The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature hbraque
(1743-1885), by Nahum Slouschz

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Title: La Renaissance de la littrature hbraque (1743-1885)

Author: Nahum Slouschz

Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424]

Language: French

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LA RENAISSANCE

DE LA

LITTRATURE HBRAQUE

(1743-1885)

ESSAI D'HISTOIRE LITTRAIRE

PAR

NAHUM SLOUSCHZ

(BEN-DAVID)

_Thse prsente  la Facult des Lettres de Paris pour le Doctorat de
l'Universit_

PARIS

SOCIT NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'DITION

(_Librairie Georges Bellais_)

17, RUE CUJAS, Ve

1902

 Monsieur PHILIPPE BERGER

Membre de l'Institut

Professeur de langues et littratures hbraques et syriaques au Collge
de France

ET

 Monsieur ISRAL LVI

Matre de Confrences de Littrature talmudique et rabbinique  l'cole
pratique des Hautes-tudes

En tmoignage de reconnaissance affectueuse.

N. S.

TABLE DES MATIRES

       *       *       *       *       *


INTRODUCTION

CHAPITRE I

EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO

La littrature hbraque du Moyen-ge.--Priode de
transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames.
Son gnie potique.--La renaissance du style biblique.--Son
influence

CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM

Les ides humanistes parmi les juifs allemands.--Les
premiers cercles des Maskilim.--La lacisation de la
langue hbraque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance
littraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le
Malherbe de la posie hbraque.--_Schir Tifereth_
ou la Mosiade.--L'action humaniste de Wessely.--David
Franco Mends et ses drames.--Les autres
meassfim.--S. Papenheim et l'lgie _les Quatre
Coupes_.--Le style prcieux.--Les meassfim polonais.--L'influence
des meassfim.--En Italie et en France.
lie Halfen Halvy  Paris

CHAPITRE III

EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE

Les juifs polonais.--Leur caractre, leur constitution
sociale et religieuse.--L'autonomie du rgime rabbinique.--La
terreur des Cosaques et la dcadence des
coles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme
et la secte des Hassidim.--La Galicie et les rformes
de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils
littraires.--S.-J. Rapoport et sa carrire. _La science
du judasme._--L'hglianisme et N. Krochmal. La
philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac
Erter, pote satirique. _Le Voyant de la maison
d'Isral._--M. Letteris, pote lyrique et traducteur. La
note sioniste.--L'influence de l'cole galicienne.--Autres
pays: S. Molder  Amsterdam.--Yettelis 
Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'cole italienne:
I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses posies. _La
Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrire et sa
philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judasme.
Son influence.--Aperu gnral.

CHAPITRE IV

L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE

Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractre
particulier.--Causes extrieures favorables  l'closion
d'un milieu national juif.--lie de Vilna et l'apoge des
coles rabbiniques.--La rsistance au mouvement
mystique et la tolrance des rabbins.--L'humanisme
allemand  Sklow. Premier contact avec les autorits
russes.--Les guerres napoloniennes et la raction politique.--Vilna,
la Jrusalem de la Lithuanie.--Les premiers
humanistes.--L'cole de Vilna.--A.-B. Lebenson,
le pre de la posie. Pote raisonneur. Pessimisme 
outrance. L'amour de l'hbreu. _Les Chants de la langue
sacre._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.
Son style raliste.--Le cercle littraire
d'Odessa. J. Eichenbaum, pote lyrique.--Isaac Ber
Levenson, l'aptre de l'humanisme en Russie.--Aperu
gnral.

CHAPITRE V

LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU

La raction politique et ses consquences.--La diffusion
de la littrature moderne.--Le folklore hbraque et
son caractre sioniste.--Le romantisme littraire.--C.
Schulman. Traduction des _Mystres de Paris._ Une
rvolution littraire. La vulgarisation des sciences et
le style puriste.--La cration artistique. M.-J. Lebenson.
La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou,
le rveur du ghetto. _L'Amour de
Sion_, premier roman original. La rsurrection du pass
prophtique. L'apothose de l'ancienne Jude. Le _Pch
de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Isral
Roll.--B. Mandelstam.--Aperu gnral.

CHAPITRE VI

LE MOUVEMENT MANCIPATEUR.--LES RALISTES

L'origine de la presse hbraque.--Son caractre humaniste
et sa porte.--Sciences et Lettres.--Le libralisme
russe et son influence.--L'antagonisme entre les
maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la
presse et le roman raliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou.
Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pres
et les Fils_. Le style raliste.

CHAPITRE VII

JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME

J.-L. Gordon. Dbuts romantiques. Pomes historiques.
David et Michal. David et Barsila. Osnath.--Fables.
Mischl Jhuda.--L'humanisme militant. Autres
pomes historiques: Dans les profondeurs de la mer.
_Sdcie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la
tradition religieuse.--Pomes ralistes et polmistes:
_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux
Joseph ben Simon._ Les aberrations du rgime du
ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_.
Les _Contes_.--La raction politique et la dception de
Gordon.--L'antirabbinisme quand mme. Le scepticisme
de Gordon

CHAPITRE VIII

RFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRMES.

La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.
Krochmal.--Le ralisme.--La critique littraire.--A.
Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les rformes
religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et
la foi. Les Pchs de jeunesse._ L'Odysse d'un rformateur
militant.--La dception des rformateurs.--Brauds
et _Hadate wehaham_.--La faillite de l'humanisme.
--L'absence d'idal. L'utilitarisme.--Les conservateurs
et le peuple.--Journalisme. Le _Lbanon_. Le
_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pins, l'antagoniste
de Lilienblum. La foi intgrale. L'optimisme
national et religieux.--Les extrmes se touchent.

CHAPITRE IX

L'VOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY

P. Smolensky. Sa carrire. Ses dbuts  Odessa. Ses
impressions d'Occident.--Le formalisme religieux
des rformateurs et le fanatisme des orthodoxes.
--La fondation du _Schahar_  Vienne.--La parole du
ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple ternel_.
L'hbreu est la langue nationale du peuple juif.--La
lacisation de l'idal messianique d'Isral. Son caractre
politique et moral. Le retour vers la tradition
prophtique. La prvision de l'antismitisme.--La
campagne contre l'cole humaniste.--La revanche du
peuple.

CHAPITRE X

LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR

La cration originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern,
Levin et autres.--La science et la critique.
David Cahan. S. Rubin.--L'poque du Schahar.
A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme.
La revue _Haboker Or_.--Les
dbuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et
Smolensky.

CHAPITRE XI

LES ROMANS DE SMOLENSKY

L'_Errant  travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto.
Spulture d'ne.--Autres romans.--Aperu gnral

CHAPITRE XII

LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION

La rvolution dans l'esprit public.--L'idal sioniste dans
la vie et dans la littrature.--La mort de Smolensky.
Temps d'arrt.--Le gnie national et la floraison de la
littrature contemporaine.--Coup d'oeil sur le dveloppement
de la littrature contemporaine.--L'hbreu
parl.--Rsum et conclusion.




INTRODUCTION


Longtemps on a cru  l'extinction de l'hbreu en tant que langue
littraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient
eux-mmes, en dehors de la synagogue, renonc  l'usage de leur langue
nationale n'a pas peu contribu  donner du crdit  cette prsomption.
On estimait communment que la langue hbraque avait vcu; elle ne
relevait plus que du domaine des langues mortes, au mme titre que le
grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en
hbreu, voire mme une publication priodique, parvenait  une
bibliothque, on les classait systmatiquement  ct des traits
thologiques et rabbiniques sans mme se rendre compte du sujet de ces
ouvrages. Or, le plus souvent, c'tait tout autre chose que des ouvrages
de controverse rabbinique.

Il est vrai que parfois tel hbrasant se montrait tonn et merveill
 la vue d'une traduction hbraque d'un auteur moderne. Mais il en
restait  son tonnement et n'essayait mme pas d'apprcier cette oeuvre
au point de vue critique et littraire.  quoi bon? se disait-il.
L'hbreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne
constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc l qu'un travail
de curiosit, un tour de force littraire, et rien de plus.

La possibilit mme de l'existence d'une littrature moderne en hbreu
paraissait si trange, si invraisemblable, que dans les cercles les
mieux informs on ne consentit pas pendant longtemps  la prendre au
srieux. Et peut-tre non sans une apparence de raison.

L'histoire de l'volution de la littrature hbraque moderne, son
caractre, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle
s'est dveloppe, son existence mme ont de quoi surprendre tous ceux
qui ne sont pas au courant des luttes intrieures, des courants d'esprit
qui ont agit le judasme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier
sicle.

Rpute rabbinique et casuistique, la littrature hbraque moderne
prsente, au contraire, un caractre nettement rationnel; elle est
anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est propos pour but d'clairer
les masses juives restes fidles aux traditions religieuses, et de
faire pntrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des
communauts.

Le ghetto, qui, depuis la Rvolution franaise, a fourni des combattants
vaillants, des politiciens, des tribuns, des potes qui participrent 
tous les mouvements contemporains, a aussi donn le jour  toute une
lgion d'hommes d'action, issus du peuple et rests dans le peuple, qui
livrrent ces mmes batailles--au nom de la libert de conscience et de
la science--dans le sein mme du judasme traditionnel.

Toute une cole de lettrs humanistes entreprend et poursuit pendant
plusieurs gnrations avec un zle admirable l'oeuvre de l'mancipation
des masses juives. L'hbreu devient entre leurs mains un excellent
instrument de propagande. Grce  eux, la langue des prophtes, non
parle depuis prs de deux mille ans, est porte  un degr frappant de
perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez dveloppe, pour
traduire toutes les ides modernes.

Et nous assistons  la formation d'une littrature sans matres, sans
protecteurs, sans acadmies ni salons littraires, sans encouragement
d'aucune nature, entrave au surplus par des obstacles inimaginables,
depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux perscutions des
fanatiques, o seul l'idalisme le plus pur et le plus dsintress
pouvait se donner carrire et triompher.

Tandis que les juifs mancips de l'occident remplacent l'hbreu par la
langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se dfient de tout
ce qui n'est pas religion et que les Mcnes se refusent  protger une
littrature qui n'a pas droit de cit dans les sphres leves de la
socit, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est
le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, ddaign et mconnu, souvent
mme martyr de ses convictions, qui s'acharne  maintenir avec honneur
la tradition littraire hbraque et  rester fidle  la vritable
mission de la langue biblique, ds ses origines.

       *       *       *       *       *

C'est la reprise de l'ancienne littrature des humbles, des dshrits,
d'o sortit la Bible; c'est la rptition du phnomne des
prophtes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation
moderne de la langue hbraque.

Le retour  la langue et aux ides du pass glorieux marque une tape
dcisive dans le chemin agit du peuple juif. Il est le rveil de son
sentiment national.

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que l'histoire de la littrature hbraque moderne forme une
page extrmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est
surtout intressante au point de vue de la psychologie sociale de ce
peuple, et fournit des documents prcieux sur la marche que les ides
nouvelles ont suivie pour pntrer dans un milieu qui s'est toujours
montr rfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,
qui dure depuis plus d'un sicle, de la libre-pense contre la foi
aveugle, du bon sens contre l'absurdit consacre par l'ge, exalte par
les souffrances, nous rvle une vie sociale intense, un choc continuel
d'ides et de sentiments.

       *       *       *       *       *

Cette littrature nous montre le spectacle douloureux de potes et
d'crivains qui constatent avec anxit que la littrature hbraque
doit disparatre avec eux et qui s'acharnent quand mme  la cultiver
avec toute l'ardeur du dsespoir. Mais  ct d'eux nous voyons aussi
des rveurs optimistes, dignes disciples des prophtes, qui, au milieu
de la dbcle de tous les biens du pass et de l'effondrement de toutes
les esprances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de
leur peuple et dans sa rgnration prochaine.

Puis nous assistons aux pripties de la lutte suprme engage au sein
mme de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne
ont profondment branles. Une passion ardente pour une vie sociale
meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple
ternel ne peut disparatre semble renatre plus forte que jamais, et
des tendances nouvelles vers son auto-mancipation agitent ces masses.

L est la vritable littrature du peuple juif. C'est le produit du
ghetto, c'est le reflet de ses tats d'me, l'expression de sa misre,
de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est
certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons
chercher le vritable esprit juif, son me nationale.

Ne cherchez pas, dans ces posies lyriques souvent monotones, dans ces
romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.
Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie
misrable sous un rgime semi-asiatique, semi-moyen-geux, pour
s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques
est moins un document littraire de premier ordre parce qu'il n'gale
pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche
avant tout la forme acheve, et avec raison, mais au philosophe, 
l'crivain social, c'est la marche des ides qui importe surtout.

       *       *       *       *       *

Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littraire, la prtention de
donner un expos dtaill du dveloppement de la littrature hbraque
moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus
complexes et dans un milieu social demeur inconnu au grand public. Cela
nous entranerait trop loin.

Nous n'avons mme pas la possibilit de donner une ide suffisante de
tous les auteurs dignes d'une mention spciale.

Rien ou presque rien n'a encore t fait pour faciliter notre tche[1].

[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes
monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles
de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hbreu, et un aperu de M.
Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des
Revues_, de M. Ludvipol,  Paris. Malgr la diversit des coles et des
milieux que nous traitons pour la premire fois au point de vue de
l'histoire littraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que
le sujet ne manque ni de cohsion ni d'unit. Il va sans dire que, dans
ce premier essai d'histoire de l'hbreu moderne, le groupement des
mouvements et des coles, emprunt par nous aux littratures
occidentales, ne saurait tre que trs relatif.]

Dans cette tude nous nous proposons seulement de retracer les diverses
tapes parcourues par cette littrature, de dgager les ides gnrales
qui ont agi sur elle et d'tudier, dans l'oeuvre des crivains
reprsentatifs de cette poque, la valeur littraire et sociale de
leurs crits.

Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des
humanistes italiens[2], la posie hbraque s'affranchit de la tradition
du Moyen-ge, se modernise et sert de modle  tout un mouvement de
renaissance littraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays
les lettres hbraques s'enrichissent et se perfectionnent sous le
rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grce  des
circonstances favorables, l'hbreu s'impose comme langue littraire et
nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.

[Note 2: Surtout de Gloire aux Justes, de M.-H. Luzzato, paru en
1743, qui nous sert comme point de dpart.]

Dans cette marche vers l'Orient, la littrature hbraque n'a presque
jamais failli  sa mission. Deux courants d'ides, plus ou moins
distincts, caractrisent cette littrature: d'une part, l'mancipation
intellectuelle des masses juives tombes dans l'ignorance et, par
consquent, la lutte contre les prjugs et le dogmatisme rabbinique,
et, d'autre part, le rveil du sentiment national et de la solidarit
juive. Ces deux courants d'ides finiront par se fondre dans la
littrature contemporaine, par la cration du mouvement national juif
avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'annes, par la force
des vnements, l'mancipation nationale des masses juives s'impose aux
lettrs. Elle a su rendre  la langue hbraque une situation
prdominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judasme,
et amener une floraison littraire vraiment significative.




CHAPITRE PREMIER

EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.


On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens prcis du mot, au
mouvement qui s'est effectu dans la littrature hbraque  la fin du
XVe sicle, pas plus que celui de Dcadence ne convient pour dsigner
l'poque qui l'a prcd.

Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe sicle,
les lettres hbraques avaient atteint, principalement en Espagne et
partiellement aussi en Provence, un degr de dveloppement inconnu aux
langues europennes du Moyen-ge.

Les perscutions religieuses qui anantirent vers la fin du XIVe et
du XVe sicle les populations juives de ces deux pays ne russirent
pas  interrompre compltement ces traditions littraires. Les dbris de
la science et des lettres juives furent transplants par les rfugis
dans leurs pays d'adoption. Des coles furent fondes de bonne heure aux
Pays-Bas, en Turquie, en Palestine mme.

Un renouveau littraire n'tait en effet possible qu'en Italie. Partout
ailleurs, dans les pays arrirs du Nord et de l'Orient, les juifs,
encore sous le coup des malheurs rcents, s'taient replis sur
eux-mmes et rfugis dans le plus sombre des mysticismes ou tout au
moins dans le dogmatisme le plus troit. Grce  des conditions
extrieures plus supportables, les communauts italiennes ont pu
reprendre la tradition littraire judo-espagnole. Nous y voyons surgir
des penseurs, des crivains, des potes tels qu'Azarie di Rossi, le
crateur de la critique historique, Messer Lon, philosophe subtil, lie
le Grammairien, Lon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del
Medigo, esprit encyclopdique, les frres potes Francis, qui
combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long
d'numrer[3]. Ceux-ci et les quelques rares crivains de la Turquie et
des Pays-Bas ont donn un certain clat  la littrature hbraque
pendant tout le XVIe et le XVIIe sicles. Hritiers de la
tradition espagnole, ils tendent cependant  ragir contre l'esprit et
surtout contre les rgles de la prosodie arabe qui enchanaient la
posie hbraque. Ils essayent d'introduire des formes littraires et
des conceptions nouvelles en hbreu.

[Note 3: Pour la plupart de ces crivains, voir Karpeles, dans son
_Histoire de la Littrature juive_ (dit. franaise chez Leroux, 1901).]

Mais ils russissent  peine dans leur tche. La majeure partie de
lettrs juifs, peu familiarise avec les littratures trangres, devait
rester en plein Moyen-ge jusqu' une poque beaucoup plus avance.
Quant aux autres, ils prfraient s'exprimer dans la langue de leur pays
qui offrait moins de difficults que l'hbreu.

Celui qui devait assumer la lourde tche de rompre les chanes qui
gnaient l'volution de la langue hbraque dans un sens moderne, et
devenir ainsi le vritable matre initiateur de la Renaissance hbraque
fut un juif italien, dou de facults surprenantes.

Mose-Hayim Luzzato naquit en 1707  Padoue. Il tait issu d'une famille
clbre par les autorits rabbiniques et par les crivains qu'elle avait
donns au Judasme, tradition  laquelle elle n'a pas failli jusqu' nos
jours.

Une ducation strictement rabbinique, consacre principalement  l'tude
du Talmud sous la direction d'un matre polonais--nous sommes dj  une
poque o les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de
bonne heure aux mystres de la Cabbale; une enfance triste passe dans
l'air touffant du ghetto, voil quelles furent les premires annes de
notre pote. Heureusement pour lui que ce ghetto tait un ghetto italien
d'o les tudes profanes n'taient pas compltement bannies.

 ct des tudes religieuses, l'enfant fait connaissance avec la posie
hbraque du Moyen-ge et aussi avec la littrature italienne de son
temps. L est sa supriorit sur les lettrs hbreux des autres pays,
qui n'avaient subi aucune influence extrieure et taient demeurs
fidles aux formes et aux ides surannes.

Ds sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la posie. 
l'ge de 17 ans, il compose un drame en vers intitul: Samson et
Dalila, drame qui ne devait jamais tre imprim. Peu de temps aprs, il
publie son Art potique, _Leschon Limoudim_[4], ddi  son matre
polonais. Le jeune pote se dcide enfin  rompre avec la posie du
Moyen-ge qui entravait le dveloppement de la langue hbraque. Son
drame allgorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal
de cette rforme. Le style hbraque y rvle une lgance et un clat
non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspir du _Pastor fido_ de
Guarini, par le souffle potique qui l'anime et par le got artistique
qui distingue son auteur, est encore trs got des lettrs, malgr ses
prolixits et l'absence de toute action dramatique.

[Note 4: Mantoue, 1727.]

[Note 5: Le drame, trs lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, 
Leipzig, par les soins de M. Letteris.]

C'tait alors un monde nouveau que l'auteur venait de rvler par cette
exaltation de la vie rurale dans une littrature dont les reprsentants
les plus clairs se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques
autre chose qu'un symbolisme religieux,  tel point que toute notion
relle de la nature avait dgnr chez eux.

 l'instar des pastorales de l'poque, mais peut-tre avec un sentiment
plus rel, le pote fait l'loge de la vie du berger:

     Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tte de ses
     troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvret, heureux de
     l'absence de tout souci.

     Pauvre et toujours gai!

     La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du
     bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.

     Point d'obstacles, point de sparation; ils jouissent du bonheur en
     pleine scurit. Accabl par la fatigue du jour, il s'oublie sur le
     sein de sa bien aime.

     Pauvre et toujours gai!

Hlas! cet appel  une vie plus naturelle, aprs tant de sicles de
dgnrescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la
nature, ne pouvait pas tre compris ni mme pris au srieux dans un
milieu auquel l'air, le soleil, le droit mme  la vie avait t refus
ou strictement mesur. L'ouvrage mme, rest manuscrit, n'a pas t
connu du grand public.

L'oeuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence
dcisive sur le dveloppement de la littrature hbraque et rester
jusqu' nos jours un modle de genre, c'est son autre drame allgorique,
paru en 1743, qui ouvre une poque nouvelle dans l'histoire de la
littrature hbraque, l'poque de la _littrature moderne: Layescharim
Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y rvle un matre: l'lgance du
style prcis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les
images colores et originales, une inspiration potique personnelle, et
jusqu' la pense, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens
moral, et exempte de toute exagration mystique.

[Note 6: Nouvelle dition, Berlin, 1780, etc.]

Au point de vue de l'art dramatique, la pice ne prsente qu'un intrt
mdiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune
tude srieuse de caractres, et, comme dans toutes les pices
allgoriques, l'action dramatique est faible.

Le thme n'tait pas bien nouveau; en hbreu mme, il avait dj donn
naissance  plusieurs dveloppements littraires. C'est la lutte entre
la Justice et l'Injustice, entre la Vrit et le Mensonge. Les
personnages allgoriques qui prennent part  l'action sont, d'un ct,
Yoscher (Probit), aid par Schel (Raison), et Mischpat (Justice), et,
de l'autre ct, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith
(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps
ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de
Hamon (Foule). La lutte tant ingale, l'Imagination et la Passion
l'emportent sur la Vrit et la Probit. Alors on voit intervenir
l'invitable Deus _ex machina_, Jhova en la circonstance, et la Justice
est rtablie.

Ce cadre simple et peu original renferme de trs belles descriptions de
la nature et surtout des penses sublimes qui font de la pice une des
perles de la posie hbraque. L'ide dominante de cette oeuvre, c'est la
glorification de Jhova et l'admiration des merveilles innombrables du
Crateur.

     Quiconque les cherche les trouve dans chaque tre vivant, dans
     chaque plante, dans tout ce qui n'est pas anim d'un souffle de
     vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la
     mer, dans tout ce qui est visible  l'oeil humain. Heureux celui qui
     trouve la science, heureux celui qui lui prte une oreille
     attentive!

Mais ce crateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vrit sont ses
attributs et clatent dans toutes ses actions. L'humanit se compose
d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vrit avec la
Probit d'un ct, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de
ses deux forces cherche  la dominer et  triompher.

La Raison de notre pote n'a rien  voir avec la Raison positive des
rationalistes qui montre le monde dirig par des lois mcaniques et
immuables; c'est une Raison suprme, obissant  des lois morales qui
chappent  notre apprciation. Comment pourrait-il en tre autrement?
Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de
saisir les vrits absolues et qui nous trompent mme sur l'apparence
des choses?

     Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de
     chair? Mme pour les choses visibles, le moindre accident suffit 
     nous en donner une interprtation errone,  plus forte raison pour
     les choses inaccessibles  nos sens. Regardez le bout de la rame
     dans l'eau, ne vous parat-il pas allong et tortueux?--et pourtant
     vous le savez droit.

     Ne vois-tu pas que le coeur humain est une mer sans cesse agite par
     les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perptuel
     mouvement de flux et de reflux?

     Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos
     sensations changent galement. Nous ne voyons que ce que nous
     voulons voir, nous n'entendons que ce que nous dsirons et
     imaginons.

Cette ide de la phnomnalit des choses et de l'impuissance de notre
esprit a fini par jeter notre pote croyant et imbu de la Cabbale dans
le mysticisme le plus dangereux. Aprs avoir us ses forces dans les
publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une
excellente imitation des Psaumes, un trait non sans grandeur sur les
principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de
posies et de traits cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais t
publis, son esprit s'exalta; il perdit bientt tout quilibre moral. Un
jour il alla jusqu' s'imaginer qu'il tait appel  jouer le rle du
Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste rptition des
mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant boulevers le monde
juif, lancrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingnieuse
du Zohar, crite en aramen et dont nous ne possdons que des fragments,
acheva de ruiner sa rputation. Oblig de quitter l'Italie, il vagabonda
 travers l'Allemagne, puis sjourna  Amsterdam. Il eut la satisfaction
d'tre accueilli en vritable matre par les lettrs de cette importante
communaut. Il y composa ses dernires oeuvres. Mais il n'y resta pas
longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration
divine  Safed, en Palestine, foyer clbre de la Cabbale. C'est l
qu'il mourut, emport par la peste,  l'ge de quarante ans.

[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. dit., Varsovie, 1898. La
plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais t publis.]

Triste vie d'un pote victime du milieu anormal dans lequel il a vcu et
qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un matre
d'une valeur universelle. Son plus grand mrite est d'avoir
dfinitivement dbarrass l'hbreu des formes et des ides du Moyen-ge
et de l'avoir rattach aux littratures modernes. Il a lgu  la
postrit un modle de posie classique. Son oeuvre, rpandue dans les
pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas  susciter des imitateurs.
Mends et Wessely, qui se mirent, l'un  Amsterdam et l'autre en
Allemagne,  la tte d'une renaissance littraire, ne sont que les
disciples et les successeurs du pote italien.




CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.


On a justement remarqu que le relvement intellectuel des juifs en
Allemagne avait devanc leur mancipation politique et sociale.
Longtemps ferm  toute ide venant du dehors et confin dans le domaine
religieux et dogmatique, le judasme allemand a partag la misre
matrielle et sociale de celui des pays slaves. Les ides philosophiques
et tolrantes de la fin du XVIIIe sicle le secouent quelque peu de
sa torpeur et,  mesure qu'elles pntrent dans les communauts, un
bien-tre plus ou moins assur s'tablit du moins dans les grands
centres. Le premier contact du ghetto avec les socits claires de
l'poque a donn l'impulsion  tout un mouvement d'mancipation
intrieure. Des Cercles de Maskilim (intellectuels) se forment 
Berlin,  Hambourg et  Breslau. Ils taient composs de lettrs initis
 la civilisation europenne et anims du dsir de faire pntrer la
lumire de cette civilisation dans les communauts de la province.
Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les mthodes
casuistiques qu'ils veulent remplacer par des ides librales et des
tudes scientifiques. Deux coles, avec le philosophe Mendelssohn et le
pote Wessely en tte, naissent de ce mouvement, celle des
_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns dfendent
le judasme contre les ennemis du dehors et combattent intrieurement
les prjugs et l'ignorance des Juifs eux-mmes, les autres
entreprennent de rformer l'ducation de la jeunesse et de faire revivre
la culture de la langue hbraque. Tous s'accordaient  penser que, pour
relever l'tat moral et social des juifs, il fallait d'abord faire
disparatre les divergences extrieures qui les sparaient de leurs
concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littraire,
entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grce  l'usage du
jargon judo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la
Bible (d'o le nom de Biouristes donn  cette cole), sorti de la
collaboration d'une pliade de savants et de lettrs, devait faire table
rase de toute interprtation mystique et allgorique des Livres sacrs
et introduire la mthode rationnelle et scientifique.

[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]

[Note 9: De Meassef, Collecteur.]

L'oeuvre de cette cole a certainement contribu au relvement
intellectuel de la masse juive ainsi qu' la propagation de la langue
allemande qui finit par se substituer au jargon judo-allemand. Son
influence ne s'est pas arrte aux juifs allemands, mais elle s'est
galement tendue sur les communauts de l'Est de l'Europe.

       *       *       *       *       *

En 1785, deux crivains hbreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,
entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la
publication d'un recueil priodique intitul _Hameassef_ (le
Collecteur), d'o le nom de _Meassfim_ donn  cette cole. Le Meassef
poursuivait un but double, la propagation des sciences et des ides
modernes en hbreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et
l'puration de cette langue dgnre dans les coles rabbiniques. Il
devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthtiques de la
vie moderne et les dbarrasser de leur particularisme sculaire. Le
Meassef eut aussi le mrite de grouper pour la premire fois sous une
mme gide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et
de servir de trait d'union entre eux.

Au point de vue littraire, le Meassef ne prsente qu'un intrt
mdiocre. Ses collaborateurs, dnus de got, offraient aux lecteurs des
imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.
Il ne rvla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La
rputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs tait
antrieure  son apparition. Ils la devaient surtout  la vogue que les
lettres hbraques avaient acquise grce aux efforts des disciples de
Luzzato.--C'tait plutt une oeuvre de propagande et de polmique.
Cependant la lutte contre les prjugs et les rabbins n'y atteint pas
encore cette pret qui caractrise les poques postrieures.

Les vnements se prcipitrent d'une faon inattendue avec la
Rvolution franaise, et le Meassef disparut aprs sept ans d'existence,
non sans avoir apport un appoint  l'oeuvre de l'mancipation
intellectuelle des juifs allemands et  la renaissance laque de la
langue hbraque. Et telle tait l'importance de cette premire
rencontre de lettrs hbreux qu'elle sut imposer son nom  tout le
mouvement littraire de la seconde moiti du XVIIIe sicle, appel:
poque des Meassfim.

Deux potes et cinq ou six crivains plus ou moins dignes de ce nom
dominent cette poque.

       *       *       *       *       *

Naphtali Hartwig Wessely, n  Hambourg (1725-1805), est considr comme
le prince des potes de l'poque. Issu d'une famille aise et assez
claire, il reut une ducation moderne. Esprit ouvert  toutes les
influences nouvelles, il resta nanmoins attach  sa croyance et ne
s'est jamais cart du terrain strictement religieux. Bel esprit, il
cultiva avec succs la posie et acheva l'oeuvre de la Rforme commence
par le pote italien sans atteindre pourtant  l'originalit et  la
profondeur de ce dernier.

Son chef-d'oeuvre potique est les _Schir Tifereth_ ou la
Mosiade[10], chant pique en cinq volumes. Ce pome de l'Exode est
conu d'aprs le modle des pseudo-classiques allemands du temps.
L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.

[Note 10: Berlin, 1789.]

La profondeur de la pense, le sentiment artistique et l'imagination
potique personnelle font dfaut dans cette oeuvre, qui n'est en somme
qu'une paraphrase oratoire du rcit biblique. Les mmes dfauts se
retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les posies de Wessely. Mais, en
revanche, il possde un style oratoire d'une allure remarquable, et il
crit en un hbreu lgant et chti. Cette correction du style trs
travaill et cette absence mme de temprament potique font de lui le
Malherbe de la posie hbraque moderne. L'admiration professe pour le
pote par ses contemporains fut trs grande, et le grand nombre
d'ditions qu'eut son pome, devenu un livre populaire estim par les
orthodoxes mmes, tmoignent de l'influence que le pote a exerce sur
ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue
hbraque. Wessely a aussi crit plusieurs ouvrages importants sur la
philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop
prolixe de sa prose ait empch d'apprcier la valeur scientifique de
ces crits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa  la
traduction allemande de la Bible et  l'oeuvre des commentateurs.

Son recueil, intitul _Gan-Naoul_ (Jardin ferm), publi  Berlin en
1765 et consacr  des questions de grammaire et de philologie, atteste
les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur 
Wessely, c'est la fermet de son caractre et son amour de la vrit. Il
le prouve dans son pamphlet, _Dibre Schalom weemeth_, Paroles de paix
et de vrit, publi  Berlin en 1787  l'occasion de l'dit de
l'empereur Joseph II ordonnant la rforme de l'enseignement juif et la
fondation des coles modernes. Quoique arriv  un ge avanc, il ne
recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des
fanatiques, et il se pronona ouvertement en faveur des rformes
scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux pote
dmontre toute l'urgence de ces rformes et affirme qu'elles ne sont pas
contraires  la foi mosaque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut
l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'tre
considr comme le personnage le plus considrable de l'cole des
Meassfim et comme le matre des Maskilim.

       *       *       *       *       *

Parmi les collaborateurs les plus distingus du Meassef, se place aussi
l'autre pote en titre de l'poque, David Franco Mends (1713-1792), n
 Amsterdam d'une famille chappe  l'inquisition et qui, comme la
plupart des familles originaires d'Espagne, avait conserv l'usage de la
langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Mose-Hayim Luzzato,
qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hbraque prdominait
dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux
masses juives  avoir recours  elle, il n'en tait pas de mme dans les
pays romans. L, l'hbreu fut peu  peu supplant par la langue du pays.
Mends, qui avait vou un vritable culte aux lettres hbraques, tait
afflig de les voir si ddaignes par ses coreligionnaires, qui leur
prfraient la littrature classique franaise. Dans sa prface  la
tragdie _Guemoul Atalia_ (La rcompense d'Athalie), publie  Amsterdam
en 1770, il s'efforce de dmontrer la supriorit de la langue sacre
sur les langues profanes. En vrit, cette pice, malgr les
protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux
de la tragdie de Racine. On y remarque un style pur et classique et
quelques scnes animes d'une certaine vivacit d'action.

Nous possdons un autre drame historique de Mends, intitul _Judith_,
publi galement  Amsterdam, et dont le mrite n'est pas suprieur 
celui de sa premire tragdie, ainsi que plusieurs tudes biographiques
sur les savants du Moyen-ge publies dans le Meassef.

Mends n'a certainement pas russi  faire concurrence aux modles
italiens et franais dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuv
et admir par les lettrs de son temps, qui voyaient en lui l'hritier
de Luzzato.

       *       *       *       *       *

Nous ne pouvons numrer tous les lettrs et les rudits qui ont, d'une
faon directe ou non, contribu  l'action du Meassef. Contentons-nous
de citer ceux qui se sont distingus par une certaine originalit
d'esprit.

C'est  Breslau que vcut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),
auteur d'une lgie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes),
inspire des _Nuits_ de Young, et publie  Berlin en 1790. Cette lgie
est remarquable par le souffle potique personnel de l'auteur. Dans des
plaintes rappelant Job, et tel un Werther hbreu, il pleure, non pas la
perte de sa bien-aime--ce qui n'et pas t conforme  l'esprit du
ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette lgie a
eu la chance de devenir un pome populaire.

Mais cette sentimentalit fade et le style prcieux et outr de notre
auteur devaient exercer une influence nuisible sur les gnrations
suivantes. C'tait le tribut accord par la littrature hbraque au mal
du sicle.

Mentionnons aussi le rdacteur d'une nouvelle srie du Meassef parue 
Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les posies et les articles
publis dans le Meassef (2e srie) et dans les _Bicour Itim_, et
surtout le drame historique intitul _Amel et Tirza_[11], empreint d'une
certaine navet s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un
grand succs[12].

[Note 11: Redelheim, 1812.]

[Note 12: Un autre crivain de l'poque, Hartwig Derenbourg, dont le
fils et le petit fils ont continu avec clat la tradition littraire et
scientifique en France, est l'auteur d'un drame allgorique trs lu:
_Yoschev Tvel_ (Tous les habitants du monde), publi  Offenbach en
1789.]

Mendelssohn lui-mme, le matre admir et respect de tous, crivait
fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hbreu.

Quant aux rdacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),
se distingua par ses articles polmiques contre les superstitions et
l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est galement l'auteur
d'une tude biographique sur Mendelssohn, publie  Vienne en 1814.

L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un trait des sciences
naturelles intitul: _Reschith Limoudim_ (lments des Sciences), Brunn,
1797. Notons aussi le savant professeur de l'Universit d'Upsal, M.
Levison, qui contribua au succs du Meassef par une srie d'tudes
scientifiques.

La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs
de Talmud, ne tarda pas  participer  l'oeuvre des Meassfim. Plusieurs
des collaborateurs polonais du Meassef mritent une mention spciale.

Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Mamon, n'a publi, en
dehors de ses travaux d'exgse et de son commentaire ingnieux sur
Mamonide, rien d'original en hbreu.

Un autre crivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un
grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers
collaborateurs de Mendelssohn  l'oeuvre du Biour (commentaire de la
Bible). Il publia, entra autres, un drame allgorique et des posies
satiriques dont l'_Hymne  l'hypocrisie_ est un modle achev[13].

[Note 13: Cit par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]

Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia  Berlin une Grammaire hbraque conue
d'aprs les mthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14]
(Manuel de la langue hbraque). Par cette oeuvre il a beaucoup contribu
 la propagation de la linguistique et de la rhtorique parmi les juifs.
Son Dictionnaire hbreu-allemand et sa version hbraque de Ben Sira
sont assez connus des hbrasants.

[Note 14: Nouvelle dition. Vilna, 1867.]

Isaac Satonow (1732-1804), Polonais tabli  Berlin, est une figure trs
curieuse par la varit de ses productions ainsi que par l'tranget de
son esprit.

Dou d'une facult d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien 
imiter le style biblique que le style du Moyen-ge. Il maniait aussi
ingnieusement l'hbreu que l'aramen. Il attribuait  tous ses crits
une provenance antique. Cette fantaisie n'enlve rien  l'originalit de
certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischl Assaf_, en 3 livres,
attribue par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans
n'importe quelle littrature.

[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]

Citons-en quelques _mischl_ ou maximes:

     La vrit jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le
     commencement de la recherche est l'tonnement, son milieu est le
     discernement, son but la vrit et la justice.

     Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient
     s'gayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens
     sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu
     renatras pour jouir en Dieu, et la _matire_[16] ne t'en empchera
     plus.

     Domine ton esprit afin que les trangers ne dominent point ta
     chair.

     Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aid par le
     travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout
     ce qui te parat doux soit galement doux pour tout le monde. Ne le
     crois pas: nombreuses sont les belles femmes haes par leurs maris,
     et combien de femmes vilaines en sont aimes!

     Tout tre vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,
     quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la
     terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses
     amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux
     concourent  ce que son nom ne disparaisse point de la surface de
     la terre.

[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hbreu: pluie et
matire.]

En somme, comme nous l'avons dj remarqu, le mouvement littraire
provoqu par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.
Les crivains de cette poque ont jou le rle de prcurseurs et de
prparateurs. Dmolisseurs et rformateurs, ils disparaissent  quelques
exceptions prs, une fois leur besogne termine et l'mancipation
matresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de
l'mancipation entraner, avec tout le pass, la seule relique qui leur
ft chre et pour laquelle leur coeur de juif vibrait encore: la langue
hbraque.

Humanistes passionns  l'esprit peu perspicace, ils se laissrent
blouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de
lumire et de libert. Ils rompirent avec l'idal de l'affranchissement
national d'Isral et se placrent ainsi en dehors de la solidarit qui
unissait dans une mme esprance les grandes masses juives restes
attaches  leur foi et  leur peuple.

crivains souvent sans valeur, sans originalit aucune, ils ddaignrent
trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent
pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs mdiocres de
Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler  l'me juive ni
remplacer par un idal nouveau les traditions dfaillantes du pass et
l'espoir messianique en dcadence. Une gnration entire passera avant
que le Judasme historique reprenne sa revanche avec la cration de la
science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.

Cependant le mouvement provoqu par les Meassfim eut un trs grand
retentissement. Pour la premire fois, la tradition rabbinique ptrifie
par l'ge et l'ignorance est attaque dans la langue sacre mme, au nom
de la vie et de la science. Pour la premire fois la Haskala, ou
l'humanisme hbreu, dclare la guerre  toutes les choses du pass qui
entravaient l'volution moderne du Judasme. En vain les Meassfim--sauf
quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les
principes mme du dogmatisme, en vain leur matre Mendelssohn va jusqu'
consacrer publiquement ces principes en dpit du bon sens et du judasme
historique; une brche venait d'tre faite dans le mur du ghetto par la
lacisation de l'esprit littraire et public, et rien ne pourra plus
s'opposer  la marche des ides nouvelles. Les rabbins de l'poque le
comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur
opposition.

C'est depuis cette poque que nous voyons apparatre une classe nouvelle
dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrs laques, avec
laquelle les rabbins devront, jusqu' nos jours, non seulement compter,
mais encore partager leur autorit sur le peuple.

Pour ce qui est de la langue hbraque, les Meaasfim russirent  la
purifier et  lui rendre la forme biblique. Wessely et Mends ont effac
les derniers vestiges du Moyen-ge. Un grand nombre de beaux esprits de
l'poque nous ont laiss des modles du style classique.

Mais ce retour aux manires et au style de la Bible devait faire
retomber les lettres hbraques dans un excs contraire. Il aboutit  la
cration d'un style pompeux et prcieux, la _Melitza_, qui a laiss dans
la littrature hbraque des traces indlbiles dont elle se ressent
jusqu' nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'lgance de la langue, ils
ne surent garder aucune mesure.

Pour exprimer les choses les plus prosaques et les ides les plus
simples, ils se servent des mtaphores et des images mmes de la Bible.

C'est  cette gageure de purisme qui envahit la littrature hbraque,
que celle-ci doit sa rputation, immrite d'ailleurs, de n'tre qu'un
jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalit.

       *       *       *       *       *

Les lettrs italiens participrent peu au mouvement littraire de la fin
du XVIIIe sicle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
le pote Ephram Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
rotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
Romanelli, auteur d'un mlodrame trs got par ses contemporains et
d'un Voyage en Arabie.

       *       *       *       *       *

En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
eux.

C'est en France que nous trouvons le seul pote original de cette
poque, pote qui n'appartient d'ailleurs pas  l'cole des Meassfim.
lie Halphen Halvy de Paris (1760-1822), le grand'pre de M. Ludovic
Halvy, par son temprament potique et par la richesse de son
imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres potes de son temps.
Malheureusement, nous ne possdons pas tous les crits de ce pote peu
fcond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
potiques tmoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
Rvolution a pass par l. Son _Hymne  la paix_, publi  Paris en
1804, est l'apothose de Napolon dans la personne duquel le pote salue
la Libert sauve et la Belle France, patrie de la Libert. Un amour
sans borne pour la France, ce beau pays, ce peuple libre et rtif,
ayant dans son coeur l'amour de sa patrie et dans sa main l'pe
vengeresse et une haine de la tyrannie couronne, qui avait fait de ce
Paradis terrestre un cimetire, caractrisent cette oeuvre unique en son
genre.

Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'ami de la
victoire, mais plus encore parce qu'il est en mme temps l'ami de la
science. Il salue les armes victorieuses, quoique portant la
destruction et la misre, surtout parce qu'elles portaient aussi le
drapeau de la science, la civilisation et le progrs.

Ce cri de libert trouva un cho retentissant dans le ghetto des pays
les plus arrirs mme. La littrature hbraque possde des souvenirs
curieux qui montrent tout l'espoir que firent natre dans le coeur des
juifs--dont le caractre concordait peu avec le rgime du despotisme--la
Rvolution franaise et les conqutes napoloniennes. Ils salurent dans
de nombreux hymnes et chants publics en hbreu[17] les armes de
Napolon comme le Messie sauveur.

[Note 17: Pour ne citer que l'ode du clbre rabbin Jacob Mer en
Alsace, un aeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
compose par le grammairien polonais Ben-Zeeb  Vienne; enfin, les
hymnes chants dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
Hambourg (1811), etc.]

Mais dj la raction met fin  ces esprances irralises, et les Juifs
retombent dans leur misre sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
ne contribua pas moins  produire une fermentation d'ides et de
tendances dans le ghetto, rveill enfin de son sommeil millnaire.




CHAPITRE III

EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE.


Nous avons vu les lettrs polonais tablis en Allemagne s'associant 
l'oeuvre des Meassfim. Bientt nous verrons comment ce mouvement
littraire fut transport en Pologne, o il a produit des effets
beaucoup plus durables.

Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hbreu tait destin 
disparatre peu  peu et  faire place  la langue du pays, dans les
pays slaves, au contraire, l'importance de la littrature hbraque
devait crotre et devenir prdominante. Elle aboutira  la formation
graduelle d'une littrature profane ininterrompue jusqu' nos jours.

Le judasme polonais, isol dans ses destines et dans sa vie politique,
formait depuis le XVIe sicle la plus grande partie du peuple juif.
Une organisation politique et religieuse autonome, administre par les
Rabbins et les reprsentants de la communaut ou du Cahal, une sorte
d'tat thocratique connu sous le nom de Synode des Quatre Pays (la
Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
avec son synode autonome), rgissait les destines et rglait la vie de
ces agglomrations de juifs originaires de tous les pays et fusionns en
un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-tat dans un pays trois fois
plus grand que la France, ils taient, non seulement marchands, mais
surtout artisans, ouvriers, fermiers mme. Ils constituaient un peuple 
part, distinct des autres. Ce n'taient plus les ghetto troits et les
petites communauts de l'Occident, mais des provinces entires, avec
leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuples par des
juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jet un grand nombre de juifs
allemands en Pologne, acheva de donner une constitution dfinitive  cet
organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
prdominante dans les communauts. Ils surent imposer  l'usage gnral
leur idiome allemand et ils poussrent  outrance l'tude de la Loi. Les
coles talmudiques de la Pologne et ses autorits rabbiniques acquirent
bientt une rputation inconteste dans toute la Diaspora. Mpriss et
maltraits par les magnats polonais, condamns, grce  une immigration
incessante et aux pauvres ressources du pays,  une lutte pre pour la
vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'tude de la Loi et se
consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insense
et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
plus clairs; une pit sans borne, l'observance rigoureuse et
minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
superstitions accumules par le temps, comblaient le vide de l'existence
pnible des masses. Pour satisfaire  leurs exigences de sentiment et de
coeur, ils avaient les homlies des Maguidim (Prdicateurs), sorte
d'enseignement populaire fond sur les textes sacrs, agrments de
contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
genre.

Une catastrophe terrible, le soulvement des Cosaques de l'Ukraine,
cota la vie  un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
durant toute la fin du XVIIe et la premire moiti du XVIIIe
sicle jeta parmi les populations juives des provinces mridionales un
dsarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme
oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
son entre et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, concidant avec
l'poque mme o l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
Allemagne.

[Note 18: Littralement: les pieux, une secte fonde en Volhynie
dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, dont les adhrents, tout en
restant fidles  la loi rabbinique, opposent la pit, l'exaltation
mystique et le culte des saints  l'tude du talmud et au dogmatisme des
rabbins.]

Les rformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
dans la partie de la Pologne annexe  l'Autriche, et, en tout premier
lieu, le service militaire obligatoire, portrent un coup terrible  ces
masses ignorantes, rebelles  tout changement et n'accordant aucun
crdit aux promesses d'amliorer leur situation que les autorits leur
faisaient. Ils furent terroriss par la svrit des mesures prises
contre eux et, dans leur impuissance  lutter contre l'autorit, ils se
jetrent en masse dans le Hassidisme, qui prchait l'oubli de tout dans
la solidarit mystique. C'tait l'arrt de tout dveloppement social et
religieux mme, la superstition s'tablissant en matresse et
aboutissant  la complte dgnrescence de ces populations.

Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
clairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrs
juifs de la Pologne reprirent l'oeuvre des Meassfim et se firent les
champions de la Haskala. Ils secondrent ainsi les efforts du
gouvernement autrichien. Leur action augmente peu  peu en importance,
et bientt nous voyons se former des coles modernes et des Cercles
littraires dans la plupart des villes de la Galicie.

Des crivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
Samoscz, auteur trs fcond, ouvrent la campagne humaniste dans la
Pologne russe mme.

Des juifs riches et influents s'associent  ce mouvement et
l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une cole moderne et de
plusieurs institutions d'ducation, reprsente le type de ces mcnes
juifs, amis du progrs[19].

[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirige
contre les Hassidim et intitule _Megall Temirin_ (Rvlateur des
mystres). La parodie hbraque, qui excelle surtout dans l'adaptation
du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
littraire propre  l'hbreu, qui mriterait une tude spciale. Elle a
pour but de polmiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cit), ou bien
de critiquer les moeurs (le Trait des gens de commerce paru 
Varsovie, le Trait d'Amrique publi  New-York, etc.); trs souvent
elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
ditions du Trait Pourim).]

Des recueils priodiques scientifiques et littraires succdent au
Meassef et se multiplient. Aprs le _Bicour Hatim_[20](Les Prmices),
vient le _Kerem Hmed_[21] (La Vigne dlicieuse), puis le _Osar Nehmad_
(Le Trsor dlicieux), rdig par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le
Pionnier), fond en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
le rformateur hardi; _Cochb Ishac_ (toiles d'Isaac) rdig par I.
Stern  Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils prsentent un
caractre beaucoup plus srieux que le Meassef. On y trouve gnralement
plus d'originalit et plus de profondeur scientifique.

[Note 20: Rdig par S. Hacohen,  Vienne (1820-1831).]

[Note 21: Rdig par Goldenberg,  Tarnopol (1833-1842).]

Pour parler  l'esprit de lettrs polonais, tous imbus de fortes tudes
rabbiniques, les petits jeux d'esprit nafs et les amusettes en style
prcieux ne suffisaient plus; c'est  leurs raisons,  leurs
convictions,  leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
fallait s'adresser. Pour dtourner ces esprits du plus absurde des
mysticismes, il fallait leur proposer un idal nouveau capable de parler
 leur sentiment,  leur coeur, avide de consolation, et que l'tude de
la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et tudiait dans le
ghetto--ne satisfaisait plus entirement.

Deux hommes, les plus minents parmi les humanistes juifs de la Pologne
autrichienne, ont su rpondre  cet tat d'me et consolider ainsi le
mouvement littraire inaugur en Allemagne. Le rabbin Salomon Jhuda
Rapoport, crateur de la Science du Judasme, destine  remplacer la
scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
de l'ide de la Mission du peuple juif, qui devait se substituer 
l'idal mystique et religieux.

       *       *       *       *       *

Salomon Jhuda Rapoport (1790-1867), surnomm le pre de la Science du
Judasme, naquit  Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des tudes
purement rabbiniques. Mais son esprit veill sut profiter de l'occasion
qui lui donna la possibilit d'apprendre la langue franaise d'abord,
puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
connaissance, dtermina sa carrire littraire et scientifique. En 1814,
il publia,  Lemberg, une description en hbreu de la ville de Paris et
de l'le d'Elbe, rpondant ainsi  la curiosit gnrale que les
vnements de l'poque avaient souleve dans le ghetto polonais. 
l'instar de Mends, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de posies
de Schiller. Mais il ne s'arrta pas l. L'tude approfondie qu'il fit
des savants et potes juifs du Moyen-ge tourna son esprit vers les
recherches historiques. Il publia dans le _Bicour Hatim_ et dans le
_Kerem Hmed_ une srie d'tudes biographiques et littraires dans
lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
jugement. Son style sobre et prcis n'a pas t dpass. Ces tudes
donnrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'poque; Jost,
Zunz, S.-D. Luzzato s'attachrent  approfondir le Judasme du
Moyen-ge. Une nouvelle science, la _Science du Judasme_, en fut le
rsultat.

[Note 22: _Bicour Hatim_, 1825.]

Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
thaumaturges, et divers articles sur la ncessit de propager la science
et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
fanatiques. Nomm rabbin  Tarnopol, grce  l'initiative du mcne
Perl, les menes des Hassidim le forcrent  quitter cette ville. Il
partit pour Prague et devint rabbin de cette communaut importante, o
il finit ses jours.

lve et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hrit d'eux la
conviction, qui accompagne le Maskil hbreu, que seules la science et la
civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
en faveur de la Haskala. Il aima la science de la faon la plus
dsintresse, et non comme un instrument devant servir  l'mancipation
politique des juifs. Il comprit que l'oeuvre de l'assimilation inaugure
en Occident tait irralisable et inutile mme en Orient et il ne se
bera point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
rformes religieuses dans le judasme qu'il croyait destines  diviser
le peuple et  semer le dsaccord et l'indiffrence  l'gard des
institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rdacteur du
Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_
(Message de reproche), paru  Francfort en 1846, en tmoignent
suffisamment. Aux esprits hsitants qui ne croyaient plus  l'avenir du
Judasme, Rapoport rpond, dans sa prface  Esther: L'amour de ma
nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
tat de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
sont troitement lis ensemble. Et non seulement ce sentiment national
et cette religion ne se conoivent pas l'un sans l'autre, mais un
troisime facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!

Le dsir d'expliquer d'une faon rationnelle cet amour pour l'antique
patrie des juifs, lui suggra, bien avant Buckle et Lazarus, la thorie
de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son tude
sur Rabbi Hananel (_Bicour Hatim_, 1832), il explique les traits
psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempr
situ entre l'Asie et l'Afrique. De l vient l'quilibre entre le
sentiment et la raison qui caractrise ce peuple. Dans des conditions
favorables et sans la conqute romaine, les juifs auraient atteint
l'apoge de cet quilibre, et ils seraient devenus le peuple modle.
Voil pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
pays o leur gnie pouvait librement se dvelopper, est si profondment
attache aux destines d'Isral et si chre  tout coeur juif. Mais mme
en exil, dans les tnbres du Moyen-ge, les juifs taient les seuls
porteurs de la lumire et de la science. Rapoport s'efforce de le
dmontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-ge et dans son
Encyclopdie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement reste
inacheve.

[Note 23: Prague, 1852.]

On voit par l de quelle faon le rabbin Rapoport, qui est all jusqu'
inaugurer la critique biblique en hbreu, s'est efforc de concilier la
raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
rabbin orthodoxe.

       *       *       *       *       *

Il est significatif de remarquer que la Science du Judasme, cet idal
qui devait remplacer l'tude sche de la Loi et combler le vide laiss
dans les esprits par les vnements modernes, mane d'un milieu
polonais, du coeur mme du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
transformation moderne et rationnelle.

Mais cette science nouvelle, fonde sur l'tude du pass glorieux
d'Isral et accueillie chaleureusement par l'lite cultive en Occident,
ne pouvait pas satisfaire entirement les pauvres lettrs polonais.
Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
les sparait, s'taient rsigns  une sorte de Messianisme mystique.
Cependant l'explication mystique de l'existence du judasme ne leur
suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison mme un point
d'appui pour justifier la permanence du judasme et son avenir. Les
raisons mises en avant par Mamonide et Jhuda Halvi ne rpondaient
plus  leur tat d'me de modernes.

Il fallut qu'un philosophe, appuy sur l'autorit de la science, vint
rsoudre ce problme de la raison d'tre du peuple juif et de sa
vocation propre. Ce philosophe, qui a mis la conception de la mission
du peuple juif, est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).

Son oeuvre capitale, publie aprs sa mort par les soins de Zunz: _Mor
Nebouch Hozeman_, le Guide des gars du temps, est le produit
philosophique le plus original de l'hbreu moderne. Krochmal a men la
triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
privations et de souffrances. Il a consacr tout son temps  la science
juive, mais il a vcu trop modeste et n'a rien publi pendant sa vie.
Habitant une petite localit qu'il n'a jamais quitte,  cause de
l'tat prcaire de sa sant, sa maison tait devenue un vritable foyer
de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
pour suivre l'enseignement du Matre. Cette influence, qu'il exera
pendant sa vie, s'affermit d'une faon dfinitive aprs sa mort par la
publication de son _Guide des gars du Temps_, paru  Lemberg en 1851.

Ces tudes, non acheves pour la plupart, forment un livre trs curieux.
Nous regrettons de ne pouvoir en prsenter qu'un expos sommaire et de
n'indiquer que les ides principales.

Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
a pouss Hegel  mettre l'axiome que la raison seule forme la ralit
des choses et que la vrit absolue se trouve dans l'unit du subjectif
et de l'objectif, correspondant, le premier,  l'tat concret de chaque
tre, c'est--dire  la _matire_, qui forme sa _raison relle_,--et le
second  son tat abstrait, c'est--dire  l'_ide_, qui forme sa
_raison absolue_.

C'est en se fondant sur cet axiome de la raison relle et de la raison
absolue de Hegel, que Krochmal difie son ingnieux systme de la
philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
lequel le judasme ne forme pas une entit distincte et  part, mais une
partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
rattachent au monde civilis tout entier, le judasme s'en distingue
cependant par des qualits qui lui sont propres. En mme temps qu'il
mne l'existence indpendante d'un organisme national semblable  tous
les autres, il aspire aussi  une reprsentation _spirituelle absolue_
et, par consquent,  l'universalisme. De ce double aspect que nous
prsente le peuple juif, il rsulte que, tandis que la _nationalit
juive_ forme l'_lment propre_  ce peuple, sa civilisation, son
intellect sont _universels_ et se dtachent de sa vie nationale propre.
Voil pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
idale, et tend au perfectionnement de l'humanit tout entire. Notre
philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:

1 Le peuple juif est comme le phnix qui ressuscite sans cesse de ses
cendres. Il runit en lui les trois units de la triade de Hegel:
l'ide, l'objet et l'intelligence. Cette rsurrection du peuple juif se
fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientt
dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en tat spirituel.
Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion
qu'un phnomne passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait t
son existence politique.

2 Le peuple juif prsente un double aspect, il est national dans son
_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son
spiritualisme. Le gnie national de tous les autres peuples de
l'antiquit tait troitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
succomb. Seuls les prophtes juifs ont conu le spirituel absolu et
universel et la vrit morale, de l vient que le peuple juif subsiste.

3 Krochmal admet, avec Hegel[24], que les rsultantes du dveloppement
historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
soit la _rsultante_; le processus de l'volution historique en soi est
une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
Hegel, il vite ainsi la contradiction qui rsulte de la dfinition
mystique de l'existence donne par Hegel.

[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
Thologie juive de M. Bernfeld et la thse de M. Landau: _Die Bibel und
der Hegelianiamus_.]

Pour le mtaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
spare l'tre du nant ou le _devenir_. Krochmal limine simplement
cette ide plus ou moins matrielle de l'_intervalle_. Il substitue les
effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique 
l'ide des effets postrieurs  cette action, ou rsultantes. La manire
plus ou moins matrielle d'aprs laquelle volue l'action historique,
remplace chez lui l'ide du _devenir_ comme intermdiaire
incomprhensible entre la _raison relle et la raison absolue_.

Appuy sur ces axiomes, Krochmal lucide,  une poque o la psychologie
des peuples et la sociologie taient encore en germe, les phnomnes de
l'histoire juive et ceux de l'volution religieuse et spirituelle de
l'humanit, avec une originalit et une profondeur de pense
remarquables.

Que l'on s'imagine l'effet produit par ces ides sur l'esprit des
lettrs polonais affranchis du dogmatisme et des esprances mystiques,
mais hsitant et cherchant leur raison d'tre mme de juifs. C'tait,
fonde sur la science moderne, l'explication de cette raison d'tre qui
venait de leur tre rvle, la satisfaction de leur amour-propre
national.

Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des gnrations
futures. Ils difieront leurs conceptions du peuple juif sur les ides
du Matre, A. Mapou, le crateur du roman historique en hbreu,
s'inspirera du Guide[25], et, de nos jours, le publiciste de talent
Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des ides de Krochmal, notamment
sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.

[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]

       *       *       *       *       *

 ct de ces deux matres, toute une cole de jeunes crivains a
contribu  faire la fortune de l'hbreu en Galicie. Tous les genres
littraires et scientifiques furent cultivs avec plus ou moins
d'originalit.

       *       *       *       *       *

Mais bientt le temps ne sera plus aux tudes sereines de la pense et
de la science du pass. L'envahissement triomphant du Hassidisme, aprs
avoir conquis toute la Pologne russe, menaait d'anantir tout ce qui
pensait et raisonnait encore au moment mme o le souffle puissant du
_Kultur-kampf_ branlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
verrons maintenant un pote satirique de grand talent livrer une
bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des domaines des
tnbres.

Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), tait l'ami et le disciple de
Krochmal. Enfant prodigue, sa premire enfance a t absorbe par
l'tude de la loi.  l'ge de 13 ans, son pre le marie  une jeune
fille de 18 ans, qu'il vit pour la premire fois le jour de son mariage
et qui mourut peu aprs. Erter reprend ses tudes rabbiniques, puis il
se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le dtermine  tudier
la grammaire hbraque et  devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
relations avec Rapoport et Krochmal. Encourag par ces derniers, il
publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
grand retentissement. Perscut par les fanatiques, il ne peut continuer
 exercer sa profession de professeur d'hbreu et, oblig de quitter sa
ville natale, il s'en va  Brody, o il est accueilli avec empressement
par le cercle des Maskilim. L, il mne une existence trs dure. Sa
femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse  faire des
tudes srieuses.  l'ge de 33 ans, il part, va tudier la mdecine 
Pest et, cinq ans aprs, il revient  Brody avec le diplme de docteur
en mdecine. Dsormais il pourra mener une vie indpendante et mener la
bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
recueils de l'poque de nombreux articles qui furent runis aprs sa
mort en un seul volume et publis sous le nom de _Hazof-le-beth-Israel_
(Le Voyant de la maison d'Isral), par les soins du pote Letteris[26].

[Note 26: Nouv. dition, Varsovie, 1890.]

Erter est un pote satirique et un critique de moeurs de premier ordre.
Pour la vivacit de son style mordant et lgant  la fois, il peut tre
compar  ses deux contemporains Heine et Boerne. Il prsente plus d'une
attache commune avec ces deux potes. Plus srieux et plus convaincu que
le premier, il poursuit dans ses satires un but bien dtermin. Son rire
est ml de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
plus pote que Boerne, sa pense est nette et tranchante, et la
prciosit du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
nfastes et leur culte de l'anglologie et de la dmonologie. Il
critique l'ignorance et l'troitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
la vanit mesquine des reprsentants des communauts.

Anim du dsir de faire pntrer la vrit et la civilisation parmi ses
coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux
intellectuels diplms, qui ne cherchent que leur profit et
n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
publis, autant de flches lances au coeur mme de ce rgime arrir.
C'est la premire fois qu'un pote hbreu osait taler, dans une srie
de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
milieux tranges, pleins de contradictions et de navet.  la faon de
Cervants, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
le mystique.

Erter doit tre plac au premier rang parmi les champions de la
civilisation chez les juifs.

La Galicie a galement donn le jour  un pote lyrique fort distingu.
Mer Halvi Letteris (1807-1871) tait un savant philologue, mais il
excella surtout dans la posie. Lui aussi, il dbuta dans les lettres
par une traduction exacte et fort belle des pices bibliques de Racine.
crivain fcond, son activit s'exera sur tous les genres littraires.
Nous possdons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
vers[27]. Son remaniement hbraque de _Faust_, paru  Vienne, est un
chef-d'oeuvre de style, et lui a valu une renomme clatante. Seulement,
en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
de mettre  la place du hros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
ben Abouja, surnomm Acher dans le Talmud. Ce remaniement dans le rle
principal de la pice en entrana beaucoup d'autres, qui sont loin
d'tre  l'avantage de la version hbraque.

[Note 27: Le recueil de ses posies, paru  Vienne, est intitul:
_Tophs Kinor Wougab_ (Matre de la lyre et de la cythare.)]

La prose de Letteris est lourde; elle manque de grce et de naturel,
qualit que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
en Russie. Approuvons-le nanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
nettet de la pense  l'lgance du style, comme tant d'autres.

En revanche les qualits de sa posie sont incontestables au point de
vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
nombreuses traductions des potes modernes montrent avec quelle facilit
l'hbreu antique se laisse manier par les mains des matres. Ces
qualits du style mises  part, on est oblig de reconnatre que le
souffle potique personnel et le don d'imagination faisaient
gnralement dfaut  notre pote. Ses posies les plus originales ne
sont que des imitations des romantiques.

Un charme naf est rpandu dans certaines de ses posies, surtout dans
celles o il laisse pleurer son coeur de juif. Ses posies sionistes sont
les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa
lyre ait produite--a t consacre universellement comme _chant
national_. Elle est intitule La Colombe plaintive (_Iona Homiah_). La
colombe symbolise le peuple d'Isral. Dj les prophtes se sont servis
de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
entendre les dolances du peuple juif depuis qu'il a t chass de son
pays natal et abandonn par son Dieu.

     Hlas, que je suis afflige depuis que, rejete du rocher qui m'a
     abrite, je mne une vie errante et vagabonde. Autour de moi
     l'orage clate, seule et abandonne je cherche un abri dans les
     branches touffues de la fort. Mon ami m'a abandonne, il s'est
     courrouc contre moi parce que je me suis laiss sduire par les
     trangers. Depuis, sans rpit, mes ennemis me harclent et me
     poursuivent. Depuis que mon ador a disparu, mes yeux ne tarissent
     pas de larmes; sans toi,  ma gloire,  quoi me sert la vie? Mieux
     vaut habiter la tombe que d'errer  travers le monde. La mort
     n'est-elle pas soeur du malheur?

     L, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
     amour. Ils ont trouv un abri tranquille entre les branches des
     arbres, entour de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
     moi, exile, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
     entour d'une haie impntrable d'pines. Les fauves mmes vivent
     chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
     afflige, je vis solitaire.

     Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
     famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
     honntes sont privs d'espoir.

     Reviens donc,  toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
     consolation! N'entends-tu pas ma plainte amre?

     Aie piti de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
     vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.

     --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
     tait plonge dans une srnit divine, mes oreilles ourent les
     plaintes de la colombe.

     Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
     coeur est profondment branl par les pleurs de mon peuple.

Un grand nombre d'crivains et de traducteurs ont encore illustr cette
poque. S. Bloch, auteur d'une gographie universelle et d'une
description de la Palestine, crites dans un style oratoire, est le plus
important d'entre eux.

Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_
(Caractristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zle de la
vrit), la tradition rabbinique et les autorits du Moyen-ge. Son
rationalisme surann lui attira des reproches svres de la part de
Rapoport. Il n'en a pas moins suscit une polmique digne d'attention et
fconde par ses suites.

L s'arrte la prpondrance des littrateurs polonais, autrichiens. Le
centre de l'activit littraire sera dfinitivement transporte en
Russie. Le Hassidisme aura bientt envahi et conquis toute la Galicie,
et la littrature hbraque, confine dans quelques cercles troits, n'y
retrouvera plus jamais sa floraison premire.

       *       *       *       *       *

Si le centre du mouvement littraire hbraque tait en Galicie pendant
toute la premire moiti du XIXe sicle, il ne faut pas croire que
les lettrs juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
Hollande et surtout en Italie, l'hbreu est cultiv par des savants et
des lettrs de mrite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frnkel ont publi
quelques-uns de leurs travaux en hbreu.

 Amsterdam, parmi toute une cole de lettrs, nous relevons le nom du
pote et savant Samuel Molder (1789-1862). diteur de plusieurs recueils
littraires, il nous a laiss, en dehors de ses remarquables tudes sur
l'histoire, des posies qui taient trs gotes par ses contemporains,
et publies pour la plupart dans le recueil _Bicoure Toeleth_ (Prmices
Utiles), qu'il rdigea  Amsterdam en 1820.

Un conte talmudique sur la sduction de la femme du docteur Mer, la
clbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent pome sur la
lgret de la femme[28].

[Note 28: _Beruria_, nouv. d., Amsterdam. 1859]

Parmi les collaborateurs des recueils priodiques publis en Galicie,
citons aussi Juda L. Ytelis de Prague (1773-1838), dont les pigrammes
peuvent servir de modles du genre[29]. Nous en empruntons un:

      TIRZA

     Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
     elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
     libralits  tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
     le jour et la nuit[30].

[Note 29: _Bene Hanourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]

[Note 30: Ytelis est galement l'auteur de pamphlets dirigs contre
le Hassidisme. En mme temps que Vienne et Brody, Prague avait t 
cette poque un foyer de lettrs, parmi lesquels nous citerons encore
Gabriel Sdfeld, le pre du clbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
et d'un ouvrage d'exgse paru en 1850.]

La Hongrie, dont les juifs avaient les mmes moeurs et les mmes
tendances que ceux de la Pologne, a donn le jour  un pote de valeur.
Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vcu dans un milieu orthodoxe et a
connu tous les obstacles moraux et matriels. Il sut en triompher et
devenir un trs srieux savant et un pote de mrite. En dehors de ses
tudes historiques crites en allemand, il a compos en hbreu une
excellente gographie de la Palestine sous le titre de _Mehkere Erez_,
parue  Vienne en 1819.

Son trait potique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhtorique Juive), paru
galement  Vienne, en 1846, est un chef-d'oeuvre de rhtorique et de
posie.

Son pome, que prcde cet ouvrage, intitul L'loquence potique ou
l'apothose de la posie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
aient t crits en hbreu. Le pote y fait preuve d'une imagination
riche; ses images sont nettes et prcises et le style est d'une allure
classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce pote
avant la complte closion de son gnie.

       *       *       *       *       *

Tout ce mouvement littraire de la premire moiti du XIXe sicle n'a
pas russi  s'imposer aux grandes masses et  crer une littrature
nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la mme
erreur que leurs prdcesseurs allemands. En se faisant les champions de
l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncirement religieux et que les
conceptions modernes avaient  peine effleur, ils ont attach trop
d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
adresss au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flatts de
pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
masses imbues de mysticisme, crases par le double joug de la religion
et d'une condition sociale infrieure, et que seul l'idal messianique
d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'tonnant alors si l'humanisme
galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrs pour
devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
Hassidisme et pour l'empcher d'accomplir son oeuvre d'obscurantisme.
C'est  peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indpendants
parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
dcadence religieuse dj manifeste en Allemagne, se dclareront
adversaires acharns de toute propagation de la littrature hbraque
profane[31]. L'tat de littrateur hbreu deviendra de plus en plus
pnible en Pologne et le nombre des publications diminuera
considrablement. Nous verrons apparatre le type du Mehaber, auteur
vagabond, vendant lui-mme ses crits et les imposant presque aux
acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'tat de cette
littrature naissante.

[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cit par
Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
o son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
au Hassidisme, n'est pas unique.]

       *       *       *       *       *

Qui sait si l'oeuvre des Maskilim galiciens n'tait pas condamne 
rester strile et  ne jamais mouvoir la masse juive, sans l'arrive
d'un littrateur italien, qui possdait justement ce qui manquait  la
plupart de ses prdcesseurs,  savoir le _sentiment_ juif. Il sut
allier une culture universelle et une relle largeur d'esprit  un
patriotisme juif inbranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui
qu'il s'agit--a enfin trouv la formule qui devait imposer la culture
moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
Arrtons-nous un instant  la vie et  l'activit de ce personnage
remarquable.

Aprs un arrt assez prolong subi par les lettres hbraques en Italie,
une nouvelle cole littraire et scientifique s'y forme pendant la
premire moiti du XIXe sicle. Elle collabore avec clat au
mouvement littraire du Nord. Le clbre critique et esprit indpendant
I.-S. Reggio (1784-1854) a exerc, par ses publications sur l'histoire
littraire et par ses audacieux articles sur les rformes religieuses,
une influence norme sur ses contemporains. Son oeuvre capitale La Loi
et la Philosophie, parue  Vienne en 1827, est un essai de synthse de
la Loi juive et de la science.

Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les posies, parues en deux
recueils, sont intitules: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et
_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme pote, Rachel Morpurgo
(1790-1860), apparente  la famille de Luzzato et dont nous possdons
un recueil de posies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
d'autres crivains de l'poque, sont assez connus des lecteurs hbreux.

[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des oeuvres choisies
des potes italiens de l'poque, publi sous le titre de _Kol Ougab_
(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno,  Livourne, en 1846.]

Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), dit par les
soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
littraire hbraque. Rachel Morpurgo possde la langue biblique  fond,
son style est alerte et original. Une srnit d'me exquise, une foi
optimiste dans l'avenir messianique d'Isral dominent ses crits
potiques.

[Note 33: Cracovie, 1890.]

 l'occasion de la rvolution dmocratique de 1848, qui avait
profondment branl les fondements de la socit moderne, et  laquelle
les juifs participrent en masse, elle crit le sonnet suivant:

     Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
     terre, et a amen la ruine suprme de toute ville fortifie, qu'il
     a rassasie de sang...

     Tous, jeunes et vieux, revtent l'pe, plus avides de proie que
     les btes fauves; tout le monde veut tre libre: les sages et les
     sots. La rage svit plus bruyante que l'orage sur la mer...

     Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
     combattent leur penchant et supportent avec succs le joug de leur
     _Rocher_: mon Ami ressemble  un cerf,  une gazelle rtive.

     Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
     du juste crotra sur la terre; Jhova gurira leur misre,
     rtablira les brches. Lorsque Jhova rgnera, toute la terre se
     rjouira!...

Mais la plus belle posie de Rachel est certainement celle o elle
affirme sa foi inbranlable de croyante, et qui est intitule _Emek
Achor_ (Valle obscure).

     Oh! valle obscure de tnbres et de brumes, jusques  quand me
     tiendras-tu dans les chanes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
     m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
     insondables!

     Dj, je les vois, les collines de l'ternit, leurs sommets
     verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
     d'aigle, je vole de mes yeux, je lve mon front tout en haut et
     j'ose regarder le soleil!

      Ciel! que tes voies sont splendides! C'est l que la libert
     ternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
     qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.

Cette note mystique, dans les oeuvres de certains des crivains italiens
de l'poque, les distingue profondment de leurs contemporains de
Galicie et de Russie, qui se rclamaient pour la plupart du rationalisme
intgral.

       *       *       *       *       *

Incontestablement, le plus original de tous ces crivains, celui qui a
jou un rle prpondrant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
tait n  Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estim. Il
passa son enfance dans la misre et dans l'tude. Il sortit vainqueur de
cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Ds 1829, il tait nomm
recteur du Sminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
librement  la science et former des disciples, devenus clbres pour la
plupart.

Luzzato possdait une rudition vaste et profonde, un grand got
littraire et une culture moderne. Temprament mridional, le sentiment
l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
toujours en veil, il tait galement vers dans la philologie,
l'archologie, la posie et la philosophie. Il s'est essay dans toutes
ces branches, sans jamais tomber dans la mdiocrit. Il cra la science
du judasme en langue italienne, mais il fut surtout un crivain hbreu.

Il publia une dition trs soigne des matres hbreux du Moyen-ge et
rvla au public, voire mme aux savants, des potes comme Jhuda
Halvy[34]. Les annotations qui accompagnent ces ditions sont
ingnieuses et scientifiques. Il publia lui-mme des vers et des pomes,
dnus d'ailleurs d'inspiration et d'envole potiques, mais
irrprochables de forme et de style[35]. Sa prose est nergique et
prcise, et conserve un charme oriental.

[Note 34: Prague, 1840.]

[Note 35: _Kinor Nam_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]

Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son coeur de patriote
rpugnait aux attaques diriges contre la religion et le nationalisme
juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il tait ennemi du
rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
seul est capable d'tablir la suprmatie de la morale.

M.S. Bernfeld, dans son tude sur Rapoport[36], considre avec raison
l'arrive de ce romantique, de ce Chateaubriand juif,  une poque o le
rationalisme triomphait partout dans les lettres hbraques, comme un
anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hbreux,
Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
la nationalit juive, mais aussi pour sa religion intgrale.

[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]

Toute nation qui possde un pays  elle peut subsister et parer  tous
les vnements mme sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
dispers dans tous les pays, ne peut se maintenir que grce  son
attachement  sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
peuples est invitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37]
s'occuper de la science du judasme comme on s'occupe de l'gyptologie
ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
renomme ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
d'Isral. Ils ne reculent devant aucune exagration lorsqu'il s'agit de
hter l'mancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
compte, Schiller et Goethe ont plus d'importance et leur sont plus chers
que tous les prophtes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
judasme ne pourra pas survivre  la ralisation de l'mancipation et 
la mort de ceux qui tudiaient la Thora et croyaient  la Foi avant
d'avoir pris des leons chez Eichhorn...[38].

[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]

[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato dites par Groeber (Przemysl,
1882-1889), p. 660.]

La vritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
la _science fonde sur la Foi_; la science qui cherche  comprendre la
Bible comme oeuvre divine et qui sait apprcier l'histoire particulire
du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche 
saisir, dans les diverses poques de l'histoire du peuple juif, les
moments de la lutte du gnie du judasme contre le gnie humain,
universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les sicles
nous voyons l'esprit divin du judasme l'emporter sur l'esprit
humain,--le jour o ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
l'existence du peuple d'Isral.

On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la
conception du rle providentiel d'Isral, tout en partant d'un point de
vue diffrent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interprter la
conception ancienne de la slection divine d'Isral et du peuple lu.
Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
passagre dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
une partie essentielle du judasme. Cette conception  la Bossuet de la
religion ne l'gare cependant point, et il tche de concilier la Foi
avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanit
agite par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judasme. Tout ce
qui est justice, vrit, bien et abngation est juif; tout ce qui est
beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de
critiquer violemment les matres du Moyen-ge, principalement
Mamonide. Celui-ci a tent une chose impossible en voulant accorder la
science et la foi, la raison et le sentiment--Mose avec Aristote--,
choses qui ne se concilient jamais.

La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprme est en
tat de nous donner le vrai bonheur et la quitude intrieure. Cette
morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
chez les prophtes d'Isral.

Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dpend pas de son
mancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
franais et allemands du Moyen-ge, nafs et non cultivs, mais pieux et
sincres, sont prfrables aux esprits spculatifs de l'Espagne, dont le
raisonnement et la rhtorique ont fauss les esprits[39].

[Note 39: Lettres, 233.]

Ces ides, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
camp des savants juifs en Allemagne, engagrent Luzzato dans des
discussions et des polmiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
s'attaqua pas seulement aux matres du Moyen-ge, il s'leva aussi
contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'
prtendre que Jost et ses collgues, qui croient faire une besogne utile
en dfendant le judasme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
ces ennemis. Ces derniers contribuent  la conservation du peuple juif
comme nation  part, tandis que la critique rationaliste de la religion
juive ne sert qu' rompre les liens qui unissent la nation et 
prcipiter sa perte.

Quand,  savants allemands, s'crie-t-il avec vhmence, arriverez-vous
 comprendre qu'entrans comme vous l'tes par le courant universel,
vous permettez  l'ambition nationale de s'teindre, et  la langue de
nos anctres de tomber en dsutude, et que vous prparez ainsi
l'invasion totale de l'athisme... Tant que vous n'aurez pas enseign
que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au coeur, le
judasme ne fera que perdre[40].

[Note 40: Lettres, 668]

Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
moderne, trop pote pour cela. Ce qu'il aime, c'est la posie de la
religion, c'est son lvation morale qui l'attire. Comme Jhuda Halvi,
le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
faon  part de sentir et de penser qui distingue les esprits
_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
crits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
vers _Kinor Nam_ et dans ses lettres.

       *       *       *       *       *

Luzzato a fait cole. De nos jours encore des savants et des stylistes
remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
puis leur science dans les crits du matre et s'en rclament. Ses
travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inapprciable.
L'dition rcente de ses lettres en cinq volumes, publie par Groeber, 
laquelle nous avons emprunt la plupart des passages cits, prouve
suffisamment son influence sur ses contemporains.

Il fut un matre et un prophte. Il couronna dignement l'oeuvre de la
Renaissance de la littrature hbraque inaugure par un de ses
anctres, un autre Luzzato.

Un sicle d'efforts et de labeur ininterrompus avait prpar la
rsurrection de la langue hbraque. L'hbreu devenu une langue moderne,
touchant  toutes les branches de la pense, il s'agissait de l'imposer
aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
d'mancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
imprimer aux esprits, la chose devint aise. Il a trouv la _clef du
coeur_ de ces masses.

Une missive en vers d'un jeune pote lithuanien, date de 1857[41],
traduit loquemment les sentiments prouvs par l'cole littraire
naissante  l'gard du matre italien.

[Note 41: Posies de Gordon, I, St-Ptersbourg, 1884.]

     Du pays de la glace, o les fleurs et le soleil ne durent que
     deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
     devant la gele, vers le glorieux habitant du Midi, trnant au
     milieu des savants et honor par les pieux; celui dont le coeur
     brle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
     hbraque.

Ce pays, c'tait la Lithuanie, o le mouvement littraire venait de
faire une entre triomphale et apporter la lumire et la science. Le
jeune pote tait Juda-Lon Gordon, devenu le plus grand pote juif du
XIXe sicle.

       *       *       *       *       *

Nous terminons ici la premire partie de notre tude, consacre
spcialement  l'volution de la littrature hbraque dans l'Europe
occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!




CHAPITRE IV

L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.


Nous sommes en pays juif; le seul peut-tre qui subsiste encore[42].

[Note 42: Voir notre livre en hbreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en
Lithuanie), Jrusalem, 1899.]

Derniers venus  participer au mouvement intellectuel du judasme
europen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moiti du
XVIIe sicle comme un organisme social individuel, nettement tranch
ds son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquirent
une renomme sans conteste; ses coles rabbiniques deviennent les
centres actifs de la science talmudique.

Le Synode des quatre rgions de la Lithuanie avec Brest et plus tard
Vilna  leur tte, rgissait d'une faon indpendante les destines des
populations juives de ce pays, si diffrentes de celles de la Pologne
proprement dite.

Les rvolutions et les perturbations qui ont amen la dcadence sociale
et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe sicle n'ont
presque pas touch ce coin dlaiss. L'invasion des Cosaques n'est pas
alle non plus jusque l. L'annexion prmature de la Lithuanie  la
Russie a sauv cette province de l'tat d'anarchie et de l'effervescence
qui agitrent la Pologne pendant la dernire priode de son existence.

Abandonns  leur destin, ngligs par les autorits et formant la
presque totalit des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
ralisaient en plein XVIIIe sicle un milieu national thocratique
juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorit
rabbinique, appuye du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en
dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intrts
matriels et moraux de ses subordonns. L'tude de la Loi tait pousse
 outrance, et le fait d'avoir un illettr, un _Am-haarez_
(littralement rustre) dans sa famille tait considr comme une injure.

Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'closion d'un milieu
national juif.

La pauvret naturelle du pays, le sol infertile, les forts
impntrables, l'absence de grands centres civiliss, tenaient  l'cart
les grands seigneurs polonais, qui prfraient demeurer en Pologne. Les
pieux lettrs chapps aux perscutions religieuses de tous les pays de
l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
s'adonner  l'tude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
immixtion trangre ne venait les troubler. Le ciel inclment,
l'absence de toute distraction ne gnaient pas beaucoup ces vads du
ghetto pour qui le Livre et la lettre morte reprsentaient tout. Le
traitement hautain et arbitraire que le noble infligeait  son
facteur et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
desquelles il lui tait permis de vivre--car sans la protection des
seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
les paysans misreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et
ne blessaient pas profondment son amour-propre. Dans son for intrieur
il s'estimait suprieur par sa moralit et par son origine au Poritz
(seigneur) polonais, insens et extravagant.

Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs btisses tout
en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
des artisans et des ouvriers mme. Tous menaient une vie misrable et
soutenaient une lutte pre pour l'existence. Cette vie de soumission et
de misre, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
ambition hors celle de l'tude de la Loi, discipline par l'autorit
religieuse et purifie par des moeurs austres et rigides, a marqu d'un
coin spcial le caractre de ces foules. L'esprit tait constamment tenu
en veil par la dialectique talmudique et par l'ingniosit qu'il
fallait dployer pour se procurer le pain quotidien. C'est  peine si
les rves messianiques, appuys plutt sur la croyance dans la suprme
justice et dans la supriorit morale et religieuse d'Isral que sur
une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
morne.

Telle tait, et telle est encore en partie la manire d'tre de cette
population sobre, nergique, mlancolique et subtile qui forme de nos
jours la masse des deux millions de juifs rsidant en Lithuanie et dans
la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
aux pays d'outre-mer les migrants isralites les plus laborieux et les
plus dous en ressources intellectuelles et morales.

La seconde moiti du XVIIIe sicle, grce  la paix qui rgnait dans
le pays depuis sa soumission  la Russie, fut le tmoin de l'apoge des
tudes rabbiniques. Les coles suprieures, les Yeschiboth, devinrent
des centres d'attraction pour l'lite de la jeunesse; le nombre des
auteurs et des rudits augmenta considrablement, et les imprimeries
hbraques taient en pleine floraison. L'idal de tous les juifs
lithuaniens tait, sinon de marier leur fille  un rudit, du moins de
nourrir  leur table un bochour, c'est--dire un lve-rabbin. La
Thora, c'est la meilleure sechora (marchandise),--chante toute mre
lithuanienne en berant son fils.

Une autorit rabbinique telle que les sicles derniers n'en ont plus
connu de pareille, est venue consacrer par son gnie sobre et
indpendant et par sa grandeur morale cet tat d'me du Judasme
lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.

lie de Vilna, surnomm le Gaon, sut rsister  l'assaut du Hassidisme
qui menaait de conqurir les masses lithuaniennes, sinon les lettrs.

Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerait un si puissant
attrait sur les esprits que la casuistique sche et subtile du
rabbinisme ne parvenait pas  apaiser, il se dcida  rompre avec la
scolastique en faveur d'une interprtation relativement plus rationnelle
des textes et des lois. Il alla mme--chose inoue en son temps et que
seule sa popularit pouvait excuser--jusqu' affirmer l'utilit des
sciences profanes et positives dont l'tude ne pouvait que servir celle
de la Loi. Personnellement, il publia un trait de mathmatiques et
s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses lves suivirent
son exemple; ils traduisirent en hbreu plusieurs ouvrages
scientifiques, et fondrent des coles et des foyers de puritanisme en
Lithuanie et jusqu'en Palestine. La Yeschiba de Volosjin est devenue
depuis un sicle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
rabbinique.

Il serait tmraire de prsumer que l'cho de la science des
encyclopdistes soit parvenu jusqu' ce milieu ferm par un double mur
politique et religieux. Les langues europennes y taient inconnues, et
c'est dans l'oeuvre des savants juifs du Moyen-ge, tels que Mamonide,
Albo, etc., que les lves du Gaon lithuanien ont cherch leur
nourriture intellectuelle. Il en rsulta une science htroclite et
singulire. Des notions et des thories fausses et surannes furent
introduites par eux en hbreu et eurent cours. Lorsqu'un certain lie,
rabbin de la fin du XVIIIe sicle, voudra runir en un corps toutes
les donnes de la science, il crira une sorte d'encyclopdie bizarre,
le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance).  ct des donnes
gographiques les plus fantaisistes, il runira des lois physiques et
des dcouvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
qui n'est pas unique dans son genre, a t maintes fois rimprim, et de
nos jours encore il fait les dlices des lecteurs orthodoxes.

[Note 43: 2me dit. Vienne, 1824.]

Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occup de l'tat
intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
de conserver leur libert intrieure. La faon dont le gouvernement les
traitait n'tait d'ailleurs pas de nature  leur inspirer une trop
grande confiance envers lui. Il ne pouvait tre question d'une
russification mme relative de ces masses  une poque o la
civilisation et la langue russes n'taient qu' l'tat d'embryon.

Ce n'est qu'avec l'avnement d'Alexandre Ier que les rformes
projetes par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
lointain. Une commission spciale fut institue pour tudier les
conditions de la vie des juifs et les moyens d'amliorer leur tat
matriel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
habite par des juifs. Cette ville formait une tape importante sur la
route qui menait de la capitale  l'Occident, et ses habitants juifs
eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
russes et trangers, qui se rendaient  la capitale[44]. Un cercle de
lettrs influencs par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
nous parvient un curieux document littraire qui tmoigne des esprances
que les rformes projetes par le gouvernement d'Alexandre Ier pour
l'amlioration de l'tat des juifs, avaient suscites. Dans un pamphlet
intitul _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publi en 1804  Sklow, en
hbreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nomm Nevachovitz
(grand'pre du clbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
proteste nergiquement au nom de la vrit et de l'humanit contre le
mpris qu'on professe  l'gard des juifs.

[Note 44: Dj, en 1780, le passage de l'impratrice Catherine II
donna lieu  la publication d'une ode hbraque publie  Sklow.]

     tre mpris, honni, est-ce peu?  torture qui dpasse toutes les
     autres, blessure que rien n'gale.... Les vents, le tonnerre et la
     tempte runis ne pourraient touffer les cris de souffrance de
     l'tre mpris par les autres....

        * * * * *

     Chrtiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez
     plutt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidle  sa foi
     ne peut pas tre un homme mchant, ni un mauvais citoyen...

Hlas! ce premier appel restera sans cho comme les suivants. Un sicle
se sera pass qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualit
d'homme au juif non converti.

Les esprances que les guerres napoloniennes avaient fait natre parmi
les populations juives de la Lithuanie furent dues. Une main de fer
s'abattit sur eux et ils continurent  vgter misrablement dans leur
coin sombra et dlaiss.

       *       *       *       *       *

On raconte que lorsque Napolon entra  la tte de la Grande Arme 
Vilna, il fut tellement frapp par le caractre juif de cette ville
qu'il s'cria: Mais c'est la Jrusalem de la Lithuanie! Nous ne savons
ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribu  l'empereur. Dans tous les
cas, aucune autre ville ne mriterait plus ce surnom. La rsidence du
Gaon tait dj au XVIIIe sicle une mtropole juive. L'limination
systmatique et voulue de l'lment polonais, surtout depuis
l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
fermeture de l'Universit ainsi que l'absence de l'lment lithuanien
ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe sicle.
Capitale dtrne d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonne par ses
habitants autochtones, elle devient le centre d'une socit juive
indpendante et que rien ne gne dans son dveloppement intrieur. Sans
le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
constitutionnelle, elle se laisse peu  peu pntrer par les ides
modernes.

L'humanisme allemand, la Haskala n'a pas rencontr de rsistance
relle dans ce monde relativement clair et prpar par l'cole de
Gaon. Ce sont les lves rabbiniques eux-mmes qui fourniront les
premiers reprsentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
d'ambition  cultiver la langue hbraque et  tudier les sciences
profanes dans cette langue qu'ils en ont mis  approfondir et  creuser
le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misres,
spars de la socit chrtienne par une barrire de prescriptions qui
leur semble infranchissable, les premiers lettrs lithuaniens
apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
hbraques ce dsintressement qui caractrise les idalistes du ghetto.

Un cercle de lettrs, les Berlinois, se fonda vers l'an 1830  Vilna,
et des cercles analogues se formrent un peu plus tard dans la province.
Ils poursuivirent avec zle la culture de la littrature hbraque.

Deux crivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un pote et l'autre
prosateur, ouvrent la marche de l'volution littraire en Lithuanie.

Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnomm le pre de
la Posie, tait n  Vilna. Orphelin de mre, il connut une enfance
triste et fut priv des seules consolations accessibles  l'enfant du
ghetto--l'amour et les soins maternels.  l'ge de trois ans il entra
dans le Hder;  sept ans il tudiait dj le Talmud, puis la
casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernire, d'ailleurs, n'exera
qu'un faible attrait sur l'esprit du futur pote. L'tude approfondie de
la Bible et de la grammaire hbraque, qui taient dj  la mode 
Vilna, modela son esprit. La lecture des oeuvres de Wessely, pour lequel
il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exera une
influence dcisive sur sa vocation de pote.

Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffre pas encore des nombreux
lves rabbiniques qui s'amusaient  traduire en vers tous les
vnements du jour. Une lgie  la mmoire d'un rabbin, une ode
clbrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
de ce genre, tels taient les sujets habituels de la muse  cette
poque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
n'y rvle encore le futur pote de mrite. Un peu plus tard il se mit 
apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
superficielle. Hant par la gloire de Schiller, il se consacra  la
posie et imita les potes allemands. Mais il ne russit jamais  saisir
 la lettre le sens de la posie allemande, ni  comprendre les posies
rotiques. L'lve rabbinique  l'esprit puritain et aux moeurs austres
n'y voyait qu'images potiques et que symboles.

Sa vie ne diffra gure de celle des juifs pauvres du ghetto. Mari trs
jeune par son pre, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intrieures qui se
disputent le coeur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthtique
pure, taient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
l'art sans but moral aurait dpass sa comprhension et sa mentalit
puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrire rabbinique, il
enseigna l'hbreu aux enfants. C'est l une profession peu rtribue, et
encore moins estime, dans un milieu o les ignorants mme sont lettrs,
et o le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
qui manquent d'nergie ou de chance, les dclasss et les maladroits.
Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'
neuf heures du soir branlrent fortement sa sant. Il tomba malade et
dut renoncer  l'enseignement, au grand profit de la posie hbraque.
Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
lui laissrent, il les consacra  sa muse. Ce courtier harass par la
besogne quotidienne tait un pur idaliste. Certes, Lebensohn n'tait
pas fait de cette toffe qui forme les rveurs et les grands potes.
Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu' la scheresse, il y
avait un coin intime, mlancolique et profond. Il professa un amour
profond, exalt, pour la langue hbraque. Cette langue n'est-elle pas
belle, admirable, n'est-elle pas la dernire relique sauve du naufrage
de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
l'hritier des prophtes, le pote et le pontife de langue sacre? Avec
quel orgueil il nous dvoile son tat d'me:

     Je m'assois devant la table divine, je prends ma plume, cette
     plume qui crit la langue sacre, la langue de notre Loi, la langue
     de notre peuple, Sela!  Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
     Ta langue sainte que je chante?[45]

[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacre).
Vilna, 1850, I.]

Fils de son milieu, lve des rabbins, il joindra  son me de primitif
la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais  comprendre
le monde intrieur de luttes et de passions qui agite la vie
individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour crer des pomes
rotiques et pour chanter la nature. Son pome David et Bathsba est
une oeuvre manque; ses descriptions de la nature sont sches et
factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
choses contemporaines. Le moindre vnement produira sur lui un effet
considrable. Il saluera par des odes les rformes militaires et civiles
de Nicolas Ier, qui furent si prjudiciables au judasme. Et dans son
enthousiasme il s'criera: Maintenant Isral ne connat plus que le
bien! Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nomm consul gnral en
Orient, il saluera ce fait sans porte en vers dithyrambiques qu'il
ddiera  ce pauvre homme au nom des juifs de la Lithuanie et de la
Russie Blanche.

Mais partout o le coeur du pote bat  l'unisson avec les sentiments du
milieu juif, partout o il se laisse aller  la tristesse et  la
mlancolie spciale qui se dgage de ce milieu, il atteint une hauteur
morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dpasses.  travers les
trois volumes que forment ses posies, nous trouvons,  ct de nombreux
pomes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pense. Le cri de
dtresse contre les misres qui accablent l'humanit, les protestations
douloureuses contre l'absence de piti parmi les hommes, ainsi que le
refus obstin de comprendre l'implacable cruaut de la nature qui nous
enlve les tres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
inspir  notre pote une de ses plus belles posies.

     La piti n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
     mme chez les btes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
     connat pas. Il se fait le tyran de son prochain...

Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connatre cette
fille des cieux, la nature elle-mme la mconnat et se montre
implacable.

      monde! Demeure de deuil, valle des pleurs. Tes fleuves sont des
     larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
     en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrire les montagnes
     couvertes de neige et de glace, une voiture apparat. Son
     conducteur, un homme, est assis  l'intrieur.  ct de lui sa
     femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
     des enfants dlicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
     partis vivants pour s'garer, prir dans les glaces du monde.

     Parmi la dtresse environnante et la ruine de toutes les
     esprances, seule la mort plane impitoyable, menaante et
     victorieuse.

            *       *       *       *       *

     Dans une autre posie intitule La Pleureuse, parlant galement
     de la piti, le pote s'crie:

     Ton ennemie (la cruaut) est plus forte que toi. Si toi tu es un
     feu ardent, elle est un courant d'eau glace!

     Malheur  toi,  piti! Qui donc aura piti de toi?

Dans quelques traits nergiques le pote hbreu sait dcrire l'inanit
de l'homme devant la cration. Le sort des Hamlets et des Rens est plus
enviable que celui du Plaintif du ghetto. Eux au moins, avant de se
jeter dans la mlancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient got 
la vie, ils ont connu ses charmes et ses dboires. Pour le dsabus du
ghetto, les plaisirs personnels et les volupts de la vie ne comptent
pas. C'est au nom de la morale suprme qu'il s'rige en philosophe
pessimiste.

     Notre existence est un souffle lger comme une barque. Notre
     tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend ds le ventre de
     notre mre.

     Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
     comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
     passons sans retour, sans mme l'alternative de ne pas dbarquer
     ici-bas.

     Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.

     Avant qu'il ait fini de dvorer une gnration, l'autre est prte 
     passer.

     L'un est englouti, l'autre emport. O est notre salut?

      cette ruine universelle,  ce dchanement des lments que le
     plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
     refuse  comprendre, vient se joindre la mchancet humaine.

     Et toi aussi tu deviens le flau de ton frre.  cette arme
     cleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
     l'homme,  homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
     finira qu'avec ta disparition.

     Et cependant y a-t-il quelque chose de rel, de durable dans la
     vie? Non!

     O sont-elles, les gnrations oublies? Leur nom mme a disparu.
     Qui chappera  son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait 
     la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beaut ne sont rien,
     rien...

Puis, dans un lan de rvolte, notre pote s'crie:

     Si je savais que ma voix dt suffire pour dtruire avec
     retentissement toute la cration et les armes clestes, je
     lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrte! Je
     rentrerais dans le nant avec le reste des hommes. Les vivants
     n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira aprs une vie
     de tristesses et de misres cruelles?

     Toute la vie humaine est comme l'clair qui prcde la foudre de la
     mort!

Il faut arriver jusqu' nos jours pour voir cette mme pense reprise
certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.

Mais, au bout du compte,

     l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
     affam, mou et sans nergie aucune. Il dsire tout ce qu'il n'a
     pas, languissant jour et nuit.

L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
cuisant de la disparition des tres chers, qui forment le fond du
caractre des juifs mme les plus croyants, sont exprims dans une de
ses plus belles posies: L'Agonisant. Le scepticisme du Maskil
l'emporte sur l'optimisme du juif dans Le savoir et la mort.

Un grand malheur vient frapper notre pote. La mort prmature de son
fils, le jeune pote Micha Joseph, sur lequel on avait fond tant de
lgitimes esprances, lui arrache des cris de dtresse et de dsespoir.

     De mon nid qui a dnich mon oiseau? De ma demeure qui a drob ma
     lyre? Qui a bris ma harpe et m'a apport des lamentations? Qui a
     dit  mes esprances tout d'un coup: renversez-vous!

Il y a dans ces posies de quoi faire la fortune d'un grand pote,
malgr le fatras de vers mdiocres et fastidieux qu'il faut savoir
liminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
que jamais Lebensohn n'a connu l'oeuvre du pote franais.

Les posies de Lebensohn, publies  Vilna, en 1852, sous le titre de
_Schir Sefath Kodesch_ (Posies de la langue sacre), furent
accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salu comme le Pre de
la Posie. Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
grammaire et d'exgse.

Lorsque le clbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amlioration de l'tat civil
des juifs et l'introduction des rformes scolaires, Lebensohn se rangea
publiquement du ct des rformateurs. Selon lui, l'abaissement des
juifs est d  trois causes principales:

1 L'absence de la Haskalah, c'est--dire d'une ducation rationnelle
fonde sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
et sur l'enseignement d'un mtier manuel;

2 L'ignorance des rabbins et des prdicateurs en tout ce qui ne touche
pas la religion;

3 La recherche du luxe et les excs en matire de table et
d'habillement.

Si les deux premires causes sont plus ou moins justifies, la troisime
fait sourire par sa conception nave. L'auteur ayant devant lui une
population d'affams dont la majorit ne connat l'usage de la viande en
dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excs
gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
Maskilim russes ont partag cette manire de voir.

En 1867, au moment o la lutte pour l'mancipation des juifs et pour les
rformes intrieures atteignait son apoge, Lebensohn publia  Vilna son
drame _Emeth ve-Emouna_ (Vrit et Foi) qu'il avait compos une
vingtaine d'annes auparavant. OEuvre purement didactique, d'o toute
chaleur potique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
coulant, et le problme moral est nettement pos. Mais l'absence de
toute tude de caractres, et des moments psychologiques qui font le
principal mrite des oeuvres dramatiques, font de cette pice un trait
de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
_Scheker_ (Mensonge) qui cherche  sduire et  gagner _Hamon_ (Foule).
Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est
galement dispute par _Emeth_ (Vrit) et _Schel_ (Raison).

L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette oeuvre est manifeste.
Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu' douter de la
Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
pit, celle qui perscute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
s'lve. La raison pure ne s'oppose pas  la religion pure. Telle a
t la devise adopte par l'cole de Vilna. Abstraction faite de la
croyance dans la Divinit comme principe primordial, la raison invoque
par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de
Scheker (mensonge). Le Tartufe juif prsente une figure autrement
complexe que celle qu'a cre Molire. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a pass par
l. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
prsente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
n'est gnralement pas vrai. Le prtendu Tartufe du Ghetto n'est pas
hypocrite, car il est croyant et, par consquent, sincre. C'est son
fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excs.--En
revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Schel_ (Raison),
_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vrit) et mme pour _Emouna_ (Foi).

Dans cette oeuvre si peu potique, on trouve cependant une page
remarquable, c'est la prire de Schel qui sollicite Dieu de librer
Emeth. Le triomphe de la vrit clt le drame. Trait caractristique 
noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion)
ne figurent dans cette galerie de personnages allgoriques personnifiant
les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'cole
humaniste de cette poque, la _raison_ seule importait et devait suffire
pour faire prvaloir la vrit.

De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
rabbin lettr, M. L. Malbim, crut mme devoir intervenir, et, aux
attaques diriges par Lebensohn, il rpondit par une autre pice
(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la dfense des orthodoxes
contre les accusations des Maskilim mal intentionns.

       *       *       *       *       *

Si A. B. Lebensohn est considr comme le pre de la posie, son non
moins clbre contemporain et compatriote Mardoche Aron Ginzbourg peut
passer  juste titre pour le premier matre de la prose hbraque
moderne. Ginzbourg est le crateur de la prose raliste en hbreu,
quoiqu'il soit rest profondment imbu du style et de l'esprit de la
Bible. L o le style biblique ne peut, sans tre tortur ou sans se
servir de priphrases, traduire la pense moderne, Ginzbourg n'hsite
pas  faire des emprunts, toujours excellents et sans prjudice pour
l'lgance de la langue, aux ouvrages talmudiques et mme aux langues
modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
croire qu'il existe un style no-hbraque essentiellement diffrent de
celui de la Bible, comme il existe un no-grec et un grec classique.
L'hbreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hbreu ancien plus
conforme  l'esprit nouveau et aux ides nouvelles. Les quelques
ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
assertion.

Comme crivain, Ginzbourg s'est montr trs fcond et nous a laiss une
quinzaine de volumes sur divers sujets. Dou d'un bon sens naturel et
possdant une instruction moderne plus solide que la plupart des
crivains du temps, il a exerc une trs grande influence sur ses
lecteurs et sur le dveloppement de la littrature hbraque. Son
_Abieser_, sorte d'autobiographie trs raliste, est un tableau saillant
de l'ducation dfectueuse et des moeurs arrires du ghetto que
l'crivain critique avec une finesse remarquable et dnonce au nom de la
civilisation et du progrs. Il publia, en outre, deux volumes sur les
guerres napoloniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel 
Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie,
une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un trait de
stilistique (Dbir). Ses ouvrages, publis tous de son vivant  Vilna, 
Prague et  Leipzig, et rdits depuis, obtinrent un grand succs, et
il est l'un des crateurs d'un public de lecteurs hbreux. Cependant il
faut dire que le ralisme de notre auteur et son style prcis et juste
n'ont pas t accueillis d'emble par la grande masse du public. Leur
got n'tait pas assez affin pour les apprcier, et leur sensibilit de
primitifs ne pouvait pas encore se plaire  la description relle des
choses. C'est ce que la deuxime gnration d'crivains lithuaniens
avait compris en introduisant le romantisme dans la littrature
hbraque.

       *       *       *       *       *

Pour avoir t le premier foyer littraire, Vilna n'tait pourtant pas
le centre unique des lettres hbraques en Russie. Dans le midi russe,
et indpendamment de l'cole de Vilna, des cercles littraires procdant
de ceux de la Galicie se formrent de bonne heure.

 Odessa, cette fentre europenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
voyons se fonder la premire communaut juive claire. Les lettrs y
afflurent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
Stern sont les reprsentants de la science du judasme en Russie,
auxquels le carate Firkovitz apporte un concours prcieux. Eichenbaum,
Gottlober et d'autres se font remarquer comme potes et comme
crivains.

Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un pote gracieux. En dehors de ses
crits en prose et de son trait remarquable sur le jeu d'checs, nous
possdons de lui un recueil en vers intitul _Kol Zimra_[46]. Sa lyre
tendre et douce, son style lgant et clair rappellent souvent Heine.
Nous lui empruntons un fragment de son pome Les Quatre Saisons:

[Note 46: Leipzig, 1836.]

     L'hiver s'en est all, le froid a dsert; les eaux fondent sous
     les flches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
     couler ses eaux limpides. Seule ma bien aime n'est pas attendrie,
     tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son coeur.

     Les collines se revtent d'allgresse, sur la surface des valles
     la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
     dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'pine trouve un
     nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
     m'entendre.

     Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
     jubilent et dans les branches les ails chantent  deux. Seule ma
     colombe dtourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
     reste solitaire.

     Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
     se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
     les roses. Ainsi refleurit aussi mon esprance, elle me remplit de
     l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.

Le matre incontest des humanistes de la Russie mridionale fut Isaac
Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutt
marque dans l'histoire de l'mancipation des juifs russes que dans une
histoire littraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
heureux hasard le conduisit tout jeune  Brody. L il se rallia au
cercle humaniste et fit la connaissance des matres galiciens. De retour
dans son pays natal, il tait anim du dsir de travailler 
l'mancipation et  la civilisation des juifs russes.

Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses crits sur le terrain
strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-mme
qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il rclame l'tude obligatoire
de la langue hbraque, des sciences et des mtiers. Son rudition
profonde, la douceur et la sincrit de son langage lui valurent
l'estime des orthodoxes eux-mmes. Ses ouvrages _Beth Iehouda_ et
_Teouda be Isral_ sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
moderne; dans _Zeroubabel_, il s'occupe de questions de philologie
hbraque, et dans _Efes Damim_ il met  nant, avec documents 
l'appui, la lgende du meurtre rituel. Dans _Ahiya Haschiloni_ il
prend la dfense du judasme talmudique contre ses dtracteurs
chrtiens. Nous possdons en outre de Levenson de nombreux crits, des
pigrammes, des articles et des tudes[47].

[Note 47: Tous ses crits ont t rdits par les soins de M.
Natanson, en 1880-1900,  Varsovie.]

Il faut reconnatre que les contemporains de Levenson ont exagr
l'importance de la partie littraire de son oeuvre. En dehors de ses
tudes philologiques, qui pchent souvent par la navet de ses
conceptions et surtout par la faon prolixe et embarrasse de
s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son oeuvre littraire.
L'influence directe qu'il a exerce sur les juifs est aussi moins
considrable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses oeuvres taient trs
rpandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hbreu, point n'tait besoin
de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.

Par sa vie d'abngation et de misre, isol dans une bourgade obscure,
impotent et travaillant quand mme pour le relvement de ses
coreligionnaires, il s'est attir l'admiration unanime de ses
contemporains.

La renomme du solitaire idaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphres
gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
Ier l'couta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
toutes les questions qui touchent  l'amlioration de l'tat social des
juifs. La fondation des coles primaires juives, l'ouverture de deux
sminaires rabbiniques  Vilna et  Zitomir, l'tablissement de
nombreuses colonies agricoles, les amliorations apportes  la
condition politique des juifs et  la censure des livres
hbreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
entirement,  l'autorit de Levenson. Les lettrs de l'poque
professrent une vnration profonde pour un confrre si haut plac dans
l'estime des gouvernants.




CHAPITRE V

LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.


La raction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
la population de cette province. L'Universit de Vilna fut ferme, et
toute trace de civilisation efface.

Les juifs, dlivrs de l'arbitraire des nobles polonais, retombrent
sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau flau--le
service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
arrachant l'enfant  sa famille et  sa foi--vint s'abattre sur la
population juive. Ils luttrent contre cette nouvelle calamit avec
toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages prcoces, les
vasions en masse, les substitutions volontaires ou forces--tels furent
les moyens employs par les plus aiss pour sauver leur progniture du
service militaire.

Pour assurer le recrutement rgulier des soldats juifs, le gouvernement
de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui taient  la
tte des communauts, profitrent largement de cette reconnaissance
officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
des pauvres. Sauve qui peut! tel tait l'tat d'me des juifs russes au
milieu du XIXe sicle, pendant toute l'poque dite de la _Behala_
(Terreur).

Les rformes projetes par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes
les esprances caresses par les humanistes lithuaniens avortrent. La
raction svit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
juifs, perscuts, opprims et humilis sans cesse. Le pessimisme
profond des posies de Lebensohn atteste suffisamment l'tat d'esprit
des lettrs juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
prtendaient que, seules, des rformes profondes pourraient rsoudre la
question juive[48]. Le peuple n'tait pas avec eux, et la jeune
gnration de lettrs ne partageait pas non plus cette manire de voir.
Dans ce dsordre moral, les masses se laissrent facilement entraner
par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
dernire forteresse du judasme rationnel. Les rabbins virent avec
effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
pour l'arrter.

[Note 48: La polmique suscite par l'intervention de l'humaniste
allemand Lilienthal qui prconisait, avec l'appui du gouvernement, les
rformes radicales, chez des crivains clairs comme Ginzburg (_Maguid
Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manire de voir. D'ailleurs,
Lilienthal, convaincu plus tard des vritables intentions de ses
auxiliaires, en proie au remords d'avoir men une campagne funeste par
ses suites aux intrts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
aller en Amrique.]

Mais le mysticisme avait trouv un ennemi autrement puissant que la
logique et le rationalisme, dans la littrature no-hbraque naissante.

La langue hbraque tait cultive avec ardeur par tous les lettrs et
par les jeunes rabbins eux-mmes. C'est l'poque de la Melitza.
Celle-ci devait suppler  la scheresse rabbinique et lutter
victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hbreu
prdominait alors. Cette langue tait devenue en plein XIXe sicle la
langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
folklore lui-mme, en dpit du jargon ddaign, ne connaissait pas
d'autre langue. Nous possdons une quantit de posies populaires de
cette poque qui, de nos jours encore, sont chantes dans toute la
Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
nationales du peuple juif, ses rves et ses espoirs messianiques. Elle
est essentiellement sioniste.

Dans un hbreu lgant, tendre, avec des expressions leves et des cris
de dsespoir dignes de Byron, un pote du peuple pleure les malheurs de
Sion:

     Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
     Chaque nation, chaque pays voit crotre sa splendeur de jour en
     jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abme et
     abme.

     * * * * *

     Terre sainte,  Sion! Comment l'tranger ose-t-il fouler ton sol de
     son pied orgueilleux?

     Comment,  Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?

     * * * * *

     Tout espoir n'est cependant pas encore mort.

     Dans le coeur de tout ton peuple parpill aux quatre coins de la
     terre ton souvenir vit, grav avec des lettres de feu et de sang,
     avec des larmes incessantes!

Une autre posie populaire, galement anonyme, intitule la Rose, est
d'un accent encore plus dsol et plus dsespr. Pitine par tous les
passants, la rose ne cesse de les implorer:

      humains, ayez piti de moi, rendez-moi  ma demeure!...

En dehors de ces motifs, les posies lyriques de Lebensohn et la
Colombe plaintive de Letteris faisaient partie du rpertoire
populaire.

 ce romantisme populaire vient bientt, rpondant  un besoin de la
masse, se joindre le romantisme littraire.

Un roman traduit du franais, _les Mystres de Paris_, d'Eugne Su,
publi en 1847-48,  Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
roman en hbreu. Cette traduction ou plutt cette adaptation du roman
franais dans un style biblique prcieux, valut  son jeune auteur,
Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renomme immense.

Au point de vue littraire, c'tait le genre introduit en hbreu,
c'tait la lecture amusante, la fiction remplaant les crits graves des
humanistes. Le succs norme obtenu par cette premire oeuvre de
Schulman, ses ditions rptes, tmoignent de l'existence d'un public
qui prouvait le besoin de la lecture facile. Dsormais le romantisme
rgnera en matre, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
fera les dlices des amis de la langue biblique.

Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
crivain  la diffusion de l'hbreu dans le coeur de la masse du peuple.
Un demi-sicle durant, il sera considr par le peuple comme le matre
de l'hbreu.

Romantique et conservateur en matire religieuse, exalt pour tout ce
qui est un produit du peuple juif, naf dans ses conceptions de la vie,
il exera son activit sur tous les domaines littraires. Il a publi
une Histoire universelle en 10 volumes, une Gographie galement en 10
volumes, des tudes biographiques et littraires sur les crivains juifs
du Moyen-ge en 4 volumes, un roman national remani, de l'poque de Bar
Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
talmudiques fort curieuses[49].

[Note 49: Ces ouvrages, publis tous  Vilna, ont t rdits
maintes fois.]

Il crit dans la langue mme d'Isae. La prciosit et l'emphase
excessive de son style, ses conceptions naves, sa sentimentalit
romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au coeur des primitifs
non cultivs que furent ses lecteurs, expliquent le succs mrit de cet
crivain, pourtant si peu original. Ses oeuvres se rpandaient par
milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hbreu,
de la science et du savoir parmi le peuple.  ce titre, Schulman fut un
civilisateur de premier ordre. Son oeuvre forme l'tape invitable par
laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son volution
vers la civilisation moderne.

Schulman a fait cole. Son style potique et enfl s'imposa longtemps 
tous les sujets et empcha l'volution naturelle de la prose hbraque,
inaugure par M.-A. Ginzburg.

Les crateurs ne tardrent pas  venir. Parmi les potes de l'cole
romantique une premire place appartient  Micha-Joseph Lebensohn, dit
Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.

Tendre et gracieux autant que son pre tait dur et rigide, M.-J.
Lebensohn fut le seul crivain du temps qui eut la chance de recevoir
une ducation moderne complte. De plus, il n'avait pas connu comme tous
ses contemporains la cruelle ncessit et les luttes pour
l'affranchissement personnel. Il possdait  fond la littrature
allemande et il avait suivi  Berlin les cours de philosophie de
Schelling. Avec cela, il possdait l'hbreu comme une langue vivante et
sut traduire en elle ses penses les plus intimes, toutes les nuances
du sentiment.

La riche imagination potique, l'harmonie de son style, ses expressions
colores et images, son lyrisme profond, non dnatur par l'exagration
ronflante et emphatique de ses prdcesseurs, font de Michal le premier
pote artiste en hbreu.

Il dbuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de
Schiller[50], admirable de style et d'lgance potique. Il est le
premier qui ait appliqu rigoureusement la prosodie moderne  la posie
hbraque. Son recueil potique _Schir Bath Sion_ (Les chants de la
fille de Sion)[51] est un vritable chef-d'oeuvre. Il contient six pomes
historiques admirables de pense, de forme et d'inspiration. Dans
Salomon et Coheleth, son plus grand pome, il nous fait d'abord
assister  la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la
Sulamite, amour sublime, exalt, qui est chant pour la premire fois
d'une faon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les
fibres du coeur du pote... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclsiaste
contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi
dsenchant, sceptique, convaincu de la vanit de l'amour, de la beaut,
du savoir; tout n'est que poussire, vanit des vanits. Et le jeune
pote romantique termine son pome en concluant que la sagesse ne peut
exister sans la foi, et que seule cette dernire est capable de donner
 l'homme la suprme satisfaction.

[Note 50: Vilna, 1851.]

[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.
Steinberg, Vilna, 1859.]

Joel et Sisera est une trs belle pice potique. C'est la lutte
intrieure qui s'engage, dans le coeur de la vaillante femme chante par
Dbora, entre les devoirs de l'hospitalit et son attachement  son
pays. Finalement ce dernier l'emporte:

     Vivant au milieu de ce peuple, tabli dans son pays, ne dois-je pas
     aspirer  son bien-tre, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi
     mon peuple?

Mose sur le Mont Abarim est plein d'admiration pour le grand
lgislateur. Il se termine par ces deux vers:

    La lumire du monde s'obscurcit.
     quoi bon la lumire du soleil?

Son lgie sur Jhuda Halvi est touchante de patriotisme et d'amour
pour la Terre des anctres:

     Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont
     chaque rocher est une chaire pour un prophte divin.

Ou bien, comme il s'crie dans une autre posie:

     Pays des muses, couronn de charmes, o chaque pierre est un livre,
     chaque rocher un tableau!

Un autre recueil du pote, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de
Sion), publi aprs sa mort,  Vilna, contient,  ct d'un certain
nombre de posies traduites de l'allemand, des posies lyriques o le
pote exhale son me et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais
il pressent qu'il ne lui sera pas donn d'en jouir longtemps et, dans un
accs de dsolation, il s'crie: Maudite soit la vie, maudite aussi la
mort! Son caractre change, sa muse devient triste et, comme son pre,
il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une posie adresse aux
toiles il veut arracher leur secret aux mondes:

     Rpondez-moi, vous qui tes les habitants d'en haut, oh! arrtez
     pour un instant la marche des lois ternelles! Hlas, mon coeur est
     plein de dgot pour cette terre. Ici l'homme est n pour la
     misre! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui rgne. Sur ses
     lvres elle porte le nom du Dieu de la misricorde et dans sa main
     l'pe sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle
     massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le cra dans
     un accs de colre, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,
     la Mort s'y prcipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,
      ses ongles. La Misre aussi s'y abattit grinant ses dents,
     montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans
     rpit...

En outre, ce recueil posthume contient des posies amoureuses et des
complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mlancolie et de
cette tristesse qui caractrise la dernire priode de sa vie. Une
cruelle maladie enleva le jeune pote  l'ge de vingt-quatre ans, au
grand dsespoir des amis de la posie hbraque.

La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractre austre des
lettrs rendait impossible jusqu'alors en hbreu, fit sa premire
apparition avec les traductions des romans modernes. Immdiatement elle
rencontra un public bien dispos et avide de nouveaut. Les romanciers
originaux ne tardrent pas  venir. Le premier matre du genre, le
crateur du roman hbreu, est Abraham Mapou (1808-1867).

Il naquit  Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuple presque
uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions
conomiques et hyginiques dplorables. Son pre, pauvre melamed
(professeur d'hbreu et de Talmud), tait un esprit naf et
mlancolique, non dnu d'une certaine instruction. Il aimait et
cultivait la science des matres hbreux du Moyen-ge. Sa mre tait une
me douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermet les
souffrances physiques qui accablrent toute sa vie. Son frre Mathias,
tudiant-rabbin, tait trs bien dou.

Bref, c'tait la misre, mais cette misre soumise, non ronge par
l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrs. Enfant chtif,
Abraham Mapou n'aborda ses tudes primaires qu' l'ge de cinq ans, ge
dj avanc pour ce milieu o les enfants commencent  frquenter le
Heder ds leur quatrime anne. Et ce sont des annes endures dans le
Heder, sans connatre d'autre joie que celle du succs dans les tudes,
courb toute la journe sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement
rationnel de la Bible et de la grammaire hbraque, ddaignes par les
dialecticiens talmudiques comme des tudes trop superficielles, tait
banni de cette cole. Heureusement pour le futur crivain, ce fut son
pre qui lui enseigna la Bible et qui veilla dans son coeur sensible
l'amour de la langue sacre et du pass glorieux de son peuple.
Cependant son ducation talmudique se poursuit avec succs.  l'ge de
douze ans le voil rudit,  treize ans il est dj Itou
(phnomne), et ds lors libre de s'adonner  ses tudes selon son gr
et  se passer de matre.

Bientt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherch comme
gendre. Cela ne tarda pas  arriver: il fut fianc par son pre  la
fille d'un bourgeois ais.  l'ge de 17 ans le voil donc mari. Cela
ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le pass il continuera
 poursuivre ses tudes, et c'est son beau-pre qui pourvoira  ses
besoins. Bientt ses tudes prendront une nouvelle direction. Son esprit
rveur, touff par la scolastique rabbinique, se tourne vers la
Cabbale. Dj l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit
adhrer  la secte des Hassidim. C'est sa mre qui l'en prserva. Il
cda  ses prires, et ne commit pas cet acte d'hrsie dangereuse.

Ces luttes intrieures entre le sentiment et la raison, les perplexits
au milieu desquelles se dbattait son esprit, n'affectrent pas outre
mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans
sa personnalit. Mapou est rest, toute sa vie, l'humble rudit du
ghetto, un des successeurs des Ebionim, des psalmistes et des
prophtes. Timides, mlancoliques, sans dsir pour tout ce qui touche la
vie pratique, souvent avilis par leur misre matrielle propre et par la
misre intellectuelle environnante, ces rveurs du ghetto, plus
nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimit de leur me cette
exaltation morale, cet idalisme suprme invaincu et toujours debout,
qui peut seul expliquer la vivacit et la persistance du peuple-messie.

Dj Mapou allait succomber comme tant d'autres, dj les tnbres
mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un vnement infime en soi
et pourtant important dans ses consquences vint le dlivrer. Un
psautier latin tomb par hasard entre ses mains donna une nouvelle
tournure  ses tudes, une nouvelle orientation  son esprit.

tait-ce la curiosit, tait-ce le dsir de savoir qui le poussa 
dchiffrer cote que cote le texte sacr dans une langue inconnue?
Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficults presque
insurmontables et,  force de traduire mot  mot le texte latin, compar
 l'original hbreu, il arriva  connatre un grand nombre de mots
latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Mamon avait
appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard crire ses
meilleures tudes philosophiques,  l'aide de la nomenclature allemande
des traits du Talmud, imprime  Berlin. Et c'tait aussi le cas de la
plupart des lettrs de la province.

Cette gymnastique de l'esprit, cette ncessit de se rendre compte de
la valeur prcise de chaque mot a aid en mme temps Mapou  mieux
comprendre le texte biblique et  se pntrer de son esprit.

La fortune, le bien-tre ne sont pas stables chez les juifs russes,
obligs de soutenir une concurrence vitale acharne et servant de jouet
 une lgislation capricieuse. Le beau-pre de Mapou se trouva un jour
ruin. Le jeune homme fut oblig d'interrompre ses tudes et d'accepter
la place de prcepteur dans la maison d'un fermier juif ais.

Ce sjour prolong  la campagne exera sur l'me sensible du jeune
lettr une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne
manqua pas de sduire son esprit le dgagea dfinitivement des voiles
mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un
cur polonais clair, qui s'intressa au jeune rabbin et s'occupa de
son instruction. Mapou tudia avec ardeur les matres classiques latins,
et c'est la premire fois qu'un pote hbreu trouvait l'occasion de
former son esprit sur les modles puissants de l'antiquit. Toujours
sous la direction du bon cur, il tudia le franais d'abord, sa langue
prfre, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La
langue russe n'tait pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'poque.
 Kovno, o il retourna peu aprs, il fut oblig de dissimuler ses
nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des
fanatiques et d'tre atteint dans sa profession de professeur d'hbreu.

merveill par l'oeuvre des romantiques et surtout par les romans
d'Eugne Su, son auteur favori, il mdita ds 1830 la premire partie
de son roman historique L'Amour de Sion, qui ne devait voir le jour
que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois annes une
vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rvant la
nuit. La Haskala avait cr des foyers humanistes dans les petites
bourgades lithuaniennes. C'est  Zagor, c'est  Rossieni, la ville des
lettrs, des amis de leur peuple et de la langue sacre, que Mapou
trouva enfin l'occasion de rvler son talent. Son tat physique fort
prouv empira de plus en plus. Sa nomination, aprs de longues
sollicitations, comme professeur d'une cole juive gouvernementale 
Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matrielle qu'il
recevait de son frre plus favoris que lui, le tirrent dfinitivement
d'embarras. Indpendant, il pouvait dsormais s'occuper de son roman. Le
succs obtenu par la version hbraque des _Mystres_ de Paris
l'encouragea enfin  publier son Amour de Sion. Et c'est avec une
stupfaction sans bornes que le timide auteur put constater
l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa premire cration
littraire.

Dans ce milieu asctique et puritain o le monde du sentiment et de la
vie intrieure tait inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la
foudre dchirant la nue qui enveloppait tous les coeurs. Un sicle aprs
Rousseau, il y avait encore un coin en Europe o le plaisir, la joie de
vivre, les biens terrestres, la nature taient considrs comme des
futilits, o l'amour tait condamn comme un crime et les passions
comme la perte de l'me. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,
cette Nouvelle Hlose juive, apparat comme le premier appel  la
nature et  l'amour.

L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la
vie du peuple juif  l'poque du prophte Isae. Il n'aurait pas pu en
tre autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait
reculer l'action de vingt-cinq sicles en arrire. Un roman juif
contemporain n'et t conforme ni  la vrit ni  l'esprit du ghetto.

Le sujet du roman est emprunt  l'ge d'or de l'ancienne Jude. C'est
l'poque de la grande floraison littraire et prophtique. C'est aussi
une poque fort agite, prsentant des contrastes saillants. 
Jrusalem, un roi clair lutte avec fermet contre la limitation de son
pouvoir  l'intrieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un
ct, une socit en dcadence, et de l'autre, les plus grands
moralistes de toutes les poques, les prophtes qui attaquent en face la
corruption des moeurs. Enfin c'est l'poque o les plus grands rves
d'une humanit meilleure et idale, closent. C'est dans ces temps que
l'auteur place l'histoire que voici:

     Sous le rgne du roi Ahas, deux amis vivaient  Jrusalem. L'un,
     nomm Joram, tait officier de l'arme et possesseur de riches
     domaines; l'autre, Jedidia, appartenait  la famille royale. Joram
     avait pous deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernire tait sa
     favorite, mais elle tait reste longtemps strile. Oblig de
     partir en guerre contre les Philistins, Joram confie  son ami
     Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son dpart,
     sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,
     se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent
     que dans le cas o la femme de l'un mettra au monde un fils et
     l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.

     Les choses devaient se raliser selon le voeu des deux pres. La
     femme de Jedidia accoucha la premire: elle eut une fille nomme
     Tamar.

     Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un
     grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se
     laisse sduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il
     met le feu  la maison de son matre, aprs l'avoir pralablement
     dpouille de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir
     transportes chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dvors par le
     feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,
     disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il
     prend son propre fils Nabal et le substitue  Asrikam, le fils de
     Hagith, qui seul, prtend-il, aurait t sauv. La pauvre Naama,
     prs d'accoucher, est contrainte de fuir, et se rfugie aux
     environs de Bethlem, auprs d'un berger. L elle met bientt au
     monde un fils nomm Amnon, et une fille, Penina.

     Jedidia, effray de la calamit qui s'est abattue sur la maison de
     son ami, recueille son fils Asrikam et l'lve avec ses enfants.
     Pour tenir la parole donne  son ami, il considre Asrikam comme
     le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,
     elle tait considre comme une coupable meurtrire. Ainsi Achan
     triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, hritait de la
     maison de Joram et pousait la belle Tamar.

     Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les
     habitants de Samarie sont emmens en captivit par les Assyriens,
     et parmi eux se trouve Hananel, le beau-pre de Jedidia. Le prtre
     samaritain Simri russit  s'vader et se rfugie  Jrusalem. Le
     nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le coeur
     confiant de Jedidia.

     Tamar et Asrikam grandissent cte  cte dans la maison de Jedidia.
     Les deux enfants diffrent cependant du tout au tout. Autant Tamar
     est belle, bonne et gnreuse, autant Asrikam est laid et pervers.
     La jeune fille le dteste de tout son coeur. Un jour Tamar, en se
     promenant  la campagne aux alentours de Bethlem, est assaillie
     par un lion. Un berger accourt  son secours et lui sauve la vie.
     Ce berger n'tait autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse
     Naama.--De son ct, Hman, le frre de Tamar, dcouvre par hasard
     Penina, la soeur d'Amnon, qui se fait passer pour trangre, et il
     prouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de
     Jedidia se trouvent tous deux pris du fils et de la fille de
     Naama, sans se douter de leur vritable origine.

     Amnon, venu pour fter la fte des tabernacles  Jrusalem, est
     accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il
     convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent  leur maison,
     et il gagne par son caractre la bienveillance gnrale. Le jeune
     berger se sent attir vers les tudes sacres. Il frquente l'cole
     des prophtes, et l'loquence du grand Isae le sduit
     particulirement.

     Le prtendu Asrikam ne voit pas d'un bon oeil l'amiti qui s'tablit
     entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre  Zimri qui se fait son
     complice et l'aide  se dbarrasser de son rival. Jedidia cependant
     demeure fidle  sa promesse et persiste  vouloir donner sa fille
     malgr elle  Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient
     vident, il loigne celui-ci de sa maison.

     Nous sommes  l'poque la plus agite de la Jude. Nous assistons 
     la lutte des passions et des intrigues qui ont prcd la dbcle
     du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le dsordre
     moral rgne partout, l'iniquit et le mensonge ont pris la place de
     la justice. Les justes tremblent et esprent, encourags par les
     prophtes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne 
     leurs dbauches.

     Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons
     demain!

     Zimri mdite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de
     la ville dans une cabane o habitaient sa soeur et sa mre. Zimri
     l'a surpris. Il y amne Tamar et Hman qui voient Amnon embrasser
     sa soeur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est port 
     l'amour du frre et de la soeur qui ne connaissent pas les liens de
     parent qui unissent Amnon et Penina. Repouss par Tamar sans
     comprendre pourquoi, Amnon s'loigne de Jrusalem le dsespoir dans
     l'me.

     Tout n'est pourtant pas perdu. Maltrait par son propre fils et
     rong par le remords, Achan fait  son fils l'aveu de ses fautes et
     lui rvle sa vritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu' se
     dbarrasser de son pre. Il met le feu  sa maison. Cependant,
     avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout
     est dvoil et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son
     erreur, ne se console pas d'avoir loign Amnon.

     Cependant les vnements politiques suivent leur cours. Le brave
     roi Hskias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la
     capitale aux Assyriens. La dfaite miraculeuse de l'ennemi sous les
     portes de Jrusalem assure le triomphe de Hskias. La paix et la
     justice sont rtablies.

     Pendant ce temps Amnon, qui a t fait prisonnier et vendu dans une
     le ionienne, y dcouvre son pre Joram. Tous deux, ils russissent
      s'vader et  rentrer  Jrusalem.

     La joie de la ville sainte, dlivre de l'envahisseur, concide
     avec la joie de deux familles allies dont tous les voeux sont
     combls. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Hman et de Penina
     triomphent.

Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du
XVIIIe sicle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'tude
des caractres et de l'enchanement des vnements, c'est une oeuvre
purile. L'intrt du livre ne gt pas dans l'invention de la fiction
romanesque. Celle-ci, emprunte aux oeuvres modernes, nuit plutt au
roman de Mapou, qui est, avant tout, une oeuvre de posie et de
reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman
historique, plus qu'une fable cre par l'imagination d'un romancier;
c'est l'ancienne Jude, la Jude des prophtes et des rois, ressuscite
dans les rves d'un pote. La reconstitution de la socit juive
d'autrefois, la comprhension de la vie prophtique, la couleur locale,
la majest des descriptions de la nature, les images vives et
frappantes, le style lev et vigoureux, tout en un mot y respire
tellement le gnie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se
croirait en prsence d'une oeuvre potique de l'ancienne Jude retrouve.

Esprit rveur, primitif, ignorant les manifestations relles et
compliques de la vie moderne, Mapou s'est si bien report aux temps des
prophtes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis
l'anachronisme de vouloir transporter les ides d'humanisme du Maskil
lithuanien  l'poque d'Isae. Mais,  force de vouloir se montrer
moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait mme pas que c'est le
pass avec sa civilisation propre, ses moeurs et ses ides qu'il
restituait.

Son but de rformateur n'en tait pas moins atteint. Guid par une
intuition prophtique, Mapou a fait une oeuvre de haute moralit et de
civilisation.  toute une population plonge dans un asctisme dgnr
ou dans un mysticisme hostile au prsent, il rvla son pass glorieux,
tel qu'il tait et non tel que se le reprsentait leur cerveau, accabl
par la misre et embrum par l'ignorance. Il leur montra non pas la
Jude des rabbins, des saints et des asctes, mais le pays de la nature,
de la joie de vivre, de la vie dbordante, de la gaiet et de l'amour,
le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur prsenta Isae,
non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rves
mystiques, mais un Isae pote, patriote, moraliste sublime, le prophte
de la Jude libre, le prdicateur des biens terrestres, de la bont, de
la justice, justement oppos  la doctrine troite et aux pratiques
minutieuses et insenses proclames par la bouche des prtres,
prcurseurs des rabbins.

Ce que le roman prche, c'est le retour  une vie plus naturelle. C'est
le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifi et
idalis au nom du pass. Ce sont les charmes de la vie rurale, voqus
dans un enchanement de tableaux potiques. Toute la Jude agricole
passe sous les yeux du lecteur. La gaiet des vignerons, l'insouciance
des bergers, les ftes populaires, avec leur clat et leur fougue, sont
retraces dans cet ouvrage de main de matre. La grandeur morale de la
Jude apparat dans la magnifique description de tout un peuple,
accouru pour clbrer la fte dans la Ville Sainte, ainsi que dans les
discours emports de prophtes qui critiquent ouvertement les grands et
les prtres au nom de la Justice et de la Vrit. Et c'est surtout
l'amour chaste et ingnieux, l'apothose de l'amour d'Amnon et de Tamar
qui domine cette oeuvre.

La rpercussion que cette oeuvre a eue sur ses contemporains est
inimaginable. Elle peut tre compare  l'effet produit par l'apparition
de la _Nouvelle Hlose_.

La langue hbraque avait enfin trouv son matre populaire, qui savait
parler au coeur de la foule et le toucher profondment. Le succs de
l'oeuvre fut grandiose. Malgr les menes fanatiques qui voyaient avec
horreur cette profanation de la langue sacre, le roman pntra partout,
jusque dans les coles rabbiniques, dans les synagogues mme. La
jeunesse tait merveille et sduite par les vocations potiques et
par le sentimentalisme de l'oeuvre. Une population tout entire semblait
renatre  la vie et sortir de sa lthargie millnaire. La comparaison
de la grandeur lointaine avec la misre actuelle s'imposait aux esprits.

Pour la premire fois, les bois lithuaniens taient tmoins d'un
spectacle imprvu. Les lves rabbiniques, vads de l'cole, venaient
pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient
voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les coeurs
et plus d'un roman ingnu s'baucha.

Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqu
par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hbraque,
ressuscite dans toute sa splendeur.

     J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
     l'allemand avec la profondeur de son sens, le franais plein de
     charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
     sa jeunesse. Chacune de ces langues possde des qualits  elle.
     Seule toi,  langue hbraque, tu es incomparable. Que ta parole
     est claire, limpide, malgr la cendre de tes ruines!

     Le son de les expressions chante  mon oreille comme une harpe
     cleste...[52]

[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.]

Cette idalisation de la langue du pass et du pass lui-mme produisit
un effet considrable sur les esprits et prpara le terrain pour une
rcolte fconde.

Le succs de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou  publier son autre
roman historique dont l'action se passe  la mme poque que le premier.
L'_Aschmath Schomron_ (Le Pch de Samarie), publi galement  Vilna,
est une vritable pope qui retrace les luttes suscites par la
rivalit entre Jrusalem et Samarie. La conception de cette oeuvre
ressemble  celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
excessif d'antithses et de contrastes. Il malmne sans piti les
pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, lev,
amour chaste, vient de Jrusalem; tout ce qui est hypocrisie,
perversit, dogmatisme absurde, dbauche, vient de Samarie. L'auteur
s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
aveugles,  l'esprit troit. La personnification de quelques types de
fanatiques du ghetto est transparente. Cette oeuvre suscita la colre des
obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
lisaient les oeuvres de Mapou.

Le _Pch de Samarie_, qui partage tous les dfauts techniques du
premier roman, n'en est pas moins une oeuvre de puissante imagination et
de vigueur pique. La couleur locale et la vie biblique y sont
prsentes avec plus de sret encore que dans l'_Amour de Sion_.

Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critrium de la
critique artistique, nous y trouverions sans doute un dfaut capital.
Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas crer de hros rels. Ses
personnages sont effacs, artificiels. Le but moral domine tout.
L'intrigue y est purile, et l'enchanement des pripties fastidieux.
Mais ce dfaut ne pouvait tre aperu par ses lecteurs, primitifs, non
cultivs, qui partageaient la navet ingnue de l'auteur.

Nous possdons encore de Mapou des fragments potiques d'un autre roman
historique, disparu et ananti par la censure russe. En outre, un
excellent manuel de la langue hbraque _Amon Pdagogue_ (matre
pdagogue), trs apprci par les professeurs d'hbreu, et enfin une
Mthode de langue franaise en hbreu.--Nous aurons encore  revenir
sur son dernier roman: L'hypocrite _At Zaboua_, qui relve d'un tout
autre genre que ses deux premiers romans.

Ses dernires annes furent affliges par une maladie cruelle. Incapable
de travailler, il tait soutenu par son frre, tabli  Paris. Ce
dernier l'appela auprs de lui, mais la mort le surprit en route, avant
qu'il et pu voir la capitale du pays pour lequel il avait profess
pendant toute sa vie une grande admiration.

       *       *       *       *       *

Dans la Russie mridionale, et surtout  Odessa, l'activit littraire
se continue avec succs. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnomm
_Mahalalel_, est le pote le plus productif, sinon le plus dou de cette
cole.

lve de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna  la posie. Le premier volume
de ses posies parut  Vilna en 1851. Il a publi  la fin de sa vie ses
oeuvres compltes en trois volumes[53]. Ses premires posies remontent
au milieu du sicle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
certaines de ses posies, son langage est simple et lgant. _Can_,
ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.

[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Posies de Gottlober) Varsovie,
1890.]

Dans la posie intitule l'Oiseau dans la cage, il est sioniste et il
pleure sur la misre de son peuple en exil. Dans une autre posie:
_Nezah Isral_ (l'ternit d'Isral), qui est peut-tre la meilleure qui
soit sortie de sa plume, il revendique avec dignit sa qualit de juif,
dont il est fier.

     Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flche
     vengeresse. Mais il a un procs avec les gentils au nom de la
     justice...

     Je ne vous conterai pas la gloire du peuple ternel, ni sa grandeur
     morale--puisque ce sont ces vertus que vous dtestez en lui...
     Aussi, s'il a pch, n'en tes-vous pas la cause?...

     Ce n'est point la grce, mais c'est mon droit que je revendique.

En gnral, Gottlober manque de chaleur potique. Dans la plupart de ses
posies, son style pche par la prolixit et le bavardage. Il a beaucoup
traduit en hbreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
spirituelles. Son histoire en vers de la posie hbraque, parue dans le
troisime volume de ses posies, est infrieure  l'art potique de S.
Levison, dont nous avons parl plus haut. Plus tard il publia une revue
mensuelle en hbreu: _Haboker Or_ (Clart du matin). Ses mmoires sur la
vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
de ses crits prosaques.

[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans
les Tnbres), Varsovie, 1881.]

Gottlober a personnifi plus que tout autre le type du _Mechaber_
vagabond qui, pour gagner sa vie, est oblig d'imposer lui-mme ses
ouvrages aux personnes aises et de les colporter de porte en porte.

Parmi les autres crivains qui, pour la forme ou pour le fond, procdent
de l'cole romantique et dont le nombre est trop considrable pour que
nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:

Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), tait un pote de mrite. Il excella
galement dans la posie et dans la prose. Son pome le plus connu est
Le pays des miracles[55] qui, pour le sujet et pour le style, se
rclame de Lebensohn pre.

[Note 55: Recueil Keneseth Isral, Varsovie, 1888.]

lie Mardechai Werbel (1805-1880) tait le pote en titre du cercle
littraire d'Odessa. Son recueil de posies, paru  Odessa, se
recommande par l'lgance de la forme. En dehors des odes et ddicaces,
il contient plusieurs pomes historiques, dont le plus remarquable est
Hulda et Bor, inspir d'une parabole talmudique[56].

[Note 56: Vilna, 1848.]

L'un et l'autre potes ont t dpasss par Isral Roll (1830-1893),
galicien tabli  Odessa. Ses Posies romaines[57] (_Schir Romi_),
toutes traduites des grands potes latins, tmoignent d'un souffle
potique puissant. Son style est classique, riche et prcis. Ce volume
figurera toujours dans la bibliothque de la littrature hbraque 
ct du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
pomes Sibyllins, faite par l'minent philologue J. Steinberg.

[Note 57: Odessa, 1867.]

En prose, c'est  Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
premier rang. Il a crit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
ouvrage le plus important, _Hazon la-mod_, est une relation de ses
voyages et de ses impressions  travers la zone juive, principalement
la Lithuanie.  certains gards, il procde de M.-A. Ginzburg, dont il a
la clart et l'esprit. Mais sa sentimentalit et son abus du style
prcieux le rangent  ct des romantiques.

L'cole romantique a donn galement naissance  un autre pote de
valeur, Juda-Lon Gordon, dont les premire pomes, et surtout David et
Michal, sont emprunts au pass biblique. Mais Gordon ne persista pas
longtemps dans cette voie, et son activit littraire appartient  une
autre poque.

       *       *       *       *       *

Le trait caractristique du romantisme hbraque, par lequel il se
spare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'tre
rest dans la voie du progrs et de l'mancipation, sans dvier du ct
des ractions, religieuses ou autres. Ni la raction extrieure, ni
l'intransigeance intrieure des fanatiques n'ont pu arrter l'closion
des ides humanitaires semes par l'cole autrichienne et italienne.

Depuis les Meassfim allemands, l'volution de la littrature hbraque
ne s'est pas arrte un seul instant dans son acheminement vers la
science et vers la lumire. Le mouvement romantique est une de ses
tapes les plus caractristiques et les plus bienfaisantes.  une poque
o le sombre prsent ne promettait rien, o les tnbres politiques
cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du pass que
les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les prjugs.
C'est au nom de la morale et de l'idal qu'ils cherchaient  gagner le
coeur des foules pour la divine Haskala.

L'action du romantisme hbreu a t des plus fcondes. Le fusionnement
du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
Luzzato a resserr les liens qui rattachaient les crivains  la masse
croyante. La sentimentalit provoque par la restauration potique des
temps prophtiques a plus fait pour la diffusion des ides saines et
naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
exhortations et tous les raisonnements. La dclaration, tant de fois
rpte par l'cole de Vilna, que la science et la foi ne se
contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrs et
des croyants modrs.

Bientt les temps seront plus favorables  la reprise de la lutte contre
l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrs et orthodoxes reprendra
de plus belle. Toute une cole d'crivains ralistes passionns essaiera
de lutter contre les misres de la vie nationale sans pargner les
susceptibilits et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
accusateurs, les justiciers, les dtracteurs du Judasme orthodoxe et
traditionnel. Ils prcheront avec pret l'Humanisme moderne et
l'abandon des croyances surannes. Mais  ct d'eux nous verrons
s'lever une cole plus modre et non moins efficace. Elle apportera
des paroles de clmence, de foi et d'esprance. Aux ngations et aux
aphorismes dsolants des premiers elle opposera la ferme conviction du
relvement imminent du peuple juif, appel  remplir sa destine sur son
sol national. La note sioniste unira dans un mme lan d'action et
d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.




CHAPITRE VI

LES RALISTES.--LE MOUVEMENT MANCIPATEUR.


L'avnement d'Alexandre II au trne marque un moment dcisif dans
l'histoire de l'empire russe. La pousse nouvelle des ides gnreuses
et librales encourages par le Tsar lui-mme gagne jusqu'au ghetto.
L'amlioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
droit de sjour dans toute l'tendue de l'Empire et l'accs aux
carrires librales avaient t largis, l'abolition de l'ancien rgime
du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
joints  la prvision d'une mancipation civile prochaine, murent
profondment les humanistes juifs. Les lettrs hbreux, arrachs  leurs
rves sculaires, se trouvaient tout  coup en prsence de la ralit
des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
leur rendre cette justice qu'ils comprirent immdiatement de quel ct
tait leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas  leur mission. Ils se
mirent du ct du gouvernement rformateur, et ils luttrent de toutes
leurs forces contre la rsistance que les conservateurs juifs opposaient
aux rformes projetes ou accomplies. Leur action s'exera surtout dans
la petite province  peine entame par les courants nouveaux. Un
auxiliaire prcieux devait bientt s'ajouter  leurs efforts par la
cration de la presse hbraque.

L'intrt suscit par la guerre de Crime parmi les juifs suggra  un
certain Silberman l'ide de fonder un journal politique et littraire en
hbreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
hbraque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, situe
sur la frontire russo-polonaise. Il obtint un succs norme.
L'enthousiasme des lecteurs  la vue de cette feuille priodique,
rdige dans la langue sacre, se traduisit par des loges
dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
Son action a t trs grande. Il a t le rendez-vous des lettrs
hbreux de tous les pays et de toutes les opinions.  ct de nouvelles
politiques et littraires, de recherches philologiques, de posies plus
ou moins boursoufles, le _Hamaguid_ a publi un certain nombre
d'articles originaux de haute valeur. Les vieux matres Rapoport et
Luzzato y donnaient la main aux jeunes crivains russes comme Gordon et
Lilienblum.

Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halvy, l'auteur d'un curieux
recueil de posies hbraques paru plus tard, y prcha des ides hardies
pour son temps sur la renaissance de l'hbreu et sur son adaptation
pratique, par la cration de nouveaux termes, aux ides et aux exigences
modernes. Ces ides ont t ralises en partie de nos jours. Le Rabbin
Hirsch Kalischer et le rdacteur David Gordon y prconisrent pour la
premire fois, vers 1860, la ralisation pratique de l'ide sioniste, et
c'est grce  leur propagande que la premire socit pour la
colonisation de la Palestine a t fonde.

Cette premire tentative d'un organe hbraque en entrana bientt
d'autres semblables. Des journaux hbreux se fondent dans tous les pays,
variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
rdacteurs. En Galicie surtout, o nulle censure absurde ne mettait des
entraves  la pense, les journaux hbraques pullulrent. En Palestine,
en Autriche, un certain temps  Paris mme, des priodiques se fondent,
crent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
Russie, o la censure s'est peu  peu adoucie, que les journaux
hbraques deviendront de vritables tribunes populaires ayant un public
de lecteurs stable.

Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mrite, publia  Vilna
(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacre  la science
juive.

Hayim-Zelig Slonimski, mathmaticien renomm, fonda en 1872,  Berlin,
son journal, _Hazefira_, plus tard transport  Varsovie, o il publia
un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
sciences naturelles.

Mais le journal hbraque le plus important fut certainement le premier
qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprte), fond en 1860  Odessa
par Alexandre Zederboum, un des plus fidles champions de l'humanisme.
_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement mancipateur et le
porte-parole des rformateurs juifs.

La presse hbraque, malgr ses dfauts, malgr l'exigut de ses
ressources[58], qui l'empchait de s'assurer des collaborateurs stables
et rtribus et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
d'amateurs, a exerc une influence considrable sur les juifs de Russie.
Elle a travaill sans relche  la diffusion de la civilisation, des
sciences et de la littrature hbraque.

[Note 58: Les lecteurs, peu fortuns, souscrivaient souvent dix pour
un seul abonnement.]

Dans les grands centres, et surtout dans les communauts nouvellement
formes dans le midi de la Russie, l'mancipation spirituelle des juifs
devint bientt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux coles
et s'adonnaient volontiers aux mtiers manuels. Les coles spciales et
les sminaires rabbiniques institus par le gouvernement arrachaient aux
Hedarim et aux Yeschiboth des milliers d'lves. La langue russe,
nglige jusqu'alors, disputait maintenant la priorit au jargon et mme
 l'hbreu. Partout o le souffle des rformes conomiques et politiques
avait pntr, l'mancipation faisait son chemin, sans presque
rencontrer de rsistance de la part du judasme traditionnel.

La capitale lithuanienne, Vilna, profondment prouve par
l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
gouvernement  l'cart de toute rforme administrative ou politique,
n'tait plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
Jrusalem lithuanienne avait dpos son sceptre, et s'tait endormie
pour longtemps dans ses rves de la Haskala soeur jumelle de la Foi.
Vilna n'a jamais connu depuis d'excs de fanatisme, mais elle n'a pas
connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
Haskala et la Foi. Elle est reste la capitale de la tradition modre
et de l'opportunisme religieux.

En revanche, c'tait maintenant la petite province et les centres
talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une rsistance acharne aux
rformes nouvelles. Les pauvres lettrs, gars dans ces coins obscurs 
l'cart de la civilisation, taient traits en hrtiques pernicieux.
Rien n'arrtait les fanatiques dans leurs perscutions, et ils eurent
recours aux pires excs. Le peuple, tromp et plong dans l'aberration,
leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
principes mmes du judasme que les rformateurs en voulaient, et tous
comme un seul homme ils se levrent contre eux.

L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dgnra en
une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
cleste des rveurs d'autrefois, avait vcu. Les lettrs, qui se
sentaient maintenant soutenus par les autorits et par l'opinion
publique des centres clairs, devinrent agressifs et s'attaqurent de
front au rgime traditionnel. Ils talent au grand jour, avec un
ralisme cru, tous les maux qui rongeaient ce rgime. Ils suivent
l'exemple de la littrature russe raliste du temps pour divulguer,
fltrir, flageller et chtier tout ce qui est vieux et surann,
rfractaire  l'esprit moderne. C'est la littrature raliste succdant
 l'poque des romantiques.

Le signal fut donn par Abraham Mapou dans son roman de moeurs _At
Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'anne
1860,  Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
des rformes projetes par le gouvernement, le matre du roman hbreu se
dcida  descendre des hauteurs potiques o planait sa rverie pour se
jeter dans la mle et appuyer de son autorit la campagne contre les
obscurantistes. Dj dans, ses romans historiques, surtout dans le
dernier, il avait laiss percer son animosit contre les tartuffes du
ghetto dissimuls dans la peau du faux prophte Zimri et de ses mules.
Maintenant il allait les dmasquer ouvertement et sans mnagement.

L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
types des fanatiques du ghetto y sont personnifis avec une crudit
raliste. Le hros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
pervers, dbauch, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
manteau de la dvotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
ghetto qui exploitent l'ignorance et la crdulit du peuple. Son
principal mule, Gadiel, est un fanatique aveugle, perscuteur acharn
de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littrature
hbraque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
modernes. En passionn de la Haskala qu'il tait, Mapou n'a pas pargn
les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.

 ct des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
nombre de hros qui personnifient chacun un type caractristique de la
province lithuanienne. Il pousse  fond le portrait de Gaal, parvenu
ignorant qui domine la communaut et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
et ses mules. La vnalit des fonctionnaires permet au parvenu sans
coeur de commettre des actes arbitraires; il perscute tous ceux qui sont
suspects de moderniser, et rpand les crimes et la terreur autour de
lui. Mapou a trop charg ces types et a dpass les limites de la
vrit. Par contre, il devient plus indulgent et plus vridique,
lorsqu'il nous dpeint la vie des humbles du ghetto.

Jerahmiel le Batlan est un type accompli. Le Batlan est une cration
inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohme de ce
milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
n'est pas qu'il n'ait pas tudi; loin de l. La plupart du temps, c'est
un talmudiste rudit, mais sa navet, sa distraction et son manque de
tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
progrs.

--Le Schadchan (entremetteur matrimonial), type si frquent et si
influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
d'esprit, rudit mme, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
de dnouer les situations les plus compliques.

Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnte;
c'est l'idalisation par Mapou de cette classe si rpandue de petites
gens du commerce qui,  une profonde instruction talmudique, joignent un
coeur ouvert  tous les sentiments gnreux, et dont la compression du
ghetto n'a pas russi  pervertir le bon sens naturel et la moralit
profonde.

Tous ces types sont des tres rels, vivant et s'agitant. Sans doute,
Mapou les a exagrs, et souvent du mauvais ct, mais ils n'en restent
pas moins des types vridiques.

Par contre, il a moins russi dans la cration des types de Maskilim. La
nouvelle gnration, les clairs, les amis de la civilisation sont des
fantoches sans vie, sans personnalit aucune, qui ne parlent, ne
s'agitent que pour glorifier la cleste Haskala.

En somme, la conception de Mapou peut se rsumer en ces deux termes:

_clair_, donc bon, juste, gnreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais,
hypocrite, dbauch, lche, etc.

Si le roman a des prtentions ralistes par le fond, il n'en est pas de
mme quant  la forme. L'hypocrite prsente tous les dfauts des romans
historiques de Mapou, dfauts qui, en l'occasion, acquirent une plus
grande gravit. Le style d'Isae et les envoles potiques ne
conviennent gure  ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a t pernicieux pour ses
successeurs.

Dans le coeur du roman on trouve une srie de lettres crites de la
Palestine par un des hros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprvue dans cette
oeuvre purement moderne nous montre suffisamment l'me du grand rveur
qu'il tait.

Ce n'est qu'en l'anne 1867, aprs l'apparition de ce roman, que A.
Lebensohn a publi  Vilna son drame Vrit et Foi, crit vingt ans
auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue galement un grand
rle[59].

[Note 59: Voir chapitre IV.]

Dans la mme anne, un jeune crivain, S.-J. Abramovitz, lana son roman
raliste _Haaboth vehabanim_[60] (Les Pres et les fils). Abramovitz
avait dj acquis une notorit par sa publication d'une Histoire
naturelle (_Toldoth Hatba_) en quatre volumes, o il s'ingnie  crer
une nomenclature zoologique complte en hbreu. Son roman raliste, qui
traite de l'antagonisme des pres croyants et des fils mancips, et
dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une oeuvre
manque. Rien n'y rvle encore le futur matre, le fin satirique et
l'admirable peintre de moeurs. Aprs avoir fait la fortune de l'idiome
judo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une
dizaine d'annes  l'hbreu, dont il est un des crivains les plus
originaux. Ce qui distingue Abramovitz des crivains contemporains,
c'est son style. Abramovitz a t l'un des premiers qui aient introduit
le style du Talmud et du Midrasch dans l'hbreu moderne. Il en est
rsult un hbreu pittoresque, mlang d'expressions talmudiques et
empreint d'un charme spcial. Cet hbreu, tout en drivant du style
biblique, est on ne peut plus conforme  l'esprit et au milieu qu'il
dpeint. Il se prte  merveille  la description de la vie et des moeurs
des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.

[Note 60: Zitomir, 1868.]

Tous ces crateurs du ralisme hbreu ont t dpasss par le pote
J.-L. Gordon, qui personnifie  lui seul toute cette poque agite.




CHAPITRE VII

J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME.


Juda-Lon Gordon (1830-1892) naquit  Vilna de parents aiss, pieux et
relativement clairs. Comme tous ses contemporains, il reut une
ducation rabbinique, sans pourtant ngliger l'tude de la Bible et de
l'hbreu classique. Il obtint des succs clatants dans ses tudes, et
tout faisait prvoir qu'il serait un jour un talmudiste minent. Le
discours scolastique qu'il pronona  l'occasion de sa 13e anne le
sacrait Ilou. La ruine de son pre eut pour consquence la rupture de
ses fianailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empcha de
contracter le mariage.

Il put continuer librement ses tudes. Il revint  Vilna, le premier
centre de la Haskala en Russie. La littrature hbraque profane avait
pntr jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en
contrebande. Il dvora en cachette tous les nouveaux crits qui
tombrent entre ses mains. C'tait l'poque o Lebensohn pre rayonnait
dans tout l'clat de sa gloire. Bientt Gordon s'aperoit que l'tude
de l'hbreu ne peut suffire  la culture d'un homme instruit et, guid
par un parent lettr, il apprend l'allemand, le russe, le franais et le
latin. Il fut un des premiers crivains hbreux connaissant  fond la
littrature russe. Il s'occupa beaucoup de l'tude de la philologie et
de la grammaire hbraque et il tait un des meilleurs connaisseurs de
cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont trs
prcieuses.

La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais potiques lui
valurent la bienveillance de Lebensohn pre et l'amiti de son fils.
Dans sa ferveur juvnile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn
pre dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils
Micha-Joseph qu'il procde. Un petit drame, consacr  la mmoire du
pote, disparu  la fleur de l'ge, montre toute l'affection que Gordon
prouvait pour son an.

Cependant Gordon continue ses tudes. Il passe en 1852 ses examens de
fin d'tudes au Sminaire rabbinique de Vilna, et il est nomm
professeur d'une cole gouvernementale juive  Ponivez, petite ville du
district de Kovno. Il est tour  tour transfr d'une ville  l'autre
dans ce mme district. Vingt annes de luttes contre les fanatiques et
d'enseignement passes dans la province la plus obscure de la Lithuanie
n'arrtrent pas son activit littraire. En 1872, il est appel 
occuper le poste de secrtaire de la communaut de Saint-Ptersbourg et
de la Socit nouvellement cre pour la propagation de l'instruction
parmi les juifs russes. Sa vie matrielle est dsormais assure par une
situation indpendante. Dnonc en 1879 comme conspirateur politique, il
est arrt et jet en prison, ce qui lui cause un prjudice matriel et
physique irrparable. Son innocence tablie, il est remis en libert et
devient co-rdacteur du journal _Hamelitz_, le plus rpandu des
priodiques hbreux de l'poque. Mais la maladie le minait sourdement,
et il se mourait peu aprs.

Nous avons vu le jeune pote marchant sur la trace des deux Lebensohn.
Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia  Vilna son premier grand pome
_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naf et rveur qui
jure solennellement de rester le serf de la langue hbraque pour
toujours et de lui consacrer toute sa vie. David et Michal est le
rcit potique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le pote nous
transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Sal
s'est prise du jeune berger appel pour distraire la mlancolie du roi.
Puis c'est la jalousie naissante de Sal, qui prend ombrage de la
popularit de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui
imposera des sacrifices surhumains et l'enverra  des morts certaines.
David s'en tirera avec clat et reviendra toujours vainqueur.

[Note 61: Les posies compltes de Gordon ont paru en 4 vol., en
1884,  Saint-Ptersbourg, et en 6 vol., en 1900,  Vilna.]

Le roi est dvor par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David
de sa colre. David est oblig de fuir, et Michal est donne  son
rival. L'amiti de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin
David triomphe, il est oint roi d'Isral. Il reprend Michal, l'amour est
plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du pass. Mais la
pauvre sacrifie ne connatra pas les joies de l'enfantement. Elle sera
strile et mnera une vie solitaire. Vieille et oublie, elle s'teint
le jour mme de la mort de David.

Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de
Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment rel de la
nature et de l'amour font dfaut chez notre pote. Ses descriptions de
la nature ne sont que des dcalques des romantiques. Pote du ghetto, il
n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses posies rotiques
sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme
moderne et acheve de ses vers, il laisse loin derrire lui tous ceux
qui l'ont prcd et il mrite, aprs la disparition du jeune Lebensohn,
le premier rang parmi les potes hbreux.

[Note 62: Le premier recueil des posies lyriques et piques a paru
sous le titre de _Schieri Jhuda_,  Vilna, en 1866.]

Dans David et Barsila, le pote oppose la tranquillit de la vie du
berger  la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont
fait jour au ghetto depuis les vocations rustiques des romans de Mapou
et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspir
le pote. Il nous montre le vieux roi accabl par les fatigues et trahi
par son propre fils en face de la srnit du vieux berger refusant les
dons royaux.

    Et David s'en alla rgner sur les Hbreux,
    Et Barsila s'en retourna patre ses troupeaux.

Ce qui fait le charme de ce petit pome, c'est la peinture de la
campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le pass, les potes
hbreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la
couleur locale qui leur manquaient ordinairement.
_Osnath-bath-Potiphera_ est galement remarquable par la couleur et
l'ingniosit de la restitution historique.

De cette poque date le premier volume des fables que le pote a
publies sous le nom de _Mischl Yehuda_[63], qui forme le deuxime
volume de l'dition complte de ses posies et dont l'ensemble compose
quatre livres. Ce sont des traductions ou plutt des imitations d'sope,
de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tires du Midrasch.
Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire
mordante.

[Note 63: Vilna, 1860.]

La fable marque une transition dans l'oeuvre de Gordon. Arrach au milieu
indulgent et conciliant o il s'est dvelopp, il se trouve face  face
avec la triste ralit de la vie des juifs de la province. Le fanatisme
intransigeant des rabbins, l'ducation arrire donne aux enfants
qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement  son coeur de
patriote et d'intellectuel. C'tait l'poque o le libralisme et la
civilisation europenne avaient pntr en Russie sous l'gide du tsar
Alexandre II. Gordon rvait pour ses coreligionnaires une situation
analogue  celle dont jouissaient leurs frres d'Occident.

Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'taient
librs du joug du rabbinisme et s'taient assimils aux autres
citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et
accordait des privilges aux plus instruits. Les journaux nouvellement
crs en hbreu s'taient galement rangs du ct des rformateurs.
Gordon se jette dlibrment dans la lutte. En posie et en prose, en
hbreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la
Haskala ne se borne plus  la culture de la langue hbraque et aux
dissertations spculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre
l'obscurantisme, l'ignorance, la routine sculaire, contre tout ce qui
barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait
aux juifs de participer  la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient
dsormais aspirer  un meilleur sort, la Haskala travaillera  les y
prparer et  les en rendre dignes.

En 1863, aprs l'mancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri
vibrant: _Hakitza Ami_[64].

[Note 64: Rveille-toi, mon peuple. Posies, I.]

     Debout! mon peuple! jusqu' quand dormiras-tu? Vois, la nuit a
     disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt sicles que de
     changements oprs, que de murs briss!

     Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilise?

     * * * * *

     Rveille-toi,  mon peuple! ce pays, vritable den, te sera
     ouvert, ses fils t'accueilleront en frre. Tu n'as qu' t'adonner
     avec confiance aux sciences et aux services publics.

Dans une autre posie, le pote salue l'aube des temps nouveaux pour les
juifs. Leur empressement  embrasser les carrires librales leur fait
augurer que bientt leur mancipation sera complte.

Nous avons vu quelle rsistance cette nouvelle phase de la Haskala avait
rencontre auprs des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les
jeunes gens dserter les coles religieuses et s'adonner aux tudes
profanes. Les nouveaux sminaires rabbiniques taient considrs par eux
comme des foyers d'athisme.

Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement tait
du ct des rformateurs, mais ils se cantonnrent dans une rsistance
passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons dj dit, Gordon occupe la
premire place. Dsormais il sera anim par une seule ide, celle de la
lutte contre les ennemis de la lumire. Sa satire pre et mordante, sa
plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses
pomes historiques mme s'en ressentiront. Il profitera de toutes les
occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.

_Bein Schinei Arayoth_, Entre les crocs des lions, est un pome
historique dont le sujet est emprunt aux guerres judo-romaines. Le
hros, Simon le zlote, est amen en captivit par Titus. Au moment de
succomber dans l'arne, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aime
Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en mme temps.

Un grand souffle potique et un profond sentiment national font de ce
pome un chef-d'oeuvre. Mais le pote ne s'arrte pas l. Il profite de
l'occasion qui lui est donne pour s'attaquer aux origines mme du
rabbinisme, dans lequel il voit la cause du pril de la nation.

     Malheur  toi, Isral! tes matres ne t'ont pas enseign comment
     conduire la guerre avec habilet et tactique.

     La rvolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et
     l'intelligence guerrire.

     Certes, pendant de longs sicles ils t'ont instruit, ils fondrent
     des coles.

      quoi ont-ils abouti, sinon  semer le vent,  cultiver le
     rocher?...

     Ils t'ont instruit  aller  l'encontre de la vie,  t'isoler entre
     des murailles de prceptes et de prescriptions,  tre mort sur la
     terre, vivant dans les deux,  rver veill et  parler en tat de
     sommeil.

     C'est ainsi que ton esprit s'est vanoui, que ta force s'est
     dessche, et que la poudre des scribes t'a enseveli  l'tat de
     momie vivante...

     Malheur  toi, Jrusalem la perdue!

Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne
s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'lve
contre Rome, l'ennemie sculaire du judasme. Il ne lui pargne pas son
mpris au nom de l'humanit et de la justice. D'abord c'est Titus,
dlices du genre humain, qu'il nous prsente, prparant  son peuple
des spectacles nobles et sanguinaires et se rjouissant  la vue du sang
innocent qui coule dans l'arne. Puis c'est  Rome qu'il s'en prend, au
grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du
monde, dont le triomphe ne connat plus de bornes, depuis qu'il a
remport la victoire sur un peuple destin  prir et dont le territoire
ne mesure que cinq heures de marche. Enfin son coeur juif se rvolte
contre les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'me
tendre va se rjouir aux spectacles sanguinaires de l'arne.

Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Ocan), le pote fait
revivre un pisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les
fugitifs se sont embarqus sur des bateaux de corsaires qui les
exploitent sans piti. La cupidit des corsaires est insatiable. Aprs
les avoir dpouills de tout ce qu'ils possdent, ils les vendent comme
esclaves ou les jettent dans les flots. Le mme sort attend un groupe
d'exils rfugis sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement
pris de la fille d'un rabbin d'une rare beaut. Pour sauver ses
compagnons, elle feint d'agrer les dclarations du capitaine qui promet
de dbarquer les passagers sains et saufs sur la cte. Il tient parole,
mais il garde auprs de lui la jeune fille et sa mre. Une fois loin du
rivage, pour ne pas cder aux dsirs du corsaire, la jeune fille et sa
mre se prcipitent dans la mer en adressant leurs prires au Ciel. Ce
pome est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui
inspirent ces vers puissants:

     La fille de Jacob est exile de toute l'tendue de l'Espagne. Le
     Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque  ces
     malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...
     Leurs ossements sont parpills sur les rochers africains. Leur
     sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se
     montre pas. Et les larmes des opprims ne sont pas venges.

Ce qui rvolte surtout le pote, c'est l'ide que jamais ces opprims
n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.

     Isral, tu ne seras jamais veng!... Tes perscuteurs triomphent
     partout! L'Espagne n'a-t-elle pas dcouvert le Nouveau-Monde le
     jour mme o elle t'a expuls? Et le Portugal n'a-t-il pas trouv
     la route des Indes? L aussi il a ruin le pays qui avait accueilli
     les rfugis[65].

     Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!

     Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine
     implacable s'empare de tous les coeurs et que jamais elle ne
     s'apaise.

     Lguez pour l'ternit  vos enfants, adjurez vos descendants,
     grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scell de ton
     sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'le des Pyrnes.

[Note 65: Le pote fait allusion  la ruine de la province juive de
Cochin par les Portugais.]

Le dsespoir, la dsolation du pote se concentrent dans les dernires
strophes, o il raconte comment la jeune fille et sa mre se sont jetes
dans l'eau.

     Seul le regard du Monde, silencieux  travers les nuages, l'oeil,
     tmoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers
     d'tres sans laisser couler une seule larme.

Son dernier pome historique, Le roi Sdcie en prison, date d'une
poque o le scepticisme du pote s'est affermi. Ce sont les tendances
morales l'emportant sur la politique qui ont amen, selon Gordon, l'tat
juif  sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes
mme du Judasme des prophtes qu'il s'attaque. Ces ides, il les mettra
dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les
revendications du pouvoir politique contre les prtentions moralistes
des prophtes.

Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande  quelle cause
il doit les attribuer.

     Est-ce parce que je ne me suis pas soumis  la volont de Jrmie?
     Mais qu'est-ce que le prtre d'Anatole voulait au juste?

Non, le roi ne peut admettre que:

     La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas t viol.

Le prophte proclame la suprmatie de la lettre et de la Loi primant le
travail et l'art guerrier, mais

     un peuple de rveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul
     jour?

Mais le roi ne s'arrte pas  ces ides de rvolte. Il se rappelle trop
bien l'histoire de Sal et de Samuel, o le roi fut chti pour avoir
dsobi aux caprices des prophtes. Il constate que tel est le triste
sort de tout chef d'Isral.

     Hlas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront
     irrmdiablement. La loi survivra  la ruine du royaume. Le livre,
     la parole, succderont au sceptre royal. Je prvois tout un peuple
     de docteurs, de lettrs, affaibli et dgnr.

Cette conception tonnante, dconcertante du peuple-prophte, Gordon la
gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tu la nation et qu'une
fatalit cruelle pse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux
librer les individus des chanes de la foi et affranchir les masses des
minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la
besogne  laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.

Dans une posie ddie  Smolensky, le rdacteur de _Haschahar_
(L'Aurore),  l'occasion de la rapparition de sa revue, le pote
panche toute son me dsole et indique la nouvelle voie dans laquelle
il va s'engager:

     Jadis, certes moi aussi j'ai chant l'amour, les plaisirs,
     l'amiti, j'ai annonc des jours de fte, de libert et
     d'esprance. Les cordes de ma lyre vibraient d'motion...

     Et voil que l'Aurore reparat: je vais accorder ma harpe pour
     saluer l'aube du matin...

     Hlas, je ne suis plus le mme, je ne sais plus chanter. De mauvais
     rves ont troubl mes nuits. Ils m'ont montr mon peuple face 
     face... Ils m'ont montr mon peuple dans tout son abaissement, ses
     blessures insondables. Ils m'ont montr l'iniquit, la source de
     tous ses maux.

     J'ai vu ses meneurs gars et les matres qui l'ont tromp. Mon
     coeur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne rsonnent plus
     qu'en lamentations.

     Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espre
     plus la lumire et je n'attends pas la libert. Je chante des jours
     sombres et je prdis un esclavage ternel, l'avilissement sans fin.
     Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon
     peuple.

     Depuis, ma posie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie
     d'injures et de plaintes. Elle gmit et se fait l'cho de la ruine
     du Mont Hreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le
     peuple ignorant.

     Elle raconte  Dieu, au genre humain, les misres dgradantes de la
     vie au jour le jour..., l'me pntrant jusque dans l'abme du
     mal...

Mais le patriotisme du pote l'emporte sur son dcouragement:

     Par piti pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai  ses
     bergers leurs crimes,  ses matres leurs erreurs...

Y russira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il
accomplira son devoir jusqu'au bout:

     Que les blesss avisent, ils seront peut-tre guris. Il y aura
     peut-tre un remde  leurs maux s'ils ont encore assez d'nergie
     vitale...

Le pote a tenu sa parole. Dans une srie de pomes satiriques, de
fables et d'ptres, il dvoile les misres morales qui rongeaient la
socit juive des pays slaves. C'est la description raliste la plus
exacte et la plus sentie de ce milieu trange, invraisemblable, existant
pourtant et dfiant tout. Gordon est descendu jusqu'au trfonds de ces
consciences, il en connat les secrets les plus intimes. Il a saisi sur
le vif les moeurs singulires de cette socit et les rend telles
quelles. Il connat aussi toute l'ignominie de quelques-uns des
personnages qui la dirigent et il a sond leur cerveau born et retors.
Son coeur se soulve  l'vocation de ce spectacle douloureux et il
souffre des malheurs de son peuple.

Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manire potique change
galement. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la puret classique ne
l'occupe plus. Avant tout, c'est une oeuvre de lutte et de propagande
qu'il poursuit. Son style devient plus raliste. Il s'est imprgn de
termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme 
l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre  la description de
ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des
talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goter ce
style tour  tour fin et mordant, vibrant et nergique. Gordon y a
montr tout son talent, tout son gnie crateur. C'est de l'hbreu
purement moderne, lgant et expressif. Il ne le cde en rien 
l'hbreu classique.

La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a
inspir  Gordon le premier de ses pomes satiriques. Ce pome est
intitul Le point sur l'i ou plus littralement Le jambage du _iod_
(_Kotzo schel-iod_)[66].

[Note 66: Posies, IV.]

      toi, femme juive, qui connat ta vie? Obscurment tu es venue au
     monde et obscurment tu t'en vas.

     Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes dsirs naissent en toi et
     meurent avec toi....

     Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont t
     crs pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est
     que servitude, peines ternelles. Tu conois, tu enfantes, tu
     allaites et tu svres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te fltris
     avant l'ge.

     Tu as beau avoir un coeur sensible, tre belle, douce, intelligente:

     La loi est l implacable, elle le dgrade vis--vis de ton mari.

     Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant
     les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour lever des poussins!

La femme juive a beau aspirer  la vie,  la science, rien de tout cela
ne lui est accessible.

     La plante divine dprit dans le dsert sans avoir vu la lumire.

     Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultiv son esprit, elle est
     marie, mme mre.

     Avant d'avoir appris  tre la fille de ses parents, elle est
     pouse et mre de ses propres enfants....

     Fiance, connais-tu au moins celui  qui on te destine? L'aimes-tu?
     L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que
     l'amour est interdit au coeur de la juive?

     Quarante jours avant ta naissance ton sort a t dcid[67].

     [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la
     naissance le ciel dcide  qui l'enfant sera uni.]

     Couvre ta tte, coupe tes nattes.  quoi bon regarder celui qui est
      tes cts? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce
     n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main 
     l'autre comme une marchandise.

Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est mme pas
donn de goter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs
imprvus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans ducation,
sans profession, souvent mme sans coeur, aprs avoir mang les annes de
pension traditionnelle  la table des parents de sa femme, se trouvera
tout  coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de russir,
il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira
au loin sans mme donner signe de vie. Elle restera une Agouna, une
abandonne, veuve sans l'tre, la malheureuse des malheureuses.

     C'est l l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de
     la belle Bath-Schoua.

Bath-Schoua est une admirable crature, dote par la nature de toutes
les qualits. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle
s'entend  merveille aux soins du mnage. Elle est admire par tout le
monde, jusqu'au chtif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire)
qui se cache derrire la grille qui spare le compartiment rserv aux
femmes  la synagogue, pour la regarder. Hlas, cette fleur est fiance
par son pre  un certain Hillel, tre chtif, vilain, stupide et
antipathique. Mais il possde par coeur tous les in-folios du Talmud, et
c'est tout dire. On clbre le mariage. Le couple mange pendant trois
ans  la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.
Le pre de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est oblig de chercher
 gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour
les pays trangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.
Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se dcourager, elle
gagne pniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses
enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des
riches.

Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nomm
Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et gnreux. Il
s'intresse  la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose
croire  son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose 
leur union. Bath-Schoua n'est pas divorce, on ne sait pas non plus si
son mari est mort. Fabi, plein d'nergie, se met  la recherche de
l'poux disparu. Il le dcouvre et, moyennant finances, il lui arrache
un divorce pour sa femme. L'acte officiel en rgle et lgalis par
l'autorit rabbinique est envoy  la femme. Hillel s'embarque pour
l'Amrique et son navire fait naufrage.

Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mrit!
Hlas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit
encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui
suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y tait mal
orthographi, selon l'autorit de certains commentateurs. Aprs le _H_
il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est
dtruit  tout jamais.

Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont lgion
dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs
aussi futiles.

Dans un autre pome qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une
bagatelle)[68], le pote raconte comment, par la faute d'un malheureux
grain d'orge gar dans la soupe du repas de Pque, d'o tout aliment
ferment doit tre exclu, la paix d'un mnage fut trouble. Affole et
ronge par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre
femme court chez le Rabbin, qui dclare qu'elle a fait manger aux siens
des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont t
servis doit tre brise. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas
ainsi. Il fait retomber sa colre sur sa femme. La paix du foyer est
trouble, et finalement il rpudie sa femme. Le pote fulmine contre les
rabbins et contre leur interprtation troite et insense des textes.

[Note 68: Littralement: bois de voiture.]

     Nous avons t esclaves au pays d'gypte.

     Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes lis par des chanes
     d'absurdits, par des cordes de stupidits, par toutes sortes de
     prjugs.... Certes les trangers ne nous oppriment plus, mais nos
     oppresseurs sont issus de nous-mmes. Nos mains ne sont plus lies,
     mais notre me est enchane....

Un tableau de moeurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la
domination inique et arbitraire exerce par le Cahal, l'idalisation du
Maskil, impuissant  lui seul  lutter contre toutes les forces
ractionnaires coalises, voil ce que nous trouvons dans le dernier
grand pome satirique de Gordon intitul: Les deux Joseph-ben-Simon.
Nous y voyons comment le jeune talmudiste, pris des sciences et de la
littrature moderne, est perscut par les fanatiques. Ne pouvant leur
rsister, il est oblig de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La
renomme de S. D. Luzzato a attir  l'universit de Padoue nombre de
jeunes gens russes avides de savoir. L Joseph-ben-Simon poursuit
paralllement des tudes rabbiniques et mdicales.

Enfin, ses efforts sont couronns de succs, et il rve de retourner
dans son pays pour consacrer ses efforts au relvement matriel et moral
de ses frres. Dj il se voit  la tte de sa communaut, gurissant
l'me, gurissant le corps, redressant les torts, introduisant des
rformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desschs du
judasme.  peine est-il arriv dans sa ville natale qu'il est arrt et
jet en prison. Le Cahal avait dlivr un passeport  son nom  un fils
de cordonnier, misrable individu, bandit et voleur. Un crime
d'assassinat pse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour
le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,
le chef du Cahal, devant lequel il est amen, dclare qu'il n'y a pas
d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.

La petite ville est dcrite avec exactitude. Nous sommes sur la place
publique, la place du march. Toutes les ordures y sont jetes, et une
puanteur atroce s'en dgage. La synagogue touche  cette place, difice
sordide tombant en ruines. La boue et la salet limitent la saintet,
mais Dieu ne s'en formalise pas, il est trop haut plac pour que cela
l'incommode. Mais la plus grande impuret, l'infection morale mane de
la petite pice attenante  la synagogue: c'est la chambre du Cahal.
C'est l que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la
vnalit s'y talent impudiquement. Le Cahal dtient les registres du
service militaire, il dlivre les passeports; toute la ville est  sa
merci. C'est l que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir
funeste, que la veuve est spolie, l'orphelin maltrait, et livr, avec
le malheureux qui a os aspirer  la lumire, au service militaire en
remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine o rgne, tout
puissant et craint, le trs vnr rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu
stupide et froce.

La vie de sacrifices et de privations que mnent les tudiants juifs qui
s'en vont chercher l'instruction  l'tranger, inspire  Gordon un des
plus beaux passages de son pome. En somme, ces jeunes gens ne font que
se conformer  la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux
qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des
Yeschiboth.

     Qu'il est puissant, le dsir de savoir dans le coeur des adolescents
     du peuple humili! C'est le feu ininterrompu brlant sur l'autel!

     Arrtez-vous aux routes menant  Mir, Eischischok et Volosjine[69].

     [Note 69: Villes clbres par leurs coles talmudiques.]

     Voyez ces chtifs adolescents allant  pied.

     O se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir
     sur la terre nue, mener une vie toute de privations....

     Il est dit: La Thora n'est donne qu' celui qui se tue pour
     elle.

Ou bien:

     Allez dans n'importe quelle universit de l'Europe: le sort des
     tudiants juifs trangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers
     de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est
     devenu une lumire de la science. Combien sont nombreux les
     Lomonossof de la rue des juifs!...

Et le pote s'crie dans un lan de patriotisme:

     Mais qu'est-ce que tu es en somme,  peuple d'Isral, sinon un
     pauvre bohour parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un
     jour chez l'autre!

     Tu as allum la lumire divine pour tout le monde. Pour toi seul,
     le monde est obscur.  peuple, esclave des esclaves, perdu et
     mpris.

Avec ce pome nous terminons l'analyse des pomes satiriques de Gordon.
Nulle part mieux que dans ce pome, il ne fait ressortir les rves, les
aspirations, les luttes des Maskilim contre le rgime arrir et le
gchis moral et matriel dans lequel croupissait le judasme des peuples
slaves.

 ce mme ordre d'ides se rattachent la plupart des tables originales
contenues dans ses Petites fables pour les grands enfants. Ces fables
sont crites dans un style alerte et expressif. La critique fine et
railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprgnes font de
ces fables une des plus belles productions de la littrature hbraque.

 cette mme poque se rapportent les deux volumes de contes publis par
Gordon. Ils ont galement trait  la vie et aux moeurs des juifs de la
Lithuanie et  la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,
Gordon est infrieur au pote. Mais sa prose conserve toute la finesse
de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces
contes ne sont pas quantit ngligeable dans la littrature hbraque.

La raction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de rformes sociales
et d'esprances non ralises, affecta profondment le pote dans le
meilleur de son tre. Le gouvernement a mis des entraves  la marche en
avant des juifs, la masse est reste enfonce dans son fanatisme, et les
clairs eux aussi ont manqu  tous leurs devoirs. Dsillusionn, il
n'espre plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky
et de son cole. Un instant il s'arrte pour voir le chemin parcouru. Il
ne voit rien, et il se demande avec angoisse:

     Pour qui ai-je donc pein?

     Mes parents, fidles  la loi, ennemis de la science, du bon sens,
     n'aspirent qu'au ngoce et qu' l'observance religieuse.

     Nos intellectuels ddaignent la langue nationale et n'ont d'amour
     que pour la langue du pays.

     Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de
     l'hbreu...

     Et la nouvelle gnration va toujours de l'avant! Dieu sait
     jusqu'o elle ira... Peut-tre jusqu'au point d'o elle ne
     reviendra plus...

Ce n'est donc qu' une poigne d'lus, d'amateurs--les seuls qui ne
mprisent pas, qui comprennent et approuvent le pote hbreu...

     C'est  vous que j'apporte mon gnie en sacrifice et c'est devant
     vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le
     dernier de ceux qui ont chant Sion, et si vous aussi, vous n'tes
     pas nos derniers lecteurs?

Nous retrouvons cet tat d'me pessimiste dans tous les derniers crits
de Gordon. Mme aprs les vnements de 1882, lorsque la rsurrection
des haines et des perscutions d'autrefois a jet le dsarroi dans le
camp des mancipateurs et a pouss les plus fervents champions
anti-rabbiniques comme Lilienblum et Brauds  arborer le drapeau du
Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraner par ce courant. Son
scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis
convertis au sionisme.

Tout son mpris pour les tyrans, sa compassion pour la nation
injustement opprime, il l'exprime dans sa posie _Ahoti Ruhama_ qui
porte le titre: _ l'honneur de la fille de Jacob viole par le fils de
Hamor_.

     Pourquoi pleures-tu, ma soeur afflige?

     Pourquoi cette dsolation de l'esprit, cette anxit du coeur?

     Si des larrons t'ont surprise et ont viol ton honneur; si la main
     des malfaiteurs l'a emport sur toi.

     Est-ce ta faute, ma soeur afflige?

     --O porterai-je ma honte?

     --O est ta honte, puisque ton coeur est pur, chaste?...

     Lve-toi, tale ta blessure, que le monde entier voie le sang
     d'Abel sur le front de Can. Que le monde sache comment on te
     torture, ma soeur afflige!

     Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte
     retombe.

     Ta puret n'a pas t macule par leur souillure... Tu es blanche
     comme la neige, ma soeur afflige.

Puis le pote semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour
rapprocher les juifs des chrtiens.

     Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai support
     toutes les injustices; j'tais rest fidle  mon pays, j'esprais
     en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton dshonneur, ma
     soeur chrie, je ne le puis.

Mais que devenir? o aller? La Palestine turque ne tente pas trop
l'esprit du pote. Il croit encore  l'existence de pays o la lumire
claire galement tous les tres humains, o l'homme n'est pas humili
pour son origine et pour sa foi. C'est l qu'il invite ses frres 
aller chercher un asile, jusqu'au jour o notre Pre l-haut aura piti
de nous et nous rendra  notre ancienne mre.

 cette poque agite o Pinsker lance son manifeste:
_Auto-mancipation_, Gordon crit sa posie: _Le troupeau de Dieu_.

     Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni
     une nation, ni une communaut religieuse. Nous sommes un
     troupeau--le troupeau saint de Jhova dont toute la Terre est
     l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoys par les autres ou
     comme victimes lies par les prceptes de nos propres rabbins. Un
     troupeau en plein dsert, des brebis dvores sans cesse par les
     loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure
     perte. Le dsert nous enferme de tous cts. La terre est de
     cuivre, les cieux sont d'airain.

     Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous
     survivons  toutes les hcatombes. Mais en sera-t-il toujours
     ainsi?

     Un troupeau dispers, indisciplin, sans lien aucun; nous sommes le
     troupeau de Jhova!

Ce n'est pas que l'ide de la renaissance nationale d'Isral ait dplu
au pote. Loin de l, le sionisme ne peut que charmer son coeur juif.
Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une oeuvre
d'affranchissement religieux  accomplir avant de songer  reconstituer
l'tat juif. Il a soutenu cette ide dans une srie d'articles publis
dans le Melitz, qu'il rdigea  cette poque.

Les dernires annes de sa vie furent tragiques, touchantes. Le coeur
dchir, il fut tmoin de la situation intenable faite par le
gouvernement  des millions de ses frres. Il y fait allusion, dans sa
fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intgralement pour donner
une ide des fables de Gordon[70]:

     Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaume et
     drape d'toffes gyptiennes, une table est dresse, servie des
     meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses matres
     de service se tiennent chacun  sa place: l'chanson, le matre
     boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et
     viennent, apportant des mets dlicieux et des friandises varies.
     Ils apportent du rti, du bouilli, de la chair de divers animaux et
     oiseaux.

     Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule bante,
     guettant de tous leurs sens les reliefs que leur matre leur jette.

     Sous la table gisent galement soixante-dix rois captifs. Leurs
     pouces et leurs gros orteils sont coups. Pour apaiser leur faim,
     ils sont obligs de disputer les reliefs aux chiens.

     Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse  jeter des os
     aux tres qui gisent sous la table. Tout  coup on entend un
     vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont
     pris les morceaux qui leur taient destins.

     Les rois mordus se plaignent alors au Matre:  roi, regarde notre
     martyre et dlivre-nous de tes chiens.... Adoni-Besek leur rpond:
     Mais c'est vous qui tes les coupables et ce sont eux qui ont
     raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?

     Les rois lui rpondent avec amertume:

     -- roi, est-ce notre faute si nous avons t rduits  ramasser
     les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es lev
     contre nous, qui nous a crass de ta main puissante, dmembrs et
     enchans dans ces cages. Nous ne sommes plus en tat de travailler
     ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils
     raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en
     reste encore de notre temps--se lvent; que celui dont le coeur a
     t touch par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous
     mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?

[Note 70: Posies, IV.]

Une grande satisfaction morale fut rserve au pote  la fin de ses
jours. Les notabilits juives de la capitale avaient organis une fte
pour clbrer le vingt-cinquime anniversaire de l'activit littraire
de Gordon.  cette runion il fut dcid qu'on publierait une dition de
luxe des posies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache  son
coeur attendri une dernire note optimiste. Il rappelle le serment qu'il
a fait jadis de rester fidle  l'hbreu, et raconte les dboires et les
misres auxquels est en butte le pote qui crit dans une langue morte,
destine  l'oubli. Puis il salue les jeunes dont nous dsesprions et
qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hbraque et du
peuple juif.

Cependant Gordon ne participa jamais  cette renaissance de pleine foi.
Il est rest le pote de la misre et du dsespoir.

La mort de Smolensky lui arrache la note dsole qui peut tre
considre comme le testament du pote du ghetto. Il compare le grand
crivain au peuple juif et il se demande:

     Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littrature?

     Un gant abattu gisant  terre.

     La terre tout entire est sa spulture; et ses livres?--l'pitaphe
     de son monument funraire....




CHAPITRE VIII

RFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRMES.


Pour avoir t le plus distingu, Gordon ne fut pas le seul reprsentant
de l'cole hbraque anti-rabbinique. Le dclin du libralisme officiel,
la dception des rves galitaires poussrent tous les esprits cultivs,
qui jusque-l n'aspiraient qu' s'manciper au dehors et  s'assimiler
aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de libert et de
justice se refermer devant eux,  transporter leur ambition et leur
activit dans le sein mme du judasme. Les transformations conomiques
subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littrature russe
raliste et utilitaire de l'poque n'ont pas moins contribu au
revirement qui s'tait opr dans le camp des Maskilim. Les lettrs de
la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du
peuple et connaissaient sa misre quotidienne, constatrent combien
cette masse tait dsarme contre la ruine morale et conomique qui la
menaait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance
mettaient d'obstacles  un changement dans leur condition. Aussi se
mirent-ils  prconiser des rformes pratiques et radicales.

En matire religieuse, ils rclamaient avec Gordon l'abolition de toutes
les restrictions qui pesaient sur le peuple et la rforme radicale de
l'enseignement confessionnel.

Dans la vie pratique, c'est vers les mtiers manuels, les sciences
techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frres. De
plus, ils voulaient rpandre trs-largement l'instruction primaire
moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon oeil, et sous son
gide se constitua la _Socit pour la propagation de l'instruction
parmi les juifs en Russie_, dont le sige central est  St-Ptersbourg.
Ainsi appuys, les lettrs pouvaient faire de la propagande ouverte et
porter la lumire dans les coins les plus reculs du pays. La presse
hbraque nouvellement cre rivalisait de zle dans cette action
bienfaisante.

Le foyer le plus indpendant de la propagande anti-religieuse se
trouvait  Brody en Galicie. De l il envoyait ses rayons en Russie.
C'est de l que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fonde par Erter et
Schorr en 1853 et publie  Lernberg, menait une propagande clatante
contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer 
la tradition biblique elle-mme. Son collaborateur le plus hardi tait,
outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.
Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la
littrature hbraque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses
articles parus dans le Haloutz et dans le Kol de Radkinson, il
conteste mme le caractre divin de la Bible et il rclame des rformes
radicales dans le Judasme. Ses crits dchanrent un mouvement
d'opinion considrable. Les plus modrs des orthodoxes eux-mmes ne
purent voir d'un oeil tranquille de tels blasphmes. Krochmal, le savant
Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,
furent mis par eux en dehors du Judasme.

[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les critures). Lemberg, 1875.
_Yloun Tefila_ (Critique des Prires), Lemberg, 1885, etc.]

En Lithuanie on n'en tait pas encore arriv l. Les difficults de la
vie n'taient pas propices  l'closion d'une cole purement
scientifique ni aux discussions thoriques. D'ailleurs les centres
scientifiques faisaient totalement dfaut, et la censure ne badinait pas
sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncirement raliste et
utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idologie vide
de la presse et de la littrature hbraque. En 1867, Abraham Kovner,
polmiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), o il
prend violemment  partie la presse et les crivains hbreux qui, au
lieu de s'occuper des exigences relles de la vie, font fleurir la
rhtorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la mme anne, A. Paperna
publie son essai de critique littraire, et le jeune Smolensky attaque,
dans une tude parue  Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de
_Faust_ en hbreu. Un nouveau vent de ralisme et de critique souffle
partout.

Le reprsentant le plus caractristique de ce mouvement rformateur
tait Mose Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.

Esprit logique et sobre, dnu de toute sentimentalit excessive, un de
ces rudits puritains et rflchis qui font la gloire des talmudistes
lithuaniens, Lilienblum est  la fois le hros et l'acteur de ce drame
poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il dfinit lui-mme
comme une tragi-comdie juive.

Il dbute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publi
dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le
suivaient, il ne s'carte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit
mme du Talmud qu'il rclame des rformes religieuses et l'abolition des
restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont t
accumules par les rabbins postrieurement  la Loi et contrairement 
son esprit. Le jeune rudit se montre admirateur zl du Talmud et, avec
une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers sicles,
en dcrtant l'immutabilit de la Loi, ont tout simplement dvi des
principes mmes de cette Loi, dont l'ide primordiale tait l'union de
la Loi et de la Vie. Inutile de dire les colres que cet article
suscita. Lilienblum tait devenu l'Apikoros, l'hrtique par
excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commena pour le jeune
crivain une re de perscutions et de reprsailles inimaginables de la
part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte
tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Pchs de
jeunesse), publie  Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la
littrature moderne. Avec la simplicit logique d'une me de
Misnagued[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une
existence gaspille, Lilienblum tale tous les plis de sa conscience
torture, traversant successivement les tapes qui sparent le croyant
du libre-penseur, sans cependant aboutir  rien de rel ni de positif.
C'est du Rousseau et du Voltaire  la fois. Mais c'est surtout, comme il
le dit lui-mme, un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans
cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle
est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses
qu'elles sont caches dans l'intimit du coeur..... Les origines de ces
maux, il les connat mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui
comme pour Gordon, a tu l'homme, la lettre morte qui s'est substitue
au sentiment.

[Note 72: Littralement: protestant; puritain, adversaire du
mysticisme des Hassidim.]

     Vous me demandez, dit-il amrement, qui je suis et quel est mon
     nom?--Eh bien, je suis un tre vivant, et point un Job qui n'a
     jamais exist; je ne suis pas non plus du nombre des morts
     ressuscits par le prophte zchiel, ce qui n'est qu'une fable;
     mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien
     rveills  la vie par la littrature hbraque nouvelle,
     littrature morte elle-mme et impuissante  ressusciter par sa
     rose vivifiante la mort,  peine capable de nous transformer en un
     tat oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un
     ancien croyant devenu incrdule, ne partageant plus les rves et
     les espoirs que mes parents m'avaient lgus; je suis un homme
     tar, un misrable, dsesprant de tout bien...

Et il conte sa vie d'enfant, la priode du tohu passe dans les
tudes, la misre, la superstition. Puis il rappelle les annes de
l'adolescence, le mariage prcoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
vie de matre de talmud, le joug double de la belle-mre et de la loi
rigide. Initi  la littrature hbraque, sa conscience hsite
longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse  la ruine
successive de toutes les ides dans lesquelles il avait vcu jusque-l.
Et c'est la ngation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
atroce, impitoyable,  peine soutenu par deux ou trois esprits levs
contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
publication de son article sur la ncessit des rformes dans la
religion augmente encore l'exaspration publique contre lui; sa perte
est dcide. Sans une intervention du dehors, il aurait t livr au
service militaire ou dnonc comme hrtique dangereux. Et dire que cet
hrtique, maudit par toutes les bouches, n'tait qu' ses dbuts et
qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
endroit  l'autre! La lecture de Mapou avait veill son me nave,
dj agite par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
femme intelligente fait vibrer dans son coeur des notes inconnues
jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rveurs du ghetto. L
encore des dsillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses ides, le
champion de la Haskala, l'homme de coeur affam de savoir et de justice,
il ne tarde pas, avec son esprit pntrant et perspicace,  voir qu'il
n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
amertume que les juifs du midi de la Russie, l o le talmud est exclu
de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
exempts des superstitions stupides. Il constate que la littrature
hbraque, si chre  son coeur, est exclue des cercles intellectuels. Il
voit le matrialisme goste se substituant  l'idalisme du ghetto. Il
voit que la sensibilit est exclue de la vie moderne et que la tolrance
tant vante n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces dolances, il
est trait de fanatique religieux par des gens qui ne s'intressent
qu' la satisfaction de leurs plaisirs et  la vie matrielle. Il s'en
trouve fortement affect. En prsence de cette indiffrence goste des
Juifs mancips, il se sent branl dans ses convictions les plus
profondes et il constate avec angoisse que tout cet idal pour lequel il
a lutt et sacrifi sa vie n'est qu'un fantme. Il crit alors ces
lignes:

     En vrit je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
     avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
     quelques-uns, comme cela est arriv dans les pays de l'Europe...La
     vie pratique est oppose  la foi. Maintenant je sais que nous
     n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
     la littrature; l'influence de cette dernire ne s'tend qu'
     quelques esprits nafs de la province. Le dsir de la vie et de la
     libert, la recrudescence du charlatanisme d'un ct, l'abandon des
     tudes religieuses de l'autre, auront des consquences funestes
     pour la jeunesse juive, mme en Lithuanie.

Et c'est le regret de la vie dvore par des luttes striles, par des
pchs de jeunesse, qui caractrise cette poque de la vie de
l'crivain.

     Aujourd'hui j'ai fini d'crire l'histoire de ma vie que j'intitule:
     Les pchs de jeunesse. J'ai fait le bilan de cette vie de trente
     ans et un mois, et, dsol, je vois un zro s'taler au-dessous.
     Comme le hasard s'est montr dur pour moi! J'ai reu une ducation
     en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
     tard. J'ai t lev pour tre une clbrit rabbinique, et me
     voil employ de commerce; j'ai t lev dans un monde imaginaire
     pour tre un fidle observateur de la loi, craintif devant le
     pch, et cette ducation m'crase encore maintenant que l'homme
     imaginaire a disparu en moi. J'ai t lev pour vivre dans une
     atmosphre de morts, et me voici jet au milieu de gens menant une
     vie relle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai t
     lev dans un monde de rves et de thorie pure, et je me trouve au
     milieu du chaos de la vie pratique,  laquelle mes besoins exigent
     que je m'applique, mais, pareil au papier gratt, mon cerveau ne
     peut mettre la pratique  la place du spculatif. Je ne suis mme
     pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
     d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai t lev pour constituer
     une famille aprs avoir t dot par mon pre...Comme mon coeur est
     loin de tout cela...!

     Je pleure sur mon petit monde dtruit que je ne peux plus changer.

Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littrature
hbraque se traduisent galement dans son pamphlet en vers: _Kehal
Repham_ ou la Runion des morts. Les morts sont figurs par les
journaux et revues hbraques.

Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Brauds, reprendra la lutte
pour l'union de la foi et de la vie, dans son grand roman: _La Loi et
la Vie_. Le hros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
la personnification de Lilienblum. Comme cration artistique, ce roman
est un des meilleurs de la littrature hbraque. La vie de la province,
l'idalisme austre des clairs, les superstitions de la foule, y
apparaissent avec une grande nettet de traits[73]. Publi dans Haboker
Or (1877-1880), ce roman ne devait jamais tre achev. N'en tait-il
pas de mme de son hros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrt au milieu
de sa route?

[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
Brauds est: _Schet Hakezavoth_ (les deux Extrmes), publi en 1886. Il
prconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]

La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arrach  son idologie de
provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamtralement
oppose  la rsolution du problme de l'union de la foi et de la
vie, tait commune  tous les lettrs de l'poque. Lilienblum et ses
mules se sont pris  regretter l'effort de trois gnrations
d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
prcipiter sa ruine.  l'idalisme des Maskilim avait succd
l'utilitarisme grossier et sans idal. Les paroles suivantes, qui
terminent ses Pchs de jeunesse, traduisent l'tat d'me du Maskil
pendant les annes 1870-80:

     Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu' prparer leur
     vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est--dire
     ce qui n'est pas tude de science, de langue ou apprentissage d'un
     mtier leur est interdit.

     Les adolescents qui s'vadent des tudes si pnibles du talmud, se
     jettent avidement sur lu littrature moderne. Cette prcipitation
     dure chez nous depuis un sicle environ; les uns disparaissent pour
     faire place aux autres, et chaque gnration est lance par une
     force aveugle vers on ne sait o...

     Il est grand temps de jeter un regard en arrire, de nous arrter
     un instant et de nous demander: o courons-nous et pourquoi
     courons-nous?...

Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et
surtout Lilienblum avaient prdit la ruine de tous les rves du ghetto,
c'est prcisment parce que, arrachs  la vie de la masse et au milieu
traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judasme
que deux camps bien tranchs: les modernes, indiffrents  tout ce qui
est judasme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
libre pense et plaisir matriel. Ils avaient compt sans le peuple
juif. La propagande humaniste n'tait pas aussi fastidieuse, aussi
inutile que les derniers humanistes se plaisaient  le dclarer. Dans le
sein mme du judasme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
Luzzato et la sentimentalit sioniste de Mapou avaient suscit, comme
nous l'avons dj vu, une fermentation d'ides et de sentiments trs
fconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
dans la srnit de leur me, ne se souciaient gure de toute la
campagne rformatrice et dont les ouvrages, estims par les orthodoxes
eux-mmes, contribuaient  la diffusion de l'humanisme et de la
littrature hbraque,--des rabbins orthodoxes rputs embrassaient avec
enthousiasme la culture de la littrature hbraque. Sans renoncer  la
foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
conservateur avait atteint son apoge juste au moment o les ralistes
dus prvoyaient l'effondrement de tout le judasme traditionnel.

 ct de la presse rformatrice reprsente par le _Haloutz_, le
_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le
_Habazeleth_ (le Lys) publi  Jrusalem, et surtout le _Lbanon_ (le
Liban), paraissant d'abord  Paris et ensuite  Mayence, qui dfendaient
l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rdacteur
du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
comme devant prcder la renaissance politique d'Isral.

Dans le Lbanon, Michel Pins, l'antagoniste de Lilienblum, reprsentait
avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.

En 1872, parut  Mayence le livre capital de Pins, _Yald Ruhi_ (Les
Enfantements de mon esprit), qui peut tre considr comme le
chef-d'oeuvre de la littrature conservatrice et oppose aux Pchs de
jeunesse de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
haute foi, Pins se fait le dfenseur du judasme traditionnel. Il
revendique avec une logique serre le droit d'existence pour la religion
juive intgrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
que la religion juive et sa posie dans son ensemble est le produit
propre du gnie national juif; qu'elle est inhrente au judasme, et non
une lgislation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
rites et les pratiques religieuses sont ncessaires pour maintenir
l'harmonie de la Foi, comme la mche est ncessaire  la lampe. Cette
harmonie, qui agit  la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
tre contredite par les rsultats de la science, et voil pourquoi la
foi juive est ternelle dans son essence mme. Les rformes religieuses
introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
la posie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, prconise
par Lilienblum, n'est que futile.  quoi bon, puisque les croyants n'en
prouvent aucun besoin et se dlectent  la foi intgrale qui remplit
tout le vide de leur me?--Pins ne partage pas le pessimisme des
ralistes du temps. En vrai conservateur, il croit  la renaissance
nationale du peuple d'Isral et, en romantique juif, il rve la
ralisation des prdictions humanitaires des prophtes. Le Judasme
reprsente pour lui l'ide juste par excellence. Et toute ide juste
finira par conqurir l'humanit tout entire.

       *       *       *       *       *

Les extrmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
sceptique du, et Pins, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
commun. Tous deux croyaient  l'inefficacit de l'action des humanistes
et  l'inanit de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
n'tait cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
avec les rves sculaires du peuple, s'taient exclus de sa vie morale
et religieuse et faisaient perdre  leur activit toute sa raison
d'tre, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
ncessits de la vie moderne dont le courant avait profondment branl
ce vieux monde et menaait d'emporter ce dernier rempart national.

L'homme qui devait accomplir l'oeuvre de la synthse entre le double
courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dprissante aux
sources vives du judasme national, c'tait Perez Smolensky,
l'initiateur du mouvement national progressiste.




CHAPITRE IX

L'VOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY


Perez Smolensky est n en 1842  Monastirschzina, petit bourg prs de
Mohileff. Son pre, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas  nourrir
sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
chapper  une accusation calomnieuse lance contre lui par un prtre
polonais. Sa mre, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
celle de ses enfants, dont elle rvait de faire des rabbins. Enfin, le
pre rentra au foyer, et un bien-tre relatif s'y tablit.

Son premier soin est de veiller  l'instruction de ses deux fils, Lon
et Perez. Le petit Perez montre des capacits hors ligne.  quatre ans,
il aborde l'tude du Pentateuque;  cinq ans il fait dj du talmud. Ces
tudes l'absorbent jusqu' sa onzime anne. Alors, comme tous les
enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son pre et sa
mre et se rend  la Yeschiba de Sklow. Il fait la route  pied, avec,
pour toute escorte, les bndictions maternelles. Son ge tendre ne
l'empche pas d'tre admis dans la Yeschiba et d'acqurir de la renomme
pour son application et son rudition. Son frre Lon, qui l'avait
prcd dans cette ville, l'initie  la langue russe et lui donne  lire
des publications hbraques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
prjugs et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
passait pour hrtique, et qui aida au dveloppement intellectuel du
jeune Perez. Tour  tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
repas quotidiens, effrays de le voir dvier du droit chemin, lui
retirent leur protection. Il tombe dans une misre noire. Il n'a que
quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
d'aventure. C'est l'odysse d'un gar du ghetto. Repouss par les
Missnagdim, il va chercher son salut du ct des Hassidim. Il ne peut
se faire non plus  ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
l'absurdit des superstitions et l'hypocrisie l'exasprent. Il se lance
dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
professeur d'hbreu et de talmud. Toute la gamme des professions
flottantes qui ressortissent au domaine des rudits du ghetto, Smolensky
l'a monte, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
perfectionner le poussent jusqu' Odessa. Il s'y installe dfinitivement
et y passe des annes de travail et d'efforts. Il apprend les langues
modernes, son esprit s'largit et se dgage dfinitivement des pratiques
religieuses, tout en restant attach au judasme.

En 1867, parat sa premire publication dirige contre Letteris, qui
jouissait alors d'une autorit incontestable. Smolensky y critique
svrement et avec indpendance l'adaptation hbraque du _Faust_ de
Goethe par Letteris. C'est  Odessa qu'il crit galement les premires
pages de son grand roman: _L'Errant  travers les voies de la vie_[74].
Mais son esprit indpendant ne pouvait se faire  l'troitesse et  la
mesquinerie des lettrs et des rdacteurs des journaux de l'poque. Il
se dcide  partir pour l'Occident civilis, pays promis des rves des
Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
se rend d'abord  Prague, o demeurait Rapoport, puis  Vienne; plus
tard il pousse jusqu' Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
partout. Observateur fin, il cherche  pntrer le fond des choses
europennes et du judasme occidental. Il entre en relation avec les
rabbins, les savants, les notabilits juives, et il peut enfin apprcier
de prs cette libert tant vante et les rformes religieuses envies
par les lettrs de son pays. Il ne tarde pas  apercevoir le revers de
la mdaille, et grande est sa dsillusion. Il se persuade avec un
profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
l'mancipation moderne a dtourn ces juifs de l'essence mme du
judasme, et que, dans toutes les rformes modernes, c'est la forme qui
se substitue au fond, la crmonie au sentiment religieux et national.
coeur de cet oubli du pass, indign de l'indiffrence des juifs
modernes  l'gard de tout ce qui est cher  son coeur, le jeune
Smolensky se dcide  rompre le silence qui se faisait autour du
judasme dans les grands centres de l'Europe, et  porter la parole du
ghetto aux nouveaux gentils.

[Note 74: L'dition complte des romans et des articles de Smolensky
vient de paratre  Saint-Ptersbourg et  Vilna, chez Katzenelenbogen.]

C'est  Vienne qu'il lance la premire livraison de sa revue _Haschahar_
(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, anim seulement du dsir
ardent de travailler au relvement national et moral de son peuple, le
jeune crivain expose sa profession de foi dans la dclaration suivante:

     Le _Schahar_ est destin  rpandre la lumire de la science sur
     les voies d'Isral,  ouvrir les yeux  ceux qui n'ont pas encore
     vu la science ou ne l'ont pas comprise,  rgnrer la beaut de la
     langue hbraque et  augmenter le nombre de ses fervents.

     ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
     a encore ceux qui ont got aux fruits de l'arbre de la science,
     mais dont les yeux blouis se sont ferms  toute connaissance de
     la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
     plume est consacre  dmasquer les bigots et les tartufes qui se
     dissimulent sous le manteau de la vrit, elle n'pargnera pas non
     plus les hypocrites clairs qui cherchent par leurs paroles
     mielleuses  dtourner les fils d'Isral de l'hritage de leurs
     anctres.

Guerre  l'obscurantisme moyen-geux, guerre  l'indiffrentisme
moderne: tel tait son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientt
l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
patriotiques des Maskilim.

 une poque o la littrature hbraque ne s'occupait que de
traductions ou d'oeuvres de peu de porte, Smolensky dclare hardiment
qu'il n'ouvrira son journal qu'aux crivains capables de produire des
crations originales. L're des traducteurs et imitateurs fades tait
finie; une nouvelle cole d'crivains originaux apparaissait, et le
public s'accoutumait peu  peu  donner la prfrence  ces derniers.

 une poque o le dnigrement national tait pouss  outrance,
Smolensky revendique le droit d'existence pour le judasme dans les
termes suivants:

     Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
     peuples, qu'il aspire  la lumire de la science et qu'il soit
     fidle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
     doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
     jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprcier
     notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas  rougir
     de la langue dans laquelle nos prophtes s'exprimaient, nos
     anctres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
     coulait...Quiconque renonce  l'hbreu est l'ennemi de son
     peuple....

La rputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grce  la publication
du grand roman de Smolensky: _L'Errant  travers les voies de la vie_.
Dans ce roman, comme dans tous ses crits, il apparat comme le prophte
qui dnonce les crimes et la dpravation du ghetto, et comme
l'annonciateur de la dignit nationale renaissante.

La pauvret de ses ressources matrielles et les animosits que son
indpendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrs
n'arrtent pas l'crivain dans ses desseins.

En 1872, Smolensky publie  Vienne son chef-d'oeuvre _Am Olam_ (Le peuple
ternel), qui est devenu la base du mouvement d'mancipation nationale.
Dans cet ouvrage remarquable  tous les points de vue, il se rvle
comme un penseur original et comme un pote inspir par une intuition
gnrale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote  la fois. Il est
plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimite.
Il dmontre avec conviction que le vritable nationalisme ne s'oppose
pas  la ralisation dfinitive de l'idal de la fraternit universelle.
Le dvouement national n'est qu'une phase suprieure du dvouement pour
la famille. Dans la nature mme, nous voyons que, plus les
individualits sont distinctes, plus grande est leur supriorit et leur
indpendance. La diffrenciation est la loi du progrs. Pourquoi ne pas
appliquer cette rgle aux groupes humains ou aux nations?

La somme totale des qualits propres aux diverses nations ainsi que les
faons d'aprs lesquelles elles ont ragi vis--vis des conceptions
venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
humain. Tout en admettant que le pass historique forme une partie
essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
encore la ncessit pour chaque peuple d'avoir un idal prsent et des
esprances nationales pour un avenir meilleur. Le judasme entretient
l'idal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idal, et
les orthodoxes l'enveloppent de tnbres.

Le dernier chapitre, l'esprance d'Isral, est anim d'un lan
magnifique. Pour la premire fois en hbreu, le Messianisme est dgag
de son lment religieux. Pour la premire fois un crivain hbreu
dclare que le Messianisme n'est que la rsurrection politique et morale
d'Isral, le _retour  la tradition prophtique_.

Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer  leur
mancipation nationale, et Isral, le peuple de la Bible, ne le
pourrait-il pas?...Le seul obstacle  cette revendication, c'est le fait
que les juifs ont perdu la notion de leur unit nationale et le
sentiment de leur solidarit.

Cette conviction de l'existence d'une nationalit juive, cette
mancipation nationale rve par Salvador, Hess et Luzzato, considre
comme une hrsie par les orthodoxes et comme une thorie dangereuse par
les libraux, avait trouv enfin son prophte. Sa parole enthousiaste
devait porter cet idal aux masses en Russie et en Galicie, et
supplanter le Messianisme mystique.

Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrt l. L'ide de la
rgnration nationale se heurtait  la thorie mise en honneur par
Mendelssohn et son cole, que le judasme ne constituait qu'une
confession religieuse. Dans une srie d'articles (Il est un temps pour
planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
thorie[75].

[Note 75: _Eth lataath_ et _Eth laakor netoal_, Haschahar,
1875-1876.]

Appuy sur l'histoire et sur la connaissance du judasme, il prouve que
la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutt une doctrine
thique et philosophique voluant sans cesse et changeant d'aspect selon
les poques et les milieux. Si elle forme la quintessence du gnie
national juif, elle n'est pas moins accessible en thorie et en pratique
 tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
caste sacerdotale.

Voil pourquoi Smolensky rprouve le dogmatisme religieux reprsent par
Mendelssohn, qui voulait confiner le judasme dans la loi rabbinique,
sans reconnatre son caractre essentiellement volutif. Mamonide
lui-mme ne trouve pas grce  ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
le dogmatisme raisonneur?  plus forte raison n'pargne-t-il pas les
rformateurs modernes. Certainement, les rformes religieuses sont
ncessaires, mais elles doivent se produire spontanment, maner du coeur
mme du peuple croyant, rpondre aux modifications sociales, et non pas
tre le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
esprances. Si Luther a russi, c'est parce qu'il croyait lui-mme;
mais les rformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
leur oeuvre ne subsistera pas. Seule l'tude de la langue hbraque, de
la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en tat de
substituer  la lettre morte, aux rglements vides d'me, un sentiment
national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le sicle
prochain verra un judasme unifi renaissant.

Tel est l'expos des ides qui lui ont valu des approbations nombreuses
et plus encore d'animosits de la part des anciens dfenseurs de
l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le pote Gottlober, fonda alors
(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la
cause de l'cole de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,
n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni attnuer l'ardeur de Smolensky.
Les obstacles de toute nature et les difficults avec la censure russe
n'ont pas pu davantage arrter le vaillant aptre du nationalisme juif.
D'ailleurs le concours moral de tous les lettrs indpendants lui tait
acquis. Car Smolensky ne s'est jamais pos en croyant ni en dfenseur du
dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroy contre le rabbinisme.
Il tait persuad que la propagande libre, la parole hardie fonde sur
une connaissance du coeur de la foule et de ses besoins intimes amnerait
la rvolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit
libre, son gnie crateur et sa moralit leve. Peu lui importe que la
jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin
 maintenir Isral. Et c'est ici que Smolensky se montre plus
libre-penseur que S.-D. Luzzato et son cole. Le peuple juif est pour
lui le peuple ternel personnifiant l'ide prophtique ralisable au
pays juif et non en exil. Le libralisme rcent que l'Europe a montr 
l'gard des juifs est selon lui un phnomne passager, et ds 1872, il
prvoit le retour de l'antismitisme.

Cette conception de la vie juive a t accueillie par les lettrs comme
une rvlation. Le rdacteur du _Schahar_ a su dvelopper, complter et
rendre accessibles  la masse les ides nonces par les matres qui
l'ont prcd. Il leur rvla la formule nouvelle grce  laquelle leurs
revendications de juifs n'taient plus en contradiction avec les
ncessits modernes. C'tait la revanche du peuple qui parlait par la
bouche de l'crivain, c'tait l'cho de l'me palpitante du ghetto.




CHAPITRE X

LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR.


Bientt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre
l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le
judasme arrir au nom mme de l'idal sculaire du peuple juif, au nom
de sa renaissance nationale. Il devient en mme temps le centre d'une
campagne hardie contre les rformes introduites dans la religion par les
modernes, tout en admettant en principe la ncessit de rformes
raisonnables, lentes, conformes  l'volution naturelle du judasme et
ne s'opposant pas  son esprit.

Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'veillait  la vie nouvelle
affluait vers la revue hbraque pendant ses dix-huit annes d'une
existence plus ou moins rgulire, interrompue de temps en temps faute
de ressources matrielles. Elle reprsente un chapitre important de
l'histoire littraire de l'hbreu. Smolensky savait encourager les
anciens talents, dcouvrir et mettre en lumire les nouveaux. L'cole
du _Schahar_ est presque l'oeuvre de sa main vaillante. Gordon publia
dans le _Schahar_ ses meilleurs pomes satiriques. Lilienblum y a
poursuivi sa campagne rformatrice; il y publia entre autres son article
retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique
svrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une oeuvre d'idologie nave, au
nom du ralisme utilitaire qu'il partageait avec les crivains russes du
temps.

Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs
dbuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et
autrichiens revinrent  l'hbreu grce  Smolensky, et la collaboration
de professeurs minents, tels que Heller, David Mller et d'autres, ne
fut pas sans influence sur les succs du _Schahar_.

Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses
meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891
sont d'un intrt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre
des moeurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie
mordante et avec un got artistique parfait. Il est presque le seul
humoriste de l'poque. Son style est classique sans abus. Souvent il
fait usage du jargon talmudique propre aux rudits rabbiniques dont il
sait traduire les moindres gestes et les manires. Il ne se gne pas non
plus pour taler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles
les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur
Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une
querelle_, _etc_. Brandstaetter a galement crit des satires en vers.
Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des moeurs juives
en allemand, Karl Emil Franzos.

[Note 76: Nouvelles runies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.]

Salomon Mandelkern, l'rudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,
originaire de Dubno (1846-1902), tait un pote inspir. Ses pomes
historiques et satiriques et ses pigrammes, publis pour la plupart
dans le _Schahar_, ont du style et de la grce. Dans ses posies
sionistes il fait preuve d'un patriotisme clair. Son histoire
dtaille de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publis 
Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres crits d'un style pur et
prcis, l'ont rendu populaire.

J.-H. Levin (n en 1845), surnomm _Iehalel_, un autre pote habituel du
_Schahar_, doit sa renomme plus  l'actualit brlante de ses posies
qu' leur style pompeux et prolixe. Il dbuta par un recueil de posies:
_Sifet Renanoth_ (Lvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a
galement paru son long pome raliste: _Kischron Hamaass_ (Le
Travail), dans lequel il chante la supriorit absolue du travail dans
l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range  ct de
Lilienblum avec lequel il rclame une orientation utilitaire dans la vie
juive.

La critique des moeurs juives a t reprsente avec clat entre autres
par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les Lettres de
Mohileff tmoignent de l'impartialit et de l'indpendance  la fois
de leur auteur et du rdacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui
dpeint dans ses Lettres de Palestine les moeurs des notables arrirs
et rapaces de la Palestine contemporaine.

La science historique et philosophique avait trouv dans le _Schahar_ un
foyer sr. Smolensky a su intresser les lettrs  cette branche
dlaisse de la langue hbraque en Russie. En dehors de la science
officielle, reprsente par l'minent Chowlsson, le savant professeur,
Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays
slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des perscutions juives en
Pologne, nous devons nommer, parmi les plus minents collaborateurs
scientifiques du _Schahar_: David Cohan, rudit de vritable valeur qui
a su faire la lumire sur l'poque obscure des pseudo-messies et sur les
origines du Hassidisme.

Le Dr S. Rubin y a publi galement la plupart de ses tudes
philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur
l'histoire des peuples de l'antiquit. Lazar Schulman, l'auteur des
contes humoristiques, a fait paratre dans le _Schahar_ une tude trs
consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le
Dr A. Poriess, auteur d'un excellent trait de physiologie en hbreu,
ont collabor activement  la partie scientifique de la revue de
Smolensky. Leurs travaux ont contribu plus que toutes les exhortations
des rformateurs  la diffusion de la lumire.

L'impulsion donne par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le
judasme. Le nombre de lecteurs hbreux augmenta considrablement, et
l'intrt pour cette littrature grandit. C'est en hbreu que l'minent
savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq
volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], oeuvre de haute science qui dmontre
l'volution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opra
une vritable rvolution dans l'esprit des croyants dans les pays
arrirs.

[Note 77: Vienne, 1883-1890.]

Ou a vu que c'tait pour maintenir la tradition humaniste et pour
dfendre les thories de l'cole de Mendelssohn que Gottlober avait
fond en 1876 sa revue Haboker Or. Cette revue avait group autour
d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Brauds y a
publi son roman La Loi et la Vie. Nous y rencontrons galement les
derniers reprsentants des _Melitzim_, comme Wechsler (Iseh Nomi) qui
s'ingniait  faire de la critique biblique dans un style pompeux.

Le style prcieux n'avait certainement pas disparu de la littrature
hbraque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais La Valle
des Cdres, parue en 1876, et dans ses autres crits, Ramesch, dans sa
traduction de Robinson Cruso et autres, peuvent tre considrs,  ct
de Schulman, comme les reprsentants les plus populaires du style
prcieux de cette poque.

Les traductions taient d'ailleurs toujours trs en honneur, et c'est
vainement que Smolensky a essay, dans l'introduction de son Errant,
de prvenir le public contre l'abus des traducteurs.  ct des romans,
les sciences naturelles et mathmatiques, l'astronomie surtout avait
gagn la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres
scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,
auteur d'une srie de traits de physique, de chimie, etc. parus 
Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.

Les priodiques se multiplirent galement vers cette poque et se
diffrencirent selon leurs tendances.  Jrusalem paraissent le
_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au del de
l'Atlantique la revue _Hazof beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays
vagabond) se fait l'cho des lettrs migrs dans le Nouveau-Monde. Les
orthodoxes eux-mmes ont recours  ce mode moderne pour dfendre le
rabbinisme. Le journal _Haiarah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei
Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les
organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrs.

Dj des tendances radicalement opposes  tout ce qu'avait prcdemment
produit le judasme commencent  se faire jour. En 1879, au moment o
Smolensky publiait son journal hebdomadaire _Hamabit_ (l'Observateur),
Freiman fonda le premier journal socialiste en hbreu: _Haemeth_ (la
Vrit) qui parat galement  Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un
lettr converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Romo
et Juliette_[79] publis par les soins de Smolensky, fait paratre une
traduction hbraque d'une oeuvre essentiellement chrtienne, _Le Paradis
perdu_ de Milton. Signe des temps: cette oeuvre d'art a t approuve et
apprcie  sa juste valeur par les lettrs hbreux.

[Note 78: Vienne, 1874.]

[Note 79: Vienne, 1878.]

Ce choc d'opinion et de tendances, d  l'autorit et  la tolrance de
Smolensky, avait t fcond. Le _Schahar_ tait devenu le centre du
mouvement synthtique, progressif et national, qui commenait  se
dessiner. La raction produite dans les esprits par le rveil inattendu
de l'antismitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie
avait abattu les derniers dbris de l'humanisme allemand en Occident et
avait apport la dsillusion de tous les rves galitaires en Orient.
Les yeux de tous ceux qui taient rests fidles  la langue hbraque
et  l'idal de la renaissance du peuple juif, se tournrent vers le
vaillant crivain qui, dix ans auparavant, avait prdit la dbcle des
espoirs humanitaires, et qui avait le premier propos la solution
pratique du problme juif par sa conservation nationale.

La clbrit de Smolensky avait dpass le cercle de ses lecteurs et des
hbrasants. L'Alliance Isralite lui confia la mission d'aller tudier
les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son sjour 
Paris, A. Crmieux, l'infatigable dfenseur des juifs opprims, lui
consentit que seuls ceux qui connaissent l'hbreu possdent la cl du
coeur des masses juives et qu'il aurait donn dix annes de sa vie pour
apprendre l'hbreu[80].

[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie,
1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.]

La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se rpandait
alors partout a suscit un mouvement patriotique parmi la jeunesse
demeure jusqu'alors rfractaire  l'ide de l'mancipation nationale.
Un jeune tudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliser
Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, o il
prchait, abstraction faite de toute ide religieuse, la renaissance du
peuple juif sur son ancien sol national et la rnovation de la langue
biblique.

En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle dition complte de
ses oeuvres en vingt-deux volumes,  Vienne, alla faire une tourne en
Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son
activit, et de voir que sa popularit avait gagn toutes les classes
claires du judasme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse
nouvelle, libre et cependant fidle  son origine et  l'idal du
judasme, s'tait forme. La tourne de Smolensky ressembla plutt  une
marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Ptersbourg et de
Moscou organisa en l'honneur de l'crivain hbreu des runions o il fut
salu comme le matre de la langue nationale, le prophte de la
rgnration du peuple juif. En province, ce fut la mme chose, et
Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore t
accords  un crivain hbreu. Il rentra  Vienne, encourag dans sa
besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On tait prcisment  la
veille du cataclysme annonc par l'crivain.




CHAPITRE XI

LES ROMANS DE SMOLENSKY.


Son norme popularit ainsi que son influence sur ses contemporains,
Smolensky les doit, autant qu' sa production de journaliste,  ses
romans ralistes, qui occupent la premire place dans la littrature
hbraque moderne.

En 1868, Smolensky dbute par une nouvelle dont le sujet tait emprunt
 l'insurrection polonaise, intitule _Haoumgue_ (La Rcompense),
parue  Odessa. Rien, sauf le style raliste, n'y trahit encore le futur
grand romancier.

Nous avons dj dit que c'est  Odessa qu'il a crit les premiers
chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au
rdacteur du _Melitz_ son autre roman  thse La Joie de l'hypocrite,
ce dernier le renvoya ddaigneusement, en dclarant qu'il prfrait les
traductions aux crations originales, tant la possibilit de crer des
oeuvres ralistes en hbreu lui paraissait invraisemblable.  la tte du
_Schahar_, Smolensky y publia l'un aprs l'autre ses romans et en
premier lieu son _Hatoeh bedark Hahayim_ (l'Errant  travers les
voies de la vie). Publi d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et,
plus tard, dans une dition spciale en quatre volumes, ce roman est la
premire cration raliste digne de ce nom en hbreu.

De mme que Cervants promne son Don Quichotte dans tous les milieux
sociaux de son poque, le romancier hbreu promne son hros errant,
Joseph l'orphelin,  travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le
fait assister  toutes les scnes du monde juif, il en dvoile devant
ses yeux les moeurs et les manires; il le rend tmoin des superstitions,
des fanatismes, des misres de toute nature, d'un abaissement matriel
et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidle, impressionniste,
raliste sans emphase, il nous rvle  chaque page des existences
mconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des
grandeurs et des misres dont le monde civilis ne se douterait jamais.
C'est l'odysse d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les
prgrinations de l'auteur lui-mme, agrandies, entoures de fictions,
qu'il prte  son hros; c'est une documentation sociale de la plus
haute porte.

L'orphelin Joseph, dont le pre a t victime des Hassidim et a disparu,
et dont la mre est morte dans la misre, est recueilli par le frre de
son pre, celui qui avait occasionn sa perte. Maltrait par une tante
mchante et pouss par un irrsistible penchant pour la vie vagabonde,
il s'enfuit. Ramass d'abord par une bande de gueux mendiants, puis
recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la
plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris
sur le vif, Smolensky dtaille les moeurs et les exploits de tous les
bohmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,
leur manque de moralit, leur malice et leur impudence. Pouss par le
dsir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,
Joseph devient enfin lve d'une clbre _Yeschiba_. C'est presque le
salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de
l'cole, et il est mme protg contre le service militaire. Mais
bientt, mal vu  cause de sa franchise et surtout parce qu'on dcouvre
qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initi un de ses camarades,
il est oblig de quitter la Yeschiba. Il l'a chapp belle de n'avoir
pas t incorpor comme soldat. Il cherche un refuge auprs des Hassidim
et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-mme.

Mais bientt il est dgot de leurs manies louches. Dans ses
prgrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des
idalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les
loges, des intellectuels passionns, mais la vie habituelle anormale,
troite, du ghetto finit par lui rpugner. Il s'en va chercher une vie
plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va  Londres.
Partout il tudie la socit juive, et il est dsillusionn. L'Errant
est la vritable encyclopdie de la vie juive du commencement de la
seconde moiti du XIXe sicle.

Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une
succession fantastique, quelquefois mme incohrente, d'vnements, un
tissu artificiel de personnages arrivant en scne au gr de l'auteur et
agissant comme s'ils taient ms par des ficelles. Le merveilleux y
abonde, et les caractres sont tantt trop appuys et tantt trop
effacs.

En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux
ralistes, souvent faiblement relis entre eux, mais d'une fidlit
parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scnes du ghetto.

Joseph est un peintre, un raliste par excellence; c'est aussi un
impressionniste. Tout en mettant en lumire les ombres et les clarts de
ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme
Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en
vritable fils du ghetto, il est prdicateur et moraliste. Il en abuse
mme. On sent vivement qu'en crivant son roman, l'auteur ne restait pas
indiffrent, que son coeur vibrait mu des sentiments les plus opposs:
de piti et de compassion, de ddain, de colre et d'amour  la fois.

Au point de vue du style, le roman est galement une oeuvre raliste.
Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,
mais il vite aussi d'abuser des mtaphores bibliques. Sans doute, il
est quelquefois oblig  des longueurs, sa manire oratoire le pousse 
des prolixits, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant
que possible prcise.

Pour illustrer la manire d'crire de Smolensky et toute l'originalit
de la vie sociale qu'il dpeint, nous ne pouvons mieux faire que de
traduire certains passages des tableaux de moeurs les plus
caractristiques de son roman.

C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie
quotidienne. Sa description du _Heder_, cette cole traditionnelle, est
fort curieuse et mrite d'tre rapporte ici:

     Imaginez-vous un difice en bois pourri, petit et troit, rappelant
     plutt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend
     jusqu' terre, mais est impuissant, dvor qu'il est par quantit
     de brebis,  le garantir contre les pluies battantes qui pntrent
      l'intrieur. Entrons-y: une seule pice, remplie de fume et
     tapisse aux angles de toiles d'araignes. Sur le mur, du ct de
     l'Orient, s'tale une feuille de papier, c'est le _Misrach_
     traditionnel avec son inscription: De ce ct souffle un vent
     vivifiant, inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise
     de vent vivifiant, des odeurs infectes pntraient par la fentre
     et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'tait pas
     encore aboli. Du ct occidental, un pan de mur tait laiss en
     noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,
     bien inutilement  vrai dire, comme si toute la pice n'tait pas
     assez noire et comme si ces murs lzards couverts de colonies
     d'tres rampants ne rappelaient pas suffisamment le Mont Sion
     dvast parcouru par des chacals.

     Une grande chemine occupait tout un quart de la pice, et derrire
     elle, appuy contre le mur, tait un lit fait, et de l'autre ct
     un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande
     table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de
     lettres, de dessins incomprhensibles, que le Melamed s'amusait 
     graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.

     Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine
     d'lves: les uns tudiaient la Bible, les autres le Talmud, un
     seul assis  droite du matre dclamait  haute voix la section du
     Pentateuque correspondant  la semaine, et son chant se mlait 
     celui de la matresse qui berait son petit. Mais, de temps en
     temps, la voix du matre se faisait entendre, elle couvrait toutes
     les autres, tel le tonnerre dont le grondement touffe le bruit des
     vagues... Quant au matre, il tait hideux  voir, petit et chtif,
     le visage fltri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou
     peoth[81] descendaient comme deux fils le long de son visage,
     tandis que les rares poils de sa barbe, malgr son ge avanc,
     tmoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant
     qu'il se livrait  ses mditations, ou de celle qu'avait prise sa
     femme, sans se mettre en frais de rflexion. Son chapeau noir tait
     gras comme une galette  l'huile, sa chemise imprgne de sueur;
     elle n'tait pas boutonne et, par son entrebillement, elle
     laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,
     autrefois blanc, tait fort pittoresque, vieilli par l'usure et
     couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie tait due
      la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu' ses
     pieds nus.  la vue de mon oncle, il se prcipita  la recherche de
     ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras
     en lui annonant tout court: Voici votre lve. Calm, le matre
     s'assit et nous nous approchmes de lui. Il me donna une tape sur
     la joue et me demanda: As-tu dj appris quelque chose, mon
     enfant? Tous les lves me considrrent avec envie; depuis qu'ils
     taient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles
     aussi douces sortir de sa bouche...

[Note 81: Voir Lvitique XIX, 27.]

Cette cole trange tait aussi pour l'enfant du ghetto une cole de la
vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre cole, la
_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des lves rabbiniques, n'est pas moins
curieuse.

Les jeunes gens, pour la plupart des gamins prcocement mris, forment
dans ces tranges collges des sections qui ne se sont pas nettement
divises. Ils s'occupent jour et nuit de l'tude de la loi et se
courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accorde
souvent dans des conditions dplorables par les petits bourgeois de la
ville, une vie de misre non exempte d'humiliation, voil l'existence de
ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohme n'est pas dnue de
pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la premire fois
des amis sincres qui s'attachent  lui, et le guident de leurs
conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irrflchis,
se trouve aussi l'lite du ghetto, des esprits suprieurs, et le
dvouement de quelques-uns  la science talmudique est sublime.

Une scne prise sur le vif est celle o il peint les moeurs de ces
talmudistes en herbe.

     Un trange spectacle s'offre  celui qui pntre pour la premire
     fois vers la tombe de la nuit dans la section des femmes de la
     Yeschiba. Cette petite pice, qui sert les jours de fte de salle
     de prires pour les femmes, est transforme tout d'un coup en une
     halle de bourse. Les gamins qui possdent du pain offrent leur
     marchandise  ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
     de l'un ni de l'autre sont rduits  voler le pain de leurs
     camarades. Cependant un grand nombre,  qui rpugnait ce trafic
     ainsi que le larcin, taient runis dans un coin et
     s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
     brigands, les exploits terribles et mouvants des gants, des
     sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
     pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur spulture
     pour aller gurir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
     aussi des paroles douces, chantant au coeur et  l'me des
     auditeurs... Ce spectacle ne cessa mme pas lorsque la communaut
     se fut runie dans la grande salle  ct pour la prire du soir,
     et j'entendais les cris continus: Qui veut du pain?--Qui a du pain
      vendre?--En voil, du pain!--Veux-tu me le cder pour un
     sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a vol mon pain! Qui a
     vol mon pain?--Mon pain est superbe, achte-le!--Mais je n'ai pas
     de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,
     vieux harpagon.--Voil deux sous, le pain est  moi.--Veux-tu t'en
     aller, j'ai achet le pain avant toi.--C'est toi qui m'as vol mon
     pain.--Tu mens, ce pain est  moi!--C'est toi qui mens, voleur,
     brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu
     verras mes dents. C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
     section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
     en temps. Et pas un de ces jeunes gens vous aux tudes n'tait
     proccup de l'ide que les fidles taient runis derrire ce mur
     et priaient. Ils trafiqurent et temptrent jusqu' la fin de la
     prire, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
     reprit sa place devant de longues tables claires chacune d'une
     seule chandelle. D'abord on se disputa  cause de cette lumire
     insuffisante, chacun tirant  soi l'unique chandelle. De guerre
     lasse, on se dcida  mesurer la table en longueur, et la chandelle
     fut place juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit 
     chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journe.
     Puis sur le mme air, sans lever les yeux du texte: J'ai vendu mon
     pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai achet pour un sou une pomme
     et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable
     emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
     lumire pour clairer ces tnbres.--Que Satan l'enlve et que des
     plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer
     la Pque chez mes parents.--La veuve Sara me rclame trois
     sous... Tous ces propos taient tenus sur l'air traditionnel du
     Talmud accompagns d'un balancement rythmique pour tromper la
     vigilance du surveillant, qui tait sourd. Mais peu  peu le chant
     s'assourdit et bientt la causerie devint gnrale... Dis donc,
     Zabulen,--car les lves sont dsigns ici d'aprs leur ville
     natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
     vint rendre visite  notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
     ternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
     plaies afin qu'il ne puisse pas venir  la Yeschiba. Sa mort ne
     nous avancerait  rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
     surveillant.--Mais vous commettez un pch en maudissant un sourd,
     rplique un garon d'un air svre.--Avez-vous vu cet Asuvi? On
     dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquits dans son
     coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidment le
     cours de langue russe. Ce pch suffit pour contrebalancer les
     autres.--Ce que je fais n'est pas rprhensible; la Loi nous
     confirme que nous devons nous soumettre aux dcrets du
     gouvernement, mais vous commettez un pch formel en maudissant.
     Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
     observait depuis quelque temps ce mange et avait remarqu
     l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
     en clatant de colre: Ah! tas de misrables, de pervers que vous
     tes, me voici enfin! Il frappa l'un, giffla l'autre...

     Le surveillant vient de donner un fameux tmoignage de sa
     gratitude  l'Asuvi, parce qu'il a pris sa dfense, entonna
     quelqu'un. Un clat de rire gnral accompagna cette factie; ceux
     mmes qui venaient d'tre maltraits ne pouvaient se retenir. Vous
     vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur! clama de nouveau
     le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
     apaiser sa colre, lorsqu'un lve se mit  crier: Rabbi Isaac,
     rabbi Isaac, les bougies! Ce cri opra comme le charme sur le
     serpent. Le surveillant se prcipita vers son cabinet et, n'y
     voyant personne, il se laissa tomber sur son sige en grommelant:
     Ah, les misrables, vous en aurez, je vous en montrerai! Et il
     rpta ces menaces jusqu' ce que le sommeil se ft empar de ses
     longs cils blancs. Il appuya sa tte sur sa main et s'endormit.

     Cependant les lves se remirent  causer, et mon camarade continua
      me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... Crois-tu que
     les garons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
     quitt la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
     et les plus btes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
     intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
     et de profiter. Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
     pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
     camarades taient dj couchs et presque toutes les bougies
     teintes. Seuls, quelques garons causaient dans un coin. Je
     retrouvai mon camarade dans la section des femmes. Pourquoi ne te
     couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par
     ici.--Impossible! toutes les places sont occupes. Va chercher dans
     l'autre salle si tu trouves une table inoccupe, sinon tu seras
     oblig de coucher sur un banc. Je suivis son conseil et je n'eus
     pas de peine  dcouvrir une table et je m'y tendis. Mais,  peine
     tais-je couch, qu'un garon me saisit par la nuque et me secoua
     fortement. Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
     sont occupes par ceux qui t'ont prcd.

     Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
     parvenais pas  m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
     coucher sur un banc troit et nu; et puis des insectes petits et
     grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientt de
     leurs nids et se livrrent sur moi  un jeu agaant et douloureux.
     Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies taient teintes. Seule, la
     lumire du _Tamid_[82]projetait sa lumire vacillante. Devant elle
     taient assis les deux veilleurs chargs d'assurer la continuit
     de l'tude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
     nuit...

[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]

Cette vie pleine d'agitations n'tait pas pour dplaire  un esprit
aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, aprs tout, assurait aux
jeunes gens une existence, quoique prcaire, mais exempte de tout souci
matriel. Les bourgeois pieux, les pauvres mme, se faisaient un devoir
de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
derniers tait satisfaite par l'estime gnrale qui les entourait. Pour
l'lite dont l'esprit n'avait pas encore t sollicit par les ides
nouvelles, la Yeschiba tait le foyer de toutes les vertus, l'cole de
l'idal, des rves grandioses.

Dans un autre roman La joie de l'hypocrite, paru  Vienne en 1852,
Smolensky exalte l'idalisme de son hros Simon, issu de la Yeschiba,
dans les termes suivants:

     Qui a implant dans l'esprit de Simon l'idal de la justice et la
     parole sublime? Qui a allum dans son coeur le feu sacr, l'amour de
     la vrit et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
     que tous ces sentiments se sont dvelopps en lui. Gloire  vous,
     maisons saintes, derniers refuges du vritable hritage d'Isral!
     C'est de vos murs que sortent les lus destins ds leur naissance
      devenir la lumire de leur peuple et  insuffler une vie nouvelle
     dans les ossements desschs...

Mme  l'poque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba tait reste
au-dessus de toutes les misres et des turpitudes. Les trafiquants
immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
aux coles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
Yeschiba leur offrait un asile sr. Chaque fois que ces maisons taient
menaces, le sentiment national se rveillait et dfendait avec une
rsistance pre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
ghetto avait plac tout son idalisme, son espoir et sa foi.

Hlas! ce refuge salutaire ne devait plus l'tre pour Joseph le jour o
il fut dcouvert en flagrant dlit de lecture profane. Le fanatisme
religieux n'a jamais svi aussi farouchement que pendant l'poque de
terreur qui suivit la dsorganisation de la vie sociale des juifs par
les autorits et le triomphe de l'arbitraire. Nanmoins, les coles
rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il tait rest d'idal et de
sublime en Isral.

Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
propagateurs de la civilisation. C'est l que Joseph a rencontr des
camarades gnreux qui l'ont initi  la Haskala et ont rveill en lui
l'amour du Noble et du Bien, le dvouement sans bornes pour son peuple.

Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
L'entourage cruel et les perscutions n'ont fait qu'accentuer sa
compassion pour les brebis gares. Au milieu de l'abaissement gnral,
il a su s'lever  une grande hauteur morale et s'riger en juge
impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
moment, quoi qu'il ne pt y demeurer indiffrent et que son coeur en
saignt. Dans ce dsert humain o il se plat, il sait dcouvrir des
caractres nobles, des sentiments levs, des amitis gnreuses et
surtout des existences entirement voues  l'idal et que rien ne peut
faire reculer.

Il fait passer devant le lecteur, l'un aprs l'autre, les idologues du
ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si frquent du Maskil dvou  la
civilisation, semant la vrit et la lumire parmi tous ceux qui
l'approchent, rvant d'un judasme juste, clair, suprieur. Puis ce
sont les jeunes aptres  l'me de prophte, tel ce noble ami de Joseph,
Gdon, le plus clair, le pins tolrant des Maskilim. Autant Gdon
dteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
de son coeur de patriote et de son me de prophte. Il les aime telles
sont, avec leurs croyances, leur foi nave, leur vie misrable et
soumise, leur ambition de peuple lu et leur espoir messianique qu'il
partage d'une manire moins mystique.

Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacr au
Jour du Pardon. C'est l que Smolensky apparat en vrai romantique.

       *       *       *       *       *

Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgr
ses dfauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la
plus belle de la littrature hbraque.

Dix ans plus tard, l'auteur ajoute  son roman une quatrime partie qui
n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promne  travers les
pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
dplore la dgnrescence du judasme qu'il attribue au triomphe de
l'cole de Mendelssohn, il prvoit l'avnement de l'antismitisme. En
Russie, il constate la misre conomique qui a pris des proportions
effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
grands centres, il constate avec regret que les communauts s'efforcent
d'imiter le judasme occidental avec tous ses dfauts. La civilisation
prcipite des juifs russes, peu conforme aux conditions conomiques et
politiques dans lesquels ils se trouvaient, prmature en quelque sorte,
devait amener l'croulement de l'idalisme rsign qui faisait leur
principale force.

Le roman _Kebourath Hamor_ (Spulture d'ne) est l'oeuvre la plus
travaille et la plus acheve de Smolensky. Le sujet se rapporte 
l'poque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le hros,
Ham-Jacob, est un esprit espigle et factieux, mais on n'entend pas
toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
communaut, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
jeune encore, il mdite un jour un acte inou. Affubl d'un drap bleu,
tel un mort sorti de sa tombe, il pntre un soir, semant l'pouvante
sur son passage, dans la chambre o sont dposes les tartes qui doivent
tre servies le lendemain au banquet annuel de la Sainte Confrrie,
confrrie puissante  laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
et qui a la mission de porter les morts en spulture. Il s'empara de ces
morceaux succulents et les mange tout seul. C'tait un crime
impardonnable de lse-saintet. Une enqute est ordonne, mais on ne
dcouvre pas le coupable.

Pour se venger, la sainte confrrie condamne le criminel anonyme  subir
une spulture d'ne  sa mort, et le jugement est enregistr dans le
livre de la confrrie.

Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal dcide de le livrer au
service militaire. Averti  temps, il peut se sauver. Rentr plus tard
sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
rudition, et il se marie avec la fille du chef de la communaut. Mais
son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
ne peut supporter l'ide qu'un chtiment sans pareil attende son mari
s'il est dcouvert. Car subir aprs sa mort la spulture d'un ne est la
dernire injure qu'on puisse infliger  un juif. Son corps est tran au
cimetire et l on le jette dans une fosse spciale derrire le mur qui
enclt le cimetire. Mais son pre n'est-il pas le chef de la
communaut? il pourra annuler la condamnation.  peine s'est-elle
ouverte  son pre que celui-ci bondit de rage; comment! il a donn sa
fille  cet impie,  cet hrtique! Il veut le forcer  rpudier sa
femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
parler. Bref, aprs une rentre en grce, de courte dure, auprs de son
beau-pre, obtenue d'ailleurs galement par une supercherie, l're des
perscutions recommence pour lui, et il succombe.

Tel est le canevas sur lequel le romancier a brod son oeuvre, qui est un
pisode authentique de la vie des juifs en Russie.

Le caractre de Ham-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
le type de la femme juive, fidle et dvoue jusqu' la mort, admirable
dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
ghetto sont peints avec vrit, quoique sous des couleurs un peu
exagres. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
ses contradictions et ses passions, l'intellectualit spciale que la
longue claustration lui a forge, sa comprhension bizarre et originale
des choses de la vie.

C'est la Yeschiba qui fournit  Smolensky le sujet de son autre roman,
_Guemoul Yescharim_ (La rcompense des justes). L'auteur y montre la
participation de la jeunesse juive  l'insurrection polonaise, et
l'ingratitude des Polonais  leur gard prouve que les juifs n'ont rien
 attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
forces.

_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutt un recueil de nouvelles
parses, dont quelques-unes sont de vritables oeuvres d'art.

_Hayerouscha_ (L'hritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
publi d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le
forment sont pleins d'incohrences et de raisonnements tranants.
Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
dpeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
anciens humanistes dus pour revenir au judasme national.

Sa dernire nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,
1884), est entirement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
qui devait bientt disparatre, emport par la maladie.

Les romans de Smolensky constituent plutt une srie de documents
sociaux et d'crits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs
dfauts principaux sont l'incohrence de l'action, l'artifice des
dnouements, la navet en tout ce qui se rapporte  la vie moderne,
ainsi que le didactisme excessif et le style tranant. La plupart de ces
dfauts, il les partage avec des crivains comme Auerbach, Jokai et
Thakeray, desquels il peut tre rapproch. D'ailleurs l'crivain hbreu
eut  soutenir pendant toute sa vie une lutte acharne pour son
existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit
matriel. Son idalisme et la conscience de la besogne utile qu'il
remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
oeuvres portent-elles les traces d'une production htive. Quoi qu'il en
soit, ses romans encore plus que ses articles ont exerc pendant
dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
vie du ghetto russe, ses misres et ses passions, les types positifs et
ngatifs de ce monde qui s'en va, ont t reproduits dans les crits de
Smolensky avec une telle puissance de ralisme et une telle connaissance
des choses, que d'ores et dj il est impossible de se faire une ide
exacte du judasme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.




CHAPITRE XII

LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.


Les annes 1881-1882 marquent une tape dcisive dans l'histoire du
peuple juif. La recrudescence de l'antismitisme en Allemagne, le
renouvellement inattendu des perscutions et des massacres en Russie et
en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'tres,
dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont dconcert
les plus optimistes.

En prsence de l'exode prcipit des masses affoles et de l'urgence
d'une action dcisive, les anciennes disputes entre humanistes et
nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
peuples slaves et l'ide de l'mancipation nationale, dgage de son
voile mystique et se dveloppant sur un terrain pratique, le choix
n'tait plus possible. En hbreu, tous les crivains taient d'accord
qu'il n'tait plus temps de s'arrter aux divergences d'opinions et
qu'il fallait se ranger du ct de l'action. Mme un sceptique comme
Gordon lana alors, entre autres, sa posie vibrante: Nous fmes un
peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.
Mais o aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
occidentaux pour l'Amrique, les autres avec Smolensky se dclaraient
nettement pour la Palestine, le pays des rves sculaires.

Le temps et l'exprience, mieux que toutes les discussions thoriques,
se sont chargs de donner une rponse  ces deux courants d'opinions.
Ds 1880, le jeune rveur Ben-Jehuda, anim de l'ide de faire renatre
l'hbreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
s'tablir  Jrusalem. D'un autre ct, M. Pins, le conservateur
romantique, abandonna la position estime qu'il occupait en Lithuanie,
pour aller contribuer au relvement des juifs de la Palestine. Ces deux
initiatives, venant des deux camps opposs, furent bientt suivies par
des mouvements plus importants.

Une lite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents tudiants,
indigns de la situation humiliante qui leur tait faite, lana un appel
qui retentit par tout le judasme russe: _Beth Jacob Lechou wenelchou_
(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
 l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser
la Palestine. En mme temps, des centaines de petits bourgeois et de
lettrs vinrent s'ajouter  ce premier noyau et la colonisation
pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.

[Note 83: Isae, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
Bilu.]

Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait dj rompu avec le judasme
vers ses origines, ce premier pas vers la ralisation pratique du rve
sioniste a eu des consquences des plus importantes pour la renaissance
de la littrature hbraque. En ce qui concerne les lettrs qui
n'avaient jamais quitt, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
Lilienblum, Brauds et d'autres, et dont le dernier mode d'activit, 
savoir la propagande pour les rformes conomiques et pour
l'enseignement des mtiers manuels, n'avait presque plus de raison
d'tre, leur adhsion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, mme en
dehors du ghetto, la voix autorise du Dr Pinsker est venue  l'appui
du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
brochure Auto-mancipation, le savant docteur d'Odessa, ancien
humaniste convaincu, dclare que le mal antismite est une affection
chronique ingurissable tant que les juifs seront en exil. Pour rsoudre
la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
nationale de ce peuple sur son ancien sol.

Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
littrature hbraque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
des crivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette pousse soudaine
d'ides patriotiques, les excs taient invitables. Une raction
chauvine ne tarda pas  se faire jour. On s'attaqua aux rformateurs en
matire de religion. On les accusa d'empcher la fusion de diverses
parties du judasme dont l'entente tait indispensable au succs du
nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli  sa tche. Lui, qui
n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
besoin de se lancer dans l'extrme.

Il tait rest fidle  son idal patriotique sans renoncer  aucune de
ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il dploya une activit
fivreuse. Maintenant qu'il n'tait plus seul  dfendre ses ides, il
redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
nergie admirable. Il tait dj  bout de forces, puis par une vie de
luttes et de misre, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
1885 dans la force de l'ge, emport par la maladie. Il fut pleur par
tout le judasme.

La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientt.

       *       *       *       *       *

Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons  la fin de notre tude
d'une volution littraire. La littrature hbraque moderne qui, depuis
un sicle a t au service d'une ide prpondrante, l'ide humaniste
dans ses diverses nuances, est entre dans une phase nouvelle de son
dveloppement. Ramene par Smolensky  sa source nationale, dgage de
tout lment religieux et impose par la force des vnements comme
trait d'union entre la masse et les lettrs dsormais unis dans une
mme ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
moderne, pour devenir un but en elle-mme, un facteur important dans la
vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dpens des
orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un sicle l'lite d'une
jeunesse, qui, une fois mancipe grce  elle, s'empressait de
l'abandonner. Elle devient la littrature nationale du peuple juif.

Dj en 1885, lorsque le distingu rdacteur de la _Zefira_, M. N.
Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littraire _Haassif_
(le Collecteur), le succs dpassa les prvisions. Cette publication a
t tire  plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre
d'autres, et notamment par le _Kenesseth Isral_ (L'assemble d'Isral),
publi par S.-P. Rabbinovitz, l'rudit historien.

En 1886, le publiciste L. Kantor, encourag par l'importance nouvelle
prise par la langue hbraque, fonda le premier journal quotidien en
hbreu _Hayom_ (Le Jour),  Saint-Ptersbourg. Le succs de cet organe
entrana la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens.
La presse politique tait cre. Elle a puissamment contribu  la
propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim
eux-mmes, demeurs rfractaires aux ides modernes, furent atteints par
son action. La langue hbraque en a tir le plus grand profit. Les
ncessits de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses
ressources, et ont achev l'oeuvre de sa modernisation.

En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des
rfugis de tous les pays, a contribu  la renaissance pratique de
l'hbreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,
introduit l'usage de l'hbreu dans le sein de sa famille. Plusieurs
familles de lettrs imitrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez
eux d'autre langue. Dans les coles de Jrusalem et des colonies
nouvelles l'hbreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu
une rpercussion en Europe et en Amrique, et un peu partout des cercles
se sont forms o on ne parle que l'hbreu. Le journal _Hazevi_ (le
Cerf), publi par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hbreu parl, qui
ne diffre de l'hbreu littraire que par une plus grande libert
d'emprunter les mots et les expressions modernes  l'arabe et mmes aux
langues europennes, et par sa tendance  crer des mots nouveaux 
l'aide des anciennes racines, d'aprs les modles de la Bible et de la
Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hbreu, temps, heure.
Le mme mot avec la dsinence hbraque _on_, c'est--dire _schaon_,
veut dire en hbreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en
hbreu biblique, trotter, forme en hbreu moderne _midracha_ (trottoir),
etc.

La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs
avaient galement entran une transformation dans la condition
matrielle des crivains. Ils furent relativement rtribus, et purent
se livrer  un travail plus soutenu et plus achev. Avec la fondation
des socits d'ditions _Achiassaf_ et surtout _Touschiya_ due 
l'nergie du sympathique crivain A. Ben-Avigdor, l'hbreu est entr
dans la voie du dveloppement naturel d'une langue moderne.

Aprs un arrt de courte dure occasionn par la brusquerie et la
tristesse des vnements survenus, la cration littraire a repris avec
une ardeur croissante. Une activit multiple et varie, digne d'une
littrature rpondant aux besoins d'un groupe national, en rsulta. Dans
le domaine de la posie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique
puissant qui a su traduire l'indignation et la rvolte du peuple contre
l'injustice qui le frappe. Ses Pomes de Yeschurun publis dans
l'_Assif_ de 1888, vibrants d'motion et de feu patriotique, ainsi que
ses lgendes hagadiques, sont de premier ordre. Aprs lui vient M.
Dolitzki, pote de la plainte sioniste, chanteur des douces
Sionides[84]. Puis un jeune, trop tt disparu, M. J. Man, s'est
distingu par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature
et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies
palestiniennes, le pote de la Terre-Sainte renaissante et de
l'esprance sioniste[86].

[Note 84: Ses posies ont paru  New-York en 1896.]

[Note 85: OEuvres publies  Varsovie en 1897]

[Note 86: Posies publies  Jrusalem en 1886]

Parmi les jeunes, nous devons citer en tte Ch.-N. Bialik[87], pote
lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88],
pote rotique, chanteur de la beaut et de l'amour, hbreu  l'me
attique. Ces deux potes, dont la carrire ne fait que de commencer,
sont suivis d'une pliade d'autres, plus ou moins connus.

[Note 87: Posies publies  Varsovie en 1902.]

[Note 88: Posies publies  Varsovie en 1900-1902.]

Dans les belles-lettres, deux crivains de gnie viennent en tte: le
vieux S.-J. Abramovitz, qui, aprs avoir abandonn un moment l'hbreu en
faveur du jargon, est revenu  la littrature hbraque et l'a dote
d'une srie de contes, admirables de posie et d'humour, o brille
l'originalit incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L.
Peretz, pote de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].

[Note 89: Contes et nouvelles runis. Odessa, 1900.]

[Note 90: OEuvres en 10 volumes. Bibliothque Hbraque de
_Touschiya_, 1899-1901.]

Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.
Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.
Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, crateur du jeune mouvement
raliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout
par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau
chauvinisme.

Parmi les matres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,
traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.
Levinski, auteur d'une utopie sioniste: Voyage en Palestine en l'an
5800, publi dans le recueil _Hapards_ (le Paradis)  Odessa, et
J.-Ch. Taviow, le spirituel crivain.

Dans le domaine de la pense et de la critique mentionnons d'abord:
_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent
paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du sionisme
spirituel, qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du
mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam
est le prdicateur de la religion du sentiment oppose  la loi
dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de
rgnrer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de
mrite, ainsi qu'un styliste remarquable.

[Note 91: Essais runis, publis  Odessa en 1885 et  Varsovie en
1901.]

 Ahad Haam peut tre oppos W. Jawitz, le philosophe du romantisme
religieux, le dfenseur de la tradition et l'un des rgnrateurs du
style hbreu[92]. Entre ces deux extrmes, il existe un parti modr,
reprsent par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N.
Sokolow, le directeur populaire et fcond de la _Zefira_. Citons aussi
le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judasme
et historien mrite, l'auteur de l'histoire de la thologie juive parue
rcemment  Varsovie, etc.

[Note 92: _Haarez_, paru  Jrusalem 1893-96. Histoire juive parue 
Vilna, 1898-1902, etc.]

Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du
nietzschanisme en hbreu, auteur de nombreux contes rappelant les
dcadents, mais non dnus d'une certaine posie. La science
philologique est dignement reprsente par J. Steinberg, auteur d'une
grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur
des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une Histoire de
la philosophie moderne en Europe. J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un
trait d'anatomie et de nombreux crits littraires fort apprcis.

[Note 93: _Maarche Leschon Eiver_ (Les principes de la langue
hbraque), Vilna, 1884, etc.]

L'histoire littraire moderne a trouv son reprsentant le plus digne
dans la personne de Ruben Brainin, matre styliste, et auteur lui-mme
de contes trs gots. Ses remarquables tudes sur les crivains
hbreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conues d'aprs la mthode des
critiques modernes. Elles ont servi  amliorer le got et le sentiment
esthtique de la foule.

Tous ces crivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'tudier
dans notre Essai sur la littrature hbraque contemporaine, ont fait
la fortune de l'hbreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des
publications pdagogiques et des ditions de toutes sortes, nous
arriverons  nous faire une ide de la porte actuelle de l'hbreu, qui,
par le nombre de ses publications, est devenu la troisime littrature
de la Russie, aprs le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non
plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en
Palestine, en Autriche et en Amrique.

       *       *       *       *       *

Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur la littrature hbraque
moderne, nous sommes frapps par la direction inattendue et pourtant
invitable qu'elle a prise dans son volution. L'idal humaniste, qui a
prsid  sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. 
l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'ide de la
libert et de l'galit. Tt ou tard il devait aboutir  l'assimilation.
Durant tout un sicle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785)
jusqu' la disparition du _Schahar_ (1885), la littrature hbraque
nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la
judasme. En dpit des obstacles de toute nature, en dpit de la
rivalit dangereuse des langues europennes et du judo-allemand
lui-mme, la langue hbraque fait preuve d'une vitalit persistante et
montre une facult surprenante d'adaptation  tous les milieux et  tous
les genres littraires. Son volution s'effectue  travers les pays les
plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hbraque
ne devait servir que comme instrument de propagande et d'mancipation.
Grce  M.-H. Luzzato, Mends et Wessely, elle se relve un instant 
l'tat de langue vraiment littraire, pour cder bientt la place aux
langues du pays, et demeurer confine dans les cercles troits des
Maskilim. Ses destines devaient s'accomplir dans les pays slaves. En
Galicie, elle a donn naissance, dans le domaine de la philosophie, 
l'idal de la Mission du peuple juif et  la cration de la science
du judasme. Mais, pour la grande masse juive reste fidle  l'idal
messianique, c'est le romantisme national et religieux, prconis par
S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.

La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles
inpuisables, tait devenue le pays de la langue hbraque. Sous son
double aspect humaniste et romantique, la littrature hbraque prend
dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientt, sous la pousse des
rformes sociales et conomiques, les crivains hbreux dclarent la
guerre  l'autorit rabbinique, rfractaire  toute innovation et
oppose au progrs. La littrature raliste, polmique et dmolisseuse,
nat alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le
rabbinisme. Les consquences en furent funestes pour l'un et l'autre
parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence mme et est
destin  disparatre, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,
du dans ses rves de justice et d'galit, ayant rompu avec
l'esprance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La
tentative faite, par quelques crivains de faire l'union entre la Foi
et la Vie a piteusement chou. L'antagonisme entre les lettrs et la
masse croyante s'est rsolu par la dbcle de toute la littrature
cre par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif
national fait son apparition avec Smolensky et rend  la littrature
hbraque sa raison d'tre et sa porte civilisatrice.

L'idal sioniste dgag de sa forme mystique est la note prdominante de
la littrature hbraque contemporaine. On peut dire que l'idal
messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'oprer dans les
milieux des Hassidim polonais une transformation identique  celle
qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La rsistance acharne que la
littrature hbraque prouve de la part des Hassidim confirme
suffisamment cette manire de voir.

Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hbreu
gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une
oeuvre de civilisation et de renaissance nationale.

       *       *       *       *       *

Il y a dans l'me prouve des masses juives un fond d'idalisme et de
foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont branl ni le temps, ni
les dceptions. Frustrer ces masses de l'idal millnaire qui les
soutient, qui est la raison mme de leur existence, c'est les acculer 
un dsespoir dangereux, c'est les pousser vers la dmoralisation qui les
guette et qui dj se manifeste dans certains pays.

La littrature hbraque, fidle  sa mission biblique, sait faire
revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur coeur
pour la justice et pour l'idal. Elle est le foyer d'o jaillissent les
rayons de l'esprance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,
vit, lutte, cre et espre.

Mconnatre cette porte morale de la renaissance de la langue
hbraque, c'est mconnatre la vie mme de la majeure partie du
judasme.

       *       *       *       *       *

Nous sommes aujourd'hui en pleine priode de cration littraire, et la
fermentation des ides infiltres de toutes parts est tellement
puissante qu'elle annonce une rcolte fconde.

La langue biblique, qui avait dj donn  l'humanit tant de pages
glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grce aux
humanistes, est-elle vraiment destine  renatre et  redevenir la
langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait
trop tmraire de rpondre d'ores et dj par l'affirmative.

Ce que nous croyons avoir dmontr dans notre tude, c'est qu'elle
subsiste et volue en tant que langue littraire et populaire, qu'elle
s'est montre l'gale des langues modernes, qu'elle est capable de
traduire toutes les penses et toutes les formes de l'activit humaine,
et qu'enfin elle accomplit une oeuvre de civilisation et d'mancipation.
La floraison contemporaine de la langue des prophtes est un fait qui
doit sduire l'esprit de tous ceux qui s'intressent  l'volution des
destines mystrieuses de l'humanit vers l'idal.

FIN.


Vu et admis  soutenance,

En Sorbonne, le 2 aot 1902:

_Par le Doyen de la Facult des lettres de l'Universit de Paris,_

A. CROISET.

Vu et permis d'imprimer:

_Le Vice-Recteur de l'Acadmie de Paris,_

GRARD.





End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature
hbraque (1743-1885), by Nahum Slouschz

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***

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