The Project Gutenberg EBook of Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et
recouvr; Rachel ou la belle juive, by Jacques Cazotte

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Title: Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvr; Rachel ou la belle juive

Author: Jacques Cazotte

Release Date: November 2, 2007 [EBook #23289]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

JACQUES CAZOTTE

* * *

LE DIABLE AMOUREUX

L'HONNEUR PERDU ET RECOUVR

RACHEL, OU LA BELLE JUIVE

* * *

PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHQUE NATIONALE

PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)

_Prs le Palais-Royal_

1905

Tous droits rservs




AVERTISSEMENT DES DITEURS


Jacques Cazotte est n en 1720,  Dijon, o son pre tait greffier des
tats de Bourgogne. Il fit ses tudes chez les jsuites de sa ville
natale et fut appel  Paris pour y achever son ducation. Il entra dans
l'administration de la marine, fut nomm en 1747 commissaire et ensuite
contrleur des les du Vent,  la Martinique. Entre temps il se livra 
la littrature lgre, multipliant les fables, les chansons, composa,
son pome hro-comique, _Ollivier_, qui restera, avec le _Diable
amoureux_, le meilleur tmoignage de son imagination facile et enjoue.
En 1759, il revint en France avec sa retraite et le titre de
commissaire gnral de la marine. Il avait cd au pre de La Valette,
suprieur de la mission des jsuites, tout ce qu'il possdait  la
Martinique en terres, en ngres et en effets, et n'avait reu en
payement que des lettres de change sur la compagnie des jsuites de
Paris. Ceux-ci les laissrent protester, ce qui fit perdre  Cazotte le
fruit du travail de toute sa vie, et le contraignit  plaider contre ses
anciens matres. C'est  cette poque qu'il se fit initier aux mystres
de la socit des illumins martinistes; il y puisa cette sorte de
mysticisme qui, combin de la faon la plus bizarre avec les doctrines
de l'vangile, fit de lui un rveur extatique, un assembleur de
prdictions politiques plus ou moins ralises. Tout le monde a entendu
parler de cette singulire conversation dans laquelle Cazotte, en 1788,
aurait prophtis la triste fin de personnages politiques avec lesquels
il se trouvait journellement en contact. Il parat avr que cette
trange prophtie est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, et que le
grave Laharpe devrait endosser la responsabilit de cette lugubre
invention, arrange aprs coup, comme pour prouver qu'il savait tre un
fantaisiste  ses heures perdues. Quoi qu'il en soit, nous ne croyons
pas devoir priver nos lecteurs de ce curieux, morceau:


PROPHTIE DE CAZOTTE RAPPORTE PAR LAHARPE

Il me semble que c'tait hier, et cependant au commencement de 1788,
nous tions  table chez un de nos confrres  l'Acadmie, grand
seigneur et homme d'esprit. La compagnie tait nombreuse et de tout
tat; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, acadmiciens, etc.:
on avait fait grand'chre comme de coutume. Au dessert, les vins de
Malvoisie et de Constance ajoutaient  la gaiet de bonne compagnie
cette sorte de libert qui n'en gardait pas toujours le ton. On en tait
alors venu, dans le monde, au point o tout est permis pour faire rire.
Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes
dames avaient cout, sans avoir mme recours  l'ventail. De l un
dluge de plaisanteries sur la religion; l'un citait une tirade de la
_Pucelle_, l'autre rappelait ces vers _philosophiques_ de Diderot:

      Et des boyaux du dernier prtre
      Serrer le cou du dernier roi.

et d'applaudir. Un troisime se lve; et, tenant son verre plein: _Oui,
messieurs_, s'crie-t-il, _je suis aussi sr qu'il n'y a pas de Dieu,
que je suis sr qu'Homre est un sot;_ et en effet il tait sr de l'un
comme de l'autre, et l'on avait parl d'Homre et de Dieu, et il y avait
l des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. La
conversation devient plus srieuse; on se rpand en admiration sur la
rvolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convint que c'tait l le
premier titre de sa gloire. Il a donn le ton  son sicle, et s'est
fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. Un des convives nous
raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le
poudrant: _Voyez-vous, monsieur; quoique je ne sois qu'un misrable
carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre_. On conclut que la
rvolution ne tardera pas  se consommer, qu'il faut absolument _que la
superstition et le fanatisme fassent place  la philosophie_, et l'on en
est  calculer la probabilit de l'poque, et quels seront ceux de la
socit qui verront le rgne de la raison. Les plus vieux se
plaignaient de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se rjouissaient d'en
avoir une esprance trs vraisemblable, et l'on flicitait surtout
l'Acadmie d'avoir _prpar le grand oeuvre_ et d'avoir t le chef-lieu,
le centre, le mobile de la libert de penser.

Un seul des convives n'avait point pris de part  toute la joie de cette
conversation, et avait mme laiss tomber tout doucement quelques
plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'tait Cazotte, homme aimable
et original, mais malheureusement infatu des rveries des illumins. Il
prend la parole; et du ton le plus srieux: Messieurs, dit-il, soyez
satisfaits, vous verrez toute cette _grande et sublime rvolution_ que
vous dsirez tant. Vous savez que je suis un peu prophte; je vous le
rpte, vous la verrez. On lui rpond par le refrain connu, _faut pas
tre grand sorcier pour a_.--Soit, mais peut-tre faut-il l'tre un peu
plus pour ce qui me reste  vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de
cette _rvolution_, ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous tes
ici, et ce qui en sera la suite immdiate, l'effet bien prouv, la
consquence bien reconnue?--Ah! voyons (dit Condorcet, avec son air et
son rire sournois et niais), un philosophe n'est pas fch de rencontrer
un prophte.--Vous M. de Condorcet, vous expirerez tendu sur le pav
d'un cachot; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous
drober au bourreau, du poison que _le bonheur_ de ce temps-l vous
forcera de porter toujours sur vous.

Grand tonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est
sujet  rver tout veille, et l'on rit de plus belle. M. Cazotte, le
conte que vous nous faites ici n'est pas si plaisant que votre _Diable
amoureux_. Mais, quel diable vous a mis dans la tte ce _cachot_, ce
_poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de
commun avec la _philosophie_ et le _rgne de la raison_?--C'est
prcisment ce que je vous dis; c'est au nom de la philosophie, de
l'humanit, de la libert; c'est sous le rgne de la raison qu'il vous
arrivera de finir ainsi; et ce sera bien le _rgne de la raison_, car
alors elle aura des temples, et mme il n'y aura plus, dans toute la
France, en ce temps-l, que des _temples de la raison_.--Par ma foi (dit
Chamfort, avec le sourire du sarcasme), vous ne serez pas un des prtres
de ces temps-l.--Je l'espre; mais vous, M. Chamfort, qui en serez un
et trs digne de l'tre, vous vous couperez les veines de vingt-deux
coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois aprs.
On se regarde et on rit encore. Vous, M. Vicq-d'Azyr, vous ne vous
ouvrirez pas les veines vous-mme, mais aprs, vous les ferez ouvrir six
fois dans un jour, au milieu d'un accs de goutte, pour tre plus sr de
votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, M. de Nicola, sur
l'chafaud; vous, M. Bailly, sur l'chafaud; vous, M. de Malesherbes,
sur l'chafaud....--Ah! Dieu soit bni, dit Roucher, il parat que
monsieur n'en veut qu' l'Acadmie; il vient d'en faire une terrible
excution; et moi, grce au ciel!...--Vous! vous mourrez aussi sur
l'chafaud. Oh! c'est une gageure (s'crie-t-on de toute part), il a
jur de tout exterminer. Non, ce n'est pas moi qui l'ai jur.--Mais
nous serons donc subjugus par les Turcs et les
Tartares?...--Encore....--Point du tout; je vous l'ai dit, vous serez
alors gouverns par la seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux
qui vous traiteront ainsi seront tous des _philosophes_, auront  tout
moment dans la bouche les mmes phrases que vous dbitez depuis une
heure, rpteront toutes vos maximes, citeront, comme vous, les vers de
Diderot et de la _Pucelle_. On se disait  l'oreille: Vous voyez bien
qu'il est fou (car il gardait le plus grand srieux). Est-ce que vous
ne voyez pas qu'il plaisante; et vous savez qu'il entre toujours du
merveilleux dans ses plaisanteries.--Oui, rpondit Chamfort, mais son
merveilleux n'est pas gai, il est trop patibulaire; et quand tout cela
arrivera-t-il?--Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis
ne soit accompli.

--Voil bien des miracles! (et cette fois c'tait moi qui parlais), et
vous ne m'y mettez pour rien.--Vous y serez pour un miracle tout au
moins aussi extraordinaire; vous serez alors chrtien.

Grandes exclamations. Ah! reprit Chamfort; je suis rassur, si nous ne
devons prir que quand Laharpe sera chrtien, nous sommes immortels.

--Pour a, dit alors la duchesse de Grammont, nous sommes bien
heureuses, nous autres femmes, de n'tre pour rien dans les
_rvolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en
mlions toujours un peu, mais il est reu qu'on ne s'en prend pas a
nous, et notre sexe....--Votre sexe, mesdames, ne vous en dfendra pas
cette fois, et vous aurez beau ne vous mler de rien, vous serez
traites tout comme les hommes, sans aucune diffrence quelconque.--Mais
qu'est-ce que vous nous dites donc l, M. Cazotte? c'est la fin du monde
que vous nous prchez.--Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est
que vous, madame la duchesse, vous serez conduite  l'chafaud, vous et
beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette et les mains lies
derrire le dos.--Ah! j'espre que dans ce cas-l j'aurai du moins un
carrosse drap de noir.--Non, madame; de plus grandes dames que vous
iront comme vous en charrette et les mains lies comme vous.--De plus
grandes dames! quoi! les princesses du sang?--De plus grandes dames
encore.... Ici, un mouvement trs sensible dans toute la compagnie, et
la figure du matre se rembrunit. On commenait  trouver que la
plaisanterie tait forte. Madame de Grammont, pour dissiper le nuage,
n'insista pas sur cette dernire rponse et se contenta de dire du ton
le plus lger: _Vous verrez qu'il ne me laissera seulement pas un
confesseur_.--Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne;
le dernier supplici qui en aura un par grce, sera....

Il s'arrta un moment. Eh bien! quel est donc l'heureux mortel qui aura
cette prrogative?--C'est la seule qui lui restera, et ce sera le roi de
France.

Le matre de la maison se leva brusquement et tout le monde avec lui. Il
alla vers M. Cazotte et lui dit avec un ton pntr: Mon cher M.
Cazotte, c'est assez faire durer cette factie lugubre; vous la poussez
trop loin, et jusqu' compromettre la socit o vous tes et
vous-mme. Cazotte ne rpondit rien et se disposait  se retirer, quand
madame de Grammont, qui voulait toujours viter le srieux et ramener la
gaiet, s'avana vers lui: Monsieur le prophte, qui nous dites  nous
tous notre bonne aventure, vous ne nous dites rien de la vtre. Il fut
quelque temps en silence et les yeux baisss: Vous, madame, avez-vous
lu le sige de Jrusalem, dans Josphe?--Oh! sans doute, qui est-ce qui
n'a pas lu a? mais faites comme si je ne l'avais pas lu.--Eh bien,
madame, pendant ce sige, un homme fit sept jours de suite le tour des
remparts,  la vue des assigeants et des assigs, criant incessamment
d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur  Jrusalem!_ et le septime
jour il cria: _Malheur  Jrusalem! malheur  moi-mme!_ et dans le
moment, une pierre norme lance par les machines ennemies, l'atteignit
et le mit en pices. Et aprs cette rponse, M. Cazotte fit sa
rvrence et sortit.

* * *

Cazotte, qui maniait agrablement le vers eut le rare honneur de voir
attribuer  Voltaire une bonne partie de ses posies (on peut, entre
autres, lire dans l'_Almanach des Muses_ de 1773, sous le nom du grand
homme, un joli conte de notre auteur ayant pour titre: _la Brunette
Anglaise_). Le caractre de son talent tait une gat facile, une rare
abondance d'imagination, un art de rcit tranchant, par son tour
particulier, avec le faire des conteurs  la mode qui cultivaient le
mme genre avec d'autres moyens de sduction. S'il n'occupe point la
premire place, il tient dignement la seconde, comme il est facile de
s'en convaincre en parcourant ses nouvelles et ses contes arabes,
accommods au got sceptique de notre nation.

La Rvolution, dont il combattit les principes, l'arracha aux paisibles
fonctions de maire de la commune de Pierry, prs d'pernay, o il avait
vcu la meilleure part de sa vie depuis son retour des colonies. Un
instant il chappa  la mort, grce  l'hrosme de sa fille; mais sa
correspondance compromettante avec Pouteau, secrtaire de la liste
civile, trouve dans la fameuse armoire de fer, avait fait pressentir le
funeste dnoment qui ravit l'aimable conteur  ses amis et aux lettres
franaises (1792). Ses oeuvres ont t publies un grand nombre de fois;
la meilleure et la plus complte dition est celle de 1817 (Paris, J.-F.
Bastien, 4 vol. in-8). Si, comme nous l'esprons, le _Diable amoureux_
obtient un regain du succs qui l'accueillit  son aurore, nous mettrons
le public  mme de juger plus  fond l'ingniosit de cet esprit
charmant dont la rputation est loin d'galer le mrite.

* * *

La premire dition du _Diable amoureux_ tait accompagne de
singulires gravures, que Cazotte a commentes  sa manire, dans l'avis
qui prcde le conte, si bien qu'on se demande s'il a parl srieusement
ou s'il a raill, lorsqu'il s'tend si complaisamment sur ces informes
vignettes dont les enfants de nos jours, levs dans l'admiration des
images d'pinal, ne voudraient point entreprendre l'enluminure.  une
poque o les Moreau, les Cochin, les Saint-Aubin et les Gravelot
prodiguaient leurs coquets chefs-d'oeuvre, il n'et pas t permis de
leur prfrer ces grossires bauches, et Cazotte n'tait pas homme 
mconnatre les productions si gracieusement spirituelles de ses
contemporains. La boutade qui termine le susdit avis au lecteur atteste
amplement que l'auteur du conte n'tait rien moins qu'un esprit naf...
Qu'il nous soit permis seulement de dire _un mot_ de l'ouvrage. Il a
t rv en une nuit et crit en un jour: ce n'est point, comme 
l'ordinaire, un vol fait  l'auteur; il l'a crit pour son plaisir et un
peu pour l'dification de ses concitoyens, car il est trs moral; le
style en est rapide, point d'esprit  la mode, point de mtaphysique,
point de science, encore moins de jolies impits et de hardiesses
philosophiques; seulement un petit assassinat pour ne pas heurter de
front le got actuel, et voil tout. Il semble que l'auteur ait senti
qu'un homme qui a la tte tourne d'amour est dj bien  plaindre: mais
lorsqu'une jolie femme est amoureuse de lui, le caresse, l'obsde, le
mne et veut  toute force s'en faire aimer, c'est le diable...

* * *




LE DIABLE AMOUREUX

NOUVELLE ESPAGNOLE


J'tais  vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples: nous
vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, c'est--dire
des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire; et nous
philosophions dans nos quartiers quand nous n'avions plus d'autre
ressource.

Un soir, aprs nous tre puiss en raisonnements de toute espce autour
d'un trs petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons secs, le
discours tomba sur la cabale et les cabalistes.

Un d'entre nous prtendait que c'tait une science relle, et dont les
oprations taient sres; quatre des plus jeunes lui soutenaient que
c'taient un amas d'absurdits, une source de friponneries, propres 
tromper les gens crdules et  amuser les enfants.

Le plus g d'entre nous, Flamand d'origine, fumait une pipe d'un air
distrait, et ne disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient
spectacle  travers ce charivari discordant qui nous tourdissait, et
m'empchait de prendre part  une conversation trop peu rgle pour
qu'elle et de l'intrt pour moi.

Nous tions dans la chambre du fumeur; la nuit s'avanait: on se
spara, et nous demeurmes seuls, notre ancien et moi.

Il continua de fumer flegmatiquement; je demeurai les coudes appuys sur
la table, sans rien dire. Enfin mon homme rompit le silence.

--Jeune homme, me dit-il, vous venez d'entendre beaucoup de bruit:
pourquoi vous tes-vous tir de la mle?

--C'est, lui rpondis-je, que j'aime mieux me taire que d'approuver ou
blmer ce que je ne connais pas: je ne sais mme ce que veut dire le mot
_cabale_.

--Il a plusieurs significations, me dit-il: mais ce n'est point d'elles
dont il s'agit, c'est de la chose. Croyez-vous qu'il puisse exister une
science qui enseigne  transformer les mtaux, et  rduire les esprits
sous notre obissance?

--Je ne connais rien des esprits,  commencer par le mien, sinon que je
suis sr de son existence. Quant aux mtaux, je sais la valeur d'un
carlin au jeu,  l'auberge et ailleurs, et ne peux rien assurer ni nier
sur l'essence des uns et des autres, sur les modifications et
impressions dont ils sont susceptibles.

--Mon jeune camarade, j'aime beaucoup votre ignorance; elle vaut bien
la doctrine des autres: au moins vous n'tes pas dans l'erreur, et si
vous n'tes pas instruit, vous tes susceptible de l'tre. Votre
naturel, la franchise de votre caractre, la droiture de votre esprit me
plaisent: je sais quelque chose de plus que le commun des hommes:
jurez-moi le plus grand secret sur votre parole d'honneur, promettez de
vous conduire avec prudence, et vous serez mon colier.

--L'ouverture que vous me faites, mon cher Soberano, m'est trs
agrable. La curiosit est ma plus forte passion. Je vous avouerai que
naturellement j'ai peu d'empressement pour nos connaissances ordinaires;
elles m'ont toujours sembl trop bornes, et j'ai devin cette sphre
leve dans laquelle vous voulez m'aider  m'lancer: mais quelle est la
premire clef de la science dont vous parlez? Selon ce que disaient nos
camarades en disputant, ce sont les esprits eux-mmes qui nous
instruisent; peut-on se lier avec eux?

--Vous avez dit le mot, Alvare: on n'apprendrait rien de soi-mme; quant
 la possibilit de nos liaisons, je vais vous en donner une preuve sans
rplique.

Comme il finissait ce mot, il achevait sa pipe: il frappe trois coups
pour faire sortir un peu de cendre qui restait au fond, la pose sur la
table assez prs de moi. Il lve la voix: Calderon, dit-il, venez
chercher ma pipe, allumez-la, et rapportez-la moi.

Il finissait  peine le commandement, je vois disparatre la pipe; et,
avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel tait ce
Calderon charg de ses ordres, la pipe allume tait de retour, et mon
interlocuteur avait repris son occupation.

Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac que pour
jouir de la surprise qu'il m'occasionnait; puis se levant, il dit: Je
prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher;
soyez sage, et nous nous reverrons.

Je me retirai plein de curiosit et affam d'ides nouvelles, dont je me
promettais de me remplir bientt par le secours de Soberano. Je le vis
le lendemain, les jours ensuite; je n'eus plus d'autre passion, je
devins son ombre.

Je lui faisais mille questions; il ludait les unes et rpondait aux
autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la
religion de ses pareils. C'est, me rpondit-il, la religion naturelle.
Nous entrmes dans quelques dtails; ses dcisions cadraient plus avec
mes penchants qu'avec mes principes; mais je voulais venir  mon but, et
ne devais pas le contrarier.

--Vous commandez aux esprits, lui disais-je; je veux comme vous tre en
commerce avec eux: je le veux, je le veux.

--Vous tes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'preuve;
vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder
sans crainte de cette sublime catgorie...

--Eh! me faut-il bien du temps?...--Peut-tre deux ans...--J'abandonne
ce projet, m'criai-je; je mourrais d'impatience dans l'intervalle, vous
tes cruel, Soberano. Vous ne pouvez concevoir la vivacit du dsir que
vous avez cr dans moi: il me brle...

--Jeune homme, je vous croyais plus de prudence; vous me faites trembler
pour vous et pour moi. Quoi! vous vous exposeriez  voquer des esprits
sans aucune des prparations?...

--Eh! que pourrait-il m'en arriver?...--Je ne dis pas qu'il dt
absolument vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est
notre faiblesse, notre pusillanimit qui le leur donne: dans le fond,
nous sommes ns pour les commander...--Ah! je les commanderai...--Oui,
vous avez le coeur chaud; mais si vous perdez la tte, s'ils vous
effrayent  certain point?...

--S'il ne tient qu' ne les pas craindre, je les mets au pis pour
m'effrayer...--Quoi! quand vous verriez le diable?...--Je tirerais les
oreilles au grand diable d'enfer...

--Bravo! Si vous tes si sr de vous, vous pouvez vous risquer, et je
vous promets mon assistance. Vendredi prochain je vous donne  dner
avec deux des ntres, et nous mettrons l'aventure  fin.

Nous n'tions qu' mardi: jamais rendez-vous galant ne fut attendu avec
tant d'impatience. Le terme arrive enfin; je trouve chez mon camarade
deux hommes d'une physionomie peu prvenante: nous dnons. La
conversation roule sur des choses indiffrentes.

Aprs dner, on propose une promenade  pied vers les ruines de Portici.
Nous sommes en route: nous arrivons. Ces restes des monuments les plus
augustes, crouls, briss, pars, couverts de ronces, portent  mon
imagination des ides qui ne m'taient pas ordinaires. Voil, disais-je,
le pouvoir du temps sur les ouvrages de l'orgueil et de l'industrie des
hommes. Nous avanons dans les ruines et enfin nous sommes parvenus
presque  ttons,  travers ces dbris, dans un lieu si obscur,
qu'aucune lumire extrieure n'y pouvait pntrer.

Mon camarade me conduisait par le bras; il cesse de marcher, et je
m'arrte. Alors un de la compagnie bat le fusil et allume une bougie. Le
sjour o nous tions s'claire, quoique faiblement, et je dcouvre que
nous sommes sous une vote assez bien conserve, de vingt-cinq pieds en
carr  peu prs, et ayant quatre issues. Mon camarade,  l'aide d'un
roseau qui lui servait d'appui dans sa marche, trace un cercle autour de
lui sur le sable lger dont le terrain tait couvert, et en sort aprs y
avoir dessin quelques caractres. Entrez dans ce penthacle, mon brave,
me dit-il, et n'en sortez qu' de bonnes enseignes...

--Expliquez-vous mieux;  quelles enseignes en dois-je sortir?...--Quand
tout vous sera soumis; mais avait ce temps, si la frayeur vous faisait
faire une fausse dmarche, vous pourriez courir les risques les plus
grands.

Alors il me donne une formule d'vocation courte, pressante, mle de
quelques mots que je n'oublierai jamais. Rcitez, me dit-il, cette
conjuration avec fermet, et appelez ensuite  trois fois clairement
_Belzbut_, et surtout n'oubliez pas ce que vous avez promis de faire.

Je me rappelai que je m'tais vant de lui tirer les oreilles. Je
tiendrai parole, me dis-je, ne voulant pas en avoir le dmenti. Nous
vous souhaitons bien du succs, me dit-il; quand vous aurez fini, vous
nous avertirez. Vous tes directement vis--vis de la porte par laquelle
vous devez sortir pour nous rejoindre. Ils se retirent.

Jamais fanfaron ne se trouva dans une crise plus dlicate: je fus au
moment de les rappeler; mais il y avait trop  rougir pour moi; c'tait
d'ailleurs renoncer  toutes mes esprances. Je me raffermis sur la
place o j'tais, je tins un moment conseil. On a voulu m'effrayer,
dis-je; on veut voir si je suis pusillanime. Les gens qui m'prouvent
sont  deux pas d'ici, et  la suite de mon vocation je dois m'attendre
 quelques tentatives de leur part pour m'pouvanter. Tenons bon;
tournons la raillerie contre les mauvais plaisants.

Cette dlibration fut assez courte, quoiqu'un peu trouble par le
ramage des hiboux et des chats-huants qui habitaient les environs, et
mme l'intrieur de ma caverne.

Un peu rassur par mes rflexions, je me rasseois sur mes reins; je me
pite; je prononce l'vocation d'une voix claire et soutenue; et en
grossissant le son, j'appelle  trois reprises et  trs courts
intervalles, _Belzbut_.

Un frisson courait dans toutes mes veines, et mes cheveux se hrissaient
sur la tte.

 peine avais-je fini, une fentre s'ouvre  deux battants, vis--vis de
moi, au haut de la vote: un torrent de lumire plus blouissante que
celle du jour fond par cette ouverture: une tte de chameau horrible,
autant par sa grosseur que par sa forme se prsente  la fentre:
surtout elle avait des oreilles dmesures. L'odieux fantme ouvre la
gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition, me rpond: _Che
vuoi?_ Toutes les votes, tous les caveaux des environs retentissent 
l'envi du terrible _Che vuoi?_

Je ne saurais peindre ma situation; je ne saurais dire qui soutint mon
courage et m'empcha de tomber en dfaillance  l'aspect de ce tableau,
au bruit plus effrayant encore qui retentissait  mes oreilles.

Je sentis la ncessit de rappeler mes forces: une sueur froide allait
les dissiper; je fis un effort sur moi. Il faut que notre me soit bien
vaste et ait un prodigieux ressort; une multitude de sentiments,
d'ides, de rflexions touchent mon coeur, passent dans mon esprit, et
font leur impression toutes  la fois.

La rsolution s'opre, je me rends matre de ma terreur. Je fixe
hardiment le spectre. Que prtends-tu toi-mme, tmraire, en te
montrant sous cette forme hideuse?

Le fantme balance un moment: Tu m'as demand, dit-il d'un ton de voix
plus bas...--L'esclave, lui dis-je, cherche-t-il  effrayer son matre?
Si tu viens recevoir mes ordres, prends une forme convenable et un ton
soumis.

--Matre, me dit le fantme, sous quelle forme me prsenterai-je pour
vous tre agrable?

La premire ide qui me vint  la tte tant celle d'un chien: Viens,
lui dis-je, sous la figure d'un pagneul.

 peine avais-je donn l'ordre, l'pouvantable chameau allonge le col de
seize pieds de longueur, baisse la tte jusqu'au milieu du salon, et
vomit un pagneul blanc  soies fines et brillantes, les oreilles
tranantes jusqu' terre.

La fentre s'est referme, toute autre vision a disparu, et il ne reste
sous la vote, suffisamment claire, que le chien et moi.

Il tournait tout autour du cercle en remuant la queue et faisant des
courbettes. Matre, me dit-il, je voudrais bien vous lcher l'extrmit
des pieds; mais le cercle redoutable qui vous environne me repousse.

Ma confiance tait monte jusqu' l'audace: je sors du cercle, je tends
le pied, le chien le lche; je fais un mouvement pour lui tirer les
oreilles, il se couche sur le dos comme pour me demander grce; je vis
que c'tait une petite femelle. Lve-toi, lui dis-je; je te pardonne:
tu vois que j'ai compagnie, ces messieurs attendent  quelque distance
d'ici; la promenade a d les altrer; je veux leur donner une collation;
il faut des fruits, des conserves, des glaces, des vins de Grce; que
cela soit bien entendu; claire et dcore la salle sans faste, mais
proprement. Vers la fin de la collation, tu viendras en virtuose du
premier talent, et tu porteras une harpe; je t'avertirai quand tu devras
paratre. Prends garde  bien jouer ton rle, mets de l'expression dans
ton chant, de la dcence, de la retenue dans ton maintien...

--J'obirai, matre, mais sous quelle condition...

--Sous celle d'obir, esclave. Obis, sans rplique, ou...

--Vous ne me connaissez pas, matre; vous me traiteriez avec moins de
rigueur; j'y mettrais peut-tre l'unique condition de vous dsarmer et
de vous plaire.

Le chien avait  peine fini, qu'en tournant sur le talon, je vois mes
ordres s'excuter plus promptement qu'une dcoration ne s'lve 
l'Opra. Les murs de la vote, ci-devant noirs, humides, couverts de
mousse, prenaient une teinte douce, des formes agrables; c'tait un
salon de marbre jasp. L'architecture prsentait un cintre soutenu par
des colonnes. Huit girandoles de cristaux, contenant chacune trois
bougies, y rpandaient une lumire vive, galement distribue.

Un moment aprs, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de tous
les apprts de notre rgal; les fruits et les confitures taient de
l'espce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle apparence.
La porcelaine, employe au service et sur le buffet, tait du Japon. La
petite chienne faisait mille tours dans la salle, mille courbettes
autour de moi, comme pour hter le travail, et me demander si j'tais
satisfait.

Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livre, et allez
dire  ces messieurs qui sont prs d'ici que je les attends, et qu'ils
sont servis.

 peine avais-je dtourn un instant mes regards, je vois sortir un page
 ma livre, lestement vtu, tenant un flambeau allum: peu aprs il
revint, conduisant sur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux amis.

Prpars  quelque chose d'extraordinaire, par l'arrive et le
compliment du page, ils ne l'taient pas au changement qui s'tait fait
dans l'endroit o ils m'avaient laiss. Si je n'eusse pas eu la tte
occupe, je me serais plus amus de leur surprise; elle clata par leur
cri, se manifesta par l'altration de leurs traits et par leurs
attitudes.

Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour
de moi, il nous en reste  faire pour regagner Naples: j'ai pens que ce
petit rgal ne vous dsobligerait pas, et que vous voudriez bien excuser
le peu de choix et le dfaut d'abondance en faveur de l'impromptu.

Mon aisance les dconcerta plus encore que le changement de la scne et
la vue de l'lgante collation  laquelle ils se voyaient invits. Je
m'en aperus; et, rsolu de terminer une aventure dont intrieurement je
me dfiais, je voulus en tirer tout le parti possible, en forant mme
la gat qui fait le fond de mon caractre.

Je les pressais de se mettre  table, le page avanait les siges avec
une promptitude merveilleuse. Nous tions assis: j'avais rempli les
verres, distribu des fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler et
manger, les autres restaient bantes; cependant je les engageai 
entamer les fruits, ma confiance les dtermina: je porte la sant de la
plus jolie courtisane de Naples: nous la buvons. Je parle d'un opra
nouveau, d'une _Improvisatrice_ romaine arrive depuis peu, et dont les
talents font du bruit  la cour: je reviens sur les talents agrables,
la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la
beaut de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille
se vide, est remplace par une meilleure. Le page se multiplie, et le
service ne languit pas un instant. Je jette l'oeil sur lui  la drobe:
figurez-vous l'amour en trousse de page; mes compagnons d'aventure le
lorgnaient de leur ct d'un air o se peignaient la surprise, le
plaisir et l'inquitude. La monotonie de cette situation me dplut; je
vis qu'il tait temps de la rompre. Biondetto, dis-je au page, la
signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez si elle ne
serait point arrive. Biondetto sort de l'appartement.

Mes htes n'avaient point encore eu le temps de s'tonner de la
bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina
entre tenant sa harpe; elle tait dans un dshabill toff et modeste;
un chapeau de voyage et un crpe trs clair sur les yeux; elle pose sa
harpe  ct d'elle, salue avec aisance, avec grce: Seigneur don
Alvare, dit-elle, je n'tais point prvenue que vous eussiez compagnie;
je ne me serais point prsente vtue comme je suis; ces messieurs
voudront bien excuser une voyageuse.

Elle s'assied et nous lui offrons  l'envi les reliefs de notre petit
festin, auxquels elle touche par complaisance. Quoi! madame, lui
dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne saurait vous y
retenir?

--Un engagement dj ancien m'y force, seigneur; on a eu des bonts pour
moi  Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, et
j'ai touch des arrhes; sans cela, je n'aurais pu me refuser aux
avantages que m'offrait ici la cour, et  l'espoir de mriter les
suffrages de la noblesse napolitaine distingue par son got au-dessus
de toute celle d'Italie.

Les deux Napolitains se courbent pour rpondre  l'loge, saisis par la
vrit de la scne, au point de se frotter les yeux. Je pressai la
virtuose de nous faire entendre un chantillon de son talent. Elle tait
enrhume, fatigue; elle craignait avec justice de dchoir dans notre
opinion. Enfin elle se dtermina  excuter un rcitatif _oblig_ et une
ariette pathtique qui terminaient le troisime acte de l'opra dans
lequel elle devait dbuter.

Elle prend sa harpe, prlude avec une petite main longuette, potele,
tout  la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement
arrondis par le bout taient termins par un ongle dont la forme et la
grce taient inconcevables; nous tions tous surpris, nous croyions
tre au plus dlicieux concert.

La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'me, plus
d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'tais mu
jusqu'au fond du coeur, et j'oubliais presque que j'tais le crateur du
charme qui me ravissait.

La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son rcit et de son
chant. Le feu de ses regards perait  travers le voile; il tait d'un
pntrant, d'une douceur inconcevables: ces yeux ne m'taient pas
inconnus. Enfin, en assemblant les traits, tels que le voile me les
laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto;
mais l'lgance, l'avantage de la taille se faisaient beaucoup plus
remarquer sous l'ajustement de femme, que sous l'habit de page.

Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnmes de justes
loges. Je voulus l'engager  nous excuter une ariette vive pour nous
donner lieu d'admirer la diversit de ses talents. Non, rpondit-elle;
je m'en acquitterais mal dans la disposition d'me o je suis:
d'ailleurs, vous avez d vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour
vous obir. Ma voix se ressent du voyage, elle est voile: vous tes
prvenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a
conduite, je suis  ses ordres; je vous demande en grce d'agrer mes
excuses, et de me permettre de me retirer. En disant cela, elle se
lve, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains; et, aprs
l'avoir reconduite jusqu' la porte par laquelle elle s'tait
introduite, je rejoins la compagnie.

Je devais avoir inspir de la gaiet, et je voyais de la contrainte dans
les regards; j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouv
dlicieux; il m'avait rendu mes forces, ma prsence d'esprit: Je doublai
la dose, et, comme l'heure s'avanait, je dis  mon page, qui s'tait
remis  son poste derrire mon sige, d'aller faire avancer ma voiture.
Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mon intention.

Vous avez ici un quipage, me dit Soberano?--Oui, rpliquai-je, je me
suis fait suivre, et j'ai imagin que si notre partie se prolongeait,
vous ne seriez pas fchs d'en revenir commodment. Buvons encore un
coup, nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.

Ma phrase n'tait pas acheve, que le page rentre suivi de deux grands
estafiers bien tourns, superbement vtus  ma livre. Seigneur don
Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle
est au del, mais tout auprs de ces dbris dont ces lieux-ci sont
entours. Nous nous levons, Biondetto et les estafiers nous prcdent;
on marche.

Comme nous ne pouvions aller quatre de front entre des bases et des
colonnes brises, Soberano, qui se trouvait seul  ct de moi, me serra
la main. Vous me donnez un beau rgal, ami; il vous cotera cher.

--Ami, rpliquai-je, je suis trop heureux s'il vous a fait plaisir; je
vous le donne pour ce qu'il me cote.

Nous arrivons  la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un
cocher, un postillon, une voiture de campagne  mes ordres aussi commode
qu'on et pu le dsirer. J'en fais les honneurs, et nous prenons
lgrement le chemin de Naples.

Nous gardmes quelque temps le silence: enfin un des amis de Soberano le
rompt. Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut que
vous ayez fait des conventions singulires. Jamais personne ne fut servi
comme vous l'tes, et depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas
obtenu le quart des complaisances que l'on vient d'avoir pour vous dans
une soire. Je ne parle pas de la plus cleste vision qu'il soit
possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent qu'on ne
songe  les rjouir. Enfin, vous savez vos affaires, vous tes jeune; 
votre ge, on dsire trop pour se laisser le temps de rflchir, et on
prcipite ses jouissances.

Bernadillo, c'tait le nom de cet homme, s'coutait en me parlant et me
donnait le temps de penser  ma rponse.

--J'ignore, lui rpliquai-je, par o j'ai pu m'attirer des faveurs
distingues; j'augure qu'elles seront trs courtes, et ma consolation
sera de les avoir toutes partages avec de bons amis. On vit que je me
tenais sur la rserve, et la conversation tomba.

Cependant le silence amena la rflexion: je me rappelai les discours de
Soberano et de Bernadillo, et conclus que je venais de sortir du plus
mauvais pas dans lequel une curiosit vaine et la tmrit eussent
jamais engag un homme de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction,
j'avais t lev jusqu' treize ans sous les yeux de don Bernardo de
Maravillas, mon pre, gentilhomme sans reproche, et par dona Mencia, ma
mre, la femme la plus religieuse, la plus respectable qui ft dans
l'Estramadure. Oh! ma mre! disais-je, que penseriez-vous de votre
fils, si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais cela ne durera
pas, je m'en donne parole.

Cependant la voiture arrivait  Naples. Je reconduisis chez eux les amis
de Soberano. Lui et moi revnmes  notre quartier. Le brillant de mon
quipage blouit un peu la garde devant laquelle nous passmes en revue,
mais les grces de Biondetto, qui tait sur le devant du carrosse,
frapprent encore davantage les spectateurs.

Le page congdie la voiture et la livre, prend un flambeau de la main
des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire  mon
appartement: mon valet de chambre, encore plus tonn que les autres,
voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je
venais de faire la montre. C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant
dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous reposer, je
vous parlerai demain.

Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a ferm la porte sur
nous; ma situation tait moins embarrassante au milieu de la compagnie
dont je venais de me sparer, et de l'endroit tumultueux que je venais
de traverser.

Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les
yeux sur le page, les siens sont fixs vers la terre; une rougeur lui
monte sensiblement au visage: sa contenance dcle de l'embarras et
beaucoup d'motion; enfin je prends sur moi de lui parler.

Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez mme mis des grces  ce
que vous avez fait pour moi, mais comme vous vous tiez pay d'avance,
je pense que nous sommes quittes...

--Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter  ce
prix...

--Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste,
donnez votre compte; mais je ne vous rponds pas que vous soyiez pay
promptement. Le quartier courant est mang; je dois au jeu,  l'auberge,
au tailleur...

--Vous plaisantez hors de propos...

--Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous
retirer, car il est tard et il faut que je me couche...

--Et vous me renverriez incivilement  l'heure qu'il est? Je n'ai pas d
m'attendre  ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis
savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue, et ont
devin mon sexe. Si j'tais une vile courtisane, vous auriez quelque
gard pour les biensances de mon tat, mais votre procd pour moi est
fltrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en ft humilie...

--Il vous plat donc  prsent d'tre femme pour vous concilier des
gards? Eh bien! pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour
vous le mnagement de la faire par le trou de la serrure...

--Quoi! srieusement, sans savoir qui je suis...--Puis-je
l'ignorer?...--Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'coutez que vos
prventions; mais, qui que je sois, je suis  vos pieds, les larmes aux
yeux: c'est  titre de client que je vous implore. Une imprudence plus
grande que la vtre, excusable peut-tre, puisque vous en tes l'objet,
m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obir, me
donner  vous et vous suivre. J'ai rvolt contre moi les passions les
plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la
vtre, d'asile que votre chambre; me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il
dit qu'un cavalier espagnol aura trait avec cette rigueur, cette
indignit, quelqu'un qui a sacrifi pour lui une me sensible, un tre
faible dnu de tout autre secours que le sien, en un mot, une personne
de mon sexe?

Je reculais autant qu'il m'tait possible, pour me tirer d'embarras;
mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je
suis rang contre le mur. Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y
penser de me prendre par mon serment. Quand ma mre me donna ma premire
pe, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes
et de n'en pas dsobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense que
c'est aujourd'hui...

--Eh bien! cruel,  quel titre que ce soit, permettez-moi de coucher
dans votre chambre...

--Je le veux pour la raret du fait et mettre le comble  la bizarrerie
de mon aventure. Cherchez  vous arranger de manire que je ne vous voie
ni ne vous entende; au premier mot, au premier mouvement, capables de me
donner de l'inquitude, je grossis le son de ma voix pour vous demander
 mon tour: _Che vuoi?_

Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me dshabiller.
Vous aiderai-je, me dit-on... Non, je suis militaire et me sers
moi-mme. Je me couche.

 travers la gaze de mon rideau, je vois le prtendu page arranger dans
le coin de ma chambre une natte use qu'il a trouve dans une
garde-robe. Il s'assied dessus, se dshabille entirement, s'enveloppe
d'un de mes manteaux qui tait sur un sige, teint la lumire, et la
scne finit l pour le moment; mais elle recommena bientt dans mon
lit, o je ne pouvais trouver le sommeil.

Il semblait que le portrait du page fut attach au ciel du lit et aux
quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforais en vain de lier
avec cet objet ravissant l'ide du fantme pouvantable que j'avais vu;
la premire apparition servait  relever le charme de la dernire.

Ce chant mlodieux, que j'avais entendu sous la vote, ce son de voix
ravissant, ce parler qui semblait venir du coeur, retentissaient encore
dans le mien, et excitaient un frmissement singulier.

Ah! Biondetta, disais-je, si vous n'tiez pas un tre fantastique! si
vous n'tiez pas ce vilain dromadaire.

Mais  quel mouvement me laiss-je emporter? J'ai triomph de la
frayeur, dracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je
en attendre? ne tiendrait-il pas toujours de son origine?

Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette
bouche si bien forme, si colorie, si frache et en apparence si nave,
ne s'ouvre que pour des impostures. Ce coeur, si c'en tait un, ne
s'chaufferait que pour une trahison.

Pendant que je m'abandonnais aux rflexions occasionnes par les
mouvements divers dont j'tais agit, la lune, parvenue au haut de
l'hmisphre, et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans
ma chambre  travers trois grandes croises.

Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'tait pas neuf,
le bois s'carte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier
tombent avec fracas.

Biondetta se lve, accourt  moi avec le ton de la frayeur. Don Alvare,
quel malheur vient de vous arriver?

Comme je ne la perdais pas de vue, malgr mon accident, je la vis se
lever, accourir: sa chemise tait une chemise de page, et au passage, la
lumire de la lune ayant frapp sur sa cuisse, avait paru gagner au
reflet.

Fort peu mu du mauvais tat de mon lit, qui ne m'exposait qu' tre un
peu plus mal couch, je le fus bien davantage de me trouver serr dans
les bras de Biondetta.

Il ne m'est rien arriv, lui dis-je, retirez-vous. Vous courez sur le
carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous...--Mais
vous tes mal  votre aise...--Oui, vous m'y mettez actuellement;
retirez-vous, ou, puisque vous voulez tre cache chez moi, et prs de
moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araigne qui
est  l'encoignure de ma chambre. Elle n'attendit pas la fin de la
menace, et alla se coucher sur sa natte, en sanglotant tout bas.

La nuit s'achve, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques
moments de sommeil. Je ne m'veillai qu'au jour; on devine la route que
prirent mes premiers regards. Je cherchais des yeux mon page.

Il tait assis tout vtu,  la rserve de son pourpoint, sur un petit
tabouret; il avait tal ses cheveux, qui tombaient jusqu' terre, en
couvrant, en boucles flottantes et naturelles, son dos et ses paules,
et mme entirement son visage.

Ne pouvant faire mieux, il dmlait sa chevelure avec ses doigts.
Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus paisse
fort de cheveux blonds-cendrs; leur finesse tait gale  toutes leurs
autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant annonc
mon rveil, elle carte avec ses doigts les boucles qui lui ombrageaient
le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les
vapeurs du matin avec sa rose, ses fracheurs et tous ses parfums.

Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne, il y en a dans le tiroir de ce
bureau. Elle obit. Bientt,  l'aide d'un ruban, ses cheveux sont
rattachs sur sa tte avec autant d'adresse que d'lgance. Elle prend
son pourpoint, met le comble  son ajustement, et s'assied sur son sige
d'un air timide, embarrass, inquiet, qui sollicitait vivement la
compassion.

S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journe mille tableaux plus
piquants les uns que les autres, assurment je n'y tiendrai pas; amenons
le dnouement, s'il est possible.

Je lui adresse la parole. Le jour est venu, Biondetta; les biensances
sont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans craindre le
ridicule.

--Je suis, me rpondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur;
mais vos intrts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fonde.
Ils ne permettent pas que nous nous sparions.--Vous vous expliquerez,
lui dis-je.--Je vais le faire, Alvare.

Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les prils
que nous avons rassembls autour de nous.  peine vous vis-je sous la
vote, que cette contenance hroque  l'aspect de la plus hideuse
apparition dcida mon penchant: si, me dis-je  moi-mme, pour parvenir
au bonheur, je dois m'unir  un mortel, prenons un corps, il en est
temps. Voil le hros digne de moi. Dussent s'en indigner les
mprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; duss-je me voir
expose  leur ressentiment,  leur vengeance, que m'importe! Aim
d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous
avez vu la suite; voici les consquences:

L'envie, la jalousie, le dpit, la rage me prparent les chtiments les
plus cruels auxquels puisse tre soumis un tre de mon espce, dgrad
par son choix; et vous seul pouvez m'en garantir.  peine est-il jour,
et dj les dlateurs sont en chemin pour vous dfrer, comme
ncromancien,  ce tribunal que vous connaissez.

--Dans une heure...

--Arrtez! m'criai-je en me mettant les poings ferms sur les yeux,
vous tes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez
d'amour, vous en prsentez l'image, vous en empoisonnez l'ide; je vous
dfends de m'en dire un mot; laissez-moi me calmer assez, si je le puis,
pour devenir capable de prendre une rsolution. S'il faut que je tombe
entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre
vous et lui; mais si vous m'aidez  me tirer d'ici,  quoi
m'engagerai-je? Puis-je me sparer de vous quand je le voudrai? Je vous
somme de me rpondre avec clart et prcision...

--Pour vous sparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre
volont. J'ai mme regret que ma soumission soit force. Si vous
mconnaissez mon zle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

--Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais veiller mon
valet de chambre: il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille  la
poste. Je me rendrai  Venise, prs de Bentinelli, banquier de ma mre.

--Il vous faut de l'argent? Heureusement, je m'en suis prcautionn:
j'en ai  votre service...

--Gardez-le. Si vous tiez une femme, en l'acceptant je ferais une
bassesse...

--Ce n'est pas un don, c'est un prt que je vous propose. Donnez-moi un
mandement sur le banquier; faites un tat de ce que vous devez ici.
Laissez sur votre bureau un ordre  Carle pour payer. Disculpez-vous par
lettre auprs de votre commandant, sur une affaire indispensable qui
vous force  partir sans cong. J'irai  la poste vous chercher une
voiture et des chevaux. Mais, auparavant, Alvare, force  m'carter de
vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: _Esprit qui ne t'es
li  un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage
et t'accorde ma protection_.

En me prescrivant cette formule, elle s'tait jete  mes genoux, me
tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.

J'tais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma
main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si
importants.  peine ai-je fini qu'elle se relve. Je suis  vous,
s'crie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de
toutes les cratures.

En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau
sur ses yeux, et sort de ma chambre.

J'tais dans une sorte de stupidit. Je trouve un tat de mes dettes.
Je mets au bas l'ordre  Carle de le payer; je compte l'argent
ncessaire; j'cris au commandant,  un de mes plus intimes, des lettres
qu'ils durent trouver trs extraordinaires. Dj la voiture et le fouet
du postillon se faisaient entendre  la porte.

Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entrane.
Carle, veill par le bruit, parat en chemise. Allez, lui dis-je, 
mon bureau vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture. Je pars.

Biondetta tait entre avec moi dans la voiture. Elle tait sur le
devant. Quand nous fmes sortis de la ville, elle ta le chapeau qui la
tenait  l'ombre. Ses cheveux taient renferms dans un filet cramoisi:
on n'en voyait que la pointe: c'taient des perles dans du corail. Son
visage, dpouill de tout autre ornement, brillait de ses seules
perfections. On croyait voir un transparent sur son teint. On ne pouvait
concevoir comment la douceur, la candeur, la navet pouvaient s'allier
au caractre de finesse qui brillait dans ses regards. Je me surpris,
faisant malgr moi ces remarques; et les jugeant dangereuses pour mon
repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir.

Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens, et
m'offrit les rves les plus agrables, les plus propres  dlasser mon
me des ides effrayantes et bizarres dont elle avait t fatigue. Il
fut d'ailleurs trs long; et ma mre, par la suite, rflchissant un
jour sur mes aventures, prtendit que cet assoupissement n'avait pas t
naturel. Enfin, quand je m'veillai, j'tais sur les bords du canal sur
lequel on s'embarque pour aller  Venise.

La nuit tait avance; je me sens tirer par la manche, c'tait un
portefaix: il voulait se charger de mes ballots. Je n'avais pas mme un
bonnet de nuit.

Biondetta se prsenta  une autre portire, pour me dire que le btiment
qui devait me conduire tait prt. Je descends machinalement, j'entre
dans la felouque, et retombe dans ma lthargie.

Que dirai-je? le lendemain matin, je me trouvai log sur la place
Saint-Marc, dans le plus bel appartement de la meilleure auberge de
Venise. Je le connaissais. Je le reconnus sur-le-champ. Je vois du
linge, une robe de chambre assez riche auprs de mon lit. Je souponnai
que ce pouvait tre une attention de l'hte chez qui j'tais arriv
dnu de tout.

Je me lve et regarde si je suis le seul objet vivant gui soit dans la
chambre; je cherchais Biondetta.

Honteux de ce premier mouvement, je rendis grce  ma bonne fortune. Cet
esprit et moi ne sommes donc pas insparables: j'en suis dlivr; et,
aprs mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je
dois m'estimer trs heureux.

Courage, Alvare, continuai-je: il y a d'autres cours, d'autres
souverains que celui de Naples; cela doit te corriger si tu n'es pas
incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une
mre tendre, l'Estramadure et un patrimoine honnte te tendent les bras.

Mais que te voulait ce lutin qui ne t'a pas quitt depuis vingt-quatre
heures? Il avait pris une figure bien sduisante: il m'a donn de
l'argent; je veux le lui rendre.

Comme je parlais encore, je vois arriver mon crancier; il m'amenait
deux domestiques et deux gondoliers. Il faut, dit-il, que vous soyez
servi, en attendant l'arrive de Carle. On m'a rpondu, dans l'auberge,
de l'intelligence et de la fidlit de ces gens-ci, et voici les plus
hardis patrons de la rpublique.--Je suis content de votre choix,
Biondetta, lui dis-je, vous tes loge ici?

--J'ai pris, me rpond le page les yeux baisss, dans l'appartement mme
de Votre Excellence, la pice la plus loigne de celle que vous
occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.

Je trouvai du mnagement, de la dlicatesse dans cette attention 
mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gr.

Au pis aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air,
s'il lui plat de s'y tenir invisible pour m'obsder. Quand elle sera
dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes
raisons, je donnai lgrement mon approbation  tout.

Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mre. Biondetta
donna ses ordres pour ma toilette; et, quand elle fut acheve, je me
rendis o j'avais besoin d'aller.

Le ngociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'tre surpris. Il tait
 sa banque; de loin il me caresse de l'oeil, vient  moi: Don Alvare,
me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez trs  propos pour
m'empcher de faire une bvue; j'allais vous envoyer deux lettres et de
l'argent.--Celui de mon quartier, lui rpondis-je?--Oui, rpliqua-t-il,
et quelque chose de plus. Voil deux cents sequins en sus, qui sont
arrivs ce matin. Un vieux gentilhomme,  qui j'en ai donn le reu, me
les a remis de la part de dona Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles,
elle vous a cru malade, et a charg un Espagnol de votre connaissance de
me les remettre pour vous les faire passer.--Vous a-t-il dit son
nom?...--Je l'ai crit dans le reu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit
avoir t cuyer dans votre maison. Ignorant votre arrive ici, je ne
lui ai pas demand son adresse.

Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mre se plaignait de sa
sant, de ma ngligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle envoyait:
je n'en fus que plus sensible  ses bonts.

Me voyant la bourse aussi  propos et aussi bien garnie, je revins
gaiement  l'auberge; j'eus de la peine  trouver Biondetta dans
l'espce de logement o elle s'tait rfugie. Elle y entrait par un
dgagement distant de ma porte: je m'y aventurai par hasard, et la vis
courbe prs d'une fentre, fort occupe  rassembler et recoller les
dbris d'un clavecin.

J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez
prt. Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler: elle
chercha mon obligation, me la remit, prit la somme, et se contenta de me
dire que j'tais trop exact, et qu'elle et dsir jouir plus longtemps
du plaisir de m'avoir oblig.

Mais je vous dois encore, lui dis-je; car vous avez pay les postes.
Elle en avait l'tat sur la table: je l'acquittai. Je sortais avec un
sang froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas  lui
donner, et elle se remit tranquillement  son ouvrage; elle me tournait
le dos: je l'observai quelque temps; elle semblait trs occupe, et
apportait  son travail autant d'adresse que d'activit.

Je revins rver dans ma chambre. Voil, disais-je, le pair de ce
Calderon qui allumait la pipe de Soberano; et quoiqu'il ait l'air trs
distingu, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni
exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prtentions, pourquoi ne le
garderais-je pas? Il m'assure d'ailleurs que, pour le renvoyer, il ne
faut qu'un acte de ma volont. Pourquoi me presser de vouloir tout 
l'heure ce que je puis vouloir  tous les instants du jour? On
interrompit mes rflexions, en m'annonant que j'tais servi.

Je me mis  table. Biondetta, en grande livre, tait derrire mon
sige, attentive  prvenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de me
retourner pour la voir: trois glaces, disposes dans le salon,
rptaient tous ses mouvements. Le dner fini, on dessert: elle se
retire.

L'aubergiste monte, la connaissance n'tait pas nouvelle. On tait en
carnaval; mon arrive n'avait rien qui dt le surprendre. Il me flicita
sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur tat dans ma
fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le
plus beau, le plus affectionn, le plus intelligent, le plus doux qu'il
et encore vu. Il me demanda si je comptais prendre part aux plaisirs du
carnaval: c'tait mon intention. Je pris un dguisement, et montai dans
ma gondole.

Je courus la place, j'allai au spectacle, au _Ridotto_. Je jouai, je
gagnai quarante sequins, et rentrai assez tard, ayant cherch de la
dissipation partout o j'avais cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau  la main, me reoit au bas de l'escalier, me
livre aux soins d'un valet de chambre, et se retire, aprs m'avoir
demand  quelle heure j'ordonnais qu'on entrt chez moi.  l'heure
ordinaire, rpondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que
personne n'tait au fait de ma manire de vivre.

Je me rveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai par
hasard les yeux sur les lettres de ma mre, demeures sur la table.
Digne femme! m'criai-je: que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre 
l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti
qui me reste.

Comme je parlais haut, on s'aperut que j'tais veill: on entra chez
moi, et je revis l'cueil de ma raison. Il avait l'air dsintress,
modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonait un
tailleur et des toffes. Le march fait, il disparut avec lui jusqu'
l'heure du repas.

Je mangeai peu et courus me prcipiter  travers le tourbillon des
amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'coutai, je fis de
froides plaisanteries et terminai la scne par l'Opra, surtout le jeu,
jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus  cette seconde
sance qu' la premire.

Dix jours se passrent dans la mme situation de coeur et d'esprit, et 
peu prs dans des dissipations semblables. Je trouvai d'anciennes
connaissances, j'en fis de nouvelles. On me prsenta aux assembles les
plus distingues; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.

Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'tait pas dmentie; mais je
perdis au _Ridotto_, en une soire, treize cents sequins que j'avais
ramasss. On n'a jamais jou d'un plus grand malheur.  trois heures du
matin, je me retirai, mis  sec, devant cent sequins  mes
connaissances. Mon chagrin tait crit dans mes regards et sur tout mon
extrieur, Biondetta me parut affecte; mais elle n'ouvrit pas la
bouche.

Le lendemain, je me levai tard. Je me promenais  grands pas dans ma
chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service
enlev, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe un instant,
laisse chapper quelques larmes: Vous avez perdu de l'argent, don
Alvare, peut-tre plus que vous ne pouvez payer....--Et quand cela
serait, ou trouverai-je le remde?....--Vous m'offensez; mes services
sont toujours  vous au mme prix; mais ils ne s'tendraient pas loin
s'ils n'allaient qu' vous faire contracter avec moi de ces obligations
que vous vous croiriez dans la ncessit de remplir sur-le-champ.
Trouvez bon que je prenne un sige; je sens une motion qui ne me
permettrait pas de me tenir debout. J'ai d'ailleurs des choses
importantes  vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous
avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?...

--Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourrait-il
me les apprendre?

--Oui, prudence  part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez
mal  propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde:
tout y a t et sera toujours une suite de combinaisons ncessaires, que
l'on ne peut entendre que par la science des nombres dont les principes
sont, en mme temps, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peut les
saisir si l'on n'est conduit par un matre; mais il faut avoir su se le
donner et se l'attacher; je ne puis vous peindre cette connaissance que
par une image. L'enchanement des nombres fait la cadence de l'univers,
rgle ce qu'on appelle les vnements fortuits et prtendus dtermins,
les forant, par des balanciers invisibles,  tomber chacun  leur tour,
depuis ce qui se passe d'important dans les sphres loignes jusqu'aux
misrables petites chances qui vous ont aujourd'hui dpouill de votre
argent.

Cette tirade scientifique, dans une bouche enfantine, cette proposition
un peu brusque de me donner un matre, m'occasionnrent un lger
frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la vote de
Portici. Je fixe Biondetta qui baissait la vue. Je ne veux pas de
matre, lui dis-je, je craindrais d'en trop apprendre, mais essayez de
me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et s'en
servir sans compromettre son caractre. Elle prit la thse: et voici,
en substance, l'abrg de sa dmonstration:

La banque est combine sur le pied d'un profit exorbitant, qui se
renouvelle  chaque taille; si elle ne courait pas de risque, la
rpublique ferait un vol manifeste aux particuliers; mais les calculs
que nous pouvons faire sont supposs, et la banque a toujours beau jeu,
en tenant une personne instruite sur dix mille dupes.

La conviction fut pousse plus loin. On m'enseigna une seule
combinaison, trs simple en apparence; je n'en devinai pas les
principes, mais, ds le soir mme, j'en connus l'infaillibilit par le
succs.

En un mot, je regagnai, en la suivant, tout ce que j'avais perdu, payai
mes dettes de jeu, et rendis, en rentrant,  Biondetta, l'argent qu'elle
m'avait prt pour tenter l'aventure.

J'tais en fonds, mais plus embarrass que jamais. Mes dfiances
s'taient renouveles sur les desseins de l'tre dangereux dont j'avais
agr les services. Je ne savais pas dcidment si je pourrais
l'loigner de moi: en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir.
Je dtournais les yeux pour ne pas le voir o il tait, et le voyais
partout o il n'tait pas.

Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que
j'aimais passionnment, n'tant plus assaisonn par les risques, avait
perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries du carnaval
m'ennuyaient; les spectacles m'taient insipides. Quand j'aurais eu le
coeur assez libre pour dsirer de former une liaison parmi les femmes du
haut parage, j'tais rebut d'avance par la langueur, le crmonial et
la contrainte de la sigisbature. Il me restait la ressource des casins
des nobles, o je ne voulais plus jouer et la socit des courtisanes.

Parmi les femmes de cette dernire espce, il y en avait quelques-unes
plus distingues par l'lgance de leur faste et l'enjouement de leur
socit, que par leurs agrments personnels. Je trouvais dans leur
maison une libert relle dont j'aimais  jouir, une gaiet bruyante qui
pouvait m'tourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus
continuel de la raison, qui me tirait pour quelques moments des
entraves de la mienne. Je faisais des galanteries  toutes les femmes de
cette espce chez lesquelles j'tais admis, sans avoir de projets sur
aucune; mais la plus clbre d'entre elles avait des desseins sur moi,
qu'elle fit bientt clater.

On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beaut, de
talents et d'esprit. Elle me laissa bientt apercevoir du got qu'elle
avait pour moi; et, sans en avoir pour elle, je me jetai  sa tte pour
me dbarrasser en quelque sorte de moi-mme.

Notre liaison commena brusquement; et, comme j'y trouvais peu de
charmes, je jugeai qu'elle finirait de mme, et qu'Olympia, ennuye de
mes distractions auprs d'elle, chercherait bientt un amant qui lui
rendt plus de justice, d'autant plus que nous nous tions pris sur le
pied de la passion la plus dsintresse; mais notre plante en dcidait
autrement. Il fallait sans doute, pour le chtiment de cette femme
superbe et emporte, et pour me jeter dans des embarras d'une autre
espce, qu'elle cont un amour effrn pour moi.

Dj je n'tais plus le matre de revenir le soir  mon auberge, et
j'tais accabl, pendant la journe, de billets, de messages et de
surveillants.

On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore
trouv d'objet s'en prenait  toutes les femmes qui pouvaient attirer
mes regards, et aurait exig de moi jusqu' des incivilits pour elles,
si l'on et pu entamer mon caractre. Je me dplaisais dans ce tourment
presque perptuel; mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne
foi  aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du got
dangereux que je me connaissais; cependant une scne plus vive se
prparait.

J'tais sourdement observ dans mon auberge, par les ordres de la
courtisane. Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page
qui vous intresse tant,  qui vous tmoignez tant d'gards, et que vous
ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans votre
appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite austre?
car on ne le voit jamais dans Venise.

--Mon page, rpondis-je, est un jeune homme bien n, de l'ducation
duquel je suis charg par devoir. C'est...

--C'est, reprit-elle, les yeux enflamms de courroux, tratre; c'est une
femme. Un de mes affids lui a vu faire sa toilette, par le trou de la
serrure...

--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...

--N'ajoute pas le mensonge  la trahison. Cette femme pleurait: on l'a
vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment des coeurs
qui se donnent  toi. Tu l'as abuse comme tu m'abuses, et tu
l'abandonnes. Renvoie  ses parents cette personne; et, si tes
prodigalits t'ont mis hors d'tat de lui faire justice, qu'elle la
tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux
qu'elle disparaisse demain.

--Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous
ai jur, je vous le rpte, et vous jure encore que ce n'est pas une
femme; et plt au ciel!...

--Que veulent dire ces mensonges, et ce plt au ciel! monstre?
Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te
dmasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de
l'entendre.

Excd par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'tre
point mu, je me retirai chez moi, quoiqu'il ft tard.

Mon arrive parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: elle
tmoigna quelque inquitude sur ma sant: je rpondis qu'elle n'tait
point altre. Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec
Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans sa conduite  mon
gard, mais on en remarquait dans ses traits; il y avait, sur le ton
gnral de sa physionomie, une teinte d'abattement et de mlancolie.

Le lendemain,  peine tais-je veill que Biondetta entre dans ma
chambre, une lettre  la main. Elle me la remet, et je lis:

_Au prtendu Biondetto._

Je ne sais qui vous tes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don
Alvare; mais vous tes trop jeune pour n'tre pas excusable, et en de
trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous
aura promis ce qu'il promet  tout le monde, ce qu'il me jure encore
tous les jours, quoique dtermin  nous trahir. On dit que vous tes
sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous
tes en ge, madame, de rparer le tort que vous pouvez vous tre fait;
une me sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur
la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il
faut qu'il soit proportionn  votre tat, aux vues que l'on vous a fait
abandonner,  celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par
consquent vous rglerez tout vous-mme. Si vous persistez  vouloir
tre trompe et malheureuse, et  en faire d'autres, attendez-vous 
tout ce que le dsespoir peut suggrer de plus violent  une rivale.
J'attends votre rponse.

Aprs avoir lu cette lettre, je la remis  Biondetta. Rpondez, lui
dis-je,  cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi
combien elle est...

--Vous la connaissez, don Alvare? n'apprhendez-vous rien
d'elle?...--J'apprhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps, ainsi je la
quitte; et pour m'en dlivrer plus srement, je vais louer ce matin une
jolie maison que l'on m'a propose sur la Brenta. Je m'habillai
sur-le-champ, et allai conclure mon march. Chemin faisant, je
rflchissais aux menaces d'Olympia. Pauvre folle! disais-je, elle
veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le
mot.

Ds que j'eus termin mon affaire, je revins chez moi, je dnai; et,
craignant que la force de l'habitude ne m'entrant cher la courtisane,
je me dterminai  ne pas sortir de la journe.

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer  la lecture, je le quitte;
je vais  la fentre, et la foule et la varit des objets me choquent
au lieu de me distraire. Je me promne  grands pas dans mon
appartement, cherchant la tranquillit de l'esprit dans l'agitation
continuelle du corps.

Dans cette course indtermine, mes pas s'adressent vers une garde-robe
sombre, o mes gens renfermaient les choses ncessaires  mon service
qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y tais jamais entr;
l'obscurit du lieu me plat; je m'assieds sur un coffre et y passe
quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pice
voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une
porte condamne: il s'chappait par le trou de la serrure; j'y applique
l'oeil.

Je vois Biondetta assise vis--vis de son clavecin, les bras croiss,
dans l'attitude d'une personne qui rve profondment. Elle rompit le
silence.

Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le
premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.

Elle se tait, et parat retomber dans sa rverie. Elle pose enfin les
mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait devant
elle un livre ferm sur le pupitre; elle prlude et chante  demi-voix
en s'accompagnant.

Je dmlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'tait pas une
composition arrte. En prtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom,
celui d'Olympia; elle improvisait en prose sur sa prtendue situation,
sur celle de sa rivale qu'elle trouvait bien plus heureuse que la
sienne; enfin sur les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupons
qui occasionnaient une dfiance qui m'loignait de mon bonheur. Elle
m'aurait conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des
sciences, et j'aurais fait sa flicit. Hlas! disait-elle, cela est
impossible. Quand il me mconnatrait pour ce que je suis, mes faibles
charmes ne pourraient l'arrter; une autre...

La passion l'emportait et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se
lve, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument;
elle veut se rasseoir; et, comme si le peu de hauteur du sige l'et
tenue ci-devant dans une attitude trop gne, elle prend le livre qui
tait sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied et prlude de
nouveau.

Je compris bientt que la seconde scne de musique ne serait pas de
l'espce de la premire. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en
vogue alors  Venise. Elle le rpta deux fois; puis, d'une voix plus
distincte et plus assure, elle chanta les paroles suivantes[1]:

      Hlas! quelle est ma chimre,
      Fille du ciel et des airs!
      Pour Alvare et pour la terre
      J'abandonne l'univers;
      Sans clat et sans puissance,
      Je m'abaisse jusqu'aux fers;
      Et quelle est ma rcompense!
      On me ddaigne et je sers.

      Coursiers, la main qui vous mne
      S'empresse  vous caresser;
      On vous captive, on vous gne;
      Mais on craint de vous blesser.
      Des efforts qu'on vous fait faire,
      Sur vous l'honneur rejaillit,
      Et le frein qui vous modre
      Jamais ne vous avilit.

      Alvare, une autre t'engage,
      Et m'loigne de ton coeur:
      Dis-moi par quel avantage
      Elle a vaincu ta froideur?
      On pense qu'elle est sincre,
      On s'en rapporte  sa foi;
      Elle plat, je ne puis plaire;
      Le soupon est fait pour moi.

      La cruelle dfiance
      Empoisonne le bienfait.
      On me craint en ma prsence,
      En mon absence on me hait.
      Mes tourments, je les suppose;
      Je gmis, mais sans raison;
      Si je parle, j'en impose;
      Je me tais, c'est trahison.

      Amour, tu fis l'imposture,
      Je passe pour l'imposteur;
      Ah! pour venger notre injure,
      Dissipe enfin son erreur.
      Fais que l'ingrat me connaisse,
      Et quel qu'en soit le sujet,
      Qu'il dteste une faiblesse
      Dont je ne suis pas l'objet.

      Ma rivale est triomphante,
      Elle ordonne de mon sort,
      Et je me vois dans l'attente
      De l'exil ou de la mort:
      Ne brisez pas votre chane,
      Mouvements d'un coeur jaloux,
      Vous veilleriez la haine,
      Je me contrains, taisez-vous.

[Note 1: Voir la musique  la fin du volume.]

Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent
dans un dsordre que je ne puis exprimer. tre fantastique, dangereuse
imposture! m'criai-je en sortant avec rapidit du poste o j'tais
demeur trop longtemps, peut-on mieux emprunter les traits de la vrit
et de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui
le trou de cette serrure, comme je serais venu m'enivrer, combien
j'aurais aid  me tromper moi-mme! Sortons d'ici. Allons sur la
Brenta, ds demain. Allons-y ce soir.

J'appelle sur-le-champ un domestique et fais dpcher, dans une gondole,
ce qui m'tait ncessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle
maison.

Il m'et t trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je
sortis. Je marchais au hasard. Au dtour d'une rue, je crus voir entrer
dans un caf ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre
promenade  Portici. Autre fantme! dis-je: ils me poursuivent
J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal; il
tait onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta; et
mes gondoliers fatigus, refusant le service, je fus oblig d'en faire
appeler d'autres: ils arrivrent, et mes gens, prvenus de mes
intentions, me prcdent dans la gondole, chargs de leurs propres
effets. Biondetta me suivait.

 peine ai-je les deux pieds dans le btiment, que des cris me forcent 
me retourner. Un masque poignardait Biondetta. Tu l'emportes sur moi!
meurs, meurs, odieuse rivale.

L'excution fut si prompte qu'un de mes gondoliers, rest sur le rivage,
ne put l'empcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le
flambeau dans les yeux; un autre masque accourt et le repousse avec une
action menaante, une voix tonnante que je crus reconnatre pour celle
de Bernadillo.

Hors de moi, je m'lance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. 
l'aide du flambeau, je vois Biondetta ple, baigne dans son sang,
expirante.

Mon tat ne saurait se peindre. Toute autre ide s'efface. Je ne vois
plus qu'une femme adorable, victime d'une prvention ridicule, sacrifie
 ma vaine et extravagante confiance, et accable par moi jusque-l des
plus cruels outrages.

Je me prcipite, j'appelle en mme temps le secours et la vengeance. Un
chirurgien, attir par l'clat de cette aventure, se prsente. Je fais
transporter la blesse dans mon appartement; et, de peur qu'on ne la
mnaget point assez, je me chargeai moi-mme de la moiti du fardeau.

Quand on l'eut dshabille, quand je vis ce beau corps sanglant atteint
de deux normes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux
les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.

Biondetta, prsume sans connaissance, ne devait pas les entendre; mais
l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux mdecins, appels,
jugrent qu'il tait dangereux pour la blesse qu'on me laisst auprs
d'elle. On m'entrana hors de la chambre.

On laissa mes gens auprs de moi, mais un d'eux ayant eu la maladresse
de me dire que la Facult avait jug les blessures mortelles, je poussai
des cris aigus. Fatigu enfin par mes emportements, je tombai dans un
abattement qui fut suivi du sommeil.

Je crus voir ma mre en rve; je lui racontais mon aventure, et, pour la
lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.

N'allons pas l, mon fils, me disait-elle, vous tes dans un danger
vident. Comme nous passions dans un dfil troit o je m'engageais
avec scurit, une main tout  coup me pousse dans un prcipite; je la
reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une main me retire, et
je me trouve entre les bras de ma mre. Je me rveille encore haletant
de frayeur. Tendre mre! m'criai-je, vous ne m'abandonnez pas, mme en
rve.

Biondetta! vous voulez me perdre! Mais ce songe est l'effet du trouble
de mon imagination. Ah! chassons des ides qui me feraient manquer  la
reconnaissance,  l'humanit.

J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux
chirurgiens veillent; on a beaucoup tir de sang; on craint la fivre.

Le lendemain, aprs l'appareil lev, on dcida que les blessures
n'taient dangereuses que par la profondeur; mais la fivre survient,
redouble, et il faut puiser le sujet par de nouvelles saignes.

Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut pas
possible de s'y refuser. Biondetta avait le transport, et rptait sans
cesse mon nom. Je la regardais, elle ne m'avait jamais paru si belle.

Est-ce l me disais-je, ce que je prenais pour un fantme colori, un
amas de vapeurs brillantes uniquement rassembles pour en imposer  mes
sens?

Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd parce que je n'ai jamais
voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement expose. Je suis un
tigre, un monstre.

Si tu meurs, objet le plus digne d'tre chri, et dont j'ai si
indignement reconnu les bonts, je ne veux pas te survivre. Je mourrai
aprs avoir sacrifi sur ta tombe la barbare Olympia.

Si tu m'es rendue, je serai  toi, je reconnatrai tes bienfaits, je
couronnerai tes vertus, ta patience; je me lie par des liens
indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le
sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volonts.

Je ne peindrai point les efforts pnibles de l'art et de la nature, pour
rappeler  la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les
ressources mises en oeuvre pour le soulager.

Vingt et un jours se passrent sans qu'on pt se dcider entre la
crainte et l'esprance; enfin, la fivre se dissipa, et il parut que la
malade reprenait connaissance.

Je l'appelais ma chre Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet
instant, elle reconnut tout ce qui tait autour d'elle. J'tais  son
chevet: ses yeux se tournrent sur moi; les miens taient baigns de
larmes. Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grces,
l'expression de son sourire. Chre Biondetta! reprit-elle; je suis la
chre Biondetta d'Alvare. Elle voulait m'en dire davantage: on me fora
encore une fois de m'loigner.

Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit o elle ne
pt pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. Biondetta,
lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.

--Ah! mnagez-les, dit-elle; ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce
sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.

J'ai des raisons pour abrger ces scnes de tendresse qui se passrent
entre nous jusqu'au temps o les mdecins m'assurrent que je pouvais
transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, o l'air serait plus
propre  lui rendre ses forces. Nous nous y tablmes. Je lui avais
donn deux femmes pour la servir, ds le premier instant o son sexe fut
avr, par la ncessit de panser ses blessures. Je rassemblai autour
d'elle tout ce qui pouvait contribuer  sa commodit, et ne m'occupai
qu' la soulager, l'amuser et lui plaire.

Ses forces se rtablissaient  vue d'oeil et sa beaut semblait prendre
un nouvel clat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans un conversation
assez longue, sans intresser sa sant:  Biondetta! lui dis-je, je
suis combl d'amour, persuad que vous n'tes point un tre fantastique,
convaincu que vous m'aimez, malgr les procds rvoltants que j'ai eus
pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquitudes furent fondes.
Dveloppez-moi le mystre de l'trange apparition qui affligea mes
regards sous la vote de Portici. D'o venaient, que devinrent ce
monstre affreux, cette petite chienne qui prcdrent votre arrive?
Comment, pourquoi les avez-vous remplacs pour vous attacher  moi? Qui
taient-ils? Qui tes-vous? Achevez de rassurer un coeur tout  vous, et
qui veut se dvouer pour la vie.

--Alvare, rpondit Biondetta, les ncromanciens, tonns de votre
audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, et parvenir par
la voie de la terreur  vous rduire  l'tat de vil esclave de leurs
volonts. Ils vous prparaient d'avance  la frayeur, en vous provoquant
 l'vocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les
esprits; et, par le secours de ceux dont la catgorie leur est soumise,
ils vous prsentrent un spectacle qui vous et fait mourir d'effroi si
la vigueur de votre me n'et fait tourner contre eux leur propre
stratagme.

 votre contenance hroque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes,
les Ondins, enchants de votre courage, rsolurent de vous donner tout
l'avantage sur vos ennemis.

Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considrables d'entre
elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reus vos ordres,
et nous nous empressmes tous  l'envi de les accomplir. Plus vous
mettiez de hauteur, de rsolution, d'aisance, d'intelligence  rgler
mes mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et de
zle.

Vous m'ordonntes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice.
Je me soumis avec joie, et gotai de tels charmes dans mon obissance,
que je rsolus de vous la vouer pour toujours.

Dcidons, me disais-je, mon tat et mon bonheur. Abandonne dans le
vague de l'air  une incertitude ncessaire, sans sensations, sans
jouissances, et esclave des vocations des cabalistes, jouet de leurs
fantaisies, ncessairement borne dans mes prrogatives comme dans mes
connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par
lesquels je puis ennoblir mon essence?

Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer  un sage: le
voil. Si je me rduis au simple tat de femme, si je perds par ce
changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de
mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'tre aime. Je
servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimit de son tre,
dont il ignore les prrogatives: il nous soumettra, avec les lments
dont j'aurai abandonn l'empire, les esprits de toutes les sphres. Il
est fait pour tre le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine
adore de lui.

Ces rflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une
substance dbarrasse d'organes, me dcidrent sur-le-champ. En
conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter
qu'avec la vie.

Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperus que j'avais un coeur. Je
vous admirais, je vous aimais; mais que devins-je lorsque je ne vis en
vous que de la rpugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni
mme me repentir; soumise  tous les revers auxquels sont sujettes les
cratures de votre espce, m'tant attir le courroux des esprits, la
haine implacable des ncromanciens, je devenais, sans votre protection,
l'tre le plus malheureux qui ft sous le ciel: que dis-je, je le serais
encore sans votre amour.

Mille grces rpandues dans la figure, l'action, le son de la voix
ajoutaient au prestige de ce rcit intressant. Je ne concevais rien de
ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?

Tout ceci me parat un songe, me disais-je; mais la vie humaine est-elle
autre chose? Je rve plus extraordinairement qu'un autre, et voil tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver
presqu'aux portes de la mort en passant par tous les termes de
l'puisement et de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme
ne serait-elle pas faite de rose, de vapeurs terrestres et de rayons de
lumire, des dbris d'un arc-en-ciel condenss? O est le possible?...
O est l'impossible?

Le rsultat de mes rflexions fut de me livrer encore plus  mon
penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta de
prvenances, de caresses innocentes. Elle s'y prtait avec une franchise
qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans tre l'effet
des rflexions ou de la crainte.

Un mois s'tait pass dans des douceurs qui m'avaient enivr. Biondetta,
entirement rtablie, pouvait me suivre partout  la promenade. Je lui
avais fait faire un dshabill d'amazone: sous ce vtement, sous un
grand chapeau ombrag de plumes, elle attirait tous les regards, et nous
ne paraissions jamais que mon bonheur ne ft l'objet de l'envie de tous
ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages
enchants de la Brenta; les femmes mmes semblaient avoir renonc 
cette jalousie dont on les accuse, ou subjugues par une supriorit
dont elles ne pouvaient disconvenir, ou dsarmes par un maintien qui
annonait l'oubli de tous ses avantages.

Connu de tout le monde pour l'amant aim d'un objet aussi ravissant, mon
orgueil galait mon amour, et je m'levais encore davantage quand je
venais  me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvais douter qu'elle ne possdt les connaissances les plus
rares, et je supposais, avec raison, que son but tait de m'en orner;
mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir
perdu l'autre objet de vue. Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous
promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop
flatteur pour moi vous dcida  lier votre sort au mien, vous vous
promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne
sont point rserves au commun des hommes. Vous parais-je maintenant
indigne de vos soins; un amour aussi tendre, aussi dlicat que le vtre
peut-il ne point dsirer d'ennoblir son objet?

-- Alvare! me rpondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma
passion, il me le semble, n'a pas dur un jour. Pardonnez, si la plus
douce des sensations enivre un coeur qui n'a jamais rien prouv. Je
voudrais vous montrer  aimer comme moi: et vous seriez par ce sentiment
seul au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire 
d'autres jouissances. L'inquitude naturelle ne lui permet pas de saisir
un bonheur s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective.
Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir mon intrt; il
le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vtre; mais il ne
suffit pas de me promettre d'tre  moi, il faut que vous vous donniez,
et sans rserve, et pour toujours.

Nous tions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chvre-feuille,
au fond du jardin; je me jetai  ses genoux.

--Chre Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidlit  toute
preuve.

--Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne vous connaissez
pas: il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me
suffire.

Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle
m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos ttes se
penchent, nos lvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens
saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une trange force.

C'tait mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait prsent. Tous
les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'tait
chapp de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prvenir
une seconde vasion. Il venait de rompre son attache; conduit par
l'odorat, il m'avait trouv, et me tirait par mon manteau pour me
montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de
la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'carter: il courait,
revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunit, je le
saisis par son collier, et le reconduisis  la maison.

Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique,
marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avait servi, et nous
fmes prendre nos places  table. Biondetta et pu y paratre
embarrasse. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune noble
tait venu passer la soire avec nous.

Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, rsolu de lui faire part des
rflexions srieuses qui m'avaient occup pendant la nuit. Elle tait au
lit, et je m'assis auprs d'elle. Nous avons, lui dis-je, pens faire
hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mre
veut absolument que je me marie. Je ne saurais tre  d'autre qu' vous,
et ne puis point prendre d'engagement srieux sans son aveu, Vous
regardant dj comme ma femme, chre Biondetta, mon devoir est de vous
respecter.

--Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-mme, Alvare? Mais ce sentiment
ne serait-il pas le poison de l'amour?--Vous vous trompez, repris-je, il
en est l'assaisonnement.

--Bel assaisonnement, qui vous ramne  moi d'un air glac, et me
ptrifie moi-mme! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni
raison, ni pre ni mre, et veux aimer de tout mon coeur sans cet
assaisonnement-l. Vous devez des gards  votre mre: ils sont
naturels; il suffit que sa volont ratifie l'union de nos coeurs,
pourquoi faut-il qu'elle la prcde? Les prjugs sont ns chez vous au
dfaut de lumires; et, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas,
ils rendent votre conduite aussi inconsquente que bizarre. Soumis  de
vritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou
inutile de remplir: enfin, vous cherchez  vous faire carter de la
route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la
plus dsirable. Notre union, nos liens deviennent dpendants de la
volont d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne
maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais ddaigne!
Ou, au lieu de vous tenir de vous-mme, il faudrait vous obtenir d'elle!
Est-ce un homme destin  la haute science qui me parle, ou un enfant
qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je tre sans
dlicatesse quand je vois qu'on mnage celle des autres plus que la
mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront
toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.

J'avais vu des scnes bien extraordinaires, je n'tais point prpar 
celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mre; le devoir me le
prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore que
lui. On ne m'coutait pas... Je ne suis pas devenue femme pour rien,
Alvare: vous me tenez de moi, je veux tous tenir de vous. Dona Mencia
dsapprouvera aprs si elle est folle: ne m'en parlez plus. Depuis qu'on
me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens
plus malheureuse que lorsqu'on me hassait. Et elle se mit  sangloter.

Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de
faiblesse qui m'entranait aux pieds de Biondetta, pour essayer de
dsarmer cette draisonnable colre, et faire cesser des larmes dont la
vue seule me mettait au dsespoir. Je passai dans mon cabinet. En m'y
enchanant, on m'et rendu service, enfin, craignant l'issue des combats
que j'prouvais, je courus  ma gondole: une des femmes de Biondetta se
trouve sur mon chemin. Je vais  Venise, lui dis-je: j'y deviens
ncessaire pour la suite du procs intent  Olympia. Et sur-le-champ
je pars, en proie aux plus dvorantes inquitudes, mcontent de
Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait  prendre
que des partis lches ou dsesprs.

J'arrive  la ville: je touche  la premire calle. Je parcours d'un air
effar toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point
qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiter pour
trouver un abri.

C'tait dans le milieu du mois de juillet. Bientt je fus charg par une
pluie abondante mle de beaucoup de grle.

Je vois une porte ouverte devant moi: c'tait celle de l'glise du grand
couvent des Franciscains; je m'y rfugie.

Ma premire rflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour
me faire entrer dans une glise depuis mon sjour dans les tats de
Venise, la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes
devoirs.

Enfin, voulant m'arracher  mes penses, je considre les tableaux, et
cherche  voir les monuments qui sont dans cette glise: c'tait une
espce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du choeur.

J'arrive enfin dans une chapelle enfonce et qui tait claire par une
lampe, le jour extrieur n'y pouvant pntrer: quelque chose d'clatant
frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'tait un monument.

Deux gnies descendaient dans un tombeau de marbre noir; une figure de
femme, deux autres gnies fondaient en larmes auprs de la tombe.

Toutes les figures taient de marbre blanc; et leur clat naturel,
rehauss par le contraste, en rflchissant vivement la faible lumire
de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur ft propre,
et clairer lui-mme le fond de la chapelle.

J'approche, je considre les figures; elles me paraissaient des plus
belles proportions, pleines d'expression, et de l'excution la plus
finie.

J'attache mes yeux sur la tte de la principale figure. Que deviens-je?
Je crois voir le portrait de ma mre. Une douleur vive et tendre, un
saint respect me saisissent.  ma mre! est-ce pour m'avertir que mon
peu de tendresse et le dsordre de ma vie vous conduiront au tombeau,
que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chrie?  la plus
digne des femmes! tout gar qu'il est, votre Alvare vous a conserv
tous vos droits sur son coeur. Avant de s'carter de l'obissance qu'il
vous doit, il mourrait plutt mille fois: il en atteste ce marbre
insensible. Hlas! je suis dvor de la passion la plus tyrannique: il
m'est impossible de m'en rendre matre dsormais. Vous venez de parler 
mes yeux, parlez, ah! parlez  mon coeur, et si je dois la bannir,
enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en cote la vie.

En prononant avec force cette prsente invocation, je m'tais prostern
la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la rponse que
j'tais presque sr de recevoir, tant j'tais enthousiasm.

Je rflchis maintenant, ce que je n'tais pas en tat de faire alors,
que dans toutes les occasions o nous avons besoin de secours
extraordinaires pour rgler notre conduite, si nous les demandons avec
force, dussions-nous n'tre pas exaucs, au moins, en nous recueillant
pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les
ressources de notre propre prudence. Je mritais d'tre abandonn  la
mienne, et voici ce qu'elle me suggra: Tu mettras un devoir  remplir
et un espace considrable entre ta passion et toi; les vnements
t'claireront.

Allons, dis-je en me relevant avec prcipitation, allons ouvrir mon
coeur  ma mre, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.

Je retourne  mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans
m'embarrasser d'quipages, je prends la route de Turin pour me rendre en
Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de
trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:

_ ma chre Biondetta._

Je m'arrache d'auprs de vous, ma chre Biondetta, et ce serait
m'arracher  la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon
coeur. Je vais voir ma mre: anim par votre charmante ide, je
triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit
faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner
tout entier  l'amour, je sacrifierai  vos pieds le reste de ma vie!
Vous connatrez un Espagnol, ma chre Biondetta: vous jugerez, d'aprs
sa conduite, que, s'il obit au devoir du sang, il sait galement
satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses prjugs, vous
ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter
de votre amour: il m'avait vou une entire obissance; je le
reconnatrai encore mieux par cette faible condescendance  des vues qui
n'ont pour objet que notre commune flicit. Je vous envoie ce qui peut
tre ncessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai
d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que
la plus vive tendresse qui ft jamais vous ramne pour toujours votre
esclave.

Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous tions dans la plus belle
saison, et tout semblait se prter  l'impatience que j'avais d'arriver
dans ma patrie. Je dcouvrais dj les clochers de Turin, lorsqu'une
chaise de poste assez mal en ordre, ayant dpass ma voiture, s'arrte
et me laisse voir,  travers une portire, une femme qui fait des signes
et s'lance pour en sortir.

Mon postillon s'arrte de lui-mme; je descends, et reois Biondetta
dans mes bras; elle y reste pme sans connaissance; elle ne put dire
que ce peu de mots: Alvare! vous m'avez abandonne.

Je la porte dans la chaise, seul endroit o je pusse l'asseoir
commodment: elle tait heureusement  deux places. Je fais mon possible
pour lui donner plus d'aisance  respirer, en la dgageant de ceux de
ses vtements qui la gnent; et, la soutenant entre mes bras, je
continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.

Nous arrtons  la premire auberge de quelque apparence: je fais porter
Biondetta dans la chambre la plus commode. Je la fais mettre sur un lit
et m'assieds  ct d'elle. Je m'tais fait apporter des eaux
spiritueuses, des lixirs propres  dissiper un vanouissement.  la
fin, elle ouvre les yeux.

On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera
satisfait.--Quelle injustice! lui dis-je: un caprice vous fait vous
refuser  des dmarches senties et ncessaires de ma part. Je risque de
manquer  mon devoir si je ne sais pas vous rsister, et je m'expose 
des dsagrments,  des remords qui troubleraient la tranquillit de
notre union. Je prends le parti de m'chapper pour aller chercher l'aveu
de ma mre.

--Eh! que ne me faites-vous connatre votre volont, cruel? Ne suis-je
pas faite pour vous obir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner
seule, sans protection,  la vengeance des ennemis que je me suis faits
pour vous; me voir expose par votre faute aux affronts les plus
humiliants...

--Expliquez-vous, Biondetta: quelqu'un aurait-il os?...--Et qu'avait-on
 risquer contre un tre de mon sexe, dpourvu d'aveu comme de toute
assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis  Venise:  peine
avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre
moi depuis que je suis  vous, mais pouvant troubler l'imagination des
gens attachs  mon service, il a fait assiger par des fantmes de sa
cration votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayes m'abandonnent.
Selon un bruit gnral, autoris par beaucoup de lettres, un lutin a
enlev un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit  Venise.
On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avr par les
indices. Chacun s'carte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance,
de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on
refuse  l'humanit. On me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve
des guides, des postillons: je vous suis...

Ma fermet pensa s'branler au rcit des disgrces de Biondetta. Je ne
pouvais, lui dis-je, prvoir des vnements de cette nature. Je vous
avais vue l'objet des gards, des respects des habitants des bords de la
Brenta. Ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on
vous le disputerait en mon absence?  Biondetta! vous tes claire; ne
deviez-vous pas prvoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables
que les miennes, vous me porteriez  des rsolutions dsespres?
Pourquoi?...

--Est-on toujours matresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon
choix, Alvare, mais je suis femme enfin, expose  ressentir toutes les
impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la
matire lmentaire dont mon corps est compos: elle est trs
susceptible; si elle ne l'tait pas, je manquerais de sensibilit; vous
ne me feriez rien prouver, et je vous deviendrais insipide.
Pardonnez-moi d'avoir couru les risques de prendre toutes les
imperfections de mon sexe, pour en runir, si je pouvais, toutes les
grces; mais la folie est faite, et, constitue comme je suis  prsent,
mes sensations sont d'une vivacit dont rien n'approche: mon imagination
est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devrait
vous effrayer si vous n'tiez pas l'objet de la plus emporte de toutes,
et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces
lans naturels, qu'on ne les connat  Salamanque. On leur y donne des
noms odieux; on parle au moins de les touffer. touffer une flamme
cleste, le seul ressort au moyen duquel l'me et le corps peuvent agir
rciproquement l'un et l'autre, et se forcer de concourir au maintien
ncessaire de leur union! Cela est bien imbcile, mon cher Alvare! Il
faut rgler ses mouvements, mais quelquefois il faut leur cder; si on
les contrarie, si on les soulve, ils chappent tous  la fois, et la
raison ne sait plus o s'asseoir pour gouverner. Mnagez-moi dans ces
moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de
tout ce que j'prouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me
dites inconsidrment, indigne l'amour, rvolte l'orgueil, veille le
dpit, la dfiance: la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tte
perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!

-- Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'tonner auprs de vous;
mais je crois voir la nature mme dans l'aveu que vous faites de vos
penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre
tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas esprer d'ailleurs des
conseils de la digne mre qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous
chrira, tout m'en assure, et tout nous aidera  couler des jours
heureux...--Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux
mon sexe et n'espre pas autant que vous; mais je veux vous obir pour
vous plaire, et je me livre.

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en
compagnie de l'objet qui avait captiv mes sens, je m'empressai de
chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il semblait
que le ciel me devenait contraire depuis que je n'tais pas seul: des
orages affreux suspendent ma course, et rendent les chemins
impraticables. Les chevaux s'abattent: ma voiture, qui semblait neuve et
bien assemble, se dment  chaque poste, et manque par l'essieu, ou par
le train, ou par les roues. Enfin, aprs des traverses infinies, je
parviens au Col-de-Tende.

Parmi les sujets d'inquitude, les embarras que me donnait un voyage
contrari, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'tait plus cette
femme tendre, triste ou emporte que j'avais vue; il semblait qu'elle
voult soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gat la plus
vive, et me persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour
elle.

Tout ce badinage agrable tait ml de caresses trop sduisantes pour
que je pusse m'y refuser: je m'y livrais, mais avec rserve: mon orgueil
compromis servait de frein  la violence de mes dsirs. Elle lisait trop
bien dans mes yeux, pour ne pas juger de mon dsordre et chercher 
l'augmenter. Je fus en pril, je dois en convenir. Une fois entre
autres, si une roue ne se ft brise, je ne sais ce que le point
d'honneur ft devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour
l'avenir.

Aprs des fatigues incroyables, nous arrivmes  Lyon. Je consentis, par
attention pour elle,  m'y reposer quelques jours. Elle arrtait mes
regards sur l'aisance, la facilit des moeurs de la nation franaise.
C'est  Paris, c'est  la cour que je voudrais vous voir tabli. Les
ressources d'aucune espce ne vous y manqueront; vous ferez la figure
qu'il vous plaira de faire, et j'ai des moyens srs de vous y faire
jouer le plus grand rle; les Franais sont galants: si je ne prsume
point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingu parmi eux
viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous  mon Alvare.
Le beau sujet de triomphe pour une vanit espagnole!

Je regardai cette proposition comme un badinage. Non, dit-elle, j'ai
srieusement cette fantaisie.--Partons donc bien vite pour
l'Estramadure, rpliquai-je, et nous reviendrons faire prsenter  la
cour de France l'pouse de don Alvare Maravillas; car il ne vous
conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en aventurire.

--Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien
que je la regarde comme le terme o je dois trouver mon bonheur; comment
ferais-je pour ne jamais la rencontrer?

J'entendais, je voyais sa rpugnance, mais j'allais  mon but et je me
trouvai bientt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprvus, les
fondrires, les ornires impraticables, les muletiers ivres, les mulets
rtifs, me donnaient encore moins de relche que dans le Pimont et la
Savoie.

On dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison;
cependant, je m'estimais heureux quand les contrarits prouves
pendant le jour ne me foraient pas de passer une partie de la nuit dans
la campagne ou dans une grange carte.

Quel pays allons-nous chercher, disait-elle,  en juger par ce que nous
prouvons: En sommes-nous encore beaucoup loigns?

--Vous tes, repris-je, en Estramadure, et  dix lieues tout au plus du
chteau de Maravillas....

--Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en dfend les
approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.

Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaant. Je fis
apercevoir  Biondetta que la grange o nous tions pouvait nous
garantir de l'orage. Nous garantira-telle aussi du tonnerre? me
dit-elle...--Eh! que vous fait le tonnerre,  vous, habitue  vivre
dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien
connatre son origine physique?...--Je ne craindrais pas si je la
connaissais moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes
physiques, et je les apprhende, parce qu'elles tuent et qu'elles sont
physiques.

Nous tions sur deux tas de paille aux deux extrmits de la grange.
Cependant l'orage approche et mugit d'une manire pouvantable. Le ciel
paraissait un brasier agit par les vents en mille sens contraires; les
coups de tonnerre, rpts par les antres des montagnes voisines,
retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succdaient pas,
ils semblaient s'entre-heurter. Le vent, la grle, la pluie se
disputaient entre eux  qui ajouterait le plus  l'horreur de
l'effroyable tableau dont nos sens taient affligs. Il part un clair
qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les
yeux ferms, les doigts dans les oreilles, vient se prcipiter dans mes
bras. Ah! Alvare! je suis perdue...

Je veux la rassurer. Mettez la main sur mon coeur, disait-elle. Elle me
la place sur sa gorge; et, quoiqu'elle se trompt en me faisant appuyer
sur un endroit o le battement ne devait pas tre le plus sensible, je
dmlai que le mouvement tait extraordinaire. Elle m'embrassait de
toutes ses forces, et redoublait  chaque clair. Enfin, un coup, plus
effrayant que tous ceux qui s'taient fait entendre, part. Biondetta s'y
drobe de manire qu'en cas d'accident il ne pt la frapper avant de
m'avoir atteint moi-mme le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, et je commenai  apprhender
pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot form dans
sa tte de vaincre ma rsistance  ses vues. Quoique plus transport que
je ne puis le dire, je me lve: Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce
que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous
ni moi.

Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me drober ses penses
en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempte avait fait
son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientt la clart de la
lune nous annona que nous n'avions plus rien  redouter du dsordre des
lments.

Biondetta demeurait  la place o elle s'tait mise. Je m'assis auprs
d'elle sans profrer une parole: elle fit semblant de dormir, et je me
mis  rver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le
commencement de mon aventure, sur les suites ncessairement fcheuses de
ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes rflexions. Ma
matresse tait charmante, mais je voulais en faire ma femme.

Le jour m'ayant surpris dans ces penses, je me levai pour aller voir si
je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour le
moment. Le muletier qui conduisait ma calche me dit que ses mulets
taient hors de service. Comme j'tais dans cet embarras, Biondetta vint
me joindre.

Je commenais  perdre patience quand un homme d'une physionomie
sinistre, mais vigoureusement taill, parut devant la porte de la ferme,
chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. Je lui
proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous convnmes du
prix.

J'allais remonter dans ma voiture lorsque je crus reconnatre une femme
de campagne qui traversait le chemin, suivie d'un valet: je m'approche;
je la fixe. C'est Berthe, honnte fermire de mon village, et soeur de ma
nourrice. Je l'appelle; elle s'arrte, me regarde  son tour, mais d'un
air constern. Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare? Que
venez-vous chercher dans un endroit o votre perte est jure, o vous
avez mis la dsolation?--Moi! ma chre Berthe, et qu'ai-je fait?...

--Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la
triste situation  laquelle votre digne mre, notre bonne matresse, se
trouve rduite. Elle se meurt....--Elle se meurt, m'criai-je!...--Oui,
poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui avez caus;
au moment o je vous parle, elle ne doit pas tre en vie. Il lui est
venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a crit des choses qui
font trembler. Notre bon seigneur, votre frre, est furieux: il dit
qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous dnoncera,
vous livrera lui-mme....

--Allez, madame Berthe, si vous retournez  Maravillas et y arrivez
avant moi, annoncez  mon frre qu'il me verra bientt.

Sur-le-champ, la calche tait attele, je prsente la main  Biondetta,
cachant le dsordre de mon me sous l'apparence de la fermet. Elle, se
montrant effraye: Quoi! dit-elle, nous allons nous livrer  votre
frre? Nous allons aigrir, par notre prsence, une famille irrite, des
vassaux dsols....

--Je ne saurais craindre mon frre, madame; s'il m'impute des torts que
je n'ai pas, il est important que je le dsabuse. Si j'en ai, il faut
que je m'excuse; et, comme ils ne viennent pas de mon coeur, j'ai droit 
sa compassion et  son indulgence. Si j'ai conduit ma mre au tombeau
par le drglement de ma conduite, j'en dois rparer le scandale, et
pleurer si hautement cette perte, que la vrit, la publicit de mes
regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le dfaut de
nature imprimerait  mon sang.

--Ah! don Alvare, vous courez  votre perte et  la mienne: ces lettres
crites de tous cts, ces prjugs rpandus avec tant de promptitude
et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des perscutions que
j'ai essuyes  Venise. Le tratre Bernadillo, que vous ne connaissez
pas assez, obsde votre frre; il le portera....

--Eh! qu'ai-je  redouter de Bernadillo et de tous les lches de la
terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne
portera jamais mon frre  la vengeance aveugle,  l'injustice,  des
actions indignes d'un homme de tte et de courage, d'un gentilhomme
enfin[2].

[Note 2: _Premier dnouement que l'auteur a chang d'aprs le compte
qu'il en rend dans l'pilogue qui est  la fin de cette nouvelle, et que
l'diteur a cru devoir rapporter_. Aprs ces mots: _d'un gentilhomme
enfin_, il y avait:

Elle voulut insister, j'tais devenu inflexible. M'imputant le malheur
des miens, j'eusse expos ma tte  tous les risques, et euss-je pu
redouter des chtiments, j'tais dtermin  les affronter,  les
souffrir plutt que de demeurer en proie aux remords qui dchiraient mon
coeur.

C'tait dans cette disposition que je m'avanais vers les murs gui
m'avaient vu natre, et que je devais trouver bientt remplis du deuil
que j'y avais caus. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez
vite au gr de mon impatience. Fouette donc! malheureux fouette!
disais-je au muletier. Il fouette, et en effet, les mules htent le
pas.

Je dcouvrais dj, mais d'assez loin, le sommet des tours du chteau.
Pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les
aiguillonne avec la pointe de mon pe. Ils ruent, ils prennent le mors
aux dents. Bientt on ne les voit plus courir: ils volent; le postillon,
dmont, est jet dans une ornire; les rnes, retombes en avant, ne
peuvent plus tre saisies par moi. J'appelle sur ma route; je crie, je
m'emporte; on s'effraye, on s'carte, on fuit sur mon passage. Enfin, je
traverse comme un orage le village de Maravillas, et suis emport  six
lieues au del, sans que rien mette obstacle  la force invincible qui
entrane ma voiture. Je me fusse prcipit mille fois si la rapidit du
mouvement m'en et laiss les moyens.

Las d'efforts, de tentatives de toute espce, je me rasseois. Je
regarde Biondetta; elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait
l'tre, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien
moindres raisons. Un trait de lumire m'claire. _Les vnements
m'instruisent_, m'criai-je; _je suis obsd_. Alors je la prends par
un bouton de son habit de campagne: _Esprit malin_, prononai-je avec
force, _si tu n'es ici que pour m'carter de mon devoir et m'entraner
dans le prcipice d'o je t'ai tmrairement tir, rentres-y pour
toujours_.  peine eus-je prononc ces mots, elle disparut, et les
mulets qui m'avaient emport, tant de mme nature qu'elle, l'avaient
suivie.

La calche[A] fait un mouvement extraordinaire, il m'enlve du sige,
et je me vois au point d'tre forc d'en sortir. Je lve les yeux au
ciel: un nuage noir s'levait en l'air, le sommet reprsentait une
norme tte de chameau. Le vent qui emportait cette vision, avec toute
la violence d'un ouragan, l'et bientt dissipe. En portant mes regards
autour de moi, je vis que les mulets taient vanouis, et que ma
calche, penche vers la terre, portait sur ses brancards.

Je me trouvai seul dans une petite plaine aride, carte des chemins
ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre
grces de ma dlivrance.

J'aperois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire
conduire o je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans me
faire reconnatre. J'tais absorb dans ma douleur, et accabl de
remords qui ne s'taient jamais fait sentir aussi vivement.

J'arrive au chteau. J'osais  peine lever les yeux ni les arrter sur
aucun objet. J'entends une voix. C'est Alvare! c'est mon fils! J'lve
la vue, et reconnais ma mre. _Au milieu de ces rflexions_, etc.]

[Note A: Une calche espagnole a la couverture pareille aux calches
que portaient nos femmes.]

Le silence succde  cette conversation assez vive; il et pu devenir
embarrassant pour l'un et l'autre: mais aprs quelques instants,
Biondetta s'assoupit peu  peu, et s'endort. Pouvais-je ne pas la
regarder? Pouvais-je la considrer sans motion? Sur ce visage brillant
de tous les trsors, de la pompe enfin de la jeunesse, le sommeil
ajoutait aux grces naturelles du repos cette fracheur dlicieuse,
anime, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement
s'empare de moi: il carte mes dfiances; mes inquitudes sont
suspendues, ou, s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tte de
l'objet dont je suis pris, ballotte par les cahots de la voiture,
n'prouve quelque incommodit par la brusquerie ou la rudesse des
frottements. Je ne suis plus occup qu' la soutenir,  la garantir.
Mais nous en prouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le
parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renverss. L'essieu tait
rompu; les mulets, heureusement, s'taient arrts. Je me dgage: je me
prcipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avait
qu'une lgre contusion au coude, et bientt nous sommes debout, en
pleine campagne, mais exposs  l'ardeur du soleil en plein midi,  cinq
lieues du chteau de ma mre, sans moyens apparents de pouvoir nous y
rendre, car il ne s'offrait  nos regards aucun endroit qui part tre
habit.

Cependant,  force de regarder avec attention, je crois distinguer,  la
distance d'une lieue, une fume qui s'lve derrire un taillis, ml de
quelques arbres assez levs; alors, confiant ma voiture  la garde du
muletier, j'engage Biondetta  marcher avec moi du cte qui m'offre
l'apparence de quelques secours.

Plus nous avanons, plus notre espoir se fortifie; dj la petite fort
semble se partager en deux: bientt elle forme une avenue au fond de
laquelle on aperoit des btiments d'une structure modeste: enfin une
ferme considrable termine notre perspective.

Tout semble tre en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isole.
Ds qu'on nous aperoit, un homme se dtache et vient au-devant de nous.

Il nous aborde avec civilit. Son extrieur est honnte: il est vtu
d'un pourpoint de satin noir, taill en couleur de feu, orn de quelques
passements en argent. Son ge parat tre de vingt-cinq  trente ans. Il
a le teint d'un campagnard; la fracheur perce sous le hle, et dcle
la vigueur et la sant.

Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. Seigneur
cavalier, me rpondit-il, vous tes toujours le bien arriv, et chez des
gens remplis de bonne volont. J'ai ici une forge, et votre essieu sera
rtabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le
duc de Medina-Sidonia, mon matre, que ni moi ni personne des miens ne
pourraient se mettre  l'ouvrage. Nous arrivons de l'glise, mon pouse
et moi, c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la marie,
mes parents mes amis, mes voisins qu'il me faut fter, vous jugerez s'il
m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et
vous ne ddaignez pas une compagnie compose de gens qui subsistent de
leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous
mettre  table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'
vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux
affaires. En mme temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.

Me voil, hte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous
entrons dans le salon prpar pour le repas de noce; adoss au manoir
principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuille en
arcades, orne de festons de fleurs, d'o la vue, d'abord arrte par
les deux petits bosquets, se perd agrablement dans la campagne, 
travers l'intervalle qui forme l'avenue.

La table tait servie, Luisia, la nouvelle marie, est entre Marcos et
moi: Biondetta est  cte de Marcos. Les pres et les mres, les autres
parents sont vis--vis; la jeunesse occupe les deux bouts.

La marie baissait deux grands yeux noirs qui n'taient pas faits pour
regarder en-dessous; tout ce qu'on lui disait et mme les choses
indiffrentes la faisaient sourire et rougir.

La gravit prside au commencement du repas: c'est le caractre de la
nation; mais  mesure que les outres, disposes autour de la table, se
dsenflent, les physionomies deviennent moins srieuses. On commenait 
s'animer quand, tout  coup les potes improvisateurs de la contre
paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les
couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:

      Marcos a dit  Louise:
      Veux-tu mon coeur et ma foi?
      Elle a rpondu: Suis-moi,
      Nous parlerons  l'glise,
      L, de la bouche et des yeux,
      Ils se sont jur tous deux
      Une flamme vive et pure.
      Si vous tes curieux
      De voir des poux heureux,
      Venez en Estramadure.

      Louise est sage, elle est belle;
      Marcos a bien des jaloux;
      Mais il les dsarme tous
      En se montrant digne d'elle;
      Et tout ici, d'une voix,
      Applaudissant  leur choix,
      Vante une flamme aussi pure
      Si vous tes curieux
      De voir des poux heureux,
      Venez en Estramadure.

      D'une douce sympathie,
      Comme leurs coeurs sont unis!
      Leurs troupeaux sont runis
      Dans la mme bergerie;
      Leurs peines et leurs plaisirs,
      Leurs soins, leurs voeux, leurs dsirs
      Suivent la mme mesure.
      Si vous tes curieux
      De voir des amants heureux,
      Venez en Estramadure.

Pendant qu'on coutait ces couplets aussi simples que ceux pour qui ils
semblaient tre faits, tous les valets de la ferme, n'tant plus
ncessaires au service, s'assemblaient gament pour manger les reliefs
du repas; mls avec des gyptiens et des gyptiennes appels pour
augmenter le plaisir de la fte, ils formaient sous les arbres de
l'avenue des groupes aussi agissants que varis, et embellissaient notre
perspective.

Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forait  se
porter vers ces objets dont elle paraissait agrablement occupe,
semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement
qu'ils lui procuraient.

Mais le repas a dj paru trop long  la jeunesse, elle attend le bal.
C'est aux gens d'un ge mr  montrer de la complaisance. La table est
drange, les planches qui la forment, les futailles dont elle est
soutenue, sont repousses au fond de la feuille; devenues trteaux,
elles servent d'amphithtre aux symphonistes. On joue le fandango
svillan, de jeunes gyptiennes l'excutent avec leurs castagnettes et
leurs tambours de basque; la noce se mle avec elles et les imite: la
danse est devenue gnrale.

Biondetta paraissait en dvorer des yeux le spectacle. Sans sortir de
sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. Je crois,
dit-elle, que j'aimerais le bal  la fureur; bientt elle s'y engage et
me force  danser.

D'abord elle montre quelque embarras et mme un peu de maladresse:
bientt elle semble s'aguerrir et unir la grce  la force,  la
lgret,  la prcision. Elle s'chauffe: il lui faut son mouchoir, le
mien, celui qui lui tombe sous la main: elle ne s'arrte que pour
s'essuyer.

La danse ne fut jamais ma passion; et mon me n'tait point assez  son
aise pour que je pusse me livrer  un amusement aussi vain. Je m'chappe
et gagne un des bouts de la feuille, cherchant un endroit o je pusse
m'asseoir et rver.

Un caquet trs-bruyant me distrait, et arrte presque malgr moi mon
attention. Deux voix se sont leves derrire moi. Oui, oui, disait
l'une, c'est un enfant de la plante; il entrera dans sa maison. Tiens,
Zoradille, il est n le trois mai  trois heures du matin...--Oh,
vraiment, Llagise, rpondait l'autre, malheur aux enfants de Saturne!
celui-ci a Jupiter  l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine
avec Vnus.  le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles
esprances il pourrait concevoir! quelle fortune il devrait faire!
mais...

Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais dtailler avec
la plus singulire prcision. Je me retourne, et fixe ces babillardes.

Je vois deux vieilles gyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs
talons. Un teint plus qu'olivtre, des yeux creux et ardents, une bouche
enfonce, un nez mince et dmesur qui, partant du haut de la tte,
vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'toffe qui fut
ray de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crne  demi pel,
tombe en charpe sur l'paule, et de l sur les reins, de manire qu'ils
ne soient qu' demi nus: en un mot, des objets presque aussi rvoltants
que ridicules.

Je les aborde. Parliez-vous de moi, mesdames, leur dis-je, voyant
qu'elles continuaient  me fixer et  se faire des signes...

--Vous nous coutiez donc, seigneur cavalier?--Sans doute, rpliquai-je,
et qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativit?

--Nous aurions bien d'autres choses  vous dire, heureux jeune homme,
mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.

--Qu' cela ne tienne, repris-je, et sur-le-champ je leur donne un
doublon.

--Vois, Zoradille, dit la plus ge, vois comme il est noble, comme il
est fait pour jouir de tous les trsors qui lui sont destins. Allons,
pince la guitare, et suis-moi. Elle chante!

        L'Espagne vous donna l'tre,
      Mais Parthenope vous a nourri:
        La terre en vous voit son matre,
        Du ciel, si vous voulez l'tre,
        Vous serez le favori.

        Le bonheur qu'on vous prsage
      Est volage, et pourrait vous quitter
        Vous le tenez au passage:
        Il faut, si vous tes sage,
        Le saisir sans hsiter.
        Quel est cet objet aimable
      Qui s'est soumis  votre pouvoir?
        Est-il.......

Les vieilles taient en train. J'tais tout oreille. Biondetta a quitt
la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force 
m'loigner. Pourquoi m'avez-vous abandonne, Alvare? que faites-vous
ici?--J'coutais repris-je...--Quoi! me dit-elle en m'entranant, vous
coutiez ces vieux monstres?...

--En vrit, ma chre Biondetta, ces cratures sont singulires; elles
ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me
disaient...--Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur
mtier, elles vous disaient votre bonne aventure, et vous les croiriez?
Vous tes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicit d'enfant. Et ce sont
l les objets qui vous empchent de vous occuper de moi?...--Au
contraire, ma chre Biondetta, elles allaient me parler de vous.

--Parler de moi! reprit-elle vivement avec une sorte d'inquitude, qu'en
savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez
toute la soire pour me faire oublier cet cart.

Je la suis, je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention 
ce qui se passe autour de moi,  ce que je fais moi-mme. Je ne songeais
qu' m'chapper pour rejoindre, o je le pourrais, mes diseuses de bonne
aventure. Enfin, je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un
clin d'oeil, j'ai vol vers mes sorcires, les ai retrouves et conduites
sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. L, je les
supplie de me dire, en prose, sans nigme, trs succinctement enfin,
tout ce qu'elles peuvent savoir d'intressant sur mon compte. La
conjuration tait forte, car j'avais les mains pleines d'or. Elles
brlaient de parler comme moi de les entendre. Bientt je ne puis douter
qu'elles ne soient instruites des particularits les plus secrtes de
ma famille, et confusment de mes liaisons avec Biondetta, de mes
craintes, de mes esprances. Je croyais apprendre bien des choses, je me
flattais d'en apprendre de plus importantes encore, mais notre Argus est
sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue, elle a vol. Je voulais parler. Point
d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable.....

--Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je: j'en suis sr. Quoique vous
m'ayez empch de m'instruire comme je pouvais l'tre, ds  prsent
j'en sais assez...

--Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas
ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer
d'gards, nous en devons  nos htes. On va se mettre  table, et je m'y
assieds  ct de vous: je ne prtends plus souffrir que vous
m'chappiez.

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous tions assis vis--vis des
nouveaux maris. Tous deux sont anims par les plaisirs de la journe:
Marcos a les regards brlants, Luisia les a moins timides: la pudeur
s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xrs
fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu' un certain
point la rserve: les vieillards mmes, s'animant du souvenir de leurs
plaisirs passs, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent
moins de la vivacit que de la ptulance. J'avais ce tableau sous les
yeux: j'en avais un plus mouvant, plus vari,  ct de moi.

Biondetta, paraissant tour  tour livre  la passion ou au dpit, la
bouche arme des grces fires du ddain, ou embellie par le sourire,
m'agaait, me boudait, me pinait jusqu'au sang, et finissait par me
marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'tait en un moment, une
faveur, un reproche, un chtiment, une caresse, de sorte que, livr 
cette vicissitude de sensations, j'tais dans un dsordre inconcevable.

Les maris ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une
raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'tait la
tante du fermier, et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune,
nous prcde, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre
de douze pieds en carr: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une
table et deux siges en font l'ameublement. Monsieur et madame, nous
dit notre conductrice, voil le seul appartement que nous puissions vous
donner. Elle pose son flambeau sur la table et nous laisse seuls.

Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: Vous avez donc dit
que nous tions maris?

--Oui, rpond-elle, je ne pouvais dire que la vrit. J'ai votre parole,
vous avez la mienne. Voil l'essentiel. Vos crmonies sont des
prcautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas.
Le reste n'a pas dpendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas
partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la
mortification de vous voir passer la nuit mal  votre aise. J'ai besoin
de repos: je suis plus que fatigue, je suis excde de toutes les
manires. En prononant ces paroles du ton le plus anim, elle s'tend
dessus le lit, le nez tourn vers la muraille. Eh quoi! m'criai-je,
Biondetta, je vous ai dplu, vous tes srieusement fche! comment
puis-je expier ma faute? demandez ma vie.

--Alvare, me rpond-elle sans se dranger, allez consulter vos
gyptiennes sur les moyens de rtablir le repos dans mon coeur et dans le
vtre.

--Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre
colre? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les
avis qu'elles m'ont donns sont d'accord avec les vtres, et qu'elles
m'ont enfin dcid  ne point retourner au chteau de Maravillas. Oui,
c'en est fait, demain, nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris,
pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous
y attendrons l'aveu de ma famille...

 ce discours, Biondetta se retourne. Son visage tait srieux et mme
svre. Vous rappelez-vous, ce que je suis, ce que j'attendais de vous,
ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'on me servant avec
discrtion des lumires dont je suis doue, je n'ai pu vous amener 
rien de raisonnable, la rgle de ma conduite et de la vtre sera fonde
sur les propos de deux tres, les plus dangereux pour vous et pour moi,
s'ils ne sont pas les plus mprisables. Certes, s'cria-t-elle dans un
transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balanc
pendant des sicles  faire un choix, il est fait, il est sans retour.
Je suis bien malheureuse!... Alors elle fond en larmes, dont elle
cherche  me drober la vue.

Combattu par les passions les plus violentes, je tombe  genoux. 
Biondetta! m'criai-je, vous ne voyez pas mon coeur! vous cesseriez de le
dchirer.

--Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir
avant de me connatre. Il faut qu'un dernier effort vous dvoile mes
ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que
je ne sois plus expose  des partages humiliants ou dangereux; vos
pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de
justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et
les miens, ne soient pas cachs sous ces masques? Souvenez-vous de
Venise. Opposons  leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent
sans doute pas de moi. Demain j'arrive  Maravillas, dont leur politique
cherche  m'loigner; les plus avilissants, les plus accablants de tous
les soupons vont m'y accueillir, mais dona Mencia est une femme juste,
estimable; votre frre a l'me noble, je m'abandonnerai  eux. Je serai
un prodige de douceur, de complaisance, d'obissance, de patience;
j'irai au-devant des preuves. Elle s'arrte un moment. Sera-ce assez
t'abaisser, malheureuse sylphide? s'crie-t-elle d'un ton douloureux.
Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui te l'usage de la
parole.

Que deviens-je  ces tmoignages de passion, ces marques de douleur, ces
rsolutions dictes par la prudence, ces mouvements d'un courage que je
regardais comme hroque! Je m'assieds auprs d'elle: j'essaye de la
calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientt aprs je
n'prouve plus de rsistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la
respiration s'embarrasse, les yeux sont  demi ferms, le corps n'obit
qu' des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est rpandue sur
toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps
paratrait entirement inanim si les pleurs ne coulaient pas avec la
mme abondance.

 pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les
traits de l'amour! Mes dfiances, mes rsolutions, mes serments tout est
oubli. En voulant tarir la source de cette rose prcieuse, je me suis
trop approch de cette bouche o la fracheur se runit au doux parfum
de la rose; et, si je voulais m'en loigner, deux bras, dont je ne
saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens
dont il me devient impossible de me dgager.

........................................

-- mon Alvare! s'cria Biondetta: j'ai triomph, je suis le plus
heureux de tous les tres.

Je n'avais pas la force de parler, j'prouvais un trouble
extraordinaire: je dirai plus; j'tais honteux, immobile. Elle se
prcipite  bas du lit: elle est  mes genoux; elle me dchausse. Quoi!
chre Biondetta, m'crai-je, quoi! vous vous abaissez?...--Ah!
rpond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'tais que mon despote:
laisse-moi servir mon amant.

Je suis dans un moment dbarrass de mes hardes: mes cheveux, ramasss
avec ordre, sont arrangs dans un filet qu'elle a trouv dans sa poche.
Sa force, son activit, son adresse ont triomph de tous les obstacles
que je voulais opposer. Elle fait avec la mme promptitude sa petite
toilette de nuit, teint le flambeau qui nous clairait, et voil les
rideaux tirs.

Alors, avec une voix  la douceur de laquelle la plus dlicieuse musique
ne saurait se comparer: Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare,
comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: il
le sera, je le veux; je l'enivrerai de dlices; je le remplirai de
sciences; je l'lverai au fate des grandeurs. Voudras-tu, mon coeur,
voudras-tu tre la crature la plus privilgie, te soumettre, avec moi,
les hommes, les lments, la nature entire?

-- ma chre Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort
sur moi-mme, tu me suffis: tu remplis tous les voeux de mon coeur....

--Non, non, rpliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire;
ce n'est pas l mon nom: tu me l'avais donn, il me flattait; je le
portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis.... Je suis
le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....

En prononant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle
fermait, plus qu'exactement, le passage aux rponses que j'aurais voulu
lui faire. Ds que je pus rompre le silence: Cesse, lui dis-je, ma
chre Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal, et de me
rappeler une erreur abjure depuis longtemps.

--Non, mon cher Alvare, non, ce n'tait point une erreur; j'ai d te le
faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te
rendre enfin raisonnable. Votre espce chappe  la vrit: ce n'est
qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras
beaucoup si tu veux l'tre! je prtends te combler. Tu conviens dj que
je ne suis pas aussi dgotant que l'on me fait noir.

Ce badinage achevait de me dconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse de
mes sens aidait  ma distraction volontaire.

Mais, rponds-moi donc, me disait-elle.--Eh! que voulez-vous que je
rponde?...--Ingrat, place la main sur ce coeur qui t'adore; que le tien
s'anime, s'il est possible, de la plus lgre des motions qui sont si
sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette
flamme dlicieuse par qui les miennes sont embrases; adoucis, si tu
peux, le son de cette voix, si propre  inspirer l'amour, et dont tu ne
te sers que trop pour effrayer mon me timide; dis-moi enfin s'il t'est
possible, mais aussi tendrement que je l'prouve pour toi: Mon cher
Belzbut, je t'adore....

 ce nom fatal, quoique si tendrement prononc, une frayeur mortelle me
saisit; l'tonnement, la stupeur accablent mon me; je la croirais
anantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon coeur.
Cependant la rvolte de mes sens subsiste d'autant plus imprieusement
qu'elle ne peut tre rprime par la raison. Elle me livre sans dfense
 mon ennemi: il en abuse et me rend aisment sa conqute.

Il ne me donne pas le temps de revenir  moi, de rflchir sur la faute
dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. Nos affaires sont
arranges, me dit-il, sans altrer sensiblement ce ton de voix auquel il
m'avait habitu. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favoris;
enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je dsirais ta possession, et il
fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de
toi-mme. Sans doute, je dois  quelques artifices la premire
complaisance; quant  la seconde, je m'tais nomm: tu savais  qui tu
te livrais, et ne saurais te prvaloir de ton ignorance. Dsormais,
notre lien, Alvare, est indissoluble; mais, pour cimenter notre socit,
il est important de nous mieux connatre. Comme je te sais dj presque
par coeur, pour rendre nos avantages rciproques, je dois me montrer 
toi tel que je suis.

On ne me donne pas le temps de rflchir sur cette harangue singulire:
un coup de sifflet trs aigu part  ct de moi.  l'instant,
l'obscurit qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le
lambris de la chambre s'est toute charge de gros limaons: leurs
cornes, qu'ils font mouvoir vivement en manire de bascule, sont
devenues des jets de lumire phosphorique, dont l'clat et l'effet
redoublent par l'agitation et l'allongement.

Presque bloui par cette illumination subite, je jette les yeux  ct
de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je?  ciel! c'est
l'effroyable tte de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce
tnbreux _Che vuoi_ qui m'avait tant pouvant dans la grotte, part
d'un clat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue
dmesure....

Je me prcipite; je me cache sous le lit, les yeux ferms, la face
contre terre. Je sentais battre mon coeur avec une force terrible:
j'prouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je
ne puis valuer le temps que je comptais avoir pass dans cette
inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras, mon
pouvante s'accrot: forc nanmoins d'ouvrir les yeux, une lumire
frappante les aveugle.

Ce n'tait point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les
corniches; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire
encore par le bras; on redouble: je reconnais Marcos.

Eh! seigneur cavalier, me dit-il,  quelle heure comptez-vous donc
partir? si vous voulez arriver  Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas
de temps  perdre, il est prs de midi.

Je ne rpondais pas; il m'examine: Comment, vous tes rest tout
habill sur votre lit? Vous y avez donc pass quatorze heures sans vous
veiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame
votre pouse s'en est doute: c'est sans doute dans la crainte de vous
gner qu'elle a t passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a
t plus diligente que vous; par ses ordres, ds le matin, tout a t
mis en tat dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant  madame,
vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donn une bonne mule; elle
a voulu profiter de la fracheur du matin: elle vous prcde, et doit
vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre
route.

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe la main sur ma
tte pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient tre
envelopps.... Elle est nue, en dsordre, ma cadenette est comme elle
tait la veille: la rosette y tient. Dormirais-je? me dis-je alors.
Ai-je dormi? Serais-je assez heureux pour que tout ceci n'ait t qu'un
songe? Je lui ai vu teindre la lumire.... Elle l'a teinte.... La
voil.... Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, seigneur
cavalier, il est prpar. Votre voiture est attele.

Je descends du lit;  peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous
moi. Je consens  prendre quelque nourriture, mais cela me devient
impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la
dpense que je lui ai occasionne, il refuse.

Madame, me rpondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous
et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.  ce propos, sans
rien rpondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mes penses: elle tait telle que
l'ide du danger dans lequel je devais trouver ma mre ne s'y retraait
que faiblement. Les yeux hbts, la bouche bante, j'tais moins un
homme qu'un automate.

Mon conducteur me rveille. Seigneur cavalier, nous devons trouver
madame dans ce village-ci. Je ne lui rpondis rien. Nous traversions
une espce de bourgade;  chaque maison, il s'informe si l'on n'a pas vu
passer une jeune dame en tel et tel quipage. On lui rpond qu'elle ne
s'est point arrte. Il se retourne comme voulant lire sur mon visage
mon inquitude  ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je
devais lui paratre bien troubl.

Nous sommes hors du village, et je commence  me flatter que l'objet
actuel de mes frayeurs s'est loign au moins pour quelque temps. Ah!
si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je 
moi-mme; si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable
mre, fantmes, monstres qui vous tes acharns sur moi, oserez-vous
violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentiments de la nature, les
principes salutaires dont je m'tais cart, je m'en ferai un rempart
contre vous.

Mais si les chagrins occasionns par mes dsordres m'ont priv de cet
ange tutlaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-mme.
Je m'ensevelirai dans un clotre... Eh! qui m'y dlivrera des chimres
engendres dans mon cerveau? Prenons l'tat ecclsiastique. Sexe
charmant, il faut que je renonce  vous, une larve infernale s'est
revtue de toutes les grces dont j'tais idoltre: ce que je verrais en
vous de plus touchant me rappellerait...

Au milieu de ces rflexions dans lesquelles mon attention est
concentre, la voiture est entre dans la grande cour du chteau.
J'entends une voix: C'est Alvare! c'est mon fils! J'lve la vue et
reconnais ma mre sur le balcon de son appartement.

Rien n'gale alors la douceur, la vivacit du sentiment que j'prouve.
Mon me semble renatre, mes forces se raniment toutes  la fois. Je me
prcipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. Ah!
m'criai-je, les yeux baigns de pleurs, la voix entrecoupe de
sanglots, ma mre! ma mre! je ne suis donc pas votre assassin? Me
reconnatrez-vous pour votre fils? Ah! ma mre, vous m'embrassez...

La passion qui me transporte, la vhmence de mon action ont tellement
altr mes traits et le son de ma voix, que dona Mencia en conoit de
l'inquitude. Elle me relve avec bont, m'embrasse de nouveau, me force
 m'asseoir. Je voulais parler; cela m'tait impossible: je me jetais
sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses
les plus emportes.

Dona Mencia me considre d'un air d'tonnement: elle suppose qu'il doit
m'tre arriv quelque chose d'extraordinaire: elle apprhende mme
quelque drangement dans ma raison. Tandis que son inquitude, sa
curiosit, sa bont, sa tendresse se peignent dans ces complaisances et
dans ses regards, sa prvoyance a fait rassembler, sous sa main, ce qui
peut soulager les soins d'un voyageur fatigu par une route longue et
pnible.

Les domestiques s'empressent  me servir. Je mouille mes lvres par
complaisance: mes regards distraits cherchent mon frre; alarm de ne
pas le voir: Madame, dis-je, o est l'estimable don Juan?...

--Il sera bien aise de savoir que vous tes ici, puisqu'il vous avait
crit de vous y rendre; mais, comme ses lettres, dates de Madrid, ne
peuvent tre parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions
pas sitt. Vous tes colonel du rgiment qu'il avait, et le roi vient de
le nommer  une vice-royaut dans les Indes.

--Ciel! m'criai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je
viens de faire?... Mais il est impossible...--De quel songe parlez-vous,
Alvare?....--Du plus long, du plus tonnant, du plus effrayant que l'on
puisse faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais un
dtail de ce qui m'tait arriv depuis mon entre dans la grotte de
Portici jusqu'au moment heureux o j'avais pu embrasser ses genoux.

Cette femme respectable m'coute avec une attention, une patience, une
bont extraordinaires. Comme je connaissais l'tendue de ma faute, elle
vit qu'il tait inutile de me l'exagrer.

Mon cher fils, vous avez couru aprs les mensonges, et ds le moment
mme, vous en avez t environn. Jugez-en par la nouvelle de mon
indisposition et du courroux de votre frre an. Berthe,  qui vous
avez cru parler, est depuis quelque temps dtenue au lit par une
infirmit. Je ne songeai jamais  vous envoyer deux cents sequins au
del de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos dsordres,
ou de vous y plonger par une libralit mal entendue. L'honnte cuyer
Pimientos est mort depuis huit mois. Et, sur dix-huit cents clochers que
possde peut-tre M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes,
il n'a cas un pouce de terre  l'endroit que vous dsignez: je le
connais parfaitement, et vous aurez rv cette ferme et tous ses
habitants.

--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amne a vu cela comme moi. Il
a dans  la noce.

Ma mre ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avait dtel en
arrivant, sans demander son salaire.

Cette fuite prcipite, qui ne laissait aucune trace, jeta ma mre en
quelques soupons. Nugus, dit-elle  un page qui traversait
l'appartement, allez dire au vnrable don Quebracuernos que mon fils
Alvare et moi l'attendons ici.

C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et
la mrite: vous pouvez lui donner la vtre. Il y a, dans la fin de votre
rve, une particularit qui m'embarrasse; don Quebracuernos connat les
termes, et dfinira ces choses beaucoup mieux que moi.

Le vnrable ne se fit pas attendre; il en imposait, mme avant de
parler, par la gravit de son maintien. Ma mre me fit recommencer
devant lui l'aveu sincre de mon tourderie et des suites qu'elle avait
eues. Il m'coutait avec une attention mle d'tonnement, et sans
m'interrompre. Lorsque j'eus achev, aprs s'tre un peu recueilli, il
prit la parole en ces termes:

Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'chapper au plus grand
pril auquel un homme puisse tre expos par sa faute. Vous avez
provoqu l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite
d'imprudences, tous les dguisements dont il avait besoin pour parvenir
 vous tromper et  vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire;
je n'ai rien lu de semblable dans la _Dmonomanie_ de Bodin, ni dans le
_Monde enchant_ de Bekker. Et il faut convenir que, depuis que ces
grands hommes ont crit, notre ennemi s'est prodigieusement raffin sur
la manire de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes
du sicle emploient rciproquement pour se corrompre. Il copie la nature
fidlement et avec choix, il emploie la ressource des talents aimables,
donne des ftes bien entendues, fait parler aux passions leur plus
sduisant langage; il imite mme jusqu' un certain point la vertu. Cela
m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici
bien des grottes plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude
d'obsds qui malheureusement ne se doutent pas de l'tre.  votre
gard, en prenant des prcautions sages pour le prsent et pour
l'avenir, je vous crois entirement dlivr. Votre ennemi s'est retir,
cela n'est pas quivoque. Il vous a sduit, il est vrai, mais il n'a pu
parvenir  vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont prserv
 l'aide des secours extraordinaires que vous avez reus; ainsi son
prtendu triomphe et votre dfaite n'ont t pour vous et pour lui
qu'une _illusion_ dont le repentir achvera de vous laver. Quant  lui,
une retraite force a t son partage; mais admirez comme il a su la
couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des
intelligences dans votre coeur pour pouvoir renouveler l'attaque si vous
lui en fournissez l'occasion. Aprs vous avoir bloui autant que vous
avez voulu l'tre, contraint  se montrer  vous dans toute sa
difformit, il obit en esclave qui prmdite la rvolte; il ne veut
vous laisser aucune ide raisonnable et distincte, mlant le grotesque
au terrible; le puril de ses escargots lumineux  la dcouverte
effrayante de son horrible tte; enfin le mensonge  la vrit, le repos
 la veille; de manire que votre esprit confus ne distingue rien, et
que vous puissiez croire que la vision qui vous a frapp tait moins
l'effet de sa malice, qu'un rve occasionn par les vapeurs de votre
cerveau: mais il a soigneusement isol l'ide de ce fantme agrable
dont il s'est longtemps servi pour vous garer; il la rapprochera si
vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrire
du clotre ou de notre tat soit celle que vous deviez lui opposer.
Votre vocation n'est point assez dcide: les gens instruits par leur
exprience sont ncessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens
lgitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mre prside
 votre choix: et, dt celle que vous tiendrez de sa main avoir des
grces et des talents clestes, vous ne serez jamais tent de la prendre
pour le diable.

PILOGUE DU DIABLE AMOUREUX.

Lorsque la premire dition du _Diable Amoureux_ parut, les lecteurs en
trouvrent le dnoment trop brusque. Le plus grand nombre et dsir
que le hros tombt dans un pige couvert d'assez de fleurs pour
qu'elles pussent lui sauver le dsagrment de la chute. Enfin
l'imagination leur semblait avoir abandonn l'auteur parvenu aux trois
quarts de sa petite carrire: alors la vanit qui ne veut rien perdre,
suggra  celui-ci, pour se venger du reproche de strilit et justifier
son propre got, de rciter aux personnes de sa connaissance le roman en
entier tel qu'il l'avait conu dans le premier feu. Alvare y devenait la
dupe de son ennemi; et l'ouvrage alors, divis en deux parties, se
terminait dans la premire par cette fcheuse catastrophe, dont la
seconde partie dveloppait les suites; d'obsd qu'il tait, Alvare
devenu possd, n'tait plus qu'un instrument entre les mains du diable,
dont celui-ci se servait pour mettre le dsordre partout. Le canevas de
cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor  l'imagination,
ouvrait la carrire la plus tendue  la critique, au sarcasme,  la
licence.

Sur ce rcit, les avis se partagrent: les uns prtendirent qu'on devait
conduire Alvare jusqu' la chute inclusivement, et s'arrter l; les
autres, qu'on ne devait pas en retrancher les consquences.

On a cherch  concilier les ides des critiques dans cette nouvelle
dition. Alvare y est dupe jusqu' un certain point, mais sans tre
victime; son adversaire, pour le tromper, est rduit  se montrer
honnte et presque prude: ce qui dtruit les effets de son propre
systme, et rend son succs incomplet. Enfin, il arrive  sa victime ce
qui pourrait arriver  un galant homme, sduit par les plus honntes
apparences: il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il
sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure taient
connues.

On pressentira aisment les raisons qui ont fait supprimer la deuxime
partie de l'ouvrage. Si elle tait susceptible d'une certaine espce de
comique, ais, piquant, quoique forc, elle prsentait des ides noires,
et il n'en faut pas offrir de cette espce  une nation de qui l'on peut
dire que, si le rire est un caractre distinctif de l'homme comme
animal, c'est chez elle qu'il est le plus agrablement marqu. Elle n'a
pas moins de grce dans l'attendrissement; mais, soit qu'on l'amuse ou
qu'on l'intresse, il faut mnager son beau naturel, et lui pargner les
convulsions.

Ce petit ouvrage, aujourd'hui rimprim et augment, quoique peu
important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine
est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus
grands mnagements. Il fut inspir par la lecture du passage d'un auteur
infiniment respectable, dans lequel il est parl des ruses que peut
employer le dmon quand il veut plaire et sduire. On les a rassembles,
autant qu'on a pu le faire, dans une allgorie o les principes sont aux
prises avec les passions: l'me est le champ de bataille, la curiosit
engage l'action, l'allgorie est double, et les lecteurs s'en
apercevront aisment.

On ne poursuivra pas l'explication plus loin; on se souvient qu'
vingt-cinq ans, en parcourant l'dition complte des oeuvres du Tasse,
on tomba sur un volume qui ne contenait que l'claircissement des
allgories renfermes dans la _Jrusalem dlivre_. On se garda bien de
l'ouvrir. On tait amoureux passionn d'Armide, d'Herminie, de Clorinde;
on perdait des chimres trop agrables si ces princesses taient
rduites  n'tre que de simples emblmes.

* * *




L'HONNEUR

PERDU ET RECOUVR EN PARTIE ET REVANCHE

ou

RIEN DE FAIT

NOUVELLE HROQUE


Puissance du ciel, fermez les yeux sur la faute que fait commettre un
amour extravagant, quoique l'objet en soit mritant et le but vertueux.

O va Sibille de Primrose, dans le dsordre extraordinaire o je la
vois, et par la route hasardeuse qu'elle prend? elle s'chappe,  dix
heures du soir, du chteau paternel, aprs avoir endormi la confiance de
sa famille et des domestiques. Une chelle, ouvrage de son industrie,
produit du sacrifice de ses vtements, l'aide  descendre, de soixante
pieds de haut, dans un foss humide: elle en sort avec peine, et va  la
porte de son pre nourricier.

Ah! Grard! mon cher Grard! ouvrez-moi, recevez-moi, sauvez-moi: tout
est prt, au point du jour, pour m'unir, par le mariage,  l'odieux
Raimbert.

L'honnte Grard se lve, ouvre la porte. Eh, notre damoiselle! que
puis-je faire?

--Me faire entrer dans votre barque, mettre sur-le-champ  la voile;
nous loigner des ctes de Bretagne. Aller si loin, si loin...

--Mais o irons-nous, damoiselle?--O nous pourrons, Grard; o Raimbert
ne puisse pas me trouver. Prends ma bourse, mon ami, je te la donne de
grand coeur. Voici une lettre pour Conant de Bretagne: tu iras le
chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en
retiennes le sens, si elle venait  se perdre.

Que faites-vous en France, tandis qu'on travaille  vous enlever
Sibille? Laissez l les tournois. Qu'est-ce que la gloire, Conant,
auprs du bien qu'on a t au moment de nous ravir? Que fussions-nous
devenus si je ne vous eusse pas aim au point de tout exposer pour vous?
On m'unissait demain  Raimbert,  votre lche ennemi! Adieu chteaux,
palais, principauts, ambition, tyrannie et esclavage brillants; je vous
chappe sur une faible barque. Je vais  Rome me rfugier aux pieds de
l'arbitre, trois fois couronn, des dcisions des prtendus matres de
la terre. On lui a surpris une dispense: elle porte sur de faux exposs.
J'ai pour moi la vrit, la religion, l'amour, et saurai faire valoir
des droits qui assureront pour la vie  Conant de Bretagne le coeur,
l'me et la main de la tendre Sibille de Primrose.

_P. S._ Je gagnerai, si je puis, les ctes de la Gascogne: de l,
j'irai chercher les Alpes, dont les neiges cesseront bientt
d'embarrasser les passages. Partez, Conant; venez vous runir  moi. Je
vais prendre l'habit de plerine; ce dguisement vous convient comme 
moi, adieu.

Grard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de
l'intressante damoiselle. Le frre de lait et lui mettent la barque en
tat d'appareiller: on s'embarque avant minuit: on met  la voile: on
prend le large.

Ah! Sibille! Sibille! vous sacrifiez l'intrt de votre famille, le
repos de vos vassaux au choix de votre coeur. Conant est noble, vaillant,
gnreux, aimable, renomm. Mais Sibille! la nature et l'humanit ont
des droits; la mer a ses prils, on en trouve encore sur la terre: on
peut bien tre votre historien; on ne voudrait pas avoir t votre
conseil.

 prsent, l'amour vous tient lieu de tout; et d'abord les lments
semblent favoriser votre indiscrte entreprise. Au lever du soleil, vous
vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'o vous cherchez
 gagner les ctes d'une province o vous puissiez, sans danger d'tre
reconnue, vous arranger pour suivre vos projets. Mais le vent s'lve
avec le jour; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne:
bientt il se renforce; c'est un orage violent, c'est une vritable
tempte qui va vous assaillir.

Grard est forc de serrer toutes les voiles, d'abandonner son btiment
aux vagues, qui le portent avec imptuosit sur les Sorlingues. Un
courant l'entrane sur les ctes de la principaut de Galles, o il va
couvrir de ses dbris la pointe de Saint-David.

La prsence d'esprit ne vous abandonne pas, elle vous fait confier votre
salut  une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient quand
la rflexion avec le sentiment vous abandonnent. Vous tes porte sur un
esquif plat et  fleur d'eau; des mains adroites et secourables vous y
reoivent, en vous drobant au danger d'tre brise. Vous tes
meurtrie, blesse, la pleur de la mort couvre vos joues; les tresses de
vos cheveux mouilles vont tomber sur vos paules dbarrasses de vos
vtements. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces
beauts que voilait la pudeur avec des soins si dlicats. Il faut
examiner les contusions, les corchures, les meurtrissures, pour y
appliquer des remdes, un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un
homme seul se fait distinguer, rpte avec l'accent de la plus vive
compassion: Quel dommage! qu'elle est belle! Cependant on prend votre
bras pour y chercher le battement du pouls; il est presque
imperceptible; on appuie la main sur votre coeur; un mouvement faible
annonce que vous tenez encore  la vie: le zle uni  l'adresse emploie
les ressources de l'art pour vous y rappeler entirement. Nous allons,
dans l'inquitude, pier l'instant de votre rappel  la lumire pour
jouir de votre tonnement  l'aspect de tout ce dont vous tes
environne.

L'intressante Primrose revenait  elle-mme par degrs. Un moment
lucide tait suivi presque aussitt d'un nouveau dsordre dans les
ides. La faiblesse, dans tous les cas, l'empchait mme d'articuler des
plaintes. Peu  peu, les geles qu'on la forait de prendre la disposent
au sommeil, et l'on s'carte d'elle avec prudence pour la laisser jouir
du bienfait de la nature.

Une heure de repos lui a rendu l'usage de la rflexion; elle ouvre les
yeux. Les rideaux du lit sont ferms, mais ils lui laissent entrevoir la
lumire des bougies dont la chambre est claire. Elle se rappelle les
bruits dont ses oreilles ont t frappes dans les courts intervalles o
elle a t rendue  elle-mme. Bientt reviennent en foule les ides de
sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, mme de la
planche  laquelle elle avait confi son salut.

O suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramene au chteau de mon pre? mais
ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu
connaissance. Ne tmoignons point que je l'ai recouvre. pions ce qui
m'entoure ici; et si tout nous y est tranger, drobons, s'il est
possible, le secret de ma position.

Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le
rideau, s'approche d'elle, lui met la main prs de la bouche. C'est,
dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne,
allez dire  Guaiziek d'apporter un bouillon.

Cela tait prononc d'un ton rempli d'intrt. Mais quel sujet
d'inquitude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne tait porteuse tait
donn en langage breton. Il s'adressait  une nomme Guaiziek; l'idiome,
ainsi que le nom, rappelaient  la tremblante belle le pays dont elle
avait voulu s'loigner. La tempte l'aurait-elle rejete sur les ctes
de Bretagne, si dangereuses pour elle?

On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant
la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, dguise
l'attention qu'elle va donner  ce qui l'environne.

Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque
hroque.

Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait dj
entendu la voix. Nous allons lui soulever la tte.

Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la
retire point. Les yeux ferms, elle se laisse donner le bouillon, sans
paratre le prendre. Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange.
Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe.
Suzanne, apportez-moi du camphre.

La main de Primrose restait comme dpourvue de sentiment entre celles de
l'homme qui s'en tait saisi.

Voyez, disait-il  la femme, ma bonne Bazilette, comme ces doigts-l
sont mouls. Voyez, malgr la pleur du reste du corps, comme ils sont
termins par de jolis boutons de rose!

--Ah! mon prince, disait une autre femme, son haleine est aussi douce
que le parfum des fleurs dont vous parlez.

--Je veux la respirer, disait le prince en laissant aller la main.--Ah!
l'horreur! s'cria Bazilette. Ce sont des conserves, et non des baisers
qu'il faut approcher de ses lvres. Si, par malheur, on l'enterrait
demain, le prince Lionel se serait attir un beau renom dans tout le
pays de Galles; mais j'en augure mieux nous ne l'enterrerons pas. Bien
des gens doivent la pleurer: ne fussent que les originaux des trois
jolis portraits trouvs dans sa poche.

--O les avez-vous mis? dit Lionel.--Ils taient pleins d'eau de mer: je
les ai lavs, j'ai bien nettoy les meraudes et les rubis dont ils sont
entours; ils doivent tre secs.--Qu'on aille les chercher. Je veux les
examiner. Peut-tre nous trouverons-nous en pays de connaissance.

On juge combien attentivement Primrose coutait cette conversation.

On vient de lui apprendre o elle est. Elle n'y est point connue, ni
mme souponne; mais on va examiner les portraits de son pre, de son
frre, et surtout celui de Conant de Bretagne, cet homme, fait, selon
elle, pour tre connu, comme pour tre admir de toute la terre. Le
voile dont elle prtend se couvrir va peut-tre se dchirer. Les Bretons
et les Gallois ont une origine commune; la mer qui les spare est un
moyen de communication, et fort souvent une source de querelles. On peut
la sacrifier aux gards qu'entranent les liaisons du sang, ou la rendre
le gage de l'arrangement de quelques nouveaux dmls.

Les portraits sont sur la scne, et ne rappellent l'ide d'aucune
physionomie connue. Voil trois beaux hommes, disait Bazilette. Il y en
a un qui a la physionomie d'un hros.

Elle rvait  ces messieurs-l sur le bord de la mer, disait Suzanne;
elle s'y oubliait; des brigands l'auront surprise et enleve. On n'a pas
retrouv les corps de ces coquins-l; si on les tenait, on pourrait leur
faire payer chrement ce rapt; mais ils n'en sont pas mieux, si les
requins leur en demandent compte.

Lionel considrait les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de
Conant annonait trop d'avantages, pour ne pas lui dplaire infiniment.
Le prince de Galles avait conu un got trs vif pour la belle que ses
soins venaient de rchapper des flots; car elle tait absolument
redevable de la vie  des secours trs-bien entendus et dirigs par
lui-mme.

Des fentres de son chteau, dont la vue portait sur la mer, il avait
aperu le dsastre de la barque. Un got pour l'action, un mouvement
d'humanit l'avaient fait courir au rivage, d'o il ordonnait la
manoeuvre  laquelle Primrose devait sa conservation.

Le caractre connu d'un homme sert  expliquer les actions qui en
manent: tchons de donner une ide de celui de Lionel.

Il tait prince hrditaire de Galles, veuf  l'ge de trente ans,
jaloux de sa libert. Tandis que le souverain du pays, son pre, tenait
sa cour  Cardigam, lui, prfrant l'amusement de la pche  tout autre,
vivait, entour de la jeunesse qui composait sa socit, dans un palais
situ sur les hauteurs de Saint-David, o il avait recueilli la belle
Primrose.

Partout o il avait fallu montrer du courage, il en avait donn des
preuves.  l'extrieur, il tait humain et bienfaisant, particulirement
dans les occasions d'clat. Dans l'intrieur de son palais, comme il
pensait que tout tait fait pour lui, il rapportait tout  soi; pouvait
oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui
contribuaient  sa satisfaction actuelle. Il tait d'ailleurs imprieux:
et, quelque opinion qu'il et pouse, il en demeurait si prvenu, qu'on
ne pouvait l'en faire changer. Enfin c'tait un prodige d'enttement,
mme parmi les Gallois.

Il aimait passionnment le sexe, et point du tout les femmes; avait-il
obtenu leurs bonnes grces, au peu de cas qu'il en faisait, il ne
pouvait concevoir toute l'importance qu'elles y attachaient; et, malgr
ce dfaut, dcel par sa conduite en toute occasion, il avait jusque-l
toujours russi auprs d'elles. Il est vrai qu'il tait beau, bien fait,
jeune, magnifique et prince.

Deux enfants en bas ge lui restaient de son mariage, et il avait
conserv prs d'eux et de lui les femmes attaches  leur service.
Bazilette en tait la gouvernante; elle avait la confiance du prince 
plus d'un gard, et l'on aura occasion de connatre le genre de services
qui la lui avaient le plus mrite. Cette femme, d'un tat moyen, entre
deux ges, instruite par l'exprience, joignait aux ressources d'un
esprit naturel beaucoup de liant dans le caractre.

Rassure contre la frayeur d'tre trop rapproche de sa famille, contre
celle d'tre reconnue, la belle malade a prouv un saisissement cruel
en apprenant le dsastre de ses compagnons d'aventure; elle se voyait au
point de condamner la violence de la passion qui les y avait exposs.
Mais pouser Raimbert! renoncer  Conant!  la seule ide de ces
extrmits, les remords sont forcs de s'loigner.  chre idole de mon
coeur! prononce-t-elle tout bas, la ncessit de se rejoindre  toi est
la seule chose dont Sibille doive s'occuper.

Lionel tenait encore une de ses mains; elle la retire, comme cdant  un
mouvement convulsif, et se retourne du ct de la ruelle.

Bazilette lui arrange un oreiller sous la tte. Sortons, sortons, dit
cette gouvernante. Les forces reviennent; on a besoin de sommeil. La
pauvre enfant n'a peut-tre pas dormi depuis trois jours, quoiqu'elle
ait toujours eu les yeux ferms.

Les portraits taient demeurs sur un bureau; Lionel s'en saisit et
sort. Bazilette ferme les rideaux. Veillez, Suzanne, dit-elle  une
autre femme. Je vais placer Guaiziek dans l'antichambre; si l'on
s'veille, vous appellerez.

Primrose tait bien accable; cependant, elle ne s'endormit pas avant
d'avoir rflchi sur ce qu'elle avait pu connatre de sa situation.

Elle ne pouvait pas toujours rester insensible et muette. En exerant
aussi noblement l'hospitalit  son gard, il tait naturel qu'on ft
curieux de la connatre. Il fallait donc arranger un petit roman tout
d'invention, dont le plan pt faciliter les moyens de raliser celui
qu'on avait dans la tte.

De son ct, le prince de Galles comptait faire prendre  l'aventure
une tournure absolument diffrente. Il tait amoureux  sa manire plus
qu'il ne l'avait t de sa vie.

Charmante petite crature! disait-il, le sentiment de l'amour ne vous
est pas nouveau. Il y parat  la garniture de vos poches. Occupe du
souvenir agrable de vos conqutes, vous en portez partout avec vous les
trophes; mais je cesserai d'tre semblable  moi, ou je vous ferai
oublier tous ces triomphes.

Puis, en regardant le portrait de Conant: Ce charmant vainqueur n'est
peut-tre que l'effort de l'imagination d'un peintre dsoeuvr.

Va, ma bonne Bazilette, soigne bien ta malade; surtout, ds que la
parole lui sera revenue, tche de savoir qui elle est; elle nous en doit
la confidence.

Bazilette va mettre tout le zle possible  remplir les ordres dont elle
est charge; mais ce sera avec tous les mnagements imaginables. Ses
soins lui gagneront la confiance avant qu'elle en demande un tmoignage;
et si elle se montre curieuse, ce sera pour avoir un motif de plus de se
montrer empresse.

Vient-elle auprs de la convalescente, c'est pour lui offrir des
secours. Primrose,  son approche, ouvre les yeux.

Ah! les beaux yeux! s'crie la bonne. Il ne nous fallait plus que cela
pour nous achever. Un homme va venir vous voir. Fermez-les pour son
repos. Mais non: ne les fermez pas; ils clairent l'appartement. Ils
tmoignent que vous tes vivante, et raniment l'esprance de tout ce qui
s'intresse  vous. Hlas! ils peuvent donner la vie ou la mort 
quelqu'un devenu plus malade que vous par votre danger, et depuis votre
danger.

M'entendez-vous? Tmoignez-le par un signe. Faites voir, mon ange, que
votre me ne s'est point loigne de ce beau corps. Ne parlez pas, j'ai
un bouillon  vous donner; buvez lentement buvez tout; mangez cette
conserve: elle doit vous fortifier. Souffrez qu'on vous mette sur ce lit
de repos; on va faire le vtre. Suzanne, venez! Guaiziek, appelez votre
compagne! Donnez-moi toutes la main, et craignons de blesser le petit
ange.

On cessera de s'arrter sur les soins dlicats et recherchs que rend
Bazilette  sa malade. Quatre jours se sont couls sans avoir donn
lieu  des vnements d'un autre genre que ceux qu'on vient de retracer.
Une seule circonstance a vari. Lionel ne peut plus s'emparer d'une
main; toutes deux sont caches sous la couverture.

Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante,
dmontrant une touchante sensibilit  ce qui les environne,
veilleraient une vritable compassion dans l'me la plus endurcie. Ils
font un tout autre effet sur Lionel. S'il a d faire des sacrifices, ils
sont faits; c'est  lui  en exiger  son tour; mais il lui en faut dont
son orgueil puisse s'applaudir; tout autre serait vil a ses yeux.

 mesure que la pleur, occasionne par l'effroi, la fatigue,
l'puisement et la dfaillance, se dissipe, on voit renatre les lis et
les roses sur un teint o le printemps de l'ge dveloppe ses plus
brillants trsors. Le retour de la sant s'annonce avec la pompe de la
beaut dans toute sa fracheur. La belle Primrose a risqu de rpondre,
par quelques signes, par des mots obligeants,  ce qu'on lui dit de
flatteur, au vif intrt dont elle parat tre l'objet.

Enfin le temps est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des
confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, loignant les
importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation
critique va commencer.

Oh! belle entre toutes les belles! Savez-vous o vous tes?--Non,
mademoiselle, lui rpond faiblement Sibille.

--Pauvre enfant, prcipite des nues dans le sein des mers, la
Providence vous y mnageait un berceau o rien ne pourra vous manquer.

Aprs ce dbut, l'adroite gouvernante passe  l'histoire des procds
secourables de Lionel  l'gard de la belle naufrage: l'loge de
l'intelligence, de l'me, du courage, des vertus du prince, s'y mle
naturellement et orne le rcit d'un trait de bienfaisance et d'humanit,
paraissant s'lever au-dessus de la rgle ordinaire et dont il est seul
le hros.

Primrose, ayant dj tout appris, feignait nanmoins de tout apprendre;
mais elle n'en tmoigne pas une moindre surprise de se voir tombe dans
des mains aussi humaines, aussi gnreuses. Les bienfaits dont elle
avait  se louer devenaient d'autant plus touchants pour elle, qu'ils
partaient d'une main aussi leve, et empruntaient un nouveau lustre 
ses yeux, de la noblesse de leur origine.

 prsent, dit Bazilette, nous attendons la rcompense des soins dont
vous voulez bien vous louer. Faites-nous connatre la personne  qui
nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer
notre zle et non pour l'encourager, vos beauts, votre douceur, le
charme qui vous environne, l'ont dj port  l'excs o il peut
atteindre. Dites-nous par quel coup de fortune, une personne de votre
ge, aussi faible que vous l'tes, a pu tre livre aux hasards de la
mer sur une faible barque de pcheurs.

--Hlas! mademoiselle! voici mon histoire. Mon pre, encore  la fleur
de l'ge, est afflig d'un mal extraordinaire, contre lequel les
dernires ressources de la mdecine ont chou. Un saint personnage a eu
la rvlation que ce mal ne pouvait tre guri si je n'entreprenais le
plerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. J'en ai solennellement fait
le voeu. Le voyage par terre tait effrayant. Nous avions une barque.
J'ai imagin, allant de cte en cte, pouvoir gagner le golfe de
Gascogne, en profitant des beaux temps de la saison. J'en devais partir
pour l'Espagne, avec un de mes frres qui m'accompagnait. Vous savez le
reste de ma fcheuse aventure.

--Elle est bien malheureuse, madame, dit Bazilette; d'autant que, selon
l'apparence, monsieur votre frre aura pri; mais vous devez avoir fait
encore d'autres pertes: au moins, si l'on en juge par les effets trouvs
dans vos poches.

Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. J'y
avais, puisque vous le savez, mademoiselle, une somme suffisante pour
accomplir l'objet que je m'tais propos de suivre, et faire une
offrande sur le lieu, avec quelques portraits de famille. Mes seules
pertes, d'ailleurs, sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon
chapelet. Ce sont des choses ncessaires, dans ma position, mais de peu
de valeur en elles-mmes. Mais mon pauvre frre! mademoiselle; mais
l'homme qui nous conduisait! voil de vritables objets de regret.

--Tout n'est pas dsespr pour eux, madame; mais vos inquitudes sont
fondes, et je les partage: on n'a rien omis pour les secourir, s'il
tait possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a t inutile.
Je vous fatigue un peu, promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le
signe, en nous apprenant le nom de famille de celle  qui nous nous
sommes absolument dvous.

--Je suis force  le taire, rpondit la belle convalescente; mon voeu
m'oblige  voyager humble, et absolument inconnue.

Sibille pronona difficilement ces dernires paroles. Bazilette, la
supposant fatigue, termina la conversation, pour en aller rendre compte
 Lionel.

Le prince l'coute pendant quelque temps sans l'interrompre: puis,
clatant tout  coup:  la touchante humilit, qui voyage avec une
galerie de portraits de famille, enrichie de pierres prcieuses!  la
dvote plerine, avec ses jolis petits reliquaires!  la prudente
famille, qui abandonne tout son espoir sur un misrable bateau de
pcheur, pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de
Gascogne! Tu sais, ma chre Bazilette, mler un peu de vrit dans tes
propos, pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connatre. Y en
a-t-il la plus lgre apparence dans ce rcit?

--Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses
discours; ce qui sort de sa bouche a tant de navet, tant de grces; le
son de sa voix a une si agrable mlodie, qu'en l'coutant on est comme
enchant. Il faut tre tir du cercle de cette illusion pour trouver ce
qu'on a entendu invraisemblable.

--Nous pensions, dit Lionel, avoir sauv des flots une trs jolie
crature humaine; et, si je n'avais pas vu ses petits pieds faits au
tour, je croirais avoir attir une sirne dans mon palais. Elle me
tourne la tte: elle m'occupe,  ne pas me laisser de repos. Mais j'en
jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'chappera pas. Elle n'a pas
fait cette histoire pour tre crue, elle se couvre d'un voile dont elle
veut bien qu'on aperoive la faiblesse; notre opinion sur elle va
s'garer; l'imagination s'enflammera, et l'enthousiasme va lui crer une
magnifique existence. Le beau plan, ma Bazilette, pour surprendre et
soumettre un coeur comme le mien! Elle me pique  mon propre jeu. Je
n'aurai point trouv de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savait,
et les flots en ont jet une sur mon rivage, plus muette que les
poissons. Elle me taira mme.... Avant de sortir d'ici, elle recevra de
moi une leon de matre. Retourne vers elle: comble-la discrtement de
soins. Si elle parat assez repose pour me recevoir, tu me feras
avertir. Mais non. Si je la vois, je serai tent de lui faire l'aveu de
ma passion. Je me laisserais emporter et m'engagerais trop avant.
Agissons prudemment. Sois mon interprte. Fais valoir, avec mes
avantages naturels, ma solidit dans mes gots, ma sensibilit aux
bonts dont on m'honore, ce qu'elle peut se promettre enfin d'un homme
passionn, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai,
tu le sais, la ressource de la dsavouer. Fais, Bazilette, fais qu'elle
puisse me sourire en me voyant, pense aux fossettes de ses joues, et
imagine les grces de ce sourire enchanteur, il doit faire oublier le
plus beau lever du soleil. Mais je t'arrte trop longtemps; revole vers
la dame actuelle de mes penses, tche de l'occuper de moi plus encore
que je ne vais l'tre d'elle.

Bazilette est au chevet du lit de Primrose, et seule; car elle a renvoy
Suzanne sur un prtexte. L'aimable convalescente ne dort point.
L'adroite confidente imagine un prtexte de faire l'loge des qualits
du coeur du hros dont elle est l'agent et l'interprte. La satisfaction
qu'il prouve en voyant sa charmante htesse est un canevas assez
naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni
de l'clat de son rang, ni des avantages de la figure. Il ne faut pas
perdre du temps  rappeler ce qui s'annonce de soi-mme. Mais on ne
tarit point sur sa bont, sur sa sensibilit, sur les excs o le porte
sa reconnaissance.

Sibille coute avec attention, et mme avec une sorte de complaisance,
et prend enfin la parole.

Mon exprience, mademoiselle, suffirait pour me convaincre de la vrit
du portrait du prince Lionel, que votre zle mme ne saurait avoir
embelli. Jete par la tempte, mon dsastre et ma situation dsespre
ont t mes seuls titres  des bonts dont on ne saurait valuer le
prix. Les offres les plus obligeantes viennent achever d'y mettre le
comble. La sensibilit m'impose d'en user avec discrtion. Voici la
seule preuve  laquelle je compte mettre la gnrosit du prince. Mon
devoir m'appelle  Compostelle. J'ai besoin de trouver un passage, 
l'abri de l'autorit, pour me rendre le plus promptement possible au
lieu de ma destination.

--chappe  peine au naufrage,  peine rtablie, languissante, dit
Bazilette, vouloir affronter de nouveau les dangers de la mer! Ne
voyez-vous pas que le ciel a condamn l'indiscrtion et la tmrit de
votre voeu! Ah! mettez vos belles mains dans les miennes. Je vais vous
aider  en faire un bien propre  vous ddommager du ridicule et des
inconvnients attachs  la suite de celui qu'un illumin vous a
surpris.

--Et quel pourrait tre ce voeu? reprit Sibille.--Celui, rpond
Bazilette, d'aimer avec passion un prince puissant, qui vivrait pour
vous seule.

--Mon tat, rpond Sibille, ne me permet pas d'aspirer  une conqute
aussi brillante...

--Qu'appelez-vous votre tat, madame? Vous nous le laissez ignorer. Mais
je me rappelle, moi, un transport hroque de mon prince, lorsqu'il
vous tenait entre ses bras, sanglante, dcolore. Quand ce cher homme
tremblait pour votre vie: Quoi! disait-il, nous ne sauverons pas ce
chef-d'oeuvre des cieux, cet ange gar sur la terre, touff dans les
flots! Qui peut-elle tre? quel barbare l'a expose  la furie des
lments? Ah! si on l'a fait descendre d'un trne, je l'y replacerai.
Qu'elle ouvre ses beaux yeux! qu'elle recouvre le prcieux usage de tous
ses sens, pour voir  ses genoux, dans un esclave dcid  l'tre toute
sa vie, un vengeur dtermin  sacrifier pour elle sa fortune et son
existence!

--Voil, mademoiselle, des sentiments trop passionns et des desseins
trop nobles; une pauvre plerine errante, comme je le suis, ne saurait
en tre l'objet. Je n'ai point  rougir de ma naissance; mais la
Providence m'a place dans un rang bien infrieur  celui o m'ont
leve les conjectures du prince Lionel; et mme, en leur supposant une
sorte de ralit, il me serait impossible d'entrer dans aucune de ses
vues. Ma main et mon coeur sont engags. Je suis femme, mademoiselle; si,
comme tout m'engage  le croire, mon tat lui inspire une vritable
compassion, c'est de cette seule vertu de son coeur dont je rclame ici
l'nergie. Comme l'objet de mon voeu est de rappeler  la vie ce que j'ai
de plus cher au monde, je dsire de pouvoir remplir avec promptitude ce
projet religieux: j'en implore les moyens. Le comble des bonts
auxquelles il me soit permis d'aspirer est une place sur un btiment. Je
suis d'ailleurs en tat de me pourvoir de ce qui peut manquer  mon
petit quipage.

--Quoi! dit l'adroite confidente, penser  partir dans l'tat de
faiblesse o vous tes! Sortir d'ici dnue de tout! et le noble et le
gnreux de Lionel le souffrirait! Il couvrirait de saphirs d'Orient
votre camail et votre capeline; et, plutt que vous manquassiez d'un
superbe chapelet, il irait faire une descente en cosse pour enlever le
rosaire  la madone de Karickfergus. Qui sait (mais il faudrait un peu
d'adresse) si vous ne le conduiriez pas en plerinage avec vous?  le
beau couple que vous feriez! Dans le fait, madame, nous vous aurions
beaucoup d'obligation si vous rendiez notre matre un peu dvot: c'est
la seule chose qui lui manque. Faites-en un petit saint et il sera
parfait.

Si l'on a pris une ide de la passionne, mais vertueuse Sibille: si
l'on a pu dmler combien elle est fire et dcide, on peut imaginer
quel fut son dpit au dveloppement des vues de Lionel sur elle. Aprs
la dernire proposition de Bazilette, il ne lui tait plus permis de
prendre le change.

Lui chappera-t-il une marque de mcontentement? elle est trop matresse
d'elle-mme, trop prudente. Un trait de hauteur? un souvenir qui
l'humilie  ses propres yeux vient de les lui faire baisser
sur-le-champ.

Sans les portraits trouvs dans sa poche et les brillants dont ils sont
environns, on ne l'lverait pas dans le discours au rang des
princesses, en la traitant dans le fait comme une vile aventurire;
puisqu'on la supposant marie, on osait...

Rends-toi justice, se dit-elle intrieurement. Pourquoi tous ces
portraits? Tu ne voulais que celui de Conant! il tait avec les autres;
il fallait tout enlever ou faire un outrage de plus  la nature. Expose
maintenant par la singularit de ton quipage, souffre sans murmurer les
consquences des ides bizarres qu'il a d faire natre. Vois de
sang-froid ta situation; et, en te dfiant des ruses, tche d'chapper
ici  la puissance, sans la blesser. Ce prince est rempli d'humanit;
ton existence en est la preuve. Il est noble: et, si tu pouvais t'avouer
 lui, il rentrerait sur-le-champ dans l'ordre des gards qui te sont
dus, mais il faut le forcer  des mnagements pour une plerine
inconnue, dnue d'assistance et de conseil; il faut le porter  la
protger, obtenir enfin de la gnrosit, de l'lvation de l'me,
qu'une femme sans dfense soit drobe aux dsirs que ses faibles
attraits ont fait natre, par celui-l mme qui comptait s'y abandonner.
Ciel!  ciel! quel embarras! quelle position!... Tu vas pleurer, retiens
tes larmes; cache tes inquitudes; tu en as dvor bien d'autres dans le
secret. Fusses-tu chappe  Raimbert si tu n'eusses su cacher que tu
prfrais la mort au malheur de lui donner ta main? Tu employas la
feinte pour te conserver  Conant; pour ne lui tre point ici
ignominieusement ravie, emploie tant de mnagements, de discrtion, de
retenue, que, sans effaroucher le vice intress dont tu te vois
environne, tu puisses rveiller dans une me bien ne le got des
sacrifices qu'exigerait la vertu.

Primrose se faisait ces reproches, cette exhortation, cette semonce,
rapidement et  l'abri d'un bon oreiller. Tout habile qu'est Bazilette,
elle prend le change, et explique une rougeur subite, suivie d'un long
silence,  l'avantage du succs de la ngociation dont elle s'tait
charge. Elle sort sur un prtexte, et va rendre compte  Lionel selon
ce qu'elle a pu imaginer.

Votre belle se prtend marie, amoureuse, fidle. Cependant je me suis
hasarde  lui proposer un petit plerinage avec vous, en termes
honntes, mais intelligibles. Elle a rougi, baiss les yeux, et ne m'a
montr ni dents ni griffes. Comme elle me semblait capituler avec
elle-mme, je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser
quelque chose  faire au mrite.

--Tu te surpasses, ma bonne Bazilette; tu excelles: courons, volons
vers ta nouvelle pupille. Je vais lui pardonner tous ses petits torts.

Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on dbute
par un compliment sur la convalescence; on parat combl de l'esprance
de la voir suivie par le retour de la sant la plus brillante; puis on
veut chercher le bras, pour s'assurer si le pouls est parfaitement
rgl. Tout en appliquant des baisers sur le drap dont la main est
couverte, les protestations d'amour, de dvouement, suivent sans
intervalle. Gloire, puissance, richesses, on offre tout, on fera tout
partager, on sacrifiera tout.

Lionel et t plus loin quand Sibille, levant un peu la tte,  l'aide
de son oreiller, prend froidement la parole:

Vous m'avez sauv la vie, prince, je vous la dois; mon honneur m'tant
beaucoup plus prcieux, ne saurait tre le prix de ce service. Continuez
d'tre mon gnreux bienfaiteur, et recueillez sans remords le prix de
la vertu: c'est la satisfaction intrieure et l'admiration des autres.
Soyez en tout le modle de vos sujets. Une passion, telle que la vtre
s'annonce, mettrait le comble  mon malheur en faisant le vtre, mon
devoir me dfendant d'y rpondre, et m'tant plus ais de renoncer  la
vie qu'a mes principes.

Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononce ont
ptrifi Lionel. Il tire  l'cart sa confidente. As-tu ou cette femme
avec ses grands principes? A-t-on jamais dbit, avec cette solennit,
cette emphase, une tirade aussi froide, aussi sche? T'a-t-elle fait
rver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venue dire
qu'elle s'arrangeait avec elle-mme pour se rendre? Mais examinons de
sang-froid cette tonnante crature; qu'est-ce que cet assemblage de
fleurs et d'pines, de beaut, de froideur, d'extravagance, de raison,
de grces et de pdantisme?

Elle est ne en Bretagne: rien n'est moins quivoque. L'aspect d'un
pril trs imminent peut seul l'avoir dtermine  s'chapper sur une
barque. De quel genre tait ce pril, s'il n'tait pas la suite d'une ou
de plusieurs aventures? Les petites images trouves sur elle nous en
reprsentent les hros. Je l'ai arrache des portes de la mort. On lui a
rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les
offres les plus gnreuses; moi-mme j'ai enchri, et nous n'avons rien
obtenu, pas mme la plus petite marque de confiance, pas un seul mot de
vrit! Aurait-elle devin mon caractre et voulu l'irriter par des
oppositions, au point de me faire donner dans les excs d'une passion
dont il me ft impossible de me rendre le matre? Me donner de
vritables chanes,  moi, Lionel!... Ne nous dconcertons point,
Bazilette, va braver les glaces de son accueil. Je crois m'y connatre;
tout, chez elle, est compos. Ne la prviens que par ton empressement 
la servir. Si elle a un but, elle te parlera la premire, tu ne le
pntreras qu'en feignant de le seconder. Il m'est venu une ide; je la
crois lumineuse: nous pouvons tre jous par une matresse de l'art.
Mais, si jeune, tre dj  ce point de perfection! cela serait bien
extraordinaire: examine de ton ct; du mien, je pserai tout, et nous
nous reverrons.

Bazilette, un ouvrage  la main, est dans un coin de la chambre de la
plerine prtendue: elle observe les mouvements, pour pouvoir prvenir
les besoins.

Primrose feint un assoupissement, examine en dessous sa gardienne, et
s'en dfie: mais  qui se fiera-t-elle? Dtermine  ne point se
laisser vaincre, il est d'un point d'importance sur lequel elle voudrait
surmonter: c'est qu'on la laisst partir sur un btiment; c'est qu'elle
pt sortir du palais, pour aller elle-mme  la recherche d'une occasion
favorable de s'embarquer.

Doit-elle trouver des oppositions insurmontables  l'excution de ses
projets? Cet amour dont on lui a parl a-t-il pu dnaturer entirement
un tre gnreux, et le rendre draisonnable, injuste, violent,
tyrannique? Jusqu' ce jour, ses charmes lui ont assujetti tant
d'esclaves, aveuglment dvous  ses volonts, dont le bonheur de la
servir tait le salaire! Elle ordonnait souverainement alors: elle se
propose de s'abaisser  la prire; pourra-t-on lui tre inexorable? Cela
lui semblerait contre nature.

Mais on ne peut la deviner; il faut qu'elle s'explique. Elle sera
toujours moins gne avec la gouvernante; et il ne lui restera plus qu'
se dbattre honntement avec le prince.  la suite de ces rflexions,
soit naturellement, soit  dessein, elle ternue fortement.

Que le ciel vous bnisse, madame! dit Bazilette, accourant un mouchoir
 la main. Voil enfin un signe du plus parfait rtablissement. Mon
pauvre cher prince en sera combl. Puis elle levait les paules, jetait
les yeux au ciel, et soupirait.

De quoi le plaignez-vous, mademoiselle?--Vous le savez assez, madame;
n'en parlons plus.  prsent, hlas! il ne s'agit plus de sa
satisfaction; c'est de la vtre dont il est occup. Il s'y sacrifiera;
je le connais. Mais croiriez-vous que ce beau jeune homme pleure comme
un enfant?

--Je l'aurais cru, rpond Primrose, au-dessus d'une semblable faiblesse,
et le plains de tout mon coeur. Je ne puis disconvenir qu'il ne soit
intressant, mme attachant, et je le sens, au moment o je me vois, en
quelque manire, contrainte  suivre un plan dsobligeant pour lui.
C'est ce sentiment mme qui me porte  dsirer plus vivement qu'en
secondant mes vues, il se dlivre d'un objet contraire  son repos. Lui
en doit-il coter beaucoup pour se vaincre? Je lui aurai propos un acte
hroque de plus, digne de sa belle me. Engagez-le, mademoiselle, 
travailler, ds aujourd'hui, pour assurer son repos et le mien, en me
procurant les moyens de suivre mon plerinage.

--Quelle fe vous tes! s'cria Bazilette. Vous prchez pour qu'on vous
laisse aller, comme ferait une aube, afin qu'on la suivt; et, pour
entendre de ces paroles-l, on la suivrait au bout du monde: c'est comme
un enchantement; et mon prince vous refuserait quelque chose, madame! Il
ne serait donc pas le plus sensible, le plus complaisant, comme il est
le plus reconnaissant, le plus aimable, le plus dou de tous les hommes?
Il en pourra mourir, madame: je le connais; je le vois amoureux pour la
premire fois de sa vie, et redoute pour lui l'effet d'une passion, bien
fonde sans doute, mais aussi violente qu'elle est malheureuse.
Cependant, quoi qu'il doive lui en coter, il ne se mnagera point: il
vous servira de tout son zle. Ah! s'il pouvait se mtamorphoser en
dauphin! il vous porterait lui-mme  l'odieux rivage que vous prfrez
 celui-ci, o vritablement vous tes souveraine, et se trouverait pay
d'un regard de vos beaux yeux, d'un geste caressant de cette main; mais
au moins, avant de le quitter, vous lui direz votre nom.

--Il l'apprendra de moi, reprend Primrose, quand j'aurai satisfait au
voeu qui m'oblige, quand mes devoirs seront remplis.

Bazilette vient rendre compte de sa nouvelle conversation; voyant la
chose  sa manire, elle en tait comme triomphante. Lionel
l'interrompait de temps en temps. Une fe! tu disais bien: c'en est
une. Sur ses vieux jours elle sera sorcire.--Finissez donc, mon prince,
je vous ai fait tout de pte de sucre, et vous tes mchant comme un
tigre. coutez-moi jusqu' la fin; et elle continue.

Lorsqu'il est question de la mtamorphose en dauphin:--Quel charmant
tableau! s'criait le prince. Je me vois  la nage: comme je
m'tudierais  bien lisser mon caille! Mais, je t'en avertis; je
gagnerais la pleine mer avec mon fardeau, et ne m'arrterais qu'au terme
du plerinage. Va, ma chre bonne, joue tout ton jeu avec elle. Elle
m'aura trouv prsomptueux. Prends-en la faute sur toi. J'arriverai
aussi timide qu'un enfant, mais malin comme celui que je veux faire
triompher. Elle veut tre vnre: il faut se prter  cette fantaisie.
Si je sais manquer de respect, je sais comment on le prodigue. Je vais
donner le mot  ma cour. Comme la plerine doit tre connaisseuse, elle
verra des gens qui ne sont point mal en scne; l'intrt de sa sant
veut qu'elle se lve. On viendra lui faire cercle. Je me mlerai dans la
foule. Il faudra qu'elle me violente pour m'en tirer. Tu lui as fait
faire un dshabill modeste. Prends cela sur ton compte, afin qu'il ne
soit pas refus. Quand elle voudra manger  table, engage-la  m'y
honorer d'un couvert. Je m'y conduirai d'une manire  ne point
t'attirer de reproches. Nous pourrons aprs la dcider  faire
l'ornement de la mienne. Je ne m'y ngligerai point; j'emploierai tout
pour la prvenir et lui plaire. Si je n'obtiens rien d'elle, pas mme
son imposant secret, j'ai sur ma table d'checs deux pices  jouer
toutes prtes. J'oppose une petite barbarie  beaucoup de rigueur; une
noirceur innocente  une dissimulation hypocrite, et je la fais chec et
mat.

Voyons rapidement Primrose sortir de son lit, recevoir des mains de la
complaisante Bazilette un dshabill dont les avances doivent tre
rembourses. Imaginons Lionel, figurant d'un air modeste au milieu du
cercle choisi, dont la belle convalescente est entoure; une musique
agrable, dispose dans une antichambre voisine, supple au dfaut d'une
conversation anime: dans les endroits les plus tendres, Lionel semble
s'en attribuer l'expression, en laissant chapper, comme furtivement, du
ct de sa charmante htesse, des regards enflamms et timides. Voil
les tableaux des premiers jours.

Bientt la belle convalescente se laisse inspirer la complaisance de
permettre au prince de partager le repas prpar pour elle seule.
Bientt deux courtisans sont admis  ce petit couvert servi par les
femmes. Plus Lionel est respectueux, plus il inspire de confiance;
Primrose, gagne par le concert de cet extrieur sduisant, se laisse
engager  faire les honneurs de la table du palais, et y reprsente avec
autant d'aisance et de dignit que l'et pu faire la princesse de
Galles.

Une conduite aussi soutenue, dans une passe aussi difficile pour une
aventurire, de quelque espce qu'elle ft, aurait ouvert les yeux  un
homme susceptible de revenir d'une prvention. Quant  Lionel, ce qui
aurait d l'clairer ne servait qu' l'aveugler.

Tu le vois, disait-il  Bazilette, depuis je ne sais combien de jours,
je fais le soupirant et l'colier, et n'en suis pas mieux. Elle reoit
comme une reine, du haut de sa grandeur (sans jamais sortir de son ton
noble et srieux), les hommages et les respects que je fais ramper
autour d'elle. Le naturel infini de cette comdie me charmerait si elle
n'tait pas trop longue, si je n'y jouais un mauvais rle, si je
n'aspirais pas avec tant d'ardeur au dnouement; mais tu ne la quittes
pas. Que fait-elle, lorsqu'elle est seule dans son appartement?

--De longues prires, mon prince, avec une dvotion qui vous en
inspirerait. Elle se promne souvent seule sur la terrasse qui est de
niveau  son appartement. L, je ne saurais la suivre, et je suppose
qu'elle y prend l'air et cherche  rtablir ses forces par
l'exercice.--Elle ne parle jamais de moi?--Elle vous entend louer avec
beaucoup de complaisance, vous donne infiniment d'loges et encore plus
de bndictions.--Faites-lui venir l'ide d'une promenade en calche
dans mes jardins, je serai son cocher.--J'essayerai de la lui proposer;
mais vous avez un moyen sr de la dterminer  bien des complaisances,
de la mener mme  la pche: c'est de l'assurer fortement vous-mme que,
ne pouvant vous promettre de trouver sitt une occasion sre de la
conduire o elle veut aller, vous faites armer un btiment de force, qui
puisse la mettre  l'abri du danger des corsaires et des forbans, dont
la cte, de temps en temps, est infeste. Ces paroles-l feront un grand
effet sur elle, et ne vous coteront pas plus  dire que tant d'autres
auxquelles vous ne croyez pas.

Lionel suit ponctuellement les avis de sa confidente. Primrose monte
dans la calche, et ses amusements se varient; elle se prte bien plus
qu'elle ne se livre, ne montre ni humeur, ni impatience, ni crainte. Si
Lionel saisit une occasion de lui parler, si le sujet en est
indiffrent, elle rpond avec une libert mesure; si c'est un loge,
elle cherche modestement  s'en dfendre. S'il chappe une tincelle de
ce feu dont le prince se dit consum, elle est teinte par la rserve,
la froideur et le silence. Une conduite aussi prudente, aussi rserve,
de la part d'une trangre, et suffi pour donner d'elle une haute
opinion  tout autre qu'un prince de Galles; tout tournait chez lui au
profit de sa passion et de son enttement. Il sortait de ces tte--tte
plus furieux d'amour et toujours plus aveugl.

C'est, disait-il  Bazilette, un petit monstre d'orgueil, qui veut me
voir ramper  ses pieds; c'est une pelote de neige pare de la
ressemblance d'un ange, et environne du brillant de l'arc-en-ciel; elle
ne me glace pas: elle me candit. C'est un tre sr de ses avantages,
habitu  rendre ce qui l'environne dupe de son calcul. Je triompherai
de ses ruses. As-tu fait parler  Bannistock, le chef de ces bateleurs
qui font des quilibres de chevaux et jouent des farces  Cardigam?

--Il vous est dvou, dit Bazilette; mais vous ferez les frais de la
dcoration et des habillements.

--Je vais tre un peu mchant, ma bonne; mais on m'y force. Je ne veux
pas avoir t publiquement le jouet d'une aventurire, d'une jongleuse
du haut-vol; car celle-ci ne saurait tre princesse dans un autre sens.
J'ai jou pour elle, et peut-tre trop naturellement, je l'avoue,
l'attentif, l'empress, le magnifique, l'amoureux jusqu' l'imbcillit.
En attendant que je mette sur la scne de nouveaux personnages, le seul
rle  essayer est celui du dsespoir; c'en est fait, je m'y livre, je
vais tomber malade de langueur. Si l'on se montre insensible, tu me le
pardonneras, ma bonne; je deviens, mais sur-le-champ, impitoyable.

 perle des beauts de l'Armorique, aimable Primrose! vous ne
souponniez pas les complots forms contre vous. Rassure par la
promesse d'un btiment arm pour vous conduire, vous vous tiez dj
prcautionne d'toffes pour former le petit quipage ncessaire  votre
travestissement. Quelle raison empche d'y mettre les ciseaux? Ici je
reconnais votre prudence.

Si l'offre d'un btiment tait un jeu, si l'on pensait  vous retenir
malgr vous, vous auriez de nouveau besoin d'une chelle. Ce que vous
venez de faire mesurer pourrait, au besoin, vous en servir.

Dj, par une suite de caractre, partout o vous avez t conduite,
vous n'avez pas fait un pas sans observer. On vous croyait occupe des
positions des btiments, des embellissements dont vous faisiez l'loge,
quand vous tudiez trs srieusement les moyens de parvenir  l'escalier
drob. D'aprs vos aperus, vous avez dj form trois plans de
retraite. Je vous flicite de ne vous tre point oublie, car les piges
vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparat sur la
scne, un grand mouchoir  la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se
jette sur un sige. Ah, mon pauvre prince!

--Que lui est-il arriv? rpond Primrose d'un vritable ton d'intrt et
de crainte.

--Partez, madame, partez, avant que nous ayons le malheur de le perdre.
On vous imputerait sa mort, et vos charmes ne vous garantiraient pas des
effets de la douleur de tout un peuple qui vous imputerait d'avoir
assassin un hros charmant, son idole.

Primrose prouve un trouble vritable. Est-il en danger de la vie?--Il
y est, madame: depuis quelques jours, la langueur le mine; il ne se
plaignait pas: il est si bon, mais il vient de tomber en faiblesse; et,
au moment o je vous parle, les secours de la mdecine sont autour de
lui. On en fait passer la triste nouvelle  Cardigam. Tout va tre en
rumeur.

Sibille tait au lit: elle se lve  la hte, jette une robe sur elle,
s'appuie sur le bras de Bazilette, et se fait conduire  l'appartement
de Lionel.

La belle y tait attendue. Des palettes d'un sang bien brl sont sur un
guridon: des fioles de remdes, des lixirs de toute espce couvrent
une table. Lionel, tout dcolor, est tendu sur son lit: deux gens de
l'art sont au chevet. Les courtisans, les yeux baisss et en silence,
sont  l'entre de la chambre, et les gens de service en sortent d'un
air constern.

Le coeur de la sensible trangre ne tient point  ce spectacle: il
prouve une motion dont ses yeux portent le tmoignage. Comme elle
s'approchait: Ne le faites point trop parler, madame, dit d'un ton bas
et triste un des deux Esculapes. Cependant, elle, se penchant assez prs
de l'oreille, prend la main du prtendu mourant, la lui serre avec
affection: Prince, me reconnaissez-vous?

--Oui, rpond Lionel d'une voix faible et entrecoupe; je vois mon idole
adore, ma chre et cruelle ennemie.--Moi, votre ennemie?--Si vous ne
l'tes pas, donnez-m'en la preuve par un faible trait de confiance. Que
je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font
descendre!

--Ah, prince! de quelles rigueurs vritables avez-vous  vous plaindre?
Que me demandez-vous? Respectez mon honneur et mes devoirs; et,
d'ailleurs, commandez: vous ne pouvez trouver en moi que dvouement. Je
ne balance point de l'avouer  la face du ciel et de la terre, un
intrt vertueux, mais bien tendre, m'attache  vous. Que Lionel vive!
oui, je le rpte, qu'il vive, et la sensible... (son nom fut prs de
lui chapper) ne se contentera pas de faire au ciel les voeux les plus
ardents pour lui; mais elle rendra grce chaque jour de ce bienfait,
comme lui tant personnel,  celui qui tient dans ses mains nos
destines; et, lorsque la religion du serment cessera de lui imposer
silence, non-seulement elle fera connatre les bienfaits dont elle a t
comble, les bonts, les grces dont elle a t l'objet; mais elle se
fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la
nature, aux qualits hroques qu'elle a remarques, admires, chries
dans son gnreux protecteur, le prince de Galles.

Cette tirade, dbite d'un ton de vrit et d'enthousiasme, fit quelque
effet sur les acteurs de la scne tragique, reprsente par Lionel. Tous
baissaient les yeux, aprs s'tre entre-observs. Lionel, toujours
entier dans son sentiment, touffe d'orgueil et de dpit; mais il sait
voiler  l'extrieur la secrte passion qui le matrise.

Vous ne voulez pas, madame, dit-il d'une voix faible, que le malheureux
Lionel meure. Vos volonts sont des lois. Il s'abandonne  tous les
soins propres  le rappeler  la vie: puisse la nature s'y prter, et
vous tre aussi soumise que son coeur!

Ces dernires paroles, articules d'un ton faible, annonaient le terme
de la visite. L'inquite Sibille retourne dans son appartement.

Le dsordre de son me parat dans le mouvement de ses yeux, dans le
caractre entier de sa physionomie. L'adroite intrigante attache  ses
pas va essayer de le mettre  profit.

Bientt des larmes abondantes et feintes de cette dangereuse femme en
feront couler des yeux de la sensible Primrose. Ah! je me doutais bien,
madame, lui dit la fausse afflige, que vous aviez un coeur. Non, non,
vous ne laisserez pas mourir notre aimable matre: vous n'aurez pas
cette barbarie.

--Et qu'y puis-je, Bazilette, si le vif et tendre intrt que j'y prends
ne l'engage pas  conserver ses jours?

--Mais rien n'est plus ais, madame; c'est que vous ne marquez pas assez
ce touchant intrt. Quand il s'agit de sauver la vie, il faut y mettre
un peu moins de rserve: en lui disant, Lionel, vivez; que ne lui
passiez-vous au cou ces deux bras! qu'avez-vous  redouter dans l'tat
de faiblesse o il est? Vous avez manqu une belle occasion de nous le
rendre  tous; mais cela pourra se rparer. Rien n'est encore dsespr,
madame; et je suis sre qu'il vivra si vous me permettez de lui aller
dire que vous voulez vivre pour lui.

--Arrtez, mademoiselle, c'est  moi  mnager mes expressions.
Dites-lui qu'au besoin j'exposerais ma vie pour sauver la sienne, et
c'est beaucoup; car je ne m'appartiens point et je mettrais quelqu'un de
moiti dans mon sacrifice. Ne dissimulez point au prince Lionel qu'aprs
des devoirs dont rien ne peut me faire perdre le souvenir, je me ferai
un honneur, une gloire de le chrir plus qu'aucun homme qui soit sur la
terre. J'y mets la condition d'tre bientt dlivre, par un dernier
effet de sa bienfaisance, du malheur de nous tourmenter inutilement tous
les deux en entretenant, par ma prsence ici, une passion qui peut
entraner sa perte et la mienne.

Bazilette a pass d'un appartement  l'autre; il y aurait dans son
rapport de quoi dsarmer l'inflexibilit mme; tout choue contre un
orgueil excessif et piqu, contre l'enttement pouss  l'excs.

Dans ce que vous venez de me dire, ma bonne, je ne trouve que des
paroles. On se refuse aux plus petits effets. J'ai appris, depuis
longtemps,  me jouer de l'honneur et de la vertu, pris dans le sens o
cette fine beaut les emploie. On ne perd point le droit d'aspirer  la
possession de ces titres sublimes en cdant  Lionel, et c'est dj un
grand triomphe de lui avoir aussi longtemps rsist. Je suis bien
indign de tout ce jeu-ci. Ma Bazilette,  mesure que je descends, on
s'lve jusqu' moi: on finit par prtendre  l'empire. Je dois ordonner
les apprts d'un dpart.... Que ce projet est bien loign de mes vues!
Mais je dois paratre occup de remplir celles de mon tyran. Je ne
prends que huit jours de terme; tu peux le dire; nous prparons des
vnements dont la suite pourra faire prendre une autre tournure aux
ides. En attendant, je m'ennuie comme un mort dans ce lit, entour de
tout cet attirail funbre; mais je dois y attendre une autre visite de
mon inhumaine, et ne veux ressusciter qu' sa voix.

Passons rapidement sur des situations prvues. Primrose vient voir le
malade. Il se mettra mme  table, sans faire usage des mets dont elle
sera charge. Il s'y montrera de plus en plus silencieux, circonspect,
timide mme, mais toujours attentif. Quelques jours se sont couls dans
les langueurs de cette monotonie, lorsque le son bruyant d'un cornet,
partant les cours du palais, vient varier la scne. Il est embouch par
un nain, et annonce l'arrive d'un chevalier tranger, prcd par son
cuyer: c'est Clarence d'Angleterre, qui bientt se prsente lui-mme.

Arriv  Cardigam, il a appris la grave indisposition de Lionel, et
vient lui en tmoigner sa sensibilit.

Le prince de Galles, parat surmonter le mal dont on le dit accabl pour
faire les honneurs de son palais  un hte de son importance; il le
prsente  Primrose, dont il crayonne en peu de mots la fcheuse
aventure. Le spirituel et poli Clarence parat en avoir t prvenu par
les bruits publics, et s'applaudit de pouvoir prsenter ses hommages 
une dame, moins connue encore par ses malheurs, que par sa beaut et ses
vertus, clbres dans tous le pays de Galles.

On se met  table. Primrose y est assise entre le nouveau venu et
Lionel; et, pour suppler, autant qu'elle le peut,  l'tat de
faiblesse de son bienfaiteur, elle s'ingnie pour animer la
conversation, et fait en quelque sorte les honneurs de la table.

Clarence rpond aux attentions en homme qui connat le monde; et, soit
qu'il parle des pays trangers, ou de la cour d'Angleterre, tout lui
fournit l'occasion de combler d'loges la charmante trangre qui fait
l'ornement du palais de Saint-David; les beauts de l'Angleterre, celles
de l'Europe sont mises en sacrifice.

 des loges si forts, si redoubls, la modeste Sibille baisse les yeux,
rougit et laisse tomber une conversation dont la suite pourrait la jeter
dans un nouvel embarras.

Le lendemain, les respectueuses attentions de Clarence pour elle ont
redoubl; le surlendemain, elles prennent encore plus de caractre, au
point que, profitant d'un instant o l'indisposition de Lionel le force
 s'carter, le chevalier anglais fait  la dame une dclaration d'amour
en des termes aussi mnags que positifs.

Elle n'eut pas le temps d'y rpondre, affecta mme de ne l'avoir pas
entendue. Mais elle n'en tait pas moins embarrasse; elle entrevoyait
une perscution de plus, et les suites plus funestes d'une rivalit sans
objet rel.

Elle tait occupe de ces rflexions lorsque le bruit d'un autre cornet
fit retentir les cours et annona l'arrive du chevalier Mackenffal,
d'Irlande.

On tait  table, et le redoutable Irlandais s'y trouva plac en face de
l'aimable Primrose. Je dis redoutable: il l'tait par la plus paisse
paire de moustaches qui et jamais ombrag une physionomie irlandaise;
un nez norme et recourb la surmontait, accompagn de deux yeux
hagards, qui semblaient vouloir s'lancer de la tte.

De temps en temps, cet affreux regard tombait sur la belle inconnue,
comme s'il y et t port par la rflexion. Bientt il la fixe d'un air
de connaissance.

Il en fallait bien moins pour alarmer l'inquite Primrose. Ah!
malheureuse Sibille, serais-tu, par hasard, connue de cet tranger? Tu
ne l'as jamais vu, mais il peut arriver de France, o le bruit de ta
fuite aura t rpandu; peut-tre sort-il de la Bretagne. La frayeur la
saisit, la rougeur lui monte au visage et le couvre du plus vif
incarnat; et ce moment de trouble est saisi par toute la compagnie.
Mackenffal triomphe du dsordre qu'il occasionne, et cherche 
l'augmenter en paraissant sourire, avec affectation et  la drobe, 
la jeune trangre, qui dtourne la tte pour viter ses odieux regards,
et faisant l'impossible pour dissimuler son embarras et ses craintes.

Ne vous troublez pas, princesse, dit le barbare Irlandais; je sais
mnager mes connaissances. Vous aviez confi votre destin errant  la
mer; elle vous a dpose ici, o vous me semblez tre en assez belle
posture; mais il vous plat d'y conserver l'incognito: je ne drangerai
pas un plan dirig sans doute au plus grand bien de vos affaires. Vous
n'avez perdu qu'une petite barque: vous vous occupez sans doute ici d'un
armement plus avantageux. Ds ce moment, j'entre dans vos projets, et
vous pouvez compter sur la discrtion de votre dvou Mackenffal.

--Je ne vous connais pas, rpond Primrose avec une modeste assurance.
Si le commencement du discours de l'Irlandais l'avait jete en quelque
sollicitude, la suite lui avait entirement prouv qu'elle et sa
vritable histoire lui taient entirement inconnues.

Il faudrait, madame, rplique l'Irlandais, dire: Je ne connais plus. Il
vous plat d'oublier quelques bonts que vous etes pour moi, quoique la
date n'en soit pas prodigieusement loigne. Vous m'affranchissez par l
de la reconnaissance. Le procd est noble, digne de vous.

--Moi, des bonts pour vous! reprend la belle inconnue du ton ferme et
lev de Sibille de Primrose, la lvre et les yeux arms du ddain le
plus mprisant.

--Eh! non, vous n'en etes pas, s'crie Mackenffal, et je ne mritai
jamais de connatre, encore moins d'approcher de la pathtique, de la
sublime Margerie, le miracle de Beaucaire, qui a inspir tant de
dvotion pour les mystres  tous les plerins de la dernire foire.

--Seigneur chevalier, dit d'un ton froid Sibille, entirement rendue 
elle-mme, vous tes absolument dans l'erreur, et vous pouvez aller
renouer ailleurs vos liaisons avec votre Margerie.

--Je n'irai pas plus loin, divinit de nos trteaux, dit l'Irlandais
avec emphase. Mon ton peut nous avoir un peu brouills; mais, vous le
savez, je brille dans les raccommodements; et si vous avez fini votre
engagement ici, pour le mois de juillet, je vous offre de vous
reconduire en triomphe  Beaucaire, en croupe derrire Carfilarz, mon
cuyer.

--Vous ferez bien de vous aller montrer seul  la foire. Vous tes un
extravagant.--Et vous, une jongleuse dans toute la force du terme. Je le
maintiens. Voil mon gant: qui osera le ramasser?

--Ce sera moi, brutal Irlandais, rpond Clarence, reois le dmenti de
toutes tes grossires faussets.--Prince, poursuivit le chevalier
anglais, en se tournant vers Lionel, mes affaires pressent mon dpart de
votre cour, ouvrez-nous le champ demain matin. Vous venez de voir
outrager devant vous la vertu, dans le plus beau de tous les objets qui
font l'ornement du sexe, dont nous avons jur de prendre en toute
occasion la dfense. Soyez aussi empress, aussi jaloux que je le suis
d'en voir tirer une vengeance clatante.

--Clarence, rpond Mackenffal en retroussant ses moustaches, vous ne
serez pas le premier jeune homme qui se sera perdu pour l'amour des
dames de ce haut parage.  demain,  demain. L'enrag lance un de ses
plus terribles regards et se retire.

Clarence vient se jeter aux pieds de Sibille, plonge par la dernire
scne, dans un nouveau genre de saisissement. Je fais voeu, madame, de
rpandre jusqu' la derniers goutte de mon sang pour rparer l'outrage
fait  votre vertu. En disant cela, il saisit un mouchoir chapp dans
ce moment des mains de la belle proccupe. Que ce gage, s'crie-t-il,
me serve d'charpe dans le combat et soit une preuve demain  tout le
pays de Galles de l'honneur que vous me faites en m'agrant pour votre
chevalier.

--Ah! madame, dit alors Lionel, mon peu de confiance dans mes forces
m'empche de disputer au valeureux Clarence l'honneur dont il va se
couvrir. Jugez de mon dsespoir.

--Prince, et vous, chevalier d'Angleterre rpondit Primrose, votre zle
m'oblige infiniment; mais je ne me tiens point offense par des discours
qui ne s'adressent point  moi. C'est  cette jongleuse Margerie  s'en
formaliser.

--Si vous n'tiez pas trangre et inconnue, madame, reprit Lionel, on
se flatterait d'empcher le combat; les chevaliers de ma cour sauraient
bien, par la force des statuts, obliger Mackenffal  venir  vos genoux
reconnatre son erreur. Nommez-nous, madame, celle que nous devons
servir de tout notre courage, et...

--N'allez pas plus loin, prince. Je ne suis point cette Margerie et vous
en donne ma parole; vous devez la recevoir, ou, jusqu'ici, vos
intentions, vos gards pour moi m'en auraient impos. J'ai promis
ailleurs, et sous les plus inviolables auspices, de ne point me nommer
que mon voeu ne soit accompli.

--Il faudra donc, madame, tenter le sort des armes. Allez, Clarence,
allez vous reposer; mon prvt vous fera prparer la lice. Je ne saurais
tre votre juge: je suis trop prvenu en faveur de la cause dont vous
allez soutenir et faire clater la justice.  ces mots, le prince,
paraissant accabl de faiblesse, se retire, appuy sur les bras de ses
cuyers.

Primrose entre dans son appartement, assez mal remise des diffrents
genres de trouble dont elle venait d'tre successivement agite. Elle
s'y livrait depuis quelque temps  ses rflexions, le front appuy sur
la main, lorsque Bazilette vint autour d'elle pour le service et
l'attaqua de conversation.

Vous rvez, madame; vous en avez sujet. C'est une belle, une noble
chose qu'un combat. On y joue notre honneur  un sanglant croix ou pile.
Bni soit Dieu, qui n'a jamais permis qu'on attaqut le mien! mais je ne
voudrais pas le voir au bout de la lance de Tiran-le-Blanc. Aussi notre
prince le dit bien, lui qui sait la chevalerie comme je sais mon
_Pater_: c'est votre maudit secret qui fait la cause de tout le mal.
Vous tes la premire,  ma connaissance, tombe dans un garement de ce
genre, et vous verrez comment il vous en prendra. En gnral, nous
parlons, nous autres femmes,  tort et  travers. Le silence est ici
plus dangereux que toutes nos indiscrtions. On vous demande trois mots;
c'est bien peu de chose: dites le nom de votre pays, de votre famille,
le vtre: de mon oreille, cela passera dans celle du prince, sans faire
d'autre cascade; et nous aurons le plaisir de voir amener  vos pieds
cet ours hibernois, tout musel.

--Ne me tourmentez pas pour avoir mon secret, mademoiselle; force par
un voeu de le refuser au prince Lionel, malgr ses procds nobles et
gnreux, je ne dois le donner  personne.

--En ce cas, madame, vous ferez bien de vous mettre au lit, pour vous
tenir prte de bonne heure.

-- quoi, mademoiselle?  quoi?-- une chose fort dsagrable;  tre
tmoin d'une sanglante boucherie, dont l'incertitude de votre tat sera
le motif. Le oui ou le non de votre vertu est le rsultat. On s'est
dfi  outrance; cela fait dresser les cheveux. Il faut qu'il reste un
des deux champions sur le carreau. Si la lance pte, si le cimeterre se
rompt, on vient au poignard. Jugez quelle serait la mortification de
ceux qui vous aiment ici, et c'est tout le monde, s'il tait prouv
demain matin, par le sort des armes, que vous tes la Margerie de ce
monstre de Mackenffal, s'il devient matre de vous enlever en croupe
derrire son maussade cuyer. Tenez madame, j'en ai la chair de poule,
et il pourrait en coter la vie  votre beau chevalier.

--Fermez mes rideaux, mademoiselle. Je vous suis trs oblige de vos
avis et de vos craintes; mais, si je dois attendre des conseils, c'est
de mon devoir et de moi.

Bazilette se retira pique. Elle avait amen tant d'autres femmes au
point o elle avait voulu les conduire; ici, elle ne pouvait rien
gagner. Un coeur de bronze, dit-elle, une tte de fer; si jamais mon
matre et elle pouvaient s'entendre, il en natrait une race d'entts
qui ferait plier l'univers.

Le jour clairait  peine les murs du palais de Saint-David, et dj
tout y tait en mouvement, pour transformer une esplanade, prcdemment
garnie de ses barrires, en un champ clos en rgle. Tentes, pavillons,
tout ce qui est ncessaire en ce genre est dress. Les champions y sont
conduits et arms par les parrains qu'ils ont choisis. Les juges sont 
la tte du camp.

Un balcon, en partie form par une terrasse qui touche  l'appartement
de Primrose est arrang pour recevoir la belle outrage, et Lionel vient
lui donner le bras pour la conduire. Le bruit des fanfares guerrires
fait retentir tous les environs.

Venez, madame, lui dit le prince, venez encourager par votre prsence
le champion qui se dvoue au rtablissement de votre honneur.

--Prince, vous me voyez au dsespoir des prparatifs qu'on a faits ici
et de la scne qu'ils annoncent. Toutes les lances du monde ne peuvent
pas faire que je sois la Margerie si vivement insulte; et, tant que je
serai moi-mme, mon honneur sera  l'abri d'une insulte du genre de
celle dont on prtend poursuivre ici la vengeance.

--Vous tes inflexible, madame; vous vous mettez au-dessus des lois et
des usages. Nous autres princes y sommes soumis. En disant cela, il
l'entrane plutt qu'il ne la conduit vers le balcon prpar pour elle,
et ferm de manire  ter tout espoir  la retraite, et va se perdre
dans la foule des spectateurs.

Dj,  la suite des crmonies d'usage, Mackenffal a rpt  haute
voix que la femme assise dans le balcon est la fameuse Margerie, si
clbre par ses talents, si dcrie par son inconduite.

Dj Clarence, en forant le ton un peu grle de sa voix, lui en a donn
de nouveau le dmenti.

Sur les nouveaux dfis, les champions partent des barrires opposes, se
rencontrent au milieu de la carrire, se heurtent, et Clarence est
renvers sans mouvement. Un moment aprs, la terre est baigne de son
sang.

Une clameur gnrale; une expression de douleur, partant des fentres du
palais et des diffrents points de la barrire, s'lvent et couvrent le
bruit des trompettes et des clairons qui clbraient le triomphe de
l'Irlandais. Les voix des femmes de Primrose se mlent aux plaintives
acclamations, et rptent  ses oreilles: Ah! notre pauvre matresse!
elle est dshonore sans ressource!

 la vue d'un homme sacrifi pour elle, Sibille se sent
extraordinairement mue; en entendant dire que son honneur est perdu,
l'indignation la saisit et la soutient. Elle ne donnera point de marque
de faiblesse; mais elle tmoigne vivement un dsir, c'est qu'on aille au
secours de l'infortun dont le sort des armes a si mal second le
courage. Laissez-moi, dit-elle  Bazilette; voyez ce malheureux
Anglais, voil le vritable objet de votre compassion et de la mienne.
S'il m'est permis de disposer de vous, volez de ma part, et portez-lui
des consolations et des secours. Bazilette obit sans rpliquer.

Cependant le froce Mackenffal parcourt d'un air triomphant tout le
champ de bataille, et anime les trompettes  clbrer sa victoire par
des fanfares. Il venait de faire caracoler son coursier sous le balcon
de Primrose, et peut-tre mettre le comble aux insultes dont il s'tait
rendu coupable, lorsqu'un chevalier, couvert d'armes rembrunies,
s'avance  l'entre des barrires et demande le champ. Les juges le lui
font ouvrir. L'cuyer qui le prcde, ainsi que le hraut d'armes, sans
couleurs et sans livres, viennent porter son dfi  Mackenffal, et le
lisent  haute voix. Tout retentit dans le moment de cris de joie et
d'acclamations. Vive, vive le brave chevalier inconnu, qui se dvoue 
soutenir l'honneur des dames!

Ce bruit inattendu a distrait Primrose de l'attention qu'elle donnait au
sort du malheureux Clarence, qu'on emportait alors de dessus le champ de
bataille. Il tait sanglant et paraissait inanim. Bazilette revenait au
balcon, le mouchoir sur les yeux, et comme essuyant ses larmes.

Le chevalier aux armes brunes, mont sur un coursier vigoureux, qu'il
manie avec autant de grce que d'adresse, vient au bas du balcon,
descend de cheval, et, le genou en terre, il prie la dame offense
d'honorer de son consentement une entreprise dont l'espoir de la servir
est le noble et glorieux but. Il se relve sur-le-champ sans attendre de
rponse, prend du champ, court au-devant de Mackenffal, qui vient
rsolument  sa rencontre. Le poitrail des coursiers se heurte, les
lances volent en clats et l'Irlandais mord la poussire. On le voit
rouler en se dbattant; il fait, pour se relever, des efforts inutiles.
Il demeure tout  coup immobile, et parat rendre, avec tout son sang,
le dernier soupir.

Oh! comme le beau coup de lance du chevalier aux armes brunes fut
clbr! Vivent, vivent, s'crient un millier de voix, le brave et
gnreux inconnu et la belle inconnue qu'il a venge! Ils sont dignes
l'un de l'autre. Bazilette, Suzanne, Guaiziek, toutes les femmes
attaches  Primrose, viennent embrasser ses genoux, baiser ses mains.
Le vainqueur a dlac son casque, et on reconnat le malade, le
languissant Lionel, pour auteur de ce beau fait d'armes. Il ne se
prvaut point de sa victoire; il est modeste, gnreux, et va faire
donner des secours au noble adversaire qu'il a renvers; mais le bruit
court qu'ils seront inutiles.

Primrose est triomphante aux yeux de la multitude, sans en prouver
aucune espce de satisfaction. Elle est consterne des suites de la
sanglante scne dont on l'a rendue tmoin forc, et dont innocemment
elle parat tre la cause. Mackenffal lui a sembl plus extravagant,
plus extraordinaire que coupable: elle donne au trpas de Clarence des
regrets plus anims. Les usages, dont son bienfaiteur a pu devenir la
victime, en s'exposant pour elle, lui paraissent bien moins galants que
barbares.

Convaincue intrieurement qu'on ne l'avait point offense, elle tmoigne
cependant beaucoup de reconnaissance  celui qui peut se croire son
vengeur. Elle a beaucoup ou parler de combats de barrires. Le maintien
de l'honneur des dames avait t le motif de quelques-uns, et les avait
rendus mme clbres. Mais elle n'tait pas dans le cas de la belle
Genevive ni de tant d'autres. On pouvait, dans le pays de Galles, avoir
des ides plus extraordinaires qu'ailleurs; elle crut donc devoir
paratre cder  l'opinion, ne pouvant se flatter de la dtruire, et se
montrer reconnaissante d'un service qu'on avait cru devoir lui rendre au
risque de la vie.

Ces considrations la forcent d'assister  une fte importune dont son
prtendu triomphe est l'objet; la voil reine du bal, o Lionel, sans se
montrer plus confiant qu' l'ordinaire, ose paratre bien plus
ouvertement amoureux. Il semble que sa passion, en rveillant son
courage, lui ait rendu les forces; il se montre aussi adroit  la danse
qu'il a t rsolu et ferme sur le champ de bataille; la grce et la
justesse animent tous ses mouvements. Bazilette, place derrire le
fauteuil de Primrose, la forait de l'observer. Voyez, lui disait-elle,
si ce n'est pas un amour? Il est vainqueur partout; vous seule lui
rsistez. Qu'y gagnez-vous? Vous contrariez le destin: il vous a faits
l'un pour l'autre.

Sibille dtourne l'oreille. Dans ce qu'elle voit, rien ne l'amuse. Les
ides noires de la sanglante scne passe sous ses yeux ne sont point
dissipes: elle a dans, contre son got; les dmonstrations de la
flamme de Lionel, moins discrtes qu' l'ordinaire, lui semblent plus
inquitantes. Il est temps de se soustraire par la retraite  des
amusements dont sa sant pourrait tre altre. Elle semble cder  ce
seul motif, et se retire dans son appartement.

Les jours vont lui paratre plus longs que jamais. Il faut souffrir plus
d'assiduits de la part de Lionel. Ce prince, sans parler de son dernier
service, ou mme souffrir qu'on en parle, en a pris le droit de se
montrer amant plus  dcouvert. La belle, inquite, se renferme dans son
appartement le plus qu'il lui est possible. L, se promenant seule sur
une terrasse, d'o l'on dcouvre la rade de Bride et la mer, elle
cherche  dmler,  l'horizon, s'il ne paratra pas quelque pavillon
franais, quelque btiment o elle puisse trouver un passage.

Ah! Conant! disait-elle, si le bon Grard et son fils n'taient pas
malheureusement pris; clair par eux sur l'endroit de la cte ou j'ai
fait naufrage, vous voleriez  ma recherche,  mon secours! Que les
esprits de l'air fassent passer ma voix jusqu' vous, qu'ils vous
instruisent du danger o je me trouve; poursuivie par un amant qui me
dsespre, et dont je dois  mon tour craindre le dsespoir, en danger
au moins d'tre reconnue, renvoye en Bretagne et livre  Raimbert.

Un jour, fixant avec attention ses regards sur les flots elle y voit
flotter un pavillon normand. Le btiment qui l'arbore entre dans la rade
de Bride, et y laisse tomber l'ancre; une chaloupe s'en dtache, et
vient  force de rames aborder au rivage.

Le coeur de la passionne Sibille s'meut  la vue de deux plerins qui
ont pris terre. Plus elle considre, plus elle examine, plus elle
demeure convaincue de ne s'tre pas trompe:  la taille avantageuse, 
la dmarche, elle a reconnu Conant de Bretagne; c'est lui-mme.

La joie la ferait clater, si la rflexion ne la retenait. Tous deux
tant reconnus, tous deux pourraient tre compromis. Lionel s'est
jusque-l montr gnreux: mais Lionel est devenu rival de Conant, et
peut employer, o il est, un pouvoir que rien ne balance.

Un premier mouvement suggre  Sibille d'crire un billet, de le faire
porter par une des femmes employes  la servir; elle rentre dans son
appartement, tout occupe de ce projet.

Bazilette et Suzanne se sont absentes. Les enfants, dont la premire
est gouvernante sont malades: elle leur fait donner des secours,
Guaiziek et sa compagne sont occupes  faire l'appartement.

Primrose, voyant qu'elle n'est point observe, conoit le projet de
gagner le bord de la mer, en descendant dans les cours des curies du
palais, par un escalier drob qui y conduit. Mais en traversant, elle
pourrait tre rencontre sur les bords de la mer, et, dans le chemin,
elle sera remarque. Heureusement Guaiziek a dpos dans une garde-robe
une cape dont elle s'enveloppe de la tte aux pieds, pour se garantir,
quand elle sort, des injures du temps, et mme des patins de fer, de
l'espce de ceux dont on fait encore usage aujourd'hui, pour s'lever
au-dessus de la boue, enfin jusqu' ses gants.

La possibilit du travestissement en fait sur-le-champ natre et
excuter le projet. Voil Primrose enveloppe de tous les haillons de
campagne de Guaiziek. Elle se prcipite dans l'escalier drob, arpente
 pas dmesurs les cours, en imitant la marche hardie et la contenance
de celle dont elle a pris la forme, et gagne en courant une porte qui
donne sur la marine. Les pages, les valets qui l'aperoivent du haut
des fentres du palais, animent les chiens  courir aprs elle, en leur
criant: Donne sur Guaiziek! donne sur Guaiziek! Il semble que le vent
ait port notre hrone vers le rivage. Elle aborde le plerin qu'elle a
trs distinctement reconnu, le tire par le bras, lui parle  l'oreille.
Vous tes Conant, ne tmoignez ni trouble ni surprise: le plus lger
mouvement vous expose. Je suis Sibille: rpondez par monosyllabes; nous
n'avons pas un moment  perdre.

Disposez-vous  volont de la chaloupe qui vous a conduit?--Oui.--Du
btiment qui est dans la rade?--Oui.--Combien avez-vous embarqu
d'ancres?--Quatre.--Sur combien tes-vous mouill?--Deux.--Les
pouvez-vous sacrifier?--Oui.--Votre compagnon est le fils de
Grard?--Oui.--Le pre a-t-il pri?--Non.--Appelez le fils
embarquons-nous?--Soit.

On s'embarque dans le plus grand silence, et l'on y persvre jusqu' ce
qu'on soit arriv au btiment mouill dans la rade. Le frre de lait
regardait tour  tour la cape, les gants et les patins, sans prvoir
l'agrable surprise dont il devait jouir bientt. Mais il pensa pmer de
joie lorsqu'au coup de sifflet qui fit dployer la voile et couper les
cbles qui tenaient aux ancres, il vit tomber la cape qui lui drobait
la vue de sa charmante damoiselle.

Ah! notre bonne damoiselle! s'cria-t-il en se jetant  ses pieds...
Passons lgrement sur les transports nafs du frre de lait: ils sont
nanmoins plus aiss  peindre que la joie des deux amants qui viennent
d'tre runis. La voile dploye et seconde par un vent favorable, en
les portant dans le canal de Bristol, les a dj mis  l'abri de la
frayeur d'tre poursuivis, et d'ailleurs ils ont lieu d'tre rassurs
contre toutes les attaques ordinaires. Ils sont entrs dans la chambre
du navire, et ont enfin le loisir d'en venir aux claircissements.

Grard et son fils, flottant sur un dbris de la barque, ont t
rencontrs et sauvs par un vaisseau normand. La lettre dont ils sont
porteurs est mouille, mais ils peuvent aider  en retrouver le sens.
Conant, assur, sur leur rapport, que si Sibille existe, c'est sur les
ctes de la principaut de Galles, part pour Cherbourg, prend  ses
gages un btiment arm pour faire la course, et s'embarque en habit de
plerin. Son arrive ne doit surprendre que par l'-propos. Quelque
divinit, sans doute, s'occupait alors de la fortune des amants loyaux.
Elle serait aujourd'hui sans temple comme sans exercice.

Conant s'est expliqu. Primrose a beaucoup plus de peine  se faire
entendre sur le fait des aventures qui lui sont arrives dans le pays de
Galles. Il faut avouer qu'elles avaient un caractre plus que
romanesque. Conant ne pouvait pas souponner son amante de lui en
imposer par le rcit; mais il devait y avoir eu de l'illusion, de
quelque genre que ce ft, dans les faits dont elle lui faisait le
rapport. Hors les soins que s'tait donns Bazilette, tout lui semblait
hors de la nature et des usages connus.

Tandis que nos amants se rcrent par le rcit de leurs inquitudes
passes, et en considrant la perspective de leur prochain bonheur,
jetons les yeux sur le palais de Saint-David. Ah! quel trouble! quel
dsordre! On ne court pas, on se prcipite vers la plage marine.

On veut armer tous les canots qui sont sur les rivages et dans le port.
Lionel, revenu de l'amusement de la pche, tonne, clate, foudroie. Ah!
qu'il se repent de n'avoir arm qu'en ide le btiment qu'il avait
promis  Primrose. Comme il s'aventurerait  la poursuite de sa
fugitive, de son ingrate, de sa rebelle! Une fausset de moins, et il
lui restait une ressource; mais il n'en a plus: il a employ tous les
ressorts, puis toutes les ressources de la sduction, et une femme de
cet ge lui a chapp. Croyant tout, elle n'a t la dupe de rien. Il
demeure confondu et livr aux dsordres des sens, dont il a quelquefois
inutilement sollicit la rvolte. Il n'en est pas encore au remords, il
ne tardera pas  y tre conduit.

Sibille de Primrose et Conant de Bretagne, dbarqus  Civita-Vecchia,
sont alls embrasser les genoux, et recevoir la bndiction nuptiale des
mains du pape. Sibille croit remplir un devoir en dpchant un cuyer et
en envoyant au prince de Galles la lettre qui suit:

 mon illustre bienfaiteur,

_le noble, le vaillant, le magnanime prince Lionel,
prince de Galles_.

Sibille de Primrose, pouse de Conant de Bretagne, alors inconnue et
comble, donna sa parole de se dcouvrir lorsqu'il lui deviendrait
possible de le faire. Elle la dgage aujourd'hui, prince, sans
compromettre les intrts de son poux et les siens, et jouit de la
satisfaction de s'avouer  vous; si elle parut manquer  la
reconnaissance en couvrant d'un voile ncessaire un secret important,
dont elle n'tait pas matresse de disposer, c'est de vos vertus qu'elle
en attend le pardon, avec la plus ferme assurance de l'obtenir.

Les bruits publics peuvent vous avoir instruit des motifs qui me
foraient  fuir la Bretagne, lorsque j'abordai chez vous par un
naufrage. Si vous en ignorez quelque circonstance, vous pourrez les
apprendre de mon cuyer. Il a ordre de ne vous rien taire de mes
situations passe et prsente; et je prends plaisir  croire que ces
rcits ne seront pas sans intrt pour vous.

Adieu, prince; persvrez dans les voies nobles o vous a vu marcher
cette trangre, objet de vos soins humains et gnreux: en dsirant que
vous cessiez de sacrifier aux prjugs barbares, dont l'empire vous fit
exposer pour elle des jours si prcieux, elle demeure encore dans
l'tonnement de cette preuve de votre bont et de votre courage. Vous
avez ravi en tous points son estime: elle se fera gloire devant toute la
terre de vous l'avoir accorde.

Cette lettre fut un coup de foudre pour le prince de Galles,  qui rien,
jusque-l, n'tait parvenu de l'histoire de Sibille; elle rveilla en
lui des principes d'honneur qu'il pouvait sacrifier  son got effrn
pour le plaisir, mais jamais oublier. Tout devint grand  ses yeux dans
la conduite d'une femme sur le compte de laquelle l'orgueil et
l'enttement l'avaient gar. Et, parmi les embches tendues, les
insultes faites  ce caractre si noble, si fait pour en imposer au
sien, il se rappelle, avec indignation contre lui-mme, la lchet qu'il
a eue de se mler parmi les bateleurs, chargs de la faire tomber en
contusion, sans avoir pu y russir; et, pour surcrot au tourment qu'il
prouve, le tableau des dons naturels qui servent de relief  un si rare
mrite vient se reprsenter avec tout son clat  son esprit troubl.

Cent traits plus aigus, plus perants les uns que les autres, dchirent
son coeur. Un vritable amour, mais malheureux, mais dsespr, en
naissant, y enfonce, non un trait, mais un poignard. Il succombe, il ne
verra point l'cuyer de la divine Primrose qu'il ne se soit donn le
temps de se remettre de son dsordre, de sa confusion.

Vous, beau sexe, si, dans cet entr'acte, vous voulez voir un de vos plus
dangereux tyrans humili, profitez de l'occasion: considrez-le dans les
angoisses de la torture. C'est pour votre satisfaction qu'un de vos
dvous l'a mis en sacrifice.

Cependant il pleuvait  Rome des indulgences sur Conant et sur Sibille.
Cette hasardeuse beaut en obtiendra-t-elle un peu de la part de ceux
qui liront son histoire? Elle a un ct bien faible. L'amour, qui fut
son matre, peut faire excuser bien des fautes, mais jamais celles qui
vont directement contre les droits sacrs de la nature.

* * *




RACHEL

OU LA BELLE JUIVE

NOUVELLE HISTORIQUE ESPAGNOLE




PRFACE


La nouvelle qui suit est tire de la _Chronique gnrale espagnole_.
Elle fournit le sujet de deux romans fort rares aujourd'hui et presque
inconnus, et de quatre tragdies dans la mme langue. Le dernier de ces
drames, mis au thtre par don Vincent Garcia de la Huerta, est le seul
qui y soit demeur. C'est une des tragdies les moins irrgulires de
cette nation.

Le roi Alphonse, personnage mis sur la scne, est Alphonse Raymond, fils
de Raymond comte de Bourgogne, et mari de la clbre Urraque. Cet
Alphonse Raymond fut, pour ainsi dire, l'Hercule des Espagnols. Mont
sur le trne  l'ge de quatre ans, livr  un de ses oncles maternels,
qui s'empara de lui et de ses tats, sous prtexte de se charger de sa
tutelle, dlivr de sa mre Urraque pour devenir le jouet des factions
et des querelles de deux maisons rivales, celle de Castro et celle de
Lara, attaqu dans toutes ses possessions par les rois espagnols ses
voisins, par les Maures et par les Arabes des deux continents, il
touffa, pour ainsi dire, tous les serpents qui environnaient son
berceau, avec le secours des braves Castillans, dont il devint l'idole.
Il ne cessa de combattre et de vaincre tout autour de lui, jusqu' l'ge
de vingt ans, que, possesseur tranquille des couronnes de Castille,
Lon, Galice, d'une partie de l'Andalousie, il se laissa emporter par le
zle,  la suite de Godefroy de Bouillon,  la conqute de la
Terre-Sainte.

Les chroniqueurs lui font vaincre les rois de Perse, de Syrie, les
soudans d'gypte, et le ramnent trois ans aprs triomphant sur les
bords du Tage, o de nouveaux lauriers l'attendaient.

Les Maures de Grenade, de Cordoue, unis  ceux d'Afrique, enhardis par
son absence, avaient form des entreprises contre ses tats et ceux de
ses voisins. Alphonse Raymond en triomphe comme il avait fait jusque-la
de tous ses adversaires, et, aprs avoir t cueillir de nouveaux
lauriers dans la Guyenne, aprs avoir gagn une victoire mmorable dans
les plaines de Toulouse, il vient s'tablir tranquillement  Tolde,
avec son pouse Ermengre. L, devenu passionnment amoureux d'une
Juive, nomme la belle Rachel, il oublie pour elle tous ses devoirs. Son
pouse est force de se retirer dans la forteresse d'Orea, o les
Maures vont l'assiger sans qu'il s'en mette en peine.

On doit ici rapporter un trait dj cit par M. Chnier, auteur de ce
temps (_Histoire de Maroc_), parce qu'il est caractristique des hommes
et des moeurs  cette poque. Ermengre, que d'autres crivains nomment
lonore, rpondit au hraut d'armes qui venait lui porter le dfi:
_N'avez-vous pas honte, quand nous avez des hommes  combattre, de venir
vous attaquer  une femme?_ Les gnraux maures, sensibles  ce
reproche, abandonnrent l'entreprise et portrent ailleurs l'effort de
leurs armes.

Cependant Alphonse Raymond, ne faisant plus la guerre que par ses
gnraux, renferm dans Tolde, tait devenu entirement esclave de la
Juive; les Castillans, victimes des Hbreux, taient indigns, mais non
contre leur souverain, qu'ils regardaient comme assujetti  la puissance
d'un malfice. Ils supportrent ce joug pendant prs de sept ans. Enfin,
ils se rveillrent et poignardrent la Juive.

Alphonse, dlivr de ses chanes, justifia par de nouveaux exploits
l'enthousiasme de ses sujets pour lui. Il redevint la terreur des
Maures, au point que les autres souverains de l'Espagne, aussi
redevables  sa conduite qu' sa valeur, lui confrrent de concert le
titre d'empereur, qu'il conserva toute sa vie. Les romanciers lui
attribuent d'avoir dtruit deux cent mille Maures dans une seule
bataille. Il mourut  l'ge de soixante-quatre ou soixante-sept ans, les
armes  la main contre eux. L'ide qui reste de lui, d'aprs les
chroniques qui se contredisent, d'aprs les exagrations des romanciers
et des potes, d'aprs l'opinion, mme actuelle de la nation sur son
compte, est qu'Alphonse Raymond fut un des plus grands rois qu'ait eus
l'Espagne, et qu'il occuperait un rang distingu parmi les nommes les
plus clbres, s'il avait eu des chroniqueurs plus exacts et de
meilleurs pangyristes.

On est presque forc de rvoquer en doute la vrit du fait de ce
sommeil honteux de sept ans entre les bras d'une Juive. S'il fut vrai,
en l'imputant au seul excs d'une passion, on dshonore le hros et
l'amour. Il faut avoir recours au merveilleux pour l'expliquer, et c'est
le cas, en suivant l'opinion populaire, de faire tomber de la machine ou
un dieu ou un astrologue, et alors on peut, moins invraisemblablement,
nouer et dnouer cette extraordinaire aventure. Si l'amour et pu
endormir ainsi le grand Alphonse pendant un aussi long temps, il ne se
serait pas rveill pour tre sur-le-champ l'objet de la terreur des
Maures, de la confiance et de l'admiration de l'Espagne. Hercule a pu
manier, en passant, les fuseaux chez Omphale, pour fournir matire  on
emblme dont on n'a que trop abus depuis.

Si ce demi-dieu et fil pendant sept ans sans intervalles, jamais il
n'et pu reprendre sa massue. Son pre, Jupiter, n'et pas fait pour lui
les frais d'une apothose; et peut-tre qu'Hb, qu'il lui donna pour
pouse, serait encore vierge.

* * *

Alphonse VIII, roi de Castille et de Lon, monta sur le trne  l'ge de
quatre ans. Ferdinand, roi d'Aragon, son oncle maternel, s'tant empar
de ses tats sous prtexte de les gouverner, les nobles Castillans
arrachrent bientt des mains de cet usurpateur leur jeune monarque, le
rtablirent sur son trne, veillrent eux-mmes  son ducation, et le
vengrent des entreprises que les Navarrois, les Portugais et les Maures
avaient faites contre les places frontires de ses tats.

Le jeune hros, rassur par la valeur et l'affection de ses sujets, par
ses victoires, contre l'ambition de ses ennemis, emport par un zle
religieux, suivit,  vingt-trois ans,  la conqute de la Terre-Sainte,
l'illustre Godefroy de Bouillon, dont il partagea les prils et la
gloire, et n'en revint que pour se couvrir de nouveaux lauriers en
chtiant les Maures des ravages commis sur une partie de ses
possessions.

Alphonse, dou de tous les avantages naturels, objet de l'mulation de
ses gaux, estim de toutes les parties du monde connu, mari 
l'estimable Ermengre, ador de son peuple, idole de la noblesse de
Castille et de Lon, environn d'une cour brillante, empresse  lui
plaire, tait le plus heureux des souverains de la terre. Tout  coup,
une erreur bien lgre en apparence, une vaine curiosit, va le faire
tomber dans l'excs de la plus condamnable faiblesse; sans le savoir, il
engagera sa libert et s'exposera  la perte de son peuple, de sa
couronne, de sa gloire et mme de sa vie.

Ce fut au milieu d'une fte brillante, qui rassemblait dans le palais de
Tolde la jeunesse des deux sexes, qu'Alphonse reut la premire
atteinte d'un poison devenu depuis si fatal  ses sujets et  lui-mme.
Le seul favori qu'et ce prince, Garceran Manrique de Lara, y paraissait
absorb dans ses rveries, lui, jusque-l regard comme le plus enjou
des courtisans. Qu'avez-vous, Manrique? lui dit son souverain.--Diane
m'est infidle, rpond Garceran: elle me quitte pour don Alvare de
Luns. Je n'en puis douter, en ayant t convaincu ce matin par le plus
extraordinaire de tous les moyens; mon orgueil souffre beaucoup dans ce
moment-ci; mais le tableau qui m'a instruit et mortifi m'apprte
beaucoup plus  rver que l'inconstance d'une femme: c'est un secret,
sire, dont je ne saurais vous entretenir ici; il conduirait  une
conversation trop srieuse: les yeux de toute l'assemble sont tourns
sur les vtres, et cherchent  briller de la joie dont vous paraissez
tre anim; demain,  son lever, Votre Majest saura mon aventure.
Aprs cette demi-confidence, Manrique se drobe au tumulte de la fte.

Le lendemain, ds qu'il est au chevet du lit d'Alphonse: Sire, lui
dit-il, j'avais des raisons de m'inquiter sur les dispositions de ma
matresse  mon gard. J'en parlais avec mon cuyer, instruit de mon
secret; il me propose une manire aussi abrge que sre de m'claircir.
Il y a ici un juif, grand cabaliste, qui pourra me faire lire dans le
coeur de mon infidle: je balanais; on m'assure d'en avoir soi-mme fait
l'preuve avec grand succs, et je me laisse conduire chez cet homme
extraordinaire. L on me fait subir des crmonies ennuyeuses, dont
l'appareil tait nouveau pour moi; il tait question de me mettre en
communication avec des esprits,  l'existence desquels je ne croyais
point; la curiosit l'a emport sur l'impatience occasionne par tant de
momeries; et, quand on m'a cru bien prpar, on m'a fait asseoir devant
un miroir o j'ai vu, mais trs distinctement, Alvare de Luns en
conversation fort tendre, fort anime, avec la dame de mes penses.
Pendant le discours de Manrique, Alphonse levait les paules; il prend
la parole: Votre cuyer s'entendait avec un charlatan juif, et on vous
aura fait voir un tableau.--Oui, sire, dit Manrique, dans un miroir de
mtal, de quatre pouces au plus, en carr, on m'a fait voir un tableau
d'objets de grandeur naturelle, et qui ne m'ont sembl que trop vivants.

--Vous tes Castillan, Manrique, et n'tes pas capable de mentir, dit le
roi, mais on a pu vous en imposer, ou la passion vous aura fait
illusion; j'en apprhende l'effet sur une tte aussi vive que la vtre:
vous me ferez voir votre prtendu ncromant: il me prsentera un
tableau vivant, ou je le ferai chtier de manire  le dgoter de faire
des dupes; ordonnez-lui de ma part de venir me trouver sur-le-champ. Je
sacrifierai toute autre affaire  celle-ci, pour ne pas donner 
l'imposture le temps de s'arranger pour nous en faire accroire.

Garceran va lui-mme trouver le juif, et revient. Sire, dit-il, j'ai
donn ordre au rabbin de me suivre, et il marche avec confiance sur mes
pas.--Un rabbin, reprit Alphonse, et il vient dlibrment? Il faut que
ce soit un docteur.--Il ne m'a, reprend Manrique, pas tmoign la
moindre crainte: cet homme est assur de son fait; je l'ai prvenu que
Votre Majest voulait le voir, il n'y a attach qu'une condition. Les
rois, m'a-t-il dit sont sur cette terre fort levs au-dessus des hommes
ordinaires; mais s'il est question de les faire communiquer avec des
essences d'un ordre bien suprieur, ils rentrent dans la classe
ordinaire. Et, pour tre en rapport avec le cleste, il faut se
soumettre  toutes les oprations qui doivent ncessairement y prparer
le curieux, de quelque rang qu'il soit. Je m'y suis soumis, sire, et, si
vous n'acceptez pas les mmes conditions, le rabbin se retire.

--Garceran Manrique ne voudrait pas compromettre son roi et son ami, dit
Alphonse. Je ferai tout ce qui sera ncessaire pour ter toute excuse 
cet homme, et je ne suis pas inquiet de le faire repentir de l'abus
qu'il aura fait de ma patience et de son audace  prtendre m'en
imposer. Allez au-devant de lui et l'introduisez.

C'est ainsi que l'aveugle confiance d'une part et une prsomption peu
claire de l'autre, introduisirent le dangereux Ruben  la cour de
Tolde. Pour le malheur du souverain et de son peuple, ce sclrat
n'tait pas pris au dpourvu; et, quoiqu'on et cru le surprendre sans
le prvenir, il arrivait avec un plan form, dont l'imprudence et
l'aveuglement allaient lui faciliter le succs.

Alphonse se soumet  toutes les minuties d'un crmonial d'initiation;
plus il se prte complaisamment  tous les dtails de cet acte ridicule
 ses yeux, plus il pense acqurir de droits  prendre le ton srieux
avec Manrique pour l'engager  revenir de l'illusion dans laquelle il a
t envelopp, plus le Juif sera convaincu d'imposture.

Pendant qu'Alphonse s'expose, sans le savoir,  devenir encore plus dupe
et plus enthousiaste que Manrique, Ruben s'tant assur de la
prparation de ses deux nophytes, a vu que tout lui tait favorable;
alors il place sur un bureau le miroir mystrieux: Sire, dit-il, voil
la merveille dont on vous a entretenu; elle vous prsentera d'elle-mme
l'objet que vous dsirerez d'y voir; ma prsence, mon ordre, mon
consentement y sont inutiles. Cependant, je dois vous prvenir que, dans
le cas o vous voudriez voir tous deux ensemble le mme tableau, il faut
qu'en exprimant le mme dsir, le pouce de la main gauche de l'un
s'entrelace dans celui de la gauche de l'autre. Aprs cette
instruction, le rabbin se retire dans une pice voisine, dont il tire la
porte sur lui.

Soit que ce ft l'effet du sang-froid du rabbin, ou celui du crmonial,
un petit frisson commenait  glacer les sens d'Alphonse. Il ne pouvait
plus,  ce qu'il imaginait, faire un pas en arrire. Au moins, dit-il 
Manrique si cette farce doit finir par un spectacle, il faut qu'il soit
agrable; prenons-nous par les pouces, puisque cela est essentiel, et
demandons  voir la plus belle femme qui soit en Espagne.

Le prince venait de former ce voeu, les yeux fixs sur le miroir; 
l'instant, la glace semble se ternir; peu  peu elle reprsente un ciel
couvert de nuages; ces vapeurs passent et reviennent comme si des vents
opposs les eussent agites. Tout  coup, le fond s'claircit et
prsente une personne de dix-sept ans, vtue dans la plus grande
simplicit et la tte nue; elle tait assise et paraissait occupe  la
lecture. L'objet tait blouissant et par lui-mme et par le brillant du
jour dont il tait clair. Elle pose son livre sur une table, se lve
et se retire lentement, en laissant admirer la grce, la noblesse,
l'lgance de sa taille et de son port, et une superbe chevelure dont le
bout de la tresse effleurait la terre. Bientt le miroir se trouble de
nouveau et redevient une glace ordinaire.

Quand on tonne un esprit fort par un prestige, il passe rapidement de
l'incrdulit opinitre  l'excs contraire. Alphonse prend la plus
haute opinion de Ruben et de sa science. Rappelez, dit-il  Manrique,
cet habile homme, son miroir est impayable.

Ruben reparat, son extrieur n'a rien de celui d'un homme qui vient de
faire voir un prodige; il est froid et compos. Celui d'Alphonse est
bien extraordinaire; ce n'est plus cette physionomie d'aigle, ce n'est
plus ce maintien haut ou ce ton assur. On peut dire que, sans la grande
habitude o sont les rois de commander  leurs attitudes, il en et pris
une soumise vis--vis du rabbin prtendu merveilleux. Il fit  celui-ci
les offres les plus magnifiques pour le rcompenser de sa complaisance;
mais le rus politique se garda bien de rien accepter, il joua le
dsintressement et le zle.

Le monarque tait confondu et enthousiasm tout  la fois. Est-ce,
disait-il  l'Isralite, un objet rel et existant que je viens de
voir?--Oui, sire, si vous n'avez pas demand  voir une chimre, rpond
le Rabbin.--Quoi! dit Alphonse, cette belle, cette ravissante personne
existe en Espagne?--Je ne sais, repartit Ruben, quel a t l'objet de
votre curiosit, mais le miroir ne saurait mentir.--Et ne pouvez-vous
pas le faire reparatre? dit Alphonse d'un ton d'impatience...--Non,
sire, le miroir ne montre jamais le mme objet...--Je ne reverrai jamais
le mme objet... Je ne reverrai jamais cette divine beaut!--Il faut,
dit l'Hbreu, que j'apprenne moi-mme  la connatre; laissez moi la
libert de consulter.

Le roi et Manrique laissrent le ncromant seul dans le cabinet. Ce
dangereux personnage n'avait pas besoin d'apprendre le nom de la jeune
personne dont la figure avait paru dans la glace.

Avant que le prince et demand  voir dans la glace, Ruben tait
instruit de sa dtermination; et, au moyen des initiations et des
rapports tablis par elles, il y avait plus qu'influ mais il fallait
mettre du mystrieux, et donner un air de difficult et de doctrine 
tout ce qu'il faisait: il laisse couler un temps assez considrable
pour se donner l'air d'avoir fait des oprations, des recherches, et
reparat enfin pour rendre sa rponse.

La beaut que Votre Majest a demand  voir, sire, se nomme Rachel:
c'est une juive orpheline, demeurant  Cordoue, dans sa famille.--
Cordoue? interrompit vivement le roi, n'tant dj plus  lui; j'irais
la chercher  la tte de cent mille hommes...--Vous n'aurez pas besoin,
sire, de faire un armement aussi dispendieux; que j'aie votre portrait,
donn de votre main, je le fais rendre ce soir  Rachel, et ds demain
elle se met en marche pour le rapporter.

Manrique avait au col une chane  laquelle pendait un portrait
d'Alphonse; celui-ci l'enlve  son favori, le remet  Ruben, sans
prvoir l'abus qu'en pourra faire ce dangereux ouvrier; l'Hbreu se
retire, et laisse le roi de Castille soumis  la religion du secret,
absorb d'une foule d'ides absolument nouvelles pour lui. L'optique des
faits surnaturels s'est prsente  ses yeux, il prtend s'en
rapprocher, et se promet d'en tirer une foule de connaissances sublimes
qui lui font dj mpriser celles dont il avait pu tre redevable 
l'tude,  l'usage,  l'exprience.

Le moment s'avance o cet horizon si tendu va se borner  un seul
point. Ce sera celui o il aura vu les beaux yeux de Rachel: le
ncromant a tenu parole; la belle juive est arrive de Cordoue, elle est
chez Ruben. La voir, s'enflammer pour elle, voil le rle d'Alphonse. La
cour murmure; la reine gmit, se plaint, clate, se spare et va se
retirer  Orea. Le seul effet de ses dmarches est de laisser son
souverain aveugle plus matre d'obir  la passion qui le matrise; et
Rachel, par son ordre, vient s'tablir au palais.

La noblesse s'carte de la cour, se bornant  tmoigner le sentiment
douloureux dont elle est affecte. Alphonse, jusqu'alors si jaloux de
l'estime et de l'attachement de ses sujets, demeure insensible  un
tmoignage aussi marqu de l'impression que sa conduite a faite sur les
compagnons de ses glorieux travaux; il ne reste auprs de lui que
Manrique; on cesse mme de reconnatre en lui l'aimable Garceran, digne
rejeton de l'illustre maison de Lara; Ruben se l'est pour ainsi dire
asservi: de faux principes ont remplac ceux qui avaient fait la base
de l'ducation de ce jeune cavalier; en un mot il a perdu cette fleur
d'lvation, de magnanimit, ce caractre de la noblesse castillanne:
devenu disciple de Ruben, il est esclave des volonts de Rachel et bas
courtisan d'Alphonse.

Cependant Ruben ayant su approcher son lve du trne, emploie
ouvertement le crdit qu'il a sur elle  l'avancement de sa fortune, 
celle de ses frres les Hbreux. Le roi branl sur les principes de sa
propre religion, en comblant ce peuple vagabond de faveurs, croit
satisfaire  la justice du ciel, et leur donne hautement la prfrence
mme sur les sujets qui eussent le mieux mrit de lui; les douanes, le
commerce entier leur sont abandonns. La Castille et le royaume de Lon
gmissent sous leurs moeurs, leurs monopoles, leurs vexations en tous
genres; aucune plainte ne peut tre porte au pied du trne qui ne soit
rejete avec hauteur, avec ddain. C'est l'imprieuse Rachel qui les
accueille; cette femme singulire, enrichie  l'extrieur des plus beaux
prsents de la nature, possde par Ruben, a le caractre atroce. On
verra, par les dtails de l'vnement, quelle espce de monstre l'amour
et l'art, de concert, avaient su donner pour matre  Alphonse, et pour
tyran aux peuples asservis  la couronne de ce jeune, et alors
malheureux souverain.

Alphonse, enferm dans Tolde, n'en sortait plus que pour varier par le
plaisir de la chasse ceux qu'il gotait dans les bras de l'amour: nuit
et jour environn de Juifs des deux sexes, il ft devenu absolument
tranger  son peuple s'il et t possible  celui-ci de perdre de vue
un prince, son idole jusqu' ce moment fatal. Il attendait, sans
murmurer contre lui, que, rassasi par la jouissance et dlivr par ses
suites de la passion qui l'avait gar, il revnt de lui-mme  la
pratique de ses devoirs.

Cependant une anne succdait  l'autre sans apporter le moindre
changement  la conduite de leur souverain, sans qu'ils prouvassent le
plus lger adoucissement  leurs infortunes; son assujettissement
semblait augmenter par la runion des malheurs qui en taient la suite,
et la fire beaut qui le gouvernait paraissait assurer son empire par
de nouvelles exigences et par la bizarrerie de ses caprices. Sept ans
s'taient couls, et la patience castillane n'tait point encore 
bout.

Les gouverneurs des places rsistaient, presque sans secours, aux
entreprises des Muzarabes et des Andalous maures. Les peuples
flchissaient sous le joug, se contentant d'implorer le ciel pour qu'il
voult dlivrer du joug d'un abominable malfice leur monarque, dont ils
espraient de voir renatre toutes les vertus.

La patience a un terme, Rachel, Ruben et leurs favoris l'avaient lasse:
de petits complots se forment dans toute l'tendue du royaume de
Castille et de Lon, dans la partie de l'Andalousie soumise au
gouvernement d'Alphonse. Un Castillan sage, dvou  sa patrie et  son
souverain, en prvoit l'effet; c'est Fernand Garcias de Castro, attach
 Alphonse ds la plus tendre enfance de celui-ci, ayant t
prcdemment son guide et son conseil, mprisant les bruits populaires,
mais blmant la conduite d'un matre dont il respectait l'autorit, il
croit devoir faire le dernier effort pour venir ouvrir les yeux au
prince sur l'inquitude du peuple et le danger qu'il y aurait  ne pas
mettre ordre aux abus.

Il descend des montagnes de Castille o ses terres taient situes, o,
aprs d'honorables fatigues, il avait t chercher le repos ncessaire
et convenable  son ge, il s'achemine vers Tolde.

Quel spectacle pour un sujet attach, pour un vertueux citoyen. Tout est
en mouvement pour exiger d'Alphonse le sacrifice de l'objet de son
inclination: Amis, compagnons, sujets comme moi, citoyens,
qu'allez-vous faire, leur dit-il? ah! respectez le trne! il fait votre
sret, respectez les erreurs du souverain que Dieu vous donna pour
chef: ce n'est pas  nous  lui en demander compte. Eh quoi! je vois des
Castillans mutins, rvolts! Songeons au degr d'estime que nous avons
mrit de la part des nations qui nous observent et nous jalousent:
peut-on reconnatre la vertu au mouvement aveugle, imptueux, dsordonn
qui vous agite? Pourrez-vous rpondre que, rencontrant des oppositions 
vos vues, vous ne serez point exposs  souiller vos mains par le plus
horrible de tous les attentats? Ah! Castillans, arrtez-vous!
coutez-moi: qu'il n'y ait rien dans ce que nous allons faire qui ne
soit noble, sage et digne de nous. Je vais  Alphonse,  ce roi dont je
connais le coeur. Je sus l'arrter lorsqu'il se laissait emporter dans la
chaleur du combat. Sa passion pour la gloire ne l'empcha pas d'couter
ma voix, il la reconnatra quand je lui prsenterai les sujets de vos
plaintes, et je trouverai le chemin de son coeur.

Le vnrable vieillard meut, touche, et ne persuade pas; l'attroupement
dont il voudrait arrter la marche continue d'avancer, dans ce morne
silence qui caractrise les rsolutions mdites  loisir, et dont la
prudence se propose de diriger les excutions. Garcias, jugeant alors
combien il est  propos que son souverain soit instruit du danger dont
il le voit menac, presse le pas de son cheval pour arriver  Tolde.

Alphonse, renferm dans le fond de son palais, ne souponnait point les
motifs des mouvements qui se faisaient autour de lui. Il devait, ce
jour-l, clbrer, par une fte annonce dans tous ses tats, celui o
les bords du Tage l'avaient vu revenir couvert de lauriers cueillis dans
les plaines de l'gypte, de la Syrie et de l'Idume. Un concours de
peuple le flattait au lieu de lui donner de l'inquitude.

Fernand Garcias traverse la ville. Il voit dans l'attitude, il lit dans
les regards des Toldans le tmoignage de leur complicit; il n'est plus
temps pour lui de chercher  leur faire abandonner leur plan, il faut
qu'il trouve les moyens d'obtenir une audience du roi; Manrique gardait
les avenues de l'appartement.

Je me flicite, dit Garcias en l'abordant, malgr les dmles de nos
maisons, de trouver ici l'hritier du vaillant Rodrigue Gonzales. Notre
souverain est dans un pril imminent. Non qu'on en veuille  lui,--il
n'est pas un Castillan qui ne verst jusqu' la dernire goutte de son
sang pour sa dfense,--mais on veut celui de la Juive; et Alphonse,
aveugl par sa passion, peut se prcipiter dans trop de prils pour la
dfendre.

Vous, Manrique, hritier d'un si beau sang, vous dont la jeunesse a
donn tant d'esprances, soyez mon introducteur auprs du roi et mon
appui: qu'on voie enfin le sang de Lara et de Castro, si longtemps
divis pour de mprisables intrts, se runir pour dlivrer le
souverain et la nation du joug ignominieux, insupportable d'une juive.

--Seigneur, dit Manrique, je me flatte de n'avoir pas dgnr; mais je
ne me crois pas fait pour donner la loi  mon matre, et dclarer la
guerre  une femme. S'il faut arrter une meute populaire, la faiblesse
ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage; et les
mutins, s'ils s'y exposent, connatront que je ne suis pas indigne de
succder  Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oublis dans
les montagnes y soient devenus inquiets sous un gouvernement dont ils se
plaisent  critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de
ce qui se passe, entraner par le bruit rpandu par la calomnie;
qu'ayant pass l'ge de la sensibilit, ils s'abandonnent  l'humeur,
s'rigent en censeurs des moeurs et veuillent gouverner les passions de
leur souverain; si je me refuse  les blmer ouvertement, je connais
trop mes devoirs pour me laisser sduire par eux. Le roi est en affaires
et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se
rendre  la fte. Joignez-le au milieu du tumulte, faites-lui seul vos
remontrances si vous continuez de penser qu'elles soient  propos. En
finissant ces mots, Manrique tourne le dos, et rentre dans l'appartement
du roi.

Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez
malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidle!

 la suite de cette douloureuse rflexion, Fernand allait s'loigner,
lorsqu'il aperoit Alvare Fans, chancelier de Castille, sortant d'un
cabinet avec des possessions. Alvare est tonn en voyant Garcias. Vous
 Tolde mon ancien ami; vous  la cour!--Je m'aperois bien, lui rpond
Garcias, qu'un bon serviteur doit paratre une espce de phnomne
ici. Alvare lui serre la main. Suivez-moi, mon cher Fernand. Notre roi
a actuellement, et ici et autour, plus de sujets attachs  sa personne
que vous ne pensez. Mettons-nous  l'cart; j'ai a vous entretenir d'un
objet fort srieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un
moment....--Ah! je vous arrte, Fans; quoi! on conspire, et vous tes
du complot!--Oui, mon cher Garcias, j'en suis pour sauver Alphonse
malgr lui-mme. Il faut que la juive prisse; c'est le seul moyen
d'anantir le charme infernal par lequel elle le tient enchant.

--Vous allez attenter  la vie d'une femme! vous l'arracherez des bras
de votre souverain! vous allez vous exposer et l'exposer lui-mme aux
dangers d'une sdition, sans rien apprhender des excs o pourra le
porter son courage!--Garcias, dit Alvare, notre parti est pris: la
raison d'tat, notre attachement pour notre souverain et la religion
nous commandent, nous nous exposerons; il ne sera jamais expos. Mais,
ft-ce dans ses bras, Rachel sera poignarde. Si la mort de ce monstre
n'tait rsolue, les expditions que je porte en feraient prononcer
l'arrt. Elles dclarent la nation juive exempte de tout impt,
lorsqu'il est question de lever, sur le royaume, un nouveau subside pour
fournir aux dpenses du sige de Cuenca, pour lequel on vient
d'assembler brusquement un corps de dix mille hommes.

-- mon cher Fans! dit Garcias, conduisez-moi au roi, que je vous sauve
tous du malheur d'outrager la royaut. Mnageons un souverain dont la
jeunesse nous fut si chre. Laissez-moi baigner ses pieds de mes larmes;
secondez-moi, et nous le dterminerons  renvoyer Rachel.

--Quand vous y russiriez, Garcias, son coeur serait toujours o
habiterait cette juive. Il ne pourrait jamais reprendre ses vertus, et
succomberait aux chagrins de sa sparation.

--Vous vous exagrez, Fans, le pouvoir de l'amour dans l'absence...--Et
vous, Garcias, vous donnez tout au pouvoir de l'amour.

La conversation des deux respectables vieillards est interrompue par des
cris loigns, dont le bruit est venu jusqu' eux: Courons, mon ami;
courons, dit Garcias  Fans: allons les modrer, les contenir, les
disperser. Ils ne pourront tenir contre l'ardeur de notre zle et nos
cheveux blancs.

Alphonse tait sorti du palais avec Rachel pour aller  la fte, tous
deux rayonnants de parure. Le char du monarque prcdait celui de la
favorite. Ds que le peuple les aperoit dans la place, on fait foule
pour les entourer; mille cris partent  la fois: Vive, vive Alphonse! et
meure Rachel! Le roi ordonne  sa garde de protger la retraite de son
idole, dont la voiture a repris bien vite le chemin du palais. Lui,
descend de la sienne, s'lance courageusement au milieu du peuple, qui
s'carte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix
autour de lui s'crient: Vive  jamais Alphonse! meure, meure Rachel, et
prissent tous les Hbreux!

De quelque ct que veuille tourner Alphonse, la foule obissante
s'meut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a
dpouill de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas
les fleurs dont ils taient orns. On distingue Fernand Garcias, au
milieu de ces tranges conjurs; il se donne des mouvements
extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu
 peu l'meute commence  se calmer; les cris semblent moins unanimes,
et la foule dont ils partaient, en se divisant, s'claircit.

Garceran est venu annoncer  Rachel qu'elle doit pourvoir  sa sret,
en se retirant dans la tour;  Ruben, qu'il peut se recommander  ses
esprits. Les yeux de la juive tincellent de courroux. Est-ce Alphonse,
dit-elle, qui me donne ce conseil timide? lui qui doit tre le boulevard
entre le peuple et moi. Et toi, Ruben, tu trembles? la soif de l'or
t'a-t-elle fait ngliger toutes les ressources de ton art? Mais tu peux
faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair.
Vous, Manrique, vous m'avez dit ce matin que Fernand de Castro tait
descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace.
Vous pourrez vous runir avec lui contre moi. Cela terminera
honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons; et je ne
trouverai pas un homme assez courageux pour me dfaire de ce vieux
sauvage? En parlant ainsi, elle empoignait avec un mouvement de rage le
portrait du roi, toujours attach  son col. Alphonse, disait-elle, en
lui adressant la parole; tu me rpondras de l'insolence et de la lchet
de tous tes sujets.

Tandis que Rachel se laisse emporter  son dpit, sans cesser de compter
sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain. Eh! quoi,
Fernand, lui dit Alphonse, vous tiez parmi ces mutins?--Oui, sire, et
j'y serais encore, rpond le vertueux Castillan, si l'meute n'tait pas
apaise. J'accourais ici ce matin pour vous engager  ne pas vous
exposer. Malheureux de n'avoir pas t instruit plus tt de ce qui
devait se passer, je voulais employer le seul instant qui me restt pour
vous parler; Manrique m'a refus votre audience. Mais rendez-moi
justice: pensez-vous que Garcias, estim de vous, ait voulu souiller ses
derniers moments, en se rendant complice dans une meute populaire
contre son souverain? Cependant, parmi ces gens dont je ne pourrais
grossir la troupe sans tre criminel  mes yeux, j'ai trouv ces braves
guerriers, protecteurs de votre prcieuse enfance, qui versrent leur
sang, prodigurent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs
de vos tats. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de
la Palestine et de l'gypte, dans les plaines de Toulouse, les
dfenseurs de vos tats, enfin, ce qu'il y a de plus noble, de plus
gnreux, de plus vaillant en Castille.  mon souverain! serait-il
possible que des coeurs brlant d'un zle aussi pur pour votre
prosprit, pour votre gloire, eussent renonc  des sentiments plus
chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois expose pour vous? Non, vous
ne devez pas le croire, la force de leur attachement pour votre personne
est le motif du soulvement dont vous paraissez avoir  vous plaindre.
Tandis que leur activit en impose  peine  l'ennemi sur la frontire,
ils se plaignent de n'avoir plus  leur tte ce chef dont la victoire
n'abandonna jamais le char. Depuis sept ans, le hros de l'Espagne
languit, cach aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras
d'une femme juive, qui soumet  son avidit et  ses caprices le
meilleur souverain, le plus cher  son peuple qui soit dans l'univers. 
mon roi! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de
cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrtion de leur promettre que
vous carteriez la juive de vous, et toute l'indigne race des Hbreux,
dont vos tats sont infests. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence 
leur zle, si le mien m'a engag dans une dmarche dont vous soyez
offens, j'embrasse vos genoux, et ma tte expose  votre glaive y va
rpondre de ma conduite.

Pendant que Fernand de Lara parlait au roi, de petits groupes disperss
 et l, dans un certain loignement, observaient tous leurs
mouvements: quand le gnreux Castillan se jeta  genoux, tous de
concert s'y prcipitrent, en tendant leurs mains vers le monarque. 
ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre: Ce
qu'on exige de moi, dit-il  Garcias, me cotera la vie. Mais je ne puis
tenir contre le voeu de mon peuple; allez dire  Alvare Fans que je
renvoie Rachel et bannis les juifs. Je lui ordonne d'expdier l'ordre.

Dans le moment, le calme fut rtabli dans Tolde. Alphonse rentre au
palais; Rachel venait  sa rencontre: il l'vite. Partez, Rachel, lui
dit-il, mon peuple exige que je me spare de vous.

--O sommes-nous? dit Rachel  Ruben, demeur seul avec elle; un peuple
veut que je meure, un roi me sacrifie  son peuple par timidit. Qui me
vengera de l'insolence du peuple et de la lchet du roi? Suis-je bien
Rachel, qui commandais hier  tant de provinces? Alphonse est-il encore
Alphonse? Et vous, Ruben, qui m'avez entrane dans l'abme o je suis,
ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plong avec moi? Que
sont devenus ces cercles si puissants que vous vous vantiez de pouvoir
faire? Faites-en un qui me cache  tout ce qui m'environne, qui me
drobe  moi-mme; et, soit par le ciel, soit par l'enfer, vengez-moi de
mes ennemis. Entourez-nous de ces gnies qui vinrent m'arracher 
l'innocence, quand je vivais  Cordoue, ignore, pauvre et paisible.
Attendez-vous, pour oprer, que le glaive fasse tomber de vos mains
votre faible baguette?

--Femme emporte, rpond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici
mes bienfaits. Que maudit soit le jour o, pouvant attirer sur toute
autre la fortune dont vous avez t comble par les seules ressources de
mon art, mon fatal attachement me dcida  vous donner la prfrence! Je
fis usage de tout mon pouvoir pour tablir solidement votre fortune, et
vous l'avez ruine par votre hauteur et votre insolence. Elles ont
rvolt un peuple entier, que mon savoir vous avait soumis.--Que dis-tu
de mon insolence? monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses
rapines qui l'ont rvolt..... Ruben tait trop intress  se contenir
pour se livrer aux mouvements de colre que lui inspirait ce juste
reproche. Rachel, lui dit-il, je vous ai dj prvenue que, par rapport
 mes oprations, j'tais dans un temps d'preuve. Si je risquais d'en
faire une, j'exposerais votre vie et la mienne; mais si, par quelque
cause extraordinaire, le charme que j'ai compos cesse d'agir sur le
roi, l'effet n'en peut tre que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle
force; demandez  voir Alphonse, avant votre dpart: ce prince ne peut
vous refuser cette grce, approchez-vous de lui, sans autre
dmonstration que celle de la douleur. Prcipitez-vous  ses pieds, par
un mouvement si brusque, qu'il ne puisse vous retenir. Saisissez-le de
manire  lui ter les moyens d'chapper: alors faites que votre
portrait le touche, et redoublez la force de l'enchantement par la force
de vos larmes. Livrez-vous  tous les mouvements que vous prouvez:
secondez les siens, et Rachel est encore reine. Mais Manrique vient....
Ne laissez pas chapper le moindre reproche; montrez-vous  lui
consterne, mais rsigne  tout ce que son matre prtend ordonner de
vous.

Manrique venait faire  la juive un compliment de cour, en lui annonant
l'ordre qui exilait tous les juifs avec elle.  Manrique! lui dit-elle,
si je fus assez heureuse pendant ma fortune pour vous donner des preuves
de mon attachement pour vous, j'ose, dans l'abaissement o je me trouve,
attendre une preuve de votre reconnaissance. Je vois que le salut de
votre matre dpend de notre sparation: le sacrifice en serait rsolu
dans mon coeur quand on ne l'exigerait pas; je ne demande qu'une grce;
j'ose l'attendre de sa bont, de son humanit. En m'loignant de lui
pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards que son coeur
n'est point d'accord avec sa politique, et qu'il aimerait encore la
malheureuse Rachel si, en aimant trop, en tant trop aime, elle ne ft
pas devenue odieuse  ses sujets. Je n'en abuserai pas; je veux le voir
et partir.

Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours
esclave de sa malheureuse passion, pense ne devoir pas se refuser 
cette courte et dernire entrevue. Il s'asseoit sur son trne pour en
imposer au moins par les alentours de la dignit.

Rachel arrive plus que ngligemment vtue et la chevelure en dsordre;
Manrique et Ruben la soutiennent. Les larmes inondent son visage. Mon
roi me bannit pour toujours de sa prsence, dit-elle d'un ton de voix
douloureux et entrecoup par les sanglots.--Oui, Rachel, rpond
Alphonse, je vous spare de moi; nous avons un peuple entier pour juge:
notre amour est un crime  ses yeux.--Ah! que je suis criminelle!
s'cria Rachel, et je mourrai dans mon crime.  mon souverain! car vous
n'tes plus Alphonse pour moi; quand je me croyais heureuse entre les
bras du plus grand roi du monde, aurais-je pu prsumer qu'une puissance
de la terre pourrait m'en arracher un jour, pour me prcipiter dans les
abmes de la honte, du dsespoir et de la mort? L'amour avait produit
l'enchantement qui m'levait au fate du bonheur, il tait le Dieu de
Rachel quand elle tait aime: on ne l'aime plus, elle aime plus que
jamais, il est devenu son tyran....

--Vous n'tes plus aime, Rachel? s'crie Alphonse hors de lui-mme. Je
veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais  leur repos:
je leur donne plus que ma vie en vous loignant de moi...

--Hlas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi, et
il croit obir  la vertu; il faut le seconder: adieu Alphonse... Elle
se prcipite  ses pieds; les baise et les baigne de ses larmes. 
pieds de mon souverain! je distinguais avec tant de plaisir vos traces!
il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre. Alphonse
faisant des efforts pour la relever: Chres mains, dit-elle en les
saisissant et les couvrant de caresses, ou vous a fait signer le
sanglant ordre de mon bannissement; que ce soit le dernier acte de
faiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte en portant le
fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon
matre, le plus ingrat de tous les hommes.

On ne saurait peindre l'tat o les discours, et surtout les perfides
caresses de la juive, avaient mis Alphonse; il tait entirement hors de
lui-mme. Rachel s'est releve; elle a fait le mouvement de se retirer.
Arrtez, lui dit le roi, arrtez!--Que je m'arrte! dit-elle; qu'on me
donne donc des armes. Si ma prsence expose ici mon roi, si elle attire
sur lui les traits d'une populace mutine, que je puisse voler
au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu brave Alphonse,
jusqu'ici le modle des rois par votre fermet, puissent vos sujets
oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance, et imaginer
que vous tes redevenu leur matre!

En disant ces dernires paroles, elle affecte de vouloir prcipiter sa
retraite; Alphonse descend de son trne, court  elle, l'arrte et se
jette  ses pieds. Non, lui dit-il, non, divine Rachel! vous ne me
quitterez point.--Je resterais, rpond la juive, quand il y va de votre
couronne, peut-tre de votre vie, mille fois plus prcieuse que la
mienne!...--Souveraine  jamais de mon coeur, dit Alphonse,
rassurez-vous; Fernand de Castro et Alvare Fans ont dissip l'meute
populaire, les troupes qui devaient faire le sige de Cuenca sont
cantonnes par mes ordres  six lieues de Tolde, et rien n'est 
apprhender ni pour vous ni pour moi: mais, dit Rachel, qui me rassurera
contre les ennemis qui ont os m'attaquer  face dcouverte, si vous
n'effrayez pas les faiseurs de complots par des exemples?--Mon amour
pour vous, dit Alphonse, et la majest de mon trne seront vos
sauve-gardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe  vos
pieds.

Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trne; on fait ouvrir la porte de
la salle, et une foule de gens vendus  la faveur viennent rendre 
l'audacieuse juive leurs hommages intresss, et le roi se retire pour
la laisser jouir de son triomphe.

Pendant que l'imprudent Alphonse retombait dans le prcipice dont la
sagesse et le zle du fidle Fernand Garcias venaient de le retirer, ce
vertueux Castillan, enferm avec Alvare Fans, travaillait  consommer
par un seul acte le dcret du bannissement de Rachel et de tous les
juifs: l'quit balanait cet ordre de manire que, sans enlever tous
ses trsors, fruits de ses concussions, cette nation dteste pt sortir
de tous les tats soumis  la domination d'Alphonse, sans tre
absolument dnue des ressources ncessaires pour pouvoir chercher un
asile, et sans courir des risques pour la vie.

Sans avoir t prvenus de la rvolution qui venait de le rendre
inutile, les deux vnrables vieillards viennent pour faire mettre 
leur travail la sanction du trne, et c'est Rachel qui l'occupe!  cette
vue, ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces
papiers, se les fait remettre, y jette un coup d'oeil rapide, et les
dchire. Voil, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris
par l'audace et la rbellion. Toi, vieux sauvage, dit-elle  Garcias,
prononce toi-mme l'ordre de ton bannissement de Tolde. Tu ne peux y
reparatre que sur un chafaud. Toi, dit-elle  Alvare, vil ministre des
fantaisies du peuple, aprs avoir rapport ici les sceaux, va le
prvenir que, s'il remue, on saura le chtier de son inquitude; on fera
dresser des gibets pour lui en imposer. Prviens la nation qu'Alphonse,
qui rgnait selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille: que
tout ce qui est ici se retire, hors Ruben et Manrique.

Les deux confidents de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un
peu plus de modration, de retenue; l'engager  dguiser ses
ressentiments,  poursuivre ses ennemis d'une manire moins dcouverte.

Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante!
Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prtends bien
faire rougir le sort de m'en avoir loigne, et montrer comment on doit
gouverner dans les temps difficiles. Les mnagements sont la ressource
des mes faibles. Si je n'accablais pas, je donnerais  mes ennemis le
temps de respirer. Ils m'ont fait craindre... Qu'ils tremblent! qu'ils
imaginent que rien ne peut les drober  ma surveillance.  vengeance!
je suis passionne pour les douceurs que tu me promets! J'en jouirais
sous l'clair de la foudre dont le carreau devrait m'craser.

Manrique, aveuglment dvou aux volonts de son matre, Manrique,
esclave de la beaut,  demi dnatur par la sduction d'une longue
faveur, n'est point assez corrompu pour ne pas sentir se rveiller en
lui des sentiments d'humanit, de justice; fruits trop ngligs de son
ducation et des exemples dont ses yeux ont t frapps dans sa
jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler
en lui, point assez pour l'engager  aller rvler  Alphonse ce qu'il
vient d'apercevoir d'odieux dans le caractre de Rachel, mais
suffisamment pour lui faire apprhender d'avance la suite des faiblesses
de son matre pour une aussi dangereuse crature. Il a pntr depuis
longtemps le caractre de Ruben; et, malgr soi, il est entr en
dfiance des sublimes connaissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une
science qui, loin d'lever l'homme qui la possde au-dessus de son
espce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence
avilit et dshonore l'humanit?

Le jeune Castillan a l'me fltrie, il croit voir une batterie
insurmontable entre l'tat o il est et le retour  la vertu. Il craint
de voir bientt Alphonse transform en tyran, et l'tat accabl de
malheurs. Et les faits semblent justifier sa prvoyance. Les juifs
viennent de nouveau d'tre dchargs par un de tous les impts dont les
Castillans mmes sont grevs. On les enhardit: ils abusent, et les
chtiments tombent sur ceux qui sont vexs. Le murmure, touff dans la
capitale par la frayeur des supplices, parvient jusqu'aux extrmits des
tats d'Alphonse, et s'y drobe dans le sein des clotres, 
l'espionnage des Hbreux rpandus partout.

Rassure par des missaires fidles, mais tromps, Rachel, dupe d'un
calme apparent prsume que tout est tranquille, et prmdite, du sein de
cette paix imaginaire, d'engager Alphonse  faire une entreprise
clatante contre les Maures de Cordoue: prtendant l'y accompagner, elle
faisait prparer de brillants quipages, quand une rvolution plus
brusque que la premire vient l'anantir avec ses projets.

L'empire que Rachel avait repris sur Alphonse, eu un mot, indigna les
Castillans contre elle seule, contre Ruben, et le reste de la nation des
Juifs. Ils plaignirent d'autant plus leur souverain, assujetti  la
force de leurs malfices, qu'ils le jugrent plus malheureux; leur amour
pour lui se renforait par le souvenir de ses vertus passes, en
opposition aux faiblesses honteuses dont ils le voyaient la victime.

Sa dlivrance fut unanimement projete. Les confessionnaux devinrent les
premiers moyens de s'entre-communiquer leurs dispositions, et les plus
sages d'entre les religieux de tous les ordres, leurs agents.

S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un plerinage
entrepris, le dessein de joindre un des diffrents corps assembls pour
combattre contre les Maures, en sont les motifs apparents. Cependant des
magasins d'armes sont entrs dans Tolde, et y remplacent celles dont la
prvoyante Rachel avait mit dpouiller les citadins. Les communauts des
diffrents ordres sont devenues les arsenaux qui les reclent.

Bientt Balthazar de Zuniga, Juan de Gusman, Pdre d'Avallos, tout ce
que la Castille a de nobles vertueux, dvous  la libration du roi et
de l'tat, entrs dans la ville sous le scapulaire des diffrents
ordres, sont disperss parmi les religieux dont ils ont pris l'habit, et
attendent dans l'ombre des clotres le signal qui doit les mettre en
mouvement.

Ce signal devait partir du haut de la cathdrale. Une sentinelle cache
dans le clocher observait de l les mouvements de l'intrieur du palais.
Elle a dj annonc que la garde est double; la dfiante Rachel a fait
associer une garde trangre  celle qui, auparavant, tait toute
castillane. Mais, dans le cas o cette nouvelle troupe voudrait disputer
l'entre des portes du palais, on a rassembl des chelles pour tenter
de tous cts l'escalade.

Pendant que ces prparatifs se font  Tolde, sous les yeux d'Alvare
Fans, cach chez l'archevque. Fernand Garcias, retir dans son domaine
o l'attachement de ses vassaux pour sa personne, o la force de ses
chteaux le mettent  l'abri des entreprises de la juive, frmit plus
que jamais de l'aveuglement de son roi et des malheurs du peuple; la
conspiration se drobe  ses yeux. On redoute trop ses principes;
cependant, de quelque voile que la conspiration se ft environne, lui,
se dfiant d'autant plus, qu'au milieu de tant de maux soufferts, on
paraissait s'tre interdit la plainte, ne vit pas plutt ses voisins les
plus considrables s'loigner de chez eux sous diffrents prtextes,
qu'il crut devoir leur prter d'autres motifs. Il tait dangereux pour
lui d'entrer dans Tolde. Il y pouvait, quand mme on ne l'arrterait
pas, succomber sous le fer de quelques assassins privilgis. En
marchant de nuit pour n'tre pas aperu, il se dtermine  se rapprocher
de Tolde, et reste cach,  quelque distance, dans la maison de
Vaudelos, gentilhomme bourguignon, jadis serviteur de la reine Urraque,
mre d'Alphonse. Quoi! c'est vous que je vois ici, noble Fernand, dit
Vaudelos; et vous vous y exposez  la vengeance de notre tyranne?
Ignorez-vous que votre tte est  prix dans Tolde?--Je le sais, rpond
Garcias; mais un intrt plus pressant pour moi que celui de ma propre
sret me force  la compromettre. Il s'agit de celle d'Alphonse, et
j'apprhende un soulvement gnral, plus dangereux pour lui que la
premire meute.--Je n'y vois pas d'apparence, rpond le Bourguignon. On
souffre beaucoup ici; mais on ne murmure pas. Je ne vois pas le moindre
mouvement. On se contente de prier en secret pour que notre roi soit
enfin dsensorcel.--Cher Vaudelos, rpond Fernand, la juive a dans les
yeux et sur les lvres un enchantement vraiment diabolique. Elle a un
caractre qui, pour n'tre pas magique, n'en est que plus
dangereux.--Mais, dit Vaudelos, ce prince que j'eus dans mes bras tout
enfant, qui ne donna jamais que des preuves de bont, de magnanimit, de
justice, que vous-mme avez vu briller de tant de vertus pourrait-il
souffrir, s'il tait matre de lui-mme, qu'une femme...--Oui, reprit
Garcias, si la femme avait su en faire un esclave. Je respecte les
prjugs du peuple, parce qu'ils sont favorables  notre roi, dont ils
paraissent diminuer la faute: mais, mon cher Vaudelos, ces prjugs
peuvent rendre cruel, et j'ai en horreur toute espce de cruaut. Si on
se borne  des prires, je cesse d'avoir des inquitudes; mais ce calme
qui vous sduit ne m'en impose pas. Jamais cette nation-ci n'est plus
dangereuse qu'alors que, souffrant  l'excs, elle parat tranquille.

Je suis conduit ici par un simple pressentiment. Vous connaissez la
libert dont nous jouissons au sein de nos montagnes. Cette ppinire de
jeunes hros dont je suis entour, vassale noblement soumise au trne,
n'est pas faite pour respecter, comme elle parat le faire, en silence,
les ordres capricieux et cruels qui en manent tous les jours. Tout en
levant au ciel les belles actions qui ont honor la jeunesse
d'Alphonse, je les entendais blmer hautement, dans le cours des annes
qui viennent de s'couler, l'attachement du roi pour la juive. Ils se
taisent aujourd'hui. Je ne saurais les souponner d'un sentiment de
crainte. Je les vois occups de leur vengeance. Elle attentera sur
Rachel, irritera le roi, et je crains jusqu'au rveil des vertus dans
notre monarque. Sa valeur pourrait lui devenir fatale  lui-mme.

Aidez-moi  surveiller ce qui se passe. J'userai de ce qui me reste de
considration pour prvenir les violences. Allez  Tolde; rien ne peut
vous rendre suspect  ses habitants: vous avez vos entres au palais.
Promenez-vous dans la ville; consultez les regards, si les bouches se
taisent, et voyez si vous ne dmlerez ni agitation ni inquitude. Je
vous attendrai tranquillement ici, o je suis  l'abri de toute
surprise.

Vaudelos acquiesce  la proposition de Garcias, et part  l'instant pour
Tolde. Un billet qu'il venait de recevoir l'engageait  se trouver 
une assemble de congrgation chez les dominicains. Souvent on lui en
adressait de pareils. Il s'agissait pour l'ordinaire, dans les
dlibrations d'une compagnie de cette nature, de pourvoir aux
embellissements ou aux rparations d'une chapelle, ou de venir au
secours de quelque congrganiste ncessiteux. L'invitation ne rveilla
point d'autre ide.

Tandis que Fernand se repose et que Vaudelos est en marche, tout se
prpare  Tolde pour l'expdition prmdite. On tait prvenu
qu'Alphonse devait s'carter pour prendre le plaisir de la chasse; c'est
le moment qu'on devait saisir pour massacrer Rachel, Ruben et les
Hbreux. Ds que le soleil parat, un premier coup de cloche, parti du
clocher de la cathdrale, avertit qu'on prpare les quipages du roi.
D'autres clochers rptent ce signal. Bientt un second signal avertit
que le roi monte  cheval. Enfin un troisime et dernier, que lui et sa
garde sont absolument hors de la vue.

On tait rassembl dans les glises pour le service divin. Tout  coup,
les portes en sont fermes. Dans chacune d'elles, un religieux monte en
chaire. Braves Toldans, dit-il  l'assemble, aujourd'hui
l'assujettissement de votre bon roi Alphonse et le malheur de la
Castille vont cesser. La noblesse du royaume s'est rassemble ici pour
vous venger de l'odieuse Rachel, et vous affranchir du joug des Hbreux.
Regardez, vous verrez dans le choeur, sous des habits pareils aux ntres,
les respectables chefs qui doivent vous commander; on va vous donner des
armes. Tout ce qu'il y a de chrtiens  Tolde les prennent dans ce
moment-ci. Marchez avec assurance; vous allez combattre, s'il le faut,
pour votre roi, votre honneur, votre libert, votre patrie, et pour Dieu
enfin, puisque vous allez dtruire les oeuvres de l'enfer.

Pendant que le prdicateur faisait cette courte exhortation, on
apportait du fond de la sacristie devant l'autel des faisceaux d'armes;
un clbrant les bnissait et une foule d'acolytes les distribuaient
dans tous les rangs forms dans l'glise. Les chefs, laissant voir leurs
gantelets arms d'un bton de commandement, mettaient de l'ordre dans
les rangs, assemblaient les compagnies avec cette intelligence
flegmatique qui, dans sa lenteur apparente, tablit promptement la
rgie. Bientt on voit des bataillons en tat de marcher; les bannires
vont leur servir de drapeaux.

 peine les corps sont en rgle, qu'un signal les avertit de se mettre
en mouvement. Les troupes qui doivent s'emparer des avenues de Tolde
sortent des glises les plus voisines de ses portes. Le reste marche
vers le palais flegmatiquement et en silence, comme il avait pris les
armes.

La premire des troupes, sortant de la cathdrale, arrive en un moment
aux portes du palais. Dj les conspirateurs en taient les matres. Une
trentaine d'entre eux, les plus dtermins, sous un habit qui n'tait
point suspect, en avaient surpris et dsarm la garde. Ils s'taient
empars des armes qui taient aux faisceaux. Dans tous les cas, la garde
castillane, en voyant  quels ennemis elle avait affaire, et fait peu
de rsistance; mais l'trangre, dsarme et surprise, ne fut pas en
tat d'en faire. En une demi-heure de temps, douze mille hommes arms
environnrent l'enceinte du palais, et il ne demeure  Rachel pour toute
protection que quelques portes que des juives tremblantes ont
barricades sur elles.

Vaudelos a vu le commencement des mouvements. Il retourne  Fernand au
grand galop de sa monture; Fernand part comme un clair et vient se
prcipiter au milieu des bataillons.

Cependant au premier bruit qu'avait occasionn le dsarmement de la
garde, Rachel, entendant parler d'meute, ordonne  Manrique de faire
avertir Alphonse, et d'aller lui-mme donner ordre aux troupes
cantonnes dans les environs de Tolde de marcher; Manrique part comme
s'il devait obir. Elle dit  ses femmes de porter ses effets dans la
tour, o elle pensait trouver un asile jusqu'au retour d'Alphonse et des
troupes dont elle attendait le secours; mais quatre de ces religieux,
arms de toutes pices, ayant prvu son dessein, en gardent les portes.

Alors la juive voit son danger; elle parcourt le palais et ne rencontre
que des visages effrays: hommes, femmes, tout l'vite, tout
l'abandonne. Elle est seule.  solitude affreuse! s'crie-t-elle,
effrayant vestibule de la mort! j'interprte ton silence; il me prsage
la foudre dont je vais tre crase. Ah! pt-elle tomber du ciel sur moi
et me drober  l'ignominie de prir sous les coups de ces odieux
Castillans! En finissant cette apostrophe, elle aperoit Ruben ple,
tremblant, dfigur. Te voil, oiseau de fatal augure! l'impuissance,
le crime et l'assassinat sont dans tes horribles regards, la rage
effraye tremble sous tes lvres. Ne m'approche pas, monstre, tu es plus
affreux que le remords.

--Cesse de me provoquer, mchante femme, dit Ruben, tes forfaits et les
miens sont sur moi et m'accablent. Le glaive est sur ma tte, l'enfer
est sous mes pieds...--Tombes-y, sclrat, abme-toi; dit Rachel; tu
m'es plus odieux que celui qui vient pour me donner la mort.

C'tait le vertueux Fernand qui venait  elle pour entreprendre de la
drober  la fureur du peuple. Madame, lui dit-il, le temps presse;
vous n'avez pas de secours  attendre du roi, il ignore votre pril;
tous les passages pour venir  vous sont gards. Instruit ce matin, mais
trop tard, du soulvement, je n'ai pu m'y opposer, et les esprits sont
trop aigris contre vous pour que je me flatte de les gouverner. Votre
mort est jure: htez-vous, suivez-moi; il est un souterrain qui
communique de ce palais au dehors de la ville, on ne s'est point empar
de l'issue; je la connais; je vous servirai de guide, et sais o vous
cacher jusqu'au moment o je puisse vous conduire moi-mme en lieu de
sret: abandonnez-vous  ma foi.

--Qu'entends-je? reprit Rachel, est-ce un pige de plus que l'on me
tend, quand les filets de la mort m'environnent? Veut-on se soustraire
au ressentiment d'Alphonse en me faisant mourir dans des tourments
obscurs, au fond d'un souterrain?  affreuse inimiti, veux-tu m'ter
jusqu' l'espoir d'tre venge?...-- quel soupon vous livrez-vous,
madame? dit Fernand. Garcias, qui s'loigna de toutes les grces de la
cour, parce qu'elles venaient de vous, aurait l'me assez
basse!...--J'ai tort, reprit Rachel; c'est ta farouche vertu qui vient
ici pour me sauver; elle m'effraye plus que la mort. Va rejoindre tes
complices; si le courage te manque pour couronner ici le crime, il m'en
reste assez pour refuser la vie, ds que je dois t'en tre redevable.
En finissant ces paroles, elle s'loigne de Fernand, qui demeure
constern de ne pouvoir drober une femme  la fin dsastreuse dont elle
est menace, sauver aux Castillans le crime et la honte d'un assassinat,
et d'avoir attent sur les jours de la favorite de leur monarque.

Rachel, parcourant les salles du palais, comme gare, parvient  celle
du trne. Le sclrat Ruben, couch sous une banquette, la face contre
terre, essayait de se drober aux yeux. Les bruits menaants se
faisaient entendre de tous cts. Meure, meure Rachel, et prissent les
Isralites! criaient des gens qu'on entendait courir  grands pas dans
tous les appartements.

La mort, dit la Juive, est donc invitable! rendons-la dcente pour
moi, et dangereuse pour mes ennemis. Forons-les  souiller le trne, et
que la foudre en parte pour me venger. Aprs cette apostrophe, elle
s'arrange et s'attache sur ce sige, o le crime et l'audace l'avaient
fait s'asseoir pour le malheur des peuples. Elle y demeure immobile;
elle appelle  son secours l'insensibilit. Cependant, la foule
empresse, qui la cherche pour l'immoler, arrive, prcde par les mmes
cris menaants: Meure, meure Rachel! On l'entoure, et cent poignards
s'lvent; aucun ne frappe. L'horreur de se baigner dans le sang d'une
femme, mme coupable, s'est empare de tous les Castillans. Alvare Fans
survient et les surprend dans cette attitude. Les moments lui sont
prcieux; il ne veut point que le crime chappe au chtiment devenu
ncessaire; mais il respecte trop ses concitoyens pour le leur
commander. Il aperoit Ruben, couch par terre, rendu immobile par la
terreur. Lve-toi, malheureux! lui dit-il, tu trembles pour ton odieuse
vie, tu as un moyen de la sauver; prends ce poignard, perce le coeur de
ton indigne complice, ou, dans ce moment, je te fais vomir ton me
sacrilge.

Ruben prend le poignard, l'oeil gar, il s'approche de Rachel. Ciel!
dit-elle en le voyant venir, ta vengeance est affreuse, mais elle est
juste. Elle dit, et la main forcene du sclrat lui plonge, 
plusieurs reprises, le poignard dans le coeur; elle expire. Elle avait au
cou ce mme portrait qu'Alphonse enleva  Manrique pour le donner au
rabbin; il n'y tenait que par un fil de perles. Le sang sortant avec
abondance le souillait. Alvare veut sauver cette effigie de ce sanglant
dluge, et l'arrache. Il rendait, sans le savoir, un important service 
son souverain. On doit bientt en acqurir la preuve.

Fernand de Castro, n'ayant pu drober la juive  sa destine, tait
couru au-devant d'Alphonse, auprs duquel Manrique s'tait dj rendu.
Ce prince entre en fureur en apprenant le danger de Rachel. Il rassemble
sa garde; et, emport par une espce de rage, abusant de la vigueur de
son cheval, il se prcipite en avant de sa suite vers Tolde. Le seul
Fernand peut le suivre. Tout  coup, celui-ci s'aperoit que son
souverain chancelle: il accourt, et le reoit dans ses bras, lorsqu'il
est prs de tomber de sa monture; heureusement, le cheval s'tait
arrt. Une faiblesse soudaine avait saisi le monarque. Le sujet
affectionn, ne pouvant lui donner d'autres secours, cherche  lui
faciliter le retour de la respiration, en dgageant la poitrine des
vtements dont elle est couverte. En la mettant  nu, il dcouvre
qu'elle est charge du portrait de l'odieuse juive; il l'arrache, et le
jette avec ddain dans une mare bourbeuse, forme par l'assemblage des
eaux de la pluie.

Qui tes-vous? dit le prince; est-ce vous par qui je viens d'tre
soulag d'un poids insupportable? J'avais sur l'estomac un abominable
fardeau; o suis-je?--Dans les bras de votre fidle sujet Fernand de
Castro..--Quoi! c'est vous, mon estimable ami? Mais d'o viens-je? o
allais-je? Il me semble que je sors d'un songe. Ne rvais-je pas encore?
Pourquoi sommes-nous seuls ici? Pourquoi suis-je  terre?...

--Vous revenez de la chasse, sire; vous avez trop pouss votre cheval,
votre cortge n'a pas pu vous suivre. Vous veniez pour rtablir le calme
 Tolde; le peuple, attroup, voulait enlever Rachel de votre
palais...--Oui, je me le rappelle; Manrique m'tait venu dire la mme
chose, et vous aussi. Depuis, il m'est arriv quelque chose de bien
extraordinaire, dont il m'est impossible de vous rendre compte. Mais,
poursuivit le monarque en se levant, cet accident ne peut avoir rien
d'alarmant. Je me sens bien, et beaucoup mieux que je ne me sois senti
depuis longtemps. Remontons  cheval; le trouble qui est dans Tolde me
donne de l'inquitude. Je me repens, mon cher Fernand, de n'en avoir pas
renvoy la cause sur votre premier avis. Je veux attendre ici ma garde,
prcdez-moi; prenez mon anneau, agissez en mon nom. Je ne rentrerai pas
dans la ville que Rachel et tous les juifs n'en soient bannis, et je
ratifierai tout ce que vous aurez jug  propos de faire pour
tranquilliser ma nation: mais si Rachel est morte?--Sire, dit
Garcias...--Mes sujets auront pu vouloir sa mort, mais aucun ne se sera
charg du crime, rpond Alphonse. Pressez-vous, mon cher Fernand; mon
peuple est dans l'agitation, peut-tre dans la crainte; je ne respirerai
point que la tranquillit ne soit rtablie dans Tolde et dans toutes
les dpendances de la Castille.

Quel fut l'tonnement de Garcias au changement subit qu'il aperoit dans
les dispositions, les affections, les sentiments de son roi. Le vertueux
gentilhomme croit y dmler un coup du ciel, il en rend intrieurement
grces, de toute la chaleur de son me. Muni de l'anneau, il entre dans
Tolde et annonce au peuple qui l'environne avec inquitude, les
intentions d'Alphonse. Le bruit s'en rpand dans tous les quartiers, on
jette au loin les armes, on se prcipite en foule pour aller au-devant
de lui; il aperoit, d'une hauteur sur laquelle il s'est arrt, le
clerg couvert de ses ornements, une foule mle de femmes, d'enfants,
qui lvent les mains vers le ciel. Son me s'meut  la vue de ce
tableau attendrissant. Voyez, disait-il  Manrique, cette chre nation,
dont une folie inconcevable pour moi-mme m'a fait braver les
inquitudes et aigrir les peines pendant sept ans; comment ai-je pu
m'oublier  ce point? Comment, vous qui m'aimez, n'avez-vous pas essay
de m'clairer? Comment ne sommes-nous pas, vous et moi, bourrels de
remords?

Comme ils approchaient du palais, au milieu d'une foule empresse et
anime par les transports de la joie la plus vive, Fernand vient
au-devant d'Alphonse, lui apprend la mort de Rachel, en dsignant la
main dont tait parti le coup. La terre couvre dj tout ce qui reste du
malheureux objet de sa faiblesse.

Oui, lui rpond Alphonse, l'objet a disparu; la honte des faiblesses me
reste.

--La Castille,  mon roi! dit Alvare Fans, qui se trouvait prsent, ne
s'en ressouviendra que pour vous plaindre, et bnir Dieu de lui avoir
rendu son roi dlivr des piges de l'enfer; un des moyens employs
contre vous a t remis par moi  l'archevque, il en a fait examiner
les caractres, dguiss sous une enveloppe, par un juif converti, et ce
qu'on n'avait fait que souponner vient de devenir authentique. Le
talisman qui correspondait  celui-l a t plong par Fernand Garcias
dans la fange d'un bourbier infect.

Venez remplir sans trouble, comme sans remords, les nobles fonctions
qui vous attendent; pacifi par votre prsence, votre peuple sera
heureux de votre seul retour  lui.

Alphonse se ranime au discours d'Alvare; il est un trait qui l'claire
sur le commencement, les suites et la fin de sa cruelle aventure; il lui
devient possible de soutenir les regards de son peuple, et de se laisser
aller aux tmoignages de l'enthousiasme dont il le voit transport.
Cependant il n'est pas entirement disculp  ses propres regards; il se
retourne vers Manrique: Je me sens, lui dit-il, rappeler  la vertu
avec une joie indicible, mais je m'en tais cart par ma faute. Quand
vous me parltes des merveilles de l'Hbreu, au lieu de me dfier de mon
ignorance et de me laisser gouverner ensuite par une vaine curiosit, je
devais faire mettre au cachot l'Hbreu qui vous avait sduit. Nous fmes
deux coupables, et, dans ma place, je le fus plus que vous; il faut, que
je vous pardonne, pour que je puisse me faire grce  moi-mme; quant au
sclrat dont nous avons t la dupe, s'il a pu chapper  la mort par
le crime, allez le faire prcipiter dans un cachot; il ne faut point
qu'il puisse rpandre sur la terre de nouveaux poisons.

Vous, mon ami Garcias, dit le roi en se retournant du ct de Fernand,
partez pour Orea; portez mes regrets sur ma conduite aux pieds de la
vertueuse Ermengre, mon pouse: qu'elle vienne reprendre  sa cour une
place dont mes garements l'avaient bannie.

Alphonse survcut trente-deux ans  cette malheureuse aventure: il
reprit toute son activit, toutes ses vertus. Devenu le dfenseur de
l'Espagne contre les attaques intrieures des Maures du continent, et
les descentes de ceux qu'y faisaient passer les souverains d'Afrique, il
fut reconnu empereur par tous les rois ses voisins; et c'est lui qu'on
voit dsign dans l'histoire sous le nom d'Alphonse Raymond, empereur
des Espagnes.

[Illustration: partition:

H-las! quelle est ma chi - m - - - - - re! Fil-le du ciel et des airs,

Pour Al - vare et pour la ter ----- re, J'aban-don-ne l'u - ni - vers;

Sans  - clat et sans puis san - ce, Je m'a - bais - se jus - qu'aux
fers; Et quelle est ma r - com - pen-se! On me ddaigne et je sers.]

Paris.--Imprimerie Nouvelle (asociation ouvrire), 11, rue Cadet A.
Mangeot, directeur.





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recouvr; Rachel ou la belle juive, by Jacques Cazotte

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