The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (2/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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Title: Souvenirs de Madame Louise-lisabeth Vige-Lebrun (2/3)

Author: Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

Release Date: October 12, 2007 [EBook #23020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              SOUVENIRS
                                 DE
                      MADAME LOUISE-LISABETH
                            VIGE-LEBRUN,


              DE L'ACADMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
                 DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
                      DE PARME ET DE BOLOGNE,
        DE SAINT-PTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENVE ET AVIGNON.


                           En crivant mes Souvenirs, je me rappellerai
                           le temps pass, qui doublera pour ainsi
                           dire mon existence.
                                                        J.-J. Rousseau.



                             TOME SECOND



                                PARIS,
                      LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
                        RUE DE SEINE, 14 BIS.

                                1835.

[Illustration.]




AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.


La mort de la bonne et aimable princesse Kourakin, que le cholra vint
enlever  Ptersbourg en 1831, m'avait fait renoncer pendant long-temps
 toute ide de continuer mes _Souvenirs_, pour lesquels cependant
j'avais dj rassembl les matriaux ncessaires. Les instances de mes
amis m'ayant fait consentir l'an dernier  reprendre ce travail, le
lecteur ne sera pas surpris de voir mon second volume crit dans une
autre forme que le premier, puisque je n'ai point eu le bonheur
d'achever le rcit de ma vie pour celle qui me l'avait fait
entreprendre.




CHAPITRE PREMIER.

Turin, Porporati, le Corrge.--Parme, M. de Flavigni, les glises,
l'Infante de Parme.--Modne.--Bologne.--Florence.


Aprs avoir travers Chambry, j'arrivai  Turin extrmement fatigue de
corps et d'esprit, car une pluie battante m'avait empche, pendant
toute la route, de descendre pour marcher un peu, et je ne connais rien
de plus ennuyeux que les voiturins qui cheminent constamment au pas.
Enfin, mon conducteur me dposa dans une trs mauvaise auberge. Il tait
neuf heures du soir; nous mourions de faim; mais comme il ne se trouvait
rien  manger dans la maison, ma fille, sa gouvernante et moi, nous
fmes obliges de nous coucher sans souper.

Le lendemain de trs bonne heure, je fis prvenir de mon arrive le
clbre Porporati[1], que j'avais beaucoup vu pendant son sjour 
Paris. Il tait alors professeur  Turin, et il vint aussitt me faire
une visite. Me trouvant si mal dans mon auberge, il me pria avec
instance de venir loger chez lui, ce que je n'osai d'abord accepter;
mais il insista sur cette offre avec une vivacit si franche, que je
n'hsitai plus, et faisant porter mes paquets, je le suivis aussitt
avec mon enfant. Je fus reue par sa fille, ge de dix-huit ans, qui
logeait avec lui, et qui se joignit  son pre pour avoir de moi tous
les soins imaginables pendant les cinq ou six jours que je passai dans
leur maison.

tant presse de continuer ma route vers Rome, je ne voulus voir
personne  Turin. Je me contentai de visiter la ville et de faire
quelques excursions dans les beaux sites qui l'environnent. La ville est
fort belle; toutes les rues sont parfaitement alignes et les maisons
bties rgulirement. Elle est domine par une montagne appele la
Superga, lieu de spulture, destine aux rois de Sardaigne.

Porporati me conduisit d'abord au muse royal, o j'admirai une
collection de superbes tableaux des diverses coles, entre autres celui
_de la femme hydropique_ de Grard Dow[2], qu'on peut appeler un
chef-d'oeuvre dans son genre, et plusieurs tableaux admirables de
Vandick, parmi lesquels je dois citer celui qui reprsente une famille
de bourguemestres, dont les figures sont d'un pied et demi de hauteur.
Il est certain que Vandick a pris plaisir  faire ce tableau si
remarquable; car, non seulement les ttes et les mains, mais les
draperies, les moindres accessoires, tout est fini et tout est parfait,
tant pour le coloris que pour l'excution. Vandick, au reste, tenait la
plus grande place dans ce muse du roi, o je trouvai peu de tableaux
des matres d'Italie.

Porporati voulut aussi me mener au spectacle. Nous allmes au grand
thtre, et l, j'aperus aux premires loges le duc de Bourbon et le
duc d'Enghien que je n'avais point vus depuis bien long-temps. Le pre
alors paraissait encore si jeune, qu'on l'aurait cru le frre de son
fils.

La musique me fit grand plaisir, et comme je demandais  Porporati si sa
ville renfermait beaucoup d'amateurs des arts, il secoua la tte et me
dit: Ils n'en ont aucune ide, et voici ce qui vient de m'arriver ici:
un trs grand personnage, ayant entendu dire que j'tais graveur, est
venu dernirement chez moi pour me faire graver son cachet.

Cette petite anecdote suffit, je l'avoue, pour me donner une mince
opinion des habitans de Turin sous le rapport des arts.

Je quittai mes aimables htes pour aller  Parme.  peine tais-je
arrive dans cette dernire ville, que je reus la visite du comte de
Flavigny, qui y sjournait alors comme ministre de Louis XVI. M. de
Flavigny avait soixante ans au moins; je ne l'avais jamais rencontr en
France; mais son extrme bont et la grce qu'il mit  m'obliger en tout
me le firent bientt connatre et apprcier. Sa femme aussi combla de
soins ma fille et moi, et leur socit me fut de la plus agrable
ressource dans une ville o je ne connaissais personne.

M. de Flavigny me fit voir tout ce que Parme offrait de remarquable.
Aprs avoir t contempler le magnifique tableau du Corrge, _la Crche_
ou _la Nativit_[3], je visitai les glises, dont les ouvrages de ce
grand peintre sont aussi le plus admirable ornement. Je ne pus voir tant
de tableaux divins sans croire  l'inspiration que l'artiste chrtien
puise dans sa croyance: la fable a sans doute de charmantes fictions;
mais la posie du christianisme me semble bien plus belle.

Je montai tout au haut de l'glise Saint-Jean; l, je m'tablis dans le
cintre pour admirer de prs une coupole o le Corrge a peint plusieurs
anges dans une gloire, entours de nuages lgers. Ces anges sont
rellement clestes; leurs physionomies, toutes varies, ont un charme
impossible  dcrire. Mais, ce qui m'a le plus surpris, c'est que les
figures sont d'un fini tel, qu'en les regardant de prs, on croit voir
un tableau de chevalet sans que cela nuise en rien  l'effet de cette
coupole, vue du bas de l'glise.

On peut admirer aussi dans l'glise de Saint-Antoine, en entrant 
gauche, une autre figure de ce grand peintre, la plus gracieuse que je
connaisse, et d'une couleur inimitable.

J'ai remarqu dans la bibliothque de Parme un buste antique d'Adrien,
trs bien conserv, quoiqu'il ait t dor. Un petit Hercule en bronze
d'un travail fort prcieux, un petit Bacchus charmant, beaucoup de
mdaillons antiques, etc., etc.; mais le Corrge!... le Corrge est la
grande gloire de Parme.

M. le comte de Flavigny me prsenta  l'infante (soeur de
Marie-Antoinette), qui tait beaucoup plus ge que notre reine, dont
elle n'avait ni la beaut ni la grce. Elle portait le grand deuil de
son frre l'empereur Joseph II, et ses appartemens taient tout tendus
de noir; en sorte qu'elle m'apparut comme une ombre, d'autant plus
qu'elle tait fort maigre et d'une extrme pleur.

Cette princesse montait tous les jours  cheval. Sa faon de vivre comme
ses manires taient celles d'un homme. En tout, elle ne m'a point
charme, quoiqu'elle m'ait reue parfaitement bien.

Je ne sjournai que peu de jours  Parme; la saison avanait, et j'avais
les montagnes de Bologne  traverser. J'tais donc trs presse de me
mettre en route; mais l'excellent M. de Flavigny me fit retarder mon
dpart de deux jours, parce qu'il attendait un ami auquel il dsirait me
confier, ne voulant pas que je traversasse les montagnes seule avec ma
fille et la gouvernante. Cet ami (M. le vicomte de Lespignire) arriva,
et je fus remise  ses soins. Son voiturin suivait le mien, en sorte que
je voyageai avec la plus grande scurit jusqu' Rome.

Je m'arrtai trs peu  Modne, jolie petite ville, qui me parut fort
agrable  habiter. Les rues sont bordes de longs portiques qui mettent
les pitons  l'abri de la pluie et du soleil. Le palais a un aspect
grandiose et lgant. Il renferme plusieurs beaux tableaux, un de
Raphal et plusieurs de Jules Romain, la Femme adultre du Titien, etc.,
etc. On y voit aussi quantit de curiosits remarquables et des dessins
des plus grands matres italiens; quelques statues antiques, un grand
nombre de belles mdailles, ainsi que des cames en agate trs prcieux.

La bibliothque est fort belle; elle contient, m'a-t-on dit, trente
mille volumes, beaucoup d'ditions trs rares et des manuscrits.

Le thtre rappelle les amphithtres des anciens. Les remparts sont la
promenade habituelle; mais les campagnes qui bordent les grands chemins
sont charmantes, riches et bien cultives.

Aprs avoir travers les montagnes qui ont bien quelque chose
d'effrayant, car le chemin est trs troit et trs escarp, et bord de
prcipices, ce qui m'engagea  en faire une partie  pied, nous
arrivmes  Bologne. Mon dsir tait de passer au moins une semaine dans
cette ville pour y admirer les chefs-d'oeuvre de son cole, regarde
gnralement comme une des premires de l'Italie, et pour visiter tant
de magnifiques palais dont elle est orne. Tandis que, dans cette
intention, je me pressais de dfaire mes paquets,--Hlas! madame, me dit
l'aubergiste, vous prenez une peine inutile; car, tant Franaise, vous
ne pouvez passer qu'une nuit ici.

Me voil au dsespoir, d'autant plus que dans le moment mme, je vis
entrer un grand homme noir, costum tout--fait comme Bartholo, ce qui
me le fit reconnatre aussitt pour un messager du gouvernement papal.
Ses habits, son visage ple et srieux, lui donnaient un aspect qui me
fit tout--fait peur. Il tenait  la main un papier, que je pris
naturellement pour l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre
heures.--Je sais ce que vous venez m'apprendre, signor, lui dis-je d'un
air assez chagrin.--Je viens vous apporter la permission de rester ici
tant qu'il vous plaira, madame, rpondit-il.

On juge de la joie que me donna une aussi bonne nouvelle, et de mon
empressement  profiter de cette faveur[4]. Je me rendis aussitt 
l'glise de Sainte-Agns, o se trouve plac le tableau du martyre de
cette sainte, peint par le Dominicain. La jeunesse, la candeur est si
bien exprime sur le beau visage de sainte Agns, celui du bourreau qui
la frappe d'un poignard forme un si cruel contraste avec cette nature
toute divine, que la vue de cette admirable tableau me saisit d'une
pieuse admiration.

Je m'tais agenouille devant le chef-d'oeuvre, et les sons de l'orgue me
faisaient entendre l'ouverture d'_Iphignie_ parfaitement bien excute.
Le rapprochement involontaire que je fis entre la jeune victime des
paens et la jeune victime chrtienne, le souvenir du temps si calme et
si heureux o j'avais entendu cette mme musique, et la triste pense
des maux qui pesaient alors sur ma malheureuse patrie, tout oppressa mon
coeur au point que je me mis  pleurer amrement et  prier Dieu pour la
France. Heureusement j'tais seule dans l'glise, et je pus y rester
long-temps, livre aux motions si vives qui s'taient empares de mon
ame.

En sortant, j'allai visiter plusieurs des palais qui renferment les
chefs-d'oeuvre des grands matres de l'cole de Bologne, plus fconde
qu'aucune autre cole italienne. Il faudrait des volumes pour dcrire
les beauts dont le Guide, le Guerchin, les Carraches, le Dominicain,
ont orn ces pompeuses habitations. Dans l'un de ces palais, le custode
me suivait, s'obstinant  me nommer l'auteur de chaque tableau. Cela
m'impatientait beaucoup, et je lui dis doucement qu'il prenait une peine
inutile; que je connaissais tous ces matres. Il se contenta donc de
continuer seulement  m'accompagner; mais comme il m'entendait
m'extasier devant les plus beaux ouvrages en nommant le peintre, il me
quitta pour aller dire  mon domestique:--Qui donc est cette dame? j'ai
conduit de bien grandes princesses, mais je n'en ai jamais vue qui s'y
connaisse aussi bien qu'elle.

Le palais Caprara renferme, dans sa premire galerie, des trophes
militaires indiens et turcs, dont plusieurs sont la dpouille de
gnraux vaincus par la famille Caprara. Le portrait du plus clbre
guerrier de ce nom est au bout de la galerie, qui, je crois, est unique
dans son genre.

On voit, dans la seconde galerie, une tte de prophte et la Sibylle de
Cumes du Guerchin, dans son meilleur temps; une Ascension du Dominicain,
quelques ttes de Carlo Dolce et du Titien; une Sainte Famille du
Carrache, et deux petits ronds de l'Albane, d'une grande finesse.

Le palais Bonfigliola possde un beau Saint Jrme de l'Espagolet, une
Sibylle du Guide, appuye sur sa main, tenant son papyrus; et plusieurs
autres chefs-d'oeuvre.

Le palais Zampieri: Henri IV et Gabrielle de Rubens; dans la salle
d'Annibal Carrache, la Dposition du Christ, effet de nuit, superbe
tableau. Le portrait de Louis Carrache, peint par lui-mme. Un plafond
du Guerchin reprsentant Hercule qui touffe Ante, et le Dpart d'Agar,
beau tableau, plein d'expression. C'est dans ce palais que l'on voit le
chef-d'oeuvre du Guide, saint Pierre et saint Paul causant ensemble. Ce
tableau runit toutes les perfections; les moindres dtails y sont d'une
telle vrit, que ces deux figures font illusion au point qu'on croit
les entendre parler. C'est bien certainement ce que le Guide a fait de
plus beau.

Trois jours aprs mon arrive (le 3 novembre 1789), j'avais t reue
membre de l'Acadmie et de l'Institut de Bologne. M. Bequetti, qui en
tait le directeur, vint m'apporter lui-mme mes lettres de rception.

Je me consolais d'abandonner tant de chefs-d'oeuvre par l'ide de tous
ceux que j'allais trouver  Florence. Aprs avoir travers les Apennins
et les montagnes arides de _Radico Fani_, nous parcourmes un pays plein
de belles cultures, qui est la limite de la Toscane.  droite du chemin,
on me montra un petit volcan, qui s'enflamme  l'approche d'une lumire,
et que l'on nomme _Fuoco di Lagno_. Plus loin, le chemin s'tant lev,
je dcouvris Florence, situe au fond d'une large valle, ce qui d'abord
me parut triste; car j'aime beaucoup que l'on btisse sur les hauteurs;
mais sitt que j'entrai dans la ville, je fus surprise et charme de sa
beaut.

Aprs m'tre installe dans l'htel qu'on m'avait indiqu, je dbutai
par aller, avec ma fille et le vicomte de Lespignire, me promener sur
une montagne des environs, d'o l'on dcouvre une vue magnifique, et sur
laquelle se trouvent beaucoup de cyprs. Ma fille, en les regardant, me
dit: Ces arbres-l invitent au silence. Je fus si surprise qu'un
enfant de sept ans pt avoir une ide de ce genre, que je n'ai jamais
oubli cela.

Malgr le dsir extrme que j'avais d'arriver  Rome, il m'tait
impossible de ne pas sjourner un peu dans cette charmante ville.
J'allai voir avant tout la clbre galerie que les Mdicis ont enrichie
avec tant de magnificence. En entrant par le vestibule, on aperoit
d'abord une quantit de tombeaux antiques[5]; et contre la porte, se
trouve place la fameuse statue du Gladiateur. De ce vestibule, on entre
dans la galerie qui renferme tant de superbes statues. La Vnus de
Mdicis, les deux Lutteurs, le Remouleur, un jeune Faune, le Satyre et
le Bacchus de Jean de Bologne, et la belle scne de la Niob. Ces
principales figures ornent la salle de la tribune, qui est aussi dcore
par plusieurs beaux tableaux, dont trois sont de Raphal, un d'Andr del
Sarte, et d'autres de divers grands matres. Dans une seconde salle, on
voit en sculpture: Euphrosine couche, Alexandre mourant; en peinture:
une Vnus du Titien, un trs beau Vanderveft, de superbes paysages de
Salvator Rosa, et cent autres chefs-d'oeuvre que je ne cite point; car il
faudrait un volume pour entrer dans quelques dtails sur toutes les
richesses que j'eus le bonheur d'admirer dans ce lieu de dlices pour un
artiste.

J'allai le lendemain au palais Pitti, o, dans la premire salle, je
distinguai surtout la Charit, peinte par le Guide, le portrait d'un
philosophe par Rembrandt, un tableau  la fois trs fin et trs
vigoureux de Carlo Dolce, une sainte famille de Louis Carrache, et la
vision d'zchiel, admirable petit tableau de Raphal. On y remarque
aussi le portrait d'une femme habille en satin cramoisi, peint par le
Titien avec autant de vigueur que de vrit.

La seconde salle renferme quatre beaux tableaux du vieux Palme; et de
Rubens, un grand tableau allgorique, une Sainte Famille, ainsi que son
tableau des Philosophes, qui est superbe; le portrait d'un cardinal,
peint par Vandick, dont la belle couleur et la grande vrit sont
remarquables. C'est aussi dans cette salle que l'on voit la Madone  la
Seggiola, Lon X et Jules II, par Raphal, trois chefs-d'oeuvre, si
dignes de leur haute renomme.

On trouve dans la troisime salle un grand et beau tableau d'Andr del
Sarte reprsentant la Vierge, Jsus et saint Jrme; Paul III, du
Titien, admirable de vrit; un tableau allgorique, deux paysages, et
la fameuse fte de village, par Rubens; enfin, une Sainte Famille assise
sur des ruines, magnifique tableau de Raphal.

Dans le jardin du palais Pitti, au-dessus d'un bassin qui a vingt pieds
de diamtre, on voit une statue colossale de Neptune, et trois Fleuves
qui versent de l'eau en abondance; toutes ces figures, d'une trs belle
composition, sont de Jean de Bologne.

Ds que je pus m'arracher  la jouissance de parcourir la galerie des
Mdicis et le palais Pitti; j'allai voir les autres beauts que renferme
Florence. D'abord, les portes du baptistre de _Guilberti_, dont les
sujets, en dix compartimens, sont d'une composition admirable. Ces
sujets sont pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Le relief des
figures, le style des draperies, les accessoires, arbres, fabriques,
tout est d'une excution si parfaite, qu'on pourrait en faire des
tableaux, car il n'y manque que la couleur; aussi Michel-Ange les
nommait-il les portes du paradis.

 l'glise de Saint-Laurent, je m'arrtai long-temps dans la chapelle
des Mdicis, dont plusieurs tombeaux ont t excuts d'aprs les
dessins de Michel-Ange. On ne peut rien voir de plus beau que ces
tombeaux. Quelques-uns sont en granit oriental, d'autres en granit
gyptien. Dans des niches en marbre noir on a plac des statues en
bronze dor. C'est dans l'glise Santa-Croce que se trouve le mausole
de Michel-Ange. L, il faut se prosterner.

Je suis monte au clotre de l'Annonciate, peint par Andr del Sarte.
Ces diverses compositions sont d'un style simple, qui convient au sujet,
et qui tient mme de l'antique. Les figures pleines d'expression et de
vrit sont d'une excellente couleur. Il est bien malheureux que l'on
n'ait pas soign ces chefs-d'oeuvre, qui auraient suffi  la rputation
de ce grand peintre. La Vierge, nomme la _Madona del Sacco_, est
divine. On la prendrait pour une vierge de Raphal.

On sent bien que je ne pouvais quitter Florence sans aller au palais
Altoviti pour voir le beau portrait que Raphal a fait de lui-mme. Ce
portrait a t mis sous verre afin de le conserver, et cette prcaution
a fait noircir les ombres, mais tous les clairs de la chair sont rests
purs et d'une belle couleur. Les traits du visage sont rgulirement
beaux, les yeux charmans, et le regard est bien celui d'un observateur.

Je ne ngligeai pas de visiter la bibliothque des Mdicis, qui possde
les manuscrits les plus rares. Il s'y trouve d'anciens missels dont les
marges  gauche sont peintes dans la perfection; ces sujets saints sont
rendus en miniature avec des couleurs et un fini admirables.

Le jour que j'allai visiter la galerie o se trouvent les portraits des
peintres modernes peints par eux-mmes, on me fit l'honneur de me
demander le mien pour la ville de Florence, et je promis de l'envoyer
quand je serais arrive  Rome. Je remarquai avec un certain orgueil
dans cette galerie celui d'Angelica Kaufmann, une des gloires de notre
sexe.

Tout le temps de mon sjour  Florence fut un temps d'enchantement.
J'avais fait connaissance avec une dame franaise, la marquise de
Venturi, qui me comblait d'amitis et d'obligeances. Les soirs, elle me
menait promener sur les bords de l'Arno, o arrivent,  une certaine
heure, une quantit de voitures lgantes et de beau monde, dont la
prsence animait ce lieu charmant. Ces promenades et mes courses du
matin  la galerie Mdicis, aux glises et aux palais de la ville, me
faisaient passer mes journes d'une manire ravissante; et si j'avais pu
ne point penser  cette pauvre France, j'aurais t alors la plus
heureuse des cratures.




CHAPITRE II.

Borne.--Saint-Pierre.--Le Musum.--Drouais.--Raphal.--Le Vatican.--Le
Colyse.--Angelica Kaufmann.--Le cardinal de Bernis.--Usage romain.--Mes
dmnagemens.


Peu de jours aprs mon arrive  Rome, j'crivais  Robert le paysagiste
la lettre suivante:

     Rome, 1er dcembre 1789.

     J'ai quitt avec peine, mon ami, cette belle ville de Florence o
     j'ai vu trs rapidement des chefs-d'oeuvre si remarquables, et que
     je me promets bien de revoir avec plus de soin  mon retour de
     Rome.

     Vous avez t tmoin des gros soupirs que me faisaient pousser les
     rcits de tous ceux qui avaient eu le bonheur de sjourner ici.
     Vous savez combien je dsirais visiter  mon tour cette belle
     patrie des arts. Je puis dire que j'avais pour Rome la maladie du
     pays. Mais, tant de portraits que je me trouvais engage  faire ne
     m'auraient pas permis de raliser mon dsir, si, pour notre malheur
      tous, la rvolution n'tait pas venue me dterminer  quitter
     Paris, dont le charme tait dtruit pour moi.

     Vous savez, mon cher ami, qu' quelque distance de Rome on dcouvre
     dj le dme de Saint-Pierre? Il m'est impossible de vous dire la
     joie que j'prouvai lorsque je l'aperus: je croyais rver ce que
     j'avais souhait si long-temps en vain. Enfin je me trouvai sur le
     Ponte Mole; je vous avouerai mme tout bas qu'il m'a paru bien
     petit, et le Tibre si chant, bien sale. J'arrive  la porte del
     Popolo, je traverse la rue du Cours, puis je m'arrte  l'Acadmie
     de France. Notre directeur, M. Mnageot, vient  ma voiture; je lui
     demande l'hospitalit jusqu' ce que j'aie trouv un logement, et
     voil qu'il me donne aussitt un petit appartement o ma fille et
     sa gouvernante sont loges prs de moi. De plus, il me prte dix
     louis pour que je puisse achever de payer mon voiturin; car il faut
     dire que je n'ai emport avec moi que quatre-vingts louis, mon cher
     mari gardant tout pour lui, comme vous savez qu'il avait coutume de
     faire.

     Le jour mme de mon arrive, M. Mnageot m'a mene avant tout 
     Saint-Pierre, dont l'immensit, d'aprs l'ide que l'on m'en avait
     donne, ne m'a point frappe d'abord. J'attribue cet effet  la
     grandeur si bien calcule de tous ses dtails: par exemple, 
     l'aspect de ces deux bnitiers de jaune antique, en forme de
     coquilles, que l'on voit en entrant, les enfans de quatre ou cinq
     ans qui les entourent ont six pieds de hauteur, et cette parfaite
     proportion diminue au premier coup d'oeil la grandeur de l'glise;
     quoi qu'il en soit, je n'ai su qu'en la parcourant  quel point
     elle tait vaste. Ayant dit  M. Mnageot que j'aurais prfr la
     voir soutenue par des colonnes au lieu de ces normes pilastres, il
     me rpondit qu'on l'avait btie d'abord comme je le dsirais, mais
     que les colonnes ne paraissant pas assez solides, on les avait
     entoures ainsi; il m'a fait voir en effet depuis un tableau o
     Saint-Pierre est reprsente comme je voudrais qu'elle ft.

     J'ai mont aussi l'escalier qui conduit  la chapelle Sixtine, pour
     admirer la vote peinte  fresque par Michel-Ange, et le tableau
     reprsentant le jugement dernier. Malgr toutes les critiques qu'on
     a faites de celui-ci, il m'a sembl un chef-d'oeuvre du premier
     ordre, pour l'expression et la hardiesse des raccourcis. Il y a
     vraiment du sublime dans la composition, dans l'excution. Quant au
     dsordre qui y rgne, il est, selon moi, compltement justifi par
     le sujet.

     Le lendemain, je suis alle voir le Musum. Il est bien vrai qu'on
     ne peut rien comparer sous le rapport des formes, du style et de
     l'excution,  tant de chefs-d'oeuvre antiques. C'est aux Grecs
     surtout qu'il appartenait de runir dans une aussi haute perfection
     l'lgance des formes  la vrit. En voyant leurs ouvrages, on ne
     peut douter qu'ils n'aient eu de bien admirables modles, et que
     les hommes et les femmes de la Grce n'aient ralis jadis ce que
     nous appelons le beau idal. Je n'ai fait encore que parcourir le
     musum, mais l'Apollon, le Gladiateur mourant, le groupe du
     Laocoon, ces beaux autels, ces magnifiques candlabres, toutes ces
     beauts enfin qui me sont apparues, m'ont dj laiss des souvenirs
     ineffaables.

     Au moment o j'allais partir pour cette course au musum, j'ai reu
     la visite des pensionnaires de l'Acadmie de peinture, au nombre
     desquels tait Girodet. Ils m'ont apport la palette du jeune
     Drouais, et m'ont demand en change quelques brosses dont je me
     sois servie pour peindre. Je ne puis vous cacher, mon ami,  quel
     point j'ai t sensible  cet hommage si distingu,  cette demande
     si flatteuse; j'en garderai toujours une douce et reconnaissante
     pense.

     Combien je regrette de ne pas retrouver ici ce jeune Drouais, que
     la mort vient de nous enlever cruellement! Je l'avais connu 
     Paris, il avait mme dn chez moi avec ses camarades la veille du
     jour o tous sont partis pour Rome. Vous n'avez pas oubli sans
     doute son beau Marius? pour moi, je le vois encore. La foule se
     portait chez la mre du pauvre Drouais pour voir ce tableau, qui
     tait expos chez elle. Hlas! la mort ne respecte rien; n'a-t-elle
     pas frapp Raphal avant qu'il et trente-huit ans? n'a-t-elle pas
     enlev ce gnie au monde, quand il tait dans toute sa force, dans
     toute son nergie? car je vous avoue que j'entre en fureur lorsque
     je songe qu'on a os dire, qu'on a os crire que Raphal tait
     mort par suite d'excs, en un mot, de libertinage. Quoi! ce talent
     si pur, si suave, aurait t chercher ses inspirations dans les
     mauvais lieux! De bonne foi, cela peut-il se croire? Mais la preuve
     que rien n'est plus faux, c'est que nous savons tous que Raphal
     tait amoureux, perduement amoureux de cette belle boulangre sans
     laquelle il ne pouvait vivre,  qui il restait fidle au point de
     refuser pour elle les honneurs, les richesses et la main de la
     nice du cardinal Bibina; tellement que, lorsque enfin le pape se
     laissa flchir et permit que la Fornarina rentrt dans Rome,
     l'motion de joie qu'il prouva, le bonheur de revoir cette femme
     adore, contriburent beaucoup  terminer ses jours. Un homme aussi
     passionn, aussi constant, pouvait-il rechercher les volupts
     grossires, se rouler dans la fange? Non, ces choses ne sont pas
     compatibles; non, Raphal n'tait pas un libertin; il ne faut que
     regarder ses ttes de Vierges pour tre sr du contraire.

     Pardonnez-moi cette diatribe, mon ami: je sors du Vatican; c'est l
     surtout que le divin matre a dmontr toute la subtilit de son
     art. Les copies que l'on a faites des chefs-d'oeuvre de Raphal sont
     loin d'en donner une juste ide; il faut les voir face  face pour
     admirer le dessin, l'expression, la composition de chaque sujet:
     jusques aux draperies, tout y est parfait. J'ai mme remarqu que,
     dans la plus grande partie de ces belles pages, la couleur avait la
     vrit du Titien.

     La galerie, les salles, et mme ce corridor du Vatican o j'ai vu
     dans le fond la belle Cloptre mourante, tout cela est unique dans
     le monde. Combien ne s'tonne-t-on pas de la varit des
     compositions de Raphal en voyant cette cole d'Athnes, ordonne
     avec tant de sagesse, puis l'incendie de Borgo, compos dans un
     genre si diffrent? Mais ce qui surprend le plus, c'est que celui
     qui est mort si jeune ait laiss tant de chefs-d'oeuvre. Cela prouve
     avec vidence que la fcondit est un attribut inhrent au gnie.

     Il est bien malheureux de voir que tant de belles productions
     soient altres, non-seulement par le temps, mais aussi parce qu'on
     permet que de jeunes artistes aillent prendre le trait au calque.
     Je me rappelle  ce sujet qu'un ancien directeur de l'Acadmie
     disait  ses lves: Qu'avez-vous besoin de prendre le trait des
     figures de Raphal? prenez la nature, morbleu! ce sera la mme
     chose; allez sur la place del Popolo.

     Je me suis rendue au Colyse en mmoire de vous. Le ct d'o l'on
     peut le croire entier suffit pour faire estimer parfaitement sa
     grandeur, et cette ruine est encore une des plus belles choses
     qu'on puisse voir; le ton de ses pierres, les effets que la
     vgtation y a sems partout, en font un monument admirable pour la
     peinture. Je ne puis concevoir comment il a pu vous venir l'ide si
     hasardeuse de grimper jusqu'au fate pour l'unique plaisir d'y
     planter une croix? La raison se refuse  le croire. Je dois vous
     dire, au reste, que cette croix est reste, et que votre adresse et
     votre courage sont devenus historiques, car on en parle encore 
     Rome.

     J'ai t voir Angelica Kaufmann, que j'avais un extrme dsir de
     connatre. Je l'ai trouve bien intressante,  part son talent,
     par son esprit et ses connaissances. C'est une femme qui peut avoir
     cinquante ans, trs dlicate, sa sant s'tant altre par suite du
     malheur qu'elle avait eu d'pouser d'abord un aventurier qui
     l'avait ruine. Elle s'est remarie depuis  un architecte qui est
     pour elle un homme d'affaires. Elle a caus avec moi beaucoup et
     trs bien, pendant les deux soires que j'ai passes chez elle. Sa
     conversation est douce; elle a prodigieusement d'instruction, mais
     aucun enthousiasme, ce qui, vu mon peu de savoir, ne m'lectrisait
     pas.

     Angelica possde quelques tableaux des plus grands matres, et j'ai
     vu chez elle plusieurs de ses ouvrages: ses esquisses m'ont fait
     plus de plaisir que ses tableaux, parce qu'elles sont d'une couleur
     titianesque.

     J'ai t dner hier avec elle chez notre ambassadeur, le cardinal
     de Bernis,  qui j'avais fait une visite trois jours aprs mon
     arrive. Il nous a places toutes deux  table  ct de lui. Il
     avait invit plusieurs trangers et une partie du corps
     diplomatique, en sorte que nous tions une trentaine  cette table,
     dont le cardinal a fait les honneurs parfaitement, tout en ne
     mangeant lui-mme que deux petits plats de lgumes. Mais voil le
     plaisant: ce matin on me rveille  sept heures en m'annonant la
     famille du cardinal de Bernis. Je suis bien saisie, comme vous
     imaginez! Je me lve, toute essouffle, et je fais entrer. Cette
     famille tait cinq grands laquais en livre qui venaient me
     demander la _buona mano_. On m'expliqua que c'tait pour boire. Je
     les congdiai en leur donnant deux cus romains. Vous concevez
     toutefois mon tonnement, n'tant pas instruite de cet usage.

     Voil, mon ami, une norme lettre; mais j'avais besoin de causer
     avec vous. Rappelez-moi  ce qui reste  Paris de mes amis et de
     mes connaissances. Comment va notre cher abb Delille? Parlez-lui
     de moi, ainsi qu' la marquise de Grollier,  Brongniart,  ma
     bonne amie madame de Verdun. Hlas! quand vous reverrai-je tous!
     Adieu.

Comme je ne pouvais rester dans le trs petit appartement que j'occupais
 l'Acadmie de France, il me fallut chercher un logement. Je regrettais
fort peu celui que je quittais, attendu qu'il donnait sur une petite rue
dans laquelle les voitures des trangers remisaient  toute heure de
nuit. Les chevaux, les cochers, faisaient un train infernal; en outre,
il se trouvait une madone au coin de cette rue, et les Calabrois, dont
sans doute elle tait la sainte, venaient chanter et jouer de la musette
devant sa niche jusqu'au jour.  vrai dire, il m'tait assez difficile
de trouver  me loger, attendu l'extrme besoin que j'ai de sommeil et
le calme environnant qui m'est absolument ncessaire pour dormir.
J'allai d'abord occuper un logement ment sur la place d'Espagne, chez
Denis, le peintre de paysage; mais, toutes les nuits, les voitures ne
cessaient point d'aller et de venir sur cette place, o logeait
l'ambassadeur d'Espagne. De plus, une foule de gens des diverses classes
du peuple s'y runissait, quand j'tais au lit, pour chanter en choeur
des morceaux que les jeunes filles et les jeunes garons improvisaient
d'une manire charmante, il est vrai, car la nation italienne semble
avoir t cre pour faire de bonne musique; mais ce concert habituel,
qui m'aurait enchante le jour, me dsolait la nuit. Il m'tait
impossible de reposer avant cinq heures du matin. Je quittai donc la
place d'Espagne.

J'allai louer prs de l, dans une rue fort tranquille, une petite
maison qui me convenait parfaitement, o j'avais une charmante chambre 
coucher, toute tendue en vert, avantage dont je me flicitai beaucoup.
J'avais visit toute la maison depuis le haut jusqu'en bas; j'avais mme
examin les cours des maisons voisines sans rien apercevoir qui pt
m'inquiter. Je pensai donc ne pouvoir entendre d'autre bruit que le
bruit bien lger d'une petite fontaine place dans la cour, et dans mon
enchantement, je m'empresse de payer le premier mois d'avance, dix ou
douze louis, je crois. Bien joyeuse, je me couche dans une quitude
parfaite;  deux heures du matin, voil que j'entends un bruit infernal
prcisment derrire ma tte; ce bruit tait si violent, que la
gouvernante de ma fille, qui couchait deux chambres plus loin que la
mienne, en avait t rveille. Ds que je suis leve, je fais venir mon
htesse pour lui demander la cause de cet horrible vacarme, et
j'apprends que c'est le bruit d'une pompe attache  la muraille prs de
mon lit: les blanchisseuses, ne pouvant blanchir le linge pendant le
jour, attendu l'extrme chaleur, ne venaient  cette pompe que la nuit.
On imagine si je m'empressai de quitter cette charmante petite maison.

Aprs avoir beaucoup cherch inutilement pour m'tablir  ma fantaisie,
on m'indiqua un petit palais dans lequel je pouvais louer un
appartement; n'ayant encore rien trouv qui pt me convenir, je pris le
parti de m'y installer. J'avais l bien plus d'espace qu'il n'en fallait
pour me loger commodment; mais toutes ces pices taient d'une salet
dgotante. Enfin, aprs en avoir fait nettoyer quelques-unes, je vais
m'y tablir. Ds la premire nuit je pus juger des agrmens de cette
habitation. Un froid, une humidit effroyables, m'auraient permis de
dormir, qu'une troupe de rats normes, qui couraient dans ma chambre,
qui rongeaient les boiseries et mes couleurs, m'en auraient empche.
Quand je demandai le lendemain au gardien comment il se faisait que ce
petit palais ft si froid et que les rats y eussent tabli leur
domicile, il me rpondit que depuis neuf ans on n'avait pu trouver  le
louer: ce que je n'eus point de peine  croire. Malgr tous ces
inconvniens, cependant, je me vis force d'y rester six semaines.

Enfin, je trouvai une maison qui paraissait tre entirement  ma
convenance. Je ne la louai nanmoins que sous la condition de l'essayer
pendant une nuit, et  peine m'tais-je mise au lit, que j'entendis sur
ma tte un bruit tout--fait insurmontable; c'tait une quantit
innombrable de vers qui grugeaient les solives. Ds que j'eus fait
ouvrir les volets, le bruit cessa; mais il n'en fallut pas moins
abandonner cette maison  mon grand regret, car je ne crois pas qu'il
soit possible de dmnager plus souvent que je ne l'ai fait pendant mes
diffrens sjours dans la ville du Capitole: aussi suis-je reste
convaincue que la chose la plus difficile  faire dans Rome, c'est de
s'y loger.




CHAPITRE III.

Portraits que je fais en arrivant  Rome.--Les palais.--Les glises.--La
Semaine-Sainte.--Le jour de Pques.--La bndiction du Pape.--La
Girande.--Le Carnaval.--Madame Benti.--Crescentini.--Marchesi.--Sa
dernire reprsentation  Rome.


Aussitt aprs mon arrive  Rome, je fis mon portrait pour la galerie
de Florence. Je me peignis la palette  la main, devant une toile sur
laquelle je trace la reine avec du crayon blanc. Puis, je peignis miss
Pitt, la fille de lord Camelfort. Elle avait seize ans, tait fort
jolie: aussi la reprsentai-je en Hb, sur des nuages, tenant  la main
une coupe, dans laquelle un aigle venait boire. J'ai peint cet aigle
d'aprs nature, et j'ai pens tre dvore par lui. Il appartenait au
cardinal de Bernis. Le maudit animal, qui avait l'habitude d'tre
toujours en plein air, enchan dans la cour, tait si furieux de se
trouver dans ma chambre, qu'il voulait fondre sur moi, et j'avoue qu'il
me fit grand'peur.

Je fis dans le mme temps le portrait d'une Polonaise, la comtesse
Potoska. Elle vint chez moi avec son mari, et ds qu'il nous eut
quittes, elle me dit d'un grand sang-froid:--C'est mon troisime mari;
mais je crois que je vais reprendre le premier, qui me convient mieux,
quoiqu'il soit ivrogne. J'ai peint cette Polonaise d'une manire trs
pittoresque: elle est appuye sur un rocher couvert de mousse, et prs
d'elle s'chappent des cascades.

Je peignis ensuite mademoiselle Roland, alors la matresse de lord
Welesley, qui a peu tard  l'pouser. Puis, je fis mon portrait pour ma
rception  l'Acadmie de Rome; une copie de celui que je destinais 
Florence, que vint me demander lord Bristol; le portrait de lord Bristol
lui-mme jusqu'aux genoux, et celui de madame Silva, jeune Portugaise
que j'ai retrouve depuis  Naples, et dont je parlerai plus tard. En
tout, j'ai prodigieusement travaill  Rome pendant les trois ans que
j'ai passs en Italie. Non seulement je trouvais une grande jouissance 
m'occuper de peinture, entoure comme je l'tais de tant de
chefs-d'oeuvre; mais il fallait aussi me refaire une fortune, car je ne
possdais pas cent francs de rente. Heureusement je n'eus qu' choisir,
parmi les plus grands personnages, les portraits qu'il me plaisait de
faire.

La satisfaction d'habiter Rome pouvait seule me consoler un peu du
chagrin d'avoir quitt mon pays, ma famille, et tant d'amis que je
chrissais. L'intrt qu'inspirent les beaux lieux est si vif pour tout
le monde et si profitable  un artiste, qu'il suffit pour rpandre
quelque douceur sur la vie. Combien de fois, voulant me distraire de
penses trop pnibles, j'ai t au soleil couchant revoir ce Colyse,
dont l'imagination ne saurait agrandir l'espace! Il est impossible,
quand on est l, de songer  autre chose qu' ces effets si beaux, si
divers! Les arcades, claires d'un ton jaune rougetre, se dtachent
sur ce ciel d'outre-mer que l'on ne voit nulle part aussi fonc qu'en
Italie. L'intrieur ruin de ce grand thtre, qui est maintenant rempli
de verdure, d'arbustes en fleur, et de lire qui court  et l, ne doit
encore sa conservation actuelle qu' une douzaine de petites chapelles
portant une croix, places symtriquement au milieu de l'enceinte. C'est
l que des confrries viennent faire des stations, et d'autres entendre
prcher un capucin. Ainsi, ce qui fut jadis l'arne des gladiateurs et
des btes froces, est devenu un lieu consacr  notre culte. Quelles
rflexions ne font point natre de semblables mtamorphoses! Mais dans
Rome, peut-on faire un pas sans rver  l'instabilit des choses
humaines; soit que l'on foule aux pieds ces marbres, ces dbris de
colonnes, ces fragmens de bas-reliefs qui faisaient l'ornement des
temples, des palais, et qui, malgr leur vtust, conservent encore le
style et le _faire_ dlicat des Grecs; soit qu'on entre dans les glises
et qu'on y trouve ces baignoires de marbre prcieux, qui peut-tre ont
servi  Pricls ou  Lays, transformes en tabernacles? Le matre-autel
de Sainte-Marie-Majeure est une urne antique de porphyre; les colonnes
de la plupart des glises sont celles des anciens temples. Tout offre un
mlange de sacr et de profane; et ces superbes restes d'un temps qui
n'est plus ajoutent prodigieusement  la magnificence des crmonies
religieuses, qui d'ailleurs ont conserv toute la pompe de l'ancienne
Rome.

Mon travail ne me privait point du plaisir journalier de parcourir Rome
et ses environs. J'allais toujours seule visiter les palais qui
renfermaient des collections de tableaux et de statues, afin de n'tre
point distraite de ma jouissance par des entretiens ou des questions
souvent insipides. Tous ces palais sont ouverts aux trangers, qui
doivent beaucoup de reconnaissance aux grands seigneurs romains d'une
telle obligeance.

Je me suis dcide  ne donner ici qu'un trs lger aperu de ces
magnifiques habitations et des beauts qu'elles renferment, d'abord
parce qu'il existe une multitude d'ouvrages qui les dcrivent en dtail,
ensuite parce que tant d'annes se sont coules depuis mon voyage 
Rome, que beaucoup de chefs-d'oeuvre ont chang de place. J'apprends sans
cesse aujourd'hui, par des gens arrivant d'Italie, que telle statue ou
tel tableau n'est plus o je l'avais vu, et je ne veux point induire en
erreur les amis des arts.

Le palais Justinien renfermait alors une immense quantit de
chefs-d'oeuvre qui depuis ont tous t vendus. J'y admirai l'Ombre de
Samuel, un des plus beaux tableaux de Grard de la Note; c'est un effet
de nuit du genre habituel de ce matre; plusieurs statues antiques,
entre autres la fameuse Minerve devant laquelle on a long-temps brl
l'encens, ce qu'on reconnat en voyant le bas de cette statue trs
enfum.

Le palais Farnse, Doria, Barbarini, taient pleins aussi d'objets d'art
qu'on ne se lassait pas d'aller revoir. Dans le dernier, qui est situ
sur le Mont-Quirinal et dont la cour renfermait alors un oblisque
gyptien, la vote du grand salon est peinte par Pierre de Cortone; dans
d'autres salles, on trouvait la Mort de Germanicus, du Poussin, une
Magdeleine, et un Enfant endormi de Guide, et plusieurs beaux portraits
de ce peintre. En sculpture, un magnifique buste d'Adrien, le Faune qui
dort, et beaucoup d'autres statues et bas-reliefs antiques.

Le palais Colona est cit comme le plus beau de Rome; toutefois, il est
loin d'offrir le mme intrt que le palais Borghse. Celui-ci est si
riche en tableaux des grands matres et en statues, qu'il peut, ainsi
que la villa du mme nom, passer pour un muse royal. C'est l que j'ai
vu les plus beaux tableaux de Claude Lorrain.

Si l'on s'en croyait, on passerait sa vie  Rome dans les palais dont je
parle et dans les glises. Les glises renferment des trsors en
peinture, en mausoles admirables. En ce genre, les richesses qui ornent
Saint-Pierre sont assez connues; pourtant je veux dire un mot du
mausole de Ganganelli par Canova, qui est une bien belle chose. C'est 
_San Pietro in vincoli_ que se trouve celui de Jules II par Michel-Ange.
 Saint-Laurent hors des murs, on voit des tombeaux antiques: l'un d'eux
reprsente un mariage, et l'autre une vendange. L'glise de
Saint-Jean-de-Latran, qui est orne de colonnes, renferme aussi
plusieurs tombeaux du mme genre, dont l'un est en porphyre et d'une
immense dimension; le clotre, qui joint la sacristie, est rempli
d'inscriptions antiques crites en diverses langues. C'est 
Saint-Jean-de-Latran que le peuple monte  genoux les vingt-huit degrs
qui prcdent le portail.

La plus belle des glises sous le rapport d'architecture est celle de
Saint-Paul hors des murs, dont l'intrieur, de chaque ct, est orn de
colonnes. On ne peut douter que Saint-Paul n'ait t un temple, et c'est
dans ce style que j'aurais dsir Saint-Pierre.

 Saint-Andr-de-la-Valle, la coupole et les quatre vanglistes sont
peints par le Dominiquin. C'est  la Trinit-du-Mont, que se trouve la
clbre Descente de Croix de Daniel de Volterra. Ce tableau, aussi
admirable par la composition que par l'expression, est un des
chefs-d'oeuvre les plus remarquables de Rome. Je l'ai vu bien dgrad;
mais on m'assure qu'aujourd'hui il est parfaitement restaur. Je ne sais
s'il faut dire que l'on voit dans l'glise de la Victoire de
Sainte-Marie, la fameuse Sainte-Thrse du Bernin, dont l'expression
scandaleuse ne peut se dcrire; mais c'est  San Pietro in Montorio
qu'on pouvait admirer alors la Transfiguration de Raphal.

On ne peut avoir une ide de l'effet imposant et grandiose que produit
la religion catholique, quand on n'a point vu Rome pendant le carme. La
semaine sainte commence au dimanche des Rameaux, et se passe en
crmonies religieuses dont la pompe est vraiment admirable.

Le mercredi, je me portai avec la foule  la chapelle de Monte-Cavalo o
se chante le _Stabat Mater_ de Pergolze, musique qu'on peut appeler
cleste.

Le jeudi j'assistai  la messe qui se dit  Saint-Pierre avec la plus
grande magnificence. Les cardinaux, revtus de riches chasubles et
tenant un cierge  la main, se rendent dans la chapelle Pauline, qui est
claire par mille cierges. Un grand nombre de soldats, qui portent des
cuirasses et des casques de fer, suivent le cortge, et le coup d'oeil de
cette procession est superbe.

Le matin du vendredi-saint, j'allai  la chapelle Sixtine, entendre le
fameux _Miserere_ d'Allgri, chant par des soprani sans aucun
instrument. C'tait vraiment la musique des anges. Le soir, je me rendis
 Saint-Pierre, les cent lampes de l'autel taient teintes. L'glise ne
se trouve plus claire que par une croix illumine, prodigieusement
brillante. Cette croix a pour le moins vingt pieds de hauteur, et vous
parait tre suspendue d'une manire magique. Nous vmes entrer le pape,
qui s'agenouilla; il tait suivi de tous les cardinaux qui l'imitrent;
mais ce qui, je l'avoue, me surprit et me scandalisa mme, ce fut de
voir, pendant la prire du saint Pre, une quantit d'tranger se
promener dans l'glise avec la mme libert que s'ils taient dans le
jardin du Palais-Royal.

Le jour de Pques, j'eus soin de me trouver sur la place de
Saint-Pierre, pour voir le pape donner la bndiction. Rien n'est plus
solennel. Cette place immense est couverte ds le grand matin par des
groupes de paysans et d'habitans de la ville voisine, tous en costumes
diffrens, de couleurs fortes est varies; on y voit un grand nombre de
plerins. Et pas un de ces groupes ne se divise. Les galeries de chaque
ct de l'glise taient remplies de Romains et d'trangers, puis en
avant, se trouvaient places les troupes du pape et les troupes suisses,
enseignes et drapeaux dploys. Le plus religieux silence rgnait
partout. Ce peuple tait aussi immobile que le superbe oblisque de
granit oriental qui orne la place; on n'entendait que le bruit de l'eau
tombant des deux belles fontaines, se perdre doucement dans l'immensit
de la place.

 dix heures le pape arriva, tout habill de blanc, et la tiare sur la
tte. Il se plaa dans la tribune du milieu en dehors de l'glise, sur
un magnifique trne cramoisi trs lev. Tous les cardinaux, vtus de
leur beau costume, l'entouraient. Il faut dire que le pape Pie VI tait
superbe. Son visage color n'offrait aucune trace des fatigues de l'ge.
Ses mains taient trs blanches et poteles. Il s'agenouilla pour lire
sa prire; aprs quoi, se levant, il donna trois bndictions en
prononant ces mots: _urbi et orbi_( la ville et au monde). Alors comme
frapps par un coup d'lectricit, le peuple, les trangers, les
troupes, tout se prosterna, tandis que le canon retentissait de toute
part; ce qui ajoute encore  la majest de cette scne, dont il est, je
crois, impossible de ne pas se sentir attendri.

La bndiction donne, les cardinaux jettent de la tribune une grande
quantit de papiers, que l'on m'a dit porter des indulgences. C'est  ce
moment seulement que les groupes dont j'ai parl se rompent, se
confondent; qu'un millier de bras s'lvent pour saisir un de ces
papiers. Le mouvement, l'ardeur de cette foule qui s'lance et se
presse, est au-dessus de toute description. Lorsque le pape se retire,
la musique des rgimens joue des fanfares, et les troupes dfilent
ensuite au son des tambours. Le soir, le dme de Saint-Pierre est
illumin, d'abord en verres de couleur, puis subitement en lumires
blanches du plus grand clat. On ne peut concevoir comment ce changement
s'opre avec tant de rapidit; mais c'est un spectacle aussi beau
qu'extraordinaire. Le soir aussi on tire un trs beau feu d'artifice
au-dessus du chteau Saint-Ange. Des milliers de bombes et de ballons
enflamms sont lancs dans l'air; la girandole qui termine est ce qu'on
peut voir de plus magnifique en ce genre, et le reflet de ce beau feu
dans le Tibre en double l'effet.

 Rome, o tout est rest grandiose, on n'illumine point avec de
misrables lampions. On place devant chaque palais d'normes candlabres
d'o sortent de grands feux dont les flammes s'lvent et rendent, pour
ainsi dire, le jour  toute la ville. Ce luxe de lumire frappe d'autant
plus un tranger, que les rues de Rome habituellement ne sont claires
que par les lampes qui brlent devant les madones.

La foule des trangers est attire  Rome bien plus pour la semaine
sainte, que pour le carnaval, qui ne m'a pas sembl fort remarquable.
Les masques s'tablissent sur des gradins, dguiss en arlequin, en
polichinelle, etc., ainsi que nous les voyons  Paris sur les
boulevards, si ce n'est qu' Rome ils ne bougent point. Je n'ai vu qu'un
seul jeune homme qui courait les rues, costum  la franaise. Il
contrefaisait  s'y mprendre un lgant trs manir que nous avons
tous reconnu.

Les voitures, les chars vont et reviennent remplis de personnes
costumes richement. Les chevaux sont pars de plumes, de rubans, de
grelots, et la livre porte des habits de scaramouche ou d'arlequin;
mais tout cela se passe le plus tranquillement du monde. Enfin, vers le
soir, quelques coups de canon annoncent les courses de chevaux, qui
animent le reste du jour.

Une de mes jouissances, ds que je fus arrive  Rome, fut celle
d'entendre de la musique, et certes, les occasions ne manquaient pas. La
clbre Banti s'y trouva pendant mon sjour. Quoiqu'elle et chant
plusieurs fois  Paris, je ne l'avais jamais entendue, et j'eus cette
jouissance  un concert qui se donna dans une galerie immense. Je ne
sais pourquoi je m'tais figur qu'elle avait une taille prodigieusement
grande. Elle tait au contraire trs petite et fort laide, ayant une
telle quantit de cheveux, que son chignon ressemblait  une crinire de
cheval. Mais quelle voix! il n'en a jamais exist de pareille pour la
force et l'tendue; la salle, toute grande qu'elle tait, ne pouvait la
contenir. Le style de son chant, je me le rappelle, tait absolument le
mme que celui du fameux Pachiarotti, dont madame Grassini a t
l'lve.

Cette admirable cantatrice tait conforme d'une manire trs
particulire: elle avait la poitrine leve et construite tout--fait
comme un soufflet; c'est ce qu'elle nous fit voir aprs le concert,
lorsque quelques dames et moi furent passes avec elle dans un cabinet;
et je pensai que cette trange organisation pouvait expliquer la force
et l'agilit de sa voix.

Trs peu de temps aprs mon arrive, j'allai avec Angelica Kaufmann voir
l'opra de _Csar_, dans lequel Crescentini dbutait. Son chant et sa
voix  cette poque avaient la mme perfection: il jouait un rle de
femme, et il tait affubl d'un grand panier comme on en portait  la
cour de Versailles, ce qui nous fit beaucoup rire. Il faut ajouter
qu'alors Crescentini avait toute la fracheur de la jeunesse et qu'il
jouait avec une grande expression. Enfin, pour tout dire, il succdait 
Marchesi, dont toutes les Romaines taient folles, au point qu' la
dernire reprsentation qu'il donna, elles lui parlaient tout haut de
leurs regrets; plusieurs mme pleuraient amrement, ce qui, pour bien du
monde, devint un second spectacle.




CHAPITRE IV.

La place Saint-Pierre.--Les poignards.--La princesse Joseph de
Monaco.--La duchesse de Fleury; son mot  Bonaparte.--Bonts de Louis
XVI pour moi.--L'abb Maury.--Usage qui m'empche de faire le portrait
du pape.--Les Cascatelles et Tasculum.--La villa Conti, la villa
Adriana.--Monte Mario.--Genesano.--Nmi.--Son lac.--Aventure.


Il n'existe pas une ville au monde dans laquelle on puisse passer le
temps aussi dlicieusement qu' Rome, y ft-on priv de toutes les
ressources qu'offre la socit. La promenade seule dans ces murs est une
jouissance; car on ne se lasse point de revoir ce Colyse, ce Capitole,
ce Panthon, cette place Saint-Pierre avec sa colonnade, sa superbe
pyramide, ses belles fontaines que le soleil claire d'une manire si
magnifique, que souvent l'arc-en-ciel se joue sur celle qui est  droite
en entrant. Cette place est d'un effet surprenant au coucher du soleil
et au clair de lune; que ce ft ou non mon chemin, je me plaisais alors
 la traverser.

Ce qui m'a beaucoup tonne  Rome, c'est de trouver le dimanche matin
au Colyse une quantit de femmes des plus basses classes
extraordinairement pares, couvertes de bijoux, et portant aux oreilles
d'normes girandoles en diamans faux. C'est aussi dans cette toilette
qu'elles se rendent  l'glise, suivies d'un domestique, qui, trs
souvent, n'est autre que leur mari ou leur amant, dont l'tat est
presque toujours celui de valet de place. Ces femmes ne font rien dans
leur mnage; leur paresse est telle, qu'elles vivent misrables et
deviennent pour la plupart des femmes publiques. On les voit  leurs
fentres dans les rues de Rome, coiffes avec des fleurs, des plumes,
fardes de rouge et de blanc; le haut de leur corsage, que l'on
aperoit, annonce une fort grande parure; en sorte qu'un amateur novice,
qui veut faire connaissance avec elles, est tout surpris, quand il entre
dans leurs chambres, de les trouver seulement vtues d'un jupon sale.
Les plaisantes Romaines dont je parle n'en jouent pas moins les grandes
dames, et quand le temps de se rendre aux _villa_ arrive, elles ferment
avec soin leurs volets, pour faire croire qu'elles sont aussi parties
pour la campagne.

On m'a assur que toutes les femmes  Rome avaient sur elles un
poignard; je ne crois cependant pas que les grandes dames en portent;
mais il est certain que la femme de Denis le peintre en paysage, chez
qui j'ai log, et qui tait Romaine, m'a fait voir celui qu'elle portait
constamment. Quant aux hommes du peuple, ils ne marchent jamais sans en
tre munis, ce qui amne souvent des accidens bien graves. Trois jours
aprs mon arrive, par exemple, j'entendis le soir, dans la rue, des
cris suivis d'un grand tumulte. J'envoyai savoir ce qui se passait, et
l'on revint me dire qu'un homme venait d'en tuer un autre avec son
poignard. Comme ces manires d'agir m'effrayaient beaucoup pour les
trangers, on m'assura que les trangers n'avaient rien  craindre,
qu'il ne s'agissait jamais que de vengeance entre compatriotes. Dans le
cas dont il est question notamment, il y avait dix ans que l'assassin et
l'homme assassin s'taient pris de querelle: le premier venait de
reconnatre son adversaire, et l'avait frapp de son poignard; ce qui
prouve combien de temps un Italien peut conserver sa rancune.

 coup sr, les moeurs de la classe leve sont plus douces, car la haute
socit est  peu prs la mme dans toute l'Europe. Toutefois, j'en
serais assez mauvais juge; car  l'exception des rapports relatifs  mon
art, et des invitations qui m'taient adresses pour des runions
nombreuses, j'ai eu peu de moyens de connatre les grandes dames
romaines. Il m'est arriv ce qui arrive naturellement  tout exil,
c'est de rechercher  Rome, pour socit intime, celle de mes
compatriotes. Pendant les annes 1789 et 1790, cette ville tait pleine
d'migrs franais que je connaissais pour la plupart, ou avec lesquels
je fis bientt connaissance. Au nombre de ces voyageurs, qui plus tt ou
plus tard venaient de quitter la France, je citerai le duc et la
duchesse de Fitz-James avec leur fils, que nous voyons jouir aujourd'hui
d'une si belle clbrit, la famille des Polignac; je m'abstins
nanmoins de frquenter ceux-ci, dans la crainte d'exciter la calomnie;
car on n'aurait pas manqu de dire que je complotais avec eux, et je
crus devoir viter cela en considration des parens et des amis que
j'avais laisss en France. Nous vmes arriver aussi la princesse Joseph
Monaco, la duchesse de Fleury, et une foule d'autres personnes
marquantes.

La princesse Joseph avait une charmante figure, beaucoup de douceur et
d'amabilit. Pour son malheur, hlas! elle ne resta pas  Rome. Elle
voulut retourner  Paris afin d'y soigner le peu de fortune qui restait
 ses enfans, et s'y trouva  l'poque de la terreur. Arrte, condamne
 mort, on lui conseilla vainement de se dire grosse; son mari n'tant
plus en France, elle n'y consentit pas et fut conduite  l'chafaud.

Ce qui dsespre, quand on pense  cette aimable femme, c'est que le 9
thermidor approchait et qu'il ne lui fallait que gagner fort peu de
temps.

Celle que je distinguai bientt parmi toutes les dames franaises qui se
trouvaient  Rome, tait la charmante duchesse de Fleury, trs jeune
alors; la nature semblait s'tre plu  la combler de tous ses dons. Son
visage tait enchanteur, son regard brlant, sa taille celle qu'on donne
 Vnus, et son esprit suprieur. Nous nous sentmes entranes  nous
rechercher mutuellement; elle aimait les arts, et se passionnait comme
moi pour les beauts de la nature; enfin je trouvai en elle une compagne
telle que je l'avais souvent dsire.

Nous allions habituellement ensemble passer nos soires chez le prince
Camille de Rohan, qui tait alors ambassadeur de Malte et grand
commandeur de l'ordre; tous les soirs il runissait chez lui les
trangers les plus distingus; la conversation tait trs anime et trs
intressante; chacun y parlait de ce qu'il avait vu dans la journe, et
le got, l'esprit de la duchesse de Fleury brillait par-dessus tout.

Cette femme si sduisante me semblait ds lors expose aux dangers qui
menacent tous les tres dous d'une imagination vive et d'une ame
ardente; elle tait tellement susceptible de se passionner qu'en
songeant combien elle tait jeune, combien elle tait belle, je
tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent crire au duc de
Lauzun, qui tait bel homme, plein d'esprit et trs aimable, mais d'une
grande immoralit, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je
puisse penser qu'elle tait fort innocente. Le duc de Lauzun tait rest
en France; j'ignore s'il a pris une part active  la rvolution; ce qui
est certain, c'est qu'il a t guillotin.

Quant  la duchesse de Fleury, elle est revenue  Paris avant moi. Les
passions y taient encore dbordes. Tout en arrivant, elle fit divorce
avec son mari, puis tant devenue trs amoureuse de M. de Montrond,
homme  bonne fortune, jeune encore, et trs spirituel, elle l'pousa.
Tous deux quittrent le monde pour aller jouir de leur bonheur dans la
solitude, mais, hlas! la solitude tua l'amour et ils ne revinrent 
Paris que pour divorcer. La dernire passion qu'elle prit s'alluma pour
un frre de Garat, qui, m'a-t-on dit, la traitait cruellement; enfin
elle ne retrouva la paix et du bonheur qu' la restauration qui lui
ramena son pre, le comte de Coigny, dans les bras duquel elle alla se
jeter pour le soigner jusqu' sa mort; avant la rentre des Bourbons,
tant alle voir un jour l'empereur Bonaparte, celui-ci lui dit
brusquement:--Aimez-vous toujours les hommes?--Oui, sire, quand ils sont
polis, rpondit-elle.

L'arrive  Rome de tant de personnes qui apportaient des nouvelles de
la France me faisait prouver chaque jour des motions, souvent bien
tristes, et quelquefois bien douces: on me raconta, par exemple, que peu
de temps aprs mon dpart, comme on suppliait le roi de se faire
peindre, il avait rpondu: Non, j'attendrai le retour de madame Lebrun,
pour qu'elle fasse mon portrait en pendant  celui de la reine. Je veux
qu'elle me peigne en pied, donnant l'ordre  M. de La Prouse d'aller
faire le tour du monde.

Rien ne m'est plus doux que de me rappeler combien Louis XVI m'a
toujours tmoign de bont, au point que je me suis beaucoup reproch
d'avoir oubli de dire, dans mon premier volume, qu' l'poque o je fis
le grand portrait de la reine avec ses enfans, M. d'Angevilliers vint
chez moi et me dit que le roi voulait me donner le cordon de
Saint-Michel, qui ne s'accordait alors qu'aux artistes et aux gens de
lettres de premier ordre; comme dans ce temps aussi les plus odieuses
calomnies s'attachaient  ma personne, je craignis qu'une aussi haute
distinction ne portt  son comble l'envie que j'excitais dj, et,
toute pntre que j'tais de reconnaissance, je n'en priai pas moins M.
d'Angevilliers de faire ses efforts pour que le roi perdt l'ide de
m'accorder cette faveur.

Je retrouvai  Rome un de mes meilleurs et de mes anciens amis, M.
Dagincour, qui, lorsqu'il habitait Paris, me prtait les beaux dessins
qu'il possdait pour les copier. M. Dagincour tait un grand
enthousiaste des arts et surtout de la peinture; j'tais fort jeune
quand il quitta la France; il me dit en partant: Je ne vous reverrai
que dans trois ans, et il s'en tait coul quatorze depuis lors, sans
qu'il pt se dcider  quitter Rome, ne pouvant plus imaginer que l'on
pt vivre autre part. Aussi a-t-il fini ses jours dans cette ville,
regrett de tous ceux qui l'avaient connu.

C'est aussi, je crois, pendant mon premier sjour  Rome, que je revis
l'abb Maury, qui n'tait pas encore cardinal; il vint chez moi pour me
dire que le pape voulait que je fisse son portrait; je le dsirais
infiniment; mais il fallait que je fusse voile pour peindre le
Saint-Pre et la crainte de ne pouvoir ainsi rien faire dont je fusse
contente, m'obligea  refuser cet honneur. J'en eus bien du regret, car
Pie VI tait encore un des plus beaux hommes qu'on pt voir.

J'tais arrive  Rome, o il pleut si rarement, prcisment  l'poque
des pluies d'automne, qui sont de vrais dluges. Il me fallut attendre
le beau temps pour visiter les environs. M. Mnageot alors me mena 
Tivoli avec ma fille et Denis le peintre; ce fut une charmante partie.
Nous allmes d'abord voir les cascatelles, dont je fus si enchante que
ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitt avec
du pastel, dsirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes
d'eaux. La montagne qui s'lve  gauche, couverte d'oliviers, complte
le charme du point de vue.

Quand nous emes enfin quitt les cascades, Mnageot nous fit monter par
un mauvais petit sentier  pic jusqu'au temple de la Sibylle, o nous
dnmes de bon apptit; puis aprs, j'allai me coucher sur le
soubassement des colonnes du temple pour y faire la sieste. De l,
j'entendais le bruit des cascades, qui me berait dlicieusement; car
celui-l n'a rien d'aigre comme tant d'autres que je dteste. Sans
parler du terrible bruit du tonnerre, il y en a d'insupportables, pour
moi, dont je pourrais tracer la forme d'aprs l'impression que j'en
reois: je connais des bruits ronds, des bruits pointus; de mme, il en
est qui m'ont toujours t agrables: celui des vagues de la mer, par
exemple, est moelleux et porte  une douce rverie; enfin je serais
capable, je crois, d'crire un trait sur les _bruits_, tant j'y ai,
toute ma vie, attach d'importance. Mais je reviens  Tivoli. Nous
couchmes  l'auberge, et de grand matin nous retournmes aux
cascatelles, o je finis mon esquisse. Ensuite nous allmes voir la
grotte de Neptune, du haut de laquelle tombe une norme quantit d'eau,
qui, aprs avoir bouillonn en cascades sur de grosses pierres noires,
va former une large nappe blanche et limpide. De l, nous entrmes dans
ce qu'on appelle l'antre de Neptune, qui n'est autre chose qu'un amas de
rochers couverts de mousse, sur lesquels tombent des cascades qui
rendent cette caverne trs pittoresque. Prs de l, nous trouvmes une
nouvelle cascade que l'on aperoit sous l'arche d'un pont: je la
dessinai aussi; car tous les artistes ont d sentir comme moi qu'il est
impossible de marcher autour de Rome sans prouver le besoin de prendre
ses crayons; je n'ai jamais pu faire un petit voyage, pas mme une
promenade, sans rapporter quelques croquis. Toute place m'tait bonne
pour me poser, tout papier me convenait pour faire mon dessin. Je me
souviens, par exemple, que, pendant mon sjour  Rome, je reus une
lettre de M. de la Borde, qui renfermait fermait une lettre de change de
dix-huit mille francs sur son banquier  Rome, en paiement de deux
tableaux que je lui avais vendus avant de quitter la France[6]. N'ayant
point alors besoin d'argent, je remis  me faire payer plus tard de
cette somme (en quoi l'on va voir que j'eus fort grand tort): me
trouvant un soir sur la terrasse de la Trinit-du-Mont, je suis frappe
de la beaut du soleil couchant; et comme je n'avais point d'autre
papier sur moi que la lettre de M. de la Borde, charge d'criture, je
prends la lettre de change qu'elle contenait et je trace derrire ce
coucher du soleil. Trois ans aprs, comme je songeais  rentrer en
France, ce que je ne fis pourtant pas alors, je touchai chez un banquier
de Turin dix mille francs  compte, qui mme ne m'en valurent que huit
mille, tant le change sur Paris tait mauvais  cette poque. Par suite,
quand je fus de retour en France, M. Alexandre de la Borde ne voulant ou
ne pouvant pas acquitter les huit mille francs qui restaient  payer,
nous rompmes le march, il me rendit mes tableaux, et je lui remis la
lettre de change avec mon coucher du soleil derrire.

M. Mnageot, qui nous faisait les honneurs de Rome, nous conduisit  la
villa Aldobrandini, dont le parc est trs beau et les jets d'eau
superbes. Du cazin, qui est fort lev, on dcouvre une vue magnifique:
d'un ct on aperoit les anciens aqueducs qui traversent la campagne de
Rome; de l'autre la mer et la belle ligne des Apennins et plus bas,
_Tusculum_. Nous allmes visiter cette ville dtruite, qui tait situe
sur une montagne. C'est un triste spectacle que l'amas de pierres form
par ces maisons, par ces murailles renverses sans forme,  et l, sur
terre. Il n'est rest debout que l'enceinte o Ciceron tenait son cole.
Le coeur se serre  la vue de ces grands dsastres, qui font natre de si
tristes penses.

En quittant _Tusculum_, nous allmes  Monte-Cavi. Nous trouvmes 
droite de cette montagne une fort qu'il faut gravir pour aller voir les
restes informes d'un temple de Jupiter. Ce temple a, dit-on, t bti
par Tarquin-le-Superbe.

Nous allmes aussi visiter la villa Conti, o j'ai vu les plus beaux
arbres de toutes les espces; puis, la villa Palavicina, dont le cazin
est superbe et les appartemens trs beaux. Nous trouvmes  peu de
distance une chapelle dans laquelle tant entrs, nous vmes une sainte
Victoire trs bien habille et couche sur une chsse. Comme un rideau
la couvrait, le petit garon qui nous conduisait, en le tirant, fit
remuer la sainte; je crus que ma fille en mourrait de frayeur. Enfin
nous terminmes cette tourne par une course  la villa Bracciano que je
trouvai trs belle.

Le souvenir qui me reste de toutes ces superbes villas, nanmoins, est
loin de m'intresser autant que celui de cette grande ruine qu'on
appelle la villa Adriana. Malgr les normes dbris qui couvrent le
terrain sur lequel tait bti ce vaste palais antique, on peut encore
juger de sa beaut. Il avait trois milles de longueur; ses murs seuls
attestent son ancienne magnificence, et l'on prend une ide des
merveilles qu'on a pu en tirer, en voyant cette quantit de statues
antiques qui ornent aujourd'hui la villa d'Este, le Capitole et
plusieurs palais de Rome. Adrien, dit M. de Lalande dans son _Voyage
d'Italie_, avait imit dans son palais tout ce que l'antiquit avait eu
de plus clbre. On y trouvait un lyce, une acadmie, le portique, le
temple de Thessalie, la piscine d'Athnes, etc., etc. On y avait
construit un double portique trs long et trs lev, qui garantissait
du soleil  toutes les heures du jour. Vingt-cinq niches, pratiques
dans les murs de la bibliothque, avaient sans doute contenu des
statues.

On reconnat dans ces ruines fameuses l'excellente distribution des
appartemens, qui sont extrmement vastes. Les dcorations extrieures et
intrieures feront toujours l'admiration des architectes, autant par
leur style que par leur excution. Nous sommes bien loin, hlas! de
cette lgance et de ce grandiose.

J'avais peine  quitter ce lieu de splendeur et de destruction. Ah!
combien ce qui reste fait rver! Combien le temps fait nos plus grandes
choses petites! Depuis que le monde existe, les merveilles du ciel sont
les seules qui n'aient point chang. Ayons donc de l'orgueil, quand
chaque pas que l'on fait dans les environs de Rome nous rvle
l'instabilit des choses humaines; car on peut dire que l on foule aux
pieds les chefs-d'oeuvre. Je me rappelle qu'un jour, me promenant fort
prs de la ville avec la duchesse de Fleury, nous entrmes dans une
villa dont le jardin tait presque en friche et qui nous paraissait
dsert. En entrant dans une alle o l'herbe poussait, nous apermes de
loin plusieurs dbris de vases et de statues mutiles. Ayant pouss plus
loin, nous trouvmes quelques ouvriers qui dmolissaient une petite
maison dans laquelle ils avaient dj trouv ces restes d'antiquits,
qu'ils brisaient en les jetant  et l sans aucune prcaution; madame
de Fleury et moi, furieuses contre le propritaire qui n'avait pas song
 faire surveiller ses manoeuvres, nous tions dcides  l'aller trouver
pour arrter ce massacre; mais on nous dit que la personne  qui
appartenait le jardin tait en voyage, et il nous fut impossible de
savoir  qui nous pouvions nous adresser pour obtenir que l'on fit avec
soin des fouilles aussi intressantes.

Un lieu que j'avais pris en grande affection, c'tait la hauteur du
Monte-Mario, sur laquelle est situe la villa Mellini. On m'a dit qu'en
creusant le chemin qui y conduit, on avait trouv des coquilles
d'hutres et une roue semblable  celles que l'on fait aujourd'hui. On
voit encore sur ces chemins d'normes troncs d'arbres coups; ces arbres
ont t ceux de la fort sacre qui conduisait au temple antique,  la
place mme o se trouve maintenant le cazin, qui est abandonn. Arrive
sur les ctes du mont, j'aperus la belle ligne des Apennins; cette vue
est si magnifique, cet air est si bon, je me trouvais si bien l,
qu'aprs y tre venue d'abord avec M. Mnageot, j'y retournai plusieurs
fois toute seule; et pour que je pusse y rester plus long-temps, mon
domestique, qui me suivait, portait mon dner dans un panier. Ce dner
tait un poulet; mais comme il y avait une espce de ferme sur le
plateau, j'y faisais demander des oeufs frais. Je ne puis dire la
jouissance que j'prouvais  contempler ces lignes des Apennins jusqu'
l'heure o le soleil couchant les colorait des tons de l'arc-en ciel!
Cette vote cleste d'un bleu d'azur, cet air si pur, cette complte
solitude, tout m'levait l'me; j'adressais au ciel une prire pour la
France, pour mes amis, et Dieu sait quel mpris j'prouvais alors pour
les petitesses du monde; car, ainsi que l'a dit le pote Lebrun:

     L'ame prend la hauteur des cieux qui l'environnent.

M. Mnageot m'avait recommand de ne jamais aller seule dans les chemins
escarps et solitaires, en sorte que mon domestique me suivait toujours;
mais je voulais que ce ft de loin, d'autant plus qu'il avait des
souliers qui faisaient un bruit insupportable. Pour cette raison, je lui
dis un jour: Germain, loignez-vous, je vous prie, vous m'empchez de
penser. En sorte que, si j'allais me promener, le pauvre homme, qui
n'avait rien de mieux  faire, s'amusait  guetter toutes les personnes
qui voulaient s'approcher de moi, et les accostait pour leur dire:
N'allez pas prs de madame, cela l'empche de penser, ce que plusieurs
gens de mes connaissances me rptaient le soir.

Lorsque les chaleurs devinrent insupportables  Rome, je fis plusieurs
excursions aux environs, dsirant trouver une maison dans laquelle je
pusse me loger avec la duchesse de Fleury. J'allai d'abord  la Riccia,
j'y fis une charmante promenade dans les bois, qui sont superbes et fort
pittoresques. On y trouve une quantit de beaux arbres trs anciens et
une jolie fontaine. Aprs avoir couru quelque temps, nous loumes 
Genesano une maison qui tait justement ce qu'il nous fallait. Cette
maison avait appartenu  Carle Maratte; on voyait sur les murailles
d'une grande salle, diverses compositions traces par lui, ce qui me la
rendait prcieuse. Nous allmes l'habiter en commun, la duchesse et moi,
et nous faisions trs bon mnage.

Ds que nous fmes tablies, les courses dans les environs commencrent.
Nous avions lou trois nes; car ma fille voulait toujours tre de nos
parties: nous allmes d'abord au lac d'Albano; il est trs spacieux, et
l'on parcourt avec dlices les hauteurs qui l'avoisinent. Cette
promenade s'appelle la Galerie d'Albano. Nous lui prfrmes bientt
nanmoins les bords du charmant lac de Nmi,  gauche duquel on voit un
temple de Diane, dont le soubassement est recouvert par les eaux. Ce lac
a quatre milles de circuit, il est comme encaiss dans un fond
qu'entoure une si riche vgtation, que les sentiers sont bords de
mille fleurs odorantes. Sur la hauteur se montre la ville de Nmi,
surmonte d'une tour et d'un aqueduc. Nous vmes un jour une procession
sortir des rues de la ville, et parcourir le chemin qui tourne la
montagne; je n'ai pas de souvenir plus pittoresque que celui-l. Une
autre fois, nous entrmes dans un cimetire o des ttes de morts
taient ranges avec ordre: madame de Fleury ne pouvait quitter ces
ttes; quant  moi, je ne les regardais pas volontiers.

Les arbres qui entourent le lac de Nmi sont normes; il y en a de si
vieux, que leur tronc, leurs branches, sont desschs et blanchis par le
temps. Nous fmes la partie de venir les contempler au clair de lune, et
ma fille voulut nous accompagner. On ne peut rien voir de plus charmant
que l'effet produit par ces arbres, portant des ombres sur les eaux du
lac. Nous restmes long-temps en admiration; mais plus loin, comme nous
suivions un sentier, ces mmes arbres, ayant t agits par le vent,
prirent tout--fait l'aspect de grands spectres qui nous menaaient; ma
pauvre enfant se mourait de peur; elle me disait toute tremblante: Ils
sont vivans, maman, je t'assure qu'ils sont vivans.

En certaines circonstances, il faut l'avouer, ma compagne et moi
n'tions pas beaucoup plus braves que ma fille, tmoin l'aventure
suivante: tant alles un jour nous promener toutes deux dans les bois
de la Riccia, nous prmes, pour gagner un grand vallon situ prs de l,
un chemin dans lequel on voit  droite et  gauche plusieurs tombeaux
anciens garnis de lierre. Ce chemin est fort isol. Tout  coup nous
apercevons venir derrire nous un homme qui nous sembla avoir tout l'air
d'un brigand. Nous pressons le pas, cet homme nous poursuit; dans la
terreur que nous prouvons, voulant faire croire que nos domestiques ne
sont pas loigns, la duchesse appelle Francisco, moi, Germain; mais
l'ennemi approchait toujours, et, trop sres que ceux que nous appelions
ne viendraient pas, nous nous mmes  gravir la montagne en courant de
toutes nos forces, pour regagner le grand chemin qui se trouve sur la
hauteur. Je n'ai jamais su si celui qui nous forait  nous essouffler
de la sorte tait un brigand ou le plus honnte homme du monde.




CHAPITRE V.

Je pars pour Naples.--Le mari de Mme Denis, nice de Voltaire.--Le comte
et la comtesse Scawronski--Le chevalier Hamilton.--Lady Hamilton.--Son
histoire, ses attitudes.--L'htel de Maroc.--Chiaja.--L'Hercule Farnse.


J'tais  Rome depuis huit mois  peu prs, lorsque, voyant tous les
trangers partir pour Naples, il me prit grande envie de m'y rendre
aussi. Je fis part de mon projet au cardinal de Bernis qui, tout en
l'approuvant, me conseilla beaucoup de ne point aller seule. Il me parla
d'un M. D***, mari de la nice de Voltaire, madame Denis, qui se
proposait de faire ce voyage et qui serait charm de m'accompagner. M.
D***, en effet vint chez moi, me rpter tout ce que m'avait dit le
cardinal, en me promettant d'avoir le plus grand soin de ma fille et de
moi. Il ajouta, pour me tenter davantage, qu'il avait sous sa voiture
une espce de marmite propre  cuire une volaille, ce qui nous serait
trs utile, attendu la mauvaise chre que l'on faisait dans les
meilleures auberges de Terracine.

Tout cela me convenait  merveille, je partis avec ce monsieur. Sa
voiture tait fort grande; ma fille et sa gouvernante en occupaient le
devant; et de plus, il y avait une banquette dans le milieu. Un norme
valet de chambre vint s'y placer devant moi, de manire que son gros dos
me touchait et m'infectait. Il est rare que je parle en voiture, et la
conversation se bornait entre nous tous  l'change de quelques mots.
Mais comme nous traversions les marais Pontins, j'aperus au bord des
canaux un berger assis, dont les moutons paissaient dans une prairie
tout maille de fleurs, au-del de laquelle on voyait la mer et le cap
Circe.--Ceci ferait un charmant tableau, dis-je  mon compagnon de
voyage: ce berger, ces moutons, la prairie, la mer!--Ces moutons sont
tout crotts, me rpondit-il; c'est en Angleterre qu'il faut en voir.
Plus loin sur le chemin de Terracine,  l'endroit o l'on traverse une
petite rivire en bateau, je vis  gauche la ligne des Apennins entoure
de nuages superbes que le soleil couchant clairait; je ne pus
m'empcher d'exprimer tout haut mon admiration:--Ces nuages ne nous
promettent que de la pluie pour demain, dit mon homme.

Arrivs  Terracine, nous descendmes  l'auberge pour souper et
coucher. Ma fille n'avait jamais vu la mer qu'en peinture, elle ne
revenait pas de son tonnement: Sais-tu bien, maman, s'criait-elle,
que c'est plus grand que nature!

Nous demandmes  souper; je comptais beaucoup sur la poularde de M.
D***; mais vraisemblablement elle avait t oublie, car nous fmes
rduits  nous contenter de deux mauvais petits plats, et nous nous
remmes en route le lendemain matin fort mal restaurs. Les chemins qui
mnent  Naples sont charmans; outre de trs beaux arbres qu'on y trouve
sems  et l, ils sont bords des deux cts de rosiers sauvages et de
myrtes odorifrans. J'tais enchante, quoique mon compagnon prfrt,
disait-il, les coteaux de Bourgogne qui promettent de bon vin; mais je
ne l'coutais plus; j'tais dcide  ne point me laisser refroidir par
ce glaon.

Enfin nous arrivmes  Naples le lendemain, vers trois ou quatre heures.
Je ne puis exprimer l'impression que j'prouvai en entrant dans la
ville. Ce soleil si brillant, l'tendue de cette mer, ces les que l'on
aperoit dans le lointain, ce Vsuve d'o s'levait une forte colonne de
fume, et jusqu' cette population si anime, si bruyante, qui diffre
tellement de celle de Rome qu'on penserait qu'il existe entre elles
mille lieues de distance; tout me ravissait; le plaisir de me sparer de
mon ennuyeux compagnon de voyage entrait peut-tre bien pour quelque
chose dans ma satisfaction. Je nommais ce monsieur mon _teignoir_;
c'est un titre dont souvent depuis j'ai gratifi quelques autres
personnes.

J'avais retenu l'htel de Maroc, situ  Chiaja, sur les bords de la
pleine mer. Je voyais en face de moi l'le de Capre, et cette situation
me charmait.  peine y tais-je arrive, que le comte Scawronski,
ambassadeur de Russie  Naples, dont l'htel touchait le mien, envoya un
de ses coureurs pour s'informer de mes nouvelles et me fit apporter
aussitt le dner le plus recherch. Je fus d'autant plus sensible 
cette aimable attention, que je serais morte de faim avant qu'on et
chez moi le temps de songer  la cuisine. Ds le soir mme, j'allai le
remercier, et je fis alors connaissance avec sa charmante femme; tous
deux m'engagrent beaucoup  n'avoir point d'autre table que la leur, et
quoiqu'il me ft impossible d'accepter entirement cette offre, j'en ai
profit souvent pendant mon sjour  Naples, tant leur socit m'tait
agrable.

Le comte Scawronski avait des traits nobles et rguliers; il tait fort
ple. Cette pleur tenait  l'extrme faiblesse de sa sant, qui ne
l'empchait pas cependant d'tre parfaitement aimable et de causer avec
autant de grce que d'esprit. La comtesse tait douce et jolie comme un
ange; le fameux Potemkin, son oncle, l'avait comble de richesses dont
elle ne faisait aucun usage. Son bonheur tait de vivre tendue sur un
canap, enveloppe d'une grande pelisse noire et sans corset. Sa
belle-mre faisait venir de Paris pour elle des caisses remplies des
plus charmantes parures que faisait alors mademoiselle Bertin, marchande
de modes de la reine Marie-Antoinette. Je ne crois pas que la comtesse
en ait jamais ouvert une seule, et quand sa belle-mre lui tmoignait le
dsir de la voir porter les charmantes robes, les charmantes coiffures
que ces caisses renfermaient, elle rpondait nonchalamment:  quoi bon?
pour qui? pour quoi? Elle me fit la mme rponse quand elle me montra
son crin, un des plus riches qu'on puisse voir: il contenait des
diamans normes que lui avait donns Potemkin, et que je n'ai jamais vus
sur elle. Je me souviens qu'elle m'a cont que pour s'endormir, elle
avait une esclave sous son lit, qui lui racontait tous les soirs la mme
histoire. Le jour, elle restait constamment oisive; elle n'avait aucune
instruction, et sa conversation tait des plus nulles; en dpit de tout
cela, grce  sa ravissante figure et  une douceur anglique, elle
avait un charme invincible. Le comte Scawronski en tait fort amoureux,
et quand il eut succomb  ses longues souffrances, la comtesse, que je
retrouvai  Ptersbourg, se remaria au bailli de Litta, qui tait
retourn  Milan pour se faire relever de ses voeux, et revint ensuite en
Russie pouser cette belle nonchalante. Elle n'a jamais eu que deux
filles de son premier mari, dont l'une a pous le prince Bagration.

Ce voisinage  Naples me fut trs agrable, et je passais la plupart de
mes soires  l'ambassade russe. Le comte et sa femme faisaient souvent
une partie de cartes avec l'abb Bertrand, qui tait alors consul de
France  Naples. Cet abb tait bossu dans toute l'tendue du terme, et
je ne sais par quelle fatalit, ds que je me trouvais assise  ct de
lui prs de la table de jeu, l'air des bossus me revenait toujours en
tte. J'avais toutes les peines du monde  m'en distraire. Enfin, un
soir ma proccupation devint telle, que je fredonnai tout haut ce
malheureux air; je m'arrtai aussitt, et l'abb se retournant vers moi,
me dit du ton le plus aimable: Continuez, continuez, cela ne me blesse
nullement. Je ne puis concevoir comment pareille chose m'tait arrive:
c'est un de ces mouvemens inexplicables.

Le comte de Scawronski m'avait fait promettre de faire le portrait de sa
femme avant celui de toute autre personne; je m'y engageai, en sorte
que, deux jours aprs mon arrive, je commenai ce portrait o
l'ambassadrice est peinte presque en pied, tenant en main et regardant
un mdaillon sur lequel tait le portrait de son mari. J'avais donn la
premire sance, quand je vis arriver chez moi le chevalier Hamilton,
ambassadeur d'Angleterre  Naples, qui me demandait en grce que mon
premier portrait ft celui d'une superbe femme qu'il me prsenta;
c'tait madame Hart, sa matresse, qui ne tarda pas  devenir lady
Hamilton, et que sa beaut a rendue clbre. D'aprs la promesse faite 
mes voisins, je ne voulus commencer ce portrait que lorsque celui de la
comtesse Scawronski serait avanc. Je fis en mme temps un nouveau
portrait de lord Bristol que je retrouvai  Naples, o l'on peut dire
qu'il passait sa vie sur le Vsuve, car il y montait tous les jours.

Je peignis madame Hart couche au bord de la mer, tenant une coupe  la
main. Sa belle figure tait fort anime et contrastait compltement avec
celle de la comtesse; elle avait une quantit norme de beaux cheveux
chtains qui pouvaient la couvrir entirement, et en bacchante, ses
cheveux pars, elle tait admirable.

Le chevalier Hamilton faisait faire ce portrait pour lui; mais il faut
savoir qu'il revendait trs souvent ses tableaux lorsqu'il y trouvait un
bnfice; aussi, M. de Talleyrand, le fils an de notre ambassadeur 
Naples, entendant dire un jour que le chevalier Hamilton protgeait les
arts, rpondit-il: Dites plutt que les arts le protgent. Le fait est
qu'aprs avoir marchand fort long-temps pour le portrait de sa
matresse, il obtint que je le ferais pour cent louis et qu'il l'a vendu
 Londres trois cents guines. Plus tard, lorsque j'ai peint encore lady
Hamilton en sibylle pour le duc de Brissac, j'imaginai de copier la tte
et d'en faire prsent au chevalier Hamilton, qui la vendit tout de mme
sans hsiter.

La vie de lady Hamilton est un roman: elle se nommait Emma Lyon; sa
mre, dit-on, tait une pauvre servante, et l'on n'est pas d'accord sur
le lieu de sa naissance;  treize ans, elle entra comme bonne d'enfant
chez un honnte bourgeois  Hawarder; mais, ennuye de l'obscurit dans
laquelle elle vivait, et se flattant qu' Londres elle pourrait se
placer plus convenablement, elle s'y rendit. Le prince de Galles m'a dit
l'avoir vue  cette poque, avec des sabots  la porte d'une fruitire,
et quoiqu'elle ft trs pauvrement vtue, sa charmante figure la faisait
remarquer.

Un dtaillant du march Saint-Jean la reut  son service, mais elle
sortit bientt de chez lui pour entrer comme femme de chambre chez une
dame de bonne famille et trs honnte. Dans cette maison elle prit le
got des romans, puis le got des spectacles. Elle tudiait les gestes,
les inflexions de voix des acteurs, et les rendait avec une facilit
prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement  sa
matresse, la fit renvoyer.

Ce fut alors qu'ayant entendu parler d'une taverne o se rassemblaient
tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa
beaut tait dans tout son clat; toutefois, elle tait encore trs
sage. On raconte que sa premire faiblesse eut pour motif de sauver un
de ses parens nomm Galois, qui venait d'tre _press_ sur la Tamise, et
qui tait matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la
dlivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille.
Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des matres de toute espce, puis
il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier
Feathersonhang, qui la trouva trop fire avec lui, et ne tarda pas 
l'abandonner aussi.

Emma se voyant sans ressource, descendit bientt au dernier degr
d'avilissement. Un hasard trange la tira de cet abme. Le docteur
Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un lger
voile, sous le nom de la _desse Higia_ (desse de la sant); une
quantit de curieux et d'amateurs venaient en foule la voir; les
artistes surtout en taient charms. Quelque temps aprs cette
exhibition, un peintre l'emmena chez lui comme modle; il lui faisait
prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans ses tableaux. C'est
l qu'elle perfectionna ce talent d'un nouveau genre, qui l'a rendue
clbre. Rien n'tait plus curieux en effet que la facult qu'avait
acquise lady Hamilton de donner subitement  tous ses traits
l'expression de la douleur ou de la joie, et de se poser
merveilleusement pour reprsenter des personnages divers. L'oeil anim,
les cheveux pars, elle vous montrait une bacchante dlicieuse, puis
tout  coup son visage exprimait la douleur, et l'on voyait une
Madeleine repentante admirable. Le jour que le chevalier Hamilton me la
prsenta, il voulut que je la visse en action; je fus ravie; mais elle
tait habille comme tout le monde, ce qui me choquait. Je lui fis faire
des robes comme celles que je portais, pour peindre  mon aise, et qu'on
appelle des blouses; elle y ajouta des schals pour se draper, ce qu'elle
entendait trs bien; ds lors, on aurait pu copier ses diffrentes poses
et ses diffrentes expressions pour faire toute une galerie de tableaux;
il en existe mme un recueil, dessin par Frdric Reinberg, qu'on a
grav.

Pour revenir au roman de sa vie, c'est tandis qu'elle tait chez le
peintre dont j'ai parl, que lord Grville[7] en devint si fort
amoureux, qu'il allait l'pouser en 1789, quand il fut subitement
dpouill de ses places et ruin. Il partit aussitt pour Naples, dans
l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et
il emmena Emma afin qu'elle plaidt sa cause auprs de son grand parent.
Le chevalier, en effet, consentit  payer toutes les dettes de son
neveu, mais  la condition qu'Emma lui resterait. (Je tiens ces dtails
de lord Grville lui-mme.) Emma devint donc la matresse de lord
Hamilton, jusqu'au printemps de 1791, qu'il se dtermina  l'pouser en
dpit des remontrances de sa famille. Il me dit, en partant pour
Londres: Elle sera ma femme malgr eux; aprs tout, c'est pour moi que
je l'pouse.

Ainsi, ce fut lady Hamilton qu'il ramena  Naples peu de temps aprs,
devenue aussi grande dame qu'on puisse l'tre. On a prtendu que la
reine de Naples alors s'tait intimement lie avec elle. Il est certain
que la reine la voyait; mais on peut dire que c'tait politiquement.
Lady Hamilton tant trs indiscrte, la mettait au fait d'une foule de
petits secrets diplomatiques, dont Sa Majest tirait parti pour les
affaires de son royaume.

Lady Hamilton n'avait point d'esprit, quoiqu'elle ft excessivement
moqueuse et dnigrante, au point que ces dfauts taient les seuls
mobiles de sa conversation; mais elle avait de l'astuce, qui l'a servie
 se faire pouser. Elle manquait de tournure et s'habillait trs mal,
ds qu'il s'agissait de faire une toilette vulgaire. Je me souviens que
lorsque je fis mon premier portrait d'elle en sibylle: elle habitait 
Caserte une maison que le chevalier Hamilton avait loue; je m'y rendais
tous les jours, dsirant avancer cet ouvrage. La duchesse de Fleury et
la princesse Joseph de Monaco assistaient  la troisime sance, qui fut
la dernire. J'avais coiff madame Hart (elle n'tait pas encore marie)
avec un schall tourn autour de sa tte en forme de turban, dont un bout
tombait et faisait draperie. Cette coiffure l'embellissait au point que
ces dames la trouvaient ravissante. Le chevalier nous ayant toutes
invites  dner, madame Hart passa dans ses appartemens pour faire sa
toilette, et lorsqu'elle vint nous retrouver au salon, cette toilette,
qui tait des plus communes, l'avait tellement change  son
dsavantage, que ces deux dames eurent toutes les peines du monde  la
reconnatre.

Lorsque j'allai  Londres, en 1802, lady Hamilton venait de perdre son
mari. Je me fis crire chez elle, et elle vint aussitt me voir dans le
plus grand deuil. Un immense voile noir l'entourait, et elle avait fait
couper ses beaux cheveux pour se coiffer  la Titus, ce qui tait alors
 la mode. Je trouvai cette Andromaque norme; car elle avait
horriblement engraiss. Elle me dit en pleurant qu'elle tait bien 
plaindre, qu'elle avait perdu dans le chevalier un ami, un pre; et
qu'elle ne s'en consolerait jamais. J'avoue que sa douleur me fit peu
d'impression; car je crus m'apercevoir qu'elle jouait la comdie. Je me
trompais d'autant moins que peu de minutes aprs, ayant aperu de la
musique sur mon piano, elle se mit  chanter un des airs qui s'y
trouvaient.

On sait que lord Nelson  Naples avait t trs amoureux d'elle; elle
tait reste avec lui en correspondance fort tendre; et quand j'allai
lui rendre sa visite un matin, je la trouvai rayonnante de joie; de
plus, elle avait plac une rose dans ses cheveux comme Nina. Je ne pus
me tenir de lui demander ce que signifiait cette rose?--C'est que je
viens de recevoir une lettre de lord Nelson, me rpondit-elle.

Le duc de Berri et le duc de Bourbon, ayant entendu parler de ses
attitudes, avaient un dsir extrme de voir ce spectacle qu'elle n'avait
jamais voulu donner  Londres. Je lui demandai de m'accorder une soire
pour les deux princes, et elle y consentit. J'invitai alors quelques
autres Franais que je savais tre fort curieux d'assister  cette
scne; et le jour venu je plaai dans le milieu de mon salon un trs
grand cadre enferm  droite et  gauche dans deux paravens. J'avais
fait faire une norme bougie qui rpandait un grand foyer de lumire; je
la posai de faon qu'on ne pt la voir, mais qu'elle clairt lady
Hamilton comme on claire un tableau. Toutes les personnes invites
tant arrives, lady Hamilton prit dans ce cadre diverses attitudes avec
une expression vraiment admirable. Elle avait amen avec elle une jeune
fille qui pouvait avoir sept ou huit ans, et qui lui ressemblait
beaucoup[8]. Elle la groupait avec elle, et me rappelait ces femmes
poursuivies dans l'enlvement des Sabines du Poussin. Elle passait de la
douleur  la joie, de la joie  l'effroi, avec une telle rapidit que
nous tions tous ravis.

Comme je l'avais retenue  souper, le duc de Bourbon, qui tait  table
 ct de moi, me fit remarquer combien elle buvait de _porter_. Il
fallait qu'elle y ft bien accoutume, car elle n'tait pas ivre aprs
deux ou trois bouteilles. Long-temps aprs avoir quitt Londres, en
1815, j'ai appris que lady Hamilton venait de finir ses jours  Calais,
o elle tait morte dans l'isolement et la plus affreuse misre.

Nous voil bien loin de Naples et de 1790; j'y reviens.

J'tais dans l'enchantement d'habiter cet htel de Maroc, sans parler de
l'agrment de mon voisinage. Je jouissais de ma fentre de la vue la
plus magnifique et du spectacle le plus rjouissant. La mer et l'le
Capre en face;  gauche le Vsuve, qui promettait une ruption par la
quantit de fume qu'il exhalait;  droite le coteau de Pausilippe,
couvert de charmantes maisons, et d'une superbe vgtation; puis ce quai
de Chiaja est toujours si anim qu'il m'offrait sans cesse des tableaux
amusans et varis; tantt des lazzaroni venaient se dsaltrer au jet
d'eau qui sortait d'une belle fontaine place devant mes fentres, o de
jeunes blanchisseuses y lavaient leur linge; le dimanche de jeunes
paysannes, dans leurs plus beaux atours, dansaient la tarentelle devant
ma maison, en jouant du tambour de basque, et tous les soirs je voyais
les pcheurs avec des torches dont la vive lumire refltait dans la mer
des lames de feu. Aprs ma chambre  coucher se trouvait une galerie
ouverte qui donnait sur un jardin rempli d'orangers et de citronniers en
fleurs; mais comme toute chose ici-bas a ses inconvniens, mon
appartement en avait un dont il me fallut bien prendre mon parti.
Pendant plusieurs heures de la matine je ne pouvais ouvrir mes fentres
sur le devant, attendu qu'il s'tablissait au-dessous de moi une cuisine
ambulante o les femmes faisaient cuire des tripes dans de grands
chaudrons, avec de l'huile infecte dont l'odeur montait chez moi.
J'tais rduite  regarder la mer  travers mes carreaux. Qu'elle est
belle cette mer de Naples! bien souvent j'ai pass des heures  la
contempler la nuit, quand ses flots taient calmes et argents par le
reflet d'une lune superbe. Bien souvent aussi j'ai pris un bateau pour
faire une promenade, et jouir du magnifique coup d'oeil que prsente la
ville, que l'on voit alors tout entire, s'levant en amphithtre. Le
chevalier Hamilton avait sur le rivage un petit cazin o j'allais
quelquefois dner[9]. Il faisait venir de jeunes garons qui, pour un
sou, plongeaient dans la mer pendant plusieurs minutes; quand je
tremblais pour eux, je les voyais remonter triomphans, leur sou  la
bouche.

C'est  Chiaja que se trouve la Villa-Reale, jardin public, bord par la
mer, et qui devient le soir une promenade dlicieuse. L'Hercule Farnse
tait plac dans ce jardin; comme on avait retrouv les jambes antiques
de la statue, elles taient remises en place de celles qu'avait faites
dans le temps Michel-Ange; mais celles-ci restaient poses  ct, afin
que l'on compart, en sorte qu'il fallait reconnatre la sublime
supriorit de l'antique, mme auprs de Michel-Ange.




CHAPITRE VI.

Le baron de Talleyrand--L'le de Capre.--Le Vsuve.--Ischia et
Procida.--Le mont Saint-Nicolas.--Portrait des filles anes de la reine
de Naples.--Portrait du prince royal.--Pasiello.--La Nina.--Le coteau
de Pausilippe.--Ma fille, son matre de musique.


Aussitt que j'tais arrive  Naples, j'avais t chez M. le baron de
Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui eut pour moi mille bonts
pendant tout mon sjour. Je retrouvai chez lui madame Silva, Portugaise
trs aimable, avec laquelle je projetai de faire plusieurs courses
intressantes. Nous allmes d'abord  l'le de Capre. Le comte de la
Roche-Aymon et le fils an de M. de Talleyrand nous accompagnrent. Ils
avaient engag deux musiciens, l'un pour chanter et l'autre pour jouer
de la guitare. Nous nous embarqumes  minuit par un beau clair de lune;
mais la mer tait trs agite; ses vagues normes dont l'cume
s'amoncelait autour de nous, menaaient si furieusement notre chtif
bateau, qu' chaque instant je pensais le voir englouti. J'avoue que je
mourais de peur. Il faut dire que je n'avais jamais fait sur mer un
aussi long trajet, n'ayant entrepris jusqu'alors que le passage du
Mordit dont la traverse est trs courte, quand j'tais en Hollande.

Lorsque nous emes pris le large, M. de Talleyrand engagea ses musiciens
 chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens taient pris du mal de mer
 un tel point, qu'il leur tait bien impossible de faire de la musique.
Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron; M. de la Roche-Aymon
et moi, nous n'en fmes que trs lgrement atteints.

Enfin, aprs avoir t ballotts sans relche par ces terribles vagues,
nous dbarqumes  l'le de Capre, un peu aprs le lever du soleil.
Nous ne trouvmes l que des pcheurs qui habitent les creux des rochers
sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide, et
nous prmes des nes; car nous voulions monter jusqu'au sommet de l'le.
La route que nous gravissions tait borde  notre gauche par des
vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques,
des bois d'alos, qui rpandaient un parfum dlicieux.  notre droite
taient des rochers et des dbris d'antiques constructions. Arrivs au
sommet, sur la plate-forme appele Saint-Michel, nous joumes de la vue
de la pleine mer termine par le Vsuve, tout en respirant l'air le plus
pur. C'est l qu'tait plac le palais de Tibre; il n'en reste qu'un
seul tronon de colonne, sur lequel un ermite, qui habite prs de ces
dbris informes, venait de poser son frugal repas du matin; et c'tait
de cette hauteur immense que Tibre faisait jeter non-seulement des
esclaves, mais tous ceux qui lui dplaisaient.

On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait btir un Anglais
malade, et que tous les mdecins avaient condamn depuis long-temps 
Naples. Ayant suivi le conseil qu'on lui donna d'aller habiter Capre,
il y vcut plus de vingt ans encore sans aucune souffrance.

Aprs avoir respir avec dlice cet air vivifiant, admir les sites les
plus curieux, nous revnmes  Naples, ravis de notre course, 
l'exception pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reut une forte
rprimande de son pre pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais
temps et dans un aussi lger bateau.

Ce que je dsirais par-dessus tout, c'tait de monter sur le Vsuve, et
nous rsolmes de faire cette partie avec madame Silva et l'abb
Bertrand.

Je vais copier ici la fin d'une lettre que j'crivis de Naples  mon ami
Brongniart l'architecte, parce que l'impression que m'avait faite le
terrible phnomne tait alors bien plus rcente et bien plus vive.

... Maintenant je vais vous parler de mon spectacle favori, du Vsuve.
Pour un peu je me ferais Vsuvienne, tant j'aime ce superbe volcan; je
crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fte et reue de la manire la
plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en
excepter la girande du chteau Saint-Ange, quand on songe au Vsuve?

La premire fois que j'y suis monte, nous fmes pris, mes compagnons
et moi, par un orage affreux, une pluie qui ressemblait au dluge. Nous
tions tremps, mais nous n'en cheminions pas moins sur une hauteur pour
voir une des grandes laves qui coulaient  nos pieds. Je croyais toucher
aux avenues de l'enfer. Un brasier qui me suffoquait serpentait sous mes
yeux; il avait trois milles de circonfrence. Le mauvais temps nous
empchant d'aller plus loin ce jour-l, outre que la fume et la pluie
de cendre qui nous couvrait rendaient le sommet du mont invisible, nous
montons sur nos mulets et descendons dans les laves noires. Deux
tonnerres, celui du ciel et celui du mont, se mlaient; le bruit tait
infernal, d'autant plus qu'il se rptait dans les cavits des montagnes
environnantes. Comme nous tions prcisment sous la nue, je tremblais,
et toute notre cavalcade tremblait comme moi, que le mouvement de notre
marche n'attirt sur nous la foudre. Malgr ma frayeur, je ne pus
m'empcher de rire en regardant un de nos compagnons de voyage, l'abb
Bertrand. Il faut vous dire qu'il est bossu par derrire et par devant:
un grand manteau couvrait son ne et lui, et tous deux taient tellement
confondus ensemble, que, la petite humanit de l'abb disparaissant, je
ne voyais plus qu'un chameau.

J'arrivai chez moi dans un tat qui faisait piti: ma robe n'tait que
cendre dtrempe; j'tais morte de fatigue; je me sche et me couche
fort heureusement.

Bien loin d'tre dgote par ce dbut, quelque jours aprs je retourne
 mon cher Vsuve. Cette fois ma petite brunette tait de la partie; je
voulais qu'elle vt ce grand spectacle. Monsieur de la Chenaye et deux
autres personnes en taient aussi. Il faisait le plus beau temps du
monde. Avant la nuit nous tions sur la montagne pour voir les anciennes
laves et le coucher du soleil dans la mer. Le volcan tait plus furieux
que jamais, et comme au jour on ne distingue point de feu, on ne voit
sortir du cratre, avec des nues de cendres et de laves, qu'une norme
fume blanchtre, argente, que le soleil claire d'une manire
admirable. J'ai peint cet effet, car il est divin.

Nous montmes chez l'ermite. Le soleil se couchait, et je vis ses
rayons se perdre sous le cap Mysne, Ischia et Procida; quelle vue!
Enfin la nuit vint, et la fume se transforma en flammes, les plus
belles que j'aie jamais vues de ma vie. Des gerbes de feu s'lanaient
du cratre, et se succdaient rapidement, jetant de tout ct des
pierres embrases qui tombaient avec fracas. En mme temps descendait
une cascade de feu qui parcourait l'espace de quatre  cinq milles. Une
autre bouche du cratre place plus bas tait aussi enflamme; celle-ci
produisait une fume rouge et dore, qui compltait le spectacle d'une
manire effrayante et sublime. La foudre qui partait du centre de la
montagne, faisait retentir tous les environs, au point que la terre
tremblait sous nos pas. J'tais bien un peu effraye; mais je n'en
tmoignais rien  cause de ma pauvre petite qui me disait en pleurant:
Maman, faut-il avoir peur? D'ailleurs, j'avais tant  admirer que ce
besoin l'emportait sur mon effroi. Imaginez que nous planions alors sur
une immensit de brasiers, sur des champs entiers que ces laves, dans
leur course, mettaient en feu. Je voyais ces terribles laves brler les
arbrisseaux, les arbres, les vignes; je voyais la flamme s'allumer et
s'teindre, et j'entendais le bruit des broussailles voisines qu'elles
consumaient.

Cette grande scne de destruction a quelque chose de pnible et
d'imposant, qui remue fortement l'ame; je ne pouvais plus parler en
revenant  Naples; dans le chemin je ne cessais de retourner la tte
pour voir encore ces gerbes et cette rivire de feu. C'est donc  regret
que j'ai quitt ce spectacle si grandiose; mais j'en jouis par le
souvenir, et tous les jours je me reprsente encore ses diffrens
effets. J'en ai quatre dessins que je vous porterai  Paris. Deux sont
dj en petite maquette; on en est trs content ici.

Donnez-moi de vos nouvelles, et de celles de nos amis, etc.

Depuis lors je suis retourne plusieurs fois sur le Vsuve, un jour
entre autres avec M. Lethire[10], trs habile peintre d'histoire, qui
tait grand amateur du volcan. Je me souviens que ce jour tait celui de
la Chandeleur. Nous partmes vers trois heures, avec deux amis de M.
Lethire. Il faisait beau; mais lorsque nous fmes arrivs sur la
montagne, il s'leva un brouillard si pais qu'il ressemblait  une
norme fume. Tout disparut  nos yeux; nos compagnons, quoiqu'ils
fussent trs prs de nous, taient devenus invisibles; en un mot c'tait
le nant. Ma petite mourait de peur, et moi aussi. Pour comble de
malheur l'humidit tait extrme, et nous fmes obligs de rester en
place pendant une heure et demie. Enfin le brouillard se dissipant peu 
peu, nous dcouvrit la mer et tout ce qui l'environne jusqu'aux les les
plus lointaines; cette cration fut admirable.

J'avais fait porter notre dner chez l'ermite, que nous avions invit 
le partager. Avant la fin du repas, cet ermite se leva et passa derrire
un vieux rideau qui touchait presque la table. Il resta l tout un quart
d'heure; quand il revint, je lui demandai pour quel motif il nous avait
quitts:--C'est, dit-il, que je viens de faire ma prire auprs de mon
compagnon qui est mort cette nuit, et qui est l sous ce rideau.  ces
mots, on peut imaginer si je me lve  mon tour et si je sors pour aller
respirer le grand air.

Nous remontmes pour voir le coucher du soleil. Son disque brillant d'o
partaient d'immenses rayons, se rflchissait dans la mer. Nous tions
dans l'extase  la vue de ce superbe tableau et de tout ce qui
l'encadrait. Nous revnmes  Naples, rapportant nos croquis. M. Lethire
avait fait un dessin dans lequel il me reprsentait descendant la
montagne sur mon ne.

Une des plus charmantes parties que j'aie faites  Naples, c'est un
petit voyage de cinq jours que le chevalier me fit entreprendre pour
visiter les les d'Ischia et de Procida. Nous partmes  cinq heures du
matin. J'tais dans une felouque avec madame Hart, sa mre, le chevalier
et quelques musiciens. Il faisait le plus beau temps du monde; la mer
tait calme au point de ressembler  un grand lac.  peu de distance, on
voyait le coteau du mont Pausilippe, que le soleil clairait d'une faon
ravissante. Tout cela m'aurait port  une douce rverie, si nos rameurs
n'avaient point cri  tue-tte, ce qui vous empchait de suivre une
ide.

 neuf heures et demie nous arrivmes  Procida, et nous fmes aussitt
une promenade pendant laquelle je fus frappe de la beaut des femmes
que nous rencontrions sur notre chemin. Presque toutes taient grandes
et fortes, et leurs costumes, ainsi que leurs visages, rappelaient les
femmes grecques. Je vis peu d'habitations agrables, l'le tant
gnralement cultive en vignes et en arbres fruitiers.  midi nous
allmes dner chez le gouverneur; de la terrasse de son chteau, on
dcouvre le cap Mysne, l'Achron, les Champs-lyses, enfin, tout ce
que Virgile dcrit; ces divers points de vue sont assez rapprochs pour
qu'on puisse en distinguer les dtails, et le Vsuve se voit dans le
lointain.

Aprs dner, nous remontmes sur la felouque pour aller dbarquer 
Ischia vers les six heures du soir. Un des plus jolis effets que j'ai
vus tout en arrivant, tait celui d'une quantit de maisons bties  et
l sur les monts, et trs claires, ce qui prsentait  l'oeil comme un
second firmament. J'allai joindre madame Silva, mon aimable Portugaise,
pour parcourir avec elle une partie de l'le, qui est charmante; tout
son territoire est volcanique, elle a quinze lieues d'tendue, et
partout on trouve des traces de foyers teints. La plupart des
montagnes, qui sont en trs grand nombre et fort prs les unes des
autres, sont cultives. Le mont le plus lev (Saint-Nicolas) est plus
haut que le Vsuve.

Nous trouvions  Ischia une socit trs aimable, entre autres le
gnral baron Salis; et le lendemain matin  six heures, nous partmes
au nombre de vingt personnes, toutes montes sur des nes, pour aller
dner au mont Saint-Nicolas. On ne peut se faire une ide des chemins
qu'il nous fallut prendre; les sentiers taient des ravins profonds
pleins d'normes pierres noircies par le feu; et les hauteurs de ces
ravins tant cultives, cette terre fertile, prs de cette terre
dsole, offrait un contraste trange. Nous suivmes entre autres un
chemin  pic rempli de laves grosses comme des maisons, qui ressemblait
tout--fait au chemin de l'enfer, et cette superbe horreur nous
conduisit dans un lieu de dlices, sous des berceaux de vignes
parfaitement cultives, et prs d'une trs belle fort de chtaigniers.
L, j'aperus une seule petite habitation, que mon guide me dit tre
celle d'un ermite. L'ermite tait absent; je m'assis sur son banc, et je
dcouvris par une perce de la fort, la mer et les les Cyrnes, que la
vapeur du matin entourait d'un ton bleutre. Je croyais faire un rve
enchanteur; je me disais: la posie est ne l! Il fallut m'arracher 
ma ravissante contemplation, il nous restait encore  gravir bien
autrement.

Nous arrivmes dans une espce de dsert, bord de ravins si profonds,
que je n'osais y plonger mes yeux, et mon maudit ne s'obstinait 
marcher toujours sur le bord. Ne pouvant regarder en bas, je me mets 
regarder en haut, et je vois la montagne que nous avions  gravir, toute
couverte d'affreux nuages noirs. Il fallait pourtant traverser cela, au
risque d'tre touffe cent fois: notez de plus que le chemin tait 
pic sur la mer, et qu'il ne s'y trouvait pas une seule habitation. Le
coeur me bat encore quand j'y pense. Je suivis pourtant, non sans
recommander mon ame  Dieu. Nous mmes une heure et demie, marchant
toujours,  traverser ces nuages. L'humidit tait si grande, que nos
vtemens taient tremps; on ne se voyait pas  quatre pieds, en sorte
que je finis par perdre ma compagnie. On peut juger de l'effroi que
j'prouvais, quand j'entendis le son d'une petite cloche; je poussai un
grand cri de joie, pensant bien que c'tait celle de l'ermite chez
lequel nous devions dner. C'tait elle, en effet, et l'on vint au
devant de moi.

Je trouvai toute ma socit runie dans l'ermitage, qui est situ sur la
dernire pointe des rochers du mont Saint-Nicolas. Dans ce moment
nanmoins, le brouillard tait si pais, qu'il tait impossible de rien
voir; mais, presque aussitt, les nuages se divisent, le brouillard se
dissipe, et je me trouve sous un ciel pur. Je domine ces nues qui
m'avaient tant effraye, je les vois descendre dans la mer que le soleil
traait en ligne d'opale et d'autres couleurs d'arc-en-ciel; quelques
nuages argents embellissaient ce coup d'oeil. On ne distinguait les
barques qu' leurs voiles blanches qui brillaient au soleil. Notre vue
plongeait sur les villages d'Ischia; mais cette masse de rochers
crasait tellement de sa supriorit tout ce qui fait l'ambition des
hommes, que les chteaux, les maisons, ressemblaient  de petits points
blancs; quant aux individus, ils taient invisibles: ce que c'est que de
nous, mon Dieu!

Nous tions  contempler ce magnifique spectacle, quand le gnral Salis
vint nous avertir que le dner tait servi, nouvelle qui ne nous fut pas
indiffrente aprs tant de fatigues et de tribulations. Ce dner qu'il
nous donnait, pouvait se comparer  ceux de Lucullus; tout tait
recherch, rien n'y manquait, au point que nous emes des glaces pour
finir. Il fallait voir l'tonnement des trois bons religieux qui
habitaient ce rocher et qui profitaient de cet excellent repas; ils en
gardrent les restes, ce dont ils paraissaient fort contens.

Aprs dner, madame Silva et moi nous fmes notre sieste en plein air
sur des sacs d'orge renverss, o l'odeur des gents et de mille fleurs
nous embaumait. Puis, nous remontmes sur nos nes pour parcourir
l'autre ct de l'le. L, nous vmes des vergers sans nombre, des sites
trs pittoresques, et ce chemin nous conduisit  notre habitation.

Je voulus aller aussi  Poestum; quoique la distance de Naples ne soit
que de vingt-cinq lieues, nous tions prvenus que le voyage est trs
fatigant, mais on ne tient pas au dsir d'aller admirer des monumens qui
ont trois ou quatre mille ans, quand ils se trouvent aussi prs de vous.
Des trois temples que l'on y voit, celui de Junon tait encore alors
bien conserv, au point qu' l'extrieur il semblait tre entier. Ce
temple est noble, imposant, comme tout ce qu'ont fait les anciens, prs
desquels nous ne sommes que des pygmes. Aussi puis-je dire avoir t
fort surprise  _Pompe_ que nous visitmes ainsi qu'_Herculanum_, de la
petitesse des maisons et du temple d'Isis. Il faut croire que la partie
dcouverte tait autrefois un faubourg.

Je conduisis aussi ma fille  Portici, dans le musum, beaut
tout--fait unique dans le monde; mais tant d'crivains l'ont si bien
dcrit, que je crois inutile d'en parler ici.

Ces excursions et plusieurs autres ne m'empchaient pas de travailler
beaucoup  Naples. J'avais mme entrepris tant de portraits que mon
premier sjour dans cette ville a t de six mois, quoique je fusse
arrive dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de
France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine
dsirait que je fisse les portraits de ses deux filles anes, ce que je
commenai tout de suite. Sa Majest s'apprtait  partir pour Vienne o
elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu' son
retour elle me dit: J'ai fait un heureux voyage; je viens de conclure
deux mariages pour mes filles avec un grand bonheur. L'ane en effet
pousa peu de temps aprs l'empereur d'Autriche, Franois II, et la
seconde, qui se nommait Louise, le grand duc de Toscane. Cette dernire
tait fort laide, et tellement grimacire, que je ne voulais pas finir
son portrait. Elle est morte quelques annes aprs son mariage.

Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal. L'heure
de mes sances  la cour tait midi, et pour m'y rendre il me fallait
suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les
maisons qui sont bties  gauche et qui font face  la mer, tant
peintes en blanc _pur_, le soleil y donnait avec une telle force que
j'en tais aveugle. Pour sauver mes yeux j'imaginai de mettre un voile
vert, ce que je n'avais vu faire encore  personne, et devait paratre
assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs; mais
quelques jours aprs je vis quantit d'Anglaises m'imiter, et les voiles
verts furent  la mode[11].

 cette mme poque je commenai le portrait de Pasiello. Tout en me
donnant sance, il composait un morceau de musique, qu'on devait
excuter pour le retour de la reine, et j'tais charme de cette
circonstance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au
moment de l'inspiration.

J'avais quitt mon cher htel de Maroc, parce qu'aprs avoir admir tout
le jour il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'tait
impossible d'y fermer l'oeil. Les voitures allaient et venaient sans
cesse sur le chemin de Chiaja jusqu' la grotte de Pausilippe, o l'on
fait souvent de mauvais soupers dans les cabarets. Ce bruit, que
j'entendais toutes les nuits, me fit enfin dserter. J'allai m'tablir
dans un joli cazin baign par la mer, dont les vagues venaient se briser
sous mes fentres. J'tais enchante; ce bruit rond et lger me berait
dlicieusement; mais hlas! huit jours aprs il survint un orage
affreux, une tempte si violente, que les vagues furieuses montaient
jusque dans mon appartement. J'en tais inonde, et la crainte d'une
rcidive me fit quitter ce charmant cazin,  mon grand regret.  la
vrit, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle
les voitures lgantes, les mmes voitures qui m'empchaient de dormir 
Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle  Naples _faire
heure_. Mais cela m'tait peu incommode. Je me rappelle que le jour de
mon dpart la propritaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais
serr mon linge, et se mit  crire mon nom sur toutes les planches;
comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me rpondit
gracieusement qu'elle tait fire d'avoir log madame Lebrun, et qu'elle
voulait que tout le monde le st.

Aprs avoir quitt cette maison, j'allai en louer une tout prs de la
ville, et je m'y installai la veille de Nol. Ds le soir mme, comme
j'allais me mettre au lit, je suis tout  coup assourdie par des ptards
sans nombre; les jeunes garons qui les tiraient en jetaient dans ma
cour, dans mes fentres; ce train-l dura trois jours et trois nuits. En
outre, j'tais gele dans cet appartement. Je faisais alors le portrait
de Pasiello, qui soufflait dans ses doigts ainsi que moi; pour nous
rchauffer, je fis faire du feu dans mon atelier; mais comme on s'occupe
bien plus en Italie d'obtenir de la fracheur que de la chaleur, les
chemines sont si mal soignes que la fume nous touffait. Les yeux de
Pasiello en pleuraient, les miens aussi; et je ne conois pas comment
j'ai pu finir son portrait.

Pasiello,  cette poque, faisait les dlices de l'Italie. J'allais
fort souvent au grand Opra, dans la loge de la comtesse Scawronski.
J'assistai  la premier reprsentation de _Nina_, qui bien certainement
est un chef-d'oeuvre; mais tel est l'effet de la premire impression
reue, que la musique de Pasiello, toute belle qu'elle tait, ne me
faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac; il faut dire aussi
que madame Dugazon n'tait point l pour jouer _Nina_. Le thtre de
Saint-Charles, o se donnait cet opra et les autres, est, je crois, le
plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouve le jour de la fte de la
reine; il tait alors magnifiquement clair, totalement rempli de
monde, et ce coup d'oeil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce
jour-l d'une mprise assez plaisante. J'aperus prs de nous la baronne
de Talleyrand, chez laquelle je n'avais pas t depuis quelque temps, et
je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors:
Elle prouve un grand chagrin, l'ambassadrice; elle a perdu Rigi.
Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me dcide d'autant plus  l'aller
trouver; j'y vais. Je suis en effet frappe du changement de son visage,
et je lui vois un air si triste que je commence  croire qu'un de ses
enfans est mort. Je lui dis donc combien je prenais part  son
affliction, et lui demande si c'tait l'an.  ces mots, malgr son
chagrin, elle se mit  rire: c'tait son chien qu'elle venait de perdre.

Un de mes grands plaisirs tait d'aller me promener sur le beau coteau
de Pausilippe, sous lequel est place la grotte du mme nom, qui est un
magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on voit bien avoir t
fait par les Romains. Cette cte de Pausilippe est couverte de maisons
de campagne, de cazins, de prairies et de trs beaux arbres, autour
desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est l qu'est plac
le tombeau de Virgile, sur lequel on prtend qu'il pousse des lauriers;
mais je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer;
j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises
ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant de ce bon air et de cette
superbe vue, ce qui la reposait de ses tudes journalires; car j'avais
rsolu, tout en courant le monde, de soigner son ducation autant qu'il
serait possible, et je lui avais donn  Naples des matres d'criture,
de gographie, d'italien, d'anglais et d'allemand. Elle prfrait cette
dernire langue  toutes les autres, et montrait dans ses diverses
tudes une intelligence remarquable. Elle annonait aussi quelques
dispositions pour la peinture; mais sa rcration favorite tait de
composer des romans. Je la trouvais, en revenant de passer mes soires
dans le monde, une plume  la main, et une autre sur son bonnet; je
l'obligeais alors  se mettre au lit; mais il n'tait pas rare qu'elle
se relevt la nuit pour achever un chapitre; et je me souviens trs bien
qu' l'ge de neuf ans elle a crit  Vienne un petit roman remarquable
par les situations autant que par le style.

Me trouvant en Italie, on imagine bien que je n'avais point nglig de
lui donner un matre de musique. Je prenais moi-mme des leons de ce
matre, qui montrait  merveille, mais qui tait bien le plus grand
poltron que j'aie rencontr de mes jours. Il nous entretenait sans cesse
de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu' sept heures du soir,
il retournait chez lui  neuf, heure  laquelle tout le monde tant au
spectacle, les rues de Naples sont fort dsertes, sans excepter la rue
de Tolde, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre
homme me disait un soir: J'ai eu terriblement peur hier; j'ai rencontr
un homme dans la rue de Tolde; heureusement j'ai pris l'autre ct, et
j'ai press le pas. Deux jours aprs il revenait: Dieu! que j'ai eu
peur! je me suis trouv avec deux hommes dans la rue de Tolde; je n'ai
eu que le temps de passer au milieu et de m'enfuir  toutes jambes.
Enfin une autre fois il me dit: J'ai eu bien plus peur vraiment,
j'tais seul, tout seul, dans la rue de Tolde.




CHAPITRE VII

Je retourne  Rome.--La reine de Naples.--Je reviens  Naples.--La fte
de la madone de l'Arca.--La fte du pied de la Grotte.--La
Solfatara.--Pouzol.--Le cap Mysne.--Portrait de la reine de
Naples.--Caractre de cette princesse.--Le Napolitain.--Vol d'un
lazzaroni.--Mon retour  Rome.--Mesdames de France, tantes de Louis XVI.


Tous les portraits que j'avais entrepris  Naples tant finis, je
retournai  Rome; mais  peine y tais-je arrive, que la reine de
Naples s'y arrta en revenant de Vienne. Comme je me trouvais sur son
passage dans la foule, elle m'aperut, vint  moi, et me pria avec toute
la grce imaginable de revenir  Naples pour y faire son portrait. Il me
fut impossible de refuser, et je ne tardai pas  me remettre en route.

Ce qui me consolait de toutes ces alles et venues, c'est qu'il me
restait encore  voir plusieurs choses curieuses dans ce beau pays. Le
chevalier Hamilton se plaisait  m'en faire les honneurs. Et ds que je
fus de retour, il s'empressa de me conduire  la fte de la madone de
l'Arca, qui par son originalit se distingue de toutes les ftes de
village. La place de l'glise tait couverte de marchands de gteaux ou
d'images de la Vierge et de groupes d'habitans, venus des cantons
voisins, dont les divers costumes taient richement brods d'or. Tous
portaient des thyrses en haut desquels tait place l'image de la
madone, ce qui rappelait les ftes antiques. Toutefois, cette foule, au
lieu de nous donner le spectacle d'une bacchanale, entra dvotement dans
l'glise pour y entendre la messe. Le chevalier Hamilton, madame Hart et
moi, nous tions placs prs d'une petite chapelle o se voyait un
tableau de la Vierge, noir comme de l'encre. De minute en minute, des
paysans et des paysannes venaient s'agenouiller devant cette Vierge, et
solliciter quelque faveur ou rendre grce pour celles qu'ils avaient
reues. Ils exprimaient tous leurs voeux d'une voix si haute, que nous
entendions les demandes de chacun. Nous vmes d'abord un homme beau
comme une statue grecque, le cou nu, qui remerciait la Vierge d'avoir
guri son enfant. Il avait plac cet enfant sur l'autel en face du
tableau; quand il eut fini sa prire, il le reprit et partit heureux.
Aprs lui, vint une femme qui grondait avec fureur la madone de ce que
son mari la maltraitait. J'touffais de rire; mais le chevalier me dit
de tout faire pour me contraindre, qu'autrement je serais fort
maltraite moi-mme. Il vint ensuite deux jeunes filles, qui se mirent 
genoux en demandant des maris. Enfin, les solliciteurs se succdrent
pendant une heure de la manire la plus plaisante. Ds que chacun d'eux
avait parl, on sonnait du milieu de l'glise une clochette qui leur
annonait vraisemblablement que la prire tait exauce; car ils s'en
allaient tous l'air content.

Aprs la messe, toutes ces bonnes gens se runirent sur la place de
l'glise pour y danser la tarentelle; c'est l seulement qu'on peut
prendre l'ide de cette danse: ce que j'avais vu jusqu'alors n'en tait
qu'une faible copie. Ils commencent par former de grands ronds au milieu
desquels la tarentelle se danse, au bruit du tambour de basque et de
longues guitares  trois cordes dont ils tirent des sons vifs et
harmonieux. On ne saurait dcrire ni l'activit, ni l'expression
d'amour, qu'offrent tous leurs mouvemens; aucune danse ne ressemble 
cela.

Nous restmes jusqu' la fin de la fte, et nous vmes, en retournant 
Naples, les hauteurs couvertes de femmes, dont les unes jouaient du
tambour de basque et les autres dansaient le thyrse  la main: c'tait
un spectacle charmant.

J'assistai aussi  une autre fte beaucoup plus clbre que celle dont
je viens de parler; c'est la fte du _Pied de Grotte_. Elle est ainsi
nomme d'aprs la tradition qui raconte qu'un jour un ermite, retir au
fond de cette grotte, eut une vision dans laquelle la Vierge lui apparut
et lui ordonna de faire btir une chapelle dans cet endroit. Le prtre
en ayant instruit les habitans du canton, la chapelle fut aussitt
btie; et tous les ans la famille royale s'y rend en grande crmonie
pour y faire sa prire. Les chevau-lgers, le rgiment de la reine,
celui du roi, enfin toutes les troupes, s'y trouvent rassembles, ainsi
que toute la noblesse en grand gala, et une multitude prodigieuse de
gens du peuple. Les cochers qui mnent la famille royale sont coiffs de
perruques  trois marteaux, ou  la Louis XIV. Cette fte est tellement
en vnration, que les habitans des petits pays dpendans du royaume de
Naples, font mettre sur les contrats de mariage que l'on mnera leurs
filles une fois  la fte de la Vierge du _Pied de Grotte_.

J'allai voir, avec M. Amaury Duval et M. Sacaut[12], la Solfatare, qui
est encore brlante. C'tait au mois de juin, en sorte que le soleil
dardait sur notre tte, tandis que nous marchions sur du feu. De ma vie
je n'ai autant souffert de la chaleur. Pour comble de malheur, j'avais
ma fille avec moi; je la couvrais de ma robe, mais ce secours tait si
faible, que je tremblais  chaque instant de la voir tomber sans
connaissance. Elle me dit plusieurs fois: Maman, on peut mourir de
chaud, n'est-ce pas? Alors, Dieu sait si j'tais au dsespoir de
l'avoir emmene. Enfin, nous apermes sur la hauteur une espce de
chaumire, dans laquelle il nous fut permis, grce au ciel, de nous
reposer. La chaleur nous avait tellement suffoqus, qu'aucun de nous ne
pouvait ni agir, ni parler. Au bout d'un quart d'heure, M. Duval se
rappela qu'il avait une orange dans sa poche, ce qui nous fit pousser un
cri de joie; car cette orange tait la manne dans le dsert.

Quand nous fmes tout--fait remis, nous descendmes  Pouzol. C'tait
un dimanche, les habitans taient en habits de fte; je me rappelle
encore un jeune homme, les cheveux boucls et tellement poudrs, que son
norme catogan avait blanchi son habit de taffetas bleu de ciel; sa
veste tait couleur de rose fane; il portait un gros bouquet  sa
boutonnire; enfin, c'tait tout--fait le beau Landre de la parade
franaise, et il avait un air si important, si content de lui-mme,
qu'il me fit beaucoup rire.

Nous traversmes toute la ville pour aller dner au bord de la mer, o
l'on nous servit d'excellens poissons. L'amphithtre de Pouzol,
quoiqu'il soit en ruines, est encore fort curieux  voir. Il y reste
quelques gradins placs en face de la mer, devant de grands rochers
creux, et l'on prtend que c'tait dans ces antres que les acteurs
anciens jouaient les tragdies avec des masques caractristiques et des
porte-voix. Aprs le dner, nous prmes une barque qui nous conduisit au
promontoire de Mysne. L, nous foulions aux pieds des morceaux briss
des marbres les plus prcieux; car Mysne a t dtruite de fond en
comble par les Lombards et les Sarrazins: il n'y reste que le grand
souvenir de Pline.

Que de lieux de dlices ne sont plus maintenant que des lieux de mort!
Bayes! si renomm chez les Romains qui venaient y prendre les eaux,
Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un
air infect; aussi le rivage de cette mer est-il dsert. On voit encore 
Bayes les restes de trois temples, celui de Vnus, de Mercure et de
Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les
soubassemens. Mais il ne reste pas mme de vestiges de ces palais
magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.

Sitt que j'avais t de retour  Naples, j'avais commenc le portrait
de la reine; bien loin qu'il m'arrivt le mme inconvnient qu'avec
Pasiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me
donnait sance, nous nous endormmes toutes deux. Je prenais plaisir 
faire ce portrait. La reine de Naples, sans tre aussi jolie que sa soeur
cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage tait
fatigu, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait t belle; ses
mains et ses bras surtout taient la perfection pour la forme et pour le
ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et crit
tant de mal, tait d'un naturel affectueux et trs simple dans son
intrieur; sa gnrosit tait vraiment royale: le marquis de Bombelles,
ambassadeur  Venise en 1790, fut le seul ambassadeur franais qui
refusa de prter serment  la Constitution; la reine ayant appris que,
par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, pre d'une
famille nombreuse, tait rduit  la position la plus cruelle, lui
crivit de sa propre main une lettre de flicitation. Elle ajoutait que
tous les souverains devant se regarder comme solidaires en
reconnaissance pour les sujets fidles, elle le priait d'accepter une
pension de douze mille francs[13]. Outre ce trait, j'en connais
plusieurs autres qui font honneur  son coeur: elle aimait  soulager la
misre, elle ne craignait pas de monter au cinquime tage pour secourir
des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauv de
la prison, de la mort peut-tre, une mre de famille et quatre enfans
dont le pre venait de faire banqueroute. Voil cette soi-disant mgre
contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les
gravures les plus infmes et les plus obscnes. Il fallait bien la
calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux
mmes qu'elle avait toujours honors de son amiti et de sa confiance.
La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conqurant
qui parvint enfin, par de viles menes,  dtrner la soeur de
Marie-Antoinette, pour mettre  sa place madame Murat.

La reine de Naples avait un grand caractre et beaucoup d'esprit. Elle
seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point
rgner; il restait presque toujours  Caserte, occup de manufactures,
dont les ouvrires, disait-on, lui composaient un srail.

La reine ayant appris que je m'apprtais  retourner  Rome, me fit
demander, et me dit: J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous
retenir. Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je
voulais rester; mais je brlais de revoir encore Rome, et je refusai
avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bont. Enfin, aprs
qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un
dernier cong, elle me remit une belle bote de vieux laque qui
renfermait son chiffre entour de trs beaux brillans. Ce chiffre vaut
dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.

Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas
t dans mon got d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit tre vue
comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il
faut s'tre fait  l'ide, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent
les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour
vit dans l'attente ou d'une ruption, ou d'un tremblement de terre, sans
parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe  deux ou trois
lieues de l. En outre, les lacs o l'on met rouir le lin produisent un
air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fivre et
la mort. Tous ces inconvniens sont graves, on en conviendra; mais
aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce dlicieux
climat?

Le chevalier Hamilton, qui, depuis prs de vingt ans, tait ambassadeur
d'Angleterre  Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages
de la haute socit de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je
l'avoue, tait peu favorable  la noblesse napolitaine, mais, depuis
cette poque, sans douter, tout a beaucoup chang. Il me contait sur les
plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de rpter, comme
trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines taient d'une ignorance
surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de
lire; car un jour tant arriv chez l'une d'elles, et lui trouvant un
livre  la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce
livre sens dessus dessous. Prives de toute espce d'instruction,
plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existt un
autre pays que Naples, et leur unique occupation tait l'amour qui, pour
elles, changeait souvent d'objet.

Ce dont j'ai pu juger par moi-mme, c'est que les dames napolitaines
gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que
celui de se promener en voiture, jamais  pied. Tous les soirs elles
sont au spectacle et reoivent leurs visites dans leur loge; comme elles
n'coutent que _l'aria_, c'est l que s'tablissent les conversations
d'une manire beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.

Les gens de la basse classe,  Naples, poussent au dernier degr
l'exagration dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour
passer sous mes fentres,  Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple,
que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes
gmissaient de la faon la plus lamentable. Une femme surtout (c'tait
la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil
dsespoir me faisait peur et piti; mais on m'assura que ces cheveux
pars et ces hurlemens taient d'usage.

Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu  la _Torre del Greco_,
c'tait celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, trs
par et le visage dcouvert; on lui jetait des fleurs et des drages des
fentres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce
spectacle serrait le coeur.

Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut
aller sur le chemin qui conduit  l'glise de Saint-Janvier, le jour que
s'opre le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des
environs se rendent en foule sur ce chemin, o les voitures stationnent
 droite et les pitons  gauche. Le dsir, l'impatience, se peignaient
d'une manire si trange sur tous ces visages, attendu que le miracle
tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on
vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par
la multitude. Enfin le miracle s'opre; il est annonc; alors on ne voit
plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle
vivacit, une telle vhmence, qu'il est impossible de dcrire ce
tableau.

La partie de la population napolitaine la plus curieuse  observer, ce
sont les lazzaroni. Ces gens ont simplifi la vie, au point de se passer
de logement et presque de nourriture; car ils n'ont d'autre habitation
que les marches des glises, et leur frugalit gale leur paresse, ce
qui n'est pas peu dire. On les trouve tendus  l'ombre des murs ou sur
les bords de la mer.  peine sont-ils vtus, et leurs enfans sont tous
nus jusqu' l'ge de douze ans. J'tais d'abord un peu scandalise et
fort effraye de les voir jouer ainsi sur le quai de Chiaja, o passent
continuellement des voitures; car ce chemin est la promenade accoutume
de tout le monde  Naples, et mme celle des princesses.

La misre des lazzaroni ne les porte pas  se faire voleurs; ils sont
peut-tre trop paresseux pour cela, surtout ayant besoin de si peu de
chose pour vivre. La plupart des vols se commettent  Naples par les
domestiques de louage, qui sont, en gnral, de forts mauvais sujets, le
rebut de toutes les grandes villes des diffrentes nations. Je n'ai
entendu parler, pendant mon sjour, que d'un seul vol, commis par un
lazzaroni, et l'on peut dire qu'il porte un caractre de retenue qui
quivaut  l'innocence. Le baron de Salis, un jour qu'il donnait un
grand dner, se rendait  sa cuisine; comme il descendait doucement
l'escalier, il s'arrta  la vue d'un homme qui, se croyant seul,
s'approche du pot-au-feu, y prend un morceau de boeuf et l'emporte. Le
baron s'tait content de le suivre des yeux; car toute son argenterie
tait tale sur une table; le lazzaroni l'avait trs bien vue, et
pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de boeuf qu'il
emportait.

Je fis mes adieux  cette belle mer de Naples,  ce charmant coteau de
Pausilippe,  ce terrible Vsuve, et je partis pour revoir une troisime
fois ma chre Rome, et pour admirer encore Raphal dans toute sa gloire.
L j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me
satisfaisait mdiocrement,  dire vrai. J'avais regrett  Naples, et je
regrettais surtout  Rome de ne pas employer mon temps  faire quelques
tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nomm membre de
toutes les acadmies de l'Italie, ce qui m'encourageait  mriter des
distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau
pays qui pt ajouter beaucoup  ma rputation. Ces ides me revenaient
souvent en tte; j'ai plus d'une esquisse dans mon portefeuille, qui
pourraient en fournir la preuve; mais, tantt le besoin de gagner de
l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais
gagn en France; tantt la faiblesse de mon caractre, me faisait
prendre des engagemens, et je me schais  la portraiture. Il en rsulte
qu'aprs avoir dvou ma jeunesse au travail, avec une constance, une
assiduit, assez rares dans une femme, aimant mon art autant que ma vie,
je puis  peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois
rellement contente.

Plusieurs des portraits que je fis nanmoins pendant mon dernier sjour
 Rome me procurrent quelques satisfactions, entre autres, celle de
revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui, ds qu'elles furent
arrives, me firent venir et me demandrent de les peindre. Je
n'ignorais pas qu'une femme artiste, qui s'est toujours montre mon
ennemie, je ne sais pourquoi, avait essay, par tous les moyens
imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses; mais
l'extrme bont avec laquelle elles me traitrent m'assura bientt du
peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commenai par
faire le portrait de madame Adlade; je fis ensuite celui de madame
Victoire.

Cette princesse, en me donnant sa dernire sance, me dit: Je reois
une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est
parvenu  sortir de France, et je viens de lui crire, en mettant
seulement sur l'adresse: _ Sa Majest le roi de France_. On saura bien
le trouver, ajouta-t-elle en souriant.

Je rentrai chez moi bien contente, et j'annonai cette heureuse nouvelle
 la gouvernante de ma fille, qui pensait comme moi; mais dans la soire
nous entendmes chanter mon domestique, homme trs morose, qui ne
chantait jamais, et que nous connaissions pour tre rvolutionnaire.
Nous nous disons aussitt: Il est arriv quelque malheur au roi! ce
qui ne nous fut que trop confirm le lendemain, quand nous apprmes
l'arrestation  Varennes, et le retour  Paris. La plupart de nos
domestiques taient vendus aux jacobins pour nous pier, ce qui peut
expliquer comment ils taient mieux instruits que nous de tout ce qui se
passait en France; d'ailleurs beaucoup d'entre eux allaient attendre
l'arrive du courrier, qui leur en disait beaucoup plus que nous n'en
apprenions par nos lettres.




CHAPITRE VIII.

Je quitte Rome.--La cascade de Terni.--Le cabinet de Fontana 
Florence.--Sienne.--Sa cathdrale.--Parme.--Ma sibylle.--Mantoue.--Jules
Romain.


Je quittai Rome le 14 avril 1792. En montant en voiture, je pleurais
amrement. J'enviais le sort de tous ceux qui restaient, et sur la
route, je ne pouvais rencontrer des voyageurs sans m'crier: Ils sont
bien heureux ceux-ci, ils vont  Rome!

J'allai coucher le premier jour  _Civita-Castellana_. En sortant de
cette ville, le lendemain, nous vmes de superbes rochers, puis nous
entrmes dans des gorges de montagnes o nous marchions au milieu des
prcipices; en tout, ce pays me parut le plus triste du monde. Il n'en
fut pas de mme du chemin qui conduit  Narni; ce chemin est dlicieux,
des vallons remplis de vignes en berceaux, des haies de gents et de
chvre-feuilles en fleurs; tout cela rjouissait les yeux. Plus loin, 
la vrit, nous retrouvmes des montagnes de l'aspect le plus austre et
le plus sauvage, dont les cyprs et quelques vieux pins font le
principal ornement. Ces rochers nous envelopprent jusqu' _Narni_; mais
 peine a-t-on travers cette ville, dont l'aspect est trs pittoresque,
que l'on jouit du plus magnifique coup d'oeil. La scne a compltement
chang: la route plonge sur la plus belle et la plus riche valle, o
s'tend  perte de vue une rivire borde de peupliers; de la hauteur o
nous tions, cette rivire semblait un petit ruisseau argent, tant
l'espace  travers lequel elle serpente est immense. Des monts lointains
terminent l'horizon; le soleil couchant clairait leurs cimes, ce qui
produisait un effet enchanteur. Nous passmes devant trois grandes croix
noires qui se dtachaient sur le fond dont je parle, et dont l'immensit
donnait  ces monumens religieux un tel caractre, qu'ils me firent
prouver une sensation indicible. La seule chose que je puisse
regretter, aprs avoir parcouru cette belle route, c'est de n'avoir pas
vu le pont d'Auguste, que mon voiturin, trs mauvais _cicerone_,
ngligea de me faire remarquer.

Nous ctoymes cette superbe valle jusqu' Terni, o nous couchmes, et
le lendemain matin, quoique le temps ft trs couvert, je voulus gravir
la montagne pour aller voir la fameuse cascade. Je partis avec ma fille,
deux nes, Germain, et deux petits bonshommes qui nous montraient le
chemin. Brunette, une baguette  la main, ne cessait de fouetter son ne
et le mien, en sorte que, perant le brouillard du matin, nous ne
tardmes pas  arriver sur le plateau qui mne  la cascade. L nous
nous reposmes sur un beau gazon enrichi de fleurs et d'arbres divers.
Une seule petite maison, un troupeau, un berger, c'est tout ce que nous
trouvmes dans ce lieu charmant, o l'on respire l'air le plus pur en
jouissant de la plus belle vue du monde. J'aurais bien dsir avoir l
ma chaumire; je m'y plaisais tant! Il n'en fallut pas moins continuer
notre chemin pour aller voir la cascade. En traversant une roche coupe,
nous approchmes de ce large torrent dont la chute est si imposante;
ensuite nous entrmes dans un petit pavillon carr pour voir sous un
autre aspect cette masse d'eau qui tombe bouillonnante, et dont la
vapeur nous environnait. Ensuite nous descendmes dans la grotte antique
o jadis passait la cascade. On ne peut rien voir d'aussi curieux que
les diffrentes ptrifications qui s'y trouvent; elles ressemblent en
grand  celles que l'on observe  Tivoli. Je dessinai l'entre si
pittoresque de cette grotte, et je m'emparai de quelques petits morceaux
ptrifis.

Ma curiosit sur la cascade n'tant pas encore satisfaite, et le temps
se trouvant favorable, car le soleil commenait  percer les nuages, je
descendis au bord de la rivire, forme par cet norme torrent, pour
jouir d'un point de vue dont mon imagination s'tait flatte; j'esprais
voir en face la chute d'eau, mais je ne la vis qu'en partie. Il est vrai
que j'en fus ddommage par le spectacle qu'offre cette grande nappe du
bas, et le chemin qui y conduit.  gauche taient des rochers orns et
nuancs par mille arbustes en fleurs;  droite, sur la rivire courante,
de petites les garnies d'arbres lgers, qui forment des bocages
charmans. Toutes ces les sont spares par des cascades multiplies,
dont l'eau ruisselait et brillait comme des diamans au soleil, qui avait
alors tout son clat. Il tait midi, et la chaleur tait si forte que,
lorsqu'il nous fallut remonter les rochers pour aller retrouver nos
nes, que nous avions laisss  trois milles de l, j'tais anantie de
fatigue. Brunette n'en pouvait plus; enfin nous parvnmes  rejoindre
nos montures qui nous rapportrent  Terni pour dner.

Les campagnes de Terni sont riches et belles, la ville est bien btie;
mais, soit dans les glises, soit ailleurs, je n'ai rien trouv de bien
remarquable, sinon les restes des fondations d'un grand temple antique.

Je ne restai qu'un jour  Terni. Le lendemain, nous passmes la Somma,
une des plus hautes montagnes des Apennins. Je me rappelle qu'en la
descendant, nous vmes dans une tour, prs du chemin, plusieurs bergres
qui chantaient en choeur une musique suave et dlicieuse; ces bonnes
fortunes ne sont pas rares en Italie.

Le soir j'arrivai  Spolte, et j'allai voir le lendemain l'Adoration
des Rois, grande composition de Raphal: ce tableau, n'tant pas
termin, indique parfaitement la mthode du divin matre: Raphal
peignait d'abord les ttes et les mains; quant  ses draperies, il en
essayait d'abord les tons avant de les terminer.

On voit sur la montagne,  Spolte, le temple de la Concorde, dont les
beaux fragmens antiques sont arrangs avec symtrie les uns sur les
autres. Les colonnes, leurs chapiteaux, sont du plus beau travail grec.
On voit aussi dans cette ville un superbe aqueduc d'une hauteur immense.

Aprs Spolte, nous allmes  Trvi,  Ctri, puis nous nous arrtmes 
Foligno. L, je trouvai encore un tableau de Raphal, un des plus beaux
et des plus originaux qu'il ait faits; il reprsente la Vierge sur des
nuages, tenant l'enfant Jsus dans ses bras. L'enfant est plein de
navet et semble en relief; la Vierge est d'une noblesse du plus grand
style; le saint Jean, le cardinal plac  gauche, sont peints
tout--fait dans le genre de Vandick, et les autres figures sont aussi
d'une grande vrit.

Comme j'arrivais  Perruge, qui est une belle et clbre ville, o il
reste quelques fortifications et quelques tombeaux antiques, on me
dcida  aller voir le combat d'un taureau contre des chiens. Ce
spectacle, qui n'a lieu que tous les cinq ou six ans en mmoire d'une
sainte, se donne dans une espce d'arne,  la manire des anciens; je
puis dire qu'il ne me rjouit pas du tout.

En sortant de Perruge, on trouve des campagnes charmantes, que nous
traversmes pour aller dner en face du lac Trasimne; puis, nous
allmes  _Cise_, o l'on voit sur la montagne une grande forteresse
surmonte d'une tour, et plus haut encore, tout--fait sur la cime, une
abbaye; enfin,  _la Combuccia_, Arezzo, Levane et Pietre-Fonte, pour
arriver  Florence.

Ce fut pour moi une grande jouissance, ds que je me retrouvai dans
cette ville, d'aller revoir tant de chefs-d'oeuvre auxquels je n'avais pu
donner qu'un coup d'oeil en passant pour aller  Rome. J'entrepris
aussitt une copie du portrait de Raphal, que je fis _avec amour_,
comme disent les Italiens, et qui depuis, n'a jamais quitt mon atelier.

Un souvenir de Florence qui m'a poursuivie bien long-temps, est celui de
la visite que je fis alors au clbre Fontana. Ce grand anatomiste,
comme on sait, avait imagin de reprsenter jusque dans les moindres
dtails, l'intrieur du corps humain, dont toutes les parties sont si
ingnieuses et si sublimes. Il me fit voir son cabinet, qui tait rempli
de pices d'anatomie, faites en cire couleur de chair. Ce que j'observai
d'abord avec admiration, ce sont tous les ligamens presque
imperceptibles qui entourent notre oeil, et une foule d'autres dtails
particulirement utiles  notre conservation ou  notre intelligence. Il
est bien impossible de considrer la structure du corps de l'homme, sans
tre persuad de l'existence d'une divinit. Quoi que aient os dire
quelques misrables philosophes, dans le cabinet de M. Fontana il faut
croire et se prosterner. Jusqu'ici je n'avais rien vu qui m'et fait
prouver une sensation pnible; mais, comme je remarquais une femme
couche de grandeur naturelle, qui faisait vritablement illusion,
Fontana me dit de m'approcher de cette figure, puis, levant une espce
de couvercle, il offrit  mes regards tous les intestins, tourns comme
sont les ntres. Cette vue me fit une telle impression, que je me sentis
prs de me trouver mal. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de
m'en distraire, au point que je ne pouvais voir une personne sans la
dpouiller mentalement de ses habits et de sa peau, ce qui me mettait
dans un tat nerveux dplorable. Quand je revis M. Fontana, je lui
demandai ses conseils pour me dlivrer de l'importune susceptibilit de
mes organes.--J'entends trop, lui dis-je, je vois trop et je sens tout
d'une lieue.--Ce que vous regardez comme une faiblesse, me rpondit-il,
c'est votre force et c'est votre talent; d'ailleurs, si vous voulez
diminuer les inconvniens de cette susceptibilit, ne peignez plus. On
croira sans peine que je ne fus pas tente de suivre son conseil;
peindre et vivre n'a jamais t qu'un pour moi, et j'ai bien souvent
rendu grce  la Providence de m'avoir donn cette vue excellente, dont
je m'avisais de me plaindre comme une sotte au clbre anatomiste.

De Florence, je me rendis  Sienne, et je n'ai jamais oubli la
charmante soire que j'ai passe en arrivant dans cette ville, o je ne
suis reste que trs peu de temps. Mon habitude a toujours t, ds que
je descends dans une auberge, et que j'ai command mon souper, d'aller
faire une petite course  pied, qui me dlasse de la voiture. Le soleil
allait se coucher quand je partis pour me promener dans les environs de
Sienne, et pour reconnatre les lieux. Assez prs de mon auberge,
j'aperois une porte ouverte, qui me laisse voir un enclos et un assez
grand canal; je descends la marche de cette porte, et je m'assieds
dessus pour respirer la fracheur, dont j'avais grand besoin. L,
j'entendis bientt un concert _nature_, que les ntres sont bien loin
d'galer. Divers bruits harmonieux me beraient dlicieusement; 
gauche, c'tait celui de la cascade qui alimentait le canal; puis un
lger vent agitait les branches des normes peupliers plants sur le
bord de l'eau; et mille oiseaux par leurs chants, faisaient leurs adieux
au jour. Une pluie fine se mit  tomber  petit bruit sur les feuilles;
mais bien loin qu'elle me ft dloger, elle me sembla si bien d'ensemble
avec toute cette douce musique, que, pendant plus de deux heures,
j'oubliai mon souper. La fille de l'auberge, aprs m'avoir cherche
long-temps, finit par me trouver l, et vint m'arracher  mes
jouissances. Si les propritaires de ce bel enclos lisent par hasard
ceci, et qu'ils reconnaissent les lieux, je les remercie aujourd'hui du
plaisir qu'ils m'ont procur  leur insu.

Le lendemain je fis quelques courses dans la ville, qui est trs belle
et trs bien situe, sur une hauteur. On y voit des palais et des
maisons gothiques; entre autres la maison de sainte Catherine et celle
de je ne sais quel saint. L'htel-de-ville renferme des peintures
antiques; les Augustins, une fort belle bibliothque, et la superbe
glise btie par Vauvitelli, o se trouvent des tableaux de Romanelli,
de Carlo Maratte et de Pietre Prugin; mais ce qu'on peut admirer avant
tout, c'est la cathdrale. Cette belle glise est gothique, extrmement
vaste, et revtue de marbre en dedans et en dehors. Sa vote est couleur
d'azur, parseme d'toiles d'or; les vitres du haut sont toutes peintes,
et le pav mme est remarquable en ce que les sujets de
l'Ancien-Testament y sont tracs. Elle est orne par douze statues en
marbre, reprsentant les douze aptres, par de belles fresques, par des
tableaux du Calabrse, du Prugin, etc., et plusieurs des chapelles ont
t dcores par le Bernin.

Ds que je fus revenue  Parme, o je n'avais pass que trs peu de
jours, en allant  Rome, on m'y reut de l'Acadmie,  qui je donnai une
petite tte que je venais de faire d'aprs ma fille. Dans la mme
semaine j'prouvai aussi dans cette ville une satisfaction non moins
vive. J'emportais avec moi le tableau de la Sibylle que j'avais fait 
Naples, d'aprs lady Hamilton; mon projet tait de le rapporter en
France, o je comptais alors rentrer bientt. Comme ce tableau tait
encore frachement peint, en arrivant  Parme, pour qu'il ne jaunisse
pas, je le mis au jour sous chssis, attach seulement dans l'une de mes
chambres. Un matin, j'tais  faire ma toilette quand on m'annona que
sept  huit lves peintres venaient me faire une visite. On les fit
entrer dans la chambre o se trouvait place ma Sibylle, et quelques
minutes aprs j'allai les y recevoir. Aprs m'avoir parl de tout le
dsir qu'ils avaient eu de me connatre, ils me dirent qu'ils seraient
heureux de voir quelques-uns de mes ouvrages.--Voici un tableau que je
viens de finir, rpondis-je en montrant la Sibylle. Tous tmoignrent
d'abord une surprise bien plus flatteuse que n'auraient pu l'tre des
paroles; plusieurs s'crirent qu'ils avaient cru ce tableau fait par un
des matres de leur cole, et l'un d'eux se jeta  mes pieds, les larmes
aux yeux. Je fus d'autant plus touche, d'autant plus contente de cette
preuve, que ma Sibylle a toujours t un de mes ouvrages de
prdilection. Les lecteurs, en lisant ce rcit, m'accusent peut-tre de
vanit: je les supplie de rflchir qu'un artiste travaille toute sa vie
pour avoir deux ou trois momens pareils  celui dont je parle.

Je restai quelques jours  Parme pour revoir les glises, la
bibliothque, le thtre, qui est bti par Vignola, et rappelle
tout--fait l'antique; c'est grand dommage qu'il n'ait pas t plus
soign; quoiqu'il soit immense, il ne s'y perd pas un son. Je vis l des
danseurs qu'on devrait appeler des _tourneurs_; car ils ne faisaient pas
un seul pas, et ne cessrent de tourner comme des tontons.

Je visitai aussi tous les palais qu'on me dit renfermer des objets
d'arts; dans l'un d'eux, je ne sais lequel, je vis des plafonds
d'Allegrini admirables. Je ne pouvais contempler tant de belles
collections particulires, sans regretter que ce beau luxe, ce luxe de
si bon got, n'existt point en France. On peut  peine compter  Paris
trois ou quatre cabinets d'amateurs, et combien encore diffrent-ils de
ceux des seigneurs italiens!

Je quittai Parme le 1er juillet 1792; la nature alors tait dans toute
sa beaut, et ma sortie de la ville m'offrit le coup d'oeil de la plus
belle campagne qu'on puisse voir. Sans doute le beau ciel de l'Italie
aide  la magie du spectacle; nanmoins, ces prairies  perte de vue,
parsemes d'arbres, autour desquels la vigne grimpe en s'entrelaant;
ces mille ruisseaux serpentant dans de riches vallons que terminent de
hautes montagnes ou des collines boises; ce grand chemin bord de
chnes, qui souvent sont baigns par des canaux dont mille fleurs
champtres ornent les bords; tout cela ravirait sous quelque ciel que ce
ft.

Je voulus aller  Mantoue, qui mritait bien une visite, et comme patrie
de Virgile, et comme ane du Capitole, car on prtend qu'elle a t
btie par les trusques ou Toscans, trois cents ans avant la fondation
de Rome. Cette ville, situe au milieu d'un lac form par le Mincio, est
grande et belle. Sa magnifique cathdrale est de Jules Romain, qui,
comme on sait, tait  la fois peintre, architecte et sculpteur. Jules
Romain et le Primatice ont enrichi Mantoue de chefs-d'oeuvre en tout
genre. Toutes les salles du palais ducal sont ornes par ces deux grands
peintres et par Gonzals. Ce palais est immense et l'un des plus riches
que l'on puisse voir sous le rapport des arts.

On vous fait voir  Mantoue la maison de Jules Romain; elle est situe
en face du palais Gonzals, qui est construit aussi sur les dessins de
ce clbre matre. Il y a  Mantoue une Acadmie des beaux-arts et un
muse de statues. L'glise Saint-Andr renferme plusieurs beaux
monumens, et la bibliothque de nombreux manuscrits. Le palais du T. est
aussi trs remarquable par les peintures  fresque de Jules Romain et du
Primatice. Ces fresques reprsentent des sujets hroques et l'histoire
de Psych.

Jules Romain est mort  Mantoue en 1546; mais son nom vit encore avec
toute sa gloire dans cette ville, o il a laiss un plus grand nombre de
chefs-d'oeuvre que partout ailleurs.




CHAPITRE IX.

Venise.--M. Denon.--Le mariage du doge avec la mer.--Madame Marini.--Les
palais.--Le Tintoret.--Paccherotti.--Improvisateur.--Le
cimetire.--Vicence.--Padoue.--Vrone.--Les conversazione.


Je brlais du dsir de voir Venise, o j'arrivai la veille de
l'Ascension. Quoi qu'il m'et t dit jusque alors sur l'aspect
extraordinaire de cette ville, mes yeux seuls m'en donnrent la juste
ide, et j'avoue qu'il me surprit autant qu'il me charma.  la premire
vue on croit n'apercevoir qu'une ville submerge; mais bientt ces
superbes palais, btis dans le style gothique, dont ces beaux canaux
baignent les murs, offrent l'effet le plus grandiose et le plus
ravissant par son originalit. J'admirai beaucoup le pont du _Rialto_
qui est d'une seule arche de quatre-vingt-neuf pieds de longueur, et je
me souviens qu'en passant dessus, je vis un pauvre homme, bien vieux,
raclant sur un mauvais violon, et faisant chanter un petit garon de
cinq ou six ans qui sanglotait. Peut-tre ce pauvre enfant mourait-il de
faim; aussi je m'empressai de lui donner une petite somme; car sous ce
beau ciel et dans cette belle ville, je voulais que tout le monde
chantt gaiement. De mme, je fus quelque temps sans m'accoutumer 
cette quantit de barques noires qui remplacent les voitures, et dans
lesquelles on s'embarque et l'on dbarque continuellement  la porte de
toutes les maisons. J'aurais voulu que leur couleur ft moins triste;
mais les ambassadeurs seuls ont des barques de toutes les couleurs.

M. Denon, que j'avais connu  Paris, ayant appris mon arrive, vint me
voir aussitt. Son esprit et ses connaissances dans les arts faisaient
de lui le plus aimable _cicerone_, et je me rjouis beaucoup de cette
rencontre. Ds le lendemain, jour de l'Ascension, il me conduisit sur le
canal o se faisait le mariage du doge avec la mer. Le doge et tous les
membres du snat taient sur un btiment dor en dedans et en dehors,
appel _le Bucentaure_; mille barques dont plusieurs portaient des
musiciens, l'entouraient. Le doge et les snateurs taient vtus de noir
et coiffs de perruques blanches  trois marteaux. Lorsque _le
Bucentaure_ fut arriv au lieu fix pour la clbration du mariage, le
doge tira de son doigt un anneau qu'il jeta dans la mer, et dans le mme
instant, mille coups de canon instruisirent la ville et ses environs de
cet hymen solennel, qui se termine par une messe.

Une foule d'trangers assistaient  cette crmonie. Je trouvai l,
entre autres, le prince auguste d'Angleterre, ainsi que la charmante
princesse Joseph Monaco, qui s'apprtait alors  retourner en France
pour retrouver ses enfans, et que j'ai revue  Venise pour la dernire
fois.

Le soir de la fte, nous allmes voir la lutte des gondoliers. On ne
saurait se faire une ide de l'adresse et de l'activit de cette espce
d'hommes; c'est un spectacle fort amusant. Plus tard, la place
Saint-Marc fut illumine ainsi que la foire qui l'entoure.
L'illumination et la foire ont lieu pendant quinze jours.

Le lendemain, M. Denon me prsenta  son amie, madame Marini, qui depuis
a pous le comte Albridgi. Elle tait aimable et spirituelle. Le soir
mme, elle me proposa de me mener au caf, ce qui me surprit un peu, ne
connaissant pas l'usage du pays; mais je le fus bien davantage quand
elle me dit: Est-ce que vous n'avez point d'ami qui vous accompagne?
Je rpondis que j'tais venue seule avec ma fille et sa gouvernante. Eh
bien, reprit-elle, il faut au moins que vous ayez l'air d'avoir
quelqu'un; je vais vous cder M. Denon, qui vous donnera le bras, et moi
je prendrai le bras d'une autre personne; on me croira brouille avec
lui, et ce sera pour tout le temps que vous sjournerez ici; car vous ne
pouvez pas aller sans un ami.

Tout trange qu'tait cet arrangement, il me convint beaucoup, puisqu'il
me donnait pour guide un de nos Franais les plus aimables, non sous le
rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, mme trs jeune, a
toujours t fort laid, ce qui, dit-on, ne l'a pas empch de plaire 
une grand nombre de jolies femmes. Quoi qu'il en soit, _mon ami_ me
conduisit d'abord au palais pour y voir les chefs-d'oeuvre que Venise
possde, et qui sont en grand nombre. Dans la plus grande salle des
btimens de la confrrie, on s'arrte avec dlice devant les belles
pages  fresques peintes par le Tintoret. Le Crucifiement surtout est
admirable, et ce n'est qu' Venise qu'on peut apprcier ce grand
peintre, qui runit dans ses belles compositions le dessin, la couleur
et l'expression. Il faut aussi remarquer, dans la premire salle, la
Fuite en gypte: le paysage en est superbe.

Nous visitmes ensuite les glises, qui sont remplies des plus beaux
ouvrages du Tintoret, de Paul Vronse, des Bassan et du Titien. C'est
dans l'glise de Saint-Jean et Saint-Paul, qu'on voit le martyre de
saint Pierre, compos de trois figures et de deux anges; toutes ces
figures sont pleines d'expression, et le paysage est ravissant. L'glise
Saint-Marc, dont le lion est le symbole, est du style gothique. Les arcs
de la faade sont soutenus par une quantit de colonnes en marbre et en
porphyre; les chevaux dors, si fameux, ajoutent  ces ornemens; mais
ces chevaux, quoique antiques, sont bien loin d'tre parfaits[14]. Quant
 l'intrieur de l'glise, il est impossible de dtailler toutes les
richesses qu'il renferme en tout genre; ces votes d'or, ces parois de
jaspes, de porphyre, d'albtre, de vert antique, ces tableaux, ces
bas-reliefs, font de Saint-Marc un vritable trsor.

M. Denon me mena aussi chez un ancien snateur; nous vmes l une belle
Dana du Corrge, sujet que ce peintre a rpt plusieurs fois, et douze
portraits au pastel de la Rosalba, qui sont admirables pour la couleur
et la vrit. Ces portraits tant ceux de la famille du snateur, n'ont
jamais t dplacs, et ils sont conservs  tel point, qu'ils ont
encore toute leur fracheur. Un seul suffirait pour rendre un peintre
clbre.

La socit que je frquentais le plus  Venise tait celle de
l'ambassadrice d'Espagne, qui avait mille bonts pour moi. Elle me mena
au spectacle pour le dbut d'une belle actrice ge de quinze ans au
plus, que son chant et surtout son expression, rendaient tonnante.
J'assistai aussi au dernier concert que donnait Paccherotti, ce clbre
chanteur, modle de la grande et belle mthode italienne. Il avait
encore tout son talent; mais depuis le jour dont je parle, il n'a jamais
chant en public. Je puis dire nanmoins qu'aucune musique n'galait
celle que j'ai entendue de mme  Venise dans une glise. Elle tait
excute par des jeunes filles, et ces chants si simples, si harmonieux,
chants par des voix si belles et si fraches, semblaient vraiment
clestes; les jeunes filles taient places dans des tribunes leves et
grilles; on ne pouvait les voir, en sorte que cette musique venait du
ciel, chante par des anges.

Aprs le concert de Paccherotti, on nous prvint qu'il y avait, dans une
salle prs du thtre, un improvisateur fameux. Je n'en avais jamais
entendu, et cet homme me fit l'effet d'un nergumne; il courait de long
en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait 
grosse goutte; il dbitait si vite outre cela, que ma fille, qui parlait
fort bien l'italien, n'entendait pas un mot. Il nous faisait peur, tant
il avait l'air furieux; quant  moi, je le crus fou, et tout son talent
me parut se rduire  une pantomime effrayante.

M. Denon, ayant vu ma Sibylle, me pria instamment de la lui laisser
exposer chez lui, afin de la montrer  ses connaissances. Il s'ensuivit
que beaucoup d'trangers allrent voir ce tableau, qui eut du succs 
Venise,  ma vive satisfaction. M. Denon m'avait aussi prie de faire le
portrait de son amie, madame Marini, et je pris grand plaisir  peindre
cette jolie femme, attendu qu'elle avait infiniment de physionomie.

Avant de quitter Venise, je voulus voir le fameux cimetire qui est
situ aux environs de la ville. Un ami de M. Denon m'offrit de m'y
conduire, et nous convnmes de faire cette course au clair de lune. Le
soir mme nous prmes une barque qui nous conduisit en face du cimetire
des Anglais. Celui-ci est fort simple; les tombes sont de pierre ou de
marbre blanc, toutes debout. La lune, entoure de nuages, cessait
parfois de donner sa lumire, et ces tombes alors paraissaient se
mouvoir.

Notre but principal tait d'entrer dans l'enceinte des tombeaux
vnitiens, dont la plupart datent de la fondation de Venise; mais,
hlas! la porte tait ferme. Nous fmes une partie du tour de
l'enceinte, et nous emes le bonheur de trouver un pan de mur abattu.
Nous profitmes aussitt des pierres tombes pour en former un escalier
qui nous facilita l'entre de ce vaste sjour des morts. L'aspect de ce
lieu vnrable nous imposa le plus profond silence. Nous marchmes en
tous sens  travers ces tombes colossales dont nous ne pouvions
apprcier les dtails  la ple clart de la lune, et quand nous emes
vu tout ce qu'il nous tait possible de voir, nous pensmes  retourner
 Venise; mais il fallait pour cela retrouver notre brche. Pendant prs
d'une heure nous la cherchmes inutilement. Aucune habitation n'est
voisine du cimetire; nous entendions seulement la cloche d'une glise
assez lointaine, dont le son tait fort mlancolique. Nous ne trouvions
pourtant pas trs gai de rester l toute la nuit. Enfin j'aperus la
brche, et nous sortmes, charms d'aller retrouver des vivans. Nous ne
rencontrmes que deux soldats en faction, qui nous laissrent passer
sans crier _qui vive!_ Ils nous prirent sans doute pour deux amans, ce
qui est toujours fort respect en Italie. Nous nous htmes de rejoindre
notre barque, et nous ne rentrmes dans la ville qu' trois heures du
matin.

J'ai conserv de Venise un souvenir agrable, quoique depuis j'y aie
perdu trente-cinq mille francs; voici comment: j'avais plac sur sa
banque mes conomies de Rome et de Naples, que ma ngligence m'empcha
de retirer  temps. M. Sacaut, que j'avais connu  Naples secrtaire
d'ambassade auprs du baron de Talleyrand, et qui sous la rpublique a
t ministre de France  Florence, avait la bont de s'occuper de mes
affaires, afin que je pusse me livrer entirement  ma peinture; comme
il prvoyait mieux que moi ce qui devait bientt se passer en Europe, il
ne cessait de me conseiller d'crire  Venise pour retirer mes fonds.
Bah! lui disais-je, des rpublicains n'attaqueront pas une rpublique.
Il vint un matin, entre autres, comme il se trouvait sur ma table
plusieurs lettres que je venais d'crire pour Paris. J'espre bien,
dit-il, que vous avez l une lettre pour Venise?--Non.-- qui donc
crivez-vous tout cela?-- mes amis.--Est-ce qu'il y a des amis?
rpondit-il en hochant la tte. On voit que le bon monsieur Sacaut
n'tait pas sentimental; mais il tait mon matre en prudence et en
politique; car lorsque l'arme franaise, commande par le gnral
Bonaparte, s'empara de Venise, les chevaux dors, les tableaux, les
trsors furent emports ainsi que la banque. J'appris que Bonaparte
avait dit  M. Haler, le banquier, qu'il voulait que l'on conservt mes
fonds, et que l'on m'en payt la rente; mais, ainsi qu'il arrive souvent
en pareil cas, Bonaparte loign, les assertions ritres de M. Haler
ne purent faire respecter l'ordre du gnral; mon argent fut transport
 Milan, et je n'ai jamais touch qu'un revenu de deux cent cinquante
francs pour un fonds de quarante mille. Venise n'en est pas moins une
ville bien curieuse  voir, et que je suis charme d'avoir vue.

Je m'arrtai  Vicence, qui date sa fondation de 380 ans avant J.-C. Ses
beaux palais, parmi lesquels on remarque celui des comtes Chieracati,
ont pour la plupart t btis par le Palladio, et sont d'une lgance
remarquable. La rotonde du marquis de Capra mrite aussi d'tre cite.
Elle est situe sur une minence, et Palladio en a fait un temple, aux
quatre cts duquel se trouvent quatre pristyles, ayant chacun six
colonnes qui soutiennent un fronton. Au milieu est une salle ronde,
entoure d'une galerie qui joint ces pristyles, dont les quatre points
de vue sont admirablement diversifis.

 la Madone del Monte, on plane sur de belles campagnes, enrichies des
plus beaux arbres. Dans l'intrieur de cette glise, on voit un
magnifique tableau de Paul Vronse; il est d'une si belle couleur, et
peint avec une telle vrit, que les figures se dtachent du fond. 
Sainte-Corone, le Baptme de Jsus, par Jean Bellin, est parfait pour le
dessin.

Le thtre de Vicence est du style antique. C'est le chef-d'oeuvre du
Palladio, qui l'a construit d'aprs les proportions et sur les dessins
de Vitruve.

La traverse de la Brenta offre l'aspect le plus agrable. D'un ct,
ses bords sont orns d'une multitude de palais du style de Palladio, qui
font l'effet de temples, et dont les formes grandioses se rptent dans
les eaux.

Je suis alle dner dans l'un de ces palais, chez le marquis ***;
l'escalier mme tait d'un style qui me charma. Le propritaire de cette
belle habitation me fit une galanterie  laquelle j'tais loin de
m'attendre; il me reut dans une galerie o se trouvait pos, sur une
table, une trs grande quantit de gravures; une seule tait place sens
dessus dessous sur toutes les autres; la curiosit me porta bien vite 
la retourner, et je vis mon portrait que l'on venait de graver d'aprs
celui que j'avais donn  Florence.

On voit encore  Vicence la maison du Palladio, qui est un modle
d'lgance et de simplicit.

Padoue est aussi situ sur les bords de la Brenta. Cette ville est bien
ancienne, s'il faut en croire les habitans qui prtendent qu'elle a t
btie par Antenor le Troyen. Le palais de justice ou l'htel-de-ville,
est une des plus belles fabriques de l'Europe. Le salon a cent pas de
long sur quarante de large; il est couvert de plomb, sans autre soutien
que la muraille; on y voit les douze signes du zodiaque, et dans une
niche, une Vierge qui a beaucoup de simplicit et de naturel.

On trouve aux Augustins des fresques de Montigni, dont les figures et
tous les accessoires sont de la plus grande finesse. L'glise
Saint-Antoine, qui est de style gothique, renferme un nombre infini de
tombeaux, de bas-reliefs, et tant de marbre travaill qu'elle en est
fatigante; mais les fresques de Gioto, qu'on y voit, sont trs bien
composes; l'attitude simple et l'expression des figures se rapprochent
du style des anciens. La couleur est souvent celle du Titien, sans
pourtant en avoir la perfection. En sortant du clotre, on remarque
plusieurs tombeaux trs anciens, dont les figures sont pleines de
simplicit, et la statue questre d'rasme de Narni, gnral vnitien.

Dans l'glise de Saint-Jean-Baptiste, on admire les vanglistes dans le
dsert, un des plus beaux tableaux du Guide;  la cathdrale, dans la
sacristie, une Vierge du Titien, bien conserve;  Saint-Jean, plusieurs
fresques du Titien, reprsentant divers miracles. Les ttes, pleines
d'expression, sont d'une belle couleur, et la touche, le ton du paysage
et du ciel, sont admirables. Une autre fresque gothique est aussi trs
remarquable par la vrit des ttes et l'attitude des personnages.

Je passai toute une semaine  Vrone; c'est une grande ville, dont les
rues sont spacieuses et bien alignes, et les maisons fort belles.
J'allai voir d'abord les restes de l'amphithtre, qui a t bti sous
le rgne d'Adrien, et que les Gaulois ont dtruit; puis le dme de
l'glise, qui est fort belle, et dans laquelle se trouve un tombeau
antique, dont les ornemens sont du plus fin travail. Comme, en Italie,
les glises sont ouvertes toute la journe, je fis ma tourne. J'entrai
dans celle de Saint-Georges, o le matre-autel est dcor d'un beau
tableau de Paul Veronse, et d'un autre tableau de ce peintre,  droite
en entrant. J'y vis aussi une Vierge et deux vques de Chieralino,
ainsi qu'un groupe d'anges; mais ce que je remarquai surtout du mme
matre, est un tableau de trois figures qui reprsente un concert; outre
qu'il est peint avec le plus grand soin, les figures sont pleines de
grce et de navet.

L'glise de Sainte-Amastrasie est tout--fait de style gothique, avec
des colonnes d'une belle proportion, qui produisent un grand effet;
toutefois, je lui prfre celle de Saint-Zemon. Celle-ci est trs vaste,
et le jour, qui l'claire seulement par en haut, lui donne un aspect
mystrieux et mlancolique. Je me trouvais seule dans ce temple
silencieux, et je me plaisais  me livrer aux ides religieuses et
douces qui s'emparaient de mon ame.

Tous les soirs, pendant mon sjour  Vrone, j'allais  la
_Conversazione_ (on sait que c'est ainsi qu'on appelle les assembles en
Italie): l, nous tions runis en assez grand nombre dans une galerie,
les femmes assises de chaque ct, et les hommes se promenant au milieu.
La vivacit, la gesticulation italienne, rendent ces runions assez
piquantes  observer; en outre, j'y rencontrais la comtesse Marioni, sa
soeur, et la marquise de Strozi, qui toutes trois taient fort
spirituelles.

Pendant les huit jours que j'ai passs  Vrone, j'ai dlog deux fois.
Je m'tais d'abord installe dans un petit appartement, aprs avoir
demand si l'on n'y entendait point de bruit. Aucun, avait rpondu
l'htesse. Voil que le lendemain matin,  six heures, j'entends sur ma
tte un bacchanal pouvantable: on sautait, on jouait du violon; je
demande ce que ce peut tre?--Madame, me dit mon htesse, ce n'est rien
de fcheux. Le matre de danse de la ville loge ici dessus, et tous les
jours les jeunes gens viennent prendre leur leon pendant deux heures,
voil tout. Je trouvai que c'tait assez pour me dcider  chercher
ailleurs.




CHAPITRE X.

Turin.--La reine de Sardaigne.--Madame, femme de Louis XVIII.--Je
m'tablis dans la ferme de Porporati.--Affreuses nouvelles de la
France.--Les migrs.--M. de Rivire vient me rejoindre.--Je vais 
Milan.--La Cne de Lonard de Vinci.--La Madone del Monte.--Le lac
Majeur.--Je pars pour Vienne.--M. et madame Bistri.


Mon dsir tant de rentrer en France, je gagnai Turin dans cette
intention. Mesdames de France, tantes de Louis XVI, quand je les avais
peintes  Rome, sachant que je devais repasser par Turin, avaient eu la
bont de me donner des lettres pour madame Clothilde, leur nice, reine
de Sardaigne. Elles lui mandaient qu'elles dsiraient beaucoup avoir son
portrait fait par moi; en consquence, ds que je fus tablie je me
prsentai chez Sa Majest. Elle me reut fort bien, mais quand elle eut
pris lecture des lettres de madame Adlade et de madame Victoire, elle
me dit qu'elle tait bien fche de refuser ses tantes; mais, qu'ayant
renonc entirement au monde, elle ne se ferait pas peindre. Ce que je
voyais d'elle, en effet, me semblait parfaitement d'accord avec ses
paroles et sa rsolution; cette princesse s'tait fait couper les
cheveux; elle avait sur sa tte un petit bonnet qui, de mme que toute
sa toilette, tait le plus simple du monde. Sa maigreur me frappa
d'autant plus que je l'avais vue trs jeune, avant son mariage, et
qu'alors son embonpoint tait si prodigieux, qu'on l'appelait en France
_le gros Madame_. Soit qu'une dvotion trop austre, soit que la douleur
que lui faisaient prouver les malheurs de sa famille, et caus ce
changement, le fait est qu'elle n'tait plus reconnaissable. Le roi vint
la rejoindre dans le salon o elle me recevait; ce prince tait de mme
si ple, si maigre, que tous deux faisaient peine  voir.

J'allai aussitt chez Madame, femme de Louis XVIII. Non seulement elle
me reut  merveille, mais elle arrangea pour moi des courses
pittoresques dans les environs de Turin, qu'elle me fit faire avec sa
dame de compagnie, madame de Gourbillon et le fils de cette dame. Ces
environs sont trs beaux; mais notre dbut en fait d'excursion ne fut
pas trs heureux. Nous nous mmes en route par une chaleur extrme pour
aller voir une chartreuse, qui est situe sur de hautes montagnes. Comme
 moiti chemin cette montagne est trs rapide, nous fmes obligs de la
gravir  pied, et je me souviens que nous passmes devant une fontaine,
de l'eau la plus limpide, dont les gouttes brillaient comme des diamans,
que les paysans nous dirent avoir une grande vertu pour plusieurs
maladies.

Aprs avoir grimp si long-temps que nous en tions extnus, nous
arrivmes enfin  la chartreuse, mourant de chaud et de faim. Le couvert
tait dj mis pour les religieux et pour les voyageurs, ce qui nous fit
une grande joie; car on peut juger que nous attendions le dner avec
impatience. Comme il tardait  venir, nous pensions que l'on faisait de
l'extraordinaire pour nous, attendu que madame nous recommandait aux
religieux dans les lettres qu'elle nous avait donnes pour eux. Enfin on
servit d'abord un plat de grenouilles au blanc, que je pris pour une
fricasse de poulet; mais ds que j'en eus got, il me ft impossible
d'en manger, quelque faim que j'eusse. Puis on apporta trois autres
plats, frits et grills, sur lesquels je comptais beaucoup; hlas! ce
n'tait encore que des grenouilles, si bien que nous ne mangemes que du
pain sec, et ne bmes que de l'eau, ces religieux ne buvant et ne
donnant jamais de vin. Mon plus grand dsir alors aurait t d'obtenir
une omelette; mais il n'y avait point d'oeufs dans la maison.

Au retour de ma visite  cette chartreuse, je vis Porporati, qui voulut
encore que j'allasse loger chez lui. Il me proposa d'habiter la ferme
qu'il possdait  deux lieues de Turin, o il avait quelques chambres
trs simples, mais commodes. J'acceptai cette offre avec joie, dtestant
habiter la ville, et j'allai aussitt m'tablir avec ma fille et sa
gouvernante dans ce rduit, qui me charma. La ferme tait situe en
pleine campagne, entoure de prairies et de petites rivires bordes
d'arbres divers assez levs, qui formaient de charmans bocages. Du
matin au soir j'allais me promener avec dlice dans des lieux
enchanteurs et solitaires; mon enfant jouissait comme moi de cet air
pur, de cette vie douce et tranquille que nous menions; pour comble de
bonheur, je n'entendais d'autre bruit que celui d'un torrent qui tait 
une demi-lieue de l, et que j'allai voir. C'tait une norme chute
d'eau qui tombait de roche en roche, et qu'entourait un bois de haute
futaie. Nous allions le dimanche  la messe par un chemin charmant; la
petite glise avait un porche trs joli, et l nous tions comme en
plein air: entour de cette belle nature, il semble que l'on prie mieux.
Le soir, mon spectacle favori tait celui du soleil couchant, environn
de ses beaux nuages dors et couleur de feu, espce de nuages que l'on
ne voit qu'en Italie. Ce moment tait celui de mes mditations, de mes
chteaux en Espagne; je m'abandonnais alors  la douce pense de revoir
bientt la France, me berant de l'espoir que la rvolution devait enfin
se terminer. Hlas! ce fut dans cette situation si paisible, dans cet
tat d'esprit si heureux, que le coup le plus cruel vint me frapper. La
charrette qui apportait les lettres tant arrive un soir, le voiturier
m'en remit une de mon ami M. de Rivire[15], qui m'apprenait les affreux
vnemens du 10 aot, et me donnait des dtails pouvantables. J'en fus
bouleverse; ce beau ciel, cette belle campagne, se couvrirent  mes
yeux d'un voile funbre. Je me reprochai l'extrme quitude, les douces
jouissances que je venais de goter; dans l'angoisse que j'prouvais
d'ailleurs, la solitude me devenait insupportable, et je pris le parti
de retourner aussitt  Turin.

En entrant dans la ville, que vois-je, mon Dieu? les rues, les places
encombres d'hommes, de femmes de tout ge, qui se sauvaient des villes
de France, et venaient  Turin chercher un asile. Ils arrivaient par
milliers, et ce spectacle tait dchirant. La plupart d'entre eux
n'emportaient ni paquets, ni argent, ni mme de pain; car le temps leur
avait manqu pour songer  autre chose qu' sauver leur vie. On m'a cit
depuis la duchesse de Villeroi, alors trs ge, que sa femme de
chambre, qui possdait une petite somme, venait de nourrir dans la route
 raison de dix sous par jour. Les enfans criaient la faim  faire
piti; plusieurs femmes grosses, qui n'taient jamais montes en
charrette, n'avaient pu supporter les cahots et accouchaient avant
terme. Enfin on ne saurait rien voir de plus dplorable. Le roi de
Sardaigne envoya des ordres pour qu'on loget ces infortuns et qu'on
leur donnt  manger; mais il n'y avait point de place pour tous. Madame
fit aussi porter de nombreux secours; nous parcourmes la ville,
accompagns de son cuyer, cherchant des logemens et des vivres pour ces
malheureux, sans pouvoir en trouver autant qu'il en fallait. Je
n'oublierai jamais l'impression que me fit un ancien militaire dcor de
la croix de Saint-Louis, et qui pouvait avoir soixante-six ans. Il tait
encore bel homme, de l'aspect le plus noble. Appuy contre une borne
dans un coin de rue isole, il ne demandait rien  personne: il serait
plutt mort de faim, je crois, que de s'y dcider, mais le malheur
profond empreint sur sa figure appelait l'intrt ds la premire vue.
Nous allmes droit  lui, nous lui donnmes le peu d'argent qui nous
restait, et l'infortun nous remercia par des sanglots. Le lendemain il
fut log dans le palais du roi, ainsi que plusieurs autres migrs; car
il n'y avait plus de place dans la ville.

On peut juger combien le cruel spectacle que je venais de voir
redoublait mes inquitudes sur ce qui pouvait se passer  Paris. Il
m'tait impossible de me calmer; je ne vivais pas; d'autant plus que je
ne voyais point arriver M. de Rivire, qui m'avait crit de l'attendre 
Turin. Enfin l'instant qu'il avait fix pour me rejoindre tait dpass
de quinze jours quand il arriva, si horriblement chang que j'avais
peine  le reconnatre. Ce qu'il venait de voir se passer sous ses yeux,
en effet, tait bien capable d'affecter  la fois l'esprit et le corps
d'un homme; il me raconta qu'au moment o il traversait le pont de
Beauvoisin, on y massacrait tous les prtres, avec une fureur dont il ne
saurait me donner une ide. Il avait t oblig de rester  Chambry
pour se faire soigner d'une fivre ardente, cause par les atrocits
dont il avait t tmoin.

Je n'osai qu'en tremblant demander des nouvelles de ma mre, de mon
frre, de M. Lebrun et de tous mes amis. Cependant M. de Rivire me
rassura un peu, en me disant que ma mre ne quittait plus Neuilly, que
M. Lebrun restait assez tranquille  Paris, et que mon frre et sa femme
taient cachs. Quant  mes amis et  mes connaissances, le danger ne
les avait point encore atteints; mais beaucoup d'entre eux taient
inquits.

On imagine bien que je renonai au projet d'aller  Paris. Je me dcidai
 rester  Turin, c'est--dire fort prs de cette ville, pour tre plus
 porte des nouvelles. En consquence, je louai une petite maison (ce
qu'on appelle une vigne) sur le coteau de Montcarlier, qui domine le P.
M. de Rivire vint habiter avec moi cette solitude, o nous ne pouvions
rencontrer que de bons paysans, si pieux et si calmes, que ces braves
gens rjouissaient le coeur et consolaient l'esprit. Nous avions un clos,
entour de berceaux de vignes et de figuiers. Nous montions souvent la
fort qui tait au-dessus de mon habitation; plusieurs sentiers nous
menaient  de petites chapelles, situes de distance en distance sur la
hauteur du coteau, dans lesquelles nous allions les dimanches entendre
la messe. J'avoue que les glises champtres m'ont toujours vue prier
avec plus de ferveur que les autres. Je me souviens que mon amie, madame
de Verdun, me grondait souvent de ne point me montrer assez assidue au
service divin. Certes, si je n'allais pas en France rgulirement  la
messe, ce n'est point par irrligion; mais dans les glises de Paris, o
il y a foule, je ne suis pas assez  Dieu. J'y vois des couleurs, des
draperies, une multitude d'expressions diverses de physionomies, des
effets de soleil; enfin, comme la peinture m'y poursuit, je ne puis
prier aussi bien que je le fais dans une glise de village.

Le sjour que M. de Rivire fit dans cette solitude remit peu  peu sa
sant. Quant  moi, je repris ma palette. Je peignis une baigneuse,
d'aprs ma fille, et je vendis tout de suite ce tableau au prince
Ysoupoff, qui vint me trouver dans ma Thbade.

Quand je fus rsolue  retourner  Milan, ne sachant comment reconnatre
les bons soins que Porporati avait pris de moi, j'imaginai de lui faire
le portrait de sa fille, qu'il adorait avec raison. Il en fut si
enchant qu'il grava ce portrait aussitt et m'en donna plusieurs
charmantes preuves.

 moiti chemin, sur la route de Milan, je fus arrte deux jours comme
Franaise. J'crivis tout de suite pour demander un permis de sjour,
que le comte de Wilsheck, ambassadeur d'Autriche  Milan, me fit
obtenir. J'allai l'en remercier ds que je fus installe, et je fus
reue par lui avec autant de bont que de distinction. Il m'engagea
beaucoup  me rendre  Vienne, m'assurant que ma prsence y causerait
une grande satisfaction. Comme les nouvelles que nous recevions de
France m'obligeaient d'ajourner indfiniment mon retour  Paris, je ne
tardai pas  me dcider, ainsi qu'on le verra,  suivre ce conseil.

Je fus reue  Milan de la manire la plus flatteuse; le soir mme de
mon arrive, les jeunes gens des premires familles de la ville vinrent
me donner une srnade sous mes fentres. Je me contentais d'couter
avec grand plaisir, ne souponnant pas le moins du monde que je fusse
l'objet de cette galanterie italienne, quand mon htesse monta pour me
le dire, et m'assurer de l'extrme dsir que l'on avait de me garder
dans la ville au moins pendant quelque temps. Afin de tmoigner ma
reconnaissance d'un pareil accueil, je crus devoir m'tablir pour
plusieurs jours  Milan, o d'ailleurs je dsirais voir les tableaux des
grands matres, et beaucoup d'autres choses curieuses.

Je visitai d'abord le rfectoire de l'glise des _Grazie_, o se trouve
la fameuse Cne, peinte sur mur par Lonard de Vinci. C'est un des
chefs-d'oeuvre de l'cole italienne; mais en admirant ce Christ, si
noblement reprsent, tous ces personnages, peints avec tant de vrit
et de caractre, je gmissais de voir un aussi superbe tableau altr 
ce point; il a d'abord t couvert de pltre, puis repeint dans
plusieurs parties. Toutefois on pouvait juger de ce qu'tait cette belle
composition avant ces dsastres, puisque, vue d'un peu loin, elle
produisait encore un effet admirable[16].

Je m'empressai, comme on peut le croire, d'aller voir les cartons de
l'cole d'Athnes, tracs par Raphal, et je les contemplai long-temps
avec dlices. Puis je trouvai aussi  la bibliothque Ambroisine une
collection de dessins trs prcieux; car plusieurs sont de Raphal, de
Lonard de Vinci et d'autres grands matres. Ces dessins ne sont point
termins, mais tout y est indiqu avec autant d'esprit que de sentiment;
plus finis, ils auraient perdu de leur piquante originalit. On voit
dans cette bibliothque Ambroisine une grande quantit de mdailles
antiques, les plus intressans manuscrits et des trsors en pierres
rares et en marbres prcieux.

Je fis diffrentes excursions aux environs de Milan, une entre autres 
la montagne de la _Madone del Monte_, o l'on voit  gauche, sur la
hauteur, un temple; puis de distance en distance de petites chapelles
dans lesquelles se trouvent tous les sujets de la passion. Les figures,
grandes comme nature, sont sculptes. Elles ne sont pas d'un travail
trs fin; mais elles ont une grande vrit d'expression; une Vierge
surtout, sculpte, plus grande que nature, qui est reprsente seule et
montant au ciel, a beaucoup de majest et une trs belle pose.

Je suis monte jusqu'au sommet de cette montagne, d'o l'on dcouvre une
vue magnifique et si tendue, que les monts voisins paraissent des
vallons. Dans le lointain,  diffrentes distances, on aperoit trois
lacs. Celui de Cme, le plus loign de tous, est entour de montagnes
vaporeuses. Les deux autres, refltant le ciel, taient d'un bleu
d'azur. Les tons varis des vallons d'un vert tendre, et des montagnes
d'un vert fonc, font un repoussoir admirable pour le lointain. Sur le
haut de ce Calvaire se trouve une glise, environne de sites
enchanteurs, et d'une tendue immense; en descendant, je m'arrtais
souvent pour contempler cette belle vgtation, ces beaux arbres et ce
chemin pittoresque. En gnral, la nature de cette contre est une des
plus riches de l'Italie, et les environs de Milan sont si ravissans, que
je ne cessais d'en faire des croquis.

Quelques jours aprs j'allai au lac Majeur, dont la large tendue est
environne de montagnes boises, et au milieu duquel se trouvent deux
les, l'_isola Bella_ et l'_isola Madre_. J'ai habit la premire, en
ayant reu la permission du prince Borome,  qui elle appartient.
L'isola Bella n'a rien de pittoresque; elle est en partie entoure de
murailles garnies d'espaliers de pches. L'autre le est, dit-on, plus
jolie; mais comme je m'embarquais dans l'intention de m'y rendre, le lac
tait si furieux que je fus oblige de renoncera mon projet, et de
profiter d'un moment de calme pour regagner la terre, d'autant que l'on
m'assurait qu'il n'tait pas rare de se trouver en danger sur ce lac.

De retour  Milan, j'allai voir la cathdrale qui est fort belle, et
diffrentes curiosits que renferment les palais, qui sont bien loin
d'tre aussi riches en tableaux que les palais de Parme, et surtout ceux
de Bologne.

Les promenades, aux environs de la ville, se font en voiture; les femmes
y sont extrmement pares, ce qui me rappelait notre Longchamp et notre
ancien boulevard du Temple. En tout Milan me faisait bien souvent penser
 Paris, tant par son luxe que par sa population. La salle de spectacle
(la Scala), o j'ai entendu d'excellente musique, est immense. Je ne
crois pas qu'il en existe de plus grande; sous ce rapport, celle de
Naples peut seule lui tre compare.

Je suis alle  plusieurs beaux concerts; car Milan possde toujours
quelque fameux chanteur et quelques grandes cantatrices. Au dernier, je
me trouvais place  ct d'une Polonaise trs belle et trs aimable,
nomme la comtesse Bistri. Comme nous nous tions mises  causer
ensemble, je lui parlai de mon prochain dpart pour Vienne. Elle me dit
qu'elle et son mari allaient aussi se rendre dans cette ville, mais plus
tard. Cependant tous deux me tmoignrent un grand dsir de faire route
avec moi, en sorte qu'ils eurent la bont d'avancer l'poque de leur
voyage, et comme j'allais en voiturin, ils poussrent l'obligeance
jusqu' ne pas prendre la poste, afin de ne jamais me quitter sur le
chemin.

Il m'aurait t impossible de trouver des compagnons de voyage plus
aimables. Ils me comblaient de soins, et l'on peut dire que le mari et
la femme taient d'une bont rare, au point qu'ils emmenrent avec eux
un pauvre vieux prtre migr, et un autre jeune prtre, qu'ils avaient
trouvs en route, et qui venaient d'chapper au massacre de Pont de
Beauvoisin. Quoique madame Bistri n'et pour voiture qu'une diligence 
deux places, ils mirent le vieillard entre eux deux, et le jeune homme
derrire la voiture. Ils soignrent ces deux infortuns, dont ils
taient les anges tutlaires, comme des amis, comme des parens les plus
proches. Je fus tellement difie de leur conduite envers ces deux
malheureux, que je ne puis exprimer  quel point elle m'attacha  cet
excellent mnage, que j'ai vu constamment  Vienne.

En faisant route pour la capitale de l'Autriche, nous traversmes une
partie du Tyrol. Ce chemin est grandiose et pittoresque. On y voit des
rochers d'une majest imposante, embellis par la plus active vgtation,
et par des chutes d'eau, brillantes comme du cristal, qui vont alimenter
des torrens. Nous parcourmes aussi une partie de la Styrie;  mi-cte
de ses montagnes, on aperoit  et l des habitations champtres et
quelques chteaux, qui sont du plus charmant effet. En tout, le chemin
occupa mes yeux agrablement, depuis Milan jusqu' Vienne.




CHAPITRE XI.

Je me loge  Vienne avec monsieur et madame Bistri.--La comtesse de
Thoun; ses soires.--La comtesse Kinski.--Casanova.--Le prince
Kaunitz.--Le baron de Strogonoff.--Le comte de Langeron.--La comtesse de
Fries, ses spectacles.--La comtesse de Schoenfeld.


Nous arrivmes enfin dans la bonne ville de Vienne, o deux annes et
demie de ma vie devaient s'couler d'une manire si agrable, que j'ai
toujours su gr au comte de Wilsheck de m'avoir engage  faire ce
voyage. Comme monsieur, madame de Bistri et moi, nous ne voulions pas
nous quitter, il nous fut impossible de trouver  nous loger dans la
ville. Nous fmes obligs d'aller nous tablir dans un des faubourgs
(qui sont plus grands que la ville), et l, je fis le portrait de
l'aimable comtesse de Bistri, qui tait une fort belle femme.

Peu de jours aprs mon arrive, j'allai dans la ville porter les lettres
de recommandation que m'avait donnes le comte de Wilsheck. Dans le
nombre, il s'en trouvait une pour le clbre prince Kaunitz, qui avait
t ministre sous Marie-Thrse. Mais je me rendis d'abord chez la
comtesse de Thoun. Elle m'invita aussitt  ses soires, o se
runissaient les plus grandes dames de Vienne, et cette maison aurait
suffi pour me faire connatre toute la haute socit de la ville. J'y
trouvais aussi beaucoup d'migrs de notre pauvre France: le duc de
Richelieu, le comte de Langeron, la comtesse de Sabran et son fils, la
famille de Polignac, et plus tard l'aimable et bon comte de Vaudreuil,
que je fus bien joyeuse de revoir.

Je n'ai jamais vu, rassembles dans un salon, un aussi grand nombre de
jolies femmes qu'il s'en trouvait dans celui de madame de Thoun. La
plupart de ces dames apportaient leur ouvrage, et s'tablissaient autour
d'une grande table, faisant de la tapisserie. On m'appelait quelquefois
pour me consulter sur les effets, sur les nuances; mais comme ce qui me
fait le plus de mal aux yeux est de les attacher sur des couleurs vives,
 la lueur des lampes ou des bougies, j'avoue que je donnais souvent mon
avis sans regarder. En gnral, j'ai toujours soign mes yeux avec une
grande prudence, et je m'en suis fort bien trouve, puisque, maintenant
encore, je peins sans tre oblige de prendre des lunettes.

Parmi les jolies femmes dont j'ai parl, il y en avait surtout trois
remarquables par leur beaut: la princesse Linoski; la femme de
l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, et la charmante
comtesse Kinski, ne comtesse Diedrochsten. Cette dernire avait tous
les charmes qu'on peut avoir; sa taille, sa figure, toute sa personne
enfin tait la perfection: aussi fus-je bien surprise quand on me
raconta son histoire, qui vraiment ressemble  un roman. Les parens du
comte Kinski et les siens avaient arrang entre eux de marier les jeunes
gens, qui ne se connaissaient point. Le comte habitait je ne sais quelle
ville d'Allemagne, et n'arriva que pour la clbration du mariage.
Aussitt aprs la messe, il dit  sa jeune et charmante femme: Madame,
nous avons obi  nos parens; je vous quitte  regret; mais je ne puis
vous cacher que depuis long-temps je suis attach  une femme sans
laquelle je ne puis vivre, et je vais la rejoindre. La chaise de poste
tait  la porte de l'glise; cet adieu fait, le comte monte en voiture,
et retourne vers sa Dulcine.

La comtesse Kinski n'tait donc ni fille, ni femme, ni veuve, et cette
bizarrerie devait surprendre quiconque la regardait; car je n'ai point
vu de personne aussi ravissante. Elle joignait  sa grande beaut
l'esprit le plus aimable, et un coeur excellent; un jour qu'elle me
donnait sance, je fis demander quelque chose  la gouvernante de ma
fille, qui entra dans mon atelier avec un air si gai, que je lui
demandai ce qu'elle avait. Je viens, rpondit-elle, de recevoir une
lettre de mon mari, qui me mande que l'on m'a mise sur la liste des
migrs. Je perds mes huit cents francs de rente; mais je m'en console,
car me voil sur la liste des honntes gens. La comtesse et moi, nous
fmes touches d'un dsintressement aussi honorable. Quelques minutes
aprs, madame Kinski me dit que ma robe de peinture lui semblait si
commode, qu'elle voudrait bien en avoir une pareille (elle savait dj
que la gouvernante de ma fille me faisait ces blouses). J'offris de lui
en prter une. Non, reprit-elle, j'aimerais bien mieux que vous la
fissiez faire par madame Charot (c'tait le nom de la gouvernante);
j'enverrai la toile ncessaire. Peu de jours aprs, je lui remis la
robe. Aussitt notre sance finie, la comtesse court  la chambre de
madame Charot et lui donne dix louis; la bonne refuse; mais l'aimable
comtesse les pose sur la chemine et s'enfuit comme un oiseau, bien
contente d'avoir au moins rendu  cette brave femme un quartier de la
pension perdue.

Ma coutume tant, lorsque j'arrivais dans une ville, de faire mes
premires visites aux artistes, je n'avais pas tard  aller voir
Casanova, peintre trs renomm dans le genre des batailles[17]. Il
pouvait avoir soixante ans, mais il avait encore beaucoup de vigueur,
quoiqu'il portt deux ou trois paires de lunettes les unes sur les
autres. Il travaillait alors  divers grands tableaux, reprsentant les
hauts faits du prince de Nassau. Dans l'un, on voyait le prince
terrassant un lion; dans un autre, il crasait un tigre; enfin, tous
taient de cette force, ce qui donnait une terrible ide du personnage
qui, pour avoir fait rellement ces prodiges de valeur et beaucoup
d'autres encore, n'en avait pas moins l'air le plus doux et le plus
tranquille qu'on puisse voir. Quant aux tableaux dont je parle, ils
avaient de l'effet, de la couleur, mais ils n'taient point termins.

Casanova avait beaucoup d'esprit et d'originalit. Il tait trs bavard,
et je l'ai vu nous amuser extrmement aux dners du prince Kaunitz, par
des histoires qui souvent n'avaient aucune vrit, et qui devaient tout
leur comique  l'imagination vive et bizarre du conteur. Il avait la
repartie prompte et heureuse. Un jour que nous dnions chez le prince de
Kaunitz, la conversation roulant sur la peinture, on parla de Rubens, et
quand on eut fait l'loge de son immense talent, quelqu'un dit que son
instruction, qui tait aussi prodigieuse, l'avait fait nommer
ambassadeur.  ces mots, une vieille baronne allemande prend la parole,
et dit: Comment! un peintre ambassadeur! c'est sans doute un
ambassadeur qui s'amusait  peindre.--Non, madame, rpond Casanova,
c'est un peintre qui s'amusait  tre ambassadeur.

Casanova avait gagn normment d'argent; mais son dsordre tait tel,
qu'il ne lui en restait pas.

En sortant de chez lui, je portai toutes mes lettres de recommandation.
Je trouvai le prince de Kaunitz que je dsirais beaucoup connatre. Ce
grand ministre tait alors g de quatre-vingt-trois ans au moins; il
tait grand, trs maigre, et se tenait fort droit. Il me reut avec une
bont parfaite, et m'engagea pour dner le lendemain. Comme on ne se
mettait  table chez lui qu' sept heures, et que j'avais l'habitude de
dner seule chez moi  deux heures et demie, cette invitation et celles
qui suivirent, tout en me flattant, me contrariaient un peu: je n'aimais
ni  dner aussi tard, ni  dner avec tant de monde; car sa table,
compose en grande partie d'trangers, tait toujours de trente
couverts, souvent plus. Ds le premier jour dont il est question, je
pris le parti de dner chez moi avant de me rendre chez lui, ce que je
m'efforai de cacher autant qu'il m'tait possible, en mettant une
demi-heure  manger un oeuf  la coque, mais ce petit mange, dont il
s'aperut, le contraria; et cela, joint au soin que je pris par la suite
pour esquiver quelques-unes de ses invitations, causait les seules
querelles qu'il m'ait jamais faites, attendu qu'il ne tarda pas  me
prendre en grande amiti, ce dont j'tais fort reconnaissante. Il ne
m'appelait jamais autrement que sa bonne amie, et il voulut que ma
Sibylle restt expose dans son salon pendant plus de quinze jours,
durant lesquels on le vit faire les honneurs de ce tableau  la ville et
 la cour avec une grce toute affectueuse pour moi.

Le prince de Kaunitz, malgr son grand ge, avait encore une forte tte
et un esprit plein de verve. Son got, son jugement exquis, sa haute
raison, tonnaient tous ses convives. Il recevait son monde
admirablement; son unique faiblesse tait de conserver la prtention de
monter  cheval mieux que personne. Il m'invita, ainsi que plusieurs
autres amis,  venir le voir caracoler dans son mange. La vrit est
qu'il s'en acquittait parfaitement bien, et d'une manire fort
surprenante  son ge. Il montait  la franaise: son costume et sa
personne me rappelaient les cavaliers du temps de Louis XIV, tels que
nous les voyons reprsents dans les beaux tableaux de Wouvermans.

Le prince de Kaunitz jouissait  Vienne de la plus grande existence; la
gloire qu'il avait acquise comme ministre y vivait encore avec lui. Le
premier jour de l'an et celui de sa fte, une foule immense se rendait
chez lui pour le complimenter; nul ne s'en dispensait, et l'on aurait pu
le croire empereur ces deux jours-l: aussi ai-je t bien surprise de
l'indiffrence des Viennois pour la perte de leur clbre compatriote.
J'tais encore  Vienne quand le prince de Kaunitz mourut aprs une
courte maladie;  peine eut-on l'air d'tre sensible  la disparition de
ce grand homme. Quant  moi, j'en fus trs afflige. Je me souviens
qu'tant alle peu de temps aprs, voir pour la seconde fois un cabinet
de figures en cire fort curieux, je fus saisie  la vue de celle du
prince de Kaunitz couch, revtu des habits qu'il portait, coiff comme
il avait l'habitude de l'tre, enfin absolument tel que je l'avais vu si
souvent chez lui. Ce spectacle, auquel je ne m'attendais nullement, me
fit la plus douloureuse impression; car je ne connais rien de si pnible
 voir, que les traits exacts de quelqu'un que l'on a aim, privs
d'activit et de vie.

Peu de jours aprs mon arrive  Vienne, je fis connaissance avec le
baron et la baronne de Strogonoff, qui me prirent tous deux de faire
leurs portraits. La premire se faisait aimer par sa douceur et son
extrme bienveillance: quant  son mari, il possdait un charme
suprieur pour animer la socit; il faisait les dlices de Vienne en
donnant des soupers, des spectacles, des ftes, o chacun se pressait de
se faire inviter. J'ai peu connu d'hommes plus aimables, plus gais, que
le baron de Strogonoff. Quand le dsir de rire et de s'amuser lui
prenait, il inventait toutes les folies imaginables. Un jour entre
autres, sachant que plusieurs personnes de sa socit et moi, devions
aller visiter le cabinet de figures en cire que je n'avais pas encore vu
alors, il s'excusa sous un prtexte de ne pouvoir nous accompagner, et,
prenant l'avance, il va se placer dans ce cabinet derrire un pidestal,
de manire qu'il ne laissait voir que sa tte. En parcourant la galerie
des portraits, nous passons devant lui; mais il avait donn  ses yeux
une telle fixit, et tant d'immobilit  tous ses traits, qu'aucun de
nous ne le reconnat. Aprs avoir visit les autres salles, nous
repassons une seconde fois sans le reconnatre davantage; mais alors
voil qu'il remue et qu'il parle; nous fmes tous effrays, et surtout
bien surpris de notre mprise. Elle prouve au reste combien, lorsque
l'on peint une personne, sa physionomie ajoute  la ressemblance; c'est
pourquoi il faut bien se garder de donner des sances trop longues, ou
de laisser un modle s'ennuyer.

J'ai rarement vu jouer la comdie par des amateurs aussi bien que chez
la baronne de Strogonoff. Les premiers rles taient remplis par le
comte de Langeron, qui jouait les amoureux avec autant de grce que de
facilit, et qui avait une vritable passion pour la comdie. M. de
Rivire jouait les rles comiques d'une manire tonnante. Au reste, cet
aimable homme[18] possdait tous les talens; aussi Doyen disait-il que
M. de Rivire tait un petit ncessaire de socit. Le fait est qu'il
peignait trs bien, et copiait tous mes portraits, en grande miniature 
l'huile; il chantait fort agrablement; il jouait du violon, de la
basse, et s'accompagnait sur le piano. Il avait de l'esprit, un tact
parfait, et un coeur si excellent, qu'en dpit de ses distractions, qui
taient frquentes et nombreuses, il obligeait ses amis avec autant de
zle que de succs. M. de Rivire tait petit, mince, et il a toujours
conserv l'air si jeune, qu'g de soixante ans, sa taille et sa
tournure ne lui en donnaient que trente.

Quant  M. de Langeron, je ne puis le faire mieux connatre, qu'en
plaant ici le portrait qu'il a trac de lui-mme, avec la plus grande
vrit, et qu'il ajouta  son rle, dans la dernire pice qu'il a joue
 Vienne, avant le dpart du baron de Strogonoff. Ces vers donneront
l'ide la plus juste de ce brave et aimable Franais, qui, grce  notre
rvolution, est mort chez les Russes, gouverneur d'Odessa.

_Portrait de M. de Langeron, fait par lui-mme, et ajout au rle de
Dorlange, dans la comdie des_ Chteaux en Espagne.

     Je veux pour m'amuser faire ici mon portrait,
     En bien tout comme en mal ressemblant trait pour trait.
     Du moins ce sera gai si ce n'est pas trop sage.
     Je dois  la nature et j'acquis par l'usage,
     De la facilit, du babil, du jargon,
     Plus de superficie en un mot que de fond;
     Aussi, lgrement je glisse sur les choses,
     Et n'approfondis point les effets et les causes.
     Je suis bon, confiant jusques  l'abandon;
     Aussi, je fus souvent tromp, mais pourquoi non?
     J'aime mieux me livrer, hlas! que de tout craindre;
     Bien plus que le tromp, le trompeur est  plaindre.
     J'ai toujours ador l'honneur et l'amiti;
     Pour ces dieux j'ai tout fait, j'ai tout sacrifi.
     Quant  mon caractre, il est lger sans doute;
     Mais heureux sur ma foi, car de rien je ne doute
     Et toujours trouve  tout un remde assur;
     Si quelque chose enfin ne va pas  mon gr,
     On bien si le malheur veut verser sur ma vie
     Ses poisons, ses dgots ou sa mlancolie,
     Les rves et l'espoir viennent avec gat,
     Dans mon coeur tenir lieu de la ralit.
     Je fus d'aimer le sexe accus par l'envie;
     Je ne m'en dfends pas, je l'aime  la folie,
     Et l'aimerai demain plus encor qu'aujourd'hui.
     Valons-nous dans le fait quelque chose sans lui?
     On m'a dit bien souvent que j'tais trop volage.
     Oui, je suis, j'en conviens, plus tourdi que sage,
     Et mon esprit errant en projets, en amours,
     Est tout comme mon corps, il voyage toujours.
     On m'a souvent aussi reproch, ce me semble,
     D'avoir aim parfois plusieurs femmes ensemble.
     Eh bien! c'tait tromper, dit-on... Non, car je croi
     Que je les adorais toutes de bonne foi.
     Du vritable amour j'ai cru que dans ma vie,
     J'avais connu deux fois la triste frnsie.
     Je m'en plaignais au sort; mais en me ttant bien,
     J'ai vu, je l'avouerai, qu'il n'en fut jamais rien.
     Ai-je tort? Le profit est moindre que la peine.
     J'ai cinq ans de l'hymen port l'aimable chane;
     Pendant trois, j'ai vcu comme un franc tourdi;
     Mais on m'a vu depuis un excellent mari.
     Quelle en est la raison? Elle existe en mon ame;
     Je suis sensible et bon, un ange tait ma femme.
     J'ai connu la faveur sans en tre enivr.
     J'ai connu le malheur sans en tre altr.
     J'ai beaucoup voyag, j'ai fait beaucoup la guerre;
     Comme le mouvement elle m'est ncessaire.
     Je l'ai faite souvent, sans profit, sans projet,
     J'ai plus cherch la gloire enfin que l'intrt.
     Je suis fat, ce n'est pas ma faute en vrit;
     Je le suis devenu parce qu'on m'a gt.
     tre stable, est pour moi dans les choses futures,
     Pour l'tre, j'aime trop encor les aventures.
     Je serai, j'en suis sr, avant qu'il soit long-temps,
     Le meilleur des maris, le meilleur des amans;
     Mais j'ai besoin d'user ma fureur vagabonde,
     Et quelque temps encor de parcourir le monde.

Ce portrait de M. de Langeron tait celui de beaucoup de jeunes gens de
la cour de France  l'poque de la rvolution. Chez la plupart d'entre
eux, quelque peu d'tourderie se joignait  la franchise,  la bravoure,
et surtout  je ne sais quelle grce d'esprit qui, s'il faut le dire, a
totalement disparu depuis que nous sommes devenus si profonds. Le
chevalier de Boufflers, le vicomte de Sgur, le comte Louis de Narbonne,
taient des modles de cette grce d'esprit dont je parle. Je ne connais
pas de mot de courtisan plus fin que la repartie du dernier  l'empereur
Bonaparte, qui, parlant de madame de Narbonne, lui disait: Votre mre
ne m'aime pas; je le sais.--Sire, rpondit le comte, elle n'en est
encore qu' l'admiration.

La maison du baron de Strogonoff n'tait pas la seule  Vienne o l'on
jout la comdie de socit. La comtesse de Fries, veuve du fameux
banquier de ce nom, avait une trs jolie salle de spectacle, dans
laquelle je l'ai vue parfaitement bien jouer les rles de caractres. Sa
fille, mademoiselle de Fries, avait une trs belle voix, et chantait 
merveille, en sorte que l'on donna un jour pour elle un petit opra 
trois acteurs. Tout alla fort bien d'abord; la scne se passait dans une
le dserte, o deux amans s'taient rfugis. Mademoiselle de Fries
jouait le rle de la jeune fille, M. de Rivire celui de l'amant, et
tous deux chantaient admirablement; mais vers la fin de la pice, le
pre de l'amante arrive dans une barque. On avait coll une barbe de
coton autour de la bouche et du menton de celui qui remplissait ce rle;
ds que ce jeune homme se mit  chanter, voil que cette barbe se
dtache et lui entre dans la bouche de telle sorte, qu'il en fut
suffoqu. Nous l'entendions crier d'une voix touffe: J'avale ma barbe!
j'avale ma barbe! et quoique ce grotesque accident n'et aucune suite
fcheuse, l'opra en resta l.

Mademoiselle de Fries tait excellente musicienne, et quand je fis son
portrait, je voulus la peindre en Sapho, chantant, et s'accompagnant de
la lyre. Son visage, sans tre joli, avait infiniment d'expression. Sa
soeur, la comtesse de Schoenfeld, tait trs jolie, et fashionable autant
qu'on puisse l'tre, au point que sa mre, madame de Fries, ayant un
jour donn, dans une pice, un rle  son neveu, qui n'avait point l'air
distingu, comme je me trouvais place au spectacle  ct de madame de
Schoenfeld, je lui demandai qui tait ce monsieur?--C'est le neveu de ma
mre, rpondit-elle, ne pouvant se dcider  dire: C'est mon cousin.




CHAPITRE XII.

Je vais me loger dans la ville.--Portraits que je fais 
Vienne.--Bienfaisance des Viennois.--Muse royal.--Le
Prater.--Schoenbrunn.--Beaux parcs des environs de Vienne.--Les bals.--Le
jour de l'an.--Le prince d'Esterhazy.--La princesse marchale
Lubomirska.--La comtesse de Rombec.--Mort de Louis XVI et de
Marie-Antoinette.--Mort de madame de Polignac.


Monsieur et madame Bistri devant retourner en Pologne, j'allai louer un
logement dans l'intrieur de Vienne. Je n'aurais pu d'ailleurs continuer
 habiter un faubourg; car pour me rendre  la ville, il me fallait
traverser les remparts, les glacis, o le vent constant et furieux
levait une norme poussire qui me faisait trs mal aux yeux; aussi le
dicton de Vienne est-il qu'il y a dans cette ville trois causes de mort:
le vent, la poussire et la valse. Le fait est que la traverse de ces
remparts tait alors une horrible chose; maintenant, m'a-t-on dit, ils
sont plants de beaux arbres, et cet endroit sec et aride est devenu une
immense et superbe promenade.

Je m'tablis dans un logement  ma convenance, et j'y fis aussitt le
portrait de la fille de l'ambassadeur d'Espagne, mademoiselle de
Kaguenek, qui tait ge de seize ans et trs jolie, ainsi que ceux du
baron et de la baronne de Strogonoff. Ma Sibylle, que l'on venait en
foule voir chez moi, ne contribua pas peu, j'imagine,  dcider beaucoup
de personnes  me demander de les peindre; car j'ai beaucoup travaill 
Vienne. En tout, il me serait difficile d'exprimer toute la
reconnaissance que je conserve du bon accueil que j'ai reu dans cette
ville. Non seulement les Viennois ont tmoign de l'affection pour ma
personne, mais ils mettaient de la coquetterie  placer mes tableaux
d'une manire qui leur ft favorable. Je me souviens, par exemple, que
le prince Paar,  qui l'on avait port le grand portrait que je venais
de faire de sa soeur, l'aimable et bonne comtesse Dubuquoi, m'invita 
venir voir ce portrait chez lui. Je trouvai le tableau plac dans son
salon, et comme les boiseries taient peintes en blanc, ce qui tue la
peinture, il avait fait poser une large draperie verte qui entourait
tout le cadre et retombait dessous. En outre, pour le soir, il avait
fait faire un candlabre  plusieurs bougies, portant un garde-vue, et
dispos de faon que toute la lumire ne se refltait que sur le
portrait. Il est inutile de dire combien un peintre doit tre sensible 
ce genre de galanterie.

La bonne compagnie de Vienne et la bonne compagnie de Paris taient
alors exactement la mme pour le ton et pour les usages. Quant au
peuple, nulle part je ne l'ai vu avoir cet air de bonheur et d'aisance,
qui n'a cess de me rjouir les yeux pendant mon sjour dans cette
grande ville. Soit  Vienne, soit dans les campagnes qui l'environnent,
je n'ai jamais rencontr un mendiant; les hommes de peine, les paysans,
les rouliers, tous sont bien vtus. On juge d'abord qu'ils vivent sous
un gouvernement paternel. Il est bien vrai qu'il en est ainsi; et de
plus, les riches familles viennoises, dont quelques-unes ont des
fortunes colossales, dpensent leurs revenus de la manire la plus
honorable et la plus utile aux pauvres. On fait prodigieusement
travailler, et la bienfaisance est une vertu commune  toutes les
classes aises. Un de mes grands sujets d'tonnement a t, la premire
fois que j'allai au spectacle  Vienne, de voir plusieurs dames, entre
autres la belle comtesse Kinski, tricoter de gros bas dans leurs loges;
je trouvais cela fort trange; mais quand on m'eut dit que ces bas
taient pour les pauvres, j'ai pris plaisir depuis,  voir les plus
jeunes et les plus jolies femmes travailler ainsi, d'autant qu'elles
tricotent tout en s'occupant d'autre chose, sans mme regarder leur
ouvrage et avec une vitesse prodigieuse.

Vienne, dont l'tendue est considrable, si l'on y comprend ses
trente-deux faubourgs, est remplie de fort beaux palais. Le Muse
imprial possde des tableaux des plus grands matres que j'ai bien
souvent t admirer ainsi que tous ceux du prince Lichtenstein. Cette
dernire galerie se compose de sept salles, dont une ne renferme que des
tableaux de Vandick, et les autres, plusieurs beaux Titien, Caravage,
Rubens, Canaletti, etc., etc.; il se trouve aussi quelques chefs-d'oeuvre
de ce grand matre dans le Muse imprial.

On a dit avec raison que le Prater tait une des plus belles promenades
connues. Elle consiste en une longue et magnifique alle dans laquelle
circulent un grand nombre de voitures lgantes, et de chaque ct sont,
beaucoup de personnes assises, ainsi qu'on en voit dans la grande alle
des Tuileries. Mais ce qui rend le Prater plus agrable et plus
pittoresque, c'est que son alle conduit  un bois, peu ombrag et plein
de cerfs, si apprivoiss, qu'on les approche sans les effrayer. On voit
encore une autre promenade sur les bords du Danube, o tous les
dimanches se runissent diverses socits bourgeoises pour y manger des
poulets frits. Le parc de Schoenbrunn est aussi trs frquent, surtout
le dimanche. Ses belles alles, et les repos pittoresques que l'on
trouve sur les hauteurs  l'extrmit du parc, en font une promenade
charmante. On y rencontre fort souvent de jeunes couples se promenant en
tte--tte, ce que l'on respecte en s'loignant; car presque toujours
ces promenades  Schoenbrunn sont des prludes de mariages convenus.

Les environs de Vienne en gnral sont grandioses. On remarque surtout
le parc du marchal Lansdon, du marchal Lassi, et celui du comte de
Cobentzel. Tous les trois sont superbes, et dans un tout autre genre que
les parcs anglais. Ces derniers sont plus uniformes, plus plats, et par
consquent moins pittoresques. Ceux des environs de Vienne ont des
montagnes naturelles, boises dans le haut; il s'y trouve des ravins
profonds, que l'on traverse sur des ponts d'une forme lgante, des
rivires naturelles et des cascades brillantes qui descendent avec
rapidit des hauteurs.

 Vienne, je suis alle  plusieurs bals, particulirement  ceux que
donnait l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu'on pouvait
appeler des ftes charmantes. On y dansait la valse avec une telle
fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en
tournant de la sorte, ne s'tourdissaient pas au point de tomber; mais
hommes et femmes sont tous si bien habitus  ce violent exercice,
qu'ils ne s'en reposent pas un seul moment, tant que dure le bal. On
dansait souvent aussi _la polonaise_, beaucoup moins fatigante; car
cette danse n'est autre chose qu'une promenade pour laquelle on marche
tranquillement deux  deux. Celle-ci convient  merveille aux jolies
femmes, dont on a tout le temps d'admirer la taille et le visage.

Je voulus aussi voir un grand bal de la cour. L'empereur Franois II
avait pous en secondes noces Marie-Thrse des Deux-Siciles, fille de
la reine de Naples. J'avais peint cette princesse en 1792; mais je la
retrouvais si change qu'en la revoyant dans ce bal, j'eus peine  la
reconnatre. Son nez s'tait allong, et ses joues s'taient aplaties au
point qu'elle ressemblait alors  son pre. Je regrettai pour elle
qu'elle n'et pas conserv les traits de sa mre, qui, je crois l'avoir
dj dit, rappelait beaucoup notre charmante reine de France.

Il se donnait  Vienne de superbes concerts, et j'en ai entendu
plusieurs. Dans l'un d'eux, on excuta d'abord,  grand orchestre et
avec une rare perfection, une des plus belles symphonies d'Haydn; puis
je vis s'approcher du piano une ancienne cantatrice du temps de
Marie-Thrse,  qui j'aurais bien donn cent ans, quoiqu'elle me part,
 ma grande surprise, s'apprter  chanter. Je tremblais que la pauvre
vieille ne pt faire entendre deux notes de suite; mais ds qu'elle eut
commenc le rcitatif, son ge, sa laideur, tout disparut; son visage
prit une expression superbe, et elle chanta si parfaitement bien, que
nous tions tous dans l'admiration. J'avoue que je fus stupfaite; je
croyais assister  l'opration d'un miracle.

Le premier jour de l'an est trs brillant  Vienne. On voit alors une
grande quantit de Hongrois dans leur lgant costume, ce qui leur sied
 merveille, attendu qu'en gnral ils sont grands et bien faits. Un des
plus remarquables tait le prince d'Esterhazy; je l'ai vu passer, mont
sur un cheval richement caparaonn, couvert d'une housse parseme de
diamans. L'habit du prince tait d'une richesse analogue, et comme il
faisait grand soleil, les yeux taient vraiment blouis d'une telle
magnificence.

Une socit fort agrable, tait celle des Polonaises; presque toutes
sont aimables et jolies, et j'ai peint quelques-unes des plus belles. On
les trouvait runies le plus souvent chez la princesse Lubomirska, que
j'avais connue  Paris,  l'poque o je fis le portrait de son neveu en
Amour de la gloire, et chez laquelle j'allais beaucoup  Vienne. Elle
tenait une des maisons les plus brillantes de cette ville, o elle
donnait de trs beaux concerts et des bals charmans. J'ai vu aussi une
grande runion de Polonaises chez la princesse Czartorinska, qui
recevait  merveille. Son mari tait fort aimable, et leur fils, que je
connus alors, a t depuis ministre  Ptersbourg.

Une personne que je retrouvais avec bonheur  Vienne, c'tait madame la
comtesse de Brionne, princesse de Lorraine. Elle avait t parfaite pour
moi ds ma plus grande jeunesse, et je repris la douce habitude d'aller
souvent souper chez elle, o je rencontrais frquemment ce vaillant
prince de Nassau, si terrible dans un combat, si doux et si modeste dans
un salon.

Je frquentais aussi beaucoup la maison de la comtesse de Rombec, soeur
du comte de Cobentzel. Madame de Rombec tait la meilleure des femmes;
elle avait de l'esprit et un naturel parfait, mettant son bonheur 
soulager les malheureux: c'tait chez elle que se faisaient toutes les
qutes, que se tiraient toutes les loteries destines  secourir les
infortuns; elle mettait  ces bonnes oeuvres tant de grce et de zle,
qu'il tait impossible de ne pas lui ouvrir sa bourse. J'ai remarqu, au
reste, que les qutes faites dans les salons, sont un des moyens les
plus efficaces pour venir au secours des pauvres. Aussi en ai-je trouv
l'usage tabli dans tous les pays que j'ai parcourus. Je me souviens
qu' Rome, o je passais souvent la soire chez la douce et bonne lady
Cliford, je la vis un soir se lever, une bourse  la main, et faire le
tour de son cercle, qui tait fort nombreux. Lorsqu'elle approcha de
moi, voyant que j'avais prpar mon offrande: Non, me dit-elle, je
qute pour un de nos compatriotes que nous ne connaissons pas, mais qui
vient de perdre au jeu tout ce qu'il possdait; c'est  nous seuls de le
secourir. Je trouvai ce mot bien anglais.

La comtesse de Rombec runissait dans son salon la socit la plus
distingue de Vienne. C'est chez elle que j'ai vu le prince Metternich
avec son fils, qui depuis est devenu premier ministre, mais qui n'tait
alors qu'un fort beau jeune homme. J'y ai retrouv l'aimable prince de
Ligne; il nous racontait le charmant voyage qu'il avait fait en Crime
avec l'impratrice Catherine II, et me donnait le dsir de voir cette
grande souveraine. J'y rencontrai aussi la duchesse de Guiche, dont le
charmant visage n'avait pas chang. Sa mre, madame de Polignac,
habitait constamment une campagne voisine de Vienne. C'est l qu'elle
apprit la mort de Louis XVI, qui l'affecta au point que sa sant en fut
trs altre; mais lorsqu'elle reut l'affreuse nouvelle de celle de la
reine, elle y succomba. Le chagrin la changea au point que sa charmante
figure tait devenue mconnaissable, et que l'on pouvait prvoir sa fin
prochaine. Elle mourut en effet peu de temps aprs, laissant sa famille
et plusieurs amis qui ne l'avaient pas quitte, inconsolables de sa
perte.

Il est certain que je puis juger combien ce qui venait de se passer en
France dut tre affreux pour elle, par la douleur que j'en prouvai
moi-mme. Je n'appris rien par les journaux, car je n'en lisais plus
depuis le jour qu'ayant ouvert une gazette chez madame de Rombec, j'y
trouvai les noms de neuf personnes de ma connaissance, qu'on avait
guillotines; on prenait mme grand soin dans ma socit de me cacher
tous les papiers-nouvelles. J'appris donc l'horrible vnement par mon
frre, qui me l'crivit sans ajouter aucun dtail. Le coeur navr, il me
dit seulement que Louis XVI et Marie-Antoinette taient morts sur
l'chafaud! Depuis, par piti pour moi, je me suis toujours garde de
faire la moindre question sur tout ce qui a pu accompagner ou prcder
cet affreux assassinat, en sorte que je ne saurais rien de plus
aujourd'hui sans un fait dont je parlerai plus tard.




CHAPITRE XIII.

Huitzing.--La princesse Lichtenstein.--Les corbeaux.--Je me dcide 
aller en Russie.--Le prince de Ligne me prte le couvent de Caltemberg
que je vais habiter.--Vers du prince de Ligne.--Portrait en vers du
prince de Ligne par M. de Langeron.


Sitt que le printemps tait venu, j'avais lou une petite maison dans
un village des environs de Vienne, o j'avais t m'tablir. Ce village,
nomm Huitzing, touchait presque le parc de Schoenbrunn. La famille de
Polignac l'habitait, et quoique sa situation le rendt agrable ds ce
temps, j'ai su depuis, par madame de Rombec, qu'il s'est fort embelli,
et qu'elle-mme y possdait une habitation ressemblante  la maison
carre de Nmes.

J'apportai  Huitzing le grand portrait que je faisais alors de la
princesse Lichtenstein pour le terminer. Cette jeune princesse tait
trs bien faite; son joli visage avait une expression douce et cleste,
qui me donna l'ide de la reprsenter en Iris. Elle tait peinte en
pied, s'lanant dans les airs. Son charpe, aux couleurs de
l'arc-en-ciel, l'entourait, en voltigeant autour d'elle. On imagine bien
que je la peignis les pieds nus; mais lorsque ce tableau fut plac dans
la galerie du prince, son mari, les chefs de la famille furent trs
scandaliss de voir que l'on montrt la princesse sans chaussure, et le
prince me raconta qu'il avait fait placer dessous le portrait une jolie
petite paire de souliers, qui, disait-il aux grands parens, venaient de
s'chapper et de tomber  terre.

Les bords du Danube sont superbes et m'offraient tous les moyens de
satisfaire mon got pour les promenades solitaires et pittoresques. J'en
dcouvris une un jour, o, de l'autre ct de la rive, en face de moi,
s'levait un superbe groupe d'arbres, que les nuances de l'automne
enrichissaient de tons riches et varis, et d'o j'apercevais  gauche,
dans le lointain, la haute montagne du Caltemberg. Charme de ce
magnifique paysage, je m'tablis sur les bords du fleuve, je prends mes
pastels, et je me mets  peindre ces beaux arbres et ce qui les
environne. Tout prs d'eux tait une cahute en planches, et je voyais
sur le Danube un petit bateau, qu'un homme dirigeait fort doucement dans
l'intention de tuer des corbeaux. Quelques minutes ensuite,
effectivement, cet homme tire son coup de fusil, abat un de ces oiseaux,
qu'il prend et qu'il place sur la planche de son bateau; mais dans
l'instant mme une norme nue de corbeaux arrive  tire-d'aile; leur
nombre tait tel, que l'homme eut peur et courut se cacher dans sa
petite baraque, en quoi je pense qu'il agit prudemment; car je n'ai pas
le moindre doute que les corbeaux, furieux du meurtre de leur camarade,
ne l'eussent assailli de manire  le tuer. L'homme enfui, ces pauvres
btes s'approchrent du corbeau bless  mort, le prirent, et
l'emportrent sur les branches d'un des plus grands arbres. Alors
commencrent des cris, des croassemens si violens, qu'on ne peut en
donner une ide. Je restai deux ou trois heures  peindre les arbres o
ils taient perchs, et lorsque j'eus fini mon tude, leur fureur
n'tait point calme. Cette scne, qui me surprit beaucoup, me jeta dans
je ne sais quelle rverie sur l'espce humaine, qui, je dois l'avouer,
tait toute  l'avantage des corbeaux.

J'tais heureuse  Vienne autant qu'il est possible de l'tre loin des
siens et de son pays. L'hiver, la ville m'offrait une des plus aimables
et des plus brillantes socits de l'Europe, et quand le beau temps
revenait, j'allais jouir avec dlice du charme de ma petite retraite. Je
ne pensais donc nullement  quitter l'Autriche avant qu'il ft possible
de rentrer en France sans danger, lorsque l'ambassadeur de Russie et
plusieurs de ses compatriotes me pressrent vivement d'aller 
Ptersbourg o l'on m'assurait que l'impratrice me verrait arriver avec
un extrme plaisir. Tout ce que le prince de Ligne m'avait dit de
Catherine II m'inspirait un grand dsir de voir cette souveraine. Je
pensais avec raison, d'ailleurs, que le plus court sjour en Russie
complterait la fortune que je m'tais promis de faire avant de
retourner  Paris; je me dcidai donc  faire ce voyage.

Je m'occupais de mes prparatifs pour quitter Vienne, et j'allais me
mettre en route dans peu de jours, quand le prince de Ligne vint me
voir. Il me conseilla d'attendre la fonte des neiges, et pour m'engager
 rester encore, il m'offrit d'aller habiter, sur la montagne de
Caltemberg, l'ancien couvent qui lui avait t donn par l'empereur
Joseph II. Connaissant mon got pour les lieux levs, il me tenta en me
parlant de Caltemberg comme de la plus haute montagne des environs de
Vienne, et je ne rsistai pas  l'envie d'y passer quelque temps.

J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivire, le
chemin horrible et rocailleux qui conduit  ce couvent. Nous le fmes 
pied, les cahots de la cariole n'tant pas supportables, en sorte que
nous arrivmes trs fatigus. Le gardien et sa femme,  qui le prince
nous avait fortement recommands, eurent pour nous les soins les plus
empresss. Tous les btimens qu'avaient occups anciennement les
religieux existaient encore. On prpara aussitt nos chambres, qui
n'taient autre chose que de petites cellules distantes les unes des
autres. Pendant ces arrangemens, j'allai me reposer sur un banc, d'o
l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube, coup par des
les qu'embellissait la plus belle vgtation, et sur des campagnes 
perte de vue; enfin c'tait l'immensit, et l'on peut remarquer que les
religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort
levs. Privs des jouissances du monde, au moins gotaient-ils le
charme qu'on prouve  respirer un air pur en contemplant une nature
grandiose. Je le gotais moi-mme alors, d'autant plus qu'il faisait un
temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues; et je courus
de l'autre ct de la montagne, o, de la lisire d'un bois,
j'apercevais dans le fond un village trs peupl que traversait une
petite rivire courante et limpide; enfin, j'tais ravie de me trouver
l: je prfrais la cellule que j'allais habiter  tous les salons du
monde, et je bnissais ce bon prince de Ligne en regrettant bien qu'il
ne ft pas tmoin de mon bonheur.

Je suis reste trois semaines dans ce beau lieu. M. de Rivire, plus
citadin que moi, allait souvent  la ville, mais nous n'en avons pas
moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille
venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parl, o
nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de
son coucher approchant, elle me dit: Maman, tu trouves que cela fait
rver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir.

Les grandes salles du couvent taient restes intactes dans leur
construction; depuis, le prince les a fait meubler pour y donner de trs
belles ftes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient
tout habilles, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces
immenses salons. Pour mon got, Caltemberg, tel qu'il tait quand je
l'ai habit, me plaisait infiniment mieux qu' l'poque o se donnaient
toutes ces ftes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa
lorsque j'allai m'tablir sur sa charmante montagne.

      MADAME LEBRUN.

         Pour avoir fait  l'empyre
         Le mme vol que Promthe,
         Vous mritez punition.
          ce mont soyez attache.
     Par un vautour au lieu d'tre ici dchire,
     De vous nous voulons bien avoir compassion;
         De caresses soyez mange:
         Par notre amour soyez cloue;
         Et par notre admiration
         Pour toujours en ces lieux fixe.
         Prs de votre habitation
           De la vote azure
         Dont vous semblez tre chappe,
         Oubliez votre nation,
         Par votre gnie honore,
     Mais  prsent, pays de dsolation!
         Que ma montagne fortune
         Par la fire possession
     Des talens dont la terre est ravie, tonne,
       Soit par nos chants  jamais clbre.

Certes, on peut dire qu'une trop flatteuse exagration a dict ces vers
 l'aimable prince de Ligne; mais en voici faits sur lui-mme, pour
lesquels le pote n'a laiss parler que la vrit.

     _Vers faits sur le prince de Ligne par M. de Langeron, en 1790_.

     De Mars et d'Apollon tu vois le favori,
         Et de Vnus le serviteur fidle.
     Es-tu bon citoyen? ce sera ton ami.
         Es-tu soldat? ce sera ton modle.
       Es-tu triste? ses soins calmeront ta douleur.
       Es-tu femme? bientt il sera ton vainqueur.




CHAPITRE XIV.

Je quitte Vienne.--Prague.--Les glises.--Budin.--Dresde.--Les
promenades.--La galerie.--Raphal.--La forteresse de
Koenigsberg.--Berlin.--Reinsberg.--Le prince Henri de Prusse.


Aprs avoir sjourn  Vienne deux ans et demi, j'en partis le dimanche
19 avril 1795 pour me rendre  Prague o j'arrivai le 23 avril, par une
route trs belle.

Ce que nous remarqumes d'abord en entrant dans la capitale de la
Bohme, ville grande et bien btie, ce fut le pont plac sur la rivire
qui traverse la ville et qui va se jeter dans l'Elbe. Ce pont est trs
beau et trs long; car il a vingt-quatre arches.

Je commenai par aller voir les glises. La premire que je visitai,
Saint Thomas, est assez belle. J'y ai admir un beau tableau de Rubens,
qui reprsente le martyre de saint Thomas; puis un autre du Caravage,
qui est trs noirci, mais qui a de beaux dtails.

On trouve au matre-autel de la cathdrale un superbe tableau de Grard
de la Notte, qui reprsente sainte Anne crivant, et la Vierge tenant
l'enfant Jsus. Ces trois figures sont de la plus grande vrit. Le
style en est parfait, de mme que celui des draperies. Le fond aussi est
du plus grand effet. L'arcade du milieu fait illusion et perce la toile;
les bas-reliefs sont extrmement soigns; enfin cet ouvrage est un des
plus finis de ce matre.  gauche du matre-autel, on voit un tableau de
Lairesse, reprsentant un martyr; les figures du second et du troisime
plan sont d'une finesse extraordinaire; le fond en est fort bien compos
et bien peint.

Cette cathdrale renferme les tombeaux de trois empereurs couchs, qui
sont d'un beau travail. Une chapelle toute en argent, dans laquelle est
saint Npomucne; un superbe dais, soutenu par quatre anges plus grands
que nature, en argent aussi; un petit bas-relief, reprsentant le saint,
que des guerriers jettent du haut en bas des remparts. De plus on
conserve dans l'glise la cotte de mailles en fer de saint Npomucne,
et beaucoup de personnes viennent baiser cette relique historique.

Le palais de l'archiduchesse Marianne est trs grand et trs beau; il me
rappelait celui du roi de Naples.

La vieille ville est sur une montagne, et la nouvelle dans la plaine;
mais j'ai eu peu de temps pour les parcourir; car je ne suis reste
qu'un jour  Prague, dsirant arriver  Dresde le plus tt possible.

Sur notre route, nous passmes  Budin dont les environs sont charmans.
Cette ville est dserte, ses fortifications sont en ruine; on n'y
rencontre que des vieillards, quelques femmes et des enfans, mais encore
en trs petit nombre.

Enfin nous arrivmes  Dresde, aprs avoir pass la Corniche, chemin
fort troit, sur une grande hauteur, d'o l'on ctoie l'Elbe qui coule
dans un fond trs spacieux. Dresde est une jolie ville, bien btie, mais
 cette poque elle tait trs mal pave; l'Elbe la traverse. Ses
environs sont charmans, principalement le Plaone, d'o l'on dcouvre une
vue superbe; mais malheureusement tous ces beaux lieux sont infects de
l'odeur des pipes. C'est l que les bourgeois viennent, surtout le
dimanche, faire des parties de plaisir; beaucoup y apportent leur dner,
et sitt leur repas termin, ils se mettent tous  fumer, ce qui
dsenchantait, pour moi, ces dlicieuses promenades. Cet inconvnient, 
la vrit, n'existe pas dans plusieurs beaux jardins que j'ai parcourus,
et qui sont en grand nombre. Je citerai principalement le Brill, le parc
Antoine, le grand jardin de l'lecteur et le jardin de Hollande, comme
les plus remarquables.

J'allai  l'glise catholique pour voir un trs beau tableau de Mengs,
qui reprsente l'Ascension, et le lendemain de mon arrive, je visitai
enfin cette fameuse galerie de Dresde, unique dans le monde. Sa vue ne
dment point sa grande clbrit; il est bien certain que c'est la plus
belle de l'Europe. J'y suis retourne bien souvent, toujours plus
convaincue de sa supriorit, en admirant le nombre immense de
chefs-d'oeuvre qu'elle renferme.

Ces chefs-d'oeuvre sont trop connus par une foule d'ouvrages divers
propres  en donner l'ide pour que j'entre ici dans aucuns dtails. Je
dirai seulement que l comme partout on reconnat combien Raphal
s'lve au-dessus de tous les autres matres. Je venais de visiter
plusieurs salles de la galerie, lorsque j'arrivai devant un tableau qui
me saisit d'une admiration au-dessus de toutes celles que peut faire
prouver l'art du peintre. Il reprsente la Vierge, place sur des
nuages, tenant l'enfant Jsus dans ses bras. Cette figure est d'une
beaut, d'une noblesse dignes du divin pinceau qui l'a trace. Le visage
de l'enfant, qui est charmant, porte une expression  la fois nave et
cleste; les draperies sont du dessin le plus correct et d'une belle
couleur.  la droite de la Vierge, on voit un saint dont le caractre de
vrit est admirable; ses deux mains surtout sont  remarquer.  gauche
est une jeune sainte, la tte baisse, qui regarde deux anges placs en
bas du tableau. Sa figure est pleine de beaut, de candeur et de
modestie. Les deux petits anges sont appuys sur leurs mains, les yeux
levs vers les personnages qui se trouvent au-dessus d'eux, et leurs
ttes ont une ingnuit et une finesse dont il est impossible de donner
l'ide par des mots[19].

Aprs tre reste trs long-temps en adoration devant ce chef-d'oeuvre,
je repassai pour sortir de la galerie par les mmes salles que je venais
de traverser. Les meilleurs tableaux des plus grands matres avaient
perdu, pour moi, quelque chose de leur perfection; car j'emportais
l'image de cette admirable composition et de cette divine figure de
Vierge! Rien ne peut se comparer dans les arts  la noble simplicit, et
toutes les figures que je revoyais me semblaient grimacer un peu.

Ce qui rend cette galerie de Dresde aussi admirable, c'est qu'elle
renferme des chefs-d'oeuvre des grands matres de toutes les coles. On
peut dire que toute la peinture est l, et que l'art ne possde pas un
nom clbre qui n'y soit inscrit. Tout en vitant de donner ici un
catalogue, je parlerai d'un saint Jrme de Rubens, qui m'a sembl un de
ses ouvrages suprieurs, et d'une salle remplie de portraits et de
tableaux de la Rosalba, qui sont d'une vrit enchanteresse. Les pastels
notamment ont une grce et un moelleux qui rappelle tout--fait le
Corrge.

L'lecteur me fit prier d'exposer dans cette belle galerie ma Sibylle,
qui voyageait avec moi, et pendant une semaine toute la cour y vint voir
mon tableau. Je m'y rendis moi-mme le premier jour, afin de tmoigner
combien j'tais vivement touche et reconnaissante de cette haute
faveur, que j'tais loin d'attendre et de mriter.

La bibliothque de Dresde est trs belle; on y voit, outre des livres
rares, une grande quantit de porcelaines trs prcieuses, et de trs
beaux antiques.

Le trsor est un des plus riches que l'on connaisse en diamans et en
perles fines.

Une chose fort curieuse  voir, ce sont les salles qui renferment les
armes, les costumes des anciens rois et chevaliers. On vous montre le
chapeau de Pierre-le-Grand, ainsi que son pe, le casque et la cuirasse
d'Auguste, ancien roi de Pologne: cette cuirasse est si lourde qu'on ne
peut concevoir comment ce prince a pu la porter; car maintenant il faut
trois hommes pour la soulever.

Nous allmes voir la fameuse forteresse de Koenigstein, et ma fille fut
de cette partie. Notre chemin nous conduisit  un petit village nomm
Krebs, bti sur une montagne, entour de collines trs fertiles, et de
beaux bois de cyprs et de sapins. Nous nous y arrtmes pour jouir
d'une superbe vue, qui vous montre,  droite, la ville de Dresde,
Pilnitz, l'Elbe, des montagnes lointaines, et  gauche la magnifique
forteresse de Koenigstein. Brunette aimait tellement ce hameau, qu'elle
aurait voulu y rester, disant que l'on serait heureux l, loin des
villes.

Nous arrivmes  la forteresse de Koenigstein, l'une des plus belles du
monde, tant par sa situation que par ses ouvrages. Il s'y trouve un
puits si profond qu'il faut trente secondes pour entendre tomber dans
l'eau ce qu'on y jette. L'eau de ce puits est trs bonne  boire. Tout
concourt  faire de cette place forte un lieu de dfense admirable; de
son immense hauteur, elle plane sur un pays de culture en bl, et sur
d'excellens pturages. Elle est entoure de canons, et le magasin 
poudre est plac au milieu d'un bois qui la touche.

Dans l'intention sans doute de nous prmunir contre les dangers que nous
pouvions courir  une telle lvation, on nous raconta dans cette
forteresse plusieurs vnemens arrivs par suite d'imprudence: une
nourrice et son enfant taient tombs de trois cents pieds dans l'Elbe;
on sauva l'enfant, mais la femme fut tue. Le vent est si furieux sur
cette hauteur, qu'un jour il enleva un soldat qui n'avait pas eu la
prcaution de quitter son manteau, et, par un bien heureux hasard, ce
soldat ne se fit aucun mal. Une autre fois, un jeune page eut
l'imprudence de s'endormir sur un roc qui n'a pas quatre pieds de large
et tout au plus huit pieds de long. Heureusement ce jour-l l'lecteur
donnait  dner  Koenigstein; il aperut l'tourdi qu'il fit lier avec
des cordes, et rentrer par la fentre.

La vue que l'on dcouvre de cette belle forteresse est d'une immensit
vraiment prodigieuse.

tant trs presse de me rendre  Ptersbourg, j'allai directement de
Dresde  Berlin, o je ne suis reste que cinq jours, car mon projet
tait d'y revenir et d'y sjourner  mon retour de Russie, pour y voir
la charmante reine de Prusse.

Berlin, comme on sait, est une trs belle ville, mais pas assez peuple
pour sa grandeur, ce qui rend les rues un peu tristes; elle est
traverse par la Spre, qui va se jeter dans l'Ebre, et plusieurs
difices y sont trs remarquables. Le palais du roi est superbe; celui
du prince Henri est aussi fort beau. On en peut dire autant des btimens
de l'arsenal et de l'glise catholique qui a la forme de la rotonde, et
d'un grand nombre de palais. La salle de la comdie se trouve place
entre deux glises. Les dehors de la salle de l'Opra, qui est trs
grande, sont simples et d'une belle architecture.

La plus belle rue de Berlin a un mille de longueur. Elle est
parfaitement aligne, et l'on trouve  son extrmit une porte orne de
huit colonnes, qui conduit  Charlottenbourg. Ce parc est magnifique,
plus grand que le Prater et le Casino de Florence. On s'y promne 
pied,  cheval et en voiture. En allant  cette belle promenade, on peut
voir une charmante maison de plaisance du prince Ferdinand, qui se nomme
_Belle-Vue_.

Charlottenbourg est un village  trois quarts d'heure de chemin de
Berlin. Le roi y possde un chteau superbe, dont les appartenons sont
fort curieux. Quelques-uns sont modernes, d'autres gothiques, chinois,
japonais, et l'ordonnance de tous est de trs bon got. Le thtre a
quatre-vingt-trois pieds de profondeur. Il s'y trouve aussi quelques
tableaux remarquables, entre autres un de Charles Le Brun, qui
reprsente une Vierge montant au ciel, dans lequel un des aptres est le
portrait du peintre.

J'ai admir  Berlin une superbe collection de porcelaines. Le palais du
roi renferme de fort beaux tableaux, un grand nombre de statues
antiques, qui pour la plupart sont remarquables, et le lit de noce de
plusieurs rois de Prusse. Mais ce qu'on y voit avec plus d'intrt que
toute autre chose, c'est la chambre du grand Frdric. La mmoire de ce
prince vous suit partout  Berlin et  Potsdam, o je suis alle aussi
m'asseoir sur le banc o s'asseyait le grand capitaine. C'est de l
qu'il jouissait de la plus belle vue du monde, en se livrant sans doute
 ces hautes penses qui importaient tant au sort de l'Europe.

Aprs avoir sjourn cinq jours  Berlin, je partis le 28 mai 1795 pour
aller  Reinsberg, rsidence du prince Henri, situe  vingt lieues de
la capitale. Nous fmes cette route fort lentement, le chemin n'tant
que sable. On ctoie plusieurs forts et des plaines bien cultives; en
gnral, le Brandebourg a de belles campagnes jusqu' Reinsberg.
J'allais avoir la joie de retrouver la marquise de Sabran et le
chevalier de Boufflers. C'tait mme sur une lettre que cette aimable
femme m'avait adresse  Berlin, dans laquelle elle me disait que le
prince Henri ne me pardonnerait point d'aller en Russie sans m'arrter
chez lui, que je m'tais dcide  ce petit voyage. J'eus tout lieu
d'tre persuade que madame de Sabran m'avait dit vrai quand je vis le
prince accourir au-devant de ma voiture pour me recevoir avec une bont
sans gale. Quoique je fusse en habit de voyage, il voulut me prsenter
aussitt  ses parens et parentes (la famille Ferdinand), sans me donner
le temps de faire ma toilette. Je crus m'apercevoir que les dames en
taient au moins tonnes; mais le bon prince se chargea de toutes les
excuses, ce qui tait d'autant plus juste,  dire vrai, qu'il tait le
seul coupable.

Le chteau est trs bien situ, et divis en deux parties, dont la
famille Ferdinand habitait la plus grande. Le lendemain, le prince Henri
me promena dans son parc, qui est immense et trs beau. Par amour pour
les braves guerriers qui combattaient avec lui dans la guerre de
Sept-Ans, le prince y avait fait lever une norme pyramide sur laquelle
tous leurs noms sont inscrits. Un autre monument tait un temple ddi 
l'amiti, et couvert d'inscriptions en prose, aussi tristes
qu'affectueuses, sur les amis qu'il avait perdus. Mais ce qui me toucha
surtout, ce fut la vue d'une colonne, au bas de laquelle sont des vers
en l'honneur du dvouement et de la mort gnreuse de Malesherbes. Je
n'aurais pas connu le coeur noble et bon du prince Henri, que ce trait me
l'aurait fait connatre.

Le prince me fit faire aussi une charmante promenade sur son lac, au
milieu duquel est une le qu'on prtend avoir t habite par _Rmus_
dont elle porte le nom.

La comtesse de Sabran, son fils et le chevalier de Boufflers taient
tablis  Reinsberg; ils y sont encore rests trs long-temps aprs mon
dpart. Le prince leur avait donn des terres, et le chevalier s'tait
fait cultivateur. On menait dans ce beau lieu la vie la plus douce et la
plus agrable. Il y avait une troupe de comdiens franais, qui
appartenait au prince. On a donn pendant mon sjour quelques comdies
assez bien joues, et plusieurs concerts; car le matre avait conserv
toute sa passion pour la musique.

Je ne puis dire combien j'tais triste de quitter cet excellent prince,
que je ne devais, hlas! jamais revoir, et que je regretterai toute ma
vie. L'accueil que j'en avais reu, les bonts dont il m'avait comble
pendant mon sjour chez lui, tout me rendait cette sparation pnible.
Ses attentions pour moi ne se ralentirent pas un instant, et ds que
j'eus quitt Reinsberg, je fus touche au dernier point, en dcouvrant
la quantit de provisions qu'il avait fait mettre dans ma voiture,
sachant que je ne trouverais rien jusqu' Riga. On avait plac des
comestibles et des bouteilles de vin dans les poches et dans les
coffres; j'y trouvai de quoi nourrir tout un rgiment prussien, et
certes le bon prince dut tre bien assur que je ne mourrais pas
d'inanition en route.

En quittant Reinsberg, nous prmes le chemin de la Prusse qui conduit 
Koenigsberg. Les petites villes que l'on trouve en route sont trs bien
bties; la plupart des campagnes sont fertiles; mais ce chemin si
sablonneux me donnait bien de l'ennui. Nous ne pouvions faire qu'une
poste en sept heures, ce qui m'a oblige souvent  marcher la nuit.
Avant d'arriver de Mariaverde  Koenigsberg, on voit la mer, et fort prs
du chemin, qui est trs troit, la Hafft. Je mis dix jours pour aller de
Reinsberg  Koenigsberg, d'o je repartis aussitt pour Memel. Loin de
s'amliorer, la route devient alors plus affreuse. Jour et nuit nous
marchions dans des sables horribles, ctoyant la Hafft de si prs que la
moiti de la voiture tait penche dans cette rivire. Enfin j'arrivai 
Riga, et je m'y reposai plusieurs jours en attendant nos passeports pour
Ptersbourg.




CHAPITRE XV.

Peterhoff.--Ptersbourg.--Le comte d'Esterhazy.--Czarskozelo.--La
grande-duchesse Elizabeth, femme d'Alexandre.--Catherine II.--Le comte
Strogonoff.--Kaminostroff.--Esprit hospitalier des Russes.


J'entrai  Ptersbourg le 25 juillet 1795, par le chemin de Peterhoff,
qui m'avait donn une ide avantageuse de la ville; car ce chemin est
bord des deux cts par de charmantes maisons de campagne, entoures de
jardins du meilleur got dans le genre anglais. Les habitans ont tir
parti du terrain, qui est trs marcageux, pour orner ces jardins, o se
trouvent des kiosques, de jolis ponts, etc., par des canaux et des
petites rivires qui les traversent. Il est malheureux qu'une humidit
effroyable vienne le soir dsenchanter tout cela; mme avant le coucher
du soleil, il s'lve un tel brouillard que l'on se croit entour d'une
paisse fume presque noire.

Toute magnifique que je me reprsentais Ptersbourg, je fus ravie par
l'aspect de ses monumens, de ses beaux htels et de ses larges rues,
dont une, que l'on nomme la Perspective, a une lieue de long. La belle
Nva, si claire, si limpide, traverse la ville charge de vaisseaux et
de barques, qui vont et viennent sans cesse, ce qui anime cette belle
cit d'une manire charmante. Les quais de la Nva sont en granit, ainsi
que ceux de plusieurs grands canaux que Catherine a fait creuser dans
l'intrieur de la ville. D'un ct de la rivire se trouvent de superbes
monumens, celui de l'Acadmie des arts, celui de l'Acadmie des sciences
et beaucoup d'autres encore, qui se refltent dans la Nva. On ne peut
rien voir de plus beau, au clair de lune, que les masses de ces
majestueux difices, qui ressemblent  des temples antiques. En tout,
Ptersbourg me transportait au temps d'Agamemnon, tant par le grandiose
de ses monumens que par le costume du peuple, qui rappelle celui de
l'ancien ge.

Quoique j'aie parl plus haut du clair de lune, ce n'est pas qu'
l'poque de mon arrive il me ft possible d'en jouir; car au mois de
juillet on n'a pas  Ptersbourg une heure de nuit; le soleil se couche
vers dix heures et demie du soir; la brune dure jusqu'au crpuscule, qui
commence vers minuit et demi, en sorte que l'on y voit toujours clair,
et j'ai souvent soup  onze heures avec le jour.

Mon premier soin fut de me reposer; car depuis Riga les chemins avaient
t ce qu'on imagine de plus effroyables[20]; de grosses pierres poses
les unes sur les autres nous donnaient  chaque pas des secousses
d'autant plus violentes, que ma voiture tait une des plus rudes du
monde, et les auberges tant trop mauvaises sur cette route pour qu'il
ft possible de s'y arrter, nous avions march de cahot en cahot
jusqu' Ptersbourg sans prendre de repos.

J'tais bien loin de me sentir remise de toutes mes fatigues, car je
n'habitais Ptersbourg que depuis vingt-quatre heures, lorsqu'on
m'annona l'ambassadeur de France, le comte d'Esterhazy. Il me dit qu'il
allait informer tout de suite l'impratrice de mon arrive, et prendre
en mme temps ses ordres pour ma prsentation. Un instant aprs, je
reus la visite du comte de Choiseul-Gouffier. Tout en causant avec lui,
je lui tmoignai le bonheur que j'aurais  voir cette grande Catherine;
mais je ne lui dissimulai pas la peur et l'embarras que j'prouverais
lorsque je serais prsente  cette princesse si imposante.
Rassurez-vous, me rpondit-il; lorsque vous verrez l'impratrice, vous
serez tonne de son air de bonhomie; car, ajouta-t-il, c'est vraiment
une bonne femme.

J'avoue que cette expression me surprit; je ne pouvais croire  sa
justesse, d'aprs ce que j'avais entendu dire jusqu'alors. Il est vrai
que le prince de Ligne, en nous faisant avec tant de charme la narration
de son voyage en Crime, nous avait cont plusieurs choses qui
prouvaient que cette grande princesse avait autant de grce que de
simplicit dans ses manires; mais une _bonne femme_, on en conviendra,
n'tait pas le mot propre.

Quoi qu'il en soit, le soir mme, M. d'Esterhazy, en revenant de
Czarskozelo, o l'impratrice tait tablie, vint me prvenir que Sa
Majest me recevrait le lendemain  une heure. Une prsentation aussi
prompte, que je n'avais pas espre, me jeta dans un extrme embarras;
je n'avais que des robes de mousseline trs simples, n'en portant point
d'autres habituellement, et il tait impossible de faire faire une robe
pare du jour au lendemain. M. d'Esterhazy m'avait dit qu'il viendrait
me prendre  dix heures prcises, pour me mener djeuner avec sa femme,
qui habitait aussi Czarskozelo, en sorte que, lorsqu'il arriva  l'heure
indique, je partis assez inquite de ma toilette, qui vraiment n'tait
pas une toilette de cour. En entrant chez madame d'Esterhazy, en effet,
je remarquai bien son tonnement. Toute sa politesse ne put l'empcher
de me dire: Madame, est-ce que vous n'avez pas apport une autre robe?
Je devins cramoisie, et j'expliquai comment le temps m'avait manqu pour
me faire faire une robe plus convenable. Son air mcontent de moi
redoubla mon anxit, au point que j'eus besoin de m'armer de tout mon
courage quand le moment d'aller chez l'impratrice arriva.

M. d'Esterhazy me donnait le bras, et nous traversions une partie du
parc, lorsqu' la fentre d'un rez-de-chausse j'aperus une jeune
personne qui arrosait un pot d'oeillets. Elle avait dix-sept ans au plus;
ses traits taient fins et rguliers, et son ovale parfait; son beau
teint n'tait pas anim, mais d'une pleur tout--fait en harmonie avec
l'expression de son visage, dont la douceur tait anglique. Ses cheveux
blond cendr flottaient sur son cou, sur son front. Elle tait vtue
d'une tunique blanche, attache par une ceinture noue ngligemment
autour d'une taille fine et souple comme celle d'une nymphe. Telle que
je viens de la peindre, elle se dtachait sur le fond de son
appartement, orn de colonnes, et drap en gaze rose et argent, d'une
manire si ravissante que je m'criai: C'est Psych! C'tait la
princesse lizabeth, femme d'Alexandre. Elle m'adressa la parole, et me
retint assez long-temps pour me dire mille choses flatteuses; puis elle
ajouta:--Il y a bien long-temps, madame, que nous vous dsirions ici,
au point que j'ai rv souvent que vous y tiez arrive. Je la quittai
 regret, et j'ai toujours conserv le souvenir de cette charmante
apparition.

J'arrivai chez l'impratrice un peu tremblante, et me voil tte  tte
avec l'autocrate de toutes les Russies. M. d'Esterhazy m'avait dit qu'il
fallait lui baiser la main, et consquemment  cet usage elle avait t
un de ses gants, ce qui aurait d me le rappeler; mais je l'oubliai
compltement. Il est vrai que l'aspect de cette femme si clbre me
faisait une telle impression, qu'il m'tait impossible de songer  autre
chose qu' la contempler. J'tais d'abord extrmement tonne de la
trouver trs petite; je me l'tais figure d'une grandeur prodigieuse,
aussi haute que sa renomme. Elle tait fort grasse, mais elle avait
encore un beau visage, que ses cheveux blancs et relevs encadraient 
merveille. Le gnie paraissait siger sur son front large et trs lev.
Ses yeux taient doux et fins, son nez tout--fait grec, son teint fort
anim, et sa physionomie trs mobile.

Elle me dit aussitt avec un son de voix plein de douceur, un peu gras
pourtant: Je suis charme, madame, de vous recevoir ici; votre
rputation vous avait devance. J'aime beaucoup les arts, et surtout la
peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur. Tout ce qu'elle
ajouta pendant cet entretien, qui fut assez long, sur le dsir qu'elle
avait que je pusse me plaire assez en Russie pour y rester long-temps,
portait le caractre d'une si grande bienveillance, que ma timidit
disparut, et lorsque je pris cong, j'tais entirement rassure.
Seulement je ne me pardonnais pas de n'avoir pas bais sa main, qui
tait trs belle et trs blanche, d'autant plus que M. d'Esterhazy m'en
fit des reproches. Quant  ma toilette, elle ne me parut pas y faire la
moindre attention, ou peut-tre tait-elle moins difficile sous ce
rapport que notre ambassadrice.

Je parcourus une partie des jardins de Czarskozelo, qui sont une vraie
ferie. L'impratrice y avait une terrasse qui communiquait  ses
appartemens, sur laquelle elle entretenait une grande quantit
d'oiseaux; on me dit que tous les matins elle venait leur donner la
bque, et que c'tait un de ses grands plaisirs.

Tout de suite aprs m'avoir reue, Sa Majest tmoigna l'intention de me
faire passer l't dans cette belle campagne. Elle commanda aux
marchaux-des-logis (dont l'un tait le vieux prince Bariatinski) de me
donner un appartement dans le chteau, dsirant m'avoir prs d'elle afin
de me voir peindre. Mais j'ai su depuis que ces Messieurs ne se
soucirent nullement de me placer aussi prs de l'impratrice; et malgr
ses ordres ritrs, ils soutinrent toujours qu'ils n'avaient aucun
logement disponible. Ce qui me surprit au dernier point, lorsqu'on
m'instruisit de ce dtail, c'est qu'on me dit que ces courtisans, me
croyant du parti du comte d'Artois, craignaient que je ne fusse venue
pour faire remplacer M. d'Esterhazy par un autre ambassadeur. Il est
vraisemblable que M. d'Esterhazy s'entendait de tout cela avec eux; mais
certes, il fallait bien peu me connatre pour ne pas savoir que j'tais
trop occupe de mon art pour pouvoir donner du temps  des affaires
politiques, lors mme que je n'aurais pas eu l'aversion que j'ai
toujours ressentie pour tout ce qui ressemble  l'intrigue. Au reste, 
part l'honneur de me trouver loge chez la souveraine, et le plaisir
d'habiter un aussi beau lieu, tout tait gne et contrarit pour moi
dans un tablissement  Czarskozelo. J'ai toujours eu le plus grand
besoin de jouir de ma libert, et, pour vivre selon mon got, j'aimais
infiniment mieux loger chez moi.

L'accueil que je recevais en Russie, d'ailleurs, tait bien fait pour me
consoler d'une petite tracasserie de cour. Je ne saurais dire avec quel
empressement, avec quelle bienveillance affectueuse, un tranger se voit
recherch dans ce pays, surtout s'il possde quelque talent. Mes lettres
de recommandation me devinrent tout--fait inutiles; non seulement je
fus aussitt invite  passer ma vie dans les meilleures et les plus
agrables maisons, mais je retrouvais  Ptersbourg plusieurs anciennes
connaissances, et mme d'anciens amis. D'abord le comte de Strogonoff,
vritable amateur des arts, dont j'avais fait le portrait  Paris, dans
ma trs grande jeunesse. Nous nous revmes tous deux avec un plaisir
extrme. Il possdait  Ptersbourg une superbe collection de tableaux,
et prs de la ville,  Kaminostroff, un charmant cazin  l'italienne, o
il donnait tous les dimanches un grand dner. Il vint me chercher pour
m'y conduire, et je fus enchante de cette habitation: le cazin donnait
sur le grand chemin, et des fentres on voyait la Nva. Le jardin, dont
on n'apercevait pas les limites, tait dans le genre anglais. Une
quantit de barques arrivaient de tout ct, amenant du monde qui
descendait chez le comte Strogonoff; car beaucoup de personnes, qui
n'taient point du dner, venaient se promener dans le parc. Le comte
permettait aussi  des marchands de s'y installer avec leurs boutiques,
ce qui animait ce beau lieu par une foire amusante, attendu que les
costumes des divers pays voisins taient pittoresques et varis.

Vers les trois heures, nous montmes sur une terrasse couverte et
entoure de colonnes, o le jour arrivait de toute part. D'un ct, nous
jouissions de la vue du parc, et de l'autre, de celle de la Nva,
charge de mille barques plus ou moins lgantes. Il faisait le plus
beau temps du monde; car l't est superbe en Russie, o souvent au mois
de juillet j'ai eu plus chaud qu'en Italie. Nous dnmes sur cette mme
terrasse, et le dner fut splendide, au point que l'on nous servit au
dessert des fruits magnifiques et d'excellens melons, ce qui me parut
devoir tre un grand luxe. Ds que nous fmes  table, une musique
d'instrumens  vent dlicieuse se fit entendre. Elle excuta surtout
l'ouverture d'_Iphignie_ d'une manire ravissante. Aussi fus-je bien
surprise quand le comte Strogonoff me dit que chacun des musiciens ne
donnait qu'une note; il m'tait impossible de concevoir comment tous ces
sons particuliers arrivaient  former un ensemble vraiment parfait, et
comment l'expression pouvait natre d'une excution aussi machinale.

Aprs le dner, nous fmes une promenade charmante dans le parc; puis,
vers le soir, nous remontmes sur la terrasse d'o nous vmes tirer, ds
que la nuit fut venue, un trs beau feu d'artifice que le comte avait
fait prparer. Ce feu, rpt dans les eaux de la Nva, tait d'un effet
magique. Enfin, pour terminer les plaisirs de cette journe, arrivrent,
dans deux petits bateaux trs troits, des Indiens qui se mirent 
danser devant nous. Cette danse consistait  faire de si lgers
mouvemens sans bouger de place, qu'elle nous divertit beaucoup.

La maison du comte de Strogonoff tait bien loin d'tre la seule qui ft
tenue avec autant de magnificence.  Ptersbourg comme  Moscou, une
foule de seigneurs qui possdent des fortunes colossales, se plaisent 
tenir table ouverte, au point qu'un tranger connu, ou bien recommand,
n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur[21]. Il trouve partout
un dner, un souper, il n'a que l'embarras du choix. J'ai eu toute la
peine possible  me dispenser d'aller souvent dner en ville; mes
sances, et le besoin que j'ai de dormir en sortant de table, pouvaient
seuls me faire pardonner mes refus, tant les Russes sont enchants que
l'on vienne dner chez eux.

Ce caractre hospitalier existe aussi dans l'intrieur de la Russie o
la civilisation moderne n'a point encore pntr. Lorsque les seigneurs
russes vont visiter leurs terres, qui gnralement sont situes  de
grandes distances de la capitale, ils s'arrtent en chemin dans les
chteaux de leurs compatriotes, o, sans tre connus personnellement du
matre de la maison, eux, leurs gens et leurs btes sont reus et
traits  merveille, quand ils devraient y rester un mois. De plus, j'ai
vu un voyageur qui venait de parcourir ce vaste pays avec deux de ses
amis. Tous les trois avaient travers les provinces les plus recules
ainsi qu'on aurait pu le faire dans l'ge d'or, au temps des
patriarches. Partout on les avait logs et nourris avec tant de bont
que leur bourse tait devenue inutile. Ils ne parvenaient seulement pas
 faire accepter le pour-boire aux gens qui les avaient servis et qui
avaient soign leurs chevaux. Leurs htes, qui pour la plupart taient
des ngocians ou des cultivateurs, s'tonnaient beaucoup de la vivacit
de leurs remerciemens. Si nous tions dans votre pays, disaient-ils,
bien certainement vous en feriez autant pour nous. Hlas!




CHAPITRE XVI.

Le comte de Cobentzel.--La princesse Dolgorouki.--Les tableaux
vivans.--Potemkin.--Madame de With.--Je suis vole.--Doyen.--M. de L***.


Je profitais du reste de la belle saison pour courir un peu les
campagnes; car l't finit en Russie au mois d'aot et il n'y a point
d'automne. J'allais souvent me promener  Czarkozelo, dont le parc,
bord par la mer, est une des belles choses qu'on puisse voir. Il est
rempli de monumens que l'impratrice appelait ses caprices. On y voit un
superbe pont de marbre dans le style du Palladio; des bains turcs,
trophes des victoires de Romazoff et d'Orloff; un temple  trente-deux
colonnes, puis la colonnade et le grand escalier d'Hercule. Ce parc a
des alles d'arbres superbes. En face du chteau est un long et large
gazon au bout duquel se trouve une cerisaie o je me souviens d'avoir
mang des cerises excellentes.

Le comte de Cobentzel dsirait beaucoup me faire faire connaissance avec
une femme dont j'avais entendu vanter l'esprit et la beaut, la
princesse Dolgorouki. Je reus d'elle un billet d'invitation pour aller
dner  Alexandrowski o elle avait une maison de campagne, et le comte
vint me prendre pour m'y conduire avec ma fille. Cette maison fort
grande tait meuble sans aucune recherche; mais la rivire terminait le
jardin, et c'tait un grand plaisir pour moi que la vue de ce passage
continuel de barques, dans lesquelles les rameurs chantaient en choeur.
Les chants du peuple russe ont une originalit un peu barbare; mais ils
sont mlancoliques et mlodieux.

La beaut de la princesse Dolgorouki me frappa. Ses traits avaient tout
le caractre grec ml de quelque chose de juif, surtout de profil. Ses
longs cheveux chtain fonc, relevs ngligemment, tombaient sur ses
paules; sa taille tait admirable, et foute sa personne avait  la fois
de la noblesse et de la grce sans aucune affectation. Elle me ret
avec tant d'amabilit et de distinction, que je cdai volontiers  la
demande qu'elle me fit de rester huit jours chez elle. L'aimable
princesse Kourakin, avec qui je fis connaissance alors, tait tablie
dans cette maison, o ces deux dames et le comte de Cobentzel faisaient
mnage commun. La socit tait fort nombreuse, et personne ne songeait
 autre chose qu' s'amuser. Aprs dner nous faisions des promenades
charmantes dans des barques fort lgantes, ornes de rideaux de velours
cramoisi  crpines d'or. Des musiciens nous devanaient dans une barque
plus simple, nous charmant par leur chant, car ce chant tait toujours
d'une justesse parfaite, mme dans les sons les plus levs. Le jour de
mon arrive nous emes de la musique le soir, et le lendemain un
spectacle charmant. On donna _le Souterrain_ de Dalayrac. La princesse
Dolgorouki jouait le rle de Camille; le jeune de la Ribaussire[22]
celui de l'enfant, et le comte de Cobentzel celui du jardinier. Je me
souviens que pendant la reprsentation, un courrier arriva de Vienne,
charg de dpches pour le comte, qui tait ambassadeur d'Autriche 
Ptersbourg, et qu' la vue d'un homme costum en jardinier, il ne
voulait pas lui remettre ses dpches, ce qui leva dans la coulisse une
contestation fort plaisante.

Le petit thtre tait charmant, je voulus en profiter pour composer des
tableaux vivans. Il nous arrivait sans cesse du monde de Ptersbourg; je
choisissais mes personnages entre les plus beaux hommes et les plus
belles femmes, et je les costumais en les drapant avec des schals de
cachemire que nous avions  profusion. Je prfrais les sujets graves ou
ceux de la Bible  tout autre. Je reprsentai aussi de souvenir
plusieurs tableaux connus, tels que la famille de Darius, qui russit 
merveille; mais celui qui obtint le plus grand succs fut celui
d'Achille  la cour de Lycomde; je me chargeai du personnage d'Achille,
car le plus souvent je m'habillais de manire qu'un casque et un
bouclier suffirent pour me composer un costume fort exact. Les tableaux
vivans amusaient extrmement la socit. L'hiver suivant ils servirent 
varier les divertissemens du soir dans les salons de Ptersbourg. Chacun
voulait s'y trouver plac, et je me voyais force de contrarier quelques
dames qui dsiraient beaucoup tre en _exhibition_.

Au bout de huit jours qui ne m'avaient paru qu'un moment, il me fallut,
 mon grand regret, quitter la maison de la trs aimable princesse
Dolgorouki; car j'avais pris une foule d'engagemens pour des portraits 
faire. Toutefois, je venais de former  Alexandrowski plusieurs liaisons
qui me furent infiniment agrables pendant tout mon sjour en Russie.

Le comte de Cobentzel tait passionnment amoureux de la princesse
Dolgorouki, sans qu'elle rpondt le moins du monde  son amour; mais
l'insouciance avec laquelle elle recevait ses soins ne parvenait point 
l'loigner, et, comme dit une chanson, il prfrait ses rigueurs 
toutes les faveurs des autres femmes. Ne pouvant esprer d'autre bonheur
que celui de la voir, il voulait au moins jouir de celui-l dans toute
sa latitude: soit  la campagne, soit  la ville, il ne la quittait
jamais. Ds que ses dpches, qu'il faisait avec une grande facilit,
taient expdies, il volait chez elle, et s'tait compltement fait son
esclave. On le voyait courir au moindre mot, au moindre geste de sa
divinit. Voulait-on jouer la comdie, il prenait le rle qu'elle lui
donnait, mme lorsque ce rle ne convenait point du tout  son physique.
Car le comte de Cobentzel, qui paraissait avoir cinquante ans, tait
fort laid et louchait horriblement. Il tait assez grand, mais trs
gros, ce qui ne l'empchait pas d'tre fort actif, surtout lorsqu'il
s'agissait d'excuter les ordres de sa bien-aime princesse. Au reste il
avait de l'esprit, il tait habile; sa conversation tait anime par
mille anecdotes qu'il racontait  merveille, et je l'ai toujours connu
pour le meilleur et le plus obligeant des hommes.

Ce qui pouvait donner  la princesse Dolgorouki de l'indiffrence pour
les soins de M. de Cobentzel comme pour ceux de beaucoup d'autres
adorateurs, c'est qu'elle en avait reu de si brillans, que les
souverains les plus pris d'une femme n'en avaient jamais rendu de
pareils. Le fameux Potemkin, celui qui voulait que l'on rayt le mot
_impossible_ de la grammaire, l'avait aime passionnment, et la
magnificence avec laquelle il lui tmoignait son amour surpasse tout ce
que nous lisons dans les _Mille et une Nuits_. Lorsqu'en 1791, aprs
avoir fait son voyage en Crime, l'Impratrice retourna  Ptersbourg,
le prince Potemkin resta pour commander l'arme o plusieurs gnraux
avaient amen leurs femmes. Ce fut alors qu'il eut occasion de connatre
la princesse Dolgorouki. Elle se nommait aussi Catherine, et le jour de
cette fte arriv, le prince donna un grand dner, soi-disant en
l'honneur de l'Impratrice. Il avait plac la princesse  table  ct
de lui. Au dessert on apporta des coupes de cristal remplies de diamans
que l'on servit aux dames  pleines cuilleres. La reine du festin
paraissant remarquer cette magnificence:--Puisque c'est vous que je
fte, lui dit-il tout bas, comment vous tonnez-vous de quelque chose?
Rien ne lui cotait pour satisfaire un dsir, un caprice de cette femme
adore. Ayant appris qu'elle manquait de souliers de bal,
qu'habituellement elle faisait venir de France, Potemkin fit partir pour
Paris un exprs, qui courut jour et nuit et rapporta des souliers. Une
chose qui tait bien connue aussi de tout Ptersbourg, c'est que, pour
offrir  la princesse Dolgorouki un spectacle qu'elle dsirait voir, il
avait fait donner l'assaut  la forteresse d'Otshakoff plus tt qu'il
n'tait convenu, et peut-tre qu'il n'tait prudent de le faire.

Lorsque j'arrivai  Ptersbourg il y avait dj plusieurs annes que le
prince Potemkin tait mort; mais on y parlait encore de lui comme d'un
enchanteur. On peut prendre une ide de ce qu'il avait d'extraordinaire
et de grandiose dans l'imagination, en lisant ce qu'ont crit le prince
de Ligne et le comte de Sgur du voyage qu'il fit faire  l'impratrice
en Crime. Ces palais, ces villages en bois, btis sur toute la route
comme par un coup de baguette; cette immense fort qu'il brle pour
donner un feu d'artifice  Sa Majest, tout ce voyage enfin, a quelque
chose de fantastique. Sa nice, la comtesse Scawronski, me disait 
Vienne: Si mon oncle vous avait connue, il vous aurait comble
d'honneurs et de richesses. Il est certain qu'en toute occasion cet
homme si clbre se montrait gnreux jusqu' la prodigalit, magnifique
jusqu' la folie. Tous ses gots taient dispendieux, toutes ses
habitudes royales, au point qu'ayant possd une fortune qui dpassait
celle de certains souverains, le prince de Ligne m'a dit l'avoir vu
quelquefois sans argent.

La faveur, la puissance, avaient habitu le prince Potemkin  satisfaire
aussitt ses plus lgres volonts. On cite un trait qui le prouve
admirablement. Comme on parlait un jour chez lui de la grandeur d'un de
ses aides-de-camp, il dit qu'un officier de l'arme russe, qu'il nomma,
tait encore d'une plus haute taille. Tous ceux qui connaissaient cet
officier n'en tant pas convenus, il fit partir aussitt un exprs avec
ordre d'amener ce militaire, qui se trouvait alors  huit cents lieues
de l. Lorsque celui-ci apprit qu'on venait le chercher de la part du
prince, sa joie fut extrme; car il se persuada qu'il venait d'tre
nomm  quelque grade suprieur. On peut donc imaginer son
dsappointement, quand  son arrive au camp, on le fit se mesurer avec
l'aide-de-camp de Potemkin, aprs quoi il fallut s'en retourner bien
tristement, le tout n'ayant d'autre rsultat pour lui que la fatigue
d'un aussi long voyage.

On sent bien que l'homme qu'une si longue faveur avait accoutum pour
ainsi dire  rgner  ct de la souveraine, ne pouvait survivre  la
pense d'une disgrce. Lorsqu'on lui crivit que le nouveau favori (le
jeune Platon Zouboff) paraissait prendre un empire absolu sur l'esprit
de l'impratrice, il se hta de quitter l'arme pour voler 
Ptersbourg. Comme il y arrivait, Catherine venait d'envoyer au prince
Repnin, qui le remplaait dans le commandement des troupes, l'ordre de
traiter de la paix,  laquelle Potemkin s'tait toujours oppos. Irrit
autant qu'on peut l'tre, il repart  l'instant dans l'espoir d'arrter
la signature; mais c'est pour apprendre  Passy que la paix tait
conclue. Cette nouvelle lui porta le coup fatal; dj souffrant, il
tomba mortellement malade, ce qui ne l'empcha pas de se remettre
aussitt en route pour Ptersbourg. En peu d'heures, son mal fit de tels
progrs, qu'il lui devint impossible de supporter le mouvement de la
voiture; on l'tendit sur un pr, couvert de son manteau, et l,
Potemkin rendit le dernier soupir, le 15 octobre 1791, dans les bras de
la comtesse Branitska, sa nice. Je n'ai jamais oubli qu'un jour, que
je demandais  une vieille princesse Galitzin, qui parlait fort mal
franais, comment tait mort cet homme si clbre. Elle me rpondit:
Hlas, ma chre! ce grand prince qui avait tant de diamans, tant d'or,
est mort sur l'herbette.

La princesse Dolgorouki n'a pas t la seule beaut dont le prince se
soit montr pris. On l'a vu aussi perduement amoureux d'une charmante
Polonaise, nomme d'abord madame de With, et marie depuis  un Potoski,
pour laquelle il dploya de mme tout ce que la galanterie a de plus
recherch. Entre plusieurs traits de magnificence, on cite que, voulant
lui faire accepter un cachemire de fort grand prix, il imagina de donner
une fte o se trouvaient deux cents femmes, et fit tirer aprs le dner
une loterie  laquelle toutes ces dames gagnrent chacune un cachemire,
trop heureux qu'il tait de faire tomber  ce prix le plus beau shall
dans les mains de la plus belle. Long-temps avant cette poque, j'avais
vu madame de With  Paris, elle tait alors extrmement jeune et aussi
jolie qu'on puisse l'tre, mais passablement vaine de sa charmante
figure. J'ai entendu conter que, comme on lui parlait sans cesse de ses
beaux yeux, quelqu'un s'informant de sa sant, un jour qu'ils taient un
peu enflamms, elle rpondit navement: J'ai mal  mes beaux yeux. Il
est possible,  la vrit, qu'elle ne sut pas trs bien notre langue,
quoique en gnral toutes les Polonaises parlent le franais 
merveille, et mme sans aucun accent.

Sous le rapport de la fortune, les premiers temps de mon sjour en
Russie ne furent point heureux pour moi. On peut en prendre une ide par
la copie d'une lettre que j'crivais  madame Vige, ma belle-soeur,
moins de deux mois aprs mon arrive.

     Ptersbourg, ce 10 septembre.

     Il faut bien, ma chre Suzette, que je te mette au courant de tous
     mes soucis et tribulations. Je suis installe dans un appartement
     qui me convient assez, attendu que j'y ai un fort bel atelier; mais
     il est trs humide, la maison n'tant btie que depuis trois ans,
     et n'ayant pas encore t habite, ce qui me fait prvoir un
     dmnagement pour la fin de la belle saison. Cette contrarit, 
     laquelle je devrais tre habitue, n'est malheureusement pas la
     seule. Entre autres qui l'accompagnent, il vient de m'arriver un
     vnement qui m'a donn beaucoup de tracas. Peu de temps aprs mon
     arrive, je fus invite  passer la soire chez la princesse
     Menzicoff, o l'on donnait un trs joli spectacle. En revenant chez
     moi vers une heure du matin, je trouve sur mon escalier la
     gouvernante de ma fille, toute effare et toute ple: Ah! madame,
     s'cria-t-elle, vous venez d'tre vole de tout votre argent! Tu
     sens bien que je fus fort saisie. Puis, elle me conte que mon petit
     domestique allemand avait fait ce mauvais coup; qu'on avait trouv
     sous son lit et sur lui des paquets de mon or; qu'il en avait mme
     jet un peu sur l'escalier, afin de faire croire que le petit Russe
     tait le voleur; enfin, qu'il venait d'tre emmen par les gens de
     la police, qui, aprs avoir compt les pices, les avaient
     emportes comme preuve du dlit. Je commenai par dire  madame
     Charrot qu'elle avait eu grand tort de laisser emporter mes pices
     d'or, et j'avais bien raison; car maintenant que l'affaire est
     finie, on m'a bien rendu le nombre de ces pices, mais non leur
     valeur: j'avais des Doppio, des quadruples de Vienne, pour lesquels
     on ne m'a donn que de mauvais ducats, en sorte que j'ai perdu tout
     juste la moiti de trente mille cinq cents livres. Cependant, ce
     n'tait pas cela qui m'inquitait le plus alors, c'tait ce
     malheureux enfant, qui, selon la loi du pays, allait tre pendu. Il
     est fils des concierges de ce couvent de Caltemberg, que le prince
     de Ligne m'a prt  Vienne. L'homme et la femme sont les plus
     honntes gens du monde, ils ont eu mille soins de moi, en sorte que
     je ne pouvais supporter l'ide de voir pendre leur fils. Je courus
     chez le gouverneur, et je le suppliai de sauver ce misrable jeune
     homme en le faisant partir sans bruit. Mais le comte Samoeloff ne
     voulut pas cder  mes instances, disant que l'impratrice tait
     instruite du vol, et qu'elle en tait outre. Je ne puis te dire ce
     qu'il m'en a cot de prires, de dmarches, pour obtenir enfin la
     certitude qu'on le ferait partir par mer, ce qui fut excut.

     Pour en revenir  mes quinze mille francs, je les regrette d'autant
     plus que je viens d'en perdre quarante-cinq mille d'un autre ct;
     Voici comment: pendant le premier mois de mon sjour ici, j'avais
     gagn quinze mille roubles[23]. On m'a conseill de les placer
     aussitt chez un banquier qui me paraissait un fort honnte homme.
     Cet honnte homme vient de faire banqueroute, et je n'aurai rien de
     mes quinze mille roubles. Tu dois reconnatre l cette destine que
     tu sais? Il m'a t impossible jusqu'ici de conserver la moindre
     chose de ce que je gagne; j'attends avec rsignation un temps plus
     heureux.

     Pour changer de discours, je te dirai que je viens de voir mon plus
     ancien ami, Doyen le peintre, si bon, si spirituel! l'impratrice
     l'aime beaucoup. Elle est venue  son secours; car il a migr sans
     aucune fortune, n'ayant laiss en France qu'une maison de campagne
     qu'on lui a prise. Il a sa place au spectacle tout prs de la loge
     de l'impratrice, qui, m'a-t-on dit, cause souvent avec lui.

     J'ai retrouv aussi avec plaisir la baronne de Strogonoff, que je
     voyais beaucoup  Vienne, o j'ai fait son portrait et celui de son
     mari. Il vient de m'arriver chez elle une petite aventure que je
     veux te conter parce qu'elle te fera rire. Il faut te dire qu'un
     jour  Vienne, pendant qu'elle me donnait sance, elle me parla de
     ce souper grec, dont tu peux te souvenir, en ajoutant le plus
     simplement du monde qu'elle savait que ce souper m'avait cot
     soixante mille francs. Je fis un grand saut sur ma chaise en
     entendant cela, puis je me pressai de lui conter tous les dtails
     de la chose, et de lui prouver que j'avais dpens quinze
     francs.--Vous m'tonnez bien, me dit-elle quand elle fut persuade
     que je disais vrai; car  Ptersbourg, nous tenions le fait d'un de
     vos compatriotes, monsieur de L***, qui se dit fort li avec vous,
     et qui prtend avoir t un des convives. Je rpondis, ce qui tait
     exact, que je ne connaissais M. de L*** que de nom, et nous n'en
     parlmes plus alors.

     Peu de jours aprs mon arrive  Ptersbourg, o certainement M. de
     L*** n'avait pas cru que je viendrais jamais, la baronne de
     Strogonoff fut indispose; j'allai la voir, et comme j'tais assise
     auprs de son lit, on annona M. de L***; vite, je me cache
     derrire les rideaux, on fait entrer le personnage, et la baronne
     lui dit:--Eh bien! vous devez tre bien content; car madame Lebrun
     vient d'arriver? Puis avec malice elle veut le ramener sur ses
     liaisons avec moi, et sur le souper grec. Mon homme alors commence
      balbutier, la baronne le poussant toujours de questions, lorsque
     enfin je me montre; je vais  lui: Monsieur, lui dis-je, vous
     connaissez donc beaucoup madame Lebrun? Il est forc de rpondre
     que oui.--Voil qui est bien trange, repris-je, car c'est moi,
     Monsieur, qui suis madame Lebrun, celle que vous avez calomnie, et
     je vous rencontre aujourd'hui pour la premire fois de ma vie. 
     ces mots il fut saisi au point que ses jambes tremblaient sous lui.
     Il prit son chapeau, sortit, et depuis on ne l'a point revu; car il
     a t consign  la porte des meilleures maisons.

     Une chose, triste c'est de remarquer, ainsi que j'ai pu le faire
     trop souvent, que dans un pays tranger, des Franais seuls sont
     capables de chercher  nuire  leurs compatriotes, mme en
     employant la calomnie. Partout, au contraire, on voit les Anglais,
     les Allemands, les Italiens, se soutenir et s'appuyer entre eux
     mutuellement.

     Adieu, ma bonne Suzette, je t'embrasse et je t'aime de tout mon
     coeur. J'embrasse aussi mon frre, et ta chre petite, qui est si
     jolie et si intressante.




CHAPITRE XVII.

Je peins les deux jeunes grandes-duchesses, filles de Paul.--Platon
Zouboff.--La grande duchesse Elisabeth.--La grande duchesse Anne, femme
de Constantin.--Madame Narischkin.--Un bal  la cour.--Un gala.--Les
dners  Ptersbourg.


Ainsi que je l'avais prvu, je ne tardai pas  dmnager, et j'allai
loger sur la grande place du palais imprial. Quand l'impratrice fut
rentre en ville, je la voyais tous les matins ouvrir un _vasistas_, et
jeter de la mie de pain  des centaines de corbeaux qui chaque jour, 
l'heure fixe; venaient chercher leur pitance. Le soir, vers les dix
heures, quand ses salons taient illumins, je la voyais encore faire
venir ses petits enfans et quelques personnes de sa cour, pour jouer
avec eux  la main-chaude ou  cache-cache.

Ds que Sa Majest fut de retour de Czarkozelo, le comte de Strogonoff
vint me commander, de sa part, les portraits des deux grandes-duchesses
Alexandrine et Hlne. Ces princesses pouvaient avoir treize ou quatorze
ans, et leurs visages taient clestes, bien qu'avec des expressions
toutes diffrentes. Leur teint surtout tait si fin et si dlicat qu'on
aurait pu croire qu'elles vivaient d'ambroisie. L'ane, Alexandrine,
avait la beaut grecque, elle ressemblait beaucoup  Alexandre; mais la
figure de la cadette, Hlne, avait infiniment plus de finesse. Je les
avais groupes ensemble, tenant et regardant le portrait de
l'impratrice; le costume tait un peu grec, mais trs modeste. Je fus
donc assez surprise quand Zouboff, le favori, me fit dire que Sa Majest
tait scandalise de la manire dont j'avais costum les deux
grandes-duchesses dans mon tableau. Je crus tellement  ce mauvais
propos, que je me htai de remplacer mes tuniques par les robes que
portaient les princesses, et de couvrir les bras de tristes amadis[24].
La vrit est que l'impratrice n'avait rien dit; car elle eut la bont
de m'en assurer la premire fois que je la revis. Je n'en avais pas
moins gt l'ensemble de mon tableau, sans compter que les jolis bras
que j'avais faits de mon mieux, ne s'y voyaient plus. Je me souviens que
Paul, devenu empereur, me fit un jour des reproches d'avoir chang le
costume que j'avais d'abord donn  ses deux filles. Je lui racontai
alors comment la chose s'tait passe, sur quoi, il leva les paules en
disant: C'est un tour que l'on vous a jou. Au reste, ce ne fut point
le seul, car Zouboff ne m'aimait pas. Sa malveillance pour moi me fut
encore prouve dans une autre occasion. Voici comment. On venait en
foule chez moi voir les portraits des grandes-duchesses et mes autres
ouvrages. Comme je ne voulais point perdre toutes mes matines, j'avais
fix le dimanche matin pour ouvrir mon atelier, ainsi que je l'ai
toujours fait dans les divers pays que j'ai habits. J'ai dj dit que
j'tais loge en face du palais, en sorte que les voitures de toutes les
personnes qui venaient de faire leur cour  l'impratrice tournaient
pour venir aussitt s'arrter  ma porte. Zouboff, qui ne pouvait
concevoir, apparemment, que la foule se portt chez un peintre pour y
voir des tableaux, dit un jour  Sa Majest: Voyez, madame, on va aussi
faire sa cour  madame Lebrun; ce sont srement des rendez-vous que l'on
se donne chez elle. Heureusement pour moi, la petitesse glissa sur
l'esprit lev auquel elle s'adressait, et l'impratrice ne fit pas plus
d'attention  ce qu'il y avait d'inconvenant ou de perfide dans ces
paroles de son favori; mais le prince de Nassau, qui les entendit, vint
me les rapporter tout de suite, et il en tait indign.

Pourquoi Zouboff ne m'aimait pas, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir
au juste.  la vrit, il s'tait fait le protecteur de Lampi, peintre
habile pour les portraits, que j'avais trouv tabli  Ptersbourg; mais
Lampi lui-mme a toujours t fort bien pour moi. Le lendemain de mon
arrive, il vint me faire une visite et m'engager  dner chez lui. Je
me souviens mme que ce dner fut trs recherch, et que pendant tout le
repas, nous fmes rjouis par une excellente musique d'harmonie.
Quoiqu'on m'et assur d'abord que j'exciterais la jalousie de Lampi,
j'ai su depuis au contraire, d'une manire certaine, qu'il louait mes
ouvrages, au point de dire, en voyant les mains d'un portrait que
j'avais fait du baron de Strogonoff, qu'il ne pourrait pas faire aussi
bien.

Il se peut aussi que le favori ft mal dispos pour moi, parce que je ne
parus jamais rechercher sa faveur. J'avais mme nglig pendant six de
mois de porter une lettre de recommandation que j'avais pour sa soeur.
Zouboff aimait que l'on rechercht son appui; mais un orgueil que je ne
crois pas blmable m'a toujours fait craindre que l'on pt attribuer 
la protection les succs que je dsirais obtenir; soit  tort, soit 
raison, je n'ai jamais voulu devoir qu' ma palette ma rputation et ma
fortune. Zouboff devait avoir peine  comprendre une pareille faon
d'agir, lui qui voyait toute une cour  ses pieds. Enivr de sa faveur
qui de plus en plus devenait clatante, on m'a dit qu'il traitait
souvent avec une extrme insolence les ministres et les seigneurs. Ds
le matin, les plus grands personnages de la cour attendaient dans ses
antichambres l'instant o sa porte s'ouvrait; car il avait un _lever_,
comme Louis XIV, aprs lequel on se retirait, heureux d'avoir assist 
la toilette de Platon Zouboff, surtout s'il vous avait honor d'un
sourire.

Ds que j'eus fini les portraits des jeunes grandes-duchesses,
l'impratrice me commanda celui de la grande-duchesse lizabeth, marie
depuis peu  Alexandre. J'ai dj dit quelle ravissante personne tait
cette princesse; j'aurais bien voulu ne point reprsenter sous un
costume vulgaire une aussi cleste figure, j'ai mme toujours dsir
faire un tableau historique d'elle et d'Alexandre, tant les traits de
tous deux taient nobles et rguliers. Toutefois, ce qui venait de
m'arriver pour les portraits des grandes-duchesses ne me permettant pas
de me livrer  mon inspiration, je la peignis en pied, dans le grand
costume de cour, arrangeant des fleurs prs d'une corbeille qui en tait
remplie. Je me rendis chez elle pour les sances, et l'on me fit entrer
dans son divan[25], drap en velours bleu clair, garni de grandes
crpines d'argent. Le fond de cette salle tait tout en glaces d'une
prodigieuse dimension, en face desquelles se trouvaient les fentres, en
glaces aussi, en sorte qu'elles rptaient d'une manire vraiment
magique la vue de la Nva couverte de vaisseaux. La grande-duchesse ne
tarda pas  paratre, vtue d'une tunique blanche, ainsi que je l'avais
dj vue une premire fois; c'tait encore Psych, et son abord si doux,
si gracieux, joint  cette charmante figure, la faisait chrir
doublement.

Quand j'eus fini son grand portrait, elle m'en fit faire encore un autre
pour sa mre, dans lequel je la peignis avec un schall violet,
transparent, appuye sur un coussin. Je puis dire que plus la
grande-duchesse lisabeth m'a donn de sances, plus je l'ai trouve
bonne et attachante. Un matin, tandis qu'elle posait, il me prit un
tourdissement, et des scintillations telles que mes yeux ne pouvaient
plus rien fixer. Elle s'en alarma, et courut vite elle-mme chercher de
l'eau, me frotta les yeux, me soigna avec une bont inimaginable, et ds
que je fus rentre chez moi, on vint de sa part savoir de mes nouvelles.

Je fis aussi dans le mme temps le portrait de la grande-duchesse Anne,
femme du grand-duc Constantin. Celle-ci, ne princesse de Cobourg, sans
avoir un visage aussi cleste que celui de sa belle-soeur, n'en tait pas
moins jolie  ravir. Elle pouvait avoir seize ans, et la plus vive gat
rgnait sur tous ses traits. Ce n'tait pourtant pas que cette jeune
princesse ait jamais connu le bonheur en Russie. Si l'on peut dire
qu'Alexandre tenait de sa mre par sa beaut et par son caractre, on
sait qu'il n'en tait pas ainsi de Constantin, qui ressemblait beaucoup
 son pre, sans tre pourtant tout--fait aussi laid, et qui se
montrait comme lui prodigieusement enclin  la colre. Il est bien vrai
que par momens Constantin a tmoign de l'obligeance et de la bont;
quand il aimait, par exemple, il aimait bien; mais  l'exception de
quelques personnes qui avaient trouv le chemin de son coeur, ses
emportemens, sa violence, le rendaient redoutable  tous ceux qui
l'approchaient. Entre diffrens traits bizarres que l'on racontait de
lui, on disait que le soir de ses noces, au moment de monter chez sa
femme, il entra dans une fureur horrible contre un soldat de garde  la
porte, qui n'excutait pas assez strictement sa consigne. Cette scne se
prolongea d'une manire si trange que toutes les personnes de sa cour
qui l'accompagnaient ne pouvaient concevoir qu'il restt aussi
long-temps  maltraiter un factionnaire, au lieu d'aller rejoindre la
jeune et jolie femme qu'il avait pouse le matin. Quelque temps aprs
son mariage, il devint trs jaloux de son frre Alexandre, ce qui
amenait de fortes querelles entre lui et la duchesse Anne, indigne de
ses soupons. Les choses allrent au point qu'il en rsulta, comme on
sait, un divorce. La princesse alla rejoindre d'abord sa famille, et
lorsque, beaucoup plus tard, je suis alle en Suisse, elle y tait
tablie.

Tout porte  croire que la grande-duchesse lisabeth, cet ange de
beaut, n'a pas t plus heureuse que sa belle-soeur  conserver le coeur
d'un poux. L'amour d'Alexandre pour une charmante Polonaise qu'il a
marie au prince Narischkin est connu de toute l'Europe. J'ai vu madame
Narischkin, bien jeune,  la cour de Ptersbourg. Elle et sa soeur y
arrivrent aprs la mort de leur pre, qui fut tu lors de la dernire
guerre de Pologne. L'ane des deux pouvait avoir seize ans. Elles
taient ravissantes  voir, elles dansaient avec une grce parfaite, et
bientt l'une fit la conqute d'Alexandre et l'autre celle de
Constantin. Madame Narischkin tait la plus rgulirement belle; sa
taille fine et souple, son visage tout--fait grec la rendait
extrmement remarquable; mais elle n'avait pas,  mes yeux, ce charme
cleste de la grande-duchesse lisabeth.

En gnral,  cette poque, la cour de Russie tait compose d'un si
grand nombre de femmes charmantes, qu'un bal chez l'impratrice offrait
un coup-d'oeil ravissant. J'ai assist au plus magnifique qu'elle ait
donn. L'impratrice, trs pare, tait assise dans le fond de sa salle,
entoure des premiers personnages de la cour. Prs d'elle se tenaient la
grande-duchesse Marie, femme de Paul, Paul, Alexandre, qui tait
superbe, et Constantin, tous debout. Une balustrade ouverte les sparait
de la galerie o l'on dansait.

La danse n'tait autre chose que des polonaises, o je pris place
d'abord avec le jeune prince Bariatinski, afin de faire ainsi le tour du
bal, aprs quoi je m'assis sur une banquette pour mieux voir toutes les
danseuses. Il me serait impossible de dire quelle quantit de jolies
femmes je vis alors passer devant moi; mais la vrit est qu'au milieu
de toutes ces beauts, les princesses de la famille impriale
l'emportaient encore. Toutes les quatre taient habilles  la grecque,
avec des tuniques qu'attachaient sur leurs paules des agrafes en gros
diamans. Je m'tais mle de la toilette de la grande-duchesse
lisabeth, en sorte que son costume tait le plus correct; cependant les
deux filles de Paul, Hlne et Alexandrine, avaient sur la tte des
voiles de gaze bleu clair, seme d'argent, qui donnaient  leurs visages
je ne sais quoi de cleste.

La magnificence de tout ce qui entourait l'impratrice, la richesse de
la salle, le grand nombre de belles personnes, cette profusion de
diamans, l'clat de mille bougies, faisaient vritablement de ce bal
quelque chose de magique.

Peu de jours aprs, je retournai  la cour pour voir un gala. Lorsque
j'arrivai dans la salle[26], toutes les dames invites taient dj
debout, prs de la table, qui venait d'tre servie. Peu d'instans aprs,
on ouvrit une grande porte  deux battans, et l'impratrice parut. J'ai
dit qu'elle tait petite de taille, et pourtant, les jours de
reprsentation, sa tte haute, son regard d'aigle, cette contenance que
donne l'habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majest,
qu'elle me paraissait la reine du monde; elle portait les grands cordons
de trois ordres, et son costume tait simple et noble; il consistait en
une tunique de mousseline brode en or, que serrait une ceinture de
diamans, et dont les manches, trs amples, taient plisses en travers
dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, tait un dolman de
velours rouge  manches trs courtes. Le bonnet qui encadrait ses
cheveux blancs, n'tait pas orn de rubans, mais de diamans de la plus
grande beaut[27].

Ds que Sa Majest eut pris place, toutes les dames s'assirent  table,
et posrent, comme tout le monde fait, leur serviette sur leurs genoux,
tandis que l'impratrice attacha la sienne avec deux pingles, ainsi
qu'on l'attache aux enfans. Elle s'aperut bientt que ces dames ne
mangeaient point, et leur dit tout  coup:--Mesdames, vous ne voulez pas
suivre mon exemple, aussi faites-vous semblant de manger. Moi, j'ai pris
pour toujours le parti d'attacher ma serviette; car autrement, je ne
puis mme manger un oeuf sans en jeter sur ma collerette.

Je la vis en effet dner de fort bon apptit. Cette belle musique
d'harmonie dont j'ai parl, se fit entendre pendant tout le repas; les
musiciens tant placs au bout de la salle, dans une large tribune.
J'avoue que c'est pour moi une chose charmante, que de la musique quand
on est  table. C'est la seule qui m'ait jamais fait dsirer d'tre trs
grande dame ou trs riche; car je prfre la musique  toutes les
causeries de gens qui dnent, quoique l'abb Delille ait dit souvent,
que les morceaux caquets se digraient beaucoup mieux.

 propos de dners, je dirai ici que bien certainement le plus triste
que j'aie fait  Ptersbourg, eut lieu chez cette soeur de Zouboff, chez
laquelle j'avais nglig de porter ma lettre de recommandation. Six mois
de mon sjour en Russie s'taient passs lorsque je la rencontrai en
sortant du spectacle. Elle vint  moi et me dit d'un air fort aimable,
qu'elle attendait toujours une lettre que l'on m'avait remise pour elle.
Ne sachant pas trop comment m'excuser, je lui rpondis que j'avais gar
cette lettre; mais que je la chercherais de nouveau et m'empresserais de
la lui porter. Je vais en effet un matin chez la comtesse D***, qui
m'engage  dner pour le surlendemain. On dnait alors  deux heures et
demie dans toutes les maisons de Ptersbourg; je me rendis donc chez la
comtesse  l'heure fixe, avec ma fille qu'elle avait invite aussi. On
nous introduisit dans un salon fort triste, sans que j'eusse aperu sur
mon passage aucun apprt de dner. Une heure, deux heures se passent;
mais il n'est pas plus question de se mettre  table que si nous venions
de prendre le caf; enfin, je vois entrer deux domestiques qui dploient
plusieurs tables de jeu, et quoiqu'il me part un peu trange que l'on
manget dans un salon, je me flatte qu'ils vont servir; point du tout,
ces gens sortent, et quelques minutes aprs, une partie des convives se
mettent  jouer. Vers six heures, ma pauvre fille et moi, nous tions
tellement affames, qu'en nous regardant toutes deux dans une glace,
nous nous fmes peur et piti. Je me sentais tout--fait mourante; ce ne
fut qu' sept heures et demie qu'enfin l'on vint nous dire que l'on
tait servi; mais nos pauvres estomacs avaient trop souffert; il nous
fut impossible de manger. J'appris alors que la comtesse D*** tant
intimement lie avec lord Wilford, ne dnait, pour lui complaire, qu'
l'heure o l'on dne  Londres. Le fait est que la comtesse aurait d
m'en avertir; mais peut-tre la soeur du favori s'tait-elle persuad que
tout l'univers savait  quelle heure elle se mettait  table.

En gnral, rien ne me contrariait autant que de dner en ville; j'tais
cependant parfois oblige de le faire, surtout en Russie, o l'on risque
de fcher tout--fait les matres de maison si l'on refuse trop souvent
leurs invitations. Les dners me plaisaient d'autant moins qu'ils
taient habituellement fort nombreux. Au reste, la plus grande
magnificence prsidait  ces repas; la plupart des seigneurs avaient de
trs bons cuisiniers franais, et la chre tait exquise. Un quart
d'heure avant de se mettre  table, un domestique apporte sur un plateau
des liqueurs de toute espce avec de petites tartines de pain beurres.
On ne prend gure de liqueur aprs le dner; mais toujours du vin de
Malaga excellent.

Il est d'usage que les grandes dames chez elles passent  table avant
les personnes invites, en sorte que la princesse Dolgorouki et d'autres
venaient me prendre le bras afin de me faire passer en mme temps
qu'elles; car il est impossible de pousser plus loin que les dames
russes la politesse bienveillante qui fait le charme de la bonne
compagnie. J'irai mme jusqu' dire qu'elles n'ont point cette morgue
que l'on peut reprocher  quelques-unes de nos dames franaises.




CHAPITRE XVIII.

Le froid  Ptersbourg.--Le peuple russe.--La douceur de ses moeurs.--Sa
probit.--Son intelligence.--Les femmes de marchands russes.--Le comte
Golovin.--La dbcle de la Nva.--Les salons de Ptersbourg.--Le
thtre.--Madame Hus.--Mandini.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
Kourakin.


On ne s'apercevrait point  Ptersbourg de la rigueur du climat, si,
l'hiver arriv, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont
perfectionn les moyens d'entretenir de la chaleur dans les appartemens.
 partir de la porte cochre, tout est chauff par des poles si
excellens, que le feu qu'on entretient dans les chemines n'est autre
chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont  la mme
temprature que les chambres, dont les portes de communication restent
ouvertes sans aucun inconvnient. Aussi lorsque l'empereur Paul, qui
n'tait alors que grand-duc, vint en France sous le nom de prince du
Nord, il disait aux Parisiens:  Ptersbourg nous voyons le froid; mais
ici nous le sentons. De mme quand, aprs avoir pass sept ans et demi
en Russie, je fus de retour  Paris, o la princesse Dolgorouki se
trouvait aussi, je me rappelle qu'un jour tant alle la voir, nous
avions un tel froid toutes deux devant sa chemine que nous nous
disions: Il faut aller passer l'hiver en Russie pour nous rchauffer.

On ne sort qu'en prenant de telles prcautions, que les trangers mmes
souffrent  peine de la rigueur du climat. Chacun, dans sa voiture, a de
grandes bottes de velours fourres, et des manteaux doubls d'paisses
fourrures.  dix-sept degrs on ferme le spectacle, et tout le monde
reste chez soi. Je suis la seule peut-tre qui, ne me doutant pas un
jour du froid qu'il faisait, imaginai d'aller faire une visite  la
comtesse Golovin, le thermomtre tant  dix-huit. Elle logeait assez
loin de chez moi, dans la grande rue qu'on appelle la Perspective, et
depuis ma maison jusqu' la sienne, je ne rencontrai pas une seule
voiture, ce qui m'tonnait beaucoup; mais j'allais toujours. Le froid
tait tel, que d'abord je croyais les glaces de ma voiture ouvertes.
Lorsque la comtesse me vit entrer dans son salon, elle s'cria: Mon
Dieu! comment sortez-vous ce soir? ne savez-vous donc pas qu'il y a prs
de vingt degrs?  ces mots je pense  mon pauvre cocher, et sans ter
ma pelisse, je cours regagner ma voiture, et retourne bien vite chez
moi. Mais ma tte avait t saisie par le froid, au point que j'en tais
tourdie. On me la frotta avec de l'eau de Cologne pour la rchauffer,
autrement je serais devenue folle.

Une chose tout--fait surprenante, c'est le peu d'impression que semble
faire une aussi rigoureuse temprature sur les gens du peuple. Bien loin
que leur sant en souffre, on a remarqu que c'est en Russie qu'il
existe le plus de centenaires.  Ptersbourg comme  Moscou, les grands
seigneurs et toutes les notabilits de l'empire vont  six et  huit
chevaux; leurs postillons sont de petits garons de huit  dix ans, qui
mnent avec une adresse et une dextrit surprenantes. On en met deux
pour conduire huit chevaux, et c'est une chose curieuse de voir ces
petits bons-hommes, vtus assez lgrement, et quelquefois mme leur
chemise toute ouverte sur leur poitrine, rester gaiement exposs  un
froid qui bien certainement ferait prir en peu d'heures un grenadier
prussien ou franais. Moi, qui me contentais de deux chevaux  ma
voiture, je m'tonnais de mme de la douceur et de la rsignation des
cochers; jamais ils ne se plaignent. Par les temps les plus rigoureux,
lorsqu'ils attendent leurs matres, soit au spectacle, soit au bal, ils
restent tous l sans bouger, on les voit seulement battre du pied sur
leurs siges pour se rchauffer un peu, tandis que les petits postillons
vont s'tendre sur le bas des escaliers[28].

Le peuple russe est laid en gnral, mais il a une tenue  la fois
simple et fire, et ce sont les meilleures gens du monde. On ne
rencontre jamais un homme ivre, quoique leur boisson habituelle soit de
l'eau-de-vie de grain. La plupart se nourrissent de pommes de terre, et
force ail ml d'huile, qu'ils mangent avec leur pain, en sorte qu'ils
infectent, bien qu'ils aient l'usage de se baigner tous les samedis.
Cette pauvre nourriture ne les empche pas de chanter  tue-tte en
travaillant ou en menant leurs barques, et ce peuple m'a bien souvent
rappel ce qu'au commencement de la rvolution disait un soir chez moi
le marquis de Chastellux: Si on leur te leur bandeau, ils seront bien
plus malheureux!

Les Russes sont adroits et intelligens, car ils apprennent tous les
mtiers avec une facilit prodigieuse; plusieurs mme obtiennent du
succs dans les arts. Je vis un jour chez le comte de Strogonoff, son
architecte qui avait t son esclave. Ce jeune homme montrait tant de
talent, que le comte le prsenta  l'empereur Paul, qui le nomma un de
ses architectes, et lui commanda de btir une salle de spectacle sur des
plans qu'il avait faits. Je n'ai point vu cette salle finie, mais on m'a
dit qu'elle tait fort belle. En fait d'esclaves devenus artistes, je
n'avais pas t aussi heureuse que le comte. Comme je me trouvais sans
domestique, lorsque celui que j'avais amen de Vienne m'eut vol, le
comte de Strogonoff me donna un de ses esclaves, qu'il me dit savoir
arranger la palette et nettoyer les brosses de sa belle-fille, quand
elle s'amusait  peindre. Ce jeune homme que j'employais en effet  cet
usage, au bout de quinze jours qu'il me servait, se persuada qu'il tait
peintre aussi, et ne me donna point de repos que je n'eusse obtenu sa
libert du comte, afin qu'il pt aller travailler avec les lves de
l'Acadmie. Il m'crivit sur ce sujet plusieurs lettres qui sont
vraiment curieuses de style et de penses. Le comte, en cdant  ma
prire, me dit: Soyez sre qu'avant peu il voudra me revenir. Je donne
vingt roubles  ce jeune homme, le comte lui en donne au moins autant,
en sorte qu'il court aussitt acheter l'uniforme des lves en peinture,
avec lequel il vient me remercier d'un air triomphant. Mais, deux mois
aprs environ, il revint m'apporter un grand tableau de famille si
mauvais, que je ne pouvais le regarder, et qu'on lui avait pay si peu,
que le pauvre jeune homme, les frais solds, y perdait huit roubles de
son argent. Ainsi que le comte l'avait prvu, un pareil dsappointement
le fit renoncer  sa triste libert.

Les domestiques sont remarquables par leur intelligence. J'en avais un
qui ne savait pas un mot de franais, et moi, je ne savais pas un mot de
russe; mais nous nous entendions parfaitement sans le secours de la
parole. En levant le bras, je lui demandais mon chevalet, ma bote 
couleurs, enfin je lui figurais les diffrens objets dont j'avais
besoin. Il comprenait tout et me servait  merveille. Une autre qualit
bien prcieuse que je trouvais en lui, c'tait une fidlit  toute
preuve: on m'envoyait trs souvent des billets de banque en paiement de
mes tableaux, et lorsque j'tais occupe  peindre, je les posais prs
de moi sur une table; en quittant mon travail, j'oubliais constamment
d'emporter ces billets, qui restaient l souvent trois ou quatre jours
sans que jamais il en ait soustrait un seul. Il tait en outre d'une
sobrit rare, je ne l'ai pas vu ivre une fois. Ce bon serviteur se
nommait Pierre; il pleura lorsque je quittai Ptersbourg, et moi je l'ai
toujours vivement regrett.

Le peuple russe en gnral a de la probit et sa nature est douce. 
Ptersbourg,  Moscou, non-seulement on n'entend jamais parler d'un
grand crime, mais on n'entend parler d'aucun vol. Cette conduite honnte
et paisible surprend dans des hommes encore  peu prs barbares, et
beaucoup de personnes l'attribueront  l'esclavage; mais moi, je pense
qu'elle tient  ce que les Russes sont extrmement dvots. Peu de temps
aprs mon arrive  Ptersbourg, j'allai voir  la campagne la
belle-fille de mon ancien ami le comte de Strogonoff. Sa maison 
Kaminostroff tait situe  droite du grand chemin qui bordait la Nva.
Je descendis de voiture, j'ouvris une petite barrire en treillage qui
donnait entre dans le jardin que je traversai, et j'arrivai dans un
salon au rez-de-chausse, dont je trouvai la porte toute grande ouverte.
Il tait donc trs facile d'entrer chez la comtesse de Strogonoff;
aussi, quand je l'eus trouve dans un petit boudoir et qu'elle me montra
ses appartemens, je fus trs surprise de voir tous ses diamans prs
d'une fentre qui donnait sur le jardin, et par consquent  peu prs
sur le grand chemin. Cela me parut d'autant plus imprudent, que les
dames russes ont l'usage d'taler leurs diamans et leurs bijoux dans de
grandes montres couvertes d'un verre, telles qu'on en voit chez les
bijoutiers.--Madame, lui dis-je, ne craignez-vous pas d'tre
vole?--Jamais, rpondit-elle, voil la meilleure des polices. Et elle
me montra places au-dessus de l'crin, plusieurs images de la Vierge et
de saint Nicolas, patron du pays, devant lesquelles brlait une lampe.
Il est de fait que, durant les sept annes et plus que j'ai passes en
Russie, j'ai toujours reconnu qu'en toute occasion l'image de la Vierge,
ou d'un saint, et la prsence d'un enfant, ont toujours quelque chose de
sacr pour un Russe.

Les gens du peuple, lorsqu'ils vous adressent la parole, ne vous nomment
pas autrement (selon votre ge) que _mre_, _pre_, _frre_ ou _soeur_,
sans que cet usage excepte l'empereur, l'impratrice et toute la famille
impriale.

On ne voit pas  Ptersbourg de filles publiques se promener dans la
ville; elles habitent un quartier qui leur est assign, et sont de si
mauvais genre que les gens comme il faut ne vont jamais chez elles. Je
n'ai pas entendu dire non plus, qu'il y et des filles entretenues comme
 Paris, si ce n'taient quelques actrices.

Dans la classe suprieure  celle du peuple, il existe un grand nombre
de personnes aises et mme riches. Les femmes de marchands, par
exemple, dpensent beaucoup pour leur toilette, sans que cela paraisse
apporter aucune gne dans le mnage. Elles sont surtout coiffes avec
une magnificence fort lgante. Sur leurs bonnets dont les papillons
sont le plus souvent orns de perles fines, elles portent une large
draperie qui de leur tte retombe sur leurs paules et sur leur dos,
jusqu'en bas des reins. Cette espce de voile produit sur le visage un
demi jour, dont il faut avouer qu'elles ont besoin, attendu que toutes,
je ne sais pourquoi, mettent du blanc, du rouge, et peignent leurs
sourcils en noir, de la manire la plus ridicule.

Plusieurs fermiers sont aussi fort riches. Je me souviens qu'arrivant un
jour pour dner chez le comte Golovin, je trouvai dans le salon un grand
et gros homme qui avait tout--fait l'air d'un paysan renforc. Quand on
eut annonc le dner, je vis cet homme se mettre  table avec nous, ce
qui me parut extraordinaire, et je demandai  la comtesse qui il tait:
C'est, me dit-elle, le fermier de mon mari, qui vient lui prter
soixante mille roubles pour que nous puissions satisfaire  quelques
dettes; l'obligeance de ce bon fermier vaut bien le dner que nous lui
donnons. Rien n'tait plus naturel en effet; ce qui pouvait me le
paratre un peu moins, c'est que le comte Golovin, avec une fortune
aussi considrable que la sienne, pt avoir besoin de l'argent de son
fermier; mais je n'en tais plus  apprendre avec quelle facilit les
seigneurs russes dpensent leur revenu; il faut dire,  la vrit,
qu'ils sont infiniment plus magnifiques que les Franais. Il rsulte
toutefois de ce luxe extraordinaire, auquel le ntre ne peut tre
compar, que, pour tre pay quand ils vous doivent, il faut aller chez
eux vers le 1er janvier, ou vers le 1er juillet, poques o ils touchent
le revenu de leurs terres; autrement, on court risque de les trouver
sans argent. Tant que je suis reste dans l'ignorance de cet usage, j'ai
souvent attendu le paiement des portraits que j'avais faits. Au reste,
le comte Golovin dont je parle, tait le meilleur homme du monde; mais
il n'avait aucun ordre. Par exemple, il acceptait tous les placemens
qu'on lui offrait; car pour son malheur, on avait beaucoup de confiance
en lui. Il tenait compte exactement de l'intrt  dix pour cent, (taux
ordinaire  Ptersbourg), puis au lieu de faire valoir ces fonds de
manire ou d'autre, il les gardait dans une cassette, pour s'en servir
s'il s'en prsentait l'occasion; en sorte qu'on m'a dit qu' sa mort,
lorsque l'on ouvrit cette cassette, on y trouva de quoi payer la plus
grande partie de ce qu'il devait.

La comtesse Golovin tait une femme charmante, pleine d'esprit et de
talens, ce qui suffisait souvent pour nous tenir compagnie; car elle
recevait peu de monde. Elle dessinait trs bien, et composait des
romances charmantes, qu'elle chantait en s'accompagnant du piano. De
plus, elle tait  l'afft de toutes les nouvelles littraires de
l'Europe, qui, je crois, taient connues chez elle aussitt qu' Paris.
Elle avait pour amie intime la comtesse Tolstoi qui tait belle et
bonne, mais beaucoup moins anime que la comtesse Golovin; et peut-tre
ce contraste dans leur caractre avait-il form et ciment leur liaison.

Lorsque le mois de mai arrive  Ptersbourg, il ne s'agit encore ni de
fleurs printanires dont l'air soit embaum, ni de ce chant du rossignol
tant chant par les potes. La terre est couverte de neige  moiti
fondue; la Doga apporte dans la Nva des glaons aussi gros que
d'normes rochers amoncels les uns sur les autres, et ces glaons
ramnent le froid qui s'tait adouci aprs la dbcle de la Nva. On
peut appeler cette dbcle une belle horreur, le bruit en est
pouvantable; car prs de la bourse, la Nva a plus de trois fois la
largeur de la Seine au pont Royal[29]; que l'on imagine donc l'effet que
produit cette mer de glace, se fendant de toutes parts. En dpit des
factionnaires que l'on place alors tout le long des quais pour empcher
le peuple de sauter de glaon en glaon, des tmraires s'aventurent sur
la glace devenue mouvante pour gagner l'autre bord. Avant d'entreprendre
ce dangereux trajet, ils font le signe de la croix, et s'lancent bien
persuads que, s'ils prissent, c'est qu'ils y sont prdestins. Au
moment de la dbcle, le premier qui traverse la Nva en bateau,
prsente une coupe en argent, remplie d'eau de la Nva,  l'empereur,
qui la lui rend remplie d'or.

On ne dcalfeutre pas encore les fentres  cette poque, et la Russie
n'a point de printemps; mais aussi la vgtation se presse pour regagner
le temps perdu. On peut dire  la lettre que les feuilles poussent  vue
d'oeil. J'allai un jour,  la fin du mois de mai, me promener avec ma
fille au jardin d't, et voulant nous assurer si tout ce qu'on nous
avait dit sur la rapidit de la vgtation tait vrai, nous remarqumes
des feuilles d'arbustes qui n'taient encore qu'en bourgeons. Nous fmes
un tour d'alle, puis tant revenues aussitt  la place que nous
venions de quitter, nous trouvmes les bourgeons ouverts, et les
feuilles entirement tendues.

Les Russes tirent parti, mme de la rigueur de leur climat pour se
divertir. Par le plus grand froid, il se fait des parties de traneaux,
soit de jour, soit de nuit aux flambeaux. Puis, dans plusieurs
quartiers, on tablit des montagnes de neige sur lesquelles on va
glisser avec une rapidit prodigieuse, sans aucun danger; car des
hommes, habitus  ce mtier, vous lancent du haut de la montagne, et
d'autres vous reoivent en bas.

Une des belles crmonies qu'on puisse voir est celle de la bndiction
de la Nva. Elle a lieu tous les ans, et c'est l'archimandrite qui donne
la bndiction en prsence de l'empereur, de la famille impriale et de
tous les grands dignitaires. Comme  cette poque la glace de la Nva a
pour le moins trois pieds d'paisseur, on y pratique un grand trou dans
lequel, aprs la crmonie, chacun vient puiser de l'eau bnite. Assez
souvent on voit des femmes y plonger de petits enfans; parfois il arrive
 ces malheureuses mres de laisser chapper la pauvre victime du
prjug; mais alors, au lieu de pleurer la perte de son enfant, la mre
se flicite du bonheur de l'ange qui s'en va prier pour elle. L'empereur
est oblig de boire le premier verre d'eau, que l'archimandrite lui
prsente.

J'ai dj dit qu'il faut aller dans la rue pour s'apercevoir qu'il fait
froid  Ptersbourg. Les Russes ne se contentent pas de donner  leurs
appartemens la temprature du printemps, plusieurs salons sont entours
de grands paravens vitrs, derrire lesquels sont placs des caisses et
des pots remplis des plus belles fleurs que donne chez nous le mois de
mai.

L'hiver, les appartemens sont clairs avec le plus grand luxe. On les
parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de
menthe, ce qui donne une odeur trs agrable et trs saine. Toutes les
pices sont garnies de longs et larges divans, sur lesquels les femmes
et les hommes s'tablissent; j'avais si bien pris l'habitude de ces
siges que je ne pouvais plus m'asseoir sur un fauteuil.

Les dames russes saluent en s'inclinant, ce qui me paraissait plus noble
et plus gracieux que nos rvrences. Elles ne sonnaient point leurs
domestiques, mais les appelaient en frappant dans leurs mains, comme on
dit que font les sultanes dans le srail. Toutes avaient  la porte de
leur salon un homme en grande livre, qui restait toujours l, pour
ouvrir aux visites; car je crois avoir remarqu qu' cette poque
l'usage n'tait pas de les annoncer. Mais ce qui m'a paru plus trange,
c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave
sous leur lit.

Tous les soirs j'allais dans le monde. Non-seulement les bals, les
concerts, les spectacles, taient frquens, mais je me plaisais dans ces
runions journalires, o je retrouvais toute l'urbanit, toute la grce
d'un cercle franais; car, pour me servir de l'expression de la
princesse Dolgorouki, il semble que le bon got a saut  pieds joints
de Paris  Ptersbourg. Les maisons ouvertes ne manquaient pas, et dans
toutes on tait reu de la manire la plus aimable. On se runissait
vers les huit heures, et l'on soupait  dix. Dans l'intervalle, on
prenait du th comme partout ailleurs; mais le th en Russie est si
excellent que moi, qu'il incommode et qui ne puis en prendre, j'tais
embaume par son parfum. Je buvais au lieu de th de l'hydromle. Cette
boisson, qui est charmante, se fait avec de bon miel et des petits
fruits qui viennent dans les bois de la Russie; on la laisse pendant un
certain temps  la cave avant de la mettre en bouteille; je la trouve
bien prfrable au cidre,  la bire, et mme  la limonade.

Deux maisons extrmement recherches taient celles de la princesse
Michel Galitzin[30] et de la princesse Dolgorouki; il existait mme
entre ces deux dames, relativement  leurs soires, une sorte de
rivalit. La premire, moins belle que la princesse Dolgorouki, tait
plus jolie. Elle avait infiniment d'esprit, mais fantasque  l'excs.
Elle vous boudait tout  coup sans aucun motif, puis l'instant d'aprs
vous disait les choses les plus aimables et les plus flatteuses. Le
comte de Choiseul-Gouffier en tait amoureux fou au point que les
caprices, l'humeur bizarre qu'il lui fallait supporter, ne faisaient
qu'augmenter son amour. Il tait curieux de le voir saluer la princesse
jusqu' terre lorsqu'elle arrivait aprs lui dans un salon; mais tel
tait autrefois le respect que l'on marquait  la femme que l'on ne
voulait pas afficher, et cela, quel que ft l'amour qu'on avait pour
elle. De nos jours, il est vrai, on n'affiche pas davantage, mais c'est
par indiffrence.

Les soupers de la princesse Dolgorouki taient charmans; elle y
runissait le corps diplomatique, les trangers les plus marquans, et
chacun s'empressait de s'y rendre, tant la matresse de maison tait
aimable. Aussi n'avais-je pas tard  rpondre aux avances qu'elle avait
bien voulu me faire, et je la voyais trs souvent. Elle me donnait
toujours au spectacle une place dans sa loge, qui tait fort prs du
thtre, en sorte que je pouvais apprcier parfaitement dans la tragdie
le jeu si noble de madame Hus, dont le son de voix tait enchanteur, et
dans la comdie le jeu si fin de mademoiselle Suzette, qui jouait les
rles de soubrettes. Les acteurs et les actrices de Ptersbourg taient
tous Franais, et sans galer les grands comdiens que Paris possdait
alors, ils avaient pour la plupart beaucoup de talent, et jouaient avec
un ensemble parfait. Nous ne tardmes pas d'ailleurs  voir arriver un
homme qui, quoique jeune, avait dj fait les dlices de l'Italie et de
la France. C'tait Mandini, que l'on peut dire avoir runi pour le
thtre tous les avantages imaginables. Il tait beau; il tait grand
acteur, et il chantait admirablement[31]. Comme il ne pouvait point
jouer les opras franais, on monta l't chez la princesse Dolgorouki
plusieurs opras italiens, qui furent reprsents sur le petit thtre
d'Alexandrowski. On donnait naturellement  Mandini les premiers rles,
dans lesquels il tait si ravissant, qu'il fallait que les dames et les
seigneurs qui le secondaient, eussent fait l'entier sacrifice de leur
amour-propre.

Aucune femme, je crois, n'avait plus de dignit dans sa personne et dans
ses manires que la princesse Dolgorouki; comme elle avait vu ma
Sibylle, dont elle tait enthousiasme, elle dsira que je fisse son
portrait dans ce genre, et j'eus le plaisir de la satisfaire
entirement. Le portrait fini, elle m'envoya une fort belle voiture, et
mit  mon bras un bracelet, fait d'une tresse de cheveux, sur laquelle
des diamans sont arrangs de manire qu'on y lit: _Ornez celle qui orne
son sicle_. Je fus extrmement touche de la grce et de la dlicatesse
d'un pareil prsent.

Je voyais aussi trs frquemment le comte de Strogonoff, son fils et sa
belle-fille. Cette dernire tait jeune, jolie et trs spirituelle. Son
mari, qui avait vingt-cinq ans au plus, tait un homme charmant. Une
actrice qui venait de Paris lui tourna la tte. La comtesse s'aperut de
son infidlit, et comme elle l'aimait beaucoup, elle en souffrit
excessivement sans jamais lui en parler. Le jeune comte entretenait avec
faste cette actrice, qui s'appelait mademoiselle Lachassaigne; il eut
d'elle un enfant, et lui fit alors six mille roubles de pension. Lorsque
la guerre avec les Franais eut lieu, il fut tu; mais la jeune comtesse
continua la pension de six mille roubles  l'actrice. Ce trait me semble
 la fois si noble et si bon qu'il suffit  son loge.

La bonne, la charmante princesse Kourakin recevait peu; mais chaque soir
elle se runissait  la socit, le plus souvent chez la princesse
Dolgorouki, o c'tait un bonheur pour moi de la rencontrer. Il tait
tout--fait impossible de la voir deux fois sans l'aimer. Son esprit,
son naturel, sa bont, je ne sais quoi de naf dans son caractre qui me
faisait l'appeler l'enfant de sept ans; tout en elle me charmait, tout
lui gagnait les coeurs; et je ne veux pas que l'on croie ici que la
tendre amiti que j'ai sentie pour elle m'engage  flatter sa mmoire.
La princesse Kourakin est venue  Paris o elle est reste long-temps;
madame de Bawr, M. de Sabran, M. Briffaut l'ont connue, ont t ses
amis: ils peuvent dire si mes regrets m'aveuglent, et si la socit n'a
point perdu en elle un de ses plus aimables ornemens.




CHAPITRE XIX.

Le lac de Pergola.--L'le de Krestowski.--L'le de Zelaguin.--Le gnral
Melissimo.--Dner turc.--J'cris  Clry, valet-de-chambre de Louis
XVI.--Sa rponse.--Je fais le portrait de Marie-Antoinette pour madame
la duchesse d'Angoulme.--Lettre que m'crit madame la duchesse
d'Angoulme.


Une grande jouissance avait lieu pour moi lorsque, aprs avoir respir
pendant plusieurs mois un air glac ou l'air des poles, je voyais
arriver l't. La promenade alors me semblait une chose dlicieuse, et
je me pressais de parcourir les beaux environs de Ptersbourg. J'allais
trs souvent au lac de Pergola[32], seule avec mon bon domestique russe,
prendre ce que j'appelais un bain d'air. Je me plaisais  contempler ce
beau lac si limpide, qui rflchissait vivement les arbres qui
l'environnaient. Puis je montais sur les hauteurs dont il est entour.
D'un ct j'avais la mer pour horizon, et je distinguais les voiles des
vaisseaux, claires par le soleil. L rgnait un silence qui n'tait
troubl que par le chant de mille oiseaux, ou souvent par celui d'une
petite cloche lointaine. Cet air pur, ce lieu sauvage et pittoresque, me
charmait. Mon bon Pierre, qui faisait rchauffer mon petit dner, ou qui
cueillait des bouquets de fleurs champtres pour me les apporter, me
faisait penser  Robinson dans son le avec Vendredi.

J'allais souvent aussi me promener de trs grand matin avec ma fille 
l'le de Krestowski. L'extrmit de cette le parait joindre la mer sur
laquelle naviguaient de grandes barques. L'horizon n'avait point de
bornes, et cette vue tait calme et belle. Nous y allmes au soir pour
voir danser les paysannes russes, dont le costume est si pittoresque.
Puis un jour du mois de juillet de je ne sais quelle anne, pendant
laquelle la chaleur fut plus forte qu'en Italie, je me souviens que la
mre[33] de la princesse Dolgorouki, ne pouvant la supporter, s'tait
tablie dans sa cave; sa dame de compagnie, moins susceptible, restait
sur les marches levs, et lui faisait la lecture. Mais pour en revenir
 l'le de Krestowski, comme nous faisions une promenade en bateau, nous
rencontrmes une multitude d'hommes et de femmes, se baignant tous
ple-mle. Nous vmes mme de loin des jeunes gens tout nus  cheval,
qui allaient ainsi se baigner avec leurs chevaux. Dans tout autre pays
un grand scandale natrait de pareilles choses; mais il en est autrement
l o rgne l'innocence de la pense. Aucune indcence ne se passait,
personne ne songeait  mal; car le peuple russe a vraiment l'ingnuit
de la premire nature. Dans les familles, l'hiver, le mari, la femme,
les enfans, se couchent ensemble sur leur pole; si le pole ne suffit
pas, ils s'tendent sur des bancs de bois, rangs autour de leur
hangard, envelopps seulement de leur peau de mouton. Enfui ils ont
conserv les moeurs des anciens patriarches.

Une des promenades qui me charmaient le plus, tait celle de l'le de
Zelaguin, qui, pour avoir t un trs beau jardin anglais, n'en tait
pas moins abandonne alors. Toutefois il y restait encore de trs beaux
arbres, des alles charmantes, un temple, entour de superbes saules
pleureurs et de petites rivires courantes, quelques masses de fleurs
qui rjouissaient les yeux, des ponts dans le genre anglais, et des
arbres verts magnifiques. Je ne concevais pas comment on avait abandonn
ce lieu qui pouvait devenir le plus dlicieux du monde; depuis mon
retour en France, en effet, j'ai appris qu'Alexandre l'a fait soigner,
et qu'il en a fait un des beaux jardins que l'on puisse voir. Il y avait
dans cette le des vues si belles et si pittoresques que j'en ai dessin
une grande quantit et pour jouir tout  mon aise de cette charmante
promenade, je louai presque en face, sur les bords de la Neva, une
petite maison de bois.

La situation de cette maisonnette tait dlicieuse et d'une gaiet
ravissante, en ce que la plupart des barques qui allaient et venaient
sans cesse sur la rivire me donnaient un concert perptuel de musique
vocale ou d'instrumens  vent. Tout prs de moi, le gnral Melissimo,
grand-matre de l'artillerie, habitait une fort jolie maison, et j'tais
charme de ce voisinage; car le gnral tait le meilleur et le plus
obligeant des hommes. Comme il avait sjourn long-temps en Turquie, sa
maison offrait un modle, non-seulement du luxe, mais du _confortable_
oriental. Il s'y trouvait une salle de bain, claire par en haut, et
dans le milieu de laquelle tait une cuve assez grande pour contenir une
douzaine de personnes. On descendait dans l'eau par quelques marches; le
linge qui servait  s'essuyer en sortant du bain, tait pos sur la
balustrade en or qui entourait la cuve, et ce linge consistait en de
grands morceaux de mousseline de l'Inde brods en bas de fleurs et d'or,
afin que la pesanteur de cette bordure pt fixer la mousseline sur les
chairs, ce qui me parut une recherche pleine de magnificence. Autour de
cette salle rgnait un large divan, sur lequel on pouvait s'tendre et
se reposer aprs le bain, outre qu'une des portes ouvrait sur un
charmant petit boudoir dont le divan formait un lit de repos. Ce boudoir
donnait sur un parterre de fleurs odorifrantes, et quelques tiges
venaient toucher la fentre. C'est l que le gnral nous donna un
djeuner en fruits, en fromage  la crme, et en excellent caf moka,
qui rgala beaucoup ma fille. Il nous invita une autre fois  un trs
bon dner, et le fit servir sous une belle tente turque qu'il avait
rapporte de ses voyages. On avait dress cette tente sur la pelouse
fleurie qui faisait face  la maison. Nous tions une douzaine de
personnes, toutes assises sur de magnifiques divans qui entouraient la
table: on nous servit une quantit de fruits parfaits au dessert: enfin
ce dner fut tout--fait asiatique, et la manire dont le gnral
recevait donnait encore du prix  toutes ces choses. J'aurais seulement
dsir chez lui qu'on ne tirt point tout prs de nous des coups de
canon au moment o nous nous mettions  table, mais on me dit que
c'tait l'usage chez tous les gnraux d'arme.

Je ne louai qu'un t ma petite maison sur la Neva; l't suivant, le
jeune comte de Strogonoff me prta une maison charmante  Kaminostroff,
o je me plaisais beaucoup. Tous les matins, j'allais seule me promener
dans une fort voisine, et je passais mes soires chez la comtesse
Golovin, qui tait tablie tout  ct de moi. Je trouvais l le jeune
prince Bariatinski, la princesse Tarente et plusieurs autres personnes
aimables. Nous causions, ou nous faisions des lectures jusqu'au moment
du souper; enfin mon temps se passait le plus agrablement du monde.

La paix et le bonheur dont je jouissais, ne m'empchaient pas nanmoins
de penser bien souvent  la France et  ses malheurs. J'tais surtout
poursuivie par le souvenir de Louis XVI et de Marie-Antoinette, au point
qu'un de mes dsirs les plus vifs tait de faire un tableau qui les
reprsentt dans un des momens touchans et solennels qui avaient d
prcder leur mort. J'ai dj dit que j'avais vit soigneusement la
connaissance de ces tristes dtails, mais alors il me fallait bien les
connatre, si je voulais intresser. Je savais que Clry s'tait rfugi
 Vienne aprs la mort de son auguste matre, je lui crivis, et je
l'instruisis de mon dsir, en le priant de m'aider  l'excuter. Fort
peu de temps aprs, je reus de lui la lettre suivante, que j'ai
toujours garde, et que je copie mot pour mot.

     Madame,

     La connaissance parfaite que vous avez des personnages de l'auguste
     famille de Louis XVI m'avait fait dire  madame la comtesse de
     Rombeck que personne autre que vous ne pourrait rendre les scnes
     dchirantes qu'a eu  prouver cette malheureuse famille, dans le
     cours de sa captivit. Des faits aussi intressans doivent passer 
     la postrit, et le pinceau de madame Lebrun peut seul les y
     transmettre avec vrit.

     Parmi ces scnes de douleur, on pourrait en peindre six:

     1 Louis XVI dans sa prison, entour de sa famille, donnant des
     leons de gographie et de lecture  ses enfans; la reine et madame
     lisabeth occupes en ce moment  coudre et  raccommoder leurs
     habits;

     2 La sparation du roi et de son fils, le 11 dcembre, jour que le
     roi parut  la convention pour la premire fois, et qu'il a t
     spar de sa famille jusqu' la veille de sa mort.

     3 Louis XVI interrog dans la tour, par quatre membres de la
     convention, et entour de son conseil: MM. de Malesherbes, de Sze
     et Tronchet;

     4 Le conseil excutif annonant au roi son dcret de mort, et la
     lecture de ce dcret par Gronvelle;

     5 Les adieux du roi  sa famille la veille de sa mort;

     6 Son dpart de la tour pour marcher au lieu du supplice.

     Celui de ces faits qui parat gnralement toucher le plus les ames
     sensibles, est le moment des adieux. Une gravure a t faite en
     Angleterre sur ce sujet; mais elle est bien loin de la vrit, tant
     dans la ressemblance des personnages que des localits.

     Je vais tcher, madame, de vous donner les dtails que vous dsirez
     pour faire une esquisse de ce tableau. La chambre o s'est passe
     cette scne peut avoir quinze pieds carrs; les murs sont
     recouverts en papier en forme de pierre de taille, ce qui
     reprsente bien l'intrieur d'une prison.  droite, prs de la
     porte d'entre, est une grande croise, et comme les murs de la
     tour ont neuf pieds d'paisseur, la croise se trouve dans un
     enfoncement d'environ huit pieds de large; mais en diminuant vers
     l'extrmit o l'on aperoit de trs gros barreaux. Dans
     l'embrasure de cette croise est un pole de faence de deux pieds
     et demi de large sur trois pieds et demi de haut; le tuyau passe
     sous la croise, et il est adoss  la partie gauche de l'embrasure
     et au commencement. De la croise au mur de face, il peut y avoir
     huit pieds;  ce mur et prs du pole est une lampe-quinquet et qui
     clairait toute la salle, la scne s'tant passe de nuit,
     c'est--dire  dix heures du soir. Le mur de face peut avoir quinze
     pieds; une porte  deux venteaux le spare; mais elle se trouve
     plus du ct droit que du gauche. Cette porte est peinte en gris;
     un des venteaux doit tre ouvert pour laisser apercevoir une partie
     de la chambre  coucher. On doit voir la moiti de la chemine qui
     se trouve en face de la porte; une glace est dessus, une partie
     d'une tenture de papier jaune, une chaise prs de la chemine, une
     table devant; une critoire, des plumes, du papier et des livres,
     sont sur la table. La partie gauche de la salle est une cloison en
     vitrage; aux deux extrmits sont deux portes vitres; derrire
     cette cloison est une petite pice qui servait de salle  manger.
     C'est dans cette salle que le roi assis et entour de sa famille
     leur a fait part de ses dernires volonts. C'est en sortant de
     cette petite salle  manger, le roi s'avanant vers la porte
     d'entre, comme pour reconduire sa famille, que cette scne doit
     tre prise, et ce fut aussi le moment le plus douloureux.

     Le roi tait debout, tenant par la main droite la reine, qui 
     peine pouvait se soutenir; elle tait appuye sur l'paule droite
     du roi; le dauphin, du mme ct, se trouve enlac dans le bras
     droit de la reine qui le presse vers elle; il tient avec ses
     petites mains celle droite du roi et la gauche de la reine, les
     baise et les arrose de ses larmes. Madame lisabeth est au ct
     gauche du roi, pressant de ses deux mains le haut du bras du roi,
     et levant les yeux remplis de larmes vers le ciel; Madame Royale
     est devant elle, tenant la main gauche du roi, en faisant retentir
     la salle des gmissemens les plus douloureux. Le roi toujours
     calme, toujours auguste, ne versait aucune larme; mais il
     paraissait cruellement affect de l'tat douloureux de sa famille.
     Il lui dit avec le son de voix le plus doux, mais plein
     d'expressions touchantes: _Je ne vous dis point adieu, soyez
     assure que je vous verrai encore demain matin,  sept
     heures.--Vous nous le promettez?_, dit la reine, pouvant  peine
     articuler.--_Oui, je vous le promets_, rpondit le roi;
     _adieu_.--Dans ce moment les sanglots redoublrent, Madame Royale
     tomba presque vanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrass;
     madame lisabeth s'occupa vivement de la soutenir. Le roi fit un
     effort bien pnible sur lui-mme, il s'arracha de leurs bras et
     rentra dans sa chambre. Comme j'tais prs de madame lisabeth,
     j'aidai cette princesse  soutenir Madame Royale pendant quelques
     degrs; mais on ne me permit pas de suivre plus loin, et je rentrai
     prs du roi. Pendant cette scne, quatre officiers municipaux, dont
     deux trs mal vtus et le chapeau sur la tte, se tenaient dans
     l'embrasure de la croise, se chauffant au pole sans se mouvoir.
     Ils taient dcors d'un ruban tricolore avec une cocarde au
     milieu.

     Le roi tait vtu d'un habit brun mlang, avec un collet de mme,
     une veste blanche de piqu de Marseille, une culotte de casimir
     gris et des bas de soie gris, des boucles d'or, mais trs simples,
      ses souliers, un col de mousseline, les cheveux un peu poudrs,
     une boucle spare en deux ou trois, le toupet en vergette un peu
     longue, les cheveux de derrire nous en catogan.

     La reine, Madame Royale et madame lisabeth taient vtues d'une
     robe blanche de mousseline, des fichus trs simples en linon, des
     bonnets absolument pareils faits en forme de baigneuses, garnis
     d'une petite dentelle, un mouchoir garni aussi de dentelle, nou
     dessus le bonnet en forme de marmotte.

     Le jeune prince avait un habit de casimir d'un gris verdtre, une
     culotte ou pantalon pareille, un petit gilet de basin blanc ray,
     l'habit dcollet et  revers, le col de la chemise uni et
     retombant dessus le collet de l'habit, le jabot de batiste pliss,
     des souliers noirs nous avec un ruban, les cheveux blonds sans
     poudre, tombant ngligemment et boucls sur le front et sur les
     paules, relevs en natte derrire, et ceux de devant tombaient
     naturellement et sans poudre. Les cheveux de la reine taient
     presque tous blancs, ceux de Madame du beau blond clair, et ceux de
     madame lisabeth aussi blonds, mais de nuance plus fonce. Voil 
     peu prs, madame, les dtails que je puis vous donner sur ce sujet;
     s'ils ne remplissent point vos dsirs, daignez me faire d'autres
     questions, et je tcherai d'y rpondre. Il me reste une grce 
     vous demander, c'est que tous ces dtails restent entre nous. Comme
     j'ai des notes o tous ces faits sont crits, je ne voudrais point
     qu'ils soient connus avant leur impression[34]. J'espre que
     quelque jour vous reviendrez habiter cette ville; et si vous
     dsirez faire d'autres tableaux sur ces tristes vnemens, je suis
     fort aise de pouvoir vous tre agrable en quelque chose. En
     attendant, je vous prie d'agrer, madame, les respectueux hommages

     De votre trs humble et trs obissant serviteur,

     CLRY.

     Vienne, le 27 octobre 1796.

Cette lettre me fit une si cruelle impression que je reconnus
l'impossibilit d'entreprendre un ouvrage pour lequel chaque coup de
pinceau m'aurait fait fondre en pleurs. Je renonai donc  mon projet;
toutefois j'eus le bonheur, pendant mon sjour en Russie, de retracer
encore des traits augustes et chris; voici  quelle occasion. Le comte
de Coss arriva  Ptersbourg, venant de Mitau o il avait laiss la
famille royale. Il me fit une visite pour m'engager  me rendre auprs
des princes, qui me verraient, me dit-il, avec plaisir. J'prouvai dans
le moment un bien vif chagrin; car, ma fille tant malade, je ne pouvais
la quitter, et de plus j'avais  remplir des engagemens pris, non
seulement avec des personnages marquans, mais avec la famille impriale,
pour plusieurs portraits, ce qui ne me permettait pas de quitter avant
quelque temps Ptersbourg. J'en exprimai toute ma peine  M. de Coss,
et comme il ne repartait pas tout de suite, je fis aussitt de souvenir
le portrait de la reine, que je le priai de remettre  madame la
duchesse d'Angoulme, en attendant que je pusse aller moi-mme recevoir
les ordres de Son Altesse Royale.

Cet envoi me procura la jouissance de recevoir de Madame la lettre que
je joins ici, et que je conserve comme un tmoignage qui m'est bien
cher, de sa satisfaction.

Ds que j'eus repris ma libert, je courus  Mitau; mais j'eus le
malheur de n'y plus retrouver la famille royale.




CHAPITRE XX.

Catherine.--Le roi de Sude.--Le bal masqu.--Mort de Catherine.--Ses
funrailles.


On vivait si heureux sous le rgne de Catherine, que je puis affirmer
avoir entendu bnir, par les petits comme par les grands, celle  qui la
nation devait tant de gloire et tant de bien-tre. Je ne parlerai point
de conqutes dont l'orgueil national tait si prodigieusement flatt,
mais du bien rel et durable que cette souveraine a fait  son peuple.
Durant l'espace de trente-quatre ans qu'elle a rgn, son gnie
bienfaisant a cr ou protg tout ce qui tait utile, comme tout ce qui
tait grandiose. On la voyait riger  la mmoire de Pierre Ier un
monument immortel, faire btir _deux cent trente-sept_ villes en
pierres, disant que les villages en bois qui brlaient si souvent lui
cotaient beaucoup; couvrir la mer de ses flottes; tablir partout des
manufactures et des banques, si propices au commerce,  Ptersbourg, 
Moscou et  Tobolsck; accorder de nouveaux privilges  l'Acadmie;
fonder des coles dans toutes les villes et les campagnes; faire creuser
des canaux; lever des quais de granit; donner un code de lois; enfin,
introduire l'inoculation que sa volont puissante tait seule capable de
faire adopter par les Russes[35].

Tous ces bienfaits sont dus  Catherine seule; car elle n'a jamais
accord  personne aucune vritable autorit; elle dictait elle-mme les
dpches  ses ministres, qui n'taient rellement que ses secrtaires.
On raconte que la comtesse de Bruce, qui long-temps a t son amie
intime, lui disait un jour:--Je remarque que les favoris de Votre
Majest sont bien jeunes.--Je les veux ainsi, rpondit-elle: s'ils
taient d'un ge raisonnable, on dirait qu'ils me gouvernent. Zouboff,
en effet, qui fut le dernier, avait tout au plus vingt-deux ans. Il
tait grand, mince, bien fait, et il avait des traits rguliers. Je l'ai
vu pour la premire fois  un bal de la cour, donnant le bras 
l'impratrice, qui se promenait. Il portait  sa boutonnire le portrait
de Catherine, entour de superbes diamans, et elle paraissait le traiter
avec une grande bont; nanmoins on s'accordait  dire que celui de ses
favoris qu'elle avait le plus aim, tait Lanskoi. Elle le pleura
long-temps. Elle lui avait fait lever un tombeau prs du chteau de
Czarskozelo, o l'on m'a assur qu'elle allait trs souvent seule, au
clair de lune. Au reste, Catherine-le-Grand, comme l'appelle le prince
de Ligne, s'tait fait homme; on ne peut parler de ses faiblesses que
comme on parle de celles de Franois Ier ou de Louis XIV, faiblesses qui
n'influrent nullement sur le bonheur de leurs sujets[36].

Catherine II aimait tout ce qui tait grandiose dans les arts. Elle
avait fait construire  l'ermitage les salles du Vatican, et copier les
cinquante tableaux de Raphal dont ces salles sont ornes. Elle avait
aussi dcor l'Acadmie des beaux-arts de copis en pltre des plus
belles statues antiques, et d'un grand nombre de tableaux des diffrens
matres. L'ermitage qu'elle avait cr et plac tout prs de son
palais[37], tait un modle de bon got sous tous les rapports. On sait
qu'elle crivait le franais avec la plus grande facilit (j'ai vu  la
bibliothque le manuscrit original du code de lois qu'elle a donn aux
Russes entirement crit de sa main, et dans notre langue). Son style,
m'a-t-on dit, tait lgant et trs concis, ce qui me rappelle un trait
de laconisme que l'on m'a cit d'elle, que je trouve charmant. Quand le
gnral Souwaroff eut gagn la bataille de Varsovie, Catherine fit
partir aussitt un courrier pour lui, et ce courrier ne portait 
l'heureux vainqueur qu'une enveloppe de lettre, sur laquelle elle avait
crit de sa main: _Au marchal Souwaroff_.

Cette femme dont la puissance tait si grande, tait dans son intrieur
la plus simple et la moins exigeante des femmes. Elle se levait  cinq
heures du matin, allumait son feu, puis faisait son caf elle-mme. On
racontait mme qu'un jour, ayant allum ce feu sans savoir qu'un
ramoneur venait de monter dans la chemine, le ramoneur se mit  jurer
aprs elle et  la gratifier des plus grosses invectives, croyant
s'adresser  un feutier. L'impratrice se hta d'teindre, non sans rire
beaucoup de se voir traite ainsi.

Ds que l'impratrice avait djeun, elle crivait ses lettres,
prparait ses dpches, restant ainsi seule jusqu' neuf heures. Alors
elle sonnait ses valets de chambre, qui quelquefois ne rpondaient point
 sa sonnette. Un jour, par exemple, impatiente d'attendre, elle ouvrit
la porte de la salle o ils se tenaient, et les trouvant tablis  jouer
aux cartes, elle demanda pourquoi ils ne venaient pas quand elle
sonnait; sur quoi l'un d'eux rpondit tranquillement qu'ils avaient
voulu finir leur partie, et il n'en fut pas davantage. Une autre fois,
la comtesse de Bruce, qui avait ses entres chez elle  toute heure,
arrive un matin, et la trouve seule, appuye sur sa toilette.--Votre
Majest est bien isole, lui dit la comtesse.--Que voulez-vous, rpond
l'impratrice, mes femmes de chambre m'ont toutes abandonne. Je venais
d'essayer une robe qui allait si mal, que j'en ai pris de l'humeur;
alors, elles m'ont plante l. Il n'y a pas jusqu' Reinette (la
premire femme de chambre), qui ne m'ait quitte, et j'attends qu'elles
soient dfches.

Le soir, Catherine runissait autour d'elle quelques-unes des personnes
de sa cour qu'elle affectionnait le plus. Elle faisait venir ses petits
enfans, et l'on jouait  colin-maillard,  la main chaude, etc., jusqu'
dix heures que Sa Majest allait se coucher. La princesse Dolgorouki,
qui tait du nombre des favorises, m'a dit souvent par combien de gat
et de bonhomie l'impratrice animait ces runions. Le comte Stackelberg
tait des petites soires, ainsi que le comte de Sgur, dont Catherine
avait distingu l'esprit et l'amabilit. On sait que, lorsqu'elle rompit
avec la France, et qu'elle congdia cet ambassadeur[38], elle lui
tmoigna tout le regret qu'elle avait de le perdre;--Mais,
ajouta-t-elle, je suis aristocrate; il faut que chacun fasse son
mtier.

Le nom des personnes que l'impratrice invitait aux petites soires dont
je viens de parler, aussi bien que la prsence des jeunes grands-ducs et
grandes-duchesses, semblaient devoir tre une garantie suffisante de la
dcence qui rgnait dans ces runions. Il n'en parut pas moins 
Ptersbourg un libelle affreux dans lequel on accusait Catherine de
prsider tous les soirs aux plus dgotantes orgies. L'auteur de cet
infme crit fut dcouvert et chass de la Russie; mais il faut
malheureusement avouer,  la honte de l'humanit, que ce libelliste, qui
tait un migr franais, distingu par son esprit, avait d'abord
intress l'impratrice  ses malheurs, au point qu'elle l'avait log
convenablement, et lui faisait une pension de douze mille roubles!

Beaucoup de personnes ont attribu la mort de Catherine au vif chagrin
que lui fit prouver la rupture du mariage projet entre sa
petite-fille, la grande-duchesse Alexandrine, et le jeune roi de Sude.
Ce prince arriva  Ptersbourg avec son oncle le duc de Sudermanie, le
14 aot 1796. Il n'avait que dix-sept ans; sa taille tait lance, son
air doux, noble et fier, ce qui le faisait respecter malgr son jeune
ge. Son ducation ayant t trs soigne, il montrait une politesse
tout--fait obligeante. La princesse qu'il venait pouser, ge de
quatorze ans, tait belle comme un ange, et il en devint aussitt trs
amoureux. Je me souviens qu'tant venu chez moi voir le portrait que
j'avais fait d'elle, il regardait ce portrait avec tant d'attention, que
son chapeau s'chappa de sa main.

L'impratrice ne dsirait rien tant que ce mariage; mais elle exigeait
que sa petite-fille pt avoir dans le palais de Stockholm et une
chapelle et un clerg de sa religion, et le jeune roi, malgr tout son
amour pour la duchesse Alexandrine, refusait de consentir  ce qui
drogeait aux lois de son pays. Sachant que Catherine avait fait venir
le patriarche pour le fiancer aprs le bal qui se donnait le soir, le
roi ne se rendit pas  ce bal, en dpit des courses multiplies de M. de
Marcoff pour le presser d'y venir. Je faisais alors le portrait du comte
Diedrestein; lui et moi allions souvent  ma fentre pour voir si le
jeune roi cderait  tant d'instances et prendrait le chemin du bal; il
ne cda point. Enfin, d'aprs ce que j'ai su de la princesse Dolgorouki,
tout le monde tait runi, lorsque l'impratrice entr'ouvrit la porte de
sa chambre, et dit, d'une voix trs altre: Mesdames, il n'y aura pas
de bal ce soir. Le roi de Sude et le duc de Sudermanie quittrent
Ptersbourg le lendemain matin.

Que ce soit ou non le chagrin que lui causa cet vnement, qui abrgea
les jours de Catherine, la Russie ne tarda pas  la perdre. Le dimanche
qui prcda sa mort, j'allai, le matin aprs la messe, prsenter le
portrait que j'avais fait de la grande-duchesse lisabeth. L'impratrice
vint  moi, m'en fit compliment, puis me dit: On veut absolument que
vous fassiez mon portrait, je suis bien vieille; mais enfin, puisqu'ils
le dsirent tous, je vous donnerai la premire sance d'aujourd'hui en
huit. Le jeudi suivant, elle ne sonna pas  neuf heures ainsi qu'elle
faisait ordinairement. On attendit jusqu' dix heures et mme un peu
plus; enfin la premire femme de chambre entra. Ne voyant pas
l'impratrice dans sa chambre, elle alla au petit cabinet de garde-robe,
et ds qu'elle en ouvrit la porte, le corps de Catherine tomba  terre.
On ne pouvait savoir  quelle heure l'attaque d'apoplexie l'avait
frappe; toutefois le pouls battait encore, on ne perdit donc pas toute
esprance aussitt; mais de mes jours je n'ai vu une alarme aussi vive
se propager aussi gnralement. Pour mon compte, je fus tellement saisie
quand on vint me dire tout bas cette terrible nouvelle, que ma fille,
qui tait convalescente, s'aperut de mon tat et s'en trouva mal.

Je courus, aprs mon dner, chez la princesse Dolgorouki o le comte de
Cobentzel, qui allait toutes les dix minutes au palais savoir ce qui se
passait, venait nous en instruire. L'anxit allait toujours croissant;
elle tait affreuse pour tout le monde; car non-seulement on adorait
Catherine, mais on avait une telle peur du rgne de Paul!

Vers le soir, Paul arriva d'un lieu voisin de Ptersbourg qu'il habitait
presque toujours. Lorsqu'il vit sa mre tendue sans connaissance, la
nature reprit un moment ses droits; il s'approcha de l'Impratrice, lui
baisa la main et versa quelques larmes. Enfin Catherine II expira  neuf
heures du soir, le 17 novembre 1796. Le comte de Cobentzel, qui lui vit
rendre le dernier soupir, vint nous dire aussitt qu'elle n'existait
plus.

J'avoue que je ne sortis pas de chez la princesse Dolgorouki sans une
grande frayeur, attendu que l'on entendait dire gnralement qu'il y
aurait une rvolution contre Paul. La foule immense que je vis en
rentrant chez moi, sur la place du chteau, n'tait pas propre  me
rassurer; nanmoins tout ce monde tait si tranquille que je pensai
bientt, avec raison, que nous n'avions rien  craindre pour le moment.
Le lendemain matin, le peuple se rassembla de nouveau sur la place,
exprimant son dsespoir, sous les fentres de Catherine, par les cris
les plus dchirans. On entendait les vieillards, les jeunes gens, les
enfans appeler leur _matusha_ (leur mre), s'crier en sanglotant qu'ils
avaient tout perdu. Cette journe fut d'autant plus affligeante qu'elle
tait de triste augure pour le prince qui montait sur le trne.

Le corps de l'impratrice resta expos pendant six semaines dans une
grande salle du chteau, illumine jour et nuit[39], et magnifiquement
dcore. Catherine tait tendue sur un lit de parade entour d'cussons
portant les armes de toutes les villes de l'empire. Son visage tait
dcouvert, sa belle main pose sur le lit. Toutes les dames (dont
quelques-unes taient alternativement de service auprs du corps)
allaient baiser cette main, ou faisaient le semblant. Pour moi, je ne
l'avais point baise vivante, je ne voulus pas la baiser morte, et
j'vitai mme de regarder le visage, qui me serait rest si tristement
dans l'imagination.

Sitt aprs la mort de sa mre, Paul avait fait dterrer Pierre III, son
pre, inhum depuis trente-cinq ans dans le couvent d'Alexandre Newski.
On n'avait trouv dans le cercueil que des os et la manche de l'uniforme
de Pierre. Paul voulut que l'on rendt  ces restes les mmes honneurs
qu' ceux de Catherine. Il les fit exposer au milieu de l'glise de
Cazan, et le service fut fait par de vieux officiers, amis de Pierre
III, que son fils s'tait press de faire revenir, et qu'il combla
d'honneurs et de bienfaits.

L'poque des funrailles arrive, on transporta avec pompe le cercueil
de Pierre III, sur lequel son fils avait fait placer une couronne, prs
de celui de Catherine, et tous deux furent conduits ensemble  la
citadelle, celui de Pierre marchant le premier; car Paul voulait au
moins humilier la cendre de sa mre. Je vis de ma fentre cette lugubre
crmonie comme on voit un spectacle des premires loges. Le cercueil de
l'empereur dfunt tait prcd par un chevalier de la garde, arm de
pied en cap d'une armure d'or; celui qui marchait devant le cercueil de
l'impratrice n'avait qu'une armure de fer[40], et les assassins de
Pierre III, sur l'ordre de son fils, taient obligs de porter les coins
de son drap mortuaire. Paul suivait le cortge  pied, tte nue, avec sa
femme et toute la cour, qui tait trs nombreuse et dans le plus grand
deuil. Les dames avaient de longues robes  queue et d'immenses voiles
noirs qui les entouraient. Il leur fallut marcher ainsi dans la neige
par un froid horrible, depuis le palais jusqu' la forteresse[41], qui
est  une fort grande distance de l'autre ct de la Nva. Au retour,
j'en vis quelques-unes qui taient mourantes de fatigue.

Le deuil se porta six mois. Les femmes sans cheveux, ayant des bonnets 
pointe avancs sur le front, qui ne les embellissaient pas du tout; mais
ce lger dsagrment tait bien peu de choses, compar aux vives
inquitudes que faisait natre dans tout l'empire la mort de Catherine
II.




LISTE DE MES PORTRAITS.

1 Buste, d'aprs moi, pour l'Acadmie de Saint-Luc.

1 Mon portrait pour la galerie de Florence.

1 Copie du mme pour lord Bristol.

1 Miss Pitt, fille de lord Camelfort.

1 Mademoiselle Roland, depuis lady Welesley.

1 Madame Silva, Portugaise.

1 La comtesse Potoska.

2 Mesdames de France, Adlade et Victoire.

Plusieurs tudes de paysages,  l'huile et au pastel, des environs de
Rome.

--

9

       *       *       *       *       *

 NAPLES.

1 La comtesse Scawronski  mi-jambes.

2 Deux bustes de la mme.

1 Lady Hamilton en bacchante couche.

1 La mme en sibylle en pied.

1 La mme en bacchante, dansant avec un tambour de basque.

1 Tte de la mme en sibylle.

1 La princesse Marie-Thrse, qui a pous l'empereur Franois II.

1 La princesse Marie-Louise, qui a pous le grand-duc de Toscane.

1 Le prince hrditaire, pre de la duchesse de Berry.

1 La princesse Marie-Christine.

1 Pasiello composant.

1 Le prince Resoniko.

1 Lord Bistol,  mi-jambes.

1 Le bailly de Litta.

1 La reine de Naples.

Plusieurs tudes du Vsuve et des environs de Naples.

--

16

       *       *       *       *       *

PARME, BOLOGNE, TURIN, FLORENCE.

1 Une tte  l'huile pour l'Acadmie de Parme.

1 Un petit buste  l'huile pour l'Institut de Bologne.

1 Madame Gourbillon, attache  Madame, femme de Louis XVIII.

1 Son fils.

1 Une baigneuse, d'aprs ma fille.

1 Mademoiselle Porporati.

1 Copie du portrait de Raphal  Florence.

Plusieurs paysages d'aprs nature.

--

7

       *       *       *       *       *

VENISE.

1 Madame Marini.

       *       *       *       *       *

VIENNE.

1 Madame Bistri, Polonaise.

1 Mademoiselle de Kaquenet.

1 La comtesse Kinski,  mi-jambes.

1 La mme en buste.

1 La comtesse du Buquoi, soeur du prince Paar.

1 La comtesse Rosamowfski.

1 La comtesse de Palfi.

1 La princesse Lichtenstein, en pied.

1 Le baron de Strogonoff, grand buste.

1 Le baron de Strogonoff, avec les mains.

1 Le comte de Czhernicheff, avec un domino noir, tenant un masque.

1 La comtesse Zamoiska, dansant avec un schall.

1 Mademoiselle la comtesse de Fries, en



Sapho, tenant une lyre et chantant, jusqu' mi-jambes.

1 La duchesse de Guiche, buste, en turban bleu.

2 Deux portaits du prince Schotorinsky, dont l'un en manteau.

1 Madame de Schoenfeld, femme du ministre de Saxe, tenant son enfant sur
ses genoux.

1 Le prince Henry Lubomirski, jouant de la lyre, en Amphyon, et deux
nayades qui l'coutent.

1 La princesse de Lystenstein, en pied, en Iris, traversant des nuages.

1 La princesse d'Esterhazy, en pied, rvant au bord de la mer, assise
sur des rochers.

1 La princesse Louise Galitzin.

1 Madame de Mayer.

1 Une petite baigneuse pour la reine.

1 Madame la comtesse Severin Potoska.

1 La princesse de Wurtemberg.

1 Un petit tableau pour le comte de Wilsechk.

1 Madame la comtesse de Braonne, jusqu'aux genoux.

1 Un petit portrait pour madame de Carpeny.

1 Madame la duchesse de Polignac, faite de souvenir aprs sa mort.

1 Le jeune Edmond, de la famille de Polignac.

1 La princesse Sapia.

--

31

       *       *       *       *       *

PASTELS FAITS  VIENNE.

1 M. le comte de Woina, fils de l'ambassadeur de Pologne.

1 Mademoiselle Caroline de Woina, sa soeur.

1 Mademoiselle la comtesse Metzy de Polignac, fille du pre du duc de
Polignac.

1 Mademoiselle la comtesse Thrse de Hardik.

2 Les deux frres de la duchesse de Guiche.

1 Le frre de mademoiselle de Fries, en buste.

2 Deux bustes de la comtesse de Rombec.

1 Le comte Jules de Polignac.

1 La princesse de Lynoski.

1 Lady Guisford.

2 Mesdemoiselles de Choisy.

1 Mademoiselle Schon.

1 Angenor, enfant, fils de la duchesse de Polignac.

1 Le jeune comte son frre, M. de Fries.

1 Madame la comtesse de Thoun.

1 Madame la comtesse d'Harrack.

1 Un petit dessin de la mme.

1 M. de Rivire.

1 M. Thomas, architecte.

1 Madame la comtesse de Rombec.

1 Le marquis de Rivire.

Plusieurs paysages faits d'aprs nature dans les environs de Vienne.

--

24

88 total gnral.

FIN DU TOME SECOND.




NOTES

[1: Celui dont on connat de si belles gravures, entre autres une faite
d'aprs le tableau de Santerre, qui reprsente la chaste Suzanne entre
les deux vieillards. Le burin minemment classique de Porporati, comme
celui de M. Desnoyers, sera toujours apprci par les vrais
connaisseurs.]

[2: Ce tableau a t achet par la France; il est rest depuis au muse
du Louvre.]

[3: Nous l'avons eu au Muse.]

[4: Il faut croire que de Turin on instruisait le gouvernement papal du
nom de tous les voyageurs franais qui traversaient les tats romains].

[5: Les Mdicis ont lev  Gioto, Florentin de naissance, un monument
sur lequel est plac le portrait de ce peintre].

[6: Ces deux tableaux taient le portrait de Robert, sa palette  la
main, et le mien tenant ma fille dans mes bras.]

[7: Lord Grville tait de l'antique famille des Warwick.]

[8: On m'a dit que cette enfant tait la fille de lord Nelson.]

[9: Ceci me rappelle encore un trait du chevalier Hamilton. Dans le
cazin dont je parle j'avais fait avec du charbon, sur un dessus de
porte, deux petites ttes d'expression, que je fus bien surprise de
retrouver en Angleterre chez lord Warwick. Le chevalier avait fait scier
le chambranle, et vendu ces croquis: je ne me rappelle plus pour quelle
somme.]

[10: M. Lethire, qui a t directeur de l'Acadmie de Rome, il y a peu
d'annes, tait venu alors  Naples pour y copier quelques tableaux,
entre autres la Descente de croix de l'Espagnolet qui est  la
Chartreuse et qu'il copia admirablement.]

[11: Je me suis aussi trs bien trouv de mon voile vert  Ptersbourg,
o la neige est si brillante qu'elle m'aurait fait perdre la vue.]

[12: Tous deux taient alors secrtaires de lgation  Naples. M. Amaury
Duval est frre de M. Alexandre Duval, l'auteur dramatique.]

[13: Trois des enfans de M. de Bombelles ont aujourd'hui dans le monde
des positions brillantes. L'an, le conte Louis de Bombelles, est
ministre d'Autriche en Suisse; le second, le comte Charles, est
grand-matre de la maison de Marie-Louise; et le troisime, le comte
Henri, est ministre d'Autriche  Turin.]

[14: On les a vus  Paris.]

[15: Frre de ma belle-soeur.]

[16: Depuis j'ai su que ce chef-d'oeuvre avait t bien autrement
dgrad. On m'a dit que, pendant les dernires guerres de Bonaparte en
Italie, les soldats s'amusaient  tirer des coups de fusils  balles
dans la Cne de Lonard de Vinci! Maudits soient ces barbares!]

[17: Avant la rvolution, on voyait au palais Bourbon plusieurs grands
et beaux tableaux de lui, qui reprsentaient les batailles du prince de
Cond, pre du duc de Bourbon.]

[18: M. de Rivire ayant embrass plus tard la carrire de la
diplomatie, est mort en 1833,  Paris, o il tait ministre de
Hesse-Cassel.]

[19: Ce tableau de Raphal a t fort bien grav  Dresde par Schender.]

[20: L'empereur Alexandre a fait rtablir cette route depuis que j'ai
quitt la Russie: elle est fort belle maintenant.]

[21: Dans les derniers temps de mon sjour  Ptersbourg, le prince
Nariebskin, grand cuyer, tenait constamment une table ouverte de
vingt-cinq  trente couverts pour les trangers.]

[22: Celui qui depuis a t ministre en Russie.]

[23: Le rouble valait trois francs.]

[24: On appelait ainsi alors les manches longues.]

[25: On appelle ainsi d'immenses salons dont un large divan fait le
tour.]

[26: Cette salle tait garnie de chaque ct par des gradins, sur
lesquels, les jours de bal, se plaaient les habitans de Ptersbourg qui
n'taient pas de la cour.]

[27: Ce costume tait habituellement celui de Catherine. Seulement elle
ne portait de diamans que les jours de bal ou de gala, et changeait
l'toffe du dolman selon la saison.]

[28:  la vrit on a soin de donner aux cochers des habits et des gants
fourrs, et quand le froid dpasse les degrs ordinaires, si quelque
seigneur veut recevoir ou donner un bal, il leur fait distribuer du bois
pour qu'ils tablissent des feux de bivouac dans les cours et dans la
rue.]

[29: Il a toujours t impossible d'tablir un pont d'une rive 
l'autre; aucun ne rsisterait aux glaons de la Doga. La communication
entre les deux bords n'existe que par un pont de bateaux qu'on retire au
moment de la dbcle. J'ai vu pourtant au palais des beaux-arts le
modle d'un pont d'une seule arche qu'un esclave russe  fait
d'instinct, n'ayant reu nulle ducation. Ce modle est admirable. Il
faut que de fortes raisons empchent de l'excuter.]

[30: La princesse Galitzin a fait plusieurs sjours  Paris, o elle a
mari une de ses filles  un Franais, M. le comte de Caumont.]

[31: Il arrivait de Paris o plusieurs personnes peuvent encore se
souvenir de l'avoir entendu.]

[32: Ce lieu appartenait  madame de Schouvaloff, femme de l'auteur de
l'pitre  Ninon. Sa fille a pous le comte Diedrestein, frre de la
belle comtesse Kinski.]

[33: La princesse Bariatinski. Elle avait t jolie comme un ange, et
son esprit fin et naturel la rendait une des plus aimables femmes de
Ptersbourg.]

[34: Tout le monde sait que les mmoires de Clry ont paru.]

[35: Elle se fit inoculer la premire pour donner l'exemple; elle fonda
aussi un tablissement pour les enfans trouvs.]

[36: Je suis trs fche que madame la duchesse d'Abrantes, qui a fait
paratre rcemment un ouvrage sur Catherine II, ou n'ait pas lu ce
qu'ont crit le prince de Ligne et le comte de Sgur, ou ne se soit pas
soumise  ces deux tmoignages irrcusables. Elle aurait plus justement
apprci, admir, ce qui distingue cette grande impratrice, considre
comme souveraine, et elle aurait respect davantage la mmoire d'une
femme dont notre sexe peut s'enorgueillir sous tant de rapports
importans.]

[37: Le palais que Catherine habitait  Ptersbourg est d'une
architecture lourde, mais les appartemens sont vastes et beaux.]

[38: Le comte d'Esterhazy, envoy par Louis XVIII, tait l'ambassadeur
de France reconnu  la cour de Ptersbourg quand j'y arrivai.]

[39: C'tait dans cette mme salle que j'avais vu donner les bals. Aussi
je ne saurais dire quel effet me fit prouver pendant six semaines cette
illumination que je voyais tous les soirs en rentrant chez moi.]

[40: Le chevalier qui portait l'armure d'or est mort de fatigue.]

[41: C'est dans la forteresse que sont enterrs tous les souverains
russes. Le tombeau de Pierre Ier que l'on y voit est le plus simple du
monde.]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-lisabeth
Vige-Lebrun (2/3), by Louise-Elisabeth Vige-Lebrun

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