The Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti

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Title: Le roman d'un enfant

Author: Pierre Loti

Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***




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[Note du transcripteur: il n'y a pas un chapitre XXXV.]




LE ROMAN

D'UN ENFANT

PAR

PIERRE LOTI

Dix-neuvime dition.

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES 3, RUE AUBER, 3

1890 Droits de reproduction et de traduction rservs.

                     SA MAJEST LA REINE
                    LISABETH DE ROUMANIE

                      _Dcembre 188.._

     _Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce
     livre: autour de moi, dj tombe une sorte de nuit; o trouverai-je
      prsent des mots assez frais, des mots assez jeunes?_

     _Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre
     ce qu'il y a eu de meilleur en moi,  une poque o il n'y avait
     rien de bien mauvais encore._

     _Je l'arrterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse
     qu' l'tat de rve imprcis._

     _Et,  la souveraine de qui me vient l'ide de l'crire, je
     l'offrirai comme un humble hommage_

                                   _de mon respect charm._

                                              PIERRE LOTI.




LE ROMAN D'UN ENFANT




I


C'est avec une sorte de crainte que je touche  l'nigme de mes
impressions du commencement de la vie,--incertain si bien rellement je
les prouvais moi-mme ou si plutt elles n'taient pas des ressouvenus
mystrieusement transmis... J'ai comme une hsitation religieuse 
sonder cet abme...

Au sortir de ma nuit premire, mon esprit ne s'est pas clair
progressivement, par lueurs gradues; mais par jets de clarts
brusques--qui devaient dilater tout  coup mes yeux d'enfant et
m'immobiliser dans des rveries attentives--puis qui s'teignaient, me
replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
de natre, des petites plantes  peine germes.

Au dbut de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
enfant trs choy, trs tenu, trs obissant et toujours convenable dans
ses petites manires, auquel rien n'arrivait, dans son troite sphre
ouate, qui ne ft prvu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne ft
amorti avec une sollicitude tendre.

Aussi voudrais-je ne pas crire cette histoire qui serait fastidieuse;
mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
frapp d'une trange manire,--qui m'ont frapp tellement que je m'en
souviens encore avec une nettet complte, aujourd'hui que j'ai oubli
dj tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
de visages.

J'tais en ce temps-l un peu comme serait une hirondelle, ne d'hier,
trs haut  l'angle d'un toit, qui commencerait  ouvrir de temps 
autre au bord du nid son petit oeil d'oiseau et s'imaginerait, de l, en
regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
et de l'espace,--les grandes tendues de l'air que plus tard il lui
faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possdais dj
sans doute, dans ma tte, antrieurement  ma propre existence, les
conceptions latentes; puis, refermant malgr moi l'oeil encore trouble
de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
nuit initiale.

Au dbut, ma tte toute neuve et encore obscure pourrait aussi tre
compare  un appareil de photographe rempli de glaces sensibilises.
Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment clairs ne donnent
rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clart
quelconque, elles se cernent de larges taches claires, o les choses
inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet
sont toujours de plein t lumineux, de midis tincelants,--ou bien de
feux de branches  grandes flammes roses.




II


Comme si c'tait d'hier, je me rappelle le soir o, marchant dj depuis
quelque temps, je dcouvris tout  coup la vraie manire de sauter et de
courir,--et me grisai jusqu' tomber, de cette chose dlicieusement
nouvelle.

Ce devait tre au commencement de mon second hiver,  l'heure triste o
la nuit vient. Dans la salle  manger de ma maison familiale--qui me
paraissait alors un lieu immense--j'tais, depuis un moment sans doute,
engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurit envahissante. Pas
encore de lampe allume nulle part. Mais, l'heure du dner approchant,
une bonne vint, qui jeta dans la chemine, pour ranimer les bches
endormies, une brasse de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
subitement une belle flambe joyeuse illuminant tout, et un grand rond
lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
sur les pieds des chaises, dans ces rgions basses qui taient
prcisment les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
s'enlaaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
courir le long des murailles les ombres allonges des choses... Oh!
alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens 
prsent que j'tais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (dj trs
vieille en ce temps-l), qui sommeillait  demi dans sa chaise, prs
d'une fentre par o filtrait la nuit grise; j'tais assis sur une de
ces hautes chaufferettes d'autrefois,  deux tages, si commodes pour
les tout petits enfants qui veulent faire les clins, la tte sur les
genoux des grand'mres ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
se dessinait sur le tapis, je me mis  marcher en rond,  tourner, 
tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout  coup dans mes jambes
une lasticit inconnue, quelque chose comme une dtente de ressorts,
j'inventai une manire nouvelle et trs amusante de faire: c'tait de
repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds  la fois
pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'lan
pour m'lever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tte un petit vertige
particulier trs agrable... De ce moment, je savais sauter, je savais
courir!

J'ai la conviction que c'tait bien la premire fois, tant je me
rappelle nettement mon amusement extrme et ma joie tonne.

--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
grand'tante Berthe un peu inquite. Et j'entends encore le son de sa
voix brusque.

Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches tourdies, grises
de lumire, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
toujours dans ce rond lumineux qui s'largissait, se rtrcissait, se
dformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.

Et tout cela m'est encore si bien prsent, que j'ai gard dans mes yeux
les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scne se passait. Il
tait d'une certaine toffe inusable, tisse dans le pays par les
tisserands campagnards, et aujourd'hui tout  fait dmode, qu'on
appelait nous. (Notre maison d'alors tait reste telle que ma
grand'mre maternelle l'avait arrange lorsqu'elle s'tait dcide 
quitter l'_le_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un
peu plus tard de cette _le_ qui prit bientt, pour mon imagination
d'enfant, un attrait si mystrieux.--C'tait une maison de province trs
modeste, o se sentait l'austrit huguenote, et dont la propret et
l'ordre irrprochables taient le seul luxe.)

...Dans le cercle lumineux qui, dcidment, se rtrcissait de plus en
plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une
faon intense qui, certainement, ne m'tait pas habituelle. En mme
temps que mes petites jambes, mon esprit s'tait veill; une clart un
peu plus vive venait de jaillir dans ma tte, o l'aube des ides tait
encore si ple. Et c'est sans doute  cet veil intrieur que ce moment
fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
persistance avec laquelle il est rest dans ma mmoire, grav
ineffaablement. Mais je vais m'puiser en vain  chercher des mots pour
dire tout cela, dont l'indcise profondeur m'chappe... Voici, je
regardais ces chaises, alignes le long des murs, et je me rappelais les
personnes ges, grand'mres, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
place d'habitude, qui tout  l'heure viendraient s'y asseoir...
Pourquoi n'taient-elles pas l? En ce moment, j'aurais souhait leur
prsence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
doute l-haut, au second tage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
d'ombre et qui me faisaient frmir... Et ma mre? J'aurais surtout
souhait sa prsence  elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
rues longues dont je ne me reprsentais pas bien les extrmits, les
aboutissements lointains. J'avais t moi-mme la conduire jusqu' la
porte, en lui demandant: Tu reviendras, dis? Et elle m'avait promis
qu'en effet elle reviendrait. (On m'a cont plus tard qu'tant tout
petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
famille, mme pour la moindre course ou visite, sans m'tre assur que
son intention tait bien de revenir. Tu reviendras, dis? tait une
question que j'avais coutume de poser anxieusement aprs avoir suivi
jusqu' la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mre tait sortie...
cela me serrait un peu le coeur de la savoir dehors... Les rues!...
J'tais bien content de ne pas y tre, moi, dans les rues, o il faisait
froid, o il faisait nuit, o les petits enfants pouvaient se perdre...
Comme on tait bien ici, devant ces flammes qui rchauffaient; comme on
tait bien, _dans sa maison_! Peut-tre n'avais-je jamais compris cela
comme ce soir; peut-tre tait-ce ma premire vraie impression
d'attachement au foyer--et d'inquitude triste,  la pense de tout
l'immense inconnu du dehors. Ce devait tre aussi mon premier instant
d'affection consciente pour ces figures vnres de tantes et de
grand'mres qui ont entour mon enfance et que,  cette heure de vague
anxit crpusculaire, j'aurais dsir avoir toutes,  leurs places
accoutumes, assises en cercle autour de moi...

Cependant les belles flammes folles dans la chemine avaient l'air de se
mourir: la brasse de menu bois tait consume et, comme on n'avait pas
encore allum de lampe, il faisait plus noir. J'tais dj tomb une
fois, sur le tapis de nous, sans me faire de mal, et j'avais recommenc
de plus belle. Par instants, j'prouvais une joie trange  aller jusque
dans les recoins obscurs, o me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
choses sans nom; puis  revenir me rfugier dans le cercle de lumire,
en regardant avec un frisson si rien n'tait sorti derrire moi, de ces
coins d'ombre, pour me poursuivre.

Ensuite, les flammes se mourant tout  fait, j'eus vraiment peur; tante
Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
suivre, ne me rassurait plus. Les chaises mme, les chaises ranges
autour de la salle, commenaient  m'inquiter  cause de leurs grandes
ombres mouvantes qui, au gr de la flambe  l'agonie, montaient
derrire elles, exagrant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
rien au monde, je n'aurais os lui tourner le dos.

C'tait le dbut de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
maison pourtant si aime, ont beaucoup assombri mon enfance.

Ce que je craignais de voir arriver par l n'avait encore aucune forme
prcise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
la peur n'en tait pas moins relle et m'immobilisait l, les yeux trs
ouverts, auprs de ce feu qui n'clairait plus,--quand tout  coup, du
ct oppos, par une autre porte, ma mre entra... Oh! alors je me jetai
sur elle; je me cachai la tte, je m'abmai dans sa robe: c'tait la
protection suprme, l'asile o rien n'atteignait plus, le nid des nids
o l'on oubliait tout...

Et,  partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
retrouve plus rien.




III


Aprs l'image ineffaable laisse par cette premire frayeur et cette
premire danse devant une flambe d'hiver, des mois ont d passer sans
que rien se gravt plus dans ma tte. Je retombai dans cette demi-nuit
des commencements de la vie que traversaient  peine d'instables et
confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.

Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
de traduire: impression d't, de grand soleil, de nature, et de terreur
dlicieuse  me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
dpassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqus,
plus mls de choses antrieures  mon existence prsente; je sens que
je vais me perdre l dedans, sans parvenir  rien exprimer...

C'tait dans un domaine de campagne appel la Limoise, qui jou plus
tard un grand rle dans ma vie d'enfant. Il appartenait  de trs
anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, taient nos
voisins, leur maison touchant presque la ntre. Peut-tre, l't
prcdent, tais-je dj venu  cette Limoise,--mais  l'tat
inconscient de poupe blanche que l'on avait apporte au cou. Ce jour
dont je vais parler tait certainement le premier o j'y venais comme
petit tre capable de pense, de tristesse et de rve.

J'ai oubli le commencement, le dpart, la route en voiture, l'arrive.
Mais, par un aprs-midi trs chaud, le soleil dj bas, je me revois et
je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin  l'abandon, que
des murs gris, rongs de lierre et de lichen, sparaient des bois, des
landes  bruyres, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, lev
 la ville, ce jardin trs grand, qu'on n'entretenait gure, et o les
arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
mystres de fort vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
je m'tais perdu au milieu d'un des grands carrs incultes du fond,
parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montes,
je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
m'tais accroupi,  la faon de tous les petits enfants, pour m'enfouir
davantage dans tout cela qui me dpassait dj grandement quand j'tais
debout. Et je restais tranquille, les yeux dilats, l'esprit en veil, 
la fois effray et charm. Ce que j'prouvais, en prsence de ces choses
nouvelles, tait encore moins de l'tonnement que du ressouvenir; la
splendeur des plantes vertes, qui m'enlaait de si prs, je _savais_
qu'elle tait partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, dj vaguement
connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour
rester l le plus longtemps possible sans qu'on vnt me chercher, je me
cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forts retrouves.

Mais tout  coup je m'entendis appeler: Pierre! Pierre! mon petit
Pierrot! Et sans rpondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
les herbages et les fines branches fenouilles des asperges.

Encore: Pierre! Pierre! C'tait Lucette; je reconnaissais bien sa
voix, et mme,  son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
regarder de tous les cts: personne!

Avec des clats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
voix de plus en plus drles. O donc pouvait-elle bien tre?

Ah! l-bas, en l'air! perche sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
avait comme des cheveux gris en lichen.

Je me relevai alors, trs attrap d'avoir t ainsi dcouvert.

Et en me relevant, j'aperus au loin, par-dessus le fouillis des plantes
agrestes, un coin des vieux murs couronns de lierre qui enfermaient le
jardin. (Ils taient destins  me devenir trs familiers plus tard, ces
murs-l; car, pendant mes jeudis de collge, j'y ai pass bien des
heures, perch, observant la campagne pastorale et tranquille, et
rvant, au bruit des sauterelles,  des sites encore plus ensoleills de
pays lointains.) Et ce jour-l, leurs pierres grises, disjointes,
manges de soleil, mouchetes de lichen, me donnrent pour la premire
fois de ma vie l'impression mal dfinie de la _vtust des choses_; la
vague conception des dures antrieures  moi-mme, du temps pass.

Lucette D***, mon ane de huit ou neuf ans, tait dj presque une
grande personne  mes yeux: je ne pouvais pas la connatre depuis bien
longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
plus tard, je l'ai aime comme une soeur; puis sa mort prmature a t
un de mes premiers vrais chagrins de petit garon.

Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fix ainsi qu' la
faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouv
ml: l'inquitude charme devant l'envahissante nature verte et la
mlancolie rveuse en prsence des vieux murs, des choses anciennes, du
vieux temps...




IV


Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
cause, lors de notre premire entrevue,--qui fut un bref et lugubre
tte--tte.

Par exception, celle-ci est une impression crpusculaire; on y voyait 
peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
seul coup pour jamais. Et j'prouve encore un frisson rtrospectif, ds
que je concentre mon esprit sur ce souvenir.

J'tais arriv le soir, avec mes parents, dans un village de la cte
saintongeaise, dans une maison de pcheurs loue pour la saison des
bains. Je savais que nous tions venus l pour une chose qui s'appelait
la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
cachait,  cause de ma trs petite taille) et j'tais dans une extrme
impatience de la connatre. Aprs le dner donc,  la tombe de la nuit,
je m'chappai seul dehors. L'air vif, pre, sentait je ne sais quoi
d'inconnu, et un bruit singulier,  la fois faible et immense, se
faisait derrire les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
conduisait.

Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crpuscule tombant d'un
ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
arm d'une de ces grandes rsolutions subites, comme les bbs les plus
timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...

Puis, tout  coup, je m'arrtai glac, frissonnant de peur. Devant moi,
quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
avait surgi de tous les cts en mme temps et qui semblait ne pas
finir; une tendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
videmment _c'tait a_; pas une minute d'hsitation, ni mme
d'tonnement _que ce ft ainsi_, non, rien que de l'pouvante; je
_reconnaissais_ et je tremblais. C'tait d'un vert obscur presque noir;
a semblait instable, perfide, engloutissant; a remuait et a se
dmenait partout  la fois, avec un air de mchancet sinistre.
Au-dessus, s'tendait un ciel tout d'une pice, d'un gris fonc, comme
un manteau lourd.

Trs loin, trs loin seulement,  d'inapprciables profondeurs
d'horizon, on apercevait une dchirure, un jour entre le ciel et les
eaux, une longue fente vide, d'une claire pleur jaune...

Pour la _reconnatre_ ainsi, la mer, l'avais-je dj vue?

Peut-tre, inconsciemment, lorsque, vers l'ge de cinq on six mois, on
m'avait emmen dans l'_le_, chez une grand'tante, soeur de ma
grand'mre. Ou bien avait-elle t si souvent regarde par mes anctres
marins, que j'tais n ayant dj dans la tte un reflet confus de son
immensit.

Nous restmes un moment l'un devant l'autre, moi fascin par elle. Ds
cette premire entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgr toutes mes
hsitations, malgr toutes les volonts qui essayeraient de me
retenir... Ce que j'prouvais en sa prsence tait non seulement de la
frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
dsole, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure trs
bouleverse, je pense, et les cheveux tourments par le vent, avec une
hte extrme d'arriver auprs de ma mre, de l'embrasser, de me serrer
contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipes,
inexpressibles, qui m'avaient treint le coeur  la vue de ces grandes
tendues vertes et profondes.




V


Ma mre!... Dj deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
prononc son nom, mais sans m'y arrter, comme en passant. Il semble
qu'au dbut elle n'ait t pour moi que le refuge naturel, l'asile
contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
qui n'avaient pas de cause dfinie.

Mais je crois que la plus lointaine fois o son image m'apparat bien
relle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
c'est un matin du mois de mai, o elle entra dans ma chambre suivie d'un
rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien
coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamn  rester
couch pour avoir bien chaud, et, comme je devinais,  des rayons qui
filtraient par mes fentres fermes, la splendeur nouvelle du soleil et
de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mre, ma mre 
tout prix...

La porte s'ouvrit, et ma mre entra, souriante. Oh! je la revois si bien
encore, telle qu'elle m'apparut l, dans l'embrasure de cette porte,
arrivant accompagne d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
sa voix, mme les dtails de sa chre toilette, qui paratrait si drle
et si suranne aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
et un chle en _barge_ lilas (c'tait l'poque du chle) sem de petits
bouquets d'un violet plus fonc. Ses papillotes noires--ses pauvres
bien-aimes papillotes qui n'ont pas chang de forme, mais qui sont,
hlas! claircies et toutes blanches aujourd'hui--n'taient alors mles
d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d't qu'elle
avait prise dehors. Sa figure de ce matin-l, encadre dans son chapeau
 grand bavolet, est encore absolument prsente  mes yeux.

Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
 eau et une petite cuvette de poupe, imits en extrme miniature de
ces faences  fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.

Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle tait
l, et cela me suffisait; je me sentais entirement consol,
tranquillis, chang, par sa bienfaisante prsence....

Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
mre, environ quarante-deux. Mais j'tais sans la moindre notion sur
l'ge de ma mre; l'ide ne me venait seulement jamais de me demander si
elle tait jeune ou vieille; ce n'est mme qu'un peu plus tard que je me
suis aperu qu'elle tait bien jolie. Non, en ce temps-l, c'tait elle,
voil tout; autant dire une figure tout  fait unique, que je ne
songeais  comparer  aucune autre, d'o rayonnaient pour moi la joie,
la scurit, la tendresse, d'o manait tout ce qui tait bon, y compris
la foi naissante et la prire....

Et je voudrais, pour la premire apparition de cette figure bnie dans
ce livre de souvenir, la saluer avec des mots  part, si c'tait
possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
des mots qui  eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
renfermeraient aussi l'esprance obstine, toujours et malgr tout,
d'une runion cleste sans fin... Car, puisque je touche  ce mystre et
 cette inconsquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
mre est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
me sparera pour jamais. Avec d'antres cratures humaines, que j'ai
adores de tout mon coeur, de toute mon me, j'ai essay ardemment
d'imaginer un _aprs_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs,
je ne sais quoi d'immatriel ne devant pas finir; mais non, rien, je
n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du nant des
nants, de la poussire des poussires. Tandis que, pour ma mre, j'ai
presque gard intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rle misrable;
fini de courir, par tous les chemins non battus, aprs l'impossible;
fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
reposer quelque part o ma mre, qui m'aura devanc, me recevra; et ce
sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
que sera ce lieu vague, qui m'apparat comme une ple vision grise, et
les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
forme trop prcise  ces conceptions de rve. Et mme (c'est bien
enfantin ce que je vais dire l, je le sais), et mme, dans ce lieu, je
me reprsente ma mre ayant conserv son aspect de la terre, ses chres
boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
annes m'abment peu  peu, mais que j'admire encore. La pense que le
visage de ma mre pourrait un jour disparatre  mes yeux pour jamais,
qu'il ne serait qu'une combinaison d'lments susceptibles de se
dsagrger et de se perdre sans retour dans l'abme universel, cette
pense, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me rvolte,
comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
dans ce visage quelque chose d' part que la mort ne touchera pas. Et
mon amour pour ma mre, qui a t le seul stable des amours de ma vie,
est d'ailleurs si affranchi de tout lien matriel, qu'il me donne
presque confiance,  lui seul, en une indestructible chose, qui serait
l'me; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
inexplicable espoir...

Je ne comprends pas trs bien pourquoi cette apparition de ma mre
auprs de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frapp,
puisqu'elle tait presque constamment avec moi. Il y a l encore des
dessous trs mystrieux; c'est comme si,  ce moment particulier, elle
m'avait t rvle pour la premire fois de ma vie.

Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservs, ce pot  eau de poupe
a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilgie, une
importance de relique? Tellement qu'il m'est arriv, au loin, sur mer, 
des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
 la place qu'il occupe depuis des annes, dans une certaine petite
armoire jamais ouverte, parmi d'autres dbris; tellement que, s'il
disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
plus.

Et ce pauvre chle de barge lilas, reconnu dernirement parmi des
vieilleries qu'on voulait donner  des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
mettre de ct comme un objet prcieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
fane, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois mme
que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
s'en chappe pour moi toute une manation de ma mre enfin, mle
peut-tre aussi  un regret mlancolique pour ces matins de mai
d'autrefois qui taient plus lumineux que ceux de nos jours...

En vrit, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux  beaucoup de gens,
ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais crit.

En le notant, au milieu de ces calmes des veilles qui sont favorables
aux souvenirs, j'ai constamment prsente  ma pense l'exquise reine 
laquelle j'ai voulu le ddier; c'est comme une longue lettre que je lui
adresserais, avec la certitude d'tre compris jusqu'au bout, et compris
mme au del, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.

Peut-tre comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
chrissent ou qui ont chri leur mre, ne souriront pas des choses
enfantines que je viens de dire, j'en suis trs sr.

Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est tranger, ce
chapitre semblera certainement bien ridicule.

Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en change de leur haussement d'paules,
tout le ddain que je leur offre.




VI


Pour en finir avec les images tout  fait confuses des commencements de
ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette
fois,--qui a laiss en moi-mme sa marque ineffaable et dont le sens ne
me sera jamais expliqu.

Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il
entrait dans un escalier de la maison, par une fentre entre-bille, et
s'allongeait d'une certaine manire bizarre sur la blancheur d'un mur.

J'tais revenu du temple seul avec ma mre, et je montais l'escalier en
lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorit
particulire aux midis trs chauds de l't; ce devait tre en aot ou
en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents  demi
ferms entretenaient une espce de nuit pendant l'ardeur du soleil.

Ds l'entre, il me vint une conception dj mlancolique de ce repos du
dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des
petites villes, est comme un arrt de la vie. Mais quand j'aperus ce
rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette
fentre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse;
quelque chose de tout  fait incomprhensible et de tout  fait nouveau,
o entrait peut-tre la notion infuse de la brivet des ts de la vie,
de leur fuite rapide, et de l'impassible ternit des soleils... Mais
d'autres lments plus mystrieux s'y mlaient aussi, qu'il me serait
impossible d'indiquer mme vaguement.

Je veux seulement ajouter  l'histoire de ce rayon une suite qui pour
moi y est intimement lie. Des annes et des annes passrent; devenu
homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures,
il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isole
au fond d'un faubourg de Stamboul. L, sur le mur de mon escalier,
chaque soir  la mme heure, un rayon de soleil, arriv par une fentre,
glissait en biais; il clairait une sorte de niche qui tait creuse
dans la pierre et o j'avais pos une amphore d'Athnes. Eh bien, jamais
je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser  l'autre, celui de ce
dimanche d'autrefois, et sans prouver la mme, prcisment, la _mme_
impression triste,  peine attnue par le temps et toujours aussi
pleine de mystre. Puis, quand le moment vint o il me fallut quitter la
Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais ador,
 tous les dchirements du dpart se mla par instants cet trange
regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier
descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...

videmment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des
ressouvenirs de prexistences personnelles, au moins des reflets
incohrents de penses d'anctres, toutes choses que je suis incapable
de dgager mieux de leur nuit et de leur poussire... D'ailleurs je ne
sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entr dans le domaine du
rve qui s'efface, de la fume qui fuit, de l'insaisissable rien...

Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que
d'avoir t crit avec un grand effort de sincrit, d'tre absolument
vrai.




VII


Au printemps,  la toute frache splendeur de mai, sur un chemin
solitaire appel: la route des Fontaines...

(J'ai cherch  mettre  peu prs par ordre de date ces souvenirs; je
pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)

Donc, assez grand dj pour me promener avec mon pre et ma soeur,
j'tais l, un matin de rose, extasi de voir tout devenu si vert, de
voir si promptement les feuilles largies, les buissons touffus; sur les
bords du chemin, les herbes montes toutes ensemble, comme un immense
bouquet sorti en mme temps de toute la terre, taient fleuries d'un
dlicieux mlange de graniums roses et de vroniques bleues; et j'en
ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir,
pitinant dessus, me mouillant les jambes de rose, merveill de tant
de richesses  ma discrtion, voulant prendre  pleines mains et tout
emporter. Ma soeur, qui dj tenait une gerbe d'aubpines, d'iris, de
longues gramines comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant
par la main, disant: Allons, c'est assez,  prsent; nous ne pourrons
jamais tout cueillir, tu vois bien. Mais je n'coutais pas, absolument
gris par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais
vu rien de pareil.

C'tait le commencement de ces promenades avec mon pre et ma soeur qui,
pendant longtemps (jusqu' l'poque maussade des cahiers, des leons,
des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de
trs bonne heure les chemins des environs et les varits des fleurs
qu'on y pouvait moissonner.

Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand mme;
monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites o, en
ces temps-l, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de
bl, avec des sentiers bords d'aubpines.... Du ct de l'Ouest, au
bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on
tait all trs loin, montrait au-dessus de ces lignes dj si planes,
une autre petite raie bleutre plus compltement droite,--et attirante,
attirante  la longue comme un grand aimant patient, sr de sa puissance
et pouvant attendre.

Ma soeur, et mon frre dont je n'ai pas parl encore, taient de bien des
annes mes ans, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse
d'une gnration suivante.

Donc, ils taient pour me gter, en plus de mon pre et de ma mre, de
mes grand'mres, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au
milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soign en
serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....




VIII


On a avanc que les gens dous pour bien peindre (avec des couleurs ou
avec des mots) sont probablement des espces de demi-aveugles, qui
vivent d'habitude dans une pnombre, dans un brouillard lunaire, le
regard tourn en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
impressionns dix fois plus vivement que les autres hommes.

Cela me semble un peu paradoxal.

Mais il est certain que la pnombre dispose  mieux voir; comme dans les
panoramas, par exemple, cette obscurit des vestibules qui prpare si
bien au grand trompe-l'oeil final.

Au cours de ma vie, j'aurais donc t moins impressionn sans doute par
la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commenc l'tape
dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
plus ordinaire des petites villes: recevant une ducation austrement
religieuse; bornant mes plus grands voyages  ces bois de la Limoise,
qui me semblaient profonds comme les forts primitives, ou bien a ces
plages de l'le, qui me mettaient un peu d'immensit dans les yeux
lors de mes visites  mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.

C'tait surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
clair de mes ts; il me semblait que ce ft l mon principal domaine,
et je l'adorais....

Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleille et are, et
fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
branches vertes et de fleurs, borde au midi par de vieux petite murs
bas d'o retombaient des rosiers, des chvrefeuilles, et que dpassaient
des ttes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue trs fleurie
donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu' un recoin qui
s'largissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait  un
chai, de construction trs ancienne, dont les pierres grises
disparaissaient sous des treilles et du lierre.

Oh! que je l'ai aime, cette cour, et que je l'aime encore!

Les plus pntrants premiers souvenirs que j'en aie gards, sont, je
crois, ceux des belles soires longues de l't.--Oh! revenir de la
promenade, le soir,  ces crpuscules chauds et limpides qui taient
certainement bien plus dlicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
cette cour, que les daturas, les chvrefeuilles remplissaient des plus
suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir ds la porte toute cette
longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
berceau, de jasmin de la Virginie, une troue dans la verdure laissait
paratre un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
parmi les masses dj assombries des feuillages, on distinguait trois ou
quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des
personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais trs
rassurantes quand mme, trs connues, trs aimes: mre, grand'mre et
tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
genoux,--et c'tait un des instants les plus amusants de ma journe.




IX


...Deux enfants, deux tout petits, assis bien prs l'un de l'autre, sur
des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre 
l'approche d'un crpuscule de mars. Deux tout petits de cinq  six ans,
en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus,  la mode de
ce temps-l; bien tranquilles, aprs avoir fait le diable, s'amusant
dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquit
d'une vague crainte cependant,  cause de la lumire mourante.

Des deux bbs, un seul dessinait, c'tait moi. L'autre--un ami invit
pour la journe par exception--regardait faire, du plus prs qu'il
pouvait. Avec difficult, mais en confiance cependant, il suivait les
fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer 
mesure. Et, de fait, les explications devaient tre ncessaires, car
j'excutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le
Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_.

La chambre o cela se passait avait d tre meuble vers 1805, quand
s'tait marie la pauvre trs vieille grand'mre qui l'habitait encore
et qui, ce soir-l, assise dans son fauteuil de forme Directoire,
chantait toute seule sans prendre garde  nous.

C'est confusment que je m'en souviens de cette grand'mre, car sa mort
est survenue peu aprs ce jour. Et comme je ne rencontrerai mme plus
gure son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici
une parenthse pour elle.

Il parat que jadis, au milieu de toute sorte d'preuves, elle avait t
une vaillante et admirable mre. Aprs des revers comme on en prouvait
en ces temps-l, ayant perdu son mari tout jeune  la bataille de
Trafalgar, et ensuite son fils an au naufrage de la _Mduse_, elle
s'tait mise rsolument  travailler pour lever son second fils--mon
pre--jusqu'au moment o, lui, avait pu en change l'entourer de soins
et de bien-tre. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'taient pas loin de
sonner quand je vins au monde) l'enfance snile avait tout  coup
terrass son intelligence; je ne l'ai donc gure connue qu'ainsi, les
ides perdues, l'me absente. Elle s'arrtait longuement devant certaine
glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet
qu'elle appelait ma bonne voisine, ou mon cher voisin. Mais sa folie
consistait surtout  chanter avec une exaltation excessive, _la
Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Dpart_, tous les grands hymnes
de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionn la France;
cependant elle avait t trs calme,  ces poques agites, ne
s'occupant que de son intrieur et de son fils,--et on trouvait d'autant
plus singulier cet cho tardif des grandes tourmentes d'alors, veill
au fond de sa tte a l'heure o s'accomplissait pour elle le noir
mystre de la dsorganisation finale. Je m'amusais beaucoup  l'couter;
souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrvrencieuse,--et jamais,
elle ne me faisait peur, parce qu'elle tait reste absolument jolie:
des traits fins et rguliers, le regard bien doux, de magnifiques
cheveux  peine blancs, et, aux joues, ces dlicates couleurs de rose
sche que les vieillards de sa gnration avaient souvent le privilge
de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement
honnte tait dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je
revois le plus souvent enveloppe d'un chle de cachemire rouge et
coiffe d'un bonnet de l'ancien temps  grandes coques de ruban vert.

Sa chambre, o j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et
qu'il y faisait soleil toute l'anne, tait d'une simplicit de
presbytre campagnard: des meubles du Directoire en noyer cir, le grand
lit drap d'une paisse cotonnade rouge; des murs peints  l'ocre jaune,
auxquels taient accroches, dans des cadres d'or terni, des aquarelles
reprsentant des vases et des bouquets. De trs bonne heure, je me
rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien
dans son arrangement; je me disais mme que la bonne vieille aeule aux
chansons devait tre beaucoup moins riche que mon autre grand'mre, plus
jeune d'une vingtaine d'annes et toujours vtue de noir, qui m'imposait
bien davantage...

 prsent, je reviens  mes deux compositions au crayon, les premires
assurment que j'aie jamais jetes sur le papier: ces deux canards,
occupant des situations sociales si diffrentes.

Pour le _Canard heureux_ j'avais reprsent, dans le fond du tableau,
une maisonnette et, prs de l'animal lui-mme, une grosse bonne femme
qui l'appelait pour lui donner  manger.

_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonn sur une
sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallles,
et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le
papier mince, feuillet arrach  quelque livre, tait imprim au revers,
et les lettres, les lignes transparaissaient en taches gristres qui
subitement produisirent  mes yeux l'impression des nuages du ciel;
alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'colier sur un
mur de classe, se complta trangement de ces taches du fond, prit tout
 coup pour moi une effrayante profondeur; le crpuscule aidant, il
s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces ples
de la mer. J'tais pouvant de mon oeuvre, y dcouvrant des choses que
je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'tre 
peine connues.--Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute change, 
mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne
peux pas le regarder! Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais
j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire,
qu'aujourd'hui, aprs tant d'annes, je le revois encore tel qu'il
m'apparut l, transfigur: une lueur tranait sur l'horizon de cette
mer si gauchement esquisse, le reste du ciel tait charg de pluie, et
cela me semblait tre un soir d'hiver par grand vent; le canard
malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans
doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux l-bas,
sur lequel pesait la plus dsole tristesse... Et certainement, pendant
une minute furtive, j'eus la prescience complte de ces serrements de
coeur que je devais connatre plus tard au cours de ma vie de marin,
lorsque, par les mauvais temps de dcembre, mon bateau entrerait le
soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabite de
la cte bretonne, ou bien et surtout, aux crpuscules de l'hiver
austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un
peu de protection pour la nuit auprs de ces terres perdues qui sont
l-bas, aussi inhospitalires, aussi infiniment dsertes que les eaux
d'alentour...

Quand l'espce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et
envahie d'ombre o ma grand'mre chantait, je me retrouvai, comme
devant, un tout petit tre n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant
peur sans savoir de quoi, et ne comprenant mme plus bien comment
l'envie de pleurer lui tait venue.

Depuis, j'ai souvent remarqu du reste que des barbouillages
rudimentaires tracs par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses
et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou
gniales peintures, par cela prcisment qu'ils sont incomplets et qu'on
est conduit, en les regardant,  y ajouter mille choses de soi-mme,
mille choses sorties des trfonds insonds et qu'aucun pinceau ne
saurait saisir.




X


Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mre qui chantait _la
Marseillaise_, au second tage, dans la partie de notre maison qui
donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De
ses fentres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de
rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez
voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au del, un peu de ces
grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _pres_, qui l't se
couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer
voisine.

De l-haut, on voyait aussi la rivire. Aux heures de la mare, quand
elle tait pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de
lacet argent dans la pre verte, et les bateaux, grands ou petits,
passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le
port ou se dirigeant vers le large. C'tait du reste notre seule
chappe de vue sur la vraie campagne; aussi ces fentres de ma
grand'tante Berthe avaient-elles pris, de trs bonne heure, un attrait
particulier pour moi. Surtout le soir,  l'heure o se couchait le
soleil, dont on voyait de l si bien le disque rouge s'abmer
mystrieusement derrire les prairies... Oh! ces couchers de soleil,
regards des fentres de tante Berthe, quelles extases et quelles
mlancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui
taient d'un rose ple  travers les vitres fermes, ou les couchers de
l't, ceux des soirs d'orage, qui taient chauds et splendides et qu'on
pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur
des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus
aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-l... Quand ils
s'annonaient plus spcialement magnifiques ou extraordinaires, et que
je n'y tais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en
hte: Petit!... petit!... viens vite! D'un bout  l'autre de la
maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre
 quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant
plus vite, que ces escaliers commenaient  se remplir d'ombre et que
dj, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes
imaginaires de revenants ou de btes qui, la nuit, manquaient rarement
de courir aprs moi sur les marches,  ma grande terreur...

La chambre de ma grand'tante Berthe tait galement trs modeste, avec
des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapisss d'un papier 
vieux dessins du commencement de ce sicle, taient orns d'aquarelles,
comme chez grand'mre d'en bas. Mais ce que je regardais surtout,
c'tait un pastel reprsentant, d'aprs Raphal, une Vierge drape de
blanc, de bleu et de rose. Prcisment les derniers rayons du soleil
l'clairaient toujours en plein (et j'ai dj dit que l'heure du
couchant tait par excellence l'heure de cette chambre-l). Or, cette
Vierge ressemblait  tante Berthe; malgr la grande diffrence des ges,
on tait frapp de la similitude des lignes si droites et si rgulires
de leurs deux profils..

 ce mme second tage, mais du ct de la rue, habitaient mon autre
grand'mre, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma
tante Claire, la personne de la maison qui me gtait le plus. L'hiver,
j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante
Berthe, aprs le soleil couch. Dans la chambre de grand'mre, o je
les trouvais gnralement toutes deux runies, je m'asseyais prs du
feu, sur une chaise d'enfant place l  mon usage, pour passer l'heure
toujours un peu pnible, un peu angoissante du chien et loup. Aprs
tous les remuements, tous les sauts de la journe, cette heure grise
m'immobilisait presque toujours sur cette mme petite chaise, les yeux
trs ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme
des ombres, surtout du ct de la porte, entre-bille sur l'escalier
obscur. videmment, si on avait su quelles tristesses et quelles
frayeurs les crpuscules me causaient, on et allum bien vite pour me
les viter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque
toutes ges, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour
baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles  leurs places, sans
prouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'paississait davantage,
il fallait mme que l'une des deux, grand'mre ou tante, avant sa
chaise tout prs, tout prs, et que je sentisse sa protection
immdiatement derrire moi; alors, compltement rassur, je disais:
Raconte-moi des histoires de l'_le_,  prsent!...

L' le, c'est--dire l'le d'Oleron, tait le pays de ma mre, et le
leur, qu'elles avaient quitt toutes les trois, une vingtaine d'annes
avant ma naissance, pour venir s'tablir ici sur le continent. Et c'est
singulier le charme qu'avaient pour moi cette le et les moindres choses
qui en venaient.

Nous n'en tions pas trs loin, puisque de certaine lucarne du toit de
notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout
au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleutre, au-dessus
de cette autre mince ligne plus ple qui tait le bras de l'Ocan la
sparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'tait tout un voyage,  cause
des mauvaises voitures campagnardes, des barques  voiles dans
lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest.  cette
poque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois
vieilles tantes, qui vivaient trs modestement des revenus de leurs
marais salants,--dbris de fortunes dissipes,--et de redevances
annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de bl. Quand on
allait les voir  Saint-Pierre, c'tait pour moi une joie, mle de
toutes sortes de sentiments compliqus, encore  l'tat d'bauche, que
je ne dbrouillais pas bien. L'impression dominante, c'tait que leurs
personnes, l'austrit huguenote de leurs allures; leur manire de
vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une poque
passe, d'un sicle antrieur; et puis il y avait la mer, qu'on
devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus
battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...

Ma bonne tait aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote
dvoue de pre en fils  la ntre, et elle avait une manire de dire:
dans l'le qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie
de l-bas.

Une foule de petits objets venus de l'le et trs particuliers avaient
pris place chez nous. D'abord ces normes galets noirs, pareils  des
boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'cte_,
polis et rouls pendant des sicles sur les plages. Ils faisaient partie
du petit train rgulier de nos soires d'hiver; aux veilles, on les
mettait dans les chemines o flambaient de beaux feux de bois; ensuite
on les enfermait dans des sacs d'indienne  fleurs, galement venus de
l'le, et on les portait dans les lits, o, jusqu'au matin, ils tenaient
chauds les pieds des personnes couches.

Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait
surtout une quantit de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre
les lessives, qui taient de jeunes arbres choisis et coups dans les
bois de grand'mre. Toutes ces choses jouissaient  mes yeux d'un rare
prestige.

Ces bois, je savais que grand'mre ne les possdait plus, ni ses marais
salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'tait dcide  les
vendre peu  peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un
certain notaire peu dlicat avait, par de mauvais placements, rduit 
trs peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'le, quand d'anciens
saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidles et
soumis, m'appelaient notre petit bourgeois (ce qui signifie notre
petit matre), c'tait donc par pure politesse et dfrence de souvenir.
Mais j'avais dj un regret de tout cela; cette vie passe  surveiller
des vendanges ou des moissons, qui avait t la vie de plusieurs de mes
ascendants, me semblait bien plus dsirable que la mienne, si enferme
dans une maison de ville.

Les histoires de l'le, que me contaient grand'mre et tante Claire,
taient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me
paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des poques que je ne
pouvais me reprsenter qu' demi claires comme les rves; des
grands-parents y taient toujours mls, des grands-oncles jamais
connus, morts depuis bien des annes, dont je me faisais dire les noms
et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rveries
sans fin. Il y avait surtout un certain aeul Samuel, qui avait vcu au
temps des perscutions religieuses et auquel je portais un intrt tout
 fait spcial.

Je ne tenais pas  ce que ce ft vari, ces histoires; souvent mme j'en
faisais recommencer de dj racontes qui m'avaient plus
particulirement captiv.

En gnral, c'taient des voyages (sur ces petits nes qui jouaient un
rle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'le), pour
aller visiter des proprits loignes, des vignes, ou bien pour
traverser les sables de la grand'cte; ensuite, sur le soir de ces
expditions, se dchanaient des orages terribles, qui obligeaient 
camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...

Et quand mon imagination tait bien tendue vers ces choses d'autrefois,
dans l'obscurit tout  fait paissie dont je n'avais plus conscience:
drelin, drelin, la sonnette du dner!... Je me levais en sautant de
joie. Nous descendions ensemble, dans la salle  manger, o je
retrouvais toute la famille runie, la lumire, la gaiet, et o je me
jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.




XI


Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
qui tait tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amiti. Je ne
sais plus comment il avait t recueilli chez nous, o il passa quelques
mois et o je l'aimai tendrement.

Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitt. On
me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
 la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commena de tomber,
mon coeur se serra beaucoup.

Mes parents avaient  dner ce jour-l un violoniste de talent et on
m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
de son archet, ds qu'il commena de faire gmir je ne sais quel adagio
dsol, ce fut pour moi comme une vocation de routes noires dans les
bois, de grande nuit o l'on se sent abandonn et perdu; puis je vis
trs nettement Gaspard errer sous la pluie,  un carrefour sinistre, et,
ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
appels tristes, auxquels rpondaient, du fond des abmes d'en dessous,
des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.

Ce fut ma premire initiation  la musique, vocatrice d'ombres. Des
annes se passrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
chose, car les petits morceaux de piano, remarquables pour mon ge,
disait-on, que je commenais  jouer moi-mme, n'taient encore rien
qu'un bruit doux et rythm  mes oreilles.




XII


Ceci maintenant est une angoisse cause par une lecture qu'on m'avait
faite. (Je ne lisais jamais moi-mme et ddaignais beaucoup les livres.)

Un petit garon trs coupable, ayant quitt sa famille et son pays,
revenait visiter seul la maison paternelle, aprs quelques annes
pendant lesquelles ses parents et sa soeur taient morts. Cela se passait
en novembre, naturellement, et l'auteur dcrivait le ciel gris, parlait
du vent qui secouait les dernires feuilles des arbres.

Dans le jardin abandonn, sous un berceau aux branches dgarnies,
l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouille, reconnut parmi
toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui tait reste  cette
place depuis le temps o il venait s'amuser l, avec sa soeur...

Oh! alors je me levai, demandant qu'on cesst de lire, sentant les
sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin
solitaire, ce vieux berceau dpouill, et,  moiti cache sous ces
feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une soeur morte... Tout
cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin
languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de
tout...

Il est trange que mon enfance si tendrement choye m'ait surtout laiss
des images tristes.

videmment, ces tristesses taient les trs rares exceptions, et je
vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais
sans doute, les jours de complte gaiet, prcisment parce qu'ils
taient habituels, ne marquaient rien dans ma tte, et je ne les
retrouve plus.

J'ai aussi beaucoup de souvenirs d't, qui sont tous les mmes, qui
font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses
entasses dans ma tte.

Et toujours, la grande chaleur, les trs profonds ciels bleus, les
tincellements de nos plages de sable, la rverbration de la lumire
sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de
l'le, me causaient ces impressions de mlancolie et de sommeil que
j'ai retrouves ensuite, avec une intensit plus grande, dans les pays
d'Islam...




XIII


_Or,  minuit, il se fit un cri, disant: Voici, l'poux vient, sortez
au-devant de lui. Et les vierges qui taient prtes entrrent avec lui
aux noces_; puis la porte fut ferme. _Aprs cela, les vierges folles
vinrent aussi et dirent: Seigneur, Seigneur, ouvre-nous! Mais il leur
rpondit: En vrit, je vous dis que je ne vous connais point_!

_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
Fils de l'Homme viendra..._

Aprs ces versets, lus  haute voix, mon pre ferma la Bible; il se fit
un mouvement de chaises dans le salon, o nous tions tous assembls, y
compris les domestiques, et chacun se mit  genoux pour la prire.
Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'tait ainsi tous
les soirs,--avant le moment o l'on se sparait pour la nuit.

Puis la porte fut ferme... Agenouill, je n'coutais plus la prire,
car les vierges folles m'apparaissaient... Elles taient vtues de
voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoisse, et elles
tenaient  la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout
aussitt s'teignirent, les laissant  jamais dans les tnbres du
dehors, devant cette porte ferme, ferme irrvocablement pour
l'ternit!... Ainsi, un moment pouvait donc venir o il serait trop
tard pour supplier, o le Seigneur, lass de nos pchs, ne nous
couterait plus!... Je n'avais encore jamais pens que cela ft
possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
petit enfant n'avait pu me causer jusqu' ce jour, me prit tout entier,
en prsence de l'irrmissible damnation...

  ........................................

Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, ds que l'obscurit
tombait, je repassais en moi ces paroles,  la fois douces et
effroyables: Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
laquelle le Fils de l'Homme viendra.--S'il venait cette nuit,
pensais-je; si j'allais tre rveill par _les eaux faisant grand
bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
pouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
longuement fait ma prire et demand grce au Seigneur.

Je ne crois pas, du reste, que jamais petit tre ait eu une conscience
plus timore que la mienne;  propos de tout, c'taient des excs de
scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
rendaient le coeur trs gros. Ainsi, je me rappelle avoir t tourment
pendant des journes entires par la seule inquitude d'avoir dit
quelque chose, d'avoir fait un rcit qui ne ft pas rigoureusement
exact.  tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
ou d'affirmer, on m'entendait balbutier  voix basse, du ton de
quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette mme phrase invariable:
Aprs tout, je ne sais peut-tre pas trs bien comment a s'est pass.
C'est encore avec une sorte d'oppression rtrospective que je songe 
ces mille petits remords et craintes du pch, qui, de ma sixime  ma
huitime anne, ont jet du froid, de l'ombre sur mon enfance.

 cette poque, si l'on me demandait ce que je voulais tre dans
l'avenir, sans hsiter je rpondais: Je serai pasteur,--et ma vocation
religieuse semblait tout  fait grande. Autour de moi, on souriait 
cela, et sans doute on trouvait, puisque je le dsirais, que c'tait
bien.

Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment  cet _aprs_, qui se
nommait de ce nom dj plein de terreurs: l'ternit. Et mon dpart de
ce monde,--de ce monde  peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose trs
prochaine. Avec un mlange d'impatience et d'effroi mortel, je me
reprsentais, pour bientt, une vie en resplendissante robe blanche, 
la grande lumire radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'lus,
autour du trne de l'Agneau, en un cercle immense et instable qui
oscillerait lentement, continuellement,  donner le vertige, au son des
musiques, dans le vide infini du ciel...




XIV


Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies trs
gros... il en tait sorti une bte, une bte verte... qui l'avait
pique... et puis a l'avait fait mourir.

C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
cette histoire,  propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
un abricotier touffu, assis  nous toucher sur le mme tabouret, dans
une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
personnel, nous avons construite nous-mmes avec de vieilles planches,
et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emball du caf des
Antilles.  travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
sur nos figures,-- cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
chaude remue. (Pendant deux ts pour le moins, ce fut notre amusement
prfr, de btir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachs, pour faire
nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _pique par une
bte_, ce passage  lui seul m'avait subitement jet dans une rverie:
...un fruit des colonies trs gros. Et une apparition m'tait venue,
d'arbres, de fruits tranges, de forts peuples d'oiseaux merveilleux.

Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
simple mot: les colonies, qui, en ce temps-l, dsignait pour moi
l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
fleurs, leurs ngres, leurs btes, leurs aventures. De la confusion que
je faisais de ces choses, se dgageait un sentiment d'ensemble
absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
amollissante mlancolie.

Je crois que le palmier me fut _rappel_ pour la premire fois par une
gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trmadeure, un de
mes livres d'trennes dont je me faisais lire des passages le soir.
(Les palmiers de serre n'taient pas encore venus dans notre petite
ville, en ce temps-l.) Le dessinateur avait reprsent deux de ces
arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des ngres passaient.
Dernirement, j'ai eu la curiosit de revoir cette image initiatrice
dans le pauvre livre jauni, piqu par l'humidit des hivers, et vraiment
je me suis demand comment elle aurait pu faire natre le moindre rve
en moi, si ma petite me n'et t ptrie de ressouvenirs...

Oh! les colonies! comment dire tout ce qui cherchait  s'veiller dans
ma tte, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
l-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
presque enchants.

Il y avait une quantit de choses des colonies chez cette petite
Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
volire, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
ses greniers, o quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
des peaux de btes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
senteur exotique persistait dans sa maison entire.

Son jardin, comme je l'ai dit, n'tait spar de nous que par des murs
trs bas, tapisss de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
cour,  la saison, ses ptales de corail.

Souvent nous causions,  la cantonade, d'une maison  l'autre:

--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?

--Non, parce que j'ai t mchante, je suis en pnitence. (a lui
arrivait souvent.)--Alors je me sentais trs du; mais moins encore 
cause d'elle, je dois l'avouer, qu' cause du perroquet et des choses
exotiques.

Elle-mme y tait ne, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme
c'tait curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
elle n'en tait pas charme, elle s'en souvenait  peine... Moi qui
aurais donn tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
un reflet, mme furtif de ces contres si loignes,--si inaccessibles,
je le sentais bien...

Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
songeais hlas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
supposer, je ne les verrais jamais, jamais...




XV


Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant
ces deux mmes dlicieux ts.

Voici: au dbut, on tait des chenilles; on se tranait par terre,
pniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles
pour manger. Puis bientt on se figurait qu'un invincible sommeil vous
engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous
des branches, la tte recouverte de son tablier blanc: on tait devenu
des cocons, des chrysalides.

Cet tat durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans
notre rle d'insecte en mtamorphose, qu'une oreille indiscrte et pu
saisir des phrases de ce genre, changes entre nous sur un ton de
conviction complte:

--Penses-tu que tu t'envoleras bientt?

--Oh! je sens que a ne sera pas long cette fois; dans mes paules,
dj... a se dplie... (a, naturellement, c'tait les ailes.)

Enfin on se rveillait; on s'tirait, en prenant des poses et sans plus
rien se dire, comme pntr du grand phnomne de la transformation
finale...

Puis, tout  coup, on commenait des courses folles,--trs lgres, en
petits souliers minces toujours;  deux mains on tenait les coins de son
tablier de bb, qu'on agitait tout le temps en manire d'ailes; on
courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes
brusques et fantasques; on allait sentir de prs toutes les fleurs,
imitant le continuel empressement des phalnes; et on imitait leur
bourdonnement aussi, en faisant: Hou ou ou!... la bouche  demi ferme
et les joues bien gonfles d'air...




XVI


Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus dmods de nos
jours, ont jou un rle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis
confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabes, les
demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que
cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et
on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient
dans ma cour,  part quelques gars venus de la campagne, n'taient pas
trs beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la
Limoise qui, tout l't, constituaient pour moi des territoires de
chasse pleins de surprises et de merveilles.

Pourtant les caricatures de Tpffer sur ce sujet me donnaient 
rflchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au
chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: Monsieur
Cryptogame, cela m'humiliait beaucoup.




XVII


La pauvre vieille grand'mre aux chansons allait mourir.

Nous tions auprs de son lit, tous,  la tombe d'un jour de printemps.
Il y avait  peine quarante-huit heures qu'elle tait alite, mais, 
cause de son grand ge, le mdecin avait dclar que c'tait pour elle
la fin trs prochaine.

Son intelligence venait tout  coup de s'claircir; elle ne se trompait
plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait prs d'elle d'une
voix douce et pose--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui
avais jamais connue.

Debout  ct de mon pre, je promenais mes yeux sur l'aeule mourante
et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
surtout ces tableaux des murs, reprsentant des fleurs dans des vases.

Oh! ces aquarelles qui taient chez grand'mre, pauvres petites choses
naves! Elles portaient toutes cette ddicace: Bouquet  ma mre, et
au-dessous, une respectueuse posie  elle ddie, un quatrain, qu'
prsent je savais lire et comprendre. Et c'taient des oeuvres d'enfance
ou de premire jeunesse de mon pre, qui,  chaque anniversaire de fte,
embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
choses naves, comme elles tmoignaient bien de cette vie si modeste
d'alors et de cette sainte intimit du fils avec la mre,--au vieux
temps, aprs les grandes preuves, au lendemain des terribles guerres,
des corsaires anglais et des brlots... Pour la premire fois
peut-tre je songeais que grand'mre avait t jeune; que sans doute,
avant ce trouble survenu dans sa tte, mon pre l'avait chrie comme moi
je chrissais maman, et que son chagrin de la perdre allait tre
extrme; j'avais piti de lui et je me sentais plein de remords pour
avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
miroir...

On m'envoya en bas. Sous diffrents prtextes, on me tint constamment
loign pendant la fin de la journe sans que je comprisse pourquoi;
puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dner avec Lucette.

Mais quand je fus ramen par ma bonne, vers huit heures et demie, je
voulus monter tout droit chez grand'mre.

Ds l'abord, je fus frapp de l'ordre parfait qui tait rtabli dans les
choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
la pnombre du fond, mon pre tait assis immobile, au chevet du lit,
dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
bien au milieu, j'apercevais la tte de ma grand'mre endormie; sa pose
avait je ne sais quoi de trop rgulier,--de dfinitif pour ainsi dire,
d'ternel.

 l'entre, presque  la porte, ma mre et ma soeur travaillaient de
chaque ct d'une chiffonnire,  la place qu'elles avaient adopte pour
veiller, depuis que grand'mre tait malade. Sitt que j'avais paru,
elles m'avaient fait signe de la main: Doucement, doucement; pas de
bruit, elle dort. L'abat-jour de leur lampe projetait la lumire plus
vive sur leur ouvrage, qui tait un fouillis de petits carrs de soie,
verts, bruns, jaunes, gris et o je reconnaissais des morceaux de leurs
anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.

Dans le premier moment, je crus que c'taient des objets qu'il tait
d'usage de prparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliqurent: c'taient
simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
pour une vente de charit.

Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mre,
pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissrent faire
quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
chambre, se ravisant subitement aprs un coup d'oeil chang:

--Non, non, dirent-elles  voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
dranger.

Du reste, je venais de m'arrter de moi-mme, saisi et glac: j'avais
compris...

Malgr l'effroi qui me clouait sur place, je m'tonnais que grand'mre
ft si peu dsagrable  regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
m'tais imagin jusqu' ce jour que, l'me tant partie, ils devaient
faire tous, ds la premire minute, un grimacement dcharn,
inexpressif, comme les ttes de squelettes. Et au contraire, elle avait
un sourire infiniment tranquille et doux; elle tait jolie toujours, et
comme rajeunie, en pleine paix...

Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'clair, qui
traversent quelquefois la tte des enfants, comme pour leur permettre
d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abmes entrevus, et je me fis
cette rflexion: Comment grand'mre pourrait-elle tre au ciel, comment
comprendre ce ddoublement-l, puisque ce qui reste pour tre enterr
est tellement elle-mme, et conserve, hlas! jusqu' _son
expression_?...

Aprs, je me retirai sans questionner personne, le coeur serr et l'me
dsoriente, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
devin si bien, et prfrant ne pas entendre prononcer le mot qui me
faisait peur...

  ........................................

Longtemps, les petits sachets en soie restrent lis pour moi  l'ide
de la mort...




XVIII


Je retrouve dans ma mmoire les impressions encore pnibles,
angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez
grave que je fis vers ma huitime anne. Cela s'appelait la fivre
scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-mme me semblait avoir une
physionomie diabolique.

C'tait  l'poque pre et mauvaise des giboules de mars, et, chaque
soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mre n'tait pas l, bien
prs, une dtresse me prenait au fond de l'me. (Encore cette oppression
des crpuscules, que les animaux, ou les tres compliqus comme je suis,
prouvent  un degr presque gal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir,
au premier plan, toujours la mme petite table attristante, avec des
tasses de tisane, des fioles de remdes. Et tandis que je regardais cet
attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se
dformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'tait dans
ma tte un dfil d'images dpareilles, morbides, inquitantes...

Deux soirs successifs, je fus visit, entre chien et loup, dans mon
demi-assoupissement de fivre, par des personnages diffrents qui me
causrent une extrme terreur.

D'abord, une vieille dame, bossue et trs laide, d'une laideur
doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie
entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me
veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'loigna tout aussitt,
avant de m'avoir seulement parl; mais, en se retournant, elle me
prsenta sa bosse: or cette bosse tait perce  la pointe, et il en
sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps
et qui me dit: Coucou! d'une petite voix de guignol en sourdine
lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand
j'entendis ce Coucou! une sueur froide me perla au front; mais tout
venait de s'vanouir et je compris moi-mme que c'tait un rve.

Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un
prtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-l; mais il se mit  tourner
autour de ma chambre, en rasant les murs, trs vite et sans bruit, son
corps tout pench en avant; ses vilaines jambes, comme des btons,
faisant raidir sa soutane pendant sa course empresse. Et--comble de
terreur--il avait pour tte un crne blanc d'oiseau  long bec--qui
tait l'agrandissement monstrueux d'un crne de mouette blanchi  la
mer, ramass par moi l't prcdent sur une plage de l'le... (Je crois
que la visite de ce monsieur concida avec le jour o je fus le plus
malade, presque un peu en danger.) Aprs un tour ou deux excuts dans
le mme empressement et le mme silence, il commena de s'lever de
terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de
ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les
glaces,--jusqu' se perdre dans le plafond dj envahi par la nuit...

Eh bien, pendant deux ou trois annes, l'image de ces visiteurs devait
me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais  eux avec crainte, en
montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'clairer 
cette poque. S'ils taient l, pourtant, me disais-je; derrire des
portes sournoisement entre-billes, s'ils me guettaient l'un ou l'autre
pour me courir aprs; si j'allais les voir paratre derrire moi,
allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...

Et vraiment je ne suis pas bien sr que, dans ces mmes escaliers, en y
mettant un peu de bonne volont, je n'arriverais pas  m'en inquiter
encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont t si
longtemps  la tte de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils
ont men le cortge de mes visions et de mes mauvais rves!...

Bien d'autres apparitions sombres ont hant les premires annes de ma
vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rveries
sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain,
d'avenir ferm; penses de prochaine mort. Trop tenu, trop choy, avec
un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des tiolements,
des amollissements subits de plante enferme. Il m'aurait fallu autour
de moi des petits camarades de mon ge, des petites brutes cerveles et
tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des
petites filles;--toujours correct, soign, fris au fer, ayant des mines
de petit marquis du XVIIIe sicle.

  ........................................




XIX


Aprs cette fivre si longue, au nom si mchant, je me rappelle
dlicieusement le jour o l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
de descendre dans ma cour. C'tait en avril, et on avait choisi pour
cette premire sortie une journe radieuse, un ciel rare. Sous les
berceaux de jasmins et de chvrefeuilles, j'prouvai des impressions
d'enchantement paradisiaque, d'den. Tout avait pouss et fleuri;  mon
insu, pendant que j'tais clotr, la merveilleuse mise en scne du
renouveau s'tait dploye sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
leurr bien des fois cette fantasmagorie ternelle, qui berce les hommes
depuis tant de sicles et dont les vieillards seuls peut-tre ne savent
plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
ivresse infinie... Oh! cet air pur, tide, suave; cette lumire, ce
soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet paississement des
feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-mme, ces
forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond lan de la vie
recommence.

Mon frre tait alors un grand garon de vingt et un ans, qui avait
carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
maladie, je m'tais proccup d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
et que je mourais d'envie de voir. C'tait au fond, dans un recoin
charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
fait apporter des pierres ronges et des plaques de mousse pour composer
des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.

Et tout tait achev, ce jour-l; on y avait dj mis les poissons
rouges; le jet d'eau jouait mme, pour la premire fois, en mon
honneur...

Je m'approchai avec ravissement; cela dpassait encore tout ce que mon
imagination avait pu concevoir de plus dlicieux. Et quand mon frre me
dit que c'tait pour moi, qu'il me le donnait, j'prouvai une joie
intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer 
vivre dehors,  s'amuser comme l't dernier, dans tous les recoins de
cette cour ainsi embellie...

Je restai longtemps l, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
regarder, d'admirer, de respirer l'air tide de ce printemps, de me
griser de cette lumire oublie, de ce soleil retrouv,--tandis que,
au-dessus de ma tte, le vieil arbre, le vieux prunier, plant jadis par
quelque anctre et dj un peu  bout de sve, tendait sur le bleu du
ciel le rideau ajour de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau
continuait son grsillement lger,  l'ombre, comme une petite musique
de vielle ftant mon retour  la vie...

Aujourd'hui, ce pauvre prunier, aprs avoir langui de vieillesse, a fini
par mourir, et son tronc seul encore debout, conserv par respect, est
coiff, comme une ruine, d'une touffe de lierre.

Mais le bassin, avec ses rives et ses lots, est demeur intact; le
temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
pierres verdies jouent la vtust extrme; les vraies mousses d'eau, les
petites plantes dlicates des sources s'y sont acclimates, avec des
joncs, des iris sauvages,--et les libellules gares en ville viennent
s'y rfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
install l et qu'on ne trouble jamais.

C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidlement attach,
aprs en avoir aim tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
sens en paix, je m'y sens rafrachi, retremp de prime jeunesse et de
vie neuve. C'est ma sainte Mecque,  moi, ce petit coin-l; tellement
que, si on me le drangeait, il me semble que cela dsquilibrerait
quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
le commencement de ma fin.

La conscration dfinitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
mtier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
lesquels j'y ai repens et l'ai revu avec amour.

Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature  laquelle je tiens
d'une faon particulire: elle m'a souvent proccup,  des heures
d'affaissement et de mlancolie, au cours de mes campagnes... Aprs que
le souffle d'Azral eut pass cruellement sur nous, aprs nos revers de
toute sorte, pendant tant d'annes tristes o j'ai vcu errant par le
monde, o ma mre veuve et ma tante Claire sont restes seules 
promener leurs pareilles robes noires dans cette chre maison presque
vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces annes-l, je
me suis plus d'une fois senti serrer le coeur  la pense que le foyer
dsert, que les choses familires  mon enfance se dlabraient sans
doute  l'abandon; et je me suis inquit par-dessus tout de savoir si
la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me dtruire la
vote frle de cette grotte; c'est trange  dire, mais s'il y avait eu
boulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais prouv presque
l'impression d'une lzarde irrparable dans ma propre vie.

 ct de ce bassin, un vieux mur gristre fait, lui aussi, partie
intgrante de ce que j'ai appel ma sainte Mecque; il en est, je crois,
le coeur mme. J'en connais du reste les moindres dtails: les
imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
creuss et o des araignes habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et
de chvrefeuille y est adoss,  l'ombre duquel je m'installais jadis
pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des ts, et alors, pendant
mes flneries d'colier peu studieux, ses pierres grises occupaient
toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
mousses. Non seulement je l'aime et le vnre, ce vieux mur, comme les
Arabes leur plus sainte mosque; mais il me semble mme qu'il me
protge; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
dmolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
de certaines choses, de tout temps connues, arrive  nous leurrer sur
notre propre stabilit, sur notre propre dure; en les voyant demeurer
les mmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
d'tre.--Je ne trouve pas d'autre explication  cette sorte de sentiment
presque ftichiste.

Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-l sont
quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'o; qu'elles ont t
assembles, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
ouvriers venus, un sicle peut-tre avant qu'il ft question de ma
naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
fais malgr moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
instable base, compose de rien, je me figure asseoir ma vie...

Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
t promens de place en place dans des gtes de louage, ne peuvent
videmment rien comprendre  ces vagues sentiments-l.

Mais, parmi ceux qui ont conserv leur foyer familial, il en est
beaucoup, j'en suis sr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
prouvent  des degrs diffrents des impressions de ce genre: en
imagination, ils tayent comme moi leur propre fragilit sur la dure
relative d'un vieux mur de jardin aim depuis l'enfance, d'une vieille
terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas chang de
forme...

Et peut-tre, hlas! avant eux, les mmes choses avaient dj prt leur
mme protection illusoire  d'autres,  des inconnus maintenant
retourns  la poussire, qui n'taient seulement pas de leur sang, pas
de leur famille.




XX


C'est aprs cette grande maladie, vers le milieu de l't, que se place
mon plus long sjour dans l'_le_. On m'y avait envoy avec mon frre,
et avec ma soeur qui tait alors pour moi comme une autre mre. Aprs un
arrt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
tions alls demeurer tous trois seuls  la _Grand'-Cte_, dans un
village de pcheurs absolument ignor et perdu en ce temps-l.

La _Grand'-Cte_ ou la _cte Sauvage_ est toute cette partie de l'le
qui regarde le large, les infinis de l'Ocan; partie sans cesse battue
par les vents d'Ouest. Ses plages s'tendent sans aucune courbure,
droites, infinies, et les brisants de la mer, arrts par rien, aussi
majestueux qu' la cte saharienne, y droulent, sur des lieues de
longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Rgion
pre, avec des espaces dserts; rgion de sables, o de tout petits
arbres, des chnes-verts nains s'aplatissent  l'abri des dunes. Une
flore spciale, trange et, tout l't, une profusion d'oeillets roses
qui embaument. Deux ou trois villages seulement, spars par des
solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
des kasbah d'Algrie et entoures de certaines espces de fleurs qui
peuvent rsister au vent marin. Des pcheurs bruns y habitent: race
vaillante et honnte, reste trs primitive  l'poque dont je parle,
car jamais baigneurs n'taient venus dans ces parages.

Sur un vieux cahier oubli, o ma soeur avait crit ( ma manire
absolument) ses impressions de cet t-l, je trouve ce portrait de
notre logis:

     C'tait au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.

     Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien tendues sans
     mesurer l'espace.

     Elle clatait au soleil, blouissante de chaux; ses contrevents
     massifs tenus par des gros crochets de fer, talent peints en vert
     fonc suivant l'usage de l'le. Un parterre tait plant en
     guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
     des belles-de-jour, qui dpassaient de leurs jolies ttes jaunes,
     roses ou rouges, des fouillis de rsdas, et qui s'panouissaient 
     midi, avec une douce odeur d'oranger.

     En face, un petit chemin creux ensabl descendait rapidement  la
     plage.

De ce sjour  la _grand'cte_ date ma premire connaissance vraiment
intime, avec les varechs, les crabes, les mduses, les mille choses de
la mer.

Et ce mme t vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
fille de ce village. Mais ici encore, pour que le rcit soit plus
fidle, je laisse la parole  ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie
simplement:

      la douzaine, tous bruns et hls, trottinant avec leurs petits
     pieds nus, ils (les enfants des pcheurs) suivaient Pierre, ou
     bravement le prcdaient, se retournant de temps  autre, et
     carquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu' cette poque, un
     _petit monsieur_, c'tait chose assez rare dans le pays pour qu'il
     valt la peine de se dranger.

     Par le sentier creux, ensabl, Pierre descendait ainsi chaque jour
      la plage accompagn de son cortge. Il courait aux coquilles, qui
     taient ravissantes sur cette partie de la cte: jaunes, roses,
     violettes, de toutes les couleurs vives et fraches, de toutes les
     formes les plus dlicates.--Il en trouvait qui faisaient son
     admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
     en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.

     Vronique tait une des plus assidues.  peu prs de son ge, un
     peu plus jeune peut-tre, six ou sept ans. Un petit visage doux et
     rveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
     abrit sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un trs
     vieux mot du pays, dsignant une trs vieille coiffure: espce de
     bguin cartonn, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs,
     pour abriter du soleil), Vronique se glissait tout prs de Pierre,
     finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
     marchaient comme les bbs qui se plaisent, se tenant ferme 
     pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
     Puis, un baiser, par-ci par-l. _Voudris ben vous biser_ (je
     voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
     petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
     embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
     rondes.

       ........................................

     Petite Vronique courait s'asseoir  notre porte le matin ds
     qu'elle tait leve; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
     et elle attendait. Pierre en s'veillant pensait bien qu'elle tait
     l; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
     peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
     Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
     veille; quelquefois mme, Vronique, avant de venir l s'asseoir,
     avait dj fait un tour  la plage et rapportait des merveilles,
     caches dans son tablier.

     Un jour, vers la fin d'aot, aprs une longue rverie, pendant
     laquelle il avait sans doute pes et rsolu les difficults
     provenant des diffrences sociales, Pierre dit: Vronique, nous
     nous marierons tous deux; je demanderai la permission  mes parents
     l-bas.

Puis, ma soeur raconte ainsi notre dpart:

     Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
     des monceaux de coquilles, d'algues, d'toiles, de cailloux marins;
     insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
     caisses; il empaquetait, avec Vronique qui l'aidait de tout son
     pouvoir.

     Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
     chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
     ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
     paquets personnels, et nous y prmes place tous trois; ses yeux,
     dj pleins de tristesse, regardaient par la portire le chemin
     creux ensabl par lequel on descendait  la plage--et sa petite
     amie qui sanglotait.

Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette rflexion de ma soeur,
que je trouve  cette mme date d't, au bas du cahier dj fan par le
temps:

     Alors je me sentis prise--et non point pour la premire fois sans
     doute--d'une rverie inquite en regardant Pierre. Je me demandai:
     Que sera-ce de cet enfant?

     Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparat,
     persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de dsesprance dans ce
     tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en prsence de cet
     abandon?

Que sera-ce de cet enfant? Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
en a t ce jour-l; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
dparts, ces emballages purils de mille objets sans valeur apprciable,
ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
souvenirs,--et surtout ces adieux  des petites cratures sauvages,
aimes peut-tre prcisment parce qu'elles taient ainsi,--a
reprsente toute ma vie, cela...

Les deux ou trois journes que dura le voyage de retour, arrt compris
chez nos vieilles tantes de l'le, me semblrent d'une longueur sans
fin. L'impatience d'embrasser maman m'tait le sommeil. Prs de deux
mois passs sans la voir! Ma soeur, en ce temps-l, tait bien la seule
personne au monde qui pt me faire supporter une sparation si longue!

Quand nous fmes de retour sur le continent; aprs trois heures de route
depuis la plage o une barque nous avait dposs, quand la voiture qui
nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperus enfin ma mre
qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
lointains du temps, c'est une des images trs nettes et  jamais fixes
que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
cheveux encore noirs.

En arrivant  la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
puis le berceau derrire lui, adoss au vieux mur. Mais mes yeux
venaient de s'habituer longuement  l'immensit des plages et de la mer;
alors tout cela me parut rapetiss, diminu, enferm, triste. Et puis
les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression htive
d'automne tait dj dans l'air, pourtant trs chaud. Avec crainte je
songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et trs
mlancoliquement je me mis  dballer dans la cour mes caisses d'algues
ou de coquillages, pris d'un regret dsol de ne plus tre dans l'le.
Je m'inquitais aussi de Vronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
l'hiver, et tout  coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
souvenir de sa pauvre petite main hle de soleil qui ne serait plus
jamais dans la mienne...




XXI


Le commencement des devoirs, des leons, des cahiers, des taches
d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!

De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus
mortellement ennuyeux. Et, si j'osais tre tout  fait sincre, j'en
dirais autant, je crois, des professeurs eux-mmes.

Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose;
_cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux vot, mal
tenu, triste  regarder comme une pluie de novembre! Il est mort 
prsent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit  son me! Mais il
me semblait le type ralis du monsieur Ratin de Tpffer; il en avait
tout, mme la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez
d'une complication de lignes inimaginable; il tait pour moi la
personnification du dgotant, de l'horrible.

Tous les jours,  midi prcis, il arrivait; je me sentais glacer par son
coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.

Aprs son dpart, j'assainissais moi-mme la partie de ma table o ses
coudes s'taient poss, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais
ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette rpulsion
s'tendait ensuite aux livres, dj peu attrayants par eux-mmes, qu'il
avait touchs; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts
trop prolongs avec ses mains...

Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, trans,
couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand
l'esprit voyage ailleurs. Moi qui tais un enfant si soigneux et si
propret en toutes choses, j'avais un tel ddain pour ces livres
obligatoires que je devenais commun avec eux et mal lev. Mme--ce qui
est plus tonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il
s'agissait de mes devoirs, toujours faits  la dernire minute,  la
diable: mon aversion pour le travail a t la premire chose qui m'ait
fait transiger avec ma conscience.

Cependant, cela allait tout de mme  peu prs; mes leons, sur
lesquelles je jetais un coup d'oeil  toute extrmit, taient presque
sues. Et, en gnral, M. Ratin crivait _bien_ ou _assez bien_ sur le
cahier de notes que je devais chaque soir prsenter  mon pre.

Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succdrent,
avaient pu souponner la vrit, se douter qu'en dehors de leur prsence
mon esprit ne s'arrtait peut-tre pas cinq minutes par jour  ce qu'ils
m'enseignaient, d'indignation leurs honntes cervelles auraient clat.




XXII


Dans le courant de l'hiver qui suivit mon sjour  la cte de l'le, un
grand vnement traversa notre vie de famille: le dpart de mon frre
pour sa premire campagne.

Il tait, comme je l'ai dit, mon an d'environ quatorze ans. Peut-tre
n'avais-je pas eu le temps d'assez le connatre, d'assez m'attacher 
lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le sparant
un peu de nous. Je n'allais gure dans sa chambre, o m'pouvantaient
les quantits de gros livres pars sur les tables, l'odeur des cigares,
et les camarades  lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou
tudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'tait pas toujours bien sage,
qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le
sermonner, et intrieurement je dsapprouvais sa conduite.

Mais l'approche de son dpart doubla mon affection et me causa de vraies
tristesses.

Il allait en Polynsie,  Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre
ct de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui
reprsentait prs de la moiti de ma propre vie, autant dire une dure
presque sans fin...

Avec un intrt tout particulier je suivais les prparatifs de cette
longue campagne: ses malles ferres qu'on arrangeait avec tant de
prcautions; ses galons dors, ses broderies, son pe, qu'on
enveloppait d'une quantit de papiers minces, avec des soins
d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des
botes de mtal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais dj, des
lointains et des prils de ce long voyage.

On sentait du reste qu'une mlancolie pesait sur la maison tout entire,
et devenait de plus en plus lourde  mesure qu'approchait le jour de la
grande sparation. Nos repas taient silencieux; des recommandations
seulement s'changeaient, et j'coutais avec recueillement sans rien
dire.

La veille de son dpart, il s'amusa  me confier--ce qui m'honorait
beaucoup--diffrents petits bibelots fragiles de sa chemine, me priant
de les lui garder avec soin jusqu' son retour.

Puis il me fit cadeau d'un grand livre dor, qui tait prcisment un
_Voyage en Polynsie_,  nombreuses images; et c'est le seul livre que
j'aie aim dans ma premire enfance. Je le feuilletai tout de suite avec
une curiosit empresse. En tte, une grande gravure reprsentait une
femme brune, assez jolie, couronne de roseaux et nonchalamment assise
sous un palmier; on lisait au-dessous: Portrait de S. M. Pomar IV,
reine de Tahiti. Plus loin, c'taient deux belles cratures au bord de
la mer, couronnes de fleurs et la poitrine nue, avec cette lgende:
Jeunes filles tahitiennes sur une plage.

Le jour du dpart,  la dernire heure, les prparatifs tant termins
et les grandes malles fermes, nous tions tous dans le salon, runis en
silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la
prire en famille... Quatre annes! et bientt l'paisseur du monde
entre nous et celui qui allait partir!

Je me rappelle surtout le visage de ma mre pendant toute cette scne
d'adieux; assise dans un fauteuil,  ct de lui, elle avait gard
d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance
rsigne, aprs la prire; mais un changement que je n'avais pas prvu
se fit tout  coup dans ses traits; malgr elle, les larmes venaient; et
je n'avais jamais vu pleurer ma mre, et cela me fit une peine affreuse.

Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment
triste du vide qu'il avait laiss; j'allais de temps en temps regarder
sa chambre, et quant aux diffrentes petites choses qu'il m'avait
donnes ou confies, elles taient devenues tout  fait sacres pour
moi.

Sur une mappemonde, je m'tais fait expliquer sa traverse qui devait
durer environ cinq mois. Quant  son retour, il ne m'apparaissait qu'au
fond d'un inimaginable et irrel avenir; et ce qui me gtait trs
trangement cette perspective de le revoir, c'tait de me dire que
j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garon
quand il reviendrait.

 l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui
surtout,--si presss de devenir des espces de petits hommes, j'avais
dj cette terreur de grandir, qui s'est encore accentue, un peu plus
tard; je le disais mme, je l'crivais, et quand on me demandait
pourquoi, je rpondais, ne sachant pas dmler cela mieux: Il me semble
que je m'ennuierai tant, quand je serai grand! Je crois que c'est l
un cas extrmement singulier, unique peut-tre, cet effroi de la vie,
ds le dbut: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je
n'arrivais pas  me reprsenter l'avenir d'une faon quelconque; en
avant de moi, rien que du noir impntrable, un grand rideau de plomb
tendu dans des tnbres...




XXIII


_Gteaux, gteaux, mes bons gteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un
air navement plaintif,--compos par une vieille marchande qui, pendant
les dix ou quinze premires annes de ma vie, passa rgulirement sous
nos fentres, aux veilles d'hiver.

Et quand je pense  ces veilles-l, il y a tout le temps ce petit
refrain mlancolique,  la cantonade, dans les coulisses de ma mmoire.

C'est surtout  des souvenirs de dimanches que la chanson des _gteaux
tout chauds_ demeure le plus intimement lie; car, ces soirs-l, n'ayant
pas de devoirs  faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
tait au rez-de-chausse, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lanant sa chanson
sonore dans le silence des nuits de gele, je me trouvais l tout prs
pour l'entendre.

Elle annonait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
aprs les fracheurs d'automne, la premire fois qu'on entendait sa
chanson, on disait: Voici l'hiver qui nous est arriv.

Le salon de ces veilles, tel que je l'ai connu alors, tait grand et me
paraissait immense. Trs simple, mais avec un certain bon got
d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austres, noir
et or; sur la chemine, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
milieu,  une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe sicle,
relique vnrable d'anctres huguenots perscuts pour leur foi; et des
fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs,  une poque o
cependant la mode n'en tait pas encore rpandue comme aujourd'hui.

Aprs dner, c'tait pour moi un instant dlicieux que celui o on
venait s'installer l, en quittant la salle  manger; tout avait un bon
air de paix et de confort; et quand toute la famille tait assise,
grand'mres et tantes, en cercle, je commenais par gambader au milieu,
sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entour, et, en
songeant avec impatience  ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer
pour moi tout  l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
dimanches passer la soire avec nous; c'tait de tradition dans les deux
familles, lies par une de ces anciennes amitis de province, qui
remontent  des gnrations prcdentes et se transmettent comme un bien
hrditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
course pour aller au-devant d'eux  la porte de la rue, surtout  cause
de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
sans dire.

Hlas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
aimes ou vnres, bnies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgr
moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...

Donc, on commenait les petits jeux, pour me faire plaisir,  moi, seul
enfant; ou jouait aux _mariages_,  la _toilette  madame_, au
_chevalier cornu_,  la _belle bergre_, au _furet_; tout le monde
consentait  s'en mler, y compris les personnes les plus ges;
grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait mme la plus
irrsistiblement drle.

Et tout  coup je faisais silence, je m'arrtais, attentif, quand dans
le lointain j'entendais:--_Gteaux, gteaux, mes bons gteaux tout
chauds!_

Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
menu mais vite; presque aussitt elle tait sous nos fentres, rptant
de tout prs,  pleine voix fle, sa continuelle chanson.

Et c'tait mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
pauvres gteaux,--car ils taient un peu grossiers et je ne les aimais
gure--mais de courir moi-mme, quand on me le permettait, sur le pas de
la porte, accompagn d'une tante de bonne volont, pour arrter au
passage la marchande.

Avec une rvrence, elle se prsentait, la bonne vieille, fire d'tre
appele, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
tait rehauss toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
qu'elle dcouvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et dserte.
Et c'tait l tout le charme de la chose: respirer une bouffe d'air
glac, prendre un aperu du grand noir extrieur, et, aprs, rentrer,
toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le
refrain monotone s'loignait; s'en allait se perdre, chaque soir du mme
ct, dans les mmes rues basses avoisinant le port et les remparts...
Le trajet de cette marchande tait invariable,--et je la suivais par la
pense avec un intrt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
minute en minute reprise, s'entendait encore.

Dans cette attention que je lui prtais, il y avait de la piti pour
elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait
aussi un autre sentiment qui s'bauchait,--oh! si confus encore, si
vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
de la faon la plus lgre. Voici: j'avais une sorte de curiosit
inquite pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
si bravement, et o on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperues
de loin, solitaires le jour, mais o, de temps immmorial, les matelots
faisaient leur tapage les soirs de fte, envoyant quelquefois le bruit
de leurs chants jusqu' nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer l-bas?
Comment taient ces gaiets brutales qui se traduisaient par des cris? 
quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
pays o le soleil brle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
tait la leur?--videmment, pour mettre au point tout ce que je viens
de dire, il faudrait l'attnuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
blanc. Mais dj le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
quoi d'autre et d'inconnu, tait plant dans ma petite tte; en
rentrant, avec mes gteaux  la main, dans ce salon o on parlait si
bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une dure  peine apprciable,
de me sentir tiol et captif.

 neuf heures et demie, rarement plus tard  cause de moi, on servait le
th et les trs minces tartines--beurres d'un beurre exquis et tailles
avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter  quoi que ce soit, de
nos jours. Ensuite, vers onze heures, aprs la lecture de la Bible et la
prire, on allait se coucher.

Dans mon petit lit blanc, j'tais plus agit le dimanche que les autres
jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
reparatre, plus pnible  voir aprs ce temps de rpit; je regrettais
que ce jour de repos ft dj fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes ides
changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
me prenait mme une sorte d'envie imprcise et sourde--latente, si
j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors,  l'amusante
aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
exotiques, et,  tue-tte comme eux, de chanter la simple joie de
vivre...




XXIV


_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
disait  haute voix: Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
terre!_

...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.

Ma bible tait petite et d'un caractre trs fin. Il y avait, entre les
pages, des fleurs sches auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de
me rappeler trs nettement les gleux de l'le d'Oleron o je les avais
cueillis.

Je ne sais pas comment cela se dit en franais, des gleux: ce sont les
tiges qui restent, des bls moissonns; ce sont ces champs de pailles
jaunes, tondues court, que dessche et dore le soleil
d'aot.--Au-dessus des gleux de l'le, habits par les sauterelles,
remontent et refleurissent trs haut de tardifs bleuets et surtout des
pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.

Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
frache, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
chauffs au soleil d't...

_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
disait  haute voix: Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
terre!_

_Puis le cinquime ange sonna de la trompette et je vis une toile qui
tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abme lui fut
donne._

Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'tait
toujours la Gense grandiose, la sparation de la lumire et des
tnbres, ou bien les visions et les merveillements apocalyptiques;
j'tais fascin par toute cette posie de rve et de terreur qui n'a
jamais t gale, que je sache, dans aucun livre humain... La bte 
sept ttes, les signes du ciel, le son de la dernire trompette, ces
pouvantes m'taient familires; elles hantaient mon imagination et la
charmaient.--Il y avait un livre du sicle dernier, relique de mes
ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
_Histoire de la Bible_ avec d'tranges images apocalyptiques o tous les
lointains taient noirs. Ma grand'mre maternelle gardait prcieusement,
dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapport de
l'_le_, et, comme j'avais conserv l'habitude de monter,
mlancoliquement chez elle, l'hiver, ds que je voyais tomber la nuit,
c'tait presque toujours  ces heures de clart indcise que je lui
demandais de me le prter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
dernier crpuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de tnbres
prsageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
milieu des amoncellements de nues, le triangle simple et terrible qui
signifie Jhovah.




XXV


L'gypte, l'gypte antique, appele aussi  exercer sur moi, un peu plus
tard, une sorte de fascination bien mystrieuse, je la retrouvai pour la
premire fois, sans hsitation ni tonnement, dans une gravure du
_Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux
dieux  tte d'pervier qui taient l, inscrits de profil sur une
pierre de chaque ct d'un trange zodiaque, et, bien que ce ft par une
journe sombre, il me vint, j'en suis trs sr, l'impression subite d'un
chaud et morne soleil.




XXVI


Aprs le dpart de mon frre, pendant l'hiver qui suivit, je passai
beaucoup de mes heures de rcration dans sa chambre,  peindre les
images du _Voyage en Polynsie_ qu'il m'avait donn. Avec un soin
extrme, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant  ces deux _jeunes
filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur
s'tait inspir de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
blanches et roses, comme les plus suaves poupes. Et je les trouvai
ravissantes, ainsi.

L'avenir se rservait de m'apprendre que leur teint est diffrent et
leur charme tout autre...

Du reste mon sentiment sur la beaut s'est bien modifi depuis cette
poque, et on m'et beaucoup tonn alors en m'apprenant quelles sortes
de visages j'arriverais  trouver charmants dans la suite imprvue de ma
vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le mme idal, qui change
ensuite ds qu'ils se font hommes.  eux, qui admirent en toute puret
nave, il faut des traits doucement rguliers et des teints frachement
roses; plus tard, leur manire d'apprcier varie, suivant leur culture
d'esprit et surtout au gr de leurs sens.




XXVII


Je ne sais plus bien  quelle poque je fondai mon _muse_ qui m'occupa
si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
tait un petit galetas isol, dont j'avais pris possession complte; le
charme de ce lieu lui venait de sa fentre, donnant aussi de trs haut
sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
lointaines, o des points roux, sems  et l au milieu du vert
uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux
errants.--J'avais obtenu qu'on me ft tapisser ce galetas,--d'un papier,
chamois ros qui y est encore;--qu'on m'y plat des tagres, des
vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spcimens
trs prcieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvs dans les bois de
la Limoise; des coquilles ramasss sur les plages de l'le et
d'autres, des colonies, rapportes autrefois par des parents inconnus,
et dniches au grenier au fond de vieux coffres o elles sommeillaient
depuis des annes sous de la poussire. Dans ce domaine, je passais des
heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
rvant aux pays d'o elles taient venues, imaginant d'tranges rivages.

Un bon vieux grand-oncle, parent loign, mais qui m'aimait bien,
encourageait ces amusements. Il tait mdecin et ayant, dans sa
jeunesse, longtemps habit la cte d'Afrique, il possdait un cabinet
d'histoire naturelle plus remarquable que bien des muses de ville.
D'tonnantes choses taient l, qui me captivaient: des coquilles rares
et singulires, des amulettes, des armes encore imprgnes de ces
senteurs exotiques dont je me suis satur plus tard; d'introuvables
papillons sous des vitres.

Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
arriver  son cabinet, il fallait traverser son jardin o fleurissaient
des daturas, des cactus, et o se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
disait des choses en langue ngre.

Et quand le vieil oncle me parlait du Sngal, de Gore, de la Guine,
je me grisais de la musique de ces mots, pressentant dj quelque chose
de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prdit, mon pauvre oncle,
que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme
du reste tant d'autres qui pronostiqurent de mon avenir; il y tait
moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
l'histoire naturelle ne reprsentait qu'une dviation passagre de mes
petites ides encore flottantes; que les froides vitrines, les
classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pt
longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment tait
derrire ces choses glaces, derrire et au del;--tait la nature
elle-mme, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
btes et des forts...




XXVIII


Cependant, je passais aussi de longues heures, hlas!  faire soi-disant
mes devoirs.

Tpffer, qui a t le seul vritable pote des coliers, en gnral si
incompris, les divisait en trois groupes: 1 ceux qui sont dans les
collges; 2 ceux qui travaillent chez eux, leur fentre donnant sur
quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3 ceux qui,
travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.

J'appartenais  cette dernire catgorie, que Tpffer considre comme
privilgie et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
chambre d'enfant tait au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
verte seme de bouquets de roses blanches; prs de la fentre, mon
bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothque toujours trs
dlaisse.

Tant que duraient les beaux jours, cette fentre tait ouverte,--les
persiennes demi-closes, pour me permettre d'tre constamment  regarder
dehors sans que mes flneries fussent remarques ni dnonces par
quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
bout de rue tranquille, ensoleill entre ces blanches maisonnettes de
province et s'en allant finir l-bas aux vieux arbres du rempart; les
rares passants, bientt tous connus de visage; les diffrents chats du
quartier, rdant aux portes ou sur les toits; les martinets
tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussire
du pav... Oh! que de temps j'ai pass  cette fentre, l'esprit en
vague rverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier tach
d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thme qui n'aboutissait
pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...

L'poque des niches aux passants ne tarda pas  survenir; c'tait du
reste la consquence fatale de ce dsoeuvrement ennuy et souvent
travers de remords.

Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
quelquefois trs volontiers. Dj jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
elle redevenait aussi enfant que moi-mme  certaines heures. Tu sais,
tu ne le diras pas au moins! me recommandait-elle, avec un clignement
impayable de ses yeux si fins (et je le dis,  prsent que les annes
ont pass, que l'herbe d'une vingtaine d'ts a fleuri sur sa tombe).

Cela consista d'abord  prparer de gentils paquets, bien envelopps de
papier blanc et bien attachs de faveurs roses; dedans, on mettait des
queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
quelconques; on jetait le tout sur le pav et on se postait derrire les
persiennes pour voir qui le ramasserait.

Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et
incohrentes, avec dessins  l'appui intercals dans le texte,--qu'on
adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
dposait sournoisement sur le trottoir  l'aide d'un fil, aux heures o
ils avaient coutume de passer...

Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pices de
style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontr quelqu'un
avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours  propos
de choses dont la drlerie  peine saisissable n'et drid aucun autre
que nous-mmes. En plus de notre bonne amiti de petit frre  grande
soeur, il y avait cela entre nous: un mme tour de moquerie lgre, un
accord complet dans notre sentiment de l'incohrence et du ridicule.
Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu' personne, et, sur un seul mot
chang, nous riions souvent ensemble, aux dpens de notre prochain ou
de nous-mmes, en fuse subite, jusqu' en tre pms, jusqu' nous en
jeter par terre.

Tout cela ne cadrait gure, je le reconnais, avec les sombres rveries
apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'tais dj
plein de contradictions  cette poque...

Pauvre petite Lucette ou Luon (Luon tait un _nom propre masculin
singulier_ que je lui avais donn; je disais: Mon bon Luon); pauvre
petite Lucette, elle tait pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dgot ni effroi;
comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
inscrivait des _bien_ ou des _trs bien_ et que j'tais tenu de montrer
 mes parents le soir.--Car j'ai nglig de dire plus tt qu'elle
s'tait amuse  m'apprendre le piano, de trs bonne heure, en cachette,
en surprise, pour me faire excuter un soir,  l'occasion d'une
solennit de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de
Saint-Malo_.--Il en tait rsult qu'on l'avait prie de continuer son
oeuvre si bien commence, et que mon ducation musicale resta entre ses
mains jusqu' l'poque de Chopin et de Liszt.

La peinture et la musique taient les deux seules choses que je
travaillais un peu.

La peinture m'tait enseigne par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes
commencements, tant ils furent prmaturs; il me semble que de tout
temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre  peu prs sur
le papier les petites fantaisies de mon imagination.




XXIX


Chez grand'mre, au fond de ce placard aux reliques o se tenait le
livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y
avait aussi plusieurs autres choses vnrables. D'abord, un vieux
psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
de poupe, et qui avait d tre une merveille typographique  son
poque. Il tait ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
dissimuler sans peine;  l'poque des perscutions, des anctres  nous
avaient d souvent le porter, cach sous leurs vtements. Il y avait
surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbres de
Leyde ou d'Amsterdam, de 1702  1710, et portant de larges cachets de
cire dont le chiffre tait surmont d'une couronne de comte. Lettres
d'aeux huguenots qui,  la rvocation de l'dit de Nantes, avaient
quitt leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
abjurer. Ils crivaient  un vieux grand-pre, trop g alors pour
prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
ignor dans un coin de l'le d'Oleron. Ils taient soumis et respectueux
envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
conseil ou permission pour tout,--mme pour porter certaines perruques
dont la mode venait  Amsterdam en ce temps-l. Puis ils contaient leurs
affaires, sans un murmure jamais, avec une rsignation vanglique;
leurs biens tant confisqus, ils taient obligs de s'occuper de
commerce pour vivre l-bas; et ils espraient, disaient-ils, avec l'aide
de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.

En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
le charme des choses trs anciennes; je trouvais si trange de pntrer
ainsi dans cette activit d'autrefois, dans cette vie intime, dj
vieille de plus d'un sicle et demi.

Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre
l'glise romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces sicles
passs et si clairement dsigne,-- mes yeux du moins,--dans cette
tonnante prophtie apocalyptique: _... Et la bte est_ UNE VILLE, _et
ses sept ttes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.

Grand'mre, toujours austre et droite dans sa robe noire, ainsi
prcisment que l'on est convenu de se reprsenter les vieilles dames
huguenotes, avait t inquite, elle aussi, pour sa foi, sous la
Restauration, et, bien qu'elle ne murmurt jamais, elle non plus, on
sentait qu'elle gardait de cette poque un souvenir oppressant.

De plus, dans l'le,  l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
 notre ancienne habitation familiale, on m'avait montr la place o
dormaient plusieurs de mes anctres, exclus des cimetires pour avoir
voulu mourir dans la religion protestante.

Comment ne pas tre fidle, aprs tout ce pass? Il est bien certain que
si l'Inquisition avait t recommence, j'aurais subi le martyre
joyeusement comme un petit illumin.

Ma foi tait mme une foi d'avant-garde et j'tais bien loin de la
rsignation de mes ascendants; malgr mon loignement pour la lecture,
on me voyait souvent plong dans des livres de controverse religieuse;
je savais par coeur des passages des Pres, des dcisions des premiers
conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'tais
retors en arguments contre le papisme.

Et cependant un froid commenait par instants  me prendre; au temple
surtout, du gris blafard descendait dj autour de moi. L'ennui de
certaines prdications du dimanche; le vide de ces prires, prpares 
l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
l'indiffrence de ces gens endimanchs, qui venaient couter,--comme
j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une dception
cruelle--l'coeurant formalisme de tout cela!--L'aspect mme du temple me
dconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'tre
joli, sans oser l'tre trop; je me rappelle surtout certains petits
ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaaient 
regarder. C'tait un peu de ce sentiment que j'ai prouv plus tard 
l'excs dans ces temples de Paris visant  l'lgance et o l'on trouve
aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'paule... Oh! les
assembles des Cvennes! oh! les _pasteurs du dsert_!

De si petites choses, videmment, ne pouvaient pas branler beaucoup mes
croyances, qui semblaient solides comme un chteau bti sur un roc; mais
elles ont caus la premire imperceptible fissure, par laquelle, goutte
 goutte, une eau glace a commenc d'entrer.

O je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
la maison du Seigneur, c'tait dans le vieux temple de Saint-Pierre
d'Oleron; mon aeul Samuel, au temps des perscutions, avait d y prier
souvent, puis ma mre y tait venue pendant toute sa jeunesse... Et
j'aimais aussi ces petits temples de villages, o nous allions
quelquefois les dimanches d't: bien antiques pour la plupart, avec
leurs murs tout simples, passs  la chaux blanche; btis n'importe o,
au coin d'un champ de bl, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
retirs au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille alle
d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dpasse en charme religieux
ces humbles petits sanctuaires de nos ctes protestantes,--mme pas
leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
bretons, que j'ai tant aimes plus tard...

Je voulais toujours tre pasteur, assurment; d'abord il me semblait que
ce ft mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prires;
pouvais-je  prsent reprendre ma parole donne?

Mais, quand je cherchais, dans ma petite tte,  arranger cet avenir, de
plus en plus voil pour moi d'impntrables tnbres, ma pense se
portait de prfrence sur quelque glise un peu isole du monde, o la
foi de mon troupeau serait encore nave, o mon temple modeste serait
consacr par tout un pass de prires...

Dans l'le d'Oleron, par exemple!

Dans l'le d'Oleron, oui, c'tait l, au milieu des souvenirs de mes
aeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
d'effroi, ma vie sacrifie  la cause du Seigneur.




XXX


Mon frre tait arriv dans l'le dlicieuse.

Sa premire lettre date de l-bas, trs longue, sur un papier mince et
lger jauni par la mer, avait mis quatre mois  nous parvenir.

Elle fut un vnement dans notre vie de famille; je me rappelle encore,
pendant que mon pre et ma mre la dcachetaient en bas, avec quelle
joyeuse vitesse je montai quatre  quatre au second tage, pour appeler
dans leurs chambres ma grand'mre et mes tantes.

Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amrique, il y
avait un billet particulier pour moi et, en le dpliant, j'y trouvai une
fleur sche, sorte d'toile  cinq feuilles d'une nuance ple, encore
rose. Cette fleur, me disait mon frre, avait pouss et s'tait
panouie prs de sa fentre,  l'intrieur mme de sa maison tahitienne,
qu'envahissaient les verdures admirables de l-bas. Oh! avec quelle
motion singulire;--quelle avidit, si je puis dire ainsi,--je la
regardai et la touchai cette pervenche, qui tait une petite partie
encore colore, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et
si inconnue...

Ensuite je la serrai, avec tant de prcautions que je la possde encore.

Et, aprs bien des annes, quand je vins faire un plerinage  cette
case que mon frre avait habite sur l'autre versant du monde, je vis
qu'en effet le jardin ombreux d'alentour tait tout rose de ces
pervenches-l; qu'elles franchissaient mme le seuil de la porte et
entraient, pour fleurir dans l'intrieur abandonn.




XXXI


Aprs mes neuf ans rvolus, on parla un instant de me mettre au collge,
afin de m'habituer aux misres de ce monde, et, tendis que cette
question s'agitait en famille, je vcus quelques jours dans la terreur
de cette prison-l, dont je connaissais de vue les murs et les fentres
garnies de treillages en fer.

Mais on trouva, aprs rflexion, que j'tais une petite plante trop
dlicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui
pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manires; on conclut
donc  me garder encore.

Cependant je fus dlivr de M. Ratin. Un bon vieux professeur,  figure
ronde, lui succda,--qui me dplaisait moins, mais avec lequel je ne
travaillais pas davantage. L'aprs-midi, quand approchait l'heure de
son arrive, ayant bcl mes devoirs  la hte, j'tais toujours post 
ma fentre, pour le guetter derrire mes persiennes, avec mon livre de
leons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; ds que je le voyais
poindre,  un tournant, tout au bout de la rue l-bas, je commenais 
tudier...

Et en gnral, quand il entrait, je savais assez pour mriter au moins
la note assez bien qui ne me faisait pas gronder.

J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et
que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'aprs la
mthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan
Mahmoud. C'tait du reste le seul qui vt clair dans la situation; sa
conviction intime tait que je ne faisais rien, rien, moins que rien;
mais il montrait le bon got de ne pas se plaindre, et je lui en avais
une reconnaissance qui devint bientt affectueuse.

L't, pendant les trs chaudes journes, c'tait dans la cour que je
faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes
livres tachs d'encre, une table verte abrite sous un berceau de
lierre, de vigne et de chvrefeuille. Et comme on tait bien l, pour
flner dans une scurit absolue:  travers les treillages et les
branches vertes, sans tre vu, on voyait de si loin venir les dangers...
J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une
provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment
j'aurais pass l des heures de rverie tout  fait dlicieuse,--sans
ces remords obstins qui me revenaient  chaque instant, ces remords de
ne pas faire mes devoirs...

Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout prs, ce frais
bassin, entour de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte
depuis le dpart de mon frre. Sur sa petite surface rflchissante,
remue par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui
remontaient ensuite obliquement et venaient mourir  ma vote de
verdure,  l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans
cesse agites.

Ce berceau tait un petit recoin d'ombre tranquille, o je me faisais
des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas
j'coutais chanter les oiseaux exotiques dans les volires de la maman
d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des
toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.

Quelquefois je m'tendais de tout mon long, sur les bancs verts qui
taient l, pour regarder, par les trous du chvrefeuille, les nuages
blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux moeurs intimes des
moustiques, qui toute la journe tremblotent sur leurs longues pattes,
poss  l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention
captive sur le vieux mur du fond o se passaient, entre insectes, des
drames terribles: des araignes sournoises, brusquement sorties de leur
trou, attrapaient de pauvres petites bestioles tourdies,--que je
dlivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.

J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat,
tendrement aim, que j'appelais _la Suprmatie_, et qui fut le compagnon
fidle de mon enfance.

_La Suprmatie_, sachant les heures o je me tenais l, arrivait
discrtement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur
moi qu'aprs m'avoir interrog d'un long regard.

Il tait trs laid, le pauvre, tach bizarrement sur une seule moiti de
la figure; de plus, un accident cruel lui avait laiss la queue de
travers, casse  angle droit. Aussi devint-il bientt un sujet de
continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables
chattes angora se succdaient en dynastie. Quand j'allais la voir, aprs
s'tre informe de toutes les personnes de ma famille, elle manquait
rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait  me
donner le fou rire: Et... ton horreur de chat... est-il en bonne sant,
mon enfant?




XXXII


Cependant mon muse faisait de grands progrs, et il avait fallu y
placer des tagres nouvelles.

Le grand-oncle, visit trs souvent et de plus en plus intress  mon
penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses rserves de
coquilles une quantit de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une
bont et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes
classifications de Cuvier, Linn, Lamarck ou Bruguires, et je m'tonne
de l'attention que j'y prtais.

Sur un petit bureau trs ancien, qui faisait partie du mobilier de mon
muse, j'avais un cahier o, d'aprs ses notes, je recopiais, pour
chaque coquille tiquete soigneusement, le nom de l'_espce_, du
_genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_.

Et l, dans le demi-jour attnu qui tombait sur ce bureau, dans le
silence de ce petit recoin haut perch, isol, rempli dj d'objets
venus des plus extrmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de
la mer, quand mon esprit s'tait longuement inquit du changeant
mystre des formes animales et de l'infinie diversit des
coquilles,--avec quelle motion je transcrivais sur mon cahier, en face
du nom d'un _Spirifre_ ou d'un _Trbratule_, des mots comme ceux-ci,
enchants et pleins de soleil: Cte orientale d'Afrique, cte de
Guine, mer des Indes!

Dans ce mme muse, je me rappelle avoir prouv par une aprs-midi de
mars, un des plus singuliers symptmes de ce besoin de raction qui,
plus tard,  certaines priodes de complte dtente, devait me pousser
vers le bruit, le mouvement, la gaiet simple et brutale des matelots.

C'tait le mardi gras. Au beau soleil, j'tais sorti, avec mon pre,
pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentr de bonne
heure, je m'tais tout de suite rendu l-haut, pour m'amuser  mes
classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et
le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma
retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable
tristesse. C'tait, en beaucoup plus pnible, une impression dans le
genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de
gteaux, quand elle allait se perdre du ct des rues basses et des
remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite,
inattendue,--mais fort mal dfinie. Confusment, je souffrais d'tre
enferm, moi, et pench sur des choses arides, bonnes pour des
vieillards, quand dehors les petits garons du peuple, de tous les ges,
de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient,
sautaient, chantaient  plein gosier, ayant sur la figure des masques de
deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire;
j'en sentais mme l'impossibilit avec le dgot le plus ddaigneux. Et
je tenais beaucoup  rester l, ayant  finir de mettre en ordre la
_famille_ multicolore des _Purpurifres_, vingt-troisime des
_Gastropodes_.

Mais, c'est gal, ils me troublaient bien trangement, ces gens de la
rue!... Et alors, me sentant en dtresse, je descendis chercher ma mre,
la prier avec instance de monter me tenir compagnie. tonne de ma
demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), tonne
surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que
c'tait ridicule de la part d'un garon de dix ans bientt accomplis;
mais elle consentit tout de suite  venir, et s'installa, presque un peu
inquite, auprs de moi dans mon muse, une broderie  la main.

Oh! alors, rassrn, rchauff par sa bienfaisante prsence, je me
remis  l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant
seulement de temps  autre son cher profil se dcouper en silhouette sur
le carr clair de ma petite fentre, tandis que baissait le jour de
mars.




XXXIII


Je m'tonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
missionnaire.

Il me semble mme que j'aurais d trouver cela beaucoup plus tt, car de
tout temps je m'tais tenu au courant des missions vangliques, surtout
de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
plus petite enfance, j'tais abonn au _Messager_, journal mensuel, dont
l'image d'en-tte m'avait frapp de si bonne heure. Cette image, je
pourrais la ranger en premire ligne parmi celles dont j'ai parl
prcdemment et qui arrivent  impressionner en dpit du dessin, de la
couleur ou de la perspective. Elle reprsentait un palmier
invraisemblable, au bord d'une mer derrire laquelle se couchait un
soleil norme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
salut. Dans mes commencements tout  fait, quand, au fond de mon petit
nid rembourr d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que dform et
gristre, cette image m'avait donn  rver beaucoup; j'tais capable 
prsent d'apprcier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme excution,
mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil,  demi
abm dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant 
pleines voiles vers ce rivage inconnu.

Donc, quand on me questionnait maintenant, je rpondais: Je serai
missionnaire. Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
se sent pas trs sr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
me croyait plus. Ma mre elle-mme accueillait cette rponse avec un
sourire triste; d'abord c'tait dpasser ce qu'elle demandait de ma
foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
que ce serait autre chose, de plus tourment et de tout  fait
impossible  dmler pour le moment.

Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'taient
bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
risque,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
mettait pour un temps ma conscience en repos.

Ayant imagin cette solution-l, j'vitais d'y arrter mon esprit, de
peur d'y dcouvrir encore quelque pouvante. Du reste, l'eau glace des
sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
sur ma foi premire. Et par ailleurs, ma crainte ennuye de la vie et de
l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
de plomb demeurait baiss, impossible  soulever avec ses grands plis
lourds.




XXXIV


Dans ce qui prcde, je n'ai pas assez parl de cette Limoise, qui fut
le lieu de ma premire initiation aux choses de la nature. Toute mon
enfance est intimement lie  ce petit coin du monde,  ses vieux bois
de chnes,  son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou
des bruyres.

Pendant dix ou douze ts rayonnants, j'y passais tous mes jeudis
d'colier, et de plus j'en rvais, d'un jeudi  l'autre, pendant les
ennuyeux jours du travail.

Ds le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison
de campagne, avec Lucette, pour y rester, aprs les vendanges, jusqu'aux
premires fracheurs d'octobre,--et on m'y conduisait rgulirement tous
les mercredis soirs.

Rien que de s'y rendre me paraissait dj une chose dlicieuse. Trs
rarement en voiture--car elle n'tait gure qu' cinq du six kilomtres,
cette Limoise, bien qu'elle me semblt trs loin, trs perdue dans les
bois. C'tait vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en
aurais trouv le charme moins grand si c'et t du ct du nord.)

Donc, tous les mercredis soirs, au dclin du soleil,  des heures
variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du
frre an de Lucette, grand garon de dix-huit ou vingt ans qui me
faisait l'effet alors d'un homme d'ge mr. Autant que possible, je
marchais  son pas, plus vite par consquent que dans mes promenades
habituelles avec mon pre et ma soeur; nous descendions par les
tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des
matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient
jusqu' mon muse, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les
remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,--une porte
assez abandonne, o ne passe plus gure que des paysans, des
troupeaux,--et nous arrivions enfin sur la route qui mne  la rivire.

Deux kilomtres d'une avenue bien droite, borde en ce temps-l de vieux
arbres rabougris, qui taient absolument jaunes de lichen et qui
portaient tous la chevelure incline vers la gauche,  cause des vents
marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides
d'alentour.

Pour les gens qui ont sur le paysage des ides de convention, et
auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre
des peupliers et la montagne surmonte du vieux chteau, pour ces
gens-l, il est admis d'avance que cette pauvre route est trs laide.

Moi, je la trouve exquise, malgr les lignes unies de son horizon. De
droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages o
des troupeaux de boeufs se promnent. Et en avant, sur toute l'tendue du
lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu
tristement, comme un long rempart: c'est l'arte du plateau pierreux
d'en face, au bas duquel la rivire coule; c'est l'autre rive, plus
leve que celle-ci et d'une nature diffrente, mais aussi plane, aussi
monotone. Et dans cette monotonie rside prcisment pour moi le charme
trs incompris de nos contres; sur de grands espaces, souvent la
tranquillit de leurs lignes est ininterrompue et profonde.

Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le
plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rves d'colier
sont rests poss sur ses lointains plats, o de temps en temps il
m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne
m'ait pas dfigure avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est
absolument  moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par
consquent  m'en contester la proprit.

La somme de charme que le monde extrieur nous fait l'effet d'avoir,
rside en nous-mmes, mane de nous-mmes; c'est nous qui la
rpandons--pour nous seuls, bien entendu,--et elle ne fait que nous
revenir. Mais je n'ai pas cru assez tt  cette vrit pourtant bien
connue. Pendant mes premires annes toute cette somme de charme tait
donc localise dans les vieux murs ou les chvrefeuilles de ma cour,
dans nos sables de l'le, dans nos plaines d'herbages ou de pierres.
Plus tard, en parpillant cela partout, je n'ai russi qu' en fatiguer
la source. Et j'ai, hlas! beaucoup dcolor, rapetiss  mes propres
yeux ce pays de mon enfance--qui est peut tre celui o je reviendrai
mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits  m'y faire
les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop
crasants souvenirs d'ailleurs...

...J'en tais  dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas
joyeux, cette route-l pour me diriger vers cette assise lointaine de
rochers qui fermait l-bas les prairies, vers cette rgion des chnes et
des pierres, o la Limoise est situe et que mon imagination d'alors
grandissait trangement.

La rivire qu'il fallait traverser tait au bout de l'avenue si droite
de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que
tourmentaient les vents d'ouest. Trs changeante, cette rivire, soumise
aux mares et  tous les caprices de l'Ocan voisin. Nous la passions
dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mmes bateliers de tout
temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures
noircies de soleil.

Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul
subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris
se voyaient encore; dans ma petite tte, les distances s'exagraient
brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout tait chang,
le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui
venaient s'y poser; rien n'tait plus ici comme dans ces abords de la
ville, marais et prairies, o se faisaient mes promenades des autres
jours de la semaine. Et ces diffrences que d'autres n'auraient pas
aperues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon
temps  observer si minutieusement les plus infimes petites choses de
la nature, qui m'abmais dans la contemplation des moindres mousses.
Mme les crpuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de
particulier que je dfinissais mal; gnralement,  l'heure o nous
arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi
regard, du haut de l'espce de plateau solitaire o nous tions, il me
paraissait s'largir plus que de coutume, tandis que s'enfonait son
disque rouge derrire les plaines de hauts foins que nous venions de
quitter.

La rivire ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route
pour prendre des sentiers  peine tracs, dans une rgion odieusement
profane aujourd'hui mais exquise en ce temps-l, qui s'appelait les
Chaumes.

Ces Chaumes taient un bien communal, dpendant d'un village dont on
apercevait l-bas l'antique glise. N'appartenant donc  personne, ils
avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'taient
qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, lgrement ondul
et couvert d'un tapis de plantes sches, courtes, odorantes, qui
craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de
microscopiques mouches, vivait l, bizarrement color, sur des
fleurettes rares.

On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des
bergres qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand
air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mlancoliques,
brls de soleil, taient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils
en avaient dj le parfum de serpolet et de marjolaine.

Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.--Or,
j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait driver de ces gros frelons
terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le coeur de certains
chnes et qu'on dtruisait au printemps en allumant de grands feux
alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes
basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles taient vieilles,
vieilles, gristres; des fleurons gothiques, des blasons  moiti
effacs surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours
entrevues  la mme heure,  la lumire mourante,  la tombe du
crpuscule, elles voquaient dans mon esprit le mystre du temps pass;
surtout elles attestaient l'antiquit de ce sol rocheux, trs antrieur
 nos prairies de la ville qui ont t gagnes sur la mer, et o rien ne
remonte beaucoup plus loin que l'poque de Louis XIV.

Aprs le Frelin, je commenais  regarder en avant de moi dans les
sentiers, car en gnral on ne tardait pas  apercevoir Lucette, venant
 notre rencontre, en voiture ou  pied, avec son pre ou sa mre. Et
ds que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller
l'embrasser.

On franchissait le village, en longeant l'glise--une antique petite
merveille du XIIe sicle, du style roman le plus recul et le plus
rare;--alors, le crpuscule s'teignant toujours, on voyait surgir
devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composs
surtout de chnes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on
s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant
le puits o les boeufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on
ouvrait le vieux petit portail; on pntrait dans la premire cour,
espce de prau d'herbe, dj plong dans l'ombre tout  fait obscure de
ses arbres de cent ans.

L'habitation tait entre cette cour et un grand jardin un peu 
l'abandon, qui confinait aux bois de chnes. En entrant dans les
appartements trs anciens, aux murailles peintes  la chaux blanche et
aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma
papillonnette, toujours accroche  la mme place, prte pour les
chasses du lendemain...

Aprs dner, on allait gnralement s'asseoir au fond du jardin, sur les
bancs d'un berceau adoss aux vieux murs d'enceinte,--adoss  tout
l'inconnu de la campagne noire o chantaient les hiboux des bois. Et
tandis qu'on tait l, dans la belle nuit tide seme d'toiles, dans le
silence sonore plein de musiques de grillons, tout  coup une cloche
commenait  tinter, trs loin mais trs clair, l-bas dans l'glise du
village.

Oh! L'_Anglus_ d'chillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs
d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fle mais argentine
encore, comme ces voix trs vieilles, qui ont t jolies et qui sont
restes douces! Quel charme de pass, de recueillement mlancolique et
de paisible mort, ce son-l venait rpandre dans l'obscurit limpide de
la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, ingale dans le
lointain, tantt assourdie, tantt rapproche, au gr des souffles
tides qui remuaient l'air. Je songeais  tous les gens qui devaient
l'couter, dans les fermes isoles; je songeais surtout aux endroits
dserts d'alentour, o il n'y avait personne pour l'entendre, et un
frisson me venait  l'ide des bois proches voisins, o sans doute les
dernires vibrations devaient mourir...

Un conseil municipal, compos d'esprits suprieurs, aprs avoir affubl
le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore,
a supprim maintenant cet _Anglus_. Donc, c'est fini; on n'entendra
plus jamais, les soirs d't, cet appel sculaire...

Aller se coucher ensuite tait une chose trs gayante, surtout avec la
perspective du lendemain jeudi qui prdisposait  s'amuser de tout.
J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui taient au
rez-de-chausse de la grande maison solitaire; aussi, jusqu' ma
douzime anne m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la
mre de Lucette, derrire des paravents qui me faisaient un logis
particulier. Dans mon rduit se trouvait une bibliothque Louis XV,
vitre, remplie de livres de navigation du sicle dernier, de journaux
de marine ferms depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y
avait, tous les ts, les mmes imperceptibles petits papillons, qui
entraient dans le jour par les fentres ouvertes et qui dormaient l
poss, les ailes tendues. Des incidents, qui compltaient la soire,
survenaient toujours au moment o on allait s'endormir: une intempestive
chauve-souris qui faisait son entre, tournoyant comme une folle autour
des flambeaux; ou une norme phalne bourdonnante qu'il fallait chasser
avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se dchanait,
tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches;
rouvrant les vieilles fentres qu'on avait fermes, branlant tout!

J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise,
tels qu'ils m'apparaissaient,  cette poque o tout tait plus grand
qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...




XXXVI


C'est vers le moment o j'en suis rendu,--ma onzime anne environ,--que
se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appele  tre bientt
en trs haute faveur enfantine auprs de moi. (Antoinette avait quitt
le pays; Vronique tait oublie.)

Elle s'appelait Jeanne et elle tait d'une famille d'officiers de marine
lie  la ntre, comme celle des D***, depuis un bon sicle. Son an de
deux ou trois ans, je n'avais gure pris garde  elle au dbut, la
trouvant trop bb sans doute.

Elle avait d'ailleurs commenc par montrer une petite figure de chat
trs drle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop
fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis,
bientt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir
tout  fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Trs
malicieuse, aussi sociable que j'tais sauvage; aussi lance dans les
bals et les soires d'enfants que j'en tais tenu  l'cart, elle me
semblait alors possder le dernier mot de l'lgance mondaine et de la
coquetterie comme il faut.

Et malgr la grande intimit de nos familles, il tait manifeste que ses
parents voyaient nos relations d'un mauvais oeil, trouvant mal  propos
sans doute qu'elle et pour camarade un garon. J'en souffrais beaucoup,
et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il
a fallu des annes passes, il a fallu que je devinsse presque un jeune
homme pour pardonner  son pre et  sa mre les humiliations que j'en
avais ressenties.

Il en rsultait pour moi un dsir d'autant plus grand d'tre admis 
jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite
princesse inaccessible de contes de fes; raillait impitoyablement mes
timidits, mes gaucheries de maintien, mes entres manques dans des
salons; c'tait entre nous un change de pointes trs comiques, ou
d'impayables petites galanteries.

Quand j'tais invit  passer une journe chez elle, j'en jouissais 
l'avance, mais j'en avais gnralement des dboires aprs, car je
commettais toujours des maladresses dans cette famille, o je me sentais
incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir  dner  la maison, il
fallait que ce ft ngoci de longue main par grand'tante Berthe, qui
faisait autorit chez ses parents.

Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec
admiration la ferie de _Peau-d'ne_ qu'elle avait vu jouer.

Elle ne perdit pas son temps, cette fois-l, car Peau-d'ne devait
m'occuper pendant quatre on cinq annes, me prendre les heures les plus
prcieuses que j'aie jamais gaspilles dans le cours de mon existence.

En effet, nous conmes ensemble l'ide de monter cela sur un thtre
qui m'appartenait. Cette Peau-d'ne nous rapprocha beaucoup. Et, peu 
peu, ce projet atteignit dans nos ttes des proportions gigantesques; il
grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours
plus,  mesure que nos moyens d'excution se perfectionnaient. Nous
brossions de fantastiques dcors; nous habillions, pour les dfils,
d'innombrables petites poupes. Vraiment, je serai oblig de reparler
plusieurs fois de cette ferie, qui a t une des choses capitales de
mon enfance.

Et mme aprs que Jeanne s'en fut lasse, je continuai seul,
surenchrissant toujours, me lanant dans des entreprises rellement
grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi
des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rves
d'habitations enchantes, de luxes tranges que j'ai plus ou moins
raliss plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la
premire fois, sur ce thtre de Peau-d'ne; au sortir de mon mysticisme
des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimre de ma
vie a t d'abord essaye, mise en action sur cette trs petite
scne-l. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers dcors inachevs
s'enfermrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de
tranquille spulture.

Et, puisque j'en suis  anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour
terminer: ces dernires annes, avec Jeanne devenue une belle dame, nous
avons form vingt fois le projet de rouvrir ensemble les botes o
dorment nos petites poupes mortes,--mais la vie a prsent s'en va si
vite que nous n'en avons jamais trouv le temps, ni ne le trouverons
jamais.

Nos enfants, peut-tre, plus tard?--ou, qui sait, nos petits-enfants!
Un jour futur, quand on ne pensera plus  nous, ces successeurs
inconnus, en furetant au fond des plus mystrieux placards, feront
l'tonnante dcouverte de lgions de petits personnages, nymphes, fes
et gnies, qui furent habills par nos mains...




XXXVII


Il parat que certains enfants du pays du Centre ont une proccupation
grande de voir la mer. Moi, qui n'tais jamais sorti de nos plaines
monotones, je rvais de voir des montagnes. Je me reprsentais de mon
mieux ce que cela pouvait tre; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
j'en avais mme peint dans des dcors de Peau-d'ne. Ma soeur, pendant un
voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoy des descriptions,
m'en avait crit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
d'ordinaire  des enfants de l'ge que j'avais alors. Et mes notions
s'taient compltes de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
rapportes pour mon stroscope. Mais je dsirais ardemment voir la
ralit de ces choses.

Or, un jour, comme  souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
vnement dans la maison. Elle tait d'un cousin germain de mon pre,
lev jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
causes, n'avait plus donn signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
au monde, on avait dj compltement cess de parler de lui dans la
famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'tait lui qui crivait,
demandant que le lien ft renou; il habitait, disait-il, une petite
ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonait qu'il avait
des fils et une fille, dans les ges de mon frre et de ma soeur. Sa
lettre tait trs affectueuse, et on lui rpondit de mme, en lui
apprenant notre existence  tous les trois.

Puis, la correspondance ayant continu, il fut dcid qu'on m'enverrait
passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait l, comme
pendant nos voyages dans l'le, son rle de mre auprs de moi.

Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et
aussi ces nouveaux cousins tombs du ciel,--tout cela devait l'objet de
mes constantes rveries jusqu'au mois d'aot, moment fix pour notre
dpart.




XXXVIII


La petite Jeanne tait venue passer la journe  la maison; c'tait  la
fin de mai, pendant ce mme printemps d'attente, et j'avais douze ans.
Toute l'aprs-midi, nous avions fait manoeuvrer sur la scne des poupes
de cinq  six centimtres de long, en porcelaine articule; nous avions
peint des dcors; nous avions travaill  Peau-d'ne, enfin,--mais 
Peau-d'ne premire manire--au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
de pinceaux, de retailles de carton, de papier dor et de morceaux de
gaze. Puis, l'heure de descendre  la salle  manger approchant, nous
avions serr nos prcieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
consacre depuis ce jour-l--et dont l'intrieur, en sapin neuf, avait
une odeur rsineuse trs persistante.

Aprs dner, pendant le long crpuscule tranquille, on nous emmena tous
deux ensemble  la promenade.

Mais--surprise qui commena de m'attrister--dehors il faisait presque
froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
lieu de nous conduire hors de ville vers les alles et les routes
toujours animes de promeneurs, ce fut du ct du grand jardin de la
Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs aprs le
soleil couch.

En nous y rendant, par une longue rue droite o il n'y avait aucun
passant, comme nous arrivions prs de la chapelle des Orphelines, nous
entendmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortge
sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
leurs mousselines de mai. Aprs avoir fait un tour dans le quartier
dsert et avoir chant une ritournelle mlancolique, la modeste
procession, avec ses deux ou trois bannires, rentra sans bruit;
personne ne l'avait regarde dans la rue, o, d'un bout  l'autre, nous
tions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regarde non
plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait tre galement vide. Cette
pauvre petite procession d'enfants abandonnes avait achev de me
serrer le coeur, en ajoutant  mon dsenchantement sur les soires de mai
la conscience de la vanit des prires et du nant de tout.

Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
froid dcidment, et nous frissonnions, tout tonns, sous nos costumes
de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
nuance frache et clatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
absolument vides; la magnificence des verts s'talait pour les regards
de personne, sous un ciel immobile, d'un gris ple et glac. Et le long
des parterres, c'tait une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
semblaient s'tre tromps de saison et frissonner comme nous, sous ce
crpuscule subitement refroidi.

J'ai souvent trouv du reste que les mlancolies des printemps dpassent
celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
dception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
nous manquer.

Dans le dsorientement o ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
faire  Jeanne une niche de gamin.

Il me venait parfois de ces tentations-l avec elle, pour me venger de
son esprit, plus prcocement appoint et moqueur que le mien. Je
l'engageai donc  sentir de prs des lis qui taient charmants, et,
tandis qu'elle se penchait, d'une trs lgre pousse derrire les
cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
de pollen jaune. Elle fut indigne! Et le sentiment d'avoir commis un
acte de mauvais got acheva de me rendre pnible notre retour de
promenade.

Les belles soires de mai!... J'avais pourtant gard, de celles des
annes prcdentes, un souvenir autrement doux; elles taient donc
ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
vite, si mal finie, cette journe d'amusement avec Jeanne! En moi-mme,
je conclus  ce mortel: Ce n'est que a! qui est devenu dans la suite
une de mes plus ordinaires rflexions, et que j'aurais aussi bien pu
prendre pour devise...

En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
l'aprs-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
imprgn tous nos objets de thtre. Eh bien, pendant trs longtemps,
pendant un an, deux ans, ou plus, cette mme senteur du coffre de
Peau-d'ne me rappela obstinment cette soire de mai, et son immense
tristesse qui fut une des plus singulires de ma vie d'enfant. Du
reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus gure retrouv ces angoisses
sans cause connue et doubles de cette anxit de ne pas comprendre, de
se sentir perdre pied toujours dans les mmes insondables dessous; je
n'ai plus gure souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
choses-l ont t spciales  mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): Journal de mes grandes
tristesses inexpliques, et des quelques gamineries d'occasion par
lesquelles j'ai tent de m'en distraire.




XXXIX


C'est aussi vers cette poque que j'adoptai d'une faon presque
exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et
travailler  Peau-d'ne. Je m'installai l comme en pays conquis,
encombrant tout et n'admettant pas la possibilit d'tre gnant.

D'abord tante Claire tait la personne qui me gtait le plus. Et si
soigneuse de mes petites affaires!  propos d'un talage de choses
extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre
souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les lytres de
scarabe qui devaient orner les costumes des nymphes de la ferie--quand
une fois je lui avait dit: Je te confie tout a, bonne tante! je
pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.

Et puis une des attractions du lieu tait l'ours aux pralines: j'entrais
souvent rien que pour lui rendre visite. Il tait en porcelaine et
habitait un coin de la chemine, assis sur son arrire-train. D'aprs
une convention passe avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tte
tourne de ct (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il
contenait dans son intrieur une praline ou un bonbon  mon intention.
Quand j'avais mang, je lui remettais soigneusement la figure au milieu
pour indiquer mon passage, et je m'en allais.

Tante Claire s'employait aussi  Peau-d'ne; elle travaillait dans les
costumes et je lui donnais sa tche chaque jour. Elle avait surtout
l'entreprise de la coiffure des fes et des nymphes; sur leurs ttes de
porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des
postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles parses au
moyen d'imperceptibles fers...

Puis, quand je me dcidais  commencer mes devoirs, dans la fivre de la
dernire demi-heure, aprs avoir gaspill mon temps en flneries de tous
genres, c'tait encore tante Claire qui venait  mon secours; elle
prenait en main l'norme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes
mots pour les thmes ou les versions. Elle s'tait habitue mme  lire
le grec, afin de m'aider  apprendre mes leons dans cette langue. Et,
pour cet exercice, je l'entranais toujours dans un escalier, o je
m'tendais aussitt sur les marches, les pieds plus hauts que la tte:
deux ou trois annes durant, ce fut ma pose classique pendant la
rcitation de la _Cyropdie_ ou de l'_Iliade_.




XL


C'tait une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
dchanait sur la Limoise, rendant le retour impossible.

Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc  la
rigueur me bercer de cette esprance, les jours o mes devoirs n'taient
pas finis... (Car un professeur sans piti avait inaugur les devoirs du
jeudi; il fallait maintenant traner avec soi l-bas des cahiers, des
livres; mes pauvres journes de plein air en taient tout assombries.)

Or, un soir que l'orage dsir tait venu avec une violence superbe,
vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurs,
dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus orns seulement de deux
ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
la dernire main  une _russite_, sous les regards de sa maman; moi,
jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
sons vieillots, et trouvant dlicieuse cette musiquette du temps pass,
ainsi mle au fracas lourd des grands coups de tonnerre...

La russite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
tranaient sur une table, et aprs avoir, d'un clignement d'yeux,
constat pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout  coup: Et
ton _Histoire_ de Duruy, o l'as-tu mise?

--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, o tait-il, ce livre? Un livre
tout neuf,  peine barbouill encore...--Ah! mon Dieu!... l-bas, oubli
au fond du jardin, dans les derniers carrs d'asperges!... (Pour faire
mes tudes historiques, j'avais adopt ces carrs d'asperges, qui, en
t, deviennent des espces de bocages d'une haute verdure herbace trs
lgre; de mme que certaine alle de noisetiers, touffue, impntrable,
ombreuse comme un souterrain vert, tait le lieu choisi pour le travail
incomparablement plus pnible de la versification latine.) Cette fois,
par exemple, je fus grond par la maman de Lucette, et on dcida
d'aller, sance tenante, au secours de ce livre.

Une expdition s'organisa: en tte, un domestique portant une lanterne
d'curie; derrire lui, Lucette et moi, en sabots, tenant  grand'peine
un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.

Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
j'coutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait tonnant et
sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
aveugls dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
chnes voisins, o se faisait un bruit continuel de fracassement de
branches...

Dans les carrs d'asperges, nous retrouvmes, toute trempe d'eau, tout
clabousse de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des
escargots, moustills sans doute par la pluie prochaine, l'avaient mme
visite en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
luisante...

Eh bien! ces tranes d'escargots sur ce livre ont persist longtemps,
prserves par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
avaient le don de me rappeler mille choses,--grce  ces associations
comme il s'en est fait de tout temps dans ma tte, entre les images mme
les plus disparates, pourvu qu'elles aient t rapproches une seule
fois,  un moment favorable, par un simple hasard de simultanit.

La nuit, regards  la lumire, ces petits zigzags luisants, sur cette
couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
le vieux son grle du piano domin par le bruit du grand orage; et ils
ramenaient aussi une apparition qui m'tait venue ce soir-l (aide par
une gravure de Teniers accroche  la muraille), une apparition de
petite personnages du sicle pass dansant  l'ombre, dans des bois
comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une vocation, qui
s'tait faite en moi, de gaiets pastorales du vieux temps,  la
campagne, sous des chnes.




XLI


Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme
quelquefois, n'et t le remords de ces devoirs jamais finis.

On me reconduisait en voiture, ou  ne, ou  pied jusqu' la rivire.
Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repass sur
l'autre bord, je trouvais toujours mon pre et ma soeur venus  ma
rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait
au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la
joie de revoir maman, les tantes et la chre maison.

Quand on entrait en ville, par la vieille porte isole, il faisait tout
 fait nuit, nuit d't ou de printemps; en passant devant la caserne
des quipages, on entendait les musiques familires de tambours et de
clairons annonant l'heure htive du coucher des matelots.

Et, en arrivant au logis, c'tait gnralement au fond de la cour que je
retrouvais les chres robes noires, assises,  la belle toile ou sous
les chvrefeuilles.

Au moins, si les autres taient rentres, j'tais sr de trouver l
tante Berthe, seule, toujours indpendante de caractre, et ddaigneuse
des rhumes du soir, des fracheurs du serein; aprs m'avoir embrass,
elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et
disait: Oh! tu sens la Limoise, petit!

Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de l-bas, on
rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton,
de je ne sais quoi d'aromatique, qui tait particulier  ce recoin de la
terre.




XLII


 propos de Limoise, j'ai la vanit de conter un de mes actes, qui fut
vraiment hroque comme obissance, comme fidlit  une parole donne.

Cela se passait un peu avant ce dpart pour le Midi, dont mon
imagination tait si proccupe; par consquent, vers le mois de juillet
qui suivit mes douze ans accomplis.

Un certain mercredi, aprs m'avoir fait partir de meilleure heure que de
coutume, afin d'tre sr que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
sur mes instances pressantes,  me conduire hors de ville; puis on me
permit, pour une fois, de continuer jusqu' la Limoise seul, comme un
grand garon.

Au passage de la rivire, je tirai de ma poche, dj avec une indicible
honte devant les vieux bateliers tanns par la mer, la cravate de soie
blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par prcaution contre la
fracheur de l'eau.

Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brl par un
ardent soleil, j'excutai le serment qu'on avait exig de moi au dpart:
j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
amrement ridicule, quand une petite bergre tait l, tte nue, gardant
ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garons, qui
sortaient de l'cole sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
tonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...

Ils passrent  ct de moi, regardant de prs, sous le nez, ce petit
monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
C'est le marquis de Carabas! et ils se mirent tous  rire. Cependant,
je continuai ma route sans broncher, sans rpondre, malgr le sang qui
m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
en-tout-cas ouvert!

Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
chemin sans relever des injures lances par de pauvres gens ignorants
des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
cette scne!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
d'aussi mritoire.

Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
l'ge mr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux prcautions
excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
quand vint la priode des ractions extrmes, de noircir ma poitrine au
soleil et de l'exposer  tous les vents du ciel.




XLIII


La tte  la portire d'un wagon qui filait trs vite, je demandais  ma
soeur, assise en face de moi:

--Est-ce que ce ne sont pas dj des montagnes?

--Pas encore, rpondait-elle, ayant toujours en tte le souvenir des
Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!

La journe d'aot tait chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
du Midi nous emportait. Nous tions en route pour chez nos cousins
inconnus!...

--Oh! mais a?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
apercevant de mes yeux carquills quelque chose de plus haut que tout,
qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.

Elle se pencha:

--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas trs
leves cependant, mais enfin...

Tout nous amusa, le soir  l'htel, dans une ville o il fallut nous
arrter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
survint, tandis que nous tions accouds  notre balcon de louage,
regardant s'assombrir les montagnes bleutres et coutant les grillons
chanter.

Le lendemain, troisime jour de notre voyage qui se faisait par tapes,
nous frtmes une voiture drle, pour nous faire conduire dans la petite
ville, bien perdue en ce temps-l, o nos cousins habitaient.

Par des dfils, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
nouveaut de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'lever au milieu
de l'immense uniformit des plaines, ici les maisons, rougetres autant
que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
plus bruns parlaient un langage incomprhensible, et je regardais
surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusit
chez nos paysannes, portant sur leur tte des fardeaux, des gerbes, ou
de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence tait
tendue, vibrante, dangereusement charme par cette premire rvlation
d'aspects trangers et inconnus.

Vers le soir, au bord d'une de ces rivires du Midi qui bruissent sur
des lits plats de galets blancs, nous arrivmes  la petite ville
singulire qui tait le but de notre voyage. Elle avait encore ses
vieilles portes ogivales, ses hauts remparts  mchicoulis, ses rues
bordes de maisons gothiques, et le rouge de sanguine tait la teinte
gnrale de ses murailles.

Un peu intrigus et mus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
ne connaissions mme pas les portraits, et qui sans doute guettaient
notre arrive, viendraient  notre rencontre... Tout  coup, nous vmes
paratre un grand jeune homme donnant le bras  une jeune fille en robe
de mousseline blanche; alors, sans la moindre hsitation rciproque,
nous changemes un signe de reconnaissance: nous nous tions retrouvs.

 leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
attendaient, accueillants, et tous deux ayant conserv dans leur
vieillesse dj grise les traces d'une remarquable beaut. Ils avaient
une vieille maison Louis XIII,  l'angle d'une de ces places rgulires
entoures de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dall de pierres un peu roses
et orn d'une norme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mmes
pierres, trs large comme un escalier de chteau, avec une curieuse
rampe en fer forg, menait aux appartements en boiseries anciennes de
l'tage suprieur. Et le pass dont ces choses voquaient le souvenir,
je le sentais diffrent de celui de la Saintonge et de l'le,--le seul
avec lequel je me fusse un peu familiaris jusqu' ce jour.

Aprs dner, nous allmes nous asseoir tous ensemble au bord de la
rivire bruissante, sur une prairie, parmi des centaures et des
marjolaines qu'on devinait dans l'obscurit  leur pntrante odeur. Il
faisait trs chaud, trs calme, et d'innombrables grillons chantaient.
Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
d'toiles dans du bleu si profond. La diffrence en latitude n'tait
cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attidissent nos
hivers, embrument aussi parfois nos soires d't; donc, ce ciel toil
pouvait tre plus pur en effet que celui de mon pays, plus _mridional_.

Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleutres
que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
donnant cette impression de dpaysement que j'avais tant dsire,
m'indiquant que mon premier petit rve tait bien rellement accompli...

Je devais revenir passer plusieurs ts dans ce village et m'y
acclimater au point d'apprendre le patois mridional que les bonnes gens
y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont t la Saintonge
et celui-l, ensoleills tous deux.

La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
que bien plus tard,  dix-sept ans, et j'ai t trs long  l'aimer,--ce
qui fait sans doute que je l'ai aime davantage. Elle m'avait caus
d'abord une oppression et une tristesse extrmes; ce fut mon frre Yves
qui commena de m'initier  son charme mlancolique, de me faire
pntrer dans l'intimit de ses chaumires et de ses chapelles des bois.
Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Trguier exera
sur mon imagination, trs tard, vers mes vingt-sept ans, dcida tout 
fait mon amour pour cette patrie adopte.




XLIV


Le lendemain de mon arrive chez l'oncle du Midi, on me prsenta comme
camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des
surnoms prcds d'un article dterminatif. C'taient la Maricette et la
Titi, deux petites filles de dix  onze ans (toujours des petites
filles), et le Mdou, leur frre cadet, presque un bb qui comptait
peu.

Comme j'tais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgr ces
aperus que j'avais peut-tre sur des choses situes au del du champ
ordinaire de la vue des petits,--nous formmes tout de suite une bande
des plus sympathiques, et notre association dura mme plusieurs ts.

Sur tous les coteaux d'alentour, le pre de ces petits Peyral possdait
des bois, des vignes, o nous devnmes les matres absolus; personne
n'y contrlait nos entreprises, mme les plus saugrenues. Dans ce
village en pleine campagne, o nos familles taient si respectes par
les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvnient 
nous laisser errer  l'aventure. Nous partions donc tous les quatre ds
le matin, pour des expditions mystrieuses, pour des dnettes dans les
vignes loignes ou des chasses aux papillons introuvables; enrlant
mme quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prts  nous
suivre avec soumission. Et, aprs la surveillance de tous les instants 
laquelle j'avais t habitu jusque-l, une libert pareille devenait un
changement dlicieux. Une vie toute nouvelle d'indpendance et de grand
air commenait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque
dire que c'tait la continuation de ma solitude, car j'tais l'an de
ces enfants qui partageaient mes jeux trs fantasques, et il y avait des
abmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du
rve...

J'tais d'ailleurs le chef incontest de la troupe; la Titi seule avait
quelques rvoltes tout de suite apaises; gentiment ils ne songeaient
tous qu' me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.

C'est la premire petite bande que j'aie mene. Plus tard, pour mes
amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles  conduire; mais, de
tout temps, j'ai prfr les composer ainsi d'tres plus jeunes que moi,
plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrlant pas mes
fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.




XLV


Comme devoirs de vacances on m'avait simplement impos de lire
_Tlmaque_ (mon ducation, on le voit, avait des cts un peu
suranns). C'tait dans une petite dition du XVIIIe sicle, en
plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
je voyais assez nettement la Grce, la blancheur de ses marbres sous son
ciel pur, et mon esprit s'ouvrait  une conception de l'antiquit qui
tait bien plus paenne sans doute que celle de Fnelon: Calypso et ses
nymphes me charmaient...

Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
dans deux endroits de prdilection: le jardin de mon oncle et son
grenier.

Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
s'tendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermes,
constamment obscur. Les vieilleries des sicles passs, qui dormaient
l, sous de la poussire et des arantles, m'avaient attir ds les
premiers jours; puis, peu  peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
clandestinement, avec mon _Tlmaque_, aprs le dner de midi, sr qu'on
ne viendrait pas m'y chercher.  cette heure d'ardent soleil, il
semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
l'auvent d'une des lucarnes, d'o jaillissait alors un flot
d'blouissante lumire; puis, m'avanant sur le toit, je m'accoudais
contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dores, et je me
mettais  lire.  porte de ma main, schaient sur ce mme toit des
milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver tales dans des claies
en roseaux; surchauffes au soleil, rides, cuites et recuites, elles
taient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
des abeilles, des gupes, qui en mangeaient  discrtion comme moi,
tombaient alentour, les pattes en l'air, pmes d'aise et de chaleur.
Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
dans le lointain, couvertes des mmes prunes, visites par les mmes
bourdonnantes abeilles.

On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient  la
maison de mon oncle; bordes de maisons du moyen ge, elles se
terminaient chacune par une porte ogivale perce dans le haut mur
d'enceinte en pierres rouges. Tout le village tait alourdi et chaud,
silencieux dans la torpeur du midi d't; on n'entendait que le bruit
confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
immondices dessches des rues. Et au loin, les montagnes, inondes de
soleil, s'levaient dans l'immobile ciel bleu.

Je lisais _Tlmaque_  trs petites doses; trois ou quatre pages
suffisaient  ma curiosit, et mettaient du reste ma conscience en repos
pour la journe; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.

Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
n'attenait pas  la maison, il tait, comme tous les autres jardins,
situ en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
une norme clef.  certains jours, j'allais m'isoler l, emportant
_Tlmaque_ et ma papillonnette.

Il y avait plusieurs pruniers, d'o tombaient, trop mres, sur la terre
brlante, ces mmes dlicieuses prunes qu'on mettait scher sur les
toits; le long des vieilles alles couraient des vignes dont les raisins
musqus taient dvors par des lgions de mouches et d'abeilles. Et
tout le fond,--car il tait trs grand, ce jardin,--tait abandonn 
des luzernes, comme un simple champ.

Le charme de ce vieux verger tait de s'y sentir enclos, enferm 
double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.

Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et o se
passa, deux ts plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il tait
adoss au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
grille par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien dfinir
pourquoi, une impression de pays chaud. (Et en effet, dans des
jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouv plus tard ces mmes
senteurs lourdes et ces mmes aspects.) Il tait visit de temps en
temps par des papillons rares, jamais rencontrs ailleurs, qui, vus de
face, taient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regards en
ct, luisaient de beaux reflets de mtal bleu, tout  fait comme ces
exotiques de la Guyane, piqus dans les vitrines de l'oncle au muse.
Trs mfiants, trs difficiles  attraper, ils se posaient un instant
sur les graines parfumes des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
mur; moi, alors, mettant un pied dans une brche des pierres, je me
hissais jusqu'au fate, pour les regarder fuir,  travers la campagne
accable et silencieuse; et je restais l un long moment accoud en
contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'levaient les
montagnes boises, ayant  et l des dbris de chteaux, des tours
fodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de mas ou
de bl noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche
cintr, le seul des environs qui ft blanchi  la chaux comme une entre
de ville d'Afrique.

Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonait
l'arrive prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.




XLVI


Castelnau! c'est un nom ancien qui voque pour moi des images de soleil,
de lumire pure sur des hauteurs, de calme mlancolique dans des ruines,
de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des
sicles.

Sur une des montagnes boises environnantes, ce vieux chteau de
Castelnau tait perch, dcoupant en l'air l'amas rougetre de ses
terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.

Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tte lointaine au-dessus
des murs d'enceinte.

C'tait du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la
chose qu'on regardait malgr soi de partout: cette dentelure de pierres
de couleur de sanguine mergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine
pose en couronne sur un pidestal garni d'une belle verdure de
chtaigniers et de chnes.

Ds le jour de mon arrive, j'avais aperu cela du coin de l'oeil, trs
tonn et attir par ce vieux nid d'aigle, qui avait d tre tellement
superbe, au sombre moyen ge. Or, c'tait prcisment une coutume d't
dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,
pour dner et passer la journe chez le propritaire: un vieux prtre,
qui habitait l haut un pavillon confortable accroch au flanc des
ruines.

Il y avait fte et ferie pour moi ces jours-l.

Tous ensemble, on partait, assez matin pour tre sorti de la plaine
chaude avant les heures ardentes. Aussitt arriv  la base de la
montagne, on trouvait la fracheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait
de son beau manteau vert. Sous une vote de grands chnes, sous une
feuille touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,
toute la famille  la file et  pied, formant serpent, comme ces
plerins qui se rendent  des abbayes solitaires sur des cimes, dans les
dessins moyen ge de Gustave Dor.  et l, entre des fougres, des
petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre
rougetre; entre les arbres, on commenait  avoir par instants des
chappes de vue trs profondes. Enfin, atteignant le sommet, on
traversait le plus vieux et le plus trange des villages, qui se tenait
perch l depuis des sicles; et on sonnait au petit portail du prtre.
Son jardinet et sa maison taient surplombs par le chteau, par tout le
chaos des murailles et des tours rouges, brches, fendilles,
croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines ariennes, un
immense silence semblait s'en dgager, qui planait, intimidant, sur
toutes les choses du voisinage...

Toujours trs longs, les dners que donnait ce bon vieux prtre; souvent
mme, c'taient des bombances mridionales auxquelles plusieurs des
notables de la rgion taient convis. Dix ou quinze plats se
succdaient, accompagns des fruits les plus dors, les plus beaux, et
des vins les plus choisis parmi ceux que la contre produisait si
abondamment en ce temps-l.

On restait  table plusieurs heures d'affile par les chaudes aprs-midi
d'aot ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne
tenais pas en place, troubl surtout par le voisinage crasant de ce
chteau: ds le second service, je demandais la permission de m'en
aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la
premire porte des murailles fodales de Castelnau; puis elle me
confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonais seul, avec
une dlicieuse crainte, par un chemin dj familier, franchissant des
portes  ponts-levis, des remparts qui se superposaient.

Donc, j'tais seul et pour de longs moments, assur de ne voir paratre
personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce ddale,
matre dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rve que j'y
ai passs!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant
l'abme des bois vus par en dessus; des tendues infinies se droulaient
de tous cts; des rivires traaient  et l sur les lointains des
lacets d'argent, et,  travers l'atmosphre limpide de l't, mes yeux
plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme
semblait rpandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie
propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de
fer ne traversait encore...

Puis je pntrais dans l'intrieur des ruines, dans les cours, les
escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever
des vols de pigeons, ou bien drangeant de leur sommeil des
chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier tage des
enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents
toujours ferms, o je m'enfonais, avec de dlicieuses terreurs,
coulant le bruit de mes pas dans cette sonorit spulcrale; je passais
en revue les tranges peintures gothiques, les fresques effaces, ou les
ornements encore dors, chimres et guirlandes de bizarres fleurs,
ajouts l  l'poque de la Renaissance; tout un pass de fantastique et
farouche magnificence, agrandi jusqu' l'pouvante, m'apparaissait alors
noy dans un vague de lointain, mais trs clair, par ce mme soleil du
Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines
abandonnes. Et,  prsent que je remets ce Castelnau  son vrai point,
le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les
splendeurs de la terre, je continue de penser que ce chteau enchant de
mon enfance tait bien, dans son site charmant, un des plus somptueux
dbris de la France fodale...

Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semes
de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apport une
plus intime impression de moyen ge! Au milieu de ce silence de
ncropole, accoud l, seul,  une petite fentre aux paisses parois,
je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant  me
reprsenter, sur ces sentiers aperus  vol d'oiseau, des chevauches
d'hommes d'armes, ou des cortges de nobles chtelaines en hennin... Et,
pour moi, lev dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes
de ce lieu tait ce grand vide bleutre des lointains, qu'on apercevait
par toutes les ouvertures, meurtrires, trous quelconques des
appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le
sentiment si nouveau des excessives hauteurs.




XLVII


Les lettres de mon frre, crites serr sur leur papier trs mince,
continuaient d'arriver de temps  autre, sans rgularit, au hasard des
navires  voiles qui passaient par l-bas, dans le Grand Ocan. Il y en
avait de particulires pour moi, de bien longues mme, avec
d'inoubliables descriptions. Dj je savais plusieurs mots de la langue
d'Ocanie aux consonances douces; dans les rves de mes nuits, je voyais
souvent l'le dlicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
comme une patrie chimrique, dsire ardemment mais inaccessible, situe
sur une autre plante.

Or, pendant notre sjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres 
mon adresse me parvint, rexpdie par mon pre.

J'allai la lire sur le toit du grenier, du ct o schaient les prunes.
Il me parlait longuement d'un lieu appel Fataa, qui tait une valle
profonde entre d'abruptes montagnes; une demi-nuit perptuelle y
rgnait, sous de grands arbres inconnus, et la fracheur des cascades y
entretenait des tapis de fougres rares... oui... j'entrevoyais cela
trs bien, beaucoup mieux,  prsent que j'avais, moi aussi, autour de
moi des montagnes et des valles humides remplies de fougres... Du
reste, c'tait dcrit d'une faon prcise et complte: il ne se doutait
pas, mon frre, de la sduction dangereuse que ses lettres exeraient
dj sur l'enfant qu'il avait laiss si attach au foyer familial, si
tranquille, si religieux...

C'tait seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'le
dlicieuse n'et pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
cour de notre maison, sur le grand berceau de chvrefeuille, par
exemple, derrire les grottes du bassin...

Cette ide d'une sortie drobe ouvrant dans le mur de notre fond de
cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
frre et la lointaine Ocanie, me frapprent singulirement et, la nuit
suivante, voici quel fut mon rve:

J'entrais dans cette cour; c'tait par un crpuscule de mort, comme
aprs que le soleil se serait teint pour jamais; il y avait dans les
choses, dans l'air, une de ces indicibles dsolations de rve, qu'
l'tat de veille on n'est mme plus capable de concevoir.

Arriv au fond, prs de ce petit bassin tant aim, je me sentis m'lever
de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indcis
comme une chose trop lgre, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
dans la direction de l'Ocanie; je ne me voyais point d'ailes, et je
volais couch sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
et des mers, blmes et confuses, toujours par ce mme crpuscule de
monde qui va finir... Et, aprs quelques secondes, subitement, les
grands arbres de la valle de Fataa m'entourrent dans l'obscurit:
j'tais arriv.

L, dans ce site, je continuai de rver, mais en cessant de croire  mon
rve,--tant l'impossibilit d'tre jamais rellement l-bas s'imposait 
mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais t dupe de ces visions-l,
qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
rveiller, tant cette illusion, mme incomplte, me ravissait ainsi.
Cependant, les tapis de fougres rares taient bien l; dans la nuit
plus paisse, presque  ttons, j'en cueillais, en me disant: Au moins
ces plantes, elles doivent tre relles aprs tout, puisque je les
touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
quand mon rve s'vanouira. Et je les serrais de toutes mes forces,
pour tre plus sr de les retenir...

Je me rveillai. Le beau jour d't se levait; dans le village, les
bruits de la vie taient commencs: le continuel jacassement des poules,
dj en promenade par les rues, et le va-et-vient du mtier des
tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu o j'tais. Ma
main vide restait encore ferme, crispe, les ongles presque marqus sur
la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataa, l'impalpable
rien du rve...




XLVIII


Trs vite je m'tais attach  mon grand cousin et  ma grande cousine
de l-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
qu'il faut le lien du sang pour crer de ces intimits d'emble, entre
gens qui, la veille, ignoraient mme l'existence les uns des autres.
J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gtait un
peu, qui tait extrmement bonne et belle  regarder encore, malgr ses
soixante ans, malgr ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mre. Elle
tait une personne comme il n'en existera bientt plus,  notre poque
o tout se nivelle et tout se ressemble. Ne dans les environs, d'une
des familles les plus anciennes, elle n'tait jamais sortie de cette
province de France; ses manires, son hospitalit aimable, sa
courtoisie, portaient un cachet local, et ce dtail tait pour me
plaire.

Par opposition avec mon petit pass calfeutr, je vivais ici
compltement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.

Et elles taient tranges et charmantes pour moi, ces rues troites,
paves de cailloux noirs comme en Orient, et bordes de maisons
gothiques ou Louis XIII.

Je connaissais  prsent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
habitaient.

Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
fruits sur la tte, s'arrtaient toujours pour m'offrir les raisins les
plus dors, les plus dlicieuses pches.

Et j'tais charm aussi de ce patois mridional, de ces chants
montagnards, de tout cet incontestable dpaysement, dont l'impression me
revenait de partout  la fois.

Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
ces objets que je rapportais de l-bas pour mon muse, ou sur quelqu'une
de ces petites lettres que j'crivais chaque jour  ma mre, je sens
tout  coup comme du soleil, de l'tranget neuve, des odeurs de fruits
du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
tout cela.




XLIX


Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
parl, arrivrent  la mi-septembre. Leur chteau de Sainte-Hermangarde
tait situ au nord, du ct de la Corrze; et ils venaient tous les ans
passer ici l'automne, dans un trs vieil htel dlabr qui touchait 
l'habitation de mon oncle.

Deux garons cette fois, et un peu mes ans. Mais, contrairement  ce
que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitus 
vivre une partie de l'anne  la campagne sur leurs terres, ils avaient
dj des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportrent donc dans
mes jeux une note tout  fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
de nos centres d'oprations; l tout tait  nos ordres, les gens, les
btes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
de vacances fut de construire d'normes ballons de papier, de deux ou
trois mtres de haut, que nous gonflions en brlant au-dessous des
gerbes de foin, et puis que nous regardions s'lever, partir, se perdre
au loin dans les champs ou les bois.

Mais ces petits de Sainte-Hermangarde taient, eux aussi, des enfants un
peu  part, levs par un prcepteur dans des ides diffrentes de
celles qui se prennent au lyce; quand il y avait divergence d'avis
entre nous pour ces jeux, c'tait  qui cderait par courtoisie; et
alors leur contact ne pouvait gure me prparer aux froissements de
l'avenir.

Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
rare: le citron-aurore, qui est d'un jaune ple un peu vert, comme le
citron commun, mais qui porte, sur les ailes suprieures, une sorte de
nuage dlicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'tait,
disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
qu'ils venaient de le prendre--avec tant de prcautions du reste
qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
fraches. Et quand je le reus de leurs mains, vers midi, dans le
vestibule de la maison de mon oncle, toujours ferm dans la journe 
cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait,  la cantonade, mon
grand cousin qui chantait, d'une voix attnue en fausset plaintif de
montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-l, qui me causait
maintenant une mlancolie trange dans le silence des derniers midis de
septembre. Et c'tait toujours pour recommencer la mme vieille chanson:
Ah! ah! la bonne histoire... qu'il laissait aussitt mourir sans
l'achever jamais.  partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
papillon aurore, et le petit refrain mlancolique de la bonne histoire
furent insparablement lis dans mon souvenir...

Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
incohrentes d'images qui m'taient jadis si habituelles; c'est la
dernire fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il tait
important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-l.




L


Nous revnmes au commencement d'octobre. Mais un vnement bien pnible
pour moi marqua ce retour: on me mit au collge! Comme externe bien
entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
ramen, par crainte des mauvaises frquentations. Mon temps d'tudes
universitaires devait se rduire  quatre annes de l'externat le plus
libre et le plus fantaisiste.

Mais c'est gal,  partir de cette date fatale, mon histoire se gte
beaucoup.

La rentre tait  deux heures de l'aprs-midi, et par une de ces
dlicieuses journes d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleilles,
qui sont comme un adieu trs mlancolique de ft. Il et fait si beau,
hlas! l-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuills, dans les
vignes roussies!

Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous  la fois, je pntrai
dans ce lieu de souffrance. Ma premire impression fut toute
d'tonnement et de dgot, devant la laideur des mots barbouills
d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, uss, taillads 
coups de canif, o l'on sentait que tant d'coliers avaient souffert.
Sans me connatre, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
airs protecteurs ou mme narquois; moi, je les dvisageais timidement,
les trouvant effronts et, pour la plupart, fort mal tenus.

J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisime; mon professeur
particulier avait dclar que j'tais de force  suivre, si je voulais,
bien que mon petit savoir ft trs ingal. On composait ce premier jour,
en version latine, pour le classement d'entre, et je me rappelle que
mon pre m'attendait lui-mme assez anxieusement  la sortie de cette
sance d'essai. Je lui rpondis que j'tais second sur une quinzaine,
tonn qu'il part attacher tant d'importance  une chose qui
m'intressait si peu. a m'tait bien gal  moi! Navr comme j'tais,
en quoi ce dtail pouvait-il m'atteindre?

Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'mulation. tre
dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collgien est
appel  souffrir.

Les semaines qui suivirent furent affreusement pnibles. Vraiment je
sentais mon intelligence se rtrcir sous la multiplicit des devoirs et
des pensums; mme le champ de mes petits rves se formait peu  peu. Les
premiers brouillards, les premires journes grises ajoutaient  tout
cela leur dsole tristesse. Les ramoneurs savoyards taient aussi
revenus, poussant leur cri d'automne, qui dj, les annes prcdentes,
me serrait le coeur  me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
d'un hiver amne des impressions irraisonnes de fin de toutes choses,
de mort par le sombre et par le froid; les dures semblent si longues, 
cet ge, qu'on n'entrevoit mme pas le renouveau d'aprs qui ramnera
tout.

Non, c'est quand on est dj pas mal avanc dans la vie et qu'il
faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptes, c'est
seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.

J'avais un calendrier o j'effaais lentement les jours; vraiment, au
dbut de cette anne de collge, j'tais oppress par la perspective de
tant de mois, et de mois interminables comme ils taient alors, dont il
faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
Pques, ce rpit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'tais
sans courage, parfois j'avais des instants de dsespoir, devant la
longueur tranante du temps.

Bientt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
ces retours du collge, les matins de dcembre, quand pendant deux
mortelles heures on s'tait chauff  l'horrible charbon de terre, et
qu'il fallait subir le vent glac de la rue pour rentrer chez soi! Les
autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
glissades quand par hasard les ruisseaux taient gels... Moi, je ne
savais pas, et puis cela m'et sembl de la plus haute inconvenance; du
reste on me ramenait et je revenais posment, transi; humili d'tre
conduit, raill quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
ma classe, et ddaigneux de ces compagnons de chane avec lesquels je ne
me sentais pas une ide commune.

Le jeudi mme, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bclais d'une affreuse
criture dforme, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
colires, dcalcages et porte-plumes  cinq becs.

Et dans mon dgot de la vie, je ne me soignais mme plus; je recevais
maintenant des remontrances pour tre mal peign, pour avoir les mains
sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
dans mon rcit tout le ple ennui de ce temps-l.




LI


_Gteaux! gteaux! mes bons gteaux tout chauds_! Elle avait repris
ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
marchande. Rgulire comme un automate, elle passait, avec le mme
empressement, aux mmes heures. Et les longues veilles d'hiver taient
recommences, pareilles  celles de tant d'annes prcdentes, pareilles
encore  celles de deux ou trois annes qui suivirent.

 huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
fille appele Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimit.

Cette anne-l, un nouveau divertissement fut inaugur, pour la clture
de ces soires des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
attristante que jamais la pense des devoirs du lendemain. Aprs le th,
quand je pressentais que c'tait fini, qu'on allait partir, j'entranais
cette petite Marguerite dans la salle  manger, et nous nous mettions 
courir comme des fous autour de la table ronde, faisant  qui
attraperait l'autre, avec une espce de rage. Elle tait tout de suite
attrape, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi tait-ce toujours
elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
table, en criant, en menant un tapage d'enfer.  la fin, les tapis
taient retourns, les chaises dranges, tout au pillage. Nous
trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'tait du reste beaucoup
plus enfant que mon ge. Je ne savais mme rien de mlancolique comme ce
jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
demain matin la pnible srie des classes. C'tait simplement une
manire de prolonger _in extremis_ cette journe de trve; une manire
de m'tourdir  force de bruit. C'tait aussi comme un dfi jet  ces
devoirs qui n'taient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
troubleraient bientt mon sommeil, et qu'il faudrait bcler avec fivre
demain matin dans ma chambre,  la lueur d'une bougie, ou  l'aube
grise et glace, avant l'heure odieuse de repartir pour le collge.

On tait un peu constern, au salon, d'entendre de loin cette
bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
sonates  quatre mains, plus que la belle bergre ou les propos
discordants.

Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommenc tous les
dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
hivers... Le collge ne me valait rien dcidment, et encore moins les
pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et  rebours, me
diminuait, m'teignait, m'abtissait. Mme au point de vue du frottement
avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre tait manqu aussi
compltement que possible. Peut-tre, si j'avais partag leurs jeux et
leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
frule des professeurs, c'tait insuffisant; j'tais dj devenu un
petit tre trop spcial pour rien prendre de leur manire; alors je
m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
plus gs et plus dvelopps que moi, ils taient beaucoup plus dlurs
aussi, et plus avancs pour les choses pratiques de la vie; de l chez
eux une sorte de piti et d'hostilit vis--vis de moi, que je leur
rendais en ddain, sentant combien ils auraient t incapables de me
suivre dans certaines envoles de mon imagination.

Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pcheurs de l'le je
n'avais jamais t fier; nous nous entendions par des cts communs de
simplicit un peu primitive et d'extrme enfantillage;  l'occasion,
j'avais jou avec eux comme avec des gaux. Tandis que j'tais fier avec
ces enfants du collge, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
m'a fallu bien des annes pour corriger cet orgueil, pour redevenir
simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre
malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rve...




LII


Le thtre de Peau-d'ne, trs agrandi en profondeur, avec une srie
prolonge de portants, tait maintenant mont  poste fixe chez tante
Claire. La petite Jeanne, plus intresse depuis les nouveaux
dploiements de mise en scne, venait plus souvent; elle peignait des
fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-l o je reprenais sur
elle toute ma supriorit. Nous possdions maintenant, dans nos
rserves, de pleines botes de personnages ayant chacun leur nom et leur
rle, et, pour les dfils fantastiques, des rgiments de monstres, de
btes, de gnomes, models en pte et peints  l'aquarelle.

Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour o
fut essay le grand dcor circulaire sans portants qui reprsentait le
vide. Des petits nuages roses, clairs par ct au jour frisant,
erraient dans une tendue bleue que des voiles de gaze rendaient
indcise. Et le char d'une fe aux cheveux de soie, train par deux
papillons, s'avanait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.

Cependant rien n'aboutissait compltement, parce que nous ne savions pas
nous borner; c'taient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
de plus tonnants projets, et la rptition gnrale tait recule de
mois en mois, jusque dans un avenir improbable...

Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu dj, le sort de
cette Peau-d'ne...




LIII


Parmi ces professeurs qui svirent si cruellement contre moi pendant mes
annes de collge--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles,
sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espre
que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient  quel point de vue enfantin
je me replace pour l'crire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
sans nul doute  eux la main tendue, en m'excusant d'avoir t leur
lve trs indocile).

Oh! le Grand-Singe surtout, je le hassais! Quand du haut de sa chaire
il laissait tomber cette phrase: Vous me ferez cent lignes, vous, le
petit sucr l-bas! je lui aurais saut  la figure comme un chat
outrag. Il a, le premier, veill en moi ces violences soudaines qui
devaient faire partie de mon caractre d'homme et que rien ne laissait
prvoir chez l'enfant plutt patient et doux que j'tais.

Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie t tout  fait un
mauvais lve; ingal plutt,  surprises; un jour premier, dernier le
lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
toujours,  la fin de l'anne, les prix de version.

Rien que ceux-l, par exemple,--et je m'tonnais que tout le monde ne
les et pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thme
extrmement rebelle; la narration, encore davantage.

Je dsertais de plus en plus mon propre bureau, et c'tait chez tante
Claire,  ct de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
rsignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin cach de
la boiserie de cette chambre, un portrait  la plume du Grand-Singe
subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pli,
jauni, mais on les a respects et, quand je les regarde, je retrouve
encore du mortel ennui, de l'touffement glac,--des impressions de
collge, enfin.

Tante Claire tait plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant mme
souvent  faire  ma place, d'une criture imite, les pensums du
Grand-Singe.




LIV


--Apporte-moi, je te prie, le... deuxime... non, le troisime... tiroir
de ma chiffonnire.

C'est maman qui parle, s'amusant elle-mme de ces tiroirs qu'elle me
demande chaque jour depuis des annes,--et quelquefois pour le seul
plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien rel. (C'tait
un des premiers services que j'avais su lui rendre tant tout petit: lui
apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
la tradition nous en est longtemps reste.)

 l'poque de ma vie o j'en suis arriv, c'est gnralement le soir que
se passe cette promenade de tiroirs,  mon retour du collge, quand dj
le jour baisse; maman est assise  sa place accoutume, causant ou
brodant prs de sa fentre, sa corbeille  ouvrage devant elle; et la
chiffonnire, dont les diffrents compartiments lui deviennent tour 
tour utiles, est situe assez loin, dans l'antichambre.

Une chiffonnire Louis XV, bien vnrable pour avoir appartenu  nos
grand-grand'mres. On y trouve de trs anciennes petites botes
peinturlures, qui ont d tre l de tout temps et que les doigts des
aeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
immuable; il y a l'tage des soies, qui sont classes dans des sacs en
rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
doute que l'avaient conu les aeules dont ma mre a continu la sainte
activit.

Apporter ces tiroirs de chiffonnire, a t une des joies, un des
orgueils de ma premire enfance, et rien n'a chang dans leur
organisation depuis cette poque-l. Ils m'ont inspir de tout temps le
plus tendre respect; ils sont absolument mls pour moi  l'image de ma
mre et  tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
fabriqu de jolies petites choses,--jusqu' la dernire de ses
broderies, qui fut un mouchoir pour moi.

Vers mes dix-sept ans, aprs de terribles revers-- une poque
tourmente que ce rcit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
puisque j'ai dj tant de fois, dans de prcdents chapitres, empit
sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
de me sparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
prcieux; alors, dans les moments o je me mettais  passer en revue,
avec un recueillement funbre, tous les souvenirs qui allaient m'tre
arrachs, une de mes cruelles angoisses tait de me dire: Jamais plus
je ne reverrai l'antichambre o tait cette chiffonnire, jamais plus je
ne pourrai apporter  maman ces chers tiroirs...

Et sa corbeille  ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai prie
de ne jamais changer, mme malgr un peu d'usure,--et les diffrents
petits bibelots qui s'y trouvent, tuis, botes pour les aiguilles,
crous pour tenir les broderies!--L'ide que je pourrai connatre un
temps o les mains bien aimes qui touchent journellement ces choses ne
les toucheront jamais plus, m'est une pouvante horrible contre laquelle
je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, videmment, on
conservera tout tel quel, dans une tranquillit de reliques; mais aprs,
 qui cherra cet hritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
ces pauvres petits riens que je chris?

Cette corbeille  ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnire, c'est
sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mlancolie et
d'inquitude, quand il faudra m'en aller de ce monde...

Trs puril en vrit, et j'en suis confus;--cependant je crois que je
pleure presque, en crivant cela...




LV


Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
n'avais plus le temps de lire ma Bible,  peine de faire le matin ma
prire.

Je continuais d'aller trs rgulirement au temple chaque dimanche; du
reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
depuis si longtemps connu,--et cette place conservera mme toujours pour
moi quelque chose d' part, qui lui vient de ma mre.

C'tait l cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
gnral, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
toujours la Bible et l'vangile, m'enlevaient des parcelles de leur
grande posie sombre et douce. Il tait dj trs difficile de toucher
 ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abmer. Le
culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
priaient m'taient chres, et cela changeait tout.

Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
mes mditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
et entasss dans mon muse, naissait dj, au fin fond de moi-mme, un
vague panthisme inconscient.

En somme, ma foi, encore trs enracine, trs vivante, tait couverte 
prsent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se rveiller 
certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
effets. D'ailleurs, je me sentais troubl pour prier; ma conscience,
reste timore, n'tait jamais tranquille quand je me mettais 
genoux,-- cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
escamots,  cause de mes rbellions contre le Boeuf Apis ou le
Grand-Singe, que j'tais oblig de cacher, de dguiser quelquefois
jusqu' friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
des instants de dtresse morale et alors, pour y chapper, je me jetais
plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires;  mes heures
de conscience plus particulirement trouble, n'osant pas affronter le
regard de mes parents, c'tait avec les bonnes que je me rfugiais, pour
jouer  la paume, sauter  la corde, faire tapage.

Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cess de parler de ma
vocation religieuse et je comprenais  prsent combien tout cela tait
fini, impossible; mais je n'avais rien trouv d'autre pour mettre  la
place. Et quand des trangers demandaient  quelle carrire on me
destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
rpondre; moi encore bien moins...

Cependant mon frre, qui se proccupait, lui aussi, de cet avenir
indchiffrable, mit un jour l'ide--dans une de ses lettres qui pour
moi sentaient toujours les lointains pays enchants--que le mieux serait
de faire de moi un ingnieur,  cause de certaine prcision de mon
esprit, de certaine facilit pour les mathmatiques, qui tait, du
reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, aprs qu'on m'eut consult et
que j'eus rpondu ngligemment: Je veux bien, a m'est gal, la choses
parut dcide.

Cette priode pendant laquelle je fus destin  l'cole polytechnique
dura un peu plus d'un an. L o ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
faire? Quand je regardais les hommes d'un certain ge qui
m'entouraient, mme ceux qui occupaient les positions les plus
honorables, les plus justement respectes auxquelles je pusse prtendre,
et que je me disais: il faudra un jour tre comme l'un d'eux, vivre
utilement, posment, _dans un lieu donn, dans une sphre dtermine_,
et puis vieillir, et ce sera tout... alors une dsesprance sans bornes
me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pense que les
annes fuyaient, qu'il faudrait bientt, bon gr, mal gr, tre un
homme, demeurait pour moi angoissante.




LVI


Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'tais ml aux
lves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se
donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des
ancres ou des navires.

Je ne songeais point  cette carrire-l pour moi-mme;  peine deux ou
trois fois y avais-je arrt mon esprit, mais plutt avec inquitude:
c'tait la seule cependant qui pt m'attirer par tout son ct de
voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre,
 cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus  supporter
comme au temps de ma vocation de missionnaire.

S'en aller comme mon frre; quitter pour des annes ma mre et tous
ceux que j'aimais; pendant des annes, ne pas voir ma chre petite cour
reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je
ne me sentais pas ce courage.

Surtout, il me semblait tabli _a priori_,  cause sans doute de mon
genre d'ducation, qu'un tel mtier, si rude, ne pouvait tre pour moi.
Et je savais trs bien d'ailleurs, par quelques mots prononcs en ma
prsence, que si l'ide folle m'en venait jamais, mes parents
repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient  aucun prix.




LVII


Trs nostalgiques  prsent, les impressions que me causait mon muse,
quand j'y montais les jeudis d'hiver, aprs avoir fini mes devoirs ou
mes pensums, et toujours un peu tard; la lumire baissant dj,
l'chappe de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris ros
extrmement triste. Nostalgie de l't, nostalgie du soleil et du Midi,
amene par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui taient rangs
l sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient t
ramasss l-bas en compagnie des petits Peyral.

C'tait l'avant-got de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, aprs
les longs voyages aux pays chauds, devaient me gter mes retours au
foyer, mes retours d'hiver.

Oh! il y avait surtout le papillon citron aurore!  certains moments,
j'prouvais un amer plaisir  le fixer, pour approfondir et chercher 
comprendre la mlancolie qui me venait de lui. Il tait dans une vitrine
du fond; ses deux nuances si fraches et si tranges, comme celle d'une
peinture de Chine, d'une robe de fe, s'avivaient l'une par l'autre,
formaient un ensemble lumineux quand venait le crpuscule gris et quand
dj les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus tre que de
vilaines petites chauves-souris noirtres.

Ds que mes yeux s'arrtaient sur lui, j'entendais la chanson tranante,
somnolente, en fausset montagnard: Ah! ah! la bonne histoire!... puis
je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un
silence de soleil et d't. Alors un immense regret me prenait des
vacances passes; tristement je constatais le recul o elles taient
dj dans les temps accomplis et le lointain o se tenaient encore les
vacances  venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient
aussi, sortis toujours des mmes insondables dessous, et compltant un
bien trange ensemble.

Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua
longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essay de
dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu' l'poque o un
grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites
choses d'enfance.

Quelquefois, en prsence du papillon, dans le calme gris des soirs
d'hiver, j'allais jusqu' chanter moi-mme le petit refrain plaintif de
la bonne histoire en me faisant la voix trs flte qu'il fallait;
alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux
et dsol, par un midi de septembre; c'tait un peu comme l'association
qui s'est faite plus tard dans ma tte entre les chants en fausset
plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosques, les suaires de
chaux de leurs portiques...

Il existe encore, ce papillon, dans tout l'clat de ses deux nuances
bizarres, momifi sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est
rest pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces
petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des annes
et qui sont maintenant attachs d'ambassade quelque part en
Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien tonns sans doute d'apprendre
quel prix les circonstances ont donn  leur cadeau.




LVIII


De ces hivers, empoisonns maintenant par la vie de collge, l'vnement
capital tait toujours la fte des trennes.

Ds la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi,
d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
deux familles, tout le monde nous prparait des surprises, et le mystre
qui entourait ces cadeaux tait mon grand amusement des derniers jours
de l'anne. Entre parents, grand'mres et tantes, commenaient, pour
m'intriguer davantage, de continuelles conversations  mots couverts;
des chuchotements, qu'on faisait mine d'touffer ds que je
paraissais...

Entre Lucette et moi, cela devenait mme un vrai jeu de devinettes.
Comme pour les Mots  double sens, on avait le droit de se poser
certaines questions dtermines,--par exemple, la trs saugrenue que
voici: a a-t-il des poils de bte?

Et les rponses taient dans ce genre:

--Ce que ton pre te donne (un ncessaire de toilette en peau) en a eu,
mais n'en a plus; cependant,  quelques parties de l'intrieur (les
brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
tante te donne (une lampe) aide  mieux voir ceux qu'ont les btes sur
le dos; mais... attends, oui, je crois bien que a n'en a pas
soi-mme...

Par les crpuscules de dcembre, entre chien et loup, quand on tait
assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chne, on
poursuivait la srie de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystres dvoils...

Ce soir l, les cadeaux des deux familles, envelopps, ficels,
tiquets, taient runis sur des tables, dans une salle dont l'entre
nous avait t interdite,  Lucette et  moi, depuis la veille.  huit
heures, on ouvrait les portes et tout le monde pntrait en cortge, les
aeules les premires, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
de paquets blancs attachs de faveurs. Pour moi, entrer l tait un
moment de joie telle que, jusqu' douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
me tenir de faire des sauts de cabri, en manire de salut, avant de
franchir le seuil.

On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
salle  manger sonnait minuit, tranquillement, de son mme timbre
impassible, on se sparait, aux premires minutes d'une de ces annes
d'autrefois, enfouies  prsent sous la cendre de tant d'autres.

Je me couchais ce soir-l avec toutes mes trennes dans ma chambre
auprs de moi, gardant mme sur mon lit les prfres. Je m'veillais
ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'anne nouvelle.

Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre  images, traitant du
monde antdiluvien.

Les fossiles avaient commenc de m'initier aux mystres des crations
dtruites.

Je connaissais dj plusieurs de ces sombres btes, qui, aux temps
gologiques, branlaient les forts primitives de leurs pas lourds;
depuis longtemps, je m'inquitais d'elles,--et je les retrouvai l
toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
fougres.

Le monde antdiluvien, qui dj hantait mon imagination, devint un de
mes plus habituels sujets de rve; souvent, en y concentrant toute mon
attention, j'essayais de me reprsenter quelque monstrueux paysage
d'alors, toujours par les mmes crpuscules sinistres, avec des
lointains pleins de tnbres; puis, quand l'image ainsi cre arrivait
tout  fait au point comme une vision vritable, il s'en dgageait pour
moi une tristesse sans nom, qui en tait comme l'me exhale,--et
aussitt c'tait fini, cela s'vanouissait.

Bientt aussi un nouveau dcor de Peau-d'ne s'baucha, qui reprsentait
un site de la priode du lias: c'tait, dans une demi-obscurit, sous
d'accablantes nues, un morne marcage o, parmi des prles et des
fougres, remuaient lentement des btes disparues.

Du reste, Peau-d'ne commenait  ne plus tre Peau-d'ne; je renonais
peu  peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
inadmissibles attitudes de poupes; ils dormaient dj, les pauvres
petits, relgus dans ces botes d'o sans doute on ne les exhumera
jamais.

Mes nouveaux dcors n'avaient plus rien de commun avec la pice: des
dessous de forts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
nacrs et dors; tous mes rves enfin, que j'essayais de raliser l
avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
l'improbable mieux de l'avenir...




LIX


Cependant, aprs ce pnible hiver pass sous la coupe du Boeuf Apis et du
Grand-Singe, le printemps revint encore, trs troublant toujours pour
les coliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
place, que les premiers jours tides mettent hors d'eux-mmes. Les
rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chre petite cour
devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
attardais longuement  regarder s'veiller les insectes et voler les
premiers papillons, les premires mouches. Peau-d'ne mme en tait
nglige.

On ne venait plus me conduire au collge ni m'y chercher; j'avais obtenu
la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un lger dtour par
les remparts tranquilles, d'o l'on voyait les villages et un peu des
lointains de la campagne.

Je travaillais avec moins de zle que jamais, ce printemps-l; le beau
temps qu'il faisait dehors me mettait la tte  l'envers.

Et une des parties o j'tais le plus nul tait assurment la narration
franaise; je rendais gnralement le simple canevas sans avoir trouv
la moindre broderie pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
tait l'aigle du genre et dont on lisait toujours  haute voix les
lucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait l dedans de jolies choses!
(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaque des
petits huissiers.) Un jour que le sujet propos tait: Un naufrage, il
avait trouv des accents d'un lyrisme!... et j'avais donn, moi, une
feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
dcider  dvelopper les sujets du Grand-Singe: une espce de pudeur
instinctive m'empchait d'crire les banalits courantes, et quant 
mettre des choses de mon cru, l'ide qu'elles seraient lues, pluches
par ce croque-mitaine, m'arrtait net.

Cependant j'aimais dj crire, mais pour moi tout seul par exemple, et
en m'entourant d'un mystre inviolable. Pas dans le bureau de ma
chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collge, mais dans
le trs petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon muse,
existait dj quelque chose de bizarre qui reprsentait mon journal
intime, premire manire. Cela avait des aspects de grimoire de fe ou
de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
roseau; en tte, deux espces de sphinx d'gypte,  l'encre rouge, une
toile cabalistique,--et puis cela commenait, tout en longueur comme le
papier, et crit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
seulement,  cause des lenteurs que ces caractres entranaient, cela
devint un cahier d'criture ordinaire; mais je continuai de le tenir
cach, enferm sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais,
moins les vnements de ma petite existence tranquille, que mes
impressions incohrentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des ts
passs et mes rves de lointains pays... J'avais dj ce besoin de
noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilit des
choses et de moi mme, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'
ces dernires annes... Mais, en ce temps-l, l'ide que quelqu'un
pourrait un jour y jeter les yeux m'tait insupportable;  tel point
que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'le ou ailleurs,
j'avais soin de le cacheter et d'crire solennellement sur l'enveloppe:
C'est ma dernire volont que l'on brle ce cahier sans le lire.

Mon Dieu, j'ai bien chang depuis cette poque. Mais ce serait beaucoup
sortir du cadre de ce rcit d'enfance, que de conter par quels hasards
et par quels revirements dans ma manire, j'en suis venu  chanter mon
mal et  le crier aux passants quelconques, pour appeler  moi la
sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus
d'angoisse  mesure que je pressens davantage la finale poussire... Et,
qui sait? en avanant dans la vie, j'en viendrai peut-tre  crire
d'encore plus intimes choses qu' prsent on ne m'arracherait pas,--et
cela pour essayer de prolonger, au del de ma propre dure, tout ce que
j'ai t, tout ce que j'ai pleur, tout ce que j'ai aim...




LX


Ce mme printemps-l, il y eut un retour du pre de la petite Jeanne qui
me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison tait sens dessus
dessous, dans les prparatifs et la joie de cette arrive prochaine. Et,
la frgate qu'il commandait tant rentre dans le port un peu plus tt
qu'on n'avait suppos, je le vis de ma fentre un beau soir, qui
revenait chez lui, seul, se htant dans la rue pour surprendre son
monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie loigne aprs deux ou
trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas chang d'aspect...
On rentrait donc au foyer tout de mme! Elles finissaient donc, ces
annes d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient dj l'effet d'tre
moins longues qu'autrefois!... Mon frre lui aussi,  l'automne
prochain, allait nous revenir; ce serait bientt comme s'il ne nous
avait jamais quitts.

Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige
environnait ceux qui arrivaient de si loin!

Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais dballer d'normes
caisses en bois des pays trangers; quelques-unes taient recouvertes de
toiles goudronnes, dbris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne
odeur des navires et de la mer; deux matelots  large col bleu
s'empressaient  dclouer,  dcoudre; et ils retiraient de l dedans
des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de colonies;
des nattes, des gargoulettes, des potiches; mme des cocos et d'autres
fruits de l-bas...

Le vieux grand-pre de Jeanne, ancien marin lui aussi, tait  ct de
moi, surveillant du coin de l'oeil ce dballage, et tout  coup, d'entre
des planches que l'on sparait  coups de masse, nous vmes s'chapper
de vilaines petites btes brunes, empresses, sur lesquelles les deux
matelots sautrent  pieds joints pour les tuer:

--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-pre.

--Comment! Tu connais a, toi, petit terrien? me rpondit-il en riant.

 vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles  moi, qui avaient
habit dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parl. Et j'tais ravi
de faire une premire connaissance avec ces btes, qui sont spciales
aux pays chauds et aux navires...




LXI


Le printemps! Le printemps!

Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs taient fleuris, les jasmins
taient fleuris, les chvrefeuilles retombaient en longues guirlandes,
dlicieusement odorantes.

Je recommenais  vivre l du matin au soir, dans l'intimit des plantes
et des vieilles pierres, coutant le jet d'eau bruire  l'ombre du grand
prunier, examinant les gramines et les mousses des bois gares sur les
bords de mon bassin, et, du ct ardent, o donnait tout le jour le
soleil, comptant les boutons des cactus.

Les dparts du mercredi soir pour la Limoise taient aussi
recommencs,--et j'en rvais, cela va sans dire, d'une semaine 
l'autre, au grand dtriment des leons et des devoirs.




LXII


Je crois que le printemps de cette anne-l fut vraiment le plus
radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
sans doute avec le si pnible hiver pendant lequel avait tout le temps
svi le Grand-Singe.

Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
quelle lumire d'or je revois tout cela!

Les promenades du soir, avec mon pre et ma soeur, se continuaient comme
dans mes premires annes; ils venaient maintenant m'attendre  la
sortie du collge,  quatre heures et demie et nous partions directement
pour les champs. Notre prdilection, ce printemps-l, se maintint pour
certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.

Dans cette mme rgion, venait d'clore une peuplade phmre de toutes
petites phalnes noires et roses (du mme rose que les amourettes) qui
dormaient poses partout sur les longues tiges des herbes, et qui
s'envolaient comme un effeuillement de ptales de fleurs, ds qu'on
agitait ces foins. C'est  travers d'exquises limpidits d'atmosphre de
juin, que me rapparat tout cela... Pendant la classe de l'aprs-midi,
l'ide de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
plus que l'air tide et les senteurs printanires entrant  pleines
fentres.

Mais j'ai surtout gard le souvenir d'un soir o ma mre nous avait
promis, par exception, d'tre de la promenade, pour voir, elle aussi,
ces champs d'amourettes. Cette fois-l, plus distrait que de coutume,
j'avais t menac de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
classe je m'tais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
heure de plus par ces beaux temps de juin, tait toujours un cruel
supplice. Mais surtout j'avais le coeur serr en songeant que maman
viendrait prcisment l m'attendre,--et que les printemps taient
courts, qu'on allait bientt faucher les foins, que peut-tre une autre
soire aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'anne...

Aussitt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
fatale, entre les mains du matre d'tudes: je n'y tais pas! Le
Grand-Singe-Noir m'avait oubli, ou fait grce!

Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collge, d'apercevoir maman
qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait l, souriante, avec mon
pre et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors tait plus exquis que
jamais, d'une tideur embaume, et la lumire avait un resplendissement
de pays chaud.--Quand je repense  ce moment-l,  ces prs
d'amourettes,  ces phalnes roses, il se mle  mon regret une espce
d'anxit indfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
en prsence de choses qui m'ont frapp et charm par des dessous
mystrieux, avec une intensit que je ne m'explique pas.




LXIII


J'ai dj dit que j'avais toujours t beaucoup plus enfant que mon ge.
Si on pouvait mettre en prsence le personnage que j'tais alors et
quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans levs par
les mthodes les plus perfectionnes et les plus modernes, qui dj
dclament, prorent, ont des ides en politique, me glacent par leurs
conversations, comme ce serait drle et avec quel ddain ils me
traiteraient!

Je m'tonne moi-mme de la dose d'enfantillage que je conservais pour
certaines choses, car, en fait d'art et de rve, malgr le manque de
procd, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'
prsent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroul sur un roseau,
dont je parlais tout  l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois
ces notes ples, sur lesquelles il me semble dj qu'on a secou de la
cendre.




LXIV


Ma chambre, o je ne m'installais plus jamais pour travailler, o je
n'entrais plus gure que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau
mois de juin mon lieu de dlices, aprs le dner, par les longs
crpuscules tides et charmants. C'est que j'avais invent un jeu, un
perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font
courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et
cela m'amusait, mais d'une faon inoue, sans lassitude possible. Cela
m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention
soit imite par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser
lire ce chapitre.

Voici: de l'autre ct de la rue, juste en face de ma fentre et au
premier tage aussi, demeurait une bonne vieille fille appele
mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets  ruche du temps pass et
des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer 
l'arrtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et
venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bton.

Le soir, ds que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espce
de corbeau saugrenu charpent en fil de fer avec des ailes de soie
noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitt refermes,
et descendait, d'une allure drle, se poser au milieu de la rue sur les
pavs. Un anneau auquel il tait suspendu, pouvait courir librement le
long de la ficelle, devenue invisible au crpuscule, et, tout le temps,
je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation
comique.

Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle tait cette
invraisemblable bte qui se trmoussait tant,--crac! je tirais bien fort
le bout gard dans ma main: l'oiseau alors remontait trs haut en l'air,
aprs leur avoir saut au nez.

Oh! derrire mes persiennes, me suis je amus, ces beaux soirs-l; ai-je
ri, tout seul, des cris, des effarements, des rflexions, des
conjectures. Ce qui m'tonne, c'est qu'aprs le premier moment de
frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est
vrai, la plupart taient des voisins, qui devinaient de qui cette
mystification devait leur venir,--et j'tais aim dans mon quartier en
ce temps-l. Ou bien c'taient des matelots, passants de bonne
composition, qui se montrent en gnral indulgents aux enfantillages--et
pour cause.

Mais ce qui restera pour moi incomprhensible, c'est que, dans ma
famille, o on pchait plutt par excs de rserve, on ait pu fermer les
yeux l-dessus, tolrer mme tacitement ce jeu pendant tout un
printemps; je ne me suis jamais expliqu ce manque de correction, et les
annes, au lieu de m'claircir ce mystre, n'ont fait que me le rendre
plus surprenant encore.

Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques:
de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mit,
mais me rappelant toujours les belles soires des mois de juin disparus,
les griseries dlicieuses des anciens printemps.




LXV


Les jeudis de Limoise,  la rage du soleil, quand tout dormait accabl
dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, 
califourchon, immobile  la mme place, les touffes de lierre me montant
jusqu'aux paules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
la campagne chaude et morne, les bruyres, les bois, et les lgers
voiles blancs du mirage, que l'extrme chaleur agitait sans cesse d'un
petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
conservaient encore pour moi, l'espce de mystre d'inconnu que je leur
avais prt pendant les premiers ts de ma vie. La rgion un peu
solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la reprsentais comme
devant se continuer indfiniment ainsi, par des landes et des bois, en
vrai site de contre primitive; j'avais beau trs bien savoir, 
prsent, qu'au del se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
cultures et des villes, je russissais  garder l'illusion de la
sauvagerie de ces lointains.

Du reste, pour mieux me tromper moi-mme, j'avais soin de cacher, avec
mes doigts replis en longue-vue, tout ce qui pouvait me gter cet
ensemble dsert: une vieille ferme l-bas, avec un coin de vigne
laboure et un bout de chemin. Et l, tout seul, distrait par rien dans
ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
j'arrivais trs bien  me donner des impressions de pays exotiques et
sauvages.

Des impressions de Brsil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'tait
plutt le Brsil, que le bois voisin me reprsentait, dans ces moments
de contemplations.

Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aim: de
trs vieux chnes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
lancs; et l-dessous, aucune broussaille, mais un sol  part,
constamment sec, recouvert toute l'anne de la mme petite herbe
exquise, courte et trs fine comme un duvet;  et l seulement quelques
bruyres, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.




LXVI


...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aime,
mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les
rcitations de perroquet;--et tout  coup je m'arrtai plein
d'admiration devant le vers fameux:

B d'aken thina _polufloisboio thalasss_.

qui finit comme le bruit d'une lame de mare montante talant sa nappe
d'cume sur les galets d'une plage.

--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.

--Oh! oui, va, j'avais remarqu. Pas besoin de me mettre les points sur
les _i_ pour de telles choses.

Une de mes grandes admirations, moins justifie peut-tre, fut ensuite
pour ces vers de Virgile:

      Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum
      Incipit apparere Bianoris:...

Depuis le commencement de l'glogue, du reste, je suivais avec intrt
les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la
reprsentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans:
chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chnes
verts, comme ces rgions pierreuses de la Limoise, auxquelles
prcisment je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.

Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que
la moiti de leur route tait faite, parce que le tombeau de Bianor
leur apparaissait l-bas... Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de
Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les
chemins roux couverts de petites plantes un peu brles, serpolets ou
marjolaines, avec  et l des arbustes maigres au feuillage sombre...
Et la sonorit de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, voqua pour
moi, tout  coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des
musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans
le silence d'un midi trs chaud clair par un soleil plus jeune, dans
la sereine tranquillit d'un mois de juin antique. Je n'tais plus en
classe; j'tais dans cette campagne, en la socit de ces bergers,
marchant sur des fleurettes un peu brles, sur des herbes un peu
roussies, par une journe d't trs lumineuse,--mais cependant attnue
et vue dans un certain vague, comme regarde avec une lunette d'approche
au fond des ges passs...

Qui sait! si le Grand-Singe avait devin ce qui me causait ce moment de
distraction, cela et peut-tre amen un rapprochement entre nous.




LXVII


Un certain jeudi soir,  la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure
inexorable de s'en aller, j'tais mont seul dans la grande chambre
ancienne du premier tage o j'habitais. D'abord, je m'tais accoud 
la fentre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser
au bout des champs pierreux et des landes  fougres, dans la direction
de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mlancoliques, ces
couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...

Puis,  la dernire minute avant le dpart, une ide, que je n'avais
jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothque Louis XV
qui tait prs de mon lit. L, parmi les livres aux reliures d'un autre
sicle, o les vers, jamais drangs, peraient lentement des galeries,
je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris
distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'motion, que
de _midi  quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrs de
longitude et 15 degrs de latitude australe_ (entre les tropiques par
consquent et dans les parages du Grand Ocan), il faisait _beau temps,
telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de
ces petits nuages blancs nomms queues de chat et que, le long du
navire, des dorades passaient...

Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient not ces formes
fugitives de nuages et qui avaient regard passer ces dorades... Ce
cahier, je le compris, tait un de ces registres appels journaux de
bord, que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en tonnai mme pas
comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre
les mains. Mais c'tait trange et inattendu pour moi, de pntrer ainsi
tout  coup dans l'intimit de ces aspects du ciel et de la mer, au
milieu du Grand Ocan, et  une date si prcise d'une anne dj si
lointaine... Oh! voir cette mer belle et tranquille, ces queues de
chat jetes sur l'immensit profonde de ce ciel bleu, et ces dorades
rapides traversant les solitudes australes!...

Dans cette vie des marins, dans leur mtier qui m'effrayait et qui
m'tait dfendu, que de choses devaient tre charmantes! Je ne l'avais
jamais si bien senti que ce soir.

Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a t cause que,
pendant mes quarts  la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signal un
passage de dorades, j'ai toujours tourn les yeux pour les regarder; et
toujours j'ai trouv une espce de charme  noter ensuite l'incident sur
le journal du bord,--si peu diffrent de celui que ces marins de juin
1813 avaient tenu avant moi.




LXVIII


Aux vacances qui suivirent, le dpart pour le Midi et pour les montagnes
m'enchanta plus que la premire fois.

Comme l'anne prcdente, nous nous mmes en route, ma soeur et moi, au
commencement d'aot; ce n'tait plus une course  l'aventure, il est
vrai; mais le plaisir de revenir l et d'y retrouver tout ce qui m'avait
tant charm, dpassait encore l'amusement de s'en aller  l'inconnu.

Entre le point o s'arrtait le chemin de fer et le village o nos
cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
cocher de louage prit des traverses risques, ne se reconnut plus et
nous gara, dans les recoins du reste les plus dlicieux. Il faisait un
temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premires
paysannes portant sur la tte les grands vases de cuivre, les premiers
paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
sanguine et des genvriers de montagne...

Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
au creux d'une valle d'ombre, dans un village perdu appel Veyrac, nous
nous assmes au pied d'un chtaignier,--et l nous fmes attaqus par
les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal levs du monde,
s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
Au dpart donc, quand nous fmes remonts dans notre voiture, ces btes
s'acharnant toujours  nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et,
avec la dignit du voyageur antique outrag par une population
inhospitalire, s'cria: Canards de Veyrac, soyez maudits!--Mme aprs
tant d'annes, je ne puis penser de sang-froid  mon fou rire d'alors.
Surtout je ne puis me rappeler cette journe sans regretter ce
resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme  prsent je ne sais
plus en voir...

 l'arrive, nous tions attendus sur la route, au pont de la rivire,
par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.

Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
grandi les uns et les autres, nous tions plus hauts de quelques
centimtres; mais nous vmes tout de suite qu' part cela nous n'avions
pas chang, que nous tions aussi enfants, et disposs aux mmes jeux.

Il y eut un orage effroyable  la tombe de la nuit. Et, pendant qu'il
tonnait  tout briser, comme si on et tir des salves d'artillerie sur
le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmente et que des
torrents couraient sur les pavs en galets noirs des rues, nous nous
tions rfugis, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
tapage plus  notre aise et y danser des rondes.

Trs grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
d'ustensiles en cuivre rouge, sries de poles et de chaudrons,
accrochs aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
pices d'armure. Il faisait presque noir; on commenait  sentir la
bonne odeur de l'orage, de la terre mouille, de la pluie d't; et par
les paisses fentres Louis XIII, grilles de fer, entraient de minute
en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
malgr nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
des fous, en chantant  quatre voix: L'astre des nuits dans son
paisible clat... une chanson sentimentale qui n'a jamais t faite
pour danser, mais que nous scandions drlement par moquerie, pour
l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excs de
bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
c'tait la fte de mon retour clbre; c'tait une manire d'inaugurer
dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la srie des
expditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
demain pis que jamais.




LXIX


Le lendemain, je m'veillai au petit jour, entendant un bruit cadenc
dont mon oreille s'tait dshabitue: le tisserand voisin, commenant
dj, ds l'aube, le va-et-vient de ses mtiers centenaires!... Alors,
la premire minute d'indcision une fois passe, je me rappelai avec une
joie dbordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que
c'tait le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un t
de grand air et de libre fantaisie: aot et tout septembre, deux de ces
mois, qui me passent  prsent comme des jours, mais qui me semblaient
alors avoir de trs respectables dures... Avec ivresse, au sortir d'un
bon sommeil, je repris conscience de moi-mme et des ralits de ma vie;
j'avais de la joie  mon rveil...

De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver prcdent, sur les
Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup
frapp: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour
pour un Visage-Ple, avait fini par consentir  la donner  cet
tranger, afin qu'elle et encore _de la joie  ses rveils_.

De la joie  ses rveils!... En effet j'avais remarqu depuis bien
longtemps que le moment du rveil est toujours celui o l'on a plus
nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et o
l'on trouve plus particulirement pnible d'tre sans joie; mes premiers
petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxits de l'avenir,
c'tait  ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour
s'vanouir trs vite, il est vrai, en ce temps-l.

Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes rveils! Et ils sont
devenus aujourd'hui l'instant de lucidit effroyable o je vois pour
ainsi dire les dessous de la vie dgags de tous ces mirages encore
amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant o
m'apparaissent le mieux la rapidit des annes, l'miettement de tout ce
 quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le nant final, le grand
trou bant de la mort, l tout prs, que rien ne dguise plus.

Ce matin-l donc, j'eus de la joie  mon rveil, et je me levai de bonne
heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empress d'aller courir,
me demandant mme par o j'allais commencer ma tourne d'arrive.

Tous les recoins du village  revoir, et les remparts gothiques, et la
dlicieuse rivire. Et le jardin de mon oncle o, depuis l'an pass, les
plus improbables papillons avaient pu lire domicile. Et des visites 
faire, dans de vieilles maisons curieuses,  toutes les bonnes femmes du
voisinage--qui l't dernier m'avaient combl, comme par redevance, des
plus dlicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne
surtout, vieille paysanne riche, qui s'tait prise d'adoration pour moi,
qui faisait toutes mes volonts, et qui, chaque fois qu'elle passait,
revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en
coulisse du ct de la maison de mon oncle,  mon intention... Et les
vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et
Castelnau l-bas, dressant ses tours crneles sur son pidestal de
chtaigniers et de chnes, m'appelant dans ses ruines!... O courir
d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!

La mer, o du reste on ne me conduisait presque plus, en tait mme
pour le moment compltement oublie.

Aprs ces deux mois charmants, la pnible rentre des classes, 
laquelle je ne pouvais m'empcher de songer, devait avoir pour grande
diversion le retour de mon frre. Ses quatre ans n'taient pas tout 
fait rvolus, mais nous savions qu'il venait dj de quitter l'le
mystrieuse pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour
moi, ce serait presque une connaissance entirement  faire; je
m'inquitais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me
trouverait  son got, si mille petites choses de moi,--comme par
exemple ma manire de jouer Beethoven,--lui plairaient.

Je pensais constamment  son arrive prochaine; je m'en rjouissais
tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en
oubliais compltement ma frayeur habituelle de l'automne.

Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions
troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais
du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti dfinitif
 mon sujet, pour me diriger vers les sciences et dcider de ma
carrire: l tait le point noir de son retour.

En attendant cet arrt redoutable, j'allais au moins m'amuser et
m'tourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et
plus que jamais, pendant ces vacances que je considrais comme les
dernires de ma vie de petit enfant.




LXX


Aprs le dner de midi, il tait d'usage chez mon oncle de se tenir
pendant une heure ou deux  l'entre de la maison, dans le vestibule
dall de pierres et orn d'une grande fontaine guilloche, en cuivre
rouge: c'tait le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du
jour. On y maintenait l'obscurit en fermant tout, et deux ou trois
petites raies de soleil, o dansaient des mouches, filtraient seulement
 travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village
silencieux, o personne ne passait, on n'entendait toujours que le mme
ternel jacassement de poules, toutes les autres btes semblant s'tre
endormies.

Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil
du dehors m'attirait, et  peine d'ailleurs tait-on install l, en
cercle, qu'on entendait Pan! pan!  la porte de la rue: les petits
Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux
frappoir de fer, chauff  brler les doigts.

Alors, chapeaux baisss, nous partions chaque jour pour quelque
entreprise nouvelle, avec des marteaux, des btons, des papillonnettes.
D'abord, les petites rues gothiques paves de cailloux; puis les
premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de
balle de bl, o on enfonait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans
les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui
grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivire, guable pour nous,
avec ses lots pleins de fleurs.

Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop
correcte de toute l'anne, c'tait assez complet; mais il y manquait
toujours la compagnie d'autres garons de mon ge, les froissements,--et
puis cela ne durait que deux mois.




LXXI


Un jour, l'ide me vint mme, par saugrenuit, par bravade, par je ne
sais quoi, de faire une chose extrmement malpropre. Et, aprs avoir
cherch toute une matine ce que ce pourrait bien tre, je trouvai.

On sait les nues de mouches qu'il y a, les ts, dans le Midi,
souillant tout, en vrai flau. Au milieu de la cuisine de la maison de
mon oncle, je connaissais un pige qui leur tait tendu, une sorte de
gargoulette tratresse, d'une forme spciale, au fond de laquelle toutes
venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce
jour-l, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirtre, qui
reprsentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois
jours prcdents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une
crpe par exemple, ou bien une omelette.

Vite, vite, et avec un dgot qui allait jusqu' la nause, je versai
dans une assiette la pte noire, et l'emportai clandestinement chez la
vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable
de tout pour moi.

--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple!
dit-elle. Tout de suite du feu, une pole, des oeufs,--et la chose
immonde, pralablement bien battue, fut mise  cuire dans sa haute
chemine moyen ge, tandis que je regardais, pouvant et constern de
moi-mme.

Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me rconfortrent en
s'extasiant de mon ide comme toujours, et, quand le mets fut  point,
servi chaud dans un plat, nous allmes le montrer en triomphe  nos
familles, marchant tous les quatre en cortge, par rang de taille, et
chantant L'astre des nuits  grosse voix rauque, comme pour porter le
diable en terre.




LXXII


Les fins d'ts surtout taient dlicieuses l-bas, quand les plaines
devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois dj jaunis.
Alors commenaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui
nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant
ces vignes des petits Peyral o nous passions alors toutes nos journes,
nous faisions des dnettes de bonbons et de fruits, aprs avoir dress
sur l'herbe les couverts les plus lgants, que nous entourions 
l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes taient
composes de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs
venaient l nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille,
et, la chaleur aidant, nous tions vraiment un peu gris quelquefois,
non pas mme de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins
seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les gupes et
les mouches.

  * * *

Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et dj frais qui
sentait mlancoliquement l'automne, j'tais entr dans la cuisine,
attir par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute
chemine ancienne.

Et puis l, dsoeuvr, contrari de cette pluie, j'imaginai pour me
distraire de faire fondre une assiette d'tain et de la prcipiter,
toute liquide et brlante, dans un seau d'eau.

Il en rsulta une sorte de bloc tourment, qui tait d'une belle couleur
d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai
cela longuement, trs songeur: une ide germait dans ma tte, un projet
d'amusement nouveau, qui allait peut-tre devenir le grand charme de
cette fin de vacances...

Le soir mme, en confrence tenue sur les marches du grand escalier 
rampe forge; je parlais aux petits Peyral de prsomptions qui m'taient
venues, d'aprs l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien
y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire,
de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux
personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amriques.

Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma
bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches  la
dcouverte des fossiles ou des cailloux rares.

Le lendemain donc,  mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin,
dlicieusement choisi du reste, solitaire, mystrieux, domin par des
bois et trs encaiss entre de hautes parois moussues, j'arrtai ma
bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: a devait tre l; j'avais
reconnu la prsence des gisements prcieux,--et, en effet, en fouillant
 la place indique, nous trouvmes les premires ppites (l'assiette
fondue, que, la veille, j'tais venu enfouir).

Ces mines nous occuprent sans trve pendant toute la fin de la saison.
Eux, absolument convaincus, merveills, et moi, qui pourtant fondais
tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter
nos filons d'argent, moi-mme arrivant presque  m'illusionner aussi.

Le lieu isol, silencieux, exquis, o ces fouilles se passaient, et la
mlancolie sereine de l't finissant, jetaient un charme rare sur
notre petit rve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos dcouvertes
dans le plus amusant mystre; il y avait maintenant entre nous comme un
secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignor du grenier de mon
oncle, nos richesses, mles d'un peu de terre rouge de montagne,
s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.

Nous nous tions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver,
jusqu'aux vacances prochaines, o nous comptions bien continuer de
grossir ce trsor.




LXXIII


Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dpche de mon pre nous
rappela en toute hte; mon frre, qui rentrait en Europe par un paquebot
de Panama, venait de dbarquer  Southampton; nous n'avions donc que le
temps de nous rendre, si nous voulions tre  la maison pour le
recevoir.

Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivmes tout juste 
point, car on l'attendait lui-mme quelques heures aprs par un train de
nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre,  leurs places
d'autrefois, les diffrents petits bibelots qu'il m'avait confis quatre
annes auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare  sa
rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose relle, ce retour,
surtout annonc si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux
nuits.

Aussi tombais-je de sommeil  cette gare, malgr mon impatience extrme,
et ce fut comme dans un rve que je le vis reparatre, que je
l'embrassai, intimid de le retrouver si diffrent de l'image qui
m'tait reste de lui: noirci, la barbe paissie, la parole plus brve,
et m'examinant avec une expression moiti souriante, moiti anxieuse,
comme pour constater ce que les annes avaient commenc  faire de moi
et dmler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...

En rentrant  la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils
d'enfant fatigu par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de
rsistance, et on m'envoya coucher.




LXXIV


M'veillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de
quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-mme, je
vis d'abord un objet  silhouette extraordinaire, qui tait dans ma
chambre sur une table: une pirogue de l-bas, videmment, trs svelte et
trs trange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux
rencontrrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles
enfils de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une
sauvagerie primitive et sombre, accrochs, un peu partout, comme si la
lointaine Polynsie ft venue  moi pendant mon sommeil... Donc, il
avait commenc de faire ouvrir ses caisses, mon frre, et il avait d
entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser 
grouper autour de moi ces cadeaux destins  mon muse.

Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais  peine vu la
veille au soir!...




LXXV


Et je le vis  peine aussi, pendant les quelques semaines agites qu'il
passa parmi nous. De cette priode, qui dura si peu, je n'ai que des
souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardes pendant une
course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
plus jeune ramen  la maison par sa prsence. Je me rappelle aussi
qu'il semblait par instants avoir des proccupations absorbantes 
propos de choses tout  fait en dehors de notre sphre de famille;
peut-tre des regrets pour les pays chauds, pour l'le dlicieuse, ou
bien des craintes de trop prochain dpart?...

Quelquefois je le retenais captiv auprs de mon piano, avec cette
musique hallucine de Chopin que je venais tout rcemment de dcouvrir.
Il s'en inquita mme, disant que c'tait trop, que cela m'nervait.
Venant  peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
de juger mieux et il comprenait peut-tre que je subissais un rel
surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'ne
m'taient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
raffinement excessif, malgr mes accs incohrents d'enfantillage, et
que presque tous mes jeux taient des jeux de rve. Un jour donc, il
dcrta,  ma grande joie, qu'il fallait me faire monter  cheval; mais
ce fut le seul changement laiss par son passage dans mon ducation.
Quant  ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
lui, je les reculais toujours, effray d'aborder ces sujets, prfrant
gagner du temps, ne pas prendre de dcision encore et prolonger pour
ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il tait
pour des annes avec nous...

...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
arriva du ministre de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
dlai pour l'Extrme Orient o une expdition s'organisait.

Aprs quelques journes encore, qui se passrent en prparatifs pour
cette campagne imprvue, il s'en alla, comme emport par un coup de
vent.

Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
absence, pensions-nous, ne durerait que deux annes... En ralit,
c'tait son dpart ternel, et on devait jeter son corps quelque part
l-bas au fond de l'ocan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...

Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
encore, ma mre se tourna vers moi avec une expression de regard qui
d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira 
elle, en disant, d'un accent de complte confiance: Grce  Dieu, au
moins nous te garderons toi!

Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tte, en
dtournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
trouvais plus un mot ni une caresse pour rpondre  ma mre.

Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, prcisment,
en entendant ce qu'elle venait de me dire: Nous te garderons, toi! je
comprenais pour la premire fois de ma vie tout le chemin dj parcouru
dans ma tte par ce projet  peine conscient de m'en aller aussi, de
m'en aller mme plus loin que mon frre, et plus partout, par le monde
entier.

Cette marine m'pouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit tre trop
attach au foyer, trop enlac de mille liens trs doux. Puis d'ailleurs,
comment avouer  mes parents une telle ide, comment leur faire cette
peine, et entrer ainsi en rbellion contre eux!... Mais renoncer  cela,
se confiner tout le temps dans un mme lieu, passer sur la terre et n'en
rien voir, quel avenir de dsenchantement;  quoi bon vivre,  quoi bon
grandir, alors?...

Et dans ce salon vide, o les fauteuils drangs, une chaise tombe,
laissaient l'impression triste des dparts, tandis que j'tais l, tout
prs de ma mre, serr contre elle, mais les yeux toujours dtourns et
l'me en dtresse, je repensai tout  coup au journal de bord de ces
marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier  la
Limoise; les petites phrases, crites d'une encre jaunie sur le papier
ancien, me revinrent lentement l'une aprs l'autre, avec un charme
berceur et perfide comme doit tre celui des incantations de magie:

Beau temps... belle mer... lgre brise de Sud-Est... Des bancs de
dorades... passent par bbord.

Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthiste,
je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
bleu du Grand Ocan austral.




LXXVI


Un grand calme triste succda  ce dpart de mon frre, et les jours
reprirent pour moi une monotonie extrme.

On me destinait toujours  l'cole polytechnique, bien que ce ne ft pas
dcid d'une faon irrvocable. Et quant  cette ide d'tre marin, qui
m'tait venue comme malgr moi, elle me charmait et m'pouvantait  un
degr presque gal; par manque de courage pour trancher une question si
grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini mme par me dire
que je rflchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant 
moi-mme ces quelques mois comme dernier dlai d'irrsolution et
d'insouciance enfantine.

Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait
donn tait bien pris maintenant, difficile  changer, malgr mes
troubles, malgr mes envies latentes de courir au loin et au large. Le
plus souvent je gardais la maison, occup  peindre d'tranges dcors,
ou bien  jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et
absorb dans des rves; et plus que jamais je m'attachais  ce foyer, 
tous ses recoins,  toutes les pierres de ses murs. Il est vrai,
maintenant je montais  cheval, mais toujours seul avec des piqueurs,
jamais avec d'autres enfants de mon ge; je continuais  n'avoir point
de camarades de jeux.

Cependant cette seconde anne de collge me paraissait dj moins
pnible que la premire, moins lente  passer, et j'avais fini du reste
par me lier avec deux grands de la classe, mes ans d'un ou deux ans,
les seuls qui l'anne prcdente ne m'avaient pas trait en petit
personnage impossible. La premire glace une fois rompue, c'tait devenu
tout de suite entre nous trois une grande amiti, sentimentale au
possible; nous nous appelions mme par nos noms de baptme, ce qui est
tout  fait contraire aux belles manires des collges. Et, comme nous
ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligs de causer
mystrieusement bas, sous la frule des matres, nos relations taient,
par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltrable et ne
ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les
aimais de trs bon coeur; pour eux, je me serais fait couper en quatre,
et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.

Exclusif  l'excs, je considrais le reste de la classe comme
n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des
relations sociales, se formait dj comme une mince enveloppe, et
commenait  savoir se maintenir  peu prs en bons termes avec tous,
tandis que le vrai moi du fond continuait de leur chapper absolument.

En gnral, je trouvais moyen d'tre assis entre mes deux amis, Andr et
Paul. Et, si on nous sparait, nous changions de continuels billets 
mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.

Toujours des confidences d'amour, ces lettres-l: Je l'ai vue
aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et
une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.--Car nous avions chacun
fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos trs
potiques causeries.

Un peu de ridicule et de bizarrerie se mle infailliblement  cette
poque transitoire de l'ge des garons, et il me faut bien indiquer
cette note en passant.

En passant aussi, je vais dire que mes transitions  moi ont dur plus
longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont men d'un
extrme  l'autre,--en me faisant toucher, du reste,  tous les cueils
du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conserv, au moins jusqu'
vingt-cinq ans, des cts bizarres et impossibles...

 prsent, je vais faire la confidence de nos trois amours.

Andr brlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui
allait dj dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son
cas.

Moi, c'tait Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de
mon coeur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais,
j'crivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par
got, par genre, je cherchais  me persuader moi-mme de mon amour, mais
je dois avouer qu'il tait un peu factice, car au contraire, entre
Jeanne et moi, l'espce de petite coquetterie comique des dbuts
tournait simplement en bonne et vraie amiti,--amiti hrditaire, pour
ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non,
mon premier amour vritable, que je conterai tout  l'heure et qui date
de cette mme anne, fut pour une vision de rve.

Quant  Paul,--oh! j'avais trouv cela bien choquant d'abord, surtout
avec mes ides de ce temps-l!--lui, c'tait une petite parfumeuse,
qu'il apercevait les dimanches de sortie derrire une vitre de magasin.
 la vrit, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la
relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un
lyrisme thr pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier
mystrieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves
 elle ddies et o son nom en _a_ revenait frquemment comme un parfum
de cosmtique.

Malgr toute mon affection pour lui, ces posies me faisaient sourire de
piti agace. Elles ont t en partie causes que jamais, jamais, 
aucune poque de ma vie, l'ide ne m'est venue de composer un seul
vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-tre mme unique.
Mes notes taient crites toujours en une prose affranchie de toutes
rgles, farouchement indpendante.




LXXVII


Ce Paul, il savait des vers, d'un pote dfendu appel Alfred de Musset,
qui me troublaient comme quelque chose d'inou, de rvoltant et de
dlicieux. En classe il me les disait  l'oreille, d'une voix
imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:

      Jacque tait immobile et regardait Marie,
      Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
      D'trange dans ses traits, de grand, de _dj vu_.
      . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans le cabinet de travail de mon frre,--o j'allais de temps en temps
m'isoler, retrouvant le regret de son dpart,--j'avais vu sur un rayon
de la bibliothque un gros volume des oeuvres de ce pote, et la
tentation m'tait souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: Tu
ne toucheras  aucun des volumes qui sont l sans nous prvenir, et ma
conscience m'arrtait encore.

Quant  en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait
refuse...




LXXVIII


Ceci est un rve qui date du quatorzime mois de mai de ma vie. Il me
vint par une de ces nuits tides et douces qui succdent  de longs
crpuscules dlicieux.

Dans ma chambre d'enfant, je m'tais endormi au son lointain de ces airs
de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour
des bouquets de Mai, dans les rues. Jusqu' l'instant du sommeil
profond, j'avais cout ces trs vieux refrains de France que ces gens
du peuple redisaient l-bas  voix pleine et libre, et qui m'arrivaient
assourdis, fondus, potiss,  travers du tranquille silence; j'avais
t berc un peu trangement par le bruit de ces gaiets de vivre, de
ces dbordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse trs
phmre, ces tres plus simples que nous et plus inconscients de la
mort.

Et, dans mon rve, il faisait une demi-nuit, qui n'tait pas triste,
mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce,
tide et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'tais dans la cour de
ma maison, dont l'aspect n'avait rien de dform ni d'trange, et, le
long des murs tout fleuris de jasmins, de chvrefeuilles, de roses, je
m'avanais indcis et troubl, cherchant je ne sais quoi, ayant
conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je dsirais ardemment
voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui
par avance m'enivrait...

 un point o se trouve un rosier trs vieux, plant par un anctre et
gard respectueusement, bien qu'il donne  peine tous les deux ou trois
ans une seule rose, j'aperus une jeune fille, debout et immobile avec
un sourire de mystre.

L'obscurit devenait un peu lourde, alanguissante.

Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule,
demeurait une sorte de vague lumire comme renvoye par un rflecteur,
qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.

Je devinais qu'elle devait tre extrmement jolie et frache; mais son
front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais
tout  fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans
l'ovale dlicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le
vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit
s'assombrissait toujours. Elle tait l comme chez elle, venue je ne
sais d'o, sans qu'aucune porte et t ouverte pour la faire entrer;
elle semblait trouver naturel d'tre l, comme moi, je trouvais naturel
qu'elle y ft.

Je m'approchai bien prs pour dcouvrir ses yeux qui m'intriguaient, et
alors tout  coup je les vis trs bien, malgr l'obscurit toujours plus
paisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils
n'taient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'et reprsent
qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils taient trs
particuliers au contraire; ils taient les yeux de _quelqu'un_; de plus
en plus je me rappelais ce regard dj aim et je le _retrouvais_, avec
des lans de tendresse infinie...

Rveill alors en sursaut, je cherchai  retenir son fantme, qui
fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irrel, 
mesure que mon esprit s'clairait davantage, dans son effort pour se
souvenir. tait-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne ft et n'et
jamais t qu'un rien sans vie, replong maintenant pour toujours dans
le nant des choses imaginaires, effaces... Je dsirais me rendormir,
pour la revoir; l'ide que c'tait fini, rien qu'un rve, me causait une
dception, presque une dsesprance.

Et je fus trs long  l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement;
ds que je repensais  elle, c'tait avec une commotion intrieure,  la
fois douce et douloureuse; tout ce qui n'tait pas elle me semblait,
pour le moment, dcolor et amoindri. C'tait bien l'amour, le vrai
amour, avec son immense mlancolie et son immense mystre, avec son
suprme charme triste, laiss ensuite comme un parfum  tout ce qu'il a
touch; ce coin de la cour, o elle m'tait apparue, et ce vieux rosier
sans fleurs qui l'avait entoure de ses branches, gardaient pour moi
quelque chose d'angoissant et de dlicieux qui leur venait d'elle.




LXXIX


Juin rayonnait. C'tait le soir, l'heure exquise du crpuscule. Dans le
cabinet de mon frre, j'tais seul, depuis un long moment; par la
fentre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les
martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nues
au-dessus des vieux toits.

Personne ne me savait l, et jamais je ne m'tais senti plus isol dans
ce haut de maison, ni plus tent d'inconnu...

Avec un battement de coeur, j'ouvris ce volume de Musset:

Don Paez!...

Les premires phrases rythmes, musicales, me furent comme chantes par
une dangereuse voix d'or:

      . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
      Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse
      De ses pieds, elle tait Andalouse et comtesse.
      . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand la nuit de printemps fut tout  fait venue, quand mes yeux,
baisss bien prs du volume, ne distingurent plus, des vers charmeurs,
que de petites lignes grises ranges sur le blanc des pages, je sortis,
seul par la ville.

Dans les rues presque dsertes, et pas encore claires, des rangs de
tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus paisse et
embaumaient l'air.

Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je
marchais d'un pas souple et lger, relevant la tte vers les balcons, et
poursuivant je ne sais quels petits rves enfantins de nuits d'Espagne,
de srnades andalouses...




LXXX


  ........................................

Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la
troisime fois, et l-bas, au beau soleil d'aot et de septembre, tout
se passa comme aux prcdentes annes: mmes jeux avec ma bande fidle,
mmes expditions dans les vignes et les montagnes: mmes rveries de
moyen ge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier
solitaire o gisaient nos filons d'argent, mme ardeur  fouiller le sol
rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits
Peyral, la foi en ces mines n'y ft vraiment plus.

Ce recommencement toujours semblable des ts me donnait parfois
l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indfiniment se prolonger ainsi;
cependant, je n'avais plus de _joie  mes rveils_; une espce
d'inquitude, semblable  celle que laisse un devoir non accompli, me
reprenait chaque matin, de plus en plus pniblement,  la pense que le
temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas
encore eu le courage de dcider de ma vie.




LXXXI


Et un jour, comme on avait dj dpass la mi-septembre, je compris, 
l'anxit particulirement grande de mon rveil, qu'il n'y avait plus 
reculer; le terme que je m'tais assign  moi-mme tait venu.

Ma dcision,--elle tait dj plus d' moiti prise au fond de moi-mme;
pour la rendre effective, il ne me restait plus gure qu' en faire
l'aveu, et je me promis  moi-mme que la journe ne passerait pas sans
que cela ft accompli, courageusement. C'tait  mon frre que je
voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par
s'opposer  mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par
prendre mon parti et m'aiderait  gagner ma cause.

Donc, aprs le dner de midi,  la rage ardente du soleil, j'emportai
dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et l, je
m'enfermai pour crire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes
d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein
air, et souvent mme dans les recoins les plus singulirement choisis,
en haut des arbres, sur les toits.)

Une aprs-midi de septembre brlante et sans un nuage. Il faisait
triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _tranger_
aussi peut-tre, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le
regret d'tre loin de ma mre, de passer toute une fin d't sans voir
ma maison, ni les fleurs de ma chre petite cour.--Du reste, ce que
j'tais sur le point d'crire aurait pour rsultat de me sparer encore
davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression
mlancolique. Il me semblait mme qu'il y et, dans l'air de ce jardin,
je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les
treilles et, l-bas, les luzernes se fussent intresss  ce premier
acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.

Pour m'installer  crire, j'hsitai entre deux ou trois places, toutes
brlantes, avec trs peu d'ombre.--C'tait encore une manire de gagner
du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes ides d'alors,
rendrait pour moi la dcision irrvocable, une fois qu'elle serait ainsi
dclare. Sur la terre sche, il y avait dj des pampres roussis,
beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts
comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges
longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins  grosses graines
qui mrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musque;
malgr la grande chaleur, la grande limpidit bleue du ciel, on avait
bien l'impression de l't finissant.

Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y tablir; les
vignes y taient trs effeuilles, mais les derniers papillons  reflet
de mtal bleu y venaient encore, avec les gupes, se poser sur les
sarments des muscats.

L, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d't rempli
de musiques de mouches, j'crivis et signai timidement mon pacte avec la
marine.

De la lettre elle-mme, je ne me souviens plus; mais je me rappelle
l'motion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe,
j'avais scell pour jamais ma destine.

Aprs un temps d'arrt encore et de rverie, je mis l'adresse: le nom
de mon frre et le nom d'un pays d'Extrme Orient o il se trouvait
alors.--Rien de plus  faire maintenant, que d'aller porter cela au
bureau de poste du village; mais je restai l longtemps assis, trs
songeur, adoss au mur chaud sur lesquels couraient des lzards et
gardant sur mes genoux, avec pouvante, le petit carr de papier o je
venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux
sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brche familire
du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons
imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au fate, o je
demeurai accoud. Les mmes lointains connus m'apparurent, les coteaux
couverts de leurs vignes dj rousses, les montagnes dont les bois
jaunis s'effeuillaient, et, l-bas, haut perche, la grande ruine
rougetre de Castelnau. En avant de tout cela, tait le domaine de
Bories, avec son vieux porche arrondi, peint  la chaux blanche, et, ds
que je le regardai, la chanson plaintive: Ah! ah! la bonne
histoire!... me revint  l'esprit, trangement chante, en mme temps
que me rapparut ce papillon citron-aurore qui tait piqu depuis deux
ans l-bas, sous une vitre de mon petit muse...

L'heure approchait o la vieille diligence campagnarde allait partir,
emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du
vieux jardin que je refermai  clef, et me dirigeai, lentement vers le
bureau de poste.

Un peu comme un petit hallucin, je marchais cette fois-l sans prendre
garde  rien ni  personne. Mon esprit voyageait partout, dans les
forts pleines de fougres de l'_le dlicieuse_, dans les sables du
sombre Sngal o avait habit l'oncle au muse, et  travers le Grand
Ocan austral o _des dorades passaient_.

La ralit assure et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la
premire fois, depuis que j'avais commenc d'exister, le monde et la vie
me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'clairait d'une
lumire toute nouvelle:--une lumire un peu morne, il est vrai, un peu
triste, mais puissante et qui pntrait tout, jusqu'aux horizons
extrmes avoisinant la vieillesse et la mort.

Puis, des petites images trs enfantines se mlaient aussi de temps en
temps  mon rve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au
soleil sur des quais brlants de villes exotiques; ou bien revenant  la
maison, aprs de prilleux voyages; rapportant des caisses qui taient
remplies d'tonnantes choses--et desquelles des cancrelats
s'chappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les dballages
d'arrive de son pre...

Mais tout  coup mon coeur recommena de se serrer: ces retours de
campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des
annes... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient
changes par le temps... Je me les reprsentai mme aussitt, ces
figures chries; dans une ple vision, elles m'apparurent toutes
ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce
bienvenue, mais qui tait si mlancolique  regarder! Des rides
marquaient tous les fronts; ma mre avait ses boucles blanches comme
aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, dj si vieille, pourrait-elle
tre l encore?... J'en tais  faire rapidement, avec crainte, le
calcul de l'ge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la
poste...

Cependant, je n'hsitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu,
je glissai ma lettre dans la bote, et le sort en fut jet.




LXXXII


J'arrte l ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez
loin de moi dans le temps pour tre livre aux lecteurs inconnus. Et
puis, il me semble que mon enfance premire a vraiment pris fin ce jour
o j'ai ainsi dcid mon avenir.

J'avais alors quatorze ans et demi; trois annes me restaient par
consquent pour me prparer  l'cole navale; c'tait donc dans les
choses trs raisonnables et trs possibles.

Cependant je devais me heurter encore  bien des refus,  des
difficults de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je
devais traverser bien des annes d'hsitations, d'erreurs, de luttes;
monter  bien des calvaires; payer cruellement d'avoir t lev en
petite sensitive isole;  force de volont, refondre et durcir ma
trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour o, vers mes
vingt-sept ans, un directeur de cirque, aprs avoir vu comme mes muscles
se dtendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son
admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma
vie; Quel dommage, monsieur, que votre ducation ait t commence si
tard!




LXXXIII


  ........................................

Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l't suivant dans ce
village...

Mais Azral passa sur notre route; de terribles choses imprvues
bouleversrent notre tranquille et douce vie de famille.

Et ce ne fut que quinze annes plus tard, aprs avoir couru le monde
entier, que je revis ce coin de la France.

Tout y tait bien chang; l'oncle et la tante dormaient au cimetire;
les grands cousins taient disperss; la cousine, qui avait dj
quelques fils d'argent mls  ses cheveux, se prparait  quitter pour
toujours ce pays, cette maison vide o elle ne voulait plus rester
seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
taient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
reconnatre.

Entre deux longs voyages, press comme toujours, ma vie allant dj son
train de fivre, je revenais l, moi, pour quelques heures seulement, en
plerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
l'oncle du Midi, avant qu'elle ft livre  des mains trangres.

C'tait en novembre; un ciel sombre et froid changeait compltement les
aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
ts.

Ayant pass mon unique matine  revoir mille choses, avec une
mlancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oubli
ce vieux jardin et ce berceau de vigne  l'ombre duquel s'tait dcide
ma vie, et je voulus y courir,  la dernire minute, avant le dpart de
la voiture qui allait m'emporter pour jamais.

Vas-y seul, alors! me dit la cousine, empresse elle aussi  faire
fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la mme grosse clef
que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
papillonnette  la main, aux heures lumineuses et brlantes des jours
passs... Oh! les ts de mon enfance, qu'ils avaient t merveilleux et
enchanteurs...

Pour la dernire des dernires fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
parut tout rapetiss, sous le ciel gris. J'allai d'abord  ce berceau du
fond,--effeuill, dsol aujourd'hui,--o j'avais crit  mon frre ma
lettre solennelle, et,  l'aide toujours de cette mme brche du mur qui
me servait jadis, je me hissai sur le fate, pour regarder furtivement
la campagne d'alentour, lui dire  la hte un suprme adieu: le domaine
de Bories m'apparut, alors, singulirement rapproch et rapetiss lui
aussi; mconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
l'air de s'tre abaisses pour n'tre plus que de petites collines. Et
tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleill, tait sinistre
aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumire terne et
grise. J'eus l'impression que l'arrire-automne tait commenc dans ma
vie, en mme temps que sur la terre.

Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si
plein d'tonnements charmeurs, le jour o je m'tais accoud sur ce mme
mur, aprs ma grande dcision prise,--le monde entier ne s'tait-il pas
dcolor et rtrci  mes yeux autant que ce pauvre paysage?...

Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable  un
fantme de lui-mme sous un ciel d'hiver, me causait une mlancolie
sans bornes.

Et en le regardant, je repensai au papillon a citron-aurore qui
existait toujours sous sa vitre, au fond de mon muse d'enfant; qui
tait rest  sa mme place, avec des couleurs aussi fraches, pendant
que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des annes, j'avais
oubli l'association de ces deux choses, et, ds que le papillon jaune
me ft revenu en mmoire, ramen par le porche de Bories, j'entendis en
moi-mme une petite voix qui reprenait tout doucement: Ah! ah! la bonne
histoire!... Et la petite voix tait flte et bizarre; surtout elle
tait triste, triste  faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
tombe, la chanson des annes disparues, des ts morts.

FIN

PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGRE, 20.--11382-5-90

CALMANN LVY, DITEUR

DU MME AUTEUR

Format grand in-18

AU MAROC             1 vol.
AZIYAD              1 --
FLEURS D'ENNUI       1 --
JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
LE MARIAGE DE LOTI   1 --
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PROPOS D'EXIL        1 --
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MADAME CHRYSANTHME, imprim sur magnifique
vlin et illustr d'un grand nombre d'aquarelles
et de vignettes par ROSSI et MYRBACH          1 vol.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--11382-5-50.





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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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