The Project Gutenberg EBook of La mer, by Jules Michelet

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Title: La mer

Author: Jules Michelet

Release Date: November 1, 2007 [EBook #23279]

Language: French

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J. MICHELET

LA MER

CINQUIME DITION

PARIS

MICHEL LVY FRRES

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction rservs




TABLE DES MATIRES


LIVRE Ier.--UN REGARD SUR LES MERS.

    I. La mer vue du rivage
    II. Plages, grves et falaises
    III. Plages, grves et falaises (suite)
    IV. Cercle des eaux, cercles de feux. Fleuves de la mer
    V. Le pouls de la mer
    VI. Les temptes
    VII. La tempte d'octobre 1859
    VIII. Les phares

LIVRE II.--LA GENSE DE LA MER.

    I. Fcondit
    II. La mer de lait
    III. L'atome
    IV. Fleur de sang
    V. Les faiseurs de mondes
    VI. Fille des mers
    VII. Le piqueur de pierres
    VIII. Coquilles, nacre, perles
    IX. L'cumeur de mer (poulpe, etc.)
    X. Crustacs. La guerre et l'intrigue
    XI. Le poisson
    XII. La baleine
    XIII. Les sirnes

LIVRE III.--CONQUTE DE LA MER.

    I. Le harpon
    II. Dcouverte des trois ocans
    III. La loi des temptes
    IV. Les mers des ples
    V. La guerre aux races de la mer
    VI. Le droit de la mer

LIVRE IV.--LA RENAISSANCE PAR LA MER.

    I. L'origine des bains de mer
    II. Choix du rivage
    III. L'habitation
    IV. Premire aspiration de la mer
    V. Bains.--Renaissance de la beaut
    VI. La renaissance du coeur et de la fraternit
    VII. _Vita nuova_ des nations
    NOTES

FIN DE LA TABLE




LIVRE PREMIER

UN REGARD SUR LES MERS




I

LA MER VUE DU RIVAGE


Un brave marin hollandais, ferme et froid observateur, qui passe sa vie
sur la mer, dit franchement que la premire impression qu'on en reoit,
c'est la crainte. L'eau, pour tout tre terrestre, est l'lment non
respirable, l'lment de l'asphyxie. Barrire fatale, ternelle, qui
spare irrmdiablement les deux mondes. Ne nous tonnons pas si
l'norme masse d'eau qu'on appelle la mer, inconnue et tnbreuse dans
sa profonde paisseur, apparut toujours redoutable  l'imagination
humaine.

Les Orientaux n'y voient que le gouffre amer, la _nuit de l'abme_. Dans
toutes les anciennes langues, de l'Inde  l'Irlande, le nom de la mer a
pour synonyme ou analogue le _dsert_ et la _nuit_.

Grande tristesse de voir tous les soirs le soleil, cette joie du monde
et ce pre de toute vie, sombrer, s'abmer dans les flots. C'est le
deuil quotidien du monde, et spcialement de l'Ouest. Nous avons beau
voir chaque jour ce spectacle, il a sur nous mme puissance, mme effet
de mlancolie.

Si l'on plonge dans la mer  une certaine profondeur, on perd bientt la
lumire; on entre dans un crpuscule o persiste une seule couleur, un
rouge sinistre; puis cela mme disparat et la nuit complte se fait,
c'est l'obscurit absolue, sauf peut-tre des accidents de
phosphorescence effrayante. La masse, immense d'tendue, norme de
profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde
de tnbres. Voil surtout ce qui saisit, intimida les premiers hommes.
On supposait que la vie cesse partout o manque la lumire, et
qu'except les premires couches, toute l'paisseur insondable, le fond
(si l'abme a un fond), tait une noire solitude, rien que sable aride
et cailloux, sauf des ossements et des dbris, tant de biens perdus que
l'lment avare prend toujours et ne rend jamais, les cachant
jalousement au trsor profond des naufrages.

L'eau de mer ne nous rassure aucunement par la transparence. Ce n'est
point l'engageante nymphe des sources, des limpides fontaines. Celle-ci
est opaque et lourde; elle frappe fort. Qui s'y hasarde, se sent
fortement soulev. Elle aide, il est vrai, le nageur, mais elle le
matrise; il se sent comme un faible enfant, berc d'une puissante main,
qui peut aussi bien le briser.

La barque une fois dlie, qui sait o un vent subit, un courant
irrsistible, pourront la porter? Ainsi nos pcheurs du Nord, malgr
eux, trouvrent l'Amrique polaire et rapportrent la terreur du funbre
Gronland. Toute nation a ses rcits, ses contes sur la mer. Homre, les
_Mille et une Nuits_, nous ont gard un bon nombre de ces traditions
effrayantes, les cueils et les temptes, les calmes non moins
meurtriers o l'on meurt de soif au milieu des eaux, les mangeurs
d'hommes, les monstres, le lviathan, le kraken et le grand serpent de
mer, etc. Le nom qu'on donne au dsert, _le pays de la peur_, on
aurait pu le donner au grand dsert maritime. Les plus hardis
navigateurs, Phniciens et Carthaginois, les Arabes conqurants qui
voulaient englober le monde, attirs par les rcits du pays de l'or et
des Hesprides, dpassent la Mditerrane, se lancent sur la grande mer,
mais s'y arrtent bientt. La ligne sombre, ternellement couverte de
nuages, qu'on rencontre avant l'quateur, leur impose. Ils s'arrtent.
Ils disent: C'est _la mer des Tnbres_. Et ils retournent chez eux.

Il y aurait de l'impit  violer ce sanctuaire. Malheur  celui qui
suivrait sa curiosit sacrilge! On a vu, aux dernires les, un
colosse, une menaante figure qui disait: N'allez pas plus loin.

* * *

Ces terreurs, un peu enfantines, du vieux monde ne diffrent en rien de
ce qu'on peut voir toujours des motions du novice, de la simple
personne qui, venue de l'intrieur, tout  coup aperoit la mer. On peut
dire que tout tre qui en a la surprise, ressent cette impression. Les
animaux, visiblement, se troublent. Mme au reflux, lorsque, lasse et
dbonnaire, l'eau trane mollement au rivage, le cheval n'est pas
rassur; il frmit et souvent refuse de passer le flot languissant. Le
chien recule et aboie, injurie  sa manire la lame dont il a peur.
Jamais il ne fait la paix avec l'lment douteux qui lui semble plutt
hostile. Un voyageur nous raconte que les chiens du Kamtchatka, habitus
 ce spectacle, n'en sont pas moins effrays, irrits. En grandes
bandes, par milliers, dans les longues nuits, ils hurlent contre la
vague hurlante, et font assaut de fureur avec l'ocan du Nord.

* * *

L'introduction naturelle, le vestibule de l'Ocan, qui prpare  le bien
sentir, c'est le cours mlancolique des fleuves du Nord-Ouest, les
vastes sables du Midi, ou les landes de Bretagne. Toute personne qui va
 la mer par ces voies est trs-frappe de la rgion intermdiaire qui
l'annonce. Le long de ces fleuves, c'est un vague infini de joncs,
d'oseraies, de plantes diverses, qui, par les degrs des eaux mles et
peu  peu saumtres, deviennent enfin marines. Dans les landes, c'est,
avant la mer, une mer pralable d'herbes rudes et basses, fougres et
bruyres. tant encore  une lieue, deux lieues, vous remarquez les
arbres chtifs, souffreteux, rechigns, qui annoncent  leur manire par
des attitudes, j'allais dire par des gestes tranges, la proximit du
grand tyran, et l'oppression de son souffle. S'ils n'taient pris par
les racines, ils fuiraient visiblement; ils regardent vers la terre,
tournent le dos  l'ennemi, semblent tout prs de partir, en droute,
chevels. Ils ploient, se courbent jusqu'au sol, et ne pouvant mieux,
fixs l se tordent au vent des temptes. Ailleurs encore, le tronc se
fait petit et tend ses branches indfiniment dans le sens horizontal.
Sur les plages o les coquilles, dissoutes, lvent une fine poussire,
l'arbre en est envahi, englouti. Ses pores se fermant, l'air lui manque;
il est touff, mais conserve sa forme et reste l arbre de pierre,
spectre d'arbre, ombre lugubre qui ne peut disparatre, captive dans la
mort mme.

Bien avant de voir la mer, on entend et on devine la redoutable
personne. D'abord, c'est un bruit lointain, sourd et uniforme. Et peu 
peu tous les bruits lui cdent et en sont couverts. On en remarque
bientt la solennelle alternative, le retour invariable de la mme note,
forte et basse, qui de plus en plus roule, gronde. Moins rgulire
l'oscillation du pendule qui nous mesure l'heure! Mais ici le balancier
n'a pas la monotonie des choses mcaniques. On y sent, on croit y sentir
la vibrante intonation de la vie. En effet, au moment du flux, quand la
vague monte sur la vague, immense, lectrique, il se mle au roulement
orageux des eaux le bruit des coquilles et de mille tres divers qu'elle
apporte avec elle. Le reflux vient-il, un bruissement fait comprendre
qu'avec les sables elle remporte ce monde de tribus fidles, et le
recueille en son sein.

Que d'autres voix elle a encore! Pour peu qu'elle soit mue, ses
plaintes et ses profonds soupirs contrastent avec le silence du morne
rivage. Il semble se recueillir pour couter la menace de celle qui le
flattait hier d'un flot caressant. Que va-t-elle bientt lui dire? Je ne
veux pas le prvoir. Je ne veux point parler ici des pouvantables
concerts qu'elle va donner peut-tre, de ses duos avec les rocs, des
basses et des tonnerres sourds qu'elle fait au fond des cavernes, ni de
ces cris surprenants o l'on croit entendre: Au secours!... Non,
prenons-la dans ses jours graves, o elle est forte sans violence.

* * *

Si l'enfant et l'ignorant ont toujours devant ce sphinx une stupeur
admirative et moins de plaisir que de crainte, il ne faut pas s'en
tonner. Pour nous-mmes, par bien des cts, c'est encore une grande
nigme.

Quelle est son tendue relle? Plus grande que celle de la terre, voil
ce qu'on sait le mieux. Sur la surface du globe, l'eau est la
gnralit, la terre est l'exception. Mais leur proportion relative:
l'eau fait les quatre cinquimes, c'est le plus probable; d'autres ont
dit les deux tiers ou les trois quarts. Chose difficile  prciser. La
terre augmente et diminue; elle est toujours en travail; telle partie
s'abaisse, et telle monte. Certaines contres polaires, dcouvertes et
notes du navigateur, ne se retrouvent plus au voyage suivant. Ailleurs,
des les innombrables, des bancs immenses de madrpores, de coraux, se
forment, s'lvent et troublent la gographie.

La profondeur de la mer est bien plus inconnue que son tendue.  peine
les premiers sondages, peu nombreux et peu certains, ont-ils t faits
encore.

Les petites liberts hardies que nous prenons  la surface de l'lment
indomptable, notre audace  courir sur ce profond inconnu, sont peu, et
ne peuvent rien faire au juste orgueil que garde la mer. Elle reste, en
ralit, ferme, impntrable. Qu'un monde prodigieux de vie, de guerre
et d'amour, de productions de toute sorte, s'y meuve, on le devine bien
et dj on le sait un peu. Mais  peine nous y entrons, nous avons hte
de sortir de cet lment tranger. Si nous avons besoin de lui, lui, il
n'a pas besoin de nous. Il se passe de l'homme  merveille. La nature
semble tenir peu  avoir un tel tmoin. Dieu est l tout seul chez lui.

L'lment que nous appelons fluide, mobile, capricieux, ne change pas
rellement; il est la rgularit mme. Ce qui change constamment, c'est
l'homme. Son corps (dont les quatre cinquimes ne sont qu'eau, selon
Berzlius) sera demain vapor. Cette apparition phmre, en prsence
des grandes puissances immuables de la nature, n'a que trop raison de
rver. Quel que soit son trs-juste espoir de vivre en son me
immortelle, l'homme n'en est pas moins attrist de ces morts frquentes,
des crises qui rompent  chaque instant la vie. La mer a l'air d'en
triompher. Chaque fois que nous approchons d'elle, il semble qu'elle
dise du fond de son immutabilit: Demain tu passes, et moi jamais. Tes
os seront dans la terre, dissous mme  force de sicles, que je
continuerai encore, majestueuse, indiffrente, la grande vie quilibre
qui m'harmonise, heure par heure,  la vie des mondes lointains.

Opposition humiliante qui se rvle durement, et comme avec rise pour
nous, surtout aux violentes plages, o la mer arrache aux falaises des
cailloux qu'elle leur relance, qu'elle ramne deux fois par jour, les
tranant avec un bruit sinistre comme de chanes et de boulets. Toute
jeune imagination y voit une image de guerre, un combat, et d'abord
s'effraye. Puis, observant que cette fureur a des bornes o elle
s'arrte, l'enfant rassur hait plutt qu'il ne craint la chose sauvage
qui semble lui en vouloir. Il lance  son tour des cailloux  la grande
ennemie rugissante.

J'observais ce duel au Havre, en juillet 1831. Une enfant que j'amenais
l en prsence de la mer sentit son jeune courage et s'indigna de ces
dfis. Elle rendait guerre pour guerre. Lutte ingale,  faire sourire,
entre la main dlicate de la fragile crature et l'pouvantable force
qui en tenait si peu de compte. Mais on ne riait pas longtemps, lorsque
venait la pense du peu que vivrait l'tre aim, de son impuissance
phmre, en prsence de l'infatigable ternit qui nous reprend.--Tel
fut l'un de mes premiers regards sur la mer. Telles mes rveries,
assombries du trop juste augure que m'inspirait ce combat entre la mer
que je revois et l'enfant que je ne vois plus.




II

PLAGES, GRVES ET FALAISES


On peut voir l'Ocan partout. Partout il apparatra imposant et
redoutable. Tel il est autour des caps qui regardent de tous cts. Tel,
et parfois plus terrible, aux lieux vastes, mais circonscrits, o
l'encadrement des rivages le gne et l'indigne, o il entre violent avec
des courants rapides qui souvent heurtent aux cueils. On ne le voit pas
infini, mais on le sent, on l'entend, on le devine infini, et
l'impression n'en est que plus profonde.

C'est celle que j'avais  Granville, sur cette plage tumultueuse de
grand flot et de grand vent, qui finit la Normandie et va commencer la
Bretagne. La gaiet riche et aimable, quelquefois un peu vulgaire, des
belles campagnes normandes, disparat, et par Granville, par le
dangereux Saint-Michel-en-Grve, on se trouve entr dans un monde tout
autre. Granville est normand de race, breton d'aspect. Il oppose
firement son rocher  l'assaut pouvantable des vagues, qui tantt
apportent du Nord les fureurs discordantes des courants de la Manche,
tantt roulent de l'Ouest un long flot toujours grossi dans sa course de
mille lieues, qui frappe de toute la force accumule de l'Atlantique.

J'aimais cette petite ville singulire et un peu triste qui vit de la
pche lointaine la plus dangereuse. La famille sait qu'elle est nourrie
des hasards de cette loterie, de la vie, de la mort de l'homme. Cela met
en tout un srieux harmonique au caractre svre de cette cte. J'y ai
bien souvent got la mlancolie du soir, soit que je me promenasse en
bas sur la grve dj obscurcie, soit que, de la haute ville qui
couronne le rocher, je visse le soleil descendre dans l'horizon un peu
brumeux. Son norme mappemonde, souvent raye durement de raies noires
et de raies rouges, s'abmait, sans s'arrter  faire au ciel les
fantaisies, les paysages de lumire, qui souvent ailleurs gayent la
vue. En aot, c'tait, dj l'automne. Il n'y avait gure de crpuscule.
Le soleil  peine disparu, le vent frachissait, les vagues couraient
rapides, vertes et sombres. On ne voyait gure que quelques ombres de
femmes dans leurs capes noires doubles de blanc. Les moutons attards
aux maigres pturages des glacis, qui surplombent la grve de
quatre-vingts ou de cent pieds, l'attristaient de blements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord btie  pic sur le bord
de l'abme, noire, froide, battue d'un vent ternel, faisant front  la
grande mer. Il n'y a l que de pauvres logis. On m'y mena chez un
bonhomme dont l'art tait de faire des tableaux de coquilles. Mont par
une sorte d'chelle dans une obscure petite chambre, je vis, encadre
dans l'troite fentre, cette vue tragique. Elle me fut aussi
saisissante que l'avait t en Suisse, prise aussi dans une fentre, et
par une vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le glacier me
fit voir un monstre norme de glaces pointues qui marchaient  moi. Et
cette mer de Granville, une arme de flots ennemis qui venaient
d'ensemble  l'assaut.

Mon homme, sans tre vieux, tait souffreteux, fivreux. Il tenait, en
ce mois d'aot, sa fentre calfeutre. En regardant ses ouvrages et
causant, je vis qu'il avait la tte un peu faible. Elle avait t
branle par un vnement de famille. Son frre avait pri sur cette
grve dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui
semblait garder contre lui une mauvaise volont. L'hiver,
infatigablement, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacs.
Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans
trve ni repos, dans les longues nuits. L't, elle lui montrait
d'incommensurables orages, des clairs d'un monde  l'autre. Aux grandes
mares, c'tait bien pis. Elle monte  soixante pieds, et son cume
furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui
frapper dans sa fentre. Il n'tait pas mme sr que la mer s'en tnt
toujours l. Elle pouvait dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour.
Mais il n'avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-tre
aussi tait-il retenu,  son insu, par je ne sais quel magntisme. Il
n'et pas os se brouiller tout  fait avec la terrible fe. Il avait
pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la
dsignait sans la nommer, comme l'Islandais en mer n'ose nommer
l'Ourque, de peur qu'elle n'entende et ne vienne. Je vois encore sa mine
ple lorsqu'il regardait la grve, et disait: Cela me fait peur.

tait-ce un fou? Nullement, il parlait de fort bon sens. Il me parut
distingu et intressant. C'tait un tre nerveux, trs-finement
organis, trop pour de telles impressions.

La mer fait beaucoup de fous. Livingstone avait emmen d'Afrique un
homme intelligent, courageux, qui bravait les lions. Mais il n'avait pas
vu la mer. Quand il monta sur un vaisseau, et qu'il eut  la fois cette
double surprise et du redoutable lment, et de tous les arts inconnus,
ce fut trop fort pour son cerveau. Il dlira; quoi qu'on ft, il trouva
moyen d'chapper, et se jeta aveuglment dans ces flots qui
l'effrayaient et qui l'attiraient cependant.

D'autre part, la mer attache tellement les hommes qui se sont confis
longtemps  elle, qui ont vcu avec elle et dans sa familiarit, qu'ils
ne peuvent la quitter jamais. J'ai vu, dans un petit port, de vieux
pilotes qui, devenus trop faibles, rsignaient leur office. Mais ils ne
s'en consolaient point, ils tranaient misrablement, et leurs ttes
s'garaient.

* * *

Au plus haut de Saint-Michel, on vous montre une plate-forme qu'on
appelle celle des _Fous_. Je ne connais aucun lieu plus propre  en
faire que cette maison de vertige. Reprsentez-vous tout autour une
grande plaine comme de cendre blanche, qui est toujours solitaire,
sable quivoque dont la fausse douceur est le pige le plus dangereux.
C'est et ce n'est pas la terre, c'est et ce n'est pas la mer, l'eau
douce non plus, quoiqu'en dessous des ruisseaux travaillent le sol
incessamment. Rarement, et pour de courts moments, un bateau s'y
hasarderait. Et, si l'on passe quand l'eau se retire, on risque d'tre
englouti. J'en puis parler, je l'ai t presque moi-mme. Une voiture
fort lgre, dans laquelle j'tais, disparut en deux minutes avec le
cheval; par miracle, j'chappai. Mais, moi-mme  pied, j'enfonais. 
chaque pas, je sentais un affreux clapotement, comme un appel de l'abme
qui me demandait doucement, m'invitait et m'attirait, et me prenait par
dessous. J'arrivai pourtant au roc,  la gigantesque abbaye, clotre,
forteresse et prison, d'une sublimit atroce, vraiment digne du paysage.
Ce n'est pas ici le lieu de dcrire un tel monument. Sur un gros bloc de
granit, il se dresse, monte et monte encore indfiniment, comme une
babel d'un titanique entassement, roc sur roc, sicle sur sicle, mais
toujours cachot sur cachot. Au plus bas, l'_in pace_ des moines; plus
haut, la cage de fer qu'y fit Louis XI; plus haut, celle de Louis XIV;
plus haut, la prison d'aujourd'hui. Tout cela dans un tourbillon, un
vent, un trouble ternel. C'est le spulcre moins la paix.

Est-ce la faute de la mer si cette plage est perfide? point du tout.
Elle arrive l, comme ailleurs, bruyante et forte, mais loyale. La vraie
faute est  la terre, dont l'immobilit sournoise parat toujours
innocente, et qui en dessous filtre sous la plage les eaux des
ruisseaux, un mlange doucetre et blanchtre qui te toute solidit. La
faute est surtout  l'homme,  son ignorance,  sa ngligence. Dans les
longs ges barbares, pendant qu'il rve  la lgende et fonde le grand
plerinage de l'archange vainqueur du diable, le diable prit possession
de cette plaine dlaisse. La mer en est fort innocente. Loin de faire
mal, au contraire, elle apporte, cette furieuse, dans ses flots si
menaants, un trsor de sel fcond, meilleur que le limon du Nil, qui
enrichit toute culture et fait la charmante beaut des anciens marais de
Dol, de nos jours transforms en jardins. C'est une mre un peu
violente, mais enfin, c'est une mre. Riche en poissons, elle entasse
sur Cancale qui est en face, et sur d'autres bancs encore, des millions,
des milliards d'hutres, et de leurs coquilles brises elle donne cette
riche vie qui se change en herbe, en fruits, et couvre les prairies de
fleurs.

Il faut entrer dans la vraie intelligence de la mer, ne pas cder aux
ides fausses que peut donner la terre voisine, ni aux illusions
terribles qu'elle nous ferait elle-mme par la simple grandeur de ses
phnomnes, par des fureurs apparentes qui souvent sont des bienfaits.




III

SUITE.--PLAGES, GRVES ET FALAISES


Les plages, les grves et les falaises montrent la mer par trois aspects
et toujours utilement. Elles l'expliquent, la traduisent, la mettent en
rapport avec nous, cette grande puissance, sauvage au premier
aspect,--mais divine au fond, donc, amie.

* * *

L'avantage des falaises, c'est qu'au pied de ces hauts murs bien plus
sensiblement qu'ailleurs on apprcie la mare, la respiration,
disons-le, le pouls de la mer. Insensible sur la Mditerrane, il est
marqu dans l'Ocan. L'Ocan respire comme moi, il concorde  mon
mouvement intrieur,  celui d'en haut. Il m'oblige de compter sans
cesse avec lui, de supporter les jours, les heures, de regarder au
ciel. Il me rappelle et  moi et au monde.

Que je m'assoie aux falaises,  celle d'Antifer, par exemple, je vois ce
spectacle immense. La mer, qui semblait morte tout  l'heure, a
frissonn. Elle frmit. Signe premier du grand mouvement. La mare a
dpass Cherbourg et Barfleur, tourn violemment la pointe du phare; ses
eaux divises suivent le Calvados, s'exhaussent au Havre; voil qu'elles
viennent  moi, vers tretat, Fcamp, Dieppe, pour s'enfoncer dans le
canal, malgr les courants du Nord.  moi de me mettre en garde, et
d'observer bien son heure. Sa hauteur, presque indiffrente aux dunes ou
collines de sable qu'on peut remonter partout, ici, au pied des
falaises, impose une grande attention. Ce long mur de trente lieues n'a
pas beaucoup d'escaliers. Ses troites perces, qui font nos petits
ports, s'ouvrent  d'assez grandes distances.

D'autant plus curieusement, observe-t-on  la mer basse les assises
superposes o se lit l'histoire du globe, en gigantesques registres o
les sicles accumuls offrent tout ouvert le livre du temps. Chaque
anne en mange une page. C'est un monde en dmolition, que la mer mord
toujours en bas, mais que les pluies, les geles, attaquent encore bien
plus d'en haut, Le flot en dissout le calcaire, emporte, rapporte,
roule incessamment le silex qu'il arrondit en galets.--Ce rude travail
fait de cette cte, si riche du ct de la terre, un vrai dsert
maritime. Peu, trs-peu de plantes de mer chappent au broiement ternel
du galet froiss, refroiss. Les mollusques et les coquilles en ont
peur. Les poissons mmes se tiennent  distance. Grand contraste d'une
campagne douce et tellement humanise et d'une mer si inhospitalire.

On ne la voit gure que d'en haut. En bas la ncessit dure de marcher
sur un sol croulant, roulant, de boulets, rend l'troite plage
impossible, fait de la moindre promenade une violente gymnastique. Il
faut rester sur les sommets o les splendides villas, les beaux bois,
les cultures magnifiques, les bls, les jardins, avancent jusqu'aux
bords du grand mur, et regardent  plaisir cette majestueuse rue de la
Manche, pleine de barques et de vaisseaux, qui spare les deux rivages
et les deux grands empires du monde.

* * *

La terre et la mer! quoi de plus! Toutes deux ont ici un charme.
Cependant celui qui aime la mer pour elle-mme, son ami, son amant, ira
plutt la chercher dans un lieu moins vari. Pour entrer en relation
suivie avec elle, les grandes plages sablonneuses (si le sable n'est
trop mou) sont bien plus commodes. Elles permettent des promenades
infinies. Elles laissent rver. Elles souffrent, entre l'homme et la
mer, des panchements mystrieux. Jamais je ne me suis plaint de ces
vastes et libres arnes o d'autres trouvent un grand ennui. Je ne m'y
trouve pas seul. Je vais, je viens, je le sens. Il est l le grand
compagnon. Pour peu qu'il ne soit pas trop mu, de mauvaise humeur, je
me hasarde  lui parler, et il ne ddaigne pas de rpondre. Que de
choses nous nous sommes dites aux paisibles mois o la foule est absente
sur les plages illimites de Scheveningen et d'Ostende, de Royan et de
Saint-Georges! C'est l qu'en un long tte--tte, quelque intimit
s'tablit. On y prend comme un sens nouveau pour comprendre la grande
langue.

On trouve triste l'Ocan, lorsque des tours d'Amsterdam, le Zuiderze
apparat terreux et d'un flot de plomb, lorsqu'aux dunes de Scheveningen
on voit ses eaux surplombantes, toujours prtes  franchir la digue.
Moi, ce combat m'intresse; cette terre m'attache, toute srieuse
qu'elle peut tre; c'est l'effort, la cration, l'invention de l'homme.
Et la mer aussi me plat, par les trsors de vie fconde que je lui sais
dans son sein. C'est, une des plus peuples du monde. Vienne la nuit de
la Saint-Jean, o s'ouvre la pche, vous allez voir surgir des
profondeurs l'ascension d'une autre mer, la mer des harengs. La plaine
indfinie des eaux ne sera pas assez grande pour ce dluge vivant, une
des rvlations les plus triomphantes de la fcondit sans bornes de la
nature. Voil ce que je sens d'avance dans cette mer, et dans les
tableaux o le gnie en a marqu le caractre profond. La sombre
_Estacade_ de Ruysdal, plus qu'aucun tableau, m'a toujours attir au
Louvre. Pourquoi? Dans les teintes rousstres de ces eaux lectrises,
je ne sens aucunement le froid de la mer du Nord; au contraire, la
fermentation, le flot de la vie.

* * *

Si l'on me demandait nanmoins quelle cte de l'Ocan donne la plus
haute impression, je dirais: celle de Bretagne, spcialement aux
sauvages et sublimes promontoires de granit qui finissent l'ancien
monde,  cette pointe hardie qui dfie les temptes, domine
l'Atlantique. Nulle part, je n'ai mieux senti les nobles et hautes
tristesses, qui sont les meilleures impressions de la mer. J'ai besoin
d'expliquer ceci.

Il y a tristesse et tristesse,--celle des femmes, celle des
forts,--celle des mes trop sensibles qui pleurent sur elles-mmes, et
celle des coeurs dsintresss, qui pour eux acceptent le sort et
bnissent toujours la nature, mais sentent les maux du monde, et puisent
dans la tristesse mme les forces pour agir ou crer.--Combien les
ntres ont besoin de retremper souvent leur me dans cet tat qu'on peut
nommer la mlancolie hroque!

Lorsqu'il y a prs de trente ans je visitais ce pays, je ne me rendais
pas compte de l'attrait srieux qu'il avait pour moi. Au fond, c'est sa
grande harmonie. Ailleurs, sans qu'on se l'explique, on sent une
discordance entre le sol et l'habitant. La trs-belle race normande,
dans les cantons o elle est pure, o elle a gard le rouge, le roux
singulier de la Scandinavie, n'a nul rapport avec la terre qu'elle
occupe par hasard. Au contraire, en Bretagne, sur le sol gologique le
plus ancien du globe, sur le granit et le silex, marche la race
primitive, un peuple aussi de granit. Race rude, de grande noblesse,
d'une finesse de caillou. Autant la Normandie progresse, autant la
Bretagne est en dcadence. Imaginative et spirituelle, elle n'en aime
pas moins l'absurde, l'impossible, les causes perdues. Mais si elle perd
en tant de choses, une lui reste, la plus rare, c'est le caractre.

Si l'on veut sortir un peu de l'anglicisme insipide et de la vulgarit
qui se prtend positive, enfin des sottes joies si tristes, qu'on aille
s'asseoir sur ces rocs,  la baie de Douarnenez, au promontoire de
Penmark. Ou, si le vent est trop fort, qu'on se mette dans une barque
aux basses les du Morbihan. La mer y apporte un flot tide que l'on
n'entend mme pas. La Bretagne, o elle est douce, est trs-douce. Dans
ses archipels vous diriez l'onde de la mort. O elle est forte, elle est
sublime.

Je n'en sentis que les tristesses en 1831; elles ont pass dans mon
histoire. Je ne connaissais pas alors le vrai caractre de cette mer.
C'est aux anses les plus solitaires, entre ses rocs les plus sauvages,
qu'elle est vraiment gaie, je veux dire vivante et joyeuse d'une grande
vie. Ces rocs, vous les voyez couverts comme d'une couche d'asprits
grises, mais ce sont des tres anims, c'est tout un monde tabli l,
qui, au reflux, laiss  sec, se clt et s'enferme. Il ouvre ses petites
fentres quand la bonne mer, sa nourrice, lui rapporte ses aliments. L
travaille encore en foule cette population estimable des petits piqueurs
de pierre, les oursins, observs et si bien dcrits par M. Caillaud.
Tout ce monde juge exactement au rebours de nous. La belle Normandie les
effraye; ils ont horreur et terreur des rudes galets des falaises, sous
lesquels ils seraient broys. Les calcaires croulants de Saintonge,
avec leurs plages aimables, ne les rassurent pas davantage. Ils n'ont
garde de s'tablir sur ce qui doit tomber demain. Au contraire, ils sont
heureux de sentir sous eux le sol immuable des rochers bretons.

Apprenons d'eux  n'en pas croire l'apparence, mais la vrit. Les
rivages enchanteurs de la Flore la plus sduisante sont ceux que fuit la
vie marine; ils sont riches, mais en fossiles; curieux pour le gologue,
ils l'instruisent par les os des morts. L'pre granit au contraire voit
sous lui la mer poissonneuse, sur lui une autre vie encore, le peuple
intressant, modeste, des mollusques travailleurs, pauvres petits
ouvriers dont la vie laborieuse fait le charme srieux, la moralit de
la mer.

Profond silence pourtant. Ce peuple infini est muet, il ne me dit rien.
Sa vie est de lui  lui, sans rapport  moi, et pour moi elle vaut la
mort. Solitude! (dit un coeur de femme) grande et triste solitude!... Je
ne suis pas rassure...

A tort. Tout est ami ici. Ces petits tres ne parlent pas au monde, mais
ils travaillent pour lui. Ils se remettent du discours  leur sublime
pre, l'Ocan, qui parle  leur place. Ils s'expliquent par sa grande
voix.

Entre la terre silencieuse et les tribus muettes de la mer, il fait
aussi le dialogue, grand, fort et grave, sympathique,--l'harmonique
concordance du grand Moi avec lui-mme, ce beau dbat qui n'est
qu'Amour.




IV

CERCLE DES EAUX, CERCLE DE FEUX.--FLEUVES DE LA MER


La terre a jet  peine un regard sur elle-mme qu'elle s'est compare,
prfre au ciel. La gologie, toute jeune, contre son ane
l'astronomie, reine orgueilleuse des sciences, a pouss un cri de Titan.
Nos montagnes, a-t-elle dit, ne sont pas jetes _au hasard, comme les
toiles dans le ciel_; elles forment des systmes o l'on trouve les
lments d'une ordonnance gnrale _dont les constellations clestes ne
prsentent aucune trace_. Ce mot hardi, passionn, a chapp  un homme
aussi modeste qu'illustre, M. lie de Beaumont.

Sans doute, on n'a pas dml encore l'ordre (probablement trs-grand)
qui rgne dans le ple-mle apparent de la Voie lacte; mais
l'ordonnance plus visible de la superficie du globe, rsultant des
rvolutions insondables de son intrieur, garde cependant, gardera pour
la plus ingnieuse science des ombres et des mystres.

Les formes de la grande montagne merge des eaux qu'on appelle
proprement la terre, offrent plusieurs dispositions assez symtriques
sans pouvoir tre ramenes encore  ce qui semblerait un systme total.
Ces parties sches et leves apparaissent plus ou moins, selon ce que
l'eau en dcouvre. C'est la mer, comme limite, qui trace, en ralit, la
forme des continents. C'est par la mer qu'il convient de commencer toute
gographie.

Ajoutez une grande chose, rvle depuis peu d'annes. Tandis que la
terre nous offre tels traits qui semblent discordants (exemple, _le
Nouveau monde tendu du nord au sud et l'Ancien d'est en ouest_), la mer
au contraire prsente une trs-grande harmonie, une correspondance
exacte entre les deux hmisphres. C'est dans la partie fluide, qu'on
croyait si capricieuse, qu'existe la rgularit. Ce que ce globe a de
plus ordonn, de plus symtrique, c'est ce qui parat le plus libre, le
jeu de la circulation. L'ossature et les vertbres du grand animal ont
leurs singularits dont nous ne pouvons encore bien, nous rendre compte.
Mais son mouvement vital qui fait les courants de la mer, qui de l'eau
sale fait l'eau douce, bientt convertie en vapeur pour retourner 
l'eau sale, cet admirable mcanisme est aussi parfait que celui de la
circulation sanguine dans les animaux les plus levs. Rien qui
ressemble davantage  la transformation constante de notre sang veineux
et artriel.

* * *

La face du globe parat bien autrement comprhensible, si l'on en classe
les rgions, non par chanes de montagnes, mais _par bassins maritimes_.

L'Espagne du Sud ressemble au Maroc plus qu' la Navarre, la Provence 
l'Algrie plus qu'au Dauphin; la Sngambie aux rgions de l'Amazone
plus qu' la mer Rouge, et l'Amazone a plus d'analogie avec les rgions
humides de l'Afrique qu'avec ses voisins qui lui sont adosss, le Chili
et le Prou, etc.

La symtrie de l'Atlantique est encore bien plus, frappante dans les
courants en dessous, dans les vents et brises en dessus. Leur action
aide puissamment  crer ces analogies et  former ce qu'on peut dire:
la fraternit des rivages.

Le principe d'unit gographique, l'lment classificateur sera de plus
en plus cherch dans le _bassin maritime_, o les eaux, les vents
messagers fidles crent la relation, l'assimilation des bords opposs.
On demandera moins cette ide d'unit gographique aux montagnes, dont
les deux versants, souvent en contradiction, vous offrent sous mme
latitude des flores et des populations absolument opposes, ici
l'invariable t,  deux pas l'ternel hiver selon les expositions. La
montagne donne rarement l'unit de la contre, plus souvent sa dualit,
son divorce et ses discordances.

Cette vue de gnie appartient  Bory de Saint-Vincent. Les dcouvertes
rcentes de Maury et les lois qu'il a poses la confirment de mille
manires.

* * *

Dans l'immense valle de la mer, sous la double montagne des deux
continents, il n'y a,  proprement parler, que deux bassins:

1 _Le bassin de l'Atlantique_;

2 _Le grand bassin de la mer Indienne et Pacifique_.

On ne peut appeler bassin la ceinture indtermine de l'norme ocan
Austral, qui n'a ni borne, ni rivage, qui vers le nord seulement vient
envelopper la mer de l'Inde, la Mer de Corail et le Pacifique.

L'ocan Austral,  lui seul, est plus grand que toutes les mers. Il
couvre presque la moiti de la surface du globe. Selon toute apparence,
 l'tendue rpond la profondeur. Tandis que les sondages rcents de
l'Atlantique indiquent 10 ou 12,000 pieds, dans l'ocan Austral, Ross et
Denham ont trouv 14,000, 27,000, et jusqu' 46,000 pieds. Ajoutez-y la
masse des glaces antarctiques, infiniment plus vastes que nos glaces
borales. On n'est pas loin du vrai, si l'on simplifie en disant:
L'hmisphre Austral est le monde des eaux, et le Boral celui de la
terre.

* * *

Celui qui part d'Europe et veut traverser l'Atlantique, tant sorti
heureusement de nos ports, trop souvent ferms par le vent d'Ouest,
aprs avoir franchi la zone variable de nos changeantes mers, entre
bientt dans le beau temps, la srnit ternelle que les vents de
N.-E., les doux vents alizs mettent sur la mer et dans le ciel. Tout
sourit; nulle inquitude. Mais en avanant vers la Ligne; la brise
vivifiante cesse, l'air devient touffant. On entre dans la zone des
calmes qui dominent sous l'quateur, et sparent immuablement les
Alizs de notre hmisphre boral et les Alizs de l'hmisphre Sud. De
lourds nuages psent; de grandes pluies fondent  chaque instant. On
s'attriste, on se plaint, mais sans ce rideau sombre, de quelles flches
de feu le soleil frapperait les ttes branles sur le miroir de
l'Atlantique! Sans les dluges qui assaillent l'autre face du globe, la
mer Indienne et la Mer de corail, quelle serait leur fermentation aux
cratres de leurs vieux volcans! Cette masse noire de nuages, jadis la
terreur, la barrire de la navigation, cette nuit subite tendue sur les
eaux, c'est prcisment le salut, la facilit protectrice qui nous
adoucit le passage, et nous fait bientt retrouver au sud le beau soleil
et le ciel pur, la douceur des vents rguliers.

Tout naturellement la chaleur de la Ligne lve l'eau en vapeurs, et
forme cette bande sombre.

L'observateur qui, d'une autre plante, regarderait la ntre, verrait
planer sur elle un anneau de nuages,  peu prs comme on voit l'anneau
de Saturne. S'il en cherchait l'usage, on pourrait lui rpondre: C'est
le rgulateur qui, absorbant et rendant tour  tour, quilibre
l'vaporation, la prcipitation des eaux, distribue les pluies, les
roses, modifie la chaleur de chaque contre, change les vapeurs des
deux mondes, emprunte au monde Austral de quoi faire les rivires, les
fleuves de notre monde Boral. Solidarit merveilleuse. L'Amrique du
sud, dans ses grandes forts, de leur respiration, condense en nuages,
abreuve fraternellement les fleurs et les fruits de l'Europe. L'air qui
nous renouvelle, c'est le tribut que cent les d'Asie, que la puissante
flore de Java ou de Ceylan exhala, confia au grand messager des nuages
qui roule avec la terre et lui verse la vie.

* * *

Posez-vous (j'entends en esprit) sur une des les volcaniques que la mer
Pacifique offre en si grand nombre et regardez au sud. Derrire la
Nouvelle-Hollande, vous verrez l'ocan Austral assiger d'un flot
circulaire les deux pointes extrmes de l'ancien et du nouveau
continent. Point de terre au monde Antarctique, ou de petites les, ou
de prtendues terres polaires que les dcouvreurs ne marquent que pour
les voir disparatre, et qui peut-tre ne sont que des glaces. Des eaux
sans fin, toujours des eaux.

Du mme observatoire o je vous place, en contraste avec le cercle des
eaux Antarctiques, vous pouvez voir vers l'est, vers l'hmisphre
Arctique, ce que Ritter nomme le cercle de feu. Pour parler plus
exactement, c'est un anneau dtendu, une chane lche que forment les
volcans, d'abord aux Cordillres, puis sur les hauteurs de l'Asie; enfin
dans ces groupes innombrables d'les basaltiques dont fourmille l'ocan
Oriental. Les premiers volcans, ceux de l'Amrique, offrent sur mille
lieues de long une succession de soixante phares gigantesques dont les
ruptions constantes dominent la cte abrupte et les eaux lointaines.
Les autres, de la Nouvelle-Zlande jusqu'au nord des Philippines, en ont
quatre-vingts qui brlent, d'innombrables qui sont teints. Si l'on
pousse vers le nord (du Japon au Kamtchatka), cinquante cratres qui
flamboient, illuminent de leurs lueurs jusqu'aux les Aloutiennes, et
les sombres mers arctiques (Lopold de Buch, Ritter, Humboldt). Au
total, trois cents volcans actifs dominent circulairement le monde
oriental.

Sur l'autre face du globe, notre ocan Atlantique offrait un aspect
analogue avant les rvolutions qui teignirent la plupart des volcans
d'Europe, et d'autre part anantirent le continent de l'Atlantide.
Humboldt croit que cette grande ruine, si fortement atteste par la
tradition, n'a t que trop relle. J'ose ajouter que l'existence de ce
continent fut logique dans la symtrie gnrale du monde, pour que
cette face du globe ft harmonique  l'autre. L s'levaient avec le
volcan de Tnriffe qui en est rest, avec nos volcans teints
d'Auvergne, du Rhin, d'Hereford, etc., ceux qui durent miner
l'Atlantide. Tous ensemble ils constituaient le vis--vis des volcans
des Antilles et autres cratres amricains.

* * *

De ces volcans enflamms ou teints, de l'Inde et des Antilles, de la
mer de Cuba, de la mer de Java, partent deux normes fleuves d'eau
chaude, qui s'en vont rchauffer le nord, et qu'on pourrait appeler les
deux aortes du globe. Ils sont munis, ou de ct ou en dessous, de leurs
contre-courants qui, venant du nord, amnent l'eau froide, compensent
l'effusion d'eau chaude et font l'quilibre. Aux deux courants chauds,
trs-sals, les courants froids administrent une masse d'eau plus douce,
qui retourne  l'quateur, au grand foyer lectrique qui doit la
chauffer, la saler.

Ces fleuves d'eau chaude, d'abord troits, de quelque vingt lieues de
large, gardant longtemps leur vigueur et leur puissante identit, peu 
peu cependant se coupent, s'attidissent, mais s'tendent et prennent
une largeur de mille lieues. Maury estime que celui qui part des
Antilles et qui pousse au nord vers nous dplace et modifie le quart des
eaux de l'Atlantique.

Ces grands traits de la vie des mers, observs rcemment, taient
pourtant visibles autant que les continents mmes. Notre grosse artre
Atlantique, sa soeur, l'artre Indienne, s'annoncent assez par leur
couleur. Des deux cts galement, c'est un grand torrent bleu qui court
sur les eaux vertes, trs-bleu, d'un indigo si sombre, que les Japonais
appellent le leur: le _fleuve noir_.

On voit trs-bien sourdre le ntre, entre Cuba et la Floride; il sort
brlant de sa chaudire, le golfe du Mexique. Il court, chaud, sal,
trs-distinct entre ses deux murs verts. L'Ocan a beau faire; il le
serre, il le comprime, mais il ne peut le pntrer. Je ne sais quelle
densit intrinsque, quelle attraction molculaire tient ces eaux bleues
lies ensemble, si bien que, plutt que d'admettre l'eau verte, elles
s'accumulent, forment un dos, une vote, qui a sa pente  droite et 
gauche; tout objet qu'on y jette en drive et en glisse, tant plus haut
que l'Ocan.

Rapide et fort, il court d'abord au nord, en suivant les tats-Unis;
mais quand il arrive  la pointe du grand banc de Terre-Neuve, son bras
droit pousse  l'Est, son bras gauche se subordonne, comme courant
sous-marin, s'en va consoler le ple, y crer la mer tide (je veux dire
non glace) qu'on vient de dcouvrir. Quant au bras droit, pandu dans
une largeur immense, lorsque affaibli, fatigu, il arrive enfin en
Europe, il trouve l'Irlande et l'Angleterre qui divisent encore ses eaux
divises  Terre-Neuve. Dfaillant, perdu dans la mer, il tidit
pourtant un peu la Norvge, et trouve moyen encore d'apporter aux ctes
d'Islande des bois amricains, sans lesquels cette pauvre le, neigeuse
sous son volcan, mourrait.

* * *

Ces deux frres, l'Indien, l'Amricain, ont ceci de commun que, partis
de la Ligne, du foyer lectrique du globe, ils emportent des puissances
prodigieuses de cration, d'agitation. D'une part, ils semblent la
matrice profonde d'un monde d'tres vivants, leur tide et doux berceau.
D'autre part, ils sont le centre et le vhicule des temptes; les vents,
les trombes voyagent  la surface. Tant de douceur, tant de fureur,
n'est-ce pas une contradiction? Non, ceci prouve seulement que la fureur
ne trouble que le dehors, les couches extrieures, peu profondes. Dans
l'paisseur, on n'en sait rien. Les plus faibles des cratures, les
atomes  coquille, les mduses microscopiques, tres fluides qu'un rien
dissout, profitant du mme courant, naviguent en pleine paix sous
l'orage.

Peu arrivent jusqu' nous; ils vont jusqu' Terre-Neuve, o le froid
courant du ple les atteint, les saisit, les tue. Terre-Neuve n'est
autre chose que le grand ossuaire de ces voyageurs frapps par le froid.
Les plus lgers, quoique morts, restent en suspension, mais finissent
par pleuvoir, comme neige, au fond de l'Ocan. Ils y dposent ces bancs
de coquilles microscopiques qui, de l'Irlande  l'Amrique, occupent ce
fond.

Maury appelle les deux fleuves d'eau chaude, l'Indien, l'Amricain, les
_deux voies lactes de la mer_.

* * *

Semblables de chaleur, de couleur, de direction, dcrivant prcisment
la mme courbe, ils n'ont pas mme destine. L'Amricain tout d'abord
entre dans une rude mer, ouverte au nord, l'Atlantique, qui lche et
envoie contre lui l'arme flottante des glaces du ple. Il y dpense sa
chaleur. Au contraire, le courant indien, circulant d'abord par les
les, arrive dans une mer ferme et mieux garde du Nord. Il se
maintient longtemps le mme, chaud, lectrique et crateur, et trace sur
le globe une norme trane de vie.

Son centre est l'apoge de l'nergie terrestre en trsors vgtaux, en
monstres, en pices, en poisons. Des courants secondaires qui s'en
chappent et vont au sud, rsulte encore un autre monde, celui de la mer
de Corail. L, sur un espace, dit Maury, _grand comme les quatre
continents_, les polypes consciencieusement btissent les milliers
d'les, les bancs et les rcifs qui coupent peu  peu cette mer; cueils
aujourd'hui dangereux et maudits du navigateur, mais qui montent, se
lient  la longue, feront un continent, et qui sait? dans un cataclysme,
le refuge de l'espce humaine.




V

LE POULS DE LA MER


Notre terre n'est point solitaire, comme l'observe Jean Reynaud, dans le
bel article de l'_Encyclopdie_. La courbe infiniment complique qu'elle
dcrit exprime les forces, les influences diverses qui agissent sur
elle, tmoigne de ses rapports et de ses communications avec le grand
peuple des cieux.

Ses relations hirarchiques sont particulirement visibles avec son chef
le soleil, et la lune, qui, pour tre sa servante, n'en a que plus de
puissance sur elle. De mme que les fleurs de la terre se tournent vers
le soleil, la terre elle-mme qui les porte le regarde, aspire vers lui.
En ce qu'elle a de plus mobile, sa masse fluide, elle se soulve et fait
signe qu'elle ressent son attraction. Elle dborde d'elle-mme, elle
monte (selon qu'elle peut), et, vers les astres amis, deux fois par jour
gonfle son sein, leur adresse au moins un soupir.

* * *

Ne sent-elle pas l'attraction d'autres globes encore? ses mares ne
sont-elles gouvernes que par la lune et le soleil? Tout le monde savant
le disait, tout le monde marin le croyait. On s'en tenait aux rsultats
trs-incomplets de la Place. De l des erreurs terribles qui se
rsolvaient en naufrages. Aux dangereux bas-fonds de Saint-Malo, on se
trompait de dix-huit pieds. C'est en 1839 que Chazallon, qui avait
failli prir par suite de ces erreurs, commena  dcouvrir et calculer
les ondulations secondaires, mais trs-considrables, qui modifient la
mare gnrale sous des influences diverses. Des astres moins dominants
que le soleil et la lune ont sans doute aussi leur part d'action sur ce
balancement des eaux de la terre.

Sous quelle loi? Chazallon le dit: L'ondulation de la mare dans un
port _suit la loi des cordes vibrantes_. Mot grave et de grande porte
qui nous mne  comprendre que les rapports des astres entre eux sont
les rapports mathmatiques de la musique cleste, comme l'avait dit
l'antiquit.

La terre, par sa grande mare et par les mares partielles, parle aux
plantes ses soeurs. Rpondent-elles? On doit le penser. De leurs
lments fluides, elles doivent aussi se soulever, sensibles  l'lan de
la terre. L'attraction mutuelle, la tendance de chaque astre  sortir de
son gosme, doit crer  travers les cieux de sublimes dialogues.
Malheureusement, l'oreille humaine en entend la moindre partie.

* * *

Autre point  considrer. Ce n'est point au moment du passage de l'astre
influent que la mer lui cde. Elle n'a pas l'empressement d'une
obissance servile. Il lui faut du temps pour sentir et suivre
l'branlement. Il faut qu'elle appelle  elle les eaux paresseuses,
qu'elle vainque leur force d'inertie, qu'elle attire, entrane les plus
loignes. La rotation de la terre, si terriblement rapide, dplace
incessamment les points soumis  l'attraction. Ajoutez que l'arme des
flots, dans son mouvement d'ensemble, a toutes les contrarits des
obstacles naturels, les, caps, dtroits, directions si varies des
rivages, les obstacles non moins rsistants des vents, des courants, les
rivalits des fleuves de la terre, qui, tombs des monts, emports par
leurs pentes rapides, selon les fontes de neige et cent accidents
imprvus, viennent se jeter au travers et changer le mouvement rgulier
en luttes terribles. L'Ocan ne cde pas. Le dploiement de forces que
font les grandes rivires n'est pas pour l'intimider. Les eaux qu'on
pousse sur lui, il les rembarre, les ramasse, les roule en montagne,
jusqu' Rouen, jusqu' Bordeaux, dans une si grande violence, qu'on
dirait qu'il va leur faire remonter les montagnes mmes.

Des obstacles si divers crent aux mares d'apparentes irrgularits qui
frappent, embarrassent l'esprit. Rien ne surprend plus que leurs heures
contradictoires entre des ports trs-voisins. Une mare du Havre, par
exemple, en vaut deux de Dieppe (Chazallon, Baude, etc.). C'est une
gloire du gnie humain d'avoir soumis au calcul des phnomnes si
complexes.

* * *

Mais sous ce mouvement extrieur la mer en a d'autres au dedans, ceux
des courants qui la traversent  telle ou telle profondeur. Superposs
 des tages diffrents, ou coulant latralement en sens opposs,
courants chauds, contre-courants froids, ils excutent entre eux la
circulation de la mer, l'change des eaux douces et sales, la
_pulsation_ alternative qui en est le rsultat. Le chaud _bat_ de la
ligne au ple, le froid du ple  l'quateur.

Est-ce  dire que ces courants, assez distincts et peu mls, puissent
se comparer strictement, comme on l'a fait quelquefois, aux vaisseaux,
veines et artres, des animaux suprieurs? Non pas sans doute  la
rigueur. Mais ils ont quelque ressemblance avec la circulation moins
dtermine que les naturalistes ont trouve rcemment chez quelques
tres infrieurs, mollusques, annlides. Cette circulation _lacunaire_
supple, prpare la _vasculaire_; le sang s'panche en courants avant de
se faire des canaux prcis.

Telle est la mer. Elle semble un grand animal arrt  ce premier degr
d'organisation.

* * *

Qui a rvl les courants, ces fluctuations rgulires de l'abme o
nous ne descendons jamais? qui nous a enseign la gographie des eaux
tnbreuses? Ceux qui y vivent ou qui y flottent, des animaux, des
vgtaux.

Nous verrons comment la baleine, comment les atomes  coquilles
(foraminifres), comment les bois amricains, transports jusqu'en
Islande, ont concouru  rvler le fleuve d'eaux chaudes qui va des
Antilles  l'Europe, et le contre-courant froid qui vient le joindre 
Terre-Neuve, et passe  ct ou dessous, rsolvant ses glaces en vastes
brouillards.

Une nue rouge d'animalcules, transporte par une tempte de l'Ornoque
 la France, a expliqu le grand courant arien du Sud-Ouest qui
rafrachit notre Europe avec les pluies des Cordillres.

Sans l'change constant des eaux qui se fait par les courants dans les
profondeurs de la mer, elle se comblerait par place de sels et de
dtritus. Il en serait comme de la mer Morte, qui, n'ayant ni coulement
ni mouvement, voit ses bords chargs de sel, ses plantes incrustes de
cristaux.  passer seulement sur elle, les vents se font brlants,
arides, portent la famine et la mort.

* * *

Tant d'observations disperses sur les courants de l'air, de l'eau, les
saisons, les vents, les temptes, restaient dans la tradition, dans la
mmoire des pcheurs, des marins, se perdaient souvent, mouraient avec
eux. Le guide de la navigation, la mtorologie, non centralise,
semblait vaine, et on en vint  la nier. L'illustre M. Biot lui
demandait un compte svre du peu qu'elle avait fait encore. Cependant,
sur les deux rivages, europen, amricain, des hommes persvrants
fondaient cette science nie sur la base de l'observation.

Le dernier et le plus clbre, Maury, l'Amricain, courageusement
entreprit ce qui et fait reculer toute une administration, le
dpouillement et la mise en ordre de je ne sais combien de _livres de
bord_, de ces informes documents, souvent tronqus, que rapportent les
capitaines. Ces extraits, rdigs en tables o ressortent les faits
concordants, ont donn, en rsultat, des rgles, des gnralits. Un
congrs des marins du globe, runi  Bruxelles, a dcid que les
observations, dsormais crites avec soin, seraient centralises dans un
mme dpt, l'Observatoire de Washington.

Noble hommage de l'Europe  la jeune Amrique, au patient et ingnieux
Maury, le savant pote de la mer, qui en a rsum les lois, et qui a
fait plus encore; car par la force du coeur et par l'amour de la nature,
autant que par le positif de ses rsultats, il a enlev le monde. Ses
cartes et son premier ouvrage, tir  cent cinquante mille, sont
libralement donns aux marins de toute nation par la rpublique des
tats-Unis. Nombre d'hommes minents, en France et en Hollande, Jansen,
Tricaut, Julien, Margoll, Zurcher et autres, se sont faits les
interprtes, les loquents missionnaires de cet aptre de la mer.

Pourquoi l'Amrique, en cela, a-t-elle fait plus que nous? L'Amrique
c'est le dsir. Elle est jeune, et elle brle d'tre en rapport avec le
globe. Sur son superbe continent, et au milieu de tant d'tats, elle se
croit pourtant solitaire. Si loin de sa mre l'Europe, elle regarde vers
ce centre de la civilisation, comme la terre vers le soleil, et tout ce
qui la rapproche du grand luminaire la fait palpiter. Qu'on en juge par
l'ivresse, par les ftes si touchantes auxquelles donna lieu l-bas le
tlgraphe sous-marin qui mariait les deux rivages, promettait le
dialogue et la rplique par minutes, de sorte que les deux mondes
n'auraient plus qu'une pense!

* * *

Maury nous a dmontr avec un gnie vritable l'harmonie de l'air et de
l'eau. Tel l'Ocan maritime, tel l'Ocan arien. Ses mouvements
alternatifs, l'change de ses lments, sont tout  fait analogues. Il
distribue la chaleur sur le monde, et fait la scheresse ou l'humidit.
Celle-ci, il la prend sur les mers, sur l'infini de l'ocan Central, aux
tropiques surtout, aux grands bouilleurs de la chaudire universelle. Il
se fait sec, au contraire, en passant sur les dserts brls, les grands
continents, les glaciers (vrais ples intermdiaires du globe) qui lui
pompent jusqu' sa dernire goutte. L'chauffement de l'quateur et le
refroidissement du ple, alternant la densit et la lgret des
vapeurs, les font voyager en courants et contre-courants horizontaux qui
s'changent. Sous la ligne, la chaleur qui allge les vapeurs et les
fait monter cre des courants de bas en haut. Avant de se distribuer,
elles planent en ce rservoir sombre qui (nous l'avons dit) fait autour
du globe comme un anneau de nuages.

Voil donc des pulsations et maritimes et ariennes, autres que le pouls
de la mare. Celui-ci tait extrieur, imprim par d'autres astres au
ntre. Mais ce pouls des courants divers est intrinsque  la terre, il
est sa vie elle-mme.

* * *

Dans le livre de Maury, le coup de gnie, selon moi, est d'avoir dit:
L'agent le plus apparent de la circulation maritime, la chaleur, n'y
suffirait pas. Il en est un autre, non moins important, et plus encore,
c'est le sel.

Le sel est si abondant dans la mer, que, si on le runissait sur
l'Amrique, il la couvrirait d'une montagne de 4,500 pieds d'paisseur.

La salure de la mer, sans varier beaucoup, augmente ou diminue pourtant
selon les localits, les courants, le voisinage de l'quateur ou des
ples. Dessale ou ressale, la mer est par cela mme lourde, ou lgre,
plus ou moins mobile. Ce mlange continuel, avec ses variations, fait
courir l'eau plus ou moins vite, c'est--dire _produit des
courants_,--et des courants _horizontaux_, au sein de la mer,--et des
courants _verticaux_ de la mer des eaux  celle de l'air.

* * *

Un Franais, M. Lartigue, a ingnieusement relev plusieurs des lacunes
et des inexactitudes que prsente la gographie de Maury. (_Annales
marit_.) Mais l'auteur amricain, le prvenant en cela, ne cache
nullement ce qu'il pense de l'incomplet de sa science. Sur quelques
points il dclare ne donner que des hypothses. Parfois il est
manifestement incertain, rveur, inquiet. Son livre, honnte et loyal,
laisse surprendre aisment le combat intrieur que s'y livrent deux
esprits: le _littralisme biblique_, qui fait de la mer une chose, cre
de Dieu en une fois, une machine tournant sous sa main,--et le sentiment
moderne, la _sympathie de la nature_, pour qui la mer est anime, est
une force de vie et presque une personne, o l'me aimante du monde
continue de crer toujours.

Il est curieux de voir, dans ce livre, l'auteur approcher peu  peu du
dernier point de vue par une invincible pente. Tout ce qu'il peut, il
l'explique d'abord mcaniquement, physiquement (par la pesanteur, la
chaleur, la densit, etc.). Mais cela ne suffit pas. Il ajoute, en
certains cas, telle attraction molculaire, telle action magntique.
Cela ne suffit pas encore. Alors franchement il a recours aux lois
physiologiques qui rgissent la vie. Il donne  la mer un pouls, des
artres, un coeur mme. Sont-ce de simples formes de style, des
comparaisons? Point du tout. Il a (et c'est son gnie), il a en lui un
sentiment imprieux, invincible, de la personnalit de la mer.

Voil le secret de sa puissance, voil ce qui a ravi. Avant lui, c'tait
une chose pour tant de marins qui tranaient sur ses eaux. Par lui,
c'est une personne; ils y sentent tous une violente et redoutable
matresse qu'on adore, qu'on veut dompter.

Il aime, il aime la mer. Mais, d'autre part,  chaque instant, il se
contient et s'arrte, craignant de dpasser le cadre o il voudrait
s'enfermer. Comme Swammerdam, Bonnet, et tant de savants illustres d'me
religieuse, il craint qu'en expliquant trop l Nature par elle-mme, on
ne fasse tort  Dieu. Timidit peu raisonnable. Plus on montre partout
la vie, plus on fait sentir la grande me, adorable unit des tres par
qui ils s'engendrent et se crent. O donc serait le pril si l'on
trouvait que la mer, dans son aspiration constante  l'existence
organise, est la forme la plus nergique de l'ternel Dsir qui jadis
voqua ce globe et toujours enfante en lui?

Cette mer sale comme du sang, qui a sa circulation, qui a un pouls et
un coeur (Maury nomme ainsi l'quateur), o elle change ses deux sangs,
un tre qui a tout cela est-il sr qu'il soit une chose, un lment
inorganique?

Voil une grande horloge, une grande machine  vapeur qui imite  s'y
mprendre le mouvement des forces vitales. Est-ce un jeu de la nature?
ou bien ne faut-il pas croire qu'il y a dans ces masses un mlange
d'animalit?

Un fait norme, qu'il pose, mais secondairement, de profil, c'est que
l'infini vivant de la mer, les milliards de milliards d'tres qu'elle
fait et dfait sans cesse, absorbent le lait de vie, l'cume mle  ses
eaux, leur tent leurs sels divers, dont ils se font, eux et leurs
coquilles, etc., etc. Par l, ils rendent cette eau dessale, donc plus
lgre, partant mobile et courante. Aux laboratoires puissants
d'organisation animale, comme celui de la mer des Indes, celui de la mer
de Corail, cette force, ailleurs moins remarque, apparat ce qu'elle
est, immense.

Chacun de ces imperceptibles, dit Maury, change l'quilibre de l'Ocan;
ils l'harmonisent, et sont ses compensateurs.--Est-ce assez dire? ne
seraient-ils pas ses moteurs essentiels, qui ont cr ses grands
courants, mis la machine en mouvement? Qui sait si ce _circulus_ vital
de l'animalit marine n'est pas le point de dpart de tout le _circulus_
physique, si la mer animalise ne donne pas le branle ternel  la mer
animalisable, non organise encore, mais ne demandant qu' l'tre et
fermentant de vie prochaine?




VI

LES TEMPTES


Il se fait de temps en temps des commotions dans la mer qui semblent
avoir pour but d'assurer les poques de ses travaux. Ces phnomnes
peuvent tre considrs comme les _spasmes_ de la mer. (Maury.)

Il entend par l spcialement les brusques mouvements qui paraissent
venir du dessous, et qui, dans les mers d'Asie, quivalent  de
vritables temptes. Les causes qu'il leur assigne sont diverses: 1 la
rencontre violente de deux mares, de deux courants; 2 la surabondance
subite des eaux de pluie  la surface; 3 la rupture et la fonte rapide
des glaces, etc. D'autres ajoutent l'hypothse des mouvements
lectriques, des soulvements volcaniques, qui peuvent se faire au
fond.

Il est pourtant vraisemblable que le fond et la grande masse des eaux
sont assez paisibles. Autrement, la mer serait impropre  remplir sa
grande fonction de mre et nourrice des tres. Maury l'appelle quelque
part une grande _nourricerie_. Un monde d'tres dlicats, plus fragiles
que ceux de la terre, sont bercs, allaits de ses eaux. Cela donne de
son intrieur une ide trs-douce, et porte  croire que ces agitations
si violentes ne sont pas communes.

* * *

De sa nature, elle est gnralement rgulire, soumise  de grands
mouvements uniformes, priodiques. Les temptes sont des violences
passagres que lui font les vents, les forces lectriques ou certaines
crises violentes d'vaporation. Ce sont des accidents qui se passent 
la surface, et qui ne rvlent nullement la vraie, la mystrieuse
personnalit de la mer.

Juger d'un temprament humain sur quelques accs de fivre, ce serait
chose insense. Combien plus de juger la mer sur ces mouvements
momentans, extrieurs, qui paraissent n'affecter que des couches de
quelques centaines de pieds?

Partout o la mer est profonde, sa, vie continue quilibre,
parfaitement balance, calme et fconde, toute  ses enfantements. Elle
ne s'aperoit pas de ces petits accidents qui ne se passent qu'en haut.
Les grandes lgions de ses enfants qui vivent (quoi qu'on ait dit) au
fond de sa paisible nuit et ne remontent tout au plus qu'une fois par an
vers la lumire et les temptes doivent aimer leur grande nourrice comme
l'harmonie elle-mme.

* * *

Quoi qu'il en soit, ces accidents intressent trop la vie de l'homme
pour qu'il ne mette pas tous ses soins  les observer. Cela ne lui est
pas facile. Il y garde peu son sang-froid. Les descriptions les plus
srieuses donnent des traits vagues et gnraux, fort peu ce qui fait
pour chaque tempte son originalit, ce qui l'individualise comme
rsultante imprvue de mille circonstances obscures, impossibles 
dmler. L'observateur en sret qui regarde du rivage voit mieux sans
doute, n'tant pas occup de son pril. Mais peut-il juger de l'ensemble
autant que celui qui est au centre du tourbillon et qui jouit de tous
ctes du terrible panorama?

Nous devons aux navigateurs, nous autres hommes de terre, ce respect de
tenir grand compte des faits qu'ils attestent, de ce qu'ils ont vu et
souffert. Je trouve de trs-mauvais got la lgret sceptique que des
savants de cabinet ont montre relativement  ce que les marins nous
disent, par exemple de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les
navigateurs qui la portent  cent pieds. Des ingnieurs ont cru pouvoir
prendre mesure  la tempte, et calculer prcisment que l'eau ne monte
gure  plus de vingt pieds. Un excellent observateur nous assure tout
au contraire avoir vu fort nettement, du rivage, en scurit, des
entassements de vagues plus levs que les tours de Notre-Dame et plus
que Montmartre mme.

Il est trop vident qu'on parle de choses diffrentes. De l la
contradiction. S'il s'agit de ce qui fait comme le champ de la tempte,
son lit infrieur, si l'on parle des longues ranges de vagues qui
roulent en ligne et gardent dans leur fureur quelque rgularit, le
rapport des ingnieurs est exact. Avec leurs crtes arrondies et les
valles alternatives qu'elles prsentent tour  tour, elles dferlent au
plus dans une hauteur de vingt  vingt-cinq pieds. Mais les vagues qui
se contrarient et qui ne vont pas ensemble s'lvent  bien d'autres
hauteurs. Dans leur choc elles prennent des forces prodigieuses
d'ascension, se lancent, et retombent d'un poids d'une incroyable
lourdeur,  assommer, enfoncer, briser le vaisseau. Rien de lourd comme
l'eau de mer. Ce sont ces jets de vagues en lutte, ces retombes
pouvantables dont les marins parlent, phnomnes dont on ne peut
nullement calculer la grandeur relle.

Dans un jour, non de tempte, mais d'motion, o l'Ocan prludait par
des gaiets sauvages, j'tais tranquillement assis sur un beau
promontoire d'environ quatre-vingts pieds. Je m'amusais  le voir, sur
une ligne d'un quart de lieue, faire l'assaut de mon rocher, arrondir la
verte crinire de sa longue vague, la pousser comme  la course. Elle
frappait vaillamment, faisait trembler le promontoire; j'avais le
tonnerre sous mes pieds. Mais cette rgularit se dmentit tout  coup.
Je ne sais quelle vague d'ouest vint par le travers, frapper
outrageusement ma grande vague rgulire qui me venait du midi. Dans le
conflit, tout  coup le soleil me fut cach; sur mon promontoire si
haut, ce fut, non une vapeur irise d'cume lgre, mais bien une grosse
lame noire, qui bondit, tomba lourdement, m'enveloppa, me baigna; j'en
restai fortement mouill. J'aurais voulu avoir l MM. les acadmiciens
et MM. les ingnieurs qui mesurent si prcisment les combats de
l'Ocan.

* * *

Il ne faut pas, assis chez soi, mettre en doute lgrement la vracit
de tant d'hommes intrpides, endurcis et rsigns, qui voient trop
souvent la mort pour avoir la vanit purile d'exagrer leurs dangers.
Il ne faut pas non plus opposer les calmes rcits des navigateurs
ordinaires, qui suivent les grandes routes connues, aux tableaux,
parfois mus, des audacieux dcouvreurs qui les visitrent les premiers,
qui relevrent, dcrivirent les rcifs, les cueils, attentifs  voir de
prs et tudier le pril, autant que le vulgaire marin, le roulier de la
mer, cherche  l'viter. Les Cook, les Perron, les d'Urville, et autres
chercheurs, coururent de trs-rels dangers dans les eaux, moins
frquentes alors, de la mer de Corail, de l'Australie, etc., obligs
d'affronter de prs des bancs qui changent sans cesse, des courants
contraris qui se croisent et qui produisent d'affreuses luttes
intrieures aux passages troits.

Sans tempte, par le roulis seul, le vent tant droit de l'arrire, une
lame qui vient de travers fait des secousses si dures, que la cloche du
vaisseau se met  tinter d'elle-mme, et, si ces grands roulis duraient,
avec leurs mouvements  faux, il en serait dtraqu, dmembr et dmoli.

Aux Aores du banc des Aiguilles, dit encore d'Urville, les lames
atteignaient quatre-vingts, cent pieds de hauteur. Jamais je ne vis une
mer si monstrueuse. Ces vagues ne dferlaient sur nous heureusement que
de leurs sommits; autrement la corvette tait engloutie... Dans cet
horrible combat, elle resta immobile, ne sachant  qui entendre. Par
moments, les marins, sur le pont, taient submergs. Affreux chaos qui
ne dura pas moins de quatre heures de nuit... un sicle  blanchir les
cheveux!...--Telles sont les temptes australes, si terribles, que, mme
sur terre, les naturels qui les pressentent en sont pouvants d'avance
et se cachent dans leurs cavernes.

* * *

Quelque exactes, intressantes, que soient ces descriptions, je n'ai
garde de les copier. Encore moins m'enhardirais-je  imaginer, arranger
les choses que je n'aurais pas vues. Je ne dirai qu'un mot des temptes
que j'ai observes. J'y ai du moins saisi, je crois, les caractres
diffrents qui distinguent l'Ocan et la Mditerrane.

Pendant la moiti d'une anne passe  deux lieues de Gnes, sur la plus
jolie mer du monde, la plus abrite,  Nervi, je n'eus qu'une petite
tempte de caprice qui dura peu, mais, dans ce court moment, _ragea_
avec une furie singulire. La voyant mal de ma fentre, je sortis, et,
par des ruelles tortueuses, entre les hauts palazzi, je me hasardai 
descendre, non sur la plage (il n'y en a point), mais sur une corniche
de noires roches volcaniques qui bordent le rivage, troit sentier qui
souvent n'a pas trois pieds de large, et qui, montant, descendant,
souvent surplombant la mer, la domine de trente pieds, parfois de
quarante ou soixante. On ne dcouvrait pas bien loin. Des tourbillons
continuels tiraient le rideau. On voyait peu; ce qu'on voyait tait
born et affreux. L'pret, les angles cassants de cette cte de
cailloux, ses pointes et ses pics, ses rentres subites et dures,
imposaient  la tempte des sauts, des bonds, des efforts incroyables,
des tortures d'enfer. Elle grinait d'cume blanche, et comme
d'excrables sourires,  la frocit des laves qui, sans piti, la
brisaient. C'taient des bruits insenss, absurdes; jamais rien de
suivi; c'taient des tonnerres discordants, de si aigres sifflements
comme ceux des machines  vapeur, qu'on se bouchait les oreilles.
Abasourdi d'un spectacle qui hbtait tous les sens, j'essayai de me
ravoir; m'appuyant bien  un mur qui rentrait et n'et pas permis  la
furieuse de me prendre, je compris mieux ce tapage. Rude et courte tait
la lame, et le plus dur du combat tenait  cette cte trange, dcoupe
si schement,  ces angles cruels qui pointaient dans la tempte,
dchiraient le flot. La corniche par-dessous, ici et l, l'enfonait
dans ses profondeurs tonnantes.

L'oeil aussi tait bless autant que l'oreille au contraste diabolique de
cette neige blouissante fouettant dans ces laves si noires.

Au total, je le sentis, la mer, bien moins que la terre, rendait la
chose terrible. C'est le contraire sur l'Ocan.




VII

LA TEMPTE D'OCTOBRE 1859


La tempte que j'ai le mieux vue, c'est celle qui svit dans l'Ouest, le
24 et le 25 octobre 1859, qui reprit plus furieuse et dans une horrible
grandeur, le vendredi 28 octobre, dura le 29, le 30 et le 31,
implacable, infatigable, six jours et six nuits, sauf un court moment de
repos. Toutes nos ctes occidentales furent semes de naufrages. Avant,
aprs, de trs-graves perturbations baromtriques eurent lieu; les fils
tlgraphiques furent briss ou pervertis, les communications rompues.
Des annes chaudes avaient prcd. On entra par cette tempte dans une
srie fort diffrente de temps froids et pluvieux. L'anne 1860
elle-mme, jusqu'au jour o j'cris ceci, est livre  la noyade
obstine des vents d'ouest et de sud, qui semblent vouloir nous jeter
toutes les pluies de l'Atlantique et du grand Ocan austral.

* * *

J'observai cette tempte d'un lieu aimable et paisible, dont le
caractre trs-doux ne faisait rien attendre de tel. C'est le petit port
de Saint-Georges, prs Royan,  l'entre de la Gironde. Je venais d'y
passer cinq mois en grande tranquillit, me recueillant, interrogeant
mon coeur, y cherchant de quoi rpondre au sujet que j'ai trait en 1859,
sujet si dlicat, si grave. Le lieu, le livre, se mlent agrablement
dans mes souvenirs. Aurais-je pu l'crire ailleurs? je ne sais. Ce qui
est sr, c'est que le parfum sauvage du pays, sa douceur svre, les
senteurs d'amertume vivifiante dont ses bruyres sont charmes, la flore
des landes, la flore des dunes, ont fait beaucoup pour ce livre et s'y
retrouveront toujours.

La population du lieu allait bien  cette nature. Rien de vulgaire,
nulle grossiret. Les agriculteurs y sont graves, de moeurs srieuses.
Les marins sont des pilotes, une petite tribu protestante, chappe aux
perscutions. Une honntet primitive (la serrure n'est pas encore
invente dans ce village). Point de bruit. Une modestie rare chez les
hommes de mer, la discrtion et le tact qu'on ne trouve pas toujours
dans les classes les plus leves. Bien vu, et bien voulu d'eux, je n'en
eus pas moins la solitude ncessaire au travail. D'autant plus
m'intressais-je  ces hommes et  leurs prils. Sans leur parler,
chaque jour je les suivais de mes voeux dans leur mtier hroque.
J'tais inquiet du temps, et me demandais souvent, en observant le
dangereux passage, si la mer, longtemps belle et douce, n'aurait pas de
cruels retours.

Ce lieu de danger n'est point triste. Chaque matin, de ma fentre, je
voyais en face les voiles blanches, lgrement roses de l'aurore, d'une
foule de vaisseaux de commerce qui attendent le vent pour sortir. La
Gironde,  cet endroit, n'a pas moins de trois lieues de large. Avec la
solennit des grandes rivires d'Amrique, elle a la gaiet de Bordeaux.
Royan est un lieu de plaisir o l'on vient de tous ces pays de Gascogne.
Sa baie et celle de Saint-Georges sont gratuitement rgales du
spectacle des jeux foltres auxquels les marsouins se livrent dans la
chasse aventureuse qu'ils viennent faire en pleine rivire et jusqu'au
milieu des baigneurs. Ils bondissent et se jettent en l'air  cinq ou
six pieds de l'eau. Il semble qu'ils sachent  merveille que personne,
en ce pays, ne se livre  la pche, qu' ce lieu de grand combat o il
s'agit  chaque heure de diriger et sauver les vaisseaux, on ne songe
gure  convoiter l'huile d'un marsouin.

 cette gaiet des eaux joignez la belle et unique harmonie des deux
rivages. Les riches vignes du Mdoc regardent les moissons de la
Saintonge, son agriculture varie. Le ciel n'a pas la beaut fixe,
quelquefois un peu monotone, de la Mditerrane. Celui-ci est
trs-changeant. Des eaux de mer et des eaux douces s'lvent des nuages
iriss qui projettent, sur le miroir d'o ils viennent, d'tranges
couleurs, verts clairs, roses et violets. Des crations fantastiques,
qu'on ne voit un moment que pour les regretter, dcorent de monuments
bizarres, d'arcades hardies, de ponts sublimes, parfois d'arcs de
triomphe, la porte de l'Ocan.

Les deux plages demi-circulaires, de Royan et de Saint-Georges, sur leur
sable fin, donnent aux pieds les plus dlicats la plus douce promenade
qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui gayent la
dune de leur jeune verdure. Les beaux promontoires qui sparent ces
plages, et les landes de l'intrieur vous envoient, mme de loin, de
salubres manations. Celle qui domine aux dunes est quelque peu
mdicale, c'est l'odeur mielle des immortelles, o semblent se
concentrer tout le soleil et la chaleur des sables. Aux landes,
fleurissent les amers, avec un charme pntrant qui rveille le cerveau,
ravive le coeur. C'est le thym et le serpolet, c'est la marjolaine
amoureuse, c'est la sauge bnie de nos pres pour ses grandes vertus. La
menthe poivre, et surtout le petit oeillet sauvage, ont les parfums les
plus fins des pices de l'Orient.

Il me semblait que, sur ces landes, les oiseaux chantaient mieux
qu'ailleurs. Jamais je ne trouvai une alouette comme celle que
j'entendis en juillet sur le promontoire de Vallire. Elle montait dans
l'esprit des fleurs, montait dore du soleil qui se couchait sur
l'Ocan. Sa voix qui venait de si haut (elle tait peut-tre  mille
pieds), pour tre tellement puissante, n'tait pas moins modeste et
douce. C'est au nid,  l'humble sillon, aux petits qui la regardaient,
qu'elle adressait visiblement ce chant agreste et sublime; on et dit
qu'elle interprtait en harmonie ce beau soleil, cette gloire o elle
planait sans orgueil, les encourageant et disant: Montez, mes petits!

De tout cela, chants et parfums, air doux et mer adoucie par l'eau de la
belle rivire, se compose une harmonie infiniment agrable, toutefois
sans grand clat. La lune m'y paraissait lumineuse sans vive clart, les
toiles trs-visibles, mais peu seintillantes. Climat heureux tout
humain, et qui serait voluptueux, s'il ne s'y mlait je ne sais quoi qui
fait rflchir, loigne de la rverie et ramne  la pense!

* * *

Pourquoi? Sont-ce les sables mouvants, les dunes changeantes, les
calcaires croulants et pleins de fossiles, qui vous avertissent de la
mobilit universelle? Est-ce le souvenir silencieux, mais nullement
effac, des perscutions protestantes? C'est aussi, et bien plus encore,
la solennit du passage, la frquence des naufrages, la proximit d'une
mer terrible entre toutes, qui rend l'intrieur srieux.

Un grand mystre se passe  ce point solennel, un trait, un mariage,
mais bien autrement important qu'aucun hymen royal. Mariage, il est
vrai, de raison entre poux peu assortis. La dame des eaux du Sud-Ouest,
double de Tarn et de Dordogne, pousse de ses violents frres les
torrents des Pyrnes, elle vient, cette aimable et souveraine Gironde,
s'offrir  son poux gigantesque, le vieil Ocan. Mais nulle part il
n'est plus dur, plus rbarbatif. La triste barrire des boues de
Charente, puis la longue ligne des sables qui l'arrtent cinquante
lieues, le mettent de mauvaise humeur. Quand il n'amoncelle pas sa
fureur contre Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, il bat la pauvre Gironde.
Elle ne sort pas, comme la Seine, abrite de plusieurs cts. Elle tombe
tout droit en face de l'Ocan illimit. Le plus souvent il la rembarre.
Elle recule; elle se jette  droite,  gauche. Elle se cache et dans les
marais de Saintonge, et jusque sous les vignes du Mdoc, communiquant 
ses vins les qualits sobres et froides qui sont l'esprit de ses eaux.

Maintenant, imaginez des hommes assez hardis pour se jeter, au grand
dbat, entre ces poux, pour aller dans une barque, affrontant les coups
qu'ils se portent, chercher le vaisseau timide qui attend  l'embouchure
et n'ose s'aventurer. C'est la vie de mes pilotes, modeste, mais si
glorieuse, quand on saura la raconter.

Il est facile  comprendre que le vieux roi des naufrages, l'antique
thsauriseur de tant de biens submergs, ne sait nul gr aux indiscrets
qui viennent lui disputer sa proie. Si parfois il les laisse faire,
souvent aussi, malicieux, sournois, il les atteint, se venge, charm de
noyer un pilote plus que d'engloutir deux vaisseaux.

Il y avait pourtant quelque temps qu'on ne parlait point d'accident.
L't, fort chaud, de 1859, ne prsenta gure de sinistres en ces
parages qu'une barque brise en juin. Mais je ne sais quelle agitation
faisait prvoir des malheurs. Septembre vint et octobre. Le monde
brillant des visiteurs, qui ne veut de la mer que ses sourires, dj
s'tait clips. Je restai, attach l par mon travail inachev, et
aussi par l'attrait trange qu'ont ces saisons intermdiaires.

On remarquait des vents changeants, bizarres, et qu'on ne voit gure:
exemple, un vent brlant de l'est, un souffle d'orage venant du ct
toujours serein. Les nuits taient parfois chaudes (et plus en septembre
qu'en aot), sans sommeil, agites, nerveuses; le pouls tait fort, mu
sans cause apparente, l'humeur ingale.

Un jour que nous tions assis dans les pinadas, battus par le vent, un
peu garantis pourtant par la dune, nous entendmes une jeune voix,
singulirement claire et perante; d'un fin et fort timbre d'acier.
C'tait pourtant une trs-jeune fille, fort petite, de profil austre.
Elle passait avec sa mre, et chantait de toutes ses forces des paroles
d'une vieille chanson. Nous les primes de s'asseoir et de la chanter
tout du long.

Ce petit pome rustique disait merveilleusement le double esprit de la
contre. La Saintonge est agricole, aime le foyer. Ce ne sont pas l les
Basques, leur esprit d'aventures. Mais, malgr ses gots sdentaires,
elle se fait maritime, se lance dans les hasards. Pourquoi? La lgende
l'explique:

La jolie fille d'un roi, qui s'amuse  laver son linge, comme la
Nausicaa de l'Odysse, a laiss aller son anneau  la mer; le fils de la
cte s'y jette pour le chercher, mais se noie. Elle pleure et elle est
change dans le romarin du rivage, si amer et si parfum.

Cette ballade du naufrage, chante  ce temps critique dans cette fort
gmissante d'orage imminent, m'mut, me charma, mais en fortifiant mon
pressentiment intrieur.

* * *

Chaque fois que j'allais  Royan, je pouvais attendre qu'en ce petit
voyage, qui n'est que de quelques heures, l'orage me surprendrait sur la
route sans abri. Il pesait sur moi dans les vignes de Saint-Georges et
la lande du promontoire que je gravissais d'abord. Il pesait, plus lourd
encore, dans la grande plage circulaire de Royan que je suivais. La
lande, quoiqu'en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me
semblaient par moments plus pntrants que jamais. Sur la plage, encore
paisible, le vent me soufflait au visage, tide et doux, et, non moins
douce, de ses caresses suspectes, la mer venait lcher mes pieds. Je ne
m'y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux
prparaient.

Pour prlude, aprs des soires fort belles, clataient dans la nuit
d'effroyables coups de vent. Cela revint plusieurs fois, et spcialement
le 26. Cette nuit-l, je ne doutai pas qu'il n'y et de grands
sinistres. Nos marins taient sortis. Dans ces longues fluctuations de
la crise quinoxiale, on attend d'abord un peu; puis, les choses se
prolongeant, le devoir et le mtier parlent; on passe outre et l'on se
hasarde, au risque d'un coup subit. J'en eus l'impression trs-forte. Je
me dis: Quelqu'un prit.

Cela n'tait que trop vrai.

Sur une barque de pilote qui allait, malgr le gros temps, tirer un
vaisseau du danger de la passe, un malheureux fut enlev, et la barque,
prs de prir elle-mme, ne put jamais le reprendre. Il laissait trois
enfants et une femme enceinte. Ce qui le rendait encore particulirement
regrettable, c'est que cet homme excellent, par un amour gnreux qui
n'est pas rare chez les marins, avait justement pous une pauvre fille
incapable de travail, qui par accident avait perdu plusieurs phalanges
des doigts. Terrible situation: elle est infirme, enceinte et veuve.

On faisait une collecte, et j'allai porter  Royan ma petite offrande.
Un pilote que je rencontrai parla de l'vnement avec une vraie douleur:
Tel est notre mtier, monsieur; c'est surtout quand la mer est mauvaise
que nous devons sortir. Le commissaire de la marine, qui a en main les
registres des vivants et des morts, et connat mieux que personne la
destine de ces familles, me parut aussi triste et inquiet. On sentait
bien que ceci n'tait qu'un commencement.

Je me remis en route par la plage, et j'eus le loisir, dans ce trajet
assez long, d'observer, d'tudier, dans une zone de nuages qui, je
crois, pouvait s'tendre, en tous sens,  huit ou dix lieues.  ma
gauche, la Saintonge, dont je suivais le rivage, attendait morne et
passive.  ma droite, le Mdoc, dont le fleuve me sparait, tait dans
un calme sombre. Derrire moi, venant de l'ouest, de l'Ocan, montait un
monde de nuages noirs. Mais, devant moi, un vent de terre soufflait
contre eux (de Bordeaux). Ce vent descendait la Gironde, et l'on et pu
esprer que la puissante rivire, par ce grand courant protecteur,
repousserait le rideau lugubre que l'Ocan levait.

Encore dans l'incertitude, je regardai derrire moi, et consultai
Cordouan. Il me parut, sur son cueil, d'une pleur fantastique. Sa tour
semblait un fantme qui disait: Malheur! malheur!

* * *

Je calculai mieux la situation. Je vis trs-bien que le vent de terre
non-seulement serait vaincu, mais qu'il tait l'auxiliaire de son
ennemi. Ce vent de terre soufflait trs-bas sur la Gironde, enfonait,
abattait tout obstacle infrieur, aplanissait par-dessous la voie aux
hauts nuages sombres qui partaient de l'Ocan; il leur faisait comme un
rail glissant, sur lequel monts ils venaient d'autant plus vite. En peu
de temps, tout fut fini du ct de la terre, tout souffle cessa, tout
s'teignit en teintes grises; sans obstacle rgnrent les vents
suprieurs.

Quand j'arrivai dans les vignes de Vallire, prs de Saint-Georges,
beaucoup de gens taient aux champs, achevant en hte ce qu'ils avaient
 faire, et pensant que de longtemps on ne pourrait travailler. Les
premires gouttes de pluie tombaient, mais en un moment il fallut fuir 
la maison.

J'avais bien vu des orages. J'avais lu mille descriptions de temptes,
et je m'attendais  tout. Mais rien ne faisait prvoir l'effet que
celle-ci eut par sa longue dure, sa violence soutenue, par son
implacable uniformit. Ds qu'il y a du plus ou du moins, une halte, un
_crescendo_ mme, enfin une variation, l'me et les sens y trouvent
quelque chose qui dtend, distrait, qui rpond  ses besoins imprieux
de changement. Mais ici, cinq jours et cinq nuits, sans trve, sans
augmentation ni diminution, ce fut la mme fureur et rien ne changea
dans l'horrible. Point de tonnerre, point de combats de nuages, point de
dchirement de la mer. Du premier coup, une grande tente grise ferma
l'horizon en tous sens; on se trouva enseveli dans ce linceul d'un morne
gris de cendre, qui n'tait pas toute lumire, et laissait dcouvrir une
mer de plomb et de pltre, odieuse et dsolante de monotonie furieuse.
Elle ne savait qu'une note. C'tait toujours le hurlement d'une grande
chaudire qui bout. Aucune posie de terreur n'et agi comme cette
prose. Toujours, toujours le mme son: _Heu! heu! heu!_ ou _Uh! uh! uh!_

Nous habitions sur la plage. Nous tions plus que spectateurs de cette
scne; nous y tions mls. La mer par moments venait  vingt pas. Elle
ne frappait pas un coup que la maison ne tremblt. Nos fentres
recevaient (heureusement un peu de ct) l'immense vent du sud-ouest qui
apportait un torrent, non, mais un dluge, l'Ocan soulev en pluie. Du
premier jour, en grande hte, et non sans beaucoup de peine, il fallut
fermer les volets, allumer les bougies si l'on voulait voir en plein
jour. Dans les pices qui regardaient la campagne, le bruit, la
commotion, taient tout aussi sensibles. Je persistais  travailler,
curieux de voir si cette force sauvage russirait  opprimer, entraver
un libre esprit. Je maintins ma pense active, matresse d'elle-mme.
J'crivais et je m'observais.  la longue seulement la fatigue et la
privation de sommeil blessaient en moi une puissance, la plus dlicate
de l'crivain, je crois, le sens du rhythme. Ma phrase venait
inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la premire se trouva
casse.

Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
fantasques, du vent acharn sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
elle tait pour lui un but qu'il assaillait de cent manires. C'tait
parfois le coup brusque d'un matre qui frappe  la porte; des
secousses, comme d'une main forte pour arracher le volet; c'taient des
plaintes aigus par la chemine, des dsolations de ne pas entrer, des
menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d'effrayantes
tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits taient couverts pourtant
par le grand Heu! heu! Tant celui-ci tait immense, puissant,
pouvantable! Le vent nous semblait secondaire. Cependant il russissait
 faire pntrer la pluie. Notre maison (j'allais dire notre vaisseau)
faisait eau. Le grenier, perc par places, versait des ondes.

Chose plus srieuse! la furie de l'ouragan, par un effort dsespr
russit  desceller le gond d'un volet, qui, ds lors, quoique ferm
encore, frmit, branla, s'agita. Il fallut le consolider en le liant
fortement par ses ferrures  celui qui tenait mieux, et pour cela on dut
hasarder d'ouvrir la fentre. Au moment o je l'ouvris, quoique abrit
par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demi sourd par
l'horrible force d'un bruit gal au canon, d'un coup de canon permanent
qu'on m'et, sans interruption, tir sous l'oreille. J'apercevais, par
les fentes, une chose qui donnait la mesure de ces forces incalculables.
C'est que les vagues, croises et brises contre elles-mmes, souvent ne
pouvaient retomber. La rafale, par-dessous, les enlevait comme une
plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Qu'et-ce
t si, nos volets s'arrachant, la fentre s'enfonant, le vent et
embarqu chez nous ces grosses lames qu'il soutenait, poussait avec la
roideur d'une trombe, qu'il portait  travers les champs, terribles et
toutes brandies?...

Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre. Notre maison,
si avance, pouvait voir son toit emport, ou tout un tage peut-tre.
C'tait l'inquitude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur
pense de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Mais nous
supposions toujours que cette tempte si longue aurait une fin pourtant,
et nous disions toujours: Demain.

Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages.
Tout prs de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud
avec une trentaine d'hommes prit  la passe mme. Aprs avoir vit les
rocs, les cueils, il tait venu en face d'une petite plage de fin
sable, o les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plage, enlev
par le tourbillon et sans doute  grande hauteur, il retomba d'un poids
pouvantable, fut assomm, reint, disloqu. Il resta l comme un corps
mort. Qu'taient devenus les hommes? on n'en trouva aucune trace. On
supposa que peut-tre tous avaient t balays du pont.

Ce tragique vnement en faisait supposer bien d'autres, et l'on ne
rvait que malheurs. Mais la mer n'avait pas l'air d'en avoir encore
assez. Tout le monde tait  bout; elle, non. Je voyais nos pilotes se
hasarder derrire un mur qui les couvrait du sud-ouest, observer
soucieusement, secouer la tte. Nul vaisseau, par bonheur pour eux,
n'osa entreprendre d'entrer et ne rclama leur secours. Autrement, ils
taient l, prts  donner leurs vies.

Moi aussi, je regardais insatiablement cette mer, je la regardais avec
haine. N'tant pas en danger rel, je n'en avais que davantage l'ennui
et la dsolation. Elle tait laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait
les vains tableaux des potes. Seulement, par un contraste trange,
moins je me sentais vivant, plus, elle, elle avait l'air de vivre.
Toutes ces vagues lectrises par un si furieux mouvement avaient pris
une animation, et comme une me fantastique. Dans la fureur gnrale,
chacun avait sa fureur. Dans l'uniformit totale (chose vraie, quoique
contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. tait-ce la
faute de mes yeux et de mon cerveau fatigu? ou bien en tait-il ainsi?
Elles me faisaient l'effet d'un pouvantable _mob_, d'une horrible
populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard
de dogues acharns, ou plutt fous... Mais que dis-je? des chiens, des
dogues? ce n'tait pas cela encore. C'taient des apparitions excrables
et innomes, des btes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules
cumantes.

Monstres, que voulez-vous donc? n'tes-vous pas sols des naufrages que
j'apprends de tous cts: que demandez-vous?--Ta mort et la mort
universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos.




VIII

LES PHARES


Imptueuse est la Manche, dans son dtroit o s'engouffre le flux de
l'ocan du Nord. Apre est la mer de Bretagne, dans les remous violents
de ses dcoupures basaltiques. Mais le golfe de Gascogne, de Cordouan 
Biarritz, est une mer de contradictions, une nigme de combats. En
allant vers le midi, elle devient tout  coup extraordinairement
profonde, un abme o l'eau s'engouffre. Un ingnieux naturaliste la
compare  un gigantesque entonnoir qui absorberait brusquement. Le flot,
chapp de l sous une pression pouvantable, remonte  des hauteurs
dont nos mers ne donnent aucun autre exemple.

La houle du Nord-Ouest est le moteur de la machine. Si elle est un peu
plus nord, elle pousse au fond du golfe, va craser Saint-Jean-de-Luz.
Et, si elle est plus ouest, elle refoule la Gironde; elle coiffe
d'horribles lames l'infortun Cordouan.

On ne connat pas assez ce respectable personnage, ce martyr des mers.
Il est, entre tous les phares, je crois, l'an de l'Europe. Un seul
peut disputer avec lui d'antiquit, la clbre Lanterne de Gnes. Mais
la diffrence est grande. Celle-ci, qui couronne un fort, assise bien
tranquillement sur un bon et ferme roc, peut sourire de tous les orages.
Cordouan est sur un cueil que l'eau ne quitte jamais. L'audace, en
vrit, fut grande de btir dans le flot mme, que dis-je? dans le flot
violent, dans le combat ternel d'un tel fleuve et d'une telle mer.

Il en reoit  chaque instant ou de tranchants coups de fouet, ou de
lourds soufflets qui tonnent sur lui comme ferait le canon. C'est un
assaut ternel. Il n'est pas jusqu' la Gironde, qui, pousse par le
vent de terre, par les torrents des Pyrnes ne vienne aussi par moments
battre ce portier du passage, comme s'il tait responsable des obstacles
que lui oppose l'Ocan qui est au del.

Il est cependant lui seul la lumire de cette mer. Celui qui manque
Cordouan, pouss par le vent du Nord, a  craindre; il pourra manquer
encore Arcachon. Cette mer, la plus terrible, est aussi la mer
tnbreuse. La nuit, nul signe qui guide, nul point de repre.

Pendant six mois de sjour que nous fmes sur cette plage, notre
contemplation ordinaire, je dirai presque notre socit habituelle,
tait Cordouan. Nous sentmes combien cette position de gardien des
mers, de veilleur constant du dtroit, en faisait une personne. Debout
sur le vaste horizon du couchant, il apparaissait sous cent aspects
varis. Parfois, dans une zone de gloire, il triomphait sous le soleil;
parfois, ple et indistinct, il flottait dans le brouillard et ne disait
rien de bon. Au soir, quand il allumait brusquement sa rouge lumire et
lanait son regard de feu, il semblait un inspecteur zl qui
surveillait les eaux, pntr et inquiet de sa responsabilit. Quoi
qu'il arrivt de la mer, toujours on s'en prenait  lui. En clairant la
tempte, il en prservait souvent, et on la lui attribuait. C'est ainsi
que l'ignorance traite trop souvent le gnie, l'accusant des maux qu'il
rvle. Nous-mmes, nous n'tions pas justes. S'il tardait  s'allumer,
s'il venait du mauvais temps, nous l'accusions, nous le grondions. Ah!
Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc fantme, nous amener que
des orages?

Ce fut lui pourtant, je crois, qui dans la tempte d'octobre sauva nos
trente hommes. Le vaisseau fut bris, mais ils chapprent.

C'est beaucoup de voir son naufrage, d'chouer en pleine lumire, en
connaissance du lieu, des circonstances et des ressources qui restent.
Grand Dieu, s'il faut prir, fais-nous prir au jour!

Quand le vaisseau, emport de la haute mer par cette houle furieuse,
arriva la nuit prs des ctes, il avait mille chances pour une de ne pas
entrer en Gironde.  sa droite, la pointe lumineuse de Grave lui dit
d'viter le Mdoc;  sa gauche, le petit phare de Saint-Palais lui fit
voir le dangereux roc de la Grand'Caute du ct de la Saintonge. Entre
ces feux blancs et fixes clatait sur l'cueil central le rouge clair
de Cordouan, qui, de minute en minute, montre le passage.

Par un effort dsespr, il passa, mais ce fut tout. Le vent, la lame,
le courant, l'accablrent  Saint-Palais. La trinit secourable des
trois feux s'y rverbrait; les trente virent o ils taient, qu'ils
allaient tomber sur le sable, et qu'ils avaient chance de vie s'ils
quittaient  temps le vaisseau. Ils se tinrent prts  s'lancer, se
firent  l'ouragan,  la fureur mme du vent. Il les traita en effet
prcisment comme ces lames qu'il emporte dans les terres sans leur
permettre le retour. Heurts, froisss, ils allrent tomber je ne sais
o, mais enfin ils tombrent vivants.

* * *

Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux sauvent les phares? La
lumire, vue dans ces nuits horribles de confusion, o les plus
vaillants se troublent, non-seulement montre la route, mais elle
soutient le courage, empche l'esprit de s'garer. C'est un grand appui
moral de se dire dans le danger suprme: Persiste! encore un effort!...
Si le vent, la mer, sont contre, tu n'es pas seul; l'Humanit est l qui
veille pour toi.

Les anciens qui suivaient les ctes et les regardaient sans cesse,
avaient, encore plus que nous, besoin de les clairer. Les trusques,
dit-on, commencrent  entretenir les feux de nuit sur les pierres
sacres. Le phare tait un autel, un temple, une colonne, une tour. Les
Celtes en levrent aussi; de trs-importants dolmens existent
prcisment aux points favorables d'o l'on peut le mieux voir des feux.
L'empire romain avait illumin, de promontoire en promontoire, toute la
Mditerrane.

La grande terreur des pirates du Nord, la vie tremblante du sombre moyen
ge, font teindre tout cela. On n'a garde d'aider aux descentes. La mer
est un objet de crainte. Tout vaisseau est un ennemi, et, s'il choue,
une proie. Le pillage du naufrag est un revenu du seigneur: c'est le
noble _droit de bris_. On sait ce comte de Lon enrichi par son cueil,
pierre prcieuse, disait-il, plus que celles qu'on admire aux couronnes
des rois.

* * *

De nos jours, innocemment, les pcheurs ont souvent caus des naufrages
en allumant au rivage des feux qu'on voyait de la mer. Les phares mmes
en ont caus tant qu'on put les confondre entre eux. Un feu pris pour un
feu voisin provoqua parfois d'horribles mprises.

C'est la France, aprs ses grandes guerres, qui prit l'initiative des
nouveaux arts de la lumire et de leur application au salut de la vie
humaine. Arme du rayon de Fresnel (une lampe forte comme quatre mille,
et qu'on voit  douze lieues), elle se fit une ceinture de ces
puissantes flammes qui entre-croisent leurs lueurs, les pntrent l'une
par l'autre. Les tnbres disparurent de la face de nos mers.

Pour le marin qui se dirige d'aprs les constellations, ce fut comme un
ciel de plus qu'elle fit descendre. Elle cra  la fois les plantes,
toiles fixes et satellites, mit dans ces astres invents les nuances et
les caractres diffrents de ceux de l-haut. Elle varia la couleur, la
dure, l'intensit de leur scintillation. Aux uns, elle donna la lumire
tranquille, qui suffit aux nuits sereines; aux autres, une lumire
mobile tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de
l'horizon. Ceux-ci, comme les mystrieux animaux qui illuminent la mer,
ont la palpitation vivante d'une flamme qui flamboie et plit, qui
jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de temptes, ils
s'meuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Ocan, et, sans
s'tonner, ils rendent feu pour feu aux clairs du ciel.

* * *

Il faut songer qu' cette poque (1826), et en 1830 encore, toute la mer
tait tnbreuse. Trs-peu de phares en Europe. Nul en Afrique que celui
du Cap. Nul en Asie que Bombay, Calcutta, Madras. Pas un dans l'norme
tendue de l'Amrique du Sud. Depuis, toutes les nations ont suivi,
imit la France. Peu  peu la lumire se fait.

Je voudrais pouvoir ici accomplir avec vous en une nuit la
circumnavigation de notre Ocan, entre Dunkerque et Biarritz, et la
revue des grands phares. Mais elle serait bien longue.

Calais, de ses quatre phares de feux de couleurs diffrentes, qu'on doit
voir de Douvres mme, fait  l'Angleterre, au monde qui passe par
l'Angleterre, des signes hospitaliers. Le beau golfe de la Seine, entre
la Hve et Barfleur, illumin de phares amis, ouvre le Havre 
l'Amrique et la reoit directement au foyer, au coeur de la France.

Elle-mme s'avance en mer pour recueillir les vaisseaux, clairant d'un
soin admirable toutes les pointes de la Bretagne.  l'avant-garde de
Brest,  Saint-Matthieu, a Penmark,  l'le de Sen, tout est couronn de
feux,--tous diffrents, par clairs de minutes ou de secondes,--qui
disent au navigateur: Gare! Observe ce rocher... Fuis cet cueil...
Tourne ici... Bon! te voil dans le port.

* * *

Notez que toutes ces tours, leves aux lieux dangereux, bties souvent
sur les brisants et dans les temptes mmes, posaient  l'art le
problme de l'absolue solidit. Plusieurs s'lvent  des hauteurs
immenses. L'architecture du moyen ge, dont on parle tant, ne se
hasardait  btir si haut qu'en donnant  l'difice des soutiens
extrieurs, contre-forts, arcs-boutants, et, vers la pointe des tours,
elle ne se fiait plus  la pierre, mais appelait le secours peu artiste
des crampons de fer qui reliaient les pierres entre elles. C'est ce
qu'on peut voir aisment  la flche de Strasbourg. Nos constructeurs
mprisent ces moyens. Le phare des Haux, rcemment bti par M. Reynaud
sur le dangereux cueil des pes de Trguier, a la simplicit sublime
d'une gigantesque plante de mer. Il n'a que faire des contre-forts. Il
enfonce dans la roche vive ses fondements taills au ciseau. Sur une
base de soixante pieds en largeur, il dresse sa colonne de vingt-quatre
pieds de diamtre. Ses larges pierres de granit sont encastres l'une
dans l'autre. De plus, pour les parties basses, les assises sont relies
par des ds (aussi de granit) qui pntrent  la fois dans des pierres
superposes. Le tout est taill si juste, que le ciment est superflu. Du
bas au haut, toute pierre mordant ainsi dans sa voisine, le phare n'est
qu'un bloc unique, plus un que son rocher mme. La lame ne sait o se
prendre. Elle bat, elle rage, elle glisse. Dans ses grands coups de
tonnerre, tout ce qu'elle gagne, c'est que le phare branle et s'incline
quelque peu. Mais cela n'a rien d'alarmant. On retrouve cette
ondulation dans les plus anciennes, les plus solides tours.

* * *

Donc, au lieu de tristes bastions qui jadis menaaient la mer, comme
ceux que j'ai vus encore levs contre les Barbaresques, la civilisation
moderne btit les tours de la paix, de la bienveillante hospitalit.
Beaux et nobles monuments, parfois sublimes aux yeux de l'art, et
toujours touchants pour le coeur. Leurs feux de toutes couleurs, o se
retrouvent l'or, l'argent des toiles, offrent un firmament secourable
qu'une Providence humaine a organis sur la terre. Lorsque nul astre ne
parat, le marin voit encore ceux-ci et reprend courage, en y revoyant
son toile, l'toile de la Fraternit.

* * *

On aime  s'asseoir prs des phares, sous ces feux amis, vrai foyer de
la vie marine. Tel d'entre eux, et des moins anciens, est vnrable dj
pour les hommes qu'il a sauvs. Plus d'un souvenir s'y rattache; des
traditions les entourent, de belles lgendes, mais vraies. Deux
gnrations sont assez pour qu'ils deviennent antiques, sacrs du temps.
La mre dira souvent  la jeune famille: Celui-ci sauva votre aeul,
et, sans lui, vous n'tiez pas ns.

Que de visites ils reoivent de la femme inquite qui pie le retour! Le
soir, et mme la nuit, vous la trouveriez l assise, attendant et
demandant que la secourable lumire qui brille l-haut ramne l'absent,
le mette au port.

Les anciens, fort justement, dans ces pierres sacres, honoraient
l'autel des dieux sauveurs de l'homme. Pour le coeur en pleine tempte,
qui tremble et espre, la chose n'a pas chang, et dans l'obscurit des
nuits, celle qui pleure et qui prie y voit l'autel et le dieu mme.




LIVRE DEUXIME

* * *

LA GENSE DE LA MER




I

FCONDIT


Dans la nuit de la Saint-Jean (du 24 au 25 juin), cinq minutes aprs
minuit, la grande pche du hareng s'ouvre dans les mers du Nord. Des
lueurs phosphorescentes ondulent ou dansent sur les flots. Voil les
_clairs_ du hareng, c'est le signal consacr qui s'entend de toutes
les barques. Des profondeurs  la surface un monde vivant vient de
monter, suivant l'attrait de la chaleur, du dsir et la lumire. Celle
de la lune, ple et douce, plat  la gent timide; elle est le rassurant
fanal qui semble les enhardir  leur grande fte d'amour. Ils montent,
ils montent tous d'ensemble, pas un ne reste en arrire. La sociabilit
est la loi de cette race; on ne les voit jamais qu'ensemble. Ensemble
ils vivent ensevelis aux tnbreuses profondeurs; ensemble ils viennent
au printemps prendre leur petite part du bonheur universel, voir le
jour, jouir et mourir. Serrs, presss, ils ne sont jamais assez prs
l'un de l'autre; ils naviguent en bancs compactes. C'est (disaient les
Flamands) comme si nos dunes se mettaient  voguer. Entre l'cosse, la
Hollande et la Norvge, il semble qu'une le immense se soit souleve,
et qu'un continent soit prs d'merger. Un bras s'en dtache  l'est et
s'engage dans le Sund, emplit l'entre de la Baltique.  certains
passages troits, on ne peut ramer; la mer est solide. Millions de
millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le
nombre de ces lgions? On conte que jadis, prs du Havre, un seul
pcheur en trouva un matin dans ses filets huit cent mille. Dans un port
d'cosse, on en fit onze mille barils dans une nuit.

Ils vont comme un lment aveugle et fatal, et nulle destruction ne les
dcourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voguent
toujours. Il ne faut pas s'en tonner: c'est qu'en naviguant ils aiment.
Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les
colonnes paisses, profondes, dans l'lectricit commune, flottent
livres uniquement  la grande oeuvre du bonheur. Le tout va 
l'impulsion du flot et du flot lectrique. Prenez dans la masse au
hasard, vous en trouvez de fconds, vous en trouvez qui le furent et
d'autres qui voudraient l'tre. Dans ce monde, qui ne connat pas
l'union fixe, le plaisir est une aventure, l'amour une navigation. Sur
toute la route, ils panchent des torrents de fcondit.

 deux ou trois brasses d'paisseur, l'eau disparat sous l'abondance
incroyable du flux maternel o nagent les oeufs du hareng. C'est un
spectacle, au lever du soleil, de voir aussi loin qu'on peut voir, 
plusieurs lieues, la mer blanche de la laitance des mles.

paisses, grasses et visqueuses ondes, o la vie fermente dans le levain
de la vie. Sur des centaines de lieues, en long et en large, c'est comme
un volcan de lait, et de lait fcond qui a fait son ruption, et qui a
noy la mer.

* * *

Pleine de vie  la surface, la mer en serait comble si cette puissance
indicible de production n'tait violemment combattue par l'pre ligue de
toutes les destructions. Qu'on songe que chaque hareng a quarante,
cinquante, jusqu' soixante-dix mille oeufs! Si la mort violente n'y
portait remde, chacun d'eux se multipliant en moyenne par cinquante
mille, et chacun de ces cinquante mille se multipliant de mme  son
tour, ils arriveraient en fort peu de gnrations  combler, solidifier
l'Ocan, ou  le putrfier,  supprimer toute race et  faire du globe
un dsert. La vie imprieusement rclame ici l'assistance,
l'indispensable secours de sa soeur, la mort. Elles se livrent un combat,
une lutte immense qui n'est qu'harmonie et fait le salut.

Dans la grande chasse universelle sur la race condamne, ceux qui se
chargent de rabattre, d'empcher la masse de se disperser, ceux qui la
poussent aux rivages, ce sont les gants de la mer. La baleine et les
ctacs ne ddaignent pas ce gibier; ils le suivent, plongent dans les
bancs, entrent dans l'paisseur vivante; de leurs gueules immenses ils
absorbent par tonnes la proie infinie qui n'en est pas diminue et fuit
vers les ctes. L s'opre une bien autre et plus grande destruction.
D'abord les petits des petits, les moindres poissons avalent le frai et
les oeufs du hareng, se gorgent de laite, mangent l'avenir. Pour le
prsent, pour le hareng tout venu, la nature a fait un genre glouton
qui, de ses yeux carts, ne voit gure, n'en mange que mieux, qui n'est
qu'estomac, la gourmande tribu des gades (merlan, morue, etc.). Le
merlan s'emplit, se comble de harengs, et devient gras. La morue
s'emplit, se comble de merlans, et devient grasse. Si bien que le danger
des mers, l'excs de la fcondit, recommence ici, plus terrible. La
morue est bien autre chose que le hareng; elle a jusqu' neuf millions
d'oeufs! Une morue de cinquante livres en a quatorze livres pesant! le
tiers de son poids! Ajoutez que cette bte, de maternit redoutable, est
en amour neuf mois sur douze. C'est celle-ci qui mettrait le monde en
pril. Au secours! lanons des vaisseaux, quipons des flottes.
L'Angleterre seule y envoie vingt ou trente mille matelots. Combien
l'Amrique et combien la France, la Hollande, toute la terre? La morue,
 elle seule, a cr des colonies, fond des comptoirs et des villes. Sa
prparation est un art. Et cet art a une langue, tout un idiome
technique propre aux pcheurs de morue.

* * *

Mais qu'est-ce que l'homme peut faire? La nature sait que nos petits
efforts, nos flottes et nos pcheries ne seraient rien pour son but, que
la morue vaincrait l'homme. Elle ne se fie point  lui. Elle appelle des
forces de mort bien autrement nergiques. Du fond des fleuves  la mer
arrive l'un des plus actifs, des plus dtermins mangeurs, l'esturgeon.
Venu aux fleuves pour faire paisiblement l'amour, il en sort maigri et
pre; il rentre, d'un apptit immense, dans le banquet de la mer. Grande
douceur pour l'affam de trouver la grasse morue qui a assimil en elle
les lgions du hareng. Bonheur infini pour lui de trouver l concentre
la substance, de mordre en chair pleine. Ce vaillant mangeur de morue,
quoique moins fcond, l'est encore; il a quinze cent mille oeufs. Un
esturgeon de quatorze cents livres a cent livres de laite, ou quatre
cent cinquante livres d'oeufs. Le danger se reprsente. Le hareng a
menac de sa fcondit terrible; la morue a menac; l'esturgeon menace
encore.

Il faut que la nature invente un suprme dvorateur, mangeur admirable
et producteur pauvre, de digestion immense et de gnration avare.
Monstre secourable et terrible qui coupe ce flot invincible de fcondit
renaissante par un grand effort d'absorption, qui avale toute espce
indiffremment, les morts, les vivants, que dis-je? tout ce qu'il
rencontre. _Le beau mangeur_ de la nature, mangeur patent: le requin.

Mais ces destructeurs terribles sont vaincus d'avance. Quelle que soit
leur furie de manger, ils produisent peu. L'esturgeon, comme on a vu,
est moins fcond que la morue, et le requin est strile, si on le
compare  tout autre poisson. Il ne se verse pas comme eux en torrents
par toute la mer. Vivipare, il labore dans son sein le jeune requin,
son hritier fodal, qui nat terrible et tout arm.

* * *

Dans ses fcondes tnbres, la mer peut sourire elle-mme des
destructeurs qu'elle suscite, bien sre d'enfanter encore plus. Sa
richesse principale dfie toutes les fureurs de ces tres dvorants, est
inaccessible  leurs prises. Je parle du monde infini d'atomes vivants,
d'animaux microscopiques, vritable abme de vie qui fermente dans son
sein.

On a dit que l'absence de la lumire solaire excluait la vie, et
cependant aux dernires profondeurs le sol est jonch d'toiles de mer.
Les flots sont peupls d'infusoires et de vers microscopiques. Des
mollusques innombrables y tranent leurs coquilles. Crabes bronzs,
actinies rayonnantes, porcelaines neigeuses, cyclostomes dors, volutes
ondules, tout vit et se meut. L pullulent les animalcules lumineux
qui, par moments attirs  la surface, y apparaissent en tranes, en
serpents de feu, en guirlandes tincelantes. La mer, dans son paisseur
transparente, doit en tre, ici et l fortuitement illumine. Elle-mme
a un certain clat, je ne sais quelle demi-lueur qu'on observe sur les
poissons et vivants et morts. Elle est sa propre lumire, son fanal 
elle-mme, son ciel, sa lune et ses toiles.

* * *

Chacun peut voir dans nos salines la fcondit de la mer. Les eaux que
l'on y concentre y laissent des dpts violets qui ne sont rien
qu'infusoires. Tous les navigateurs racontent que, dans tel trajet assez
long, ils n'ont travers que des eaux vivantes. Freycinet a vu soixante
millions de mtres carrs couverts d'un rouge carlate qui n'est qu'un
animal plante, si petit qu'un mtre carr en contient quarante millions.
Dans le golfe du Bengale, en 1854, le capitaine Kingman navigua pendant
trente milles dans une norme tache blanche qui donnait  la mer
l'aspect d'une plaine couverte de neige. Pas un nuage, et pourtant un
ciel gris de plomb, en contraste avec la mer brillante. Vue de prs,
cette eau blanche tait une glatine, et, observe  la loupe, une masse
d'animalcules qui s'agitant produisaient de bizarres effets lumineux.

Pron raconte de mme qu'il navigua, vingt lieues durant,  travers une
sorte de poudre grise. Vue au microscope, ce n'tait qu'une couche
d'oeufs d'espce inconnue qui, sur cet espace immense, couvraient et
cachaient les eaux.

Aux ctes dsoles du Gronland, o l'homme se figure que la nature
expire, la mer est normment peuple. On navigue jusqu' deux cents
milles en longueur ou quinze en largeur sur des eaux d'un brun fonc,
qui sont ainsi colores d'une mduse microscopique. Chaque pied cube de
cette eau en contient plus de cent dix mille (Schleiden).

Ces eaux nourrissantes sont denses de toutes sortes d'atomes gras,
appropris  la molle nature du poisson, qui paresseusement ouvre la
bouche et aspire, nourri comme un embryon au sein de la mre commune.
Sait-il qu'il avale?  peine. La nourriture microscopique est comme un
lait qui vient  lui. La grande fatalit du monde, la faim, n'est que
pour la terre; ici, elle est prvenue, ignore. Aucun effort de
mouvement, nulle recherche de nourriture. La vie doit flotter comme un
rve. Que fera l'tre de sa force? Toute dpense en est impossible. Elle
est rserve pour l'amour.

* * *

C'est l'oeuvre relle, le travail de ce grand monde des mers: aimer et
multiplier. L'amour emplit sa nuit fconde. Il plonge dans la
profondeur, et semble plus riche encore chez les infiniment petits. Mais
qui est vraiment l'atome? Lorsque vous croyez tenir le dernier,
l'indivisible, vous voyez qu'il aime encore et divise son existence pour
en tirer un autre tre. Aux plus bas degrs de la vie o tout autre
organisme manque, vous trouvez dj au complet toutes les formes de
gnrations.

* * *

Telle est la mer. Elle est, ce semble, la grande femelle du globe, dont
l'infatigable dsir, la conception permanente, l'enfantement, ne finit
jamais.




II

LA MER DE LAIT


L'eau de mer, mme la plus pure, prise au large, loin de tout mlange,
est lgrement blanchtre et un peu visqueuse. Retenue entre les doigts,
elle _file_ et passe lentement. Les analyses chimiques n'expliquent pas
ce caractre. Il y a l une substance organique qu'elles n'atteignent
qu'en la dtruisant, lui tant ce qu'elle a de spcial, et la ramenant
violemment aux lments gnraux.

Les plantes, les animaux marins, sont vtus de cette substance, dont la
mucosit, consolide autour d'eux, a un effet de glatine, parfois fixe
et parfois tremblante. Ils apparaissent  travers comme sous un habit
diaphane. Et rien ne contribue davantage aux illusions fantastiques que
nous donne le monde des mers. Les reflets en sont singuliers, souvent
bizarrement iriss, sur les cailles des poissons, par exemple, sur les
mollusques, qui semblent en tirer tout le luxe de leurs coquilles
nacres.

C'est ce qui saisit le plus l'enfant qui voit pour la premire fois un
poisson. J'tais bien petit quand cela m'arriva, mais je m'en rappelle
parfaitement la vive impression. Cet tre brillant, glissant, dans ses
cailles d'argent, me jeta dans un tonnement, un ravissement qu'on ne
peut dire. J'essayai de le saisir, mais je le trouvai aussi difficile 
prendre que l'eau qui fuyait dans mes petits doigts. Il me parut
identique  l'lment o il nageait. J'eus l'ide confuse qu'il n'tait
rien autre chose que l'eau, l'eau animale, organise.

Longtemps aprs, devenu homme, je ne fus gure moins frapp en voyant
sur une plage je ne sais quel rayonn.  travers son corps transparent,
je distinguais les cailloux, le sable. Incolore comme du verre,
lgrement consistant, tremblant ds qu'on le remuait, il m'apparut
comme aux anciens et comme  Raumur encore, qui appelait simplement ces
tres une _eau glatinise_.

Combien plus a-t-on cette impression quand on trouve en leur formation
premire les rubans d'un blanc jauntre o la mer fait l'bauche molle
de ses solides fucus, les laminaires, qui, brunissant, arriveront  la
solidit des peaux et des cuirs. Mais, tout jeunes,  l'tat visqueux,
dans leur lasticit, ils ont comme la consistance d'un flot solidifi,
d'autant plus fort qu'il est plus mou.

Ce que nous savons aujourd'hui de la gnration et de l'organisation
complique des tres infrieurs, vgtaux ou animaux, nous interdit
l'explication des anciens et de Raumur. Mais tout cela n'empche pas de
revenir  la question que posa le premier Bory de Saint-Vincent:
Qu'est-ce que le mucus de la mer? la viscosit que prsente l'eau en
gnral? N'est-ce pas l'lment universel de la vie?

* * *

Proccup de ces penses, j'allai voir un chimiste illustre, esprit
positif et solide, novateur prudent autant que hardi, et, sans prface,
je lui posai _ex abrupto_ ma question: Monsieur, qu'est-ce,  votre
avis, que cet lment visqueux, blanchtre, qu'offre l'eau de la mer?

--Rien autre chose que la vie.

Puis, revenant sur ce mot trop simple et trop absolu, il ajouta: Je
veux dire une matire  demi organise et dj tout organisable. Elle
n'est en certaines eaux qu'une densit d'infusoires, en d'autres ce qui
va l'tre, ce qui peut le devenir.--Du reste, cette tude est  faire;
elle n'a pas t encore commence srieusement. (17 mai 1860.)

En le quittant, j'allai tout droit chez un grand physiologiste dont
l'opinion n'a pas moins d'autorit sur mon esprit. Je lui pose la mme
question. Sa rponse fut trs-longue, trs-belle. En voici le sens: On
ne sait pas plus la constitution de l'eau qu'on ne sait celle du sang.
Ce qu'on entrevoit le mieux pour le _mucus_ de l'eau de mer, c'est qu'il
est tout  la fois une fin et un commencement. Rsulte-t-il des rsidus
innombrables de la mort qui les cderait  la vie? Oui, sans doute,
c'est une loi; mais, en fait, dans ce monde marin, d'absorption rapide,
la plupart des tres sont absorbs vivants; ne tranent pas  l'tat de
mort comme il en advient sur la terre, o les destructions sont plus
lentes. La mer est l'lment trs-pur; la guerre et la mort y pourvoient
et n'y laissent rien de rebutant.

Mais la vie, sans arriver  sa dissolution suprme, mue sans cesse,
exsude de soi tout ce qui est de trop pour elle. Chez nous autres,
animaux terrestres, l'piderme perd incessamment. Ces mues qu'on peut
appeler la mort quotidienne et partielle, remplissent le monde des mers
d'une richesse glatineuse dont la vie naissante profite  l'instant.
Elle trouve en suspension la surabondance huileuse de cette exsudation
commune, les parcelles animes encore, les liquides encore vivants, qui
n'ont pas le temps de mourir. Tout cela ne retombe pas  l'tat
inorganique, mais entre rapidement dans les organismes nouveaux. C'est,
de toutes les hypothses, la plus vraisemblable; en sortir, c'est se
jeter dans d'extrmes difficults.

* * *

Ces ides des hommes les plus avancs et les plus srieux d'aujourd'hui
ne sont point inconciliables avec celles que professait, il y a prs de
trente ans, Geoffroy Saint-Hilaire sur le _mucus_ gnral o il semble
que la nature puise toute vie. C'est, dit-il, la substance
animalisable, le premier degr des corps organiques. Point d'tres,
animaux, vgtaux, qui n'en absorbent et n'en produisent au premier
temps de la vie, et quelque faibles qu'ils soient. Son abondance
augmente plutt en raison de leur dbilit.

Ce dernier mot ouvre une vue profonde sur la vie de la mer. Ses enfants
pour la plupart semblent des foetus  l'tat glatineux qui absorbent et
qui produisent la matire muqueuse, en comblent les eaux, leur donnent
la fconde douceur d'une matrice infime o sans cesse de nouveaux
enfants viennent nager comme en un lait tide.

* * *

Assistons  l'oeuvre divine. Prenons une goutte dans la mer. Nous y
verrons recommencer la primitive cration. Dieu n'opre pas de telle
faon aujourd'hui, et d'autre demain. Ma goutte d'eau, je n'en fais pas
doute, va dans ses transformations me raconter l'univers. Attendons et
observons.

Qui peut prvoir, deviner l'histoire de cette goutte
d'eau?--Plante-animal, animal-plante, qui le premier doit en sortir?

Cette goutte, sera-ce l'infusoire, la _monade_ primitive qui, s'agitant
et vibrant, se fait bientt _vibrion_? qui, montant de rang en rang,
polype, corail ou perle, arrivera peut-tre en dix raille ans  la
dignit d'insecte?

Cette goutte, ce qui va en venir, sera-ce le fil vgtal, le lger duvet
soyeux qu'on ne prendrait pas pour un tre, et qui dj n'est pas moins
que le cheveu premier-n d'une jeune desse, cheveu sensible, amoureux,
dit si bien: _cheveu de Vnus_?

Ceci n'est point de la fable, c'est de l'histoire naturelle. Ce cheveu
de deux natures (vgtale et animale) o s'paissit la goutte d'eau,
c'est bien l'an de la vie.

* * *

Regardez au fond d'une source, vous ne voyez rien d'abord; puis, vous
distinguez des gouttes un peu troubles. Avec une bonne lunette, ce
trouble est un petit nuage, glatineux, ou floconneux. Au microscope, ce
flocon devient multiple, comme un groupe de filaments, de petits
cheveux. On croit qu'ils sont mille fois plus fins que le plus fin
cheveu de femme. Voil la premire et timide tentative de la vie qui
voudrait s'organiser. Ces conferves, comme on les appelle, se trouvent
universellement dans l'eau douce, et dans l'eau sale quand elle est
tranquille. Elles commencent la double srie des plantes originaires de
mer et de celles qui sont devenues terrestres quand la mer a merg.
Hors de l'eau monte la famille des innombrables champignons, dans l'eau
celles des conferves, algues et autres plantes analogues.

C'est l'lment primitif, indispensable de la vie, et on le trouve dj
o elle semble impossible. Dans les sombres eaux martiales charges et
surcharges de fer, dans des eaux thermales trs chaudes, vous trouvez
ce lger mucus et ces petites cratures qui ont l'air d'en tre des
gouttes  peine fixes, mais qui oscillent et se meuvent. Peu importe
comme on les classe, que Candolle les honore du nom d'animaux, que
Dujardin les repousse au dernier rang des vgtaux. Ils ne demandent
qu' vivre,  commencer par leur modeste existence la longue srie des
tres qui ne deviennent possibles que par eux. Ces petits, vivants ou
morts, les nourrissent d'eux-mmes et leur administrent d'en bas la
glatine de vie qu'ils puisent incessamment dans l'eau maternelle.

* * *

C'est sans aucune vraisemblance qu'on montre comme spcimen de la
cration premire des fossiles ou des empreintes d'animaux, de vgtaux
compliqus: des animaux (les trilobites) qui ont dj des sens
suprieurs, des yeux, par exemple; des vgtaux gigantesques de
puissante organisation. Il est infiniment probable que des tres bien
plus simples prcdrent, prparrent ceux-l, mais leur molle
consistance n'a pas laiss trace. Comment ces faibles auraient-ils pu ne
pas disparatre, lorsque les plus dures coquilles sont perces,
dissoutes? On a vu dans la mer du Sud des poissons  dents acres
brouter le corail, comme un mouton broute l'herbe. Les molles bauches
de la vie, les glatines animes, mais  peine encore solides, ont fondu
des millions de fois avant que la nature pt faire son robuste
trilobite, son indestructible fougre.

Restituons  ces petits (conferves, algues microscopiques, tres
flottants entre deux rgnes, atomes indcis encore qui convolent par
moments du vgtal  l'animal, de l'animal au vgtal), restituons-leur
le droit d'anesse, qui, selon toute apparence, doit leur revenir.

Sur eux et  leurs dpens, commence  s'lever l'immense, la
merveilleuse flore marine.

 ce point o elle commence, je ne puis m'empcher de dire ma tendre
sympathie pour elle.

Pour trois raisons, je la bnis.

Petites ou grandes, ces plantes ont trois caractres aimables:

Leur innocence d'abord. Pas une ne donne la mort. Il n'y a nul poison
vgtal dans la mer. Tout, dans les plantes marines, est sant et
salubrit, bndiction de la vie.

Ces innocentes ne demandent qu' nourrir l'animalit. Plusieurs (comme
les laminaires) ont un sucre doux. Plusieurs ont une amertume salutaire
(comme la belle cramie pourpre et violette, qu'on appelle mousse de
Corse). Toutes concentrent un mucilage nourrissant, spcialement
plusieurs fucus, la cramie des salanganes dont on mange les nids  la
Chine, le capillaire, ce sauveur des poitrines fatigues. Pour tous les
cas o l'on ordonne l'iode aujourd'hui, jadis l'Angleterre faisait des
confitures de varech.

Le troisime caractre qui frappe dans cette vgtation, c'est qu'elle
est la plus amoureuse. On est tent de le croire quand on voit ses
tranges mtamorphoses d'hymen. L'amour est l'effort de la vie pour tre
au del de son tre et pouvoir plus que sa puissance. On le voit par les
lucioles et autres petits animaux qui s'exaltent jusqu' la flamme, mais
on ne le voit pas moins dans les plantes par les conjugues, les algues,
qui, au moment sacr, sortent de leur vie vgtale, en usurpent une plus
haute et s'efforcent d'tre animaux.

* * *

O commencrent ces merveilles? O se firent les premires bauches de
l'animalit? Quel dut tre le thtre primitif de l'organisation?

Jadis on en disputait fort. Aujourd'hui il y a sur ces choses un certain
accord dans l'Europe savante. Je puis prendre la rponse dans nombre de
livres accepts, autoriss, mais j'aime mieux l'emprunter  un Mmoire
rcemment couronn par l'Acadmie des sciences et couvert par consquent
de sa haute autorit.

On trouve des tres vivants dans les eaux chaudes de quatre-vingts 
quatre-vingt-dix degrs. C'est quand le globe refroidi descendit  cette
temprature que la vie devint possible. L'eau alors avait absorb en
partie l'lment de mort, le gaz acide carbonique. On put respirer.

Les mers furent d'abord semblables  ces parties de l'ocan Pacifique
qui n'ont que peu de profondeur et sont semes de petits lots bas. Ces
lots sont d'anciens volcans, des cratres teints. Les voyageurs ne les
connaissent que par le sommet qu'ils montrent et que les travaux des
polypes exhaussent. Mais le fond, entre ces volcans, est probablement
non moins volcanique, et dut tre, pour les essais de la cration
primitive, un rceptacle de vie.

La tradition populaire a fait longtemps des volcans les _gardiens_ des
trsors souterrains qui, par moments, laissent chapper l'or cach dans
les profondeurs. Fausse posie qui a du vrai. Les rgions volcaniques
ont en elles le trsor du globe, de puissantes vertus de fcondit.
Elles dourent la terre strile. De la poussire de leurs laves, de
leurs cendres toujours tides, la vie dut s'panouir.

On sait la richesse des flancs du Vsuve, des vals de l'Etna dans les
longues racines qu'il pousse  la mer. On sait le paradis que forme sous
l'Himalaya le beau cirque volcanique de la valle de Cachemire. Cela se
rpte  chaque pas pour les les de la mer du Sud.

Dans les circonstances les moins favorables, le voisinage des volcans et
les courants chauds qui les accompagnent continuent la vie animale aux
lieux les plus dsols. Sous l'horreur du ple antarctique, non loin du
volcan rbe, James Ross a trouv des coraux vivants  mille brasses
sous la mer glace.

* * *

Aux premiers ges du monde, les innombrables volcans avaient une action
sous-marine bien plus puissante qu'aujourd'hui. Leurs fissures, leurs
valles intermdiaires permirent au mucus marin de s'accumuler par
places, de s'lectriser des courants. L sans doute prit la glatine,
elle se fixa, s'affermit, se travailla et fermenta de toute sa jeune
puissance.

Le levain en fut l'attrait de la substance pour elle-mme. Des lments
crateurs, nativement dissous dans la mer, se firent des combinaisons,
j'allais dire des mariages. Des vies lmentaires parurent, d'abord pour
fondre et mourir. D'autres, enrichis de leurs dbris, durrent, tres
prparatoires, lents et patients crateurs qui, ds lors, commencrent
sous l'eau le travail ternel de fabrication et le continuent sous nos
yeux.

La mer, qui les nourrissait tous, distribuait  chacun ce qui lui allait
davantage. Chacun la dcomposant  sa manire,  son profit, les uns
(polypes, madrpores, coquilles) absorbrent du calcaire, d'autres
(comme les tuniciers du Tripoli, les prles rugueuses, etc.)
concentrrent de la silice. Leurs dbris, leurs constructions, vtirent
la sombre nudit des roches vierges, filles du feu, qui les avait
arraches du noyau plantaire, les lanait brlantes et striles.

Quartz, basaltes et porphyres, cailloux demi-vitrifis, tout cela reut
de nos petits crateurs une enveloppe moins inhumaine, des lments doux
et fconds qu'ils tiraient du lait maternel (j'appelle ainsi le mucus de
la mer), qu'ils laboraient, dposaient, dont ils firent la terre
habitable. Dans ces milieux plus favorables put s'accomplir
l'amlioration, l'ascension des espces primitives.

Ces travaux durent se faire d'abord entre les les volcaniques, au fond
de leurs archipels, dans ces mandres sinueux, ces paisibles labyrinthes
o la vague ne pntre que discrtement, tides berceaux pour les
premiers-ns.

Mais la fleur panouie fleurit en toute plnitude dans les enfoncements
profonds, par exemple des golfes indiens. La mer fut l un grand
artiste. Elle donna  la terre les formes adores, bnies, o se plat 
crer l'amour. De ses caresses assidues, arrondissant le rivage, elle
lui donna les contours maternels, et j'allais dire la tendresse visible
du sein de la femme, ce que l'enfant trouve si doux, abri, tideur et
repos.




III

L'ATOME


Un pcheur m'avait donn un jour le fond de son filet, trois cratures
presque mourantes, un oursin, une toile de mer, et une autre toile,
une jolie ophiure, qui agitait encore et perdit bientt ses bras
dlicats. Je leur donnai de l'eau de mer, et les oubliai deux jours,
occup par d'autres soins. Quand j'y revins, tout tait mort. Rien
n'tait reconnaissable: la scne tait renouvele.

Une pellicule paisse et glatineuse s'tait forme  la surface. J'en
pris un atome au bout d'une aiguille, et l'atome, sous le microscope, me
montra ceci:

Un tourbillon d'animaux, courts et forts, trapus, ardents (des
_kolpodes_), allaient, venaient, ivres de vie,--j'oserais dire, ravis
d'tre ns, faisant leur fte de naissance par une trange bacchanale.

Au second plan fourmillaient de tout petits serpentaux ou anguilles
microscopiques qui nageaient moins qu'ils ne vibraient pour se darder en
avant (on les nomme _vibrions_).

Las d'un si grand mouvement, l'oeil pourtant remarquait bientt que tout
n'tait pas mobile. Il y avait des vibrions encore roides qui ne
vibraient pas. Il y en avait de lis entre eux, enlacs, groups en
grappes, en essaims, qui ne s'taient pas dtachs et qui avaient l'air
d'attendre le moment de la dlivrance.

Dans cette fermentation vivante d'tres immobiles encore, se ruait,
_rageait_, fourrageait, la meute dsordonne de ces gros trapus (les
_kolpodes_), qui semblaient en faire pture, s'en rgaler, s'y
engraisser, vivre l  discrtion.

Notez que ce grand spectacle se dployait dans l'enceinte d'un atome
pris  la pointe d'une aiguille sur la pellicule. Combien de scnes
pareilles aurait offertes cet ocan glatineux, si promptement venu sur
le vase! Le temps avait t merveilleusement mis  profit. Les mourants
ou morts, de leur vie chappe, avaient sur-le-champ fait un monde. Pour
trois animaux perdus, j'en avais gagn des millions; ceux-ci si jeunes
et si vivants, emports d'un mouvement si violent, si absorbant, d'une
vraie furie de vivre!

* * *

Ce monde infini, tellement ml au ntre, qui est partout autour de
nous-mmes, en nous, tait  peu prs inconnu jusqu' ce temps.
Swammerdam et autres, qui jadis l'avaient entrevu, furent arrts au
premier pas. Bien tard, en 1830, le magicien Ehrenberg l'voqua, le
rvla, le classa. Il tudia la figure de ces invisibles, leur
organisation, leurs moeurs, les vit absorber, digrer, naviguer, chasser,
combattre. Leur gnration lui resta obscure. Quels sont leurs amours?
ont-ils des amours? Chez des tres si lmentaires, la nature fait-elle
les frais d'une gnration complique? Ou natraient-ils spontanment,
comme telle moisissure vgtale? la foule dit comme un champignon.

Grande question o plus d'un savant sourit et secoue la tte. On est si
sr de tenir dans sa main le mystre du monde, d'avoir invariablement
fix les lois de la vie! C'est  la nature d'obir. Lorsqu'on dit 
Raumur, il y a cent ans, que la femelle du ver  soie pouvait produire
seule et sans mle, il nia, dit: Rien ne vient de rien. Le fait,
toujours dmenti, et toujours prouv, vient de l'tre enfin dcidment
et admis, non-seulement pour le ver  soie, mais pour l'abeille et
certain papillon, pour d'autres animaux encore.

* * *

De tout temps, chez toute nation, chez les sages et dans le peuple, on
disait: La mort fait la vie. On supposait spcialement que la vie des
imperceptibles surgit immdiatement des dbris que la mort lui lgue.
Harvey mme, qui le premier formula la loi de gnration, n'osa dmentir
cette ancienne croyance. En disant: Tout vient de l'oeuf, il ajouta: _ou
des lments dissous de la vie prcdente_.

C'est justement la thorie qui vient de renatre avec tant d'clat par
les expriences de M. Pouchet. Il tablit que des dbris d'infusoires et
autres tres se cre la gele fconde, la membrane prolifre, d'o
naissent non pas de nouveaux tres, mais les germes, les ovules d'o ils
pourront natre ensuite.

Nous sommes dans un temps de miracles. Il faut en prendre son parti.
Celui-ci n'a rien qui tonne.

On aurait ri autrefois si quelqu'un et prtendu que des animaux,
indociles aux lois tablies, se donnent la licence de respirer par la
patte. Les beaux travaux de Milne Edwards ont mis cela en lumire. De
mme Cuvier et Blainville avaient, dit-on, observ que d'autres tres,
qui n'ont pas d'organes rguliers de circulation, y supplent par les
intestins; mais ces grands naturalistes trouvrent la chose si norme,
qu'ils n'osrent la dire. Elle est tablie aujourd'hui par le mme Milne
Edwards, par M. de Quatrefages, etc.

* * *

Quoi qu'on pense de leur naissance, nos atomes ns une fois offrent un
monde infiniment, admirablement vari. Toutes les formes de vie y sont
dj reprsentes honorablement. S'ils se connaissent, ils doivent
croire qu'ils composent entre eux une harmonie complte qui laisse peu 
dsirer.

Ce ne sont pas des espces disperses, cres  part. C'est visiblement
un rgne, o les genres divers ont organis une grande division du
travail vital. Ils ont des tres collectifs comme nos polypes et nos
coraux, engags encore, subissant les servitudes d'une vie commune. Ils
ont de petits mollusques qui s'habillent dj de mignonnes coquilles.
Ils ont des poissons agiles et de frtillants insectes, de fiers
crustacs, miniature des crabes futurs, comme eux, arms jusqu'aux
dents, guerriers atomes qui chassent des atomes inoffensifs.

Tout cela dans une richesse norme et pouvantable qui humilie la
pauvret du monde visible. Sans parler de ces rhizopodes qui de leurs
petits manteaux ont fait leur part des Apennins, surexhauss les
Cordillres, les seuls foraminifres, cette tribu si nombreuse d'atomes
 coquilles, comptent jusqu' deux mille espces (Charles d'Orbigny). On
les trouve contemporains de tous les ges de la terre. Ils se
reprsentent toujours  diverses profondeurs dans nos trente crises du
globe, variant quelque peu de formes, mais persistant comme genre,
restant tmoins identiques de la vie de la plante. Aujourd'hui le froid
courant du ple austral que la pointe de l'Amrique divise entre ses
deux rivages en envoie impartialement quarante espces vers la Plata,
quarante vers le Chili. Mais la grande manufacture o ils se crent et
s'organisent parat tre le fleuve chaud de la mer qui part des
Antilles. Les courants du Nord les tuent. Le grand torrent paternel les
charrie morts  Terre Neuve et dans tout notre ocan, dont ils composent
le fond.

* * *

Quand l'illustre pre des atomes, j'entends leur parrain, Ehrenberg,
les baptisa, les patrona, les introduisit dans la science, on l'accusa
de faiblesse pour eux, on dit qu'il faisait trop valoir ses petites
cratures. Il les dclarait compliqus, trs-levs d'organisation. Sa
libralit tait telle pour eux, qu'il allait jusqu' leur donner cent
vingt estomacs. Le monde visible se piqua, et, par une raction
violente, Dujardin les rduisit  la dernire simplicit. Ces organes
prtendus pour lui ne sont qu'apparence. Cependant, ne pouvant nier leur
puissance d'absorption, il leur accorde le don d'improviser,  chaque
instant, des estomacs d' propos,  la mesure des morceaux qu'il s'agit
d'avaler. Cette opinion n'a gagn nullement M. Pouchet (qui penche pour
Ehrenberg).

* * *

Ce qui est incontestable et admirable chez eux, c'est la vigueur du
mouvement.

Plusieurs ont toute l'apparence d'une prcoce individualit. Ils ne
restent pas longtemps asservis  la vie communiste et polypire o
tranent leurs suprieurs immdiats, les vrais polypes. Beaucoup de ces
invisibles, de prime saut, sont individus, c'est--dire des tres
capables d'aller, venir seuls,  leur fantaisie, de libres citoyens du
monde qui ne dpendent que d'eux-mmes dans la direction de leurs
mouvements.

Tout ce qui pourra s'imaginer de locomotions diffrentes, de manires
d'aller dans le monde suprieur, est gal, surpass d'avance par les
infusoires. Le tourbillon imptueux d'un astre puissant, d'un soleil qui
entrane comme ses plantes les faibles qu'il a rencontrs, la course
moins rgulire de la comte chevele qui traverse ou qui disperse des
mondes vagues sur son passage, la gracieuse ondulation de la svelte
couleuvre qui suit l'eau ou nage  terre, la barque oscillante qui sait
tourner  propos, driver pour passer plus loin; enfin la reptation
lente et circonspecte de nos tardigrades, qui s'appuient, s'attachent 
tout, toutes ces allures diverses se trouvent chez les imperceptibles.
Mais avec quelle merveilleuse simplicit de moyens! Tel n'est lui-mme
qu'un fil qui, pour avancer, se darde, comme un tire-bouchon lastique.
Tel, pour rame et gouvernail, n'a qu'une queue ondulante ou de petits
cils qui vibrent. Les charmantes vorticelles comme des urnes de fleurs
s'amarrent ensemble sur une le (une petite plante, un petit crabe),
puis s'isolent en dtachant leur dlicat pdoncule.

* * *

Ce qui frappe bien plus encore que les organes de mouvement, c'est ce
qu'on pourrait appeler les expressions, les attitudes, les signes
originaux de l'humeur et du caractre. Il y a des tres apathiques,
d'autres trs-vifs et fantasques, d'autres agits pour la guerre,
d'autres empresss sans cause (ce semble) et dans une vaine agitation.
Parfois,  travers une masse de gens tranquilles et paisibles, un
tourdi, sourd et aveugle, renverse ou carte tout.

Prodigieuse comdie! Ils ont l'air de faire entre eux la rptition du
drame que jouera notre monde, le noble et srieux monde des gros animaux
visibles.

 la tte des infusoires, nommons avec quelque respect les gants
majestueux, les deux chefs d'ordre, le haut type du mouvement, celui de
la force, lente, mais redoutable, arme.

Prenez de la mousse d'un toit, mettez-la quelques jours dans l'eau,
regardez au microscope. Un puissant animal, qui est, faut-il dire,
l'lphant, la baleine des infusoires, se meut avec une vigueur et une
grce de jeune vie que n'ont pas toujours ces colosses. Respect! c'est
le roi des atomes, le rotifre, ainsi nomm, parce qu'aux deux cts de
la tte il porte deux roues, organes de locomotion qui l'assimileraient
au bateau  vapeur, ou peut-tre armes de chasse qui l'aident 
atteindre de petites proies.

Tout fuit, tout cde, un seul rsiste, ne craint rien, se fie  ses
armes. C'est un monstre, mais dj pourvu de sens suprieurs. Il a deux
grands yeux de pourpre. Peu mobile, et vrai _tardigrade_, en revanche,
il voit et il est arm. Il a,  ses fortes pattes, des ongles fort
accentus, qui lui servent  s'amarrer, au besoin, sans doute, 
combattre.

* * *

Puissant dbut de la nature, qui, dans cette conomie de substance et de
matire, avec rien commence  crer de faon si majestueuse! Sublime
coup d'archet d'ouverture! Ceux-ci (qu'importe la taille!) ont une
puissance colossale d'absorption et de mouvement que seront bien loin
d'avoir les normes animaux qu'on classe beaucoup plus haut dans la
srie animale.

L'hutre, fixe sur son rocher, la limace marchant sur le ventre, sont
au rotifre ce que me seraient,  moi, les Alpes, les Cordillres, des
tres si disproportionns, qu'on ne peut les mesurer du regard,  peine
du calcul et de la pense.

Cependant qu'est devenue chez ces montagnes animales la prestesse et
l'ardeur de vie que dployait le rotifre? Quelle chute nous faisons en
montant!... Mes atomes taient trop vivants, mobiles jusqu' blouir, et
ces gigantesques btes sont frappes de paralysie.

Que serait-ce si le rotifre pouvait concevoir l'tre collectif o
sommeille un infini, par exemple, la superbe, la colossale ponge
toile que vous voyez au Musum? Elle est  lui ce qu'est  l'homme le
globe mme de la terre avec ses neuf mille lieues de tour. Eh bien, je
suis convaincu que dans cette comparaison, loin d'en tre humili,
l'atome aurait un accs d'orgueil et dirait: Je suis grand.

* * *

Ah! rotifre, rotifre! Il ne faut mpriser personne.

Je sens bien tes avantages et la supriorit.--Mais qui sait si cette
vie captive dont tu ris n'est pas un progrs? Ta libert tourdie
d'agitation vertigineuse serait-elle le terme des choses? Pour prendre
son point de dpart vers des destines plus hautes, la nature aime mieux
subir un immobile enchantement. Elle entre au spulcre obscur de ce
triste communisme o chaque lment compte peu. Elle apprend  dominer
l'inquitude individuelle,  concentrer la substance au profit des vies
suprieures.

Elle sommeille l quelque temps, comme la _Belle au bois dormant_. Mais,
sommeil ou captivit, ensorcellement, quoi que ce soit, cet tat n'est
pas la mort. Elle vit, cette pre matire de l'ponge, feutre de silex.
Sans se mouvoir, sans respirer, sans organes de circulation, sans aucun
appareil des sens, elle vit. Comment le sait-on?

Elle enfante deux fois par an. Elle a l'amour  sa manire, et mme plus
richement que bien d'autres. Au jour venu, de petites sphres chappent
de la mre ponge, armes de faibles nageoires qui leur donnent quelques
moments de mouvement et de libert. Bientt fixes, elles se montrent
des spongilles dlicates qui vont  leur tour grandir.

Ainsi, dans l'absence apparente des sens et de tout organisme, dans
cette mystrieuse nigme, au seuil douteux de la vie, la gnration la
rvle et fait l'ouverture du monde visible par lequel nous allons
monter. Rien n'est encore, et dans ce rien apparat dj la maternit.
Comme chez les dieux d'gypte, Isis, Osiris, qui engendrent avant leur
naissance, l'Amour ici nat avant l'tre.




IV

FLEUR DE SANG


Au coeur du globe, dans les eaux chaudes de la ligne et sur leur fond
volcanique, la mer surabonde de vie  ce point de ne pouvoir, ce semble,
quilibrer ses crations. Elle dpasse la vie vgtale. Ses enfantements
du premier coup vont jusqu' la vie anime.

Mais ces animaux se parent d'un trange luxe botanique, des livres
splendides d'une flore excentrique et luxuriante. Vous voyez  perte de
vue des fleurs, des plantes et des arbustes; vous les jugez tels aux
formes, aux couleurs. Et ces plantes ont des mouvements, ces arbustes
sont irritables, ces fleurs frmissent d'une sensibilit naissante, o
va poindre la volont.

Oscillation pleine de charme, quivoque toute gracieuse! Aux limites des
deux rgnes, l'esprit, sous ces apparences flottantes d'une fantastique
ferie, tmoigne de son premier rveil. C'est une aube, c'est une
aurore. Par les couleurs clatantes, les nacres ou les maux, il dit le
songe de la nuit et la pense du jour qui vient.

Pense! Osons-nous dire ce mot? Non, c'est un songe, un rve encore,
mais qui peu  peu s'claircit, comme les rves du matin.

* * *

Dj au nord de l'Afrique, ou de l'autre ct sur le Cap, le vgtal qui
rgnait seul dans la zone tempre se voit des rivaux anims qui
vgtent aussi, fleurissent, l'galent, le surpassent bientt.

Le grand enchantement commence, et il va toujours augmenter, en
s'avanant vers l'quateur.

Des arbustes singuliers, lgants, les gorgones, les isis, tendent leur
riche ventail. Le corail rougit sous les flots.

 ct des brillants parterres d'une iris de toute couleur commencent
les plantes de pierres, les madrpores o toutes branches (faut-il dire
leurs mains et leurs doigts?) fleurissent d'une neige rose comme celle
des pchers, des pommiers. Sept cents lieues avant l'quateur, et sept
cents lieues au del, continue cette magie d'illusion.

Il est des tres incertains, les corallines, par exemple, que les trois
rgnes se disputent. Elles tiennent de l'animal, elles tiennent du
minral; finalement elles viennent d'tre adjuges aux vgtaux.
Peut-tre est-ce le point rel o la vie obscurment se soulve du
sommeil de pierre, sans se dtacher encore de ce rude point de dpart,
comme pour nous avertir, nous si fiers et placs si haut, de la
fraternit terniaire, du droit que l'humble minral a de monter et
s'animer, et de l'aspiration profonde qui est au sein de la Nature.

* * *

Nos prairies, nos forts de terre, dit Darwin, paraissent dsertes et
vides, si on les compare  celles de la mer. Et, en effet, tous ceux
qui courent sur les transparentes mers des Indes sont saisis de la
fantasmagorie que leur offre le fond. Elle est surtout surprenante par
l'change singulier que les plantes et les animaux font de leurs
insignes naturels, de leur apparence. Les plantes molles et
glatineuses, avec des organes arrondis qui ne semblent ni tiges ni
feuilles, affectant le gras, la douceur des courbes animales, semblent
vouloir qu'on s'y trompe, et qu'on les croie animaux. Les vrais animaux
ont l'air de s'ingnier pour tre plantes et ressembler aux vgtaux.
Ils imitent tout de l'autre rgne. Les uns ont la solidit, la
quasi-ternit de l'arbre. Les autres sont panouis, puis se fanent,
comme la fleur. Ainsi l'anmone de mer s'ouvre en ple marguerite rose,
ou comme un aster grenat orn d'yeux d'azur. Mais, ds qu'elle a de sa
corolle laiss chapper une fille, une anmone nouvelle, vous la voyez
fondre et s'vanouir.

Bien autrement variable, le prote des eaux, l'alcyon, prend toute forme
et toute couleur. Il joue la plante, il joue le fruit; il se dresse en
ventail, devient une haie buissonneuse ou s'arrondit en gracieuse
corbeille. Mais tout cela fugitif, phmre, de vie si craintive, qu'au
moindre frmissement tout disparat, rien ne reste; tout en un moment
est rentr au sein de la mre commune. Vous retrouvez la sensitive dans
une de ces formes lgres; la cornulaire, au toucher, se replie sur
elle-mme, ferme son sein, comme la fleur sensible  la fracheur du
soir.

Lorsque d'en haut vous vous penchez au bord des rcifs, des bancs de
coraux, vous voyez sous l'eau le fond du tapis, vert d'astres et de
tubipores, les fungies moules en boules de neige, les mandrines
histories de leur labyrinthe, dont les valles, les collines, se
marquent en vives couleurs. Les cariophylles (ou oeillets) de velours
vert, nu d'orange, au bout de leur rameau calcaire, pchent leurs
petits aliments en remuant doucement dans l'eau leurs riches tamines
d'or.

Sur la tte de ce monde d'en bas, comme pour l'abriter du soleil,
ondulant en saules, en lianes, ou se balanant en palmiers, les
majestueuses gorgones de plusieurs pieds font, avec les arbres nains de
l'isis, une fort. D'un arbre  l'autre, la plumaria enroule sa spirale
qu'on croirait une vrille de vigne et les fait correspondre ensemble par
ses fins et lgers rameaux, nuancs de brillants reflets.

Cela charme, cela trouble; c'est un vertige et comme un songe. La fe
aux mirages glissants, l'eau, ajoute  ces couleurs un prisme de teintes
fuyantes, une mobilit merveilleuse, une inconstance capricieuse, une
hsitation, un doute.

Ai-je vu? Non, ce n'tait pas... tait-ce un tre ou un reflet?... Oui
pourtant, ce sont bien des tres! car je vois un monde rel qui s'y loge
et qui s'y joue. Les mollusques y ont confiance, y tranent leur
coquille nacre. Les crabes y ont confiance, y courent, y chassent.
D'tranges poissons, ventrus et courts, vtus d'or et de cent couleurs,
y promnent leur paresse. Des anlides pourpres, violettes, serpentent
et s'agitent prs de la dlicate toile, l'ophiure, qui, sous le soleil,
tend, dtend, roule et droule tour  tour ses bras lgants.

Dans cette fantasmagorie, avec plus de gravit, le madrpore arborescent
montre ses couleurs moins vives. Sa beaut est dans la forme.

Elle est dans l'ensemble surtout, dans le noble aspect de la cit
commune; l'individu est modeste, et la rpublique imposante. Ici, elle a
l'assise forte de l'alos et du cactus. Ailleurs, c'est la tte du cerf,
sa superbe ramure. Ailleurs encore l'extension des vigoureux rameaux
d'un cdre qui a d'abord tendu des bras horizontaux et qui va monter
toujours.

Ces formes, aujourd'hui dpouilles des milliers de fleurs vivantes qui
les animaient, les couvraient, ont peut-tre, en cet tat svre, un
plus vif attrait pour l'esprit. J'aime  voir les arbres l'hiver, quand
leurs fins rameaux, dgags du luxe encombrant des feuilles, nous disent
ce qu'ils sont en eux-mmes, rvlent dlicatement leur personnalit
cache. Il en est ainsi de ces madrpores. Dans leur nudit actuelle, de
peintures devenus sculptures, plus abstraits pour ainsi dire, il semble
qu'ils vont nous apprendre le secret de ces petits peuples dont ils sont
le monument. Plusieurs ont l'air de nous parler par d'tranges
caractres. Ils ont des enlacements, des enroulements compliqus qui
visiblement diraient quelque chose. Qui saura les interprter? et quel
mot pourrait les traduire?

On sent bien qu'aujourd'hui encore il y a une pense l dedans. On ne
s'en dtache pas aisment. On y revient, et l'on y reste. On ple, on
croit comprendre. Puis, cette lueur vous fuit, et l'on se frappe le
front.

Combien les ruches d'abeilles dans leur froide gomtrie sont moins
significatives! Elles sont un produit de la vie. Mais ceci, c'est la vie
mme. La pierre ne fut pas simplement la base et l'abri de ce peuple;
elle fut un peuple antrieur, la gnration primitive qui, peu  peu
supprime par les jeunes qui venaient dessus, a pris cette consistance.
Donc, tout le mouvement d'alors, l'allure de la cit premire, sont l
visibles et saisissants, d'une vrit flagrante, comme tel dtail vivant
d'Herculanum ou Pompe. Mais ici tout s'est fait sans violence et sans
catastrophe, par un progrs naturel; il y a une paix sereine, un attrait
singulier de douceur.

Tout sculpteur y admirerait les formes d'un art merveilleux qui, dans
les mmes motifs, a trouv d'infinies variantes,  changer et renouveler
tous nos arts d'ornementation.

Mais il y a  considrer bien autre chose que la forme. Les riches
arborescences o s'pancha l'activit de ces laborieuses tribus, les
ingnieux labyrinthes qui semblent chercher un fil, ce profond jeu
symbolique de vie vgtale et de toute vie, c'est l'effort d'une pense,
d'une libell captive, ses ttonnements timides vers la lumire
promise,--clair charmant de la jeune me engage dans la vie commune,
mais qui doucement, sans violence, avec grce s'en mancipait.

J'ai chez moi deux de ces petits arbres, d'espce analogue, pourtant
diffrente. Nul vgtal n'est comparable. L'un de blancheur immacule,
comme d'un albtre sans clat, d'une richesse amoureuse qui de chaque
branche, elle-mme ramifie, donne  flot boutons, bourgeons, petites
fleurs, sans jamais pouvoir dire: Assez.--L'autre, moins blanc et plus
serr, dont tout rameau comprend un monde. Adorables tous les deux par
la ressemblance et la dissemblance, l'innocence, la fraternit. Oh! qui
me dirait le mystre de l'me enfantine et charmante qui a fait cette
ferie! On la sent circuler encore, cette me libre et captive, mais
d'une captivit aime, qui rve la libert et n'en voudrait pas tout 
fait.

Les arts n'ont pas su jusqu'ici s'emparer de ces merveilles, qui les
auraient tant servis. Labelle statue de la Nature ( la porte du Jardin
des Plantes) et d en tre entoure. On ne devait montrer la Nature que
dans la ferie triomphale qui ne la quitte jamais. Il fallait, sans
mnager, exhausser de tous ses dons  la hauteur d'une montagne le trne
majestueux o on la fait asseoir. Ses premiers-ns, les madrpores,
heureux de s'enterrer dessous, en auraient fourni les assises, y mettant
leurs rameaux d'albtre, leurs mandres et leurs toiles. Au-dessus
leurs soeurs onduleuses, de leurs corps, de leurs fins cheveux, auraient
fait un doux lit vivant pour embrasser mollement de leur caressant amour
la divine Mre en son rve de l'ternel enfantement.

La peinture n'a pas russi  ces choses mieux que la sculpture. Elle a
peint les fleurs animes comme elle aurait fait des fleurs. Ce sont, au
fond, des couleurs extraordinairement diffrentes. Les gravures
colories dont on se contente en donnent la plus pauvre ide. Leurs
teintes plates, ples, quoi qu'on fasse, n'en rendent jamais l'onctueuse
douceur, la souplesse, la tide motion. Les maux, si l'on s'en
servait, comme l'a essay Palissy, y seraient toujours durs et froids;
admirables pour les reptiles, pour les cailles de poissons, ils sont
trop luisants pour rendre ces molles et tendres cratures qui n'ont pas
mme de peau. Les petits poumons extrieurs que montrent les annlides,
les lgers filets nuageux que font flotter certains polypes, les cheveux
mobiles et sensibles qui ondoient sous la mduse, sont des objets
non-seulement dlicats mais attendrissants. Ils sont de toutes nuances,
fines et vagues, et pourtant chaudes. C'est comme une haleine devenue
visible. Vous y voyez une iris pour l'amusement des yeux. Pour eux,
c'est chose srieuse, c'est leur sang, leur faible vie traduite en
teintes, en reflets, en lueurs changeantes qui s'animent ou plissent,
tour  tour aspirent, expirent.... Prenez garde. N'touffez pas la
petite me flottante, muette, qui pourtant vous dit tout, et livre son
mystre intime dans ces palpitantes couleurs.

* * *

Les couleurs survivent peu. La plupart fondent et disparaissent.
Eux-mmes, les madrpores, ne laissent d'eux que leur base, qu'on
croirait inorganique, et qui n'est pourtant que la vie condense,
solidifie.

Les femmes, qui ont ce sens bien plus fin que nous, ne s'y sont pas
trompes; elles ont senti confusment qu'un de ces arbres, le corail,
tait une chose vivante. De l une juste prfrence. La science eut
beau leur soutenir que ce n'tait qu'une pierre; puis, que ce n'tait
qu'un arbuste. Elles y sentaient autre chose.

Madame, pourquoi prfrez-vous  toutes les pierres prcieuses cet
arbre d'un rouge douteux?--Monsieur, il va  mon teint. Les rubis
plissent. Celui-ci, mat et moins vif, relve plutt la blancheur.

Elle a raison. Les deux objets sont parents. Dans le corail, comme sur
sa lvre et sur sa joue, c'est le fer qui fait la couleur (Vogel). Il
rougit l'un et rose l'autre.

Mais, madame, ces pierres brillantes ont un poli incomparable.--Oui,
mais celui-ci est doux. Il a la douceur de la peau, et il en garde la
tideur. Ds que je l'ai deux minutes, c'est ma chair et c'est moi-mme.
Et je ne m'en distingue plus.

--Madame, il est de plus beaux rouges.--Docteur, laissez-moi celui-ci.
Je l'aime. Pourquoi? Je n'en sais rien... Ou, s'il y a une raison, celle
qui en vaut bien une autre, c'est que son nom oriental et le vrai,
c'est: Fleur de sang.




V

LES FAISEURS DE MONDES


Notre Musum d'histoire naturelle, dans sa trop troite enceinte, est un
palais de ferie. Le gnie des mtamorphoses, de Lamarck et de Geoffroy,
semble y rsider partout. Dans la sombre salle d'en bas les madrpores,
en silence, fondent le monde de plus en plus vivant, qui s'lve
au-dessus d'eux. Plus haut le peuple des mers, ayant atteint sa complte
nergie d'organisation dans ses animaux suprieurs, prpare les vies de
la terre. Au sommet, les mammifres.--Sur lesquels la tribu divine des
oiseaux dploie ses ailes et semble chanter encore.

La foule ne regarde gure les premiers. Elle passe vite devant ces ans
du globe. Il fait froid, humide chez eux. Elle monte vers la lumire,
vers tant de choses brillantes. Nacre, ailes de papillons, plumes
d'oiseaux, c'est ce qui la charme. Moi qui m'arrte plus en bas, je me
suis souvent vu seul dans l'obscure petite galerie.

J'aime cette crypte de la grande glise. J'y sens mieux l'me sacre,
l'esprit prsent de nos matres, leur grand, leur sublime effort, et
aussi l'audace immortelle des voyageurs partis de l. Quelque part que
soient leurs os, eux-mmes restent au Musum par les trsors qu'ils lui
donnrent et qu'ils ont pays de leur vie.

* * *

L'autre jour, 1er octobre, m'y tant un peu attard, j'y lisais non
sans peine l'tiquette de quelques madrpores. L'une, place tout prs
de la porte, me montra ce nom: Lamarck.

Une chaleur me passa au coeur, un mouvement religieux.

Grand nom et dj antique! C'est comme si, aux tombeaux de Saint-Denis,
on voyait le nom de Clovis. La gloire de ses successeurs, leur royaut,
leurs dbats, ont obscurci, recul dans le temps celui par lequel
pourtant on passa d'un sicle  l'autre. C'est lui, cet aveugle Homre
du Musum, qui, par l'instinct du gnie, cra, organisa, nomma, ce
qu'on ne savait gure encore, la classe des _Invertbrs_.

Une classe? mais c'est un monde, c'est l'abme de la vie molle et
demi-organise  qui manque encore la vertbre, la centralisation
osseuse, le soutien essentiel de la personnalit. Ils intressent
d'autant plus, car visiblement ils commencent tout. Humbles tribus,
jusque-l ngliges! Raumur, dans les insectes, avait mis les
crocodiles. Le glorieux comte de Buffon ne daigna savoir les noms de
cette populace infime; il les laissa hors du Versailles olympien qu'il
levait  la Nature. Ils attendirent jusqu' Lamarck, ces grands peuples
obscurs, confus, ces exils de la science, qui pourtant remplissent
tout, ont tout prpar. C'taient justement les ans qu'on avait
empchs d'entrer. Les admis,  les compter, auraient t peu de chose.
Si l'on veut juger par le nombre, on pouvait dire que l'exclue, oublie,
laisse  la porte, c'tait la Nature elle-mme.

* * *

Le gnie des mtamorphoses venait d'tre mancip par la botanique et
par la chimie. Ce fut une chose hardie, mais fconde, de prendre
Lamarck dans la botanique o il avait pass sa vie et de lui imposer
d'enseigner les animaux. Ce gnie ardent et fait aux miracles pour les
transformations des plantes, plein de foi dans l'unit de l vie, fit
sortir et les animaux, et le grand animal, le globe, de l'tat ptrifi
o on les tenait. Il rtablit de forme en forme la circulation de
l'esprit. Demi-aveugle,  ttons, il toucha intrpidement mille choses
dont les clairvoyants n'osaient approcher encore. Du moins, il y mettait
sa flamme. Geoffroy, Cuvier et Blainville les ont trouves chaudes et
vivantes. Tout est vivant, disait-il, ou le fut. Tout est vie, prsente
ou passe. Grand effort rvolutionnaire contre la matire inerte, et
qui irait jusqu' supprimer l'inorganique. Rien ne serait mort tout 
fait. Ce qui a vcu peut dormir et garder la vie latente, une aptitude 
revivre. Qui est vraiment mort? personne.

Ce mot a enfl d'un souffle immense les voiles du dix-neuvime sicle.
Hasard, ou non, il nous a pousss o nous n'aurions t jamais. Nous
nous sommes mis en qute, demandant  chaque chose, histoire ou histoire
naturelle: Qui es-tu?--Je suis la vie.--La mort a t fuyant sous le
regard des sciences. L'esprit va toujours vainqueur et la faisant
reculer.

* * *

Entre ces ressuscits, je vois d'abord mes madrpores. Jusque-l pierre
morte et calcaire grossier, ils prirent l'intrt de la vie. Lorsque
Lamarck les runit, les expliqua au Musum, on venait de les surprendre
dans le mystre de leur activit, dans leurs immenses crations. On
avait appris d'eux comment se fait un monde. On commena  souponner
que, si la terre fait l'animal, l'animal aussi fait la terre, et que
tous deux accomplissent l'un pour l'autre l'office de cration.

L'animalit est partout. Elle emplit tout et peuple tout. On en trouve
les restes ou l'empreinte jusque dans ces minraux, comme le marbre
statuaire, l'albtre, qui ont pass par le creuset des feux les plus
destructeurs.  chaque pas dans la connaissance de l'actuel, on dcouvre
un pass norme de vie animale. Du jour o l'optique permit d'apercevoir
l'infusoire, on le vit faisant les montagnes, on le vit pavant l'Ocan.
Le dur silex du tripoli est une masse d'animalcules, l'ponge un silex
anim. Nos calcaires tout animaux. Paris est bti d'infusoires. Une
partie de l'Allemagne repose sur une mer de corail, aujourd'hui
ensevelie. Infusoires, coraux, testacs, c'est de la chaux, de la craie.
Sans cesse ils la tirent de la mer. Mais les poissons qui dvorent le
corail le rendent comme craie, et restituent celle-ci aux eaux d'o elle
est venue. Ainsi la mer de corail, dans son travail d'enfantement, de
soulvements, de mouvements, dans ses constructions sans cesse
augmentes ou affaisses, bties, ruines, rebties, est une fabrique
immense de calcaire, qui va alternant entre ses deux vies: vie
_agissante_ aujourd'hui, vie _disponible_ qui agira demain.

* * *

Forster a vu, et trs-bien vu (ce qu'on a ni  tort) que ces les
circulaires sont des cratres de volcans, exhausss par les polypes.
Dans toute hypothse contraire on ne peut expliquer cette identit de
forme. C'est toujours un petit anneau d'environ cent pas de diamtre,
fort bas, battu au dehors par les flots, mais renfermant au dedans un
bassin tranquille. Quelques plantes de trois ou quatre espces font une
couronne de verdure clairseme au bassin intrieur. L'eau est du plus
beau vert. L'anneau est de sable blanc (rsidu de coraux dissous) en
contraste avec le bleu fonc de l'Ocan. Sous l'eau sale, nos ouvriers
travaillent. Selon leurs espces ou leurs caractres, les uns plus
hardis aux brisants, aux cts paisibles les bonnes gens timides.

Voil un monde peu vari. Attendez. Les vents les courants, travaillent
 l'enrichir. Il ne faut qu'une bonne tempte pour que les les voisines
fassent la fortune de celle-ci. C'est l une des plus magnifiques
fonctions de la tempte. Plus elle est grande, violente,
tourbillonnante, enlevant tout, plus elle est fconde. Une trombe passe
sur une le: le torrent qu'elle y produit, charg de limon, de dbris,
de plantes mortes ou vivantes, parfois de forts arraches, flot noir,
bourbeux, perce la mer, et bientt pouss des vagues ici et l,
distribue ces prsents aux les prochaines.

Un grand messager de la vie, et l'un des plus transportables, c'est la
solide noix de coco. Non-seulement elle voyage; mais, jete sur les
rcifs, si elle trouve un peu de sable blanc, o priraient d'autres
plantes, elle y prend et s'en contente. Si elle trouve une eau saumtre
qu'aucun vgtal n'aimerait, elle la compte pour eau douce, et vit l,
et s'enfonce l. Elle germe, elle pousse, et c'est un arbre, un robuste
cocotier. Un arbre, c'est bientt de l'eau douce, et des dbris, donc de
la terre. Cela invite d'autres arbres, et bientt l'on voit des
palmiers. Des vapeurs arrtes par eux se fait un ruisseau qui, coulant
du centre de l'le, maintient dans la blanche ceinture une perce que
respectent les polypes, habitants de l'eau sale.

* * *

On connat maintenant la rapidit extrme de leur travail. 
Rio-Janeiro, en quarante jours de relche, des canots disparaissaient
dj sous les tubulaires qui s'en taient empars. Un dtroit, prs de
l'Australie, comptait nagure vingt-six lots. Il en a dj cent
cinquante bien reconnus; l'Amiraut anglaise annonce qu'il en a
davantage, et qu'en vingt ans, dans sa longueur de quarante lieues, il
sera impraticable.

Le rcif oriental de l'Australie a trois cent soixante lieues (cent
vingt-sept sans interruption); celui de la Nouvelle-Caldonie, cent
quarante-cinq lieues. Des groupes d'les, dans le Pacifique, ont quatre
cents lieues de long, sur cent cinquante de large. La seule chane des
Maldives a presque cinq cents milles de long. Ajoutez les bancs de l'le
de France, les bas-fonds de la mer Rouge, incessamment exhausss.

Timor, avec ses environs, offre un monde tout animal. On ne foule que
choses vivantes. Les roches offrent tant de formes bizarres, et de
riches couleurs, qu'on en est saisi, bloui. Vous les voyez dans un
espace de plusieurs lieues dans l'eau de mer, peu profonde (peut-tre
d'un pied), qui travaillent tranquillement, mais activement continuent
leur mtier de crateurs.

Le premier observateur intelligent fut Forster, compagnon de Cook, qui
les trouva  l'ouvrage, les prit sur le fait dans leur grande
conspiration pour faire  petit bruit des les par milliers, des chanes
d'les, peu  peu un continent.

Cela se passait sous ses yeux comme aux premiers jours du monde. Des
profondeurs sous-marines le feu central pousse un dme, un cne, qui,
s'entr'ouvrant, de sa lave pendant quelque temps fait un cratre
circulaire. Mais la force volcanique s'puise. Et ce cratre tide se
couronne de gele vivante, animale et polypire, qui, rejetant toujours
de soi un mucus, va exhaussant ce cirque jusqu' la basse mer; pas plus
haut; car, au-dessus, ils seraient toujours  sec; mais, d'autre part,
pas plus bas; car ils visent  la lumire. S'ils n'ont pas d'organe
spcial pour la percevoir, elle les pntre. Le puissant soleil des
tropiques, qui traverse de part en part leur petit tre transparent,
semble avoir sur eux l'attraction d'un invincible magntisme. Quand la
mer baisse et les dcouvre, ils n'en restent pas moins ouverts et
boivent la vive lumire.

* * *

Dumont d'Urville, qui si souvent ctoyait leurs petites les, dit:
C'est un trange supplice de voir de prs la paix de ce bassin
intrieur, de voir tout autour sous l'eau peu profonde des bancs avancs
o s'talent les coraux en parfaite scurit, lorsqu'on est soi-mme en
pleine tempte. Ce monde aimable est un cueil. Touchez et vous tes
bris. La mer transparente vous montre un abme  pic de cent brasses.
Ne vous fiez pas aux ancres. Nul cble qui, au frottement, ne soit us,
bientt coup. L'anxit est extrme dans les longues nuits o la houle
australe vous pousse sur ces tranchants rasoirs.

* * *

Les innocents faiseurs d'cueils ne manquent pourtant pas de rponse aux
accusations. Ils disent: Donnez-nous le temps. Ces bords adoucis peu 
peu deviendront hospitaliers. Laissez-nous faire. Les bancs lis aux
bancs voisins n'auront plus ces remous terribles. Nous vous faisons un
monde de rechange pour le cas o prirait le vtre. Vous nous bnirez
peut-tre, s'il vous vient un cataclysme, si, comme l'a dit quelqu'un,
la mer verse d'un ple  l'autre tous les dix mille ans. Vous vous
tiendrez fort heureux de trouver l nos les australes o nous aurons
fait un refuge.

Avouons-le, disent-ils encore, quand mme malheureusement quelques
vaisseaux y priraient, ce que nous faisons ici est utile, est bon et
grand. Notre monde improvis pourrait avoir quelque orgueil. Sans parler
de la beaut de ses triomphantes couleurs qui effacent celles de la
terre, sans parler des gracieux cercles, des courbes o nous nous
complaisons,--tant de problmes obscurs qui vous arrtent semblent chez
nous avoir trouv solution. La distribution du travail, une charmante
varit dans une grande rgularit, un ordre gomtrique qui cependant a
les grces d'une libert naissante,--o trouver cela chez vous autres
hommes?

Notre travail incessant pour allger l'eau de ses sels y cre les
courants magnifiques qui en font la vie, la salubrit. Nous sommes les
esprits de la mer; nous lui donnons le mouvement.

Elle n'est pas ingrate, il est vrai. Elle vient  point nomm nous
nourrir. Et, non moins exacte, la chaude lumire nous caresse, nous pare
de ses riches couleurs. Nous sommes les bien-aims de Dieu, ses ouvriers
favoris. Il nous charge d'baucher ses mondes. Tous les puns de ce
globe qui viennent ont besoin de nous. Notre ami, le cocotier, ce gant
qui sur notre le inaugure la vie terrestre, n'y parvient qu'en nous
demandant nos poussires pour y puiser. La vie vgtale, au fond, est un
legs, un don, une aumne de nos libralits. Riche de nous, elle
nourrira la cration suprieure.

Mais pourquoi d'autres animaux? Nous sommes un monde complet,
harmonique, et qui suffit. Le cercle de la cration pourrait se fermer
ici. Dieu par nous couronna son le; sur son ancien volcan de feu, il a
fait un volcan de vie,--bien mieux, l'panouissement de ce paradis
vivant. Il a ce qu'il a voulu, et maintenant va se reposer.

Pas encore et pas encore. Une cration doit monter par-dessus la vtre,
une chose que vous ne craignez pas. Ce rival n'est pas la tempte, vous
la bravez; ni l'eau douce, vous btissez  ct. Ce n'est pas mme la
terre qui peu  peu envahit et couvre vos constructions. Cette autre
puissance, o est-elle? En vous. Tout polype n'est pas rsign  rester
polype. Il y a dans votre rpublique telle cration inquite, qui dit
que la perfection de cette vie vgtative ce n'est pas la vie. Elle en
rve une autre  part:--s'en aller et naviguer seule, voir l'inconnu, le
vaste monde, se crer, au hasard du naufrage, certaine chose qui va
poindre en elle et reste obscure en vous:

C'est l'me.




VI

FILLE DES MERS


J'ai pass les premiers mois de 1858 dans l'agrable petite ville
d'Hyres, qui de loin regarde la mer, les les et la presqu'le dont sa
cte est abrite. La mer,  cette distance, attire plus puissamment
peut-tre que si l'on tait au bord. Les sentiers qui y mnent invitent,
soit qu'on suive, entre les jardins, les haies de jasmin et de myrte,
soit qu'en montant quelque peu on traverse les oliviers et un petit bois
ml de lauriers et de pins. Le bois n'empche nullement qu'on n'ait de
temps  autre quelques chappes de la mer. Ce lieu est, non sans
raison, nomm Coste-Belle. Nous y rencontrions souvent, dans les beaux
jours d'un doux hiver, une fort touchante malade, une jeune princesse
trangre venue l de cinq cents lieues pour prolonger quelque peu sa
vie dfaillante. Cette vie courte avait t triste et dure.  peine
heureuse, elle se voyait mourir. Elle se tranait appuye, tendrement
enveloppe de celui qui vivait d'elle et comptait ne pas survivre. Si
les voeux et les prires pouvaient prolonger une vie, elle et vcu; elle
avait pour elle ceux de tous, surtout des pauvres. Mais le printemps
arrivait et sa fin. Dans un jour d'avril o tout renaissait, nous vmes
passer encore les deux ombres sous ce bois ple, comme un lyse de
Virgile.

* * *

Nous arrivmes au golfe le coeur plein de cette pense. Entre les rochers
assez pres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux
trop lents qui n'avaient pu la suivre. Quelques coquilles taient l
toutes retires en elles-mmes et souffrant de rester  sec. Au milieu
d'elles, sans coquille, sans abri, tout ploye gisait l'ombrelle
vivante qu'on nomme assez mal _mduse_. Pourquoi ce terrible nom pour un
tre si charmant? Jamais je n'avais arrt mon attention sur ces
naufrages qu'on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci tait
petite, de la grandeur de ma main, mais singulirement jolie, de nuances
douces et lgres. Elle tait d'un blanc d'opale o se perdait, comme
dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l'avait retourne.
Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la dlicate ombrelle
(c'est--dire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le
rocher. Trs-froisse en ce pauvre corps, elle tait blesse, dchire
en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et mme
aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d'aplomb le soleil
provenal, pre  son premier rveil, plus pre par l'aridit du mistral
qui s'y mlait par moments. Double trait qui traversait la transparente
crature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant,
elle ne se cuirasse pas d'piderme rsistant, comme nous autres animaux
de la terre; elle reoit tout  vif.

Prs de sa lagune sche, d'autres lagunes taient pleines et
communiquaient  la mer. Le salut tait  un pas. Mais, pour elle qui ne
se meut que par ses ondoyants cheveux, ce pas tait infranchissable.
Sous ce soleil, on pouvait croire qu'elle serait bientt dissoute,
absorbe, vanouie.

Rien de plus phmre, de plus fugitif que ces filles de la mer. Il en
est de plus fluides, comme la lgre bande d'azur qu'on appelle
_ceinture de Vnus_, et qui,  peine sortie de l'eau, se dissipe et
disparat. La mduse, un peu plus fixe, a plus de peine  mourir.

tait-elle morte ou mourante? Je ne crois pas aisment  la mort; je
soutins qu'elle vivait.  tout hasard, il cotait peu de l'ter de l et
de la jeter dans la lagune d' ct. S'il faut tout dire,  la toucher
j'avais un peu de rpugnance. La dlicieuse crature, avec son innocence
visible et l'iris de ses douces couleurs, tait comme une gele
tremblotante, glissait, chappait. Je passai outre cependant. Je glissai
la main dessous, soulevai avec prcaution le corps immobile, d'o tous
les cheveux retombrent, revenant  la position naturelle o ils sont
quand elle nage. Telle je la mis dans l'eau voisine. Elle enfona, ne
donnant aucun signe de vie.

Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j'allai revoir
ma mduse. Elle ondulait sous le vent. Rellement, elle remuait et se
remettait  flot. Avec une grce singulire, ses cheveux fuyant sous
elle nageaient, doucement l'loignaient du rocher. Elle n'allait pas
bien vite, mais enfin elle allait. Bientt je la vis assez loin.

* * *

Elle n'aura peut-tre pas tard de chavirer encore. Il est impossible de
naviguer avec des moyens plus faibles et de faon plus dangereuse. Elles
craignent fort le rivage, o tant de choses dures les blessent, et, en
pleine mer, le vent  chaque instant les retourne. Alors leurs
cheveux-nageoires tant par-dessus, elles flottent  l'aventure, la
proie des poissons, la joie des oiseaux qui se font un jeu de les
enlever.

Pendant toute une saison passe aux bords de la Gironde, je les voyais
fatalement pousses par la passe, jetes  la cte par centaines, scher
l misrablement. Celles-ci taient grosses, blanches, fort belles 
leur arrive, comme de grands lustres de cristal avec de riches
girandoles, o le soleil miroitant mettait des pierreries. Hlas! quel
tat diffrent au bout de deux jours! le sable fort heureusement
s'affaissait dessous, les cachait.

Elles sont l'aliment de tous, et elles-mmes n'ont gure d'aliment que
la vie peu organise, vague encore, les atomes flottants de la mer.
Elles les engourdissent, les thrisent, pour ainsi parler, et les
sucent sans les faire souffrir. Elles n'ont ni dents, ni armes. Nulle
dfense. Seulement quelques espces (et non pas toutes, dit Forbes)
peuvent, si on les attaque, scrter une liqueur qui pique un peu, comme
l'ortie. Sensation si faible, au reste, que Dicquemare n'a pas craint de
la recevoir dans l'oeil et l'a fait impunment.

* * *

Voil une crature bien peu garantie, et en grand hasard. Elle est
suprieure dj. Elle a des sens, et, si l'on en juge par les
contractions, une susceptibilit notable de souffrir. On ne peut, comme
le polype, la partager impunment. Dans ce cas, lui, il se double, elle,
elle meurt. Comme lui, glatineuse, elle semble un embryon, mais
l'embryon trop tt renvoy du sein de la mre commune, tir de la base
solide, de l'association qui fit la scurit du polype, est lanc dans
l'aventure.

* * *

Comment est-elle partie, l'imprudente? comment sans voile, rame ni
gouvernail, avoir quitt le port? Quel est son point de dpart?

Ellis, en 1750, avait vu sur un polype surgir une petite mduse. De nos
jours plusieurs observateurs ont vu et mis hors de doute qu'elle est une
forme de polype, sortie de l'association. La mduse, pour le dire
simplement, est un polype mancip.

Quoi d'tonnant? dit trs-bien le sage M. Forbes, qui les a tant
tudies. Cela veut dire seulement qu' ce degr l'animal suit encore la
loi vgtale. De l'arbre, tre collectif, sort l'individu, le fruit
dtach, lequel fruit fera un autre arbre. Un poirier, c'est comme une
sorte de polypier vgtal, dont la poire (libre individu) peut nous
donner un poirier. De mme, dit Forbes encore, que la branche d'une
plante qui allait se charger de feuilles s'arrte dans son
dveloppement, se contracte, devient un organe d'amour, je veux dire une
fleur,--le polypier, contractant quelques-uns de ses polypes,
transformant leurs estomacs contracts, fait le placenta, les oeufs d'o
sort sa fleur mobile, la jeune et gracieuse mduse. (_Ann. of the Nat.
hist._, t. XIV, 387.)

* * *

On aurait pu le deviner  cette grce indcise,  cette faiblesse
dsarme qui ne craint rien, qui s'embarque sans instruments pour
naviguer, qui se confie trop  la vie. C'est la premire et touchante
chappe de l'me nouvelle, sortie, sans dfense encore, des srets de
la vie commune, essayant d'tre soi-mme, d'agir et souffrir pour son
compte,--molle bauche de la nature libre,--embryon de la libert.

tre soi, tre  soi seul un petit monde complet, grande tentation pour
tous! universelle sduction! belle folie qui fait l'effort et tout le
progrs du monde. Mais dans ces premiers essais, qu'elle semble peu
justifie! On dirait que la mduse fut cre pour chavirer.

Charge d'en haut, d'en bas mal assure, elle est faite  l'oppos de la
physalie, sa parente. Celle-ci n'a au-dessus de l'eau qu'un petit
ballon, une vessie insubmersible, et laisse traner au fond ses longs
tentacules, infiniment longs, de vingt pieds ou davantage, qui
l'assurent, balayent la mer, frappent le poisson de torpeur, le lui
livrent. Lgre et insouciante, gonflant son ballon nacr, teint de
bleu ou de pourpre, elle lance, par ses grands cheveux de sinistre azur,
un subtil venin dont la dcharge foudroie.

Moins redoutables, les vlelles ne peuvent prir non plus. Elles ont la
forme de radeaux; leur petite organisation est dj un peu solide; elles
savent se diriger, tourner au vent la voile oblique. Les porpites, qui
ne semblent qu'une fleur, une marguerite, ont pour elles leur lgret;
elles flottent mme aprs leur mort. Il en est de mme de tant d'tres
fantastiques et presque ariens, guirlandes  clochettes d'or ou
guirlandes de boutons de roses (physsophore, stphanomie, etc.),
ceintures azures de Vnus. Tout cela nage et surnage invinciblement, ne
craint que la terre, vogue au large, dans la grande mer, et, si violente
qu'elle semble y trouver toujours son salut. Les porpites et les
vlelles craignent si peu l'Ocan que, pouvant toujours surnager, ils
font effort pour enfoncer, et, ds qu'il vient du gros temps, se cachent
dans la profondeur.

Telle n'est pas la pauvre mduse. Elle a  craindre le rivage, elle a 
craindre l'orage. Elle pourrait se faire pesante  volont et descendre,
mais l'abme lui est interdit; elle ne vit qu' la surface, en pleine
lumire, en plein pril. Elle voit, elle entend, elle a le toucher fort
dlicat, beaucoup trop pour son malheur. Elle ne peut se diriger. Ses
organes plus compliqus la surchargent et lui font perdre bien aisment
l'quilibre.

Aussi on est tent de croire qu'elle se repent d'un essai de libert si
hasardeuse, qu'elle regrette l'tat infrieur, la scurit de la vie
commune. Le polypier fit la mduse, la mduse fait le polypier. Elle
rentre  l'association. Mais cette vie vgtative est si ennuyeuse, qu'
la gnration suivante, elle s'en mancipe encore et se relance au
hasard de sa vaine navigation. Alternative bizarre, o elle flotte
ternellement. Mobile, elle rve le repos. Inerte, elle rve le
mouvement.

* * *

Ces tranges mtamorphoses, qui tour  tour lvent, abaissent, l'tre
indcis, et le font alterner entre deux vies si diffrentes, sont
vraisemblablement le fait des espces infrieures, des mduses qui n'ont
pu entrer dcidment encore dans la carrire irrvocable de
l'mancipation. Pour les autres, on croirait sans peine que leurs
varits charmantes marquent des progrs intrieurs de vie, des degrs
de dveloppement, les jeux, les grces et les sourires de la libert
nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thme si simple de disque
ou d'ombrelle qui flotte, d'un lger lustre de cristal o le soleil met
des lueurs, a fait une cration infinie de jolies variantes, un dluge
de petites merveilles.

Toutes ces belles,  l'envi flottant sur le vert miroir dans leurs
couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d'une coquetterie
enfantine et qui s'ignore, ont embarrass la science, qui, pour leur
trouver des noms, a d appeler  son secours et les reines de l'histoire
et les desses de la mythologie. Celle-ci, c'est l'ondoyante Brnice
dont la riche chevelure trane et fait un flot dans les flots. Celle-l
c'est la petite Orithye, pouse d'ole, qui, au souffle de son poux,
promne son urne blanche et pure, incertaine,  peine affermie par
l'enchevtrement dlicat de ses cheveux, que souvent elle enlace
par-dessous. L-bas, Dione, la pleureuse, semble une pleine coupe
d'albtre qui laisse, en filets cristallins, dborder de splendides
larmes. Telles, en Suisse, j'ai vu s'pancher des cascades lasses et
paresseuses, qui, ayant fait trop de dtours, semblaient tomber de
sommeil, de langueur.

* * *

Dans la grande ferie d'illumination que la mer dploie aux nuits
orageuses, la mduse a un rle  part. Plonge, comme tant d'autres
tres, dans le phosphore lectrique dont ils sont tous pntrs, elle le
rend  sa manire avec un charme personnel.

Qu'elle est sombre, la nuit en mer, quand on n'y voit pas ce phosphore!
Qu'elles sont vastes et redoutables, ses tnbres! Sur terre, l'ombre
est moins obscure; on se reconnat toujours  la varit des objets
qu'on touche, ou dont on pressent les formes; ils vous donnent des
points de repre. Mais la vaste nuit marine, un noir infini! rien et
rien!... Mille dangers possibles, inconnus!

On sent tout cela sur la cte mme, quand on vit devant la mer. C'est
une grande jouissance quand, l'air devenant lectrique, on voit au loin
apparatre un lger ruban de feu ple. Qu'est-ce cela! On l'a vu chez
soi sur le poisson mort, par exemple le hareng. Mais vivant, dans ses
grandes flottes, dans les grandes tranes visqueuses qu'il laisse
derrire, il est encore plus lumineux. Cet clat n'est point du tout le
privilge de la mort.--Est-ce un effet de la chaleur? Non, vous le
trouvez aux deux ples, et dans les mers Antarctiques, et dans les mers
de Sibrie. Il est dans les ntres, et dans toutes.

C'est l'lectricit commune dont ces eaux, demi-vivantes, se dgagent
aux temps orageux, innocente et pacifique foudre dont tous les tres
marins sont alors les conducteurs. Ils l'aspirent et ils l'expirent, la
restituent largement  leur mort. La mer la donne et la reprend. Le long
des ctes et des dtroits, les froissements et les remous la font
circuler puissamment. Chaque tre en prend, s'en empare plus ou moins
selon sa nature. Ici, des surfaces immenses de paisibles infusoires font
comme une mer lacte, d'une douce et blanche lumire, qui ensuite plus
anime tourne au jaune du soufre embras. Ici, des cnes de lumire vont
pirouettant sur eux-mmes, ou roulent en boulets rouges. Un grand disque
de feu se fait (pyrosome), qui part du jaune opalin, un moment frapp de
vert, puis s'irrite, clate dans le rouge, l'orange, puis s'assombrit
d'azur. Ces changements ont quelque chose de rgulier qui indiquerait
une fonction naturelle, la contraction et dilatation d'un tre qui
souffle le feu.

Cependant,  l'horizon, des serpents enflamms s'agitent sur une infinie
longueur (parfois vingt-cinq ou trente lieues). Les biphores et les
salpas, tres transparents qui traversent et la mer et le phosphore,
donnent cette comdie serpentine. tonnante association qui mne ces
danses effrnes, puis se spare. Spars, ses membres libres font des
petits libres encore, qui,  leur tour, engendreront des rpubliques
dansantes, pour rpandre sur la mer cette bacchanale de feu.

De grandes flottes, plus paisibles, promnent sur les flots des
lumires. Les vlelles allument la nuit leurs petites embarcations. Les
bros vont triomphantes comme des flammes. Nulles plus magiques que
celles de nos mduses. Est-ce un pur effet physique, comme celui qui
fait serpenter les salpas injects de feu? Est-ce un acte d'aspiration,
comme d'autres en donnent l'ide? Est-ce caprice, comme chez tant
d'tres qui se jouent aux tincelles d'une vaine et inconstante joie?
Non, les nobles et belles mduses (comme l'Ocanique  couronne, comme
la charmante Dione) semblent exprimer des penses graves. Sous elles,
leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des
lueurs mystrieuses d'meraude et d'autres couleurs qui, jaillissant ou
plissant, rvlent un sentiment, et je ne sais quel mystre. On dirait
l'esprit de l'abme qui en mdite les secrets. On dirait l'me qui vient
ou celle qui doit vivre un jour. Ou bien faudrait-il y voir le rve
mlancolique d'une destine impossible qui ne doit jamais atteindre son
but? Ou l'appel au bonheur d'amour qui seul nous console ici-bas?

On sait que, sur notre terre, chez nos lucioles, ce feu est le signal,
l'aveu de l'amante qui se dsigne, dit sa retraite et se trahit. A-t-il
ce sens chez les mduses? On l'ignore. Ce qui est sr, c'est qu'elles
versent ensemble leur flamme et leur vie. La sve fconde, chez elles,
la vertu de gnration, y tient, et,  chaque clair, chappe et va
diminuant.

Si l'on veut le plaisir cruel de redoubler cette ferie, on les expose 
la chaleur. Alors elles s'exasprent, rayonnent et deviennent si belles,
si belles!... que la scne est finie. Flamme, amour et vie, tout a fui,
tout s'est coul  la fois.




VII

LE PIQUEUR DE PIERRES


Lorsque l'excellent docteur Livingstone pntra chez les pauvres
peuplades de l'Afrique qui ont peine  se dfendre des marchands
d'esclaves et des lions, les femmes, le voyant arm de tous les arts
protecteurs de l'Europe et l'invoquant avec raison comme une providence
amie, lui disaient ce mot touchant: Donne-nous le sommeil!

C'est le mot que tous les tres vivants, chacun dans sa langue,
adressent  la Nature. Tous dsirent et rvent la scurit. On n'en peut
douter quand on voit les efforts ingnieux qu'ils font pour se la
donner. Ces efforts ont cr des arts. L'homme n'en invente pas un, sans
trouver que les animaux l'avaient invent avant lui, inspir de cet
instinct si fixe et si fort du salut.

Ils souffrent, ils craignent, ils veulent vivre. Il faut se garder de
croire que les tres peu avancs, embryonnaires, soient peu sensibles.
Le contraire est certain. En tout embryon, ce qui est bauch d'abord,
c'est le systme nerveux, c'est--dire la capacit de sentir et de
souffrir. La douleur est l'aiguillon par lequel la prvoyance est peu 
peu stimule, et l'tre press, forc de s'ingnier. Le plaisir y sert
aussi, et vous le voyez dj dans ceux qu'on croirait les plus froids.
On a justement not chez le limaon le bonheur qu'il a, aprs des
recherches pnibles d'amour, de rencontrer l'objet aim. Tous deux,
d'une grce mue, ondulant de leurs cous de cygne, s'adressent de vives
caresses. Qui dit cela? le svre, le trs-exact Blainville. (_Moll._,
p. 181.)

Mais, hlas! combien la douleur est largement prodigue! Qui n'a vu avec
tristesse les lents et pnibles efforts du mollusque sans coquille, qui
trane sur le ventre? Choquante mais trop fidle image du foetus qu'un
hasard cruel aurait arrach de la mre, jet sur le sol sans dfense et
nu. La triste bte paissit sa peau autant qu'elle peut, adoucit les
asprits et rend sa route glissante. N'importe. Elle doit subir un  un
tous les obstacles, les chocs, les pointes de caillou. Elle est
endurcie, rsigne, je le veux bien. Et pourtant,  tel contact, elle se
tord, elle se contracte, donne les signes d'une trs-vive sensibilit.

* * *

Avec tout cela, elle aime, la grande me d'harmonie, qui est l'unit du
monde. Elle aime, et par l'alternative de plaisir et de douleur elle
cultive tous les tres et les oblige  monter.

Mais, pour monter, pour passer  un degr suprieur, il faut qu'ils
aient puis tout ce que l'infrieur contient d'preuves plus ou moins
pnibles, de stimulants d'invention et d'art instinctif. Il faut mme
qu'ils aient exagr leur genre, en aient rencontr l'excs, qui, par
contraste, fait sentir le besoin d'un genre oppos. Le progrs se fait
ainsi par une sorte d'oscillation entre les qualits contraires qui tour
 tour se dgagent et s'incarnent dans la vie.

Traduisons ces choses divines en langage humain, familier, peu digne de
leur grandeur, mais qui les fera comprendre:

La Nature, s'tant plu longtemps  faire et dfaire la mduse,  varier
 l'infini ce thme gracieux de libert naissante, un matin se frappa le
front, se dit: J'ai fait un coup de tte. Cela est charmant. Mais j'ai
oubli d'assurer la vie de la pauvre crature. Elle ne pourra subsister
que par l'infini du nombre, l'excs de sa fcondit. Il me faut
maintenant un tre plus prudent et mieux gard. Qu'il soit craintif,
s'il le faut. Mais surtout, je le veux, qu'il vive!

* * *

Ces craintifs, ds qu'ils apparurent, se jetrent dans la prudence
jusqu'aux limites dernires. Ils fuirent le jour, s'enfermrent. Pour se
sauver des contacts durs, secs, tranchants, de la pierre, ils
employrent le moyen universel, celui de la mue. De leur mue
glatineuse, ils scrtrent une enveloppe, un tube qui va s'allongeant
autant que leur chemin s'allonge. Misrable expdient qui tient ces
mineurs (les tarets) hors de la lumire et hors de l'air libre, qui leur
cause une dpense norme de substance. Chaque pas leur cote infiniment,
les frais d'une maison complte. Un tre qui se ruine ainsi pour vivre
ne peut que vgter pauvre, incapable de progrs.

La ressource n'est gure meilleure, de s'ensevelir par moment, de se
cacher dans le sable  la mer basse, en remontant quand le flux revient.
C'est le mange que vous voyez chez les solens. Vie variable,
incertaine, fugitive deux fois par jour, et de constante inquitude.

* * *

Chez des tres bien infrieurs, une chose obscure encore, qui devait
changer le monde  la longue, avait commenc  poindre. Les simples
toiles de mer, dans leurs cinq rayons, avaient un certain soutien,
quelque chose comme une charpente de pices articules, au dehors
quelques pines, des suoirs qui avancent, reculent  volont. Un animal
fort modeste, mais timide et srieux, semble avoir fait son profit de
cette bauche grossire. Il dit, je pense,  la Nature:

Je suis n sans ambition. Je ne demande pas les dons brillants de
messieurs les mollusques. Je ne ferai nacre ni perle. Je ne veux pas de
couleur brillante, un luxe qui me dsignerait. Je dsire encore bien
moins la grce de vos tourdies les mduses, le charme ondoyant de leurs
cheveux enflamms qui attirent, les font attaquer et leur servent 
faire naufrage.  mre! je ne veux qu'une chose, _tre_... tre un, et
sans appendices extrieurs et compromettants,--tre ramass, fort en
moi, arrondi, car c'est la forme qui donnera le moins de prise,--l'tre
enfin centralis.

J'ai bien peu l'instinct des voyages. De la mer haute  la mer basse,
rouler quelquefois, c'est assez. Coll strictement sur mon roc, je
rsoudrai l le problme que votre futur favori, l'homme, doit chercher
en vain, le problme de la sret: _exclure strictement l'ennemi, tout
en admettant l'ami_, surtout l'eau, l'air et la lumire. Il m'en
cotera, je le sais, du travail, un constant effort. Couvert d'pines
mobiles, je me ferai viter. Hriss, seul comme un ours, on m'appelera
l'_oursin_.

* * *

Combien ce sage animal est suprieur aux polypes, engags dans leur
propre pierre qu'ils font de pure scrtion, sans travail rel, mais qui
aussi ne leur donne nulle sret! Combien il parat suprieur  ses
suprieurs eux-mmes, je veux dire  tant de mollusques qui ont des sens
plus varis, mais n'ont pas la fixe unit de son bauche vertbrale, ni
son persvrant travail, ni les ingnieux outils que ce travail a
suscits!

La merveille, c'est qu'il est  la fois lui, cette pauvre boule
roulante, qu'on croit une chtaigne pineuse; _il est un et il est
multiple;--il est fixe, et il est mobile_, fait de deux mille quatre
cents pices qui se dmontent  volont.

Voyons comment il se cra.

C'tait dans une anse troite de la mer de Bretagne. Il n'avait pas l
un doux lit de polypes mous et d'algues comme les oursins de la mer des
Indes, qui sont dispenss d'industrie. Il tait devant le pril, la
difficult, comme l'Ulysse de l'Odysse, qui, jet, ramen par le flot,
essaye de s'amarrer au roc avec ses ongles ensanglants. Chaque flux et
chaque reflux, c'tait pour le petit Ulysse une grande tempte. Mais sa
grande volont, son puissant dsir, lui fit si bien baiser la roche, que
ce baiser constant cra une ventouse qui fit le vide et l'unit  la
roche mme.

Ce n'est pus tout: de ses pines qui grattaient, voulaient saisir, une
se subdivisa, et devint une triple pince, vritable ancre de salut, qui
seconderait la ventouse si celle-ci s'appliquait mal  une surface peu
polie.

Quand il eut pinc, aspir puissamment sa roche, se sentit assis, il
comprit de plus en plus qu'il avait tout  gagner si, de convexe qu'elle
tait, il pouvait la faire concave, y creuser  sa mesure un petit trou,
se faire un nid. Car on n'est pas toujours jeune. On n'a pas les mmes
forces. Quelle douceur ne serait-ce si, un jour, l'oursin mrite
pouvait relcher quelque chose de l'effort de cet ancrage qui continue
jour et nuit?

Donc il creusa. C'est sa vie. Fait de pices dtaches, il agit par cinq
pines qui, toujours poussant d'ensemble, se soudrent et lui firent un
pic admirable pour percer.

Ce pic de cinq dents du plus bel mail est port par une charpente
dlicate, quoique trs-solide, forme de quarante pices. Elles glissent
dans une sorte de gane, sortent, rentrent, ont un jeu parfait. Par
cette lasticit, elles vitent les chocs violents. Bien plus, elles se
rparent s'il survient des accidents.

C'est rarement dans la pierre, qu'il mprise, c'est dans le roc, le
granit, qu'il sculpte, ce hros du travail. Plus ce roc est dur,
rsistant, mieux il s'y sent affermi. Que lui importe d'ailleurs? Le
temps ne fait rien  l'affaire, et tous les sicles sont  lui. Qu'il
meure demain, ayant us sa vie et son instrument, un autre vient
s'tablir l, continue  la mme place. Ils communiquent peu dans leur
vie, ces solitaires; mais la fraternit existe pour eux par la mort, et
le jeune survenant qui trouve besogne demi-faite, en jouit, bnit la
mmoire du bon travailleur qui la prpara.

Ne croyez pas qu'il s'agisse de frapper, et frapper toujours. Il a son
art. Une fois qu'il a bien attaqu le ciment qui unit la roche, et bien
dchauss celle-ci, il mord les asprits comme avec de petites
tenailles, dracine le silex. OEuvre de grande patience, qui implique
d'assez longs chmages pour que l'eau agisse aussi sur les places
dnudes. On peut alors, de la premire couche, aller  la seconde, et,
par ces procds lents et srs, en venir  bout.

Dans cette vie uniforme, il y a des crises pourtant comme dans celle de
l'ouvrier. La mer fuit de certains rivages. L't, telle roche devient
d'une insupportable chaleur. Il faut avoir deux maisons, une d't, une
d'hiver.

Grand vnement qu'un dmnagement pareil pour un tre sans pieds, qui,
de tous cts, a des pointes. M. Caillaud l'a observ, admir dans ces
moments. Les baguettes faibles et mobiles, qui jouent, avancent et
reculent, ne sont nullement insensibles, quoiqu'il les garantisse un peu
en scrtant tout autour un peu de molle glatine qui sans doute fait
matelas. Enfin, il le faut, il se lance, il s'affermit sur ses pointes,
comme sur autant de bquilles, roule son tonneau de Diogne, et, comme
il peut, atteint le port.

L, renferm de nouveau et dans sa coque hrisse, et dans le petit nid
qu'il trouve presque toujours commenc, il se renfonce en lui-mme, en
sa jouissance solitaire de scurit bienheureuse. Que mille ennemis
rdent au dehors, que la vague tonne et mugisse; tout cela, c'est pour
son plaisir. Que le roc tremble aux coups de mer: il sait bien qu'il n'a
rien  craindre, que c'est sa bonne nourrice qui fait ce bruit. Il est
berc, il sommeille et lui dit: Bonsoir.




VIII

COQUILLES, NACRE, PERLE


L'oursin a pos la borne du gnie dfensif. Sa cuirasse, ou, si l'on
veut, son fort de pices mobiles, rsistantes, cependant sensibles,
rtractiles, et rparables en cas d'accident, ce fort, appliqu et ancr
invinciblement au rocher, bien plus le rocher creus longeant le tout,
de sorte que l'ennemi n'ait nul jour pour faire sauter la
citadelle,--c'est un systme complet qui ne sera pas surpass. Nulle
coquille n'est comparable, encore bien moins les ouvrages de l'industrie
humaine.

L'oursin est la fin des tres circulaires et rayonns. En lui ils ont
leur triomphe, leur plus haut dveloppement. Le cercle a peu de
variantes. Il est la forme absolue. Dans le globe de l'oursin, si
simple, si compliqu, il atteint une perfection qui finit le premier
monde.

La beaut du monde qui vient sera l'harmonie des formes doubles, leur
quilibre, la grce de leur oscillation. Des mollusques jusqu' l'homme,
tout tre est fait dsormais de deux moitis associes. En chaque animal
se trouve (mieux que l'unit) l'_union_.

Le chef-d'oeuvre de l'oursin avait dpass le but mme; ce miracle de la
dfense avait fait un prisonnier; il s'tait non-seulement enferm, mais
enseveli, s'tait creus une tombe. Sa perfection d'isolement l'avait
squestr, mis  part, priv de toute relation qui fait le progrs.

Pour que le progrs reprenne par une ascension rgulire, il faut
descendre trs-bas,  l'embryon lmentaire, qui d'abord n'aura de
mouvement que celui des lments. Le nouvel tre est le serf de la
plante,  ce point que, dans son oeuf, il tourne comme la terre,
dcrivant sa double roue, sa rotation sur elle-mme et sa rotation
gnrale.

Mme mancip de l'oeuf, grandissant, devenant adulte, il restera
embryon; c'est son nom, _mou_ ou _mollusque_. Il reprsentera dans une
vague bauche le progrs des vies suprieures. Il en sera le foetus, la
larve ou nymphe, comme celle de l'insecte, en qui, replis et cachs, se
trouvent pourtant les organes de l'tre ail qui doit venir.

* * *

J'ai peur pour un tre si faible. Le polype, non moins mou, risquait
moins. Une vie gale tant dans toutes ses parties, la blessure, la
mutilation, ne le tuaient pas; il vivait, semblait mme oublier la
partie dtruite. Le mollusque centralis est bien autrement vulnrable.
Quelle porte est ouverte  la mort!

Le mouvement incertain que possdait la mduse et qui parfois au hasard
pouvait encore la sauver, le mollusque l'a bien peu, au moins dans les
commencements. Tout ce qui lui est accord, c'est de pouvoir, de sa mue,
de la gele qu'il exude, se crer deux murs qui remplacent et la
cuirasse de l'oursin, et le roc o il s'appliquait. Le mollusque a
l'avantage de tirer de soi sa dfense. Deux valves forment une maison.
Maison lgre et fragile; ceux qui flottent l'ont transparente.  ceux
qui veulent s'attacher, le mucus filant, collant, procure un cble
d'ancrage qu'on appelle leur byssus. Il se forme prcisment, comme la
soie, d'un lment d'abord tout glatineux. La gigantesque tridacne (le
bnitier des glises) tient si ferme par ce cble, que les madrpores
s'y trompent. Ils la prennent pour une le, btissent dessus,
l'enveloppent, finissent par l'touffer.

Vie passive, vie immobile. Elle n'a d'autre vnement que la visite
priodique du soleil et de la lumire, d'autre action que d'absorber ce
qui vient et de scrter la gele qui fit la maison, et peu  peu fera
le reste. L'attraction de la lumire toujours dans le mme sens
centralise la vue. Voil l'oeil. La scrtion, fixe dans un effort
toujours le mme, fait un appendice, un organe qui tout  l'heure tait
le cble, et qui plus tard devient le pied, masse informe, inarticule,
qui peut se prter  tout. C'est la nageoire de ceux qui flottent, le
poinon de ceux qui se cachent et veulent enfoncer dans le sable, enfin
le pied des rampants, un pied peu  peu contractile, qui leur permet de
se traner. Quelques-uns se hasarderont  le bander comme un arc pour
sauter maladroitement.

Pauvre troupeau, bien expos, poursuivi de toutes les tribus, heurt par
la vague et froiss des rocs. Ceux qui ne russissent pas  se btir une
maison cherchent pour leur tente fragile un lit vivant. Ils demandent
abri aux polypes, se perdent dans la mollesse des alcyons flottants.
L'Avicule qui donne la perle cherche un peu de tranquillit dans la
coupe des ponges. La Pinne cassante n'ose habiter que l'herbe vaseuse.
La Pholade niche dans la pierre, recommence les arts de l'oursin, mais
dans quelle infriorit! au lieu du ciseau admirable qui peut faire
l'envie des tailleurs de pierre, elle n'a qu'une petite rpe, et pour
creuser un abri  sa coquille fragile, elle use cette coquille mme.

Sauf trs-peu d'exceptions, le mollusque est l'tre craintif qui se sait
la pture de tous. Le Cne sent si bien qu'on le guette, qu'il n'ose
sortir de chez lui, et y meurt de peur de mourir. La Volute, la
Porcelaine, tranent lentement leurs jolies maisons, et les cachent
autant qu'elles peuvent. Le Casque, pour mouvoir son palais, n'a qu'un
petit pied de Chinoise. Il renonce presque  marcher.

Telle vie et telle habitation. Dans nul autre genre, plus d'identit
entre l'habitant et le nid. Ici, tir de sa substance, l'difice est la
continuation de son manteau de chair. Il en suit les formes et les
teintes. L'architecte, sous l'difice, en est lui-mme la pierre vive.

Art fort simple pour les sdentaires. L'hutre inerte, que la mer
viendra nourrir, ne veut qu'une bonne bote  charnire, qu'on puisse
entre-baller un peu quand l'ermite prendra son repas, mais qu'il
referme brusquement s'il craint d'tre lui-mme le repas de quelque
voisin avide.

La chose est plus complique pour le mollusque voyageur, qui se dit: Je
possde un pied, un organe pour marcher; donc je dois marcher. La chre
maison, il ne peut,  volont, la quitter et la reprendre. En marche,
elle lui est ncessaire; c'est alors qu'on l'attaquera. Il faut qu'elle
abrite du moins le plus dlicat de son tre, l'arbre par lequel il
respire et celui qui puise la vie par ses petites racines, le nourrit et
le rpare. La tte est bien moins importante; plusieurs la perdent
impunment; mais, si les viscres n'taient toujours sous le bouclier,
s'ils taient blesss, il mourrait.

Ainsi prudent, cuirass, il cherche sa petite vie. Sa journe faite, la
nuit sera-t-il en scurit dans un logis tout ouvert? Les indiscrets
n'iront-ils pas y mettre un regard curieux? qui sait, peut-tre la
dent!... L'ermite y songe, il y emploie tout ce qu'il a d'industrie;
mais nul instrument que le pied, qui lui sert  toutes choses. De ce
pied, qui veut clore l'entre, se dveloppe  la longue un appendice
rsistant qui tient lieu de porte. Il le met  l'ouverture, et le voil
ferm chez lui.

* * *

La difficult toutefois permanente, la contradiction qui reste encore
dans sa nature, c'est qu'il faut qu'il soit garanti, mais en mme temps
en rapport avec le monde extrieur. Il ne peut, comme l'oursin,
s'isoler. Ses ducateurs, l'air, la lumire, peuvent seuls affermir ce
corps si mou, l'aider  se faire des organes. Il faut qu'il acquire des
sens, l'oue, l'odorat, guides de l'aveugle. Il faut qu'il acquire la
vue. Il faut surtout qu'il respire.

Grande fonction si imprieuse! nul n'y songe quand elle est facile.
Mais, si elle s'arrte un moment, quel trouble terrible! Que notre
poumon s'engorge, que le larynx seulement s'embarrasse pour une nuit,
l'agitation, l'anxit, sont extrmes; on n'y tient pas; souvent mme, 
grand pril, on ouvre toutes les fentres. On sait que, chez les
asthmatiques, cette torture va si loin, que, ne pouvant se servir de
l'organe naturel, ils se crent un moyen supplmentaire de respirer.--De
l'air! de l'air! ou bien mourir!

La nature ainsi presse est terriblement inventive. Il ne faut pas
s'tonner si ces pauvres enferms, touffant sous leur maison, ont
trouv mille appareils, mille genres de soupapes qui les soulagent un
peu. Tel respire par des lamelles qui se rangent autour du pied, tel par
une sorte de peigne, tel par un disque, un bouclier, d'autres par des
fils allongs; quelques-uns ont sur le ct de jolis panaches, ou sur le
dos un mignon petit arbre qui tremble, va, vient, respire.

Ces organes si sensibles, qui craignent tant d'tre blesss, affectent
des formes charmantes; on dirait qu'ils veulent plaire, attendrir,
qu'ils demandent grce. Leur innocente comdie joue toute la nature,
prend toute forme et toute couleur. Ces petits enfants de la mer, les
mollusques, en grce enfantine d'illusion, en riches nuances, lui font
sa fte ternelle, sa parure. Tant soit-elle austre, elle est force
de sourire.

* * *

Avec cela, la vie craintive est toute pleine de mlancolie. On ne peut
s'empcher de croire qu'elle ne souffre, la belle des belles, la fe des
mers, l'Haliotide, de sa svre rclusion. Elle a le pied, peut se
traner, mais ne l'ose. Qui t'en empche?--J'ai peur... le crabe me
guette; que j'entr'ouvre, il est chez moi. Un monde de poissons voraces
flotte au-dessus de ma tte. L'homme, mon cruel admirateur, me punit de
ma beaut; poursuivie aux mers des Indes, jusque dans les eaux du ple,
maintenant en Californie, on me charge par vaisseaux.

L'infortune, n'osant sortir, a trouv un moyen subtil de faire arriver
l'air et l'eau.  sa maison elle fait de minimes fentres qui vont  ses
petits poumons. La faim cependant l'oblige de se hasarder. Vers le soir,
elle rampe un peu alentour et pat quelque plante, son unique
nourriture.

Remarquons ici en passant que ces merveilleuses coquilles, non-seulement
l'Haliotide, mais la Veuve (blanche et noire), mais Bouche-d'Or ( nacre
dore), sont de pauvres herbivores, de la plus sobre
nourriture.--Vivante rfutation de ceux qui croient aujourd'hui la
beaut fille de la mort, du sang, du meurtre, d'une brutale
accumulation de substance.

Il ne faut  celles-ci presque rien pour vivre. Leur aliment, c'est
surtout la lumire qu'elles boivent, dont elles se pntrent, dont elles
colorent et irisent leur appartement intrieur. C'est aussi l'amour
solitaire qu'elles cachent en cette retraite. Chacune est double; en une
seule se trouvent l'amante et l'amant. Comme les palais de l'Orient ne
montrent au dehors que de tristes murs et dissimulent leurs merveilles,
ici le dehors est rude et l'intrieur blouit. L'hymen s'y fait aux
lueurs d'une petite mer de nacre, qui, multipliant ses miroirs, donne 
la maison, mme close, l'enchantement d'un crpuscule ferique et
mystrieux.

C'est une grande consolation d'avoir, sinon le soleil, au moins une lune
 soi, un paradis de douces nuances, qui, changeant toujours sans
changer, donne  cette vie immobile ce peu de varit dont tout tre a
le besoin.

Les enfants qui travaillent aux mines demandent aux visiteurs, non des
vivres, non de l'argent, mais de quoi faire de la lumire. Il en est
de mme de ces enfants-ci, nos Haliotides. Chaque jour, quoique
aveugles, elle sentent la lumire revenir, s'ouvrent  elles avidement,
la reoivent, la contemplent de tout leur corps transparent. Disparue,
elles la conservent en elles-mmes, elles la couvent de leur amoureuse
pense. Elles l'attendent, elles l'esprent; elles se font leur petite
me de cet espoir, de ce dsir. Qui doutera qu' son retour elles
n'aient bien autant que nous le ravissement du rveil? plus que nous,
distraits par la vie, si multiple et si varie?

Pour elles, l'ternit se passe  sentir et deviner,  rver et
regretter le grand amant, le Soleil. Sans le voir  notre manire, elles
peroivent certainement que cette chaleur, cette gloire lumineuse, leur
vient du dehors, d'un grand centre puissant et doux. Elles aiment cet
autre Moi, ce grand Moi qui les caresse, les illumine de joie, les
inonde de vie. Si elles pouvaient, sans doute, elles iraient au-devant
de ses rayons. Du moins, attaches  leur seuil, comme le brame mditant
aux portes de la pagode, elles lui offrent silencieusement... quoi? la
flicit qu'il donne, et ce doux mouvement vers lui.--Fleur premire du
culte instinctif. C'est dj aimer et prier, dire le petit mot qu'un
saint prfrerait  toute prire, le: _Oh_! dont le ciel se contente.
Quand l'Indien le dit  l'aurore, il sait que ce monde innocent, nacre,
perle, humbles coquilles, s'unit  lui du fond des mers.

* * *

Je comprends trs-bien ce que sent, en prsence de la perle, le coeur
ignorant et charmant de la femme qui rve, est mue, sans savoir
pourquoi. Cette perle n'est pas une personne, mais ce n'est pas une
chose. Il y a l une destine.

Quelle adorable blancheur! non, c'est candeur que je veux
dire:--virginale? non; c'est bien mieux; les vierges et les petites
filles ont toujours, tant douces soient-elles, un peu de jeune verdeur.
La candeur de celle-ci serait plutt celle de l'innocente pouse, si
pure, mais soumise  l'amour.

Nulle ambition de briller. Elle adoucit, presque teint ses lueurs. On
n'y voit d'abord qu'un blanc mat. Ce n'est qu'au second regard qu'on
commence  dcouvrir son iris mystrieuse, et, comme on dit, _son
orient_.

O vcut-elle? Demandez au profond Ocan. De quoi? demandez au soleil.
Elle a vcu de lumire et d'amour de la lumire, comme et fait un pur
esprit.

Grand mystre!... Mais elle-mme, elle le fait assez comprendre. On sent
que cet tre si doux a vcu longtemps immobile, rsign, dans la
quitude qui fait attendre en attendant, ne veut rien faire et ne rien
vouloir que ce que voudra l'tre aim.

L'enfant de la mer avait mis son beau rve dans sa coquille, et
celle-ci dans sa nacre, et cette nacre dans sa perle, qui n'est
qu'elle-mme concentre.

Mais cette dernire n'arrive, dit-on, que par une blessure, une
permanente souffrance, une douleur quasi-ternelle, qui attire, absorbe
tout l'tre, anantit sa vie vulgaire en cette divine posie.

* * *

J'ai ou dire que les grandes dames de l'Orient et du Nord, tout
autrement dlicates que les lourdes enrichies, vitaient les feux du
diamant, et n'accordaient de toucher leur fine peau qu' la douce perle.

En ralit, l'clair du diamant fait tort  l'clair de l'amour. Un
collier, deux bracelets de perles, c'est l'harmonie d'une femme[1],
l'ornement vraiment fminin, qui, au lieu d'amuser, meut, attendrit
l'attendrissement. Cela dit: Aimons! Point de bruit!

[Note 1: Voir la note  la fin du volume.]

La perle parat amoureuse de la femme, elle de la perle. Ces dames du
Nord, ds qu'elles les ont une fois mises, ne les quittent plus. Elles
les portent jour et nuit, les cachent sous les vtements. Dans de rares
occasions,  travers les riches fourrures, toujours doubles de satin
blanc, on aperoit l'heureux bijou, l'insparable collier.

C'est comme la tunique de soie que l'odalisque porte en dessous, qu'elle
aime tant. Elle ne quitte cette favorite qu'elle ne soit use, dchire
et sans remde hors de combat, sachant que c'est un talisman,
l'infatigable aiguillon d'amour.

Il en est ainsi de la perle. Comme la soie, elle s'imprgne du plus
intime et boit la vie. Une force inconnue y passe, une vertu de celle
qu'on aime. Quand elle a dormi tant de nuits sur son sein, dans sa
chaleur, quand elle s'est ambre de sa peau et a pris ces teintes
blondes qui font dlirer le coeur, le bijou n'est plus un bijou, c'est
une partie de la personne que ne doit plus voir l'oeil indiffrent. Un
seul a droit de le connatre, et, sur ce collier, de surprendre le
mystre de la femme aime.




IX

L'CUMEUR DE MER (POULPE, ETC.).


Les mduses et les mollusques ont t gnralement d'innocentes
cratures, on pourrait dire des enfants, et j'ai vcu avec eux dans un
monde aimable de paix. Peu de carnassiers jusqu'ici. Ceux mmes qui
taient forcs de vivre ainsi ne dtruisaient que pour le besoin, et
encore vivaient la plupart aux dpens de la vie commence  peine,
d'atomes, de gele animale, qui n'est pas mme organise. Donc, la
douleur tait absente. Nulle cruaut et nulle colre. Leurs petites
mes, si douces, n'en avaient pas moins un rayon, l'aspiration vers la
lumire, et vers celle qui nous vient du ciel, et vers celle de l'amour,
rvl en changeante flamme, qui, la nuit, fait la joie des mers.

Maintenant, il me faut entrer dans un monde bien autrement sombre: la
guerre, le meurtre. Je suis oblig d'avouer que, ds le commencement,
ds l'apparition de la vie, apparut la mort violente, puration rapide,
utile purification, mais cruelle, de tout ce qui languissait, tranait
ou aurait langui, de la cration lente et faible dont la fcondit et
encombr le globe.

Dans les terrains les plus anciens, on trouve deux btes meurtrires, le
_Mangeur_ et le _Suceur_. Le premier nous est rvl par l'empreinte du
Trilobite, espce aujourd'hui perdue, destructeur teint des tres
teints. Le second subsiste en un reste effrayant, un bec presque de
deux pieds qui fut celui du grand suceur, seiche ou poulpe (Dujardin).
D'aprs un tel bec, ce monstre, s'il lui tait proportionn, aurait eu
un corps norme, des bras-suoirs pouvantables de vingt, ou trente
pieds peut-tre, comme une prodigieuse araigne.

Chose tragique! ces tres de mort sont les premiers que l'on trouve au
fond de la terre. Est-ce donc  dire que la mort ait pu prcder la vie?
Non, mais les animaux mous qui alimentrent ceux-ci ont fondu, n'ont pas
laiss trace ni mme empreinte d'eux-mmes.

* * *

Les mangeurs et les mangs taient-ils deux nations de diffrente
origine? Le contraire est plus probable. Du mollusque, forme indcise,
matire encore propre  tout, la force surabondante du jeune monde, sa
riche plthore, prodiguant l'alimentation, dut de bonne heure dgager
deux formes, contraires d'apparence, qui allaient au mme but. Elle
enfla, souffla, sans mesure, le mollusque en un ballon, une vessie
absorbante, qui, de plus en plus gonfle et d'autant plus affame,--mais
d'abord sans dents,--sua. D'autre part, la mme force, dveloppant le
mollusque en membres articuls dont chacun se fil sa coquille,
durcissant cet tre encrot, le durcit surtout aux pinces, aux
mandibules pour mordre, broyer les choses les plus dures.

Parlons seulement d'abord du premier dans ce chapitre.

* * *

Le suceur du monde mou, glatineux, l'est lui-mme. En faisant la guerre
aux mollusques, il reste mollusque aussi, c'est--dire toujours embryon.
Il offre l'aspect trange, ridicule, caricatural, s'il n'tait terrible,
de l'embryon allant en guerre, d'un foetus cruel, furieux, mou,
transparent, mais tendu, soufflant d'un souffle meurtrier. Car ce n'est
pas pour se nourrir uniquement qu'il guerroie. Il a besoin de dtruire.
Mme rassasi, crevant, il dtruit encore. Manquant d'armure dfensive,
sous son ronflement menaant, il n'en est pas moins inquiet; sa sret,
c'est d'attaquer. Il regarde toute crature comme un ennemi possible. Il
lui lance  tout hasard ses longs bras, ou plutt ses fouets arms de
ventouses. Il lui lance, avant tout combat, ses effluves paralysantes,
engourdissantes, un magntisme qui dispense du combat.

Double force.  la puissance mcanique de ses bras-ventouses qui
enlacent, immobilisent, ajoutez la force magique de cette foudre
mystrieuse; ajoutez l'oue trs-fine, l'oeil perant. Vous tes
effrays.

Qu'tait-ce donc, quand la richesse dbordante du premier monde, o ils
n'avaient point  chercher, plongs qu'ils taient toujours dans une mer
vivante d'alimentation, les gonflait indfiniment, ces monstres
d'lastique enveloppe qui prtait  volont? Ils ont dcru. Cependant
Rang atteste qu'il en a vu un de la grosseur d'un tonneau. Pron, dans
la mer du Sud, en a rencontr un autre, non moins gros. Il roulait,
ronflait, dans la vague, avec grand bruit. Ses bras de six ou sept
pieds, se droulant en tout sens, simulaient une furieuse pantomime
d'horribles serpents.

D'aprs ces rcits srieux, on n'aurait pas d, ce semble, repousser
avec rise celui de Denis de Monfort, qui atteste avoir vu un norme
poulpe frapper de ses fouets lectriques, enlacer, touffer un dogue
malgr ses morsures, ses efforts, ses hurlements de douleur.

Le poulpe, cette machine terrible, peut, comme la machine  vapeur, se
charger, surcharger de force, et alors prendre une puissance
incalculable d'lasticit, un lan jusqu' sauter de la mer sur un
vaisseau (d'Orbigny, article _Cphal_.). Ceci explique la merveille qui
fit accuser de mensonge les anciens navigateurs. Ils avaient eu,
disaient-ils, la rencontre d'un poulpe gant qui, sautant sur le tillac,
embrassant de ses prodigieux bras les mts, les cordages, et pris le
vaisseau, dvor les hommes, si l'on n'et  coups de hache tranch ses
bras. Mutil, il retomba dans la mer.

Quelques-uns avaient cru lui voir des bras de soixante pieds. D'autres
soutenaient avoir vu dans les mers du Nord une le mouvante d'une
demi-lieue de tour, qui aurait t un poulpe, l'pouvantable kraken, le
monstre des monstres, capable de lier et d'absorber une baleine de cent
pieds de long.

Ces monstres, s'ils ont exist, eussent mis en danger la nature. Ils
auraient suc le globe. Mais, d'une part, les oiseaux gante (peut-tre
l'piornis) purent leur faire la guerre. D'autre part, la terre, mieux
rgle, dut affaiblir, dgonfler l'affreuse chimre en rduisant la gent
mangeable, diminuant l'alimentation.

* * *

Grce  Dieu, nos poulpes actuels sont un peu moins redoutables. Leurs
espces lgantes, l'argonaute, gracieux nageur dans son onduleuse
coquille, le calmar, bon navigateur, la jolie seiche aux yeux d'azur, se
promnent sur l'Ocan, n'attaquent que de petits tres.

En eux apparat une ide, une ombre du futur appareil vertbral (l'os de
seiche qu'on donne aux oiseaux). Ils brillent de toutes couleurs. Leur
peau en change  chaque instant. On pourrait les appeler les camlons
de la mer. La seiche a le parfum exquis, l'ambre gris, qu'on ne trouve
dans la baleine que comme rsidu des seiches en nombre infini qu'elle
absorbe. Les marsouins en font aussi une immense destruction. Les
seiches, qui sont sociables et vont par troupeaux, au mois de mai,
viennent toutes aux rivages pour y dposer des grappes qui sont leurs
oeufs. Les marsouins les attendent l et en font des banquets splendides.
Ces seigneurs sont si dlicats, qu'ils ne mangent que la tte, les huit
bras, morceau fort tendre et de facile digestion. Ils rejettent le plus
dur, l'arrire-corps. Toute la plage (exemple,  Royan) est couverte de
milliers de ces misrables seiches ainsi mutiles. Les marsouins en font
la fte avec des bonds inous, d'abord pour les effrayer, ensuite pour
leur donner la chasse; enfin, aprs le repas, ils se livrent aux
exercices salutaires de la gymnastique.

La seiche, avec l'air bizarre que le bec lui donne, n'en excite pas
moins l'intrt. Toutes les nuances de l'iris la plus varie se
succdent et se fondent sur sa peau transparente selon le jeu de la
lumire, le mouvement de la respiration. Mourante, elle vous regarde
encore de son oeil d'azur et trahit les dernires motions de la vie par
des lueurs fugitives qui montent du fond  la surface, apparaissent par
moments pour disparatre aussitt.

* * *

La dcadence gnrale de cette classe, si normment importante aux
premiers ges, est moins frappante dans les navigateurs (seiches, etc.),
mais visible chez le poulpe proprement dit, triste habitant de nos
rivages. Il n'a pas, pour naviguer, la fermet de la seiche, btie sur
un os intrieur. Il n'a pas, comme l'argonaute, un extrieur rsistant,
une coquille qui garantit les organes les plus vulnrables. Il n'a pas
l'espce de voile qui seconde la navigation et dispense de ramer. Il
barbote un peu sur la rive, ou, tout au plus, on pourrait le comparer au
caboteur qui serre la cte. Son infriorit lui donne des habitudes de
ruse perfide, d'embuscade, de craintive audace, si on ose dire. Il se
dissimule, se tient coi aux fentes des rochers. La proie passe, il lui
allonge prestement son coup de fouet. Les faibles sont engourdis, les
forts se dgagent. L'homme ainsi frapp en nageant ne peut se troubler
dans sa lutte avec un si misrable ennemi. Il doit, malgr son dgot,
l'empoigner, et, chose aise, le retourner comme un gant. Il s'affaisse
alors et retombe.

On est choqu, irrit, d'avoir eu un moment de peur, au moins de
saisissement. Il faut dire  ce guerrier qui vient soufflant, ronflant,
jurant: Faux brave, tu n'as rien au dedans. Tu es un masque plus qu'un
tre. Sans base, sans fixit, de la personnalit tu n'as que l'orgueil
encore. Tu ronfles, machine  vapeur, tu ronfles, et tu n'es qu'une
poche,--puis, retourn, une peau flasque et molle, vessie pique, ballon
crev, et demain un je ne sais quoi sans nom, une eau de mer vanouie.




X

CRUSTACS.--LA GUERRE ET L'INTRIGUE


Si l'on visite d'abord notre riche collection des armures du moyen ge,
et qu'aprs avoir contempl ces pesantes masses de fer dont
s'affublaient nos chevaliers, on aille immdiatement au Muse d'histoire
naturelle voir les armures des crustacs, on a piti des arts de
l'homme. Les premires sont un carnaval de dguisements ridicules,
encombrants et assommants, bons pour touffer les guerriers et les
rendre inoffensifs. Les autres, surtout les armes des terribles
dcapodes, sont tellement effrayantes, que, si elles taient grossies
seulement  la taille de l'homme, personne n'en soutiendrait la vue; les
plus braves en seraient troubls, magntiss de terreur.

Ils sont l, tous en arrt, dans leurs allures de combat, sous ce
redoutable arsenal, offensif et dfensif, qu'ils portaient si
lgrement, fortes pinces, lances acres, mandibules  trancher le fer,
cuirasses hrisses de dards qui n'ont qu' vous embrasser pour vous
poignarder mille fois. On rend grce  la nature qui les fit de cette
grosseur. Car qui aurait pu les combattre? Nulle arme  feu n'y et
mordu. L'lphant se ft cach; le tigre et mont aux arbres; la peau
du rhinocros ne l'et pas mis en sret.

On sent que l'agent intrieur, le moteur de cette machine, centralis
dans sa forme (presque toujours circulaire), eut par cela seul une force
norme. La svelte lgance de l'homme, sa forme longitudinale, divise
en trois parties, avec quatre grands appendices, divergents, loigns du
centre, en font, quoi qu'on dise, un tre trs-faible. Dans ces armures
de chevaliers, les grands bras tlgraphiques, les lourdes jambes
pendantes, donnent la triste impression d'un tre dcentralis,
impuissant et chancelant, qu'un choc lger couchait par terre. Au
contraire, chez le crustac, les appendices tiennent de si prs et si
bien  la masse ronde, courte, ramasse, que le moindre coup qu'il donna
fut donn par toute la masse. Quand l'animal pina, piqua, trancha, ce
fut de tout son tre, qui, mme au bout de son arme, avait sa complte
nergie.

Il a deux cerveaux (tte et tronc); mais, pour se serrer, obtenir cette
terrible centralisation, l'animal a pris un parti, c'est de n'avoir pas
de cou, d'avoir sa tte dans son ventre. Merveilleuse simplification.
Cette tte unit les yeux, les palpes, les pinces et les mchoires. Ds
que l'oeil perant a vu, les palpes ttent, les pinces serrent, les
mchoires brisent, et derrire elles, sans intermdiaire, l'estomac, qui
lui-mme a une machine pour broyer, triture et dissout. En un moment
tout est fini, la proie disparue, digre.

Tout est suprieur en cet tre:

Les yeux voient devant et derrire. Convexes, extrieurs,  facettes,
ils sont  mme d'embrasser une grande partie de l'horizon.

Les palpes ou antennes, organes d'essai, d'avertissement, de triple
exprimentation, ont le tact au bout,  la base l'oue, l'odorat.
Avantage immense que nous n'avons pas. Que serait-ce si la main humaine
flairait, entendait? Combien notre observation serait rapide et
d'ensemble! Disperse entre trois sens qui travaillent sparment,
l'impression par cela est souvent inexacte, ou s'vanouit.

Des dix pieds (du dcapode), six sont des mains, des tenailles, et, de
plus, par l'extrmit, ce sont des organes de respiration. Le guerrier
se tire ici par un expdient rvolutionnaire du problme qui a tant
embarrass le pauvre mollusque: Respirer, malgr la coquille. Il a
rpondu  cela: Je respirerai par le pied, la main. Cet endroit faible
o je pourrais donner prise, je le mets dans l'arme de guerre. Et qu'on
vienne l'attaquer l!

* * *

Leurs seuls ennemis redoutables sont la tempte et le rocher. Peu
voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage 
guetter des proies. Souvent, pendant qu'ils sont l  attendre que
l'hutre bille pour en faire leur djeuner, la mer grossit, les prend,
les roule. Leur armure fait leur pril. Dure, sans lasticit, elle
reoit tous les chocs  sec, rudement et de manire cassante. Leurs
pointes aux pointes du roc s'cachent, clatent, se brisent. Ils ne s'en
tirent que mutils. Heureusement, comme l'oursin, ils peuvent se
rparer, substituer au membre bris un membre supplmentaire. Ils
comptent tellement l-dessus, que, pris, eux-mmes ils se cassent un
membre pour se dlivrer.

Il semble que la nature favorise spcialement des serviteurs si utiles.
Contre son infini fcond, elle a dans les crustacs un infini
d'absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifis que
la mer. Ses vautours golands, mouettes, partagent avec les crustacs la
fonction essentielle d'agents de la salubrit. Qu'un gros animal choue,
 l'instant l'oiseau dessus, le crabe dessous et dedans travaillent  le
faire disparatre.

Le crabe minime et sauteur qu'on prendrait pour un insecte (le talitre)
occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu'un naufrage jette en
quantit les mduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se
mouvoir, puis se couvrir des nues de ces croque-morts danseurs, qui
fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s'efforant de
balayer tout entre deux mares.

Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple
de combat. Ils ont si bien l'instinct de guerre, qu'ils savent employer
jusqu'au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaante, ils
vont au combat, les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces.
Avec cela, circonspects devant une force suprieure. Au moment de la
basse mer, du haut d'un roc, je les voyais. Mais, quoique je fusse bien
haut, ds qu'ils se sentaient regards, l'assemble battait en retraite,
les guerriers, courant de travers, comme ils font, en un moment,
rentraient chacun sous sa gurite. Ce ne sont pas des Achille, mais
plutt des Annibal. Ds qu'ils se sentent forts, ils attaquent. Ils
mangent les vivants et les morts. L'homme bless a tout  craindre. On
conte qu'en une le dserte ils mangrent plusieurs des marins de Drake,
assaillis, accabls de leurs grouillantes lgions.

Nul tre vivant ne peut les combattre  armes gales. Le poulpe gant
qui touffe le plus petit crustac y risque ses tentacules. Le poisson
le plus glouton hsite pour avaler un tre si pineux.

* * *

Ds que le crustac grossit, il est le tyran, l'effroi des deux
lments. Son inattaquable armure est en tat d'attaquer tout. Il
multiplierait  l'excs, romprait la balance des tres, s'il n'avait
dans cette armure son entrave et son danger. Fixe et dure, ne prtant
pas aux variations de la vie, elle est pour lui une prison.

Pour s'ouvrir,  travers ce mur, la voie de la respiration, il a d en
placer la porte dans un membre casuel qu'il perd frquemment, la patte.
Pour faire place  la croissance,  l'extension progressive de ses
organes intrieurs, il faut, chose si dangereuse! que la cuirasse,
amollie par moments et flasque, ne soit qu'une peau. Elle n'admet un
tel changement qu'en se dpouillant, se pelant, jetant une partie
d'elle-mme. Mue complte. Les yeux, les branchies qui leur tiennent
lieu de poumons, la subissent, comme tout le reste.

C'est un spectacle de voir l'crevisse se renverser, s'agiter, se
tourmenter, pour s'arracher d'elle-mme. L'opration est si violente,
qu'elle y brise quelquefois ses pattes. Elle reste puise, faible,
molle. En deux ou trois jours, le calcaire reparat, cuirasse la peau.
Le crabe n'en est pas quitte ainsi; il lui faut beaucoup de temps pour
reprendre sa carapace. Et jusque-l tous les tres, les plus faibles, en
font cure. La justice et l'galit reviennent ici terribles. Les
victimes ont leur revanche. Le fort subit la loi des faibles, tombe 
leur niveau, comme espce, au grand balancement de la mort.

Si l'on ne mourait qu'une fois ici-bas, il y aurait moins de tristesse.
Mais tout tre qui a vie doit mourir un peu tous les jours, c'est--dire
muer, subir la petite mort partielle qui renouvelle et fait vivre. De l
un tat de faiblesse et aussi de mlancolie qu'on n'avoue pas
facilement. Mais que faire? L'oiseau, qui change de plumage par saison,
est triste. Plus triste la pauvre couleuvre  son grand changement de
peau. La personne humaine aussi mue de peau et de tout tissu, par mois,
par jour, par instants, elle perd un peu d'elle-mme incessamment,
doucement. Elle n'en est pas abattue, elle est seulement affaiblie, dans
un moment vague et rveur, o plit la flamme vitale pour revenir plus
lucide.

Combien la chose est plus terrible chez l'tre o tout doit changer  la
fois, la charpente se disjoindre, l'inflexible enveloppe s'carter,
s'arracher! Il est accabl, assomm, dfaillant, absent de lui-mme,
livr au premier venu.

Il est des crustacs d'eau douce qui doivent mourir ainsi vingt fois en
deux mois. D'autres (des crustacs suceurs) succombent  cette fatigue,
ne peuvent pas se refaire les mmes, mais se dforment et perdent le
mouvement. Ils donnent, pour ainsi dire, leur dmission d'tres
chasseurs. Ils cherchent lchement une vie paresseuse et parasitique, un
honteux abri aux viscres des grands animaux, qui, malgr eux, les
nourrissent, s'puisent  leur profit, qutent et travaillent pour eux.

* * *

L'insecte, dans sa chrysalide, parat s'oublier, s'ignorer, rester
tranger aux souffrances, on dirait plutt jouir de cette mort relative,
comme un nourrisson dans le berceau tide. Mais le crustac, dans la
mue, se voit, se sait tel qu'il est; prcipit tout  coup de la vie la
plus nergique  une dplorable impuissance. Il semble effar, perdu.
Tout ce qu'il sait faire, c'est de passer sous une pierre, d'attendre
tremblant. N'ayant jamais rencontr d'ennemi srieux ni d'obstacle,
dispens de toute industrie par la supriorit de ses armes terribles,
au jour o elles lui manquent, il n'a nulle ressource. L'association
pourrait le protger peut-tre si la mue ne venait pour tous, et si
chacun  ce moment n'tait galement dsarm, hors d'tat de protger
les malades, l'tant lui-mme. On dit pourtant qu'en certaines espces
le mle veut dfendre sa femelle, la suit, et que, si on la prend, les
poux sont pris tous les deux.

* * *

Cette terrible servitude de la mue, l'pre recherche de l'homme (de plus
en plus roi des rivages), enfin la disparition d'espces antiques qui
les nourrissaient richement, ont d amener pour eux une certaine
dcadence. Le poulpe, qui n'est bon  rien, qu'on ne chasse ni ne mange,
a bien dchu de taille et de nombre. Combien plus le crustac, dont la
chair est si excellente, et dont toute la nature a le got et l'apptit!

Ils ont l'air de le savoir. Ceux d'entre eux qui sont les moins forts
imaginent, on ne peut dire des arts pour se protger, mais de grossires
petites fraudes. Ils s'ingnient et s'intriguent. Ce dernier mot est le
vrai. Ils font l'effet d'intrigants, de gens dclasss, qui, sans mtier
avouable, vivent d'expdients, de ressources peu choisies. Factotums
btards, ni chair, ni poisson, ils s'arrangent un peu de tout, des
morts, des mourants, des vivants, parfois d'animaux terrestres.
L'Oxystome se fait un masque, une visire et vole la nuit. Le Birgus, le
soir venu, quitte la mer, va  la maraude, monte mme sur les cocotiers,
mange des fruits, ne trouvant mieux. Les Dromies se dissimulent en se
faisant un habit de corps trangers. Le Bernard-l'ermite, qui ne peut
pas achever de durcir sa carapace, imagine, pour garder mieux la partie
qui reste molle, de se faire un faux mollusque. Il avise une coquille
bien  sa taille, mange l'habitant, s'accommode du logis vol, si bien
qu'il le porte avec lui. Le soir, dans ce dguisement, il va aux vivres:
on l'entend, on le reconnat, le plerin, au bruit de sa coquille, qu'il
ne peut s'empcher de faire en boitant et trbuchant.

D'autres enfin, plus honntes, dcourags du mouvement et des combats
de la mer, se laissent gagner  la terre, moins guerrire et moins
agite. L'hiver, et presque toujours, ils l'habitent, y font des
terriers. Peut-tre ils changeraient tout  fait, et se constitueraient
insectes, si la mer ne leur restait chre, comme leur patrie d'amour. De
mme qu'une fois par an les douze tribus d'Isral s'en allaient 
Jrusalem pour la fte des Tabernacles, on voit sur certaines plages ces
fidles enfants de la mer qui s'en vont, en corps de peuple, lui
prsenter leurs hommages, lui confier leurs tendres oeufs,  cette grande
et bonne nourrice, et recommander leurs petits  celle qui bera leurs
aeux.




XI

LE POISSON


Le libre lment, la mer, doit tt ou tard nous crer un tre  sa
ressemblance, un tre minemment libre, glissant, onduleux, fluide, qui
coule  l'image du flot, mais en qui la mobilit merveilleuse vienne
d'un miracle intrieur, plus grand encore, d'un organisme central, fin
et fort, trs-lastique, tel que jusqu'ici nul tre n'eut rien
d'approchant.

Le mollusque rampant sur le ventre fut le pauvre serf de la glbe. Le
poulpe, avec son orgueil, son enflure, son ronflement, mauvais nageur et
point marcheur, n'est gure moins le serf du hasard; sans sa puissance
d'engourdir, il n'et pas vcu. Le crustac belliqueux, tour  tour si
haut et si bas, la terreur, la rise de tous, subit les morts
alternatives o il est l'esclave, la proie, le jouet mme du plus
faible.

Grandes et terribles servitudes: comment nous en dgager?

* * *

La libert est dans la force. Ds l'origine,  ttons, la vie, en
cherchant la force, semblait confusment rver la future cration d'un
axe central qui ferait l'tre un, et dcuplerait la vigueur du
mouvement. Les rayonns, les mollusques, en eurent des pressentiments,
en bauchrent quelques essais. Mais ils taient trop distraits par le
problme accablant de la dfense extrieure. L'enveloppe, toujours
l'enveloppe, c'est ce qui proccupait obstinment ces pauvres tres. En
ce genre, ils firent des chefs-d'oeuvre: boule pineuse de l'oursin,
conque tout  la fois ouverte et ferme de l'haliotide, enfin l'armure
du crustac  pices articules, perfection de la dfense, et
terriblement offensive! Quoi de plus? qu'ajoutera-t-on? rien, ce semble.

Rien? non, tout. Qu'il vienne un tre qui se fie au mouvement, un tre
de libre audace, qui mprise tous ces gens comme infirmes ou
tardigrades, qui considre l'enveloppe comme chose subordonne et
concentre la force en soi.

Le crustac s'entourait comme d'un squelette extrieur. Le poisson se le
fait au centre, en son intime intrieur, sur l'axe o les nerfs, les
muscles, tout organe viendra s'attacher.

Fantasque invention, ce semble, et au rebours du bon sens: placer le
dur, le solide, prcisment  l'endroit que garde si bien la chair!
L'os, si utile au dehors, le mettre  la place profonde o sa duret
sert si peu!

Le crustac dut en rire, quand il vit la premire fois un tre mou,
gros, trapu (les poissons de la mer des Indes), qui, s'essayant,
glissait, coulait, sans coquille, armure, ni dfense; n'ayant sa force
qu'au dedans, protg uniquement par sa fluidit gluante, par le mucus
exubrant qui l'entoure, et qui, peu  peu, se fixe en cailles
lastiques. Molle cuirasse qui prte et plie, qui cde sans cder tout 
fait.

* * *

C'tait une rvolution analogue  celle de Gustave-Adolphe quand il
allgea son soldat des pesantes armures de fer, ne lui couvrant plus la
poitrine que d'un justaucorps de chamois, d'une peau forte, lgre et
souple.

Rvolution hardie, mais sage. Notre poisson, n'tant plus, comme le
crabe, captif d'une armure, est du mme coup dlivr de la condition
cruelle  laquelle tenait cette armure, la mue, le danger, la faiblesse,
l'effort, la dperdition norme de force qui se fait en ce moment. Il
mue peu et lentement, comme l'homme et les grands animaux. Il pargne,
amasse la vie, se cre le trsor d'un puissant systme nerveux, 
nombreux fils tlgraphiques qui vont sonner, retentir  l'pine et au
cerveau. Que l'os soit absent ou trs-mou, que le poisson garde encore
l'apparence embryonnaire, il n'en a pas moins sa grande harmonie par ce
riche cheveau des filets nerveux.

Nous n'avons pas dans le poisson les faiblesses lgantes du reptile et
de l'insecte, si sveltes, qu'on peut,  telles places, couper comme un
fil. Il est segment comme eux, mais ces segments sont dessous, bien
cachs et bien gards. Il s'en aide pour se contracter sans s'exposer,
comme ils font,  tre aisment divis.

Comme le crustac, le poisson prfre la force  la beaut, et, pour
cela, il supprime le cou. Tte et tronc, tout est d'une masse. Principe
admirable de force, qui fait que pour couper l'eau, un lment si
divisible, il frappe normment fort, s'il veut mille fois plus qu'il ne
faut. Alors c'est un trait, une flche, la rapidit de la foudre.

L'os intrieur, qui dans la seiche apparut unique et informe, ici est un
grand systme _un, mais trs-multiple_,--un pour la force
d'unit,--multiple pour l'lasticit, pour s'approprier aux muscles,
qui, contracts, dilats tour  tour, font le mouvement. Merveille,
vritable merveille que cette forme du poisson, si compacte ( voir du
dehors), et si contractable au dedans, cette carne de fines ctes si
flexibles (dans le hareng, dans l'alose, etc.), o s'attachent les
muscles moteurs qui poussent d'un choc alternatif. Aussi il n'expose au
dehors que des rames auxiliaires, courtes nageoires qui risquent peu,
qui, fortes, piquantes et gluantes, blessent, ludent, chappent. Que
tout cela est suprieur au poulpe ou  la mduse, qui prsentent  tout
venant de molles tentacules de chair, friand morceau pour l'apptit des
crustacs ou des marsouins!

Au total, ce vrai fils de l'eau, mobile autant que sa mre, glisse 
travers par son mucus, fend de sa tte, choque des muscles (contracts
sur ses vertbres, sur ses fines ctes onduleuses), enfin de ses fortes
nageoires il coupe, il rame, il dirige.

La moindre de ces puissances suffirait. Il les unit toutes,--type absolu
du mouvement.

L'oiseau mme est moins mobile, en ce sens qu'il a besoin de _poser_. Il
est fix pour la nuit. Le poisson jamais. Endormi il flotte encore.

Mobile  ce point, il est en mme temps au plus haut degr robuste et
vivace. Partout o on voit de l'eau, on est sr de le trouver; c'est
l'tre universel du globe. Aux plus hauts lacs des Cordillres et des
montagnes d'Asie, o l'air est si rarfi, o nul tre ne vit plus, l,
dans une grande solitude, le poisson seul s'obstine  vivre. C'est le
goujon, le poisson rouge, qui ont la gloire de voir ainsi toute la terre
au-dessous d'eux. De mme, aux grandes profondeurs, sous des pesanteurs
effroyables, habitent les harengs, les morues. Forbes, qui divise la mer
en une dizaine de couches ou tages superposs, les a trouvs tous
habits, et au dernier, qu'on croit si sombre, il a trouv un poisson
muni d'admirables yeux, qui y voit par consquent et trouve assez de
lumire dans ce qui nous semble la nuit.

Autre libert du poisson. Nombre d'espces (saumons, aloses, anguilles,
esturgeons, etc.) supportent galement l'eau douce et l'eau de mer,
alternent, et rgulirement vont de l'une  l'autre. Plusieurs familles
de poissons ont des espces marines et d'autres fluviatiles (exemples,
les raies, les bars).

Toutefois tel degr de chaleur, telle nourriture, telle habitude,
semblent les fixer, les parquer, dans cet lment si libre. Les mers
chaudes sont comme un mur pour les espces polaires, qui les trouvent
infranchissables. D'autre part, ceux des mers chaudes sont arrts aux
courants froids du cap de Bonne-Esprance. On ne connat que deux ou
trois espces de poissons cosmopolites. Peu frquentent la haute mer. La
plupart sont littoraux et n'aiment que certains rivages. Ceux des
tats-Unis ne sont point ceux de l'Europe. Ajoutez des spcialits de
got, qui ne les enchanent pas absolument, mais les retiennent. La raie
barbote sur la vase, et les soles aux fonds sablonneux, les cottes
rampent sur les hauts-fonds, la murne se plat sur les roches, et la
perche sur les grves, les balistes dans l'eau peu profonde sur un lit
de madrpores. La scorpne, tour  tour nage et vole; poursuivie par les
poissons, elle s'lance, se soutient dans l'air, et si les oiseaux la
chassent, elle plonge  l'instant dans les flots.

* * *

Le proverbe populaire: Heureux comme un poisson dans l'eau, exprime
une vrit. Dans les temps calmes, un ballon d'air, plus ou moins charg
et qui lui permet de se faire plus ou moins pesant, le fait naviguer 
son aise suspendu entre deux eaux. Il va, paisible, berc, caress du
flot, dort, s'il veut, en route. Il est tout  la fois embrass et isol
par la substance onctueuse qui rend sa peau, ses cailles glissantes et
impermables. Son milieu est peu variable, toujours  peu prs le mme,
pas trop froid et pas trop chaud. Quelle terrible diffrence entre une
vie si commode et celle qui nous est dpartie,  nous habitants de la
terre! Chaque pas que nous faisons nous fait rencontrer des asprits,
des obstacles. La rude terre nous met des pierres au passage, nous
fatigue, nous puise,  monter, descendre, remonter ses pentes. L'air
varie selon les saisons, et souvent trs-cruellement. L'eau, la froide
pluie, pendant des nuits et des jours, tombe impitoyablement, nous
pntre, nous morfond, parfois gle  nos cheveux, et nous entoure
frissonnants des pointes aigus de ses cristaux.

La flicit du poisson, sa bienheureuse plnitude de vie, s'expriment
sous les tropiques par le luxe de ses couleurs, et se traduit dans le
Nord par la vigueur du mouvement. Dans l'Ocanie et la mer des Indes,
ils jouent, errent et vagabondent, sous les formes les plus bizarres,
les plus fantastiques parures; ils prennent leurs bats joyeux entre les
coraux, sur les fleurs vivantes. Nos poissons des mers froides et
tempres sont les grands voiliers, les rameurs puissants, les vrais
navigateurs. Leurs formes allonges et sveltes en font des flches de
vitesse. Ils peuvent en remontrer  tout constructeur de vaisseaux;
quelques-uns ont jusqu' dix nageoires, qui,  volont rames et voiles,
peuvent tre tenues toutes ouvertes, ou bien en partie plies. La queue,
merveilleux gouvernail, est aussi la principale rame. Les meilleurs
nageurs l'ont fourchue; c'est l'pine entire qui aboutit l, et qui,
contractant ses muscles, fait avancer le poisson.

La raie a deux nageoires immenses, deux grandes ailes pour battre les
flots. Sa queue longue, souple et dlie, est une arme pour frapper, un
fouet pour fendre et diviser la densit de la lame. Mince et dplaant
si peu d'eau, filant dans un sens oblique, elle est par cela mme
aisment souleve et n'a que faire de la vessie qui soutient les
poissons pais. Ainsi tous ont des appareils appropris  leur milieu.
La sole est ovale, aplatie, pour se glisser dans le sable. L'anguille,
pour se rouler sur les vases, prend des formes serpentines et se fait un
long ruban. Les lophies, qui doivent vivre souvent accroches aux
rochers, ont des nageoires-mains qui rappellent le poisson moins que la
grenouille.

* * *

La vue est le sens de l'oiseau, l'odorat celui du poisson. Le faucon
dans les nuages perce du regard l'espace profond, voit le gibier presque
invisible. De mme, des profondeurs de l'eau,  l'odeur d'une proie
tentante, la raie est avertie, remonte. Dans ce monde demi-obscur, de
lueurs douteuses et trompeuses, on se fie  l'odorat, parfois au
toucher. Ceux qui, comme l'esturgeon, fouillent la vase, ont le tact
exquis. Le requin, la raie, la morue (avec ses gros yeux carts),
voient mal, mais flairent et sentent. Chez la raie, l'odorat est si
sensible, qu'elle a un voile tout exprs pour le fermer par moment, et
en annuler la puissance, qui sans doute l'importunerait et la prendrait
au cerveau.

 ce puissant moyen de chasse, ajoutez des dents admirables, acres,
parfois en scie, multiplies chez quelques-uns en plusieurs ranges, au
point de paver la bouche, le palais et le gosier. La langue mme en est
arme. Ces dents, fines, partant fragiles, en ont d'autres, derrire,
toutes prtes, si elles cassent, pour les remplacer.

Nous l'avons dit ds l'ouverture de ce second livre, il a fallu que la
mer produist ces tres terribles, ces tout-puissants destructeurs, pour
combattre, gurir elle-mme l'trange mal qui la travaille, l'excs de
la fcondit. La Mort, chirurgien secourable, par une saigne
persvrante, d'abondance immense, la soulage de cette plthore dont
elle et t noye. L'pouvantable torrent de gnration qui s'y fait,
le dluge du hareng, les milliards d'oeufs de la morue, tant
d'effrayantes machines  multiplier, qui, dcuplant, centuplant,
combleraient les ocans, toufferaient la nature, elle s'en dfend
surtout par l'engouffrement rapide de la machine de mort, le nageur
arm, le poisson.

Beau spectacle, grand, saisissant. Le combat universel de la Mort et de
l'Amour ne semble rien sur la terre lorsqu'on oppose vis--vis ce qu'il
est au fond de la mer. L, d'inconcevable grandeur, il effraye par sa
furie, mais en regardant de plus prs on le voit trs-harmonique et d'un
surprenant quilibre. Cette furie est ncessaire. Cet change de la
substance, si rapide ( blouir!), cette prodigalit de la mort, c'est
le salut.

Rien de triste; une joie sauvage semble rgner dans tout cela. De cette
vie de la mer, prement mle des deux forces qui semblent se dtruire
l'une l'autre, ressort une sant merveilleuse, une puret incomparable,
une beaut terrible et sublime. Dans les morts et dans les vivants, elle
triomphe galement. Sans en faire grande diffrence, elle leur prte et
leur reprend l'lectricit, la lumire, elle en tire ce jeu
d'tincelles, et cet infini d'clairs ples, qui, jusque sous la nuit du
ple, fait sa sinistre ferie.

La mlancolie de la mer n'est pas dans son insouciance  multiplier la
mort. Elle est dans son impuissance de concilier le progrs avec l'excs
du mouvement.

Elle est cent fois et mille fois plus riche que la terre, plus
rapidement fconde. Elle difie mme et btit. Les accroissements que
prend la terre (on l'a vu par les coraux), elle les tient de la mer
encore; car la mer n'est pas autre chose que le globe en son travail, en
son plus actif enfantement. Elle a son obstacle unique dans cette
rapidit. Son infriorit parat  la difficult qu'elle a (elle si
riche de gnration) pour organiser l'Amour.

On est triste quand on songe que les milliards et milliards des
habitants de la mer n'ont que l'amour vague encore, lmentaire,
impersonnel. Ces peuples qui, chacun  son tour, montent et viennent en
plerinage vers le bonheur et la lumire, donnent  flots le meilleur
d'eux-mmes, leur vie,  la chance inconnue. Ils aiment, et ils ne
connatront jamais l'tre aim o leur rve, leur dsir se ft incarn.
Ils enfantent, sans avoir jamais cette flicit de renaissance qu'on
trouve en sa postrit.

Peu, trs-peu, des plus vivants, des plus guerriers, des plus cruels,
ont l'amour  notre manire. Ces monstres si dangereux, le requin et sa
requine, sont forcs de s'approcher. La nature leur a impos le pril
de s'embrasser. Baiser terrible et suspect. Habitus  dvorer,
engloutir tout  l'aveugle (animaux, bois, pierres, n'importe), cette
fois, chose admirable! ils s'abstiennent. Quelque apptissants qu'ils
puissent tre l'un pour l'autre, impunment, ils s'approchent de leur
scie, de leurs dents mortelles. La femelle, intrpidement, se laisse
accrocher, matriser, par les terribles grappins qu'il lui jette. Et, en
effet, elle n'est pas dvore. C'est elle qui l'absorbe et l'emporte.
Mls, les monstres furieux roulent ainsi des semaines entires, ne
pouvant, quoique affams, se rsigner au divorce, ni s'arracher l'un de
l'autre, et, mme en pleine tempte, invincibles, invariables dans leur
farouche embrassement.

On prtend que, spars mme, ils se poursuivent encore d'amour, que le
fidle requin, attach  ce doux objet, la suit jusqu' sa dlivrance,
aime son hritier prsomptif, unique fruit de ce mariage, et jamais,
jamais ne le mange. Il le suit et veille sur lui. Enfin, s'il vient un
pril, cet excellent pre le ravale et l'abrite dans sa vaste gueule,
mais non pas pour le digrer.

* * *

Si la vie des mers a un rve, un voeu, un dsir confus, c'est celui de la
fixit. Le moyen violent, tyrannique, du requin, ces prises d'acier, ce
grappin sur la femelle, la fureur de leur union, donnent l'ide d'un
amour de dsesprs. Qui sait en effet si dans d'autres espces, douces
et propres  la famille, qui sait si cette impuissance d'union, cette
fluctuation sans fin d'un voyage ternel sans but, n'est pas une cause
de tristesse? Ils deviennent, ces enfants des mers, tout amoureux de la
terre. Beaucoup remontent dans les fleuves, acceptent la fadeur de l'eau
douce, si pauvre et si peu nourrissante, pour lui confier, loin des
temptes, l'espoir de leur postrit. Tout au moins ils se rapprochent
des rivages de la mer, cherchent quelque anse sinueuse. Ils deviennent
mme industrieux, et, de sable, de limon, d'herbe, essayent de faire de
petits nids. Effort touchant. Ils n'ont nullement les instruments de
l'insecte, merveille d'industrie animale. Ils sont dpourvus bien plus
que l'oiseau. C'est  force de persvrance, sans mains, ni pattes, ni
bec, uniquement de leur pauvre corps, qu'ils rassemblent un paquet
d'herbes, le percent, y passent et repassent, jusqu' obtenir une
certaine cohsion (voir Coste sur les pinoches). Mais que de choses les
entravent! La femelle, aveugle et gourmande, trouble le travail, menace
les oeufs. Le mle ne les quitte pas, les dfend, les protge, plus mre
que la mre elle-mme.

Cet instinct se trouve dans plusieurs espces, spcialement chez les
plus humbles, les gobies, un petit poisson, ni beau, ni bon; si mpris,
qu'on ne daigne pas le pcher; ou, pch, on le rejette. Eh bien, ce
dernier des derniers est un tendre pre de famille, laborieux, qui, si
petit, si faible, si dpourvu, n'en est pas moins l'architecte
ingnieux, l'ouvrier du nid, et, de sa volont seule, de sa tendresse,
vient  bout de construire le berceau protecteur.

C'est piti, cependant, devoir qu'un tel effort de coeur n'atteigne pas
tout son but, que cet tre soit arrt  ce premier lan de l'art par la
fatalit de sa nature. On tombe dans la rverie. On sent que ce monde
des eaux ne se suffit pas  lui-mme.

* * *

Grande mre qui commenas la vie, tu ne peux la mener  bout. Permets
que ta fille, la Terre, continue l'oeuvre commence. Tu le vois, dans ton
sein mme, au moment sacr, tes enfants rvent la Terre et sa fixit;
ils l'abordent, lui rendent hommage.

 toi de commencer encore la srie des tres nouveaux par un prodige
inattendu, une bauche grandiose de la chaude vie amoureuse, de sang, de
lait, de tendresse, qui dans les races terrestres aura son
dveloppement.




XII

LA BALEINE


Le pcheur, attard dans les nuits de la mer du Nord, voit une le, un
cueil, comme un dos de montagne, qui plane, norme, sur les flots. Il y
enfonce l'ancre... L'le fuit et l'emporte. Lviathan fut cet cueil.
(Milton.)

Erreur trop naturelle, Dumont Durville y fut tromp. Il voyait au loin
des brisants, un remous tout autour. En avanant, des taches blanches
semblaient dsigner un rocher. Autour de ce banc l'hirondelle et
l'oiseau des temptes, le ptrel, se jouaient, s'battaient,
tournoyaient. Le rocher surnageait, vnrable d'antiquit, tout gris de
coronules, de coquilles et de madrpores. Mais la masse se meut. Deux
normes jets d'eau, qui partent de son front, rvlent la baleine
veille.

L'habitant d'une autre plante qui descendrait sur la ntre en ballon,
et, d'une grande hauteur observerait la surface du globe, voulant savoir
s'il est peupl, dirait: Les seuls tres qu'il m'est donn de dcouvrir
ici sont d'assez belle taille, de cent  deux cents pieds de long; leurs
bras n'ont que vingt-quatre pieds, mais leur superbe queue, de trente,
bat royalement la mer, la matrise, les fait avancer avec une rapidit,
une aisance majestueuse, auxquelles on reconnat trs-bien les
souverains de la plante.

Et il ajouterait: Il est fcheux que la partie solide de ce globe soit
dserte, ou n'ait que des animalcules trop petits pour qu'on les
distingue. La mer seule est habite, et d'une race bonne et douce. La
famille y est en honneur, la mre allaite avec tendresse, et quoique ses
bras soient bien courts, elle trouve moyen, dans la tempte, de serrer
contre elle-mme et de protger son petit.

* * *

Ils vont ensemble volontiers. On les voyait jadis naviguer deux  deux,
parfois en grandes familles de dix ou douze, dans les mers solitaires.
Rien n'tait magnifique comme ces grandes flottes, parfois illumines
de leur phosphorescence, lanant des colonnes d'eau de trente  quarante
pieds qui, dans les mers polaires, montaient fumantes. Ils approchaient
paisibles, curieux, regardant le vaisseau comme un frre d'espce
nouvelle; ils y prenaient plaisir, faisaient fte au nouveau venu. Dans
leurs jeux ils se mettaient droits et retombaient de leur hauteur, 
grand fracas, faisant un gouffre bouillonnant. Leur familiarit allait
jusqu' toucher le navire, les canots. Confiance imprudente, trompe si
cruellement! En moins d'un sicle, la grande espce de la baleine a
presque disparu.

Leurs moeurs, leur organisation, sont celles de nos herbivores. Comme les
ruminants, ils ont une succession d'estomacs o s'labore la nourriture;
les dents leur sont peu ncessaires, ils n'en ont pas. Ils paissent
aisment les vivantes prairies de la mer; j'entends les fucus
gigantesques, doux et glatineux; j'entends des couches d'infusoires,
des bancs d'atomes imperceptibles. Pour de tels aliments, la chasse
n'est pas ncessaire. N'ayant nulle occasion de guerre, ils ont t
dispenss de se faire les affreuses mchoires et les scies, ces
instruments de mort et de supplice, que le requin et tant de btes
faibles ont acquise  force de meurtres. Ils ne poursuivent point.
(Boitard.) C'est l'aliment plutt qui va  eux, apport par le flot.
Innocents et paisibles, ils engouffrent un monde  peine organis qui
meurt avant d'avoir vcu, passe endormi  ce creuset de l'universel
changement.

* * *

Nul rapport entre cette douce race de mammifres qui ont, comme nous, le
sang rouge et le lait, et les monstres de l'ge prcdent, horribles
avortons de la fange primitive. Les baleines, bien plus rcentes,
trouvrent une eau purifie, la mer libre et le globe en paix.

Il avait rv son vieux rve discordant des lzards-poissons, des
dragons volants, le rgne effrayant du reptile; il sortait du brouillard
sinistre pour entrer dans l'aimable aurore des conceptions harmoniques.
Nos carnivores n'avaient pas pris naissance. Il y eut un petit moment
(quelque cent mille annes peut-tre) de grande douceur et d'innocence,
o sur terre parurent les tres excellents (sarigues, etc.), qui aiment
tant leur famille, la portent sur eux et en eux, la font, s'il le faut,
rentrer dans leur sein. Sur l'eau parurent les bons gants.

Le lait de la mer, son huile, surabondaient; sa chaude graisse,
animalise, fermentait dans une puissance inoue, voulait vivre. Elle
gonfla, s'organisa en ces colosses, enfants gts de la nature, qu'elle
doua de force incomparable et de ce qui vaut plus, du beau sang rouge
ardent. Il parut pour la premire fois.

* * *

Ceci est la vraie fleur du monde. Toute la cration  sang ple,
goste, languissante, vgtante relativement, a l'air de n'avoir pas de
coeur, si on la compare  la vie gnreuse qui bouillonne dans cette
pourpre, y roule la colre ou l'amour. La force du monde suprieur, son
charme, sa beaut, c'est le sang. Par lui commence une jeunesse toute
nouvelle dans la nature, par lui une flamme de dsir, l'amour, et
l'amour de famille, de race, qui, tendu par l'homme, donnera le
couronnement divin de la vie, la Piti.

Mais, avec ce don magnifique, augmente infiniment la sensibilit
nerveuse. On est plus vulnrable, bien plus capable de jouir, de
souffrir. La baleine n'ayant gure le sens du chasseur, l'odorat, ni
l'oue trs-dveloppe, tout en elle profite au toucher. La graisse, qui
la dfend du froid ne la garde nullement d'aucun choc. Sa peau, finement
organise, de six tissus distincts, frmit et vibre  tout. Les papilles
tendres qu'on y trouve sont des instruments de tact dlicat. Tout cela
anim, vivifi d'un riche flot de sang rouge, qui, mme en tenant compte
de la taille diffrente, surpasse infiniment en abondance celui des
mammifres terrestres. La baleine blesse en inonde la mer en un moment,
la rougit  grande distance. Le sang que nous avons par gouttes lui fut
prodigu par torrents.

La femelle porte neuf mois. Son agrable lait, un peu sucr, a la tide
douceur du lait de femme. Mais, comme elle doit toujours fendre la
vague, des mamelles en avant, places sur la poitrine, exposeraient
l'enfant  tous les chocs; elles ont fui un peu plus bas, dans un lieu
plus paisible, au ventre d'o il est sorti. Le petit s'y abrite, prote
du flot dj bris.

La forme de vaisseau, inhrente  une telle vie, resserre la mre  la
ceintur et ne lui permet pas d'avoir la riche ceinture de la femme, ce
miracle adorable d'une vie pose, assise et harmonique, o tout se fond
dans la tendresse. Celle-ci, la grande femme de mer, quelque tendre
qu'elle soit, est force de faire tout dpendre de son combat contre les
flots. Du reste, l'organisme est le mme sous cet trange masque; mme
forme, mme sensibilit. Poisson dessus, femme dessous.

Elle est infiniment timide. Un oiseau parfois lui fait peur et la fait
plonger si brusquement, qu'elle se blesse au fond.

L'amour, chez eux, soumis  des conditions difficiles, veut un lieu de
profonde paix. Ainsi que le noble lphant, qui craint les yeux
profanes, la baleine n'aime qu'au dsert. Le rendez-vous est vers les
ples, aux anses solitaires du Gronland, aux brouillards de Behring,
sans doute aussi dans la mer tide qu'on a trouve prs du ple mme. La
retrouvera-t-on? On n'y va qu' travers les dfils horribles que la
glace ouvre, ferme et change  chaque hiver, comme pour empcher le
retour. Pour eux, on croit qu'ils passent sous les glaces, d'une mer 
l'autre, par la voie tnbreuse. Voyage tmraire. Forcs de venir
respirer de quart d'heure en quart d'heure, quoiqu'ils aient des
rserves d'air qui peuvent leur suffire un peu plus, ils s'exposent
beaucoup sous cette norme crote perce  peine de quelques soupiraux.
S'ils ne les trouvent  temps, elle est si dure et si paisse, que nulle
force, nul coup de tte la briserait. L on peut se noyer aussi bien que
Landre dans l'Hellespont. Ne sachant cette histoire, ils s'engagent
hardiment et passent.

La solitude est grande. C'est un thtre trange de mort et de silence
pour cette fte de l'ardente vie. Un ours blanc, un phoque, un renard
bleu peut-tre, tmoins respectueux, prudents, observent  distance. Les
lustres et girandoles, les miroirs fantastiques, ne manquent pas.
Cristaux bleutres, pics, aigrettes de glace blouissante, neiges
vierges, ce sont les tmoins qui sigent tout autour et regardent.

Ce qui rend cet hymen touchant et grave, c'est qu'il y faut l'expresse
volont. Ils n'ont pas l'arme tyrannique du requin, ces attaches qui
matrisent le plus faible. Au contraire, leurs fourreaux glissants les
sparent, les loignent. Ils se fuient malgr eux, chappent, par ce
dsesprant obstacle. Dans un si grand accord, on dirait un combat. Des
baleiniers prtendent avoir eu ce spectacle unique. Les amants, d'un
brlant transport, par instant, dresss et debout, comme les deux tours
de Notre-Dame, gmissant de leurs bras trop courts, entreprenaient de
s'embrasser. Ils retombaient d'un poids immense... L'ours et l'homme
fuyaient pouvants de leurs soupirs.

* * *

La solution est inconnue. Celles qu'on a donnes semblent absurdes. Ce
qui est sr, c'est qu'en toute chose, pour l'amour, pour l'allaitement,
pour la dfense mme, l'infortune baleine subit la double servitude et
de sa pesanteur et de la difficult de respirer. Elle ne respire que
hors de l'eau, et si elle y reste elle touffe. Donc elle est animal
terrestre, appartient  la terre? Point du tout. Si, par accident, elle
choue  la cte, la pesanteur norme de, ses chairs, de sa graisse,
l'accable; ses organes s'affaissent. Elle est galement touffe.

Dans le seul lment respirable pour elle, l'asphyxie lui vient aussi
bien que dans cette eau non respirable o elle vit.

Tranchons le mot. De la cration grandiose du mammifre gant n'est
sorti qu'un tre impossible, premier jet potique de la force cratrice,
qui d'abord visa au sublime, puis revint par degrs au possible, au
durable. L'admirable animal avait tout, taille et force, sang chaud,
doux lait, bont. Il ne lui manquait rien que le moyen de vivre. Il
avait t fait sans gard aux proportions gnrales de ce globe, sans
gard  la loi imprieuse de la pesanteur. Il eut beau par-dessous se
faire des os normes. Ses ctes gigantesques ne sont pas assez
rsistantes pour tenir sa poitrine suffisamment libre et ouverte. Ds
qu'il chappe  l'eau son ennemie, il trouve la terre son ennemie, et
son pesant poumon l'crase.

Ses vents magnifiques, la superbe colonne d'eau qu'il lance  trente
pieds, ce sont les signes, les tmoins d'une organisation enfantine et
barbare encore. En la lanant au ciel par ce puissant effort, le
_souffleur essouffl_ (c'est le vrai nom du genre), semble dire: 
nature! pourquoi m'avoir fait serf?

* * *

Sa vie fut un problme, et il ne semblait pas que l'bauche splendide,
mais manque, pt durer. L'amour furtif, si difficile, l'allaitement au
roulis des temptes entre l'asphyxie et le naufrage, les deux grands
actes de la vie presque impossibles, se faisant par effort et par
volont hroques!--Quelles conditions d'existence!

La mre n'a jamais qu'un petit, et c'est beaucoup. Elle et lui sont
tiraills par trois choses: le travail de la nage, l'allaitement et la
fatale ncessit de remonter! L'ducation, c'est un combat. Battu, roul
de l'Ocan, l'enfant prend le lait comme au vol, quand la mre peut se
coucher de ct. Elle est, dans ce devoir, admirable d'lan. Elle sait
qu'en son petit effort pour teter, il lcherait prise. Dans cet acte o
la femme est passive, laisse faire l'enfant, la baleine est active.
Profitant du moment, par un puissant piston elle lui lance un tonneau de
lait.

Le mle la quitte peu. Leur embarras est grand, quand le pcheur froce
les attaque dans leur enfant. On harponne le petit pour les faire
suivre, et en effet ils font d'incroyables efforts pour le sauver, pour
l'entraner; ils remontent, s'exposent aux coups pour le ramener  la
surface et le faire respirer. Mort, ils le dfendent encore. Pouvant
plonger et chapper, ils restent sur les eaux en plein pril pour suivre
le petit corps flottant.

* * *

Les naufrages sont communs chez eux, pour deux raisons. Ils ne peuvent,
comme les poissons, rester dans les temptes aux couches infrieures et
paisibles. Puis, ils ne veulent pas se quitter; les forts suivent le
destin du faible. Ils se noient en famille.

En dcembre 1723,  l'embouchure de l'Elbe, huit femelles chourent, et
prs de leurs cadavres on trouva leurs huit mles. En mars 1784, en
Bretagne,  Audierne, mme scne. D'abord des poissons, des marsouins,
vinrent  la cte effars. Puis on entendit des mugissements tranges,
pouvantables. C'tait une grande famille de baleines que poussait la
tempte, qui luttaient, gmissaient, ne voulaient point mourir. Ici
encore les mles prissaient avec les femelles. Nombreuses, enceintes,
et sans dfense contre l'impitoyable flot, elles furent (elles et eux)
lances  terre assommes par le coup.

Deux accouchrent sur le rivage, avec des cris perants, comme auraient
fait des femmes, et aussi de navrantes lamentations de dsespoir, comme
si elles pleuraient leurs enfants.




XIII

LES SIRNES


J'aborde, et me voici  terre. J'ai assez et trop de naufrages. Je
voudrais des races durables. Le ctac disparatra. Rduisons nos
conceptions, et de cette posie gigantesque des premiers-ns de la
mamelle, du lait et du sang chaud, conservons tout, moins le gant.

Conservons surtout la douceur, l'amour et la tendresse de famille. Ces
dons divins, gardons-les bien dans les races, plus humbles, mais bonnes,
o les deux lments vont mettre en commun leur esprit.

Les bndictions de la terre se font sentir dj. En quittant la vie du
poisson, plusieurs choses,  lui impossibles vont s'harmoniser aisment.

Ainsi la baleine, mre tendre, connut l'treinte et serra son enfant,
mais elle ne le serra pas sur la mamelle; son bras tait trop haut, et
la mamelle, dans ce vaisseau vivant, ne pouvait tre qu' l'arrire.
Chez les tres nouveaux qui nagent, mais qui rampent aussi sur la terre
(morses, lamantins, phoques, etc.), la mamelle, pour ne pas traner,
heurter dessous, remonte  la poitrine. Nous voyons apparatre une ombre
de la femme, forme et attitude gracieuse qui fait illusion  distance.

En ralit, vue de prs, avec moins de blancheur, de charme, c'est bien
pourtant la mamelle fminine, ce globe qui, gonfl d'amour et du doux
besoin d'allaiter, reproduit dans son mouvement tous les soupirs du coeur
qui est dessous. Il rclame l'enfant pour le porter, lui donner
l'aliment, le repos. Tout cela fut refus  la mre qui nageait. Celle
qui pose, en a le bonheur. La fixit de la famille, la tendresse,  fond
ressentie, et approfondie chaque jour (disons plus, la Socit), ces
grandes choses commencent, ds que l'enfant dort sur son sein.

* * *

Mais comment se fit le passage du ctac  l'amphibie? Essayons de le
deviner.

Leur parent d'abord est vidente. Maints amphibies tranent encore, 
leur trs-grand dommage, la lourde queue de la baleine. Et celle-ci
(chez une espce du moins) a cach dans sa queue l'bauche et les
commencements distincts des deux pieds de derrire qu'auront les plus
hauts amphibies.

Dans les mers semes d'les, coupes de terres  chaque instant, les
ctacs, constamment arrts, durent modifier leurs habitudes. Leur
effort moins rapide, leur vie captive, diminua leur taille, la rduisit
de la baleine  l'lphant. L'lphant de mer apparut. Gardant le
souvenir des superbes dfenses qui avaient arm certains ctacs dans
leur grande vie marine, il montre encore de fortes dents en avant, mais
peu offensives. Mme les dents de mastication ne sont bien nettement ni
herbivores, ni carnivores. Elle se prtent mal aux deux rgimes et
doivent oprer lentement.

Deux choses allgeaient la baleine, sa masse d'huile qui la faisait
flotter sur l'eau, et cette queue puissante dont le choc alternatif
frappant des deux cts la poussait en avant. Mais tout cela accable
l'amphibie barbotant dans des eaux peu profondes, et rampant aux
rochers, comme un lourd limaon. Le poisson, si agile, rit d'un tel tre
qui n'en peut faire sa proie. Il n'atteint gure que les mollusques,
lents comme lui. Il se fait peu  peu  manger les fucus abondants,
glatineux, qui nourrissent et engraissent, sans donner la vigueur de la
nourriture animale.

Tel on peut voir dans la mer Rouge, dans la mer des les Malaises et
celles d'Australie, traner, siger ce rare colosse, le dugong, qui
domine l'eau de la poitrine et des mamelles. On le nomme parfois dugong
des tabernacles, inerte idole qui impose mais se dfend  peine, et qui
disparatra bientt, rentrera dans le domaine de la fable, parmi ces
lgendes relles dont nous rions tourdiment.

* * *

Qui a fait ce grand changement, cr ce ctac terrestre, le dugong et
le morse, son frre? La douceur de la terre, vraiment pacifique avant
l'homme,--l'attrait d'aliments vgtaux qui ne fuient pas comme la proie
marine,--l'amour aussi sans doute, si difficile  la baleine, si facile
dans la vie pose de l'amphibie.

L'amour n'est plus fuite et hasard. La femelle n'est plus ce fier gant
qu'il fallait suivre au bout du monde. Celle-ci est l soumise, sur les
algues onduleuses, pour obir  son seigneur. Elle lui rend la vie douce
et molle. Peu de mystres. Les amphibies vivent bonnement au soleil. Les
femelles, tant fort nombreuses, s'empressent et font srail. De la
sauvage posie, on tombe aux moeurs bourgeoises, ou, si l'on veut,
patriarcales, des plaisirs trop faciles. Lui, le bon patriarche,
respectable par sa forte tte, ses moustaches et ses dfenses, il trne
entre Agar et Sarah, Rebecca et Lia, qu'il aime fort, ainsi que ses
enfants qui lui font un petit troupeau. Dans sa vie immobile, la grande
force de cet tre sanguin tourne toute aux tendresses de famille. Il
embrasse les siens d'un amour tendre, orgueilleux, colrique. Il est
vaillant, prt  mourir pour eux. Hlas! sa force et sa fureur lui
servent peu. Sa masse norme le livre  l'ennemi. Il rugit, il se
trane, veut combattre et ne peut, gigantesque avorton, manqu entre
deux mondes, pauvre Caliban dsarm!

* * *

La pesanteur, fatale  la baleine, l'est bien plus  ceux-ci. Rduisons
donc la taille encore, allgeons l'embonpoint, assouplissons l'pine,
supprimons surtout cette queue, ou plutt fendons-en la fourche en deux
appendices charnus qui vont tre bien plus utiles. Le nouvel tre, le
phoque, plus lger, bon nageur, bon pcheur, vivant de la mer, mais
ayant son amour  terre (son petit paradis), emploiera sa vie dans
l'effort d'y revenir toujours,  cette terre, de gravir le rocher o sa
femme, ses enfants l'appellent, o il leur porte le poisson. Son gibier
 la bouche, n'ayant pas les dfenses dont le morse s'aidait pour
gravir, il y met les quatre membres du haut, du bas, s'accrochant au
varech, distendant, divisant chacun d'eux selon son pouvoir, de sorte
qu' la longue ramifi, il montre cinq doigts.

Ce qui est trs-beau dans le phoque, ce qui meut ds qu'on voit sa
ronde tte, c'est la capacit du cerveau. Nul tre, sauf l'homme, ne l'a
dvelopp  ce point (Boitard). L'impression est forte, et bien plus que
celle du singe, dont la grimace nous est antipathique. Je me souviendrai
toujours des phoques du Jardin d'Amsterdam, charmant muse, si riche, si
bien organis, et l'un des beaux lieux de la terre. C'tait le 12
juillet, aprs une pluie d'orage; l'air tait lourd; deux phoques
cherchaient le frais au fond de l'eau, nageaient et bondissaient. Quand
ils se reposrent, ils regardrent le voyageur, intelligents et
sympathiques, posrent sur moi leurs doux yeux de velours. Le regard
tait un peu _Dict._l leur manquait, il me manquait aussi la langue
intermdiaire. On ne peut pas en dtacher les yeux. On regrette, entre
l'me et l'me, d avoir cette ternelle barrire.

La terre est leur patrie de coeur: ils y naissent, ils y aiment;
blesss, ils y viennent mourir. Ils y mnent leurs femelles enceintes,
les couchent sur les algues et les nourrissent de poisson. Ils sont
doux, bons voisins, se dfendent l'un l'autre. Seulement, au temps
d'amour, ils dlirent et se battent. Chacun a trois ou quatre pouses,
qu'il tablit  terre sur un rocher mousseux d'tendue suffisante. C'est
son quartier  lui, et il ne souffre pas qu'on empite, fait respecter
son droit d'occupation. Les femelles sont douces et sans dfense. Si on
leur fait du mal, elles pleurent, s'agitent douloureusement avec des
regards de dsespoir.

Elles portent neuf mois, et lvent l'enfant cinq ou six mois, lui
enseignant  nager,  pcher,  choisir les bons aliments. Elles le
garderaient bien plus, si le mari n'tait jaloux. Il le chasse,
craignant que la trop faible mre ne lui donne un rival en lui.

* * *

Une si courte ducation a limit sans doute les progrs que le phoque
aurait faits. La maternit n'est complte que chez les Lamantins,
excellente tribu, o les parents n'ont pas le courage de renvoyer
l'enfant. La mre le garde trs-longtemps. Enceinte de nouveau,
allaitant un second enfant, on la voit mener avec elle l'an, un jeune
mle que le pre ne maltraite pas, qu'il aime aussi, et qu'il laisse 
la mre.

Cette extrme tendresse, particulire aux Lamantins, s'est exprime dans
l'organisation par un progrs physique. Chez le phoque, grand nageur,
chez l'lphant marin, si lourd, le bras reste nageoire. Il est serr et
engag au corps; il ne peut pas se dlier. Enfin, le Lamantin femelle,
tendre femme amphibie, _mama di l'eau_, disent nos ngres, accomplit le
miracle. Tout se dlie par un effort constant. La nature s'ingnie dans
l'ide fixe de caresser l'enfant, de le prendre et de l'approcher. Les
ligaments cdent, s'tendent, laissent aller l'avant-bras, et de ce bras
rayonne un polype palm.--C'est la main.

Donc celle-ci a ce bonheur suprme, elle embrasse son enfant de sa main
pour l'embrasser de sa poitrine. Elle le prend et le met sur son coeur.

Voil deux grandes choses qui pouvaient mener loin ces amphibies:

Dj chez eux, la main est ne, l'organe d'industrie, l'essentiel
instrument du travail  venir Qu'elle s'assouplisse, aide les dents,
comme chez le Castor, et l'art commencera, d'abord l'art d'abriter la
famille.

D'autre part, l'ducation est devenue possible. L'enfant pos sur le
coeur de la mre et lentement s'imbibant de sa vie, restant longtemps
prs d'elle et  l'ge o il peut apprendre, tout cela tient  la bont
du pre qui garde l'innocent rival. Et c'est ce qui permet le progrs.

* * *

Si l'on en croyait certaines traditions, le progrs et continu. Les
amphibies dvelopps, rapprochs de la forme humaine, seraient devenus
demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirnes. Seulement au rebours des
mlodieuses sirnes de la fable, ceux-ci seraient rests muets, dans
l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme,
d'obtenir sa piti. Ces races auraient pri, comme nous voyons prir
l'infortun Castor, qui ne peut parler, mais qui pleure.

On a dit fort lgrement que ces figures tranges taient des phoques.
Mais, put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espces, est connu
fort anciennement. Ds le septime sicle, au temps de saint Colomban,
on le pchait, on l'apportait et l'on mangeait sa chair.

Les hommes et femmes de mer dont on parle au seizime sicle, ont t
vus non un moment sur l'eau, mais amens sur terre, montrs, nourris
dans les grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et
Philippe II, donc, sous les yeux de Vsale et des premiers savants. On
mentionne une femme marine qui vcut longues annes en habit de
religieuse, dans un couvent o tous pouvaient la voir. Elle ne parlait
pas, mais travaillait, filait. Seulement elle ne pouvait se corriger
d'aimer l'eau et de faire effort pour y revenir.

On dira: Si ces tres ont exist rellement, pourquoi furent-ils si
rares? Hlas! nous n'avons pas  chercher bien loin la rponse. C'est
que gnralement on les tuait. Il y avait pch  les laisser en vie,
car ils taient _des monstres_. C'est ce que disent expressment les
vieux rcits.

Tout ce qui n'tait pas dans les formes connues de l'animalit, et tout
ce qui, au contraire, approchait de celles de l'homme, passait pour
_monstre_, et on le dpchait. La mre qui avait le malheur de mettre au
monde un fils mal conform ne pouvait le dfendre; on l'touffait entre
des matelas. On supposait qu'il tait fils du Diable, une invention de
sa malice pour outrager la cration, calomnier Dieu. D'autre part, ces
Sirnens, trop analogues  l'homme, passaient d'autant plus pour une
illusion diabolique. Le moyen use en avait tant d'horreur, que leurs
apparitions taient comptes dans les affreux prodiges que Dieu permet
dans sa colre pour terrifier le pch.  peine osait-on les nommer. On
avait hte de les faire disparatre. Le hardi seizime sicle les crut
encore des diables en fourrure d'hommes, qu'on ne devait toucher que
du harpon. Ils devenaient trs-rares, lorsque des mcrants firent la
spculation de les garder, de les montrer. En reste-t-il au moins des
dbris, des ossements? On le saura quand les Muses d'Europe
commenceront  faire l'exposition complte de leurs immenses dpts. La
place manque, je le sais bien, et elle manquera toujours, s'il faut pour
cela des palais. Mais le plus simple abri, un toit vaste (et trs peu
coteux) permettrait d'taler des choses aussi solides. Jusqu'ici, on
n'en voit que des chantillons et des pices choisies.

* * *

Ajoutons que l'exposition des amphibies empaills, pour tre vraie, doit
prsenter ces _monstres_ trop ressemblants  l'homme, par les cts et
dans des poses o ils firent cette illusion. Laissez-leur cet honneur;
ils l'ont assez pay. Que la mre Phoque ou la mre Lamantine
m'apparaisse sur son rocher en sirne, dans le premier usage de la main
et de la mamelle, tenant son enfant sur son sein.

* * *

Est-ce  dire que ces tres auraient pu monter jusqu' nous? Est-ce 
dire qu'ils aient t les auteurs, les aeux de l'homme? Mallet l'a cru.
Moi, je n'y vous aucune vraisemblance.

La mer commena tout, sans doute. Mais ce n'est pas des plus hauts
animaux de mer que sortit la srie parallle des formes terrestres dont
l'homme est le couronnement. Ils taient trop fixs dj, trop spciaux,
pour donner l'bauche molle d'une nature si diffrente. Ils avaient
pouss loin, presque puis, la fcondit de leurs genres. Dans ce cas,
les ans prissent; et c'est trs-bas, chez les cadets obscurs de
quelque classe parente, que surgit la srie nouvelle qui montera plus
haut (V. nos notes.)

L'homme leur fut, non un fils, mais un frre--un frre cruellement
ennemi.

* * *

Le voil arriv, le fort des forts, l'ingnieux, l'actif, le cruel roi
du monde. Mon livre s'illumine. Mais aussi que va-t-il montrer? Et que
de choses tristes il me faut maintenant amener dans cette lumire!

Ce crateur, ce Dieu tyran, il a su faire une seconde nature dans la
nature. Mais qu'a-t-il fait de l'autre, la primitive, sa nourrice et sa
mre? Des dents qu'elle lui fit, il lui mordit le sein.

Tant d'animaux qui vivaient doucement, s'humanisaient et commenaient
des arts, aujourd'hui effars, abrutis, ne sont que des btes. Les
singes, rois de Ceylan, dont la sagesse fut clbre dans l'Inde, sont
devenus d'effroyables sauvages. Le brame de la cration, l'lphant,
chass, asservi, n'est plus qu'une bte de somme.

Les plus libres des tres, qui nagure gayaient la mer, ces bons
phoques, ces douces baleines, le pacifique orgueil de l'Ocan, tout cela
a fui aux mers des ples, au monde affreux des glaces. Mais ils ne
peuvent tous supporter une vie si dure; encore un peu de temps, ils
disparatront tout  fait.

Une race infortune, celle des paysans polonais, a trouv dans son coeur
le sens, l'intelligence de l'exil muet, rfugi aux lacs de la
Lithuanie. Ils disent: Qui fait pleurer le Castor ne russit jamais.

L'artiste est devenu une bte craintive, qui ne sait plus, ne peut plus
rien. Ceux qui subsistent encore en Amrique, reculant et fuyant
toujours, n'ont le courage de rien faire. Un voyageur nagure en trouva
un qui, loin, trs-loin vers les hauts lacs, timidement reprenait son
mtier, voulait btir le foyer de famille, coupait du bois. Quand il
aperut l'homme, le bois lui chappa; il n'osa mme fuir, et il ne sut
que fondre en larmes.




LIVRE TROISIEME

CONQUTE DE LA MER




I

LE HARPON


Le marin qui arrive en vue du Gronland n'a (dit navement John Ross)
aucun plaisir  voir cette terre. Je le crois bien. C'est d'abord une
cte de fer, d'aspect impitoyable, o le noir granit escarp ne garde
pas mme la neige. Partout ailleurs, des glaces. Point de vgtation.
Cette terre dsole, qui nous cache le ple, semble un pays de mort et
de famine.

Pendant le temps trs court o l'eau n'est pas gele, on pourrait vivre
encore. Mais elle l'est neuf mois sur douze. Tout ce temps-l que faire?
et que manger? On ne peut gure chercher. La nuit dure plusieurs mois,
et parfois si profonde, que Kane, entour de ses chiens,, ne les
retrouvait qu' leur souffle,  leur haleine humide. Dans cette longue,
si longue obscurit, sur cette terre dsespre, strile, vtue
d'impntrables glaces, errent cependant deux solitaires qui s'obstinent
 vivre l, dans l'horreur d'un monde impossible. L'un d'eux est l'ours
pcheur, pre rdeur sous sa riche fourrure et dans sa graisse paisse,
qui lui permet des intervalles de jene. L'autre, figure bizarre, fait
l'effet,  distance, d'un poisson dress sur la queue, poisson mal
conform et gauche,  longues nageoires pendantes. Ce faux poisson,
c'est l'homme. Ils se flairent et se cherchent. Ils ont faim l'un de
l'autre. L'ours fuit parfois pourtant, dcline le combat, croyant
l'autre encore plus froce et plus cruellement affam.

L'homme qui a faim est terrible. Arm d'une simple arte de poisson, il
poursuit cette bte norme. Mais il aurait pri cent fois, s'il n'avait
eu  manger que ce redoutable compagnon. Il ne vcut que par un crime.
La terre ne donnant rien, il chercha vers la mer, et comme elle tait
close, il ne trouva  tuer que son ami le phoque. En lui il trouvait
concentre la graisse de la mer, l'huile, sans laquelle il serait mort
de froid, encore plus que de faim.

Le rve du Gronlandais, c'est,  sa mort, de passer dans la lune, o il
y aura du bois de chauffage, le feu, la lumire du foyer. L'huile
ici-bas tient lieu de tout cela. Bue largement, elle le i chauffe.

Grand contraste entre l'homme et les amphibies somnolents, qui, mme en
ce climat, savent vivre sans grandes souffrances. L'oeil doux du phoque
l'indique assez. Nourrisson de la mer, il est toujours en rapport avec
elle. Il y reste des interstices o l'excellent nageur sait se pourvoir.
Tout lourd qu'on le croirait, il monte adroitement sur un glaon et se
fait voiturer. L'eau paisse de mollusques, grasse d'atomes anims,
nourrit richement le poisson pour l'usage du phoque, qui, bien repu,
s'endort sur son rocher d'un lourd sommeil que rien ne rompt.

La vie de l'homme est toute contraire. Il semble tre l malgr Dieu,
maudit, et tout lui fait la guerre. Sur les photographies que nous avons
de l'Esquimau, on lit sa destine terrible dans la fixit du regard,
dans son oeil dur et noir, sombre comme la nuit. Il semble ptrifi d'une
vision, du spectacle habituel d'un infini lugubre. Cette nature de
Terreur ternelle a cach d'un masque d'airain sa forte intelligence,
rapide cependant et pleine d'expdients dans une vie de dangers
imprvus.

* * *

Qu'aurait-il fait? Sa famille avait faim, et ses enfants criaient; sa
femme enceinte grelottait sur la neige. Le vent du ple leur jetait
infatigablement ce dluge de givre, ce tourbillon de fines flches qui
piquent et entrent, hbtent, font perdre la voix et le sens. La mer
ferme, plus de poisson. Mais le phoque tait l. Et que de poissons
dans un phoque, quelle richesse d'huile accumule! Il tait l endormi,
sans dfense. Mme veill, il ne fuit gure. Il se laisse approcher,
toucher. Comme le lamantin, il faut le battre, si on veut l'loigner.
Ceux qu'on prend jeunes, on a beau les rejeter  la mer, ils vous
suivent obstinment. Une telle facilit dut troubler l'homme et le faire
hsiter, combattre la tentation. Enfin, le froid vainquit, et il fit cet
assassinat. Ds lors, il fut riche et vcut.

La chair nourrit ces affams. L'huile, absorbe  flots, les rchauffa.
Les os servirent  mille usages domestiques. Des fibres on fit des
cordes et des filets. La peau du phoque, coupe  la taille de la femme,
la couvrit frissonnante. Mme habit pour les deux, sauf la pointe un peu
basse qu'elle allonge. Plus un petit ruban de cuir rouge qu'elle met
galamment en bordure pour lui plaire et pour tre aime. Mais ce qui fut
bien plus utile, c'est qu'industrieusement, de peaux cousues, ils firent
la machine lgre, forte pourtant, o cet homme intrpide ose monter,
et qu'il nomme une barque.

Misrable petit vhicule long, mince et qui ne pse rien. Il est
trs-strictement ferm, sauf un trou, o le rameur se met, serrant la
peau  sa ceinture. On gagerait toujours que cela va chavirer... Mais
point. Il file comme une flche sur le dos de la vague, disparat,
reparat, dans les remous durs, saccads, que font les glaces autour,
entre les montagnes flottantes.

Homme et canot, c'est un. Le tout est un poisson artificiel. Mais qu'il
est infrieur au vrai! Il n'a pas l'appareil, la vessie natatoire qui
soutient l'autre, le fait  volont lourd ou lger. Il n'a pas l'huile
qui, plus lgre que l'eau, veut toujours surnager et remonter  la
surface. Il n'a pas surtout ce qui fait, chez le vrai poisson, la
vigueur du mouvement, sa vive contraction de l'pine pour frapper de
forts coups de queue. Ce qu'il imite seulement, faiblement, ce sont les
nageoires. Ses rames qui ne sont pas serres au corps, mais mues au loin
par un long bras, sont bien molles en comparaison, et bien promptes  se
fatiguer. Qui rpare tout cela? La terrible nergie de l'homme, et, sous
ce masque fixe, sa vive raison, qui, par clairs, dcide, invente et
trouve, de minute en minute, remdie sans cesse aux prils de cette peau
flottante qui seule le dfend de la mort.

Trs-souvent on ne peut passer; on trouve une barre de glace. Alors les
rles changent. La barque portait l'homme, et maintenant il porte la
barque, la prend sur son paule, traverse la glace craquante et se remet
 flot plus loin. Parfois des monts flottants, venant  sa rencontre,
n'offrent entre eux que dtroits corridors qui s'ouvrent, se ferment
tout  coup. Il peut y disparatre, s'ensevelir vivant, il peut, de
moment en moment, voir les deux murs bleutres, s'approchant, peser sur
sa barque, sur lui, d'une si pouvantable pression, qu'il en soit aminci
jusqu' l'paisseur d'un cheveu. Un grand navire eut cette destine. Il
fut coup en deux, les deux moitis crases, aplaties.

* * *

Ils assurent que leurs pres ont pch la baleine. Moins misrables
alors, leur terre tant moins froide, ils s'ingniaient mieux, avaient
du fer sans doute. Peut-tre il leur venait de Norvge ou d'Islande. Les
baleines ont toujours surabond aux mers du Gronland. Grand objet de
concupiscence pour ceux dont l'huile est le premier besoin. Le poisson
la donne par gouttes, et le phoque  flots; la baleine en montagne.

Ce fut un homme, celui qui le premier tenta un pareil coup, qui, mal
mont, mal arm, et la mer grondant sous ses pieds, dans les tnbres,
dans les glaces, seul  seul, joignit le colosse.

Celui qui se fia tellement  sa force et  son courage,  la vigueur du
bras,  la roideur du coup,  la pesanteur du harpon. Celui qui crut
qu'il percerait et la peau et le mur de lard, la chair paisse.

Celui qui crut qu' son rveil terrible, dans la tempte que le bless
fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n'allait pas l'engouffrer
avec lui. Comble d'audace! il ajoutait un cble  son harpon pour
poursuivre sa proie, bravait l'effroyable secousse, sans songer que la
bte effraye pouvait descendre brusquement, s'enfuir en profondeur,
plonger la tte en bas.

Il y a un bien autre danger. C'est qu'au lieu de la baleine, on ne
trouve  sa place l'ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le
Cachalot. Il n'est pas grand, n'a gure que soixante ou quatre-vingts
pieds. Sa tte,  elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans
ce cas, malheur au pcheur! c'est lui qui devient le poisson, il est la
proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents normes et d'horribles
mchoires,  tout dvorer, homme et barque. Il semble ivre de sang. Sa
rage aveugle pouvante tous les ctacs, qui fuient en mugissant,
s'chouent mme au rivage, se cachent dans le sable ou la boue. Mort
mme, ils le redoutent, n'osent approcher de son cadavre. La plus
sauvage espce du Cachalot est l'Ourque, ou le Phystre des anciens,
tellement craint des Islandais qu'ils n'osaient le nommer en mer, de
peur qu'il n'entendt et n'arrivt. Ils croyaient au contraire qu'une
espce de baleine (la Jubarte) les aimait et les protgeait, et
provoquait le monstre afin de les sauver.

* * *

Plusieurs disent que les premiers qui affrontrent une si effrayante
aventure avaient besoin d'tre exalts, _excentriques et cerveaux
brls_. La chose, selon eux, n'aurait pas commenc par les sages hommes
du Nord, mais par nos Basques, les hros du vertige. Marcheurs
terribles, chasseurs du Mont Perdu, et pcheurs effrns, ils couraient
en batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. Ils y
pchaient le thon. Ils virent jouer des baleines, et se mirent  courir
aprs, comme ils s'acharnent aprs l'isard dans les fondrires, les
abmes, et les plus affreux casse-cou. Cet norme gibier, normment
tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le pril, ils le
chassrent  mort et n'importe o, quelque part qu'il les conduist.
Sans s'en apercevoir, ils poussaient jusqu'au ple.

L, le pauvre colosse croyait eu tre quitte, et, ne supposant pas, sans
doute, qu'on pt tre si fou, il dormait tranquillement, quand nos
tourdis hroques approchaient sans souffler.

Serrant sa ceinture rouge, le plus fort, le plus leste, s'lanait de la
barque, et, sur ce dos immense, sans souci de sa vie, d'un _han_!
enfonait le harpon.




II

DECOUVERTE DES TROIS OCEANS


Qui a ouvert aux hommes la grande navigation? qui rvla la mer, en
marqua les zones et les voies? enfin, qui dcouvrit le globe? La baleine
et le baleinier.

Tout cela bien avant Colomb et les fameux chercheurs d'or, qui eurent
toute la gloire, retrouvant  grand bruit ce qu'avaient trouv les
pcheurs.

La traverse de l'Ocan, que l'on clbra tant au quinzime sicle,
s'tait faite souvent par le passage troit d'Islande en Gronland, et
mme par le large; car les Basques allaient  Terre-Neuve. Le moindre
danger tait la traverse pour des gens qui cherchaient au bout du monde
ce suprme danger, le duel avec la baleine. S'en aller dans les mers du
Nord, se prendre corps  corps avec la montagne vivante, en pleine nuit,
et, on peut le dire, en plein naufrage, le pied sur elle et le gouffre
dessous, ceux qui faisaient cela taient assez tremps de coeur pour
prendre en grande insouciance les vnements ordinaires de la mer.

Noble guerre, grande cole de courage. Cette pche n'tait pas comme
aujourd'hui un carnage facile qui se fait prudemment de loin avec une
machine: on frappait de sa main, on risquait vie pour vie. On tuait peu
de baleines, mais on gagnait infiniment en habilet maritime, en
patience, en sagacit, en intrpidit. On rapportait moins d'huile et
plus de gloire.

Chaque nation se montrait l dans son gnie particulier. On les
reconnaissait  leurs allures. Il y a cent formes de courage, et leurs
varits gradues taient comme une gamme hroque. Au Nord, les
Scandinaves, les races rousses (de la Norvge en Flandre), leur sanguine
fureur.--Au Midi, l'lan basque et la folie lucide qui se guida si bien
autour du monde.--Au centre, la fermet bretonne, muette et patiente;
mais,  l'heure du danger, d'une excentricit sublime;--Enfin, la
sagesse normande, arme de l'association et de toute prvoyance, courage
calcul, bravant tout, mais pour le succs. Telle tait la beaut de
l'homme, dans cette manifestation souveraine.

* * *

On doit beaucoup  la baleine: sans elle, les pcheurs se seraient tenus
 la cte, car presque tout poisson est riverain; c'est elle qui les
mancipa, et les mena partout. Ils allrent, entrans, au large, et, de
proche en proche, si loin, qu'en la suivant toujours, ils se trouvrent
avoir pass,  leur insu, d'un monde  l'autre.

Il y avait moins de glace alors, et ils assurent avoir touch le ple (
sept lieues seulement de distance). Le Gronland ne les sduisit pas: ce
n'est pas la terre qu'ils cherchaient, mais la mer seulement et les
routes de la baleine. L'Ocan entier est son gte, et elle s'y promne,
en large surtout. Chaque espce habite de prfrence une certaine
latitude, une zone d'eau plus ou moins froide; Voil ce qui traa les
grandes divisions de l'Atlantique.

La populace des baleines infrieures qui ont une nageoire sur le dos
(balinoptres) se trouve au plus chaud et au plus froid, sous la ligne
et aux mers polaires.

Dans la grande rgion intermdiaire, le cachalot froce incline au sud,
dvaste les eaux tides.

Au contraire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutt
(car elle est si rare aujourd'hui!). Nourrie spcialement de mollusques
et autres vies lmentaires, elle les cherchait dans les eaux tempres,
un peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi;
c'est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette dcouverte
essentielle _de la vraie voie d'Amrique en Europe_. D'Europe en
Amrique, on est pouss par les vents alizs.

Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut passer
l'quateur, elle ne peut tourner l'Amrique. Comment donc se fait-il
qu'une baleine, blesse de notre ct dans l'Atlantique, se retrouve
parfois de l'autre, entre l'Amrique et l'Asie? _C'est qu'un passage
existe au Nord_. Seconde dcouverte. Vive lueur jete sur la forme du
globe et la gographie des mers.

De proche en proche, la baleine nous a mens partout. Rare aujourd'hui,
elle nous fait fouiller les deux ples, le dernier coin du Pacifique au
dtroit de Behring, et l'infini des eaux antarctiques.

Il est mme une rgion norme qu'aucun vaisseau d'tat ni de commerce
ne traverse jamais,  quelques degrs au del des pointes d'Amrique et
d'Afrique. Nul n'y va que les baleiniers.

* * *

Si l'on avait voulu, on et fait bien plus tt les grandes dcouvertes
du quinzime sicle. Il fallait s'adresser aux rdeurs de la mer, aux
Basques, aux Islandais ou Norvgiens, et  nos Normands. Pour des
raisons diverses, on s'en dfiait. Les Portugais ne voulaient, employer
que des hommes  eux, et de l'cole qu'ils avaient forme. Ils
craignaient nos Normands, qu'ils chassaient et dpossdaient de la cte
d'Afrique. D'autre part, les rois de Castille tinrent toujours pour
suspects leurs sujets, les Basques, qui, par leurs privilges, taient
comme une rpublique, et de plus passaient pour des ttes dangereuses,
indomptables. C'est ce qui fit manquer  ces princes plus d'une
entreprise. Ne parlons que d'une seule, l'Invincible Armada. Philippe
II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fit commander par un
Castillan. On agit contre leur avis: de l le grand dsastre.

* * *

Une maladie terrible avait clat au quinzime sicle, la faim, la soif
de l'or, le besoin absolu de l'or. Peuples et rois, tous pleuraient pour
l'or. Il n'y avait plus aucun moyen d'quilibrer les dpenses et les
recettes. Fausse monnaie, cruels procs et guerres atroces, on employait
tout, mais point d'or. Les alchimistes en promettaient, et on allait en
faire dans peu; mais il fallait attendre. Le fisc, comme un lion furieux
de faim, mangeait des Juifs, mangeait des Maures, et de cette riche
nourriture il ne lui restait rien aux dents.

Les peuples taient de mme. Maigres et sucs jusqu' l'os, ils
demandaient, imploraient un miracle qui ferait venir l'or du ciel.

On connat la trs-belle histoire de Sindbad (_Mille et une Nuits_), son
dbut, d'histoire ternelle, qui se renouvelle toujours. Le pauvre
travailleur Hindbad, le dos charg de bois, entend de la rue les
concerts, les galas qui se font au palais de Sindbad, le grand voyageur
enrichi. Il se compare, envie. Mais l'autre lui raconte tout ce qu'il a
souffert pour conqurir de l'or. Hindbad est effray du rcit. L'effet
total du conte est d'exagrer les prils, mais aussi les profits de
cette grande loterie des voyages, et de dcourager le travail
sdentaire.

La lgende qui, au quinzime sicle, brouillait toutes les cervelles,
c'tait un rchauff de la fable des Hesprides, un _Eldorado_, terre de
l'or, qu'on plaait dans les Indes et qu'on souponnait tre le paradis
terrestre, subsistant toujours ici-bas. Il ne s'agissait que de le
trouver. On n'avait garde de le chercher au nord. Voil pourquoi on fit
si peu d'usage de la dcouverte de Terre-Neuve et du Gronland. Au midi,
au contraire, on avait dj trouv en Afrique de la poudre d'or. Cela
encourageait.

Les rveurs et les rudits d'un sicle pdantesque entassaient,
commentaient les textes. Et la dcouverte, peu difficile d'elle-mme, le
devenait  force de lectures, de rflexions, d'utopies chimriques.
Cette terre de l'or tait-elle, n'tait-elle pas le paradis? tait-elle
 nos antipodes? et avions-nous des antipodes?...  ce mot, les
docteurs, les robes noires, arrtaient les savants, leur rappelaient que
l-dessus la doctrine de l'glise tait formelle, l'hrsie des
antipodes ayant t expressment condamne.

Voil une grave difficult! On tait l arrt court.

Pourquoi l'Amrique, dj dcouverte, se trouva-t-elle encore si
difficile  dcouvrir? C'est qu'on dsirait  la fois et qu'on craignait
de la trouver.

* * *

Le savant libraire italien, Colomb, tait bien sr de son affaire. Il
avait t en Islande recueillir les traditions; et, d'autre part, les
Basques lui disaient tout ce qu'ils savaient de Terre-Neuve. Un
Gallicien y avait t jet et y avait habit. Colomb prit pour associs
des pilotes tablis en Andalousie, les Pinzon, qu'on croit tre
identiques aux Pinon de Dieppe.

Ce dernier point est vraisemblable. Nos Normands et les Basques, sujets
de la Castille, taient en intime rapport. Ce sont ceux-ci, qu'on
nommait _Castillans_, qui, sous le Normand Bthencourt, firent la
clbre expdition des Canaries (Navarrete). Nos rois donnrent des
privilges aux _Castillans_ tablis  Honfleur et  Dieppe; et, par
contre, les Dieppois avaient des comptoirs  Sville. Il n'est pas sr
qu'un Dieppois ait trouv l'Amrique quatre ans avant Colomb; mais il
est presque sr que ces Pinon d'Andalousie taient des armateurs
normands.

Ni Basques, ni Normands, n'auraient pu, en leur propre nom, se faire
autoriser par la Castille. Il y fallut un Italien habile et loquent, un
Gnois obstin qui poursuivt quinze ans la chose, qui trouvt le moment
unique, empoignt l'occasion, st lever le scrupule. Le moment fut celui
o la ruine des Maures cota si cher  la Castille, o l'on criait de
plus en plus: De l'or! Le moment fut celui o l'Espagne victorieuse
frmissait de sa guerre de croisade et d'inquisition. L'Italien saisit
ce levier, fut plus dvot que les dvots. Il agit par l'glise mme: on
fit scrupule  Isabelle de laisser tant de nations paennes dans les
ombres de la mort. On lui dmontra clairement que dcouvrir la terre de
l'or, c'tait se mettre  mme d'exterminer le Turc et reprendre
Jrusalem.

On sait que, sur trois vaisseaux, les Pinon en fournirent deux et les
menrent eux-mmes. Ils allrent en avant. L'un d'eux, il est vrai, se
trompa; mais les autres, Franois Pinon et son jeune frre Vincent,
pilote du vaisseau _la Nina_, firent signe  Colomb qu'il devait les
suivre au sud-ouest (12 octobre 1492). Colomb, qui allait droit 
l'ouest, et rencontr dans sa plus grande force le courant chaud qui va
des Antilles  l'Europe. Il n'aurait travers ce mur liquide qu'avec
grande difficult. Il et pri ou navigu si lentement, que son quipage
se ft rvolt. Au contraire, les Pinon, qui peut-tre avaient
l-dessus des traditions, navigurent comme s'ils avaient connaissance
de ce courant; ils ne l'affrontrent pas  sa sortie, mais, dclinant au
sud, passrent sans peine, et abordrent au lieu mme o les vents
alizs poussent les eaux, d'Afrique cri Amrique, aux parages d'Hati.

Ceci est constat par le journal mme de Colomb, qui, franchement, avoue
que les Pinon le dirigrent.

Qui vit le premier l'Amrique? Un matelot des Pinon, si l'on en crot
l'enqute royale de 1513.

Il semblait d'aprs tout cela qu'une forte part du gain et de la gloire
et d leur revenir. Ils plaidrent. Mais le roi jugea en faveur de
Colomb. Pourquoi? Parce que, vraisemblablement, les Pinon taient des
Normands, et que l'Espagne aima mieux reconnatre le droit d'un Gnois
sans consistance et sans patrie que celui des Franais, de la grande
nation rivale, des sujets de Louis XII et de Franois Ier, qui un
jour auraient pu transfrer ce droit  leurs matres. Un des Pinon
mourut de dsespoir.

Du reste, qui avait lev le grand obstacle des rpugnances religieuses?
fait dcider l'expdition, avec tant d'loquence, d'adresse et de
persvrance? Colomb, le seul Colomb. Il tait le vrai crateur de
l'entreprise, et il en fut aussi l'excuteur trs-hroque. Il mrite la
gloire qu'il garde dans la postrit.

* * *

Je crois, comme M. Jules de Blosseville (un noble coeur, bon juge des
grandes choses), je crois qu'il n'y eut rellement de difficile en ces
dcouvertes que le tour du monde, l'entreprise de Magellan et de son
pilote, le Basque Sbastien del Cano.

Le plus brillant, le plus facile, avait t la traverse de
l'Atlantique, sous le souffle des vents alizs, la rencontre de
l'Amrique, ds longtemps dcouverte au nord.

Les Portugais firent une chose bien moins extraordinaire encore en
mettant tout un sicle  dcouvrir la cte occidentale de l'Afrique. Nos
Normands, en peu de temps, en avaient trouv la moiti. Malgr ce qu'on
a dit de l'cole de Lisbonne et de la louable persvrance du prince
Henri qui la cra, le Vnitien Cadamosto tmoigne dans sa relation du
peu d'habilet des pilotes portugais. Ds qu'ils en eurent un vraiment
hardi et de gnie, Barthlemi Diaz, qui doubla le Cap, ils le
remplacrent par Gama, un grand seigneur de la maison du roi, homme de
guerre surtout. Ils taient plus proccups de conqutes  faire et de
trsors  prendre que de dcouvertes proprement dites. Gama fut
admirable de courage; mais il ne fut que trop fidle aux ordres qu'il
avait de ne souffrir personne dans les mmes mers. Un vaisseau de
plerins de la Mecque, tout charg de familles, qu'il gorgea
barbarement, exaspra toutes les haines, augmenta dans tout l'Orient
l'horreur du nom chrtien, ferma de plus en plus l'Asie.

* * *

Est-il vrai que Magellan ait vu le Pacifique marqu d'avance sur un
globe par l'Allemand Bebaim? Non, ce globe qu'on a ne le montre pas.
Aurait-il vu chez son matre, le roi de Portugal, une carte qui
l'indiquait? On l'a dit, non prouv. Il est bien plus probable que les
aventuriers qui dj, depuis une vingtaine d'annes, couraient le
continent amricain, avaient vu, de leurs yeux vu, la mer Pacifique. Ce
bruit qui circulait s'accordait  merveille avec l'ide que donnait le
calcul d'un tel contre-poids, ncessaire  l'hmisphre que nous
habitons et  l'quilibre du globe.

Il n'y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan. Tout est
combat, navigations lointaines, fuites et procs, naufrages, assassinat
manqu, enfin la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique. Il se bat
dans les Indes. Il se marie chez les Malais, si braves et si froces.
Lui-mme semble avoir t tel.

Dans son long sjour en Asie, il recueille toutes les lumires, prpare
sa grande expdition, sa tentative d'aller par l'Amrique aux les mmes
des pices, aux Moluques. Les prenant  la source, on tait sr de les
avoir  meilleur prix qu'on n'avait pu encore, en les tirant de
l'occident de l'Inde. L'entreprise, dans son ide originaire, fut ainsi
toute commerciale. (Voy. Navarete, F. Denis, Charton.) Un rabais sur le
poivre fut l'inspiration primitive du voyage le plus hroque qu'on ait
fait sur cette plante.

L'esprit de cour, l'intrigue, dominait tout alors en Portugal. Magellan,
maltrait, passa en Espagne, et magnifiquement Charles-Quint lui donna
cinq vaisseaux. Mais il n'osa se fier tout  fait au transfuge
portugais; il lui imposa un associ castillan. Magellan partit entre
deux dangers, la malveillance castillane et la vengeance portugaise, qui
le cherchait pour l'assassiner. Il eut bientt rvolte sur la flotte, et
dploya un terrible hrosme, indomptable et barbare. Il mit aux fers
l'associ, se fit seul chef. Il fit poignarder, gorger, corcher les
rcalcitrants.-- travers tout cela, naufrage! et des vaisseaux
perdus.--personne ne voulait plus le suivre, quand on vit l'effrayant
aspect de la pointe de l'Amrique, la dsole Terre de Feu, et le
funbre cap Forward. Cette contre arrache du continent par de
violentes convulsions, par la furieuse bullition de mille volcans,
semble une tourmente de granit. Boursoufle, crevasse par un
refroidissement subit, elle fait horreur. Ce sont des pics aigus, des
clochers excentriques, d'affreuses et noires mamelles, des dents atroces
 trois pointes, et toute cette masse de lave, de basalte, de fontes de
feu, est coiffe de lugubre neige.

Tous en avaient assez. Il dit: Plus loin! Il chercha, il tourna, il se
dmla de cent les, entra dans une mer sans bornes, ce jour-l
_pacifique_, et qui en a gard le nom.

Il prit dans les Philippines. Quatre vaisseaux prirent. Le seul qui
resta, _la Victoire_,  la fin n'eut plus que treize hommes, mais il
avait son grand pilote, l'intrpide et l'indestructible, le Basque
Sbastien, qui revint seul ainsi (1521), ayant le premier des mortels
fait le tour du monde.

Rien de plus grand. Le globe tait sr dsormais de sa sphricit. Cette
merveille physique de l'eau uniformment tendue sur une boule o elle
adhre sans s'carter, ce miracle tait dmontr. Le Pacifique enfin
tait connu, le grand et mystrieux laboratoire o, loin de nos yeux, la
nature travaille profondment la vie, nous labore des mondes, des
continents nouveaux.

Rvlation d'immense porte, non matrielle seulement, mais morale, qui
centuplait l'audace de l'homme et le lanait dans un autre voyage sur le
libre ocan des sciences, dans l'effort (tmraire, fcond) de faire le
tour de l'infini.




III

LA LOI DES TEMPTES


C'est d'hier qu'on a su construire des vaisseaux propres  la navigation
australe,  la lame si longue et si forte, qui, sur ces eaux sans
bornes, va roulant, s'entassant, et fait de vraies montagnes. Que dire
de ces premiers, les Diaz et les Magellan, qui s'y hasardrent sur les
lourdes petites coques de ce temps-l?

Pour les mers polaires surtout, arctiques et antarctiques, il faut des
navires faits exprs. Ils furent vaillants, ceux qui, comme un Cabot, un
Brentz, un Willoughby, sur des chaloupes informes, remontant le torrent
de glaces, affrontrent le Spitzberg, ouvrirent le Gronland par son
entre funbre, le cap _Adieu_, percrent jusqu' ce coin o, de nos
jours encore, furent briss deux cents baleiniers.

Ce qui fait le sublime de ces anciens hros, c'est leur ignorance mme,
leur aveugle courage, leur rsolution dsespre. Ils ne connaissaient
rien  la mer, bravaient d'effrayants phnomnes dont ils ne
souponnaient pas la cause. Ils ne savaient pas mieux le ciel. La
boussole fut tout leur bagage. Nul de ces instruments physiques qui nous
guident et nous parlent en langage si prcis. Ils allaient comme les
yeux ferms et dans la nuit. Ils taient effrays, ils le disent
eux-mmes, mais n'en dmordaient pas. Les temptes de mer, les
tourbillons de l'air, les tragiques dialogues de ces deux ocans, les
orages magntiques qu'on appelle aurores borales, toute cette
fantasmagorie leur semblait la fureur de la nature trouble et irrite,
la lutte des dmons.

* * *

Les progrs ont t lents pendant trois sicles. On voit dans Cook et
dans Pron combien, mme en ces temps si prs de nous, la navigation
tait difficile, prilleuse, incertaine.

Cook, de si grand courage, mais de vive imagination, en est mu, et dit
dans son journal: Les dangers sont si grands, que j'ose dire que
personne ne se hasardera  aller plus loin que moi.

Or, c'est prcisment depuis, que les voyages ont commenc de manire
rgulire et pouss au plus loin.

Un grand sicle, un sicle Titan, le dix-neuvime, a froidement observ
ces objets. Il a le premier os regarder l'orage  la face, noter sa
furie, crire, pour ainsi dire, sous sa dicte. Ses prsages, ses
caractres, ses rsultats, tout a t enregistr. Puis on a expliqu et
gnralis. Un systme a surgi, nomm d'un titre hardi qui jadis et
sembl impie: _Loi des temptes_.

Donc ce qu'on avait cru un caprice se ramnerait  une loi. Ces faits
terribles, rentrant dans certaines formes rgulires, perdraient en
grande partie leur puissance de vertige. Calme et fort, l'homme en plein
pril aviserait si l'on ne peut leur opposer des moyens de dfense non
moins rguliers. En deux mots, si la tempte arrive  faire une
_science_, ne peut-on crer un _art_ du salut? un art d'viter
l'ouragan, et d'_en profiter_ mme?

* * *

Cette science ne put commencer tant qu'on se tint aux vieilles ides
qui attribuaient la tempte au caprice des vents. Une observation
attentive fit connatre que les vents n'ont point de caprice,--qu'ils
sont l'accident, parfois l'agent de la tempte, mais qu'elle est en
gnral un _phnomne lectrique_ et souvent se passe des vents.

Le frre du conventionnel Romme (principal auteur du calendrier) posa
les premires bases. Les Anglais avaient remarqu que, dans les temptes
de l'Inde, ils naviguaient longtemps sans avancer et se retrouvaient au
point de dpart. Romme runit toutes les observations, montra qu'il en
tait de mme dans les ouragans de la Chine, de l'Afrique, de la mer des
Antilles. Le premier il nota que les coups de vent rectilignes sont plus
rares, et qu'en gnral la tempte a le _caractre circulaire_, est un
tourbillon.

La tempte tourbillonnante des tats-Unis en 1815, celle de 1821
(l'anne d'une grande ruption de l'Hcla), o les vents soufflaient de
tous les points vers un centre, veillrent l'attention de l'Amrique et
de l'Europe. Brande en Allemagne, et en mme temps Redfield, de
New-York, firent le premier pas aprs Romme. Ils tablirent cette loi,
que la tempte tait gnralement un _tourbillon progressif qui avance
en tournant sur lui-mme_.

En 1838, l'ingnieur anglais Reid, envoy  la Barbade, aprs la
clbre tourmente qui tua quinze cents personnes, prcisa le double
mouvement de rotation. Mais sa dcouverte capitale, c'est qu'il observa,
formula: _Que dans notre hmisphre boral la tempte tourne de droite 
gauche_, c'est--dire part de l'est, va au nord, tourne  l'ouest, au
sud, pour revenir  l'est. _Dans l'hmisphre austral, la tempte tourne
de gauche  droite_.

Observation de grande utilit pratique, qui guide dsormais la manoeuvre.

Reid trs-justement prit pour son livre ce grand titre: _De la Loi des
temptes_.

* * *

C'tait la loi de leur _mouvement_, non l'explication de leur cause.
Cela ne disait pas ce qui les fait et ce qu'elles sont en elles-mmes.

Ici la France reparat. Peltier (_Causes des trombes_, 1840) a tabli,
et par un grand nombre de faits et par ses ingnieuses expriences, que
les trombes de terre et de mer _sont des phnomnes lectriques_, o les
vents jouent un rle secondaire. Beccaria, il y a cent ans, l'avait
souponn. Mais il tait rserv  Peltier de pntrer la chose en la
reproduisant, de faire des trombes en miniature et des temptes
d'agrment.

Les trombes lectriques naissent volontiers prs des volcans, aux
soupiraux du monde souterrain; donc elles sont plus communes dans les
mers d'Asie que dans les ntres.

L'Atlantique, ouverte aux deux bouts et toute traverse par les vents,
doit avoir moins de trombes, plus de coups de vent rectilignes.
Cependant Piddington en cite une infinit de circulaires.

De 1840  1850, se sont faites  Calcutta et New-York les immenses
compilations de Piddington et de Maury. Le second, si illustre par ses
cartes, ses _Directions_, sa _Gographie de la mer_, vangile de la
marine d'aujourd'hui. Piddington, moins artiste, non moins savant, dans
son _Guide du marin_, l'encyclopdie des temptes, donne les rsultats
d'une exprience infinie, les moyens minutieux de calculer l'loignement
de la cyclone ou tourbillon, d'en dterminer la vitesse, d'apprcier la
courbe des vents, la nature des diverses lames. Il a corrobor les ides
de Peltier, adopt la cause lectrique, rfut les explications qu'on
cherchait dans les vents en prenant l'effet pour la cause.

* * *

L'art ancien des augures, la science des prsages, nullement
mprisables, reoit dans cet excellent livre un heureux renouvellement.

Le coucher du soleil n'est point indiffrent. S'il est rouge, si la mer
en garde des lames sanglantes, l'autre ocan, celui de l'air, te prpare
un orage. Un anneau autour du soleil, une lueur rouge dans un cercle
ple, des toiles changeantes et qui semblent descendre, ce sont des
signes d'un travail menaant dans la rgion suprieure.

C'est bien pis si lu vois, sur un ciel sale, de petits nuages filer
comme des flches d'un pourpre sombre, si des masses compactes se
mettent  figurer des difices tranges, des arcs-en-ciel briss, des
ponts en ruines et cent autres caprices. Tu peux croire que dj le
drame a commenc l-haut. Tout est calme, mais  l'horizon tremblent des
clairs ples. Tout est calme, et, dans ce silence, on surprend par
instants des bruits roulants, qui s'arrtent soudain. La mer vient au
rivage plaintive et gonfle de soupirs. Parfois mme, du fond, monte un
bruit sourd... Ici sois attentif: _C'est l'appel de la mer_. (Locution
anglaise.)

L'oiseau est averti. S'il n'est pas loin des ctes, on le voit
(cormoran, goland ou mouette) qui regagne la terre  tire-d'aile,
quelque trou de rocher. En haute mer, ton vaisseau leur sert d'le et
de point de repos. Ils tournent tout autour, et parfois franchement te
demandent l'hospitalit, perchent un moment sur tes mts. Bientt
viendra le ptrel sombre, l'oiseau au vol sinistre, qui, si habilement,
entre lui et l'orage, sait mettre le vaisseau en danger.

Rjouis-toi s'il tonne. La dcharge lectrique se fait en haut. Autant
de moins sur la tempte. Observation antique, mais confirme
scientifiquement par Peltier, et par l'exprience de Piddington et de
tant d'autres.

Si l'lectricit, accumule en haut, descend silencieuse, s'il ne pleut
pas, la dcharge se fera en bas, crera des courants circulaires. Il y
aura trombe et tempte.

* * *

La trombe parfois vous prend en rade. En 1698, le capitaine Langford, au
port et bien ancr, vit la trombe venir, et sur-le-champ partit, se mit
sous la protection de la mer. Les navires plus prudents restrent et
furent briss.

 Madras et  la Barbade, des signaux sont donns pour avertir les
vaisseaux  l'ancre. Au Canada, le tlgraphe lectrique, plus prompt
encore que l'lectricit du ciel, fait circuler de port en port l'avis
de la tempte qui doit aller de l'un  l'autre.

Pour le marin en pleine mer, le baromtre est le grand conseiller. Sa
sensibilit parfaite rvle les degrs prcis du poids dont l'orage
l'opprime. Muet d'abord, il a l'air de dormir. Mais un lger coup l'a
frapp, coup d'archet qui prlude. Le voil inquiet. Il rpond, vibre,
oscille; il se replie, descend. L'atmosphre lastique, sous les lourdes
vapeurs, pse, puis tout  coup rebondit et remonte. Le baromtre a son
orage  lui. Des lueurs de ple lumire lui chappent parfois du mercure
et remplissent son tube (Pron l'observa  Maurice). Dans les rafales,
il semble respirer. Le baromtre  eau, dans ses fluctuations, disent
Daniel et Barlow, avait l'haleine, le souffle d'un animal sauvage.

Elle avance pourtant, la cyclone, et parfois franchement, s'illuminant
dans sa vaste paisseur de toutes ses lueurs lectriques. Parfois elle
s'annonce par des jets, des boules de feu. En 1772, au grand ouragan des
Antilles o la mer monta de soixante-dix pieds, dans le noir de la nuit,
les mornes des rivages s'clairrent de globes enflamms.

L'approche est plus ou moins rapide. Dans l'ocan Indien, sem d'les et
d'obstacles, la trombe ne fait souvent que deux milles  l'heure, tandis
qu'au courant chaud qui nous vient des Antilles, elle se prcipite 
raison de quarante-trois milles. Sa force de translation serait
incalculable, si elle n'avait en elle-mme une oscillation sous la lutte
des vents du dedans, du dehors.

Lente ou rapide, sa fureur est la mme. En 1789, il suffit d'un moment
et d'une lame pour briser dans le port de Coringa tous les vaisseaux,
les lancer dans les plaines; seconde lame, la ville est noye;  la
troisime elle s'croule; vingt mille habitants crass. En 1822, au
contraire, aux bouches du Bengale, on vit la trombe, pendant
vingt-quatre heures, aspirer l'air, et l'eau monter d'autant; et
cinquante mille hommes engloutis.

L'aspect est diffrent. En Afrique, c'est la _tornade_. Par un temps
calme et clair, on sent de l'oppression  la poitrine. Un point noir
apparat au ciel, comme une aile de vautour. Ce vautour fond; il est
immense; tout disparat, tout tourne. C'est fait en un quart d'heure.
Terre dvaste, mer bouleverse. Du vaisseau nulle nouvelle. La nature
ne s'en souvient plus.

Vers Sumatra et au Bengale, vous voyez, vers le soir ou dans la nuit
(point au matin), se faire un arc en haut. Dans un moment il a grandi,
et de cette arche noire descendent, sur une lumire terne, des nappes de
tristes clairs ples. Malheur  qui reoit le premier vent qui sort de
l! Il peut sombrer, tre englouti.

Mais la forme ordinaire est celle d'un entonnoir. Un marin qui s'y
laissa prendre dit: Je me vis comme au fond d'un cratre norme de
volcan; autour de nous, rien que tnbres; en haut, une chappe et un
peu de lumire. C'est ce que l'on appelle techniquement l'_oeil de la
tempte_.

Engren, il n'y a plus  s'en ddire; elle vous tient. Rugissements
sauvages, hurlements plaintifs, rle et cris de noyade, gmissements du
malheureux vaisseau, qui redevient vivant, comme dans sa fort, se
lamente avant de mourir, tout cet affreux concert n'empche pas
d'entendre aux cordages d'aigres sifflements de serpents. Tout  coup un
silence... Le noyau de la trombe passe alors dans l'horrible foudre, qui
rend sourd, presque aveugle... Vous revenez  vous. Elle a rompu les
mts sans qu'on en ait rien entendu.

L'quipage parfois en garde longtemps les ongles noirs et la vue
affaiblie (Seymour). On se souvient alors avec horreur qu'au moment du
passage la trombe, aspirant l'eau, aspirait aussi le navire, voulait le
boire, le tenait suspendu dans l'air et hors de l'eau, puis elle le
lchait, le faisait plonger dans l'abme.

En la voyant ainsi se gorger et s'enfler, absorber et vagues et
vaisseaux, les Chinois l'ont conue comme une horrible femme, la mre
Typhon, qui, en planant au ciel, choisissant ses victimes, conoit,
s'emplit et se fait grosse, pleine d'enfants de mort, les _tourbillons
de fer_ (Keu Woo).

On lui a fait des temples et des autels. On la prie, on l'adore dans
l'espoir de l'humaniser.

* * *

Le brave Piddington ne l'adore pas. Tout au contraire. Il en parle sans
mnagement. Il l'appelle un corsaire trop fort, un coquin de pirate qui
abuse de ses forces, et qu'on ne doit pas se piquer de combattre. Il
faut le fuir, sans point d'honneur.

Ce perfide ennemi vous tend parfois un pige. Par _un bon vent_, il vous
invite. Il a hte de vous embrasser. Laissez l _ce bon vent_, et
tournez-lui le dos, s'il est possible. Naviguez au plus loin de ce
dangereux compagnon. N'allez pas voguer de conserve. Il prendrait son
moment pour vous engrener dans sa danse, vous matriser, vous avaler.

Je voudrais suivre cet excellent homme dans tous ses conseils paternels.
Ils seraient inutiles si les deux adversaires, la trombe et le
vaisseau, taient dans un petit espace enferms en champ clos. Mais
rarement il en est ainsi. Le plus souvent, ce tournoiement d'air et
d'eau est immense, dans un cercle de dix, vingt, trente lieues. Cela
donne au vaisseau des chances pour observer et se tenir  une honnte
distance. Le point est de savoir surtout _o elle est centrale_, cette
trombe, o elle a son foyer d'attraction; puis de connatre son allure,
sa vitesse  venir vous joindre.

* * *

C'est une belle lumire pour le marin de marcher aujourd'hui entre ces
deux flambeaux! D'un ct, son Maury lui enseigne les lois gnrales de
l'air et de la mer, l'art de choisir et suivre les courants; il le
dirige par des voies calcules, qui sont comme les rues de l'Ocan.
D'autre ct, son Piddington, dans un petit volume, lui rsume et lui
met en main l'exprience des temptes, ce qu'on fit pour les viter,
parfois pour en profiter mme.

Cela explique et justifie les belles paroles d'un Hollandais, le
capitaine Jansen: Sur mer, la premire impression est le sentiment de
l'abme, de l'infini, de notre nant. Sur le plus grand navire, on se
sent toujours en pril. Mais, lorsque les yeux de l'esprit ont sond
l'espace et la profondeur, le danger disparat pour l'homme. Il s'lve
et comprend. Guid par l'astronomie, instruit des routes liquides,
dirig par les cartes de Maury, il trace sa route sur la mer en
_scurit_.

Cela est simplement sublime. La tempte n'est pas supprime. Mais ce qui
l'est, c'est l'ignorance, c'est le trouble et le vertige qui fait
l'obscurit de ce pril, et le pire de tout pril, ce qu'il eut de
fantastique.--Du moins, si l'on prit, on sait pourquoi. Grande,
trs-grande _scurit_, de conserver l'esprit lucide, l'me en pleine
lumire, rsigne aux effets quelconques des grandes lois divines du
monde qui, au prix de quelques naufrages, font l'quilibre et le salut.




IV

LES MERS DES PLES


Le plus tentant pour l'homme, c'est l'inutile et l'impossible. De toutes
les entreprises maritimes, celle o il a mis le plus de persvrance,
c'est la dcouverte d'un passage au nord de l'Amrique pour aller tout
droit d'Europe en Asie. Le plus simple bon sens et fait juger d'avance
que, si ce passage existait, dans une latitude si froide, dans la zone
hrisse des glaces, il ne servirait point, que personne n'y voudrait
passer.

Notez que cette rgion n'a pas la platitude des ctes Sibriques, o
l'on glisse en traneau. C'est une montagne de mille lieues horriblement
accidente, avec de profondes coupures, des mers qui dglent un moment
pour regeler, des corridors de glaces qui changent tous les ans,
s'ouvrent et se referment sur vous. Il vient d'tre trouv, ce passage,
par un homme qui, engag trs-loin, et ne pouvant plus reculer, s'est
jet en avant et a pass (1853). On sait maintenant ce que c'est. Voil
les imaginations calmes, et personne n'en a plus envie.

Quand j'ai dit l'_inutile_, je l'ai dit pour le but qu'on s'tait
propos, de crer une voie commerciale.--Mais, en suivant cette folie,
on a trouv maintes choses nullement folles, trs-utiles pour la
science, pour la gographie, la mtorologie, l'tude du magntisme de
la terre.

* * *

Que voulait-on ds l'origine? S'ouvrir un chemin court au pays de l'or,
aux Indes orientales. L'Angleterre et autres tats, jaloux de l'Espagne
et du Portugal, comptaient les surprendre par l au coeur de leur
lointain empire, au sanctuaire de la richesse. Du temps d'lisabeth, des
chercheurs ayant trouv ou cru trouver quelques parcelles d'or au
Gronland, exploitrent la vieille lgende du Nord, le _trsor cach
sous le ple_, les masses d'or gardes par les gnomes, etc. Et les ttes
se prirent. Sur un espoir si raisonnable, une grande flotte de seize
vaisseaux fut envoye, emmenant comme volontaires les fils des plus
nobles familles. On se disputa  qui partirait pour cet Eldorado
polaire. Ce qu'on trouva, ce fut la mort, la faim, des murs de glaces.

Cet chec n'y fit rien. Pendant plus de trois sicles, avec une
persvrance tonnante, les explorateurs s'y acharnent. C'est une
succession de martyrs. Cabot, le premier, n'est sauv que par la rvolte
de son quipage qui l'empcha d'aller plus loin. Brentz meurt de froid,
et Willoughby de faim. Cortereal prit, corps et biens. Hudson est jet
par les siens, sans vivres, sans voiles, dans une chaloupe, et l'on ne
sait ce qu'il devient. Behring, en trouvant le dtroit qui spare
l'Amrique de l'Asie, prit de fatigue, de froid, de misre, dans une
le dserte. De nos jours, Franklin est perdu dans les glaces; on ne le
retrouve que mort, ayant eu, lui et les siens, la ncessit terrible
d'en venir _ la dernire ressource_ (de se manger les uns les autres)!

* * *

Tout ce qui peut dcourager les hommes se trouve runi ds l'entre de
ces navigations du Nord. Bien avant le cercle polaire, un froid
brouillard pse sur la mer, vous morfond, vous couvre de givre. Les
cordages se roidissent; les voiles s'immobilisent; le pont est glissant
de verglas; la manoeuvre difficile. Les cueils mouvants qu'on a 
craindre se distinguent  peine. Au haut du mt, dans sa logette charge
de frimas, le veilleur (vraie stalactite vivante) signale, de moment en
moment, l'approche d'un nouvel ennemi, d'un blanc fantme gigantesque,
qui souvent a deux cents, trois cents pieds au-dessus de l'eau.

Mais cette procession lugubre qui annonce le monde des glaces, ce combat
pour les viter, donnent plutt envie d'aller plus loin. Il y a dans
l'inconnu du Ple je ne sais quel attrait d'horreur sublime, de
souffrance hroque. Ceux qui, sans tenter le passage, ont seulement t
au Nord, et contempl le Spitzberg, en gardent l'esprit frapp. Cette
masse de pics, de chanes, de prcipices, qui porte  quatre mille cinq
cents pieds son front de cristaux, est comme une apparition dans la
sombre mer. Ses glaciers, sur les neiges mates, se dtachent en vives
lueurs, vertes, bleues, pourpres, en tincelles, en pierreries, qui lui
font un blouissant diadme.

Pendant la nuit de plusieurs mois, l'aurore borale clate  chaque
instant dans les splendeurs bizarres d'une illumination sinistre.
Vastes et effrayants incendies qui remplissent tout l'horizon, ruption
de jets magnifiques; un fantastique Etna, inondant de lave illusoire la
scne de l'ternel hiver.

Tout est prisme dans une atmosphre de particules glaces o l'air n'est
que miroirs et petits cristaux. De l de surprenants mirages. Nombre
d'objets vus  l'envers, pour un moment apparaissent la tte en bas. Les
couches d'air qui produisent ces effets sont en rvolution constante; ce
qui y devient plus lger monte  son tour et change tout; la moindre
variation de temprature abaisse, lve; incline le miroir; l'image se
confond avec l'objet, puis s'en spare, se disperse, une autre image
redresse monte au-dessus, une troisime apparat ple, affaiblie, de
nouveau renverse.

C'est le monde de l'illusion. Si vous aimez les songes, si, rvant
veill, vous vous plaisez  suivre la mobile improvisation et le jeu
des nuages, allez au Nord; tout cela se retrouve rel, et non moins
fugitif, dans la flotte des glaces mouvantes. Sur le chemin, elles
donnent ce spectacle. Elles singent toutes les architectures. Voici du
grec classique, des portiques et des colonnades. Des oblisques
gyptiens apparaissent, des aiguilles qui pointent au ciel, appuyes
d'aiguilles tombes. Puis voici venir des montagnes, Ossa sur Plion,
la cit des Gants, qui, rgularise, vous donne des murs cyclopens,
des tables et dolmens druidiques. Dessous s'enfoncent des grottes
sombres. Mais tout cela caduc; tout, aux frissons du vent, ondule et
croule. On n'y prend pas plaisir, parce que rien ne s'asseoit.  chaque
instant, dans ce monde  l'envers, la loi de pesanteur n'est rien: le
faible, le lger, portent le fort; c'est, ce semble, un art insens, un
gigantesque jeu d'enfant, qui menace et peut craser.

Il arrive parfois un incident terrible.  travers la grande flotte qui
majestueusement, lentement, descend du nord, vient brusquement du sud un
gant de base profonde, qui, enfonant de six, de sept cents pieds sous
la mer, est violemment pouss par les courants d'en bas. Il carte ou
renverse tout; il aborde, il arrive  la plaine de glaces; mais il n'est
pas embarrass. La banquise fut brise en une minute sur un espace de
plusieurs milles. Elle craqua, tonna, comme cent pices de canon; ce fut
comme un tremblement de terre. La montagne courut prs de nous; tout fut
comble, entre elle et nous, de blocs briss. Nous prissions; mais elle
fila, rapidement emporte au nord-est. (Duncan, 1826.)

C'est en 1818, aprs la guerre europenne, qu'on reprit cette guerre
contre la nature, la recherche du grand passage. Elle s'ouvrit par un
grave et singulier vnement. Le brave capitaine John Ross, envoy avec
deux vaisseaux dans la baie de Baffin, fut dupe des fantasmagories de ce
monde des songes. Il vit distinctement une terre qui n'existait pas,
soutint qu'on ne pouvait passer. Au retour, on l'accable, on lui dit
qu'il n'a pas os; on lui refuse mme de prendre sa revanche et de
rtablir son honneur. Un marchand de liqueurs de Londres se piqua de
faire plus que l'empire britannique. Il lui donna cinq cent mille
francs, et Ross retourna, dtermin  passer ou mourir. Ni l'un ni
l'autre ne lui fut accord! Mais il resta, je ne sais combien d'hivers,
ignor, oubli, dans ces terribles solitudes. Il ne fui ramen que par
ds baleiniers qui, trouvant ce sauvage, lui demandrent si jadis il
n'avait pas rencontr par hasard _feu le capitaine John Ross_.

Son lieutenant Parry, qui s'tait cru sr de passer, lit quatre fois
quatre efforts obstins; tantt par la baie de Baffin et l'Ouest, tantt
par le Spitzberg et le Nord. Il fit des dcouvertes, s'avana hardiment
avec un traneau-barque, qui tour  tour flottait ou passait les
glaons. Mais ceux-ci, invariables dans leur route du Sud,
l'emportaient toujours en arrire. Il ne passa pas plus que Ross.

En 1832, un courageux jeune homme, un Franais, Jules de Blosseville,
voulut que cette gloire appartint  la France. Il y mit sa vie, son
argent; il paya pour prir. Il ne put mme avoir un vaisseau de son
choix: on lui donna _la Lilloise_, qui fit eau le jour mme du dpart.
(_Voir la notice de son frre_). Il la raccommoda  ses frais, pour
quarante mille francs. Dans ce hasardeux vhicule, il voulait attaquer
la cte de fer, le Gronland oriental. Selon toute apparence, il n'y
arriva mme pas. On n'en eut nulle nouvelle.

Les expditions des Anglais taient tout autrement prpares, avec
grande prudence, grande dpense, mais ne russissaient gure mieux. En
1845, l'infortun Franklin se perdit dans les glaces. Douze ans durant,
on le chercha. L'Angleterre y montra une honorable obstination. Tous y
aidrent. Des Amricains, des Franais, y ont pri. Les pics, les caps
de la rgion dsole,  ct du nom de Franklin, gardent celui de notre
Bellot et des autres, qui se dvourent  sauver un Anglais. De son
ct, John Ross avait offert de diriger les ntres dans la recherche de
Blosseville, d'organiser l'expdition. Le sombre Gronland est par de
tels souvenirs, et le dsert n'est plus dsert, lorsque l'on y retrouv
ces noms qui y tmoignent de la fraternit humaine.

Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire
veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expditions. Elle jura
qu'il vivait encore, et elle le persuada si bien, que, sept annes aprs
qu'il fut perdu, on le nomma contre-amiral. Elle avait raison, il
vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une
soixantaine d'hommes. Bientt ils ne furent plus que trente, ne purent
plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mouraient. Si
l'on et cout lady Franklin, on l'aurait retrouv. Car elle disait (et
le bon sens disait) qu'il fallait le chercher au Sud; qu'un homme, dans
cette situation dsespre, n'irait pas l'aggraver en marchant vers le
Nord. L'Amiraut, qui probablement s'inquitait bien moins de Franklin
que du fameux passage, poussait toujours ses envoys au Nord. La pauvre
femme dsole finit par faire elle-mme ce qu'on ne voulait pas faire.
Elle arma  grands frais un vaisseau pour le Sud. Mais il tait trop
tard. On trouva les os de Franklin.

* * *

Pendant ce temps, des voyages plus longs, et ce pendant plus heureux,
furent faits vers le ple antarctique. L, ce n'est pas ce mlange de
terre, de mer, de glaces et de dgels temptueux qui font l'horreur du
Gronland. C'est une grande mer sans bornes, de lame forte et violente.
Une immense glacire, bien plus tendue que la ntre. Peu de terre. La
plupart de celles qu'on a vues ou cru voir laissent toujours ce doute,
si leurs changeants rivages ne seraient pas une simple ligne de glaces
continues et accumules. Tout varie selon les hivers. Morel, en 1820,
Weddell en 1824, Ballerry en 1839, trouvrent une chancrure,
pntrrent dans une mer libre que plusieurs n'ont pu retrouver.

Le Franais Kerguelen et l'Anglais James Ross ont eu des rsultats
certains, trouv des terres incontestables.

Le premier, en 1771, dcouvrit la grande le Kerguelen, que les Anglais
appellent la _Dsolation_. Longue de deux cents lieues, elle 
d'excellents ports, et, malgr le climat, une assez riche vie animale,
de phoques, d'oiseaux, qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette
glorieuse dcouverte, que Louis XVI  son avnement rcompensa d'un
grade, fut la perte de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse
rivalit des nobles officiers d'alors l'accabla. Ses jaloux servirent de
tmoins contre lui. C'est d'un cachot de six pieds carrs qu'il data le
rcit de sa dcouverte (1782).

En 1838, la France, l'Angleterre, l'Amrique, firent trois expditions
dans l'intrt des sciences. L'illustre Duperrey avait ouvert la voie
des observations magntiques. On et voulu les continuer sous le ple
mme. Les Anglais chargrent de cette tude une expdition confie 
James Ross, neveu, lve et lieutenant de John Ross, dont nous avons
parl. Ce fut un armement modle, o tout fut calcul, choisi, prvu.
James revint _sans avoir_ perdu un seul homme ni _eu mme un malade_.

L'Amricain et le Franais Wilkes et Dumont d'Urville n'taient
nullement armes ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour
eux. Plus heureux, James, tournant le cercle antarctique, entra dans les
glaces, et trouva une terre relle. Il avoue, avec une remarquable
modestie, qu'il dut ce succs uniquement au soin admirable avec lequel
on avait prpar ses vaisseaux. L'_rbe_ et la _Terreur_, de leurs
fortes machines, de leur scie, de leur proue, de leur poitrail de fer,
ouvrirent la ceinture de glaces, navigurent  travers la crote
grinante, et au del trouvrent une mer libre, avec des phoques, des
oiseaux, des baleines. Un volcan, de douze mille pieds, aussi haut que
l'Etna, jetait des flammes. Nulle vgtation, nul abord; un granit
escarp o la neige ne tient mme pas. C'est la terre; point de doute.
L'Etna du ple, qu'on a nomm _rbe_, avec sa colonne de feux, reste l
pour le tmoigner.

Donc un noyau terrestre centralise la glace antarctique (1841).

* * *

Pour revenir  notre ple arctique, les mois d'avril et mai 1853 sont
pour lui une grande date.

En avril, on trouva le passage cherch pendant trois cents ans. On dut
la chose  un heureux coup de dsespoir.

Le capitaine Maclure, entr par le dtroit de Behring, enferm dans les
glaces, affam, au bout de deux ans, ne pouvant retourner, se hasarda 
marcher en avant. Il ne fit que quarante milles, et trouva dans la mer
de l'Est des vaisseaux anglais. Sa hardiesse le sauva, et la grande
dcouverte fut enfin consomme.

Au mme moment, mai 1853, partit une expdition de New-York pour
l'extrme Nord. Un jeune marin, Elischa Kent Kane, qui n'avait pas
trente ans, et qui dj avait couru toute la terre, venait de lancer
une ide, hasarde, mais trs-belle, qui piquait vivement l'ambition
amricaine. De mme que Wilkes avait promis de dcouvrir un monde, Kane
s'engageait  trouver une mer, une mer libre sous le ple. Tandis que
les Anglais, dans leur routine, cherchaient d'est en ouest, Kane allait
monter droit au nord, et prendre possession de ce bassin inexplor. Les
imaginations furent saisies. Un armateur de New-York, M. Grinnell, donna
gnreusement deux vaisseaux. Les socits savantes aidrent et tout le
public. Les dames, de leurs mains, travaillaient aux prparatifs avec un
zle religieux. Les quipages, choisis, forms de volontaires, jurrent
trois choses: obissance, abstinence de liqueurs et de tout langage
profane. Une premire expdition, qui manqua, ne dcouragea pas M.
Grinnell ni le public amricain. Une seconde fut organise avec le
secours de certaines socits de Londres qui avaient en vue ou la
propagation biblique ou une dernire recherche de Franklin.

Peu de voyages sont plus intressants. On s'explique  merveille
l'ascendant que le jeune Kane avait exerc. Chaque ligne est marque de
sa force, de sa vivacit brillante, et d'un merveilleux _en avant_! Il
sait tout, il est sr de tout, ardent, mais positif. Il ne mollira pas,
on le sent, devant les obstacles. Il ira loin, et aussi loin qu'on peut
aller. Le combat est curieux entre un tel caractre et l'impitoyable
lenteur de la nature du Nord, remparts d'obstacles terribles.  peine
est-il parti, qu'il est dj pris de l'hiver, forc d'hiverner six mois
sous les glaces. Au printemps mme, un froid de soixante-dix degrs! 
l'approche du second hiver, au 28 aot, il est abandonn; il ne lui
reste que huit hommes sur dix-sept. Moins il a d'hommes et de
ressources, plus il est pre et dur, voulant, dit-il, se faire mieux
respecter. Ses bons amis les Esquimaux qui aident  le nourrir, et dont
il est mme forc de prendre quelques petits objets (p. 440), se sont
accommods chez lui de trois vases de cuivre. En retour, il leur prend
deux femmes. Chtiment excessif, sauvage. Entre huit matelots qui lui
sont rests  grand'peine, et dans un relchement forc de la
discipline, il n'tait gure prudent d'amener l ces pauvres cratures.
Elles taient maries. Sivu, femme de Metek, et Aningna, femme de
Marsinga, restent  pleurer cinq jours. Kane s'efforce d'en rire et de
nous en faire rire: Elles pleuraient, dit-il, et chantaient des
lamentations, mais ne perdaient pas l'apptit. Les maris, les parents,
arrivent avec les objets drobs, et prennent tout en douceur, comme des
hommes intelligents qui n'ont d'armes que des artes de poissons contre
des revolvers. Ils souscrivent  tout, promettent amiti, alliance.
Mais, quelques jours aprs, ils ont fui, disparu! dans quels sentiments
d'amiti? on le devine. Ils diront sur leur route aux peuplades errantes
combien il faut fuir l'homme blanc. Voil comme on se ferme un monde.

La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misres, que les uns
meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lche pas prise: il a
promis une mer, il faut qu'il en trouve une. Complots, dsertions,
trahisons, tout ajoute  l'horreur de la situation. Au troisime
hivernage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d'autres
Esquimaux ne l'eussent nourri de leur pche: lui, il chassai pour eux.
Pendant ce temps, quelques-uns de ses hommes, envoys en expdition, ont
la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. Ils rapportent du
moins qu'ils ont aperu une grande tendue d'eau libre et non gele, et
autour, des oiseaux, qui semblaient s'abriter dans ce climat moins rude.

C'est tout ce qu'il fallait pour revenir. Kane, sauv par les Esquimaux,
qui n'abusrent pas de leur nombre, ni de son extrme misre, leur
laisse son vaisseau dans les glaces.

Faible, puis, il russit encore, par un voyage de quatre-vingt-deux
jours,  revenir au sud; mais c'est pour y mourir. Ce jeune homme
intrpide, qui approcha du ple plus prs qu'aucun mortel, mourant,
emporta la couronne que les socits savantes de la France ont mise 
son tombeau, le grand prix de gographie.

Dans ce rcit, o il y a tant de choses terribles, il y en a une
touchante. Elle donne la mesure des souffrances excessives d'un tel
voyage: c'est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve,
admirables; il avait des chiens Esquimaux; c'taient ses compagnons plus
qu'aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits de tant de mois,
ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les tnbres paisses,
il rencontrait le souffle tide de ces bonnes btes, qui venaient
rchauffer ses mains. Les Terre-Neuve d'abord furent malades: il
l'attribue  la privation de lumire; quand on leur montrait des
lanternes, ils allaient mieux. Mais, peu  peu une mlancolie trange
les gagna, ils devinrent fous. Les chiens Esquimaux les suivirent: il
n'y eut pas jusqu' sa chienne Flora, _la plus sage_, la plus rflchie,
qui ne dlirt comme les autres et qui ne succombt. C'est le seul
point, je crois, dans son pre rcit, o ce ferme coeur semble mu.




V

LA GUERRE AUX RACES DE LA MER


En revenant sur tout ce qui prcde et sur toute l'histoire des voyages,
on a deux sentiments contraires:

1 L'admiration de l'audace, du gnie, avec lesquels l'homme a conquis
les mers, matris sa plante;

2 L'tonnement de le voir si inhabile en tout ce qui touche l'homme; de
voir que, pour la conqute des choses, il n'a su faire nul emploi des
personnes; que partout le navigateur est venu en ennemi, a bris les
jeunes peuples, qui, mnags, eussent t, chacun dans son petit monde,
l'instrument spcial pour le mettre en valeur.

Voil l'homme en prsence du globe qu'il vient de dcouvrir: il est l
comme un musicien novice devant un orgue immense, dont  peine il tire
quelques notes. Sortant du moyen ge, aprs tant de thologie et de
philosophie, il s'est trouv barbare: de l'instrument sacr, il n'a su
que casser les touches.

Les chercheurs d'or ont commenc, comme on a vu, ne voulant qu'or, rien
de plus, brisant l'homme. Colomb, le meilleur de tous, dans son propre
journal, montre cela avec une navet terrible qui, d'avance, fait
frmir de ce que feront ses successeurs. Ds qu'il touche Hati: O est
l'or? et qui a de l'or? ce sont ses premiers mots. Les naturels en
souriaient, taient tonns de cette faim d'or. Ils lui promettaient
d'en chercher. Ils s'taient leurs propres anneaux pour satisfaire plus
tt ce pressant apptit.

Il nous fait un touchant portrait de cette race infortune, de sa
beaut, de sa bont, de son attendrissante confiance. Avec tout cela, le
Gnois a sa mission d'avarice, ses dures habitudes d'esprit. Les guerres
turques, les galres atroces et leurs forats, les ventes d'hommes,
c'tait la vie commune. La vue de ce jeune monde dsarm, ces pauvres
corps tout nus d'enfants, de femmes innocentes et charmantes, tout cela
ne lui inspire qu'une pense tristement mercantile, c'est qu'on pourrait
les faire esclaves.

Il ne veut pas pourtant qu'on les enlve, car ils appartiennent au roi
et  la reine. Mais il dit ces sombres paroles, bien significatives:
Ils sont craintifs et faits pour obir. Ils feront tous les travaux
qu'on leur commandera. Mille d'entre eux fuient devant trois des ntres.
Si Vos Altesses m'ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici,
rien ne s'y opposerait: il suffirait de cinquante hommes. (14 oct. et
16 dc.)

Tout  l'heure reviendra d'Europe l'arrt gnral de ce peuple. Ils sont
les serfs de l'or, tous employs  le chercher, tous soumis aux travaux
forcs. Lui-mme nous apprend que, douze ans aprs, les six septimes de
la population ont disparu; et Herrera ajoute qu'en vingt-cinq ans elle
tomba d'un million d'mes  quatorze mille.

* * *

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminrent un monde,
le repeuplant sans cesse aux dpens du sang noir. Et qu'est-il arriv?
Le noir seul a vcu, et vit, dans les terres basses et chaudes,
immensment fcondes. L'Amrique lui restera: l'Europe a fait
prcisment l'envers de ce qu'elle a voulu.

Son impuissance coloniale a clat partout. L'aventurier franais n'a
pas vcu; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans
la masse barbare, au lieu de la civiliser. L'Anglais, sauf deux pays
temprs o il a pass en masse et en famille, ne vit pas davantage au
del des mers; l'Inde ne saura pas dans un sicle qu'il y vcut. Le
missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu influence, a-t-il fait
_un_ chrtien? _Pas un_, me disait Burnouf, si inform. Il y a entre
eux et nous trente sicles, trente religions. Si l'on veut forcer leur
cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages
amricains qu'on appelle encore _les Missions_; ayant perdu la sve
indigne sans rien prendre de nous, vivants de corps et morts d'esprit,
striles, inutiles  jamais, ils restent de grands enfants, hbts,
idiots.

Nos voyages de savants, qui font tant d'honneur aux modernes, le contact
de l'Europe civilise qui va partout, ont-ils profit aux sauvages? Je
ne le vois pas. Pendant que les races hroques de l'Amrique du Nord
prissent de faim et de misre, les races molles et douces de l'Ocanie
fondent,  la honte de nos navigateurs, qui, l, au bout du monde,
jettent le masque de dcence, ne se contraignent plus. Population
aimable et faible, o Bougainville trouva l'excs de l'abandon, o les
marchands aptres de l'Angleterre gagnent de l'argent et point d'mes,
elle s'coule misrablement dvore de nos vices, de nos maladies.

La longue cte de Sibrie avait nagure des habitants. Sous ce climat si
dur, des nomades vivaient, chassant les animaux  fourrures prcieuses,
qui les nourrissaient, les couvraient. La police russe, insense, les a
forcs de se fixer et de se faire agriculteurs, l o la culture est
impossible. Donc, ils meurent, et plus d'hommes. D'autre part, le
commerce, insatiable et imprvoyant, n'pargnant pas la bte  ses
saisons d'amour, l'a galement extermine. Solitude, aujourd'hui,
parfaite solitude, sur une cte de mille lieues de long. Que le vent
siffle, que la mer gle. Que l'aurore borale transfigure la longue
nuit. La nature aujourd'hui n'a plus de tmoin qu'elle-mme.

Le premier soin, dans les voyages arctiques du Gronland, aurait d tre
de former  tout prix une bonne amiti avec les Esquimaux, d'adoucir
leurs misres, d'adopter leurs enfants, et d'en lever en Europe, de
faire au milieu d'eux des colonies, des coles de dcouvreurs. On voit
dans John Ross, et partout, qu'ils sont intelligents et trs-vite
acceptent les arts de l'Europe. Des mariages se seraient faits entre
leurs filles et nos marins: une population mixte serait ne,  laquelle
ce continent du Nord aurait appartenu. C'tait le vrai moyen de trouver
aisment, de rgulariser le passage qu'on dsirait tant. Il y fallait
trente ans; on en a mis trois cents; et il se trouve qu'on n'a rien
fait, parce qu'en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au Nord et
meurent, on a bris dfinitivement l'_homme du lieu_ et le gnie du
lieu! Qu'importe d'avoir vu ce dsert, s'il devient  jamais inhabitable
et impossible?

* * *

On peut juger que si l'homme a ainsi trait l'homme, il n'a pas t plus
clment ni meilleur pour les animaux. Des espces les plus douces, il a
fait d'horribles carnages, les a ensauvages et barbarises pour
toujours.

Les anciennes relations s'accordent  dire qu' nos premires approches,
ils ne montraient que confiance et curiosit sympathique. On passait 
travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui
laissaient approcher. Les pingouins, les manchots, suivaient le
voyageur, profitaient du foyer, et, la nuit, venaient se glisser sous
l'habit des matelots.

Nos pres supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que les
animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l'alose par un bruit
de clochettes (Valenc., 20, 327). Quand on faisait de la musique sur les
barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine (Nol, 223); la
jubarte spcialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour
jouer et foltrer.

* * *

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque dtruit 
force de perscutions, c'tait le _mariage_. Isols, fugitifs, ils n'ont
maintenant que l'amour passager, sont tombs  l'tat d'un misrable
clibat, qui de plus en plus est strile.

Le _mariage_, fixe, rel, c'est la vie de nature qui se trouvait presque
chez tous. Le mariage, et d'un seul amour, fidle jusqu' la mort,
existe chez le chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'insparable (espce
de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres
oiseaux, il dure au moins jusqu' ce que les petits soient levs. La
famille est alors force de se sparer par le besoin qu'elle a d'tendre
le rayon o elle cherche sa nourriture.

Le livre dans sa vie agite, la chauve-souris dans ses tnbres, sont
trs-tendres pour la famille. Il n'est pas jusqu'aux crustacs, aux
poulpes, qui ne s'aiment et ne se dfendent; la femelle prise, le mle
se prcipite et se fait prendre.

Combien plus l'amour, la famille, le mariage au sens propre,
existent-ils chez les doux amphibies! Leur lenteur, leur vie sdentaire,
favorisent l'union fixe. Chez le Morse (lphant marin), cet animal
norme et de figure bizarre, l'amour est intrpide; le mari se fait tuer
pour la femme, elle pour l'enfant. Mais, ce qui est unique, ce qu'on ne
retrouve nulle part, mme chez les plus hauts animaux, c'est que le
petit, dj sauv et cach par la mre, la voyant combattre pour lui,
accourt pour la dfendre, et, d'un coeur admirable, vient combattre et
mourir pour elle.

Chez l'Otarie, autre amphibie, Steller vit une scne trange, une scne
de mnage absolument humaine:

Une femelle s'tait laiss voler son petit. Le mari, furieux, la
battait. Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait  chaudes larmes:
Sa poitrine tait inonde.

Les baleines, qui n'ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs
courses errantes  travers l'Ocan, vont cependant volontiers deux 
deux. Duhamel et Lacpde disent qu'en 1723 deux baleines qu'on
rencontra ainsi, ayant t blesses, aucune ne voulut quitter l'autre.
Quand l'une fut tue, l'autre se jeta sur son corps avec d'pouvantables
mugissements.

S'il tait dans le monde un tre qu'on dt mnager, c'tait la baleine
franche, admirable trsor, o la nature a entass tant de richesses.
tre, de plus, inoffensif, qui ne fait la guerre  personne, et ne se
nourrit point des espces qui nous alimentent. Sauf sa queue redoutable,
elle n'a nulle arme, nulle dfense. Et elle a tant d'ennemis! Tout le
monde est hardi contre elle. Nombre d'espces s'tablissent sur elle et
vivent d'elle, jusqu' ronger sa langue. Le Narval, arm de perantes
dfenses, les lui enfonce dans la chair. Des Dauphins sautent et la
mordent; et le Requin, au vol, d'un coup de scie, lui arrache un lambeau
sanglant.

Deux tres, aveugles et froces, s'attaquent  l'avenir, font lchement
la guerre aux femelles pleines; c'est le cachalot, et c'est l'homme.
L'horrible cachalot, o la tte est le tiers du corps, o tout est
dents, mchoires, de ses quarante-huit dents, la mord au ventre, lui
mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la mange
elle-mme. L'homme la fait souffrir plus longtemps; il la saigne, lui
fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente  mourir, dans sa
longue agonie, elle tressaille, elle a des retours terribles de force
et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galvanise, frmit
d'un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres bras, nagure chauds
d'amour maternel; ils semblent vivre encore et chercher encore le petit.

* * *

On ne peut se reprsenter ce que fut cette guerre, il y a cent ans ou
deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par
familles, lorsque des peuples d'amphibies couvraient tous les rivages.
On faisait des massacres immenses, des effusions de sang, telles qu'on
n'en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour des
quinze ou vingt baleines et quinze cents lphants marins! C'est--dire
qu'on tuait pour tuer. Car comment profiter de cet abatis de colosses
dont un seul a tant d'huile et tant de sang? Que voulait-on dans ce
sanglant dluge? Rougir la terre? souiller la mer?

On voulait le plaisir des tyrans, des bourreaux, frapper, svir, jouir
de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent on
s'amusait  martyriser, dsesprer, faire mourir lentement des animaux
trop lourds, ou trop doux, pour se revancher. Pron vit un matelot qui
s'acharnait ainsi sur la femelle d'un phoque; elle pleurait comme une
femme, gmissait, et chaque fois qu'elle ouvrait sa bouche sanglante, il
frappait d'un gros aviron, et lui cassait les dents.

Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Dumont d'Urville, les Anglais et
Amricains ont extermin les phoques en quatre ans. Par une fureur
aveugle, ils gorgeaient les nouveau-ns, tuaient les femelles pleines.
Souvent, ils tuent pour la peau seule, et perdent des quantits normes
d'huile dont on et profit.

* * *

Ces carnages sont une cole dtestable de frocit qui dprave
indignement l'homme. Les plus hideux instincts clatent dans cette
ivresse de bouchers. Honte de la nature! on voit alors en tous (mme, 
l'occasion, dans les plus dlicates personnes), on voit quelque chose
surgir d'inattendu, d'horrible. Chez un aimable peuple, au plus charmant
rivage, il se fait une trange fte. On runit jusqu' cinq cents ou six
cents thons, pour les gorger en un jour. Dans une enceinte de barques,
le vaste filet, la madrague divise en plusieurs chambres, souleve par
des cabestans, les fait peu  peu arriver en haut dans la _chambre de
mort_. Autour, deux cents hommes cuivrs, avec des harpons, des
crochets, attendent. De vingt lieues  la ronde arrivent le beau monde,
les jolies femmes et leurs amants. Elles se mettent au bord et au plus
prs, pour bien voir la tuerie, parent l'enceinte d'un cercle charmant.
Le signal est donn, on frappe. Ces poissons, qu'on dirait des hommes,
bondissent, piqus, percs, tranchs, rougissant l'eau dplus en plus.
Leur agitation douloureuse, et la furie de leurs bourreaux, la mer qui
n'est plus mer, mais je ne sais quoi d'cumant qui vit et fume, tout
cela porte  la tte. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils
trpignent, ils crient, ils trouvent qu'on tue lentement. Enfin, on
circonscrit l'espace; la masse fourmillante des blesss, des morts, des
mourants, se concentre dans un seul point: sauts convulsifs, coups
furieux; l'eau jaillit et la rose rouge...

Et cela a combl l'ivresse. Mme la femme dlire et s'oublie; elle est
emporte du vertige. Tout fini, elle soupire, puise, mais non
satisfaite, et dit en partant: Quoi! c'est tout?




VI

LE DROIT DE LA MER


Un grand crivain populaire qui donne  tout ce qu'il touche un
caractre de simplicit lumineuse et saisissante, Eugne Nol a dit: On
peut faire de l'Ocan une fabrique immense de vivres, un laboratoire de
subsistances plus productif que la terre mme; fertiliser tout, mer,
fleuves, rivires, tangs. On ne cultivait que la terre; voici venir
l'art de cultiver les eaux... Entendez-vous, nations! (_Pisciculture_.)

Plus productif que la terre? comment cela? M. Baude l'explique trs-bien
dans un important travail sur la pche qu'il a publi. C'est que le
poisson est, entre tous les tres, susceptible de prendre, avec une
nourriture minime, le plus norme accroissement. Pour l'entretenir
seulement, il ne faut rien, ou presque rien. Rondelet raconte qu'une
carpe, qu'il garda trois ans dans une bouteille d'eau sans lui donner 
manger, grossit cependant de sorte qu'elle n'aurait pu tre tire de la
bouteille. Le saumon, pendant le sjour de deux mois qu'il fait dans
l'eau douce, s'abstient presque de nourriture, et pourtant ne dprit
pas. Son sjour dans les eaux sales lui donne en moyenne (accroissement
prodigieux!) six livres de chair. Cela ne ressemble gure au lent et
coteux progrs de nos animaux terrestres. Si l'on mettait en un tas ce
que mange pour s'engraisser un boeuf, ou seulement un porc, on serait
effray de voir la montagne de nourriture qu'ils consomment pour en
venir l.

Aussi celui de tous les peuples o la question de subsistance a t la
plus menaante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses
trois cent millions d'hommes, s'est adress directement  cette grande
puissance de gnration, la plus riche manufacture de vie nourrissante.
Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont
cherch dans l'eau une alimentation plus rgulire que celle de la
culture des plantes. L'agriculteur tremble toujours; un coup de vent,
une gele, le moindre accident, lui enlve tout et le frappe de famine.
Au contraire, la moisson vivante qui pousse au fond de ces fleuves
nourrit invariablement les innombrables familles qui la couvrent de
leurs barques, et qui, sres de leurs poissons, fourmillent et
multiplient de mme.

En mai, sur le fleuve central de l'Empire, se fait un commerce immense
de frai de poisson, que des marchands viennent acheter pour le revendre
partout  ceux qui veulent dposer dans leurs viviers domestiques
l'lment de fcondation. Chacun a ainsi sa rserve, qu'il nourrit tout
bonnement avec les dbris du mnage.

Les Romains agissaient de mme. Ils poussaient l'art de l'acclimatation
jusqu' faire clore dans l'eau douce les oeufs des poissons de mer.

La fcondation artificielle, trouve au dernier sicle par Jacobi en
Allemagne, pratique au ntre en Angleterre avec le plus fructueux
succs, a t rinvente chez nous, en 1840, par un pcheur de la
Bresse, Remy, et c'est depuis ce temps qu'il est devenu populaire et en
France et en Europe.

Entre les mains de nos savants, Coste, Pouchet, etc., cette pratique est
devenue une science. On a connu entre autres choses les relations
rgulires de la mer et de l'eau douce, je veux dire les habitudes de
certains poissons de mer qui viennent dans nos rivires  certaines
saisons. L'anguille, quel qu'en soit le berceau, ds qu'elle a acquis
seulement la grosseur d'une pingle, s'empresse de remonter la Seine,
en tel nombre et d'un tel torrent, que le fleuve s'en trouve blanchi. Ce
trsor, qui mnag, donnerait des milliards de poissons pesant chacun
plusieurs livres, est indignement dvast. On vend par baquets,  vil
prix, ces germes si prcieux. Le saumon n'est pas moins fidle. Il
revient invariablement de la mer  la rivire o il a pris naissance.
Ceux qu'on a marqus d'un signe se reprsentent sans qu'aucun presque
manque  l'appel. Leur amour du fleuve natal est tel, que, s'il est
coup par des barrages, des cascades mmes, ils s'lancent et font de
mortels efforts pour y remonter.

* * *

La mer, qui commena la vie sur ce globe, en serait encore la
bienfaisante nourrice, si l'homme savait seulement respecter l'ordre qui
y rgne et s'abstenait de le troubler.

Il ne doit pas oublier qu'elle a sa vie propre et sacre, ses fonctions
tout indpendantes, pour le salut de la plante. Elle contribue
puissamment  en crer l'harmonie,  en assurer la conservation, la
salubrit. Tout cela se faisait, pendant des millions de sicles
peut-tre, avant la naissance de l'homme. On se passait  merveille de
lui et de sa sagesse. Ses ans, enfants de la mer, accomplissaient
entre eux parfaitement la circulation de substance, les changes, les
successions de vie, qui sont le mouvement rapide de purification
constante. Que peut-il  ce mouvement, continu si loin de lui, dans ce
monde obscur et profond? Peu en bien, davantage en mal. La destruction
de telle espce peut tre une atteinte fcheuse  l'ordre,  l'harmonie
du tout. Qu'il prlve une moisson raisonnable sur celles qui pullulent
surabondamment,  la bonne heure; qu'il vive sur des individus, mais
qu'il conserve les espces; dans chacune il doit respecter le rle, que
toutes elles jouent, de fonctionnaires de la nature.

Nous avons dj travers deux ges de barbarie.

Au premier, on dit comme Homre: la mer strile. On ne la traverse que
pour chercher au del des trsors fabuleux, ou exagrs follement.

Au second, on aperut que la richesse de la mer est surtout en
elle-mme, et l'on mit la main dessus, mais de manire aveugle, brutale,
violente.

 la haine de la nature qu'eut le moyen ge, s'est ajoute l'pret
mercantile, industrielle, arme de machines terribles, qui tuent de
loin, tuent sans pril, tuent en masse.  chaque progrs dans l'art,
progrs de barbarie froce, progrs dans l'extermination.

Exemple: le harpon lanc par une machine foudroyante. Exemple: la
drague, le filet destructeur, employ ds 1700, filet qui trane,
immense et lourd, et moissonne jusqu' l'esprance, a balay le fond de
l'Ocan. On nous le dfendait. Mais l'tranger venait et _draguait_ sous
nos yeux. (V. Tifaigne.) Des espces s'enfuirent de la Manche, passrent
vers la Gironde. D'autres ont dfailli pour toujours. Il en sera de mme
d'un poisson excellent, magnifique, le maquereau, qu'on poursuit
barbarement en toute saison. (Valenc., _Dict._ X, 352.) La prodigieuse
gnration de la morue ne la garantit pas. Elle diminue mme 
Terre-Neuve. Peut-tre elle s'exile vers des solitudes inconnues.

* * *

Il faut que les grandes nations s'entendent pour substituer  cet tat
sauvage un tat de civilisation, o l'homme plus rflchi ne gaspille
plus ses biens, ne se nuise plus  lui-mme. Il faut que la France,
l'Angleterre, les tats-Unis, proposent aux autres nations et les
dcident  promulguer, toutes ensemble, un _Droit de la mer_.

Les vieux rglements spciaux des pches riveraines ne peuvent plus
servir  rien dans la navigation moderne. Il faut un code commun des
nations, applicable  toutes les mers, un code qui rgularise,
non-seulement les rapports de l'homme  l'homme, mais ceux de l'homme
aux animaux.

Ce qu'il se doit, ce qu'il leur doit, c'est de ne plus faire de la pche
une chasse aveugle, barbare, o l'on tue plus qu'on ne peut prendre, o
le pcheur immole sans profit le petit qui, dans un an, l'aurait
richement nourri, et qui, par la mort d'un seul, l'et dispens de
donner la mort  une foule d'autres.

Ce que l'homme se doit et leur doit, c'est de ne pas prodiguer sans
cause la mort et la douleur.

Les Hollandais et les Anglais ont l'attention de tuer immdiatement le
hareng. Les Franais, plus ngligents, le jettent dans la barque et
l'entassent, le laissent mourir d'asphyxie. Cette longue agonie
l'altre, lui te de son got, de sa fermet. Il est macr de douleur,
il lui advient ce qu'on observe dans les bestiaux qui meurent de
maladie. Pour la morue, nos pcheurs la dcoupent au moment o elle est
prise; celle qui tombe la nuit aux filets, et qui a de longues heures
d'efforts, d'agonie dsespre, ne vaut rien en comparaison de celle
qu'on tue du premier coup (excellentes observations de M. Baude).

* * *

Sur terre, les temps de la chasse sont rgls; ceux de la pche doivent
l'tre galement, en ayant gard aux saisons o se reproduit chaque
espce.

Elle doit tre amnage, comme on fait pour la coupe des bois, en
laissant  la production le temps de se rparer.

Les petits, les femelles pleines, doivent tre respects, spcialement
dans les espces qui ne sont pas surabondantes, spcialement chez les
tres suprieurs et moins prolifiques, les ctacs, les amphibies.

Nous sommes forcs de tuer: nos dents, notre estomac, dmontrent que
c'est notre fatalit d'avoir besoin de la mort. Nous devons compenser
cela en multipliant la vie.

Sur terre, nous crons, dfendons les troupeaux, nous faisons multiplier
nombre d'tres qui ne natraient pas, seraient moins fconds, ou
priraient jeunes, dvors des btes froces. C'est un quasi-droit que
nous avons sur eux.

Dans les eaux, il y a encore plus de jeunes vies annules: en les
dfendant, en les propageant, et les rendant trs-nombreuses, nous nous
crons un droit de vivre du trop-plein. La gnration y est susceptible
d'tre dirige comme un lment, indfiniment augmente. L'homme, en ce
monde-l surtout, apparat le grand magicien, le puissant promoteur de
l'amour et de la fcondit. Il est l'adversaire de la mort; car, s'il en
profite lui-mme, la part qu'il s'adjuge n'est rien, en comparaison des
torrents de vie qu'il peut crer  volont.

Pour les espces prcieuses qui sont prs de disparatre, surtout pour
la baleine, l'animal le plus grand, la vie la plus riche de toute la
cration, il faut la paix absolue pour un demi-sicle. Elle rparera ses
dsastres. N'tant plus poursuivie, elle reviendra dans son climat
naturel, la zone tempre; elle y retrouvera son innocente vie de patre
la prairie vivante, les petits tres lmentaires. Replace dans ses
habitudes et dans son alimentation, elle refleurira, reprendra ses
proportions gigantesques; nous reverrons des baleines de deux cents,
trois cents pieds de long. Que ses anciens rendez-vous d'amour soient
sacrs. Cela aidera beaucoup  la rendre de nouveau fconde. Jadis elle
prfrait une baie de la Californie. Pourquoi ne pas la lui laisser?
Elle n'irait plus chercher les glaces atroces du ple, les misrables
retraites o l'on va follement la troubler encore, de manire  rendre
impossible l'amour dont on et profit.

* * *

La paix pour la baleine franche; la paix pour le dugong, le morse, le
lamantin, ces prcieuses espces, qui bientt auraient disparu. Il leur
faut une longue paix, comme celle qui trs-sagement a t ordonne en
Suisse pour le bouquetin, bel animal qu'on avait traqu, et presque
dtruit; on le croyait perdu mme, et bientt il a reparu.

Pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos: il faut
une _Trve de Dieu_.

La meilleure manire de les multiplier, c'est de les pargner au moment
o ils se reproduisent,  l'heure o la nature accomplit en eux son
oeuvre de maternit.

Il semble qu'eux-mmes ils sachent qu' ce moment ils sont sacrs: ils
perdent leur timidit, ils montent  la lumire, ils approchent des
rivages; ils ont l'air de se croire srs de quelque protection.

C'est l'apoge de leur beaut, de leur force. Leurs livres brillantes,
leur phosphorescence, indiquent le suprme rayonnement de la vie. En
toute espce qui n'est point menaante par l'excs de la fcondit, il
faut religieusement respecter ce moment. Qu'ils meurent aprs,  la
bonne heure! S'il faut les tuer, tuez-les! mais que d'abord ils aient
vcu.

Toute vie innocente a droit au moment du bonheur, au moment o
l'individu, quelque bas qu'il semble plac, dpasse la limite troite de
son moi individuel, veut au del de lui-mme, et, de son dsir obscur,
pntre dans l'infini o il doit se perptuer.

Que l'homme y coopre! qu'il aide  la nature! Il en sera bni, de
l'abme aux toiles. Il aura un regard de Dieu, s'il se fait avec lui
promoteur de la vie, de la flicit, s'il distribue  tous la part que
les plus petits mme ont droit d'en avoir ici-bas.




LIVRE QUATRIME

LA RENAISSANCE PAR LA MER




I

L'ORIGINE DES BAINS DE MER


La mer, si mal traite par l'homme dans cette guerre impitoyable, n'en a
pas moins t pour lui gnreuse et bienfaisante. Lorsque la terre qu'il
aime tant, la rude terre l'usait, l'puisait, c'est cette mer redoute,
maudite, qui l'accueillait sans rancune, le reprenait sur son sein, lui
rendait la sve et la vie.

N'est-ce pas d'elle en effet que surgit la vie primitive? Elle en a tous
les lments dans une merveilleuse plnitude. Pourquoi, quand nous
dfaillons, n'irions-nous pas nous refaire  la source dbordante qui
nous invite  puiser?

Elle est bonne et large pour tous, mais plus bienfaisante, ce semble,
plus sympathique pour les cratures moins loignes de la vie
naturelle, pour les enfants innocents qui souffrent des pchs de leurs
pres, pour les femmes, victimes sociales, dont les fautes sont surtout
d'amour, et qui, moins coupables que nous, portent cependant bien plus
le poids de la vie. La mer, qui est une femme, se plat  les relever;
elle donne sa force  leur faiblesse; elle dissipe leurs langueurs; elle
les pare et les refait belles, jeunes de son ternelle fracheur. Vnus,
qui jadis sortit d'elle, en renat encore tous les jours,--non pas la
Vnus nerve, la pleureuse, la mlancolique,--la vraie Vnus,
victorieuse, dans sa puissance triomphale de fcondit, de dsir.

* * *

Comment entre cette grande force, salutaire, mais pre, sauvage, et
notre grande faiblesse, peut se faire le rapprochement? Quelle union
entre deux partis  ce point disproportionns? C'tait une grande
question. Un art, une initiation, y furent ncessaires. Pour les
comprendre, il faut connatre le temps et l'occasion o cet art commena
 se rvler.

Entre deux ges de force, la force de la Renaissance, la force de la
Rvolution, il y eut un temps d'affaissement, o des signes graves
accusrent une nervation morale et physique. Le vieux monde qui s'en
allait, et le jeune qui n'arrivait pas, laissrent entre eux un
entr'acte d'un sicle ou deux. Conues du vide, naquirent des
gnrations faibles, maladives. L'excs des plaisirs, l'excs des
misres, les dcimaient galement. La France, trois fois ruine de fond
en comble en un sicle, s'acheva dans une orgie de malades, la Rgence.
L'Angleterre, qui pourtant alors grandissait sur nos ruines, ne semblait
gure moins atteinte. L'ide puritaine y avait faibli et nulle autre ne
venait. Aplatie sous Charles II, elle traversa plus tard le bourbeux
marais des Walpole. Dans l'affaissement public, les bas instincts se
firent jour. Le beau livre du _Robinson_ laisse entrevoir l'apparition
imminente de l'alcoolisme. Un autre livre (terrible), o la mdecine
s'aidait de toutes les menaces bibliques, dnona le sombre suicide de
dpravation goste qui fuyait le mariage.

Penses troubles, habitudes mauvaises, vie molle et malsaine, tout cela
se traduisait physiquement par le relchement des tissus, l'affaissement
morbide des chairs, les scrofules, etc. Des carnations charmantes
cachaient les plus tristes maux. Anne d'Autriche, renomme pour son
extrme fracheur, tait morte d'un ulcre. La princesse de Soubise,
cette blonde blouissante, fondit, pour ainsi parler, s'en alla comme en
lambeaux.

En Angleterre, un grand seigneur curieux, le duc de Newcastle, demande
au docteur Russell pourquoi la race s'altre, va dgnrant, pourquoi
ces lis et ces roses couvrent des scrofules.

Il est fort rare qu'une race entame se raffermisse. La race anglaise le
fit cependant. Elle reprit (pour soixante-dix ou quatre-vingts ans) une
force extraordinaire et une extrme activit. Elle dut sa rnovation
d'abord  ses grandes affaires (rien de sain comme le mouvement), et
aussi, il faut le dire, au changement de ses habitudes. Elle adopta une
autre alimentation, une autre ducation, une autre mdecine; chacun
voulut tre fort pour agir, commercer, gagner.

Il n'y fallut pas de gnie. Les grandes ides de cette rnovation
taient trouves, mais il fallait les appliquer. Le Morave Comnius,
devanant Rousseau d'un sicle, avait dit: Revenez  la nature.
Suivez-la dans l'ducation. Le Saxon Hoffmann avait dit: Revenez  la
nature. Suivez-la dans la mdecine.

Hoffmann tait venu  point, vers le temps de la Rgence, aprs l'orgie
des plaisirs et l'orgie de mdicaments par laquelle on aggravait
l'autre. Il dit: Fuyez les mdecins; soyez sobres et buvez de l'eau.
Ce fut une rforme morale. Ainsi nous avons vu Priessnitz (1830), aprs
les bacchanales de la Restauration, imposer  la haute aristocratie de
l'Europe la plus rude pnitence, la nourrir du pain des paysans, tenir
en plein hiver les dames les plus dlicates sous les cascades d'eau de
neige, au milieu des sapins du Nord, dans un enfer de froid qui, par
raction, en fait un de feu. Tellement violent est, dans l'homme,
l'amour de la vie, si forte est sa peur de la mort, sa dvotion  la
Nature, quand il en espre un rpit.

Au fait, pourquoi l'eau ne serait-elle pas le salut de l'homme? Selon
Berzlius, il n'est qu'eau (aux quatre cinquimes), et, demain, il va se
rsoudre en eau. Elle est, dans la plupart des plantes, juste en mme
proportion. Et de mme, comme eau sale, elle couvre les quatre
cinquimes du globe. Elle est, pour l'lment aride, une constante
hydrothrapie qui le gurit de sa scheresse. Elle le dsaltre, le
nourrit, gonfle ses fruits, ses moissons. trange et prodigieuse fe!
avec peu, elle fait tout; avec peu, elle dtruit tout, basalte, granit
et porphyre. Elle est la grande force, mais la plus lastique, qui se
prte aux transitions de l'universelle mtamorphose. Elle enveloppe,
pntre, traduit, transforme la nature.

Dans quel affreux dsert, dans quelle sombre fort ne va-t-on pas
chercher les eaux qui sortent de la terre! Quelle religion
superstitieuse pour ces sources redoutables qui nous apportent les
vertus caches et les esprits du globe! J'ai vu des fanatiques qui
n'avaient de Dieu que Carlsbad, ce miraculeux rendez-vous des eaux les
plus contradictoires. J'ai vu des dvots de Barges. Et, moi-mme, j'eus
l'esprit frapp devant les fanges bouillonnantes o l'eau sulfureuse
d'Acqui fourmille, se travaille elle-mme avec d'tranges pulsations
qu'on ne voit qu'aux tres anims.

Les thermes, c'est la vie ou la mort; leur action est dcisive. Que de
malades auraient langui et leur ont d une prompte fin! Souvent ces
puissantes eaux donnent une subite renaissance, ramnent un moment la
sant et font un rappel redoutable des passions d'o est n le mal.
Celles-ci reviennent violentes,  gros bouillons, comme les sources
brlantes qui les rveillent. Fumes, vapeurs sulfureuses, air enivrant
de la contre, tout cela semble l'_aura_ qui gonflait, troublait la
sibylle et la forait de parler. C'est une ruption en nous qui fait
clater en dehors ce qu'on aurait cach le plus. Rien ne l'est dans ces
babels o, sous prtexte de sant, on vit hors des lois de ce monde,
comme dans les liberts de l'autre. Morts et mortes, aux tables de jeu,
ples, ouvrent leur nuit sinistre de jouissances effrnes qui souvent
n'ont pas de rveil.

* * *

Autre est le souffle de la mer. De lui-mme, il purifie.

Cette puret vient aussi de l'air. Elle vient surtout de l'change
rapide qui se fait de l'un  l'autre, de la transformation mutuelle des
deux ocans. Nul repos; nulle part la vie ne languit et ne s'endort. La
mer la fait, dfait, refait. De moment en moment, elle passe, sauvage et
vivace, par le creuset de la mort. L'air encore plus violent, battu et
rebattu du vent, emport des tourbillons, concentr pour clater dans
les trombes lectriques, est en rvolution constante.

Vivre  la terre, c'est un repos; vivre  la mer, c'est un combat, un
combat vivifiant pour qui peut le supporter.

* * *

Le moyen ge avait l'horreur et le dgot de la mer, royaume du Prince
des vents; on nommait ainsi le Diable. Le noble dix-septime sicle
n'avait garde d'aller vivre entre les rudes matelots. Le chteau
d'aspect monotone, avec un jardin maussade, tait presque toujours plac
loin, au plus loin de la mer, dans quelque lieu sans air, sans vue,
envelopp de bois humides. De mme, le manoir anglais, perdu dans
l'ombre des grands arbres et dans le pesant brouillard, se mirait
souvent dans la boue d'un insalubre marais. Ce qui frappe aujourd'hui
dans l'Angleterre, ses nombreuses villas maritimes, l'amour du sjour de
la mer, les bains jusqu'en plein hiver, tout cela est chose moderne,
prmdite et voulue.

Les populations des ctes que la mer nourrit lui taient plus
sympathiques. Leur instinct y pressentait une grande puissance de vie.
Elles taient frappes d'abord de sa vertu purgative. Elles avaient fort
bien remarqu que cette purgation aidait  neutraliser le mal du temps,
les scrofules, les plaies qui en rsultaient. Elles croyaient son
amertume excellente contre les vers qui tourmentent les enfants. Elles
mangeaient volontiers des algues et certains polypes (_Halcyonia_),
devinant l'iode dont ils sont chargs, et sa puissance constrictive pour
assainir, raffermir les tissus. Ces recettes populaires furent connues
et recueillies par Russell; elles le mirent sur la voie et l'aidrent
fort  rpondre  la grave question que lui adressait le duc de
Newcastle.

De sa rponse il fit un livre important et curieux: _de Tabe glandulari,
seu de usu aqu marin_, 1750.

Il y dit un mot de gnie: Il ne s'agit pas de gurir, mais de refaire
et crer.

Il se propose un miracle, mais un miracle possible: faire des chairs,
crer des tissus. C'est dire assez qu'il travaille sur l'enfant de
prfrence, qui, quoique compromis de race, peut encore tre refait.

C'tait l'poque o Bakewell venait d'inventer la viande. Les bestiaux
dont jusque-l on ne tirait gure que du lait, allaient donner dsormais
une nourriture plus gnreuse. Le fade rgime lact devait tre dlaiss
par ceux qui de plus en plus se lanaient dans l'action.

Russell, de son ct,  point, dans ce petit livre, inventa la mer, je
veux dire, la mit  la mode.

Le tout se rsume en un mot, mais ce mot est  la fois une mdecine et
une ducation: 1 il faut boire l'eau de mer, s'y baigner et manger
toute chose marine o sa vertu est concentre; 2 il faut vtir trs-peu
l'enfant, le tenir toujours en rapport avec l'air.--De l'air, de l'eau,
rien de plus.

Le dernier conseil tait bien hardi. Tenir l'enfant presque nu, sous un
climat humide et variable, c'tait se rsigner d'avance  sacrifier les
faibles. Les forts survcurent, et la race, perptue par eux seuls, en
fut d'autant plus releve. Ajoutez que les affaires, le mouvement, la
navigation, enlevant l'enfant aux coles et l'mancipant de bonne heure,
il fut quitte de l'ducation assise et de la vie de cul-de-jatte, que
l'Angleterre rserva aux seuls enfants de ses lords, aux nobles lves
d'Oxford et de Cambridge.

* * *

Dans son livre ingnieux, clair du seul instinct populaire, Russell
tait loin de deviner qu'en un sicle toutes les sciences viendraient
lui donner raison, et que chacune rvlant quelque aspect nouveau du
sujet, en la mer on dcouvrirait toute une thrapeutique.

Les plus prcieux lments de l'animalit terrestre sont richement dans
la mer, entiers et invariables, salubres, vivants, en dpt pour refaire
la vie.

Donc, la science a pu dire  tous: Venez ici, nations, venez,
travailleurs fatigus, venez, jeunes femmes puises, enfants punis des
vices de vos pres;--approchez, ple humanit,--et dites-moi tout
franchement, en prsence de la mer, ce qu'il vous faudrait pour vous
relever. Ce principe rparateur, quel qu'il soit, il se trouve en elle.

La base universelle de vie, le mucus embryonnaire, la vivante gele
animale o l'homme naquit et renat, o il prit et reprend sans cesse la
moelleuse consistance de son tre, la mer l'a tellement, ce trsor, que
c'est la mer elle-mme. Elle en fait, en enveloppe ses vgtaux, ses
animaux, la leur donne prodiguement. Sa gnrosit fait honte 
l'conomie de la terre. Elle donne; sachez donc recevoir. Sa richesse
nourricire va vous allaiter par torrents.

Mais, disent-ils, nous sommes atteints dans ce qui fait le soutien et
comme la charpente de l'homme. Nos os plient, courbs, djets, par la
trop faible nourriture qui ne fait que tromper la faim; ils sont
ramollis, chancellent. Eh bien, le calcaire qui leur manque abonde
tellement dans la mer, qu'elle en comble ses coquilles, ses madrpores
constructeurs, jusqu' faire des continents. Ses poissons le font
voyager par bancs et par grandes flottes, si grandes, qu'choues aux
rivages, ce riche aliment sert d'engrais.

Et vous, jeune femme maladive qui, sans oser mme vous plaindre,
descendez vers le tombeau, qui ne le voit? vous fondez, vous vous
coulez de vous-mme. Mais la puissance tonique, la salubre tonicit
qui rassure tout tissu vivant, elle est triplement dans la mer. Elle l'a
rpandue dans ses eaux iodes  la surface; elle l'a dans son varech,
qui s'en imprgne incessamment; elle l'a, tout animalise, dans sa plus
fconde tribu, les gades (morues, etc.) La morue et ses millions d'oeufs
suffirait  elle seule pour ioder toute la terre.

Est-ce la chaleur qui vous manque? La mer l'a, et la plus parfaite,
cette chaleur insensible que tous les corps gras reclent, latente, mais
si puissante, que si elle n'tait rpandue, balance, quilibre, elle
fondrait toutes les glaces, ferait du ple un quateur.

Le beau sang rouge, le sang chaud, c'est le triomphe de la mer. Par lui
elle a anim, arm d'incomparable force, ses gants, tellement au-dessus
de toute cration terrestre. Elle a fait cet lment; elle peut bien,
pour vous, le refaire, vous roser, vous relever, pauvre fleur penche,
plie. Elle en regorge, en surabonde. Dans ces enfants de la mer, le
sang lui-mme est une mer, qui, au premier coup, roule et fume,
empourpre au loin l'Ocan.

Voil le mystre rvl. Tous les principes qui, en toi, sont unis, elle
les a diviss, cette grande personne impersonnelle. Elle a tes os, elle
a ton sang, elle a ta sve et ta chaleur, chaque lment reprsent par
tel ou tel de ses enfants.

Et elle a ce que tu n'as gure, le trop-plein et l'excs de force. Son
souffle donne je ne sais quoi de gai, d'actif, de crateur, ce qu'on
pourrait appeler un hrosme physique. Avec toute sa violence, la grande
gnratrice n'en verse pas moins l'pre joie, l'alacrit vive et
fconde, la flamme de sauvage amour dont elle palpite elle-mme.




II

CHOIX DU RIVAGE


La terre est son mdecin; chaque climat est un remde. La mdecine, de
plus en plus, sera une migration.

Une migration prvoyante. On agira pour l'avenir; on ne restera pas
inerte,  couver des maux incurables, mais on ira au-devant par
l'ducation, l'hygine, surtout par des voyages,--non rapides et
tourdis, nuisibles, comme ceux d'aujourd'hui, mais calculs habilement
pour profiter des secours, des vivifications puissantes que la nature a
partout en rserve.

La Jouvence de l'avenir se trouvera dans ces deux choses: _une science
de l'migration_, un art de _l'acclimatation_. L'homme est jusqu'ici un
captif, comme l'hutre sur le rocher. S'il migr quelque peu hors de sa
zone tempre, ce n'est que pour mourir. Il ne sera libre et homme que,
quand cet art spcial l'aura fait vritablement l'habitant de sa
plante.

Peu de maladies gurissent dans les circonstances et les lieux o elles
naissent et qui les ont faites. Elles tiennent  certaines habitudes que
ces lieux perptuent et rendent invincibles. Nulle rforme (physique ou
morale) pour qui reste obstinment dans son pch originel.

La mdecine, claire par toutes les sciences auxiliaires, en viendra 
nous donner des mthodes, des directions, pour nous conduire avec
prudence dans cette voie nouvelle. Les transitions surtout ont besoin
d'tre mnages. Peut-on, sans prparation, sans quelque modification de
vie, de rgime, tre brusquement transfr d'un climat tout intrieur
(Paris, Lyon, Dijon, Strasbourg) dans un climat maritime? Peut-on, sans
avoir longtemps respir l'air de la cte, commencer les bains de mer?
Peut-on, sans quelque habitude de prudente hydrothrapie, commence dans
l'intrieur, aller braver, au grand air, la constriction nerveuse,
l'horripilation d'une eau froide qu'on garde sur soi au retour, et
souvent sous un grand vent? Ces questions pralables attireront de plus
en plus l'attention des mdecins.

L'extrme rapidit des voyages en chemin de fer est une chose
antimdicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris  la
Mditerrane, en traversant d'heure en heure des climats si diffrents,
c'est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle
arrive ivre  Marseille, pleine d'agitation, de vertige.--Quand madame
de Svign mettait un mois pour aller de Bretagne en Provence, elle
franchissait peu  peu et par degrs mnags la violente opposition de
ces deux climats. Elle passait insensiblement de la zone maritime de
l'ouest dans celle de l'est, dans le climat tout terrestre de Bourgogne.
Puis, cheminant lentement sur le haut du Rhne en Dauphin, elle
affrontait avec moins de peine les grands vents, Valence, Avignon.
Enfin, se reposant  Aix, dans la Provence intrieure, hors du Rhne et
hors des ctes, elle s'y faisait Provenale de poitrine, de respiration.
Alors, seulement alors, elle approchait de la mer.

* * *

La France a l'avantage admirable d'avoir les deux mers. De l des
facilits d'alterner selon les saisons, les tempraments, les degrs de
la maladie, entre la tonicit sale de la Mditerrane, et la tonicit
plus moite, plus douce (n'taient les temptes), que nous offre l'Ocan.

Sur chacune des deux mers, il y a une chelle gradue de stations, plus
ou moins douces, plus ou moins fortifiantes. Il est trs-intressant
d'observer cette double gamme, et le plus souvent de la suivre, en
allant du faible au fort.

Celle de l'Ocan, qui part des eaux fortes et fortifiantes, ventes,
agites, de la Manche, s'adoucit extrmement au midi de la Bretagne,
s'humanise encore en Gironde et trouve une grande douceur au bassin
ferm d'Arcachon.

Celle de la Mditerrane, pour ainsi dire circulaire, a sa note la plus
haute dans le climat sec et vif de Provence et de Gnes. Elle s'amollit
vers Pise; elle s'quilibre en Sicile, obtient  Alger un degr
remarquable de fixit. Au retour, grande douceur  Valence et 
Majorque, aux petits ports du Roussillon, si bien abrits du nord.

* * *

La Mditerrane est belle surtout par deux caractres: son cadre si
harmonique, et la vivacit, la transparence de l'air et de la lumire.
C'est une mer bleue trs-amre, trs-sale. Elle perd par vaporation
trois fois plus d'eau qu'elle n'en reoit par les fleuves. Elle ne
serait plus que sel, et deviendrait d'une cret comparable  la mer
Morte, si des courants infrieurs, comme celui de Gibraltar, ne la
tempraient sans cesse par les eaux de l'Ocan.

Tout ce que j'ai vu de ses rivages tait beau, mais un peu pre. Rien de
vulgaire. La trace des feux souterrains qu'on y trouve partout, ses
sombres rochers plutoniques, ne sont jamais ennuyeux, comme les longues
dunes de sable ou les sdiments aqueux des falaises. Si les fameux bois
d'orangers semblent un peu monotones, en revanche, aux coins abrits, la
vgtation africaine, les alos et les cactus, dans les champs des haies
exquises o dominent le myrte et le jasmin, enfin des landes odorantes,
sauvagement parfumes, tout vous charme. Sur votre tte, il est vrai, le
plus souvent de chauves et striles montagnes vous suivent  l'horizon.
Leurs longs pieds, leurs vastes racines, qui se continuent dans la mer,
se distinguent jusqu'au fond des eaux. Il me semblait que ma barque,
dit un voyageur, naget entre deux atmosphres, et de l'air dessus et
dessous. Il dcrit le monde vari de plantes et d'animaux qu'il
contemplait sous ce cristal dans les parages de Sicile. Moins heureux,
sur la mer de Gnes, dans une eau aussi transparente, je ne voyais que
le dsert. Les sches roches volcaniques du rivage, avec leurs marbres
noirs, ou d'un blanc encore plus lugubre, me reprsentaient au fond du
brillant miroir des monuments naturels, comme des sarcophages antiques,
des glises renverses. J'y croyais voir parfois tels aspects des
cathdrales de Florence ou de Pise. Parfois aussi, il me semblait voir
des sphinx silencieux, des monstres innomms encore, baleines?
lphants? je ne sais, des chimres et d'tranges songes; mais, de vie
relle, aucune.

Telle qu'elle est, cette belle mer, avec ces climats puissants, elle
trempe admirablement l'homme. Elle lui donne la force sche, la plus
rsistante; elle fait les plus solides races. Nos hercules du Nord sont
plus forts peut-tre, mais certainement moins robustes, moins
acclimatables partout, que le marin provenal, catalan, celui de Gnes,
de Calabre, de Grce. Ceux-ci, cuivrs et bronzs, passent  l'tat de
mtal. Riche couleur qui n'est point un accident de l'piderme, mais une
imbibition profonde de soleil et de vie. Un sage mdecin de mes amis
envoyait ses clients blafards, de Paris, de Lyon, prendre l des bains
de soleil; lui-mme s'y exposait sur un rocher des heures entires. Il
ne dfendait que sa tte, et pour tout le reste acqurait le plus beau
teint africain.

Les malades vraiment malades iront en Sicile,  Alger,  Madre, aux
Canaries. Mais la rgnration des faibles, des fatigus, des ples
populations urbaines, se fera peut-tre mieux dans les climats moins
gaux. Elle doit tre attendue surtout des pays qui ont donn la plus
haute nergie du globe,--l'acier du genre humain, la Grce,--et la race
de silex, fine aiguise, indestructible, des Colomb et des Doria, des
Massna, des Garibaldi.

* * *

Nos ports de l'extrme Nord, Dunkerque, Boulogne, Dieppe,  la rencontre
des vents et des courants de la Manche, sont encore une fabrique
d'hommes qui les fait et les refait. Ce grand souffle et cette grande
mer, dans leur ternel combat, c'est  ressusciter les morts. On y voit
rellement des renaissances inattendues. Qui n'a pas de lsions graves
est remis en un moment. Toute la machine humaine joue, bon gr, mal gr,
fortement; elle digre, elle respire. La nature y est exigeante et sait
bien la faire aller. Les vgtaux si robustes qui verdoient jusqu' la
cte sous les plus grands vents de mer nous font honte de nos langueurs.
Chacun des petits ports normands est une perce dans la falaise o
l'infatigable nord-ouest (le _Norouais_, en bon normand) souffle et
siffle et nous ravive. Tout cela, bien entendu, moins violent 
l'entre de la Seine, sous les pommiers d'Honfleur et de Trouville. La
bonne rivire, en sortant, incline mollement  gauche et y porte les
influences d'un aimable et doux caractre.

On a vu plus haut la mer vhmente, souvent terrible, de Granville,
Saint-Malo, Cancale. C'est l la meilleure cole o doivent aller les
jeunes gens. L est le dfi de la mer  l'homme, la lutte o les forts
deviennent trs-forts. La grande gymnastique navale doit se faire dans
ces parages entre Normands et Bretons.

* * *

S'il s'agissait, au contraire, d'une vie entame, fragile, d'un enfant
faible et maladif, ou d'une femme trop aime, fatigue du travail
d'amour, nous chercherions un lieu plus doux pour abriter ce trsor. Une
plage tout  fait paisible et une eau dj moins froide, sans aller
beaucoup au Midi, c'est celle qu'on trouve au milieu des petites les ou
presqu'les endormies du Morbihan. Tous ces lots font entre eux un
labyrinthe ml plus que celui o jadis un roi cacha sa Rosamonde.
Confiez la vtre  cette mer discrte. Personne n'en saura rien que les
vieilles pierres druidiques, qui, seules avec quelques pcheurs,
habitent ces lieux sauvages et doux.--Mais, dit-elle, de quoi y
vit-on?--Surtout de pche, madame.--Et de quoi encore?--De pche. Ce
n'est pas loin de Saint-Gildas, l'abbaye o les Bretons disent
qu'Hlose vint rejoindre Abailard. Ils y vcurent de peu de chose, du
rgime sobre et solitaire de Robinson, de Vendredi.

Des lieux plus civiliss, aimables, charmants, se trouvent en allant au
Midi: Pornic, Royan et Saint-Georges, Arcachon, etc.

J'ai parl ailleurs de Saint-Georges, la douce plage aux senteurs
amres. Arcachon est aussi trs-doux dans ses pinadas rsineuses qui ont
si bonne odeur de vie. Sans l'invasion mondaine de cette grande et riche
Bordeaux, sans la foule qui,  certains jours, afflue et se prcipite,
c'est bien l qu'on aimerait  cacher ses chers malades, les tendres et
dlicats objets pour qui l'on craint le choc du monde. Ce lieu, tant
qu'il fut contenu dans son bassin intrieur, avait le contraste d'offrir
un calme profond, absolu,  deux pas d'une mer terrible. Hors du phare,
le furieux golfe de Gascogne. Au dedans, une eau somnolente et la
langueur d'un flot muet qui ne fait gure plus de bruit que n'en peut
faire le petit pied sur le coussin lastique de la molle algue marine
dont on affermit un sable trop mou.

Dans un climat intermdiaire, qui n'est ni Nord, ni Midi, ni Bretagne,
ni Vende, j'ai vu, revu avec plaisir, l'aimable et srieux abri de
Pornic, ses bons marins, ses jolies filles, charmantes sous leurs
bonnets pointus. C'est un petit lieu repos, qui, ayant devant lui la
longue le (presqu'le plutt) de Noirmoutiers, ne reoit qu'une mer
oblique, indirecte et bien mnage. Cette mer est  peine entre qu'elle
s'humanise; elle file, de sa vague ride, du lin, ce semble, ou de la
moire. Dans ce bassin de quelques lieues, elle s'en est creus de
petits, des anses troites  pentes douces pour les femmes ou des
baignoires pour les enfants. Ces jolies plages sables, que de
respectables rochers sparent et cachent aux indiscrets, amusent de
leurs petits mystres. On y voit quelque vie marine, mais bien plus
pauvre qu'autrefois. L'abri sert, mais il nuit aussi. Le monde des eaux
ne reoit pas dans ce bassin trop tranquille une riche alimentation, et
il le dlaisse. De moins en moins cette mer tire le grand flot de
l'Ocan. Elle met la sourdine  ses bruits. On ne les entend
qu'affaiblis. Demi-silence d'un grand charme. Nulle part ailleurs je
n'ai trouv avec une plus grande douceur la libert de rverie, la grce
des mers mourantes.




III

L'HABITATION


Qu'on permette  un ignorant, qui a cependant acquis de l'exprience 
ses dpens, de donner quelques conseils sur les points dont les livres
ne parlent pas, et dont les mdecins se proccupent rarement jusqu'ici.
Pour que ces conseils soient moins vagues, je les adresse  une personne
malade qui voudrait se diriger. Est-ce une personne fictive? Point du
tout. Celle  qui je parle, je l'ai rellement rencontre, et plus d'une
fois dans ma vie.

Voici une jeune dame malade, ou prs de l'tre, affaiblie, un enfant
plus faible encore. On a travers l'hiver, le printemps, fort
pniblement. Cependant nulle lsion grave. Faiblesse, anmie seulement;
rien qu'une difficult de vivre. On les envoie  la mer pour y passer
tout l't.

Grande dpense pour une fortune mdiocre et peu aise. Pnible
drangement pour une matresse de maison. Dure sparation, surtout pour
des poux trs-unis. On ngocie. On voudrait faire adoucir la sentence.
Un mois ne suffirait-il pas? Mais le trs-sage mdecin insiste. Il croit
qu'un court sjour nuit souvent plus qu'il ne sert. L'impression
brusque, violente des bains, sans prparation, est trs-propre 
branler les sants les plus robustes. Toute personne raisonnable doit
s'acclimater d'abord, respirer: le mois de juin est excellent pour
cela;--juillet et aot pour les bains;--septembre et parfois mme
octobre dlassent des grandes chaleurs, adoucissent l'excitation qu'a
produite l'cret saline, consolident les rsultats, et mme par leurs
grands vents frais aguerrissent contre les froids de l'hiver.

Peu d'hommes sont libres tout l't. C'est beaucoup si le mari pourra
rejoindre sa femme un mois ou deux, en aot, septembre. Quelque dispos
qu'il soit  lui sacrifier tout intrt secondaire, pour elle-mme il
doit rester. Il est, dans la vie serre de l'homme de labeur, des
chanes qu'il ne pourrait rompre qu'au grand dtriment de la famille.
Donc il faut qu'elle parte seule. Et les voil divorcs!

Seule? Elle ne l'a jamais t. Elle serait plus rassure si elle suivait
une famille d'amis riches, qui s'en va complte, mari, femme, enfants,
domestiques.--Si j'osais donner mon avis, je dirais: Qu'elle parte
seule.

Ce dpart en compagnie, d'abord gai et agrable, a souvent des suites
tout autres. On s'incommode, on se brouille, et l'on revient
ennemis,--ou (pis encore) trop amis. Le dsoeuvrement des bains a trop
souvent des rsultats imprvus, qu'on regrette toute la vie. Le moindre
inconvnient qui, selon moi, n'est pas petit, c'est que des gens qui,
spars, auraient mieux senti la mer, et en auraient rapport une bonne
et grande impression, vont, s'il leur faut vivre ensemble, continuer la
vie de la grande ville (frivolit, vulgarit, fausse gaiet, etc.).
Seul, on s'occupe, et on pense. Ensemble, on jase, on mdit. Ces amis
riches et mondains traneront la jeune dame  leurs amusements. Elle en
aura l'agitation, une existence plus trouble, et plus antimdicale que
celle qu'elle avait  Paris. Elle manquera tout  fait le but.
Rflchissez-y, madame. Soyez courageuse et prudente. C'est dans une
solitude srieuse, dans la petite vie innocente que vous aurez l avec
votre enfant, vie, s'il le faut, enfantine, mais pure, mais noble,
potique, c'est, dis-je, dans une telle vie que vous trouverez vraiment
le renouvellement dsir. La justice dlicate et tendre qui vous fait
craindre le plaisir, quand un autre qui reste au logis travaille pour
la famille, elle vous comptera, croyez-le. La mer vous en aimera mieux,
si vous ne voulez d'amie qu'elle. En ce repos, elle vous prodiguera son
trsor de vie, de jeunesse. L'enfant crotra comme un bel arbre, et vous
fleurirez dans la grce. Vous reviendrez jeune, adore.

* * *

Elle se rsigne. Elle part. La station est indique. Elle est connue. On
apprcie par l'analyse chimique la valeur relle des eaux. Mais il y a
une infinit de circonstances locales qu'on ne devine pas de loin.
Rarement le mdecin les connat. L'homme, si occup, de la grande ville,
n'a gure eu l'occasion ni le loisir d'tudier ces localits.

Pour quelques-unes, importantes, on a publi des guides, qui ne sont pas
sans mrite. On y voit les maladies innombrables dont on peut gurir
dans la station recommande. Mais peu, trs-peu spcifient la chose
essentielle qu'on y cherche, l'originalit du lieu; ils n'osent en dire
nettement le fort et le faible, la place que ce lieu occupe dans
l'chelle des stations. C'est un loge gnral, et tellement gnral,
qu'il est fort peu instructif.

Quelle est l'exposition prcise? Si vous regardez la carte, la cte est
tourne au midi. Mais cela n'apprend rien du tout. Il peut se faire que
telle courbe particulire du terrain place votre habitation sous une
influence trs-froide, que, par exemple, un torrent qui dbouche  la
cte, un vallon cach, perfide, vous souffle le vent du Nord, ou que,
par un pli de terrain, le vent d'Ouest s'engouffre et vous noie de ses
torrents.

Y a-t-il des marais dans le voisinage? Presque toujours on peut dire:
Oui. Mais la diffrence est grande si les marais sont sals, renouvels,
assainis par la mer,--ou des marais dormants d'eau douce qui, aprs les
scheresses, donnent des manations fivreuses.

La mer est-elle trs-pure, ou mle? et dans quelle proportion? Grand
mystre qu'on craint d'claircir. Mais, pour les personnes nerveuses,
pour les novices qui commencent la srie des bains de mer, les plus doux
sont les meilleurs. Une mer un peu mle, un air moins sal et moins
cre, une plage moins dsole qui offre les agrments de la campagne, ce
sont les meilleures circonstances.

Un point grave et capital, c'est le choix de l'habitation. Qui vous
dirigera? Personne. Il faut voir, observer soi-mme. Vous tirerez fort
peu de lumire de ceux qui ont visit le pays, qui mme y ont sjourn.
Ils le louent ou ils le blment, moins selon son vrai mrite que selon
les plaisirs qu'ils y ont trouvs, les amis qu'ils y ont laisss. Ils
vous adressent  ces amis, qui vous reoivent  merveille. Et, au bout
de quelques jours, vous voyez les inconvnients. Vous vous trouvez
habiter la maison la moins commode, parfois malsaine et dangereuse.
N'importe, vous tes li. Vous blesseriez la personne qui vous a envoy
l, et cette famille aimable, bonne, hospitalire, qui vous a reu.

Eh bien, je resterai libre. Mais, en arrivant, s'il se trouve un
mdecin honnte, estim, je le prierai de m'clairer.--Honnte! ce
n'est pas assez; il faudrait qu'il ft intrpide, hroque, pour parler
franchement l-dessus. Il se brouillerait  mort avec tous les
habitants. Ce serait un homme perdu. Il serait au ban du pays. Il
vivrait seul comme un loup, heureux encore si quelque soir on ne lui
faisait un mauvais parti.

* * *

J'ai l'horreur des constructions absurdement lgres, que la spculation
nous fait pour un climat si variable. Ces maisonnettes de carton sont
les piges les plus dangereux. Comme on vient aux grandes chaleurs, on
accepte ce bivouac. Mais souvent on y reste en septembre, et parfois
mme en octobre, dans le grand vent, sous les pluies.

Les propritaires du pays, pour eux, bien portants, se btissent de
bonnes et solides maisons, trs-bien garanties. Et pour nous, pauvres
malades, ils font des maisons en planches, d'absurdes chalets (non
feutrs de mousse,  la suisse), mais ouverts, o rien ne joint. C'est
trop se moquer de nous.

Dans ces villas, d'apparence luxueuse, au fond misrables, rien de
prvu. Des salons, des pices d'apparat en vue de la mer, mais nulle
d'intrieur agrable. Rien de ce doux confortable dont une femme a
besoin. Elle ne sait o se retirer. Elle vit comme en demi-tempte, et
subit  chaque instant de brusques passages de temprature.

D'autre part, la maison solide du pcheur, du bourgeois mme, est
souvent basse et humide, incommode, inconvenante par certaines
dispositions. Souvent elle n'a pas de plafond double, pais, mais un
simple plancher de bois, par o passe et monte l'air d'un froid
rez-de-chausse. De l, rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt
maladies.

Quel que soit votre choix, madame, entre ces deux habitations,
savez-vous bien ce que je veux pour vous avant toute chose? Riez, si
vous voulez, n'importe. Quoique nous soyons en juin, c'est une
trs-bonne chemine, et  l'preuve du vent. Dans notre beau pays de
France, avec son froid nord-ouest, avec son pluvieux sud-ouest, qui,
cette anne, a rgn seulement neuf mois sur douze, il faut pouvoir
faire du feu en tout temps. Il faut, par un soir humide, quand votre
enfant revient grelottant et ne peut reprendre chaleur avant le coucher,
il faut un moment de feu clair.

Deux choses en tout logis doivent tre prvues d'abord: le feu et
l'eau;--une eau passable, chose assez rare prs de la mer. Si elle est
tout  fait mauvaise, essayez de suppler par la bire ou quelque
boisson du pays, qui vous dispense de l'eau.

Que ne puis-je btir pour vous d'une parole la villa de l'avenir, telle
que je l'ai dans l'esprit! Je ne parle pas de la maison de faste, du
chteau, que les riches voudront se faire  la mer. Je parle de l'humble
maison des mdiocres fortunes. C'est un art nouveau  crer, dont on ne
parat pas se douter. Ce qu'on essaye est copi de types en
contradiction avec nos climats et la vie des ctes. Ces kiosques,
accidents d'ornements lgers, sont bons pour des lieux abrits, mais
ici ils font trembler: on croit que le vent va les emporter. Les chalets
qui, dans la Suisse, tendent des toits immenses pour se dfendre des
neiges et serrer les foins, ont le grave inconvnient d'ter trop de
lumire. Le soleil (dans nos mers du Nord) ne doit pas tre cart, mais
trs-prcieusement recueilli. Quant aux imitations de chapelles,
d'glises gothiques, si incommodes comme logement, laissons ces joujoux
ridicules.

Le premier problme,  la mer, c'est une grande solidit, une fermet,
une paisseur de murs qui exclue le tremblement, le roulis qu'on sent
partout dans leurs frles constructions, une assise rassurante, qui,
dans les plus grandes temptes, donne  la femme timide la scurit, le
sourire, et ce bonheur du contraste qui fait dire: Qu'on est bien ici!

Le second point, c'est que le ct de la maison qui regarde la terre
soit si parfaitement abrit, qu'on puisse y oublier la mer, et qu' ct
de ce grand mouvement on y trouve le plus grand repos.

Pour rpondre  ces deux besoins, je prfrerais la forme qui donne le
moins de prise au vent, la forme demi-circulaire, celle d'un croissant,
dont la partie convexe me donnerait sur la mer un panorama vari,
verrait le soleil tourner tout autour de fentre en fentre et le
recevrait  toute heure.

Le concave de ce demi-cercle, l'intrieur, serait protg par les cornes
du croissant, de manire  embrasser le joli petit parterre de la
matresse de maison.  partir de ce parterre, l'abaissement progressif
du sol permettrait de faire un jardin d'une certaine tendue, garanti
des vents de mer. Souvent un pli de terrain en neutralise l'influence.

Flore fuit la mer, nous dit-on. Ce qu'elle fuit, c'est la ngligence
de l'homme. Je vois d'ici  tretat, devant une trs-forte mer, au plus
haut de la falaise, et au plus grand vent, une ferme avec un verger et
des arbres admirables. Quelle prcaution a-t-on prise? Un simple remblai
de cinq pieds de haut, en laissant venir dessus toute vgtation
fortuite, un buisson. Derrire ce remblai a pouss une ligne d'ormes
assez forts qui ont abrit tout le reste. Telles localits de Bretagne
auraient pu aussi me servir d'exemple. Qui ne sait tout ce que Roscoff
produit de fruits, de lgumes, jusqu' en fournir  bas prix la
Normandie mme?

Pour revenir  l'difice, je le veux fort peu lev. Seulement un
rez-de-chausse, avec un premier tage pour les chambres  coucher.
Point de haut grenier, mais quelques chambres basses, qui isolent le
premier du toit.

Donc, la maison sera petite. En revanche, qu'elle soit paisse, qu'elle
ait deux lignes de chambres, un appartement sur la mer et un autre vers
la terre.

Le rez-de-chausse, vers la terre, serait un peu abrit par le premier
tage qui dborderait de quatre ou cinq pieds seulement. Cela ferait
dans ce croissant intrieur une sorte de galerie pour le mauvais temps.
Les chambres du bas seront la salle  manger, une petite pice peut-tre
pour les livres (voyages, histoire naturelle), une autre pour la
baignoire. Je n'entends nullement une vraie bibliothque, ni une
luxueuse salle de bains. L'essentiel, le trs-simple, le commode, et
rien de plus.

J'aimerais, dans les jours violents o la plage n'est pas tenable pour
une faible poitrine, j'aimerais  voir la dame, assise bien  l'abri,
lire, travailler, dans son parterre. Elle y aurait un peu de vie,
fleurs, volire, un petit bassin qu'on remplirait d'eau de mer, et o
elle pourrait chaque jour rapporter ses dcouvertes, les petites
curiosits que lui donneraient les pcheurs.

Pour la volire, j'aimerais mieux que ce ft la libre volire que j'ai
conseille ailleurs, celle o les oiseaux viennent chercher la
protection de la nuit et un peu de nourriture. On la ferme sur eux le
soir pour les garder de la chouette, et on la leur ouvre au matin. Ils
reviennent fort exactement. Je crois mme que si la volire tait grande
et qu'on y plat l'arbre qui leur est ordinaire, ils y couveraient
volontiers, sous votre protection, et vous confieraient leurs petits.

Vie srieuse, vie charmante. Quelle grce de solitude est dans ce petit
entr'acte de la vie, dans ce court veuvage! La situation est nouvelle.
Plus de mnage, plus d'affaires. Avec l'enfant, elle est seule bien plus
qu'elle ne serait sans lui. Si elle n'avait avec elle le petit
compagnon, une compagne lui viendrait, la rverie, menant les vains
songes. Mais cet innocent gardien, l'enfant, ne le permet pas. Il
l'occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a
toujours ce sentiment que quelqu'un travaille l-bas pour eux et compte
aussi les jours.

Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd'hui que jamais, vous
vous retrouvez demoiselle, libre, et de libert bien douce, sous la
garde de votre enfant.




IV

PREMIRE ASPIRATION DE LA MER


C'est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment
pour la plage dserte; Paris alors blouissant de ses jardins
magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait trs-beau  la
cte si l'on s'y trouvait  deux, avant l'invasion de la foule. Mais,
lorsque l'on y vient seul, le tte--tte avec la mer et la noble
socit de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.

Aux premires visites qu'on fait  la plage, l'impression est peu
favorable. C'est monotone, et c'est sauvage, aride. La grandeur inusite
du spectacle fait, par contraste, sentir qu'on est faible et petit; le
coeur est un peu serr. La dlicate poitrine qui respirait dans une
chambre, et qui tout  coup se trouve en cette chambre de l'univers, au
soleil et au grand vent, prouve de l'oppression. L'enfant joue, va,
vient, court. Elle s'asseoit, et, immobile, elle frissonne  ce souffle
froid. La tideur du nid dlaiss lui revient  la pense. Cependant
l'enfant s'amuse. Cela la console un peu.

Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L'impression sera tout
autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuple.
La constriction pnible que vous sentez  la poitrine disparatra par
l'habitude. Il faut se faire  cet air frais, mais sal et pre, qui ne
rafrachit nullement. Il faut s'y faire lentement, ne pas vouloir
expressment l'aspirer. Peu  peu, n'y songeant plus, dans les recoins
abrits, en jouant avec votre enfant, vous respirerez librement, et vous
vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps  la
plage. Dirigez vos promenades vers l'intrieur du pays.

La terre, votre amie d'habitude, vous rappelle. Les forts de pins
rivalisent avec la mer en manations salubres. Les leurs, toutes
rsineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n'en ont pas
l'cret. Elles pntrent tout notre tre, nous entrent par tous les
pores, modifient le sang, l'assainissent, nous parfument d'un subtil
arme. Aux landes, derrire les pins, les simples et les herbes un peu
dures que vous foulez vous prodiguent des senteurs,--non fades,
enivrantes, comme celle des dangereuses roses,--mais agrablement
amres. Asseyez-vous au milieu d'elles, et comme elles, bien abrite,
par ce lger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu'on est ici  cent
lieues de la mer? Aspirez-les, ces purs esprits, l'me de ces sauvages
fleurs, vos soeurs par la puret. Cueillez-en, s'il le faut, madame.
Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves! elles ont ce
singulier mystre dans leur parfum virginal, de calmer et d'affermir. Ne
craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre coeur.

* * *

N'oublions pas de remarquer que ces landes abrites sont brlantes 
certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du
soleil. La faible femme y scherait. La jeune fille, riche de vie,
s'enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fivres. Sa tte
se perdrait de mirages tonnants et dangereux. Pour y aller, il faut
choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne
heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rose,
lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.

Mais revenons  l'Ocan. Aux heures o il se retire, il manifeste
lui-mme et vous offre en quelque sorte la riche vie qu'il nourrit en
lui. Il faut le suivre pas  pas, avancer sur le sable humide, qui alors
enfonce peu. N'ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos
pieds. Si vous regardez, vous verrez que ce sable n'est pas mort, qu'ici
et l s'agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des
petits poissons s'y cachent, sur certaines plages.  l'embouchure des
rivires, l'anguille frtille dessous, et fait de petits tremblements de
terre. Le crabe, trop acharn au repas ou au combat, a voulu, mais un
peu tard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse  la surface une mosaque
trange, le zigzag de sa marche oblique. O cette ligne finit, vous le
dcouvrez blotti qui attend la mare prochaine. Le solen (manche de
couteau) a plong, mais sa retraite est trahie par l'entonnoir qu'il
rserve pour respirer. La vnus l'est par un fucus attach  sa coquille
qui dpasse  la surface et rvle son logis. Les ondulations du sol
vous dnoncent les galeries des annlides guerrires; leur arsenal vous
charmerait, et l'iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.

Le plus beau coup de thtre se fait aux grandes mares. L'Ocan qui
monta beaucoup, d'autant plus, au reflux, recule. Il dcouvre alors, il
livre des espaces immenses, inconnus. Le mystrieux fond de la mer, sur
lequel on fait tant de rves, apparat. Vous surprenez l, dans le
mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des
populations tonnes qui se croyaient bien  l'abri, et qui, jamais,
presque jamais, n'avaient t sous le soleil, encore moins sous les yeux
de l'homme.

Rassurez-vous, peuple effray. C'est ici l'oeil curieux, mais
compatissant, d'une femme. Ce n'est pas la main du pcheur. Que veut
celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer  son enfant, et
vous laisser  votre lment naturel, en vous souhaitant bonne sant et
toute prosprit.

Parfois il n'est pas ncessaire d'errer bien loin. On trouve tout en un
point. L'Ocan s'amuse  faire dans le rocher creus des ocans en
miniature qui n'en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds
carrs. On s'asseoit, et l'on regarde. Plus on regarde longtemps, plus
on voit des vies, d'abord inaperues, qui se dtachent. On y resterait
indfiniment, si le matre, le souverain imprieux de la plage, ne vous
en chassait par le flux.

Demain, on y retournera. C'est l'cole, c'est le musum, l'intarissable
amusement pour l'enfant et pour la mre. L, la pntrante finesse de la
femme, et son tendre coeur, tout d'abord saisissent et devinent. La
maternit lui dit tout, comment la vie va se crant, s'enfantant.
Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui rvle la cration,
pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu'un rentrerait chez soi)
dans le mystre de la nature? Elle est la nature elle-mme.

Au fond de l'eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et
nourrissantes, d'autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins,
sont l, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les
mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules
violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront.
Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifie, ferment leurs
quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce  dire qu'en leur
inertie ils ne rvent pas le mouvement? qu'ils n'aient pas la confuse
ide et l'amour de l'inconnu? de quelqu'un de bienveillant qui viendra 
certaines heures les rafrachir et les nourrir?... Oh! ils y songent,
ils attendent. Veufs du grand poux l'Ocan, ils savent qu'il va revenir
vers la terre et la caresser. D'avance, ils regardent vers lui, et ceux
qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et
prte  ouvrir. S'il est un peu violent, tant mieux, ils n'en sont que
plus aises, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les
bercer.

Vois, mon enfant,  notre approche, ces immobiles ont rest seuls.
Mais d'autres, plus vifs, avaient fui. Les voil qui se rassurent. La
crevette sautillante, de ses palpes fines et lgres, irise l'eau; elle
se charge de faire la vague et la tempte  la mesure d'un tel ocan.
L'araigne de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive
audace: elle remonte  la lumire,  la surface tide. Un personnage
prudent, tapi au fond du gomon, sous les corallines violettes, le crabe
s'avance curieux, et aprs un coup d'oeil furtif, se replonge dans sa
fort.

Mais que vois-je? et qu'est ceci? Une grosse coquille immobile prend
vie, entreprend d'avancer... Oh! ceci n'est pas naturel. La fraude est
grossire. L'intrus se trahit par ses tranges culbutes... Qui ne vous
reconnatrait, beau masque, sire Bernard l'Ermite, crabe rus qui voulez
faire l'innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et
vous agite trop.

Au rivage de notre ocan, trangres  ces mouvements, les fleurs
animes panouissent leur corolle. Prs de la lourde anmone, de
charmantes petites fes, des annlides, apparaissent et se produisent au
soleil. D'un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou
lilas, et parfois de couleur de chair. Rejete un peu de ct, elle a
dgag d'elle-mme un objet qui n'a rien de comparable dans le monde
vgtal. Pas une n'est semblable  sa soeur; toutes sont inimitables par
le dlicat velout.

En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nue de filets
lgers, floconneux,  peine teinte d'un gris d'argent; cinq filets
s'chappent plus longs, richement colors de cerise. Ils ondulent, se
nouent, se dnouent, s'enchevtrent aux cheveux d'argent, en faisant
sous l'eau de charmants mirages. Ce n'est rien pour nos sens grossiers;
c'est beaucoup pour celle o la vie nerveuse, le fin gnie maladif de la
femme vibre  toute chose.  ces couleurs rougissantes, plissantes,
tour  tour, elle se sent et se reconnat, elle sent la flamme de la
vie, qui flamboie, brille et s'teint. Attendrissante vision! Elle
replonge ses regards au charmant petit ocan, et elle y voit mieux la
Nature, mre fconde, mais si svre, qui,  se dvorer soi-mme, semble
trouver une pre joie.

Elle resta bien rveuse, oppresse de cette pense. La femme ne serait
pas la femme, c'est--dire le charme du monde, si elle n'avait un don
touchant: _La tendresse pour toute vie, la piti et ses belles larmes_.

Elle ne pleurait pas encore, mais tait si prs de pleurer! L'enfant le
vit. tant dj, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut.
Ils revinrent silencieux.

C'tait l'aimable premier jour o, pour lui, elle commena  peler avec
son coeur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui
avait adress des mots d'un mystre si mouvant, que le pauvre coeur fut
atteint.

Le jour baissait. L'oiseau de mer attard forait de rames, regagnait la
terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin dj obscur,
un premier cri d'oiseau de nuit, aigu, sinistre, s'entendit. Mais la
volire de refuge tait bien ferme, les oiseaux dormaient la tte sous
l'aile. Elle s'en assura elle-mme, elle vit tout en sret. Son coeur
s'allgea d'un soupir, et elle embrassa son fils.




V

BAINS.--RENAISSANCE DE LA BEAUT


Si, comme disent certains mdecins franais, les bains de mer n'ont
qu'une action mcanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, et
_ne sont qu'une simple branche de l'hydrothrapie_,--il faut avouer que
c'est, des formes de l'hydrothrapie, la plus dure, la plus hasardeuse.
Du moment que cette eau, si riche de vie, n'en donne pas plus que de
l'eau claire, il est insens de faire de telles expriences en plein
air,  tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.

Quiconque voit sortir de l'eau la pauvre crature qui prend un de ses
premiers bains, qui la voit ple, hve, effrayante, avec un frisson
mortel, sent la duret d'un tel essai, tout ce qu'il a de danger pour
certaines constitutions. Soyez sr que personne n'ira affronter une
chose si pnible, si l'on peut chez soi suppler, sans danger, par une
douce et prudente hydrothrapie.

Ajoutez que l'impression, comme si elle n'tait assez forte, s'aggrave
pour la femme nerveuse de la prsence de la foule. C'est une cruelle
exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmes de la
trouver laide une fois, devant les hommes lgers, sottement rieurs et
sans piti, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de
toilette d'une pauvre femme humilie.

Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte 
la mer, qu'elle croie qu'aucun autre remde ne servirait, qu'elle
veuille  tout prix s'_imbiber_ des vertus de ses eaux.

Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vous
_contracte_ et ferme vos pores, le second, la raction de chaleur qui
vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible
d'_absorber_ la vie de la mer.

Les deux oprations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au
del, le bain nuit souvent.

Du reste, il ne faut arriver  cette violente motion des bains froids
que prpar par l'usage des bains tides qui facilitent l'absorption.
Notre peau, qui, tout entire, se compose de petites bouches, et qui 
sa faon absorbe et digre comme l'estomac, a besoin de s'habituer 
cette forte nourriture,  boire le _mucus_ de la mer, ce lait sal qui
est sa vie, dont elle fait et refait les tres. Dans la succession
gradue des bains chauds, tides et presque froids, la peau prendra
cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en
plus.

Pour la rude crmonie des premiers bains froids, il faut du moins
viter l'odieux regard des foules. Qu'elle se fasse en lieu sr, sans
tmoin que l'indispensable, une personne dvoue, qui secoure au besoin,
qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de
trs-chaudes laines, donne un lger cordial d'une boisson chaude, o
l'on met quelques gouttes d'lixir puissant.

Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous
sommes loin de Virginie, qui, dans un extrme pril, aima mieux se noyer
que de prendre un bain.--Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne
fmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive et si
rvoltante, j'entends pour certaines personnes, qu'elle peut entraner
des effets mortels, anvrisme, apoplexie.

* * *

J'aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des
viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaiet, de leurs modes,
de leurs ridicules. Quoi! la terre n'est pas assez grande? Il faut que
vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la
majest de la mer, la sauvage et la vraie grandeur!

J'eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre  Honfleur sur un
bateau charg, surcharg de ces imbciles. Dans cette traverse si
courte, ils eurent le temps de s'ennuyer et organisrent un bal. Je ne
sais qui (un matre de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des
contredanses devant l'Ocan. Il est vrai qu'on n'entendait rien.  peine
une petite note aigre grinait  travers la basse solennelle,
formidable, qui grondait autour de nous.

Je conois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chre
solitude trouble par cette invasion, tant de fats, tant d'incroyables,
de causeuses, de curieuses. La libert a cess. La demeure la plus
carte a toute la nuit l'cho des lgantes guinguettes, de caf, de
casino. Le jour, des nues d'agrables, en gants jaunes et bottes
vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarque.
Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l'enfant
entamer conversation; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame,
embarrasse, excde, reste chez elle ou ne sort que le matin.
L-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque
chose. Elle n'est pas sans inquitude. Ces importuns qu'elle carte sont
parfois des gens influents, qui pourraient nuire  son mari.

Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de
juillet et d'aot, ardentes et de peu de sommeil, sont agites de tout
cela. Si au matin elle s'endort, elle n'en est pas plus tranquille. Les
bains, loin de rafrachir, ajoutent l'irritation saline  la chaleur
caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le
bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d'autant plus
trouble de cet orage intrieur.

Intrieur, mais non cach. La mer, l'impitoyable mer, amne et rvle 
la peau toute cette excitation qu'on voudrait garder secrte. Elle la
trahit par des rougeurs, de lgres efflorescences. Toutes ces petites
misres, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mres aiment
en eux comme un retour de sant, elles en sont humilies, quand elles
les ont elles-mmes. Elles craignent d'en tre moins aimes. Tant elles
connaissent peu l'homme! Elles ignorent que le grand attrait, le plus
vif aiguillon d'amour, c'est moins la beaut que l'orage.

Mais, s'il allait me trouver laide! C'est ce qu'elle dit chaque matin
en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le dsirant, l'arrive
de celui qu'elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur
sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n'ose plus
s'carter, se promener  distance. Son agitation va croissant. Elle
prend fivre, elle s'alite...  peine vingt-quatre heures aprs, elle le
voit auprs d'elle.

Qui l'a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse criture, une petite
main a crit: Mon cher papa, venez vite. Maman est au lit. Elle a dit
l'autre jour: S'il tait l!

Il a paru. Elle est gurie. Voil un homme bienheureux! Heureux de la
voir remise, heureux d'tre ncessaire, heureux de la voir si belle.
Elle a bruni, mais qu'elle est jeune! quelle vie dans son charmant
regard! quel doux rayonnement de sant dans la soie de ses beaux cheveux
qui ondoient indpendants!

* * *

Est-ce un conte que l'on vient de lire? Cette renaissance si prompte de
vie, de beaut, de tendresse, cette charmante aventure de retrouver
dans sa femme une jeune matresse mue, si heureuse du retour, ce
miracle, est-ce une fiction! Point du tout. C'est l'agrable spectacle
qu'on a trs-souvent. S'il est rare chez les riches, il ne l'est point
dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs
sparations forces sont pnibles; les chappes, qui permettent enfin
de se runir, ont un charme qu'on ne cache point; on n'y rougit pas
d'tre heureux.

Quand on connat la tension prodigieuse de la vie moderne pour les
hommes de travail (c'est--dire pour tout le monde, moins quelques
oisifs), on est trop heureux d'observer ces scnes de joie o la famille
runie dilate un moment son coeur. Ceux qui n'en ont pas diront que c'est
_bourgeois_, prosaque. La forme importe peu, quand le fond est si
touchant. Le ngociant soucieux qui, d'chance en chance, a sauv
encore la barque o est la destine des siens, la victime
administrative, l'employ qu'usent l'injustice et la tyrannie des
bureaux, ces captifs ont quitt leur chane, et, dans ce repos trop
court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier.
La mre, l'enfant, y sont habiles. De leur gaiet, de leurs caresses,
des distractions de la mer, ils s'emparent de l'esprit chagrin,
veillent en lui d'autres penses. C'est leur triomphe; ils le mnent;
lui font visiter _leur_ plage, contempler _leur_ mer, jouissent de son
admiration. Car tout cela est  _eux_. L'Ocan o ils se baignent, ils
en ont pris possession et se plaisent  lui en faire part.

La femme redevient tout aimable, bienveillante  cette foule mme qui
jusqu'ici l'inquitait. Elle se sent si bien prs de lui, tellement dans
son harmonie! Elle est plus qu'en scurit, elle est brave; elle est
familire avec la mer, avec la vague. Elle assure qu'elle va nager:
elle veut dompter la mer. Ambition un peu bien forte. Elle est tout
d'abord prime par son concurrent, son enfant, tout autrement leste et
hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...

Elle se ddommagera  force de bains. Car elle est tombe amoureuse de
la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de
mdiocres passions. Je ne sais quelle ivresse lectrique est en elle,
qu'on voudrait tout absorber.




VI

LA RENAISSANCE DU COEUR ET DE LA FRATERNIT


Trois formes de la nature tendent et grandissent notre me, la font
sortir d'elle-mme, et voguer dans l'infini.

Le variable ocan de l'air, avec sa fte de lumire, ses vapeurs et son
clair-obscur, sa fantasmagorie mobile de crations capricieuses, si
promptement vanouies.

Le fixe ocan de la terre, son ondulation que l'on suit du haut des
grandes montagnes, les soulvements qui tmoignent de sa mobilit
antique, la sublimit des sommets, de leurs glaces ternelles.

Enfin l'ocan des eaux, moins mobile que le premier, et moins fixe que
le second, docile aux mouvements clestes dans son balancement
rgulier.

Ces trois choses font la gamme o l'infini parle  notre me. Toutefois,
notons la diffrence:

La premire est si mobile, que nous l'observons  peine: elle trompe,
elle leurre, elle amuse; elle disperse et rompt nos penses. C'est par
moment l'espoir immense, un jour subit dans l'infini; on va voir
jusqu'au fond de Dieu... Non, tout s'enfuit; le coeur est chagrin,
trouble et plein de doute. Pourquoi m'avoir fait entrevoir ce sublime
songe de lumire? je ne puis plus l'oublier, et le monde en reste
obscur.

Le fixe ocan des montagnes ne fuit pas ainsi. Au contraire. Il nous
arrte  chaque pas, nous impose une trs-dure et salutaire gymnastique.
La contemplation s'y achte par la plus violente action. Cependant
l'opacit de la terre, comme la transparence de l'air, souvent nous
trompe et nous gare. Qui ne sait que Ramond, dix ans, chercha en vain
le Mont-Perdu, qu'on voit et qu'on ne peut atteindre?

Grande, trs-grande diffrence entre les deux lments: la terre est
muette, et l'Ocan parle. L'Ocan est une voix. Il parle aux astres
lointains, rpond  leur mouvement dans sa langue grave et solennelle.
Il parle  la terre, au rivage, d'un accent pathtique, dialogue avec
leurs chos; plaintif, menaant tour  tour, il gronde ou soupire. Il
s'adresse  l'homme surtout. Comme il est le creuset fcond o la
cration commena et continue dans sa puissance, il en a la vivante
loquence; c'est la vie qui parle  la vie. Les tres qui, par millions,
milliards, naissent de lui, ce sont ses paroles. La mer de lait dont ils
sortent, la fconde gele marine, avant mme de s'organiser, blanche,
cumante, elle parle. Tout cela ensemble, ml, c'est la grande voix de
l'Ocan.

Que dit-il? _Il dit la vie_, la mtamorphose ternelle. Il dit
l'existence fluide. Il fait honte aux ambitions ptrifies de la vie
terrestre.

Que dit-il? _Immortalit_. Une force indomptable de vie est au plus bas
de la nature. Combien plus au plus haut, dans l'me!

Que dit-il? _Solidarit_. Acceptons le rapide change qui, dans
l'individu, existe entre ses lments divers. Acceptons la loi
suprieure qui unit les membres vivants d'un mme corps: humanit. Et,
au-dessus, la loi suprme qui nous fait cooprer, crer, avec la grande
me, associs (dans notre mesure)  l'aimante Harmonie du monde,
solidaires dans la vie de Dieu.

* * *

La mer, trs-distinctement, dans ses voix que l'on croit confuses,
articule ces graves paroles. Mais l'homme n'entend pas aisment quand il
arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmen,
prosas. Le sens de la haute vie, mme chez le meilleur, a baiss. Il
est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas
encore. Adouci par la famille, par l'innocence de l'enfant, par la
tendresse de la femme, l'homme reprend d'abord intrt aux choses de
l'humanit. On voit l que les mes ont des sexes et sentent
trs-diversement. Elle, elle est plus touche de la mer, de la posie de
l'infini; mais lui, de l'homme de mer, de ses dangers, de son drame de
chaque jour, de la flottante destine de sa famille. Quoique la femme
soit tendre aux misres individuelles, elle ne donne pas aux classes un
aussi srieux intrt. Tout homme laborieux qui vient  la cte fixe son
attention principale sur la vie des hommes de travail, pcheurs, marins,
cette vie rude, hasardeuse, de grand pril, de peu de gain.

Je le vois, pendant que la femme se lve et qu'on habille l'enfant, se
promener sur la grve. Par une froide matine, aprs une nuit de grande
pluie, une  une, les barques reviennent; tout est tremp, morfondu; les
habits de ces gens dgouttent. Les jeunes enfants aussi ont pass la
nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand'chose. On revient en vie
pourtant. Au vent violent de cette nuit, les bateaux embarquaient des
lames. On a vu de prs la mort. Grande occasion pour l'homme qui se
plaignait tant hier, de revenir sur lui-mme, de dire: Mon sort est
plus doux.

Le soir, par le couchant douteux, o des nuages cuivrs montent sur une
mer sinistre, il les voit dj repartir. N'aurons-nous pas de mauvais
temps? leur dit-il.--Monsieur, il faut vivre. Ils partent, avec eux
leurs enfants. Leurs femmes, plus que srieuses, suivent des yeux, et
plus d'une fait tout bas quelques prires. Qui ne s'y joindrait?
L'tranger fait des voeux lui-mme; il dit: La nuit sera mauvaise. On
voudrait les voir revenus.

Ainsi la mer ouvre le coeur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu'on
fasse, on se retrouve homme. Ah! on n'en a que trop sujet! Toutes les
formes de misres s'y trouvent chez des populations braves,
intelligentes, honntes, qui sont incomparablement les meilleures de
notre pays. J'ai beaucoup vcu  la cte. Toute vertu hroque, qu'on
noterait dans l'intrieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce
qui est curieux, nul orgueil! Tout l'orgueil en France est pour la vie
militaire. Hors de l, les plus grands dangers ne comptent pas; on
trouve tout simple de les braver chaque jour, et sans jamais s'en
vanter. Je n'ai jamais vu des hommes plus modestes (j'allais dire
timides) que nos pilotes de Gironde, qui, de Royan, de Saint-Georges,
vont intrpidement sans cesse au grand combat de Cordouan. L, comme 
Granville (et partout), les femmes seules parlaient, criaient, rglaient
tout, faisaient les affaires. Ces braves gens, une fois  terre, ne
soufflaient mot, aussi paisibles que leurs vaillantes pouses taient
bruyantes et superbes, exerant sur les enfants toute l'autorit
paternelle. Le mari suivait  la lettre le mot du pote romain: Heureux
de n'tre rien chez moi!

Leurs dames, fort intresses avec l'tranger et dans toute la vie
commune, n'avaient pas moins, il faut le dire, dans les grandes
circonstances, un coeur royal, magnifique et gnreux.  Saint-Georges,
elles donnaient tous leurs draps pour la charpie des blesss de
Solfrino.  tretat, trois Anglais s'tant briss presque  la cte,
dans un endroit inaccessible, toute la population se prcipita au
secours, et, tant qu'ils furent en pril, se dsespra; hommes et femmes
donnrent tous les signes d'une violente sensibilit. Sauvs, on les
recueillit avec des cris, avec des larmes. Ils furent hbergs,
rhabills, combls d'amitis, de dons. (Avril 1859.)

 le bon peuple de France! Et combien pourtant jusqu'ici il a la vie
triste et dure! Dans le rgime des _classes_ (qui du reste est si utile
et nous donne une si grande force), il faut qu'il quitte  chaque
instant les avantages du commerce pour la marine de l'tat, trs-svre,
et de plus en plus. La manoeuvre, il y a quarante ans, s'y faisait encore
en chantant. Aujourd'hui, elle est muette. (Jal, _Arch_., II, 522.) Dans
la marine du commerce, les grandes pches ont cess. Les primes de la
baleine ne profitaient qu'aux armateurs. (Boitard, _Dict._, art.
_Ctacs, Baleine_.) La morue a diminu, le maquereau faiblit, le hareng
s'loigne. Un trs-prcieux petit livre (_Histoire de Rose Duchemin par
elle-mme_) donne un tableau saisissant de cette misre. Le spirituel
Alphonse Karr, qui a crit sous la dicte de cette femme de pcheur, a
eu le tact excellent de n'y changer pas un seul mot.

tretat n'est pas proprement un port. Fort bas, au niveau de la mer, il
en est dfendu uniquement par une montagne de galets, barrire dont la
tempte est le seul ingnieur, y poussant, y ajoutant de nouvelles
jetes de cailloux. Aucun abri. Donc il faut, selon l'ancien et rude
usage celtique, que chaque barque qui arrive soit remonte sur le quai,
tire par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan,  quatre
barres, est fort pniblement tourn par la famille du pcheur, sa femme,
ses filles et leurs amies; car les garons sont en mer. On comprend la
difficult. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet,
d'obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et
chaque secousse retentit  ces poitrines de femmes, et ce n'est point
une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froisse,
sur leur sein, leur propre coeur.

Je fus d'abord attrist, bless. Mon premier lan tait de me mettre
aussi de la partie et d'aider. La chose et paru singulire, et je ne
sais quelle fausse honte m'arrta. Mais, chaque jour, j'assistais, au
moins de mes voeux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes
filles (rarement jolies, mais charmantes) n'avaient point le court jupon
rouge de l'ancien costume des ctes, mais de longues robes; elles
taient pour la plupart affines de race et d'esprit, et plusieurs fort
dlicates; elles tenaient de la demoiselle. Courbes sur cette oeuvre
rude filiale, et, partant, releves, elles n'taient pas sans grce ni
fiert; leur jeune coeur, dans ce trs-pnible effort, ne donnait  la
faiblesse pas une plainte, pas un soupir.

Ce petit quai de galets, trs-petit, est encore trop grand. J'y voyais
nombre de barques abandonnes, inutiles. La pche est devenue strile.
Le poisson a fui. tretat languit, prit, prs de Dieppe languissante.
De plus en plus, il est rduit  la ressource des bains; il attend sa
vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantt lous, tantt
vides, rapportent un jour, et l'autre appauvrissent. Ce mlange avec
Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un flau
pour le pays.

Nos populations normandes, qui dcouvrirent l'Amrique, qui, ds le
quatorzime sicle, conquirent la cte d'Afrique, de moins en moins
aiment la mer. Beaucoup tournent dsormais le dos  la cte et regardent
vers l'intrieur. Le descendant de celui qui jadis lana le harpon se
rsigne au mtier de femme, devient un cotonnier blme de Montville ou
de Bolbec.

C'est  la science,  la loi, d'arrter cette dcadence. La premire,
par sa direction habile, si elle est fermement suivie, crera l'conomie
de la mer et reconstituera la pche, cole de la marine. La seconde,
moins exclusivement influence de l'intrt de la terre, gardera dans le
marin la fleur du pays, lite  part, nullement comparable aux grandes
masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans
telles circonstances, qui trancheraient le noeud du monde.

Telle tait ma rverie sur ce petit quai d'tretat dans le sombre t de
1860, o la pluie tombait  flots, pendant que le dur cabestan grinait,
que la corde criait, que la barque montait lentement.

Elle trane aussi, celle du sicle, et elle a peine  monter. Il y a
lenteur, il y a fatigue, comme en 1730. Il serait bon qu'on aidt et
qu'on se mt  la barre. Mais plusieurs perdent le temps, jouent aux
coquilles, aux cailloux.

On dit que Scipion, le vainqueur de Carthage, et Trence, captif chapp
de ce naufrage d'un monde, ramassaient des coquilles au bord de la mer,
bons amis dans l'indiffrence et dans l'abandon du pass. Ils y
gotaient ce bonheur d'oublier, d'effacer la vie, de redevenir enfants.
Rome ingrate, Carthage dtruite, leurs deux patries, leur pesaient peu,
ne laissant gure trace  leur me, pas plus que la ride du flot.

Nous, ce n'est pas l notre voeu. Nous ne voulons pas tre enfants. Nous
ne voulons pas oublier, mais de persvrante ardeur, aider la manoeuvre
pnible de ce grand sicle fatigu. Nous voulons remonter la barque, et
pousser de nos fortes mains au cabestan de l'avenir.




VII

VITA NUOVA DES NATIONS


Pendant que j'achevais ce livre, en dcembre 1860, la ressuscite,
l'Italie, notre glorieuse mre  tous, m'envoie de belles trennes. Une
nouvelle, une brochure, m'arrivent de Florence.

C'est un pays d'o il nous vient souvent de grandes nouvelles: en 1300,
celle de Dante; en 1500, celle d'Amerigo; en 1600, Galile. Quelle sera
donc aujourd'hui la nouvelle de Florence!

Oh! bien petite en apparence! Mais qui sait? immense par les rsultats!
C'est un discours de quelques pages, un opuscule mdical; le titre n'a
rien qui attire; il loignerait plutt. Et pourtant il y a l un germe
de consquence incalculable, et qui peut changer le monde.

En regard du titre, je vois le portrait de deux enfants, l'un mort et
l'autre mourant aux hpitaux de Florence. L'auteur est le mdecin, qui
(chose rare) avait tellement pris  coeur ses petits malades, pauvres
enfants inconnus, qu'il a voulu crire sa douleur et ses regrets.

Le premier, de sept ou huit ans, de fine et austre noblesse, dans
l'amertume, ce semble, d'un grand destin inachev, a sur l'oreiller une
fleur. Sa mre, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en
apportait en venant le voir; il les gardait avec tant de soin, tant de
religion, qu'on lui a laiss celle-ci.

L'autre, plus petit, dans la grce attendrissante de son ge de quatre
ou cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier
rve. Ces enfants avaient tmoign de la sympathie l'un pour l'autre.
Sans pouvoir parler, ils aimaient  se voir,  se regarder, et le
compatissant mdecin les avait fait placer en face l'un de l'autre. Il
les a rapprochs dans la gravure comme ils l'ont t en mourant.

C'est une chose tout italienne. On se garderait bien ailleurs de se
montrer faible et tendre; on craindrait le ridicule. En Italie, point.
Le docteur crit devant le public tout comme s'il tait seul. Il
s'panche sans rserve avec une abondance, une sensibilit fminine qui
fait sourire et pleurer. Il faut avouer aussi que la langue y fait
beaucoup, langue charmante de femmes et d'enfants, si tendre, et
pourtant brillante, jolie dans la douleur mme. C'est une pluie de
larmes et de fleurs.

Puis il s'arrte et s'excuse. S'il a parl ainsi, ce n'est pas sans
cause. C'est que ces enfants ne seraient pas morts _si on avait pu les
envoyer  la mer_. Conclusion: il faudrait tablir  la cte un hospice
d'enfants.

Voil un homme bien habile. Il a pris le coeur. Tout suivra. Les hommes
sont attentifs, touchs, les dames en pleurs. Elles prient, elles
veulent, elles exigent. On ne peut rien leur refuser. Sans attendre le
gouvernement, une libre socit fonde sur-le-champ les _Bains d'enfants_
 Viareggio.

On connat cette belle route, ce demi-cercle enchanteur que fait la
Mditerrane quand on a quitt l'pret de Gnes, qu'on a dpass la
rade magnifique de la Spezzia, et qu'on s'enfonce sous les oliviers
virgiliens de la Toscane.  mi-chemin de Livourne, une cte conquise sur
la mer offre le petit port solitaire que consacre dsormais la charmante
fondation.

Florence a eu l'initiative de la charit sur toute l'Europe, des
hospices avant l'an 1000. En 1287, quand la divine Batrix inspira
Dante, son pre fonda celui de S. Maria Nuova. Luther, dans son voyage,
peu favorable  l'Italie, n'admire pas moins ses hpitaux, les belles
dames italiennes qui, voiles, sans gloriole, allaient y servir les
malades.

* * *

La nouvelle fondation sera pour l'Europe un modle. Nous devons cela aux
enfants. La vie d'enfer que nous menons, cette vie de travail terrible
et d'excs plus meurtriers, c'est sur eux qu'elle retombe.

On ne peut se dissimuler la profonde altration dont sont visiblement
atteintes nos races de l'Occident. Les causes en sont nombreuses. La
plus frappante, c'est l'immensit, la rapidit croissante de notre
travail. Elle est force pour la plupart, impose par le mtier. Mais
ceux mme  qui le mtier ne commande pas ne se prcipitent pas moins.
Je ne sais quelle ardeur d'aller de plus en plus vite est maintenant
dans le temprament, l'humeur, l'cret du sang. Tous les sicles furent
paresseux, striles, si on les compare. Nos rsultats sont immenses.
Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences,
d'arts, d'inventions, d'ides, de produits, dont nous inondons le globe,
le prsent, mme l'avenir. Mais  quel prix tout cela? Au prix d'une
effusion pouvantable de force, d'une dpense crbrale qui d'autant
nerve la gnration. Nos oeuvres sont prodigieuses et nos enfants
misrables.

Notez que ce grand effort, cette excessive production, c'est le fait
d'un petit nombre. L'Amrique fait peu, l'Asie rien. Et dans l'Europe
elle-mme tout se fait par quelques millions d'hommes de l'extrme
Occident. Les autres rient de les voir s'user et croient les remplacer.
Pauvres barbares, pensez-vous donc que tel Russe ou tel pionnier des
tats-Unis de l'Ouest sera demain un artiste, un mcanicien d'Angleterre
ou un opticien de Paris? Nous sommes tels par raffinement et l'ducation
des sicles. Une longue tradition est en nous. Qu'adviendra-t-il si nous
mourons? Nul n'est prt pour nous succder.

Ce travail exterminateur, ce suicide de fcondit, s'il nous plat de
l'accepter pour l'intrt du genre humain, nous ne pouvons en conscience
vouloir y perdre nos enfants et les enterrer avec nous. Et c'est
pourtant ce qui arrive. Ils naissent tout prpars; ils ont nos arts
dans le sang, mais aussi notre fatigue. D'effrayante prcocit, ils
savent, ils peuvent, ils feraient. Mais ils ne font rien; ils meurent.

L'enfance de l'homme, comme celle des plantes et de toute chose, a
besoin de repos, d'air, de douce libert. Ici tout lui est contraire,
nos mrites autant que nos vices. Tout semblerait combin pour touffer
les enfants. Les aimons-nous? Oui, sans doute. Et cependant nous les
tuons. Une socit si agite, si violente, c'est (qu'elle le sache ou
non) une vraie guerre  l'enfance.

Il est des moments surtout dans son dveloppement, des crises o elle
tient  un fil. La vie a l'air d'hsiter, de se demander: Durerai-je!
 ces moments dcisifs, notre contact, le sjour des villes et la vie
des foules, pour ces cratures chancelantes, c'est la mort. Ou (pis
encore) c'est l'entre d'une longue carrire de maladies. Un misrable
commence qui, tombant, se relevant, retombant, les trois quarts du temps
se tranera  la charge de la charit publique.

Il faut couper court  cela. Il faut prvoir. Il faut tirer l'enfant de
ce milieu funeste, l'ter  l'homme, le donner  la Nature, lui faire
aspirer la vie dans les souffles de la mer. L'enfant malade y gurirait.
L'enfant trouv y grandirait. Affermi, fortifi, plus d'un y prendrait
une vocation maritime; au lieu d'un ouvrier dbile, d'un habitu
d'hpital, l'tat aurait un robuste et hardi marin.

* * *

Du reste, pourquoi l'tat? Florence nous a prouv que coeur royal vaut
royaut. La femme est une royaut. Il lui appartient d'ordonner.

Si j'tais une belle jeune dame, je sais bien ce que je ferais. J'aurais
ma magnificence, mon luxe, et je dirais un jour, dans ces moments o
l'amour atteste, proteste, jure, prouve le besoin de donner, je dirais:
Je vous prends au mot. Mais ne croyez pas m'amuser avec les prsents
ordinaires. Je hais vos gros cachemires d'aujourd'hui qu'on fait dans
l'Inde sur les dessins de Londres. Je fais peu de cas des diamants. Les
diamants vont courir les rues. M. Berthelot, qui refait la nature en
partie double, qui cre tant de choses vivantes, bien plus aisment
encore va nous prodiguer les diamants.

J'aime le solide. Je veux une bonne maison  la cte, un peu abrite et
bien soleille, pour loger cinquante enfants. Il n'y faut pas grand
mobilier. Une fois tablis l, ils ne mourront pas de faim. Il n'y aura
pas une dame allant  la mer qui n'y aide avec grande joie. Si les
Batrix de Florence ont fond de telles maisons, pourquoi pas celles de
France? Est-ce que nous sommes moins belles, et vous autres moins
amoureux?

Si la mer m'a embellie, comme vous dites du matin au soir, vous lui
devez de donner un souvenir  son rivage. Et, si vous m'aimez, je
suppose que vous devez tre heureux d'tre encore ici de moiti, de
crer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit monde d'enfants
prs de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse
et de pur amour! qu'elle tmoigne, par une oeuvre vive, que nous fmes,
devant l'infini, unis d'une sainte pense.

* * *

Une femme ainsi commencerait. Et une autre continuerait, la mre
commune, la France. Nulle institution plus utile; nuls sacrifices mieux
placs. Mais il n'en faudrait pas beaucoup. Il suffirait d'y transfrer
quelques tablissements de l'intrieur. Ce serait un allgement. Car tel
de ces tablissements est d'immense dpense en pure perte; il pourrait
tre dfini une fabrique de malades qui toute la vie mendieront de
nouveaux secours.

Les Romains ne savaient pas ce que c'est que marchander en ce qui touche
la sant publique et la vie de tous. Quand on voit leur munificence,
leurs travaux pour amener des eaux salubres mme aux villes
secondaires, leurs prodigieux aqueducs, leurs Pont-du-Gard, etc., les
thermes immenses o la foule venait se baigner gratis (tout au plus pour
une obole), on sent leur haute sagesse. Ils eurent aussi les piscines
d'eau de mer, o l'on nageait. Ce qu'ils firent pour une plbe oisive et
improductive, hsiterions-nous  le faire pour sauver la race de ces
cratures uniques qui font tout le progrs du globe?

Je ne parle pas ici des enfants seuls, mais de tous. Chaque ville a
aujourd'hui dans son sein une autre ville encombre, c'est l'hpital, o
le travailleur dfaillant vient, revient sans cesse. Il cote ainsi
normment,  qui? aux autres travailleurs, qui, en dernire analyse,
portent toute dpense publique. Il meurt jeune, laisse les siens  leur
charge. Il serait bien plus ais de prvenir que de gurir. L'homme pour
qui l'on peut beaucoup, c'est moins le malade, que celui qui va le
devenir, qui est au bout de ses forces. Dix jours de repos  la mer le
remettraient, conserveraient un solide travailleur. Le transport, le
trs-simple abri d'un si court sjour d't, une table publique  bas
prix, coteraient infiniment moins qu'un long sjour d'hpital. Et
l'homme serait sauv, la famille et les enfants; un homme souvent
irrparable; car, je l'ai dit, chacun d'eux est la production tardive
d'une longue tradition d'industrie; il est lui-mme une oeuvre d'art, de
l'art humain, si inconnu, o l'humanit va s'levant, se formant, comme
puissance de cration.

Qui me donnera de voir cette lite de la terre, cette foule du peuple
inventeur, crateur et fabricateur, qui sue et s'use pour le monde,
reprendre incessamment ses forces  la grande piscine de Dieu! Toute
l'humanit en profite; elle fleurit du labeur norme de ceux-ci. Elle
leur doit toute jouissance, toute lgance, toute lumire. Elle prospre
de leurs bienfaits, vit de leur moelle et de leur sang. Qu'on donnt 
ceux-ci la rnovation de nature, l'air, la mer, un jour de repos, ce
serait une justice, un bienfait encore pour le genre humain,  qui ils
sont si ncessaires, et qui, demain, par leur mort, se trouvera
orphelin.

Ayez piti de vous-mmes, pauvres hommes d'Occident. Aidez-vous
srieusement, avisez au salut commun. La Terre vous supplie de vivre;
elle vous offre ce qu'elle a de meilleur, la Mer, pour vous relever.
Elle se perdrait en vous perdant. Car vous tes son gnie, son me
inventive. De votre vie, elle vit, et, vous morts, elle mourrait.

<THOUGHT>




NOTES


Le gros animal, la Terre, qui a pour coeur un aimant, a  sa surface un
tre douteux, lectrique et phosphorescent, plus sensible que lui-mme,
infiniment plus fcond.

Cet tre, qu'on nomme la Mer, est-ce un parasite du grand animal? Non.
Elle n'a pas une personnalit distincte et hostile. Elle fconde,
vivifie la Terre de ses vapeurs. Elle semble tre la Terre mme en ce
qu'elle a de plus productif, autrement dit son organe principal de
fcondit.

Voil des rves allemands. Est-ce  dire que tout y soit rve? Plus d'un
grand esprit, sans aller jusque-l, semble admettre pour la Terre, pour
la Mer, une sorte de personnalit obscure. Ritter et Lyell ont dit: La
Terre se travaille elle-mme. Serait-elle impuissante pour s'organiser?
Comment supposer que la force cratrice qu'on trouve en tout tre du
globe soit refuse au globe mme?

Mais comment le globe agit-il? comment aujourd'hui s'accrot-il? Par la
Mer et la vie marine.

La solution de ces hautes questions supposerait une tude profonde de sa
physiologie, que l'on n'a pas faite encore. Cependant, depuis vingt ans,
tout gravite de ce ct:

1 On a tudi le ct irrgulier, extrieur, des mouvements de la mer,
cherch la _loi des temptes_;

2 On a approfondi les mouvements propres  la Mer, _ses courants_, le
jeu de ses artres et de ses veines dont les premires lancent l'eau
sale de l'quateur aux ples, les secondes la ramnent dessale du ple
 l'quateur;

3 La troisime question, la plus intrieure, dont la nouvelle chimie
donnera l'claircissement, c'est celle de la nature propre du _mucus_
marin, de ce gluant glatineux qu'offre partout l'eau de mer, et qui
parat tre un liquide vivant.

C'est tout rcemment que la sonde de Brooke, et spcialement les
sondages du cble transatlantique, ont commenc  rvler le _fond_ de
la mer.

_Est-elle peuple_ dans ses profondeurs? On le niait; Forbes, James
Ross, y ont trouv partout la vie.

Avant ces belles dcouvertes, qui n'ont pas vingt annes de date, on ne
pouvait entreprendre le livre de la Mer. Celui de M. Hartwig en fut le
premier essai.

Pour moi, j'tais encore loin de cette ide, lorsqu'on 1845, prparant
mon livre _le Peuple_, je commenai en Normandie l'tude de la
population des ctes. Dans les quinze dernires annes, ce sujet vaste
et difficile a t grandissant pour moi et m'a suivi de plage en plage.

Le 1er livre, _un Regard sur les Mers_, n'est, comme ce titre
l'indique, qu'une promenade pralable. Toutes les matires importantes
reviendront dans les livres suivants.

J'en excepte deux, les _Mares_ et les _Phares_. Ici, mon guide
principal a t M. Chazallon; son important _Annuaire_, qui compte
aujourd'hui vingt volumes. Le premier est de 1859. Si l'on donnait une
couronne civique  celui qui sauve une vie humaine, combien n'en et-il
pas reu! Jusqu' lui, les erreurs sur les mares taient normes. Par
un travail immense, il a rectifi les observations pour prs de cinq
cents ports, de l'Adour  l'Elbe.--Son Annuaire donne sur les phares les
renseignements les plus prcis. Rapprochez-en l'expos clair et agrable
que M. de Quatrefages (_Souvenirs_) a fait du systme d'clairage de
Fresnel et Arago. L'admirable invention des phares  clipses est due 
Descroizilles et  Lemoine, tous deux de Dieppe. (V. M. Ferey.)

Pour les noms divers de la Mer (p. 3), voir Ad. Pictet, _Origines
indo-europennes_.--Sur l'eau, Introduction de l'_Annuaire des eaux de
France_ (par Deville); Aim, _Annales de chimie_, II, V, XII, XIII, XV;
Morren, _ibidem_, I, et Acad. de Bruxelles, XIV, etc.--Sur la salure de
la mer, Chapmann, cit par Tricaut, _Ann. d'hydrographie_, XIII, 1857;
et Thomassy, _Bulletin de la Socit gographique_, 4 juin 1860.

Page 19. _S. Michel en grve_. Je n'ai bien compris cette plage et les
questions qui s'y rattachent qu'en lisant dans la _Revue des Deux
Mondes_ les trs-beaux articles de M. Baude, si instructifs, pleins de
faits, pleins d'ides.

Je parle ailleurs de ses vues excellentes sur la pche.

En parlant de la Bretagne (ch. III, p. 25), j'aurais d remercier le
livre de Cambry, qui m'en a donn jadis la premire impression. Il faut
le dire dans l'dition que Souvestre a enrichie (et double, on peut le
dire) de ses notes et notices excellentes, qui faisaient ds lors
prvoir _les Derniers Bretons_. Dans plusieurs petits romans, admirables
de vrit, Souvestre a donn les meilleurs tableaux que l'on ait de nos
ctes de l'Ouest, spcialement pour le Finistre, et aussi pour les
parages voisins de la Loire. J'aurais t heureux de citer quelque chose
d'un si agrable crivain (d'un ami si regrettable). Mais je me suis
interdit dans ce petit livre toute citation littraire.

Le mot remarquable d'lie de Beaumont (ch. IV, p. 31) se trouve en tte
d'un article qui est un grand livre, son article _Terrains_, dans le
Dictionnaire de M. d'Orbigny.

CHAP. VII, p. 70. Ce que je dis de Royan et Saint-Georges, on le
retrouvera bien mieux dit dans les charmants livres de Pelletan, dans sa
_Naissance d'une ville_, et dans son _Pasteur du Dsert_. Ce pasteur
est, comme on sait, le grand-pre de Pelletan, le ministre Jarousseau,
admirable et hroque pour sauver ses ennemis. La petite maison qui
subsiste est un temple de l'humanit.

NOTES DU LIVRE II. _Gense de la Mer_.--CHAP. I. _Fcondit_.--Sur le
Hareng, voir l'anonyme hollandais, trad. par de Reste, tome I; Nol de
la Morinire, dans ses trs-bons ouvrages, imprims et indits:
Valenciennes, Poissons; etc.

CHAP. II. _Mer de lait_:--Bory de Saint-Vincent, _Dict. classique_,
articles _Mer_ et _Matire_; Zimmermann, _le Monde avant l'homme_. Ce
beau livre populaire est dans les mains de tout le monde.-- la p. 121,
je suis l'ouvrage de M. Bronn, que l'Acadmie des sciences a
couronn.--Sur l'innocuit des plantes de la mer, voir la Botanique de
Pouchet, livre de premier ordre. Pour les plantes qui se font animaux,
Vaucher, _Conferves_, 1803; Decaisne et Thuret, _Annales des sc. nat._,
1845, tomes III, XIV, XVI, et _Comptes de l'Acad._, 1853, tome XXXVI;
articles de Montagne, Dict. d'Orb.--Sur les volcans, voir Humboldt,
_Cosmos_, IVe partie, et Ritter, trad. par lise Reclus, _Revue
germ_., 30 novembre 1859.

CHAP. III. L'_Atome_. J'ai cit dans le texte les matres, Ehrenberg,
Dujardin, Pouchet (_Htrognie_). La gnration spontane vaincra  la
longue.

CHAP. IV, V, VI, etc. Pour monter dans tout ce livre  la vie
suprieure, j'ai pris pour fil conducteur l'hypothse de la
mtamorphose, sans vouloir srieusement construire une _chane des
tres_. L'ide de mtamorphose ascendante est naturelle  l'esprit, et
nous est en quelque sorte impose fatalement. Cuvier lui-mme avoue (fin
de l'Introduction aux Poissons) que, si cette thorie n'a pas de valeur
historique, elle en a une logique.--Sur l'_ponge_, voir Paul Gervais,
Dict. d'Orb., V, 325; Grant, dans Chenu, 307, etc.--Sur les _polypes,
coraux, madrpores_ (ch. IV et V), outre Forster, Pron, Darwin,
consulter aussi Quoy et Gaimard; Lamouroux, Polypes flexibles; Milne
Edwards, Polypes et ascities de la Manche, etc. Voir aussi sur le
calcaire les deux gologies de Lyell.

CHAP. VI. _Mduses, physalies_, etc. Voir Ehrenberg, Lesson, Dujardin,
etc. Forbes montre par les analogies vgtales que ces mtamorphoses
animales sont un phnomne trs simple: _Ann. of the Natural History_,
dc. 1844. Lire aussi ses excellentes dissertations: _Medus_, in-4,
1848.

CHAP. VII. L'_Oursin_. Voir spcialement les curieuses dissertations o
M. Caillaud a consign sa dcouverte.

CHAP. VIII. _Coquilles, nacre, perle_ (_Mollusques_).--L'ouvrage capital
est la _Malacologie de Blainville_. Sur la perle, Moebius de Hambourg,
_Revue germ._, 31 juillet 1858. J'ai consult trs-utilement sur ce
sujet notre clbre joaillier, M. Froment Meurice.--Si j'ai parl de la
perle comme parure essentielle de la femme, c'est qu'on a dcouvert
l'art de faire des perles naturelles. Toute femme, je n'en doute pas,
pourra bientt en porter.

CHAP. IX. _Le Poulpe_.--Cuvier, Blainville, Dujardin, _Ann. des sciences
nat_., 1re srie, tome V, p. 214, et IIe srie, tomes III, XVI et
XVIII; Robin et Second, Locomotion des Cphalopodes, _Revue de
zoologie_, 1849, p. 553.

CHAP. X. _Crustacs_.--Outre l'ouvrage capital et classique de M. Milne
Edwards, j'ai consult d'Orbigny et divers voyageurs. Voir le bel Atlas
de Dumont d'Urville.

CHAP. XI. _Poisson_.--L'Introduction de Cuvier, Valenciennes, article
_Poisson_ (Dict. d'Orbigny); c'est tout un livre, savant et excellent.
Sur l'anatomie, voir la clbre dissertation de Geoffroy. Ce que j'ai
dit sur les nids de poisson, je le dois  MM. Coste et Gerbe.

CHAP. XII et XIII. _Baleines, amphibies, sirnes_.--Lacpde est ici
loquent et instructif. Rien de meilleur que les articles de Boitard
(Dict. d'Orbigny).

NOTES DU LIVRE III. _Conqutes de la mer_.--Tout ce livre est
naturellement sorti de la lecture des voyageurs, depuis la primitive
histoire de Dieppe (Vitet, Estancelin), jusqu'aux dcouvertes rcentes.
Voir surtout Kerguelen, John Ross, Parry, Weddell, Dumont d'Urville,
James Ross, et Kane; Biol, _Journal des Savants_, et l'abrg judicieux,
lumineux, que M. Laugel a donn de ces voyages (_Revue des Deux
Mondes_). Sur la pche, outre le grand ouvrage de Duhamel, voir
Tiphaigne, _Histoire conomique des mers occidentales de France_, 1760.

CHAP. III. _Loi des temptes_; ajoutez aux livres cits dans le texte
l'excellent rsum de M. F. Julien (Courants, etc.), et le curieux
systme de M. Adhmar, sur un dplacement de la mer qui se ferait tous
les dix mille ans.

NOTES DU LIVRE IV. _Renaissance par la mer_.--Ds 1725, Marsigli semble
avoir souponn l'iode. En 1730, un ouvrage anonyme, _Comes domesticus_,
recommande les bains de mer.

La bibliographie de la mer serait infinie. Toutes les bibliothques
m'ont fourni des secours. Je me plais  citer, entre autres bons livres,
les Manuels et Guides de MM. Guadet, Roccas, Cochet, Ernst, etc. J'en ai
trouv de trs-rares (comme Russell)  l'cole de mdecine, beaucoup de
spciaux, d'trangers au Dpt de la marine (par exemple, _la
Mditerrane_ de Smith, 1854); je ne puis assez reconnatre l'obligeance
de M. le directeur, celle de M. le bibliothcaire, qui m'a souvent
indiqu des livres peu connus.

Sur la dgnrescence des races, voir Morel (1857); Magnus Huss,
Alcoholismus (1852), etc.

Je dois la connaissance de la brochure du docteur Barellay (_Ospizi
marini_)  mon illustre ami Montanelli, et aux charmants articles de M.
dall' Ongaro.

Mon savant ami, le docteur Lortet, de Lyon, en recevant la premire
dition de cet ouvrage, m'crit: Pour les enfants tiols, j'ai obtenu
de bons rsultats d'une exposition prolonge  la lumire (une lumire
vive, excitante). Il faudrait une plage mditerranenne, que l'enfant y
vct nu; n'ayant que la tte couverte et le caleon, qu'il se roult
dans la mer, dans le sable chaud.  proximit, un hangar, une sorte de
serre, qui, ferme de fentres pour les jours froids, n'en recevrait pas
moins le soleil.

_P.-S._ J'apprends avec bonheur que l'administration parisienne de
l'Assistance publique cre en ce moment un tablissement de ce genre.
Qu'il me soit permis d'exprimer mes voeux:

Le premier, c'est qu'on ne centralise pas les enfants dans un mme lieu;
qu'on ne fasse pas un Versailles, une fondation fastueuse, mais
plusieurs petits tablissements dans des stations diffrentes, o les
jeunes malades soient rpartis selon la diffrence des maladies et des
tempraments.

Mon second voeu, c'est que cette cration, pour tre durable, profite 
l'tat, loin de lui tre onreuse; que les enfants trouvs que l'on y
placerait, les convalescents valides, les malades rtablis, soient
employs, selon les lieux, aux travaux les moins fatigants des ports et
de la navigation, aux mtiers qui s'y rattachent, qu'ils y prennent
l'habitude et le got de la vie marine. Lorsque des populations
malheureusement trop nombreuses de pcheurs et de matelots tournent le
dos  la mer et se font industrielles, il faut suppler  cette
dsertion. Il faut faire des hommes tout neufs, qui n'aient pas entendu
dbattre dans la cabane paternelle les profits de la vie prudente,
abrite, de l'intrieur.

Il faut que l'adoption de la France cre un peuple de marins qui, vou
d'avance  son mtier hroque, le prfre  tout; qui, ds les
premires annes, berc par la Mer, n'aime que cette grande nourrice et
ne la distingue pas de la Patrie elle-mme.

FIN

* * *

MICHEL LVY FRRES, DITEURS

OUVRAGES DE J. MICHELET

FORMAT IN-8

PRCIS DE L'HISTOIRE MODERNE, nouvelle dition.             1 vol.
GUERRES DE RELIGION. 3e dition.                            1 --
HENRI IV ET RICHELIEU. 2e dition.                          1 --
RICHELIEU ET LA FRONDE. 2e dition.                         1 --
LOUIS XIV ET LA RVOCATION DE L'DIT DE NANTES. 3e dition. 1 --
LOUIS XIV ET LA DUC DE BOURGOGNE.                           1 --
LOUIS XV (1724-1757).                                       1 --
LOUIS XV ET LOUIS XVI, nouvelle dition.                    1 --
HISTOIRE DU XIXe SICLE. -- ORIGINE DES BONAPARTES.         1 --

FORMAT GRAND IN-18

L'AMOUR. 8e dition.                                        1 --
BIBLE DE L'HUMANIT. 2e dition.                            1 --
LA FEMME. 3e dition.                                       1 --
LES FEMMES DE LA RVOLUTION.                                1 --
LA MER. 4e dition.                                         1 --
LE PRTRE, LA FEMME ET LA FAMILLE. Nouvelle dition.        1 --

PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.





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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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individual work is in the public domain in the United States and you are
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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1.F.

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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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