The Project Gutenberg EBook of Psychologie des foules, by Gustave Le Bon

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Title: Psychologie des foules

Author: Gustave Le Bon

Release Date: December 24, 2007 [EBook #24007]

Language: French

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PSYCHOLOGIE

DES FOULES




DU MME AUTEUR


1 TRAVAUX DE LABORATOIRE

La Fume du Tabac. 2e dition, augmente de recherches sur l'acide
prussique, l'oxyde de carbone et divers alcalodes autres que la
nicotine, que la fume du tabac contient.

La Vie.--Trait de physiologie humaine.--Un volume in-8, illustr de
300 gravures. (_puis._)

Recherches exprimentales sur l'Asphyxie. (Comptes rendus de l'Acadmie
des sciences.)

Recherches anatomiques et mathmatiques sur les lois des variations du
volume du crne. (Mmoire couronn par l'_Acadmie des sciences_ et par
la _Socit d'Anthropologie_ de Paris.) In-8.

La Mthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la
description de nouveaux instruments. Un vol. in-8, avec 63 figures
dessines au laboratoire de l'auteur. (Lacroix.)

Les Levers Photographiques. Expos des nouvelles mthodes de levers de
cartes et de plans employes par l'auteur pendant ses voyages. 2 vol.
in-18 (Gauthier-Villars).

L'quitation actuelle et ses principes.--Recherches exprimentales. 3e
dition. Un vol. in-8, avec 73 figures et un atlas de 200
photographies instantanes. (Firmin-Didot.)


2 VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE

Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dresss par
l'auteur (publi par la _Socit gographique de Paris_).

Voyage au Npal, avec nombreuses illustrations, d'aprs les
photographies et dessins excuts par l'auteur pendant son exploration
(publi par le _Tour du Monde_).

L'Homme et les Socits.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier.
Dveloppement physique et intellectuel de l'homme.--Tome II.
Dveloppement des socits. (_puis._)

Les Premires Civilisations de l'Orient (gypte, Assyrie, Jude, etc.)
In-4 illustr de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
(Flammarion.)

La Civilisation des Arabes, grand in-4 illustr de 366 gravures, 4
cartes et 11 planches en couleur, d'aprs les photographies et
aquarelles de l'auteur. (Firmin-Didot.)

Les Civilisations de l'Inde, grand in-4 illustr de 350 photogravures,
2 cartes et 7 planches en couleur, d'aprs les photographies, dessins et
aquarelles excuts par l'auteur. (Firmin-Didot.)

Les Monuments de l'Inde, in-folio illustr de 400 planches d'aprs les
documents de l'auteur. (Firmin-Didot.)

Les Lois psychologiques de l'volution des peuples. 1 vol. in-18 de la
Bibliothque de philosophie contemporaine, 2e dition refondue.
(Alcan.)




PSYCHOLOGIE
DES FOULES

PAR

GUSTAVE LE BON


PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIRE ET Cie
FLIX ALCAN, DITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1895

Tous droits rservs.






TH. RIBOT

Directeur de la _Revue philosophique_,
Professeur de Psychologie au collge de France,


_Affectueux hommage_,

GUSTAVE LE BON.




PRFACE


Notre prcdent ouvrage a t consacr  dcrire l'me des races. Nous
allons tudier maintenant l'me des foules.

L'ensemble de caractres communs que l'hrdit impose  tous les
individus d'une race constitue l'me de cette race. Mais lorsqu'un
certain nombre de ces individus se trouvent runis en foule pour agir,
l'observation dmontre que, du fait mme de leur rapprochement,
rsultent certains caractres psychologiques nouveaux qui se superposent
aux caractres de race, et qui parfois en diffrent profondment.

Les foules organises ont toujours jou un rle considrable dans la vie
des peuples; mais ce rle n'a jamais t aussi important qu'aujourd'hui.
L'action inconsciente des foules se substituant  l'activit consciente
des individus est une des principales caractristiques de l'ge actuel.

J'ai essay d'aborder le difficile problme des foules avec des procds
exclusivement scientifiques, c'est--dire en tchant d'avoir une mthode
et en laissant de ct les opinions, les thories et les doctrines.
C'est l, je crois, le seul moyen d'arriver  dcouvrir quelques
parcelles de vrit, surtout quand il s'agit, comme ici, d'une question
passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche  constater un
phnomne, n'a pas  s'occuper des intrts que ses constatations
peuvent heurter. Dans une publication rcente, un minent penseur, M.
Goblet d'Alviela, faisait observer que, n'appartenant  aucune des
coles contemporaines, je me trouvais parfois en opposition avec
certaines conclusions de toutes ces coles. Ce nouveau travail mritera,
je l'espre, la mme observation. Appartenir  une cole, c'est en
pouser ncessairement les prjugs et les partis pris.

Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes
tudes des conclusions diffrentes de celles qu'au premier abord on
pourrait croire qu'elles comportent; constater par exemple l'extrme
infriorit mentale des foules, y compris les assembles d'lite, et
dclarer pourtant que, malgr cette infriorit, il serait dangereux de
toucher  leur organisation.

C'est que l'observation la plus attentive des faits de l'histoire m'a
toujours montr que les organismes sociaux tant aussi compliqus que
ceux de tous les tres, il n'est pas du tout en notre pouvoir de leur
faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est
radicale parfois, mais jamais comme nous l'entendons, et c'est pourquoi
la manie des grandes rformes est ce qu'il y a de plus funeste pour un
peuple, quelque excellentes que ces rformes puissent thoriquement
paratre. Elles ne seraient utiles que s'il tait possible de changer
instantanment l'me des nations. Or le temps seul possde un tel
pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les ides, les sentiments
et les moeurs, choses qui sont en nous-mmes. Les institutions et les
lois sont la manifestation de notre me, l'expression de ses besoins.
Procdant de cette me, institutions et lois ne sauraient la changer.

L'tude des phnomnes sociaux ne peut tre spare de celle des peuples
chez lesquels ils se sont produits. Philosophiquement, ces phnomnes
peuvent avoir une valeur absolue; pratiquement ils n'ont qu'une valeur
relative.

Il faut donc, en tudiant un phnomne social, le considrer
successivement sous deux aspects trs diffrents. On voit alors que les
enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires  ceux de
la raison pratique. Il n'est gure de donnes, mme physiques,
auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la
vrit absolue, un cube, un cercle, sont des figures gomtriques
invariables, rigoureusement dfinies par certaines formules. Au point de
vue de notre oeil, ces figures gomtriques peuvent revtir des formes
trs varies. La perspective peut transformer en effet le cube en
pyramide ou en carr, le cercle en ellipse ou en ligne droite; et ces
formes fictives sont beaucoup plus importantes  considrer que les
formes relles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la
photographie ou la peinture puissent reproduire. L'irrel est dans
certains cas plus vrai que le rel. Figurer les objets avec leurs formes
gomtriques exactes serait dformer la nature et la rendre
mconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne
puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la
possibilit de les toucher, ils n'arriveraient que trs difficilement 
se faire une ide exacte de leur forme. La connaissance de cette forme,
accessible seulement  un petit nombre de savants, ne prsenterait
d'ailleurs qu'un intrt trs faible.

Le philosophe qui tudie les phnomnes sociaux doit avoir prsent 
l'esprit, qu' ct de leur valeur thorique ils ont une valeur
pratique, et que, au point de vue de l'volution des civilisations,
cette dernire est la seule possdant quelque importance. Une telle
constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la
logique semble d'abord lui imposer.

D'autres motifs encore contribuent  lui dicter cette rserve. La
complexit des faits sociaux est telle qu'il est impossible de les
embrasser dans leur ensemble, et de prvoir les effets de leur influence
rciproque. Il semble aussi que derrire les faits visibles se cachent
parfois des milliers de causes invisibles. Les phnomnes sociaux
visibles paraissent tre la rsultante d'un immense travail inconscient,
inaccessible le plus souvent  notre analyse. On peut comparer les
phnomnes perceptibles aux vagues qui viennent traduire  la surface de
l'ocan les bouleversements souterrains dont il est le sige, et que
nous ne connaissons pas. Observes dans la plupart de leurs actes, les
foules font preuve le plus souvent d'une mentalit singulirement
infrieure; mais il est d'autres actes aussi o elles paraissent guides
par ces forces mystrieuses que les anciens appelaient destin, nature,
providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions
mconnatre la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il
semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent des forces
latentes qui les guident. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus compliqu,
de plus logique, de plus merveilleux qu'une langue? Et d'o sort
cependant cette chose si bien organise et si subtile, sinon de l'me
inconsciente des foules? Les acadmies les plus savantes, les
grammairiens les plus estims ne font qu'enregistrer pniblement les
lois qui rgissent ces langues, et seraient totalement incapables de les
crer. Mme pour les ides de gnie des grands hommes, sommes-nous bien
certains qu'elles soient exclusivement leur oeuvre? Sans doute elles
sont toujours cres par des esprits solitaires; mais les milliers de
grains de poussire qui forment l'alluvion o ces ides ont germ,
n'est-ce pas l'me des foules qui les a forms?

Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes; mais cette
inconscience mme est peut-tre un des secrets de leur force. Dans la
nature, les tres soumis exclusivement  l'instinct excutent des actes
dont la complexit merveilleuse nous tonne. La raison est chose trop
neuve dans l'humanit, et trop imparfaite encore pour pouvoir nous
rvler les lois de l'inconscient et surtout le remplacer. Dans tous nos
actes la part de l'inconscient est immense et celle de la raison trs
petite. L'inconscient agit comme une force encore inconnue.

Si donc nous voulons rester dans les limites troites mais sres des
choses que la science peut connatre, et ne pas errer dans le domaine
des conjectures vagues et des vaines hypothses, il nous faut constater
simplement les phnomnes qui nous sont accessibles, et nous borner 
cette constatation. Toute conclusion tire de nos observations est le
plus souvent prmature, car, derrire les phnomnes que nous voyons
bien, il en est d'autres que nous voyons mal, et peut-tre mme,
derrire ces derniers, d'autres encore que nous ne voyons pas.




PSYCHOLOGIE DES FOULES




INTRODUCTION

L'RE DES FOULES

volution de l'ge actuel.--Les grands changements de civilisation sont
la consquence de changements dans la pense des peuples.--La croyance
moderne  la puissance des foules.--Elle transforme la politique
traditionnelle des tats.--Comment se produit l'avnement des classes
populaires et comment s'exerce leur puissance.--Consquences ncessaires
de la puissance des foules.--Elles ne peuvent exercer qu'un rle
destructeur.--C'est par elles que s'achve la dissolution des
civilisations devenues trop vieilles.--Ignorance gnrale de la
psychologie des foules.--Importance de l'tude des foules pour les
lgislateurs et les hommes d'tat.


Les grands bouleversements qui prcdent les changements de
civilisations, tels que la chute de l'Empire romain et la fondation de
l'Empire arabe par exemple semblent, au premier abord, dtermins
surtout par des transformations politiques considrables: invasions de
peuples ou renversements de dynasties. Mais une tude plus attentive de
ces vnements montre que, derrire leurs causes apparentes, se trouve
le plus souvent, comme cause relle, une modification profonde dans les
ides des peuples. Les vritables bouleversements historiques ne sont
pas ceux qui nous tonnent par leur grandeur et leur violence. Les seuls
changements importants, ceux d'o le renouvellement des civilisations
dcoule, s'oprent dans les ides, les conceptions et les croyances. Les
vnements mmorables de l'histoire sont les effets visibles des
invisibles changements de la pense des hommes. Si ces grands vnements
se manifestent si rarement c'est qu'il n'est rien d'aussi stable dans
une race que le fond hrditaire de ses penses.

L'poque actuelle constitue un de ces moments critiques o la pense des
hommes est en voie de se transformer.

Deux facteurs fondamentaux sont  la base de cette transformation. Le
premier est la destruction des croyances religieuses, politiques et
sociales d'o drivent tous les lments de notre civilisation. Le
second est la cration de conditions d'existence et de pense
entirement nouvelles, par suite des dcouvertes modernes des sciences
et de l'industrie.

Les ides du pass, bien qu' demi dtruites, tant trs puissantes
encore, et les ides qui doivent les remplacer n'tant qu'en voie de
formation, l'ge moderne reprsente une priode de transition et
d'anarchie.

De cette priode, forcment un peu chaotique, il n'est pas ais de dire
maintenant ce qui pourra sortir un jour. Quelles seront les ides
fondamentales sur lesquelles s'difieront les socits qui succderont 
la ntre? Nous ne le savons pas encore. Mais ce que, ds maintenant,
nous voyons bien, c'est que, pour leur organisation, elles auront 
compter avec une puissance nouvelle, dernire souveraine de l'ge
moderne: la puissance des foules. Sur les ruines de tant d'ides,
tenues pour vraies jadis et qui sont mortes aujourd'hui, de tant de
pouvoirs que les rvolutions ont successivement briss, cette puissance
est la seule qui se soit leve, et elle parat devoir absorber bientt
les autres. Alors que toutes nos antiques croyances chancellent et
disparaissent, que les vieilles colonnes des socits s'effondrent tour
 tour, la puissance des foules est la seule force que rien ne menace et
dont le prestige ne fasse que grandir. L'ge o nous entrons sera
vritablement l'RE DES FOULES.

Il y a un sicle  peine, la politique traditionnelle des tats et les
rivalits des princes taient les principaux facteurs des vnements.
L'opinion des foules ne comptait gure, et mme, le plus souvent, ne
comptait pas. Aujourd'hui ce sont les traditions politiques, les
tendances individuelles des souverains, leurs rivalits qui ne comptent
plus, et, au contraire, la voix des foules qui est devenue
prpondrante. Elle dicte aux rois leur conduite, et c'est elle qu'ils
tchent d'entendre. Ce n'est plus dans les conseils des princes, mais
dans l'me des foules que se prparent les destines des nations.

L'avnement des classes populaires  la vie politique, c'est--dire, en
ralit, leur transformation progressive en classes dirigeantes, est une
des caractristiques les plus saillantes de notre poque de transition.
Ce n'est pas, en ralit, par le suffrage universel, si peu influent
pendant longtemps et d'une direction d'abord si facile, que cet
avnement a t marqu. La naissance progressive de la puissance des
foules s'est faite d'abord par la propagation de certaines ides qui se
sont lentement implantes dans les esprits, puis par l'association
graduelle des individus, pour amener la ralisation des conceptions
thoriques. C'est par l'association que les foules ont fini par se
former des ides, sinon trs justes, au moins trs arrtes de leurs
intrts et par avoir conscience de leur force. Elles fondent des
syndicats devant lesquels tous les pouvoirs capitulent tour  tour, des
bourses du travail qui, en dpit de toutes les lois conomiques tendent
 rgir les conditions du labeur et du salaire. Elles envoient dans les
assembles gouvernementales des reprsentants dpouills de toute
initiative, de toute indpendance, et rduits le plus souvent  n'tre
que les porte-parole des comits qui les ont choisis.

Aujourd'hui les revendications des foules deviennent de plus en plus
nettes, et ne vont pas  moins qu' dtruire de fond en comble la
socit actuelle, pour la ramener  ce communisme primitif qui fut
l'tat normal de tous les groupes humains avant l'aurore de la
civilisation. Limitation des heures de travail, expropriation des mines,
des chemins de fer, des usines et du sol; partage gal de tous les
produits, limination de toutes les classes suprieures au profit des
classes populaires, etc. Telles sont ces revendications.

Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire trs aptes 
l'action. Par leur organisation actuelle, leur force est devenue
immense. Les dogmes que nous voyons natre auront bientt la puissance
des vieux dogmes c'est--dire, la force tyrannique et souveraine qui met
 l'abri de la discussion. Le droit divin des foules va remplacer le
droit divin des rois.

Les crivains en faveur auprs de notre bourgeoisie actuelle, ceux qui
reprsentent le mieux ses ides un peu troites, ses vues un peu
courtes, son scepticisme un peu sommaire, son gosme parfois un peu
excessif, s'affolent tout  fait devant le pouvoir nouveau qu'ils voient
grandir, et, pour combattre le dsordre des esprits, ils adressent des
appels dsesprs aux forces morales de l'glise, tant ddaignes par
eux jadis. Ils nous parlent de la banqueroute de la science, et revenus
tout pnitents de Rome, nous rappellent aux enseignements des vrits
rvles. Mais ces nouveaux convertis, oublient qu'il est trop tard. Si
vraiment la grce les a touchs, elle ne saurait avoir le mme pouvoir
sur des mes peu soucieuses des proccupations qui assigent ces rcents
dvots. Les foules ne veulent plus aujourd'hui des dieux dont eux-mmes
ne voulaient pas hier et qu'ils ont contribu  briser. Il n'est pas de
puissance divine ou humaine qui puisse obliger les fleuves  remonter
vers leur source.

La science n'a fait aucune banqueroute et n'est pour rien dans
l'anarchie actuelle des esprits ni dans la puissance nouvelle qui
grandit au milieu de cette anarchie. Elle nous a promis la vrit, ou au
moins la connaissance des relations que notre intelligence peut saisir;
elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. Souverainement
indiffrente  nos sentiments, elle n'entend pas nos lamentations. C'est
 nous de tcher de vivre avec elle puisque rien ne pourrait ramener les
illusions qu'elle a fait fuir.

D'universels symptmes, visibles chez toutes les nations, nous montrent
l'accroissement rapide de la puissance des foules, et ne nous permettent
pas de supposer que cette puissance doive cesser bientt de grandir.
Quoi qu'elle nous apporte, nous devrons le subir. Toute dissertation
contre elle ne reprsente que vaines paroles. Certes il est possible que
l'avnement des foules marque une des dernires tapes des civilisations
de l'Occident, un retour complet vers ces priodes d'anarchie confuse
qui semblent devoir toujours prcder l'closion de chaque socit
nouvelle. Mais comment l'empcherions-nous?

Jusqu'ici ces grandes destructions de civilisations trop vieilles ont
constitu le rle le plus clair des foules. Ce n'est pas, en effet,
d'aujourd'hui seulement que ce rle apparat dans le monde. L'histoire
nous dit qu'au moment o les forces morales sur lesquelles reposait une
civilisation ont perdu leur empire, la dissolution finale est effectue
par ces foules inconscientes et brutales assez justement qualifies de
barbares. Les civilisations n'ont t cres et guides jusqu'ici que
par une petite aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Les
foules n'ont de puissance que pour dtruire. Leur domination reprsente
toujours une phase de barbarie. Une civilisation implique des rgles
fixes, une discipline, le passage de l'instinctif au rationnel, la
prvoyance de l'avenir, un degr lev de culture, conditions que les
foules, abandonnes  elles-mmes, se sont toujours montres absolument
incapables de raliser. Par leur puissance uniquement destructive, elles
agissent comme ces microbes qui activent la dissolution des corps
dbilits ou des cadavres. Quand l'difice d'une civilisation est
vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amnent l'croulement.
C'est alors qu'apparat leur principal rle, et que, pour un instant, la
philosophie du nombre semble la seule philosophie de l'histoire.

En sera-t-il de mme pour notre civilisation? C'est ce que nous pouvons
craindre, mais c'est ce que nous ne pouvons encore savoir.

Quoi qu'il en soit, il faut bien nous rsigner  subir le rgne des
foules, puisque des mains imprvoyantes ont successivement renvers
toutes les barrires qui pourraient les contenir.

Ces foules, dont on commence  tant parler, nous les connaissons bien
peu. Les psychologues professionnels, ayant vcu loin d'elles, les ont
toujours ignores, et quand ils s'en sont occups, dans ces derniers
temps, ce n'a t qu'au point de vue des crimes qu'elles peuvent
commettre. Sans doute il existe des foules criminelles, mais il existe
aussi des foules vertueuses, des foules hroques, et encore bien
d'autres. Les crimes des foules ne constituent qu'un cas particulier de
leur psychologie, et on ne connat pas plus la constitution mentale des
foules en tudiant seulement leurs crimes, qu'on ne connatrait celle
d'un individu en dcrivant seulement ses vices.

 dire vrai pourtant, tous les matres du monde, tous les fondateurs de
religions ou d'empires, les aptres de toutes les croyances, les hommes
d'tat minents, et, dans une sphre plus modeste, les simples chefs de
petites collectivits humaines, ont toujours t des psychologues
inconscients, ayant de l'me des foules une connaissance instinctive,
souvent trs sre; et c'est parce qu'ils la connaissaient bien qu'ils
sont si facilement devenus les matres. Napolon pntrait
merveilleusement la psychologie des foules du pays o il a rgn, mais
il mconnut compltement parfois celle des foules appartenant  des
races diffrentes[1]; et c'est parce qu'il la mconnut qu'il entreprit,
en Espagne et en Russie notamment, des guerres o sa puissance reut des
chocs qui devaient bientt l'abattre.

La connaissance de la psychologie des foules est aujourd'hui la dernire
ressource de l'homme d'tat qui veut, non pas les gouverner--la chose
est devenue bien difficile,--mais tout au moins ne pas tre trop
gouvern par elles.

Ce n'est qu'en approfondissant un peu la psychologie des foules qu'on
comprend  quel point les lois et les institutions ont peu d'action sur
elles; combien elles sont incapables d'avoir des opinions quelconques en
dehors de celles qui leur sont imposes; que ce n'est pas avec des
rgles bases sur l'quit thorique pure qu'on les conduit, mais en
recherchant ce qui peut les impressionner et les sduire. Si un
lgislateur veut, par exemple, tablir un nouvel impt, devra-t-il
choisir celui qui sera thoriquement le plus juste? En aucune faon. Le
plus injuste pourra tre pratiquement le meilleur pour les foules. S'il
est en mme temps le moins visible, et le moins lourd en apparence, il
sera le plus facilement admis. C'est ainsi qu'un impt indirect, si
exorbitant qu'il soit, sera toujours accept par la foule, parce que,
tant journellement pay sur des objets de consommation par fractions de
centime, il ne gne pas ses habitudes et ne l'impressionne pas.
Remplacez-le par un impt proportionnel sur les salaires ou autres
revenus,  payer en une seule fois, ft-il thoriquement dix fois
moins lourd que l'autre, il soulvera d'unanimes protestations. Aux
centimes invisibles de chaque jour se substitue, en effet, une somme
relativement leve, qui paratra immense, et par consquent trs
impressionnante, le jour o il faudra la payer. Elle ne paratrait
faible que si elle avait t mise de ct sou  sou; mais ce procd
conomique reprsente une dose de prvoyance dont les foules sont
incapables.

L'exemple qui prcde est des plus simples; la justesse en est aisment
perue. Elle n'avait pas chapp  un psychologue comme Napolon; mais
les lgislateurs, qui ignorent l'me des foules, ne sauraient
l'apercevoir. L'exprience ne leur a pas encore suffisamment enseign
que les hommes ne se conduisent jamais avec les prescriptions de la
raison pure.

Bien d'autres applications pourraient tre faites de la psychologie des
foules. Sa connaissance jette la plus vive lueur sur un grand nombre de
phnomnes historiques et conomiques totalement inintelligibles sans
elle. J'aurai occasion de montrer que si le plus remarquable des
historiens modernes, M. Taine, a si imparfaitement compris parfois les
vnements de notre grande Rvolution, c'est qu'il n'avait jamais song
 tudier l'me des foules. Il a pris pour guide, dans l'tude de cette
priode complique, la mthode descriptive des naturalistes; mais, parmi
les phnomnes que les naturalistes ont  tudier, les forces morales ne
figurent gure. Or ce sont prcisment ces forces-l qui constituent les
vrais ressorts de l'histoire.

 n'envisager que son ct pratique, l'tude de la psychologie des
foules mritait donc d'tre tente. N'et-elle qu'un intrt de
curiosit pure, elle le mriterait encore. Il est aussi intressant de
dchiffrer les mobiles des actions des hommes que de dchiffrer un
minral ou une plante.

Notre tude de l'me des foules ne pourra tre qu'une brve synthse, un
simple rsum de nos recherches. Il ne faut lui demander que quelques
vues suggestives. D'autres creuseront davantage le sillon. Nous ne
faisons aujourd'hui, que le tracer sur un terrain bien vierge encore.

NOTES:

[1] Ses plus subtils conseillers ne la comprirent pas d'ailleurs
davantage. Talleyrand lui crivait que l'Espagne accueillerait en
librateurs ses soldats. Elle les accueillit comme des btes fauves. Un
psychologue, au courant des instincts hrditaires de la race, aurait pu
aisment prvoir cet accueil.




LIVRE PREMIER

L'ME DES FOULES




CHAPITRE PREMIER

Caractristiques gnrales des foules. Loi psychologique de leur unit
mentale.

Ce qui constitue une foule au point de vue psychologique.--Une
agglomration nombreuse d'individus ne suffit pas  former une
foule.--Caractres spciaux des foules psychologiques.--Orientation fixe
des ides et sentiments chez les individus qui les composent et
vanouissement de leur personnalit.--La foule est toujours domine par
l'inconscient.--Disparition de la vie crbrale et prdominance de la
vie mdullaire.--Abaissement de l'intelligence et transformation
complte des sentiments.--Les sentiments transforms peuvent tre
meilleurs ou pires que ceux des individus dont la foule est
compose.--La foule est aussi aisment hroque que criminelle.


Au sens ordinaire le mot foule reprsente une runion d'individus
quelconques, quels que soient leur nationalit, leur profession ou leur
sexe, et quels que soient aussi les hasards qui les rassemblent.

Au point de vue psychologique, l'expression foule prend une
signification tout autre. Dans certaines circonstances donnes, et
seulement dans ces circonstances, une agglomration d'hommes possde des
caractres nouveaux fort diffrents de ceux des individus composant
cette agglomration. La personnalit consciente s'vanouit, les
sentiments et les ides de toutes les units sont orients dans une mme
direction. Il se forme une me collective, transitoire sans doute, mais
prsentant des caractres trs nets. La collectivit est alors devenue
ce que, faute d'une expression meilleure, j'appellerai une foule
organise, ou, si l'on prfre, une foule psychologique. Elle forme un
seul tre et se trouve soumise  la _loi de l'unit mentale des foules_.

Il est visible que ce n'est pas par le fait seul que beaucoup
d'individus se trouvent accidentellement cte  cte, qu'ils acquirent
les caractres d'une foule organise. Mille individus accidentellement
runis sur une place publique sans aucun but dtermin, ne constituent
nullement une foule au point de vue psychologique. Pour en acqurir les
caractres spciaux, il faut l'influence de certains excitants dont nous
aurons  dterminer la nature.

L'vanouissement de la personnalit consciente et l'orientation des
sentiments et des penses dans un sens dtermin, qui sont les premiers
traits de la foule en voie de s'organiser, n'impliquent pas toujours la
prsence simultane de plusieurs individus sur un seul point. Des
milliers d'individus spars peuvent  certains moments, sous
l'influence de certaines motions violentes, un grand vnement national
par exemple, acqurir les caractres d'une foule psychologique. Il
suffira alors qu'un hasard quelconque les runisse pour que leurs actes
revtent aussitt les caractres spciaux aux actes des foules. 
certains moments, une demi-douzaine d'hommes peuvent constituer une
foule psychologique, tandis que des centaines d'hommes runis par hasard
peuvent ne pas la constituer. D'autre part, un peuple entier, sans qu'il
y ait agglomration visible, peut devenir foule sous l'action de
certaines influences.

Lorsqu'une foule psychologique est constitue, elle acquiert des
caractres gnraux provisoires, mais dterminables.  ces caractres
gnraux s'ajoutent des caractres particuliers, variables, suivant les
lments dont la foule se compose et qui peuvent en modifier la
constitution mentale.

Les foules psychologiques sont donc susceptibles d'une classification,
et, lorsque nous arriverons  nous occuper de cette classification, nous
verrons qu'une foule htrogne, c'est--dire compose d'lments
dissemblables, prsente avec les foules homognes, c'est--dire
composes d'lments plus ou moins semblables (sectes, castes et
classes), des caractres communs, et,  ct de ces caractres communs,
des particularits qui permettent de l'en diffrencier.

Mais avant de nous occuper des diverses catgories de foules, nous
devons examiner d'abord les caractres communs  toutes. Nous oprerons
comme le naturaliste, qui commence par dcrire les caractres gnraux
communs  tous les individus d'une famille avant de s'occuper des
caractres particuliers qui permettent de diffrencier les genres et les
espces que renferme cette famille.

Il n'est pas facile de dcrire avec exactitude l'me des foules, parce
que son organisation varie non seulement suivant la race et la
composition des collectivits, mais encore suivant la nature et le degr
des excitants auxquels ces collectivits sont soumises. Mais la mme
difficult se prsente dans l'tude psychologique d'un individu
quelconque. Ce n'est que dans les romans qu'on voit les individus
traverser la vie avec un caractre constant. Seule l'uniformit des
milieux cre l'uniformit apparente des caractres. J'ai montr ailleurs
que toutes les constitutions mentales contiennent des possibilits de
caractre qui peuvent se manifester ds que le milieu change
brusquement. C'est ainsi que, parmi les Conventionnels les plus froces
se trouvaient d'inoffensifs bourgeois, qui, dans les circonstances
ordinaires, eussent t de pacifiques notaires ou de vertueux
magistrats. L'orage pass, ils reprirent leur caractre normal de
bourgeois pacifiques. Napolon trouva parmi eux ses plus dociles
serviteurs.

Ne pouvant tudier ici tous les degrs d'organisation des foules, nous
les envisagerons surtout ces dernires dans leur phase de complte
organisation. Nous verrons ainsi ce qu'elles peuvent devenir mais non ce
qu'elles sont toujours. C'est seulement  cette phase avance
d'organisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se
superposent certains caractres nouveaux et spciaux, et que se produit
l'orientation de tous les sentiments et penses de la collectivit dans
une direction identique. C'est alors seulement que se manifeste ce que
j'ai nomm plus haut, la _loi psychologique de l'unit mentale des
foules_.

Parmi les caractres psychologiques des foules, il en est qu'elles
peuvent prsenter en commun avec des individus isols; d'autres, au
contraire, leur sont absolument spciaux et ne se rencontrent que chez
les collectivits. Ce sont ces caractres spciaux que nous allons
tudier d'abord pour bien en montrer l'importance.

Le fait le plus frappant que prsente une foule psychologique est le
suivant: quels que soient les individus qui la composent, quelque
semblables ou dissemblables que soient leur genre de vie, leurs
occupations, leur caractre ou leur intelligence, par le fait seul
qu'ils sont transforms en foule, ils possdent une sorte d'me
collective qui les fait sentir, penser, et agir d'une faon tout  fait
diffrente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d'eux
isolment. Il y a des ides, des sentiments qui ne surgissent ou ne se
transforment en actes que chez les individus en foule. La foule
psychologique est un tre provisoire, form d'lments htrognes qui
pour un instant se sont souds, absolument comme les cellules qui
constituent un corps vivant forment par leur runion un tre nouveau
manifestant des caractres fort diffrents de ceux que chacune de ces
cellules possde.

Contrairement  une opinion qu'on s'tonne de trouver sous la plume d'un
philosophe aussi pntrant qu'Herbert Spencer, dans l'agrgat qui
constitue une foule, il n'y a nullement somme et moyenne des lments,
il y a combinaison et cration de nouveaux caractres, de mme qu'en
chimie certains lments mis en prsence, les bases et les acides par
exemple, se combinent pour former un corps nouveau possdant des
proprits tout  fait diffrentes de celle des corps ayant servi  le
constituer.

Il est facile de constater combien l'individu en foule diffre de
l'individu isol; mais il est moins facile de dcouvrir les causes de
cette diffrence.

Pour arriver  entrevoir au moins ces causes, il faut se rappeler
d'abord cette constatation de la psychologie moderne:  savoir que ce
n'est pas seulement dans la vie organique, mais encore dans le
fonctionnement de l'intelligence que les phnomnes inconscients jouent
un rle tout  fait prpondrant. La vie consciente de l'esprit ne
reprsente qu'une bien faible part auprs de sa vie inconsciente.
L'analyste le plus subtil, l'observateur le plus pntrant n'arrive
gure  dcouvrir qu'un bien petit nombre des mobiles inconscients qui
le mnent. Nos actes conscients drivent d'un substratum inconscient
cr surtout par des influences d'hrdit. Ce substratum renferme les
innombrables rsidus ancestraux qui constituent l'me de la race.
Derrire les causes avoues de nos actes, il y a sans doute les causes
secrtes que nous n'avouons pas, mais derrire ces causes secrtes il y
en a de beaucoup plus secrtes encore, puisque nous-mmes les ignorons.
La plupart de nos actions journalires ne sont que l'effet de mobiles
cachs qui nous chappent.

C'est surtout par les lments inconscients qui forment l'me d'une
race, que se ressemblent tous les individus de cette race, et c'est
principalement par les lments conscients, fruits de l'ducation mais
surtout d'une hrdit exceptionnelle, qu'ils diffrent. Les hommes les
plus dissemblables par leur intelligence ont des instincts, des
passions, des sentiments fort semblables. Dans tout ce qui est matire
de sentiment: religion, politique, morale, affections et antipathies,
etc., les hommes les plus minents ne dpassent que bien rarement le
niveau des individus les plus ordinaires. Entre un grand mathmaticien
et son bottier il peut exister un abme au point de vue intellectuel,
mais au point de vue du caractre la diffrence est le plus souvent
nulle ou trs faible.

Or ce sont prcisment ces qualits gnrales du caractre, rgies par
l'inconscient et que la plupart des individus normaux d'une race
possdent  peu prs au mme degr, qui, dans les foules, sont mises en
commun. Dans l'me collective, les aptitudes intellectuelles des
individus, et par consquent leur individualit, s'effacent.
L'htrogne se noie dans l'homogne, et les qualits inconscientes
dominent.

C'est justement cette mise en commun de qualits ordinaires qui nous
explique pourquoi les foules ne sauraient jamais accomplir d'actes
exigeant une intelligence leve. Les dcisions d'intrt gnral prises
par une assemble d'hommes distingus, mais de spcialits diffrentes,
ne sont pas sensiblement suprieures aux dcisions que prendrait une
runion d'imbciles. Ils ne peuvent mettre en commun en effet que ces
qualits mdiocres que tout le monde possde. Dans les foules, c'est la
btise et non l'esprit, qui s'accumule. Ce n'est pas tout le monde,
comme on le rpte si souvent, qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est
certainement Voltaire qui a plus d'esprit que tout le monde, si par
tout le monde il faut entendre les foules.

Mais si les individus en foule se bornaient  mettre en commun les
qualits ordinaires dont chacun d'eux a sa part, il y aurait simplement
moyenne, et non, comme nous l'avons dit, cration de caractres
nouveaux. Comment s'tablissent ces caractres nouveaux? C'est ce que
nous devons rechercher maintenant.

Diverses causes dterminent l'apparition de ces caractres spciaux aux
foules, et que les individus isols ne possdent pas. La premire est
que l'individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un
sentiment de puissance invincible qui lui permet de cder  des
instincts que, seul, il et forcment refrns. Il sera d'autant moins
port  les refrner que, la foule tant anonyme, et par consquent
irresponsable, le sentiment de la responsabilit, qui retient toujours
les individus, disparat entirement.

Une seconde cause, la contagion, intervient galement pour dterminer
chez les foules la manifestation de caractres spciaux et en mme temps
leur orientation. La contagion est un phnomne ais  constater, mais
non expliqu, et qu'il faut rattacher aux phnomnes d'ordre hypnotique
que nous tudierons dans un instant. Dans une foule, tout sentiment,
tout acte est contagieux, et contagieux  ce point que l'individu
sacrifie trs facilement son intrt personnel  l'intrt collectif.
C'est l une aptitude fort contraire  sa nature, et dont l'homme n'est
gure capable que lorsqu'il fait partie d'une foule.

Une troisime cause, et celle-l est de beaucoup la plus importante,
dtermine dans les individus en foule des caractres spciaux parfois
tout  fait contraires  ceux de l'individu isol. Je veux parler de la
suggestibilit, dont la contagion mentionne plus haut n'est d'ailleurs
qu'un effet.

Pour comprendre ce phnomne, il faut avoir prsentes  l'esprit
certaines dcouvertes rcentes de la physiologie. Nous savons
aujourd'hui que, par des procds varis, un individu peut tre plac
dans un tat tel, qu'ayant perdu toute sa personnalit consciente, il
obisse  toutes les suggestions de l'oprateur qui la lui a fait
perdre, et commette les actes les plus contraires  son caractre et 
ses habitudes. Or les observations les plus attentives paraissent
prouver que l'individu plong depuis quelque temps au sein d'une foule
agissante, se trouve bientt plac--par suite des effluves qui s'en
dgagent, ou pour toute autre cause que nous ne connaissons pas--dans un
tat particulier, qui se rapproche beaucoup de l'tat de fascination o
se trouve l'hypnotis dans les mains de son hypnotiseur. La vie du
cerveau tant paralyse chez le sujet hypnotis, celui-ci devient
l'esclave de toutes les activits inconscientes de sa moelle pinire,
que l'hypnotiseur dirige  son gr. La personnalit consciente est
entirement vanouie, la volont et le discernement sont perdus. Tous
les sentiments et les penses sont orients dans le sens dtermin par
l'hypnotiseur.

Tel est  peu prs aussi l'tat de l'individu faisant partie d'une foule
psychologique. Il n'est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme
chez l'hypnotis, en mme temps que certaines facults sont dtruites,
d'autres peuvent tre amenes  un degr d'exaltation extrme. Sous
l'influence d'une suggestion, il se lancera avec une irrsistible
imptuosit  l'accomplissement de certains actes. Imptuosit plus
irrsistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotis, parce
que la suggestion tant la mme pour tous les individus s'exagre en
devenant rciproque. Les individualits qui, dans la foule,
possderaient une personnalit assez forte pour rsister  la
suggestion, sont en nombre trop faible pour lutter contre le courant.
Tout au plus elles pourront tenter une diversion par une suggestion
diffrente. C'est ainsi, par exemple, qu'un mot heureux, une image
voque  propos ont parfois dtourn les foules des actes les plus
sanguinaires.

Donc, vanouissement de la personnalit consciente, prdominance de la
personnalit inconsciente, orientation par voie de suggestion et de
contagion des sentiments et des ides dans un mme sens, tendance 
transformer immdiatement en actes les ides suggres, tels sont les
principaux caractres de l'individu en foule. Il n'est plus lui-mme, il
est devenu un automate que sa volont ne guide plus.

Aussi, par le fait seul qu'il fait partie d'une foule organise, l'homme
descend de plusieurs degrs sur l'chelle de la civilisation. Isol,
c'tait peut-tre un individu cultiv, en foule c'est un barbare,
c'est--dire un instinctif. Il a la spontanit, la violence, la
frocit, et aussi les enthousiasmes et les hrosmes des tres
primitifs. Il tend  s'en rapprocher encore par la facilit avec
laquelle il se laisse impressionner par des mots, des images--qui sur
chacun des individus isols composant la foule seraient tout  fait sans
action--et conduire  des actes contraires  ses intrts les plus
vidents et  ses habitudes les plus connues. L'individu en foule est un
grain de sable au milieu d'autres grains de sable que le vent soulve 
son gr.

Et c'est ainsi qu'on voit des jurys rendre des verdicts que
dsapprouverait chaque jur individuellement, des assembles
parlementaires adopter des lois et des mesures que rprouverait en
particulier chacun des membres qui les composent. Pris sparment, les
hommes de la Convention taient des bourgeois clairs, aux habitudes
pacifiques. Runis en foule, ils n'hsitaient pas  approuver les
propositions les plus froces,  envoyer  la guillotine les individus
les plus manifestement innocents; et, contrairement  tous leurs
intrts,  renoncer  leur inviolabilit et  se dcimer eux-mmes.

Et ce n'est pas seulement par ses actes que l'individu en foule diffre
essentiellement de lui-mme. Avant mme qu'il ait perdu toute
indpendance, ses ides et ses sentiments se sont transforms, et la
transformation est profonde au point de changer l'avare en prodigue, le
sceptique en croyant, l'honnte homme en criminel, le poltron en hros.
La renonciation  tous ses privilges que, dans un moment
d'enthousiasme, la noblesse vota pendant la fameuse nuit du 4 aot 1789,
n'et certes jamais t accepte par aucun de ses membres pris
isolment.

Concluons de ce qui prcde, que la foule est toujours
intellectuellement infrieure  l'homme isol, mais que, au point de vue
des sentiments et des actes que ces sentiments provoquent, elle peut,
suivant les circonstances, tre meilleure ou pire. Tout dpend de la
faon dont la foule est suggestionne. C'est l ce qu'ont parfaitement
mconnu les crivains qui n'ont tudi les foules qu'au point de vue
criminel. La foule est souvent criminelle, sans doute, mais souvent
aussi elle est hroque. Ce sont surtout les foules qu'on amne  se
faire tuer pour le triomphe d'une croyance ou d'une ide, qu'on
enthousiasme pour la gloire et l'honneur, qu'on entrane presque sans
pain et sans armes comme  l'ge des croisades, pour dlivrer de
l'infidle le tombeau d'un Dieu, ou comme en 93, pour dfendre le sol de
la patrie. Hrosmes un peu inconscients, sans doute, mais c'est avec
ces hrosmes-l que se fait l'histoire. S'il ne fallait mettre 
l'actif des peuples que les grandes actions froidement raisonnes, les
annales du monde en enregistreraient bien peu.




CHAPITRE II

Sentiments et moralit des foules.

 1. _Impulsivit, mobilit et irritabilit des foules._--La foule est
le jouet de toutes les excitations extrieures et en reflte les
incessantes variations.--Les impulsions auxquelles elle obit sont assez
imprieuses pour que l'intrt personnel s'efface.--Rien n'est prmdit
chez les foules.--Action de la race.-- 2. _Suggestibilit et crdulit
des foules._--Leur obissance aux suggestions.--Les images voques dans
leur esprit sont prises par elles pour des ralits.--Pourquoi ces
images sont semblables pour tous les individus qui composent une
foule.--galisation du savant et de l'imbcile dans une foule.--Exemples
divers des illusions auxquelles tous les individus d'une foule sont
sujets.--Impossibilit d'accorder aucune crance au tmoignage des
foules.--L'unanimit de nombreux tmoins est une des plus mauvaises
preuves qu'on puisse invoquer pour tablir un fait.--Faible valeur des
livres d'histoire.-- 3. _Exagration et simplisme des sentiments des
foules._--Les foules ne connaissent ni le doute ni l'incertitude et vont
toujours aux extrmes.--Leurs sentiments sont toujours excessifs.-- 4.
_Intolrance, autoritarisme et conservatisme des foules._--Raisons de
ces sentiments.--Servilit des foules devant une autorit forte.--Les
instincts rvolutionnaires momentans des foules ne les empchent pas
d'tre extrmement conservatrices.--Elles sont d'instinct hostiles aux
changements et au progrs.-- 5. _Moralit des foules._--La moralit des
foules peut, suivant les suggestions, tre beaucoup plus basse ou
beaucoup plus haute que celle des individus qui les
composent.--Explication et exemples.--Les foules ont rarement pour guide
l'intrt qui est, le plus souvent, le mobile exclusif de l'individu
isol.--Rle moralisateur des foules.


Aprs avoir indiqu d'une faon trs gnrale les principaux caractres
des foules, il nous reste  pntrer dans le dtail de ces caractres.

On remarquera que, parmi les caractres spciaux des foules, il en est
plusieurs, tels que l'impulsivit, l'irritabilit, l'incapacit de
raisonner, l'absence de jugement et d'esprit critique, l'exagration des
sentiments, et d'autres encore, que l'on observe galement chez les
tres appartenant  des formes infrieures d'volution, tels que la
femme, le sauvage et l'enfant; mais c'est l une analogie que je
n'indique qu'en passant. Sa dmonstration sortirait du cadre de cet
ouvrage. Elle serait inutile, d'ailleurs, pour les personnes au courant
de la psychologie des primitifs, et resterait toujours peu convaincante
pour celles qui ne la connaissent pas.

J'aborde maintenant l'un aprs l'autre les divers caractres que l'on
peut observer dans la plupart des foules.


 1.--IMPULSIVIT, MOBILIT ET IRRITABILIT DES FOULES

La foule, avons-nous dit en tudiant ses caractres fondamentaux, est
conduite presque exclusivement par l'inconscient. Ses actes sont
beaucoup plus sous l'influence de la moelle pinire que sous celle du
cerveau. Elle se rapproche en cela des tres tout  fait primitifs. Les
actes excuts peuvent tre parfaits quant  leur excution, mais, le
cerveau ne les dirigeant pas, l'individu agit suivant les hasards des
excitations. Une foule est le jouet de toutes les excitations
extrieures et en reflte les incessantes variations. Elle est donc
esclave des impulsions qu'elle reoit. L'individu isol peut tre soumis
aux mmes excitants que l'homme en foule; mais comme son cerveau lui
montre les inconvnients d'y cder, il n'y cde pas. C'est ce qu'on peut
physiologiquement exprimer en disant que l'individu isol possde
l'aptitude  dominer ses rflexes, alors que la foule ne la possde pas.

Ces impulsions diverses auxquelles obissent les foules pourront tre,
suivant les excitations, gnreuses ou cruelles, hroques ou
pusillanimes, mais elles seront toujours tellement imprieuses que
l'intrt personnel, l'intrt de la conservation lui-mme, ne les
dominera pas.

Les excitants qui peuvent agir sur les foules tant fort varis, et les
foules y obissant toujours, celles-ci sont par suite, extrmement
mobiles; et c'est pourquoi nous les voyons passer en un instant de la
frocit la plus sanguinaire  la gnrosit ou  l'hrosme le plus
absolu. La foule devient trs aisment bourreau, mais non moins aisment
elle devient martyre. C'est de son sein qu'ont coul les torrents de
sang exigs par le triomphe de chaque croyance. Il n'est pas besoin de
remonter aux ges hroques pour voir de quoi,  ce dernier point de
vue, les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans
une meute, et il y a bien peu d'annes qu'un gnral, devenu subitement
populaire, et aisment trouv cent mille hommes prts  se faire tuer
pour sa cause, s'il l'et demand.

Rien donc ne saurait tre prmdit chez les foules. Elles peuvent
parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires,
mais elles seront toujours sous l'influence des excitations du moment.
Elles sont semblables aux feuilles que l'ouragan soulve, disperse en
tous sens, puis laisse retomber. En tudiant ailleurs certaines foules
rvolutionnaires, nous montrerons quelques exemples de la variabilit de
leurs sentiments.

Cette mobilit des foules les rend trs difficiles  gouverner, surtout
lorsqu'une partie des pouvoirs publics est tombe entre leurs mains. Si
les ncessits de la vie de chaque jour ne constituaient une sorte de
rgulateur invisible des choses, les dmocraties ne pourraient gure
durer. Mais, si les foules veulent les choses avec frnsie, elles ne
les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volont
durable que de pense.

La foule n'est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle
n'admet pas que quelque chose puisse s'interposer entre son dsir et la
ralisation de ce dsir. Elle le comprend d'autant moins que le nombre
lui donne le sentiment d'une puissance irrsistible. Pour l'individu en
foule, la notion d'impossibilit disparat. L'individu isol sent bien
qu'il ne pourrait  lui seul incendier un palais, piller un magasin, et,
s'il en est tent, il rsistera aisment  sa tentation. Faisant partie
d'une foule, il a conscience du pouvoir que lui donne le nombre, et il
suffit de lui suggrer des ides de meurtre et de pillage pour qu'il
cde immdiatement  la tentation. L'obstacle inattendu sera bris avec
frnsie. Si l'organisme humain permettait la perptuit de la fureur,
on pourrait dire que l'tat normal de la foule contrarie est la
fureur.

Dans l'irritabilit des foules, dans leur impulsivit et leur mobilit,
ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons  tudier,
interviennent toujours les caractres fondamentaux de la race, qui
constituent le sol invariable sur lequel germent tous nos sentiments.
Toutes les foules sont toujours irritables et impulsives, sans doute,
mais avec de grandes variations de degr. La diffrence entre une foule
latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits
les plus rcents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point.
Il a suffi, il y a vingt-cinq ans, de la publication d'un simple
tlgramme relatant une insulte suppose faite  un ambassadeur pour
dterminer une explosion de fureur dont une guerre terrible est
immdiatement sortie. Quelques annes plus tard, l'annonce tlgraphique
d'un insignifiant chec  Langson provoqua une nouvelle explosion qui
amena le renversement instantan du gouvernement. Au mme moment,
l'chec beaucoup plus grave d'une expdition anglaise devant Kartoum ne
produisit en Angleterre qu'une motion trs faible, et aucun ministre
ne fut renvers. Les foules sont partout fminines, mais les plus
fminines de toutes sont les foules latines. Qui s'appuie sur elles peut
monter trs haut et trs vite, mais en ctoyant sans cesse la roche
Tarpienne et avec la certitude d'en tre prcipit un jour.


 2.--SUGGESTIBILIT ET CRDULIT DES FOULES

Nous avons dit, en dfinissant les foules, qu'un de leurs caractres
gnraux est une suggestibilit excessive, et nous avons montr
combien, dans toute agglomration humaine, une suggestion est
contagieuse; ce qui explique l'orientation rapide des sentiments dans un
sens dtermin.

Si neutre qu'on la suppose, la foule se trouve le plus souvent dans cet
tat d'attention expectante qui rend la suggestion facile. La premire
suggestion formule qui surgit s'impose immdiatement par contagion 
tous les cerveaux, et aussitt l'orientation s'tablit. Comme chez tous
les tres suggestionns, l'ide qui a envahi le cerveau tend  se
transformer en acte. Qu'il s'agisse d'un palais  incendier ou d'un acte
de dvouement  accomplir, la foule s'y prte avec la mme facilit.
Tout dpendra de la nature de l'excitant, et non plus, comme chez l'tre
isol, des rapports existant entre l'acte suggr et la somme de raison
qui peut tre oppose  sa ralisation.

Aussi, errant toujours sur les limites de l'inconscience, subissant
aisment toutes les suggestions, ayant toute la violence de sentiments
propre aux tres qui ne peuvent faire appel aux influences de la raison,
dpourvue de tout esprit critique, la foule ne peut qu'tre d'une
crdulit excessive. L'invraisemblable n'existe pas pour elle, et il
faut bien se le rappeler pour comprendre la facilit avec laquelle se
crent et se propagent les lgendes et les rcits les plus
invraisemblables[2].

La cration des lgendes qui circulent si aisment dans les foules n'est
pas dtermine seulement par une crdulit complte. Elle l'est encore
par les dformations prodigieuses que subissent les vnements dans
l'imagination de gens assembls. L'vnement le plus simple vu par la
foule est bientt un vnement transform. Elle pense par images, et
l'image voque en voque elle-mme une srie d'autres n'ayant aucun
lien logique avec la premire. Nous concevons aisment cet tat en
songeant aux bizarres successions d'ides o nous sommes parfois
conduits par l'vocation d'un fait quelconque. La raison nous montre ce
que dans ces images il y a d'incohrence, mais la foule ne le voit
gure; et ce que son imagination dformante ajoute  l'vnement rel,
elle le confondra avec lui. La foule ne spare gure le subjectif de
l'objectif. Elle admet comme relles les images voques dans son
esprit, et qui le plus souvent n'ont qu'une parent lointaine avec le
fait observ.

Les dformations qu'une foule fait subir  un vnement quelconque dont
elle est tmoin devraient, semble-t-il, tre innombrables et de sens
divers, puisque les individus qui la composent sont de tempraments fort
diffrents. Mais il n'en est rien. Par suite de la contagion, les
dformations sont de mme nature et de mme sens pour tous les
individus. La premire dformation perue par un des individus de la
collectivit est le noyau de la suggestion contagieuse. Avant
d'apparatre sur les murs de Jrusalem  tous les croiss, saint
Georges ne fut certainement aperu que par un des assistants. Par voie
de suggestion et de contagion le miracle signal par un seul fut
immdiatement accept par tous.

Tel est toujours le mcanisme de ces hallucinations collectives si
frquentes dans l'histoire, et qui semblent avoir toutes les caractres
classiques de l'authenticit, puisqu'il s'agit de phnomnes constats
par des milliers de personnes.

Il ne faudrait pas, pour combattre ce qui prcde, faire intervenir la
qualit mentale des individus dont se compose la foule. Cette qualit
est sans importance. Du moment qu'ils sont en foule, l'ignorant et le
savant sont galement incapables d'observation.

La thse peut sembler paradoxale. Pour la dmontrer  fond, il faudrait
reprendre un grand nombre de faits historiques, et plusieurs volumes n'y
suffiraient pas.

Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous l'impression
d'assertions sans preuves, je vais lui donner quelques exemples pris au
hasard parmi les monceaux de ceux que l'on pourrait citer.

Le fait suivant est un des plus typiques, parce qu'il est choisi parmi
des hallucinations collectives svissant sur une foule o se trouvaient
des individus de toutes sortes, les plus ignorants comme les plus
instruits. Il est rapport incidemment par le lieutenant de vaisseau
Julien Flix dans son livre sur les courants de la mer, et a t
autrefois reproduit dans la _Revue Scientifique_.

La frgate _la Belle-Poule_ croisait en mer pour retrouver la corvette
_le Berceau_ dont elle avait t spare par un violent orage. On tait
en plein jour et en plein soleil. Tout  coup la vigie signale une
embarcation dsempare. L'quipage dirige ses regards vers le point
signal, et tout le monde, officiers et matelots, aperoit nettement un
radeau charg d'hommes remorqu par des embarcations sur lesquelles
flottaient des signaux de dtresse. Ce n'tait pourtant qu'une
hallucination collective. L'amiral Desfosss fit armer une embarcation
pour voler au secours des naufrags. En approchant, les matelots et les
officiers qui la montaient voyaient des masses d'hommes s'agiter,
tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confus d'un grand
nombre de voix. Quand l'embarcation fut arrive, on se trouva
simplement devant quelques branches d'arbres couvertes de feuilles
arraches  la cte voisine. Devant une vidence aussi palpable,
l'hallucination s'vanouit.

Dans cet exemple on voit se drouler bien clairement le mcanisme de
l'hallucination collective tel que nous l'avons expliqu. D'un ct, une
foule en tat d'attention expectante; de l'autre, une suggestion faite
par la vigie signalant un btiment dsempar en mer, suggestion qui, par
voie de contagion, fut accepte par tous les assistants, officiers ou
matelots.

Il n'est pas besoin qu'une foule soit nombreuse pour que la facult de
voir correctement ce qui se passe devant elle soit dtruite, et les
faits rels remplacs par des hallucinations sans parent avec eux. Ds
que quelques individus sont runis, ils constituent une foule, et, alors
mme qu'ils seraient des savants distingus, ils prennent tous les
caractres des foules pour ce qui est en dehors de leur spcialit. La
facult d'observation et l'esprit critique possds par chacun d'eux
s'vanouissent aussitt. Un psychologue ingnieux, M. Davey, nous en
fournit un bien curieux exemple, rcemment rapport par les _Annales
des Sciences psychiques_, et qui mrite d'tre relat ici. M. Davey
ayant convoqu une runion d'observateurs distingus, parmi lesquels un
des premiers savants de l'Angleterre, M. Wallace, excuta devant eux, et
aprs leur avoir laiss examiner les objets et poser des cachets o ils
voulaient, tous les phnomnes classiques des spirites: matrialisation
des esprits, criture sur des ardoises, etc. Ayant ensuite obtenu de ces
observateurs distingus des rapports crits affirmant que les phnomnes
observs n'avaient pu tre obtenus que par des moyens surnaturels, il
leur rvla qu'ils taient le rsultat de supercheries trs simples. Le
plus tonnant de l'investigation de M. Davey, crit l'auteur de la
relation, n'est pas la merveille des tours en eux-mmes, mais l'extrme
faiblesse des rapports qu'en ont faits les tmoins non initis. Donc
dit-il, les tmoins peuvent faire de nombreux et positifs rcits qui
sont compltement errons, mais dont le rsultat est que, _si l'on
accepte leurs descriptions comme exactes_, les phnomnes qu'ils
dcrivent sont inexplicables par la supercherie. Les mthodes inventes
par M. Davey taient si simples qu'on est tonn qu'il ait eu la
hardiesse de les employer; mais il avait un tel pouvoir sur l'esprit de
la foule qu'il pouvait lui persuader qu'elle voyait ce qu'elle ne voyait
pas. C'est toujours le pouvoir de l'hypnotiseur sur l'hypnotis. Mais
quand on voit ce pouvoir s'exercer sur des esprits suprieurs,
pralablement mis en dfiance pourtant, on conoit  quel point il est
facile d'illusionner les foules ordinaires.

Les exemples analogues sont innombrables. Au moment o j'cris ces
lignes, les journaux sont remplis par l'histoire de deux petites filles
noyes retires de la Seine. Ces enfants furent d'abord reconnues de la
faon la plus catgorique par une douzaine de tmoins. Toutes les
affirmations taient si concordantes qu'il n'tait rest aucun doute
dans l'esprit du juge d'instruction. Il fit tablir l'acte de dcs.
Mais au moment o on allait procder  l'inhumation, le hasard fit
dcouvrir que les victimes supposes taient parfaitement vivantes et
n'avaient d'ailleurs qu'une trs lointaine ressemblance avec les petites
noyes. Comme dans plusieurs des exemples prcdemment cits
l'affirmation du premier tmoin, victime d'une illusion, avait suffi 
suggestionner tous les autres.

Dans les cas semblables, le point de dpart de la suggestion est
toujours l'illusion produite chez un individu par des rminiscences plus
ou moins vagues, puis la contagion par voie d'affirmation de cette
illusion primitive. Si le premier observateur est trs impressionnable,
il suffira souvent que le cadavre qu'il croit reconnatre prsente--en
dehors de toute ressemblance relle--quelque particularit, une
cicatrice ou un dtail de toilette, qui puisse voquer l'ide d'une
autre personne. L'ide voque peut alors devenir le noyau d'une sorte
de cristallisation qui envahit le champ de l'entendement et paralyse
toute facult critique. Ce que l'observateur voit alors, ce n'est plus
l'objet lui-mme, mais l'image voque dans son esprit. Ainsi
s'expliquent les reconnaissances errones de cadavres d'enfants par leur
propre mre, tel que le cas suivant, dj ancien, mais qui a t rappel
rcemment par les journaux, et o l'on voit se manifester prcisment
les deux ordres de suggestion dont je viens d'indiquer le mcanisme.

     L'enfant fut reconnu par un autre enfant--qui se trompait. La
     srie des reconnaissances inexactes, se droula alors.

     Et l'on vit une chose trs extraordinaire. Le lendemain du jour o
     un colier l'avait reconnu, une femme s'cria: Ah! mon Dieu, c'est
     mon enfant.

     On l'introduit prs du cadavre, elle examine les effets, constate
     une cicatrice au front. C'est bien, dit-elle, mon pauvre fils,
     perdu depuis juillet dernier. On me l'aura vol et on me l'a tu!

     La femme tait concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On
     fit venir son beau-frre qui, sans hsitation, dit: Voil le petit
     Philibert. Plusieurs habitants de la rue reconnurent Philibert
     Chavandret dans l'enfant de la Villette, sans compter son propre
     matre d'cole pour qui la mdaille tait un indice.

     Eh bien, les voisins, le beau-frre, le matre d'cole et la mre
     se trompaient. Six semaines plus tard, l'identit de l'enfant fut
     tablie. C'tait un enfant de Bordeaux, tu  Bordeaux et, par les
     messageries, apport  Paris[3].

On remarquera que ces reconnaissances se font, le plus souvent, par des
femmes et des enfants, c'est--dire prcisment par les tres les plus
impressionnables. Elles nous montrent, du mme coup, ce que peuvent
valoir en justice de tels tmoignages. En ce qui concerne les enfants,
notamment, leurs affirmations ne devraient jamais tre invoques. Les
magistrats rptent comme un lieu commun qu' cet ge on ne ment pas.
Avec une culture psychologique un peu moins sommaire, ils sauraient qu'
cet ge au contraire on ment toujours. Le mensonge, sans doute, est
innocent, mais il n'en est pas moins un mensonge. Mieux vaudrait dcider
 pile ou face la condamnation d'un accus que de la dcider, comme on
l'a fait tant de fois, d'aprs le tmoignage d'un enfant.

Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conclurons
que ses observations collectives sont les plus errones de toutes et que
le plus souvent elles reprsentent simplement l'illusion d'un individu
qui, par voie de contagion, a suggestionn les autres. On pourrait
multiplier  l'infini les faits prouvant qu'il faut avoir la plus
complte dfiance du tmoignage des foules. Des milliers d'hommes ont
assist, il y a vingt-cinq ans,  la clbre charge de cavalerie de la
bataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en prsence des
tmoignages visuels les plus contradictoires, de savoir par qui elle fut
commande. Dans un livre rcent, le gnral anglais Wolseley a prouv
que l'on avait commis jusqu'ici les plus graves erreurs sur les faits
les plus considrables de la bataille de Waterloo, faits que des
centaines de tmoins avaient cependant attests[4].

De tels faits nous montrent ce que valent les tmoignages des foules.
Les traits de logique font rentrer l'unanimit de nombreux tmoins
dans la catgorie des preuves les plus solides qu'on puisse invoquer
pour prouver l'exactitude d'un fait. Mais ce que nous savons de la
psychologie des foules montre que les traits de logique sont  refaire
entirement sur ce point. Les vnements les plus douteux sont
certainement ceux qui ont t observs par le plus grand nombre de
personnes. Dire qu'un fait a t simultanment constat par des milliers
de tmoins, c'est dire le plus souvent que le fait rel est fort
diffrent du rcit adopt.

Il dcoule clairement de ce qui prcde qu'il faut considrer comme des
ouvrages d'imagination pure les livres d'histoire. Ce sont des rcits
fantaisistes de faits mal observs, accompagns d'explications faites
aprs coup. Gcher du pltre est faire oeuvre bien plus utile que de
perdre son temps  crire de tels livres. Si le pass ne nous avait pas
lgu ses oeuvres littraires, artistiques et monumentales, nous ne
saurions absolument rien de rel sur ce pass. Connaissons-nous un seul
mot de vrai concernant la vie des grands hommes qui ont jou les rles
prpondrants dans l'humanit, tels que Hercule, Bouddha, Jsus ou
Mahomet? Trs probablement non. Au fond d'ailleurs, leur vie relle nous
importe fort peu. Ce que nous avons intrt  connatre, ce sont les
grands hommes tels que la lgende populaire les a fabriqus. Ce sont les
hros lgendaires, et pas du tout les hros rels, qui ont impressionn
l'me des foules.

Malheureusement les lgendes--alors mme qu'elles sont fixes par les
livres--n'ont elles-mmes aucune consistance. L'imagination des foules
les transforme sans cesse suivant les temps, et surtout suivant les
races. Il y a loin du Jhovah sanguinaire de la Bible au Dieu d'amour
de sainte Thrse, et le Bouddha ador en Chine n'a plus aucuns traits
communs avec celui qui est vnr dans l'Inde.

Il n'est mme pas besoin que les sicles aient pass sur les hros pour
que leur lgende soit transforme par l'imagination des foules. La
transformation se fait parfois en quelques annes. Nous avons vu de nos
jours la lgende de l'un des plus grands hros de l'histoire se modifier
plusieurs fois en moins de cinquante ans. Sous les Bourbons, Napolon
devint une sorte de personnage idyllique philanthrope et libral, ami
des humbles, qui, au dire des potes, devaient conserver son souvenir
sous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans aprs, le hros
dbonnaire tait devenu un despote sanguinaire qui, aprs avoir usurp
le pouvoir et la libert, fit prir trois millions d'hommes uniquement
pour satisfaire son ambition. De nos jours, nous assistons  une
nouvelle transformation de la lgende. Quand quelques dizaines de
sicles auront pass sur elle, les savants de l'avenir, en prsence de
ces rcits contradictoires, douteront peut-tre de l'existence du hros,
comme ils doutent parfois de celle de Bouddha, et ne verront en lui que
quelque mythe solaire ou un dveloppement de la lgende d'Hercule. Ils
se consoleront aisment sans doute de cette incertitude, car, mieux
initis qu'aujourd'hui  la connaissance de la psychologie des foules,
ils sauront que l'histoire ne peut gure terniser que des mythes.


 3.--EXAGRATION ET SIMPLISME DES SENTIMENTS DES FOULES

Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifests par une
foule, ils prsentent ce double caractre d'tre trs simples et trs
exagrs. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se
rapproche des tres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les
choses en bloc et ne connat pas les transitions. Dans la foule,
l'exagration des sentiments est fortifie par ce fait, qu'un sentiment
manifest se propageant trs vite par voie de suggestion et de
contagion, l'approbation vidente dont il est l'objet accrot
considrablement sa force.

La simplicit et l'exagration des sentiments des foules font que ces
dernires ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Comme les femmes,
elles vont tout de suite aux extrmes. Le soupon nonc se transforme
aussitt en vidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de
dsapprobation, qui, chez l'individu isol, ne s'accentuerait pas,
devient aussitt haine froce chez l'individu en foule.

La violence des sentiments des foules est encore exagre, dans les
foules htrognes surtout, par l'absence de responsabilit. La
certitude de l'impunit, certitude d'autant plus forte que la foule est
plus nombreuse, et la notion d'une puissance momentane considrable due
au nombre, rendent possibles  la collectivit des sentiments et des
actes impossibles  l'individu isol. Dans les foules, l'imbcile,
l'ignorant et l'envieux sont librs du sentiment de leur nullit et de
leur impuissance, que remplace la notion d'une force brutale, passagre,
mais immense.

L'exagration, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de
mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l'homme primitif,
que la crainte du chtiment oblige l'individu isol et responsable 
refrner. C'est ce qui fait que les foules sont si facilement conduites
aux pires excs.

Ce n'est pas cependant que, suggestionnes habilement, les foules ne
soient capables d'hrosme, de dvouement et de vertus trs hautes.
Elles en sont mme plus capables que l'individu isol. Nous aurons
bientt occasion de revenir sur ce point en tudiant la moralit des
foules.

Exagre dans ses sentiments, la foule n'est impressionne que par des
sentiments excessifs. L'orateur qui veut la sduire doit abuser des
affirmations violentes. Exagrer, affirmer, rpter, et ne jamais tenter
de rien dmontrer par un raisonnement, sont des procds d'argumentation
bien connus des orateurs des runions populaires.

La foule veut encore la mme exagration dans les sentiments de ses
hros. Leurs qualits et leurs vertus apparentes doivent toujours tre
amplifies. On a trs justement remarqu qu'au thtre la foule exige du
hros de la pice des qualits de courage, de moralit, de vertu qui ne
sont jamais pratiques dans la vie.

On a parl avec raison de l'optique spciale du thtre. Il en existe
une, sans doute, mais ses rgles n'ont le plus souvent rien  faire avec
le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre
infrieur sans doute, mais exige des aptitudes toutes spciales. Il est
souvent impossible de s'expliquer  la lecture le succs de certaines
pices. Les directeurs des thtres, quand ils les reoivent, sont
eux-mmes le plus souvent trs incertains de la russite, parce que,
pour juger, il faudrait qu'ils pussent se transformer en foule[5]. Ici
encore, si nous pouvions entrer dans les dveloppements, nous
montrerions l'influence prpondrante de la race. La pice de thtre
qui enthousiasme la foule dans un pays n'a parfois aucun succs dans un
autre, ou n'a qu'un succs d'estime et de convention, parce qu'elle ne
met pas en jeu les ressorts capables de soulever son nouveau public.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'exagration des foules ne porte que
sur les sentiments, et en aucune faon sur l'intelligence. J'ai dj
fait voir que, par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau
intellectuel baisse immdiatement et considrablement. C'est ce qu'un
magistrat rudit, M. Tarde, a galement constat dans ses recherches sur
les crimes des foules. Ce n'est donc que dans l'ordre du sentiment que
les foules peuvent monter trs haut ou descendre au contraire trs bas.


 4.--INTOLRANCE, AUTORITARISME ET CONSERVATISME DES FOULES

Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrmes; les
opinions, ides et croyances qui leur sont suggres sont acceptes ou
rejetes par elles en bloc, et considres comme des vrits absolues ou
des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances
dtermines par voie de suggestion, au lieu d'avoir t engendres par
voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont
intolrantes et quel empire despotique elles exercent sur les mes.

N'ayant aucun doute sur ce qui est vrit ou erreur et ayant d'autre
part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire
qu'intolrante. L'individu peut supporter la contradiction et la
discussion, la foule ne les supportent jamais. Dans les runions
publiques, la plus lgre contradiction de la part d'un orateur est
immdiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes
invectives, bientt suivis de voies de fait et d'expulsion pour peu que
l'orateur insiste. Sans la prsence inquitante des agents de
l'autorit, le contradicteur serait mme frquemment massacr.

L'autoritarisme et l'intolrance sont gnraux chez toutes les
catgories de foules, mais ils s'y prsentent  des degrs forts divers;
et ici encore reparat la notion fondamentale de la race, dominatrice de
tous les sentiments et de toutes les penses des hommes. C'est surtout
chez les foules latines que l'autoritarisme et l'intolrance sont
dvelopps  un haut degr. Ils le sont au point d'avoir dtruit
entirement ce sentiment de l'indpendance individuelle si puissant chez
l'Anglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles qu' l'indpendance
collective de la secte  laquelle elles appartiennent, et la
caractristique de cette indpendance est le besoin d'asservir
immdiatement et violemment  leurs croyances tous les dissidents. Chez
les peuples latins, les Jacobins de tous les ges, depuis ceux de
l'Inquisition, n'ont jamais pu s'lever  une autre conception de la
libert.

L'autoritarisme et l'intolrance sont pour les foules des sentiments
trs clairs, qu'elles conoivent aisment et qu'elles acceptent aussi
facilement qu'elles les pratiquent, ds qu'on les leur impose. Les
foules respectent docilement la force et sont mdiocrement
impressionnes par la bont, qui n'est gure pour elles qu'une forme de
la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais t aux matres dbonnaires,
mais aux tyrans qui les ont vigoureusement crases. C'est toujours 
ces derniers qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent
volontiers aux pieds le despote renvers, c'est parce qu'ayant perdu sa
force, il rentre dans cette catgorie des faibles qu'on mprise parce
qu'on ne les craint pas. Le type du hros cher aux foules aura toujours
la structure d'un Csar. Son panache les sduit, son autorit leur
impose et son sabre leur fait peur.

Toujours prte  se soulever contre une autorit faible, la foule se
courbe avec servilit devant une autorit forte. Si la force de
l'autorit est intermittente, la foule, obissant toujours  ses
sentiments extrmes, passe alternativement de l'anarchie  la servitude,
et de la servitude  l'anarchie.

Ce serait d'ailleurs bien mconnatre la psychologie des foules que de
croire  la prdominance de leurs instincts rvolutionnaires. Leurs
violences seules nous illusionnent sur ce point. Leurs explosions de
rvolte et de destruction sont toujours trs phmres. Les foules sont
trop rgies par l'inconscient, et trop soumises par consquent 
l'influence d'hrdits sculaires, pour n'tre pas extrmement
conservatrices. Abandonnes  elles-mmes, elles sont bientt lasses de
leurs dsordres et se dirigent d'instinct vers la servitude. Ce furent
les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins qui acclamrent le
plus nergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les liberts et
fit durement sentir sa main de fer.

Il est difficile de comprendre l'histoire, celle des rvolutions
populaires surtout, quand on ne se rend pas bien compte des instincts
profondment conservateurs des foules. Elles veulent bien changer les
noms de leurs institutions, et elles accomplissent parfois mme de
violentes rvolutions pour obtenir ces changements; mais le fond de ces
institutions est trop l'expression des besoins hrditaires de la race
pour qu'elles n'y reviennent pas toujours. Leur mobilit incessante ne
porte que sur les choses tout  fait superficielles. En fait, elles ont
des instincts conservateurs aussi irrductibles que ceux de tous les
primitifs. Leur respect ftichiste pour les traditions est absolu, leur
horreur inconsciente de toutes les nouveauts capables de changer leurs
conditions relles d'existence, est tout  fait profonde. Si les
dmocraties eussent possd le pouvoir qu'elles ont aujourd'hui 
l'poque o furent invents les mtiers mcaniques, la vapeur et les
chemins de fer, la ralisation de ces inventions et t impossible, ou
ne l'et t qu'au prix de rvolutions et de massacres rpts. Il est
heureux, pour les progrs de la civilisation, que la puissance des
foules n'ait commenc  natre que lorsque les grandes dcouvertes de la
science et de l'industrie taient dj accomplies.


 5.--MORALIT DES FOULES

Si nous prenons le mot de moralit dans le sens de respect constant de
certaines conventions sociales et de rpression permanente des
impulsions gostes, il est bien vident que les foules sont trop
impulsives et trop mobiles pour tre susceptibles de moralit. Mais si,
dans le terme de moralit, nous faisons entrer l'apparition momentane
de certaines qualits telles que l'abngation, le dvouement, le
dsintressement, le sacrifice de soi-mme, le besoin d'quit, nous
pouvons dire que les foules sont au contraire parfois susceptibles d'une
moralit trs haute.

Les rares psychologues qui ont tudi les foules ne les ont envisages
qu'au point de vue de leurs actes criminels; et, voyant  quel point ces
actes sont frquents, ils les ont considres comme ayant un niveau
moral trs bas.

Sans doute il en est souvent ainsi: mais pourquoi? Simplement, parce
que les instincts de frocit destructive sont des rsidus des ges
primitifs qui dorment au fond de chacun de nous. Dans la vie de
l'individu isol, il lui serait dangereux de les satisfaire, alors que
son absorption dans une foule irresponsable, et o par consquent
l'impunit est assure, lui donne toute libert pour les suivre. Ne
pouvant exercer habituellement ces instincts destructifs sur nos
semblables, nous nous bornons  les exercer sur les animaux. C'est d'une
mme source que drivent la passion si gnrale pour la chasse et les
actes de frocit des foules. La foule qui charpe lentement une victime
sans dfense fait preuve d'une frocit trs lche; mais, pour le
philosophe, cette frocit est bien proche parente de celle des
chasseurs qui se runissent par douzaines pour avoir le plaisir
d'assister  la poursuite et  l'ventrement d'un malheureux cerf par
leurs chiens.

Si la foule est capable de meurtre, d'incendie et de toutes sortes de
crimes, elle est galement capable d'actes de dvouement, de sacrifice
et de dsintressement trs levs, beaucoup plus levs mme que ceux
dont est capable l'individu isol. C'est surtout sur l'individu en foule
qu'on agit, et souvent jusqu' obtenir le sacrifice de la vie, en
invoquant des sentiments de gloire, d'honneur, de religion et de patrie.
L'histoire fourmille d'exemples analogues  ceux des croisades et des
volontaires de 93. Seules les collectivits sont capables de grands
dsintressements et de grands dvouements. Que de foules se sont fait
hroquement massacrer pour des croyances, des ides et des mots
qu'elles comprenaient  peine. Les foules qui font des grves les font
bien plus pour obir  un mot d'ordre que pour obtenir une augmentation
du maigre salaire dont elles se contentent. L'intrt personnel est bien
rarement un mobile puissant chez les foules, alors qu'il est le mobile 
peu prs exclusif de l'individu isol. Ce n'est certes pas l'intrt qui
a guid les foules dans tant de guerres, incomprhensibles le plus
souvent pour leur intelligence, et o elles se sont laiss aussi
facilement massacrer que les alouettes hypnotises par le miroir que
manoeuvre le chasseur.

Mme pour les parfaits gredins, il arrive fort souvent que le fait seul
d'tre runis en foule leur donne momentanment des principes de
moralit trs stricts. Taine fait remarquer que les massacreurs de
septembre venaient dposer sur la table des comits les portefeuilles et
les bijoux qu'ils trouvaient sur leurs victimes, et qu'ils eussent pu
aisment drober. La foule hurlante, grouillante et misrable qui
envahit les Tuileries pendant la Rvolution de 1848, ne s'empara d'aucun
des objets qui l'blouirent et dont un seul et reprsent du pain pour
bien des jours.

Cette moralisation de l'individu par la foule n'est certes pas une rgle
constante, mais c'est une rgle qui s'observe frquemment. Elle
s'observe mme dans des circonstances beaucoup moins graves que celles
que je viens de citer. J'ai dj dit qu'au thtre la foule veut chez le
hros de la pice des vertus exagres, et il est d'une observation
banale qu'une assistance, mme compose d'lments infrieurs, se montre
gnralement trs prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou
gouailleur murmurent souvent devant une scne un peu risque ou un
propos lger, fort anodins pourtant auprs de leurs conversations
habituelles.

Donc, si les foules se livrent souvent  de bas instincts, elles donnent
aussi parfois l'exemple d'actes de moralit levs. Si le
dsintressement, la rsignation, le dvouement absolu  un idal
chimrique ou rel sont des vertus morales, on peut dire que les foules
possdent souvent ces vertus-l  un degr que les plus sages des
philosophes ont rarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec
inconscience, mais qu'importe. Ne nous plaignons pas trop que les foules
soient guides surtout par l'inconscient, et ne raisonnent gure. Si
elles avaient raisonn quelquefois et consult leurs intrts immdiats,
aucune civilisation ne se ft dveloppe peut-tre  la surface de notre
plante, et l'humanit n'aurait pas eu d'histoire.

NOTES:

[2] Les personnes qui ont assist au sige de Paris ont vu de nombreux
exemples de cette crdulit des foules aux choses les plus
invraisemblables. Une bougie allume  un tage suprieur tait
considre aussitt comme un signal fait aux assigeants, bien qu'il ft
vident, aprs deux secondes de rflexion, qu'il leur tait absolument
impossible d'apercevoir de plusieurs lieues de distance la lueur de
cette bougie.

[3] _clair_ du 21 avril 1895.

[4] Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s'est passe
exactement? J'en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et
les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d'Harcourt,
acteur et tmoin, rapporte de la bataille de Solfrino peut s'appliquer
 toutes les batailles: Les gnraux (renseigns naturellement par des
centaines de tmoignages) transmettent leurs rapports officiels; les
officiers chargs de porter les ordres modifient ces documents et
rdigent le projet dfinitif; le chef d'tat-major le conteste et le
refait sur nouveaux frais. On le porte au marchal, il s'crie: Vous
vous trompez absolument! et il substitue une nouvelle rdaction. Il ne
reste presque rien du rapport primitif. M. d'Harcourt relate ce fait
comme une preuve de l'impossibilit o l'on est d'tablir la vrit sur
l'vnement le plus saisissant, le mieux observ.

[5] C'est ce qui permet de comprendre pourquoi il arrive parfois que des
pices refuses par tous les directeurs de thtre obtiennent de
prodigieux succs lorsque, par hasard, elles sont joues. On sait le
succs rcent de la pice de M. Coppe, _Pour la couronne_, refuse
pendant dix ans par les directeurs des premiers thtres, malgr le nom
de son auteur. _La marraine de Charley_, refuse par tous les thtres
et finalement monte aux frais d'un agent de change, a eu deux cents
reprsentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans
l'explication donne plus haut sur l'impossibilit o se trouvent les
directeurs de thtre de pouvoir se substituer mentalement  la foule,
de telles aberrations de jugement de la part d'individus comptents et
trs intresss  ne pas commettre d'aussi lourdes erreurs seraient
inexplicables. C'est un sujet que je ne puis dvelopper ici et qui
mriterait de tenter la plume d'un homme de thtre doubl d'un
psychologue subtil, tel par exemple que M. Sarcey.




CHAPITRE III

Ides, raisonnements et imagination des foules.

 1. _Les ides des foules._--Les ides fondamentales et les ides
accessoires.--Comment peuvent subsister simultanment des ides
contradictoires.--Transformations que doivent subir les ides
suprieures pour tre accessibles aux foules.--Le rle social des ides
est indpendant de la part de vrit qu'elles peuvent contenir.-- 2.
_Les raisonnements des foules._--Les foules ne sont pas influenables
par des raisonnements.--Les raisonnements des foules sont toujours
d'ordre trs infrieur.--Les ides qu'elles associent n'ont que des
apparences d'analogie ou de succession.-- 3. _L'imagination des
foules._--Puissance de l'imagination des foules.--Elles pensent par
images, et ces images se succdent sans aucun lien.--Les foules sont
frappes surtout par le ct merveilleux des choses.--Le merveilleux et
le lgendaire sont les vrais supports des civilisations.--L'imagination
populaire a toujours t la base de la puissance des hommes
d'tat.--Comment se prsentent les faits capables de frapper
l'imagination des foules.


 1.--LES IDES DES FOULES

tudiant dans notre prcdent ouvrage le rle des ides dans l'volution
des peuples, nous avons montr que chaque civilisation drive d'un petit
nombre d'ides fondamentales fort rarement renouveles. Nous avons
expos comment ces ides s'tablissent dans l'me des foules; avec
quelle difficult elles y pntrent, et la puissance qu'elles possdent
quand elles y ont pntr. Nous avons vu enfin comment les grandes
perturbations historiques drivent le plus souvent des changements de
ces ides fondamentales.

Ayant suffisamment trait ce sujet, je n'y reviendrai pas maintenant et
me bornerai  dire quelques mots des ides qui sont accessibles aux
foules et sous quelles formes celles-ci les conoivent.

On peut les diviser en deux classes. Dans l'une nous placerons les ides
accidentelles et passagres cres sous des influences du moment:
l'engouement pour un individu ou une doctrine par exemple. Dans l'autre,
les ides fondamentales auxquelles le milieu, l'hrdit, l'opinion
donnent une stabilit trs grande: telles les croyances religieuses
jadis, les ides dmocratiques et sociales aujourd'hui.

Les ides fondamentales pourraient tre figures par la masse des eaux
d'un fleuve droulant lentement son cours; les ides passagres par les
petites vagues, toujours changeantes, qui agitent sa surface, et qui,
bien que sans importance relle, sont plus visibles que la marche du
fleuve lui-mme.

De nos jours, les grandes ides fondamentales dont ont vcu nos pres
sont de plus en plus chancelantes. Elles ont perdu toute solidit, et,
du mme coup, les institutions qui reposaient sur elles se sont trouves
profondment branles. Il se forme journellement beaucoup de ces
petites ides transitoires dont je parlais  l'instant; mais trs peu
d'entre elles paraissent visiblement grandir et devoir acqurir une
influence prpondrante.

Quelles que soient les ides suggres aux foules, elles ne peuvent
devenir dominantes qu' la condition de revtir une forme trs absolue
et trs simple. Elles se prsentent alors sous l'aspect d'images, et ne
sont accessibles aux masses que sous cette forme. Ces ides-images ne
sont rattaches entre elles par aucun lien logique d'analogie ou de
succession, et peuvent se substituer l'une  l'autre comme les verres de
la lanterne magique que l'oprateur retire de la bote o ils taient
superposs. Et c'est pourquoi on peut voir dans les foules se maintenir
cte  cte les ides les plus contradictoires. Suivant les hasards du
moment, la foule sera place sous l'influence de l'une des ides
diverses emmagasines dans son entendement, et pourra par consquent
commettre les actes les plus dissemblables. Son absence complte
d'esprit critique ne lui permet pas d'en percevoir les contradictions.

Ce n'est pas l un phnomne spcial aux foules; on l'observe chez
beaucoup d'individus isols, non seulement parmi les tres primitifs,
mais chez tous ceux qui par un ct quelconque de leur esprit,--les
sectateurs d'une foi religieuse intense par exemple,--se rapprochent des
primitifs. Je l'ai observ  un degr curieux chez des Hindous lettrs,
levs dans nos universits europennes, et ayant obtenu tous les
diplmes. Sur leur fonds immuable d'ides religieuses ou sociales
hrditaires s'tait superpos, sans nullement les altrer, un fonds
d'ides occidentales sans parent avec les premires. Suivant les
hasards du moment, les unes ou les autres apparaissaient avec leur
cortge spcial d'actes ou de discours, et le mme individu prsentait
ainsi les contradictions les plus flagrantes. Contradictions,
d'ailleurs, plus apparentes que relles, car les ides hrditaires
seules sont assez puissantes chez l'individu isol pour devenir des
mobiles de conduite. C'est seulement lorsque, par des croisements,
l'homme se trouve entre les impulsions d'hrdits diffrentes, que les
actes peuvent tre rellement d'un moment  l'autre tout  fait
contradictoires. Il serait inutile d'insister ici sur ces phnomnes,
bien que leur importance psychologique soit capitale. Je considre qu'il
faut au moins dix ans de voyages et d'observations pour arriver  les
comprendre.

Les ides n'tant accessibles aux foules qu'aprs avoir revtu une forme
trs simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus
compltes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'ides
philosophiques ou scientifiques un peu leves, qu'on peut constater la
profondeur des modifications qui leur sont ncessaires pour descendre de
couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications dpendent
des catgories des foules ou de la race  laquelle ces foules
appartiennent; mais elles sont toujours amoindrissantes et
simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a
gure, en ralit, de hirarchie des ides, c'est--dire d'ides plus ou
moins leves. Par le fait seul qu'une ide arrive aux foules et peut
agir, si grande ou si vraie qu'elle ait t  son origine, elle est
dpouille de presque tout ce qui faisait son lvation et sa grandeur.

D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hirarchique d'une ide
est sans importance. Ce qu'il faut considrer, ce sont les effets
qu'elle produit. Les ides chrtiennes du moyen ge, les ides
dmocratiques du sicle dernier, les ides sociales d'aujourd'hui, ne
sont pas certes trs leves. On ne peut philosophiquement les
considrer que comme d'assez pauvres erreurs; et cependant leur rle a
t et sera immense, et elles compteront longtemps parmi les plus
essentiels facteurs de la conduite des tats.

Alors mme que l'ide a subi les transformations qui la rendent
accessible aux foules, elle n'agit que lorsque, par des procds divers
qui seront tudis ailleurs, elle a pntr dans l'inconscient et est
devenue un sentiment, ce qui est toujours fort long.

Il ne faut pas croire, en effet, que c'est simplement parce que la
justesse d'une ide est dmontre qu'elle peut produire ses effets, mme
chez les esprits cultivs. On s'en rend vite compte en voyant combien la
dmonstration la plus claire a peu d'influence sur la majorit des
hommes. L'vidence, si elle est clatante pourra tre reconnue par un
auditeur instruit; mais ce nouveau converti sera vite ramen par son
inconscient  ses conceptions primitives. Revoyez-le au bout de quelques
jours, et il vous servira de nouveau ses anciens arguments, exactement
dans les mmes termes. Il est, en effet, sous l'influence d'ides
antrieures devenues des sentiments; et ce sont celles-l seules qui
agissent sur les mobiles profonds de nos actes et de nos discours. Il ne
saurait en tre autrement pour les foules.

Mais lorsque, par des procds divers, une ide a fini par pntrer dans
l'me des foules, elle possde une puissance irrsistible et droule
toute une srie d'effets qu'il faut subir. Les ides philosophiques qui
aboutirent  la Rvolution franaise mirent prs d'un sicle 
s'implanter dans l'me des foules. On sait leur irrsistible force
quand elles y furent tablies. L'lan d'un peuple entier vers la
conqute de l'galit sociale, vers la ralisation de droits abstraits
et de liberts idales, fit chanceler tous les trnes et bouleversa
profondment le monde occidental. Pendant vingt ans les peuples se
prcipitrent les uns sur les autres, et l'Europe connut des hcatombes
qui eussent effray Gengiskhan et Tamerlan. Jamais le monde ne vit  un
tel degr ce que peut produire le dchanement d'une ide.

Il leur faut bien longtemps, aux ides, pour s'tablir dans l'me des
foules, mais il ne leur faut pas moins de temps pour en sortir. Aussi
les foules sont-elles toujours, au point de vue des ides, en retard de
plusieurs gnrations sur les savants et les philosophes. Tous les
hommes d'tat savent bien aujourd'hui ce que contiennent d'erron les
ides fondamentales que je citais  l'instant, mais comme leur influence
est trs puissante encore, ils sont obligs de gouverner suivant des
principes  la vrit desquels ils ne croient plus.


 2.--LES RAISONNEMENTS DES FOULES

On ne peut dire d'une faon tout  fait absolue que les foules ne
raisonnent pas et ne sont pas influenables par des raisonnements. Mais
les arguments qu'elles emploient et ceux qui peuvent agir sur elles
sont, au point de vue logique, d'un ordre tellement infrieur que c'est
seulement par voie d'analogie qu'on peut les qualifier de raisonnements.

Les raisonnements infrieurs des foules sont, comme les raisonnements
levs, bass sur des associations; mais les ides associes par les
foules n'ont entre elles que des liens apparents d'analogie ou de
succession. Elles s'enchanent comme celles de l'Esquimau qui, sachant
par exprience que la glace, corps transparent, fond dans la bouche, en
conclut que le verre, corps galement transparent, doit fondre aussi
dans la bouche; ou celles du sauvage qui se figure qu'en mangeant le
coeur d'un ennemi courageux, il acquiert sa bravoure; ou encore de
l'ouvrier qui, ayant t exploit par un patron, en conclut
immdiatement que tous les patrons sont des exploiteurs.

Association de choses dissemblables, n'ayant entre elles que des
rapports apparents, et gnralisation immdiate de cas particuliers,
telles sont les caractristiques des raisonnements des foules. Ce sont
des raisonnements de cet ordre que leur prsentent toujours ceux qui
savent les manier; ce sont les seuls qui peuvent les influencer. Une
chane de raisonnements logiques est totalement incomprhensible aux
foules, et c'est pourquoi il est permis de dire qu'elles ne raisonnent
pas ou raisonnent faux, et ne sont pas influenables par un
raisonnement. On s'tonne parfois,  la lecture, de la faiblesse de
certains discours qui ont eu pourtant une influence norme sur les
foules qui les coutaient; mais on oublie qu'ils furent faits pour
entraner des collectivits, et non pour tre lus par des philosophes.
L'orateur, en communication intime avec la foule, sait voquer les
images qui la sduisent. S'il russit, son but a t atteint; et vingt
volumes de harangues--toujours fabriques aprs coup--ne valent pas les
quelques phrases arrives jusqu'aux cerveaux qu'il fallait convaincre.

Il serait superflu d'ajouter que l'impuissance des foules  raisonner
juste les empche d'avoir aucune trace d'esprit critique, c'est--dire
d'tre aptes  discerner la vrit de l'erreur,  porter un jugement
prcis sur quoi que ce soit. Les jugements que les foules acceptent ne
sont que des jugements imposs et jamais des jugements discuts.  ce
point de vue, nombreux sont les hommes qui ne s'lvent pas au-dessus de
la foule. La facilit avec laquelle certaines opinions deviennent
gnrales tient surtout  l'impossibilit o sont la plupart des hommes
de se former une opinion particulire base sur leurs propres
raisonnements.


 3.--L'IMAGINATION DES FOULES

De mme que pour les tres chez qui le raisonnement n'intervient pas,
l'imagination reprsentative des foules est trs puissante, trs active,
et susceptible d'tre vivement impressionne. Les images voques dans
leur esprit par un personnage, un vnement, un accident, ont presque la
vivacit des choses relles. Les foules sont un peu dans le cas du
dormeur dont la raison, momentanment suspendue, laisse surgir dans
l'esprit des images d'une intensit extrme, mais qui se dissiperaient
vite si elles pouvaient tre soumises  la rflexion. Les foules,
n'tant capables ni de rflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas
l'invraisemblable: or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui
sont gnralement les plus frappantes.

Et c'est pourquoi ce sont toujours les cts merveilleux et lgendaires
des vnements qui frappent le plus les foules. Quand on analyse une
civilisation, on voit que c'est, en ralit, le merveilleux et le
lgendaire qui en sont les vrais supports. Dans l'histoire, l'apparence
a toujours jou un rle beaucoup plus important que la ralit. L'irrel
y prdomine toujours sur le rel.

Les foules, ne pouvant penser que par images, ne se laissent
impressionner que par des images. Seules les images les terrifient ou
les sduisent, et deviennent des mobiles d'action.

Aussi, les reprsentations thtrales, qui donnent l'image sous sa forme
la plus nettement visible, ont-elles toujours une norme influence sur
les foules. Du pain et des spectacles constituaient jadis pour la plbe
romaine l'idal du bonheur, et elle ne demandait rien de plus. Pendant
la succession des ges cet idal a peu vari. Rien ne frappe davantage
l'imagination des foules de toutes catgories que les reprsentations
thtrales. Toute la salle prouve en mme temps les mmes motions, et
si ces motions ne se transforment pas aussitt en actes, c'est que le
spectateur le plus inconscient ne peut ignorer qu'il est victime
d'illusions, et qu'il a ri ou pleur  d'imaginaires aventures. Parfois
cependant les sentiments suggrs par les images sont si forts qu'ils
tendent, comme les suggestions habituelles,  se transformer en actes.
On a racont bien des fois l'histoire de ce thtre populaire qui, ne
jouant que des drames sombres, tait oblig de faire protger  la
sortie l'acteur qui reprsentait le tratre, pour le soustraire aux
violences des spectateurs indigns des crimes, imaginaires pourtant, que
ce tratre avait commis. C'est l, je crois, un des indices les plus
remarquables de l'tat mental des foules, et surtout de la facilit
avec laquelle on les suggestionne. L'irrel a presque autant d'action
sur elles que le rel. Elles ont une tendance vidente  ne pas les
diffrencier.

C'est sur l'imagination populaire qu'est fonde la puissance des
conqurants et la force des tats. C'est surtout en agissant sur elle
qu'on entrane les foules. Tous les grands faits historiques, la
cration du Bouddhisme, du Christianisme, de l'Islamisme, la Rforme, la
Rvolution, et, de nos jours, l'invasion menaante du Socialisme, sont
les consquences directes ou lointaines d'impressions fortes produites
sur l'imagination des foules.

Aussi, tous les grands hommes d'tat de tous les ges et de tous les
pays, y compris les plus absolus despotes, ont-ils considr
l'imagination populaire comme la base de leur puissance, et jamais ils
n'ont essay de gouverner contre elle. C'est en me faisant catholique,
disait Napolon au Conseil d'tat, que j'ai fini la guerre de Vende; en
me faisant musulman que je me suis tabli en gypte, en me faisant
ultramontain que j'ai gagn les prtres en Italie. Si je gouvernais un
peuple de Juifs, je rtablirais le temple de Salomon. Jamais,
peut-tre, depuis Alexandre et Csar, aucun grand homme n'a mieux su
comment l'imagination des foules doit tre impressionne. Sa
proccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses
victoires, dans ses harangues, dans ses discours, dans tous ses actes. 
son lit de mort il y songeait encore.

Comment impressionne-t-on l'imagination des foules? Nous le verrons
bientt. Bornons-nous, pour le moment,  dire que ce n'est jamais en
essayant d'agir sur l'intelligence et la raison, c'est--dire par voie
de dmonstration. Ce ne fut pas au moyen d'une rhtorique savante
qu'Antoine russit  ameuter le peuple contre les meurtriers de Csar.
Ce fut en lui lisant son testament et en lui montrant son cadavre.

Tout ce qui frappe l'imagination des foules se prsente sous forme d'une
image saisissante et bien nette, dgage de toute interprtation
accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits
merveilleux ou mystrieux: une grande victoire, un grand miracle, un
grand crime, un grand espoir. Il faut prsenter les choses en bloc, et
ne jamais en indiquer la gense. Cent petits crimes ou cent petits
accidents ne frapperont pas du tout l'imagination des foules; tandis
qu'un seul grand crime, un seul grand accident les frapperont
profondment, mme avec des rsultats infiniment moins meurtriers que
les cent petits accidents runis. L'pidmie d'influenza qui, il y a peu
d'annes, fit prir,  Paris seulement, 5.000 personnes en quelques
semaines, frappa trs peu l'imagination populaire. Cette vritable
hcatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque image visible,
mais seulement par les indications hebdomadaires de la statistique. Un
accident qui, au lieu de ces 5.000 personnes, en et seulement fait
prir 500, mais le mme jour, sur une place publique, par un accident
bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, et au contraire
produit sur l'imagination une impression immense. La perte probable d'un
transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coul en pleine
mer, frappa profondment pendant huit jours l'imagination des foules. Or
les statistiques officielles montrent que dans la seule anne 1894, 850
navires  voile et 208  vapeur ont t perdus. Mais, de ces pertes
successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de
marchandises qu'et pu l'tre celle du transatlantique en question, les
foules ne se sont pas proccupes un seul instant.

Ce ne sont donc pas les faits en eux-mmes qui frappent l'imagination
populaire, mais bien la faon dont ils sont rpartis et prsents. Il
faut que par leur condensation, si je puis m'exprimer ainsi, ils
produisent une image saisissante qui remplisse et obsde l'esprit. Qui
connat l'art d'impressionner l'imagination des foules connat aussi
l'art de les gouverner.




CHAPITRE IV

Formes religieuses que revtent toutes les convictions des foules.

Ce qui constitue le sentiment religieux.--Il est indpendant de
l'adoration d'une divinit.--Ses caractristiques.--Puissance des
convictions revtant la forme religieuse.--Exemples divers.--Les dieux
populaires n'ont jamais disparu.--Formes nouvelles sous lesquelles ils
renaissent.--Formes religieuses de l'athisme.--Importance de ces
notions au point de vue historique.--La Rforme, la Saint-Barthlemy, la
Terreur et tous les vnements analogues, sont la consquence des
sentiments religieux des foules, et non de la volont d'individus
isols.


Nous avons montr que les foules ne raisonnent pas; qu'elles admettent
ou rejettent les ides en bloc; ne supportent ni discussion, ni
contradiction, et que les suggestions agissant sur elles envahissent
entirement le champ de leur entendement et tendent aussitt  se
transformer en actes. Nous avons montr que les foules convenablement
suggestionnes sont prtes  se sacrifier pour l'idal qui leur a t
suggr. Nous avons vu aussi qu'elles ne connaissent que les sentiments
violents et extrmes, que, chez elles, la sympathie devient vite
adoration, et qu' peine ne l'antipathie se transforme en haine. Ces
indications gnrales permettent dj de pressentir la nature de leurs
convictions.

Quand on examine de prs les convictions des foules, aussi bien aux
poques de foi que dans les grands soulvements politiques, tels que
ceux du dernier sicle, on constate que ces convictions revtent
toujours une forme spciale, que je ne puis pas mieux dterminer qu'en
lui donnant le nom de sentiment religieux.

Ce sentiment a des caractristiques trs simples: adoration d'un tre
suppos suprieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose,
soumission aveugle  ses commandements, impossibilit de discuter ses
dogmes, dsir de les rpandre, tendance  considrer comme ennemis tous
ceux qui ne les admettent pas. Qu'un tel sentiment s'applique  un Dieu
invisible,  une idole de pierre ou de bois,  un hros ou  une ide
politique, du moment qu'il prsente les caractristiques prcdentes il
reste toujours d'essence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux s'y
retrouvent au mme degr. Inconsciemment les foules revtent d'une
puissance mystrieuse la formule politique ou le chef victorieux qui
pour le moment les fanatise.

On n'est pas religieux seulement quand on adore une divinit, mais quand
on met toutes les ressources de l'esprit, toutes les soumissions de la
volont, toutes les ardeurs du fanatisme au service d'une cause ou d'un
tre qui devient le but et le guide des penses et des actions.

L'intolrance et le fanatisme constituent l'accompagnement ncessaire
d'un sentiment religieux. Ils sont invitables chez ceux qui croient
possder le secret du bonheur terrestre ou ternel. Ces deux traits se
retrouvent chez tous les hommes en groupe lorsqu'une conviction
quelconque les soulve. Les Jacobins de la Terreur taient aussi
foncirement religieux que les catholiques de l'Inquisition, et leur
cruelle ardeur drivait de la mme source.

Les convictions des foules revtent ces caractres de soumission
aveugle, d'intolrance farouche, de besoin de propagande violente qui
sont inhrents au sentiment religieux; et c'est pourquoi on peut dire
que toutes leurs croyances ont une forme religieuse. Le hros que la
foule acclame est vritablement un dieu pour elle. Napolon le fut
pendant quinze ans, et jamais divinit n'eut de plus parfaits
adorateurs. Aucune n'envoya plus facilement les hommes  la mort. Les
dieux du paganisme et du christianisme n'exercrent jamais un empire
plus absolu sur les mes qu'ils avaient conquises.

Tous les fondateurs de croyances religieuses ou politiques ne les ont
fondes que parce qu'ils ont su imposer aux foules ces sentiments de
fanatisme qui font que l'homme trouve son bonheur dans l'adoration et
l'obissance et est prt  donner sa vie pour son idole. Il en a t
ainsi  toutes les poques. Dans son beau livre sur la Gaule romaine,
Fustel de Coulanges fait justement remarquer que ce ne fut nullement par
la force que se maintint l'Empire romain, mais par l'admiration
religieuse qu'il inspirait. Il serait sans exemple dans l'histoire du
monde, dit-il avec raison, qu'un rgime dtest des populations ait dur
cinq sicles... On ne s'expliquerait pas que trente lgions de l'Empire
eussent pu contraindre cent millions d'hommes  obir. S'ils
obissaient, c'est que l'empereur, qui personnifiait la grandeur
romaine, tait ador comme une divinit, du consentement unanime. Dans
la moindre bourgade de l'Empire, l'empereur avait ses autels. On vit
surgir en ce temps-l dans les mes, d'un bout de l'Empire  l'autre,
une religion nouvelle qui eut pour divinits les empereurs eux-mmes.
Quelques annes avant l're chrtienne, la Gaule entire, reprsente
par soixante cits, leva en commun un temple, prs de la ville de Lyon,
 Auguste... Ses prtres, lus par la runion des cits gauloises,
taient les premiers personnages de leur pays... Il est impossible
d'attribuer tout cela  la crainte et  la servilit. Des peuples
entiers ne sont pas serviles, et ne le sont pas pendant trois sicles.
Ce n'taient pas les courtisans qui adoraient le prince, c'tait Rome.
Ce n'tait pas Rome seulement, c'tait la Gaule, c'tait l'Espagne,
c'tait la Grce et l'Asie.

Aujourd'hui la plupart des grands conqurants d'mes n'ont plus
d'autels, mais ils ont des statues ou des images, et le culte qu'on leur
rend n'est pas notablement diffrent de celui qu'on leur rendait jadis.
On n'arrive  comprendre un peu la philosophie de l'histoire que quand
on est bien pntr de ce point fondamental de la psychologie des
foules. Il faut tre dieu pour elles ou ne rien tre.

Et il ne faudrait pas croire que ce sont l des superstitions d'un autre
ge que la raison a dfinitivement chasses. Dans sa lutte ternelle
contre la raison, le sentiment n'a jamais t vaincu. Les foules ne
veulent plus entendre les mots de divinit et de religion, au nom
desquelles elles ont t pendant si longtemps asservies; mais elles
n'ont jamais autant possd de ftiches que depuis cent ans, et jamais
les vieilles divinits ne firent s'lever autant de statues et d'autels.
Ceux qui ont tudi dans ces dernires annes le mouvement populaire
connu sous le nom de boulangisme ont pu voir avec quelle facilit les
instincts religieux des foules sont prts  renatre. Il n'tait pas
d'auberge de village, qui ne possdt l'image du hros. On lui
attribuait la puissance de remdier  toutes les injustices,  tous les
maux; et des milliers d'hommes auraient donn leur vie pour lui. Quelle
place n'et-il pas pris dans l'histoire si son caractre et t de
force  soutenir tant soit peu sa lgende!

Aussi est-ce une bien inutile banalit de rpter qu'il faut une
religion aux foules, puisque toutes les croyances politiques, divines et
sociales ne s'tablissent chez elles qu' la condition de revtir
toujours la forme religieuse, qui les met  l'abri de la discussion.
L'athisme, s'il tait possible de le faire accepter aux foules, aurait
toute l'ardeur intolrante d'un sentiment religieux, et, dans ses formes
extrieures, deviendrait bientt un culte. L'volution de la petite
secte positiviste nous en fournit une preuve curieuse. Il lui est arriv
bien vite ce qui arriva  ce nihiliste, dont le profond Dostoewsky nous
rapporte l'histoire. clair un jour par les lumires de la raison, il
brisa les images des divinits et des saints qui ornaient l'autel d'une
chapelle, teignit les cierges, et, sans perdre un instant, remplaa les
images dtruites par les ouvrages de quelques philosophes athes, tels
que Bchner et Moleschott, puis ralluma pieusement les cierges. L'objet
de ses croyances religieuses s'tait transform, mais ses sentiments
religieux, peut-on dire vraiment qu'ils avaient chang?

On ne comprend bien, je le rpte encore, certains vnements
historiques--et ce sont prcisment les plus importants--que lorsqu'on
s'est rendu compte de cette forme religieuse que finissent toujours par
prendre les convictions des foules. Il y a des phnomnes sociaux qu'il
faut tudier en psychologue beaucoup plus qu'en naturaliste. Notre grand
historien Taine n'a tudi la Rvolution qu'en naturaliste, et c'est
pourquoi la gense relle des vnements lui a bien souvent chapp. Il
a parfaitement observ les faits, mais, faute d'avoir tudi la
psychologie des foules, il n'a pas toujours su remonter aux causes. Les
faits l'ayant pouvant par leur ct sanguinaire, anarchique et froce,
il n'a gure vu dans les hros de la grande pope qu'une horde de
sauvages pileptiques se livrant sans entraves  leurs instincts. Les
violences de la Rvolution, ses massacres, son besoin de propagande, ses
dclarations de guerre  tous les rois, ne s'expliquent bien que si l'on
rflchit qu'elle fut simplement l'tablissement d'une nouvelle croyance
religieuse dans l'me des foules. La Rforme, la Saint-Barthlemy, les
guerres de Religion, l'Inquisition, la Terreur, sont des phnomnes
d'ordre identique, accomplis par des foules animes de ces sentiments
religieux qui conduisent ncessairement  extirper sans piti, par le
fer et le feu, tout ce qui s'oppose  l'tablissement de la nouvelle
croyance. Les mthodes de l'Inquisition sont celles de tous les vrais
convaincus. Ils ne seraient pas des convaincus s'ils en employaient
d'autres.

Les bouleversements analogues  ceux que je viens de citer ne sont
possibles que lorsque l'me des foules les fait surgir. Les plus absolus
despotes ne pourraient pas les dchaner. Quand les historiens nous
racontent que la Saint-Barthlemy fut l'oeuvre d'un roi, ils montrent
qu'ils ignorent la psychologie des foules tout autant que celle des
rois. De semblables manifestations ne peuvent sortir que de l'me des
foules. Le pouvoir le plus absolu du monarque le plus despotique ne va
gure plus loin que d'en hter ou d'en retarder un peu le moment. Ce ne
sont pas les rois qui firent ni la Saint-Barthlemy, ni les guerres de
religion, pas plus que ce ne fut Robespierre, Danton ou Saint-Just qui
firent la Terreur. Derrire de tels vnements on retrouve toujours
l'me des foules, et jamais la puissance des rois.




LIVRE II

LES OPINIONS ET LES CROYANCES DES FOULES




CHAPITRE PREMIER

Facteurs lointains des croyances et opinions des foules.

Facteurs prparatoires des croyances des foules.--L'closion des
croyances des foules est la consquence d'une laboration
antrieure.--tude des divers facteurs de ces croyances.-- 1. _La
race._--Influence prdominante qu'elle exerce.--Elle reprsente les
suggestions des anctres.-- 2. _Les traditions._--Elles sont la
synthse de l'me de la race.--Importance sociale des traditions.--En
quoi, aprs avoir t ncessaires, elles deviennent nuisibles.--Les
foules sont les conservateurs les plus tenaces des ides
traditionnelles.-- 3. _Le temps._--Il prpare successivement
l'tablissement des croyances, puis leur destruction.--C'est grce  lui
que l'ordre peut sortir du chaos.-- 4. _Les institutions politiques et
sociales._--Ide errone de leur rle.--Leur influence est extrmement
faible.--Elles sont des effets, et non des causes.--Les peuples ne
sauraient choisir les institutions qui leur semblent les
meilleures.--Les institutions sont des tiquettes qui, sous un mme
titre, abritent les choses les plus dissemblables.--Comment les
constitutions peuvent se crer.--Ncessit pour certains peuples de
certaines institutions thoriquement mauvaises, telles que la
centralisation.-- 5. _L'instruction et l'ducation._--Erreur des ides
actuelles sur l'influence de l'instruction chez les foules.--Indications
statistiques.--Rle dmoralisateur de l'ducation latine.--Rle que
l'instruction pourrait exercer.--Exemples fournis par divers peuples.


Nous venons d'tudier la constitution mentale des foules. Nous
connaissons leurs faons de sentir, de penser, de raisonner. Nous allons
examiner maintenant comment naissent et s'tablissent leurs opinions et
leurs croyances.

Les facteurs qui dterminent ces opinions et ces croyances sont de deux
ordres: les facteurs lointains et les facteurs immdiats.

Les facteurs lointains sont ceux qui rendent les foules capables
d'adopter certaines convictions et absolument inaptes  se laisser
pntrer par certaines autres. Ces facteurs prparent le terrain o l'on
voit germer tout  coup certaines ides nouvelles, dont la force et les
rsultats tonnent, mais qui n'ont de spontan que l'apparence.
L'explosion et la mise en oeuvre de certaines ides chez les foules
prsentent quelquefois une soudainet foudroyante. Ce n'est l qu'un
effet superficiel, derrire lequel on doit chercher tout un long travail
antrieur.

Les facteurs immdiats sont ceux qui, se superposant  ce long travail,
sans lequel ils n'auraient pas d'effet, provoquent la persuasion active
chez les foules, c'est--dire font prendre forme  l'ide et la
dchanent avec toutes ses consquences. Par ces facteurs immdiats
surgissent les rsolutions qui soulvent brusquement les collectivits;
par eux clate une meute ou se dcide une grve; par eux des majorits
normes portent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.

Dans tous les grands vnements de l'histoire, nous constatons l'action
successive de ces deux ordres de facteurs. La Rvolution franaise--pour
ne prendre qu'un des plus frappants exemples--eut parmi ses facteurs
lointains les crits des philosophes, les exactions de la noblesse, les
progrs de la pense scientifique. L'me des foules, ainsi prpare, fut
souleve ensuite aisment par des facteurs immdiats, tels que les
discours des orateurs, et les rsistances de la cour  propos de
rformes insignifiantes.

Parmi les facteurs lointains, il y en a de gnraux, qu'on retrouve au
fond de toutes les croyances et opinions des foules; ce sont: la race,
les traditions, le temps, les institutions, l'ducation.

Nous allons tudier le rle de ces diffrents facteurs.


 1.--LA RACE

Ce facteur, la race, doit tre mis au premier rang, car  lui seul il
dpasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l'avons
suffisamment tudi dans un autre ouvrage pour qu'il soit inutile d'y
revenir encore. Nous avons fait voir, dans notre prcdent volume, ce
qu'est une race historique, et comment, lorsque ses caractres sont
forms, elle possde de par les lois de l'hrdit une puissance telle,
que ses croyances, ses institutions, ses arts--en un mot tous les
lments de sa civilisation--ne sont que l'expression extrieure de son
me. Nous avons montr que la puissance de la race est telle qu'aucun
lment ne peut passer d'un peuple  un autre sans subir les
transformations les plus profondes[6]. Le milieu, les circonstances, les
vnements reprsentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent
avoir une influence considrable, mais cette influence est toujours
momentane si elle est contraire aux suggestions de la race,
c'est--dire de toute la srie des anctres.

Dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, nous aurons encore occasion de
revenir sur l'influence de la race, et de montrer que cette influence
est si grande qu'elle domine les caractres spciaux  l'me des foules;
de l ce fait que les foules de divers pays prsentent dans leurs
croyances et leur conduite des diffrences trs considrables, et ne
peuvent tre influences de la mme faon.


 2.--LES TRADITIONS

Les traditions reprsentent les ides, les besoins, les sentiments du
pass. Elles sont la synthse de la race et psent de tout leur poids
sur nous.

Les sciences biologiques ont t transformes depuis que l'embryologie
a montr l'influence immense du pass dans l'volution des tres; et les
sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus
rpandue. Elle ne l'est pas suffisamment encore, et bien des hommes
d'tat en sont rests aux ides des thoriciens du dernier sicle, qui
croyaient qu'une socit peut rompre avec son pass et tre refaite de
toutes pices en ne prenant pour guide que les lumires de la raison.

Un peuple est un organisme cr par le pass, et qui, comme tout
organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations
hrditaires.

Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu'ils sont en foule, ce sont les
traditions; et, comme je l'ai rpt bien des fois, ils n'en changent
facilement que les noms, les formes extrieures.

Il n'est pas  regretter qu'il en soit ainsi. Sans traditions, il n'y a
ni me nationale, ni civilisation possibles. Aussi les deux grandes
occupations de l'homme depuis qu'il existe ont-elles t de se crer un
rseau de traditions, puis de tcher de les dtruire lorsque leurs
effets bienfaisants se sont uss. Sans les traditions, pas de
civilisation; sans la destruction de ces traditions, pas de progrs. La
difficult est de trouver un juste quilibre entre la stabilit et la
variabilit; et cette difficult est immense. Quand un peuple a laiss
des coutumes se fixer trop solidement chez lui pendant beaucoup de
gnrations, il ne peut plus changer et devient, comme la Chine,
incapable de perfectionnement. Les rvolutions violentes n'y peuvent
rien, car il arrive alors, ou que les fragments briss de la chane se
ressoudent, et que le pass reprend sans changements son empire, ou que
les fragments restent disperss, et alors  l'anarchie succde bientt
la dcadence.

Aussi, l'idal pour un peuple est-il de garder les institutions du
pass, en ne les transformant qu'insensiblement et peu  peu. Cet idal
est difficilement accessible. Les Romains, dans les temps anciens, les
Anglais, dans les temps modernes, sont  peu prs les seuls qui l'aient
ralis.

Les conservateurs les plus tenaces des ides traditionnelles, et qui
s'opposent le plus obstinment  leur changement, sont prcisment les
foules, et notamment les catgories de foules qui constituent les
castes. J'ai dj insist sur l'esprit conservateur des foules, et
montr que les plus violentes rvoltes n'aboutissent qu' un changement
de mots.  la fin du dernier sicle, devant les glises dtruites,
devant les prtres expulss ou guillotins, devant la perscution
universelle du culte catholique, on pouvait croire que les vieilles
ides religieuses avaient perdu tout pouvoir; et cependant quelques
annes s'taient  peine coules que, devant les rclamations
universelles, il fallut rtablir le culte aboli[7]. Effaces un
instant, les vieilles traditions avaient repris leur empire.

Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur l'me des
foules. Ce n'est pas dans les temples qu'habitent les idoles les plus
redoutables, ni dans les palais les tyrans les plus despotiques; ceux-ci
peuvent tre briss en un instant; mais les matres invisibles qui
rgnent dans nos mes chappent  tout effort de rvolte, et ne cdent
qu' la lente usure des sicles.


 3.--LE TEMPS

Dans les problmes sociaux, comme dans les problmes biologiques, un des
plus nergiques facteurs est le temps. Il est le seul vrai crateur et
le seul grand destructeur. C'est lui qui a fait les montagnes avec les
grains de sable, et lev jusqu' la dignit humaine l'obscure cellule
des temps gologiques. Il suffit pour transformer un phnomne
quelconque de faire intervenir les sicles. On a dit avec raison qu'une
fourmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc.
Un tre qui aurait le pouvoir magique de faire varier le temps  son gr
aurait la puissance que les croyants attribuent  Dieu.

Mais nous n'avons  nous occuper ici que de l'influence du temps dans la
gense des opinions des foules.  ce point de vue son action est encore
immense. Il tient sous sa dpendance les grandes forces, telles que la
race, qui ne peuvent se former sans lui. Il fait natre, grandir, mourir
toutes les croyances: c'est par lui qu'elles acquirent leur puissance
et par lui aussi qu'elles la perdent.

C'est le temps surtout qui prpare les opinions et les croyances des
foules, ou tout au moins le terrain sur lequel elles germeront. Et c'est
pourquoi certaines ides sont ralisables  une poque et ne le sont
plus  une autre. C'est le temps qui accumule cet immense dtritus de
croyances, de penses, sur lequel naissent les ides d'une poque. Elles
ne germent pas au hasard et  l'aventure; les racines de chacune d'elles
plongent dans un long pass. Quand elles fleurissent, le temps avait
prpar leur closion; et c'est toujours en arrire qu'il faut remonter
pour en concevoir la gense. Elles sont filles du pass et mres de
l'avenir, esclaves du temps toujours.

Le temps est donc notre vritable matre, et il suffit de le laisser
agir pourvoir toutes choses se transformer. Aujourd'hui, nous nous
inquitons fort des aspirations menaantes des foules, des destructions
et des bouleversements qu'elles prsagent. Le temps se changera  lui
seul de rtablir l'quilibre. Aucun rgime, crit trs justement M.
Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et
sociales sont des oeuvres qui demandent des sicles; la fodalit
exista informe et chaotique pendant des sicles, avant de trouver ses
rgles; la monarchie absolue vcut pendant des sicles aussi, avant de
trouver des moyens rguliers de gouvernement, et il y eut de grands
troubles dans ces priodes d'attente.


 4.--LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

L'ide que les institutions peuvent remdier aux dfauts des socits;
que le progrs des peuples est la consquence du perfectionnement des
institutions et des gouvernements et que les changements sociaux peuvent
se faire  coups de dcrets; cette ide, dis-je, est bien gnralement
rpandue encore. La Rvolution franaise l'eut pour point de dpart et
les thories sociales actuelles y prennent leur point d'appui.

Les expriences les plus continues n'ont pas russi encore  branler
srieusement cette redoutable chimre. C'est en vain que philosophes et
historiens ont essay d'en prouver l'absurdit. Il ne leur a pas t
difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des
ides, des sentiments et des moeurs; et qu'on ne refait pas les ides,
les sentiments et les moeurs en refaisant les codes. Un peuple ne
choisit pas ses institutions  son gr, pas plus qu'il ne choisit la
couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et les
gouvernements sont le produit de la race. Ils ne sont pas les crateurs
d'une poque, mais en sont les crations. Les peuples ne sont pas
gouverns comme le voudraient leurs caprices d'un moment, mais comme
l'exige leur caractre. Il faut des sicles pour former un rgime
politique, et des sicles pour le changer. Les institutions n'ont aucune
vertu intrinsque; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mmes.
Celles qui sont bonnes  un moment donn pour un peuple donn, peuvent
tre dtestables pour un autre.

Aussi n'est-il pas du tout dans le pouvoir d'un peuple de changer
rellement ses institutions. Il peut assurment, au prix de rvolutions
violentes, changer le nom de ces institutions, mais le fond ne se
modifie pas. Les noms ne sont que de vaines tiquettes dont l'historien
qui va un peu au fond des choses n'a pas  se proccuper. C'est ainsi
par exemple que le plus dmocratique des pays du monde est
l'Angleterre[8], qui vit cependant sous un rgime monarchique, alors que
les pays o svit le plus lourd despotisme sont les rpubliques
hispano-amricaines, malgr les constitutions rpublicaines qui les
rgissent. Le caractre des peuples et non les gouvernements conduit
leurs destines. C'est un point de vue que j'ai essay d'tablir dans
mon prcdent volume, en m'appuyant sur de catgoriques exemples.

C'est donc une tche trs purile, un inutile exercice de rhtoricien
ignorant que de perdre son temps  fabriquer de toutes pices des
constitutions. La ncessit et le temps se chargent de les laborer,
quand nous avons la sagesse de laisser agir ces deux facteurs. C'est
ainsi que les Anglo-Saxons s'y sont pris, et c'est ce que nous dit leur
grand historien Macaulay dans un passage que devraient apprendre par
coeur les politiciens de tous les pays latins. Aprs avoir montr tout
le bien qu'ont pu faire des lois qui semblent, au point de vue de la
raison pure, un chaos d'absurdits et de contradictions, il compare les
douzaines de constitutions mortes dans les convulsions des peuples
latins de l'Europe et de l'Amrique avec celle de l'Angleterre, et fait
voir que cette dernire n'a t change que trs lentement, par parties,
sous l'influence de ncessits immdiates et jamais de raisonnements
spculatifs. Ne point s'inquiter de la symtrie, et s'inquiter
beaucoup de l'utilit; n'ter jamais une anomalie uniquement parce
qu'elle est une anomalie; ne jamais innover si ce n'est lorsque quelque
malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se dbarrasser
du malaise; n'tablir jamais une proposition plus large que le cas
particulier auquel on remdie; telles sont les rgles qui, depuis l'ge
de Jean jusqu' l'ge de Victoria, ont gnralement guid les
dlibrations de nos 250 parlements.

Il faudrait prendre une  une les lois, les institutions de chaque
peuple, pour montrer  quel point elles sont l'expression des besoins de
leur race, et ne sauraient pour cette raison tre violemment
transformes. On peut disserter philosophiquement, par exemple, sur les
avantages et les inconvnients de la centralisation; mais quand nous
voyons un peuple, compos de races trs diverses, consacrer mille ans
d'efforts pour arriver progressivement  cette centralisation; quand
nous constatons qu'une grande rvolution ayant pour but de briser toutes
les institutions du pass, a t force de respecter cette
centralisation, et l'a exagre encore, disons-nous bien qu'elle est
fille de ncessits imprieuses, une condition mme d'existence, et
plaignons la faible porte mentale des hommes politiques qui parlent de
la dtruire. S'ils pouvaient par hasard y russir, l'heure de la
russite serait aussitt le signal d'une effroyable guerre civile[9] qui
ramnerait immdiatement d'ailleurs une nouvelle centralisation beaucoup
plus lourde que l'ancienne.

Concluons de ce qui prcde que ce n'est pas dans les institutions qu'il
faut chercher le moyen d'agir profondment sur l'me des foules; et
quand nous voyons certains pays, comme les tats-Unis, arriver  un haut
degr de prosprit avec des institutions dmocratiques, alors que nous
en voyons d'autres, tels que les rpubliques hispano-amricaines, vivre
dans la plus triste anarchie sous des institutions absolument
semblables, disons-nous bien que ces institutions sont aussi trangres
 la grandeur des uns qu' la dcadence des autres. Les peuples sont
gouverns par leur caractre, et toutes les institutions qui ne sont pas
intimement moules sur ce caractre ne reprsentent qu'un vtement
d'emprunt, un dguisement transitoire. Certes, des guerres sanglantes,
des rvolutions violentes ont t faites, et se feront encore, pour
imposer des institutions auxquelles est attribu, comme aux reliques des
saints, le pouvoir surnaturel de crer le bonheur. On pourrait donc dire
en un sens que les institutions agissent sur l'me des foules
puisqu'elles engendrent de pareils soulvements. Mais, en ralit, ce ne
sont pas les institutions qui agissent alors, puisque nous savons que,
triomphantes ou vaincues, elles ne possdent par elles-mmes aucune
vertu. Ce qui a agi sur l'me des foules, ce sont des illusions et des
mots. Des mots surtout, ces mots chimriques et puissants dont nous
montrerons bientt l'tonnant empire.


 5.--L'INSTRUCTION ET L'DUCATION

Au premier rang de ces ides dominantes d'une poque, dont nous avons
marqu ailleurs le petit nombre et la force, bien qu'elles soient
parfois des illusions pures, se trouve aujourd'hui celle-ci: que
l'instruction est capable de changer considrablement les hommes, et a
pour rsultat certain de les amliorer, et mme de les rendre gaux. Par
le fait seul de la rptition, cette assertion a fini par devenir un des
dogmes les plus inbranlables de la dmocratie. Il serait aussi
difficile d'y toucher maintenant qu'il l'et t jadis de toucher  ceux
de l'glise.

Mais sur ce point, comme sur bien d'autres, les ides dmocratiques se
sont trouves en profond dsaccord avec les donnes de la psychologie et
de l'exprience. Plusieurs philosophes minents, Herbert Spencer entre
autres, n'ont pas eu de peine  montrer que l'instruction ne rend
l'homme ni plus moral ni plus heureux, qu'elle ne change pas ses
instincts et ses passions hrditaires; qu'elle est parfois--pour peu
qu'elle soit mal dirige--beaucoup plus pernicieuse qu'utile. Les
statisticiens sont venus confirmer ces vues en nous disant que la
criminalit augmente avec la gnralisation de l'instruction, ou tout au
moins d'une certaine instruction; que les pires ennemis de la socit,
les anarchistes, se recrutent souvent parmi les laurats des coles; et,
dans un travail rcent, un magistrat distingu, M. Adolphe Guillot,
faisait remarquer qu'on compte maintenant 3.000 criminels lettrs contre
1.000 illettrs, et que, en cinquante ans, la criminalit est passe de
227 pour 100.000 habitants,  552, soit une augmentation de 133 p. 100.
Il a not galement avec tous ses collgues que la criminalit augmente
surtout chez les jeunes gens pour lesquels l'cole gratuite et
obligatoire a, comme on sait, remplac le patronat.

Ce n'est pas certes, et personne ne l'a jamais soutenu, que
l'instruction bien dirige ne puisse donner des rsultats pratiques fort
utiles, sinon pour lever la moralit, au moins pour dvelopper les
capacits professionnelles. Malheureusement les peuples latins, surtout
depuis vingt-cinq ans, ont bas leurs systmes d'instruction sur des
principes trs errons, et, malgr les observations des esprits les plus
minents, tels que Bral, Fustel de Coulanges, Taine et bien d'autres,
ils persistent dans leurs lamentables erreurs. J'ai moi-mme, dans un
ouvrage dj ancien, montr que notre ducation actuelle transforme en
ennemis de la socit la plupart de ceux qui l'ont reue, et recrute de
nombreux disciples pour les pires formes du socialisme.

Ce qui constitue le premier danger de cette ducation--trs justement
qualifie de latine--c'est qu'elle repose sur cette erreur psychologique
fondamentale, que c'est en apprenant par coeur des manuels qu'on
dveloppe l'intelligence. Ds lors on a tch d'en apprendre le plus
possible; et, de l'cole primaire au doctorat ou  l'agrgation, le
jeune homme ne fait qu'apprendre par coeur des livres, sans que son
jugement et son initiative soient jamais exercs. L'instruction, pour
lui, c'est rciter et obir. Apprendre des leons, savoir par coeur
une grammaire ou un abrg, bien rpter, bien imiter, voil, crit un
ancien ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, une plaisante
ducation o tout effort est un acte de foi devant l'infaillibilit du
matre, et n'aboutit qu' nous diminuer et nous rendre impuissants.

Si cette ducation n'tait qu'inutile, on pourrait se borner  plaindre
les malheureux enfants auxquels, au lieu de tant de choses ncessaires 
apprendre  l'cole primaire, on prfre enseigner la gnalogie des
fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de l'Austrasie, ou des
classifications zoologiques; mais elle prsente un danger beaucoup plus
srieux. Elle donne  celui qui l'a reue un dgot violent de la
condition o il est n, et l'intense dsir d'en sortir. L'ouvrier ne
veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus tre paysan, et le
dernier des bourgeois ne voit pour ses fils d'autre carrire possible
que les fonctions salaries par l'tat. Au lieu de prparer des hommes
pour la vie, l'cole ne les prpare qu' des fonctions publiques o l'on
peut russir sans avoir  se diriger ni  manifester aucune lueur
d'initiative. Au bas de l'chelle, elle cre ces armes de proltaires
mcontents de leur sort et toujours prts  la rvolte; en haut, notre
bourgeoisie frivole,  la fois sceptique et crdule, ayant une confiance
superstitieuse dans l'tat-providence, que cependant elle fronde sans
cesse, s'en prenant toujours au gouvernement de ses propres fautes et
incapable de rien entreprendre sans l'intervention de l'autorit.

L'tat qui fabrique  coups de manuels tous ces diplms, ne peut en
utiliser qu'un petit nombre et laisse forcment sans emploi les autres.
Il lui faut donc se rsigner  nourrir les premiers et  avoir pour
ennemis les seconds. Du haut en bas de la pyramide sociale, du simple
commis au professeur et au prfet, la masse immense des diplms assige
aujourd'hui les carrires. Alors qu'un ngociant ne peut que trs
difficilement trouver un agent pour aller le reprsenter dans les
colonies, c'est par des milliers de candidats que les plus modestes
places officielles sont sollicites. Le dpartement de la Seine compte 
lui seul 20.000 instituteurs et institutrices sans emploi, et qui,
mprisant les champs et l'atelier, s'adressent  l'tat pour vivre. Le
nombre des lus tant restreint, celui des mcontents est forcment
immense. Ces derniers sont prts pour toutes les rvolutions, quels
qu'en soient les chefs et quelque but qu'elles poursuivent.
L'acquisition de connaissances dont on ne peut trouver l'emploi est un
moyen sr de faire de l'homme un rvolt[10].

Il est videmment trop tard pour remonter un tel courant. Seule
l'exprience, dernire ducatrice des peuples, se chargera de nous
montrer notre erreur. Elle seule sera assez puissante pour prouver la
ncessit de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concours par
une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les
champs, les ateliers, les entreprises coloniales, qu'aujourd'hui elle
cherche  tout prix  fuir.

Cette instruction professionnelle que tous les esprits clairs
rclament maintenant fut celle qu'ont jadis reue nos pres, et que les
peuples qui dominent aujourd'hui le monde par leur volont, leur
initiative, leur esprit d'entreprise ont su conserver. Dans des pages
remarquables, dont je reproduirai plus loin les parties les plus
essentielles, un grand penseur, M. Taine, a montr nettement que notre
ducation d'autrefois tait  peu prs ce qu'est l'ducation anglaise ou
amricaine d'aujourd'hui, et, dans un remarquable parallle entre le
systme latin et le systme anglo-saxon, il a fait voir clairement les
consquences des deux mthodes.

On consentirait peut-tre,  l'extrme rigueur,  accepter encore tous
les inconvnients de notre ducation classique, alors mme qu'elle ne
ferait que des dclasss et des mcontents, si l'acquisition
superficielle de tant de connaissances, la rcitation parfaite de tant
de manuels levait le niveau de l'intelligence. Mais l'lve-t-elle
rellement? Non, hlas! C'est le jugement, l'exprience, l'initiative,
le caractre qui sont les conditions de succs dans la vie, et ce n'est
pas l ce que donnent les livres. Les livres sont des dictionnaires
utiles  consulter, mais dont il est parfaitement inutile d'avoir de
longs fragments dans la tte.

Comment l'instruction professionnelle peut-elle dvelopper
l'intelligence dans une mesure qui chappe tout  fait  l'instruction
classique: c'est ce que M. Taine montre fort bien.

     Les ides ne se forment que dans leur milieu naturel et normal; ce
     qui fait vgter leur germe, ce sont les innombrables impressions
     sensibles que le jeune homme reoit tous les jours  l'atelier,
     dans la mine, au tribunal,  l'tude, sur le chantier,  l'hpital,
     au spectacle des outils, des matriaux et des oprations, en
     prsence des clients, des ouvriers, du travail, de l'ouvrage bien
     ou mal fait, dispendieux ou lucratif: voil les petites perceptions
     particulires des yeux, de l'oreille, des mains et mme de
     l'odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement
     labores, s'organisent en lui pour lui suggrer tt ou tard telle
     combinaison nouvelle, simplification, conomie, perfectionnement ou
     invention. De tous ces contacts prcieux, de tous ces lments
     assimilables et indispensables, le jeune Franais est priv, et
     justement pendant l'ge fcond; sept ou huit annes durant, il est
     squestr dans une cole, loin de l'exprience directe et
     personnelle qui lui aurait donn la notion exacte et vive des
     choses, des hommes et des diverses faons de les manier.

     ... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine,
     plusieurs annes de leur vie, et des annes efficaces, importantes
     ou mme dcisives: comptez d'abord la moiti ou les deux tiers de
     ceux qui se prsentent  l'examen, je veux dire les refuss;
     ensuite, parmi les admis, gradus, brevets et diplms, encore la
     moiti ou les deux tiers, je veux dire les surmens. On leur a
     demand trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un
     tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de
     sciences, des rpertoires vivants de toute la connaissance humaine;
     en effet, ils ont t cela, ou  peu prs, ce jour-l, pendant deux
     heures; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne
     pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs acquisitions, trop
     nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur
     esprit, et ils n'en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a
     flchi; la sve fconde est tarie; l'homme fait apparat, et,
     souvent c'est l'homme fini. Celui-ci, rang, mari, rsign 
     tourner en cercle et indfiniment dans le mme cercle, se cantonne
     dans son office restreint; il le remplit correctement, rien au
     del. Tel est le rendement moyen; certainement la recette
     n'quilibre pas la dpense. En Angleterre et en Amrique, o, comme
     jadis avant 1789, en France, on emploie le procd inverse, le
     rendement obtenu est gal ou suprieur.

L'illustre psychologue nous montre ensuite la diffrence de notre
systme avec celui des Anglo-Saxons. Ces derniers ne possdent pas nos
innombrables coles spciales; chez eux l'enseignement n'est pas donn
par le livre, mais par la chose elle-mme. L'ingnieur, par exemple, se
forme dans un atelier et jamais dans une cole; ce qui permet  chacun
d'arriver exactement au degr que comporte son intelligence, ouvrier ou
contrematre s'il ne peut aller plus loin, ingnieur si ses aptitudes
l'y conduisent. C'est l un procd autrement dmocratique et autrement
utile pour la socit que de faire dpendre toute la carrire d'un
individu d'un concours de quelques heures subi  dix-huit ou vingt ans.

      l'hpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte,
     chez l'homme de loi, l'lve, admis trs jeune, fait son
     apprentissage et son stage,  peu prs comme chez nous un clerc
     dans son tude ou un rapin dans son atelier. Au pralable et avant
     d'entrer, il a pu suivre quelque cours gnral et sommaire, afin
     d'avoir un cadre tout prt pour y loger les observations que tout 
     l'heure il va faire. Cependant,  sa porte, il y a, le plus
     souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre  ses heures
     libres, afin de coordonner au fur et  mesure les expriences
     quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil rgime, la capacit
     pratique crot et se dveloppe d'elle-mme, juste au degr que
     comportent les facults de l'lve, et dans la direction requise
     par sa besogne future, par l'oeuvre spciale  laquelle ds 
     prsent il veut s'adapter. De cette faon, en Angleterre et aux
     tats-Unis, le jeune homme parvient vite  tirer de lui-mme tout
     ce qu'il contient. Ds vingt-cinq ans, et bien plus tt, si la
     substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un
     excutant utile, mais encore un entrepreneur spontan, non
     seulement un rouage, mais de plus un moteur.--En France, o le
     procd inverse a prvalu et,  chaque gnration, devient plus
     chinois, le total des forces perdues est norme.

Et le grand philosophe arrive  la conclusion suivante sur la
disconvenance croissante de notre ducation latine et de la vie.

     Aux trois tages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence
     et la jeunesse, la prparation thorique et scolaire sur des bancs,
     par des livres, s'est prolonge et surcharge, en vue de l'examen,
     du grade, du diplme et du brevet, en vue de cela seulement, et
     par les pires moyens, par l'application d'un rgime antinaturel et
     antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par
     l'internat, par l'entranement artificiel et le remplissage
     mcanique, par le surmenage, sans considration du temps qui
     suivra, de l'ge adulte et des offices virils que l'homme fait
     exercera, abstraction faite du monde rel o tout  l'heure le
     jeune homme va tomber, de la socit ambiante  laquelle il faut
     l'adapter ou le rsigner d'avance, du conflit humain o pour se
     dfendre et se tenir debout, il doit tre, au pralable, quip,
     arm, exerc, endurci. Cet quipement indispensable, cette
     acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidit
     du bon sens, de la volont et des nerfs, nos coles ne la lui
     procurent pas; tout au rebours; bien loin de le qualifier, elles le
     disqualifient pour sa condition prochaine et dfinitive. Partant,
     son entre dans le monde et ses premiers pas dans le champ de
     l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes
     douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froiss,
     parfois estropi  demeure. C'est une rude et dangereuse preuve;
     l'quilibre moral et mental s'y altre, et court risque de ne pas
     se rtablir; la dsillusion est venue, trop brusque et trop
     complte; les dceptions ont t trop grandes et les dboires trop
     forts[11].

Nous sommes-nous loigns, dans ce qui prcde, de la psychologie des
foules? Non certes. Si nous voulons comprendre les ides, les croyances
qui y germent aujourd'hui, et qui cloront demain, il faut savoir
comment le terrain a t prpar. L'enseignement donn  la jeunesse
d'un pays permet de savoir ce que sera ce pays un jour. L'ducation
donne  la gnration actuelle justifie les prvisions les plus
sombres. C'est en partie avec l'instruction et l'ducation que
s'amliore ou s'altre l'me des foules. Il tait donc ncessaire de
montrer comment le systme actuel l'a faonne, et comment la masse des
indiffrents et des neutres est devenue progressivement une immense
arme de mcontents, prte  obir  toutes les suggestions des
utopistes et des rhteurs. C'est  l'cole que se forment aujourd'hui
les socialistes et les anarchistes et que se prparent pour les peuples
latins les heures prochaines de dcadence.


NOTES:

[6] Cette proposition tant bien nouvelle encore, et l'histoire tant
tout  fait inintelligible sans elle, j'ai consacr dans mon dernier
ouvrage (_Les Lois psychologiques de l'volution des peuples_) quatre
chapitres  sa dmonstration. Le lecteur y verra que, malgr de
trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en
un mot, aucun lment de civilisation, ne peut passer intact d'un peuple
 un autre.

[7] Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cit par Taine, est 
ce point de vue fort net:

Ce qu'on voit partout sur la clbration du dimanche et sur la
frquentation des glises prouve que la masse des Franais veut revenir
aux anciens usages, et il n'est plus temps de rsister  cette pente
nationale... La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte
et de prtres. _C'est une erreur de quelques philosophes modernes, 
laquelle j'ai t moi-mme entran_, que de croire  la possibilit
d'une instruction assez rpandue pour dtruire les prjugs religieux;
ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de
consolation... Il faut donc laisser  la masse du peuple, ses prtres,
ses autels et son culte.

[8] C'est ce que reconnaissent, mme aux tats-Unis, les rpublicains
les plus avancs. Le journal amricain _Forum_ exprimait rcemment cette
opinion catgorique dans les termes que je reproduis ici, d'aprs la
_Review of Reviews_ de dcembre 1894:

On ne doit jamais oublier, mme chez les plus fervents ennemis de
l'aristocratie, que l'Angleterre est aujourd'hui le pays le plus
dmocratique de l'univers, celui o les droits de l'individu sont le
plus respects, et celui o les individus possdent le plus de libert.

[9] Si l'on rapproche les profondes dissensions religieuses et
politiques qui sparent les diverses parties de la France, et sont
surtout une question de races, des tendances sparatistes qui se sont
manifestes  l'poque de la Rvolution, et qui commenaient  se
dessiner de nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit
que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin
d'tre fusionnes encore. La centralisation nergique de la Rvolution
et la cration de dpartements artificiels destins  mler les
anciennes provinces fut certainement son oeuvre la plus utile. Si la
dcentralisation, dont parlent tant aujourd'hui les esprits
imprvoyants, pouvait tre cre, elle aboutirait promptement aux plus
sanglantes discordes. Il faut pour le mconnatre oublier entirement
notre histoire.

[10] Ce n'est pas l d'ailleurs un phnomne spcial aux peuples latins;
on l'observe aussi en Chine, pays conduit galement par une solide
hirarchie de mandarins, et o le mandarinat est, comme chez nous,
obtenu par des concours dont la seule preuve est la rcitation
imperturbable d'pais manuels. L'arme des lettrs sans emploi est
considre aujourd'hui en Chine comme une vritable calamit nationale.
Il en est de mme dans l'Inde, o, depuis que les Anglais ont ouvert des
coles, non pour duquer, comme cela se fait en Angleterre, mais
simplement pour instruire les indignes, il s'est form une classe
spciale de lettrs, les Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent recevoir un
emploi, deviennent d'irrconciliables ennemis de la puissance anglaise.
Chez tous les Babous, munis ou non d'emplois, le premier effet de
l'instruction a t d'abaisser immensment le niveau de leur moralit.
C'est un fait sur lequel j'ai longuement insist dans mon livre _Les
Civilisations de l'Inde_, et qu'ont galement constat tous les auteurs
qui ont visit la grande pninsule.

[11] TAINE. _Le Rgime moderne_, t. II, 1894.--Ces pages sont  peu prs
les dernires qu'crivit Taine. Elles rsument admirablement les
rsultats de la longue exprience du grand philosophe. Je les crois
malheureusement totalement incomprhensibles pour les professeurs de
notre universit n'ayant pas sjourne  l'tranger. L'ducation est le
seul moyen que nous possdions pour agir un peu sur l'me d'un peuple et
il est profondment triste d'avoir  songer qu'il n'est  peu prs
personne en France qui puisse arriver  comprendre que notre
enseignement actuel est un redoutable lment de rapide dcadence et
qu'au lieu d'lever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.

On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur
l'ducation en Amrique rcemment consignes par M. Paul Bourget dans
son beau livre _Outre-Mer_. Aprs avoir constat lui aussi que notre
ducation ne fait que des bourgeois borns sans initiative et sans
volont ou des anarchistes, ces deux types galement funestes du
civilis qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanit
destructrice l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop
mditer entre nos lyces franais, ces usines  dgnrescence et les
coles amricaines qui prparent si admirablement l'homme  la vie. On y
voit clairement l'abme existant entre les peuples vraiment
dmocratiques et ceux qui n'ont de dmocratie que dans leur discours et
pas du tout dans leurs penses.




CHAPITRE II

Facteurs immdiats des opinions des foules.

 1. _Les images, les mots et les formules._--Puissance magique des mots
et des formules.--La puissance des mots est lie aux images qu'ils
voquent et est indpendante de leur sens rel.--Ces images varient
d'ge en ge, de race en race.--L'usure des mots.--Exemples des
variations considrables du sens de quelques mots trs usuels.--Utilit
politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les
mots sous lesquels on les dsignait produisent une fcheuse impression
sur les foules.--Variations du sens des mots suivant la race.--Sens
diffrents du mot dmocratie en Europe et en Amrique.-- 2. _Les
illusions._--Leur importance.--On les retrouve  la base de toutes les
civilisations.--Ncessit sociale des illusions.--Les foules les
prfrent toujours aux vrits.-- 3. _L'exprience._--L'exprience
seule peut tablir dans l'me des foules des vrits devenues
ncessaires et dtruire des illusions devenues
dangereuses.--L'exprience n'agit qu' condition d'tre frquemment
rpte.--Ce que cotent les expriences ncessaires pour persuader les
foules.-- 4. _La raison._--Nullit de son influence sur les foules.--On
n'agit sur elles qu'en agissant sur leurs sentiments inconscients.--Le
rle de la logique dans l'histoire.--Les causes secrtes des vnements
invraisemblables.


Nous venons de rechercher les facteurs lointains et prparatoires qui
donnent  l'me des foules une rceptivit spciale, rendant possible
chez elle l'closion de certains sentiments et de certaines ides. Il
nous reste  tudier maintenant les facteurs capables d'agir d'une
faon immdiate. Nous verrons dans un prochain chapitre comment doivent
tre manis ces facteurs pour qu'ils puissent produire tous leurs
effets.

Dans la premire partie de cet ouvrage nous avons tudi les sentiments,
les ides, les raisonnements des collectivits; et, de cette
connaissance, on pourrait videmment dduire d'une faon gnrale les
moyens d'impressionner leur me. Nous savons dj ce qui frappe
l'imagination des foules, la puissance et la contagion des suggestions,
surtout de celles qui se prsentent sous forme d'images. Mais les
suggestions pouvant tre d'origine fort diverses, les facteurs capables
d'agir sur l'me des foules peuvent tre assez diffrents. Il est donc
ncessaire de les examiner sparment. Ce n'est pas l une inutile
tude. Les foules sont un peu comme le sphinx de la fable antique: il
faut savoir rsoudre les problmes que leur psychologie nous pose, ou se
rsigner  tre dvor par elles.


 1.--LES IMAGES, LES MOTS ET LES FORMULES

En tudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elle est
impressionne surtout par des images. Ces images, on n'en dispose pas
toujours, mais il est possible de les voquer par l'emploi judicieux des
mots et des formules. Manis avec art, ils possdent vraiment la
puissance mystrieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la
magie. Ils font natre dans l'me des foules les plus formidables
temptes, et savent aussi les calmer. On lverait une pyramide beaucoup
plus haute que celle du vieux Khops avec les seuls ossements des
hommes victimes de la puissance des mots et des formules.

La puissance des mots est lie aux images qu'ils voquent et tout  fait
indpendante de leur signification relle. Ce sont parfois ceux dont le
sens est le plus mal dfini qui possdent le plus d'action. Tels par
exemple, les termes: dmocratie, socialisme, galit, libert, etc.,
dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas  le
prciser. Et pourtant il est certain qu'une puissance vraiment magique
s'attache  leurs brves syllabes, comme si elles contenaient la
solution de tous les problmes. Ils synthtisent les aspirations
inconscientes les plus diverses et l'espoir de leur ralisation.

La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et
certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les
foules; et, ds qu'ils ont t prononcs, les visages deviennent
respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considrent comme
des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils voquent dans
les mes des images grandioses et vagues, mais le vague mme qui les
estompe augmente leur mystrieuse puissance. Ils sont les divinits
mystrieuses caches derrire le tabernacle et dont le dvot ne
s'approche qu'en tremblant.

Les images voques par les mots tant indpendantes de leur sens,
varient d'ge en ge, de peuple  peuple, sous l'identit des formules.
 certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot
n'est que le bouton d'appel qui les fait apparatre.

Tous les mots et toutes les formules ne possdent pas la puissance
d'voquer des images; et il en est qui, aprs en avoir voqu, s'usent
et ne rveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains
sons, dont l'utilit principale est de dispenser celui qui les emploie
de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux
communs appris dans la jeunesse, nous possdons tout ce qu'il faut pour
traverser la vie sans la fatigante ncessit d'avoir  rflchir sur
quoi que ce soit.

Si l'on considre une langue dtermine, on voit que les mots dont elle
se compose changent assez lentement dans le cours des ges; mais ce qui
change sans cesse, ce sont les images qu'ils voquent ou le sens qu'on y
attache; et c'est pourquoi je suis arriv, dans un autre ouvrage, 
cette conclusion que la traduction complte d'une langue, surtout quand
il s'agit de peuples morts, est chose totalement impossible. Que
faisons-nous, en ralit, quand nous substituons un terme franais  un
terme latin, grec ou sanscrit, ou mme quand nous cherchons  comprendre
un livre crit dans notre propre langue il y a deux ou trois sicles?
Nous substituons simplement les images et les ides que la vie moderne a
mises dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument
diffrentes que la vie ancienne avait fait natre dans l'me de races
soumises  des conditions d'existence sans analogie avec les ntres.
Quand les hommes de la Rvolution croyaient copier les Grecs et les
Romains, que faisaient-ils, sinon donner  des mots anciens un sens que
ceux-ci n'eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait-il exister entre
les institutions des Grecs et celles que dsignent de nos jours les mots
correspondants? Qu'tait alors une rpublique, sinon une institution
essentiellement aristocratique forme d'une runion de petits despotes
dominant une foule d'esclaves maintenus dans la plus absolue sujtion.
Ces aristocraties communales, bases sur l'esclavage, n'auraient pu
exister un instant sans lui.

Et le mot libert, que pouvait-il signifier de semblable  ce que nous
comprenons aujourd'hui,  une poque o la possibilit de la libert de
penser n'tait mme pas souponne, et o il n'y avait pas de forfait
plus grand et plus rare que de discuter les dieux, les lois et les
coutumes de la cit? Un mot comme celui de patrie, que signifiait-il
dans l'me d'un Athnien ou d'un Spartiate, sinon le culte d'Athnes ou
de Sparte, et nullement celui de la Grce, compose de cits rivales et
toujours en guerre. Le mme mot de patrie, quel sens avait-il chez les
anciens Gaulois diviss en tribus rivales, de races, de langues et de
religions diffrentes, que Csar vainquit facilement parce qu'il eut
toujours parmi elles des allies. Rome seule donna  la Gaule une patrie
en lui donnant l'unit politique et religieuse. Sans mme remonter si
loin, et en reculant de deux sicles  peine, croit-on que le mme mot
de patrie tait conu comme aujourd'hui par des princes franais, tels
que le grand Cond, s'alliant  l'tranger contre leur souverain? Et le
mme mot encore n'avait-il pas un sens bien diffrent du sens moderne
pour les migrs, qui croyaient obir aux lois de l'honneur en
combattant la France, et qui  leur point de vue y obissaient en effet,
puisque la loi fodale liait le vassal au seigneur et non  la terre, et
que l o tait le souverain, l tait la vraie patrie.

Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondment chang d'ge
en ge, et que nous ne pouvons arriver  comprendre comme on les
comprenait jadis qu'aprs un long effort. On a dit avec raison qu'il
faut beaucoup de lecture pour arriver seulement  concevoir ce que
signifiaient pour nos arrire-grands-pres des mots tels que le roi et
la famille royale. Qu'est-ce alors pour des termes plus complexes
encore?

Les mots n'ont donc que des significations mobiles et transitoires,
changeantes d'ge en ge et de peuple  peuple; et, quand nous voulons
agir par eux, sur la foule, ce qu'il faut savoir, c'est le sens qu'ils
ont pour elle  un moment donn, et non celui qu'ils eurent jadis ou
qu'ils peuvent avoir pour des individus de constitution mentale
diffrente.

Aussi, quand les foules ont fini,  la suite de bouleversements
politiques, de changements de croyances, par acqurir une antipathie
profonde pour les images voques par certains mots, le premier devoir
de l'homme d'tat vritable est de changer les mots sans, bien entendu,
toucher aux choses en elles-mmes, ces dernires tant trop lies  une
constitution hrditaire pour pouvoir tre transformes. Le judicieux
Tocqueville a fait remarquer, il y a dj longtemps, que le travail du
Consulat et de l'Empire a surtout consist  habiller de mots nouveaux
la plupart des institutions du pass, c'est--dire  remplacer des mots
voquant de fcheuses images dans l'imagination des foules par d'autres
mots dont la nouveaut empchait de pareilles vocations. La taille est
devenue contribution foncire; la gabelle, l'impt du sel; les aides,
contributions indirectes et droit runis; la taxe des matrises et
jurandes s'est appele patente, etc.

Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'tat consiste donc
 baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les
foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des
mots est si grande qu'il suffit de dsigner par des termes bien choisis
les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine
remarque justement que c'est en invoquant la libert et la fraternit,
mots trs populaires alors, que les Jacobins ont pu installer un
despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil  celui de
l'Inquisition, des hcatombes humaines semblables  celles de l'ancien
Mexique. L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste
surtout  savoir manier les mots. Une des grandes difficults de cet art
est que, dans une mme socit, les mmes mots ont le plus souvent des
sens fort diffrents pour les diverses couches sociales. Elles emploient
en apparence les mmes mots; mais elles ne parlent jamais la mme
langue.

Dans les exemples qui prcdent nous avons fait surtout intervenir le
temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Mais si
nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu' une
mme poque, chez des peuples galement civiliss mais de races
diverses, les mmes mots correspondent fort souvent  des ides
extrmement dissemblables. Il est impossible de comprendre ces
diffrences sans de nombreux voyages, et c'est pourquoi je ne saurais
insister sur elles. Je me bornerai  faire remarquer que ce sont
prcisment les mots les plus employs par les foules qui d'un peuple 
l'autre possdent les sens les plus diffrents. Tels sont par exemple
les mots de dmocratie et de socialisme, d'un usage si frquent
aujourd'hui.

Ils correspondent en ralit  des ides et des images tout  fait
opposes dans les mes latines et dans les mes anglo-saxonnes. Chez les
Latins le mot dmocratie, signifie surtout effacement de la volont et
de l'initiative de l'individu devant celles de la communaut
reprsentes par l'tat. C'est l'tat qui est charg de plus en plus de
diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C'est
 lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou
monarchistes, font constamment appel. Chez l'Anglo-saxon, celui
d'Amrique notamment, le mme mot dmocratie signifie au contraire
dveloppement intense de la volont et de l'individu, effacement aussi
complet que possible de l'tat, auquel en dehors de la police, de
l'arme et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas
mme l'instruction. Donc le mme mot qui signifie, chez un peuple,
effacement de la volont et de l'initiative individuelle et
prpondrance de l'tat, signifie chez un autre dveloppement excessif
de cette volont, de cette initiative, et effacement complet de
l'tat[12].


 2.--LES ILLUSIONS

Depuis l'aurore des civilisations les foules ont toujours subi
l'influence des illusions. C'est aux crateurs d'illusions qu'elles ont
lev le plus de temples, de statues et d'autels. Illusions religieuses
jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd'hui, on retrouve
toujours ces formidables souveraines  la tte de toutes les
civilisations qui ont successivement fleuri sur notre plante. C'est en
leur nom que se sont difis les temples de la Chalde et de l'gypte,
les difices religieux du moyen ge, que l'Europe entire a t
bouleverse il y a un sicle, et il n'est pas une seule de nos
conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur
puissante empreinte. L'homme les renverse parfois, au prix de
bouleversements effroyables, mais il semble condamn  les relever
toujours. Sans elles il n'aurait pu sortir de la barbarie primitive, et
sans elles encore il y retomberait bientt. Ce sont des ombres vaines,
sans doute; mais ces filles de nos rves ont oblig les peuples  crer
tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.

Si l'on dtruisait, dans les muses et les bibliothques, et que l'on
ft crouler, sur les dalles des parvis, toutes les oeuvres et tous
les monuments d'art qu'ont inspirs les religions, que resterait-il des
grands rves humains? Donner aux hommes la part d'espoir et d'illusion
sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d'tre des
dieux, des hros et des potes. Pendant cinquante ans, la science parut
assumer cette tche. Mais ce qui l'a compromise dans les coeurs
affams d'idal, c'est qu'elle n'ose plus assez promettre et qu'elle ne
sait pas assez mentir[13].

Les philosophes du dernier sicle se sont consacrs avec ferveur 
dtruire les illusions religieuses, politiques et sociales dont, pendant
de longs sicles, avaient vcu nos pres. En les dtruisant ils ont tari
les sources de l'esprance et de la rsignation. Derrire les chimres
immoles, ils ont trouv les forces aveugles et sourdes de la nature.
Inexorables pour la faiblesse elles ne connaissent pas la piti.

Avec tous ses progrs la philosophie n'a pu encore offrir aux foules
aucun idal qui les puisse charmer; mais, comme il leur faut des
illusions  tout prix, elles se dirigent d'instinct, comme l'insecte
allant  la lumire, vers les rhteurs qui leur en prsentent. Le grand
facteur de l'volution des peuples n'a jamais t la vrit, mais bien
l'erreur. Et si le socialisme est si puissant aujourd'hui, c'est qu'il
constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgr toutes les
dmonstrations scientifiques, il continue  grandir. Sa principale force
est d'tre dfendu par des esprits ignorant assez les ralits des
choses pour oser promettre hardiment  l'homme le bonheur. L'illusion
sociale rgne aujourd'hui sur toutes les ruines amonceles du pass, et
l'avenir lui appartient. Les foules n'ont jamais eu soif de vrits.
Devant les vidences qui leur dplaisent, elles se dtournent, prfrant
difier l'erreur, si l'erreur les sduit. Qui sait les illusionner est
aisment leur matre; qui tente de les dsillusionner est toujours leur
victime.


 3.--L'EXPRIENCE

L'exprience constitue  peu prs le seul procd efficace pour tablir
solidement une vrit dans l'me des foules, et dtruire des illusions
devenues trop dangereuses. Encore est-il ncessaire que l'exprience
soit ralise sur une trs large chelle et fort souvent rpte. Les
expriences faites par une gnration sont gnralement inutiles pour la
suivante; et c'est pourquoi les faits historiques invoqus comme
lments de dmonstration ne sauraient servir. Leur seule utilit est de
prouver  quel point les expriences doivent tre rptes d'ge en ge
pour exercer quelque influence, et russir  branler seulement une
erreur lorsqu'elle est solidement implante dans l'me des foules.

Notre sicle, et celui qui l'a prcd, seront cits sans doute par des
historiens de l'avenir comme une re de curieuses expriences.  aucun
ge il n'en avait t autant tent.

La plus gigantesque de ces expriences fut la Rvolution franaise. Pour
dcouvrir qu'on ne refait pas une socit de toutes pices sur les
indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions
d'hommes et bouleverser l'Europe entire pendant vingt ans. Pour nous
prouver exprimentalement que les Csars cotent cher aux peuples qui
les acclament, il a fallu deux ruineuses expriences en cinquante ans,
et, malgr leur clart, elles ne semblent pas avoir t suffisamment
convaincantes. La premire a cot pourtant trois millions d'hommes et
une invasion, la seconde un dmembrement et la ncessit des armes
permanentes. La troisime a failli tre tente il n'y a pas longtemps et
le sera srement un jour. Pour faire admettre  tout un peuple que
l'immense arme allemande n'tait pas, comme on l'enseignait il y a
trente ans, une sorte de garde nationale inoffensive[14], il a fallu
l'effroyable guerre qui nous a cot si cher. Pour reconnatre que le
protectionnisme ruine les peuples qui l'acceptent, il faudra au moins
vingt ans de dsastreuses expriences. On pourrait multiplier
indfiniment ces exemples.


 4.--LA RAISON

Dans l'numration des facteurs capables d'impressionner l'me des
foules, on pourrait se dispenser entirement de mentionner la raison,
s'il n'tait ncessaire d'indiquer la valeur ngative de son influence.

Nous avons dj montr que les foules ne sont pas influenables par des
raisonnements, et ne comprennent que de grossires associations d'ides.
Aussi est-ce  leurs sentiments et jamais  leur raison que font appel
les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique n'ont
aucune action sur elles[15]. Pour convaincre les foules, il faut d'abord
se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animes, feindre de
les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen
d'associations rudimentaires, certaines images bien suggestives; savoir
revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout  chaque instant les
sentiments qu'on fait natre. Cette ncessit de varier sans cesse son
langage suivant l'effet produit  l'instant o l'on parle frappe
d'avance d'impuissance tout discours tudi et prpar: l'orateur y suit
sa pense, car non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son
influence devient parfaitement nulle.

Les esprits logiques, habitus  tre convaincus par des chanes de
raisonnements un peu serres, ne peuvent s'empcher d'avoir recours  ce
mode de persuasion quand ils s'adressent aux foules, et le manque
d'effet de leurs arguments les surprend toujours. Les consquences
mathmatiques usuelles fondes sur le syllogisme, c'est--dire sur des
associations d'identits, crit un logicien, sont ncessaires... La
ncessit forcerait l'assentiment mme d'une masse inorganique, si
celle-ci tait capable de suivre des associations d'identits. Sans
doute; mais la foule n'est pas plus capable que la masse inorganique de
les suivre, ni mme de les entendre. Qu'on essaie de convaincre par un
raisonnement des esprits primitifs, des sauvages ou des enfants, par
exemple, et l'on se rendra compte de la faible valeur que possde ce
mode d'argumentation.

Il n'est mme pas besoin de descendre jusqu'aux tres primitifs pour
voir la complte impuissance des raisonnements quand ils ont  lutter
contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont t tenaces
pendant de longs sicles des superstitions religieuses, contraires  la
plus simple logique. Pendant prs de deux mille ans les plus lumineux
gnies ont t courbs sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps
modernes pour que leur vracit ait pu seulement tre conteste. Le
moyen ge et la Renaissance ont possd bien des hommes clairs; ils
n'en ont pas possd un seul auquel le raisonnement ait montr les cts
enfantins de ses superstitions, et fait natre un faible doute sur les
mfaits du diable ou sur la ncessit de brler les sorciers.

Faut-il regretter que ce ne soit jamais la raison qui guide les foules?
Nous n'oserions le dire. La raison humaine n'et pas russi sans doute 
entraner l'humanit dans les voies de la civilisation avec l'ardeur et
la hardiesse dont l'ont souleve ses chimres. Filles de l'inconscient
qui nous mne, ces chimres taient sans doute ncessaires. Chaque race
porte dans sa constitution mentale les lois de ses destines, et c'est
peut-tre  ces lois qu'elle obit par un inluctable instinct, mme
dans ses impulsions en apparence les plus irraisonnes. Il semble
parfois que les peuples soient soumis  des forces secrtes analogues 
celles qui obligent le gland  se transformer en chne ou la comte 
suivre son orbite.

Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit tre cherch dans
la marche gnrale de l'volution d'un peuple et non dans les faits
isols d'o cette volution semble parfois surgir. Si l'on ne
considrait que ces faits isols l'histoire semblerait rgie par
d'invraisemblables hasards. Il tait invraisemblable qu'un ignorant
charpentier de Galile pt devenir pendant deux mille ans un dieu
tout-puissant, au nom duquel fussent fondes les plus importantes
civilisations; invraisemblable aussi que quelques bandes d'Arabes sortis
de leurs dserts pussent conqurir la plus grande partie du vieux monde
grco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d'Alexandre;
invraisemblable encore que, dans une Europe trs vieille et trs
hirarchise, un obscur lieutenant d'artillerie pt russir  rgner sur
une foule de peuples et de rois.

Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop
d'intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n'est pas avec la
raison et c'est le plus souvent malgr elle, que se sont crs des
sentiments tels que l'honneur, l'abngation, la foi religieuse, l'amour
de la gloire et de la patrie, qui ont t jusqu'ici les grands ressorts
de toutes les civilisations.

NOTES:

[12] Dans _Les Lois psychologiques de l'volution des peuples_, j'ai
longuement insist sur la diffrence qui spare l'idal dmocratique
latin de l'idal dmocratique anglo-saxon. D'une faon indpendante et 
la suite de ses voyages, M. Paul Bourget est arriv, dans son livre tout
rcent, _Outre-Mer_,  des conclusions  peu prs identiques aux
miennes.

[13] Daniel Lesueur.

[14] L'opinion des foules tait forme, dans ce cas, par ces
associations grossires de choses dissemblables dont j'ai prcdemment
expos le mcanisme. Notre garde nationale d'alors, tant compose de
pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant tre
prise au srieux, tout ce qui portait un nom analogue veillait les
mmes images, et tait considr par consquent comme aussi inoffensif.
L'erreur des foules tait partage alors, ainsi que cela arrive si
souvent pour les opinions gnrales, par leurs meneurs. Dans un discours
prononc le 31 dcembre 1867  la Chambre des dputs, et reproduit par
M. E. Ollivier dans un livre rcent, un homme d'tat qui a bien souvent
suivi l'opinion des foules, mais ne l'a jamais prcde, M. Thiers,
rptait que la Prusse, en dehors d'une arme active  peu prs gale en
nombre  la ntre, ne possdait qu'une garde nationale analogue  celle
que nous possdions et par consquent sans importance; assertions aussi
exactes que les prvisions du mme homme d'tat sur le peu d'avenir des
chemins de fer.

[15] Mes premires observations sur l'art d'impressionner les foules et
sur les faibles ressources qu'offrent sur ce point les rgles de la
logique remontent  l'poque du sige de Paris, le jour o je vis
conduire au Louvre, o sigeait alors le gouvernement, le marchal V...
qu'une foule furieuse prtendait avoir surpris levant le plan des
fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement,
G. P..., orateur fort clbre, sortit pour haranguer la foule qui
rclamait l'excution immdiate du prisonnier. Je m'attendais  ce que
l'orateur dmontrt l'absurdit de l'accusation, en disant que le
marchal accus tait prcisment un des constructeurs de ces
fortifications dont le plan se vendait d'ailleurs chez tous les
libraires.  ma grande stupfaction--j'tais fort jeune alors--le
discours fut tout autre. Justice sera faite, cria l'orateur en
s'avanant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le
gouvernement de la dfense nationale terminer votre enqute. Nous
allons, en attendant, enfermer l'accus. Calme aussitt par cette
satisfaction apparente, la foule s'coula, et au bout d'un quart d'heure
le marchal put regagner son domicile. Il et t infailliblement
charp si l'orateur et tenu  la foule en fureur les raisonnements
logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver trs convaincants.




CHAPITRE III

Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion.

 1. _Les meneurs des foules._--Besoin instinctif de tous les tres en
foule d'obir  un meneur.--Psychologie des meneurs.--Eux seuls peuvent
crer la foi et donner une organisation aux foules.--Despotisme forc
des meneurs.--Classification des meneurs.--Rle de la volont.-- 2.
_Les moyens d'action des meneurs._--L'affirmation, la rptition, la
contagion.--Rle respectif de ces divers facteurs.--Comment la contagion
peut remonter des couches infrieures aux couches suprieures d'une
socit.--Une opinion populaire devient bientt une opinion
gnrale.-- 3. _Le prestige._--Dfinition et classification du
prestige.--Le prestige acquis et le prestige personnel.--Exemples
divers.--Comment meurt le prestige.


La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous
savons aussi quels sont les mobiles capables d'impressionner leur me.
Il nous reste  rechercher comment doivent tre appliqus ces mobiles,
et par qui ils peuvent tre utilement mis en oeuvre.


 1.--LES MENEURS DES FOULES

Ds qu'un certain nombre d'tres vivants sont runis, qu'il s'agisse
d'un troupeau d'animaux ou d'une foule d'hommes, ils se placent
d'instinct sous l'autorit d'un chef.

Dans les foules humaines, le chef n'est souvent qu'un meneur, mais,
comme tel, il joue un rle considrable. Sa volont est le noyau autour
duquel se forment et s'identifient les opinions. Il constitue le premier
lment d'organisation des foules htrognes et prpare leur
organisation en sectes. En attendant, il les dirige. La foule est un
troupeau servile qui ne saurait jamais se passer de matre.

Le meneur a d'abord t le plus souvent un men. Il a lui-mme t
hypnotis par l'ide dont il est ensuite devenu l'aptre. Elle l'a
envahi au point que tout disparat en dehors d'elle, et que toute
opinion contraire lui parat erreur et superstition. Tel, par exemple,
Robespierre, hypnotis par les ides philosophiques de Rousseau, et
employant les procds de l'Inquisition pour les propager.

Les meneurs ne sont pas le plus souvent des hommes de pense, mais des
hommes d'action. Ils sont peu clairvoyants, et ne pourraient l'tre, la
clairvoyance conduisant gnralement au doute et  l'inaction. Ils se
recrutent surtout parmi ces nvross, ces excits, ces demi-alins qui
ctoient les bords de la folie. Quelque absurde que puisse tre l'ide
qu'ils dfendent ou le but qu'ils poursuivent, tout raisonnement
s'mousse contre leur conviction. Le mpris et les perscutions ne les
touchent pas, ou ne font que les exciter davantage. Intrt personnel,
famille, tout est sacrifi. L'instinct de la conservation lui-mme est
annul chez eux, au point que la seule rcompense qu'ils sollicitent
souvent est de devenir des martyrs. L'intensit de leur foi donne 
leurs paroles une grande puissance suggestive. La multitude est toujours
prte  couter l'homme dou de volont forte qui sait s'imposer 
elle. Les hommes runis en foule perdent toute volont et se tournent
d'instinct vers qui en possde une.

De meneurs, les peuples n'ont jamais manqu: mais il s'en faut que tous
soient anims des convictions fortes qui font les aptres. Ce sont
souvent des rhteurs subtils, ne poursuivant que des intrts personnels
et cherchant  persuader en flattant de bas instincts. L'influence
qu'ils exercent ainsi peut tre trs grande, mais elle reste toujours
trs phmre. Les grands convaincus qui ont soulev l'me des foules,
les Pierre l'Ermite, les Luther, les Savonarole, les hommes de la
Rvolution, n'ont exerc de fascination qu'aprs avoir t eux-mmes
d'abord fascins par une croyance. Ils purent alors crer dans les mes
cette puissance formidable nomme la foi, qui rend l'homme esclave
absolu de son rve.

Crer la foi, qu'il s'agisse de foi religieuse, de foi politique ou
sociale, de foi en une oeuvre, en un personnage, en une ide, tel est
surtout le rle des grands meneurs, et c'est pourquoi leur influence est
toujours trs grande. De toutes les forces dont l'humanit dispose, la
foi a toujours t une des plus grandes, et c'est avec raison que
l'vangile lui attribue le pouvoir de transporter les montagnes. Donner
 l'homme une foi, c'est dcupler sa force. Les grands vnements de
l'histoire ont t raliss par d'obscurs croyants n'ayant gure que
leur foi pour eux. Ce n'est pas avec des lettrs et des philosophes, ni
surtout avec des sceptiques, qu'ont t difies les grandes religions
qui ont gouvern le monde, ni les vastes empires qui se sont tendus
d'un hmisphre  l'autre.

Mais, dans de tels exemples, il s'agit des grands meneurs, et ils sont
assez rares pour que l'histoire en puisse aisment marquer le nombre.
Ils forment le sommet d'une srie continue descendant de ces puissants
manieurs d'hommes  l'ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine
lentement ses camarades en remchant sans cesse quelques formules qu'il
ne comprend gure, mais dont, selon lui, l'application doit amener
srement la ralisation de tous les rves et de toutes les esprances.

Dans toutes les sphres sociales, des plus hautes aux plus basses, ds
que l'homme n'est plus isol, il tombe bientt sous la loi d'un meneur.
La plupart des hommes, dans les masses populaires surtout, ne possdent,
en dehors de leur spcialit, d'ide nette et raisonne sur quoi que ce
soit. Ils sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide.
Il peut tre remplac  la rigueur, mais trs insuffisamment par ces
publications priodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs
et leur procurent ces phrases toutes faites qui dispensent de raisonner.

L'autorit des meneurs est trs despotique, et n'arrive mme  s'imposer
qu' cause de ce despotisme. On a remarqu souvent combien facilement
ils se faisaient obir, bien que n'ayant aucun moyen d'appuyer leur
autorit, dans les couches ouvrires les plus turbulentes. Ils fixent
les heures de travail, le taux des salaires, dcident les grves, les
font commencer et cesser  heure fixe.

Les meneurs tendent aujourd'hui  remplacer de plus en plus les pouvoirs
publics  mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. La
tyrannie de ces nouveaux matres fait que les foules leur obissent
beaucoup plus docilement qu'elles n'ont obi  aucun gouvernement. Si,
par suite d'un accident quelconque, le meneur disparat et n'est pas
immdiatement remplac, la foule redevient une collectivit sans
cohsion ni rsistance. Pendant la dernire grve des employs des
omnibus  Paris, il a suffi d'arrter les deux meneurs qui la
dirigeaient pour la faire aussitt cesser. Ce n'est pas le besoin de la
libert, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'me des
foules. Elles ont une telle soif d'obir qu'elles se soumettent
d'instinct  qui se dclare leur matre.

On peut tablir une division assez tranche dans la classe des meneurs.
Les uns sont des hommes nergiques,  volont forte, mais momentane;
les autres, beaucoup plus rares que les prcdents, sont des hommes
possdant une volont  la fois forte et durable. Les premiers sont
violents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup
de main, entraner les masses malgr le danger, et transformer en hros
les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le
premier Empire. Tel encore, de nos jours, Garibaldi, aventurier sans
talent, mais nergique, russissant avec une poigne d'hommes 
s'emparer de l'ancien royaume de Naples dfendu pourtant par une arme
discipline.

Mais si l'nergie de ces meneurs est puissante, elle est momentane et
ne survit gure  l'excitant qui l'a fait natre. Rentrs dans le
courant de la vie ordinaire, les hros qui en taient anims font
souvent preuve, comme ceux que je citais  l'instant, de la plus
tonnante faiblesse. Ils semblent incapables de rflchir et de se
conduire dans les circonstances les plus simples, alors qu'ils avaient
si bien su conduire les autres. Ce sont des meneurs qui ne peuvent
exercer leur fonction qu' la condition d'tre mens eux-mmes et
excits sans cesse, d'avoir toujours au-dessus d'eux un homme ou une
ide, de suivre une ligne de conduite bien trace.

La seconde catgorie des meneurs, celle des hommes  volont durable, a,
malgr des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus
considrable. En elle on trouve les vrais fondateurs de religions ou de
grandes oeuvres: saint Paul, Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps.
Qu'ils soient intelligents ou borns, il n'importe, le monde sera
toujours  eux. La volont persistante qu'ils possdent est une facult
infiniment rare et infiniment forte qui fait tout plier. On ne se rend
pas toujours suffisamment compte de ce que peut une volont forte et
continue: rien ne lui rsiste, ni la nature, ni les dieux, ni les
hommes.

Le plus rcent exemple de ce que peut une volont forte et continue,
nous est donn par l'homme illustre qui spara deux mondes et ralisa la
tche inutilement tente depuis trois mille ans par les plus grands
souverains. Il choua plus tard dans une entreprise identique; mais la
vieillesse tait venue, et tout s'teint devant elle, mme la volont.

Lorsqu'on voudra montrer ce que peut la seule volont, il n'y aura qu'
prsenter dans ses dtails l'histoire des difficults qu'il fallut
surmonter pour creuser le canal de Suez. Un tmoin oculaire, le docteur
Cazalis, a rsum en quelques lignes saisissantes la synthse de cette
grande oeuvre raconte par son immortel auteur. Et il contait, de
jour en jour, par pisodes, l'pope du canal. Il contait tout ce qu'il
avait d vaincre, tout l'impossible qu'il avait fait possible, toutes
les rsistances, les coalitions contre lui, et les dboires, les revers,
les dfaites, mais qui n'avaient pu jamais le dcourager, ni l'abattre;
il rappelait l'Angleterre le combattant, l'attaquant sans relche, et
l'gypte et la France hsitantes, et le consul de France s'opposant plus
que tout autre aux premiers travaux, et comme on lui rsistait, prenant
les ouvriers par la soif, leur faisant refuser l'eau douce; et le
ministre de la marine et les ingnieurs, tous les hommes srieux,
d'exprience et de science, tous naturellement hostiles, et tous
scientifiquement assurs du dsastre, le calculant et le promettant,
comme pour tel jour ou telle heure on promet l'clipse.

Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs ne
contiendrait pas beaucoup de noms; mais ces noms ont t  la tte des
vnements les plus importants de la civilisation et de l'histoire.


 2.--LES MOYENS D'ACTION DES MENEURS: L'AFFIRMATION, LA RPTITION, LA
CONTAGION.

Lorsqu'il s'agit d'entraner une foule pour un instant, et de la
dterminer  commettre un acte quelconque: piller un palais, se faire
massacrer pour dfendre une place forte ou une barricade, il faut agir
sur elle par des suggestions rapides, dont la plus nergique est encore
l'exemple; mais il faut alors que la foule soit dj prpare par
certaines circonstances, et surtout que celui qui veut l'entraner
possde la qualit que j'tudierai plus loin sous le nom de prestige.

Mais quand il s'agit de faire pntrer des ides et des croyances dans
l'esprit des foules--les thories sociales modernes, par exemple--les
procds des meneurs sont diffrents. Ils ont principalement recours 
trois procds trs nets: l'affirmation, la rptition, la contagion.
L'action en est assez lente, mais les effets de cette action une fois
produits sont fort durables.

L'affirmation pure et simple, dgage de tout raisonnement et de toute
preuve, est un des plus srs moyens de faire pntrer une ide dans
l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est
dpourvue de toute apparence de preuves et de dmonstration, plus elle a
d'autorit. Les livres religieux et les codes de tous les ges ont
toujours procd par simple affirmation. Les hommes d'tat appels 
dfendre une cause politique quelconque, les industriels propageant
leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation.

L'affirmation n'a cependant d'influence relle qu' la condition d'tre
constamment rpte, et, le plus possible, dans les mmes termes. C'est
Napolon, je crois, qui a dit qu'il n'y a qu'une seule figure srieuse
de rhtorique, la rptition. La chose affirme arrive, par la
rptition,  s'tablir dans les esprits au point qu'ils finissent par
l'accepter comme une vrit dmontre.

On comprend bien l'influence de la rptition sur les foules, en voyant
 quel point elle est puissante sur les esprits les plus clairs. Cette
puissance vient de ce que la chose rpte finit par s'incruster dans
ces rgions profondes de l'inconscient o s'laborent les motifs de nos
actions. Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l'auteur
de l'assertion rpte, et nous finissons par y croire. De l la force
tonnante de l'annonce. Quand nous avons lu cent fois, mille fois que le
meilleur chocolat est le chocolat X, nous nous imaginons l'avoir entendu
dire de bien des cts, et nous finissons par en avoir la certitude.
Quand nous avons lu mille fois que la farine Y a guri les plus grands
personnages des maladies les plus tenaces, nous finissons par tre
tents de l'essayer le jour o nous sommes atteints d'une maladie du
mme genre. Si nous lisons toujours dans le mme journal que A est un
parfait gredin et B un trs honnte homme, nous finissons par en tre
convaincus,  moins, bien entendu, que nous ne lisions souvent un autre
journal d'opinion contraire, o les deux qualificatifs soient inverss.
L'affirmation et la rptition sont seules assez puissantes pour pouvoir
se combattre.

Lorsqu'une affirmation a t suffisamment rpte, et qu'il y a
unanimit dans la rptition, comme cela est arriv pour certaines
entreprises financires clbres assez riches pour acheter tous les
concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le
puissant mcanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les
ides, les sentiments, les motions, les croyances possdent un pouvoir
contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phnomne est trs
naturel puisqu'on l'observe chez les animaux eux-mmes ds qu'il sont en
foule. Le tic d'un cheval dans une curie est bientt imit par les
autres chevaux de la mme curie. Une panique, un mouvement dsordonn
de quelques moutons s'tend bientt  tout le troupeau. Chez l'homme en
foule toutes les motions sont trs rapidement contagieuses, et c'est ce
qui explique la soudainet des paniques. Les dsordres crbraux, comme
la folie, sont eux-mmes contagieux. On sait combien est frquente
l'alination chez les mdecins alinistes. On a mme cit rcemment des
formes de folie, l'agoraphobie par exemple, communiques de l'homme aux
animaux.

La contagion n'exige pas la prsence simultane d'individus sur un seul
point; elle peut se faire  distance sous l'influence de certains
vnements qui orientent tous les esprits dans le mme sens et leur
donnent les caractres spciaux aux foules, surtout quand les esprits
sont prpars par les facteurs lointains que j'ai tudis plus haut.
C'est ainsi par exemple que l'explosion rvolutionnaire de 1848, partie
de Paris, s'tendit brusquement  une grande partie de l'Europe et
branla plusieurs monarchies.

L'imitation,  laquelle on a attribu tant d'influence dans les
phnomnes sociaux, n'est en ralit qu'un simple effet de la contagion.
Ayant montr ailleurs son influence je me bornerai  reproduire ce que
j'en disais il y a quinze ans et qui depuis a t dvelopp par d'autres
crivains dans des publications rcentes:

Semblable aux animaux, l'homme est naturellement imitatif. L'imitation
est un besoin pour lui,  condition bien entendu, que cette imitation
soit tout  fait facile, c'est ce besoin qui rend si puissante
l'influence de ce que nous appelons la mode. Qu'il s'agisse d'opinions,
d'ides, de manifestations littraires, ou simplement de costumes,
combien osent se soustraire  son empire? Ce n'est pas avec des
arguments, mais avec des modles, qu'on guide les foules.  chaque
poque il y a un petit nombre d'individualits qui impriment leur
action et que la masse inconsciente imite. Il ne faudrait pas cependant
que ces individualits s'cartassent par trop des ides reues. Les
imiter serait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C'est
prcisment pour cette raison que les hommes trop suprieurs  leur
poque n'ont gnralement aucune influence sur elle. L'cart est trop
grand. C'est pour la mme raison que les Europens, avec tous les
avantages de leur civilisation, ont une influence si insignifiante sur
les peuples de l'Orient: ils en diffrent trop.

La double action du pass et de l'imitation rciproque finit par rendre
tous les hommes d'un mme pays et d'une mme poque  ce point
semblables que, mme chez ceux qui sembleraient devoir le plus s'y
soustraire, philosophes, savants et littrateurs, la pense et le style
ont un air de famille qui fait immdiatement reconnatre le temps auquel
ils appartiennent. Il ne faut pas causer longtemps avec un individu pour
connatre  fond ses lectures, ses occupations habituelles et le milieu
o il vit[16].

La contagion est si puissante qu'elle impose aux individus non seulement
certaines opinions mais encore certaines faons de sentir. C'est la
contagion qui fait mpriser  une poque certaines oeuvres, telles que
le _Tanhauser_, par exemple, et qui, quelques annes plus tard, les fait
admirer par ceux-l mmes qui les avaient dnigres le plus.

C'est surtout par le mcanisme de la contagion, jamais par celui du
raisonnement, que se propagent les opinions et les croyances des
foules. C'est au cabaret, par affirmation, rptition et contagion que
s'tablissent les conceptions actuelles des ouvriers; et les croyances
des foules de tous les ges ne se sont gure cres autrement. Renan
compare avec justesse les premiers fondateurs du christianisme aux
ouvriers socialistes rpandant leurs ides de cabaret en cabaret; et
Voltaire avait dj fait observer  propos de la religion chrtienne que
la plus vile canaille l'avait seule embrasse pendant plus de cent
ans.

On remarquera que, dans les exemples analogues  ceux que je viens de
citer, la contagion, aprs s'tre exerce dans les couches populaires,
passe ensuite aux couches suprieures de la socit. C'est ce que nous
voyons de nos jours pour les doctrines socialistes, qui commencent 
gagner ceux qui pourtant sont marqus pour en devenir les premires
victimes. Le mcanisme de la contagion est si puissant que, devant son
action, l'intrt personnel lui-mme s'vanouit.

Et c'est pourquoi toute opinion devenue populaire finit toujours par
s'imposer avec une grande force aux couches sociales les plus leves,
quelque visible que puisse tre l'absurdit de l'opinion triomphante. Il
y a l une raction des couches sociales infrieures sur les couches
suprieures d'autant plus curieuse que les croyances de la foule
drivent toujours plus ou moins de quelque ide suprieure reste
souvent sans influence dans le milieu o elle avait pris naissance.
Cette ide suprieure, les meneurs subjugus par elle s'en emparent, la
dforment et crent une secte qui la dforme de nouveau, puis la rpand
dans le sein des foules qui continuent  la dformer de plus en plus.
Devenue vrit populaire, elle remonte en quelque faon  sa source et
agit alors sur les couches suprieures d'une nation. C'est en dfinitive
l'intelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort
loin. Les philosophes qui crent les ides sont depuis bien longtemps
retourns  la poussire, lorsque, par l'effet du mcanisme que je viens
de dcrire, leur pense finit par triompher.


 3.--LE PRESTIGE

Ce qui contribue surtout  donner aux ides propages par l'affirmation,
la rptition et la contagion, une puissance trs grande, c'est qu'elles
finissent par acqurir le pouvoir mystrieux nomm prestige.

Tout ce qui a domin dans le monde, les ides ou les hommes, s'est
impos principalement par cette force irrsistible qu'exprime le mot
prestige. C'est un terme dont nous saisissons tous le sens, mais qu'on
applique de faons trop diverses pour qu'il soit facile de le dfinir.
Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l'admiration ou
la crainte; il lui arrive parfois mme de les avoir pour base, mais il
peut parfaitement exister sans eux. Ce sont des morts, et par consquent
des tres que nous ne craignons pas, Alexandre, Csar, Mahomet, Bouddha,
par exemple, qui possdent le plus de prestige. D'un autre ct, il y a
des tres ou des fictions que nous n'admirons pas, les divinits
monstrueuses des temples souterrains de l'Inde, par exemple, et qui nous
paraissent pourtant revtues d'un grand prestige.

Le prestige est en ralit une sorte de domination qu'exerce sur notre
esprit un individu, une oeuvre ou une ide. Cette domination paralyse
toutes nos facults critiques et remplit notre me d'tonnement et de
respect. Le sentiment provoqu est inexplicable, comme tous les
sentiments, mais il doit tre du mme ordre que la fascination subie par
un sujet magntis. Le prestige est le plus puissant ressort de toute
domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais rgn
sans lui.

On peut ramener  deux formes principales les diverses varits de
prestige: le prestige acquis et le prestige personnel. Le prestige
acquis est celui que donnent le nom, la fortune, la rputation. Il peut
tre indpendant du prestige personnel. Le prestige personnel est au
contraire quelque chose d'individuel qui peut coexister avec la
rputation, la gloire, la fortune, ou tre renforc par elles, mais qui
peut parfaitement exister sans elles.

Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus rpandu. Par
le fait seul qu'un individu occupe une certaine position, possde une
certaine fortune, est affubl de certains titres, il a du prestige,
quelque nulle que puisse tre sa valeur personnelle. Un militaire en
uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige. Pascal
avait trs justement not la ncessit pour les juges des robes et des
perruques. Sans elles ils perdraient les trois quarts de leur autorit.
Le socialiste le plus farouche est toujours un peu motionn par la vue
d'un prince ou d'un marquis; et il suffit de prendre de tels titres pour
escroquer  un commerant tout ce qu'on veut[17].

Le prestige dont je viens de parler est celui qu'exercent les personnes;
on peut placer  ct le prestige qu'exercent les opinions, les
oeuvres littraires ou artistiques, etc. Ce n'est le plus souvent que
de la rptition accumule. L'histoire, l'histoire littraire et
artistique surtout, n'tant que la rptition des mmes jugements que
personne n'essaie de contrler, chacun finit par rpter ce qu'il a
appris  l'cole, et il y a des noms et des choses auxquels nul
n'oserait toucher. Pour un lecteur moderne, la lecture d'Homre dgage
un incontestable et immense ennui; mais qui oserait le dire? Le
Parthnon, dans son tat actuel, est une misrable ruine absolument
dpourvue d'intrt; mais il possde un tel prestige qu'on ne le voit
plus tel qu'il est, mais bien avec tout son cortge de souvenirs
historiques. Le propre du prestige est d'empcher de voir les choses
telles qu'elles sont et de paralyser tous nos jugements. Les foules
toujours, les individus le plus souvent, ont besoin, sur tous les
sujets, d'opinions toutes faites. Le succs de ces opinions est
indpendant de la part de vrit ou d'erreur qu'elles contiennent; il
dpend uniquement de leur prestige.

J'arrive maintenant au prestige personnel. Il est d'une nature fort
diffrente du prestige artificiel ou acquis dont je viens de m'occuper.
C'est une facult indpendante de tout titre, de toute autorit, que
possdent un petit nombre de personnes, et qui leur permet d'exercer une
fascination vritablement magntique sur ceux qui les entourent, alors
mme qu'ils sont socialement leurs gaux et ne possdent aucun moyen
ordinaire de domination. Ils imposent leurs ides, leurs sentiments 
ceux qui les entourent, et on leur obit comme la bte froce obit au
dompteur qu'elle pourrait si facilement dvorer.

Les grands meneurs de foules, tels que Bouddha, Jsus, Mahomet, Jeanne
d'Arc, Napolon, ont possd  un haut degr cette forme de prestige; et
c'est surtout par elle qu'ils se sont imposs. Les dieux, les hros et
les dogmes s'imposent et ne se discutent pas; ils s'vanouissent mme
ds qu'on les discute.

Les grands personnages que je viens de citer possdaient leur puissance
fascinatrice bien avant de devenir illustres, et ils ne le fussent pas
devenus sans elle. Il est vident, par exemple, que Napolon, au znith
de la gloire, exerait, par le seul fait de sa puissance, un prestige
immense; mais ce prestige, il en tait dou dj en partie alors qu'il
n'avait aucun pouvoir et tait compltement inconnu. Lorsque, gnral
ignor, il fut envoy par protection commander l'arme d'Italie, il
tomba au milieu de rudes gnraux qui s'apprtaient  faire un dur
accueil au jeune intrus que le Directoire leur expdiait. Ds la
premire minute, ds la premire entrevue, sans phrases, sans gestes,
sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils taient
dompts. Taine donne, d'aprs les mmoires des contemporains, un curieux
rcit de cette entrevue.

     Les gnraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard
     hroque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure,
     arrivent au quartier gnral trs mal disposs pour le petit
     parvenu qu'on leur expdie de Paris. Sur la description qu'on leur
     en a faite, Augereau est injurieux, insubordonn d'avance: un
     favori de Barras, un gnral de vendmiaire, un gnral de rue,
     regard comme un ours, parce qu'il est toujours seul  penser, une
     petite mine, une rputation de mathmaticien et de rveur. On les
     introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il parat enfin, ceint de
     son pe, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses
     ordres et les congdie. Augereau est rest muet; c'est dehors
     seulement qu'il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires; il
     convient, avec Massna, que ce petit b... de gnral lui a fait
     peur; il ne peut pas comprendre l'ascendant dont il s'est senti
     cras au premier coup d'oeil.

Devenu grand homme, son prestige s'accrut de toute sa gloire et devint
au moins gal  celui d'une divinit pour les dvots. Le gnral
Vandamme, soudard rvolutionnaire, plus brutal et plus nergique encore
qu'Augereau, disait de lui au marchal d'Ornano, en 1815, un jour qu'ils
montaient ensemble l'escalier des Tuileries: Mon cher, ce diable
d'homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte.
C'est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je
l'approche, je suis prt  trembler comme un enfant, et il me ferait
passer par le trou d'une aiguille pour me jeter dans le feu.

Napolon exera la mme fascination sur tous ceux qui
l'approchrent[18].

     Davoust disait, parlant du dvouement de Maret et du sien: Si
     l'Empereur nous disait  tous deux: Il importe aux intrts de ma
     politique de dtruire Paris sans que personne en sorte et s'en
     chappe, Maret garderait le secret, j'en suis sr, mais il ne
     pourrait s'empcher de le compromettre cependant en faisant sortir
     sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y
     laisserais ma femme et mes enfants.

Il faut se souvenir de cette tonnante puissance de fascination pour
comprendre ce merveilleux retour de l'le d'Elbe; cette conqute
immdiate de la France par un homme isol, ayant devant lui toutes les
forces organises d'un grand pays, qu'on pouvait croire lass de sa
tyrannie. Il n'eut qu' regarder les gnraux envoys pour s'emparer de
lui, et qui avaient jur de s'en emparer. Tous se soumirent sans
discussion.

     Napolon, crit le gnral anglais Wolseley, dbarque en France
     presque seul, et comme un fugitif, de la petite le d'Elbe qui
     tait son royaume, et russit en quelques semaines  bouleverser,
     sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France
     sous son roi lgitime: l'ascendant personnel d'un homme
     s'affirma-t-il jamais plus tonnamment? Mais d'un bout  l'autre de
     cette campagne, qui fut sa dernire, combien est remarquable
     l'ascendant qu'il exerait galement sur les allis, les obligeant
      suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les
     crast?

Son prestige lui survcut et continua  grandir. C'est lui qui fit
sacrer empereur un neveu obscur. En voyant renatre aujourd'hui sa
lgende, on voit combien cette grande ombre est puissante encore.
Malmenez les hommes tant qu'il vous plaira, massacrez-les par millions,
amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possdez un
degr suffisant de prestige et le talent ncessaire pour le maintenir.

J'ai invoqu ici un exemple de prestige tout  fait exceptionnel, sans
doute, mais qu'il tait utile de citer pour faire comprendre la gense
des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans
la puissance exerce sur la foule par le prestige, cette gense ne
serait pas comprhensible.

Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l'ascendant personnel,
la gloire militaire et la terreur religieuse; il peut avoir des origines
plus modestes, et cependant tre considrable encore. Notre sicle en
peut fournir plusieurs exemples. Un des plus frappants, celui que la
postrit rappellera d'ge en ge, sera donn par l'histoire de l'homme
illustre qui modifia la face du globe et les relations commerciales des
peuples en sparant deux continents. Il russit dans son entreprise par
son immense volont, mais aussi par la fascination qu'il exerait sur
tous ceux qui l'entouraient. Pour vaincre l'opposition unanime qu'il
rencontrait, il n'avait qu' se montrer. Il parlait un instant, et,
devant le charme qu'il exerait, les opposants devenaient des amis. Les
Anglais surtout combattaient son projet avec acharnement; il n'eut qu'
paratre en Angleterre pour rallier tous les suffrages. Quand, plus
tard, il passa par Southampton, les cloches sonnrent sur son passage,
et aujourd'hui l'Angleterre s'occupe de lui lever une statue. Ayant
tout vaincu, hommes et choses, les marais, les rochers et les sables,
il ne croyait plus aux obstacles et voulut recommencer Suez  Panama. Il
recommena avec les mmes moyens; mais l'ge tait venu, et, d'ailleurs,
la foi qui soulve les montagnes ne les soulve qu' la condition
qu'elles ne soient pas trop hautes. Les montagnes rsistrent, et la
catastrophe qui s'en suivit dtruisit l'blouissante aurole de gloire
qui enveloppait le hros. Sa vie enseigne comment peut grandir le
prestige, et comment il peut disparatre. Aprs avoir gal en grandeur
les plus clbres hros de l'histoire, il fut abaiss par les magistrats
de son pays au rang des plus vils criminels. Quand il mourut, son
cercueil passa isol au milieu des foules indiffrentes. Seuls, les
souverains trangers rendirent hommage  sa mmoire comme  celle de
l'un des plus grands hommes qu'ait connus l'histoire[19].

Mais les divers exemples qui viennent d'tre cits reprsentent des
formes extrmes. Pour tablir dans ses dtails la psychologie du
prestige, il faudrait les placer  l'extrmit d'une srie qui
descendrait des fondateurs de religions et d'empires jusqu'au
particulier essayant d'blouir ses voisins par un habit neuf ou une
dcoration.

Entre les termes les plus loigns de cette srie, on placerait toutes
les formes du prestige dans les divers lments d'une civilisation:
sciences, arts, littrature, etc., et l'on verrait qu'il constitue
l'lment fondamental de la persuasion. Consciemment ou non, l'tre,
l'ide ou la chose possdant du prestige sont par voie de contagion
imits immdiatement et imposent  toute une gnration certaines faons
de sentir et de traduire leur pense. L'imitation est d'ailleurs le plus
souvent inconsciente, et c'est prcisment ce qui la rend parfaite. Les
peintres modernes, qui reproduisent les couleurs effaces et les
attitudes rigides de certains primitifs, ne se doutent gure d'o vient
leur inspiration; ils croient  leur propre sincrit, alors que si un
matre minent n'avait pas ressuscit cette forme d'art, on aurait
continu  n'en voir que les cts nafs et infrieurs. Ceux qui, 
l'instar d'un autre matre illustre, inondent leurs toiles d'ombres
violettes, ne voient pas dans la nature plus de violet qu'on n'en voyait
il y a cinquante ans, mais ils sont suggestionns par l'impression
personnelle et spciale d'un peintre qui, malgr cette bizarrerie, sut
acqurir un grand prestige. Dans tous les lments de la civilisation,
de tels exemples pourraient tre aisment invoqus.

On voit, par ce qui prcde, que bien des facteurs peuvent entrer dans
la gense du prestige: un des plus importants fut toujours le succs.
Tout homme qui russit, toute ide qui s'impose, cessent par ce fait
mme d'tre contests. La preuve que le succs est une des bases
principales du prestige, c'est que ce dernier disparat presque
toujours avec lui. Le hros, que la foule acclamait la veille, est
conspu par elle le lendemain si l'insuccs l'a frapp. La raction sera
mme d'autant plus vive que le prestige aura t plus grand. La foule
considre alors le hros tomb comme un gal, et se venge de s'tre
incline devant la supriorit qu'elle ne lui reconnat plus. Lorsque
Robespierre faisait couper le cou  ses collgues et  un grand nombre
de ses contemporains, il possdait un immense prestige. Lorsqu'un
dplacement de quelques voix lui ta son pouvoir, il perdit
immdiatement ce prestige, et la foule le suivit  la guillotine avec
autant d'imprcations qu'elle suivait la veille ses victimes. C'est
toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs
anciens dieux.

Le prestige enlev par l'insuccs est perdu brusquement. Il peut s'user
aussi par la discussion, mais d'une faon plus lente. Ce procd est
cependant d'un effet trs sr. Le prestige discut n'est dj plus du
prestige. Les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur
prestige n'ont jamais tolr la discussion. Pour se faire admirer des
foules, il faut toujours les tenir  distance.

NOTES:

[16] GUSTAVE LE BON. _L'homme et les Socits_, t. II, p. 116, 1881.

[17] Cette influence des titres, des rubans, des uniformes sur les
foules se rencontre dans tous les pays, mme dans ceux o le sentiment
de l'indpendance personnelle est le plus dvelopp. Je reproduis  ce
propos un passage curieux du livre rcent d'un voyageur sur le prestige
de certains personnages en Angleterre.

En diverses rencontres, je ne m'tais aperu de l'ivresse particulire
 laquelle le contact ou la vue d'un pair d'Angleterre exposent les
Anglais les plus raisonnables.

Pourvu que son tat soutienne son rang, ils l'aiment d'avance, et mis
en prsence supportent tout de lui avec enchantement. On les voit rougir
de plaisir  son approche et, s'il leur parle, la joie qu'ils
contiennent augmente cette rougeur et fait briller leurs yeux d'un clat
inaccoutum. Ils ont le lord dans le sang, si l'on peut dire, comme
l'Espagnol la danse, l'Allemand la musique et le Franais la Rvolution.
Leur passion pour les chevaux et Shakspeare est moins violente, la
satisfaction et l'orgueil qu'ils en tirent moins fondamentaux. Le Livre
de la Pairie a un dbit considrable, et si loin qu'on aille, on le
trouve, comme la Bible, entre toutes les mains.

[18] Trs conscient de son prestige, Napolon savait qu'il l'accroissait
encore en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands
personnages qui l'entouraient, et parmi lesquels figuraient plusieurs de
ces clbres conventionnels qu'avait tant redouts l'Europe. Les rcits
du temps sont pleins de faits significatifs sur ce point. Un jour, en
plein conseil d'tat, Napolon rudoie grossirement Beugnot qu'il traite
comme un valet mal appris. L'effet produit, il s'approche et lui dit:
Eh bien, grand imbcile, avez-vous retrouv votre tte? L-dessus,
Beugnot, haut comme un tambour-major se courbe trs bas, et le petit
homme, levant la main, prend le grand par l'oreille, signe de faveur
enivrante, crit Beugnot, geste familier du matre qui s'humanise. De
tels exemples donnent une notion nette du degr de basse platitude que
peut provoquer le prestige. Ils font comprendre l'immense mpris du
grand despote pour les hommes qui l'entouraient et qu'il traitait
simplement de chair  canon.

[19] Un journal tranger, la _Neu Freie Presse_, de Vienne, s'est livr
au sujet de la destine de Lesseps  des rflexions d'une trs
judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici:

Aprs la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on n'a plus le droit de
s'tonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps
est un escroc, toute noble illusion est un crime. L'antiquit aurait
couronn la mmoire de Lesseps d'une aurole de gloire, et lui aurait
fait boire  la coupe du nectar au milieu de l'Olympe, car il a chang
la face de la terre, et il a accompli des oeuvres qui perfectionnent
la cration. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le prsident de la Cour
d'appel s'est fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom
de l'homme qui ne craignit pas d'abaisser son sicle pour habiller de la
casaque du forat un vieillard dont la vie a t la gloire de ses
contemporains.

Qu'on ne nous parle plus dsormais de justice inflexible, l o rgne
la haine bureaucratique contre les grandes oeuvres hardies. Les
nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mmes et
franchissent tous les obstacles, sans gard pour leur propre personne.
Le gnie ne peut pas tre prudent; avec la prudence il ne pourrait
jamais largir le cercle de l'activit humaine.

... Ferdinand de Lesseps a connu l'ivresse du triomphe et l'amertume
des dceptions: Suez et Panama. Ici le coeur se rvolte contre la
morale du succs. Lorsque de Lesseps eut russi  relier deux mers,
princes et nations lui rendirent leurs hommages; aujourd'hui qu'il
choue contre les rochers des Cordillres, il n'est plus qu'un vulgaire
escroc... Il y a l une guerre des classes de la socit, un
mcontentement de bureaucrates et d'employs qui se vengent par le code
criminel contre ceux qui voudraient s'lever au-dessus des autres... Les
lgislateurs modernes se trouvent embarrasss devant ces grandes ides
du gnie humain; le public y comprend moins encore, et il est facile 
un avocat gnral de prouver que Stanley est un assassin et Lesseps un
trompeur.




CHAPITRE IV

Limites de variabilit des croyances et opinions des foules.

 1. _Les croyances fixes._--Invariabilit de certaines croyances
gnrales.--Elles sont les guides d'une civilisation.--Difficult de les
draciner.--En quoi l'intolrance constitue pour les peuples une
vertu.--L'absurdit philosophique d'une croyance gnrale ne peut nuire
 sa propagation.-- 2. _Les opinions mobiles des foules._--Extrme
mobilit des opinions qui ne drivent pas des croyances
gnrales.--Variations apparentes des ides et des croyances en moins
d'un sicle.--Limites relles de ces variations.--lments sur lesquels
la variation a port.--La disparition actuelle des croyances gnrales
et la diffusion extrme de la presse rendent de nos jours les opinions
de plus en plus mobiles.--Comment les opinions des foules tendent sur la
plupart des sujets vers l'indiffrence.--Impuissance des gouvernements 
diriger comme jadis l'opinion.--L'miettement actuel des opinions
empche leur tyrannie.


 1.--LES CROYANCES FIXES

Il y a un paralllisme troit entre les caractres anatomiques des tres
et leurs caractres psychologiques. Dans les caractres anatomiques nous
trouvons certains lments invariables, ou si peu variables, qu'il faut
la dure des ges gologiques pour les changer, et,  ct de ces
caractres fixes, irrductibles, se voient des caractres trs mobiles
que le milieu, l'art de l'leveur et de l'horticulteur modifient
aisment, et parfois au point de dissimuler, pour l'observateur peu
attentif, les caractres fondamentaux.

Nous observons le mme phnomne dans les caractres moraux.  ct des
lments psychologiques irrductibles d'une race se rencontrent des
lments mobiles et changeants. Et c'est pourquoi, en tudiant les
croyances et les opinions d'un peuple, on constate toujours un fonds
trs fixe sur lequel se greffent des opinions aussi mobiles que le sable
qui recouvre le rocher.

Les croyances et les opinions des foules forment donc deux classes bien
distinctes. D'une part, les grandes croyances permanentes, qui durent
plusieurs sicles, et sur lesquelles une civilisation entire repose,
telles, par exemple, autrefois, la conception fodale, les ides
chrtiennes, celles de la Rforme; tels de nos jours, le principe des
nationalits, les ides dmocratiques et sociales. D'autre part, les
opinions momentanes et changeantes, drives le plus souvent des
conceptions gnrales, que chaque ge voit natre et mourir: telles sont
les thories qui guident les arts et la littrature  certains moments,
celles, par exemple, qui ont produit le romantisme, le naturalisme, le
mysticisme, etc. Elles sont aussi superficielles, le plus souvent, que
la mode, et changent comme elle. Ce sont les petites vagues qui naissent
et s'vanouissent sans cesse  la surface d'un lac aux eaux profondes.

Les grandes croyances gnrales sont en nombre fort restreint. Leur
naissance et leur mort forment pour chaque race historique les points
culminants de son histoire. Elles constituent la vraie charpente des
civilisations.

Il est trs facile d'tablir une opinion passagre dans l'me des
foules, mais il est trs difficile d'y tablir une croyance durable. Il
est galement fort difficile de dtruire cette dernire lorsqu'elle a
t tablie. Ce n'est, le plus souvent, qu'au prix de rvolutions
violentes qu'on peut la changer. Les rvolutions n'ont mme ce pouvoir
que lorsque la croyance a perdu presque entirement son empire sur les
mes. Les rvolutions servent alors  balayer finalement ce qui tait 
peu prs abandonn dj, mais ce que le joug de la coutume empchait
d'abandonner entirement. Les rvolutions qui commencent sont en ralit
des croyances qui finissent.

Le jour prcis o une grande croyance est marque pour mourir est facile
 reconnatre; c'est celui o sa valeur commence  tre discute. Toute
croyance gnrale n'tant gure qu'une fiction ne saurait subsister qu'
la condition de n'tre pas soumise  l'examen.

Mais alors mme qu'une croyance est fortement branle, les institutions
qui en drivent conservent leur puissance et ne s'effacent que
lentement. Lorsqu'elle a enfin perdu compltement son pouvoir, tout ce
qu'elle soutenait s'croule bientt. Il n'a pas encore t donn  un
peuple de pouvoir changer ses croyances sans tre aussitt condamne 
transformer tous les lments de sa civilisation.

Il les transforme jusqu' ce qu'il ait trouv une nouvelle croyance
gnrale qui soit accepte; et jusque-l il vit forcment dans
l'anarchie. Les croyances gnrales sont les supports ncessaires des
civilisations; elles impriment une orientation aux ides. Elles seules
peuvent inspirer la foi et crer le devoir.

Les peuples ont toujours senti l'utilit d'acqurir des croyances
gnrales, et compris d'instinct que la disparition de celles-ci devait
marquer pour eux l'heure de la dcadence. Le culte fanatique de Rome fut
pour les Romains la croyance qui les rendit matres du monde, et quand
cette croyance fut morte, Rome fut condamne  mourir. Ce furent
seulement lorsqu'ils eurent acquis quelques croyances communes que les
barbares, qui dtruisirent la civilisation romaine, atteignirent  une
certaine cohsion et purent sortir de l'anarchie.

Ce n'est donc pas sans cause que les peuples ont toujours dfendu leurs
convictions avec intolrance. Cette intolrance, si critiquable au point
de vue philosophique, reprsente dans la vie des peuples la plus
ncessaire des vertus. C'est pour fonder ou maintenir des croyances
gnrales que le moyen ge a lev tant de bchers, que tant
d'inventeurs et de novateurs sont morts dans le dsespoir quand ils
vitaient les supplices. C'est pour les dfendre que le monde a t tant
de fois boulevers, que tant de millions d'hommes sont morts sur les
champs de bataille, et y mourront encore.

Il y a de grandes difficults  tablir une croyance gnrale, mais,
quand elle est dfinitivement tablie, sa puissance est pour longtemps
invincible; et quelle que soit sa fausset philosophique, elle s'impose
aux plus lumineux esprits. Les peuples de l'Europe n'ont-ils pas, depuis
plus de quinze sicles, considr comme des vrits indiscutables des
lgendes religieuses aussi barbares[20], quand on les examine de prs,
que celles de Moloch. L'effrayante absurdit de la lgende d'un Dieu se
vengeant sur son fils par d'horribles supplices de la dsobissance
d'une de ses cratures, n'a pas t aperue pendant bien des sicles.
Les plus puissants gnies, un Galile, un Newton, un Leibniz, n'ont pas
mme suppos un instant que la vrit de tels dogmes pt tre discute.
Rien ne dmontre mieux l'hypnotisation produite par les croyances
gnrales, mais rien ne marque mieux aussi les humiliantes limites de
notre esprit.

Ds qu'un dogme nouveau est implant dans l'me des foules, il devient
l'inspirateur de ses institutions, de ses arts et de sa conduite.
L'empire qu'il exerce alors sur les mes est absolu. Les hommes d'action
ne songent qu' le raliser, les lgislateurs ne font que l'appliquer,
les philosophes, les artistes, les littrateurs ne sont proccups que
de le traduire sous des formes diverses.

De la croyance fondamentale, des ides momentanes accessoires peuvent
surgir, mais elles portent toujours l'empreinte de la croyance dont
elles sont issues. La civilisation gyptienne, la civilisation
europenne du moyen ge, la civilisation musulmane des Arabes drivent
d'un tout petit nombre de croyances religieuses qui ont imprim leur
marque sur les moindres lments de ces civilisations, et permettent de
les reconnatre aussitt.

Et c'est ainsi que grce aux croyances gnrales, les hommes de chaque
ge sont entours d'un rseau de traditions, d'opinions et de coutumes,
au joug desquelles ils ne sauraient se soustraire et qui les rendent
toujours trs semblables les uns aux autres. Ce qui mne surtout les
hommes, ce sont les croyances et les coutumes drives de ces croyances.
Elles rglent les moindres actes de notre existence, et l'esprit le
plus indpendant ne songe pas  s'y soustraire. Il n'y a de vritable
tyrannie que celle qui s'exerce inconsciemment sur les mes, parce que
c'est la seule qui ne se puisse combattre. Tibre, Gengiskhan, Napolon
ont t des tyrans redoutables, sans doute, mais, du fond de leur
tombeau, Mose, Bouddha, Jsus, Mahomet, Luther ont exerc sur les mes
un despotisme bien autrement profond. Une conspiration peut abattre un
tyran, mais que peut-elle sur une croyance bien tablie? Dans sa lutte
violente contre le catholicisme, et malgr l'assentiment apparent des
foules, malgr des procds de destruction aussi impitoyables que ceux
de l'Inquisition, c'est notre grande Rvolution qui a t vaincue. Les
seuls tyrans rels que l'humanit ait connus ont toujours t les ombres
des morts ou les illusions qu'elle s'est cres.

L'absurdit philosophique que prsentent souvent les croyances gnrales
n'a jamais t un obstacle  leur triomphe. Ce triomphe ne semble mme
possible qu' la condition qu'elles renferment quelque mystrieuse
absurdit. Ce n'est donc pas l'vidente faiblesse des croyances
socialistes actuelles qui les empchera de triompher dans l'me des
foules. Leur vritable infriorit par rapport  toutes les croyances
religieuses tient uniquement  ceci: l'idal de bonheur que promettaient
ces dernires ne devant tre ralis que dans une vie future, personne
ne pouvait contester cette ralisation. L'idal de bonheur socialiste
devant tre ralis sur terre, ds les premires tentatives de
ralisation, la vanit des promesses apparatra aussitt, et la croyance
nouvelle perdra du mme coup tout prestige. Sa puissance ne grandira
donc que jusqu'au jour o, ayant triomph, la ralisation pratique
commencera. Et c'est pourquoi, si la religion nouvelle exerce d'abord,
comme toutes celles qui l'ont prcde, un rle destructeur, elle ne
saurait exercer ensuite, comme elles, un rle crateur.


 2.--LES OPINIONS MOBILES DES FOULES

Au-dessus des croyances fixes, dont nous venons de montrer la puissance
se trouve une couche d'opinions, d'ides, de penses qui naissent et
meurent constamment. Quelques-unes ont la dure d'un jour, et les plus
importantes ne dpassent gure la vie d'une gnration. Nous avons
marqu dj que les changements qui surviennent dans ces opinions sont
parfois beaucoup plus superficiels que rels, et que toujours ils
portent l'empreinte des qualits de la race. Considrant par exemple les
institutions politiques du pays o nous vivons, nous avons fait voir que
les partis en apparence les plus contraires: monarchistes, radicaux,
imprialistes, socialistes, etc., ont un idal absolument identique, et
que cet idal tient uniquement  la structure mentale de notre race,
puisque, sous des noms analogues, on retrouve dans d'autres races un
idal tout  fait contraire. Ce n'est pas le nom donn aux opinions, ni
des adaptations trompeuses qui changent le fond des choses. Les
bourgeois de la Rvolution, tout imprgns de littrature latine, et
qui, les yeux fixs sur la rpublique romaine, adoptrent ses lois, ses
faisceaux et ses toges, et tchrent d'imiter ses institutions et ses
exemples, n'taient pas devenus des Romains parce qu'ils taient sous
l'empire d'une puissante suggestion historique. Le rle du philosophe
est de rechercher ce qui subsiste des croyances anciennes sous les
changements apparents, et de distinguer ce qui, dans le flot mouvant des
opinions, est dtermin par les croyances gnrales et l'me de la race.

Sans ce critrium philosophique on pourrait croire que les foules
changent de croyances politiques ou religieuses frquemment et 
volont. L'histoire tout entire, politique, religieuse, artistique,
littraire, semble le prouver en effet.

Prenons, par exemple, une bien courte priode de notre histoire, de 1790
 1820 seulement, c'est--dire trente ans, la dure d'une gnration.
Nous y voyons les foules, d'abord monarchiques, devenir trs
rvolutionnaires, puis trs imprialistes, puis redevenir trs
monarchiques. En religion, elles vont pendant le mme temps du
catholicisme  l'athisme, puis au disme, puis retournent aux formes
les plus exagres du catholicisme. Et ce ne sont pas seulement les
foules, mais galement ceux qui les dirigent. Nous contemplons avec
tonnement ces grands conventionnels, ennemis jurs des rois et ne
voulant ni dieux ni matres, qui deviennent les humbles serviteurs de
Napolon, puis portent pieusement des cierges dans les processions sous
Louis XVIII.

Et dans les soixante-dix annes qui suivent, quels changements encore
dans les opinions des foules. La Perfide Albion du dbut de ce sicle
devenant l'allie de la France sous l'hritier de Napolon; la Russie,
deux fois envahie par nous, et qui avait tant applaudi  nos derniers
revers, considre subitement comme une amie.

En littrature, en art, en philosophie, les successions d'opinions sont
plus rapides encore. Romantisme, naturalisme, mysticisme, etc., naissent
et meurent tour  tour. L'artiste et l'crivain acclams hier sont
profondment ddaigns demain.

Mais, quand nous analysons tous ces changements, en apparence si
profonds, que voyons-nous? Tous ceux contraires aux croyances gnrales
et aux sentiments de la race n'ont qu'une dure phmre, et le fleuve
dtourn reprend bientt son cours. Les opinions qui ne se rattachent 
aucune croyance gnrale,  aucun sentiment de la race, et qui, par
consquent, ne sauraient avoir de fixit, sont  la merci de tous les
hasards ou, si l'on prfre, des moindres changements de milieu. Formes
par suggestion et contagion, elles sont toujours momentanes; elles
naissent et disparaissent parfois aussi rapidement que les dunes de
sable formes par le vent au bord de la mer.

De nos jours, la somme des opinions mobiles des foules est plus grande
qu'elle ne le fut jamais; et cela, pour trois raisons diffrentes:

La premire est que les anciennes croyances perdant de plus en plus leur
empire, n'agissent plus comme jadis sur les opinions passagres pour
leur donner une certaine orientation. L'effacement des croyances
gnrales laisse place  une foule d'opinions particulires sans pass
ni avenir.

La seconde raison est que la puissance des foules devenant de plus en
plus grande et ayant de moins en moins de contrepoids, la mobilit
extrme d'ides que nous avons constate chez elles, peut se manifester
librement.

La troisime raison enfin est la diffusion rcente de la presse qui met
sans cesse sous les yeux des foules les opinions les plus contraires.
Les suggestions que chacune d'elles pourrait engendrer sont bientt
dtruites par des suggestions opposes. Il en rsulte que chaque opinion
n'arrive pas  s'tendre et est voue  une existence trs phmre.
Elle est morte avant d'avoir pu se rpandre assez pour devenir gnrale.

De ces causes diverses est rsult un phnomne trs nouveau dans
l'histoire du monde, et tout  fait caractristique de l'ge actuel, je
veux parler de l'impuissance des gouvernements  diriger l'opinion.

Jadis, et ce jadis n'est pas fort loin, l'action des gouvernements,
l'influence de quelques crivains et d'un tout petit nombre de journaux
constituaient les vrais rgulateurs de l'opinion. Aujourd'hui, les
crivains ont perdu toute influence, et les journaux ne font plus que
reflter l'opinion. Quant aux hommes d'tat, loin de la diriger, ils ne
cherchent qu' la suivre. Ils ont une crainte de l'opinion qui va
parfois jusqu' la terreur et te toute fixit  leur ligne de conduite.

L'opinion des foules tend donc  devenir de plus en plus le rgulateur
suprme de la politique. Elle arrive aujourd'hui  imposer des
alliances, comme nous l'avons vu rcemment pour l'alliance russe,
exclusivement sortie d'un mouvement populaire. C'est un symptme bien
curieux de voir de nos jours papes, rois et empereurs, se soumettre au
mcanisme de l'interview, pour exposer leur pense, sur un sujet donn,
au jugement des foules. On a pu dire jadis que la politique n'tait pas
chose de sentiment. Pourrait-on le dire encore aujourd'hui o elle a de
plus en plus pour guide les impulsions de foules mobiles qui ne
connaissent pas la raison, et que le sentiment seul peut guider?

Quant  la presse, autrefois directrice de l'opinion, elle a d, comme
les gouvernements, s'effacer devant le pouvoir des foules. Elle possde
certes une puissance considrable, mais seulement parce qu'elle est
exclusivement le reflet des opinions des foules et de leurs incessantes
variations. Devenue simple agence d'information, elle a renonc 
chercher  imposer aucune ide, aucune doctrine. Elle suit tous les
changements de la pense publique, et les ncessits de la concurrence
l'obligent  bien les suivre sous peine de perdre ses lecteurs. Les
vieux organes solennels et influents d'autrefois, comme le
_Constitutionnel_, les _Dbats_, le _Sicle_, dont la prcdente
gnration coutait pieusement les oracles, ont disparu ou sont devenus
feuilles d'informations encadres de chroniques amusantes, de cancans
mondains et de rclames financires. O serait aujourd'hui le journal
assez riche pour permettre  ses rdacteurs des opinions personnelles,
et de quel poids seraient ces opinions auprs de lecteurs qui ne
demandent qu' tre renseigns ou amuss, et qui, derrire chaque
recommandation, redoutent toujours le spculateur. La critique n'a mme
plus le pouvoir de lancer un livre ou une pice de thtre. Elle peut
leur nuire, mais non les servir. Les journaux ont tellement conscience
de l'inutilit de tout ce qui est critique ou opinion personnelle,
qu'ils ont progressivement supprim les critiques littraires, se
bornant  donner le titre du livre avec deux ou trois lignes de
rclame, et, dans vingt ans, il en sera probablement de mme pour la
critique thtrale.

pier l'opinion est devenu aujourd'hui la proccupation essentielle de
la presse et des gouvernements. Quel est l'effet produit par un
vnement, un projet lgislatif, un discours, voil ce qu'il leur faut
savoir sans cesse; et la chose n'est pas facile, car rien n'est plus
mobile et plus changeant que la pense des foules, et rien n'est plus
frquent que de les voir accueillir avec des anathmes ce qu'elles
avaient acclam la veille.

Cette absence totale de direction de l'opinion, et en mme temps la
dissolution des croyances gnrales, ont eu pour rsultat final un
miettement complet de toutes les convictions, et l'indiffrence
croissante des foules pour ce qui ne touche pas nettement leurs intrts
immdiats. Les questions de doctrines, telles que le socialisme, ne
recrutent de dfenseurs rellement convaincus que dans les couches tout
 fait illettres: ouvriers des mines et des usines, par exemple. Le
petit bourgeois, l'ouvrier ayant quelque teinte d'instruction sont
devenus d'un scepticisme ou tout au moins d'une mobilit complte.

L'volution qui s'est ainsi opre depuis vingt-cinq ans est frappante.
 l'poque prcdente, peu loigne pourtant, les opinions possdaient
encore une orientation gnrale; elles drivaient de l'adoption de
quelque croyance fondamentale. Par le fait seul qu'on tait monarchiste,
on avait fatalement, aussi bien en histoire que dans les sciences,
certaines ides trs arrtes; et, par le fait seul qu'on tait
rpublicain, on avait des ides tout  fait contraires. Un monarchiste
savait pertinemment que l'homme ne descend pas du singe, et un
rpublicain savait non moins pertinemment qu'il en descend. Le
monarchiste devait parler de la Rvolution avec horreur, et le
rpublicain avec vnration. Il y avait des noms, tels que ceux de
Robespierre et de Marat, qu'il fallait prononcer avec des mines de
dvot, et d'autres noms, tels que ceux de Csar, d'Auguste et de
Napolon qu'on ne devait pas articuler sans les couvrir d'invectives.
Jusque dans notre Sorbonne, cette nave faon de concevoir l'histoire
tait gnrale[21].

Aujourd'hui, devant la discussion et l'analyse, toutes les opinions
perdent leur prestige; leurs angles s'usent vite, et il en survit bien
peu qui nous puissent passionner. L'homme moderne est de plus en plus
envahi par l'indiffrence.

Ne dplorons pas trop cet effritement gnral des opinions. Que ce soit
un symptme de dcadence dans la vie d'un peuple, on ne saurait le
contester. Il est certain que les voyants, les aptres, les meneurs, les
convaincus en un mot, ont une bien autre force que les ngateurs, les
critiques et les indiffrents; mais n'oublions pas non plus qu'avec la
puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acqurir
assez de prestige pour s'imposer, elle serait bientt revtue d'un
pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitt plier devant
elle, et que l'ge de la libre discussion serait clos pour longtemps.
Les foules reprsentent des matres pacifiques parfois, comme l'taient
 leurs heures Hliogabale et Tibre; mais elles ont aussi de furieux
caprices. Quand une civilisation est prte  tomber entre leurs mains,
elle est  la merci de trop de hasards pour durer bien longtemps. Si
quelque chose pouvait retarder un peu l'heure de l'effondrement, ce
serait prcisment l'extrme mobilit des opinions et l'indiffrence
croissante des foules pour toute croyance gnrale.

NOTES:

[20] Barbares philosophiquement, j'entends. Pratiquement, elles ont cr
une civilisation entirement nouvelle et pendant quinze sicles laiss
entrevoir  l'homme ces paradis enchants du rve et de l'espoir qu'il
ne connatra plus.

[21] Certaines pages des livres de nos professeurs officiels sont,  ce
point de vue, bien curieuses, et montrent  quel point l'esprit critique
est peu dvelopp par notre ducation universitaire. Je citerai comme
exemple les lignes suivantes extraites de la _Rvolution franaise_ de
M. Rambaud, professeur d'histoire  la Sorbonne:

La prise de la Bastille est un fait culminant dans l'histoire non
seulement de la France, mais de l'Europe entire; elle inaugurait une
poque nouvelle de l'histoire du monde!

Quant  Robespierre, nous y apprenions avec stupeur, que sa dictature
fut surtout d'opinion, de persuasion, d'autorit morale; elle fut une
sorte de pontificat entre les mains d'un homme vertueux! (P. 91 et
220.)




LIVRE III

CLASSIFICATION ET DESCRIPTION DES DIVERSES CATGORIES DE FOULES




CHAPITRE PREMIER

Classification des foules.

Divisions gnrales des foules.--Leur classification.-- 1. _Les foules
htrognes._--Comment elles se diffrencient.--Influence de la
race.--L'me de la foule est d'autant plus faible que l'me de la race
est plus forte.--L'me de la race reprsente l'tat de civilisation et
l'me de la foule l'tat de barbarie.-- 2. _Les foules
homognes._--Division des foules homognes.--Les sectes, les castes et
les classes.


Nous avons indiqu dans cet ouvrage les caractres gnraux communs aux
foules psychologiques. Il nous reste  montrer les caractres
particuliers qui s'ajoutent  ces caractres gnraux suivant les
diverses catgories de collectivits lorsque, sous l'influence
d'excitants convenables, elles se transforment en foule.

Exposons d'abord en quelques mots une classification des foules.

Notre point de dpart sera la simple multitude. Sa forme la plus
infrieure se prsente, lorsqu'elle est compose d'individus appartenant
 des races diffrentes. Elle n'a d'autre lien commun que la volont,
plus ou moins respecte d'un chef. On peut donner comme type de telles
multitudes, les barbares d'origines fort diverses, qui pendant plusieurs
sicles envahirent l'empire Romain.

Au-dessus de ces multitudes de races diverses, se trouvent celles qui,
sous l'influence de certains facteurs, ont acquis des caractres communs
et ont fini par former une race. Elles prsenteront  l'occasion les
caractristiques spciales des foules, mais ces caractristiques seront
plus ou moins domines par celles de la race.

Ces deux catgories de multitudes peuvent, sous l'influence des facteurs
tudis dans cet ouvrage, se transformer en foules organises ou
psychologiques. Dans ces foules organises, nous tablirons les
divisions suivantes;

_A._ FOULES HTROGNES.

  1 _Anonymes._ (Foules des rues, par exemple.)
  2 _Non anonymes._ (Jurys, assembles parlementaires, etc.)

_B._ FOULES HOMOGNES.

  1 _Sectes._ (Sectes politiques, Sectes religieuses, etc.)
  2 _Castes._(Caste militaire, caste sacerdotale, castes ouvrires, etc.)
  3 _Classe._(Classe bourgeoise, classes des paysans, etc.)

Indiquons en quelques mots les caractres diffrentiels de ces diverses
catgories de foules.


 1.--FOULES HTROGNES

Ces collectivits sont celles dont nous avons tudi les caractres dans
ce volume. Elles se composent d'individus quelconques, quelle que soit
leur profession ou leur intelligence.

Nous savons maintenant que, par le fait seul que des hommes forment une
foule agissante, leur psychologie collective diffre essentiellement de
leur psychologie individuelle, et que l'intelligence ne les soustrait
pas  cette diffrenciation. Nous avons vu que, dans les collectivits,
l'intelligence ne joue aucun rle. Seuls des sentiments inconscients
agissent.

Un facteur fondamental, la race, permet de diffrencier assez
profondment les diverses foules htrognes.

Nous sommes plusieurs fois dj revenus sur le rle de la race, et nous
avons montr qu'elle est le plus puissant des facteurs capables de
dterminer les actions des hommes. Elle manifeste galement son action
dans les caractres des foules. Une foule compose d'individus
quelconques, mais tous Anglais ou Chinois, diffrera profondment d'une
autre foule compose d'individus galement quelconques, mais de races
diffrentes: Russes, Franais, Espagnols, par exemple.

Les profondes divergences que la constitution mentale hrditaire cre
dans la faon de sentir et de penser des hommes, clatent immdiatement
ds que des circonstances, assez rares d'ailleurs, runissent dans une
mme foule, en proportions  peu prs gales, des individus de
nationalits diffrentes, quelque identiques que soient en apparence
les intrts qui les rassemblent. Les tentatives faites par les
socialistes pour runir dans de grands congrs des reprsentants de la
population ouvrire de chaque pays, ont toujours abouti aux plus
furieuses discordes. Une foule latine, si rvolutionnaire ou si
conservatrice qu'on la suppose, fera invariablement appel, pour raliser
ses exigences,  l'intervention de l'tat. Elle est toujours
centralisatrice et plus ou moins csarienne. Une foule anglaise ou
amricaine, au contraire, ne connat pas l'tat et ne fait appel qu'
l'initiative prive. Une foule franaise tient avant tout  l'galit,
et une foule anglaise  la libert. Ce sont prcisment ces diffrences
de races qui font qu'il y a presque autant de formes de socialisme et de
dmocratie que de nations.

L'me de la race domine donc entirement l'me de la foule. Elle est le
substratum puissant qui limite ses oscillations. Considrons comme une
loi essentielle que _les caractres infrieurs des foules sont d'autant
moins accentus que l'me de la race est plus forte_. L'tat de foule et
la domination des foules, c'est la barbarie ou le retour  la barbarie.
C'est en acqurant une me solidement constitue que la race se
soustrait de plus en plus  la puissance irrflchie des foules et sort
de la barbarie.

En dehors de la race, la seule classification importante  faire pour
les foules htrognes est de les sparer en foules anonymes, comme
celles des rues, et en foules non anonymes,--les assembles dlibrantes
et les jurs par exemple. Le sentiment de la responsabilit, nul chez
les premires et dvelopp chez les secondes, donne  leurs actes des
orientations souvent fort diffrentes.


 2.--FOULES HOMOGNES

Les foules homognes comprennent: 1 _les sectes_; 2 _les castes_;
3 _les classes_.

La _secte_ marque le premier degr dans l'organisation des foules
homognes. Elle comprend des individus d'ducation, de professions, de
milieux parfois fort diffrents, n'ayant entre eux que le lien unique
des croyances. Telles sont les sectes religieuses et politiques, par
exemple.

La _caste_ reprsente le plus haut degr d'organisation dont la foule
soit susceptible. Alors que la secte comprend des individus de
professions, d'ducation, de milieux fort diffrents et rattachs
seulement par la communaut des croyances, la caste ne comprend que des
individus de mme profession et par consquent d'ducation et de milieux
 peu prs semblables. Telles sont la caste militaire et la caste
sacerdotale, par exemple.

La _classe_ est forme par des individus d'origines diverses runis, non
par la communaut des croyances, comme le sont les membres d'une secte,
ni par la communaut des occupations professionnelles, comme le sont les
membres d'une caste, mais par certains intrts, certaines habitudes de
vie et d'ducation fort semblables. Telles sont, par exemple, la classe
bourgeoise, la classe agricole, etc.

Ne m'occupant dans cet ouvrage que des foules htrognes, et rservant
l'tude des foules homognes (sectes, castes et classes) pour un autre
volume, je n'insisterai pas ici sur les caractres de ces dernires. Je
terminerai l'tude des foules htrognes par l'examen de quelques
catgories de foule dtermines, choisies comme types.




CHAPITRE II

Les foules dites criminelles.

Les foules dites criminelles.--Une foule peut tre lgalement mais non
psychologiquement criminelle.--Complte inconscience des actes des
foules.--Exemples divers.--Psychologie des septembriseurs.--Leurs
raisonnements, leur sensibilit, leur frocit et leur moralit.


Les foules tombant, aprs une certaine priode d'excitation,  l'tat de
simples automates inconscients mens par des suggestions, il semble
difficile de les qualifier dans aucun cas de criminelles. Je ne conserve
ce qualificatif erron que parce qu'il a t consacr par des recherches
psychologiques rcentes. Certains actes des foules sont assurment
criminels si on ne les considre qu'en eux-mmes, mais alors au mme
titre que l'acte d'un tigre dvorant un Hindou, aprs l'avoir d'abord
laiss un peu dchiqueter par ses petits pour les distraire.

Les crimes des foules ont gnralement pour mobile une suggestion
puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuads ensuite
qu'ils ont obi  un devoir, ce qui n'est pas du tout le cas du criminel
ordinaire.

L'histoire des crimes commis par les foules met en vidence ce qui
prcde.

On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la
Bastille, M. de Launay. Aprs la prise de cette forteresse, le
gouverneur, entour d'une foule trs excite, recevait des coups de tous
cts. On proposait de le pendre, de lui couper la tte, ou de
l'attacher  la queue d'un cheval. En se dbattant, il donna par mgarde
un coup de pied  l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa
suggestion fut acclame aussitt par la foule, que l'individu atteint
par le coup de pied coupt le cou au gouverneur.

Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est all  la Bastille
pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis gnral,
l'action est patriotique, et croit mme mriter une mdaille en
dtruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prte, il frappe sur le
col nu; mais le sabre mal affil ne coupant pas, il tire de sa poche un
petit couteau  manche noir et (comme, en sa qualit de cuisinier, il
sait travailler les viandes) il achve heureusement l'opration.

On voit clairement ici le mcanisme indiqu plus haut. Obissance  une
suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, conviction
chez le meurtrier qu'il a commis un acte fort mritoire, et conviction
d'autant plus naturelle qu'il a pour lui l'approbation unanime de ses
concitoyens. Un acte semblable peut tre lgalement, mais non
psychologiquement, qualifi de criminel.

Les caractres gnraux des foules dites criminelles sont exactement
ceux que nous avons constats chez toutes les foules: suggestibilit,
crdulit, mobilit, exagration des sentiments bons ou mauvais,
manifestation de certaines formes de moralit, etc.

Nous allons retrouver tous ces caractres chez une des foules qui ont
laiss un des plus sinistres souvenirs dans notre histoire: celle des
septembriseurs. Elle prsente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles
qui firent la Saint-Barthlemy. J'emprunte les dtails du rcit  M.
Taine, qui les a puiss dans les mmoires du temps.

On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggra de vider les
prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela
est probable, ou tout autre, il n'importe; le seul fait intressant pour
nous est celui de la suggestion puissante que reut la foule charge du
massacre.

La foule des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et
constituait le type parfait d'une foule htrogne.  part un trs petit
nombre de gredins professionnels, elle se composait surtout de
boutiquiers et d'artisans de tous les corps d'tats: cordonniers,
serruriers, perruquiers, maons, employs, commissionnaires, etc. Sous
l'influence de la suggestion reue, ils sont, comme le cuisinier cit
plus haut, parfaitement convaincus qu'ils accomplissent un devoir
patriotique. Ils remplissent une double fonction, juges et bourreaux,
mais ne se considrent en aucune faon comme des criminels.

Pntrs de l'importance de leur devoir, ils commencent par former une
sorte de tribunal, et immdiatement apparaissent l'esprit simpliste et
l'quit non moins simpliste des foules. Vu le nombre considrable des
accuss, on dcide tout d'abord que les nobles, les prtres, les
officiers, les serviteurs du roi, c'est--dire tous les individus dont
la profession seule est une preuve de culpabilit aux yeux d'un bon
patriote, seront massacrs en tas sans qu'il soit besoin de dcision
spciale. Pour les autres, ils seront jugs sur la mine et la
rputation. La conscience rudimentaire de la foule tant ainsi
satisfaite, elle va pouvoir procder lgalement au massacre et donner
libre cours  ces instincts de frocit dont j'ai montr ailleurs la
gense, et que les collectivits ont toujours le pouvoir de dvelopper 
un haut degr. Ils n'empcheront pas d'ailleurs--ainsi que cela est la
rgle dans les foules--la manifestation concomitante d'autres sentiments
contraires, tels qu'une sensibilit souvent aussi extrme que la
frocit.

Ils ont la sympathie expansive et la sensibilit prompte de l'ouvrier
parisien.  l'Abbaye, un fdr, apprenant que depuis vingt-six heures
on avait laiss les dtenus sans eau, voulait absolument exterminer le
guichetier ngligent, et l'et fait sans les supplications des dtenus
eux-mmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitt (par leur tribunal
improvis), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport,
on applaudit  outrance, puis on retourne tuer les autres en tas.
Pendant le massacre, une aimable gaiet ne cesse de rgner. Ils dansent
et chantent autour des cadavres, disposent des bancs pour les dames
heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi  faire
preuve d'une quit spciale. Un tueur s'tant plaint,  l'Abbaye, que
les dames places un peu loin voient mal, et que quelques assistants
seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent  la
justesse de cette observation, et dcident que l'on fera passer
lentement les victimes entre deux haies d'gorgeurs qui ne pourront
frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice.  la
Force on met les victimes entirement nues, on les dchiquette pendant
une demi-heure; puis, quand tout le monde a bien vu, on les finit en
leur ouvrant le ventre.

Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la
moralit dont nous avons dj signal l'existence au sein des foules.
Ils refusent de s'emparer de l'argent et des bijoux des victimes, et les
rapportent sur la table des comits.

Dans tous leurs actes, on retrouve toujours ces formes rudimentaires de
raisonnement, caractristiques de l'me des foules. C'est ainsi qu'aprs
l'gorgement des 12 ou 1500 ennemis de la nation, quelqu'un fait
observer, et immdiatement sa suggestion est accepte, que les autres
prisons, celles qui contiennent de vieux mendiants, des vagabonds, des
jeunes dtenus, renferment en ralit des bouches inutiles, et dont il
serait bon, pour cette raison, de se dbarrasser. D'ailleurs il doit y
avoir certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple,
qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur: Elle doit tre
furieuse d'tre en prison; si elle pouvait, elle mettrait le feu 
Paris; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai. La
dmonstration parat vidente, et tout est massacr en bloc, y compris
une cinquantaine d'enfants de douze  dix-sept ans, qui, d'ailleurs,
eux-mmes auraient pu devenir des ennemis de la nation, et dont par
consquent il y avait un intrt vident  se dbarrasser.

Au bout d'une semaine de travail, toutes ces oprations tant termines,
les massacreurs purent songer au repos. Trs intimement persuads qu'ils
avaient bien mrit de la patrie, ils vinrent rclamer aux autorits
une rcompense; les plus zls allrent mme jusqu' exiger une
mdaille.

L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues 
ceux qui prcdent. Avec l'influence grandissante des foules et les
capitulations successives des pouvoirs devant elles, nous sommes appels
 en voir bien d'autres.




CHAPITRE III

Les Jurs de cour d'assises.

Les jurs de cour d'assises.--Caractres gnraux des jurys.--La
statistique montre que leurs dcisions sont indpendantes de leur
composition.--Comment sont impressionns les jurs.--Faible action du
raisonnement.--Mthodes de persuasion des avocats clbres.--Nature des
crimes pour lesquels les jurs sont indulgents ou svres.--Utilit de
l'institution du jury et danger extrme que prsenterait son
remplacement par des magistrats.


Ne pouvant tudier ici toutes les catgories de jurs, j'examinerai
seulement la plus importante, celle des jurs de cours d'assises. Ces
jurs constituent un excellent exemple de foule htrogne non anonyme.
Nous y retrouvons la suggestibilit, la prdominance des sentiments
inconscients, la faible aptitude au raisonnement, l'influence des
meneurs, etc. En les tudiant nous aurons l'occasion d'observer
d'intressants spcimens des erreurs que peuvent commettre les personnes
non inities  la psychologie des collectivits.

Les jurs nous fournissent tout d'abord un excellent exemple de la
faible importance que prsente, au point de vue des dcisions, le niveau
mental des divers lments composant une foule. Nous avons vu que
lorsqu'une assemble dlibrante est appele  donner son opinion sur
une question n'ayant pas un caractre tout  fait technique,
l'intelligence ne joue aucun rle; et qu'une runion de savants ou
d'artistes, par ce fait seul qu'ils sont runis, n'a pas, sur des sujets
gnraux, des jugements sensiblement diffrents de ceux d'une assemble
de maons ou d'piciers.  diverses poques, avant 1848 notamment,
l'administration faisait un choix soigneux parmi les personnes appeles
 composer le jury, et on les recrutait parmi les classes claires:
professeurs, fonctionnaires, lettrs, etc. Aujourd'hui le jury se
recrute surtout parmi les petits marchands, les petits patrons, les
employs. Or, au grand tonnement des crivains spciaux, quelle qu'ait
t la composition des jurys, la statistique prouve que leurs dcisions
ont t identiques. Les magistrats eux-mmes, si hostiles pourtant 
l'institution du jury, ont du reconnatre l'exactitude de cette
assertion. Voici comment s'exprime  ce sujet un ancien prsident de
cour d'assises, M. Brard des Glajeux, dans ses _Souvenirs_.

     Aujourd'hui les choix du jury sont, en ralit, dans les mains des
     conseillers municipaux, qui admettent ou liminent,  leur gr,
     suivant les proccupations politiques et lectorales inhrentes 
     leur situation... La majorit des lus se compose de commerants
     moins importants qu'on ne les choisissait autrefois, et des
     employs de certaines administrations... Toutes les opinions se
     fondant avec toutes les professions dans le rle de juge, beaucoup
     ayant l'ardeur des nophytes, et les hommes de meilleure volont se
     rencontrant dans les situations les plus humbles, l'esprit du jury
     n'a pas chang: _ses verdicts sont rests les mmes_.

Retenons du passage que je viens de citer les conclusions qui sont trs
justes, et non les explications qui sont trs faibles. Il ne faut pas
trop s'tonner de cette faiblesse, car la psychologie des foules, et
par consquent des jurs, semble avoir t le plus souvent aussi
inconnue des avocats que des magistrats. J'en trouve la preuve dans ce
fait rapport par l'auteur cit  l'instant, qu'un des plus illustres
avocats de cour d'assises, Lachaud, usait systmatiquement de son droit
de rcusation  l'gard de tous les individus intelligents faisant
partie du jury. Or, l'exprience--l'exprience seule--a fini par
apprendre l'entire inutilit de ces rcusations. La preuve en est
qu'aujourd'hui le ministre public et les avocats,  Paris du moins, y
ont entirement renonc; et, comme le fait remarquer M. des Glajeux, les
verdicts n'ont pas chang, ils ne sont ni meilleurs ni pires.

Comme toutes les foules, les jurs sont trs fortement impressionns par
des sentiments et trs faiblement par des raisonnements. Ils ne
rsistent pas, crit un avocat,  la vue d'une femme donnant  tter, ou
 un dfil d'orphelins. Il suffit qu'une femme soit agrable, dit M.
des Glajeux, pour obtenir la bienveillance du jury.

Impitoyables aux crimes qui semblent pouvoir les atteindre--et qui sont
prcisment d'ailleurs les plus redoutables pour la socit--les jurs
sont au contraire trs indulgents pour les crimes dits passionnels. Ils
sont rarement svres pour l'infanticide des filles-mres, ni bien durs
pour la fille abandonne qui vitriolise un peu son sducteur, sentant
fort bien d'instinct que ces crimes-l sont peu dangereux pour la
socit[22], et que dans un pays o la loi ne protge pas les filles
abandonnes, le crime de celle qui se venge est plus utile que nuisible,
en intimidant d'avance les futurs sducteurs.

Les jurys, comme toutes les foules, sont fort blouis par le prestige,
et le prsident des Glajeux fait justement remarquer que, trs
dmocratiques dans leur composition, ils sont trs aristocratiques dans
leurs affections: Le nom, la naissance, la grande fortune, la renomme,
l'assistance d'un avocat illustre, les choses qui distinguent et les
choses qui reluisent forment un appoint trs considrable dans la main
des accuss.

Agir sur les sentiments des jurs, et, comme avec toutes les foules,
raisonner fort peu, ou n'employer que des formes rudimentaires de
raisonnement, doit tre la proccupation de tout bon avocat. Un avocat
anglais clbre par ses succs en cour d'assises a bien montr la faon
d'agir.

     Il observait attentivement le jury tout en plaidant. C'est le
     moment favorable. Avec du flair et de l'habitude, l'avocat lit sur
     les physionomies l'effet de chaque phrase, de chaque mot, et il en
     tire ses conclusions. Il s'agit tout d'abord de distinguer les
     membres acquis d'avance  la cause. Le dfenseur achve en un tour
     de main de se les assurer, aprs quoi il passe aux membres qui
     semblent au contraire mal disposs, et il s'efforce de deviner
     pourquoi ils sont contraires  l'accus. C'est la partie dlicate
     du travail, car il peut y avoir une infinit de raisons d'avoir
     envie de condamner un homme, en dehors du sentiment de la justice.

Ces quelques lignes rsument tout le mcanisme de l'art oratoire, et
nous voyons pourquoi le discours fait d'avance est d'un effet si nul,
puisqu'il faut pouvoir  chaque instant modifier les termes employs
suivant l'impression produite.

L'orateur n'a pas besoin de convertir tous les membres d'un jury, mais
seulement les meneurs qui dtermineront l'opinion gnrale. Comme dans
toutes les foules, il y a toujours un petit nombre d'individus qui
conduisent les autres. J'ai fait l'exprience, dit l'avocat que je
citais plus haut, qu'au moment de rendre le verdict, il suffisait d'un
ou deux hommes nergiques pour entraner le reste du jury. Ce sont ces
deux ou trois-l qu'il faut convaincre par d'habiles suggestions. Il
faut d'abord et avant tout leur plaire. L'homme en foule  qui on a plu
est prs d'tre convaincu, et tout dispos  trouver excellentes les
raisons quelconques qu'on lui prsente. Je trouve, dans un travail
intressant sur Me Lachaud, l'anecdote suivante:

     On sait que pendant toute la dure des plaidoiries qu'il
     prononait aux assises, Lachaud ne perdait pas de vue deux ou trois
     jurs qu'il savait, ou sentait, influents, mais revches.
     Gnralement, il parvenait  rduire ces rcalcitrants. Pourtant,
     une fois, en province, il en trouva un qu'il dardait vainement de
     son argumentation la plus tenace depuis trois quarts d'heure: le
     premier du deuxime banc, le septime jur. C'tait dsesprant!
     Tout  coup, au milieu d'une dmonstration passionnante, Lachaud
     s'arrte, et s'adressant au prsident de la cour d'assises:
     Monsieur le prsident, dit-il, ne pourriez-vous pas faire tirer le
     rideau, l, en face. Monsieur le septime jur est aveugl par le
     soleil. Le septime jur rougit, sourit, remercia. Il tait acquis
      la dfense.

Plusieurs crivains, et parmi eux de trs distingus, ont fortement
combattu dans ces derniers temps l'institution du jury, seule protection
que nous ayons pourtant contre les erreurs vraiment bien frquentes
d'une caste sans contrle[23]. Les uns voudraient un jury recrut
seulement parmi les classes claires; mais nous avons dj prouv que,
mme dans ce cas, les dcisions seront identiques  celles qui sont
maintenant rendues. D'autres, se basant sur les erreurs commises par
les jurs, voudraient supprimer ces derniers et les remplacer par des
juges. Mais comment peuvent-ils oublier que ces erreurs tant reproches
au jury, ce sont des juges qui les ont d'abord commises, et que, quand
l'accus arrive devant le jury, il a t considr comme coupable par
plusieurs magistrats: le juge d'instruction, le procureur de la
Rpublique et la chambre des mises en accusation. Et ne voit-on pas
alors que, si l'accus tait dfinitivement jug par des magistrats au
lieu de l'tre par des jurs, il perdrait sa seule chance d'tre reconnu
innocent. Les erreurs des jurs ont toujours t d'abord des erreurs de
magistrats. C'est donc uniquement  ces derniers qu'il faut s'en prendre
quand on voit des erreurs judiciaires particulirement monstrueuses,
comme la condamnation toute rcente de ce docteur L... qui, poursuivi
par un juge d'instruction vritablement par trop born, sur la
dnonciation d'une fille demi-idiote qui accusait ce mdecin de l'avoir
fait avorter pour 30 francs, aurait t envoy au bagne sans l'explosion
d'indignation publique qui le fit gracier immdiatement par le chef de
l'tat. L'honorabilit du condamn proclame par tous ses concitoyens
rendait vidente la grossiret de l'erreur. Les magistrats la
reconnaissaient eux-mmes; et cependant, par esprit de caste, ils firent
tout ce qu'ils purent pour empcher la grce d'tre signe. Dans toutes
les affaires analogues, entoures de dtails techniques o il ne peut
rien comprendre, le jury coute naturellement le ministre public, se
disant qu'aprs tout l'affaire a t instruite par des magistrats rompus
 toutes les subtilits. Quels sont alors les auteurs vritables de
l'erreur: les jurs ou les magistrats? Gardons prcieusement le jury. Il
constitue peut-tre la seule catgorie de foule qu'aucune individualit
ne saurait remplacer. Lui seul peut temprer les durets de la loi qui,
gale pour tous, doit tre aveugle en principe, et ne pas connatre les
cas particuliers. Inaccessible  la piti, et ne connaissant que le
texte de la loi, le juge, avec sa duret professionnelle, frapperait de
la mme peine le cambrioleur assassin et la fille pauvre que l'abandon
de son sducteur et la misre ont conduite  l'infanticide; alors que le
jury sent trs bien d'instinct que la fille sduite est beaucoup moins
coupable que le sducteur, qui, lui, cependant, chappe  la loi et
qu'elle mrite toute son indulgence.

Sachant trs bien ce qu'est la psychologie des castes, et ce qu'est
aussi la psychologie des autres catgories de foules, je ne vois pas un
seul cas o, accus  tort d'un crime, je ne prfrerais pas avoir
affaire  des jurs plutt qu' des magistrats. J'aurais quelques
chances d'tre reconnu innocent avec les premiers, et pas une seule
chance avec les seconds. Redoutons la puissance des foules, mais
redoutons beaucoup plus encore la puissance de certaines castes. Les
premires peuvent se laisser convaincre, les secondes ne flchissent
jamais.

NOTES:

[22] Remarquons en passant que cette division, trs bien faite
d'instinct par les jurs, entre les crimes dangereux pour la socit et
les crimes non dangereux pour elle n'est pas du tout dnue de justesse.
Le but des lois criminelles doit tre videmment de protger la socit
contre les criminels dangereux et non pas de la venger. Or nos codes, et
surtout l'esprit de nos magistrats, sont tout imprgns encore de
l'esprit de vengeance du vieux droit primitif, et le terme de vindicte
(_vindicta_, vengeance) est encore d'un usage journalier. Nous avons la
preuve de cette tendance des magistrats dans le refus de beaucoup
d'entre eux d'appliquer l'excellente loi Brenger, qui permet au
condamn de ne subir sa peine que s'il rcidive. Or, il n'est pas un
magistrat qui puisse ignorer, car la statistique le prouve, que
l'application d'une premire peine cre infailliblement la rcidive.
Quand les juges relchent un condamn, il leur semble toujours que la
socit n'a pas t venge. Plutt que de ne la pas venger, ils
prfrent crer un rcidiviste dangereux.

[23] La magistrature reprsente, en effet, la seule administration dont
les actes ne soient soumis  aucun contrle. Malgr toutes ses
rvolutions, la France dmocratique ne possde pas ce droit d'_habeas
corpus_ dont l'Angleterre est si fire. Nous avons banni tous les
tyrans; mais dans chaque cit nous avons tabli un magistrat qui dispose
 son gr de l'honneur et de la libert des citoyens. Un petit juge
d'instruction,  peine sorti de l'cole de droit, possde le pouvoir
rvoltant d'envoyer  son gr en prison, sur une simple supposition de
culpabilit de sa part, et dont il ne doit la justification  personne,
les citoyens les plus considrables. Il peut les y garder six mois ou
mme un an sous prtexte d'instruction, et les relcher ensuite sans
leur devoir ni indemnit, ni excuses. Le mandat d'amener est absolument
l'quivalent de la lettre de cachet, avec cette diffrence que cette
dernire, si justement reproche  l'ancienne monarchie, n'tait  la
porte que de trs grands personnages, alors qu'elle est aujourd'hui
entre les mains de toute une classe de citoyens, qui est loin de passer
pour la plus claire et la plus indpendante.




CHAPITRE IV

Les foules lectorales.

Caractres gnraux des foules lectorales.--Comment on les
persuade.--Qualits que doit possder le candidat.--Ncessit du
prestige.--Pourquoi ouvriers et paysans choisissent si rarement les
candidats dans leur sein.--Puissance des mots et des formules sur
l'lecteur.--Aspect gnral des discussions lectorales.--Comment se
forment les opinions de l'lecteur.--Puissance des comits.--Ils
reprsentent la forme la plus redoutable de la tyrannie.--Les comits de
la Rvolution.--Malgr sa faible valeur psychologique, le suffrage
universel ne peut tre remplac.--Pourquoi les votes seraient
identiques, alors mme qu'on restreindrait le droit de suffrage  une
classe limite de citoyens.--Ce que traduit le suffrage universel dans
tous les pays.


Les foules lectorales, c'est--dire les collectivits appeles  lire
les titulaires de certaines fonctions, constituent des foules
htrognes; mais, comme elles n'agissent que sur un point bien
dtermin: choisir entre divers candidats, on ne peut observer chez
elles que quelques-uns des caractres prcdemment dcrits. Les
caractres des foules qu'elles manifestent surtout, sont la faible
aptitude au raisonnement, l'absence d'esprit critique, l'irritabilit,
la crdulit et le simplisme. On dcouvre aussi dans leurs dcisions
l'influence des meneurs et le rle des facteurs que nous avons numrs:
l'affirmation, la rptition, le prestige et la contagion.

Recherchons comment on les sduit. Des procds qui russissent le
mieux, leur psychologie se dduira clairement.

La premire des conditions  possder pour le candidat est le prestige.
Le prestige personnel ne peut tre remplac que par celui de la fortune.
Le talent, le gnie mme ne sont pas des lments bien srieux de
succs.

Cette ncessit pour le candidat de possder du prestige, c'est--dire
de pouvoir s'imposer sans discussion, est capitale. Si les lecteurs,
dont la majorit est compose d'ouvriers et de paysans, choisissent si
rarement un des leurs pour les reprsenter, c'est que les personnalits
sorties de leurs rangs n'ont pour eux aucun prestige. Quand, par hasard,
ils nomment un de leurs gaux, c'est le plus souvent pour des raisons
accessoires, par exemple pour contrecarrer un homme minent, un patron
puissant dans la dpendance duquel se trouve chaque jour l'lecteur, et
dont il a ainsi l'illusion de devenir pour un instant le matre.

Mais la possession du prestige ne suffit pas pour assurer au candidat le
succs. L'lecteur tient  ce qu'on flatte ses convoitises et ses
vanits; il faut l'accabler des plus extravagantes flagorneries, ne pas
hsiter  lui faire les plus fantastiques promesses. S'il est ouvrier,
on ne saurait trop injurier et fltrir ses patrons. Quant au candidat
adverse, il faut tcher de l'craser en tablissant par affirmation,
rptition et contagion qu'il est le dernier des gredins, et que
personne n'ignore qu'il a commis plusieurs crimes. Inutile, bien
entendu, de chercher aucun semblant de preuve. Si l'adversaire connat
mal la psychologie des foules, il essaiera de se justifier par des
arguments, au lieu de se borner  rpondre aux affirmations par
d'autres affirmations; et il n'aura ds lors aucune chance de triompher.

Le programme crit du candidat ne doit pas tre trop catgorique, parce
que ses adversaires pourraient le lui opposer plus tard, mais son
programme verbal ne saurait tre trop excessif. Les rformes les plus
considrables peuvent tre promises sans crainte. Sur le moment, ces
exagrations produisent beaucoup d'effet, et pour l'avenir elles
n'engagent en rien. Il est d'observation constante, en effet, que
l'lecteur ne s'est jamais proccup de savoir jusqu' quel point l'lu
a suivi la profession de foi acclame, et sur laquelle l'lection est
suppose avoir eu lieu.

Nous reconnaissons ici tous les facteurs de persuasion que nous avons
dcrits. Nous allons les retrouver encore dans l'action des _mots_ et
des _formules_ dont nous avons dj montr le magique empire. L'orateur
qui sait les manier conduit  volont les foules o il veut. Des
expressions telles que l'infme capital, les vils exploiteurs,
l'admirable ouvrier, la socialisation des richesses, etc., produisent
toujours le mme effet, bien qu'un peu uss dj. Mais le candidat qui
trouve une formule neuve, bien dpourvue de sens prcis, et par
consquent pouvant rpondre aux aspirations les plus diverses, obtient
un succs infaillible. La sanglante rvolution espagnole de 1873 a t
faite avec un de ces mots magiques, au sens complexe, que chacun peut
interprter  sa faon. Un crivain contemporain en a racont la gense
en termes qui mritent d'tre rapports.

     Les radicaux avaient dcouvert qu'une rpublique unitaire est une
     monarchie dguise, et, pour leur faire plaisir, les Corts avaient
     proclam d'une seule voix la rpublique fdrale sans qu'aucun des
     votants et pu dire ce qui venait d'tre vot. Mais cette formule
     enchantait tout le monde, c'tait une ivresse, un dlire. On venait
     d'inaugurer sur la terre le rgne de la vertu et du bonheur. Un
     rpublicain,  qui son ennemi refusait le titre de fdral, s'en
     offensait comme d'une mortelle injure. On s'abordait dans les rues
     en se disant: _Salud y republica federal!_ Aprs quoi on entonnait
     des hymnes  la sainte indiscipline et  l'autonomie du soldat.
     Qu'tait-ce que la rpublique fdrale? Les uns entendaient par
     l l'mancipation des provinces, des institutions pareilles 
     celles des tats-Unis ou la dcentralisation administrative;
     d'autres visaient  l'anantissement de toute autorit, 
     l'ouverture prochaine de la grande liquidation sociale. Les
     socialistes de Barcelone et de l'Andalousie prchaient la
     souverainet absolue des communes, ils entendaient donner 
     l'Espagne dix mille municipes indpendants, ne recevant de lois que
     d'eux-mmes, en supprimant du mme coup et l'arme et la
     gendarmerie. On vit bientt dans les provinces du Midi
     l'insurrection se propager de ville en ville, de village en
     village. Ds qu'une commune avait fait son _pronunciamiento_, son
     premier soin tait de dtruire le tlgraphe et les chemins de fer
     pour couper toutes ses communications avec ses voisins et avec
     Madrid. Il n'tait pas de mchant bourg qui n'entendt faire sa
     cuisine  part. Le fdralisme avait fait place  un cantonalisme
     brutal, incendiaire et massacreur, et partout se clbraient de
     sanglantes saturnales.

Quant  l'influence que pourraient avoir des raisonnements sur l'esprit
des lecteurs, il faudrait n'avoir jamais lu le compte rendu d'une
runion lectorale pour n'tre pas fix  ce sujet. On y change des
affirmations, des invectives, parfois des horions, jamais des raisons.
Si le silence s'tablit pour un instant, c'est qu'un assistant au
caractre difficile annonce qu'il va poser au candidat une de ces
questions embarrassantes qui rjouissent toujours l'auditoire. Mais la
satisfaction des opposants ne dure pas bien longtemps, car la voix du
propinant est bientt couverte par les hurlements des adversaires. On
peut considrer comme type des runions publiques les comptes rendus
suivants, pris entre des centaines d'autres semblables, et que
j'emprunte aux journaux quotidiens:

     Un organisateur ayant pri les assistants de nommer un prsident,
     l'orage se dchane. Les anarchistes bondissent sur la scne pour
     enlever le bureau d'assaut. Les socialistes le dfendent avec
     nergie; on se cogne, on se traite mutuellement de mouchards,
     vendus, etc... un citoyen se retire avec un oeil poch.

     Enfin, le bureau est install tant bien que mal au milieu du
     tumulte, et la tribune reste au compagnon X.

     L'orateur excute une charge  fond de train contre les
     socialistes, qui l'interrompent en criant: Crtin! bandit!
     canaille! etc., pithtes auxquelles le compagnon X... rpond par
     l'expos d'une thorie selon laquelle les socialistes sont des
     idiots ou des farceurs.


     ... Le parti allemaniste avait organis, hier soir,  la salle du
     Commerce, rue du Faubourg-du-Temple, une grande runion
     prparatoire  la fte des Travailleurs du premier mai. Le mot
     d'ordre tait: Calme et tranquillit.

     Le compagnon G... traite les socialistes de crtins et de
     fumistes.

     Sur ces mots, orateurs et auditeurs s'invectivent et en viennent
     aux mains; les chaises, les bancs, les tables entrent en scne,
     etc., etc.

N'imaginons pas un instant que ce genre de discussion soit spcial  une
classe dtermine d'lecteurs, et dpende de leur situation sociale.
Dans toute assemble anonyme, quelle qu'elle soit, ft-elle
exclusivement compose de lettrs, la discussion revt toujours les
mmes formes. J'ai montr que les hommes en foule tendent vers
l'galisation mentale, et  chaque instant nous en retrouvons la preuve.
Voici, comme exemple, un extrait du compte rendu d'une runion
exclusivement compose d'tudiants, que j'emprunte au journal _le Temps_
du 13 fvrier 1895:

     Le tumulte n'a fait que crotre  mesure que la soire s'avanait;
     je ne crois pas qu'un seul orateur ait pu dire deux phrases sans
     tre interrompu.  chaque instant les cris partaient d'un point ou
     de l'autre, ou de tous les points  la fois; on applaudissait, on
     sifflait; des discussions violentes s'engageaient entre divers
     auditeurs; les cannes taient brandies, menaantes; on frappait le
     plancher en cadence; des clameurs poursuivaient les interrupteurs:
      la porte!  la tribune!

     M. C... prodigue  l'association les pithtes d'odieuse et lche,
     monstrueuse, vile, vnale et vindicative, et dclare qu'il veut la
     dtruire, etc., etc....

On pourrait se demander comment, dans des conditions pareilles, peut se
former l'opinion d'un lecteur? Mais poser une pareille question serait
se faire une trange illusion sur le degr de libert dont peut jouir
une collectivit. Les foules ont des opinions imposes, jamais des
opinions raisonnes. Dans le cas qui nous occupe, les opinions et les
votes des lecteurs sont entre les mains de comits lectoraux, dont les
meneurs sont le plus souvent quelques marchands de vins, fort influents
sur les ouvriers, auxquels ils font crdit. Savez-vous ce qu'est un
comit lectoral, crit un des plus vaillants dfenseurs de la
dmocratie actuelle, M. Schrer? Tout simplement la clef de nos
institutions, la matresse pice de la machine politique. La France est
aujourd'hui gouverne par les comits[24].

Aussi n'est-il pas trop difficile d'agir sur eux, pour peu que le
candidat soit acceptable et possde des ressources suffisantes. D'aprs
les aveux des donateurs, 3 millions suffirent pour obtenir les lections
multiples du gnral Boulanger.

Telle est la psychologie des foules lectorales. Elle est identique 
celle des autres foules. Ni meilleure ni pire.

Aussi ne tirerai-je de ce qui prcde aucune conclusion contre le
suffrage universel. Si j'avais  dcider de son sort, je le conserverais
tel qu'il est, pour des motifs pratiques qui dcoulent prcisment de
notre tude de la psychologie des foules, et que pour cette raison je
vais exposer.

Sans doute, les inconvnients du suffrage universel sont trop visibles
pour tre mconnus. On ne saurait contester que les civilisations ont
t l'oeuvre d'une petite minorit d'esprits suprieurs constituant la
pointe d'une pyramide, dont les tages, s'largissant  mesure que
dcrot la valeur mentale, reprsentent les couches profondes d'une
nation. Ce n'est pas assurment du suffrage d'lments infrieurs,
n'ayant pour eux que le nombre, que la grandeur d'une civilisation peut
dpendre. Sans doute encore les suffrages des foules sont souvent bien
dangereux. Ils nous ont dj cot plusieurs invasions; et, avec le
triomphe du socialisme, qu'ils prparent, il est probable que les
fantaisies de la souverainet populaire nous coteront beaucoup plus
cher encore.

Mais ces objections thoriquement excellentes perdent pratiquement toute
force, si l'on veut se souvenir de la puissance invincible des ides
transformes en dogmes. Le dogme de la souverainet des foules est, au
point de vue philosophique, aussi peu dfendable que les dogmes
religieux du moyen ge, mais il en a aujourd'hui l'absolue puissance. Il
est donc aussi inattaquable que le furent jadis nos ides religieuses.
Supposez un libre-penseur moderne, transport par un pouvoir magique en
plein moyen ge. Croyez-vous qu'aprs avoir constat la puissance
souveraine des ides religieuses qui rgnaient alors il et tent de les
combattre? Tomb dans les mains d'un juge voulant le faire brler sous
l'imputation d'avoir conclu un pacte avec le diable, ou d'avoir t au
sabbat, et-il song  contester l'existence du diable et du sabbat? On
ne discute pas plus avec les croyances des foules qu'avec les cyclones.
Le dogme du suffrage universel possde aujourd'hui le pouvoir qu'eurent
jadis les dogmes chrtiens. Orateurs et crivains en parlent avec un
respect et des adulations que n'a pas connus Louis XIV. Il faut donc se
conduire  son gard comme  l'gard de tous les dogmes religieux. Le
temps seul agit sur eux.

Il serait d'ailleurs d'autant plus inutile d'essayer d'branler ce dogme
qu'il a des raisons apparentes pour lui: Dans les temps d'galit, dit
justement Tocqueville, les hommes n'ont aucune foi les uns dans les
autres,  cause de leur similitude; mais cette mme similitude leur
donne une confiance presque illimite dans le jugement du public; car il
ne leur parat pas vraisemblable, qu'ayant tous des lumires pareilles,
la vrit ne se rencontre pas du ct du plus grand nombre.

Faut-il supposer maintenant qu'avec un suffrage restreint--restreint aux
capacits, si l'on veut--on amliorerait les votes des foules? Je ne
puis l'admettre un seul instant, et cela pour les raisons que j'ai dj
dites de l'infriorit mentale de toutes les collectivits, quelle que
puisse tre leur composition. En foule les hommes s'galisent toujours,
et, sur des questions gnrales, le suffrage de quarante acadmiciens
n'est pas meilleur que celui de quarante porteurs d'eau. Je ne crois pas
du tout qu'aucun des votes tant reprochs au suffrage universel, tel que
le rtablissement de l'Empire, par exemple, et t diffrent si les
votants avaient t recruts exclusivement parmi des savants et des
lettrs. Ce n'est pas parce qu'un individu sait le grec ou les
mathmatiques, est architecte, vtrinaire, mdecin ou avocat, qu'il
acquiert sur les questions sociales des clarts particulires. Tous nos
conomistes sont des gens instruits, professeurs et acadmiciens pour la
plupart. Est-il une seule question gnrale: protectionnisme,
bimtallisme, etc., sur laquelle ils aient russi  se mettre d'accord?
C'est que leur science n'est qu'une forme trs attnue de l'universelle
ignorance. Devant des problmes sociaux, o entrent de si multiples
inconnues, toutes les ignorances s'galisent.

Si donc des gens bourrs de science formaient  eux seuls le corps
lectoral, leurs votes ne seraient pas meilleurs que ceux d'aujourd'hui.
Ils se guideraient surtout d'aprs leurs sentiments et l'esprit de leur
parti. Nous n'aurions aucune des difficults actuelles en moins, et en
plus nous aurions srement la lourde tyrannie des castes.

Restreint ou gnral, svissant dans un pays rpublicain ou dans un pays
monarchique, pratiqu en France, en Belgique, en Grce, en Portugal ou
en Espagne, le suffrage des foules est partout identique, et ce qu'il
traduit en dfinitive, ce sont les aspirations et les besoins
inconscients de la race. La moyenne des lus reprsente pour chaque pays
l'me de la race. D'une gnration  l'autre on la retrouve  peu prs
identique.

Et c'est ainsi qu'une fois encore nous retombons sur cette notion
fondamentale de race, dj rencontre si souvent, et sur cette autre
notion, qui dcoule de la premire que les institutions et les
gouvernements ne jouent qu'un rle insignifiant dans la vie des peuples.
Ces derniers sont surtout conduits par l'me de leur race, c'est--dire
par les rsidus ancestraux dont cette me est la somme. La race et
l'engrenage des ncessits de chaque jour, tels sont les matres
mystrieux qui rgissent nos destines.


NOTES:

[24] Les comits, quels que soient leurs noms: clubs, syndicats, etc.,
constituent peut-tre le plus redoutable danger de la puissance des
foules. Ils reprsentent, en effet, la forme la plus impersonnelle, et,
par consquent, la plus oppressive de la tyrannie. Les meneurs qui
dirigent les comits tant censs parler et agir au nom d'une
collectivit sont dgags de toute responsabilit et peuvent tout se
permettre. Le tyran le plus farouche n'et jamais os rver les
proscriptions ordonnes par les comits rvolutionnaires. Ils avaient,
dit Barras, dcim et mis en coupe rgle la Convention. Robespierre fut
matre absolu tant qu'il put parler en leur nom. Le jour o l'effroyable
dictateur se spara d'eux pour des questions d'amour-propre, il fut
perdu. Le rgne des foules, c'est le rgne des comits, c'est--dire des
meneurs. On ne saurait rver de despotisme plus dur.




CHAPITRE V

Les assembles parlementaires.

Les foules parlementaires prsentent la plupart des caractres communs
aux foules htrognes non anonymes.--Simplisme des
opinions.--Suggestibilit et limites de cette suggestibilit.--Opinions
fixes irrductibles et opinions mobiles.--Pourquoi l'indcision
prdomine.--Rle des meneurs.--Raison de leur prestige.--Ils sont les
vrais matres d'une assemble dont les votes ne sont ainsi que ceux
d'une petite minorit.--Puissance absolue qu'ils exercent.--Les lments
de leur art oratoire.--Les mots et les images.--Ncessit psychologique
pour les meneurs d'tre gnralement convaincus et
borns.--Impossibilit pour l'orateur sans prestige de faire admettre
ses raisons.--Exagration des sentiments, bons ou mauvais, dans les
assembles.--Automatisme auquel elles arrivent  certains moments.--Les
sances de la Convention.--Cas dans lesquels une assemble perd les
caractres des foules.--Influence des spcialistes dans les questions
techniques.--Avantages et dangers du rgime parlementaire dans tous les
pays.--Il est adapt aux ncessits modernes; mais il entrane le
gaspillage des finances et la restriction progressive de toutes les
liberts.--_Conclusion de l'ouvrage._


Les assembles parlementaires reprsentent des foules htrognes non
anonymes. Malgr leur recrutement, variable suivant les poques et les
peuples, elles se ressemblent beaucoup par leurs caractres. L'influence
de la race s'y fait sentir, pour attnuer ou exagrer, mais non pour
empcher la manifestation des caractres. Les assembles parlementaires
des contres les plus diffrentes, celles de Grce, d'Italie, de
Portugal, d'Espagne, de France et d'Amrique, prsentent dans leurs
discussions et leurs votes de grandes analogies et laissent les
gouvernements aux prises avec des difficults identiques.

Le rgime parlementaire reprsente d'ailleurs l'idal de tous les
peuples civiliss modernes. Il traduit cette ide, psychologiquement
errone mais gnralement admise, que beaucoup d'hommes runis sont bien
plus capables qu'un petit nombre de prendre une dcision sage et
indpendante sur un sujet donn.

Nous retrouvons dans les assembles parlementaires les caractristiques
gnrales des foules: le simplisme des ides, l'irritabilit, la
suggestibilit, l'exagration des sentiments, l'influence prpondrante
des meneurs. Mais, en raison de leur composition spciale, les foules
parlementaires prsentent quelques diffrences que nous indiquerons
bientt.

Le simplisme des opinions est une de leurs caractristiques les plus
importantes. On y rencontre dans tous les partis, chez les peuples
latins surtout, une tendance invariable  rsoudre les problmes sociaux
les plus compliqus par les principes abstraits les plus simples, et par
des lois gnrales applicables  tous les cas. Les principes varient
naturellement avec chaque parti; mais, par le fait seul que les
individus sont en foule, ils tendent toujours  exagrer la valeur de
ces principes et  les pousser jusqu' leurs dernires consquences.
Aussi ce que les parlements reprsentent surtout, ce sont des opinions
extrmes.

Le type le plus parfait du simplisme des assembles fut ralis par les
jacobins de notre grande Rvolution. Tous dogmatiques et logiques, la
cervelle pleine de gnralits vagues, ils s'occupaient d'appliquer des
principes fixes sans se soucier des vnements; et on a pu dire avec
raison qu'ils avaient travers la Rvolution sans la voir. Avec les
dogmes trs simples qui leur servaient de guide, ils s'imaginaient
refaire une socit de toutes pices, et ramener une civilisation
raffine  une phase trs antrieure de l'volution sociale. Les moyens
qu'ils employrent pour raliser leur rve taient galement empreints
d'un absolu simplisme. Ils se bornaient en effet,  dtruire violemment
ce qui les gnait. Tous, d'ailleurs, girondins, montagnards,
thermidoriens, etc., taient anims du mme esprit.

Les foules parlementaires sont trs suggestibles; et, comme pour toutes
les foules, la suggestion mane de meneurs possdant du prestige; mais,
dans les assembles parlementaires, la suggestibilit a des limites trs
nettes qu'il importe de marquer.

Sur toutes les questions d'intrt local ou rgional, chaque membre
d'une assemble a des opinions fixes, irrductibles, et qu'aucune
argumentation ne pourrait branler. Le talent d'un Dmosthne
n'arriverait pas  changer le vote d'un dput sur des questions telles
que le protectionnisme ou le privilge des bouilleurs de cru, qui
reprsentent des exigences d'lecteurs influents. La suggestion
antrieure de ces lecteurs est assez prpondrante pour annuler toutes
les autres suggestions, et maintenir une fixit absolue d'opinion[25].

Sur des questions gnrales: renversement d'un ministre, tablissement
d'un impt, etc., il n'y a plus du tout de fixit d'opinion, et les
suggestions des meneurs peuvent agir, mais pas tout  fait comme dans
une foule ordinaire. Chaque parti a ses meneurs, qui ont parfois une
gale influence. Il en rsulte que le dput se trouve entre des
suggestions contraires et devient fatalement trs hsitant. C'est
pourquoi on le voit souvent,  un quart d'heure de distance, voter de
faon contraire, ajouter  une loi un article qui la dtruit: ter par
exemple aux industriels le droit de choisir et de congdier leurs
ouvriers, puis annuler  peu prs cette mesure par un amendement.

Et c'est pourquoi,  chaque lgislature, une Chambre a des opinions trs
fixes et d'autres opinions trs indcises. Au fond, les questions
gnrales tant les plus nombreuses, c'est l'indcision qui domine,
indcision entretenue par la crainte constante de l'lecteur, dont la
suggestion latente tend toujours  contre-balancer l'influence des
meneurs.

Ce sont cependant les meneurs qui sont en dfinitive les vrais matres
dans les discussions nombreuses o les membres d'une assemble n'ont pas
d'opinions antrieures bien arrtes.

La ncessit de ces meneurs est vidente puisque, sous le nom de chefs
de groupes, on les retrouve dans les assembles de tous les pays. Ils
sont les vrais souverains d'une assemble. Les hommes en foule ne
sauraient se passer d'un matre. Et c'est pourquoi les votes d'une
assemble ne reprsentent gnralement que les opinions d'une petite
minorit.

Les meneurs agissent trs peu par leurs raisonnements, beaucoup par leur
prestige. Et la meilleure preuve, c'est que si une circonstance
quelconque les en dpouille, ils n'ont plus d'influence.

Ce prestige des meneurs est individuel et ne tient ni au nom ni  la
clbrit. M. Jules Simon parlant des grands hommes de l'assemble de
1848, o il a sig, nous en donne de bien curieux exemples.

     Deux mois avant d'tre tout-puissant, Louis-Napolon n'tait rien.

     Victor Hugo monta  la tribune. Il n'y eut pas de succs. On
     l'couta, comme on coutait Flix Pyat; on ne l'applaudit pas
     autant. Je n'aime pas ses ides, me dit Vaulabelle en parlant de
     Flix Pyat; mais c'est un des plus grands crivains et le plus
     grand orateur de la France. Edgar Quinet, ce rare et puissant
     esprit, n'tait compt pour rien. Il avait eu son moment de
     popularit avant l'ouverture de l'Assemble; dans l'Assemble, il
     n'en eut aucune.

     Les assembles politiques sont le lieu de la terre o l'clat du
     gnie se fait le moins sentir. On n'y tient compte que d'une
     loquence approprie au temps et au lieu, et des services rendus
     non  la patrie, mais aux partis. Pour qu'on rendt hommage 
     Lamartine en 1848 et  Thiers en 1871, il fallut le stimulant de
     l'intrt urgent, inexorable. Le danger pass, on fut guri  la
     fois de la reconnaissance et de la peur.

J'ai reproduit le passage qui prcde pour les faits qu'il contient,
mais non pour les explications qu'il propose. Elles sont d'une
psychologie mdiocre. Une foule perdrait aussitt son caractre de foule
si elle tenait compte aux meneurs des services rendus, que ce soit  la
patrie ou aux partis. La foule qui obit au meneur subit son prestige,
et n'y fait intervenir aucun sentiment d'intrt ou de reconnaissance.

Aussi le meneur dou d'un prestige suffisant possde-t-il un pouvoir
presque absolu. On sait l'influence immense qu'eut pendant de longues
annes, grce  son prestige, un dput clbre, battu dans les
dernires lections  la suite de certains vnements financiers. Sur un
simple signe de lui, les ministres taient renverss. Un crivain a
marqu nettement dans les lignes suivantes la porte de son action:

     C'est  M. X... principalement que nous devons d'avoir achet le
     Tonkin trois fois plus cher qu'il n'aurait d coter, de n'avoir
     pris dans Madagascar qu'un pied incertain, de nous tre laiss
     frustrer de tout un empire sur le bas Niger, d'avoir perdu la
     situation prpondrante que nous occupions en gypte.--Les thories
     de M. X... nous ont cot plus de territoires que les dsastres de
     Napolon Ier.

Il ne faudrait pas trop en vouloir au meneur en question. Il nous a
cot fort cher videmment; mais une grande partie de son influence
tenait  ce qu'il suivait l'opinion publique, qui, en matire coloniale,
n'tait pas du tout alors ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Il est
rare qu'un meneur prcde l'opinion; presque toujours il se borne  la
suivre et  en pouser toutes les erreurs.

Les moyens de persuasion des meneurs, en dehors du prestige, sont les
facteurs que nous avons dj numrs plusieurs fois. Pour les manier
habilement, le meneur doit avoir pntr, au moins d'une faon
inconsciente, la psychologie des foules, et savoir comment leur parler.
Il doit surtout connatre la fascinante influence des mots, des formules
et des images. Il doit possder une loquence spciale, compose:
d'affirmations nergiques--dgages de preuves--et d'images
impressionnantes encadres de raisonnements fort sommaires. C'est un
genre d'loquence qu'on rencontre dans toutes les assembles, y compris
le parlement anglais, le plus pondr pourtant de tous.

     Nous pouvons lire constamment, dit le philosophe anglais Maine,
     des dbats  la Chambre des communes, o toute la discussion
     consiste  changer des gnralits assez faibles et des
     personnalits assez violentes. Sur l'imagination d'une dmocratie
     pure, ce genre de formules gnrales exerce un effet prodigieux. Il
     sera toujours ais de faire accepter  une foule des assertions
     gnrales prsentes en termes saisissants, quoiqu'elles n'aient
     jamais t vrifies et ne soient peut-tre susceptibles d'aucune
     vrification.

L'importance des termes saisissants, indique dans la citation qui
prcde, ne saurait tre exagre. Nous avons plusieurs fois dj
insist sur la puissance spciale des mots et des formules. Il faut les
choisir de faon  ce qu'ils voquent des images trs vives. La phrase
suivante, emprunte au discours d'un des meneurs de nos assembles, en
constitue un excellent spcimen:

Le jour o le mme navire emportera vers les terres fivreuses de la
relgation le politicien vreux et l'anarchiste meurtrier, ils pourront
lier conversation et ils s'apparatront l'un  l'autre comme les deux
aspects complmentaires d'un mme ordre social.

L'image ainsi voque est bien visible, et tous les adversaires de
l'orateur se sentent menacs par elle. Ils voient du mme coup les pays
fivreux, le btiment qui pourra les emporter, car ne font-ils pas
peut-tre partie de la catgorie assez mal limite des politiciens
menacs? Ils prouvent alors la sourde crainte que devaient ressentir
les conventionnels, que les vagues discours de Robespierre menaaient
plus ou moins du couperet de la guillotine, et qui, sous l'influence de
cette crainte, lui cdaient toujours.

Les meneurs ont tout intrt  verser dans les plus invraisemblables
exagrations. L'orateur, dont je viens de citer une phrase, a pu
affirmer, sans soulever de grandes protestations, que les banquiers et
les prtres soudoyaient les lanceurs de bombes, et que les
administrateurs des grandes compagnies financires mritent les mmes
peines que les anarchistes. Sur les foules, de pareilles affirmations
agissent toujours. L'affirmation n'est jamais trop furieuse, ni la
dclamation trop menaante. Rien n'intimide plus les auditeurs que cette
loquence. En protestant, ils craignent de passer pour tratres ou
complices.

Cette loquence spciale a toujours rgn, comme je le disais 
l'instant, sur toutes les assembles; et, dans les priodes critiques,
elle ne fait que s'accentuer. La lecture des discours des grands
orateurs qui composaient les assembles de la Rvolution est trs
intressant  ce point de vue.  chaque instant ils se croyaient obligs
de s'interrompre pour fltrir le crime et exalter la vertu; puis, ils
clataient en imprcations contre les tyrans, et juraient de vivre
libres ou de mourir. L'assistance se levait, applaudissait avec fureur,
puis, calme, se rasseyait.

Le meneur peut tre quelquefois intelligent et instruit; mais cela lui
est gnralement plus nuisible qu'utile. En montrant la complexit des
choses, en permettant d'expliquer et de comprendre, l'intelligence rend
toujours indulgent, et mousse fortement l'intensit et la violence des
convictions ncessaires aux aptres. Les grands meneurs de tous les
ges, ceux de la Rvolution surtout, ont t lamentablement borns; et
ce sont justement les plus borns qui ont exerc la plus grande
influence.

Les discours du plus clbre d'entre eux, Robespierre, stupfient
souvent par leur incohrence; en se bornant  les lire, on n'y
trouverait aucune explication plausible du rle immense du puissant
dictateur:

     Lieux communs et redondances de l'loquence pdagogique et de la
     culture latine au service d'une me plutt purile que plate, et
     qui semble se borner, dans l'attaque ou la dfense, au: Viens-y
     donc! des coliers. Pas une ide, pas un tour, pas un trait, c'est
     l'ennui dans la tempte. Quand on sort de cette lecture morne, on a
     envie de pousser le ouf! de l'aimable Camille Desmoulins.

Il est quelquefois effrayant de songer au pouvoir que donne  un homme
possdant du prestige une conviction forte unie  une extrme troitesse
d'esprit. Il faut pourtant raliser ces conditions pour ignorer les
obstacles et savoir vouloir. D'instinct les foules reconnaissent dans
ces convaincus nergiques le matre qu'il leur faut toujours.

Dans une assemble parlementaire, le succs d'un discours dpend presque
uniquement du prestige que l'orateur possde, et pas du tout des raisons
qu'il propose. Et, la meilleure preuve, c'est que lorsqu'une cause
quelconque fait perdre  un orateur son prestige, il perd du mme coup
toute son influence, c'est--dire le pouvoir de diriger  son gr les
votes.

Quant  l'orateur inconnu qui arrive avec un discours contenant de
bonnes raisons, mais seulement des raisons, il a des chances d'tre
seulement cout. Un dput, doubl d'un psychologue perspicace, M.
Descubes, a rcemment trac dans les lignes suivantes l'image du dput
sans prestige:

     Quand il a pris place  la tribune, il tire de sa serviette un
     dossier qu'il tale mthodiquement devant lui et dbute avec
     assurance.

     Il se flatte de faire passer dans l'me des auditeurs la conviction
     qui l'anime. Il a pes et repes ses arguments; il est tout bourr
     de chiffres et de preuves; il est sr d'avoir raison. Toute
     rsistance, devant l'vidence qu'il apporte, sera vaine. Il
     commence, confiant dans son bon droit et aussi dans l'attention de
     ses collgues, qui certainement ne demandent qu' s'incliner devant
     la vrit.

     Il parle, et, tout de suite il est surpris du mouvement de la
     salle, un peu agac par le brouhaha qui s'en lve.

     Comment le silence ne se fait-il pas? Pourquoi cette inattention
     gnrale?  quoi pensent donc ceux-l qui causent entre eux? Quel
     motif si urgent fait quitter sa place  cet autre?

     Une inquitude passe sur son front. Il fronce les sourcils,
     s'arrte. Encourag par le prsident, il repart, haussant la voix.
     On ne l'en coute que moins. Il force le ton, il s'agite: le bruit
     redouble autour de lui. Il ne s'entend plus lui-mme, s'arrte
     encore; puis, craignant que son silence ne provoque le fcheux cri
     de: _Clture!_ il reprend de plus belle. Le vacarme devient
     insupportable.

Lorsque les assembles parlementaires se trouvent montes  un certain
degr d'excitation, elles deviennent identiques aux foules htrognes
ordinaires, et leurs sentiments prsentent par consquent la
particularit d'tre toujours extrmes. On les verra se porter aux plus
grands actes d'hrosme ou aux pires excs. L'individu n'est plus
lui-mme, et il l'est si peu qu'il votera les mesures les plus
contraires  ses intrts personnels.

L'histoire de la Rvolution montre  quel point les assembles peuvent
devenir inconscientes et obir aux suggestions les plus contraires 
leurs intrts. C'tait un sacrifice norme pour la noblesse de renoncer
 ses privilges, et pourtant, dans une nuit clbre de la Constituante,
elle le fit sans hsiter. C'tait une menace permanente de mort pour les
conventionnels de renoncer  leur inviolabilit, et pourtant ils le
firent et ne craignirent pas de se dcimer rciproquement, sachant bien
cependant que l'chafaud o ils envoyaient aujourd'hui des collgues
leur tait rserv demain. Mais ils taient arrivs  ce degr
d'automatisme complet que j'ai dcrit ailleurs, et aucune considration
ne pouvait les empcher de cder aux suggestions qui les hypnotisaient.
Le passage suivant des mmoires de l'un d'eux, Billaud-Varennes, est
absolument typique sur ce point: Les dcisions que l'on nous reproche
tant, dit-il, _nous ne les voulions pas le plus souvent deux jours, un
jour auparavant: la crise seule les suscitait_. Rien n'est plus juste.

Les mmes phnomnes d'inconscience se manifestrent pendant toutes les
sances orageuses de la Convention.

     Ils approuvent et dcrtent, dit Taine, ce dont ils ont horreur,
     non seulement les sottises et les folies, mais les crimes, le
     meurtre des innocents, le meurtre de leurs amis.  l'unanimit et
     avec les plus vifs applaudissements, la gauche, runie  la droite,
     envoie  l'chafaud Danton, son chef naturel, le grand promoteur et
     conducteur de la Rvolution.  l'unanimit et avec les plus grands
     applaudissements, la droite, runie  la gauche, vote les pires
     dcrets du gouvernement rvolutionnaire.  l'unanimit, et avec des
     cris d'admiration et d'enthousiasme, avec des tmoignages de
     sympathie passionne pour Collot d'Herbois, pour Couthon et pour
     Robespierre, la Convention, par des rlections spontanes et
     multiples, maintient en place le gouvernement homicide que la
     Plaine dteste parce qu'il est homicide, et que la Montagne dteste
     parce qu'il la dcime. Plaine et Montagne, la majorit et la
     minorit finissent par consentir  aider  leur propre suicide. Le
     22 prairial, la Convention tout entire a tendu la gorge; le 8
     thermidor, pendant le premier quart d'heure qui a suivi le discours
     de Robespierre, elle l'a tendue encore.

Le tableau peut paratre sombre. Il est exact pourtant. Les assembles
parlementaires suffisamment excites et hypnotises prsentent les mmes
caractres. Elles deviennent un troupeau mobile obissant  toutes les
impulsions. La description suivante de l'assemble de 1848, due  un
parlementaire dont on ne suspectera pas la foi dmocratique, M. Spuller,
et que je reproduis d'aprs la _Revue littraire_, est bien typique. On
y retrouve tous les sentiments exagrs que j'ai dcrits dans les
foules, et cette mobilit excessive qui permet de passer d'un instant 
l'autre par la gamme des sentiments les plus contraires.

     Les divisions, les jalousies, les soupons, et tour  tour la
     confiance aveugle et les espoirs illimits ont conduit le parti
     rpublicain  sa perte. Sa navet et sa candeur n'avaient d'gale
     que sa dfiance universelle. Aucun sens de la lgalit, nulle
     intelligence de la discipline: des terreurs et des illusions sans
     bornes: le paysan et l'enfant se rencontrent en ce point. Leur
     calme rivalise avec leur impatience. Leur sauvagerie est pareille 
     leur docilit. C'est le propre d'un temprament qui n'est point
     fait et d'une ducation absente. Rien ne les tonne et tout les
     dconcerte. Tremblants, peureux, intrpides, hroques, ils se
     jetteront  travers les flammes et ils reculeront devant une ombre.

     Ils ne connaissent point les effets et les rapports des choses.
     Aussi prompts aux dcouragements qu'aux exaltations, sujets 
     toutes les paniques, toujours trop haut ou trop bas, jamais au
     degr qu'il faut et dans la mesure qui convient. Plus fluides que
     l'eau, ils refltent toutes les couleurs et prennent toutes les
     formes. Quelle base de gouvernement pouvait-on esprer d'asseoir en
     eux?

Il s'en faut de beaucoup heureusement que tous les caractres que nous
venons de dcrire dans les assembles parlementaires se manifestent
constamment. Elles ne sont foules qu' certains moments. Les individus
qui les composent arrivent  garder leur individualit dans un grand
nombre de cas; et c'est pourquoi une assemble peut laborer des lois
techniques excellentes. Ces lois ont, il est vrai, pour auteur un homme
spcial qui les a prpares dans le silence du cabinet; et la loi vote
est en ralit l'oeuvre d'un individu, et non plus celle d'une
assemble. Ce sont naturellement ces lois qui sont les meilleures. Elles
ne deviennent dsastreuses que lorsqu'une srie d'amendements malheureux
les rendent collectives. L'oeuvre d'une foule est partout et toujours
infrieure  celle d'un individu isol. Ce sont les spcialistes qui
sauvent les assembles des mesures trop dsordonnes et trop
inexprimentes. Le spcialiste est alors un meneur momentan.
L'assemble n'agit pas sur lui et il agit sur elle.

Malgr toutes les difficults de leur fonctionnement, les assembles
parlementaires reprsentent ce que les peuples ont encore trouv de
meilleur pour se gouverner et surtout pour se soustraire le plus
possible au joug des tyrannies personnelles. Elles sont certainement
l'idal d'un gouvernement, au moins pour les philosophes, les penseurs,
les crivains, les artistes et les savants, en un mot pour tout ce qui
constitue le sommet d'une civilisation.

En fait, d'ailleurs, elles ne prsentent que deux dangers srieux, l'un
est un gaspillage forc des finances, l'autre une restriction
progressive des liberts individuelles.

Le premier de ces dangers est la consquence force des exigences et de
l'imprvoyance des foules lectorales. Qu'un membre d'une assemble
propose une mesure donnant une satisfaction apparente  des ides
dmocratiques, telle qu'assurer, par exemple, des retraites  tous les
ouvriers, augmenter le traitement des cantonniers, des instituteurs,
etc., les autres dputs, suggestionns par la crainte des lecteurs,
n'oseront pas avoir l'air de ddaigner les intrts de ces derniers en
repoussant la mesure propose, bien que sachant qu'elle grvera
lourdement le budget et ncessitera la cration de nouveaux impts.
Hsiter dans le vote leur est impossible. Les consquences de
l'accroissement des dpenses sont lointaines et sans rsultats bien
fcheux pour eux, alors que les consquences d'un vote ngatif
pourraient apparatre clairement le jour prochain o il faudra se
reprsenter devant l'lecteur.

 ct de cette premire cause d'exagration des dpenses il en est une
autre, non moins imprative: l'obligation d'accorder toutes les dpenses
d'intrt purement local. Un dput ne saurait s'y opposer, parce
qu'elles reprsentent encore des exigences d'lecteurs, et que chaque
dput ne peut obtenir ce dont il a besoin pour sa circonscription qu'
la condition de cder aux demandes analogues de ses collgues[26].

Le second des dangers mentionns plus haut, la restriction force des
liberts par les assembles parlementaires, moins visible en apparence
est cependant fort rel. Il est la consquence des innombrables
lois--toujours restrictives--dont les parlements, avec leur esprit
simpliste, voient mal les consquences, et qu'ils se croient obligs de
voter.

Il faut que ce danger soit bien invitable, puisque l'Angleterre
elle-mme, qui offre assurment le type le plus parfait du rgime
parlementaire, celui o le reprsentant est le plus indpendant de son
lecteur, n'a pas russi  s'y soustraire. Herbert Spencer, dans un
travail dj ancien, avait montr que l'accroissement de la libert
apparente devait tre suivi d'une diminution de la libert relle.
Reprenant la mme thse dans son livre rcent, _l'Individu contre
l'tat_, il s'exprime ainsi au sujet du parlement anglais:

     Depuis cette poque la lgislation a suivi le cours que
     j'indiquais. Des mesures dictatoriales, se multipliant rapidement,
     ont continuellement tendu  restreindre les liberts individuelles,
     et cela de deux manires: des rglementations ont t tablies,
     chaque anne en plus grand nombre, qui imposent une contrainte au
     citoyen l o ses actes taient auparavant compltement libres, et
     le forcent  accomplir des actes qu'il pouvait auparavant accomplir
     ou ne pas accomplir,  volont. En mme temps des charges
     publiques, de plus en plus lourdes, surtout locales, ont restreint
     davantage sa libert en diminuant cette portion de ses profits
     qu'il peut dpenser  sa guise, et en augmentant la portion qui lui
     est enleve pour tre dpense selon le bon plaisir des agents
     publics.

Cette restriction progressive des liberts se manifeste pour tous les
pays sous une forme spciale, que Herbert Spencer n'a pas indique, et
qui est celle-ci: La cration de ces sries innombrables de mesures
lgislatives, toutes gnralement d'ordre restrictif, conduit
ncessairement  augmenter le nombre, le pouvoir et l'influence des
fonctionnaires chargs de les appliquer. Ils tendent ainsi
progressivement  devenir les vritables matres des pays civiliss.
Leur puissance est d'autant plus grande, que, dans les incessants
changements de pouvoir, la caste administrative est la seule qui chappe
 ces changements, la seule qui possde l'irresponsabilit,
l'impersonnalit et la perptuit. Or, de tous les despotismes, il n'en
est pas de plus lourds que ceux qui se prsentent sous cette triple
forme.

Cette cration incessante de lois et de rglements restrictifs entourant
des formalits les plus byzantines les moindres actes de la vie, a pour
rsultat fatal de rtrcir de plus en plus la sphre dans laquelle les
citoyens peuvent se mouvoir librement. Victimes de cette illusion qu'en
multipliant les lois l'galit et la libert se trouvent mieux assures,
les peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves.

Ce n'est pas impunment qu'ils les acceptent. Habitus  supporter tous
les jougs, ils finissent bientt par les rechercher, et arrivent 
perdre toute spontanit et toute nergie. Ils ne sont plus alors que
des ombres vaines, des automates passifs, sans volont, sans rsistance
et sans force.

Mais alors les ressorts que l'homme ne trouve plus en lui-mme, il est
bien forc de les chercher hors de lui-mme. Avec l'indiffrence et
l'impuissance croissantes des citoyens, le rle des gouvernements est
oblig de grandir encore. Ce sont eux qui doivent avoir forcment
l'esprit d'initiative, d'entreprise et de conduite que les particuliers
n'ont plus. Il leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protger.
L'tat devient un dieu tout-puissant. Mais l'exprience enseigne que le
pouvoir de tels dieux ne fut jamais ni bien durable, ni bien fort.

Cette restriction progressive de toutes les liberts chez certains
peuples, malgr une licence extrieure qui leur donne l'illusion de les
possder, semble tre une consquence de leur vieillesse tout autant que
celle d'un rgime quelconque. Elle constitue un des symptmes
prcurseurs de cette phase de dcadence  laquelle aucune civilisation
n'a pu chapper jusqu'ici.

Si l'on en juge par les enseignements du pass et par des symptmes qui
clatent de toutes parts, plusieurs de nos civilisations modernes sont
arrives  cette phase d'extrme vieillesse qui prcde la dcadence. Il
semble que des phases identiques soient fatales pour tous les peuples,
puisque l'on voit si souvent l'histoire en rpter le cours.

Ces phases d'volution gnrale des civilisations, il est facile de les
marquer sommairement, et c'est avec leur rsum que se terminera notre
ouvrage. Ce rapide tableau jettera peut-tre quelques lueurs sur les
causes de la puissance actuelle des foules.

       *       *       *       *       *

Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la gense de la grandeur
et de la dcadence des civilisations qui ont prcd la ntre, que
voyons-nous?

 l'aurore de ces civilisations une poussire d'hommes, d'origines
varies, runie par les hasards des migrations, des invasions et des
conqutes. De sangs divers, de langues et de croyances galement
diverses, ces hommes n'ont de lien commun que la loi  demi reconnue
d'un chef. Dans ces agglomrations confuses se retrouvent au plus haut
degr les caractres psychologiques des foules. Elles en ont la cohsion
momentane, les hrosmes, les faiblesses, les impulsions et les
violences. Rien n'est stable en elles. Ce sont des barbares.

Puis le temps accomplit son oeuvre. L'identit des milieux, la
rptition des croisements, les ncessits d'une vie commune, agissent
lentement. L'agglomration d'units dissemblables commence  se
fusionner et  former une race, c'est--dire un agrgat possdant des
caractres et des sentiments communs, que l'hrdit va fixer de plus en
plus. La foule est devenue un peuple, et ce peuple va pouvoir sortir de
la barbarie.

Il n'en sortira tout  fait pourtant que quand, aprs de longs efforts,
des luttes sans cesse rptes et d'innombrables recommencements, il
aura acquis un idal. Peu importe la nature de cet idal, que ce soit le
culte de Rome, la puissance d'Athnes ou le triomphe d'Allah, il suffira
pour donner  tous les individus de la race en voie de formation une
parfaite unit de sentiments et de penses.

C'est alors que peut natre une civilisation nouvelle avec ses
institutions, ses croyances et ses arts. Entrane par son rve, la race
acquerra successivement tout ce qui donne l'clat, la force et la
grandeur. Elle sera foule encore sans doute  certaines heures, mais
alors, derrire les caractres mobiles et changeants des foules, se
trouvera ce substratum solide, l'me de la race, qui limite troitement
l'tendue des oscillations d'un peuple et rgle le hasard.

Mais, aprs avoir exerc son action cratrice, le temps commence cette
oeuvre de destruction  laquelle n'chappent ni les dieux ni les
hommes. Arrive  un certain niveau de puissance et de complexit, la
civilisation cesse de grandir, et, ds qu'elle ne grandit plus, elle est
condamne  dcliner bientt. L'heure de la vieillesse va sonner pour
elle.

Cette heure invitable est toujours marque par l'affaiblissement de
l'idal qui soutenait l'me de la race.  mesure que cet idal plit,
tous les difices religieux, politiques ou sociaux dont il tait
l'inspirateur commencent  s'branler.

Avec l'vanouissement progressif de son idal, la race perd de plus en
plus ce qui faisait sa cohsion, son unit et sa force. L'individu peut
crotre en personnalit et en intelligence, mais en mme temps aussi
l'gosme collectif de la race est remplac par un dveloppement
excessif de l'gosme individuel accompagn par l'affaissement du
caractre et par l'amoindrissement de l'aptitude  l'action. Ce qui
formait un peuple, une unit, un bloc, finit par devenir une
agglomration d'individualits sans cohsion et que maintiennent
artificiellement pour quelque temps encore les traditions et les
institutions. C'est alors que, divis par leurs intrts et leurs
aspirations, ne sachant plus se gouverner, les hommes demandent  tre
dirigs dans leurs moindres actes, et que l'tat exerce son influence
absorbante.

Avec la perte dfinitive de l'idal ancien, la race finit par perdre
entirement son me; elle n'est plus qu'une poussire d'individus isols
et redevient ce qu'elle tait  son point de dpart: une foule. Elle en
a tous les caractres transitoires sans consistance et sans lendemain.
La civilisation n'a plus aucune fixit et est  la merci de tous les
hasards. La plbe est reine et les barbares avancent. La civilisation
peut sembler brillante encore parce qu'elle possde la faade extrieure
qu'un long pass a cre, mais c'est en ralit un difice vermoulu que
rien ne soutient plus et qui s'effondrera au premier orage.

Passer de la barbarie  la civilisation en poursuivant un rve, puis
dcliner et mourir ds que ce rve a perdu sa force, tel est le cycle de
la vie d'un peuple.

NOTES:

[25] C'est  ces opinions antrieurement fixes et rendues irrductibles
par des ncessits lectorales, que s'applique sans doute cette
rflexion d'un vieux parlementaire anglais: Depuis cinquante ans que je
sige  Westminster, j'ai entendu des milliers de discours; il en est
peu qui aient chang mon opinion; mais pas un seul n'a chang mon vote.

[26] Dans son numro du 6 avril 1895, l'_conomiste_ faisait une revue
curieuse de ce que peuvent coter en une anne ces dpenses d'intrt
purement lectoral, notamment celles des chemins de fer. Pour relier
Langayes (ville de 3.000 habitants), juche sur une montagne, au Puy,
vote d'un chemin de fer qui cotera 15 millions. Pour relier Beaumont
(3.500 habitants)  Castel-Sarrazin, 7 millions. Pour relier le village
de Oust (523 habitants)  celui de Seix (1.200 habitants), 7 millions.
Pour relier Prades  la bourgade d'Olette (747 habitants), 6 millions,
etc. Rien que pour 1895, 90 millions de voies ferres dpourvues de tout
intrt gnral ont t vots. D'autres dpenses de ncessits galement
lectorales ne sont pas moins importantes. La loi sur les retraites
ouvrires cotera bientt un minimum annuel de 165 millions d'aprs le
ministre des finances, et de 800 millions suivant l'acadmicien
Leroy-Beaulieu. videmment la progression continue de telles dpenses a
forcment pour issue la faillite. Beaucoup de pays en Europe: le
Portugal, la Grce, l'Espagne, la Turquie, y sont arrivs; d'autres,
comme l'Italie, vont y tre acculs bientt; mais il ne faut pas trop
s'en proccuper, puisque le public a successivement accept sans grandes
protestations des rductions des quatre cinquimes dans le paiement des
coupons par ces divers pays. Ces ingnieuses faillites permettent alors
de remettre instantanment les budgets avaris en quilibre. Les
guerres, le socialisme, les luttes conomiques nous prparent d'ailleurs
de bien autres catastrophes, et  l'poque de dsagrgation universelle
o nous sommes entrs, il faut se rsigner  vivre au jour le jour sans
trop se soucier de lendemains qui nous chappent.




TABLE DES MATIRES


PRFACE                                                                I

INTRODUCTION.--L'RE DES FOULES                                        1

volution de l'ge actuel.--Les grands changements de civilisation sont
la consquence des changements dans la pense des peuples.--La croyance
moderne  la puissance des foules.--Elle transforme la politique
traditionnelle des tats.--Comment se produit l'avnement des classes
populaires et comment s'exerce leur puissance.--Les
syndicats.--Consquences ncessaires de la puissance des foules.--Elles
ne peuvent exercer qu'un rle destructeur.--C'est par elles que s'achve
la dissolution des civilisations devenues trop vieilles.--Ignorance
gnrale de la psychologie des foules.--Importance de l'tude des foules
pour les lgislateurs et les hommes d'tat.


LIVRE PREMIER

L'me des foules.

CHAPITRE PREMIER.                                                     11

Ce qui constitue une foule au point de vue psychologique.--Une
agglomration nombreuse d'individus ne suffit pas  former une
foule.--Caractres spciaux des foules psychologiques.--Orientation fixe
des ides et sentiments des individus qui les composent et
vanouissement de leur personnalit.--La foule est toujours domine par
l'inconscient.--Disparition de la vie crbrale et prdominance de la
vie mdullaire.--Abaissement de l'intelligence et transformation
complte des sentiments.--Les sentiments transforms peuvent tre
meilleurs ou pires que ceux des individus dont la foule est
compose.--La foule est aussi aisment hroque que criminelle.

CHAPITRE II.--SENTIMENTS ET MORALIT DES FOULES                       23

 1. _Impulsivit, mobilit et irritabilit des foules._--La foule est
le jouet de toutes les excitations extrieures et en reflte les
incessantes variations.--Les impulsions auxquelles elle obit sont assez
imprieuses pour que l'intrt personnel s'efface.--Rien n'est prmdit
chez les foules.--Action de la race.-- 2. _Suggestibilit et crdulit
des foules._--Leur obissance aux suggestions.--Les images voques dans
leur esprit sont prises par elles pour des ralits.--Pourquoi ces
images sont semblables pour tous les individus qui composent une
foule.--galisation du savant et de l'imbcile dans une foule.--Exemples
divers des illusions auxquelles tous les individus d'une foule sont
sujets.--Impossibilit d'accorder aucune crance au tmoignage des
foules.--L'unanimit de nombreux tmoins est une des plus mauvaises
preuves que l'on puisse invoquer pour tablir un fait.--Faible valeur
des livres d'histoire.-- 3. _Exagration et simplisme des sentiments
des foules._--Les foules ne connaissent ni le doute ni l'incertitude et
vont toujours aux extrmes.--Leurs sentiments sont toujours
excessifs.-- 4. _Intolrance, autoritarisme et conservatisme des
foules._--Raisons de ces sentiments.--Servilit des foules devant une
autorit forte.--Les instincts rvolutionnaires momentans des foules ne
les empchent pas d'tre extrmement conservatrices.--Elles sont
d'instinct hostiles aux changements et aux progrs.-- 5. _Moralit des
foules._--La moralit des foules peut, suivant les suggestions, tre
beaucoup plus basse ou beaucoup plus haute que celle des individus qui
les composent.--Explication et exemples. Les foules ont rarement pour
guide l'intrt qui est, le plus souvent, le mobile exclusif de
l'individu isol.--Rle moralisateur des foules.

CHAPITRE III.                                                         48

 1. _Les ides des foules._--Les ides fondamentales et les ides
accessoires.--Comment peuvent subsister simultanment des ides
contradictoires.--Transformations que doivent subir les ides
suprieures pour tre accessibles aux foules.--Le rle social des ides
est indpendant de la part de vrit qu'elles peuvent contenir.-- 2.
_Les raisonnements des foules._--Les foules ne sont pas influenables
par des raisonnements.--Les raisonnements des foules sont toujours
d'ordre trs infrieur.--Les ides qu'elles associent n'ont que des
apparences d'analogie ou de succession.-- 3. _L'imagination des
foules._--Puissance de l'imagination des foules.--Elles pensent par
images, et ces images se succdent sans aucun lien.--Les foules sont
frappes surtout par le ct merveilleux des choses.--Le merveilleux et
le lgendaire sont les vrais supports des civilisations.--L'imagination
populaire a toujours t la base de la puissance des hommes
d'tat.--Comment se prsentent les faits capables de frapper
l'imagination des foules.

CHAPITRE IV.                                                          60

Ce qui constitue le sentiment religieux.--Il est indpendant de
l'adoration d'une divinit.--Ses caractristiques.--Puissance des
convictions revtant la forme religieuse.--Exemples divers.--Les dieux
populaires n'ont jamais disparu.--Formes nouvelles sous lesquelles ils
renaissent.--Formes religieuses de l'athisme.--Importance de ces
notions au point de vue historique.--La Rforme, la Saint-Barthlemy, la
Terreur et tous les vnements analogues, sont la consquence des
sentiments religieux des foules, et non de la volont d'individus
isols.


LIVRE II

Les opinions et les croyances des foules.

CHAPITRE PREMIER.                                                     67

Facteurs prparatoires des croyances des foules.--L'closion des
croyances des foules est la consquence d'une laboration
antrieure.--tude des divers facteurs de ces croyances.-- 1. _La
race._--Influence prdominante qu'elle exerce.--Elle reprsente les
suggestions des anctres.-- 2. _Les traditions._--Elles sont la synthse
de l'me de la race.--Importance sociale des traditions.--En quoi, aprs
avoir t ncessaires, elles deviennent nuisibles.--Les foules sont les
conservateurs les plus tenaces des ides traditionnelles.-- 3. _Le
temps._--Il prpare successivement l'tablissement des croyances, puis
leur destruction.--C'est grce  lui que l'ordre peut sortir du
chaos.-- 4. _Les institutions politiques et sociales._--Ide errone de
leur rle.--Leur influence est extrmement faible.--Elles sont des
effets, et non des causes.--Les peuples ne sauraient choisir les
institutions qui leur semblent les meilleures.--Les institutions sont
des tiquettes qui, sous un mme titre, abritent les choses les plus
dissemblables.--Comment les constitutions peuvent se crer.--Ncessit
pour certains peuples de certaines institutions thoriquement mauvaises,
telles que la centralisation.-- 5. _L'instruction et
l'ducation._--Erreur des ides actuelles sur l'influence de
l'instruction chez les foules.--Indications statistiques.--Rle
dmoralisateur de l'ducation latine.--Rle que l'instruction pourrait
exercer.--Exemples fournis par divers peuples.

CHAPITRE II.                                                          89

 1. _Les images, les mots et les formules_.--Puissance magique des mots
et des formules.--La puissance des mots est lie aux images qu'ils
voquent et est indpendante de leur sens rel.--Ces images varient
d'ge en ge, de race en race.--L'usure des mots.--Exemples des
variations considrables du sens de quelques mots trs usuels.--Utilit
politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les
mots sous lesquels on les dsignait produisent une fcheuse impression
sur les foules.--Variations du sens des mots suivant la race.--Sens
diffrents du mot dmocratie en Europe et en Amrique.-- 2. _Les
illusions._--Leur importance.--On les retrouve  la base de toutes les
civilisations.--Ncessit sociale des illusions.--Les foules les
prfrent toujours aux vrits.-- 3. _L'exprience._--L'exprience
seule peut tablir dans l'me des foules des vrits devenues
ncessaires et dtruire des illusions devenues
dangereuses.--L'exprience n'agit qu' condition d'tre frquemment
rpte.--Ce que cotent les expriences ncessaires pour persuader les
foules.-- 4. _La raison._--Nullit de son influence sur les foules.--On
n'agit sur elles qu'en agissant sur leurs sentiments inconscients.--Le
rle de la logique dans l'histoire.--Les causes secrtes des vnements
invraisemblables.

CHAPITRE III.                                                        105

 1. _Les meneurs des foules._--Besoin instinctif de tous les tres en
foule d'obir  un meneur.--Psychologie des meneurs.--Eux seuls peuvent
crer la foi et donner une organisation aux foules.--Despotisme forc
des meneurs.--Classification des meneurs.--Rle de la volont.-- 2.
_Les moyens d'action des meneurs._--L'affirmation, la rptition, la
contagion.--Rle respectif de ces divers facteurs.--Comment la contagion
peut remonter des couches infrieures aux couches suprieures d'une
socit.--Une opinion populaire devient bientt une opinion
gnrale.-- 3. _Le prestige._--Dfinition et classification du
prestige.--Le prestige acquis et le prestige personnel.--Exemples
divers.--Comment meurt le prestige.

CHAPITRE IV.                                                         128

 1. _Les croyances fixes._--Invariabilit de certaines croyances
gnrales.--Elles sont les guides d'une civilisation.--Difficult de
les draciner.--En quoi l'intolrance constitue pour les peuples une
vertu.--L'absurdit philosophique d'une croyance gnrale ne peut nuire
 sa propagation.-- 2. _Les opinions mobiles des foules._--Extrme
mobilit des opinions qui ne drivent pas des croyances
gnrales.--Variations apparentes des ides et des croyances en moins
d'un sicle.--Limites relles de ces variations.--lments sur lesquels
la variation a port.--La disparition actuelle des croyances gnrales
et la diffusion extrme de la presse rendent de nos jours les opinions
de plus en plus mobiles.--Comment les opinions des foules tendent sur la
plupart des sujets vers l'indiffrence.--Impuissance des gouvernements 
diriger comme jadis l'opinion.--L'miettement actuel des opinions
empche leur tyrannie.


LIVRE III

Classification et description des diverses catgories
de foules.

CHAPITRE PREMIER.--CLASSIFICATION DES FOULES                         142

Divisions gnrales des foules.--Leur classification.-- 1. _Les foules
htrognes._--Comment elles se diffrencient.--Influence de la
race.--L'me de la foule est d'autant plus faible que l'me de la race
est plus forte.--L'me de la race reprsente l'tat de civilisation et
l'me de la foule l'tat de barbarie.-- 2. _Les foules
homognes._--Division des foules homognes.--Les sectes, les castes et
les classes.

CHAPITRE II.--LES FOULES DITES CRIMINELLES                           147

Les foules dites criminelles.--Une foule peut tre lgalement mais non
psychologiquement criminelle.--Complte inconscience des actes des
foules.--Exemples divers.--Psychologie des septembriseurs.--Leurs
raisonnements, leur sensibilit, leur frocit et leur moralit.

CHAPITRE III.--LES JURS DE COUR D'ASSISES                           153

Les jurs de cour d'assises.--Caractres gnraux des jurs.--La
statistique montre que leurs dcisions sont indpendantes de leur
composition.--Comment sont impressionns les jurs.--Faible action du
raisonnement.--Mthodes de persuasion des avocats clbres.--Nature des
crimes pour lesquels les jurs sont indulgents ou svres.--Utilit de
l'institution du jury et danger extrme que prsenterait son
remplacement par des magistrats.

CHAPITRE IV.--LES FOULES LECTORALES                                 161

Caractres gnraux des foules lectorales.--Comment on les
persuade.--Qualits que doit possder le candidat.--Ncessit du
prestige.--Pourquoi ouvriers et paysans choisissent si rarement les
candidats dans leur sein.--Puissance des mots et des formules sur
l'lecteur.--Aspect gnral des discussions lectorales.--Comment se
forment les opinions de l'lecteur.--Puissance des comits.--Ils
reprsentent la forme la plus redoutable de la tyrannie.--Les comits de
la Rvolution.--Malgr sa faible valeur psychologique, le suffrage
universel ne peut tre remplac.--Pourquoi les votes seraient
identiques, alors mme qu'on restreindrait le droit de suffrage  un
classe limite de citoyens.--Ce que traduit le suffrage universel dans
tous les pays.

CHAPITRE V.--LES ASSEMBLES PARLEMENTAIRES                           171

Les foules parlementaires prsentent la plupart des caractres communs
aux foules htrognes non anonymes.--Simplisme des
opinions.--Suggestibilit et limites de cette suggestibilit.--Opinions
fixes irrductibles et opinions mobiles.--Pourquoi l'indcision
prdomine.--Rle des meneurs.--Raison de leur prestige.--Ils sont les
vrais matres d'une assemble dont les votes ne sont ainsi que ceux
d'une petite minorit.--Puissance absolue qu'ils exercent.--Les lments
de leur art oratoire.--Les mots et les images.--Ncessit psychologique
pour les meneurs d'tre gnralement convaincus et
borns.--Impossibilit pour l'orateur sans prestige de faire admettre
ses raisons.--Exagration des sentiments, bons ou mauvais, dans les
assembles.--Automatisme auquel elles arrivent  certains moments.--Les
sances de la Convention.--Cas dans lesquels une assemble perd les
caractres des foules.--Influence des spcialistes dans les questions
techniques.--Avantages et dangers du rgime parlementaire dans tous les
pays.--Il est adapt aux ncessits modernes; mais il entrane le
gaspillage des finances et la restriction progressive de toutes les
liberts.--_Conclusion de l'ouvrage._






End of Project Gutenberg's Psychologie des foules, by Gustave Le Bon

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DES FOULES ***

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