connoissons parfaitement, pour en avoir vu,
les cannes dont parle l'vque Grgoire; elles sont faites avec la corne
d'un poisson qu'on nomme le narval; cette corne est droite, quelquefois
longue de dix  douze pieds (trois mtres). Cette belle matire n'a pas
la blancheur matte de l'ivoire, mais elle a une demi-transparence, qui
plat davantage, et elle n'est pas, comme l'ivoire, sujette  jaunir.

Nous allons, pour terminer ce chapitre, dire encore un mot de deux
chefs-d'oeuvres que cite l'vque Grgoire, pour prouver la grande
aptitude des ngres, pour les arts mcaniques et libraux.

Dikson, dit ce prlat, parle avec admiration des serrures de bois
excutes par les ngres, et des guitares, sur lesquelles ils jouent des
airs qui respirent une douce mlancolie.

Rien selon nous n'est une preuve plus forte du peu d'tendue du gnie
des ngres, que ces deux prtendus chefs-d'oeuvres. Tous les ngres qui
viennent d'Afrique savent fabriquer des serrures de bois, mais, quand on
en a vu une, on les a toutes vues; c'est comme les nids d'hirondelles,
qui sont partout les mmes. La mme cl peut ouvrir toutes ces serrures,
et quand ils la perdent, le premier petit morceau de bois qu'ils
rencontrent leur en sert.

Quant aux guitares, que les ngres nomment _banza_, voici en quoi elles
consistent: Ils coupent dans sa longueur, et par le milieu, une
callebasse franche (c'est le fruit d'un arbre que l'on nomme
callebassier). Ce fruit a quelquefois huit pouces et plus de diamtre.
Ils tendent dessus une peau de cabrit, qu'ils assujettissent autour des
bords avec des petits cloux; ils font deux petits trous sur cette
surface, ensuite une espce de latte ou morceau de bois grossirement
aplati, constitue le manche de la guittarre; ils tendent dessus trois
cordes de pitre (espce de filasse tire de l'_agave_ vulgairement
_pitre_); l'instrument construit. Ils jouent sur cet instrument des airs
composs de trois ou quatre notes, qu'ils rptent sans cesse; voici ce
que l'vque Grgoire appelle une musique sentimentale, mlancolique; et
ce que nous appelons une musique de sauvages.

L'autre instrument, qui leur est le plus familier, parce que c'est celui
au son duquel ils dansent, est le tambour; il est aussi simple que la
guitare. Ils coupent un arbre creux, ils prennent une certaine longueur
du tronc, ils tendent sur chaque bout une peau de mouton, en mettant le
poil en dedans; cette peau est serre autour du bois par un cercle de
lianne, voici le tambour fait. Ils ne se servent point de baguettes pour
le battre, mais de leurs mains. On peut aisment juger que cet
instrument est peu sonore, il est d'une monotonie insupportable pour les
blancs.

Dans une dissertation sur les briques flottantes des anciens, par
Fabroni, l'vque Grgoire trouve ce passage: Comment concevoir la
manire dont les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades pouvoient
construire des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant
ce que quelques ngres de la cte d'Afrique pratiquent encore.

Voici  quoi se rduit ce chef-d'oeuvre inconcevable. Dans les cantons
de l'Afrique, o la pierre et le bois sont rares, les ngres
construisent grossirement, non pas des tours, mais de petites huttes
carres, avec de la terre argileuse; quand ils ont fini cette espce de
pis, ils remplissent l'intrieur de la case d'herbes sches, et en
garnissent aussi le dehors, ensuite ils y mettent le feu; les murailles
se durcissent jusqu' un certain point, mais ne cuisent point. Nous
avons vu de ces petites maisons de terre  S. Domingue, qui avoient t
construites par des ngres d'Afrique. Il y a bien loin de l,  des
tours cuites sur place.

Un problme non rsolu, jusqu' prsent, mais non pas insoluble, est,
selon M. Grgoire, la manire de concilier le dveloppement de toutes
les facults intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
cette corruption que les arts d'agrment tranent, je ne dis pas
invitablement, mais constamment  leur suite.

M. Grgoire a raison de dire que ce problme n'est pas insoluble,
puisqu'il se trouve rsolu par toutes les qualits morales que les
ngres joignent aux grands talens qu'il leur suppose.

Ce prlat, craignant d'tre contredit par le grand nombre de capitaines
qui ont frquent les cts d'Afrique, affirme, sur le tmoignage de
quelques voyageurs, entr'autre de l'abb Prvot, que les ngres de
l'intrieur de l'Afrique sont bien plus civiliss et plus moraux. En
nous bornant, dit-il,  l'acception que prsente l'ide de sociabilit,
d'aptitude  vivre avec les hommes, en rapport de services mutuels,
l'ide d'un tat polic qui, a une forme constitue de gouvernement et
de religion, un pacte conservateur des personnes, des proprits; qui
pourroit disputer  plusieurs peuples noirs la qualit de civiliss?
Seroit-ce  ceux dont parle Lon l'Africain, qui, dans les montagnes,
ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont bti des
villes o ils cultivent les sciences et les arts.

Ne sommes-nous pas en droit de demander ce que sont les villes dont nous
parle Lon? quelles sont les sciences et les arts qui y fleurissent,
pourquoi les voyageurs ne nous apportent pas le moindre produit de tant
de talens?[15] quelle est enfin la religion que l'on y professe? C'est
par elle particulirement que nous pourrions juger du degr de
civilisation des peuples. Ne savons-nous pas que plusieurs de ces castes
noires adorent les astres, d'autres des serpens, les autres, des
ftiches.

[Note 15: La France, dit un voyageur, est pleine des toffes faites par
des ngres. Cela est vrai; mais ces toffes viennent de l'Inde, o
elles sont faites par des Indiens noirs  cheveux longs, qui ont
beaucoup plus d'intelligence que les ngres d'Afrique, qui ont de la
laine au lieu de cheveux.]

Il existe, parmi les peuples de l'intrieur de l'Afrique ( ce que nous
assure l'vque Grgoire), un pacte conservateur des personnes.

Et le plus grand nombre des esclaves que traitent les capitaines
ngriers, est amen de plus de deux cents lieues de l'intrieur des
terres. Ce prlat, pour nous prouver la perfection d'un des gouvernemens
de la contre de Juida, nous cite la ngresse Zingha, reine d'Angola,
dont l'astuce diplomatique ne le cdoit en rien  celle des souverains
d'Europe qui ont le plus perfectionn cet art funeste; la preuve en est,
dit-il, dans la conduite de cette reine, morte  quatre-vingt-deux ans;
 qui un esprit minent et une intrpidit froce assurent une place
dans l'histoire. Elle fit prir,  la vrit, une grande quantit de ses
sujets; mais, dans sa vieillesse, elle eut des remords, qui, comme le
dit fort bien M. Grgoire, ne rendoient pas la vie aux malheureux
qu'elle avoit fait sacrifier. Quel exemple de civilisation  citer! Ne
pourrions-nous pas, par la mme raison, prconiser la civilisation du
froce Dessalines, qui peut-tre auroit aussi expi ses forfaits par des
remords, si les multres et les ngres n'avoient purg la terre de ce
monstre noir, qui, peu  peu, les auroit tous dvors?

En parlant des ides reues parmi nous, communment on croit qu'un
peuple n'est pas civilis, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
ne prtendons, pas mettre les ngres au niveau de ceux qui, hritiers
des dcouvertes de tous les ges, y ajoutent les leurs; mais, peut-on
infrer de l, que les ngres sont incapables d'entrer en partage du
dpt des connoissances humaines (chapitre VI, page 153)?

Ce seroit sans doute un acte d'ingratitude la plus marque de la part
des blancs: quand les pres ont perdu leur fortune, c'est un devoir de
la part des enfans de partager avec eux le peu qu'ils ont. L'vque
Grgoire ne nous a-t-il pas dit, d'aprs Volney et Grgory, que les
ngres ont t nos pres dans les sciences et dans les arts, et qu'ils
nous ont appris jusqu' l'art de parler.

L'vque Grgoire ne peut pourtant s'empcher de convenir que la
civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces tats ngres. Par
exemple, dans celui o l'on parle au roitelet,  travers une sarbacanne;
ou quand il a dn, un hraut annonce qu'alors tous les autres potentats
du monde peuvent dner  leur tour. Ce prlat traite encore de barbare
le roi de Kakongo, qui, runissant tous les pouvoirs, juge toutes les
causes, avale une coupe de vin de palmier  chaque sentence qu'il
prononce, et termine quelquefois cinquante procs dans une sance.
Quelle barbarie! Tandis que chez nous, o la civilisation est monte au
dernier chelon, il faut souvent cinquante sances et plus, pour
terminer un procs.




                           CHAPITRE VIII

                   _De la Littrature des Ngres_.


_Tandem, tandem, tandem, tandem, denique tandem_.

Enfin, aprs sept chapitres, qui ne sont qu'un avant-propos, ou plutt
un hors de propos, du sujet de l'ouvrage annonc par l'vque Grgoire,
ce prlat se dcide  aborder la Littrature des ngres, dont, selon
notre manire de voir, il ne donne que des preuves ngatives. Que
doit-on entendre par la Littrature d'un peuple? C'est l'ensemble des
productions littraires de cette nation. En partant de cette dfinition,
nous allons examiner les preuves que prtend donner l'vque Grgoire,
de l'existence de la Littrature des ngres.

Willeberforce, de concert avec les membres de la socit, qui s'occupe
de l'ducation des Africains, a fond pour eux un espce de collge 
Clapham, distant de Londres d'environ six mille, j'ai, dit M. Grgoire,
visit moi-mme cet tablissement en 1802, pour m'assurer du progrs des
lves, et j'ai vu qu'entr'eux et les Europens, il n'existoit d'autre
diffrence que la couleur. La mme observation a t faite  Paris, au
collge de Lamarche, par M. Coesnon, professeur de l'Universit, o il y
avoit un certain nombre d'enfans ngres. La mme observation a t faite
 Philadelphie,  Boston; et le bon Wadstrome prtendoit,  cet gard,
que les noirs avoient la supriorit sur les blancs. L'ancien consul
amricain, Skipwith, est du mme avis (chap. VII, pag. 176).

En accordant  l'vque Grgoire une galit, mme une supriorit
d'aptitude pour les sciences,  quelques ngres, sur les blancs, qu'en
peut-on conclure en faveur de la Littrature de leur nation? L'aptitude
 acqurir dans quelques individus, suppose-t-elle la science de la
nation dont ils sont sortis? Le ngre don Juan Latino, enseignoit 
Sville la langue latine; l'avoit-il apprise en Afrique? o existoient
leurs Universits, leurs Collges? dans quelle langue leurs littrateurs
ont-ils crit? Si Clnard, aprs avoir dit que les ngres toient des
brutes, reconnut dans un autre temps leur aptitude, et qu'il leur
enseigna la littrature, dans la supposition qu'il ait russi, n'a-t-il
pas form des savans en littrature portugaise, et non en littrature
africaine? Que prouvent pour cette littrature, les rparties brillantes
des ngres, dont l'vque Grgoire cite un exemple.

Un ngre de la cte, dormoit. Son matre, en le rveillant, lui dit,
n'entends-tu pas matre qui appelle? Le ngre ouvre les yeux et les
ferme aussitt, en disant sommeil n'a pas de matre. Cette rpartie ne
sent-elle pas un peu la littrature franoise?

Quelles preuves  donner de la littrature des ngres, que leur
intelligence pour les affaires, dont on ne peut citer que quelques
exemples trs-rares, et leur mmoire prodigieuse dont on ne peut en
citer qu'un. Leur talent pour servir d'interprtes, pour lequel ils
n'ont besoin que de savoir un peu de franois, et l'idiome trs-born de
quelques peuplades africaines, qui leur vendent des esclaves.

Nous demanderons  M. Grgoire, pourquoi, s'il y avoit en Afrique une
Littrature, des Universits, le fils du roi de Nimbana, est-il venu en
Angleterre pour y apprendre l'hbreu? Pourquoi Stedman, qui accorde aux
Africains le gnie potique et musical, ne nous a-t-il pas apport
quelques-uns de leurs chefs-d'oeuvres en ces genres? Un opera de leur
faon nous et fait connotre leur posie et leur musique, bien mieux
que des relations de voyageur dont on doit toujours se dfier.

Enfin, des preuves irrfragables de la Littrature des ngres, selon
l'vque Grgoire, ce sont les Chevilles du Pre Adam, menuisier de
Nevers; les ouvrages de Louise, l'abb de Lion, surnomme la Belle
Cordire; les oeuvres d'Hubert Pott, simple journalier en Hollande,
proclam par le voyageur Pratt, le pre de la posie lgiaque; les
Posies de Bronicius, ramoneur de chemines; les Romans d'un domestique
de Glatz en Silsie; les Posies de Bloomfield, valet de charrue; les
Posies de Greensted, servante, et d'Anne Gearley, laitire  Bristol.
Or, il est vident, d'aprs ces exemples, que si les blancs, dans les
dernires classes de la socit, sont parvenus  un degr de mrite
aussi minent,  _Fortiori_, les ngres peuvent en faire autant et plus;
donc ils ont une Littrature. D'ailleurs, comme l'observe fort bien
l'vque Grgoire, le gnie est l'tincelle recele dans le sein du
caillou; ds qu'elle est frappe par l'acier, elle s'empresse de
jaillir. Nous pensons sans doute sur ce point comme M. Grgoire; mais
nous avons observ que dans les cailloux noirs, l'tincelle toit si
bien encrote, que l'acier le mieux tremp pouvoit  peine l'en faire
jaillir.




                             CHAPITRE IX

_Notice des Ngres et des Multres distingus par leur talent et leurs
ouvrages. Annibal, Amo, Lacruz-Bagay, l'Ilet-Geofroy, Derham, Fuller,
Banaxe, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho,
Phillis-Weathley_.


Dans ce neuvime chapitre, nous allons examiner si les ouvrages faits
par les ngres, ou pour les ngres, sont bien une preuve de la
littrature de leur caste.

_Annibal_ ou _Hannibal_, qui eut l'honneur d'tre connu du Czar Pierre,
par son ducation et son instruction, fut lev en Russie, au grade de
lieutenant-gnral, et de directeur du gnie.

Avoit-il reu en Afrique l'ducation et l'instruction qui l'avoient
port  ces grades?

_Amo_ (Antoine-Guillaume), n en Guine, fut amen trs-jeune 
Amsterdam; un de ses matres l'envoya faire ses tudes aux Universits
de Halle en Saxe, et de Wittemberg; il soutint une thse, et publia une
dissertation _De Jure Maurorum_; il parloit le latin, le franois, le
hollandois et l'allemand.

O avoit-il appris  parler toutes ces langues, toit-ce dans les
Universits d'Afrique?

_Lacruz-Bagay_, toit ou ngre ou sang ml; l'vque Grgoire dnonce
lui-mme son incertitude  cet gard. Selon nous, il n'toit ni l'un ni
l'autre, puisqu'il toit Indien Tagal, nation qui diffre beaucoup des
Africains ngres; il grava une carte des Philippines, compose par le
Pre Murello Vlande, jsuite.

Un graveur est-il un littrateur?

L'Ilet Geoffroy, galement indien, fit aussi des cartes qui ne prouvent
nullement la littrature des Africains.

_Derham_ (Jacques), esclave  Philadelphie, fut vendu par son matre 
un mdecin, qui le vendt  un chirurgien, qui le vendt au docteur
Robert Dove, de la Nouvelle-Orlans;  l'ge de vingt-six ans, il est
devenu le mdecin le plus distingu de la Nouvelle-Orlans; nous en
sommes bien persuads. Mais qu'a de commun la science de la mdecine
acquise  la Nouvelle-Orlans, avec la Littrature des ngres d'Afrique?

Blumenbach, voyageant en Suisse, a vu,  Yverdun, une ngresse cite
comme la personne la plus habile du pays, dans l'art des accouchemens.

Qui pourra, d'aprs cela, douter de la Littrature des ngres?

_Fuller_ (Thomas), n en Afrique, et rsidant  quatre milles
d'Alexandrie, ne savoit,  la vrit, ni lire ni crire, mais il n'en
toit pas moins littrateur, par sa prodigieuse facilit  calculer de
mmoire. Un jour, on lui demanda combien de secondes avoit vcu un homme
g de soixante-dix ans, tant de mois et tant de jours? Il rpondit
dans une minute et demie. L'un des interrogateurs prend la plume, et
aprs avoir longuement chiffr, prtend que Fuller s'est tromp en plus;
non, lui dit le ngre, l'erreur est de votre ct, car vous avez oubli
les bissextiles; le calcul se trouva juste.

Les ngres des Antilles, qui pourtant viennent d'Afrique, sont encore
bien loigns de ce degr de perfection de littrature arithmtique, ils
sont obligs, pour compter jusqu' douze seulement, d'avoir recours;
n'allez pas croire que ce soit  la plume, mais  des grains de mas, ou
 de petits cailloux. Pour savoir leur ge, ils mettent,  chaque
renouvellement de lune, un petit caillou dans une callebasse, destine
pour cela, et quand on leur demande quel ge ils ont, ils rpondent,
autant de lunes qu'il y a de petits cailloux dans cette callebasse: mais
il n'entre pas dans leur littrature de savoir de combien de lunes est
compose une anne; encore moins de connotre le calendrier de Csar, et
le calendrier Grgorien; connoissance que le ngre calculateur, cit par
M. Grgoire, n'avoit pas certainement acquise dans son pays, qui, par
consquent, ne prouve rien en faveur de la littrature africaine.

Nous pourrions encore donner ici les noms de quelques autres ngres ou
multres, dont l'vque Grgoire cite les ouvrages comme des preuves de
l'existence de la Littrature africaine; mais nous craignons d'abuser de
la patience du lecteur, et nous l'engageons  en prendre connoissance
dans l'ouvrage mme de M. Grgoire. D'aprs cela, il conviendra avec
nous qu'il toit bien inutile que ce prlat se mt en frais de produire
une foule de citations, dont plusieurs, trs-insignifiantes, ne tendent
qu' prouver ce que jamais nous ne lui avons contest, qu'il se trouve
(quoique rarement) parmi les ngres d'Afrique, quelques individus qui
ont un certain degr d'aptitude  acqurir une certaine somme de
connoissance. Mais nous maintenons, et le lecteur impartial, conviendra
avec nous, que les ouvrages que l'vque Grgoire attribue aux ngres et
aux multres, bien au-dessous de l'ide que ce prlat s'est efforc d'en
donner, ne prouvent nullement la littrature des ngres d'Afrique; 1.
parce qu'ils sont tous crits en langues totalement trangres aux
diffrentes populations africaines; 2. parce que leurs auteurs ont
puis leurs connoissances, soit en Angleterre, soit en France, soit en
Hollande, soit en Portugal, soit en Espagne, et que pas un n'a compos
ses ouvrages dans son pays, nous maintenons donc que ces ouvrages sont
la preuve la plus irrfragable, que les Africains n'ont point de
littrature; et que les preuves que donne M. Grgoire, qu'ils en ont eu
une autrefois, ne sont rien moins que certaines.

Il est cependant possible, qu'en notre qualit de Franois, nous soyons,
comme le dit l'vque Grgoire, tellement trangers  tout ce qui
s'appelle littrature trangre, que nous n'ayons pu deviner celle des
ngres. Au reste, l'intention de l'auteur est vidente; son but, en
faisant son ouvrage, n'a pas plus t de prouver la littrature des
ngres, que nous en faisant le ntre, de la rfuter; on ne se bat pas
contre une chimre.

Pour prouver  l'vque Grgoire notre reconnoissance, en suivant la
maxime sublime de l'Evangile, qui est de se venger de ceux qui nous font
du mal, en leur faisant du bien, nous donnerons  ce prlat un avis, qui
ne peut qu'tre trs-profitable  ses intrts; c'est celui de ne pas
envoyer une pacotille trop considrable de ses ouvrages (surtout du
dernier),  la Guadeloupe,  la Martinique, aux les Espagnoles, enfin,
dans toutes les Antilles, o la peste ngrophilique n'a pas exerc ses
ravages; ce seroit une trs-mauvaise spculation, et nous craindrions
beaucoup que le colporteur ne ft trs-mal accueilli.

Qu'il nous soit permis avant de terminer cet ouvrage, de jeter quelques
fleurs sur la tombe du gnral Ferrand; ce brave militaire, vraiment ami
de son pays, connut le prix des colonies, et fut l'ami des colons;
l'exprience l'avoit fait revenir de la malheureuse prvention que les
ngrophiles ont donne contr'eux  la majeure partie des Franois. La
perte de ce gnral est donc une nouvelle calamit qui attnue encore le
peu d'espoir qui leur restoit. Dans le nombre des militaires qui ont
partag avec ce gnral les mmes sentimens, nous nous plaisons  citer
ici un de ses aides-de-camp, M. Castel Laboulbene, chef d'escadron, et
commandant  Samana, qui runit aux talens militaires les plus
distingus, les qualits sociales les plus aimables.

Nous croirions encore manquer  la reconnoissance, si nous ne citions
pas ici le gnral Morgan, qui, dans le peu de temps qu'il a rest dans
la colonie, a tmoign aux colons l'affection la plus marque, et leur a
rendu, dans les circonstances critiques o ils se sont trouvs, tous les
services qui ont dpendu de lui. Ce brave gnral,  ses talens
militaires, runissoit la connoissance des colonies, et il ne faut que
les connotre pour en sentir l'importance.

L'vque Grgoire termine son ouvrage de la Littrature des ngres, par
une proraison que nous allons copier.

Puissent les nations europennes expier enfin _leurs crimes_ envers les
Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humilis,
donner l'essor  toutes leurs facults, ne rivaliser avec les blancs
qu'en talens et en vertus, oublier _les forfaits de leurs perscuteurs_,
ne s'en venger que par des bienfaits (ils les ont gorgs). Dt-on ici
bas n'avoir que rv ces avantages, il est du moins consolant d'emporter
au tombeau la certitude, qu'on a travaill de toutes ses forces  la
procurer aux autres.

N'et-il pas t beau  l'vque Grgoire d'emporter aussi dans le
tombeau le repentir des maux rels que son rve a occasionns, aux
blancs, aux ngres mme, et  la France.


FIN.











End of the Project Gutenberg EBook of Cri des colons contre un ouvrage de M.
l'vque et snateur Grgoire, ayant pour titre 'De la Littrature des ngres', by Fr.-Richard de Tussac

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