The Project Gutenberg EBook of Mon oncle et mon cur; Le voeu de Nadia, by 
Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brte)

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Title: Mon oncle et mon cur; Le voeu de Nadia

Author: Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brte)

Release Date: November 17, 2007 [EBook #23520]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MON ONCLE ET MON CUR

ET

LE VOEU DE NADIA

PAR

JEAN DE LA BRTE

COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE, PRIX MONTYON

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en aot 1889.

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

RUE GARANCIRE, 10

_Tous droits rservs_




MON ONCLE ET MON CUR

I


Je suis si petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si
ma tte, mes pieds et mes mains n'taient pas parfaitement proportionns
 ma taille. Mon visage n'a ni la longueur dmesure, ni la largeur
ridicule que l'on attribue aux nains et aux tres difformes en gnral,
et la finesse de mes extrmits serait envie par plus d'une belle dame.

Cependant, l'exigut de ma taille m'a fait verser des larmes en
cachette.

Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une me fire,
orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au
premier venu..., et surtout  ma tante. Du moins, telle tait ma faon
de sentir  quinze ans. Mais les vnements, les chagrins, les soucis,
les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont dtendu rapidement des
caractres beaucoup plus rigides que le mien.

Ma tante tait la femme la plus dsagrable que j'aie jamais connue. Je
la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien
vu ni rien compar, pouvait en juger. Sa figure tait anguleuse et
commune, sa voix criarde, sa dmarche lourde et sa stature ridiculement
leve.

Prs d'elle, j'avais l'air d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui
parlais, je levais la tte aussi haut que si j'avais voulu examiner la
cime d'un peuplier. Elle tait d'origine plbienne et, semblable 
beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique
et professait pour ma chtive personne un ddain qui m'crasait.

Son moral tait la reproduction fidle de son physique. Il ne
renfermait que des prets, des asprits, des angles aigus contre
lesquels les infortuns, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez
quotidiennement.

Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la btise tait devenue
proverbiale dans le pays, l'avait pouse par faiblesse d'esprit et de
caractre. Il mourut peu de temps aprs son mariage, et je ne l'ai
jamais connu. Quand je pus rflchir, j'attribuai cette mort prmature
 ma tante, qui me paraissait de force  conduire rapidement en terre
non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un
rgiment de maris.

J'avais deux ans, quand mes parents s'en allrent dans l'autre monde,
m'abandonnant aux caprices des vnements, de la vie et de mon conseil
de famille. D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis dbris:
quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort
bon revenu.

Ma tante consentit  m'lever. Elle n'aimait pas les enfants, mais, son
mari ayant mal administr, elle tait pauvre et songeait avec
satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison.

Quelle laide maison! grande, dlabre, mal tenue; btie au milieu d'une
cour remplie de fumier, de boue, de poules et de lapins. Derrire
s'tendait un jardin dans lequel poussaient ple-mle toutes les plantes
de la cration, sans que personne s'en soucit le moins du monde. Je
pense que, de mmoire d'homme, on n'avait vu un jardinier monder les
arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient  leur guise,
sans que ma tante et moi nous eussions l'ide de nous en occuper.

Cette fort vierge me dplaisait, car, mme enfant, j'avais un got inn
pour l'ordre.

La proprit s'appelait le Buisson. Elle tait situe au fond de la
campagne,  une demi-lieue de l'glise et d'un petit village compos
d'une vingtaine de chaumires. Ni chteau, ni castel, ni manoir  cinq
lieues  la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma
tante allait quelquefois  C..., la ville la plus voisine du Buisson.
Je dsirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait
jamais.

Les seuls vnements de notre vie taient l'arrive des fermiers, qui
apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites
du cur.

Oh! l'excellent homme, que mon cur!

Il venait trois fois par semaine  la maison, s'tant charg, dans un
jour de beau zle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences  lui
connues.

Il poursuivit sa tche avec persvrance, quoique je m'entendisse 
exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tte dure, j'apprenais avec
facilit; mais la paresse tait mon pch mignon: je l'aimais, je le
dorlotais, en dpit des frais d'loquence du cur et de ses efforts
multiples pour extirper de mon me cette plante de Satan.

Ensuite, et c'tait l le point le plus grave, la facult du
raisonnement se dveloppa chez moi rapidement. J'entrais dans des
discussions qui mettaient le cur  l'envers; je me permettais des
apprciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chres
opinions.

C'tait un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de
prendre le contre-pied de ses ides, de ses gots, de ses assertions.
Cela me fouettait le sang, me tenait l'esprit en veil. Je souponne
qu'il prouvait le mme sentiment et qu'il et t profondment dsol
si j'avais perdu tout  coup mes habitudes ergoteuses et l'indpendance
de mes ides.

Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trmousser sur son
sige, bouriffer ses cheveux avec dsespoir, barbouiller son nez de
tabac en oubliant toutes les rgles de la propret, oubli qui n'avait
lieu que dans les cas srieux, rien n'galait ma satisfaction.

Cependant, s'il et t seul en jeu, je crois que j'aurais rsist
quelquefois au dmon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude
d'assister aux leons, bien qu'elle n'y comprt rien et qu'elle billt
dix fois par heure.

Or, la contradiction, lors mme que sa laide personne n'tait pas en
scne, la mettait en fureur; fureur d'autant plus grande qu'elle
n'osait rien dire devant le cur. Ensuite, me voir discuter lui
paraissait une monstruosit dans l'ordre physique et moral. Jamais je ne
m'attaquais  elle directement, car elle tait brutale et j'avais peur
des coups. Enfin, ma voix,--cependant douce et musicale, je m'en
flatte!--produisait sur ses nerfs auditifs un effet dsastreux.

En cette occurrence, on comprendra qu'il me ft impossible, absolument
impossible, de ne pas mettre en oeuvre ma malice pour faire enrager ma
tante et tourmenter mon cur.

Cependant, je l'aimais, ce pauvre cur! je l'aimais beaucoup, et je
savais que, en dpit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois
jusqu' l'impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je
n'tais pas seulement son ouaille prfre, j'tais son enfant de
prdilection, son oeuvre, la fille de son coeur et de son esprit.  cet
amour paternel se mlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes
paroles et mes actes en gnral.

Il avait pris sa tche  coeur; il avait jur de m'instruire, de veiller
sur moi comme un ange tutlaire, malgr ma mauvaise tte, ma logique et
mes boutades. Du reste, cette tche tait devenue promptement la plus
douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de
son existence monotone.

Par la pluie, le vent, la neige, la grle, la chaleur, le froid, la
tempte, je voyais apparatre le cur, sa soutane retrousse jusqu'aux
genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai
vu coiff. Il avait la manie de marcher la tte dcouverte, souriant aux
passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il
paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et 
laquelle il semblait dire: Tu es bonne, et je t'aime! Il tait content
de vivre, content de lui-mme, content de tout le monde. Sa bonne
figure, rose et frache, entoure de cheveux blancs, me rappelait ces
roses tardives qui fleurissent encore sous les premires neiges.

Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient  sa voix
pour grignoter quelques crotes de pain qu'il avait eu soin de glisser
dans sa poche avant de quitter le presbytre. Perrine, la fille de
basse-cour, venait lui faire la rvrence, puis Suzon, la cuisinire,
s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon o nous
prenions nos leons.

Ma tante, plante dans un fauteuil avec la grce d'un paratonnerre un
peu pais, se levait  son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un
air maussade et se lanait au galop sur le chapitre de mes mfaits.
Aprs quoi, se rasseyant tout d'une pice, elle prenait un tricot, son
chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n'attendait pas, l'occasion
de me dire une chose dsagrable.

Le bon cur coutait avec patience cette voix rche qui brisait le
tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale tait pour lui, et
me menaait du doigt en souriant  moiti. Dieu merci, il connaissait ma
tante de longue date.

Nous nous installions  une petite table que nous avions place prs de
la fentre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir
assez loigns de ma tante, qui trnait prs de la chemine, au fond de
l'appartement, puis de permettre  mes yeux de suivre le vol des
hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la
neige et du givre sur les arbres du jardin.

Le cur posait sa tabatire  ct de lui, un mouchoir  carreaux sur le
bras de son fauteuil, et la leon commenait.

Quand ma paresse n'avait pas t trop grande, les choses allaient bien,
tant qu'il s'agissait des devoirs  corriger, car, quoiqu'ils fussent le
plus courts possible, ils taient toujours soigns. Mon criture tait
nette et mon style facile. Le cur secouait la tte d'un air satisfait,
prisait avec enthousiasme, et rptait: Bon, trs bon! sur tous les
tons.

Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa
soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien prsenter
s'il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de
velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.

L'ide du cur en culotte et en perruque tait si plaisante, que je
partais d'un grand clat de rire. Alors ma tante s'criait:

Sotte! petite bte!

Et autres amnits de ce genre, qui avaient le privilge d'tre aussi
parlementaires qu'explicites.

Le cur me regardait en souriant, et rptait deux ou trois fois:

Ah! jeunesse! belle jeunesse!

Et un souvenir rtrospectif sur ses quinze ans lui faisait baucher un
soupir.

Aprs cela, nous passions  la rcitation, et les choses n'allaient plus
si bien. C'tait l'heure critique, le moment de la causerie, des
opinions personnelles, des discussions, voire mme des disputes.

Le cur aimait les hommes de l'antiquit, les hros, les actions presque
fabuleuses dans lesquelles le courage physique a jou un rle
important. Cette prfrence tait trange, car il n'tait pas
prcisment ptri de l'argile qui fait les hros.

J'avais remarqu qu'il n'aimait point  retourner chez lui  la nuit, et
cette dcouverte, tout en me le rendant plus cher, car j'tais moi-mme
fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage.

Ensuite, sa bonne me placide, tranquille, amie du repos, de la routine,
de ses ouailles et du corps qui la possdait, n'avait jamais, au grand
jamais, rv le martyre. Je le voyais plir, autant du moins que ses
joues roses le lui permettaient, en lisant le rcit des supplices
infligs aux premiers chrtiens.

Il trouvait trs beau d'entrer dans le paradis d'un bond hroque, mais
il pensait qu'il tait bien doux de s'avancer tranquillement vers
l'ternit sans fatigue et sans hte. Il n'avait pas de ces lans
exalts qui inspirent le dsir de la mort pour voir plus tt le
souverain des mondes et du temps. Oh! point du tout! Il tait dcid 
s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il dsirait
sincrement que ce ft le plus tard possible.

J'avoue que mon temprament, qui ne brille pas par la corde hroque,
s'arrange de cette morale douce et facile.

Nanmoins, il en tenait pour ses hros; il les admirait, les exaltait,
les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas chant, il se sentait
absolument incapable de les imiter.

Quant  moi, je ne partageais ni ses gots, ni ses admirations.
J'prouvais une antipathie prononce pour les Grecs et les Romains. Par
un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais dcid que
ces derniers ressemblaient  ma tante..., ou que ma tante leur
ressemblait, comme on voudra, et, du jour o je fis ce rapprochement,
les Romains furent jugs, condamns, excuts dans mon esprit.

Cependant le cur s'obstinait  barboter avec moi dans l'histoire
romaine, et je m'enttais, de mon ct,  n'y prendre aucun intrt. Les
hommes de la Rpublique me laissaient froide, et les Empereurs se
confondaient dans ma tte. Le cur avait beau pousser des exclamations
admiratives, se fcher, raisonner, rien n'branlait mon insensibilit et
mon ide personnelle.

Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scvola, je terminais ainsi:

Il brla sa main droite pour la punir de s'tre trompe, ce qui prouve
qu'il n'tait qu'un sot!

Le cur, qui m'coutait un instant auparavant d'un air bat, tressautait
d'indignation.

Un sot! mademoiselle... Et pourquoi cela?

--Parce que la perte de sa main ne rparait pas son erreur,
rpondais-je, que Porsenna n'en tait ni plus ni moins vivant, et que le
secrtaire ne s'en portait pas mieux.

--Bien, ma petite; mais Porsenna fut assez effray pour lever le sige
immdiatement.

--Ceci, monsieur le cur, prouve que Porsenna n'tait qu'un poltron.

--Soit! mais Rome tait dlivre, et grce  qui? grce  Scvola, grce
 son action hroque!

Et le cur, qui, frmissant  l'ide de se brler le bout du petit
doigt, n'en admirait que mieux Mucius Scvola, de s'exalter, de se
dmener pour me faire apprcier son hros.

J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce
n'tait qu'un sot, et un grand sot!

Le cur, suffoqu, s'criait:

Quand les enfants se mlent de raisonner, les mortels entendent bien
des sottises.

--Monsieur le cur, vous m'avez appris, l'autre jour, que la raison est
la plus belle facult de l'homme.

--Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de
l'homme fait, et non des petites filles.

--Monsieur le cur, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.

L'excellent homme, un peu dconcert, s'bouriffait les cheveux avec
nergie, ce qui lui donnait l'air d'une tte de loup poudre  blanc.

Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois;
c'est un pch d'orgueil. Vous ne m'aurez pas toujours pour vous
rpondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez
qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.

Mais je me souciais bien de la vie! J'avais un cur pour exercer ma
logique, et cela me suffisait.

Lorsque je l'avais bien taquin, ennuy, harcel, il s'efforait de
donner  son visage une expression svre, mais il tait oblig de
renoncer  son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant
absolument  lui obir.

Alors il me disait:

Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous
ferez en sorte de ne pas confondre Tibre avec Vespasien.

--Laissons ces bonshommes, monsieur le cur, lui rpondais-je, ils
m'ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vcu de leur temps, ils vous
auraient grill vif, ou arrach la langue et les ongles, ou coup en
petits morceaux menus comme chair  pt!

 ce sombre tableau, le cur tressaillait lgrement, et s'en allait en
trottinant, sans daigner me rpondre.

Je savais que son mcontentement tait arriv  son apoge quand il
m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom crmonieux en tait la plus
vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment o je le
voyais apparatre de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux
lvres.




II


Ma tante me brutalisait quand j'tais enfant, et j'avais tellement peur
des coups que je lui obissais sans discuter.

Elle me battit encore le jour o j'atteignis mes seize ans, mais ce fut
pour la dernire fois.  partir de ce jour, fcond pour moi en
vnements intimes, une rvolution, qui grondait sourdement dans mon
esprit depuis quelques mois, clata tout  coup et changea compltement
ma manire d'tre avec ma tante.

En ce temps-l, le cur et moi nous repassions l'histoire de France, que
je me flattais de trs bien connatre. Il est certain que, tant donnes
les lacunes et les restrictions de mon livre, mon savoir tait aussi
grand que possible.

Le cur professait pour ses rois un amour pouss jusqu' la vnration,
et, cependant, il n'aimait pas Franois Ier. Cette antipathie tait
d'autant plus singulire que Franois Ier tait valeureux et qu'il
est rest populaire. Mais il n'allait pas au cur, qui ne perdait jamais
l'occasion de le critiquer; aussi, par esprit de contradiction, je le
choisis pour mon favori.

Le jour dont j'ai parl plus haut, je devais rciter la leon concernant
mon ami. Je ruminai longtemps la veille pour trouver un moyen de le
faire briller aux yeux du cur. Malheureusement, je ne pouvais que
rpter les expressions de mon histoire, en mettant des opinions qui
reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement.

Il y avait une heure que je me cassais la tte  rflchir, quand une
ide brillante me traversa l'esprit:

La bibliothque! m'criai-je.

Aussitt, je traversai en courant un long corridor, et pntrai, pour la
premire fois, dans une pice de moyenne grandeur, entirement tapisse
de rayons couverts de livres runis entre eux par les fils tenus d'une
multitude de toiles d'araigne. Elle communiquait avec les appartements
qu'on avait ferms aprs la mort de mon oncle pour ne plus jamais y
entrer; elle sentait tellement le moisi, le renferm, que je fus presque
suffoque. Je m'empressai d'ouvrir la fentre qui, trs petite, n'avait
ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du
jardin; puis je procdai  mes recherches. Mais comment dcouvrir
Franois Ier au milieu de tous ces volumes?

J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit
pousser un cri de joie. C'taient les biographies des rois de France
jusqu' Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, reprsentant
Franois Ier dans le splendide costume des Valois, tait jointe  la
biographie. Je l'examinai avec tonnement.

Est-il possible, me dis-je merveille, qu'il y ait des hommes aussi
beaux que cela!

Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du cur pour mon hros,
en faisait l'loge sans aucune restriction. Il parlait, avec une
conviction enthousiaste de sa beaut, de sa valeur, de son esprit
chevaleresque, de la protection claire qu'il accorda aux lettres et
aux arts. Il terminait par deux lignes sur sa vie prive, et j'appris ce
que j'ignorais compltement, c'est que:

Franois Ier menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les
femmes. Qu'il prfra grandement et sincrement belle dame Anne de
Pisseleu,  laquelle il donna le comt d'tampes, qu'il rigea en duch
pour lui tre moult agrable.

De ces quelques mots, je tirai les conclusions suivantes: Premirement,
ayant dcouvert, depuis un mois, que mon existence tait monotone, qu'il
me manquait beaucoup de choses, que la possession d'un cur, d'une
tante, de poules et de lapins ne suffisait point au bonheur, je dcidai
qu'une joyeuse vie tant videmment le contraire de la mienne, Franois
Ier avait fait preuve d'un grand jugement en la choisissant;

Deuximement, qu'il professait certainement la sainte vertu de charit
prche par mon cur, puisqu'il aimait tant les femmes;

Troisimement, qu'Anne de Pisseleu tait une heureuse personne, et que
j'aurais bien voulu qu'un roi me donnt un comt rig en duch pour
m'tre moult agrable.

Bravo! m'criai-je en lanant le livre au plafond et en le rattrapant
lestement. Voici de quoi confondre le cur et le convertir  mon
opinion.

Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie.

Quel brave homme que ce Franois Ier! me dis-je. Mais pourquoi
l'auteur ne parle-t-il que de son affection pour les femmes? Pourquoi
n'a-t-il pas crit qu'il aimait aussi les hommes? Aprs tout, chacun a
son got! mais si je juge les femmes d'aprs ma tante, je crois que
j'aurais une prfrence marque pour les hommes.

Puis je me rappelai que le biographe tait du sexe masculin, et je
pensai qu'il avait sans doute cru poli, aimable et modeste, de se
passer sous silence, lui et ses congnres.

Je m'endormis sur cette ide lumineuse.

Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans;
ensuite, la petite crature, qui se regardait dans la glace, examinait
un visage qui ne lui dplaisait pas; puis je fis deux ou trois
pirouettes en songeant  la stupfaction du cur devant ma science
nouvelle.

Dans mon impatience, j'tais installe  ma table depuis un temps assez
long, quand il arriva, rose et souriant.  sa vue, le coeur me battit un
peu, comme celui des grands capitaines  la veille d'une bataille.

Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigs et qu'il
eut fait la grimace sur leur laconisme, passons  Franois Ier, et
examinons-le sous toutes les faces.

Il s'tablit commodment dans son fauteuil, prit sa tabatire d'une
main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de ct, se prpara 
soutenir la discussion qu'il prvoyait.

Je partis  fond de train sur mon sujet; je m'agitai, m'animai,
m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur les qualits prnes dans mon
histoire, aprs quoi je passai  mes connaissances particulires.

Et quel charmant homme, monsieur le cur! Sa taille tait majestueuse,
sa figure noble et belle; une si jolie barbe taille en pointe et de si
beaux yeux!

Je m'arrtai un instant pour reprendre haleine, et le cur, effarouch,
se dressant tout raide comme ces diablotins  ressort enferms dans des
botes en carton, s'cria:

O avez-vous pris ces balivernes, mademoiselle?

--Ceci, c'est mon secret, dis-je avec un petit sourire mystrieux.

Et brlant mes vaisseaux:

Monsieur le cur, je ne sais pas ce que vous a fait ce pauvre Franois
Ier! Savez-vous qu'il avait beaucoup de jugement? Il menait joyeuse
vie et aimait prodigieusement les femmes.

Alors les yeux du cur s'ouvrirent si grands que j'eus peur de les voir
clater. Il cria: Saint Michel! saint Barnab! et laissa tomber sa
tabatire avec un bruit si sec, que le chat, tendu dans une bergre,
sauta  terre avec un miaulement dsespr.

Ma tante, qui dormait, se rveilla en sursaut et s'cria:

Vilaine bte!

En s'adressant  moi, non au chat, sans savoir de quoi il s'agissait.
Mais cette pithte composait invariablement l'exorde et la proraison
de tous ses discours.

Certes, je m'attendais  produire un grand effet; cependant, je restai
un peu interdite devant la physionomie vraiment extraordinaire du cur.

Mais je repris bientt imperturbablement:

Il aima particulirement une belle dame  laquelle il donna un duch.
Avouez, monsieur le cur, qu'il tait bien bon, et que c'et t bien
agrable d'tre  la place d'Anne de Pisseleu?

--Sainte Mre de Dieu! murmura le cur d'une voix teinte, cette enfant
est possde!

--Qu'y a-t-il? cria ma tante en transperant son chignon d'une de ses
aiguilles  tricoter. Mettez-la  la porte, si elle se permet des
impertinences.

--Mon enfant, reprit le cur, o avez-vous appris ce que vous venez de
me dire?

--Dans un livre, rpondis-je laconiquement, sans faire mention de la
bibliothque.

--Et comment pouvez-vous rpter de telles abominations?

--Abominations! dis-je, scandalise. Quoi! monsieur le cur, vous
trouvez abominable que Franois Ier ft gnreux et aimt les femmes!
Vous ne les aimez donc pas, vous?

--Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'coutant attentivement depuis
quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus
dsastreux. Petite effronte! vous...

--Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le cur, paraissant-en ce
moment soulag d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine.
Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de Franois Ier?

--Vraiment, c'est bien simple, rpondis-je d'un ton un peu ddaigneux,
en songeant que mon cur vieillissait et commenait  avoir la
comprhension lente. Vous me prchez tous les jours l'amour du prochain,
il me semble que Franois Ier mettait en pratique votre prcepte
favori: Aimez le prochain comme vous-mme pour l'amour de Dieu.

 peine eus-je fini ma phrase que le cur, essuyant son visage sur
lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son
fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna  un rire
homrique qui dura si longtemps que des larmes de dpit et de
contrarit m'en vinrent aux yeux.

En vrit, dis-je d'une voix tremblante, j'ai t bien sotte de me
donner tant de mal pour apprendre ma leon et vous faire admirer
Franois Ier.

--Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son srieux et
employant son expression favorite lorsqu'il tait content de moi, ce
qui m'tonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous
professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la
vertu de charit.

--Dans tous les cas, ce n'est pas risible, rpondis-je d'un ton
maussade.

--Allons, allons, ne nous fchons pas.

Et le cur, me donnant une petite tape sur la joue, abrgea la leon, me
dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la
bibliothque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.

Il n'avait pas encore quitt la cour que ma tante s'lanait sur moi, et
me secouant  m'en disloquer l'paule:

Vilaine pronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le
cur s'en aille si tt?

--Pourquoi vous mettez-vous en colre, dis-je, si vous ne savez pas ce
dont il est question?

--Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au cur,
effronte?

Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colre, elle
me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit  la porte comme un
petit chien.

Je m'enfuis dans ma chambre, o je me barricadai solidement. Mon premier
soin fut d'ter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts
secs et maigres de ma tante avaient laiss des marques bleues sur mes
paules.

Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing  mon image,
supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lchet,
tu n'oses pas te rvolter?

Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la raction se
produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.

Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour tre traite ainsi? La vilaine
femme! Ensuite, pourquoi le cur avait-il une si drle de figure pendant
que je lui rcitais ma leon?

Et je me mis  rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes
joues. Mais j'eus beau creuser ce problme, je n'en trouvai pas la
solution.

M'approchant de la fentre ouverte, je contemplai mlancoliquement le
jardin et je commenais  reprendre mon sang-froid, quand il me sembla
reconnatre la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un
peu pour couter leur conversation.

Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous
la brutalisez, elle se plaindra  M. de Pavol, qui la prendra chez lui.

--Je voudrais bien voir a! Mais comment voulez-vous qu'elle songe  son
oncle? C'est  peine si elle connat son existence.

--Bah! la petite est fute! il lui suffira d'un instant de mmoire pour
vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons
revenus disparatront avec elle.

--Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...

Elles s'loignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.

Aprs le dner, o je refusai de paratre, j'allai trouver Suzon.

Suzon avait t l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinire.
Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer
l'une de l'autre. On aura peine  me croire, si je dis que Suzon aimait
sincrement sa matresse; cependant c'est l'exacte vrit.

Mais si elle pardonnait  ma tante personnellement son lvation dans
l'chelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux
circonstances et  la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la
mine rbarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment
des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allt jamais
 la ville vendre du lait et que son imagination ne trottt point comme
celle de Perrette.

Suzon, lui dis-je en me plaant devant elle d'un air dlibr, je suis
donc riche?

--Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?

--Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me rpondes et me
dises o demeure mon oncle de Pavol.

--Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole!
Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je
ne sais rien.

--Tu mens, Suzon, et je te dfends de me rpondre ainsi. J'ai entendu ce
que tu disais  ma tante tout  l'heure!

--Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de
me faire parler.

Suzon me tourna le dos et ne voulut rpondre  aucune de mes questions.

Je remontai dans ma chambre, trs agace, et, restant longtemps accoude
 la fentre, je pris la lune, les toiles, les arbres  tmoin que je
formais la rsolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus
avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit  lui tre
dsagrable.

Et laissant tomber les ptales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai
en mme temps au vent mes craintes, ma pusillanimit, mes timidits
d'autrefois. Je sentis que je n'tais plus la mme personne et
m'endormis console.

Dans la nuit, je rvai que ma tante, transforme en dragon, luttait
contre Franois Ier qui la pourfendait de sa grande pe. Il me
prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le cur nous
regardait d'un air dsol et s'essuyait le visage avec son mouchoir 
carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en
dcoulait comme s'il l'avait tremp dans la rivire.




III


Le lendemain,  peine tions-nous installs  notre table, le cur et
moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vmes entrer Perrine,
le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrs de paille  la main.

Le feu est-il  la maison? demanda ma tante.

--Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sr! La vache est dans
le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas
la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le
potager.

--Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lanant un regard
courrouc, car ledit potager tait un lieu sacr pour elle et l'objet de
ses seules amours.

--Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea  propos de faire une
apparition et d'unir sa note bourrue  la note criarde de sa matresse.

--Ah! pronnelle! cria ma tante.

Elle se prcipita  la suite des domestiques en frappant la porte avec
colre.

Monsieur le cur, dis-je aussitt, croyez-vous que, dans l'univers
entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante?

--Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci?

--Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le cur? Elle m'a battue!

--Battue! rpta le cur d'un ton incrdule, tant il lui paraissait
incroyable qu'on ost toucher seulement du bout du doigt  un petit tre
aussi dlicat que ma personne.

--Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la
trace des coups.

 ces mots, je commenai  dboutonner ma robe. Le cur regarda devant
lui d'un air effar.

C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'cria-t-il
prcipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur
la pointe de ses souliers.

--Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe.
Savez-vous que je la dteste!

Et je frappai la table de mon poing ferm, ce qui me fit grand mal.

Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le cur tout mu,
calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.

--Rien du tout! Quand vous tes parti, elle m'a appele effronte et
s'est jete sur moi comme une furie. La vilaine femme!

--Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.

--Ah! par exemple! m'crirai-je en reculant brusquement ma chaise et en
me promenant  grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais,
jamais!

Le cur se leva de son ct et se mit  marcher en sens inverse de moi,
de sorte que nous continumes la conversation en nous croisant
continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a vol
une des bottes de sept lieues et que le monstre est  sa poursuite.

Il faut tre raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit
de pnitence, pour la rmission de vos pchs.

--Mes pchs! dis-je en m'arrtant et en haussant lgrement les
paules; vous savez bien, monsieur le cur, qu'ils sont si petits, si
petits que ce n'est pas la peine d'en parler.

--Vraiment! dit le cur qui ne put rprimer un sourire. Alors, puisque
vous tes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de
Dieu.

--Ma foi, non! rpliquai-je d'un ton trs dcid. Je veux bien aimer le
bon Dieu un peu..., pas trop,--ne froncez pas le sourcil, monsieur le
cur,--mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point tre satisfait de
me voir malheureuse.

--Quelle tte! s'cria le cur. Quelle ducation j'ai faite l!

--Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et
je me vengerai.

--Reine, c'est trs mal. Taisez-vous et coutez-moi.

--La vengeance est le plaisir des dieux, rpondis-je en sautant pour
attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tte.

--Parlons srieusement, ma petite.

--Mais je parle srieusement, dis-je en m'arrtant un instant devant une
glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait
trs bien. Vous verrez, monsieur le cur! je prendrai un sabre et je
dcapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne.

--Cette enfant est enrage! s'cria le cur d'un air dsol. Restez un
peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises.

--Soit, monsieur le cur, mais avouez que Judith ne valait pas deux
sous?

Le cur s'adossa  la chemine et introduisit dlicatement une prise de
tabac dans ses fosses nasales.

Permettez, ma petite; cela dpend du point de vue auquel on se place.

--Que vous tes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de
Judith, parce qu'elle dlivrait quelques mchants Isralites qui ne me
valaient certainement pas, et qui ne devraient gure vous intresser,
puisqu'ils sont morts et enterrs depuis si longtemps!... et vous
trouveriez trs mal que j'en fisse autant pour ma propre dlivrance! Et
Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs
fois sur mes talons.

--Vous avez bonne opinions de vous-mme, rpondit le cur, qui
s'efforait de prendre un air svre.

--Ah! excellente!

--Voyons! voulez-vous m'couter, maintenant?

--Je suis sre, dis-je en poursuivant mon ide, qu'Holopherne tait
infiniment plus agrable que ma tante, et que je me serais parfaitement
entendue avec lui. Par consquent, je ne vois pas trop ce qui
m'empcherait d'imiter Judith.

--Reine! cria le cur en frappant du pied.

--Mon cher cur, ne vous fchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous
rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me
venger.

--Contez-moi cela, dit l'excellent homme, dj radouci et se laissant
tomber sur un canap.

Je m'assis  ct de lui.

Voil! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol?

--Certainement; il demeure prs de V...

--Fort bien. Comment s'appelle sa proprit?

--Le Pavol.

--Alors, en crivant  mon oncle au chteau de Pavol, prs de V..., la
lettre arriverait srement?

--Sans doute.

--Eh bien, monsieur le cur, ma vengeance est trouve. Vous savez que si
ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes cus?

--Mais, mon enfant, o avez-vous appris cela? me dit le cur, ahuri.

--Je le lui ai entendu dire  elle-mme; ainsi je suis sre de ce que
j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne  M. de Pavol et
que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer
d'crire  mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je aprs un instant
de rflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.

--Allons! c'est assez innocent, dit le bon cur en souriant.

--Vous voyez! m'criai-je en battant des mains, vous m'approuvez!

--Oui, jusqu' un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne
devez pas tre battue, mais je vous dfends l'impertinence. Ne vous
servez de votre arme qu'en cas de lgitime dfense, et rappelez-vous que
si votre tante a des dfauts, vous devez cependant la respecter et ne
point tre agressive.

Je fis une moue significative.

Je ne vous promets rien... ou plutt, tenez, pour tre franche, je vous
promets de faire prcisment le contraire de ce que vous venez de dire.

--C'est une vritable rvolte!... Je finirai par me fcher, Reine.

--C'est plus qu'une rvolte, rpliquai-je d'un ton grave, c'est une
rvolution.

--J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le cur. Mademoiselle de
Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre  mon autorit.

--coutez, repris-je d'un ton clin, je vous aime de tout mon coeur, vous
tes mme la seule personne que j'aime au monde...

Le visage du cur s'panouit.

Mais je dleste, j'excre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais
sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...

Ici le cur, dont l'expression s'tait rembrunie, m'interrompit par une
vive exclamation.

Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien
que vous tes de mon avis.

--Quelle ducation, quelle ducation! murmura le cur d'un ton piteux.

--Monsieur le cur, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je
vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant
donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la
tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis  moi-mme de lui
tre trs dsagrable. J'ai pris la lune et les toiles  tmoin de mon
serment.

--Mon enfant, me dit le cur srieusement, vous ne voulez pas m'couter,
et vous vous en repentirez.

--Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est
furieuse, car c'est moi qui ai lch la vache, les lapins et les
chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce,
monsieur le cur; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des
marques noires sur les paules.

Ma tante entra comme un ouragan, et le cur, compltement abasourdi,
n'eut pas le temps de me rpondre.

Reine, venez ici! cria-t-elle, le visage empourpr par la colre et la
course dsordonne qu'elle avait d faire aprs les lapins.

Je lui fis un grand salut.

Je vous laisse avec le cur, dis-je en adressant un signe
d'intelligence  mon alli.

La croise, fort heureusement, tait ouverte.

Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fentre et me laissai
glisser dans le jardin, au grand bahissement de ma tante, qui s'tait
place devant la porte pour me couper la retraite.

Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en ralit je me
cachai derrire un laurier et que j'entrai dans un accs de jubilation
sans pareil en coutant les reproches du cur et les exclamations
furibondes de ma tante.

Le soir, pendant le dner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel
on a pris un os.

Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat,
jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin,
exaspre par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la
lana par la fentre.

Je saisis aussitt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore got,
et le prcipitai  la suite de la carafe.

Misrable pcore! hurla ma tante en s'lanant sur moi.

--N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'cris ce
soir mme  mon oncle de Pavol.

--Ah!... dit ma tante, qui resta ptrifie, le bras en l'air.

--Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques
jours, car je ne veux pas tre battue.

--Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante.

--Oh! que si!... Vos doigts ont laiss leur empreinte sur mes paules.
Je sais qu'il est trs bon et je m'en irai avec lui.

Je n'avais certes aucune notion sur le caractre de mon oncle, tant
ge de six ans quand je l'avais vu pour la premire et la dernire
fois. Mais je pensai que je devais paratre en savoir trs long sur son
compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.

Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'pancher dans le sein de
Suzon.




IV


La guerre tait dclare et, ds lors, je passai mon temps  lutter
contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais  peine ouvrir la bouche
devant elle, except quand le cur tait en tiers entre nous; elle
m'imposait silence avant mme que j'eusse fini ma phrase.

J'affirme que cette manire de procder m'tait particulirement
pnible, car je suis extrmement bavarde. Je me ddommageais bien un peu
avec le cur, mais c'tait absolument insuffisant; aussi avais-je pris
l'habitude de parler tout haut avec moi-mme. Il m'arrivait souvent de
me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des
heures entires...

Mon cher miroir! ami fidle! confident de mes plus secrtes penses!

Je ne sais si les hommes ont jamais rflchi srieusement  l'influence
norme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je
ne dtermine pas le sexe de cet esprit, tant bien convaincue que les
individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs
qualits extrieures.

Si j'crivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question:
De l'influence du miroir sur l'intelligence et le coeur de l'homme.

Je ne nie pas que mon trait serait peut-tre unique dans son espce,
qu'il ne ressemblerait en aucune faon  la philosophie dans laquelle
Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataug toute leur vie pour leur
plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postrit, qui les lit
avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon
trait n'irait point sur les brises de ces messieurs: il serait clair,
net, pratique, avec une pointe de causticit, et il faudrait pousser
bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces
qualits ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus
mentionnes. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mre pour ce
grand oeuvre, je me contente de conserver  mon miroir une sincre
affection et de m'y regarder chaque jour trs longtemps, par esprit de
reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette rvlation, quelques-uns de ces esprits
fcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la
coquetterie joue un grand rle dans le sentiment que je prtends
prouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et
remarquez, beau lecteur, que si vous tes de bonne foi, ce qui n'est pas
certain, vous avouerez que l'intrt personnel, pour ne pas dire un plus
gros mot, tient la premire place dans la plupart de vos sentiments.

Pour en revenir  mon sujet, je dirai que, ayant rompu compltement avec
mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus  modrer ma loquacit
devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions
des discussions qui menaaient de dgnrer en temptes.

Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tard 
dcouvrir qu'elle tait ignorante comme une carpe, et qu'elle prouvait
une vive contrarit quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur
celui du cur. Du reste, je n'hsitais jamais  donner la qualification
d'historiques  des ides tires de mon propre cerveau. Malheureusement,
il m'tait impossible de lutter contre l'exprience personnelle de ma
tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle
et telle faon dans le monde, que les hommes n'taient gure que des
sacripants, des suppts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien
rpondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages
avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une ide trs
imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la
vie.

Le cur dnait tous les dimanches  la maison. Il avait, sans doute, ses
raisons secrtes pour ne point vanter devant moi le roi de la
cration,--except quand il s'agissait de ses hros antiques dont il ne
pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de
bien faibles dngations aux affirmations de ma tante.

Le dner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un
poulet, d'une salade aux oeufs durs et de lait _goutt_, quand c'tait
la saison. Le cur, qui faisait assez maigre chre chez lui, et dont le
palais savait apprcier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les
mains et en criant la faim.

Nous nous mettions bien vite  table, et le commencement de la
conversation tait non moins invariable que le menu du dner.

Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait,
n'tait modifie que par le changement du qualificatif.

--Un temps superbe! rpondait le cur joyeusement. C'est charmant de
marcher par ce joli soleil!

S'il avait plus, s'il avait neig, s'il avait gel, s'il tait tomb de
la grle, des pierres ou du soufre, le cur et galement exprim sa
satisfaction, soit en s'tendant sur l'agrment d'un appartement bien
clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.

Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est tonnant! De mon
temps on prenait des robes blanches  Pques.

--Les robes blanches vous allaient-elles bien? demandais-je vivement.

Ma tante, qui prvoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard
prventif avant de rpondre:

Certainement, trs bien.

--Oh! m'criais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime
conviction.

--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que
lorsqu'on les interrogeait.

--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

--Quand on m'interrogeait, pas autrement.

--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?

--Certainement, ma nice.

--La vilaine poque! soupirais-je en levant les yeux au ciel.

Le cur me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait
ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la
tentation bien vidente de m'en lancer quelques-uns  la tte.

La conversation, arrive  ce point... aigu, tombait subitement,
jusqu'au moment o les sentiments amers de ma tante, refouls par les
efforts de sa volont, clataient tout  coup, comme une machine soumise
 une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la cration
entire. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes,
il ne restait,  la fin du dner, qu'un horrible mlange, non d'os et de
chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espces.

Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien, disait ma tante
dans le langage harmonieux et lgant qui lui tait habituel.

Le cur, qui avait la certitude dsolante de n'tre point une femme,
baissait la tte et paraissait rempli de contrition.

Quels mcrants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un
air furieux, comme si j'avais appartenu  l'espce en question.

--Hum! rpondait le cur.

--Des gens qui ne pensent qu' jouir, qu' manger! continuait ma tante,
qui avait sur le coeur la pauvret lgue par son mari. Quels suppts de
Satan!

--Hum! hum! reprenait le cur en hochant la tte.

--Monsieur le cur, m'criais-je avec impatience, hum! n'est pas un
argument trs fort.

--Permettez, permettez, rpondait le brave homme troubl dans la
dgustation de son dner; je crois que Mme de Lavalle va au del de
sa pense en employant cette expression: suppts de Satan. Mais il est
certain que beaucoup d'hommes ne mritent pas une grande confiance.

--Vous tes comme Franois Ier, vous aimez mieux les femmes?
disais-je de mon petit air candide.

--Palsambleu! s'criait ma tante, qui avait remplac certains mots trs
nergiques par cette expression emprunte  son mari et qui lui
paraissait tout aristocratique; palsambleu! taisez-vous, sotte!

Mais le cur lui adressait un signe mystrieux, et l'excellente dame se
mordait les lvres.

Et vos hros, monsieur le cur? et vos Grecs? et vos Romains?

--Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent gure  ceux d'autrefois,
disait le cur, bien convaincu qu'il exprimait une grande vrit.

--Et les curs? reprenais-je.

--Les curs sont hors de cause, rpondait-il avec un bon sourire.

Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilge
de m'agacer normment. J'avais conscience qu'un monde d'ides et de
sentiments, que je ne devais pas tarder du reste  dcouvrir, m'tait
ferm. Je doutais que le jugement port par ma tante sur l'humanit ft
absolument juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses
et que je risquais de croupir longtemps dans mon ignorance.

Un matin que je mditais sur cette lamentable situation, l'ide me vint
de consulter les trois personnes que j'tais  mme de voir tous les
jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon.

Cette dernire ayant vcu  C..., je dcidai que son apprciation devait
tre base sur une grande exprience, et je la gardai pour la bonne
bouche.

M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la
ferme, situe  un kilomtre de la maison.

Tout en barbotant, pataugeant, enfonant, j'arrivai prs de Jean, qui
nettoyait sa charrue.

Bonjour, Jean.

--Ben le bonjour, mamselle! dit Jean en tant son bonnet de laine, ce
qui permit  ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tte. Quand
ils n'taient pas soumis  une pression quelconque, c'tait une
particularit de leur temprament de se livrer  ce petit exercice.

--Je viens vous consulter sur une chose trs, trs importante, dis-je en
appuyant sur l'adverbe pour veiller son intelligence, que je savais
dispose  courir la prtantaine quand on le questionnait.

-- votre service, mamselle.

--Ma tante, dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre
avis sur ce sujet, Jean?

--Des sacripants! rpta Jean, qui carquilla les yeux comme s'il
apercevait un monstre devant lui.

--Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vtre?

--Dame! a se pourrait ben tout de mme!

--Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean! Voyons! croyez-vous, oui ou
non, que les hommes sont gnralement des sacripants?

Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui
est, comme on le sait, l'indice d'une profonde mditation.

Aprs avoir rflchi une bonne minute, il me fit cette rponse claire et
dcisive:

coutez, mamselle, je vas vous dire! a se pourrait ben que oui, mais
a se pourrait ben que non.

--Buse! lui dis-je, indigne de contempler un tel phnomne de btise.

Il ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il et
ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son
tonnement.

Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes
sabots, Jean et moi-mme.

Perrine, criai-je, viens ici!

Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitt,
une poigne d'orties  la main, les bras nus, le visage rouge comme une
pomme d'api et le bonnet sur le derrire de la tte, selon son habitude.

Quelle est ton opinion sur les hommes? dis-je brusquement.

--Sur les hom...

Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa tomber ses orties,
prit le coin de son tablier, releva la jambe gauche et resta perche
sur la droite en me regardant d'un air bahi.

Eh bien, rponds donc! Que penses-tu des hommes?

--Mamselle veut rire, ben sr!

--Mais non, je parle srieusement. Rponds vite!

--Dame! mamselle, me dit Perrine en se remettant d'aplomb sur les deux
jambes, quand ce sont de beaux gas, m'est avis qu'il y a des choses pus
dsagrables  regarder!

Cette manire d'envisager la question me donna grandement  rflchir.

Je ne parle pas du physique, repris-je en haussant les paules, mais du
moral?

--Ma foi! je les trouve ben aimables! rpondit Perrine, dont les petits
yeux brillaient.

--Comment! tu ne les trouves pas mcrants, sacripants, suppts de
Satan?

Perrine se mit  rire  pleine bouche.

Voyez-vous, mamselle, le parler des mcrants est si doux que...

Ici, elle s'interrompit pour se donner un grand coup de poing sur la
tte. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut dispose 
prendre la poudre d'escampette.

Aprs! Finis donc!

--Mamselle va me faire dire des sottises, ben sr! je m'en vas.

Et, m'adressant la plus belle de ses rvrences, elle disparut dans les
profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez.

Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je n'ai plus de ressource
que dans Suzon; reste  savoir si elle voudra parler.

J'entrai dans la cuisine. Suzon, arme d'un balai, se prparait  le
faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle tait dans ses jours
sombres, et je jugeai qu'il serait habile d'user de quelques prcautions
oratoires avant de poser ma question.

Comme tes cuivres sont beaux et reluisants! lui dis-je d'un air
gracieux.

--On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Aprs tout, ceux qui ne sont pas
contents n'ont qu' le dire.

--Tu russis trs bien la fricasse de poulet, Suzon, continuai-je sans
me dcourager, tu devrais m'apprendre  la faire.

--C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez chez vous, et
laissez-moi tranquille dans ma cuisine.

Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes
batteries sur un autre point.

Sais-tu une chose, Suzon? Tu as d tre bien jolie dans ta jeunesse!
dis-je, en pensant  part moi que, si j'avais t son mari, je l'aurais
mise  cuire dans le four pour m'en dbarrasser.

J'avais touch la corde sensible, car Suzon daigna sourire.

Chacun a son beau temps, mademoiselle.

--Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au
plus vite  mon sujet, j'ai envie de te faire une question!--Quelle est
ton opinion sur les hommes... et les femmes? ajoutai-je, songeant qu'il
tait ingnieux d'tendre mes tudes sur les deux sexes.

Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rbarbatif, et me
rpondit avec une conviction entranante:

Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'chose, mais les hommes
sont des rien du tout.

--Oh! protestai-je, en es-tu bien sre?

--C'est aussi sr que je vous le dis, mademoiselle!

Elle administra un grand coup de balai aux dbris de lgumes qui se
trouvaient par terre, et les fit disparatre avec autant de dextrit
que s'ils avaient reprsent les bipdes, objets de son antipathie.

Je me retirai dans ma chambre pour mditer sur l'axiome misanthropique
nonc par Suzon, assez dcourage en pensant que je n'tais pas
grand'chose, et que mes amis inconnus, les hommes, mritaient la
dnomination humiliante de rien du tout.




V


Nanmoins, mes tudes de moeurs me paraissant tout  fait insuffisantes,
je rsolus de les poursuivre  l'aide des romans de la bibliothque.

Prcisment un lundi, jour de foire, ma tante, le cur et Suzon devaient
aller ensemble  C... Ma tante avait dcid, comme toujours, que je
resterais  la garde de Perrine, et pour la premire fois de ma vie,
cette dcision m'enchanta. J'tais sre d'tre livre  moi-mme,
Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations.

Pour ce genre d'excursions, le fermier,  huit heures du matin, amenait
dans la cour une sorte de carriole appele dans le pays maringote. Ma
tante apparaissait en grande tenue, le chef orn d'un chapeau rond en
feutre noir, auquel elle avait ajout des brides d'un violet tendre.
Elle le posait crnement sur le haut de son chignon. Elle tait
enveloppe de fourrures, qu'il ft chaud ou froid, ayant, depuis son
mariage, adopt ce principe qu'une dame de qualit ne peut pas se mettre
en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle
tait ainsi vtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui
dnonaient son origine taient effaces.

Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise
tait recouverte d'un oreiller, afin que cette partie dlicate de
l'individu, qu'une plume honnte se refuse  nommer, ne ft point
endommage.

Suzon, charge de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se
plaait  droite, sur la banquette de devant, et le cur montait prs
d'elle.

Alors, simultanment, ils se tournaient vers moi.

Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le
potager.

--Ne mettez pas le dsordre dans ma cuisine, criait Suzon, et
contentez-vous du veau froid pour djeuner.

Le cur ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et
faisait un geste qui voulait dire:

Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmene, moi.

Ce mmorable lundi, les choses se passrent comme  l'ordinaire. Je fis
quelques pas sur la route et je les vis bientt disparatre, secous
tous les trois comme des paniers  salade.

Sans perdre une minute, je mis  excution un projet mri depuis
longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothque, dont
le cur avait eu la malencontreuse ide d'emporter la clef, mais je
n'tais pas fille  me dcourager pour si peu.

Je courus chercher une chelle que je tranai sous la fentre de la
bibliothque; aprs des efforts surhumains, je russis  la lever et 
l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les chelons, je
cassai une vitre avec une pierre dont je m'tais munie; puis tant les
morceaux de verre encore attachs au chssis, je passai la partie
suprieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la
bibliothque.

Je tombai la tte la premire sur le carreau; je me fis une bosse norme
au front, et, le lendemain, le cur m'apporta un onguent pour la gurir.

Mon premier soin, quand je me relevai et que l'tourdissement caus par
ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau
pour dcouvrir une clef pareille  celle que le cur avait fait
disparatre. Mes recherches ne furent pas longues, et, aprs deux ou
trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.

Aprs avoir supprim, autant qu'il me fut possible, les traces de mon
effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me
reposais de mes fatigues, mon regard fut frapp par les ouvrages de
Walter Scott placs en face de moi. Je pris au hasard dans la collection
et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trsor la _Jolie
Fille de Perth_.

De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un
ravissement dont rien ne pourrait donner l'ide. Je vivrais neuf cent
soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais
mon impression en lisant la _Jolie Fille de Perth_.

J'prouvais la joie d'un prisonnier transport de son cachot au milieu
des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un
artiste qui entend jouer pour la premire fois, et d'une manire idale,
l'oeuvre de son coeur et de son intelligence. Le monde qui m'tait
inconnu, et aprs lequel je soupirais inconsciemment, se rvla  moi
tout  coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je
crus avoir t jusque-l stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce
roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.

Le soir, je descendis en rvant dans la salle  manger, o le cur, qui
dnait avec nous, m'attendait avec impatience.

Il regarda mon visage avec une profonde commisration, et me demanda,
avec le plus grand intrt, comment cet accident tait arriv.

Un accident? dis-je d'un air tonn.

--Votre front est tout noir, ma petite Reine.

--La sotte aura mont dans un arbre ou une chelle, dit ma tante.

--Dans une chelle, oui, c'est vrai, rpondis-je.

--Ma pauvre enfant! s'cria le cur dsol; vous tes tombe sur la
tte?

Je fis un signe affirmatif.

Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?

--Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe,
monsieur le cur, et ne vous occupez pas de cette tourdie; elle n'a que
ce qu'elle mrite!

Le cur ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amiti et m'observa
 la drobe.

Mais je ne faisais pas grande attention  ce qui se passait autour de
moi. Je songeais  cette charmante Catherine Glover,  ce brave Henri
Smith, dont j'tais prise, en attendant mieux, et voil que, sans le
moindre prambule, j'clatai en sanglots.

Ah! mon Dieu! s'cria le cur en se levant vivement. Ma chre petite
Reine, mon bon petit enfant?

--Laissez donc! dit ma tante; elle est mcontente parce qu'elle ne nous
a pas accompagns  C...

Mais le cur, qui savait que je dtestais les pleurs et que j'tais trop
fire pour manifester devant ma tante un chagrin caus par elle,
s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'effora
de me consoler.

Ce n'est rien, mon cher bon cur, dis-je en essuyant mes larmes et en
me mettant  rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique,
la tte me fait mal, et puis je dois tre affreuse.

--Pas plus qu' l'ordinaire, dit ma tante. Le cur me regarda d'un air
inquiet. Il n'tait pas satisfait de l'explication et se disait que
quelque chose d'anormal s'tait pass dans la journe. Il me conseilla
d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.

J'tais humilie d'avoir fait une scne d'attendrissement; d'autant plus
humilie que je ne savais pas pourquoi j'avais pleur. tait-ce de
plaisir, de contrarit? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me
rptant qu'il tait inutile de chercher  analyser mon impression.

Pendant le mois qui suivit, je dvorai la plupart des ouvrages de Walter
Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et
srieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient t, je ne sais si elles
ont surpass de beaucoup en vivacit celles que j'prouvais pendant que
mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide.
Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase.
J'oubliais tout pour ne songer qu' mes romans et aux personnages qui
excitaient mon imagination.

Quand le cur me dfinissait un problme, je pensais  Rbecca, que
j'avais laisse en tte  tte avec le Templier; quand il me faisait un
cours d'histoire, je voyais dfiler devant mes yeux ces charmants hros
parmi lesquels mon coeur volage avait dj choisi une quinzaine de maris;
quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moiti,
tant occupe  me confectionner un costume semblable  celui
d'lisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.

Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant.

--Rien.

--Comment rien?

--Tout cela m'ennuie, disais-je d'un air fatigu.

Le pauvre cur tait constern. Il prparait de longs discours et me les
dbitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en
s'adressant  un Peau-Rouge.

Enfin, je devins subitement trs triste. Si ma tante ne me battait plus,
elle se ddommageait en me disant des choses dsagrables. Elle avait
devin que j'tais peine d'tre si petite. Elle ne perdait pas
l'occasion de frapper sur ce point vulnrable, m'appelait avorton et me
rptait que j'tais laide.

Peu de temps auparavant, je me trouvais trs jolie, et j'avais beaucoup
plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en
faisant connaissance avec les hrones de Walter Scott, le doute surgit
dans mon esprit. Elles taient si belles, que je me dsolais en songeant
qu'il fallait leur ressembler pour tre aime.

Le cur, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il
m'observait d'un air plor, passait son temps  priser, en oubliant
toutes les rgles de l'art, cherchait  deviner mon secret et employait
des moyens machiavliques pour arriver  son but; mais j'tais
impntrable.

Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothque, mais je n'avais
garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en
secouant la tte et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus
bouriffs que jamais, produisaient l'effet d'un panache.

Je m'tais cache derrire une porte, et, quand il passa prs de moi, je
l'entendis murmurer:

Je reviendrai avec la clef!

Cette dcision me contraria vivement. Je me dis qu'il dcouvrirait
certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chres
lectures.

J'allai aussitt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma
chambre, et les remplaai sur les rayons par des livres pris au hasard;
mais, malgr mes prcautions, je jugeai que le carreau de papier dont je
m'tais servie pour remplacer la vitre brise tait un indice qui
m'accuserait hautement.

C'est ce jour-l que, en examinant des lettres trouves dans le bureau,
je dcouvris l'origine de ma tante. C'tait une arme contre elle, et je
rsolus de ne pas tarder  m'en servir.

Le lendemain,  djeuner, elle tait de trs mauvaise humeur. Dans
cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prtexte pour
m'tre dsagrable, elle s'en passait.

Je rvais  cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son
insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me
demandais pourquoi Alice Bridgeworth tait au dsespoir de se trouver
chez lui, quand ma tante me dit sans prambule:

Que vous tes laide ce matin, Reine!

Je sautai sur ma chaise.

Voil! dis-je en lui passant la salire.

--Je ne demande pas le sel, sotte! En vrit, vous devenez aussi stupide
que laide!

Il est  remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour o elle
tait devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre  la
hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire.
Elle disait vous mme  ses lapins.

Je ne suis pas de votre avis, rpondis-je schement, je me trouve trs
jolie.

--La bonne farce! s'cria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas
plus haut que la chemine!

--Mieux vaut ressembler  une plante dlicate qu' un homme manqu,
rpliquai-je.

Ma tante croyait fermement avoir t une beaut et n'entendait pas
raillerie sur ce sujet.

J'ai t belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donn le nom
d'une desse,  ma soeur et  moi.

--Votre soeur vous ressemblait-elle, ma tante?

--Beaucoup, nous tions jumelles.

--Son mari a d tre bien malheureux, dis-je d'un ton pntr.

Ma tante lana une imprcation que je ne permettrai pas  ma plume de
rpter.

Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le got d'une
femme du peuple, tandis que moi, je...

Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait
de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais
dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me
cacher sa naissance et me vengeait entirement de ses mchancets envers
moi.

Vous tes un serpent! s'cria-t-elle d'une voix trangle.

--Je ne crois pas, ma tante.

--Un serpent!

--Vous l'avez dj dit, rpondis-je en avalant tranquillement ma
dernire fraise.

--Un serpent rchauff dans mon sein, rpta ma tante, qui tait trop
en colre pour faire des frais d'imagination.

Je secouai la tte, et me dis que si j'tais serpent, je refuserais
certainement de me trouver bien dans cette position.

Permettez, repris-je, j'ai tudi cet animal dans mon histoire
naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il et l'habitude d'tre rchauff
dans le sein de qui que ce soit.

Ma tante, toujours dconcerte quand je faisais allusion  mes lectures,
ne rpondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu
rassurante que je m'esquivai en chantant  tue-tte:

Il tait une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!

Nous tions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les cts,
les mouches bourdonnaient, l'air tait imprgn de mille parfums; bref,
le temps me parut si sduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je
pris mon livre et j'allai m'installer dans un pr,  l'ombre d'une meule
de foin.

J'avais le coeur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est
certain qu'il tait dsolant d'tre si petite, si petite! Qui donc
pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant _Pveril du Pic_.
Parmi les romans de Walter Scott, c'tait un de ceux que je prfrais,
prcisment  cause de Fenella, dont la taille tait certainement plus
exigu que la mienne.

J'aimais, j'adorais Buckingham. J'tais en colre contre Fenella, qui
lui disait des choses vraiment trs dures, et, au moment o elle
disparaissait par la fentre, je m'arrtai dans ma lecture pour
m'crier:

La petite niaise! un homme si dlicieux!

En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le
cur, debout, devant moi. Les bras croiss, il me regardait avec
stupfaction. Il semblait aussi constern que ce personnage des contes
de fes qui trouve ses diamants changs en noisettes.

Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrap.

Oh! Reine..., commena-t-il.

--Mon cher cur, m'criai-je en serrant _Pveril du Pic_ sur mon coeur,
je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.

--Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!

Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience
trs nette, mais, par une tactique minemment fminine, je m'empressai
de changer la question.

C'tait une distraction, monsieur le cur et je me trouve si
malheureuse!

--Malheureuse, Reine?

--Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne!
Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font
tant de peine!

Que je connaissais bien mon cur! Il avait dj oubli ses griefs et ses
sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vrit dans mes
paroles.

Est-ce pour cela que vous tes si triste, mon bon petit enfant?

--Certainement, monsieur le cur. Pensez donc que ma tante me rpte sur
tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide  faire peur!

Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au coeur.

Le bon cur, trs mu, se frotta le nez d'un air perplexe. Il tait loin
de partager les ides de ma tante sur ce point, et se demandait quel
moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans veiller
dans mon me l'orgueil, la vanit et autres lments de damnation.

Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance  des choses
qui prissent si vite.

--En attendant ces choses existent, rpliquai-je, me rencontrant,  deux
sicles d'intervalle, avec la pense de la plus belle fille de France.

--Et puis, vous verrez peut-tre des gens qui ne penseront pas comme
Mme de Lavalle.

--tes-vous de ces gens-l, monsieur le cur? Me trouvez-vous jolie?

--Mais... oui, rpondit le cur d'un ton piteux.

--Trs jolie?

--Mais... mais oui, rpondit le cur sur le mme ton.

--Ah! que je suis contente! m'criai-je en pirouettant. Que je vous
aime, mon cur!

--C'est trs bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous
vous tes introduite dans la bibliothque au risque de vous casser le
cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement
jamais donns.

--Walter Scott, monsieur le cur, c'est Walter Scott! ma littrature en
dit beaucoup de bien.

Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec
volubilit, ravie de voir que non seulement le cur ne songeait plus 
me gronder, mais qu'il coutait avec intrt ce que je lui racontais.
Devant mon entrain et ma gaiet, reparus comme par enchantement, il
reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.

Allons, me dit-il, je vous permets de continuer  lire Walter Scott; je
le relirai mme pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas
recommencer votre escapade!

Je le lui promis de grand coeur, et ds lors nous emes un nouveau sujet
de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fmes jamais
du mme avis.

Mais bientt l'intrt que je prenais  mes romans se trouva effac par
un vnement surprenant, inou, qui arriva quelques semaines plus tard
au Buisson. Un de ces vnements qui n'branlent pas les empires sur
leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le coeur ou
l'imagination des petites filles.




VI


C'tait un dimanche.

Le dimanche, nous assistions rgulirement  la grand'messe, qui tait
l'unique office du matin, le cur n'ayant pas de vicaire. Ma tante
entrait la premire dans notre banc armori, je la suivais
immdiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.

Notre petite glise tait vieille et misrable. La couleur primitive des
murs disparaissait sous une sorte de limon verdtre, caus par
l'humidit; le sol, loin d'tre uni, tait form d'une quantit de
crevasses et de monticules qui invitaient les fidles  se casser le cou
et  profiter de leur prsence dans un lieu sanctifi pour monter plus
tt au ciel; l'autel tait orn de figures d'anges peintes par le
charron du village, qui se piquait d'tre artiste; deux ou trois saints
se contemplaient avec surprise, tonns de se trouver si laids.
Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'tais une
sainte, et si les mortels me reprsentaient d'une manire aussi hideuse,
je serais absolument sourde  leurs prires; mais les saints n'ont
peut-tre pas mon temprament. Par une fentre prive de ses vitraux,
une rose blanche montrait sa tte parfume et, par sa beaut, sa
fracheur, semblait protester contre le mauvais got de l'homme.

Nous possdions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient
vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu' cinq, cet instrument
tant, grce  la temprature, sujet  des caprices, comme les
rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec
la conviction si nave et si profonde de possder une belle voix qu'il
tait impossible de lui en vouloir.

Le tabouret de l'officiant tait plac au fond d'un prcipice, de sorte
que, de ma place, je ne voyais que la tte et le buste du cur, qui
avait l'air en pnitence. Les enfants de choeur se faisaient des grimaces
et chuchotaient derrire son dos, sans qu'il et l'ide de se fcher.

Aprs l'vangile, il quittait sa chasuble et son tole devant nous, les
choses se passant en famille, trbuchait dans quelques trous et arrivait
 la chaire.

Parmi les tres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en
a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un
rve. L'homme, que sa position soit infime ou leve, ne peut vivre sans
dsirs, et le cur, subissant la loi commune, avait, durant trente ans
de sa vie, rv la possession d'une chaire.

Malheureusement, il tait trs pauvre, ses paroissiens l'taient
galement, et ma tante, qui seule et pu lui venir en aide, ne rpondait
rien  ses timides insinuations; outre qu'elle tait d'un intrt
sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince
considration pour le rve de son prochain.

Enfin,  force d'conomiser, le cur se trouva un jour  la tte d'une
somme de deux cents francs. Il rsolut alors de raliser son rve tant
bien que mal.

Un matin, je le vis arriver hors d'haleine.

Ma petite Reine, venez avec moi, s'cria-t-il.

--O a, monsieur le cur?

-- l'glise, venez vite!

--Mais la messe est dite!

--Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant  vous montrer.

Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une telle
allgresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi
un des meilleurs souvenirs de ce temps-l.

Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivmes tout courant 
l'glise. On venait de poser la chaire, et le cur, en extase devant
elle, me dit  voix basse:

Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention?
Nous possdons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air trs solide, et
cependant elle tient trs bien. Et voil donc le rve de ma vie
ralis! Il ne faut jamais dsesprer de rien, ma petite, jamais!

Je regardais, un peu consterne, car je ne pouvais pas me dissimuler que
mon imagination m'avait reprsent une chaire comme quelque chose de
grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux tait une sorte de
bote en bois blanc pose sur des supports en fer si peu levs que, 
la rigueur, on et pu se passer de marches pour y entrer. Mais une
chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que
l'honneur ft sauf, avait-on russi  en placer deux, hautes chacune de
quinze centimtres.

Voyez donc, Reine, me disait le cur, comme elle produit bon effet!
Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de
peinture, ou, plutt, je la peindrai moi-mme; cela m'amusera, et puis
ce sera conomique. Certainement elle pourrait tre un peu plus leve,
mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.

Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air
admiratif. Les panneaux eussent t peints par Raphal ou sculpts par
Michel-Ange qu'il n'et pas t plus heureux.

Il ne songeait pas que la ralit, comme toujours, hlas! ne ressemblait
gure au rve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait
de son bonheur sans arrire-pense.

C'est moi qui ai donn le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu l
une bien bonne ide! Cependant il y a un revers  la mdaille, et je
dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus
lev que je ne l'avais suppos, mais il parat que c'est toujours ainsi
quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet
hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voil tout!

Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-l!
Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si
mdiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu
enfantin.

C'est qu'elle a tout  fait l'air d'une chaire! disait-il en riant et
en se frottant les mains.

J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma dception et
m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui,  cause de la
forme irrgulire de l'glise, tait plac dans un renfoncement, de
telle sorte que, lorsque le cur prchait, les trois quarts de
l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mche de cheveux blancs qui
s'agitaient avec loquence, selon les diverses phases du discours.

Le cur tait si content de se dire: Je vais monter en chaire! que
nous dmes nous rsigner  avoir un sermon tous les dimanches.

 peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes femmes prenaient une
pose commode afin de faire un petit somme; que Perrine profitait de
l'assoupissement gnral pour lancer quelque oeillade dans le banc voisin
du ntre, et que Reine de Lavalle se prparait  mditer sur les
vicissitudes de la vie reprsentes par une tante et l'ennui des
sermons.

Je ne sais pourquoi le cur aimait  discourir sur les passions
humaines, mais, un jour qu'il s'tait laiss entraner par la chaleur de
l'improvisation, je lui fis,  dner, des questions si indiscrtes et si
embarrassantes qu'il se promit bien de ne plus jamais aborder devant moi
certains sujets. Il se contenta dornavant de parler sur la paresse,
l'ivrognerie, la colre et autres vices qui n'excitaient ni ma
curiosit, ni mon bavardage.

Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquit dans
laquelle nous tions plongs; puis, lorsque notre tat moral tait
devenu vraiment tout  fait lamentable, il descendait d'un air radieux
avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices
que mritaient nos mes ravages par le pch; aprs quoi passant, par
un tour de phrase hardi,  des ides moins horribles, il mergeait peu 
peu des rgions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous
dposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire
du pas triomphant d'un conqurant qui vient de trancher quelque noeud
gordien.

L'auditoire se rveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente
d'entendre dire du mal de l'humanit pour s'endormir, et qui buvait une
tasse de lait pendant que le cur fustigeait ses ouailles de ses fleurs
de rhtorique.

C'tait donc un dimanche. Il faisait une chaleur crasante, et en
revenant  la maison, Suzon nous dit:

Il y aura de l'orage avant la fin de la journe.

Cette prophtie me fit plaisir; un orage tait un incident heureux dans
ma vie monotone, et, malgr ma poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les
clairs, bien qu'il m'arrivt de trembler de tous mes membres lorsque
les roulements se succdaient avec trop de rapidit.

Pendant la premire partie de l'aprs-midi, j'errai comme une me en
peine dans le jardin et le petit bois. Je m'ennuyais  mourir, me
disant avec mlancolie qu'il ne m'arriverait jamais quelque aventure, et
que j'tais condamne  vivre perptuellement auprs de ma tante.

Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor
du premier, et, le visage coll contre la vitre d'une grande fentre, je
m'amusai  suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient
au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annonc par Suzon.

Je me demandais d'o ils venaient, ce qu'ils avaient vu sur leur
parcours, ce qu'ils pourraient me raconter,  moi qui ne savais rien de
la vie, du monde et qui aspirais  voir et  connatre. Ils s'taient
forms derrire cet horizon que je n'avais jamais dpass, et qui me
cachait des mystres, des splendeurs (du moins, je le croyais), des
joies, des plaisirs sur lesquels je mditais tout bas.

Je fus distraite dans mes rflexions en remarquant que Perrine, cache
dans un petit coin, se laissait embrasser par un gros rustaud qui avait
pass un bras autour de sa taille.

J'ouvris vivement la fentre, et criai en frappant des mains:

Trs bien, Perrine; je vous vois, mademoiselle!

Perrine, pouvante, prit ses sabots dans sa main et courut se rfugier
dans l'table. Le gros rustaud tira son chapeau et m'examina avec un
sourire niais qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles.

Je riais de tout mon coeur, quand une voiture lgre, que je n'avais pas
entendue approcher, entra dans la cour. Un homme sauta  terre, dit
quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui
pour trouver  qui parler.

Mais Perrine, dont je voyais poindre le bonnet blanc  travers
l'ouverture grille de l'table, ne bougeait pas, et son amoureux
s'tait prcipit  plat ventre derrire un pailler. Quant  moi,
stupfie par cette apparition, j'avais pouss un des battants de la
fentre et j'observais les vnements sans faire un mouvement.

L'inconnu franchit en deux enjambes les marches dlabres du perron et
chercha la sonnette qui n'avait jamais exist; ce que voyant et la
patience n'tant point sa qualit dominante, il donna de grands coups de
poing dans la porte.

Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et je certifie que, ds
cet instant, j'eus la plus favorable opinion de son courage, car il ne
manifesta aucun effroi. Il salua lgrement, puis je compris d'aprs ses
gestes que, le ciel menaant l'ayant inquit, il demandait  se
rfugier au Buisson.

Au mme moment, en effet, l'orage clata avec une grande violence; on
n'eut que le temps de mettre la voiture et le cheval  l'abri.

Il est dit que la solitude rend timide; mais, dans certains cas, elle
produit l'effet contraire. Ne m'tant frotte  personne, n'ayant jamais
rien compar, j'avais la plus grande confiance en moi-mme, et
j'ignorais compltement ce que c'tait que cet trange sentiment qui
annihile les facults les plus brillantes et rend stupide l'homme le
plus suprieur.

Nanmoins, devant cette aventure qui semblait voque par mes penses,
le coeur me battait bien fort, et j'hsitai si longtemps  entrer dans le
salon que j'tais encore  la porte quand le cur arriva tout
ruisselant, mais bien content.

Monsieur le cur, m'criai-je en m'lanant vers lui, il y a un homme
dans le salon!

--Eh bien, Reine? un fermier, sans doute?

--Mais non, monsieur le cur, c'est un homme vritable.

--Comment, un homme vritable?

--Je veux dire que ce n'est ni un cur, ni un paysan; il est jeune et
bien habill. Entrons vite!

Nous entrmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que
ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait
agrablement  l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi 
l'aise que s'il s'tait trouv chez lui.

Du reste, son aspect seul et suffi pour drider l'esprit le plus
morose. Il tait grand, assez gros, avec une figure panouie, franche et
ouverte. Ses cheveux blonds taient coups ras, il possdait des
moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessine et des dents
blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne
respirait la gaiet et l'amour de la vie.

Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante
ft la prsentation. Mais ce crmonial tait aussi ignor d'elle que
des habitants du Gronland, et il se prsenta lui-mme sous le nom de
Paul de Conprat.

De Conprat! s'cria le cur; tes-vous le fils de cet excellent
commandant de Conprat que j'ai connu autrefois?

--Mon pre est en effet commandant, monsieur le cur. Vous l'avez connu?

--Il m'a rendu service il y a bien des annes. Quel brave, quel
excellent homme!

--Je sais que mon pre est aim de tout le monde, rpondit M. de
Conprat, le visage plus panoui que jamais. C'est pour moi un bonheur
toujours nouveau de le constater.

--Mais, reprit le cur, n'tes-vous pas parent de M. de Pavol?

--Parfaitement; cousin au troisime degr.

--Voici sa nice, dit le cur en me prsentant.

Malgr mon inexprience, je m'aperus fort bien que le regard de M. de
Conprat exprimait une certaine admiration.

Je suis enchant de faire la connaissance d'une aussi charmante
cousine, me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main.

Ce compliment provoqua chez moi un petit frisson agrable, et je mis ma
main dans la sienne sans le moindre embarras.

Pas prcisment cousins, dit le cur en prisant d'un air de jubilation;
M. de Pavol n'est que l'oncle par alliance de Reine: sa femme tait une
demoiselle de Lavalle.

--a ne fait rien, s'cria M. de Conprat, je ne renonce pas  notre
parent. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances
entre ma famille et celle des de Lavalle.

Nous nous mmes  causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous
nous tions toujours vus, connus et aims. J'prouvais cette impression
bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immdiatement sous vos
yeux est dj arriv  une poque lointaine, si lointaine qu'on n'en a
gard qu'un souvenir vague et presque effac.

Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les hros de
roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que
mon hros  moi. Il tait gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute,
mais si bon, si gai, si spirituel, que ce dfaut physique se transforma
promptement  mes yeux en une qualit transcendante. Bientt mme mes
hros imaginaires me parurent totalement dnus de charme. Malgr leur
taille lgante et toujours mince, ils taient effacs, radicalement
effacs par ce bon gros garon bien vivant et tout joyeux que je
revtais mentalement d'une foule de qualits.

Cependant, quoique l'orage et diminu de violence, la pluie ne cessait
pas, et, l'heure du dner approchant, ma tante invita Paul de Conprat 
le partager avec nous. Il dclara aussitt qu'il avait une faim de
cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit.

Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de
Suzon.

Suzon, dis-je en entrant dans la cuisine, d'un air excit, M. de
Conprat dne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises,
des cerises?

--H! Seigneur, que d'affaires! grogna Suzon; il y a ce qu'il y a,
voil!

--Grande vrit, Suzon! mais rponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera
peut-tre pas suffisant?

--C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon; voyez un peu!

Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit la rtissoire et me
fit admirer l'animal, qui, bien empt par ses soins et ceux de
Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dore se soulevait de
place en place, prouvant ainsi la dlicatesse, la tendresse de la chair
qu'elle recouvrait et offrant  mes yeux charms le spectacle le plus
rjouissant.

Bravo! dis-je. Mais le lait goutt, Suzon, est-il russi? Y en a-t-il
beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien!

--J'ai l'habitude de russir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs,
ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un
homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.

--Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indigne. Tu ne l'as donc pas
vu?

--Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire!
Est-il permis  un chrtien de cogner ainsi  tour de bras  la porte
d'une maison honnte? Aprs cela, amourachez-vous de lui, si vous
voulez!

J'ouvrais la bouche pour rpondre vertement, mais je m'arrtai
prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon
serait bien capable de donner un coup de feu  son dindon.

Quelques instants aprs, nous passmes dans la salle  manger, et je ne
pus m'empcher de lancer un regard dsol sur la tapisserie sale et use
qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manire bien
singulire de mettre le couvert! Trois salires se promenaient au milieu
de la table en guise de surtout; l'argenterie tait jete  la bonne
franquette; les bouteilles couraient les unes aprs les autres, tandis
qu'une seule et unique carafe tait place de telle faon que chaque
convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table tant trois
fois trop grande.

Pour la premire fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois
de la symtrie taient violes par le got fantasque de Suzon.

Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractres qui prennent
chaque chose du meilleur ct. Et puis il possdait la facult de
s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait.

Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de
parler, fit des compliments  Suzon et poussa de vritables cris de joie
 l'apparition du dindon.

Il faut avouer, monsieur le cur, dit-il, que la vie est une heureuse
invention, et qu'Hraclite tait dou d'une forte dose de stupidit.

--Ne mdisons pas des philosophes, rpondit le cur, ils ont quelquefois
du bon.

--Vous tes plein de bienveillance, monsieur le cur. Pour moi, si
j'tais gouvernement, je mettrais les fous dehors et les philosophes 
leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de
faon qu'ils puissent mieux se dvorer.

--Qu'est-ce que c'est qu'Hraclite? dit ma tante.

--Un imbcile, madame, qui passait son temps  pleurnicher. tait-ce
ridicule, mon Dieu! et l'avoir fait passer pour cela  la postrit!

--Peut-tre, insinuai-je, vivait-il avec plusieurs tantes; a lui avait
aigri le caractre.

M. de Conprat me regarda d'un air tonn et partit d'un grand clat de
rire. Le cur me fit les gros yeux, mais ma tante, aux prises avec le
dindon, qu'elle dcoupait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas
entendu.

L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine.

--Dans tous les cas, repris-je, gardez-vous d'attaquer les hommes
antiques; M. le cur vous arracherait les yeux.

--Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gard d'eux qu'un
souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus.

--Permettez, dit le cur, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses
amis, en train de se noyer compltement dans mon opinion, permettez!
vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes
hroques qui...

--Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'taient des
gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de
vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux
qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!

Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un apptit et un
entrain sans pareils.

Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une
vlocit si remarquable qu'il arriva un moment o ma tante, le cur et
moi nous restmes, la fourchette en l'air  le contempler dans un muet
tonnement.

Je vous avais bien prvenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim
de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois
par an.

--Quel argent vous devez dpenser pour votre table! s'cria ma tante,
qui avait la spcialit de saisir le ct mercantile des choses et de
dire ce qu'il ne fallait pas dire.

--Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame,
rpondit M. de Conprat avec un grand srieux.

--Pas possible! marmotta ma tante stupfaite.

--Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le cur en se
frottant les mains.

--Si je suis heureux, monsieur le cur? Je crois bien! Et voyons, l,
franchement, est-il bien naturel d'tre malheureux?

--Mais quelquefois, rpondit le cur en souriant.

--Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute,
parce qu'ils prennent la vie  l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe
pas, c'est la btise humaine qui existe.

--Mais voil dj un malheur, rpliqua le cur.

--Assez ngatif en lui-mme, monsieur le cur, et, de ce que mon voisin
est bte, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter.

--Vous aimez le paradoxe, monsieur?

--Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur
existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas
assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'oeufs  la coque, et se dtraquent
la cervelle en mme temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que
chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un dfaut: c'est de
finir, et de finir si vite!

Le dindon, la salade, le lait, tout tait dvor; et ma tante regardait,
avec une physionomie qui n'tait plus du tout gracieuse, la carcasse du
volatile sur lequel elle avait compt pour festoyer durant plusieurs
jours.

Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et,
passant la tte dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue:

J'ai fait du caf, faut-il l'apporter?

--Qui vous a permis..., commena ma tante.

--Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de
suite.

Je l'aurais bien embrasse pour cette bonne ide, mais ma tante ne
partageait pas mon avis. Elle disparut pour aller se disputer avec
Suzon, et nous ne la revmes que dans le salon.

Vous avez une excellente cuisinire, ma cousine, dit Paul de Conprat en
sirotant son caf.

--Oui, mais si grognon!

--C'est un dtail, cela.

--Et ma tante, comment la trouvez-vous? demandai-je d'un ton
confidentiel.

--Mais... assez majestueuse, rpondit M. de Conprat un peu embarrass.

--Ah! majestueuse... vous voulez dire dsagrable?

--Reine! murmura le cur.

--Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le cur, mais je voudrais
bien avoir l'heureux caractre de mon cousin et dcouvrir le bon ct de
ma tante.

--Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est l une
base srieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse
avoir le sens commun.

--Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous
aimerions!

--Pour cela, j'en rponds! s'cria-t-il en riant, et nous n'aurions pas
besoin de philosophie pour arriver  ce rsultat. Mais si cela vous
tait gal, je prfrerais ne pas changer de sexe et tre votre oncle.

--Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme Franois Ier,
moi! j'ai une antipathie prononce pour les femmes.

--Vraiment, reprit-il en riant de tout son coeur, vous connaissez les
gots de Franois Ier?

Le cur fit un geste dsespr, auquel M. de Conprat rpondit par un
clignement d'yeux expressif qui voulait dire: Soyez tranquille, je
comprends!

Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour
en saisir le sens cach.

 propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol?

--Oui, beaucoup; ma proprit est  une lieue de la sienne.

--Et sa fille, comment est-elle?

--J'ai jou bien souvent avec elle, quand elle tait enfant; mais,
depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle.

--Que je voudrais bien tre au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions
souvent.

--Qui sait, petite cousine? peut-tre ne vous plairais-je plus si vous
me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave
garon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les
jolies femmes  la folie, je ne me connais pas le plus petit vice.

--Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un dfaut! Moi, je dteste
les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon  une
jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernire, mon cousin.

--C'est vrai, je conviens que ma phrase tait malheureuse.

--Je vous pardonne, dis-je avec vivacit. Ainsi, vous me trouvez jolie?

Il y avait au moins deux heures que je me rptais, en mon for
intrieur, qu'il ne fallait pas laisser chapper l'occasion de
m'clairer par un avis carr et comptent sur un sujet palpitant
d'intrt pour moi. Depuis le commencement du dner, j'attendais avec
impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des
doutes sur la rponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en
face, qu'on est jolie par autre chose qu'un cur..., c'est vraiment
dlicieux!

Jolie, ma cousine! vous tes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus
beaux yeux et une plus jolie bouche!

--Quel bonheur! et comme c'est agrable, les hommes, quoi qu'en dise ma
tante!

--Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a
pass l'ge de la coquetterie.

--La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il
faut tre coquette?

--Sans doute, cousine;  mes yeux, c'est une grande qualit.

--Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le cur! m'criai-je.

Le malheureux cur, pendant cette conversation, avait un avant-got des
peines du purgatoire. Il s'pongeait la figure, et avalait avec effort
son caf, qui lui semblait plein d'amertume.

M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.

--Est-ce vrai, mon cousin?

--Mais pas du tout, rpondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de
s'amuser normment.  mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est
pas une femme.

--Bien, je vais tcher de le devenir alors!

--Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle, dit le cur en se
levant.

Bon, pensai-je, voil le cur fch. Je n'ai pourtant rien dit de
travers.

La pluie avait cess, les nuages s'taient disperss, et je proposai 
Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voil
partis sans attendre de permission, suivis du cur qui nous lanait des
regards presque sombres et pensait que sa chre brebis tait en voie de
perdition.

Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouille, nous trempant les
pieds et les jambes en riant aux clats. Nous causions, nous bavardions,
moi surtout, racontant les vnements de ma vie, mes petits chagrins,
mes rves et mes antipathies.

Oh! la bonne, la charmante, la dlicieuse soire!

M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secou violemment,
laissa tomber sur moi toute la pluie dont il tait charg. La bouche
pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'criait que les
gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idale
et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli.

Et Suzon, me disais-je, qui prtend que c'est un homme comme un autre!
Est-il possible d'tre aussi sotte!

Nous revnmes dans le salon, o l'on fit une grande flambe pour nous
scher. Assis  ct l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous
continumes la conversation sur un ton mystrieux.

Ma tante, abasourdie par mon audace, ma libert et la joie qui rayonnait
sur mon visage, ne disait rien. Le cur, ravi de me voir contente, n'en
tait pas moins si vivement proccup qu'il oubliait de se mettre en
tiers entre nous. Ah! la bonne soire!

Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduismes dans la
cour.

Il fit des adieux affectueux au cur et remercia ma tante; puis, arriv
 moi, il prit ma main et me dit  voix basse:

J'aurais dsir que cette soire n'et jamais de fin, ma cousine.

--Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

--Certes; et dans peu de temps, j'espre!

Il approcha ma main de ses lvres, et il faut vraiment que la nature
humaine ait un fonds bien grand de perversit, car cet hommage fut pour
moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'ide
incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?--Oui, j'eus l'ide,--que je
n'excutai pas,--de me jeter  son cou et de l'embrasser sur les deux
joues, malgr ma tante, malgr le cur qui nous surveillait comme un
dragon d'une nouvelle espce, comme un excellent dragon joufflu et
dbonnaire.




VII


Mon esprit, aprs le dpart de M. de Conprat, vcut pendant plusieurs
jours dans une espce de batitude qu'il me serait difficile de dcrire.
J'prouvais des sensations multiples qui se manifestaient  l'extrieur
par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un
temps assez long, a t ma manire d'exprimer une foule de sentiments.

Quand j'avais bien pirouett, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au
ciel, je songeais  une quantit de choses tout en ne pensant absolument
 rien. Cet tat moral exquis, pendant lequel l'me vit dans une sorte
de somnolence, dans une tranquillit rveuse qui ressemble au sommeil,
quoiqu'elle soit trs veille, m'a laiss le plus doux souvenir. C'est
mme de ce temps que date ma passion folle pour la vote cleste, qui,
depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes penses
qu'elles fussent tristes ou gaies, srieuses ou lgres.

Quand j'avais permis  mon imagination de s'garer dans des sentiers
ombreux, si obscurs qu'elle galopait  ttons, je la laissais revenir 
la lumire et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa
figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le
baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'prouvais une vritable
allgresse en songeant que, si j'avais suivi mon ide, j'aurais pu
l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces
sensations, jusqu' ce que j'en vinsse  me demander pourquoi mon me
passait par ces phases diverses.

Arrive  ce point dlicat, mon imagination commenait  entrer dans les
tnbres, o elle se battait avec des ides vaporeuses, tellement
vaporeuses qu'en dsespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser
derechef  une bouche qui m'avait plu,  des yeux qui m'avaient souri,
 une expression que j'tais fermement dcide  ne jamais oublier.

Mais ces personnes bizarres, mes ides, ne me laissaient pas longtemps
en repos, et je retombais peu  peu en leur pouvoir. Aussi me
promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer
certaines impressions avec celles de mes hrones prfres, la lumire
se fit sur un point capital.

Je dcouvris que j'tais amoureuse et que l'amour tait la plus
charmante chose du monde. Cette dcouverte me transporta de la joie la
plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme
qui, quoique vague, n'en tait pas moins rel; ensuite, parce que si
j'aimais, j'tais certainement aime. En effet, j'aimais M. de Conprat
parce qu'il m'avait paru charmant, par consquent ma vue avait d
produire le mme ravage dans son coeur, car il me trouvait ravissante. Ma
logique, double d'une inexprience complte, n'allait pas plus loin et
suffisait amplement  asseoir mes raisonnements et  me rendre
heureuse.

Une dcouverte en amne une autre, et j'en vins  penser que la charit
pouvait bien ne jouer qu'un rle trs effac dans la sympathie que
Franois Ier prouvait pour les femmes en gnral et Anne de Pisseleu
en particulier; que l'amour ne ressemblait point  l'affection, puisque
j'adorais mon cur et que je ne dsirais jamais l'embrasser, tandis que
je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat;
qu'il tait bien ridicule de prendre un ton mystrieux et des
faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle,
videmment, il n'y avait pas l'ombre de mal.

Mais un cur, pensais-je, doit avoir sur l'amour des ides errones et
extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas
aimer. Pourtant Franois Ier tait mari, et... Je ne comprends rien
 tout cela! et il faut que je m'claire.

Il y avait un tel chaos dans mes penses que, malgr mes prventions
ddaigneuses sur les apprciations de mon cur, je rsolus d'entamer
avec lui ce sujet scabreux.

Ce pauvre cur s'apercevait parfaitement que mon esprit tait dans un
grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir
l'air d'attacher de l'importance  des impressions auxquelles la
provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait 
me distraire par tous les moyens  sa porte, et, prenant le parti de
venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leon indfiniment.

Nous tions assis  notre fentre; ma tante, souffrante depuis quelque
temps, s'tait retire dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le
cur s'vertuait  m'expliquer mes problmes.

Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opr sur des
kilogrammes au lieu d'oprer sur des grammes. Et ici, tant donns 3/5
multiplis par...

--Monsieur le cur, dis-je, devinez quelle est la chose la plus
ravissante sur la terre?

--Quoi donc, Reine?

--L'amour, monsieur le cur.

--De quoi allez-vous parler, ma petite! s'cria le cur avec inquitude.

--Oh! d'une chose que je connais trs bien, rpondis-je en secouant la
tte d'un air entendu. Je me demande mme pourquoi vous ne m'en avez
jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours.

--Voil ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez
au srieux ce qui n'est qu'imaginaire.

--Que c'est mal de parler contre votre pense, monsieur le cur! Vous
savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout  fait
charmant.

--C'est l un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne
devez point en parler.

--Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles
qui aiment et sont aimes.

--Que je suis malheureux, s'cria le cur, d'avoir affaire  une tte
pareille!

--Ne dites pas de mal de ma tte, mon cur; moi je l'aime beaucoup,
surtout depuis que M. de Conprat l'a trouve si jolie.

--M. de Conprat s'est moqu de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il
vous a prise pour une petite fille sans consquence.

--Pas du tout, rpliquai-je, offense, car il m'a embrass la main. Et
savez-vous quelle a t mon ide, dans ce moment-l?

--Voyons? rpondit le cur, qui tait sur les pines.

--Eh bien, monsieur le cur, j'ai t sur le point de lui sauter au cou.

--Stupidit! On ne saute au cou de personne quand on ne connat pas les
gens.

--Oh! oui, mais lui!... Et puis, si 'avait t une femme, je n'aurais
certainement pas eu cette ide-l.

--Pourquoi, Reine? Vous dites des btises.

--Oh! parce que...

Un silence suivit cette rponse profonde, et j'examinais, en dessous, le
cur qui se trmoussait, prisait pour se donner une contenance.

Mon bon cur, dis-je d'un ton insinuant, si vous tiez bien aimable?

--Quoi encore, Reine?

--Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui
me trottent par la tte?

Le cur s'enfona dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement
un grand parti.

Eh bien, Reine, je vous coute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui
vous proccupe que de vous casser la tte et de divaguer.

--Je ne me casse rien du tout, monsieur le cur, et je ne divague pas;
seulement je pense beaucoup  l'amour, parce que...

--Parce que?

--Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous
m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas trs agrable,
bien que je vous aime de tout mon coeur, tandis que c'est exactement le
contraire quand il s'agit de M. de Conprat?

--Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine?

--Je dis que j'ai trouv trs agrable que M. de Conprat m'embrasst la
main, tandis que si c'tait vous...

--Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous
parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.

--Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai
dcouvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agrable,
c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait tre mon mari, tandis que
vous tes vieux et qu'un cur a ne se marie jamais.

--Oui, oui, rpondit machinalement le cur.

--Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas?

--Sans doute, sans doute.

--Maintenant, monsieur le cur, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux
hommes d'aimer plusieurs femmes?

--Je n'en sais rien, dit le cur, agac.

--Mais si, vous devez savoir a. Ensuite un mari aime une autre femme
que sa femme puisque Franois Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il
tait mari?

--Franois Ier tait un mauvais sujet, s'cria le cur, exaspr, et
Buckingham, que vous aimez tant, en tait un autre!

--Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractre, et je ne vois pas
pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine
Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-tre  ma tante.
D'ailleurs, je viens de dcouvrir que les sentiments ne se commandent
pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je.....

--Quoi, Reine?

--Rien, monsieur le cur. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les
mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant!

--Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essay de vous faire comprendre
certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez
l'air de n'avoir absolument rien compris.

--coutez, mon cher cur, vos explications ne sont pas trs claires, et
il y a tant de vague dans ma tte!... Tout cela est bien singulier,
continuai-je en rvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite
votre indignation?

--Reine, dit le cur hors de lui, en voil assez! Vous avez une telle
manire de poser les questions qu'il est impossible de vous rpondre. Je
vous le dis trs srieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas
parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous tes trop
jeune.

Le cur mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas
de la porte et je criai:

Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher cur, mais je connais
bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!

Le cur resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, dsole de
l'avoir tant taquin, je m'acheminai le troisime jour vers le
presbytre pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine,
en face d'un maigre djeuner qu'il dvorait avec autant d'entrain que
d'apptit.

Monsieur le cur, dis-je d'un ton relativement humble, vous tes fch?

--Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'couter.

--Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le cur.

--Tchez, surtout, Reine, de ne pas penser  des choses que vous ne
comprenez pas.

--Oh! que je ne comprends pas..., m'criai-je en prenant feu
immdiatement, je comprends trs bien, et, en dpit de tous les curs de
la terre, je soutiendrai que...

--Allons, interrompit le cur, dcourag, vous voil dj en dfaut!

--C'est vrai, mon cher cur, mais je vous assure qu'un cur n'entend
rien  tout cela.

--Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leon
aujourd'hui, ma petite.

C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue
avec mon cur.

Cependant, les jours s'coulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon
systme nerveux s'branla et manifesta une irritabilit de mauvais
augure. Un mois aprs l'aventure mmorable, j'avais perdu mes
esprances, ma quitude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne
tristesse.

C'est alors que le cur se brouilla avec ma tante, qui le mit  la
porte.

Assise sous la fentre du salon, j'entendis la conversation suivante:

Madame, dit le cur, je viens vous parler de Reine.

--Pourquoi cela?

--Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert 
son esprit des horizons dj claircis par les quelques romans qu'elle
avait lus. Il lui faut de la distraction.

--De la distraction! O voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas
remuer, je suis malade.

--Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut
crire  M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant
quelque temps.

--crire  M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus
revenir ici.

--C'est possible, mais c'est l une considration secondaire dont on
s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appele  vivre un jour ou
l'autre dans le monde, il me parat ncessaire qu'elle change sa manire
de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre ide.

--Je n'entends pas cela, monsieur le cur, Reine ne sortira pas d'ici.

--Mais, madame, repartit le cur qui s'chauffait, je vous rpte que
c'est urgent. Reine est triste, sa tte est vive et travaille beaucoup,
je suis certain qu'elle s'imagine tre prise de M. de Conprat.

--a m'est gal! dit ma tante, qui tait bien incapable de comprendre
les raisons du cur.

--On a crit que la solitude tait l'avocat du diable, madame, et c'est
parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire  Reine;
un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un
enfantillage.

Qu'un cur a de drles d'ides! pensai-je. Traiter lgrement une chose
si srieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!

Monsieur le cur, reprit ma tante de sa voix la plus sche, mlez-vous
de ce qui vous regarde. Je ferai  ma tte, et non  la vtre.

--Madame, j'aime cette enfant de tout mon coeur et je n'entends pas
qu'elle soit malheureuse! rpliqua le cur sur un ton que je ne lui
connaissais pas. Vous l'avez enterre au Buisson, vous ne lui avez
jamais donn la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi,
elle et grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle et t
une petite plante sauvage ou tiole. Je vous le rpte, il faut crire
 M. de Pavol.

--C'est trop fort! s'cria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la
matresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le cur, et n'y remettez pas
les pieds.

--Trs bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois
clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tt, c'est que
j'tais aveugl par le plaisir goste de voir ma petite Reine
constamment.

Le cur me trouva dans l'avenue tout plore.

Est-il possible, mon bon cur!... Mis  la porte  cause de moi!...
Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus?

--Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant?

--Oui, oui, j'tais sous la fentre. Ah! quelle femme! quelle...

--Allons, allons, du calme, Reine, reprit le cur, qui tait tout rouge
et tout tremblant. Ce soir mme, j'cris  votre oncle.

--crivez vite, mon cher cur. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de
suite!

--Esprons-le, rpondit le cur avec un bon sourire un peu triste.

Mais diffrents devoirs l'empchrent d'crire le soir mme  M. Pavol,
et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre
la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort
frappait  la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.




VIII


Je me rfugiai au presbytre immdiatement aprs la mort de ma tante,
qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda  me voir, et que Suzon
soigna avec beaucoup de dvouement.

Le cur avait crit  M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de
Lavalle tait malade, mais les progrs du mal furent si rapides que mon
oncle reut la dpche lui annonant le dnouement fatal avant d'avoir
pu rpondre  la lettre du cur. Il tlgraphia aussitt pour nous
prvenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funbre.

Le lendemain, nous remes une lettre dans laquelle il disait que,
imparfaitement remis d'un accs de goutte, il ne viendrait pas au
Buisson. Il priait le cur de me conduire quelques jours plus tard 
C..., esprant tre assez bien pour venir m'y chercher.

Ma tante fut enterre sans faste et sans crmonie. Elle n'tait pas
aime et partit pour l'autre monde sans un grand cortge de sympathies.

Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour prouver
un peu de dsolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent
les remontrances de ma conscience, un sentiment de dlivrance s'agitait
dans ma tte et dans mon coeur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un
homme clbre, je me le serais certainement appropri, et j'affirme que
j'aurais cri dans un superbe accs de misanthropie:

Je ne sais pas ce qui se passe dans le coeur d'une misrable, mais je
connais celui d'une honnte petite fille, et ce que j'y vois
m'pouvante!

Mais, ce mot m'tant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour
satisfaire aux mnes de ma tante.

Mon oncle avait fix le jour de mon dpart au 10 aot, nous tions au 8,
et je passai ces deux jours avec le cur, dont la bonne figure
s'altrait d'heure en heure  la pense de notre sparation.

Le mardi matin, il me fit prparer un excellent djeuner, et nous nous
installmes une dernire fois en face l'un de l'autre pour essayer de
prendre des forces. Mais chaque bouche nous touffait, et j'avais
toutes les peines du monde  retenir mes larmes.

La nuit, pour le pauvre cur, s'tait passe sans sommeil. Il avait trop
de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner  C...,
il avait crit  mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle,
comme je l'appris plus tard, il numrait mes qualits, petites, grandes
et moyennes. De dfauts, il n'tait point question.

Mon cher petit enfant, me dit-il aprs un long silence, vous
n'oublierez pas votre vieux cur?

--Jamais, jamais! dis-je avec lan.

--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Mfiez-vous de
l'imagination, petite Reine. Je la compare  une belle flamme qui
claire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrtement;
mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui
embrase la maison, et l'incendie laisse derrire lui de la cendre et des
scories.

--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le cur;
mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.

--Oui, mais gare  l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.

--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le cur, c'est charmant! Et si
on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.

--Mais o trouve-t-on l'eau froide, ma petite?

--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-tre un jour.

--Plaise  Dieu que! non! s'cria le cur. L'eau froide, mon cher petit
enfant, ce sont les dsillusions et les chagrins, et je prierai chaque
jour ardemment pour qu'ils soient carts de votre route.

Les larmes me gagnaient en entendant mon cur parler ainsi, et j'avalai
un grand verre d'eau pour calmer mon motion.

Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prvenir que je me crois
un got trs prononc pour la coquetterie.

--C'est l le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le
cur avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la
frquentation du monde vous apprendra  quilibrer vos sentiments, et
votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.

--Que ce doit tre charmant, le monde, monsieur le cur! et je suis sre
de plaire, tant si jolie...

--Sans doute, sans doute, mais dfiez-vous des compliments exagrs,
dfiez-vous de la vanit.

--Bah! c'est si naturel d'aimer  plaire, il n'y a aucun mal  cela.

--Hum! voil une morale un peu lche, rpondit le cur en s'bouriffant
les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre ge, et, Dieu merci!
vous n'en tes point encore  dire avec l'Ecclsiaste: Tout est vanit,
et rien que vanit!

--Que cet Ecclsiaste est exagr! Et puis, il est si vieux! J'imagine
que ses ides doivent tre bien surannes.

--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'criture sainte et
les penses d'un pauvre cur de campagne ne peuvent pas tre comprises
par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez prise de sa figure.

Il me regarda en souriant, mais ses lvres tremblaient, car l'heure du
dpart approchait.

Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.

--Mais, monsieur le cur, nous sommes au mois d'aot, on touffe!

--C'est vrai, rpondit le cur, qui perdait un peu la tte. Alors ne
vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.

Nous nous levmes aprs avoir fait de vains efforts pour grignoter
quelques miettes de pain et de pt.

Que j'ai de chagrin, m'criai-je en clatant subitement en sanglots,
que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher cur!

--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout  fait absurde, dit le
cur, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses
joues.

--Ah! mon cur, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait
bien enrager!

--Non, non, vous avez t la joie de ma vie, tout mon bonheur.

--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre cur?

Le cur ne rpondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la
salle, se moucha fortement et russit  dominer l'motion qui,
l'treignant  la gorge, ne demandait qu' se faire jour par quelques
sanglots.

La maringote tait  la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait
m'accompagner jusqu' C... et me mettre dans les bras de mon oncle.

Le fermier tait charg de nous conduire  la place de Suzon, qui, tout
entire  son chagrin, restait provisoirement  la garde du Buisson.

Je dis  Jean d'aller en avant, et le cur et moi nous fmes  pied un
petit bout de chemin pour tre plus longtemps ensemble.

Je vous crirai tous les jours, monsieur le cur.

--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. crivez-moi seulement une
fois par mois, et bien intimement.

--Je vous crirai tout, absolument tout, mme mes ides sur l'amour.

--Nous verrons a! dit le cur avec un sourire incrdule. La vie que
vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions,
que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.

Jean s'tait arrt pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir.
Je saisis les mains de mon cur en pleurant de tout mon coeur.

La vie a de bien vilains moments, monsieur le cur!

--a passera, a passera, rpondit-il d'une voix entrecoupe. Adieu, mon
cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et mfiez-vous, mfiez-vous...

Mais il ne put achever sa phrase et m'aida prcipitamment  monter dans
la carriole.

Je pris l'ancienne place de ma tante, crase d'un ct par une malle
qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de
la forme la plus bizarre, confectionns par Perrine.

Adieu, mon cur, adieu mon vieux cur, m'criai-je.

Il fit un geste affectueux et se dtourna brusquement.  travers mes
larmes, je le vis s'loigner  grands pas et mettre son chapeau sur sa
tte, preuve premptoire que son moral tait non seulement dans la plus
violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.

Aprs avoir sanglot dix bonnes minutes, je jugeai qu'il tait temps de
suivre l'avis de Perrine, laquelle rptait sur tous les tons:

Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!

Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis  rflchir.

Vraiment, la vie est une chose bien trange! Qui aurait cru, quinze
jours plus tt, que mes rves se raliseraient si promptement et que je
verrais prochainement M. de Conprat? Cette ide sduisante chassa les
derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris  songer
que le firmament tait beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en
vont au ciel ou dans le purgatoire sont doues d'une raison suprieure.

Ma seconde pense fut pour mon oncle. Je m'inquitais extrmement de
l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la
robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagote taient
bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture vritable,
j'entends une torture morale. Fabriqu avec du crpe qui datait de la
mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des
limaons effronts auraient choisie pour thtre de leurs bats. Il
m'enlaidissait videmment, et, cette ide ne pouvant pas se supporter,
j'tai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont
l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au gnie pratique de Suzon.

Ensuite j'tais tourmente par la crainte de paratre stupide, car je
savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles  tout le
monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je
rsolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en pril de
moquerie, de dissimuler soigneusement mes tonnements.

Ces diverses proccupations m'empchrent de trouver la route longue, et
je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous tions sur le point
d'y entrer. Nous nous rendmes directement  la gare, aprs avoir
travers la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides
de notre cheval.

Mon oncle n'tant ni grand ni maigre, je me l'tais naturellement
figur sec et long. Aussi fus-je assez tonne quand je vis un bonhomme
 la dmarche lourde s'approcher de la carriole et s'crier,--si tant
est que mon oncle crit jamais:

Bonjour, ma nice; je crois vraiment que j'ai failli attendre.

Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa
cordialement. Aprs quoi, m'examinant de la tte aux pieds, il me dit:

Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!

--C'est bien mon avis, mon oncle, rpondis-je en baissant modestement
les yeux.

--Ah! c'est votre avis?

--Mais oui; et celui de mon cur, et celui de... Mais voici une lettre
du cur pour vous, mon oncle.

--Pourquoi n'est-il pas ici?

--Il a t retenu par plusieurs crmonies religieuses.

--Tant pis, j'aurais t content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau,
ma nice?

--Si, mon oncle; il est dans ma poche.

--Dans votre poche! Pourquoi cela?

--Parce qu'il est affreux, mon oncle.

--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne
voyage pas sans chapeau, ma petite. Dpchez-vous de vous coiffer
pendant que je fais enregistrer vos bagages.

Assez dconcerte par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma
tte, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'tait nullement
hyginique pour ce spcimen de l'industrie humaine.

Aprs cela je fis mes adieux  Jean et  Perrine.

Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que
je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.

--Grand merci! dis-je moiti riant, moiti pleurant. Embrassons-nous, et
adieu!

J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le
crains bien, plus d'un mcrant au parler doux avait dpos quelques
baisers furtifs ou retentissants.

Adieu, Jean.

-- vous revoir, mamselle, dit Jean en riant btement, manire comme
une autre de manifester de l'motion.

Quelques instants aprs, j'tais dans le train, assise en face de mon
oncle, absolument effare tourdie par le mouvement de la gare et la
nouveaut de ma position.

Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.

Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpent, avec des paules larges,
des mains paisses, rouges, peu soignes, n'offrait point au premier
abord un aspect aristocratique. Il avait le visage color, le front
haut, le nez gros et les cheveux en brosse coups trs court; les yeux
taient petits, scrutateurs, profondment enfoncs sous des sourcils
touffus et prominents. Mais, sous ces dehors communs, on dcouvrait
promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de
son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'tait sa bouche. D'un
dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lvre infrieure ft
un peu paisse, cette bouche avait une expression fine, ironique,
moqueuse, narquoise, gouailleuse qui dmontait les moins timides et les
clouait au carreau. En l'tudiant, on oubliait compltement les
vulgarits que pouvait prsenter le physique de mon oncle, ou, pour
mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on
convenait que sa nature rustique tait un cadre qui faisait
admirablement ressortir cette bouche spirituelle.

Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot
portait gnralement. Il se plaisait parfois  employer des expressions
nergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles
taient dites lentement et posment. Il n'avait gure que soixante ans;
nanmoins, tant sujet  de frquents accs de goutte, son esprit tait
un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la
vivacit de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent
presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre
l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des
gens pulvriss par mon oncle avant qu'il et articul un mot.

J'tais naturellement trop inexprimente pour faire immdiatement une
tude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus
grand intrt. Lui, de son ct, tout en lisant la lettre que j'avais
apporte, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme
pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du
cur.

Vous me regardez bien fixement, ma nice, me dit-il; me trouveriez-vous
beau, par hasard?

--Pas le moins du monde.

Mon oncle fit une lgre grimace.

Voil de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me
dire pourquoi vous tes si ple?

--Parce que je meurs de peur, mon oncle.

--Peur! et de quoi?

--Nous allons si vite, c'est effrayant!

--Ah! trs bien, je comprends, c'est la premire fois que vous voyagez.
Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.

--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?

--Certainement; elle se rjouit beaucoup de faire votre connaissance.

Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au
Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu' notre
arrive  V...

Nous montmes alors dans un landau  deux chevaux, qui devait nous
conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet
lgant vhicule, o ils faisaient une pitre figure qui m'humiliait
profondment.

 peine install, mon oncle me donna un sac de gteaux pour me
rconforter et se plongea dans un nouveau journal.

Cette manire de procder commena  m'agacer.

Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse trs
longtemps, j'avais un grand nombre de questions  faire. De sorte que
lorsque je fus blase sur le plaisir de me sentir emporte dans une
voiture jolie, douce, bien capitonne, je me hasardai  rompre le
silence. Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous
pourrions causer un peu.

--Volontiers, ma nice, rpondit mon oncle en pliant immdiatement son
journal. Je croyais vous tre agrable en vous abandonnant  vos
penses. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient,
l'conomie politique, l'habillement des poupes ou les moeurs des
sapajous?

--Tout cela m'intresse peu; et quant aux moeurs des sapajous, j'imagine,
mon oncle, que j'en sais autant que vous l-dessus.

--Trs possible, en effet, rpliqua M. de Pavol, assez tonn de mon
aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.

--Dites-moi, mon oncle, n'tes-vous pas un peu mcrant?

--Hein! que diable dites-vous l, ma nice?

--Je vous demande, mon oncle, si vous n'tes pas un peu mcrant ou
sacripant?

--Vous... moquez-vous de moi? s'cria mon oncle en employant un verbe
fort peu parlementaire.

--Ne vous fchez pas, mon oncle, c'est une tude de moeurs que je
commence, plus intressante que celle concernant les sapajous. Je veux
savoir si ma tante avait raison; elle prtendait que tous les hommes
sont des sacripants?

--Votre tante n'avait donc pas le sens commun?

--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais
pas autrement, rpondis-je tranquillement.

M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.

Ah! vraiment, ma nice! voil une manire un peu crue d'exprimer votre
pense. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?

--Pas du tout. Elle tait trs dsagrable et m'a battue plus d'une
fois. Demandez au cur, qu'elle a mis  la porte  cause de moi parce
qu'il dfendait mes intrts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous
m'ayez laisse si longtemps avec elle? C'tait une femme du peuple, et
vous ne l'aimiez pas.

--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme tait trs malade, et je
fus trop heureux que ma belle-soeur voult bien se charger de vous. Je
vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et
bien soigne, et depuis, ma foi! je vous avais presque oublie. Je le
regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'tiez pas heureuse.

--Vous me garderez toujours auprs de vous maintenant, mon oncle?

--Certes, oui, rpondit M. de Pavol presque avec vivacit.

--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu' mon mariage, car je me
marierai bientt.

--Vous vous marierez bientt! Comment, vous sortez  peine de nourrice
et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention,
apprenez cela, ma nice.

--Pourquoi donc?

--Les femmes ne valent pas le diable! rpondit mon oncle d'un accent
convaincu.

Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette
apprciation n'tait pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand
j'eus rumin la sentence de mon oncle, je repris:

Mais puisque j'pouserai un homme, cela m'est parfaitement gal que les
femmes ne valent pas le diable. Mon mari se dbrouillera avec moi comme
il pourra.

--Voil de la logique. Vous savez raisonner,  ce qu'il parat! Les
jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.

--Ma cousine partage donc mes ides?

--Oui, rpondit mon oncle, assombri.

--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma
cousine?

--Grande et belle, rpliqua M. de Pavol avec complaisance, une vritable
desse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un
instant, car nous arrivons.

Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait
au chteau.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reut dans ses bras
avec la majest d'une reine qui accorde une grce  ses sujets.

Dieu, que vous tes belle! dis-je en la regardant avec stupfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beauts incontestables, mais celle
de ma cousine s'imposait et ne pouvait tre discute. Elle ne plaisait
pas toujours, sa physionomie tant hautaine et parfois un peu dure, mais
ceux mme qui l'admiraient le moins taient obligs de dire avec mon
oncle:

Elle est diablement belle!

Elle avait des cheveux bruns plants bas sur le front, un profil grec
d'une puret parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des
cils foncs et des sourcils bien dessins. Grande, forte, avec la
poitrine trs dveloppe, elle et port plus de dix-huit ans si sa
bouche, malgr un arc un peu ddaigneux qui menaait de trop s'accentuer
plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dnotant une grande
jeunesse. Sa dmarche et ses gestes taient lents, un peu nonchalants,
toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait
dit un jour en riant qu' vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour
trait  Junon. Le nom lui en resta.

Je me pris subitement d'une passion vritable pour ma splendide cousine,
et mon oncle s'amusait beaucoup de mon bahissement.

Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nice?

--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'tais enterre vive dans un trou.

--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous
avait bien dit que vous tiez jolie.

--Paul de Conprat? m'criai-je.

--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oubli de vous parler de lui. Il
parat qu'il s'est rfugi au Buisson un jour d'orage?

--Je m'en souviens bien, rpondis-je en rougissant.

--Viendra-t-il djeuner lundi, Blanche?

--Oui, pre; le commandant a crit un mot aujourd'hui pour accepter
l'invitation. Qui donc vous a habille, Reine?

--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais got et la btise,
rpondis-je avec dpit.

--Nous remdierons  la pnurie de votre toilette ds demain, ma nice.
Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mmoire de Mme de
Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix  son me!
Venez dner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.

Je passai une partie de la nuit  ma fentre, rvant dlicieusement et
contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, o je
devais rire, pleurer, m'amuser, me dsoler, et voir ma destine
s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon cur, ce soir-l, n'tait plus dans
mes souvenirs qu'un point imperceptible.




IX


Mais je demande qu'on ne me suppose pas un coeur lger et inconstant, car
cet oubli ne fut que momentan, et, trois jours aprs mon arrive au
Pavol, j'crivis  mon cur la lettre suivante:

Mon cher cur, j'ai tant de choses  vous dire, tant de dcouvertes 
vous apprendre, tant de confidences  vous faire que je ne sais par o
commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que
les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraches, que tout
est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et
que ma cousine est belle comme une fe. Vous aurez beau me sermonner, me
gronder, me prcher, mon cher cur, vous ne m'terez pas de la tte que
si Franois Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol,
il tait dou d'un jugement bien solide. Vous-mme, Monsieur le cur,
vous-mme tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que
ses manires de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et
puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle ft petite, cela
m'et console, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa
petitesse, est souple, lgante, parfaitement proportionne. C'est gal!
quelques centimtres de plus  ma hauteur, je vous demande un peu ce que
cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le cur, que le bon Dieu
est quelquefois bien contrariant?

Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le
connaissez, mais je vois dj que je l'aimerai et que j'ai fait sa
conqute. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher
cur, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plat
 tout le monde, et quand je serai grand'mre, je raconterai  mes
petits-enfants que c'est l la premire et ravissante dcouverte que
j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.

Bien que je marche de surprise en surprise, je suis dj parfaitement
habitue au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais
parfois des exclamations d'tonnement si je ne craignais pas de paratre
ridicule; je dissimule mes impressions, mais  vous, mon cher cur, je
puis confier que je suis souvent dans un grand bahissement.

Nous sommes alls  V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau,
les oeuvres de Suzon tant dcidment des horreurs. Ne nous faisons pas
d'illusions, mon pauvre cur, malgr votre admiration pour certaines
robes, je suis arrive ici fagote, horriblement fagote.

Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasie, merveille sur
les rues, les magasins, les maisons, les glises, et Blanche s'est
moque de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire
du Buisson, alors? Aprs une sance de trois heures chez la couturire
et la modiste, ma cousine, qui est trs dvote, est alle  confesse et
m'a laisse faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle
m'avait donn de l'argent pour l'employer  des acquisitions utiles et
pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprcier l'utile et
le pratique? J'ai commenc par courir chez le ptissier et par me
bourrer de petits gteaux; je m'en accuse humblement, mon cur, j'ai une
passion pour les petits gteaux. Pendant que je me livrais  cet
exercice aussi utile qu'agrable, vous en conviendrez, car, aprs tout,
c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqu de
bien jolis objets dans la boutique faisant face  celle du ptissier.
J'y suis alle aussitt et j'ai achet quarante-deux petits bonshommes
en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Aprs cela, non
seulement je ne possdais plus un sou, mais j'tais fortement endette,
ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais
mon oncle m'a gronde. Il a voulu me faire comprendre que la raison
doit lester la tte des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne 
tout ge et que sans elle on fait des btises. Exemple: on achte
quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas
et de chemises. J'ai cout ce discours d'un air contrit et humili, mon
cher cur, mais pendant la fin, qui tait, ma foi, trs bien, mon esprit
rebelle donnait  la raison un corps disgracieux, un nez long, voire
mme romain, une figure sche et grincheuse, et ce personnage
ressemblait tellement  ma tante que, sance tenante, j'ai pris la
raison en grippe. Tel a t le rsultat de l'loquence dploye par mon
oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant,
grimaant, dissmins dans ma chambre et je suis contente.

Hier soir, j'ai caus avec Blanche de l'amour, Monsieur le cur. Que me
disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne
regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon cur, mon cur! j'ai peur
que vous ne m'ayez bien souvent attrape.--Nous irons dans le monde
lorsque les premires semaines de deuil seront coules. Mon oncle me
trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en tait
question, vous comprenez, Monsieur le cur, que je n'aurais plus qu'une
chose  faire: ou me jeter par la fentre, ou mettre le feu au chteau.

Il parat que j'ai grandement raison de m'attendre  beaucoup de
succs, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche
m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que
les deux choses combines forment un ensemble parfait et un plat rare.
Je suis donc, mon cher cur, un mets savoureux, dlicat, succulent, qui
sera convoit, recherch et aval en un clin d'oeil, si je veux bien le
permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille,  moins que...
Mais chut!

Enfin, Monsieur le cur, j'attends lundi avec impatience, seulement je
ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-l, il se passera un vnement qui
fait battre mon coeur, un vnement qui me donne envie de pirouetter 
perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire
des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!

Mais rien n'est parfait, car vous n'tes pas ici et vous me manquez
bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre cur!
J'aimerais tant  vous faire admirer le chteau et les jardins bien
entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant  vous
faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre
chose est en ordre dans ses plus petits dtails, et vraiment je me crois
dans le Paradis terrestre.  chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet
de plaisir et d'admiration,  chaque instant aussi je voudrais vous en
faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les chos de ce beau
parc restent muets.

Adieu, mon cher bon cur; je ne vous embrasse pas, parce qu'on
n'embrasse pas un cur (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je
vous envoie tout ce que j'ai dans le coeur pour vous, et ce tout est
rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le cur. REINE.

Il est certain que je m'habituai immdiatement  l'atmosphre de luxe et
d'lgance dans laquelle j'tais brusquement transplante. Il est
galement certain que, quoique Blanche ft trs aimable avec moi et
qu'elle et dcid que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant
les premiers jours qui suivirent mon arrive au Pavol. Son port de
desse, son air un peu hautain, l'ide qu'elle avait beaucoup plus
d'exprience que moi, tout cela m'imposait et m'empchait d'tre trs
libre avec elle. Mais cette impression eut la dure d'une gele blanche
sous un soleil d'avril, et,  la suite d'une conversation que nous emes
le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais pare
disparut entirement.

J'tais encore dans mon lit, sommeillant  moiti, me dorlotant avec
batitude, ouvrant de temps en temps un oeil pour contempler avec
ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en
terre cuite et les arbres que je voyais par ma fentre ouverte. Blanche
entra chez moi, vtue d'une robe tratante, les cheveux sur les paules
et le front soucieux.

Aussi belle que la plus belle des hrones de Walter Scott! dis-je en
la regardant avec admiration.

--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je
viens causer avec toi.

--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien veille et mes ides s'en
ressentiront.

--Mme s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait
dj mon opinion sur ce grave sujet.

--De mariage? Me voil trs veille, dis-je en me redressant
subitement.

--Tu dsires te marier, Reine?

--Si je dsire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus
tt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes,
except quand les femmes sont aussi belles que toi.

--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air
svre.

--Pourquoi cela?

--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas
convenable pour une jeune fille.

--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! rpondis-je en me renfonant
sous mes couvertures.

--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de piti qui me
parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon pre, Reine.

--Qu'y a-t-il?

--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon pre a
dj refus plusieurs partis pour moi, mais cela m'est gal, parce que
je ne suis pas presse. J'attendrai bien jusqu' vingt ans; seulement je
voudrais savoir s'il s'opposera toujours  mon mariage.

--Il faut le lui demander.

--Ah! voil, reprit Blanche, un peu embarrasse; je t'avoue que mon pre
me fait peur, ou plutt il m'intimide.

Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'cartai les
cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce
moment, elle dgringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais
place, et, sous ce beau corps de Junon, je dcouvris une jeune fille
qui ne m'intimiderait plus jamais.

Personne ne m'intimide, moi! m'criai-je en prenant mon oreiller pour
l'envoyer promener au milieu de la chambre.

Blanche me regarda d'un air tonn.

Que fais-tu donc, Reine?

--Ah! c'est mon habitude... Quand j'tais au Buisson, je jetais toujours
mon oreiller n'importe o pour faire enrager Suzon, que cette faon
d'agir mettait hors d'elle.

--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer  cette
habitude. Pour en revenir  ce que nous disions, te sens-tu le courage
d'avoir avec mon pre une discussion sur le mariage, qu'il critique sans
cesse?

--Oui, oui, je suis trs forte sur la discussion, tu verras! Tantt
j'attaque mon oncle, et je mne les choses rondement.

Pendant le dner, j'adressai une pantomime expressive  ma cousine pour
lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait
quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, dj
dconcerte, m'engagea par un signe  rester tranquille. Mais je fis
claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai rsolument dans
l'arne.

Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas mari?

--Non certainement, rpondit mon oncle, que ma question parut gayer.

--Serait-ce un malheur si l'humanit disparaissait?

--Hum! voil une question grave. Les philanthropes rpondraient oui, et
les misanthropes, non.

--Mais votre avis, mon oncle?

--Je n'ai gure rflchi  cela. Cependant, comme je trouve que la
Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perptuation de
l'espce humaine.

--Alors, mon oncle, vous n'tes pas consquent avec vous-mme quand vous
blmez le mariage.

--Ah! ah! dit mon oncle.

--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans tre mari et que vous
votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez
adopter le mariage pour tout le monde.

--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lvre d'un air si
moqueur que Blanche en devint rouge, voil ce qui s'appelle raisonner!
Qu'est-ce donc que le mariage  votre avis, ma nice?

--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des
institutions qui existent sur la terre! Une union perptuelle avec celui
qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah!
c'est charmant!

--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nice?

--Parce que c'est..., enfin, c'est mon ide! dis-je en adressant un
sourire plein de mystres  mon pass.

--Le mariage est une institution qui livre une victime  un bourreau,
grogna mon oncle.

--Ah!!!

Junon et moi, nous protestmes avec la plus grande nergie.

Quelle est la victime, mon pre?

--L'homme, parbleu!

--Tant pis pour les hommes, rpliquai-je d'un ton dcid, qu'ils se
dfendent! Pour moi, je suis prte  me transformer en bourreau.

--O voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!

-- ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans
dvous du mariage, et que nous avons rsolu de mettre nos thories en
pratique. Je dsire que ce soit le plus tt possible.

--Reine! cria ma cousine, stupfaite de mon audace.

--Je ne dis que la vrit, Blanche; seulement, tu veux bien attendre,
mais moi je n'ai aucune patience.

--Vraiment, ma nice! Je suppose cependant que vous n'avez pas
d'inclination?

--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connat pas une me!

Depuis mon arrive au Pavol, j'avais beaucoup rflchi  mon amour et 
M. de Conprat, et je m'tais demand plusieurs fois si je devais rvler
 ma cousine l'intime secret de mon coeur. Mais, toutes rflexions
faites, je me dcidai, dans cette circonstance,  rompre avec tous mes
principes pour m'unir  l'Arabe et trouver avec lui que le silence est
d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgr ma ferme
rsolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer,
mais je russis  surmonter la tentation de parler.

Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas
vivre sans aimer.

--En vrit! O avez-vous pris ces ides, Reine?

--Mais, mon oncle, c'est la vie, rpondis-je tranquillement. Voyez un
peu les hrones de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimes!

--Ah!... est-ce le cur qui vous a permis de lire des romans et qui
vous a fait un cours sur l'amour?

--Mon pauvre cur! l'ai-je fait enrager  propos de cela! Quant aux
romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait mme emport
la clef de la bibliothque, mais je suis entre par la fentre en
cassant une vitre.

--Voil qui promet! Ensuite, vous vous tes empresse de rver et de
divaguer sur l'amour?

--Je ne divague jamais, surtout l-dessus, car je connais bien ce dont
je parle.

--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que
vous n'aimiez personne!

--C'est certain! rpliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de
clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la rflexion peut
suppler  l'exprience?

--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et
puis, vous m'avez l'air d'avoir une tte assez bien organise.

--Je suis logique, mon oncle, simplement.

Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?

--Non, jamais, rpondit M. de Pavol en souriant.

--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on
aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre
sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.

--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'ge de vingt et un ans,
mesdemoiselles.

--Cela m'est gal, rpondit Blanche.

--Mais moi, a ne m'est pas gal du tout. Jamais je n'attendrai cinq
ans!

--Vous attendrez cinq ans, Reine,  moins d'un cas extraordinaire.

--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?

--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de
le refuser.

Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que
je me levai pour pirouetter.

Alors je suis sre de mon affaire! criai-je en me sauvant.

Je me rfugiai dans ma chambre, o Junon apparut bientt d'un air
majestueux.

Comme tu es effronte, Reine!

--Effronte! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu
as voulu?

--Oui, mais tu dis les choses si carrment!

--C'est ma manire, j'aime les choses carres.

--Ensuite, on et dit que tu voulais taquiner mon pre.

--Je serais dsole de le contrarier; il me plat, avec sa figure
moqueuse, et je l'aime dj passionnment. Mais ne changeons pas la
question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre
le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.

--Certainement, rpondit Blanche d'un air rveur.

M. de Pavol apprit bientt  ses dpens que si les femmes ne valent pas
le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds
sans sourciller les ides d'un pre et d'un oncle.




X


Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur trs vif.
Dans la nuit, j'avais rv  Paul de Conprat, et je m'tais veille en
jetant un cri de joie.

Le plaisir de mettre pour la premire fois une robe telle que je n'en
avais jamais eu ajoutait encore  mon allgresse, et, lorsque je fus
habille, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse.
Puis je me pris  tourbillonner dans un accs de bonheur exubrant, et
je faillis renverser mon oncle dans un corridor.

O courez-vous ainsi, ma nice?

--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces.
Voyez comme je suis bien!

--Pas mal, en effet.

--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?

--Charmante! rpondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et
qui m'embrassa sur les deux joues.

--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine,
que le cas extraordinaire se prsentera bientt.

L-dessus je disparus et me prcipitai comme une trombe dans la chambre
de Junon.

Regarde! criai-je en tournant si vivement sr moi-mme que ma cousine
ne pouvait voir qu'un tourbillon.

--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel.
Quand donc seras-tu pondre dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.

--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.

-- coquette inne! s'cria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup
comme toi en serait dj arriv  un tel point de coquetterie?

--Tu verras bien autre chose, rpondis-je gravement. Je sais, vois-tu,
que la coquetterie est une qualit, une srieuse qualit.

--C'est la premire fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce
n'est pas ton cur, je suppose?

--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres
personnes que les de Conprat  djeuner, Blanche?

--Oui, le cur et deux amis de mon pre.

Nous nous installmes dans le salon en attendant nos convives, et
bientt mon oncle arriva, accompagn du commandant de Conprat, auquel il
me prsenta.

Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!

Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches
et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si
bienveillante, qu'il me rappela mon cur, bien qu'il n'y et entre eux
aucune ressemblance vritable. Je me sentis aussitt attire vers lui,
et je vis que la sympathie tait rciproque.

Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant
les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai t l'ami
de votre pre.

Je me laissai embrasser de bonne grce, non sans me dire tout bas qu'il
serait bien prfrable que son fils le remplat dans cette opration
dlicate.

Enfin, il entra!... et j'aurais bien chang ma dot entire et ma jolie
robe par-dessus le march contre le droit de courir  lui et de
l'embrasser  grands bras.

Il donna une poigne de main  ma cousine et me salua crmonieusement
que je restai interdite.

Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous
connaissons.

--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.

--Quelle btise!

--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.

--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec
amiti, mais une jolie fleur, vraiment!

Ces paroles ne russirent pas  dissiper l'irritation que j'prouvais
sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans
mon coin,  observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche.
Ah! qu'il me plaisait! et que le coeur me battait pendant que je
retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs
auxquels j'avais tant rv dans mon affreuse vieille maison! Et ma
tante, mon cur, Suzon, le jardin mouill, le cerisier dans lequel il
avait grimp dfilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.

Bientt je me mlai  la conversation, et j'avais recouvr une partie de
ma bonne humeur quand nous passmes dans la salle  manger.

Place entre le cur et M. de Conprat, j'attaquai immdiatement
celui-ci.

Pourquoi n'tes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.

--Je n'ai pas t libre de mes actions, ma cousine.

--L'avez-vous regrett au moins?

--Vivement, je vous assure.

--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?

--Mais c'tait  vous de le faire, mademoiselle, selon l'tiquette.

--Ah! l'tiquette! vous n'y pensiez pas l-bas!

--Nous tions dans des conditions particulires et loin du monde,  coup
sr! rpondit-il en souriant.

--Est-ce que le monde empche d'tre aimable?

--Mais pas prcisment; seulement, les convenances rpriment souvent
l'lan de l'amiti.

--C'est bien niais! dis-je d'un ton bref.

Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon
entrain. Toutefois, je m'aperus, en causant avec lui, qu'il n'attachait
point la mme importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au
Buisson. Mais j'tais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans
le moment, cette petite dception glissa sur mon me sans entamer sa
scurit.

M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois
d'octobre.

J'en suis charme, rpondit Junon.

--Tu m'apprendras  danser, dis-je en sautant dj sur ma chaise.

--Je demande  tre professeur, s'cria Paul de Conprat.

--Paul est un valseur mrite, dit le commandant; toutes les femmes
dsirent valser avec lui.

--Et puis il est charmant! rpliquai-je avec onction.

Le commandant et son fils se mirent  rire; le cur et les deux amis de
mon oncle me regardrent en souriant et en hochant la tte d'une faon
paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression
mcontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui
tait particulier quand quelque chose lui dplaisait, mouvement rempli
d'un tel ddain que j'eus la sensation pnible d'avoir dit une btise.

Aprs le djeuner, nous circulmes dans les bois; j'avais retrouv ma
gaiet et je parlais sans m'arrter, m'amusant  contrefaire la tournure
et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappe.

Reine, que tu es mal leve! disait Blanche.

--Il parle ainsi, rpondis-je en me pinant le nez pour imiter la voix
de ma victime.

Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignit
imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.

Il arriva un moment o je me trouvai prs de lui pendant que ma cousine
marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperus qu'il la
regardait beaucoup.

Qu'elle est belle, n'est-ce pas? lui dis-je dans l'innocence de mon
coeur.

--Belle, bien belle! rpondit-il d'une voix contenue qui me fit
tressaillir.

Un doute et un pressentiment me traversrent l'esprit; mais,  seize
ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les
papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaiet folle
jusqu'au moment o nos invits prirent cong de M. de Pavol.

Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit
comparatre devant lui.

Reine, vous avez t ridicule!

--Pourquoi donc, mon oncle?

--On ne dit pas  un jeune homme qu'il est charmant, ma nice.

--Mais puisque je le trouve, mon oncle.

--Raison de plus pour ne pas le dire.

--Comment! repartis-je, interloque. Alors je devais dire que je le
trouvais anticharmant?

--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira
d'avoir, mais gardez-la pour vous.

--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!

--Pas dans le monde, ma nice. La moiti du temps, il faut dire ce que
l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.

--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la
pratiquer.

--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous  l'tiquette.

--Encore l'tiquette! rpondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.

Le soir, en rvant  ma fentre, ainsi que j'en avais pris l'habitude,
mes rves furent troubls par une sourde inquitude que je n'arrivai pas
 bien dfinir. Je mditai sur cette journe, attendue avec tant
d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'taient
point passes comme je l'avais dsir. Qu'avais-je espr? Je n'en
savais rien, mais je me dbitai  moi-mme un long discours pour me
convaincre que M. de Conprat tait amoureux de moi, et ma proraison se
termina par un attendrissement de mauvais augure.

Nanmoins, le lendemain, mes inquitudes avaient entirement disparu,
mais, dans l'aprs-midi, je reus une longue missive de mon cur,
missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:

Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me rjouir dans ma
solitude, ne vous lassez pas de m'crire, je vous en prie. Je ne sais
que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer
comme un enfant. Je me reproche mon gosme, car vous tes heureuse,
mais, comme le dit l'criture, la chair est faible, et mon presbytre,
mes devoirs, mes prires n'ont pu encore me consoler.

Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire:
Mfiez-vous de l'imagination.

Et cette phrase produisit une impression dsagrable sur mon esprit
branl.




XI


J'tais installe depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prtendait
que j'avais assez embelli pour qu'il ft impossible au cur de me
reconnatre s'il me rencontrait. Il me comparait  une plante vivace,
qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractre,
et dont la beaut se dveloppe tout d'un coup d'une faon incroyable
lorsqu'on la transplante dans une terre favorable  sa nature.

Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns
avaient un clat nouveau, que ma bouche tait plus frache et que mon
teint de Mridionale prenait des tons ross et dlicats qui excitaient
chez moi une vive satisfaction.

Cependant, peu de jours aprs le djeuner dont j'ai parl, j'avais
dcidment dcouvert que, dans ma grande navet, je m'tais
grossirement trompe en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je
n'ai jamais t pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me
consoler. Je me dis que tous les coeurs ncessairement ne doivent pas
tre construits de la mme manire, que les uns se donnent en une
minute, mais que les autres ont le droit de mditer, d'tudier avant de
s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait l
un jour ou l'autre, attendu qu'il tait clair qu'une vritable
ressemblance existait entre nos gots et nos caractres respectifs. De
sorte que, bien que la dception et t grande, ma tranquillit, durant
bon nombre de jours, ne fut pas srieusement trouble. Et je
m'panouissais dans un milieu sympathique  tous mes gots; je me
chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lzard aux rayons du
soleil.

Ma cousine tait trs musicienne. Le commandant, qui adorait la
musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils
l'accompagnait toujours. La porte lui tait d'ailleurs ouverte par ses
relations d'enfance avec Blanche et les liens de parent qui unissaient
les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimit avec
plaisir, car, de concert avec le commandant et malgr ses paradoxes sur
le mariage, il dsirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat,
trouvant avec assez de raison qu'il reprsentait un cas extraordinaire.

J'appris ce projet plus tard, en mme temps que d'autres faits qu'il
m'et t facile de dcouvrir si j'avais eu plus d'exprience.

En gnral, ces messieurs arrivaient pour djeuner. Paul, dou de
l'apptit qu'on connat, djeunait plantureusement et collationnait
ensuite solidement vers trois heures. Aprs cela, si nous tions seuls,
Blanche me donnait une leon de danse pendant que lui jouait avec
entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait
professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon
oncle nous regardaient d'un air rjoui, et je tournais dans les bras de
M. de Conprat au milieu d'une joie innarrable. Ah! les bons jours!

Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y ft ml. Sa gaiet
communicative, son esprit conciliant, le gnie de l'organisation et des
inventions drolatiques qu'il possdait au plus haut degr en faisaient
un compagnon charmant, gayaient notre vie et dveloppaient mon amour.
Adroit, industrieux, complaisant, il tait bon  tout et savait tout
faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel
objet, Blanche et moi nous disions:

Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.

Il peignait souvent et nous apportait ses oeuvres. C'est le seul point
sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une
antipathie invtre pour les arts, mais surtout pour la musique, car la
maudite tiquette empche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est
facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos.
Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'coutais
volontiers et longtemps, mais c'tait lui que j'aimais dans ses airs, et
non les airs en eux-mmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que
j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit  une
terrible dcouverte.

Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus
laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur
votre toile.

--Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine?

--Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en ralit que
sur son portrait?

--Si, certes, je le crois!

--Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres,
qu'est-ce que cela?

--Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!

Je pirouettais et m'criais d'un ton pathtique:

 cieux,  arbres,  nature, que de crimes se commettent en vos noms!

Mon oncle avait de nombreux amis  V...; il tait alli  la plupart
des familles du pays, et tenait table ouverte. Il tait rare que nous
n'eussions pas quelques convives  djeuner ou  dner. C'tait un moyen
pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre,
comme me l'avait dit le cur,  quilibrer mes sentiments. Mais je dois
dire que je n'quilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais gure 
dissimuler des impressions et des penses souvent aussi saugrenues
qu'impertinentes.

Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances,
m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en
emportait le vent! Avec une tnacit vraiment dsolante, je ne perdais
pas l'occasion de commettre une bvue ou de dire une btise.

Tu as t trs impolie avec Mme A..., Reine.

--En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laiss voir qu'elle me dplaisait,
voil tout!

--C'est prcisment ce qui est inconvenant, ma nice.

--Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attire
vers les femmes; elles sont moqueuses, mchantes, et vous examinent de
la tte aux pieds, comme si vous tiez une bte curieuse.

--Comment peux-tu leur reprocher d'tre moqueuses, Reine? Tu passes ton
temps  saisir le ridicule des gens et  les mimer.

--Oui, mais je suis jolie, par consquent tout m'est permis. M. C... me
le disait l'autre jour.

--Je ne vois pas bien la consquence... Ensuite, crois-tu que les hommes
ne t'examinent pas de la tte aux pieds?

--Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des
dfauts  mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai dj
remarqu une foule de choses.

--Nous le voyons bien, ma nice, mais tchez de remarquer que la tenue
est une qualit apprciable.

Quand nos convives masculins taient jeunes, ils nous faisaient la cour,
 Blanche et  moi, et je m'amusais bien, mais quand c'taient des
vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la
migraine. Ah! m'a-t-elle ennuye, cette politique!

Ces bonnes gens arrivaient fortement excits contre quelques mfaits du
gouvernement; ils en parlaient d'une faon discrte jusqu'au moment o
un bonapartiste fougueux s'criait qu'il voudrait fusiller tous les
rpublicains pour les frapper de terreur. La navet du mot faisait
rire, mais ce massacre imaginaire tait le branle-bas des irritations et
des radotages. Nous nous jetions la tte la premire dans la politique
et nous barbotions jusqu' la fin du repas. Tout le monde s'entendait
pour abominer rpublique et rpublicains; mais quand chaque convive
venait  tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin
d'apporter avec lui, on ne tardait pas  se lancer des regards furibonds
et  devenir rouges comme des tomates.

Le lgitimiste se drapait dans la dignit de ses traditions, de ses
respects, de ses regrets et traitait l'imprialiste de rvolutionnaire;
celui-ci, en son for intrieur, traitait le lgitimiste d'imbcile;
mais la politesse ne lui permettant pas d'mettre son opinion, il criait
comme un brl pour se ddommager. Puis on tombait derechef sur les
rpublicains; on les accablait d'invectives, on les dportait, on les
fusillait, on les dcapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes
et lgitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces
malheureux bipdes de la surface de la terre. On prorait avec passion,
on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui
n'empchait pas les choses, hlas! d'aller leur petit bonhomme de
chemin.

Mon oncle, au milieu de ces divagations, lanait de temps  autre un mot
spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus
lev que celui des intrts personnels et des sympathies individuelles.
Nullement lgitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion dtermine, il
n'en pensait pas moins que la France, depuis prs d'un sicle, marche la
tte en bas, et que, cette position tant anormale, elle finira par
perdre l'quilibre et par tomber dans un prcipice o on l'enterrera.

Il riait des mesquineries et de la btise des diffrents partis, mais il
prouvait souvent des coeurements qui se manifestaient par quelque
phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son
calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sr, du reste,
d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses
antipathies taient vives et il excrait les rpublicains. Non pas qu'il
ft trop passionn pour ne point rester dans un juste milieu; il et
accept une rpublique s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant
l'honntet de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie.

Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de
raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient
journellement,  des volants que les Franais, le nez au ciel, regardent
circuler d'un air bat jusqu'au moment o ils tombent sur leur
respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'o je tirai, pour
ma petite gouverne, quelques dductions que je raconterai en temps et
lieu.

M. de Pavol aimait la causerie et mme la discussion. S'il parlait peu,
il coutait avec intrt. Sous une corce rustique, il cachait des
connaissances gnrales, un got sr, lev, dlicat, et un grand bon
sens uni  une relle hauteur de vue. Ce n'tait ni un saint ni un
dvot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses
dfaillances et ses erreurs; mais il croyait  Dieu,  l'me,  la
vertu, et ne considrait point l'incrdulit, l'ergotage, l'esprit de
dnigrement, comme des signes de virilit et d'intelligence. Il aimait 
couter les matrialistes et les libres penseurs dvelopper leurs
systmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son
interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque
entirement les yeux. Puis il rpondait lentement, avec la plus grande
tranquillit:

Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en tes presque arriv  la
parfaite humilit prche par l'vangile. Je suis confus de ne pouvoir
marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empchera
toujours de me comparer  la chenille qui rampe  mes pieds ou au porc
qui se vautre dans ma basse-cour.

Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait
pas les villageois, et prtendait que rien n'est plus fourbe et plus
canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il ft estim, respect, il
n'tait point aim. Cependant il faisait des charits larges et acte de
complaisance quand l'occasion s'en prsentait, mais il ne se laissait
jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs.

Enfin, si mon oncle n'avait embrass aucune carrire, s'il n'avait t
ni mdecin, ni avocat, ni ingnieur, ni soldat, ni diplomate, ni mme
ministre, il remplissait sa tche dans la vie en conservant des
traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se
laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son
influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En
un mot, mon oncle tait homme d'esprit, homme de coeur, homme de bien. Je
l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parl politique, je l'aurais
cru sans dfaut. Dans la vie prive, il tait facile  vivre. Il adorait
sa fille et m'octroya rapidement une grande affection.

Quelle chose pouvantable que les gouvernements! disais-je  M. de
Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions
plus parler politique. Deux choses  supprimer: le piano et la
politique.

--Ma foi, je suis assez de votre avis, rpondait-il en riant.

--Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous coutez Blanche avec
plaisir; du moins, vous en avez l'air.

--C'est que ma cousine Blanche a un talent vritable.

Cette explication me fit prouver la sensation nervante cause par des
moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans
troubler compltement son sommeil. videmment la raison n'tait gure
plausible, car, malgr le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le
piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle
excutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voil des hommes qui
peuvent se vanter d'avoir ennuy l'humanit! Je me sentais navre en
songeant  leurs femmes.

Au milieu de cette vie douce, de mes esprances, de mes petites
inquitudes qui s'vanouissaient devant un mot aimable et les
distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivmes  la
fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funbre d'un homme qu'on mne
 l'chafaud, se prpara  nous conduire dans les soires annonces par
M. de Conprat.




XII


Je rponds que mon esprit d'observation ne s'exera point  mon premier
bal. De cette soire, je me rappelle simplement un plaisir dlirant et
les btises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une
verte semonce.

De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son ventail et me
soufflait dans l'oreille que j'tais ridicule; mais elle donnait l des
coups d'pe dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs
en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est
gure la peine d'y aller.

Parfois, mon cavalier croyait ingnieux de faire quelques frais de
conversation.

Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle?

--Non, monsieur: six semaines environ.

--O demeuriez-vous avant de venir au Pavol?

--Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est
morte, Dieu merci!

--Dans tous les cas, votre nom est trs connu, mademoiselle; il y avait
un chevalier de Lavalle enferm au Mont-Saint-Michel, en 1423.

--Vraiment! Que faisait-il l, ce chevalier?

--Mais il dfendait le mont attaqu par les Anglais.

--Au lieu de danser? Quel grand nigaud!

--C'est ainsi que vous apprciez vos anctres et l'hrosme,
mademoiselle?

--Mes anctres! Je n'y ai jamais pens. Quant  l'hrosme, je n'en fais
aucun cas.

--Que vous a-t-il fait, ce pauvre hrosme?

--Les Romains taient hroques, parat-il, et je dteste les Romains!
Mais valsons, au lieu de causer.

Et je mettais mon danseur sur les dents.

Mon bonheur atteignit son apoge lorsque, dans ce salon plein de
lumire, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce
monde dont j'tais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant
avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain.
Bien qu'il ft grand, et que je fusse extrmement petite, sa jolie
moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en
temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de
peur de scandaliser mon prochain.

Enivre par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi,
je dis toutes les btises imaginables et inimaginables; mais je fis la
conqute de tous les hommes et le dsespoir de toutes les jeunes filles.

Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon
oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il
tait temps de partir, je criai d'un bout du salon  l'autre:

Mon oncle, vous ne m'emmnerez que par la force des baonnettes.

Mais je dus me passer de baonnettes et suivre Junon qui, belle et digne
comme toujours, s'empressa d'obir  son pre sans se soucier de mes
rcriminations.

Rentre dans ma chambre, je me dshabillai avec assez de calme; mais en
robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale
irrsistible. Je saisis mon traversin et me mis  valser avec lui en
chantant  tue-tte.

Junon, dont la chambre n'tait pas loigne de la mienne, entra chez moi
d'un air un peu effray.

Que fais-tu donc, Reine?

--Tu vois bien, je valse!

--Mon Dieu, es-tu enfant!

--Ma chre, si l'humanit avait de l'esprit, elle valserait jour et
nuit.

--Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie,
couche-toi.

Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps.
Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'effora
de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une
grande qualit, que chaque chose doit se faire en temps et lieu,
qu'aprs tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort
agrable, et...

Quant  cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement,
il n'y a que les danseurs en chair et en os de srieux et d'agrables,
surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par
exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah!
c'est vraiment dli...

Sur ce, je m'endormis et ne me rveillai que dans la journe,  trois
heures.

Quand je fus habille, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me
rendis aussitt  cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle
venait d'enfanter quelque sermon.  son air solennel, je vis que mes
conjectures taient justes, et, comme j'ai toujours aim mes aises aussi
bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie,
j'avanai un fauteuil dans lequel je m'tendis confortablement; je
croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude
de profond recueillement.

Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:

Eh bien! mon oncle, allez donc!

--Faites-moi la grce de vous redresser, Reine, et de prendre une
attitude plus respectueuse.

--Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux tonns, je n'avais pas
l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie
pour vous mieux couter.

--Ma nice, vous me ferez perdre la tte!

--C'est bien possible, mon oncle, rpondis-je tranquillement; mon cur
m'a dit bien des fois que je le ferais mourir  la peine.

--En vrit, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable  cause
d'une petite fille mal leve?

--D'abord, mon oncle, j'espre que vous n'irez jamais au diable, bien
que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien dsole de
vous perdre, car je vous aime de tout mon coeur.

--Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant
pourquoi, aprs mes leons et mes conseils, vous vous tes conduite
cette nuit d'une faon si inconvenante?

--Spcifiez les accusations, mon oncle.

--Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez tait mal fait, vous
aviez l'air d'un cheval chapp. Entre autres sottises, quand vous avez
aperu M. de Conprat, vous l'avez appel par son petit nom; j'tais prs
de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort tonnant.

--Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!

--Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'tait inconvenant.

--Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les
jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en
parlons, et mme quand nous nous adressons  lui directement.

--Cela passe dans l'intimit, mais non dans le monde, o chacun n'est
pas tenu de connatre la parent et les relations des gens.

--Ainsi, il faut agir d'une faon chez soi et d'une autre dans le monde?

--Je m'vertue  vous le dire, ma nice.

--C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.

--Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il
parat que vous avez dit  cinq ou six jeunes gens qu'ils taient trs
gentils?

--C'tait bien vrai! m'criai-je dans un lan de sympathie pour mes
danseurs. Si charmants, si polis, si empresss! Puis je m'tais
embrouille dans mes promesses et je craignais de les avoir contraris.

--En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voil prs de sept
semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de
bon got de pondrer ses mouvements et l'expression de ses sentiments;
nanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des
sottises. Vous avez de l'esprit, vous tes coquette, malheureusement
pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...

-- la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voil comme
j'aime les sermons!

--Reine, ne m'interrompez pas, je parle srieusement.

--Voyons, mon oncle, raisonnons. La premire fois que vous m'avez vue,
vous avez dit: Vous tes diablement jolie!

--Eh bien, ma nice?

--Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas rprimer
toujours un premier mouvement.

--C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'couter. Malgr
votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une
femme, tchez d'en avoir la dignit.

--La dignit! dis-je tonne; pourquoi faire?

--Comment..., pourquoi faire?

--Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prcher la
dignit quand le gouvernement en a si peu!

--Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie?

--Mais, mon oncle, vous prtendez que le gouvernement passe son temps 
jouer  la raquette; pour un gouvernement, franchement, a manque de
dignit. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des
ministres et des snateurs?

Mon oncle se mit  rire.

Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts
comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne
voulez pas m'couter, vous n'irez plus dans le monde.

--Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne
des tortures de l'inquisition!

--L'inquisition tant abolie, je ne serai pas tortur, mais vous
m'obirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nice prenne des
habitudes et des allures qui, supportables  son ge, la feraient passer
plus tard pour..., hum!

--Pour qui, mon oncle?

M. de Pavol eut une violente quinte de toux.

Hum! pour une femme leve dans les bois, ou quelque chose
d'approchant.

--Ce ne serait pas si niais, cette apprciation! le Buisson et les bois
se ressemblent beaucoup.

--Enfin, ma nice, soyez convaincue que j'ai parl srieusement.
Allez-vous-en, et rflchissez.

Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce
formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, o je boudai durant
vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis
germer dans mon coeur le dsir louable de faire connaissance avec la
pondration.




XIII


Je sus bientt que parfois les proverbes n'usurpent point leur
rputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et
qu'avec un peu de bonne volont je pourrais mettre en pratique les
conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par l que je n'aie plus
commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez frquemment,
mais je russis  me dgriser et  prendre possession d'un calme
relatif.

Du reste, si mon oncle m'avait gronde, c'tait plutt, comme il le
disait lui-mme, en prvision de l'avenir, car je me trouvais dans un
milieu o mes actes et mes paroles taient jugs avec la plus grande
indulgence. Milieu plein d'amnit, de politesse, de traditions
courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de
parents et d'allis.

Grce  mon nom,  ma beaut,  ma dot, beaucoup de pchs contre les
convenances me furent pardonns. J'tais l'enfant gt des douairires,
qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents,
mes arrire-grands-parents et certains aeux dont les faits et gestes
avaient d tre bien remarquables pour que ces aimables marquises en
parlassent avec tant de chaleur. Je dcouvris avec satisfaction que les
anctres servent  quelque chose dans la vie, et couvrent de leur gide
poussireuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui
sortent du fond des bois.

J'tais l'enfant gt des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux,
voyaient briller ma dot; l'enfant gt des danseurs, que ma coquetterie
amusait, et je confesse bien bas, trs bas, que j'prouvais un immense
bonheur  ravager les coeurs et  mtamorphoser certaines ttes en
girouettes.

 coquetterie, quelle charme renferm dans chaque lettre de ton nom!

Il fallait que ce sentiment ft inn chez moi, car, aprs deux ou trois
soires, j'en connaissais les dtails, les nuances et les ruses.

Je voudrais tre prdicateur, rien que pour prcher la coquetterie  mon
auditoire et refuser l'absolution  mes pnitentes assez prives de
jugement pour ne pas se livrer  ce passe-temps charmant. Peut-tre ne
resterais-je pas longtemps dans le giron de l'glise, mais, dans ma
courte carrire, je crois que je ferais quelques proslytes. Je plains
les hommes qui, croyant tout connatre, ignorent les plaisirs les plus
fins, les plus dlicats.  mes yeux, ils mnent une vie de cornichon...,
de melon tout au plus.

Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je rvolutionnais
les coeurs, Blanche passait, belle et fire, trop sre de sa beaut pour
faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux
roueries qui faisaient ma joie.

Nanmoins, quand la premire effervescence fut calme, j'en vins bien
vite  rflchir que M. de Conprat mettait un temps infini  s'prendre
de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en
demi-toilette, coquette, srieuse, parfois mlancolique, rarement, je
dois l'avouer, et, malgr cette diversit d'aspects qui empchait la
monotonie de s'attacher  ma personne, non seulement il ne se dclarait
pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon
cur: Soyez sre qu'il vous a prise pour une petite fille sans
consquence, commenait  me troubler grandement.

Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions,
jamais mon amour ne s'altra un instant. Sans doute l'animation de ma
vie m'empchait d'y attacher constamment ma pense, et c'est ce qui
explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'ide de trouver un
homme plus charmant que Paul de Conprat.

Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans
offraient une similitude relle avec les types de Walter Scott que
j'avais beaucoup admirs. Je me suis demand maintes fois comment mon
gros hros au visage rjoui,  l'apptit merveilleux, avait pu
m'mouvoir  ce point tonnant, alors que mon esprit tait sous
l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu.
Voil un sujet psychologique que je livre aux mditations des
philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrter; je constate
le fait, je salue la philosophie et je passe.

Le 25 octobre, nous emes une dernire soire dans un chteau situ prs
du Pavol. Je mis une robe bleu lumire avec deux ou trois pompons piqus
dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'tais
extraordinairement jolie et, ce soir-l, j'eus un succs fou. Succs si
srieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant
furent adresses  mon oncle. Mais j'tais inquite, fbrile,
tourmente, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement
provoqu par ma beaut.

J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux
qui commenaient  se dessiller. Il arrivait gnralement fort tard,
avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute socit fashionable
de la contre. Ces messieurs, tant blass ds l'ge le plus tendre, et
trouvant extrmement fatigant, pnible et navrant de valser avec de
jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuy,
nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent,
trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la
circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui
de ces victimes infortunes de l'exprience comme un beau soleil dissipe
un lger brouillard. Je savais si bien les exciter, les moustiller, les
faire tourner  tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait:
Elle a le diable au corps!

Honni soit qui mal y pense!

Je remarquai avec dpit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis
qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je
redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui
importait! sa tte, son coeur taient loin de moi, et je me rfugiai dans
un coin recul en refusant nergiquement de danser.

Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies
qui sparaient le grand salon d'un boudoir o plusieurs femmes taient
assises, quand je surpris la conversation de deux respectables
douairires dont j'avais fait la conqute.

Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succs.

--Blanche de Pavol est plus belle, cependant.

--Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine ddaigneuse, et
Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fes.

--Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les
autres est charmant chez elle.

--On dit que le mariage de sa cousine est dcid avec M. de Conprat.

--Je l'ai entendu dire.

Durant quelques secondes, orchestre, douairires, danseurs excutrent
devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai 
la draperie dans laquelle j'tais enfouie.

Lorsque je me remis de mon tourdissement, le salon brillant me parut
voil d'un crpe pais;  la grande surprise de Junon, j'allai la
supplier de partir immdiatement sans attendre le cotillon.

En revenant au Pavol je me disais: Ce n'est pas vrai, je suis sre que
ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?

Mais je me dshabillai en pleurant, avec l'ide qu'un immense malheur
allait fondre sur moi.

Nanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le
lendemain je me reprenais  esprer et traitais le bavardage de ces
dames de cancans sans porte. Je rsolus d'observer soigneusement M. de
Conprat, et j'tais dans une disposition morale qui permettait au
moindre indice de donner un corps  des impressions mme passes et
fugitives.

Dans l'aprs-midi de ce jour nfaste, nous tions tous dans le salon. Le
commandant et mon oncle faisaient une partie d'checs, Blanche jouait
une sonate de Beethoven, et moi, tendue dans un fauteuil, j'examinais,
sous mes paupires  mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de
Conprat. Assis prs du piano, un peu en arrire de Junon, il l'coutait
d'un air srieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette
expression srieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuye.
Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforait
d'touffer quelques petits billements intempestifs. C'est alors que
subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait
des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien
l'excutant, et que, pour lui, c'tait identiquement le mme sentiment.
Il se souciait bien de Beethoven! mais il tait pris de Blanche, et les
choses antipathiques  sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il
aimait.

Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement
d'enthousiasme dont je connaissais le motif cach:

Quel matre que ce Beethoven! vous l'interprtez parfaitement, ma
cousine.

--Vous avez bill! m'criai-je en sautant si brusquement sur mes pieds
que les joueurs d'checs poussrent un grognement furieux.

--Je te croyais endormie, Reine?

--Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bill pendant que tu
jouais de ton maudit Beethoven.

--Reine dteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux
autres ses ides personnelles.

--Oui, oui, mes ides me font faire de belles dcouvertes! rpondis-je
d'une voix tremblante.

--Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu
n'as pas assez dormi cette nuit.

--Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je dteste
l'hypocrisie, et je rpte, soutiens et soutiendrai jusqu' la mort
exclusivement que Paul a bill, et encore bill.

Aprs cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant
les habitants du salon plongs dans la stupfaction.

Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre,
en maugrant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de
poing sur la tte, d'aprs la mode de Perrine quand elle se trouvait
dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tte, outre qu'ils
peuvent branler le cerveau, n'ont jamais servi de remde  un amour
malheureux, et, profondment dcourage, je me laissai tomber dans une
bergre, o je restai longtemps  me morfondre et  me dsoler.

Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des
mots et des dtails qui, me disais-je, auraient d m'clairer vingt fois
pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres
trs confus, c'tait celui d'une colre vive, et ma fiert, se
rveillant, grande et irrite, me fit jurer que personne ne
s'apercevrait de mon chagrin. J'tais sincre, et je croyais fermement
qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais
pour habitude de les jeter  la tte des gens.

Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu
le plus placide ressent un dsir violent d'trangler quelqu'un ou de
casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des
larmes, ont besoin d'une dtente quelconque, et je m'en pris  mes
bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent
tout  coup odieux et ridicules. Aussitt je les jetai par la fentre,
prouvant un pre plaisir  les entendre se briser sur le sable de
l'alle.

Mais mon oncle, qui passait par l, en reut un sur son chef vnr,
heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procd en dehors de
toutes les lois de l'tiquette, il y rpondit par une exclamation
expressive.

.... quel diable d'exercice vous livrez-vous l, ma nice?

--Je jette mes bonshommes par la fentre, mon oncle, rpondis-je en
m'approchant de la croise dont je me tenais assez loigne pour lancer
mes projectiles avec plus de force.

--Est-ce une raison pour me casser la tte?

--Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu.

--Seriez-vous devenue folle subitement, ma nice? Pourquoi brisez-vous
ainsi vos bibelots?

--Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'nervent!...
Tenez, voil la fin!

J'en expdiai cinq  la fois, et, fermant brusquement la fentre, je
laissai M. de Pavol tempter contre les nices, leurs fantaisies et le
dsordre de son alle.

Le soir, il me sermonna, mais je l'coutai avec la plus grande
impassibilit, un misrable sermon, au milieu de mes soucis graves, me
produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tte.

Aprs le dner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite
qui gisaient d'un air piteux dans l'alle. Briss! pulvriss!...
absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais  tout
jamais perdu.




XIV


Peut-tre s'tonne-t-on de mon manque de perspicacit, mais quel est
celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donn, au moins
une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais
bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas trait
d'imbcile en dcouvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps,
bien qu'il ft trs visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace!
facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i...

C'tait un vritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de
Conprat, de saisir toutes les attentions dlicates qu'il avait pour
Blanche, en sachant fort bien quel en tait le secret mobile. Comme je
pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'prouvai un grand
sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'tais une petite
crature qui aimait sincrement, profondment, mais pas l'ombre de
passion farouche ne se mlait  mon amour. Seulement j'tais dans une
perptuelle irritation contre M. de Conprat. Il tait le bouc missaire
que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes
amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui
dire des choses aigres-douces. Puis je me rfugiais dans ma chambre, o
je me promenais  grands pas en m'adressant des discours.

Comme c'est spirituel de s'prendre d'une femme dont la nature
ressemble si peu  la vtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je
suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de
l'tiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuy, je le vois
parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu?
Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connat depuis longtemps,
et enfin l'amour ne se commande pas...

Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point.

Je sanglotais le soir dans mon lit, mme la nuit parfois, et, malgr ma
rsolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze
jours, habitants et habitus du Pavol s'tonnaient de mes allures
fantasques. Le matin, j'tais gaie au point de rire durant des heures
entires; le soir, je me mettais  table d'un air sombre et je ne
desserrais pas les dents pendant le repas.

Ce silence, si contraire  mes habitudes, inquitait beaucoup M. de
Pavol.

Que se passe-t-il dans votre petite tte, Reine?

--Rien, mon oncle.

--Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage?

--Oh! non, non, mon oncle; je serais dsole de quitter le Pavol.

--Si vous tenez essentiellement  vous marier, ma nice, vous tes
libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel
vous avez accueilli les demandes qui se sont succd depuis quelque
temps?

--Non, mon oncle; j'ai abandonn mon ide, je ne veux pas me marier.

Ces malheureuses demandes ajoutaient encore  mes ennuis. Je ne pouvais
plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de
Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages
de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins 
connatre mes chevaliers. Il les et mme assez facilement qualifis de
cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses dcouvertes que je faisais
journellement, l'inconsquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le
moins tonne. Au fond du coeur, je pense qu'il tait lgrement effray
de la charge d'me qui lui tait incombe. Mais il me laissait
entirement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes
raisons qui n'avaient ni queue ni tte.

Pourquoi tant dire que tu tais presse de te marier, Reine? me demanda
Blanche.

--Je ne me marierai pas avant d'avoir trouv ce que je dsire.

--Ah!... et que dsires-tu?

--Je ne le sais pas encore, rpondis-je, la gorge serre.

Blanche me prit le visage  deux mains et me regarda avec attention.

Je voudrais lire dans ta pense, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un?
Est-ce Paul?

--Je te jure que non, dis-je en chappant  son treinte, je n'aime
personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.

Si la mort n'tait pas une chose si effrayante, je suis sre que l'on
m'et tue dans ce moment-l, avant de me faire avouer mon amour pour un
homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme tait ma
cousine. Heureusement, il n'tait question ni de pal ni de guillotine,
dont la vue et probablement dtruit mon stocisme.

Je fais comme toi, Blanche, j'attends.

--Je n'ai pas les mmes succs que mon petit loup du Buisson,
rpondit-elle en souriant. Cinq demandes  la fois!

--Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie,
m'excde!

Par malheur, un sixime chevalier runissant les qualits les plus
rares, les plus extraordinaires, les plus compltes, se mit tout  coup
sur le rang de mes adorateurs. Hlas! je rcoltais ce que j'avais sem,
car, ds mon entre dans le monde, j'avais eu soin de raconter  tout
venant que j'entendais me marier le plus tt possible.

Mon oncle me fit appeler, et nous emes ensemble une longue confrence.

Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous pouser.

--Grand bien lui fasse, mon oncle!

--Vous plat-il?

--Du tout.

--Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre
jour, pour les partis que vous avez refuss d'emble, ne valaient rien.

--Ils n'taient pas prsentables, vos partis, mon oncle!

--Voyons, M. de P... tait trs bien.

--Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche?

--Et M. C...?

--Un nom affreux, mon oncle!

--M. de N..., garon de mrite, trs intelligent?

--J'ai compt ses cheveux, il n'en a plus que quatorze  vingt-six ans!

--Ah!... et le petit D...?

--Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullit la plus parfaite.
Une fois mari, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voil
tout!

--Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui
reprochez-vous?

--Un homme qui n'a jamais dans que des quadrilles avec moi parce que je
ne valse pas  trois temps! m'criai-je avec indignation.

--Srieux grief! Reine, je vous le rpte, je trouve absurde de se
marier si jeune; mais, malgr votre dot et votre beaut, peut-tre ne
retrouverez-vous jamais un parti comme celui-l. C'est un charmant
cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralit et sur son
caractre; une fortune immense, un titre, une famille honorable et trs
ancienne...

--Ah! oui; des aeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec ddain.
J'ai horreur des aeux, mon oncle.

--Pourquoi cela?

--Des gens qui ne pensaient qu' batailler et  se faire casser le nez!
Quel idiotisme!

--Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve
charmante; il n'a pas d'aeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour
cette raison, Mlle de Lavalle est dispose  l'pouser?

--Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis
patricienne jusqu'au bout des ongles, rpondis-je en saisissant cette
occasion d'admirer ma main et l'extrmit de mes doigts effils.

--C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur.
Maintenant, ma nice, coutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M.
Le Maltour pour avoir une apprciation sur lui, et je veux absolument
que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une rponse
dfinitive. Je vais crire  Mme Le Maltour que la dcision dpend de
vous, et que j'autorise son fils  se prsenter au Pavol quand bon lui
semblera.

--Trs bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.

Cinq minutes aprs, j'errais dans les bois, en proie  la plus violente
agitation.

Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour touffer mes
sanglots; il sera bien reu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux
qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui
ne comprend rien!...

Je me trompais. Mon oncle, malgr mes prtentions soudaines  la
dissimulation, voyait trs clair, mais il agissait sagement. Il ne
pouvait pas empcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rve
que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien
convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup
d'enfantillage s'y mlait, il pensait que le meilleur remde pour gurir
ce caprice c'tait de dtourner mes ides sur un homme qui, en m'aimant,
saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour.

Le raisonnement et t parfait, s'il n'avait pas pch par la base.

Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol,
le sourire aux lvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me
dit cent choses aimables, auxquelles je rpondis avec la mine sinistre
et refrogne d'un portier de Jsuites.

Le baron tait un bon garon...; permettez, je ne veux point dire par l
que ce ft une bte; pas du tout! Il tait intelligent, spirituel, mais
il n'avait que vingt-trois ans. Il tait timide et trs amoureux,
dernire particularit qui ne lui dliait pas l'esprit, mais que
j'aurais eu mauvaise grce  lui reprocher.

Le lendemain, il vint nous voir sans sa mre et s'effora de causer avec
moi.

Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soires, mademoiselle?

--Oui, rpondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.

--Vous tes-vous amuse, l'autre jour, chez les ***?

--Non.

--C'tait brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez
le bleu?

--videmment, puisque j'en porte.

M. Le Maltour toussa discrtement pour se donner du courage.

Aimez-vous les voyages, mademoiselle?

--Non.

--Vous m'tonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.

--Idiotisme! j'ai peur de tout.

La conversation dura quelque temps sur ce ton. Dconcert par mon
laconisme et l'intrt avec lequel, de l'air le plus impertinent du
monde, je suivais les volutions d'une mouche qui se promenait sur le
bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrgea sa
visite.

Mon oncle le conduisit jusqu' la porte du jardin et revint me trouver
en colre.

Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu!
aussi bien pour moi que pour ce pauvre garon qui est timide et que vous
dmontez compltement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse
traiter comme un pantin, ma nice! Personne ne vous forcera  l'pouser,
mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la
langue bien pendue quand vous le voulez! Tchez qu'il en soit ainsi
demain; M. Le Maltour djeunera ici.

--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.

--Ne dites pas de sottises, au moins.

--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, rpondis-je avec majest.

--Comment, de...

--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous dsirez, je parlerai
sans dsemparer.

--Il ne s'agit pas, ma nice...

Mais je laissai mon oncle confier sa pense aux meubles du salon, et je
courus dans la bibliothque chercher ce dont j'avais besoin pour
excuter l'ide qui venait de me passer par la tte. J'emportai chez moi
la philosophie de Malebranche et une tude sur la Tartarie.

Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je
l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de
ressources. Jusqu' minuit, j'tudiai attentivement quelques pages, en
grognant et maugrant contre les habitants de la Boukharie, qui
s'affublent de noms si baroques. Je russis cependant  retenir quelques
dtails sur le pays et plusieurs mots tranges dont j'ignorais tout 
fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.

Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour rsistera  cette preuve. Ah!
mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans
quelques heures, je serai dbarrasse de cet intrus.

Le jour suivant, il se prsenta avec l'air heureux et dgingand d'un
homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reus d'une faon si
gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquitudes
de M. de Pavol se dissiprent.

Les de Conprat et le cur djeunaient avec nous. J'avais le coeur serr
en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'tais
condamne  subir les prvenances timides de M. Le Maltour, dont la
jolie figure me portait sur les nerfs.

J'ai chang d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup
les voyages.

--Je partage votre got, mademoiselle, c'est la plus intelligente des
distractions.

--Vous avez voyag?

--Oui, un peu.

--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les
Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane?
dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignits.

--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.

--Comment! est-ce que vous n'tes jamais all en Tartarie?

--Mais non, jamais.

--Jamais all en Tartarie! dis-je avec mpris. Connaissez-vous au moins
Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?

J'ajoutai quelques syllabes de ma faon au nom de Nasr-Oullah pour faire
plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de
la tombe pour me le reprocher.

Mon oncle et ses convives se mordaient les lvres afin de ne pas rire,
la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet
effarement, et Blanche s'cria:

Perds-tu la tte, Reine?

--Mais non, du tout. Je demande  monsieur s'il partage ma vive
sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices,
parat-il. Il passait son temps  gorger son prochain,  jeter les
ambassadeurs dans des cachots o il les laissait pourrir; enfin, il
tait dou d'nergie et ignorait la timidit, horrible dfaut,  mon
avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y rgnent,
et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vrole, des vomissements
qui durent six mois, des ulcres, la lpre, un ver appel rischta qui
vous ronge; pour le faire sortir on...

--Assez, Reine, assez; laissez-nous djeuner en repos.

--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attire vers la Tartarie. Et
vous? dis-je  M. Le Maltour.

--Ce que vous dites n'est pas trs encourageant, mademoiselle.

--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! rpondis-je
ddaigneusement. Quand je serai marie, j'irai en Tartarie.

--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nice!

--Bien sr que si, mon oncle; je ne ferai qu' ma tte, jamais  celle
de mon mari. Du reste, je le mnerai  Boukhara pour qu'il soit mang
par les vers.

--Comment? mang par... murmura le baron timidement.

--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mang par les vers,
car,  mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de
veuve...

Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne
rsista pas  l'preuve. Comprenant le sens cach de mes lubies
_tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus.

Mon oncle se fcha, mais je ne m'en mus point. Je fis une pirouette et
lui dis d'un ton sentencieux:

Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!




XV


J'avais tenu ma promesse au cur, et je lui crivais trs exactement
deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante
que, lorsque j'interrompis tout  coup la rgularit de ma
correspondance, il fut plong dans le chagrin et l'inquitude.

Absorbe par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de
vie; puis, cdant  ses instantes sollicitations, je lui expdiai des
missives dans le genre de celle-ci:

L'homme est stupide, Monsieur le cur, je viens de dcouvrir cela.
Qu'en pensez-vous, mon cur? Je vous embrasse en envoyant les
convenances au diable.

Ou bien:

Ah! mon pauvre cur, j'ai bien peur d'avoir dcouvert la source de
l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe
pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, except la
ralit.

Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de
mourir. De mourir, oui, mon cur, vous avez bien lu.

Il m'crivit courrier pour courrier.

Chre fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois
semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos
succs mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un
mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous
possde, vous emporte et vous empche de voir juste. Vous n'avez pas
suivi mon conseil, Reine; vous avez abus des feux de joie, n'est-ce
pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de
vos proccupations.

Je lui rpondis:

Monsieur le cur, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le
monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus 
mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me
jeter  la Trappe, mon cher cur! Si j'tais sre qu'il me ft permis de
valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en
connais, j'irais certainement m'y rfugier, y ensevelir ma jeunesse et
ma beaut. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis
par les rglements. Donnez-moi quelques renseignements l-dessus,
Monsieur le cur, et soyez convaincu que vous n'tes qu'un optimiste en
prtendant que le bonheur existe et m'est destin. Vous menez la vie du
rat dans un fromage; non pas que vous soyez goste, mais vous ignorez
les catastrophes qui peuvent fondre sur la tte des gens vivant dans le
monde.

Je n'ai plus d'illusions, mon cur. Je suis une vieille petite bonne
femme rabougrie, rtrcie, ratatine,--au moral, j'entends, car je suis
plus jolie que jamais,--une petite vieille qui ne croit plus  rien, qui
n'espre rien, qui se dit que la terre est bien bte de continuer des
rvolutions quand ses joies et ses rves  elle sont broys, pulvriss,
rduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la
dpouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'oeil de l'observateur,
j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette,
un arbre mort, compltement mort, dpourvu de sve, priv de toutes ses
feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et dcharns.
Pourvu que le moral n'abme pas le physique, Monsieur le cur! J'en
tremble! N'avoir plus la moindre illusion  seize ans, n'est-ce pas
terrible?

Au revoir, mon vieux cur. Deux jours aprs avoir expdi cette
ptre, qui devait donner au cur une ide assez triste de l'tat de mon
me, mon oncle dcida que nous irions passer une aprs-midi au mont
Saint-Michel.

Ce jour-l, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le
pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une
conversation secrte et prolonge; Paul paraissait inquiet, nerveux, et
ma cousine tait rveuse.

Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel,
m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art
architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses  travers
le voile sombre de mon humeur positivement massacrante.

Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant
 chaque pas.

--Plus que six cents  monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.

--J'ai envie de m'arrter l, alors!

--Allons, ma nice, que diable, vous n'avez pas la goutte!

Et mon oncle, tout en gravissant ces degrs fouls par les pas de tant
de gnrations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de
Montgommery.

Mais qu'est-ce que cela me faisait,  moi, ce Montgommery, ces remparts,
cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples
qui dorment l depuis des sicles! Je me serais bien garde de les
rveiller, car j'avais des choses cent fois plus intressantes 
observer sur le visage de ce gros garon qui entourait Blanche de soins,
de prvenances et ne pensait pourtant point  moi.

Que j'tais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tt! Il s'extasiait
sur la moindre pierre pour lui tre agrable, et, de temps  autre, je
lanais de son ct quelques regards noirs qu'il ne daignait mme pas
remarquer.

Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en
dites-vous?

--Je dis, mon oncle, que si les chevaliers taient l, cette salle
aurait du charme.

--Vous ne lui en trouvez pas par elle-mme?

--Oh! nullement. Je vois de grandes chemines, des piliers avec des
petites machines sculptes au haut, mais sans les chevaliers auxquels on
puisse faire tourner un peu la tte... peuh! a ne signifie rien du
tout.

--Je n'avais pas pens  cette manire d'envisager l'architecture
fodale, rpondit mon oncle en riant.

Nous traversmes des couloirs sombres, qui m'pouvantaient.

Nous allons nous casser le cou! gmissais-je en me cramponnant au bras
du commandant, tandis que Paul offrait le sien  Blanche.

--Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas.

--Vous parlez comme mon cur, rpondis-je avec motion.

--Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?

--Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai
confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes taient des rien du
tout, et je partage l'avis de Suzon.

--Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus
peur d'clater en sanglots; tant de misanthropie unie  tant de
jeunesse!

Je ne rpondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue
terrasse, je m'chappai et courus me cacher derrire une norme arcade.
J'appuyai la tte sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et
je me mis  pleurer.

Ah! pensais-je, comme mon cur avait bien raison de me dire, il y a
longtemps, dj bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais
qu'on la subit! Toute ma logique ne sert  rien devant les
circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir
traite comme une petite fille sans consquence!

Et je regardais  travers mes larmes ces grves si vantes qui me
paraissaient dsoles, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me
donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'prouvais une sorte
de soulagement dans cette affinit mystrieuse d'une nature triste avec
mes propres penses; dans la contemplation de ces grandes murailles qui
jetaient leurs grandes ombres mlancoliques et sur la terre et sur le
pass.

En revenant vers notre logis, lorsque nous fmes dans le train, mon
oncle me dit:

Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont
Saint-Michel?

--Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des
rhumatismes.

En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je
rflchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilit. Il y
avait  peine trois mois, je parcourais le mme chemin sous l'influence
de mes rves heureux, dans l'enivrement de mes penses joyeuses sur cet
avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait
jonche des dbris de mon bonheur.

Il tait assez tard lorsque nous arrivmes au chteau; cependant, mon
oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir mme
causer srieusement avec elle.

Je me couchai en pleurant de tout mon coeur, avec la conviction que
l'pe de Damocls tait suspendue sur ma tte.

Depuis longtemps, Junon s'tait humanise avec moi. Chaque matin, elle
venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indfiniment. Le
lendemain, ds sept heures, elle entra dans ma chambre avec une dmarche
calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa
physionomie hautaine et que moi seule, peut-tre, connaissais bien.

Reine, me dit-elle aussitt, Paul me demande en mariage.

Le fil tait cass et l'pe de Damocls me tomba sur la poitrine. Que
ce roi tait donc dpourvu de sens commun pour attacher une masse si
lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu?
Elle en est bien capable.

Sans doute je m'attendais  cette rvlation, mais tant qu'un fait n'est
pas avr, accompli, quelle est la crature humaine qui, au fond du
coeur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins trs ple; si ple que
Blanche s'en aperut, quoique la chambre ft plonge dans une
demi-obscurit.

Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?

--Une crampe, murmurai-je d'une voix faible.

--Je vais chercher de l'ther, dit-elle en se levant vivement.

--Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher 
ma fiert qui s'en allait  vau-l'eau. C'est pass, Blanche, tout  fait
pass.

--prouves-tu ce malaise souvent, Reine?

--Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.

Blanche passa la main sur son front comme une personne qui dsire
chasser une pense importune. Mais je repris la conversation d'une voix
si ferme qu'elle parut dlivre de son inquitude.

Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?

--Mon pre m'a dit que ce mariage comblerait tous ses voeux, Reine.

--Cela te plat-il?

--Le mariage me plat, videmment; toutes les convenances sont runies;
mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin.

--Que lui reproches-tu?

--Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est
un excellent garon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il
n'est pas assez beau, puis cet apptit normand manque de posie, tu en
conviendras!

--C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! rpondis-je en
retenant mes larmes.

--Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas rciproquement.

--Alors, tu refuses, Junon?

--J'ai demand un mois pour rflchir, petite Reine. Je suis trs
perplexe, car je redoute une dception pour mon pre. D'ailleurs, 
certains points de vue, ce mariage runit tout ce que je puis dsirer;
enfin, l'homme est parfaitement estimable.

--Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche!

--Mon pre soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour
proprement dit n'est pas ncessaire pour se marier et tre heureuse en
mnage.

--Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant
d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!

Mais Blanche me rpondit tranquillement que son pre tait plein de bon
sens, qu'elle avait remarqu maintes fois qu'il se trompait peu dans ses
jugements, et qu'elle se sentait dispose  l'couter.

Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lvres.

--Oui, depuis longtemps.

--Tu le savais?

--Sans doute! une femme sait toujours ces choses-l. Et toi, ne
l'avais-tu pas vu?

--Si... un peu, rpondis-je en envoyant  ma stupidit un souvenir
plein de mlancolie.

Blanche me quitta aprs m'avoir expliqu que Paul avait tard  demander
sa main parce qu'il craignait d'tre refus.

C'tait bien ce que je pensais! et je m'habillai fivreusement en
songeant que, influence par son pre, elle finirait par donner son
consentement.

 sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours aprs je
me serais marie!

Hlas! c'en tait fait de mes rves..., et je tombai dans un grand
dcouragement.




XVI


On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et,
chose qui me parut incroyable, inoue, Blanche, du jour o elle ne le
vit plus, sembla presque dcide  l'pouser. Nous en parlions
constamment, nous discutions mme les toilettes de mariage et je faisais
preuve d'une rsignation stoque, digne des hommes antiques.

Mais cette rsignation n'tait qu'apparente.

Mon dcouragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins  me
dire que la vie n'tant plus supportable loin de l'homme que j'aimais,
le plus simple tait de m'en aller dans l'autre monde.

Ce projet videmment tait fort pnible, mais je m'y cramponnai avec
ardeur; je le mditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par
exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'ide de m'asphyxier
ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre
temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille
tait morte de chagrin  propos d'un amour contrari, je dcrtai que je
suivrais cet exemple.

Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes penses
lugubres, je dcidai qu'il tait poli, convenable, de prvenir le cur
et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.

Ceci bien dtermin, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et
je le priai de me laisser aller au Buisson.

Il vaut mieux dire au cur de venir ici, Reine.

--Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.

--Ce n'est gure amusant de vous mener l, ma nice.

--Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gneriez beaucoup.
Je dsire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le
permettez.

--Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu' C.....,
o il sera facile de trouver un vhicule quelconque pour vous mener au
Buisson. Quand partez-vous?

--Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je dsire surprendre le cur
et je coucherai au presbytre.

--Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez 
C... aprs-demain vers trois heures.

Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le
menton d'un air proccup.

tes-vous malade, Reine?

--Non, mon oncle.

--Petite nice, dit-il en m'attirant  lui, j'en suis presque arriv 
souhaiter que mes dsirs ne s'accomplissent pas.

Je le regardai bien tonn, car je croyais toujours fermement qu'il
n'avait rien vu.

Je lui rpondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce
qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais
des voeux, pour que tous ses projets russissent. Il m'embrassa avec
affection et me congdia.

Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de
Blanche, qui dsirait venir avec moi.

En route, je rflchis aux paroles de mon oncle:

Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec
mes prtentions! Mais quand mme le mariage de Junon n'aurait pas lieu,
 quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas
en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.

Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pt s'prendre de plusieurs
femmes. Jugeant d'aprs mes propres sentiments, je me disais qu'un homme
ne peut aimer deux fois dans sa vie sans prsenter au monde le spectacle
d'un phnomne extrmement tonnant.

Ayant ainsi rgl les battements de coeur de la gent barbue, mes ides
prirent une autre direction, et je me rjouis  la pense de revoir mon
cur. Je pris la rsolution de lui sauter au cou, ne ft-ce que pour
prouver mon indpendance et le mpris que je professais pour
l'tiquette.

Arrive au presbytre, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une
haie que je connaissais de temps immmorial, et je me glissai  pas de
loup vers la fentre du parloir, o le cur devait tre en train de
djeuner. Cette fentre tait trs basse, mais j'tais si petite que,
pour regarder dans l'intrieur de la salle, je dus monter sur une souche
place contre le mur en guise de banc.

J'avanai la tte avec prcaution au milieu du lierre qui formait un
encadrement touffu  la croise, et je vis mon cur.

Il tait  table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient
perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses
abondants cheveux blancs n'taient plus bouriffs comme jadis, mais
aplatis sur sa tte avec un air de dsolation inexprimable.

Ah! mon pauvre bon cur!

Je sautai  bas de la souche, je me prcipitai dans le presbytre en
perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir.

Le cur se leva effar; son aimable, son excellente figure resplendit de
joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de
l'tiquette, mais dans un lan de vive tendresse, de grande motion, que
je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son paule.

Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur
l'paule d'un cur; que mon oncle, Junon et toutes les douairires de Sa
terre, en dpit de mes anctres, se seraient voil la face devant un
spectacle si scandaleux; mais j'tais depuis trop peu de temps  l'cole
de la pondration pour avoir perdu la spontanit de ma nature.
D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs
et les gens sans coeur qui prtendent ne jamais sacrifier des lois de
convention  un sentiment vrai et profond.

La vie est une loque, mon cur, une misrable loque, disais-je en
sanglotant.

--En sommes-nous l, chre petite fille, en sommes-nous vraiment l?
Non, non, ce n'est pas possible!

Et le pauvre cur, qui riait et pleurait  la fois, me regardait avec
attendrissement, passait la main sur ma tte et me parlait comme  un
petit oiseau bless dont il aurait voulu gurir l'aile brise par des
caresses et de bonnes paroles.

Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il
en m'cartant doucement.

--Vous avez raison, rpondis-je en relguant mon mouchoir au fond de ma
poche. Depuis trois mois, on me prche le calme, et je n'ai gure
profit des leons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le cur.

Je me dbarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces
revirements trs communs chez moi depuis quelque temps, je me mis 
rire en m'installant joyeusement  table.

Nous causerons quand nous aurons mang, mon cher cur, je suis morte de
faim.

--Et moi qui n'ai presque rien  vous donner!

--Voil des haricots, j'adore les haricots! et du pain de mnage, c'est
dlicieux.

--Mais vous n'tes pas venue seule, Reine?

--Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est reste perche dans la
voiture, derrire l'glise. Envoyez-la chercher, monsieur le cur, et
qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promne dans le jardin.

Le bon cur alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi.
Pendant que je mangeais avec beaucoup d'apptit, malgr ma phtisie et
mes peines, lui ne songeait plus  djeuner et me contemplait avec une
admiration qu'il cherchait vainement  dissimuler.

Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le cur?

--Mais... un peu, Reine.

--Ah! mon cur, si j'allais  confesse, que de gros pchs j'aurais 
vous dire! Ce ne sont plus les petits pchs d'autrefois que vous
connaissez bien.

Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes
impressions, mes toilettes, mes ides nouvelles. Il riait, prisait sans
discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans
songer certes  me gronder.

Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le cur?

--Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut tre jeune quand on est
jeune.

--Jeune, mon pauvre cur! si vous pouviez voir le fond de mon me! Je
vous ai crit que je n'tais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai!

--Cela ne parat pas, dans tous les cas.

--Nous en parlerons dans un instant, monsieur le cur, et vous verrez!

Quand je fus rassasie, la servante dbarrassa la table, on fit un feu
superbe et nous nous assmes chacun dans un coin de la chemine.

Voyons, Reine, causons srieusement maintenant. Qu'avez-vous  me
dire?

J'avanai mon petit pied  la flamme du foyer et je rpondis
tranquillement:

Mon cur, je me meurs.

Le cur, un peu saisi, ferma brusquement la tabatire dans laquelle il
tait sur le point d'introduire ses doigts.

Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.

--Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lvres ples?

--Mais non, Reine; vos lvres sont roses et votre visage est florissant
de sant. Mais de quoi mourez-vous?

Avant de rpondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais
prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir
entre ses murs misrables; un mot si trange, que la vieille horloge
sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses
accroches aux murailles allaient probablement me tomber sur la tte
dans un transport de surprise et d'indignation.

Eh bien, Reine?

--Eh bien, monsieur le cur, je me meurs d'amour!

L'horloge, les images, les meubles conservrent leur immobilit, et le
cur lui-mme ne fit qu'un petit saut de carpe.

J'en tais sr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient
repris leur attitude bouriffe du bon temps, j'en tais sr! Votre
imagination a fait des siennes, Reine!

--Il n'est pas question de l'imagination, mais du coeur, monsieur le
cur, puisque j'aime!

--Oh! si jeune, si enfant!

--Est-ce une raison? Je vous rpte que je meurs d'amour pour M. de
Conprat!

--Ah! c'est donc lui!

--Me prenez-vous pour une linotte, pour une tte  l'vent, mon cur?
m'criai-je.

--Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'pouser.

--Ce serait logique, mon cher cur, trs logique; par malheur, je ne
lui plais pas.

Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques
secondes ptrifi.

Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus
pas m'empcher de rire.

--Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est
pris de Blanche et l'a demande en mariage.

Je lui racontai ce qui tait arriv depuis quelques jours au Pavol: mes
dcouvertes, mon aveuglement et les hsitations de Junon. Je couronnai
cette narration en pleurant  chaudes larmes, car mon chagrin tait trs
rel.

Le cur, qui n'avait pu se dcider jusque-l  prendre au srieux mes
peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha
son sige du mien, me prit la main et s'effora de me raisonner.

Votre cousine hsite, le mariage ne se fera peut-tre pas.

--Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois.

--Cela s'est vu cependant, mon petit enfant.

--Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon
pauvre cur.

--L'avez-vous dit  votre oncle?

--Non, mais il a devin mes penses.  quoi bon, du reste? Il ne peut
pas forcer Paul  m'aimer et  oublier sa fille. Je ne voudrais pas
qu'il connt mon amour, j'aimerais mieux mourir!

Un long silence suivit cette manifestation de ma fiert. Nous regardions
le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent  lire les secrets
de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents.

Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais
silencieusement, quand le cur reprit avec un demi-sourire:

Il ne ressemble cependant ni  Franois Ier ni  Buckingham!

--Ah! monsieur le cur, rpondis-je vivement, si Franois Ier et
Buckingham taient l, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et
j'en serais bien contente!

Hum! le cur trouva la rponse dnue d'orthodoxie et pleine
d'interprtations fcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hriss
de piges qu'il venait d'aborder et me prcha la rsignation.

Pensez-donc, Reine, vous tes si jeune! Cette preuve passera, et vous
avez une longue vie devant vous.

--Je ne suis pas d'un caractre rsign, mon cur, apprenez cela. Si je
vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique,
coutez!

Et j'essayai de tousser d'une faon caverneuse.

Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous tes en bon
tat.

--Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire.
Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent 
vivre pour aller au Buisson, monsieur le cur.

Nous nous mmes  trottiner vers mon ancienne habitation, sous un
agrable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins rchauffant
que la tendresse de mon cur et la vue de son aimable visage redevenu
tout rose depuis mon arrive. Je regardais avec satisfaction ses cheveux
voltiger au vent, sa dmarche leste, toute sa personne replte et
rjouie que j'avais guette tant de fois par la fentre du corridor,
pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait,
sifflait entre les portes dlabres de la vieille maison.

Aprs une visite  Perrine et  Suzon, je la parcourus du haut en bas.
En vrit, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantit des jours
couls, mais sur la vivacit et le nombre des impressions! Bien peu de
semaines auparavant j'avais quitt l'antique masure, et si l'on m'et
dit que, depuis lors, plusieurs annes avaient pass sur ma tte, je
l'aurais parfaitement cru.

J'entranai le cur dans le jardin. Pauvre fort vierge! Elle me
rappelait de tristes jours; nanmoins j'eus du plaisir  la parcourir en
tous sens.

Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la
tte; souvenir encore charmant pour moi, malgr l'amertume des
dceptions qui avaient suivi un moment de bonheur.

Vous rappelez-vous, monsieur le cur? dis-je en montrant le cerisier o
Paul avait grimp.

--Pensons  autre chose, petite Reine.

--Est-ce possible, mon cher cur? Si vous saviez combien je l'aime! Il
n'a pas de dfauts, je vous assure!

Une fois lance sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle
n'aurait pu m'arrter, d'autant qu'au Pavol j'tais oblige de
dissimuler mes ides. Je parlai si longtemps que le malheureux cur
tait tout tourdi.

Nous passmes la soire  bavarder et  nous disputer. Le cur mit en
oeuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la rsignation est
une vertu remplie de sagesse et facile  acqurir.

Mon cur, rpondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est
que l'amour.

--Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volont vous oublierez et
surmonterez aisment cette preuve. Vous tes si jeune!

Si jeune!... c'tait l son refrain. Ne souffre-t-on pas  seize ans
comme  n'importe quel ge? Ces vieillards sont tonnants!

De mon ct, je rptais en secouant la tte:

Vous ne comprenez pas, mon cur, vous ne comprenez pas!

Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis:

Monsieur le cur, j'ai rumin une ide, cette nuit.

--Voyons l'ide, ma petite.

--J'ai envie que vous veniez  la cure du Pavol.

--On ne peut pas prendre la place des autres, Reine.

--Le desservant du Pavol est vieux comme Hrode, monsieur le cur; il
vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement
avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le
remplacer?

--videmment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse.
Voil trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant.

--Maintenant! vous ne vous y tes pas toujours plu?

--Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-tre
n'avez-vous jamais pens que j'ai t jeune. Mes rves n'taient pas
prcisment les mmes que les vtres, mon petit enfant, mais j'aurais
aim une vie active; j'aurais aim voir, entendre bien des choses, car
je n'tais pas inintelligent et je dsirais des ressources
intellectuelles qui m'ont toujours manqu. Ensuite, avant de vous avoir
dans mon existence, je ne possdais ni affection, ni amiti autour de
moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le
veut bien. J'tais bien heureux depuis longtemps avant votre dpart du
Buisson; j'avais oubli les longues journes si tristes et si mauvaises
de ma jeunesse.

Le bon cur regarda devant lui d'un air un peu rveur, et moi, qui
n'avais jamais song en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait
pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa rsignation
si vraie, si douce, sans le moindre fiel.

Vous tes un saint, mon cur, dis-je en lui prenant la main.

--Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une
existence comprime, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes
confrres dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parl de cela
pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut
retrouver le bonheur, la gaiet, lorsque les preuves sont passes et
qu'on les endure avec courage.

Je comprenais fort bien, mais le cur prchait dans le dsert. J'tais
trop jeune pour n'tre pas trs absolue dans mes ides, et je me disais
naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable  un amour
malheureux.

Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller,
Reine; seulement, ce changement ne dpend pas de moi.

--Oui, je sais, mais mon oncle connat beaucoup l'vque, il arrangera
cela.

Le cur me reconduisit  C... Quand il me vit installe dans l'lgant
landau de mon oncle, il s'cria:

Que je suis content de vous savoir  votre place, petite Reine! Cette
voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean.

--Vous me verrez bientt dans un beau chteau, rpondis-je. Je vais
faire des neuvaines pour que le cur du Pavol s'en aille au ciel. C'est
une ide trs charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez
une belle glise et une chaire, monsieur le cur, une vraie grande
chaire!

Les chevaux partirent, et je me penchai  la portire pour voir plus
longtemps mon vieux cur, qui me faisait des signes d'amiti sans penser
 mettre son chapeau sur sa tte, car une heureuse, une joyeuse
esprance tait entre dans son coeur.




XVII


Cette visite au cur ne me fit qu'un bien momentan.

L'effet salutaire de ses paroles s'vanouit rapidement, je retombai dans
mes ides noires, et mon oncle, tout en maugrant intrieurement contre
les femmes, les nices, leur mauvaise tte et leurs caprices, parlait de
nous conduire  Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien
heureusement, les vnements se prcipitrent.

A quelques jours de l, M. de Pavol reut la lettre d'un ami qui lui
demandait la permission d'amener au chteau un de ses cousins, un M. de
Kerveloch, ancien attach d'ambassade.

Mon oncle rpondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir
M. de Kerveloch et l'invita  djeuner sans se douter qu'il courait
au-devant de l'vnement qui, en engloutissant son rve, devait me
ressusciter  la joie et  l'espoir.

Le surlendemain,--j'ai de bonnes raisons pour me rappeler ternellement
ce jour fameux,--le surlendemain, il faisait un temps pouvantable.

Selon notre habitude, nous tions runis dans le salon. Blanche, assise,
rveuse, prs du feu, rpondait par monosyllabes  M. de Conprat. Cet
amoureux ttu, n'ayant pu supporter son exil, tait rapparu au Pavol
depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je
m'tais rfugie dans une embrasure de fentre.

Tantt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion
pour les travaux  l'aiguille; tantt je regardais le ciel noir, la
pluie qui tombait sans interruption; j'coutais le vent rugir, ce vent
de novembre qui pleure d'une faon si lamentable, et je me sentais
fatigue, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans
le mme moment, le bonheur accourt vers moi au trot prcipit de deux
beaux chevaux.

De minute en minute, et  la drobe, je jetais un coup d'oeil sur Paul.
Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de
l'trangler.

A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts,
fixes, presque hbts! Oui, mais si j'tais  la place de Blanche, s'il
me contemplait de la mme manire, je le trouverais charmant, plus
sduisant que jamais.  btise,  inconsquence humaines!

Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.

En cet instant, nous entendmes une voiture approcher du chteau. Mon
oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: Voil une
visite! et, quelques secondes plus tard, on introduisait prs de nous
l'ami de mon oncle et son attach d'ambassade.

Je ne sais pourquoi ce titre tait insparable, dans mon esprit, de la
vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch
sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.

Quand il entra, j'eus la pense que sa belle tte renfermait des ides
matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille tait assez leve pour
que Paul, auprs de lui, part transform en pygme; son expression
tait intelligente, hautaine, et telle que personne,  premire et mme
 seconde vue, ne lui et octroy l'aurole de la saintet. Assez froid,
mais courtois jusqu' la minutie, il avait de grandes manires et une
aisance qui subjugurent Blanche sance tenante.

M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour
partir, je le vis debout prs d'elle, je constatai avec une joie secrte
qu'il tait impossible de voir un couple mieux assorti.

Chacun, je crois, fit  part soi la mme remarque, car Paul nous quitta
avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernire
pense de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle
d'une grande proccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et
l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint djeuner le
lendemain au Pavol; trois jours aprs, il demandait la main de Blanche,
et deux semaines avaient pass sur ce fait lorsque j'crivis au cur:

Mon cher cur, l'homme est un petit animal mobile, changeant,
capricieux; une girouette qui tourne  tous les caprices de
l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends
parler de l'humanit entire, car ma personne est aujourd'hui le petit
animal en question.

Je ne suis plus dsespre, je n'ai plus envie de mourir, mon cur. Je
trouve que le soleil a retrouv tout son clat, que l'avenir pourrait
bien me rserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la
mort est la plus stupide invention du Crateur.

Blanche se marie, Monsieur le cur! Blanche se marie avec le comte de
Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu
d'un ftu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptt M. de Conprat!... Un
homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop
manger... est-ce absurde, cette considration? et n'est-il pas rationnel
de manger beaucoup quand on a bon apptit?--Si vous me demandez comment
les vnements ont ainsi tourn brusquement au Pavol, c'est  peine si
je pourrai vous rpondre. Je suis bouleverse, et tout ce que je puis
vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,--non, il pleuvait 
torrents, mais n'importe!--un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arriv
ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai devin
qu'il avait une ide de derrire la tte, devin aussi qu'il plairait 
Blanche, car il a toutes les qualits qu'elle rvait dans son mari. M.
de Kerveloch l'a regarde en homme qui sait apprcier la beaut, et,
quelques jours aprs, il sollicitait l'honneur de l'pouser, comme
disent mon oncle et l'tiquette.

Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour dclarer avec
chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle
refusait dcidment M. de Conprat.

Voil, mon cher cur! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps,
je rve aux toiles comme par le pass; je mets la bride sur le cou de
mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu' ce qu'elle ne
puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute
seule. Ah! mon cher cur, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui
dix fois plus qu' l'ordinaire. Votre excellente figure me parat plus
riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos
beaux cheveux blancs plus charmants.

Ce matin, j'ai regard les bois sans feuilles, qui me paraissaient
frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et,
soudainement, je me suis rconcilie avec l'imagination. Je me
repentirai toute ma vie de l'avoir traite si vilainement l'autre jour.
C'est une fe, mon cher cur, une fe remplie de charmes, de puissance,
de posie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette
magique, les pare de sa propre beaut.

Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas.  quoi
tiennent l'esprance, la joie?  quoi sert de se dsoler, quand les
choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mle? Mais pourquoi suis-je
si gaie quand rien n'est encore dcid pour mon avenir, et quand je
rflchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de
son existence? Quel chaos, mon cur! Il n'y a que des mystres en ce
monde, et l'me est un abme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne
sais o, a dj mis cette pense, peut-tre mme l'ai-je lue pas plus
tard qu'hier, mais j'tais bien capable d'en dire autant.

Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes ides joyeuses sont
saisies d'une panique irrsistible; elles se sauvent, s'envolent,
disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il
l'aime, Monsieur le cur, il l'aime! Le vilain mot, appliqu comme je
l'applique en ce moment!

Vous m'avez dit qu'il n'tait pas rare d'tre amoureux deux fois dans
sa vie, mon cur; mais en tes-vous sr? tes-vous bien convaincu?
L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-tre
m'aimerait-il? Vous qui tes un homme de sens, Monsieur le cur, ne
trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait
probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie,
et voil que des lois, inventes par quelque esprit sans jugement,
m'empchent de suivre mon penchant, de rvler mes penses secrtes,
d'apprendre mon amour  celui que j'aime!  vrai dire, je ne sais quoi,
au fond du coeur, m'obligerait galement  garder le silence et... quand
je vous disais que l'me est un abme insondable! Mon cher cur, je vois
une procession d'ides noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que
l'homme est mal quilibr!

Sans doute, les circonstances modifient les ides. Mon oncle va jusqu'
prtendre que les imbciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en
est-il du coeur comme de la tte?

clairez-moi, mon vieux cur.

Quand un projet tait dcid, M. de Pavol n'aimait point tergiverser
pour l'excuter. Parlant de ce principe, il dcida que le mariage de
Blanche aurait lieu le 15 janvier.

La dception avait t rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'ide
de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il tait franc,
loyal, sens et incapable de s'entter dans un rve, lorsque le bonheur
de sa nice tait en jeu.

Quant  Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que
la petite crature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutt, il
n'prouvait pas la moindre vellit de passion farouche. Je certifie
qu'il n'eut jamais l'ide d'empoisonner son rival ou de lui couper
galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et potique.

Lorsqu'il sut ses esprances ananties, il vint nous voir avec le
commandant. Il tendit la main  Blanche en lui disant d'un ton franc et
naturel:

Ma cousine, je ne dsire que votre bonheur, et j'espre que nous
resterons bons amis.

Mais cette faon d'agir en hros de comdie ne l'empchait pas d'avoir
beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent trs rares; quand je
le voyais, je le trouvais chang moralement et physiquement.

Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage
contre lui. Il et t si logique de m'aimer! si rationnel de voir que
nos deux natures se ressemblaient normment et que je l'aimais  la
folie!

Vraiment, si les hommes taient toujours logiques, le monde n'en irait
pas plus mal, et le moral des gens non plus.




XVIII


Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid trs vif. La
campagne, couverte de givre, avait un aspect ferique. Junon,
extrmement ple, tait si belle dans ses vtements blancs que je ne me
lassais pas de la regarder. Je la comparais  cette nature froide et
splendide qui, pare d'une blancheur clatante, semblait s'tre mise 
l'unisson de sa beaut.

Aprs le djeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle
redescendit trs mue; nous nous embrassmes tous d'une faon
pathtique, et en route pour l'Italie!

Le beau moment, le beau moment! disais-je en moi-mme.

Mes motions multiples m'avaient fatigue et j'avais soif de solitude.
Laissant donc mon oncle se dbrouiller avec ses convives comme il
l'entendrait, je pris un manteau fourr et m'acheminai vers un endroit
du parc que j'aimais particulirement.

Ce parc tait travers par une rivire troite et courante; sur un
certain point de son parcours, elle s'largissait et formait une cascade
que des pierres, habilement disposes, avaient rendue haute et
pittoresque.  quelques pas de la cascade, un arbre tait tomb, le pied
d'un ct de la rivire, la tte sur l'autre berge. Il avait t oubli
dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut
le faire enlever, il s'aperut que la sve se manifestait par des
rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit
jeter un autre arbre  ct du premier, relier les branches entre elles,
planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le
temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez pais pour que mon oncle
et un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul
danger de s'emptrer dans les branches et de tomber dans l'eau.

C'tait cet endroit solitaire et assez loign du chteau que j'avais
choisi pour thtre de mes mditations. Je m'arrtai prs du pont charg
de givre, afin de rflchir  l'avenir et d'admirer les normes glaons
qui pendaient  la cascade, que la gele avait arrte dans sa course.

Je ne sais depuis combien de temps je rflchissais ainsi, sans me
soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers
moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin.

Cet objet paraissait mlancolique et de fort mchante humeur. Avec une
canne que, dans un moment de distraction, il venait de drober  mon
oncle, il administrait des coups nergiques aux arbres qui se trouvaient
sur son passage, et la poussire blanche qui les couvrait s'parpillait
sur lui.

Je lui tournais le dos  moiti, mais il est de notorit publique que
les femmes ont des yeux par derrire, et je ne perdais pas un de ses
mouvements.

Arriv prs de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le
pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupe d'une petite branche
de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le
regardant de travers sans qu'il s'en apert.

Ma cousine...

--Mon cousin?

J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il
s'arrtait l, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour
l'encourager.

Il frona les sourcils et s'cria avec clat:

J'ai envie de me brler la cervelle!

--Trs bien, dis-je d'un ton sec, j'irai  votre enterrement.

Cette rponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras
et me regarda fixement.

Vous ne m'empcheriez pas de me suicider, ma cousine?

--Non, certainement, rpondis-je avec tranquillit. Pourquoi me
mlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la libert, et si vous
avez envie de quitter cette valle de larmes... h! mon Dieu, je ne
lverai pas un doigt pour vous en empcher. Que chacun en cette vie
agisse comme il lui plat!

Sur ce, je me remis  tudier ma branche de sapin, pendant que mon
objet, dconcert par la manire librale avec laquelle j'envisageais
son lugubre projet, avait une expression assez dconfite.

Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma
cousine. La premire fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si
plaisant!

--Hlas! monsieur mon cousin, que signifie l'apprciation d'une petite
campagnarde qui en est rduite  la socit d'un cur, d'une tante
grincheuse et d'une cuisinire revche?

--Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que
je n'tais pas cur et que mon visage n'tait pas tout  fait aussi
fan que celui de Mme de Lavalle?

--Vous l'avez dit, beau cousin.

Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dpit, et,
prenant son chapeau avec humeur, il le lana sur le pont. Oh! que je
comprenais bien les mouvements de son me! Il tait heureux, heureux de
trouver un prtexte pour grogner et s'en prenait  moi de ses
dceptions, de mme que j'avais dcharg mes amertumes sur mes
bonshommes en terre cuite et l'infortun baron Le Maltour.

Votre tante tait horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement.

--Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, rpondis-je sur le
mme ton.

--Et la jolie table, le joli couvert! Tout tait mis de travers!

--Oui, mais quel dindon! Comment n'tes-vous pas mort d'une indigestion?
Je le croyais fermement, jusqu'au moment o je vous revis ici, mon
Dieu... parfaitement en vie.

--Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous,
mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous
ai-je fait?

--Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner
votre corps  sa dernire demeure.

--Mon corps! s'cria-t-il avec un frisson pnible. Je ne suis pas encore
mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour
la Russie.

--Bon voyage, monsieur mon cousin!

Il s'tait loign, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai
les mains avec dcouragement, et de grosses larmes roulaient dans mes
yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant.

Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous
f... Eh quoi! vous pleurez?

--Je pensais  Junon, dis-je en russissant  parler d'un ton naturel.

--C'est vrai, petite cousine, vous allez tre bien seule. Donnez-moi la
main, voulez-vous?

--Volontiers, Paul.

Hlas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mlancolie, car il
pensait  une main plus belle qu'il avait rv de possder.

Et il partit pour ne pas revenir.

Malgr le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant prs
du pont, et, penche sur la rivire, je voyais mes larmes tomber sur la
glace.

Parler de se brler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime
prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est
probablement aussi pris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je
ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir
amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que prs de lui
une petite...

--Que faites-vous l, Reine? me dit mon oncle qui s'tait approch de
moi, sans que je l'eusse entendu marcher.

Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon motion.

Comment, nous pleurons!

--Que les hommes sont btes, mon oncle!

--Profonde vrit, ma nice! Est-ce cela qui fait couler vos larmes?

--Paul a envie de se brler la cervelle, dis-je en pleurant.

--Le croyez-vous capable de se porter  cette extrmit?

--Non, rpondis-je en souriant malgr mes larmes. La violence est
certainement incompatible avec sa nature, mais son ide prouve que...

--Oui, je sais, ma nice. Son ide prouve qu'il aime ma fille; mais
croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous
ferons en sorte que son coeur ne s'gare plus.

--Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa
vie sans tre un phnomne?

M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisration
qui s'adressait autant  mon inexprience qu' mon chagrin.

Pauvre petite nice! les hommes qui aiment une seule fois dans leur
vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte.

--Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal! dis-je avec
conviction.

Mais j'tais aussi enchante qu'indigne, et je ne demandais qu'
profiter de la vilenie inhrente  la nature humaine.

Cependant, Junon est si belle!

--Regardez ce pont que vous aimez tant, Reine. Avant que les branches et
les plantes qui le couvrent aient reverdi Paul aura oubli, avant que
les feuilles aient eu le temps de jaunir et de tomber de nouveau il sera
revenu au Pavol et...

Il sourit d'une faon expressive, puis s'en alla sans achever sa phrase,
et, toute saisie, je le regardai s'loigner en pensant que les oncles
qui prdisent ainsi l'avenir avec tant d'aplomb sont vraiment des tres
bien singuliers.

C'est fort bien, me dis-je en reprenant  pas lents le chemin de la
maison, mais si son coeur change, il peut s'prendre d'une femme dans ses
voyages. Prcisment on dit que les femmes russes sont trs belles...
Il faut l'envoyer chez les Esquimaux!

Je me mis  courir de toutes mes forces, et j'arrivai devant la porte du
chteau au moment o le commandant montait en voiture.

Je le pris par le bras et l'entranai  l'cart.

Commandant, Paul part pour la Russie?

--Oui, son voyage est dcid.

--J'ai pens... si vous vouliez que... Enfin il serait mieux...

Dcidment c'tait beaucoup plus difficile  dire que je ne l'avais
suppos. Ma fiert faisait ses embarras et me prchait le silence.

Eh bien, chre enfant, parlez vite; je gle l!

--Le sort en est jet! m'criai-je  haute voix en frappant du pied.

Ma fiert et moi nous sautmes le Rubicon, et je dis en baissant les
yeux:

Mon cher commandant, je vous en supplie, conseillez  Paul d'aller chez
les Esquimaux.

--Pourquoi chez les Esquimaux?

--Parce que les femmes de ce pays-l sont affreuses, balbutiai-je, et
que les Russes sont trs belles.

Le bon commandant releva mon visage tout rose de confusion et me
rpondit simplement:

Soit, je lui conseillerai d'aller chez les Esquimaux.

--Que je vous aime! dis-je les larmes aux yeux en lui serrant la main.
Mais dites-lui de ne pas rester longtemps dans les huttes de ces bonnes
gens, de peur d'attraper du mal; il parat que c'est une odeur atroce.

Voyant arriver mon oncle, je m'enfuis en disant:

Commandant, un homme d'honneur n'a que sa parole, tenez bien la vtre!

Je montai dans ma chambre avec la conviction trs dsagrable que
j'avais amplement suivi l'exemple du gouvernement, et que je venais de
fouler aux pieds tous les principes de la dignit.

Mais bah! si on ne s'aidait pas un peu dans la vie, comment pourrait-on
se tirer d'affaire? Cette rflexion fit taire mes remords. Je
m'installai  mon secrtaire et j'crivis:

Tout est fini, Monsieur le cur! Ils sont maris, ils sont partis,
heureux, ravis, et j'aurais donn dix ans de mon existence pour tre 
la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en
serai-je l?

Savez-vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui
aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de
l'Aiguille-Verte. Mon cur, mon cher cur, je vous en supplie, dites
votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de
l'Aiguille-Verte.

Au revoir, Monsieur le cur, j'espre que vous viendrez bientt  la
cure du Pavol.




XIX


Le seul vnement de la fin de l'hiver fut en effet l'installation du
cur dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur
que nous emes  nous retrouver sans crainte d'une sparation prochaine.

C'tait avec dlices que je le voyais monter en chaire et prcher d'un
air rjoui sur l'iniquit des hommes. Puis il arrivait au chteau, comme
jadis au Buisson, sa soutane retrousse, son chapeau sous le bras et ses
cheveux au vent.

Nous reprmes nos causeries, nos discussions et nos disputes. Le temps
me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le
bonheur le plus complet, n'taient pas faites pour me consoler et me
faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le cur pour
lui confier mes soucis, mes inquitudes, mes esprances et mes rvoltes
contre l'attente que j'tais oblige de supporter.

Je savais que mon objet n'avait point, hlas! apprci l'ide d'aller
chez les Esquimaux. Il se promenait tranquillement  Ptersbourg, et les
belles dames slaves me faisaient une peur terrible.

tes-vous sr qu'il ne tombera pas amoureux d'une Russe, monsieur le
cur?

--Esprons-le, petite Reine.

--Esprons-le!.. Rpondez donc d'une faon plus catgorique, mon cur. 
quoi pensez-vous? Voyons! ce n'est pas possible qu'il s'prenne d'une
trangre; dites-moi que ce n'est pas possible et qu'il m'aimera un
jour.

--Je le dsire ardemment, mon pauvre petit enfant; mais vous feriez
mieux de supposer le contraire et d'en prendre votre parti.

--Vous me ferez mourir d'impatience avec votre rsignation, mon cher
cur.

--Ah! que vous avez peu de sagesse, Reine!

--La sagesse,  mon avis, consiste  vouloir le bonheur. Dites-moi qu'il
m'aimera, mon cur, je vous en prie.

--Mais je ne demande pas mieux, mon cher enfant, rpondait le cur, qui
malgr son effroi pour la souffrance physique, et bien t capable de
suivre l'exemple de Mucius Scvola et de brler sa main droite, si mon
bonheur avait dpendu d'un tel sacrifice.

Nanmoins, malgr la joie de possder mon cur, malgr la bont de mon
oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrmement triste.

J'aimais  parcourir seule les alles du bois. J'aimais  rester pendant
de longues heures prs de la cascade, mditant sur notre dernire
entrevue, songeant  ce que je ferais si je le voyais apparatre gai,
charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au
Buisson, et que depuis je ne lui avais pas revue pour moi!

Cet amour de la solitude se dveloppait de jour en jour, et ma
mlancolie grandissait en proportion. Enfin, je perdis peu  peu toute
ma loquacit, et si M. de Pavol, depuis longtemps dj, n'avait pas pris
au srieux mon amour, ce fait seul lui et prouv sa profondeur.

Six mois passrent ainsi.

Un jour, l'anniversaire de mon arrive au Pavol, j'tais assise dans le
jardin du presbytre. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait
rafrachi l'atmosphre et arros les fleurs du cur. Il s'amusait 
chercher des limaons pendant que, sous l'influence de penses
agrables, j'appuyais la tte sur le mur prs duquel mon banc tait
plac et me laissais possder par de joyeuses esprances. Les gouttes
d'eau, qui obligeaient les feuilles  se courber sous leur poids,
troublaient seules en tombant mes rflexions, et l'odeur de la terre
mouille me rappelait les meilleures heures de ma vie.

De temps en temps, le cur me disait:

C'est tonnant, tous ces limaons! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai
dj trouv plus de cinq cents?

Je relevais la tte nonchalamment et contemplais en souriant le bon
cur qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes
rveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.

Je fus rveille par le grincement de la barrire qui fermait la haie du
jardin, et le son d'une voix pleine de gaiet me causa la plus violente
secousse que j'eusse jamais ressentie.

Bonjour, mon cher cur, comment allez vous? Combien je suis content de
vous voir! Et Reine, o est-elle?

Reine tait toujours assise  la mme place, dans l'impossibilit de
dire un mot et de faire un mouvement.

Ah! la voil, s'cria Paul en s'approchant de moi  grandes enjambes.
Chre petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, que je suis heureux
de vous revoir!

Il prit ma main et l'embrassa...

J'assure que ce qui se passa ensuite fut indpendant de ma volont, et
qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.

C'tait de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la
tentation; mais quand je sentis ses lvres sur ma main, quand je compris
que cet acte n'tait point inspir par une galanterie banale, mais par
un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me
regarder avec une expression inquite, affectueuse, particulire, plus
ravissante cent fois que celle qui m'avait tant fait songer... ce fut
plus fort que mon nergie, et la fatalit,  laquelle je crois depuis ce
moment-l, m'emporta et me jeta dans ses bras.

J'eus  peine le temps de sentir l'treinte qui rpondit  mon lan. Je
me rfugiai, rouge et confuse, sur le banc, en cachant mon visage dans
mes mains, non sans avoir entrevu la figure du cur, dont l'air  la
fois stupfait, effarouch, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.

Chre Reine, murmura Paul  mon oreille, si j'avais connu votre secret
plus tt, je ne serais pas rest si longtemps loin de vous.

Je ne rpondis pas, parce que je pleurais.

Il prit de force une de mes mains et la retint dans les siennes, tandis
que, saisie d'un accs de timidit comme je n'en avais jamais eu, je
dtournais la tte en essayant de la retirer.

Laissez-la-moi, cette main si petite et si jolie; elle m'appartient
maintenant. Tournez la tte de mon ct, Reine!

Je regardai en face ces beaux yeux francs qui me souriaient, et je
m'criai:

Dieu soit lou! mon oncle avait raison, vous n'tes pas le pic de
l'Aiguille-Verte.

--Le pic de l'Aiguille-Verte?... me dit-il, surpris.

--Oui, mon oncle prtendait..., mais n'importe! Qui donc vous a appris
ce que vous ignoriez en partant?

--Mon pre, M. de Pavol, et beaucoup de choses que je me suis rappeles
depuis deux mois.

--Il est donc bien vrai que l'amour attire l'amour? dis-je innocemment.

--Rien n'est plus vrai, chre petite fiance! Oh! le doux nom! oui,
nous tions fiancs, et nous gardmes le silence pendant que le cur
pleurait de joie, que des moineaux, sur le toit du presbytre, criaient
d'une faon assourdissante, et que les limaons, s'chappant de la
prison o le cur les avait mis, couraient de tous cts.

Bien certainement, le moineau n'est point un oiseau sduisant, son
plumage est terne et laid, son cri manque de mlodie, et certaines
personnes l'accusent d'tre voleur et immoral, ce que je refuse de
croire: je ne sache pas non plus que les limaons aient jamais pass
pour des animaux trs potiques; il n'en est pas moins vrai que, depuis
l'instant dont je viens de parler, j'adore les moineaux et les limaons.

J'tais dans le ravissement, je croyais rver... Je ne me lassais pas de
le regarder, d'couter sa voix que j'aimais tant et de sentir ma main
serre dans la sienne. Cependant, malgr moi, le souvenir de celle qu'il
avait aime hantait mon esprit et troublait un peu ma joie, mais je
n'osais pas lui en parler.

Mon oncle sait que vous tes ici, Paul?

--Oui, j'arrive du Pavol, et j'ai voulu absolument venir seul auprs de
vous. Ce jardin mouill ne vous rappelle-t-il rien, Reine?

Je ne rpondis pas directement  sa question, seulement je lui dis:

Mais vous..., vous avez gard un mauvais souvenir du Buisson?

--Moi! par exemple! jamais je n'ai pass une aussi bonne soire!

--Oh! repris-je en le regardant en dessous, ma tante qui tait horrible?

--Non, non, pas si horrible. Un peu commune, peut-tre, mais vous n'en
paraissiez que plus charmante.

--Et le couvert si mal mis! Tout tait de travers!

--Je n'ai jamais si bien dn. Cet intrieur dlabr vous faisait valoir
comme une fleur qui semble plus jolie, plus dlicate, parce que le
terrain dans lequel elle s'lve est laid et inculte.

--Vous tes devenu pote dans votre voyage, dis-je en souriant.

--Non, du tout, petite Reine.

Il passa mon bras sous le sien et m'emmena  l'cart.

Non, pas pote, mais amoureux de vous, ma cousine. coutez bien; je
vous aime dans toute la sincrit de mon coeur.

Je savourai la douceur de ce mot et du regard qui l'accompagnait, en me
disant intrieurement qu'il tait bien heureux que les hommes fussent
inconstants.

Mais ce changement me paraissait inou, et je ne pus m'empcher de
murmurer:

C'est bien certain, vous ne l'aimez plus du tout, du tout?

--Vous parlerais-je comme je le fais, s'il en tait autrement?
rpliqua-t-il d'un ton srieux. N'avez-vous pas confiance en ma loyaut?

--Oh! si, dis-je en croisant mes mains sur son bras dans un lan
affectueux.

C'tait bien vrai, car, aprs sa rponse, l'image de Blanche ne vint
plus jamais me troubler. Je l'aimais sans la moindre arrire-pense
jalouse ou dfiante, et il mritait cette confiance parfaite.

Tenez, voil mon pre et M. de Pavol qui arrivent.

--Eh bien! ma nice, que vous semble de ma prdiction?

--Vous tes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant.

--C'est le commandant qui a rvl le secret, Reine; il le connaissait
depuis longtemps.

--Oh! non, depuis huit mois seulement.

--Du premier jour que je vous ai vue, chre petite bru.

--Est-il possible!

--Et Paul n'est point all chez les Esquimaux, reprit mon oncle en
riant.

Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement
ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma
joie, avec quelle dlicatesse, quelle bont ils me plaisantaient sur ce
fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jet  tous les vents.

Alors commena cette poque ravissante des fianailles, poque exquise 
nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour
naf, de foi, d'illusions compltes et d'enfantillages. Ah! que je
plains ceux qui n'ont jamais aim ainsi! Que je plains ceux que leur
folie entrane loin de l'ornire commune et des affections lgitimes! Du
reste, jamais, jamais, quelle que soit l'loquence des gens qui voudront
me convaincre, je ne croirai que l'amour vrai puisse exister sans avoir
l'estime pour base premire.

Nous passions nos jours les plus agrables au presbytre, sous la garde
du cur. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses
plantes  des tuteurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrter dans
son travail pour lancer de notre ct un coup d'oeil investigateur, afin
de nous apprendre qu'il tait un mentor srieux.

Nous nous regardions en riant, car nous connaissions la svrit de
notre gardien dbonnaire.

Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une
fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:

Mon cur, vous rappelez-vous le temps o vous vouliez me persuader que
l'amour n'tait pas la plus charmante chose du monde?

--Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet lui-mme n'et pu vous
convaincre.

--Voyons, n'avais-je pas raison?

--Je commence  croire que si, rpondait-il avec son bon, son charmant
sourire.

Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la vote cleste
ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirm que le ciel
tait trs couvert, mais je n'en crois rien.

Une foule sympathique se pressait dans l'glise. On chuchotait:

Quelle jolie marie! comme elle a l'air heureux et tranquille!

Il est certain que j'tais tonnamment calme.

Mais pourquoi me serais-je tourmente? Mon rve le plus cher
s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la
plus lgre inquitude ne venait m'agiter.

Je vis confusment quelques douairires qui souriaient sur mon passage,
et je fus prise d'une immense piti en songeant qu'elles taient trop
vieilles pour se marier.

L'orgue rsonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de
mes prventions sur la musique. L'autel tait par de fleurs, tincelant
de lumires, et tous les dtails de l'arrangement, prsid par le got
artistique de Junon, charmaient mes yeux.

Mon mari passa l'anneau nuptial  mon doigt d'une main mal assure, en
mordant sa jolie moustache pour dissimuler le tremblement de ses lvres.
Il tait bien plus mu que moi, et son regard me disait ce que j'aurais
aim  m'entendre rpter ternellement...

Et vraiment, on et vainement cherch sur la terre, et dans toutes les
autres plantes de l'univers, un visage aussi rayonnant que celui de mon
cur.

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie,

Rue Garancire, 8.

       *       *       *       *       *




LE VOEU DE NADIA

I.


Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'aprs-dne;
tendu dans un rocking-chair de bambou, il se balanait nonchalamment en
regardant le paysage dor par les rayons du soir.

Sous ses yeux s'tendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une
vapeur rose, o se dessinaient  peine en plus fonc les masses
granitiques de la cte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter
doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues
descendaient jusqu' la mer.  droite, la ville de Pterhof s'talait en
amphithtre, dployant l'animation factice des villes d'eaux, o l'on
se hte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux
 vapeur qui font le service de Ptersbourg fumaient et grondaient
auprs de la longue estacade, dposant de nombreux passagers, venus pour
entendre jouer la musique dans les jardins impriaux ou pour passer la
soire prs de quelque ami: d'lgants uniformes d'officiers de toutes
les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient
autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute
l'exubrance de la vie mondaine russe semblait se rsumer dans ce coin
de terre.

 gauche, les villas clair-semes dans les feuillages, la cte fuyante
qui semblait se drober  l'treinte de la mer, reposaient le regard et
l'esprit.

Le prince tait blas sur le spectacle de la ville, peut-tre l'tait-il
encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais srement il ne
l'tait pas sur le charme d'un caf brlant et dlicieux, d'un cigare
exquis, d'un fauteuil confortable; c'taient des jouissances dont, loin
de s'amoindrir, l'intensit semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi
s'tira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de batitude, au
moment o sa tasse de caf vint se poser comme par enchantement prs de
sa main.

--Oh! le vilain pre, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en
mme temps qu'une douce main caressante se posait sur l'paule de
Roubine.

--C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.

--Oui, c'est moi! Est-ce que votre caf serait bon, s'il tait vers par
une autre main que la mienne?

Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit
tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage pench vers
lui, et rpondit:

--Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?

--On va  la musique. Il y a une quantit de belles promesses sur le
programme; les grandes eaux jouent, et on les claire  la lumire
lectrique... Avec cela, un superbe concert...

--Que de splendeurs! Alors nous y allons?

--Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calche et les
chevaux isabelle.

--Trs bien, fit nonchalamment l'heureux pre. Assieds-toi, Nadia, tu
m'empches de voir un bateau qui arrive  Cronstadt.

La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le
soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, aprs quelques
manoeuvres habilement excutes, s'arrta devant la forteresse de granit.

Un fourmillement de barques se produisit immdiatement alentour. Le
prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette
place, et observa un moment le lointain.

--Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il aprs un mouvement
d'attention.

--Quelque Allemand, dit ngligemment sa fille.

Ils causrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa
longue-vue.

--Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht  vapeur qui vient
ici!

En effet, un lgant bateau de plaisance traversait le golfe et se
dirigeait  toute vapeur vers Pterhof; le pavillon flottait 
l'arrire, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait
au haut du mt.

--Je parie que c'est Korzof! s'cria joyeusement le prince: c'est
Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver 
Pterhof ds son arrive, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela
lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux
heures!

--Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille,
qui tournait le dos au golfe.

--Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son
pre.

--Il peut accomplir cette opration  bord de son yacht, rpondit Nadia
du mme ton froid.

--Comme tu te montres indiffrente! s'cria le prince en dposant la
longue-vue et en regardant sa fille. Je m'tais figur que tu avais
beaucoup d'amiti pour lui!

--J'ai beaucoup d'amiti pour Dmitri Korzof, rpliqua la jeune fille;
mais mon amiti, vous le savez, mon pre, ne s'exprime pas  la faon de
celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de
leur tendresse.

--Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrs, fit le prince avec
un peu d'ironie.

Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se
rapprochait rapidement.

--Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.

Un coup frapp sur un timbre plac sur la table appela un domestique.
Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le
parterre situ  quelques marches au-dessous. De l une troue
habilement mnage dans le sommet des arbres du jardin permettait de
dcouvrir une partie du golfe.

Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur
fond rouge les armoiries des Roubine, se dveloppa sur le toit de la
villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.

La dtonation d'une petite pice d'artillerie rpondit  ce signal;
Nadia put voir la fume blanche s'envoler de l'arrire du yacht, et la
flamme du mt monta et redescendit rapidement.  son tour, le pavillon
princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un
oiseau qui replie ses ailes, et disparut.

--C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a rpondu tout de suite! Je
prsume qu'il avait aussi sa longue-vue braque sur la terrasse. Eh,
Nadia?

Nadia ne rpondit rien. Le coup de canon avait amen  ses joues ples
une rougeur lgre. Elle se dtourna et cueillit deux roses  un rosier
vritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre clbre
de Roubine, transplant dans le parterre pour charmer les yeux et
l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplac par
un autre.

Une calche attele de deux chevaux bais, irrprochables de formes et
d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna  temps
pour les entrevoir ou plutt les deviner  travers la grille.

--Et voil l'quipage de Korzof qui va le chercher au dbarcadre! C'est
trs-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'tait peut-tre pas pour
nous? C'tait peut-tre pour ses chevaux?

--Si les ordres n'avaient pas t donns d'avance, rpondit la jeune
fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.

--Ah! trs-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de
l'oeil.

Un de ses passe-temps favoris consistait  la taquiner discrtement,
sans paratre y mettre d'intention, ce qu'il faisait  merveille.

--Changes-tu de toilette pour aller  la musique? reprit-il aprs un
court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poigne de fleurs,
qu'elle laissa tomber  ses pieds quand elle se retourna pour
l'couter, ne gardant  la main que les deux roses.

Elle jeta un coup d'oeil sur sa robe de batiste blanche, couverte de
dentelles, et rpondit par un signe de tte ngatif.

--Je me suis habille avant le dner, ajouta-t-elle.

--Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-tre modifi tes
projets, continua le prince sur le mme ton de lger persiflage.

--Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une
lueur hautaine dans ses beaux yeux gris fonc.

--Je t'adore, ma fille chrie! fit l'heureux pre en l'attirant  lui
pour l'embrasser. Je suis un pre terrible, je voudrais tout savoir...

--Vous savez tout! rpondit-elle avec une franchise trs-noble.

--Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille
sous le sien, deviner avant que tu saches toi-mme!

Nadia baissa la tte; le prince continua:

--Je suis  la fois ton pre et ta mre, ma Nadia chrie; j'ai peur de
ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton
admirable mre vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais
puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis
avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas
fait pour attirer ta confiance, Nadia...

--Oh! mon pre! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour
baiser la main qui retenait la sienne.

--Je veux dire que je suis un pre trop jeune, un peu taquin, que je ne
suis pas l'homme absolument srieux et patriarcal qui reprsente l'idal
du pre; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutt l'air d'un
camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour,
je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour
te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le
font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grce et parfois plus
de vrit. Avoue, Nadia, que je suis un pre bien bizarre!

--Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau
regard plein de tendresse filiale; vous tes un pre adorable et un pre
ador.

--Et toi, tu es la plus charmante des filles! rpliqua Roubine en la
regardant avec orgueil.

En effet, Nadia Roubine tait une des plus belles personnes de la cour.
Grande et mince, avec cette flexibilit de roseau qui est un si grand
charme chez les jeunes filles russes, elle portait firement la lourde
et paisse couronne de cheveux brun dor qui parat sa tte; ses yeux
magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait  se
taire, ils protestaient en dpit d'elle contre cette violation, de la
vrit. Sa bouche, un peu grande, tait d'un dessin ferme et pur, et son
sourire dcouvrait des dents larges, lgrement cartes, mais parfaites
de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possdait
un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excs de
mauvais got dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne
manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.

Ils s'taient arrts sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui
changeait de couleur  la lueur dcroissante du jour, lorsqu'une voiture
s'arrta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles,
firent danser le mtal de leurs gourmettes.

Presque au mme instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la
porte vitre qui communiquait avec la terrasse.

--Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperu votre signal; je me permets de
venir vous remercier.

Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui prsentait sa main, et la
porta respectueusement  ses lvres.

--Rentrant au logis aprs une absence de quatre mois, dit-il, vous ne
pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre
le coeur.

--Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en
fronant lgrement le sourcils.

--Ce n'tait pas du tout la mme chose, rpondit le nouvel arriv avec
un sourire lumineux qui seyait fort bien  son visage intelligent et
brave: le pavillon russe, c'tait la patrie; le vtre, princesse,
c'tait... c'tait l'amiti.

--Il n'a pas os dire la famille! fit le prince en riant, pendant que
Korzof rougissait et que Nadia dtournait la tte d'un air mcontent. Il
n'a pas os, parce qu'il a une soeur froce qui est jalouse de tous ses
amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?

--Toujours et plus que jamais, rpondit Korzof en riant aussi. Mais cela
ne m'empche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond,
ma soeur le sait bien, et elle en est enchante. Je ne vous demande pas
comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied  merveille,
princesse.

--Quel aplomb d'appeler a la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe,
sans mares...

--Mais non sans temptes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince,
soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de
la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?

Nadia sourit et ne rpondit pas.

--Vous viendrez  la musique, tantt? demanda Roubine, au moment o
Korzof allait les quitter.

--Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant press. Je passe chez
moi, pour y jeter un coup d'oeil, et je vous rejoins. Vous y allez sans
doute?

Nadia fit un signe de tte affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant
elle, serra la main de son pre, et l'instant d'aprs la calche passa
devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.

Roubine regarda sa fille du coin de l'oeil; elle paraissait trs calme;
une lgre rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.

--Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous
le sien.

--Mais, mon pre... comme  l'ordinaire, rpondit-elle tranquillement.
Un peu hl, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer
produit toujours cet effet.

Le prince, dsappoint, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers
le salon.

--Voulez-vous un peu de musique, mon pre? lui dit-elle en le rejoignant
aussitt.

--La calche est avance, dit un valet de pied sur le seuil du salon.

Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un lger burnous
brod d'or et monta dans une lgante voiture basse, que connaissait
bien toute la brillante jeunesse de Pterhof. Son pre s'assit auprs
d'elle, et ils roulrent vers le parc, entrans rapidement par deux
chevaux isabelle, uniques en Russie cette anne-l, et sans prix.




II


Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'anne, il
ne disparat de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers
rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute
avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui
semble taill dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pice
d'eau.

Tout  coup, un grondement sourd se fit entendre, et une norme masse
d'eau s'lana vers le ciel tout d'une pousse, jaillissant de la bouche
du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux
courantes se rpandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, plac
devant le chteau, au milieu des parterres, fit entendre son premier
accord solennel.

C'est une fte dont la rptition a blas ceux qui en sont les tmoins
presque journaliers; mais Nadia n'tait pas blase. Tout en vivant au
milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conserv
une fracheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son ge et
de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe
d'adorateurs, elle regardait se dtacher sur la mer bleue, sur le ciel
dj gris perle, la colonne gigantesque d'cume et de poussire d'eau
transparente que lanait le lion dor. Dans les jeux de la lumire et de
l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berait la mlancolie de
ses penses secrtes.

Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses,
aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fracheur du
soir, avec un bruit de soie froisse qui voquait des ides de richesse
et de bien-tre; les perons des officiers de la garde faisaient
entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or fil retentissaient
sur le mtal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des
quipages, assourdi par une paisse couche de sable, rsonnait comme un
tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'_Euryanthe_, qui
parle si bien des forts et des solitudes, et sans entendre les propos
futiles, qui s'changeaient auprs d'elle, Nadia, les yeux perdus au
ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la
premire toile.

Elle jouissait profondment de toutes ces choses exquises, fruits d'une
civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la
richesse imprissable de la nature, le froissement des toffes soyeuses
sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'clat du bronze dor
sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce
magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais,
tout en prouvant le bien-tre de cette jouissance artistique, elle ne
pouvait s'empcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la
tendance gnrale de son esprit la portaient  songer  ceux qui
travaillent obscurment pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les
matriaux qui les composent. Prive trop jeune de sa mre, qui et su
mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, leve par une
institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la
morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses
souffrances, qui, peu  peu exagre par sa tendance naturellement
enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une ide fixe.

Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les
annes de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son pre,
s'tait sans cesse vide dans des mains plus avides que mritantes.
Quelques dsillusions dans cette voie lui inspirrent le dsir
d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher  l'amoindrir dans
ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de
son poque; elle eut  la campagne son cole du dimanche, o les enfants
des villages voisins furent attirs par la promesse de rcompenses; elle
fut au nombre des fondatrices d'une crche, d'un orphelinat, d'une
maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charit  ct
de sommes considrables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle
connaissait l'inanit de ces oeuvres, entreprises  grands frais par des
femmes inexprimentes, qui dpensent dix fois la somme ncessaire pour
faire le bien et n'obtiennent qu'un rsultat parfois nul, toujours
mdiocre, faute de savoir ou de vouloir carter toute ostentation
ruineuse et inutile.

--Et vous, princesse, en tes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix
prs d'elle.

Elle tait si loin de Pterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empcher
de tressaillir.

--Pardon, rpondit-elle en se remettant. Je pensais  autre chose. De
quoi parliez-vous?

--Du nouvel orphelinat fond par la comtesse Brazof; elle a achet une
maison au vieux Ptersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui
resteraient orphelines. Vous en tes sans doute?

--Non, rpondit Nadia.

--Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser
cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interroge.

--Parce que toutes ces histoires-l finissent de mme. Ou bien on n'a
pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas
d'employs, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas
d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner,
voyant que cela n'avance  rien. Je ne suis pas pour les charits
collectives.

Un murmure d'approbation s'leva du sein du groupe. Nadia et dit
exactement le contraire, que l'approbation eut t la mme. Il y avait
l une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un gnral-major
de trente-deux ans et deux attachs au ministre des affaires
trangres, qui taient absolument abrutis par l'adoration que leur
inspirait la jeune princesse.

--Vous tes si bonne, princesse! s'cria le gnral, vous faites plus de
bien  vous seule...

--Chut! fit la jeune fille en portant son ventail  ses lvres,
respectez la musique!

La cour de Nadia tomba aussitt dans un recueillement profond, et tout
le monde s'appliqua  couter avec l'attention la plus soutenue le pot
pourri quelconque qu'excutait l'orchestre militaire. Nadia changea un
coup d'oeil railleur avec son pre, confident de toutes ses malices, et
ils se sourirent  la drobe, puis reprirent l'apparence du sang-froid.

Deux ou trois dames s'approchrent et causrent un instant avec Nadia.
La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprs d'elle comme elle
faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la dfunte impratrice,
une femme d'un grand coeur et d'un esprit fort sens, qui remplaait
autant que possible prs de sa nice la mre morte trop tt. La
conversation continua par accs, au gr des caprices de la jeune fille,
qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et
qui ordonnait le silence pour les autres.

Les toiles envahissaient rapidement le ciel toujours ple, et la soire
s'avanait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe
o trnait la jeune princesse.

--Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.

--Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez chang le lieu de vos
audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous
trouvait plus prs de l'orchestre.

--On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus
j'aime la solitude, rpondit Nadia.

--Elle ne sera jamais o l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.

Nadia sourit d'un air ddaigneux et remercia d'un lger signe de tte.
Korzof s'tait assis en face d'elle;  la lueur de ces soires de juin,
il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.

--Quelles nouvelles? demanda-t-il  son plus proche voisin. Je suis
depuis quatre mois sans communications avec le monde civilis. Ces
voyages en bateau  vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-l.

--En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux,
n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrive du jeune
homme dans leur cercle.

--Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamn,
c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu' bord d'un
navire...

--Il vous arrive donc de ne savoir  quoi penser? demanda Nadia en
relevant la tte pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en
vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

--Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le coeur pleins
de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,--ni
encourages,--ajouta-t-il plus bas, ces penses sont des compagnes sans
gaiet. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, nat ou
se marie?

--Peu de morts, et pas intressantes, repartit le prince; pas de
naissances, que je sache; mais des mariages,--tant qu'on en voudra. Olga
Rzine pouse Bachmakof; Moraline pouse mademoiselle Kouref...
attendez... Natacha Doubler pouse le vieux Serguinof...

--Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'leva un peu tremblante de colre ou d'motion.

--Autant d'un ct que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils taient loin des conversations
bruyantes; le seul bruit qui accompagnt sa voix tait celui des eaux
jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

--Natacha pouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et
Serguinof pouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien leve, et
qu'elle va lui faire un intrieur agrable pour ses vieux jours. C'est
un mariage d'intrt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui
s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte,
elle qui a un million de dot, d'pouser Bachmakof qui en a un et demi?
N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de
filles gnreuses et dsintresses, pour que tout mariage soit un
trafic ou un placement  de gros intrts?

--Permettez, princesse, dit le gnral-major en se rengorgeant; la
richesse serait-elle, dans vos ides, un obstacle aux sentiments?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience,
et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient
s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est trs-naturel, et ils font
trs-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux  faire! Mais que
voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est rserv, 
ces tres qui n'ont rien  faire dans la vie que de s'amuser partout o
l'on s'amuse et de s'ennuyer  la maison, quand ils sont seuls? Tant
qu'ils sont jeunes,  force de se traner rciproquement au bal, au
thtre,  l'tranger,  Karlsbad ou  Monaco, ils passent le temps tant
bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou
leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont
lasss, coeurs l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de
leur jeunesse, du temps o ils croyaient s'aimer?

Elle haussa les paules avec dgot.

--Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas
tels que tu les dpeins!

--Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se sparent, parce que
la vie en commun leur est intolrable, ou bien parce que... Mais
j'oublie que je suis une demoiselle bien leve, et que certains sujets
de conversation me sont interdits.

--Nadia! fit doucement son pre avec un accent de tendre reproche.

Elle allait parler, lorsque les cors anglais jourent une phrase
mlodieuse qui la fit tressaillir.

--coutez! dit-elle.

On couta. La phrase se droula avec une grce et une souplesse
infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumire qui se
glisserait  travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme
il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia
releva la tte, qu'elle tenait baisse pour mieux entendre, et ses yeux
rencontrrent le regard de Korzof.

--Quel serait donc votre idal du mariage, princesse? dit-il doucement,
mais d'une voix, nette.

La jeune fille le regarda avec une sorte de dfi.

--Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait
d'ordinaire  de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque
tre humain et un but dans la vie: que ce soit l'art, la posie, la
science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentt pas de
vivre heureux et de dpenser son argent, l'argent qui lui vient de la
sueur de ses paysans ou du travail de ses pres, d'une faon quelconque,
satisfait d'en donner une part  ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il
ft quelque chose, qu'il ft quelqu'un; je voudrais que ce ft aussi
vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de
leur personne, suivant les lois de notre socit! Soit. Qu'au moins leur
fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute hritire
appelle  elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En
agissant ainsi, elle rachtera son pch originel, sa fortune, qui la
met d'avance au rang des inutiles!

Un choeur de rprobation s'leva autour de Nadia.

--Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'cria l'un
des attachs au ministre.

Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assur.

--Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en prsence de
vous tous, qui en tes tmoins, puisque le ciel a voulu me faire riche
et de haute naissance, je n'pouserai qu'un homme sans fortune; mais,
par son mrite et ses talents, il se sera fait une position honorable.
Je le jure!

Elle tendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre 
tmoin de son serment.

--Nadia! fit son pre frapp au coeur.

--Je l'ai jur, mon pre, rpta la jeune fille; mais vous savez bien
que je ne contrecarrerai pas vos dsirs; je saurais vivre et mourir prs
de vous, sans dsirer d'autre bonheur.

La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement
des quipages avait recommenc. Les eaux cessrent de se faire entendre,
et le silence rgna sous les grands arbres.

--Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais  vous parler; daignerez-vous
m'accorder un moment d'entretien?

--Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme
hautaine.

Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu' sa voiture, o elle monta avec
sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux cts de Korzof, qui lui
avait propos de l'accompagner. Les calches s'loignrent, laissant les
adorateurs un peu penauds.

--Quelle personne extraordinaire! s'cria le gnral, quand elle eut
disparu.

--Vous savez, gnral, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes:
il ne faut pas y faire attention!




III


Le lendemain de ce jour mmorable fut, comme le sont souvent les
lendemains de fte, une journe triste et grise; ds l'aube, les gouttes
de pluie s'acharnaient  battre les vitres;  onze heures, il fut
vident que tout espoir de beau temps tait perdu.

Nadia descendit  ce moment de sa chambre, situe au premier. Elle
savait que son pre aimait  se lever tard, et elle avait  coeur de ne
pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chausse, afin
de ne pas avoir l'air de faire un reproche  la paresse paternelle par
le spectacle de son activit. Comme elle entrait dans la grande salle 
manger vitre de trois cts, ainsi qu'une serre, le premier objet qui
attira son attention fut la grande pipe turque de son pre, pose en
travers du petit guridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette
pipe avait un air morose et abandonn, qui frappa la jeune fille, et ses
yeux se reportrent du guridon au prince lui-mme, qui, le front appuy
contre la fentre, regardait avec une persistance extraordinaire le
paysage ray de pluie.

--Mon pre! dit la douce voix de la jeune fille.

Un lger tressaillement des paules du prince prouva  Nadia qu'il avait
fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et
appuya son menton sur ses deux mains croises, qu'elle posa sur l'paule
du rveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avana son aimable
visage, jusqu' ce qu'il sentt les cheveux follets de la jeune fille
effleurer le bout de ses moustaches.

Il tourna alors un peu la tte, et rencontra le regard de Nadia, plein
de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le
respect. Il voulait se montrer svre, mais ce fut impossible.

--On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine
ne put y tenir.

--Sorcire! dit-il en souriant.

Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia
prit dlicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma
une allumette de papier roul  la bougie qui brlait perptuellement
sur le guridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle
s'agenouilla devant son pre et mit le feu au tabac d'Orient blond et
parfum, dont il tira machinalement quelques bouffes. Quand ce fut
fait, elle se rejeta lgrement en arrire,  demi assise, et elle
regarda le prince avec ce mlange de tendresse et de douce raillerie qui
la rendait si sduisante.

--On ne boude plus? fit-elle en souriant.

--coute, Nadia, dit son pre d'un ton srieux...

Elle fut aussitt debout, et son visage prit une expression grave et
digne.

--coute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des
folies; mais, hier soir, avoue que tu as dpass la limite de ce que je
puis permettre...

Elle rejeta un peu la tte en arrire, comme si le poids de ses nattes
et t trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.

--Quand tu prends solennellement  tmoin les toiles et le monde
entier, et les grandes eaux, et l'tat-major, et les ministres, de ton
intention, continua le prince qui rchauffait en parlant sa mauvaise
humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour
toi-mme, que cette intention ft praticable; mais en dclarant que tu
pouseras un homme sans fortune, si tu mets  la porte de chez nous tous
les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prtends
pas m'infliger  leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les
matres d'cole de province?

La pluie frappait les vitres avec une violence redouble, et le vent
faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes,
arraches aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'oeil du ct de la
fentre, et ne voyant aucun moyen d'viter le choc, se prpara  la
bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur
son visage quelque expression rtive; mais elle ne se laissa point
prendre en dfaut, et resta dans la mme attitude, fire et pourtant
respectueuse.

--Eh bien, Nadia, rponds! fit-il enfin, ennuy de ne pas trouver de
prtexte  une autre bouffe de colre.

--Mon pre, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au dsespoir
de vous avoir caus du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour
m'avoir parl comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si
graves que je me permettrai de vous prsenter quelques objections.

--Des objections! s'cria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait
hier une dclaration de principes, qui quivaut  une dclaration de
guerre...

--Oh! mon pre!

--Oui, de guerre  tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais
parl d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous
aurions caus, nous serions peut-tre venus  bout de nous entendre! Car
enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!

La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrta court. La jeune
fille se rapprocha de lui, s'agenouilla  ses pieds comme elle l'avait
fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son
pre, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de
prire.

--Mon pre bien-aim, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des
trangers de choses si intimes, et qui touchent si profondment  notre
bonheur  tous deux, qui est le mme, n'est-ce pas? J'aurais d me taire
hier, causer avec vous, vous exposer mes ides; mais je ne savais pas,
je vous assure que je ne savais pas moi-mme ce que je voulais, jusqu'au
moment o la conversation m'a apport comme une grande lumire. En
entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une
grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage  ce prix, mon
pre, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?

--Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les
mariages ne sont pas comme ceux-l! J'ai pous ta mre, je t'assure que
ce n'tait ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour
voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai pouse
tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit
pas?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, lgrement
embarrasse. Ne pensez-vous pas, mon pre, qu'on pourrait concilier
votre manire de voir et la mienne, en pousant un homme sans fortune
qu'on aimerait?

Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une
chaise basse en face de son pre.

--Dis tout de suite que tu t'es prise d'un tudiant pauvre et que tu
veux l'pouser pour donner  son gnie des ailes d'or et de
papier-monnaie?

--Non, mon pre, cela n'est pas, rpondit-elle fermement, quoiqu'elle
ft devenue trs-ple; mais si cela tait, y verriez-vous du mal?

--Certainement! coute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles
au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amnes un gendre bien lev,
homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les tudiants
peuvent avoir du gnie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles.
Voyons! sois franche! accepterais-tu d'tre la bru d'un prtre de
village ou d'un petit picier de province, ou d'un employ de
quatorzime classe au ministre des affaires trangres... quand le
ministre actuel a demand ta main il n'y a pas trois mois!

Nadia coutait respectueusement sans la moindre apparence de rbellion,
mais avec la mme fermet de maintien.

--Mon pre, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille
raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par
consquent, je ne pouvais l'pouser. Vous connaissez le respect que j'ai
de moi-mme; pourquoi alors me prter des penses que je ne saurais
avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcment
un homme du monde, instruit et bien lev; sans cela, comment
l'aimerais-je?

--Tu auras alors beaucoup de peine  mettre d'accord tes thories
utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un
soupir.

--Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, rpondit la jeune fille,
avec un sourire charmant.

--Si tu crois que tu m'ouvres l une perspective rassurante! s'cria
Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai flau!
Quel avenir!

--Ne grondez plus, mon pre, je vais vous faire un peu de musique.

Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grce cline, tant
d'abandon filial, que, malgr son humeur, il ne put y rsister, et il
embrassa la joue frache qui s'offrait  lui.

--Pas de musique srieuse, rpondit-il; mais si tu me jouais une valse
de Strauss, cela changerait peut-tre le cours de mes ides.

Nadia touffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les
bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le
vaste salon. Quand elle eut termin, il se tourna vers elle.

--Tu n'aimes pas cette musique-l? dit-il en la regardant avec une sorte
de tendresse inquite.

--Pas beaucoup, cher pre.

--Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on
aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous
paraissait dj compliqu; vous autres jeunes, vous avez chang tout
cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du
Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons
vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...

La jeune fille coutait, les mains jointes, la tte baisse; elle leva
les yeux sur son pre.

--Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin.
Tu veux, que tout serve  quelque chose? Tu ne comprends pas les belles
choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes
merveilleuses parce que cela fait travailler les couturires, et tu
cueilles des roses qui valent cinq roubles la pice parce que cela fait
vivre les jardiniers... Tu m'as expliqu tout cela... mais moi, Nadia,
j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les
roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas  toi?

--Vous tes le meilleur des hommes et le plus adorable des pres,
rpondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous
avez rempli votre tche sur la terre en tant un brave officier, un bon
pre de famille, un propritaire foncier des plus indulgents. Vous avez
le droit d'aimer les roses pour elles-mmes, mes robes parce qu'elles me
vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux
souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rveries, sans que
vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez
indulgent pour votre enfant indocile, mon pre, car elle vous aime
par-dessus tout en ce monde!

La paix tait faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en tat de
lutter pour ce jour-l; rien ne rpugnait plus  sa bonne nature que le
ton de la rprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait
seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de ct
les ides dsagrables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna
au plaisir d'couter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure
un recueil complet de partitions italiennes.

La pluie tombait toujours: Nadia, fatigue, avait quitt le piano, et
s'approchait de la fentre pour lire le journal, quand la porte
s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit
quelques mots  mi-voix.

--Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.

--Rien, mon pre. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter
les comptes pour le premier semestre de l'anne.

--Pourquoi ne vient-il pas lui-mme?

--Il est malade, parat-il; voulez-vous le recevoir, ou prfrez-vous
que je vous pargne cet ennui?

--Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes  te rendre
utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des
finances...

Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle 
manger. Le prince prit alors le journal abandonn et se mit  le lire,
mais le courage lui manqua bientt; il dposa son houka, s'endormit d'un
paisible sommeil sur les dpches de l'tranger.

Le fils de l'intendant tait un beau garon de vingt-quatre ans, d'une
structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'ge;
mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond fonc, et ses
yeux bleus largement ouverts, donnaient  sa physionomie un certain
charme, qu'aurait dmenti pour un observateur attentif une expression
ruse qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en
apparence. Il attendit debout dans la vaste pice qui servait
d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse,
dont il porta la main  ses lvres, suivant l'usage russe.

--Eh bien, Fodor, dit-elle, tout va-t-il bien  la campagne?

--Trs-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, rpondit le jeune homme, en
souriant de faon a dcouvrir ses belles dents blanches.

--Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son pre, vaste
pice assombrie dj par d'pais rideaux foncs, o le jour triste et
pluvieux pntrait  peine.

Elle s'assit devant le grand bureau de chne et indiqua un sige prs
d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.

--Vous avez apport vos papiers? demanda-t-elle.

--Oui, princesse.

--Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.

Avec un geste qui exprimait  la fois son sentiment de l'honneur qui lui
tait fait et une certaine aisance familire, Fodor Stepline prit la
chaise qu'on lui dsignait et tira d'une volumineuse serviette une
liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un  un, tout
en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils reprsentaient sur un
carnet  part. Quant la liasse fut compltement dpouille, Nadia fit
l'addition des chiffres qu'elle avait nots, et la vrifia  plusieurs
reprises.

Pendant qu'elle oprait ce travail, les yeux du jeune homme
l'observaient attentivement, avec des expressions parfois trs-diverses.
Tantt ils s'arrtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le
cou blanc, inclin vers le papier, sur les doigts effils, chargs de
bagues tincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites
sur le carnet, et brillaient alors d'un clat sombre et presque mchant.
Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tte et tourna son
visage vers Stepline.

--Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.

--Exactement, princesse, rpondit Fodor en reprenant un air officiel.
Les voici.

Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les
passa un  un  la jeune fille, qui les vrifia soigneusement, en les
mettant de ct  mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut t
rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche,
tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande
douceur:

--Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.

Fodor Stepline prit aussitt un air grave.

--Tout y va  souhait, princesse, dit-il; votre cole est pleine
d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes
continuent nanmoins.

--Parti? Pourquoi?

--Il s'ennuyait, je pense, dit Fodor en baissant les yeux. Depuis
longtemps il ngligeait ses devoirs...

--Pourquoi ne pas me l'avoir crit? fit Nadia avec animation. Les
classes ne devaient pas souffrir de sa ngligence.

--Elles n'en ont pas souffert, rpondit le jeune homme, toujours avec le
mme air de modestie.

--Qui donc supplait le matre?

--Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous
dplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilit, mais je savais
que vous aviez cette cole extrmement  coeur, et j'ai remplac le
matre toutes les fois qu'il a manqu sa classe.

Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait
la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrta dans son lan,
fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton
calme:

--Je vous remercie.

Stepline n'avait pas remarqu ce changement; il reprit du mme ton mu:

--Tout le monde  la campagne est pntr de la bont de notre
princesse. Les effets d'une initiative gnreuse sont parfois bien
divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne,
plus d'un, qui ne songeait qu' vivre honntement en remplissant son
devoir, a compris que cela n'tait pas suffisant, et s'est adonn 
d'autres tudes. Le petit hpital est trop petit, et mon pre ne peut
plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a
en mdecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer,
n'est plus  la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune
mdecin, un officier de sant, tout au moins...

--Qui se dvouera assez  la cause de ceux qui souffrent, pour
s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles,
sans distractions d'aucun genre...

--J'avais pens, reprit Stepline, de la mme voix contenue et pour ainsi
dire touffe, que si notre princesse daignait m'encourager...

--Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.

--J'aurais volontiers fait les tudes ncessaires... Ce n'est aprs tout
ni trs-long ni trs-difficile, et alors...

--Vous auriez consacr votre vie  notre petit hpital? demanda la
jeune fille, un peu trouble par cette proposition inattendue.

Stepline la regarda.

--Certes, dit-il.

--Je vous croyais ambitieux.

Une lueur singulire passa dans les yeux du jeune homme.

--Ma plus haute ambition n'a jamais cess d'tre un simple voeu: celui de
me rendre digne des bonts de notre bienfaisante princesse, de mriter
un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner
sur tous ceux qui l'approchent...

Nadia baissa les yeux  son tour et se mordit les lvres.

--Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous
pousse dans cette voie? dit-elle, sans tmoigner d'motion.

Stepline prit une assurance nouvelle.

--Vous nous avez enseign et rpt, princesse, dit-il, et vos
enseignements ne sont pas tombs dans un terrain strile, que l'homme
est le fils de ses oeuvres, et qu'il n'est pas de situation  laquelle ne
puisse parvenir un homme vraiment rsolu et intelligent. Vous nous avez
cit de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant
que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'tait 
cause de l'ingalit des conditions, mais que peu  peu ces distances
s'effaceraient... Votre pre a bien voulu affranchir le mien; je suis un
homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer
aux destines que vous m'avez fait entrevoir?

--Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reu une bonne ducation.

--Mon pre n'a rien mnag pour m'instruire, rpondit Fodor. Il sait 
peine lire lui-mme, mais il m'a fait enseigner par le prtre de notre
glise tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai
pass deux ans  l'Universit de Moscou...

--Et vous vous rsigneriez  consacrer votre existence  de pauvres
souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrdule.

--Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il  voix basse.

Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux
mains.

--J'en parlerai  mon pre, dit-elle. C'est  lui de juger ces
questions-l.

--Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.

--C'est l'affaire du prince, rpta Nadia. Quand repartez-vous?

--Quand vous l'ordonnerez, rpondit Stepline d'un ton soumis.

--Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.

--Sans vous revoir?

Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.

--Nous avons termin nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps 
vous donner. On vous crira, relativement  la demande que vous venez de
faire.

--Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?

--Dans trois semaines environ; mais vous aurez la rponse de mon pre
bien avant cela.

Stepline restait debout, dans une attitude humilie.

--Vous direz aux enfants de notre cole que je leur sais gr de leur
bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin
d'eux... Nous enverrons un nouveau matre d'ici peu. En attendant, je
vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.

Elle parlait avec une urbanit parfaite, mais sans le moindre abandon.
Fodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et
pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal jou.

--Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tte.

Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la
salle  manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitt
la maison.

--Qu'est-ce qu'il t'a cont, ce blanc-bec? demanda en franais le prince
qui sortait de son doux sommeil.

--Il m'a compt vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches,
mon pre; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le
semestre plus de trente-sept mille roubles.

--Eh bien, tant mieux! fit Roubine en touffant un billement; tu
pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier 
deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie
chercher? Je t'en fais cadeau.

--Non, merci, mon pre, rpondit la jeune fille d'un ton pensif. Je
vous demanderai peut-tre autre chose.

--Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme
cela toute la journe? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne
put s'empcher de rire.

--Je crains, mon pre bien-aim, que mme avec trente-sept mille roubles
dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empcher cela.

--Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter  dner. C'est
assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!

Sans faire d'objection, Nadia fit excuter l'ordre de son pre. Le
messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait
l'invitation, et se prsenterait  cinq heures, ce qui parut satisfaire
Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.

--Mon pre, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Fodor Stepline?

--Un garon intelligent: son pre est un vieux coquin, mais autant le
garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout
autant: au moins, je suis accoutum  la faon de voler de celui-l; un
autre, cela me changerait.

Mille impressions fugitives avaient pass sur le visage de Nadia
pendant que son pre parlait; quand il eut termin, elle resta un
instant silencieuse.

--Mais, dit-elle en hsitant, son fils n'en sait rien?

--Fodor? C'est lui qui fait les comptes! Son pre est trs-fort sur
l'addition et surtout sur la soustraction; il russit mme fort bien la
preuve, puisque je ne l'ai jamais pinc en flagrant dlit, mais il
ignore les plus vulgaires lments de l'orthographe, et c'est M.
Stepline fils qui aligne les belles critures que voil (il indiquait
les papiers); et pour une parfaite rgularit, un commis aux critures
les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres?
Sont-ils assez bien tenus!

Roubine riait bonnement; la pense qu'en change des huit ou dix mille
roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait  son
inspection de si beaux registres, lui semblait trs-comique.

Nadia ne riait pas.

--Ce garon complice de son pre, dit-elle enfin, cela me passe! Comment
concilier...

--Concilier quoi? demanda le prince, amus de la voir perplexe, car il
aimait  la taquiner.

En peu de mots, la jeune fille mit son pre au courant des ambitions de
Fodor.

--Il t'a cont cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?

Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme...
tout  coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrta
brusquement.

--Peu importe, dit-elle: videmment, c'est un vulgaire ambitieux.

Son pre la regardait avec une certaine inquitude. Il leva un doigt en
l'air.

--Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes ides de nivellement des
classes, tu pourrais faire natre dans des cerveaux dtraqus des
penses que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbcile ne t'a
pas manqu de respect, j'espre, que te voil si dconfite?

--Non, mon pre, pas le moins du monde, rpondit la jeune fille,
profondment mortifie au souvenir des paroles de Fodor: Pour vous,
que ne ferais-je pas? Que lui rpondez-vous?

--Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre
qu'il ait fini ses tudes, et que nous chercherons un officier de sant
tout prt.

Nadia embrassa son pre. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.

--Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se prsenter de si
bonne heure, et la journe me paraissait si longue, que je suis venu, au
risque d'tre importun...

--Non, non! s'cria Roubine enchant. Nous allons faire un whist avec un
mort, en attendant le dner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer
une journe qui ne veut pas mourir.

La table de jeu fut aussitt dresse, et les trois partenaires
s'assirent gravement autour, comme si c'et t un autel, prt pour
quelque sacrifice. Avec l'entre de Korzof une influence de joie et de
bien-tre semblait tre rpandue dans l'appartement. Ils jourent ainsi,
jusqu' l'heure du dner, tout en causant de mille choses.

Vers sept heures, une claircie se fit dans le ciel gris, et une bande
jaune se montra  l'occident.

--Miracle, il ne pleut plus! s'cria Roubine en ouvrant la porte de la
terrasse.

Une bonne odeur de verdure mouille pntra dans la salle  manger, et
les trois amis se risqurent au dehors. La vapeur d'eau montait de
partout en un brouillard lger que peraient  peine des points plus
foncs reprsentant des difices ou des masses d'arbres. Un peu de
soleil apparut, clairant d'une joie mlancolique les arbrisseaux encore
abattus sous le poids de l'averse.

--Ah! on revit! s'cria Roubine en se dgourdissant les jambes  grands
pas.

Nadia tait reste sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits
souliers. Korzof s'approcha d'elle.

--S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous
promener demain dans les parterres?

Elle fit un signe d'approbation.

--Me permettrez-vous de vous y rencontrer?

Elle rpta le mme signe.

--Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignit.

Elle comprit que celui-l tait un homme; il savait le prix de ce qu'il
demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la
terrasse et se dirigea vers le salon, o elle s'assit devant le piano.
Ses doigts errrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment o
les deux hommes vinrent la rejoindre.

Entre la musique et la conversation, ils passrent une soire
dlicieuse.




IV


Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands
tilleuls et secouait sur les avenues une jonche de fleurs ailes et
odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia
vint s'asseoir au bout des jardins,  l'endroit o ils rejoignent les
alles qui coupent les taillis, et elle resta rveuse un instant, les
mains  demi enlaces sur ses genoux.

Elle tait seule; sa dame de compagnie lui avait demand une heure de
cong, et la jeune fille l'avait accorde, voyant dans ce hasard une
intention providentielle. C'tait donc un vritable tte--tte qu'elle
allait accorder  Dmitri Korzof, car les rares passants n'taient pas
des tmoins, et la socit de Pterhof,  cette heure brlante de la
journe, se reposait  l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins
des villas.

Nadia avait  peine eu le temps de penser  ce qu'elle allait dire,
lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en
l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son
visage srieux, presque rigide, dcelait l'effort qu'il faisait pour
conserver cette apparence.

--Je vous remercie d'tre venue, mademoiselle, dit-il aprs l'avoir
salue. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave...
en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.

Nadia inclina la tte, sans le regarder. En l'coutant, elle avait senti
au fond de son me une motion trange et solennelle, comme le chant des
notes graves d'un orgue dans une haute cathdrale: c'tait triste,
presque douloureux, et cependant ml d'une joie srieuse, presque
sainte.

--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui
plissait de plus en plus. Je me suis efforc de vaincre ce sentiment...
il me semblait que vous n'tiez pas dispose  l'encourager; ds lors,
pourquoi m'exposer  des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement.
Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'tre ma femme, je serai
heureux toute ma vie, et je tcherai d'tre bon; si vous refusez...

La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard
acheva la phrase commence.

 son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de
tremblant et d'indcis, de tendre et de pnible, qui lui rendit soudain
le courage.

--Vous accepterez? lui dit-il  voix basse, en s'asseyant prs d'elle.

La jeune fille reprit son empire sur elle-mme.

--Il s'est pass, dit-elle, quelque chose de bien trange dans mon
esprit. En vous coutant parler, il m'a sembl que je devais vous
rpondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble,
et puis...

--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.

--Et puis, je me suis dit que nos ides, notre faon de voir la vie ne
sont pas les mmes, et que c'est une parfaite communaut de vues qui est
la vraie base du bonheur...

--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en
souriant.

Nadia rejeta firement sa tte en arrire, d'un geste qui lui tait
familier.

--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.

--Mais nos ides sont les mmes, chre princesse, s'cria Korzof
enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent,
n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce
n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui
vous plaira.

Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit  son tour, puis
soudain redevint grave.

--J'ai fait un voeu, dit-elle, pendant que son beau visage
s'assombrissait.

--Un voeu tmraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables
serments?

--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse
rsolue  tenir, celui-l comme les autres.

Mais, aprs avoir gagn tant de terrain, Korzof n'tait pas dispos  le
perdre. Il se dcida  dfendre vaillamment ce qu'on voulait lui
reprendre.

--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjou.
Qu'il soit bien lev, d'abord, n'est-il pas vrai?

Nadia fit un signe affirmatif.

--Honnte? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop
d'amour-propre, que je puis me vanter de runir ces avantages. Que
faut-il encore? Qu'il se dvoue  quelque grande ide. Montrez-moi le
chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez
mon toile.

Une motion nouvelle, plus tendre et plus dlicieuse encore, envahit le
coeur de la jeune fille.

Cet homme tait vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre et
jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du voeu la troubla
aussitt et dtruisit toute sa joie.

--Vous tes riche, dit-elle lentement et comme  regret.

Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le
feuillage, et l'on entendait  intervalles irrguliers le bruit d'une
goutte d'eau qui tombait dans quelque rservoir invisible.

--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que
je suis l'homme que vous connaissez. C'est prcisment cette fortune qui
m'a donn les moyens d'acqurir l'instruction et les ides gnreuses
que je me suis efforc de dvelopper en moi-mme. Pauvre et oblig de
lutter avec la vie, qui sait si j'aurais song au sort de mes
semblables?

--La fortune peut tre un moyen, elle ne doit pas tre un but, rpondit
Nadia.

--Mais je ne cherche pas  m'enrichir! Au contraire! J'ai dpens
beaucoup d'argent  des choses qui ne m'ont procur que des jouissances
intellectuelles ou morales!...

--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore
de l'gosme, cela. Il faut travailler pour les autres.

Korzof ne rpondit pas. Au bout d'un instant, contrist, il reprit:

--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout  moi. Je
crains bien de n'avoir pas russi  vous inspirer la plus lgre
sympathie.

D'un mouvement spontan, Nadia lui tendit la main.

--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.

Elle rougit aussitt et retira sa main. Des larmes brlantes montrent 
ses yeux, et, pour la premire fois de la vie, elle s'aperut qu'elle
pourrait bien s'tre trompe.

--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof trs-mu.

Ils taient briss tous les deux, comme aprs quelque violent effort
physique. La difficult qu'ils trouvaient  s'entendre pesait sur eux
comme une montagne.

--Je voudrais, dit tout  coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez
pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous rsigner  vous
dpouiller d'une fortune qui ne vous sert qu' faire de nobles actions;
et moi, j'ai jur d'pouser un homme sans fortune...

--C'tait un voeu tmraire, dit doucement Korzof.

--Il se peut, rpondit-elle en dtournant son visage couvert de rougeur;
mais il existe, ce voeu; je ne puis m'en ddire.

--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'pouseriez-vous? s'cria le
jeune homme en lui prenant les deux mains.

Elle eut bien envie de rpondre oui, mais une autre pense l'arrta.

--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle.  quoi emploieriez-vous
vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulire? Vous comprenez
bien que je ne puis avoir eu l'ide d'pouser un homme absolument
pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnt par lui-mme ses moyens
d'existence; c'est qu'il ft un travailleur, en un mot. Voil ce que
vous ne pouvez tre!

--Alors, reprit Korzof d'une voix brve, vous ne m'pouserez pas. Ce
sera pour jeter votre beaut, vos gots raffins, vos aspirations
gnreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon
ardente tendresse, ni mon respect passionn, ni mon inbranlable
rsolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de
difficults. Celui-l n'aura rien de plus  vous apporter que moi-mme,
il aura de moins le dsir longtemps caress de devenir digne de vous;
mais, comme il aura eu le bonheur de natre pauvre, il sera l'lu, et
moi, misrable et dsol, j'irai me consoler au bout du monde, en
dpensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez
pas le moindre gr... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je
fasse? faut-il que je sois maon, serrurier? Non? professeur?

--Non, dit Nadia indcise. Je ne sais pas ce que je veux.

--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?

Un instant, blesse par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le
point de lui rpondre durement un non dfinitif; mais elle comprit qu'il
souffrait et retint cette parole cruelle.

--Rflchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice
que je suis de bonne foi, que j'ai prononc mon serment sous l'impulsion
d'un sentiment loyal et sincre...

--Ah! chre aveugle, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes
mes qui commettent les plus fatales erreurs!

--Encore ne sont-elles prjudiciables qu' elles-mmes! riposta la jeune
fille en se levant.

--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de
chagrin.

Elle hsita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et
pur.

--Si vous tiez pauvre, fit-elle, si vous tiez un de ceux qui
travaillent  la grandeur de la patrie ou de l'humanit...

--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la
retenant du geste.

--Non: la Russie ne manque pas d'officiers.

--Alors vous refusez?

--J'ai jur, dit-elle en se dtournant. Il vit que c'tait avec regret.

--Princesse, ajouta-t-il  voix basse.

--Que voulez-vous?

--Donnez-moi votre main, de bonne amiti au moins.

Sans lever les yeux, elle lui prsenta sa main souple et effile, qu'il
serra chaleureusement. Elle le quitta aussitt, sans un mot, sans un
regard en arrire.

Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait
la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que
Korzof, immobile  la mme place, les suivait des yeux en mditant
profondment.

Deux jours s'coulrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque
mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une srnit engageante.
Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur
la terrasse;  tout moment, le piano rsonnait sous la main de Nadia ou
sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-mme,
tout en remplissant ses devoirs d'hospitalit avec la grce sereine qui
tait son apanage, ne pouvait secouer une gravit plus prononce que de
coutume. C'tait cet air srieux, accompagn de longs silences, qui
pesait sur Roubine et lui donnait des accs d'impatience.

--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton dcid; il faut qu'on
s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient
triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire
religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai
pas fait de voeu, moi!

Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais o
perait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de
reproches, qu'il feignit de ne pas voir.

--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de
gaiet, que diable!

Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes
de vlin sur chacune desquelles elle crivit quelques mots. Sans mot
dire, son pre s'assit en face d'elle et crivit les adresses. Quand une
vingtaine de cartes furent prtes, Roubine sonna et les remit au valet
de pied qui parut.

--As-tu invit Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.

--J'ai oubli, rpondit-elle en rougissant.

--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-mme. Il prit son chapeau et
sortit. Reste seule, Nadia appuya sa tte sur sa main et se mit 
rflchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante
sur le papier devant elle, porta la main  ses yeux, et s'aperut
qu'elle pleurait.

 quoi bon la fiert, l'orgueil, la dignit, la saintet des serments,
si elle ne pouvait s'empcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec
son mouchoir les larmes qui s'obstinaient  monter  ses yeux, elle
pleurait quand mme, comme on pleure quand on s'est contenu trop
longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrter dans l'effusion trange
d'un chagrin innomm, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se
jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.

Lorsque son pre rentra, il la trouva plus ple que de coutume, mais
souriante et douce. Honteux de la faon un peu rude dont il lui avait
parl, il l'embrassa tendrement et se mit  lui raconter ses
prgrinations.

--J'ai t chez Lapoutine; excellents cigares, garon bien ennuyeux,
mais si bon coeur! Amoureux de toi, Nadia. L'pouseras-tu? Non? Tu feras
bien. Ce gendre-l me ferait mourir d'un billement continu. Ensuite
chez Norof. Trop amusant, celui-l; il sait une anecdote sur le compte
de chacun; mais, si on le croyait, la socit ne serait plus qu'un
repaire de brigands. J'y ai trouv Lesghief. Ils viendront tous les
trois. J'ai t chez Korzof; pas trouv Korzof. Son valet de chambre m'a
dit qu'il est  Ptersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou
demain matin. Je lui ai envoy un tlgramme. Il faut qu'il vienne: il
n'y a pas de bonne partie sans lui.

Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain
soucieuse.

--As-tu des rponses? reprit-il.

--Oui; tout le monde viendra.

--Parfait! Tche que ce soit joli.

--Ce sera joli, mon pre; n'ayez aucune inquitude de ce ct.

Le lendemain soir,  huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand
salon, toute prte  recevoir ses invits; comme elle s'y tait engage,
c'tait joli, et Roubine, enchant, lui en tmoigna aussitt sa
satisfaction.

De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables  des
colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de
fleurs clatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un
vert sombre et lustr, et partout, placs trs-haut, de grands
candlabres chargs de bougies, qui brlaient comme des torches dans
l'air tranquille. La terrasse, compltement close par des rideaux de
coutil, tait dcore d'une faon analogue; dans un angle, un vaste
buffet charg de cristaux et d'argenterie tincelait comme un
reliquaire, et des tables couvertes de rafrachissements rayonnaient
tout autour.

Nadia se tenait debout  l'entre du salon pour recevoir ses invits,
qui arrivaient dj par groupes. Ce n'est gure que dans ces
villgiatures impriales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut
runir soixante ou quatre-vingts invits choisis parmi ce que le monde
compte de plus lgant. Elle recevait avec une grce parfaite, souriant
aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle,
montrant aux vieilles mamans une dfrence filiale, trouvant pour chacun
un mot aimable, une prvenance approprie  celui ou celle qui en tait
l'objet.

On dansait dj dans le grand salon; sous la vrandah, les mamans et
les vieux gnraux jouaient aux cartes, rpartis  des tables
nombreuses, claires chacune de deux bougies, ce qui donnait  la
terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dans la premire
valse avec un de ses adorateurs les plus empresss, puis, prtextant ses
devoirs de matresse de maison, elle laissa les autres danses
s'organiser toutes seules parmi ses invits qui se connaissaient entre
eux, et elle revint dans le premier salon, o, atteinte soudain d'une
lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canap, prs de deux
vieilles dames peu bavardes; aprs avoir chang deux ou trois paroles
avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.

--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'o vient que
la vie me pse ainsi? Il me semble que je porte sur mes paules le poids
d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!

Elle s'enfonait dans ses mditations, surprise de s'y trouver de plus
en plus triste et dcourage, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina
devant elle en faisant sonner ses perons dans un salut irrprochable.

--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en
souriant de l'air le plus aimable.

--Dj! faillit dire Nadia.

Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La
contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui
emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle rpondait de son mieux,
et, comme le bel officier n'coutait gure que lui-mme, il n'tait pas
exigeant sur l'-propos des rponses. Tout a un terme cependant, mme
les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; aprs une
demi-heure environ, Nadia, dlivre de son compagnon, entendit une
pendule sonner onze heures.

--Il ne viendra pas! se dit-elle, tonne de se sentir plus misrable et
plus isole au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais t
jusque-l.

Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperut
Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.

Une bouffe d'air vif et de joie sembla pntrer jusqu' elle;  un mot
que lui jetait une amie en passant, elle rpondit par une boutade qui
fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement,
elle fit un pas vers la porte.

Dmitri Korzof s'avanait vers elle, le visage tranquille, mais avec une
joie secrte dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa
rapidement ses doigts gants, qu'elle retira aussitt; mais, dans cette
treinte passagre, elle avait senti quelque chose de confiant et
d'heureux que ne dmentait pas le timbre de la voix du jeune homme.

--On s'amuse ici, dit-il.

--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.

--J'arrive de Ptersbourg il n'y a qu'un instant.

Roubine passait derrire eux.

--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dner? dit-il d'un ton
plaisamment bourru.

--Non, prince, c'tait impossible. Je l'ai regrett, je vous l'affirme.

Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce
que pensa Nadia, et tout  coup une sorte de jalousie bizarre et
irrflchie s'empara d'elle.

--Il a l'air bien content, pour s'tre vu refuser ma main! pensa-t-elle.

Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir,
mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa
un bras autour de sa taille, et ils commencrent  valser au milieu d'un
tourbillon de tranes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement
indiquant qu'elle dsirait se reposer, et il la conduisit vers un petit
canap, plac entre deux portes, dans un endroit relativement
tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.

--Je n'ai pas perdu mon temps  Ptersbourg, lui dit-il en souriant.

--Vraiment? fit-elle d'un air de doute.

--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatigue
pour m'entendre; mais aprs-demain, si vous le voulez.

--Soit! fit-elle avec un signe de tte.

Sans qu'elle s'en rendt compte, l'animation joyeuse de Korzof
commenait  la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupon de
tout  l'heure.

--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos
plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'ventail de la jeune fille,
qu'elle lui avait laiss prendre.

--Pourquoi pas? Mais o aller?

Roubine s'tait arrt devant eux et les regardait avec complaisance.

--O? dit-il. Chez nous!  notre campagne de Spask. Elle se trouve
justement sur le bord de la Nva, prs du lac Ladoga; pour y aller d'ici
en voiture, c'est une histoire  n'en plus finir; en yacht  vapeur, ce
sera dlicieux; c'est l'affaire de moins d'une journe. Eh! Nadia?

--Certainement, mon pre.

--Alors c'est dit, quand?

--Aprs-demain matin, dix heures, voulez-vous?

--C'est entendu, tu seras prte, Nadia?

--Ne suis-je pas toujours prte? demanda-t-elle avec son joli sourire
gai, qui reparut sur son visage pour la premire fois depuis plusieurs
jours.

La fte continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi
heureux que si jamais rien ne ft venu contrecarrer ses projets.
Entrane par cette belle gaiet, Nadia se laissa aller  une sorte de
joie mystrieuse qui pntrait doucement dans son me.

-- quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous
donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!

Demain n'apporta rien du tout: la journe s'coula, semblable  toutes
les autres, dans une multitude de menus prparatifs pour le voyage du
lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait
bien ne pas s'tre drang pour rien et examiner sa proprit de fond en
comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait
toujours, et reut par l'entremise de son valet de chambre une rponse
affirmative.

 dix heures prcises, Nadia et son pre parurent sur l'estacade, o le
joli yacht tait accost. Korzof tait sur le pont, prt  les recevoir;
ils traversrent la passerelle, aussitt retire, et sur-le-champ le
gracieux navire se dirigea vers Ptersbourg, laissant derrire lui le
reflet des ombrages merveilleux de Pterhof se confondre dans le sillage
cumeux.

La journe tait splendide, une tente de toile crue ombrageait
l'arrire; les voyageurs restrent sur le pont, pour admirer  l'aise
les villas qui se droulaient le long du fleuve. Derrire eux,  leur
gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans
la mer comme un norme monitor, surmont de quelques tourelles; les mts
des vaisseaux abrits dans le port s'levaient au-dessus, grles et
lgants; tout cela se perdit bientt dans le lointain, remplac par les
les verdoyantes de la Nva, o les membres de la socit
ptersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer  un long et fatigant
voyage pour gagner leurs terres pendant l't, louent pour une saison de
fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit  des
membres de la famille impriale, soit  de riches particuliers, se
dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve
immense disparaissent et reparaissent  travers les sinuosits comme de
petits lacs d'argent. L'onde est bleue, seme de paillettes brillantes;
le sable de la rive est jaune et dor; parfois on dcouvre un coin de
solitude qui semble inexplor; parfois, une masse de sombres sapins
voque l'ide des climats toujours glacs; mais, l'instant d'aprs, le
frais coloris des tilleuls et des bouleaux dlicats vient reposer les
yeux.

Ptersbourg dgagea soudain ses dmes d'or de cet ocan de verdure et
apparut tout arm, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La
cathdrale d'Isaac dominait de son dme norme l'ensemble vari des
palais et des clochers, pendant que les deux flches rivales de la
forteresse et de l'Amiraut se dressaient dans le ciel comme deux
aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des
bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des
yeux gigantesques, qui simulent  l'avant une tte de poisson, barques
solides en ralit, frles en apparence, et qui remplacent  Ptersbourg
les ponts trop rares.

Sur les deux rives, les monuments se succdaient;  gauche, aprs la
forteresse, la masse fonce du parc Alexandre, puis la petite maison de
bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante
s'levait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Acadmie
de mdecine et de l'cole d'artillerie, surmontes dans l'air
transparent par les chemines des fabriques qui peuplent cette rive. 
droite, en remontant le cours du fleuve, c'taient les somptueux palais
qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce
quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilis. Puis des palais
encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d't, entour de canaux,
puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent
dmes de couleurs diverses: les uns dors comme des cuirasses, d'autres
en tain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsems
d'toiles, tous de formes tranges et capricieuses, tous peupls de
cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des
grandes ftes.

La rivire se resserrait un peu;  gauche, les maisons devenaient plus
rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau,
qui coulait plus vive et plus presse; le couvent de Smolna dressa  la
droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse norme et
imposante du couvent d'hommes plac sous le patronage de saint Alexandre
Nevsky parut  son tour, puis se droba en perspective, comme s'il
tournait sur lui-mme, et les maisons disparurent. Seules les fabriques
continurent  puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau
dont elles avaient besoin.  gauche, la nature avait repris ses droits,
et les vastes plaines, les rives dsertes,  peine parsemes de quelques
osiers, semblaient appartenir  un pays lointain.

C'est  ce moment, o l'intrt du voyage semblait s'amoindrir, que
Korzof pria ses htes de descendre dans la salle  manger, o les
attendait un somptueux djeuner. Il tait parfait dans son rle de
matre de maison; rien en lui ne trahissait de proccupations:
pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction vidente,
si bien qu' plusieurs reprises la jeune fille, inquite, se demanda si,
par quelque malentendu ignor, elle ne lui aurait pas laiss croire
qu'elle agrait sa recherche. Mais non, rien ne tmoignait non plus en
lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses dsirs; la jeune
fille se rsigna donc  attendre le mot d'une nigme qui finirait bien
par se faire connatre.

Enfin,  l'horizon parut un pais massif de tilleuls.

--Voil Spask! s'cria le prince, enchant. Sont-ils beaux, les tilleuls
de mon grand-pre! Dites, Korzof?

--Ils sont normes! Ils dominent tout le paysage. Quel ge ont-ils?

--Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-pre tait jeune
lorsqu'il les a plants. Nadia, dis, ce n'est pas dj si bte de
planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilit pratique,
sans mdire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se
contente de brler ceux que nos aeux avaient pris tant de peine  faire
crotre.

Nadia sourit et ne rpondit pas; Korzof la regardait avec une douceur
amicale et confiante qui lui tait toute envie de relever les
taquineries de son pre.

Le yacht aborda  un vieil embarcadre vermoulu, dont les poutres,
verdies par l'humidit, noircies par l'ge, taient d'une admirable
couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et
gagnrent la rive, o les attendait une dputation de paysans, commande
par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, aprs avoir donn quelques
ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne
troublait jamais et o les poissons, un instant effrays, revinrent
prendre leurs bats autour des vieilles poutres.

--Vous allez voir une singulire demeure, je vous en prviens, Korzof;
si vous tenez  vos aises, vous ferez bien d'aller coucher  bord de
votre bateau. Cette bicoque a t btie par mon aeul, qui ne voulait
pas s'loigner de la cour; cela remonte au temps de l'impratrice
Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce
ct-ci du pays.

Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrrent dans un vieux jardin, clos
de palissades, dont les alles principales avaient t jadis paves en
briques, pour retenir le sol en pente  l'poque des dgels. De grands
massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, forms
par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont
les racines taient restes dans la terre. Au fond du jardin, sur une
petite minence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la
couleur jaune dont elle tait jadis badigeonne avait fait place  la
patine du temps et reparaissait  peine a et l.

--Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le rpte; vous qui avez un
yacht doubl en bois de citronnier...

--Je renonce au luxe, rpondit le jeune homme en regardant Nadia avec le
sourire mystrieux qui ne le quittait plus; srieusement, prince, je
fais voeu de pauvret. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me
soit propice, je le bnirai.

Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrrent dans la
vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escorts
respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement dcouverts.




V


Le lendemain matin, Korzof fut veill de bonne heure; sa chambre
donnait sur un vieux parterre o les anciennes alles, traces par un Le
Ntre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de
buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et
descendit dans le jardin, qui l'attirait.

Tout y tait vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout
solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils
devaient  leurs corces moussues. Le jardinier actuel avait beau
nettoyer les alles, l'herbe y poussait toujours, malgr tout; ce
n'tait pas triste, cependant: le souffle ternellement jeune de la
nature flottait au-dessus de la maison suranne, du parterre vieillot,
du labyrinthe  la mode antique; les herbes folles et les fleurs d't
donnaient chaque anne une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine
presque abandonn.

Le soleil s'tait lev dans la brume, et un frle rideau de gaze grise
semblait suspendu au bas du ciel; bientt les rayons dors parurent
au-dessus de cette fragile barrire et vinrent colorer les arbres. La
chaleur tait intense, mais si galement rpandue dans l'atmosphre
qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue
miroitait  travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes
d'un clat extraordinaire: Korzof prit machinalement une alle qui
conduisait au bord de la rivire.

Comme il mettait la main sur le loquet de la porte  claire-voie qui
fermait le jardin, il s'arrta stupfait. Quelqu'un,  Spask, s'tait
lev plus tt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de
l'embarcadre, regardait l'eau couler  ses pieds. Un grand chapeau de
paille entour d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement
de sa tte penche, Korzof comprit qu'elle tait trs grave, peut-tre
triste. Il hsitait  s'approcher, craignant d'tre indiscret; mais elle
avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui
faisait dj un joli geste amical... Il s'avana sur la petite
passerelle tremblante et se trouva prs de la jeune fille.

--Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour
lui faire place  ses cts. Dans une heure, ce ne sera plus tenable;
mais, tant que le soleil est cach derrire les tilleuls, la fracheur
est dlicieuse.

En effet, l'endroit tait  souhait: la Nva dcrivait prcisment un
coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un
lac, clos de tous cts par des rives verdoyantes; les aunes et les
osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard.
La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la
rivire son ombre, perce  et l de rayons dors qui, se glissant
comme des flches  travers les troues de ce sombre massif, faisaient
reluire au soleil les petites vagues actives et presses que poussait un
vent lger. Au bord, l'onde tait plus calme; la profondeur moindre de
la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un tang. Les
vieux piliers de bois bronzs et verdis par l'humidit s'y miraient avec
le frle difice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se
refltait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes
semblables  du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait 
l'ancre. L'quipage tait all djeuner  terre, ainsi que le tmoignait
le canot amarr par une chane  un pieu spcial. Rien ne troublait la
solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivire,  la
poursuite des insectes ails.

--Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai t faire
 Ptersbourg.

La princesse le regarda, puis ses yeux se baissrent, et elle parut
couter attentivement.

--Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que
reprsente...

Il s'arrta, le sourire aux lvres, attendant une question. Nadia lui
jeta un regard rapide et furtif, mais continua  garder le silence.

--Vous n'tes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et mu.

Elle secoua ngativement la tte, mais le geste ngatif voulait
clairement dire: Oui.

--...De la somme de travail, reprit-il, que reprsente un diplme de
mdecin.

--Vous? s'cria Nadia en le regardant bien en face.

--Oui. J'ai appris que, avec mes tudes antrieures, car, pour tre un
oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et
demi peut-tre, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une
faon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il
essayer?

Nadia s'tait remise  regarder l'eau, et son chapeau cachait presque
entirement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il st le
cacher, mais sa voix, le trahissait.

--Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre
chose  Ptersbourg: je me suis inform du prix des constructions, du
prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que
j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Ptersbourg, aux Peski,
quartier vou de tout temps aux pidmies meurtrires, le terrain n'est
pas cher; on pourrait lever une construction dans l'esprit moderne,
saine et bien are; cela coterait un million et demi de roubles... Mon
domaine de Korzova vaut cela, et mme davantage  cause de sa fort de
chnes... On btirait un hpital, qui porterait votre nom, et o je
serais mdecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse
assez savant pour tre directeur moi-mme...

Sa voix s'tait teinte peu  peu, car Nadia restait immobile, et le
rve gnreux du jeune homme semblait s'crouler devant lui avec les
ruines de l'hpital imaginaire... Le silence rgna sur l'embarcadre;
les oiseaux gazouillaient  plein gosier dans les vieux tilleuls...

Enfin Nadia releva lentement la tte et tourna vers Korzof ses grands
yeux d'o dbordaient les larmes:

--Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bnis!

Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils
restrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit
le couronnement de l'oeuvre commune. Au bout d'un moment:

--Ce sera beau! dit-elle trs-bas; sa main libre esquissa dans l'air le
contour du vaste difice. C'est par de tels travaux qu'on devient
immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien;
mais on laisse un exemple, c'est l ce qui fait qu'on est grand!

--Vous tes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.

Il lui semblait en ce moment que cela tait convenu depuis longtemps, et
qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.

--C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous
l'avez trouv tout seul; c'est cela qui est beau!

--Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.

--Trois ans! qu'est cela auprs de la vie, et de l'ternit!

Ils retombrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'taient
sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette
rsolution avait jet leurs vies dans un moule d'o elles sortaient avec
une forme dfinitive, immuable.

--Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font l! s'cria le prince
en les apercevant, sur un embarcadre!  moins de pcher  la ligne,
vraiment je ne vois pas...

Les deux jeunes gens s'taient levs et avaient dj franchi la
passerelle.

Nadia courut  son pre, posa son front sous ses lvres et se blottit
sous son bras avec un geste clin. Korzof s'tait approch plus
posment, et prit la main de la jeune fille, et, d'un mme mouvement,
ils s'agenouillrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.

--Fiancs? s'cria Roubine, abasourdi, mais enchant.

--Bnissez-nous, dit Korzof sans se relever.

Trs-grave, trop mu pour parler, le prince fit sur eux le signe de la
croix, puis il les releva d'une treinte affectueuse t les tint
embrasss un instant.

Quand il fut un peu revenu  lui:

--Quelle drle d'ide de choisir le bord de l'eau pour cette crmonie!
Et  cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme
personne!

Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main,
puis tira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:

--C'tait,  ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. 
Pterhof, tu ne voulais pas de Korzof;  Spask, tu l'acceptes... Que ne
l'as-tu dit plus tt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!

Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.

--Et ce voeu, continua le prince, qu'en avons-nous fait?  Nadia! nous
crirons ensemble un chapitre de philosophie intitul: De l'imprudence
des voeux tmraires. Eh, ma fille?

Nadia ne souriait plus. Elle serra plus troitement contre elle le bras
de son pre, et d'un ton grave:

--Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon
pre? dit-elle.

--Parbleu! s'cria le prince.

--L'aimeriez-vous autant s'il tait ruin?

--Ruin! vous tes ruin, Korzof? fit Roubine en s'arrtant court.

--S'il tait ruin, mon pre, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi
bien dispos  l'accepter pour gendre?

--Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'me assez vile... Tu es assez riche
pour deux, Nadia, et un honnte homme ruin n'en est que plus un honnte
homme!

Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restrent tous deux
immobiles, fort mus.

--Il est ruin, mon pre, reprit Nadia avec un accent de fiert; je l'ai
ruin; j'en suis heureuse, mon me est pleine d'orgueil quand je songe
qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entire.

Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui
longeaient l'avenue.

--Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.

L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut termine, il garda le
silence.

--C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en
mdecin avec une trousse? Vous ferez des saignes, Korzof; tu poseras
des sangsues?--car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis
plus rsister. Tu tteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au
degr de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si a ne
brle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomtre dans ta poche,
pour vrifier la temprature de tes malades? C'est du plus haut
comique... Et du diable,  prsent, si je voudrais qu'il en ft
autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous
allez donc tre ridicules tous les deux! Mon Dieu!

Il clata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement
roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:

--Mon Dieu! que c'est drle! s'cria-t-il; j'en ris aux larmes!

Tout  coup il s'arrta:

--Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure
pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu
vous bnisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bndiction d'un
pre appelle sur votre tte toutes les grces du ciel.

Ils restrent muets, la tte baisse, sentant que quelque chose de grave
s'accomplissait en eux  cette heure solennelle. Roubine se leva et se
dirigea vers la maison.

--C'est gal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les
lvres agites par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton
trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmire!  Nadia, quand
l'impratrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang  la
cour!

--Je ne crois pas, mon pre, dit la jeune fille en souriant.

--Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je
rie; sans cela je pleurerais comme un imbcile. Et le yacht?  prsent
que tu n'as plus le sou, mon gendre?

--Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.

--C'est cher, une machine comme celle-l?

--Cela vaut  peu prs cent mille francs.

--Trs-bien, je te l'achte. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent,
vous fonderez quelques lits de plus dans votre hpital. a ne fait rien,
mon Dieu! que c'est donc drle d'avoir un gendre mdecin! Tu
m'empcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?

--Je tcherai! rpondit le jeune homme en souriant.

Le vieux cuisinier s'tait surpass; mais personne ne put se rappeler ce
qu'on avait mang  djeuner ce jour-l.

Rien n'tait moins press que de retourner  Pterhof; on avait mille
projets  arrter, mille choses  se dire; Roubine tait une mine
inpuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des
arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne
reculaient devant aucune difficult. Korzof avait ordonn de mettre son
domaine en vente; l'achat du terrain se dbattait dj entre les hommes
d'affaires; quelques jours de repos taient bien ncessaires 
l'heureuse famille, avant qu'elle reprt la vie officielle et mondaine
de Pterhof. Les quelques jours se prolongrent insensiblement, si bien
que prs de trois semaines s'taient coules depuis leur arrive 
Spask, et le mois d'aot tait trs-entam.

--Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'puiser sa
provision de cigares.

--Demain, si vous voulez! rpondit sa fille. Le yacht est prt, n'est-ce
pas, Dmitri?

--Il sera sous pression demain  cinq heures du matin.

--Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui,
par got, se lvent  cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?

--Comme il vous plaira.

Aprs le dner, le jeune homme voulut jeter le coup d'oeil du matre 
son embarcation, et, profitant du moment o Nadia et son pre semblaient
absorbs dans les explications assez confuses du staroste, il descendit
d'un pas rapide l'alle en pente qui menait au rivage. Son inspection
fut courte, car tout tait irrprochable  bord; aprs avoir donn des
ordres pour le lendemain, il se prparait  rentrer, lorsque son
attention fut attire par une masse sombre qui descendait lentement le
cours du fleuve.

C'tait deux barques normes, solidement amarres l'une  l'autre, et
charges de foin jusqu' la hauteur d'un premier tage. Un toit de
planches dispos en dos d'ne compltait leur ressemblance avec une
maison. Les bateliers, pour la manoeuvre, tournaient autour de la masse
paisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet troit
passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements ncessaires;
parfois un maladroit tombe  l'eau, mais les bateliers russes nagent
comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le
niveau du fleuve, le baigneur malgr lui a bientt fait de se hisser 
bord, au milieu des quolibets de ses camarades.

Les barques accouples s'avanaient, portes par le courant qui les
faisait insensiblement tournoyer; aprs les premires, d'autres
s'taient montres au dtour de la Nva, et leur flottille sombre,
espace  intervalles irrguliers, envahissait peu  peu la surface
brillante de l'onde. Le soleil s'tait couch, la nuit tombait, tout
devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques dfilaient
lentement, comme sous une impulsion mystrieuse. Korzof s'arrta pour
les regarder. Au mme moment, il entendit les pas et les voix du prince
et de sa fille, qui venaient le rejoindre.

--Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantmes, fit Roubine en
s'arrtant essouffl sur le dbarcadre.

--C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le march de
Ptersbourg, rpondit le jeune homme.

--a, des barques? sans lumire? O sont leurs feux rglementaires?

--Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux,  cause du danger
d'incendie. Elles s'arrtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont
passer la nuit prs du village qui est un peu au-dessous de Spask.

La procession continuait  dfiler lentement et sans bruit sur le fleuve
brillant comme de l'tain neuf.

--Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il 
pleine voix, chantez-nous quelque chose!

Quelqu'un, au large, rpondit par une espce de cri d'appel, et aussitt
une voix de tnor jeune et riche entonna une mlodie tranante, en
mineur, aux inflexions douces et rsignes, interrompue de temps en
temps par de longues tenues, sur une note trs-haute. Un choeur  quatre
parties, court et bien rhythm, servit de refrain; puis le chant reprit.
Pendant ce temps, la barque s'tait loigne et avait disparu au
tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient
 leur tour reprirent la mlodie, en la variant suivant les caprices de
leur mmoire ou de leur fantaisie, et toujours le choeur,  intervalles
gaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il
n'tait pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une
barque solitaire.

Peu  peu, les ombres flottantes se runirent en une masse sombre dans
l'obscurit plus dense, le long de la berge; les chants cessrent, et il
ne passa plus de barques. Des feux s'allumrent sur la rive oppose.

--Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir  la belle toile: allons
nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanit, cela,
Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi  la belle toile,
par esprit d'galit?

--Non, mon pre, rpondit-elle avec douceur; je voudrais seulement
qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au ntre.

--Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un
lit avec des draps, a les gnerait peut-tre beaucoup, ces braves gens!
Ils n'en ont pas l'habitude.

--Mon pre, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.

Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrrent dans le vieux logis
dlabr, o le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si
trangement avec les tapisseries moisies et les meubles dmods.

Le dpart tait fix pour huit heures; mais  quoi bon se hter, quand
on est le matre de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille
maison, o elle venait de passer les heures les plus douces de son
existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mlancolie
souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa prsence.
Roubine avait mille affaires  terminer avec son staroste et les
paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oubli de donner des
ordres pour la peinture extrieure de la maison, qu'il voulait faire
excuter de fond en comble.

--Bah! dit-il, nous partirons aprs le djeuner; si nous arrivons un peu
tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant
pour nous.

En effet, le dpart fut si bien retard qu'il tait prs de trois heures
quand le yacht quitta le dbarcadre. Un remous dans l'eau tranquille,
caus par le mouvement de l'hlice, et la rive tait dj loin... Nadia
jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres
moussues...

--C'est le pass, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est
l-bas!

Il indiquait au couchant de Ptersbourg encore invisible. Elle lui
sourit, avec cette grce qui la rendait irrsistible.

--Le prsent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.

Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.

--Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne
seras plus riche? Si je me mettais aussi  fonder un hpital et si je
profitais de cela pour te dshriter?

--Plt  Dieu, mon pre! rpondit-elle avec un lger soupir.

Le prince la regarda de ct; elle tait parfaitement sincre.

--Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce
beau coup-l. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il
y aura peut-tre, et mme probablement, un jour de petits personnages
qui ne seront pas fchs de le trouver, le temps venu.

Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant  demi-voix avec son
fianc, se perdit bientt dans d'innombrables rves tous relatifs  leur
fondation projete.

Les barques  foin avaient disparu;  cette heure, elles arrivaient au
port dans Saint-Ptersbourg.

La journe s'coula tranquillement; un lger accident survenu  l'hlice
au moment du dpart ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit
le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se
mirent  table pour dner, les fabriques qui avoisinent Ptersbourg
commenaient  peine  se montrer sur la rive gauche du fleuve.

--Le plus sage, dit confidentiellement le mcanicien  Korzof, qui
s'inquitait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrter un
instant. En une demi-heure, j'aurais remplac la pice dfectueuse, et
nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne
pouvoir arriver  Pterhof que fort avant dans la nuit.

Le petit navire s'arrta, pour mettre  effet ce prudent avis; pendant
que les amis dnaient, le dommage fut rpar, et  huit heures ils
reprirent leur route, cette fois avec toute la hte dsirable.

La nuit tombait lorsqu'ils traversrent Ptersbourg; ils avaient allum
leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour viter les collisions
avec les bateaux-mouches, dont l'quipage n'est pas toujours sobre quand
vient le soir; tout  coup, Nadia, qui regardait  l'arrire, s'cria:

--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?

Une masse de fume norme s'levait dans la direction du couvent de
Smolna, qu'ils avaient dpass depuis un instant, et presque en mme
temps le ciel s'claira d'une lueur intense, qui retomba aussitt pour
reparatre plus brillante et plus sinistre.

--Un incendie! Allons voir, dit Roubine.

Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosit, mais
nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, o, bien que le cas ne
soit pas rare,--grce  l'abondance des constructions en bois,
essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte
son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosit
est la mme chez les classes les plus leves de la socit et chez les
plus infimes; dans la foule qui se presse devant les btiments
enflamms, on trouverait autant de grands seigneurs et mme de grandes
dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers
atteler sa voiture ou son traneau.

--Allons! rpondit Korzof, qui donna ordre au mcanicien de retourner en
arrire.

La lueur augmentait  chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient
voir le foyer, cach par un promontoire trs avanc du fleuve qui dcrit
 cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_
des bateliers, et un canot  vapeur de l'tat, toujours sous pression
pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hte vers le point incendi;
on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des
pompes tranes sur le pav par leurs attelages incomparables, et le
roulement continu d'innombrables vhicules, lancs au galop vers ce lieu
encore inconnu. De grandes gerbes d'tincelles montaient dans le ciel
comme des pices d'artifice, indiquant que l'endroit tait tout proche.

--Qu'est-ce qui peut bien brler comme cela? dit Nadia, le coeur
indiciblement serr.

--Le march au foin, je pense, rpondit Korzof.

--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commenait Roubine...

Il s'arrta, muet de surprise; deux barques accouples apparaissaient au
tournant du fleuve embrases du bord jusqu'au fate; elles s'avanaient
majestueusement, comme un gigantesque brlot, flambant dans l'air
tranquille. Aprs celles-l, deux autres, puis deux autres encore. Le
feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le
fleuve,  la drive, clairant d'une lueur splendide et lugubre les
maisons et les monuments. C'tait trs calme, et c'tait horrible.

Un cri d'pouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:

--Les ponts!

Le premier pont qui barrait le passage  ces brlots d'un nouveau genre
tait le grand pont Litine, remplac depuis par un monument de pierre,
mais qui, destin  recevoir le premier choc des glaces venant du lac
Ladoga  l'poque du dgel, n'tait alors compos que d'un grand nombre
de barques pontes, relies entre elles par un solide tablier de bois.
Ce systme permettait de replier le pont le long des rives lors du
passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espce
traversaient la Nva sur son parcours dans la ville, et une quantit
considrable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le
passage sur les divers bras qu'elle forme  son embouchure, reliant les
les entre elles, sur un espace de plusieurs kilomtres. Si le premier
pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les dbris
enflamms, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes
les rives, o s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage;
c'tait une ruine incalculable.

Le petit canot de l'tat, dirig par un marin habile, avait dj saisi
la chane de remorque du premier pont; les cbles des ancres, coups par
des haches d'abordage, avaient coul  fond, et lentement, avec une
prcision extrme, comme si rien n'et press, le pont, se repliant le
long du bord, laissa la voie libre au premier brlot qui passa
tranquillement; on et dit qu'il attendait cet hommage.

--Voil un fier luron que ce pilote! s'cria Roubine, en admirant le
succs de la manoeuvre.

 l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.

Le yacht fila  toute vapeur vers le pont Trotzky, o des hommes zls
coupaient dj les cbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit
jeter un bout de chane, et le pont gigantesque, qui compte un kilomtre
de long, alla galement se ranger contre la rive. Un bateau-mouche,
requis pour la circonstance, accomplit le mme office pour le pont du
Palais, et la Nva fut libre. Toutes les barques, tous les btiments qui
n'taient pas ncessaires au service de la police fluviale avaient
disparu et s'taient cachs dans les recoins les plus inaccessibles.

Il tait temps. La flottille embrase tout entire descendait le noble
fleuve avec la majest d'une puissance qui se sait invincible. Rien de
plus trange que de voir  la surface de l'eau le feu faire rage, en
emportant des tourbillons d'tincelles et de fume. Dans l'air
tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de
fantastique. La foule, groupe sur les quais, apparaissait comme en
plein jour aux spectateurs de la rivire; les faces humaines, portant
toutes la mme expression d'intrt, d'admiration et d'horreur, se
distinguaient avec une nettet tonnante.

Nadia, appuye sur le bastingage du yacht, ne pouvait dtacher ses yeux
de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin
de se maintenir au milieu du courant, tout en vitant les approches des
brlots.

--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.

En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Nva,
o s'taient rfugis de nombreux navires et o les ponts n'avaient pu
tre retirs. Les bateaux  vapeur disponibles, monts par de courageux
mariniers, s'avancrent  la rencontre des monstres de feu pour leur
prsenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant
principal, o elles devaient finir par aller s'chouer contre le pont
Nicolas, construit en pierre et par consquent invulnrable.

C'tait une lutte mouvante. Les gaffes n'taient pas assez longues; on
prit des mts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau  tout
instant pour les empcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi
taient constamment inonds d'eau par leurs camarades; sans quoi ils
n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face  face avec le
feu.

--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof  ses
htes; permettez-moi de vous dposer  terre.

Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur
le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'aprs, ils taient sur le
rivage, prs de la forteresse, et Korzof, aprs s'tre muni de gaffes,
repartait pour l'endroit menac.

Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prtait  merveille 
ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forant sa marche, il entranait
dans son sillage un brlot prt  faire fausse route; parfois, il se
plaait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au
service de la gaffe employe comme peron, il fondait sur la masse
enflamme et la repoussait dans le courant. Prs de quarante barques
avaient ainsi pass; beaucoup avaient sombr; d'autres s'taient
choues dans des endroits dserts, o elles ne pouvaient plus nuire:
deux ou trois flottaient au milieu du fleuve,  demi submerges. Une
dernire arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrase et
jetant des torrents d'tincelles, comme un soleil de feu d'artifice.
Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sret d'attaque d'un
tre intelligent.

--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'cria Korzof, qui la
guettait.

Des marins se tenaient en arrt; le mcanicien fit une fausse manoeuvre;
le coup porta mal, et deux gaffes tombrent dans la rivire. Une
troisime, pique dans le foin embras, y resta suspendue; mais
l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.

-- droite! cria Korzof.

Le mcanicien, perdu, comprit ou excuta mal l'ordre reu; il donna un
coup de barre, et le yacht accosta le brlot. Ce fut sur la rive un cri
d'horreur.

--Une gaffe! cria Korzof, un bton, n'importe quoi...

Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait dj
dans les agrs. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre  bord.

--Au canot! cria-t-il.

Ses hommes y taient dj; il y descendit le dernier, laissa retomber la
chane, et la lgre embarcation s'loigna  force de rames. Sur le
fleuve, les autres bateaux qui s'taient approchs pour lui porter
secours avaient recul, comprenant le danger, et se tenaient  l'cart.

Au moment o le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penche en
avant, cherchait  reconnatre son fianc, la barque et le yacht,
toujours accols, passrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un
coup de canon, l'arrire du petit navire sauta, pendant que l'avant
s'enfonait gracieusement comme un cygne qui plonge.

--Votre joli navire! s'cria Roubine, plein de regret.

Korzof tenait dj le bras de Nadia pass sous le sien; le visage
enflamm, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait  sa fiance
plus beau qu'un demi-dieu.

--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye.
Polycrate a jet une bague  la mer,--nous y jetons notre navire,--et
nous gardons notre flicit.

Le lendemain, l'empereur se fit prsenter Korzof, qu'il connaissait de
longue date.

--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, aprs l'avoir compliment.

--Un terrain pour mon hpital, rpondit le jeune homme. Cela me
permettra de fonder cinquante lits de plus!

Huit jours aprs, la premire pierre de l'hpital fut solennellement
pose dans un terrain immense en partie plant d'arbres, don imprial;
et la princesse Roubine fut officiellement dclare fiance  Dmitri
Korzof.




VI


Aprs le premier brouhaha qui suivit les fianailles publiques de la
jeune princesse, l'animation commena  se calmer; on s'tait d'abord
rcri sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il tait
absurde. Est-ce que Ptersbourg ne comptait pas assez d'hpitaux? Est-ce
que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu' regarder la foule
des tudiants presse aux cours de la Facult de mdecine, pour
s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de mdecins. Bref,
aprs avoir exalt jusqu'aux nues le dvouement des fiancs, on les
couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage et pu le prvoir.

Ils ne s'inqutaient gure de tous ces bruits, absorbs qu'ils taient
dans les prparatifs de dpart et dans les proccupations multiples
qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'tait rserv
qu'une petite terre, d'un revenu mdiocre, afin, disait-il, de ne pas
perdre compltement l'habitude de la proprit. Les fonds rsultant de
cette vente devaient, au fur et  mesure qu'ils rentreraient, servir 
payer les dpenses de l'hpital naissant et tre placs de faon 
fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence
impriale s'tait dj manifeste, outre le don du terrain, par la
promesse d'une somme annuelle trs-importante; la jeune fiance avait
dclar ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour
la fondation nouvelle, et tout promettait  la grande oeuvre des jeunes
gens l'avenir le plus brillant.

La seule ombre de ce tableau tait le dpart prochain de Korzof pour
Paris, o il se promettait de passer sa premire anne d'tudes
mdicales.  force de parler des mmes choses, de retourner les mmes
ides, il s'tait si bien identifi avec Nadia, que la pense d'une
sparation tait pour eux une vritable douleur. Le prince avait bien
propos d'aller passer l'hiver  Paris, pour dorer la pilule,
disait-il; mais le jeune homme lui-mme eut la force de refuser.

--Je sais bien que je ne travaillerais pas srieusement, dit-il; n'ayons
pas du courage  moiti seulement, soyons vritablement forts.

 la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue  la vie mondaine,
se prpara de son ct  des devoirs plus srieux que ceux qu'elle avait
accomplis jusque-l. Elle sut partager son temps de faon  consacrer
chaque jour plusieurs heures  ses tudes, et cependant elle accomplit
tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualit.
L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois
de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite
d'adieu aux constructions dj avances de l'hpital.

L'hiver avait arrt pendant plusieurs mois les travaux de btisse,
mais, ds les premiers beaux jours, on avait mis  l'oeuvre tant
d'ouvriers, que l'norme btiment sortait de terre littralement  vue
d'oeil. Nadia fit le tour des travaux, s'avana sur toutes les planches
qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina
les travaux de canalisation pour l'amnagement des eaux; trs experte
dsormais dans l'tude des plans, elle causa longuement avec
l'architecte, et partit enfin, le coeur gonfl d'une joie orgueilleuse.

--Je n'y comprends rien, disait son pre, bahi; elle en remontre 
l'architecte, et elle connat la qualit des briques mieux que
l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?

Pour toute rponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir mme
elle envoya  son fianc une longue lettre o le dtail des travaux
excuts tenait moins de place que l'panchement joyeux de son me. Elle
croyait dj voir l'hpital termin offrir  l'oeil repos ses longues
files de lits propres et bien tenus.

--Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous
ceux qui y seront entrs en sortiront guris et triomphants.

Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande proprit du
gouvernement de Smolensk.

Le vieil intendant les reut  l'arrive, toujours pleurnichant et
geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grce  cette
habitude de se plaindre de tout: du temps, des rcoltes, de son poque
et de sa sant, il s'tait mis de ct une jolie fortune, et il avait
tromp le plus compltement du monde ceux  qui il avait affaire. Se
pouvait-il, pensaient les mes simples, que cet homme toujours  deux
doigts de la mort ft capable de mystifier volontairement son prochain?

C'est ainsi qu'il s'tait acquis une aisance plus que dore, grappille
sur les biens de son matre, et augmente de jolis pots de vin,
consentis ou extorqus; pour lui, l'important tait qu'ils entrassent
dans sa poche; une fois l, ils taient bien srs de n'en plus sortir.
Mais quoiqu'il ft riche, quoique les paysans des environs eussent pu,
en causant entre eux avec franchise, estimer  quelques roubles prs un
gros capital pour lequel ils lui payaient des intrts normes, on ne le
voyait jamais que graisseux et rapic.  peine en l'honneur des matres
se hasardait-il  tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire;
quant  son bonnet de fourrure, rong jusqu' la peau, personne n'et
seulement song  le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans
son bonnet, Ivan Stepline n'et plus t lui-mme.

Son fils Fodor se tenait  ses cts, droit comme un peuplier, coutant
les jrmiades du vieillard d'un air  la fois ennuy et convenable. Ces
plaintes prolixes n'taient plus  la mode, et lui, qui se piquait
d'tre de son temps, devait souffrir intrieurement, en voyant son pre
jouer ce rle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince
et sa fille, tte nue et sans dire un mot. Arriv dans la grande salle,
il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres 
lui donner, et, sur leur rponse ngative, il se retira; Ivan Stepline
fut alors bien forc de le suivre.

Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait dj les jardins et les
serres de son beau domaine. Elle avait toujours aim cet endroit, o
parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mre, qui l'avait
tendrement chrie. C'est l que la princesse tait ne, c'est l qu'elle
avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'glise, qui se dressait
en face du chteau, que reposait son corps depuis de longues annes.
Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiance
triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins
des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs
qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulirement perdu de leur
importance et de leur intrt; toute sa vie antrieure se noyait dans la
splendeur de sa joie prsente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant
elle.

Vers onze heures, elle revint  pas lents vers la maison, portant une
brasse de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le
seuil, elle trouva son pre, prt  sortir; ils se dirigrent
silencieusement vers l'glise, o le prtre les attendait vtu de sa
chasuble de deuil. Au milieu du choeur, sur une petite table recouverte
d'une fine nappe de toile, tait place une assiette pleine de riz cuit
 l'eau, o des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service,
la livre, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans,
s'taient groups dans l'glise et ouvrirent respectueusement un passage
au prince et sa fille, qui se rangrent  la place d'honneur, rserve
aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le ct gauche,
 l'intrieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui
fait vis--vis au groupe des chantres, est tout prs des images du
Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui
spare le tabernacle de l'glise proprement dite.

Le prtre salua les fidles, en commenant par les seigneurs, puis
s'adressant au choeur, et ensuite  la foule masse dans l'glise, il
prit un encensoir fumant que lui prsentait le diacre, revtu comme lui
d'ornements de deuil, et il offrit l'encens  l'assiette de riz,
destine  reprsenter dans les crmonies funbres le corps de la
personne dfunte pour laquelle se disent les prires des morts. Il
entonna ensuite les versets funraires, auxquels le choeur rpondit sur
un mode plaintif.

La crmonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand
elle fut termine, Roubine s'approcha d'une dalle, situe un peu  la
droite du choeur; il y resta un instant inclin, le visage ple et
pensif. Nadia s'agenouilla prs de lui et laissa glisser son bouquet sur
la pierre qui recouvrait le caveau o reposait sa mre. De plus loin
qu'elle se souvnt, ce pieux plerinage tait le premier acte de leur
sjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse
pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prire  la
chre morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu
l'entendre: Mre, je suis heureuse, bnis-moi dans mon nouveau
bonheur!

En sortant de l'glise, le prince et sa fille changrent quelques
paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus
particulirement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On
tait au temps du servage, mais Roubine tait aim de tous ses serfs.
Ils eussent prfr un intendant moins rapace;  ce mal, nul ne
connaissait de remde: tous les intendants, sauf quelques diffrences
inapprciables, tant  peu prs du mme acabit; mais les rigueurs de
Stepline taient bien adoucies par la prsence annuelle du matre, qui
voyait de ses propres yeux l'tat du pays, coutait volontiers les
dolances et ne refusait jamais de donner du bois pour btir une isba
neuve, quand la vieille tait dcrpite. Nadia s'enquit de son hpital,
o tout allait  merveille, grce au nouvel officier de sant, qui
s'tait trouv tre un homme actif et rsolu, ancien chirurgien de
rgiment, et qui avait tabli ds le premier jour une discipline
militaire, fort utile toujours prs des malades, mais plus utile
peut-tre que partout ailleurs en Russie, o chacun est tant soit peu
dispos, par temprament,  laisser les choses se faire toutes seules.

L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit cong de
ceux qui l'entouraient, pria le prtre de venir quelques heures plus
tard dire les prires et bnir la maison, pour en chasser tout malheur,
ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra
chez lui avec sa fille. Dans l'aprs-midi, les prires furent dites en
effet, une collation fut offerte au prtre et au diacre; aprs quoi, la
vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.

Le lendemain de cette journe bien employe  l'heure o Roubine et
Nadia venaient de passer aprs djeuner dans un salon frais, situ au
nord, o ne se hasardaient gure les mouches, ce flau de la Russie en
t, Stepline montra son nez bourgeonn dans l'embrasure de la porte,
toujours ouverte.

--Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obsquieuse politesse.

Un signe de tte affirmatif l'ayant rassur, il introduisit dans le
salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se prsenter
de biais, pour tenir moins de place sans doute.

--Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.

--Voil, _batiouchka_, rpondit l'intendant, en se servant d'un terme
affectueux qui signifie littralement: mon petit pre, et qui s'emploie
en parlant aussi bien aux suprieurs qu'aux infrieurs, avec moins de
crmonie que le mot _barine_, qui signifie matre ou seigneur. Vous
savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garon; il a eu l'honneur
de vous porter vos revenus au mois de juin.

--Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe
et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?

--Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'ge  se marier, qu'en
pensez-vous?

Les yeux pntrants du vieillard allaient de Roubine  Nadia, avec la
rgularit d'une de ces horloges de la fort Noire o l'on voit un lion
qui roule un regard  la fois froce et dbonnaire.

--Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? rpondit Roubine en retournant
la page de son journal, derrire laquelle il disparut momentanment en
entier. C'est son affaire,  ce garon.

Nadia avait rougi, plus de colre que de honte; elle resta immobile et
impassible.

--C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a propos une fiance pour mon
fils, une jolie fille, bien leve, et riche... et, sans votre
assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre
assentiment et celui de la princesse...

Ses yeux continuaient  aller de l'un  l'autre. Nadia se leva et prit
un livre sur la table.

--Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal.
Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la
fiance dont tu parles?

--Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple
fille d'intendant, comme mon Fodor est fils d'intendant. Nous autres,
nous ne pouvons pas prtendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai,
princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne
gte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une mnagre, c'est tout
ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?

--videmment, rpondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder
bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous
aviez donc pens  autre chose?

Elle avait parl d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du
vieillard se trouvrent immobiliss sous ses paupires baisses.

--Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrment?

--C'est mon pre qui est matre ici, dit-elle avec hauteur,
adressez-vous  lui.

--Mon prince, ce mariage a votre agrment? rpta Stepline d'un ton
soumis.

--Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrit par la tournure
bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien,
vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde
pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous tes libre, votre fils
est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui
semblent convenables, je n'ai rien  y voir.

--Mais, insista le veux madr, en reprenant son ton plaintif habituel,
si Votre Altesse retire ses bonnes grces  mon fils aprs moi, et qu'il
ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses
pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera mari?

Roubine clata de rire.

--Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prvoir les
malheurs de loin! Eh bien, coute-moi: je sais que tu me voles et que tu
pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop
svres; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans
l'ordre. Mais, s'il dpasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le
chasserai impitoyablement, quand mme il aurait  ses trousses deux
douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.

--Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rus personnage,
en rendant la libert  ses deux yeux.

--Puisqu'on te le dit!

--Alors vous permettez que le fianc se prsente devant vous avec la
fiance?

--O sont-ils? fit Roubine surpris.

--Dans l'antichambre, o ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.

Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les ctes.

--Mon Dieu! Stepline, s'cria-t-il entre deux clats de rire, tu es bien
ce que l'on peut appeler un homme de prcautions; tu me feras mourir de
joie!

Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de
l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse;
doucement, sans parler, elle posa la main sur l'paule du prince, qui
reprit sur-le-champ son sang-froid.

--Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire
attendre.

Stepline sortit, aprs avoir fait trois grandes salutations, plus bas
que la ceinture.

--Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille,
partag entre une nouvelle envie de rire et un certain tonnement de
toute cette conversation.

--Je pense que cet homme est trs-rus, et que vous ferez bien de le
surveiller, ainsi que son fils; vous tes trop bon, mon pre; vous ne
songez jamais qu'avec tant de bont vous puissiez vous faire des
ennemis, et cependant Stepline nous dteste...

Roubine, ptrifi de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte
se rouvrit et laissa passer les fiancs, qui entrrent en se tenant par
la main.

La jeune fille n'tait ni laide ni jolie; son visage, d'une fracheur
blouissante, comme celui de presque toutes les filles de son ge et de
sa condition, tait trs-ordinaire. Elle tait destine, selon toute
apparence,  tre une bonne mnagre, une pouse modle, une mre de
famille sans reproche, et  engraisser vers la trentaine d'une faon
dsolante. Nadia la regarda avec un certain ddain, que le fianc
surprit dans un coup d'oeil rapide. Il rougit jusqu' la racine des
cheveux et s'avana les yeux baisss vers le prince; arriv devant lui,
ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste,
avant qu'ils eussent accompli le crmonial.

--Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moiti bienveillant,
moiti railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres!  peine les
dents de lait vous sont-elles tombes que vous songez dj  vous
marier!

--Tant mieux, mon pre, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps
d'tre heureux.

Un regard passa sur les paupires baisses de Fodor, et sa mchoire se
contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son
visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale dfrence d'un
subordonn devant ses suprieurs.

--Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire  votre sant.

Nadia sonna, et aussitt parut un plateau garni de verres et de carafes
contenant des vins trangers dcants avec soin; le sommelier, qui
savait les usages, avait prpar d'avance cette invitable marque
d'hospitalit. Les verres furent remplis, le prince leva le sien en
disant:  votre prosprit! Les assistants firent de mme en rpondant:
Longue vie  Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On
changea un salut, et les verres furent vids d'un seul coup, comme il
convient  de vrais Russes. Puis les fiancs et le vieux Stepline se
levrent et se retirrent avec un dernier salut.

Lorsque la porte de la pice voisine se fut referme sur eux, Roubine
regarda sa fille d'un air comique.

--Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en
franais. Je conois que son futur n'en paraisse pas enthousiasm; il ne
semble pas considrer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?

La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son pre un
regard ferme, d'o toute fausse honte, tout embarras puril avait
disparu.

--Le vieillard, dit-elle, est un tre retors, mais que je ne crois pas
mchant, bien qu'il nous dteste par principe. Quant au fils... ne vous
y trompez pas, mon pre, sous son vernis de manires relativement
correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.

--Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu l? Pourquoi nous
harait-il?

--Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne
l'est-il que de ce qu'il nous a vol. Parce que nous sommes civiliss,
et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes
suprieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont
destines  tre djoues...

--Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes 
toutes les ambitions?

-- toutes les ambitions saines et loyales, oui mon pre! Mais celui-ci
ne veut ni tre plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut
dominer pour tyranniser; tre puissant non pour crer, mais pour
dtruire; tre riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux
qui souffrent... Ces ambitions-l sont les plus frquentes, par
malheur... Cet homme n'en connat pas d'autres!

-- quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince boulevers.

--Je ne saurais vous le dire exactement, rpondit-elle en se troublant
un peu.

Fodor Stepline ne lui inspirait assurment ni sympathie ni piti, mais
elle redoutait chez son pre la plus terrible des colres s'il apprenait
ce qu'elle avait devin, lors de son entrevue  Pterhof avec le fils de
l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la
fureur des hommes violents, elle voulait viter un esclandre, et elle
savait le prince d'une violence extrme.

--Vous savez, mon pre, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent
sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la
prudence: mfiez-vous de Fodor Stepline beaucoup plus encore que de son
pre!

--Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, rpondit le prince avec une
soumission vraiment touchante; mais je veux bien tre pendu si je
comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de mme, mais
c'est bien pour t'obir.

Fodor se maria huit jours aprs. La noce fut somptueuse,  la faon du
moins des noces de la classe sociale  laquelle il appartenait et dont
le luxe n'a rien de raffin ni d'lgant. La veille du mariage, la
fiance, qui tait retourne chez ses parents, fut conduite  la maison
de bains de son village rserve aux femmes, avec toute la pompe de
rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra
avec elle dans l'tuve, o elle fut savonne, frotte, trille  grand
renfort de _tille_[1] en guise d'ponge, et de verges de bouleau encore
garnies de leurs feuilles, pour terminer la crmonie. Aprs quoi, on
servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'tuve et l, dans
cette chaleur de trente-cinq degrs, elles chantrent des chansons et
dansrent plusieurs heures. Quand la fiance sortit de l, elle tait
aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou frachement
vernie.

[Note 1: _Tille_, sorte d'toupe extraite de l'corce de tilleul.]

De son ct, le fianc avait subi le mme traitement dans les bains des
hommes, o les rafrachissements avaient plutt consist en spiritueux
qu'en solides; pendant ce temps, des chariots trans par le plus grand
nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, dposaient dans une maison
prpare depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais t habite,
le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs
qu'lgants, furent rangs dans les deux pices dont se composait la
demeure, suivant un ordre toujours le mme dans toutes les maisons; une
armoire triangulaire, nomme kiota, spcialement rserve aux images
saintes, fut place dans le coin consacr, garnie seulement d'une toute
petite image, destine  sanctifier la maison en attendant les autres,
qui ne devaient venir qu'avec la future elle-mme. Les coffres de bois
peint et orn de fleurs rouges et jaunes furent transports dans la
chambre du fond; ils contenaient le linge et les vtements de la jeune
fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son
existence, les meubles europens n'ayant encore  cette poque aucun
accs dans les maisons de la bourgeoisie russe.

Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fianc, formrent
un grand cortge compos d'autant de tlgues (charrettes) qu'ils purent
en rassembler, et allrent ds le matin chercher la marie dans son
village. La course tait longue; ils ne revinrent que dans l'aprs-midi.
Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs trokas enrubannes,
les cloches de l'glise sonnrent, car c'tait une noce trs brillante,
et le futur se rendit  l'glise, pour attendre celle qui dans quelques
instants serait sa femme. Elle entra presque aussitt, pendant que les
chevaux couverts de sueur dfilaient lentement devant le parvis, et que
les chantres, qui avaient salu l'arrive de Fodor par une antienne,
chantrent un chant de bienvenue. Le pre de la jeune fille la conduisit
prs du futur devant un pupitre recouvert d'une toffe brode, o ils
se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prtre, escort
du diacre, sortit alors du tabernacle, et la crmonie commena. Chacun
des poux reut un cierge allum orn de roses blanches, de fleurs
d'oranger et de noeuds de ruban blanc, qui devait, aprs avoir brl en
cette circonstance, tre conserv pieusement pour ne plus tre allum
que dans des occasions trs-solennelles de la vie de famille, telles que
naissances, morts ou prils graves, et le oui irrvocable fut chang.
Un morceau de satin rose fut alors tendu devant eux; toutes les jeunes
filles de l'assistance allongrent le cou pour voir si la jeune femme
parviendrait  y poser le pied la premire, car ce serait pour elle le
prsage d'une autorit inconteste dans la mai$on de son poux; mais
Fodor avait dj cras de sa botte le coin encore mal dpli du
satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre matre que lui-mme.
La jeune femme baissa tristement la tte, prte  pleurer; les anneaux
furent remis aux maris et passs  leur doigt, puis changs; leurs
flambeaux, qu'on leur avait ts des mains pour faciliter cette
opration, leur furent rendus, et les garons d'honneur, appels 
prter leur concours, reurent du prtre les deux lourdes couronnes de
mtal dor, ornes d'images saintes en porcelaine maille, qu'ils
avaient mission de tenir au-dessus de la tte des jeunes gens. Ceux-ci
burent par trois fois tour  tour  la mme coupe le vin bni, qui
reprsente la vie; puis le prtre, runissant leurs mains sous un pan de
son tole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui
supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garons d'honneur
suivaient les maris, tenant les couronnes au-dessus de leurs ttes,
ainsi qu'on le fait pour les gens favoriss de la fortune, car les
pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements
de mtal, tandis que les riches se sentiraient blesss par cet incommode
fardeau.

La crmonie tirait  sa fin, le prtre adressa une courte exhortation 
ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies
de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna
de s'embrasser, afin que l'glise consacrt ce premier baiser par sa
prsence. Ils obirent, la jeune femme avec une indiffrence passive,
Fodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son pre avaient
d assister  cette crmonie, sans quoi tout le pays et cru
l'intendant tomb en disgrce. Ils s'approchrent tous deux des nouveaux
poux, qui venaient d'offrir leurs dvotions aux images places sur
l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son
doigt une bague orne d'un diamant et la remit  la jeune femme, qui
rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les
maris, qui regagnrent  pied leur domicile, o les avait devancs le
petit garon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image
sainte, destine  rappeler  leurs prires le souvenir de cette
journe.

Fodor Stepline s'tait montr impassible pendant la crmonie; il passa
devant la foule le front haut, conduisant comme si elle et t la plus
belle des cratures, sa jeune pouse ridiculement empaquete dans des
vtements de couleur voyante. Il garda le mme sang-froid sous le parvis
et sur la place; mais,  ce moment, Nadia, qui traversait le cimetire
au bras du prince pour rentrer au chteau par le plus court chemin,
rencontra le regard du nouveau mari, qui la suivait avec une expression
farouche. Instinctivement, elle se serra contre son pre.

--Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?

--Oui, mon pre, ce n'est rien.

Et elle parla d'autre chose.

Aprs cet vnement, qui dfraya pendant longtemps les discours du
village et des environs, le calme le plus parfait s'tablit sur le
chteau; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivrent
rgulirement deux fois par semaine, parlant, malgr la saison, qui ne
prtait gure aux tudes srieuses, de travaux sans relche et de
recherches ardentes. Nadia rpondait, racontait sa vie, esprant dans
l'avenir, parlant des trois annes,  peine entames, qui les sparaient
encore de leur runion, comme d'un jour qui s'achverait bientt...

Tout  coup, un fait sans prcdent se produisit un matin: la poste
n'apporta point de lettre de Korzof.

--C'est un retard, dit Roubine; il aura manqu le courrier.

--Sans doute, rpondit la jeune fille sans dtendre les traits de son
visage douloureusement contracts.

Elle alla ce jour-l dans les jardins, comme de coutume, fit sa tourne
dans les curies, les tables, les granges, s'assura, seule ou
accompagne de son pre, que l'ordre accoutum rgnait partout, puis
elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se droulaient
sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait
machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta
longtemps assise  sa fentre ferme, regardant le petit lac qui
brillait au bout du parterre. La nuit tait froide, car octobre
approchait; mais les poles, chauffs dans le jour, rpandaient une
chaleur gale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur
l'tang avec une clart mtallique et presque cruelle, qui fit mal 
Nadia. Elle se dtourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre
demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre 
parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir  les
comprendre; elle gagna son lit, esprant que le sommeil l'amnerait
paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine  s'endormir, et
son repos fut agit par des rves inquiets.

Le lendemain, la poste apporta une quantit de correspondances, que
Nadia parpilla d'un geste sur la grande table; l'criture de Korzof ne
s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son pre, et la
consolation banale qui montait aux lvres de celui-ci s'arrta court 
la vue du souci profond qui avait dj creus les traits de sa fille.

--Demain, dit-il.

Et il sortit, ne trouvant rien  ajouter.

Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un
instant caress, qu'une lettre pouvait s'tre perdue, fut dmenti par la
prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir
du huitime jour, o la troisime lettre aurait d arriver, Nadia, aprs
avoir vers une tasse de caf  son pre, comme elle le faisait chaque
jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur tait
familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible
lassitude.

--Mon pre, dit-elle, Dmitri est malade, peut-tre mort... Allons le
retrouver!




VII


Roubine et sa fille arrivrent  Paris par une triste soire d'octobre;
la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui
couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins
ferms, sous la lueur tremblotante des rverbres, avaient l'air de fuir
devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur dpart de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune
rponse ni  ses lettres ni  ses tlgrammes; aussi l'anxit des
voyageurs, toujours croissante, tait-elle arrive jusqu' la fivre.
Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de
dverser sa mauvaise humeur sur les employs, sur les buffets o rien
n'est mangeable, sur les invitables retards et sur le mauvais temps;
mais Nadia, enfonce dans son coin, silencieuse, les yeux fixs sur
quelque objet invisible, toujours douce, prvenante, toujours prte 
sourire si son pre la regardait, tait pour lui le spectacle le plus
douloureux.

--Mets-toi donc en colre, une bonne fois! s'tait-il cri entre Berlin
et Cologne.

-- quoi cela servirait-il, mon pre? avait-elle rpondu en souriant
tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les sparaient seulement de
l'htel o ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientt franchi.
Roubine sortit le premier et offrit la main  sa fille.

--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

--C'est ici, monsieur; il est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il-a?

--Une sorte de fivre crbrale. Nous l'avons bien soign, monsieur.
Est-ce que monsieur vient pour le voir?

--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-tre pas que j'ai
fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez
le prince Roubine.

--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine
d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne
la peine de passer par ici.

--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

--Pourquoi donc, mon pre? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne rpondit rien et passa devant. Ils entrrent dans une chambre
spacieuse, bien claire par deux grandes fentres; une soeur de charit,
debout prs de la chemine, prparait une potion; au fond, dans un lit
dont les rideaux avaient t relevs aussi haut que possible et fixs
avec des pingles, Korzof, les cheveux et la barbe coups ras, les yeux
brillants et incertains, roulait sa tte a et l sur l'oreiller en
parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la
main brlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommena  se parler 
lui-mme. Roubine recula d'un pas, effray. Nadia s'tait approche et
reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et
la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrire le voile de
penses confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement
la ressemblance de cette image aime. La soeur de charit s'approcha et
lui parla. Il s'tait accoutum  cette figure et  cette voix, et la
reconnaissait presque toujours.

--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts
tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait  peine conscience.
Qui est venu?

La soeur interrogea la jeune fille du regard.

--Nadia, dit doucement celle-ci.

--Nadia? rpta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette
fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tte; on lui approcha une chaise; elle se
laissa dpouiller de son pardessus et resta assise auprs du lit, sans
quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra
ses doigts et s'endormit profondment. La soeur constata la temprature
du corps, qui avait sensiblement diminu.

--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrtement  Roubine.
Il n'a jamais cess de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer
votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas form sur le bureau par les lettres
et les tlgrammes accumuls depuis quinze jours. Le prince haussa les
paules et emmena sa fille, afin qu'elle prt un peu de nourriture.

Le mdecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troubl que ft le
cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la prsence
autour de lui d'tres chers. Une des choses les plus douloureuses pour
le malade, dans ces grands orages de la sant humaine, c'est
l'impression qu'il est abandonn et que personne ne pense  lui. Les
circonstances particulires o se trouvait le jeune homme le portaient
plus que tout autre  souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que
Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois
dans le jour, il se sentit heureux et consol, sans chercher  pntrer
par quel mystre ses amis, laisss l-bas, se trouvaient prs de lui.
Peu  peu, son cerveau se dgagea, non sans rechutes subites et
inquitantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un
beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une lgion
d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait
maintenant  tous trois quelque chose de fantastique et
d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le coeur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant
les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-mme et de se
faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'tait demand jusqu'
quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant
pour poux, maintenant il se sentit rassur; la tendresse srieuse et
dvoue de sa fiance tait bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait
l de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi
qu'il voult, quoi qu'il tentt, ils le voudraient ensemble et
l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-mme, Korzof
avait reu dsormais le baptme du travail; il tait digne de prendre
part  la grande oeuvre de compassion et de fraternit.

Pour achever la gurison du convalescent, le Midi fut ordonn; ils
partirent tous les trois, gais comme des coliers en vacances; vainement
le jeune homme avait essay de parler du temps qu'il avait perdu, de
celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait  aucun prix entendre de
cette oreille-l.  vrai dire, il n'avait jamais compltement accept
l'ide de voir son gendre devenir mdecin. Pour l'hpital, passe encore!
c'tait une fantaisie comme une autre; mais  quoi bon se bourrer
l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser
apprendre par d'autres,--d'autres spcialement crs pour cela par une
Providence qui avait videmment voulu en faire des savants, puisqu'elle
avait nglig de leur donner une fortune qui leur permt de vivre  ne
rien faire!

Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le
mdecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pt tre
question de reprendre les tudes; ces deux mois furent une vritable
fte pour les trois amis. La douceur du climat, la beaut du soleil, cet
attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites
motions dlicieuses, prtaient un charme extraordinaire  leur sjour
dans ce beau pays.

--C'est un t par-dessus le march! disait Roubine en se dlectant de
se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et mme sans paletot.

Mais le prince tait un tre remuant, qui s'ennuyait vite,  moins que
le _chez-soi_ ne le retnt par ses milliers de liens intimes; il avait
horreur des htels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y
rencontre.

--Mais, mon pre, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que
vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la mme chose
de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.

--Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus
sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du btail gar
qui ne sait plus retrouver son pturage.

--Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Ptersbourg,
loin duquel vous ne pouvez vivre?

--Certainement! D'abord, les habitudes sont la moiti de la vie,--je ne
dis pas que ce soit la meilleure, mais  coup sr...

--C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez  taquiner
son futur beau-pre. Ils se mirent tous trois  rire. Et cela ne vous
fait pas piti de me laisser derrire vous, comme un pauvre colis oubli
dans une gare?

Nadia jeta un regard sur son fianc, encore si maigre et si ple. Elle
sentait bien que depuis quelque temps son pre s'ennuyait de cette
existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la
pense de laisser Dmitri seul, absorb dans ses travaux arides, sans
distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus
apporter  l'tude un esprit assez libre...

--Pourquoi diable voulez-vous tre mdecin? s'cria Roubine. Vous tes
comte, a me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais
contente!

Il adressait  sa fille un geste moiti grandeur, moiti tendre. Nadia
crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort
dlicat, qu'elle n'avait encore os aborder.

--Pre, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez
 Ptersbourg...

--Eh bien, et toi?

--Moi... c'est moins urgent... l'hpital marchera trs-bien sans moi;
d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y tes aussi
entendu qu'un entrepreneur...

--Ce n'est pas exact, gronda le prince, charm nanmoins; mais je ne
comprends pas.

--Vous allez retourner  Ptersbourg; la maison est prte  vous
recevoir; on a pos les tapis, clou les tentures et tout ce qui
s'ensuit; vous serez heureux l-bas, comme un oiseau qui a retrouv son
nid; et puis le club Anglais...

--Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!

Elle s'approcha de son pre avec un geste clin, contre lequel il se
savait sans ressources.

--Moi, dit-elle, pendant ce temps-l, je resterai  Paris avec mon mari.

Dmitri avait bondi et s'tait empar de la main de la jeune fille:
Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un
qui l'imploraient de faon  attendrir des pierres.

--Eh bien, voil une ide! s'cria-t-il, se marier  l'tranger, sans
trousseau, sans famille; et puis cette autre ide! se dbarrasser de
moi, m'envoyer l-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas
ensemble, mais moi, tout seul...

--Mon pre, fit Nadia avec son joli sourire  demi railleur, vous dnez
en ville trois fois par semaine!

--Oui, riposta Roubine, mais je djeune toujours chez moi! Voyons,
Nadia, c'est une plaisanterie.

--Mon cher pre, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obirai, vous le
savez bien, mais cela me fera de la peine.

--Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.

--Vous savez bien le contraire, mon pre; mais qui vous empche de
passer les ts avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons
vous voir  la campagne, pas  Ptersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous
ne rentrerons  Ptersbourg que lorsque l'hpital sera termin.

 cette proposition, Roubine s'emporta, tempta, dclara que ce mariage
avait toujours t trait d'une faon ridicule, que sa fille voulait le
rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit,
il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la
faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il
n'entendait pas qu'on se moqut de lui.

--Alors, dit Korzof, qui avait conserv son sang-froid dans cette
bourrasque, vous ne voulez pas tre mon beau-pre?

Roubine clata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on
s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'tait lev pour gesticuler plus
 son aise, et l'on finit par o l'on aurait d commencer; mais si l'on
commenait toujours par l, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il
couta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que
Korzof n'avait point commis de crime qui mritt un exil de trois
ans,--cet exil ft-il rduit de six mois,--et le rsultat fut que le
mariage aurait lieu  Paris, ds le lendemain de leur retour
c'est--dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-tre Nadia elle-mme,
l'avait rv, dans tout l'clat du luxe et d'une haute position. Dans
les fantaisies de son imagination, elle s'tait reprsent ce mariage
somptueux,  la chapelle de leur hpital, inaugur le jour mme, au
milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant:
elle avait aim  se figurer la pompe d'une telle crmonie, assez
semblable  une prise de voile, un adieu dfinitif  sa vie passe de
princesse oisive, une entre triomphale dans son existence modeste de
la femme du docteur. Les ralits de la vie, moins potiques,
poignantes parfois, avaient fait crouler ce rve, dont Nadia foulait
maintenant les dbris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement
 cette splendeur un peu thtrale, si elle entreprenait la tche
vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses tudes,
souvent pnibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du
don de sa personne la rcompense de longs efforts! Il y a l quelque
chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais
n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les
fatigues que l'on impose, se grandissant ds lors jusqu'au rle de
compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignit d'une
souveraine qui condescend?

Ces rflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle.
Jusqu'alors, elle n'avait envisag sa propre personnalit que vis--vis
d'elle-mme; oblige de l'envisager vis--vis des autres, elle s'aperut
que les principes trop troits menacent de craquer, comme les vtements,
lorsqu'ils se trouvent en dsaccord avec les vnements. Elle se rendit
compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait  Korzof,
et, au lieu de venir  lui avec le sourire d'une reine qui rcompense,
elle s'appuya contre le coeur de son mari avec la tendre confiance d'une
femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su
inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis
que comptaient les poux dans la colonie russe  Paris assistrent  la
crmonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir mme pour
Ptersbourg, et les jeunes maris restrent dans un joli petit
appartement meubl qu'ils s'taient fait arranger non loin de l'cole de
mdecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps  une promenade
au bois de Boulogne que d'obliger son mari  faire tous les jours une
longue course pour regagner un logis situ dans un quartier plus
brillant. Roubine en partant avait laiss un quipage  deux chevaux 
sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'tait que d'aller  pied, sauf
 la campagne et pour son plaisir.  la fin du premier mois, Nadia
congdia ce supplment d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus
grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut mme un jour
l'audace de se montrer ainsi autour du Lac  l'heure lgante, et les
mines effares que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent
fournirent pendant longtemps matire  son hilarit.

--Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils
devaient nous saluer!

Leur appartement tait bien expos au soleil; Dmitri ne parvint pas 
l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme  son tour ne pt
l'encombrer de fleurs: ils passrent l un temps qui fut certainement le
plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; ds les premiers jours
du printemps, il revint  Paris, et, aussitt que les cours furent
ferms, il emmena le jeune couple, ou plutt il le suivit, l o les
tudes et les proccupations de Korzof devaient l'entraner. Ils
voyagrent ainsi pendant deux annes, tantt runis tous trois, tantt
spars du prince, et, malgr leur dsir de prendre dans la vie une
assiette dfinitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait  la matresse de maison modeste d'une faon merveilleuse.
Son pre riait aux larmes, quand il la voyait revenir du march avec des
fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tir d'argent de sa
bourse que pour faire l'aumne. Elle le laissait rire, arrangeait
elle-mme les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le
prince, enchant, dclarait qu'il n'avait jamais rien got d'aussi
parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les
hommes et les choses d'en bas, bien des prceptes que ne comporte point
la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les
livres destins  la jeunesse, quoique ce soit leur vritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thse; il tait plein de
craintes, et Nadia tremblait comme si son mari et t sous le coup
d'une sentence de mort. Le prince tait venu, afin d'assister au
triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur
l'motion de ses deux enfants.

--Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas
pass des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'tais
pas gn dans ce temps-l pour faire des tours  tes examinateurs et
avoir de bonnes notes tout de mme!

--Ce n'est pas du tout la mme chose, rpondait le jeune homme, en riant
de cette faon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes
examinateurs,--et ceci me parat plus que douteux, c'est moi qui serais
encore le plus attrap de tous!

--Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'tait pour faire contre fortune bon coeur. Enfin le
grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reu, mais il obtint des
flicitations unanimes.

--Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai
prouv rien de semblable. C'est--dire que je me demande comment on
peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie
misrable on trane...

--Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en
dgotez pas les autres; je n'ai jamais vcu autrement que de cette vie
misrable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons
dner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tte avec
du Champagne; a l'empchera de dire des btises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit
aussitt.

--C'est  toi que je dois ce bonheur, ma chre femme, lui dit-il en la
prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent,
dsireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bnis.

--C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui rpondit-elle tout
bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimrique pour m'apprendre
la vie relle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une
seule terreur me hante depuis quelque temps...

--Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

--Je me suis demand souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans
une profession dangereuse; si quelque pidmie survenait, Dmitri, si tu
tais atteint, si tu tais frapp...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tte
de la chre femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il
reprsentait toutes les joies de la vie.

--Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels vnements arrivent...
Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme
plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver l, pour
ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le rpte, je te bnis et je te
remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras
fire de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine,
celui-ci ne se ft jamais dout de la grave question qu'ils venaient
d'agiter.

Bien des formalits restaient  remplir; mais qu'on soit impatient ou
non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les poux taient
prts  rentrer en Russie; l'hpital n'tait pas prt  les recevoir.
Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et aprs une
longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils taient
en vacances et s'ennuyaient  prir de leur oisivet nouvelle, il leur
tlgraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare
de Ptersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment
rserv qu'ils occupaient seuls.

--Voici que nous allons toucher notre rve du doigt, lui dit-elle, et
maintenant j'ai peur!

--Peur de quoi, ma chrie?

--Je ne sais pas... d'une dsillusion peut-tre! Il lui prit la main
avec tendresse.

--Il n'y a pas de dsillusion possible quand on a rv de faire un bien
possible. Que l'hpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhait,
nous y gurirons des tres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrta; Roubine tait sur le quai, qui les attendait tout
seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le
vent; les nouveaux arrivs montrent dans leur coup et furent vite
emports vers le quartier, jadis dsert, qu'ils habiteraient dsormais.
Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serre; ce
moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que
l'heure de leur mariage. Ils taient tout prs maintenant; le coup
tourna le coin d'une rue...

--Oh! Dmitri, fit Nadia  voix basse, le voil!

L'hpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale,
surmont d'une haute croix dore qui indiquait au milieu la place de la
chapelle. Les angles et les entablements taient en pierre blanche; la
brique composait les murailles, et la haute faade  trois tages se
dressait sur le ciel avec fiert. Ils avaient tudi les plans et les
savaient par coeur; mais jamais ils ne s'taient figur cette masse
grandiose, qui reprsentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof
tait l dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble
place.

Les chevaux s'arrtrent devant le perron. Roubine, la tte nue,
attendait dj sur le seuil; l'aumnier, revtu d'ornements sacerdotaux
et accompagn de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens
s'avancrent muets, saisis d'une motion qui leur coupait la
respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le
grand vestibule clair d'en haut, o la lumire tombait  flots, et
commena de monter l'escalier. Le vestibule tait plein de monde, toutes
les ttes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement
les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystrieuses
chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas
les paroles. Ils arrivrent ainsi au premier et pntrrent dans la
chapelle. Elle tait simple et toute blanche, mais les peintures de
l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux
familles runies tincelaient d'or et de pierres prcieuses le long des
murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restrent
toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du
sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitt, et le prtre
apparut. Le _Te Deum_ d'actions de grces fut chant; pendant ce temps,
les jeunes poux se remettaient un peu de leur motion. Lorsque le
dernier verset eut retenti sous les votes et que les assistants eurent
bais la croix que leur prsentait le prtre, Nadia vit enfin autour
d'elle des visages aims et connus. La chapelle tait pleine d'amis;
tous ceux qui n'avaient pu assister  son mariage taient venus la
complimenter. Les dignitaires de l'tat, convoqus pour l'inauguration
de l'hpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les
flicitations de l'Empereur et de l'Impratrice; des bouquets furent
prsents par des petits enfants, sans que Nadia et la moindre ide de
ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son pre
et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hpital. Appuye au
bras de son mari, tout tourdie, elle marchait le long des corridors
cirs, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des dtails dont
elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son coeur, trop
plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait
dfinir.

Tout  coup, le mdecin en second s'avana  son tour et ouvrit une
porte...

--Les voil! dit tout bas la jeune femme.

C'taient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les matres de
cette demeure, les malades! Ils taient l, couchs dans leurs lits
blancs, gards par des infirmires proprettes; le linge blanc brillait
partout, et la faence commune reluisait de propret sur les tablettes.
Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soigns l, qui
guriraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bnissant la
main qui leur avait rendu la sant! Le calme de Nadia ne put y tenir, et
appuyant la tte sur l'paule de son mari, elle pleura.

Le rve tait ralis; quelques millions allaient redonner la vie  des
centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc
racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils
choueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre:
de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrire, emportant des
tres pour lesquels le secours tait venu trop tard; mais la vie est
ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer
assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un
pre pour ses enfants, une femme pour son mari?

--C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia,
lorsqu'enfin rendue  elle-mme, elle s'assit sur un fauteuil dans
l'appartement que son pre lui avait prpar avec une recherche qu'elle
et blme si elle l'et os. Je pensais bien tre heureuse en voyant
tout ceci, mais ma joie dpasse mes esprances, en vrit!

--Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On
n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que
ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu' tes heures de chagrin il te
serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tte incline et la porta  ses
lvres. Ce pre d'apparence frivole tait au fond un homme d'un grand
coeur.

--Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent
bien remerci le pre qui leur avait prpar une si douce surprise, vous
avez d vous donner un mal norme, mon cher pre!

--norme! rpta-t-il gravement; je commence  m'y connatre un peu,
nanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a cot le
plus de peine  trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour
argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si bahi qu'il n'eut pas le courage
de les faire attendre.

--Des malades! reprit-il en perdant son srieux. Oui, vous n'avez pas
besoin d'avoir l'air effar comme cela! Des malades! J'ai t oblig
d'aller les racoler moi-mme dans les autres hpitaux et de prendre ceux
qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien
drle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.--Ceux qui
pouvaient parler disaient que c'tait trop propre, que a ne pouvait pas
tre un hpital. Je les ai persuads en leur soutenant que a ne
resterait pas propre comme a, mais qu'il fallait bien excuser un
difice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux taient pleins de larmes. Nadia
les scha dans un baiser. L'hpital tait inaugur. Korzof et sa femme
n'avaient plus qu' travailler. Ils s'endormirent le soir l'me pleine
de bndictions.




VIII


Quand un difice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on
l'habite mme, il n'est pas termin pour cela. Deux annes entires
s'coulrent avant que Korzof et sa femme eussent organis tous les
amnagements intrieurs, et surtout fait un rglement utile et
apprciable. Ce malheureux rglement, semblable d'ailleurs en ceci 
tous les rglements du monde, ne pouvait parvenir  s'adapter ni aux
gens ni aux choses.  peine allait-il d'un ct, que de l'autre se
dcouvrait quelque empchement formidable, norme, et tout tait 
recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit
travail de ce genre, si mdiocre qu'il soit, a rclam de longues
mditations, et plus d'une fois son auteur a d se prendre la tte entre
les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, gnralement, cela ne
va pas.

Mais Korzof tait dou d'une ferme volont; de plus, il n'avait point de
sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en mme temps,
il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons.
Avec le temps et une inpuisable patience, il arriva  ses fins; le jour
vint o le vrai rglement, dfinitif et immuable,--jusqu' nouvel
ordre,--trna sur tous les murs, imprim sur grand papier et encadr de
bois noir.

Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place  l'homme
srieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgr les
supplications ritres de bon nombre de membres de l'aristocratie
ptersbourgeoise, qui eussent t heureux d'avoir pour mdecin un des
leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refus de se faire
une clientle en dehors de l'hpital. Tout au plus, dans les cas
d'accident, consentait-il  donner les premiers soins, et encore sous la
condition expresse que ce serait  titre gracieux. Les malades de
l'hpital, ports maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a
l'emploi de son temps; encore avait-il d s'adjoindre plusieurs aides,
et le concours d'un chirurgien renomm.

La premire fois que le jeune mdecin se vit en face d'un homme qui
attendait de lui la vie ou la mort, pauvre tre inconscient, abattu par
la souffrance, indiffrent dsormais  tout, hormis  un souffle de
bien-tre qui le relverait; la premire fois qu'aprs avoir reconnu la
gravit du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit oblig de puiser
dans les ressources de sa mmoire, de son raisonnement, de sa science,
et d'crire une ordonnance, il se sentit trembler de la tte aux pieds.
S'il se trompait? Si la mort allait venir  son ordre, au lieu de la
sant? Jusqu' quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain
le cadavre de cet homme, tu par lui,--ou simplement laiss mourir par
la faute de son ignorance ou de son erreur?

Le mdecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le
regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hsitait de la
sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui,
pour crire une ordonnance! Enfin Korzof se dcida, et de sa belle
criture rapide traa quelques lignes. Au moment de remettre le papier
 l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le mdecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui
montra l'ordonnance.

--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas
song au bain que vous prescrivez... videmment cela ne peut faire que
du bien.

--C'est le nouveau systme, dit Korzof; on ne l'emploie gure ici, on y
viendra.

Le traitement russit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son
lit, mangeait un lger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena
devant le bonhomme.

--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empch un
homme de mourir.

Ils s'en allrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins
d'une joie trop profonde pour s'pancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la premire fois qu'il y eut
une mort  l'hpital, Nadia passa toute une journe  pleurer. Par une
immunit singulire, pendant deux mois toutes les cures avaient russi,
lorsqu'une pidmie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet
accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant
que les dcs n'taient pas dus  quelque erreur du traitement ou 
quelque ngligence d'hygine, mais bien  un tat endmique contre
lequel ils taient impuissants.

Puis ils s'accoutumrent  ces fluctuations de la mortalit, qui avaient
d'abord assombri Nadia. Elle s'tait figur que personne ne mourrait
jamais chez elle; mais entre la possibilit lointaine de ces choses et
leur ralisation immdiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua 
voir sur les listes consultes chaque jour les croix qui marquaient les
terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre piti pour ceux
que tout le dvouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la
trouvt suffisamment occupe du soin de tant d'tres humains et ne
voult point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'taient couls depuis
son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mre d'un fils.
L'anne suivante, elle eut une fille; ds lors, elle considra son
bonheur comme complet. Ses enfants grandirent prs d'elle, remplissant
de joie et de bruit les hautes et vastes pices de l'appartement
jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigu ou attrist par
les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien spar, bien
clos, afin que nul danger de contagion ne pt s'y glisser, il trouvait
deux ttes blondes groupes sur le sein de leur mre, qui l'attendaient
pour lui donner  la fois le baiser de bienvenue. Quelques annes
s'coulrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les
offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de
l'loignement, car il avait conserv sa maison patrimoniale, sur le quai
de la cour.

--Mais, mon pre, fit un jour observer Nadia, c'tait tout aussi loin
autrefois, et vous ne songiez pas  vous en plaindre! Du temps qu'on
btissait l'hpital, vous veniez deux fois par jour!

--C'tait moins loin, puisque j'tais plus jeune! rpondit
philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai achet un
huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne parat pas aussi
doux que les tlgues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient,
Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse
vieillesse, et je n'ai pas  m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de
chaque ct, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement
son fauteuil de celui de sa fille.

--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches,
Nadia, lui dit-il avec bont; tu sais que je ne te grondais gure
autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus gronde du tout;
j'ai pourtant lieu de te blmer, mais je n'en parlerai qu' toi seule.

--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher pre? dit Nadia stupfaite en
joignant les mains.

--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants,
tu fais le plus de bien possible; je crois mme, Dieu me pardonne! que
tu fais des rentes  tes malades quand ils quittent l'hpital...

--Pas  tous, mon pre! fit la jeune femme en souriant; c'est arriv
deux ou trois...

--Ce n'est pas l qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi,
puisque j'ai particip moi-mme  ces garements, en patronnant un de
vos rchapps. Mais tu ne t'aperois pas, ma chre fille, concentre
dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va
plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-l
mmes qui ont t tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouef
dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a
prononc ton nom; sais-tu ce qu'elle a rpondu?--Oh! ce n'est pas la
peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

--C'est vrai, mon pre! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais
chez mes amis; seulement je n'assiste plus  leurs ftes. Est-ce que
cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bbs?

--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand
ta fille sera en ge d'tre marie,  qui la marieras-tu?

--Oh! mon pre, s'cria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde
donc bien d'tre deux fois grand-pre!

--Pas le moins du monde! mais rponds  ma question:  qui marieras-tu
ta fille?

-- l'homme qu'elle aimera! rpondit promptement la jeune femme.

--Parfaitement rpondu. Mais, dis-moi,  prsent que tu connais un peu
la vie, que tu as vu des tres partis d'en bas arriver en haut de
l'chelle sociale, comme vous dites  prsent, donneras-tu ta jolie
enfant, que tu vas lever  merveille,  un de ces hommes dont
l'intelligence seule est cultive, mais dont les moeurs et les habitudes
sont restes grossires? J'ai vu dner  votre table un de vos internes;
il a beaucoup de talent,  ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu;
mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent  perptuit le deuil de
ses bonnes manires... Voudrais-tu de celui-l ou de tout autre du mme
genre pour l'poux de ta dlicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une
jeune fille qui aurait les manires d'une servante, quel que ft
d'ailleurs son mrite moral?

Nadia baissait la tte, ne trouvant rien  rpondre.

--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes
intentions d'lever  toi un homme sorti des rangs du peuple, je
ressentais des rvoltes intrieures; tu as cru que c'tait mon vieux
sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'tait un sentiment de
dignit, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les annes m'ont
appris  vivre,--oui, ma fille,  moi aussi, malgr mes cheveux, qui
taient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce
qui m'inspirait une rpugnance instinctive; c'tait ce manque
d'ducation premire, d'ducation de l'enfance, o une mre leve dans
des principes d'lgance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de
propret,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la
suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnat aussitt, 
ne jamais s'y mprendre, ce qu'on appelle un homme bien lev. Eh bien,
Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas
marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de
langage et de tenue, cet homme et-il du gnie, il n'est pas des ntres,
et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia rflchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son
pre.

--Mais, dit-elle doucement, s'il a du gnie, cela ne peut-il racheter
certains dfauts extrieurs?...

--C'est l que je t'attendais, ma fille! Ces dfauts ne sont pas
purement extrieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de
s'observer, de veiller sur leurs manires et leur langage, ils
obtiendraient bientt une apparence de correction qui nous rendrait
indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit
savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit
noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot
orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manires comme une preuve
de leur origine et, par consquent, de la distance qu'ils ont d
franchir pour arriver  se mler  notre socit. J'appelle leur orgueil
sot, parce que ce n'est ni de la fiert ni de la dignit; ces deux
vertus les contraindraient au contraire  tenir un tel rang dans le
monde, que chacun ft heureux de leur serrer la main et s'honort de
leur conversation; mais ils tiennent au contraire  afficher sur toute
leur personne: Nous n'tions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le
chemin que nous avons parcouru! S'ils l'osaient, ils l'criraient sur
une banderole  leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps
moqu, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois
pas pourquoi l'on ne traiterait pas de mme les parvenus de
l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car
leur intelligence devrait prcisment les prmunir contre une telle
sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici prconiser les dons
de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mre, passe ses
journes avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le
prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est
un parvenu de rien du tout, celui-l, c'est un dchu de tout! Et, tout
prince qu'il est, je le tiens en pitre estime! Mais je ne puis
comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu,  force de travail, s'assimiler
les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la
civilit purile et honnte!

--videmment, mon pre, dit Nadia, lorsqu'il s'arrta pour reprendre
haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois
qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnatront la ncessit de ces
formes extrieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent
 premire vue.

Le prince secoua la tte.

--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la raction
d'un tat de choses despotique qu'elle a accept longtemps et contre
lequel elle commence  se rvolter. Tu voulais pouser un homme sans
naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a pargn!... Mais
je n'y aurais pas consenti, et nous aurions pass des annes en
dsaccord, tandis que, grce  lui,  son sacrifice,  sa grandeur
d'me, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur
et d'avenir que l'on peut dsirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'tait
pas forme toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue,
mais ce n'taient pas des demoiselles aussi enttes; elles ont toutes
pous des chevaliers-gardes ou des attachs au ministre des affaires
trangres. Les hommes de ton ge n'ont pas chapp  ces faux
sentiments d'galit qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait
tcher d'lever  soi... Dj les manires sont moins correctes, moins
svres qu'autrefois...

--Mais autrefois on les poussait jusqu' l'exagration!

--Et maintenant on exagre en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que
bientt surgira en Russie ce qui existe dj en Allemagne: une classe de
gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants mme, qui voudront
prendre d'assaut notre socit actuelle, qui feront fi des bonnes moeurs
comme des bonnes manires, et qui,  force d'abolir des supriorits,
faisant table rase de tout, aboliront mme la supriorit de
l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique  eux
particulire, chacun tant l'gal de tout le monde, le premier crtin
venu sera l'gal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence
qui auront dcrt cela! Sors-toi de l si tu peux!

--C'est qu'ils emploient le mot galit dans deux sens diffrents:
l'galit morale et l'galit devant la loi...

--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent
dans leurs propres ides jusqu' ne plus y voir clair, et bien fier qui
les dbrouillera! Ils tiennent tant  ne pas tre dbrouills! As-tu vu
passer dans les rues des demoiselles vtues de noir, sans crinoline,
avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coups court
sous leur toque et leur tombant derrire les oreilles, avec des lunettes
bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les
demoiselles nihilistes; jusqu' prsent, leur folie est considre comme
inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-tre o
l'on sera bien forc d'y prendre garde. On commence par nier la
ncessit des belles manires, et l'on finit par nier l'existence du
sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta
fille  un homme bien lev, quand mme il n'aurait pas de gnie. Qu'il
ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses
oreilles par des paroles grossires, ni sa pudeur par des faons de
cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du gnie, d'ailleurs! Tche
seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions dj pas 
revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en
trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'coutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours
dont son esprit n'avait pas t frapp d'abord, et auxquels les paroles
de son pre semblaient faire cho maintenant.

--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il
ne faudrait pas que mon indolence ft prjudiciable  mes enfants. Ils
sont encore bien petits, mais...

--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une ducation
librale,--et je ne t'en blme pas,--cherche un contre-poids dans la
frquentation d'une socit lgante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque
milieu pourrait avoir d'exagr.

Le prince semblait avoir donn  sa fille dans son entretien une sorte
de testament moral; peut-tre, en effet, avait-il parl avec tant
d'nergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose
d'anormal. Peu de jours aprs cette conversation, il se mit au lit, et
les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

--Si j'avais t gurissable, tu m'aurais guri n'est-ce pas? dit-il 
Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons
rien  nous reprocher. Va, mon fils, nous avons t trs-heureux; tout
est bien! Surveille l'ducation de tes enfants, fais-en des tres
honntes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une srnit presque gaie, tel qu'il avait
vcu. Ses petits-enfants se trouvrent possesseurs de sa grande fortune,
dont il avait ordonn de capitaliser les revenus jusqu' leur majorit.

--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me
conformer  ses dsirs en donnant mon bien  mon petit-fils Pierre et 
ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-pre.

Roubine fut sincrement regrett. Il tait au nombre de ces tres
aimables qui cachent de grandes qualits sous une enveloppe un peu
frivole, de sorte que le monde ne leur rend gure justice qu'aprs leur
mort. Nadia et son mari s'aperurent plus d'une fois que la sagesse
mondaine de leur pre leur faisait dfaut maintenant; aussi se
rsolurent-ils  obir  ses derniers conseils, en recherchant la
socit qui avait t la leur jusqu'au moment o les proccupations de
leur grande oeuvre les en avaient carts. Leur deuil les contraignait,
pour un temps du moins,  la solitude; il fut convenu que Nadia
partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir
besoin du coup d'oeil du matre, et que Dmitri irait les rejoindre deux
mois plus tard,  l'poque des vacances qu'il s'accordait chaque anne.

Nadia trouva de grands changements. L'mancipation venait de passer par
l, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils
n'avaient compris trs-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient
presque lss en voyant qu'on ne leur avait pas accord au moins la
moiti des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit
d'intrts, ils taient encore assez maniables, grce  l'extrme bont
que leur avait toujours tmoigne le prince de son vivant.

Le vieux Stepline tait mort; son fils lui avait succd dans ses
fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus 
plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits  l'europenne--car
il et ddaign les cafetans que portait son pre--venaient de chez un
petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien
de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraiss au point
d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts
allongs au bout de ses manches triques lui donnaient un air d'pret
au gain, que rien ne dmentait d'ailleurs.

La premire fois qu'il fut admis en prsence de Nadia, le jour mme de
son arrive, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis
exprime  son pre d'une faon si nette: Cet homme nous hait! En
effet, sous les faons doucereuses, sous l'extrme politesse du langage,
perait une sourde colre, une rancune longtemps contenue. Cet homme,
rest infrieur, ne pouvait pardonner  Nadia d'tre toujours riche,
toujours grande dame,--peut-tre toujours belle,--alors que sa femme
n'tait plus qu'une masse informe et ridicule, aprs avoir t dix ans
une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

--Madame, me permettez-vous de vous prsenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni
les formules hyperboliques de l'ancien rgime et s'abstenait mme de
donner  Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

--Certainement, fit Nadia avec bont. Elle appela son fils et sa fille,
qui jouaient dans la pice voisine, pendant que Fodor allait chercher
les siens. Il entra bientt, poussant doucement devant lui par les
paules deux garons, dont l'an avait neuf ans environ et le second
avait quatre ans  peine, et deux fillettes, mal attifes, engonces
dans leurs vtements de lourde laine, mais dont les joues taient
fraches et les yeux brillants.

--Vous tes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle tendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne
s'approchrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume,
coutume observe  cette poque mme chez les enfants des meilleures
familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait  s'approcher.
Ils restrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame,
comme des animaux rares ou des objets de curiosit.

--Allons, dit Nadia, un peu tonne, faites connaissance, mes enfants.
Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Fodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancrent avec empressement; ds leur plus tendre
enfance, leur mre les avait accoutums  changer un innocent baiser de
paix avec les enfants pauvres de leur ge, mme ceux qu'ils
rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de
sant. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants tait le
complment ncessaire de leur aumne.

Les petits reurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants
restrent immobiles, embarrasss de leur personne, sous le regard des
parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait
peut-tre tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant
d'aprs. En quoi ces innocents taient-ils responsables de l'antipathie
que lui inspirait leur pre?--Et maintenant, monsieur Stepline,
reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Fodor obit; approchant une chaise comme autrefois  Pterhof, il tira
du portefeuille qu'il avait pos sur la table une liasse de papiers et
de billets de banque. Madame Korzof revit instantanment la scne telle
qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colre lui fit monter le
rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi
s'en souvenait; d'un geste irrflchi, elle mit la main sur la sonnette,
afin de faire jeter cet insolent  la porte par ses serviteurs. Elle
s'arrta. En pleine province, si loin de toute force et de toute
justice, tait-elle sre mme du dvouement de ses gens, habitus de
longue date  obir  l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son
personnel tait l'ancien domestique de son pre.

--Les revenus ont considrablement baiss cette anne, avait commenc
Fodor de sa voix tranante d'homme d'affaires: le manque de bras,
occasionn par l'abolition partielle des corves nous a obligs de
laisser en jachre une partie des champs de froment.

Il continua, numrant les causes qui avaient diminu presque de moiti
l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant
secrtement que bien d'autres propritaires avaient subi les mmes
inconvnients, et que leur revenu, quoique diminu, ne l'tait pas de
moiti; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'tait pas le
lieu de discuter. Prouver  cet homme sa mauvaise foi tait impossible
pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'et t de le chasser sur
l'heure, mais elle ne pouvait s'y rsoudre sans avoir consult son mari;
en ces temps troubls, on n'tait pas sr de ses paysans, et qu'et-elle
fait dans une rvolte, seule avec ses deux enfants?

--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Fodor en terminant son
numration.

--Je les accepte, rpondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns,
pleins d'un tranquille ddain. Il se leva et allait donner quelque
explication supplmentaire, lorsque des cris d'enfant se firent
entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut
 la fentre; mais elle ne put rien voir. Au moment o elle se
prcipitait vers la porte, les enfants entrrent en courant dans le
salon, Sophie et Pierre en avant, trs-rouges et trs-indignes. Les
quatre petits Stepline venaient derrire; ils s'arrtrent prs de la
porte, tout contre leur pre, qui les regarda sans rien dire. Sous ce
regard, ils tremblrent et se tinrent cois.

--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement?
fit Nadia, contenant  grand'peine la colre qui se rveillait en elle,
 l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

--Maman, c'est le plus g, fit Pierre en indiquant l'an; nous jouions
au cheval, il a trouv que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute ple.

--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrache  un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras dlicat, o
se voyait la marque rouge et enfle d'un coup de baguette. Nadia
rabattit la manche et releva la tte.

--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus
jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le dlinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis dtourna
les yeux et ne dit rien.

--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y
compter. Il faut les excuser de leurs manires, ce ne sont pas des
enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant
que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle crivit
 son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de
suite.




IX


Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien
lui apprendre de prcis, lui avait fait pressentir un danger, et il
avait tout quitt pour venir protger sa famille. Quand il put causer
avec sa femme de ce qui avait motiv ses craintes, il fut le premier 
reconnatre que si les faits n'offraient aucune gravit par eux-mmes,
ils taient le symptme d'un tat de choses peu satisfaisant.

La question qui se posait d'abord tait de savoir s'il fallait garder
Fodor Stepline pour mnager les circonstances, ou s'il fallait s'en
dbarrasser immdiatement, et faire place nette. Aprs quelques
pourparlers, Dmitri et sa femme tombrent d'accord pour garder Stepline,
au moins momentanment: comme il leur tait impossible de savoir au
juste jusqu' quel point l'intendant s'tait mis d'accord avec les
paysans en volant les matres, le plus sage tait d'viter tout ce qui
aurait pu provoquer une rvolte, surtout pendant que la famille se
trouvait  la merci des uns et des autres.

--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais
de mon sjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux 
faire est de nous en aller. Tu nous emmneras, Dmitri.

--Je vous emmnerai tous, c'est convenu, rpondit-il, mais en quoi le
plaisir est-il gt? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes
parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers
souvenirs? N'est-ce pas l ton patrimoine reu en hritage et transmis 
nos enfants, par la volont de ton excellent pre? Et n'es-tu pas
heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?

--Non, rpondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misrable
dpouille nos enfants de ce qui leur revient lgalement, je sais qu'il
le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et
cela me fait souffrir dans ma dignit de mre. Tu crois que le silence
est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout
ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas  la prsence
journalire de ce coquin sans une rvolte secrte de tout mon tre
intrieur, et je te demande comme une grce d'abrger mon sjour ici.

--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et
ds que les enfants et toi vous serez en sret, je chasserai cet homme
qui t'inspire un si violent dgot.

La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle
brlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline;
mais en prsence de tant d'intrts divers, et surtout mue par la
crainte d'occasionner quelque scne violente dont les rsultats seraient
incalculables, elle se rsolut  garder encore le silence, quoi qu'il
lui en cott.

Fodor Stepline ne se montrait gure, et ses enfants semblaient avoir
rentr sous terre. Les principes d'galit qu'il leur avait inculqus,
et qui consistaient principalement dans une application aussi tendue
que possible de la loi du plus fort, s'exeraient dornavant soit entre
eux,--sous prtexte qu'il est sage de laver son linge sale en
famille,--soit sur de petits paysans sans consquence, accoutums 
recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais  qui
jamais ne pouvait venir l'ide biscornue d'aller se plaindre  des
parents, plus disposs  augmenter de quelques claques le stock dj
reu, qu' porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.

Lorsque Korzof se rencontrait avec Fodor pour quelque entretien
indispensable, celui-ci tait aussi soumis et aussi dvou que possible.
L'intendant tait de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou
encore avec des tres faibles et indulgents, incapables de se
venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit
qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se
trouvait bruite. Les gens de cette espce ne sont pas rares; enhardis
par l'impunit, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au
jour o ils se trouvent acculs en face d'un homme brave et intelligent
qui les dmasque et les soufflette.

Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par
arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa
prsence se faisait-il poli, docile, irrprochable. Nadia et donn
bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise 
quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui tre
accord: Fodor tait trop bien sur ses gardes.

On fut fort tonn dans le village et dans les environs d'apprendre que
la famille des seigneurs quittait le pays aprs une si courte
apparition; le prince avait habitu son monde  de plus longs' sjours:
mais personne ne songea  s'en plaindre.

L'acte d'mancipation avait veill tant d'ambitions, soulev tant de
convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la
mmoire de ceux qui les avaient reus; les femmes et les vieillards
seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons matres, qui pendant
tant d'annes n'avaient refus ni le bois ncessaire pour construire une
maison, ni la poigne de laine qui devait servir  tisser un cafetan.
Mais les hommes pour la plupart auraient considr la reconnaissance
comme une faiblesse. Il n'y avait pas l de quoi leur faire un crime; en
cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si diffrents des
membres ordinaires de la socit mme la plus civilise.

Une seule chose parlait en faveur des matres et provoquait un sentiment
de sympathie.

C'tait l'espce d'hospice install jadis  peu de frais par Roubine sur
la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait
rel de cette fondation; ils y taient toujours venus en foule, et si la
plupart avaient prfr se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils
profit avec joie des conseils et des mdicaments toujours donns
gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la diffrence
entre les matres, qui  leur avis dtenaient encore beaucoup trop de la
terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bont et agissaient
suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous cts et ne
grugeait pas moins le paysan que le seigneur.

Tout rsolu que ft Korzof  subir un tat de choses dsagrable plutt
que d'endosser la responsabilit de quelque conflit, dont personne ne
pouvait mesurer les consquences, il rsolut de profiter de l'ascendant
que lui donnait prcisment son titre de mdecin, joint  la bonne
influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il
alla lui-mme  la consultation et dlivra les remdes de sa propre
main.

Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'et jamais
pu arracher autrement, et avant que la semaine ft coule, il s'tait
convaincu de toutes faons que les paysans dtestaient Fodor autant que
celui-ci pouvait les dtester lui-mme.

Aussitt qu'on sut dans les villages que le docteur n'tait pas l'ami de
l'intendant, ainsi que celui-ci s'en tait constamment vant, chacun
s'empressa de venir conter ses dolances; mais avec cet esprit de ruse
qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prtexte plus ou moins
justifi de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux
physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore 
supporter, et Korzof avait une nouvelle pice  ajouter au dossier qu'il
composait pour Stepline.

--Je crois, dit-il un matin  Nadia, qui, toute prte au dpart
n'attendait plus qu'une rsolution dfinitive de son mari,--je crois que
nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie
en prison, si je veux faire faire une enqute, mais cela me rpugne
indiciblement; non pour lui, il a mrit tous les chtiments, et ce que
je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abus du nom de ton pre pour
pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et
innocents...

Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scne du jour de son
arrive, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son
fils, et se disait que si les enfants taient irresponsables pour le
moment, un jour viendrait o les instincts paternels ne seraient pas
moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.

--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous
dbarrasser du drle sans le livrer  la justice, et que ce ne sera pas
trs-difficile.

--De quelque manire que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son
mari son beau regard honnte, je respirerai plus  l'aise le jour o je
saurai qu'il a quitt cet endroit.

Si pnible que ft l'entretien qu'il prvoyait, Korzof se rsolut 
l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Fodor hors d'tat
d'exciter les paysans contre lui, il avait hte de terminer cette
affaire, et ne voulait rien laisser derrire lui. Il fit donc appeler
l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec
toute la rsignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une
corve, et la fermet de celui qui s'est prpar  l'accomplissement du
devoir.

Stepline entra, d'un air dlibr comme d'habitude. Il avait renonc aux
manires obsquieuses aussi bien qu'aux vtements russes de ses
anctres.

--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.

L'intendant obit, sans quitter des yeux le visage du docteur, o il
voyait une expression qui ne lui plaisait gure.

--Depuis mon arrive ici, continua le jeune mdecin, j'ai pris des
informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propritaire
et un pre de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constat
entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre,
l'existence de plusieurs malentendus...

Le mot tait d'une extrme modration; mais,  l'air de Korzof,
l'intendant avait compris qu'il tait dmasqu.

Le coup ne le prenait point au dpourvu: on ne vit pas dans la pratique
journalire de la fraude sans s'attendre  quelque vnement fcheux,
une fois ou l'autre; avec l'extrme mobilit qui caractrisait son
esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une
manire honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il
perdait sa position, mais sa pelote tait faite en consquence, et s'il
sauvait l'honneur, c'tait plus qu'il n'avait os esprer. Il se leva
avec dignit, et se tint debout devant Korzof.

--Je comprends, dit-il d'une voix mue; j'ai t calomni. Je savais que
je le serais, j'avais prvu ce jour. Ce n'est pas sans une motion
profonde que je me vois arriv  cette extrmit longtemps redoute;
mais du moment o M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacit de
mes services, je n'ai qu'une chose  faire: lui offrir ma dmission.

Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en mme temps, la situation se
dnouait d'une manire si facile, qu'il eut  rprimer une forte envie
de rire.

--Cela se trouve  merveille, dit-il; cette dmission, j'allais
justement vous la demander; vous m'avez pargn l'ennui de cette
dmarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.

Fodor tait devenu ple sous le sarcasme; il resta les yeux fixs 
terre, de peur que son regard ne traht tous les sentiments haineux qui
s'agitaient en son me.

--Quand faudra-t-il vous prsenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix
touffe.

-- ma connaissance, vous n'avez pas de comptes  prsenter, rpondit
tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accept
ceux que vous lui avez prsents; depuis, nous n'avons ordonn aucun
emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas
avoir t distrait un kopeck du capital d'exploitation rest entre vos
mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par
exemple, ou aprs le djeuner, si vous prfrez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernire planche de
salut, qu'il esprait bien limer et rogner encore avant d'aborder au
rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

--Que comptez-vous faire dsormais? lui demanda-t-il, m par un
sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement dchu
d'une situation hrditaire.

--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au
moment o j'aurai trouv une position qui me convienne, rpondit
Stepline en relevant la tte; je ferai du commerce. Je me servirai pour
cela du petit capital que m'a lgu mon pre.

Il regardait Korzof avec une sorte de dfi. Le docteur se leva
tranquillement, et leurs yeux se trouvrent sur le mme niveau; Stepline
baissa les siens. Le regard de cet honnte homme lui causait une sorte
de rage.

--Votre pre tait un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite
de faire fortune, dit Korzof.

--Je vous remercie, rpondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas dur deux minutes. Korzof regarda la petite
pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut tonn du
peu de temps qui suffit  changer une situation de fond en comble.
Enchant et encore tout bahi, il courut annoncer la grande nouvelle 
Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Fodor apporta le capital d'exploitation et le
remit aux mains de Korzof. Cette crmonie s'effectua sans inutile
change de paroles. Deux heures aprs, les enfants de Nadia coururent 
la fentre, attirs par un bruit de roues... Le drochki lger de
l'intendant, tran par deux excellents chevaux, disparaissait dj dans
la poussire sur la route qui menait au bourg voisin.

--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux
sommelier.

--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine
prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois
et demi ce qu'elle lui a cot, et encore elle n'est pas neuve! Il
s'entend aux affaires, celui-l! conclut le vieillard en secouant la
tte d'un air de mcontentement.

Rests seuls, Dmitri et Nadia se regardrent et clatrent de rire.

--Cela n'a pas t long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, 
donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va tre intendant, 
prsent?

--Sois tranquille; un proverbe prtend que faute d'un moine l'abbaye ne
chme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants
que de biens en disponibilit. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.

--Et s'il est mauvais?

--Nous le changerons.

--Et en attendant?

--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers
petits vont s'en donner, du bon air et de la libert au soleil!

Les prvisions de Dmitri se ralisrent de point en point. Il eut
bientt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre.
La proprit n'en alla pas plus mal, d'aprs le proverbe russe qui dit:
Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable
soulagement de penser qu'elle tait enfin dbarrasse de cet homme dont
la prsence lui avait si longtemps inspir une insurmontable rpugnance.

Les deux mois de vacances s'coulrent comme un rve. Nadia et son mari,
dbarrasss de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs annes, et
au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le
regret que leur causait la perte encore rcente du prince, ils n'eussent
jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret mme tait tempr
par la douceur de cette pense: jamais rien n'avait afflig l'excellent
homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aime. Il
semblait que la Providence et voulu lui assner le plus rude de ses
coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la
plus heureuse.

Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui
pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur
a causes, de la piti pour le destin malheureux qui les a empchs
d'aimer la vie, de la dception pour les esprances que l'on avait
fondes sur eux et qui ne se sont pas ralises?

Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait pass sans nuages, il
s'tait teint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour
inspirer l'envie que la piti.

C'est ce que pensrent ses enfants, et ils rprimrent l'exagration de
leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de
plus grande douleur que de les voir trop affligs de sa perte.

Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer 
Ptersbourg, pour permettre  ses aides de se reposer aussi  tour de
rle. Nadia l'accompagna et alla s'installer  Spask pour le reste de la
belle saison, si courte dans ce pays. L Dmitri pouvait aller et venir,
grce aux bateaux  vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve,
tablissant un service rgulier entre Schlusselbourg et
Saint-Ptersbourg.

--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant,
comme le bateau s'arrtait au milieu de la Nva pour se laisser accoster
par une barque venue  leur rencontre.

--C'est fini, ma chre femme, nous ne sommes plus au nombre des riches
de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton pre
ne nous ait laiss une grande fortune; mais avec le nouveau systme, nos
revenus sont diminus de moiti, et pour que nos enfants soient  leur
aise plus tard, il faut nous rsigner  aller en bateau  vapeur, comme
tout le monde. Donnerais-tu l'hpital pour un yacht?

Nadia lui rpondit par son beau sourire.

Le petit embarcadre moussu existait toujours, si vieux et si dcrpit
qu'on n'osait plus gure y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des
bateaux  vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par
l'intermdiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la niche des
Korzof s'enfona mollement dans le sable humide, et les enfants furent
descendus sur un petit plancher troit des plus modestes.

--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras
et en dsignant la frle construction qui semblait trembler au-dessus de
l'eau limpide.

--Si je me souviens! Chre me, c'est l que tu m'as donn la vie en te
donnant toi-mme.

--coute, Dmitri, rpondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me
l'as donne. J'tais alors si goste, si vaniteuse, si...

Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empcher de parler.

--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie
pas que c'est  nous de leur inspirer le respect de la famille!

Aprs quelques heureuses semaines, qui auraient t plus gaies si le
soleil ne s'tait pas couch tous les jours un peu plus tt que la
veille,--et la veille c'tait trop tt, comme disaient les
enfants,--tout le monde rentra  Saint-Ptersbourg, afin d'y commencer
la vie pour tout de bon.

C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla  son fils Pierre,
lorsqu'il le conduisit pour la premire fois dans la salle d'tude, qui
n'avait servi  rien jusque-l.

--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de gographie, les
globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici
quelques annes tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans
ces livres, et une infinit d'autres choses encore plus difficiles et
plus longues  connatre. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni
personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont trs
 plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont trs  blmer; car
l'instruction est aussi ncessaire  l'homme que le pain: sans le pain,
il ne se dveloppe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste
sot ou mchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu
faire?

--Je vais me dpcher d'apprendre ce qu'il y a l, rpondit bravement
Pierre, afin que tu m'enseignes bientt le reste, qui est plus
difficile.

Korzof posa la main sur la tte de son petit garon, et sentit qu'en
vrit la vie avait t misricordieuse pour lui.

On avait essay de sparer Sophie de son frre aux heures d'tude, car
outre qu'elle tait plus jeune d'un an, elle tait frle et dlicate;
mais il fallut les runir, tant ils taient nerveux et malheureux l'un
sans l'autre.

Nadia surveillait leurs leons et les compltait elle-mme par
quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, mme les
plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mres ont
souvent l'intuition.

Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire
elle-mme, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements
insparables d'une ducation mme la plus sagement dirige, cette grande
dignit de la mre, qui ne doit pas se dpenser en dtail dans les
petites occasions de la vie journalire.

Nadia voulait tre au-dessus des petites rcompenses et des punitions de
dtail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse
profonde, dans la vnration attendrie de ses enfants, qui la voyaient
toujours semblable  elle-mme, digne et sereine comme l'incarnation de
la Justice sur la terre.

Avant mme que l'anne de son deuil ft expire, madame Korzof se
conforma aux derniers avis de son pre en resserrant avec le monde ces
relations qu'elle avait laisses un peu trop se dnouer. Partout elle
fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand dsintressement, la
simplicit avec laquelle elle s'tait jadis dtache de ce qui est
ordinairement le plus envi, avaient inspir  son gard un respect qui
serait facilement devenu plus froid que ce n'tait ncessaire. En la
voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait 
jouer aucun rle ni  se poser sur aucun pidestal, ses amis, qui
avaient toujours t fiers d'elle, se rapprochrent; mieux connue, elle
inspira plus de dvouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna
tout en sympathies.

Les ftes de Pques de l'anne qui suivit furent trs-brillantes; on
sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hte de s'amuser; tout tait
prtexte  sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser
soi-mme une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beaut et
la grce taient passes en proverbe, furent de toutes les ftes, et
leur mre n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans
inconvnient  leur ge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui,
veuve sans enfants, mettait tout son plaisir  faire plaisir aux autres,
Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la
figure, sans possder rien de ce qui caractrise la beaut, rayonnait
d'un attrait singulier.

La fillette tait trs-simplement vtue d'une robe de mousseline blanche
tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui
lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle tait assise sur un des
bancs qui garnissent les salles de bal, prs du piano. Un petit garon
de deux ans environ plus jeune se tenait prs d'elle; ils ne se
parlaient pas et ne parlaient  personne.

En voyant la matresse de la maison qui traversait le salon pour venir 
elle, la fillette se leva, et trs-simplement s'assit sur le tabouret du
piano. Son frre se tint debout, prt  tourner les pages de la musique
place sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, tonne. La jeune
fille se mit  jouer trs en mesure, avec beaucoup de got, pendant que
les jeunes danseurs s'en donnaient  coeur joie.

--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda
madame Korzof intresse par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air
d'tre venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue tait de tout
point semblable  celle des mieux levs parmi les petits invits.

--Ah! ma chre Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprs de sa
nice, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille:
leur mre tait une princesse Rourief;--mais vous l'avez connue! Elle a
eu le malheur d'pouser un viveur, qui l'a ruine; il s'est pris 
boire, et il a fini par mourir misrablement. Alors elle s'est mise 
donner des leons de piano pour lever les deux enfants que vous voyez
l. Elle leur a donn la meilleure ducation qui se puisse imaginer; le
petit tait entr au gymnase, o il faisait d'excellentes tudes; la
fillette, qui est un peu plus ge, donnait dj quelques leons de
piano aux petits commenants, lorsque la mre est morte d'une fluxion de
poitrine, il y a un an  peu prs. Voyez-vous d'ici les petits
malheureux sans feu ni lieu?

--Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.

--Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser  chacun son initiative.
Lorsqu'un enfant a t jet  l'eau, et qu'il sait dj nager tant bien
que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le
repcher et de le mettre  sec sur un rivage o il n'a rien  attendre
de personne. J'ai trouv une brave femme qui sert de chaperon  la
petite, et qui mange l ses petites rentes, plus agrablement que si
elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frre va au
gymnase, travaille comme un enrag, et se destine  la mdecine; lui,
naturellement, cote quelque peu et ne gagne rien. La soeur a gard plus
de la moiti des leons de sa mre; que voulez-vous, cette petite, on a
eu piti d'elle! Et malgr ses robes demi-longues, ses lves en font
grand cas.

--Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia
qui regardait avec intrt les deux orphelins.

--Je lui ai rendu quelques services,--du moins je n'ai pu m'en cacher
assez pour qu'elle l'ignort, et elle m'a demand comme une faveur de
faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa
faon  elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-l ont
des manires et un coeur qui font honneur  leur malheureuse mre.

La contre-danse tait finie, les danseurs s'parpillaient; la fillette
prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa
poche, et sourit  son frre avec une expression de tendresse si
extraordinaire que Nadia vint auprs d'elle pour lui parler.

--Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres,
sans danser vous-mme? lui demanda-t-elle.

La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassure par le
sourire, elle rpondit avec une tranquille fiert:

--Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.

--Cela ne vous fatigue pas?

--Quelquefois,  la fin de la soire, mais pas ce soir; je n'ai pas jou
du piano cette aprs-midi, exprs.

Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garon:
ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des
enfants modestes et bien levs, avec une nuance de rserve en plus,
ainsi qu'il arrive  ceux qui se trouvent sur un pied d'infriorit l
o ils savent qu'ils sont les gaux de tout le monde.

--Si je vous faisais danser, dit tout  coup madame Korzof, cela vous
ferait-il plaisir?

Les yeux du petit garon ptillrent de joie, et il regarda sa soeur,
mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire
trs-franc qui illumina son visage.

--Et votre frre, pourquoi ne danse-t-il pas?

--Parce que ma soeur ne peut pas danser.

--Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en tant ses
gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dgourdira les jambes.
N'est-ce pas, ma tante? fit-elle  la comtesse qui s'approchait.

Celle-ci ayant approuv de la tte, le jeune couple partit au milieu du
brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient  merveille, avec une
grce juvnile qui faisait plaisir  voir. Lorsque Nadia cessa de jouer,
ils revinrent vers elle; ils la remercirent avec beaucoup de dignit et
une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la
jeune fille pour lui parler bas.

--Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...

--Marthe Drvine, rpondit la jeune fille  l'interrogation des yeux de
Nadia.

--Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai
une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sre
qu'elle serait enchante de vous avoir pour professeur.

--Je vous remercie infiniment, madame, rpondit la jeune fille. Quand
pourrai-je me prsenter chez vous sans vous dranger?

--Demain  midi. Au revoir.

Elle enveloppa les deux enfants dans un mme signe de tte affectueux et
les quitta. L'instant d'aprs, Marthe courut  sa bienfaitrice, qui
passait dans les groupes.

--Madame, lui dit-elle  demi-voix, j'ai une nouvelle leon, chez cette
belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant,
madame!

Ses yeux remerciaient plus encore que ses lvres. La comtesse lui fit un
signe amical et continua son chemin.

Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait  avoir une
leon de piano tous les jours.

--Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent
Marthe Drvine!




X


--Hop! fais attention, tiens bon!

Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa  saut de mouton
sur le dos de Volodia Drvine; le petit garon avait  peine eu le temps
de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tte, 
trois pieds du sol.

--Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je
voudrais tre un garon, pour pouvoir sauter comme cela!

--Saute  la corde! lui rpondit Marthe.

-- la corde, c'est toujours la mme chose, fit Sophie avec une petite
moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!

--Parce que tu ne peux pas y jouer, rpliqua son frre en tirant
doucement sur une de ses nattes. Si ce n'tait pas dfendu, tu ne
trouverais pas a plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons
tous  la corde,  la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh
bien? Marthe, vous n'en tes pas?

--Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passs! et
puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en
attacher un bout au montant du trapze; mais s'il n'y avait pas
quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du
nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irrparable, car
aucun de nous n'a le nez mme suffisamment long!

Les quatre enfants clatrent de rire. Korzof, qui passait devant la
porte de la salle d'tude, transforme en salle de jeu par une pluvieuse
aprs-midi de novembre, s'arrta pour les regarder et les entendre.

--Voil ce qu'il leur fallait, dit-il  Nadia, qui l'avait rejoint; nos
petits avaient besoin de la gaiet et de la vitalit des autres. Nous
sommes trop srieux pour eux, nous! Mme quand nous rions, c'est en
grandes personnes; il faut aux enfants la socit des enfants. Je suis
bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette anne.

--Moi aussi, rpondit sa femme, mais sans Volodia, 'aurait t bien
difficile. Pierre est belliqueux,--ce n'est pas un crime; seulement
quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire
ncessaire pour faire face aux difficults...

--De son caractre! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa
promenade dans le grand couloir qui servait de prau pendant les jours
d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un _deus ex
machina_, arrive  point pour les arranger ou les prendre  son compte!
Rien de mieux! Voil ce qui prouve directement l'intervention de la
Providence!

--Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inou de
rencontrer ce brave garon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble
fait exprs pour tre l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur,
Dmitri, c'est vrai! tout nous a russi! C'est au point que je me demande
parfois quel est l'pouvantable malheur qui doit fondre sur nous 
quelque jour, et nous faire payer notre insolente flicit.

Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si
longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une
fois il s'tait trouv trop heureux, et son coeur s'tait serr, comme 
l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage
s'tait dtourn, et leur existence avait repris son cours, avec son
invitable cortge de petits ennuis et de menues misres, mais en leur
pargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne
laissent derrire eux que des ruines.

--Tout le monde ne peut pas tre si cruellement prouv, ma chre femme,
dit-il; nombre d'hommes achvent leur existence sans avoir endur de
grandes calamits. La mort de ton excellent pre, les maladies qu'ont
traverses nos enfants, la diminution constante des revenus que nous
donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que
le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas
craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que
tu sembles redouter?

Nadia sourit et soupira en mme temps: en effet, elle n'avait aucune
raison de redouter l'avenir, mais sa longue flicit l'avait rendue
craintive.

En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait t
clmente envers eux et leur avait donn des facults prcieuses, elle se
sentait plus impuissante encore  se dfendre de ces tristes
pressentiments. Cependant, comme elle tait forte et courageuse, elle
comprit d'elle-mme quelle folie et quelle faiblesse il y aurait  se
laisser aller  des impressions absolument irraisonnes; aprs quelques
efforts, elle se ressaisit tout entire, et recommena sa vie de travaux
journaliers.

Elle avait entrepris de surveiller elle-mme tout le service des femmes.
Non qu'on la vit trs-souvent dans les salles de l'hpital: elle s'y
montrait rarement, afin de mnager cette ressource pour les cas o
quelque pidmie agissait trs fortement sur le moral des malades.
Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayes d'une
succession de dcs rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, rpt
d'un lit  l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien ars un
bruit de sanglots touffs, Nadia apparaissait un beau matin, dans la
robe de toile grise qu'elle avait impose aux infirmires, comme moins
susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire.
Elle allait d'un lit  l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.

--On vous a parl de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce
n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais
s'il y avait du danger?

Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides,
consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur
pntre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le
bienfait de sa prsence, et laissait une chaude impression de bien-tre
derrire elle. Mais, enseigne par son mari, elle avait le courage de
s'abstenir de ces tmraires dmonstrations si tentantes pour ceux qui
ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol hrosme inspire
 ce point qu'on a du mrite  les carter. Jamais en pril de contagion
on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son
mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaait la mort
prochaine; cela ne pouvait servir  rien, et c'tait une source de
dangers. Aussi les infirmires disaient-elles de madame Korzof:--Elle
est trs-bonne, mais un peu froide.

C'est prcisment  ceux qui dpensent le plus de leur coeur que ce
reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur me
qu'il ne leur en reste plus pour de puriles dmonstrations extrieures,
et le vulgaire ne prise que celles-l.

Nadia avait demand  son mari de lui livrer l'inspection gnrale du
service des infirmires, parce qu'elle croyait, non sans raison,
dcouvrir plus facilement qu'un homme les qualits et les dfauts de son
personnel. Bien des petites choses, en effet, passrent sous ses yeux et
l'avertirent du degr de confiance qu'elle pouvait accorder  l'une ou 
l'autre des employes. Le service de la lingerie lui tait aussi revenu
de droit, et elle exerait dj  l'ordre et aux soins ncessaires sa
fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec
l'exagration du ct enthousiaste et romanesque, calm chez Nadia par
l'exprience et les annes.

Marthe Drvine tait aussi devenue pour elle une aide prcieuse. Cette
jeune fille, leve par une mre admirable, et ensuite prouve par les
difficults de la vie d'une faon si rude, avait un sens pratique qui
exasprait Sophie et qui charmait madame Korzof.

Celle-ci n'avait pas renonc  ses anciennes admirations; son culte pour
le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnte malgr
tout, s'exprimaient dans les mmes termes: elle donnait  ses enfants
les mmes prceptes qui avaient rgi sa vie; l'application seule avait
chang, elle n'et certes pas fait  trente-cinq ans ce qu'elle avait
fait jadis  vingt. Mais c'tait une nuance dont elle ne s'apercevait
pas.

Son mari, meilleur juge, et pu le voir; parfois, en effet, il sentait
quelque dsaccord entre la faon dont Nadia exprimait ses ides si
hautes et si gnreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient
aujourd'hui  excution; mais c'tait si peu de chose, que la nuance de
ce dsaccord tait presque insaisissable.

Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait l un
danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir?
comment prvenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre faon
d'agir n'tait plus tout  fait d'accord avec ses principes, et
quiconque le lui et dit, lui et caus un chagrin rel.

Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit
d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une vritable leon.

Un soir de carme, la famille se trouvait runie comme de coutume dans
la salle  manger, o le th venait d'tre servi, et l'on causait
gaiement de choses et d'autres.

La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia
Drvine. Aprs une preuve de deux annes, Korzof et sa femme avaient
compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'oeuvre
d'ducation ces deux enfants, dj si raisonnables, et dont l'amiti
serait pour Pierre et Sophie la plus prcieuse ressource. Aussi
vivaient-ils dans la maison.

Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait prparer ses leons
mieux que ne l'et fait un tudiant de vingt ans, livr  d'autres
proccupations; Marthe donnait au dehors des leons, qui, largement
payes maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que
la table et le logement pour elle et son frre, en change des leons et
des soins qu'elle prodiguait  Sophie. Celle-ci avait des professeurs,
mais rien ne lui tait si cher que sa bonne Marthe; le retour de
celle-ci tait toujours signal par une explosion de joie qui tait pour
tout le monde le moment heureux de la journe.

Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie tait
l'imagination, Marthe tait le bon sens incarn; il ne se passait pas de
jour qu'elles n'eussent maille  partir ensemble; mais ainsi qu'il
arrive  des esprits trs-levs, enfants ou vieillards, leurs
diffrends portaient toujours sur des questions gnrales, et jamais sur
des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une
heure durant, sans que leur amiti en ft le moins du monde branle.

Ce soir-l, on avait peu de chose  dire; le carme n'est point 
Saint-Ptersbourg une poque fertile en vnements mondains; les
concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les
oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme  s'en occuper le
soir: elle eut une ide lumineuse.

--Madame, dit-elle  Nadia, qui rvait devant le samovar teint, suivant
dans sa pense quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais
dit comment il se fait que vous, qui tes comtesse, vous vous fassiez
appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet
hpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas?
Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le
pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espre? car si
c'tait un secret...

--Un secret en pierres de taille me parat assez difficile  cacher,
fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers
son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de
notre vie... Nos enfants ont le droit de la connatre... faut-il,
Dmitri?

Elle interrogeait du regard Korzof, qui rpondit gravement:

--Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire
de leurs parents de la bouche de leur parents mmes.

Pierre et Sophie regardaient alternativement leur pre et leur mre. Ils
ne s'taient pas attendus  les voir devenir si srieux; une sorte de
frayeur respectueuse s'tait empare d'eux, et ils coutrent avec
dfrence.

--Quand j'tais jeune fille, commena Nadia, j'avais un caractre trs
entier; je pourrais mme dire entt, n'est-ce pas, Dmitri?

--Non, fit Korzof en secouant gravement la tte, on n'est pas entte
lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus
vrai.

--Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et
comme j'tais trop jeune pour discerner les thories vraies des thories
absurdes, je m'tais fait un idal de la vie, qui passait auprs de la
ralit,  peu prs comme les chemins de fer passent auprs des ville,
c'est--dire  une distance souvent assez considrable. Je m'tais dit
entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple  nous, nous autres
riches et nobles, afin d'avancer l'avnement du rgne de l'galit; me
comprenez-vous, mes enfants?

--Oui, dit Sophie, qui coutait les yeux grands ouverts. Tu avais
raison, maman!

--videmment, j'avais raison; mais le tout tait de s'entendre sur les
moyens. Or, votre pre et moi, nous tions les tres les mieux faits du
monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien
prouv depuis; mais lorsque votre pre me demanda en mariage, je le
refusai.

--Oh! s'crirent  la fois les quatre jeunes auditeurs.

--Je le refusai, sous prtexte qu'il tait trop riche, trop noble, et
surtout trop inutile, pour pouser une demoiselle galement riche, noble
et inutile...

--C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mre, sollicite
par moi, mit pour condition  son consentement que je cesserais d'tre
riche, en consacrant ma fortune  construire cet hpital;--que mon
titre, que je suis d'ailleurs loin de dprcier, ne serait qu'un appoint
 notre situation morale, et non pas un pidestal sur lequel nous nous
hausserions  dfaut de mrite personnel;--et enfin que je cesserais
d'tre inutile, en consacrant ma vie  la mdecine. Vous voyez que votre
mre a ralis son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement
heureux, et vous lve  merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.

Les yeux des jeunes gens brillaient d'une motion contenue, mais leur
respect tait si grand qu'ils n'osrent la tmoigner d'abord. Aprs un
silence, pendant lequel Korzof et sa femme changrent un regard qui
rsumait leurs longues annes de bonheur, Pierre se leva doucement de sa
place, et vint baiser la main de sa mre, sur laquelle il appuya
longuement ses lvres, puis il alla rendre  son pre le mme hommage.
Sophie avait cach sa tte sur l'paule de Nadia, et tenait serre une
main du docteur. Marthe et son frre restaient immobiles, pntrs d'une
grande vnration pour ces tres vraiment suprieurs, qui parlaient si
simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.

--J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant
lequel elle avait revcu sa vie; ou plutt le fait m'a donn raison;
mais si votre pre n'avait pas t l'homme qu'il est, je ne sais trop ce
qui en serait advenu.

--Rien que de bon, ma mre aime, fit Sophie; tu as l'me trop grande
pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'lev.

--Ce n'est pas sr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai chang
ma manire de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agt
autrement; maintenant je ne me risquerais pas  conseiller  qui que ce
soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de
pratiquer les principes d'galit qui faisaient alors ma force.

--Pourquoi as-tu chang, mre? demanda Pierre, devenu soucieux.

--C'est la vie qui m'a change, rpondit madame Korzof:  vingt ans, on
ne voit qu'un ct des choses; en vieillissant, on court le danger de ne
plus voir que l'autre ct. Ce qu'il faut tcher de faire, c'est de voir
les deux cts avec une gale impartialit. Mais vous tes encore bien
jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le
temps d'en reparler. Que le rcit de notre vie ne soit pas perdu pour
vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne  porter vos efforts vers le
bien, comme nous nous sommes efforcs de le faire, votre pre et moi.

Cette scne fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries.
Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mre, grandie soudain
pour elle  la taille des hrones de l'histoire. Marthe ne demandait
pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice,  laquelle elle avait depuis
longtemps vou un culte dans son coeur; mais avertie par les restrictions
qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle
pensait aussi que dans l'application des principes d'galit qui avaient
jadis sduit la noble femme, se trouvait la possibilit de certains
dangers.

Sophie ne voulait rien entendre; grise elle-mme,  l'ge o l'on se
forge le plus aisment des chimres, par l'atmosphre d'abngations, de
gnrosit, de charit universelle, qui circulait dans la maison
paternelle, elle devint peu  peu plus enthousiaste, plus chimrique,
que Nadia ne l'avait jamais t.

Souvent, dans leurs causeries, sa mre essaya de l'arrter dans cette
voie, mais il tait bien difficile de faire entrer de force la sagesse
dans la tte d'une fillette de quatorze ans, si dveloppe qu'elle ft
pour son ge. Dmitri, consult par sa femme au sujet de ce dbordement
de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'puiser
d'elles-mmes.

--Ne sommes-nous pas l, disait-il, pour en rgler le cours, et au
besoin l'arrter?

La vie continua de la sorte  l'hpital, pendant une heureuse anne. Le
dix-septime anniversaire de Pierre fut ft en grande pompe. Aprs
avoir termin ses tudes par de brillants examens, il venait de se faire
inscrire comme tudiant  l'Acadmie de mdecine, estimant qu'aucune
carrire ne pouvait tre aussi honorable pour lui que celle de son pre;
son devoir n'tait-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et
de le remplacer  l'hpital, quand serait venu l'ge du repos?

Volodia, depuis un an, l'avait prcd dans cette voie, ne rvant pas
d'autre bonheur que d'tre le second et l'ami de son cher Pierre,
pendant le reste de sa vie.

Aprs la fte de famille, tout intime, un grand dner runit le soir
ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de prs ou
de loin, parmi les relations mme les plus loignes, avait contribu 
l'ducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrire d'homme.

La joie des convives tait sincre; cette famille en qui s'taient
concentrs les plus nobles sentiments, tait l'objet de l'amour et du
respect universels; l'espoir de voir se perptuer la tradition de tant
de vertus tait bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut
dans la vie des enfants une date inoubliable.

Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considrable de
malades s'tait prsent la veille  l'admission, tous prsentant les
mmes symptmes bizarres d'une maladie oublie depuis de longues annes,
et qui venait de faire une apparition dans des provinces loignes.
Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dt se rvler  Ptersbourg, o
on ne l'avait encore pas tudie, si ce n'est  l'tat de cas isols et
sans gravit.

Interrog par sa femme, Dmitri, pour la premire fois de sa vie, essaya
de lui cacher la vrit, et prtexta un surcrot de fatigue, caus par
le nombre considrable des malades qu'il avait examins ce jour-l.

Nadia tait si bien habitue  croire son mari qu'elle accepta cette
explication, mais le lendemain, l'hpital tant plein, lorsqu'elle vit
sur son visage la mme expression anxieuse, elle se sentit trouble;
elle fit quelques questions, et rencontra une volont vidente de ne pas
lui donner de rponse claire. Ds lors, elle redouta quelque calamit;
mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'clairer au
dehors, lorsque le troisime jour, Pierre en rentrant du cours dit tout
 coup  Korzof:

--Est-ce vrai, mon pre, que la peste s'est dclare 
Saint-Ptersbourg, et qu'elle nous a dj enlev plusieurs malades?

Nadia s'tait arrte  la place o elle se trouvait. Trs-ple, elle
regardait son mari, attendant sa rponse avec une angoisse inexprimable.

--C'est vrai, dit Korzof. J'esprais pouvoir vous le cacher encore. La
peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.

--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.

--Sur dix-sept, entrs avec l'infection; mais demain ou aprs-demain
toutes les salles seront contamines. J'ai donn ordre qu'on ne laisse
plus entrer personne, que des pestifrs; il est inutile d'exposer des
gens  mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit
dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons
alors, aprs les avoir dsinfectes, rendre nos salles  leur vritable
destination.

Il parlait pour s'tourdir et pour tourdir sa femme, pour l'empcher de
prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lvres. Pierre
baissa la tte; il avait entendu les rcits qui couraient par la ville,
il connaissait l'effroyable danger qui menaait les siens.

Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des
charpentiers, qui travaillaient  la construction de planches destine 
abriter les malheureux, et peut-tre, grce  l'air pur qu'ils
respireraient,  les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les
progrs du baraquement. Korzof et sa femme restrent seuls.

--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrta.

Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y
voir, en mme temps qu'elle et rougi d'y voir autre chose.

--Oui, rpondit-il  son regard. Mais vous allez partir.

--Jamais, fit-elle en posant avec fermet sa main sur le bras de son
mari. Jamais, puisque tu restes.

--Envoie les enfants, alors.

--Ils n'y consentiront pas.

Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus
bruyant. Korzof s'approcha de la fentre et vit son fils arm d'un
maillet qui travaillait comme un simple manoeuvre.

--Dmitri, reprit Nadia, c'est trs-dur!

--C'est le devoir, rpondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.

--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...

--Tu l'aurais fait tout de mme! D'ailleurs, cela ou autre chose!...

--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment,
tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est
horrible, n'est-ce pas?

--On le dit, fit le docteur en dtournant son visage, mais je te
rpterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y
en a qui en rchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutt que les
internes, plutt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes
conditions hyginiques?

--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...

--Nadia, fit-il  voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous
le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour
ft-il demain, ou ne dt-il arriver que dans trente ans.

--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas 
quel point je t'aime!

Les enfants furent prvenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais
Pierre refusa obstinment de quitter son pre.

--Quel drle de mdecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au
moment du danger! Volodia se moquerait de moi!

Sophie refusa galement d'abandonner ses parents, Marthe se mit  rire
quand on lui en fit la proposition. Ces tres vaillants et jeunes
avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenrent la srnit et
mme la gaiet dans le coeur de Korzof et de sa femme.

Les nouvelles taient mauvaises cependant; la mortalit augmentait tous
les jours; on ne voyait plus que des figures renverses et des gens
inquiets qui  la moindre dmangeaison, au moindre bouton, se croyaient
pestifrs et faisaient leur testament.

Les classes aises taient, comme toujours, presque pargnes par le
flau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables,
achevrent d'effrayer la population.

Ds les premiers jours, Nadia avait renonc  toute communication
personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilit
de quelque accident parmi ses amis et ses proches.

Les semaines passrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se
refusait  aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans
les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore
t atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue
matrielle et morale de cette maison vraiment unique.  force de vivre
dans le pril, les habitants de l'hpital avaient fini par se croire
indemnes, et mme on plaisantait de ceux des Ptersbourgeois qui,
garantis par toutes les prcautions imaginables, trouvaient moyen
d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.

Le nombre des malades dcroissait, et l'pidmie semblait devoir bientt
finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof
tout entire. Ils semblaient avoir us leurs forces dans la rsistance
qu'ils avaient si vaillamment oppose  la contagion. Le docteur
lui-mme tait devenu moins prudent.

Un matin, il s'veilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la
veille et jet dans son lit presque sans qu'il en et conscience. Il se
mit sur son sant et regarda autour de lui, comme si les objets, si
familiers cependant, lui taient devenus soudainement trangers. Il
passa la main sur son front, avec une trange sensation de torpeur et de
faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gnait, il toucha du doigt
sa poitrine prs de l'aisselle et resta immobile; sa pense venait de
plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine
ne pouvait plus le retirer. Il avana l'autre main vers la sonnette
place auprs de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta
sur son mari lui apprit d'un seul coup la vrit tout entire, et elle
se jeta vers lui, les bras ouverts...

--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une
indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernire supplication. Ne
me touche pas si tu m'aimes. Empche les enfants d'entrer, et fais
chercher le vieux mdecin.

Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pice voisine, donna 
Marthe et  Sophie une commission qui devait les tenir loignes
plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure tait
venue d'aller  son cours, rpondit  leurs questions que leur pre
tait bien et qu'il allait se lever, puis envoya prvenir le mdecin que
rclamait son mari et retourna prs de lui. Trs-abattu, il eut encore
la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.

Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater
l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef tait perdu.
Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y mprendre
un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les
sommits mdicales de Ptersbourg, qui se htrent d'accourir et tinrent
consultation.

--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la
nature peut faire pour lui maintenant.

Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitt une minute, vit la
respiration de son mari se ralentir, puis se manifester  de longs
intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse
sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.

--C'est fini! fit-elle  vois, basse au vieux docteur qui la regardait,
les yeux pleins de larmes; il ne me le dfendra plus maintenant! Je puis
l'embrasser.

Les yeux secs, elle se penchait dj vers le corps de Korzof. Le mdecin
la prit par le bras et l'arrta.

--Vos enfants! dit-il simplement.

--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indiffrent.

Et elle se laissa emmener sans rsistance.




XI


La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se rpandant dans
Ptersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de
la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus loigns, les amis de la
famille s'empressrent autour de ceux qui restaient. On et dit que le
flau devait tre dsarm, maintenant qu'il avait choisi sa dernire
proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'pidmie
dcroissait rapidement, et bientt il ne resta plus de la terrible
apparition que le deuil de ceux qui avaient aim les victimes, et le
sentiment de leur perte irrparable.

Nadia, qui avait support le premier coup avec une fermet inexplicable,
fut une anne entire sans parvenir  reprendre possession d'elle-mme.
Elle accomplissait tous ses devoirs avec une rgularit mcanique;
jamais, mme durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle
n'avait ralenti sa surveillance ou nglig quelque occupation. On la
trouvait toujours prte  rpondre,  donner un conseil,  rparer
l'oubli d'un autre; mais sa pense tait ailleurs: on voyait qu'elle
vivait uniquement dans son pass, et que le sentiment de la
responsabilit tait seul  la soutenir. Ses enfants mmes, qui lui
taient si chers, semblaient lui appartenir plutt par les devoirs
qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'me
entire de Nadia avait suivi son mari au del de la vie.

Une anne s'coula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se
l'imaginer de cet tat qu'ils comprenaient tre maladif, mais qui n'en
tait pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre,
dj mri par le travail et de srieuses mditations, devenu presque un
homme, s'expliquait mieux l'tat d'esprit de sa mre; mais sa soeur, dont
la nature spontane, toute d'lans et de passion, supportait mal la
rserve et la froideur, se dbattait contre la rigidit extrieure,
contre l'indiffrence apparente de cette mre tant aime, et Sophie
devenait presque mchante  force de souffrir.

Vainement Marthe s'efforait de la consoler et de lui prouver que cet
tat ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entire la mre
qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait t morte elle-mme:
Sophie ne voulait rien entendre.

--Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne
vous aime pas! s'cria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus,
Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien
aise de mourir pour en avoir fini.

Marthe restait silencieuse, impuissante  trouver des arguments; Volodia
leva gravement les yeux sur la jeune fille.

--Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque
svre. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous
aime moins que nous ne le dsirons. Cela fait bien mal, en vrit; mais
quand on a dans l'me le sentiment des grandes choses, on ne se dsole
pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, mme lorsqu'on
n'espre pas; pour vous, vous n'tes pas  plaindre, vous savez
parfaitement combien vous tes aime; vous savez mal aimer vous-mme,
si vous ne pouvez permettre  ceux que vous chrissez d'avoir un chagrin
qui momentanment les loigne de vous... Est-ce que vous seriez goste,
Sophie?

La jeune fille, prte  se rvolter, leva les yeux sur l'ami de son
enfance; les paroles de reproche et de colre qu'elle allait profrer
s'arrtrent sur ses lvres, tant il paraissait grave et triste.

Volodia, comme sa soeur Marthe, ne dpensait pas son affection en
dmonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout
le trsor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus
d'une fois Sophie l'avait trouv de bon conseil; dans les petites
indignations que soulevaient parfois en elle les rprimandes, il s'tait
montr rigoureusement partisan du devoir, et, si dpite qu'elle ft de
se voir blmer quand elle esprait se faire plaindre, elle n'avait pu
s'empcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.

--goste? non, dit-elle. Je ne rve, et vous le savez aussi bien que
moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me
rendre utile par quelque sacrifice...

Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.

--Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses
brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements
pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres
et vous apportent par l une prompte rcompense. Le sacrifice tel que je
l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas
parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de dranger une personne
que vous aimez dans son travail ou ses mditations pour lui faire vos
confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser  ses penses;
c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des tres
chers, mais tourdis ou gostes... Ce sacrifice-l, Sophie, personne ne
le connat que nous-mme, et si vous saviez le pratiquer, il vous
commanderait de respecter la douleur de votre mre... Vous ne savez pas
ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi
cruel.

Il quitta la main qu'il tenait et se dtourna un peu, en ajoutant  voix
basse:

--Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.

Sophie le regarda, indcise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans
l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus
profonde que l'amiti fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il
toujours? Pourquoi la blmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend
pas  tche de se rendre partout et toujours si dsagrable...

La jeune fille soupira et quitta la salle d'tude thtre ordinaire de
leurs escarmouches.

Marthe n'avait rien dit. Patiente et srieuse, elle assistait  la vie
des autres avec un dsintressement parfait; non qu'elle n'y participt
gnreusement de tout ce qu'elle avait en elle-mme de courage et
d'activit; mais elle se sentait faite pour les rles  ct, comme elle
le disait plaisamment.

--Je suis ne tante, belle-soeur, marraine, tout ce qu'on voudra,
disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon
compte au milieu de la mle.

Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une
douce piti.

--Je t'assure, lui dit-elle, rpondant  la pense intrieure de son
frre, je t'assure qu'elle est trs-bonne au fond; elle est pleine de
qualits prcieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend
injuste.

-- qui le dis-tu! fit-il en se dtournant.

Aprs un silence, il reprit:

--Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une acadmie de province,
Moscou ou Kief; je crois que l-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.

Sa soeur ne rpondit rien, mais resta toute ple, les yeux fixs sur lui,
attendant une explication.

--Je ne suis plus ici ce que j'ai t, reprit-il. Je ne sais si c'est
parce que je suis un pdant insupportable, toujours prt  morigner,
mais Sophie n'est pas seule  s'loigner de moi: Pierre aussi cherche
d'autres amitis. Il s'est li depuis peu avec un certain Nicolas
Stepline, dont je n'augure rien de bon.

--Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mmoire; ce nom ne m'est pas
inconnu.

--C'est un de ces jeunes gens de provenance plbienne, qui n'ont plus
les vertus du peuple et qui n'ont pas su acqurir celles des classes
suprieures: il est mal lev, sournois, grossier dans le fond,
quoiqu'il s'efforce de paratre modeste; impossible de m'expliquer ce
qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car
notre Pierre est tout l'oppos de ce garon dsagrable... Eh bien, ils
sont toujours ensemble; la seule chose qui m'tonne, c'est qu'il n'ait
pas encore song  l'amener ici.

Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'paule de sa soeur:

--C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai
bien de m'en aller. Lorsque l'amiti n'est plus utile, sa dignit exige
qu'elle se retire.

--C'est au moment o Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te
trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-l silencieuse.

Volodia haussa les paules d'un air chagrin, sans rpondre.

--Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi?
continua-t-elle avec un accent d'autorit trange dans la bouche de
cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par
elle-mme. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu
prmdites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbe dans sa douleur,
elle ne regarde pas  ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner
lchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du
docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tche? que cette malheureuse
femme, noye dans son chagrin, ne se rend gure compte de se qui se
passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni
d'avis ni de conseils? Ah! mon frre, tu n'as pas rflchi, quand tu as
permis  cette pense de dfaillance de pntrer dans ton esprit.

Le jeune homme porta lentement la main de sa soeur  ses lvres.

--Tu es la sagesse et le dvouement incarns, Marthe, dit-il, mais tu
resteras, toi... Vois-tu, la tche est devenue bien pnible pour moi...
Depuis que Sophie me dteste, cette tche est au-dessus de mes forces.

Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'me de
Volodia.

--Oui, dit-elle, je sais. Mais o serait le mrite, mon frre, si le
sacrifice tait ais, si la tche tait facile? En quoi vaudrait-on
mieux que les lches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut
remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir
souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mmoire de
Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lchement.
Nous resterons, mon frre, aussi longtemps que nous serons utiles, et le
jour est bien loin o nous aurons cess de l'tre.

Le jeune homme prit sa soeur dans ses bras, et les deux orphelins se
serrrent troitement l'un contre l'autre.

--Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne
soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considre comme fort
au-dessous d'elle,  cause de ma position dpendante.

--Quand cela serait, rpliqua Marthe, il faudrait encore nous y
rsigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son pre et de sa
mre.

Elle regardait son frre et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait
pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait
religieusement dans son me.

Il avait aim Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'tait l'enfant
de ses bienfaiteurs; puis cette affection dvoue avait pris une autre
forme avec les annes. Il l'aimait trop maintenant; il et sacrifi sa
jeunesse entire pour vaincre l'attrait puissant, l'irrsistible
sentiment qui le donnait  elle tout entier; mais si l'on peut se
dfendre d'aimer lorsqu'on se doute du pril, il est autrement difficile
de se reprendre lorsqu'on a laiss son me s'en aller vers une autre 
son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait
toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de
joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.

--Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en cote.

Ils se serrrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu.
Dans toutes les luttes de la vie, ces deux tres vaillants s'taient
serrs l'un contre l'autre et avaient march cte  cte. Ce serait 
jamais leur rcompense et leur consolation.

Quand la famille se trouva runie au th du soir, Pierre, qui depuis
quelque temps s'absentait volontiers  cette heure, se montra
particulirement aimable avec sa mre et sa soeur. Au moment o madame
Korzof se prparait  rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha
d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.

--Ma mre, lui dit-il, j'ai une requte  vous prsenter. Me
permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, tudiant en mdecine
comme moi?

--Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.

--Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant lgrement.

--Stepline? rpta madame Korzof en cherchant dans sa mmoire. Son fils
attendait sa rponse, un peu inquiet.--Est-il bien, ce garon? Volodia
le connat-il?

--Je le connais, rpondit laconiquement le jeune homme.

--Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?

--Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous
pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvnients qu'un
autre.

Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.

--Que voulez-vous dire par l? fit-elle.

--Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens
l'inconvnient de n'avoir qu'une demi-ducation, de ne pas tre un homme
du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes
gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mrite,
mais leur socit n'est pas toujours de nature  plaire  des tres plus
raffins...

--Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire,
Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux
nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec
quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que
l'on peut ensuite traner comme un boulet toute sa vie!

La petite socit se spara, et chacun rentra chez soi.

Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper.
Pensant que c'tait sa femme de chambre, venue pour rparer quelque
oubli, elle dit d'entrer.  sa grande surprise, ce fut Marthe qui se
prsenta.

--Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bont
habituelle.

--Je suis venue vous demander un moment d'entretien, rpondit la jeune
fille. Je ne vous drange pas?

--Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, rpliqua Nadia, un
peu surprise.

Marthe s'assit prs d'elle sur un sige bas, et la regarda avec cette
expression de ferme confiance qui donnait tant de charme  ce visage
honnte.

--Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.

--Non, ma bienfaitrice, rpondit la jeune fille. Oh! si vous saviez
combien ce que j'ai  vous dire est difficile et pnible! Si je ne
parviens pas  me faire comprendre, vous allez me dtester me chasser de
votre prsence,--et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la
plus pure, le respect le plus sincre qui m'amnent ici...

--Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronant lgrement les sourcils.

--Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant  pieds joints au
beau milieu de la difficult. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus.
Son caractre change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la
diriger comme je voudrais.

--Sophie? dit Nadia avec tonnement, je pensais que c'tait de vous que
vous vouliez me parler?

Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de ddain dans ces
paroles; mais Marthe tait bien rsolue, et rien ne pouvait la
dcourager.

--C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, rpta
courageusement la jeune fille.

--O a-t-elle pris cela? fit la mre mcontente.

L tait la grande difficult, l'obstacle presque insurmontable. Marthe
reprit haleine avant de parler.

--Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une
haleine.

Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, rest jusqu'alors sur
ses genoux, tomba brusquement  terre. La jeune fille le releva et le
dposa sur la table.

--Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid.
Est-ce elle ou vous qui dites cela?

--C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en
pleure, elle devient amre et injuste, parce que le coeur de sa mre,
absorb dans une irrmdiable douleur, n'a plus de penses que pour son
deuil.  ma bienfaitrice, mon coeur saigne pendant que je vous parle et
que vous me regardez avec vos yeux courroucs,--et pourtant c'est vrai!
Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si
j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce
qu'ils auront encore  souffrir dans l'avenir, si vous laissez se
dtourner d'eux votre sollicitude maternelle!

Nadia se taisait; les lvres presses l'une contre l'autre, les yeux
baisss, elle livrait une grande bataille  son orgueil.

--Sophie se plaint d'tre nglige par moi? dit-elle enfin d'un ton
radouci.

--Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas svre pour
elle! C'est l'excs de sa tendresse filiale qui l'gare.

Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression
douloureuse et rsigne qui commandait le silence.

--C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vcu replie sur
moi-mme au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je
me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montr
le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?

--Il ne dit rien, madame, mais...

--Quoi?

--Je n'ai rien  vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce
qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle
humblement.

Nadia l'attira sur son coeur.

--Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes
enfants vous devront peut-tre la paix et le bonheur de leurs vies.

Le lendemain soir, au moment o la famille se runissait autour du
samovar dans la salle  manger. Pierre entra, accompagn de son ami
Nicolas Stepline, qu'il prsenta  sa mre et  sa soeur. Madame Korzof
l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.

Sophie ne porta aucun jugement. Tout entire  la joie d'avoir retrouv
les caresses de sa mre, qui tait venue la rveiller avec un baiser,
comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et
avait perdu momentanment le sentiment de la vie relle. Tout lui
semblait beau, bon, lev; elle et voulu avoir  faire quelque chose de
trs-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa
reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mre adore, si
longtemps perdue, se dversait sur ce qui l'entourait, mme sur Marthe,
qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'et pu
mortifier l'excellente fille plus que de voir dvoiler le mystre par
lequel cette mre se trouvait rendue  ses enfants.

Certains tres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute
pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.

Une vie nouvelle, une sorte de rsurrection de joie et d'amour,
refleurit  l'hpital. Le souvenir du pre, martyr de son devoir,
planait encore sur toutes les mes, mais, ainsi qu'il l'et souhait
lui-mme, c'tait comme une aurole, et non comme une ombre.

Nadia elle-mme se reprit  aimer l'existence, non pour ses joies, elle
ne pouvait plus en connatre, mais pour ses devoirs. On s'attache  ses
devoirs infiniment plus qu' ses plaisirs; cette mre, sentant qu'elle
avait quelque chose  se reprocher, se mit  observer attentivement ses
enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps ngliges.

Pierre tait devenu trs indpendant, trop peut-tre, dans ses
relations, ses habitudes et ses gots. Au moment o la surveillance
paternelle qui faisait dfaut et d tre remplace par celle de la
mre, il s'tait trouv  peu prs matre de sa personne:
invitablement, il s'tait servi de sa libert pour commettre des
inconsquences.

Une des plus importantes avait t sa liaison avec Nicolas Stepline.

Celui-ci tait le reprsentant d'un groupe et d'une ide, si tant est
qu'on puisse appeler ide ce qui consiste  n'en avoir aucune. Rustaud
et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jug, Stepline tait de plus
trs-rus. Il se faisait une force de ce qu'un autre et considr
comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossiret native de sa
personne taient pour lui des moyens d'action; il disait carrment une
chose dsagrable  n'importe qui, et tout aussitt passait pour un
homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manire de voir.

Ce rle de paysan du Danube tait, il est vrai, le seul auquel Stepline
pt prtendre; mais c'tait quelque chose que d'y tre entr de
plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de dfaillance.

Comment ce butor s'tait-il li avec Pierre Korzof?

Prcisment par ce moyen us et toujours bon qui consiste  jeter  la
face des gens quelque norme flatterie assaisonne d'une grossiret.
Peut-on ne pas croire sincre l'tre qui vous trouve en mme temps une
perfection dont vous doutez et un dfaut que vous tes sr d'avoir?

Lorsque aprs s'tre rencontrs aux mmes cours, un hasard longtemps
cherch mit face  face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla
droit au jeune homme.

--Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figur qu'un fils de
seigneur pt tre bon  quelque chose; vous dmolissez une ide 
laquelle je tenais.

--Laquelle? fit Pierre un peu bless.

--Je croyais qu'une ducation recherche, pourrie, comme votre ducation
de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voil
que je trouve en vous l'honneur de notre cole! J'avais des prjugs,
c'est ennuyeux de les perdre, on tient  ses prjugs!

Le moyen de ne pas tre flatt? La jeune cervelle de Pierre se sentit
toute grise de ce compliment inattendu.

--Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline
avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a cot cher;
mon pre a t ruin du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.

C'tait un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le
tout. La partie tait assez belle pour valoir cet enjeu.

--Comment! s'cria Pierre, m par ce sentiment de gnrosit juvnile,
absolument irraisonn, ridicule et stupide, qui fait faire tant de
sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,--c'tait
vous!

--Oui, c'tait moi. Ma famille a pay ma brutalit par dix annes de
misre. Enfin, mon pre m'a fait donner de l'ducation quand mme, et je
l'en remercie doublement.

--Ah! que je regrette, que je regrette... s'criait Pierre en lui
serrant la main.

De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait  se montrer
aussi dpourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-mme; il
rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion  sa naissance
suprieure, au luxe de son existence,  la condition subalterne occupe
jadis par Fodor dans la maison du prince. C'taient autant d'pines que
le malin Nicolas enfonait dans sa chair  l'endroit le plus sensible;
plus Nicolas doutait des gots dmocratiques de son nouvel ami, plus
celui-ci s'enfonait dans les exagrations de la nouvelle doctrine, si
bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mmes.

C'est  ce moment que Stepline demanda  tre introduit dans la famille
Korzof. Il lui tardait d'tre reu en hte, sur le pied de l'galit,
dans cette maison o son grand-pre avait exerc les fonctions de la
domesticit.

--Que penses-tu de ma soeur? demanda Pierre  son ami, quand ils se
revirent le lendemain de cette prsentation.

--Que veux-tu que j'en pense? rpondit l'autre d'un ton bourru. Elle a
l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes
des mijaures.

--Ma soeur n'est pas une mijaure! s'cria Pierre, piqu au vif par cette
supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille leve dans les
principes qui ont port mon pre et ma mre  se dpouiller de leur
fortune comme ils l'ont fait, puisse tre aussi intelligente que nous et
partager nos ides?

--Si elle partage nos ides, c'est diffrent, grommela Stepline en
cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta
parole.

--Qui t'empche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas
tromp.

L'anne de deuil tait rvolue. Cdant aux instigations de son nouvel
ami, Pierre pria sa mre de lui permettre de runir chez lui, une fois
par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.

Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle tait
certaine que son fils ne serait entran dans aucune erreur
rprhensible. Vers dix heures, elle envoyait le th aux jeunes gens
dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission
d'amener ses amis  la salle  manger... Depuis lors, tous les jeudis,
aprs la confrence qui servait de prtexte  ces runions, les trois ou
quatre amis de Pierre furent admis dans la socit des jeunes filles.

Ils ne s'en montrrent pas charms; pour la plupart, ils prfraient le
cabinet de travail de Pierre, o l'on pouvait fumer  son aise; mais
Stepline avait son ide. Insensiblement, il glissa prs de Sophie dans
une de ces intimits frquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes
filles, o l'on cause comme si l'on tait des camarades du mme sexe,
sans que la conversation dpasse jamais les limites des plus strictes
convenances.

Les convenances taient observes en effet le plus rigoureusement du
monde; mais l'esprit dj exalt de Sophie se trouva entran vers des
rgions inaccessibles au vulgaire, c'est--dire au sens commun. Les
ides de sacrifice et d'abngation qui avaient jadis domin sa mre
rapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus
dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois
sauv Nadia.

Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son pre, dont l'esprit
doucement railleur la retenait  tout moment sur une pente dangereuse;
Sophie ne disait pas  sa mre la moiti de ce qu'elle pensait. Du
vivant de son pre, elle ne lui cachait pas une de ses rflexions; mais
la longue anne de rserve qui s'tait coule depuis l'avait habitue 
concentrer ses ides en elle-mme. Et puis une crainte vague
l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie
tait dj trs loin dans la voie de l'erreur.

Au moyen du mme semblant de sincrit bourrue qui avait si fortement
agi sur l'esprit du frre, Nicolas Stepline s'empara de celui de la
soeur. Il sut jouer habilement des sentiments gnreux de cette enfant
enthousiaste. Il peignit un tat social dans lequel les grandes fortunes
considreraient comme un devoir d'honneur de s'allier  des familles
pauvres; il exprima un profond mpris pour les femmes du monde qui
vivent dans le monde: c'tait seulement en se mlant au peuple qu'elles
purifieraient leur richesse impure.

Plus rus encore qu'on ne l'et pu supposer, il se garda bien de parler
d'amour, mais seulement de devoir.

Il savait que Sophie ne pouvait s'prendre de lui: il savait que cette
jeune fille, leve dans l'lgance et le got le plus raffins, ne
saurait trouver de charmes dans un paysan mal dgrossi; mais il sut lui
prsenter le sacrifice d'elle-mme comme un apostolat.

Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'excution de son projet,
que ne faisant d'aucune faon la cour  la jeune fille, il ne pouvait
tre considr comme dangereux ni par elle-mme, ni par sa mre. Il
parlait toujours  un point de vue gnral et ne faisait point
d'allusions personnelles.

Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une
mfiance qui tait bien prs de devenir de la haine. Il essayait, soit
par lui-mme, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir
au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie.
Peine perdue; celle-ci tait devenue un livre ferm.

Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien
douloureuse.




XII


Le jour anniversaire de sa dix-neuvime anne, en prsence de son frre,
de Marthe confondue et de Volodia atterr, Sophie dit tranquillement:

--Ma mre, je vous demande l'autorisation d'pouser Nicolas Stepline.

 cette demande, si imprvue et  tous les points de vue si absurde,
madame Korzof resta stupfaite et crut avoir mal entendu.

--Je n'ai pas compris, dit-elle  sa fille, qui attendait sa rponse
avec l'apparence du calme.

--Je vous ai demand, ma mre, l'autorisation d'pouser Nicolas
Stepline.

--Tu l'aimes donc? s'cria Nadia, bouleverse. Sophie leva sur sa mre
ses yeux purs et limpides.

--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de rparer une
injustice de la destine, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas
besoin d'amour pour cela.

--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant  elle et en la
prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit?
Est-ce que l'exemple de ton pre et le mien ont jamais pu permettre  ta
pense de concevoir l'ide d'un mariage sans sympathie, sans convenance,
sans amour! Cet tre grossier, brutal, mal lev,  ct de toi, ma
fille! Tu n'y as pas rflchi un instant! Tu as subi une domination
intresse, et tu t'es laiss convaincre... C'est une folie passagre,
mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons  tte repose, et tu
comprendras...

--Ma mre, interrompit Sophie avec fermet, je veux pouser Nicolas
Stepline.  notre poque d'ingalits sociales, c'est un devoir pour
tout tre intelligent et de bonne volont de rparer autant qu'il est en
son pouvoir les injustices de la destine. C'est aux femmes riches
d'pouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la
cause de la civilisation et celle du peuple.

--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'tait le mme langage qu'elle avait tenu jadis  son pre, c'taient
presque identiquement les mmes paroles; elle s'en souvenait maintenant.
Des profondeurs de sa mmoire surgissait la scne du jardin de Pterhof,
o elle avait fait ce voeu tmraire... Elle avait ralis son rve, et
son rve lui avait donn le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouv sur
sa route un tre noble et grand, un amour sans bornes; son rve avait
pris corps, sans qu'elle s'abaisst; au contraire, elle l'avait fait
monter jusqu' elle... Maintenant les mmes chimres, les mmes utopies
allaient-elles condamner sa propre enfant?

--Ma fille, dit-elle, tu me chties cruellement de mon imprudence. Ou je
n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans
les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir
mrit cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

--Ma mre chrie, lui dit-elle, je t'aime et te vnre; mais ces
principes sont ceux que tu as professs toute ta vie, tu ne peux pas les
trouver mauvais aujourd'hui.

--Ce n'est pas le principe qui est rprhensible, Sophie, dit Volodia
de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-l personne n'avait rien dit: tout le monde se mit  parler  la
fois.

Seul, Pierre, embarrass, restait muet. Cette scne n'avait pour lui
rien d'imprvu: depuis trop longtemps il entendait mettre par son ami
les ides auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une conscration si
douloureuse. Jusqu'alors ces ides ne l'avaient pas choqu. Tout  coup,
 la pense de voir sa soeur unie  Stepline, il reculait intrieurement
et restait dcontenanc.

--Mon frre, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne
viens-tu pas  mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air svre; c'tait lui qui avait introduit
Stepline dans la maison; il se trouvait tre responsable en partie de ce
qui arrivait.

--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as
approuv ces ides; tu les trouvais alors grandes et gnreuses: au
moment o je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une
motion douloureuse. Hlas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant
que, replie sur elle-mme, elle vivait dans ses souvenirs de veuve,
elle avait laiss errer loin d'elle l'me de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses penses sur son visage et s'approcha d'elle tout
doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

--Je comprends, ma mre, reprit la jeune fille, que ma demande te
surprenne; aussi je te demande de ne rien dcider maintenant...

--Mais o prend-elle ce calme? s'cria madame Korzof, qui retrouva
instantanment sa prsence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses ides
insenses, et pendant que nous restons perdus, elle raisonne
tranquillement comme un gnral d'arme qui dispose ses troupes. Sophie,
est-ce que je me serais trompe? est-ce que tu n'aurais pas de coeur?

Une rougeur subite, suivie d'une pleur de cire, envahit le visage de
Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pnibles, sa mre venait de trouver celle qui lui
tait le plus sensible. La nature ardente et spontane de cette enfant
se faisait une violence extrme pour prsenter l'apparence de calme qui
choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation gnrale,
voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frre avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il
rvler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait
la bouche pour rpondre, sa fille la prvint.

--Je n'ai rien  entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un
ton hautain; nous ne partageons pas les mmes ides, nous ne saurions
nous comprendre.

--C'est bien, dit Nadia, froisse de cette attitude; puisque vous avez
oubli tout ce qui vous est proche et doit vous tre cher, rentrez dans
votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tte haute au milieu de la famille consterne et
disparut sans se retourner.

--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en rprimant un mouvement
instinctif de violence. Tu avais charge d'me, toi aussi! S'il est vrai
que je vous aie ngligs tous deux...

--Oh! ma mre! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

--S'il est vrai que je vous aie ngligs, tu n'tais que plus
responsable, toi! Tu as l'ge  prsent, tu sais ce que c'est que la vie
sociale, que le mariage! Ton pre a parl avec toi de ces questions de
son vivant, il ne ngligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec
amertume. Comment n'as-tu pas veill sur ta soeur?

Pierre, confus, avait baiss la tte; il la releva avec un mouvement
plein de dignit.

--Ma mre, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes
gnraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la
pratique, avoir ces consquences fcheuses. Lorsque nous avons tous ici
dit et rpt que le seul moyen de rparer les ingalits du destin
tait de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et
intelligents, mais dpourvus de fortune, taient condamns  rester dans
l'obscurit, nous avons tous cru professer une doctrine grande et
gnreuse. Si Stepline tait autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si
coupable?

Nadia fit un moment sans rpondre. Un grand combat se livrait en elle.
Toute sa vie elle s'tait crue libre de prjugs aristocratiques;
elle-mme avait annonc autrefois son intention d'pouser un homme sorti
des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontr.
Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prtendait  la main de sa
fille, tout son orgueil se rvoltait, quoi qu'elle en et.

--Ma mre, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne
de Stepline ou son origine qui te dplat?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-mme, et rpondit avec fermet:

--C'est sa personne. S'il tait autre, fils d'intendant, tel qu'il est,
s'il avait les mrites extrieurs qui proviennent des qualits morales,
je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garon m'est
antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature
intresse.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-mme, depuis six mois, il
avait senti les cts grossiers de la nature de son camarade le choquer
avec l'pret d'une dissonance. Il s'tait reproch de s'tre li trop
facilement, d'avoir introduit trop facilement cet tranger dans un
intrieur qui devait lui tre sacr... Mais tout cela tait de
l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt
ans?

Il essaya cependant de dfendre son ami.

--Intress, ma mre, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas;
qu'il dsire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit?
N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

--On a le droit et le devoir de chercher  se faire une haute position,
rpondit svrement Nadia, mais c'est  condition qu'on ne la devra qu'
soi-mme. La fortune d'une femme ne peut pas tre le marchepied de celui
qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-mme quelque mrite,
sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intress.

Pierre s'inclina silencieusement.

--La vrit, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre
des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes,
vous autres, et  un moment donn ils se retournent contre vous. En
attendant que j'aie fait comprendre  Sophie de quelle folie elle veut
se rendre coupable, tu diras  ton ami, mon fils, que je le prie de ne
pas se prsenter ici.

--Il ne viendra pas, ma mre, ne craignez rien, fit Pierre bless; sa
dignit...

--Ne me parle pas de la dignit d'un homme qui a expos  la colre de
sa mre la jeune fille qu'il prtend aimer, dit madame Korzof. S'il
avait quelque noblesse de sentiments, il se serait prsent lui-mme, au
lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation tait d'une justesse si vidente, que Pierre en fut
aussitt convaincu.  vrai dire, il dfendait Nicolas par gnrosit,
par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout  coup donn
son consentement, il et t le premier  faire des objections au
mariage projet.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son ct; la prsence de
Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci et rien tmoign de
ses sentiments intrieurs, le jeune Korzof sentait que son vritable
ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, tait atteint dans
le fond de son me.

Rests seuls, Marthe et son frre s'entre-regardrent tristement.

--Je m'en doutais, fit le jeune homme, rpondant ainsi  la pense de sa
soeur, elle devait en arriver  quelque navrante folie; et puis,
sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

--Tu te trompes, s'cria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque
temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour
cela qu'elle s'carte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son
esprit dvoy, gar, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Aprs un silence, elle reprit:

--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole
froidement  ce qu'elle considre comme un devoir. Pauvre tte
enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon
frre?

Volodia regarda sa soeur pour l'interroger; elle continua:

--Elle est obstine, madame Korzof a une volont de fer; ces deux
enttements vont se heurter d'une faon terrible. Si Sophie se sent
aime par nous, si nous lui tmoignons la mme affection, la mme
indulgente bont, n'espres-tu pas que son me s'ouvrira  notre
tendresse, qu'elle comprendra enfin o est la famille, o est le devoir,
o est l'amour?

Volodia porta  ses lvres la main de sa soeur, si bonne et si
maternelle, et ne rpondit rien, car son me tait triste jusqu' la
mort.

La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.

--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me
dire?

Marthe se retira discrtement; dans un tel entretien, sa prsence ne
pouvait qu'tre nuisible.

Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la
conduisit  une chaise o elle s'assit.

--Je voulais vous dire, fit-il, le coeur serr par une indicible
angoisse, que vous n'avez pas regard en vous-mme, lorsque vous avez
pris votre rsolution...

--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien,
interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mmes sont des gostes.

--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul tre pensant n'a
le droit de ngliger volontairement une seule des choses qui peuvent
peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'couter,
Sophie, sans m'interrompre? Vous rpondrez  mes questions avec votre
sincrit habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il
vous plaira.

--Soit, fit-elle avec un signe de tte hautain.

Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnte et
lumineux, tout comme si elle et t une trangre, et non pas celle
qu'il aimait plus que sa vie.

--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanit,
envers la socit, envers la famille et envers nous-mmes; en demandant
 pouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?

Sophie hsita un instant, et rpondit, soudain trouble:

--Envers l'humanit.

--Si telle est votre pense, reprit Volodia, je ne puis que vous
approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en mme temps
la socit, la famille et vous-mme?

--La socit et ses prjugs m'importent peu, rpondit la jeune fille;
la famille m'aimera assez, je l'espre, pour me laisser remplir ce que
je considre comme un devoir. Quant  moi-mme...

Elle rougit, mais leva rsolment les yeux sur Volodia.

--Quant  moi-mme, je trouve que c'est bien et cela me suffit.

Le jeune homme s'inclina.

--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est
que le mariage?

Sophie rpondit bravement:

--C'est l'union de deux volonts semblables qui tendent vers un mme
but.

--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volonts semblables qui
tendent vers un mme but; ce but, peut-on le connatre?

--Amliorer le sort des classes pauvres, appeler  la surface ceux qui
sont dans les bas-fonds...

--Et quand vous aurez appel ceux-l  la surface, qu'en ferez-vous?

Un instant interdite, Sophie rpondit presque aussitt:--Alors, nous
verrons ce qu'il y aura  faire.

Volodia poussa un soupir.

--C'est cela, dit-il, commencez par dmolir, sans savoir ce que vous
mettrez  la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table
rase des habitudes, des moeurs, des principes d'une nation, sans rien lui
donner en change? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce
moment est l'ouvrage des sicles; que le dfaut de notre pays, mme dans
ceux qu'il a de mieux intentionns, est d'aller trop vite, et que vous
voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-l? Mais je m'oublie;
nous parlions du mariage tout  l'heure. Avez-vous regard attentivement
celui de vos parents? Non, sans doute. leve dans ce milieu, n'en
connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention  ce qui
vous entourait. Mais moi, venu tardivement  votre foyer de famille,
j'ai observ, j'ai compar cette union aux autres, et je me suis inclin
avec vnration devant elle, parce qu'elle ralise l'idal du devoir et
du bonheur sur la terre.

Votre pre aimait votre mre, Sophie, et si je vous parle de cela, moi
qui ne suis qu'un tranger pour vous et pour eux, c'est que la saintet
de cette tendresse en faisait un idal admirable  contempler.
Savez-vous o tait la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout
 l'heure. Deux volonts semblables tendant vers le mme but. Mais ces
volonts taient semblables, remarquez-le. Le mme esprit de sacrifice
animait ces deux mes, rsignes d'avance au renoncement de tout ce qui
ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux tres avaient les mmes
gots, la mme ducation; ils partageaient la sympathie gale de ceux
qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude
n'tait que le reflet de la noblesse de leur me; ils n'avaient pas
besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait,
souvent mme le regard tait inutile; ils faisaient au mme moment la
mme chose, parce que leurs esprits taient tellement semblables qu'ils
pensaient de mme, en mme temps!

Le jeune homme mu s'arrta, Sophie l'coutait pensive. Non, elle
n'avait jamais remarqu ce qu'il lui racontait maintenant de cette faon
simple et grande, mais ses souvenirs disaient  la fille de Nadia qu'il
avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son pre avait vcu prs de
sa mre.

--Votre pre, reprit-il, tait l'gal de votre mre par les gots, par
l'ducation, par le niveau moral enfin. C'est l la base de leur
profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils
n'eurent  rougir l'un de l'autre, ni  se cacher rciproquement une
pense. Votre mre avait exig le sacrifice de la fortune du docteur
Korzof, mais elle apportait elle-mme son patrimoine en offrande, et si
vous tes, malgr tout, Pierre et vous, de riches hritiers, c'est
parce que votre grand-pre, sage et prudent, avait rserv l'avenir, ne
permettant pas de dpouiller d'avance les enfants  natre. L'galit la
plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des
approbations... aussi fut-elle toujours comme une aurole qui planait
sur les poux.

--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari ft aussi riche que
moi? Je rtablirais l'galit, je crois, en me faisant aussi pauvre que
lui?

--La fortune n'est rien en comparaison des gots et des habitudes,
rpliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie prs d'un
homme qui aurait les ongles noirs?

Sophie se sentit profondment blesse. Les ongles de Stepline taient
loin d'tre irrprochables, et elle l'avait remarqu; mais avec la
confiance de son ge, elle pensait n'avoir qu'un mot  lui dire, pour le
corriger de cette ngligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrit,
auquel il ne voulut point prendre garde.

--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave
et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et
pourtant vous voulez l'pouser. Vous vous croyez fort au-dessus des
autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de
leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un trange langage dans la
bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la
souffrance, sinon par les annes; vous blmez cruellement les jeunes
filles qui pousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous
dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui
voulez vous marier sans amour, pour la ralisation d'une utopie
chimrique, ne vous vendez-vous pas par ambition?

--Moi! s'cria Sophie irrite en se levant, lorsque je me mets au-dessus
de toutes les mesquineries de la socit...

--Prcisment, pour tre au-dessus des autres, continua Volodia avec
autorit. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela:
c'est la joie incessante et sacre de vivre avec l'tre que l'on
prfre, sans que rien ait le droit de vous en sparer; c'est le bonheur
d'lever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de
leurs parents, c'est la communion perptuelle et toujours nouvelle des
penses et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie,
continua-t-il d'une voix soudain brise, mais j'avais rv pour vous le
bonheur qui ne m'est pas destin; j'aurais t heureux, oui, heureux, de
vous voir la femme honore d'un homme honorable et bon... L'avenir que
vous vous prparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en tre
tmoin.

--Vous voulez vous en aller? dit Sophie trouble; o donc?

--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Ptersbourg...
avec le regret ternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse,
mon amie, presque ma soeur.

Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas
dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforait de
le retrouver dans sa mmoire, et n'y pouvait ressaisir que l'cho des
paroles rellement prononces. Elle leva les yeux sur lui, il ne la
regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque
image flottante et lointaine.

--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforant de raffermir sa voix qui
tremblait. Je rends justice au sentiment d'amiti qui inspire vos
paroles.

--Mais vous n'tes pas convaincue? dit-il tristement.

Elle baissa la tte. Convaincue, non; branle, oui. Mais un
amour-propre plus puissant que la voix de la raison mme l'empchait de
l'avouer.

--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.

Elle lui donna la sienne, en hsitant.

--Vous ne partez pas encore? dit-elle.

--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu vritable que
je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frre en moi, ne
l'oubliez pas, Sophie.

Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot.
Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, o elle
pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.

Une heure aprs, sa mre la fit appeler et eut avec elle un long
entretien; comme Marthe l'avait prvu, l'autorit de madame Korzof
rencontra un obstacle insurmontable dans l'enttement de la jeune fille.
Les paroles de Volodia l'avaient mue: peut-tre avec le temps, sous
l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amen
quelque bon rsultat; dans la circonstance prsente, leur effet fut
dtruit par les remontrances de Nadia.

--Je ne donnerai jamais mon consentement  ce mariage, finit-elle par
dire, en voyant ses raisonnements inutiles.

--Ce sera comme vous voudrez, maman, rpondit Sophie; pour ma part, je
n'pouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas  me
marier.

Sur ces paroles amres, Nadia quitta sa fille; elle tait navre au fond
de son me, et se faisait des reproches, qu'en ralit elle ne mritait
gure. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut
soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas  autre
chose.

Pierre avait vu Stepline et lui avait racont ce qui s'tait pass, non
sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il
ne se retrancha pas derrire l'excuse toute prte trouve d'une passion
soudaine et violente pour celle qu'il voulait pouser: de tels
subterfuges taient au-dessous des ides de ce nouveau genre de
philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vrit! Balivernes que
tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de cooprer 
l'oeuvre de la libration morale du peuple par le peuple!

Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout  fait de la mme faon;
l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauv de ce glorieux
mpris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi
prouva-t-il une dsillusion trs-vive en coutant les rponses que
faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une
tincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!

--Mais enfin, lui dit-il tout  coup, tu ne comprends pas ce qui
m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma soeur uniquement pour sa
fortune!

--Pas du tout, rpondit froidement Nicolas; elle est trs-intelligente
et nous sera trs utile.

Le coeur de Pierre se glaa: sa chre et charmante soeur pouse dans un
but d'utilit! Son me de vingt ans ne pouvait accepter cette faon
d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'tait
pas seul  penser ainsi.

Due par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur,
toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de mme dans ce
milieu qui et d tre intelligent, et qui devenait presque fou  force
d'absurdit. Pierre s'aperut que ce qu'il prenait pour des railleries
inoffensives, adresses  son enthousiasme et  son exubrance, tait en
ralit une critique acerbe. Dans cette socit de redoutables
pince-sans-rire, qui avaient lev l'indiffrence  la hauteur d'une
vertu, il se trouvait fourvoy et malheureux. Il se retira peu  peu, et
chercha  se rapprocher de Volodia.

Celui-ci lui fit bon accueil, mais il tait devenu si triste et si grave
que Pierre crut sentir l des reproches dtourns. En ralit, Volodia
n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie
sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva
malheureux dans cette maison, o tout semblait offrir  tous des
garanties de bonheur.

Stepline banni ne renonait point  ses projets. Avec une patience
rsigne qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au
contraire supportait l'ajournement indfini de ses projets; elle y eut
mme renonc sans beaucoup de peine, si elle n'et pens que ce serait
reculer devant la loi maternelle. Trop honnte et trop pure pour
concevoir un instant la pense de correspondre avec l'homme qu'on ne
voulait pas lui laisser pouser, tout au plus regrettait-elle de ne
pouvoir servir l'ide pour laquelle elle s'tait jadis enflamme d'un
si beau zle.

Elle continuait avec Marthe ses promenades journalires, et de temps en
temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut
significatif. Elle y rpondait par un bref signe de tte, car elle se
sentait mal  l'aise et,  vrai dire, redoutait ces rencontres qui la
laissaient mcontente d'elle-mme.

Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinno
Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie
trs encombr, la laissa au dehors, pendant qu'elle pntrait au milieu
de la foule.

C'tait la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour
les cadeaux de Pques, et  l'intrieur comme  l'extrieur des
boutiques, on avait grand'peine  circuler.

Les petits commerants ambulants assourdissaient les acheteurs de
l'loge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges
talaient leurs ventaires encombrs de fruits dors; les Grecs pesaient
avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les ptes diverses
venues de Constantinople; les jouets  bon march roulaient des
trottoirs jusque sur la chausse; partout c'tait un brouhaha joyeux, au
milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant
les clients.

Pensive, tonne de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, 
cette poque consacre qui prcde le recueillement de la semaine
sainte, Sophie regardait d'un oeil distrait les talages des boutiques
d'orfvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux;
Stepline tait devant elle.

--Eh bien? lui dit-il brusquement.

--Quoi? rpondit-elle, avec une sorte de rvolte contre cette faon
cavalire de l'interpeller.

--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?

--Ma mre me refuse son consentement, dit-elle sans motion.

--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mcontent.

Elle le regarda, et tout  coup le vit laid, vulgaire et mesquin.

--Non, rpondit-elle. C'est ma mre, je l'aime et ne veux point
l'affliger.

--Est-ce qu'elle peut vous dshriter? demanda-t-il avec une hte
soudaine et comme effray. Je croyais que le prince, votre grand-pre,
vous avait lgu directement sa fortune?

--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en
elle-mme.

Stepline poussa un gros soupir de soulagement.

--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie
trouva coeurant. Voil assez longtemps que je vous suis sans trouver une
occasion favorable. Allons-nous-en.

--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un
passant.

--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera aprs Pques. Nous ne
retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.

Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude;
elle frissonna d'horreur.

--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique
o sa compagne tait entre.

--Voyons, ne faites pas de btises, grommela Stepline sans la lcher; on
vous regarde.

La pense qu'en effet elle tait protge par toute cette foule qui
l'entourait, rendit  Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant
perdu; elle se dtourna sans hte, et posa la main qu'elle avait de
libre sur le bec-de-cane de la porte vitre, qui s'ouvrit doucement; les
yeux, fixs sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard crasant,
elle entra  reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pntrante
de la parfumerie, vaincue par l'motion qu'elle venait d'prouver, elle
chancela... Marthe la reut dans ses bras.

--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effraye.

--Retournons  la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant  elle.

Elles envoyrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en
face du magasin. Escortes par un des commis, elles y montrent.

Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.




XIII


En rentrant  l'hpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir 
sa mre. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait
sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout
doucement, et resta immobile devant la chre endormie.

Les traits purs de Nadia s'taient transforms peu  peu dans la lutte
des annes; le visage souriant s'tait fait srieux, un grand pli creus
par la douleur allait maintenant des yeux  la bouche, et bien des
larmes avaient coul par l; les cheveux bruns toujours lourds et
magnifiques s'taient presque par moiti marbrs de fils d'argent. Ce
n'tait plus Nadia Roubine, c'tait madame Korzof, veuve, puise par la
vie, et peut-tre aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir 
souffrir dans ses enfants...

Sophie en la regardant sentit mille motions passer dans son me. Elle
se ressouvint de sa mre au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque,
toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les
alles de Spask, lorsqu'elle les conduisait  ces bals d'enfants
frquents en Russie, o les mres jouissent de plaisirs si frais et si
dlicats, en voyant se dvelopper sous leurs yeux les grces enfantines
de leurs chers petits. Nadia tait tout autre, dans ce temps-l...

Un souvenir plus rcent lui vint  la mmoire: peu de jours avant que
l'pidmie meurtrire se dclart  Ptersbourg, M. et madame Korzof
taient alls  une grande rception chez un haut personnage; Sophie
voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mre, vtue d'une
somptueuse toffe de soie blanche aux plis magnifiques, pare de tous
ses diamants, qui brillaient  son cou et dans ses cheveux, dont rien 
cette poque n'altrait la couleur riche et sombre.

Trois ans  peine s'taient couls depuis lors, et c'tait une autre
femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son
oeuvre, et Nadia porterait  jamais la marque indlbile de la
souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.

La jeune fille, pntre d'un respect profond, d'un indicible regret, se
laissa glisser  genoux prs de la chaise longue, la tte entre ses
mains, en disant tout bas:

-- ma mre!

Nadia fit un lger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille,
charg de larmes, rencontra le sien.

--Tu tais l? fit-elle en se soulevant sur le coude.

--Je vous regardais dormir.  maman! j'ai t folle et bien coupable...
Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon coeur
combien je le regrette!...

Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille
ft ainsi dompte et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie rpondit,
non  ses paroles, mais  l'interrogation contenue dans son regard:

--Il n'est rien arriv, maman; seulement, au Gostinno Dvor, pendant que
j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est
approch de moi.

Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la
mieux voir:

--Il m'a demand si j'tais l'hritire directe de mon grand-pre; j'ai
rpondu que oui, naturellement; alors...

--Alors? rpta Nadia, qui ne respirait plus.

--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le
bras...  maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais
pas ce qui s'est pass en moi; j'ai senti un tel dgot, une telle
humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis
entre dans le magasin, o j'ai trouv Marthe...

--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.

--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai
ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il
est donc possible que des hommes veulent pouser une femme rien que pour
son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc
vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme
cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur
famille et leur maison?...

--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe mme
dans le monde o nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et
de biensance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que
c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre
monde, si intress qu'il ft, aurait pris la peine de se faire bien
venir de toi, il et t prudent dans ses questions et et sembl
dlicat dans sa manire de te parler, et jamais il ne t'aurait inflig
l'outrage que tu as si vivement senti. La socit est pleine de coureurs
de dot, et la moiti des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il
n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout  celui qu'on aime...
Te souviens-tu que ce que je blmais en toi, c'tait prcisment de
vouloir pouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du
devoir?

Sophie inclina la tte en signe d'affirmation.

--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a
de plus sacr au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...

Elle s'arrta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute
flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifi d'avance au grand
devoir d'humanit. Elle reprit presque aussitt:

--Le devoir, je lui ai tout donn: ma position, ma fortune, mon mari,
jusqu' l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais
jamais flchi, ni devant tes prires, ni devant ta froideur. Le coeur
dchir, j'aurais rsist toujours.

Sophie baisa pieusement la main de sa mre.

--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pense, reprit madame
Korzof. Je n'ai pas rv pour toi un mariage aristocratique: ce serait
en dsaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te
voir heureuse, aime, apprcie par un homme digne de toi. Regarde
autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne  ta prfrence;
mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent,
honnte et bien lev, tu trouveras certainement celui qui t'est
destin. Je ne dsire pas qu'il soit riche, Sophie, je prfre qu'il
soit pauvre, mais je voudrais qu'il et l'amour du travail et le respect
de l'honneur.

Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans
ses bras cette fille chrie qui lui tait rendue, elle la couvrit de
caresses, que celle-ci reut avec un mlange de reconnaissance, de
tendresse et de regret.

Pendant bien des mois, cette pense de regret pour le chagrin qu'elle
avait caus  sa mre se mla  son existence et assombrit sa jeune
gaiet. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reu la
premire grande leon du destin, et on n'oublie jamais celle-l.

Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le
nom de Stepline lui paraissait dsormais impossible  prononcer. Il y a
des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir,
on peut s'y reporter par la pense; mais il y en a d'autres qui vous
humilient, et celles-l, on ne peut y songer sans une souffrance aigu
plus pnible que le chagrin mme.

Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'tait pass;
pleine de piti pour Sophie, presque reconnaissante  Stepline de s'tre
montr si  propos sous son vritable jour, Marthe tait redevenue gaie
comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de
famille, o la gne avait prsid si longtemps, et chacun dans son coeur
lui savait gr de sa bont souriante.

Volodia ne parlait plus de partir; avait-il caus avec Marthe? lui
avait-elle rvl le secret du changement de Sophie? C'tait un secret
entre le frre et la soeur. Mais, tout en montrant la plus grande
prudence vis--vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser
l'ombrageuse fiert, il avait repris prs d'elle l'attitude
d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie.
Cependant, il lui parlait peu et vitait de se trouver seul avec elle.

Les jours allongeaient sensiblement; dj l'on avait cess de dner  la
lumire des lampes, et bien que le mois d'avril ft, comme toujours en
Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussire, une
certaine joie se faisait sentir dans ces longues journes de soleil et
de ciel bleu.

Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il
rentrait  l'hpital, aprs une journe de travail  la Bibliothque,
couronne d'une petite flnerie, et marchait d'un pas lastique, car il
se sentait le coeur lger. Tout  coup, levant la tte, il aperut devant
lui,  quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas
Stepline. Pierre et voulu l'viter; mais son camarade l'attendait d'une
faon si vidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques
pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un prs de
l'autre, ils se salurent sans se toucher la main. Pierre tait
embarrass, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient  cette heure.

--Comment vas-tu? dit l'honnte Korzof, ne sachant quelle conduite
tenir. Au fond de lui-mme, il mprisait son ancien ami, mais sa bonne
ducation lui imposait le devoir de le cacher.

--Je vais parfaitement bien, rpondit Nicolas d'un air trs-calme. Vous
autres aristocrates, vous tes gens de parole, en vrit!

Pierre se sentit comme un cheval gnreux envelopp d'un coup de fouet.

--Et vous autres roturiers, dit-il en se matrisant, vous avez une
singulire manire de comprendre l'honneur.

--Moi? Je n'ai rien  me reprocher; c'est ta soeur qui avait promis?...

--Je vous dfends de prononcer le nom de ma soeur, entendez-vous? s'cria
Pierre hors de lui. Ma soeur est une honnte et pure enfant; vous tes un
misrable  l'me vile et intresse; vous n'avez pour elle aucun
sentiment gnreux, mais seulement la soif de l'argent.

--Faux frre, dit Stepline entre ses dents, faux, frre qui trahis ses
croyances...

Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se
calma.

--Je ne trahis rien, dit-il avec ddain. Vous avez voulu m'initier  je
ne sais quels principes que vous n'tes mme pas en tat de comprendre.
Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou
vraies, ils se sacrifient pour leurs ides; mais vous n'tes pas de
ceux-l. Vous avez abus de mon amiti pour vous introduire chez nous;
pour tourner la tte--non le coeur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont
les penses gnreuses se faisaient vos complices. Vous tes un
misrable. Si nous avions t pauvres, vous n'auriez eu aucune amiti
pour nous. C'est vous qui tes un faux frre, et je vous renie.

--Trs-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrta par la
manche de son paletot.

--Tenez-vous  l'cart, lui dit-il, ne vous prsentez pas sur notre
route: j'ai une vieille dette  vous payer. Il y a bien des annes,
abusant de ce que j'tais un honnte enfant bien lev, vous m'avez
frapp sans provocation, pour le mchant plaisir de faire le mal; ce
coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon
chemin, car je vous payerais  la fois ma vieille offense et la
nouvelle!

Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'et t la nuit, dans un
endroit dsert, peut-tre Pierre et-il pay cher cette imprudente
sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dors par-dessus les maisons,
quelques quipages roulaient sur le pav, les boutiques taient
ouvertes; un agent de police, les mains derrire le dos, regardait 
quelques pas de l deux chiens qui jouaient ensemble...

--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos  son ancien ami.

Pierre marchait dj  grands pas vers l'hpital. Sur le seuil il
rencontra Volodia, qui rentrait de son ct.

--Je viens de dire son fait  Stepline, fit-il, les yeux encore
brillants de sa rcente colre.

--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorrent, c'est trs-bien. Pas de
querelle?

--Non, des vrits tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux!
J'avais cela sur le coeur depuis trop longtemps.

Ils passrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait
toutes les misres; ils entrrent dans cette demeure, construite par
Nadia et Dmitri, dans le gnreux panchement de leurs jeunes annes, et
tout  coup Pierre se sentit saisi de respect.

--C'est pourtant mon pre qui a fait cela, dit-il  Volodia, parlant 
voix basse comme dans une glise.

--Oui, c'est ton pre, et ceci n'est que la preuve visible de son oeuvre,
mais son oeuvre est autrement grande et durable. Ces pierres
s'crouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main
du temps: l'oeuvre imprissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont
les malades guris, les coeurs consols, la lumire du devoir et du
sacrifice rpandue  flots dans les mes. Voil ce qui survit  nos
corps, ce qui plane au-dessus des sicles. Le nom de tes parents sera
oubli depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de
reconnaissance et d'amour dpose dans les esprits qui ont subi leur
influence, portera pourtant  jamais des fruits magnifiques.

Moi aussi, je suis le fils de leur pense, je leur dois tout ce qui est
bon et lev dans mon me, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux
 porter!

La lumire du soir inondait le porche o ils se tenaient debout.
Derrire eux le vaste escalier paraissait sombre.

--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant
le seuil; d'un ct tout est noir, si nous le comparons  la lumire du
bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rv ou cru atteindre
quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illumins de sa
flamme et qu'aprs ces moments-l nous nous retournons vers l'existence
ordinaire, nous nous sentons glacs et assombris, car la vie est faite
de luttes et de soucis. Mais peu  peu nos yeux s'accoutument, et nous
nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la mme lumire qui
pntre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine
et rchauffe, elle y pntre tamise et mesure... Hlas! on ne peut pas
toujours vivre en plein soleil! Heureuses les mes qui se contentent de
ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir.
Remplir son devoir, n'est-ce pas l le but et le moyen de l'existence?

Ils montaient lentement l'escalier, et s'taient arrts devant un large
vitrage situ au nord qui clairait la vaste enceinte d'un jour gal et
paisible. Pierre tendit  Volodia ses bras pleins de force et de vie:

--Mon frre! lui dit-il en l'treignant.

Au-dessus d'eux,  l'tage suprieur, se dessina la forme lgante de
Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur prsence, et
surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait
 leur rencontre. Lgrement penche en avant, elle les regardait, avec
une motion trange.

Lorsque Pierre tendit les bras  son ami, elle sentit son coeur bondir
dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de
tendresse. Les paroles de Volodia taient alles jusqu'au fond de son
me; oui, ce jeune homme avait t leur frre, le frre an, celui qui
conseille, soutient, parfois rprimande. Que de fois, pendant qu'elle se
rvoltait sous le blme pourtant si mesur de ce jeune censeur,
n'avait-elle pas senti en elle-mme qu'il avait raison, et que la
sagesse la plus dsintresse dictait seule ses paroles!

--Tu tais l? fit Pierre en abordant sa soeur.

--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui
s'tait dtourn.

--Tu as entendu ce qu'il disait?

--Oui.

Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'me encore trop pleine de
l'motion qu'il venait d'prouver, il ne pouvait s'pancher en paroles.

Quand ils entrrent dans la salle  manger, Nadia les accueillit avec ce
doux reproche:

--Comme vous rentrez tard, mes enfants!

--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mre! rpondit Pierre en lui
baisant la main.

Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du
pre, jamais la famille ne s'tait sentie si troitement unie dans tous
ses membres. Pour la premire fois, Nadia, en regardant ces quatre ttes
groupes sous sa protection, comprit que malgr son deuil ternel, elle
pouvait encore tre heureuse.

Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette
paix retrouve. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforait de
prouver  sa mre combien elle tait loin de ses anciennes erreurs, et
elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait dsormais dans
l'me de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait
d'allusions  son dpart, et personne ne lui en avait reparl. Marthe
elle-mme n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vt souvent son frre
silencieux et concentr.

Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annona tout  coup son
intention d'aller passer un an  l'tranger. C'tait un soir, Sophie
venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans
l'ombre, pour mnager ses yeux qui avaient tant pleur, se reposait en
rvant des fatigues du jour.

--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramene  la ralit.

--Oui, j'ai t trop heureux ici; vous m'avez pargn les peines et les
luttes de la vie, rpondit-il, en portant  ses lvres la main de sa
bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharn, qu'on
prend corps  corps, pour l'obliger  vous servir... Je ne serai
vraiment un homme que lorsque j'aurai got de ce pain-l!

--Je ne puis vous blmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la
tte encore incline du jeune homme, comme si elle voulait le bnir;
vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide
parmi nous... Je m'tais figur que vous seriez toujours l... Enfin, la
consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais,
Volodia, que votre place est ici, prs de mon fils, prs de moi...

Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien;
prvenue par son frre dans le courant de la journe, elle avait eu le
temps de laisser s'pancher le premier flot de son chagrin. Sophie
s'tait assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.

--Vous reviendrez, j'espre, rpta Nadia, et pour ne plus nous quitter.

Pierre se mit  faire des chteaux en Espagne. Il attendait le retour de
son ami pour innover un systme d'aration invent par lui, et
suprieur, disait-il,  tout ce que l'on avait vu jusqu' ce jour. Le
salon fut bientt plein de demandes et de rponses qui
s'entre-croisaient.

Quand on se fut retir pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa
soeur.

--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un
crdit  ton nom chez Rothschild,  Paris,  Londres et  Francfort, de
manire que tu puisses complter tes tudes sans le moindre souci
matriel.

--Je la reconnais bien l! dit Volodia avec une profonde
reconnaissance. Elle est et sera toujours la mme; mais Marthe, je ne
veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques conomies en
donnant des rptitions...

--Moi aussi, interrompit la bonne soeur; tiens, je les comptais
justement. Voil cinq ans que je mets de ct pour ce jour!

Elle lui montrait avec orgueil le trsor amass par elle, au prix des
heures de leons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.

--J'accepte, ma soeur chrie, mon autre mre, rpondit Volodia, les yeux
pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta
vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...

--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la
modeste Marthe.

--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas
admir ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire
danser, afin de pouvoir payer mes dpenses, je ne sais trop ce que nous
serions  prsent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma soeur
chrie, que je dois  tes vertus la carrire qui est ouverte devant moi!

Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut,
aprs mre rflexion.

Le dpart de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours aprs, il
quitta l'hpital, o la vie s'tait jusque-l concentre pour lui.
Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la mme sollicitude
affectueuse, et il partit le coeur lourd, comme quelqu'un qui laisse
derrire lui le meilleur de sa vie.

L'anne se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il
revint, Volodia n'tait plus le jeune homme frle qui avait quitt jadis
si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris  connatre
le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on
n'acquiert qu' ses propres dpens. Il rapportait les matriaux d'un
livre, o il esprait poser les bases d'une exprimentation nouvelle.
C'tait un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rle
srieux dans la vie.

Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quitte; elle continuait
dsormais une carrire de devoirs, o elle avait fini par trouver des
joies.

Son cher absent n'tait jamais loin de sa pense;  toute heure du jour,
on la voyait s'arrter comme si elle coutait ou regardait un tre
invisible, qu'elle seule discernait.

--Maman parle avec mon pre! disait tout bas Sophie, en posant un doigt
sur ses lvres. Et c'tait vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexits
celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses penses,
et il lui rpondait, car jamais ils n'avaient diffr d'avis sur le
devoir et la conscience; elle n'avait qu' chercher au fond d'elle-mme
pour y trouver la rponse de son mari.

Pierre tait devenu un garon srieux, quoiqu'il et besoin  son tour
de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas
voulu quitter l'hpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser
prendre en son absence trop de libert aux jeunes gens qui s'y
trouvaient employs.

-- mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu crois des
demandes et des rponses se fut un peu calm. Je vais prendre aussi mon
vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des ides, des ides, 
les remuer  la pelle!

-- propos, fit Volodia, et ton systme d'aration?

--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les
objets perdus, et puis je l'ai essay tout seul.

--Il va?

--Pas le moins du monde! a ne vaut rien du tout!

Il riait de si bon coeur que tout le monde fit chorus.

Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle  manger, pour le th
du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils
avaient  peine chang quelques paroles affectueuses, et il ressentait
l'impression trange que, bien que lui ayant parl, il ne l'avait pas
vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit prs d'elle.

Pendant qu'elle lui prparait son verre de th, il la regardait
attentivement. Elle tait peut-tre moins jolie qu'elle n'avait t
quelques annes auparavant, dans la fleur de la seizime anne, mais
combien son visage avait pris de gravit douce! Elle aussi avait eu sa
part de trouble et de chagrin; elle tait sortie de la lutte avec
elle-mme triomphante et repose, comme ceux qui connaissent le prix des
joies du devoir.

--Enfin, dit-elle, vous voil revenu! J'espre bien que vous ne nous
quitterez plus!

Elle lui prsentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un
lger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.

--J'ai beaucoup dbattu cette question avec moi-mme, dit-il gravement;
pendant que Pierre sera absent, je ne peux videmment pas songer 
abandonner l'hpital; mais quand il sera revenu...

Le visage de Sophie s'tait couvert de rougeur. Il la regarda, et vit
qu'il s'tait cru plus fort qu'il ne l'tait en ralit. Il avait pu
vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait
s'exiler maintenant... Voil donc  quoi avait servi son sacrifice! Il
se retrouvait au mme point exactement que dix-huit mois plutt! Elle
prit la parole, et sa voix mue avait quelque chose de particulirement
touchant.

--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprcier
les absents... Est-ce vrai?

Volodia s'inclina en signe d'assentiment.

--Par exemple, continua-t-elle, quand vous tiez l, je ne voyais en
vous que le mentor svre; quand vous avez t parti, je ne saurais dire
combien l'ami m'a manqu...

Elle se tut. Il attendait qu'elle continut; aprs un lger effort, elle
reprit:

--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de
longues annes: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces
dcouvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...

Elle s'arrta encore une fois.

--Pour...? rpta Volodia avec un sourire encourageant.

--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tte.

--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles
d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous tes maintenant
ce que vous deviez tre, la digne fille de vos parents...

--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis
diffrente de ma mre... Vous souvenez-vous du temps o je la
mconnaissais?

--Je m'en souviens, dit Volodia.

Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer  l'erreur de sa vie sans un
sentiment de honte douloureuse, plus fort en prsence du jeune homme que
devant tout autre. Il s'en aperut, et avec sa dlicatesse ordinaire, il
lui vint en aide.

--Vous n'tiez qu'un enfant dans ce temps-l, dit-il; vous aviez les
tnacits irraisonnes de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant;
l'avenir est plein de joies pour vous.

--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux
qu'on aime.

--Vous l'avez, rpondit Volodia en dtournant les yeux.

Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle tait devenue soudain
myope.

En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.

Quinze jours plus tard, au moment o le jeune homme fermait sa malle,
pour son dpart fix au lendemain, il vit entrer dans sa chambre
Volodia, trs-ple et visiblement troubl.

--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'tonna lui-mme.

--J'ai que... je n'avais pas suffisamment rflchi quand je t'ai promis
de rester ici en ton absence, dit le jeune mdecin; je viens te demander
de me librer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service 
l'hpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En
ton absence, seul sous ce toit avec ta mre et ta soeur...

--Ah! fit Pierre toujours trs-tranquille; tu n'as pens  cela
qu'aujourd'hui?

Volodia se troublait de plus en plus.

--J'y avais pens, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...

--C'est trs-bien; tu nous prends un peu  l'improviste, mais je pense
que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.

Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle
rcalcitrant, et quelques instants aprs il rentra, tout aussi
tranquille.

--Va dans la salle  manger, dit-il, j'ai prvenu ma mre, tu l'y
trouveras.

Ce n'tait pas Nadia que Volodia aperut en ouvrant la porte, ce fut
Sophie, qui l'attendait, debout prs de la fentre. Il allait se
retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.

--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?

Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se
dtourna.

--Je ne puis faire autrement, dit-il.

--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.

Il leva sur elle un regard hsitant, et rencontra celui de Sophie,
plein de tendresse virginale.

--Je vous ai bien fait souffrir par mes dfauts, dit-elle en rougissant;
il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais
restez-y en matre...

Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et
son coeur ressentit une joie profonde, longtemps dsire, longtemps
attendue.

--Enfin! fit-elle. Il y a bien des annes, Volodia, que je vous nomme
mon fils!

Le dpart de Pierre fut retard, car il voulait assister au mariage de
sa soeur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant prs de
sa mre les jeunes gens maris la veille. Marthe restait auprs de
Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune
de miel.

--Je suis ne tante, dit-elle; je l'ai rpt toute ma vie; la
Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nices et des
neveux.

L'hpital a rendu  leurs familles cette anne deux cents malades qui
bnissent le nom de Korzof.

FIN

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.





End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle et mon cur; Le voeu de Nadia, by 
Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brte)

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