The Project Gutenberg EBook of Henri IV (1re partie), by William Shakespeare

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Title: Henri IV (1re partie)

Author: William Shakespeare

Translator: Guizot

Release Date: September 24, 2007 [EBook #22760]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================


                              HENRI IV

                              TRAGDIE

                          PREMIRE PARTIE.


                               NOTICE
                       SUR LA PREMIRE PARTIE
                             DE HENRI IV

Les commentateurs donnent  ces deux pices le titre de comdies; et en
effet, bien que le sujet appartienne  la tragdie, l'intention en est
comique. Dans les tragdies de Shakspeare, le comique nat quelquefois
spontanment de la situation des personnages introduits pour le service
de l'action tragique: ici non-seulement une partie de l'action roule
absolument sur des personnages de comdie; mais encore la plupart de
ceux que leur rang, les intrts dont ils s'occupent et les dangers
auxquels ils s'exposent pourraient lever  la dignit de personnages
tragiques, sont prsents sous l'aspect qui appartient  la comdie, par
le ct faible ou bizarre de leur nature. L'imptuosit presque purile
du bouillant Hotspur, la brutale originalit de son bon sens, cette
humeur d'un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses
penses hors du cercle des intrts auxquels il a dvou sa vie, donnent
lieu  des scnes extrmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux,
fanfaron, charlatan en mme temps que brave, qui tient tte  Hotspur
tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cde et se retire
aussitt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la
crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n'y a pas
jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n'aient aussi
leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de
mme; mais tout cde  celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu'a
reue son caractre n'te rien de l'intrt qu'il inspire. On s'attache
 lui comme  l'Alceste du _Misanthrope_,  un grand caractre victime
d'une qualit que l'imptuosit de son humeur et la proccupation de ses
propres ides ont tourn en dfaut. On voit le brave Hotspur acceptant
l'entreprise qu'on lui propose avant de la connatre, certain du succs
ds qu'il est frapp de l'ide de l'action; on le voit perdant
successivement tous les appuis sur lesquels il avait compt, abandonn
ou trahi par ceux qui l'ont entran dans le danger, et comme pouss par
une sorte de fatalit vers l'abme qu'il n'aperoit qu'au moment o il
n'est plus temps de reculer, et o il tombe en ne regrettant que sa
gloire. C'est l sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la
premire pice, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la
gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des garements de
la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus importante
de l'ouvrage, dont le caractre principal est Falstaff.

Falstaff est l'un des personnages les plus clbres de la comdie
anglaise, et peut-tre aucun thtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce
serait un spectacle assez triste que celui des emportements d'une
jeunesse aussi dsordonne que celle de Henri V, dans des moeurs aussi
rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossire
dbauche, des habitudes et des prtentions d'un genre plus relev ne
venaient former un contraste et jouer un rle d'autant plus amusant
qu'il est dplac. Il et t fort moral, sans doute, de faire porter,
sur le prince qui s'avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais
quand Shakspeare n'et pas t le pote de la cour d'Angleterre, ni la
vraisemblance ni l'art ne lui permettaient de dgrader un personnage tel
que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la
hauteur de son caractre et la supriorit de sa position; et Falstaff,
destin  nous amuser, n'est admis dans la pice que pour le
divertissement du prince.

Fait pour tre un homme de bonne compagnie, Falstaff n'a pas encore
renonc  toutes ses prtentions en ce genre: il n'a point adopt la
grossiret des situations o le rabaissent ses vices; il leur a tout
livr, except son amour-propre; il ne s'est point fait un mrite de sa
crapule, il n'a point mis sa vanit dans les exploits d'un bandit: les
manires et les qualits d'un gentilhomme, c'est encore  cela qu'il
tiendrait s'il pouvait tenir  quelque chose; c'est  cela qu'il
prtendrait s'il lui tait permis d'avoir, ou possible de soutenir une
prtention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter
toutes, dt ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans
esprer qu'on le croie, il faut  tout prix qu'il rjouisse ses oreilles
de l'loge de sa bravoure, presque de ses vertus. C'est l une de ses
faiblesses, comme le got du vin d'Espagne est une tentation  laquelle
il ne lui est pas plus possible de rsister, et la navet avec laquelle
il cde, les embarras o elle le met, l'espce d'imprudence hypocrite
qui l'aide  s'en tirer, en l'ont un personnage extraordinairement
plaisant. Les jeux de mots, bien que frquents dans cette pice, y sont
beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus
srieux, et ils y sont infiniment mieux placs. Le mlange de subtilit,
que Shakspeare devait  l'esprit de son temps, n'empche pas que dans
cette pice, ainsi que dans celles o reparat Falstaff, la gaiet ne
soit peut-tre plus franche et plus naturelle que dans aucun autre
ouvrage du thtre anglais.

La premire partie de _Henri IV_ parut, selon Malone, en 1597. Chalmers
et Drake croient qu'elle fut crite en 1596; mais leur opinion,  cet
gard, ne s'appuie sur aucun tmoignage srieux. Ce qu'il y a de bien
positif, c'est que cette pice fut crite avant 1598, car Meres la cite
dans cette mme anne parmi les oeuvres de Shakspeare.



                              HENRI IV

                              TRAGDIE

                          PREMIRE PARTIE.



PERSONNAGES

LE ROI HENRI IV.
HENRI, prince de Galles,   } fils du
JEAN, prince de Lancastre, } roi.
LE COMTE DE WESTMORELAND,  } partisans
SIR WALTER BLOUNT,         } du roi.
THOMAS PERCY, comte de Worcester.
HENRI PERCY, comte de Northumberland.
HENRI PERCY, surnomm HOTSPUR, son fils.
EDMOND MORTIMER, comte de la Marche.
SCROOP, archevque d'York.
ARCHIBALD, comte de Douglas.
OWEN GLENDOWER.
SIR RICHARD VERNON.
SIR JEAN FALSTAFF.
POINS.
GADSHILL.
PETO
BARDOLPHE.
LADY PERCY, femme de Hotspur,
soeur de Mortimer.
LADY MORTIMER, fille de Glendower,
et femme de Mortimer.
QUICKLY, htesse d'une taverne 
East-Cheap.

Lords, officiers, shrif, cabaretier, garon de chambre, garons de
cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.



La scne est en Angleterre.




                           ACTE PREMIER


SCNE I

Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT _et d'autres_.


LE ROI.--branls et puiss par les soucis comme nous le sommes,
tchons de trouver un moment o la paix effraye puisse reprendre
haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupe les nouvelles luttes
que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les abords[1]
de cette terre altre ne verront plus ses lvres teintes du sang de ses
propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de tranches,
n'crasera plus ses fleurs sous les pieds ferrs de coursiers ennemis.
Ces yeux irrits qui nagure comme les mtores d'un ciel orageux, tous
d'une mme nature, tous forms de la mme substance, se venaient
rencontrer dans le choc des partis livrs  la guerre intestine et dans
la mle furieuse des massacres civils formeront maintenant des rangs
unis et bien ordonns, ils se dirigeront tous vers un mme but, et ne
combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs allis. Le
tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengain
couper son propre matre. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ,
enrl sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engags
 combattre, nous allons conduire jusqu' son spulcre une arme
d'Anglais dont les bras furent forms dans le sein de leur mre pour
aller poursuivre les paens sur les plaines saintes que foulrent ses
pieds divins, clous, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage,
sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je
n'ai pas besoin de vous le dire: cela sera, donc ce n'est pas encore
aujourd'hui que nous nous rassemblons pour le dpart. Maintenant,
Westmoreland, mon cher cousin, rendez-moi compte de ce qui fut arrt
hier au soir dans notre conseil, pour hter une expdition si chre.

[Note 1:

    _No more the thirsty entrance of this soil
    Shall daub her lips with her own children's blood._

Les commentateurs,  qui cette phrase a paru trop difficile  expliquer,
ont suppos quelque corruption dans le texte et ont substitu le mot
_Erinnys_ au mot _entrance_, qu'on trouve dans les premires ditions.
La correction ne parat pas heureuse. Shakspeare, dans ses pices tires
de l'histoire moderne, use rarement des images de l'ancienne mythologie,
et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de posie
employ dans le reste du discours. Le mot _entrance_, au contraire, par
une de ces extensions si familires  Shakspeare, et si naturelles dans
une langue qui n'est point fixe, peut trs-bien avoir t employ dans
son sens naturel d'_entre_, _abords_, _avenue_, et dans le sens de
_bouche_; il est mme probable que c'est cet avantage de prsenter une
double ide qui l'aura fait choisir au pote. Les _abords_ de
l'Angleterre en taient naturellement la partie la plus ensanglante,
soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des cossais
et des Gallois qui se mlaient presque toujours  ses troubles civils;
et la _bouche altre de la terre teignant ses lvres_, etc., est une
mtaphore suivie  la manire de Shakspeare, dont la grammaire est
beaucoup plus vague que l'imagination. Les commentateurs ont presque
toujours le tort de vouloir l'expliquer par la grammaire.]

WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de
l'excuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrt
plusieurs des dpenses qu'elle exige, lorsqu' travers ces dbats
survint tout  coup un courrier de Galles, charg de fcheuses
nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait
les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrgulires et sauvages
de Glendower, est tomb entre les mains froces de ce Gallois. Mille de
ses soldats ont t massacrs; et les Galloises ont exerc sur leurs
cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si
brutales, si infmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer.

LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient,  ce qu'il parat, empch
de donner suite  l'affaire de la terre sainte.

WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec
d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pnibles et plus
fcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la
Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave
Archambald, cet cossais tout plein de valeur et de renomme, se sont
livrs  Holmedon un srieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous
en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnes
seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportes est mont 
cheval au moment o la lutte devenait le plus opinitre, totalement
incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.

LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidlit, sir Walter
Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des diffrentes
espces de poussires qu'il a traverses depuis Holmedon jusqu' cette
rsidence; et il nous a apport des nouvelles agrables et douces. Le
comte de Douglas est dfait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon
dix mille de ces hardis cossais et vingt-deux chevaliers baigns dans
leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de
Fife, et fils an du vaincu Douglas[2], les comtes d'Athol, de Murray,
d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas l d'honorables dpouilles, une
riche conqute? Eh, cousin, qu'en dites-vous?

[Note 2: Mordake, comte de Fife, n'tait pas fils de Douglas, mais
d'Archambald, duc d'Albanie et rgent du royaume d'cosse; mais
Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus prs, la version
d'Hollinshed, avait t tromp par l'omission d'une virgule dans le
texte du chroniqueur,  l'endroit o il fait emmener les prisonniers
faits par Hotspur  la bataille d'Holmedon; _Mordake earl of Fife, son
to the governor Archambald earl Douglas_. C'est l'omission de cette
virgule aprs Archambald qui a fait l'erreur de Shakspeare.]

WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter
un prince.

LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais
faire le pch d'envie contre Northumberland quand je le vois pre d'un
fils si dsirable; d'un fils, le sujet ternel des discours de la
louange, la tige la plus lance du bocage, le favori, l'orgueil de la
fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la
dbauche et le dshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plt
au ciel qu'on pt prouver que quelque fe se glissant dans la nuit, a
tir pour les changer nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nomm
le mien _Percy_, et le sien _Plantagenet_! Alors j'aurais son Henri et
il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pense.--Que dites-vous,
cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits
dans cette rencontre, il prtend se les approprier, et il me fait dire
que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife.

WESTMORELAND.--Ce sont l les leons de son oncle; j'y reconnais
Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions.
C'est lui qui l'engage  se rengorger ainsi et  lever sa jeune crte
contre la dignit de votre couronne.

LE ROI.--Mais je l'ai envoy chercher pour m'en rendre raison, et c'est
ce qui nous oblige  laisser quelque temps de ct nos saints projets
sur Jrusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil 
Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers
nous; car il reste plus de choses  dire et  faire, que la colre ne me
permet en ce moment de vous l'expliquer.

WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, excuter vos ordres.


SCNE II

Un autre appartement dans le palais.

_Entrent_ HENRI, _prince de Galles_, ET FALSTAFF.


FALSTAFF.--Dis donc, Hal[3], quelle heure est-il, mon garon?

HENRI.--Tu as l'esprit si fort paissi  force de t'enivrer de vieux vin
d'Espagne[4], de te dboutonner aprs souper, et de dormir sur les bancs
des tavernes l'aprs-dner, que tu ne sais plus demander ce que tu as
vritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire  l'heure qu'il
est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les
minutes autant de chapons,  moins que nous n'eussions pour horloges la
voix des appareilleuses, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que
le bien-faisant soleil lui-mme ne ft une belle et lascive courtisane
en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif  cette inutilit de
venir demander l'heure qu'il est.

[Note 3: _Hal_. Diminutif de Henri.]

[Note 4: _Sack._ C'est un grand sujet de discussion que de savoir ce
qu'tait le _sack_ du temps de Shakspeare, car il n'tait pas du temps
de Falstaff d'un usage aussi commun que l'a suppos le pote. Il parat
constant que le _sack_ tait un vin d'Espagne; l'usage d'y mettre du
sucre donne lieu de croire que c'tait un vin sec, comme le mot _sack_
pourrait aussi le faire croire. C'tait, selon toute apparence, du vin
de Xrs ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le _sack_ tait un vin
brl et sucr, une espce de ratafia. Le _sack_ des Anglais aujourd'hui
est le vin des Canaries; on l'appelait alors _sweet sack_.]

FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres
coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept
toiles, et non par Phoebus, _ce chevalier errant, blond_[5]. Et je t'en
prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras
roi...--Dieu conserve ta grce (majest, j'aurais d dire, car de grces
tu n'en auras jamais)!...

HENRI.--Comment! pas du tout?

FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir 
dire aprs un oeuf ou du beurre[6].

[Note 5: _That wandering knight so fair._ Paroles tires probablement de
quelque ancienne ballade sur les aventures du _Chevalier du Soleil_.]

[Note 6: _Not so much as will serve to be prologue to an egg and
butter._ Le nom de _grces_ se donne galement en Angleterre au
_benedicite_ qui prcde le repas et aux prires qui se disent  la fin.
Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour conserver
le jeu de mots, y substituer le dernier.]

HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.

FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu
seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la
nuit, soyons traits de voleurs qui attaquent la beaut du jour. Qu'on
nous appelle,  la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des
tnbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous
gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouverns par notre
noble matresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerons...
le vol.

HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports:
car notre fortune  nous autres gens de la lune, a son flux et reflux
comme la mer; de mme que la mer, nous sommes gouverns par la lune; et
pour preuve, une bourse rsolument enleve le lundi soir sera
dissolument vide le mardi matin, gagne en jurant, la _bourse ou la
vie_, dpense en criant, _apporte bouteille_. En cet instant, mare
basse comme le pied de l'chelle, nous serons d'un moment  l'autre 
flot aussi haut que le bras de la potence.

FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garon.--Et n'est-ce pas que
mon htesse de la taverne est une agrable crature?

HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement[7]. Et n'est-il
pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agrable robe de
chambre pour prison[8]?

[Note 7: _My old lad of the castle._ Expression souvent employe par les
anciens auteurs, et qui s'tait probablement applique d'abord aux
satellites du seigneur chtelain: elle fait ici allusion au premier nom
de Falstaff, qui du moins  ce qu'il parat, s'tait d'abord appel
_Oldcastle_. Sir John Oldcastle avait t mis  mort sous Henri V, comme
partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse,
son nom tait devenu sur le thtre celui d'un personnage burlesque,
d'un caractre tout oppos  celui qui fait les martyrs, et
trs-diffrent en effet,  ce qu'il parat, de celui du vritable
Oldcastle; c'est sous ce travestissement, et comme associ aux dsordres
de Henri, que parat sir John Oldcastle dans une vieille pice intitule
_les fameuses victoires d'Henri V, contenant la bataille d'Agincourt_;
et toujours est-il certain que les crivains jsuites avaient pris texte
de cette tradition thtrale pour charger de vices la mmoire du
sectateur de Wycleff. Quoi qu'il en soit, Shakspeare,  ce qu'il
paratrait, s'empara, selon son usage, du personnage dj en possession
du thtre, et lui conserva d'abord son premier nom, ainsi qu'il a
conserv ceux de _Ned_ et de _Gadshill_, autres compagnons de Henri dans
la vieille pice de la bataille d'Agincourt. Mais ensuite, soit par
respect pour la mmoire d'une victime du catholicisme, soit par gard
pour la famille d'Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et
le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en
conservant tous les attributs d'Oldcastle, comme le gros ventre, la
gourmandise, etc.]

[Note 8: _Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance._ Il est
difficile d'entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes
celles qui portent sur des usages familiers au temps o l'auteur
crivait, mais impossibles  retrouver plus tard. _Durance_ signifie
gnralement _dure_, _souffrance_, et plus spcialement _prison_: il
parat aussi que le mot _durance_ avait t donn  certaines toffes;
le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du mot _durance_;
mais il n'est pas aussi ais de comprendre le rle que joue dans la
plaisanterie du prince le _pourpoint de buffle_, qui est cependant ce
qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle tait l'habit des
officiers du shrif: est-ce une manire de les dsigner et de les
rappeler  Falstaff, que ses mfaits exposent sans cesse  leur
poursuite? C'tait aussi l'habit militaire de la chevalerie. Est-ce une
manire de dsigner les chevaliers? sir John l'tait.]

FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu'as-tu donc 
me pincer,  m'piloguer de cette manire? que diable ai-je affaire 
ton pourpoint de buffle?

HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton htesse de la
taverne?

FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et
plus d'une fois.

HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?

FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout pay l.

HENRI.--L et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'tendre; et
quand ils m'ont manqu, j'ai us de mon crdit.

FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien us, que, s'il n'tait pas si
clair que tu es l'hritier prsomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en
prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur
pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mre la Loi,
avec son frein rouill, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours
aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point les
voleurs.

HENRI.--Non, ce sera toi.

FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.

HENRI.--Et voil comme tu juges dj mal; car je veux dire que c'est toi
qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un
merveilleux bourreau.

FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque
faon ce mtier-l s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que
celui de faire ma cour.

HENRI.--Pour tre revtu de quelque emploi.

FALSTAFF.--Certainement pour tre vtu[9]. Le bourreau a une garde-robe
qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un
ours emmusel.

HENRI.--Ou qu'un lion dcrpit, ou bien que le luth d'un amant.

FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comt de Lincoln.

HENRI.--Pourquoi pas comme un livre, ou comme les vapeurs de
Moorditch[10]?

FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus dsagrables, et tu
es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune
prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de
ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi
l o l'on achte une provision de bonne renomme. Un vieux lord du
conseil m'a diablement bourr l'autre jour dans la rue  votre sujet,
mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il
parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il
parlait sagement, et dans la rue encore.

HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne
n'y prend garde[11].

[Note 9: Le Prince. _For obtaining of suits?_ Fals. _Yea, for obtaining
of suits._

Jeu de mots sur le mot _suits_, qui signifie une _requte_ et un
_vtement complet_.]

[Note 10: _The melancholy of moor-ditch._ _Moor-ditch_ tait un foss
bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les
exhalaisons occasionnaient,  ce qu'il parat, une maladie appele _the
melancholy of moor-ditch_.]

[Note 11: Paroles de l'criture.]

FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vrit, tu serais
capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te
le pardonne; mais avant de te connatre, Hal, je ne savais rien de rien;
et aujourd'hui, pour dire la vrit, je ne vaux rien de mieux que ce
qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-l, et je la
quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misrable. Il n'y a
pas un fils de roi dans la chrtient pour qui je veuille me faire
damner.

HENRI.--Jack, o irons-nous demain escamoter une bourse?

FALSTAFF.--O tu voudras, mon garon; je suis de la partie. Si je n'y
vas pas, appelle-moi un misrable, et fais moi quelque affront.

HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prire au
guet-apens.

(Poins parat dans le fond du thtre.)

FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas
pch pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons
savoir tout  l'heure si Gadshill a li une partie. Oh! si les hommes
taient sauvs selon leur mrite, quel trou dans l'enfer serait assez
chaud pour lui? C'est peut-tre le plus universel coquin qui ait jamais
cri _arrte_  un honnte homme.

HENRI.--Bonjour, Ned[12].

[Note 12: _Ned_, diminutif d'Edward.]

POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir
Jean-vin-sucr? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au
sujet de ton me, aprs la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier,
pour un verre de vin de Madre et une cuisse de chapon froid?

HENRI.--Sir Jean ne s'en ddit pas; il tiendra son march avec le
diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera
au diable ce qui lui appartient.

POINS.--Eh bien, te voil donc damn pour tenir ta parole au diable?

HENRI.--Il l'aurait t aussi pour avoir friponn le diable.

POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se
rendre ds quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des plerins qui
s'en vont  Cantorbry, chargs de riches offrandes, et des marchands
qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des
masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce
soir  Rochester; j'ai command le souper pour cette nuit  Eastcheap.
Il n'y a pas plus de danger l qu' dormir dans vos lits. Si vous voulez
venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord: si vous ne
voulez pas, restez  la maison, et allez vous faire pendre.

FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous
ferai tous pendre pour y avoir t.

POINS.--En vrit, Ctelettes.

FALSTAFF.--Veux-tu en tre, Hal?

HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur
ma foi!

FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnte homme, d'un homme de
coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si tu
n'oses pas tenir pour dix schellings[13].

[Note 13: _Thou camest not of the blood royal, if thou darest not stand
for ten shillings._ Jeu de mots sur _royal_ ou _reale_, qui signifiait
aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.]

HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup
de tte.

FALSTAFF.--Voil ce qui s'appelle parler.

HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.

FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras
roi.

HENRI.--Je ne m'en soucie gure.

POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et
moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expdition, qu'il y
viendra.

FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et
lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le
toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le
prince vritable puisse (par rcration) devenir un faux voleur; car les
pauvres abus de ce sicle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me
retrouverez  Eastcheap.

HENRI.--Adieu, printemps pass; adieu, t de la Toussaint.

(Falstaff sort.)

POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez  cheval
demain avec nous. J'ai une farce  jouer que je ne saurais arranger tout
seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dvaliseront ces hommes que
nous sommes  guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront
leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas  notre tour, je
veux que vous m'abattiez la tte de dessus les paules.

HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous sparer d'eux au moment du
dpart?

POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou aprs eux, et nous leur
fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les matres de manquer.
Alors ils s'aventureront tout seuls  faire cet exploit, et ils ne
l'auront pas plutt accompli, que nous tomberons sur eux.

HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnatront  nos
chevaux,  nos habits, enfin  toutes sortes d'indices.

POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai
dans le bois; nous changerons de masques ds que nous les aurons
quitts; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de
bougran dont nous couvrirons nos vtements qu'en effet ils connaissent.

HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour
nous.

POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je rponds comme des plus
fieffs poltrons qui aient jamais tourn le dos; et pour le troisime,
s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au mtier des
armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre aprs les
inconcevables mensonges que nous dbitera ce gros coquin, lorsque nous
nous retrouverons  souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine
au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongs, quels
dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en dfaut.

HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous prparer tout ce qui est
ncessaire, et puis retrouve-toi ce soir  Eastcheap; j'y souperai,
adieu.

POINS.--Adieu, mon prince.

(Il sort.)

HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les
caprices drgls de votre oisivet. En cela je continuerai  imiter le
soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de drober
sa beaut  l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir
lui-mme, le monde, aprs en avoir t priv, le voie avec plus
d'admiration reparatre tout  coup  travers les noires et hideuses
vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'anne entire se passait en
jours de cong, les jeux seraient bientt aussi ennuyeux que le travail.
Mais quand ils ne viennent que de temps  autre, ils reviennent toujours
dsirs; rien ne plat que ce qui n'arrive pas communment. Ainsi quand
je rejetterai ces habitudes drgles, et que je payerai la dette que je
n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront t au-dessous de ma
conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un mtal
brillant sur un fond obscur, ma rforme, dont l'clat sera rehauss par
mes fautes, paratra plus mritoire, et attirera plus de regards que le
mrite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de
manire  me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je
regagnerai le temps perdu au moment o on y comptera le moins.

(Il sort.)


SCNE III

Autre appartement du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W.
BLOUNT _et autres personnages_.


LE ROI.--Mon sang a t trop calme et trop froid, de ne pas bouillir 
cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pens, et en consquence
vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien srs que dsormais je
serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutt que de
me livrer  mon caractre, qui a t jusqu'ici coulant comme l'huile,
doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au
respect que les mes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.

WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a gure mrit qu'on dployt
sur elle la verge du pouvoir, de ce mme pouvoir que nos propres mains
ont aid  devenir si imposant.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur...

LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la
dsobissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop
imprieux, et la majest royale ne se laisserait pas plus longtemps
insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute
libert de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de
vos conseils, nous vous ferons appeler. (_Worcester sort._--_A
Northumberland._) Vous vouliez parler.

NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demands au nom
de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici prs de Holmedon, n'ont
pas t,  ce qu'il assure, refuss d'une manire aussi positive qu'on
l'a rapport  Votre Majest. C'est donc  l'envie, ou bien  une
mprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas  mon fils.

HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refus de prisonniers; mais je me
rappelle que, le combat fini, au moment o je me sentais dessch par
les fureurs de l'action et l'excs de la fatigue; lorsque, faible et
hors d'haleine, je m'appuyais sur mon pe, il vint  moi un certain
lord, propre, lgamment par, frais comme un mari, et le menton
nouvellement fauch, offrant l'aspect d'un champ de chaume aprs la
moisson; il tait parfum comme une lingre. Entre son pouce et l'index,
il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait
et tait  son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de
lui[14]. Et en mme temps il ne cessait de sourire et de babiller; et
comme les soldats passaient prs de lui, emportant les corps morts, il
les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter
ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me
questionna en termes arrangs et d'un ton de jolie femme: entre autres
choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majest. Moi, dans
ce moment, tout irrit, avec mes blessures refroidies, de me sentir
ainsi harcel par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience,
je lui rpondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il
les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand
il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une
femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me
dire, Dieu sait  quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si
admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que
c'tait grand'piti qu'on allt dterrer, dans les entrailles de la
terre innocente, ce tratre de salptre qui a dtruit lchement plus
d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces dtestables armes  feu
il aurait t guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon
prince,  ce plat bavardage, aux propos dcousus qu'il me tenait, que je
rpondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit
pas regard ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se
mettre entre mon attachement et votre haute Majest.

[Note 14:

_Who there with angry, When I next came there Took it in snuff._

_Take in snuff_ rpond  ce que nous appelons _se sentir monter la
moutarde au nez_. Hotspur joue ici sur l'expression, et prtend que le
nez du lord qui respirait cette odeur, _took it in snuff_, le prenait en
guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colre,
_angry_.]

BLOUNT.--En considrant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce
qu'Henri Percy aura dit  un pareil personnage, en pareil lieu, et dans
un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapport, prir
dans un juste oubli, sans jamais tre relev pour lui nuire, ou fonder
aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il le dsavoue
maintenant.

LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers,  moins que
l'on n'accepte ses rserves, ses conditions, qui sont que nous payerons
sur-le-champ,  nos frais, la ranon de son beau-frre, de l'extravagant
Mortimer[15], qui, sur mon me, a volontairement livr la vie des
soldats qu'il a mens au combat contre cet indigne magicien et damn
Glendower[16] dont la fille,  ce que nous apprenons, vient tout
rcemment d'pouser le comte des Marches[17]. Ainsi nous viderons nos
coffres pour racheter un tratre et le remettre dans le pays; nous irons
solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et
livre elle-mme! Non, qu'il prisse de faim sur les montagnes striles!
Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera
de dpenser un penny pour dlivrer et faire rentrer dans mes tats le
rebelle Mortimer.

[Note 15: Edmond Mortimer, comte des Marches, n'tait pas le beau-frre,
mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur de Roger
Mortimer, pre d'Edmond. Dans la premire scne du troisime acte
Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle _sa
tante_.]

[Note 16: Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance
(Glindourure, sur les bords de la Dee), tait fils d'un gentilhomme du
pays de Galles; il avait d'abord tudi  Londres pour suivre la
carrire du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen,
qui lui retenait les terres provenant de l'hritage de son pre, il
rsolut de se la faire par les armes, ravagea les proprits du lord,
emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier
lui-mme. Il parvint  une telle puissance qu'il se fit en 1402
couronner prince de Galles. Il fut ml  tous les troubles qui
dsolrent le rgne de Henri IV; et, aprs des succs divers, mais qui
le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin
totalement dfait et rduit  vivre dans les bois et dans les cavernes;
il y mourut de misre en 1420. Il tait regard comme magicien.]

[Note 17: Hollinshed et les autres chroniqueurs ont parl de ce prtendu
mariage.]

HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre,
mon souverain, qu'il est tomb entre les mains de l'ennemi, et il suffit
d'une seule langue pour faire parler en tmoignage de cette vrit
toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a
reues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre
seul, fer contre fer, il a pass la meilleure partie d'une heure  faire
change de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris
haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la
rapide Severn, qui, effraye alors de leurs sanguinaires regards, a fui
pleine de crainte  travers ses roseaux tremblants, et a cach sa tte
ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglant par ces
valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora
ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'et
pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le
fltrisse donc pas du nom de rebelle.

LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il
n'est pas: jamais il ne s'est mesur avec Glendower. Je te dis, moi,
qu'il aurait aussi volontiers risqu de se trouver tte  tte avec le
diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune
homme, que dsormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer.
Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez
de mes nouvelles d'une manire qui pourra vous dplaire.--Milord
Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos
prisonniers, ou vous en entendrez parler.

(Sortent le roi, Blount et la suite.)

HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne
les enverrai pas.--Je veux le suivre  l'instant, et le lui dire; je
veux soulager mon coeur, ft-ce au pril de ma tte.

NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colre?--Arrtez et attendez un
moment. Voici votre oncle.

(Entre Worcester.)

HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon
me n'ait jamais misricorde si je ne me joins pas  lui! Oui,
j'puiserai en sa faveur toutes ces veines, je rpandrai tout mon sang
le plus prcieux goutte  goutte sur la poussire, ou j'lverai
Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet
ingrat et pervers Bolingbroke.

NORTHUMBERLAND, _ Worcester_.--Mon frre, le roi a fait perdre la
raison  votre neveu.

WORCESTER.--Qui donc a allum toute cette fureur depuis que je suis
sorti?

HOTSPUR.--Il veut rellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je
suis venu  lui reparler de la ranon du frre de ma femme, ses joues
ont pli, et il a tourn sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul
nom de Mortimer.

WORCESTER.--Je ne puis le blmer. Mortimer n'a-t-il pas t dclar
publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du
trne aprs lui?

NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la dclaration: ce
fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts
envers lui!) partit pour son expdition d'Irlande; il y fut intercept,
et n'en revint que pour tre dpos, et bientt aprs assassin.

WORCESTER.--Et  cause de cette mort, la voix gnrale de l'univers nous
diffame et parle de nous avec opprobre.

HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc
dclar mon frre, Edmond Mortimer, l'hritier de la couronne?

NORTHUMBERLAND.--Il l'a dclar; moi-mme je l'ai entendu.

HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blmer le roi, son cousin, de dsirer
qu'il meure de faim sur les montagnes striles. Mais sera-t-il dit que
vous, qui avez pos la couronne sur la tte de cet homme ingrat, et qui,
pour son profit, portez la tache dtestable d'un assassinat pay....
sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un dluge de maldictions,
en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments
secondaires, les cordes, l'chelle, ou plutt le bourreau....--Oh!
pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en
quelle catgorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous
pas de honte, qu'on puisse raconter  nos temps, ou taler un jour dans
les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance
se sont engags tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le
pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce
et belle rose, et planter  sa place cette pine, ce chardon, ce
Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous
aurez t jous, carts, rejets par celui pour qui vous vous tes
soumis  toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos
honneurs perdus, et de vous rtablir dans l'estime de l'univers.
Vengez-vous des insultants et ddaigneux mpris de ce roi orgueilleux,
jour et nuit occup des moyens de se dbarrasser de sa dette envers
vous; dt votre mort en tre le sanglant payement.... je vous dis
donc....

WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage:  l'instant
mme je vais vous ouvrir un livre secret, o du rapide coup d'oeil de la
colre vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins
de prils et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal
assure, un torrent mugissant  grand bruit.

HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut prir ou nager.--tendez le
danger du couchant  l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au
midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage 
rveiller un lion qu' lancer un livre.

NORTHUMBERLAND.--Voil que l'ide de quelques grands exploits lui fait
perdre toute patience.

HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que
d'aller sur la face ple de la lune enlever d'un coup la gloire
brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, l ou jamais la
sonde n'a touch le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire
engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de l pt possder
sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas
d'une association de deux demi-visages.

WORCESTER.--Le voil qui embrasse un monde de fantmes, mais o ne se
trouve pas la ralit dont il devrait s'occuper.--Cher cousin,
donnez-moi un moment d'audience.

HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.

WORCESTER.--Ces nobles cossais qui sont prisonniers....

HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul
cossais de ceux-l. Non, lui fallt-il un cossais pour sauver son me,
il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.

WORCESTER.--Vous vous jetez de ct et d'autre, et vous ne prtez pas la
moindre attention  mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.

HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne
rachterait pas Mortimer! Il a dfendu  ma langue de nommer Mortimer!
Mais je l'attraperai au moment o il sera endormi, et dans son oreille
je crierai tout  coup: _Mortimer!_ Quoi! j'aurai un oiseau qui sera
instruit  ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa
colre toujours en mouvement.

WORCESTER.--coutez donc, cousin; un mot.

HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre tude que
de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce
Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles....
n'tait que j'ai dans l'ide que son pre ne l'aime pas et serait bien
aise qu'il lui arrivt quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnt
avec un pot de bire.

WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux
dispos  m'couter.

NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient
es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colres de femme, sans pouvoir
prter l'oreille  d'autres voix que la tienne?

HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustig, fouett de verges, dchir
d'pines, piqu des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique,
de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet
endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comt de
Glocester.... l, au chteau du duc, de son imbcile d'oncle, son oncle
d'York.... ce fut l que je flchis pour la premire fois le genou
devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment o vous reveniez
avec lui de Ravenspurg.

NORTHUMBERLAND.--C'tait au chteau de Berkley.

HOTSPUR.--Oui, c'est l mme!.... Eh bien, quelle quantit de politesses
sucres me fit alors ce chien couchant! voyez,.... _quand sa fortune,
encore au berceau, aurait grandi_. Et.... _mon aimable Henri Percy_....
et, _cher cousin_... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu
veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.

WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons
votre loisir.

HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.

WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois  vos prisonniers cossais.
Rendez-leur la libert sur-le-champ et sans ranon, et que le fils de
Douglas soit votre seul agent pour lever une arme en cosse. Ce qui, 
raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet crit, sera,
soyez-en certain, aisment accompli. (_A Northumberland._) Vous, milord,
tandis que votre fils sera employ, comme je viens de le dire, en
cosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble
prlat, le meilleur de nos amis, l'archevque.

NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?

WORCESTER.--Lui-mme, lui qui supporte avec peine la mort que son frre
le lord Scroop a subie  Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures;
je ne dis pas ce que je pense qui pourrait tre, mais ce que je sais qui
est mdit, conu, dj rduit en plan, et n'attend que les premiers
regards de l'occasion propre  le faire clore.

HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela russira.

NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lches la meute avant que la chasse soit
ouverte.

HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et
ensuite l'arme d'cosse et d'York!.... Ah! elles se joindront 
Mortimer.

WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.

HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imagin.

WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hter. Il s'agit
de sauver nos ttes en nous mettant  la tte d'une arme[18]; car nous
aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi
se croira toujours notre dbiteur, et pensera que nous nous jugeons mal
rcompenss, jusqu' ce qu'il ait trouv moyen de nous payer
compltement; et voyez dj comme il commence  nous retrancher toute
marque d'amiti.

[Note 18: _To save our heads by raising of a head_:

_Head_, arme, corps de troupes.]

HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengs de lui.

WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant
que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez  suivre. Quand
l'occasion sera mre, et elle va l'tre incessamment, je me rendrai
secrtement prs de Glendower et du lord Mortimer; c'est l que vous et
Douglas et toutes nos forces, d'aprs mes mesures, se trouveront  la
fois heureusement runies; et alors nos bras vigoureux seront chargs de
nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.

NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frre. Nous russirons, j'en ai la
confiance.

HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener
promptement l'instant o les champs de bataille, les coups, les
gmissements, applaudiront  nos jeux!

FIN DU PREMIER ACTE.




                          ACTE DEUXIME


SCNE I

Rochester.--Une cour d'auberge.

_Entre_ UN VOITURIER _avec une lanterne  la main_.


PREMIER VOITURIER.--Hol! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je
veux que le diable m'emporte. Le chariot parat dj au-dessus de la
chemine neuve, et notre cheval n'est pas encore charg. Allons, garon!

LE VALET D'CURIE, _derrire le thtre_.--On y va, on y va.

PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de
Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est
corche sur les paules que cela passe la permission.

(Entre un autre voiturier.)

SECOND VOITURIER.--Les pois et les fves sont humides ici comme le
diable, et voil le moyen tout juste de donner des tranches  ces
pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que
Robin le palefrenier est mort.

PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garon n'a pas eu un moment de joie depuis
que les avoines ont augment de prix; a lui a donn le coup de la mort.

SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la
plus infme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piquet comme
une tanche.

PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que
roi dans la chrtient puisse tre mieux mordu que je ne l'ai t depuis
le premier chant du coq.

SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot;
cela fait qu'on lche l'eau dans la chemine, et les puces s'engendrent
dans vos chambres par fourmilires.

PREMIER VOITURIER.--Allons, garon, allons donc, dpche, et puisses-tu
tre pendu, allons donc!

SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre  rendre 
Londres aussi loin que Charing-Cross.

PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai l des dindons, dans mon panier,
qui meurent presque de faim. Hol, garon! que la peste te crve!
N'as-tu donc pas des yeux dans la tte? Es-tu sourd? Que je sois un
coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir  te fendre
la caboche qu' boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre;
n'as-tu pas de conscience?

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?

PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.

GADSHILL.--Je t'en prie, prte-moi ta lanterne pour aller voir mon
cheval dans l'curie.

PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un
tour qui en vaut deux comme celui-l.

GADSHILL, _au second voiturier_.--Je t'en prie, prte-moi la tienne.

SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prte-moi ta
lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.

GADSHILL.--Voituriers,  quelle heure comptez-vous arriver  Londres?

SECOND VOITURIER.--Assez tt pour nous coucher  la chandelle, je
t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller rveiller ces
messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargs.

(Les voituriers s'en vont.)

GADSHILL.--H! hol, garon!

LE GARON, _derrire le thtre_.--Prt  la main, dit le filou.

GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prt  la main, dit le garon, car tu
ne diffres pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne
diffre de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.

LE GARON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai
dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyres
de Kent, qui a apport avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu
moi-mme le dire  souper  une personne de sa compagnie,  une espce
d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils
sont dj levs et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir
tout  l'heure.

GADSHILL.--Mon garon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de
Saint-Nicolas[19], je te donne ce cou que voil.

LE GARON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le
bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincrement
qu'un coquin le peut faire.

GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis
pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le
vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas
tique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens[20] qui, pour le seul
plaisir de se divertir, veulent bien se prter  faire honneur  la
profession: des gens qui, si on venait  mettre le nez dans nos
affaires, se chargeraient, pour leur propre rputation, de tout
arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs  pied, de ces
estafiers  vous arrter pour six sous, et ces crnes  moustaches, la
trogne rougie de bire, que je suis associ; mais c'est avec de la
noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands
propritaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prts 
frapper qu' parler, plus prts  parler qu' boire, plus prts  boire
qu' prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de
prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c'est
plutt la piller, car ils sont toujours  lui courir sus pour en garnir
leurs bottes[21]. Nous volons comme dans un chteau, tte leve; nous
savons la recette de la poudre de fougre; nous marchons invisibles[22].

[Note 19: _Saint Nicholas' clerks_, les clercs ou les chevaliers de
Saint-Nicolas tait le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou
_Old Nick_ tait, en termes d'argot, le nom du diable.]

[Note 20: _Troyens_, _Corinthiens_, noms d'argot pour les libertins.]

[Note 21: _Make her their boots_ (font d'elle leur butin). Le jeu de
mots roule sur _boots_, butin, et _boots_, bottes: il a fallu, pour le
conserver, s'carter un peu du sens littral.]

[Note 22: Gadshill, sur la route de Kent, tait un lieu renomm pour la
quantit de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donn le nom 
celui de ses personnages qui parat tre en possession d'exploiter le
poste.]

LE GARON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les
garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?

GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est charge de les cirer.

LE GARON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutt  la nuit que vous
tes redevables de marcher invisibles, qu' la poudre de fougre.

GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part  notre butin comme
je suis un homme, vrai.

LE GARON.--Oh! non, promettez-la-moi plutt comme vous tes un fourbe
de voleur.

GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que _homo_ n'est pas le vrai nom de tous
les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'curie; adieu,
maroufle crott.

(Ils sortent.)


SCNE II

Le grand chemin prs de Gadshill.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI _avec_ POINS, BARDOLPH ET PETO _ quelque
distance_.


POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de
Falstaff, et il est l de colre  crever comme un velours gomm.

HENRI.--Serre-toi contre moi.

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!

HENRI.--Paix, maudit sac  lard: quel vacarme fais-tu donc l?

FALSTAFF.--Hal, o est Poins?

HENRI.--Il est mont jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller
chercher.

(Il feint d'y aller.)

FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie
de ce filou-l. Le sclrat a emmen mon cheval et l'a attach je ne
sais o. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrs je
vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgr tout je ne
meure de ma belle mort, si j'chappe la corde pour avoir tu ce
fripon-l. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et  toutes
les heures, de renoncer  sa compagnie, et cependant je suis ensorcel 
ne pouvoir le quitter; oui, je veux tre pendu, si le sclrat ne m'a
pas donn quelques drogues qui me forcent  l'aimer, cela ne peut tre
autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous
deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutt de faim que de faire un pas de
plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir
honnte homme et quitter ces drles-l, que de boire un verre de vin, je
veux tre le plus fieff maraud qui ait jamais mch avec une dent. Huit
toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix
milles; et ces sclrats au coeur de pierre le savent bien! C'est une
maldiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidlit les uns
aux autres. (_On siffle, il rpond._) La peste vous crve tous tant que
vous tes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.

HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi l, colle ton oreille  la
terre et coute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui
s'approchent.

FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par
terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande
si loin  pied pour tout l'or qui est dans le trsor de ton pre. Que
diable prtends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?

HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans
l'eau, mais le pied  terre[23].

FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi  ravoir mon
cheval, mon cher fils de roi.

HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?

FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretire d'hritier
prsomptif[24]. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si
je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les
airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison.
Quand on pousse la plaisanterie si loin, et  pied encore, je la
dteste.

[Note 23:

FALSTAFF. _What a plague mean ye, to colt me thus?_

LE PRINCE. _Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted._ _To
colt_ signifie berner, jouer; _to uncolt_, dsaronner. Il a fallu
s'carter du sens pour en conserver un  la plaisanterie du prince, qui
n'existe en anglais que par le jeu de mots.]

[Note 24: _Il peut se pendre avec ses jarretires_, expression
proverbiale en anglais, pour dsigner un coquin.]

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Arrte l.

FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fche.

POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrt; je reconnais sa voix.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Quelles nouvelles?

GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques:
voil l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trsor royal.

FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va  la taverne du roi.

GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.

FALSTAFF.--A la potence.

HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned,
Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous chappent,
alors ils tomberont dans nos mains.

PETO.--Mais combien sont-ils?

GADSHILL.--Environ huit ou dix.

FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?

HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?

FALSTAFF.--A la vrit, je ne suis pas Jean de Gaunt[25], votre
grand-pre; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.

[Note 25: _John of gaunt_: on se rappelle que _gaunt_ veut dire
_maigre_.]

HENRI.--On le verra  l'preuve.

POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrire la haie; quand tu le voudras,
tu le trouveras l; adieu, et tiens ferme.

FALSTAFF.--A prsent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais
tre pendu.

HENRI.--Ned, o sont nos dguisements?

POINS.--Ici tout prs: cartons-nous.

FALSTAFF.--Maintenant, mes matres, c'est au plus heureux  se faire sa
part: chacun  sa besogne.

(Entrent les voyageurs.)

LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garon conduira nos chevaux en
descendant la colline, et nous irons  pied quelque temps pour nous
dgourdir les jambes.

LES VOLEURS.--Arrte!

LES VOYAGEURS.--Jsus, ayez piti de nous!

FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge  ces
coquins-l. Ah! infmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons!
Ils nous dtestent, mes enfants; terrassez-les; dpouillez-les de leur
toison.

LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruins, perdus sans ressource, nous et
tout ce que nous avons.

FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruins! non, gros
balourds. Je voudrais bien que tout votre argent ft ici. Allons, pices
de lard, marchons. Comment, drles, ne faut-il pas que les jeunes gens
vivent? Vous tes grands jurs, n'est-ce pas? Nous allons vous faire
jurer, sur ma foi.

(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)

(Rentrent le prince Henri et Poins.)

HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont li les honntes gens:  prsent, si
nous pouvions  nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite
joyeusement  Londres, il y aurait matire  se divertir pour une
semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter  tout jamais.

POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.

(Rentrent les voleurs.)

FALSTAFF.--Allons, mes matres, faisons le partage, et puis remontons 
cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux
fieffs poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a
pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

HENRI, _accourant sur eux_.--Votre argent!

POINS.--Sclrats!

(Tandis qu'ils sont  partager, le prince et Poins fondent sur eux.
Falstaff, aprs un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres,
laissant tout leur butin derrire eux.)

HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine  l'avoir. Allons, gai, 
cheval; les voleurs sont disperss et si saisis de frayeur, qu'ils
n'osent pas mme se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son
camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned.
Falstaff sue  mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si
cela n'tait pas si plaisant, j'aurais piti de lui.

POINS.--Comme il hurlait, le coquin.

(Ils sortent.)


SCNE III

Warkworth. Un appartement du chteau.

HOTSPUR _entre lisant une lettre_.


HOTSPUR, _lisant_.--_Quant  moi, milord, je serais bien satisfait de
m'y trouver, par l'affection que je porte  votre maison._--Il serait
satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? _par l'affection
qu'il porte  notre maison_. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa
grange que notre maison.--Voyons, continuons. _L'entreprise que vous
tentez est dangereuse._ Vraiment, cela est certain; mais il est
dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis,
mon imbcile lord, que dans cette pine, le danger, nous cueillerons
cette fleur, la sret.--_L'entreprise que vous tentez est dangereuse;
les amis que vous avez nomms ne sont pas srs; les circonstances mme
ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas
assez fortement conu pour contre-balancer la force d'un si puissant
adversaire._ C'est l votre rponse? c'est l votre rponse? eh bien! je
vous rplique, moi, que vous tes un poltron comme une mauvaise biche,
et que vous mentez. Quel imbcile est-ce l? Par le ciel! notre projet
est le projet le mieux conu qui ait jamais t form. Nos amis sont
fidles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis,
et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons
amis!--Quel coquin au coeur glac est-ce donc l! Comment, lorsque
monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de
l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-l tait maintenant sous ma main,
je lui casserais la tte avec l'ventail de sa femme.--Mon pre n'en
est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et
Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs
lettres  tous o ils me promettent de me joindre arms le neuf du mois
prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas dj rendus d'avance?
Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de paen-l, ce rengat? Oui,
vous allez voir que, dans la sincrit de sa poltronnerie et la lchet
de son coeur, il ira trouver le roi et lui dcouvrir tous nos desseins.
Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imagin
de proposer  ce plat de lait crm une si honorable entreprise! Qu'il
aille se faire pendre; il peut tout dclarer au roi s'il lui plat: nous
sommes prpars. Je partirai cette nuit. (_Entre lady Percy._) Eh bien,
Kate[26], il faut que je vous quitte dans deux heures.

[Note 26: La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais
Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu' cause de
_Queen Bett_, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux
familiarits un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit
constamment ne donnait  lady Percy le nom d'lonore.]

LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par
quelle offense ai-je mrit d'tre, depuis quinze jours, une pouse
bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aim, quelle est la
cause qui t'te l'apptit, les plaisirs et ton prcieux sommeil?
Pourquoi tiens-tu tes yeux attachs  la terre? Pourquoi tressailles-tu
si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fracheur de ton teint
s'est-elle fltrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les
droits que j'ai sur toi,  la rverie aux yeux ternes et  la dtestable
mlancolie? Pendant tes lgers sommeils je veillais auprs de toi, et je
t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des
termes de mange  ton coursier bondissant, lui crier: _Courage! au
champ de bataille!_ et tu parlais de sorties et de retraites, de
tranches, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons,
de coulevrines, de ranon de prisonniers, de soldats tus et de tout ce
qui appartient  un combat opinitre; et ton esprit avait tellement
guerroy au dedans de toi et t'avait si fort agit dans ton sommeil, que
j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau
qui s'lvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'tre trouble;
d'tranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un
homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine prcipitation.
Oh! ce sont l des prsages de malheur. Mon poux est occup de quelque
important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime
pas.

HOTSPUR.--H, hol! Guillaume est-il parti avec le paquet?

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.

HOTSPUR.--Butler a-t-il amen ces chevaux de chez le shrif?

LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.

HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, pi mr, n'est-ce pas?

LE DOMESTIQUE.--C'est cela mme, milord.

HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trne. C'est bon, et je vais y monter tout
 l'heure.--_O esprance_[27]!--Dis  Butler de le conduire dans le
parc.

[Note 27: _Esperance_ ou _Esperanza_ tait la devise de la famille
Percy. C'est  prsent, et depuis assez longtemps: _Esprance en Dieu_,
en franais. On aperoit encore sur la grande porte du chteau
d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en
franais: _Esprance me conforte._]

(Le domestique.)

LADY PERCY.--Mais coutez-moi, milord.

HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?

LADY PERCY.--Qui vous entrane loin de moi?

HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.

LADY PERCY.--Allons, finissez, singe  la tte folle. Une belette n'est
pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous
occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frre Mortimer ne se
mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoy vers
vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....

HOTSPUR.--Si loin  pied, je serai las, ma chre. LADY PERCY.--Allons,
allons, perroquet[28], rpondez sans dtour  la question que je vous
fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les
choses comme elles sont.

HOTSPUR.--Lchez-moi, lchez-moi; trve de badinage: l'amour?.... Je ne
t'aime point; je ne pense pas  toi, Kate. Ce n'est point ici un monde
o l'on puisse s'amuser  la poupe, et jouer des lvres. Il faut que
nous ayons le nez sanglant et la tte fracasse, et que nous rendions la
pareille[29].--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate?
que me veux-tu?

[Note 28: _Paroquito_, perroquet.]

[Note 29: _We must have bloody noses, and cracked crowns and pass them
current too._

Jeu de mots sur _crown_, crne, et _crown_, monnaie, _and pass them
current too_ (et que nous les passions dans le commerce).]

LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez
pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne
m'aimerai plus moi-mme. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi,
parlez-vous srieusement, ou non?

HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter  cheval? Lorsque je serai
assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais
coutez, Kate, je ne prtends pas que dsormais vous me questionniez sur
le lieu o je vais, ni que vous raisonniez l-dessus. Je vais o il faut
que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce
Kate. Je sais que vous tes une femme sense, mais enfin pas plus que ne
peut l'tre la femme de Henri Percy. Vous tes constante, mais cependant
vous tes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une
plus discrte, car je suis parfaitement convaincu que tu ne rvleras
pas ce que tu ne sais pas; et voil jusqu'o ira ma confiance en toi, ma
douce Kate.

LADY PERCY.--Comment, jusque-l?

HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais coutez-moi, Kate: o je vais,
vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; tes-vous
satisfaite, Kate?

LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.


SCNE IV

East cheap. Une chambre dans la taverne de la _Tte-de-Sanglier_.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI ET POINS.


HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider
 rire un peu.

POINS.--O tais-tu donc, Hal?

HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou
quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaill  fond. Me voil, mon cher
confrre,  vendre et  dpendre d'un trio de garons de cave, et je
peux les appeler tous par leurs noms de baptme, comme Tom, Dick,
Franois; ils jurent dj sur leur paradis que, quoique je ne sois
encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la
courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos
comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pte
d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai
 mes ordres tous les bons garons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur,
_se teindre en carlate_, et quand vous prenez haleine en buvant, ils
crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien
profit en un quart d'heure de temps, que me voil en tat, pour la vie,
de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je
t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire  ne t'tre pas trouv avec
moi dans cette rencontre-l. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir
encore plus ton nom de Ned, je te fais prsent de ce sou de sucre que
vient de me taper dans la main un sous-garon, un drle qui n'a jamais
de sa vie su dire d'autre anglais que _huit schellings et six sous, et
fort  votre service, monsieur,_ en y ajoutant le cri en fausset: _On y
va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat[30] dans la
demi-lune[31]_, ou quelque autre chose de semblable. A prsent, Ned,
pour tuer le temps, en attendant que Falstaff arrive, va te poster dans
quelque chambre voisine, tandis que je questionnerai mon bent de garon
de cave pour savoir dans quel dessein il m'a donn ce sucre; et toi, ne
cesse point d'appeler _Franois_, afin qu'il ne puisse rien trouver
autre chose  me dire que: _On y va, on y va_. Mets-toi l un peu de
ct, je te dirai comment il faut faire.

[Note 30: _Bastard_. Il parat que le _bastard_ tait une espce de
muscat.]

[Note 31: _On the half moon_. Nom d'une des salles de l'auberge, la
_demi-lune_, la _grenade_.]

POINS.--Franois!

HENRI.--En perfection.

POINS.--Franois!

(Poins sort.)

(Entre Franois.)

FRANOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la
grenade.

HENRI.--coute ici, Franois.

FRANOIS.--Milord....

HENRI.--Combien as-tu encore de temps  servir, Franois?

FRANOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant ....

POINS, _derrire le thtre_.--Franois!

FRANOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est tre engag pour longtemps 
faire tinter les pots.--Mais, Franois, aurais-tu bien le courage de
lcher le pied  ton engagement, de lui montrer les talons et de te
sauver?

FRANOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres
d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....

POINS, _derrire le thtre_.--Franois!

FRANOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Quel ge as-tu, Franois?

FRANOIS.--Attendez....  la Saint-Michel qui vient, j'aurai....

POINS, _derrire le thtre_.--Franois!

FRANOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un
petit moment.

HENRI.--Oui, mais coute donc, Franois; ce sucre que tu m'as donn, il
y en avait pour un sou, n'est-ce pas?

FRANOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en et eu pour deux.

HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guines: demande-les-moi quand tu
voudras, et tu les auras.

POINS, _derrire le thtre_.--Franois!

FRANOIS.--On y va: tout  l'heure.

HENRI.--Tout  l'heure, Franois? Non pas, Franois, mais demain,
Franois: ou bien, Franois, jeudi prochain, ou, Franois, quand tu
voudras; mais, Franois....

FRANOIS.--Milord?

HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir  boutons de cristal, cheveux
en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretires de flanelle, voix douce,
panse d'Espagnol[32]?

[Note 32: C'est,  ce qu'il parat, la description du costume du matre
de la taverne. Le prince cherche  troubler l'imagination de Franois,
de sorte qu'entre les tranges propositions qu'il lui fait, et les
tranges discours qu'il lui tient, celui-ci ne sache o donner de la
tte.]

FRANOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?

HENRI.--Eh bien donc, votre btard brun est votre boisson ordinaire; car
voyez-vous, Franois, votre veste de toile blanche se salira. En
Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir  tant.

FRANOIS.--Quoi, monsieur?

POINS, _derrire le thtre_.--Franois!

HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle?
(_Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces._)
Franois! Franois!

(Le garon demeure dans une immobilit stupide, ne sachant de quel ct
aller d'abord.)

(Entre le cabaretier.)

LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu
t'entends appeler de la sorte? Va voir l dedans ce que l'on demande.
(_Franois sort._) Milord, le vieux sir Jean est  la porte avec une
demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?

HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la
porte. (_Le cabaretier sort._) Poins!

POINS, _entrant_.--On y va, on y va.

HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont  la porte. Serons-nous
bien gais?

POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc,  quel bon
tour vous a servi votre plaisanterie du garon de cave? qu'est-il sorti
de l, je vous prie?

HENRI.--Que je suis  prsent propre  toutes les farces qui aient
jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam,
jusqu' la naissance de celui que nous commenons  l'heure prsente de
minuit. (_Franois rentre avec du vin._) Quelle heure est-il, Franois?

FRANOIS.--On y va, monsieur, on y va.

HENRI.--Que ce drle-l possde moins de mots qu'un perroquet, et qu'il
soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne  monter et
descendre, et son loquence  la somme totale d'un cot. Je ne suis pas
encore du caractre de Percy, chaud peron[33] du Nord, lui qui vous tue
quelque six ou sept douzaines d'cossais  un djeuner, ensuite se lave
les mains, et dit  sa femme: Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai
besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tu
aujourd'hui?--Donnez  boire  mon cheval rouan mouchet, dit-il. Et
puis rpond une heure aprs: Environ quatorze, une bagatelle, une
bagatelle. Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce
damn paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, _Rivo[34]_, dit
l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges ctes, faites
entrer ce pain de suif.

[Note 33: _The Hot-spur of the North._ Il a bien fallu traduire ici le
nom d'Hotspur pour conserver un sens  la phrase.]

[Note 34: _Rivo_ tait,  ce qu'il parat, le cri des buveurs pour
s'exciter.]

(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)

POINS.--Sois le bienvenu, Jack; o as-tu donc t?

FALSTAFF.--Maldiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec;
oui, par ma foi, et _amen_! Donne-moi un verre d'Espagne,
garon.--Plutt que de continuer de mener cette vie-l, je vais me
mettre  remmailler des bas,  les raccommoder et aussi  les
ressemeler. Maldiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre
d'Espagne, drle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?

(Il boit.)

HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de
beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux douceurs
du soleil[35]? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pice.

FALSTAFF.--Misrable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a
que de la coquinerie  trouver dans un mauvais sujet: et malgr cela, un
poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelat. Infme
poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le
courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je
veux tre un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honntes gens
ayant chapp  la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait
vieux: Dieu veuille avoir piti de nous! Le monde est corrompu, je vous
dis. Oui, je voudrais tre tisserand[36], je saurais chanter des psaumes
et toutes sortes de chansons. Maldiction sur tous les poltrons, c'est
l que j'en reviens toujours.

[Note 35: _At the sweet tale of the sun._ Les premires ditions portent
_sun_. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase de cette
manire y ont substitu _son_, ce qui me parat infiniment moins clair,
bien qu'ils aient cherch  expliquer leur correction par les souvenirs
de l'histoire de Phaton. Ce second Titan (nom que Shakspeare donne
communment au soleil) est selon toute apparence le pain de beurre dont
la figure ronde et jaune, et peut-tre orne d'une empreinte de soleil,
explique parfaitement les plaisanteries du prince. On a donc suivi
l'ancien texte _sun_, au lieu de suivre celui qu'y ont substitu les
nouveaux diteurs.]

[Note 36: Les tisserands avaient l'habitude de chanter en travaillant.
On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs, connus pour
avoir la mme habitude.]

HENRI.--H, sac  laine, que marmottez-vous l entre vos dents?

FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton
royaume avec une pe de bois, et si je ne mne pas tous tes sujets
devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de
barbe au menton. Vous, prince de Galles?

HENRI.--Comment, vieille boule[37], de quoi s'agit-il donc?

[Note 37: _Whoreson, roundman_.]

FALSTAFF.--N'tes-vous pas un poltron? Rpondez-moi  cela, et Poins
aussi que voil.

POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te
poignarde.

FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutt que de
t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guines pour savoir
courir aussi bien que toi. Vous avez les paules assez droites, aussi ne
vous embarrassez-vous gure si on vous voit le dos: est-ce l ce que
vous appelez pauler vos amis? Que le diable emporte de pareils
pauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que
je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.

HENRI.--Misrable! tes lvres sont encore humides du dernier verre que
tu as aval.

FALSTAFF.--C'est tout un. Maldiction sur tous les poltrons, je ne dis
que cela.

HENRI.--De quoi s'agit-il donc?

FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris
ce matin mille guines.

HENRI.--O sont-elles, Jack, o sont-elles?

FALSTAFF.--O elles sont? reprises sur nous, voil ce qu'elles sont. Il
nous en est tomb une centaine sur le corps  nous quatre malheureux.

HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?

FALSTAFF.--Je veux tre un coquin si je n'ai pas ferraill  bras
raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un
miracle que j'en sois rchapp; j'ai reu huit coups d'pe au travers
de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est perc
d'outre en outre, mon pe hache comme une scie, _ecce signum_. Je n'ai
jamais mieux fait depuis que j'ai ge d'homme; cela n'a servi de rien.
Maldiction sur tous les poltrons!--Demandez-leur plutt. S'ils vous
disent plus ou moins que la vrit, ce sont des tratres, des enfants de
tnbres.

HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il pass?

GADSHILL.--Nous quatre sommes tombs sur une douzaine ou environ.

FALSTAFF.--Seize au moins, milord.

GADSHILL.--Et les avons garrotts.

PETO.--Non, non, ils n'ont pas t garrotts.

FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont t tous garrotts sans exception
d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hbreu.

GADSHILL.--Comme nous tions  partager, six ou sept nouveaux-venus nous
sont tombs sur le corps.

FALSTAFF.--Et alors ils ont dtach les autres qui sont venus encore.

HENRI.--Comment, est-ce que vous vous tes battus tous?

FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne
me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de
radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le
pauvre vieux Jack, je ne suis pas une crature  deux pieds.

POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tu quelques-uns.

FALSTAFF.--Oh! cette prire vient trop tard. J'en ai poivr deux; oui,
je suis sr d'en avoir bien pay deux, deux coquins en habits de
bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens,
crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille
manire de me mettre en garde? Je me tenais de l, et la pointe de mon
pe comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.

HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout  l'heure.

FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.

POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.

FALSTAFF.--Ces quatre-l se sont prsents de front, et ils fonaient
principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrass d'abord. Je vous
ai rassembl leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.

HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout  l'heure.

FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.

POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.

FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette pe, ou je suis un coquin.

HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore
davantage tout  l'heure.

FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?

HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.

FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'tre cout. Ces
neuf en bougran, comme je te le disais donc.

HENRI.--En voil dj deux de plus.

FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette faon....

POINS.--Ils se trouvrent alors des courtes-pointes[38].

[Note 38: FALSTAFF. _Their points being broken..._

POINS. _Down fell their hose_.

_Points_ signifie galement _pointe d'pe_ et _aiguillettes_. Ainsi le
sens littral de la plaisanterie est:

FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) tant brises...

POINS. Leurs chausses tombrent  terre.

Il a fallu trouver quelque jeu de mots  substituer  celui-l,
impossible  faire passer en franais.]

FALSTAFF.--Ils commencrent  reculer; mais je les suivis de prs et
vous les accostai corps  corps, et en un clin d'oeil, je fis le compte
 sept des onze.

HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!

FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de
Kendal[39] soient venus me prendre par derrire; ils ont fonc sur moi,
car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main.

[Note 39: _Kendal_ est une ville du comt de Westmoreland, o l'on
fabrique une grande quantit d'toffes pour vtements. Le vert de Kendal
tait la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, esprant
ainsi tre moins aperus  travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et
ses gens portrent du vert de Kendal tant qu'ils vcurent dans les
bois.]

HENRI.--Ces menteries sont comme le pre qui les engendre, aussi grosses
qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans
cervelle, tte  perruque, btard, sale et gras magasin de suif.

FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vrit n'est pas
la vrit?

HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingu que ces
hommes taient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne
pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu 
dire?

POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos
raisons.

FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou
toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous
donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes
que des mres de haies, on ne me ferait pas donner  un homme une raison
par force,  moi!

HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son pch sur la conscience.
Cet effront poltron, bon seulement  craser les lits,  reinter les
chevaux; cette norme montagne de chair...

FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure tique, peau d'anguille,
langue de boeuf sche, longue perche, morue sche: oh! que n'ai-je
assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de
tailleur, fourreau d'pe, tui d'arc, sonde de commis de barrire...

HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus
belle; et quand tu seras bien puis en basses comparaisons, laisse-moi
te dire seulement ces deux mots....

POINS.--coute bien, Jack.

HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre,
les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien 
prsent comment un rcit tout simple va vous confondre. Alors nous deux
que voil, sommes tombs sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous
avons,  votre barbe, enlev votre prise, et nous l'avons, qui plus est,
et nous sommes en tat de vous la faire voir dans la maison; et vous,
Falstaff, en criant misricorde, vous avez sauv votre bedaine, et
trs-lestement, et trs-adroitement, toujours courant, toujours hurlant,
aussi bien que je l'aie jamais entendu faire  un jeune taureau.--Ne
faut-il pas que tu sois un grand misrable, pour avoir taillad ton pe
exprs comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'tait en te
battant? Quel subterfuge, quel stratagme, quelle chappatoire peux-tu
trouver  prsent, pour te drober  ta honte visible et manifeste?

POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera
de l?

FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits.
Eh! voyons donc un peu, mes matres, ne vouliez-vous pas que j'allasse
tuer l'hritier prsomptif? tait-ce  moi  tenir tte  mon prince
lgitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule.
Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince lgitime[40].
L'instinct est une belle chose; j'ai t poltron par instinct: je n'en
aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi,
comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince lgitime. Mais
aprs tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez
l'argent. Htesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez
demain. Pour vous, gaillards, bons garons, bons enfants, coeurs d'or,
que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous soient
donns. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous une
comdie impromptu?

[Note 40: Opinion consacre dans plusieurs ballades.]

HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, _sauve qui peut_.

FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amiti pour moi.

(Entre l'htesse.)

L'HOTESSE.--Milord le prince.

HENRI.--Eh bien, milady l'htesse, qu'as-tu  me dire?

L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a  la porte un noble de la cour qui
demande  vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre pre.

HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et
renvoyez-le  ma mre[41].

[Note 41: La _royale_ valait 10 schellings; la _noble_, 6 schellings 8
deniers. _Royal_ et _real_ se prononant  peu prs de mme, Henri veut
qu'on ajoute au _noble_ ce qu'il faut pour en faire un _royal_ ou _real
man_ (un homme rel), et qu'on l'envoie  sa mre.]

FALSTAFF.--Quelle espce d'homme est-ce?

L'HOTESSE.--C'est un vieillard.

FALSTAFF.--Que fait la gravit d'un vieillard hors de son lit  minuit?
Irai-je lui donner sa rponse?

HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.

FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.

(Il sort.)

HENRI.--Oh ! mes braves, par Notre-Dame, vous vous tes bien battus;
et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous tes aussi des lions,
vous vous tes sauvs par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main
sur le prince lgitime. Oh! non, fi donc!

BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauv, moi, quand j'ai vu les autres se
sauver.

HENRI--Oh ! dites-moi  prsent, sans plaisanterie, comment se fait-il
que l'pe de Falstaff soit si brche?

PETO.--Pardieu, il l'a brche avec son poignard, et a dit que sur son
honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait
pas  vous persuader que cela s'tait fait dans le combat; et il nous a
engags  faire comme lui.

BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe
tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer
que c'tait du sang d'honntes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce
que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler
seulement de ses monstrueuses inventions.

HENRI.--Oh! misrable, tu drobas un verre de vin d'Espagne il y a
dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-l tu as
toujours rougi _ex tempore_. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et
cependant tu t'es sauv! Dis-moi quel tait ton instinct pour cela?

BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces mtores? apercevez-vous ces feux?

HENRI.--Oui.

BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?

HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.

BARDOLPH.--Rage et fureur, milord,  le bien prendre.

HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. (_Rentre Falstaff_.) Voil
notre maigre Jack qui revient; voil notre squelette dcharn. Eh bien,
ma douce crature rembourre de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu
ton genou?

FALSTAFF.--Mon genou?  ton ge, Henri, je n'avais pas la taille aussi
grosse que la serre d'un aigle. Je me serais gliss dans la bague d'un
alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les
chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de maudites
nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre
pre; il faut que vous vous rendiez  la cour ds le matin. Ce maudit
fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donn la bastonnade 
Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forc le diable de se jurer son
vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous?

POINS.--Oh! Glendower.

FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-mme et son gendre Mortimer, et le
vieux Northumberland, et cet cossais, le plus leste de tous les
cossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en
ligne perpendiculaire.

HENRI.--Celui qui en courant  toute bride tue un moineau au vol d'un
coup de pistolet.

FALSTAFF.--Prcisment, vous l'avez touch.

HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touch le moineau.

FALSTAFF.--Tenez, ce drle-l a du sang dans les veines, il ne se
sauvera pas.

HENRI.--Et quel autre drle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour
savoir bien courir?

FALSTAFF.-- cheval, coucou; mais  pied, il ne bougera jamais d'un seul
pas.

HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.

FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc l
aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus.
Worcester s'est sauv secrtement cette nuit. La barbe de ton pre a
blanchi de toutes ces nouvelles-l. On peut acheter des terres  prsent
 aussi bon march que du maquereau moisi.

HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffe
de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles[42],
comme les clous de fer  cheval, au cent.

[Note 42: _Maiden heaas_.]

FALSTAFF.--Par la messe! mon garon, tu dis vrai; il y a apparence que
le commerce ira bien pour nous de ce ct-l! Mais dis-moi donc, Hal,
n'as-tu pas horriblement peur?  toi qui es l'hritier prsomptif,
aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte
de ce dmon de Douglas, ce salptre de Percy, et ce satan de Glendower?
N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le sang?

HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton
instinct.

FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grond demain, quand tu te
prsenteras devant ton pre. Allons, par amiti pour moi, prpare une
rponse.

HENRI.--Voyons, mets-toi  la place de mon pre, et examine-moi sur les
particularits de ma vie.

FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trne, ce poignard
mon sceptre, et ce coussin ma couronne.

HENRI.--On prendrait ton trne pour un escabeau, ton sceptre d'or pour
un poignard de plomb, et ta prcieuse et riche couronne pour la triste
tonsure d'une tte chauve.

FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une tincelle de la
grce, tu vas tre mu.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que
cela me fasse paratre les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai
pleur; car il faut que je parle en homme transport de douleur, et je
veux le faire sur le ton du roi Cambyse.

HENRI.--Fort bien! Voil ma rvrence.

FALSTAFF.--Et voici mon discours.--cartez-vous, seigneurs.

L'HOTESSE.--Voil une excellente scne, en vrit!

FALSTAFF, _ l'htesse_.--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en
vain que coulent vos larmes.

L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce pre, comme il soutient bien son rle!

FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste pouse, car
les pleurs obstruent les cluses de ses yeux.

L'HOTESSE.--Oh!  merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces
canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.

FALSTAFF.--Paix l, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je
m'tonne non-seulement de la manire dont tu passes ton temps, mais
encore de la compagnie que tu frquentes; car bien que la camomille
pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foule aux pieds, cependant
la jeunesse est d'autant plus vite use que plus on la gaspille. Je te
crus mon fils en partie sur la parole de ta mre, et en partie d'aprs
ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux,
et ta sotte manire de laisser tomber la lvre infrieure, m'en sont une
bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voil le point. Pourquoi, tant
mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant soleil des
cieux[43] doit-il faire l'cole buissonnire, et aller se nourrir de
mres sauvages? Ce n'est pas l une question  faire. Un fils
d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voil la
question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler,
et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix;
cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se
lie: il en est de mme de la compagnie que tu frquentes. Car, Henri,
dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni
dans la joie, mais dans la colre; ni en paroles seulement, mais par mes
gmissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent
remarqu dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.

[Note 43: _The blessed sun of heaven._

Il y a probablement l un jeu de mots entre _sun_ (soleil) et _son_
(fils).]

HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre
Majest?

FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a
l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il
peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers
soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet
homme tait un dbauch, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la
vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connatre par le fruit,
comme le fruit par l'arbre, alors je le dclare hautement, il y a de la
vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi
 prsent, mchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?

HENRI.--Est-ce l parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rle
de mon pre.

FALSTAFF.--Quoi! me dpossder?--Si tu le fais la moiti aussi
gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matire, pends-moi
par les talons comme un lapin corch.

HENRI.--A la bonne heure: je me mets l.

FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.

HENRI.--Oh ! Henri, d'o venez-vous?

FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.

HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien graves.

FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en
ferai voir long pour un jeune prince.

HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lve
jamais les yeux sur moi; je te retire avec colre mes bonnes grces. Il
y a un dmon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme,
une espce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta socit de
ce magasin d'humeurs, de ce coffre  mangeaille, de cette crature
animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette norme tonne de vin
d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras[44] rti le
pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquit en
cheveux gris, de ce pre pendard, de cette vieille frivolit? A quoi
est-il bon?  goter le vin d'Espagne et  le boire. Que le voit-on
faire avec grce et propret? rien autre chose que couper un chapon et
le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rus?
en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnte? en
rien.

[Note 44: _Manningtree ox._ Manningtree, dans le comt d'Essex, est
clbre par la richesse de ses pturages. Il y avait,  ce qu'il parat,
des occasions o le boeuf de Manningtree jouait le rle de notre boeuf
gras.]

FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allt pas plus vite que je ne
peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?

HENRI.--Ce sclrat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce
vieux satan  barbe grise.

FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.

HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.

FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en
moi-mme, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je
l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf
votre rvrence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument.
Si le vin d'Espagne sucr est une offense, Dieu veuille avoir piti des
pcheurs! Si c'est un crime d'tre vieux et gai, je connais plus d'un
vieux cabaretier de damn. Si pour tre gras l'on est hassable, alors
les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'tre aimes. Non, mon bon
seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour
l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnte Jack Falstaff,
le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux
Jack Falstaff, ne le bannis point de la socit de ton Henri, non, ne le
bannis point de la socit de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack,
autant bannir le reste de l'univers.

HENRI.--Je le bannis; je le veux.

(On frappe. Sortent l'htesse, Franois et Bardolph.)

(Bardolph rentre en courant.)

BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shrif est  la porte avec la plus
monstrueuse garde...

FALSTAFF.--Va-t'en, drle!--Achevez la pice; j'ai bien des choses 
dire en faveur de ce Falstaff.

(L'htesse rentre prcipitamment.)

L'HOTESSE.--O Jsus! mon prince, mon prince!

FALSTAFF.--Allons, allons, le diable mont  cheval sur un chalumeau? De
quoi s'agit-il?

L'HOTESSE.--Le shrif et toute la garde sont  la porte; ils viennent
pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?

FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pice d'or pour
une fausse. Tu es foncirement fou, sans qu'il y paraisse.

HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.

FALSTAFF.--Je renie votre _major_[45].--Si vous voulez renier aussi le
shrif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu'un
autre homme  la charrette, la peste soit de mon ducation; et j'espre
bien aussi, au moyen de la corde, tre aussi vite trangl qu'un autre.

[Note 45: _I deny your major._

Jeu de mots entre _major_, majeur, et _mayor_, le principal officier de
toute corporation, dont le shrif n'est que le second.]

HENRI.--Va te cacher derrire la tapisserie.--Vous autres, montez
l-haut. A prsent, mes matres, un visage honnte et une bonne
conscience.

FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce
temps-l est pass: c'est pourquoi je vais me cacher.

(Tous sortent except Henri et Poins.)

HENRI.--Faites entrer le shrif. (_Entrent le shrif et un voiturier_.)
Eh bien, monsieur le shrif, que me voulez-vous?

LE SHRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur
publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans
cette maison.

HENRI.--Quels hommes?

LE SHRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme
gros et gras.

LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.

HENRI.--L'homme que vous dsignez, je vous assure, n'est point ici; car,
moi qui vous parle, je lui ai donn une commission  faire  l'heure
qu'il est. Mais, shrif, je te donne ma parole que d'ici  demain
l'heure du dner, je l'enverrai pour te rpondre,  toi ou  qui il
appartiendra, sur tout ce dont il pourra tre accus. Ainsi, permettez
que je vous prie  prsent de vous retirer.

LE SHRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voil deux honntes
gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.

HENRI.--Cela peut tre. S'il a vol ces hommes-l, il en sera
responsable. Ainsi, adieu.

LE SHRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.

HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?

LE SHRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut tre deux heures
du matin.

(Le shrif et le voiturier s'en vont.)

HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dme de Saint-Paul:
appelez-le.

POINS.--Falstaff!--Il dort profondment derrire la tapisserie et ronfle
comme un cheval.

HENRI.--coutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans
ses poches!--(_Poins fouille dans ses poches_.) Eh bien, qu'as-tu
trouv?

POINS.--Rien que des papiers, milord.

HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.

POINS.--Item, un chapon.                      2 sh.   2d.
        Item, sauce                                   0       4
        Item, vin d'Espagne.                          5       8
        Item, anchois et vin d'Espagne aprs souper   5       8
        Item, pain, un demi-penny                     0       1

HENRI.--O l'infme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse
quantit de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons
cela plus  loisir: laissons-le l dormir jusqu'au jour. J'irai  la
cour dans la matine.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et
j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant  ce gros
maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de
mille le tuera. Je ferai rendre l'argent vol avec usure.--Viens me
trouver de bonne heure dans la matine. Et sur ce, bonjour, Poins.

POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.

(Ils partent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                       ACTE TROISIME


SCNE I

A Bangor.--La maison de l'archidiacre.

_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.


MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont srs, et notre
dbut prsente les plus belles esprances.

HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que
nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Maldiction!
j'ai oubli la carte.

GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon
bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce
nom, son visage plit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.

HOTSPUR.--Et  vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le
nom d'Owen Glendower.

GLENDOWER.--Je ne peux l'en blmer: lors de ma naissance, le front du
firmament se remplit de figures enflammes et de signaux brlants, et 
l'instant o je vins au monde, les immenses fondements de la terre
tremblrent comme un poltron.

HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais n, la chatte de votre mre
et-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins
trembl dans ce moment-l.

GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.

HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de
vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons gure.

GLENDOWER.--Le ciel tait tout en feu, et la terre a trembl.

HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura trembl de voir le ciel en feu, et non
pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance
d'tranges ruptions; souvent la terre en travail est presse et
tourmente d'une sorte de colique cause par les vents dsordonns que
renferment ses entrailles. En s'efforant de sortir, ils secouent cette
vieille bonne dame de terre, et jettent  bas les clochers et les tours
couvertes de mousse. Sans doute qu' votre naissance notre grand'mre la
terre, souffrant de cette incommodit, se sera agite de douleur.

GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces
sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous rpter encore qu' ma
naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammes, que
les chvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux
ont pouvant les plaines de leurs tranges clameurs. Tous ces signes
m'ont annonc comme un tre extraordinaire, et tous les vnements de ma
vie dmontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires.
Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde
autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de
Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appel son lve, ou de m'avoir
enseign  lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me
suivre dans les pnibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans
la recherche de ses profonds secrets?

HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le
gallois.--Je vais dner.

MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.

GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abme.

HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le
puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?

GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin,  commander au diable.

HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre  faire honte au diable
en disant la vrit; dites la vrit, et vous ferez honte au diable[46].
Si vous avez le pouvoir de l'voquer, faites-le venir ici, et je jure
bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant
que vous vivrez, dites la vrit, et vous ferez honte au diable.

MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.

GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a lev une arme pour
m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoy des rives de la Wye et de
la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte[47], et battu
des orages.

[Note 46: _Tell truth and shame the devil._ Proverbe.]

[Note 47: _Have I sent him Bootless home, and weather beaten back Home
without boots!_

Jeu de mots entre _boot_, butin, et _boot_, botte.]

HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable
aura-t-il fait pour ne pas gagner la fivre?

GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en
sommes convenus, le partage de nos droits?

MORTIMER.--L'archidiacre a dj trac avec une parfaite galit les
limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn
jusqu'ici, au sud et  l'est, m'est assigne pour mon lot. Toute la
partie de l'ouest, et le pays de Galles au del des rives de la Severn
et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont  Owen
Glendower. Et  vous, cher cousin, tout le reste vers le nord,  partir
de la Trent. Dj nos trois traits de partage sont dresss. Aprs les
avoir mutuellement scells, opration qui peut tre termine ce soir,
demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons
ensemble pour aller rejoindre votre pre, et les troupes cossaises, au
rendez-vous qui nous est donn  Shrewsbury. Mon pre Glendower n'est
pas prt encore, et nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici 
quatorze jours.--(_A Glendower_.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le
temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre
voisinage.

GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames
viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur chapper
adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un dluge de
rpandu quand vos femmes et vous auriez  vous dire adieu.

HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici,
n'gale pas les vtres en tendue. Voyez comme cette rivire vient par
ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures,
une norme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit
coup en cet endroit. Les ondes claires et argentes de la Trent
couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera
plus dans ce profond dtour, pour me venir voler un si riche coin de
terre.

GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien.
Vous voyez que c'est l son cours.

MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur
moi de l'autre ct pour vous largir de mme, me retranchant sur ce
point l tout autant qu'elle vous te sur l'autre.

WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en cote fort cher,
couper ici la rivire; et en regagnant du ct du nord cette pointe de
terre, la faire ainsi couler tout droit et sans dtours.

HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne cotera pas cher.

GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.

HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?

GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.

HOTSPUR.--Qui me dira non?

GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.

HOTSPUR.--Tchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.

GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous;
car j'ai t lev  la cour d'Angleterre, et trs-jeune encore j'ai
arrang pour la harpe, et trs-agrablement, une quantit de chansons
anglaises, et j'ai su ajouter  la langue d'utiles ornements, mrite
qu'on n'a jamais remarqu en vous.

HOTSPUR.--Vraiment, je m'en flicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux
tre chat et crier miaou, que d'tre un de vos ouvriers en vers de
ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou
une roue mal graisse gratter son essieu; cela m'agacerait moins les
dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de posie: elles
ressemblent  l'allure force d'un poulain qu'on dresse.

GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.

HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse gure. J'en donnerai, quand on
voudra, trois fois autant  l'ami de qui j'aurai  me louer; mais en
fait de march, voil comme je suis, je chicanerais sur la neuvime
partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dresss? Partons-nous?

GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais
presser le rdacteur pendant ce temps, et vous, prparez vos femmes 
votre dpart.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle
aime passionnment son cher Mortimer!

(Il sort.)

MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon pre.

HOTSPUR.--Je ne peux m'en empcher. Il me met quelquefois en colre,
quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur
Merlin et de ses prophties, et d'un dragon, et d'un poisson sans
nageoires, d'un grillon aux ailes rognes, d'un corbeau dans la mue,
d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui
me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernire
il m'a tenu au moins neuf heures entires  faire l'numration des noms
des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: _Hom,_ et _fort bien,
continuez_; mais je n'en ai pas cout un mot. Oh! il est aussi ennuyeux
qu'un cheval reint, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison o il
fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin
bien loin, que de faire bonne chre dans quelque maison de plaisance que
ce ft de toute la chrtient, s'il fallait l'avoir l  me parler.

MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrmement instruit,
et qui possde de singuliers secrets; vaillant comme un lion,
merveilleusement affable, et aussi gnreux que les mines de l'Inde.
Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre
caractre, et il fait mme violence  sa nature pour flchir lorsque
vous contrariez ses ides; oui, je vous le proteste. Je vous garantis
qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui et pu le provoquer comme vous
avez fait, sans s'exposer au chtiment et au danger. Mais ne recommencez
pas souvent, je vous en supplie.

WORCESTER.--En vrit, milord, vous vous obstinez beaucoup trop  la
contradiction; depuis que vous tes arriv, vous en avez assez fait pour
pousser sa patience  bout. Il faut absolument, milord, que vous
appreniez  vous corriger de ce dfaut. Quelquefois il annonce de la
grandeur, du courage, du feu, et voil le plus grand loge qu'on en
puisse faire. Mais souvent il dcle une opinitret furieuse, un dfaut
d'ducation, un manque d'empire sur soi-mme, de l'orgueil, de la
hauteur, de la prsomption et du ddain; et le moindre de ces vices, ds
qu'un gentilhomme en est possd, lui fait perdre les coeurs; et laisse
derrire soi une souillure qui ternit l'clat de ses autres qualits, et
leur drobe les louanges qu'elles mritent.

HOTSPUR.--Fort bien, me voici  l'cole; Que vos bonnes manires vous
fassent prosprer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.

(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)

MORTIMER.--Voil ce qui me dpite et m'impatiente  mourir. Ma femme ne
sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.

GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se sparer de vous; elle
veut aussi se faire soldat et aller  la guerre.

MORTIMER.--Mon bon pre, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous
suivront de prs sous votre escorte.

(Glendower parle  sa fille en gallois, et elle lui rpond dans le mme
langage.)

GLENDOWER.--Elle se dsespre. C'est une petite crature entte et
volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.

(Lady Mortimer parle  son poux en gallois.)

MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces
yeux gonfls de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne
me retenait pas, je te rpondrais dans le mme langage, (_Lady Mortimer
parle_.) Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un
dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aime, de ne
pas perdre un instant jusqu' ce que j'aie appris ta langue; car dans ta
bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composs
chants par une belle reine, sous un berceau d't, avec les plus
ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth.

GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.

(Lady Mortimer parle encore.)

MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.

GLENDOWER.--Elle vous invite  vous coucher sur les joncs voluptueux, et
 reposer votre tte chrie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que
vous aimez, et fera rgner sur vos paupires le dieu du sommeil qui
charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la
veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui spare le
jour de la nuit, une heure avant que le cleste attelage commence 
l'orient sa course dore.

MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre
chanter. Pendant ce temps-l,  ce que je prsume, notre trait sera
rdig.

GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des
instruments volent dans les airs  mille lieues de vous, et cependant
ils vont  l'instant tre en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.

HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons,
vite, vite, que je puisse reposer ma tte sur tes genoux.

LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.

(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des
instruments.)

HOTSPUR.--Oh! je commence  m'apercevoir que le diable entend le
gallois; cela ne m'tonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il
est bon musicien!

LADY PERCY.--Vous devriez tre musicien des pieds  la tte, car vous
n'tes gouvern que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille,
mauvais sujet, et coutez cette lady chanter en gallois.

HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre _Lady_, ma chienne, hurler
en irlandais.

LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tte casse?

HOTSPUR.--Non.

LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille.

HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes.

LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise.

HOTSPUR.--Au lit de la Galloise?

LADY PERCY.--Que dis-tu l?

HOTSPUR.--Paix! Elle chante. (_Lady Mortimer chante une chanson
galloise._) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre
chanson.

LADY PERCY.--Non, par ma foi.

HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un
confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux
que Dieu me pardonne, et aussi sr qu'il fait jour; vos serments sont
d'une toffe si mince, si lgre! On dirait que vous n'tes jamais
sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es
une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par
ma foi et ces protestations de pain d'pice aux garnitures de
velours[48] et aux citadins endimanchs. Allons, chante.

[Note 48: _Velvet guards_. Les femmes des gros bourgeois de la Cit
portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de
velours.]

LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter.

HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou
siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copis, je veux partir
d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.

(Il sort.)

GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous tes aussi lent que
l'imptueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achve
de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu' les sceller, et
ensuite,  cheval sans dlai.

MORTIMER.--De tout mon coeur.

(Ils sortent.)


SCNE II

Londres.--Un appartement du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES _et des Lords. _


LE ROI.--Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles
et moi,  causer ensemble: mais ne vous loignez pas; dans un moment
nous aurons besoin de vous. (_Les lords sortent_.) Je ne sais pas si
Dieu, pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets
jugements, arrt qu'il ferait sortir de mon propre sang l'instrument de
sa vengeance et le chtiment qu'il me destine; mais tu me fais croire,
par la manire dont tu vis, que tu es spcialement marqu pour tre le
ministre de son ardente colre, et la verge dont il punira mes
garements. Autrement, rponds-moi, se ferait-il que des penchants si
drgls, des gots si abjects, une conduite si dplorable, si nulle, si
licencieuse, des passions si basses, de si misrables plaisirs, une
socit aussi grossire que celle dans laquelle tu es entr et comme
enracin, puissent s'associer  la noblesse de ton sang, et te paratre
dignes du coeur d'un prince?

HENRI.--Avec le bon plaisir de Votre Majest, je voudrais pouvoir me
justifier de toutes mes fautes aussi compltement que je suis certain de
me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a charg. Du moins,
laissez-moi vous demander en compensation de tant de rcits mensongers,
que l'oreille du pouvoir est force d'entendre de la bouche de ces
parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi
vous demander qu'une soumission sincre m'obtienne le pardon des
vritables irrgularits o s'est  tort laiss garer ma jeunesse.

LE ROI.--Dieu te pardonne!--Mais laisse-moi encore, Henri, m'tonner de
tes inclinations qui prennent un vol tout  fait oppos  celui de tes
anctres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c'est ton
jeune frre qui la remplit aujourd'hui; tu as alin de toi les coeurs
de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as
dtruit l'attente et les esprances que l'on avait fondes sur toi, et
il n'est pas d'homme qui, dans son me, ne prdise ta chute. Si j'avais
t aussi prodigue de ma prsence, que je me fusse si frquemment
prostitu aux regards des hommes, et us  si vil prix dans les socits
vulgaires, l'opinion publique qui m'a conduit au trne serait reste
fidle  celui qui en tait possesseur, et m'aurait laiss dans un exil
sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans clat.
Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que,
semblable  une comte, je n'excitasse l'admiration, que les pres ne
dissent  leurs enfants; _C'est lui_; d'autres demandaient: _O est-il?
lequel est Bolingbroke_? Et alors j'enlevais au ciel tous les hommages,
me parant d'une telle modestie que j'arrachais  tous les coeurs le
serment de fidlit,  toutes les bouches des cris et des acclamations,
en la prsence du roi couronn lui-mme. Ainsi j'ai conserv la
fracheur et la nouveaut de ma personne; comme une robe pontificale, ma
prsence a toujours excit l'admiration. Aussi l'apparition de ma
grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l'apparence d'une fte que sa
raret rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, courait de droite
et de gauche autour de mauvais bouffons, d'une bande d'esprits lgers
comme de la paille, promptement allums et promptement consums. Il
jouait ainsi la dignit, et compromettait la grandeur royale avec de
sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes,
livrant sa personne, au dtriment de sa renomme, en butte aux
railleries d'une troupe d'enfants moqueurs, et servant de plastron aux
quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en
socit avec le peuple des rues. Il s'tait vendu  la popularit, et
chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du
miel de sa prsence, et commena  changer en dgot le charme des
choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir
beaucoup trop. Aussi lorsqu'il avait l'occasion de se montrer, de mme
que le coucou au mois de juin, on l'entendait, on ne le regardait plus,
on le voyait avec des yeux qui, fatigus et blass par un spectacle
continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins
de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majest suprme
lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire
les paupires appesanties se baissaient  sa vue, fermes par le
sommeil, et lui prsentaient cet aspect nbuleux qu'offrent les peuples
 l'objet de leur inimiti; tant ils taient gorgs, rassasis,
surchargs de sa prsence! Et tu es, Henri, prcisment dans le mme
cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilge de ton rang
lev; tous les yeux sont las de ta prsence trop prodigue.... except
les miens, qui ont dsir de te voir encore, et se sentent malgr moi, 
ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse.

HENRI.--Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dornavant plus
semblable  moi-mme.

LE ROI.--Par l'univers, tel tu es en ce jour, tel tait Richard lorsque,
revenant de France, je dbarquai  Ravensburg, et tel que j'tais alors,
tel est aujourd'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon me,
Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l'ombre du
successeur au trne. Car, sans droit  la couronne, sans la moindre
apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers arms. Il
affronte la gueule menaante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux
annes que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers
de vieux lords et de vnrables prlats. Quel honneur immortel ne
s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les
rapides incursions, et la grande renomme dans les armes, enlvent 
tous les guerriers la premire place, et le titre suprme de premier
capitaine du sicle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ?
Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce hros encore
enfant, a battu le grand Douglas et fait chouer ses entreprises; il l'a
fait une fois prisonnier, lui a rendu la libert et s'en est fait un ami
pour emboucher aujourd'hui la trompe retentissante du dfi et branler
la paix et la sret de notre trne. Que dis-tu de cela? Percy,
Northumberland, monseigneur l'archevque d'York, Douglas, Mortimer,
s'unissent contre nous, et dj sont en armes.... Mais pourquoi
t'inform-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parl-je de mes
ennemis  toi qui es mon plus proche comme mon plus cher[49] ennemi?--Il
n'est pas impossible que, subjugu par la crainte, entran par la
bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mcontentements, tu ne
combattes bientt contre moi  la solde de Percy, rampant  ses pieds,
le saluant lorsqu'il fronce le sourcil, et pour montrer  quel point tu
es dgnr.

[Note 49: _Dearest_; c'est ici  la fois et le plus aim et celui qui
cote le plus cher.]

HENRI.--Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le
ciel pardonne  ceux qui m'ont fait perdre  ce point l'estime de Votre
Majest! C'est par la tte de Percy que je veux tout racheter; et  la
fin de quelque glorieuse journe, j'oserai vous dire que je suis votre
fils, lorsque je me prsenterai  vous, entirement couvert d'une
sanglante parure, et le visage cach sous un masque de sang. Ce sang une
fois lav, avec lui s'effacera ma honte, et ce jour sera le jour mme,
en quelque temps qu'il arrive, o ce jeune fils de la gloire et de la
renomme, ce vaillant Hotspur, ce chevalier lou de tous, et votre
Henri, auquel on ne songe pas, viendront  se mesurer ensemble. Les
honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes
efforts; plt au ciel qu'ils fussent en grand nombre, et sur ma tte
toutes mes hontes redoubles! Un temps viendra o je forcerai ce
jouvenceau du nord  changer ses glorieuses actions contre mes
indignits. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur; il amasse
pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si
rigoureux, qu'il faudra qu'il me cde tous ses honneurs jusqu'au
dernier; oui, jusqu'au plus lger des mrites qui auront honor sa vie,
ou j'en arracherai le compte de son coeur. Voil ce que je promets ici
sur le nom de Dieu; et, s'il permet que je l'excute, je conjure Votre
Majest que cet exploit serve  expier ma jeunesse et  gurir les
cruelles blessures de mon intemprance. Si je n'y parviens pas, la vie
en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois
avant de violer la moindre parcelle de ce serment.

LE ROI.--Dans ce serment est renferme la mort de cent mille rebelles.
Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef
(_Entre Blount_.) Qu'est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un
homme bien press.

BLOUNT.--Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer
d'cosse[50] fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se
sont joints le onze de ce mois  Shrewsbury. S'ils se tiennent
mutuellement toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus
puissant et le plus formidable qui ait jamais attaqu un tat.

[Note 50: Il n'y avait point de lord Mortimer d'cosse, mais un comte
des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer tait comte des Marches
d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.]

LE ROI.--Le comte de Westmoreland s'est mis en marche aujourd'hui: mon
fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date dj de
cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous
mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri,
vous marcherez par la province de Glocester, et,  ce compte, tout bien
calcul, toutes nos troupes doivent tre runies  Bridgenorth dans
douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: sparons
nous. La supriorit d'un ennemi se nourrit et profite du moindre dlai.


SCNE III

Une chambre dans la taverne de la _Tte-de-Sanglier_.

_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH.


FALSTAFF.--Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette
dernire affaire? Ne trouves-tu pas que je suis dchu, que je viens 
rien? Vois, la peau me pend de tous cts comme la robe de chambre d'une
vieille lady. Je suis fltri, rid, comme une vieille poire de
messire-jean. Allons, il faut faire pnitence et cela tout  l'heure,
pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientt je n'aurai
plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je
n'ai pas oubli comment est fait le dedans d'une glise, je veux tre
sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un brasseur.
Oui, le dedans d'une glise.--La compagnie, la mauvaise compagnie a fait
ma Perte.

BARDOLPH.--Sir Jean, vous tes si chagrin que vous ne pouvez vivre
longtemps.

FALSTAFF.--Eh! voil ce que c'est: allons, chante-moi quelque chanson
bien grasse, gaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut  un
galant homme; j'tais en vrit assez vertueux: je jurais peu, je ne
jouais pas aux ds plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en
mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure: je rendais
l'argent que j'empruntais..... oui, trois o quatre fois cela m'est
arriv; je vivais bien et j'tais bien rgl; et  prsent je vis sans
rgle et hors de toute mesure.

BARDOLPH.--Vraiment, vous tes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas
manquer d'tre hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable,
sir Jean.

FALSTAFF.--Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es
notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez;
tu es le chevalier de la lampe ardente.

BARDOLPH.--Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.

FALSTAFF.--Non, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens
font d'une tte de mort, ou d'un _mmento mori_. Je ne vois jamais ta
face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche
qui vivait dans la pourpre; car il est l dans sa robe qui brle, qui
brle; si tu tais en aucune faon adonn  la vertu, je jurerais par ta
figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout  fait abandonn,
et n'tait le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un
enfant de tnbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la
nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un _ignis
fatuus_, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est
plus bon  rien. Oh! tu es une illumination perptuelle, un ternel feu
de joie; tu m'as pargn plus de mille marcs en torches et en flambeaux
lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais
aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le
luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur picier de
l'Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j'entretiens le feu de ta
salamandre; daigne le ciel m'en rcompenser!

BARDOLPH.--Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le
ventre.

FALSTAFF.--Misricorde! Je serais bien sr d'avoir le feu aux
entrailles. (_Entre l'htesse_.) Eh bien, ma poule, ma chre
caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vid mes poches?

L'HOTESSE.--Comment, sir Jean!  quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que
vous croyez que j'ai des filous dans ma maison? j'ai cherch, je me suis
informe et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garons,
domestiques, les uns aprs les autres: jamais de la vie il ne s'est
encore perdu un poil dans ma maison.

FALSTAFF.--Vous mentez, l'htesse; car Bardolph y a t ras et y a
perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont
t vides; allez, allez. Vous tes une vraie femelle, allez.....

L'HOTESSE.--Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore jamais appele
ainsi chez moi.

FALSTAFF.--Allez, allez, je vous connais bien.

L'HOTESSE.--Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous
connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l'argent, sir Jean; et
aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui
vous ai achet une douzaine de chemises pour mettre  votre dos.

FALSTAFF.--De la toile  canevas, d'abominable toile  canevas; j'en ai
fait prsent  des boulangres, et elles en ont fait des tamis.

L'HOTESSE.--L, comme je suis une honnte femme, c'tait une toile de
Hollande  huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent
outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire; les boissons de
surplus, et, d'argent prt, vingt-quatre guines.

FALSTAFF.--En voil un qui a eu sa bonne part; qu'il vous paye.

L'HOTESSE.--Lui? Hlas! il est pauvre, il n'a rien.

FALSTAFF.--Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez-vous donc riche?
Il n'a qu' monnayer son nez ou ses joues.--Je ne payerai pas un denier.
Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre
de prendre mes aises dans mon auberge, sans tre expos  avoir mes
poches dvalises? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand-pre, qui
vaut quarante marcs.

L'HOTESSE.--Oh! Jsus! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais
combien de fois, que cette bague n'tait que du cuivre.

FALSTAFF.--Comment? Le prince est un drle et un cornifleur, que je
sanglerais comme un chien, s'il tait ici, et qu'il ost dire cela.
(_Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va  leur
rencontre, jouant du fifre sur son bton_.) Eh bien, mon garon? Est-ce
que le vent souffle par l, tout de bon? Faut-il que nous marchions
tous?

BARDOLPH.--Oui, deux  deux,  la faon de Newgate.

L'HOTESSE.--Milord, je vous en prie, coutez-moi.

HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari?
Je l'aime bien, c'est un brave homme.

L'HOTESSE.--Mon bon prince, coutez-moi.

FALSTAFF.--Je t'en prie, laisse-la et coute-moi.

HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, Jack?

FALSTAFF.--La nuit dernire je me suis endormi derrire la tapisserie,
et on m'a vid mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on
y vole dans les poches.

HENRI.--Qu'as-tu perdu, Jack?

FALSTAFF.--Tu m'en croiras si tu veux, Hal, j'ai perdu trois ou quatre
obligations de quarante guines chacune, et un cachet en bague de mon
grand-pre.

HENRI.--Quelque drogue, de la somme de huit pence.

L'HOTESSE.--C'est ce que je lui disais, milord, et j'ai ajout que
j'avais entendu Votre Grce le dire plus d'une fois. Et, milord, il
parle de vous comme un mal embouch qu'il est; il a dit qu'il vous
cinglerait de coups.

HENRI.--Comment? il n'a pas dit cela.

L'HOTESSE.--Je n'ai ni foi, ni vrit, et je ne suis pas femme s'il ne
l'a pas dit.

FALSTAFF.--Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit[51],
pas plus de vrit que dans un renard en peinture; et quant  ta qualit
de femme, Marianne la pucelle[52] serait auprs de toi propre  faire la
femme d'un alderman. Va, chose, va.

L'HOTESSE.--Quelle chose? dis, quelle chose?

FALSTAFF.--Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand
merci[53].

[Note 51: Un plat de pruneaux cuits tait le mets d'usage, et presque
l'enseigne d'un mauvais lieu.]

[Note 52: _Maid Marian_. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom
que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois
son amant, le comte d'Huntington qui, proscrit et poursuivi, s'y tait
rfugi, et y vcut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood.
_Maid Marian_ tait le personnage oblig d'une danse de bateleurs qui
s'excutait particulirement le 1er mai. Elle y tait reprsente par un
homme habill en femme; c'est sur cette circonstance que porte la
plaisanterie de Falstaff.]

[Note 53: _A thing to thank God on_.

_Une chose dont il faut remercier Dieu_, c'est--dire, selon nos
locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grce, sans qu'il en
cote rien; et aussi _une chose qui sert  remercier Dieu dessus_. La
plaisanterie ne se pouvait rendre qu' peu prs.]

L'HOTESSE.--Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand
merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d'un honnte
homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drle de m'appeler comme cela.

FALSTAFF.--Et toi, sauf la qualit de femme, tu es un animal brute de
dire autrement.

L'HOTESSE.--Dis donc, quel animal, drle, dis donc?

FALSTAFF.--Quel animal? Pardieu! une loutre.

HENRI.--Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?

FALSTAFF.--Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson, on ne sait
comment ni par o la prendre.

L'HOTESSE.--Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n'y
a pas un homme au monde qui ne sache bien par o me prendre, entends-tu,
drle?

HENRI.--Tu as raison, htesse, et c'est l une insigne calomnie.

L'HOTESSE.--Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l'autre
jour que vous lui deviez mille guines.

HENRI.--Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guines?

FALSTAFF.--Mille guines? Hal, un million. L'amiti vaut un million, et
tu me dois ton amiti.

L'HOTESSE.--Il a fait plus, monseigneur; il vous a trait de drle, et
il a dit qu'il vous cinglerait de coups.

FALSTAFF.--L'ai-je dit, Bardolph?

BARDOLPH.--En vrit, sir Jean, vous l'avez dit.

FALSTAFF.--Oui, s'il disait que ma bague tait de cuivre.

HENRI.--Je dis qu'elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole  prsent?

FALSTAFF.--Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur
de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le
rugissement du lionceau.

HENRI.--Et pourquoi pas comme le lion mme?

FALSTAFF.--C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion.
Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton
pre? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.

HENRI.--Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux!
Mais, maraud, il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour
la foi, la vrit, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de
boyaux. Accuser une honnte femme d'avoir vid tes poches! Mais toi,
fils de catin, impudent, boursoufl coquin, s'il y a autre chose dans
tes poches que des cartes de cabaret, des _memento_ de mauvais lieux, et
la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine;
et s'il te peut revenir autre chose  empocher que des injures, je suis
un misrable: et cependant, monsieur tiendra tte, il ne souffrira pas
qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte?

FALSTAFF.--coute, Hal, tu sais bien que dans l'tat d'innocence Adam a
failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce sicle
corrompu? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un
autre, par consquent plus de fragilit.--Enfin vous avouez donc que
vous avez retourn mes poches?

HENRI.--L'histoire le dit.

FALSTAFF.--Htesse, je te pardonne: va prparer le djeuner; aime ton
mari, veille sur tes domestiques, et chris tes htes; tu me trouveras
traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apais.--Allons,
paix!--Je t'en prie, dcampe. (_L'htesse sort_.) A prsent, Hal,
revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant,
qu'est-ce que cela est devenu?

HENRI.--Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon
ange. L'argent est rendu.

FALSTAFF.--Oh! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est
faire double travail.

HENRI.--Je suis bien avec mon pre, je puis faire tout ce que je veux.

FALSTAFF.--Vole-moi donc le trsor royal; c'est la premire chose 
faire, et sans te donner la peine de te laver les mains.

BARDOLPH.--Faites cela, milord.

HENRI.--Je t'ai procur  toi, Jack, une place dans l'infanterie.

FALSTAFF.--J'aurais mieux aim que ce ft dans la cavalerie.--O
trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait
absolument un bon voleur de vingt  vingt-deux ans: je suis diablement
dgarni de tout. Enfin, n'importe; Dieu soit lou, ces rebelles ne s'en
prennent qu'aux honntes gens; je les en estime et honore.

HENRI.--Bardolph!

BARDOLPH--Prince!

HENRI.--Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frre
Jean; celle-ci,  milord de Westmoreland. Allons, Poins,  cheval; car
nous avons encore, toi et moi, trente milles  faire avant dner. Jack,
viens me trouver demain au temple,  deux heures aprs dner: l tu
sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de
l'argent. La terre brle, Percy est au fate de sa gloire; il faut
qu'eux ou nous descendions de beaucoup.

(Sortent le prince, Poins et Bardolph.)

FALSTAFF.--Courtes paroles, braves gens.--Htesse, mon djeuner, allons.
Oh! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie!

(Il sort.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                       ACTE QUATRIME


SCNE I

Le camp des rebelles prs de Shrewsbury.

_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS.


HOTSPUR.--Trs-bien parl, mon noble cossais. Si la vrit dans ce
sicle poli n'tait pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de
Douglas qu'il n'est point de notre temps un guerrier dont le nom
parcoure aussi gnralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible
de flatter: je ddaigne le doucereux langage des courtisans; mais il
n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon
coeur et mon amiti. Oui, sommez-moi de ma parole, prouvez-moi, milord.

DOUGLAS.--Tu es roi de l'honneur.--Il n'est point sur la terre d'homme
si puissant que je ne sois prt  lui tenir tte.

HOTSPUR.--N'y manquez pas, tout sera au mieux.--(_Entre un messager_.)
Quelles lettres as-tu l?--(_A Douglas_.) Je ne sais que vous remercier.

LE MESSAGER.--Ces lettres viennent de votre pre.

HOTSPUR.--Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-mme?

LE MESSAGER.--Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.

HOTSPUR.--Morbleu! comment a-t-il le loisir d'tre malade, au moment de
se battre?--Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous
arrivent-elles?

LE MESSAGER.--Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.

WORCESTER.--Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit?

LE MESSAGER.--Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et
au moment o je l'ai quitt, ses mdecins craignaient beaucoup pour sa
vie.

WORCESTER.--J'aurais voulu voir nos affaires dans un tat sr et solide
avant que la maladie vnt le visiter. Jamais sa sant ne fut d'un plus
grand prix qu'aujourd'hui.

HOTSPUR.--Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie
attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour
nous, et mme pour notre camp.--Il me mande ici: Qu'une maladie
interne.... que ses amis ne peuvent tre rassembls sitt par la voie
des messages; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin 
d'autres mes que la sienne un secret si important et si dangereux.
Cependant il nous donne un conseil hardi: c'est qu'avec le petit nombre
de troupes que nous avons runies nous marchions en avant, afin de
sonder les dispositions de la fortune pour nous: car, crit-il, il
n'est plus temps de se dcourager, attendu que le roi est srement
instruit de tous nos desseins. Qu'en dites-vous?

WORCESTER.--La maladie de votre pre nous mutile tout  fait.

HOTSPUR.--C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins....
et cependant, tout bien examin, non. Le tort que nous fait son absence
nous parat plus considrable qu'il ne le sera en effet. Serait-il 
propos de risquer sur un coup de d la somme runie de toutes nos
forces? de placer une si riche fortune sur les chances prilleuses d'une
heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique
nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos esprances, le dernier
terme de nos ressources et de notre fortune.

DOUGLAS.--Il est certain que cela ne pourrait tre autrement, au lieu
qu' prsent il nous reste une sorte de survivance agrable sur
l'avenir. Nous pouvons dpenser hardiment dans l'esprance des
ressources futures; cela nous donne le point d'appui d'une retraite.

HOTSPUR.--Oui, un rendez-vous, un asile o nous rfugier, s'il arrive
que le diable et le malheur regardent de travers cette premire
fleur[54] de nos affaires.

[Note 54: _The maidenhead_.]

WORCESTER.--Cependant j'aurais voulu que votre pre pt se rendre ici.
La nature et l'apparence de notre entreprise ne souffrent point de
division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y
verront le dsaveu de notre conduite, et croiront que c'est sa prudence
et sa fidlit au roi qui ont retenu le comte et l'ont empch de se
joindre  nous. Et jugez combien une pareille ide peut changer le cours
d'une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n'ignorez
pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la
porte d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus
lgre ouverture par laquelle l'oeil de la raison pourrait nous pier.
Cette absence de votre pre ouvre le rideau qui dvoile aux ignorants un
genre de craintes auxquelles ils n'avaient pas song.

HOTSPUR.--Vous allez trop loin. Voici plutt comment je considrerais
son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, prsentant
notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre
qu'elle n'aurait pas si le comte tait avec nous; car lorsque, seuls et
sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir
tte  tout le royaume, on devra penser qu'avec son aide nous sommes en
tat de le bouleverser compltement.--Tout est bien encore; nous avons
tous nos membres sains et entiers.

DOUGLAS.--Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'entend point
prononcer en cosse un tel mot que le mot de crainte.

(Entre sir Richard Vernon.)

HOTSPUR.--Mon cousin Vernon? Vous tes le bienvenu, sur mon me!

VERNON.--Plt au ciel, milord, que mes nouvelles mritassent d'tre
aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort de sept mille
hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec lui.

HOTSPUR.--Je ne vois point de mal  cela. Qu'y a-t-il de plus?

VERNON.--De plus, j'ai appris que le roi en personne marche, ou se
dispose  marcher trs-promptement contre nous avec des prparatifs et
des forces redoutables.

HOTSPUR.--Il sera bien reu aussi. O est son fils, le prince de Galles,
cet tourdi au pied lger, et ses camarades qui ont jet de ct le
monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin?

VERNON.--Tous quips, tous en armes, tous plumes en l'air comme des
autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de
se baigner; tout brillants de leurs armures dores comme des images de
saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le
soleil au milieu de l't; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants
comme de jeunes taureaux. J'ai vu le jeune Henri, la visire leve, les
cuisses couvertes de ses cuissards, arm en vrai guerrier, s'lever de
la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant
avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour
manier et manger un fougueux Pgase, et charmer les hommes par la
noblesse de son quitation.

HOTSPUR.--Assez, assez; ces loges sont pis que le soleil de mars pour
donner la fivre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent pars pour le
sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants  la
vierge aux yeux enflamms qui prside  la guerre fumante. Mars vtu de
fer s'assira sur son autel, dans le sang jusqu'aux oreilles. Je suis
sur les charbons tant que je sais cette riche conqute si prs, et
encore pas  nous.--Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me
porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous
rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne
jamais nous sparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower
n'est-il arriv!

VERNON.--J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en traversant le
comt de Worcester, qu'il ne pouvait se rendre ici avec son corps de
troupes, comme il l'a promis, le quatorzime jour.

DOUGLAS.--Voil la plus fcheuse de toutes les nouvelles que j'aie
entendues.

WORCESTER.--Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur.

HOTSPUR.--A combien peut monter toute l'arme du roi?

VERNON.--A trente mille hommes.

HOTSPUR.--Fussent-ils quarante mille, sans mon pre et Glendower, les
troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journe.
Allons, htons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche:
mourons tous s'il le faut, et mourons gaiement.

DOUGLAS.--Ne parlez pas de mourir: je suis d'ici  six mois prserv de
toute crainte de la mort et de ses coups.


SCNE II.

Un grand chemin prs de Coventry.

_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH.


FALSTAFF.--Bardolph, va-t'en toujours devant  Coventry; emplis-moi une
bouteille de vin d'Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous
gagnerons Suttoncolfied ce soir.

BARDOLPH.--Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine?

FALSTAFF.--Va toujours, va toujours.

BARDOLPH.--Cette bouteille vaut un angelot.

FALSTAFF.--Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en
fait vingt, prends tout. Je suis l pour rpondre de la manire dont tu
auras battu monnaie. Ordonne  mon lieutenant Peto de me joindre  la
sortie de la ville.

BARDOLPH.--Je n'y manquerai pas, capitaine; adieu.

(Il sort.)

FALSTAFF.--Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n'tre
qu'un hareng sec. J'ai diablement abus de la presse du roi. J'ai pris,
en change de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guines. Je
ne presse que de bons bourgeois, des fils de propritaires; je
m'enquiers de tous les jeunes garons fiancs, de ceux qui ont dj eu
deux bans de publis; je me suis procur toute une partie de poltrons
aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de
tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim
ou un canard sauvage dj blesss. Je ne presse que de ces mangeurs de
rties beurres qui n'ont de coeur au ventre que pas plus gros qu'une
tte d'pingle; et ils ont rachet leur cong: de sorte qu' prsent
toute ma troupe consiste en porte-tendards, caporaux, lieutenants, gens
d'armes, misrables aussi dguenills qu'on nous reprsente Lazare sur
la toile quand des chiens gloutons lui lchaient ses plaies; d'autres
qui n'ont jamais servi; quelques-uns rforms comme incapables de
servir; des cadets de cadets, des garons de cabaret qui se sont sauvs
de chez leurs matres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres
d'un monde tranquille et d'une longue paix, cent fois plus piteusement
accoutrs qu'un vieux tendard dlabr. Voil les hommes que j'ai pour
remplacer ceux qui ont achet leur cong; si bien que l'on s'imaginerait
que j'ai l cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de
garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un cervel
que j'ai rencontr en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les
potences et de presser tous les cimetires; on n'a jamais vu de pareils
pouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voil ce qu'il y
a de bien sr. Par-dessus le march, ces gredins-l marchent les jambes
cartes, comme s'ils y avaient des fers; et en effet, j'ai tir la
plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans
toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux
serviettes bties ensemble et jetes sur les paules comme le pourpoint
d'un hraut, sans manches; et la chemise entire, pour dire la vrit, a
t vole  mon hte de Saint-Albans, ou  l'aubergiste au nez rouge de
Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientt du linge en
suffisance sur les haies.

(Entrent le prince Henri et Westmoreland.)

HENRI.--Eh bien, Jack le boursoufl? eh bien, mon gros matelas? Hol,
matelas de chair.

FALSTAFF.--Comment, c'est toi, Hal; c'est toi, drle de corps; que
diable fais-tu donc dans la province de Warwick?--Mon cher milord
Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais dj 
Shrewsbury.

WESTMORELAND.--Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse,
et vous aussi; mais mes troupes y sont dj arrives; je vous assure que
le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.

FALSTAFF.--Bah! n'ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu'un
chat qui veut voler de la crme.

HENRI.--Voler de la crme? je le crois, car  force d'en voler tu t'es
fait de beurre. Mais dis donc, Jack,  qui sont ces gens qui viennent
l-bas?

FALSTAFF.--A moi, Hal,  moi.

HENRI.--De ma vie je n'ai vu de si pitoyables coquins.

FALSTAFF.--Bah, bah! ils sont assez bons pour tre jets  bas. Chair 
poudre! chair  poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de
meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes
mortels.

WESTMORELAND.--Oui; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruellement
pauvres et dcharns, l'air par trop mendiants.

FALSTAFF.--Ma foi, quant  leur pauvret.... je ne sais pas o ils l'ont
prise; et pour leur maigreur.... je suis bien sr qu'ils n'ont pas pris
cela de moi.

HENRI.--Non, j'en ferais bien serment;  moins qu'on n'appelle maigreur
trois doigts de lard sur les ctes. Mais, mon garon, dpche-toi; Percy
est dj en campagne.

FALSTAFF.--Comment, est-ce que le roi est dj camp?

WESTMORELAND.--Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrts
trop longtemps.

FALSTAFF.--Eh bien! la fin d'une bataille, et le commencement d'un
repas, c'est ce qu'il faut  un soldat de mauvaise volont, et  un
convive de bon apptit.


SCNE III

Le camp des rebelles prs de Shrewsbury.

_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON.


HOTSPUR.--Nous lui livrerons combat ce soir.

WORCESTER.--Cela ne se peut pas.

DOUGLAS.--Alors vous lui abandonnez l'avantage?

VERNON.--Pas du tout.

HOTSPUR.--Comment pouvez-vous dire cela? N'attend-il pas un renfort?

VERNON.--Et nous aussi.

HOTSPUR.--Le sien est sr, et le ntre est douteux.

WORCESTER.--Cher cousin, coutez la prudence. N'attaquons pas ce soir.

VERNON.--Ne le faites pas, milord.

DOUGLAS.--Votre conseil n'est pas bon: c'est la peur et le dfaut de
coeur qui vous font parler.

VERNON.--Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai
aux dpens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de
marcher en avant, j'coute aussi peu les conseils de la lche peur que
vous, milord, ou quelque autre cossais qui soit au monde: on verra
demain dans la bataille qui de nous a peur.

DOUGLAS.--Oui, ou plutt ce soir.

VERNON.--Comme il vous plaira.

HOTSPUR.--Ce soir, dis-je.

VERNON.--Allons: cela n'est pas possible. Je suis trs-tonn que des
chefs aussi expriments que vous ne prvoient pas combien d'obstacles
nous forcent  retarder notre expdition. Ce dtachement de cavalerie de
mon cousin Vernon n'est pas encore arriv: celui de votre oncle
Worcester n'est arriv que d'aujourd'hui, et en ce moment toute leur
fiert, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompt et abattu par
l'excs de la fatigue, et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la
moiti de ce qu'il vaut ordinairement.

HOTSPUR.--La cavalerie de l'ennemi est aussi pour la plupart fatigue de
la route et tout abattue. La meilleure partie de la ntre est frache et
repose.

WORCESTER.--L'arme du roi est plus nombreuse que la ntre: au nom de
Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivs.

(Les trompettes sonnent un pourparler.)

(Entre sir Walter Blount.)

BLOUNT.--Je viens charg d'offres gracieuses de la part du roi, si vous
voulez m'entendre avec les gards ds  mon message.

HOTSPUR.--Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plt au ciel que vous
fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment
tendrement, et ceux-l mmes s'affligent de votre grand mrite et de
votre bonne renomme, voyant que vous n'tes pas des ntres et que vous
paraissez devant nous comme ennemi.

BLOUNT.--Et que le ciel me prserve d'tre autre chose, tant et si
longtemps que, sortis des bornes du devoir et des rgles de la fidlit,
vous marcherez rvolts contre la majest sacre de votre roi! Mais
faisons notre message.--Le roi m'envoie savoir la nature de vos griefs;
pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez
tmrairement les hostilits, donnant  son royaume soumis l'exemple
d'une criminelle audace. Si le roi a mconnu en quelque chose votre
mrite et vos services, qu'il confesse tre nombreux, il vous somme
d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront
satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et
pour ceux que vos suggestions ont gars.

HOTSPUR.--Le roi a bien de la bont: et nous savons de reste que le roi
sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut
payer. Mon pre, mon oncle et moi, nous lui avons donn cette couronne
qu'il porte. Sa suite n'tait pas en tout compose de vingt-six
personnes; pauvre en considration parmi les hommes, malheureux,
abaiss, il n'tait rien qu'un proscrit oubli, se glissant furtivement
dans sa patrie, lorsque mon pre l'accueillit sur le rivage et
l'entendit protester avec serment,  la face du ciel, qu'il ne revenait
que pour tre duc de Lancastre, pour rclamer la remise de son hritage,
et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence
et les expressions de l'attachement. Mon pre, touch de compassion et
par bont de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole.
Alors, ds que les lords et les barons du royaume surent que
Northumberland lui prtait son appui, grands et petits vinrent le
trouver tte nue et genou en terre; ils l'abordrent en foule dans les
bourgs, les cits, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se
plaaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs
dons, lui prtaient leurs serments, lui donnaient leurs hritiers, le
suivaient comme des pages attachs  ses pas, en troupes brillantes et
dores: et aussitt (tant la grandeur se connat promptement elle-mme!)
il fait un pas plus haut que le degr o il avait jur  mon pre de
s'arrter, lorsqu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages
striles de Ravenspurg; il prend sur lui de rformer certains dits,
certains dcrets  la vrit trop rigoureux et trop onreux  la
communaut; il crie contre les abus; il feint de gmir sur les maux de
sa patrie, et  la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice,
il gagne les coeurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus
loin: il fait sauter les ttes de tous les favoris que le roi absent
avait laisss pour le remplacer dans le royaume, tandis qu'il tait
occup en personne aux guerres d'Irlande.

BLOUNT.--Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela.

HOTSPUR.--Je viens au fait.--Peu de temps aprs, il dposa le roi, et
puis bientt il lui ta la vie; et immdiatement aprs chargea l'tat
d'impts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le
comte des Marches (qui, si chaque homme tait  sa place et dans ses
droits, serait son roi lgitime) demeurt prisonnier dans la province de
Galles, pour y tre oubli sans ranon. Il m'a disgraci, moi, au milieu
de mes heureuses victoires; il a cherch par ses artifices  me faire
tomber dans le pige; il a exclu mon oncle du conseil; il a congdi
avec fureur mon pre de sa cour; il a viol serment sur serment, commis
injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a
contraints de chercher notre sret dans la force de cette arme, et
aussi d'examiner un peu son titre que nous trouvons trop quivoque pour
durer longtemps.

BLOUNT.--Rendrai-je cette rponse au roi?

HOTSPUR.--Non pas de cette manire, sir Walter; nous allons nous
consulter pendant quelque temps. Retournez auprs du roi; qu'il engage
quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure,
mon oncle lui portera nos intentions: j'ai dit; adieu.

BLOUNT.--Je dsire que vous acceptiez les offres de sa clmence et de
son amiti.

HOTSPUR.--Il se peut que nous les acceptions.

BLOUNT.--Dieu veuille qu'il en soit ainsi.

(Ils sortent.)


SCNE IV

York.--Un appartement dans la maison de l'archevque.

_Entrent_ L'ARCHEVQUE D'YORK ET UN GENTILHOMME.


L'ARCHEVQUE D'YORK.--Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des
ailes pour porter rapidement cette lettre scelle de mon cachet au lord
Marchal, celle-ci  mon cousin Scroop, et toutes les autres aux
personnes auxquelles elles sont adresses. Si vous saviez combien leur
contenu est important, vous vous hteriez.

LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renferment.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--C'est assez probable. Demain, mon cher sir Michel,
est un jour o la fortune de dix mille hommes doit tre mise 
l'preuve; car demain, mon cher,  Shrewsbury, ainsi que j'en ai reu la
nouvelle certaine, le roi,  la tte d'une arme nombreuse et
promptement forme, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains,
sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps
de troupes tait le plus considrable, et aussi  cause de l'absence
d'Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui
vigoureux, et qui ne s'y est pas rendu, arrt par des prdictions, je
crains que l'arme de Percy ne soit trop faible pour soutenir dj un
combat avec le roi.

LE GENTILHOMME.--Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien  craindre.
Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Non, Mortimer n'y est pas.

LE GENTILHOMME.--Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy
et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles
gentilshommes.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Cela est vrai; mais de son ct le roi a rassembl
la plus belle lite de tout le royaume.--Le prince de Galles, le lord
Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et
beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et
distingus dans les armes.

LE GENTILHOMME.--Ne doutez pas, milord, qu'ils ne trouvent  qui parler.

L'ARCHEVQUE D'YORK.--Je l'espre, et cependant il est impossible de
n'avoir pas des craintes: et pour prvenir les plus grands malheurs, sir
Michel, faites diligence; car si lord Percy ne russit pas, le roi,
avant de licencier son arme, se propose de nous visiter.--Il a t
instruit de notre confdration, et la prudence veut qu'on prenne ses
mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi htez-vous. Il faut
que j'aille encore crire  d'autres amis.--Adieu, sir Michel.

(Ils sortent de diffrents cts.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                        ACTE CINQUIME


SCNE I

Le camp du roi prs de Shrewsbury.

_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE,
SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF.


LE ROI.--Comme le soleil commence  se montrer sanglant au-dessus de
cette montagne boise! Le jour plit en le voyant si troubl.

HENRI.--Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses
desseins, et par de sourds mugissements  travers les feuillages prdit
la tempte et un jour orageux.

LE ROI.--Qu'ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne parat
sombre aux vainqueurs. (_Entrent Worcester et Vernon_.) C'est vous,
milord Worcester? Il ne convient gure que nous nous rencontrions ici en
de pareils termes. Vous avez tromp notre confiance; vous nous avez
forcs de dpouiller les commodes vtements de la paix, pour froisser
d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, milord, cela
n'est pas bien. Que rpondez-vous? Voulez-vous dnouer le noeud froce
d'une guerre abhorre de tous, et rentrer dans cette sphre d'obissance
o vous brilliez d'un clat pur et naturel? Voulez-vous cesser de
ressembler  un mtore exhal dans les airs, prodige terrible et
prsage des calamits annonces aux temps  venir?

WORCESTER.--coutez-moi, mon souverain.--- Pour ce qui me regarde, je
serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie 
travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n'ai point
cherch le jour de cette rupture.

LE ROI.--Vous ne l'avez pas cherch? comment donc est-il arriv?

FALSTAFF.--La rvolte s'est rencontre sur son chemin, et voil comme il
l'a trouve.

HENRI.--Tais-toi, pudding; tais-toi.

WORCESTER.--Il a plu  Votre Majest de dtourner de moi et de toute
notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire
ressouvenir, milord, que nous fmes les premiers et les plus chers de
vos amis. Je brisai le bton de mon office pour vous, sous le rgne de
Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route
et vous baiser la main, dans un temps, o,  en juger par votre
situation et par l'opinion publique, vous n'tiez ni aussi puissant ni
aussi fortun que moi. C'est moi, mon frre et son fils, qui vous avons
ramen dans votre patrie, affrontant hardiment tous les prils de
l'vnement. Vous nous jurtes alors, et vous nous avez fait ce serment
 Doncaster, que vous ne mditiez aucun dessein contre l'tat; que vous
ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous taient rcemment
chus; la rsidence de Gaunt, le duch de Lancastre. Sur la foi de ce
serment, nous avons jur de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la
pluie de la fortune inonda votre tte, et le flot de la puissance se
prcipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par
l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par
les outrages que vous paraissiez avoir essuys, et enfin grce aux vents
contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre
d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a rput mort.--Tellement qu' la
faveur de cette nue d'heureux avantages, vous ftes bientt en
situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de
l'autorit souveraine; vous oublites le serment que vous nous aviez
fait  Doncaster. lev par nos soins, vous nous avez traits comme cet
oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre
nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a
acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir  votre
vue, dans la crainte de nous exposer  tre engloutis. Nous avons t
forcs, par l'intrt de notre sret,  fuir, d'une aile lgre, loin
de votre prsence, et  lever ces troupes, qui nous suivent, et  la
tte desquelles nous ne marchons contre vous qu'arms des motifs, que
vous nous avez vous-mme fournis par vos mauvais traitements, par une
conduite menaante, et par la violation de la foi et de tous les
serments que vous avez faits au dbut de votre entreprise.

LE ROI.--Oui, ce sont l les griefs que vous avez rdigs par articles,
que vous avez proclams aux croix des marchs, lus dans les glises,
pour parer le manteau de la rvolte de quelques belles couleurs, propres
 sduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui,
mcontents de leur misre, coutent la bouche bante et en remuant les
paules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais rvolte n'a
manqu de ces enluminures pour en revtir sa cause, ni de cette canaille
factieuse, affame de trouble et de ces dsordres o tout se mle et se
confond.

HENRI.--Plus d'une me dans nos deux armes payera cher cette rencontre,
si une fois elles en viennent aux mains. Dites  votre neveu que le
prince de Galles se joint  l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes
esprances, je ne crois pas (sauf cette dernire entreprise) qu'il
existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune
homme plus fier, plus entreprenant et plus intrpide, plus capable
d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant  moi, je l'avouerai
 ma honte, jusqu' prsent j'ai mal observ les lois de la chevalerie;
et j'entends dire qu'il pense ainsi de moi: cependant en prsence de Sa
Majest mon pre, je dclare consentir  ce qu'il prenne sur moi
l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il
est, et pour pargner le sang des deux cts, je veux tenter la fortune
avec lui dans un combat singulier.

LE ROI.--Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce
risque, malgr la foule des motifs qui s'y opposent.--Non, cher
Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux mme qui se
sont gars dans le parti de votre cousin; et s'ils veulent accepter
l'offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous tes,
redeviendrez mes amis, et je serai le vtre. Dites le ainsi  votre
cousin et rapportez-moi sa rponse et ses intentions.--Mais s'il
s'obstine  ne pas cder, le chtiment et une svre correction marchent
sur nos pas, et feront leur office.--Allez, ne nous fatiguez point en ce
moment d'une rponse. Voil quelles sont nos offres; que votre dcision
soit prudente.

(Sortent Worcester et Vernon.)

HENRI.--Elles ne seront pas acceptes, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur
ensemble se croiraient en tat de faire tte  l'univers entier arm
contre eux.

LE ROI.--Eh bien, que chaque chef aille  son poste: car sur leur
rponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause
est juste!

(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.)

FALSTAFF.--Hal, si dans la bataille tu me vois tomb par terre, enjambe
comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amiti.

HENRI.--Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette marque
d'amiti.--Allons, dis tes prires et bonsoir.

FALSTAFF.--Je voudrais que ce ft l'heure d'aller se mettre au lit, Hal,
et tout serait bien.

HENRI.--Quoi, ne dois-tu pas  Dieu une mort?

(Il sort.)

FALSTAFF.--Elle n'est pas due encore: je serais bien fch de la payer
avant le terme. Qu'ai-je besoin d'tre si press d'aller au-devant de
qui ne m'appelle pas? Allons, n'importe, c'est l'honneur qui me pousse
pour aller en avant.--Oui; fort bien, mais si l'honneur va en chemin me
pousser  terre, qu'en sera-t-il? L'honneur peut-il me remettre une
jambe? non. Un bras? non. M'ter la douleur d'une blessure? non.
L'honneur n'entend donc rien en chirurgie? non. Qu'est-ce que c'est que
l'honneur? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est
l'honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et  qui profite-t-il?
Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur
est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il
vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c'est que la mdisance ne le
souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d'honneur, l'honneur est
un pur cusson funbre: et ainsi finit mon catchisme.

(Il sort.)


SCNE II

Le camp de Hotspur.

_Entrent_ WORCESTER, VERNON.


WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache
les gnreuses offres du roi.

VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en ft instruit.

WORCESTER.--S'il les connat, nous sommes tous perdus. Il n'est pas
possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous
aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres
fautes l'occasion de nous punir de cette rvolte. Le soupon tiendra
cent yeux ouverts sur nous; car on se fie  la trahison comme au renard
qui a beau tre apprivois, caress, bien enferm, et qui conserve
toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre
maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les
interprter  mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'table,
d'autant plus prs de notre mort que nous serons mieux traits. Pour mon
neveu, on pourra peut-tre oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de
la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilge du nom qu'il a adopt;
cet peron brlant[55] conduit par une cervelle de livre et une humeur
capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tte, et sur celle de son
pre. Nous l'avons lev: s'il a de mauvaises qualits, c'est de nous
qu'il les a prises; et comme tant la source de tout, nous payerons pour
tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache pas,  quelque prix que ce
soit, les offres du roi.

[Note 55: _A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen_.]

VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre
cousin.

(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.)

HOTSPUR, _ ses officiers_.--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord
Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle?

WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille  l'heure mme.

DOUGLAS.--Envoyez-lui un dfi par le lord Westmoreland.

HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message.

DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur.

(Il sort.)

WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grce.

HOTSPUR.--L'auriez-vous demande? Dieu nous en prserve!

WORCESTER.--Je lui ai parl avec douceur de nos griefs, du serment qu'il
a viol, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui
manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le
chtiment de ce nom odieux.

(Rentre Douglas.)

DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un
audacieux dfi  la face du roi Henri. Westmoreland, qui tait en otage,
va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.

WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avanc devant le roi, et il vous a
dfi, mon neveu,  un combat singulier.

HOTSPUR.--Oh! plt  Dieu que la querelle repost sur nos deux ttes,
qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls  perdre le souffle
aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqu? y
entrait-il du mpris?

VERNON.--Non, sur mon me. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un dfi
avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frre appelle son frre 
jouter avec lui et  s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les
gards qu'on peut rendre  un homme; il a d'une voix gnreuse fait
clater vos mrites et parl de vos exploits comme le ferait une
chronique, vous levant toujours au-dessus de son loge, et ddaignant
l'loge compar  ce qui vous est d; et ce qui est digne d'un prince,
il a parl de lui-mme en rougissant; et il s'est reproch sa jeunesse
indolente, avec tant de grce, qu'il semblait exercer en ce moment le
double emploi d'enseigner et d'apprendre. L il s'est arrt. Mais qu'il
me soit permis d'annoncer  l'univers que, s'il survit aux dangers de
cette journe, l'Angleterre n'a jamais possd d'esprance si belle, si
mal reconnue  travers les tourderies de la jeunesse.

HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amourach de ses folies:
jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laiss en libert
faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la
nuit, je l'treindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera
sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! htons-nous.--Compagnons,
soldats, amis, reprsentez-vous par vous-mmes ce que vous avez  faire
aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour
enflammer votre courage, moi qui possde si peu le don de la parole.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous.

HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire  prsent.--Messieurs, la vie
est bien courte; si courte qu'elle soit, passe sans honneur elle serait
trop longue, dt-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours
en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour
marcher sur la tte des rois: si nous mourons, il est beau de mourir
quand des princes meurent avec nous! et quand  nos consciences, les
armes sont lgitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.--Prparez-vous, milord; le roi s'avance  grands pas.

HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne
suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de
son mieux. Moi, je tire ici une pe dont je veux teindre le fer dans le
meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour
prilleux. Maintenant, esprance! Percy! et marchons. Faites retentir
tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique
embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en
aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amiti.

(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.)


SCNE III

Une plaine prs de Shrewsbury.

_Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la bataille.
Ensuite paraissent_ DOUGLAS ET BLOUNT.


BLOUNT.--Quel est ton nom,  toi, qui croises ainsi mes pas dans la
mle? Quel honneur cherches-tu  remporter sur moi?

DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relche
attach  tes pas parce qu'on m'a dit que tu tais roi.

BLOUNT.--On t'a dit la vrit.

DOUGLAS.--Le lord Stafford a pay cher aujourd'hui ta ressemblance. Car
 ta place, roi Henri, il a pri par cette pe. Il t'en arrivera autant
si tu ne te rends pas mon prisonnier.

BLOUNT.--Je ne suis pas n de ceux qui se rendent, prsomptueux
cossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.

(Ils combattent. Blount est tu.)

(Entre Hotspur.)

HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu prs d'Holmedon, je
n'aurais jamais triomph d'un cossais.

DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est  nous. L gt le roi sans vie.

HOTSPUR.--O?

DOUGLAS.--Ici.

HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'tait
un brave chevalier: son nom tait Blount, compltement quip comme le
roi lui-mme.

DOUGLAS, _ Blount_.--Tu n'emmnes avec ton me qu'un imbcile, o
qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunt. Pourquoi
m'as-tu dit que tu tais le roi?

HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revtus de ses
habits.

DOUGLAS.--Eh bien, par mon pe! je tuerai tous ses habits; je ferai
main-basse sur toute sa garde-robe, pice  pice, jusqu' ce que je
rencontre le roi.

HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.

(Ils sortent.)

(Autres alarmes; Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Je savais bien  Londres comment chapper sans dbourser[56],
mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgr moi; on ne
tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la
caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez
de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas l une sottise.--Je
coule comme du plomb fondu, et je pse de mme. Dieu veuille me conduire
hors d'ici sans mes autres charges de plomb[57]; je n'ai pas besoin
qu'on ajoute un poids  celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres
diables en lieu o ils ont t poivrs; des trois cent cinquante, je
n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours 
demander l'aumne  la porte d'une ville.--Mais qui vient  moi?

[Note 56: _Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot
here. Shot_ signifie _coup de feu_, et _le compte de l'hte_. Il a fallu
s'carter du sens littral pour faire passer cette plaisanterie en
franais.]

[Note 57: _God keep lead out of me_. Jeu de mots sur _lead_, conduire,
et _lead_, plomb.]

(Entre le prince Henri.)

HENRI.--Quoi! tu restes l  rien faire ici? Prte-moi ton pe.
Plusieurs nobles sont l tendus roides et immobiles sous les pieds des
chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore venge.
Je t'en prie, prte-moi ton pe.

FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de
respirer.--Grgoire le Turc[58] n'a jamais accompli des faits d'armes
pareils  ceux que j'ai excuts aujourd'hui. J'ai donn  Percy son
compte. Il est en sret.

HENRI.--Trs en sret, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je
te prie, prte-moi ton pe.

FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas
mon pe: mais prends mon pistolet si tu veux.

HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son tui?

FALSTAFF.--Oui, Hal, il brle, il brle: voil de quoi mettre une ville
en feu[59].

[Note 58: Grgoire VII.]

[Note 59: _There's that will sack a city_. On n'a pu conserver le jeu de
mots.]

HENRI, _tirant une bouteille de vin d'Espagne_.--Comment, est-ce l le
temps de s'amuser  plaisanter?

(Il lui jette la bouteille  la tte et sort.)

FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans
mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gr sur
le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du
tout cet honneur grimaant que s'est acquis l sir Walter. Donnez-moi
une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur
vient sans qu'on y pense, et tout finit l.


SCNE IV

Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de
combattants qui entrent et sortent.

_Entrent_ LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.


LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord
Jean de Lancastre, allez avec lui.

LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu' ce que je perde aussi mon
sang.

HENRI.--Je supplie Votre Majest de continuer  tenir le champ de
bataille, de peur que votre retraite ne dcourage vos amis.

LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez
le prince  sa tente.

HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et
Dieu empche qu'une misrable gratignure chasse le prince de Galles
d'un pareil champ de bataille, o l'on foule aux pieds tant de nobles
baigns dans leur sang, et o les armes des rebelles triomphent dans le
carnage.

LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce
ct qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez.

(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)

HENRI.--Par le ciel! tu m'as tromp, Lancastre; je ne te croyais pas
dou d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frre; mais
 prsent tu m'es prcieux comme mon me.

LE ROI.--Je l'ai vu de son pe tenir Percy en respect, avec une vigueur
de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontre dans un si
jeune guerrier.

HENRI.--Oh! cet enfant-l nous donne du coeur  tous.

(Il sort.)

(Entre Douglas.)

DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les ttes de
l'hydre.--Je suis Douglas, fatal  tous ceux qui portent sur eux les
couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne
d'un roi?

LE ROI.--Le roi lui-mme; et afflig jusqu'au fond du coeur, Douglas, de
ce que tu as, jusqu' prsent, trouv tant de fois son ombre et non pas
lui-mme. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le champ
de bataille; mais puisque le hasard t'amne si heureusement  moi, nous
nous essayerons ensemble; songe  te dfendre.

DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaon, et cependant,
je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es  moi, sois-en sr, qui que
tu sois; et voici qui va te soumettre.

(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)

HENRI.--Lve ta tte, vil cossais, ou tu m'as l'air de ne la relever
jamais. Les mes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent
mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet
jamais que ce qu'il compte payer. (_Ils combattent. Douglas prend la
fuite_.) Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majest? Sir Nicolas
Gawsey a envoy demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre
Clifton sans dlai.

LE ROI.--Arrte et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime
que tu avais perdue: tu as montr que tu faisais quelque cas de ma vie,
en me tirant si loyalement de pril.

HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais
pu dire que j'aspirais  votre mort. S'il en et t ainsi, je pouvais
ne pas dtourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranch
votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du
monde, et il et sauv  votre fils la peine d'une perfidie.

LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas
Gawsey.

(Le roi sort.)

(Entre Hotspur.)

HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.

HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.

HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy.

HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-l. Je suis
le prince de Galles; et n'espre pas, Percy, partager plus longtemps
aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la mme
sphre; et une seule Angleterre ne peut subir  la fois le double rgne
de Henri Percy et du prince de Galles.

HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue
d'en finir d'un de nous deux; et plt au ciel que ton nom ft dans les
armes aussi grand que le mien!

HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous sparions. Tous ces
honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en
faire une guirlande pour ceindre mon front.

HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.

(Ils combattent.)

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas
ici un jeu d'enfant; je puis vous en rpondre.

(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il tait mort.
Douglas sort. Hotspur est bless et tombe.)

HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus
volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as
conquis sur moi: ils blessent ma pense plus douloureusement que ton
pe n'a bless, mon corps.--Mais aprs tout, la pense est esclave de
la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-mme, dont
l'empire s'tend sur l'univers, doit un jour s'arrter. Oh! Je pourrais
prdire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne
glaait dj ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussire, et une
pture pour....

(Il meurt.)

HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal
tissue, comme te voil resserre! Quand ce corps renfermait une me, un
royaume n'tait pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la
terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte
mort ne porte point en vie un aussi intrpide gentilhomme que toi.--Si
tu tais-encore sensible aux loges, je ne te montrerais pas une si
tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutile! Je me
saurai mme bon gr, en ta considration, de te rendre ces devoirs d'une
amiti gnreuse. Adieu, emporte avec toi ton loge dans les cieux: que
ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappele
dans ton pitaphe. (_Il aperoit Falstaff tendu par terre_.) Quoi,
c'est toi, mon vieux camarade! Cette norme masse de chair n'a-t-elle
donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais mme su
me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un
large vide, si j'tais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frapp
aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immol de beaucoup
plus chres[60] dans cette sanglante mle. Je veux te faire ouvrir
tantt: en attendant, reste ici dans le sang  ct du noble Percy.

[Note 60: _Death has not struck so fat a deer to day, though many
dearer_.

Jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_, cher. Il a fallu, pour le
conserver, substituer _chair_  _daim_.]

(Il sort.)

FALSTAFF, _se levant lentement_.--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir
aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain.
Sangbleu! il tait grand temps de contrefaire le mort, ou ce colrique
ferrailleur d'cossais m'aurait acquitt de tout, cot et impts.
Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui
est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui
n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce
moyen-l on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la vritable et
la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la
prudence; et c'est par cette portion prcieuse que j'ai sauv ma
vie.--Morbleu, je suis encore effray de ce salptre de Percy, tout mort
qu'il est.--Mais s'il n'tait aussi qu'une mort contrefait, et qu'il
allt se relever, j'aurais peur que ce ne ft une meilleure contrefaon
que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai
que je l'ai tu. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi?
Il n'y a que des yeux qui pussent me dmentir, et personne ne me
voit.... C'est pourquoi, mon ami (_il donne un coup d'pe  Percy_),
encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec
moi.

(Il charge Hotspur sur son dos.)

(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)

HENRI.--Allons, mon frre, tu as bravement trenn ton pe vierge
encore.

LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous l? Ne m'avez-vous pas dit
que ce gros corps tait mort?

HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et
sanglant sur la poussire.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui
se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos
yeux sans le tmoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.

FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais
si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (_Jetant le
corps de Percy  terre_.) Voil Percy: si votre pre veut me donner
quelque rcompense honorable,  la bonne heure: sinon, qu'il tue
lui-mme le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends  tre
fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.

HENRI.--Comment? C'est moi-mme qui ai tu Percy; et toi, je t'ai vu
mort.

FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonn au
mensonge.--Je conviens avec vous que j'tais par terre, et sans haleine,
et lui aussi. Mais nous nous sommes relevs tous deux au mme instant,
et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonne  l'horloge
de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire,  la bonne heure; sinon, le
pch en demeurera  la charge de ceux qui devraient rcompenser la
valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai port cette
blessure que vous lui voyez  la cuisse. Si l'homme tait encore en vie
et qu'il ost me dmentir, je lui ferais avaler un pied de mon pe.

LANCASTRE.--C'est bien l le conte le plus trange que j'aie jamais
entendu.

HENRI.--C'est que c'est bien, mon frre, le plus trange compagnon....
Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un
mensonge peut t'tre bon  quelque chose, je te promets de le dorer des
plus belles paroles que je puisse trouver. (_On sonne la retraite_.) Les
trompettes sonnent la retraite: la journe est  nous. Venez, mon frre:
allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis
sont morts, et lesquels survivent.

(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)

FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la rcompense; que
celui qui me rcompensera soit rcompens du ciel!--Si je deviens plus
grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin
d'Espagne, et je vivrai proprement et honntement comme un noble doit
vivre.

(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)


SCNE V

Une autre partie du champ de bataille.

_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE
PRINCE JEAN, WESTMORELAND _et d'autres, avec_ WORCESTER ET VERNON,
_prisonniers_.


LE ROI.--C'est ainsi que la rvolte trouve toujours son chtiment!
Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert  tous votre grce,
votre pardon, dans des termes pleins d'amiti? devais-tu tourner nos
offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait charg
ton neveu! trois chevaliers de notre arme que cette journe a vus
prir, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie  cette
heure, si, comme le dirait un chrtien, tu avais loyalement travaill 
rtablir entre nos armes une haute concorde.

WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sret m'a forc de le faire; et
je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je
puisse l'viter.

LE ROI.--Conduisez Worcester  la mort, et Vernon aussi. Quant aux
autres coupables, nous y rflchirons. (_Les gardes emmnent Worcester
et Vernon_.) Quel est l'tat du champ de bataille?

HENRI.--Quand l'illustre cossais, le lord Douglas, a vu que la fortune
du combat l'abandonnait entirement, le noble Percy mort et toutes ses
troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son arme, et,
tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracass, que ceux qui
le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure
Votre Majest de me permettre de disposer de lui.

LE ROI.--De tout mon coeur.

HENRI.--Ce sera donc vous, mon frre Jean de Lancastre, qui remplirez
cet honorable office de gnrosit. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui
la facult d'aller o il lui plaira, libre et sans ranon. Sa valeur,
qui s'est signale aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se
doivent encourager de si hauts faits, mme au sein de nos ennemis.

LE ROI.--Voici ce qui nous reste  faire.--C'est de diviser notre arme.
Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers
York avec la plus grande diligence, pour aller  la rencontre de
Northumberland et du prlat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons,
sont en armes, et dans une grande activit. Moi et vous, mon fils Henri,
nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et
le comte des Marches.--Encore une dfaite pareille  cette journe, et
la rbellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire
va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce
qui nous appartient.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***

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