The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire de France
       1758-1789, Volume 19 (of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: February 2, 2008 [EBook #24490]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe
ont t corriges.

Page 157: "La flotte russe" a t remplac par "la flotte turque" dans
"Remorqu par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'trangleur de Pierre
III, dtruit la flotte russe  Tschesm (juillet 1770)."]




                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                     TOME DIX-NEUVIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRFACE


L'Histoire de France est termine.

J'y mis la vie.--Je ne regrette rien.

Commence ds 1830, elle s'achve enfin (1867).

Il est rare que cette courte vie humaine suffise  de pareils labeurs.
L'un des grands travailleurs du sicle, M. de Sismondi, eut le chagrin
de ne point achever. Plus heureux, j'ai vcu assez pour mener cette
histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs ges, enfin
joindre  cette pope le drame souverain qui l'explique.

Tout mon enseignement et mes travaux divers convergrent vers ce but.
Je dclinai ce qui s'en cartait, le monde et la fortune, les
fonctions publiques, estimant que l'histoire est la premire de
toutes.

Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont t les
tudes, les constructions pralables, parfois mme des parties
essentielles du grand difice.

Je ne rclame rien pour le travail pnible que j'eus d'explorer le
premier,  chaque ge, les sources alors peu connues (manuscrits ou
imprims rares). J'ai t trop heureux de les signaler  l'attention.
Chacun de mes volumes, attaqu, discut, n'en fut pas moins l'occasion
d'diter les nouveaux documents que j'avais exploits. Beaucoup sont
maintenant publis, dans les mains de tous.

       *       *       *       *       *

Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tte de ma
Rvolution, trouve au prsent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa
confirmation dcisive. La clart saisissante des documents nouveaux,
comme une blanche lumire lectrique, perce de part en part le trouble
clair-obscur o s'affaissa la monarchie.

Nos pres, par une seconde vue, aperurent en 92 qu'un complot fort
ancien de l'tranger contre la France se tramait en Europe et dans
Versailles mme. Les preuves taient insuffisantes et ils ne pouvaient
qu'affirmer.

Dans ma Rvolution, j'en pus dire davantage (sur le procs de Louis
XVI). Les royalistes eux-mmes, leurs aveux triomphants,
claircissaient au moins 92.

Mais jusqu'o remontaient l'intrigue et les machinations? Rcemment,
dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), runissant des documents
irrcusables, j'tablis que nos pres n'avaient eu qu'une vue
partielle et incomplte en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.
Je remontai plus haut. Je donnai un fil sr pour l'histoire de
cinquante annes: _la Conspiration de famille_. Je montrai que,
non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traits de 1756,
mais bien avant, et ds Fleury, l'tranger rgna  Versailles,--bien
plus, que le Roi fut constamment l'tranger[1].

              [Note 1: Est-ce  un tranger qu'on doit remettre
              l'pe, l'arme et le salut? grosse question.--Un livre
              spcial l-dessus, un livre fort est parti de Zurich,
              livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si
              rare), plein de rveil et plein de vie, dont plus d'un
              dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de
              guerre et de paix_, de 89  1815. Paris, d.
              Lechevalier.)]

C'est l le grand courant de l'histoire et le fil gnral. Ceux qui
voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient
parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en
carter, se soucier fort peu de la France, tre bon Espagnol, bon
Autrichien, servir la pense fixe, l'intrt de famille.

Louis XV crivait tous les jours  Madrid,  sa fille l'Infante. La
grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de
faire impratrice la fille de sa fille qui pouserait Joseph II.

De l vient que le Roi; de coeur trs-espagnol, devient
trs-autrichien, l'Autriche tant la seule maison o celle de Bourbon
puisse se marier sans droger. Joseph II nat  peine qu'il est le
mari projet, dsir, de Versailles et Madrid. Prise norme pour
Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,
met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et
Ferney.

Voil, je le rpte, le grand courant qui domine l'histoire; l'intrt
de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique franaise qui
balant un peu cet ascendant de l'tranger? On voudrait bien le
croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On et trouv piquant de
dcouvrir que Louis XV, ce roi sournois, hassant ses ministres et
trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et
curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montr ce qu'on en doit
croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'clairer,
lui trouvrent des observateurs habiles et de premier mrite, des
Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne russirent  rien. Dans ses
petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir
de police.

C'est la jouissance peureuse du mauvais colier qui croit faire un
tour  ses matres. Nulle part il n'est plus misrable. Il s'gare en
ses propres fils, veut tromper ses agents, ment  ceux qui mentent
pour lui, il perd la tte et convient qu'il s'embrouille. L son
tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,
dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:
Versailles tout entier est sa souricire.

L'affaire d'on--(et la confirmation que M. Boutaric donne au rcit de
M. Gaillardet, tir des papiers d'on mme),--cette affaire illumine
le rat dans ses plus misrables trous. Choiseul y est cruel,
impitoyable pour son matre. On ne s'tonne pas de la haine fidle que
lui garda un homme qui hassait peu (Louis XVI).

Sur Choiseul j'ai t trs-ferme, contre Voltaire et autres dupes.
Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas
Autrichien? (T. VI, 151.)

Que nous en cota-t-il? rien que le monde. Enferme dsormais, perdant
 la fois ses deux Indes, bannie d'Amrique et d'Asie, la France vit
l'Anglais occuper  son aise les cinq parties du globe.

Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable
progrs de cette invasion intrieure. Vienne nous a mens quatorze ans
par le fil peu sr d'une matresse use, la Pompadour, ou d'un petit
rou, Choiseul. Elle prend  Versailles un solide tablissement par
une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion,
immuablement Autrichienne, et qui, dans le trne de France, mettra de
petits Autrichiens. De mme que, par sa Caroline, Marie-Thrse a
repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle
pse sur la France, l'exploite aux moments dcisifs.

Il est curieux de voir combien notre diplomatie a t et est
autrichienne. M. de Bacourt (Intr.  Lamark) n'a pas craint d'avancer
que Marie-Antoinette ne se mla pas des affaires, n'agit pas pour sa
mre, son frre, etc.!! Voil jusqu'o, aux derniers temps, on osait
nier l'histoire, dmentir la tradition, tous les tmoignages
contemporains, la concordance des mmoires, l'aveu des royalistes
eux-mmes.

Ce n'tait plus un parti, c'tait la grande masse des _honntes gens_
et des gens _bien pensants_ qui laissait l l'histoire, prfrait le
roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avanait,
mlait ses jeux  des ombres si srieuses. La lgende allait son
chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient
des bonheurs singuliers, des trouvailles imprvues, charmantes. Ces
nouveauts tonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant
anciennes, elles auraient fini par tre respectes, prendre l'autorit
du temps.

Un matin, qui l'et cru! des archives de Vienne, d'un dpt si
discret, si peu intress  claircir l'histoire, arrive  la lgende
le plus accablant dmenti!

Et de qui, s'il vous plat? de la Reine elle-mme, de sa mre de ses
frres.

Par qui? par la voie la plus sre, l'honorable archiviste de la maison
d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans
changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).

Le fameux complot autrichien, tant ni, n'est que trop rel. Qui le
dit? C'est Marie-Thrse. Rien de plus violent que l'action de la mre
sur la fille, de celle-ci sur le Roi.

       *       *       *       *       *

Les projets de dmembrement que formait la Coalition, furent-ils
connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'tranger?
Savaient-ils qu'il voulait mutiler, dchirer la France? Point fort
essentiel qui devait influer sur le jugement dfinitif que l'histoire
portera sur eux[2].

              [Note 2: L'ignorance o l'on tait, explique
              l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet,
              Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux,
              Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier
              en France, fit connatre la publication d'Arneth,
              apprcia les vraies et les fausses lettres du Roi et de
              la Reine avec une ingnieuse et intressante
              critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et
              la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur
              l'histoire de ce temps.]

Les lettres publies par Arneth montrent qu'ils furent trs-avertis.
Ils surent que le secours demand coterait  la France ses meilleures
frontires, les barrires qui la gardent, et ne purent pas douter
qu'ainsi dmantele et  discrtion, elle ne ft en pril pour
l'intrieur, le corps mme de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche
les avertit expressment que les puissances ne feraient rien pour
rien, se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7
mars 91, p. 147-149). Malgr cette communication, la Reine rclama de
nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'tant arme et
complte, la Reine rvla  l'Autriche le plan de Dumouriez et le
point que devait attaquer Lafayette: Voil, dit-elle, _le rsultat du
conseil d'hier_, conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par
lui le rsultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).

Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses
torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis  nant par ces
lettres. Il la suspectait fort, il est vrai,  son arrive. Il fut un
peu tardif. Mais ds 71, un an aprs le mariage, quoiqu'ils fussent
encore des enfants, elle tait matresse de lui. Les ministres
trangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy).
Duclos dit  l'avnement (en mots trs-crus que je traduis): La femme
et le lit rgneront.

Louis XVI n'eut rien de la France, ne la souponna mme pas. De race
et par sa mre, il tait un pur Allemand, de la molle Saxe des
Augustes, obse et alourdie de sang, charnelle et souvent colrique.
Mais,  la diffrence des Augustes, son honntet naturelle, sa
dvotion, le rendirent rgulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En
pleine cour il tait solitaire, ne vivant qu' la chasse, dans les
bois de Versailles,  Compigne ou  Rambouillet. C'est uniquement
pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les tats
gnraux  Versailles (si prs de Paris)!

S'il n'et vcu ainsi, il serait devenu norme, comme les Augustes, un
monstre de graisse, comme son pre le Dauphin, qui dit lui-mme, 
dix-sept ans, ne pouvoir traner la masse de son corps. Mais ce
violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de
taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps.
Le soir, un gros repas o il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi
qu'on ait dit. Il n'tait nullement crapuleux comme Louis XV. Mais
c'tait un barbare, un homme tout de chair et de sang. De l sa
dpendance de la Reine. On le vit ds son ge de vingt ans, dans la
crise indcente de juillet 74. On le vit d'une manire effrayante dans
les premires grossesses. Il tait hors de lui, pleurait.

Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu
d'exceptions: Le Roi, c'est l'tranger. Tout fils tient de sa mre.
Le Roi est fils de l'trangre, et il en apporte le sang. La
succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en
seraient innombrables. Catherine, Marie de Mdicis, nous donnrent de
purs Italiens; la Farnse de mme (dans Charles III d'Espagne). Louis
XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi
complet, la parfaite ignorance du pays o il a rgn.

trangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous
ncessairement attachs  la religion qui veut l'obissance et la
rsignation, supprime la patrie, les fiers instincts de libert. Le
chrtien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est
_trs-chrtien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre
analogue. Le schisme n'y fait rien. Papaut de Moscou, papaut de
Londres, il n'importe, le trne a pour base l'autel. Notre roi, entre
tous, portant jadis la chape, chanoine  Saint-Quentin, abb de
Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclsiastique. Les
deux derniers ont t trs-fidles  ce caractre intrieur,
essentiel, de la royaut.--Louis XV, au moment dcisif de son rgne,
vers 1750, quand la grande question peut dj s'entrevoir, lorsque
dj l'on crie: Allons brler Versailles! Louis XV affronte
l'avenir, et  tout prix sauve les biens de l'glise.--Louis XVI,
srieux, excellent catholique, trs-oppos  toute nouveaut,
non-seulement refusa douze ans l'tat civil aux Protestants,
non-seulement garda et mnagea les biens d'glise, mais se perdit
plutt que de demander au Clerg un serment purement politique, qui ne
blessait en rien sa foi religieuse.

       *       *       *       *       *

Telle n'tait point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni
philosophe, ni dvote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgr
sa servitude passionne de la Polignac qui semblait l'carter de
Vienne, il suffisait d'un mot de sa mre, de son frre, pour rveiller
en elle le fond du fonds, l'intrt autrichien.

Les lettres qu'on vient de publier clairent terriblement la figure de
Marie-Thrse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.
Elle la conseille bien comme femme et pour la vie prive, mais elle la
corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.

Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prires (qui
vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que
souponnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la
trompe, lui ment (ment  sa fille!) Souvent elle l'exploite et spcule
sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le dtail trs-honteux
en est trs-authentique.

On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)
qu'au prix d'une concession dplorable. Il lutta quelque peu, et l,
il est intressant. Aid de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs
surtout, de sa pit filiale, il s'obstina  repousser Choiseul,
l'ennemi de son pre, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude
charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il
faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intrt de Joseph, il
compromit longtemps la cause amricaine.

Les vritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine
d'avoir avili Louis XVI en le faisant compre des Calonne et des
Lomnie, de l'avoir employ  couvrir de sa parole, de sa personne
aime et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment o il
tombe au plus bas, le seul moment o vraiment il m'tonne. Dans quel
nant moral le jeta sa matrialit pesante pour qu'il oublit le vrai
Louis XVI, le roi dvot, et subt l'homme de la Reine, l'incrdule et
le prtre athe (1787)!

Mais si le Roi, entran par la Reine, eut ce moment d'inconsquence,
reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidle  sa tradition. Il ne
fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le
mme et trs-fixe (au moins dans son for intrieur) contre toute
nouveaut, contraire  l'Amrique, contraire  Turgot et  Necker,
forc de marcher quelquefois, mais n'avanant qu' reculons, et en
protestant en dessous.

Les rformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune
porte srieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assembles
provinciales qu'on a fait valoir rcemment, ne furent qu'un leurre en
1786.--Le roi, loin de cder en rien au progrs et  la raison,
s'aigrit par les concessions, fort lgres, qu'il lui fallut faire,
les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pres ne se tromprent en
rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi
de la Rvolution.

       *       *       *       *       *

Pour tablir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai d m'carter
un peu, effleurer, luder ce qui m'en loignait. De l plusieurs
lacunes[3]. Maintes choses ne sont montres que de profil, plusieurs
mme passes tout  fait.

              [Note 3: En revanche, j'ai dvelopp certains faits
              vraiment capitaux, par exemple, la rvolution de
              Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M.
              Gariel m'avait ouvert les sources les plus
              prcieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes
              si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse
              histoire, si riche en prcieux dtails, n'y supplait
              souvent avec autant d'exactitude que de
              talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et
              savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu
              faire.--Deux srieux esprits, si nets et si loyaux, MM.
              Bersot, Barni, ont donn sur nos philosophes
              d'excellents jugements qui resteront dfinitifs. Ils
              corrigent ce que peut avoir peut-tre d'excessif ma
              critique de Rousseau.]

Rien ne me pse plus que d'omettre sur le chemin tels faits
admirables, hroques, qui sont rests sans rcompense, sans mmoire
jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.

Ces dettes me suivent et me poursuivent.

Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parl de cet obscur Lonidas qui
nous a sauvs  Saint-Cast, et dont la vaillance oublie m'est rvle
 ce moment par mon savant ami, M. le professeur Mac.

Que de dvouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels
malheurs, que de vertus punies par la duret du sort, dans notre
histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y
revenais un jour.

Il faut dire que la France entire du XVIIIe sicle (tant lgre qu'on
la croie) a eu un esprit tonnant de gnrosit, parfois excessif en
bont.--L'lan pour l'Amrique est simplement sublime.--L'attachement
bizarre, obstin, acharn, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les
yeux  l'vidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si
l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas mme les
fusillades de Paris, en 88.

Nul fiel en cette me de France. Tellement hae par l'Angleterre, elle
ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment o l'Angleterre la
ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,
pour le progrs des ides, la France fait tout, l'_Angleterre rien,
pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton  Watt, elle est
exactement strile (loyal aveu de M. Buckle).

Ce coeur exubrant, si facile et si bon, si charmant de la France, il
faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices
dues  nos pres pour une foule d'hrosmes obscurs, il faudrait, tt
ou tard, qu'on les rendt enfin. On dit que Camons eut aux Indes un
emploi, fut l'_administrateur du bien des dcds_. Ce titre, cette
charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,
j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.

       *       *       *       *       *

Il me convient d'tre mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un
travail  part, d'apprcier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon,
d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses dfauts. Alors, je
pourrai faire ce qu'on ne peut dans une prface: je dirai les mthodes
dont j'ai us selon les temps, la spcialit de nos arts historiques
que l'on connat fort peu.

Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se
faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre tait pour moi (plus
qu'un livre) la voie de l'me. Elle m'a fait et a fait ma vie.

Paris, 1er octobre 1866.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER.

CHUTE DE BERNIS.--AVNEMENT DE CHOISEUL.

1758.


La paix ou la banqueroute, telle tait la situation en 1758. Et une
banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-tre. Le roi avait
dit lui-mme: Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une rvolte.

Le roi n'allait plus  Paris. Mais si Paris affam avait t 
Versailles? Dans la redoutable meute de mai 1750, quelqu'un l'avait
propos.

L'attente d'une rvolution tait telle en ce moment, que plusieurs
voulaient partir, migrer, se mettre  l'abri. Rousseau y songeait, et
bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta l-dessus
(_Confessions_).

Bernis aurait tout donn pour ne plus tre ministre. Seulement qui et
pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter
l'hritage de la ruine et du dsespoir. Bernis supplia Choiseul, notre
ambassadeur  Vienne, de venir, de s'unir  lui, ou plutt de le
remplacer.

La situation avait fort empir depuis Rosbach. Un Cond (prince de
Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en
France et dmolissant Cherbourg, brlant en scurit cent vaisseaux
devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions
de dpense, trois cents millions de recette. Un dficit annuel de deux
cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances
usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain
(_Rich._, IX, 429). Les choses en taient au point que l'on n'osait
plus compter. Une enqute fit connatre, en 1764, que depuis huit ans
on n'crivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements
maritimes (_Deffand_, I, 317).

Le contrleur des finances, Schelles, tait devenu fou. Bernis tait
prs de l'tre. Il bavardait perdu, proposait des choses vaines,
conseillait  la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et
Chauvelin! Chauvelin, ennemi n de la cabale autrichienne! Maurepas,
l'ennemi des matresses, qui, le lendemain peut-tre, et chass la
Pompadour!

Nous n'avons pas assez dit ce qu'tait ce pauvre Bernis, mont si haut
par hasard. Il n'tait pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de
faire une grande fortune, c'est qu'il ne put russir  en faire une
petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps
l'avaient laiss pauvre. Ayant fait un mauvais pome de la _Religion
venge_, il plut au Roi, qui le mit auprs de la Pompadour pour la
polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le
fit ministre  Venise (1752), son agent prs de l'Infante dans leur
complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop li
avec elle, et lanc surtout par elle dans la criminelle affaire qui
compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche donnerait 
cette folle le trne des Pays-Bas.

Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut
trs-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit.
Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blma. Puis, sous le coup de
Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'tait plus temps.

Il tait pourtant un point o cessait son obissance, l'impuissance de
payer le subside promis  Marie-Thrse. Il exposa sa misre 
l'impratrice elle-mme, lui fit craindre que s'il y avait ici une
explosion, elle ne perdt tout  la fois. Elle-mme tait fort
abattue. En 1758, Frdric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort,
que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha
en Autriche.

Bernis, malgr la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla
admirablement, avec la nave loquence de la peur, et cela gagna. Le
Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le
Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise 
traiter.

Nul homme n'aurait os, dans une telle extrmit, prendre la
responsabilit norme de s'opposer  la paix. Il y fallait une audace
d'ignorance que n'et eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.

Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les
tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait
reculer. Avec un sens, souvent fin et dlicat des personnes, elles ont
une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrpidit l o
tous les hommes ont peur.

Ce fut une affaire de thtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une
actrice,  quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait
aux grands rles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, use, vide,
un vrai nant, elle avait son me, sa force en son petit conseil
secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche.
Avec des vues personnelles, trs-diverses, elles agissaient 
merveille dans le mme sens prs de la crature rgnante. Comme une
mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, use et
fripe, qu'on roidit, qu'on met  l'empois, on lui donnait de
l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence
dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se
haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-mme. Elle se
refaisait Cornlie, dclamait en long, en large, sur les chasses de
Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de
hauteur, d'indomptable obstination.

Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux gars, lui montrait le gouffre
bant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les
regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle
tait sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le
laissait dire, s'agiter. Je suis le ministre des limbes,
disait-il, du monde des rves, incertain, vague et flottant. Elle,
elle ne flottait point. Pousse par ses trois Lorraines, elle
travaillait en dessous  se dlivrer de Bernis.

Il ne demandait pas mieux. Il brlait de se sauver, pourvu qu'il ft
cardinal, abrit par le chapeau. Il avait un double pril. Sa
dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourr dans les fils obscurs
d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le
Dauphin, de plus trois rois trangers. Il croyait voir dj la foudre,
croyait que, sans la robe rouge, il tait en grand danger.

L'Infante qui rvait tous les trnes, et Milan, et les Pays-Bas, et la
Pologne, et les Siciles, se jetait  ce moment dans un nouvel
imbroglio. En aot 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort
prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand,
fils d'un premier lit, aimait peu son frre D. Carlos, roi de Naples,
qui tait pourtant son hritier naturel. Ne pouvait-on le dcider 
adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les
Jsuites auraient applaudi. Les Jsuites, matres de l'Espagne,
avaient en horreur D. Carlos, frmissaient de le voir venir. Ce
prince, livr aux avocats, aux ardents lgistes de Naples, faisait une
guerre terrible aux privilges du Saint-Sige, aux Jsuites, 
l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au
lutrin, il allait rapidement dans la voie d'mancipation.

Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale
audacieux, le dclarer illgitime et btard adultrin, fils d'un
crime, d'une surprise du sclrat Alberoni[4].

              [Note 4: L'histoire tait romanesque, mais moins
              invraisemblable qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul
              rapport avec son pre Philippe V, ennemi des nouveauts,
              serf ( l'excs) de l'habitude. Par sa facilit extrme
               adopter les rformes, sa partialit pour les Italiens,
              par l'adoption empresse de leurs plans les plus
              utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort
              Alberoni. Celui-ci avait t matre un moment de la
              Farnse. Il l'avait cre, invente, tire de son
              grenier de Parme, mise au trne de l'Espagne et des
              Indes. Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue,
              elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois
              sans tre grosse, ne prenant nulle racine encore contre
              le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put lui
              rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte  tout prix,
              se moqua de tous et rgna. Alberoni tait un nain, un
              gnome aux paroles magiques, diable noir aux yeux de
              diamant. Il fit miroiter devant elle le monde dfait,
              refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus
              tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre
              Charles-Quint. Elle n'tait pas libertine, mais
              furieusement ambitieuse. Il en serait n Don
              Carlos.--Elle n'aurait conu du roi qu' la chute
              d'Alberoni. Celui-ci croyait la tenir par le secret; il
              la raillait. Elle fut oblige de le perdre. Elle
              esprait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya
              des assassins, mais par miracle il chappa.--Voil le
              roman, bien li, et qui et pu russir entre les mains
              de gens habiles autant que l'taient les Jsuites.
              Serait-ce la cause relle qui irrita tellement Don
              Carlos contre eux, le poussa plus qu' l'expulsion de
              l'ordre, mais  des traitements sauvages, qu'on aurait
              crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort
              mme des individus? (V. _Al. de Saint-Priest_, etc.)]

Le gnral des Jsuites, Ricci, travaillait  cela. Il et clou
Carlos  Naples, donn l'Espagne  notre Infante. Chose trs-grave qui
aurait sauv les Jsuites et en France, et en Espagne, prvenu
certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, que
lut M. de Choiseul, dans les mmoires qui furent saisis en Espagne aux
collges des Jsuites (V. _Al. de Saint-Priest_), la btardise
adultrine de D. Carlos tait pose.

L'infante, pour russir dans un plan si hasardeux, et eu besoin que
son pre ft pour elle en 1758 ce qu'il avait t en 49 et 50. Elle
avait vingt ans alors. Mais le temps avait pass. Sa familiarit
hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et ferm de plus en
plus. Elle n'tait pas aime. Son intrigue de Pologne contre la maison
de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adlade.

L'infante n'avait rellement pour elle que Bernis, son Alberoni.
Malheureusement il tombait. Il dsirait de tomber, de partir sous le
chapeau, que lui-mme il appelait un excellent parapluie. Il se
retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se rservant seulement
de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le
Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte
politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre)
 cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui
baissait rapidement (_Coxe_).

Cependant il n'tait point dans l'intrt de l'Autriche, dans les vues
de la Pompadour, que Bernis restt l  ct de Choiseul, embarrassant
celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On
n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la
cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et
sr, de les assommer. On prtendit que l'Italienne, tant au lit aprs
souper, aurait appel Bernis, lui aurait dit: Mettez-vous l. Et ce
n'tait pas Bernis qui entrait; c'tait un homme du Dauphin qui redit
tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot jet ainsi
sans prcaution, portes ouvertes, pouvait fort bien signifier:
Mettez-vous  cette table, crivez pour moi ceci.

Le Roi tait fort jaloux. Quand la chose lui fut rapporte, il en
voulut cruellement  l'Infante et  Bernis. Il ne put se rtracter, il
lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutt comme on
jette _un os  un chien_ (_Hausset_). Bernis se sentit perdu. Il fut
exil le 13 dcembre  Soissons, ne revint jamais, enfin s'tablit 
Rome.

Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lana un
affront,  la tuer. Il lui crit qu'il exile Bernis et qu'elle doit
tre contente de cette _satisfaction_ qu'il lui donne (_Barbier_ VII,
110). Mot de rise, s'il voulait dire qu'elle allait tre
joyeuse,--plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger
par l de celui qui l'avilissait.

Cette fille tellement aime, pour qui le Roi a donn le sang de cinq
cent mille hommes, reoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit
qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau trait, en
donnant tout  l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se
souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne
s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.

Le trait que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'tonnement
du monde. _Conticuit terra_. Nos vieux allis les Turcs ne purent
jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en
remontant  Richelieu, Henri IV, et Franois Ier, la biffait, la
dmentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un dsastre de
Lisbonne, tait arriv ici, avait boulevers le pays, du moins les
ttes de Versailles.

La France, depuis des sicles, payait des subsides annuels aux faibles
contre les forts,  la Sude, par exemple, aux princes du Rhin contre
l'Autriche. Il tait neuf et piquant de payer cette grosse Autriche
pour craser ces petits princes, nos allis, nos amis.

Un peu plus de _huit millions_ iront chaque anne  Vienne, et de plus
la France seule (allgeant Marie-Thrse) payera la Sude et la Saxe
pour leur guerre au roi de Prusse.

Bernis promit dix huit mille hommes. _Choiseul en donne cent mille._

_Nulle paix sans Marie-Thrse._ Seule elle jugera du point o peut
s'arrter la France, reinte et puise.

Trait naf, autrichien, sans voile ni prcaution. Tout ce que la
France a pris et tout ce qu'elle prendra, _sera pour la seule
Autriche_.

La France aidera  faire Empereur le petit Joseph, futur de notre
petite Isabelle.

Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appt qui charma tant  Babiole,
on n'y songe plus. L'infante tant disgracie, outrage, enfin
mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intrt.
S'il y eut un trait secret, Choiseul l'a ananti[5].

              [Note 5: Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme
              Henriette, sa soeur, quoique beaucoup plus brillante,
              avait toujours t malsaine, ce que semblait rvler par
              moment un signe commun, une petite gale au front.
              Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante
              peut-tre de mme. En dcembre, elle fut prise d'une de
              ces maladies putrides qu'on appelait toutes alors
              petites vroles. L'ruption se fait mal. En huit jours
              elle est foudroye. On avait grande impatience qu'elle
              mourt, ft emporte, de crainte qu'elle n'infectt
              tout. Le Roi avait son carrosse, ses chevaux qui
              hennissaient; il voulait fuir  Marly. Et tous. Ce fut
              une droute. L'odeur tait insupportable. Deux capucins
              qui faisaient voeu de se dvouer  ces choses, ne purent
              aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle,
              maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe emporte le
              soir, jete  Saint-Denis (_Barbier_, _Hausset_,
              etc.).]




CHAPITRE II.

CHOISEUL.--SON TRAIT AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS.

1757.


La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
menaient la Pompadour, fut gouverne par la Lorraine,  peu prs comme
au temps des Guises.

La Lorraine, runie  la France, en fut matresse. Ce fut comme une
invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.

Terre pauvre, traverse, ruine, barbare, elle avait l'ascendant
d'nergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
corruption sauvage, elle a donn tour  tour et les meilleurs et les
pires, et les hros, et les tratres.

Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
faute n'est pas  elle, mais  sa situation.

Les moeurs y taient effroyables. Hnault le courtisan lui-mme avoue
que, venant en Lorraine, il se crut en pays Turc. C'est faire tort 
la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armes,
la scne hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas
les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'pe
qui,  Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie,
dpassaient la vie effrne des seigneurs. Celle de Bthizy fit
lgende. Furieuse d'amour pour son frre, elle talait, criait sa
honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre,
elle se cassa la tte (5 avril 1742). Cela fut fort admir en Lorraine
et  Versailles, et mit l'inceste  la mode. Le roi avait les quatre
soeurs. Madame de Luxembourg avec son frre Villeroi, la duchesse de
Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir,
firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus
loin le scandale.

Deux familles de Lorraine, illustres et ncessiteuses, dans ce pays de
pauvret, eurent la suite, le srieux, l'attention  la fortune,
qu'avaient rarement les seigneurs. C'taient les Beauvau, les
Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
enfants, bon mari et trs-uni pendant trente ans  sa femme, matresse
du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
devint matresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
ruse, fut l'grie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
moments dsesprs, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royaut.

Plus zle encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de
Soubise (le cardinal, le marchal). Trs-passionne pour ses frres,
elle poussa vivement le second, l'immortel hros de Rosbach, le
maintint par la Pompadour contre les rises, les chansons. Et elle le
grandissait toujours. Elle voulait le faire conntable.

Entre ces sages conseillres, madame de Pompadour en admettait une
autre encore, peu agrable, mais utile, un vritable homme d'affaires,
la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait
l'ascendant de sa logique, de sa masculine nergie.

Dans cet intrieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce tait
appele _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
dogue. Sa force et sa solidit, si dplaisante qu'elle ft, soutenait
utilement ce chiffon, la Pompadour.

M. de Choiseul, fort lger, avec tous ses dons sduisants, n'aurait
jamais pris consistance, s'il n'avait t doubl d'une autre me, d'un
second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une me bien autrement
lorraine, paisse, violente, tenace, mordant fort et ne lchant pas.
Elle le tirait du badinage, elle l'empchait de s'amuser, comme il et
fait, aux mchancets galantes, aux perfidies d'alcve. Elle lui
rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misre, elle
le forait d'avancer, n'importe comment.

Le meilleur de leur patrimoine avait t la trahison. Les Choiseul
rendirent ici un service immense  l'Autriche. C'est l'un d'eux qui,
voyant la tte dmnage de Fleury, dcida cet imbcile  retenir le
secours qui allait sauver notre arme de Prague. De l l'affreuse
catastrophe, l'arme gele (comme  Moscou). Le fils de ce bon
conseiller, tout jeune, le clbre Choiseul, est en rcompense cr
colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux
femmes. C'tait un petit doguin, roux et laid, avec une audace
cavalire, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
brillante, le perce  jour. Il et t, dit-il, un _ami_ d'Henri
III. (_Hausset_.)

La place de _mchant_ tait vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
qu'il est le _Mchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spcule
sur les petites flches qu'il lance  la Pompadour. Spculation bien
calcule avec une femme fane, qui a peur du moindre mot. Il
l'inquite, puis tout  coup la charme en se donnant  elle,
trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
un riche mariage. Elle lui fit pouser la petite Crozat Duchtel, fort
riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
si les parents la reprenaient, il tait pauvre.

C'tait en 1750,  l'avnement de Mesdames Henriette et Adlade.
Choiseul crut ne pas dplaire en disant venir de Lorraine, en
tablissant chez lui sa soeur, qui tait chanoinesse. Elle avait
vingt ans, lui trente. C'tait une grande forte personne, d'une voix
dsagrable, d'un visage fort color, perc de petits trous ardents.
L'enfant de douze ans, l'pouse nominale, ne les gna gure. Choiseul
 ct mit sa soeur, et vcut avec elle fort publiquement (_Lauzun_,
p. 9, d. 1858; _Dumouriez_, I, 159).

Le roi n'en tait pas fch, en riait. Aprs un sermon, il lui dit:
Le Pre, ce me semble, a jet des pierres dans votre jardin...--Mais,
Sire, n'en est-il pas tomb au parc de V. M.?--Vous serez damn,
Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est
diffrent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur. (_Mss. Choiseul_, _Al.
de S. Priest_).

L'inceste tant moins  la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais
il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle
resta constamment avec son frre, au dsespoir de la pauvre petite
madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien
sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il et pris la
responsabilit de se poser contre la paix, au moment o Louis XV
dsirait ngocier, au moment o Marie-Thrse tait lasse, ne recevant
plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui mme aprs
un succs la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun dsirait la paix.

Bernis  Marie-Thrse montrait la France agonisante. Qu' ce moment
quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
guerre, lui dise que Bernis s'est tromp, que la France a encore du
sang!... C'est chose norme, au del du caractre de Choiseul. Sans
sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrire, et
poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il et lui-mme franchi ce
sanglant Rubicon.

L'audace de prsenter l'impudent trait au roi implique que Louis XV
tait encore plus absent de lui-mme, plus tranger aux affaires, en
dcembre 1758, qu'il ne l'tait l'autre anne en septembre 1757 au
trait de Babiole.

Il eut cette anne le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
par tout le corps.

Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face 
l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De l un
cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rdait
toujours, et la mort, et le successeur, les thories rgicides des
Jsuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
contre le Dauphin.

Choiseul, qui ne croyait  rien, profitait des lueurs dvotes qu'avait
le Roi dans ses heures d'puisement. Quelle expiation meilleure que
d'accabler Frdric? Quoi de plus agrable  Dieu que d'craser le
Luthrien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mmes,
qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frdric
nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.

Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
spculations. Un jour, il adressa ce mot  son homme d'affaires: Ne
placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sr.

La seule ressource qu'apportt Choiseul, c'tait la banqueroute.

Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on hassait,
traitants et fermiers gnraux. Cela ne dplaisait pas. On aimait
assez qu' la turque, le rgne ft inaugur en tranglant quelques
pachas.

Ne pouvant pas les payer, il restait un expdient, c'tait de les
assassiner.

Cent millions mangs d'avance taient dus aux receveurs gnraux. Pour
payement, on les crasa. Une compagnie de banquiers fut autorise 
tirer sur eux, s'engageant  fournir au roi trois ou quatre millions
par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on mditait.

Et les fermiers gnraux pays en mme monnaie, reints. On leur
devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
actions de mille francs, qui rduisirent de moiti leurs bnfices.

Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple matre des
requtes, le fit contrleur gnral. Homme d'esprit, homme d'affaires,
Silhouette avait lu, voyag, vcu  Londres, travaill  la Compagnie
des Indes. Il avait, prs des philosophes, le mrite d'avoir traduit
quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
C'tait un parleur agrable, dit Grimm, d'quivoque mine, l'air
double, coupable et faux. Il n'avait nul expdient que ceux o
Machault avait chou,--impt sur tous (rejet),--pensions rduites
(impossible). Tout cela facile  prvoir. Nul rsultat  attendre
qu'une tempte de sifflets.

L'heureuse ide de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'tait
de faire que la France tournt le dos au levant, ne regardt qu'
l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui prparait. Ide neuve.
C'tait celle qui a toujours chou, la vieille, l'ternelle Armada de
1585, qu'on remet toujours  flot. Sans doute, un coup de surprise
n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
rvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
insenss sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs prparatifs,
met un grand peuple en veil, en demeure d'organiser ses puissantes
rsistances. Que dire de ces constructions tranges de bateaux plats
que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
Bonaparte imita.

La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, tait
prpare au plus loin,  Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
navigation, l'cartement des vaisseaux, les coups violents,
capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
qui, dans un pareil voyage, rdant autour, comme un requin, mordrait
de manire ou d'autre. Temptes de l'Armada, ou dfaites de Trafalgar,
c'est ce qui ne pouvait manquer.

Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait;  la fois, on
attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
cosse. Soubise, avec une arme (pas moins de cinquante mille
hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre 
Londres.

 la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
ministre de la guerre, Bellisle, annona, ds janvier, qu'on
n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
avril, nous prit dj la Guadeloupe. Au Canada, l'intrpide Montcalm,
de Nmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
septembre; il fut tu, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
remplac Dupleix. Il avait neutralis l'homme capable, gendre de
Dupleix, l'excellent gnral Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
emportements, son mpris pour les croyances indignes, mit l'Inde
entire contre nous. Il choua devant Madras en fvrier 1759, et de
plus en plus dclina devant l'ascendant de lord Clive.

Ministre  soixante-seize ans, Bellisle puisait sa vie  faire une
chose impossible, la rforme devant l'ennemi. La cour dbordait dans
l'arme, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
soldats.  Minden, nos deux gnraux, Contades et Broglie, plus
brouills entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
jaloux, et craint le succs de Contades. Tous deux battus, 1er aot,
et la dfaite de l'arme prcde, annonce tristement le dsastre de la
flotte.

La nuit du 16 au 17 aot, notre flotte de Toulon a pass devant
Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se sparent. Rduite  sept,
cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont 
elle  toutes voiles. Un des ntres se sacrifie et combat seul contre
cinq. Les autres n'en prissent pas moins.

Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
chimrique, la grosse arme sur bateaux plats que Soubise devait mener
en Tamise. On s'en tint aux expditions d'Irlande et d'cosse. Pour la
seconde, on n'avait plus l'hroque prince douard qui entrana les
highlands. En revanche, on avait un homme fort considrable 
Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.

C'tait le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalis, d'avoir tenu tte au
roi mme dans le coeur de Chteauroux,--d'avoir pour le parti jsuite
et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce
moment il n'tait bruit que du succs que les Bretons, sous
d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais  Saint-Cast. Duclos explique
trs-bien la prudence qu'il y dploya, simple spectateur  distance,
n'ayant pas mme donn d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
que les volontaires bretons firent l'excution d'eux-mmes, poussrent
les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
devint un hros.

Cette prudence consomme qu'il avait montre  Saint-Cast ne
l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les btiments
de transport rejoindre la flotte  Brest. Il dit qu'un homme comme
lui, un gouverneur de Bretagne, gnral de l'expdition, ne pouvait
faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de
Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan o il restait,
attendait dans sa dignit. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit
sur lui prs de Belle-Isle. Forces gales. Mais Conflans, non moins
prudent que d'Aiguillon, rflchit que son affaire n'tait pas de
livrer bataille, mais de conduire l'arme d'cosse. Il crut viter,
luder, se jetant entre les cueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
perdit deux vaisseaux. Quatre des ntres prissent; Conflans lui-mme
brle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher 
Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbs.

Dplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'arme, battue et
dshonore! Notre intrpide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
ayant donn sa parole, partit pourtant de Dunkerque, excuta sa
descente, prit une ville, se fit tuer.

La situation intrieure tait au niveau. Deux mois aprs la dfaite de
Minden, le dsastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
deux cents millions de dettes exigibles, jusqu' ces rescriptions
qu'il a donnes rcemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
qui avancrent les frais de l'armement dtruit. Les receveurs et
fermiers, anciens cranciers immols au printemps, avaient fait rire.
Voici les nouveaux cranciers, les rieurs, qui pleurent  leur tour,
et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misrables qui
vivaient d'annuits, qui avaient mis sottement aux royales loteries
des dernires annes! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront aprs
la guerre.

Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois  ses gens. Une
tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
montrer sa faiblesse, la force et la frocit que prenaient les
Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
l'Encyclopdie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
Besanon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonn par le
Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blmait son
procs de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
menaaient plus haut.

La moiti du Parlement de Besanon fut exile; mais celui de Paris
repoussa obstinment tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
Silhouette: l'impt proportionnellement lev sur tous. Dsirable
galit, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
par-dessus les charges antrieures.

Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu mnag du
Parlement, arriv en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
rouleau, avait  craindre le Dauphin qui avait prdit ce fruit des
traits autrichiens. Le parti dvot l'accablait. Il imagina un moyen
trange, qu'on n'et compris en nul pays du monde. Pour balancer la
banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
public, il lui donna le spectacle d'un tour trs-inattendu. Lui,
courtisan de Voltaire, il rgale les philosophes d'une vole de coups
de bton.

D'abord Choiseul excute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
lui-mme. Il se joint gaiement  la meute des siffleurs et des
moqueurs. Dsormais le portrait d'une ombre est appel _silhouette_.
On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits  la
_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset.

Ceci n'est qu'un commencement. Trs-secrtement Choiseul commande au
lorrain Palissot une pice qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'poque,
grotesquement piloris. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
poches, et Rousseau  quatre pattes retournant  la nature, et
gravement broutant sa laitue.




CHAPITRE III.

L'CLIPSE DE VOLTAIRE.

1759-1761.


Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi
du _sicle de l'esprit_, avait t justement ce triste retour
d'Allemagne o, repouss de tous cts, pour ainsi dire, il perdit
terre, n'ayant pas un seul point du globe o il ft en sret
(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejet de la France, de la
Lorraine mme. Il disparut, se tint obscur et si bien cach en Alsace,
parfois dans une le du Rhin, qu' Paris on le crut mort. La _bonne_
madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
comble, ses dangereux livres, autant de pchs de jeunesse,
surgissaient indiscrtement, s'imprimaient partout, quoi qu'il ft. La
Beaumelle hritait dj, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes
terribles. Malgr lui l'_Essai sur les moeurs_ clate, incomplet (deux
volumes). Malgr lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'pouvante,
par fragments perait partout la satire choquante, obscne, o, non
content d'insulter le fainant Charles VII, il met nue d'un coup de
griffe la grisette impertinente qui s'tait si haut monte.

Il eut une de ces peurs extrmes, qui rendaient cet homme nerveux par
moment bien ridicule. Le bon sens et pu lui dire qu'un homme si aim
du public n'tait pas en vrai pril. On pouvait le repousser,
l'loigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
comdie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
pques.

La premire lueur lui vint de celui qu'il hassait, de Frdric. Sa
charmante soeur, sous prtexte d'un voyage, vint  Colmar embrasser,
courtiser le proscrit. Frdric mit en opras deux tragdies de
Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'tait pas mort,
qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
roi du monde. L'arme des encyclopdistes, Diderot et d'Alembert, ne
perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux gnral.
Voltaire restait le roi des rois.

On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'tablit aux Dlices, prs de
Genve, et presque en face  Lausanne, et que de ce lieu imposant
(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
frmit toute l'Europe, son _Ode  la libert_, son remercment  la
libre Suisse o il avait pu respirer. Peu aprs, il acheva le livre
qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il
ne fut jamais plus haut.

Deux choses lui faisaient tort.

Malgr sa bont facile, vaniteux et emport, voulant se montrer
redoutable, prouver qu'il n'tait pas lger, comme on le redisait
tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le
comblait, lui crivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'hroque
adieu de Rosbach. Voltaire, l, fut dplorable. Il fit sa cour 
Versailles, aux ennemis de la pense et de son propre parti, disant:
La chre Marie-Thrse, proposant contre Frdric de renouveler les
chariots faucheurs des Babyloniens. Ide bizarre, s'il en fut, que le
ministre parut prendre au srieux, excutant pour Louis XV un joli
modle en petit, un joujou qu'on essaya.

L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'tait madame
Denis. Autant, au chteau de Cirey, prs de sa mathmaticienne, dans
sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentre, tendue,
haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lche. Fort riche
alors, il menait le train d'un fermier gnral. De 1756  1768, sa
maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
hors du tapage; mais il ne hassait pas cette vie folle de monde et de
bruit.

Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
brillante, son inpuisable torrent d'tincelles, tnt fort  cette
lgre lectricit du sexe, dont il abusait bien peu. N si faible et
ne mangeant pas, ne vivant gure que de caf, il fut pourtant un peu
satyre, d'esprit, de vellits. En le suivant patiemment, on voit que,
jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a not
parfaitement ce que fut pour lui sa nice (Nicolardot). Sa mauvaise
humeur  Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'tait
une veuve d' peu prs quarante ans, qui n'tait pas belle; elle
louchait, elle tait lourde, vulgaire et prtentieuse. Elle croyait
faire des vers, fit et dfit pendant trente ans une mauvaise pice,
_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
emphatique, ampoul, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
Lusignan; elle les Zares et les Chimnes, toujours les jeunes
premires. Elle en avait le tendre coeur, brlait de se remarier. Elle
avait l'me trs-grande, elle et dpens sans compter. Voltaire ne
lcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois tabli en
Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'tait chaque jour des tables
de quarante, cinquante personnes, des dcorations, des costumes
somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
figure jouir beaucoup. Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
honte. Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
engraisse, elle est charmante. Sans elle tout serait un dsert. (19
septembre 1755, 27 mai 1756.)

Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait lou quatre maisons, ici et
l, en des pays diffrents. Il ne pouvait, disait-il tomber que sur
ses quatre pattes. Son indpendance tait d'tre un homme riche et
mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nice contribua  le faire
seigneur de village, enracin dans une terre, et sur la terre serve de
France. C'est elle qui le refit Franais.

Il n'tait pas, il est vrai, bien tabli aux Dlices prs Genve. Il y
branlait. Deux partis taient dans la ville, la Genve de Calvin, et
la Genve mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la
mondaine elle-mme, les pasteurs qui dominaient n'en taient pas moins
chrtiens, anti-encyclopdistes. Dans un pamphlet anonyme, dfendant
l'Encyclopdie, il confond dans la mme attaque les perscuteurs
catholiques et les fourbes protestants. Cela fut fort envenim par
une lettre de Rousseau, comme on le verra tout  l'heure.

Il se croyait fort  Lausanne; car c'est l qu'il offrit asile 
l'Encyclopdie perscute (fvrier 1758). Il donnait deux cent mille
francs pour qu'on l'imprimt  Lausanne.

Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en fvrier. Mais
en mai tout est chang. La Pompadour _le protge_ dans son plan
d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai
1758).

Il et achet, s'il et pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
et eu l une cour pour taler ses grces, refaire madame Du Chtelet.
Et il y aurait trouv une demi-indpendance. La Pompadour fit dfendre
 Stanislas de le recevoir. On le voulait en France mme. Toute la
cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succs de l'Autriche, Kaunitz
disait: Avertissez-en notre ami. L'impratrice, si dvote, et qui
proscrivait Molire, n'avait pas honte de faire jouer les tragdies
philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au thtre
de la cour, on mettait ses pices en ballets. Choiseul lui crivait
sans cesse, encore plus que Frdric. Il rdait tout autour de lui
avec sa malice de chat.

La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclsiaste avec son
portrait en tte. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une dition plus belle encore se
fait de l'_Ecclsiaste_ que le Pape approuvera.

Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
ces prcautions. Socit singulire. Telle est la mode, que les dames
estimes l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres,
sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.

Il se lchait  ce moment dans l'bauche de _Candide_, une orgie
d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Pome de
Lisbonne, il en avait tir l'ide, mais en la chargeant d'indcences
et de grosses nudits, de Cungondes  la Rubens. Dans ce moment, il
est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On tait
las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
maison? Dans tout l't de 58, on travailla  cela. En octobre, au
moment mme o Choiseul devenait ministre, on ngocia srieusement
pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
donnait gure que du foin.

On fit valoir prs de Voltaire les superbes privilges qu'Henri IV
avait attachs  ce mchant bout de frontire. C'tait, dit Voltaire,
un royaume. Il serait un roi d'Yvetot. Ide sotte et ridicule. Ces
exemptions fiscales n'empchaient pas que ce domaine ne ft Voltaire
dpendant, regardant toujours quel vent soufflait du ct de
Versailles.

Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par l plus encore,
s'interdisant de vendre s'il voulait s'loigner. Le lieu lui convenait
 elle, tant sur la route mme du grand monde qui allait en Suisse,
en Savoie, en Italie. Il convenait moins  Voltaire, tant froid,
humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Dlices, on
se rend  Ferney, on a le coeur serr. Le lieu, ennuyeux de lui-mme,
n'est nullement gay du chteau mesquin qu'il y fit.

Il y eut ds l'entre un sensible coup. Sa nice gardant l'ide du
mariage, il avait cru prudent,  l'gard du mari possible, d'avoir
d'elle une contre-lettre o elle et reconnu qu'il restait matre de
Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
trouva log chez elle et non chez lui.

Parmi le rire ternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux dsastre de
Lisbonne et le dbut sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
massacres inous, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
l'optimisme qu'il avait profess toujours. Et plus troubl fut-il de
voir une femme intresse, violente, qui se faisait matresse chez
lui, pouvait le renvoyer. Jusque-l il tait _Candide_. Et par un
changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur
la terre. Miracle de sa Cungonde!

Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait crit: L'homme
est heureux.

Il y reviendra un jour en 1775. Il se rfutera lui-mme et rpondra 
Candide.

Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorit du
sicle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait
briser son oeuvre, lanait un livre de doute, la bacchanale effrne,
satirique et priapique, de l'ironie dsespre.

D'autre part, le sicle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
laissait chapper des larmes. On avait ddaign les drames larmoyants
de la Chausse. Mais voici le _Pre de famille_, dclamation
sentimentale dont Voltaire n'esprait rien (16 novembre 1758), et qui
obtient  Paris,  Versailles, le plus grand succs. Les courtisans
croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure  chaudes
larmes. Spectacle nouveau, tonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
drame de Diderot!

Mais l'essor du sentiment, l'clat pathtique et vainqueur de la
langue mue, orageuse, dclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle
Hlose_, qui ne sera imprime qu'en janvier 61, mais qui circule en
manuscrit (lue, dvore) de femme en femme, et qui va faire dans la
vie, tout autant que dans les lettres, une profonde rvolution.

En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_!

Le moment tait excellent pour attaquer les philosophes. Leur arme
tait au point d'une manoeuvre toujours prilleuse; elle tournait et
changeait de front. De leurs rangs tait partie la plus aigre
dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois,
contre lui, tonna l'pre et violente voix de Rousseau.




CHAPITRE IV.

ROUSSEAU.--NOUVELLE HLOSE.

1754-1760.


Rousseau nous apprend lui-mme que l'_mile_ eut un succs fort lent,
de grands loges particuliers, mais peu d'approbation publique. Le
_Contrat social_, imprim en Hollande, extrmement prohib, repouss 
la frontire, entra tard, difficilement, fut lu par une rare lite.

Le grand, l'immense succs, fut celui de l'_Hlose_.

C'est le plus grand succs, l'unique, qu'offre l'histoire littraire.
Rien de tel avant, rien aprs.

Ce livre inspira une vive, une ardente curiosit. On s'en arrachait
les volumes. On les louait, dit Brizard,  tout prix (douze sous par
heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la
nuit.

Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restrent changes. Le mot
d'_amour_, dit Walpole, avait t pour ainsi dire ray par le
ridicule, biff du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun,
aprs l'_Hlose_, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux.
L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en
plein 93, Julie rgne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.

Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec
tous ses dfauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la
douleur. Malgr toute sa rhtorique, ses dclamations d'colier, c'est
ici le vrai Rousseau, comme dans la _Lettre sur les spectacles_, les
_Confessions_, les _Rveries_.

Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement
arranges.

Le vrai Rousseau est n des femmes, n de madame de Warens. Il le dit
nettement lui-mme. Avant elle, il ne parlait pas, tait nou et muet.
Hors de sa prsence, il n'avait aucune facilit. Devant elle, libert
parfaite, facilit d'locution, langue abondante et chaleureuse.

Spar, et jet au loin sur le dur pav de Paris, il se grima en
Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le
talent, la force pre, qu'il est si ais de prendre. Et avec cela,
_nou_. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau _dnou_ que par
madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Gnevois. Et dans
la passion vraie reparut le Savoyard.

       *       *       *       *       *

Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut
bien plus  Annecy. Les Charmettes o Rousseau dj est un homme, un
matre de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu
d'astronomie, sont un lieu plus srieux. La mollesse inexprimable qui
nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisime,
des _Confessions_, est propre  l'air doux, languissant, quelque peu
fivreux d'Annecy. Il y a l de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir
(Eug. Sue).

En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai  Annecy,
travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matine tait
si douce, plus moyen de travailler. Nous allmes nous asseoir au lac,
sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public
tait un marcage, en face de l'agrable et marcageux Albigny. Dans
une brume lgre qui gazait  demi l'horizon, nous regardions la
petite le des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient
sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la
Sane.  droite, le petit palais qui fut de saint Franois de Sales;
derrire, la ville, les glises, les couvents, la Visitation (o rva
madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie
tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le mme
banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine.
Il se verse lentement dans un affluent du Rhne. Jadis il tait bien
plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs
suisses, qui montent l't) baissent alors sensiblement, laissent ici
et l des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fivre,
mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'me aussi
ne se sent que trop de ces molles douceurs.

Les nombreux canaux qui font de l'intrieur de la ville comme une
petite Venise (sans caractre, sans monuments, de si peu de
mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits
brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agrables  l'odorat.
Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des
fentres du XVIe sicle, d'autres troites et antiques, vieux vilains
trous orns de fleurs. Ces fleurs boivent l'impuret des canaux avec
dlices et n'en sont que plus charmantes.

Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupt. L'troite rue sous
l'glise (ferme alors en impasse) o logeait madame de Warens, entre
l'vque, les Cordeliers et la Matrise o il apprend la musique,
c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrire la maison, le canal lourd et
d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, un peu
de vert. Tous les germes de Rousseau sont l. Il y resta longtemps;
mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui
sparaient les deux maisons, celle de _maman_ et la Matrise. Tout lui
est rest, dit-il, dans la mme vivacit, la temprature de l'air, les
beaux costumes des prtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien
mle sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues
pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forait
de goter. L ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. L
la rveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle
tait  vpres, pensant  elle, avec elle esprant vivre et mourir...
Mais moi-mme ne rvais-je pas? Voil que sans le vouloir, je vais et
je suis ce flot.

Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misres, la
vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les
avortements, les demi-succs, les amis encyclopdistes, l'effort vers
le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde  la vie
sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais
pourtant, sincres. Honnte tentative pour vivre de son travail,
accorder la vie relle avec la vie de pense.

Ces vingt annes passent. En vain. Sous tant de choses voulues,
empruntes, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.

La cloche qu'il entendit l, sonne encore... Pauvre coeur de femme,
sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre _citoyen_!

 peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (_Discours sur
l'ingalit_), la mme anne il mollit. Il veut se refaire Gnevois;
mais pour cela il faut faire un premier pas en arrire. Il lui faut
_se refaire chrtien_ (1754).

Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laiss
depuis longtemps. C'est Diderot, l'_Encyclopdie_, rellement qu'il
faut abjurer. Il glisse dans les _Confessions_ un peu lgrement
l-dessus. Mais les pasteurs tablissent trs-bien (_Gaberel_,
_Rousseau_, 62) qu'il ne fut admis _qu'ayant satisfait sur tous les
points  la doctrine_, c'est--dire en dlaissant la foi du XVIIIe
sicle, se sparant de ses amis et soumettant sa raison  la divinit
de l'vangile.

Cet cart fut augment, largi habilement par les ministres de Genve.
Ils l'opposrent  Voltaire. M. Vernet, la mme anne, tira de
Rousseau un billet contre lui trs-outrageant. M. Roustan le dcida 
crire  Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante
contre le pome de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgr son
hsitation et sa rpugnance, qu'il crivt la _Lettre sur les
spectacles_ contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopdistes.

Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polmique. tabli 
l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette
o le logea madame d'pinay, il y sentit ds le printemps un
attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des
Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes
catastrophes (la guerre de Sept Ans commenait), il y a de ces
attendrissements singuliers de l'me humaine. De 1755  1758, Gessner
donne son _Daphnis_, les _Idylles_, la _Mort d'Abel_, qu'on traduit en
toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas
moins Saint-Lambert, et ses _Saisons_, faible imitation de Thompson,
que l'auteur lit en manuscrit  Doris et  Chloris, ses admiratrices
ardentes (mesdames d'pinay, d'Houdetot).

Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour
toujours, s'tablit  la campagne. En prsence de la solitude,  ce
moment grave du milieu de la vie, toute la premire vie souvent se
rveille. Les romans que sa mre lisait, qu'elle laissa et que
l'enfant lisait la nuit avec son pre jusqu' la premire hirondelle
(V. les _Confessions_), il en revient le vague cho. Son charmant
roman personnel chez _Maman_,  Annecy, reparat dans sa fracheur.
Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit,
remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage o
elle nat, sans oublier la rive oppose de Savoie, o elle passa
fugitive. La voil cre la Julie, et justement dans la mesure de
madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel
esprit,--gracieuse, dlicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et
forme, on le dirait, comme il le dit de Maman, dans le commerce
charmant de la noblesse de Savoie. (_Conf._, liv. III.)

Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur
l'ingalit? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste
pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inlgant, la
sche petite perruque, que Rousseau a adopts. Elle reste dans
l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'pe.
Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genve, mal  l'auteur de
_Julie_. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la
charmante, l'enjoue, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame
d'Houdetot?

Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voil donc venu  toi! Et
tu t'aperois de ton ge. Et tu ressens ta pauvret. Cinq ans de plus
que Saint-Lambert, c'est peu en ralit. Rousseau n'a pas l'air de
savoir que, dans ce sicle de l'esprit, le temps ne compte pour rien.
Il s'injurie, se mprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert,
lui, semble jeune. Pourquoi? il est lgant, militaire, porte l'pe.

Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette
aveugle fureur, qu'il se dit qu'un _vieux_ comme lui ne risque point
de russir, de sduire la jeune matresse d'un ami que lui, Rousseau,
ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres  _Sarah_ sont ce
qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frnsie, rage; il
se roule dans la honte, dans le dsespoir de voir que ce jeune objet
est un sage, qu'elle a piti, qu'elle est bonne, dsole d'avoir fait
un fou. Notez que ce nom de _Sarah_ lui-mme est une maladresse et une
insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman o l'auteur
nous montre une jeune demoiselle noble qui s'prend pour son laquais.
Rousseau qui a t laquais, dans sa rage, s'abaisse  tout prix.

Pour achever l'infortun, la nature impitoyable  ce moment met la
main sur lui. Il a ds sa naissance apport une infirmit. Elle se
rveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'tait une
rtention, une maladie de la vessie.

Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet tat, abme  ses
genoux.

On fait cercle. Tous ses amis,  leur tour, lui jettent la pierre.
C'est le mchant, c'est le tratre, c'est le chien, c'est l'ennemi.
Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je
crois tout  fait ce qu'il dit que le mprisable Grimm n'pargna nul
artifice pour lui ter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que
sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas
du parti. Il est dans l'_Encyclopdie_; il est dehors, il est contre.
Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, _Sciences_, _Ingalit_,
_Spectacles_) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe
dans lequel il compte toujours. En 55, il insre encore des articles
dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment o l'_Encyclopdie_
succombe sous les Parlements, les Jsuites, sous Trvoux et sous
Frron, Rousseau (_Lettre sur les spectacles_) la frappe, et du coup
le plus sr, par un livre sorti du coeur.

Qu'il dise comme Polyeucte: Je suis chrtien!  la bonne heure. Je
me suis refait chrtien en 1754. Mais alors pourquoi reste-t-il avec
les Encyclopdistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame
d'pinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de
femmes, la matresse de Saint-Lambert?

Sa conduite avec Voltaire n'tait-elle pas singulire? En avril
(1756), quand Voltaire dans son _Prservatif_ (pamphlet pour
l'_Encyclopdie_) attaque  la fois les prtres catholiques et
protestants, Rousseau crit  Vernes un billet colrique, o il
l'appelle: Ce beau gnie, me basse, grand par ses talents, vil par
leur usage. Et le billet court partout. Le 18 aot (mme anne), en
crivant  Voltaire sa belle lettre contre le pome de _Lisbonne_, il
le comble de tmoignages d'admiration et de respect, et ce mnagement
habile rend le coup mieux assn.--Simple lettre pour Voltaire seul,
dit-il. On sent que de telles choses, loquentes, tincelantes, ne
pourront rester enfermes. Et en effet, Rousseau lui-mme avoue en
avoir donn des copies  trois personnes.

Ainsi en tout sa conduite tait horriblement louche, tantt par sa
nature mme, sa dualit intrieure, tantt par sa propre faute, la
fureur qui tait en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut
rien, qu'il reste pur, qu'il l'aime trop pour vouloir la possder.

Mais qui aura cette ide en lisant les lettres perdues, furieuses,
insenses,  Sarah? Lui-mme qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet
orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sr, c'est qu'il cherche
incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage
d'un malade qui, de ses ongles acharns, creuse la cuisante blessure
dont il est brl, dvor.

Deux choses trs-spcialement purent exasprer ses amis:

L'ostentation de pauvret. Certes, Rousseau tait pauvre; mais Diderot
n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes
courtoises que de faire sans cesse appel  la haine et  l'envie, de
se proclamer _le pauvre_.

L'autre chose qui parat dj dans la lettre sur le pome de
_Lisbonne_, et qui va paratre mieux dans le _Contrat social_, c'est
qu'il veut qu'on ait dans chaque tat un Code moral qui contienne les
bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun
dclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le
_Contrat social_).

La discordance de Rousseau avec l'_Encyclopdie_ et l'esprit mme du
sicle, l tait tranche, terrible. L commence un cours nouveau
d'ides qui ira tout droit  la Fte de l'tre suprme.--Puis, la
raction l'exploite, de Robespierre  De Maistre.

Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (crivant et
pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut
un furieux fou, trs-mchant.

Dans une dernire runion o ils se trouvrent en face, o l'on crut
les rapprocher, Diderot fut constern de voir l'tat horrible de
Rousseau. Et il en dfaillit presque. En rentrant chez lui, il crit:
Mon ami, j'ai vu un damn!... Ah! je ne puis m'en remettre...
Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.
(_Diderot_, XII, 277.)

Un damn, c'est cela mme. Il portait en ce moment un enfer de
discordance; les dmons se battaient en lui. Il portait son
enfantement (ses trois livres en deux annes) l'_mile_, la _Julie_,
le _Contrat_. Il portait la raction, la planche qu'il allait tendre
au naufrage du christianisme.

L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme
un pressentiment biblique. On est sr, en lisant sa lettre, qu'il a
vu, par del Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre
d'avenir. Diderot-Danton voit dj la face de Rousseau-Robespierre.

       *       *       *       *       *

Un homme fort judicieux a dit  nos migrants qui partent pour
l'Amrique, que, pour russir l-bas, il fallait tre un
naufrag,--c'est--dire tre perdu, dsespr, prt  tout, dcid
comme celui qui a vu la mort de prs et ne mnage plus rien.

Rousseau eut cet avantage. Il en tait l justement lorsque son ennemi
Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame
d'pinay,  mettre Rousseau  la porte de l'Ermitage en plein dcembre
(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le dlivre, et qui
a fait sa grandeur.

Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: _Il crit en
pleine crise._ C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa
tragdie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.

Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La
production est chez eux le cours mme de la nature. Rousseau est une
ruption. La _Julie_, le _Contrat_, l'_mile_, lui chappent en une
fois (1761-1762). On recule d'tonnement.

Grand moment. Tout tait prt. Le monde avait travaill, et taill
toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke,
Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi
Raynal) lui prparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles
admirables et trop publis de l'_Encyclopdie_ (art. _Autorit_,
etc.). Une demoiselle gnevoise, mademoiselle Huber, la tante des
grands naturalistes, ds 1731, crit un _Vicaire savoyard_[6].

              [Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on
              ne fait pas d'abord l'examen de _ses
              prcdents_,--j'entends les prcdents _de sa langue_
              (de Refuge, et de Savoie),--les prcdents _de ses
              ides_. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le prcda
              ds 1749? Que Morelly fit un _mile_, un remarquable
              _Trait d'ducation_ ds 1743, que sa _Basiliade_
              prcda d'un an le _Discours sur l'ingalit_, qu'elle
              parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de
              l'ide de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait
               fond tout cela, au moins par Diderot, son brlant
              mdiateur, qui chauffa le fameux Discours.]

Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, _ferme et
serre_ et tendue de nos meilleurs rfugis (cette langue que Voltaire
lui-mme estimait dans La Beaumelle), il n'aurait t jamais qu'un
habile rhteur gnevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris
l'attention. Il n'et jamais dpass le succs du faux sauvage,
l'loquente dclamation du _Discours sur l'ingalit_.

La force, la force magique, c'est que Rousseau tout  coup parle une
langue inconnue.

On l'entend pour la premire fois dans la _Lettre sur les spectacles_
(1758). On est mu et surpris. Pas un mot de dclamation. Peu de
nouveau. Il reprend l'ide des auteurs chrtiens (Bossuet, Nicole,
etc.) sur les dangers du thtre. Mais quand il parle de la Suisse,
des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mlodie
inconnue s'entend. Et le coeur chappe  ce chant de Pergolse: Je
suis au-dessous de moi-mme. Une fermentation passagre produisit en
moi quelques lueurs de talent. Il s'est montr tard, il s'est teint
de bonne heure. En reprenant mon tat naturel, je suis rentr dans le
nant. Je n'eus qu'un moment, il est pass. J'ai la honte de me
survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence,
vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.

Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est chang! Combien sa langue
est tout  coup _dnoue_! Le coeur pour la seconde fois a fondu.
Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de
Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant
par hasard a frapp le roc; un flot brlant, cumant, va inonder la
valle.

Il y a dans la _Julie_ un curieux phnomne qu'on sent bien en Savoie,
en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les
monts, fond les neiges, nerve les forces. C'est ce qu'ils appellent
le _foehn_. Les coeurs aussi en sont malades, troubls, orageux,
alanguis.

On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les potes
italiens, surtout le Tasse et Mtastase. Ils sont enivrs de musique
italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les
deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les
moments o elle est force, outre par Rousseau, est celle de cette
socit dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si
peu productif littrairement, qui semble en tre toujours  saint
Franois de Sales, en revanche a gard les grces d'une France qui
n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gr mal gr, mle d'un
souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une
influence qu'on n'a pas apprcie. Esprit tout  fait contraire  la
Suisse et au Dauphin. De Turin et de Chambry nous vinrent ces femmes
charmantes, d'apparente navet (la grce du petit Savoyard), comme
la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine,
madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties
d'Annecy, qui conquirent et gardrent Paris, et furent belles un
demi-sicle.

Rousseau n'a pu, quoique rhteur, et encore emptr de sa toge
romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout  fait gter cette jolie langue
qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en
sortit par torrents. Il garde de son premier rle des gaucheries
singulires, de grotesques rminiscences de Rousseau-Mably, par
exemple, quand il appelle sa Julie une Agrippine (cinquime partie,
lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre  la mode du grand
succs de cette anne. En 1758, Colardeau avait clat par sa posie
d'_Hlose_, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie
_Nouvelle Hlose_.  tort. Autant, dans l'immortelle lgende
d'Hlose et d'Abailard on sent l'hroque lan, l'mancipation de
l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes
hardiesses, est oppos  cet esprit. Il dsespre de la raison. Il
inaugure la rverie, ce narcotisme qui depuis a t toujours
croissant.

L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue
aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la
scheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle
surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une
mer! On se figurait que c'tait la mer fconde, une mer de jeunesse et
de vie.

Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans
un langage naf,--mais dans cette rhtorique. Endurons les deux
premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperoit qu'au troisime, dans la
lettre o Julie dit  Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, aprs
une lutte cruelle, mene par son pre  l'_glise_ o elle pouse
Wolmar, elle sent son coeur chang tout  coup, pacifi,--chang  ce
point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas _sublimes_
seulement, mais (qui le croirait?) _si doux_!

Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grce,
elle exagre dans une trange et choquante dclamation, l'tat honteux
o elle tait avant d'entrer  l'glise. Les transports effrns
d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'ide n'avait
jamais souill mon esprit... Mon coeur tait si corrompu que ma raison
ne put rsister _aux discours de vos philosophes_, etc.

Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultre, Julie nous
l'apprend[7]. Et elle rfute longuement ce qu'ils n'ont enseign
jamais.

              [Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes
              en gnral un mot lger d'Helvtius. Mais qu'ils
              n'adoptrent nullement, et que Voltaire reproche 
              Helvtius (_Corresp._, d. Beuchot, t. LX, p. 357).]

Mais enfin, de quelque manire qu'elle et accept ces doctrines,
comment cette pure, cette honnte, cette intressante Julie, fut-elle
alors _si corrompue_? C'est que j'aimais  rflchir et me fiais  ma
raison.

Ainsi la charmante femme  laquelle Rousseau nous a tellement
intresss, celle dont notre me attendrie, aveugle, suit
l'impulsion, la _prcheuse_, comme il l'appelle, il va faire prcher
par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois rfut. Le mpris
de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement  l'action,
voil l'enseignement de Julie.

Quel est le plus heureux ds ce monde, du sage avec sa raison, ou du
dvot dans son dlire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un
moment o toutes mes facults sont alines? L'ivresse a ses
plaisirs, disiez-vous. Eh bien, ce dlire en est une.

Elle recueille le fruit du dlire, de l'ivresse, qui est d'oublier,
d'ignorer, de se perdre de vue soi-mme, d'apaiser sa conscience.

Mes rflexions ne sont ni amres, ni douloureuses. Mes fautes me
donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, _et non des
remords_. Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quitiste.
Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-mme a-t-elle dit
davantage? On s'enfonce, non sans volupt, au fond de ce demi-sommeil.
Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient trs-doux et Molinos
nous apprend qu'on jouit de la honte mme.

Le demi-jour de l'ivresse, l'loignement pour la lumire, pour la
raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des
critures, ces liberts protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il
lui faut, dit-elle, _un culte grossier_. Par l je me drobe aux
fantmes d'une raison qui s'gare. (Liv. V, lettre V.)--Et l
Rousseau est curieux. Dans une note quivoque, il loue, blme les
catholiques; au total il les loue plutt.

Par cette femme adore, par la belle bouche de Julie, nous reviennent
toutes les sottises que Voltaire a pulvrises dans ses rponses 
Pascal trente annes auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans
cette forme sduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on
rpondrait: Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur
passionne d'une femme qui se croit gurie et qui meurt encore
d'amour.--Oui, laissez... Et tout  l'heure, ce qui passa dans
l'abandon, l'amour des molles rveries, la haine des philosophe et de
la philosophie, bref, la raction chrtienne, va revenir formule!

Il y a un homme hassable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce
Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, tant si bien
instruit d'avance, immoler Julie  son gosme, faire le malheur, le
supplice de ces deux infortuns? Toutes les phrases de Rousseau pour
faire admirer _ce sage_ ne servent gure. On souffre trop  le voir
faire sur deux mes une exprience si longue, avec la curiosit
terrible du chirurgien dans ses vivisections.

L'ingnieux, le piquant, c'est de leur faire dire  tous deux qu'ils
sont guris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage.
Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait
bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les
souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose,
les enflamme. Plus que jamais, dit-il lui-mme, ils brlent ardemment
l'un pour l'autre.

Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend mme, dit-on,
un lger embonpoint. Elle dit: Je suis heureuse. Et elle se meurt
moralement. La prire ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue,
entoure de tout ce qu'elle aime, qu'elle est dtache de la vie.

Il faut que le roman finisse. Cette langueur mne tout droit  la
chute ou  la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve
l'auteur.

Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyt, qu'il et
l'obligeance de _Jacques_ de Georges Sand, qui se tue  propos pour
les amants; mais ce froid Wolmar, l'goste, ne donne pas ce plaisir;
il survit  sa victime. L'impression reste tout entire. Les voil,
les philosophes, ces mes de glace et d'airain. De cet excellent livre
on garde la haine des raisonneurs et le mpris de la raison.

Ce qui plat, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait
autour de lui comme un cercle d'amis zls qui vont le perscuter
doucement, et, bon gr mal gr, le changer et le faire chrtien.
Rousseau dit expressment dans une lettre ( M. Vernes) que l'impie se
convertira. Et l'aptre principal, pour sauver l'me de Wolmar, sera
l'amant de Julie.




CHAPITRE V.

LA COMDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS.

1760-1761.


La _Julie_ ne fut imprime qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
faisait des lectures d'intrt brlant, palpitant avec une motion qui
souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
en tait le hros. Dans sa prface et ses notes, il se garde bien de
dire non.

Sans son extrieur inculte, il allait loin auprs d'elles. Il fut tout
 coup  la mode. En dcembre 1756, expuls de l'Ermitage, cras dans
son monde (philosophe et financier), le voil deux ans aprs recherch
d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
nul moyen de s'en dfendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
l'enlvent, le comblent de caresses. Sous le haut chteau de
Montmorency, un pavillon dlicieux qui fait penser aux Borromes,
solitaire, au milieu des eaux, le reoit au mois de mai 1759. Du
_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est musel, li, bien plus,
sduit, apprivois.

Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et trs-teint, ami personnel
du Roi, fort tristement employ aux violences de Rouen, tait un
trange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fe de ce lieu
enchant, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
un esprit dlicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice
perverse et profonde. Longtemps effrne Messaline, elle avait marqu
encore plus comme type du _Mchant_ femme. Ne Villeroi, et matresse
effronte de son frre, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
s'en faire un second d'un homme dj mari, Luxembourg, elle employa
une perfidie meurtrire. Elle se fit la tendre amie de madame de
Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques o
cette faible crature, avilie devant son mari, grise, et jouet de
tous, devint un objet de dgot (_Besenval_). Elle se vomit elle-mme,
mourut, et Luxembourg devint second mari de la Mchante. Ici elle
changea de systme, fut dcente et honorable, fort mnage. On la
craignait. Sa passion alors tait de tuer tout doucement la fille que
Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
Celle-ci tait trs-faible de poitrine; sa belle-mre lui parlait de
sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
entrant chez elle: On sent ici le cadavre.

Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des
vieilles btes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
l'amour  la mourante. Et, plus elle tait malade, plus (c'est le fait
des poitrinaires) elle tait passionne, possde d'amour de la vie,
de remords, d'effroi, de regret de ne pas pcher davantage. Elle
semblait dj dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
ce lit de fivreux plaisir, au nom de son salut risqu et de
l'ternit prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
c'tait pour Dieu.

Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
l'Encyclopdie, lui retirer le privilge, il n'accusa ni les Jsuites,
ni le Parlement, mais _elle_, la damne, la dsespre, et sa rage
imprieuse.

Elle avait deux mois  vivre. Choiseul allait tre quitte. Mais en lui
obissant, il marchait  son propre but. Sec et tari, sans ressource,
ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forc d'y recourir 
toute heure, il tait sr de lui plaire par une insulte aux
philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
sur les vivres, de la chert des denres.

Seulement Choiseul et voulu qu'on s'en tnt  un crit,  une comdie
non joue. Mais l'effet et t trop lent. Elle n'avait pas le temps
d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
jouir, et se donner une fte, voir les impies au pilori, faisant
amende honorable, sinon en Grve, au thtre.

Le parti philosophique mollissait min en dessous. On l'avait alangui
au coeur, attendri, mortifi (la _Lettre sur les spectacles_). On le
dtrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_.
La rverie, l'me chrtienne, la haine de la raison, revenaient, mais
gardant pour les philosophes quelques gards, du _respect_. C'est l
ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien
aisment mpriss, conspus, fouls aux pieds. Telle est la noblesse
de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien
ou mal donn... On rit.

Jouer la pice tait chose hardie et non sans pril. Comment Voltaire
prendrait-il qu'on mt si publiquement les siens dans la boue? Le
public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
oracles chris, des hommes justement honors. Je crois volontiers que
Choiseul demanda grce, pria. Elle fut inexorable.

Il y a toujours des gens prts  lancer de la boue. L'ancien Rousseau
(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
cumant dans ses rages et ses priapes, avait engendr Desfontaines,
qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Frron.

Frron, fort lettr, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nausabonds
(instructifs pourtant), de l'_Anne littraire_, sans compter la
pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il dposa  ct.
Il tait lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-mme gotait
dans Frron le plaisir de voir son Voltaire mis en pices. Il donna
son nom Stanislas au clbre fils de Frron. Mais combien plus le
pamphltaire fut passionnment pouss par madame Adlade!

Frron se lia aisment aux ennemis de Voltaire,  l'cre et mordant La
Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux 
douze ans, avait soutenu  treize ans une thse de thologie. Il passa
par l'Oratoire.  dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragdie,
et il tait mari, fix. Il n'alla gure plus loin.

C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalis, dans son _Neveu
de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dner reoit cent
nasardes. C'est l que la vrit manque. Palissot est moins naf; ce
n'est pas l'insouciant artiste, fainant et paresseux. De bonne heure
il fut avis. Il y avait une bonne mine  exploiter chez les dvots.
Le brillant hbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrce_ et Bernis
l'exploita de mme par sa _Religion venge_. Palissot ne fut pas plus
sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut paye
comptant.  vingt-cinq ans, la premire fois qu'il joua les
philosophes,  Nancy, il en tira une _recette gnrale_ des tabacs
(1755). La seconde fois, le privilge, fort lucratif dans la guerre,
_de vendre seul les gazettes trangres_ qu'on achetait avidement.

Palissot, comme Lorrain, tait sr d'aller  Choiseul, mais il y alla
bien mieux par madame de Robecq. Il adressa  la dame ses _Lettres_
anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire prs de son lit,
inspir d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comdie des
_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dnonciation.

Palissot pesait si peu que peut-tre les acteurs eussent refus sa
comdie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
dogue de l'_Anne littraire_.

Ce fut le grand protg de madame Adlade, Frron, qui porta la pice
aux acteurs. Dlibrez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
sera joue malgr vous. Ils comprirent que de telles paroles venaient
de trs-haut, se turent. La Clairon tait absente. Elle fut indigne
au retour, leur dit qu'il tait honteux que les acteurs se prtassent
 conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
au fond des bois (Coll, _Journal historique_).

La pice n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises 
la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
restes (par exemple, Il est sous le charme, un mot du _Fils
naturel_).

Sauf cela, Palissot copie servilement Molire. Les philosophes chez
lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le mme. On veut
s'emparer subtilement d'une fortune et d'une hritire. Pour cela on
flatte la mre, auteur comme Philaminte, imbcile autant qu'Orgon.
Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
mari rcemment alors est Helvtius, qui noblement tait sorti de la
Ferme gnrale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.

Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
_communaut des biens_. Le seul crivain, trs-obscur, qui hasardait
ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_,
1755), tait tout  fait en dehors du parti philosophique. Loin de l,
l'_Encyclopdie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
trs-spcial des conomistes qui fondent tout sur la proprit. On
n'en voit pas moins dans la pice le philosophe Frontin, qui, pendant
que son matre enseigne la communaut des biens, la suit en lui vidant
les poches.

Un mot aigre semble lanc par la mourante elle-mme, par madame de
Robecq, contre sa belle-mre. Les philosophes ont le coeur si mal
plac et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
dissquer.

Trois personnes sont mnages.

Voltaire est tout  fait absent. On n'et os. Choiseul mme,
craignant qu'il ne soit irrit, lui crit des lettres clines.

Duclos (sauf un petit mot) est  part et respect, comme intime ami de
Bernis et bien avec la Pompadour.

L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnte homme de la pice. Il est
l'excellent Crispin qui djoue la friponnerie de tous les autres
philosophes, ramne au bon sens la mre et fait par l que la fille
pouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive 
quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de
Voltaire dans sa lettre si connue  Rousseau qu'on savait par coeur:
Je retombe  quatre pattes. Venez brouter avec moi, etc.

L'effet de la pice fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
le spectre amen par le libelliste lui-mme, la ple madame de Robecq
qui n'avait plus qu'un mois  vivre, qui, avant de recevoir les
sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
pour se repatre les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
Dieu veng.

La pice manie, remanie, courte, pour l'impression, ne montre
gure les traits dvots qui parurent peut-tre au thtre. Un seul a
t conserv: Et souvent la btise a fait des incrdules.

On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
sifflets. Mais on resta indign. C'tait une lche insulte du pouvoir
aux plus beaux gnies qui avaient honor la France. Le Dauphin s'en
lava les mains, et dit qu'il n'y tait pour rien. Cela mit tout  nu
Choiseul, l'exposa devant le public. Il et bien voulu reculer. Le
spectre d'amour le tranait. Dans son unique mois de juin qui lui
restait encore  vivre dans le plaisir enrag, assaisonn de la mort,
elle le fora de se fltrir et de se salir lui-mme, d'avouer Palissot
pour son homme en lui faisant sa fortune.

Celui qui et le plus souffert de la pice, c'est Rousseau qui (sauf
un petit ridicule) y tait fort mnag. Il frmit de ce danger. 
l'envoi de la pice, il dit: Je n'accepte pas cet _horrible_
prsent. L il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des
esprits rtrogrades, avec les tendances mystiques manifestes par la
_Julie_, avec telles lettres aux dvotes ( madame de Crqui) o il
leur envie leur bonheur,--il allait se prcipiter, presque sans s'en
apercevoir, et se rveiller un matin coryphe du parti dvot. Il et
t pour un jour ador puis mpris. Il et eu le sort de Gilbert.

Il s'arrta court brusquement. Il comprit que le grand succs tait
dans l'inconsquence, et juste entre les deux partis. De l le
caractre propre  l'_mile_, tout contradictoire, et qui n'en russit
que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne  la
_Nature_. Mais en mme temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: La
mort de Jsus est d'un Dieu.

Les deux partis eurent donc de quoi tre satisfaits? Point du tout. 
droite,  gauche, les prtres catholiques et protestants le tiraient.
L, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
voudraient que dcidment il se dclart protestant. Un sr moyen de
s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les carte doucement
(V. lettres  M. Vernes). Il reste au milieu btard qui convient mieux
 la foule, mi-raisonneur, mi-chrtien.

Mais qu'est-il au fond? chrtien. En discutant tels miracles qu'a
faits ou n'a pas faits Jsus, il garde le grand miracle: _l'vangile
envisag comme morale absolue_, rgle unique et loi divine. Contre le
vrai credo du sicle (le but de l'homme est l'action, la raison libre
et active), il ramne l'ancien credo de rverie, d'inaction.

Avec tout cet talage de logique et de syllogismes, malgr ce grand
mouvement d'ides suscit par ses livres, ce raisonneur des
raisonneurs, que fonde-t-il en ralit, que commence-t-il
srieusement? deux choses qui, peu  peu, iront nervant le monde: le
roman, la rverie.

_Le rgne de la rverie._ Aprs le Rousseau raisonneur qui argumente
et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
l'aimable auteur de _Paul et Virginie_.

Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
qui pourtant par _Ren_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
pleureurs, malades, mlancoliques, gostes, qui vont se pleurant
eux-mmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.

Cette pente a ses degrs. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
ce sera l'opium, chemin sr et abrg aux rveries de l'autre rivage.

_Jusqu' Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui rgne.
Ni Manon, ni Marianne, ni Pamla, ni Clarisse, ne faisaient de
rvolution; on admirait, c'tait tout. Mais sous la _Nouvelle
Hlose_, on est dompt, entran; on copie, on obit. Ds lors, le
roman est roi. Voici son avnement. La patrie est secondaire, la
religion secondaire. L'me individuelle est tout. Chaque maladie de
cette me, finement analyse, regarde au microscope, grossie,
admire, fomente, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
Tous,  partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les
irriter davantage.

Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnatre ce qu'eut de
noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette rsurrection du
coeur, cette rhabilitation de l'amour. L'_mile_, qui, aprs la
_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg mme n'en
soutenait pas la lecture), l'_mile_ eut une trs-belle et
attendrissante influence dans les pages aux jeunes mres sur leur
devoir d'allaitement. Elles furent touches au coeur, ramenes aux
pauvres petits; elles trouvrent ce devoir non doux seulement, mais
gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
enfant? Dlicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortun nourrisson, forc
de suivre les bals, ttait en vain la danseuse, rouge, chauffe et
tarie.

Une conversion si brusque  la nature,  l'amour, eut plus d'un effet
comique. Les femmes devinrent tout  coup extraordinairement
sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
belle-fille  petit feu, se trouva dsormais si tendre, qu'aux
perscutions de Rousseau elle se dclara malade (V. _Madame Du
Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgr l'ge, ne
crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, 
soixante-dix ans, lui vint pour la premire fois. Elle voulait un
Anglais, comme l'douard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
Elle hsitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un
highlander rveur. Elle prit enfin (malgr lui) celui qui lui
ressemblait, le plus mchant des trois, Walpole.

Mais voici le plus merveilleux! La police mme est amoureuse! Le
lieutenant de police Bertin, venant au ministre, lui aussi, cherche
sa Julie. Cette Julie factieuse, une coquine d'esprit amusant, la
d'Arnoult fait payer ses dettes par le crdule Bertin, et plante l
son Saint-Preux (_Bachaumont_).

Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu aprs _Zare_,  ce moment
o dj on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant travers tant de choses,
pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
d'autres temps, en et eu peur. Mais alors, dans cette guerre o
chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait  tout prix
continuer, augmenter l'alibi o vivait le roi. Elle laissa faire ses
gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.

On la trouva en dcembre 1760, au moment o le roman, manuscrit
encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succs. Le
roman parat en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].

              [Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier
              date trs-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en
              dcembre 1761: _Depuis un an_ environ, on a fait
              connatre au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de
              l'esprit, etc. Cela nous reporte  dcembre 1760. Elle
              accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars
              1760, au moment du plus grand clat de la _Julie_
              imprime (_Barbier_, VII, 426).]

La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de
police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle
personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble,
neuve et jusque-l bien garde, mademoiselle de Romans, accomplie de
taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un dfaut,
d'tre gigantesque  ne pas passer les portes, un colosse comme on
voit au Louvre la Pallas ou la Melpomne. Honteuse de cette taille
trange, elle tchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tte
la masse de ses trs-longs et admirables cheveux, ne portait que des
coiffures basses.

C'tait comme une conversion, une purification pour le roi du
Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait  grand
bruit d'Auteuil, o tait sa maison,  Versailles, royalement, dans un
carrosse  six chevaux. La gante fut  la mode. On adopta ses
coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha 
Versailles.  Versailles, elle nourrit, fidle  la leon d'mile.
L'enfant tait  son image, d'une extraordinaire beaut. Cela gonflait
la jeune mre. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
n'avait intrt  la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
donnait en spectacle. Mais qui avait commenc? qui avait permis
qu'elle vnt  Versailles  six chevaux? Qui aurait os cela sans
l'aveu de la Pompadour?

Le Roi tait si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa
faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas
noye, comme dans la _Nouvelle Hlose_, mais on lui vola son enfant.
Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se
dsesprer quinze annes. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis
XVI. Il s'appelle l'abb de Bourbon.




CHAPITRE VI.

PACTE DE FAMILLE.--RGNE DU PARLEMENT.--JSUITES CONDAMNS.

1761-1762.


Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France  merveille,
Choiseul,  chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui
plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout
le pril de rester  dcouvert dans la trahison d'Autriche. En 1761,
le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne
nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une arme 
Marie-Thrse.

En mme temps il blouit et le public et Versailles d'un fait de
grande apparence. Avec l'agilit brillante d'un acrobate accompli qui
saute d'une corde  l'autre, il se raccroche vivement  celle qui
tient au coeur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait t Espagnol.
Choiseul se fait Espagnol, prpare et publie, en aot 1761, le fameux
Pacte de famille.

Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV tait
Bourbon, Charles III tait Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus
grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les
membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la
Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand.
On le trouva tel en Europe.

Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa...
L'Anglais en frmit de joie.

Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les pres
chasseur de mer virent ds ce jour les galions entrer chargs d'or
dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amrique du
Sud payer d'normes ranons. Ils virent descendre dans la mer la
grosse flotte espagnole, cette vaine crmonie de lourds navires
impotents, canonns, percs, couls, avant de faire un mouvement.

Pitt, sous son air rechign, fut si gai qu'il se lcha par un mot de
bassesse atroce: On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la
soupe sera bien meilleure.

Ce n'tait pas une force qui s'ajoutait  la France, c'tait un gros
embarras, une caraque de commerce, tranant derrire un vaisseau, et
qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes,
que pouvait-il pour dfendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille
est dclar au mois d'aot 1761. Et c'est au mois de dcembre que
Choiseul avise  rendre l'essor  notre marine, qu'il suscite (par
l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de
dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un
vaisseau, et bientt chaque province. Enthousiasme gnral. Tous ces
vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur
faut-il de temps pour exister rellement, pour cingler, combattre en
mer?

M. Pitt se faisait fort, avant la guerre dclare, de faire sa razzia
immense sur les colonies espagnoles, de donner  ses requins la pte
la plus paisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le
favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, dlicat, et
Pitt firement se retira. C'tait la guerre elle-mme qui donnait sa
dmission. Et lord Bute, c'tait la paix. Il fallait la prendre aux
cheveux (moment unique, irrparable), savoir perdre, sacrifier, pour
ne pas perdre davantage.

Lord Bute avertit Choiseul secrtement. Et celui-ci fit le sourd!

Deux choses l'enfonaient dans la guerre: 1 son crime d'Autriche, son
trait. Il et fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour
l'impratrice. Et la cabale autrichienne et jet Choiseul  bas. 2
En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel
comptait bien qu'elle aurait en mer des revers pouvantables, mais
croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui
procurerait un gage, une conqute  changer pour le jour terrible des
comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait,
au signe de Choiseul, en n'y gagnant que des coups, tirer du feu les
marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.

Le plan tait malhonnte, chimrique et tourdi. Il n'avait qu'un ct
certain: il faisait abmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies.
Mais le ct incertain, c'tait que cette vieille Espagne pt de ses
bras dcharns treindre le Portugal, dfendu par l'Angleterre,
dfendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.

Louis XV donna l-dedans, tout comme il avait donn dans le trait de
Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre,
plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre
des Affaires trangres, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou
par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frres, cousins, neveux,
grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel
des Suisses (norme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il
avait aussi les finances. _Choiseul_ veut dire _mangerie_, disait
plus tard Louis XVI.

Avec ces dpenses et sa guerre, Choiseul tait toujours  la merci des
Parlements, comme un mendiant  leur porte. Sa mcanique tait fort
simple.  ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il
voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les
Jsuites. Le mot plaisant du sauvage dans _Candide_: Mangeons du
Jsuite! c'tait toute la harangue de Choiseul aux Parlements.

Cela allait  merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui
hassait le plus les Jsuites tait le roi d'Espagne, Charles III, qui
n'tait venu en Espagne que malgr eux, malgr leurs projets de le
faire dclarer fils d'Alberoni et btard adultrin. Ils taient
trs-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne ft sorti des
Jsuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il
avait saisi contre eux l'pe de saint Dominique, se faisant le chef
de l'Inquisition, ayant pour vicaire gnral un dominicain, attendant
un prtexte, une occasion.

Ds 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amrique
ce qu'taient au fond les Jsuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un
change de terres que firent alors les deux Couronnes, rsistrent 
main arme. On vit  nu,  dcouvert, cet empire singulier, trange
cration de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race
nergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se crant l,
dans des pays isols, un certain paradis  eux. Pour leur pouvoir,
pour leur plaisir, il avaient l des troupeaux de doux imbciles,
mens paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon
observateur, et nullement hostile aux Jsuites, dit que, partout o
ils ont fait ces _Missions_, l'idiotisme a t si bien fond, si bien
ml  la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rtrci,
que nulle civilisation, nul progrs n'a plus de chance.

Cela fit mieux examiner ce qu'ils taient en Europe. Leur force tait
en Espagne, o tout employ sortait de leurs mains; ils taient
devenus l'administration elle-mme. En Portugal, ils gouvernaient 
l'aide des grandes familles, ils y taient dtests comme un ordre
tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolis le pays. Sous
le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais
qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester l'humble
serviteur des Jsuites. Pombal, hardi et violent, les tonna fort en
janvier 58. Appuy des dominicains, il osa lancer contre eux un
manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jsuites, mit
prs du Roi leurs ennemis.

Tout cela, je le rpte, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur
grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester
matres en y mettant l'Infante. Ils rsolurent de tenir ferme en
Portugal  tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur
appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour 
la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut
prouv qu'avant le coup ils avaient consult les Jsuites, qui,
d'aprs leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisrent le
rgicide. Pombal fit dcapiter, rompre, brler tous ces grands. Il fit
par l'Inquisition condamner, comme hrtique, fit trangler et brler
le vieux pre Malagrida. Rome s'irrita, et brla un manifeste de
Pombal. Celui-ci, sans hsitation, saisit tous les biens des Jsuites;
il les embarqua eux-mmes et les jeta en Italie (1759).

En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amiti pour ses
matres, les Jsuites, et les regardait aussi comme le meilleur
dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavlisme plus exquis
et plus haineux, en toute socit catholique, voulait le maintien des
Jsuites, comme lment de ruine et germe de corruption. Il regretta
l'acte brusque de Pombal. Et  Paris, plus d'une grande dame anglaise
travaillait pour les Jsuites avec les gens du Dauphin.

C'tait cette pourriture mme, reluisant en si beau jour, qui faisait
qu'ici le public les prenait peu au srieux. La question tait grave
au Parlement, grave  Versailles, mais ridicule  Paris. Un fait trop
peu remarqu, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours aprs
que les Jsuites furent condamns, personne n'y pensait plus.

Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosit, et il n'en tait
besoin. Les Jsuites, _in extremis_, taient au point o le malade est
sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur
pre Lavalette fit dgot. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut
leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille
royale tait maladroite; Madame, emporte, aveugle, propre  lancer
aux amis le pav de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par
le Grand Conseil, condamner un notaire _suspect_ d'avoir fabriqu un
arrt du Conseil contre les Jsuites. _Suspect_? et qui empchait une
vrification de fait, si aise dans les registres? On aurait bien
voulu le pendre. On le condamna aux galres.  quoi il ne consentit
pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'tait la
couper aux Jsuites. La Compagnie,  ce moment, salie, fltrie,
dclare solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on
ne lui vit plus le nez.

Mais on ne les laisse pas l. Voyons, qui tes-vous, bonnes gens?
Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles constitutions? Le Roi a beau
se jeter entre, se rserver l'examen. Le Parlement va son chemin,
jusqu' refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice.
Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le
21 juillet, fait rire, quand elle arrive aprs la perte d'une bataille
(16 juillet 61). La crmonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant
fait son entre militaire  Paris, avec sa dfaite, entre moqu et
battu.

 lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgr
le Roi, l'examen des constitutions des Jsuites, prpare un bien autre
examen. Il veut que le Roi indique la somme des _acquits au comptant_.
Petit mot et norme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter
sur le trsor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police
secrte, et pour se dbarrasser de la mendicit dore. Enfin sa petite
Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient  ce mystre obscur des
_acquits au comptant_.

L'ide que le Parlement va descendre dans ces gouts, examiner, sonder
de prs, cela fit plir tout Versailles. Le Roi montra _un coeur de
roi_, dfaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage bruitait
tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misre
publique, et, par moments, des procds terriblement expditifs. On le
vit par la pendaison de Besanon et de Paris. Tout se rapprocha de
Choiseul, qui dmuselait, muselait Cerbre  sa volont, qui disait au
Roi: Eh! sire! laissons-leur les Jsuites. Cela les occupera.

Le Roi, ainsi terroris, ne fit plus gure attention aux cris de
cinquante vques qui criaient pour les Jsuites. Il laissa le
Parlement brler leurs livres, leur dfendre d'enseigner, de
confesser. En octobre 61,  la rentre, peu de gens y renvoyrent
leurs enfants. L'herbe commence  pousser dans les cours de
Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Un journal officiel, la _Gazette de
France_, donna au public franais le jugement de Malagrida. Que
pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agrable au Parlement de Paris,
qu'en dcembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra
purement, simplement, sans restriction.

Heureuse entente.  quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en
guerre contre les Jsuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un
roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61,  l'norme
majorit de 139 contre 13, dclare que les Jsuites ne furent jamais
que tolrs, que leurs statuts sont _abusifs_. Le Parlement de Rouen
prend, le 12 fvrier 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er
juillet les Jsuites videront les lieux, quitteront leurs maisons,
leurs collges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus;
enfin que les villes enverront au procureur gnral leurs mmoires sur
l'ducation qu'on donnerait  la jeunesse.

Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand clat.
Toute la France lut, admira le rquisitoire, les crits du procureur
gnral, du Breton La Chalotais.

En mars, la famille royale fit une dernire tentative, obtint que le
Grand Conseil dclart non avenu ce qu'avaient fait les Parlements.
Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: Sire,
supprimez les Jsuites, ou supprimez les Parlements. Mot terrible.
Cela voulait dire: Hasardez la Rvolution... Courez la chance de
revoir l'anne qui vous a fait faire le chemin de la Rvolte, de
revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: _Versailles!_ et:
_Allons brler Versailles!_

Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blme et si
annul, proposaient un moyen extrme. C'tait d'tablir partout des
_tats provinciaux_, pour primer les Parlements. Ces tats, pour la
plupart, machines aristocratiques, auraient t admirables pour
arrter tout progrs. S'ils agissaient srieusement, ils dplaaient
la royaut, la remettaient presque partout au clerg et aux seigneurs.

L, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces
paroles cyniques: Quelle que soit la forme de ces tats provinciaux,
ce sera _une assemble d'hommes_... Que fera le roi s'ils
s'unissent?... On n'exile pas son royaume.

Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossire, moins complique,
des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une anne
tout entire, on avait vu le roi, tran toujours en arrire, dire:
Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il crivait 
Rome pour qu'en _rformant_ les Jsuites on les sauvt. tait-il temps
de rformer ceux qui dj taient morts, et dont les maisons, dont les
collges taient vides?

Et le roi aussi semblait mort.  quoi tenait sa reculade?  la peur
qu'on lui avait faite pour ses _acquits au comptant_, pour ses
vilenies coteuses. Son coeur tait au mauvais lieu, voil tout. Et
dans ce moment o il voyait sa foi, son Dieu, ses Jsuites reints,
il laissait faire.

Un tel avilissement de l'autorit embarrassait assez Choiseul.
Qu'tait cette autorit alors, si ce n'tait lui-mme? Lui seul il
tait le pouvoir, donc, raval plus que personne. Mais les Parlements,
ses amis, il n'et su comment les toucher. Il avait pu hasarder de
donner une vole  ses amis les philosophes. Ici, la chose tait plus
grave. Avec ces corps violents, colriques, si habitus  pendre,
rouer, brler, on ne pouvait gure plaisanter. Le fat tait
embarrass. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donn beaucoup pour
que les Parlements eux-mmes en fournissent occasion, pour qu'ils se
dconsidrassent par quelque faute grossire, quelque barbare nerie.
Il l'et voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air
hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'et attach le
grelot.




CHAPITRE VII.

LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.

1761-1764.


L'clat contre les Parlements vint du point d'o nul  coup sr
n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oubli, dont toute
la France semblait avoir dtourn ses regards, d'un monde obscur qui
tchait de ne plus tre aperu, qui n'occupait plus personne, du
triste monde protestant qui vivait dans le Midi  peu prs comme en
Espagne les restes des races mauresque et juive.

Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des
_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations
tremblantes dans le dsolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,
de demi-hypocrisie;--et la vie secrte et cache qui, aux grands
moments solennels, baptme, mort et mariage, les replaait dans le
pril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des
assembles du Dsert. Vieilles carrires, antres, cavernes, les lieux
sauvages et dsols, d'horreur biblique, cette posie ne faisait pas
peu pour maintenir ces mes sombres dans le culte de leurs pres.

Du sminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de
jeunes ministres pour tmoigner de leur foi, prcher au Dsert,
mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clerg que
cette perptuit de martyrs, qui, aux dpens de leur vie, dmentaient
si haut le mensonge, disaient: Vous avez beau faire. Il y a un peuple
protestant.

On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante
annes, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de
Nmes, errait librement, prchait. Le pis, le plus irritant, c'est que
les autorits, intendants, etc., reconnaissaient que c'tait surtout 
lui qu'on devait la tranquillit du pays. Hors le culte, en toute
chose, il prchait l'obissance[9].

              [Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseign,
              soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un
              vritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher
              qu'un excs de modration. Mais que de choses je
              supprime, et combien je suis priv de ne pas dire ce que
              je dois  son oncle, l'auteur des _glises du Dsert_, 
              notre savant M. Haag,  notre loquent Peyrat,  M.
              Read, au trsor de son _Bulletin historique_ du
              protestantisme!]

Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit mme aux curs
l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour
plaire au clerg, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,
d'exiger que les protestants rebaptiss, remaris, subissent
expressment les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrta.

Mais si l'on employait moins ces perscutions gnrales, les
Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux
fermentations du carme, de Pques, et autres grandes ftes, parmi les
processions o Messieurs dfilaient en robe rouge, on dressait les
chafauds. Spectacle cher  ces masses qui ont des besoins
dramatiques. Mais le grand rgal c'tait le relaps non confess, le
suicid (prsum tel). On le jetait  la rue pour l'amusement du
peuple. Tran dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante
claie, corchant sa face  la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,
prostitu aux regards, aux rires, aux indignits!

Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun cho. La
question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,
fatiguait. Au premier mot: Protestants, on tournait court, on
disait: Parlons plutt d'autre chose. Ayant tant, si longtemps
souffert, ils avaient us la piti. On croyait bien en gnral qu'on
leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.
Ainsi peu  peu un mur s'tait fait entre eux et la France, un mur
d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les
martyres, les excutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,
sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au
Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses tages!  la vue de
cent mille homme. Et on ne le savait pas!

Triste ct de l'me humaine. Les grosses majorits, qui sont bien
sres de la force, deviennent tonnamment orgueilleuses et
colriques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable
des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14
septembre,  Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrt,
se dclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes
verriers, sans armes que leur petite pe, essayent de le dgager. Sur
cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses
sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers
courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une
hyne du Gvaudan? L'hyne est ce peuple fou. Rochette et les trois
sont trans  Toulouse. Triomphe et joie gnrale. On en jase, on
espre bien jouir bientt du supplice; mais on ne l'eut qu'en fvrier.

Presque au mme moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):
une famille de Toulouse, qui a trangl son fils.

Sachons ce que sont ces gens-l:

Un bon et brave marchand d'indiennes tait  Toulouse, tabli depuis
quarante ans. Calas, ce marchand, avait pous une demoiselle
accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).
Elle donna  ses enfants une ducation selon sa naissance. Ils furent
nobles, dans une boutique.

Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en
eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne
fille, qui vit natre leur second fils, Louis, l'leva, lui fut
attache, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune me, le mena
probablement aux belles glises de Toulouse, enivrantes d'encens et
de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme
d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un
petit abb. Louis un matin se sauve, et la perruquire le cache.
Conqute heureuse. L'archevque est ravi, s'y intresse. L'enfant
converti, ds sept ans, d'aprs les bonnes ordonnances, peut faire la
guerre  ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de
l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mand chez l'archevque. Il
finance. On lui fait payer 1 les dettes de Louis, six cents livres;
puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent
francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'vch, on signifie 
Calas qu'il ait  tablir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant
qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se
saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,
et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait crire par ce
misrable Louis un placet  l'Intendant pour demander que ses deux
soeurs et son petit frre Donat soient enlevs  leur pre,  leur
mre, et squestrs.

Ce placet, tomb de sa poche, fut relev par l'an de la famille,
Marc-Antoine, qui lui reprocha prement cet acte infme.

Marc-Antoine tait protestant zl, d'un caractre sombre. Il avait
autorit dans la maison. C'tait lui, et non pas le pre Calas, qui
faisait la prire commune. Il tait lettr, distingu. Il tudiait en
droit, et s'tait fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la
licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicit. Il
avait horreur de le demander. Donc, il tait arrt court. Il voyait
ses camarades lancs briller au barreau. Cela le jeta en grande
tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafs, devint joueur. Il
aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son pre
l'associt. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_.
Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer lgalement un jeune
homme dj drang qui et ruin la famille. Nouveau chagrin pour
Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller 
Genve, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais
fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parl
du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et
le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.

Le 13 octobre 61, la sombre boutique reut une visite, celle d'un
gentil jeune homme de vingt ans, nomm Lavaysse, fils d'un avocat
protestant, mais lev par les Jsuites. Lui aussi il avait fait fi du
commerce o on le mit. Il avait l'ambition de la marine.  Bordeaux,
il tudia l'anglais, un peu de mathmatique. Il voulait tre pilotin.
Dj il portait l'pe. Mais, comme tout lui russissait, il se trouva
qu'un de ses oncles l'appelait  Saint-Domingue, sur une riche
plantation. C'tait une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec
son pe, sa gaiet, la grce des gens heureux, invit par ces bonnes
gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,
but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on fint, il descendit
tout doucement, ta son habit, le plia proprement avec son gilet de
nankin, puis se pendit.

Qu'on juge du dsespoir des parents. Mais la vive peur du pre, de la
mre encore plus, c'tait qu'on ne traitt leur fils en suicid, que,
subissant la honteuse exhibition, et tran tout nu sur la claie, il
ne perdt aussi ses frres, ne les dshonort tous. La frocit
populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces;
elle et pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des
fils: J'ai vu ton frre sur le nez, tran dans les rues de
Toulouse.

Voil ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tu. Alors, on
l'a donc tu?... mais vous l'auriez entendu... Que dire  cela? Les
voisins frmissent, et des furies crient: Ce sont eux qui l'ont tu!

La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emport,
empress, de grand zle et de grand bruit. Sans procs-verbal, il
enlve le cadavre, la famille, et trane tout dans les rues pleines de
monde (un dimanche soir). Chacun aux fentres. Qu'est-ce?--Rien que
des protestants qui ont trangl leur fils.

Dans la procdure d'alors, celle du cruel Moyen ge, confirme par
Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'glise. Le magistrat
requrait que l'autorit ecclsiastique fulmint un _Monitoire_,
sommation  tous les fidles de dclarer ce qu'ils savaient. Cela
constituait les curs, les prtres, juges d'instruction. On venait
leur dire  l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait
avec eux, avant d'aller dposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler
qu'en gnral, ne pas nommer les personnes suspectes. Celui des Calas
les nommait, nonait comme dj certains les faits dont on allait
juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il
disait qu'en telle maison un conseil avait t tenu pour faire mourir
Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait pousss
la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procs
tait tout fait, tout jug.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,
partit de toutes les chaires. Le 7 novembre,  l'appui, une grande
fte spulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'glise des
Pnitents blancs. Ces confrres (blancs, bleus, noirs, gris), c'tait
 peu prs tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,
tailleurs, boulangers, etc., enrls sous les couleurs, les bannires
ecclsiastiques. Les confrries s'enviaient ce corps saint de
Marc-Antoine. Les curs se le disputaient. Les pnitents blancs, issus
tout droit de saint Dominique, l'emportrent. L'glise entire tait
tendue de drap blanc. Sur un catafalque norme planait un squelette
(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la
main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,
demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en
mlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,
touchrent, exaltrent les femmes, les jetrent dans le dlire.

L'anne redoutable arrivait de l'anniversaire sculaire de 1562, la
Saint-Barthlemy toulousaine. On attendait de grandes ftes, mais les
plus chres au coeur du peuple, c'taient les expiations protestantes
qui prcderaient. Cette grande et profonde masse a gard un levain
trange. Les horribles vnements qui ont eu lieu en ce pays lui ont
laiss un besoin de tragdies, d'motions. L'glise de Saint-Sernin,
ne de la fureur du taureau qui trana jadis le martyr, cette superbe
glise de sang, sacre par la premire croisade et les massacres de
l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette
glise, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves,
va voir l'affreux bric--brac des crnes, des ossements sacrs, se
repat incessamment des curiosits du spulcre.

Pour rpondre  de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et
grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de
l'Inquisition. En une seule anne, dit-on, quatre cents sorciers,
hrtiques, juifs et autres, furent expdis ple-mle, allrent au
bcher.

Dans ces cits du midi, o l'hiver, presque toujours doux, continue la
vie en plein air,  force de parler, plaider, supposer, imaginer, les
rves populaires prennent corps et toute la fixit que peut avoir le
rel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,
tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire
ville se trouva grosse d'une pouvantable grossesse, gonfle comme
d'un vent de haine, de colre et de venin. Un monstre clata de ce
vent, monstre d'ineptie, de sottise, une lgende qui pouvait faire
bien plus qu'une excution,--un massacre gnral:

Il est sr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgr
tant de perscutions,  rester toujours protestants, il y a une cause
 cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui
met sur-le-champ  mort ceux qui se convertiraient.

 quoi les prtres ajoutaient: C'est si vrai, que Calvin mme leur
ordonne expressment de tuer le fils indocile. (Calvin ne fait en
cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs
catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des
enfants.)

Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour
excuter les enfants, a un _sacrificateur_ patent qui porte une pe.
Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa
petite pe. Voil le _sacrificateur_. Car, pour trangler un homme,
il faut avoir une pe.

Quoi de plus clair? Qui rsiste, est un impie certainement. Il n'a ni
la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des
enfants innocents!... Des preuves! dis-tu, des preuves! Misrable!
s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrtien.

Voltaire, qui court les surfaces et n'a gure de mots profonds, en a
un ici, admirable: Jugement d'autant plus chrtien qu'il n'y avait
aucune preuve. (Corr. avril 1762; LX, 22.)

C'est l toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,
prouver ou demander preuve, c'est pcher, n'aimer pas assez. L'amour
est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose
est illogique, folle, absurde (c'est le mot mme de Tertullien,
d'Augustin), plus elle est matire  la foi,  la croyance d'amour.

Surprise par le mari, l'pouse dit: Si vous aimiez, vous n'en
croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez
pas la foi; vous n'etes jamais l'amour.

Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville
de Toulouse. Il y avait des choses videntes qui rendaient
invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'tait
invraisemblable, plus il tait beau de le croire, mritant, d'un coeur
chrtien.

C'tait le charmant veil du printemps mridional, de la fermentation
premire. C'tait l'ouverture de l'anne mouvante et dramatique o
devaient se suivre les ftes, celle de mai en souvenir du massacre
protestant, celle de juin, la Fte-Dieu, rouge des roses albigeoises.
L'excution de Rochette avait commenc, et, dans un _crescendo_
superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis  ce
sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes
joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager
leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernire racaille eut crdit.
Ils reurent  tmoigner une fille qui venait d'tre fouette de la
main du bourreau.

Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas
moins aux sensibilits du peuple. Un seul conseiller hsita. Menac,
il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un
avocat, Sudre; que ce nom intrpide reste dans l'immortalit. C'tait
un lgiste trs-fort. Il mit les choses en pleine clart. Comment s'y
prit le Parlement pour se faire assez de tnbres? D'une part, en
suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en
suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs
indices lgers font un indice grave, deux graves un indice violent,
qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitimes de preuves, on a
deux preuves compltes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accus. Ce n'tait pas
assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable  Calas,
ne put rsister  l'aspect menaant de ses collgues, ou 
l'entranement du peuple qui attendait, esprait.

Ce qui trancha tout peut-tre, c'est que les protestants, tremblant
pour eux-mmes plus que pour Calas, firent dclarer par leur homme,
Rabaut, le hros du Dsert, par l'glise de Genve, qu'on n'enseignait
nullement le meurtre des enfants. Mais cela mme augmenta la fureur
des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promne autour de
Nmes, il ose se signaler, il parle, crit, intervient! Cela fut fatal
 Calas.

Comme si on et voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la
braise  la queue, ce bruit court: Ils vont chapper! La nuit, on
place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour
inquite. Si on lui tait sa proie!

Mais le voil... Soyez heureux!... Le voil sur la charrette entre
deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqu en rien,
le voil (qui l'et attendu?) d'une noblesse hroque. Les deux moines
en sont stupfaits.  son amende honorable,  l'chafaud, sur la roue,
il rpte: Je suis innocent. Il prie Dieu de pardonner sa mort  ses
juges.

Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, bris, deux heures encore la
face tourne contre le ciel, il eut la mme constance d'me. Le
misrable capitoul David tait l prsent, esprant qu'il avouerait.
Il ne put se contenir, s'lana vers le rou, et lui montrant le
bcher: Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis,
malheureux, avoue! Calas dtourna la tte du ct de l'ternit.

L'effet fut violent, terrible. Toulouse  l'instant dgonfla. La masse
de poison, de colre, disparut. Les visages blmes disaient l'norme
avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait
les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,
faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, trangl, un fort
gaillard de vingt-huit ans! On esprait apparemment que, dans l'excs
des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque rpit, qu'un
mot lui chapperait. On se ft servi de ce mot. La mre, le fils
Pierre et l'ami, tous auraient t rompus. Mais sa fermet les sauva.

Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,
que le peuple ne lui ft un mauvais parti. Mais ce fut tout le
contraire. La foule l'accueillit, le bnit. Les femmes disaient:
Qu'il est joli! qu'il a l'air doux! Elles pleuraient encore plus que
pour Marc-Antoine.

       *       *       *       *       *

Un Marseillais qui avait vu l'excution de Calas, en parla en mars 
Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas tait  Genve.
Il le vit, le fit parler. Puis, il crivit  la veuve, lui demandant
si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas tait mort innocent.
Elle n'hsita pas, dit-il. Je n'hsitai pas non plus.

Voil qui est admirable. Voltaire n'est pas un hros. Et pourtant, 
l'imprvu, il fait la terrible entreprise de rhabiliter Calas,
c'est--dire de dshonorer le Parlement de Toulouse, c'est--dire, de
braver, blesser, peut-tre, tous les Parlements.

Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il
n'obtient de renseignements. Les pices sont sous la clef du Parlement
de Toulouse. Comment les atteindre l?

Que pensait M. de Choiseul? Si on et os le sonder, et-il avou
jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce
hardi soufflet donn  leur popularit?

Choiseul tait bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une
puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'tait la
dynastie sournoise de la Vrillire, immuables ministres des Lettres de
cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie
de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un
seul, c'tait lui tirer du sang. Le clerg n'et pu avoir un meilleur
gelier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il
enfermait les maris rcalcitrants. Lui-mme, cet ami du clerg, il
s'tait par ce procd donn une femme marie. Il pouvait se permettre
tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme mchante,
il exploitait son ministre de terreur pour le plaisir, effrayait,
livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi,
nullement cruel, ait t pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX,
353-355), je ne vois gure dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y
servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est
l'image convulsive qui vous arrte tout court dans le muse de
Versailles. Face atroce, grimaante, qu'on dirait pileptique. J'y lis
ces funbres plaisirs. J'y lis les galres protestantes et l'excution
de Calas.

Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient
ces magistrats  Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur crit ses
regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut
douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrt faire leur cour,
n'aient pens que rien ne pouvait le charmer plus qu'un rou.

Voltaire avait bien de l'audace. Il crit  ce misrable, fait
semblant d'esprer en lui. Il envoie  Saint-Florentin je ne sais
combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet
est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive
au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil ptillant de
Voltaire, et bientt toute la France va le regarder en face.

Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne
me regarde pas.

Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la
socit franaise. Les Anglais, si mprisants, doivent ter leurs
chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement lectrique n'aurait
eu chez nul autre peuple des rsultats si rapides. L'tincelle partie
de Ferney fait  l'instant un incendie, et point du tout phmre. Un
foyer se cre durable de bont intelligente, de piti, d'humanit...

Les salons furent  l'instant des tribunaux d'quit, o le bon sens,
l'esprit fin, perant, mit la chose  clair. Des femmes loquentes,
admirables, parlrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su
dire. Lorsque Voltaire remit la chose  d'Alembert, il savait qu'il
voquait l un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,
mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur
ses lettres il a pass cent ans: le papier brle encore.

Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingnieuse. Il ne se met
pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrire, en
dessous, par un coup de griffe qu'il donne  Saint-Florentin. Il y
avait  Toulon un admirable forat, un saint, le fameux jeune Fabre
qui se glissa aux galres par surprise pour sauver son pre (Coquerel,
_Forats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre
pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministre de la marine,
fait ce tour  Saint-Florentin de lui voler son galrien (mai 1762).
Il en fut presque malade. Choiseul avait l sous la main une histoire
trs-pathtique. Il en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commena d'crire, d'imprimer pour
eux  Genve. On n'osait encore  Paris. Le Parlement de Paris
laisserait-il circuler?

Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas prir. L'abb
de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que
de lait, n'en tait pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,
vhment et intrpide. Il avait tt dj des cachots de Saint-Michel.
Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette
circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dt, en
se dshonorant, dfendre l'nerie de Toulouse.

On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du
Parlement de Paris. Ses Jansnistes encrots, en laissant circuler
Voltaire, voulaient se ddommager en emprisonnant Rousseau. La
mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant
l'affaire Calas, et madame Calas  Paris, dut avoir grande influence
sur leur condamnation d'_mile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils
lancrent arrt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,
sortit de France.

Voltaire avait voulu  tout prix que la veuve ft  Paris. Elle
hsitait, avait peur. Ses deux filles taient au couvent, et l'on
pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'tait son devoir
d'aller. Elle alla.

Il tait temps. Dj ceux de Toulouse demandaient  Saint-Florentin
son arrestation. Ds qu'elle tait  Paris, cela devenait impossible.
Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intressante et si
noble dans son deuil... quoi! c'est l une marchande? quoi! c'est une
protestante!... Que de prjugs effacs!

Saint-Florentin, lchement, devant cet effet public, fait son
compliment  Voltaire, dit s'intresser aux Calas. On et voulu
seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un
petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.

On avait lch Frron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un
journal peu lu, un journal franais, traduit certain journal anglais
qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a
tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures
les plus tourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et
vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il clate, il rit de ces
sots, marque au fer chaud les faussaires.

Cependant autre machine (excrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour
excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. Oui,
dit-il, les protestants gorgent leurs propres enfants. On va vous en
donner la preuve. (Oct. 1762.)

Deux annes auparavant, l'vque de Castres avait pris une enfant  la
famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traite
par des religieuses auxquelles elle est confie, qu'elle est folle,
rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu
ses parents qui l'y jetaient. Tmoin grave qui, plus tard, avoue avoir
dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans
autre tmoin, sans preuves, condamne  mort les Sirven. Ces pauvres
gens, en dcembre, par les neiges des Cvennes, s'enfuient. Une de
leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils chappent cependant,
un matin tombent  Ferney.

Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut mue, vint voir ces
infortuns, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,
les abritait, les prsentait  la foule des grands seigneurs, des gens
influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit
pour les Calas. La France seule tardera-t-elle  se dclarer? Le Grand
Conseil est parvenu  arracher enfin les pices au Parlement de
Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations dclare la requte
admissible. Le 7 mars, la cassation est prononce. Et le 8, madame
Calas est  Versailles.

Partout bien reue. Les portes sont ouvertes  deux battants. Bon
accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche o
l'on est admis  voir dans la galerie le Roi qui va  la messe, elle
est l avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,
avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Rvolution.

Qu'en dit l-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa
main immobile, sur l'hrsie terrasse, balance les foudres de Lebrun?
Les pauvres victimes,  Versailles, dans leur modestie muette, n'en
sont pas moins la victoire de la Justice ternelle.

On supposa que cette vue serait trop pnible au Roi. Quelqu'un eut
l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, dtournant ses
regards, il ft dispens de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit
venir, les reut avec bont.

Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans,
jour pour jour, aprs l'arrt de Calas, qu'il fut dclar innocent.

La cour fut trs-maladroite. Elle dfendit quelque temps l'estampe
clbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite
gratification leur fut donne pour les empcher de poursuivre les
juges pcuniairement.

Ce Parlement, chose curieuse, n'obit pas, n'effaa pas de ses
registres le jugement de Calas. Ce qui exprime  merveille l'orgueil
sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut
payer trs-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement
de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.

Voltaire ne fut pas d'avis qu'on pousst plus loin les choses. La
victoire tait norme, la mieux gagne qui fut jamais. Les
protestants, ds ce jour, ont t sauvs. Ce que la ligue de l'Europe
n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a
fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.

L'humanit, la tolrance, sont tout  coup choses  la mode. Choiseul
fait jouer la pice de l'_Honnte criminel_, de Fabre, dlivr par
lui. Le parti contraire  Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une
noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque
Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en
attendant la loi meilleure, un rgime d'humanit.

Choiseul fut assez habile. Au moment o sa longue guerre et sa
misrable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui 
Ferney dans cette tardive victoire des ides justes et humaines. Qui
l'aurait cr? il accepte ici un reprsentant des glises protestantes.
Un savant, Court de Gbelin, rside  Paris ds lors, correspond avec
les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme minemment
pacifique, d'rudition visionnaire, crdule, innocent, bien propre 
montrer ce que les victimes ont gard de douceur d'me.




CHAPITRE VIII.

L'EUROPE.--LA PAIX.

1763.


Pendant ce drame intrieur, des vnements normes avaient eu lieu en
Europe, hors de toute prvoyance, des pripties rapides qui allaient
changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus
barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.

J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignes des
tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes
horribles avec leur gluante mduse, les suoirs et les ventouses
qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que
l'odieux minotaure russe dont on a l'image  Ferney.

Tout le monde a vu les images si diffrentes et si fades, que l'on fit
de Catherine, sous la couronne de lauriers, un doucetre Csar
femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue,
bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant.
Que de bont on y lit! La tolrance en Pologne! la peine de mort
abolie! un code philosophique tabli chez les Calmouks! En recevant
ces portraits, les crdules, Diderot, Voltaire, voyaient arriver l'ge
d'or, et pleuraient  chaudes larmes.

Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reut le vrai portrait!
OEuvre mdiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un peintre
flamand, fidle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant mentir,
embellir, d'une main pesante, exacte, a donn la ralit. Seulement il
l'a grandie  la taille de cet empire, il en a fait un gant.

Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de
Frdric qu'on voit dans la mme chambre, avec ses yeux bleus
terribles (comme d'un chien de faence),  ct parat trs-doux.

Pour arriver  cet tat tonnant d'endurcissement, il a fallu bien des
choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, tait
bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit trangler
Pierre III, tait loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de
plus elle entrt dans le mal, rgnant avec les meurtriers (neuf ans
avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux
elle entrt de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces
perfidies, les gorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez
la brutalit fltrissante du torrent fangeux d'amours achets que la
vieille incessamment renouvelait.

Elle est terriblement pare. Son roide corset, ou plutt sa cuirasse
de pierreries, couvre-t-il un tre humain? rien ne le fait prsumer.
Mais on sent bien que _cela_, quoi qu'il soit, est impitoyable, qu'il
y a l un lment et de sauvage exigence. Rouge et de tte carline, le
corps paissi de matire, norme d'iniquits. Endurcie au plaisir
brut, elle fait trembler pour la foule des misrables forcs de passer
par cette preuve, pour l'intrpide arme russe qui, tout entire, eut
la chance de faire l'amour  ce monstre.

Est-elle bien Russe elle-mme? oui et non. Elle n'a pas l'expansion
gnreuse d'un Pierre III, d'un Paul Ier; c'est une pesante Allemande
russifie, boeuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui
crasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en
une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids
de plomb  la terreur du Kremlin.

Moins lettre, moins hypocrite, non moins sale, lisabeth, vraie fille
de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprim les
apptits de la Russie.

Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui
s'ouvrait grande  l'Ouest, disant: Que me donnerez-vous?

Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais
beaucoup plus, faim de Prusse.

Cela datait de trs-loin. La Pologne lui importait infiniment moins
que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la
Baltique.

Frdric, dans sa petitesse, simple mouche,  chaque instant, pouvait
tre happ, aspir, englouti dans cette gueule qui billait
horriblement.

Si petit, il avait pourtant, en 1755, ferm la porte de l'Ouest,
s'tait fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les Russes.
Frdric leur dit: Arrire! Vous n'entrerez pas dans l'Empire.

Pierre III arrivant au trne, la Prusse semblait sauve. C'tait un
gnreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable
coeur[10]. Il voyait dans Frdric le seul homme de l'Europe. Il se
dclara pour lui. Eh bien! l'aveugle pousse de la Russie vers l'Ouest
tait si forte et si fatale, que Frdric eut bientt un pril dans
cet ami. Pierre III, n Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark
des torts faits  sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer
de ses armes. Frdric n'imagina rien de mieux pour le dtourner que
de lui montrer la Pologne. Dj les Russes, il est vrai, y entraient 
chaque instant, y venaient camper chaque hiver.

              [Note 10: Frdric, si fort, si grave, si juste dans ses
              jugements, si svre pour ses amis, dit cela, et je le
              crois. Le pauvre Paul que l'histoire a de mme calomni,
              tait homme de grand coeur. Il et voulu rparer, pleura
              devant Kosciusko.]

Il fit comme le cerf  la chasse quand il fait lever un cerf, le met 
sa place, chappe.  la Prusse, que la Russie et absorbe tt ou
tard, il substitue la Pologne et propose  son ami Pierre III de la
partager.

C'est le crime de son rgne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de
six mois le czar est dpossd, trangl.

Pierre III se croyait aim. Il copiait les Prussiens, mais lui-mme
tait vrai Russe. Dans une gnreuse confiance, il se promenait tout
seul, sans gardes ni prcautions. Ses vices mmes ne dplaisaient
pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et l'imprudence
de louer trop haut la Prusse, de plier  la discipline les gardes, un
corps orgueilleux. Il voulait payer lui-mme le clerg, et prenait ses
biens. Tout cela trop brusquement, malgr les sages conseils que lui
donnait Frdric. Il l'couta, mais en un point qui lui devint
trs-fatal. C'est Frdric qui avait dsign  la czarine, quand elle
maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi qu'elle ait dit
dans ses Mmoires (dont on a le premier volume), elle se montra
hardiment insolente et dsordonne. Elle prdit la mort de Pierre III,
de manire  la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. Frdric l'en
dtourna. Pierre ne fit rien, prit.

L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout.
Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire
Luthriens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on
mle toute hypocrisie. Pierre III tait le tyran; Catherine a t le
Brutus qui a sauv la patrie. Pierre tait l'ennemi de l'glise;
Catherine a sauv l'glise, sauv la religion.

Monte ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain,
impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout  d'Alembert pour
qu'il lve son fils. Elle prend Voltaire par le coeur, par des dons
pour les Calas. Elle a dclar la Prusse l'_ennemie hrditaire de la
Russie_. Mais elle n'ose agir encore; Frdric a un rpit.

Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus
haut de sa victoire. Ds septembre 1760, elle eut, avec le Canada,
tout le monde amricain. En janvier 61, nous perdmes Pondichry. Le
drapeau franais disparut de l'Inde. Et en mme temps le drapeau
anglais fut plant en France,  Belle-Isle (27 avril). Mais cela ne
suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus cher  son
coeur, c'tait Dunkerque, la prsence d'une autorit britannique en
France mme.  tout cela il ajoutait ces fires et amres paroles:
L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais
le prjug subsiste. On hasarderait sa tte  ne pas le respecter.
Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un _monument ternel du
joug impos  la France_.

Deux choses auraient d pourtant temprer un peu cet orgueil.
Premirement, l'Angleterre eut des succs trop faciles sur une France
dsorganise, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et
le meilleur,  la vaine guerre d'Allemagne. Deuximement, la pose
hautaine, l'orgueil imit de Pitt, couvrait dans la majorit immense
de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.

Pitt avait eu beau leur dire: C'est en Allemagne qu'il faut conqurir
l'Amrique. Cela n'tait pas compris, ou cela semblait trop cher. On
grondait.  l'avnement de George III, l'cossais Bute, qui
gouvernait, rpondit  cette avarice. Il n'envoya plus un sou  celui
qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais
grondrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne
lui pardonnrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.

Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors  quel point il
restait, au fond, autrichien. Toute la difficult qu'il trouva  faire
la paix, c'est qu'on voulait que la France rendt ses conqutes
d'Allemagne; mais, par le trait, ces conqutes revenaient 
l'impratrice. Son intrt arrta tout.

Lord Bute tait si avide, si impatient de la paix, que, pour abrger,
il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frdric,
qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire
cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque
au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y rpugnait pas.
Mais l'norme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-mme, si bien
servie par les victoires de Frdric, l'et livr!

Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la
France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reu une grle
pouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal,
ranonne aux Philippines, reinte  la Havane. Sa riche, dlicieuse
Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux.
Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient
mille tours aux Anglais. Mais la flotte tait encore en partie sur le
papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne,
compromise si tourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un
million d'hommes ont pri en Europe. Tous en ont assez.

Qu'est-ce que l'Autriche a gagn? Rien du tout. Frdric reste le
mme.

Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.

Pour longtemps elle est dsarme, abattue, humilie.

Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France
lgre, tourdie, perde l'Inde, perde l'Amrique, c'est justice. Mais
le rsultat laisse un problme bien grave dans le destin du genre
humain.

Du plus haut lac du Canada jusqu' la Floride espagnole (qui est
livre  l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout europen,
admirable de jeunesse et de grandeur. _Qui aura pri? L'Amrique_.

Toutes les races amricaines avec nous auraient subsist. Comment. Les
sauvages le disent: Les Franais pousaient nos filles. Un monde
mixte se ft form, o se serait conserv le gnie amricain.

Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les
remplacent seulement.--Et cela encore ne se voit que dans les rares
climats moyens, o l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon,
_Acclimatement_).

Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conqute
extrieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien crer.

Dupleix, mieux compris, mieux aid du cabinet de Versailles, aurait
gal, je le crois, la cruelle habilet, les ruses, les succs de lord
Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que
la France, rpandue, mle  l'lment indien, et dur, fait une
race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacit si
grande, dit assez ce que ce mlange et pu avoir de fcond.

L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas efface, comme
l'Amrique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien
fait que laisser prir, crever, les admirables rservoirs qui
recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.

Malgr tout l'crasement du pesant boa anglais, qui ne fait que
digrer, les arts exquis de l'Indostan sont venus  l'Exposition de
1856, et ils ont clips tout. (V. les _Reports_ et ma _Bible de
l'humanit_.)

On a jur mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renatre
jamais. Elle est rene, vit et vivra.

Eh bien! je jure  mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et
de lui-mme, et par des races amies.

Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non
pas, certes, par les Russes, que l'on connat depuis deux ans, et qui
sont l'horreur du monde.

Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent
l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y
fondront plus vite encore, disparatront comme neige. Et bien plus que
les Anglais, ils laisseront un souvenir excr de barbarie.

Tout cela est  la surface. L'Inde est comme l'Ocan, et rien n'y
bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrire dont la discorde
seule a cr, et rcemment a sauv l'empire anglais. Si elle s'aide
des Europens, ce sera de ceux du Midi, Provenaux, Catalans, Grecs,
Siciliens, Maltais, Gnois, de ces races sobres, qui rsistent  tout
climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre
dans la dvorante Asie.

Une telle paix demandait des ftes. Elles furent fort irritantes. On
trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, aprs Rosbach et
tant de hontes, ft rige  Louis XV. Des pigrammes sanglantes
furent attaches au pidestal.

Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Franais; il
rduit de moiti la rente; mais il paye les trangers. L'Autriche,
aprs cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reoit jusqu'au
dernier sou les subsides arrirs, pas moins de trente-quatre
millions.

Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la lgion lorraine, les
Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achte Chanteloup, se donne un
grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de
rentes, a profit tellement qu'il a un million de rentes, si nous en
croyons Barbier.

On ne supprime qu'un impt. Mais un autre le remplace. Tout impt de
guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq
ans. Le second vingtime de guerre durera encore six ans. Le premier
vingtime se classe dans l'impt perptuel et reste pour l'ternit.

Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une arme, gardes  pied,
gardes  cheval, fait son entre redoutable, et tient son Lit de
justice. Il impose au Parlement... quoi? ces dits odieux qu'on n'ose
mme publier encore. Le secret est command aux magistrats. Contraste
trange! grand bruit et grande lchet!

Les remontrances, violentes et sur un ton inou, firent entendre que
l'autorit par cet abus de la force se suicidait, qu'en foulant la
loi aux pieds, la royaut supprimait la base mme qui soutenait la
royaut.

Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la proprit est
un droit antrieur et suprieur  celui du gouvernement, rclama pour
la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.

La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son prsident, le
jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et
d'admirable candeur, elle pronona le mot solennel et dcisif, demanda
le grand remde, l'appel des _tats gnraux_ (23 juillet 1763).

Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent dsormais
des doctrines, des paroles mme. Celui de Rouen a parl comme eussent
fait Quesnay, Mirabeau (dont l'_Ami des hommes_ a paru ds 1755). En
1763, les _Entretiens de Phocion_ par Mably, sous forme plus faible,
font accepter les ides qui ont tonn nagure dans le _Contrat
social_ de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la
direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et
tous, donne  la pense commune une formule forte et simple: l'appel 
la nation.

Irait-on jusqu' l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la
royaut? Les Parlements de Grenoble, Besanon, Rouen, Toulouse,
citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de
Province. Le plus violent fut  Toulouse. Le gouverneur Fitz-James
avait mis les magistrats aux arrts dans leurs maisons. Le Parlement,
 son tour, voulut arrter Fitz-James.

La question rvolutionnaire se posait avec nettet: laquelle des deux
autorits avait le droit d'arrter l'autre?

Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait
ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans
transition  l'anne 89, et le cataclysme arrivait.

La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de
Paris.

De cette chambre des enqutes, si bruyante, si redoute, du foyer de
l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estim,
Laverdy, et le met au ministre des Finances. Plus, le roi prie les
Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des
mmoires, de le conseiller en finances, et pour la rpartition, et (ce
qui est fort) pour l'_emploi_.

Grande, grande rvolution.

Cela amortit, dtrempa le Parlement de Paris, et il lcha la proie
pour l'ombre.

Sa vraie force aurait t dans l'union des Parlements.

Il trahit, dlaissa Toulouse.

Fitz-James tait pair. Un pair ne peut-il tre ajourn qu'ici? et le
Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de
vanit?

Cinquante membres mirent de ct leur privilge et leur orgueil,
soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procs; mais
quatre-vingt-neuf votrent pour eux-mmes, pour leur privilge, en
dsarmant les Parlements, se bornant aux remontrances,  leurs
ternels papiers.

Choiseul,  ce coup d'adresse, gagna sept annes de rgne. Les
Parlements dsunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais  son
profit plutt et contre ses ennemis.




CHAPITRE IX.

TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
DE LA DAUPHINE.

1763-1766.


Louis XVI tait ds l'enfance imbu de l'ide que Choiseul avait
empoisonn son pre. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
hardie il avait fort directement humili, mortifi le Dauphin et le
roi mme. Il tenait le roi en crainte, sous une espce de terreur. On
avait pu l'entrevoir dans les Mmoires que Choiseul lui-mme imprima
dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pices relatives aux
agents secrets du roi, publies par M. Gaillardet (1834), Boutaric
(1866). Ces agents, de grand mrite et qui plus tard ont bien servi
Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent perscuts par
Choiseul avec une extrme violence, sans le moindre respect du roi, et
le roi mme assig dans son plus intime intrieur.

Choiseul tait-il violent? Avec les formes charmantes et lgres de
l'homme du monde, il tait sec et hautain, indiscret, _mchant_ de
langue, et mme dans la galanterie, si l'orgueil tait bless, on le
vit parfois cruel. En affaires, il tait facile et n'et pas pouss le
roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu prs de lui deux
trs-mauvais conseillers, sa soeur, rude, imptueuse, et son cousin,
plus g, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son
propre appartement (sans sparation qu'une porte) et qui influait sur
lui par la pesanteur, l'insistance, un caractre triste et dur.

Dans le rcit de Choiseul mme (anne 1760) on voit comme il effraya
le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis 
son pre un mmoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jsuite,
et qui, disait le Dauphin, lui tait venu par hasard des mains d'un
parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
en lui immolant les Jsuites. La chose tait vraie au fond; il n'y
avait d'inexact que les dates et certains dtails. La Pompadour fit si
bien que Choiseul eut le mmoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
le prit de trs-haut, donna sa dmission, et dit qu'il allait porter
l'affaire au Parlement mme.

Le roi fut pouvant. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
abondamment et obtint grce en avouant que son fils avait _menti_.
(Choiseul, _Mm._, I, p. 54.)

Choiseul ne s'en tint pas l. Il alla chez le Dauphin et le mit au
pied du mur, lui disant (si on l'en croit): Monsieur, je puis avoir
le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre
serviteur_.

Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il
rgner douze ans en France?

Il dura comme la tte de la cabale autrichienne, agent des doubles
mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
flau.

Il dura, aprs la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.

Enfin (c'est le beau ct) il dura en exerant une grande force
d'opinion. Il eut la chance singulire de se trouver juste au moment
du plus admirable rveil de lumire et d'humanit. Ces belles et
grandes choses, tardives, qui enfin avaient clat, firent honneur 
son ministre.

Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
a vu de nos jours la cration gigantesque des chemins de fer dcupler
la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
des Jsuites fut arrive au degr de dcomposition dernire, quand on
purifia l'atmosphre, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
Parlement. Quand un cri perant de Voltaire, rvlant l'affaire Calas,
renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
on se souvint de ce monde infortun, ce fut la gloire de Choiseul. Et
il eut les philosophes.

Les conomistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux
propritaires,  la noblesse obre, que pour doubler son revenu, il
fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes
conditions, ou de fermage ou de vente. Une rvolution agricole
commenait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur
libre sortie, qui, en levant les prix, augmenta la production (1762,
1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les conomistes, le haut
public propritaire. Et c'tait _la socit_, le monde, et ce qui
parlait.

On a vu combien il craignait les tats, les assembles. Il crut
pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comdie de
runions de notables que feraient les localits, d'un semblant
d'lections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
villes gouvernes en famille n'allrent pas moins dans la ruine
jusqu' la Rvolution.

Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
il dit que le Canada, ces quelques arpents de neige, n'tait rien,
que nous aurions mieux, que la _France quinoxiale_, sous un climat
puissant, fcond, nous ddommagerait au centuple. Il baptisait de ce
beau nom notre funeste Cayenne, le cimetire des Europens. Il attrapa
quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misrable masse,
d'environ douze mille mes, sans ressources ni prcautions, fut jete
l pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.

Il est caractristique pour _ce sicle de l'esprit_ de voir  quel
point un homme qui mnageait si peu le Roi, mnageait tant les salons,
et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
o l'un des chenets tait le prsident Hnault (c'est la petite cour
de la Reine), l'autre un frre de d'Argental (c'est le parti de
Voltaire). L venaient les _Mchantes_ illustres, madame de
Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tte
froide, trs-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
flatteurs assidus de ce foyer redout de parlages, de mchancets.

Choiseul avait l toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
sainte. En la voyant, qui pouvait croire  tant de noirceurs du mari?
Il l'avait eue  douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
modeste, rsigne, avec son extrme mrite, elle osait parler  peine.
Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
devenu caissier), mais fine race du Midi, cultive, amie des arts.
L'exquise et mignonne personne avait, malgr elle, une cour. Walpole,
qui ne loue jamais, avoue en tre amoureux. Il en fait ce joli
portrait: Oh! c'est la plus gentille, la plus honnte petite crature
qui soit jamais sortie d'un oeuf enchant!... Tous l'aiment, except
son mari qui prfre sa soeur dteste.

Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel tait le
gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrte agence du Roi qui,
il est vrai, n'agissait gure, mais contrlait, crivait? Le centre en
tait Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets  son factotum
Lebel, qui les portait  Tercier, un commis qui envoyait et recevait
les rponses.

Deux choses disent les moeurs du temps:

Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouverne elle-mme
par un bijou quivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne
sait trop quoi.

Et l'un des agents principaux du Roi tait un homme-femme, le fameux
chevalier d'on, que son visage de fille et ses travestissements
faisaient pntrer chez les reines, en qualit de lectrice, demoiselle
de compagnie.

Le rgne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
cette poque. Les hommes taient si indiscrets que les dames s'en
tenaient souvent aux amitis fminines,  ces petites amies. Nombre
d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
nom fminin d'on, que le Roi envoie en Russie.

La Russie tait le champ que l'intrigue europenne disputait.
lisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trne par l'audace
du Franais la Chtardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
fit anglaise. Pour la rattacher  la France en 1755, on imagina 
Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.

La chose n'tait pas sans danger. Un Franais envoy dj avait
trangement pri. on n'avait rien  perdre. C'tait un jeune
Bourguignon, dtermin. Fils d'avocat, il avait essay les lettres, il
avait fait deux gros livres. Il avait crit chez Frron. Grcourt, le
fameux satyre, le prsenta  Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
projets de Pologne, de Russie mme (rvant d'pouser la Czarine),
montra  la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
trs-rel de Chrubin, de Faublas. On l'envoya, on russit. La bonne
dame lisabeth, au milieu de son srail d'ours, fut ravie de la
surprise. Elle en sut gr  Louis XV. Elle s'unit  la France pour
anantir la Prusse, que d'ailleurs elle dtestait. Elle tmoigna, sans
gne, combien elle aimait on, en le chargeant (chose tonnante) de ce
que le plus grand seigneur et demand, de porter au roi de France ce
trait si important.

Cela fit parler de lui. On commena  dbattre s'il tait vraiment
homme ou femme, ou tous les deux  la fois. En guerre, certes, il
tait homme; il brilla, fut capitaine. Il tait grand ferrailleur.
C'tait une tte de feu pour l'pe et pour la plume. Mais tout tait
dans le cerveau. Les dames disaient qu'il tait femme, et pourtant 
ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger rel, au
moins pour leur rputation.

Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya  Londres le plus
aimable des Franais, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
Anglaises, ce brillant, ce douteux on. La jeune reine d'Angleterre,
une Allemande, Sophie-Charlotte, marie  son lourd George III, tait
passionne pour la France, comme sa belle-mre, autre Allemande, dont
l'amant, l'cossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle on.

Versailles, trs-certainement, avait spcul l-dessus. On avait
compt qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas
le mme succs, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
envoyer la ratification du Roi, eut ce mnagement singulier de ne pas
choisir un lord qui et triomph  Versailles. Il envoya un Franais,
et ce jeune secrtaire, on!... Chose si contraire aux usages, que le
ministre Praslin se refusait  le croire. Nivernais lui dit finement:
Cher ami, vous tes une bte. Vous ne savez pas  quel point nous
sommes aims ici (lettre de fvrier 1763).

Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya  Londres.
L'opposition et voulu dans le trait ce mot cruel: que la France
n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que rellement on
excutt Dunkerque, qu'on n'y laisst pas une pierre. Chose inutile 
l'Angleterre (Pitt lui-mme en convenait), simple outrage, insulte
amre, que les deux bonnes Allemandes tchaient de nous pargner. Cinq
mois durant on trana, et nombre de fois on alla raffermir le zle de
notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cd. Ces
confrences mystrieuses (dans la crainte de l'opposition) n'taient
pourtant pas trop secrtes; on a les _billets d'audience_ du matre
des crmonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
reine. On inquita George III, on dit que Sophie-Charlotte avait t
en Allemagne dj connue et surprise par la fausse demoiselle, que
George IV tait son fils (chose impossible par les dates).

Choiseul tait si tourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
dsigner pour successeur de Nivernais, dans cette dlicate ambassade,
un Guerchy, dont le vrai mrite tait la beaut de sa femme. Praslin
n'y vit que l'agrment de donner  ce cher ami un traitement de deux
cent mille francs.

on fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plnipotentiaire. Et en mme
temps (la fortune  ce moment l'accablait), il eut une commission
trs-secrte de Louis XV, pour _observer_, _reconnatre_, prparer un
plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
de sinistres projets, au moment du trait mme. En 1764, lord
Rochefort donna les dtails d'un pouvantable plan que Choiseul aurait
approuv pour brler Plymouth et Portsmouth (V. tout le dtail dans
_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du trait, et
rendu la France excrable; de plus, elle l'et replonge (puise et
impuissante) dans la guerre la plus terrible.

Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinit Choiseul, de
la Grammont et Praslin) c'tait moins celle d'Angleterre que la sourde
guerre qu'ils faisaient  leur matre Louis XV dans son plus intime
intrieur.

Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
police, affaires trangres. Le roi n'avait rien  lui que cette
agence secrte, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
n'entravaient gure (ils n'auraient jamais os). Les lettres publies
rcemment tonnent par la timidit. Le roi, dit trs-bien l'diteur
(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait qu'un plaisir inquiet, une petite
joie maligne d'colier  blmer ses matres. Tout son refuge tait l,
et toute sa royaut, dans ce mchant secrtaire qu'on a mis au muse
du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y
trouve ses papiers drangs, brouills. Il frmit, se voit dcouvert.
La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait os lui prendre la clef
dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter.

Cette affaire de dtruire l'agence, d'ter au roi son secret, son
dernier retranchement, leur semblait la question de la royaut
elle-mme. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
faon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
personne. Effraye, dcourage, l'agence ne pouvait manquer de prir.

Ils surent ou devinrent qu'en juin le roi avait pris on pour agent 
Londres. En aot, ils lui envoyrent un espion, un certain Vergy,
homme de lettres comme on, qui avait aussi fait des livres. on le
vit de part en part et il le mit  la porte. Les Choiseul furent
furieux, et ils le furent plus encore quand on, ayant reu de son
ministre Praslin une lettre dure et mprisante, lui rpondit
firement, avec la verve lgre, le mordant, l'emporte-pice qu'on
croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
dfi de l'agence.

On esprait qu'il viendrait se mettre dans la souricire, qu'on
prendrait l'homme et les papiers, qu'encastr dans l'paisseur des
murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce mme jour, 4
octobre, le roi lui crit _que le roi a sign_ (non de sa main, mais
d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de
femme, prendre abri dans la Cit; car il n'est pas en sret dans son
htel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298).

Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse 
Laverdy, le Contrleur des finances, il lui fait crire un billet qui
au nom du roi invite on  continuer son travail. Puis, songeant que
ce ministre n'a nul pouvoir sur on (qui est employ des Choiseul),
par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
dans le mme sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des
bureaux?).

Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
reculer devant l'intention du roi (_intention constate dans la lettre
de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer on_, avec ordre
d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre  notre
ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le mme jour, 4 novembre, le
roi avertit on: Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
papiers. (_Bout._, I, 302.)

Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. on
runit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
tant d'pes, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut rsister
longtemps.

L'extradition est refuse. Croyez-vous que l'on s'arrte? point du
tout. On persvre dans le plan d'enlvement. D'abord on essaie
d'attirer on dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, o l'on
aurait happ l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
Guerchy alors se rapproche d'on, l'apaise, l'invite  souper, et par
son cuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on et pu le
prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et
dsespr pria Vergy d'assassiner on(?).

Ce qui est sr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'tait charg
d'amener on _mort ou vif_ (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait
le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.

Guerchy nie. on affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
grand Jury de Londres. Ce Jury dclare l'accusation valable, accepte
le tmoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-mme qu'on le subornait
pour ce crime. Vergy le rpta encore dans une brochure terrible.
(_Lettre  M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).

on acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
mme).

Guerchy tait ambassadeur. Il dcline le tribunal populaire du Jury de
Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
anglais. Il fait voquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'touffe
et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparatre
l'homme essentiel, celui qui aurait vers l'opium? Et pourquoi
lui-mme Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
posrent ces questions, et se firent sur tout cela une ide
trs-arrte. Derrire Guerchy, ils virent Praslin, et derrire
Praslin, Choiseul. Ils ne doutrent pas que Choiseul n'et autoris
l'opium, et sur cela le jugrent (sans doute  tort) empoisonneur.

Ce qui tonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
qu'il crut tromper on. Le 14 novembre, esprant prvenir ce honteux
procs, il lui crit une douce lettre, et tout entire de sa main,
pour lui dire,  _ce cher on_, de revenir au plus tt; il le placera
dans l'arme. on savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'tait
le mme homme. Le pige tait trop grossier. Le cuisinier a beau
cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: Petits! petits!
les petits fuient encore plus fort.

Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
laissrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complte.
Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres,
furieux de voir les recors franais oprer chez lui comme sur le pav
de Paris, jura que, si on touchait on, l'ambassadeur et l'ambassade 
l'instant seraient mis en pices.

Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient dj rduit  employer
Laverdy. Ils le rduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le
lieutenant de police. Effar dans ses mensonges opposs, il perdait la
tte, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: Je
m'embrouille (17 janvier 1765). Cela n'tait que trop vrai. En
arrtant les messages qu'il envoyait  on, ils l'obligrent de prier
Sartine de sauver ces agents.

Enfin, pour lui faire entendre que tout tait inutile, ils lui
faisaient arriver ses mystrieuses dpches par la poste
_dcachetes_. Le _cabinet noir_ s'amusait des secrets de Louis XV.
Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'taient
pas contents encore du chtiment. Ils voulaient que le coupable
_avout_ (_Boutaric_, I, 127).

Pourquoi l'avilir jusque-l? tait-ce une vaine fureur? Non. On
esprait le briser au point que dans son lit mme il subt le tyran
femelle que lui donneraient les Choiseul.

Le ministre des ministres, c'tait certainement le poste de la
matresse officielle. Ce personnage historique allait disparatre du
monde. Use de tant d'activit, pulmonique, elle tranait. Elle et
voulu, _in extremis_, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir
l'intrt qu'elle prenait aux conomistes, la comdie qu'elle arrangea
d'obtenir que Louis XV donnt des armes  Quesnay, imprimt de ses
mains royales quelques feuilles de ses livres.

Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement hae de la
nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'tat. Ses geliers
exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui
pouvait l'inquiter aux cachots d'ternel oubli. Ces spectres sont peu
 peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce
misrable, par exemple, dont les billets dchirants sont aujourd'hui
par hasard aux Archives de Ptersbourg (trouvs par M. de Lamothe en
1865).

Cette vie si bien garde lui chappait cependant.  Vienne, on savait
dj qu'elle avait peu de mois  vivre. Marie-Thrse, qui en avait
si odieusement abus, se htait de la renier. Elle crivait 
l'lectrice de Saxe dans son baragouin grossier: Qu'elle n'avait
jamais us du canal de cette femme-l, que certes un tel canal ne lui
aurait pas convenu, etc., etc. (_Archives de Dresde_.)

Ici sa succession semblait ouverte dj. Le dbat tait entre les
Lorraines. Tels pensaient  la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans,
sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait
ncessaire au roi, et plus que personne  Choisy tait _sa socit_
(Du Deffand). Mais la Grammont, imptueuse, mais la lgion des
Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle tait antipathique au roi:
cela ne l'arrta pas. Elle crut,  trente ans, avoir aisment bon
march de cette Pompadour en ruine, teinte, qui n'avait plus qu'un
oeil (_Voltaire_, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour
tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, fltri des commodits
basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de
pied pour s'en aller dcidment. Selon Richelieu, elle aurait essay
de brusquer la chose dans certain souper  quatre que le roi n'osa
refuser, ni la Pompadour, quoique dj mal avec Choiseul.  la fin,
l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprs de la borgne
marquise, et son intrpide soeur se serait empare du roi sous l'oeil
de la Pompadour.

Le plus sr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin
serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il tait
indign jusqu'au fond, navr de subir l'hommasse personne. Mais,
Sire, vous tes le matre. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis
n'est pas loin. Voil ce qu'elle dut dire. Bernis tait prs
Soissons, dj  Paris peut-tre. Il avait prcd Choiseul, et
pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut
si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.

Il signa, et puis frmit. Choiseul avait le Parlement; il semblait
capable de tout; il tait ami des amis, des vieux matres de Damiens.
Le coeur manquait encore au roi; il hsitait, il ajournait. Cependant
la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si
bas, peu loigne de son terme, on a voulu abrger, que le poison a
aid. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aime
(madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il ne fera
pas de procs. Elle se contente de tout dire  Richelieu. Elle lui
lgue ce poignard contre les Choiseul.

Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique
bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'aprs le
besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que,
quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coule pour
toujours. Cache sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier
en apparence, rellement pour fouler la bire de la Pompadour
(_Rich._, IX, 325).

       *       *       *       *       *

Beaucoup disaient: Le roi,  son ge, a moins besoin d'une matresse
que d'une dame aimable, douce, qui reprsente bien, tienne
agrablement la cour. Cette dame tait toute trouve. C'tait madame
la Dauphine, qui avait su plaire  la reine, capter madame Adlade,
et peu  peu devenait agrable au roi. Elle tait cultive, savait
beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace).
Elle avait ce don de mmoire qu'eurent ses fils Louis XVI, Monsieur.
C'tait une forte personne (comme ses pre et grand-pre les Auguste),
blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang que Louis
XVI hrita d'elle. Elle tait trs-saxonne, passionne pour un de ses
frres qu'elle voulait faire roi de Pologne  la mort d'Auguste III (8
octobre 1763).

Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait
l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait
trs-activement pour son frre et pour son mari. Le roi, si dfiant
pour son fils, se confiait bien plus  cette bonne Allemande. Seule 
la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord
avec l'abb de Broglie, un des agents, elle donna courage  Richelieu,
 d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.

D'Aiguillon, qui n'tait qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de
Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les tats.
Ils se runirent contre lui pour la vieille constitution de la
province. La tte de la rsistance tait La Chalotais, procureur
gnral, le grand adversaire des Jsuites. Ils voulurent frapper  la
tte, perdre La Chalotais. L'homme tait trs-hardi, avait des mots
mordants. On supposa qu'il les avait crits. On forgea de fausses
lettres pleines de mpris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit.
Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud
les faussaires. L'affaire tait mene par un petit Calonne, un
vaurien, qui voulait monter. Derrire lui, d'Aiguillon. Mais derrire
celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon,
l'vque de Verdun, le violent Nicola? Ignoraient-ils ce faux? Et le
Dauphin lui-mme n'en sut-il rien, du moins _aprs_? On peut juger de
ses inquitudes, des tristesses qu'il eut. Dj il maigrissait; son
grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au Parlement, pour
donner au roi le courage d'agir malgr Choiseul, il fallait un
miracle. Il se fit: on put voir alors que _la bonne Allemande_, qui
seule alors influait prs du roi, avait aussi certaine audace,
certaine force de caractre.

On fit signer au roi un acte qui voquait la chose  une commission du
Grand Conseil. Les faussaires rassurs allrent bride abattue. Le
dnonciateur Calonne est fait juge, se donne carrire, btit un roman,
un pome sur la prtendue conspiration universelle des Parlements, une
rvolution sur le plan du _Contrat social_. Tout cela ridicule, moqu
et siffl du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais,
son fils et ses amis (22 novembre 1765).

Le Dauphin se mourait et la Dauphine tait malade. Ces deux honntes
gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mls  tout
cela. Le Dauphin s'tait vu dans le dtroit fcheux o il fut, vers
1750, d'immoler sa conscience d'homme  sa conscience de dvot. Il
gouvernait alors ses soeurs, et, _pour sauver l'glise_, il leur
laissa subir l'orgie de Louis XV, cette trange cohabitation qui fit
l'tonnement du monde. Et maintenant encore _le salut du parti de
Dieu et des honntes gens_ lui faisait employer une pouse innocente
dans une affaire trs-trouble qui devait fort lui rpugner.

L'avnement de la Dauphine apparaissait.  la mort du Dauphin
(dcembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: _d'habiter au
plus prs de lui_,--_d'lever Louis XVI_,--de garder le droit de son
rang, autrement dit _d'tre Rgente_, si le roi venait  mourir.

Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rle de mre, de
rgente possible. Elle avait moins d'esprit que de mmoire, mais du
srieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre
les ides et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui cotait. Elle
se mit comme  l'cole, apprenant par coeur les cahiers qu'on lui
faisait d'aprs les papiers de son mari, cahiers d'ducation et
cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle
rptait, comme un enfant, sa leon  son confesseur.

Elle tait fort touchante. Le devoir, malgr elle, la faisait
reprendre  la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le rgime
du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la
quittait peu. Au voyage de Compigne (en juillet au bout de six mois
de veuvage) sa toute-puissance clata; elle tint solennellement la
cour, et, ce qui tonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est
qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de matre.

Avec un homme tel que le roi, la grande question tait de savoir o
elle logerait. Et bravement elle avait demand de loger au plus prs.
Le grand appartement du nord (rez-de-chausse) qu'avaient eu la maman
Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par
l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'et. Il le faisait
dire peu solide. On tranait pour le rparer. Cela piqua le roi. Il
trancha, dit qu'elle logerait chez lui.

Madame Adlade y demeurait dj. Mais le roi, sur sa tte, avait un
entre-sol, bien mal fam du temps des quatre soeurs. Plus tard, il fut
plus sale, tant le logis de Lebel, qui y arrangeait des surprises,
attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trbuchet. La
Pompadour s'y cache  ses trois premires nuits. Plus tard, la Du
Barry y niche. trange colombier, digne de telles colombes, mais, ce
semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre
chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'tait braver toute pudeur,
risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux
fois coururent sur Adlade elle-mme.

La Dauphine n'tait pas une enfant. Elle savait assez, par son pre,
son grand-pre (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne
respectent rien. Elle obit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne
cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici.
Ils la poussrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son
ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout
mort qu'il tait) vaincre, triompher et rgner.

Depuis octobre (dixime mois du veuvage) tout semblait arrang. Elle
suivait le roi partout, en voiture,  la chasse, mme en janvier, fort
rajeunie, brillante. Dj elle faisait son futur ministre. Elle dit 
Nicola: Vous serez grand aumnier et cardinal. Votre frre a les
sceaux. D'Aiguillon remplaait Choiseul.

La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprvu changea tout.
Le 1er fvrier ( son treizime mois de veuvage), la Dauphine un matin
tombe en syncope, _et elle a une norme perte_. L'accident est ainsi
prcis dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta
lui-mme, et qui plus tard fut imprime par Mirabeau, rimprime par
Soulavie (_Louis XVI_, I, 305-324).

Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout  coup. Si
longtemps immobile prs du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans
les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle
avait pu tre blesse.

Tronchin, qui tait avec elle, descendit chez le roi, lui dit que
cette crise n'tait pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat.
Madame Adlade dit qu'elle tait empoisonne. Elle tira de ses
cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au
12 elle fait elle-mme le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant.
On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre mdecins. Snac
dit: _accident_, Tronchin soutient: _poison_. C'tait la version
prfre de la cour, du roi, d'Adlade. On disait que certains
poisons tuent sans laisser de traces. Tout  coup on ne dit plus rien.
Mais ce qui saisit d'tonnement, ce fut de voir cette violente
Adlade elle-mme reculer tout  coup, se ddire, ou du moins se
taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le mnagea, dsirant 
tout prix avoir l'ducation du petit Louis XVI, tenir l'enfant et
l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et puis, on
l'attrapa. L'enfant fut donn  la reine. Elle aimait peu sa fille.
Choiseul sut faire agir ses Jsuites polonais, les sots meneurs de la
vieille malade, qui, du reste, vcut peu de temps.

De plus en plus suspect, ha du roi, Choiseul (chose bizarre)
paraissait s'affermir.  la mort du Dauphin, quoiqu'on crt au poison,
le roi n'osa souffler. Il s'tait enferm. Choiseul pera  lui.
Surpris de son audace, le roi trs-faiblement dit _regretter peu_ le
Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.

La Dauphine mourant, le roi fut accabl, mais ne fit nulle enqute. Il
ordonna seulement aux mdecins des tudes, des recherches sur les
poisons.

S'il osait quelque chose, c'tait en grand secret. Il fit sous main
une pension trs-forte  son on de Londres, qui avait dnonc les
Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).

De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant,
recherchant les tnbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il
voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des
moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette prs de la
chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il
acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu' treize au moins, le tint
dans ce spulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal
domestique, la gentille crature (c'tait une fille). Nulle femme de
service. Il la servait lui-mme. En mme temps il lui faisait l'cole
et lui apprenait ses prires, gtait, grondait, caressait, corrigeait.
trange ducation, dvote et libertine. L'enfant s'en irritait, lui
disait parfois: Je te hais. Par cela mme le petit lion en cage
l'attacha fort, si on doit en juger par la fortune qu'il lui fit
(_Richelieu_).

Mais l'enfance tait tout dans ce honteux mystre. Elle grandit et fut
femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.




CHAPITRE X.

FIN DES CHOISEUL.

1767-1770.


Si bien assis, si fortement plant, Choiseul, de plus, tait ancr ici
par deux cbles, Vienne et Madrid.

Marie-Thrse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que,
ne pouvant elle-mme les pouser, elle brlait de leur donner sa
fille, toutes ses filles, si elle et pu. Elle en avait de grandes et
de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu' douze, pour le
Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline 
Naples (1768). Si le Roi,  cinquante-huit ans, et voulu une grande
personne, il y avait Marie-lisabeth. S'il aimait plutt les enfants,
il y avait Marie-Antoinette, une blondine  qui on envoya d'ici un
prcepteur et qu'on levait expressment pour tre reine de France,
dans nos gots, nos futilits.

Choiseul tait donc cher, ncessaire  Marie-Thrse. Mais la haine,
autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-tre. La haine
l'unissait  Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de
l'Angleterre. Ds le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des
gens pour lui faire des canons. Il tait impossible de mieux avertir
les Anglais.

Non moins indiscrtement, il eut la fatuit d'endosser le rle
insolent d'ennemi personnel du grand Frdric. Quelqu'un mandant
l'auteur des vers outrageants  ce prince (vers qu'on fit faire 
Palissot): L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!

Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne
dplaisait pas  la France.-- ce point qu'aujourd'hui encore
l'histoire traite fort doucement ce fidle agent de l'Autriche.

Cette tactique, qui lui russit tellement dans l'opinion, en faisait
un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre,
de la descente en Angleterre, de surprendre et brler Carthage,
risquait de nous perdre nous-mmes.

Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien tre pris  son
propre pige, tre engag (lui et la France) dans un coup de tte
espagnol,--et cela si peu prpar, ruin, en pleine banqueroute!

Ces vanteries guerrires allaient juste au rebours du mouvement
conomique qu'il prtendait encourager. Les rformes agricoles, les
socits d'agriculture (V. Doniol, Bonnemre, etc.), demandaient de la
confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de
se reconnatre et de se refaire quelque peu.

Mais quoi que ft Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les
salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une scurit tonnante,
Choiseul, sa soeur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les
plus risqus.  tout on mettait la sourdine.

Un coup d'tat contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans
une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe
 Choiseul. Il poursuivait sa belle-soeur, la jeune femme de son frre
Stainville. Repouss, il la fait prendre (sous prtexte de mauvaises
moeurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une
fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.

Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut
accept patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frre,
Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.

Les dames, excdes des bavards et des hommes qui n'taient gure
hommes, s'taient dit: Plus d'amants, car c'est abdiquer.
(_Lauzun._)--Elles croyaient rester indpendantes en s'en tenant aux
petites amies, ayant dans l'intrieur quelque bijou discret, qui
couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire.
Madame de Grammont eut un matre dans la friponne qui impudemment
l'affichait.

Mademoiselle Julie, loin d'tre, comme les autres, aux petits
cabinets, tenait appartement, un entre-sol  elle, et un bureau  tout
venant. Dans le bureau trnait son petit chien. Bte adore, idole, 
qui les plus hupps faisaient la rvrence. On lui faisait des vers.
On s'ingniait  deviner ce qui plaisait au chien,  la matresse. La
voyant soucieuse, un Italien trouva que dans ses chiffons elle avait
des billets de notre dfunt Canada (et pas moins d'un demi-million).
Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui changer pour
d'excellents billets de Gnes. Il suffisait qu'elle agt prs de
madame de Grammont pour qu'on secourt les Gnois contre la Corse
rvolte. Le projet plut; la soeur prit feu et enflamma le frre pour
deux vilaines choses: tromper Gnes, craser la Corse. On trana, on
fit si bien que les Gnois puiss, endetts, furent trop heureux
finalement de cder cette Corse, si peu utile, et funeste plus tard.

Julie, lance dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son
crdit, M. de Penthivre put faire le dsir mariage de sa fille avec
Orlans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, norme,
dangereux; un roi d'argent auprs de Louis XVI, un centre provisoire,
un foyer de rvolution.

Mais l'affaire o Julie clata tristement, ce fut le procs de Lally.

_Lally-Tullendally._ La France, tourdiment, a souvent employ des
fous sauvages ou intrigants, hros cervels ou fourbes, comme les
O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de
Corse, qui faillirent tre rois de France vers 1632. Gens dangereux,
brillants, ns pour la gloire et les chutes finales, pour faire
miracle et nous casser le cou.

Lally, superbe  Fontenoy, n'en fut pas moins un homme n tristement
et de mauvais augure, marqu du sort d'avance. Par ses vertus et par
ses vices, probit, duret, brutalit et fureurs folles, ds l'arrive
dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd tout. Il
tait prisonnier  Londres quand il sut qu'on le menaait  Paris. Il
se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tte. L'intrt
de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept Ans, tait
certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. L'ennemi capital
de celui-ci avait pous une Choiseul. Le ministre et voulu que le
procs se ft au Parlement, mais craignait la prsence, l'nergie de
Lally; il voulait l'loigner. Madame de Grammont ne le lui permit pas.
On disait dans Paris que Lally, revenant de l'Inde, lui avait donn
des diamants; cela voulait dire _ Julie_. La dame tait fort nette.
Elle court chez son frre, s'emporte, exige que Lally soit arrt.
Choiseul en signe l'ordre, en faisant avertir Lally. En vain. Notre
Irlandais va droit  la Bastille.

Ds lors, il est perdu. Tant de gens ruins avec la Compagnie des
Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des
choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins
que Lally a trahi les intrts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par
sottise?

Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, _trahi_, il entra
en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On
l'emmena hurlant; on lui mit un billon; on le mit dans un tombereau,
on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tte (1766).

La tte de Lally tait le seul -compte qu'on pt donner  la misre
publique, aux enrags de l'Inde et aux dsesprs du Canada, aux
rentiers famliques qui, d'poque en poque, toujours ajourne, se
mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette,
Choiseul remit tout  la paix (63).  la paix, rien. Il remit tout 
l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout  69, o vint Terray,
l'exterminateur gnral. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba 
merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la
banqueroute de Choiseul.

L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le
Parlement, de le faire tourner  sa guise. Froce pour Lally, froce
pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement,
pour Choiseul, fut trs-doux. Qu'on le consultt en finances et qu'on
prt chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait
fort. Dans les remboursements, si ajourns, si difficiles, on
remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la
dclaration si nouvelle: Qu'en le roi seul tait tout le pouvoir
lgislatif. Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des
parlements, se faire mme apporter de tous les parlements de France
leurs registres et biffer les noms prohibs de sa main.

Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait
la tenir. Jamais il ne prvit que Vienne, cette mortelle ennemie de la
Prusse, s'arrangerait  son insu avec la Prusse et la Russie dans
l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: C'est
loin, trs-loin de nous. Eh! qu'importe  la France? Puis il dit:
Nul accord possible entre les partageants. Puis, il s'inquita,
encouragea les rsistances, envoya des secours minimes et drisoires
(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger
l'Autriche.

O se rfugia la Pologne? Prcisment dans le principe catholique qui
l'avait perdue. La Confdration de Bar donne beau jeu aux hypocrites
envahisseurs qui reprochaient l'intolrance aux Polonais[11]. Mene
par des vques, elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien
exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers sans
scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II,
sectaire de Frdric et de nos philosophes, entrera en Pologne.
L'Europe protestante, et l'Angleterre en tte, applaudit au partage.
L'Angleterre, tout  l'heure, empche  main arme les faibles
tentatives de la France pour les Polonais.

              [Note 11: Dans l'_Histoire de la Pologne_ des deux
              Mickiewicz, pleine de faits nouveaux, d'ides grandes et
              profondes, je trouve une fort bonne note qui claire
              l'affaire obscure des _dissidents_ (p. 433). C'taient
              uniquement les calvinistes et luthriens (et non les
              grecs, alors runis  l'glise romaine). Les
              _dissidents_ n'taient nullement en servitude, comme le
              disaient la Russie et la Prusse. Ils avaient deux cents
              glises et la parfaite libert de culte. Ils occupaient
              des grades dans l'arme. Mais on les excluait des
              charges. _On leur refusait le droit de voter._ Dans un
              pays sans doute o le _veto_ d'un seul arrtait tout, il
              semblait dangereux de faire voter des gens qu'appuyait
              l'tranger (_Mickiewicz_, 1866).--J'insiste peu sur
              cette grande affaire. Elle absorberait mon rcit. Et je
              dois avant tout tenir ferme et serr le fil intrieur de
              la France.--Pour la mme raison, j'ai peu parl de la
              suppression des Jsuites, m'en rapportant  tant
              d'crits qu'on a faits l-dessus, spcialement  celui
              d'Alexis de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scne
              principale, celle de l'Espagne (1766), il faut se
              rappeler ce que j'ai dit dans une note du premier
              chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et
              pour faire croire Charles III btard adultrin et fils
              d'Alberoni.]

Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux
succs, deux conqutes faciles, qui eurent pour sa ruine
d'incalculables rsultats. Il prit Avignon, prit la Corse.

Clment XIII, irrit du renvoi des Jsuites, d'Espagne, de Naples et
de Parme, s'en prit au plus faible des trois,  notre infant de Parme,
lana l'excommunication. Choiseul en prit prtexte pour venger les
Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en mme temps,
jetant toute une arme en Corse, il s'en empara en trois mois (juin
1769), mprisables conqutes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse,
possession prcaire, si peu sre pour la France toujours secondaire en
marine,  qui la mer peut se fermer demain.

Cette petite Corse, mchant rocher sanglant, (_Notes de Louis XVI_),
exaspra l'Anglais et lui fit faire une norme sottise. En haine de
Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la
Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports.
Londres tait Russe pour ses bas intrts (les suifs, cuirs et
goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont dlivrer la Grce.
Voltaire crie: Bravo! Salamine! Victoire! Rsurrection d'Athnes!
Remorqu par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'trangleur de Pierre
III, dtruit la flotte turque  Tschesm (juillet 1770). L'Anglais a eu
le beau succs d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance
maritime.

La nouvelle,  l'instant porte en Allemagne, trouve Frdric et
Joseph II en confrence, en amiti. Seconde dfaite pour Choiseul. Ses
Turcs sont crass, son Autriche lui tourne le dos.

Sa troisime dfaite est en France. Le compte de la guerre de Sept
Ans, remis  63, remis  67, irrmissiblement l'accable en 69. Les
banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe arrive, la
banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? celle de
Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut rpondre:
Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (_V. Voltaire_),
soixante-quinze millions donns  Vienne, c'est la banqueroute
d'aujourd'hui. Dans cette mme anne 1769, Choiseul payait encore son
tribut  l'Autriche. Il fait avec Terray comme un homme qui, ayant
encombr la place d'ordures, crie haro sur le balayeur.

Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle
risquait fort de lui chapper un matin. Visiblement il n'avait rien
prvu, et Vienne s'tait moque de lui. Le moqueur, le _mchant_,
drap en sclrat, allait tout bonnement paratre un innocent.

Sans la guerre il tait perdu, c'tait sa dernire chance. Il nie
qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intrt visible
psent beaucoup plus que ses paroles.

De longue date il prparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il
payait sans mystre les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes.
Lord Rochefort rclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot
impertinent: Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre mme,
pour rassurer l'Angleterre l-dessus.

Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on
est arriv, de dlai en dlai,  la dernire culbute, faire en pleine
banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il
est vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la marine. Il
avait en espoir la rvolte des tats-Unis, mais rvolte future,
lointaine, loigne de six ans, et qui viendrait trop tard. Il tait
sr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en allait pas
moins, poussait, prcipitait l'Espagne  se perdre,  nous perdre, 
entraner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue intrieure
de Versailles, o Choiseul, la Grammont taient prcipits, s'ils ne
mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un sauveur
trange. La France fut sauve de la guerre par la Du Barry.




CHAPITRE XI.

LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV.

1770-1774.


On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient t
de pures spculations, arranges et cres par la Banque, la haute
finance. Il en fut  peu prs de mme pour celle-ci. Elle fut
invente, exploite et souffle par un escroc gascon, le joueur Du
Barry.

Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux
dangers. Choiseul pouvait pousser le roi  se remarier,  prendre un
de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thrse), qui et
ternis Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi
mourir. Et il en prenait le chemin. Aprs la mort de la Dauphine, il
eut comme un accs de peur, crut sentir l la main de Dieu. Mais aprs
il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibre. On parle
de dames forces, surprises par des drogues rotiques, de quatre
jeunes religieuses, livres toutes  la fois au caprice impuissant. Si
tout cela est vrai, il courait  la mort. Ce fut en Richelieu un vrai
coup de gnie de couper court, vendre le Parc-aux-Cerfs, de deviner
qu'aprs tant de raffinements, une chose pouvait agir encore, quelle?
la vie naturelle, tout simplement monogamique, une bonne fille, le
rire et la joie.

La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout travers. Il
n'y paraissait pas. Vendue, revendue ds l'enfance, insoucieuse, elle
avait l'air d'avoir ignor tout cela, ou du moins oubli. Elle n'eut
pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gtent la fille de
joie, la font triste comme un cimetire. Elle resta sereine,
admirablement gaie et bonne[12], pour faire plaisir  tout le monde,
aimer le genre humain.

              [Note 12: Elle tait vraiment bonne. Brissot en conte un
              trait charmant. En 1778, quand Paris et la France
              s'touffaient  la porte de Voltaire, Brissot, alors
              fort inconnu, un pauvre auteur mal mis, n'avait pu
              pntrer, s'en allait tte basse.  ce moment, dit-il,
              une jeune personne blouissante sort, voit ma triste
              mine, s'meut, me dit: Monsieur, que
              vouliez-vous?--Voir M. de Voltaire.--Eh bien, dit-elle,
              je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.]

Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amene trs-jeune, c'tait un
enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du
Louvre. Cette petite crnerie  relever ainsi la tte ne se voit gure
qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure
qu'on ne l'aurait pas remarque). Pour vingt-cinq ans elle est un peu
mesquine et de formes peu riches. Si elle tait plus femme, sa vie et
laiss trace. C'est un gamin plutt, un gentil petit polisson, bon
diable, en train de rire.

Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais
joyeuse et espigle, ayant la malice  coup sr et tous les menus
vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos
fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle,
ayant pourtant une petite tte pour tre folle  point, dlirer 
propos.

Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mre est dans
Rabelais, petit nom de guerre abrg, la Bcu[13]. Quel pre? le
savait-elle? Tels en font honneur  un moine, tels  un cuisinier. Je
tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscne, mais la lvre friande.
Elle dut natre en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habille en
garon, coiffe du blanc bonnet, elle ferait penser  ce charmant
Lulli, le petit ptissier.

              [Note 13: MM. de Goncourt ont retrouv ce nom. Tout ceci
              chez eux est fort curieux, trs-neuf, fond sur des
              pices prcieuses, des manuscrits, etc.]

C'tait  table qu'il fallait la montrer. L elle avait tout son
essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait
par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son
palais maussade, il fut surpris et stupfait... C'tait la Joie
vivante, la libre libert, et des lans et des clats... Dans son
ravissement, il veut la voir de prs. Nul embarras, nulle gne; rien
ne l'tonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle.
Lebel est effray lui-mme de voir le roi pris  ce point pour une
fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, la marie.

La grosse affaire, c'taient Mesdames, si svres, si collet-mont. Le
roi avait dj eu des _filles_. Mais celle-ci faisait tant de bruit!
Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa soeur, avait organis une
batterie terrible de chansons contre elle et le roi (_La belle
Bourbonnaise, la matresse de Blaise_, etc.). Honte! scandale!
horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau
Testament, o l'on voit que le ciel prend bien bas ses lus. C'est
Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvrent le peuple de
Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement
clate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi
vivrait bien plus, se rduisant  celle-ci.

On attendait, on tait en prires pour qu'Esther triompht d'Aman.
Dans un souper de prtres, l'un dit: Messieurs, buvons  la
Prsentation!--Quelle? C'est demain la Chandeleur, o l'on prsente au
Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!--Point. Je dis la
prsentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui 
Versailles, et qui va nous sauver l'glise. (_Mss. Hardi_, _Goncourt_,
II, 129.)

On la trouva non-seulement charmante, mais dcente et plus modeste que
bien des femmes de cour.  la messe o elle parut, il y eut nombre
d'vques. Chose plus forte, elle fut reue chez Mesdames,  leur
concert spirituel, reue chez leur lve, leur enfant, le Dauphin, qui
donnait un concert aussi.

Choiseul se rabattait du ct du Dauphin, voulait s'en emparer.
N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage tant
promis et lieu aussi, que la petite fille leve tout exprs pour la
France ne restt pas  Vienne. On cda. Elle vint. Le fatal mariage de
Marie-Antoinette se fit dans une fte tragique du plus sinistre
augure. Quel rsultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa soeur,
qui s'chappait en outrages pour la Du Barry, reut ordre du roi de ne
plus paratre  la cour.

Elle mit son exil  profit, courut les Parlements, hardie
solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procs o
indirectement il aurait t l'accus.

Choiseul, contre son matre, avait gard des armes, pour l'effrayer au
moins. Il avait pris doubles prcautions, et dfensives et offensives.

_Dfensives._ C'tait de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures
hostiles qu'il prenait contre le roi mme (on l'a vu dans l'affaire
d'on). Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonn,
tout fait. (Choiseul, _Mm._, I, 93-94.)

Autres prcautions trs-directement _offensives_, Richelieu dit qu'au
moment trouble o le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour
tirer de lui contre lui une pice accablante, o il se diffamait
lui-mme. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de
fausses pices, ils croyaient l'gorger; le bourreau tait prt.
Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mmoire de Calonne qu'il
l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait _que par ses ordres_.

Le roi, compromis  ce point par ce mot imprudent, ayant l'air de
faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort tristement en
cause. Lorsque le Parlement fit le procs  d'Aiguillon, lorsque,
encourags par Choiseul, de Bretagne  Paris vinrent dix-huit cents
Bretons, pour tmoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, tait
coaccus, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.

Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard
dans les reins du roi.

Les mauvaises rcoltes, qui commencrent en 67, amenant la chert, le
peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les bls. Le roi
tait associ  une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus
vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen
attaqua les monopoleurs. La cour arrta les poursuites. Et le
Parlement insistant dit que l on avait encore reconnu le pouvoir.
Soufflet hardi, et encore aggrav par l'ironique explication:  Dieu
ne plaise, Sire, que nous ayons pens  vous!

Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut plir, quand la
discussion passa de Rouen  Paris, reprise ici par notre Parlement,
sur ce volcan si inflammable, au terrain brlant des rvoltes.

Choiseul,  ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout,
lanait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir.
crivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermdiaire des commis, il
lui fit sauter le grand pas, tirer l'pe contre l'Anglais, et ds
lors entraner la France.

Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur de la guerre et
peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit l ce que c'est
qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur mme,
l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait achet _Charles Ier_ de
Van Dyck. Le montrant, elle dit: Vois-tu ce roi? _la France!_... Eh
bien! ton Parlement te fera couper la tte aussi.

Maupeou, Terray, deux ttes fortes, taient derrire, et la faisaient
parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant
impos le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le
Roi, le 3 septembre, vint enlever les pices. Le 24 dcembre, il exila
Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.

Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les
liberts publiques. Il tombe  point,  temps pour esquiver l'horreur
de la ruine publique, la banqueroute qu'il a prpare.

Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout
court  Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et us, et la
jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier
ministre.

Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut trs-timide
encore. Il eut peur de la voix publique, peur des rvlations qu'il
pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant  la foule de
ses visiteurs innombrables, leur disant  tous  l'oreille ce qu'il
voulait faire rpter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le
Roi n'et pas risqu moins  mettre Choiseul en jugement.

Le Parlement tait peu regrettable. Dans ses cruels procs des
derniers temps, il s'tait fort souill. Doux pour Choiseul qui lui
donnait les places, doux pour Terray qui le mnage seul dans
l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie
d'austrit. Il n'avait pu rien faire, rien empcher, ni les guerres
de ce rgne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement 
l'Autriche. Il tua les Jsuites, mais tard, et quand ils taient
morts.

On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: _Il parlait._ Il
prtait une voix officielle  l'opinion. Parlage utile qui l'avana
parfois; mais funeste pourtant, s'il devait  jamais faire qu'on s'en
tnt  des paroles, et que jamais la France ne ft sa vraie
constitution.

La rvolution de Maupeou, loue et salue de Voltaire, fut approuve
trs-haut par un srieux juge, qui et voulu la maintenir, par
l'irrprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime
la vnalit des charges, rduit le ressort immense du Parlement de
Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et
ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des annes.

 regarder les choses froidement, on peut dire que la rvolution avait
t heureuse.

Elle brisait la chane qui nous rattachait  l'Autriche. D'Aiguillon,
tant ha et mpris qu'il ft, et voulu revenir au systme franais,
 la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.

D'Aiguillon dit de la Pologne: Qu'y pouvais-je? C'tait trop tard. Il
et fallu agir depuis longtemps. Tout tait impossible dans l'tat o
Choiseul laissa la France, ruine, puise pour l'Autriche. (V.
_Mmoires d'Aiguillon_.)

Quoi qu'on pt faire alors, tout gouvernement tait sr d'tre
d'avance condamn, moqu, maudit, fltri. De Maupeou, d'Aiguillon, de
Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministre
semblait un moment de passage, un carnaval malpropre o l'on ne
pouvait se mler. On ne voulait y voir qu'une fille flanque de trois
fripons.

Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens
honntes. Ceux qui l'auraient t, ayant endoss cette honte de se
rattacher  Maupeou, se dcouragrent, se salirent. Plus on les
mprisa, plus ils furent mprisables. Paris accueillait tout contre
eux.

On lut avidement les amusants mmoires o Beaumarchais soutint avoir
corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-mme quivoque intrigant, puis
spculateur hont, justement trill plus tard par Mirabeau, on,
etc., fut cru comme vangile, quand il servit la haine, le mpris du
public pour les magistrats de Maupeou.

D'Aiguillon avait eu cependant un succs qui aurait relev tout autre.
Tirant de la disgrce un homme trs-capable, Vergennes, il l'envoya en
Sude et y fit la rvolution. La Russie et la Prusse comptaient sur
l'anarchie qu'entretenait le snat; dj sur le papier ils se
partageaient la Sude. (Geffroy d'aprs les _Archives de Sude_.) Avec
notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royaut y fut
rtablie par Gustave, le partage empch. Ce fut le salut du pays
(1773).

D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures  la Prusse. Cela venait
bien tard. Depuis un quart de sicle, Frdric, dlaiss par nous,
puis si prement attaqu, avait pris son parti, laiss l le haut rle
de hros, pactis avec la barbarie, adoptant sans retour la _via mala_
des voleurs. Son affaire,  cette heure, tait d'y enrler l'Autriche,
de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thrse, dont la dvotion
avait honte de voler sur des catholiques. Malgr ses confesseurs qui
la rassuraient l-dessus, elle pleurait terriblement, dit Frdric.
Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut
qu'on lui ft sa part.

Tout l'usage que fit Frdric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut
d'en parler  l'Autriche. Celle-ci trouva l un prtexte pour
s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout tant rgl, elle nous
fit le honteux aveu.

Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins
bless. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre l un des
siens. La cour, d'aprs le Roi, parut fort indigne. Il fallut faire
semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de
rassembler des troupes, et menaait l'Autriche aux Pays-Bas. Il runit
 Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable
rsultat. Les Anglais dfendirent  cette flotte de sortir; mme
outrageusement, leurs frgates,  Brest,  Toulon, entrrent, pour
surveiller les ntres et les faire obir  l'ordre souverain de
Londres!

C'est le point le plus bas o soit tombe la France. La situation tout
entire est expose, mieux qu'en aucune histoire, dans les admirables
mmoires que remit Broglie  Louis XV (_Boutaric_, I et II). Mais d'un
si triste tat, qu'elle est l'explication, le vrai mot qui dit tout?
_Banqueroute, puisement_.

On a des billets de Terray  tel banquier; il le prie  genoux de lui
prter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans
quoi le misrable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la
porte.

Terray, dans sa premire annes avait t fort dur, l'instrument
odieux, excusable pourtant, de la ncessit. Par les moyens les plus
cruels, il tablissait la balance des dpenses et des recettes. Il
voulait l'ordre, et il tait capable de le faire, mais demandait
l'conomie. Il n'obtint rien, et il fut entran. Il augmente l'impt,
cre des taxes nouvelles. Il double les pages, les droits de greffe
et de contrle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le
voil dbord encore. Le dficit reparat de nouveau.

En plein gchis et n'esprant plus rien, on va, on court, on lche
tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot,
sacristie), la vole dvorante de ces mouches immondes qui naissent
aux lieux ftides, emplit Versailles. Et chacun pille.--Le Roi, comme
les autres, en son petit commerce. En bon ngociant, il note jour par
jour sur son carnet le prix des bls.--Gain rapace et dpense aveugle.
La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fentres.
Elle prend, donne, achte au hasard. Mais dans cette furie de dpense,
elle est (moins que folle) imbcile, elle radote, veut _une toilette
d'or!_... Meuble bte, qui fut commenc, mais la mort du Roi l'arrta.

Cette mort est une comdie. La petite vrole l'ayant pris (
soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le dbat s'engagea de
la faon la plus trange. Les dvots qui rgnaient, craignaient les
sacrements, qui auraient effray, tu le Roi. Les non-dvots, par
contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable.
Richelieu, comme athe, tait chef du parti dvot, et ce fut lui qui
se chargea d'arrter au passage l'archevque de Paris. Il le retint,
lui dit: Monseigneur, s'il vous faut un homme  confesser,
prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles! De Beaumont, qui
tait un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi
si utile  la religion, et rengaina ses sacrements. (V. _La
Rochefoucauld_, _Bezenval_, _Richelieu_, _G. d'Heilly_, etc.)

Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il loigna la Du Barry,
communia, mourut fort dcemment. Le 10 mai,  deux heures, ce rgne de
cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le
Bien-Aim (1715-1774).




CHAPITRE XII.

AVNEMENT DE LOUIS XVI.

1774.


Grce aux rcentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au
hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des annes qui
s'coulent avant la mort de Louis XV et des premires du nouveau
rgne. L'intrieur, dans son plus intime, nous est dsormais rvl.

Les deux jeunes poux avaient cela de singulier que lui, n 
Versailles, tait tout Allemand, comme sa mre. Et elle au contraire,
ne  Vienne, tait absolument Franaise, ou pour mieux dire Lorraine,
comme son pre, qui, pousant Marie-Thrse, devenant Empereur, ne put
pourtant jamais apprendre l'allemand. Il tait neveu de notre Rgent,
lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une lgret qui
passa  sa fille.

Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux cts, paternel,
maternel, un fcheux prcdent de lourdeur et d'obsit. Il combattit
cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des mtiers
manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son pre
un monstre de graisse.

Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui tait la sensibilit,
aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui chappait par accs. Morne,
muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des
torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son pre, sa mre moururent,
il eut ce cri: Qui m'aimera! Sa tante Adlade l'aimait assez, mais
aigre et sche, elle allait peu  sa nature. Cette bonne nature parut
aux tristes ftes du mariage o cent personnes furent touffes; il en
eut un chagrin profond. Elle parut  l'_entre_ dans Paris qu'il fit
plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet
qu'il parla  merveille; son coeur dnoua son esprit.

On a vu que Choiseul faisait, _in extremis_, ce mariage d'Autriche
pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgr
lui. La petite fille vint quand personne ne la dsirait. Ce que furent
l'arrive et les premiers rapports, un tmoin nous le dit, un tmoin
oculaire, Vermond, le prcepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des
deux cts un froid mortel, trange entre si jeunes gens. L'enfant de
quatorze ans laissait son coeur  Vienne, et se croyait entre des
ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne
vit dans sa petite pouse qu'un agent de Marie-Thrse.

Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser sur ses
filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour sa
Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au dpart, la fit
coucher prs d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du
terrible pays de France, o elle allait, lui remplissant la tte de
toutes sortes de craintes, de prcautions qu'il fallait prendre,
faisant enfin tout ce qui pouvait ter le naturel  cette enfant,
crer la dfiance contre elle.

La petite tait fort trouble. Elle avait une peur extrme du Dauphin,
ne permettait pas que Vermond la quittt. Ce redout Dauphin avait
cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrass
qu'elle. Le lendemain de l'arrive, il entre, au matin: Avez-vous
dormi? C'est tout ce qu'il trouva. Oui, dit-elle. Vermond tait l,
un peu loign seulement. Le Dauphin brusquement sortit.

Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommande,
ne se fiant  aucune clef, cachant dans son lit mme les lettres de sa
mre, et par l faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets.
Elle crivait le jour o ses lettres partaient, les cachetait au
moment mme, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents
cahiers de ses extraits d'histoire (un complment d'ducation), elle
n'osait les continuer avec Vermond de peur d'tre surprise par M. le
Dauphin. (_Lettres de Vermond_, p. 369-370.)

Sa mre fort maladroitement, par une exigence vaine, lui mnagea une
querelle ds l'arrive. Elle demanda  Louis XV que mademoiselle de
Lorraine, parente de l'Empereur, ft aux ftes aprs les Cond, avant
les Bouillon, les Rohan, et autres familles titres. Vive, trs-vive
rsistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent ds
lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.

Son aimable figure et sa vivacit d'enfant avaient plu fort au Roi.
Elle n'avait nullement dplu  Mesdames. Raisonnablement elle
inclinait de ce ct, attire spcialement par la bont de madame
Victoire. Elle y allait trois fois par jour (_Arneth_, p. 13) et elle
y voyait le Dauphin. Il tait trop heureux que la jeune princesse,
isole, d'elle-mme prfrt le seul lien sr, honorable, de
Versailles. Mais Mesdames taient suspectes  Marie-Thrse. Elle eut
le tort trs-grave d'en loigner sa fille, qui ds lors suivit sa
nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses tourdies, aux petites
moqueuses, dont sa mre la blma (trop tard).

La vieille impratrice, qui, malgr elle et en tremblant, entrait dans
cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la
Dauphine lui mnaget la Du Barry. Mais cette fille, si familire, se
ft fait  l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouille
avec Mesdames, avec son mari mme. Ce qui la rapprochait quelque peu
du Dauphin, c'tait prcisment la haine et le dgot commun qu'ils
avaient de la Du Barry.

Autre tort, de la mre. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler
l'alliance franaise, elle et voulu  tout prix une grossesse, un
enfant, qui raffermt ici l'influence autrichienne. Impatience
trange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle revient  la
charge, elle inquite, tourmente sa fille. De l beaucoup de
bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les
courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort
indcemment occup l'histoire de cela, et aux dpens de Louis XVI,
excusant par sa ngligence les chappes de la jeune tourdie.

Le gouverneur la Vauguyon eut la premire anne un motif spcieux de
les tenir  part. C'taient de vrais enfants encore, qui semblaient
faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.

Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excs de Louis XV, ni boire
beaucoup, mangeait  l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite.
Il avait des indigestions. Elle des diarrhes, coliques, etc.
(_Arneth_, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades
(_Arn._, p. 337, et _Soul._, II, 65). En deux ans cependant elle
engraissa un peu; sa peau alors fut extrmement belle; elle eut
l'clat unique, la splendeur de la beaut rousse. La Du Barry en
plaisantait, et d'autres, pour en loigner le Dauphin par l'ide du
dfaut des rousses que Ferdinand imputait  la Caroline. Antoinette du
reste brunit.

Leurs appartements  Versailles taient fort spars. Le Dauphin
chassait tous les jours, revenait fatigu, dormait (et mme  la table
du Roi). Ce n'tait pas le compte de Marie-Thrse. Le nouveau
ministre lui tait trs-contraire. Il croyait (non sans cause) aux
espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus mme d'ambassadeur 
Vienne. Marie-Thrse s'en mourait de chagrin, de peur, au partage de
la Pologne. La vieille y descend jusqu' tromper sa fille mme, dans
ses lettres intimes et secrtes. Le 4 mars, elle signe le Partage et
le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle crit  sa fille qu'on la
calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie (_Arneth_, p. 86).

Quoique M. Arneth ne donne videmment que des lettres choisies et
tries, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa
fille l'instrument de sa politique. Elle gmit  chaque lettre de ne
pas la savoir enceinte. Elle n'ose crire tout. Mais elle lui dit:
Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira. Vermond sans nul
doute agissait, avec un Bezenval, un fat trs-corrompu, que Choiseul
avait mis comme mentor prs de la Dauphine. Style par ces honntes
gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rle. N'ayant nul got
pour le Dauphin, plutt un peu de rpugnance, elle fit les avances et
elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement,
dans une lettre du 21 juin 1771: Il a pris mdecine, mais va bien, et
m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps  revenir coucher.
Cela gagn, tout fut gagn. Le jeune homme, honnte et touch de voir
la petite (trs-fire) mettre la fiert sous ses pieds, sentit son
devoir, fut exact et assidu prs d'elle. Le 18 dcembre, elle espre
tre enceinte. M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus
aimable, et _il ne manque  mon bonheur_ que d'tre dans le cas de ma
soeur (enceinte); _je l'espre_ bientt.

Les choses taient prcipites. C'tait le 18 dcembre. Le partage de
la Pologne fut sign le 4 mars, ni encore en mai, avou en juillet. La
mre et donn toutes choses pour qu'elle ft grosse auparavant[14].

              [Note 14: Elle et fort bien pu l'tre. Leurs rapports,
              sans tre complets, pouvaient tre fconds; cela se voit
              souvent. Les trop zls apologistes de la Reine, pour
              excuser ses fautes, voudraient nous faire accroire que
              le Roi tait froid pour elle ou impuissant. Baudeau nous
              prcise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement
              ce qu'ont souvent les plus robustes chez qui les
              attaches sont fortes. Nombre d'enfants (Mirabeau par
              exemple) ont un petit obstacle analogue, au frein de la
              langue; on le coupe pour la dlier; souvent aussi cela
              se dlie de soi-mme. Il n'en fallait faire tant de
              bruit. Nous n'en parlerions pas si les gens de la Reine
              (_Campan_, etc.) n'avaient adroitement tromp le public
              l-dessus.]

La Dauphine y avait le mrite de l'obissance. Car tous ses gots
l'loignaient du Dauphin. Il tait srieux et s'appliquait, employait
sa forte mmoire. Menac d'tre roi, il et voulu entrevoir les
affaires, tre admis au Conseil. Il tudiait, en bonne fortune et 
l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de
guerre et d'administration.

La Dauphine au contraire n'eut aucun got d'tudes. Sa mre l'avait
fort nglige jusqu' treize ans (1768), jusqu' l'anne o la mort de
la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle
reut alors tous les matres  la fois, mais n'apprit rien du tout.
Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'taient pas d'elle. 
Versailles, elle tait trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire
son ducation. Vermond s'en dsolait. Sa mre lui en crit en vain.
La lecture, lui dit-elle, vous est plus ncessaire qu' une autre,
n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la danse,
peinture et autres. (6 janvier 1771, _Arneth_, p. 23.)

Elle n'avait de got que pour les comdies. Elle en jouait, y
remplissait des rles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de
l'tiquette, et s'en allait lgre cavalcader avec le frre Artois, un
petit fou. Ils font des courses  nes, elle tombe et donne  rire.
Elle-mme, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.

Elle tait trs-charmante, avec tout cela, point mchante, sensible
par moment.  l'_entre_ dans Paris (juin 73), elle a un joli
mouvement de coeur pour ce bon peuple mu et tendre, pour son mari
aussi qui a trs-bien parl.--Aux Tuileries, nous ne pouvions ni
avancer ni reculer. Au retour, nous sommes monts sur une terrasse
leve. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a
tmoigns. Nous avons salu le peuple avec la main. Rien de si
prcieux que l'amiti du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai
jamais. (_Arn._, 89.)

       *       *       *       *       *

Mais le jour redout du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV
est mort, qu'il est roi. Il s'vanouit.

Puis, revenant  lui, il s'cria:--Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a
rien appris! (_Baudeau_)

Le scrupuleux jeune homme tait dans un tat qu'on peut dire
admirable, dcid  marcher dans la droite voie, et contre son coeur
mme. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'tait
son pre. Son unique affection, c'tait la Reine. Or, ce pre, le
Dauphin, avait protg d'Aiguillon, et l'et gard certainement. La
Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, brlait de le faire
revenir, Louis XVI carta Choiseul et d'Aiguillon.

 l'ouverture premire du secrtaire de Louis XV, il eut un coup au
coeur, vit  quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui
faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur  Vienne, tout
rcemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il tait vendu jour
par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait achet un commis qui
lui rvlait l'arrive des dpches et leur effet au ministre. Il
avait achet  la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le
ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dpches de
Versailles et des ambassades franaises dans toute l'Europe. Des
bureaux,  Lige, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient
nos lettres, les lisaient au passage (_Georgel_, I, 269-304). L'homme
 qui on devait l'importante rvlation fut noy, et bientt trouv
dans le Danube, expos avec un billet pour dire qu'il se noyait
lui-mme (_Boutaric_, II, 378; _Flossan_, VII, 119).

Tout cela tait clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher
les papiers relatifs  l'Autriche dans un lieu o la reine n'allait
point, la pice des enclumes o furtivement il forgeait, prs des
combles. Seul, libre encore, il crivit en Sude, il appela de l
Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider  lui fermer la
porte solidement.

Autre effort, et trs-beau. Lui, dvot, ami du clerg et lev par un
Jsuite, il voulait faire ministre l'homme qui devait le moins lui
plaire, Machault, la bte noire du clerg. Mais probit inconteste.
Le pre mme de Louis XVI en convenait dans ses papiers.

Madame Adlade vint cette fois encore au secours du clerg. Elle dit
que rappeler Machault, cet homme ha, c'tait revenir aux disputes.
Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aim du pre de Louis XVI?
Elle prit la lettre tout crite, changea un peu l'adresse, et de
_Machault_ fit _Maurepas_.

Maurepas, si lger, avait pourtant deux vrais mrites. Il avait de
l'esprit, il tait anti-autrichien. Le Roi le logea prs de lui pour
avoir  toute heure son soutien, son autorit, avec celle de ses
tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre
Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins,
accorda  la Reine de voir et recevoir Choiseul.

On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens
exultaient. Leur droute n'en fut que mieux marque. Le Roi reut
Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: Qu'il tait bien chang, devenu
gras et chauve. Puis lui tourna le dos. Choiseul dsaronn retombe
pour jamais dans l'exil (13 juin 74).

L'Autriche et moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir
tait le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes
projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette ide qu'Antoinette
leur tenait la France pour s'en servir  volont. Marie-Thrse, 
chaque lettre, lui demande toujours d'tre bonne Autrichienne, lui dit
expressment (_Arn._, 119, 124 et passim): Mlez-vous des
affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre
ministre. En toute chose qui ne s'crit pas, on la menait par Mercy,
Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.

Tout acte indpendant de la France leur semblait rvolte. On le vit en
78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si
rserv, rougit et plit de fureur (_Flassan_, VII). On le vit en 74;
la Grammont indigne courait Paris, disant que l'on saurait bien
mettre le Roi  la raison (_Soul._, II, 256).

Rohan, le 29 mai, avait pris cong de Marie-Thrse (_Arn._, 116),
mais il resta  Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des
preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche,
qu'elles concordaient  merveille avec tout ce que Broglie, dans ses
lettres secrtes, avait dit au feu Roi (V. _Boutaric_). Louis XVI
allait voir qu'il tait pi, vendu, ainsi que Louis XV. Il tait
dfiant. Comment le changer  l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se
crve les deux yeux, je veux dire qu'il carte  la fois et Broglie et
Rohan?

Marie-Thrse tait pouvante, et encore plus l'ambassadeur-mouchard,
Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique
ressource tait la Reine, bien jeune, il est vrai, bien lgre, peu
corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mre la flatta
fort, l'appela son _amie_ (_Arn._, 122). Mercy, Vermond, lui dirent
sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le
Roi, la paix du monde. Elle tait orgueilleuse, et on la prit par l
pour lui faire soutenir un mois ou deux le rle le plus honteux pour
une femme, d'obsder, d'enivrer de caresses menteuses un mari qui lui
rpugnait.

D'abord elle assura qu'aprs la mort presque subite du feu Roi, elle
ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'tait inocul. Elle ferma
sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse.
Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance
illimite. Il supprima l'agence secrte de Louis XV, donna l'ordre de
brler cette prcieuse correspondance, et les papiers de Broglie,
terribles pour l'Autriche (_Bout._, II, 410; 6 juin). Ordre inexcut.
Du moins, il tint Broglie loign, se boucha les oreilles et ne voulut
jamais l'entendre.

Mais le plus fort restait  faire. Rohan venait, voulait tre entendu,
et nul prtexte pour l'exclure. Le Roi tait guri, sauf des boutons
secs au visage (_Arn._, 122). Moment fort dcisif o la Reine dut
emporter tout. C'tait juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens
(tardive chez l'Allemand, comme il tait) n'clatait que plus
violente, et l'aveugle dsir d'un bonheur jusque-l incomplet,
ajourn.

Au 28 pourtant rien encore[15]. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle,
etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant
que la Reine crast Rohan. Cela eut lieu  l'entre de juillet. Elle
tenait le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien craindre,
elle voulut qu'il reut Rohan, l'assommt en personne. Celui-ci qui
venait de rendre un tel service, qui apportait ses preuves, n'eut
qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche qui le fit
fuir. Telle est la bte en l'homme!

              [Note 15: Les dates ici sont tout. On peut les tablir
              non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III,
              179), mais surtout par Baudeau, fort dsintress, fort
              instruit, et intime ami d'un ministre qui put lui dire
              tout (Baudeau, _Revue rtrosp._, III, 272, etc.).]

Et telle la victoire d've. L'impossible devint ais (_Baudeau_, 14
juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit
encore un pas du ct de l'Autriche; il envoya  Vienne Breteuil que
demandait la Reine, et que voulait Marie-Thrse. Il renona  rien
voir ni savoir.

La Reine avait partie gagne. Elle ne jouit pas modestement de sa
victoire. D'une part, espigle, impertinente, elle insultait les
ennemis de l'Autriche, tirait la langue  d'Aiguillon. D'autre part,
sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de
nuit, de jour, disant qu' Vienne on tait libre ainsi. Louis XVI en
grondait (_Bandeau_); sa mre s'en plaint en vain  chaque lettre
(_Arneth_).

Elle portait la tte haute, surexhausse de plumes et de panaches,
d'aigrettes qui menaaient le ciel. Cette mode (odieuse  sa mre, 
Mesdames) allait bien, il est vrai,  sa beaut hautaine. On a
finement remarqu (_Geoffroy_) que les portraits charmants de madame
Lebrun l'ont trop fminise. Le front bomb, les yeux saillants, le
nez plus qu'aquilin, et presque recourb, eussent fait un ensemble
svre sans l'adoucissement d'un lger embonpoint et d'une
incomparable peau. La lvre infrieure faisait lippe et semblait
sensuelle. Les sourcils, trs-fournis, marquaient l'nergie du
temprament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons
roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes
languissantes.

Elle tait colore plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant
gure que la viande (_Arn._, 80, 88), elle tait fort sanguine, avait
aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (_Id._, 188).
Elle n'tait ni gaie, ni sereine, mais toujours mue, vhmente. Par
moments trs-sensible et bonne: Si touchante! crivait sa mre
(_Arn._, 53), on ne peut pas lui rsister. Mais elle tait aussi
emporte par instants, colre au moindre obstacle, et alors aveugle,
sans respect d'elle-mme. Montbarrey en raconte une scne terrible, si
bruyante, qu'un orage qui clatait alors, passa inaperu: on
n'entendait pas Dieu tonner.

Dj on avait fait contre elle un trs-cruel pamphlet (_Aurore_), o
on lui prtait des amants. En avait-elle avant l'avnement? quelque
got passager, quelque lger caprice? La chose est incertaine. Mais
elle avait une passion trs-vive, pour un trs-digne objet, bon autant
que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie,
Italienne de naissance et de mre allemande, tait un ange de douceur.
Elle avait de tout petits traits, une tte d'enfant, gentille (comme
on voit au portrait de Versailles, malgr la coiffure ridicule). Plus
ge que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite
soeur. Marie un moment, et trs-mal, elle s'tait voue  son
beau-pre, Penthivre, venait peu  la cour, vivait seule avec lui
dans les bois de Vernon. C'tait toute une idylle. La reine, chaque
hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de traneaux
(janvier 74) qu'elle fut prise au coeur. Elle la vit glisser, passer
comme un clair. C'tait le printemps dans l'hermine. De l un vif
caprice, une ardeur de tendresse, excessive, phmre, fatale  la
douce personne, faible crature sans dfense, ne pour se donner trop,
pour aimer et mourir.




CHAPITRE XIII.

MINISTRE DE TURGOT.

1774-1776.


Ce matin,  cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1er
novembre), d'autant plus veille, une voix intrieure m'avertit et me
dit: Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?

Le caractre unique de ce grand stocien,--absolu de vertu, de force
et de lumire,--n'offre qu'un seul dfaut: une ardeur sans mesure et
qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.

Il se prcipitait. En dix-huit mois, il fit l'oeuvre des sicles, cent
ordonnances, dont les considrants sont autant de traits forts,
lumineux, profonds. Et la plupart taient des victoires remportes sur
la contradiction, aprs de grands dbats dans le Conseil. Ce qui reste
de ces dbats montre sa vigueur pre et son acharnement au bien.

Malesherbes lui-mme, son collgue, tonn: Vous vous imaginez,
disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut
tre enrag pour forcer  la fois la main au roi,  Maurepas,  la
cour et au Parlement.--Turgot rpondait gravement: Je vivrai peu...

Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir
allait lui chapper. Il tait dplac  Versailles, et son ministre y
tait une anomalie, un hasard, une erreur videmment de Maurepas. Le
plus lger des hommes avait choisi le plus austre. Il avait appel
l'esprit mme du sicle et la Rvolution prs de ce jeune roi, dont le
seul idal, si diffrent, tait son pre, ou son aeul, le duc de
Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.

On a beaucoup parl de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si
on ne le replace _en ce temps_, dans ces circonstances. Le temps, le
temps, c'est tout. Laissez l vos systmes. Seraient-ils bons en eux,
ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit:
c'est de la France d'alors, oppose sous tant de rapports  la France
que vous voyez.

Partez d'un point d'abord trs-sr, c'est que la terre ne voulait plus
produire, _c'est qu'on semait le moins possible_. La grosse affaire du
temps tait de rveiller la culture endormie, de faire qu'on voult
travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol
pesait  ses propritaires; la terre leur tait odieuse. On la donnait
presque pour rien. Dj _un quart du sol de France tait aux mains des
laboureurs_ (_Letrosne_). Circonstance heureuse, ce semble, pour la
production. Eh bien, on ne produisait pas.

S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits de soie
pour qui n'avait rien sous la dent, c'tait la plus sotte sottise.
C'tait btir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, o vous
voyez l-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de sol
dessous.

Il est plaisant de voir le banquier Necker, couch sur ses cus,
injurier le propritaire, lion dvorant, etc. Il tait trop ais de
le dcourager. Le difficile tait de faire tout au contraire qu'il se
reprt  la proprit,  l'aimer,  la cultiver,  la faire
travailler, produire.

L'cole conomique fut le vrai salut de la France. Elle fit un
vigoureux appel  la terre,  la libert de vendre les produits de la
terre. Elle hta le grand mouvement qui mettait cette terre ( vil
prix) aux mains mmes qui la travaillaient. Ses exagrations furent
trs-utiles. Nulle autre thorie n'et rpondu aux besoins du moment,
de cette France encore agricole, o la manufacture tait fort
secondaire, et o il fallait  tout prix dfricher, augmenter la
culture du seul aliment de la population d'alors.

Assez sur les conomistes. Quant  Turgot lui-mme, on lui a imput
tout ce qui lui venait de l'cole. Je vois tout au contraire que, dans
son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministre, il s'en
affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans
l'occasion telles mesures que les conomistes n'auraient approuves
nullement.

Quant  sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce
qu'il et fait, s'il et dur? Son ministre de dix-huit mois ne fut
videmment qu'une prface. On le voit bien par la rserve qu'il garde
sur tels points, le clerg, par exemple, qu'il ajournait expressment.

Turgot, comme cadet, avait, bon gr mal gr, d'abord t d'glise. 
vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta.
Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut dcouvrir aucun rapport
d'amour. Sa timidit et la goutte (mal cruel de famille) aidrent 
cette puret; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'tudes
en tous les sens qu'il entreprit, voulant conqurir le savoir humain,
mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration.
Toute science, toute langue, toute littrature, toute affaire,
l'intressaient. Je le vois  vingt ans faire un livre admirable sur
_la monnaie et le crdit_, plus tard traduire Homre, Klopstock et
Ossian, observer une comte, crire  Buffon la critique de sa Thorie
de la terre, formuler le premier la perfectibilit humaine.

Il passa par le Parlement pour arriver  l'Intendance. On lui donna
Limoges, le plus pauvre pays. Qu'tait un Intendant? Ou plutt que
n'tait-il pas? C'tait un roi, ou  peu prs. Quelqu'un a trs-bien
dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement tait celui de trente
tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidit,
imposrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit
ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en
comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir
central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'gale rpartition des
tailles, la rforme de la milice, la cration des coles, on lui
passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est surtout
dans les disettes que l'on connut son nergie, son indpendance
d'esprit, mme  l'gard de son cole.

L'abb Vri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'oeil
juste et fin, sentit l le gnie, la force, et fort habilement le fit
accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que
c'tait un sauvage, un homme gauche, impropre  la cour, qui ne
pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant 
rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes
intendances, de Rouen, de Lyon mme; qu'enfin, il tait seul, sans
appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.

La mmorable scne entre Turgot et Louis XVI est bien connue (_Vri_,
_Lespinasse_). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il
entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous
deux furent trs-mus. Turgot, en sortant, crivit la belle lettre o
il dit tout l'esprit de son ministre: Ni surcharge d'impt, ni
banqueroute, ni emprunt; _la seule conomie_ et _la production_
augmente. Il pressent les obstacles, prdit presque son sort.

Dans la ralit, il n'avait qu'un moment, cette premire jeunesse du
Roi dans ses vingt ans. Souleve au-dessus de sa lourde nature par un
lan sanguin de coeur, de sensibilit, ds vingt-cinq ou trente ans,
Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois annes, voulut faire sa
rvolution.

Il y avait en France un misrable prisonnier, le bl, qu'on forait
de pourrir au lieu mme o il tait n. Chaque pays tenait son bl
captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on ne
les ouvrait pas aux voisins affams. Chaque province, spare des
autres, tait comme un spulcre pour la culture dcourage. Le vin,
tant de mme enferm,  vil prix, au-dessous des frais de culture, on
avait intrt  arracher la vigne. On criait l-dessus depuis cent
ans. Rcemment on avait tent d'abattre ces barrires. Mais le peuple
ignorant des localits y tenait. Plus la production semblait faible,
plus le peuple avait peur de voir partir son bl. Ces paniques
faisaient des meutes. Pour relever l'agriculture par la circulation
des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.

Turgot, entrant au ministre, se mettant  sa table,  l'instant
prpare et crit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire,
loquente. C'est la Marseillaise du bl. Donne prcisment la veille
des semailles, elle disait  peu prs: Semez, vous tes sr de
vendre. Dsormais vous vendrez partout. Mot magique, dont la terre
frmit. La charrue prit l'essor, et les boeufs semblaient rveills.

C'est l-dessus qu'avait compt Turgot, et plus encore que sur
l'conomie. Si la culture doublait d'activit, si le bl, si le vin,
roulant d'un bout  l'autre du royaume, rcompensaient leurs
producteurs, la richesse allait crotre normment. L'tat tait
sauv.

Ce n'tait pas tout dans son plan.  la seconde anne, Turgot
dchanait l'industrie, qui, libre tout  coup, allait dcupler
d'nergie, de volont, d'effort. L'ouvrier fainant, languissant chez
un matre, allait, devenant matre, travailler nuit et jour. Heureux
dans ce travail d'avoir  lui son mtier, son foyer, bientt une
famille. Il n'enchrirait pas  plaisir, donnerait  bon march tant
de choses ncessaires  tous.

 la troisime anne, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les
cent arrts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-mme il donne
un admirable et souverain enseignement sur nombre de matires
conomiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'lever
soi-mme, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort,
surtout par l'examen et la discussion de ses intrts. Il aurait
assembl, par communes, les propritaires et les et fait dlibrer.

Donc, _Culture affranchie_ (1775), _Industrie affranchie_ (1776), et
_Raison affranchie_ (1777).--Voil tout le plan de Turgot.

Tout cela trop ht?--Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses
pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientt
enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche
souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchrent fort et
droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et
trs-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et
de l'alliance autrichienne.

Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelt le Parlement.
Ce corps avait march si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de
l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilit
du Roi fut mise en jeu. tant venu un jour  Paris, et, le trouvant
froid, la foule tant muette, il s'attrista, s'examina, rentra dans sa
conscience. Il y trouva que le Parlement avait des titres aprs tout,
aussi bien que la royaut, que Louis XV, en y touchant, avait fait une
chose dangereuse, rvolutionnaire. Le rtablir, c'tait rparer une
brche que le Roi mme avait faite dans l'difice monarchique. Turgot
en vain lutta et rclama. Maurepas, qui ne voulait que plaire, cda.
Le Parlement rentra (novembre 1774), hautain, tel qu'il tait parti,
hargneux, et rsistant aux rformes les plus utiles.

Premire dfaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue gnrale de ses
ennemis. Il avait commenc par frapper la finance, en supprimant le
_Banquier de la cour_, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations.
Il avait cass les baux rcents faits par Terray  des prix usuraires.
Il avait refus le prsent ordinaire des fermiers gnraux. Enfin,
l'affreux tyran avait pens qu' l'avenir, la cour, les seigneurs, les
grandes dames, ne seraient plus _croupiers_, _croupires_
(pensionnaires) des fermiers gnraux. La capitation des princes,
ducs, etc., pour la premire fois fut leve, leurs carrosses visits,
comme tous, par l'octroi aux portes des villes.

Contre un pareil ministre, la route tait toute trace: 1 rappel du
Parlement; 2 attaque violente sur le point o Turgot tait plus
vulnrable, _la libert des grains_, la chert du bl qui viendrait au
printemps.

L'anne tait pourtant mdiocre et non pas mauvaise. La misre tait
grande; on peut le croire aprs Louis XV et Terray. Turgot avait
ouvert des ateliers de charit. Il n'y avait de disette nulle part. 
Dijon, des troubles clatent contre un magistrat accus d'tre du
_Pacte de famine_. Mouvement populaire qu'on imita ici assez
habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti)
ameutrent des masses crdules, les poussrent au pillage. Ils
criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les bls 
la Seine.

On laissa ces bandits courir les champs, aller mme  Versailles.
L'arme de dix mille hommes qui y tait toujours, qu'on nommait la
Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de l que partit
l'ordre honteux de cder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi
qui avait fait la faute de paratre au balcon, ordonne aux boulangers
de baisser le prix du pain.

On travaillait le Roi de trs-prs. Un certain Pezay, qu'il avait
consult souvent tant Dauphin, poussait auprs de lui le banquier
gnevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre
ridicule,  l'usage des mes sensibles, avait ressass et gt le
joli petit livre de Galiani contre la secte conomique. Devant
l'meute, il aurait d ajourner la publication. Par une trs-coupable
imprudence, il publia son livre justement ce jour mme.

La fameuse police de Paris, tant admire, qui sait tout comme Dieu, ne
voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les
boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement
encourage l'meute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi
d'avoir piti du peuple, _de faire baisser le prix du pain_.

Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal _en livrant_,
disait-on, _nos bls  l'tranger_. Mensonge, odieux mensonge! Loin
d'exporter, Turgot avait encourag par des primes l'importation,
appel les bls trangers. Necker, dans son fatras, avait le tort de
rpondre toujours au principe de l'exportation, et de rfuter
pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.

Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi mme, qui avait les
larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que
pouvait la colre d'un homme de bien. Il accourt  Versailles, change
tout, se fait autoriser  donner des ordres  la troupe. On prend, on
pend deux des pillards. Et on rejoint la bande  Svres. Leurs chefs,
qui allaient tre pris, tinrent ferme et furent tus. On trouva parmi
eux des officiers, vieux retres  vendre, qui dans la sale affaire
taient agents provocateurs.

Cependant le Roi pleure. Il disait  Turgot: N'avons-nous rien  nous
reprocher? Sous _l'Henri IV_ du Pont-Neuf, on avait mis:
_Resurrexit_, et ce mot, dans l'meute, avait t biff. Cela
bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses
cabinets.

On esprait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant  Reims, loin de
ses prcepteurs, pour la crmonie du sacre. L l'lve de Turgot
retombait en plein Moyen ge. Et pis: on ta mme de l'ancien
formulaire le seul point qu'on et d garder, le moment o le prtre
interroge le peuple, lui demande _s'il voudrait ce roi_. Mais on
maintient (malgr Turgot) l'excrable serment _d'exterminer les
hrtiques_. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles
inintelligibles.  Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi!
l'avaient fort attendri, les crmonies mu. Le voyant  l'tat o
tout chrtien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle voudrait bien
revoir Choiseul. J'ai si bien fait, dit-elle, que _le pauvre homme_
m'a arrang lui-mme l'heure commode o je pouvais le voir. (_Arn._,
152.)

La cabale de cour tirait de l l'espoir de glisser au Conseil un homme
 elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui
qu'on attendait le moins aprs le sacre, l'homme le moins aim du
Clerg, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose
imprvue: le Roi, que l'on croyait dvot, nomma volontiers
Malesherbes, et le chargea avec Turgot de rpondre aux plaintes du
Clerg qui demandait la mort pour les auteurs impies.

Turgot avait dit franchement que, si dans ses rformes il touchait la
noblesse, non le Clerg encore, c'tait parce qu'il ne faut pas se
faire deux querelles  la fois. Personne ne doutait qu'il ne reprt
bientt les projets de Machault. Le Clerg menac s'unit  ses ennemis
mmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.

Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toradors, et il est
le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mmorable
duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent 
l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrire lui. Turgot, tout au
contraire, est seul, mais qu'il est fortement arm! non d'ides
seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On
voit combien ce prtendu rveur possde le dtail infini, le positif
des intrts du temps.

On a dit, rpt, que Turgot, aveugle sectaire de son cole
conomique, ne pensait qu' la terre et  l'agriculture. Mais tous ses
ennemis, Miromesnil dans ce dbat, Monsieur dans ses pamphlets, le
Parlement dans ses remontrances, lui font prcisment le reproche
contraire. Ils l'accusent _d'craser le propritaire_, l'agriculteur,
de favoriser tellement l'industrie qu'on dsertera les campagnes (_d.
Daire_, 328, 335). Grief fort spcieux. L'industrie tant libre,
beaucoup d'hommes en effet dlaissrent les champs pour les villes.

Ce fameux dfenseur des liberts publiques, le Parlement, voudrait
laisser sur les campagnes la charge des corves, blme Turgot d'y
suppler par un impt que tous payeront galement, les privilgis
mme. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste
servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les
frais crasants qui rendent le mtier inaccessible au pauvre, n'y
laissent arriver que les enfants des matres, hritiers endormis des
routines ternelles. Turgot, dans son beau prambule, pose avec
grandeur le principe: Dieu a fait du _droit de travailler_ la
proprit de tout homme. C'est la premire, la plus sacre de toutes.
(_d. D._, II, 302.)

Les aigres rsistances du Parlement trouvaient appui dans les gros
marchands de Paris, les six corps de mtiers. La fire boutique
hrditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui
les seigneurs et les piciers.

Contraste curieux. L'tranger admirait. En France, tout paraissait
hostile. Marie-Thrse elle-mme est frappe de la grandeur des
rsultats. La Hollande rend  Turgot un hommage significatif. Elle
montre sa confiance, offre ses capitaux  un faible intrt. Ce sage
peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu,
sent bien que, pour la premire fois, c'est un homme qui conduit la
France.

Le Roi apparemment doit tre bien joyeux? Au contraire, de plus en
plus sombre. Il avait dit  son avnement: Je voudrais tre aim! Et
il ne voit que mcontents. M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de
personne.

Ce ministre tout entier dplaisait. En gurissant les plaies, il les
avait montres. Malesherbes lui-mme, visitant les prisons, avait
manifest l'horreur du vieux rgime de la Grce. Il avait obtenu du
Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un
mari incommode, un fils embarrassant, un hritier qu'on voulait
carter, ces douceurs obtenues si aisment sous la Vrillire, elles
furent dsormais refuses. Le pre de Mirabeau ne put continuer de
poursuivre, enfermer son fils.

Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux
soldat farouche, qui et voulu tablir dans l'arme la dure discipline
prussienne, qui supprimait les privilges et les troupes privilgies.
Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commenc 
sabrer ces fainants dors. Les cris furent si perants, le Roi si
branl, qu'on resta  moiti chemin.

Turgot ne russit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui
dvorait Versailles. On imagine  peine ce que c'tait alors que cette
ruche norme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets,
entresols, trous noirs, soupentes ftides. Les corridors en outre, les
escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et
marchands quivoques. Le fouet n'tait pas trop pour chasser les
marchands du temple, purer l'antre immonde. Mais quelle tempte au
premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot.

Son combat intrieur, obscur, mais violent, tait contre la Reine, la
faiblesse, l'embarras du Roi, oblig de payer sa femme, comme il et
fait d'une matresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle
voulut renouveler la charge trs-coteuse de Surintendante. Aimant
dj moins sa Lamballe, elle voulait l'touffer d'honneurs. Elle
voulait aussi carter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait
plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot lgre de
40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) tait l'agrable
Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle
garde hongroise, de grand faste, de grande dpense. Lauzun n'tait pas
seul. Il avait un rival qui commenait  poindre, la dlicieuse
Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.

La frocit de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de
Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'tat dott le petit
favori, il clata d'indignation. On s'adressa  Malesherbes, qui,
sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un
combat  mort, fit signer au roi cette grce sous la forme d'_acquit
au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau
roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta
contre Malesherbes.

Les gazettes trangres disaient: Luxembourg a vaincu Turgot. La
chose retentit. La reine s'excusa prs de Marie-Thrse et s'en lava
les mains, prtendant n'y tre pour rien. Mais personne ne le pensait.
De mme que sa soeur Caroline de Naples avait chass le vieux ministre
dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait
bientt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mr, prs de tomber,
l'attaqua sans mnagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui
le dfendait. On condamna, on fit brler par le bourreau, un livre
modr, trs-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il
voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu
essayer la troisime partie de sa rvolution, _son plan d'instruction_
et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prvoyait, il
frmissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare,
 sa grande crise, sans nulle prparation. Dans une lettre loquente,
il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie o il
s'engage, cette voie o un roi n'a plus que l'option d'tre ou un
Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime.

Quel que ft son chagrin de quitter le pouvoir quand il tait si
ncessaire, de quitter Louis XVI que trs-rellement il aimait, il
resta immuable, inflexible, sur une question: Point de guerre! Le
premier coup de canon serait pour nous la banqueroute. Pour en tre
plus sr, il et supprim la milice, et rduit les soldats  ce que
peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil
n'y eut pour lui exactement personne. Pour la premire fois il fut
seul.

Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du matre, qu'on
dsirait qu'il s'en allt. Une machine trs-grossire avait aigri,
troubl le roi. On forgea de prtendues lettres o Turgot (un homme si
grave) plaisantait de la reine qui ne se gnait plus, mettait sa
vanit  se montrer partout avec l'homme  la mode, jusqu' lui
demander la plume qu'il avait porte, jusqu' lui prendre son cheval,
asseoir l la reine de France!--Got pourtant phmre, got du bruit,
du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur.

Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de
la cour prsente au Trsor un bon sign du roi, un de ces acquits au
comptant que le roi avait tant promis  Turgot de ne plus signer. Bon
norme! un demi-million!

Turgot ne veut payer, court au roi. On m'a surpris, dit celui-ci
embarrass. Sire, que faire?--Ne payez pas.

Turgot ne paya point, et trois jours aprs fut destitu (_Bailly_, II,
214).

Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle
fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si
honteusement le roi dmentt sa parole, oublit tous ses sentiments
(rels, sincres) d'conomie? Il y fallut une force majeure, la
passion (conteste  tort) qu'il avait pour la reine, sa triste
dpendance de celle qu'il fallait acheter.

Pour avoir un prtexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent
loin de coter un demi-million. Elle tait au plus fort de son got
pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amiti?
Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, style par de bas
intrigants, avait trs-doucement annonc  la reine qu'elle aurait la
douleur de s'en aller, _tant trop pauvre_, et ne pouvant vivre 
Versailles (_Campan_). La reine pouvante chercha de l'argent  tout
prix.

Marie-Thrse, dans une lettre, reproche amrement _ces diamants_  sa
fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir
qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: En se parant
ainsi, on _s'avilit_. (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.)

Malesherbes et Turgot s'en vont le mme jour (_Arn._, 172).
Saint-Germain, arrt dans sa rforme militaire, reoit un
surveillant, meurt bientt de chagrin.

Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frdric et Marie-Thrse
sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire 
sa mre qu'elle n'a nulle part  l'vnement (_Arn._, 173-174).

Turgot avait quitt sa place avec douleur. La corve rtablie lui
arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que
c'tait fait de la prudence, que la France, lance dans la guerre
ruineuse, l'emprunt illimit, irait les yeux ferms  la sanglante
exprience, irait par le fer et le feu.

Ce qu'il allait faire, l'anne mme, c'tait prcisment ce qui et
adouci, prpar le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa
grande oeuvre, _l'ducation nationale_, et celle qu'on reoit par
l'cole, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires,
examinant, jugeant les intrts publics.

N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il
d'autre plan que celui que nous donne l'cole conomiste de Dupont de
Nemours? Je n'en crois pas un mot.

Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son cole que
librement, s'en carte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie
fut domine par l'ide haute, la foi du Progrs infini, du
dveloppement sans bornes des puissances et des activits humaines.
Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, prsomptueuse, dans
la sagesse populaire. Donc on ne peut pas croire qu'il se ft arrt
 des ides mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63,
que fit Necker en 78. Cela n'tait pour lui qu'une ducation pralable
des masses, que leur prparation  l'action. Hardi autant que ferme,
il et march trs-loin, men trs-loin le peuple, les yeux sur son
toile, le _Progrs_, sans broncher sur le chemin du Droit.

On ne peut dcouvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut
touch du roi, attendri d'un homme si jeune, naf encore, et qui
voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait
lui-mme. Il se croyait trs-bon. Mais c'tait la bont de son pre le
Dauphin, de son aeul le duc de Bourgogne. Son vangile tait les
papiers de son pre et ceux du dvot Tlmaque. Il sortait peu de l.
Il voulait tre juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit
supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les
domaines des seigneurs, _respectant la proprit_ (proprit de chair
humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et
privilges, il crit ce mot tonnant: Mais qu'ont donc fait les
Grands, les tats de provinces, les Parlements, pour mriter leur
dchance? Tellement il tait ignorant, ou aveugle plutt, incapable
d'apprendre.

L tait la difficult, plus qu'en aucune intrigue. Le rel adversaire
du progrs, de l'ide nouvelle, c'tait le bon coeur de cet homme qui,
tout en admettant certaines nouveauts, n'en couvait pas moins le
pass d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_,
et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi vritable,
c'tait surtout le roi. Il tait l'antiquit mme.




CHAPITRE XIV.

TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'LAN POUR L'AMRIQUE.--LA GUERRE.

1760-1783.


Deux mois aprs la chute de Turgot, l'Amrique en pril vient ici
demander secours (17 juillet 1776). Que rpondra la France?

Qu'elle-mme succombe, qu'elle est obre, ruine? Non, la France
emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amrique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si peu  ce que nous
voyons?

Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est l mme la merveille que
la France ait tellement domin, entran le roi, qu'il se soit, contre
ses ides, ses gots et ses dsirs, trouv fatalement dans l'affaire.

La France de 1750 n'et ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq
annes, une nation toute autre s'tait faite. Ainsi que l'enfant
retard, qui grandit tout  coup de six pouces ou d'un pied,--ce
peuple eut brusquement deux ou trois accs de croissance.

De 1750  1760, par l'_Encyclopdie_, par Voltaire, Diderot et les
premiers conomistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries,
entre dans la vraie voie de pense et d'activit.

Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des coles de
Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le
Droit. Le succs colossal du livre de Raynal (1770) tendit ces ides
de la patrie au monde.

Mouvement rare, unique, o tous entrrent, les femmes!... ce qui ne
s'tait vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de raction,
fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devana l'homme mme.

Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant
nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller.
Aveugle  ses contradictions, et l'embellissant de ses rves, elle
croyait le voir, sur les ruines du monde, recommenant tout par
l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,
la Patrie).

Fconde en fut l'motion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont
conu d'_mile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants ns
de ce beau moment comme anims d'un esprit suprieur, d'un don de
flamme et de gnie. C'est la gnration des Titans rvolutionnaires;
l'autre gnration non moins hardie, dans la science. C'est Danton,
Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampre et Laplace, c'est Cuvier,
Geoffroy Saint-Hilaire.

Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), o
les salons changrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans
l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne
parle plus que d'affaires sociales et d'intrts publics. De plus en
plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du
juste, de l'humanit, de la France.

Mmes penses du plus haut au plus bas,  Paris,  Versailles mme. La
plus noble, la plus entoure, la charmante madame d'Egmont, dans sa
foi  la libert, qu'crit-elle  Gustave, au nouveau roi de Sude
(_Geffroy_)? Le nouvel vangile qui fait battre le coeur  Manon
Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent o je la vois si
belle, entre Rousseau, Plutarque, bientt l'austre pouse de ce grand
citoyen, Roland.

Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez
Conti, Richelieu (chez les _mchants_ de 1750), ces femmes si tendres
et si sincres? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalise
par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin
Richelieu.

Voici qui est plus fort. Figaro devient un hros. L'effront
Beaumarchais, spculateur heureux et auteur applaudi, dans son
frtillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait
tout gagn, hors l'honneur. Mais, attentif  tout, finement il odore
d'o va souffler la gloire, il pressent le grand coeur gnreux de la
France, s'empare de l'affaire d'Amrique.

Les insurgents tirent l'pe en avril 1775. Et  l'instant une voix de
la France rpond, les proclame _invincibles_ (25 septembre).

Voix trs-retentissante, celle de l'homme du succs, de celui qui dans
les affaires, comme au thtre, a si bien russi, la voix de
Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que
l'_Amricain vaincra_.

Forte parole d'vocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au
grand vnement. C'tait la publicit mme. On dit mme la chose
jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafs supplaient, et
la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre
de Raynal (depuis 1770), livre si oubli, mais si puissant alors, qui,
pendant vingt annes, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des
mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dvorait Raynal.
Toussaint-Louverture, qui dj a trente-neuf ans alors, l'apprend par
coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en
inspire  l'le de France. L'Amricain Franklin, si fin et si sagace,
place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, har ces
colons qui ont pris les pays dcouverts par nous, qui tuent nos amis
les sauvages, qui choisissent pour gnral Washington, l'homme mme
dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de
Jumonville. Grands motifs pour har? Cela n'arrte rien. L'Amrique
est reue sur le coeur de la France, et la France lui dit: Tu
vaincras!

Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais rpond
de la victoire! comme il est sr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils
n'ont point de poudre, et ne savent pas mme en faire. Ils vaincront,
car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est
justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit dsarm!_

Le prvoyant Franklin avait arrang deux machines, l'une en France,
l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le mdecin Dubourg,
li avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela
tait lent. L'Angleterre achetait, lanait sur l'Amrique une arme de
Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures taient comptes. La
chance tait mauvaise, si la brlante activit de Beaumarchais n'et
tir de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits,
canons, jusqu'aux chaussures, n'et mis l sa fortune, celle de ses
amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.

Tout y tait obscur, la question elle-mme de savoir si vraiment
l'Amrique voulait tre dlivre. Nul accord, et personne n'et pu
dire la majorit. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les
royalistes taient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains,
malgr tout ce qu'on croit, n'taient nullement rpublicains. Leur
grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la
royaut, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit
biblique taient des sujets fort soumis, attachs  leur George,
admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, blouis
de lord Clive et de la conqute des Indes, stupfaits de cette
grandeur.

L'Amrique avait pu lutter dans la limite de la constitution, rsister
vertueusement par l'abstinence et se passer de th; elle avait pu mme
s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands
scrupules. Personne n'eut os lui parler de renier sa mre, pas un
Amricain. Nul n'et eu ce courage impie.

Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand
blasphme, le mot d'arrachement qui devait la crer, la tirer du
nant, le mot crateur: Sois!

La savane, la libre fort, ne donnent point ces grandes puissances. On
ne trouve cela qu'au fond du peuple mme, aux grandes foules, aux
vieilles cits. Le rus bonhomme Franklin sut dterrer la chose 
Londres.

C'tait un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait
travers toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pres.
C'tait un homme fort, qui allait devant lui, sans souponner
d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrtant qu' la raison. Vrai
citoyen du monde, d'Anglais Amricain, d'Amricain Franais, il
dfendit la France, dfendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme
coupable qu'on devait enfermer). Lui-mme prisonnier, voyant de prs
la mort, dans un calme admirable, il crivait ses livres: _Droits de
l'homme_,--_ge de raison_.

L'anne 1775 (14 fvrier) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon
Sens_, tir  cent mille. C'est le plus grand succs qu'un livre ait
eu jamais. Il fut l'me d'un peuple,--bien plus que sa pense,--_son
acte_. Il trancha la sparation. En quatre mois, il change,
convertit l'Amrique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ mme. Il
fait l'Acte d'indpendance.

L'Amrique,  celui qui dit: Sois, rpond: Je suis.

Cela fait honneur  ce peuple. Un autre et t fort choqu. Il
mettait son orgueil  tre Anglais. Paine lui dit durement: Vous tes
ml de tous les peuples. Mme en cette province (Pensylvanie), pas un
tiers n'est de sang anglais.

Il y avait aussi un prjug trs-fort pour la constitution anglaise,
l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres
bavardages. Paine rduit le tout  la trs-sche vrit. Un roi qui a
en main tant d'or et de places  donner (et plus, le budget monstre de
l'glise anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volont, sous
la forme hypocrite, la forme redoutable d'un bill du Parlement, pse
bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est
un gouvernement simple: on sait  qui s'en prendre. Mais la grande
machine anglaise est si brouille qu'on souffre trs-longtemps sans
bien savoir d'o.

La pire situation, c'tait d'tre _des rebelles_. Devenez un tat. La
France et l'Espagne aideront.

Rester Anglais, c'est la guerre ternelle. L'Europe est si drue de
royaumes, d'intrts opposs, qu'il vous faut faire toujours la
guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des perscuts
de ce monde. Votre loignement fait votre paix. Le sang des morts, les
pleurs de la nature, vous crient: Sparez-vous... Le temps en est
venu (_It is time to part_).

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de
runir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus
facile, neuf, entier, et qu'on peut tout rgler d'aprs la raison.
Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_).

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un
monde, et de tout le temps  venir. Toute postrit est mle  ceci.
Il en sera comme d'un nom grav sur l'corce d'un chne; le chne
crot, et le nom grandit.

Ne restez donc pas l  attendre,  vous regarder curieux,
souponneux. Tendez donc au voisin la main de l'amiti. Enterrez la
discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc,
rsolu, champion courageux des libres tats d'Amrique.

Cette rude loquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les
lgistes qui firent l'Acte d'indpendance, le brillant Jefferson,
Adams, si calcul, sous les yeux de Franklin, la diplomatie mme. Cet
acte s'adressait trs-directement  la France. C'est d'elle uniquement
en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande
de secours (4 et 17 juillet 1776).

Donc la rdaction n'a pas un mot biblique. La phrasologie de Rousseau
est seule employe. Point de _Dieu des armes_, de _Jhovah_, de
_Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Crateur_ et le
_Suprme Juge_, sont attests comme garants des droits de libert,
d'galit.

Toute cole franaise, et mme Helvtius, accepteront un acte o l'on
invoque _la Nature_, o pour l'homme on rclame spcialement le droit
au _Bonheur_.

Non moins habilement, ils biffrent dans cette pice solennelle ce
qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On et choqu de front la France
de Raynal.

L'Acte arriva ici vers la fin de l'anne, et fut reu avec
enthousiasme. Mais dj le secours tait prt, attendait le dpart.
Comment dire l'adresse infinie, l'activit qui l'avaient prpar? Quel
gnie fallut-il pour que Beaumarchais blout, entrant des hommes
aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: De
toute faon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont
tomber sur nous.

Il eut en grand secret un million de la France, un million de
l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperu, la facilit
d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les
25,000 fusils, la poudre, les 200 pices de canon, ncessaires aux
Amricains.

Il est trs-beau au Havre, ce Figaro, qui dfie l'Ocan. Les
Amricains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il
trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers,
tels du grand Frdric. Que de choses il risquait! tre pris, n'tre
pas pay, tre sacrifi par Versailles, si l'Angleterre criait, si le
Roi prenait peur, voulait arrter tout. C'est ce qui arriva. Un
contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filrent (janvier
1777).

M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa
premire anne de mariage, laisse sa femme enceinte, secrtement
achte un vaisseau, et malgr sa famille, les dfenses du Roi, les
menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-mme il a crit ce mot
simple, hroque: Ds que je connus la querelle, mon coeur fut
enrl, et je ne songeai plus qu' joindre mes drapeaux. (_Mm._, I,
7.)

L'effet fut admirable. Les Franais afflurent. L'Amrique eut des
armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel
ici que le Roi, que Vergennes, hsitants, frmissants, furent
entrans par le public. _La France s'allia._ Le Roi n'eut qu' signer
(fvrier 1778).

Il tait entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous
ruiner. Mais cela n'tait pas facile. Personne ne voulait nous prter.
Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable.
Personnage un peu ridicule par sa vanit, son pathos, pdant, fils de
pdant, M. Necker n'tait pas moins un homme honnte et bon, noblement
dsintress, qui, par sa probit, son honorable caractre, encouragea
l'Europe  prter  la France, mit celle-ci  mme de courir  son gr
dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes  la
patrie, ont sauv l'Amrique, servi le genre humain.

Un fermier gnral, qui l'aime peu, en fait, malgr lui, cet loge:
Sa sensibilit avait pour but les hommes en masse. Elle tenait
surtout d'un esprit d'ordre et de justice. (_Monthion_, 204.)

L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois aprs Turgot avaient
t un vrai pillage. Il rtablit la comptabilit. Il annona les vues
d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumire. La foi  la
lumire,  la publicit, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Ds sa
premire anne, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que
l'tat est grev de quarante millions de rentes viagres (7 janvier
1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire
rassure; on apporte l'argent  cet homme si franc qui dit tout. Genve
seule prte cent millions. Sept mois aprs, _la lumire dans l'impt_.
Nulle crue de cote personnelle sans vrification publique de ce qu'a
donn la paroisse par-devant les notables que la paroisse lit (aot
1777). L'anne suivante, 1778, essai (timide encore) des assembles
provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en
Dauphin, en Bourbonnais. Assembles o le Tiers-tat sera en nombre
dominant, qui doivent clairer, conseiller, et non entraver le
pouvoir. (V. _Lavergne_.)

Necker nourrit la guerre. Mais  ce moment mme, l'Autriche aurait
voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe.
Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thrse, n'eut pas
l'esprit trs-sain. Sa soeur de Naples fut un monstre de lubrique
frocit, impudente, avec son Emma. Celle de France, lgre et
charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes
Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au
nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre
tait Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lancin d'humeurs cres
et d'hmorrodes (_Arn._, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il
tait rsolu  se faire,  tout prix, grand homme,  clipser le roi
de Prusse. Rformateur trange, d'une part il ferme les couvents, de
l'autre il poursuit les distes: tout diste sera btonn, dpouill
de ses biens, tir de sa famille, enrgiment et perdu dans les
colonies militaires (V. _Michiels_, II, 251).

Son cauchemar tait Frdric. Ayant si aisment gagn la Gallicie, il
guettait la Bavire, norme proie, attenant  l'Autriche, qui l'aurait
fait compacte et monstrueusement arrondie en grand _Empire du Sud_.
L'lecteur de Bavire tait prs de la mort. Son futur successeur, le
faible Palatin, tait serr de prs, obsd par l'Autriche, effray,
corrompu; Joseph n'tait pas loin de lui faire changer son droit, son
hritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph
promettait  un btard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait
le faire sous les yeux perants de Frdric qui regardait.

Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la
Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la
Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour
livrer le sang de la France? Pour lui c'tait la question. Il trouva
son Choiseul trs-solidement enterr  Chanteloup. La Polignac, cre
exprs pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur.
Quoi qu'on ft, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si
mobile, quelque aime qu'elle ft du roi, elle tait rellement
neutralise par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son coeur et ses
yeux taient tourns vers l'Amrique. Il tait insens de lui demander
autre chose.

Joseph fut ridicule. Les nigauds admirrent qu'il ft descendu 
l'auberge, dans un htel de troisime ordre. Lui qui btonnait les
distes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.

Censeur austre des moeurs et mprisant Versailles, il alla prsenter
ses respects  la Du Barry, ramassa sa jarretire. Tout fut baroque en
lui, discordant, dissonant.

Il tait parti de l'ide que Louis XVI tait un idiot. Il le trouva
gard, cuirass, averti. Vergennes, chaque matin, prvoyait et disait
au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses
rponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha
amrement de n'tre pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un
Dauphin qui lui aurait donn le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les
notes crites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses
_parties fines_ et ses courses de nuit, lui prdit une chute affreuse.
Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en
est  elle, qui s'est remise  vouloir coucher seule, qui glace le roi
par ses ddains, etc. (_Arneth_, _Joseph_, p. 6). Certainement
l'obstacle tait l'objet chri dont s'indigne Marie-Thrse (_Arn._,
1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph
gardait rancune et mpris  la Polignac. Cyniquement il riait  son
nom (_Voyage de Bouill, Ml. de Barrire_).

On est merveill de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue
si hautaine, reut la correction. Elle se rforma un peu, se rapprocha
de son mari (janvier 1778) pour servir sa mre et son frre. Le
Bavarois tait mort (en dcembre) et la crise arrivait. Et il se
trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, tant li (6
fvrier) par l'alliance amricaine et la guerre avec l'Angleterre.

Joseph eut l'air d'un colier. Il prenait la Bavire. Frdric lui
saisit la main, l'arrte et lui prend la Bohme. Joseph arme alors. Sa
mre pleure. Elle crie: _Au secours!_ Elle implore Antoinette. Elle
espre dans le roi, dans la tendresse du roi pour sa chre petite
femme. (_Arn._, 247.) Et ce n'est pas en vain.

La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyt durement le ministre de
Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se
dit neutre, mais sous main donne  Joseph un secours de quinze
millions, selon le beau trait de 1756, nous refaisant ainsi
tributaires de l'Autriche. Lchet misrable et demi-trahison qui ne
fut gure secrte. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au dpart
de l'Htel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et
celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restrent
ineffaables. Louis XV en avait donn soixante-quinze  peu prs.
Cette faiblesse du roi, cette duplicit et la haine du peuple, furent
pays comptant en amour. Ce jour mme du 18 mars, la reine fut
enceinte de l'enfant qui naquit le 18 dcembre 1778 (ce fut Madame
d'Angoulme).

Les neuf mois de grossesse furent trs-cruels  l'Amrique. Le roi,
engag avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fcher
l'Angleterre, dans l'ide vaine que la guerre maritime pourrait tre
vite encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre
au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima 
l'Amrique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa
l'argent qu'elle esprait, ne le donna qu' regret et plus tard. Il
retint notre flotte  Brest, sous le prtexte que l'Espagne voulait
intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais
sans rsultat dcisif. Nous rentrmes bientt, faute d'hommes et
d'argent, disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous
d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempte,
se retira. L'Amrique se crut trahie.

Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intressait  la guerre
maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour
protger l'Autriche, s'il en tait besoin. La situation de Joseph en
aot fut pitoyable. Avec sa grande arme, il tait devant Frdric. Le
vieux, de cent faons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait
bouger. Son arme lui semblait trop neuve; il se dfiait de ses
talents; bref, restait chou tristement, mprisable  ses propres
yeux, lui si fier, qui visait si haut!

Jamais naufrag n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force,
dont Marie-Thrse perdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des
pleurs, ce sont des cris: Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez
un frre, une mre qui n'en peut plus.--Dira-t-on que la France nous a
abandonns? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)--Dieu! si
nous tions culbuts!... Non, la France ne peut laisser notre cruel
ennemi nous subjuguer... Hlas! la Russie le soutient. Notre sainte
religion va recevoir le dernier coup.

Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente  seconder sa mre,
faisant venir Maurepas, Vergennes, les forant de parler. Toujours ils
chappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du tout. Elle
voulait une arme et la guerre. Donc deux guerres  la fois?
N'importe! la timidit des ministres, leurs refus, la dsespraient.
Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se dclarant
tout Autrichienne. Elle pleurait  fendre le coeur, et faisait pleurer
Louis XVI (_Arn._, 265). En cet tat, la femme est si touchante! Quel
chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs),
c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait pas. L'enfant
remue!... Il ne se connat plus, il menace la Prusse (271), et l'on
est tout prs de la guerre. Enfin l'accouchement (dc.),
l'enchantement de la paternit le met comme hors de lui. Il est tout 
sa femme,  l'Autriche. Il tale son dgot des Amricains et le
regret de cette guerre. Sa joie grossire (tout allemande) aux
relevailles, est marque d'une farce indigne, d'un outrage  ce peuple
qu'il a promis de secourir. Aux trennes il donna  une dame, qui
admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.

Certainement la France exagrait Franklin. Il tait ridicule d'en
faire tout  la fois un Socrate, un Newton. Ses qualits relles, sa
vertu calcule, sa dextrit, sa finesse  exploiter l'enthousiasme,
mritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du sicle,
Voltaire, vint mourir  Paris (mai 1778), ce grand vnement n'clipsa
pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit,
net et sr dans un cercle born, ne sentait nullement la sagesse de
notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la
France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte
qu'on rendait aux gros souliers,  l'habit brun, ces ftes qu'on
donnait  _l'homme simple_,  l'ex-ouvrier, il les prenait pour lui;
on les donnait bien plus  l'immense avenir,  cet avnement des
classes industrielles qui marque notre temps,  la cration de la
patrie commune, asile des liberts du monde.

Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre 
nous, s'branlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la
force tonnante, inoue, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable
armement,  faire trembler les mers. Qu'tait-ce auprs que l'_Armada_
dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prvu. Portsmouth
n'tait pas en dfense. Quarante mille Franais attendaient sur nos
ctes qu'on les lant sur l'autre bord.

Grand moment! dcisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'esprer. Il
avait runi, gardait dans une armoire secrte tous les plans, les
projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est 
la famille,  la femme,  l'enfant, c'est--dire,  l'Autriche. Il
s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y russit.
Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavire, sans
compter nos 15 millions. Seulement il baissa  ses yeux, espra moins
ds lors clipser Frdric, douta d'tre un grand homme. Dans son
orgueil morose, il nous en voulut  jamais de l'avoir sauv, nous hat
et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thrse, moins ingrate, dclara
hautement que sa fille tait son salut (A., 288, 295).

Fille admirable en vrit. Dans son zle autrichien, elle parvient
encore  faire un de ses frres lecteur de Cologne, tablissant
l'Autriche sur le Rhin prs de Frdric, le blessant pour toujours,
lui mettant cette pine au pied (juin 1779).

Ce ne fut qu'en juillet que nos normes flottes, espagnole et
franaise, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frmissait.
Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrire. Elle n'avait que 38
vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis
sortirent, mais pour fuir, et disparatre  toutes voiles. Qui
empchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut 
Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir
Liverpool, de le ranonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux
Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'tait les enrager,
fermer la porte aux ngociations, que le Roi, si froid pour la guerre,
que l'octognaire Maurepas, que le prudent Vergennes, dsiraient,
surtout Necker, accabl du fardeau. Le ministre de la marine,
Sartines, en prparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un
prtexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17
septembre 1779).

Le courage n'avait manqu qu' Versailles. Il brillait aux duels de
vaisseau  vaisseau. Il clata  la Grenade o le vaillant d'Estaing
battit la flotte anglaise, fora de sa personne, sans canons, par
assaut, les batteries qui dominaient l'le. De l, en Gorgie,
attaquant Savannah,  pied, d'un mme lan, il se fait repousser,
blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amrique (1779).

Ce trop bouillant d'Estaing n'tait pas moins alors celui qui
entranait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux,
insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir
servi dans les troupes de terre; 2 d'couter les avis d'un officier
_bleu_ (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes,
d'Estaing, cart d'Amrique, laissa le libre champ aux victoires de
Rodney et des flottes anglaises. Les Amricains dclinaient. Toujours
et toujours des revers. Ils branlaient la foi. Plusieurs se mirent 
croire que l'Angleterre vaincrait, et que mme elle avait raison. En
voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que
la majorit, le droit du nombre tait pour George. Le brillant gnral
Arnold en juge ainsi et se dclare _Anglais_. Pour la seconde fois,
l'Amrique prit, si la France ne vient au secours. Washington crit
une lettre directement  Louis XVI.

Celui-ci fut mis en demeure, embarrass. L'opinion pesait, et
fortement, pour l'Amrique, et Franklin tait l, un dieu pour la
socit de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dpendait
de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait.
Il fallut en venir aux conomies difficiles, scabreuses,  la Maison
du Roi, o quatre cents charges furent supprimes  la fois. Grand
coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou prir
ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son clbre
_Compte rendu_, premire rvlation (incomplte encore, il est vrai)
de l'tat rel des finances. La foi de l'honnte homme  la lumire, 
la publicit, eut deux effets profonds: il claira la France, il sauva
l'Amrique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents
millions.

Sans augmenter l'impt, il a donc pu faire face  cinq annes
terribles,--en chargeant l'avenir?--sans doute, mais il lui cre un
monde, et l'avenir le remercie.

Les annes 80-81 sont la gloire de la France. Elle y tait _la grande
nation_:

D'un ct, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect d
aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Sude, Danemark, etc.)
de la brutalit anglaise. La Russie, dans le Nord, tablit ce droit
maritime, ferme la Baltique  la guerre.

D'autre part, on finit par ce qui et d commencer, on donne des
troupes  l'Amrique sous Rochambeau, avec cette noble dfrence de le
subordonner  Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgs, autant
de Franais, enferment dans York-Town l'arme anglaise. Lafayette
menant une colonne d'Amricains, Viomesnil une de Franais, enlvent
les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte
qui venait au secours, disparat. L'Amrique est libre. L'humanit a
gagn la partie.

       *       *       *       *       *

La France garde la gloire et la ruine.

L'conomie tait partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va
le crdit, mai 1781.

Pour la cour, les privilgis, la grande affaire tait de chasser le
bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait encore.
Quoiqu'il eut mnag plus que Turgot les entours de la Reine, sa
rforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui montrait
tant de choses, avaient dcidment fait de lui un objet d'horreur. Il
tait absolument seul. L'effort tait terrible pour le Roi,
intolrable la fatigue de garder cet homme impossible,  ce point ha,
poursuivi. Admir de l'Europe, envi de l'Angleterre mme, Necker 
Versailles tait la bte noire, et personne ne lui parlait plus.

Qui n'avait-il bless, lui financier? la finance elle-mme, en
supprimant quarante receveurs gnraux, en dmembrant le corps
redoutable de la Ferme, qui jusqu' lui rgnait depuis Fleury. Les
Parlements lui en voulaient  mort pour son essai des Assembles
provinciales, pour les atteintes  leurs exemptions d'impts. Il
voulait leur ter la torture, leur plus doux privilge. Il inquitait
les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait
l'tendre chez eux (_avec indemnit_). Et il l'aurait fait si le Roi
ne l'avait empch, par un respect stupide _pour la proprit!_

Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux
quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent
autant en trois ans.

La guerre nous dvorait. Les Polignac avaient fait deux ministres,
Castries, Sgur, gens de mrite, mais sous qui la Guerre, la Marine,
deviennent normment coteuses. Ministres aristocrates. Sous Sgur,
plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et
violent corps de la marine,  son aise crasa _les bleus_ (les
roturiers). D'Estaing fut cart pour faire place  De Grasse, qui
attache son nom  l'une de nos plus terribles dfaites. L'intrpide
Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire  nos flottes
dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines 
combattre de prs,  la porte du pistolet (V. Roux, etc.). Trois fois
en plein combat, il fut laiss, trahi. Nul chtiment des tratres. Ce
grand homme de mer, prcurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un
prince, un parent des coupables, devait tre bientt lchement tu.
Crime encore impuni.

Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort
ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une
expdition gigantesque s'organisait l'anne suivante. Par une trange
inconsquence, on se ruine en prparatifs, et l'on montre un dsir
imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait
le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi,
Pitt, vouloir qu'on traitt. Tout est imprudemment, indcemment
prcipit. L'Amrique traite avant la France, la France traite avant
la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos allis
indiens. L'Anglais naviguera ds lors dans les Indes hollandaises,
poussera librement la rduction de l'Indostan. L'Espagne gagne  la
guerre Minorque et les Florides.

La France? Rien.

Rien que de n'avoir plus un Anglais  Dunkerque.

Rien que d'avoir sauv, dlivr l'Amrique.

Reste  payer la guerre, le milliard emprunt.

Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande
Amrique, monter, monter si haut, dans son immensit,--orgueil,
espoir, salut du monde.

Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux
que songer au pass. Elle ouvre l'avenir, et l'claire par ses grands
exemples, par la solidit de son gouvernement, en face de la flottante
Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.




CHAPITRE XV.

LA REINE.--CALONNE ET FIGARO.

1774-1784.


Avant la paix, Choiseul tait mort dans l'exil (1782), et avec lui le
meilleur espoir de l'Autriche. Il tait mort au moment o la naissance
du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin
quelque chance. La Reine avait manqu sa vie.

Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle leve, prpare, marie,
dans les plans de Marie-Thrse, sinon pour faire ici un ministre
autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes
y rsistait, et l'honntet de Louis XVI.

Marie-Thrse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejete
d'un cueil sur l'autre, au gr des Polignac, mit leur homme au
pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royaut elle-mme.

Tragique destine! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans
son dveloppement, dans la srie des fautes et des entranements, des
fatalits mme, qui l'ont pousse, prcipite.

L'enivrement s'explique, au dbut de ce rgne. Tous l'prouvaient.
Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trne purifi de Louis XV
l'honnte, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'et
tout espr? Un grand mouvement d'art dcorait ce moment, illuminait
la scne. Et la Reine en tait le centre.--Tout gravitait vers
elle.--Glck arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphignie_.
Il crivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'tait pour l'Armide
couronne de Versailles? Peu artiste elle-mme, elle sentait du moins
l'art par la passion. Piccini, appel  Versailles par la Du Barry,
n'en fut pas moins accueilli d'elle, caress, consol des fureurs de
partis. Elle le fit son matre de chant. Elle est touchante et belle
au souper solennel o elle runit les rivaux, Piccini, Glck, veut
finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.

Combat d'art suprieur. Mais la France pensait  Grtry. Grtry et
Monsigny, le _Dserteur_, la _Belle Arsne_, surtout _Zmire et Azor_
(traduit en toute langue), c'taient les grands succs populaires et
nationaux, avec le _Barbier de Sville_, la Rosine de Beaumarchais.
Art tout franais, d'toffe un peu lgre, mais tout  fait du temps,
d'accord avec son peintre et son pote, Fragonard, Parny (1775). La
posie crole de celui-ci rgnait. Moins le coeur, moins l'amour, que
l'lan du plaisir. Le tout  la surface, en mobile tincelle. La vraie
furie des sens n'clata qu' Vincennes, aux dlires de deux
prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)

Toute image d'amour, Rosine, Arsne, Armide, faisaient regarder vers
la Reine, en vrit blouissante. Une seule femme semblait exister.
Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi
avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le
rle d'pouse nglige, qui les enhardissait. Trs-justement son frre
lui reproche sa lettre tourdie o, se moquant du roi Vulcain, elle
dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vnus  la forge, etc. Quelle
prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!

Certes on exagrait.  regarder de prs, on est plutt port  croire
qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut blouie un moment de
Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se
faisait son pdagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour
Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout
cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de
passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.

Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce
qu'elle aimait en lui, c'tait le bruit, la mode. Le fou charmant
arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlev le peu qu'il
avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine  la
cause polonaise. Puis il lui crit de Versailles que ce serait sa
gloire de faire qu'aprs sa mort une femme restt _reine du monde_.
Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette. Mais celle-ci
n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui
lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphre rotique, o tous
chantaient lonore, o elle-mme honorait Parny, elle et voulu, ce
semble, tre amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps
nervs. On sent cette faiblesse jusque dans Parny mme, dans ses
chants sans haleine, lan d'un pulmonique qui se vante d'infinis
dsirs.

Elle quitta Lauzun fort aisment, et cela au moment o un amour rel
se serait attach, lorsqu'tant ruin, poursuivi pour ses dettes, il
ne fut plus l'homme  la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne
moins son infidlit pour la charmante femme qui l'et d toujours
retenir.

C'tait alors la mode des _insparables amies_, dont rit madame de
Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne
pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle
 Trianon, elle faisait de petit dners, d'interminables promenades.
On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux
choix? quelle amie dsintresse, ne se mlant de rien, prte  servir
en tout, et mme aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du
collier)! Elle tait tout coeur, tout amour, sans vanit, se trouvant
heureuse et comble, toute princesse qu'elle tait, des humbles
privauts o la dame d'honneur tait moins que servante[16].

              [Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crment l'trange
              tiquette, choquante et indcente, qui fut pour la Reine
              un supplice avec sa premire dugne (V. _Hyde_) et qui
              en vrit ne pouvait tre tolrable qu'avec la crature
              aime, l'unique  qui on est bien sr de ne dplaire
              jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystres,
              aimaient  s'lever une enfant aimable et discrte,
              souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_).
              Couche prs de l'alcve dans la toilette intime,
              brodant, lisant le jour derrire un paravent, elle
              savait exactement tout.  Vienne, tout passait par ces
              mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les
              secrets). Elles taient de grandes puissances. Le vieux
              Duval, vivant  Vienne, le savait bien. On voit dans ses
              _Mmoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux
              femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thrse et
              une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait 
              foltrer.--Une gravure allemande, faite  Paris sous
              Marie-Antoinette, exprime ces moeurs navement: _le
              Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.]

Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que
quinze ans), une fracheur blouissante, avec la candeur de Savoie. La
reine trouva dlicieux d'abord d'tre en ces douces mains. Sa nature
vive et forte, le riche sang de Marie-Thrse s'arrangeait  merveille
de la faible petite amie. Mais trop faible peut-tre. L'odeur de
violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son mdecin
Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers,  l'ducation
nervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon
lui, ne se corrigeaient jamais bien.

Cette mollesse plus que fminine n'est pas sans se marquer dans les
arts de l'poque,  telles dlicatesses, telles sensualits. Les
petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme  Fontainebleau),
peuvent en donner l'ide, avec leurs glaces mal places, leurs
ornements de nacre, point de peintures obscnes, mais faibles et
galantes, comme de main de femme, et de femme nerve.

On devina bientt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,
n'tait pas pour rpondre aux vives nergies de la reine. En la
nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait
le centre de la cour, elle-mme finit le tte--tte, la sevra des
soins personnels qu'elle et aims bien mieux. Leur amiti languit.
Et, juste  ce moment (aot 1776), on inventa la Polignac.

Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,
travaillant pour son frre croyant que la Lamballe ni Lauzun
n'intrigueraient pour lui, dsirait donner  la reine ou un amant ou
une amie. Dans son exprience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une
amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la
reine, en ses folles plumes, flottant au vent lger, arrte et fixe
son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue  la cour.
Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicit touchante, sans
diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe
blanche. Sa pauvret l'exilait en province. Quelle douce occasion! La
reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.
L'infortune Lamballe tcha d'abord de se soumettre et de subir cela.
Mais c'tait trop. Elle tomba malade, et eut ds lors des accs de
catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla  Plombires. Elle alla
en Hollande, revint s'enfermer  Paris. Toujours inconsolable, elle
pleurait dans les bois de Sceaux (V. Gunard, Hyde, etc.).

Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de
bergre, tait trs-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La
Lamballe avait t moins que femme, un enfant. La Polignac fut un
matre, doux, mais imprieux, comme un amant, qui matrisait la reine,
par moment la faisait pleurer. Plus avide que tendre, disait
Marie-Thrse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ
grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_
avait un amant, Vaudreuil, un officier,  qui pour commencer on donna
trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain
Adhmar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son
autre ami, Besenval, et voulu seulement faire le gouvernement, faire
nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas
t au moins ministres _adjoints_?

En tout cela, la jolie femme tait mene par deux dmons, Diane, sa
belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
Vaudreuil, un violent crole, colre, emport, provoquant. Voil les
matres de la reine.

tait-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait
capable de sentiments honntes. On a vu sa patience  recevoir les
rudes corrections de son frre (1777). Elle se rforma, accepta les
devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma  son mari. Il avait
vingt-quatre ans, et un grand clat de jeunesse. Il tait devenu
trs-fort, par del le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur
coup.  peine accouche (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir
un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut
un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut
baisser, paratre en coiffure plate, dcouronne pour ainsi dire.
Frappe, elle pensa aux prophties sinistres de sa mre. Elle pleura,
se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi,
plus tendre encore pour elle, ds ce jour l'aimant trop et faiblissant
de plus en plus.

N'et-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?
Elle y songeait peut-tre (1779). Elle lui donna presque un million
pour sa fille. Elle et voulu, dit-on, lui faire un duch en Alsace.
Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?
Vaudreuil,  ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui
de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine tait
embarrasse, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.
Il lui semblait dur d'obir. Pousse par l'insistance obstine de la
Polignac, elle clata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!
Trs-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses
bienfaits. Adoucie tout  coup, la reine voudrait la ramener. Elle est
plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se
contenir, touffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,
s'humilie, se jette  genoux (_Besenval_, II, 197).

Dompte ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obissance, agit
pour son tyran avec ardeur, exigea  tout prix qu'on ft ministre
Sgur, l'homme des Polignac. Qu'tait Sgur? Elle ne le savait mme
pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit  son amie: Soyez
heureuse enfin! _Puysgur_ est nomm! (_Ibid._ 110.) Que dire d'une
si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si domin,
qui pour elle aujourd'hui prend _Puysgur_, _Sgur_ demain? Tyrannie
pitoyable! Sgur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781).

Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.
Mais ce bonheur tant dsir devint un malheur pour la Reine. On cria
que l'enfant ne venait pas du Roi. Orlans, que les Polignac avaient
bless indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),
Orlans, en revanche, lana un trait mortel: Qu'il n'obirait pas 
un _fils de Coigny_. Imputation injuste, selon toute apparence. La
Reine,  ce moment o l'enfant fut conu, chassait un ami de Coigny.

La Reine retombe ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et
jusqu' sa famille, ne rpondant plus mme  sa soeur, la reine de
Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-mme, elle allait se
mler  la cour de la Polignac, qui ne daignait en carter ceux qui
dplaisaient  la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'tait
l'insolence de Vaudreuil; elle le dtestait, le souffrait. Mais il ne
suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses gots, ses
petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien
faire, il tait l'amateur, le juge en tout. Sa passion tait surtout
pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, tant crole,
protgeait le crole Parny, bien reu chez la Reine, exalt, consult.

Un seul prince, d'Artois, un polisson, dit la Reine elle-mme, tait
de cette socit. Vivant avec les filles et les danseuses, il en
apportait le langage. On ne se gnait nullement devant la Reine.
Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux
prcepteur. Brutalement, dans un accs, il cassait au billard un objet
d'art, dlicat, prcieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il
aurait cass davantage.

De ce planteur le ngre tait la Polignac, de qui le ngre tait la
Reine, de qui le ngre tait le Roi.

La royaut avait pass dans cette socit. On le vit en 83. Malgr le
Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgr la Reine mme, qui
prfrait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire
Calonne.

L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, dmontr le
coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.

Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parl net. Il promit
tout  tous, dclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux
fortunes _prives_, qu'il ferait plaisir  chacun. Son systme, neuf,
ingnieux, tait de dpenser le plus possible. Ce ministre ouvrit
comme une fte. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on
demandait peu, il disait: Pas assez!

Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au
Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six
millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.
Cond n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.
On ne dit pas ce qu'eurent les prneurs, les menteurs, intrigants de
tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.)

Tout va aller  la drive. O est le Roi? Que devient-il, il tait
travailleur, srieux, sous Turgot.  voir aujourd'hui sa torpeur, on
le croirait hydrocphale. La table, la vie conjugale, l'invincible
progrs de l'obsit paternelle, semblent paralyser sa grosse tte
d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent
trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-mme.

Le seul point o le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion
de Figaro, son refus obstin de lui ouvrir la scne.

Cette norme apostume d'crets, de satires, traits haineux, mots
mordants, avait mis six ans  mrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)
pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendmes  Conti, fut
toujours le foyer des nouveauts risques. Conti, ce bizarre prince en
qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,
l'ennemi de Turgot, rvolutionnaire au pire sens), pressentit au
_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut mari, en dfia
l'auteur, lui mit le feu au ventre.

Six ans durant,  travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent
mots tincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pice
est charge, surcharge d'esprit; elle en est fatigante.

Elle devint fort cre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amrique,
ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni l-bas. Il
s'aigrit, menaa, prdit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si
le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter
lui-mme.

_Figaro_ est trs-sombre. Pendant toute la pice, les lazzis, le faux
rire, j'entends derrire un bruit comme un vague roulement d'orage. Il
est partout dans l'air. Je l'entends, dit madame Roland, au clos de
la Platrire. (_Lettres._) Et Fabre d'glantine, au petit chant
plaintif, dont tous les coeurs ont palpit.

J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Rvolution.
Strile, tout  fait ngative, la pice est  cent lieues du grand
coeur rvolutionnaire. Ce n'est point du tout l l'homme du peuple.
C'est le laquais hardi, le btard insolent de quelque grand seigneur
(et point du tout de Bartholo.)

La pice manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.
Mais qui voudrait que le puissant ft Figaro? Il est pire que ceux
qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si
ce drle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'esprer de celui qui rit
de la nature, se moque de la maternit, qui salit l'autel mme, _sa
mre_!

Le Roi qui se fit lire la pice, jura qu'on ne la jouerait pas.
Cependant (le 12 juin 1783) le ptulant d'Artois, se moquant des
dfenses, allait la faire jouer chez le Roi mme,  ses
Menus-Plaisirs. Un ordre l'empcha. Cela n'arrta pas l'audace des
amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui
devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V.
Lebrun_, I, 147).

Surprenante insolence. Mais ils taient matres du tout. Un mois aprs
cet acte d'effronte dsobissance, le Roi justement nomme leur ami
de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agrable coquin qui va
faire leur fortune de la fortune de l'tat. Figaro avait dit: Rions!
car qui sait si le monde vivra dans six semaines?--Il n'en fallut que
trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue
effrn, Calonne, qui emporta la monarchie.

Ayant cd la grande chose, le Roi s'obstine  la petite. De nouveau
il empche _Figaro_ (fin de fvrier), mais il est dbord. La Reine
lui fait croire que la pice est change, qu'elle est si mauvaise
d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dgotera le public (17
avril 1784).

Le torrent attendait, les portes du thtre frmissaient... On se
prcipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.
Plusieurs furent touffs. Une si longue attente rendait terriblement
avide; on applaudit tout au hasard. Cent reprsentations ne peuvent
rassasier le public.

Quelle joie! Tout est gratign, jusqu'aux protecteurs de la pice,
jusqu'au ministre Polignac. Leur Calonne a son mot: Il fallait un
calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.

Sot ou mchant... C'est le substantif _qui gouverne_.--Son mari la
nglige.--Fils de butor, etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.
Tout tait saisi prement, et telle allusion (imprvue de l'auteur)
tait avec fureur trouve, claque, bisse.

La pice fut servie  merveille par les acteurs. L'attrait
mlancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'pouse _nglige_,
fut trs-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragdie, qui
cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grce et
d'esprit, traite jusqu' ce jour fort durement et souvent siffle,
joua avec un charme frmissant la rieuse, l'espigle Suzanne. Une
enfant de cet ge  qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui
jouait Chrubin, prtait son innocence  des effets de scne calculs,
sensuels, o Beaumarchais, flatteur hardi des gots du temps, groupait
ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la
Contat, Ollivier Chrubin voltigeait, lger comme une abeille dans
les jardins de Trianon. C'tait fort chatouilleux, sensible avec cela,
libertin, et pourtant les yeux taient humides. Sans deviner pourquoi,
on et tout pardonn  ce Chrubin-fille,  cette enfant touchante,
qui dfaillit bientt, mourut ( dix-huit ans), et qui, dans le plus
hasard, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.

Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant,
il en donnait le pire. Le Roi fut trs-chagrin de son tourderie 
permettre la pice; il fut bless aussi pour Monsieur, critique
anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le
crois, fut bien plus bless pour lui-mme. On avait dans la pice
repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la trs-sotte lgende
d'_pouse nglige_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait
plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la
voyant elle-mme se prendre peu  peu d'habitude, de fatalit. Et
trs-rellement sans gurir de ses vices, elle finit par aimer son
mari.

Que l'on jout dans _Figaro_ les tristesses de la chre personne, et
sa lgret, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand
Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il tait  jouer, il saisit
une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il crit
dessus: Saint-Lazare.

Arrt! et  Saint-Lazare, o l'on fouettait les petits polissons!...
Lche outrage d'un homme tout-puissant au talent!  celui qui, tel
quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de
l'Amrique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacr.

Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des
bourreaux lazaristes.

Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette
jeunesse ardente  Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne
rient de rien? Les juges mmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,
Robespierre ont vingt ans.




CHAPITRE XVI.

MONTGOLFIER, LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS.

1783-1784.


De l'audace, encore de l'audace! Ce mot qu'on dit plus tard tait
dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inou, en
montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'esprance,
dchana l'imagination.

Tout Paris runi  la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes
dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes.
Le ballon, trouv le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment
dans le voyage au moyen d'un rchaud, d'une combustion qui
l'emplissait de gaz. Moyen trs-dangereux. Ce n'taient pas des hommes
d'un courage vulgaire (Piltre, Arlandes); les premiers des mortels
qui quittrent notre globe, osrent mettre l'air sous leurs pieds,
soulevs vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les
prcipiter.

Aux Tuileries, le 1er dcembre, nouvelle exprience, plus hasardeuse.
Charles et Robert gonflrent leur ballon de _gaz inflammable_. Les
esprits, pleins alors des expriences de Franklin sur l'lectricit
des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, pourrait s'enflammer
au contact. C'tait aller  la rencontre de la foudre, la dfier,
prsenter l'aliment  sa redoutable tincelle. On fut pouvant.
L'humanit du Roi s'mut, dfendit de tenter la chose. Mais l'attente
tait excite; la foule tait tremblante, impatiente... Les intrpides
passrent outre, malgr le Roi, partirent. L'effroi, l'enthousiasme,
le dlire furent au comble. On et dit que les hommes avaient perdu le
sens, et les femmes s'vanouissaient...

Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sr de naviguer
l-haut. Les plus lointains voyages ds lors taient faciles. Plus
d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrires, plus de
douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ail, devenu
condor, aigle, frgate, planant sur toute la terre!

Ne rions pas trop de nos pres. N'accusons pas ces lans
d'imagination. On s'est complu  mettre leur crdule esprance aux
miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique
politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La
raison,  ce moment mme, clatait en prodiges, certains, palpables,
incontestables. Le plus grand vnement des sciences, depuis Newton,
avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver
seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science tait
ne _qui seule fait son objet_, qui cre les faits eux-mmes, bref,
un _art de crer_. Chose norme, que le sicle cherchait comme 
ttons, et qui un matin a jailli, si grande, du front de Lavoisier
(1775), et tout  coup si claire! populaire, accessible  tous,
offrant une langue nouvelle, entendue de toute nation.

L'homme est un Promthe, _un second crateur_, voil ce que
proclament la chimie et la mcanique  la fin de ce sicle.--L'homme
est-il _gurisseur_? Trouvera-t-il en lui un remde  ses maux? a-t-il
une puissance qui referait chez lui l'quilibre dtruit? Cette
question profonde fut pose au moment o Lavoisier rsolvait la
premire. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait
incontestable, l'action magntique, que l'homme peut exercer sur
l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples,
les Puysgur, trouvrent, ou plutt reconnurent, le fait du sommeil
extatique, l'tat du somnambule qui semble dpasser les barrires de
la vie, voit par un sens  part. Facult obscure, variable, peu rare
chez l'tre faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments
troubles o l'animalit domine. Elle l'expie, en est plus faible
encore. Ces singulires puissances (de faiblesse et non pas de force)
furent d'autant plus mal observes qu'on trouva intrt  embrouiller
la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits rels taient
un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme
avide. Ils furent noys d'abord des fumes quivoques d'une
thaumaturgie mdicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises
que le maladif, la dame dlicate, prouvaient en formant la chane
magntique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agits d'un vague
orage sensuel, acquraient un degr nouveau d'agitation morbide, et
l'esprit en restait atteint. Les dbilits de Mesmer taient prts 
toute chimre, avides de merveilles, prts  croire, prts  voir les
miracles de Cagliostro.

Crdulit, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs,
au gouvernement mme. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique.
L'impossible n'tait pas pour lui. Il riait  ce mot. Il prenait en
piti ceux qui avaient peine  comprendre son symbole financier: 
dpenser, on s'enrichit.

L'impossible, de mme, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde.
D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre
part, il mettra la main sur la Bavire, il forcera l'Escaut. Ayant
dj Cologne par son frre, dominant le Rhin, il va prendre Mastricht
et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre
lui la cloche de la guerre, dfie Frdric et l'Europe.

Tmrits tranges. Vergennes et Louis XVI en frmissaient, voyaient
le monde en feu, et la France puise de la guerre d'Amrique entrer
dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle
suivait Joseph  l'aveugle en son rve, voulait nous y lancer. Bien
loin qu'elle soit reste froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses
lettres montrent  quel point elle fut violente pour son frre,
obstine dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et
ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut
l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dpches. Mais son moyen le
plus direct fut celui qui avait russi en 1778. Elle obsde, enlace le
Roi, et la voil encore enceinte (juin 1784).

On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prtend
que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit
par ses banquiers mme (par Laborde et S. James), qui se firent 
elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent pays par
nous. Ainsi tout  la fois la France par Vergennes s'efforait
d'empcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait
les fonds!

Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle tait
brouille avec lui. Elle l'avait cr, mais malgr elle, et force par
la Polignac. Elle aurait mieux aim un ami de Choiseul, Lomnie, ou
tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait  merveille,
savait ne tenir qu' un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec
elle, travailla sourdement  la miner, la perdre.

_Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche_; c'est ce qui
ressortait de la lgende de Choiseul, qui par l se maintint au
pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui,
chang, transform, devenu Autrichien,  Strasbourg,  Versailles,
agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son chteau
de Saverne taient le grand passage d'innombrables courriers entre
Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent
en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'et fait le juif Cerfbeer
ou autre. En mme temps il offrait  Versailles un projet de finance,
pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplac, avec l'appui de
Joseph II. Serait-il pour cela accept de la Reine? Rentrerait-il en
grce prs d'elle? C'tait la question.

Rohan, pour refaire un Choiseul, tait bien mieux pos que lui, ne
partait pas de rien. Il avait  Strasbourg quatre cent mille francs de
rente, trois cent mille  Saint-Vast, en tout presque un million par
an. Il tait endett, il est vrai, devait deux millions. Somme lgre
en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Gumne (30
millions). Tout dans la famille tait grand. Fort unis, ces
Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministre. Le cardinal y visait
ds longtemps, stimul par sa cour, ses secrtaires ardents qui ne le
laissaient pas dormir. Le dirigeant tait le fin, le faux abb
Georgel. D'autres taient plus jeunes, entre autres un jeune homme
loquent, de noble coeur, crdule, Ramond, le clbre Ramond (des
Pyrnes, du Mont perdu). Mais le conseiller trs-intime, l'oracle,
tait Cagliostro, le magicien et le prophte, homme, il est vrai,
trs-fin aux choses de ce monde, propre  associer des nafs (Ramond,
d'prmnil),  crer ces nombreuses loges, dont le centre et t
Strasbourg.

Grande fortune. Rohan n'tait pas au niveau. Il n'tait nullement un
sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement
libertin. Us  cinquante ans de corps, de coeur, sous sa belle
apparence, il tait lche, et, au moindre pril, prt  tomber
trs-bas. Il n'en avait pas moins les rves royaux de sa famille, de
ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient autant au moins que les
Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatt
Rohan que d'acqurir, d'entretenir la plus noble matresse qu'on pt
avoir en France, la dernire du sang des Valois.

Cette femme,  coup sr infortune, quelles qu'aient t ses fautes,
est reste crase quatre-vingts ans sous l'infamie. Rcemment
cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relve sous
certains rapports. Il nous porte  conclure que les Mmoires qu'elle
crivit pour se laver ne sont pas mprisables autant qu'on avait
cru,--bref, que ce grand procs n'a t que jug,--clairci? examin?
non.

Ce n'tait pas du tout un monstre. On ne rsistait gure  son
charmant aspect,  sa parole agrable, enjoue. Tout d'abord son
visage disait: Je suis Valois, ayant l'ovale trs-noble et un peu
long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils
noirs, brillaient de certaine tincelle qu'eut cette dynastie de
potes, de Charles d'Orlans  la divine Marguerite. Elle en avait la
bouche un peu grande et le fin sourire, prte  conter les _Cent
Nouvelles_. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de
railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en
effet de misre dans l'enfance jusqu' quatorze ans. Les Saint-Remy,
ses pres, mprisant tout mtier, ruins, misrables, avaient ici la
vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de
misrables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charit
ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'taient pas errants
cependant. Ils restaient autour de Bar-sur-Aube, prs de leurs
anciens fiefs, comme attachs encore  ces terres, attendant je ne
sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.

Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mre
mena  Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait
pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue
cruellement. Sa mre la maltraitait; son frre, sa soeur, nourris par
elle, la malmenaient comme mendiante.

L'enfant resta assez petite, fut faible et dlicate. Elle garda de
tant de souffrances une trace (qu'a remarque Beugnot), c'est que la
nature, en formant son sein, n'acheva pas, n'en fit qu'une moiti,
qui faisait fort regretter l'autre.

Une bonne dame qui en eut piti, prit les orphelins, les prsente 
Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touch. Cette race des
Valois lui parut dangereuse. Il voulait les teindre, faisant du frre
un moine, un chevalier de Malte, et les deux soeurs religieuses. Avec
une petite pension, on les mit  Longchamps. Et ds qu'elles furent
grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gr, de force,
les voiler, les enfermer l pour toujours. Dans cette abbaye, prs
Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles
avaient rv une autre vie.  tout hasard, elles partirent, n'ayant
que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.

Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, taient comme une
proie. La seule maison qu'elles connussent, tait celle de leur
bienfaitrice. Mais elle leur tait dangereuse. Le mari, prvt de
Paris, corrompu, endurci dans ses excutions sommaires des voleurs et
des filles, avait perscut l'ane ds quatorze ans, voulant
vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait chez lui.
Elles fuirent de Paris, allrent  Bar-sur-Aube, le pays de leurs
pres, y arrivrent avec six francs. Une dame les reut par charit.
Cette dame avait un neveu, militaire en cong, gendarme de la maison
du roi. La Valois n'y chappa point. L'hte, le protecteur s'en
empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un
mois de deux enfants. Mais elle tait trop faible, les enfants ne
vinrent pas viables. Elle resta affuble d'un mari, sot, laid et
endett, et qui n'tait qu'un embarras.

Elle avait bien du nerf, ne dsespra pas. L'ide fixe qui avait
soutenu ses aeux, la soutenait aussi: c'tait sa terre, ce
patrimoine, qui, aprs avoir pass de main en main, tait rentr alors
au domaine royal, et semblait d'autant plus facile  recouvrer. Elle
vint vaillamment seule  Paris, rclamer, mendier, avec son grand nom
de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois
 dner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais
faim, en mourait; mene au caf, elle tombait sur les chauds. Un
jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal;
c'tait de faim.

La grande aumnerie avait par an plus d'un million et demi pour aider
la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre,  coup sr, que
celle-ci. Rohan,  qui on la prsente, est attendri, et lui donne
d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son coeur se
prend fort; le voil amoureux, lui si blas, us. Celle-ci, soit par
l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain
attrait sauvage de chatte ou de panthre, lui mit la griffe au coeur.
De Paris  Versailles, o elle tait pour ses affaires, il lui crit
des lettres perdues (Beugnot les vit plus tard), lettres folles,
honteuses, de dsir effrn. Bref, il la prend  lui, l'tablit,
l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans un htel, avec
quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du
collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y suffisait de
l'amour.

Ds lors, faisant figure et mendiante  quatre chevaux, elle
sollicitait  Versailles. Mal reue pourtant des puissants, mal de la
Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne
agrable et dangereusement intrigante. Elle ne fut gure mieux
accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle
y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri
II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle
resterait l et ne s'en irait pas qu'il ne lui et mieux rpondu.

Elle fut bien reue de la comtesse d'Artois, de la bonne soeur du Roi,
qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de
l'intrieur de la Reine, de ses femmes, excdes du rgne de
l'ternelle amie, et charme d'introduire du nouveau en dessous. La
reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point
secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put,  l'insu de
son tyran, la Polignac, accueillir l'envoye du parti oppos, de
Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et courtier de
l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut s'y tromper
et se croire pardonn. Se rendant ncessaire, il crut aller plus loin,
pouvoir devenir agrable. Il avait cinquante ans. Mais Besenval les
avait bien, quand il osa faire  la reine une dclaration, qui ne la
fcha pas; elle le tolra, le garda comme ami, et mme familier
d'intrieur dans ses parties de Trianon.

La reine avait trente ans, s'tait assez range. Les excentricits
d'Orlans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'o une
fois elle revint en fiacre), toutes ces lgrets de jeunesse
n'allaient plus  son ge. Elle tait plutt triste. Mais le vide
d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes
amusements. Le catalogue de ses livres, si diffrent de la
bibliothque excellente de la Pompadour, fait peine et fait piti. On
y voit figurer _Faublas_, les livres de Rtif, si vulgaires et si
graveleux. Son got pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces
rles, non pas  huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte mme
qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de
Marie-Thrse.

Elle n'tait nullement mchante, dans l'intrieur elle tait fort
aime. Elle n'et jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en
avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans
_Saint-Simon_). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque
italien. Espigleries parfois fort innocentes, comme la fte o
d'Artois convalescent dut (captif et li) souffrir les compliments
des faux bergers de Trianon. Parfois c'taient choses malignes, comme
la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant tous dans un
rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser la reine,
qui ne s'est jamais efface de la tradition de Paris. Les dames de la
Halle taient venues pour une fte, superbes et familires, dans leurs
royaux atours. Au dner que donna le roi, les gardes du corps les
grisrent, et (dit-on) eurent l'indignit de mler dans les vins de
dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire mille choses
comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, se livraient
elles-mmes. Elles furent le matin rendues  leurs maris dans un tat
qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le blma, sans doute,
fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut le tort d'en salir
ses yeux.

Beaucoup plus innocente tait la mystification dont le cardinal de
Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine tait alors fort triste
pour son frre, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers
ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. _Figaro_
tait  la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du
_Barbier_ (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait
de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scne de nuit et
de fort, furent-ils raliss, pour l'amuser, dans le parc de
Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que
Figaro, tait mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore
mieux le Falstaff si comique des _Joyeuses femmes_ de Windsor. La
farce tait certainement dans les gots connus de la reine, mais du
reste innocente. La reine et dsir, dit-on, que le roi mme y
assistt, qu'il connt son grand-aumnier. On ne voulait faire  Rohan
d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficult, se prta  la
chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une ide fort juste de la
nature humaine) que la Reine l'ayant mystifi, s'en tant amus, lui
serait moins hostile et peut-tre amie tout  fait.

Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblt  la
Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une
demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. tait-ce proprement
une fille? Non, mais son habitude tait d'aller s'asseoir chaque
soire sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un
enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter
un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'tait
d'Essigny. Elle la fit baronne trangre, et la baptisa _Oliva_ (c'est
le mot _Valois_ retourn). Pour dcider une telle dame, une baronne, 
s'en aller la nuit au bois, jouer un rle scabreux, il fallait un
payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze
mille francs  Oliva, sans doute les reut, mais ne lui en donna que
quatre.

Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur
qui viendrait, ne s'mancipt trop (devant un tel tmoin! la Reine,
qui serait cache et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour
tre sre qu'elle jout mieux son petit rle, elle la mena  _Figaro_,
pour voir ce cinquime acte qu'on voulait imiter.

Oliva, en robe _ l'enfant_, de fin linon blanc mouchet, sous un
blanc mantelet, une jolie _thrse_  la tte, fut amene la nuit au
bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit.

De son ct Rohan n'tait pas rassur. Non qu'il ne se crt beau dans
un habit de mousquetaire o il s'tait serr. Mais il ne savait pas
jusqu'o irait la bont de la Reine, doutait d'en tre digne. La
Valois dit qu'avant, pour se faire le coeur jeune, il avait jug bon
de prendre l'tincelle, et chez Cagliostro, et prs d'une jeune ve,
enfant qu'il avait  Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.

Tout alla  merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et lgre,
qui vint et d'une voix trs-douce, basse (timide de passion, il n'en
douta pas), dit: Tout est oubli! perdu, il se mit  genoux, et
plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied
(_Georgel_). Il tait dans l'extase.

Mais la Valois accourt, les avertit: On vient! Funeste contre-temps!
bien amer  cet homme heureux!... La fausse Reine s'vanouit, pas si
vite pourtant qu'auparavant n'chappe de sa main une rose, sur
laquelle il se prcipite, qu'il baise, adore... Mais il est entran.

La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'tant amuse de
Rohan, l'ayant trouv crdule, mu, passionn, en avait eu piti et
l'avait consol, qu'ils eurent des rendez-vous.

Je n'en crois pas un mot.

Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la
mystification. Jamais la Valois d'elle-mme n'et offert ce salaire
norme  Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour
un caprice.

Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais
dans le Parc, ferm de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre
d'ouvrir.

Si la Valois avait fait de sa tte, et non autorise, un pareil coup
d'audace, elle et craint beaucoup plus une indiscrtion d'Oliva. Elle
l'et mnage davantage. Elle tait bien peu inquite, puisqu'au
risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire
promis.




CHAPITRE XVII.

LE COLLIER.

1785.


La mystification tait trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce
n'tait pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin
d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites
farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrass, avait
besoin du ministre; la passion le rendait crdule, et prt  faire
toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux.
Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclsiastique,
elle baissa en 84, suppla l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner
dix mille francs du salaire rduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque
argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du
cardinal. Ces lettres perdues de l'_esclave_, adorations folles,
taient une riche source, intarissable, de rise. Le succs enhardit
la Valois. Elle osa ( l'insu de la Reine) faire de fausses rponses
en son nom; rponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et le
rendaient sans doute plus gnreux pour la Valois.

Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et
la Reine une guerre avait clat en 1784. Enceinte de trois ou quatre
mois, elle avait une envie, un vif dsir d'avoir Saint-Cloud, de
l'acheter aux Orlans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre,
o l'on rentre  toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal
o le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa  la porte
ngocier, prier (Bachaumont). Devenue rgulire, elle avait cependant
ce caprice de la libert, d'une proprit tout  elle, acquise en
propre et priv nom. Le Roi consent, mais Calonne rsiste, disant
qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, proprit de
l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il rsiste
six mois, ne cde que forc par le Roi, mais se venge. Il arrte sous
un prtexte Hugeard, secrtaire de la Reine, qui a rdig le contrat
(_Mm. d'Augeard_).

Lutte tonnante qui indigna la Reine. Calonne n'tait pas un Turgot.
Prodigue des prodigues, pour elle seule il est conome. Cent millions
ont pass  son joyeux avnement pour les princes et les Polignacs. Il
a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrires de Paris
qui vont coter douze millions. Il en donne quatorze pour payer
Rambouillet, achet par le Roi. Il achte les terres de tous les
seigneurs obrs au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions).
Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en acquits
au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et il n'en
a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!

Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de
Joseph II!

La Reine aurait voulu le chasser  tout prix. Rohan, plus complaisant
et brlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un
certain avocat Laporte avait crit et lui avait donn par la Valois.

La Reine tait trouble. Elle n'avait jamais eu une grossesse si
orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle
permit qu'on consultt pour elle le devin  la mode, grand ami de
Rohan, et qui logeait chez lui, le clbre Cagliostro. Vritable
enchanteur, dont on n'approchait gure sans en tre sduit. Aux
pratiques occultes (magntiques et somnambuliques), il liait la
maonnerie. C'tait son originalit, ce qui le distinguait et du
fameux Borri, qui brilla  Strasbourg au XVIIe sicle, et du comte de
Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut blouir Louis
XV, faisant  volont et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu
en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande loquence, son
gnie sicilien, lui donnait une bien autre action, et mme sur des
gens srieux. Il semblait que par lui il vnt un nouveau dogme. Ne
brisant nul autel, il en levait un au dieu inconnu, la Nature. Il
avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire,
au palais de Rohan et sous la flche de Strasbourg.

On dbitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif
errant.  Paris, il tait musulman d'origine, fils de quelque roi
d'Orient, lev dans les Pyramides, o il apprit  fond les sciences
occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vcu trois cents ans. Il
en paraissait trente. C'est qu'il possdait le secret de rajeunir,
renouveler la vie, et la puissance aussi de rveiller l'amour.
L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, Serafina
Feliciani, une fleur du Vsuve (lui tait de l'Etna).

Cette Serafina semble tre pour beaucoup dans la puissance
d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Ds qu'ils vinrent  Paris,
le prince cardinal les tablit prs de lui, au Marais, paya tout et
dfraya tout. Ils eurent un htel rue Saint-Claude. Serafina eut une
cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie.  se
loger si loin, Cagliostro gagna. Le dsert attira la foule. Le plus
grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage,
s'initiaient  ses mystres. On s'enivrait de sa parole et de sa
fantasmagorie. mu, illumin, et d'autant moins lucide, on errait
volontiers dans les sombres jardins du vieil htel, hants de visions,
d'ombres aimes peut-tre, de ces illusions qu'avait trouves Rohan
sous l'heureux bosquet de Versailles.

C'est dans cette maison, de renomme douteuse, qu'on vint consulter
pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une
_innocente_. Rohan et la Valois lui amenrent la nice de celle-ci,
encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et 
travers l'eau trouble) la vision que l'on dsirait. Une figure de la
Reine apparut, et, questionne sur l'accouchement, donna un signe
favorable.

Un des initis de ce temple de la Nature qu'y avait men la Valois,
tait le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit l'emprunt
autrichien. Saint-James tait, avec les deux joailliers de la Reine,
Boehmer et Bassange, propritaire en tiers d'un collier de diamants,
de prs de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne pouvait
plus s'en dfaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans
cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs  qui le
ferait acheter. Cagliostro sentit la porte d'un tel mot. Georgel dit
(comme la Valois) que le grand magicien mieux que personne sut le
secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, 119). Mais il
ajoute, par respect, que c'est un grand secret, profond, des loges
gyptiennes.

Secret fort transparent, facile  deviner. Cagliostro, expert aux
moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu,
et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments o la femme
est faible,--conseilla  Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu
magique par des conjurations puissantes, lierait deux coeurs, deux
mes. Vieille recette, employe tant de fois par les Cagliostro du
Moyen ge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu
(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce _lazo_.

De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reut
beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord,  l'avnement, acheta des
bracelets trs-chers (que censure fort Marie-Thrse). Bien plus, au
moment mme (1776), des girandoles merveilleuses qu'elle ne put payer
qu'en six ans. Tout cela tait clips, disait-on, par les diamants de
la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui
et pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: J'en
aurais deux vaisseaux. Cependant ce collier, unique, irrparable,
allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la
France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si
elle perdait le _Rgent_, notre diamant (unique!). Il semblait
trs-franais de garder le collier.

La royaut, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces
choses blouissantes qui tonnent, qui obligent  baisser les yeux.
Les tranges reflets du diamant aux lumires font comme un mystre de
ferie, une aurole (divine? ou diabolique?)--De l ces passions
violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier
terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et
poignardant les acheteurs.

Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en
parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refus? Mais le Roi, 
l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le
Roi,  son frre allait faire don de cinq millions. Elle et t bien
indiscrte de prendre un tel moment pour faire une troisime demande,
d'une futilit si coteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que
dsir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces _envies_ de la femme
enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie
d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
raison. Il y faut le mystre. Le grand jour gte tout. Offrez
l'objet; elle refuse, car cela n'est pas raisonnable.

Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait
 ces faiblesses de femme, venaient tous les jours _travailler_ avec
elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne
pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vnt de
lui-mme. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au
ministre, auraient pu l'offrir comme _pingles_. L'affaire tardait,
tranait. Le dsir l'emporta. Excde du retard, elle permit d'agir
(si l'on croit la Valois), et dit qu'on ft ce qu'on voudrait.

Longtemps aprs, en 1797,  Ble, les deux joailliers avourent 
Georgel _que la Reine n'ignora nullement_ qu'on achetait le collier
pour elle (_Georgel_, II, 66). Ils taient trop prudents pour livrer
un pareil objet sans tre srs de son dsir.

Mais la Reine n'crivait jamais (sinon un peu  sa mre,  son frre).
Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les crivait; il
tait son _faussaire en titre_, comme en ont toujours eu les rois[17].
Mme les signatures des lettres aux souverains n'taient pas de sa
main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus
que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achett, et qu'on
mt au trait qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit _sans imiter son
criture_. Elle-mme le dit  Augeard.

              [Note 17: V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M.
              Feuillet de Conches, _Revue des Deux Mondes_, 13 juillet
              1866.]

On mit sur le trait: Antoinette _de France_--et non
d'Autriche,--pour que cet objet prcieux restt  la Couronne, ne
devnt jamais autrichien, comme et pu devenir Saint-Cloud, d'aprs
les termes du contrat.

Comment, dit-on, la Reine et-elle dsir le collier? pour le cacher,
l'enfouir? L'ayant refus publiquement, elle n'aurait os le porter.
Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Ds
longtemps elle cherchait, achetait un  un des diamants pour se faire
des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle et fait de ceux
du collier.

Ce funeste bijou (dont Georgel a donn la forme), en collier, en
festons, tait bien pour la Du Barry. Il tait combin pour faire
valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller  son
onduleux mouvement. La Reine, plus ge, ayant eu trois enfants, en
eut par plutt ses beaux bras, ceux qu'on a admirs aussi chez sa
fille. Elle aurait employ les gros diamants en bracelets, et les
petits (des festons et des noeuds) pouvaient tre vendus. C'est ce qui
aidait fort  l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de trois
cent mille francs, suffisaient justement pour le premier payement, qui
devait se faire en juillet.

Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant
plus d'un million, aurait t, chez elle, livr le 1er fvrier 1785,
par Rohan  Desclaux, un garon de la reine. Et les petits diamants,
dtachs du collier, auraient t vendus pour le compte de Rohan par
la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, o l'envoya le
cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez
Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre
mystre. L'ayant faite, il _revint_, et rapporta trois cent mille
francs (mai 1785).

_Il revint._ Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment et vol le
collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les
avait ports, vendus en Angleterre, il y et fait venir sa femme
apparemment, _mais ne ft jamais revenu_.

C'est ce que dit le plus simple bon sens.

Quelque peu dlicats que fussent le mari et la femme, une certaine
chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier,
objet rare et si facile  reconnatre, taient peu faciles  voler,
dangereux, difficiles  vendre. Des objets de ce prix ne vont gure
qu' des rois.

La grande occasion pour laquelle la reine se prparait, voulait
paratre avec tous ses diamants, c'tait la grande pompe des
relevailles, o, traversant Paris, elle irait rendre grce 
Notre-Dame. Triste fte, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec
un silence mortel. Elle revint dsole  Versailles. Le roi dit
brusquement: Je ne sais comment vous faites... Quand je vais  Paris,
tout le monde s'enroue  crier: Vive le Roi!

On avait pris trs-mal qu'elle achett  Saint-Cloud, et sa maison 
elle pour rentrer  ses heures, et dcoucher  volont. N'tait-ce pas
assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne
brodaient cruellement l-dessus. L'affaire d'Oliva s'bruitait, et
plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine.
Rohan le croyait fermement, tchait de le faire croire. Il avait
encadr la rose et la montrait  tout venant. Il faisait  Saverne,
dans ses jardins piscopaux, l'_alle_ triomphale _de la Rose_. Sa
fatuit outrageante, son dlire sensuel pour se persuader son rve,
alla jusqu' faire faire une galante bote, d'caille noire, entoure
de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans,
si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une
rose  la main (_Beugnot_). Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela
se donnait fort  un amant favoris.

La reine,  un autre ge, pour un homme  la mode, avait brav,
affront le scandale, s'tait fait croire coupable (et plus qu'elle ne
l'tait peut-tre). Mais ici, au scandale se mlait le dgot,
l'indignit, le ridicule. Qu'un prtre libertin,  cinquante ans, de
fille en fille, en ft venu  elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur,
Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste),
pouvaient se rgaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle
affaire du collier arrivait en cadence.  quiconque doutait des succs
de Rohan: Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reu le collier.

Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait
sous ses yeux _saigner_ Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui
savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au
moins fltrir Rohan.

Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je
ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit,
disparut en deux mois. Rapports par Lamotte, de Londres, en mai, les
cent mille cus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet.  ce
terme du premier payement, voil Rohan tout perdu. Il cherche, il
prie Saint-James de payer  sa place. Saint-James en avertit Vermond,
et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre de Paris.
Breteuil en est ravi, espre perdre Rohan. Mais la reine pourrait
hsiter. Durement et crment, il lui apprend la chose, le bruit qu'on
en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la fable du public.
Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir.

Rohan craignait extrmement que l'on n'arrtt la Valois, qu'on ne la
ft parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les dcider
_en ami_  sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout  son
aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non
autoriss par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois
parut obir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais
s'arrta chez elle,  Bar-sur-Aube, attendit les vnements.

Qu'et-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal,
lui-mme en fait l'aveu: Saint-James, Boehmer, Bassange, n'avaient
accus que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir
ses voisins de Bar, le duc de Penthivre, le couvent de Clairvaux, o
l'on ftait la Saint-Bernard (_Beugnot_).

Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colre
du roi,  une telle rvlation. Le 15 aot, au grand jour de la
Saint-Louis, o Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et
tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: Qu'on
l'arrte! qu'on arrte le cardinal! Rohan se voit conduit devant le
roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y sige aussi, exalte
et en pleurs. Le roi hors de lui-mme. Ananti, le prtre fait la
lche rponse d'Adam contre ve: Une femme m'a tromp. Il la croyait
bien loin, dj passe en Allemagne, s'imaginait pouvoir s'innocenter
 ses dpens.

Tant colre que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait
bientt, ne voudrait pas porter un tel coup  l'glise. On agit dans
ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le
laissa crire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brler
certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute),
retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.

Rohan, men  la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami
personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite libert
de promener, _de communiquer_. La Valois tait  Clairvaux, en fte,
avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face  face
 ce moment, put l'observer. Elle plit, mais resta trs-ferme pour ne
pas fuir, rentra chez elle  Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia
de partir, lui montra les facilits. Elle lui dit: Monsieur, vous
m'ennuyez! Le conseil de Beugnot, en effet, tait dtestable. Fuir,
c'tait s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait  Rohan de
faire. Rester, c'tait rendre improbable  tout jamais l'accusation.
Si elle avait eu le collier, serait-elle reste pour qu'on la
tourmentt et la fort de rendre? Et, si elle l'avait vendu, si
elle et eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui
certainement. Cela tranche pour moi le procs.

Le mari, la voyant arrte, fut si peu troubl, qu'il et voulu la
suivre et le demanda  l'exempt. Celui-ci refusa, n'ayant pas d'ordre
pour lui. (_Besenval_, II, 169.)

Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en ft Beugnot. Il
finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les
tenait tous les deux, leur voix pourrait rester  jamais touffe,
qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser
un tmoignage crit contre la calomnie[18].

              [Note 18: Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de
              Rohan, et l'autre de la reine, ont intrt  tout
              brouiller. Je les serre de trs-prs, avec les six
              volumes des mmoires d'avocats et tmoins, avec
              Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le _Mmoire
              justificatif_ de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie
              sur les galanteries de la reine, est trs-fort, bien
              li, suivi, et la pice vraiment capitale (_Bibl. impr.
              Rserve_). Il me serait facile de relever les erreurs
              innombrables, volontaires ou involontaires, de Georgel
              et de madame Campan. Il y en a une bien grossire: ils
              placent la scne du bosquet (qui est de juillet 1784) en
              1785, dans l'affaire du collier, au moment du premier
              payement (_Georgel_, II, 80; _Campan_, II, 355).]




CHAPITRE XVIII.

PROCS DU COLLIER.

1785-1786.


Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir,
qu'elle restait pour rpondre  tout. Les Rohan, les Soubise, fort
inquiets, lui rassemblrent  la Bastille les grands avocats de
l'poque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais
ces docteurs trouvrent leur homme bien malade, hochrent la tte,
n'augurrent rien de bon. Ses prcdents taient honteux et
dplorables. Il avait, disait-on, vol les deniers des Aveugles, pill
les Quinze-Vingts (_Besenval_, II, 167). Il tait trs-notoire qu'il
avait tabli et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres.
Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, o il
dnait quatre fois par semaine, il tait bien probable qu'il avait
prlev sur le collier, pour son courtage, les petits diamants
rejets, et les avait vendus  Londres pour en manger le prix dans ce
tripot. L'avis des avocats fut qu'il tait perdu, qu'il n'avait de
ressources que dans la clmence du roi.

Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire
d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de
lse-majest, d'outrage au roi, d'attentat  la reine, on pouvait le
mener tout droit  l'chafaud.

Rohan _in extremis_, gisant, dsespr, n'avait pas le choix des
remdes. Il couta un homme que depuis quelque temps il cartait de
lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur  son matre.
En 1774 par des moyens tranges et tnbreux, il avait pris le fil de
l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel
n'avana pas. Il attendit dix ans, simple abb, secrtaire dans ce
palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araigne
suspendue. Au jour de la ruine, l'araigne descendit.

Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec
Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrter. Vermond dit non, et la
Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.

Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au noeud qui
arrtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour
cela une lame terrible dont Rohan mme ne voyait qu'un ct. Un des
tranchants pouvait gorger la Valois; l'autre, Rohan lui-mme, qui et
t absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de tous
ses bnfices et pass  l'abb Georgel.

Celui-ci, ds le premier jour, profitant de la peur de Rohan et de sa
famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs illimits. Il
s'empara de tout,  Paris,  Versailles. Occupant jour et nuit deux
secrtaires, ne dormant que deux heures, fatigant six chevaux par
jour, il fit tout marcher  sa guise, dirigea les Rohan, guida les
avocats, influena les juges.

Si Georgel parvenait  donner  Rohan une ferme et solide impudence
pour bien mentir, l'affaire tait sauve. La vente s'tait faite par
la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'et fait faire?
En avaient-ils un ordre crit?--Ils avaient remis  Rohan l'argent de
cette vente. _Qui le prouvait?_--Avaient-ils un reu?

Un reu! la Valois et-elle os le demander  un tel seigneur, son
patron? Un reu! dans les termes intimes o ils taient, qui pense 
demander,  donner des reus?

Elle n'aurait que son allgation. Mais qui l'couterait? quel poids
peut avoir sa parole? qui oserait apposer son _oui_ au _non_ d'un
prince de l'glise, d'un cardinal de Rome et du chef de l'piscopat?

Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan  la Reine. Pices
terribles, un titre  l'chafaud. Rohan lui avait dit: Il y va de ma
tte. Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brler,
et cela devant un tmoin qui pt en assurer Rohan.

Donc point de pices contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore
mieux. Li avec Vermond, par lui il avait un oeil dans Versailles,
savait l'inquitude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa
vive sensibilit en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du
bruit, et son regret d'avoir fait tant d'clat. Il et voulu d'abord
se rfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux ministres, MM.
de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fcheuse en serait
reste sur la Reine! Il et bien mieux valu que Rohan ft appel au
Roi, aidt lui-mme  touffer la chose. Les ministres allrent lui
demander  la Bastille, s'il ne voulait pas se fier  la bont du Roi;
sinon l'affaire serait livre au Parlement. Il avait grande envie
d'abrger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel,
l'affermirent. Il demanda d'tre jug.

L'essentiel tait que le public n'entendt trop les cris de la Valois.
On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent
gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire
un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille.
Dans la ralit, elle tait douce aux gens qu'on mnageait (la Staal,
Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux _in
pace_ qu'on se figura voir dans l'paisseur des murs, elle avait
trs-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, o l'eau
entrait, et les rats d'eau, froces, friands de nez, d'oreilles. La
Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses
lgendes trop vraies, de prisonniers mangs, du moins attaqus jour et
nuit, mordus et mutils. Grand moyen de terreur. Pour n'tre pas mis
l, que ne faisait-on pas? L'ide seule pouvait faire dfaillir une
femme. Les aumniers parfois, dit-on, en profitrent avec de pauvres
protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.

La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord
seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un tre humain, un
homme doux et compatissant, l'aumnier (que le gouverneur envoyait).
Elle s'pancha fort, dit tout  cet homme de Dieu. Il ne lui fut pas
difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: _qu'elle n'avait
aucun papier_, et pas mme des lettres d'amour. Elles l'auraient
servie beaucoup dans le procs: 1 on y et vu le vilain prtre  nu,
ignoble libertin, un gibier de Bictre, sans coeur et sans cervelle,
_indigne d'tre cru_; 2 ces lettres montrant combien il l'avait
dsire, achete  tout prix, auraient (contre Target et les
dfenseurs de Rohan) prouv que sa fortune prcdait l'affaire du
collier, _venait de l'amour non du vol_; 3 que neuf mois avant cette
affaire, elle tait richement, fastueusement entretenue (_Beugnot_).

Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brles, se dsarmant
ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout dtruit, sauv Rohan,
s'tait perdue.

On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle
voulait pour avocat, n'osa pas la dfendre. En vain, du fond de la
Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de
son arrive  Paris, o il la promenait, o ils avaient pass de doux
moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il et pu
l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet
indigne prtre, la faim en tait cause. Avec ses chauds, Beugnot ne
la nourrissait pas. Dans son plus grand clat, recevant le beau monde,
elle l'invitait fort, le traitait en ami. Elle se fia  lui,  son
moment suprme, sa dernire nuit de libert; elle lui mit en main ses
papiers, s'aida de lui pour les brler. C'est l qu'il parcourut les
lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa honte  elle-mme,
elle disait assez: J'ai pch! Cela demandait grce. Elle tait fort
touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y tait venu, elle
l'aurait ressaisi peut-tre. Elle avait vingt-six ans, tincelait
d'esprit, tait (plus que jamais) charmante de grce et de passion.

Elle tait bien nave, avec cet ge et tant d'preuves, de s'adresser
 ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, n pour faire son
chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'et t de dire
tout, sans taire ce qui tait contre elle, et d'branler la France du
tonnerre de l'opinion. Il et fallu, non un Beugnot, mais bien un
Mirabeau, un intrpide fou, qui, tent par la gloire, se perdt,
s'immortalist. Mais et-elle voulu elle-mme tre ainsi dfendue?
Nullement. Esprant tre mnage de Rohan, un peu couverte par la
Reine, elle voulait ruser, mnager tous les deux. Cela fut impossible.
Tous les deux l'accablrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et
le marteau.

Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engag
malgr lui dans ce fatal procs, redoutait les carts hardis des
avocats, aurait ouvert l'oreille  certain compromis. Georgel, voulant
d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on
vendit  Londres), demanda et _obtint du Roi_ qu'on leur assignt ce
payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grce trange et bien tonnante
au dbut d'un pareil procs! Quoi! le Roi le poursuit et l'envoie en
justice, prvenu d'attentats qui pourraient lui coter la tte; et
pourtant il s'y intresse tellement, a soin de ses affaires! Ne
pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le mnage,
achte sa discrtion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un coup de
matre faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.

Cela nerve le procs, le rendra vain et ridicule.

Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidit, de
mollesse, trs-propres  confirmer ces bruits.

On y voit un mari inquiet qui se dpche de mettre sa femme hors de
cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: _Elle n'a pas reu le
collier_.

On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul
sentiment de la Majest outrage. Beugnot dit  merveille: La
Rvolution tait faite lorsque le roi s'oublie lui-mme, rduit toute
la cause  une affaire d'escroquerie.

Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologtique, l'arrestation
du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donne: _Il a t
tromp._ Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge
n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit
frapper. Il a t tromp _par une femme_. Rohan a peu  craindre. Si
justice se fait, ce sera seulement _in anima vili_.

Le procs est trac d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne
faut pas trop de clart. C'tait prcisment l'anne o un magistrat
(Dupaty) demanda _qu'il n'y et plus de procdure secrte_, que
l'accus ne ft plus isol, qu'il ft environn des garanties de la
publicit, que l'information, les dbats, se fissent en plein soleil.
La Justice elle-mme devait le dsirer, vouloir sortir de la nuit
odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer
qu'elle est la Justice.

Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et dfendit
ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait
l'obscurit.

Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du ct du public qui
demandait cette rforme, l'imposer  son Parlement. Dans une affaire
o il tait partie, o la reine mme tait en jeu, il devait le
vouloir, ne laisser l-dessus nulle ombre.--Le contraire arriva. Il
recula devant cette rforme. On put croire qu'il craignait que
l'affaire ne ft claircie.

L'piscopat franais se serait fait honneur, si son chef (le grand
aumnier) acceptant le juge laque, il et demand le grand jour.
Heureuse occasion de faire taire les mchants, de montrer l'innocence
de cet agneau sans tache. Mais l'glise n'en profita pas.

Le roi, la Justice et l'glise furent d'accord pour fuir la clart.

On montra du procs aussi peu que l'on put. On fit plus que le
supprimer. On le faussa, en cartant ceci, faisant voir cela. La nuit
absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.

Une chose a frapp Beugnot, c'est que dans les Mmoires, si nombreux,
d'avocats, on ne sent aucun srieux. Ce ne sont que jeux purils. Il
semble que l'affaire est arrange d'avance, l'issue prvue, qu'il
s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comdie.

L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, lev dans les
Pyramides, il y apprit toute science. Le mmoire du prophte fut si
piquant, si curieux, qu'il y eut queue  son htel, o on le dbitait;
il fallut y mettre des gardes.--Mademoiselle Oliva, charmant tmoin,
docile, prte  dire tout ce qu'on voulait, fit un dlicieux mmoire,
trs-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.

Tous veulent amuser, tre divertissants; ils visent au succs si grand
qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est srieuse. Nul ne
semble prvoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie,
le trne branl. Ils se disent: Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura
pas mort d'homme... Une femme tout au plus _expose, corrige_.

Mais quittons l'avant-scne. Que disait cette femme: La reine a reu
le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour
elle, et dtachs par elle) ont t vendus par moi et mon mari  Paris
et  Londres, sur l'ordre du cardinal,  qui nous en avons remis le
prix, trois cent mille francs.

Rohan niait cet ordre, niait avoir reu l'argent, rcriminait, disant:
Vous avez vendu le collier.

Par l il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon
lui, avait en mme temps vendu les petits et les gros.

Rohan, du mme coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la
Valois.

Le premier pas videmment que la Justice avait  faire tait de
s'informer  Londres, d'obtenir par le ministre qu'elle y pt faire
enqute, d'y envoyer des hommes srs. Le ministre, le roi, devaient
s'y entremettre. Inexplicable nigme: rien de tel ne se fit!...

Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour
l'enqute,  qui? chose inoue que ne croira pas l'avenir, on se fie
justement  l'accus Rohan et  ses gens. Un petit secrtaire de Rohan
est envoy avec un capucin qui prtend tre sur la voie, pouvoir
diriger la recherche.

Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.

Si la fiction est posie, cration, Georgel fut grand pote, et
vraiment crateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il
fit sortir de terre deux moines, _amis de la Valois_. C'taient des
Mendiants, de ces rdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant,
observent.  Paris, c'tait un P. Loth, un Minime, que la Valois
sottement protgeait,  qui elle avait rendu un service essentiel,
d'obtenir (par Rohan) qu'il prcht  la cour. L'autre capucin,
Irlandais, un P. Macdermot, son parasite  Bar, prtendit pouvoir
dsigner  quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.

La Valois a donn, publi minutieusement le compte des petits diamants
qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et
circonstances.

Mais Rohan n'a pas publi l'enqute de son secrtaire, du capucin, sur
le collier, sur cette norme vente qu'elle aurait faite, sur le
million et demi qu'elle en et retir, sur le placement qu'elle en
et fait, etc.

Bonne ou mauvaise, la pice rapporte par le capucin tait favorable 
la reine aussi bien qu' Rohan (faisant croire que la reine n'avait
jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reue
des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux
ferms. On l'avait fait timbrer, viser  Londres par je ne sais quelle
autorit. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que
cette autorit et jug cette pice, la donnt pour valable.
L'autorit tait peu attentive  Londres, si j'en juge par tant
d'histoires tranges, d'aventures, de dsordres, de meurtres, vols et
violences, qu'on a donnes pour ce temps-l.

Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'oeuvre du capucin leur
parut trs-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils
refusrent de l'admettre.

Un tel refus mritait le respect. Forcer la main  la magistrature,
l'obliger d'accepter une pice vreuse, qui, si on l'acceptait,
tranchait toute l'affaire, c'tait chose indigne et norme. Mais
encore une fois, cette pice avait le grand mrite de couvrir  la
fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressrent au garde des
sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver
blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la
pice, et surtout inviter les prtendus Anglais dont elle donnait le
tmoignage,  venir s'expliquer eux-mmes? Londres est-il donc au bout
du monde? Miromesnil ne fit rien de cela. Il fora la Justice. Ordre
aux magistrats de trouver la pice bonne et de l'employer!

Une affaire engage ainsi tait bien claire d'avance. Les tmoins qui
d'abord avaient charg Rohan, se ddirent, chargrent la Valois. Et
nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Boehmer et
Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan,
puis contre la Valois, longtemps aprs contre la reine. Quatre ans
aprs sa mort, en 1797, trouvant Georgel  Ble, ils finirent par lui
avouer que la reine n'avait rien ignor de l'achat du collier. Et en
effet eux-mmes, sans cette garantie, auraient t bien sots de livrer
un pareil bijou.

Le procs fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et
barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On crivait avec respect.
La Valois, au contraire, bride et musele, devait marcher comme on
voulait. Si elle hasardait un cart, le greffier n'crivait plus rien.
Georgel lui-mme avoue qu'on se garda d'crire telle chappe qui lui
venait.

Rohan lui disait une fois: Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;
elle rpondit en souriant: Monsieur, autant que tout le reste. Depuis
que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous
ne leur avons dit un mot de vrit.

Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle charget le
cardinal. tait-elle libre de le faire? Un violent parti se formait
pour Rohan. Les Conds mmes venaient solliciter pour lui. Si la
Valois avait os parler contre, on aurait cri: Blasphme! elle
ment!... Il faut la faire _chanter_ (la mettre  la torture). La
torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait
tre ordonne encore.  Aix (1780), avait paru l'apologie de la
torture par Muyard de Vouglans, un prsident, membre du Grand-Conseil.
Le pape Pie VI avait consacr cet ouvrage par son approbation. Le Roi
en accepta la ddicace et maintint la torture jusqu'en mai 1788.

Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et
de bien cher aussi), c'tait cette terreur, cet arbitraire norme
d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait
qu'on s'accusait soi-mme. Que de saluts trs-bas, que de sourires des
dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire
craquer les os?

Donc la Valois rusait, tait sage, mnageait Rohan. Les amis de Rohan
la voyant dsarme, et n'osant se dfendre, l'accablaient  plaisir,
l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu' cela pourrait
aller. Cagliostro, par un mpris glac, lui fit perdre enfin patience.

Elle eut un accs effroyable de fureur et de dsespoir. Un chandelier
tait entre eux, elle le prit, et le lui lana  la tte. Scne
sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'couter du tout. On
dit qu'elle tait enrage, une bte froce, qu'elle avait mordu son
gelier (ce qui pourtant se trouva faux).

Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle
non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on
la supposait l'agent. Ces ennemis, c'tait tout le monde:

1 Le Parlement, qui, forc en dcembre, dans un Lit de justice,
d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut  la cour, crut la
frapper dans la Valois;

2 Calonne, fort branlant, ayant dcidment puis le charlatanisme,
et sachant que la Reine avait son successeur tout prt, voulait la
prvenir, l'avilir, s'il pouvait, la fltrir, l'craser dans sa
crature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le
Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il et donn les sceaux).

Le plus terrible pour la Reine, c'est qu' ce moment dcisif,
s'bruitait le trait par lequel Louis XVI avait arrang les affaires
de Joseph II avec l'argent franais. L'Empereur, pour le mal qu'il
avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent rparation, lui
payassent dix millions d'amende. La France en paya la moiti. Utile
arrangement pour viter la guerre. Mais le public s'en indigna, le
trouva bas et lche, crut y revoir le temps o la France payait un
tribut  l'Autriche. On rappela l'anne 78, et les quinze millions,
tant de fourgons d'argent qui partirent de l'htel des postes. On
souponna la Reine d'puiser sous main le trsor. Et l'orage s'amassa
contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet
bizarre, ce vieux libertin sale devient tout  coup une idole. Sa
cause devient celle du droit, de la patrie, des liberts publiques.

La cour amrement regretta d'avoir tant mnag Rohan. On revint 
l'ide de l'attaquer par le point grave qu'on avait cart,
_l'attentat  la Majest_,  l'honneur de la Reine. Pour cela, on
voulait faire venir d'Angleterre un dangereux tmoin, Lamotte, mari
de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie.
L'ambassadeur franais, ou plutt les Rohan, l'auraient mieux aim
mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la
cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire tmoigner par
lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire
croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystrieuse bote
d'caille, la rose encadre, d'autres choses, n'auraient prouv que
trop sa fatuit calomnieuse. L'irritation du Roi aurait t au comble.
Le public mme n'et pu que le trouver coupable. On et pu demander sa
tte.

Plan trs-bon, mais tardif; Calonne le sut  temps, et, par son
Lamoignon, il fit brusquer le jugement.

Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine,  ce que Rohan
perdit la grande aumnerie,  ce qu'il ft _blm_, et demandt pardon
au Roi et  la Reine. Conclusion trs-molle, et singulirement
modre. Ses plus ardents amis n'avaient jamais ni qu'il n'et t
dplorablement indiscret, ne dt rparation. Mais l'tat des esprits
tait si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire
justice; une foule exalte de dix mille hommes assigeait le Palais.
L'arrt tait dict, et on le rendit tel: Rohan, absous, lou, et la
Reine accable en sa crature la Valois, qui serait marque et
fltrie.

Quand les juges sortirent, la scne fut extraordinaire. Mirabeau qui
la vit, fut surpris, effray, de l'emportement de ce peuple; il en
prit vaguement de sinistres ides de l'avenir. Ces furieux, non
contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient 
genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant  la Bastille, la
foule s'indigna; le sang aurait coul, si lui-mme Rohan ne les et
apaiss. Autre scne et plus folle: exil par le Roi, il vit,  son
dpart, tout Paris  sa porte, la foule se ruer dans ses cours,
l'appeler au balcon. Il parut, et il la bnit.

Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'tait nullement question de lui
faire grce, mais d'adoucir l'arrt, de ne pas faire l'excution
publique, o sans doute elle crierait. La Reine tait embarrasse. En
lui sauvant l'excution, elle affermissait le public dans l'ide que
c'tait son agent et sa crature. En la laissant subir l'arrt, elle
faisait dire  la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par
une hypocrisie lche, elle se lavait en l'immolant.

Elle tait redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus
sensible peut-tre. Elle et voulu qu'on n'excutt pas (dit Adhmar).
Mais elle n'osa insister. Elle tait en Conseil sous les yeux de
Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le
Roi mme, dfiant et le coeur fort gonfl, aurait pu mal interprter
un excs d'insistance. Vergennes dit schement que l'honneur de la
Reine exigeait qu'on suivt l'arrt. Les ministres, moins le seul
Breteuil, voulurent aussi l'clat, bien srs qu'il tournerait contre
la Reine.

Au Roi de dcider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grce
n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.

L'examen et donn les rsultats suivants: _Point de faux_; on n'imita
pas l'criture de la Reine (_Augeard_). _Le vol trs-incertain_, sans
preuve que la pice rejete par les gens du Roi.--Le vrai crime,
c'tait _d'avoir suppos des lettres de la Reine_ pour encourager les
folies dont la Reine tait accuse.

L'arrt tait terrible. Rase, marque et flagelle de verges!--Et
le supplice durait jusqu' la mort.  la Salptrire o elle allait
tre jete, ainsi qu' Saint-Lazare, la rgle tait le fouet. 
Bictre, le fouet, jusqu'en 89, tait donn mme aux malades, au dire
du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle rise. La honte
du chtiment d'enfance, loin d'inspirer la piti, avait ce triste
effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais
l'prouva. Quoiqu'il n'et rien subi, il en garda la note. Ses succs,
les millions qu'on lui paya, nulle rparation ne put effacer
Saint-Lazare. Ds lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ta
pour jamais le rire.

Mais la Salptrire tait bien pis. Hpital et prison, mle de
voleuses et de folles, c'tait une Sodome de fureurs libertines,
d'effrnes violences. Toute victime un peu distingue, d'autant plus
tait poursuivie, outrage. Qui ignorait cela? personne. L'autorit le
voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du
thtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de l une terreur
qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce sicle, au lieu
du For-l'vque, telle pour prison eut le Grand Hpital, c'est--dire
fut jete aux btes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus 
craindre, dans cette sauvage rpublique.

Le sang royal au moins et pu arrter Louis XVI, le respect du pass,
la mmoire d'Henri III. N'tait-ce pas dj une chose bien trange,
bien rvolutionnaire et de terrible galit, qu'une Valois part 
l'chafaud? trange imprvoyance! Qu'il tait loin alors de prvoir
qu'en sept ans les Bourbons  leur tour y suivraient les Valois.

Il tait cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le
voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84  La
Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'pargner les
sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes
suprieures qu' la dernire extrmit. Une seule chose pouvait faire
tort  sa bont, c'tait sa sensibilit, violente, emporte,
plthorique. Comme sa soeur lisabeth, il dbordait, crevait de sang.
Son teint rouge, ses lvres gonfles et ses gros yeux saillants, ne le
disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'tait pas moins 
certaines fureurs dont il n'tait pas matre. Ici, dans une affaire
personnelle, o son coeur, sa passion, taient tellement intresss,
o l'on put croire que la justice fut aussi colre et vengeance, il
et d mieux rsister.

L'excution se fit, mais avec des prcautions qui montrrent qu'on
craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On
prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y et peu de monde.
Point de Grve. Tout se fit dans la cour grille du Palais. On rusa
avec elle. Elle et t un lion qu'on aurait mis moins d'adresse  la
prendre. Elle tait au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lve
en hte. Ds qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrire
elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entrane
furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer
dans la cour du Palais.

L'arrt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouette _nue_.
Elle lutte, quoique lie, se dbat; on arrache ses vtements. Mais
l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher...
Elle se tordit d'pouvante, dtourna, droba l'paule... Le fer
glissa, brla le sein...

vanouie, anantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant
connaissance, elle s'lana par la portire, voulant se faire craser
(_Besenval_, II, 173).

Dompte, lie, rase, vtue du sale habit de la maison, elle passa les
portes terribles, et se vit l dans cette ville de sept mille
cratures immondes. norme entassement de vies malsaines, de
souillures de tout genre. Ds l'entre, une odeur repoussante et
nausabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour,
touffs et ftides. Dans la rgle premire, les tches excessives,
impossibles, en faisaient un enfer de chtiments, de pleurs. Qui ne
coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour. Rigueur
inapplicable. L'autorit s'tait lasse. Pour avoir seulement un peu
d'ordre apparent, les suprieures et religieuses souffraient mille
choses infmes, les voyaient froidement. Comme en tout hpital alors,
on couchait six dans chaque lit. Promiscuit trs-cruelle, o les
fortes rgnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorit et os
s'en mler, il y et eu rvolte, le sang et coul tous les jours. Ces
terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient
 mort de tessons et de pots casss (_Vie de madame de Lamotte_, II,
124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrns o elles
puisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout qu'elles faisaient
des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les dsesprer de
coups et d'insomnies, les hbter, s'en faire des esclaves idiotes.

La Valois eut grand'peur quand elle fut lche dans le troupeau, quand
elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart
semblaient hommes, de traits durs, d'oeil lubrique. Une chose la
sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle tait victime de la Reine
(_Vie_, II, 122). Elle leur dit: La Reine devrait tre  ma place.
Cela les adoucit. La suprieure, du reste, s'intressa  elle, et lui
sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher  part, et cependant, la
premire nuit, elle essaya de s'trangler (_Besenval_, II, 173).

Dans quel tat tait la Reine? bien trouble, dit madame Campan. Je
l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des
mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus
courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hpital, d'entrer dans
cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable
imprudence! Mais comment croyait-elle tre reue,  ce premier accs
de fureur et de haine, quand l'paule lui brlait encore? Le pis,
c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait
pas.

Cela tout au contraire ferma la porte de la Salptrire. Madame Robin,
la suprieure, fut indigne, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot:
Elle est condamne, madame, mais non pas  vous voir! (_Gunard_,
etc.).

La cour avait montr une tonnante inconsquence: la frapper, et puis
la laisser en vue dans un lieu tout public o elle exciterait
l'intrt. La prisonnire devint la curiosit de Paris, l'objet d'un
vrai plerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais
on la voyait dans les cours, mle  ce triste troupeau; elle semblait
vouloir chapper aux regards, on la reconnaissait  sa dsolation, 
ses profonds gmissements.

Elle avait touch tout le monde, les plus dures mme, religieuses et
prisonnires. Les religieuses, si sches, faites  commander,  punir,
devinrent tendres pour celle-ci, et les aumniers encore plus. Sa
chambre fut orne de portraits de saints, de martyrs, d'images qui
pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la
dsarmer. On lui disait: crivez  la Reine, et elle vous
pardonnera.

Elle tait prise encore par un autre ct. Ses compagnes si violentes,
pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fire pour dire
comment elle y vivait. Ce qui est sr, c'est qu'une certaine Anglique
la protgeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son coeur, nerva
ses rancunes. Elle faiblit, crivit  la Reine, et sans doute demanda
sa grce.

Elle eut tout le contraire. On ne rpondit pas. Mais on lui ta
Anglique, en la graciant. La gracie fut dsespre, plus tard
sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.

Celle-ci s'tait donc humilie en vain. Elle retombe  l'tat
sauvage. Une nuit, favorise peut-tre de quelque religieuse, elle
trouva moyen de s'chapper (11 sept. 1787).

Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la
malheureuse, fuyant comme un livre, un renard, courant de nuit sans
doute, alla  Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'ide fixe qui
avait domin sa vie, la ramenait  son lieu de naissance. Sans but et
sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reu la
fltrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrire. L, la mre de
Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme,
jadis laisse pour les pauvres par la Valois, eut le charitable
courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans
cela, elle y serait morte de faim, n'et pu passer en Angleterre.

Mais l mme de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle
n'avait ni eu ni vendu le collier, ni plac un million. Elle ne
pouvait vivre que d'injures  la Reine. Je ne crois pas du tout que la
cour ait t si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite,
qu'elle ait dchan elle-mme cet tre dangereux qui brlait de
parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne
pouvaient manquer d'exploiter.

Il y avait  Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de
libelles, fort lucrative et doublement paye, et par le public
curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait  les
supprimer. Trs-sottement sous la Du Barry, puis  l'avnement de
Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus
sage, pour les marchs mystrieux, on employait les hommes les plus
retentissants de France, un on ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci
court l'Europe, de Londres  Vienne, poursuivant un libelle
(l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la mme
adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empcher de
publier son _Mmoire justificatif_ (corrig, dit-on, par Calonne). La
bombe cependant clata en 1788.

Ce Mmoire, tendu, devint un vritable livre, _Vie_ de l'auteur, en
deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une
singulire imprudence, pour faire disparatre le livre, on envoie la
personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de
Polignac. L'dition entire est achete. Elle prit dans un four de
Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et
que la Convention a fait rimprimer.

La Valois ou ses rdacteurs avaient dans le _Mmoire_, d'extrme
vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et
calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donns 
Rohan). Les libellistes  gage ne suivirent que trop cette voie.
Encourags sans doute, pays des ennemis de la Reine, ils firent de
Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible lgende, absurde,
insense, dgotante, o elle est  la fois Messaline et la
Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle,
donnant  tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.

Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont
nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux
vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce
n'tait pas d'elle. La masse passionne avalait toute chose dans sa
voracit crdule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient ds
lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux lgendes taient en
face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'tre
prise entre, crase, aplatie.

Plusieurs fois, ds 1786, on avait essay de tuer le mari. Combien
plus elle avait  craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle et voulu
finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.

Son mari, qui aussi a crit des mmoires, dit que les Orlans
voulaient l'enlever, la traner  Paris, la jeter  la barre de
l'Assemble, au risque de la faire poignarder par les royalistes.

Si l'on eut cette ide, les royalistes avaient intrt  la prvenir,
donc,  l'assassiner avant l'enlvement.

Elle tait entre deux dangers.

Elle tait seule (le mari  Paris) dans ce noir infini de Londres,
alors  peu prs sans police. Pas de secours  esprer. Et elle
n'aurait pas t quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable 
attendre. Si Damiens, pour une gratignure au Roi, fut tenaill, que
n'et-on fait  celle-ci? Quelle fte c'et t pour nos enrags (si
atroces, de Vende, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de
l'enlever dans quelque maison sre, de s'amuser du _monstre_, de la
faire lentement mourir  coups d'pingles, qui sait, _chauffe_,
dissque vive!... Telles taient du moins ses terreurs.

Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent
qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a jur sur l'vangile
qu'elle lui doit cent guines, et que, selon la loi de ce pays de
libert, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse  boire,
parvient  se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une
chambre du troisime tage. Les entendant monter, et dcide  tout
pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au
balcon. La porte de bois blanc clate. Ils entrent... Elle lche tout,
elle tombe... Assomme et brise... bras et cuisse casss, un oeil
hors de la tte, et l'pine rompue... Elle mit trois semaines  mourir
(_Mm. de Lamotte_, 199; dit. Lacour, 1858).




CHAPITRE XIX.

RVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU.

1776-1786.


Le Roi, fort contrist de l'affaire du collier, mcontent de Paris,
peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son
rgne, rompit ses habitudes pour la premire fois, voyagea. Plus il
l'aimait, plus il tait bless. Il ne lui parla pas des nouveaux
projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le
monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des ctes.

Un triomphe lui fut arrang. Il trna un moment (sur ces normes cnes
que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer,
entre la foule en barques et la flotte tonnante. Trs-imprudent
triomphe qui aida fort  Londres nos ennemis dans leurs dclamations,
irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre
croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers
Plymouth et Portsmouth.

Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. lev par l'effort des
emprunts usuraires, le prodige phmre que la mer emporta,
n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que
Calonne avoue au Roi  son retour.

Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait t qu'illusion.
Le Roi, le peuple, s'taient tromps l'un l'autre. Leur
attendrissement mutuel leur cacha la situation.

C'tait un temps mu et de larmes faciles. La langue en tmoignait. 
chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilit_. Dans les actes, les
pices les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois,
disent  propos de rien: La sensibilit de mon coeur. Tout livre est
dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme
de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue
littrature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette
corde. Le thtre s'y met dans les grands succs de Sedaine. Impulsion
si forte que 89 mme n'y fera rien. Mme en pleine Terreur, on ne
jouera que bergeries.

Le Roi (quels qu'aient t les sourires changs, les demi-railleries
de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu
grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses gots d'intrieur, de
famille, sa rondeur apparente, son obsit mme, ses yeux qu'on croit
myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'ide
d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'tait le mot de mon pre,
qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, chappaient et
restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la cte, on savait
qu'il aimait la marine. Les foules afflurent, s'empressrent. On cria
fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se
croyait trs-bon, rvait du duc de Bourgogne.

Sa bont justement tait la plaie publique. Pendant qu'il se disait:
Je suis le pre du peuple, sa sensibilit pour ce qui l'entourait
lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de
l'impt en largesses insenses. Son respect filial pour tous les vieux
abus tait la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale o la
France tait accroche. Mnageant les seigneurs, il maintint le
servage et les corves du paysan. Par gard pour les us, les droits
des Parlements, il maintint le secret des dbats, la torture (jusqu'en
mai 88). Quand les Parlements mmes, quittant leur esprit jansniste,
proposrent de donner l'tat civil aux protestants, le Roi s'y refusa
pour n'affliger pas le clerg.

Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant
les prisonniers, pourtant n'en largit que deux (_Snac_, 103)?
Comment? On aurait cru manquer  Louis XV si l'on et fait sortir tout
ce monde au grand jour, si le public et vu la face de Latude, ou de
l'homme intrpide qui dnona le Pacte de famine. Malesherbes du moins
tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce
ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient
enfermer les leurs. Mais le Roi est trs-bon; il ne rsiste pas 
leurs prires; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie
pente monarchique, et le retour  la tradition. Premier gentilhomme de
France, comme disait trs-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse
(ainsi que du Clerg), le Roi pour les familles est _le gardien de
l'honneur_, naturel dfenseur de l'autorit conjugale, de l'autorit
paternelle. L'unit des trois despotismes, tat, Clerg, Famille, se
maintient complte en ce rgne.

L'essence et la vie mme de ce Gouvernement tait la Lettre de cachet.
Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans
aprs son livre, au procs du Collier, la cour parut s'en souvenir;
l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner
un peu de popularit, ordonne la mise en libert des prisonniers
enferms  la prire de leur famille (31 oct. 1785). Mais aprs le
Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire.
En 1789, rveill brusquement, le ministre demande ce que sont
devenus tels de ses prisonniers, oublis de lui-mme. Ils sont morts,
ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royaut
mourante, tire de son Versailles, prisonnire elle-mme (qui le
croirait?) faisait encore des prisonniers, lanait des Lettres de
cachet. En fvrier 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard,
qu'on envoie au _Grand Hpital_, la plus dure des maisons de force
(Maurice, _Histoire des prisons_, 420).

Le sceau, la clef de vote du grand spulcre monarchique, c'est le
Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89;
nul grand coup ne l'meut; mais on prend la Bastille?... Il
tressaille... c'tait lui-mme.

Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les
mille prisons, bagnes, galres, vaisseaux et colonies. Joignez-y les
couvents, o l'on envoie par Lettre de cachet.

Quelqu'un demande  Mirabeau le pre, l'_Ami des hommes_, des
nouvelles de sa femme et de sa famille: O est madame la
marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre
fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc jur de peupler les
couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous tiez mon fils, il y a longtemps
que vous y seriez. (_Mm._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des
hommes en tient quatre enferms, sans parler de la mre (_ibid._,
306)[19].

              [Note 19: La mre est le plus fort. Il est affreux de
              voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les
              servantes matresses mettant la matresse  la porte,
              une mre de onze enfants qui lui a apport 60,000 livres
              de rente. Plus tard, il veut qu'elle reoive une
              intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait
              _interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour
              la mettre ( son ge!)  la cruelle maison de
              Saint-Michel. Elle y serait reste  jamais ignore, ne
              pouvant pas crire, si sa fille n'et intrpidement
              dnonc la chose au Parlement.--C'est la mre qu'il hait
              et poursuit dans la fille, le fils an. Rien de plus
              vain que ses accusations contre son fils; ses dettes
              taient fort peu de chose et ses dsordres moindres que
              ceux des autres officiers du temps. Quant  Sophie, il
              ne l'enleva pas; c'est elle plutt qui l'enleva. Elle
              avait,  dix-huit ans, pous un octognaire, qui
              souffrait trs-bien le jeune homme, l'allait chercher
              quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne
              partage. Elle se serait tue si elle n'avait fui et
              rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin
              que le pre. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses
              formes austres, son dur gnie de style qui fait
              illusion, a un ct bien bas qu'on ne peut oublier. Il
              gagne  les faire enfermer, mange leur bien avec ses
              coquines.--Histoire commune alors. Elle explique
              pourquoi on jetait ses enfants si aisment par la
              fentre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc.
              Pour suffire aux dpenses insenses, aux dsordres, il
              faut des sacrifices humains. La Famille reprsente
              exactement l'tat. Folie des deux cts, et des deux
              cts _Dficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien
              monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares
              circonstances, dans des dangers extrmes, jetaient au
              brasier de Moloch. Et l'on rappelle  peine que, bien
              plus de mille ans, la famille chrtienne jetait ses
              enfants au spulcre. Long supplice, plus cruel
              peut-tre. J'ai dit au XVIIe sicle l'immense extension
              des sacrifices humains. J'ai cit la famille des Arnaud.
              Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles
              religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second,
              sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la
              plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientt dit, mais
              qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de
              dsespoir et de dpravation? _La Religieuse_ de Diderot
              (imprime tard,  la Rvolution) en est un portrait
              faible encore. Les grands procs (_Aix_, _Loudun_,
              _Louviers_, _la Cadire_, etc.) sont des perces dans
              ces tnbres. Mais rien n'claire l'histoire des moeurs
              autant que les procs des Mirabeau. crivant ceci en
              Provence, j'ai pu (grce  mes amis d'Aix, Marseille et
              Toulon) lire les Mmoires et plaidoyers contradictoires
              de Mirabeau et de Portalis. Pices infiniment curieuses
              qu'on devrait runir, rimprimer d'ensemble. On peut y
              voir combien la pit filiale de M. Lucas de Montigny a
              attnu, adouci, supprim.]

Ce pre est-il unique, un tre extraordinaire? Point du tout. Fort peu
rare au XVIIIe sicle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles
analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est
maltraite de sa mre. Sa clbre amante Sophie a une telle frayeur de
son pre, qu' dix-huit ans elle accepte de lui un mari de
soixante-quinze ans.

Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, trs-grave
erreur (voir Joly, _passim_). L'austre famille jansniste, la dure
maison parlementaire, de moeurs si diffrentes, suivaient pourtant
mme modle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer.
L'an sur les cadets et le frre sur la soeur reproduisaient la
duret du pre, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de
la pauvre Sophie (_Mm. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages
arraches de _Clarisse Harlowe_.

Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs
procs, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui
s'teignait, s'touffait entre quatre murs, clata. Le foyer apparut,
et sa guerre intestine.--On vit combien l'tat corrompait la Famille
par la facilit avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les
tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible
gouvernement de la faveur et de la Grce, ennemi du jour et de la Loi,
s'accordait, se reproduisait. Dix ans passrent  peine, et le grand
fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donn  la France, _la
Rvolution de la famille_, la vraie famille enfin, cre et fonde
dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la
Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur
aujourd'hui auprs de cette poque, pourtant si rapproche de nous!

Le point de dpart fut Vincennes. De l pendant plusieurs annes, une
voix clatait,  soulever les votes, (et tous les sicles
l'entendront): Mon pre, je suis tout nu! Mon pre, je suis aveugle!
Dj, je ne vois plus qu' travers des points noirs! Mon pre, je
vais mourir des tortures de la nphrtique!... Puis des rugissements,
et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux
abois, des dlires effrns. Va-t-il devenir fou?

C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-mme, l'avocat de
sa femme, qui nous a conserv les lettres pouvantables du pre contre
le fils. Elle nous montre de quelle rage il dsira sa mort, pensant le
faire prir  Surinam,  Rh, en Corse,  If,  Joux, le poussant aux
duels et  la fin comptant qu'il crverait  Vincennes. Haine
profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif srieux.

Mais la frocit du pre semble encore moins atroce que la froideur de
la femme de Mirabeau. Il lui crit des lettres dchirantes, d'humbles
supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de
Portalis_, p. 57).  genoux devant son beau-pre qui le tient aussi
enferm, il lui demande la libert, la vie.

Madame de Mirabeau n'avait gure le droit d'tre svre. Tte vaine et
lgre,  peine marie, elle avait t prise en faute, avait t
pardonne, gracie, l'avait reconnu par crit. Lui, il l'aima
toujours, et l'et prfre  toute autre. Dans ses prisons  If, 
Joux, il la priait toujours de venir le trouver.  Joux, lorsque
Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna  lui d'un tel lan, il
conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-mme. Il fit plus, il
pria son pre et son beau-pre d'ordonner  sa femme de venir le
trouver. Cette tragique Sophie l'pouvantait. Elle avanait vers lui
comme un abme du destin, dans un funbre attrait d'amour et de
suicide. Il rsiste, il implore sa femme. Mais la poupe n'a garde de
quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fte en fte. Elle dansa
le jour o Mirabeau fut condamn  mort. Elle joua la comdie dans la
chambre o son fils de deux ans venait de mourir.

C'tait la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de
Provence. Elle finit par lire domicile chez les Galiffet (V. la
lettre indigne de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son
mari.  l'appel du mari que rpond-elle? Un mot d'un froid mortel qui
pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur _s'il ne serait pas
devenu fou?_

Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva  la
Bastille,  Bictre, taient hbts. On a vu les fureurs de la
Salptrire. Un fou pouvantable existait dans Vincennes, le venimeux
de Sade, crivant dans l'espoir de corrompre les temps  venir. On
l'largit bientt. On garda Mirabeau.

              [Note 20: La folie tait infaillible dans les prisons
              pouvantables qu'on employait depuis le Moyen ge. La
              plupart furent certainement, dans l'origine, des _in
              pace_ ecclsiastiques. La tour de _Chti-moine_,  Caen,
              avait le sien  une profondeur de trente pieds, dans une
              cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites
              cellules o l'on tait comme scell dans le mur. Chacune
               sa porte de fer avait un petit trou o passait le
              pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visit en 85,
              on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans
              y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au
              milieu des reptiles.  Saint-Michel-en-Grve, cette
              funbre abbaye, la fameuse cage de fer tait place dans
              le vieil _in pace_ des moines, cave vote, pratique
              sous leur cimetire. Le prisonnier avait sur lui les
              morts. Du cimetire  travers la vote, l'eau filtrait;
              il recevait la pluie glace. V. MM. Le Hricher, Joly,
              Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq.
              norm._, XXIV, 479).]

Il est fort beau, trange, que celui-ci,  travers une perscution si
sauvage, ayant presque us les prisons, ne devienne pas une bte
froce, qu'il reste  ce point _homme_, que son coeur soit si plein et
d'amour, et d'humanit, que dis-je? tendre pour son pre mme! S'il a
eu le tort grave d'crire contre son pre (en faveur de sa mre), il
aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du gnie. Il
s'attendrit pour lui. Sortant  trente-trois ans de sa longue prison,
voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et
s'crie: Pauvre pre!

En mourant, il demande  tre enterr prs de lui.

Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procs,
est presque ruin, voil qu'elle est touche, s'attendrit, pleure
aussi.

Cette pauvre Sophie, enferme au couvent, qui y a accouch et qui y
meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans
feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il crit cent volumes.
Inspiration, compilation, les livres rotiques ou rvolutionnaires,
flamme et fange, tout va par torrents. Les chappes cyniques, les
aveugles fureurs, dsespres, des sens, ne peuvent empcher de le
dire: Cet homme est trs-grand  Vincennes... Oh! que je l'aime mieux
l qu'en ses fameux triomphes, mls de menes quivoques!

L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les
_Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procs, ses
mmoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour
nouveau sur l'me humaine. Ce qui est curieux, c'est qu' chaque
prison ses gardiens sont  lui. Les exempts qui l'arrtent deviennent
ses zls serviteurs. Tous pleurent, geliers et porte-clefs. Lenoir,
le lieutenant de police, agit pour lui et le protge. Le _chef du
secret_ mme, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit tre
endurci, Boucher, devint l'intermdiaire des deux infortuns. Sans
lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses
manuscrits. Il est infatigable. Il intercde auprs du pre, lui
crit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grce, il amne
le fils, il sanglotte.... Gloire  la nature!

Gloire  l'esprit du temps! au grand lan de coeur qu'avaient produit
surtout les livres de Rousseau. On sent  quels points ils sont
matres, et comme ils ont perc partout.

Quelle transformation gnrale! Quoi! l'humanit, la piti, les
meilleurs sentiments de l'homme, ont chang, ont dissous la Police 
ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le
Despotisme n'est plus! et la Rvolution est faite.

Quelle tonnante chose que ce soit  Lenoir,  Boucher, que le
prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des
Lettres de cachet, crit de si grand coeur, de si haute libert d'me!
Comment l'ancien rgime, du sommet  la base, ne frmit-il  ces mots
intrpides: Mon me, enhardie par la perscution, a lev mon gnie
abattu par les souffrances... Sans papiers, sans socit, n'ayant que
trs-peu de livres, priv de correspondance, de libert, de sant!...
On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je rclamerai
jusqu' mon dernier soupir les droits de l'espce humaine.

Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus
constamment prt appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour
Genve opprime, pour les Hessois vendus par leur indigne matre. Il
plaide pour les juifs auprs de Frdric, et il obtient leur
mancipation.

Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins
tourn, lud l'actuel, se tenant aux limites resserres de la
question? Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de
Danton. L'Amrique envoyant sa grande Dclaration des droits, il crit
sans dtour: Tout gouvernement est dchu. Il va plus loin encore:
George a moins fait que les Capets.

Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.

Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans,
l'homme mme.

Et d'abord cartons les exagrations grotesques, je ne sais quelle
tradition monstrueuse qu'on a faite  plaisir, d'aprs les effets de
tribune, l'illusion optique, les clairs, les tonnerres, dont
s'entourait le grand acteur. C'est commun au thtre. Mademoiselle
Clairon, fort petite,  la scne devenait colossale.  la tribune,
Mirabeau se gonflait, paraissait norme.

La fantasmagorie de ses cheveux bouriffs faisait parfois un lion,
parfois une tte de Mduse. Un jeune homme raconte qu'il dnait prs
de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'paule. Je la
sentis immense! Il l'avait trs-petite, la fine main de l'artiste et
du gentilhomme.

Un document trs-sr, irrcusable, c'est le pltre pris sur le mort.
Je l'ai vu plusieurs fois, regard de trs-prs, au regrettable Muse
de la Rvolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze
annes, il me reste prsent; il est fix dans mon esprit.

Rien d'norme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux
yeux, c'est l'audace, la familiarit hardie, et la lgret libertine.
Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de
facilit. Tout cela en dehors, donc, bien loin du gnie, des dons de
profondeur qui supposent l'incubation.

Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et
l'exagration, voulant sduire, tonner, effrayer. Un fanfaron de
crimes, ravi qu'on le suppose un profond sclrat (V. Corr. de
Lamark). Effrn de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en
a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son
visage grav semble impur, il est vrai, mais impur de pense, de
fantaisie lubrique, d'un priapisme crbral. Qu'une soeur, une mre,
l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allgations du
pre. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours
des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles
publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et mme assez
fidle. De vingt ans  quarante, il a eu trois amours (sa femme,
Sophie, et Nehra). S'il a tomb trs-bas (en amour, comme en
politique), c'est vers sa triste fin, o il rpond trop bien au sort
cruel que lui jeta son pre, disant que pour la terre il prendrait le
bourbier.

La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une
seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont
rien de suprieur, ni peut-tre d'gal aux traits forts et profonds
dont le pre a marqu son fils.

Il en a un terrible, et bien paradoxal: Nul en ides. Tout est
d'emprunt et de rminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune
passion_ (_Mm._, III, 176). Il est vorace et ingal, mais ni
gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure
exubrance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni effmin, ni
voluptueux.--Cette tte sera toujours enfant. C'est le meilleur diable
du monde, sauf mauvaise compagnie.

Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois
par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'tant
capable et du pis et du mieux, cela lui est gal; _le vrai, le faux
lui tant absolument un_, le droit, le tordu tout de mme, je crois
(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moiti. (_Mm._, IV, 318.)

Ds douze ans, un matamore bouriff  avaler le monde.

Trente-trois ans: Un tonneau boursoufl, grav et vieux, qui dit:
Papa. (171.) Laideur amre, sourcil atroce, un pouvantail de coton.
Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa rputation,
tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-tre l'homme du
royaume le plus incapable d'une mchancet rflchie. (174.)

Il n'eut rien de son pre, le dur et bilieux Provenal. Il a la
fougue, mais sanguine (tempre par l'hmorragie). N Limousin et de
mre limousine, il a de la plthore du Nord, une ampleur rare dans le
Midi. De son pre, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une
veine norme, d'incroyables torrents.

Il nat dplaisant et baroque, dj dentu, le frein  la langue et le
pied tordu. Il nat scribe,  quatre ans, cherchant partout du papier
pour crire. Il nat bouffon et mime, cynique, et ne croyant  rien.
Il a toutes les qualits viles de sa souche maternelle, aime les
petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses
paysans.

Mais ce qui en fait pour son pre un vritable objet d'horreur, c'est
un terrible don de familiarit (faut-il dire, d'audace impudente?)
qu'il apporte en naissant. Ce pre, oiseau hagard entre quatre
tourelles, est tout effarouch. Les barrires qu'il met entre,
l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.

Quand son pre n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule
un moment, l'admire (mais sans le har moins). C'est en effet alors
qu'il est prodigieux (bien plus qu' la Constituante). Ses deux procs
sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison,
se remettre en prison  Pontarlier o il fut condamn  mort, et
remettre sa tte sur le billot, sous le coup de ses ennemis. Depuis
feu Csar, dit son pre, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il
dit avoir son toile. Il a moins de gnie, mais bien autant d'esprit.

Et c'est pis  Aix, au procs de 83, o il redemande sa femme. Grande
terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles
insolents, de ces riches impudents, qui veulent  tout prix la garder.
Lui, il est fort et doux, trs-charmant de bont pour elle, tenant, ne
montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouv qu'elle eut
les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat
(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du pre
de Mirabeau, o il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin.  Aix,
ainsi qu' Pontarlier, le pre trangle ainsi son fils.

Tout le public tait pour Mirabeau. Malgr la triple garde, portes,
barrires, fentres, furent enfonces. On monta sur les toits. Il
dpassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.

Quand, au nom de sa femme, on vient de l'gorger, lui la mnage
encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il
lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour,
d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes  ses adversaires mmes;
le beau-pre en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever,
et donner la main  son gendre. Portalis, foudroy, retomba sur son
banc vanoui. Il fallut l'emporter.

Mirabeau avait dit: L'issue de ce procs dira si le mariage existe
encore. L'arrt dfinitif dit: Non. Le mariage eut tort. La femme
est _spare_; adjuge aux amants.

Mirabeau disait: Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'pe. Un
duel qu'aprs le procs il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce
coup librateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.

Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus tait perdu. Son nom
eut un clat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son pre, ni son
oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent
supprims, tout lui fut impossible, tout ferm, except la mort. Il y
avait pens plus d'une fois, l'avait essay mme (1777). Mais sa soeur
de Provence l'appela, l'obligea de vivre.

Cette soeur (la Cabris) tait un Mirabeau, avec moins de douceur. Un
prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui dlivra sa mre en
dnonant son pre. Enferme par lui  son tour, elle brisa sa chane
et plaida contre lui. Marie  un fou, on l'et crue un peu folle,
propre au crime, propre  l'hrosme. Mirabeau la peint franchement,
trs-charmante et trs-dprave. Le fils de Mirabeau avoue que
madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en
cette crise elle nous a sauv Mirabeau.

Il tait n trs-faible. S'il tait rest l sous cette influence
malsaine, il et baiss toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte
furieuse contre les nobles de Provence, le menaient  Paris. Il y
tait connu, ds longtemps annonc par son beau livre des _Prisons_,
par ses procs, surtout par une action fort gnreuse qu'il fit dans
ses embarras mme, sa Dfense de Genve, alors occupe, crase par
une arme de Louis XVI. On allait bientt reconnatre en lui la
grande voix de l'poque. Demain il serait grand, s'il n'tait mort de
faim. Son pre obstinment lui refusait sa pension alimentaire.
Comment subsistait-il sur ce dur pav de Paris? On ne le sait. Et il
n'tait pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime
gure  traner, le suivait, le suivit partout,  Paris,  Londres, 
Berlin. Et quoi? une matresse?... Un berceau, un enfant.

Grand mystre de sa vie qu'on n'a pu claircir. Cet enfant qui
grandit, qui eut un vrai mrite, qui dans ses beaux Mmoires nous a
rvl tant de choses, est rest lui-mme une nigme. Mirabeau
l'emportait partout avec inquitude, craignant qu'on ne le lui
retirt. trange position de mre et de nourrice pour l'homme
d'aventure qui venait l'pe  la main se jeter au travers de toutes
les querelles du temps.

Rousseau et Mirabeau partirent du dsespoir. Cela leur est commun.
Comparons leur destin. Rousseau nat de ce jour (1756) o, dlaiss,
maudit de ses amis et de lui-mme, il fut seul, sans famille, rejetant
ses enfants, fort de sa libert, de sa pauvret solitaire, pour couver
ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul.
Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emport,
le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle
crature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).

L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le pre.
Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il
gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour
le pass, de grandes timidits d'opinion,--hlas! aussi sans doute
les transactions peu scrupuleuses et les fatalits d'argent d'un foyer
trop ncessiteux.

Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mre. Il en
trouve une  point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle
Ahren (Nehra), tait dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son
ascendant et le suivit. Voil un mnage complet, un changement et de
vie et d'me. Notre homme, dgag de sa terrible soeur, sous la jeune
influence de la douce Hollandaise, ne rve plus que travaux paisibles,
les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des
compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa
vie, il doit tre une pe.

Si jamais une pe fut bnie, c'est celle-ci. Le pntrant Franklin,
sans s'arrter  sa rputation, lui fit un grand honneur, le plus
grand qu'eut jamais un homme, qui et glorifi le plus pur!

L'Amrique en tait  son second moment,--dangereux,--aprs la
victoire. Elle tournait, virait, rtrogradait contre elle-mme.
Avait-elle expuls tout  fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans
son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu' reparatre.
Une chevalerie _hrditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste
anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prtexte, le
centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphme!
Vous parlez contre Washington!

Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'et t
trop de Rousseau. Il tait grand, hardi, de se porter entre deux
mondes, d'avertir la jeune Amrique, la priant, au nom de la France,
de nous garder intact l'idal de la libert (1784).

Mirabeau, en 85, n'a pas baiss encore. On le paye, mais pour faire
une guerre honorable  la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis
gnevois, les uns, comme Clavires, furent purement et vaillamment
Franais. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu  peu anglais. Tel
enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour
Calonne. Panchaud qui tait son meneur, l'auteur de ses premiers
succs, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des
Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui
oserait contre ce Figaro tirer l'pe? On ne trouva qu'un homme, le
dsespr Mirabeau.

Surprise singulire qui fit une re nouvelle. Figaro voudrait rire, ne
peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravit
de la basse profonde, il n'met qu'un son faible, aigu, la voix des
ombres, ce son grle et sans souffle auquel on reconnat les morts.




CHAPITRE XX.

CALONNE.--COMDIE DES NOTABLES.

1787.


Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rle de roi
de thtre; quand il fut  bout d'haleine, quelqu'un lui suggra le
bon systme (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse
que nature a place dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer,
enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assembles. En niais, il
leur jette au nez un _dficit_, qu'il ne sait pas lui-mme, comme s'il
avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imagin
qu'on pt demander:  qui la faute? (Mirabeau pre, _Mm._, IV, I,
95.)

Ce parleur, ce bavard,  qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de
son nom: _un niais_. Trs-bien jug. Excution dfinitive.

Sur les Notables, il dit: Vu de prs, oh! que c'est bte!... Ce
danseur, se trouvant  bout assemble une troupe de _guillots_
(c'est--dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: Nous
avons mang les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches,
c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous
vous manger?

Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de
faire de ce Calonne un profond rvolutionnaire, qui ne jeta l'argent,
qui ne gorgea la cour, ne ruina la France que pour les mener au bord
d'un abme si profond, si effrayant, que roi, clerg, noblesse,
appelleraient de leurs cris les nouveauts libratrices. Roman
bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans
les documents de l'poque.

Calonne fut cr, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment
entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois,
Cond.

On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix
annes des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long rgne.

La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord
s'emparer de l'arme, firent ministre Sgur. Trois ans aprs, ils
firent Calonne contrleur gnral, et purent s'emparer de la caisse.

Par Sgur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts
grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme
aux non-nobles la carrire militaire, que Louis XV ouvrit en 1750.
Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre
degrs de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mmes ne sont jamais
que capitaines. Pour tre officier gnral, il faut tre admis 
monter dans les carrosses du roi.

Pour suivre ce systme, il faut que le Trsor, aussi bien que l'arme,
tombe aux mains de la cour. Voil le vrai sens de Calonne.

Un petit magistrat, tar et endett, que les Parlements dtestaient,
que Maurepas appelait un panier perc, tait juste celui que pour
toute raison on aurait d exclure. tranger aux finances, il avait sa
science dans la tte d'un homme quivoque, certain Panchaud, un
banquier gnevois, qui, aprs avoir fait de mauvaises affaires, se
mla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en ralit
entre deux Gnevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.

La machine arrange par Panchaud pour blouir, servir  la parade,
tait l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intrt
compos, devait librer le trsor, amortir douze cents millions.
_Vingt-cinq ans!_ en ces temps o tout changeait sans cesse, o l'on
mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq
ans!_ un malhonnte homme pouvait seul faire de telles promesses.

Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'teignant
chaque anne par remboursements, et le capital s'augmentant, les
prteurs qui resteraient  la vingt-cinquime anne, recevraient plus
de cent pour cent!

Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant
d'audace. Ses prambules austres ne parlent que d'conomie, d'ordre
sage, de juste balance.

Ses affiches effrontes russirent  ce point qu'en trois ans, les
badauds avec empressement lui apportrent cinq cent millions.

 force de mentir, le menteur s'attrapa lui-mme. Il crut que son
Panchaud lui continuerait  jamais le miracle de pomper l'argent dans
les poches. En 86, tout tarit. Voil notre tourdi effar, perdu,
qui, du pril, se sauve en un pril plus grand, croyant _fort
niaisement_ (dit Mirabeau le pre) qu'il resterait le matre d'un si
grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de
singe.

Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pices pour instruire son
procs, pour prparer de loin le procs qui finit au 21 janvier.

Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?

Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.

Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes dplorables de
la faiblesse trange qui, dans ces trois annes, donna, gaspilla,
lcha tout.

1 Mainte opration de Calonne tait de telle nature que tout pays
gouvern par les lois lui aurait dcern le bagne. Sur des emprunts
dj remplis, _furtivement_ il ngocia des rentes pour cent
vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lana dans
l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.

Mais ses oprations lgales ne sont gure moins coupables. _Cinq cent
millions d'emprunt en trois annes de paix!_

Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augment de cent quarante
millions, ce furieux prodigue accrot le dficit annuel de trente-cinq
millions.

Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et
Terray, l'impt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous
Calonne.

O passait cet argent? En partie  la rente, mais aussi aux
splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous
Terray, un bureau cotait trois cent mille francs; il cote trois
millions sous Calonne. On ddouble la Poste pour en donner moiti 
madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.

Pour pourvoir aux dpenses de cette immense monarchie, que reste-t-il?
Bien peu:

_Cent quatre-vingt millions._

2 Ce qui suit est le plus pnible. Qui pourra croire dans l'avenir
que, sur ce reste misrable, ce pauvre denier de la France, le Roi en
jetait les deux tiers en largesses insenses?

On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps
avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retomb dans la vieille voie
de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.

Aux annes les plus pauvres, le roi est le plus gnreux.

En 1783, l'anne qui suit la guerre, l'anne d'puisement, le roi, en
acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist.
des finances_).

En 1785, l'anne qui suit la scheresse, la strilit de 84, une anne
presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.

On objecte bien vite qu'il y a l-dessus quelques pensions
diplomatiques, et l'intrt des anticipations. C'est la moindre
partie. La masse est en faveurs, en grces pour la Cour, dots,
tablissements de famille, gnrosits fortuites.

 quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impt
annuel, en tant les frais et les dons, en dernire analyse, il en
reste _quarante_!

Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reoit deux cent
millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses
grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI,
vraiment,  juger par les chiffres, est le pire des trente-deux
Capets.

On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la rvlation du
Dficit, qu'il avait ignor ou n'avait pas compris les actes
dplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas,
dire qu'il n'avait gard nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si
facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est
un crime dj de se faire en s'tourdissant une fausse et coupable
innocence.

Pouvait-il ignorer la somme pouvantable dont Calonne au dbut paya,
gorgea ses frres? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si
inutile), pour tendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze
millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe
insatiable, la socit de Trianon, les pensions tranges de Coigny,
Dillon et Fersen? les prsents monstrueux entasss sur les Polignacs?
Ce qu'on en sait est effrayant.

Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il cartait la
cour par ses coups de boutoir. Qui donc le changea  ce point? On
impute tout  Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'
regret. Il le trouva commode et agrable, ne l'estima jamais. La
reine, il faut le dire, fut rellement la seule personne qui ait
profondment agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et mme la
grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea,
le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre
puissance qui ait pu oprer cette trange mtamorphose.

On et pu le prvoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui
l'clairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui
fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachrent encore. Les fautes
l'attachrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle,
plus il aima. Le procs du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista,
l'loigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il
l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son
audace et sa tmrit. Il arrive  ce point (en 1787) de ne pouvoir la
quitter un moment. Quand elle va passer le jour  Trianon, quoiqu'elle
n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer 
Versailles et va  Trianon trois fois dans la journe. Au moindre mot
qu'elle lui dit, on le voit mu, empress (Besenval, II, 307). Quelle
matresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien
de Louis XV, ne le garda qu' force de bassesses. Louis XVI, au
contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard,
redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a cont au Moyen ge de
la magie cruelle, des oprations diaboliques, o, gardant l'apparence,
on perdait l'me, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici.

 la Fdration de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine
sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: Voyez la
magicienne! Ce mot fut rpt. Et la reine elle-mme, dans la
tragique anne 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave,
l'appelle en souriant La fe.

Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette nigmatique
puissance,  part de la jeunesse,  part de la beaut. Suivez-les 
Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est blouissante, mais
cela parat peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et
32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse.
Ce n'est pas l la bonne fe. L'image est fantasmagorique, point
naturelle, point rassurante. Est-ce Circ? Non pas. L'altier et le
tendu en diminuent le charme. Est-ce Mde? Non pas. Elle n'a pas du
tout l'obscne atrocit de la vraie Mde (Caroline). Aprs plusieurs
grossesses, et  trente et un ans, dans le second portrait de madame
Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacre, si
transparente qu'elle n'admettait nulle ombre. Autour d'elle et sur
ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense  Van Dyck,  son
Henriette d'Angleterre. Moelleusement vtue d'un trs-doux velours
rouge, qui prte ses reflets au satin de la peau, elle sduirait fort,
n'tait le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe  faire baisser
les yeux.

Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens
la protgent. Ils devraient donner  ce tableau du calme. Il n'est
point innocent, il n'est point rassur. Il n'a pas la scurit du
noble tableau de Van Dick. La fe y nuit trop  la mre. Elle fascine
au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et trouble de la reine,
mue de l'avenir, travaillait inquite, et la main, je crois, a
trembl.

Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle
sa cruelle passion le tranait. Sous sa morne figure que l'on et crue
insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui chappa qui peut
en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les
derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il
alla voir sa tombe au cimetire et dit: Plt au ciel que dj je
pusse reposer  ct de vous!

Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut  ce moment
l'affligeante lueur de tous les changements qui s'taient faits en
lui, de son norme cart d'avec le premier Louis XVI.--O est le
scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est
plus fort, _o est le roi chrtien?_ Quelle trace en son rgne actuel
de ce primitif idal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait,
relisait les papiers? Cet idal du roi, quoique si favorable aux
nobles et au clerg, implique le respect du devoir, l'intrt du
pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'me de Fnelon y tait
contenue. Combien cette me est loin, dans l'goste oubli o le roi
est tomb! Que reste-t-il ici du sentiment chrtien des tendresses du
_Tlmaque_ pour les misres du pauvre peuple? Il avait t lev par
deux Jsuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant
fausser entirement l'honntet de sa bonne nature allemande. S'il
disait faux parfois, c'tait faiblesse, ou bien respect humain. Nul
doute que ses trs-mauvais matres ne lui aient de bonne heure donn
la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le
bien. Ces leons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787.
Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans
misrables, dans les ruses grossires qui ne pouvaient que l'avilir.

Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imagin (son financier
Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'blouir le public,  ce
fcheux moment, et de le drouter par l'imprvu d'un grand spectacle,
par une mise en scne dans le genre de Cagliostro. C'tait l'vocation
d'une ombre.

Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparatre une
certaine figure qu'on disait la France elle-mme. Une fausse petite
France, choisie, trie adroitement, d'une centaine de Notables. Henri
IV autrefois fit jouer cette comdie. Le fond tait ceci: Ces
Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient
l'aider mais ne le gnaient gure. Selon les occurrences, c'tait peu
ou beaucoup. Tantt on disait: C'est la France. Tantt on disait:
Ce n'est rien.

Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'ide  Calonne. Il
avait besoin d'une place et se figurait tre secrtaire des Notables.
Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il esprait
mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux tats
gnraux,  l'Assemble nationale. Il croyait tromper les trompeurs.
Son second, dans la ruse, tait l'abb de Prigord, M. de Talleyrand,
qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrire le puissant
orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna  Calonne (5
juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret,
fort capable d'crire les trs-grandes ides, conues de son gnie.
Nul plus apte en effet  vtir le mensonge de forme dcevante et
menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux  la chose que Mirabeau
lui-mme, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit
l'avis et prit l'homme, mais l'loigna lui-mme, l'envoya  Berlin.

La singularit piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait,
article par article, les rformes les plus contraires  ce qu'on
attendait de lui, les ides qu'on savait les plus antipathiques au
roi.

1 _Unit administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut
effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition
immense qui et fait disparatre ces corps, ces privilges antiques
pour qui le Roi avait tant de respect (lui-mme l'crivait en 1788
dans une note sur les plans de Turgot).

2 _galit d'impts par la taxe territoriale_, que jadis Machault
proposa.

On se rappelle le combat que Machault soutint cinq annes (1749-1754)
contre le Dauphin, pre du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du
Clerg, tait que, pour une telle taxe, il fallait pralablement
_estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un tat des biens du
clerg. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait
la religion. On et vu ce que l'oeil laque ne devait voir jamais (que
le clerg avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause,
fit une guerre dsespre, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la
conscience. Louis XVI, son fils, fidle  sa mmoire, se rglant sur
lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout  coup agir
contre dans le point le plus srieux? tait-il converti sur cela?
Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Rvolution, ce fut
moins pour ses droits que pour ceux du clerg.

La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'tait rien qu'un
pouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la
forme la plus impossible, chimrique, enfantine: Elle serait leve en
denres. Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute
fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilgis.
Qu'et-on vu? La richesse norme du clerg, le dshonneur des nobles,
le dsordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer
au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des
subsides, d'autoriser l'emprunt refus par le Parlement.

3 Le troisime mensonge du grand prestidigitateur, c'tait une
certaine ombre de reprsentation nationale. Turgot, en 76, dans ses
vastes ides d'ducation politique, pour prparer la France  se
gouverner elle-mme, imaginait un systme d'assembles communales,
provinciales, couronn par l'assemble des assembles. Necker fit un
petit essai des assembles provinciales en 1778. Ces choses, bonnes
alors, dix ans aprs avaient bien peu de sens. Au moment o l'esprit
public voulait et exigeait une reprsentation srieuse, o la France
allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un svre examen, le
roi et le ministre, qui voulaient l'arrter aux vieilleries, taient
jugs par l. On voyait des coupables occups de gagner du temps.

Du premier coup on rclama contre ces ruses trop grossires. Les
prtendues _Assembles provinciales_ de Calonne n'avaient rien de
provincial. (Cela fut dit crment  Besanon,  Grenoble, etc.) Tout
manait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mmes
en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord
pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: _Nous nommons
aussi_ la moiti des assembles _infrieures_. Ainsi ces dlgus du
roi ne faisaient pas seulement l'assemble provinciale, mais celles
des communes ou paroisses. Donc nulle lection populaire. Et rien de
srieux. Du haut en bas, tout tait faux.

Ces assembles devaient rpartir la taille, rgler certains travaux,
juger en premier ressort certains litiges. En ralit, l'Intendant, le
vrai roi administratif de la province, restait matre de garder par
devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui
irritait, indignait, ce qui mme  Grenoble fit repousser ces
assembles, c'est que le ministre n'en donnant pas le rglement,
laissait ainsi louche et douteuse la limite relle de leurs
attributions, ne voulait que crer par elles certaine opposition aux
Parlements, mais se rservait en dessous de les tenir par l'Intendant
toujours faibles, mineures, ignorantes.

Un bienfait plus rel, mais tardif, c'taient les rformes dont
Calonne avait pris l'ide aux conomistes,  Turgot: Libre commerce
des grains,--Plus de douanes intrieures,--Meilleur rglement des
matrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corve (mais en
payant),--Belle promesse d'conomie, mme sur la Maison du roi.

Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effrn Calonne, tout 
coup grim en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des
conomistes. Ceux  qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami
des Hommes_, annot en cent endroits. Comdie bien suspecte  ceux qui
le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui
d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.

Le beau, c'est son austrit. Pour tre secrtaire des notables,
Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il
ne lui faut que des rosires. Il couronne l'innocence mme dans
l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le
secrtaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.

On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter
comme siennes ces ides de Turgot qu'il hait, mprise au fond (on le
voit par les notes trs-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de
Turgot en 1788). Pour le dcider au mensonge, il fallait que Calonne
rpondt, garantt que tout tait illusion, un moyen de sortir de
l'affaire, une planche pour passer l'abme, et qu'une fois pass, on
jetterait du pied.

Le roi avait t d'abord surpris et alarm. Il put se rassurer, quand
on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de
confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait 
volont de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables
ne sigeaient pas ensemble. On les tenait parqus et diviss en sept
bureaux, chacun prsid par un prince. Chaque bureau donnait une voix,
quatre bureaux sur sept faisaient majorit. _Mais dans quatre bureaux
on avait la majorit avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre
voix de ces quatre bureaux (faux et dloyal avantage!), on primait la
majorit relle, ft-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire.
L'escamoteur attrape ces bents de Notables, blouis, hbts et mens
par le nez. Ils votent les impts, autorisent l'emprunt; ils
remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est jou!

Un roi, lourd comme Louis XVI, tait peu propre  ces manoeuvres. Il
accepta pourtant, il prit son petit rle, s'effora d'tre gai,
assur, fit le brave. La veille, il crit  Calonne: Je n'ai pas
dormi, mais c'est de plaisir!

Calonne et sa tte lgre, son profil de renard, sa petite perruque,
tait une mesquine figure pour la hblerie redoutable qu'il apportait
 l'Assemble. Il exposait les maux publics avec svrit, comme s'il
n'y et t pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs,
ajoutant ce mot solennel:

Que reste-t-il qui supple?... LES ABUS.

Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que
l'tat a droit de rclamer. Dans la proscription des abus rside le
seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus
serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considrables,
les plus protgs qu'il s'agit d'anantir.

L, l'Assemble se regarda. Qui sigeait? Les abus eux-mmes.

Il poussa, s'expliqua...: Abus qui psent sur la classe productive et
laborieuse, privilges pcuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent
dcharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.

C'tait accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant
en demeure de voter contre eux-mmes, ou de se signaler  la haine
publique. L'impopularit dont souffrait le gouvernement, elle aurait
pass aux Notables.

Plus d'un dut regarder la porte, croire  un guet-apens. Le clerg fut
surtout inquiet de se voir fortement dsign par un mot sur
l'intolrance.

Ainsi, montrant les dents, Calonne, envelopp de la peau du lion de
Nme, ne pouvait pourtant viter de montrer le bout de l'oreille.
Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le
Dficit, mal antique de l'tat, qui se perd dans la nuit des temps. Sa
posie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le
Dficit s'tait accru sous Necker, qu' son dpart, il fut de
quatre-vingt millions par an.

Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, dtourn le
public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci,
cart, ajourn la chose capitale: le crime des cinq cent millions
emprunts, et dissips en trois annes.

Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien
laiss, qu'il n'avait pas pourvu aux dpenses de l'anne.

Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_!
vhment contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans
Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence  envoyer
les Polignacs  Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de
Necker et de le billonner. Comment? en le faisant ministre. On
sentait qu' propos de sa dfense personnelle, il rcriminerait,
dmontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.

Des complices de Calonne, les premiers  coup sr taient les princes
qui lui vendirent sa place et en tirrent des sommes pouvantables
(_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Cond, prsidents des
Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait l de solides
compres qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reu,
se sentant si vreux, ils furent sous la panique. Ils cherchrent un
abri, la popularit. Des Notables disaient que l'ordre populaire
devait avoir _autant_ de dlgus que les deux autres runis. Monsieur
et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux
ordres privilgis ne devaient avoir _que le tiers des voix_!

Mais Monsieur enfona dans le coeur de Calonne un coup plus direct...
_Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impt nouveau,
il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_.

Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il tait bien sr que le
roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Rellement le roi
avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en
fureur. Il invectiva violemment contre ce coquin de Calonne, qu'il
aurait d faire pendre! Il saisit une chaise, la maltraita, brisa,
extermina.

Des vques, voyant que le Roi mme enfonait son ministre, le
poussrent vivement. Nul impt, lui dirent-ils, que par les tats
gnraux. Sorte d'appel au peuple. Calonne y rpondit par un
semblable appel. Il imprima ses plans, il donna  grand bruit l'expos
des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que
durent lire partout les curs. Deux ans plus tard, c'et t un
tocsin. Mais rien encore n'est veill.

D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau,
pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau,
sans scrupule, usa d'un vhment pamphlet qu'il avait fait jadis
contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_  la place.
Trs-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui
excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui
condamnait les emprunts de Calonne (la paix).

Le livre russit par-dessus les nues. Le roi en fut ravi (Mir.,
_Mm._, IV, 404), croyant Necker tu pour toujours.

Calonne y gagna peu. Son improbit le coulait. On sentait trop que
mme les plus belles rformes, dans une telle bouche, taient un
leurre. On n'et rien accept de lui. On sentit qu'il fallait  tout
prix purger le terrain. On le mit sur un point qui et commenc son
procs: les changes qu'il avait fait au prjudice du domaine.
L'accusation, dresse, fut signe _La Fayette_.

Le roi, travaill fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil,
reut et lui montra avec svrit une pice qui prouvait son mensonge.
Joly, le successeur de Necker, tmoignait qu'en effet Necker partant
en 81 avait fait les fonds de l'anne. Calonne, au lieu de se
dfendre, attaque et rcrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le
ministre. Quel succs esprer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on
n'assure l'unit du pouvoir?... Cela frappe le roi... Mais qui
pourrait-on mettre  la place de Miromesnil? Calonne dsigna
Lamoignon.

Il ne s'en tint pas l. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion,
dit qu'on n'obtiendrait pas cette unit sans renvoyer aussi Breteuil.

Breteuil! proposition hardie. C'tait toucher la reine mme.

Breteuil c'tait l'Autriche, c'tait l'homme de la famille, adopt de
Marie-Thrse. Le roi devint rveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il
fallait en parler  la reine.

L'orage fut plus grand qu'il ne prvoyait mme. Au premier mot, elle
bondit, s'tonna, s'emporta pouvantablement, invectiva contre
Calonne. Le roi lui parlant d'unit, elle dit que le vrai moyen de
l'tablir, c'tait de chasser ce Calonne qui avait tout gt par son
assemble des Notables. Le roi restait muet; l'excs de la colre
tourna en dluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait
de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se dformait (Arneth). Tout
l'accablait dans la famille! et on lui enlverait son plus cher
serviteur!...

Le roi est interdit, accabl, n'ose rpliquer. Venu pour renvoyer
Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).

Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi
justement venait de l'exiler, pour avoir publi sa rponse  Calonne.
La reine proposait Lomnie de Brienne, un homme antipathique au roi
(crature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prtre galantin,
frtillant, malgr l'ge, dans les salons, l'intrigue, et se mlant de
tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe,
affichant le matrialisme. On avait os en parler pour l'archevch de
Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir
l'loigner pour toujours: Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un
archevque de Paris crt en Dieu?

Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort
arrt, ne pouvoir changer gure. Ici, chose imprvue, il mollit,
immola sa foi, sa conscience chrtienne, et pour ministre il prit le
prtre athe. On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira. Son
accablement fut extrme, profond son dcouragement.




CHAPITRE XXI.

LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?

1787.


La reine, toute sa vie, fidle  sa famille, ds octobre 83, voulait
nommer Brienne, agrable  l'Autriche, crature de Choiseul, ami de
Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de
subir Calonne.

L'avnement de Brienne tait une dfaite pour la socit de Trianon,
un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses
habitudes, reconqurir son coeur. Sa longue servitude de dix ans
finissait. Nul avis de sa mre, nulle rise du public, nulle froideur,
nul orage, nulle humiliation n'y avaient russi. Il y fallut le temps,
et que l'amie vieillt. Il y fallut la trs-amre exprience que la
reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui
fit sous main une guerre si atroce, ils restrent avec lui, infidles
 la reine, et fidles  la caisse.

Elle prit sa revanche au 1er mai. Faisant Brienne chef des finances,
elle dit firement devant toute la cour: Ne vous y trompez pas,
messieurs, c'est un premier ministre.

Le divorce clata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil,
cet ami de la bien-aime, tyran de Trianon, le bruyant, l'emport, le
fougueux personnage dont on redoutait les colres, et dont le
caractre malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un
million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais
cela n'tait rien. Il exigeait encore que le roi lui payt ses dettes.
Pour la premire fois la reine eut l'intrpidit de dire Non, ou de le
faire dire. Le furieux crole, fait  tre obi, considra cela comme
une rvolte, et passa droit  l'ennemi, je veux dire  Calonne, 
l'atroce cabale des premiers migrs, si cruels pour la reine, qui
voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils taient sa terreur plus
que la Terreur mme, au point qu'elle aima mieux se perdre que de
tomber vivante dans leurs mains.

Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un lan de fiert,
un souvenir de Marie-Thrse. C'tait tard. Aprs le Collier, un tel
dchanement, chansonne, dconsidre, elle hasardait beaucoup 
prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait dfray les
conversations des cafs. La d'Arnoult, la Duth, la Contat, taient
oublies. On ne parlait que de la reine. Versailles avait t plus
amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophtique
pour le destin du roi): Elle serait mieux sur terre d'Autriche.
Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, s'tait jete aux
pieds du Roi pour qu'il lui ft faire pnitence, la mt un peu au
Val-de-Grce.

Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mmes qu'aim comme il
tait encore, il lui serait toujours possible de remonter en se
sparant de la reine. Lui seul la dfendait, et pouvait la
sauvegarder. Et, juste  ce moment, elle clipse le Roi, seule, occupe
hardiment la scne. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-mme lui
dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.

Brienne tait-il l'homme de poids et d'apparence derrire qui elle pt
agir? Nullement. Il tait transparent. Derrire, on voyait trop la
reine. Petit prtre vieillot, sous sa jolie figure de femme use,
faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent,
disait-on, tait la comdie qu'il jouait  huis clos. Tout tait faux
en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par
indcision. Jsuite et philosophe, crature de Choiseul, il n'en
jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur
dans son archevch de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua
le chef de parti. Il arrive fini au ministre.  cette femme il faudra
un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?

Elle avait du courage et des moments de volont. Mais quel dfaut de
suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte
funeste (de vingt ans  trente ans), elle reut de ses Polignacs,
Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents,
provoquants, et de la petite cour militaire du comte d'Artois! Ses
nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus vieux, n'en
taient pas plus graves. Elle-mme incapable de juger entre deux avis.
Telle son frre la dpeint vers 1778, frivole et tourdie, telle
Besenval la trouve dix ans aprs, absolument la mme, ne lisant point,
ne rflchissant point, incapable de conversation suivie.

Elle tait fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de
l'opinion. Au moment o elle entre au pouvoir, devient vrai roi de
France, et devrait se montrer Franaise, elle rappelle qu'elle est
Autrichienne, elle prend un matre d'allemand (Campan).

Le coup pour l'achever, c'tait qu'elle se ft Anglaise, qu'elle et
un favori anglais. L'adroite et dprave Diane, pour la tenir encore
par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais
Dorset, qui (routine grossire, connue de la diplomatie) faisait
l'admirateur et quasi l'amoureux.

Ds la guerre d'Amrique, quand la France parut de coeur amricaine,
la Reine avait aim et favoris les Anglais. Mais prendre le moment du
trait qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le
moment o l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traner
partout ce Dorset, couter ce vain badinage (qui menait cependant 
une trs-relle influence), il semblait que ce ft vouloir braver la
France, vouloir exasprer, ulcrer la haine publique.

Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se
dmasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou.
Ce qu'on a dit de ses sourdes menes pour brouiller tout et pousser 
la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu en se
chargeant (lui tranger!) d'insulter, pour la reine, le duc d'Orlans;
il le lui rendit implacable. En 1787, il russit  faire faire  la
reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon de la
Hollande,  qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre
payait les meutes orangistes pour y tuer la Rpublique et l'influence
franaise, elle crit: Que nous font ces gens-l? Et qu'importe
qu'ils se battent entre eux? (Arneth, _Jos._, 108.)

La calomnie aida. La femme du stathouder, soeur de roi, veut son mari
roi. Pour dcider son frre le roi de Prusse  l'aider dans ce crime,
elle emploie la ruse grossire de dire qu'elle a t arrte,
insulte. Ce frre voudrait agir. Calonne et Sgur, nos ministres, ne
peuvent manquer  la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui
sera  Givet. Dmonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas
fait un pas. Mais ds que la reine est matresse, plus de camp.
_L'argent manque._ Fausse et menteuse excuse. Sgur ne demandait que
deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numraire, la
Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-tre) n'et
pas t heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauv ce
naufrage?

Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en
vain s'inonda. Les Prussiens entrrent, vinrent soutenir la canaille
paye du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau
pays (si sage) de l'ordre et des moeurs graves fut, par son premier
magistrat, le stathouder, mis  sac, livr aux brigands. Il les lcha
dans ces riches villes, pilles de fond en comble. Le ministre anglais
 la Haye, Harris, et Dorset  Versailles, arrivrent ainsi  leur
but. Ils perdirent la Hollande, dshonorrent la France. En janvier,
le stathouder s'infode  ses matres: le Prussien, l'Anglais. La
Hollande sombre toujours.--La France aussi! s'cria Joseph II.

Des villes entires de Hollande migrent, des populations de la classe
riche, intelligente, active. Excellent lment qui, quelque part qu'il
vnt, apportait le bien-tre, qui, autrefois, avait cr Berlin, et
qui, en Angleterre, a tellement augment chez ce peuple les qualits
moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les
Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indigns contre la
Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en
France. Les ayant protgs si mal dans leur pays, on aurait d ici les
accueillir, les bien tablir  tout prix. Dumouriez, alors 
Cherbourg, proposait de leur faire prs de l une Hollande sur des
terrains disputs par la mer, qu'ils auraient exploits avec leurs
propres capitaux, de leur faire une ville qu'on et nomme Batavia. On
n'et fait l que son devoir, une lgitime expiation. On pouvait
croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait
Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne,
rellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne
oeuvre si utile et qui et attir de plus en plus les migrs. On ne
fit rien, on ne voulut rien.

Revenons en avril. Brienne, tant aim des Notables, leur chef contre
Calonne, n'y choue pas moins tout  plat. En vain il leur livre les
comptes, promet l'conomie de quarante millions, en vain s'appuie du
bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministre. La seule ombre de
l'galit, de la suppression de privilge, les glace. Au premier mot
de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils n'ont pas
d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand mot: Aux
_tats gnraux_ seuls il appartient de dcider. L'assemble, en
dfinitive, se croit incomptente, dit que, pour tout impt, elle s'en
remet  la sagesse du roi.

Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant
les Parlements irrits plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les tats
gnraux.

Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces tats apparaissaient
redoutables au Parlement, autant et plus qu' lui, et qu'il aimerait
mieux mollir que de laisser venir son grand successeur lgitime,
l'assemble de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire,
s'est-il lev  une telle importance politique? En usurpant le rle
des tats gnraux, en parlant  leur place, en se constituant
lui-mme ce qu'ils taient: _la voix du peuple_. Le roi, le clerg, la
noblesse, avaient toujours prim dans ces tats; qu'avaient-ils  en
craindre? Mais on voyait fort bien que, les tats venant, le Parlement
allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des
greffes, renvoy  ses sacs, ses dossiers, ses procs. C'tait le
Parlement surtout que menaait ce cri universel: les tats gnraux!

S'il suivait sa vraie politique, sa voie tait toute trace: lutter
modrment, et ne pas trop pousser le ministre. C'est ce qu'il fit
d'abord. Il enregistra les dits sur les grains, la corve, les
assembles provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait  craindre;
il prsenta plutt un dit sur le timbre. L commena la rsistance.
Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on lui montrt
les comptes. Les lui livrer, c'tait le faire assemble souveraine, 
l'gal des tats. On refuse (7 juillet). Et alors, lev par la lutte,
emport, entran, le Parlement donne un spectacle inattendu. Ce
corps, jusque-l si tenace  dfendre ses droits, vrais ou faux, tout
 coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa tradition de trois
cents ans. Toutes ces prtentions qui lui taient si chres, il les
met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les tats gnraux!

Le Parlement fut lui-mme surpris d'un si beau mouvement, aveugle et
dsintress, du pas immense qu'il avait fait d'lan. Il avana,
recula, avana.

Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse,
il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 aot, en Lit de
justice, il fait enregistrer les impts refuss, il dclare qu'il est
le seul administrateur du royaume, qu' lui seul appartient d'appeler,
_quand il veut_, les tats gnraux.

Le Parlement alors, justement irrit, se souvenant de son mtier de
juge, tire l'pe de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, _
la dprdation_. La dprdation, c'est Calonne. Adrien Duport le
dnonce, et l'accusation est reue (10 aot). Calonne se garde bien de
venir; il s'enfuit de France. La cour est alarme. Elle publie enfin
(si tard!) l'conomie qu'on fait sur la maison royale[21]. Elle
allgue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la
Hollande, les dpenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd,
dfend expressment de percevoir l'impt.

              [Note 21: La maison de la reine, plus splendide que
              celle du roi, cotait 4 millions 700,000 livres (V. le
              budget de 1783, _tat de la France en 89_, par Boileau,
              p. 412). Ajoutez-y les pensions de certains amis
              personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1
              million par an (_ibidem_, p. 338, d'aprs le _Recueil
              des pensions_, imprim en 90  l'encre rouge). Coigny
              avait de plus la Petite curie, qu'on supprima; il y
              perdit 100,000 livres de rente. La reine rduisit 1
              million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses
              gardes, ses chasses, etc. Cette rforme pnible trana
              fort, n'arriva qu'au 11 aot; l'effet fut manqu.--La
              reine imaginait qu'une si noble socit prendrait bien
              tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scne
              pouvantable au roi et lui lava la tte. Tous parlaient,
              clabaudaient. Besenval assez durement dit  la reine:
              Il est affreux de vivre dans un pays o on n'est sr de
              rien. Cela ne se voit qu'en Turquie. (II, 236).]

Le 15 aot, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile,
mais qu'ils _continueront  Troyes_ d'exercer leurs fonctions. Brienne
concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne  son frre la
Guerre, et des hommes  lui prennent la Marine et les Finances.
Castries, Sgur s'en vont, et avec eux, la considration du ministre.

Brienne est au plus haut, mais trs-parfaitement dlaiss, solitaire.
Tout court  Troyes. Parlements de provinces, tribunaux infrieurs,
les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se dclare pour
Troyes. Un immense concert s'tablit sur ce mot: Les tats gnraux!

Les procs suspendus et l'interruption des affaires irritaient fort
Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple s'agitaient. Le
ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut son mdiateur
auprs du premier prsident. Il mollissait, offrait de substituer  la
Subvention deux vingtimes, _et pour cinq annes seulement_. Donc, pas
d'impt perptuel, _pas d'emprunt_, si l'on n'a guerre.

_Point d'emprunt!_ En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne
l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brle
Calonne et Polignac. On crie: Les tats gnraux! Brienne esprait
bien profiter de ce cri, de ce grand dsir populaire. Il mditait un
coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tta,
travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le
sac.

Ce corps, fort divis, par cela mme offrait des prises. L'lment
jansniste, sans y tre amorti, y tait faible en nombre. L'lment
des rveurs (d'un d'prmesnil par exemple) qui voulaient restaurer
les liberts du Moyen ge, les liberts privilgies, y tait assez
fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur crateur de la Socit
Jacobine, l'lment rvolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous
voulaient, demandaient les tats gnraux, en plaant sous ce mot des
ides diffrentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se
jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un
levier qui la dmolt, et permt de la refaire de fond en comble.

La Fayette les avait demands pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne.
Dans un dlai si long, il dit comme le fabuliste: D'ici l, le roi,
l'ne ou moi, nous mourrons. Quel danger de promettre? Avec ce voeu
ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on pouvait
enchrir, mettre trs-haut le prix des tats gnraux et les vendre
trs-cher. La masse et les meneurs eux-mmes s'en vont mordre 
l'appt, ne croyant pas pouvoir payer trop ces tats par qui la France
enfin doit se reconqurir. On ne peut marchander la ranon de la
France.

Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent
vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours
en diminuant. _Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!_

Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien prparer les tats, le
tout sera _vot en une fois!_

Proposition trange, tonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu,
demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme norme et folle,
qui l'aurait rendu matre. Au roi et  la reine alarms il disait
qu'ayant palp l'argent, on serait bien  l'aise d'oublier sa parole,
de donner les tats ou de les luder.

Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre
leurre, _l'mancipation protestante_, tant demande des philosophes.
Le roi l'a refuse deux fois aux parlements. Il l'accorde ici,
mensongre, mme effrayante aux protestants. Le cur aura leur
registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-l inconnus et
libres au dsert, seront enregistrs par le cur leur ennemi.

Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant  blouir, 
fasciner des hommes ardents, crdules par l'excs du dsir. On accuse
la Rvolution d'avoir t trop dfiante. Mon Dieu! qu'il y fallut du
temps! combien de dures expriences! Qu'ils taient jeunes, crdules,
ces redouts meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout  l'heure
crera les Jacobins, s'tait laiss duper par ces facties de Brienne,
et qu'avec ses amis, il et donn dans le panneau.

Ce qui prouve pourtant qu'on n'tait sr de rien, c'est que, pour
emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces
premiers jours de la rentre o le Parlement incomplet a nombre de ses
membres encore  la vendange,  leurs affaires rurales. On ne
rougissait pas d'apporter  la salle vide encore et aux bancs dserts
la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer.

Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tt
beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup tait pour le 19.
Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaantes, purent
faire songer le Parlement.

Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons
d'hsiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misrable, ayant
Nehra malade (il le devint lui-mme en la soignant), il et voulu
pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement crire
pour un ministre qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour
ignoble qu'on arrangeait, il en fut indign, sa grandeur naturelle se
rveilla. Par deux lettres terribles, il menaa, il avertit. En voici
 peu prs le sens:

1 Les tats gnraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait
certain et fatal: ils arrivent pour 89.

2 Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet  cinq ans
les tats, c'est d'un malhonnte homme. C'est chose prilleuse pour la
magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la cour avec le
Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner ensemble et pour
se passer de la France.

3 Le projet n'aura pour lui qu'une minorit honteuse. On ne peut
expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prtexte
pour la banqueroute.

4 Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut mme la banqueroute.
Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le
sicle n'est plus  cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation?
un tel procs serait bientt jug.

Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, prir (Mir.,
_Mm._, IV, 459-465).

Dans de pareils moments, prophtiser, c'est faire, dterminer
l'vnement. Le Parlement dut y bien regarder.

On soulevait son masque populaire, qui tenait mal  son visage. Il
avait laiss voir dj  ses adorateurs qu'il tait fort peu digne de
leur idoltrie, contraire  leurs penses d'galit d'impt, et
dfenseur du privilge. Qu'il vott pour Brienne, il se prcipitait,
il roulait du ciel au ruisseau.

D'autre part, Mirabeau avait perc les murs. Il avait trs-bien vu,
comme s'il et t au fond de Trianon, que derrire lui Brienne avait
un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine,
qui mprisait ces ruses, vantait la banqueroute, se croyait assez
fort pour payer en coups de bton.

La surprise attendue fut tente le 19. Le roi tient brusquement une
sance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique
que rien soit impos, forc. Le dbat est ouvert. Il semble que l'on
veuille couter, s'clairer. Seulement, pour marquer le cercle o il
faut se tenir, le roi et Lamoignon prchent d'en haut le dogme
monarchique: Le Roi est seul lgislateur, juge des tats gnraux. La
France libre, seul il avisera  ce qui reste  faire. Prface
altire pour tourdir sans doute. On crut que d'autant moins on
attendait l'oeuvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en Scapin.

La sance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'aprs des
tmoins oculaires). Un jansniste seul, Robert de Saint-Vincent,
s'exprima avec vhmence. Il dit que l'acte propos tait tel que, si
un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait.

Cent millions accords--les tats en 89--c'tait l'avis trs-gnral
et fort sens de l'assemble. D'prmesnil n'eut rien de sa fougue
ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour
la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il
parla  son coeur avec une onction admirable. Tous furent touchs, et
crurent le roi touch. L'tait-il? C'est possible. Mais et-il pu
changer le rle convenu le matin, prendre seul un si grand parti?

Dans le plan de Brienne il tait excellent de lasser l'assemble,
d'puiser les poitrines, la verbeuse loquence de ces gens de
barreau, de la tarir patiemment jusqu' l'heure o la Nature parle 
son tour, dit qu'on n'a pas dn. Tout fini, chacun crut que, comme 
l'ordinaire, le Prsident allait prendre et compter les voix. La
surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trne,
et parlait bas au roi. Ayant reu son ordre, il se tourne, il prononce
l'enregistrement des dits.

Chacun se regardait. Mais c'est donc un Lit de justice? qui le
savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comdie d'couter ces discours
pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!

Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matire d'argent.
Empocher un demi-milliard.

Qui allait protester? L'universel murmure tait dj une protestation.

Mais qui allait parler? s'avancer? On y rpugnait. Plus la chose tait
basse et le rle du roi pitoyable, plus il tait pnible de le prendre
en flagrant dlit.

Conti, tant qu'il vcut, s'tait mis volontiers en avant pour des
coups fourrs, d'imprvues rsistances. Et-il hasard celle-ci, qui,
quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il tait vident que
ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant
d'hommes aim encore!), recevrait l un coup sanglant.

Quel serait le dsespr, l'envenim, qui frapperait? Il faut le dire:
celui qu' force d'insolences la cour avait fait tel. La folle
violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'tait puise en
outrages sur le duc d'Orlans. Ses dmarches obstines pour revenir en
grce, n'avaient fait que les enhardir  redoubler d'indignits. On
l'insulte en lui-mme. On l'insulte en sa fille, la trs-charmante
Adlade, par un projet de mariage qui n'est qu'une mystification. Il
tait fort timide, un belltre, encore lgant, d'un visage rouge, et
dform par ses excs. On le croyait fini, incapable d'agir. Il agit
cependant, sans doute remorqu, dress pour ce terrible coup.

Non sans hsitation, et non sans grce, avec la funbre douceur du
matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,--il dit: Sire,
je demande  Votre Majest la permission de dposer  ses pieds ma
dclaration. Je regarde cet enregistrement comme illgal. _Il serait
ncessaire, pour la dcharge_ des personnes qui seraient censes avoir
dlibr, d'ajouter qu'il est fait par trs-exprs commandement de
Votre Majest.

Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de
l'infamie. Et encore: Point d'argent! Personne ne remplira
l'emprunt.

Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et
troubla, et fort trivialement, il bredouilla: a m'est gal... Vous
tes bien le matre.

Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec
colre: Si! c'est lgal, parce que je le veux!

Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orlans de son
sige, de l'arracher du Parlement. Lamoignon luda, dit qu'on n'avait
pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se
connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrt au
moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre (contre son
reproche intrieur, sa trouble conscience) de se reprendre  la
formule grossire de la foi monarchique qui fait le fond du coeur des
rois: Si! c'est la loi! car je le veux.

Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour,
ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orlans.
loign  vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il
se dsespra tout d'abord et demanda grce. La reine se montra
trs-haineuse. Elle ne cda pas qu'il n'et l'amertume, la honte de sa
lchet. Elle voulut qu'il lui crivt  elle-mme. Il le fit, et
resta avili  ses propres yeux, gardant de noires penses. Elle avait
russi  donner  ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, 
donner pour caissier  l'intrigue,  l'meute, un prince de vingt
millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, ds
lors il la regarde, la suit dans sa course  l'abme.

Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant dcidment
manqu l'escamotage de leur demi-milliard, arrts dans l'emprunt,
arrts dans l'impt, ils prenaient leur parti vaillamment,
militairement, et conseillaient la banqueroute.

Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand
seigneur austre, la glorifie et la prche au Rgent, en la
sanctifiant et la canonisant avec les tats gnraux. Mais pourquoi
les tats? La banqueroute, tellement usite au grand sicle, semble
chose royale, une institution monarchique.

Besenval, toujours jeune (prs de 70 ans), aimable tourdi, vrai
hussard, tte chaude de Pologne et Savoie, qui naquit par hasard en
Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a rvl ce qu'on et devin
fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et l'engouement
qu'on avait pour la banqueroute. Vain propos? Point du tout. La fine
oreille, Mirabeau, habile  couter aux portes, et qui a des amis, en
cour, crit au moment mme (20 nov.) une lettre trs-vive qui affirme
trois fois la chose.

Dpend-il d'un gouvernement d'enchrir sur la guerre, la peste et la
famine? Le forfait qu'on prpare, l'horrible proposition qu'on apporte
au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus
ceux-l on met  mort encore tout un monde de leurs cranciers qu'ils
ne pourront payer et qui seront sans pain.

Faire cela, n'est-ce pas renoncer  tout droit que l'on a sur un
peuple?

Puis,  ce roi dchu, il a l'air d'annoncer un Clment ou un
Ravaillac:

Conspus de l'Europe, en horreur  nous-mmes, dangereux  nos chefs,
tels nous serons, contre l'tat, le roi... Craignez le fanatisme!...
la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera
rpondre de la vie du roi, _de tout ce qui est prs du trne?_

Le parti militaire pouvait dire  cela que le ple rentier (Boileau
le nomme ainsi), l'homme ruin, affam, puis, a bien peu d'nergie.
Ces misrables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais
depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noys du Systme moururent
fort dcemment. Aux plus cruelles oprations, Fleury n'entendit rien,
Choiseul rien, Terray rien.--Aujourd'hui c'est un peuple, il est
vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons  cheval! et
sus  la canaille!... Paris a besoin de leon.

Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'tat,
libre, lger, ds lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai.
La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce
gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que
Bezenval dit, non pas de sa tte,--d'aprs un publiciste, peu
scrupuleux, assez profond.

Ce publiciste me semble tre Linguet. Son journal, imprim  Londres,
est l'aptre de la banqueroute (_Annales politiques et littraires_,
XV). Combien le payait-on? L'arrt qui le condamne en 1788, fait
entendre que l'homme vnal avait le mot d'en haut, tait ainsi lanc
pour prparer les choses et pour tter l'opinion.

Sans dtour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle cette
grande et salutaire opration. Elle peut tre mauvaise en Angleterre,
car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, _ce n'est que le
Roi_. L'anantissement de la dette publique,  chaque avnement,
serait _sage et trs-lgitime_.--Ingnieuse ide. La banqueroute,
crie au milieu des fanfares, serait apparemment une des crmonies du
sacre.

On est merveill, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais
de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes
(dlicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces
doctrines. De l'honneur, pas un mot. O donc est cet honneur qui,
selon Montesquieu, faisait l'me des monarchies? Un roi _failli_,
fripon, dvalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur parat
naturel.

Grand, tonnant contraste avec la vieille France qui mme n'eut jamais
le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de _banca
rotta_. L'austrit bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de
traits atroces ceux qui en venaient l. Elles ne tiennent le
banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa
folle tte du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au
vent, sur la place, siger et frapper par trois fois la pierre.

Si la veuve ne veut pas payer pour son mari dfunt, il faut
qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre,
elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs
de la maison.

Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voil donc leur
avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orn du
vert bonnet, narguer les affams, jeter les clefs sur le corps de la
France.




CHAPITRE XXII.

LE COUP D'TAT.--LES RSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHIN,
ETC.--CONVOCATION DES TATS GNRAUX.

Mai-Aot 1788.


Brienne tait perdu s'il n'et eu un solide appui dans la reine et son
extrme irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal
russi, l'exalta, et pour mieux braver, elle sigea ds lors aux
comits et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prpondrante.
Ainsi, elle trna, se dcouvrit entirement, comme avait fait depuis
dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant loue de Marie-Thrse
et donne pour exemple  Marie-Antoinette.

Brienne, encore plus mal  la cour que dans le public, succombait sous
le faix. Il devint trs-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois
cautres. Autour de lui ce n'taient qu'ennemis. Sa rforme, pourtant
bien modre, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de
Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac,
avaient exaspr. Qu'est devenu le grand, le gnreux Calonne: ce
Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers
jet par les fentres. Que faire avec ce prtre? Il est temps,
disait-on, de dployer la force.

Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'tait le rude
accueil qu'elle avait reu dans Paris. Ayant hasard de venir 
l'Opra, elle y fut presque hue. Elle dut se sentir comme excommunie
de la France. De tous cts un cri lui dchira l'oreille, ce nom:
Madame Dficit! Le ministre de Paris fut effray, la supplia de ne
plus s'y montrer. Son image y tait proscrite. Le beau tableau de
madame Lebrun resta comme captif  Versailles; s'il se ft hasard de
paratre  l'Exposition, il eut t insult ou crev. Dans Versailles
mme, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle
entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: Une reine doit
rester  filer. (Campan.)

Elle avait t trs-longtemps sous la dtestable influence des
bravaches tourdis, insolents, provoquants, qui contriburent tant 
faire prcipiter la crise. Le premier got qu'elle eut  vingt ans,
fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait
en lui tout ce que la noblesse eut de plus hassable. Trianon, on l'a
vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frre du
marin clbre, homme cassant, emport, d'humeur folle, usant de son
droit de crole, de passer en tout la mesure, de mpriser, craser
tout. Par bonheur, elle n'tait plus sous ces funestes influences.
Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'taient groups
autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle
hsitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux
essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intrieur,
devant ses femmes et familiers, elle dit un jour  Augeard, son
secrtaire, comme en l'interrogeant: Tout cela serait bientt fini...
Mais il faudrait verser du sang?...

Augeard, secrtaire-chancelier, en mme temps fermier gnral, gros
financier colre, un Ajax, un Achille, rpondit schement: Oui,
Madame.

Quelle tait la force relle dont disposait la Cour? Considrable et
imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent
pu verser bien du sang.

La force la plus sre tait celle des vingt rgiments trangers. Arme
fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient
d'tre au roi, de ne pas connatre la France. Mangeant le pain du roi,
ne connaissant que lui,  Paris comme  Naples, ils eussent loyalement
tu. Les rgiments dits Allemands, fort mls, n'taient d'aucun
peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort
repus, souvent ivres, meute aveugle et grossire, auraient
certainement sabr sans regarder, cras et femmes et enfants.

La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe,
tant pay et privilgi, n'et t gure moins sre. Mais les Gardes
franaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris
o plusieurs taient maris.

L'arme, depuis 81, s'tait fort transforme. _Nul officier que
noble._ De l haine et envie du sous-officier roturier  qui on
fermait l'avenir. Au moins on avait suppos que les officiers seraient
srs... Eh bien, le contraire arriva.

Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Sgur, nomm tout
exprs) n'y favorisrent la noblesse que dans une petite mesure. Les
nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien  attendre
que de devenir capitaines. Tout grade suprieur fut pour l'autre
noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples
officiers taient trs-peu pays, s'endettaient. Au service, leur
perspective tait de n'arriver  rien et de mourir de faim.

Les colonels et autres suprieurs traitaient fort lestement ce peuple
de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient,
ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, poss
en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu.
Ceux-ci, pour de lgers motifs, taient briss, chasss piteusement.
Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il
casse un officier, vend son grade  un autre. (V. Servan et Chassin,
_l'Arme_.)

Voil comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le
sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier
lui-mme, le noble, cras par le favori, le colonel de
l'OEil-de-Boeuf.

Cette premire rvolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.

Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour mme. Les grands
noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du
royaume allait agir  part contre la cour de Trianon. Celle-ci put
s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu
carter et sparer du Parlement, y sigent aujourd'hui malgr le roi.

Tout va vers une crise.

D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut dsarmer le
Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repouss durement, il remonte
plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.

Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers,
gards  vue, impriment au chteau les dpches qui vont porter
partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une
boulette de glaise, contenant une preuve, part d'une des fentres,
est porte  d'prmesnil.

Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui
peut-tre ft jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'et pas
suffi. Il fallut trois fous. On y distingue  merveille l'influence,
la main, le style de plusieurs auteurs diffrents.

Brienne tait dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec
ses trois cautres. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et
brillante, jeune videmment, du projet.

Le grand article capital tait, on peut dire, sign d'une criture
princire. Le Roi pour conseil suprme d'enregistrement prenait...
qui? Ses propres domestiques, le grand aumnier, le grand chambellan,
le grand cuyer, le grand matre de sa maison, et son capitaine des
gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prlats, marchaux,
gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrs (en
tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plnire_. Louis
XVI, en sa _Cour plnire_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur,
comme costume, rien n'tait plus blouissant. Qui dit _Cour plnire_
dit _fte_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait tre
une fte perptuelle.

Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre  jouer
Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rle irait mieux  ce
prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de
Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son
agrable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paratre
un peu niaise, promettait dj  la France le hros de l'migration,
le roi pour qui 1815 a trouv _le genre troubadour_.

La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au del,
plus nave s'tend largement la Btise. Elle parade, elle triomphe,
fait la roue au soleil. C'est le caractre qui reluit dans la nouvelle
institution. Elle est trs-bien combine pour dtruire ce qui reste de
la religion monarchique. Le roi tait dans celle-ci un tre  part que
Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressment  son
petit-fils). Ici, derrire le roi, on voit, au lieu de Dieu, la
valetaille qui remue le mannequin.

Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux,
c'est qu'ils se sont nomms _ vie_. Choisis irrvocablement, ils
sigent dans leur dignit aussi fermes que le roi. Ceci rpond  la
plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): Qu' Versailles, on
n'est sr de rien.

Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon
certainement n'crivit que sous la dicte de ces fous, ce fut
l'trange article: Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et
les prtres_. Les roturiers sont dsormais jugs par de simples
bailliages.

Cela fait deux nations. Hors des ordres privilgis, la vie humaine
est si peu compte, que pour en dcider, il suffit des juges
infrieurs.

Il va sans dire qu'aprs un tel outrage  la nation, les rformes de
Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient gure; quelque bonnes
qu'elles fussent, personne n'y fit attention.

Les Parlements taient rduits  quelques membres. Le reste supprim,
ruin, rembours quand et comment? En rentes apparemment sur ce trsor
insolvable, qui va suspendre ses payements.

Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un
article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau
faible, que la maladie affaiblit encore.

_Dans le cas de circonstances extraordinaires o nous serions obligs
d'tablir de nouveaux impts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas
cess d'tre dans cet tat extraordinaire)... _d'tablir de nouveaux
impts avant les tats gnraux, l'enregistrement de ces impts par la
Cour plnire n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux tats que nous
convoquons._

Ainsi le roi  volont va crer de nouveaux impts. Pour le faire
avaler, on confirme l'espoir d'avoir les tats gnraux. Mais cela est
trop fin. La Cour est indigne de ces mnagements de Brienne. Elle
reprend la plume. Eh! quoi, Sire? La Cour plnire alors ne fera que
du provisoire? Comment! Votre Majest se subordonne  ces tats?...
La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent firement une ligne qui
anantit tout le reste, te espoir, dtruit les tats, mme avant
qu'on les ait donns, qui dfie la nation, ferme solidement les
bourses et rend la banqueroute sre:

_Sur cette dlibration des tats, nous statuerons dfinitivement._
Donc les tats ne seront rien qu'une vaine crmonie. On a soin ici de
le dire, d'avertir la Nation.

Cette pice extraordinaire, close une fois de sa boule, courut
partout secrtement. Plusieurs parlements de province la reurent,
protestrent d'avance. Ici les pairs s'effrayrent, et crurent, comme
les magistrats, qu'autour de ce monde en dlire, il fallait au plus
tt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et
traducteur des constitutions amricaines, fut probablement celui qui
conseilla de faire une _Dclaration des droits_. Les pairs, unis au
Parlement, dclarrent que les coups prpars contre la magistrature
n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans
recourir aux tats gnraux, que le systme de _la volont unique_
manifest par les ministres annonait le projet d'anantir _les
principes de la monarchie_.

Cela considr, ils dcident que: la France est une monarchie
gouverne suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1 le
droit de la maison rgnante; 2 le droit de la nation d'accorder
l'impt; 3 les droits et coutumes des provinces; 4 l'inamovibilit
des magistrats, leur droit de vrifier si les volonts du Roi sont
conformes aux lois fondamentales; 5 le droit du citoyen de n'tre
jug que par ses juges naturels, de n'tre arrt que pour tre remis
sans dlai aux juges comptents.

Ils dclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle
remet le dpt de ces principes entre les mains du Roi et des tats
gnraux.

Dj une tentative directe de dsarmer la cour en empchant toute
leve d'impt, avait t faite par deux conseillers, Goislard et
d'prmesnil. Le 4, ordre de les arrter.

On n'avait vu que trop souvent de pareils enlvements. Chez un peuple
devenu si patient depuis deux sicles, l'insolence de la royaut, la
brutalit militaire semblaient toutes naturelles. C'tait la joie, la
rise des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes.
Ici, pour la premire fois, l'homme d'pe hsita. Les deux
conseillers menacs s'tant rfugis dans le Parlement, le capitaine
M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemble, se sentit pris de
respect, troubl dans sa conscience. Quand il demanda les deux
membres, tous se levrent, s'crirent: Nous sommes tous Duval et
Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui dsigner, s'obstina
 ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrass et honteux de son rle,
envoya  Versailles demander de nouveaux ordres. La sance, de jour,
de nuit, continua pendant trente heures. L'effet tait obtenu;
l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer,
avaient fortement clat. Cette grande scne dramatique o l'homme
d'excution avait rougi de lui-mme, devint une grande leon. Elle fut
connue partout, et partout, comme on va voir, l'pe se trouva brise.
Duval et Goislard eux-mmes terminrent, se dsignrent, adressrent
au Parlement de pathtiques adieux, et suivirent firement d'Agoult,
contrist et humili.

Mme avant cette grande scne, la mine tait vente. Des
protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus
loign de tous, le Parlement de Navarre, clata ds le 2 mai. Celui
de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besanon, le 8; Bordeaux
et Dijon, le 9.

Ces pices, que j'ai sous les yeux runies dans une prcieuse brochure
(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalit ordinaire; elles sont des
appels loquents  la loi,  l'honneur. Le vrai danger des Parlements
tait que, par la cration subite de quarante-sept bailliages, le
ministre allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il
tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de
Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et
Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et
saisissent l'occasion de dtrner le Parlement.

Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon
sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intrt personnel.
Personne n'accepta de places d'un gouvernement fltri. Il y avait
alors, en cette France (tant lgre, gte qu'elle ft), certaine
dlicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est gure
retrouv aux temps soi-disant _positifs_.

Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient rellement dans une grande
solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans,
etc.), ne trouvait personne  mettre dans sa fameuse Cour plnire. Sa
parade du 8 mai fut singulirement ridicule.

Ceux qu'on trana de force  cette Cour plnire protestrent avant et
aprs. Plaisante magistrature qu'il et fallu garder  vue, lier sur
ses chaises curules. Aprs un seul jour d'essai, on ajourne
indfiniment. Le 10 mai, le jour o partout ( Rennes,  Grenoble,
Rouen, etc.), on fit l'excution brutale de forcer les Parlements 
enregistrer leur dcs, la Cour plnire elle-mme pour qui on faisait
tout ce bruit, ce triste avorton dj tait mort et enterr.

Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes
diverses de la rsistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que
chacune d'elles gardait de vitalit sous l'crasement monarchique.

Le Midi tait assomm. Les deux Terreurs pouvantables des massacres
albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les
autres, avaient admirablement monarchis le pays. Les tats de
Languedoc, tant vants pour leur cadastre, rpartition, etc.,
n'taient pas moins piscopaux, comme au lendemain de la conqute de
Montfort. Le Tiers-tat y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes
ces municipalits taient muettes.

La Bourgogne, tous les trois ans, se runissait vingt jours en tats
pour baiser les bottes du gouverneur hrditaire, un Cond. Cinquante
bourgeois, en prsence de trois cents nobles et cent prtres, ne
soufflaient que pour voter des prsents au gouvernement, aux premiers
de l'assemble.

Trois familles suffisaient pour jouer la comdie des petits tats
d'Artois. Ceux de Provence taient nuls; le pays avait maigri jusqu'
l'os et au squelette,  l'instar de ses montagnes, dvast, dpouill,
chauve; ses pauvres communauts, trop heureuses de vendre leurs voix,
taient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix.
L'imperceptible Navarre et le tout petit Barn avaient seuls gard
quelque chose des liberts antiques. En Barn, le peuple avait au
moins un veto ngatif. En Navarre, seul il votait dans les questions
d'argent.

Rouen, Besanon, Grenoble, regrettaient amrement, redemandaient leurs
tats, depuis longtemps supprims.

La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, domins par
un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures ttes de silex
n'taient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Rgent
 Louis XVI, rvaient la sparation, la Bretagne libre de la France,
seule en son trne de granit, comme un Arthur ressuscit, avec la
monarchie celtique. Un grand peuple dispers, curs, bourgeois,
paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus
docile, entran pourtant par moment aux emportements de la noblesse,
aux audaces du Parlement. C'tait le plus fier du royaume. Il
rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son
contrat. Lui-mme parfois reprsentait la trop quinteuse duchesse dans
sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant crit qu'il cassait
sa dcision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la
poste.

La grande bataille de la France fut rellement soutenue par deux
provinces, la Bretagne et le Dauphin.

La Bretagne eut rellement quelque avance sur le Dauphin. Rennes eut
son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.

Ces deux provinces avaient fort prpar l'esprit public. La Bretagne,
ds Louis XV, ds l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la
France. Le Dauphin djoua le mensonge des Assembles provinciales. Le
Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur rglement,
prciser leur mission: jusque-l, intrpidement, _il leur dfendit de
s'assembler_ (15 dcembre 1787).

La premire scne dcisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses
portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, 
l'intendant Molleville, de les forcer.  leur sortie du Parlement, les
pierres, les bches et les bouteilles volent et menacent leurs ttes.

L'intendant tombe, est frapp. Que ferait la troupe? Thiard tait peu
en force et dfendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le
peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les
leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: Moi aussi, je suis
citoyen! On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre
d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)

La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'vnement par la
mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de
Bretagne. La rvolution de Rennes commandait quelques gards, tant
surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des
tudiants en droit de cette universit. Ces nobles, nous les avons
vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Franais, par
la vive motion, le violent amour du Roi. Ils n'taient pas suspects
au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministre,
ils dressrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la
portrent  Versailles, par une, deux, trois dputations. La premire,
douze gentilshommes, brutalement mise  la Bastille; la seconde de
dix-huit, arrte en route, n'empchrent pas cinquante-trois dputs
de pntrer enfin au Roi.

Thiard n'en russit pas moins  disperser le Parlement et  l'exiler
de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.

Le Dauphin, il faut le dire, ne ressemblait gure  la France. Il
avait certains bonheurs qui le mettaient fort  part.

Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_carlate des
gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les
guerres; nulle ne prodigua tant son sang.  Montlhry, sur cent
gentilshommes tus, cinquante taient des Dauphinois. Et cela ne se
refit pas. Les anoblis pesaient trs-peu. Un monde de petits nobliaux
labourant l'pe au ct, nombre d'honorables bourgeois qui se
croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproch
de l'galit. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tte
haute.

L'histoire de leurs tats est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui
surgit du fond de la terre, la soulve avec son front. Peu nombreux,
ne formant pas le cinquime de l'assemble, il monte. Il exige d'abord
des procs-verbaux dans sa langue, crits en franais (1388). Il
monte; il obtient d'avoir un veto ngatif; s'il ne fait encore, il
empche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote
double, il obtient la double reprsentation.

Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithtre des
Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vnrable et modeste image
de nos vieilles Gaules, de nos fdrations celtiques. Ces contres
froides et striles n'eussent jamais t habites si on n'y et laiss
rgner le vrai gouvernement humain, la rpublique et la raison. Tout
ce que la France dsirait (ou ne connaissait mme pas), tout ce que le
Dauphin d'en bas conqurait lentement, ce pauvre Dauphin d'en haut,
sous le vent svre des glaciers, l'avait toujours eu. La draison
fodale, la violence des gouvernements s'arrtaient l; les intendants
de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mmes que, s'ils se
mlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un ternel
dsert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait rpartir
l'impt (pay trs-exactement). On le laissait faire ses routes, ses
travaux, bref se gouverner. Ils disent trs-fortement que, pour leurs
charges, ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont pas 
rendre compte,--qu'ils ont achet ces droits, par maints sacrifices,
par des services  la patrie qu'ils rendirent et rendront encore.
(Fauch-Prunelle, 704.)

L'idal amricain, en bien des choses essentielles, tait ainsi
suspendu au-dessus du Dauphin.  travers toutes les misres qu'il
traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu' regarder vers un
certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se
sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de
la montagne mettait du rpublicain.

Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait  main arme, jusqu'au 7 juin,
o le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres
d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruine par la
perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent crit du
jeune avocat Barnave fut sem la nuit dans les rues. Le 20 mai, le
Parlement avait lanc (une vive provocation qui semblait l'appel aux
armes): Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation gnreuse
qu'on veut mettre aux fers.

On pensait bien qu'il y aurait un soulvement  Grenoble. On y avait
envoy deux solides rgiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre
tait de ne pas tirer, mais charger  la baonnette, n'employer que
l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sre dans la foule
pour frapper de prs.

J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journe du 7 juin;
celle du Parlement, celle de l'Htel de ville, les lettres du
procureur du roi, les rcits d'un procureur, d'un tudiant (L.
Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un
religieux, est adorablement naf. C'est un vieux cahier o le bonhomme
qui jardine, crit les vertus des plantes, des recettes de jardinage,
de mdecine, etc. Mais le tocsin a sonn. Il retourne son cahier, il
crit la Rvolution (_Bibl. de Grenoble_).

Le matin, vers six heures, des soldats portrent aux conseillers les
lettres d'exil. Ds sept heures, trs-grand mouvement: tout le
commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de
condolance au premier prsident. Puis, une autre procession,
dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant
ces images de deuil, les boutiques se fermrent; toute vie parut
suspendue.

Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses
des marchs s'assemblaient par pelotons. Tout  coup voil qu'elles
fondent chez le premier prsident; elles se jettent sur les voitures
atteles, dtellent, dchargent les malles, coupent les harnais des
chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut
s'emparer des portes. Elles taient fort bien gardes, chacune par
trente soldats. Ces dames prenne chacune une trique, et vont 
l'assaut des portes. Quelques hommes dtermins se joignent  elles,
arms de btons, de pierres, chassent la garde, et  sa place ils se
constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe,
vont aux glises, montent dans tous les clochers et sonnent
furieusement le tocsin.

Il tait midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les dtours de la
profonde valle, les rudes paysans de la Tronche et des communes
voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils,
coururent. Mais les portes taient cloues. Ils vont chercher des
chelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un
mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule prsence
faisait voir que la campagne tait une avec la ville.

La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la runit en bataille
sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine taient en
avant, engages dans une rue. Il tait environ deux heures. Le peuple
(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de
Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la
Marine elle-mme. Beaucoup, de mine singulire, taient des Basques ou
des Bretons. Celui qui tait en tte, un sous-officier barnais, 
grand nez crochu d'pervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, oeil
noir de tnbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude
instinct de loyaut. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la
rue, va  lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet
(rcit d'un tmoin oculaire). Ce Barnais est Bernadotte. Le coup lui
valut le salut de la sorcire (Tu seras roi!). Il vit l'clair de sa
fortune et fit commencer le feu.

Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait
rellement que vingt ou trente _hommes_ en face, le reste femmes et
curieux. Ces vingt ou trente, chargs vivement, s'enfuirent, comme il
l'avait prvu. Mais ce qu'il ne prvoyait pas, c'est qu'ils revinrent
peu aprs avec une masse norme, c'est que tout ce vaillant peuple se
mit avec eux. Devant, derrire, sur les toits, partout on ne voyait
que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient  la fois. Notre
Barnais est bless, mais reste not comme homme d'audace peu
scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter  tout.
L'affaire fut assez sanglante. Force blesss de part et d'autre. Un
vieux portefaix est tu; un jeune homme a les deux cuisses traverses.
Mme un enfant de douze ans fut cruellement tu d'un coup de
baonnette.

Le peuple, ayant l'avantage, en vint  grands coups de pierre sur la
masse des deux rgiments en bataille sur la place. Au moment o M. de
Boissieux, lieutenant-colonel, dfend de tirer et veut s'expliquer
avec la foule, une pierre lui frappe la tte. Il n'en persista pas
moins dans son pacifique hrosme. Cela mut fort le peuple. On vint
lui faire rparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportrent
dans leurs bras.

Mme dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits
trs-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas
qu'on se battt. Le commandant consentit  aller, avec une femme, au
commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit esprer
que la troupe rentrerait dans ses quartiers.

Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour
prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rtablir,
faire siger sur-le-champ le Parlement. L'htel est en vain ferm. On
brise la porte extrieure, on brise une porte intrieure, et derrire
on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.

Il faut ignorer tout  fait la nature humaine et ce que c'est que la
foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on mnaget le commandant. Il
fut dans un danger rel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang
du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrt celui qui avait fait
tirer. D'autres que lui mme expit: un charpentier tint une hache
leve sur sa tte. Un avocat la dtourna. On a voulu douter du fait,
mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours
encore  Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une
souscription faite pour lui (Berthelon).

Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville taient venus 
son secours. Eux-mmes ils furent en danger. On leur arracha de la
tte leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta
par les fentres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le
prsident). Elle ne prit rien dans l'htel que le dner qui tait
prt,  point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul
lieu fut respect, un cabinet d'histoire naturelle que possdait ce
grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaill qu'on voulait faire
figurer dans le solennel triomphe qu'on prparait au Parlement.

Le commandant sous leur dicte crivit au Prsident qu'il l'invitait 
assembler le Parlement au plus tt. Il livra les clefs du Palais. Mais
une femme ne voulait pas croire qu'il agt de bonne foi. Elle empoigna
un inspecteur militaire qui tait l, l'emmena pour qu'il tmoignt
avec elle que la lettre tait srieuse, venait bien du commandant.
Elle le menait trique en main, comme un patient qu'on mne au gibet
(cinq heures de l'aprs-midi).

Le Prsident eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une
heure. Le peuple se chargea lui-mme d'avertir les conseillers. En
attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Prsident n'et
os. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche
robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il ft mieux
vu, un homme  califourchon l'enleva sur ses paules. Derrire, on lui
portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait,
reprsenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses
affaires lui-mme, rouvrant son Palais de justice, ferm par la
royaut.

Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment
pour le cortge qu'on fit au Prsident, de son htel au palais. Ces
messieurs, dans leurs robes rouges, taient galamment conduits par
_les dames_ portant _leur trique_, de l'autre main des branches
vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches,  vole, joyeuses
et toutes en branle. Les clochers jusqu'au sommet taient remplis de
femmes bondissantes comme des chvres. C'tait six heures du soir (en
juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Prsident,
tran lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux),
avanait couvert de fleurs, royalement couronn de l'aigle prisonnier
du peuple, la seule et noble dpouille qu'il emporta de sa victoire.
Une frache couronne de roses (assez ridiculement) avait t prpare
pour la vieille tte chenue du premier prsident. Il tremblait de se
compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant lui. Un norme
feu de joie tait dress sur la place, le Palais enguirland de
banderoles ou drapeaux. Enfin des cris incroyables, une telle fte
(dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont fourni de
pareils exemples.

Le Prsident, effray de son succs, trouva moyen d'crire  l'instant
en cour que tout se faisait malgr lui. Le Commandant crivit aussi.
Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le
Prsident l'eut lue  la foule et bien montr qu'elle ne contenait
aucun mal. La sance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modr,
ne demanda rien que le dpart du rgiment qui avait vers le sang. Le
Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement
reconduit. Mais dfense aux magistrats de sortir de la ville; dfense
aux portes de les laisser passer.

Situation assez triste pour le peuple, forc de garder presque  vue
ses chefs qui voulaient s'chapper. Les femmes taient inquites.
Elles veillrent en armes, et seules voulurent monter la garde au
palais du Parlement.

Une chose tait pour Grenoble, c'est que tous les environs taient
arms pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on
s'arrangeait pour nerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls
formrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se
saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nomm une
commission pour s'entendre avec les consuls. Le procureur syndic de
cette commission tait un cordonnier, lui-mme de la garde bourgeoise,
de cette garde prcisment que l'on opposait au peuple (V. Berthelon).
Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, entendant dire
qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, assigeait les
dpts d'armes, voulait prendre les fusils. Les bourgeois s'y
opposaient. Le peu de fusils qu'on et manquaient de certaine pice et
ne pouvaient servir  rien. De l une juste inquitude. Les femmes,
plus d'une fois, sonnrent le tocsin. Elles juraient de ne pas
dsarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le rgiment meurtrier.

Ainsi, du 9 au 14, marcha la raction. On dfendit bientt aux
bourgeois de monter la garde. Les deux rgiments reprirent tous les
postes. Clermont-Tonnerre tablit des batteries sur les hauteurs qui
pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin).
Le soldat hassait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier
regardant la brche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont
la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.

Le 14, deux nouvelles (rcit du religieux) murent fortement Grenoble.
Le foudroyant mmoire de Rennes fut connu, la fermet menaante des
Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des tudiants. On apprit en
mme temps qu' Besanon un rgiment suisse avait refus de tirer,
aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle
des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indigns d'avoir
t pris pour dupes et de voir dj renvoys sans faon leur garde
bourgeoise, vinrent siger avec ces nobles. Les menaces et les
dfenses de l'autorit militaire n'y firent rien. On fit vaillamment
la dmarche dcisive, _non-seulement de demander_ le rtablissement
des tats, mais rellement _de les faire_, de les crer, les
convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs  nommer des
dputs pris dans les trois ordres, qui se runiront  jour convenu.
Voil ce qui fut crit (_Bibl. de Grenoble_.) Mais on convint
verbalement de se runir  Vizille, ancien chteau du Dauphin, que
possdait M. Prier, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit
courageusement.

La cour se montra fort double. Elle crivit des choses douces sur
l'amour du Roi pour le peuple. Jamais il ne fut plus loin d'exiger de
nouveaux impts. (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'vque
de Grenoble rpandit par les curs. En mme temps, on fait filer une
arme en Dauphin, sous l'homme le plus svre de France, le vieux
marchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse,
Amrique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup
d'artillerie. Le bailliage est tabli  Valence, et on va le faire 
Grenoble  main arme. Deux des consuls de Grenoble iront rpondre 
Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlev, est
prisonnier en Languedoc.

Tout cela tait assez vigoureux, bien combin. Mais rien ne pouvait
servir dans un si grand mouvement. Une unanimit immense, formidable,
se dclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du
Dauphin, les hommes la cocarde au chapeau. On arrache des murailles
l'arrt contre les consuls. De tous cts grandes nouvelles: _la
France est pour le Dauphin_. Les petits tats de Barn fraternisent
avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de Provence,
adhrent  ses rsolutions et veulent agir de concert. La Guyenne va
les imiter. Les mmes rsistances clatent juste aux deux bouts du
royaume,  Pau,  Amiens, Arras.  Pau, on dresse une potence pour
pendre le commandant.  Arras, le bailliage est chass  coups de
bton, tout bris et saccag. Le Parlement de Rouen continue de
s'assembler, met le ministre en accusation.

Tout s'arrte, et plus d'affaires. Lyon halte, Paris s'irrite par le
retard des payements. L'Htel de Ville a renvoy en aot ses payements
de mai.

Je copie tout ce qui prcde d'un petit journal manuscrit de 8 pages
qui donne trs-bien le mois de juillet,  Grenoble, les nouvelles
qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrmement
graves.

La disgrce du ministre a t signe pendant huit heures. La Reine a
tout fait rvoquer.

 notre assemble du 2, _des officiers en uniforme ont sign la
dlibration_.

Jamais le vieux marchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un
tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noy
dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de
joie. Ses officiers lui chappaient. Il l'crivit  la cour
(_Augeard_.) Ce qui dut l'tonner surtout, ce fut, dans une telle
ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid extraordinaires. Cela
ne se voit gure ailleurs. Si fermes dans les grandes choses, ils
cdaient sur les petites, qui souvent exaltent encore plus. Il crut
les embarrasser en dfendant la cocarde bleue aurore, l'insigne de la
province. Mais cela leur rendait service. Il valait mieux tre
Franais. On disait, non sans apparence: Toute la France sera
Dauphin.

De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifi d'abord qu'on ne
s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empcher. On lui rpondit
gaiement: Nous nous assemblerons, ft-ce  la bouche du canon.

Il se rabattit  dire: Ce ne sera pas  Grenoble. On n'y avait
jamais song. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires,
comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait
que ses baonnettes intimideraient l'assemble. On n'y regarda mme
pas. Cela l'achve. Il s'alite, et le voil trs-malade. On crut qu'il
y passerait. Il trana un an ou deux.

M. Prier, fort noblement, avait prpar des tables pour servir quatre
cents personnes. La salle d'armes du vieux conntable, Lesdiguires,
tait prpare pour faire siger dignement cette premire de nos
assembles.

Le secrtaire tait Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable,
fort mesur, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les
runions de la ville. L'assemble s'ouvrit  huit heures, s'organisa
jusqu' onze, examina les mmoires proposs jusqu' minuit, signa
jusqu' quatre heures du matin. Tout ainsi fut consomm dans un long
jour de juillet. On arrta (outre les choses arrtes le 14 juin):
que voulant montrer  la France un exemple d'union, d'attachement  la
monarchie, on n'octroierait les impts qu'aprs dlibration dans les
tats gnraux--que le Tiers-tat aurait autant de dputs que les
deux autres ordres runis.

Une mesure admirable fut garde par cette assemble:

1 _La municipalit n'y domina pas._ Les dputs de Grenoble,
trs-nombreux, ne voulurent pas tre compts selon leur nombre.

2 _Le parlement n'y domina pas._ Quoique seul il et d'abord dirig
le mouvement, l'assemble se mit  sa place, dit mme indirectement
qu'il n'tait pas impeccable. Elle exprime que la conduite gnreuse
des Parlements avait rpar leurs torts.

3 _Nul ordre ne pesa sur les autres._ Le Tiers n'abusa pas de la
force suprieure que donnait la situation. Le clerg et la noblesse,
entrans d'un bel lan, votrent sans difficult la double
reprsentation du Tiers.

4 L'assemble ne se montra _pas exclusivement dauphinoise_. Elle fut
surtout franaise, protesta dans deux articles de son amour pour
l'unit, dit que le Dauphin ne sparerait jamais sa cause de celle
des autres provinces.

Tout cela tait trs-neuf.

On sait bien que dans son fantme d'Assembles provinciales, le roi
avait doubl le Tiers. C'tait un mensonge de plus. Puisqu'il nommait
les dputs, on tait sr qu'il prendrait l'lite des faibles et des
serviles, les plus plats de la bourgeoisie.--Le Tiers aussi tait
double dans les tats de Languedoc. Autre leurre, autre mensonge. Les
formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce Tiers ne
parlait jamais, sauf un compliment ampoul que le capitoul de Toulouse
dbitait  l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute chose
importante suivaient leurs seigneurs les vques.

Non, la leon de la France ne fut pas le type btard des Assembles
provinciales, ni les tats de Languedoc. Elle fut dans l'unanimit des
trois ordres du Dauphin. Elle fut dans l'unanimit (peu durable, mais
relle alors) des nobles bretons et du peuple.

Elle fut dans l'branlement de l'arme, dans cet aveu terrible du
marchal de Vaux: _que la troupe n'est pas sre_. Nonainville 
Rennes, Boissieux  Grenoble, s'obstinent  ne pas tirer.

Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement tonnant de formes
qui se fait tout  coup dans les pices adresses au roi. Pour la
premire fois, on y parle de _sa responsabilit personnelle_, on y
fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse
(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre
que la Constitution seule _fait sa sret_. Mais la pice la plus
terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus
docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tte de
Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: Il ne faudrait qu'un instant
pour dtruire votre autorit... Vous tenez votre force de vos sujets;
elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pcune que se
soutient votre puissance. Puis, par deux fois, on rpte avec une
insistance menaante: Vous devez bien les connatre, tous ces abus de
pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres prcds de ces douces
paroles: _De l'ordre du roi_, et qu'ils sont _signs de vous!_ Que
d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne pouvez
les ignorer; elles portent _votre signature_.

Paroles vraiment redoutables qui commencent le procs, non pas de la
royaut seule, mais du roi, de Louis XVI.

Brienne tait fort timide en ralit. Il voyait venir ces jours o
l'on rend de srieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai,
demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand
Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.

Le Clerg, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leon la
plus amre. En Dauphin, en Bretagne, partout la noblesse tait contre
lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire
taire tous ces privilgis, c'tait de leur lcher le Tiers. Brienne
avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le
Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme
de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abb Maury, un
rou et un rus sous forme insolente, emporte. Il put tre pour
beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la
grande Babel. Le 8 aot, au nom du roi, il convoque les tats
gnraux.

Qu'est-ce que ces tats? Il ne le sait lui-mme. Il invite tout le
monde  fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont t. On allait sans
difficult trouver que le Tiers y tait trs-constamment cras,
humili, agenouill.  lui de prendre sa revanche au profit de la
royaut contre le Clerg, la Noblesse. La Cour, blesse par ceux-ci,
leur lanait la meute immense des avocats, des lettrs, pour les
gratigner aux jambes et les mordre par derrire.

Malesherbes tait pouvant. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans
une timidit coupable, il dmentit toute sa vie, fit un mmoire au roi
contre les tats gnraux.

Il se trompait d'poque, croyait que les ides de 76 suffisaient en
88.

Que pouvait faire Brienne?

Par les tats, il prissait. Sans les tats, il prissait. En face des
ncessits implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il
cherchait dans la boue. Le 16 aot, il ne peut payer qu' moiti en
billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs,
dpts de charit et fonds des hpitaux, des aumnes aux grls! Cela
faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!

O sommes-nous? les plus sacres dpenses, celles de cour, deviennent
impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami,
qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a
peine  le dfendre. On se souvient de l'homme qui seul voquait les
cus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de
sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'tait peu difficile.
Son livre de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de chagrin de
n'tre plus au ministre. Sa vanit souffrante exige seulement que
l'on renvoie Brienne (25 aot). Mais on le mystifie. On garde contre
lui l'homme d'excution, Lamoignon.




CHAPITRE DERNIER.

LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--LECTIONS.--MIRABEAU.

Aot 1788-avril 1789.


M. Necker dbuta en bon et galant homme. Trouvant le trsor vide, il y
mit sa fortune. Il versa deux millions  son entre au ministre, et,
plus tard, engagea tout ce qu'il possdait.

Cela remonta l'me, l'espoir et le crdit.

Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrs, firent
un acte de foi, apportrent six millions. Les cranciers rougirent
d'tre exigeants, se contentrent d'-comptes, dsormais srs d'tre
pays.

Les ennemis de Necker sont bien forcs ici de l'admirer. Monthyon, le
fermier gnral, dit: Sans moyens violents, sans coups de force, il
nous sauva de la banqueroute. Mille expdients de dtails furent
employs, faibles sparment, puissants par leur ensemble. Toute
grande mesure et trouv trop d'obstacles. Son industrie fut un
prodige. Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de
tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui
venait  grands pas, bientt devant l'atroce hiver, le grand hiver du
sicle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la
famine. Plus de travail et plus d'obissance dans l'administration.
L'autorit morale de Necker, son crdit personnel, supplrent aux
ressources de l'tat qui n'existait plus. De toutes parts on vint au
secours. Il parvint  passer ces terribles huit mois,  gagner le
printemps, les tats gnraux. Tout ce qu'on blme en lui de fautes ou
de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut rpondre  tout:
Il a nourri la France.

Il fallait ces extrmits pour que la cour, la reine, Artois, les plus
antipathiques  Necker, l'appelassent, pour que le roi subt le
protestant! Ds longtemps, il hassait Necker pour son pathos, sa
suffisance. Mais il le mprisait de plus pour ses cts bourgeois,
qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas
et servile. Il y voyait un sot, esprait l'amuser, garder contre lui
Lamoignon, l'absolutisme mme. Il montra plus d'adresse que l'on n'et
attendu. Tout en avouant ses rpugnances pour appeler le Gnevois, il
dit qu'il le suivrait en tout. Dans les premiers rapports qu'ils
eurent, il parut confiant, s'pancha avec lui, dit: Monsieur Necker,
voil bien des annes que j'ai  peine un instant de bonheur. Necker
attendri: Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours
ainsi. Tout se terminera bien.

La crdulit vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du bien
public, l'avaient trop press d'accepter. Lamoignon faisait croire au
roi qu'il pouvait viter les tats gnraux. Des parlementaires
assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour plnire, rouvrant le
Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on voudrait. Trs-coupable
complot qui, dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le
seul sauveur possible, dtruire l'espoir qui soutenait la France. Dj
le roi faisait imprimer les nouveaux dits.

Mais l'indigne manoeuvre des deux cts fut arrte. Plusieurs
parlementaires noblement rclamrent. Necker alla  la reine mme,
humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crdit serait
nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on esprait. C'tait le 7
septembre, et l'on voyait dj avec effroi que la rcolte avait manqu
partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la
sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine
srieuse. Necker fit apparatre le flau imminent, l'universel chaos
et le spectre de la famine.

Les adieux du roi, de la reine,  Brienne et  Lamoignon furent
pathtiques, et ceux qu'ils auraient faits  la royaut mme. En
effet, dsormais, il fallait marcher droit aux tats gnraux. Plus de
fraude, plus d'chappatoire, la France allait venir et demander des
comptes. Cette vague terreur leur fit amrement regretter ceux qui
emportaient le pass. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait
les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son
portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nice comme dame
d'honneur. Il reut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son
archevch, et un autre eut un rgiment. Lamoignon, pour son fils, eut
la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une
telle pnurie!).

Rien n'exaspra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal
partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvrent le moyen
d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans
toutes les rues une furie d'illuminations, ptards, fuses, etc., et
l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce
dsordre fut un prtexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre
Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre de dissiper par la force
les attroupements. C'tait se hter fort. Ces effervescences durent
peu. Les rprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on
ne peut gure qu'au prix de bien du sang.

Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme  Rennes, 
Grenoble, des troupes ordinaires et peu sres, mais des corps
privilgis,  haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris,
en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, tait fort
dispose  faire voir qu'elle est _vrai soldat_. Son chef, le
chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge  fond sur le
Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mmes. Les
spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis
de Nesle, etc.) furent ou sabrs ou crass.

Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et,
devant Henri IV, on brla un archevque de carton. Plusieurs, irrits
de la veille, disaient: Brlons les corps de garde. Dubois, dit-on,
habilement avait embusqu des fusils. On tire. Et voil vingt-cinq
morts.

Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais
massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de
femmes, s'tait porte aux trois htels Dubois, Lamoignon et Brienne,
et devant criait, aboyait. Du dernier (Htel de la Guerre), on avertit
Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils
chargs. D'autre part, les Gardes franaises, sous M. de Biron,
entrent par l'autre bout de la rue. Opration habile et d'un succs
terrible, qu'on veut attribuer _au hasard_. La foule, serre des deux
cts, fait une masse compacte, o tout coup porte. Prise entre les
deux feux, elle est pousse sur l'un, sur l'autre; des deux cts, la
mort!

C'est encore _le hasard_ qui, par la Garde de Paris, fit le carnage
aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on
refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on
chargea, on sabra ple-mle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui
rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)

Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la
Garde de Paris. Qu'et-il dit  Biron,  la Maison du roi, trop
excuss, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang.
On a dit, rpt sottement que ce gouvernement ne prit que de sa
dbonnairet. Je ne vois point cela. Il prit de son abandon. S'il
avait trouv dans l'arme le zle qu'il trouva dans ces corps, il eut
certes lutt. La petite cour militaire, qui menait alors Louis XVI,
et pu avec sa signature livrer de vraies batailles, disputer la
fortune. Mais l'arme lui tourna le dos.

Que ces choses cruelles se soient passes sous Necker, le plus humain
des hommes, cela nous claire fort sur un point trs-obscur de la
situation o l'histoire ne dit rien. _tait-il? n'tait-il pas
matre?_

Il avait l'apparence et la dcoration d'un vrai premier ministre.
Protestant, il entre au Conseil! insigne grce. Il a les embarras
immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et
infiniment complique de prparer les tats gnraux. Il devrait tre
fort, tenant cette misrable Cour par ses besoins et par sa peur,
ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien
voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il
tait ncessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant.
De l tant de fausses mesures, en dsaccord avec ses ides et sa
probit, et pourtant signes de son nom.

Ce pauvre homme de bien, n  Genve, n'tait point Gnevois. Il n'en
eut pas les vertueuses rsistances. Allemand d'origine, il avait dans
le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau
bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un prcepteur ou
rgent et de bonne heure commis, il tenait  la fois et du matre
d'cole et du plumitif subalterne. On ne russit gure, aux bureaux
comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'tre agrable et de
plaire  ses matres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant
toujours l'humble respect de tous faquins titrs, heureux de leurs
sourires. De l un tre ridicule, double, btard et faux, d'un ct
flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant fort 
gagner les privilgis, occup de les apaiser, de se faire pardonner
le bien.

On et pu deviner tout cela ds 84 par son livre, _Administration_. Il
y est pitoyable, visiblement il pleure de n'tre plus ministre. On
sent parfaitement la prise aise qu'on a sur un homme si faible. Dans
son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien
entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout _de la
vertu_ (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des
privilgis. Ils sont si gnreux que tout s'arrangera. Qu'ils se
confient  Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et
dj il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher.
De quelle main dlicate il touche le clerg, par exemple! dguisant sa
richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d' peu prs cent
millions.

On put voir tout d'abord que Necker tait tran, que, domin des
hautes influences, attendri et tromp par l'quivoque bonhomie de
Louis XVI, il prterait l'appui de son nom aux actes des privilgis,
serait tout  la fois leur dupe et leur compre. L'assemble
dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'tait
ajourne  octobre. Runie  Romans, elle fit un remarquable plan
d'tats provinciaux. Dans ce plan, l'lecteur devait tre le
propritaire payant d'impt six francs par an (dix sous par mois, ou 
peu prs _un liard par jour_). L'lecteur des villes un peu plus.
Mais on excluait tout  fait le fermier, comme trop dpendant. En
effet, la proprit appartenant surtout au clerg et aux nobles,
admettre leurs fermiers innombrables, c'tait mettre l'lection dans
la main des privilgis. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles
ont t de nos jours, le brutal instrument de la raction.

Plusieurs fermiers sigeaient  Romans, et eux-mmes ils demandrent
que le fermier ne ft pas lecteur, n'et pas la dure alternative de
voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa
famille.  cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent
le plan, _veulent que le fermier vote_. Quelle duret serait-ce
d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent
 donner au clerg, aux nobles, une arme d'lecteurs.

C'est dans le mme esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables
en 87, les rappelle en 88, tant sre de n'avoir par eux que des avis
pour enrayer ou reculer. Si le ministre tait ferme et loyal, il
devait rejeter, refuser  tout prix une assemble certainement hostile
 la convocation des tats gnraux.

Ces Notables montrrent une remarquable clairvoyance dans leur haine 
la libert.

1 Ils repoussrent presque unanimement la double reprsentation du
Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation tait vraiment
reprsente, le Privilge tait perdu.

2 Ils parurent deviner et prvoir que la fausse dmocratie serait le
sr moyen d'touffer, d'craser la vraie, que le suffrage universel
serait l'arme mortelle de la contre-rvolution. Ils admirent au
suffrage _mme les domestiques_, laquais des villes, et valets de
charrue, ces rustres qui bientt vont donner les Chouans. De peur
qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront _
haute voix_. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un
monde de fainants  vendre, de nobles affams, parasites, et de
petits collets qui couraient les dners.

 l'appui de ce bel avis (12 dcembre), parut une incroyable lettre
des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614,
s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le
bourgeois du mme sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui
a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si
les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations
dispenseraient de payer l'impt.

Au mme temps un coup rpondit, un grand coup, le livre de Sieys,
qui, d'un norme poids, trancha les questions, qui arma la Rvolution
de sa formule victorieuse, de sa hache et de son pe.

Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.--Le Tiers est la Nation.

Il carte du pied les thories des sots, des ignorants qui s'imaginent
(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.

Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc
plutt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.

Vous demandez quelle place les corps privilgis, deux cent mille
prtres ou nobles, auront dans l'ordre social? c'est demander quelle
place, dans le corps des malades, aura l'humeur maligne et corrompue.

Ceci s'entend assez et dpasse fort 89.

Non moins sinistrement, cet pre, inflexible Sieys dans les
_Instructions_ lectorales du duc d'Orlans, rappela la question
suprme, la _responsabilit_. On a vu qu' Grenoble un magistrat
l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de
Brienne, plaant mme plus haut encore la responsabilit. La brochure
d'Orlans demande que _quelqu'un_ soit responsable. Inutile de
nommer ce _quelqu'un_. Chacun comprendra.

Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur  qui
gauchit. Le _doublement du Tiers_ est le grand shiboleth o l'on se
reconnat. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a
os rappeler les tats de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers 
genoux). Ds ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il
descend, il s'abme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que
pour paratre en masse  la place funbre de la Rvolution.

Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait
misrablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils
de Necker). Ce coeur sensible et tendre, qui voulait plaire  tous,
tait dsespr de faire du chagrin aux privilgis. Entre quelques
hommes et la France, la justice et l'iniquit, il se taisait, restait
admirablement impartial.

On lui montrait que la noblesse avait t partout contre Brienne (de
mai en aot); qu'en Dauphin, seule au 13 juin, elle avait convoqu
les tats  Vizille; qu' Rennes, ailleurs encore, elle avait gagn et
dsarm l'officier (noble). N'taient-ce pas des nobles, ces vaillants
dputs bretons, les douze qu'on mit  la Bastille, ces obstins qui
vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs et pairs
avaient offert de renoncer  leurs privilges pcuniaires. Donc la
noblesse, haute ou petite, en majorit figurait au premier acte du
grand drame.

Un coup de vent, avant dcembre, claircit la situation. La majorit
noble, un moment entrane hors de son tat naturel par l'esprit
gnreux du sicle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs
rtrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en
Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes mme (des bourgeois, des
tudiants clatrent contre la noblesse), furent appuyes de
Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal,
Nantes cra une autre assemble, plus srieusement municipale, et qui
rellement reprsenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le
doublement du Tiers (_Mellinet_). Dans le cahier commun des villes de
Bretagne qu'on fit  Rennes, la demande en fut faite expressment
d'aprs le Dauphin (_Duch._, I, 85).

Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du
peuple. Deux avocats: la faim, la mort.

La dtresse s'accrut par l'hiver. Ds le 9 dcembre la Seine est
prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe 
trente degrs. Le peuple en chaque pays retient les bls. Plus de
circulation. Tout ngoce des grains est tax d'accaparement. Le
ministre en vain demande  acheter. L'effroi entrave tout. Necker,
aux abois, de nuit, de jour, crit lettres sur lettres et reoit cent
courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes
nouvelles: ici, l, partout la famine.

La situation de Paris tait un sujet de terreur. On l'alimentait jour
par jour, et la vie de ce corps norme tait suspendue  un fil. La
mortalit fut immense. De toutes parts, les pauvres gens prissaient
de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les
rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les
cimetires. Il y eut un grand mouvement de charit, de bienfaisance,
disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arriv si le redoutable
Paris, au dernier degr des misres et sous l'aiguillon de la mort,
et forc ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forc,  la place
Vendme, les insolents htels des Fermiers gnraux? Les curs, les
philosophes, l'archevque de Paris, tous donnrent. Nul davantage que
le duc d'Orlans. Sa prodigalit royale fit l'inquitude de
Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune prive n'avait-il
pas un but plus haut? Ds ce temps, en toute chose, imaginative et
haineuse, la Cour voit la main d'Orlans. Les clubs qui commencent 
ouvrir, sont dirigs par Orlans. Deux mille cinq cents brochures,
parues en quatre mois, sont l'oeuvre d'Orlans. Le grand mouvement des
campagnes en 1789, les vagabonds, les affams, ceux qu'on appelait
_les brigands_, c'est Orlans qui les suscite. Il devient une lgende,
un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le
monde, opre les immenses phnomnes qu'offrira la Rvolution.

C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orlans (Ducrest)
qu'tait venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reut
jamais Louis XVI: Faire lui-mme la Rvolution, lui-mme dmolir la
Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En
dcembre 88, la terreur, la ncessit, rendirent le Roi moins sourd.
Au grand peuple affam, dont la voix demandait: Du pain! il donne
_le Doublement du Tiers_ (27 dcembre 1788).

Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de dputs que le
Clerg et la Noblesse runis (les deux cent mille privilgis).

Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'et pas
obtenue si le roi et la reine n'avaient pas t dcids dans le
danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient  la
noblesse. Cette noblesse, appui du trne, c'est elle qui le
dmolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, taient
sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait
prcipit, dsarm son ministre Brienne? sinon les nobles de province,
ces officiers qui refusrent de faire tirer. La premire illumination
pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renferms 
la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.

Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre
pense. Ils ne donnrent point le change. Ils marqurent vivement
qu'ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit  Louis XVI qu'aux
Notables un seul bureau avait vot pour le Tiers  la majorit d'une
voix, il dit: Qu'on ajoute la mienne! La reine, le 27 dcembre,
assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne 
l'acte que la noblesse appelait sa dgradation.

Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mcontentement.
Le Tiers augment gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un
ordre  part, il n'a _qu'une voix contre deux_. Il est, comme
toujours, domin par les deux ordres suprieurs, le Clerg et la
Noblesse. Necker ne mlant pas les trois ordres en une mme assemble,
n'accordant pas le vote par tte, conservant la vieille forme
oppressive du vote par ordres, rassurait par l la conscience du roi,
inquite pour les privilgis. Par l encore il esprait calmer le
ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de
l'oeil, semblait dire: Ne vous fchez pas! Au fond, je n'ai accord
rien.

Le rglement d'lection qui parut (24 janvier), tonna, effraya.
Plusieurs crurent follement que les bannis gnevois, aux gages de
l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine dsorganisation,
que Necker les coutait (ce qui n'tait pas vrai), qu'il voulait dans
cette grande France faire la dmocratie des petits cantons de la Suisse,
ou l'galit barbare des nomades qui ne savent ce que c'est que proprit.

La base surprenait: Tout impos est lecteur. Tout homme de
vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la
capitation.

Quelle confiance illimite dans l'excellence de la nature humaine, le
patriotisme des masses et la modration des pauvres!

En regardant de prs, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce
plan, d'apparence ultra-dmocratique, drobait, retirait par
l'artifice du dtail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prtres 
bnfices, les nobles ayant des fiefs, donc un trs-petit nombre, ont
seuls le privilge de l'lection directe. Le Tiers (la nation) n'a que
l'lection de second degr. En conservant aux vieux bailliages leurs
absurdes droits, on y annule adroitement la proportion suprieure du
Tiers. On appelle tous les petits nobles, famliques, aiss  gagner.
On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.

La convocation n'est ni uniforme, ni simultane. Paris, la tte de la
France, qui devrait marcher devant, clairer et guider,
trs-machiavliquement est convoqu le dernier, aprs tous, et de
faon  n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la
mfiance contre la grande ville qu'on et d le plus mnager, qu'au 13
avril, le ministre, violant pour elle seule le principe d'lection
qu'il avait pos pour la France, dcida qu' Paris il faudrait payer
six livres de capitation pour tre admis aux assembles lectorales du
Tiers.

Mirabeau va jusqu' conclure qu'on ne voulait pas srieusement les
tats gnraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une
mle, o tous, combattant contre tous, s'annuleraient galement au
profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curs, venant avec
leurs haines et leur pauvret irrite, allait engloutir les vques.
Les anoblis, contests, mpriss de la noblesse, voulaient
certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clerg et
de la noblesse vont eux-mmes  leur tour tre crass par la roture
qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la ruine
gnrale, doit monter le trne.

Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de
fautes calcules, on put montrer au roi le rsultat probable: qu'on
aurait  la fois la popularit des bonnes intentions et le profit de
la duplicit (Mir., _Mm._, V, 224).

On a cru qu'en cette mesure le Roi s'tait dmenti, contredit, qu'il
avait pris tout  coup un sentiment novateur, rvolutionnaire. Quoi de
moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas l-dessus  douter, 
conjecturer. Les notes aigres que, en cette anne 88, il crivit sur
les plans de Turgot, et contre son ide de _grande municipalit_ ou
assemble nationale, constatent ses sentiments rels. crites dix ans
aprs Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute
une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterr ds
longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.

Le coeur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable
pour le Clerg et la Noblesse, trs-fixe et trs-fidle. Il y parut
bien  la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de
mettre le feu  l'arbre fodal o l'on brla les armoiries des nobles.
Il y parut dans son obstination  n'exiger point du clerg un serment
politique qui ne gnait en rien la conscience religieuse. Il y mit un
enttement mortel, inexplicable. Plutt que de cder, il aima mieux se
perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'tranger, trahir, livrer
la France.

Ici, le 27 dcembre, il crut tout simplement donner un leurre au
Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le
vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait  la Nation,
maintenir la suprmatie des deux ordres privilgis.

trange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touch
de l'opinitre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de
Necker, partout ailleurs qu'en France, l'et fait har du peuple. Sa
connivence dplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs,
lui et rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces
excutions tourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.

Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction
que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses
qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pt faire, la France
persistait en ce songe, cette vaine lgende, d'un certain Louis XVI
dans le genre du _bon roi_ Robert ou de Louis le _dbonnaire_.

La France tait trs-royaliste. Et cela sans exception. Tous,
Robespierre mme et Marat.

Et le plus royaliste des trois ordres, c'tait le Tiers. Partout dans
les pays o il pouvait parler, dans les pays d'tats, il s'tait
montr tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le sicle.
Lorsqu'en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtimes, Nobles et
Parlement refusent: le Tiers cde toujours: il vote obstinment pour
le roi et contre lui-mme. Plus royaliste encore il est sous Louis
XVI. En 1778, il vote aveuglment tout ce qu'on veut, et en 86, au
voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces se prcipitent
au passage, tout l'acclame, le bnit, tout pleure.

Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment
mme o il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette
vieille idole, la royaut. Ses assembles, graves, srieuses (autant
que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), tmoignent
d'une modration singulire. En rclamant les droits ternels de
l'espce humaine avec simplicit, elles ne sont nullement audacieuses,
plutt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation,
vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de reprsentants que
deux cent mille privilgis. Pour l'tat, pour l'glise, il voudrait
relier l'avenir au pass. Il porte encore le joug chrtien. Tous ses
cahiers demandent la _libert de conscience_. Nul ne rclame la
_libert des cultes_. Paris, Rennes, croient que l'ordre public
n'admet qu'une religion dominante. On a accus fortement Mirabeau et
les grands meneurs d'avoir hsit, recul devant l'glise. Mais cela
leur semblait exig par leurs commettants.

La Constitution civile du clerg, cette oeuvre malheureuse de la
Constituante, lui tait impose par la majorit de ses lecteurs.
(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)

Les cahiers des privilgis contrastent fort avec cette modration.
Ils sont proccups surtout de jeter sur les autres le fardeau que
l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la
ruine du clerg (abolition des dmes, suppression des moines, vente
d'une partie des biens ecclsiastiques). Et le clerg, de son ct,
pour se venger des nobles, dsire que les non nobles arrivent  toute
charge, mme d'pe.

Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et purils,
insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'pe, sur ce
que leurs prsances subsisteront dans les assembles. Il leur faut un
tribunal hraldique d'puration pour carter la canaille, la tourbe
des anoblis. Ils veulent bien partager l'impt, mais pour un temps
seulement. Ils pourraient avoir la bont d'abolir leurs droits
fodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnit. Mais
dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse ide d'un ordre
_de paysans_, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui
puisse au besoin donner un coup de main  la noblesse.

J'admire les cahiers du Clerg, surprenants d'hypocrisie. Il immole
magnanimement ses privilges pcuniaires. Mais comment les
immole-t-il?  quel prix? il faut le savoir: 1 _Il mettra sa dette 
la charge de l'tat_ (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas
toucher  ses revenus); 2 _Les revenus des curs seront augments_;
3 _Le clerg rpartira lui-mme sa part de l'impt_; 4 On conservera
la grosse sangsue monastique, _les couvents_, _les Mendiants_; 5 Enfin,
pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au
clerg donner l'me,--_l'ducation_, l'enfant, l'avenir. Car, dit ce
bon Clerg, l'me se perd, la moralit, depuis qu'on n'a plus les
Jsuites[22].

              [Note 22: Cela est fort curieux. La majorit du Clerg
              qui crit ceci, ce n'est pas, comme aux assembles de
              cet ordre, l'piscopat, c'est le clerg infrieur, ce
              sont surtout ces curs dont plusieurs, sous divers
              rapports, seront rvolutionnaires. Mais ils n'en restent
              pas moins _prtres_. On le voit dans certains articles
              de la _visite des prisons_ dont parlent les autres
              ordres. M. Chassin remarque trs-bien (livre III, ch.
              II) que le Clerg n'en parle pas. Il se soucie peu
              d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons
              d'glise, dans ces tnbreux _in pace_. Le Clerg et la
              Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder
              leurs tribunaux ecclsiastiques, leurs tribunaux
              fodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle mme de
              l'iniquit. Ceux o le Clerg jugeait des questions de
              mariage, le rendait matre de la femme, de l'homme (
              son moment faible), de la famille elle-mme.]

Les cahiers, en Bretagne, rvlrent la situation. La Noblesse qui,
contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on et crue la tte de
l'arme de la libert, se montra ce qu'elle tait, parut fortement
rtrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que
lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux tats de
la province, tant qu'on n'aurait pas accept _le vote par tte_, qui
seul donnait une valeur srieuse au doublement du Tiers. Les nobles
(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement
provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossire, de
paysans  eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils
lchaient dans le peuple, criant: Le pain  quatre sols! Appel
ignoble que le peuple de Rennes eut la fiert de ne comprendre pas.

Alors on essaya de la brutalit. Ces chouans jouaient du couteau. En
vain on dissout les tats. Les nobles,  eux seuls, tiennent les tats
dans une glise. Ils y sont assigs par la jeunesse arme, par les
forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais
on n'obtient nulle enqute contre leurs violences. Le dni de justice
du Parlement de Rennes est approuv, favoris du Roi, qui renvoie tout
au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de
Rennes lui adressent un mmoire. Le Roi le fait poursuivre par son
avocat gnral Sguier; il est brl par le Parlement de Paris (6
avril).

La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses
rsistances des nobles, leurs coupables efforts pour crer des
temptes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et
des rpressions sanglantes, qui pussent ajourner les tats gnraux.
La Cour de mme s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Rvolution
y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en
s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idoltr du peuple, qui y
chercha son dieu sauveur.

Mirabeau semblait peu digne d'tre cette idole. Rien de plus tortueux
que sa conduite  cette poque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison
dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez
Lamoignon (quoique oppos au coup d'tat), recherchait Montmorin, en
tira quelque argent pour ne pas publier ses lettres crites de Berlin
au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait candidat aux
tats gnraux. Ses lettres de ce temps sont d'un royaliste timide.
Les tats gnraux, tant dsirs, l'alarment maintenant, lui semblent
_prcipits_. S'il est lu, il sera _trs-monarchiste_. En tuant le
despotisme bureaucratique, il faut _relever l'autorit royale_ (Mir.,
_Mm._, V, 187-188). Il se fie peu aux masses. Le Tiers n'a ni plan,
ni lumires, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il
regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son pre, et (faut-il le
dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Son pre l'et autoris
 reprsenter ses fiefs dans la noblesse des tats de Provence. Mais
les nobles, contre qui il plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier?
Une lettre qu'il crit  son oncle, nous apprend qu'il accepterait
d'Arimane (du Dmon) une place aux tats gnraux, qu'il se
rapprocherait de sa femme mme, c'est--dire irait  la gloire par la
voie d'infamie.

Le hasard le tira de l, lui sauva cette indigne chute.

D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau
pour candidat du ministre.

Deuximement, une femme lui vint,--je ne dis pas un amour,--certaine
madame Lejay, femme d'esprit, d'nergie, d'audace, de brutalit
colrique, la grossire image du peuple, en qui il sentit cette force,
qu'il ne connaissait nullement.

Troisimement, les insultes, les dfis, les rises atroces de la
noblesse de Provence, veillrent en lui une autre me, le mirent
au-dessus de lui-mme, le portrent  une hauteur qu'il n'eut ni
avant ni aprs.

Gentilhomme jusqu' la moelle, il avait pourtant de naissance du got
pour s'encanailler dans la socit des petits, de ses paysans
limousins, provenaux (c'est ce qui indignait son pre). D'aprs eux,
il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il
sigeait en face des nobles dans une mme assemble. Lorsqu'il alla,
en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et
plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du
Parlement, et cette lite maussade de la bourgeoisie ne le charma
gure.

L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay.
Branger, qui l'a connue, m'a donn quelques dtails sur cette
personne singulire.

C'tait une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et
de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frapprent,
qui charmrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. 
Berlin, aprs un travail excessif, il se remettait en se battant, non
pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrtaire, ses valets et
tout le monde.

Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la
mauvaise affaire d'imprimer la _Monarchie prussienne_ de Mirabeau.
Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses
chances arrivaient, que le pauvre homme tait perdu. Lui seul
pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un
succs certain. C'taient ses _Lettres de Berlin_. Elle tait jolie,
pressante. Mirabeau allgua qu'il ne les avait point. Il avait pris
contre lui-mme une prcaution singulire. Il avait mis le manuscrit
dans les mains d'un jeune homme, sr, trs-honnte, trs-dvou, lui
commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, de ne pas le lui
donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret
d'honneur dj pay deux fois? Tout cela n'arrta gure la violente
petite femme. D'emportement, de passion, elle fut irrsistible. Elle
aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. Il fora le
secrtaire o son ami tenait enferme l'oeuvre fatale, la livra. Elle
en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter
 Mirabeau son voyage d'lection qu'il ne pouvait faire sans argent.

On a dit que Mirabeau ouvrit boutique  Marseille, s'afficha _marchand
de draps_. Le fait est faux. Ce qui est sr, c'est qu' ce moment
dcisif o il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se
fit peuple, se dclara contraire  l'opposition qu'elle faisait au
doublement du Tiers. Quelque appui qu'il et au dehors, il tait seul
dans l'assemble, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers
(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se
faire un appui parmi eux? On lui fit  ce sujet une trs-dangereuse
ouverture. Sa femme, qui n'tait plus jeune, pouvait, en revenant 
lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait
fort convenu de l'avilir, de l'nerver, de l'accabler du patronage de
ceux qui le dshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).

L'assemble tait d'avance si bien travaille contre lui, qu'aux
premiers mots qu'il pronona (30 janvier), mots prudents,
trs-modrs, une tempte de colres, vraies ou simules, s'leva. La
fureur avec laquelle il fut insult, dpasse toute haine politique.
videmment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup
d'pe qu'il donna alors au petit Galiffet, aprs quatre ans,
saignaient encore. On avait ameut la masse contre le _chien enrag_
(p. 269). Le plan tait de _s'en dfaire_ de manire ou d'autre. Nous
l'insulterons, disaient-ils; s'il vient  bout de l'un de nous, il
faudra qu'il passe sur le corps  tous. (262.) Donc on vit ce
spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prtres aboyant
contre un seul homme. La ptulance du Midi ne connut aucune borne. Les
rises furent prodigues au gentilhomme dbonnaire et au mari patient.
Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion
qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage
qui bientt les crasa.

Mirabeau put comprendre un pitoyable mystre qui a fait normment
pour hter la Rvolution. C'est la _Terreur_ du duellisme que la
Noblesse impunment exerait sur la nation.

Cent ou deux cent mille fainants qui ne s'occupaient que d'escrime,
constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, mme les
militaires infrieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne
prservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou
Marceau, taient rosss comme les autres. Pour les tenir souples et
bas, ils avaient imagin (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible
affaire de Chteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des
matres d'armes pour dfier le soldat. Il tait bless ou tu; s'il
refusait, dshonor.

On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la
fantasque Terreur qu'exerait cette Noblesse sous l'ancien rgime, et
les furieux royalistes de 89  92. La garde constitutionnelle,
compose de matres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta
l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui
tait un nain, fut encore, en 92, outrag dans les Tuileries.

Tout cela partait d'en haut. C'tait l'amusement de la cour. On en
faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au
premier jour mme de l'migration.

Le duel de Mirabeau fut d'un gant, d'un titan. Il arracha de lui-mme
une montagne, la lana. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont
retenue par coeur. Aplatis, ils ne rpondirent qu'en se dispensant de
rpondre. Ils prirent un prtexte absurde pour l'exclure de
l'assemble. C'tait le 8 fvrier. Le 10, ils eurent de Paris un
admirable secours pour perdre et fltrir Mirabeau. On put voir combien
le pouvoir, libral en apparence, tait pour l'aristocratie. Le 10,
l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les _Lettres de
Berlin_ fussent brles par la main du bourreau.

Au moment o le gant semble illumin d'clairs, la main du bourreau
le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court  Paris, mais n'ose y
entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sr
apparemment qu'un jeune homme qu'il a pouss. Ce cher ami ferme sa
porte, le renie. C'est Talleyrand.

Mirabeau avait plusieurs mes. Et son me dantonique s'veillait dans
ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrpide girondin, il
traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de
Terreur: _La Royaut_, de Milton. Cette bombe, en clatant, et touch
le trne mme. Servan, dans ses propres livres (_Le soldat citoyen_),
n'avait recul nullement devant ces moyens d'intimidation. Il y
adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit
du jugement prochain de la Rvolution.

Le Parlement, qui enfonait dans l'impopularit, avait bien 
rflchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle
force. Il s'arrta, il n'osa.

On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la
Noblesse en avait fait une fte. Le jour du banquet, il arrive (7 mars
89).

Mais bien avant qu'il soit  Aix, ds Lambesc, quel est ce grand bruit
de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes
que cette affluence effrayante?... tonnant peuple du Midi! Hier, tout
semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet
homme. Vive le pre de la Patrie! On veut dteler la voiture,
s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse chapper un sombre mot
prophtique (Mir., _Mm._, V, 271, 278.)

 Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait
 toutes jambes.  travers les fleurs, les couronnes, les feux
d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.

 Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. Une masse de
cent vingt mille mes l'enveloppe. Le carrosse est accabl de
lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frntiques baisent les roues.
Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants
(279).

Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tte vaine de madame
de Mirabeau n'y tient pas. Elle est perdue de sa gloire. Et cela dura
trois ans. Elle acheta,  sa mort, son htel, son lit, voulut lguer
tout son bien  l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars
89), des paysans, aposts trs-probablement par elle, allrent prier
Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.

Les nobles taient si furieux, qu' Aix,  Marseille et  Toulon, ils
firent un coup dsespr. On ne peut le comparer qu' la folie de
Saint-Domingue, quand les colons imaginrent de lcher leurs propres
ngres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On
organisa aux trois villes trois pouvantables meutes. Cela n'tait
que trop facile aprs ce cruel hiver de misre et de famine. Le bl
manqua, grande chert. Le peuple,  Marseille, s'en prit 
l'Intendant, au Fermier de la ville, fora leurs htels, brisa tout,
fora, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls,
pouvants, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284),
baissant le prix du pain, de la viande,  un bas prix insens. L'effet
naturel et t, que personne ne voulant apporter du bl  ce prix, on
aurait eu la famine. On la faisait ds le jour mme, chacun forant le
boulanger  donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'tait
sauv. Marseille tait en grand pril. Les Gnois, nombre d'trangers,
prparaient d'affreux dsordres. Plusieurs auraient eu envie de
brler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, parlaient
d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et dj trois cents
bandits chapps couraient la ville.

L'autorit avait pri. Ce fut le gouverneur mme de la Provence,
rfugi de Marseille  Aix, qui fit appel  Mirabeau, lui dit de
faire ce que son coeur lui conseillerait. Terrible appel au danger
le plus vident,  la ruine presque certaine de sa popularit. On
pouvait croire que de toute faon il tait fini et tu,--ou tu de sa
hardiesse dans une entreprise impossible,--ou, s'il refusait de
rpondre, tu de honte et de lchet.

Il montra un coeur admirable, vola  Marseille, sauva la Provence.

Ce qu'il avait hautement conseill dans ses crits, la _milice
nationale_ remplaant toute force arme, il l'organise  Marseille,
aid et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix
(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25,
pendant qu'il s'occupe  contenir un mouvement, une nouvelle
accablante, dcourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.

 Aix, le consul (marquis de la Fare), celui mme qui avait fait
exclure Mirabeau des tats, fait une indigne tentative pour pousser le
peuple  bout, pouvoir frapper, cote que cote. Ses provocations, ses
injures, ne suffisaient pas, il en vint  dire aux affams que le
crottin de cheval tait assez bon pour eux. (Mir., _Mm._, V, 306.)
On s'emporte. C'est ce qu'il voulait. Il fait tirer ses soldats. Deux
morts et plusieurs blesss. L, le peuple exaspr s'lance, rembarre
les soldats, les dsarme. La Fare se cache. Il est assig. Il baisse
le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de peur, il s'enfuit.

Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus
fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se
fit agneau. Mirabeau lui expliqua  merveille la situation,
l'instruisit et l'apaisa.

Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le
peuple ne murmura pas.

Aix n'tait pas apais. On menaait un magasin. Le gouverneur Caraman
n'y avait su d'autre remde que de faire venir des troupes, de
prparer un carnage. Mirabeau accourt  Aix, et empche la bataille.
Il persuade au gouverneur d'carter la force arme, de confier la
ville  elle-mme, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient
pour aggraver le dsordre. Mirabeau court au devant, les harangue et
les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment
attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas.
Tous pleurent, et il pleure aussi (305).

Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachs tout  l'heure,
reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront tre officiers de
milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple
soit puni pour avoir t massacr. Une bonne justice prvtale.

Oui, dit le peuple, pour vous. Et voil que les potences, sans
Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.

Un des plus furieux contre lui avait t certain vque. On le tenait
 Sisteron. Il tait en grand pril. Mirabeau court, il harangue; il
enlve son vque et le met en sret.

Il fut lu, on peut le dire, non-seulement  Aix,  Marseille, mais en
France. Il arriva, port sur les bras de la France, aux tats
gnraux.

Ce fort et pntrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant
sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. tait-il digne d'tre
 ce point exalt, divinis par ce peuple confiant?

Qu'avait-on ador en lui? le gnie, surtout la force. Son triomphe
n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?

Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice
et si barbare, que sera-ce du capitaine divinis par la victoire?

Au moment o il vint  Aix, o le peuple voulait le traner, il fondit
en larmes, disant: Voil comme on devient esclave!


FIN DU TOME DIX-NEUVIME ET DERNIER.




TABLE DES MATIRES.




PRFACE, I

    L'_Histoire de France_ est termine ............................ I
    Le fil du prsent volume est _la Conspiration de famille_,
      aujourd'hui prouve, dmontre .............................. II
    Les lgendes rcentes ont t dmenties par les lettres
      mmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thrse .............. VII
    Combien Louis XVI fut Allemand, tranger  la France ........... X
    Toujours le roi en France a t l'tranger .................... XI
    L'ascendant croissant de la reine ............................ XII
    Mthode suivie dans ce volume ............................... XIII
    Adieu  la France d'alors ..................................... XV


CHAPITRE PREMIER.

    CHUTE DE BERNIS.--AVNEMENT DE CHOISEUL. 1758 ................. 17
      Cabale autrichienne des trois Lorraines ..................... 20
      Elles perdent Bernis et l'Infante, crent Choiseul .......... 23
      Choiseul livre la France  l'Autriche ....................... 24


CHAPITRE II.

    CHOISEUL.--SON TRAIT AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS. 1759 ...... 27
      Ascendant de la Lorraine. Rgne des Lorraines ............... 28
      Choiseul et sa soeur (Grammont) ............................. 29
      Situation dsespre. Choiseul manque la descente
        d'Angleterre; banqueroute ................................. 33


CHAPITRE III.

    L'CLIPSE DE VOLTAIRE. 1759-1761 .............................. 40
      Le parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le
        loge  Ferney ............................................. 44
      _Candide_ ................................................... 45


CHAPITRE IV.

    ROUSSEAU.--NOUVELLE HLOSE. 1764-1761 ........................ 49
      Le Rousseau naturel et le Rousseau artificiel ............... 50
      La Savoie, madame de Warens ................................. 52
      Fluctuations. Il se fait chrtien (1754) .................... 53
      Les Gnevois le lancent contre Voltaire ..................... 54
      Discordances et reniements. Dlire. Madame d'Houdetot
        (1756) .................................................... 56
      _Lettres sur les spectacles_ (1758). Nouvelle langue. Le
        grand schisme ............................................. 57
      La _Julie_ (janvier 1761) ................................... 62


CHAPITRE V.

    LA COMDIE DES PHILOSOPHES. Mai 1760.--MADEMOISELLE
      DE ROMANS. 1761 ............................................. 68
      Rousseau chez madame de Luxembourg .......................... 69
      Sa belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime
        l'_Encyclopdie_ et diffame les philosophes ............... 70
      Mnagements des dvots pour Rousseau ........................ 71
      Il les redoute. Caractre btard de l'_mile_ ............... 78
      L'amour est  la mode. La _Julie_ du roi .................... 80


CHAPITRE VI.

    PACTE DE FAMILLE.--RGNE DU PARLEMENT.--JSUITES CONDAMNS.
      1761-1762 ................................................... 82
      Choiseul s'allie  l'Espagne et la compromet; se fait seul
        ministre .................................................. 83
      Il amuse les Parlements avec la chasse aux Jsuites ......... 89


CHAPITRE VII.

    LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS. 1761-1764 ... 93
      Les protestants avaient us la piti ........................ 95
      Calas. Ftes meurtrires du Clerg dans le Midi ............. 96
      Violente piti de Voltaire; son audace contre les
        Parlements ............................................... 106
      Ils rpondent barbarement par le procs des Sirven ......... 110
      Choiseul heureux d'craser ses amis des Parlements. Triomphe
        de la tolrance .......................................... 112


CHAPITRE VIII.

    L'EUROPE.--LA PAIX. 1763 ..................................... 114
      L'ogre russe. Frdric le dtourne de la Prusse sur la
        Pologne .................................................. 117
      Choiseul ne dispute que pour l'Autriche .................... 120
      La France exclue du monde, ruine en Amrique et en Asie
        (1763). Destruction des races amricaines ................ 121
      Choiseul s'assure des Parlements et se fait sept annes de
        rgne .................................................... 125


CHAPITRE IX.

    TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU
      DAUPHIN, DE LA DAUPHINE. 1763-1766 ......................... 126
      Choiseul brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion ..... 128
      Agence secrte du roi, le chevalier d'on .................. 132
      Embarras et humiliation du roi ............................. 139
      Lutte de la soeur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt
        (1764) ................................................... 141
      Mort du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la
        Dauphine qui meurt (1766) ................................ 144
      Vie du roi, peureuse et furtive; l'enfant cache ........... 148


CHAPITRE X.

    FIN DES CHOISEUL. 1767-1770 .................................. 150
      Choiseul fort par Vienne et Madrid; sa fatuit dangereuse .. 151
      Influence de sa soeur; rgne de mademoiselle Julie. Corse,
        Lally, etc. .............................................. 152
      Choiseul dupe de Vienne; ne prvit rien. Partage de la
        Pologne .................................................. 155
      Il provoque la guerre; nous lgue la banqueroute ........... 158


CHAPITRE XI.

    LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV. 1770-1774 .................... 160
      Le parti dvot oppose la Du Barry  Choiseul ............... 163
      Choiseul nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe
        (24 dcembre 1770) ....................................... 166
      D'Aiguillon, Maupeou, Terray; le coup d'tat. Mmoires de
        Beaumarchais ............................................. 168
      Les deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774) ..... 170


CHAPITRE XII.

    AVNEMENT DE LOUIS XVI. 1774 ................................. 172
      Louis XVI fut tout Allemand (par sa mre), Marie-Antoinette
        Lorraine (par son pre) .................................. 172
      Forc de l'pouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche .. 173
      Elle suit les conseils de sa mre, qui la trompe (4 mai 1771),
        pour le partage de la Pologne ............................ 177
      Elle s'empare de son jeune mari (juin 1771) ................ 177
      Bonne nature du dauphin, charme et lgret de la dauphine . 179
      Avnement (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour carter
        l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle
        Maurepas, Vergennes ...................................... 180
      Sa chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie,
        ceux qui l'clairaient sur l'Autriche .................... 183
      Triomphe de la reine, son temprament violent; madame de
        Lamballe ................................................. 185


CHAPITRE XIII.

    MINISTRE DE TURGOT. 1774-1776 ............................... 187
      Les exagrations des conomistes furent utiles; il fallait
        ranimer la production dcourage ......................... 189
      Gnie indpendant de Turgot, nullement serf des conomistes  190
      Comment le roi le prit sans le connatre ................... 191
      La Marseillaise du bl ..................................... 192
      Son plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison
        affranchie ............................................... 193
      Intrigue des Choiseul qui font rappeler le Parlement
        (novembre 1774) .......................................... 194
      Ligue universelle contre Turgot, meute factice ............ 195
      Faiblesse du roi; le Sacre ................................. 196
      Turgot refuse de doter les gens agrables  la reine; il
        tombe (mai 1776) ......................................... 201
      Le roi peu ducable; il trompe Turgot et se trompe, garde
        tout son coeur au pass .................................. 204


CHAPITRE XIV.

    TRANSFORMATION DES ESPRITS. 1760-1780.--L'LAN POUR
      L'AMRIQUE.--LA GUERRE. 1777-1783 .......................... 206
      Grandeur morale de la France; trois accs de croissance en
        vingt ans ................................................ 207
      Influence de Rousseau, Raynal.--Enfants sublimes ........... 208
      Beaumarchais jure que l'Amrique vaincra (25 septembre 1776) 209
      Combien elle tait peu rpublicaine. Paine coupe le cble
        qui l'attache  l'Europe ................................. 211
      Dclaration d'indpendance (juillet 1776) .................. 213
      Secours de Beaumarchais (janvier 1777). Dpart de La Fayette
        (avril) .................................................. 214
      Necker. La confiance qu'il inspire permet  la France
        d'emprunter et de se ruiner pour l'Amrique .............. 216
      Le roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amrique
        (fvrier 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II .... 218
      Marie-Thrse implore sa fille, qui devient enceinte le 18
        mars 1778 ................................................ 219
      Le roi agit peu ou mal pour l'Amrique, se rserve pour
        l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779) ............. 223
      Force de l'opinion. Necker, par le _Compte rendu_, relve
        encore le crdit, trouve l'argent ncessaire  la guerre . 224
      Le roi forc d'envoyer une arme. Victoire et dlivrance (28
        septembre 1771) .......................................... 225
      Chute de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing,
        Suffren, paralyss par l'aristocratie. Paix prcipite
        (1783) ................................................... 226


CHAPITRE XV.

    LA REINE.--CALONNE ET FIGARO. 1774-1784 ...................... 229
      clat qui entourait la reine.--La lutte de Glck et Piccini.
        Succs de Grtry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. _Le
        Barbier de Sville_, etc.................................. 230
      Got pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidlit de Fersen .. 231
      Les Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai
        1776) .................................................... 234
      Les meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine
        (1776-1787) .............................................. 236
      Ils s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783).
        Calonne .................................................. 238
      Ils font reprsenter _Figaro_ (17 avril 1784) .............. 241
      Le roi met Beaumarchais  Saint-Lazare ..................... 243


CHAPITRE XVI.

    MONTGOLFIER. LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS. 1783-1774 ....... 244
      L'impossible supprim, Premire ascension en ballon (21
        novembre 1783) ........................................... 245
      L'homme devient _un crateur_. Lavoisier (1775) ............ 246
      Est-il en lui-mme _un gurisseur_. Mesmer, Cagliostro ..... 247
      Folies de Joseph II appuyes de la reine ................... 248
      Rohan se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne ...... 249
      Sa matresse, madame de Valois (Lamotte) ................... 250
      Lgret de la reine, got des farces, des mystifications .. 254
      La Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan
        (juillet 1784) ........................................... 256


CHAPITRE XVII.

    LE COLLIER. 1785 ............................................. 259
      La reine brouille avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud  260
      Elle consulte Cagliostro que Rohan a tabli prs de lui .... 262
      Sa passion pour les diamants; on lui offre le Collier
        (fvrier 1785) ........................................... 263
      Fatuit de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) .... 269
      Son arrestation (15 aot). La Valois refuse de fuir ........ 270


CHAPITRE XVIII.

    PROCS DU COLLIER. 1785-1786 ................................. 272
      Rohan dirig par Georgel, se sauve aux dpens de la Valois . 273
      Mnagements singuliers du roi pour Rohan ................... 277
      Ni le roi, ni le Parlement, ni le Clerg ne veulent de
        procdure publique ....................................... 278
      On laisse Rohan faire lui-mme l'enqute des joailliers de
        Londres .................................................. 280
      On force les magistrats de trouver bonne la pice rapporte
        de Londres ............................................... 282
      La Valois contenue, musele, dirige, crue agent de la reine 284
      Triomphe de Rohan. La Valois fouette, marque;  la
        Salptrire .............................................. 288
      Elle devient une lgende, chappe, se justifie, se tue ..... 292


CHAPITRE XIX.

    RVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU. 1776-1786 ............. 297
      Le roi  Cherbourg. _Sensibilit_ .......................... 298
      Son attachement au pass, aux vieux abus ................... 299
      Sa facilit pour accorder aux familles des lettres de cachet 300
      Duret de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et
        prisons .................................................. 301
      Les Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) ............. 303
      Le Mirabeau rel; ridiculement exagr ..................... 306
      Son procs pour sa femme (1783). Sa soeur. L'enfant
        mystrieux ............................................... 312
      Comme Rousseau, il part du dsespoir ....................... 314
      Franklin le relve. On le fait crire contre Washington,
        contre Beaumarchais (1784-1785) .......................... 315


CHAPITRE XX.

    CALONNE.--COMDIE DES NOTABLES. 1787 ......................... 317

      Charlatanisme de Calonne, ses meneurs ...................... 318
      Il crve la caisse publique ................................ 319
      Le roi tait-il innocent des actes qu'il signait tous les
        jours? ................................................... 321
      Sa passion. La reine en 1787. Portraits .................... 323
      Combien le roi est loin de lui-mme, du _Louis XVI dauphin_
        et du _Louis XVI de 1774_ ................................ 325
      Les Notables expdient pour amnistier le gaspillage et
        trouver de l'argent ...................................... 326
      Ruses grossires auxquelles le roi se laisse associer ...... 330
      La fallacieuse machine des Notables ........................ 331
      Calonne rejette le dficit sur Necker ...................... 332
      Il est repouss des Notables, reni du roi ................. 333
      Chute du roi; la reine lui impose un prtre athe .......... 334


CHAPITRE XXI.

    LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE? 1787 ......... 337
      Brienne, crature du parti autrichien, est la dfaite du
        parti Polignac ........................................... 337
      La reine, dconsidre, prend publiquement le pouvoir ...... 338
      L'Anglais Dorset lui fait abandonner la Hollande ........... 340
      Brienne repouss des Notables. Le Parlement demande les
        tats gnraux ........................................... 343
      Exil et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420
        millions. Dnonce par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre
        1787). Fureur du roi ..................................... 348
      On conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de
        Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. ..................... 354


CHAPITRE XXII.

    LE COUP D'TAT.--LES RSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHIN,
      ETC.--CONVOCATION DES TATS GNRAUX. Mai-aot 1788 ........ 357
      La reine sige aux conseils, y prend la voix prpondrante . 358
      Tentations de violence. tat de l'arme .................... 359
      crasement du Parlement, _Cour plnire_, etc. Le roi n'aura
        plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) ......... 361
      Les pairs font une Dclaration des droits (3 mai) .......... 364
      Arrestation de d'sprmesnil (5 mai) ....................... 365
      Protestation des Parlements (2-9 mai) ...................... 366
      Rsistance de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) ........ 367
      Rsistance du Dauphin. Combat de Grenoble (7 juin) ........ 370
      La noblesse de Grenoble rtablit les anciens tats. Vizille
        (27 juillet) ............................................. 380
      Toute la France suit le Dauphin ........................... 381
      Vigueur du gouvernement, mais _la troupe n'est pas sre_ ... 384
      Le Grand Conseil demande la tte de Brienne, menace le roi
        (19 juin) ................................................ 384
      Brienne convoque les tats gnraux (8 aot) ............... 385


CHAPITRE XXIII ET DERNIER.

    LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--LECTIONS.--MIRABEAU.
      Aot 1788-avril 1789 ....................................... 388
      Le roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son
        ministre................................................. 389
      Chute de Brienne et Lamoignon. Ftes de Paris. Massacres
        (septembre 1788) ......................................... 390
      Faiblesse de Necker. Mnagements pour la Cour,
        l'Aristocratie ........................................... 393
      On convoque les Notables pour soutenir les privilgis
        (dcembre) ............................................... 395
      Le coup de Sieys: _Le Tiers est le tout_ .................. 396
      La Noblesse recule, et s'avoue rtrograde .................. 398
      Cruel hiver et famine ...................................... 399
      Le roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 dcembre
        1788) .................................................... 400
      Caractre quivoque du Rglement d'lection (24 janvier
        1789) .................................................... 401
      Violente lutte pour l'lection de Mirabeau ................. 408
      Mirabeau sauve la Provence, triomphe; prvoit la tyrannie .. 414


Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr.), rue J.-J.-Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***

***** This file should be named 24490-8.txt or 24490-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/4/4/9/24490/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
