The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome I, by 
Antoine Vincent Arnault

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Title: Souvenirs d'un sexagnaire, Tome I

Author: Antoine Vincent Arnault

Release Date: September 16, 2007 [EBook #22633]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE, TOME I ***




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SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE.

PAR A.V. ARNAULT, DE L'ACADMIE FRANAISE

TOME PREMIER.

Verum amo Verum volo diei PLAUTE, _Mostellaria_

PARIS.

LIBRAIRIE DUFEY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.




INTRODUCTION.

Des Mmoires en gnral, et de quelques Mmoires en particulier.--Du but
que je me suis propos en publiant _ces Souvenirs_.


Quel est le sens prcis de ce mot _Mmoires_? veut-il dire voil ce dont
je me souviens, ou voil ce dont il importe qu'on se souvienne?

Dans ce dernier sens, tous les ouvrages qui portent ce titre n'auraient
pas droit de le garder, et il y a eu pis que de la vanit aux auteurs 
le leur donner.

Pour me mettre  l'abri d'un pareil reproche, j'ai cru devoir intituler
ce livre _Souvenirs_: c'est au lecteur  juger si ce qui se trouve dans
ma mmoire mrite d'tre conserv dans la mmoire des autres.

Ce titre me semble plus prcis que _Mmoires_, et il rpond parfaitement
au mot _Rminiscences_, titre, que des Anglais ont donn  des ouvrages
de la nature de celui-ci.

Il est un rapport nanmoins, et cette petite discussion le dmontre,
sous lequel ces mots _Mmoires_ et _Souvenirs_ sont tout--fait
synonymes: c'est qu'ils annoncent que dans le livre en tte duquel ils
se trouvent l'auteur parlera beaucoup de lui ou de soi.

Parler de soi fut de tout temps une manie assez gnrale, et jamais elle
n'a t plus en vogue qu'aujourd'hui. On trafique aujourd'hui de tout et
mme de soi; et quand le soi physique ne peut plus servir de base 
spculations, on spcule sur le soi moral, et, se dbitant sous une
forme nouvelle, on donne sur soi des Mmoires qui ne sont pas toujours
de soi. Un des diteurs les plus accrdits des romans qui se publient
journellement sous le titre de _Mmoires_ disait, en achetant le
manuscrit d'un auteur qui avait travaill sur soi, et lui tmoignait
l'intention de revoir son travail: C'est moi que ce soin regarde;
laissez-moi faire, je vous arrangerai cela; je ferai pour vous comme
pour les autres; car, en fait de Mmoires, soit dit entre nous, _je ne
publie que ceux que je fais_.

En publiant ses Mmoires, fait-on toujours une chose utile  la socit?
La question serait superflue s'il s'agissait des Mmoires de Sully, de
ceux du cardinal de Retz, ou des _Commentaires_ de Csar, le plus ancien
livre connu qu'un auteur ait laiss sur lui-mme.

Qu'un des hommes ports par un gnie suprieur  la tte des affaires
publiques ou au commandement des armes entretienne la postrit de
l'art auquel il a d son importance ou sa gloire, de l'art de commander,
d'administrer ou de gouverner, il en a le droit: ce sont des secrets
qu'il lui rvle; un franc expos de ses principes, de ses hauts faits,
de ses fautes mme, ne peut offrir aux lecteurs que d'utiles leons, que
de nobles exemples.

Ainsi en est-il des crits dont certains moralistes se sont faits
l'objet. Saint Augustin et Jean-Jacques ont eu droit de parler d'eux, et
l'on ne lira pas sans profit les _Confessions_ mme du dernier, si on
sait les lire. Mais les utiles leons qui se mlent aux tranges carts
avous par Rousseau, qui ne s'en croit pas moins le _meilleur des
hommes_, se retrouvent-elles dans beaucoup de Mmoires?

Quel fruit peut-on retirer, par exemple, des _Mmoires du comte de
Gramont_, Mmoires rdigs par Hamilton, sur des notes fournies par son
beau-frre? Que vous apprennent-ils, sinon que leur hros n'avait pas, 
beaucoup prs, dans le coeur, la dlicatesse que son interprte avait
dans l'esprit, et que telle est la diffrence des moeurs de notre sicle
 celles du sien, qu'aujourd'hui un bourgeois se croirait diffam s'il
tait accus des espigleries dont se glorifie ce seigneur?

Modle d'lgance et de grces quant  la forme, et monument de
dissolution quant au fond, ces Mmoires sont nanmoins de la morale la
plus innocente, compars  certains Mmoires publis tout rcemment.

Qu'est-ce, en dfinitive, que les _Mmoires du comte de Tilly_? Un
recueil de faits plus scandaleux les uns que les autres. La corruption
a-t-elle jamais inspir de projets plus pernicieux, la perversit de
combinaisons plus atroces? En vain leur dtestable auteur affecte-t-il
de blmer ce dont il s'accuse; on sent qu'il y a plus d'orgueil que de
repentir dans ses aveux, et qu'il prend la sclratesse pour du gnie.
L'hommage qu'il semble rendre  la morale ne saurait compenser le
dommage qu'il lui porte par ses confessions mmes. Son livre est
lmentaire en matire de crime. Nulle part on n'a dvelopp avec plus
d'impudence de plus odieuses thories. Voil un livre vraiment mauvais,
un livre o l'on n'apprend rien que le mal; c'est un procs-verbal
d'atrocits, en trois volumes.

C'en est un de sottes fredaines, que les Mmoires de ces femmes qui,
publiant dans leur confession-gnrale la confession de tout le monde,
avouent avoir fait une sottise avec mille et un complices, ce qui fait
mille et une sottises pour le compte de l'hrone. Elles croient, en
publiant ces faits, n'avoir dit de mal de personne: ne mdisent-elles
donc pas des gens dont elles disent du bien, par cela mme qu'elles en
parlent? En se dshabillant, ne dshabillent-elles pas aussi les autres?
Henriette Wilson, pour la nommer, Henriette Wilson en dvergondage,
comme le comte de Tilly en dpravation, ne rivalise-t-elle pas avec les
romanciers les plus honts? L'un et l'autre se vantent d'avoir effectu
ce qui avant eux n'avait t rv que par des cerveaux en dlire.
Quelque plaisir que de pareils Mmoires puissent donner aux gens qu'ils
n'instruisent pas, ne serait-il pas  souhaiter que ces deux rudimens du
vice n'eussent pas vu le jour?

Que pensez-vous donc des _Mmoires de Vidocq_? me dira-t-on. Si les
moeurs dpeintes dans les aveux ingnus de la _femme libre_ vous
rpugnent, quels sentimens celles que vous dvoilent les confidences
d'un forat libr ne soulvent-elles pas en vous?

Pas un sentiment qui ne me soit pnible, mais pas un sentiment qui soit
dangereux; bien plus, pas un sentiment qui ne soit utile.

Ce n'est pas sans profit pour la socit que le moins honnte de ses
membres lira cette confession qui lui dnonce des mystres qu'autrement
il n'et pu connatre qu'en s'y faisant affilier, ce procs-verbal d'une
autopsie qui lui montre  dcouvert les parties les plus ignobles du
corps social dans l'tat de putrfaction o le vice les a rduites. Le
vice l est si peu aimable, il est accompagn, dans ses succs mme, de
tant de tortures, ses invitables consquences sont si pouvantables,
qu'il n'y a pas  craindre que les aveux de ce pcheur repentant
pervertissent personne. Je les crois, au contraire, de nature 
convertir plusieurs; je crois de plus qu'ils offrent au lgislateur plus
d'une leon de haute morale: une courte analyse suffit pour le prouver.

Le hros de cette histoire tait incontestablement un mauvais sujet; ses
penchans le faisaient tel; mais il n'tait que cela: la justice des
hommes a pens en faire un sclrat. Il n'tait dtenu que pour un de
ces dlits qui ne sont passibles que de peines correctionnelles, quand,
sur une accusation calomnieuse,  laquelle certaines circonstances
donnaient un caractre de vraisemblance, il fut condamn  une peine
infamante, les travaux forcs.

Trait ds lors comme les sclrats auxquels il est enchan, que
d'efforts ne lui faut-il pas faire pour ne pas devenir semblable  eux?
Il ne peut recouvrer sa libert qu'en se faisant aider par eux, et ne
peut se faire aider par eux sans contracter l'engagement tacite de les
aider dans leurs plus excrables projets.

Dans quelle affreuse dpendance cette ncessit ne le jette-t-elle pas!
C'est pour vivre en honnte homme qu'il s'est chapp; c'est pour
reprendre leur vie de sclrats que ceux-ci s'chappent. Plac, par son
vasion, entre les atroces exigences de ces suppts du crime et
l'impitoyable surveillance des suppts de la justice, que de peines il
lui faut prendre pour se sauver des uns et des autres! Sa vie se consume
entre ces deux terreurs; et, malgr la probit avec laquelle il exerce
successivement plusieurs mtiers, il n'a vritablement que l'existence
d'un brigand, parce qu'un jugement injuste, mais irrvocable, lui a
imprim le sceau de la rprobation.

Il me semble que ce tableau des misres o Vidocq a t entran par son
inconduite, loin de rien offrir d'immoral, doit provoquer aux rflexions
les plus salutaires des hommes dont les principes ne seraient pas encore
dtermins.

De plus, ces Mmoires donnent sur le rgime des prisons et des bagnes
des renseignemens de la plus haute importance. On n'y verra pas sans
trembler  quel degr les surveillans de ces infmes ateliers poussent
l'insouciance. Occups uniquement de deux intrts, tout ce qui ne tend
pas  favoriser l'vasion de leurs prisonniers, ou  augmenter les
odieux profits qu'ils font sur ces misrables, n'est pour eux qu'un
objet d'indiffrence; ce que font les forats dans leur chane, pourvu
qu'ils ne les brisent pas, ne leur importe en rien. Aussi, loin d'tre
des maisons de correction ou d'amendement, ces maisons ne sont-elles que
des coles normales en matire de crime, coles de perfectionnement o,
pour la plupart, les pervers qu'on y plonge achvent de se dpraver.

Quand on lit les _Mmoires de Vidocq_, on serait tent de croire qu'il y
a aux bagnes une classe de gens plus atroce que les condamns qu'on y
retient, que les rprouvs qui y vivent; ceux qui en vivent.

Un criminaliste trouvera dans ces Mmoires plus d'un sujet de grave
mditation: loin d'en croire la publication dangereuse, je la tiens donc
pour utile, pour salutaire mme.

Mais en est-il ainsi des Mmoires dont j'ai parl antrieurement? Est-il
certain qu'ils convertiront tous les vicieux et ne corrompront aucun des
innocens qui les liront? Caricature du _Don Juan_ de Molire, _le Comte
de Tilly_ n'a voulu, en publiant ses _Mmoires_, que se faire
lgislateur, ou tout au moins professeur en matire de _rouerie_. Comme
son modle, il est mort dans l'impnitence finale; point de pardon pour
lui.

Moins odieuse, mais non moins vicieuse, la Phryn moderne a quelque
analogie avec la Madeleine, mais non pas avec la Madeleine pnitente:
elle est moins tourmente du regret d'avoir commis tant de pchs que du
regret de n'en pouvoir plus commettre, foute de complices; anathme
aussi  son livre, mais indulgence pour celui de Vidocq. Les regrets de
la Madeleine m'difient peu; mais je ne suis pas moins sensible que Dieu
aux remords du bon larron.

En gnral, les Mmoires dont on se fait l'objet sont plutt un sujet de
vaine curiosit que d'utile instruction pour le public, parce qu'il est
rare qu'ils soient crits de bonne foi, et que l'auteur ait l'importance
qu'il s'attribue.

Mais lorsque l'histoire de l'historien se trouve lie  celle d'un homme
qui, par sa position et par son caractre, a jou un grand rle dans le
monde, d'un homme qui, tel que Frdric, Voltaire ou Napolon, a exerc
sur les destines humaines une influence qui se perptue aprs sa mort,
c'est chose diffrente. Recommandable par l'objet, sinon par l'crivain,
ces Mmoires-l mritent d'occuper l'attention de quiconque tient  ne
prononcer sur les grands hommes qu'en connaissance de cause, qu'aprs
avoir recueilli toutes les dpositions et lu toutes les pices relatives
au procs qui s'instruit  l'occasion de leur apothose, qu'aprs avoir
entendu l'avocat du diable comme celui du saint.

Cela explique l'intrt qu'ont excit tous les Mmoires relatifs 
Napolon, et particulirement ceux de M. le duc de Rovigo, de M. de
Bourrienne et de M. Constant; l'un ministre, l'autre secrtaire, et le
dernier valet de chambre de cet homme prodigieux.

Ces crivains ont vcu tous les trois dans l'intimit du grand homme,
mais chacun d'eux lui porte des sentimens diffrens: le duc de Rovigo
l'admire; M. de Bourrienne l'abhorre; M. Constant l'adore. Que de
renseignemens curieux ne doivent pas renfermer des crits dicts par des
intrts si divers  des hommes qui ont vu le mme homme de si prs, et
l'ont envisag sous des rapports si dissemblables!

crits sans art, mais non pas sans talent, crits avec la pointe d'une
pe, les Mmoires du ministre de Napolon sont une histoire complte de
la vie politique et prive de ce prince, depuis sa campagne d'gypte
jusqu' son dpart pour Sainte-Hlne. Il est difficile, en les lisant,
de ne pas partager le sentiment qui rgne dans ce livre, parce que ce
sentiment y est continuellement justifi par l'exposition des principes
qui dirigrent Napolon, et par les intentions qui l'ont jet dans
celles mme des entreprises que la fortune s'est plue  rprouver, parce
qu'il y est dmontr que ces projets, qu'on attribuait  une ambition
insatiable, n'taient vritablement que la consquence des positions
prilleuses o la politique anglaise avait l'art de replacer son
irrconciliable ennemi  l'instant mme o il venait d'y chapper, et
que c'est toujours  son corps dfendant qu'il a repris les armes que
les coalitions n'ont jamais poses que pour se mnager le temps de se
refaire de leurs fatigues, de runir de nouvelles ressources, de rparer
leurs dfaites et de tenter de nouveau la fortune dont ils espraient
lasser la rigueur.

Ces observations sont applicables aux causes qui amenrent les deux
guerres avec l'Autriche, et la guerre avec la Prusse ainsi que
l'occupation de l'Espagne, et l'expdition de Russie, dans lesquelles
Napolon fut engag presque malgr lui.

Les _Mmoires du duc de Rovigo_ ne sont peut-tre pas exempts d'erreurs;
mais ils sont certes exempts de mensonge. On est d'autant plus fond 
le croire que les plus graves rclamations qu'ils ont excites portent
moins sur des faits controuvs que sur des faits avrs. La vrit n'est
pas toujours bonne  dire.

La vracit domine dans ces Mmoires, tout empreints qu'ils sont de la
plus vive reconnaissance. On n'en peut pas dire autant de ceux de M. de
Bourrienne: c'est sous la dicte de l'envie et de la haine que ceux-l
sont crits; ces passions s'y manifestent ds les premiers chapitres. En
retraant, non sans complaisance, les dtails d'une liaison qui a pris
naissance au collge, M. de Bourrienne a grand soin de prsenter les
faits de manire  ce qu'on en conclue qu'elle tait tout au profit du
jeune Corse qui, sous le rapport de l'esprit et sous celui du coeur,
tait bien loin, si l'on en croit son intime ami, d'apporter dans ce
commerce des avantages gaux  ceux qu'il en retirait. On y voit que M.
Bonaparte russissait  peine dans quelques facults, tandis que M.
Bourrienne, gnie universel, accaparait tous les prix et fatiguait, par
la multitude de ses succs, _la main qui distribuait les couronnes_. 
en juger par ces renseignemens, un lecteur qui ne connatrait pas les
faits ultrieurs, et  qui on annoncerait qu'un de ces deux coliers a
t le premier homme du sicle, s'imaginerait-il que ce ne soit pas M.
de Bourrienne?

Il parat pourtant que M. Bonaparte, ou de Buonaparte, n'tait pas
infrieur en tout  son brillant condisciple. D'aprs un programme des
exercices publics qui terminrent, en 1782, l'anne scolaire  l'cole
de Brienne[1], programme que j'ai sous les yeux, le jeune Corse aurait
concouru pour le prix dans quatre facults diffrentes, l'histoire, la
gographie, la gomtrie, et, ce qu'il y a de plus singulier, la danse,
art dans lequel toutefois M. de Bourrienne excellait aussi, puisqu'il
est inscrit sur cette honorable liste parmi les danseurs qui figurrent
dans la _Monaco_, ou dans le ballet qui a d clore la solennit.

Les mmes sentimens se reproduisent dans le tableau que M. Bourrienne
fait de ses relations avec son ancien camarade qu'il retrouve dans le
monde en 1792; il ne nous laisse pas ignorer que, plus riche alors, ou,
disons mieux, moins pauvre que son intime ami, il payait quelquefois
pour deux; il ne nous laisse pas ignorer non plus que cet intime ami se
trouva si dnu de ressources aprs le 10 aot, qu'il fut oblig
d'emprunter sur sa montre chez M. Fauvelet, frre de M. Bourrienne,
homme obligeant, qui avanait de l'argent sur nantissement aux migrans,
et que M. Bonaparte a l'indignit d'appeler _marchand de meubles_, quand
il n'tait que prteur sur gages.

Entr dans la diplomatie  cette poque, M. de Bourrienne se trouvait
dans une position plus heureuse que son camarade le lieutenant
d'artillerie. La fortune les classait, sans contredit alors, en raison
de leur mrite; il faut voir avec quelle complaisance il le fait sentir.
Mais ce bel ordre ne se maintint pas long-temps. Aprs le sige de
Toulon, il fut interverti. Devenu capitaine, le lieutenant, franchissant
 pas de gant les grades intermdiaires, fut fait gnral, et le
secrtaire de lgation, inscrit sur la liste des migrs, se vit arrt
ds le premier pas dans la carrire ouverte  sa vaste capacit. Cette
injustice du sort altra sensiblement l'humeur de M. de Bourrienne, et
aussi sa tendresse pour son intime ami, qui pourtant n'en pouvait mais.

Cependant cet intime ami avait t nomm au commandement de l'arme
d'Italie; la prosprit ne l'enivra pas. L'empressement et l'obstination
qu'il mit  appeler prs de lui son ancien camarade, dont il obtint ou
plutt dont il exigea la radiation, est remarquable; on y reconnat
toute la chaleur d'une affection de jeunesse.

Il s'en faut de beaucoup qu'elle se retrouve dans le sentiment avec
lequel l'migr radi rend compte de ce fait. On croirait,  la manire
dont il en parle, que c'est contre son gr qu'il recouvra une patrie par
les soins du condisciple qui l'associait  sa haute fortune en
l'admettant dans son cabinet.

L'histoire de ce cabinet, o le secrtaire entra dans de pareilles
dispositions, n'est pas crite avec une grande bienveillance, comme on
se l'imagine. Est-elle crite avec fidlit? il est permis d'en douter.
Les erreurs qu'elle contient en donnent le droit[2]. On est fond 
croire que celui qui se trompe sur ce que tout le monde sait, peut
tromper tout le monde sur ce qu'il dit n'tre su que de lui; on est
fond  croire qu'ayant  expliquer son expulsion du cabinet consulaire,
o tant de motifs semblaient devoir le maintenir  jamais, il n'a d
ngliger aucune occasion de noircir la rputation de Napolon, chaque
imputation dont il charge la mmoire de celui-ci lui paraissant une
justification de la sienne: la justesse de cette conjecture n'est, au
reste, que trop videmment dmontre par les deux volumes de rfutations
dont les _Mmoires de M. de Bourrienne_ ont t l'objet[3].

Un ami de la gloire de Napolon ne doit donc pas trop se fcher de la
publication des _Mmoires de M. de Bourrienne_. La discussion qu'ils ont
provoque a fait jaillir la vrit dans tout son clat. Ce n'est pas,
aprs tout, la premire fois que la calomnie a tourn au profit du
calomni. Ajoutons que dans l'intention de donner du crdit aux
inculpations qu'il n'pargne pas  son ami, M. de Bourrienne le disculpe
victorieusement sur certains chefs d'accusation qui passaient pour
fonds[4]. C'est toujours quelque chose.

Souhaitons que M. de Bourrienne fasse un jour dans son propre intrt ce
qu'il a fait dans celui de Napolon, et qu'il rfute par des
dmonstrations les reproches qu'on lui adresse et auxquels il n'oppose
que des dngations.

Ses Mmoires contiennent sa propre histoire autant que celle de
Napolon; cela devait tre. Quand on publie un _factum_  l'occasion
d'un procs o l'on est impliqu, il est difficile de ne pas parler
beaucoup de soi.

Il n'en est pourtant pas ainsi des _Mmoires de M. Constant_. C'est
presque uniquement de Napolon que cet autre commensal de Napolon nous
entretient. Il avait aussi un procs  soutenir devant le public, et
prenait la plume dans un intrt assez semblable  celui qui l'a fait
prendre  M. de Bourrienne. S'il n'a pas t renvoy par son matre, il
a quitt. Le public lui demandait par quels motifs, au moment de la
mauvaise fortune, il s'tait spar du grand homme qui l'avait appel
auprs de lui au temps de sa prosprit.

On n'attend pas d'un domestique toute la dlicatesse qu'on exige d'un
secrtaire, en consquence, on et vu sans surprise celui-ci justifier
cet abandon aux dpens de son patron; et comme un hros ne l'est pas
pour son valet, on comptait sur des rvlations qui auraient montr sous
un aspect un peu moins louable dans sa vie prive l'homme qui dans sa
vie publique commande si frquemment l'admiration; on s'attendait  ce
que cet ennemi _intime_ ferait voir un tyran domestique dans le despote
qui asservissait l'Europe: c'tait une consolation pour l'envie.
Malheureusement il n'en a pas t ainsi; et des serviteurs de Napolon
qui ont crit de lui, M. de Bourrienne est le seul pour qui le proverbe
prcit ne soit pas en dfaut.

Loin d'tre d'un ennemi, les rvlations du valet de chambre sont de
l'ami le plus dvou et donnent du matre l'ide la plus favorable.
Elles dmontrent que personne n'tait plus traitable dans son intrieur,
plus doux avec ses gens que l'homme qui fut si terrible aux rois; que si
sa tte tait ouverte  toutes les ambitions, son coeur n'tait ferm 
aucune affection tendre, et qu'il tait accessible aux sentimens
d'humanit qui semblent le plus incompatibles avec les habitudes de la
politique.

Cette histoire de la vie intrieure de Napolon est complte, trop
complte peut-tre. On y voit que la galanterie tait un dlassement
pour cet empereur, comme pour tant de personnages qui l'ont prcd sur
le trne, et qu'en faiblesses mme, il ne lui manquait rien de ce que
nous divinisions dans nos rois. Mais s'il ressemble aux plus grands
d'entre eux sous ce rapport, du moins est-il un point sous lequel il en
diffre: c'est qu'il ne tirait pas vanit de ses faiblesses, c'est qu'il
n'appelait pas l'attention publique sur ce que le public devait ignorer,
c'est qu'il respectait assez la morale pour tenir secret ce dont la
morale pouvait s'offenser, c'est qu'il ne prtendait pas obliger le
peuple  honorer les femmes qu'il et dshonores par cette injurieuse
exigence.

Son confident ne l'a pas tout--fait imit dans sa rserve. Mais encore
ne fait-il qu'entr'ouvrir le rideau de l'alcve impriale; et s'il ne se
tait pas sur les faits, se tait-il toujours sur les noms. Cela est
louable  une poque o tant de chroniqueurs spculent sur le scandale,
o les rputations sont continuellement sacrifies  de vils intrts de
librairie, o tant de faiseurs de Mmoires exploitent surtout la
diffamation, ingrdient non moins favorable au succs d'un livre que le
fumier  la fertilit d'un champ, et s'emparant de l'honneur des gens,
de leur vivant mme, en usent avec eux comme ces apprentis de Saint-Cme
avec le chien vivant qu'ils soumettent au tranchant du scalpel.

Joints  ceux de M. de Bourrienne et  ceux du duc de Rovigo, les
_Mmoires de Constant_, qui embrassent l'histoire de Napolon depuis son
avnement au pouvoir jusqu' son abdication, ne laissaient gure 
dsirer que des dtails plus circonstancis sur la partie de sa vie
antrieure  son lvation.

Cette lacune vient d'tre remplie en partie par les _Mmoires de Mme la
Duchesse d'Abrants_. On y trouve des dtails prcieux sur l'enfance et
l'adolescence de cet homme si extraordinaire, qui, d'origine grecque,
annonait en lui ds l'ge le plus tendre _un homme de Plutarque_, comme
le disait Paoli. On y voit l'instinct de la supriorit se manifester
dans les passions de ce jeune homme qu'on accusait de bizarrerie et de
morosit, parce qu'il tait tourment de ce malaise qu'prouve une me
impatiente d'employer de hautes capacits; un gnie qui, comme l'aigle
emprisonn dans une cage, se dbat dans une condition mdiocre, jusqu'au
moment o il lui est permis de briser les obstacles qui enchanent son
essor, et d'aller prendre dans les rgions les plus leves sa vritable
place.

Ce mrite se retrouvera, je crois, dans une partie de mes _Souvenirs_.
Il y est souvent question de Napolon, sous des rapports o il n'a pas
t donn  tout le monde de l'observer, et qui n'ont pu tre saisis que
par une personne admise dans sa familiarit.

Napolon, sans tre l'objet spcial de ce livre, y rgne donc, mais
comme dans le sicle qui conservera son nom il y rgne entour des
hommes qui ont coopr  sa grandeur, et dont la grandeur est son
ouvrage. Il est peu de ces hommes-l que je n'aie connus avant leur
lvation, et avec qui je n'aie t sur le pied de l'galit la plus
parfaite, galit qui, depuis, a cess avec plusieurs, mais non pourtant
avec tous. Quelques uns, et je le dis  leur honneur, se sont obstins 
ne voir qu'un camarade dans celui que la fortune a moins favorablement
trait qu'eux, et  qui ses forces, son insouciance, ou les
circonstances, n'ont pas permis de grimper comme eux jusqu'au fate du
mt de cocagne, au pied duquel il est retomb, aprs s'tre  peine
lev  la hauteur o peut parvenir un homme de lettres qui, hors le
moment du danger, ne fut gure que cela.

On trouvera ici, sur ces hommes-l, des renseignemens prcieux et neufs;
on en trouvera de pareils aussi sur d'autres hommes qui se sont fait
remarquer  d'autres titres pendant la longue priode qu'embrassent ces
souvenirs qui s'tendent des trente dernires annes du XVIIIe sicle
aux trente premires annes du XIXe. Peindre les individus  mesure
qu'il les rencontre, caractriser les vnemens  mesure qu'ils
s'accomplissent, et tout cela, le faire d'aprs ses propres impressions
et non d'aprs les prventions d'autrui, voil  quoi l'auteur de ces
_Souvenirs_ s'engage. On peut ainsi faire, sur des sujets dj traits,
un livre neuf.

Il faut le dire toutefois, c'est moins l'histoire des vnemens qu'on
trouvera dans ce livre que celle de l'influence qu'ils ont exerce sur
la socit, que celle des modifications si singulires et si
contradictoires qu'ont prouves les habitudes franaises par suite des
vicissitudes auxquelles notre organisation sociale a t soumise pendant
les diverses phases de la rvolution. Personne peut-tre n'a t plus 
mme que moi d'en juger. Plac dans la classe mitoyenne, je n'tais ni
assez au-dessous de la classe suprieure, ni assez au-dessus de la
classe infrieure, pour ne pas voir ce qui se passait dans l'une et dans
l'autre.

Homme de lettres par got, homme politique par circonstance, mais homme
du monde plus que tout autre chose, c'est moins l'histoire des lois que
celle des moeurs, moins l'histoire de l'tat que celle de la socit, que
j'cris.

Cette histoire, trop souvent ddaigne des historiographes, c'est aux
hommes du monde  la recueillir. C'est dans les registres o, sous la
dicte du hasard, s'inscrivent les faits  mesure qu'ils se produisent,
se consignent les opinions  mesure qu'elles se manifestent, c'est dans
ces procs-verbaux de chaque journe qu'on doit la trouver.

Pour qu'on puisse leur accorder quelque crance, il faut toutefois que
la fidlit de ces procs-verbaux soit garantie par la signature dont
ils sont souscrits. Cette garantie, qui manque  tant de Mmoires
anonymes ou pseudonymes, fabriqus dans on ne sait, ou plutt dans on
sait bien quel atelier, cette garantie se trouvera, j'espre, dans la
signature que portent ces _Souvenirs_. Ce ne sont pas des romans
fabriqus avec quelques faits avrs, mais noys dans un fatras de
caquets o la vrit est immole  des intrts de parti ou de coterie,
 des calculs de politique ou de commerce; c'est un recueil de faits
attests par l'crivain qui les raconte et qui les publie sous la
responsabilit de son honneur.

En rsum, ce n'est pas tout--fait mon histoire que je donne ici, mais
ce n'est pas non plus uniquement l'histoire des autres; c'est quelque
chose de tout cela; c'est ce dont je me souviens de moi et des autres.

Quand ma vie s'est trouve en contact avec celle de quelque personnage
clbre  quelque titre que ce soit, ou avec quelque vnement
mmorable, quelle qu'en soit la nature, je n'hsite pas  tout raconter;
l'importance des hommes ou celle des faits supple alors  la mienne.
C'est d'eux que je parle  propos de moi. En tout autre cas, je ne crois
pas pouvoir tre assez sobre de dtails. Je ne suis pas un hros
d'histoire.

Je crois surtout devoir m'abstenir de parler de certaines aventures dont
ma vie n'est pas plus exempte que celle de tant de gens qui n'ont crit
que pour en raconter de semblables. En fait de sottises ou de folies, un
galant homme n'a le droit de rvler que celles qui lui appartiennent
tout entires. _Jean-Jacques_, disait une femme spirituelle qui se
croyait en droit d'accuser ce moraliste de quelque indiscrtion,
_Jean-Jacques peut bien faire ses confessions, mais devait-il faire les
confessions d'autrui_?

Je ne me prvaudrai ni de l'exemple de Jean-Jacques, qui pousse
quelquefois la sincrit jusqu'au cynisme, ni de celui de Marmontel,
qui, dans un livre ddi  ses enfans, porte dans ses aveux la fatuit
presque aussi loin que le chevalier de Faublas. Je ne livrerai, en fait
de secrets, que ceux qui sont  moi sans partage; si je n'ai pas la
prtention d'tre un hros d'histoire, je n'ai pas non plus celle d'tre
un hros de roman.

Si les agitations auxquelles ma destine a t livre, et qui m'ont
conduit soit en Angleterre, soit en Italie, soit en Espagne, soit en
Hollande, se reproduisent dans ce livre, on y trouvera du mouvement et
de la varit: qu'alors on n'ait pas regret  l'intrt qu'il
obtiendrait; ce serait celui qu'on ne peut refuser  des sentimens vrais
et  des rcits vridiques.

Cela dit, j'entre en matire.




LIVRE PREMIER.

1766--1783.




CHAPITRE PREMIER.

Rflexions gnrales. Enfance de l'auteur.--Premires impressions.--Mort
de Louis XV.--Ses funrailles.--L'ducation domestique.--Le collge.


Je suis n le 22 janvier 1766. Mon pre, sans tre riche, possdait un
revenu honnte en biens-fonds, qu'il alina en partie pour acheter chez
les princes, frres du roi Louis XVI, des charges dont par des vnemens
qu'il n'avait pu prvoir, et par suite de sa mort prmature, la finance
a t perdue pour ses enfans. Ce qui devait augmenter sa fortune
commena notre ruine.

Je n'avais que dix ans quand il mourut. Je crois le voir encore: sa
physionomie, son maintien, les habitudes de son corps, l'expression de
son visage, le son de sa voix mme, tout cela m'est prsent, comme si
nous ne nous tions quitts que d'hier.

Aimable, spirituel, actif, entreprenant et ambitieux, il tait fait pour
arriver  tout, s'il et vcu ge d'homme. Il avait  peine trente-six
ans quand il fut enlev par une fluxion de poitrine.

Son pre tait mort au mme ge de la mme maladie. Je ne suis pas
superstitieux. Ce rapprochement me revenait pourtant malgr moi dans
l'esprit quand je me trouvai dans cette fatale anne.

Cela me rappelle un fait assez singulier. Un jour que je dnais chez un
de mes bons amis, _Parceval de Grandmaison_, le docteur _Alibert_, qui
voit tout en rapport avec la science  laquelle il s'est vou, et
cherchait  deviner, d'aprs la complexion de chacun, la maladie 
laquelle il tait enclin: Vous, par exemple, dit-il aprs m'avoir
attentivement considr, vous tes magnifiquement constitu pour la
fluxion de poitrine.--C'est donc un privilge de famille? lui
rpondis-je; mon pre et mon grand-pre sont morts de cette maladie 
trente-six ans, et je n'en ai pas trente-sept.--Rien de tout cela ne me
surprend, reprit-il avec tranquillit; mais il ne faut pas vous en
inquiter. En vous livrant  des travaux de tte, vous avez dtourn la
tendance de la nature; vous y tes chapp en vous faisant homme de
lettres, et c'est dommage. Quel spectacle pour un observateur que celui
qu'et offert le combat d'une complexion nergique comme la vtre, avec
une fluxion de poitrine bien conditionne, et dont je vous aurais tir!

Mes premiers souvenirs remontent presque au commencement de ma vie. Je
me souviens parfaitement avoir habit dans une maison qui faisait
l'angle de la rue de Clri et du boulevard, et qui n'est dmolie que
depuis quelques annes. Nous y demeurions en 1770, lors du mariage de
Louis XVI. Je ne vis des ftes qui eurent lieu  cette occasion que ce
qu'on en pouvait voir par la fentre, c'est--dire l'illumination; mais
le rcit des apprts qui se faisaient  la place Louis XV, et des
vnemens dsastreux qui changrent en un jour de deuil cette brillante
solennit, retentit encore  mes oreilles.

Un fait qui ne s'est jamais effac non plus de ma mmoire, et que des
rves ont reprsent plus d'une fois  mon imagination, date de la mme
poque. Une vieille voisine qui m'aimait beaucoup, et se plaisait  me
faire partager ses plaisirs, aprs m'avoir plusieurs fois rgal des
marionnettes, me mena un jour,  l'insu de mes parens, comme de raison,
voir une excution  la place de Grve. Elle avait lou  cet effet une
fentre d'o l'on pouvait jouir tout  l'aise de cet autre spectacle. Le
patient souffrit moins que moi: on eut beau me dire que c'tait un
excrable sclrat, je ne vis en lui qu'un homme qu'on assassinait, et
que des assassins dans les hommes qui le tuaient. Effroyable impression!
l'chafaud sur lequel il monta soutenu par un prtre, la croix sur
laquelle on l'tendit, la barre dont on lui brisa les os, la roue autour
de laquelle on plia ses membres rompus; je vois encore tout cela, et ce
n'est pas sans frissonner. De l cette irritabilit nerveuse qui, aprs
plus de soixante ans, n'est pas encore calme en moi; de l aussi mon
horreur pour la peine de mort qui, pour la plupart des cas o on
l'applique, me parat un acte d'atroce purilit.

Un autre objet moins terrible en lui-mme, et dont le souvenir
m'pouvante moins aujourd'hui, me causait aussi dans ce temps-l une
grande terreur: c'tait la ridicule reprsentation d'un personnage dit
_le Suisse de la rue aux Ours_, que des polissons promenaient dans les
rues  une certaine poque de l'anne. Ce mannequin gigantesque, car il
atteignait presque  la fentre de l'appartement que nous occupions au
premier, tenait en sa main le couteau avec lequel il avait rpandu le
sang d'une bonne vierge de pltre qu'on voyait alors sous grille, au
lieu o le sacrilge avait t commis. Il me paraissait bien plus
coupable que l'assassin dont j'ai parl plus haut; j'entendais dire,
sans trop de piti, qu'il avait t brl vif; et pourquoi m'tait-il
odieux? parce qu'il me faisait peur.

Ce sentiment est celui qui, dans mon enfance, a exerc sur moi la plus
grande influence. Je me rappelle qu'alors je saluais avec un gal
empressement les soldats et les prtres: l'uniforme et la soutane me
faisaient trembler.

J'avais alors quatre ans. Mes souvenirs remontent plus haut encore. Je
me rappelle assez nettement certains faits qui se rapportent au temps o
j'tais en nourrice, d'o je ne fus retir,  la vrit, qu' l'ge de
trois ans. On pense bien qu'on n'avait pas attendu l'poque de mon
rappel pour me sevrer. Comme le paysan  qui l'on m'avait confi tait
vigneron, quoiqu'il habitt en Normandie, et qu'il y avait toujours dans
son cellier un tonneau en perce, je ne cessai pas de tter aprs le
sevrage, et j'allais prendre au robinet ce que le sein ne me fournissait
plus. Boire ainsi me plaisait assez; mais ce qui me plaisait davantage,
c'tait de boire dans la belle tasse d'argent dont mon Silne se servait
pour dguster et faire dguster son vin; rarement, toutefois, je buvais
la tasse entire, si petite qu'elle ft. Plus curieux et plus dvot que
gourmand, je la renversais presque toujours pour admirer et pour baiser
un saint Nicolas qui tait grav  son revers, et que je prenais pour le
bon Dieu;  trois ans, j'tais aussi avanc qu'un Russe l'est  trente.

Mon pre ayant transport son domicile  Versailles en 1771, j'tudiai
l les premiers lmens du latin, chez un matre de pension presque
octognaire. Ce bon homme, qui avait pass sous Louis XIV les premires
annes de sa jeunesse, nous entretenait si souvent du grand roi, dont
tout au reste me parlait  Versailles,  commencer par Versailles
lui-mme, qu'il me semble avoir vcu sous son rgne.

J'ai souvent vu Louis XV; il passait plusieurs fois par semaine, pour
aller chasser, par la rue Satori, o j'tais en pension. On ne manquait
pas alors de nous mettre en ligne devant la porte, et nous de crier:
_Vive le roi!_ C'tait peine perdue: le bon prince ne faisait pas plus
attention  nos voeux qu'aux dolances qui depuis cinquante ans lui
taient adresses de tous les points de la France, qu'aux aboiemens des
chiens qu'il rencontrait sur sa route; nos voeux d'enfans ne
l'empchrent pas de mourir avant l'ge que lui promettait sa forte
constitution.

Louis XV avait la figure noble et calme; mais des sourcils pais lui
donnaient un caractre de duret. Quoiqu'il se tnt trs-droit, et qu'il
portt la tte haute, il me paraissait bien vieux; il n'avait pourtant
que soixante et trois ans quand il mourut; mais je n'en avais que huit.

L'inquitude que causait la maladie du roi dans une ville entirement
peuple de ses domestiques me frappa vivement; et, comme je n'avais pas
assez de pntration pour dmler dans les dmonstrations de ce
sentiment, provoqu chez les vieux courtisans par la crainte de perdre
ce qu'ils tenaient du vieux roi, celles qui, chez les jeunes,
provenaient de la crainte de ne pas se saisir assez tt des faveurs d'un
nouveau rgne, je croyais le _Bien-Aim_ bien rellement aim. Quel fut
mon tonnement, quand je vis l'indiffrence qui se manifesta  ses
obsques! Cette crmonie si pompeuse, et qui, d'aprs les anciens
usages, ne devait avoir lieu que quarante jours aprs le dcs du
monarque, se fit presque furtivement le lendemain mme de sa mort. Jets
dans un simple carrosse de deuil, ses restes putrfis furent trans de
nuit, au grand galop,  la dernire demeure,  travers une populace
muette, entre deux colonnes de gardes du corps, et au milieu d'un groupe
de pages qui, le mouchoir sous le nez, se tenaient loigns du cercueil
le plus possible, et polissonnaient avec leurs flambeaux. Je conus ds
lors que la mort d'un roi pouvait bien ne pas tre toujours une calamit
publique.

Tout reprit bientt dans Versailles le train accoutum. Louis XVI revint
au bout de six semaines occuper l'appartement de Louis XV. Les chasses
recommencrent; comme son prdcesseur, il passait pour aller au _tir_
devant la porte de notre pension; comme son prdcesseur, il y tait
accueilli par des _Vive le roi!_ auxquels il ne faisait pas plus
d'attention que son prdcesseur. Le roi n'avait fait que rajeunir.

Je ne perdais pas tout--fait mon temps en pension; dj je passais pour
possder les lmens du latin, parce que je rcitais mon rudiment, et
pour comprendre _Cornelius Nepos_, parce que je l'expliquais, quand, 
la sollicitation de ma mre, mon pre me fit revenir  la maison pour y
continuer mes tudes sous la direction d'un prcepteur.

L'abb Louchart[6] ainsi se nommait celui dont il avait fait choix,
mritait sa confiance sous tous les rapports; il tait instruit et
possdait l'art d'instruire. Quoique doux, il ne manquait pas de
fermet; il n'tait pas avare de ses soins. Il s'en faut de beaucoup
pourtant que j'aie fait des progrs avec lui. Entour de distractions,
dpourvu d'mulation, j'avais pris l'tude, que j'aimais peu, dans un
dgot invincible. Quand mon pre tait prsent, je travaillais, mais
mal; quand il tait absent, je ne travaillais pas du tout, et, fatigu
de mon oisivet, je faisais enrager, pour me dsennuyer, M. l'abb; car
tout prcepteur portant alors le petit collet et le manteau, c'tait la
livre de la condition, prenait le titre d'abb. Aprs six mois d'essai,
ma mre fut oblige de consentir  ce qu'on me ment au collge.

Mais dans quel collge? Mon pre avait t lev chez les jsuites et
leur conservait quelque affection.  leur dfaut, il voulait me confier
aux bndictins, et me placer  l'cole de Pontlevois. Effraye de la
distance, ma mre proposa Juilly, collge dirig par les oratoriens. Mon
pre fit preuve d'une grande tendresse pour elle, en condescendant  ses
dsirs, et en confiant mon ducation aux antagonistes des jsuites. Le
baiser qu'il me donna en me remettant aux mains de ces bons pres fut
celui d'un adieu qui devait tre ternel. Un mois aprs il n'existait
plus.

C'est le 16 fvrier 1776 que j'entrai dans cette maison clbre; c'est
le 16 mars que je perdis mon pre. Sa mort m'affligea profondment; je
l'ai long-temps pleure. Le dommage qu'elle apportait  notre fortune
tait considrable; mais c'est le seul que je n'apprciais pas.

Mon pre se plaisait  jaser avec moi. Nos conversations n'ont pas t
sans rsultat pour mon esprit; elles y ont jet la semence de plusieurs
gots qui ne m'ont pas encore quitt, tel surtout que celui des lettres
et de la posie. C'est lui qui le premier m'a parl de Voltaire, et le
premier qui, en m'en parlant, l'a qualifi du nom de grand homme.




CHAPITRE II.

Juilly.--Des oratoriens qui dirigeaient ce collge.--Le P. Petit, le P.
Viel, le P. Dotteville, le P. Mandar, le P. Prioleau, le P. Bailly, le
P. Gaillard, le P. Fouch (de Nantes), le P. Billaud (de Varennes), et
autres.


Le collge de Juilly, o l'on ne recevait que des pensionnaires, se
composait  cette poque de trois cent soixante et quelques lves, que
surveillaient, dirigeaient et instruisaient une trentaine d'oratoriens.
Pendant sept ans et demi que j'y suis rest, cette population s'est
renouvele plus d'une fois en totalit. Je m'y suis trouv ainsi en
rapport avec un millier de personnes au moins. Comme il en est un
certain nombre parmi elles qui depuis ont jou des rles importans dans
le monde, les dtails qui les concernent ne sont pas trangers 
l'histoire: je ne crains donc pas d'y entrer.

 la tte de la maison tait, avec le titre de suprieur, le P. Petit.
Administrateur habile, directeur prudent, esprit sans prjugs, sans
illusions, plus philosophe qu'il ne le croyait peut-tre, indulgent et
malin tout  la fois, il conduisait avec des bons mots cette grande
maison, o il maintint pendant trente ans un ordre admirable, et
runissant  l'autorit qu'il tenait de sa place celle que donne une
raison suprieure, il exerait sur les instituteurs, comme sur les
lves, la moins violente, mais la plus relle des dictatures. conome
de cette autorit, il n'entrait en communication avec les uns et avec
les autres que dans les circonstances les plus graves, quelquefois comme
conciliateur, quelquefois aussi comme juge; et comme ses arrts,
exprims dans les formes les plus piquantes, se gravaient par cela mme
dans la mmoire de tous, il en rsultait que les uns se gardaient des
abus de pouvoir aussi soigneusement que les autres d'excs
d'insubordination. Religieux, mais non fanatique, il n'oubliait pas
qu'il tait directeur d'un pensionnat et non d'un sminaire, et que les
enfans qu'on lui confiait devaient vivre dans le monde; aussi tenait-il
surtout  ce qu'on en ft d'honntes gens; c'tait son mot. Le fait
suivant le peindra mieux que tout ce que je pourrais ajouter.

Nous allions  confesse une fois tous les mois, ce qui ne nous
dplaisait pas, parce que le temps de la confession tait pris sur celui
de l'tude, et que cela nous donnant l'occasion de polissonner tant en
allant chercher l'absolution qu'aprs l'avoir reue, la confession
quivalait pour nous  une rcration. Un des pnitens du P. Petit
s'accuse d'avoir vol. Vol! c'est une action infme, s'crie le
confesseur; c'est un pch de laquais! comment un enfant de famille
a-t-il pu commettre une pareille bassesse! Vol! si, grce  une
contrition parfaite, vous avez jamais place en paradis, ce ne sera donc
qu'auprs du bon larron: l aussi, mon fils, il ne faut figurer qu'avec
les gens d'honneur. Vol! mais il y a vol et vol; la nature de l'objet
influe beaucoup sur la valeur du pch. Vol! vous n'avez pas vol de
l'argent?--Fi donc, mon pre!--Bon; mais il est toujours mal de prendre
ce qui ne nous appartient pas.

     Le bien d'autrui tu ne prendras
     Ni retiendras  ton escient.

Qu'avez-vous vol, des livres, du papier, des plumes?--Non, mon
pre.--Je vous crois; paresseux comme vous l'tes, que feriez-vous de
cela? C'est donc quelque friandise? J'entends: deux pchs pour un,
celui de gourmandise et celui de larcin.--Mon pre, j'ai vol un
oiseau.--Un oiseau! le fait est moins grave; mais encore est-ce un
pch. Et de quelle espce tait cet oiseau? de quelle grosseur? gros
comme quoi? comme un pierrot?--Plus gros, mon pre.--Comme un
sansonnet?--Plus gros, mon pre.--Comme un dindon?--Pas si gros, mon
pre.--Plus gros, pas si gros; qu'est-ce donc?

Pendant ce singulier interrogatoire, un coq se met  chanter. Qu'est-ce
que j'entends, dit le confesseur?--C'est mon pch, mon pre.--Comment,
votre pch! o est-il votre pch?

Il tait dans la poche du pnitent qui, pour se rendre au confessionnal,
avait pass par la basse-cour, et, chemin faisant, escamot un poulet.
Comme il tait d'un naturel timor, ce pcheur s'accusait de son vol
pour en avoir l'absolution, et pouvoir s'en rgaler ensuite en sret de
conscience: c'tait assez bien calculer; mais le chant du coq gta tout.
Polisson, lui dit le P. Petit, allez reporter ce poulet  la
basse-cour, et vous viendrez aprs recevoir l'absolution.

Encore un trait de lui. Pour exciter l'mulation, on avait form de
l'lite des coliers de seconde et de rhtorique une petite socit
littraire, qui prenait le nom d'acadmie, et, tout considr, en valait
bien une autre. Dans ses sances publiques, car elle tenait aussi des
sances publiques, les professeurs faisaient quelquefois lire de petits
ouvrages qu'eux-mmes avaient composs, et qui ne valaient pas toujours
ceux des lves. Une lettre dans laquelle je rendais compte  un de mes
amis qui tait sorti du collge, d'une de ces sances, et o des vers
d'un professeur taient assez vivement et assez justement critiqus, fut
renvoye  Juilly par l'administration de la poste, qui n'avait pu
dcouvrir le nouveau domicile de mon correspondant, et remise au Pre
suprieur.

Vous vous avisez donc de juger vos matres? me dit-il un jour o le
hasard me fit trouver sur son chemin.--Moi! mon pre?--Oui, vous,
monsieur.--Je ne comprends pas ce qui peut m'attirer ce reproche de
votre part (je ne songeais pas  une lettre crite depuis trois
semaines)--Et la lettre que vous avez crite  votre ami Joguet, qui
dmnage tous les quinze jours comme une _fille_ (l'inquitude alors
commence  me saisir)? Vous vous moquez des vers du P. ***; il est vrai
qu'ils ne sont pas bons, mais ne feriez-vous pas mieux de vous occuper
de vos cahiers de philosophie? Au reste, vos remarques sont justes:
votre lettre est assez plaisamment tourne (ici je reprends quelque
assurance). Je suis fch seulement d'y voir quelques fautes
d'orthographe, et que vous y blessiez quelquefois la rgle des
participes. Ce n'est pas tout--fait votre faute,  la vrit,
ajoute-t-il avec une maligne bonhomie: on vous apprend comment se font
les vers, et on ne vous apprend pas comment les mots s'crivent; c'est
pourtant ce dont on ne peut se passer, quand ce ne serait que pour ne
pas faire de vers faux. Faire des vers et ne pas mettre l'orthographe,
c'est porter un habit brod sans porter de chemises: d'ailleurs, quand
on reprend les fautes d'autrui, il faut tre exempt de fautes soi-mme.
Souvenez-vous de cela, mon petit ami: _ejice primum trabem de oculo
tuo_. Allez, corrigez-vous, et ne perdez pas courage: pour peu que vous
parveniez  tourner une nigme et  combiner un logogryphe, vous pourrez
un jour travailler au _Mercure de France_, et vous serez homme de
lettres comme tant d'autres.

La prdiction ne tarda pas  s'accomplir: un an ne s'tait pas coul,
que j'avais envoy au _Mercure_ qui, en l'agrant, m'accorda
l'immortalit, un logogryphe sur le mot ou le nom _Laharpe_; et ce n'est
pas le seul succs de ce genre que j'aie obtenu, soit dit sans me
vanter.

Le P. Viel, directeur de la police et des tudes, sous le titre de
_grand prfet_, tait encore un homme d'un mrite rare; aussi je lui
dois un article  part, et j'aurai quelque plaisir  le tracer.

N  la Nouvelle-Orlans, mais transplant ds sa plus tendre enfance 
Juilly, o il fut colier avant d'tre matre, pendant quarante-cinq
ans, il n'eut pas d'autre patrie. Du banc des tudians montant  la
chaire des professeurs, il avait enseign long-temps les belles-lettres
avant d'tre port aux fonctions suprieures o je le trouvai. Une
vigilance toujours active, une sagacit qu'on ne trouvait jamais en
dfaut, une svrit qui, s'arrtant l o elle serait devenue duret,
et qui, consistant plutt dans les formes que dans les actes, prvenait
les fautes qu'il aurait eu regret de chtier; une volont dirige par
l'esprit de justice et tempre par une vritable bont, telles taient
les qualits par lesquelles il maintint la discipline pendant vingt ans
dans un pensionnat aussi nombreux, et que, antrieurement, avaient agit
de frquentes rvoltes. Il y en eut,  la vrit, quelques unes pendant
la dure de sa magistrature; mais les mutins choisissant toujours pour
agir le temps o il tait en voyage, ces rvoltes taient encore un
tmoignage du respect qu'on lui portait. Revenait-il, tout rentrait dans
l'ordre: c'tait Neptune calmant d'un seul mot les temptes; c'tait le
_virum quem_, dont le seul aspect ramne  l'ordre la multitude mutine.

Deux traits donneront une ide prcise de son caractre.

Un de ces sujets qui mettent leur amour-propre  se distinguer par des
sottises, avait fait le pari de lui cracher au nez, au nez du grand
prfet! En effet, au moment o ce redoutable surveillant inspectait la
division dont ce polisson faisait partie, il gagne la gageure. Grand
scandale! quel chtiment peut expier un tel outrage? Les plus rigoureux,
les plus ignominieux, la prison, le fouet, l'expulsion, paraissent
insuffisans. Cependant le P. Viel, s'essuyant avec sang-froid, s'avance
vers le coupable qui le bravait de ses regards: Vous tes malade, mon
enfant, lui dit-il avec douceur; vous avez besoin d'tre soumis  un
traitement particulier; cela regarde le mdecin; ce qui me regarde, moi,
c'est d'obtenir de Dieu qu'il vous rende votre raison. Ds demain je
dirai la messe dans cette intention. On pense bien que cette indulgence
n'a pas diminu le respect qu'on portait  l'autorit de cet excellent
homme: un acte de svrit l'et moins affermie.

L'autre fait me concerne; il eut lieu quelques mois avant ma sortie de
Juilly. Un de mes intimes amis, qui tournait les vers avec facilit,
avait compos un triolet pigrammatique contre notre commun prfet[7]
dont, par parenthse, je n'avais pas trop  me louer. Un de nos
camarades aussi croyait avoir  s'en plaindre; mais comme il avait plus
d'humeur que d'esprit, recourant, pour se venger,  l'esprit d'autrui,
il copia le triolet en lettres majuscules, et l'afficha dans la cour du
collge au-dessous de la fontaine o,  l'heure du djeuner, tous les
lves venaient s'abreuver d'une eau plus claire que frache. Tous
l'avaient lu quand, averti par l'empressement des curieux groups autour
de ce placard, le prfet vint le dtacher; il le porte aussitt chez le
grand prfet pour avoir justice du chansonnier anonyme. Les soupons se
promenrent sur tout le monde, except sur l'auteur de cette injurieuse
publication, lequel tait reconnu incapable, non pas de penser, mais de
rdiger des sottises, mme en prose. On procde  une enqute. Comme on
me savait brouill avec l'offens, et que j'tais rput pote, je fus
mand chez le juge d'instruction. Quel est l'auteur de ce placard? me
dit le P. Viel d'un ton svre, en talant sous mes yeux le corps du
dlit.--Je ne le sais pas.--Vous le savez, et vous avez tort de ne pas
me le dire; en faveur de votre aveu, je pourrais user d'indulgence; si
vous me cachez la vrit, j'ai d'autres moyens de la dcouvrir: alors
plus de piti; le coupable sera chass sans rmission. Songez-y bien; je
vous donne jusqu' demain pour y rflchir.

Ce mot _chass_ tait dur  notre oreille: nous pensions que l'expulsion
imprimait sur le sujet auquel cette peine tait inflige un caractre
indlbile d'infamie. Je savais quelle tait la pntration du grand
prfet; certain que si je ne lui donnais le change, tt ou tard il
dcouvrirait la vrit, et qu'alors l'auteur, que j'aimais, serait aussi
compromis que l'diteur qui m'tait tout--fait indiffrent, je prends
mon parti. Le lendemain je vais trouver le P. Viel. J'ai eu tort, lui
dis-je, de vous cacher hier la vrit; j'aurais d mieux rpondre 
votre confiance. Je viens vous dire le nom du coupable.--Quel est-il?
Et il me regardait. C'est moi.--Vous! rpliqua-t-il en me regardant
plus fixement encore.--Moi.--M'en donnez-vous votre parole d'honneur?
Et comme j'hsitais: Vous mentez, et vous avez doublement tort, car
vous n'tes pas habile  soutenir un mensonge; il ne faut pas mentir,
mme dans un but gnreux. Au reste, j'apprcie le sentiment qui vous
fait mentir ici; je ne pousserai pas les informations plus loin; mais
dites au coupable de ne pas rcidiver, car ma justice serait dure:
embrassez-moi, mon enfant, et venez  djeuner prendre du caf avec
moi.

Le P. Viel tait non seulement bon professeur de littrature, mais,
joignant l'exemple au prcepte, il tait bon versificateur, en latin
s'entend. Plusieurs ptres, une traduction du huitime livre de la
_Henriade_, et la traduction complte du _Tlmaque_, qui, sous sa
plume, est devenue une pope parfaite, puisque cette matire si
potique en a reu la forme qui lui manquait; ces divers ouvrages,
dis-je, l'ont plac au niveau des Pore, des Comire, des Rapin et de
tous les modernes qui ont versifi avec le plus d'habilet et de succs
dans la langue de Virgile.

Cette traduction du _Tlmaque_, publie par cinq lves du P. Viel, est
devenue un ouvrage classique[8].

Aprs vingt ans d'absence, le P. Viel, qui s'tait rfugi en Amrique 
l'poque de la rvolution, est revenu en France, o il fut accueilli par
Salverte l'an, qu'il aimait comme un fils, et dont il tait aim comme
un pre. Il passa deux ou trois ans  Paris au milieu de ses anciens
lves; mais, sentant ses forces s'affaiblir, c'est  Juilly, o
plusieurs oratoriens avaient rtabli un pensionnat, qu'il voulut finir
ses jours. Cette maison, qui avait t son berceau, fut son tombeau. Il
y est mort g de plus de quatre-vingts ans.

J'tudiai l sous plusieurs hommes distingus. Un P. Petit, homonyme et
non parent du pre suprieur, fut mon rgent de rhtorique. Anim d'un
double enthousiasme, celui du patriotisme et celui de la posie, il nous
faisait faire tout  la fois un cours de politique et un cours de
littrature, et nous entretenait autant de la guerre d'Amrique et des
exploits de Washington et de Lafayette que des odes d'Horace et des
oraisons de Cicron. Il nous apprenait  tre citoyens tout en nous
enseignant l'art de bien dire. En sortant de l'Oratoire, entr dans la
carrire du barreau, il a long-temps exerc les fonctions de procureur
imprial auprs de la Cour d'Amiens.

Il me fit exercer les dispositions qu'un P. Bernardi, homme de got et
d'esprit, mon professeur de seconde, avait cru me trouver pour la
posie. Je ne sais si je leur ai en cela grande obligation; mais j'en ai
sans doute une grande au P. Bouvron, sous lequel j'ai fait mes quatre
premires classes. Ce professeur, qui se ft certainement distingu dans
la carrire de l'enseignement, s'il n'et t enlev par une mort
prcoce, avait invent un moyen aussi simple qu'ingnieux pour nous
enseigner simultanment l'histoire et le latin; il tirait de Florus, de
Paterculus ou de Tite-Live les sujets de nos versions, et de Rollin ou
de Vertot nos sujets de thmes, et nous fit faire ainsi, dans l'espace
de quatre ans, un cours complet d'histoire romaine.

Je fis ma philosophie sous le P. Prioleau, homme non moins remarquable
par la finesse de son esprit que par la solidit de sa raison. Il avait
le talent de nous rendre toute espce de travail aimable; il ne parvint
pourtant pas  m'apprivoiser avec les _Catgories_ d'Aristote et les
formes plus barbares qu'ingnieuses sous lesquelles on enseignait alors
l'art de raisonner ou de draisonner: je n'y pus jamais mordre.

C'est lui qui, aprs le rgne de la terreur, acheta la maison de Juilly,
et y rtablit le collge, o il employa tous ceux de ses anciens
confrres qu'il put rassembler.

Le P. Dotteville, traducteur de Salluste et de Tacite, habitait aussi
Juilly; mais c'tait comme pensionnaire, et pensionnaire n'a pas ici,
comme on le prsume, le sens d'colier. Ce philosophe, qui n'avait
d'oratorien que l'habit, et qui ds long-temps avait renonc 
l'enseignement, s'tait fait de notre prison une retraite charmante.
Dgag de toute obligation et de tout soin, riche avec un revenu
mdiocre, parce que le revenu suffisait  ses gots, disposant de la
bibliothque de la maison, qui tait considrable, et d'un joli jardin
qu'il s'tait fait dans le parc, il cultivait l les lettres et les
fleurs, et, comme ce vieillard dont Virgile nous a laiss le portrait
dans ses _Gorgiques_, il achevait dans des plaisirs utiles une vie
long-temps consacre  d'utiles travaux. L'amnit de son esprit et son
excessive indulgence le rendaient cher aux lves, quoiqu'il n'et avec
eux aucun rapport ncessaire. L'estime qu'il commandait l'avait investi
d'une autorit bien plus relle que celle que la plupart de nos
suprieurs tenaient de leurs fonctions.

C'tait aussi un homme recommandable sous plus d'un rapport que le P.
Mandar[9], qui succda au P. Petit, aprs mon dpart, dans les fonctions
de suprieur. Il avait l'esprit orn, tournait assez facilement les vers
franais, et improvisait avec assez d'lgance une exhortation. C'tait
le pote et le sermonaire du collge, o il passait tout  la fois pour
un Gresset et pour un Massillon; mais malheureusement manquait-il de la
qualit la plus importante pour sa place, le jugement. Il voulut faire
mieux que son devancier, et fit trs-mal. Prodigue autant que l'autre
tait conome, fanatique autant que l'autre tait tolrant, il mit le
dsordre dans les affaires de la maison par ses embellissemens, et la
rvolte dans le pensionnat par ses rformes; si bien que, par suite de
ses perfectionnemens, Juilly inclinait vers sa ruine quand la rvolution
l'abattit du coup qui dtruisit toute instruction en France.

Ces divers personnages, quel que ft leur mrite, ne sont gure connus
que de ceux qui ont habit Juilly, ou de ceux qui s'adonnent aux lettres
ou se vouent  l'enseignement. Il en est autrement des quatre oratoriens
dont je vais parler, et qui, jets par le mouvement rvolutionnaire dans
les affaires publiques, sont passs presque immdiatement du
gouvernement d'une cole  celui de l'tat. Quoique leur importance dans
la premire de leur condition n'ait pas fait prsager celle qu'ils
reurent de la dernire, ils ont droit  une mention, mme dans ce
chapitre de l'histoire de Juilly.

Le P. Bailly[10] n'avait pas vingt-quatre ans quand je me suis trouv
sous sa frule; il tait prfet des tudes, et ds lors il se faisait
aimer de ses lves, par les qualits qui depuis lui ont concili
l'affection de ses administrs quand il fut prfet de l'empire, et
surtout par cette modration qui suffit au maintien de l'ordre, quand
elle est associe  la fermet. Je n'ai pas t tonn du rle qu'il a
jou  la Convention, o il faisait partie de cette faction d'honntes
gens que les dcemvirs n'ont pu ni diviser ni corrompre, et  laquelle
la totalit des lgislateurs s'est runie le jour o, dans leur effroi,
ils ont senti la ncessit d'agir contre les tyrans que cette faction
n'avait pas cess d'inquiter par son immobilit.

Le P. Gaillard[11], qui tait  peu prs de son ge, n'avait pas des
vertus aussi aimables; il rgnait moins en pre qu'en despote dans sa
prfecture scolastique; il aurait pu prendre pour devise ce passage du
psalmiste: _visitabo in virg iniquitates eorum_; et toutefois il
obtenait moins par la terreur que l'autre par la douceur. Bien loign
d'avoir alors les opinions philosophiques auxquelles il s'est ralli
sans doute quand il est entr dans les affaires du sicle, il nous
surveillait avec une vigilance presque inquisitoriale dans la pratique
de nos devoirs religieux. Je me souviens qu'un jour, regardant un
portrait de Jean-Jacques: _Voil_, dit-il, _un homme qui, si on lui
avait rendu justice, aurait t brl avec ses crits_. La duret de cet
arrt l'a grav pour jamais dans ma mmoire: il tait probablement
inspir par la robe que portait alors le juge qui l'a prononc. En la
dpouillant, ce juge a dpos sans doute des opinions si peu compatibles
avec l'esprit dans lequel s'est accomplie une rvolution qui a fait sa
fortune. Le citoyen Gaillard ne pensait probablement plus comme le P.
Gaillard.

Fouch, de la Convention nationale, offre la mme disparate avec Fouch
de l'Oratoire de Jsus.  Juilly, o il professait les mathmatiques, le
P. Fouch n'a montr que cette indiffrence qui mme au fate du pouvoir
semblait former le trait caractristique de sa physionomie morale.
Capable de faire tout le mal qui pouvait lui tre utile, mais n'ayant
pas alors d'intrt  en faire, il passait l pour bonhomme, et cela se
conoit. Il n'avait avec les lves que des rapports agrables. L'tude
des sciences exactes n'y tant pas obligatoire, et le rgent qui les
professait n'ayant affaire consquemment qu' des coliers de bonne
volont, et dont la raison tait dj forme, le P. Fouch n'avait
jamais occasion de se montrer terrible, et trouvait souvent occasion
d'tre agrable. De plus, comme il s'occupait beaucoup de physique et
qu'il faisait souvent des expriences publiques, les coliers lui
savaient autant de gr de ce qu'il entreprenait pour sa propre utilit
que s'il l'et entrepris pour leur seul amusement. C'est des sciences
qu'il attendait alors la clbrit qu'il obtint depuis par des moyens
moins innocens! En s'embarquant dans un arostat,  Nantes, il prouva
que mme sous la robe des Bruliens[12], il ne manquait ni d'ambition ni
d'audace.

Le P. Billaud, qui depuis est devenu si effroyablement fameux sous le
nom de _Billaud-Varennes_, paraissait alors un trs-bonhomme aussi, et
peut-tre l'tait-il; peut-tre mme l'et-il t toute sa vie s'il ft
rest homme priv, si les vnemens qui provoqurent le dveloppement de
son atroce politique et l'application de ses affreuses thories ne se
fussent jamais prsents. Je pencherais  croire qu'au moral, comme au
physique, nous portons en nous le germe de plus d'une maladie grave,
dont nous semblons tre exempts tant que ne s'est pas rencontre la
circonstance qui doit en provoquer l'explosion. Tel tait l'tat o se
trouvait en 1783 le P. Billaud. Plus mondain que ne le permettait le
caractre de la modeste socit dont il faisait partie, il tait  la
vrit quelque peu friand de gloire littraire, et travaillait en secret
pour le thtre; mais serait-il en horreur  l'humanit si la rvolution
ne lui avait pas permis une ambition plus tragique?

Celle-ci lui russit mal. Les anciens de la congrgation ayant dcouvert
que le P. Billaud avait fait prsenter une tragdie  M. Larive,
comdien ordinaire du roi, lequel M. Larive avait refus d'en tre le
parrain, ils dcidrent qu'un got aussi profane tait incompatible avec
la saintet de leur institut, et signifirent  ce pote malencontreux
qu'il et  dpouiller leur saint habit et  se retirer; ce qu'il fit.

Le P. Billaud, tout en travaillant dans le sublime, s'exerait  la
_fugitive_; il tournait mme le madrigal dans l'occasion. Tout le
collge rptait avec admiration ce quatrain qu'il inscrivit sur une
mongolfire de papier, fabrique par les coliers sous la direction du
P. Fouch, et que ces deux courtisans confirent aux vents en les priant
de souffler dans la direction de Versailles.

     Les globes de savon ne sont plus de notre ge.
     En changeant de ballon, nous changeons de plaisirs.
     S'il portait  LOUIS notre premier hommage,
     Les vents le souffleraient au gr de nos dsirs.

Dix ans aprs, le pote et le physicien se montrrent moins gracieux
envers le monarque.

Le P. Billaud, qui a commenc sa carrire en levant des enfans, l'a
finie, dit-on, en instruisant des perroquets. Plt  Dieu que dans
l'intervalle il ne se ft pas ml de rgenter les hommes!

Je ne terminerai pas ce chapitre sans donner un souvenir  quelques
autres oratoriens moins clbres mais aussi estimables au moins que ces
deux derniers. Tel tait le P. Alhoi, tte  la fois philosophique et
potique, esprit galement aimable et grave, qui remplaa avec succs
l'abb de l'pe  l'cole des sourds et muets pendant l'absence de
l'abb Sicard, et composa sur les hospices,  l'administration desquels
il avait sig, un pome recommandable par les notions dont il abonde et
par le talent avec lequel elles sont exprimes.

Tel tait le P. Brunard, fils d'un agriculteur des environs. Cet homme
remarquable par la droiture et la solidit de son esprit professait
l'histoire et la gographie. Je lui ai l'obligation de mon got pour ces
deux sciences, et surtout pour la premire qu'il nous enseignait aussi
philosophiquement que le lui permettait sa robe: il avait surtout
horreur du fanatisme, et parlait de la Saint-Barthlemi comme en parle
Voltaire, comme vous en pensez. Ce brave homme tait fort laid: je
m'avisai de mettre  la suite de son nom cette sentence: _mentem hominis
spectacto, non frontem_: il m'en remercia.

Tel tait le P. Ogier, qui m'a donn par pure affection des leons de
botanique, science dont l'tude a fait si souvent le charme de mes
promenades, science  laquelle depuis cinquante ans je dois chaque anne
un plaisir nouveau, car tous les printemps je la rapprends et je
l'oublie tous les hivers: c'est toujours  recommencer.

Tel tait aussi le vieux P. Debons, pour qui Juilly tait une maison de
retraite plus qu'une maison de repos. Ses fonctions obligatoires se
bornaient  rciter les Heures canoniales: us, cass par le
professorat, ses forces physiques ne lui permettaient gure que de
psalmodier; mais comme Perrin Dandin, il ne pouvait renoncer  son
mtier, et ne s'enttait pas moins  professer que l'autre  juger. Ne
pouvant tenir classe, il venait chercher les coliers dans leur lit
quand ils taient malades, et leur servait de rptiteur. Il venait
aussi, pendant les rcrations, recruter ceux qu'il croyait disposs 
l'entendre, et tout en se promenant avec eux dans le parc, il leur
donnait des notions prliminaires sur certaines sciences, telle que
l'anatomie, ou plutt que l'ostologie, car il lui tait interdit de
nous parler d'autre chose que des os, ce qu'il oubliait quelquefois.
C'tait un puits, ou plutt un tas de science: dans sa tte taient
runies toutes les connaissances humaines, mais ple-mle, mais pas mme
dans l'ordre alphabtique de l'_Encyclopdie_. Si nos confrences
ambulatoires avaient d'utiles rsultats, elles en avaient de pernicieux
aussi. Distribuant ses connaissances avec plus de prodigalit que de
prudence, il nous entretenait quelquefois d'objets que nous devions
ignorer. Tout en avertissant ses auditeurs des dangers attachs 
certains plaisirs, il leur en rvlait l'existence, et corrompait leurs
moeurs en croyant les purer. Ce n'est pas, au reste, le seul professeur
de morale  qui cela soit arriv. Plus d'une fois c'est dans le
confessionnal mme que l'innocence a t initie  ces dangereux
mystres par un directeur imprudent.

Parlerai-je d'un P. Herbert, l'homme le plus nul que j'aie rencontr?
pourquoi non? il peut tre l'occasion de quelque remarque utile. Si j'ai
un peu de propension pour la raillerie, lui seul en a provoqu les
premiers dveloppemens. Comme beaucoup de sots, il abusait de sa
position pour mortifier ses infrieurs, et se ddommageait sur eux des
sarcasmes que ses gaux ne lui pargnaient gure. Je ne sais en quoi
j'avais eu le malheur de lui dplaire; mais pendant toute la dure de
mon enfance, j'avais t l'objet de ses attaques; il ne me rencontrait
pas, qu'il n'et quelque mot dsagrable  me dire. Pauvre enfant, je
supportais cette injustice avec rsignation, persuad que la supriorit
d'esprit accompagnait ncessairement la supriorit d'ge. Mon esprit
cependant et ma raison se formaient: dcouvrant enfin que cet homme
s'arrogeait sur moi un droit que rien ne justifiait en lui, et que
c'tait avec le pied d'un ne qu'il me portait gratuitement tant
d'atteintes, je finis par lui riposter avec la patte du chat.

Quoiqu'il en et dj senti la griffe, il essaya un certain jour de me
dconcerter. M'interpellant au milieu de mes camarades comme je me
promenais pendant la rcration dans la cour des jeux: Vous cherchez,
me dit-il d'un ton lourdement goguenard, un sujet d'pigramme?--Je l'ai
rencontr, lui rpondis-je. Les rieurs, cette fois, ne furent pas pour
lui: aussi n'y revint-il plus.

Mais je ne m'en tins pas l. Charg de faire aux trangers les honneurs
de la maison (il ne savait faire que cela), comme il n'avait pour tout
mrite que celui de dner deux fois, je l'affublai pour pigraphe de ce
vers d'Horace:

     _Nos numerus sumus et fruges consumere nati._

Ce trait l'attra: il me l'a d'autant moins pardonn, qu'il n'a pas pu
s'en venger. Terminons ce chapitre par le rcit du dsappointement qu'il
prouva  cette occasion.

Ce que j'avais fait pour le P. Herbert, je l'avais fait pour tous les
membres de la communaut.  leurs noms j'avais cousu des traits tirs
des auteurs sacrs ou des auteurs profanes, des potes ou des prophtes,
traits qui les caractrisaient assez bien. Le cahier o ces jugemens
taient consigns me fut drob,  l'aide de fausses cls, par un
surveillant qui, pendant notre absence visitait quelquefois nos papiers.
Grand scandale; me voil dfr  la communaut entire; me voil
justiciable de ceux dont j'avais fait justice. Le procs s'instruit 
mon insu, dans une assemble gnrale, un soir, aprs le coucher des
lves. On lit le cahier qui contenait le corps du dlit: les gens
maltraits, et particulirement le P. Herbert, demandent que justice
soit faite. Toutes les pigraphes cependant n'taient pas des
pigrammes. Une partie des juges de qui je n'avais pas  me plaindre
n'avait qu' se louer de moi; ils s'taient assez amuss des traits dont
s'irritaient leurs confrres; et le P. Petit,  l'esprit narquois, en
avait ri plus d'une fois dans sa barbe. Le P. Herbert opinant pour mon
expulsion: L'expulser! dit le P. Petit; l'expulser! y pensez-vous? S'il
s'est moqu de vous quand il tait dans votre dpendance, combien ne
s'en moquera-t-il pas quand il sera libre! Il n'a pas donn de publicit
 ses jugemens; ne leur en donnez pas par votre arrt; ne provoquez pas
un clat qui ferait rire  vos dpens les coliers, comme nous y rions
nous-mmes. Si vous m'en croyez, le cahier sera remis  la place o on
l'a pris, et il n'en sera plus question.

Cet avis prvalut.




CHAPITRE IV.

Les huit annes les moins heureuses de ma vie.


J'entends rpter tous les jours que les annes passes au collge sont
nos plus heureuses annes. Je ne l'ai pas prouv, j'ai mme prouv le
contraire. Je n'tais pas mauvais colier; je remplissais mes devoirs
avec ponctualit, et mme avec quelque distinction; j'ai obtenu plus
d'une fois des rcompenses; je n'ai jamais subi de punitions honteuses;
mais, pendant huit ans, j'ai craint d'en subir. N'est-ce pas avoir subi
huit ans de supplice?

Ces huit ans m'ont fait connatre le sentiment qui domine partout o
rgne l'arbitraire. L o il n'y a pas de bornes pour l'autorit, il n'y
a pas de scurit mme pour l'obissance. Ce qui satisferait la raison
ne satisfait pas toujours le caprice. Or, tous nos suprieurs n'taient
pas exempts de caprice. De plus, quelques uns d'entre eux, cherchant 
obtenir par une svrit exagre la considration que ne commandait pas
leur extrme jeunesse, se complaisaient  appesantir le joug sur les
malheureux enfans soumis  leur surveillance. Parodiant les consuls
romains, ces cuistres croyaient quelquefois utile de dcimer les lgions
pour raffermir la discipline. Ainsi, ce qu'il n'aurait pas eu  redouter
de la justice, le meilleur sujet pouvait le recevoir du hasard.

Ce systme avait souvent un effet oppos  celui qu'on voulait obtenir.
Il occasionna de mon temps plusieurs rvoltes, rvoltes partielles, mais
qui, par cela mme qu'elles se renfermrent toujours dans la division o
cette imprudente rigueur avait t mise en pratique, en dmontrrent le
vice.

Pour l'intelligence de ce chapitre, il est ncessaire de connatre
l'organisation de la maison de Juilly; en deux mots la voici:

Distribus dans le pensionnat d'aprs des considrations diffrentes de
celles qui dterminaient leur rpartition dans les classes, les lves y
taient moins assortis en raison du degr d'instruction qu'en raison de
leurs forces physiques; ainsi les six divisions du pensionnat ne
correspondaient pas absolument aux divisions des classes. Ces divisions
s'appelaient _chambre des grands, des moyens, des troisimes, des
quatrimes, des cinquimes_ et _des minimes_; chacune d'elles tait
surveille par un prfet.

Les fonctions de prfet taient confies d'ordinaire  des novices qui,
peu de temps avant, taient encore soumis  la frule dont on les
armait. De l les inconvniens dont j'ai parl plus haut.

De toutes les chambres, la plus difficile  gouverner tait celle des
_moyens_. La cause s'en devine aisment. Compose de sujets entrs dans
l'adolescence, elle souffrait impatiemment qu'on la tnt asservie  la
discipline des chambres infrieures qu'elle regardait avec ddain, et
qu'on ne la ft pas participer au rgime de la _chambre des grands_ 
qui, par gard pour leur raison, l'organisation gnrale accordait
quelques privilges, tel que celui de ne pas marcher en rang, et qui se
gouvernait par des rglemens qu'elle s'tait donns elle-mme.

Un mot sur ces rglemens. L'esprit n'en tait pas tout--fait conforme 
la soumission que les coliers doivent  leurs matres et les enfans aux
dpositaires de l'autorit paternelle. Par suite de la prtention
qu'avaient leurs rdacteurs de ne plus tre des enfans, il y tait
interdit _aux grands_ de se soumettre  une punition quelconque: c'tait
l'insubordination mise en principe.

Nulle chambre nanmoins n'tait plus subordonne  ses devoirs que la
_chambre des grands_. Comme le refus de subir la peine que l'infraction
d'un devoir entranait et t suivie de l'expulsion du coupable,
l'expulsion se trouvant la peine qu'on encourait pour la moindre faute,
il s'ensuivait qu'un rglement qui nous prescrivait la dsobissance
nous forait par cela mme  obir, et que nous observions d'autant plus
scrupuleusement les obligations qui nous taient imposes par nos
suprieurs que nous redoutions plus celles que nous imposait notre
propre volont. Ainsi, par l'effet de ces rglemens que la politique de
nos suprieurs feignait d'ignorer, la chambre qui et t la plus
difficile  gouverner tait en ralit la plus soumise  la discipline.

Pendant le long sjour que j'ai fait  Juilly, jamais la _chambre des
grands_, qui tait compose de sujets de quinze  dix-huit ans, n'a
bronch; mais plusieurs rvoltes ont clat dans la _chambre des
moyens_.

La dernire eut lieu en 1782, au commencement de dcembre, en l'absence
du P. Viel. Elle fut provoque par le despotisme d'un prfet de vingt
ans qui, s'essayant dans l'autorit, se fit mettre  la porte de chez
lui par ses lves, comme ces jeunes fous qui, maniant un cheval pour la
premire fois, se font jeter par terre pour l'avoir fatigu du mors et
taquin de l'peron, sans autre but que de lui faire sentir la prsence
d'un matre.

Lira-t-on avec quelque intrt, aprs les rvolutions qui se sont
accomplies sous nos yeux, le rcit d'une insurrection de collge?
Pourquoi non?  l'ge prs, les hros de ces diverses rvoltes se
ressemblent assez. Les enfans sont de petits hommes, si les hommes ne
sont pas de grands enfans.

On tait en hiver: pendant la rcration du soir, les lves s'amusaient
 pendre  un gibet, moins lev  la vrit que celui de Mardoche, une
effigie de papier qui rappelait par son costume, plus que par sa
ressemblance, le pdant dont ils voulaient faire justice. Trouvant la
plaisanterie mauvaise, le pdant tendit sa colre sur toute la chambre.
Quoique l'heure de reprendre les tudes ne ft pas arrive, il fit
cesser la rcration. Le signal qu'il donna  cet effet fut celui de
l'insurrection. Toutes les chandelles s'teignent, et cette chambre, aux
votes enfumes et qui ressemblait assez  une caverne, n'est plus
claire que par un rverbre auquel les coliers ne pouvaient
atteindre, et qu'une cage en fil de fer protgeait contre les
projectiles. Au lieu de se rendre  leurs places, ces mutins, forms en
groupe, font voler les chandeliers, les dictionnaires et les critoires
 la tte du tyran qui, atteint par un _Gradus_ et se sentant serr de
prs, se fait jour  coups de poing  travers la cohue, et gagne la
porte en laissant sur le champ de bataille son sceptre, sa couronne et
le registre de ses lois, ou, si on l'aime mieux, sa frule, son bonnet
carr, et le cahier des _pensums_, qui payrent pour sa personne, et que
les insurgs brlrent en dansant autour du fagot qui les anantissait,
comme a fait depuis le peuple de Venise, que j'ai vu entourer de ses
farandoles le bcher o se consumaient avec le livre d'or la corne
ducale et les autres insignes du doge fugitif.

Matres de la place, les rebelles barricadent la porte et se mettent en
tat de soutenir un sige. En vain le supplant du grand prfet, en vain
le P. suprieur lui-mme les somment-ils ou les prient-ils d'ouvrir; les
refus les plus nergiquement articuls sont les seules rponses qu'ils
obtiennent. Il est plus facile, mme dans un collge, de prvenir une
rvolte que de la rprimer. Quand une fois la multitude est sortie des
bornes du devoir, ce ne sont plus des considrations morales qui l'y
font rentrer; le respect, l'amour lui-mme y perdent leur puissance;
elle n'est plus susceptible d'obir qu' des intrts physiques. J'eus
lieu en cette circonstance de faire,  l'occasion d'une rvolte
d'coliers, cette observation dont tant de rvoltes d'hommes faits m'ont
depuis dmontr la justesse. Quels que soient les individus dont elle se
forme, la multitude obit toujours aux mmes principes. Le souffle d'un
marmot produit dans un verre d'eau les mmes effets que celui de
l'ouragan sur l'Ocan.

Cette rvolte partielle pensa cette fois s'tendre  la chambre des
grands dont je faisais partie, et l'embrasement alors pouvait gagner
tout le collge. Voici  quelle occasion. Avec l'aide du menuisier, on
avait tent de pntrer dans la place en brisant la porte; mais,
reconnaissant qu'on n'y pourrait pas entrer sans courir risque d'tre
cras par la calotte du pole, calotte de fonte qui tait suspendue
au-dessus de la porte, la communaut s'arrtant au parti trs-sage de
rduire les rebelles par la fatigue et par la faim, avait chang le
sige en blocus. On dfendit en consquence  qui que ce ft de leur
fournir des vivres. Or, j'avais dans la place un frre avec qui j'avais
t lev et dont je n'ai t spar que par la mort; nous nous aimions
tendrement. Je ne pris pourtant pas parti dans la rvolte o il s'tait
jet comme ses camarades; mais, au premier avis que j'en eus, je me mis
en observation, et le matin, comme il avait faim, ce qui tait assez
naturel aprs une nuit passe sans sommeil, dans une si grande
agitation, je courus lui porter, non seulement mon djeuner, mais celui
d'une partie de mes camarades que leur gnrosit mit  ma disposition,
plusieurs d'entre eux ayant si ce n'est un frre, un ami dans la chambre
insurge. En svissant contre nous, ainsi que le grand prfet
intrimaire le voulait, on nous et infailliblement jets dans la
rvolte; heureusement la prudence du P. Petit empcha-t-elle cette
faute. Fermez les yeux, dit-il; ne mettez pas votre autorit aux prises
avec les sentiments naturels; ce serait la compromettre.

Les sacrifices faits par les grands, qui n'taient gure que trente,
n'taient pas proportionns d'ailleurs aux besoins d'une soixantaine
d'affams: ceux-ci furent donc obligs d'entrer en composition. On
dressa une capitulation, qui ressemblait fort  celle que trente-trois
ans aprs les puissances allies souscrivirent  Saint-Cloud: on y
garantissait aux insurgs une amnistie gnrale; mais, comme aprs la
capitulation de Saint-Cloud, les assigeants ne furent pas plus tt
matres de la place, qu'ils violrent leurs engagements. Ds lors je
conus ce que c'tait que la politique; je vis qu'elle n'tait pas
toujours d'accord avec la morale qu'on nous prescrivait si loquemment
de respecter  l'gal de la religion.

Rentr dans sa capitale par la brche, le prfet se conduisit comme
depuis s'est conduit plus d'un prince. Le trait fut lacr et foul aux
pieds; il ne fut plus question que de vengeances: on dsigna les sujets
sur lesquels elles devaient tomber, et mon pauvre frre, qui n'avait ni
plus ni moins de tort que les autres, fut port sur la liste des
proscrits.

La force des choses me fit encore intervenir dans les affaires de cette
chambre, qui devenaient les miennes. Rclamant contre la rigueur du
prfet restaur: Si la punition porte sur la chambre entire, lui
dis-je, je ne ferai pas  mon frre l'insulte de vous demander qu'il
soit mieux trait que ses camarades; mais, s'il y a des exceptions,
comme il n'en a pas plus fait que ceux que l'on excepte, je demande
qu'il soit trait comme eux. Ma requte ne fut pas coute; bien plus,
ayant lieu de reconnatre que les formes dans lesquelles je l'avais
rdige avaient augment les mauvaises dispositions o l'on tait dj
pour mon frre, et qu'on lui rservait une punition que je rputais
capitale, bien qu'elle ne menat pas sa tte: Prvenons ton
dshonneur, lui dis-je; je ne suffirais pas seul  te dfendre, mais je
puis te sauver; suis-moi; et, sans plus dlibrer, je l'entrane. Nous
traversons le parc. Je connaissais un endroit o le mur n'avait pas sept
pieds de haut; nous l'escaladons, et nous voil dans les bois de
Nantouillet, ancien domaine du chancelier ou du cardinal Duprat.

Je prsumais qu'on ne tarderait pas  envoyer  notre poursuite. Dcid
 ne pas me laisser ramener, mme par _Gousset_, bon garon, qui tantt
charretier, tantt postillon, faisait aussi, quand le cas l'exigeait,
fonction de gendarme, j'avanais, un couteau nu dans une main et une
grosse pierre dans l'autre, ce qui n'allgeait pas ma marche, engage
dans une terre dtrempe par le dgel. Pour donner le change  la meute,
voyageant  travers champ, je m'tais d'abord jet  gauche, dans la
direction d'un village nomm Saint-Mme; mais pensant qu'un paysan que
nous avions rencontr pourrait bien porter  Juilly des renseignemens
sur notre itinraire, aprs avoir pouss une pointe d'une demi-lieue,
nous rabattant sur la droite, nous vnmes couper le chemin de Paris,
entre le Mesnil et Thieux, et, nous jetant du ct oppos  celui que
nous avions pris d'abord, nous arrivmes  Villeneuve, village peu
loign de Dammartin. Il tait nuit. Nous entrmes dans une mauvaise
auberge, o nous nous donnmes pour les enfans de l'intendant
d'Ermenonville.

Un mauvais civet qui nous parut excellent, un lit dtestable o nous
dormmes  merveille, nous cotrent vingt-quatre sous. Il m'en restait
cinquante-six pour fournir  notre commune dpense jusqu'
Saint-Germain-en-Laye, o nous comptions trouver un asile chez notre
oncle: c'tait plus qu'il ne nous en fallait.

Le lendemain, avant le jour, nous nous remmes en route, vitant
toujours de passer dans les villages o notre signalement devait avoir
t envoy. Suivant notre chemin, tantt  pied, tantt sur des
charrettes; mangeant quand la faim nous prenait, mais entrant plus
souvent chez le ptissier que chez le boulanger, et consommant plus de
brioches que de pain,  midi nous arrivmes  Paris, que nous
traversmes sans nous arrter;  six heures, nous tions 
Saint-Germain.

Grand dsappointement! pas d'oncle  Saint-Germain! Il tait chez ma
mre,  quatre grandes lieues de cette ville, dans une maison de
campagne qu'elle avait  Nauphle-le-Vieil, ou le Vieux.

Deux vieilles dvotes, propritaires de la maison o mon oncle occupait
un appartement, et auxquelles nous nous prsentmes, nous voyant crotts
de la tte aux pieds, ne pensrent qu' une chose: c'est que le
lendemain, fte de la Vierge, elles ne pourraient pas nous mener  la
grand'messe en si piteux quipage. Sans plus s'embarrasser de la longue
marche que nous avions faite que de celle qui nous restait  faire,
elles dcidrent donc que nous continuerions notre voyage. On nous
trouva un guide, vieux soldat, qui portait encore son nom de guerre et
s'appelait Berg-op-Zoom: il se chargea de nous conduire  Nauphle par le
plus court. Je ne sais s'il tint parole; mais je sais qu'aprs cinq
heures de marche par des chemins affreux, accabls de fatigue, mourant
de faim, rebuts de ferme en ferme, o l'on n'avait voulu nous vendre ni
nous donner du pain, parce qu'on nous prenait pour des voleurs, nous
arrivmes enfin,  une heure aprs minuit,  la maison maternelle, o
nous entrmes par la fentre.

Ma mre avait de l'me: elle ne put pas trop dsapprouver le sentiment
qui m'avait port  soustraire mon frre  une peine dshonorante;
d'ailleurs, mon frre l'avait fait rire en lui disant assez navement
que tout ce dsordre tait l'effet d'un petit morceau de papier. C'tait
ainsi qu'il dsignait le chiffon sur lequel on avait barbouill
l'effigie du prfet.

Mon pauvre frre ne se trompait ici qu'en ce qu'il prenait l'occasion
pour la cause. Au reste, ce n'est pas la premire fois qu'une
insurrection a t provoque par des chiffons ou des papiers: celle par
laquelle le peuple de Paris prludait, en 1788,  la rvolution qui
s'accomplit l'anne suivante, n'a-t-elle pas clat lorsque,
conformment au systme du cardinal de Brienne, on tenta de substituer
le papier  l'argent pour le paiement des rentes?

On nous soigna plus qu'on ne nous gronda; et aprs trois semaines de
repos, pendant lesquelles on ngocia notre rentre, nous fmes reus au
collge, comme si nous revenions de vacances: une amnistie avait tout
arrang.

Ces vacances avaient interrompu mes tudes; je ne pus jamais rattraper
l'arrir. Est-ce un malheur? Je suivais alors un cours de mtaphysique.

L'tude de la physique eut plus d'attraits pour mon esprit que celle
d'une science qui me paraissait souvent absurde et presque toujours
vaine. Je m'y livrai avec plaisir; et ce n'est qu'aprs l'avoir pousse
aussi loin qu'on peut le faire au collge, que je sortis de Juilly au
mois d'aot 1783.

Avant de clore ce chapitre, un mot d'un des chagrins les plus vifs que
j'aie prouvs au collge. Je le dus  l'un des actes les plus stupides
qu'un tyran ou qu'un pdant (l'un s'est parfois trouv dans l'autre) ait
improvis; ne ft-ce que sous ce rapport, il est bon d'en prendre note.

En 1777, _minime_ encore (c'est ainsi qu'on nommait les petits), j'avais
t envoy  l'infirmerie pour un gros rhume. Un Amricain, nomm Wals
s'y trouvait avec moi pour un rhume aussi: il appartenait  la chambre
des grands; je lui servais de pantin, comme de raison. L'insurrection
des colonies anglaises avait clat l'anne prcdente. Pourquoi, me
dit-il un jour, n'es-tu pas coiff  la _bostonienne_? On nommait ainsi
un genre de coiffure par laquelle,  l'exemple des soldats de
Washington, les lgants de Paris supprimaient leurs ailes de pigeon et
coupaient de ct leurs cheveux presqu'au ras de la tte. C'est la
mode, ajouta-t-il: veux-tu que je te mette  la mode? et, prenant une
paire de ciseaux, ce grand polisson abat les boucles qui
s'arrondissaient sur mes oreilles. L'opration n'avait pas t faite
avec une grande habilet; mais, faite par le perruquier le plus habile,
cette coiffure courte n'en et pas paru moins bizarre, comparativement
 celle que mes camarades, y compris mon tondeur, avaient conserve. 
ma sortie de l'infirmerie, je fus accueilli dans le pensionnat avec un
rire universel: c'tait juste; mais ce qui ne le fut pas, c'est qu'un P.
Ppin, prfet de notre chambre, vrai Ppin-le-Bref en fait d'esprit,
vrai minime en fait de sens commun, jugea utile de me punir de
l'espiglerie d'autrui, et me fit affubler par le frre perruquier d'une
coiffure supplmentaire, d'un vrai gazon, que je fus condamn  porter
jusqu' ce que mes cheveux eussent cr dans la proportion suffisante.
J'excutai l'arrt  la lettre, car je couchais mme avec ce ridicule
bonnet, dont la queue, lie  la mienne par un mme ruban, ressemblait
assez  une demi-aune de boudin qui me descendait jusqu'aux reins. Les
ridicules de cette nature ne tardent pas  retomber sur leur auteur. La
reproduction de mes cheveux ne pouvait gure se faire en moins de six
semaines. Il y en avait trois que je l'attendais, quand je fus rencontr
par le P. suprieur; cette trange toilette n'chappa point  son regard
investigateur. Nous sommes en carme, me dit-il, pourquoi cette farce
de carnaval? Je le mis au fait, non sans quelque embarras. Je ne sais
ce qui se passa entre lui et le P. Ppin; mais je crois, pour m'exprimer
en style de collge, que ce prfet reut une _perruque_, car l'instant
d'aprs il me dbarrassa de la mienne.

Pas de despotisme plus stupide que celui d'un pdant. Cette fois-l
celui-ci s'tait montr inventif en fait de punition: d'ordinaire, il ne
se donnait pas tant de peine. Pour la moindre peccadille il recourait
aux verges, que les oratoriens, soit dit en passant, ne maniaient pas
moins volontiers et pas moins dextrement que les jsuites: correction
paternelle, disaient-ils.

Chtiment rvoltant, de quelque manire qu'on l'administre. Inflig par
la main d'un mercenaire, il est infme; par la main d'un matre, il est
honteux galement pour l'excuteur et pour le patient. Et  quel point
n'outrageait-il pas la dcence, quand on pense que les verges se
trouvaient quelquefois dans des mains de vingt ans, et que le fustigeant
et  peine t le frre an du fustig!

Cette correction avait t abolie en France par la rvolution. Quelques
gens l'ont rtablie comme une consquence de la restauration: et ces
gens-l se disent amis des bonnes lettres et des bonnes moeurs!
N'tait-il donc pas possible de trouver des moyens de rpression plus
efficaces et moins rpugnans que ce procd, qui ne rvolte pas moins
l'honneur que la pudeur?

Les anciens tribunaux ne connaissaient pas de punition plus rigoureuse
pour ces criminels prcoces en qui la sclratesse a devanc l'ge, pour
ces drles qui taient traduits devant eux en consquence de crimes
auxquels la loi ne permettait pas d'appliquer les peines portes contre
l'homme fait. L'enfant tait alors livr au questionnaire, pour tre
fouett _sub custodia_, dans la prison, ou _sous la custode_, pour
parler le jargon des criminalistes.

Et des instituteurs, et des hommes qui reprsentent le pre de famille
n'auraient pas horreur de recourir  un chtiment que les juges
regardaient comme un supplice! ils n'auraient pas honte de descendre aux
fonctions de bourreaux, pour punir des fautes trs-lgres de la mme
manire que la loi punissait les crimes!




CHAPITRE V.

Mes camarades et moi.--Portraits.--Anecdotes.


Quantit d'hommes remarquables  des titres diffrens sont sortis du
collge de Juilly; le Marquis de Bonald, si bon qu'il soit, n'est pas le
meilleur qui sorte de l; le Comte de Narbonne, le Marquis de Catelan,
le gnral Desaix, l'amiral Lacrosse, l'amiral Duperr, Adrien Duport,
Hraut de Schelles, le chevalier de Langeac y ont t levs avant ou
aprs moi; mais j'y ai eu pour condisciples M. Dupleix de Mzy, M.
Pasquier, et pour camarades M. de Joguet, M. Erys, M. Boiste, MM. de
Salverte, M. Durand, dit de Mareuil, M. Creuz Delessert et M. de
Sallenave.

Avant de poursuivre mon rcit, je crois devoir expliquer pourquoi je
dsigne ces messieurs par des qualifications diffrentes, et quelle
distinction j'tablis entre _condisciple_ et _camarade_. _Condisciple_
signifie soumis  la mme discipline, et peut s'appliquer  tous les
coliers qui habitent le mme collge et sont rgis par une rgle
commune. _Camarade_ signifie habitant la mme chambre, de l'espagnol
_camara_, et ne doit se dire que des coliers qui suivent la mme
classe, ou travaillent dans le mme quartier.

MM. de Mzy et Pasquier taient pour moi dans la premire catgorie.
Tous deux se signalrent  Juilly par les tudes les plus brillantes;
entrs au parlement de Paris, au sortir du collge, tous deux semblaient
destins  jouer un rle important. Le second seul a rempli entirement
sa destine. Parlons du second.

 quelques exceptions prs, l'homme diffre peu dans le monde de ce
qu'il tait au collge. L'ge le corrige moins qu'il ne le dveloppe.
Dou d'une facilit singulire pour le travail, M. Pasquier s'est montr
 la tribune ce qu'il avait t en rhtorique, habile arrangeur de mots,
mais plus disert qu'loquent; d'ailleurs courtisan des plus souples avec
les puissans, tant qu'ils sont puissans, il n'a jamais pu se dpouiller,
avec le reste des hommes, de la morgue qu'il avait contracte dans la
robe parlementaire qui lui a servi de maillot et lui servira de linceul.

Ces deux messieurs m'ont prcd de quelques classes. Parmi ceux que je
prcdais, il s'en trouve plusieurs qui marquent aussi dans le monde:
tel est M. Alexandre de Laborde. Entr au collge quatre ou cinq ans
aprs moi, il se trouvait dans une classe trs-infrieure  la mienne.
Je n'tais donc pas  mme de juger alors des dispositions de son
esprit, si recommandable par tant d'aptitudes diverses; mais je n'en ai
pas moins eu l'occasion de reconnatre ds lors en lui le caractre qui
dj lui conciliait toutes les affections. Le sort, qui l'avait dou
d'un physique en harmonie parfaite avec le plus heureux moral, lui
promettait une grande fortune. Les vers qu'Horace adressait  Tibulle
semblent avoir t faits pour lui.

     D tibi formam,
     D tibi divitias dederant, artemque fruendi.

Dans cette catgorie se trouve aussi Chnedoll, pote  qui le temps a
manqu pour remplir toute sa destine, mais  qui la littrature doit,
sinon un pome parfait, du moins des vers admirables; M. Creuz
Delessert, qui s'est illustr par tant d'ouvrages ingnieux, et surtout
par des pomes chevaleresques crits avec tant d'esprit, de grce et de
facilit; M. Choron, dont l'esprit galement propre aux sciences, aux
lettres et aux arts, s'est appliqu surtout  perfectionner
l'enseignement de la musique, et  qui cet art est redevable d'une cole
qui rivalise avec les plus clbres conservatoires de l'Italie; Losier
de Bouvet,  qui nos guerres civiles ont acquis un autre genre de
clbrit, et dont le pre a dcouvert une terre qui n'existait pas[13].
Dans cette catgorie se trouve enfin M. de Caux, que plus d'un genre de
capacit a conduit sous l'empire dans le cabinet de Napolon, et au
ministre sous la monarchie. J'aime  le rpter, la camaraderie de
collge est pour les bons coeurs une espce de parent; M. de Caux m'a
confirm dans cette opinion. Un jour que, dans les intrts d'un de mes
fils, je me dterminai  me prsenter  l'audience de ce ministre que je
n'avais jamais t visiter, que je n'avais mme jamais rencontr dans le
monde: Nous nous connaissons depuis long-temps, me dit-il du ton le
plus aimable; nous avons t levs dans le mme collge.--Cela est
vrai, monseigneur. Alors vous tiez dans les petits et moi dans les
grands, et je ne faisais gure attention  vous. N'allez pas faire comme
moi avec moi, aujourd'hui que les choses sont dans l'ordre inverse. Il
ne m'a pas imit; j'en ai la certitude.

Voil pour mes condisciples; venons-en  mes camarades. Je ne dirai
qu'un mot de M. Durand que j'ai sincrement aim. La nature lui a
libralement dparti les qualits qui mnent  la fortune. Il s'est
form  l'cole de M. de Talleyrand. Le patron qui l'a employ ne
pouvait pas trouver un lve dont le caractre et plus de rapport avec
le sien.

M. de Joguet est un homme solide en amiti. Celui-l et sacrifi sa
fortune  ses amis, mais non pas ses amis  sa fortune. Quoiqu'il ait eu
des opinions trs-opposes  la rvolution, il n'a jamais reni ceux de
ses camarades que leurs opinions avaient jets dans le mouvement
rvolutionnaire. Il les plaignait plus encore qu'il ne les blmait; et
sans les rechercher, il ne s'en loignait pas. Neveu du marquis de
Bivre, il et pu comme lui se faire un nom dans la littrature lgre.
Je ne sais pourquoi il s'est amus  crire sur des matires graves.

Les deux Salverte ont appel une grande considration sur leur nom
commun. Un esprit juste, une raison suprieure, une probit inaltrable
caractrisent l'an, qui, membre de la chambre des reprsentans pendant
les Cent-Jours, n'a pu qu'y faire entrevoir ces qualits qu'il a mises
en pratique pendant la majeure partie de sa vie dans l'administration
des domaines o il tait plac en premire ligne: le second, depuis
plusieurs annes membre de la chambre lective, s'y fait remarquer par
l'tendue de ses connaissances, la facilit de son locution et aussi
par la svrit de son patriotisme plus spartiate qu'athnien.
Philosophe rudit, littrateur et pote, sa vie entire a t consacre
 l'tude: peu d'hommes ont autant crit dans autant de genres.

M. Erys est un de nos plus savans et de nos plus judicieux gographes.
Quant  Boiste, qui ne connat pas son _Dictionnaire_? Excut sur le
plan le plus vaste, et nanmoins dans la forme la plus concise, ce
dictionnaire est, sans contredit, le plus complet que nous ayons. On a
peine  concevoir que ce soit l'ouvrage d'un seul homme. C'est  sa
complexion dbile et maladive que Boiste est redevable d'avoir achev ce
travail auquel,  la vrit, la nature de son esprit le rendait
essentiellement propre. Contraint  garder la maison, par suite des
privations qu'il tait oblig de s'imposer, il avait beaucoup plus de
loisir que le commun des hommes, et pouvait employer  l'tude tout le
temps que les plaisirs ne lui demandaient pas.  quels travaux ne
peut-il pas suffire l'homme qui tous les jours travaille tout le jour?
Aussi, dans l'espace de quinze ans, a-t-il donn de ce dictionnaire
qu'il voulait porter au plus haut degr de perfection je ne sais combien
d'ditions, toutes recommandables par d'importantes amliorations.

Boiste est encore un homme dans lequel l'ge n'a fait que dvelopper les
qualits de l'enfant, et qu'il a complt sans le changer. Port ds le
collge  tout soumettre  l'analyse, il avait eu plus de succs dans
les tudes philosophiques que dans les tudes littraires; l'imagination
dominait moins en lui que la raison. Grand ergoteur, il aimait beaucoup
la discussion, et ne dfendait pas toujours l'ide la plus juste, mais
du moins la dfendait-il de bonne foi, et s'il se fondait quelquefois
sur de mauvais argumens, se rendait-il aux bons. Quoiqu'il ft d'humeur
assez morose par suite de son temprament, il tait bon, attach,
affectueux mme: de plus, on n'avait pas un coeur plus honnte et plus
droit.

Tel il tait encore quand  mon retour de l'exil, aprs six ans, je le
retrouvai  Ivri, prs Paris, o il avait acquis une petite proprit
qu'il habitait toute l'anne. Le pauvre homme me reut comme un frre.
Nous avons bien pens  toi, me dit-il en me montrant sa femme. Il me
l'avait prouv en m'envoyant  Bruxelles sa cinquime dition, qui fut
publie pendant mon sjour forc hors de France; attention  laquelle je
ne fus pas peu sensible: Je prenais plaisir, ajouta-t-il,  citer des
exemples tirs de tes ouvrages et  mettre ton nom sous les yeux de mes
lecteurs.

 propos de ce dictionnaire, racontons un fait assez singulier pour tre
recueilli. Quand une expression avait t employe dans une acception
nouvelle, ou quand une nouvelle expression rclame par le besoin avait
t cre, Boiste n'omettait pas d'en tenir note dans son lexique, en
indiquant, comme de raison, l'auteur de cette nologie. Ainsi,
_spoliatrice_, mot de nouvelle fabrique, mais qui est dans les analogies
de notre langue, lui ayant paru mriter droit de bourgeoisie, il le lui
donna en nommant, comme de raison, l'auteur  qui ce mot appartenait.
SPOLIATRICE, dit-il  cet article; _loi spoliatrice_, BONAPARTE. Le
lexicographe n'y avait pas entendu malice. La police ne put se
l'imaginer; elle ne put pas croire qu'il et rassembl innocemment des
mots qui formaient une pareille pigramme. Boiste fut arrt, et ce
n'est pas sans peine qu'il parvint  se faire relcher par cette
autorit qu'il lui fut encore moins difficile de flchir que de
convaincre, et qui ne concevait pas qu'un homme d'esprit ne st pas
toujours ce qu'il disait.

Boiste est mort il y a quelques annes. J'ai perdu en lui un excellent
ami.

J'en conserve un  Bayonne, dans ce bon Sallenave. Je ne le vois gure
que de vingt ans en vingt ans; mais suis-je dans la peine, je reois
aussitt de ses nouvelles. Le faible et l'opprim n'ont pas de patron
plus actif que cet avocat, galement recommandable par l'originalit de
son esprit et par la gnrosit de son caractre.

C'taient mes bons amis aussi que les deux Theurel; c'taient! car je
leur survis. Ils avaient pour pre le plus honnte procureur qui ait
exist, je pourrais dire le plus honnte homme. Le cadet, qui avait
embrass avec quelque chaleur la cause de la rvolution, fit avec
distinction la brillante campagne de Dumouriez. Parti simple volontaire,
il gagna ses paulettes  Jemmapes,  Fleurus,  Nerwinde; il tait chef
de bataillon quand il s'est retir, et s'est retir quand l'arme o il
servait fut employe  l'intrieur contre des ennemis qui taient
toujours pour lui des Franais. Il est mort il y a quelques annes.

Son frre mourut ds 1786. La cause d'une fin si prcoce est bizarre, et
de plus un des plus funestes effets de gnrosit que je connaisse. Dou
d'une me ardente et fire, ce jeune homme tait d'une extrme
susceptibilit sur tout ce qui tenait  l'honneur. Un jour qu'il
badinait assez librement sur le thtre de l'Opra avec une chanteuse,
un acteur, que cette libert offense, lui donne un soufflet sans autre
explication. On se battrait pour moins: rendez-vous donn. Le lendemain,
comme l'offens se disposait  se rendre sur le champ de bataille,
arrive l'offenseur; il avait fait ses rflexions. Je ne me dissimule
pas, dit-il, la gravit de l'outrage que je vous ai fait; la mort seule
peut l'expier. Vous avez droit de me tuer, et cela vous sera facile, je
ne sais pas manier une pe, je n'ai jamais touch un pistolet; mais si
vous me tuez, une famille qui n'a que moi pour soutien tombera dans la
misre, et elle est innocente de mon tort. Il dit, et fait entrer sa
femme et ses enfans qui attendaient dans l'antichambre. Attendri par
leurs larmes, Theurel sent les armes lui tomber des mains; il se laisse
flchir; il promet de ne pas donner suite  cette affaire.

Cependant le souvenir d'un affront si cruel le tourmentait sans relche;
il lui semblait que le public, qui ne s'en inquitait gure, devait tre
moins touch de la piti qu'il avait eue pour une famille entire, que
frapp de l'indiffrence qu'il montrait pour sa propre considration. Il
se tenait pour dshonor par l'acte le plus honorable qu'un vritable
brave puisse faire en pareille circonstance. La vie lui devint  charge;
il tomba dans la mlancolie la plus noire, et, quoiqu'il ft entour des
tmoignages de notre amiti et de notre estime, il se tua de dsespoir
de ne pouvoir rvoquer le pardon qu'il avait accord, et de ne pouvoir
russir  se faire tuer par un autre, car il avait eu, depuis cette
aventure, des affaires qu'il appelait malheureuses, parce qu'ayant
bless ses adversaires, il en tait sorti sans une gratignure.

Ces deux frres aimaient passionnment les lettres et les arts.
taient-ils  Paris, nous en parlions; taient-ils hors Paris, nous nous
en crivions. Ils firent en 1785 un voyage  Ferney: beau sujet de
correspondance. J'ai retrouv dans mes papiers quelques vers dont tait
entrelarde la prose que je leur adressai  cette occasion; les voici:

     C'est l qu'une urne funraire
     Enferme le coeur de Voltaire.
     Tout, en ce dpt prcieux,
     Malgr les cagots et l'glise,
     Voltaire habite encor ces lieux;
     Et c'est son coeur qui l'ternise.
     Avec vous, heureux voyageurs,
     Avec vous pench sur sa cendre,
     Qu'il me serait doux de lui rendre
     Un tribut de vers et de fleurs!
     Et, m'abandonnant aux douleurs
     Qu'un si saint objet vous inspire,
     De l'arroser d'autant de pleurs
     Que m'en a fait verser Zare!

Puis, cherchant  exprimer par une comparaison le sentiment qui nous
unissait, j'ajoutais:

     S'il est un triple personnage
     Dont l'inexplicable union
     Est l'obscur objet d'un hommage
     Que prescrit la religion
      l'aveugle dvotion,
     Qui n'y veut pas voir davantage;
     Sans troubler sa tranquillit
     Par notre intimit sincre,
     Prouvons  l'incrdulit
     Qu'aprs tout, une Trinit
     Peut bien exister sans mystre.

Au nombre de mes camarades de classe, se trouvait aussi un pauvre diable
qu'il est inutile de nommer. Personne n'a manifest de meilleure heure
la passion de la clbrit, et chez personne cette passion n'a t plus
malheureuse. Secrtaire de Mirabeau, son nom est entr dans l'histoire 
la suite de celui de son patron, comme un valet entre dans un palais 
la suite de son matre; mais, quoi qu'il ait fait, il n'a pu s'y faire
admettre  des titres qui lui fussent personnels. C'tait, ds le
collge, une tte qui s'chauffait  froid, un dclamateur sans ides,
un four qui ne cuisait pas, et de la gueule duquel il ne sortait que de
la fume. Rien d'emphatique comme ses compositions; nous l'appelions _M.
Thomas_, par allusion  l'acadmicien qu'il contrefaisait, mais qu'au
fait il tait bien loin d'imiter. J'tais,  l'entendre, le _faiseur_ de
Bonaparte. Je voudrais bien que cela ft vrai; je voudrais bien pouvoir
m'attribuer certaines proclamations o le langage du grand homme n'est
pas moins sublime que ses conceptions: mais je n'ai pas plus t le
_faiseur_ de Bonaparte que l'homme en question n'a t le _faiseur_ de
Mirabeau.

 ces noms j'en pourrais ajouter d'autres. M. de Mathan, de la chambre
des pairs; M. Sapey, de la chambre des dputs; Muiron, mort  Arcole;
Duphot, assassin  Rome; le gnral Lamothe, dont le nom, comme les
leur, est inscrit sur nos plus glorieux bulletins; M. Bressier, digne
parent des Portalis et des Simon; M. Barthlmi, en qui l'on ne saurait
mconnatre le talent le plus nergique, le plus souple et le plus vrai
qui se soit manifest dans la jeune littrature; M. Berryer, dont tous
les partis voudraient s'approprier le talent; tous ces hommes si
recommandables  des titres si divers, sont des lves de Juilly.

Ils appartiennent aussi  cette illustre cole, les joyeux convives qui
tous les ans, le 3 janvier, jour de Sainte-Genevive, se runissent dans
ce banquet o toutes les conditions se nivellent, o toutes les
prtentions s'effacent, o toutes les opinions se confondent pour
quelques heures au moins, et dans lequel il n'est permis de mler aux
vins qui nous viennent de tous les pays que l'eau importe de Juilly
mme, et puise  la source limpide et salubre o notre enfance s'est
dsaltre.

Pour complter ce chapitre, il me faut bien aussi parler de moi. J'en
parlerai en conscience, comme des autres. Je laisse  qui il appartient
 prononcer sur la nature et sur la porte de mon esprit; je dirai
seulement que j'ai fait d'assez bonnes tudes, et cela moins par suite
d'une application srieuse que de la facilit que j'avais  deviner ce
que les autres n'apprennent pas sans l'tudier. J'tais assez fort en
littrature; mais, en revanche, assez faible en mathmatiques. La
passion de la posie, qui s'est manifeste en moi ds l'enfance,
remplissait ma tte, au point de n'y presque pas laisser de place pour
autre chose; je dtestais tout ce qui pouvait m'en distraire: aussi lui
ai-je t redevable de quelque succs prcoces, et m'a-t-elle ouvert ds
lors les portes d'une acadmie, car  Juilly aussi nous en avions une.

Parlons  prsent de mon caractre: il en est de plus heureux; il en est
de plus mauvais. J'avais t bon colier, je fus bon camarade. Plus
sensible qu'irascible, plus rancunier que vindicatif, plus gai que
malin, plus confiant que crdule, gardant moins volontiers le souvenir
du mal que celui du bien, aussi incapable de dissimulation que de
soupons, franc jusqu' l'tourderie, jusqu' la rudesse, constant dans
mes affections comme dans mes aversions, ne ddaignant pas la faveur des
matres, mais prfrant l'estime publique  tout, j'avais ds
l'adolescence les dfauts et les qualits qui, mme au collge, donnent
des amis dvous et des ennemis implacables, et qui, dvelopps par
l'ge, devaient faire dans le monde ma fortune et ma ruine.




LIVRE II.

1783--1790




CHAPITRE PREMIER.

Mon entre dans le monde.--tudes spciales.--Gots dominans.--Mon
Parnasse.--Mes socits.--Muse de Paris.


 la mort de mon pre, ma mre avait obtenu par l'entremise de _Madame_
(tel est le titre que portait alors Marie-Josphine-Louise de Savoie,
pouse de _Monsieur_, depuis Louis XVIII) que les places de son mari
seraient conserves  ses enfans, et que, jusqu' l'poque o nous
pourrions les remplir, elles seraient remplies par notre oncle. Pendant
cet intervalle, les maisons des princes subirent plusieurs
modifications, sous le nom de _rforme_. N'osant pas, par crainte de
notre protectrice, nous dpouiller ouvertement, les rformateurs
donnrent  ces places des dnominations diffrentes; et l'on assigna 
ma mre et  l'oncle qui avait gr pour nous des pensions dont une
partie devait nous revenir; pension qui n'quivalait pas,  beaucoup
prs, au revenu de la portion de patrimoine que cette opration nous
avait fait perdre. C'est ainsi qu'on entendait alors la justice et
l'conomie.

J'entre dans ces dtails pour dmontrer combien est fausse l'assertion
de je ne sais quel biographe, qui prtend que je suis redevable  Louis
XVIII du bienfait de mon ducation: vingt-cinq mille livres de rente que
possdait mon pre le mettaient  mme d'y suffire. Je tiens donc de sa
tendresse d'abord ce bienfait que ma mre m'a continu, et non de la
faveur d'un prince qui, si bienveillant qu'il ait paru tre un moment
pour moi, m'a fait plus de mal qu'il ne m'a jamais voulu de bien.

Il est encore un article sur lequel je crois devoir m'expliquer avant
d'aller plus loin. On m'a souvent demand si j'appartenais aux
_Arnauld_, qui ont appel sur le nom que je porte tant d'illustration
pendant le cours du XVIIe sicle. Je le crois: je l'ai entendu rpter 
ma mre, d'aprs mon pre. Nous n'crivons pas tout--fait ce nom comme
l'crivait la famille auquel il doit son clat. Nous mettons un _T_ l
o elle mettait un _D_; mais on sait que ces sortes d'altrations ne
concluent pas en fait de gnalogie. Plusieurs de mes anctres ont crit
leur nom avec un _D_ et en retranchant _L_. Sur mon extrait de baptme,
le nom porte un _D_; j'ai pris le _T_ pour me conformer  mon pre, qui,
je le rpte, ne s'en croyait pas moins parent des _Arnauld_. Dans la
dernire anne de sa vie, ayant intrt  le prouver, il avait commenc
 ce sujet avec un homme du mtier, l'abb de Vergs, un travail qu'il
n'a pas eu le temps d'achever; ma mre en avait conserv les pices.
Mais les menaces portes par la Convention, en 1793, contre les nobles
qui garderaient leurs titres, m'ayant fait craindre pour elle, si, dans
une de ces visites auxquelles on tait alors expos, une des mille
autorits  qui tous les domiciles taient ouverts dcouvrait ces
papiers, je l'engageai  les anantir. Mon inquitude pour ma mre,
jointe  mon indiffrence sur cet article, ne m'a pas permis d'en
prendre connaissance, et je n'y ai pas regret.  quoi servent
aujourd'hui ces titres sans privilges? que constatent-ils le plus
souvent? d'impuissantes prtentions. trange sujet d'orgueil, aprs
tout, qu'un nom qui, en rappelant ce que valaient vos pres, dnonce le
peu que vous valez! Je souhaite  mes enfants d'autres titres  la
considration.

Lorsque j'entrai dans le monde, j'avais donc perdu  peu prs ma
fortune; ma mre, qui dsirait m'en voir acqurir, pensa qu' cet effet
il serait utile que j'achevasse mon droit. Comme cela exigeait que je
sjournasse  Paris, et qu'elle demeurait  Versailles, elle me mit en
pension chez Me de Crusy, procureur au Chtelet, pour y prendre
connaissance des affaires, tout en tudiant les lois. Son projet tait
de me mettre ainsi en tat d'entrer dans la magistrature ou dans
l'administration; mais mon got ne me portait ni vers l'une ni vers
l'autre carrire, non que j'eusse de l'loignement pour l'occupation,
mais parce que celle  laquelle je consacrais tout mon temps ne pouvait
se concilier avec aucune autre.

Que de peine se donna ce bon M. de Crusy pour me mettre en tat de
gagner la pension que ma mre lui payait, et dont elle avait promis de
me faire l'abandon ds que mon patron se dclarerait suffisamment pay
par mon utilit! Rien ne put me dterminer  me livrer  des tudes que
j'avais en dgot, si ce n'est en mpris. Tant que j'avais de l'argent,
c'est--dire pendant la premire quinzaine du mois, j'allais au
spectacle; n'en avais-je plus, je n'en travaillais pas davantage pour
l'tude. Quand je n'allais pas promener mes penses, renferm dans ma
chambre, j'y faisais des vers jusqu' l'heure des repas, aprs lesquels
je m'y renfermais de nouveau pour en faire encore. Isol, l, je n'y
tais pourtant pas cach. Quand ils taient presss d'ouvrages, les
clercs venaient quelquefois m'y chercher; voici ce que j'imaginai pour
chapper  cette contrarit. Le corridor qui communiquait  nos
chambres tirait son jour d'une fentre qui donnait sur la runion de
deux toits;  l'aide d'une chaise, dont le dossier me servait d'chelle,
je me rfugiais dans cette espce de valle o je pouvais faire une
dizaine de pas sans me prcipiter dans la rue; l, entre deux montagnes
de tuiles, qui perdaient bientt leur couleur pour mon imagination, je
me croyais _in frigida Tempe... gelidis in vallibus Hoemi_, ou dans le
vallon le plus retir du Parnasse. Une fois, je pensai y tre dcouvert.
Jugeant,  l'aspect de la chaise, que je pouvais avoir t rimer dans la
gouttire, Me de Crusy ne s'avisa-t-il pas, non d'y monter, mais d'y
regarder? Heureusement chappai-je  sa recherche. Comme il m'avait
d'abord appel, je me htai de grimper sur le pignon de la fentre, de
laquelle ses regards parcouraient toute la longueur de ma promenade, et,
 cheval justement au-dessus de sa tte, j'attendis sur cette monture,
un peu moins fringante que Pgase, la fin de cette perquisition.

J'eus grand soin depuis, comme on le pense, de retirer l'chelle aprs
moi quand je retournai chercher l des inspirations. J'y retournai
souvent, car j'y composai un grand opra, une _Sapho_, dont je me
flattais que Piccini ferait la musique. Vaine esprance! ce grand
compositeur, avant de l'entreprendre, ayant voulu avoir l'avis de M.
Suard sur le mrite du pome, il me fallut solliciter une audience de M.
Suard: je ne doutai pas de l'obtenir; vaine esprance encore! mes
lettres restrent sans rponse; et ce n'est que dix-huit ans aprs que
j'eus l'occasion de parler pour la premire fois  cet acadmicien, qui
ne m'avait pas voulu pour colier, dont j'tais devenu le confrre.

 cela prs que je perdis mon temps, si c'est le perdre que de ne pas
l'employer comme le voudraient les personnes dont vous dpendez, je n'ai
pas trop lieu de regretter l'emploi que je fis de ma premire anne de
libert. Grce  je ne sais quel sentiment de convenance que m'avait
inspir ma mre, et qui m'a souvent tenu lieu de principes, ma conduite
fut sinon exempte de tout cart, du moins exempte de dvergondage, et
n'ai-je pas  me rappeler une sottise dont je doive rougir. Les plaisirs
que j'aimais avec passion, les plaisirs que je prfrais  tout, taient
ceux que donnent les arts; c'est mme des succs qu'elles obtenaient par
les arts que les femmes tiraient  mes yeux leur charme le plus
puissant. Ainsi sentaient les jeunes gens avec qui je passais ma vie, et
qui presque tous avaient t mes camarades de collge. Avec quel
emportement nous usions de cette libert aprs laquelle nous avions si
longtemps soupir! avec quelle avidit nous courions aprs des plaisirs
que nous avions si longtemps dsespr d'atteindre! Mais, je le rpte,
ceux qui naissent des arts, la posie, la musique, le thtre, l'opra
surtout taient les premiers pour nous, et nous n'en jouissions qu'
demi quand nous n'en jouissions pas ensemble.

Cependant je frquentais aussi une socit plus grave, celle de M. De
France, payeur de rentes, et mon proche parent. Chez lui les arts
rgnaient moins que les sciences; il s'occupait de physique, de chimie,
d'histoire naturelle plus que de musique et de posie: j'en fis mon
profit. Il tait riche. Comme il tenait table ouverte tous les
mercredis, je fis connaissance chez lui avec plusieurs hommes
remarquables de l'poque, avec plusieurs savants qui ne sont pas tous
oublis, quoiqu'en fait de sciences il soit donn  peu de personnes de
se maintenir au mme degr de gloire pendant plusieurs gnrations. Cela
n'est gure assur qu' ces hommes de gnie qui, tels que les Newton,
les Linne, les Buffon, les Jussieu, les Cuvier, attachant leurs noms 
des systmes, ont t lgislateurs dans une science quelconque.

Valmont de Bomare, que je voyais l toutes les semaines, n'a pas eu ce
privilge. Son dictionnaire, qui n'est plus gure cit que pour ses
lacunes et ses erreurs, ne commande plus le respect qu'il lui obtenait
alors: ceux qui sont entrs de son vivant dans la carrire qu'il n'a pas
parcourue sans honneur, l'ont laiss bien loin derrire eux; mais il
n'en est pas ainsi de ce bon Hay[14], qui venait souvent aussi dans
cette maison. Ce minralogiste jouissait dj d'une grande
considration, quoiqu'il n'et pas encore trouv le systme qui devait
rgir la cristallographie. C'est  un accident qu'il est redevable de
cette dcouverte; et comme cet accident lui est arriv chez mon cousin
mme, peut-tre n'est-il pas hors de propos d'en faire mention ici.

M. De France avait un assez beau cabinet de conchyliologie et de
minralogie, qu'il ouvrait avec complaisance aux curieux, et surtout aux
savants, auxquels il permettait d'en dplacer les pices pour les
examiner de plus prs. Un jour qu'Hay usait de la permission, comme il
voulait replacer un chantillon assez volumineux de je ne sais quelle
cristallisation, cette pice lui chappe et se brise en mille clats.
Jugez de son dsespoir! il ne pouvait se pardonner sa maladresse. M. De
France le console de son mieux, et pour la lui faire oublier, il donne
ordre  un domestique d'enlever ces dbris. L'ordre s'excutait quand
Hay, dont les yeux suivaient les mouvements du balai, rompant le
silence: N'attachez-vous, dit-il, aucune valeur  ces
fragments?--Aucune.--Accordez-moi donc une grce.--Laquelle?--La libert
de les recueillir et de les emporter.-- vous permis, cher abb. Mais
qu'en voulez-vous faire?--tudier leur forme tout  mon aise.
Remarquez-vous que le noyau de ce cristal est un prisme o se
reproduisent sous un moindre volume les formes que la pice affectait
dans son intgrit?--C'est vrai.--Cette pice ne serait-elle pas forme
de la runion de plusieurs couches de formes semblables, quoique de
dimensions diffrentes, et superposes les unes aux autres dans un ordre
rgulier? C'est ce dont je veux m'assurer en rajustant ces morceaux.

L'exprience justifia ces conjectures, et l'accident qui provoqua cette
observation fut pour Hay ce qu'avait t pour Newton la chute de cette
pomme qui lui rvla le systme de l'attraction.

Fourcroi, qui dj travaillait  la rvolution de la chimie qui devait
associer son nom  celui de Lavoisier, tait de ces runions.

Quelques gens de lettres s'y rendaient aussi. De ce nombre tait un
vieil avocat nomm Marchand, ennemi capital de Voltaire, auteur de
quelques vers plus malins d'intention que de fait, tels qu'une _ptre
du cur de Fontenoi  Voltaire_, et de quelques pamphlets du mme genre,
le _Testament de Voltaire_, par exemple. Ce bonhomme s'imaginait presque
tre l'gal du colosse qu'il attaquait; il en parlait avec le ddain
d'un vainqueur pour le champion qu'il a mnag. Cette vanit le rendait
plus amusant,  mon gr, que les contes cyniques qu'il rabchait ds
qu'il avait un verre de vin dans la tte. La bouffonnerie, mme exempte
de licence, m'a toujours paru incompatible avec la dignit de la
vieillesse; je l'aimerais mieux, je crois, maussade que dvergonde,
quoique peu de dfauts me dplaisent autant que la maussaderie. Qui ne
se respecte pas n'a pas le droit d'tre respect. C'est ce qui arriva 
ce compotateur de Piron. On finit par se lasser de lui. Comme il entrait
facilement en tat d'ivresse, et qu'un jour, par suite de cet tat, il
fit une chute assez grave en sortant de table, on profita de l'occasion
pour donner  entendre aux gens qui le soignaient qu'on ferait bien de
ne plus le laisser sortir: il tait temps, au fait: il avait dj
quatre-vingt-cinq ou six ans.

L se rendaient encore d'autres personnages, gens du monde, gens de
robe, gens de cour possdant  fond la chronique scandaleuse du rgne de
Louis XV, et dbitant l'histoire en caquets. Personne sous ce rapport
n'galait le marquis de Gouffier qui avait dpens en folies la plus
grande partie de sa vie dj longue, et la totalit d'une fortune
considrable. lve des rous de la rgence dont il transmettait les
traditions  leurs petits-fils, ne repoussant aucun compagnon de
plaisir, bien plus, courant en chercher partout o il esprait en
trouver, et n'attachant pas moins de prix  une partie lie avec
Prville et Bellecour qu' une orgie faite avec le comte de Lauraguais
ou tel autre de ses pairs, ce seigneur s'tait chapp plus d'une fois
des salons o devait l'crouer son rang, pour aller jouir au cabaret des
charmes d'une autre galit. C'tait droger: mais comme il avait t
complice de tous les tours qui ont t jous  ce malheureux Poinsinet,
et qu'il racontait fort plaisamment les facties ou les mystifications
dont ce singulier personnage avait t l'objet et la dupe, je lui savais
trs-bon gr de cette drogeance.

Pendant cette anne je fis connaissance avec quelques jeunes
littrateurs qui taient affilis au muse de Court de Gbelin, avec
Saint-Ange, qui ds lors avait publi des fragmens de sa traduction des
_Mtamorphoses_, et possdait dj tout le talent qui le fit entrer 
l'acadmie quand il n'avait plus d'esprit; avec Duchosal, bon garon,
qui s'efforait d'tre mchant, et faisait, en dpit de sa nature, des
satires moins malignes  la vrit que mauvaises; avec Le Bailly qui,
bien que trs-jeune, avait dj donn dans quelques fables des preuves
de ce talent facile et naturel qui le fait placer encore parmi les
hritiers de La Fontaine.

Que je portais envie  ces Messieurs! Que les applaudissemens excits
par la lecture de leurs ouvrages retentissaient profondment dans mon
me! Nulle gloire ne me paraissait prfrable  celle dont ils me
semblaient dj saisis, et que je croyais mme assure au bonhomme
Cailleau, honnte imprimeur, auteur de fables dont on parlait peu, et
dont on ne parle plus. Au-dessus de l'honneur d'tre membre du muse de
Paris, je ne concevais qu'un honneur, celui d'tre de l'acadmie
franaise.




CHAPITRE II.

Acadmie franaise.--La Harpe.--Ducis.--Beaumarchais.--Anecdote sur _le
Mariage de Figaro_.


On conoit, d'aprs ce que j'ai dit, combien j'tais curieux d'assister
 une sance de l'acadmie franaise. La Harpe m'en procura le moyen. Ma
mre l'avait rencontr plusieurs fois  la campagne chez une femme
aimable; il s'en souvint, et m'accorda trs-gracieusement un billet avec
lequel j'assistai  la sance o Garat fut couronn pour l'_loge de
Fontenelle_, et Florian pour l'_glogue de Ruth_. Je n'imaginais pas
alors que je serais un jour le collgue du premier et le successeur du
second!

Leurs ouvrages, qu'on leur permit de lire eux-mmes, furent
trs-applaudis; mais il n'en fut pas ainsi du rapport lu par Marmontel
sur les pices envoyes au concours. Les doctrines qu'il y professait,
et surtout les formes dans lesquelles il exprima son jugement sur une
glogue intitule _le Patriarche_, ne lui concilirent pas le suffrage
de tout l'auditoire,  beaucoup prs, elles provoqurent mme des
murmures qui me surprirent plus qu'ils ne m'attristrent. Je n'en sortis
pas moins satisfait de la sance: mon plaisir aurait t complet si
j'avais entendu quelque chose de mon patron; mais l'auteur de _Warwick_
gardait alors le silence: comme Achille, il boudait dans sa tente. Il
s'en est bien ddommag depuis!

La Harpe, que j'ai rencontr souvent, mais avec qui je n'ai jamais t
li, me parut ds lors assez gourm, tout poli qu'il s'efforait d'tre.
Le ton sec et tranchant avec lequel il exprimait ses opinions sur
plusieurs de ses confrres et particulirement sur Ducis, me choquait,
quoique au fond cette opinion ne manqut pas de justesse, et contnt
mme l'loge de ce tragique. Mais cet loge fait sans grce ressemblait
 celui que le diable ferait du bon Dieu, Ducis n'entend rien,
disait-il,  la combinaison d'un plan. Les siens sont dnus de toute
raison, particulirement celui du _Roi Lear_. L'auteur s'y montre encore
plus insens que son hros.--Cet ouvrage obtient pourtant un grand
succs, rpliquai-je avec timidit.--Ouvrage dtestable!--Il y a, ce me
semble, de bien belles scnes.--Eh! Monsieur, qui vous dit le contraire?
Sans doute, il y a de belles scnes dans le _Roi Lear_, dans _Hamlet_,
dans _Romo et Juliette_, dans _Oedipe chez Admte_ et mme dans ce
_Macbeth_ qui vient de tomber; mais, de belles scnes ne constituent pas
seules un bel ouvrage. Si M. Ducis faisait une pice comme il fait une
scne, il serait notre premier tragique.

Ceci me rappelle que l'hiver prcdent j'avais fait connaissance avec
Ducis. Il m'avait accueilli avec plus de rserve que La Harpe, et
cependant je me sentais appel vers lui par un attrait que l'autre n'a
jamais eu pour moi. J'tais juste par instinct.

Ducis tait de Versailles qu'habitait sa mre, et o je passai chez la
mienne les huit premiers mois qui suivirent ma sortie du collge. Comme
il n'tait bruit l que de Ducis, je ne pus rsister au dsir de voir de
prs l'homme que toute la ville s'accordait  admirer, car en dpit du
proverbe, _il tait prophte en son pays_. On m'avait promis de me
prsenter  lui dans l'un de ses voyages, et la chose avait manqu
plusieurs fois. Las de voir mon plaisir dpendre de la volont d'autrui,
un beau soir je prends ma rsolution; et surmontant ma timidit, qui
alors tait excessive, je me prsente seul chez madame Ducis. C'tait
une bonne femme qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit. Elle me
reut avec politesse, parut flatte du motif de ma visite; mais quand je
lui demandai la permission de revenir: Vous demeurez loin d'ici, me
dit-elle, vous pourriez faire bien des courses inutiles; je vous ferai
prvenir ds que mon fils reviendra.

Je ne me le tins pas pour dit. Huit jours aprs, nouvelle visite et mme
demande de ma part. Huit jours aprs, mme rponse accompagne d'un
accueil plus gn. Je n'en revins pas moins huit jours aprs. Accueil
plus contraint encore; je n'y concevais rien. Pour tout concevoir, il
aurait suffi de faire attention  ce qui se passait quand j'arrivais.
Une belle personne de dix-sept  dix-huit ans, qui, pendant la dure de
ma premire sance, les yeux baisss, brodait auprs de Mme Ducis tandis
que celle-ci tricotait, n'avait pas manqu dans les sances suivantes de
se lever  mon arrive, et aussitt aprs m'avoir rendu gracieusement
mon salut, de sortir du salon pour n'y plus rentrer: c'tait la fille de
Ducis. Veuf depuis plusieurs annes, il l'avait place sous la
surveillance de cette bonne dame, qui me croyait plus pris de la beaut
de sa petite-fille qu'enthousiaste du gnie de son fils. Le vrai ne lui
paraissait pas vraisemblable.

Ducis en jugea comme elle. Lorsqu'enfin je parvins  le rejoindre, il
m'invita  venir le voir  Paris, o il me reut autrement en effet qu'
Versailles.  Versailles, il n'avait t que poli;  Paris, il fut
affectueux. Ce n'est que long-temps aprs toutefois qu'il m'expliqua la
raison de cette disparate dont je n'avais pas devin la cause, tant les
vues que l'on me prtait m'taient trangres!

Ducis tait alors pour moi le pote par excellence. Les beauts
originales qui abondent dans ses tragdies m'en laissaient  peine
entrevoir les dfauts; et c'est bien d'aprs moi que je lui donnais la
prfrence sur La Harpe. Pote correct et froid, La Harpe, que je
n'estimais gure que sur parole, ne m'avait mu que dans son
_Philoctte_ o revit l'nergique simplicit de Sophocle; le reste de
son thtre ne valait pas pour moi une scne de Ducis. Aprs
quarante-cinq ans, je sens encore de mme.

Cependant je suivais le thtre avec une insatiable avidit: quelle que
ft la pice, quels que fussent les acteurs, j'y prouvais un plaisir
auquel j'aurais sacrifi tous les autres. Le _Sducteur_, ouvrage de
l'oncle de mon ami Joguet, et la premire comdie que j'aie vue aux
Franais, m'avait enchant. Qu'on juge de l'effet que produisit sur moi
le _Mariage de Figaro_! La Comdie Franaise, si riche alors en talens,
n'en a jamais fait peut-tre un emploi si heureux que dans cette pice;
jamais ouvrage n'a t jou avec un ensemble si parfait.  la
sollicitation de Beaumarchais, qui ne faisait rien comme un autre et
n'en faisait pas plus mal pour cela, Mlle Sainval avait consenti 
descendre des hauteurs de la tragdie pour concourir avec Mol,
Dazincourt, Desessarts, Dugazon, et cette Olivier dont le talent tait
naf et frais comme sa figure,  la reprsentation de son singulier
drame. Quelle puissance ces enchanteurs runis n'exeraient-ils pas sur
une imagination de dix-huit ans! Elle n'galait pas toutefois celle de
l'actrice qui remplissait le rle de Suzanne: cette perfection de
talent, que nous avons tant admire depuis dans Mlle Contat, tait alors
rehausse par tout ce que la jeunesse la plus vive, la beaut la plus
piquante peuvent prter de charme au jeu le plus parfait. Mlle Contat
ajoutait  ce rle, dj si sduisant, une valeur dont Beaumarchais
lui-mme tait tonn. L'esprit du rle appartenait bien  Beaumarchais,
mais non pas l'esprit avec lequel ce rle tait rendu; celui-l
appartenait tout entier  l'actrice, et elle en avait peut-tre autant
que l'auteur lui-mme; elle crait en traduisant. Jamais musique n'a
prt  la parole une expression pareille  celle que recevaient, en
passant par la bouche de son spirituel interprte, les saillies d'un des
hommes les plus spirituels qui aient jamais crit.

Je me pris de belle passion aussi pour cet homme-l. Les perscutions
que lui attirrent le succs de la _Folle Journe_ me rvoltaient  un
point que je ne puis exprimer; j'y voyais pis que de l'injustice, j'y
voyais de l'ingratitude; j'tais si reconnaissant du plaisir que m'avait
fait cet ouvrage!

Je ne fus pas, comme on l'imagine, mdiocrement indign de l'outrageant
abus d'autorit dont Beaumarchais fut frapp au fort de son succs.
Aujourd'hui, toute mon indignation se rveille encore  ce souvenir. Cet
acte arbitraire, le seul peut-tre qu'on soit fond  reprocher au plus
modr des princes, fut provoqu par une bien perfide insinuation. Voici
le fait.

M. Suard, qui depuis 1774 tait censeur royal, avait constamment refus
son approbation au _Mariage de Figaro_. Beaumarchais tant parvenu
nanmoins  faire reprsenter sa comdie, M. Suard en conut un vif
dpit; et comme en qualit de journaliste il s'attribuait aussi le droit
de censurer les pices de thtre, se proclamant le champion du got et
de la morale, il poursuivit avec un acharnement infatigable la pice
contre laquelle son _veto_ avait t impuissant.

Aprs plusieurs attaques portes par lui sous le voile de l'anonyme
contre l'ouvrage de Beaumarchais, et contre Beaumarchais lui-mme, il
fit paratre dans le _Journal de Paris_ une lettre o tait tourne en
ridicule la disposition par laquelle l'auteur du _Mariage de Figaro_
donnait _aux pauvres mres nourrices_ la totalit du bnfice que lui
avaient acquis les innombrables reprsentations de cette pice. Cette
lettre avait t rdige dans une socit que l'an du frre de Louis
XVI honorait souvent de sa prsence. Rvolt de la malignit avec
laquelle M. Suard empoisonnait ses meilleures intentions, et croyant
n'avoir affaire qu' lui, Beaumarchais rpond par des sarcasmes  cette
lettre, dont M. Suard n'tait pas le seul auteur. Le journaliste, dans
son ressentiment, imagina de faire retomber sur le prince la moiti de
l'injure, afin d'avoir  sa disposition la puissance du prince tout
entire. Cet homme est-il assez effront? dit-il, traiter ainsi les
plus augustes personnes! Le stratagme russit. Louis XVI,  qui cet
excs d'audace fut dnonc sous les formes les plus propres  l'irriter,
sortit une fois de sa modration habituelle; plus frre que roi, il
ordonna que le bourgeois qui avait os riposter  une insulte dicte par
une altesse royale, ft arrt sur-le-champ, et conduit, non pas  la
Bastille, prison trop noble pour un pareil polisson; non pas dans une
prison d'tat, mais dans une maison de correction; et comme Sa Majest,
quand elle prit cette dcision, tait au jeu, c'est sur un _sept de
pique_ que fut crit par elle, avec le crayon dont on marquait _les
btes_, l'ordre d'enlever un citoyen  sa famille et de l'enfermer 
Saint-Lazare.

Cet acte, si lger et si cruel, fut bientt blm des personnes mme
qu'il avait fait sourire au premier moment: chacun se sentit menac par
l, non seulement dans sa libert, mais encore dans sa considration. Je
me sais gr d'en avoir jug ainsi de prime-abord, et d'y avoir vu
surtout une rvoltante injustice dans un ge o, plus port  sentir
qu' rflchir, j'tais habitu  tenir pour lgale toute volont
royale. Je consignai mes sentimens sur ce fait dans une ode, pice assez
hardie pour me faire arrter aussi, mais que je n'ai pas publie, et
j'ai bien fait, car elle n'tait pas bonne. Se compromettre avec
l'autorit par de mchants vers, c'est faire une double sottise.

Ce n'est pas, au reste, le seul outrage que Beaumarchais ait eu 
endurer  cette poque o sa clbrit l'avait rendu le point de mire de
nombre de gens qui prtendaient devenir clbres. Bergasse aussi l'a
trs-rudement trait pour s'tre fait, un peu tourdiment peut-tre, le
chevalier de Mme de Kornman contre son mari. Racontons  ce sujet une
anecdote que j'aime  rpter, parce que c'est une des meilleures
justifications qu'on puisse opposer  tant d'crits o Beaumarchais est
reprsent, non pas comme le plus malin, mais comme le plus mchant des
hommes, ce qui n'est pas tout--fait la mme chose.

Ayant appris qu'une dame du grand monde avait parl de lui avec autant
de malignit que de lgret,  l'occasion de l'intrt qu'il tmoignait
pour la femme adultre, il crut pouvoir prendre sa revanche, et riposter
 ces attaques par quelques pages dans un Mmoire qu'il tait prs de
publier sur ce procs. La soeur de l'imprudente en ayant eu avis, conut
qu'un ridicule ineffaable allait s'attacher  sa soeur. Pour dtourner
le coup, elle se dcide  s'adresser  Beaumarchais lui-mme, qu'elle
avait quelquefois rencontr dans le monde, et va le trouver.  la suite
d'une explication, o les torts de l'agresseur n'avaient pas t plus
dissimuls que les droits de l'offens, elle lui demande le sacrifice de
sa vengeance. Connaissez-la tout entire, dit Beaumarchais; et il lui
donne communication du passage signal, qui galait ce que sa plume si
vive et si mordante a trac de plus original.  chaque mot, la pauvre
femme frmissait. Et c'est de ces pages-l, Madame, que vous demandez
la suppression! Vous ne connaissez donc pas le coeur d'un auteur?--Je
connais votre me; c'est  elle que je m'adresse. Je sais que vous
n'avez rien fait de mieux; l'effet de ces pages est certain; mais vous
seriez dsespr du succs d'une vengeance plus cruelle que l'injure:
plus vous estimez ces pages, plus, j'en suis sre, vous trouverez
d'honneur  en faire le sacrifice.

Beaumarchais, pour toute rponse, dchire ces terribles pages et les
jette au feu. Voil l'homme qui, selon Me Bergasse, _suait le crime_.

Je tiens ce fait de Mme de Bonneuil, ma belle-mre, qui fut mdiatrice
dans cette affaire, et s'empressait de le raconter toutes les fois
qu'elle entendait accuser de mchancet un homme qui, s'il a combattu
toute sa vie, toute sa vie n'a fait que se dfendre.

La passion de la musique, art que je n'ai jamais pratiqu[15], mais dont
j'ai toujours joui avec dlices, faisait aussi bien que la posie le
charme de ma vie. Je partageais mes tributs entre la Comdie franaise
et l'Opra, et mon culte entre Corneille et Gluck, entre Racine et
Piccini, entre Sacchini et Voltaire, entre Molire et Grtry. La musique
expressive et svre de Gluck, surtout, me ravissait; elle tait pour
moi la vritable dclamation tragique, la mlope que la Grce
appliquait au dbit des scnes d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide;
j'admirais sous ce rapport, entre ses productions, son _Iphignie en
Tauride_ et son _Alceste_.

Quant  son _Armide_, que je ne pouvais me lasser d'entendre,
l'enthousiasme qu'elle excitait en moi tenait  une autre cause: cette
composition, qui runit tous les genres d'expressions, me semblait tre
en musique ce qu'est en posie l'pope du Tasse. On conoit, d'aprs
cela, que je ne fus pas insensible au talent de Sallieri, dont _les
Danades_ furent reprsentes pour la premire fois cette anne-l; et
en cela je jugeais d'aprs moi, car cette oeuvre, si belle dans un si
grand nombre de ses parties, ne fut pas apprcie  sa premire
apparition.

Je n'tais pas insensible non plus au gnie de Grtry: peut-il ne pas
plaire  quiconque apprcie le gnie de Gluck? Ces grands compositeurs
ne puisent-ils pas leur mlodie  la mme source? ne cherchent-ils pas
videmment tous les deux  reproduire l'accent naturel des passions?
n'est-ce pas en le modulant qu'ils sont parvenus  donner  leur chant
une expression si vraie, une expression qui leur imprime un charme
inaltrable pour toute personne qui, coutant la musique avec son
intelligence et avec son me, y veut autre chose qu'un amusement fait
pour l'oreille, une expression qui la met au niveau des premiers arts
d'imitation?

C'est ainsi que j'avais pass un an  Paris, occup de tout, except de
ce que j'y tais venu faire, quand une passion, qui n'a pas t sans
influence sur ma destine, me fit prendre en dgot cette ville
tumultueuse. Je sollicitai et j'obtins la permission de revenir 
Versailles. J'avais,  m'entendre, mille projets en tte; mais, en
ralit, je n'avais qu'une volont dans le coeur. Rien de tout cela ne
s'est ralis.




CHAPITRE III.

Premires amours.--Werther.--Marie-Josphine-Louise, MADAME, m'attache 
sa personne.--Voyage  Amiens.


Pendant l'anne qui venait de s'couler, partageant avec quelque rserve
pourtant les plaisirs de mes joyeux camarades, faisant assez de sottises
pour ne point passer pour un sot, aimant toutes les femmes
consquemment, et n'en prfrant aucune, je n'avais pas eu l'occasion de
connatre ce que c'tait que mon coeur: un hasard me le rvla.

Cet oncle qui avait d grer jusqu' notre majorit les places qui nous
avaient t conserves aprs la mort de mon pre, tait venu demeurer 
Paris avec sa famille, par suite de la rforme dont j'ai parl plus
haut. J'allais souvent les voir. Un jour je trouve chez eux une jeune
femme que je n'avais jamais rencontre, soit l, soit ailleurs, et qui,
de la ville o elle rsidait, tait venue passer quelques jours avec
eux. Elle n'tait pas d'une beaut parfaite; mais le charme rpandu dans
toute sa personne me frappa bien plus vivement que la perfection des
plus belles femmes que j'avais vues jusqu'alors.

J'ai reconnu depuis qu'elle tait jolie, bien faite, que ses grands yeux
taient pleins de douceur et d'esprit, qu'elle disait avec un accent
enchanteur les choses les plus ingnieuses et les plus naturelles; qu'
une profonde sensibilit, recouverte par une frivolit apparente, elle
unissait une grande lvation d'me, et une grande indpendance de
caractre: sans me rendre compte de tout cela au premier abord, j'en eus
le sentiment, et je m'enflammai  cet attrait form de tant d'attraits
divers, comme un corps expos  l'action d'un verre ardent s'enflamme 
vingt rayons diffrens au moment o il semble frapp par un rayon
unique. Subjugu au premier aspect, je sortis enfin le plus amoureux des
hommes de cette maison o j'tais entr aussi insouciant, aussi
indiffrent qu'on peut l'tre  dix-huit ans.

Je ne m'en aperus pas sur-le-champ. L'espce d'ivresse o j'avais t
pendant les dix jours qu'elle passa  Paris, ne m'avait laiss ni le
loisir ni la facult de rflchir. Sans me demander  quoi tenait l'tat
dlicieux o je me trouvais, j'en jouissais, ne me doutant pas qu'il se
ft opr en moi le moindre changement et que je fusse n  une nouvelle
vie.

Ce que le bonheur ne m'avait pas rvl le malheur me le rvla bientt.
Le jour o elle devait retourner chez elle arriva.  peine eut-elle mis
le pied dans la voiture qui allait l'emporter, je sentis qu'une partie
de moi-mme se dtachait de moi; je sentis que je l'aimais. Ce moment me
l'apprit: il y avait dj dix jours que tout le monde le savait.

Immdiatement aprs son dpart, il me sembla que je n'avais plus rien 
faire  Paris, o je n'avais rien fait. Mais qu'irai-je faire 
Versailles? Quelque chose,  ce que je croyais. La carrire diplomatique
me plaisait assez, disais-je  ma mre: j'y voulais entrer  toute
force. Au fait, je ne voulais rien, rien que me rapprocher du lieu o
tait dsormais concentre toute mon existence.

Je me trouvai alors dans une de ces situations qui peuvent dcider du
sort d'un homme. Mon sentiment n'tait pas partag; mais il donnait un
grand empire sur moi  la personne qui me l'inspirait. Plus ge que
moi, quoique fort jeune, cette personne avait sur moi les avantages de
la raison dont les dveloppemens sont pour l'ordinaire plus prcoces
dans les femmes que dans les hommes, et qui semble, en certains cas, se
fortifier de celle qu'elles nous font perdre. Il et t si facile de se
servir de son influence pour me plier  des volonts dont ses dsirs
m'auraient fait des lois!

Ma mre, toute spirituelle qu'elle tait, ne le sentit pas, ou peut-tre
craignit-elle, en me faisant diriger par une influence trangre,
d'affaiblir celle qui lui chappait; mauvais calcul.

Sans tat, mais non toutefois sans occupation, je me livrai avec plus
d'ardeur que jamais  mes travaux potiques; mais je leur donnai une
autre direction. Pendant l'anne qui venait de s'couler, les vers
n'avaient t pour moi que le langage du plaisir: ils devinrent tout 
coup celui du sentiment. Je m'tais plu  rimer des odes moins hroques
qu'rotiques, et des chansons satiriques plus mauvaises que mchantes;
c'est ainsi que le plus communment les jeunes gens qui ont le got ou
la manie de versifier jettent leur gourme potique; prenant tout  coup
mes oeuvres en aversion, je n'eus de repos qu'aprs tre parvenu 
retirer les copies que j'en avais laiss prendre  mes camarades, et les
avoir jetes au feu avec l'original; j'aurais mme voulu les anantir
dans ma mmoire: l'amour m'avait rendu chaste et bon.

Des hrodes, des lgies, des romances, voil les compositions dont je
m'occupais exclusivement: il s'en faut beaucoup qu'elles fussent toutes
dignes d'tre exhumes du recueil o je les enfouissais; quelques unes
nanmoins obtinrent alors un succs qui mme aujourd'hui me semble
mrit.

Laharpe, qui en entendit une que la soeur de cette pauvre madame Gail
avait mise en musique, lui donna plus d'loges qu'il n'avait habitude de
le faire; il lui fit mme l'honneur de la recueillir dans la
correspondance qu'il entretenait avec le comte Schuwaloff pour
l'amusement du grand duc, depuis Paul Ier: elle est intitule
_l'Absence_. Il y trouvait des sentimens vrais. Il avait raison.

Tout concourait  irriter une passion dans les tortures de laquelle je
me complaisais en la maudissant, d'abord les contrarits qu'y opposait
ma mre, par suite d'une prudence mal entendue, et puis le peu
d'importance qu'y attachait la personne qui en tait l'objet, et dont la
coquetterie s'en amusa un moment comme d'un enfantillage. Elle avait
tort. Ces enfantillages-l sont ceux des marmots qui jouent avec le feu:
de grands malheurs peuvent en rsulter.

Un incident tranger  toute volont contribua peut-tre  son
dveloppement. Le clbre roman de _Werther_ occupait alors l'attention
publique. Depuis la _Nouvelle Hlose_, aucun ouvrage de ce genre
n'avait remu aussi fortement les imaginations. Je ne l'avais pas lu. En
le vantant, la seule personne qui devait craindre de m'en parler me
donna le besoin de le lire. Elle porta l'imprudence plus loin. Je vous
le prterai, me dit-elle, mais vous viendrez le chercher.

Tel fut l'objet apparent de la premire visite que je lui fis. La
restitution de ce livre fut le prtexte de la seconde. Livre fatal! Dans
un tat tranquille, si le hasard l'et fait tomber entre mes mains, je
ne l'aurais pas lu sans motion! Quelle impression ne produisit-il pas
sur un coeur agit d'un premier amour, ce livre qui m'tait donn par
l'objet mme de cet amour!

Je ne vis que ma propre histoire dans ce roman rempli de mes propres
sentimens. Ma tte s'exalta par cette lecture que je ne me lassais pas
de recommencer. En remettant  Werther les pistolets qu'il lui demanda,
Charlotte ne lui avait pas fait un prt plus dangereux que celui que me
faisait l'tourdie qui me prta ce beau, mais pernicieux ouvrage.

J'entre dans tous ces dtails, parce que ces rvlations peuvent tre de
quelque utilit pour plus d'un lecteur. Rien d'indiffrent avec un coeur
qui se trouve dans l'tat o le mien tait alors. Le moyen le plus
propre  donner un caractre srieux  ces carts d'une sensibilit
drgle est de leur accorder trop d'importance, et surtout de les
contrarier. Tentez d'arrter ce torrent, il renversera bientt ses
digues et se signalera par des ravages.

En toute chose, les avantages sont auprs des inconvniens. Mes moeurs se
rgularisrent par l'effet mme du sentiment qui garait ma tte. Le
cnobite le plus austre observe moins fidlement les voeux qui le lient
vis--vis de Dieu, et l'amant le plus scrupuleux les sermens qui
l'enchanent  la matresse qui s'est empare de lui en se donnant 
lui, que moi l'engagement que j'avais pris vis--vis de moi-mme envers
celle qui me refusait tout espoir! Ce _donquichotisme_ vous fait rire.
Je suis tent d'en rire aussi, j'en ai presque piti, mais je ne saurais
y avoir regret. C'est peut-tre  ses consquences, qui se sont tendues
sur toute ma vie, que je dois la bonne sant dont j'ai presque
constamment joui, et la vigueur que je conserve encore  un ge, qui
pour tant de gens, est dj celui de la caducit.

Vers ce temps-l, _Madame_, qui, ainsi que je l'ai dj dit, me
connaissait depuis mon enfance, m'attacha positivement  elle: voici 
quelle occasion. De temps en temps elle s'informait avec intrt de ce
qui me concernait. De quoi s'occupe votre fils? dit-elle un jour  ma
mre.--Il ne s'occupe que de posie, rpondit ma mre avec un accent qui
n'tait pas celui de la satisfaction.--S'il a du talent pour la posie,
pourquoi vous en affligeriez-vous? lui rpondit la princesse.--Mais
a-t-il du talent, Madame?--Tchez de me procurer quelques vers de sa
faon, je les ferai lire  _Monsieur_; il s'y connat, _Monsieur_. Je
vous dirai ce qu'il en pense.

Ma mre n'eut pas beaucoup de peine  satisfaire cette curiosit. Mes
papiers taient pars sur une table: elle prit les premiers venus. Parmi
ces pices qui portaient toutes un certain caractre de mlancolie, et
qui toutes taient adresses  la mme personne sous un nom suppos, se
trouvait la traduction du sonnet de Ptrarque: _S'amor no e che dunque
sento?_

Chre madame Arnault, dit la princesse en rendant le tout, _Monsieur_
est fort content des vers de votre fils; j'aime  vous l'apprendre. Mais
j'ai autre chose  vous apprendre encore, et c'est d'aprs moi que je
parle; votre fils est amoureux, amoureux fou. Ma mre rpondit par un
soupir. Pourquoi vous chagriner aussi de cela? lui dit _Madame_; cette
folie sauvera sa jeunesse de beaucoup d'carts. Patience; d'ailleurs
cela se passera.

Les femmes prennent naturellement intrt  l'amour, lors mme qu'elles
n'en sont pas l'objet. Cet incident ne fit que fortifier l'intrt dont
_Madame_ voulait bien m'honorer. Ma mre, profitant de ces bonnes
dispositions, la pria de m'accorder un titre qui m'attacht publiquement
 sa personne. Volontiers, rpondit _Madame_, je le fais secrtaire de
mon cabinet; et par son ordre on m'en dlivra le brevet quelques jours
aprs. Aucunes fonctions, aucune rtribution n'taient attaches  ce
titre; mais il me donnait les entres chez la princesse avec les
officiers de sa maison.

Il y avait un an que je dpensais ainsi mon temps  versifier et 
soupirer quand ma mre imagina que pour les maladies morales il peut
tre bon aussi de changer d'air. Je n'avais jamais vu la mre ni les
tantes de mon pre: elle me proposa d'aller  Amiens o elles
demeuraient. Dans ce moment l'objet de mes vers et de mes voeux partait
pour un voyage de plusieurs mois. J'acceptai avec empressement une
proposition qu'en toute autre circonstance j'aurais repousse. Jamais je
n'tais sorti de l'le de France: aller en Picardie c'tait aller au
bout du monde. Le jour o la dame de mes penses prenait la route
d'Orlans, je pris la route d'Amiens. C'tait en juin 1786.




CHAPITRE IV.

Je me marie.--De la Maonnerie.--Mes premiers essais dramatiques.


J'ai compar quelque part la destine de l'homme  celle de la feuille
dont les vents se jouent et qu'ils promnent au hasard dans toutes les
directions. Plus j'y pense, plus cette comparaison me parat juste. Que
de fois n'avons-nous pas t dtourns du but que nous poursuivions par
la dmarche mme que nous faisions pour l'atteindre?

Ce n'tait certes pas pour me marier que j'avais quitt Versailles; et
pourtant j'tais mari quand j'y revins aprs six mois d'absence.
Indpendamment de l'attrait qu'une femme jeune et d'une beaut rare peut
avoir pour un homme de vingt ans, le besoin d'chapper au chagrin que me
donnait un sentiment que je ne croyais pas pouvoir jamais tre partag,
et aussi peut-tre le dsir de sortir de la tutelle o l'on me retenait,
me portrent  prendre ce parti. Comme celui qui se jette  l'eau pour
se sauver de la pluie, je me mariai pour devenir indpendant.

Ce mariage, au reste, n'tait pas draisonnable, en supposant qu'il ft
raisonnable de se marier  l'ge que j'avais. Sans m'apporter une dot
considrable, ma femme devait hriter d'une honnte fortune. Deux ans
aprs, il est vrai, vint la rvolution, qui nous enleva ce que nous
avions et ce que nous devions avoir. Du papier, voil tout ce qui nous
est rest  la mort de son pre,  qui elle n'a survcu que quelques
annes. Mais elle m'a laiss deux fils, honorablement connus  des
titres diffrens, et qui, vu le court intervalle de leur ge au mien,
pourraient passer pour les cadets d'une famille dont je serais l'an.
Je ne saurais donc avoir de regret  ce mariage qui, dans eux, m'a donn
des frres, les seuls qui me restent aujourd'hui.

La bont de _Madame_ se signala encore en cette circonstance. Quand ma
mre, tout en lui tmoignant la crainte qu'elle avait de l'approuver,
lui fit part de mon projet, elle l'invita  surmonter sa rpugnance, et
l'y dcida en lui disant qu'elle voulait signer au contrat. Puis elle
ajouta: Je donne  votre fils mille cus de traitement sur ma cassette;
et comme voil un an qu'il est en place, je veux que l'anne coule lui
soit paye. En disant cela, elle remit  ma mre un bon de mille cus,
qui fut en effet acquitt par M. de Chlut son trsorier.

J'aime, aprs quarante-cinq ans,  me rappeler ce fait; j'aime  le
consigner ici avec l'expression de l'ternelle reconnaissance que je
conserve pour cette princesse vraiment bonne, quoique ce fait ait
provoqu ma ruine, ainsi qu'on le verra.

Comme je vivais avec ma mre, mon changement d'tat n'avait rien chang
 mes habitudes. Je continuai  donner  la littrature, ou plutt  la
posie, le temps que me laissaient mes rveries sentimentales, et elles
m'en laissaient plus qu'avant mon mariage. Dans la position tranquille
o je me trouvais, je sentais plus que je ne mditais; la jouissance
n'est pas rveuse comme le dsir.

Je me livrai un peu plus  la socit dont antrieurement je me tenais
loign. Les ministres taient alors tablis  Versailles. Parmi les
employs il s'y trouvait des jeunes gens de beaucoup d'esprit, qui
cultivaient les lettres. On ne jouit qu' demi du plaisir de produire,
si l'on n'a pas l'occasion de donner quelque publicit  ses
productions. Comme il n'y avait ni acadmie, ni muse, ni lyce dans la
ville royale, pour y suppler on forma des socits maonniques. Les
amis des lettres s'empressrent de s'y faire affilier; le mme got me
fit prendre le mme parti.

Un intrt de curiosit s'y mlait aussi. Je dsirais savoir  quoi m'en
tenir sur ces associations mystrieuses qui s'tendent dans presque
toutes les parties du monde civilis.

Quel intrt a primitivement runi ces hommes qui se reconnaissent  des
signes particuliers, expriment leurs penses sous des formes qui leur
sont propres, et observent dans leurs assembles un si singulier
crmonial? Est-ce celui de concentrer entre eux les secrets d'une
grande industrie? ou celui de drober  la surveillance des gouvernemens
les mystres d'une implacable vengeance? Cette organisation fut-elle
dans l'origine celle d'une confrrie d'ouvriers ou d'une association de
conspirateurs? Est-ce un poignard mouss dont on a fait un hochet?

Mais qu'importe la solution de ces problmes au but dans lequel la
maonnerie se perptue? L'esprit de philantropie est le seul qui
runisse aujourd'hui ses plus ardens sectateurs; jamais ils ne se
sparent sans s'tre enquis du bien  faire, et sans avoir fait du bien,
sans avoir vers leur tribut dans la bourse des pauvres. Examinons donc
moins ce que fut la maonnerie que ce qu'elle est.

La maonnerie, telle qu'elle est, me semble une institution propre
surtout  lier entre eux, dans les intrts de l'humanit, tous les
peuples dont la religion est assise sur la croyance d'un Dieu unique;
c'est le thisme dans toute sa simplicit. Le christianisme,
l'islamisme, et consquemment le judasme dont ils drivent, y
retrouvent la base de leur immortelle doctrine, la base du culte
respectif qu'ils rendent au commun objet de leur adoration; et, comme le
premier dogme maonnique prescrit aux adeptes de s'entr'aider, il
s'ensuit qu'en quelque lieu que le hasard le pousse, un maon trouve des
amis s'il s'y trouve des maons.

Il est peu de gouvernemens qui n'aient perscut les associations
maonniques. On conoit que les mystres dont elles s'enveloppent aient
inquit dans l'origine des esprits ombrageux; mais, aujourd'hui qu'on
sait ce qui en est, conoit-on que ces perscutions n'aient pas cess
partout? Pourquoi proscrire des assembles dans le secret desquelles il
est si facile de s'immiscer? En France, mme sous les rois absolus, on
faisait ce qu'il y a de mieux  faire. Des fonctionnaires publics, des
grands seigneurs, des princes du sang mme, descendant de la hauteur de
leur position sociale, se sont courbs sous le niveau maonnique. Que
peut-on redouter d'une socit qui ne craint pas de se donner de tels
surveillans?

Ces associations, que le rgime de la terreur avait dissipes, se
reformrent avec une activit nouvelle sous le consulat. On voulut en
effrayer Napolon; mais il ne put se rsoudre  prendre la chose au
srieux. Ce sont des enfans qui s'amusent, dit-il, laissez-les faire et
surveillez-les. Plus d'un fonctionnaire public se fit aussitt recevoir
maon, et je ne fus pas peu flatt de siger en loge entre frre
Cambacrs, second consul, et frre Dubois, prfet de police. C'tait
bien; mais voici qui n'et pas t si bien.

Pour reconnatre la tolrance du premier consul non contentes de boire 
sa sant dans tous leurs banquets, les loges s'empressrent d'appeler
aux suprmes dignits les membres de sa famille, et de les placer au
Grand-Orient, administration suprme d'o ressortissent toutes les loges
de France, dont Joseph Bonaparte fut nomm grand-matre.  cette
nouvelle, le premier consul se prit  rire; et quand son frre vint lui
demander s'il devait accepter ce titre qu'avant la rvolution le premier
prince du sang n'avait pas ddaign, il ne lui dissimula pas qu' son
sens l'accepter serait accepter un ridicule. Citoyen, lui dit
Cambacrs, votre avis serait-il que votre frre refust l'honneur qui
lui est dfr? Cela ne serait pas, ce me semble, d'une bonne politique.
Une association, aprs tout, a droit  des gards, ne ft-ce que parce
qu'elle est nombreuse. Tous les gens qui offrent  votre frre la
dignit de grand-matre sont vos amis; ils deviendront vos ennemis, s'il
la refuse. Leur amour-propre, qu'il flatterait en acceptant, s'irritera
de ses ddains, et vous alinera tout ce qu'il y a de maons en France
et ailleurs.--Vous avez raison, rpondit le premier consul; et Joseph
fut install sur le trne o l'avaient lev tous les zlateurs de la
seule galit qui ds lors existt dans la rpublique franaise.

Cette galit, au reste, est assez plaisante: elle ressemble un peu 
celle qui existait  la cour impriale  l'poque glorieuse, pour nous
du moins, o, en change du cordon de la Lgion d'Honneur qu'ils
ambitionnaient, les souverains du continent mettaient, par boisseaux, 
la disposition de Napolon les insignes de leurs Ordres respectifs pour
tre distribus par lui suivant son caprice, aux officiers militaires et
civils qui l'entouraient. Dans une loge maonnique, comme aux Tuileries,
tout le monde tant dcor, c'est comme si personne ne l'tait: la
vanit y produisait le mme effet qu'ailleurs la modestie.

Ce n'est pas l le seul rapport de cette institution quasi religieuse
avec les institutions profanes: l, comme ailleurs, l'ambition rgne, et
l'intrigue aussi; l, comme en d'autres rpubliques, nombre de gens ne
se donnent pas de repos qu'ils ne soient sortis de cette galit dont
ils prconisent ternellement les charmes, et qu'ils ne se soient levs
au-dessus de ce niveau qu'ils recommandent si soigneusement  leurs
confrres de respecter.

J'ai vu plus d'un maon essayer sur ce petit thtre un talent que
depuis il a employ avec plus d'clat et de profit sur un thtre un peu
plus grand. Je les ai vu se donner autant de peine pour obtenir le
maillet de vnrable dans une loge borgne, qu'en a pris Napolon pour se
faire dfrer le sceptre imprial.

Faute de pouvoir tre le second dans Rome, plus d'un aussi s'efforait
d'tre le premier dans ce village. De ce nombre tait ce pauvre Flix
Nogaret; il cherchait dans des succs de loge un ddommagement de ceux
qu'il ne pouvait obtenir dans les acadmies. C'tait pourtant un homme
d'esprit, un homme instruit. Ses ouvrages ne manquent pas de facilit,
mais ils manquent souvent de jugement et de got. Courant aprs
l'originalit, il ne rencontre habituellement que la bizarrerie, n'crit
gure qu'en parodiste, et n'est jamais plus ridicule que quand il croit
traiter le plus srieusement du monde les matires les plus graves.

C'est sous son patronage que je fus initi,  Versailles, dans la loge
_du Patriotisme_, singulire dnomination alors pour une loge tablie _
l'orient de la cour_. Socit philantropique dans ses sances
ordinaires, elle devenait dans ses sances extraordinaires socit
acadmique. Indpendamment des discours que prononaient les orateurs
dans ces solennits, pendant les banquets, ses membres, entre la poire
et le fromage, y faisaient des lectures de pices en vers ou en prose de
leur composition; ce n'tait pas le moindre charme de nos festins,
qu'gayaient aussi des morceaux de musique composs, soit par Giroux,
soit par Mathieu, matres de la chapelle du roi, et excuts par les
musiciens de Sa Majest.

Invit, malgr ma grande jeunesse,  y payer mon tribut, je m'y rsignai
par pure obissance d'abord. Puis, encourag par l'indulgence avec
laquelle j'avais t accueilli, je composai par reconnaissance,  ce que
je crois, une scne lyrique, qu'un de nos frres devait mettre en
musique pour tre excute dans le concert public que nous donnions tous
les ans au profit des pauvres octognaires: le succs qu'obtint cette
scne me ramena dans la carrire dramatique.

Sur cet essai, un musicien nomm Simon, membre de notre loge, me jugeant
capable de faire un opra-comique, m'engagea  mettre sur la scne le
sujet de Gilblas chez les voleurs. Cet opra, dont il devait faire la
musique, tait destin au thtre de Beauregard, maison de campagne o
rsidaient les enfans du comte d'Artois,  l'ducation desquels le
bonhomme Simon tait attach. Le sujet me plut; je me mis  l'oeuvre, et
je n'en fis pas un drame plus mauvais que tant d'autres qui avaient t
jous avant, ou qui ont t jous depuis. Le travail achev, pensant
qu'il n'y avait pas de raison qui m'obliget  le destiner exclusivement
 un thtre particulier, et que ce qui tait bon pour un thtre de la
cour le serait aussi pour un thtre de Paris, je me hasardai  le faire
prsenter aux comdiens qu'on nommait alors _Italiens_, bien qu'ils ne
parlassent que le franais. Cette dmarche n'eut pas le rsultat que
j'en attendais.  cette poque, _les Trois Fermiers_, _Blaise et Babet_,
_l'preuve villageoise_ et _le Droit du Seigneur_ occupaient la scne;
les _Clairval_, les _Trial_, les _Michu_, acteurs accoutums 
n'endosser que des habits de seigneurs ou de bergers, pensrent qu'ils
ne pouvaient, sans se dgrader, revtir l'habit de brigands.  la seule
nonciation du sujet, Messieurs de l'Opra-Comique se montrrent aussi
peu disposs  entendre cette pice sans bergers, qu'ils le seraient
aujourd'hui  couter une pice sans bandits, et ils repoussrent 
l'unanimit, sur le titre, ce sujet, que six ans aprs ils ont accueilli
avec empressement dans la _Caverne_ de Lesueur: autre temps, autres
moeurs. Funeste  la pastorale, la rvolution avait mis le brigandage en
crdit. La chose importante, en tout, est de paratre  propos.

La peine que j'avais prise pourtant n'tait pas tout--fait perdue. Je
m'tais exerc dans la partie la plus difficile de l'art dramatique,
dans celle sans laquelle l'ouvrage le mieux crit ne saurait russir 
la scne: cet essai me fut utile. En combinant le plan d'un
opra-comique, j'avais appris  combiner celui d'un drame quelconque. Me
croyant fond  prendre quelque confiance en mes forces, j'entrepris une
tragdie.

Le sujet que je choisis m'avait frapp ds le collge. Fourni aussi par
Gilblas, il est tir d'une Nouvelle intercale dans ce roman sous le
titre du _Mariage de vengeance_; aujourd'hui mme encore je le crois,
soit par les caractres qui s'y dveloppent, soit par les incidens qui
l'animent, soit par la catastrophe qui le dnoue, susceptible d'un grand
effet dramatique.

Je m'en occupai comme on s'occupe  cet ge d'un travail qui plat; je
m'en occupai avec passion. J'avais dj rempli la moiti de ma tche,
quand je rencontrai Ducis dans un voyage que j'avais fait  Paris pour
assister  la premire reprsentation d'une tragdie qui tomba, _Alphe
et Zarine_, tragdie non pas romantique, mais romanesque s'il en ft,
o, par parenthse, se trouvaient ces vers que leur bizarrerie a gravs
dans ma mmoire en caractres indlbiles:

     ... et sa tte se couvre
     D'un casque tincelant qui se ferme et s'entr'ouvre.

On pense bien que je ne fis pas mystre  Ducis de mon audacieuse
entreprise. Bravo! me dit-il; j'aime  vous voir entrer dans cette
noble carrire; ne ft-elle pas couronne par le succs, cette tentative
ne peut que vous tre utile.--Je ne dsesprerais pas de russir, si
vous vouliez bien m'aider de vos conseils et m'clairer sur mes fautes.
Serait-ce abuser de votre bont que de vous prier d'entendre cet ouvrage
quand il sera termin?--Non, sans doute; il est de notre devoir,  nous
vieux praticiens, de guider les jeunes gens, quand ils veulent se
laisser guider s'entend. Je recevrai avec plaisir votre confidence, et
j'y rpondrai par la franchise la plus absolue. Comptez l-dessus,
ajouta-t-il avec cet accent patriarcal qui donnait tant d'autorit  ses
paroles, et en me serrant la main  me faire crier.

Cette promesse accrut encore l'ardeur avec laquelle j'avais travaill
jusqu'alors. Trois mois aprs, ma pice tait finie. C'tait dans le
fort de l'hiver. Malgr un froid des plus rigoureux, je cours  Paris,
ou plutt chez Ducis. Je m'attendais  tre reu les bras ouverts.
Quelle fut ma surprise, mon dsappointement d'tre accueilli de la
manire la plus glaciale. Sa mre ne m'avait jamais trait si
froidement. Sans m'inviter  m'asseoir, il me demande assez brusquement
ce qui m'amne.--Votre promesse. Je viens mettre votre complaisance et
vos lumires  contribution. Ne vous rappelez-vous pas que vous m'avez
autoris  vous apporter ma pice ds qu'elle serait acheve? elle
l'est; et, tout en parlant, je portais la main  ma poche pour en tirer
mon manuscrit. Il n'en sortit pas.  vous parler franchement, me
rpliqua Ducis, j'ai eu tort d'avoir pris cet engagement avec vous. Ces
sortes de complaisances ne mnent  rien de bon. Dit-on la vrit  un
auteur, il se fche si elle ne lui est pas agrable. La lui cache-t-on,
on devient complice de sa chute. Je ne veux m'exposer ni  l'un ni 
l'autre inconvnient. Permettez-moi donc de retirer ma parole.

Je ne rpondis  ce discours que par un salut, et je me retirai plus
afflig qu'irrit. Je ne pouvais m'expliquer la cause d'un changement si
absolu, si singulier. Ducis,  qui long-temps aprs, le coeur gros
encore, j'en demandai l'explication, et qui tait vraiment bonhomme, me
rpondit que, n'ayant aucune garantie de ma capacit, il avait t
effray de l'preuve  laquelle je venais soumettre son obligeance et de
la perte de temps qu'elle lui coterait; et que d'ailleurs il tait
alors dans une mauvaise disposition d'esprit.--Je comprends, lui dis-je:

     Il est des jours d'ennui, d'abattement extrme
     O l'homme le plus ferme est  charge  lui-mme.

     MACBETH.

Mais il est fcheux pour moi de vous avoir trouv dans un de ces
jours-l. Vous m'avez fait bien du chagrin.

Par la suite je me suis estim heureux d'avoir prouv ce chagrin; il
m'a mis en garde contre ces mouvemens d'impatience qui m'auraient port
 repousser les confidences des jeunes auteurs. Il vaut mieux courir le
risque de s'ennuyer une heure ou deux, que d'affliger gratuitement qui
que ce soit une minute.

Ceci me rappelle que, trois ans avant ce fait, Marmontel,  qui j'avais
crit pour le prier de me donner son avis sur l'opra que j'avais
compos dans la gouttire de Me de Crusy, ne daigna pas mme me
rpondre. Ce n'est pas trs-poli; mais encore M. le secrtaire perptuel
n'avait-il pris aucun engagement avec moi, et n'est-ce que par son
silence qu'il me fit comprendre qu'il aurait toujours quelque chose de
mieux  faire que de m'couter. Je croyais qu'il n'avait pas reu ma
lettre; j'ai eu depuis la preuve du contraire. Une quarantaine d'annes
aprs l'avoir crite, je l'ai retrouve entre les mains de quelqu'un qui
l'avait prise au hasard dans un grand coffre o cet acadmicien jetait
ses papiers de rebut.

Je ne me dcourageai cependant pas; sans trop songer  ce que
deviendrait la tragdie faite, j'en entrepris une autre: _Marius 
Minturnes_.

Ds l'ge le plus tendre, j'avais t frapp de la physionomie de ce
proscrit, de la grandeur de ce caractre que grandissait encore
l'infortune. La scne o d'un regard il dsarme son assassin, la scne
du Cimbre tait toujours reste prsente  mon imagination depuis que je
l'avais rencontre dans Vertot, c'est--dire depuis l'poque o j'avais
commenc  lire. En la retraant dans ma jeunesse, je n'ai fait
qu'exprimer une impression que j'avais prouve dans mon enfance.

Je travaillai  cette tragdie avec plus d'ardeur et de passion encore
qu' la premire.  la maison, hors de la maison, au lit, en promenade,
 cheval comme  pied, je n'avais pas d'autre occupation.

Quant  mes dlassemens, c'est toujours  la musique que je les
demandais. Je fus servi  souhait cette anne-l. Une troupe italienne,
que la cour avait fait venir  Versailles cette anne-l, y jouait les
chefs-d'oeuvre de Sarti, de Pasiello, de Cimarosa. Avec quel ravissement
n'ai-je pas entendu le _Noce di Dorina, l'Italiana in Londra, il
Marchese Tulipano_, et ce _Re Teodoro_, dont les msaventures devaient
bientt tre surpasses par celles de la cour qu'elles divertissaient!
Prenant la chose du ct le plus gai, et tout au prsent comme elle,
tous les soirs j'allais m'enivrer de cette dlicieuse musique. Plus je
l'entendais, plus j'avais besoin de l'entendre; il me semblait que ces
Italiens avaient invent un nouvel art, ou dvelopp en moi un sens
nouveau.




CHAPITRE V.

J'achte une charge chez MONSIEUR.--Pourquoi.--Anecdotes sur ce Prince.


Ma position tait assez douce. Matre de mon temps, je l'employais tout
entier dans l'intrt de mes gots. Je n'aurais rien eu  dsirer si les
apparences de fortune avec lesquelles je m'tais mari n'taient pas
devenues illusoires en partie. _Madame_, ainsi que je l'ai dit, avait
attach 3000 fr. de traitement  mon titre de secrtaire du cabinet.
Mais c'tait sur sa cassette qu'tait assign ce traitement; or sa
cassette tait tellement obre par des gnrosits de la mme nature,
que ds le second quartier le trsorier refusa d'acquitter le mandat de
la princesse, allguant qu'il tait dj en avance, et qu'il ne pouvait
pas payer un traitement qui n'tait pas port sur les tats approuvs
par _Monsieur_ sans se compromettre vis--vis de la chambre des comptes:
ce qui tait vrai.

Fatiguer tous les trois mois _Madame_ par de nouvelles rclamations,
n'et t ni dlicat ni adroit. Il tait vident que cette bonne
princesse avait donn ce qu'elle n'avait pas. Ma mre pensa qu'en
achetant une charge qui me donnerait accs auprs de _Monsieur_
j'obtiendrais facilement de lui la ratification du traitement qui
m'avait t donn par _Madame_, et l'inscription de ce traitement sur
les tats de sa maison, _inde mali labes._

Sur ces entrefaites un des principaux officiers du service intrieur de
_Monsieur_ obtint la permission de traiter de sa charge. Je l'achetai de
moiti avec M. Sylvestre[16], et moyennant mon argent, j'alinai mon
indpendance, au rebours de tant de gens qui se font payer pour la
perdre.

Ces sortes de marchs passaient pour avantageux alors. On croyait ainsi
non seulement acheter la protection du prince, mais mme une certaine
importance dans le monde o les titres attachs  ces places sonnaient
honorablement.

Comment des hommes non seulement de condition libre, mais de condition
noble, ont-ils t amens  remplir des fonctions domestiques auprs des
rois et des princes? Essayons de l'expliquer.

C'est du palais des empereurs d'Orient qu'est pass dans ceux des
souverains du moyen ge cet usage qui s'est perptu jusqu' nos jours.
Plus les hommes par lesquels ces princes se faisaient servir taient
levs par eux-mmes au-dessus du peuple, plus leurs matres croyaient
rehausser leur propre grandeur. Au fait, combien ne devaient-ils pas
paratre grands aux yeux du vulgaire, ces hommes auprs desquels les
plus hauts seigneurs tenaient  honneur d'occuper des offices qui
partout ailleurs sont remplis par des gens de basse extraction, et qui
dans les temps anciens, rservs aux esclaves, taient mme ddaigns
des affranchis!

Mon devoir ou mon droit se bornait  remplacer pendant six semaines le
comte d'Avarai qui remplissait auprs de _Monsieur_ les fonctions que le
duc de Liancourt remplissait auprs du roi. Quoique ces fonctions ne
fussent ni difficiles ni compliques, par suite d'une timidit dont je
ne suis pas encore corrig, je m'en acquittais assez gauchement. Je dois
rendre cette justice au prince, il n'en tmoignait aucune impatience: il
attendait sans mot dire que ma main cesst de trembler. Mais s'il
paraissait ne pas s'apercevoir de ma maladresse, quand je devins moins
gauche, il ne parut pas s'apercevoir davantage de ma dextrit[17]:
c'tait une vritable idole qui ne tmoignait ni mcontentement ni
satisfaction du plus ou du moins d'habilet avec laquelle elle tait
desservie par ses prtres.

Une fois pourtant il sortit non pas de son caractre, mais du systme de
modration qu'il s'tait fait. Un de ses valets de chambre nomm
Durufl, homme de lettres assez distingu, qui mme avait obtenu un prix
 l'Acadmie franaise, lui ayant tir un poil en lui chaussant un bas:
_que vous tes bte!_ s'cria le prince.--Je ne savais pas qu'on ft
_bte_ pour manquer d'adresse  chausser un bas  _Monsieur._--On est
_bte_ ds lors qu'on n'a pas l'esprit de bien faire ce qu'on se charge
de faire, rpliqua schement _Monsieur_. Le pote qui n'avait pas cru,
en achetant l'honneur d'approcher le protecteur des lettres, s'exposer 
un pareil compliment, se hta de vendre sa charge.

_Monsieur_ sortait toutefois de sa silencieuse impassibilit quand  son
lever se prsentait quelque personnage marquant par son esprit surtout.
Comme il avait des connaissances varies, il saisissait volontiers
l'occasion de les faire briller. Le docteur Lemonnier paraissait-il, la
conversation s'tablissait aussitt sur la botanique; sur les chartes et
sur les chroniques avec l'historiographe Moreau; sur la littrature avec
l'acadmicien Rhulires; et sur les bruits de ville avec le mdecin de
ses curies, qui tait aussi celui de madame de Balbi; avec le docteur
Beauchnes qui venait presque tous les matins lui rapporter les
nouvelles de la veille, et qui tait, sinon dans sa confiance, du moins
dans sa familiarit.

Ce prince traitait aussi avec quelque distinction Boissi-d'Anglas,
quoiqu'il ft officier de sa maison et qu'il et achet chez lui une
charge de maitre-d'htel ordinaire.

_Monsieur_,  tout prendre, tait un garon d'esprit, mais il le
prouvait moins par des mots qui lui fussent propres que par l'emploi
qu'il faisait des mots d'autrui. Sa mmoire (elle tait des plus
tendues et des mieux meubles), lui fournissait  tout propos des
citations: c'est de Quinault qu'il les empruntait avant son migration:
depuis, c'est  Horace: j'aurai occasion d'en rapporter quelques unes;
on y reconnatra l'esprit qui a dict _le Voyage  Coblentz_.

Cet esprit qui, depuis Louis XIV, s'est perptu  Versailles jusqu'
Louis XVI  travers la cour de Louis XV, non pas sans s'altrer, n'tait
pas exempt de recherche.  cette poque o la cour donnait encore le ton
 la socit, cela passait pour de la grce; aujourd'hui qu'il n'en est
plus de mme, on n'y voit que de l'affterie et de la pdanterie: je
pensais alors comme on pense aujourd'hui, mais je n'osais le dire.

De tout temps ce prince rechercha les succs littraires. Faisant de
l'esprit sous l'anonyme dans les journaux comme on en fait au bal sous
le masque, il glissait de temps  autres, soit dans _la Gazette de
France_, soit dans _le Journal de Paris_, de petits articles, de petites
lettres, dans lesquels il attaquait  la sourdine tel homme qui ne s'y
attendait gure, sauf  se venger en prince de l'imprudent qui le
traiterait en auteur.

Il aimait beaucoup  s'amuser de la crdulit parisienne. La description
de cet animal fantastique, qu'on disait en 1784 avoir t trouv dans le
Chili, est de son invention; c'est aussi un fait de son gnie que
l'article o l'on proposait d'ouvrir une souscription en faveur d'un
horloger de Lyon qui marcherait sur l'eau.

Comme il tournait quelquefois des vers, on lui en attribua de bons; on
lui attribua, entre autres, le joli quatrain que Lemire adressa  une
dame en lui donnant un ventail[18]. Ce quatrain-l n'est pas plus de
lui que _le Mariage secret_, et que _la Famille Glinet_, qu'on lui
attribua aussi, ni mme que l'opra de _Panurge_, qu'il tait peut-tre
capable de faire.

Pour complter cet article, justifions-le de quelques reproches qu'on
lui fait encore aujourd'hui. On l'accusa d'ambition; il n'en fut pas
exempt; il s'est montr ds 1787,  l'assemble des notables, quelque
peu friand de popularit. Le titre de _citoyen_ par lequel on le
dsignait, ne lui dplaisait pas alors; il semblait mme fier de ses
dissentimens avec le roi. Remanier la monarchie, attacher son nom  une
charte, s'amuser entre les partis furibonds, finasser entre les deux
chambres, mener les affaires comme on mne une partie de piquet, et
gagner  force d'astuce, en dpit des mauvais jeux, sont des jouissances
qui ont pu lui faire convoiter le trne, qui d'ailleurs n'tait pas sans
charmes pour sa vanit. Le plaisir de le possder l'emporta peut-tre,
enfin, sur la douleur que lui causrent les vnemens qui lui en
frayrent si inopinment l'accs: je puis croire cela, mais je ne crois
que cela.

Calomni dans sa politique, il le fut aussi dans sa moralit. Les dames,
qu'il ne courtisait que de propos, lui prtrent des gots plus
socratiques que platoniques. Cette imputation pchait par la base: l o
il n'y a rien, le roi perd ses droits. Il a t toute sa vie chaste
comme Orignes. La dix-neuvime anne de son rgne cependant,  son
avnement au trne, poque o il mettait son chapeau de travers pour se
donner un air martial, jaloux de ressembler en tout  Henri IV, il
songea, dit-on,  se donner une matresse en titre; si cela est, il n'a
pu la prendre qu'_ad honores_, et n'tablir,  cet effet, qu'une
_sincure_, pur objet de luxe, comme la dpense que lui occasionnaient
certains chevaux somptueusement entretenus pour son usage, et qu'il n'a
jamais monts.

J'avais assez mal choisi mon temps pour acheter une charge  la cour.
Placer ainsi son argent en 1788, c'tait, comme disait Champfort, se
faire marchand de poisson aprs Pques. Avec un peu plus d'exprience,
avec un peu d'attention seulement, j'aurais reconnu que rien n'tait
plus aventur que les placemens de cette espce. Les princes taient
crass de dettes. Malgr les rformes qu'elles avaient subies, leurs
maisons ne pouvaient videmment tre maintenues sur le pied dispendieux
o elles avaient t tablies. Mais  Versailles, faisait-on ces
rflexions? On y vivait avec autant de scurit sur l'avenir que les
enfans d'Adam tandis que les eaux du dluge s'amassaient sur leurs
ttes. La fortune royale y paraissait assise sur des fondations aussi
solides que le chteau habit par les petits-fils de Louis XIV, quoique,
comme ces fondations, elle ft secrtement ruine par des rats.

En demandant des secours  l'assemble des notables, le roi avait rvl
sa dtresse  la France. Les dits du timbre et de la subvention
territoriale avaient provoqu des discussions qui auraient d m'clairer
sur les risques que j'allais courir. Mais on ne voyait  la cour, dans
ces indices de dtresse, que ceux des ressources qui restaient au roi.

J'entrais  peine en fonction en 1789, quand la rvolution clata.




CHAPITRE VI.

Des vnements qui se sont accomplis, du 5 mai au 7 octobre 1789, 
Versailles.


Je n'ai t ni acteur ni confident de quelque faction que ce soit 
cette poque o, mettant la monarchie en pices, les gens les mieux
intentionns eux-mmes jetaient ses membres palpitants dans la chaudire
o les filles de Plias faisaient bouillir leur pre pour le rajeunir.
Je ne pourrais donner que des conjectures sur le but rel que les
meneurs se proposaient. Je me bornerai donc  raconter simplement ce que
j'ai vu; peut-tre jetterai-je ainsi quelque lumire sur les faits
monstrueux qui prparrent la terrible catastrophe de 1793, catastrophe
que provoqurent mme avant 1789 les personnes qui songeaient le moins 
l'amener.

De ce nombre furent les frres mme de l'infortun Louis XVI, je veux
dire _Monsieur_ et M. le comte d'Artois. Tous deux avaient exerc  son
dtriment une influence diverse ds la premire assemble des notables,
l'un en le contrariant dans les concessions qu'il inclinait  faire aux
exigences des temps; l'autre en paraissant demander pour elles plus que
le trne ne voulait leur accorder, ce qui rendit un moment ce _citoyen_
plus populaire que le roi.

En cela tous deux obissaient  la nature de leur esprit; je dis esprit
dans le sens propre de ce mot, car le comte d'Artois lui-mme ne
manquait pas d'esprit; mais il manquait de jugement. On citait de lui
d'heureux traits, des saillies piquantes; mais il ne savait soutenir ni
une discussion, ni mme une conversation srieuse. Ennemi de l'tude,
incapable d'application, asservi aux principes qui avaient t suggrs
 son enfance, il n'avait gure recueilli de son ducation, qui fut
aussi mauvaise que puisse l'tre une ducation de prince, que des
prjugs qu'endormirent quelque temps les passions de la jeunesse la
plus vapore, mais qu'elles n'touffrent pas, et qui, mme avant que
ces passions fussent amorties, se rveillrent avec toute la violence du
fanatisme ds qu'ils y furent provoqus par des intrts politiques.

On ne doit pas s'tonner qu'aux approches de la rvolution, dont il ne
lui tait donn de comprendre ni la ncessit, ni la puissance, et qu'on
ne pouvait modifier qu'en se rsignant  la subir, s'exposant  tout
perdre pour ne vouloir rien cder, comme il a tout perdu depuis pour
avoir voulu tout recouvrer, ce prince se soit mis  la tte du parti
rcalcitrant,  la tte du clerg rfractaire et de la noblesse
contre-rvolutionnaire.

Quant  _Monsieur_, en qui la rflexion avait modifi, entre les
prjugs qu'il tenait de ses instituteurs, ceux qu'il n'avait pas jug
utile de rpudier, et qui n'tait pas de caractre  rester nul dans des
circonstances qui dveloppaient toutes les ambitions, trop haut pour se
mettre  la suite de qui que ce ft, et trop circonspect pour se faire
chef de l'opposition, comme il avait d'abord sembl y tendre, il essaya
de se crer une importance plus grande peut-tre et certainement moins
dangereuse, en jouant de finesse au milieu de tant de violences, en
prenant entre les deux extrmes le rle de modrateur, le rle de cette
masse flottante que dans nos assembles on appela _ventre_, en
fortifiant de son poids qu'il transporterait tantt d'un ct, tantt de
l'autre, le parti qu'il aurait intrt  faire prvaloir, manoeuvre qui
le ferait redouter et rechercher, et qui aurait moins pour but de mettre
un terme aux oscillations que de les entretenir. Cette thorie, qu'il
employa vingt-quatre ans plus tard avec quelque succs dans un intrt
tout oppos  la vrit, et qui lui vaut la rputation d'homme habile,
lui en valut alors une un peu moins flatteuse, source premire peut-tre
des soupons dont fut entache la droiture de Louis XVI, qui semblait
dfrer  ses conseils, et qu'on accusa d'tre aussi dissimul que le
premier de ses frres, parce qu'il n'tait pas inconsidr comme le
dernier.

Ds le lendemain de l'ouverture des tats-gnraux se manifesta la
msintelligence qui rgnait entre les trois ordres,  l'occasion de la
vrification des pouvoirs. Aux prtentions mises par le tiers, il fut
ais de juger que l'intention de consolider l'ancien ordre de choses
n'tait pas celle de la majorit de l'assemble. Les dputs du tiers,
contradictoirement  ce qui s'tait pratiqu, voulaient que les pouvoirs
des trois ordres fussent vrifis en commun. Les deux ordres privilgis
dcidrent que les pouvoirs seraient vrifis et lgitims dans chaque
ordre sparment. Le comte d'Artois appuya cette dcision. _Monsieur_,
qui s'tait montr plus favorable antrieurement au tiers  qui il avait
fait accorder _la double reprsentation_ dans les tats-gnraux, se
pronona moins positivement pour lui en cette circonstance; c'tait se
dtacher de l'arme  laquelle il avait donn les moyens de gagner la
bataille. C'tait ou faire une faute ou avouer qu'il en avait fait une.
Il perdit ds lors avec sa rputation de sagesse sa popularit.

Six semaines se consumrent en striles dbats: les deux ordres
cherchaient  se faire appuyer par le pouvoir royal; se donnant la
nation pour appui, les dputs du tiers-ordre, sur la proposition de
Sieys, dcidrent qu'_ils_ taient _la seule runion lgitime_, attendu
qu'il ne pouvait _exister entre le trne et cette assemble_ (les
tats-gnraux) _aucun pouvoir ngatif_; principe dont j'approuve assez
les consquences, mais qui ne drivait certes pas de l'ordre de choses
que les trois ordres taient appels  raffermir. Se substituant aux
tats, en prenant la dnomination d'_assemble nationale_, le
tiers-ordre dclara de plus que les contributions, telles qu'elles se
percevaient actuellement dans le royaume, n'ayant point t consenties
par la nation, taient illgalement tablies et perues; qu'on les
autorisait nanmoins _au nom de la nation_, mais seulement jusqu'au jour
de la premire sparation _de cette assemble_, de quelque cause que la
sparation pt venir. C'tait mettre en pratique l'exemple donn en
Angleterre par Hampden en 1636, c'tait faire _chec au roi_.

Le roi, pour arrter le cours des choses, annona qu'il tiendrait une
sance royale. Sous prtexte des dispositions ncessaires  cet effet,
on ferma la salle des tats aux dputs du tiers  qui ce local avait
t assign jusqu'alors pour leurs sances particulires. Bailly, qui
les prsidait, les convoque dans un Jeu de Paume. L ils font serment
_de ne pas se sparer sans avoir donn une constitution  la France_.
C'est de ce jour (20 juin), c'est de cet acte que date la rvolution.

Ainsi tous les moyens suggrs  la cour contre le tiers, par les ordres
privilgis, tournaient contre eux.

Aprs avoir donn  entendre, le 23, dans la sance annonce o il fit
de grandes concessions aux intrts du peuple, en maintenant toutefois
la distinction des ordres, qu'il oprerait seul, _s'il le fallait_, le
salut public, le roi ordonna aux chambres de se sparer jusqu'au
lendemain, o elles viendraient reprendre leurs sances dans le local
attribu particulirement  chacune d'elles.

Les dputs du tiers restant nanmoins dans la salle commune, M. de
Brez, la tte haute, vint les sommer, de par le roi, de se retirer sur
l'heure. J'entends encore la rponse que Mirabeau de sa voix argentine,
mais avec un accent solennel, fit  cette sommation.Allez dire  ceux
qui vous ont envoys que nous sommes ici par la volont du peuple, et
que nous n'en sortirons que par la puissance des baonnettes. M. de
Brez baissa l'oreille et sortit. Les baonnettes ne se prsentrent
pas, et se maintenant _assemble nationale_ en dpit de la protestation
royale, le tiers ne se spara qu'aprs avoir dcrt _l'inviolabilit de
ses membres_. Le roi cda. Le 27 juin,  son invitation, la minorit de
la noblesse et celle du clerg se runirent au tiers.

Cependant les esprits fermentaient  Paris. La populace faisait sortir
des prisons les militaires dtenus pour cause d'insubordination.
Enfreindre la discipline tait dj un acte de patriotisme. La cour,
accoutume  voir l'ordre maintenu  Paris par sept ou huit cents
soldats du guet, crut que trente rgiments seraient plus que suffisants
pour rprimer la population de cette grande ville: le commandement de
cette arme fut donn au marchal de Broglie. On forma des camps sur les
avenues qui aboutissaient  Versailles, et l'on attendit avec scurit,
avec impatience mme, le moment o s'engagerait entre une bourgeoisie
sans exprience et des troupes bien disciplines un combat dont l'issue
ne paraissait pas douteuse.

J'avais pass une partie de ce temps-l  Marly o la cour s'tait
tablie, mais d'o elle revint au bout de quinze jours, la prsence du
roi devenant de jour en jour plus ncessaire  Versailles. Peu avant ce
retour je vis arriver dans ce sjour royal le cardinal de La
Rochefoucauld, l'archevque de Paris et plusieurs membres du parlement,
qui venaient supplier Sa Majest de prendre en sollicitude les dangers
qui menaaient l'glise et la monarchie.

Le retour de Marly fut marqu par une mesure audacieuse de la part de la
cour. Les ministres taient diviss d'opinion. Necker et ses adhrents
pensaient qu'il y avait danger pour Louis XVI  sortir de la voie o il
tait entr et  rsister  l'impulsion gnrale. Le parti oppos
l'emporta. Le 11 juillet le ministre de la nation, le ministre qui la
veille tait encore celui du roi, est brusquement congdi.

J'tais  Paris le 12 quand cette nouvelle y parvint. On sait, mais on
ne peut se figurer l'effet qu'elle y produisit. Les fureurs du peuple
dchan par Masaniello ne furent pas plus terribles que celles de cette
multitude excite par les dclamations de Camille Desmoulins. La ville
retentissait des clameurs, des hurlemens de ces forcens. Partis du
Palais-Royal, ils se rpandirent dans toutes les rues qu'ils
parcoururent, pendant toute la nuit, arms d'ustensiles plus redoutables
qu'hroques, et brandissant des flambeaux qui menaaient la capitale
d'un embrasement universel. Plus curieux qu'pouvant, je passai une
partie de la nuit  observer ce formidable spectacle.

Des incidens singuliers aggravent quelquefois les dangers auxquels
chacun est expos en pareilles circonstances: c'est ce qui m'arriva.
Comme on refusait dj les billets de caisse  Versailles, et que j'en
avais un de mille francs, j'tais venu le dimanche 11 pour le changer
contre de l'argent monnay,  Paris, o ils avaient encore cours, et
aussi pour aller  l'Opra, o j'tais quand ordre nous vint d'en sortir
_de par le peuple_. Mon opration financire termine, grce  je ne
sais quel restaurateur qui ne se fit pas prier pour me rendre neuf cent
quatre-vingt-onze francs sur mille, le dner avait pay l'escompte, je
me dcidai le 14 juillet, pendant qu'on se portait  la Bastille, 
retourner  Versailles, o l'on devait tre inquiet de moi. Les voitures
publiques ne marchaient pas; cela ne m'arrta point. Divisant ma somme
en deux sacs, j'en mets un dans chaque poche de mon habit, et me voil
en route, protg par la cocarde nationale. Aprs avoir travers les
Tuileries et le Cours la Reine, j'arrive lestement  la barrire de la
Confrence: elle tait en feu. Le peuple s'amusait  brler les bureaux
et les registres des commis, faute de pouvoir les brler eux-mmes. Je
sentis que pour passer il ne fallait pas avoir l'air d'un fugitif: les
mains dans mes poches et d'un air d'indiffrence, je me mle aux
groupes, disant mon mot sur les sangsues du peuple, et petit  petit je
parviens sans tre remarqu  m'en dgager, et  gagner le quai de
Chaillot. Hors de la foule, mais peu loin d'elle encore, je crois
pouvoir changer de maintien et mettre mes mains dehors pour me dlasser.
Malheureuse ide! abandonn  son poids, un des sacs crve la poche qui
le renfermait, et tombe: le bruit qu'il fit sur le pav retentit encore
 mon oreille. Heureusement l'attention de la foule tait-elle occupe
par l'incendie de la barrire, et derrire ainsi que devant moi ne se
trouvait-il personne sur la route. Ramassant le sac sans tre vu, je le
mets dans mon chapeau, et je m'achemine vers Saint-Cloud, o taient les
avant-postes de l'arme royale. Autre incident: compromis par la cocarde
qui jusque-l m'avait protg, je me vois sur le point d'tre jet dans
la rivire, et ce n'est qu'en y jetant ce signe d'une opinion que je
n'avais pas, que j'obtiens du commandant du poste la permission de
passer outre. Si on m'avait arrt  ma sortie de Paris, me serais-je
aussi facilement tir d'affaire, me disais-je tout en poursuivant mon
chemin. Pourquoi non? Ne suis-je pas cousin de M. de Flesselles? cousin
du prvt des marchands, la seule autorit qui soit encore reconnue dans
la capitale? Je me serais rclam de lui; on m'aurait conduit 
l'Htel-de-Ville, et l tout se serait arrang; et dans ce moment mme
cet infortun magistrat tombait assassin sur les marches de
l'Htel-de-Ville!

Ce n'est qu' Versailles que j'appris, avec cette triste nouvelle et
celle des autres meurtres qui avaient ensanglant cette terrible
journe, toute l'tendue des prils auxquels j'avais chapp.

Le roi ayant fait aux circonstances les concessions qu'elles exigeaient,
telles que le renvoi des troupes, le rappel du ministre et l'adoption
des couleurs dont s'tait coiffe l'insurrection, les esprits se
calmrent; la tranquillit revint, sinon l'ordre, et l'assemble
poursuivit assez paisiblement, pendant les mois d'aot et de septembre,
le cours de ses rformes.

Mais le calme n'tait qu'apparent; de part et d'autre on n'avait pas
cess de conspirer. La cour ne songeait qu' rcuprer ce qu'elle avait
perdu; les rvolutionnaires, qu' se saisir de ce qui leur restait 
prendre; et des deux cts on n'attendait que l'occasion pour
recommencer les hostilits. Telle tait la disposition des esprits,
quand arrivrent les journes des 5 et 6 octobre, journes signales par
une catastrophe provoque plus encore par des imprudences que par des
rsolutions, et qui s'est accomplie sous mes yeux.

Depuis le renvoi de l'arme du marchal de Broglie, et par suite de la
dfection des gardes franaises et d'une partie de la garde suisse, la
cour n'tait plus garde que par une compagnie de gardes du corps. Soit
qu'elle ne lui part pas suffire  la sret de la famille royale, soit
qu'il et l'intention de se crer les moyens de tirer le roi de la
dpendance o il tait tomb depuis le 14 juillet, le ministre de la
guerre fit venir  Versailles le rgiment de Flandre pour y remplacer
les corps dfectionnaires.

Quelque projet qu'on et, il importait d'tablir la bonne intelligence
entre les nouveaux-venus et les gardes du corps, qui ne voyaient pas
sans quelque humeur les auxiliaires qu'on leur donnait. Rien ne
rapproche les militaires comme la gamelle. On incita les gardes du corps
qui, en possession de la place, devaient en faire les honneurs,  offrir
un banquet aux officiers du rgiment de Flandre, et, comme si on avait
l'intention de faire de cette runion un spectacle, on mit  la
disposition des convives la grande salle d'opra du chteau. Les tables
taient dresses sur le thtre; la musique militaire occupait
l'orchestre; entrait qui voulait au parquet et dans les loges. J'y
allai. Ds le premier moment, je reconnus qu'il s'agissait moins de
politesse que de politique. Au quatuor, _O peut-on tre mieux qu'au
sein de sa famille?_ ritournelle oblige en pareilles ftes, succda
tout  coup l'air, _ Richard!_ On l'applaudit avec un enthousiasme qui
s'accrot  mesure qu'on le rpte; or on le rpte  chaque sant que
l'on porte, et l'on en porte beaucoup. Le vin n'tait pas propre 
calmer cette frnsie; elle semblait toutefois  son comble quand une
voix proposa d'envoyer une dputation supplier le roi de vouloir bien
honorer la fte de sa prsence, et de venir recevoir en personne les
hommages de ses fidles gardes. Il tait six heures du soir; le roi, qui
revenait de courre le cerf, n'avait pas encore quitt l'habit de chasse,
mais il avait quitt ses bottes. Les pieds en pantoufles et ses bas
attachs par-dessus la culotte, il se prsente dans une loge, tenant le
dauphin par la main et donnant le bras  la reine. Cet acte d'une
complaisance peut-tre irrflchie acheva de tourner les ttes Les cris
de _Vive le roi!_ mls aux airs favoris, retentissaient  fendre les
oreilles les plus dures. Aprs avoir accueilli avec une bonhomie
touchante la sant que lui porta la totalit des convives, le roi se
retira, les laissant en proie  leur double ivresse.

Leur exaltation, accrue et comprime en mme temps par la prsence du
monarque, clata dans toute sa violence aprs son dpart. Entrans par
l'exemple, les plus rservs perdent toute retenue. Les officiers du
rgiment de Flandre passent sur leurs habits blancs les bandoulires
chamarres des gardes du corps; ceux-ci changent leurs chapeaux
galonns contre les chapeaux unis de l'infanterie; l'on fait un troc
fraternel des cocardes qu'on en a dtaches.

Ces cocardes taient tricolores comme celle du roi. On les aurait,
dit-on, foules aux pieds. Je ne l'ai pas vu, et j'ai bien observ
pourtant ce qui se passait. Plus d'un de ces signes a pu chapper aux
mains mal assures des troqueurs et tomber  leurs pieds mal assurs
aussi; mais je ne l'ai pas vu, je le rpte. Ce que j'ai bien vu, ce que
je n'hsite pas  certifier, c'est qu'il n'y avait pas dans cette salle
un militaire qui ne ft possd de royalisme et qui ne le manifestt de
la manire la plus extravagante. Dans ces temps, tout tait fureur, la
fidlit mme.

Ds lors je prvis les consquences de ces folles dmonstrations. Ds
lors je vis la populace de Paris se ruer sur Versailles, et juillet
recommencer en octobre. Comparant cette poigne de fous  ces lgions de
furieux que le gnie de Mirabeau venait d'armer, je frmis de ce qui
s'ensuivrait; et, sortant le coeur navr de ce banquet dgnr en orgie,
Ces flots de vin, dis-je  ma femme, feront couler des flots de sang.

Cela se passait le jeudi 1er octobre. On ne s'en tint pas l. Loin de
calmer ce dlire, on semblait se complaire  l'entretenir,  l'accrotre
mme. Plusieurs repas furent donns dans le mme but; et l'on s'y
conduisit plus follement s'il est possible.  la suite de celui que la
compagnie alors de service auprs du roi offrit  son capitaine le duc
de Gramont, de jeunes gardes firent donner le fil  leur sabre. Cela
s'tait pass, il est vrai, dans l'intrieur de l'htel des gardes du
corps  qui leur mange avait servi de salle  manger; mais le fait
avait t divulgu soit par la jactance des propritaires de sabres
moulus, soit par la reconnaissance de l'mouleur  qui l'on avait donn
cinquante cus pour sa peine.

D'autres imprudences succdrent  celles-ci. Le dimanche, 4 octobre,
des individus, qui fondaient leur fortune sur une raction, levrent
tout--fait le masque, et, bien qu'alors personne ne portt au chteau
aucune cocarde avec l'habit _habill_, ils s'y montrrent avec d'normes
touffes de rubans blancs, donnant le bras  je ne sais quelles
intrigantes qui s'en taient pourvues, et les attachaient, bon gr mal
gr, aux chapeaux des passans.

Le rcit de ces faits parvint ds le soir mme  Paris, qui n'tait que
trop occup dj du premier repas.  la nouvelle de l'insulte faite aux
couleurs sacres, tous ceux qui les portaient s'taient tenus pour
offenss. La plus lgre impulsion suffisait pour leur faire prendre les
armes. Les hommes aux vues desquels ce mouvement tait utile, et qui,
sous prtexte de soustraire l'assemble  la dpendance du roi,
voulaient mettre dans leur dpendance le roi et l'assemble, rendirent
ce mouvement ncessaire en poussant  Versailles la plus vile population
de Paris, et c'en est aussi la plus nombreuse. Une disette y suffirait:
il y eut disette. Le 5 octobre, entre quatre et cinq heures du soir,
quarante mille individus, ivres pour la plupart, et tous arms de ce que
le hasard a mis sous leurs mains, envahissent la ville des rois en
demandant du pain.  huit heures, ils sont rejoints par les bataillons
de la garde parisienne qui, complices d'un projet qu'ils ignoraient,
venaient porter les derniers coups  la majest royale qu'ils croyaient
protger.

La populace s'tait porte d'abord  l'assemble, o ses dputs avaient
t admis, puis au chteau; mais elle n'avait pas pu y entrer. Au
premier bruit de sa marche, les cours en avaient t fermes, et les
gardes du corps, forms en bataille devant les grilles, et soutenus par
le rgiment de Flandre, en avaient occup toutes les entres. La
prsence des gardes du corps effraya moins qu'elle n'irrita cette
multitude  la haine de laquelle ils avaient t signals. Malgr
l'imperturbable patience de ces militaires qui, sages au moins sous les
armes, recevaient sans riposter les injures et les pierres dont on les
accablait, un combat, dont les suites ne pouvaient tre qu'affreuses,
allait s'engager, quand arrivrent les colonnes parisiennes. Une pluie
abondante, qui survint au mme moment, contribua peut-tre autant
qu'elles  dissiper ces hideux rassemblemens, qui s'parpillrent dans
les cabarets et dans les curies.

On doit d'autant plus louer la modration des gardes en cette
circonstance, qu'un de leurs officiers, M. de Savonires, avait t
bless  leur tte; mais on doit encore plus d'loges  l'intrpide
dvouement d'un citoyen qui, par un de ces actes admirables en tous les
temps, prvint le massacre dont le canon allait donner le signal et
l'exemple.

La garde nationale de Versailles, non moins hostile  la cour que la
canaille de Paris, voulait rompre la ligne qui couvrait le chteau; dj
elle avait braqu contre elle un canon charg  mitraille; elle y
mettait le feu. Un de ses officiers, qui s'appelait la Toulinire, homme
estim et aim  juste titre, interpellant les artilleurs, leur remontre
les consquences affreuses de l'action  laquelle ils se disposent, et,
se plaant  la bouche de la pice, il dclare qu'il veut tre le
premier Franais que le canon assassinera s'ils s'opinitrent dans leur
projet. L'hrosme eut cette fois l'autorit qui manquait  la loi; plus
heureux que Desille, M. la Toulinire empcha le massacre et survcut 
son dvouement. Je m'estime heureux de donner quelque publicit  ce
fait que l'histoire n'a pas recueilli.

Favoris par la pluie et par l'obscurit, j'tais parvenu  me glisser
dans le chteau par la rue de la Surintendance, dont la grille tait
entrebaille de manire  ne laisser passage qu' une personne. Je fus
tonn du petit nombre de dfenseurs que la cause royale y avait
rassembls; il se bornait, non compris les gardes de service,  une
soixantaine d'officiers tant de la maison militaire que de la maison
civile du monarque et des princes. Sans autres armes pour la plupart que
l'pe de ville, ces volontaires attendaient, sur les banquettes de
l'_Oeil-de-Boeuf_, la part qui leur tait rserve dans l'infortune de
leur matre. Sur la nouvelle que les attroupemens s'taient dissips, et
que la garde nationale parisienne rpondait de la sret du chteau, o
l'on avait fait rentrer les gardes du corps, toutes celles de ces
personnes qui n'taient pas de service furent invites  se retirer.

Curieux de savoir ce qui se passait  l'assemble, je m'y rendais, quand
je rencontrai  l'entre de l'Avenue de Paris une colonne de dputs qui
venait chez le roi. Me mlant  eux, je les suivis jusque dans le
cabinet de ce pauvre prince, qui les reut avec bont, affectant une
confiance qu'il n'avait pas, et  laquelle ils rpondaient par
l'expression d'un dvouement qu'ils n'avaient pas non plus. Au bout d'un
quart d'heure, on se retira, soit pour se reposer de ce qu'on avait
fait, soit pour aviser  ce que l'on ferait; et certes toutes les
intentions n'taient pas innocentes,  en juger par les propos que j'ai
entendus.

Il tait deux heures du matin quand je rentrai chez moi. Accabl de
fatigue, je me couchai et je m'endormis de ce sommeil dont on dort 
vingt-trois ans dans quelque disposition d'esprit qu'on soit.

J'aurais dormi vingt-quatre heures si,  neuf heures du matin, une
effroyable explosion ne m'avait tir de cette lthargie. Cette explosion
tait produite par une dcharge gnrale faite par la troupe de ligne et
la garde nationale en tmoignage de rconciliation, tmoignage non moins
effrayant que ceux de leurs divisions. Bientt j'appris ce qui s'tait
pass depuis le point du jour, la violation de la maison royale, le
massacre des gardes, l'outrage fait au lit de la reine, l'engagement
pris par le roi de venir habiter la capitale o l'assemble se
transporterait aussi.

Peu d'heures aprs, cette promesse recevait son excution. La famille
royale s'avanait vers Paris au pas de la foule hideuse qui l'y
conduisait en triomphe, triomphe auquel les captifs ne manquaient pas,
triomphe que prcdaient les ttes des vaincus, et que suivaient les
gardes du corps qui avaient t forcs d'changer leurs chapeaux contre
les bonnets de leurs assassins peut-tre.  midi, la ville royale,
encombre depuis douze heures par une population si nombreuse et si
turbulente, n'tait plus qu'une solitude silencieuse.  midi commenait
 germer l'herbe qui couvre encore aujourd'hui ses marbres; indice d'une
viduit peut-tre ternelle.




CHAPITRE VII.

Hiver de 1789.--Reprsentation de _Charles IX_.--Anecdotes.--Portraits:
Rhulires, Champfort, Lebrun.--L'htel de l'Union.--Amitis de jeunesse:
Maret, Ducos, Mjean.--Liaisons politiques: d'Esprmnil, Cazals,
l'abb Maury.


Mon service m'appela bientt auprs du prince. Quelles taient alors mes
opinions politiques? je serais assez embarrass de le dire au juste. Au
collge, le mot de _libert_ avait noblement rsonn  mon oreille; mais
j'tais trop familiaris ds l'enfance avec l'ordre tabli pour y voir
un esclavage. Comme le roi tait bon, je ne concevais gure qu'on et
rien  redouter de son pouvoir quelle qu'en ft la nature. Ce n'est pas
d'ailleurs dans la ville o l'on vivait d'abus que les inconvniens des
abus se faisaient sentir. Cependant, aux approches de la rvolution, mon
caractre, qui me porte  l'indpendance, m'avait fait partager un
moment les esprances de la nation; mais le spectacle du mal que faisait
 une famille que j'aimais cette rvolution, qui n'amliorait pas encore
le sort du peuple, me la fit bientt prendre en aversion. Je sentais, au
fait, plus que je ne rflchissais; domin par des affections plus que
par des opinions, j'tais _aristocrate_.

Un an s'tait coul sans que _Monsieur_,  qui je m'tais attach pour
avoir l'occasion de lui parler, m'et adress un seul mot.  Paris, il
rompit enfin le silence; non pas tout--fait pour ma satisfaction. Peu
de temps aprs son installation au Luxembourg avait t donne la
premire reprsentation de _Charles IX_. On ne peut s'exagrer l'effet
de cet ouvrage qui flattait et blessait si vivement les deux opinions
entre lesquelles se partageait la capitale. L'enthousiasme qu'il
excitait chez les amis de la rvolution peut seul donner la mesure de
l'indignation qu'il excitait chez ses ennemis. La cour en tait
rvolte, et _Monsieur_, qui n'tait pas moins puriste en fait de
littrature qu'en matire de politique, n'y voyait qu'une double
profanation.

Quoiqu'il s'abstnt assez habituellement d'exprimer devant sa maison ses
opinions sur tout ce qui tait en contact avec les affaires du temps,
l'humeur que lui donnait le succs de _Charles IX_ tait si grande,
qu'il ne pouvait la dissimuler ds qu'il se prsentait quelqu'un avec
qui il croyait pouvoir parler de littrature. Un jour que j'tais venu
au lever pour faire ma cour, Rhulires y vient aussi pour le mme motif;
le prince de le mettre sur l'article de _Charles IX_ et d'en faire une
critique amre, que le courtisan, comme de raison, se gardait bien
d'improuver; j'tais fort loign de l'improuver moi-mme.
Indpendamment de ce que les prjugs du prince taient aussi les miens,
peut-tre une secrte jalousie de mtier me poussait-elle  mon insu
dans la svrit. _Monsieur_ termine sa diatribe par ces mots: Je n'ai
encore rencontr personne qui ait vu cette pice deux fois.--Je ne l'ai
vue qu'une, dit complaisamment Rhulires.--Et moi, je l'ai vue deux,
rpliquai-je tourdiment.--Je vous en fais mon compliment, reprend le
prince, sans me laisser le temps de m'expliquer.

Cette rpartie, qui aurait dconcert un homme plus hardi que moi, me
chagrina d'autant plus qu'elle me prouvait que mon aveu tait attribu 
une intention trs-diffrente de celle qui me l'avait inspir, et que le
prince, dans le sens duquel j'abondais, croyait que j'avais profit des
circonstances pour le narguer, pour le braver. Cette ide m'tait
insupportable. Une franche explication de mes opinions, me dis-je,
pourrait seule me laver d'un tort aussi lche; mais cette explication
sera-t-elle lue, si je la fais en prose? Le lever fini, je vais y rver
dans le jardin du Luxembourg, d'o malgr la pluie, je ne sors qu'aprs
avoir rim la pice que je transcris ici, pice que j'avais supprime,
et qui a t publie par un lche abus de confiance, ainsi qu'on
l'apprendra plus bas.

     Deux fois je l'ai vu cet ouvrage
     Dont le public est enchant:
     Deux fois! c'est faire, en vrit,
     Preuve de curiosit
     Et bien plus encor de courage.

     J'attendais d'un hardi pinceau
     De grands effets, de sublimes peintures:
     Je n'ai vu qu'un triste tableau
     Surcharg de caricatures.
     Tous les objets y sont petits;

     Au lieu de cette adroite reine
     Qui du palais de Mdicis
     Voulut transplanter dans Paris
     La politique ultramontaine,
     En cet infidle croquis
     Je trouve une femme intrigante,
     Et qui, dans ses projets borns,
     Politique moins que mchante,
     N'y voit pas plus loin que son nez.

     Cruel, humain par fantaisie,
     Dans Charles l'auteur,  plaisir,
     Semble avoir voulu runir
     Les divers genres de folie.
     Soit pour le mieux, soit pour le pis,
     Sans cesse du dernier avis,
     Ce monarque, par trop facile,
     En furieux enfin chang,
     Finit par tomber enrag,
     Sans doute las d'tre imbcile.

     L'altier Guise est un fanfaron,
     Grand dbiteur de gasconades,
     Qui s'exhale en rodomontades
     Et se venge par trahison.
     Sous votre indcent quipage,
     Prtre lorrain, on reconnat
     L'ancien prophte Mahomet,
     Que la barrette et le rochet
     Dguisent moins que son langage.

     L'Amiral, ternel parleur,
     Hardi bavard, soldat timide,
     Parle guerre en prdicateur,
     Et prche comme un invalide.
     Le Chancelier n'est pas malin;
     Mais il a fort bonne mmoire,
     Et cite  tous propos l'histoire
     Comme un pdant fait son latin.

     Quant  ce roi cher  la France,
     Pre de ses sujets vaincus,
     Qui nous conquit par ses vertus
     Et se vengea par sa clmence;
     Devant qui l'Espagne plit,
     Qui toujours veillant pour la gloire,
     Toujours plus  cheval qu'au lit,
     Volait de victoire en victoire;
     Qui, joignant l'olive aux lauriers,
     Fut plus grand dans la paix encor que dans la guerre;
     Et vivant dans ses hritiers,
     Fait, mme aprs sa mort, le bonheur de la terre,
     Bourbon, en Crispin travesti,
     De l'Amiral, trs-digne lve,
     Me montre le vainqueur d'Ivri
     Sans cesse pouvant d'un rve.
     Cent fois croyant rver aussi,
     J'entendais applaudir  ce drame admirable,
     Chef-d'oeuvre unique, incomparable,
     Et Corneille, et Racine, et le noir Crbillon,
     Et l'Homre franais qui clbra Bourbon,
     N'ont jamais rien fait de semblable!

     Quoiqu'crit souvent au hasard,
     Dnu d'intrt et d'art,
     Je conois bien que par mprise
     Il puisse avoir des partisans.
     De bons chrtiens, d'honntes gens.
     Vont aux Franais comme  l'glise:
     Oremus, bndictions,
     Y pleuvent par profusions
     En ces tristes jours de rforme;
     Et du crime le plus norme
     On reoit absolution
     D'un cierge de nouvelle forme,
     Et sold par la nation.
     On s'agenouille, on carillonne;
     Un prtre nergumne tonne
     Dans un assez mauvais sermon;
     Et, dupe de l'illusion,
     L'auditeur croit dormir au prne.

     Pour moi, je n'y dormirai plus,
     Et si deux fois, en dpit de Phbus.
     J'ai dans ce drame en vain cherch la vraisemblance,
     L'intrt et la convenance,
     Cet excs de persvrance
     Pourrait-il m'tre reproch?
     Non, l'on sait trop que ce pch
     Porte avec lui sa pnitence.

Le lendemain je retourne au lever et je remets ces vers  _Monsieur_.
Ils ne sont pas excellens,  beaucoup prs; eussent-ils t moins bons
encore, ils ne pouvaient tre accueillis qu'avec faveur. Les passions
sont indulgentes pour qui les flatte. Le prince, par des mots aimables
rpara tout ce qu'avait d'amer le propos de la veille. Le sourire que
j'avais vu sur toutes les figures au moment o j'avais os me remontrer,
prit un caractre tout oppos  celui qu'il avait eu d'abord, et qui
n'tait rien moins que celui de la bienveillance: mon triomphe fut
complet.

Cette anecdote a peu d'importance; je ne l'eusse pas consigne dans ces
Souvenirs si elle ne se rattachait pas  un fait plus grave. Le succs
que l'esprit de parti avait procur  ces vers que je ne voulus pourtant
pas laisser imprimer, en fit multiplier les copies. La Harpe lui-mme,
qui les trouva bons parce qu'il n'aimait pas Chnier, me les demanda,
mais seulement pour les envoyer en Russie.

Fidle  sa parole, il ne les avait communiqus  personne en France;
mais ce qui ne s'tait pas fait de son vivant, se fit aprs sa mort. Le
libraire Migneret,  qui il avait laiss ses papiers, trouvant cette
pice dans la correspondance russe, la livra  l'impression en 1804 avec
le recueil dont elle faisait partie; ainsi ces vers, composs contre
Chnier dans un temps o divis d'opinion avec lui, je ne le connaissais
pas personnellement, allaient tre publis  une poque o, rapprochs
du moins par les doctrines littraires, et membres du mme corps, nous
vivions dans une liaison qui ressemblait dj  de l'amiti. Les gens de
lettres  qui le libraire s'en tait remis de la rvision de cette
dition, et parmi lesquels se trouvait l'honnte Esmnard, se
rjouissaient entre eux du scandale que cette rvlation allait exciter,
quand le hasard qui, s'il gte bien des choses, en raccommode quelques
unes aussi, dconcerta leur calcul.

Migneret, comme nombre de gens le font encore, ne se faisant pas
scrupule de profiter des faveurs d'un gouvernement qu'il n'aimait pas,
avait demand et obtenu, sur ma proposition, pour son fils une place au
Lyce de Paris. Jaloux de me prouver sa reconnaissance, il me pria de
lui permettre de m'apporter un exemplaire de la Correspondance posthume
de La Harpe, laquelle, me dit-il, tait alors sous presse, et il me
demanda, par occasion, si je ne pensais pas qu'il pt s'y trouver
quelque chose de nature  me contrarier. Rvant  cela, je me rappelai
les vers sur _Charles IX_; et comme il m'avoua qu'ils s'y trouvaient, je
ne lui cachai pas le chagrin que me donnerait la fausse position o il
me mettrait en les y laissant. Vous me ferez payer  quarante ans, lui
dis-je, mes torts de vingt ans, et vous rendrez La Harpe coupable d'un
abus de confiance, d'une violation de sa parole: au reste, mon parti
sera bientt pris: je ne nierai pas ce que j'ai fait, mais je
n'hsiterai pas  le dsavouer. Fuss-je aussi injuste envers Chnier
que je l'tais autrefois, je ne me joindrais pas  ses ennemis pour
l'accabler aujourd'hui que, dchu de sa puissance, il est en butte  la
rigueur du gouvernement.

Quelques jours aprs, Migneret revint. La feuille o vos vers se
trouvaient tait tire, dit-il, mais j'y ai fait mettre un carton, c'est
ce dont vous vous convaincrez par l'exemplaire que je vous apporte.

Les intentions de ce galant homme n'ont pourtant pas t absolument
remplies. Ces vers dont les reviseurs avaient gard des preuves, ont
pass dans quelques mains. M. Roger, mon confrre  l'Acadmie
franaise, m'a remis celle qu'il possdait. M. Beuchot n'en a pas us
moins loyalement, et j'aime  l'en remercier ici. Mais tous ceux qui ont
surpris cette confidence n'ont pas eu la mme dlicatesse, et c'est
probablement sur un des exemplaires qu'ils avaient conservs que cette
pice a t transcrite dans une compilation que le libraire Weissembrouk
publiait  Bruxelles sous le titre _d'Esprit des journaux_[19]. Je doute
toutefois que Chnier en ait jamais eu connaissance. Au reste, nous n'en
avons pas moins vcu d'accord, mme  l'Institut, ce qui n'tait pas
toujours facile avec lui.

La prsence de Rhulires avait manqu au plaisir que me donna ma rentre
en grce, mais on ne peut tout avoir: je m'en consolai en pensant que je
n'avais pas assez d'importance pour que cet acadmicien, qui n'tait
rien moins que charitable, songet  se moquer de moi.

C'tait un homme singulier que ce Rhulires. On chercherait en vain un
courtisan plus souple, un diplomate plus dli; ingnieux  flatter
comme  dnigrer,  tourner un madrigal comme  aiguiser une pigramme,
et aussi prodigue de complimens  ses suprieurs que de sarcasmes  ses
gaux, il semblait empreint de tous les caractres de la servitude. On
l'aurait pris  la cour pour l'aptre le plus dvou du despotisme;
personne cependant ne portait plus que lui dans le coeur l'amour de
l'indpendance. Prenant le papier pour confident de ses opinions, c'est
dans son histoire de Pologne qu'il a dpos l'expression de ses
vritables affections. Ambitieux de gloire aprs sa mort, il est franc
en face de la postrit. Ambitieux de fortune pendant sa vie, il tait
faux en face de la cour.

Il avait une telle habitude de flatter, qu'un jour que je le rencontrai
dans la cour du Louvre, aprs s'tre arrt un moment avec moi:
Permettez, me dit-il, que je vous quitte; il est tout--l'heure deux
heures, je vais o vous irez un jour: je vais  l'Acadmie franaise.
Or,  cette poque, je n'tais connu de lui que par la premire partie
de l'anecdote qu'on vient de lire. Ni lui ni moi ne nous doutions que ce
qu'il disait dt jamais se raliser.

Quelque temps auparavant j'avais fait connaissance avec Champfort, celui
des membres de l'Acadmie franaise qui, aprs La Harpe, s'tait le plus
violemment prononc pour la rvolution, non telle que la concevaient
Bailly et les _constituans_, qui ne dsiraient que la rforme de la
monarchie, mais telle que la concevaient Condorcet et les girondins, qui
voulaient  tout prix l'tablissement d'une rpublique. Son patriotisme
ne me paraissait avoir aucune analogie avec la philantropie. J'y
trouvais moins l'amour du peuple que la haine des grands. Ceux-ci
l'avaient pourtant recherch. Ils s'taient long-temps amuss des
sarcasmes qu'il leur prodiguait dans leurs salons et  leurs tables o
il jouait un rle assez semblable  celui des anciens cyniques.
Champfort avait beaucoup d'esprit, mais il faisait beaucoup d'esprit
aussi. Il s'tudiait  donner  ses opinions la forme laconique et
sententieuse de l'aphorisme ou de l'apophthegme; et pourtant il n'avait
pas besoin de recourir  cet artifice pour briller. Personne plus que
lui n'abondait en saillies. Ses traits les plus heureux lui venaient
sans qu'il les chercht.

On m'accuse d'avoir fait bien des mchancets, lui disait un jour
Rhulires avec componction, et pourtant je n'en ai fait qu'une.--_Quand
finira-t-elle_? repartit Champfort.

Caractrisant d'un trait l'esprit ddaigneux de Suard: _le got de cet
homme est le dgot_, disait-il.

Ducis,  qui l'on proposait le cordon de Saint-Michel, lui demandant
s'il trouvait quelque inconvnient  ce qu'il l'acceptt? Je n'en vois
qu'un, lui rpondit-il, c'est que tu seras oblig de le porter.

Sans suivre assidment les travaux de l'assemble constituante, il
venait assez frquemment  Versailles o l'appelaient ses relations avec
quelques dputs dont il traduisait les penses, ou par l'organe
desquels il publiait les siennes. D'aprs ce qu'il m'a dit, M. l'vque
d'Autun lui aurait plus d'une obligation de ce genre, et Mirabeau
lui-mme aussi.

C'est chez deux de mes plus vieux amis, MM. Maret et Mjean, qui
faisaient mnage ensemble, que je rencontrai Champfort, en 1789; j'y
rencontrai aussi le pote Le Brun, autre dserteur des salons de
l'aristocratie, autre dtracteur des grands qu'il avait long-temps
flagorns, reproche qu'on ne peut pas faire  Champfort, qui n'tait
entr que pour les mordre chez ces grands que Le Brun ne se lassa de
lcher que lorsqu'ils cessrent d'avoir du sucre au bout des doigts.

Tout le monde connat le talent de Le Brun. Si grand qu'il soit, il
l'tait moins encore que son amour-propre. Ce qu'on peut prendre dans
Horace pour une fiction potique, pour un cart d'enthousiasme, n'tait
chez lui que le langage de la conviction qu'il avait de son propre
mrite; c'tait trs-sincrement, trs-positivement qu'il disait _mon
gnie_. Il et jur une haine implacable  quiconque et lev quelque
doute sur la proprit et la justesse de cette expression. D'une avidit
insatiable en fait d'loges, il les prodiguait pour qu'on les lui
prodigut; mais rien n'tait plus loign de l'accent de la sincrit
que le ton affect qu'il prtait  la louange; c'taient de belles
paroles chantes d'une voix fausse sur un mauvais air. Et pouvait-il en
tre autrement? La plupart du temps le moment o il vous adressait un
madrigal tait celui o il mditait une pigramme contre vous. Le besoin
de mdire en vers l'emportait chez lui sur tout autre besoin; et la
renomme d'Archiloque et d'Alce le flattait plus peut-tre que celle de
Pindare, qu'il ne ddaignait pas, comme on sait. Tout tait pour lui
matire  sarcasme, les difformits physiques comme les dfectuosits
morales; il ne les pargnait pas plus dans ses amis que dans ses
ennemis, dans telle personne qui l'admirait outre mesure que dans telle
autre qui,  l'exemple de Dsorgues, s'admirait plus que lui. Envieux 
n'en pas dormir, il ne faisait grce  aucune clbrit. Tout loge
donn  un autre semblait pris sur ceux qu'on lui devait. Que de
mauvaises nuits Delille lui a fait passer!

Si l'on en excepte quelques pices qu'il a laiss imprimer dans les
recueils, les vers de ce pote n'taient connus que de certaines
socits privilgies; le reste du monde l'admirait sur parole. Comme
c'tait en lecture qu'il payait les invitations qu'on lui prodiguait, il
ne sortait pas sans emporter son manuscrit en poche. Aussi Delille
disait-il: _Le Brun croit qu'il en est des vers comme des olives, et
qu'ils sont meilleurs quand ils ont t pochets_.

La porte de son esprit tait assez borne; elle avait plus d'lvation
que d'tendue. Sa conversation tait des plus vulgaires ds qu'il
voulait sortir de la littrature, et sur la littrature elle tait sche
et pdantesque. Il a versifi des opinions philosophiques, mais il
n'tait rien moins que philosophe. Son talent potique  part, lequel
fut de l'ordre le plus lev, c'tait un homme assez ordinaire, et mme,
dans l'emploi de ce talent, ce fut un trs-mauvais homme.

Ces beaux esprits n'taient tout au plus que des connaissances pour moi,
laissons-les pour des amis.

La nature de mes opinions ne m'empchait pas de vivre en grande intimit
avec des jeunes gens de l'opinion contraire. Un dissentiment politique
ne m'a jamais fait renoncer  un ami, quand d'ailleurs nous tions
d'accord sur la morale. Tout en voulant d'une ardeur gale le bien de la
socit, on peut l'attendre de systmes diffrens; ce sont des erreurs
d'esprit pour lesquelles on se doit rciproquement de l'indulgence; je
n'ai jamais eu d'horreur que pour les anarchistes. Bien entendu que ceci
s'applique aux thories; quant  l'excution, je suis moins indulgent.
Tout homme qui prtend faire le bien de l'humanit par des moyens que
l'humanit rprouve m'est excrable, quelque opinion qu'il soutienne,
ft-ce la mienne.

De l'poque dont je parle date l'inaltrable amiti qui m'a li avec
quelques hommes qui n'taient pas  beaucoup prs du parti de la cour,
avec Frochot, membre des tats-gnraux, enthousiaste de Mirabeau, dont
il devint bientt l'ami intime; avec Mjean, journaliste alors, et
depuis secrtaire gnral du dpartement de la Seine, fonction qu'il a
quitte pour celle de ministre secrtaire d'tat auprs du vice-roi
d'Italie; avec Maret, dont la fortune devait tre encore plus clatante,
et qui, aprs avoir rempli sous la rpublique plus d'une mission
honorable, et subi en Autriche les tortures d'une honorable dtention,
fut pendant toute la dure du consulat et de l'empire le ministre et le
confident de Napolon, et que je ne dsignerais ici que par le titre de
duc de Bassano, s'il n'avait pas toujours t _Maret_ pour moi.

J'avais fait connaissance avec eux  Versailles, o le premier avait t
appel par ses fonctions, et o les deux autres taient venus suivre les
sances des tats-gnraux dont ils analysaient les discussions dans une
feuille qui paraissait tous les soirs sous le titre de _Bulletin de
l'Assemble nationale_.

Par suite de la translation de l'Assemble  Paris, ils quittrent tous
Versailles, et les deux derniers, pour tre plus  porte de leur
travail, se logeant dans le voisinage des Tuileries, vinrent s'tablir
rue Saint-Thomas du Louvre, dans un htel tenu par Mme Imbert, tante de
Tallien, et qu'on nommait _Htel de l'Union_.

La bonne intelligence qui rgnait entre les habitans de cet htel
semblait lui avoir acquis ce titre. L logeait aussi un homme  qui une
fortune brillante et loyalement acquise a permis depuis d'encourager les
lettres et les arts qu'il cultivait ds lors. Cet homme, non moins
distingu par l'lvation de son caractre que par les aptitudes de son
esprit, est M. Ducos[20]; artiste, philosophe et littrateur, il a
publi un des meilleurs ouvrages qui aient t faits sur cette Italie
dont on a tant crit.

L demeurait aussi d'Avrigny, connu alors sous le nom de chevalier de
l'Oeillard, nom sous lequel il tait inscrit dans tous les almanachs de
l'poque, et dont il avait sign quelques vers presque couronns 
l'Acadmie franaise. D'Avrigny a fait depuis _Jeanne d'Arc_.

Spirituel, mais indolent, Mjean aussi s'occupait de posie tout en
s'occupant de politique, mais il s'occupait plus encore de plaisirs.
Quant  Maret, dont l'esprit galement souple et solide pouvait
s'appliquer  tout, et qui avait crit en vers avec un talent rare,
ajournant toute autre occupation, il se donnait tout entier  la
rdaction de leur journal, qui, changeant sa forme exigu contre
l'ampleur de l'in-folio, avait pris la dnomination de _Moniteur_.

Bien que la littrature, les nouvelles et la politique fussent admises 
remplir les longues colonnes de cette feuille, les discussions de
l'Assemble en occupaient toujours la plus grande partie. C'tait ce
qu'on y cherchait avant tout; comme cet article ne pouvait pas tre
trait avec trop de talent et de soin, c'est  Maret que la rdaction en
tait confie. Personne ne s'en ft mieux tir. Les peines qu'il
prenait, les sacrifices qu'il s'imposait pour rpondre  la confiance de
l'diteur, sont presque incroyables. Les journalistes n'avaient pas
alors de places rserves; les meilleures appartenaient au premier qui
s'y installait: que faisait-il pour n'tre devanc par personne? Aprs
avoir corrig les preuves du journal qui s'imprimait pendant la nuit,
et donn quelques heures au sommeil  la suite d'un repas fait  la
hte, il se rendait  la porte du Mange o l'Assemble sigeait, pour y
attendre, en tte de la file qui ne tardait pas  s'allonger, l'heure o
s'ouvrirait cette porte qui ne s'ouvrait qu' dix heures. Bien plus,
comme il lui tait arriv quelquefois d'tre devanc par des gens qui
avaient t rveills avant lui par le mme intrt, il prenait souvent
le parti, quand l'objet de la discussion tait d'une importance majeure,
de passer la nuit  cette porte devant laquelle il bivouaquait, couch
sur la place que la fatigue ne lui permettait plus de garder debout.

Cela dura jusqu' ce que les dputs, chargs de la police de la salle,
reconnaissant l'intrt qu'ils avaient  faciliter le travail des
journalistes, assignrent une loge particulire au _Moniteur_.

Il fallait tre aussi fortement constitu que l'tait Maret pour ne pas
tre victime d'un pareil dvouement. Au reste, il eut lieu de s'en
applaudir. Par suite de cette inflexible dtermination, il n'est pas une
dlibration de l'Assemble constituante  laquelle il n'ait assist,
pas une question d'intrt public qu'il n'ait entendu dbattre entre les
publicistes de cette poque, pas une loi dont il ne connaisse le but et
l'esprit. Par ce cours de lgislation-pratique, il acqurait sur toutes
les parties de l'organisation sociale des connaissances qu'on ne saurait
acqurir qu'imparfaitement dans les livres, et il se mettait ainsi, sans
y penser, en tat de remplir les hautes fonctions qu'il a occupes
depuis.

Maret quittait pour cela un appartement commode et fort bien dcor
qu'il avait rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Sur ses instances, ma
famille vint l'occuper en avril 1790, quand mon devoir me rappela auprs
de _Monsieur_ au Luxembourg o j'avais un logement. Je croyais ne
m'tablir  Paris que pour trois mois: il en devait tre autrement.
C'tait pour toujours que j'y transportai mon domicile, ou du moins n'en
suis-je sorti depuis cette poque que passagrement, et avec la volont
d'y revenir lors mme que j'en perdis l'esprance.

Mes opinions ne m'avaient pas fait rompre avec mes anciens amis; mais
elles m'en donnrent de nouveaux. De ce nombre tait le chevalier de
Belleville, chevau-lger, plus riche d'esprit que de jugement, et l'un
des plus fconds pourvoyeurs des _Actes des aptres_. C'est  lui que ce
recueil est redevable de la tragdie burlesque intitule _Throigne et
Populus_, parodie quelquefois fort gaie des plus belles scnes de notre
thtre, dont il faisait application aux vnemens du jour. De ce nombre
tait aussi le chansonnier Marchant, original qui, bien que partisan de
la rvolution dans le principe, tait pass dans le parti contraire, non
qu'il le trouvt plus raisonnable, mais parce que les opinions qu'il
abandonnait lui paraissaient plus faciles  travestir en couplets que
celles qu'il embrassait aprs les avoir chansonnes aussi. Il a mis en
vaudeville la Constitution de 1791. Ses facties n'taient dnues ni
d'esprit, ni de gat; mais c'est  l'audace avec laquelle il attaquait
le parti le plus fort qu'il devait surtout son succs. Infatigable dans
la guerre qu'il livrait aux jacobins, il en a stigmatis plusieurs d'un
ridicule ineffaable, et entre autres ce malheureux Gorsas dont, grce 
lui, les _chemises_ ont obtenu une clbrit historique[21]. J'ignore ce
que Marchant est devenu aprs la rvolution du 10 aot, qui fit passer
le pouvoir aux mains de ses ennemis les plus implacables. Je crois
pourtant qu'il est mort naturellement, et de plaisir plutt que de
chagrin, car il vivait joyeusement. Le chevalier de Belleville, moins
heureux, mourut sur l'chafaud la veille de la rvolution qui fit
justice de Robespierre.

Je n'tais pas tranger  la rdaction des facties que publiait ce
dernier; et je dois le dire  l'honneur de mes amis du parti contraire,
 qui je n'en faisais pas un mystre, ils taient les premiers  en rire
quand elles taient gaies. Ils avaient l'indulgence que donne  tout
homme gnreux le sentiment de sa force.

Ma position m'avait mis en rapport avec M. de Bonneuil qui, comme moi,
avait une charge chez _Monsieur_. Sa femme tait soeur de madame
d'Esprmesnil. Ces dames vivaient dans une grande intimit; j'eus
bientt occasion de connatre, soit chez l'une, soit chez l'autre, une
partie des membres du ct droit, et particulirement Cazals, l'abb
Maury et d'Esprmesnil.

Ces trois champions d'une cause qu'ils dfendaient avec plus de talent
que de succs taient remarquables par des qualits trs-diffrentes.

Paresseux de sa nature, dissip par habitude, lev pour l'tat
militaire, et n'ayant reu qu'imparfaitement mme cette instruction
superficielle qui suffit  peine  l'homme du monde, Cazals n'en
discutait pas moins les plus hauts intrts de la socit, les questions
les plus ardues de la politique, avec la profondeur d'un publiciste qui
aurait fait de ces matires l'objet unique et constant de ses tudes, et
avec l'loquence d'un orateur form  l'exercice de la parole par une
longue pratique de la chaire ou du barreau. Dans l'intelligence et la
sincrit, la nature lui avait donn les deux moyens les plus puissans
par lesquels on agit sur les esprits; la facult de se faire bien
comprendre ne tient-elle pas  celle de bien concevoir, et n'est-on pas
presque sr de convaincre quand on ne parle que de conviction? Ne
soutenant en fait de principes que ceux qui lui paraissaient
incontestables[22], et n'hsitant pas  se dtacher de ceux qu'il
reconnaissait pour mal fonds en justesse et en quit, comme en
dfendant un parti, il semblait dgag de tout esprit de parti; il
obtenait ds qu'il parlait la dfrence, si ce n'est le crdit que la
droiture commande mme en combattant pour une cause qu'elle ne doit pas
gagner. On l'estimait d'autant plus qu'on savait que ce n'tait pas pour
ce qu'il croyait utile, mais pour ce qu'il trouvait juste qu'il
combattait.

Il n'en tait pas tout--fait ainsi de l'abb Maury.  sa promptitude 
dfendre le moindre des privilges de l'ordre auquel il appartenait, il
tait vident que c'tait  un ecclsiastique seul qu'on avait affaire
en lui, et que l'organisation sociale qui lui convenait tait celle qui
respecterait l'intgrit de ces privilges. Il semblait moins se croire
envoy aux tats-gnraux pour aviser au bien de l'tat par d'utiles
rformes, que pour empcher que ces rformes ne blessassent les intrts
du clerg, et que le soulagement gnral ne ft obtenu aux dpens de sa
fortune prive. Aussi, tout en rendant justice au talent avec lequel il
soutenait ses opinions, ne s'y laissait-on jamais entraner, et
n'obtint-il gure d'autres succs que ceux d'un orateur loquent dans
une mauvaise cause, d'un acteur habile dans un mauvais rle, ou d'un
soldat qui dfend en brave, dans l'intrt de son avancement, une place
qu'il sait ne pas pouvoir conserver.

D'Esprmesnil n'obtint pas mme ce succs-l, et cependant il tait
vritablement loquent: bien plus, il tait homme de bonne foi. Mais il
s'tait plac dans une position si fausse, si dsavantageuse, qu'on
pouvait lui contester son talent comme ses qualits. La vhmence avec
laquelle, avant la rvolution, il avait attaqu les ministres, l'avait
rendu populaire. On l'avait cru patriote quand il tait au parlement;
mais aux tats-gnraux, dont il avait provoqu la convocation, on
reconnut qu'il n'tait que parlementaire, et que c'tait pour
consolider, sinon pour accrotre les prrogatives de la magistrature,
qu'il s'tait prvalu des intrts du peuple contre les exigences du
roi. Ds lors le peuple, qu'il ne flattait pas, ne vit en lui qu'un
dserteur; la cour, dont il se rapprochait, qu'un transfuge; et, malgr
son talent, il resta nul entre les deux partis qui le ddaignrent.

Ces trois hommes avaient aussi dans la socit des physionomies
trs-diffrentes de celles que leur donnait leur attitude politique.

Les cas excepts o la conversation roulait sur des questions d'intrt
public, Cazals ne commandait pas  beaucoup prs dans un salon
l'attention qu'on ne pouvait lui refuser  la tribune. Il avait mieux
que de l'esprit; mais il ressemblait en cela  ces figures qui, pour
paratre belles, veulent tre places  une certaine hauteur et vues en
perspective; de prs l'oeil, qui ne peut en saisir l'ensemble, leur
accorde moins d'attention qu' une miniature. Aussi Cazals
n'obtenait-il gure en socit qu'une faveur de souvenir, et y tait-il
plus considr pour ce qu'il avait dit ailleurs que pour ce qu'il disait
l. Son esprit grave descendait rarement au niveau de ce ton frivole
qu'il y faut prendre mme pour traiter avec succs les choses srieuses.
Peu jaloux de ces succs d'ailleurs, Cazals recherchait moins le monde
qu'il n'en tait recherch; il prfrait  toutes les prvenances qui
lui taient prodigues la libert des clubs, et le jeu  tout autre
plaisir.

Maury, au contraire, se plaisait beaucoup dans la socit; il aimait  y
trouver la compensation des avanies qu'il lui fallait souvent essuyer 
la tribune, et  occuper l'attention gnrale dans les salons o nagure
il tait  peine aperu. L'attitude qu'il y affectait tait assez
plaisante. tabli l comme par droit de conqute, et parlant de la
manire la plus absolue, il disait tout ce qui lui venait dans l'esprit
sans trop s'embarrasser des convenances. C'est  dner surtout
qu'cartant tout dguisement, il se rvlait tout entier, mangeant
beaucoup, buvant  l'avenant, et plaant dans les trves qu'il accordait
 sa mchoire plutt qu' son apptit, soit une anecdote philosophique,
soit une bribe de sermon, soit un passage du discours qu'il venait de
prononcer, soit enfin une histoire bien graveleuse, un conte de nature 
dconcerter mme une femme de cour. Il tait facile de discerner 
travers ce dvergondage qu'un seul sentiment, une passion unique le
dominait, l'ambition; et qu'il n'y avait point de poste si lev auquel
il ne prtendit parvenir. On peut tout ce qu'on veut, rptait-il dans
ses panchemens. Sa confiance en lui-mme tait sans bornes. Une audace
imperturbable le soutenait aussi dans les positions les plus difficiles:
c'tait le caractre distinctif de sa physionomie; on l'et pris pour un
grenadier dguis en sminariste. L'uniforme qu'il portait quand il fut
arrt  Pronne devait lui aller  merveille; mais ce qui lui allait
mieux sans doute, c'est le sarrau de charretier contre lequel il
changea la simarre rouge quand l'irruption des Franais dans les tats
romains le fora, en 1798, d'vacuer son diocse de Montefiascone; nul
vtement ne s'accordait mieux avec son regard effront, avec ses larges
paules, avec ses mollets carrs, avec sa corpulence athltique.

Veut-on un exemple de sa prsence d'esprit? qu'on lise le fait suivant;
je le tiens du gnral Lafayette. Attentif  se concilier tous les
partis avant que sa fortune ft faite, et presque aussi souple alors
qu'il s'est montr inflexible depuis, pendant la session de l'Assemble
nationale s'entend, Maury, mme dans ses sermons, ne cherchait pas moins
 plaire aux philosophes qu' leurs antagonistes. Le moyen d'y russir
tait de ne pas trop mnager la cour. Un jour que, prchant 
Versailles, il ne l'avait pas mnage assez, apercevant dans l'auguste
auditoire des signes non douteux de mcontentement, _ainsi_,
ajouta-t-il, _parlait Saint-Jean-Chrysostme devant la cour de
Constantinople_. Ce mot raccommoda tout. Ce qui avait paru impertinent
dans la bouche d'un prestolet parut sublime dans celle d'un pre de
l'glise. On l'et applaudi, s'il et t permis d'applaudir devant le
roi, mme  la comdie. Fier de ce succs: _Leur en ai-je donn, du
Saint-Jean-Chrysostme!_ disait-il en style de grenadier, quand ses amis
vinrent le complimenter  l'issue de ce sermon, qui lui valut un
bnfice et sa nomination  l'Acadmie franaise.

Maury, sans tre vain, tait fier, et c'est son ct louable. _Vous
croyez donc valoir beaucoup?_ lui dit dans un moment d'humeur un homme
qui valait beaucoup lui-mme.--_Trs-peu, quand je me considre;
beaucoup quand je me compare_, rpartit Maury. Je tiens cette rplique
de Regnauld de Saint-Jean d'Angly  qui elle fut adresse, et qui la
citait comme une des plus heureuses qu'il et entendues.

Loin d'avoir honte de sa basse extraction, au comble des grandeurs,
Maury en tirait vanit; il avait raison. C'tait faire sentir ce qu'il
lui avait fallu de mrite pour arriver si haut tant parti de si bas. Le
peuple en jugeait comme lui; et c'est sous ce rapport qu'il avait obtenu
dans la basse classe une considration toute particulire, en dpit de
la couleur du parti pour les intrts duquel il avait si vigoureusement
milit; les petits aimaient  voir en lui un exemple de la fortune 
laquelle ils pouvaient aspirer. J'aime  citer  l'appui de ce que
j'avance le dialogue suivant; je l'ai entendu en 1812; je le transcris
dans toute sa navet.

Un jour qu'il avait offici comme mtropolitain  la cathdrale de
Paris: As-tu bien vu notre archevque? disait un homme du peuple  un
enfant de dix ans.--Si je l'ai vu!--N'tait-il pas beau?--Il tait tout
d'or, comme un calice.--Eh bien! ce n'est pourtant, comme toi, que le
fils d'un _bigre_[23] de savetier.--D'un _bigre_ de savetier!
papa?--Oui, mais il a travaill  l'cole; il est devenu savant; on l'a
fait prtre, et puis vque, et puis archevque, et puis cardinal, et
qui sait si on ne le fera pas pape?--Pape! papa?--Voil pourtant ce que
tu deviendrais si tu voulais travailler comme lui, et devenir comme lui
savant  l'cole. Mais tu n'es qu'un fainant, qu'un ignorant; tu ne
seras qu'une bte, tu ne seras toute ta vie qu'un _bigre_ de savetier
comme ton pre.

On n'en finirait pas  raconter soit les mots qu'il a dits, soit ceux
qu'il a fait dire; mais tous ne seraient pas ici  leur place; j'en
rserve pour d'autres articles, et surtout pour l'article qui lui sera
consacr dans le chapitre de l'_Acadmie_, si je vis assez long-temps
pour le faire.

D'Esprmesnil avait des manires toutes diffrentes de celles de Maury,
celles de la haute socit. Il n'tait peut-tre pas absolument exempt
de cette morgue qui caractrisait Messieurs du parlement, parmi lesquels
il avait jou un rle des plus importans; mais, la dposant avec le
costume de sa profession, ds qu'il n'tait plus en reprsentation, on
ne trouvait en lui que l'homme de l'humeur la plus aimable et la plus
facile. C'tait un compos des plus singuliers contrastes. Plus instruit
qu'clair, il n'tait pas  beaucoup prs exempt de prjugs. Plus
dvot que ne l'est ordinairement un homme du monde, il ne manquait pas
cependant d'indulgence pour la jeunesse, et ne se plaisait jamais tant
chez lui que lorsqu'on s'y divertissait. D'autre part, tout en
raisonnant  merveille, il semblait quelquefois manquer de raison; et,
si ce n'est pas le besoin de croire, le dsir de connatre l'entrana
plus d'une fois dans des illusions qu'on a peine  concevoir. Mesmer le
compta parmi ses adeptes, et Cagliostro au nombre de ses dupes. Personne
n'a plus mal conu que lui l'poque o il se trouvait; personne n'a eu
une ide moins juste de la marche des choses. Jugeant de ce qui tait
par ce qui avait t, il fut long-temps persuad qu'un arrt du
parlement terminerait tout; dans la prison mme o il attendait son tour
pour comparatre au tribunal devant lequel personne ne trouvait grce,
il soutenait qu'il tait impossible  ses juges de le condamner; et, se
fondant sur la lgislation qu' la vrit il connaissait mieux que
personne, Je leur garde, disait-il, un argument sans rplique: nous
verrons comment ils feront pour s'en tirer. Heureux dans son malheur,
il a conserv cette scurit jusqu'au pied de l'chafaud. C'tait
d'ailleurs un homme plein de bont et d'humanit; il usait de la manire
la plus honorable et la plus librale de sa fortune, qui tait
considrable. Jamais malheureux ne l'a implor en vain. Ne faisant
attention qu'aux besoins, il a secouru plus d'un homme d'opinion oppose
 la sienne, et cela trs-gratuitement, car je sais telle personne qui
ne lui a pas mme pay en reconnaissance l'intrt de l'argent qu'il lui
a prt pour la tirer d'un embarras o son honneur tait compromis.
J'aurai encore occasion de parler de cet homme que les passions
politiques ont tant calomni,  commencer par les siennes propres.




LIVRE III.

1790--1792.




CHAPITRE PREMIER.

_Marius  Minturne_.--Marly.--M. de Larive.--Mme Suin.--M. de la Porte,
secrtaire souffleur de la Comdie Franaise.--Premire
reprsentation.--Anecdotes.--Fte de Voltaire.


L'anne 1790 s'coula sans qu'aucun des vnemens qui la signalent ait
amen pour moi le moindre incident qui mrite d'tre consign ici. J'en
passai les plus beaux mois partie  Saint-Cloud, o _Monsieur_ occupait
une maison qui est devenue depuis la proprit de M. de Bourrienne, et
partie  Marly dans un des douze pavillons qui ornaient les dlicieux
jardins tablis  si grands frais par Louis XIV. Une famille que
j'aimais tendrement et dont j'tais tendrement aim en avait obtenu la
jouissance pour la saison.

Absorb tout entier dans les affections les plus douces, j'oubliais l
ce qui s'tait fait, ce qui se faisait et ce qui se ferait  Paris.
J'oubliais mme que les personnes avec lesquelles je vivais avaient sur
la rvolution des opinions opposes aux miennes, ce qu'elles oubliaient
aussi. Nous nous convenions si bien, nous nous plaisions tant ensemble,
que rien de ce qui tait tranger au sentiment qui nous rapprochait
n'arrtait notre attention: les soins des affaires publiques ne venaient
pas nous chercher dans cette belle retraite, et nous allions peu les
chercher ailleurs. Je me rappelle tout ce qu'il me fallut d'efforts pour
m'en arracher, le 14 juillet, o j'tais rappel  Paris par la premire
fdration. Aprs plus de quarante ans, les souvenirs de cette poque
ont encore pour moi toute leur fracheur, et peut-tre mon coeur n'est-il
pas le seul que le retour de cette journe rende annuellement  ces
douces motions.

Hlas! ces souvenirs ont plus dur que l'asile o s'coula si
dlicieusement la trve que nous avions faite avec la rvolution qui
nous environnait. Le marteau les a dmolis ces palais o le bonheur
habita au moins trois mois; ces bosquets qu'un pouvoir suprieur encore
 celui du grand roi embellissait pour nous de tant de prestiges, la
hache les a fait tomber, la pioche les a dracins; la charrue a nivel
ces terrasses, combl ces bassins, effac ces parterres autour desquels
nous promenions  toute heure nos confidences et nos rveries; les dieux
qui les peuplaient s'en sont enfuis; et lorsque aprs trente-six ans
d'une vie agite par tant de vicissitudes, et lorsqu'au retour d'un long
exil, j'ai t reconnatre la place o j'ai vu les jardins d'Armide,
sans l'horloge qui se faisait encore entendre sur les dbris du pavillon
royal, horloge plus que sculaire, je n'aurais pas pu la retrouver,
cette place, dans l'affreuse solitude dont j'tais environn, et o tout
tait mconnaissable, except la voix du temps qui l, pour moi, a pris
l'accent d'une cloche funbre.

L'hiver qui suivit fait poque dans ma vie. C'est alors que j'entrai
tout--fait dans la carrire des lettres. Jusque-l, je m'tais born 
travailler pour moi seul,  peu prs. Avais-je fini un ouvrage, j'en
entreprenais un autre, sans autre but que celui de m'occuper, car je ne
croyais pas que l'accs de la scne me serait jamais ouvert.

Mon _Marius_ tait termin depuis un an. Maret et Mjean,  qui j'en
avais communiqu des fragmens, me firent prendre plus de confiance en
moi-mme. Palissot, qui eut la complaisance d'entendre une lecture de
cet essai d'un novice, ayant t de leur avis, je me dterminai 
prsenter mon ouvrage  MM. les comdiens ordinaires du roi, ou plutt
de la nation, car c'est le titre qu'ils portaient depuis la rvolution;
mais comme on n'obtenait pas de prime-abord accs auprs de ces
Messieurs, et qu'un auteur qui n'tait pas recommand par son nom avait
besoin de se mettre sous le patronage d'un acteur en crdit, j'allai
pralablement rclamer les bons offices de M. Larive, ou de Larive, pour
qui Palissot me donna une lettre, et qu'il m'avait engag  consulter
sur les changemens qu'il convenait de faire  mon ouvrage avant de le
lire  l'aropage comique.

M. de Larive, depuis deux ou trois ans, avait cess de faire partie de
la socit des comdiens franais, mais il ne s'tait pas pour cela
retir du thtre. En consquence d'un arrangement particulier, il
jouait dans le cours de l'anne un certain nombre de reprsentations 
un prix dtermin pour chacune d'elles; et comme on avait intrt  le
mnager, vu que c'tait par lui qu'en ces jours de dtresse le
Thtre-Franais faisait de temps en temps quelques recettes, il y avait
conserv une certaine influence. Il habitait alors une maison fort
lgante qu'il s'tait construite au Gros-Caillou; j'allai l'y chercher.
Il me reut avec beaucoup de dignit dans une vaste pice o son lit
tait dress sous une tente et que dcoraient les portraits de
Gengiskan, de Bayard, de Tancrde, de Spartacus et de je ne sais quels
autres hros qui tous se ressemblaient, car ils lui ressemblaient tous.
Lui except, M. de Larive n'tait content de personne. Aprs m'avoir dit
beaucoup de mal des auteurs, beaucoup de mal des acteurs, beaucoup de
mal du public, et beaucoup de bien de lui, s'excusant sur la
multiplicit de ses tudes qui ne lui laissaient pas un moment  perdre,
et aprs m'avoir fait cadeau d'un exemplaire sur papier vlin et dor
sur tranche, de _Pyrame et Thisb_, mlodrame de sa faon, que M.
Baudron, de mlodieuse mmoire, avait mis en musique: Monsieur, me
dit-il, allez de ma part chez Mme Suin; c'est une femme d'exprience,
elle vous donnera d'excellens conseils: vous pouvez vous en rapporter 
elle. Allez. Laissant  lui-mme M. de Larive qui, plein de lui-mme,
tait entour de lui-mme, j'allai chez Mme Suin.

Mme Suin n'tait plus ds lors de la premire jeunesse. Assez grande, un
peu sche, un peu raide, elle avait au thtre toutes les qualits qui
constituent les dugnes, emploi qui lui tait dvolu dans la comdie, et
autant de dignit qu'il en faut dans la tragdie pour exceller dans les
confidentes, emploi qu'elle tenait en chef.  la ville elle joignait 
ces habitudes quelque peu de pdanterie. Mais ces lgers dfauts taient
rachets par des qualits rares.  un esprit orn par beaucoup
d'instruction, elle unissait un jugement sain, un got sr, et elle
tait vritablement obligeante.

Elle m'accueillit avec la meilleure grce possible, me promit de me
guider dans toutes mes dmarches, et pour preuve: Allez de ma part chez
M. de la Porte, c'est un homme de bon conseil, me dit-elle. Ainsi se
nommait l'examinateur sans la garantie duquel un auteur qui n'tait pas
connu, mme par une chute, ne pouvait pas tre admis  lire devant le
comit, examinateur qui n'tait autre que le souffleur qu'on appelle
aujourd'hui secrtaire. J'allai chez M. de la Porte.

M. de la Porte jouissait au Thtre-Franais d'une certaine
considration; il y avait droit, non seulement parce qu'il avait souffl
Le Kain, mais encore parce qu'il avait t le confident des thories de
ce grand acteur, parce qu'il tait dpositaire de toutes ces traditions
qui au thtre ont force de loi, et aussi parce qu'indpendamment d'une
longue exprience de tout ce qui concerne la scne, il avait beaucoup de
bon sens.

Je ne me rappelle pas trop dans quelle ruelle du faubourg Saint-Germain
s'ouvrait l'alle de la maison, au sixime tage de laquelle M.
l'examinateur occupait un logement; mais je me rappelle trs-bien que la
porte de ce logement, o j'tais arriv par un escalier  balustres de
bois, me fut ouverte par un petit vieillard au visage rid et grl,
squelette vtu d'un habit de velours de coton mordor, coiff d'une
perruque  bourse moins jeune que sa figure, portant culotte de velours
de coton noir, bas de laine de mme couleur, et chauss de souliers non
cirs, lesquels taient attachs trs-haut sur le cou-de-pied par des
boucles d'argent de la dimension la plus exigu. Cet homme, qui
reprsentait autant le sicle de Louis XIV que celui de Louis XV, me
conduisit  travers un couloir des plus obscurs, dans une petite pice
qui videmment servait de cabinet de travail, de salon, de salle 
manger, et mme de chambre  coucher; car,  travers quelques
dchirures, j'aperus un lit sans rideaux derrire une boiserie dont les
panneaux grills en fil de laiton, et remplis par une tenture de
taffetas jadis mordor comme l'habit de mon introducteur, figuraient une
bibliothque.

Qu'y-a-t-il pour le service de Monsieur? me dit M. de la Porte (car
c'tait lui), avec moins de morgue qu'un souffleur n'est en droit d'en
prendre avec un auteur. Et quand je lui eus fait connatre le but de ma
visite, Si vous voulez me confier votre manuscrit, ajouta-t-il
trs-poliment, je l'examinerai et j'en ferai mon rapport  Mme Suin. Et
il me reconduisit, toujours poliment, jusqu' l'escalier,  travers les
ombres du couloir dont les chats, autant que j'en ai pu juger, non pas
par les yeux, partageaient avec lui la jouissance.

Ds le lendemain ce brave homme avait tenu parole. M. de la Porte m'a
renvoy votre manuscrit, me dit Mme Suin; il n'est pas mcontent de
l'ouvrage, mais il croit qu'il y a quelque chose  y refaire. Il a,
dit-il, crit ses observations en marge.

M. de la Porte tait classique par excellence. Aujourd'hui, s'il pouvait
ressusciter, on le prendrait pour le reprsentant du genre: il attaquait
en consquence dans ses notes, comme tmrits, certaines innovations
que Palissot avait loues comme d'heureuses hardiesses.  cela prs, il
avait gnralement jug mon ouvrage comme ce judicieux critique, et
comme j'avais fini par en juger moi-mme. Il pensait qu'il devait subir
quelques rductions; que la marche en devait tre simplifie, sans
m'indiquer toutefois quelles parties devaient tre sacrifies, et comme
un mdecin qui vous dirait vous tes malade, sans vous dire o est la
maladie, me laissant  rechercher le foyer du mal pour y appliquer le
remde.

C'est en discutant avec Mme Suin sur le fond de cette pice que je
trouvai la solution de ce problme. La tragdie complte existait dans
les cinq actes que comportait alors mon _Marius_; mais elle y existait
engage, comme autrefois l'Apollon dans le marbre dont il fut extrait;
mais elle y tait mle avec des scnes parasites dans la complication
d'une double-intrigue, d'une intrigue amoureuse que j'avais imagine,
non sans peine, pour lui donner l'embonpoint que je croyais ncessaire 
la perfection d'une pice de thtre. Il ne s'agissait que de l'en
dgager. Si nous retranchions cette scne-l, si nous abrgions cette
scne-ci? me disait Mme Suin avec qui je relisais la pice. Nous ne
remdierions qu'imparfaitement au mal, lui rpondis-je: ce n'est pas de
retranchement dans cette double action, mais de son retranchement absolu
qu'il faut s'occuper. Pendant que je vous lisais ma pice, cette
opration s'est faite dans ma tte; j'ai vu o il fallait couper et
comment il fallait recoudre. Il m'en cotera deux actes et tout ce que
j'ai imagin pour en faire cinq; mais je conserverai tout ce que m'a
fourni Plutarque: cela suffit  trois. Il m'en cotera aussi un rle de
femme; mais comme le rle n'est pas bon, je gagnerai en le perdant; et
puis, ce ne sera pas la premire tragdie sans femme et sans amour. Dans
trois jours, vous verrez comment je m'en serai tir. En effet, trois
jours aprs _Marius_ tait rduit dans le cadre o il a t offert au
public.

Le reste alla tout seul; les circonstances me servirent: c'tait
l'poque o quelques acteurs du Thtre-Franais se sparaient de leur
socit pour aller fonder, rue de Richelieu, un thtre rival. Les
socitaires restans, que ces dfections rendaient plus traitables, ne me
firent pas attendre l'audition que je m'empressai de leur demander. Par
suite de l'engouement auquel on s'abandonne volontiers quand il est
question du premier ouvrage d'un jeune homme, ma pice fut reue avec
acclamation, et l'on dcida qu'elle serait reprsente  l'ouverture de
l'anne dramatique, aussitt aprs Pques.

En effet, aussitt aprs Pques, la pice fut mise en rptition;
c'tait au mois d'avril, mois o je reprenais mon service auprs de
_Monsieur_. Ce prince ayant appris que ce jeune homme si srieux et si
tourdi s'tait avis de faire une tragdie qu'on allait reprsenter,
eut la fantaisie de la connatre avant la reprsentation, mais  l'insu
de l'auteur. Tchez, dit-il  M. de Bonneuil, qui probablement lui
avait dit la chose, tchez d'obtenir qu'il vous la confie, et vous me la
prterez.

M. de Bonneuil crut que le moyen le plus facile d'obtenir cette
communication tait de me faire connatre le but dans lequel il me la
demandait. Le prince eut le jour mme la pice  sa disposition. Il
s'empressa de la lire, et la remit au bout de quelques heures  M. de
Bonneuil, en lui disant: Il y a l du talent, mais le sujet n'est pas
heureux; il est trop austre. Une tragdie sans femme! (_Monsieur_
aimait les femmes, comme on voit) cela ne russira pas.

M. de Bonneuil qui, en change de ma complaisance, m'avait promis de la
franchise, me transmit cet arrt.

     Tout grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
     Ils se trompent en vers comme les autres hommes,

lui dis-je. Le public prononcera entre _Monsieur_ et moi; mais je serais
fort surpris que le public ne ft pas de mon avis.

Affable avec moi depuis ce jour, _Monsieur_,  son lever, ne me parlait
que de thtre, mais moins en homme qui sait qu'en homme qui dsire
savoir. Je riais intrieurement de ses finesses, je pourrais dire mme
de ses malices; car il tait malin, ce bon prince.

Arrive le jour fatal; j'tais au lever.

     Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous,

me dit-il avec une expression qui ne fut gure comprise que de moi, et
o il y avait autant d'ironie peut-tre que de bienveillance. En cas de
revers, je m'tais bien promis de ne pas m'exposer  une autre citation
de Quinault (c'tait alors l'auteur favori de _Monsieur_).

Le lendemain je me prsentai  lui, et je fis bien. Ds qu'il me vit, il
m'adressa les flicitations les plus franches; il paraissait jouir de
mon succs comme un professeur jouit de celui de son lve. Il me fallut
lui rendre compte, dans les plus grands dtails, de toutes les
circonstances de la reprsentation, et comme elles l'intressrent, il
s'amusa quelque temps  les raconter aux seigneurs de sa cour, les
pressant d'aller voir _Marius_, tout en me tmoignant avec grce le
regret de ce que les convenances ne lui permettaient pas d'aller juger
par lui-mme de l'effet de cette pice au Thtre-Franais, que la cour
boudait, et pour cause.

Cet effet avait t au-del de mes esprances. Saint-Phal, dans le rle
du jeune _Marius_, m'avait concili, ds le premier acte, la
bienveillance du public dont il tait fort aim. Saint-Prix, dans le
rle du _Cimbre_, avait enlev tous les suffrages; Vanhove lui-mme,
aussi bien servi par son instinct qu'un autre l'et t par son
intelligence, s'tait souvent fait applaudir dans le rle de _Marius_.
Les dfauts de ce bonhomme me servirent autant que ses qualits; son
dbit parfois brutal, sa taille paisse ne faisaient pas disparate avec
le portrait soit physique, soit moral que Plutarque a trac du vainqueur
des Cimbres. Il n'avait pas d'abord compris tous les dtails de son
rle. Par exemple, aux premires rptitions, quand il dbitait ce vers:

     Hors ma gloire et ma force, ici tout m'abandonne,

il dployait, en les brandissant, deux bras musculeux dont ses poings
ferms faisaient deux maillets; on et dit Samson dfiant les
Philistins. Mais sur l'observation que ce mot force avait deux
acceptions diffrentes, qu'il se traduisait en latin tantt par
_virtus_, tantt par _robur_, suivant qu'il s'appliquait au moral ou au
physique, aux facults de l'me ou  celles du corps, qu'il tait
vident qu'ici force signifiait courage et non pas vigueur; comprenant
cette distinction, quoiqu'il ne st pas plus le latin que le franais,
il rectifia son jeu, et, portant sur son coeur une des mains dont il
avait menac le ciel, il rendit ce passage avec autant de justesse que
d'nergie; c'est mme un de ceux o il fut le plus applaudi. Il joua
aussi de la manire la plus heureuse la scne du Cimbre o Saint-Prix
tait si brillant, et parut bon mme  ct de cet acteur qui y fut
excellent.

La pice fut applaudie avec transport d'un bout  l'autre. Demand avec
instance par le public, je le saluai de la loge o je me trouvais au
milieu de ma famille, innovation qui fut universellement approuve. Ce
triomphe me flatta d'autant plus qu'au premier acte on avait essay de
faire tomber mon ouvrage; un signe d'improbation s'tait fait entendre
au moment o le jeune Marius se dcouvre  Cthgus; mais comme cette
improbation n'tait nullement justifie par le trait auquel elle
s'appliquait, et qu'elle portait videmment le caractre de la
malveillance, le public avait voulu jeter  la porte l'auteur de cette
tentative qui ne se renouvela pas.

Je ne savais trop  qui l'attribuer, sinon aux acteurs dissidens.
Inconnu dans la littrature, je ne devais pas avoir d'ennemis parmi les
gens de lettres; ces Messieurs favorisent volontiers les dbutans, ne
ft-ce que pour affliger les vtrans. Aussi n'tait-ce pas d'un homme
de lettres que partait le coup, mais d'un homme du monde, d'un homme de
ma socit intime, bien plus, d'un membre de ma famille. Le fait me fut
rvl le soir mme avec des circonstances assez bizarres.

Pendant la petite pice, je me promenais dans le foyer avec un de mes
ci-devant amis. M. Durant: Vois-tu, me dit-il, cet homme qui est
embusqu derrire cette colonne, il semble nous observer; qui peut-il
tre?--L'homme qui a voulu faire tomber ma pice, rpondis-je. En
effet, j'avais reconnu, malgr le chapeau qui se rabattait sur ses yeux
et la redingote qui l'enveloppait, un individu alors en procs avec ma
mre, et qui malheureusement pour nous, nous appartenait de trs-prs.
Je veux vous fliciter de votre succs, me dit-il avec l'accent d'un
homme  demi fou. Je ne vous cache pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour l'empcher.--Je m'en doutais bien  vous voir ici; mais votre
malveillance ne m'a prpar qu'un plaisir; le public m'a bien indemnis
du mal que vous m'avez voulu faire.--Je pense comme le public; j'ai t
entran comme lui; c'est de bon coeur que je vous flicite:
embrassons-nous.--Oh! pour cela, c'est impossible. Je ne garde aucun
ressentiment de l'injure; mais je n'ai aucune reconnaissance pour la
rparation. Nous resterons, si vous m'en croyez, indiffrens l'un 
l'autre.--Vous ne voulez donc pas m'embrasser?--Non, je n'embrasse que
les gens que j'aime ou que je puis aimer.--En ce cas-l, nous nous
battrons. Vous vous rappelez certaine scne que vous m'avez faite aux
Tuileries?--Un jour o vous avez manqu  ma mre.--J'en veux avoir
raison.--Quand il vous plaira.--Ce soir mme, tout  l'heure.--Demain 
l'heure que vous voudrez, mais ce soir c'est impossible.--Et
pourquoi?--Parce que je suis li par un engagement antrieur.--Un
engagement d'honneur!--Vous l'avez dit; j'ai promis d'aller souper avec
des amis qui m'attendent; laissez-moi le temps de savourer ma joie avec
eux; vous enragerez pendant ce temps-l, mais ce ne sera pas long. 
deux heures du matin je serai chez moi, et,  compter de ce moment,
jusqu' la fin des sicles, je suis  vous.-- demain donc puisque vous
ne voulez pas m'embrasser. Et il s'en alla.

Le souper m'attendait chez d'Esprmesnil au milieu d'une socit
charmante, dont sa famille n'tait pas le moindre ornement. Il fut
extrmement gai. Je n'y parlai pas de mon aventure, et  cela je n'eus
pas grand mrite, car,  vrai dire, je n'y pensai pas. Puis, aussi
heureux qu'on peut l'tre d'un bonheur qui n'intresse pas le coeur, je
retournai au Luxembourg  deux heures du matin, et je m'endormis la tte
encore pleine des plus douces motions.

Mes rves les prolongeaient encore le lendemain quand on frappe  ma
porte; je vais ouvrir, c'tait mon homme. Je suis  vous, lui dis-je:
avez-vous un tmoin?--J'ai avec moi non pas un tmoin, me rpond-il,
mais un second qui vient avec moi vous demander  djeuner.

Ce second tait mon oncle; il tait difficile de refuser sa proposition.
Aprs le lever du prince, le djeuner fut servi; il se termina, comme on
le pense, par une embrassade; il fallut en passer par l.

Mon adversaire m'ayant pri ensuite de le rconcilier avec ma famille,
je promis d'y travailler, et je tins parole; mais pendant que j'y
travaillais, ce gentilhomme sortit de France la veille mme du jugement
qui l'a condamn  restituer des valeurs dont il avait dpouill sa
femme et son enfant, valeurs qu'il emporta de l'autre ct du Rhin pour
soutenir sa noblesse.

Les littrateurs qui se trouvrent  cette reprsentation m'accordrent
en gnral des loges; mais aucun d'eux ne s'en montra plus libral que
le vieux Lemire, avec lequel je n'avais jamais eu de relations; homme
excellent, dont le coeur, s'il fut trop ouvert  la vanit, a toujours
t ferm  l'envie: celui-l fait exception dans l'espce. Il a pass
sa vie  dire du bien de lui, mais il n'a jamais dit de mal des autres.

La Harpe me fut moins indulgent. Cela ne tenait pas seulement  la
svrit de son got: ainsi que je l'ai dit, il avait donn des loges 
quelques pices fugitives de ma faon, qu'il insra dans sa
_Correspondance russe_. Bien plus, quelqu'un lui ayant dit, moi prsent,
que je faisais une tragdie, il s'tait offert  m'aider de ses
conseils; mais comme il m'inspirait peu de confiance, et
qu'indpendamment de ma rpugnance  me soumettre aux ides d'autrui, je
craignais qu'on ne me contestt un jour l'invention de mon ouvrage si je
me rangeais parmi les disciples de ce matre, je ne profitai pas de son
offre.

     Un bienfait _refus_ tient souvent lieu d'offense.

C'est alors que je pris rang dans le corps des gens de lettres, si tant
est que les gens de lettres puissent faire corps, s'il peut y avoir
union entre des hommes continuellement diviss d'intrts, entre les
parodis et les parodistes, entre les auteurs et les critiques, loups
toujours prts  s'entre-mordre, loups dont la moiti ne vit qu'aux
dpens de l'autre; car les loups se mangent entre eux, quoi qu'on dise.
N'importe; je ne m'en runis pas moins, sur l'invitation de Palissot, au
groupe qui, sous la dnomination de famille de Voltaire, escortait le
sarcophage de ce grand homme le jour o ses cendres furent transportes
au Panthon.

Dcrirai-je cette solennit? elle fut vraiment magnifique dans son
commencement. Des chars dcouverts o se trouvaient en toilette
brillante les actrices des grands thtres, suivaient le char triomphal.
Autour marchaient les acteurs en costume hroque. On se croyait 
Athnes; le temps tait superbe, quand tout  coup le temps change;
l'illusion s'vanouit aussitt. Entre les torrens que vomissaient les
gouttires et ceux qui grossissaient les ruisseaux, les dames les mieux
empanaches ne sont plus que des poules mouilles, et les hros dans la
boue ne ressemblent plus qu' ces Romains de carnaval que je vous laisse
 dsigner par leur nom propre.




CHAPITRE II.

Faveur sans rsultat.--Monsieur accepte la ddicace de _Marius_.--Il
part pour Coblentz.--Je perds la finance de ma place.


Le succs de _Marius_ me mit  merveille en cour. _Monsieur_ accepta la
ddicace de cet ouvrage, que je comptais livrer ds lors  l'impression,
et qui n'a t publi que cinq ans plus tard.

Il a paru sous les auspices d'une femme gracieuse, spirituelle et belle.
La puissance  laquelle je faisais cet hommage est la seule que la
rvolution n'a pas pu dtrner. J'ai cru pouvoir l'encenser sans
outrager l'autre.

Ma reconnaissance pour la bienveillance que me tmoignait le prince
tait aussi vive que si elle m'et t impose par des bienfaits. Le
dvouement qu'elle m'inspirait tait sans bornes: o ne m'aurait-il pas
conduit, si on avait voulu le mettre  l'preuve?

J'avais cru un moment qu'au printemps nous retournerions habiter la
maison de campagne o le prince avait pass l't prcdent. Telle tait
peut-tre son intention; mais le 18 avril 1791, la populace s'tant
oppose au dpart du roi, qui avait voulu se retirer pendant la semaine
sainte  Saint-Cloud, _Monsieur_ parut se rsigner  passer l't au
Luxembourg. Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans ses habitudes
pendant les deux mois qui suivirent cette contrarit, sinon que le
comte d'Avarai, fils du matre de la garderobe[24], venait plus souvent
que d'ordinaire faire sa cour au prince, qu'il tait admis dans sa plus
intime familiarit; qu'il y tait admis en frac, preuve d'une extrme
faveur chez _Monsieur_, homme haut et gourm, et qui tenait 
l'tiquette plus que qui que ce ft de la famille.

Je dois ajouter que malgr son obsit prcoce, qui lui interdisait
certains exercices, le prince s'tait mis  monter  cheval, et que, de
compagnie avec son favori, il allait de temps en temps trotter sur le
Boulevard-Neuf, fantaisie que j'attribuai au besoin de retrouver dans
l'enceinte de Paris le plaisir de la promenade, qu'il ne lui tait plus
permis de prendre  la campagne. Notez qu' cet effet il troquait
l'habit de cour et le chapeau  plumet contre la redingote et le chapeau
rond, travestissement qui le rendait tout--fait mconnaissable, si un
prince ne peut pas ressembler au plus pais des bourgeois.

Ayant pass la journe du 20 juin  Versailles chez le marquis de
Cubires avec Cazals, l'abb Poule, le baron de Crussol, le duc de
Brissac et quelques membres du ct droit, fine fleur de l'aristocratie,
et n'tant rentr que trs-tard, je m'tais rveill fort tard le 21, et
je craignais d'avoir manqu l'heure du lever. J'appris en consquence,
non sans plaisir, quoiqu'il ft plus de neuf heures quand je descendis
chez _Monsieur_, que le service n'avait pas encore t appel; mais ce
plaisir se changea en inquitude, quand dix heures sonnrent sans que
_Monsieur_ et donn signe de vie. On ne savait qu'en penser, lorsque
l'officier qui commandait la garde nationale de service au Luxembourg
entre dans le salon d'attente, et demande  tre introduit sur l'heure
dans la chambre  coucher du prince. L'huissier lui rpond qu'il ne peut
ouvrir sans un ordre de _Monsieur_ lui-mme, que d'ailleurs la porte est
ferme tous les soirs en dedans aux verrous par le premier valet de
chambre, qui seul peut les tirer.Je ne saurais me payer de ces raisons,
rplique l'officier; des bruits sinistres se rpandent. Le roi, dit-on,
s'est chapp cette nuit avec sa famille. Responsable de la personne de
_Monsieur_, il m'importe de m'assurer qu'il n'en a pas fait autant:
ouvrez donc, si vous ne voulez me mettre dans la ncessit d'enfoncer
cette porte.

Cette nouvelle nous frappa de stupeur. On engagea l'officier 
s'adresser  M. de Bonneuil qui avait accs chez le prince par
l'intrieur. On le trouva tout habill chez lui, attendant que la
sonnette l'appelt, et fort surpris de ne pas l'entendre. Prenant sur
lui de devancer le signal, il entre, puis revenant presque aussitt
ple, dconcert, il avoue  l'officier qu'il n'a trouv personne, et
qu'il y a lieu de croire que le prince, qui s'tait couch  onze heures
et demie, n'avait point pass la nuit dans son lit dont les draps
taient glacs.

Press de donner des renseignemens sur les moyens par lesquels s'est
opre cette vasion, M. de Bonneuil proteste qu'il les ignore. En
effet, il les ignorait. Le prince, qui ne doutait ni de la discrtion ni
du dvouement de M. de Bonneuil, n'avait pas cru devoir lui confier un
projet  l'excution duquel il n'aurait pas pu concourir[25]. Se
refusant nanmoins  croire qu'un homme dont le lit tait plac dans la
chambre mme du prince n'et pas su tout ce qui s'tait pass pendant la
nuit dans cette chambre, on s'empara de lui; et sans gards pour son ge
et pour ses infirmits, manifestes par un tremblement qu'on attribuait
au sentiment de sa faute, on conduisit ce vieillard  pied  la prison
de l'Abbaye,  travers la populace qui demandait sa tte.

J'tais auprs de lui quand on lui signifia l'ordre en vertu duquel on
l'arrtait; aprs lui avoir rendu les services qu'il pouvait attendre
d'un galant homme en pareille occasion, et m'tre charg de ses
commissions auprs de sa famille, prsumant qu'on pourrait bien arrter
aussi les autres officiers de la maison du prince, je remontai
prcipitamment chez moi, o je changeai mon habit contre un frac, mon
pe contre une badine, mon chapeau  cornes contre un chapeau rond; et
comme j'avais remarqu que la porte du palais tait garde par un poste
qui ne laissait sortir personne, je me jetai dans un souterrain qui
communiquait par-dessous la rue de Vaugirard avec l'htel qui fait face
au Petit Luxembourg, et je m'chappai par cette voie. Il tait temps. 
peine en tais-je sorti, qu'un dtachement de gardes nationaux vint
placer une double sentinelle  cette issue, qui lui avait t indique
par le suisse du Luxembourg, suisse un peu moins fidle que ceux des
Tuileries.

M. de Bonneuil,  qui _Monsieur_ semblait devoir tout dire et qui
paraissait plac de manire  tout voir, n'avait rien su, n'avait rien
vu; bien plus, il n'avait rien pu voir, rien pu savoir. Cass par l'ge,
et attaqu d'une affection nerveuse, il ne pouvait en effet rendre
physiquement aucun service  un voyageur qui, peu alerte, avait besoin
de trouver, dans le seul homme qu'il pt emmener avec lui, la qualit
qui lui manquait. Ne se livrant ds lors qu' des gens qui pouvaient
l'aider, _Monsieur_ se cacha de son camarade de chambre, et rien ne lui
fut plus facile que de le tromper. Le prince une fois couch et ses
rideaux tirs, le premier valet de chambre allait faire sa toilette de
nuit dans son appartement particulier avant de venir occuper le lit
qu'on lui roulait dans la chambre du matre. Profitant de ce moment,
_Monsieur_ se leva, passa dans son cabinet o l'attendait M. d'Avarai,
qui m'_habilla_, dit-il, et puis quand je le fus, c'est le texte[26],
c'est--dire quand _Monsieur_ fut _habilla_, sortant avec son confident
par une issue non surveille, _Monsieur_ rejoignit une voiture qui
l'attendait dans la cour du grand Luxembourg, o il monta en citant, par
allusion  sa situation prsente, un trait d'un opra, non pas de
Quinault, mais d'un Despraux qui n'est pas Boileau[27]. Le premier
valet de chambre, qui cependant tait venu se mettre au lit sans
regarder plus qu' l'ordinaire si le prince tait dans le sien, se leva
le lendemain sans y regarder davantage.

_Monsieur_ n'emmena avec M. d'Avarai qu'une seule personne. Je
m'tonnai, dans les dispositions o il tait pour moi, qu'il ne m'et
pas prfr au subalterne sur lequel tomba son choix. Un motif assez
raisonnable l'y dtermina sans doute: il trouva dans cet individu, non
moins dvou mais plus adroit que moi, un homme qui ferait avec son
propre service celui de sa maison tout entire. Personne, pas mme le
comte d'Avarai, ne valait celui qu'il a choisi.

Si le prince m'en avait requis, je l'eusse incontestablement accompagn;
mais que ne m'en et-il pas cot pour satisfaire  cette rquisition,
pour briser des liens qui tous tenaient  mon coeur! rien ne m'et cach
l'tendue d'un pareil sacrifice. En vain la cour tait-elle persuade
que cette absence ne serait pas longue; je ne partageais pas cette
illusion.

_Monsieur_ ne m'avait pas tout--fait oubli; j'en eus bientt la
preuve. Quelques jours aprs son dpart, je reus une lettre du marquis
d'Avarai, lettre fort polie, o il me mandait par ordre de ce prince que
sa maison tait dissoute, et ma charge supprime consquemment. Ainsi,
non seulement la pension que m'avait accorde _Madame_ ne fut pas porte
sur les tats de la maison de _Monsieur_, mais le prix de la charge que
j'avais achete chez _Monsieur_, dans le but de faire ratifier par lui
ma pension, a t perdu pour moi sans retour.

Preuve, dira-t-on, de la dtresse o se trouvait _Monsieur_ soit; mais
preuve aussi que je n'ai pas t combl des bienfaits de _Monsieur_,
comme quelques personnes se sont plu  le rpter. La lettre que je
reus en cette occasion, et qui me privait d'une partie de ma fortune,
est la seule qui m'ait t crite au nom de _Monsieur_ avant la
restauration. Aprs la restauration, l'abb de Montesquiou m'en adressa
une autre au nom du mme prince, lettre fort polie aussi. Je la
reproduirai en son lieu: on verra si c'tait une faveur qu'elle
m'annonait.

Cette mesure qui m'enlevait le _tiens_ et le _tu l'auras_, ce que
j'esprais avoir et ce que j'avais, n'est imputable, au fait, qu' la
force des choses; commande par la force des choses, elle s'tendit sur
toutes les dupes qui avaient achet comme moi l'honneur de servir le
prince; c'est aux circonstances qui ruinaient le prince qu'il faut
imputer la ruine des individus qui avaient li leur sort au sien; ainsi
faisais-je. Mais d'autres circonstances ont relev depuis la fortune de
ce prince; bien plus, elles l'ont accrue. Rentr souverain en 1814 dans
cette France d'o en 1791 il s'tait chapp sujet; au lieu d'un apanage
il y a trouv un royaume. N'aurait-il pas d rparer alors le dommage
appel par sa fuite sur la fortune de ses serviteurs; et quand il
retrouvait en conscience plus qu'il n'avait laiss, leur restituer ce
qu'ils avaient perdu, ou leur conserver du moins le bien-tre qu'ils
s'taient honorablement acquis? Non seulement je ne fus pas indemnis du
prix de ma charge, qu'au reste je ne rclamai pas, mais je perdis la
place que j'occupais dans le conseil de l'Universit, place acquise par
de longs services dans l'instruction publique.

M. de Bonneuil, qui tait devenu mon beau-pre, avait pay cent et tant
de mille francs la charge qui de la chambre de _Monsieur_ l'avait
conduit en prison. Il n'a pas mieux plac son argent que moi le mien;
cette somme est  jamais perdue pour sa famille. Sa Majest s'est-elle
bien acquitte envers la mmoire d'un serviteur aussi dvou, en
accordant, sur sa cassette, 1,500 francs de pension  sa veuve, qui fut
incarcre dix-huit mois sous le rgime de la terreur, par suite du
dvouement le plus exalt pour la cause de Sa Majest?

L'ivresse d'un premier succs, l'esprance d'en obtenir un second
m'empchrent d'apprcier le dommage que cet vnement portait  mes
intrts. Plus passionn que jamais pour le thtre, je ne songeais qu'
mettre  la scne la rvolution opre  Rome par la mort de _Lucrce_,
sujet auquel la feinte dmence de _Brutus_ me semblait devoir donner une
physionomie toute particulire. Je consacrais journellement tout mon
temps  ce travail jusqu' l'heure o j'allais m'en dlasser dans des
socits d'opinions analogues aux miennes, telles que celles de la
marquise de Groslier, du baron de Crussol, et surtout de d'Esprmesnil,
dans les terres duquel je passai les mois de septembre et d'octobre.

Je ne me reporte pas  cette poque sans me rappeler avec une vive
reconnaissance les prvenances et les bonts dont m'accabla Mme de
Groslier. J'ai rencontr peu de femmes aussi aimables. Doue du
sentiment de tous les arts et d'un talent remarquable pour l'un d'entre
eux, la peinture, elle avait fait de sa maison le centre d'une des
runions les plus intressantes. Des peintres, des littrateurs, des
orateurs en faisaient partie, et s'y trouvaient avec les hommes de cour
les plus spirituels, qu'elle cajolait moins qu'eux.

Le Brun avait t choy l comme un favori, adul comme un roi, gt
comme une matresse. La dame, qui tait l'me et l'esprit de cette
socit, trouvait mille manires ingnieuses d'exprimer son admiration
pour ce pote insatiable de louanges. Elle lui fit prsent, une fois
entre autres, d'un beau portefeuille, sur la serrure duquel taient
gravs ces vers extraits des oeuvres qu'il devait renfermer:

     Et le dragon des Hesprides
     Gardait un or moins prcieux.

Mme de Groslier avait dsir me connatre: admis au nombre des lus, je
me trouvai souvent chez elle, non pas avec Le Brun, que ses opinions en
avaient cart, et qui pourtant n'y laissait pas de vide, mais avec les
peintres Robert et Van-Spendouk, avec l'avocat de Bonnires, avec ce bon
Philippon de la Madeleine, et aussi avec l'abb Maury. Plus rserv,
mais moins amusant l qu'ailleurs, quoiqu'il y ft plus ridicule,
qu'avait-il imagin pour accaparer l'attention? c'tait de remplacer par
des bribes de sermons les histoires un peu lestes qu'il contait
d'habitude. Tout en prenant le caf, il nous dbita en trois dners les
trois divisions de son _Pangyrique de Saint-Vincent de Paule_, ouvrage
indit alors, et qu'il regardait comme son plus bel ouvrage. Servi dans
un pareil moment, au fort de l't et pendant le travail de la
digestion, ce dessert-l, si bon qu'il ft, pouvait bien passer pour un
hors-d'oeuvre.

Maury, qui tait chez Mme de Groslier en reprsentation, s'y composait
de son mieux. Le bailli de Crussol, qui prsidait l et commandait le
respect, le forait  se respecter lui-mme. Mais chez le baron de
Crussol, o nous nous retrouvions aussi, mais en runion moins
nombreuse, c'tait autre chose.  table avec six ou sept convives et les
domestiques carts, il s'y montrait  nu, attach au parti qu'il
dfendait sans conviction, mais avec toute la passion qu'il portait 
son propre intrt; c'est l que je lui ai entendu donner avec une
singulire franchise l'explication de sa politique et de ses succs,
Avec une volont ferme et une attitude audacieuse, disait-il, on
russit  tout. L'attitude seule y suffirait mme, tant le grand nombre
se laisse prendre facilement aux dmonstrations. J'en ai fait l'preuve
ds mon arrive  Paris. J'tais bien pauvre: forc de courir aprs la
fortune, et la poursuivant  pied, je faisais de mon mieux pour ne pas
me crotter. Me fallait-il traverser le Pont-Neuf? je m'emparais des
dalles, dont la surface unie est plus douce au piton que la surface
raboteuse du pav; et dsirant bien n'tre pas oblig de les cder, j'y
marchais d'un pas si ferme et d'une contenance si dtermine, que bien
que mon habit soit essentiellement pacifique, je n'ai pas rencontr un
homme, mme en uniforme, qui ait fait mine de vouloir me les disputer.

La dernire fois que je le vis, c'tait avec plusieurs membres du ct
droit qui devaient partir le lendemain pour Coblentz. Il nous dit qu'il
tait rsolu  sortir de France aussi, mais aprs la sparation de
l'Assemble constituante, qui travaillait alors  la rvision de la
constitution; ses fonds taient faits pour ce voyage, et il avait de
plus, ajoutait-il, mille louis qu'il tenait  la disposition du roi, de
la fortune duquel il dsesprait plus que de la sienne. Aussitt aprs
l'acceptation de la constitution, il partit en effet, mais sans
abandonner ses mille louis que je sache.

Presque tous les personnages minens de la noblesse et du clerg prirent
le mme parti  la mme poque: si bien que trois mois aprs,  mon
retour de Normandie, je ne retrouvai  Paris personne de cette socit;
elle tait passe tout entire de l'autre ct du Rhin.




CHAPITRE III.

Tragdie de _Lucrce_.--Artistes et potes: David, Vincent, MM. Percier,
Fontaine, Alexandre le fondeur.--Du costume tragique.--La _Mort d'Abel_,
_Henri VIII_, _Abdlazis et Zulema_; Murville, Masson de Morvillers,
Fontanes, le baron de Clootz.


 la fin de cette anne 1791, je prsentai aux comdiens franais ma
tragdie de _Lucrce_. Ils la reurent avec enthousiasme. Le personnage
de _Brutus_ les frappa surtout, et son clat les blouit assez pour leur
empcher de voir les dfauts de cette composition. Ils dcidrent en
consquence que cette pice serait mise  l'tude aussitt aprs la
_Mort d'Abel_, tragdie de Legouv, reue quelques jours auparavant avec
enthousiasme aussi. Comme la recherche que le nouveau Thtre-Franais
apportait  soigner les accessoires de la reprsentation thtrale avait
veill l'mulation de l'ancien, et qu'il commenait  avoir honte de
reprsenter la tragdie avec des habits d'une magnificence gothique et
des dcorations en guenilles et sans caractre, il fut dcid qu'
l'occasion de _Lucrce_, le matriel des tragdies romaines serait
entirement renouvel, et que l'on consulterait, tant pour la confection
des dcorations que pour celle des costumes, les architectes et les
peintres les plus connus par la puret de leur got et par l'tendue de
leur rudition.

Le premier auquel on devait naturellement s'adresser tait David. Dj
la rputation de ce restaurateur de l'cole franaise tait devenue de
la gloire: c'tait juste. Dans son tableau des _Horaces_, son gnie
s'tait lev  la hauteur de celui de Corneille. Si nul peintre vivant
n'avait exprim les sentimens romains avec plus d'nergie, nul non plus
n'avait retrac les moeurs romaines avec plus de fidlit.

Ce grand artiste m'avait tmoign quelque bienveillance, mme avant le
succs de mon _Marius_. Quand il avait t question de mettre cet
ouvrage  la scne, il m'avait donn un croquis fait par lui-mme du
tableau de Drouais, tableau qu'il regardait comme sorti de son propre
atelier, o Drouais s'tait form. Aprs le succs, se prenant pour moi
de l'intrt le plus vif et m'engageant avec chaleur  poursuivre la
carrire o j'tais entr. Avez-vous quelque sujet en tte, me dit-il?
et sur ce que je lui rpondis que je m'occupais du sujet de _Lucrce_:
La chute des Tarquins! L'expulsion des rois! bon, cela, s'cria-t-il:
venez me voir quand vous aurez fini; tout ce que je sais, tout ce que
j'ai, ma mmoire et mon portefeuille, tout est  votre service. Il vous
faudra les meubles du temps; j'ai ce qu'il vous faut: les mtiers de
Pnlope feront  merveille dans la chambre de _Lucrce_.

Il y avait six mois que cela s'tait pass: me rappelant cette offre
obligeante et spontane, j'aurais cru manquer  la politesse en n'en
rclamant pas l'accomplissement. J'allai donc trouver David. Il occupait
alors au Louvre, faade de l'est, un logement qui depuis a t habit
par Grard, maison  deux tages, btie dans un de ces salons o sont
exposs les tableaux de l'poque actuelle.

Ne voyant dans David que son talent, et ne m'inquitant nullement de ses
opinions politiques, je pensais qu'il en usait de mme  mon gard, ou
du moins que la divergence de nos opinions ne serait entre nous qu'un
pur objet de plaisanterie. Je me trompais quelque peu.

L'acceptation de la constitution n'avait pas arrt le mouvement
rvolutionnaire. Cette constitution ne satisfaisait pas l'exigence des
esprits. Nombre de gens se trouvaient encore  l'troit dans les limites
d'une monarchie, si tempre qu'elle ft; et l'impulsion qu'ils avaient
reue le 14 juillet 1789, loin de s'affaiblir aprs trois ans, les
prcipitait dans la rpublique. David tait de ces gens-l; j'aurais d
le reconnatre aux considrations d'aprs lesquelles il avait approuv
le sujet que je venais de traiter. Mais encore une fois, je ne prenais
pas alors trs-srieusement les choses, et je supposais volontiers aux
autres, sur cet article, l'indulgence que j'y apportais moi-mme.

Arriv  la porte de David, je sonne, on ouvre; c'tait lui. Je le
salue; il me rend affectueusement ma politesse; mais tout  coup cette
expression de bienveillance disparat; je vois sa physionomie, qui par
elle-mme n'tait rien moins que gracieuse, devenir plus rbarbative 
mesure que je lui expose le but de ma visite; et lorsqu'enfin j'en viens
 l'article des mtiers de Pnlope: Je n'ai pas de dessins pour vous,
je n'ai pas de dessins pour quelqu'un qui porte ce que vous portez l,
me rpond-il de l'accent le plus brusque et fronant ses terribles
sourcils, tout en me frappant sur le ventre. Cette boutade me force 
examiner moi-mme. Je m'aperois que mon gilet est sem de fleurs de lis
ainsi que ma cravate, et que ce signe non quivoque de mon opinion
fourmille jusque sur mes gants. M. David, lui rpliquai-je en riant,
nous ne rougissons pas de ces marques-l dans notre parti; nous aimons
mme  les montrer, tandis que dans le vtre, les gens qui les portent,
et il y en a plus d'un, se gardent bien de s'en vanter, et pour cause,
ajoutai-je en lui frappant sur l'paule.

Il ne fallait plus compter sur l'obligeance de David aprs cette
explication. Les acteurs  qui je racontai le fait, et qui partageaient
mes opinions, rsolurent alors de s'adresser  Vincent, chef d'une cole
rivale de celle, de David, et  M. Paris, architecte des
_Menus-Plaisirs_. Le premier se rendit avec empressement  leur
invitation, et dessina avec un soin et une exactitude extrmes nos
costumes. Quant au second, s'excusant sur ses occupations, il fit mieux
que s'il s'tait charg de ce travail, puisqu'il le fit confier  MM.
Percier et Fontaine, qui arrivaient tout rcemment de Rome. C'est eux
qui dessinrent nos dcorations.

De ce moment date mon amiti pour ces deux hommes qui, toujours
insparables, ont acquis en commun une si grande clbrit, amiti
qu'ils me rendent, je crois; je le dis avec autant d'orgueil que de
reconnaissance.

Le mme sentiment, fond sur une estime gale et entretenu par de
frquentes relations, me lia ds lors aussi avec Vincent. C'est non
seulement un des artistes, mais un des hommes les plus recommandables
que j'aie rencontrs. L'esprit qui domine dans ses compositions, moins
empreintes de gnie que celles de David, se reproduisait dans ses
discours. Peut-tre cet esprit tait-il plus analytique, plus didactique
que brillant; mais il tait d'une extrme finesse. Sa tendance le
portait  tout expliquer,  tout dmontrer, et il y russissait 
merveille; peut-tre mme y russissait-il trop, car l'attrait du succs
l'engageait souvent dans des discussions qui avaient moins de charme
pour ses auditeurs que ses simples conversations, et l'a mme entran
quelquefois dans le paradoxe; mais ces erreurs de son esprit ne se sont
jamais reproduites dans sa conduite: elle a toujours t celle d'un
homme honnte et humain. Pendant le long cours de la rvolution, on n'a
eu  lui reprocher aucun cart. Modr par nature comme par principes,
il s'est montr galement exempt d'exigences cruelles et de lches
concessions.

Les projets de ces messieurs une fois adopts, on s'occupa de leur
excution: ce n'tait pas une petite affaire. Alexandre, sculpteur en
bois et fondeur aussi, fut charg sous l'inspection de Vincent, de tout
ce qui tenait  l'ameublement et aux armes. La confection des
dcorations fut confie  un nomm Protin, qui travaillait sous
l'inspection de MM. Percier et Fontaine.

Six semaines suffirent  peine  la fabrication de ces objets. Que ce
temps me parut long! je m'en souviens comme d'une maladie. Dvor
d'impatience et d'inquitude, je le passai dans un tat d'agitation
fbrile et de contraction nerveuse, qui me permettait  peine de dormir
et de manger. Il me semblait que le jour de la reprsentation, objet
tout  la fois de mes craintes et de mes dsirs, n'arriverait jamais; je
ne savais qu'imaginer pour le hter, tout en tremblant de le voir
arriver. Incapable de penser  autre chose, je ne trouvai pas d'autre
moyen de me distraire de cette anxit que de m'occuper de tout ce qui
se rattachait  sa cause. Je me fis l'inspecteur des travaux que
j'occasionnais. Courant d'atelier en atelier, il ne se passait pas de
jour qu'Alexandre ne me vt tomber chez lui pour voir o en tait le
mobilier des Tarquins, et o Protin ne me sentt sur ses paules,
jugeant de ses progrs dans son interminable tche. Or, il y avait loin
de l'un chez l'autre, et loin de l'un et de l'autre chez moi, Alexandre
travaillant dans la rue du Faubourg-Montmartre, et Protin dans la nef du
Panthon. Quant  moi, je demeurais rue Sainte-Avoye, et c'est  pied
que je parcourais les trois faces de ce triangle. Chez le fondeur, je ne
m'arrtais gure; chez le peintre, c'est autre chose. Attach par ses
procds, je passais les trois quarts de la journe  les tudier; il me
semblait que je les htais en les regardant. Le trac fini, on en vint 
peindre: quittant alors mon rle passif, de spectateur que j'avais t
je devins acteur. La brosse en main, sous la direction du dcorateur, je
plaais sur la toile les teintes de vert, de jaune, de bleu ou de blanc
qui, retouches par lui, se changeaient en rochers, en gazon, en
colonnes, en ciel on en divinit.  peu prs comme le souffleur d'un
organiste coopre  l'excution d'un motet, j'ai coopr ainsi  la
confection du camp de Tarquin-le-Superbe,  celle de la pelouse sur
laquelle ce camp tait assis, et aussi  une statue de Mars, qui n'en
tait pas le moindre ornement. Fontaine, qui moins souvent que moi
venait savoir o en tait la besogne, m'a surpris plus d'une fois
m'escrimant dans cet autre genre de barbouillage, ce qui le divertissait
assez. Il n'est pas une des trois dcorations dont il avait donn le
dessin  cette occasion qui ne portt des traces de mon talent; la
postrit nanmoins n'en saurait juger, toutes les trois ayant t
ananties par le premier incendie de l'Odon.

Les tailleurs, qui cependant ne restaient pas oisifs, renouvelaient en
entier la garde-robe hroque du Thtre-Franais; il y avait ncessit.
Malgr la rforme opre trente ans avant par Le Kain et par Mlle
Clairon, rien de moins exact que les costumes qu'ils avaient substitus
 l'habit franais qu'antrieurement  eux portaient les hros
tragiques. Empaquets dans le velours et dans le satin, draps comme des
baldaquins, empanachs comme des chevaux de parade, les personnages qui
en taient affubls ne ressemblaient plus  des courtisans de Louis XIV,
mais ils ne ressemblaient pas davantage aux contemporains des Gracques
ou des Atrides. Qui voudrait aujourd'hui figurer avec succs dans une
mascarade, n'aurait rien de mieux  faire que de prendre l'habit avec
lequel le premier acteur de l'poque jouait _Ninias_, _Oedipe_ et
_Catilina_: c'est le prototype du grotesque.

C'tait celui du beau pour les acteurs du Thtre-Franais; tous se
piquaient d'avoir une garde-robe pareille  celle de M. Le Kain, qu'il
tait plus facile d'imiter dans sa toilette que dans son jeu. Naudet,
tout homme de sens qu'il tait, s'endetta, m'a-t-il dit,  se faire en
velours et en brocard un quipement honnte pour l'emploi des tyrans.
Vanhove, non moins magnifique, s'tait ruin pour figurer dcemment dans
l'emploi des rois: il avait, il est vrai, dans son vestiaire quelques
pices  plusieurs fins; mais,  l'en croire, elles lui avaient _cot
bon_. Certaine cuirasse entre autres, dans laquelle il jouait
indiffremment Mithridate, Agamemnon et le vieil Horace, cuirasse de
velours vert,  quatre poils, enrichie d'cailles d'or et d'un trophe
compos de canons, de tambours, de fusils groups avec un got exquis,
et dans laquelle il s'tait mnag deux poches, l'une pour son mouchoir
et l'autre pour sa tabatire; certaine cuirasse, dis-je, ne lui cotait
pas moins de cinquante-trois louis.

Les soldats, les citoyens taient quips  l'avenant. Grecs, Romains,
Babyloniens, tous usaient les mmes habits.

La svrit avec laquelle David habilla les personnages qu'il mit en
scne dans ses tableaux fit enfin ressortir ces anachronismes; mais elle
n'exerait encore qu'une faible influence sur le thtre avant 1791. Les
vieux acteurs ne pouvaient se dcider  renoncer  un ridicule qu'ils
avaient achet si cher; et les jeunes gens ne se drobaient qu' demi 
cette mode consacre par un grand exemple et par un long usage. Mais ds
qu'un second thtre leur eut t ouvert, rejetant cette vieille
friperie, ils se conformrent aux modles retracs sur les monumens
antiques; et Talma introduisit dans cette partie de la reprsentation
dramatique la fidlit que l'cole franaise mettait dans cette partie
de ses tableaux.

Le public ayant accueilli cette innovation avec enthousiasme, force
tait aux anciens comdiens ordinaires du roi de s'y conformer; grce au
concours de lumires et de talens dont ils s'entourrent  cet effet,
ils galrent et surpassrent mme en cela leurs rivaux.

J'ai nomm Alexandre; quoique cet artiste soit oubli, il a droit  tre
rappel au souvenir de quiconque aime les arts. C'est lui qui, de
concert avec Talma dont il excutait les ides, mit dans la fabrication
du mobilier dramatique cette exactitude qui n'est pas moins ncessaire 
l'illusion thtrale que l'exacte observation des moeurs de la nation et
de l'poque auxquelles appartient l'action reprsente. Alexandre, 
beaucoup d'rudition sur cet article, joignait une intelligence
trs-fine, mais applicable  cela seulement. Quant au reste, c'tait un
des hommes les plus ignorans et les moins dlis qui fussent au monde.
Ses navets, ou plutt ses balourdises, car il participait beaucoup de
la nature de l'arlequin, taient aussi divertissantes que la plus
plaisante comdie: on ne porte pas la bonhomie plus loin. Une seule
chose m'tonnait et me chagrinait en lui, c'tait de lui entendre parler
le langage des terroristes le plus forcens: il dbitait cependant leurs
atroces maximes d'un ton si bnin, que ce contraste entre sa musique et
leurs paroles avait je ne sais quoi de bouffon, qui forait encore 
sourire.

Un jour pourtant o il avait enchri sur ses exagrations accoutumes,
Talma ne put pas s'en tenir. Le tirant  part, il lui en fit reproche
devant moi. Que tu es bon! rpondit Alexandre; est-ce que tu crois que
je pense tout cela?--Pourquoi donc le dire?--Parce que ce terroriste
nous coutait.--De qui donc veux-tu parler?--De qui? de ce petit Bouchez
(ainsi se nommait le dessinateur du thtre de la Rpublique); toutes
les fois qu'il est prs de moi, j'en dis autant. J'en dirais davantage
si je le pouvais.--Et pourquoi donc?--Parce que, si je parlais
autrement, il me dnoncerait aux jacobins, et me ferait
guillotiner.--Lui! je vous croyais amis.--Nous, amis! allons donc.--Vous
vous tutoyez.--Qu'est-ce que cela prouve? est-ce que tous les gueux ne
se tutoient pas aujourd'hui?--Soit; mais vous vous appelez amis.--C'est
vrai encore; mais je ne l'aime pas plus pour cela, ce vilain homme. Ah!
que je l'_has_, que je l'_has_, que je l'_has!_ Mais le voil qui
revient, je vais recommencer; et il recommena.

Ce pauvre homme faisait l, sans trop s'en douter, la confession de bien
des gens. Que de poltrons applaudissaient  ce rgime dont ils avaient
horreur!

Il est assez difficile de raconter toutes ses navets, tous les mots de
la langue tant  son usage et se plaant dans ses discours, qui taient
beaucoup plus purs d'intention que d'expression.

Sa figure tonne, ses yeux ronds et saillans comme les lanternes d'une
voiture, sa bouche entr'ouverte comme celle que le crayon prterait  sa
stupfaction, n'ajoutaient pas peu de comique  ses propos, qu'on ne
saurait purer sans les dessaler.

Alexandre avait toutefois plus de got dans ses ouvrages que dans ses
discours: c'tait un vritable artiste. Par lui nos ameublemens, models
sur ceux du thtre, ont t amens  cette simplicit de forme qu'il
avait emprunte  l'antique, et que Jacob leur conserva tout en les
ornant, mais que ses successeurs altrent, en s'efforant de les porter
 un plus haut degr de perfection.

Pendant que l'on se prparait  reprsenter _Lucrce_, on reprsentait
la _Mort d'Abel_. Cette tragdie eut un grand succs; elle le mritait.
La matire cre par Gessner y tait adapte  un cadre dramatique avec
un rare talent. Une marche simple, un intrt habilement gradu, des
scnes bien conduites s'y trouvaient runis  un style quelquefois
nergique, souvent tendre et toujours harmonieux. C'tait une hardiesse
que de mettre  la scne une action qui date du premier ge du monde, et
dans les dveloppemens de laquelle le crime devait se montrer naf comme
l'innocence. Legouv s'est tir avec beaucoup d'adresse de ces
difficults. Sans tomber dans la niaiserie, caractre de l'homme
incapable de savoir, il a su conserver  ses personnages la navet,
caractre de l'homme qui ne sait pas. Pour appeler l'intrt sur Can,
il le montre asservi  une fatalit assez semblable  celle qui poursuit
les hros de la mythologie, et les pousse malgr eux dans le crime. Je
ne sais pas si dans un sujet emprunt aux livres canoniques cela est
orthodoxe, mais du moins est-ce dramatique. C'est  cette fiction que le
rle de Can doit surtout le grand effet qu'il a produit.

Ce rle tait jou admirablement par Saint-Prix. Sa voix grave et
sombre, ses formes nerveuses et athltiques rpondaient parfaitement 
l'ide que chacun se fait du premier laboureur et du premier meurtrier.
Aussi tait-il applaudi avec transport ds qu'entrant en scne, d'un ton
profondment mlancolique, il rcitait ce vers:

     Travailler et har, voil donc mon partage!

Il tait fort applaudi encore, lorsque, se laissant attendrir aux
caresses d'Abel, il disait avec une expression trs-vraie cet autre
vers:

     Un frre est un ami donn par la nature.

Mais cet applaudissement-l tait moins mrit, quant  ce qui en
revenait au pote, s'entend. La vrit que ce vers exprime n'est pas
vieille comme le monde, bien qu'elle doive durer autant que lui; elle
n'tait pas applicable  la situation.  une poque o il n'y avait sur
la terre qu'une famille, et o tous les membres de cette famille se
tenaient par les rapports du pre aux enfans, des enfans au pre ou du
frre au frre, l'homme pouvait-il avoir une ide de ce que c'est qu'un
ami? Cette ide n'a pu lui venir que lorsqu'il y a eu sur la terre une
seconde famille. Alors, en comparant le sentiment qui le portait vers un
tranger  celui qui l'attachait  un individu form du mme sang que
lui, l'homme a pu dire le vers en question, et faire une distinction
entre la tendresse fraternelle et l'amiti; mais avant, non.

Aussi ce vers n'avait-il pas t inspir  Legouv par son sujet; bien
plus, n'tait-il pas de lui. Une confidence de Saint-Prix,  qui je
faisais part des observations qu'on vient de lire, m'en prouva la
justesse en me rvlant ce petit mystre. Ce vers, me dit-il, se
trouvait dans une oeuvre d'un M. Beaudoin, droguiste et pote 
Saint-Germain-en-Laye, dans une tragdie de _Perse et Dmtrius_, que
je jouai par complaisance, avec quelques camarades qui m'y aidaient par
complaisance aussi, devant un public complaisant comme nous. Dans mon
rle, qui tait fort long, il n'y avait que ce vers-l de remarquable.
Regrettant de le voir enfoui dans une pice ignore, je m'en emparai par
forme d'indemnit, et j'engageai M. Legouv  l'intercaler dans mon rle
de Can, sans trop penser  l'inconvenance que vous venez de relever.
Legouv n'y a pas pens plus que moi, et le public, qui n'y pense pas
plus que nous, l'applaudit avec transport, ce qui me confirme la
justesse de cet axiome de Voltaire: _Il vaut mieux frapper fort que
frapper juste._

Le chef-d'oeuvre de l'art, lui rpondis-je, est de frapper juste et fort;
le public ne rtracte jamais les applaudissemens qu'on lui arrache
ainsi.  ce titre, nombre de vers de la _Mort d'Abel_ seront constamment
applaudis: ceux-l appartiennent  Legouv, et ce n'est pas par droit de
conqute.

Sans parler de tous les ouvrages dramatiques qui ont t mis  la scne
 cette poque, disons deux mots de ceux qui obtinrent, sinon le plus de
faveur, du moins le plus d'attention de la part du public.

Sortant de sa longue inertie, stimul par les efforts d'un thtre
rival, aprs avoir essay en vain d'appeler chez lui la foule par les
dbuts d'un lve de Mlle Raucourt, fils, c'est de l'lve qu'il s'agit,
d'un premier prsident de je ne sais quel parlement du midi, le premier
Thtre-Franais avait donn avec succs le _Conciliateur_ de
Demoustiers, le _Lovelace_ de M. Lemercier, et avec le plus grand succs
le _Vieux Clibataire_ de Collin d'Harleville. Dsesprant de pouvoir
disputer la palme comique  une socit qui s'appuyait sur Mol, Fleury,
Mlle Contat, et aussi sur Mlle Devienne, c'est dans la tragdie que le
second thtre chercha ses moyens de fortune. Les talens de Monvel, de
Talma, de Mme Vestris et de Mlle Desgarcins, sur lesquels il se fondait,
lui permettaient cette ambition.

Il dbuta par la reprsentation de _Henri VIII_, tragdie de Chnier.
Cette pice, bien qu'elle ait t applaudie, n'a pas t reue avec la
mme faveur que _Charles IX_. Elle me semble cependant runir bien plus
d'lmens de succs; elle me semble bien plus dramatique, et le
pathtique qui manque souvent dans la premire pice, est alli fort
habilement au terrible dans celle-ci. Le rle d'Anne de Boulen abonde en
dtails touchans: ses scnes avec son mari, ses scnes avec sa fille
arrachent les larmes. Jeanne Seymour est pleine de charmes et de
sensibilit, Elisabeth de grce et de navet; Crammer est un digne
ministre du dieu qui soutient le faible et qui console l'afflig; Norris
enfin qui, appel comme accusateur de Boulen dans cet odieux procs, s'y
porte accusateur du tyran, est un des personnages qu'on ait le plus
heureusement jets dans un drame pour en raviver l'action.

_Henri VIII_ fut nanmoins jou presque dans la solitude.  quoi cela
tient-il? aux circonstances; elles avaient favoris le succs de
_Charles IX_, o l'auteur, en appelant l'odieux sur des complots de
cour, flattait la prvention gnrale, qui regardait la cour comme le
foyer des maux de l'tat; elles contrarirent le succs de _Henri VIII_,
o l'intrt se portait sur une reine, ce qui tait en opposition avec
les prventions du parti dominant, pour qui l'infortune
Marie-Antoinette tait un objet de haine. Quand le public est agit
d'une passion, c'est toujours dans l'intrt de cette passion qu'il
juge. _Henri VIII_ n'est pas rest  la scne. Je pense nanmoins que si
cette pice y reparat, elle n'en sortira plus. C'est une des meilleures
tragdies de Chnier, qui en a fait d'excellentes.

_Jean-Sans-Terre_ fut donn sans succs aucun sur le mme thtre,  la
mme poque. Ce n'est certes pas une des bonnes tragdies de Ducis. On y
trouve tous les dfauts qui dparent ses beaux ouvrages, et peu des
beauts qui l'ont si souvent plac au niveau de nos plus grands matres.
C'est une tragdie aussi mal excute que mal conue: elle n'a jamais pu
se relever.

_Abdelazis et Zulma_, pice bien infrieure sous tous les rapports 
_Henri VIII_, eut momentanment un sort plus heureux. Cela ne tient pas
seulement  la surprise du public, qui n'attendait pas tant de ce pauvre
Andr Murville. Quoique faiblement conu, cet ouvrage, tant soit peu
romanesque, n'est pas dnu d'un certain intrt. On y trouve mme une
assez belle situation. Le style y manque de vigueur, mais non de grce
et de puret; l'on y rencontre souvent des vers heureux. _Abdelazis_
obtint un certain nombre de reprsentations de suite; peut-tre
serait-il rest au thtre, si les acteurs ne s'en taient lasss avant
les spectateurs; ce qui donna lieu  une des aventures le plus
bouffonnes qui aient jamais gay le parterre.

Monvel ayant dclar qu'il ne pouvait ou ne voulait pas jouer cette
pice un jour o elle tait annonce (au thtre ces deux mots sont
synonymes), et ceux des acteurs qui auraient pu le remplacer n'tant pas
prts, _le combat finissait faute de combattans_. Messieurs, dit
Murville, _ Dieu ne plaise que faute d'un moine l'abbaye faille!_ Si M.
Monvel est utile  ma pice, du moins ne lui est-il pas indispensable.
Je sais quelqu'un qui,  son dfaut, se chargera de son rle, et qui
s'en tirera, j'espre, aussi bien qu'un autre. Ce quelqu'un, c'est moi.

Comme on se regardait en riant, ceci n'est pas une plaisanterie,
ajouta-t-il; je le rpte, je me charge du rle de M. Monvel. Je ne
serai pas le premier auteur qui ait jou dans son propre ouvrage.
Eschyle, Sophocle, Euripide l'ont fait; je puis du moins les imiter en
cela, et donner aux modernes un utile exemple. Je sais le rle, comme on
le pense bien; je ne demande qu'une rptition pour prendre les
positions au thtre. Indiquez cette rptition pour demain, et la
reprsentation pour aprs-demain.--Et nous annoncerons aussi que vous
remplirez le rle de Monvel, dit Gaillard, qui, directeur du thtre, se
gardait bien de ne pas tirer parti d'une prtention si favorable  la
recette.--J'y compte bien, rpond Murville.

L'affiche est rdige en consquence, et le nom de Murville y est
inscrit en lettres d'un pied parmi ceux des acteurs. Indpendamment des
gens qui prirent la chose au srieux, ceux qui la prenaient en
plaisanterie voulurent assister  cette reprsentation: il y eut foule.

La symphonie excute, le rideau se lve. Murville se prsente, quoique
son rle ne l'appelt pas encore sur la scne; il est vtu du costume de
l'acteur qu'il supple. Sa tte est coiffe d'un volumineux turban; un
gilet turc dessine sa taille un peu paisse; son gros ventre, soutenu
par une ceinture dans laquelle est plant un yatagan, s'enferme dans un
ample pantalon qui cache la courbure de ses jambes et va se perdre dans
des bottes de maroquin jaune; un schall, jet ngligemment sur ses
paules, complte ce costume assez exact pour qu'on ne prt pas notre
dbutant pour un chrtien. Mais par malheur il avait gard ses besicles.
Cela dtruisit l'illusion. Un rire gnral clata ds qu'il parut, et
redoubla aux trois saluts qu'il adressa au public, saluts les plus
gauches qui jamais aient t faits sur la scne.  travers ce brouhaha,
il dbita une fable assez ingnieuse, dans laquelle se comparant  je ne
sais quel oiseau qui osait remplacer le rossignol, il sollicitait
l'indulgence du parterre pour son ramage. Peine perdue; son ramage ne
parut qu'un gloussement.

Bref, acheve ainsi qu'elle avait t commence, ainsi qu'elle avait t
continue au milieu des acclamations les plus ironiques, sa tragdie,
tue par son propre pre, fut victime de l'expdient qu'il avait imagin
pour en prolonger l'existence. En vain Monvel se rsigna-t-il 
reprendre son rle, le public dclara n'y vouloir plus voir que
Murville; mais celui-ci n'eut pas le courage de s'exposer une seconde
fois aux applaudissemens qui lui avaient t si unanimement prodigus.

Murville, que j'ai t  mme de juger, ne manquait pourtant ni de
talent ni d'esprit; mais il manquait absolument de jugement: c'tait un
sot dans toute l'acception du mot. Champfort, qui s'en est beaucoup
moqu, parce qu'il l'a beaucoup connu, l'a peint assez bien dans ce
couplet qu'il chantait sur l'air _vive Henri IV!_

     Toujours  table,
     Quand il n'est pas au lit:
     Qu'il est aimable
     Quand il sait ce qu'il dit!
     Mais c'est pis qu'un diable
     Pour cacher son esprit.

Murville tait sujet  ces sortes d'incartades. Prenant la parole au
milieu d'une sance solennelle de l'Acadmie franaise, un jour il en
avait appel au public du jugement des quarante qui n'avaient pas montr
pour son ouvrage toute l'admiration qu'il lui portait, et ne lui
accordaient qu'une mention quand ils lui devaient une couronne.

Une autre fois,  la suite d'une reprsentation d'_Hlose_, tragdie de
sa faon, au dnouement de laquelle on compte un homme de moins,
quoiqu'il n'y ait personne de tu, il s'avance sur le thtre sans avoir
t appel, et vient remercier de l'avoir applaudi le parterre qui tout
aussitt le siffle. Rien ne manqua au reste  son triomphe; c'est
entour de gardes qu'il sortit de la scne, o il tait entr seul, et
qu'il alla coucher au violon.

Je le rpte, c'tait un homme absolument dnu de bon sens; il en donna
une preuve encore en s'enrlant comme volontaire dans un des bataillons
qui sortirent de Paris en 1792. Sa conformation n'tait pas plus celle
d'un soldat que d'un comdien. Dans l'un et l'autre tat, il faut y voir
clair sans lunettes; aussi ne put-il tre employ que dans les bureaux
de l'tat-major. Il servait ainsi de la plume prs du commandant de la
place,  Bayonne, quand j'y passai, en 1800, avec Lucien Bonaparte pour
aller en Espagne. Peu de temps aprs, il fut mis  la rforme; au bout
de dix ans de service, il n'tait que capitaine.  l'arme comme au
Parnasse, il n'a pas pu arriver aux grades suprieurs.

Murville avait pous une fille de Sophie Arnoud, femme plus clbre par
son esprit que par son talent, et par ses bons mots que par son chant,
quoiqu'elle ait t premire actrice de l'Opra. La moins piquante de
ses saillies n'est pas celle que lui inspira son gendre. Je veux tre
de l'Acadmie  trente ans, disait-il, ou je me brle la
cervelle.--Taisez-vous, _cerveau brl_, rpliqua Mlle Arnoud.

Rform par suite de ses dfectuosits, Murville, de retour  Paris, y
serait mort de misre, si Legouv,  qui il avait appris  faire des
vers, ne ft venu  son aide. La mort prcoce de son lve hta
peut-tre la sienne. J'ignore qui l'a soutenu jusqu'en 1814, poque o
il est mort sans avoir t de l'Acadmie.

Murville me fait penser  un autre littrateur, ou plutt  un vrai
littrateur, car Murville ne fut jamais qu'un versificateur; je veux
parler de Masson de Morvillers. J'avais fait connaissance avec celui-l
en 1788  Versailles o il rsidait auprs du gouverneur du dauphin, le
duc d'Harcourt, dont il tait secrtaire. C'tait un homme plus honnte
qu'aimable; son talent potique avait plus d'nergie que de grce. Il
n'est gure connu que par des pigrammes plus cres que gaies, quoiqu'il
ait travaill  l'Encyclopdie. Rien qu' voir Masson, on et t
convaincu de l'influence du physique sur le moral. Son aspect tait
triste comme son humeur; la bile qui animait ses crits semblait
remplacer le sang dans ses veines. Il mourut, aprs avoir langui
long-temps, d'une jaunisse invtre.

Affectant un grand mpris pour les prjugs, soit religieux, soit
nobiliaires, il avait vigoureusement attaqu les uns et les autres dans
des vers qu'il ne lisait pas  tout le monde, et dont il m'avait fait
confidence. Quel fut mon tonnement de les trouver, en 1793, dans
l'_Almanach des Muses_, souscrits d'un nom qui n'est pas le sien! Ces
pices sont intitules, l'une _le Despotisme oriental_, l'autre, autant
que je puis m'en souvenir, _ptre  un btard ou  un enfant naturel_.

La plus originale des pigrammes de Masson est, sans contredit, celle
qu'on trouvera dans mon troisime volume, et dans laquelle la Rome
antique est oppose  la Rome moderne. Je l'ai retenue pour la lui avoir
entendue rciter, et je l'ai envoye, dix ou douze ans aprs,  la
_Dcade philosophique_, o elle a vu le jour pour la premire fois, si
quelque plagiaire ne s'en est pas antrieurement empar. Tout tait pour
cet esprit caustique et morose matire d'pigrammes. Il en vit une mme
dans le sujet qui inspira au bon Ducis le pome si touchant qu'il
intitule _la Cte des deux Amans_. Voici l'pitaphe qu'il composa pour
le hros qui, dans cette aventure, succomba sous le plus doux des
fardeaux, et que j'ai retenue  la vole; je la crois indite:

     Il est mort en portant sa belle,
     Le pauvre amant qui gt ici!
     S'il et t port par elle,
     Il serait mieux, sa belle aussi.

Vers la mme poque, je liai, non pas amiti, mais connaissance avec M.
de Fontanes, depuis M. Fontanes qui, charg de couronnes acadmiques,
tait dsign ds lors comme un des futurs continuateurs de notre gloire
littraire. Il jouissait  ce titre, dans la bonne compagnie, d'une
estime que ne diminuait pas la circonspection avec laquelle il s'isolait
au milieu de la rvolution, car ce n'est que plus tard qu'il manifesta
les opinions auxquelles il dut d'abord sa proscription, et puis sa
fortune. Il se trouvait quelquefois en maison neutre avec moi et le
baron de Clootz. L'exagration est une maladie contagieuse; je le
sentais quand je discutais avec le cosmopolite que je viens de nommer,
et mon royalisme n'tait gure plus modr alors que le jacobinisme de
ce malheureux Prussien. Calme et froid, Fontanes riait entre nous deux
aux dpens de tous les deux. Il avait raison; j'en ferais autant
aujourd'hui. Nos premiers rapports datent de loin, comme on voit: bien
que fonds sur une certaine conformit d'opinion, ils ne se changrent
pourtant pas en amiti. Nous nous perdmes de vue pendant quelques
annes, puis nous nous retrouvmes avec des opinions tout--fait
conformes, et nous ne nous en aimmes pas davantage. J'aurai occasion de
revenir sur son chapitre.

Le baron de Clootz, dont il est ici question, tait l'extravagant qui
porta la parole au nom de la dputation qu' l'en croire le genre humain
envoyait de toutes les parties du monde  l'Assemble constituante pour
la complimenter sur ses travaux; de l le sobriquet d'_Orateur du genre
humain_ par lequel il tait dsign. Il s'tait affubl, lui, du prnom
d'_Anarcharsis_, faisant tout  la fois allusion par l  sa patrie,
qu'il regardait comme la Scythie moderne,  Paris o il voyait la
moderne Athnes, et  lui barbare qui voyageait en Grce pour se
civiliser. Il avait bien choisi son temps et bien choisi son nom; les
facteurs de la petite poste et les citoyens de la section, parodiant ce
nom sans malice, l'appelaient _Canard-Six_.

Aussi extravagant en morale qu'en politique, _Anacharsis Clootz_
professait ouvertement l'athisme. Ainsi que tout gouvernement, toute
religion lui tait insupportable, mais surtout la chrtienne. Au seul
nom de son fondateur, il entrait en convulsion comme un romantique au
nom de Racine, comme un hydrophobe  l'aspect d'un verre d'eau: c'tait
l'ennemi personnel de Jsus-Christ.

Robespierre, qui prit fait et cause pour ce dernier, envoya _Canard-Six_
 l'chafaud dans un mme tombereau avec les Ronssin, les Vincent, les
Hbert, les anarchistes les plus ignobles. Tout en faisant piti, Clootz
tait encore ridicule au milieu de ces gens qui faisaient horreur.




CHAPITRE IV.

Mlle Contat.--Sa socit.--M.
Lemercier.--Vige.--Desfaucherets.--Maisonneuve.--Florian.--Premire
reprsentation de _Lucrce_.--Mlle Raucourt.


L'Assemble constituante,  l'exemple de Lycurgue, s'tait loigne
aprs avoir rempli sa laborieuse et prilleuse mission. Mais
l'tablissement de la constitution n'avait pas rtabli l'ordre;
l'Assemble lgislative ne s'occupait qu' dtruire cet acte qu'elle
avait jur de maintenir. Les factions s'agitaient plus que jamais. Si
l'on en excepte les ambitieux dont cette fermentation favorisait les
esprances, la grande majorit des Franais, due dans les siennes,
gmissait entre les regrets du pass et la crainte de l'avenir. Quelques
socits cependant, conservant leurs douces habitudes, cherchaient
encore dans les lettres des plaisirs, ou plutt des distractions  ces
anxits toujours croissantes. Telle tait la socit de Mlle Contat.
Laissons de cot les affaires publiques pour rentrer un moment dans le
cercle qui se rassemblait autour d'elle: nous sommes en avril 1792;
l'poque approche o des vnemens terribles, vnemens par le choc et
sous le poids desquels la socit franaise va se dissoudre, viendront
le rompre et le disperser.

C'est  la date de la rception de _Lucrce_ que se rattache celle de
mes premiers rapports avec cette clbre actrice. La conformit
d'opinion contribua beaucoup  fortifier cette liaison. Invit  l'aller
voir, je la trouvai entoure d'hommes aussi honorables que spirituels;
l se runissaient, une fois par semaine au moins, Vige, Desfaucherets,
Maisonneuve et Lemercier.

Le moins aimable et le moins remarquable de ces Messieurs n'tait pas
celui dont le nom termine cette liste. Fort jeune alors, il avait dj
compos un nombre d'ouvrages assez considrable pour quivaloir au
produit d'une vie des plus longues et des mieux remplies; il semblait ne
vivre que pour le travail, et cependant il ne ngligeait pas la socit.
Cela se conoit; il devait s'y plaire, car il y plaisait, car il y
plaisait beaucoup, soit par le charme de son esprit, soit par la
singularit de ses doctrines, dont la hardiesse, qui nous tonnait fort
 cette poque, passerait aujourd'hui pour timidit. Ses propositions
nous semblaient tant soit peu htrodoxes; mais il les exposait d'une
manire si ingnieuse, mais il les dfendait d'une manire si piquante,
mais il en supportait la critique avec tant de bonne grce qu'on et t
presque fch de le convertir et de lui faire abjurer des systmes qui
fournissaient un aliment perptuel  la conversation la plus amusante.

Notez, au reste, que ces systmes, dans lesquels il a compos _Pinto_,
drame si spirituel, ne l'ont pas empch de faire _Agamemnon_.

Vige aussi avait de l'esprit, mais il n'en avait pas assez pour se
garder du bel esprit. Sa conversation tant soit peu apprte, son ton
tranchant et dogmatique prvenaient d'autant plus contre lui que la
porte de son talent, qui se renfermait dans un cadre assez troit, et
s'appliquait moins  l'imitation de la nature qu' celle des manires de
la socit dite _bonne_, ne justifiait pas suffisamment le ton de
supriorit qu'il affectait quelquefois dans la discussion; sujet  plus
d'un genre de prtention, enclin  la fatuit, et mme au pdantisme,
qui est encore de la fatuit, il tait assez irritable et passablement
susceptible; mais, avec tout cela, bonhomme, homme de coeur, et rachetant
quelques petits dfauts par d'essentielles qualits.

Je suis d'autant plus fond  le dire que, dans nos frquens rapports,
j'ai eu avec lui plus d'une bisbille, provoque par mes dfauts autant
que par les siens, mais toujours raccommodes par ces qualits-l. C'est
pour le prouver que je veux raconter ce qui suit.

En 1799, Legouv et moi nous cooprions avec lui  la confection d'un
recueil priodique intitul: _Veilles des Muses_. L'poque n'tait pas
trs-favorable aux entreprises de ce genre. Tout aux intrts
politiques, le public prtait alors presque aussi peu d'attention  la
littrature qu'aujourd'hui. Notre affaire n'tait pas en tat de
prosprit,  beaucoup prs. Vige, qui par son ge avait le droit de
nous donner des conseils, ne nous les pargnait pas, et, malgr le ton
qu'il y mettait, nous ne lui en savions pas mauvais gr; nous
l'acquittions sur la question intentionnelle. Un soir, au
Thtre-Franais, comme je me promenais derrire la scne, il arrive,
m'aborde et met la conversation sur l'objet de notre commun intrt. Je
fais du mieux que je puis et le plus que je puis, lui rpondis-je.
Remarquez que je fournis exactement ma tche, et que je m'tudie 
varier les sujets de mes articles.--Je le sais bien, me rpliqua-t-il;
mais peut-tre y aurait-il encore quelque chose de mieux 
faire.--Indiquez-le-moi, mon cher, et je le fais sur-le-champ.--Eh mais!
vous devez me comprendre.--Qu'est-ce encore? expliquez-vous.--Eh mais!
vous me comprenez bien; c'est...--Qu'est-ce enfin?--C'est _brrr_. (Je
ne sais trop comment figurer ici le bruit inarticul qu'il faisait en
imprimant un mouvement rapide  sa langue appuye contre la vote de son
palais; ce bruit, qui ressemblait assez  celui des moineaux qui
s'envolent, me portait  croire qu'il en tait ainsi de ses ides, et
que la difficult qu'il avait  les recueillir le portait  recourir 
cette onomatope). Expliquez-vous plus clairement, lui dis-je.--Ceci
est pourtant bien facile  comprendre.--Pas si facile que vous
croyez.--Je le conois, pour peu qu'on n'y mette pas de bonne
volont.--Je suis plein de bonne volont, je vous l'assure, mais mon
intelligence n'gale pas ma bonne volont.--Comment?--Je ne comprends
pas ce que signifie _brrrr!_--_Brrrr!_ signifie qu'il faut recourir 
des moyens nouveaux.--Mais ces moyens quels sont-ils? Je crois connatre
 peu prs tous les mots de notre langue; _brrrr!_ est un mot inconnu
pour moi; je ne le trouve dans aucun dictionnaire. De grce,
substituez-y une priphrase.--Vous me persifflez!--Non, je vous jure,
mais je voudrais m'instruire, et savoir prcisment ce que signifie
_brrrr!_--C'est une leon que vous demandez?--Oui.--Eh bien! sortons, je
vous la donnerai  dix pas d'ici, rplique mon homme qui graduellement
s'tait chauff au point de ne pouvoir plus se contenir, et qui se
fchait d'autant plus que je riais davantage. J'accepte volontiers
cette proposition, si vous vous engagez  me donner en route la premire
leon dont j'ai besoin, si vous me promettez de m'apprendre au juste le
sens et la valeur de _brrrr!_--Encore! c'en est trop:
sortons.--Sortons.

Nous sortions, lui touffant de colre, moi touffant de rire, quand
nous rencontrons Laya et Legouv. Il nous faut des tmoins, dit Vige;
ces messieurs nous en serviront.--Des tmoins!  propos de quoi? s'crie
Legouv; est-ce qu'il est question de se battre?--Il est question, dit
Vige en me dsignant, d'avoir raison de monsieur, qui, depuis une
heure, se moque de moi.--Vous voulez que je vous donne un dmenti; je
n'aurai pas ce tort-l.--Vous l'entendez, Messieurs.--De quoi s'agit-il
donc? dit Laya.--De rien, en vrit, mes amis. M. Vige, qui d'ordinaire
me donne des avis excellens, et d'ordinaire aussi les exprime en termes
trs-clairs, pense que, pour mettre en crdit les _Veilles des Muses_,
il faut faire des articles d'un genre nouveau, genre qu'il dsigne par
le mot _brrrr!_ Ne comprenant pas trop ce que signifie ce mot _brrrr!_
je le prie de me donner une leon de grammaire; il me propose une leon
d'escrime: est-ce ma faute?--La patience d'un saint n'y tiendrait pas;
marchons, poursuit Vige.--Marchons, mon cher ami; mais, chemin faisant,
donnez-moi, par grce, la dfinition de ce _brrrr!_ Si vous me tuez, je
mourrai satisfait; et je serai satisfait aussi si je vous tue, car
j'aurai appris quelque chose de neuf, quelque chose que je ne puis
apprendre que de vous, car vous seul savez positivement ce que _brrrr!_
veut dire.

Tout en parlant ainsi, nous tions descendus dans la cour du
Palais-Royal; autre rencontre. Desfaucherets nous croise. Mme question,
mme explication. En conscience, dit-il, en s'efforant de garder son
srieux, voulez-vous donner suite  cette affaire? Pensez-vous, dit
Laya, que le public apprendra sans rire que deux amis se seront battus
pour une cause pareille?--Ce n'est pas moi, rpliquai-je, qui demande le
combat; je ne demande qu'une explication, celle de _brrrr!_--Finissons,
dit Legouv. Si je vous ai accompagns jusqu'ici, ce n'est certes pas
dans l'intention d'assister  un duel, mais dans l'esprance de rompre
une dispute, qui, si elle se ft prolonge sur le thtre, aurait fini
par placer la comdie derrire la toile. Donnez-vous la main, que cela
finisse, et allons souper ensemble.--Vous avez raison, reprit Vige,
dont le grand air avait rafrachi la tte assez incandescente de sa
nature, et que de plus chauffaient ce soir-l quelques verres de vin de
Champagne; il serait ridicule de se battre pour un pareil sujet; mais il
serait ridicule aussi de souper ensemble.--Quand on n'a ni faim ni soif,
rpliquai-je; eh bien! j'en appelle  Philippe  jeun. Demain, 
djeuner.

Le djeuner eut en effet lieu le lendemain; les fonds du journal en
firent les frais. Il fut trs-gai; et il aurait fourni l'article demand
par Vige, l'article _brrrr_, si un de nous avait eu l'esprit d'y
insrer seulement un procs-verbal exact de la querelle que je viens de
raconter.

Puisque je suis sur l'article Vige, encore une petite anecdote o il
figure aussi plaisamment au moins que dans celle qu'on vient de lire, et
aprs je n'en parlerai plus que srieusement, si j'ai encore occasion
d'en parler.

Il y avait quinze ou seize ans que nos relations d'affaires, mais non
pas nos relations d'amiti, taient rompues; je le voyais mme assez
rarement, parce qu'il avait quitt Paris, et qu'il vivait retir 
Neuilly, dans une petite maison de campagne qu'avait possde son pre.
Il avait pass l les dernires annes de l'empire et la premire anne
de la restauration, jouissant, disait-il, _procul negotiis_, de ce
bonheur tant dsir par Horace, et cultivant _paterna rura_, l'hritage
paternel, non pas _bobus_ mais _manibus suis_, de ses propres mains. Un
beau matin, en 1815, quelques jours aprs le retour de Napolon, il
tombe chez moi. Il avait l'air inquiet. Qu'y a-t-il? lui dis-je; vous
tracasserait-on? la police ferait-elle des siennes contre vous?
seriez-vous compromis? parlez, mon cher: de quelque chose qu'il
s'agisse, je suis  votre dvotion.--Je le sais, et c'est pour cela que
je viens chez vous. J'ai besoin de l'appui de votre beau-frre.--De
Regnauld[28]?--De Regnauld.--Vous pouvez compter sur lui comme sur moi.
Voyons, de quoi s'agit-il?--Avant tout, je vous dirai que cette affaire
est tout--fait trangre  la politique.--C'est bon: poursuivez.--Je
suis menac d'un procs criminel.--Criminel! et pour quel fait?--Pour
fait d'assassinat.--D'assassinat! l'affaire est srieuse.--C'est bien
pis, elle est ridicule; et voil ce qui me fait trembler.--Jusqu'ici,
mon ami, vous m'aviez paru plus brave.--Toujours railleur!--Mais encore,
le fait?--Le voici:

Vous savez que je dteste le bruit, et que c'est pour n'en plus
entendre que je me suis confin  la campagne. J'y vivais assez
doucement, rien ne troublait la paix de ma solitude, quand un maudit
marchal est venu tablir son enclume  mon oreille, dans la maison
voisine de la mienne. C'est un homme laborieux; ds la pointe du jour il
se met  l'ouvrage pour ne le quitter que le soir. Ds lors plus de
relche  son soufflet,  ses marteaux; jugez quel sabbat! Moi qui aime
 dormir la grasse matine, et mme  faire la sieste, je ne pouvais
fermer l'oeil; c'est  se damner. Comme cette maison appartient  un
blanchisseur, et qu'il a ma pratique, je priai ce propritaire de me
dbarrasser d'un voisin aussi incommode, et de donner cong  son
marchal.--Ce que le blanchisseur a fait, sans doute.--Pas du tout. Mon
locataire me paie bien, m'a rpondu le drle: il se met au travail
d'assez bonne heure,  la vrit; mais, comme il faut moi-mme que je me
lve de bonne heure, il me rend service en me rveillant; je ne le
congdierai donc pas, quoiqu'il n'ait pas de bail.--Si tu ne le
congdies pas, je te congdie, moi; ou le marchal sera mis  la porte
au terme prochain, ou la mienne te sera ferme, et je te retirerai ma
pratique: songes-y.

Le terme chu, entendant encore retentir la maudite enclume, je tins
parole, et je donnai mon linge sale  un autre blanchisseur. M. Vige me
le paiera, dit celui-ci en recevant son cong,  ce que m'a rapport ma
gouvernante. Je le lui ai pay, en effet: voici ce qu'il imagina pour se
venger.

On sort de chez moi, comme vous savez, par deux issues, par une grande
porte qui ne s'ouvre que pour les voitures, et par une porte btarde qui
s'ouvre  tout le monde. La porte btarde, s'il vous en souvient, est
couronne d'un large auvent. Peu de jours aprs cette menace, comme je
sortais pour aller me promener, je remarquai sur le pas de ma porte des
ordures de la nature de celles que certaines inscriptions dfendent,
sous peine de punition corporelle, de dposer au pied des difices
auxquels on doit du respect; je les fis enlever, et continuai ma
promenade.  mon retour, mme chose. C'est comme un fait exprs, dit
mon jardinier, qui derechef nettoya la place. Il avait devin.  dater
de ce jour, la plaisanterie se renouvelait ds que j'avais les talons
tourns. L'on ne pouvait ni entrer, ni sortir, sans regarder  ses
pieds. On prendrait de l'humeur  moins. Faites le guet, dis-je  mon
monde, et au moindre bruit, venez m'avertir: je me charge de corriger
ces vilains-l; malheur  celui que je prendrai sur le fait!

Mon jardinier et ma gouvernante se mettent au guet. Quoiqu'il ne se
passt pas de jour o l'on ne me jout une fois au moins le mme tour,
on n'avait pourtant pris personne encore sur le fait, quand, entrant
prcipitamment dans la salle  manger, au moment o je dnais: Il y en a
un, me dit ma gouvernante; monsieur, monsieur, il y en a un! Me
saisissant aussitt d'un pistolet charg...--Comment, charg?--Oui,
charg  poudre, que je gardais  ct de moi; je cours  la porte, je
l'ouvre, et j'y trouve...--Qui?--Mon blanchisseur qui se vengeait.
Effray  l'aspect du pistolet, le misrable se lve, et, sans se
rajuster mme, s'enfuit chez le maire, y rend plainte contre moi,
m'accuse d'avoir voulu lui brler la cervelle.--Quelle
calomnie!--Interpells par lui, des gens qui m'ont vu sortir le pistolet
en main appuient la dposition; le maire, qui est compre et peut-tre
complice du plaignant, dresse procs-verbal, les tmoins signent, la
plainte est envoye par-devant le procureur du roi, et me voil  la
veille d'tre traduit par-devant les assises...--Pour un fait dont vous
pourrez vous laver, mais qui entachera votre innocence d'un ridicule
indlbile.--Tirez-moi de l, mon ami! Votre beau-frre ne peut-il pas
arrter cette affaire?

Regnauld,  qui je racontai le fait, non pas sans rire, se chargea, non
pas sans rire, d'en parler  Courtin, alors procureur-gnral. Ce
magistrat convint avec nous, non pas sans rire aussi, qu'une pareille
cause rentrait dans la catgorie des causes grasses[29], et que, comme
le carnaval tait pass, il fallait en ajourner l'instruction et en
remettre le jugement au prochain Mardi-gras, si la partie ne se
dsistait pas.

La crainte d'un procs en police correctionnelle, qu'il et perdu, vu
qu'il avait t pris en flagrant dlit, _flagrante delicto_, et la
promesse de quelques cus, amenrent le blanchisseur  conciliation, 
la grande satisfaction de Vige, qui m'a rpt cent fois que je l'avais
tir du plus mauvais cas o il se ft trouv de sa vie.

Maisonneuve, homme fort ordinaire, n'tait pas sans prtentions. Le
succs de sa tragdie de _Roxelane et Mustapha_, qui vaut beaucoup mieux
dramatiquement, mais beaucoup moins acadmiquement que celle de
Champfort, lui avait fait prendre une ide trop favorable de lui-mme,
et un peu trop dfavorable des autres. Il tait plus que svre pour
leurs ouvrages, et les dnigrait plus qu'il ne les critiquait. Sa
censure tait d'autant plus fatigante que, dpourvu de got, il tait
aussi dpourvu de grce. Tout se ressentait en lui du peu d'habitude
qu'il avait de la socit; tout avait en lui le caractre du petit
commerant. On le reconnut surtout quand il s'avisa de donner une
comdie. Fausse par le ton comme par les ides, cette pice, crite sur
le comptoir, n'tait ni l'oeuvre d'un homme du monde, ni l'oeuvre d'un
homme de lettres: elle tomba ds le premier acte. Heureux au thtre
dans un seul ouvrage dnu de style, Maisonneuve connaissait moins l'art
que le mtier.

Desfaucherets tait surtout un homme du monde; il possdait  un degr
minent le genre d'esprit le plus  la mode alors. Sa conversation,
quoique futile, tait piquante. Personne ne parlait avec plus d'aisance
la langue des salons; personne ne savait mieux jouer avec les mots, et
en tirer des sens dtourns. Il improvisait un proverbe avec une
facilit extrme, et composait pour une socit, dont il tait l'me,
des comdies, parmi lesquelles il s'en trouve une, le _Mariage secret_,
qui n'a pas t moins bien reue au Thtre-Franais qu'elle ne l'avait
t au thtre particulier sur lequel elle avait t reprsente
d'abord, et qui n'est pas plus de Louis XVIII,  qui des courtisans font
l'honneur de l'attribuer, que _Marius  Minturnes_, qu'ils m'ont fait
l'honneur de lui attribuer aussi. Desfaucherets tait, je le rpte,
homme du monde autant qu'on le peut tre; mais il n'tait gure plus
homme de lettres que Maisonneuve. S'il versifiait facilement, ses vers
n'taient rien moins que faciles; son style abonde en incorrections, et
son meilleur ouvrage est moins d'un homme qui a bien fait, que d'un
homme qui aurait pu bien faire. Taill sur le patron du marquis de
Bivre, c'tait, en rsum, un homme fort aimable, pourvu toutefois que
l'humeur ne le gagnt pas, ce qui lui arrivait ds qu'il ne jouait pas
le premier rle: tait-il clips, grce, esprit, gat, tout
l'abandonnait; il devenait terne comme un ange dchu, maussade comme un
roi dtrn.

Florian, qu'il rencontrait dans une autre maison que celle dont il est
ici question, lui joua quelquefois ce tour, sans trop s'en douter.

Puisque j'ai nomm Florian, qu'on me permette de lui consacrer un petit
article; cela ne nous loignera pas pour long-temps de Mlle Contt, chez
laquelle je me suis toujours empress de revenir.

 juger du caractre d'un auteur par ses ouvrages, on se tromperait
souvent. Aprs avoir lu _Estelle_, ou _Galathe_; aprs avoir vu
_Arlequin bon pre_, ou _les deux Jumeaux de Bergame_, je me figurais
dans Florian l'homme le plus sensible et le plus langoureux qui existt
et qui pt exister; un vritable Cladon, qui, d'une voix douce et d'un
accent pastoral, ne modulait que des madrigaux, ne soupirait que des
lgies; et comme l'imagination se plat  faire concorder l'homme
physique avec l'homme moral, je me le reprsentais blanc et blond comme
Abel, et je n'oubliais pas de lui donner des yeux bleus. C'tait
justement l'oppos de la ralit. Ses traits n'avaient pas la duret de
ceux de Can; mais l'expression de son visage, un peu basan et anim
par des yeux noirs et scintillans, n'tait rien moins que sentimentale:
ce n'tait pas ceux du loup devenu berger, mais peut-tre ceux du
renard; la malice y dominait, ainsi que dans ses discours, gnralement
empreints d'un caractre de causticit qui me surprit un peu, et
m'amusait beaucoup. Il excellait dans la raillerie, mais il ne se la
permettait que comme reprsailles, et il avait quelquefois occasion d'en
prendre, car ses succs lui attirrent plus d'une attaque.

La malice de son esprit ne se rvla gure au public que dans ses
fables, qui ne parurent qu'en 1793. Plusieurs d'entre elles, et
particulirement _la Chenille et le Renard_, o il ripostait, m'a-t-il
dit,  des critiques de Mme de Genlis, peuvent passer pour d'excellentes
pigrammes. Bienveillant d'ailleurs envers ceux qui n'taient pas
malveillans pour lui, il le fut pour moi, et j'eus lieu de juger  ses
prvenances qu'il aimait  encourager les jeunes gens.

J'ai dit qu'il excellait  railler, j'ajouterai qu'il excellait aussi 
contrefaire: ces deux facults se tiennent. Cette dernire tendance
explique le got ou plutt la passion qui le portait  jouer la comdie,
et surtout le personnage d'Arlequin, qui n'est au fait qu'une
caricature, et qu'il jouait  merveille: cette passion tait une espce
de folie. Les succs qu'il avait obtenus prtant un attrait de plus 
celui qu'avait dj pour lui ce dangereux amusement, il pensa un moment
 en faire son unique occupation, et voulait, en se faisant passer pour
mort, se procurer la libert d'exercer sous le masque une profession que
les convenances sociales et les prjugs de sa famille ne lui
permettaient pas d'exercer  visage dcouvert. Son fol amour pour Mme
Gonthier, actrice qui jouait dans ses arlequinades, et  laquelle il
aurait pu dire ainsi en public ce qu'il se dpitait de lui faire dire
par un autre, le fortifiait dans ce projet. Je ne sais qui l'empcha de
le mettre  excution; quelque infidlit de sa Colombine, peut-tre: 
quelque chose malheur est bon.

L'me de Florian n'tait pas des plus fortes. Incarcr, sous le rgime
de la terreur, malgr les prcautions qu'il avait prises pour se mettre
 l'abri de toute perscution, il passa dans des transes continuelles le
temps de sa longue dtention, moins courageux que quantit de femmes, ou
pas plus hroque que M. de Larive, son camarade de prison, qui s'y
montrait brave moins comme Csar que comme Arlequin.


Retournons chez Mlle Contat. Si spirituelles que fussent les personnes
qui s'y sont runies, il ne s'en trouva jamais de plus spirituelles
qu'elle. Cette intelligence si juste et si vive, qui prtait  son jeu
tant d'esprit et de mouvement, se retrouvait dans ses discours. Comme
l'acier fait jaillir le feu d'un caillou, elle tirait de l'esprit des
gens qui en avaient le moins; mais rencontrait-elle un interlocuteur en
tat de faire sa partie, elle se surpassait elle-mme, et sa
conversation n'tait pas moins abondante en traits et en saillies que le
plus piquant de ses rles. L'esprit, chez elle, n'excluait pas la
raison; la sienne tait aussi solide que son esprit tait dli. On
avait lieu souvent d'tre surpris de la profondeur de ses penses; j'ai
eu l'occasion de le reconnatre dans des entretiens particuliers qui
roulaient sur des questions philosophiques, sur les questions les plus
graves, et dont elle-mme avait provoqu la discussion. Sa premire
ducation avait t peu soigne; mais il tait impossible de s'en
apercevoir, par suite des efforts qu'elle avait faits pour acqurir ce
qui ne lui avait pas t donn. Elle comptait la lecture au nombre de
ses plaisirs les plus vifs, et prfrait  toute autre celle des livres
srieux. Elle s'exprimait avec puret sans pdantisme, avec lgance
sans recherche, et elle crivait comme elle parlait, le plus
spirituellement et le plus naturellement possible. Elle et pris rang,
si elle et voulu, parmi les femmes potes. Elle tournait fort bien les
vers,  en juger par des essais qu'elle m'a montrs, mais qu'elle n'a
jamais voulu publier: c'taient des couplets fort gais et fort mordans.
J'ai conserv long-temps une chanson en style amphigourique, o elle
avait enfil trs-plaisamment, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_, les
expressions bizarres que Beaumarchais recherche trop souvent et qu'il
prodigue surtout dans sa _Mre coupable_,  la premire reprsentation
de laquelle j'avais assist avec Mlle Contat. Elle m'avait donn la
seule copie qu'elle en et faite, ou plutt elle m'en avait donn le
brouillon; je ne sais ce qu'il est devenu.

Elle avait une facilit singulire pour saisir les ridicules et pour en
donner: aussi tait-il dangereux de l'avoir pour ennemie; mais, en
revanche, il tait heureux de l'avoir pour amie. Il n'y avait pas de
sacrifices dont elle ne ft capable en amiti; j'en parle par
exprience, et je le prouverai en son lieu.

Florian except, les personnes que je viens de nommer, jointes  M.
_Louis_ de Girardin et  son frre _Amable_, jeune homme qu'une mort
prmature enleva en 1793, formaient,  l'poque o j'y fus admis, la
socit de Mlle Contat, qui, fonde sur des analogies d'opinions autant
que sur la conformit de gots, fut bientt dissoute par l'arrestation
de celle qui en tait l'me.

Dpassant, ou plutt rompant la digue que l'Assemble constituante avait
cru lui opposer, la rvolution cependant continuait sa marche; en vain
une opposition gnreuse, dans laquelle se signalait le courageux et
spirituel Stanislas Girardin, s'obstinait-elle  retenir la France dans
les limites de la monarchie; obissant au mouvement qu'une faction
violente lui imprimait, elle se prcipitait dans l'abme de la
rpublique.

La lutte entre les deux partis tait dans toute sa force, quand fut
donne la premire reprsentation de _Lucrce_. En traitant avec
indpendance ce sujet, qui se trouvait si singulirement en rapport avec
les intrts qui agitaient alors la socit, en y mettant les partis aux
prises, j'avais cru me concilier tous les partis. Mauvaise spculation:
ni l'un ni l'autre ne fut pleinement satisfait; applaudie tour  tour
avec transport par une moiti des spectateurs, _Lucrce_ le fut rarement
par les deux moitis runies. Son succs ne rpondit ni  mes
esprances, ni  l'attente des comdiens. Nanmoins le rle de _Brutus_,
qui, dans un dlire apparent, conduit une conspiration contre les
_Tarquin_, et tire de son dlire mme les moyens par lesquels il la noue
et la dnoue, le rle de Brutus, dis-je, dont l'invention m'appartient
tout entire, eut son plein effet; il obtint des applaudissemens
unanimes et constans. _Lucrce_ fut joue pendant le cours de l't
depuis le commencement de mai jusqu'au 21 juin, poque o clatrent les
premiers symptmes de la conspiration trame contre le trne, qui fut
avili ce jour-l, et devait tre renvers le 10 aot suivant.

La distribution de cette pice nuisit aussi  son effet. C'est pour Mlle
Sainval cadette que j'avais conu le rle de _Lucrce_. La sensibilit
et la dcence qui caractrisaient le jeu de cette actrice et n'en
excluaient pas l'nergie, s'accordaient parfaitement avec l'ide que je
m'tais faite de l'hrone romaine, qu' l'exemple de J.-J. Rousseau
j'ai montre sensible pour la montrer plus vertueuse, car je ne vois pas
de vertu l o il n'y a pas de combat: malheureusement pour moi, Mlle
Sainval, sur ces entrefaites, se retira-t-elle du thtre. Force me fut
de m'accommoder de Mlle Raucourt. Raucourt et Lucrce, quel solcisme!

Le jeu compos et compass de cette actrice, sa dclamation pdantesque
et saccade, dont les dfauts s'accroissaient de ceux d'un organe tout 
la fois sec et rauque, taient en discordance continuelle avec le
personnage qu'elle reprsentait. C'tait pour la pudeur de l'acteur qui
tait en scne avec elle, moins que pour la sienne, qu'une pareille
_Virago_ donnait de l'inquitude. Elle joua Lucrce en femme d'esprit;
mais l'esprit ne supple pas le coeur.

Femme singulire que celle-l, pour ne pas dire monstrueuse! Comment
aurait-elle exprim des sentimens qu'elle ne connut jamais! C'taient
d'tranges passions que les siennes! On a parl de ses amours: ils ont
travers ceux de plus d'un pauvre garon, bien qu'elle ne les disputt
pas  leurs matresses. La prsence des jeunes gens dans les coulisses,
les soins qu'ils rendaient aux jolies femmes dont la scne franaise
tait orne alors, lui dplaisaient sensiblement, sans cependant qu'elle
rclamt ces soins pour elle. S'arrogeant le pouvoir du censeur, ne
voulut-elle pas un jour, dans l'intrt de l'art et des moeurs,
disait-elle, interdire l'entre des coulisses  tous les auteurs,
except celui dont la pice se jouait! C'est ce que me signifia un
garon de thtre, en me barrant le passage. Je comprends, lui
rpondis-je de manire  tre entendu de tout le monde: Mlle Raucourt
fait de vous son garde-chasse, elle vous charge de veiller sur ses
terres; mais n'est-elle pas sur les ntres? Allez lui dire que si
quelqu'un chasse ici en fraude, ce n'est pas nous, et qu'aprs tout, les
capitaineries sont supprimes; et je passai.

Un trait achvera de la peindre. Elle eut successivement, et non pas
avec des hommes, des liaisons aussi intimes que celles d'Armide avec
Renaud, ou d'Anglique avec Mdor, s'isolant, comme ces hrones, de
toute socit, et faisant mnage avec l'objet de sa prdilection. Dans
ce mnage, elle affectait le rle de matre de la maison, et se plaisait
 en revtir le costume. Lorsque des relations de thtre m'appelrent
chez elle, o demeurait alors une jeune femme  qui l'on reprochait de
n'avoir plus d'amans, vingt fois j'ai trouv ma Lucrce en redingote et
en pantalon de molleton, le bonnet de coton sur l'oreille, entre sa
commensale qui l'appelait _mon bon ami_, et un petit enfant qui
l'appelait _papa!_

Mlle Raucourt, illustre par quarante ans de dvergondage, fut pourtant,
lors de la premire restauration, l'objet des faveurs d'une cour qui ne
parlait que de rgnrer les moeurs! C'est une femme sans principes,
disais-je  un dispensateur des faveurs royales, homme aussi dvot que
moral.--Sans principes, c'est possible; mais elle a de si bonnes
opinions!

Mlle Raucourt excepte, les principaux acteurs s'acquittrent de leurs
rles de la manire la plus satisfaisante, Saint-Prix surtout: c'est lui
qui tait charg du rle de Brutus; il s'y montra acteur consomm.

Ajoutons toutefois que Fleury, qui, par complaisance, avait accept un
rle dans cette tragdie, y fut mauvais; mais personne ne le lui
reprocha: il avait promis d'y tre mauvais, il a tenu parole.




CHAPITRE V.

Journe du 20 juin.--D'Esprmesnil assassin.--Il est sauv par l'acteur
Micalef.--Mot de d'Esprmesnil  Ption.--Je suis conduit avec lui 
l'Abbaye.--Fte de la pairie en danger.


Les ignobles attentats qui signalrent l'agression du 20 juin sont trop
connus pour que je les retrace ici; je n'en pourrais parler d'ailleurs
que sur la foi d'autrui. J'ai bien vu dfiler, en longue et paisse
colonne, les hordes dguenilles qui envahirent les Tuileries, mais je
n'ai pas eu la tentation de les suivre; l'horreur touffait en moi la
curiosit. Qu'aurai-je t chercher l? un spectacle qui et accru ma
strile indignation? Quand je vis l'audace des ennemis du trne et la
pusillanimit de ses amis, je tins la royaut pour dtruite; elle le fut
en effet ds le jour o on viola impunment son sanctuaire. Ce jour-l,
les grenouilles sautrent  loisir sur le soliveau; ce jour-l, les
grenouilles devinrent des hydres.

Les amis de l'ordre, et parmi eux se trouvait un grand nombre de
rvolutionnaires dsabuss, protestrent le lendemain contre ces
attentats. Ils demandrent, par une ptition revtue de vingt mille
signatures, qu'il ft inform contre ses auteurs; mais cette dmarche, 
laquelle je m'associai huit ou dix fois, car j'ai bien mis mon nom chez
dix notaires diffrens, cette dmarche n'eut d'autre effet que de les
compromettre par la suite.

En vain le gnral Lafayette vient-il appuyer, au nom de l'arme, la
rclamation des honntes gens, on ne lui rpond que par des cris de
proscription. Entretenue par les dclamations des journaux, la
fermentation n'en devint que plus violente, et elle s'accrut encore par
l'arrive des dputations que les dpartemens envoyaient  la fdration
provoque par la dclaration de guerre que la Prusse et l'Autriche
venaient de faire  la France. Ces dputations, tires de la classe la
plus infime de la population dpartementale, donnaient pour allie  la
canaille de Paris toute la canaille de la France.

Depuis l'arrive des fdrs, peu de jours se passaient sans dsordres.
En sortant des orgies qu'on leur prparait dans tous les cabarets de
Paris, les brigands qui, sous le nom de Marseillais, avaient asservi la
capitale, demandaient hautement l'abolition de la royaut. Malheur 
tout homme d'opinion contraire qui se trouvait sur leur passage;
assailli par ces misrables, ds qu'il leur tait dsign, il courait
risque d'expirer sous leurs sabres, si la garde nationale ne se faisait
pas sabrer pour le secourir.

Le 17 juillet, comme il traversait la terrasse des Tuileries,
d'Esprmesnil est reconnu par ces forcens; des injures qu'ils lui
prodiguent, ils en viennent bientt aux voies de fait. La foule qui se
presse autour de lui l'entrane par les cheveux jusqu'au Palais-Royal.
L, vingt glaives se croisent sur sa tte; vingt assassins se
disputaient le plaisir de le frapper: cet empressement le sauva, les
uns, parant les coups que portaient les autres. Quoique atteint de
plusieurs blessures graves, il attendait encore le coup mortel, quand
une patrouille de garde nationale, commande par Micalef, acteur de
l'Opra-Comique, accourt, le dlivre non sans partager ses prils, et le
porte au corps-de-garde le plus proche, celui de la Trsorerie.

J'tais pour lors au Thtre-Franais, ignorant ce qui se passait, et
attendant que l'on comment le spectacle. Comme je jasais avec Mlle
Devienne, dans le cabinet de laquelle je me trouvais, et qui s'apprtait
pour la reprsentation, arrive Belmont, cet acteur qui jouait les
paysans avec tant de naturel; sa figure tait toute renverse. Qu'y
a-t-il? lui dis-je; encore quelque nouvelle atrocit!--Vous avez raison,
me rpond-il; et il me raconte la chose dans toute son horreur, malgr
tout ce que fait pour l'en empcher la jolie soubrette qui en tait dj
instruite, et qui, connaissant mon attachement pour d'Esprmesnil,
m'avait gard le secret, et m'amusait de peur que je ne vinsse  le
dcouvrir. M'chapper de ce cabinet, malgr les supplications de cette
aimable femme et les efforts que Belmont fait pour me retenir, traverser
les vestibules malgr l'opposition des agens du thtre  qui, par
intrt pour moi, on avait recommand de ne me pas laisser sortir, tout
cela fut l'affaire d'un moment; les cartant des mains et des coudes, je
m'lance dans la rue, et me voil, sans chapeau, franchissant, au pas de
course, l'intervalle du thtre  la Trsorerie.

Ce poste tait facile  dfendre; une haie de militaires en fermait tous
les abords. Elle s'ouvrit, non sans difficult,  ma prire, qui
m'attira plus d'un sarcasme, et je rejoignis enfin le malheureux
d'Esprmesnil, qui, contre toute probabilit, respirait encore. Mais
dans quel tat, grand Dieu! couvert de boue et de sang, de contusions et
de plaies, et n'ayant pour vtement que la houppelande du portier, sur
le lit duquel il tait tendu.

D'Esprmesnil gardait, au milieu de tant de dangers, un calme
imperturbable, un calme que ses ennemis eux-mmes ne purent pas
conserver. _Et moi aussi, monsieur, j'ai t l'idole du peuple_, dit-il
 Ption, qui,  son tour, idole du peuple pour quelques jours, tait
venu s'assurer des faits.

Saisi d'un spasme des plus violens,  ce propos o il voyait peut-tre
une prdiction,  ce spectacle o le prsent lui montrait l'avenir,
Ption se retira aprs avoir donn ordre de transfrer son ancien
collgue  l'Abbaye Saint-Germain, non pour l'y constituer prisonnier,
mais pour tromper la fureur du peuple, et pour mettre ce proscrit sous
la protection des soldats qui gardaient cette prison. Il n'y avait, au
fait, pas d'autre moyen de le sauver pour le moment que de laisser
croire aux assassins que la victime qu'on leur drobait tait rserve
pour le bourreau.

Les consolations que je m'tais empress de lui apporter ne furent pas
les seules que d'Esprmesnil reut en cette circonstance. En fait de
piti et de courage, il est rare que les hommes les plus actifs ne
soient pas rivaliss par des femmes.  peine tais-je arriv, qu'une de
ses nices, Mme Buffaut, qui depuis est devenue ma soeur, vint me
rejoindre au chevet de son grabat. Quand la translation et t dcide,
elle le remit entre mes mains, et ne nous quitta qu'aprs nous avoir vus
monter dans le fiacre o, nous traitant en criminels pour protger notre
innocence, on nous menait en prison pour assurer notre libert. Une
garde nombreuse devanait, suivait, entourait notre voiture, devant et
derrire laquelle roulaient plusieurs pices de canon; mais ces
colonnes, qui empchaient la populace d'approcher, n'empchaient pas les
vocifrations d'arriver  nos oreilles  travers le bruit dont le pav
retentissait sous les roues de l'artillerie. Applaudissant aux
prcautions prises contre elle, parce qu'elle les croyait prises contre
nous, cette populace nous accablait d'injures; traitant le malheur comme
le crime, elle faisait surtout des voeux pour que notre sjour en prison
ne ft pas long, et ce n'tait pas par piti. D'Esprmesnil souriait 
ces expressions d'une rage impuissante; quant  moi, rassur sur son
danger, je riais de l'erreur stupide dont se repaissaient ces
cannibales.

Arriv  l'Abbaye, le bless fut install dans la chambre du concierge;
c'tait prcisment celle que, l'anne prcdente, avait occupe son
beau-frre, ce pauvre M. de Bonneuil, lorsqu'il fut incarcr par suite
de l'vasion de _Monsieur_.

D'Esprmesnil, que ce transport avait extrmement fatigu, se coucha.
Comme il n'y avait l personne pour le soigner, je me chargeai de le
veiller. La fivre ne s'tait pas encore dclare; mais l'agitation, que
tant d'motions violentes avaient provoque et entretenue, ne lui
permettait pas de fermer l'oeil. Je ne dormais pas non plus. Pendant la
dure de cette longue et douloureuse insomnie, que de confidences je
reus de lui! Ses regrets sur le pass, ses inquitudes pour l'avenir,
il m'avouait tout. Comme il gmissait de la dplorable situation o se
trouvait la France! Et cette situation avait t provoque par les
interminables querelles du parlement et du roi! et personne plus que lui
n'avait anim le parlement dans sa rsistance! Voulant raffermir l'tat,
il avait branl la monarchie! voulant tirer la France d'une fondrire,
il l'avait entrane dans un abme! Qu'tait-ce donc que la sagesse
humaine? comment rparer tant de maux? Mille projets se croisaient dans
sa tte. Son ide dominante tait d'crire au roi; je devais remettre
cette lettre. Rves d'un malade, ils s'vanouirent avec la nuit.
D'Esprmesnil ne m'en reparla pas depuis.

Le lendemain, ds le matin, Mme d'Esprmesnil vint me remplacer. Son
chirurgien, qu'elle avait amen, leva le premier appareil. C'est alors
seulement qu'on put juger du nombre et de la gravit des blessures. Une
seule lui parut dangereuse: c'tait un coup de sabre qui avait entam
profondment le sommet de la tte. La fivre commenant  se dvelopper,
et le docteur ayant dclar qu'il y avait pril  dplacer le malade, il
fut convenu qu'il resterait  l'Abbaye jusqu' nouvel ordre; et, comme
on ne voulait pas se confier  des trangers, que chaque soir un de ses
amis viendrait relever les dames qui passeraient le jour auprs de lui,
les dames s'tant rserv le droit de le garder depuis le lever jusqu'au
coucher du soleil.

Je passai plusieurs nuits  son chevet, et il y avait mrite  moi, car
personne n'tait plus dormeur que moi, et puis plus de distractions,
plus de conversations, plus de confidences. Accabl par la fivre,
d'Esprmesnil tait tomb dans un tat de somnolence qui dura plusieurs
jours, pendant lesquels il ne donnait preuve de vie que par les
gmissemens inarticuls que lui arrachait la douleur.

Au bout de douze ou quinze jours, ces symptmes alarmans disparurent. On
s'occupait de lui chercher un asile hors de chez lui, car le porter chez
lui, c'et t le rendre aux assassins, quand, sur un propos de la
Vaquerie, concierge de l'Abbaye, Mme d'Esprmesnil craignit que la
sortie de son mari n'prouvt des difficults, et que la chambre qui lui
avait jusqu'alors servi d'hpital ne ft une prison. Le bruit courait
que des ordres avaient t donns  cet effet, depuis qu'il avait t
mis sous la protection des geliers. Comme on disait que c'tait  la
rquisition du maire de Paris, elle me pria de m'en assurer. Je pris la
voie la plus courte: je m'adressai au maire de Paris lui-mme,  M.
Ption. C'est la seule fois que je me trouvai en rapport avec ce
magistrat, si on peut donner ce nom  l'homme qui, charg de maintenir
l'ordre dans Paris, y entretenait le trouble, y organisait le dsordre.
Je fus introduit sans difficult dans son salon, o je n'attendis pas
long-temps. Il vint m'y trouver, non pas en simarre, comme le prvt des
marchands, mais en robe de chambre de molleton, comme Mlle Raucourt.
Aprs lui avoir dit ce qui m'amenait, j'ajoutai, non sans quelque
chaleur, que d'Esprmesnil ne pouvait tre retenu qu'illgalement 
l'Abbaye, qui lui avait t ouverte comme refuge: Rien de plus facile
que de donner  cette dtention les formes lgales, me rpondit-il avec
tranquillit; mais comme nous n'avons aucun intrt  retenir M.
d'Esprmesnil, dites-lui qu'il sortira quand il voudra.

Sur cette rponse, on se hta de tirer d'Esprmesnil de dessous les
verrous, qui, d'un moment  l'autre, pouvaient devenir moins
complaisans, et on le transporta prs des Invalides,  l'htel Besenval,
que le vicomte de Sgur avait mis  sa disposition: install l sous un
nom tranger, il y fut soign exclusivement par sa famille et par ses
gens jusqu' son entier rtablissement. C'tait au commencement du mois
d'aot.

Cependant l'tat des choses empirait de jour en jour. Les traits de
Pilnitz et de Berlin, par lesquels l'Autriche et la Prusse,  la demande
des princes franais, s'engageaient  rprimer la rvolution franaise,
traits auxquels la Russie avait accd, recevaient leur excution. Deux
cent mille hommes menaaient nos frontires du nord et de l'est;
plusieurs engagemens avaient mme eu dj lieu en Flandre et en Alsace:
les trois armes qu'opposait la France  cette ligue taient
insuffisantes contre des troupes aussi nombreuses. Loin de dissimuler
ses embarras, l'Assemble lgislative crut utile de les avouer; elle
dclara _la patrie en danger_.

La promulgation de ce dcret se fit, avec la plus imposante solennit,
le 11 juillet. D'heure en heure le canon tira pendant toute la journe.
Accompagns d'un cortge nombreux, des officiers municipaux parcouraient
les rues au bruit d'une musique militaire, qui de temps en temps se
taisait pour laisser entendre la proclamation par laquelle ils
appelaient les citoyens  la dfense des frontires.

Dans toutes les places publiques, sur des chafauds dresss  cet effet,
taient tablies des tentes ornes de drapeaux, o des vtrans
inscrivaient les noms des citoyens qui s'enrlaient au service de
l'tat. Cet appareil produisit un enthousiasme prodigieux: avec les
bataillons qu'il cra, sortirent de la capitale la plupart de ces hommes
qui,  peine rputs alors pour soldats, devaient quelques mois aprs
prendre place parmi les gnraux et vaincre leurs anciens.

Les solennits les plus graves offrent toujours quelques disparates. Les
gens de la campagne, dont l'esprit n'tait pas aussi dvelopp que celui
du peuple des villes, ne comprirent pas tous l'objet de cet appareil;
plusieurs d'entre eux n'y virent qu'une crmonie de la nature de celles
dont on amusait alors les badauds  la moindre occasion. Attirs par le
bruit du canon, et rjouis par les fanfares de la trompette, ils s'en
retournrent trs-satisfaits de la fte de _la patrie en danger_.




CHAPITRE VI.

Je suis employ  la fabrication des assignats.--Journe du 10
aot.--Aventures particulires.--Massacres de septembre.--Anecdotes.--Je
fuis de Paris.


Le dpart de _Monsieur_ avait renvers tous mes calculs; avec ma fortune
 venir, il m'enlevait, ainsi que je l'ai dit, une partie de ma fortune
prsente. M. de la Porte, intendant de la liste civile, avec la famille
de qui j'tais li, et chez qui j'allais depuis quelque temps, avait
bien l'intention de m'admettre dans son administration, mais il fallait
que l'occasion se prsentt. Force me fut donc, en attendant, de
chercher dans mon industrie des ressources pour subvenir  l'entretien
de ma famille.

Le produit d'une pice au Thtre-Franais tait presque nul alors. Par
suite des rglemens que les membres de cette socit n'avaient pas voulu
modifier, ce qui avait dtermin le plus grand nombre des auteurs  les
abandonner pour s'attacher au thtre du Palais-Royal, non seulement la
part de l'auteur dans les produits de sa pice tait moindre qu'au
nouveau thtre, mais l'auteur contribuait aux frais occasionns par son
ouvrage dans une proportion gale  la part qui lui tait attribue dans
la recette. Ainsi le Thtre-Franais ayant fait  l'occasion de
_Lucrce_ trente ou quarante mille francs de dpense, c'est--dire ayant
renouvel entirement ses dcorations et ses costumes, mes droits
avaient t absorbs par cette dpense.

Je me retournai d'un autre ct. On organisait alors des bureaux pour la
confection des assignats. M. Delaitre, nagure intendant de la liste
civile, tait un des chefs prposs  cette fabrication, qui exigeait un
nombre considrable d'employs. Il m'y fit donner une place peu
importante, mais qui me convenait fort, en ce qu'elle ne me prenait pas
plus de trois heures par jour, et que j'avais la facult de m'y faire
remplacer quand je le jugeais  propos, ce qui s'accordait  merveille
avec mes habitudes peu sdentaires.

J'allai passer quelques jours  Saint-Germain, immdiatement aprs la
dernire visite que je fis  d'Esprmesnil. L'tat dans lequel je
laissais Paris tait fort inquitant: les bruits les plus sinistres se
succdaient, se multipliaient avec une effroyable rapidit; le roi,
suivant les uns, devait, sous l'escorte des Suisses, se retirer  Rouen,
o commandait le duc de Liancourt. Suivant d'autres, ce n'tait pas 
Rouen, mais au-del des frontires que le roi devait tre conduit par un
corps de dix mille nobles. Ses ennemis, se fondant sur ces bruits
accrdits par eux-mmes, et se prvalant d'meutes qu'ils provoquaient
pour proposer les mesures les plus outrageantes contre lui, on parlait
de la _suspension_ du roi, de sa dchance, de son jugement mme. Mais
comme ces bruits circulaient depuis plusieurs semaines, mes oreilles
commenaient  s'y faire, et je n'imaginais pas qu'une rvolution ft
prochaine.

 parler franchement, je partageais assez l'opinion des gens qui des
vnemens de la guerre attendaient le rtablissement de l'ordre. Sans
croire qu' l'entre des princes franais sur notre territoire la
population entire se mettrait  genoux, il me semblait impossible
qu'elle les arrtt long-temps, et que la libration du roi ne ft pas
la consquence de leurs infaillibles succs.

Les esprances de notre parti taient aussi folles que les projets de
l'autre taient atroces; l'illusion mme tait porte  un tel point,
chez plusieurs individus, qu'ils indiquaient tape par tape la marche
des allis sur la capitale. Martini, auteur de la musique du _Droit du
Seigneur_ et de celle de _la Bataille d'Ivri_, avec lequel je m'tais
li chez Vige, vint me trouver un matin pour me communiquer un projet
qui, disait-il dans son jargon quasi tudesque, ferait notre fortune.
Les allis vont entrer en France; dimanche prochain ils seront 
Longwi, le dimanche suivant  Verdun, et le dimanche d'aprs  Paris.
C'est rgl comme un papier de musique. Vous concevez bien, mon cher,
qu'arrivs ici on leur donnera des ftes. La premire chose qu'ils
feront, aprs avoir t  Notre-Dame, sera d'aller  l'Opra. Je viens
vous proposer de faire ensemble un opra pour la circonstance. Il n'y a
pas un moment  perdre. Vite, vite  l'ouvrage! Ce n'est pas moi qui
vous retarderai. O sont vos paroles? ma musique est dj faite.

Pendant quatre ou cinq jours que je passai  Saint-Germain dans une
socit qui, sans tre indiffrente aux intrts publics, ne s'en
occupait pas exclusivement, j'avais presque oubli la fureur des partis
qui se provoquaient sur les dbris de la royaut, dans la capitale. Le
10 aot au matin, sans trop y songer, j'y retournais. La voiture
publique dans laquelle j'tais casse sur le pont du Pec. Prenant mon
parti, je poursuis ma route  pied. Comme j'entrais dans le bois du
Vsinet, un cocher qui conduisait une berline vide me propose d'y
monter. La chaleur tait extrme; j'accepte, et pour un _corset_[30], me
voil me carrant dans un quipage qui se trouve appartenir  quelqu'un
de ma connaissance, au marquis de Lucenai. Ne nous tant pas arrts 
Nanterre pour faire rafrachir les chevaux, je n'avais recueilli aucun
renseignement sur l'tat o se trouvait Paris. Je fus donc un peu
surpris, arriv sur la hauteur de Courbevoie, de voir plusieurs groupes
de paysans qui de l regardaient cette grande ville avec une expression
de terreur. Voyant d'paisses colonnes de fume s'lever du ct des
Tuileries, je commence  croire que le jour de l'explosion est arriv.

Les rponses que ces bonnes gens firent  mes questions me confirmrent
dans cette ide, quoiqu'ils ne me donnassent aucun dtail. Ils savaient
bien qu'on se battait, qu'on s'gorgeait au chteau, mais ils n'en
savaient pas davantage, les barrires tant fermes depuis le matin. On
entre bien, disaient-ils, mais on ne sort pas.--Puisqu'on entre,
poursuivons notre chemin. Le cocher fut de cet avis.

Comme on m'avait prvenu qu'un poste de garde nationale gardait la
barrire des Champs-lyses, et qu'on nous questionnerait: Laissez-moi
rpondre, dis-je au cocher; mes papiers sont en rgle, nous viterons
ainsi toute perte de temps. Dites que vous tes  moi.

Nous arrivons  la barrire. Arrtez! crie un factionnaire en
guenilles; caporal! hors la garde! Un caporal et quatre hommes viennent
me demander mon passeport; heureusement avais-je song  prendre celui
que j'avais obtenu, comme patriote, sur le tmoignage de mon boulanger
et de mon apothicaire,  ma section: je l'exhibe. On me demande  qui la
voiture:  moi, rpondis-je, conformment  la convention. Je me
croyais tir d'affaire, quand le caporal, qui en me quittant tait all
interroger le cocher, revient et me dit: La voiture est  un marquis;
descendez, votre passeport est faux; venez au corps-de-garde, le
commandant dcidera ce qu'on doit faire de vous.--Au corps-de-garde! au
corps-de-garde! rptent, avec un accent qui tenait de la fureur, les
soldats ou plutt les forts de la halle qui lui prtaient
main-forte.--Au corps-de-garde, rpartis-je, en affectant une scurit
que je n'avais pas.

Le poste auquel on me conduisit tait tabli  gauche, dans une de ces
masses de pierres accumules par Ledoux  l'entre des Champs-lyses,
dans une de ces cavernes qu'il appelait pavillons. Commandant, dit le
caporal, voici un homme qui m'a l'air diablement suspect. Il dit que
cette voiture est  lui; le cocher dit, lui, qu'elle est  un marquis.
Un marquis! pourquoi ce titre n'est-il pas sur son passe-port? C'est un
aristocrate dguis.--C'est un bon citoyen s'il y en a un, rpond le
commandant en se jetant  mon cou; c'est l'auteur de _Marius_, c'est,
poursuivit-il avec une emphase qui m'et fait rire en tout autre moment,
c'est l'auteur de ce vers superbe:

     Le peuple de tout temps fut l'appui du grand homme.

L'auteur d'un pareil vers peut-il tre un aristocrate?--C'est vrai,
disent ceux des gardes nationaux qui taient habills, car tous ne
l'taient pas.--Je vous rponds de lui, ajouta le commandant. Puis, me
conduisant dehors: Va-t'en, et crois-moi, va-t'en  pied, si tu ne veux
pas tre arrt de nouveau. La journe est terrible: les Marseillais ont
emport les Tuileries d'assaut; le roi s'est rfugi  l'Assemble;
l'exaspration du peuple est au comble; il gorge tout ce qui lui parat
suspect; il a massacr de fausses patrouilles; il voit des aristocrates
partout. Si je n'avais t l, on te faisait un mauvais parti. Poursuis
ton chemin, sans laisser voir l'impression que feront sur toi les objets
que tu vas rencontrer, soit dans les Champs-lyses, soit autour du
chteau. Adieu, et m'embrassant de nouveau, il ordonna au factionnaire
de laisser sortir cet excellent citoyen.

Ces conseils taient bons; aussi me venaient-ils d'un bon ami, de
Theurel, qui, commandant du bataillon de la Halle au Bl, par un hasard
des plus heureux pour moi, tait venu occuper le poste o je le trouvai.
Je lui dus la vie, soit parce que, envoy en prison, il m'et t
difficile d'y arriver sain et sauf  travers une populace ivre de sang
et non rassasie; soit parce que, si j'avais pu y arriver, j'y serais
probablement rest jusqu'au 2 septembre; et l'on sait quel fut, dans
cette effroyable journe, le sort des prisonniers.

Docile  ces conseils, je payai le cocher, en lui disant de se tirer
d'affaire comme il pourrait, et de faire  sa tte, puisqu'il n'avait
pas voulu faire  la mienne; puis, au lieu d'entrer  Paris, je me jetai
dans la grand'rue de Chaillot, o demeurait Mlle Contat,  qui j'allai
demander des nouvelles.

Comment vous trouvez-vous dans ce quartier un pareil jour? me dit-elle
avec l'accent de l'effroi; venez-vous des Tuileries? tiez-vous  cette
horrible affaire? Ses questions se succdaient avec une inconcevable
rapidit. J'arrive de Saint-Germain, rpondis-je. Je ne sais
qu'imparfaitement ce qui s'est pass ici; veuillez me mettre au
courant. Par un rcit des plus anims, elle m'apprit bientt ce qui
s'tait pass, non seulement dans la matine, mais pendant l'affreuse
nuit qui avait prcd ce jour plus affreux. Tout est perdu,
ajouta-t-elle; les brigands sont les matres, quel sera le terme des
massacres? que deviendrons-nous?

Je voulais passer outre; elle s'y opposa: Dnez avec moi, me dit-elle.
Le premier emportement tomb, il y aura moins de risque  rentrer dans
Paris, puisque vous voulez y rentrer. Je restai chez elle jusqu' cinq
heures.

L'horrible spectacle que celui qui s'offrit  moi depuis la place Louis
XV jusqu'au pont Royal! Dans les fosss de la place, je vis d'abord
plusieurs ttes, que, las de s'en amuser, les assassins avaient
abandonnes comme on abandonne une boule quand on est las de jouer aux
quilles. Les Tuileries taient ouvertes  tout le monde; mais, vu les
scnes qui venaient de s'y passer, et les acteurs qui remplissaient ce
sanglant thtre, elles taient plus fermes pour moi que jamais. Je
suivis le quai, pour viter l'aspect du carnage, mais le carnage avait
dbord jusque-l; le quai tait jonch de cadavres, dont le nombre
s'accroissait de ceux qu'on y prcipitait  chaque instant de la
terrasse du jardin, aux acclamations de ces individus qui se
transportent et fourmillent partout o il y a quelque chose  voir;
engeance qui disparat dans les jours paisibles, mais qui, dans les
circonstances extraordinaires,  l'occasion d'une fte ou d'un supplice,
sort de dessous le pav; engeance qui n'est ni bonne ni mchante, mais
qui, essentiellement curieuse, parut si souvent, pendant le cours de la
rvolution, sanctionner par sa prsence les actes qui lui inspiraient le
plus d'horreur.

Il est  remarquer que, dans cette terrible journe, le massacre ne
s'tendit gure au-del des limites du Carrousel et ne franchit pas la
Seine. Partout ailleurs je trouvai la population aussi tranquille que
s'il ne s'tait rien pass. Dans l'intrieur de la ville, le peuple
montrait  peine quelque tonnement. On dansait dans les guinguettes.

Au Marais, o je demeurais alors, on n'en tait qu' souponner le fait.
Comme  Saint-Germain, on se disait qu'il y avait quelque chose  Paris,
et l'on attendait patiemment que le journal du soir dt ce que c'tait.
Au reste, il en a t ainsi aux poques les plus orageuses de la
rvolution,  ses pripties les plus tumultueuses: le mal 
l'accomplissement duquel participaient des habitans de tous les
quartiers n'agitait pas tous les quartiers; il se concentrait
ordinairement autour du local occup par la lgislature, ou autour de
celui o sigeait la commune, qui fit long-temps la loi aux
lgislateurs.

On sait quelles furent les suites du 10 aot. Louis XVI ne sortit de la
salle o il tait entr libre et roi, que dpouill de la royaut et de
la libert. Le dcret qui les lui ravissait fut discut et rendu en sa
prsence mme: on prludait, par la dchance du monarque,  la
destruction de la monarchie.

Aux assassinats illgaux succdrent les assassinats juridiques, et ce
ne sont pas les moins odieux. Traduits devant un tribunal spcial, les
dfenseurs du roi furent envoys  l'chafaud. Les prisons cependant se
remplissaient de nobles suspects et de prtres rfractaires: c'tait un
avis pour quiconque avait t attach  la maison des princes. On
m'engageait  me cacher. Convaincu ds lors que l'excs de mfiance,
comme l'excs de confiance, avait ses inconvniens, je pris un parti
mitoyen: sans abandonner ma place  la fabrication des assignats, je
cessai de rsider  Paris; j'y venais tous les matins  l'heure du
travail, et, le travail fini, je retournais chez ma mre, qui s'tait
retire  Maisons prs Charenton.

Les anciens passeports ayant t infirms, je m'en fis dlivrer un
nouveau, moyennant trente sous, par le greffier de la mairie de
l'endroit, honnte tailleur qui m'avait raccommod un habit, et me
certifia domicili dans sa commune. Grce  cette pice, je circulai
librement dans les circonstances les plus difficiles, comme on le verra.

Le parti qui disputait les profits du 10 aot aux Girondins, auteurs de
cette rvolution, ne ngligeait cependant rien pour en aggraver les
consquences. Dans le but de se saisir de tous les partisans de la cour,
la commune de Paris, o il dominait et qui dominait l'Assemble
lgislative, avait ordonn des visites domiciliaires, par un arrt que
les lgislateurs avaient converti en dcret. Ce dcret fut aussitt mis
 excution.

Bien qu'on et augment leur nombre et leur capacit en convertissant
d'anciens couvens en maisons de dtention, les prisons taient
encombres de prvenus qu'on y entassait journellement. Que faire de
tant de prisonniers? On rsolut de les exterminer en masse et d'un seul
coup.

La nouvelle de la prise de Verdun fut le signal de ce massacre. Sous
prtexte qu'en partant pour la dfense des frontires ils ne voulaient
pas laisser la capitale en proie aux vengeances des aristocrates, des
bandes d'assassins, qui se donnaient pour patriotes, coururent aux
maisons o les nobles et les prtres taient enferms, et les gorgrent
aprs leur avoir fait subir une espce de procs devant un tribunal
form aussi d'assassins.  l'Abbaye, aux Carmes, au Chtelet,  Bictre,
 la Salptrire,  la Force, aux portes de toutes les prisons enfin, se
tinrent pendant cent heures ces horribles assises, et, pendant cent
heures, des charrettes, o les corps de leurs victimes taient
amoncels, les portrent hors de la capitale, o on les jetait ple-mle
dans des carrires abandonnes. Plusieurs fois je rencontrai, sur la
route de Charenton, les tombereaux partis de la Force pour aller remplir
les insatiables catacombes de cette contre. Une pluie de sang, dont la
trace, commenant  la prison, se prolongeait jusqu' ce village aprs
s'tre mle aux boues du faubourg Saint-Antoine, attestait le passage
continuel de cet horrible convoi. Une fois, j'en frissonne encore, assis
sur un monceau de cadavres, deux monstres, qui guidaient une de ces
boucheries ambulantes, djeunaient tranquillement du pain qu'ils
rompaient de leurs mains sanglantes, tout en s'abreuvant d'une liqueur
que l'imagination la plus froide pouvait ne pas prendre pour du vin. 
l'horreur que vous fait le rcit de ce spectacle, jugez, lecteur, de
celle j'ai prouve, de celle que j'prouve, moi qui l'ai vu, moi qui le
vois!

Le 2 septembre, au son du tocsin, au bruit de la gnrale, prvoyant les
consquences de nos dfaites, dont la nouvelle se criait dans toutes les
rues, je m'tais mis en route pour Maisons. Arriv  la barrire, je
trouvai le chemin ferm. Un _sans-culotte_, non pas de nom seulement, un
_sans-culotte_ dans toute la vrit du terme, y tait en faction, le
sabre  la main. Cela m'inquitait un peu. Une femme qui, malgr la
mesquinerie de sa toilette, ne me semblait pas appartenir  la classe
infrieure, tait en explication avec cette singulire sentinelle;
j'coutai leur colloque pour me rgler sur ce que j'entendrais. On ne
passe pas, madame, lui disait ce brave, en lui faisant une barrire du
plat de son sabre.--Mais, monsieur, je vais chez moi,  Bercy.--Votre
passeport?--Le voil.--Est-il vis  la section?--Je ne suis pas de
Paris; je vais  Bercy, vous dis-je.--Allez faire viser votre passeport
_aux Enfans Trouvs_.--Mais, monsieur...--Pas de raison, ajouta-t-il en
jurant et en lui prsentant la pointe de son arme.

Peut-tre, me dis-je, ce hros ne sait-il pas lire. Pour m'assurer du
fait, je m'avance hardiment, Votre passeport?--Le voil, rpondis-je,
en le prsentant  rebours  ce factionnaire, qui le regarde avec
attention sans le mettre dans son bon sens.--Il faut qu'il soit
vis.--_Aux Enfans Trouvs?_ Vous voyez bien que rien n'y manque,
rpliquai-je, en lui montrant la signature que l'officier public y avait
appose, et un large cachet qui reprsentait, non pas le timbre de la
commune de Maisons, mais la premire lettre du nom de l'honorable syndic
de son administration municipale. J'avais devin juste. La barrire de
fer s'abaissa devant ces respectables caractres. C'est bien, camarade,
tu peux passer, me dit en souriant le gelier d'une des cent portes de
la plus grande prison qui ft alors en France.

Le lendemain je repassai par la barrire; mon premier soin fut d'aller
_aux Enfans Trouvs_ me mettre en rgle. Revenus  Paris, revenons sur
les horreurs dont cette malheureuse cit tait le thtre. On ne peut se
les exagrer. Ce n'tait plus seulement  la porte des prisons que le
sang coulait. Partout o la populace rencontrait un Suisse ou un
malheureux rput pour tel, il tait assassin sur-le-champ; son corps
tait tran dans la fange par des bourreaux, et sa tte, fiche au bout
d'une pique, tait promene de rue en rue, comme celle de l'infortune
princesse de Lamballe. Ainsi de toutes parts les cadavres venaient
s'offrir aux yeux de ceux qui les fuyaient. Passant par inadvertance
devant celle des entres de l'htel de la Force qui donne sur la rue
Culture-Sainte-Catherine, je vis le vaste portique de cette prison
rempli dans toute sa capacit, jusqu' hauteur d'homme, de corps
amoncels. Forc de revenir dans ce quartier le lendemain, et croyant,
en vitant de passer par la mme rue, ne plus revoir ce spectacle, j'en
rencontre un plus horrible encore  celle des portes de la mme prison
qui donne sur la rue Saint-Antoine. Arms de massues  battre le pltre,
des misrables, posts des deux cts du guichet, attendaient  la
sortie les prisonniers pour les assommer; et la foule hbte
encourageait par ses acclamations ces actes de frocit, o elle ne
voyait que des actes de justice.

Cependant on dtruisait de toutes parts les attributs de la royaut.
Renverses de leur base, les statues des rois tombaient en tonnant sur
le pav qu'elles enfonaient. Celle de Henri IV mme, celle devant
laquelle le peuple, au commencement de la rvolution, avait exig qu'on
flcht les genoux, se brisait sous les outrages du peuple; tant la
rvolution avait dpass son but! On conoit que l'effigie de Louis XIV
n'ait pas t plus respecte. Le grand roi se vengea dans sa chute. De
la main de bronze qu'il tendait sur la place Vendme, il crasa un des
misrables qui le dtrnaient. C'tait tomber en roi. Ainsi sont les
tyrans, disaient les orateurs de la canaille; leurs simulacres mme sont
 craindre pour le peuple.

Quand les gorgeurs furent las de tuer, ou plutt quand il n'y eut plus
personne  gorger, les barrires se rouvrirent, et la libre
communication entre la capitale et les dpartemens se rtablit. Ces
flots de sang sont toujours sous mes yeux, dis-je  ma mre; ils me
poursuivent, ils me talonnent, ils m'enveloppent comme la mare
montante. Je ne saurais rester au milieu du meurtre et des meurtriers;
je ne saurais rester plus longtemps en France: je pars pour
l'Angleterre.--Tu feras bien, me dit ma mre, qui craignait ou de me
voir jeter en prison, ou de me voir contraint  marcher contre les
princes.

Mon plan de campagne est aussitt arrt. Nous dcidons que je me
rendrai d'abord  Amiens, o je dposerai ma femme dans la maison de son
pre, et que de l j'irai  Londres, o je prendrai conseil des
vnements.

Les prparatifs de mon voyage furent bientt faits; le bagage que
j'emportais en Angleterre n'tait pas beaucoup plus lourd que celui que
Sterne apporta en France. Je chargeai ma femme, qui approuva ma
rsolution, de me le faire parvenir  Amiens; et le 5 septembre,  cinq
heures du soir, me voil en route pour Saint-Germain o je vais  pied,
et d'o je comptais me rendre  Beauvais par Pontoise,  pied aussi, les
voitures publiques n'ayant pas encore repris leur service.

J'arrivai  Saint-Germain  la nuit. Aprs avoir racont ce qui s'tait
pass  Paris, j'exposai ce que je voulais faire. On ne contraria pas
une dtermination fonde sur de si graves intrts, et le lendemain
matin, m'arrachant  cette famille que j'aimais, et qui m'aimait comme
la mienne, je me dirigeai  travers la fort vers Pontoise, ou plutt
vers Londres, ne doutant pas que tous les obstacles dussent s'aplanir
devant un passeport minut et sign par GRUMEAUD, secrtaire ou greffier
de la commune de Maisons prs Charenton.




LIVRE IV.

DU 5 SEPTEMBRE AU 20 DCEMBRE 1792.




CHAPITRE PREMIER.

Voyage  travers champs.--Contraste singulier.--J'arrive  Amiens.--Je
pars d'Amiens pour Boulogne.--Aventures qui ne sont rien moins que
tragiques.


Je ne crains pas la solitude; bien plus, je l'aime quand elle ne m'est
pas impose. Rien ne m'est plus doux que de vivre isol au milieu des
tres qui me sont chers, et dont je me sens entour, mais non pas
press; savoir qu'ils sont l, et que je puis  mon caprice les
rapprocher de moi ou me rapprocher d'eux, c'est tre avec eux. C'est un
bonheur pour moi de les avoir  ma porte comme les livres de ma
bibliothque, comme mes livres favoris, parmi lesquels je mdite souvent
 toute autre chose qu' ce qu'ils contiennent, mais dont je jouis par
cela seul que je puis les feuilleter  ma fantaisie.

L'isolement dans lequel j'allais me jeter n'tait pas de cette nature;
c'tait peut-tre pour toujours que j'allais me sparer de tout ce qui
m'tait cher. L'adieu que je leur disais tait peut-tre un ternel
adieu. Cette rflexion m'arracha des larmes. Nanmoins,  huit heures du
matin je me remis en route. Le temps tait superbe. La fort est
magnifique; elle me prta son ombre jusqu' Conflans-Sainte-Honorine. L
je passai la Seine, et je me rendis ensuite  Pontoise, o j'arrivai 
midi, tantt courant, tantt marchant, toujours rvant.

Tout en dnant  je ne sais quelle auberge, je demandai le chemin le
plus court pour gagner Beauvais. On m'en indiqua un qui abrgeait de
deux ou trois lieues; en le suivant on n'en aurait gure que dix 
faire. Esprant que le reste de la journe me suffirait pour cette
course, je me jette dans des chemins de traverse, et prenant toujours le
plus court, de village en village, j'arrive au jour tombant dans un
hameau nomm Fleury.

J'tais encore  six lieues de Beauvais. L'picier du lieu, si l'on peut
donner ce nom  un marchand qui vendait de tout, except des pices,
l'picier du lieu, chez qui j'entrai pour prendre des renseignements, me
les donna avec obligeance, me nommant tous les endroits par lesquels je
devais passer, et entre autres un village qui porte un nom minemment
empreint de fodalit, Saint-Jean messire Garnier. Il m'engagea
toutefois  ne pas aller plus loin. De jour, me dit-il, vous vous en
tireriez facilement; mais de nuit vous pourriez vous garer, et vous ne
rencontreriez personne pour vous remettre dans votre route. Mais o
coucher?  l'auberge. Et o est l'auberge? Ici. Vous auriez une
chambre  me donner? Celle o vous tes; et ouvrant une alcve ou
plutt une armoire pratique dans la boutique mme entre deux
compartiments remplis de chandelles et de fromages, et cache sous un
placard de papier, il me fait voir un lit, le seul dont il pt disposer
sans obliger quelqu'un de sa famille  coucher  l'table.

J'avais fait plus de dix lieues dans la journe. Demain, me dis-je, en
partant avant le jour, je regagnerai le temps perdu. Couchons ici; je
n'en serai pas moins dans vingt-quatre heures  Amiens, comme je l'ai
rsolu. Je me rendis en consquence aux sages conseils de mon hte.
Soupai-je seul? soupai-je avec sa famille? soupai-je mme? je ne m'en
souviens pas. J'avais, je crois, plus besoin de dormir que de manger; et
l'on n'en doutera pas quand on saura que je dormis du sommeil le plus
profond dans le plus mauvais lit qui ft dans le dpartement de
Seine-et-Oise ou dans le dpartement de l'Oise, car je ne sais pas au
juste auquel des deux appartient Fleury.

Avant de rver les yeux ferms, je rvai quelque temps les yeux ouverts,
repassant dans ma mmoire ce que j'avais vu dans la semaine. Quel
contraste entre les scnes tumultueuses qui ensanglantaient la capitale
et la tranquillit qui rgnait dans les campagnes que je venais de
parcourir et dans le hameau o je me reposais! La sensation que
j'prouvais  ces rflexions m'est encore prsente. Telle est celle que
produisit en moi,  la premire lecture de l'pope du Tasse, l'pisode
d'Herminie et le tableau de la paix dont les pasteurs jouissent sur les
bords du Jourdain, pendant que la guerre dchane ses fureurs sous les
remparts de Solyme. Ainsi que ces pasteurs, les villageois qui
m'accueillaient ignoraient tout ce qui se passait dans les villes; et
comme j'en acquis la certitude par des questions adroitement faites, non
seulement ils ne connaissaient pas la nouvelle rvolution qui se
consommait, mais ils ne savaient mme pas ce que c'est qu'une
rvolution; chose surprenante, mais concevable, si l'on songe que Fleury
est  six lieues de toute ville, et qu'il est plac au milieu des
terres. Les vocifrations de la populace, l'appel des tambours, le son
des cloches, le bruit du canon, ne m'atteindront point ici, dis-je en
fermant les yeux.

Il y avait quelques heures que je dormais, quand un vacarme effroyable,
produit par les instrumens et les chants les plus discordans, se fit
entendre autour de la maison et m'veilla en sursaut. Me serais-je
tromp? disais-je en me frottant les yeux. Ce village aurait-il aussi
ses jacobins, ses cannibales? voil bien leurs chants de mort, leur
musique barbare.  qui en veulent-ils? n'est-ce pas  moi? rien n'est
plus probable. Ils ont attendu que je fusse au lit pour me saisir plus
facilement; les voil, ils entrent pour me prendre.

En effet, ma porte s'ouvrait. Levez-vous, Monsieur, levez-vous vite, me
dit mon hte.--Pourquoi? qu'y a-t-il?--Un charivari, Monsieur, un
charivari.

Le mariage d'un jeune homme et d'une vieille femme mettait en effet sur
pied cette population villageoise. Arme de poles, de polons, de
chaudrons, de casseroles, que les femmes faisaient rsonner sous leurs
pincettes, et de cornets  bouquin, dans lesquels les vachers
soufflaient de toutes leurs forces, elle clbrait de la manire la plus
bruyante une noce des plus ridicules. Ces bonnes gens riaient, pendant
qu' dix lieues de l des milliers de familles taient dans les larmes;
ces bonnes gens se divertissaient, pendant que Paris tait plong dans
le deuil et dans l'effroi!

On se lasse mme de s'amuser. Au bout d'une demi-heure, nos
carillonneurs s'aperurent qu'ils avaient envie de dormir, et laissrent
dormir les autres. Je repris mon somme, qui ne cessa qu'au moment o le
matre de la maison, press du besoin de rouvrir sa boutique, vint
m'annoncer qu'il tait jour. Cette fois je me levai, et aprs avoir
sold mon compte, qui, tout enfl qu'il tait, n'galait pas le
pour-boire d'un garon de restaurateur de Paris, me voil sur le chemin
de Beauvais.

 Beauvais non plus on ne s'occupait gure de ce qui se passait  Paris.
On savait bien qu'on s'y gorgeait; mais qu'y faire, quand ce ne serait
pas pour le mieux? Privs de nouvelles par la clture des barrires, les
compatriotes de Jeanne Hachette attendaient patiemment qu'elles se
rouvrissent pour juger de l'-propos de ces massacres. En attendant,
rien de chang chez eux; les choses y allaient le mme train que la
veille, et n'y allaient pas mal, autant que j'en pus juger  la peine
que j'eus  traverser leur march encombr de chalands, de marchands et
de marchandises. Ce sont les seuls obstacles que je rencontrai l. Pas
de gardes  l'entre de la ville, pas de gardes  la sortie.
L'inquisition rvolutionnaire n'tait pas encore organise. Personne ne
me demanda mon passeport.

Aprs avoir djeun, j'en avais besoin, et fait, comme de raison, une
visite  la cathdrale sans nef, et qui n'en est pas moins une
merveille, je me dirigeai sur Breteuil, bourg o la route de Beauvais
rejoint celle de Paris  Amiens. Ce voyage fut moins agrable que celui
du matin. De Fleury  Beauvais, j'avais couru  travers un pays
charmant, et pour ainsi dire de bocage en bocage; de Beauvais  Breteuil
je suivis, entre deux lignes de pommiers rabougris, une route des plus
ennuyeuses, une grande route enfin.

J'tais arriv au point o les deux chemins se joignent, et je n'avais
pas rencontr une seule voiture de voyage. Fatigu par l'ennui plus que
par la marche, je commenais  trouver le chemin long, quand les
claquements d'un fouet de poste se firent entendre  mon oreille. Il
tait trois heures; j'avais encore sept lieues, sept grandes lieues 
faire pour arriver  Amiens. Les portes s'y fermaient  la chute du
jour. Me serait-il possible de faire ces sept lieues sans dner? Et si
je m'arrtais pour dner, me serait-il possible d'arriver  Amiens avant
l'heure fatale?

La voiture cependant approchait; je cours  sa rencontre.  mes signes,
le postillon s'arrte. Je me prsente  la portire. Quoi! c'est vous,
mon cousin? me dit le matre de la voiture en abattant la glace.--C'est
vous qui nous faites cette peur-l? dit la dame qui voyageait avec lui,
et qui se trouvait tre ma cousine; et par quel hasard vous trouvez-vous
sur la grand'route, si loin de Paris, et si peu prs d'Amiens?--Je vous
conterai cela; mais sachez ce que je venais demander aux voyageurs,
quels qu'ils fussent, que j'ai enfin le bonheur de
rencontrer.--Qu'est-ce?--Ce n'est pas la bourse ou la vie, mais la
permission de prendre place sur un strapontin, en payant un cheval,
comme de raison. Ce dernier article seul fut l'objet d'une difficult:
on me cda pourtant par piti autant que par politesse, car je n'en
voulus point dmordre, et j'tais videmment fatigu: ainsi, au rebours
du mdecin de village, j'achevai en poste le voyage que j'avais commenc
 pied.

Cette voiture tait la premire voiture de poste qui ft sortie de Paris
depuis sept jours.

Arriv  Amiens, je fis connatre l'intention o j'tais de passer en
Angleterre. Au bout de quelques jours, on me dit qu'un voiturier
n'attendait, pour retourner  Boulogne-sur-Mer, qu'un quatrime
voyageur. Mon bagage tait arriv. Le 12 septembre je me mis en marche.

J'tais dans un ge o les impressions sont plus vives que durables. Si
un officieux ne se fut pas occup de me faire partir, peut-tre ne
serais-je pas parti; peut-tre aurais-je attendu  Amiens, o tout tait
tranquille, que le calme rtabli  Paris me permt de retourner, sans
trop de risques, dans cette ville o tant d'affections me rappelaient.
Le hasard, qui pour les trois quarts du temps arrange ou drange tout,
dcida de moi en cette circonstance, et ce n'est ni la premire ni la
dernire fois que sa volont m'a dispens d'en avoir une.

Ici je m'embarque dans des aventures un peu moins srieuses que celles
qui les ont prcdes et que celles qui les suivront; mais elles n'en
sont pas moins vridiques. Elles ne seraient pas dplaces dans un
chapitre de _Tom-Jones_: mais est-il rien de plus vrai que _Tom-Jones_?

Notre voiture ressemblait fort  celles qu'on appela depuis _coucous_.
J'y avais pour compagnons de voyage une jeune femme, son fils, enfant de
huit  neuf ans, et un jeune homme de vingt-cinq  vingt-six. La dame,
comme de raison, prit une des places du fond; le monsieur, par droit
d'antriorit d'inscription, se plaa  ct d'elle; l'enfant et moi,
nous occupmes sur le devant une banquette sans dossier. Nous ne nous
connaissions ni les uns ni les autres; mais des voyageurs ont bientt
fait connaissance. Quoi de plus propre  tablir l'intimit, que les
rapprochemens invitables en voiture? En peu d'heures on s'est devin;
au bout d'un jour on s'aime ou l'on se hait  la rage.

Nous allions  petites journes, le cocher s'arrtant pour faire dner
ses btes et nous laisser dner nous-mmes. Nous fmes notre premire
station  Pecquigny. L, sans savoir nos noms, nous savions dj quelle
tait l'humeur de chacun de nous, et mme quel intrt nous faisait
courir les grands chemins.

La dame allait, comme moi,  Londres, quittant, comme moi, la France,
par horreur de ce qui s'y passait. Le monsieur retournait chez lui,
moins dans un intrt politique que dans un intrt de sant; la sienne
se trouvant compromise par la multiplicit de ses bonnes fortunes, il
allait respirer l'air natal et se mettre au lait par ordre des mdecins,
qui l'envoyaient en Picardie, comme on envoie un cheval au vert, pour se
refaire.

La femme la plus indulgente devient maligne auprs d'un homme ridicule.
J'avais reconnu  certains mouvemens de deux genoux sur lesquels on
m'avait permis de m'appuyer, que les travers du Lowelace de
Boulogne-sur-Mer n'chappaient pas  la pntration de notre compagne.
D'ailleurs, il ne ngligeait rien pour soutenir vis--vis d'une jolie
femme le caractre qu'il se donnait. Galant et fat tout  la fois comme
le hros de la diligence de Joigny, c'tait le type de toutes les
caricatures de Picard, qui, s'il ne l'a pas vu, l'a devin.

Pendant le dner, la confiance augmentant en raison de l'anciennet de
la connaissance, nous changemes des confidences plus compltes. La
dame, j'ai oubli son nom, la dame qui, en qualit de veuve, n'tait
comptable  personne de ses actions, nous fit entendre que son coeur
l'entranait au-del du dtroit o un autre coeur l'appelait, et tout en
parlant elle pressait sur son coeur un mdaillon d'or large comme le
balancier d'une ancienne pendule, lequel tait suspendu  son cou par un
cordon de cheveux. Cela me fit songer que je quittais un bonheur gal au
moins  celui qu'elle allait chercher, et je poussai un soupir. Vous
souffrez? me dit-elle. Remonts en voiture, elle compatit de nouveau 
la gne o j'tais sur ma banquette, et me reprochant la discrtion qui
depuis mon soupir me portait  me jeter en avant quand je pouvais
trouver en arrire un appui, elle exigea le soir ce qu'elle n'avait fait
que permettre le matin, et malgr les cahos la voiture me parut douce.

Nous soupmes  Abbeville, et nous soupmes assez gament, grce  notre
camarade, qui, sans trop s'en douter, jouait pour nous, depuis notre
dpart, une comdie qui ne devait finir qu' notre arrive. Aprs le
souper nous nous retirmes par couples, la dame errante dans une chambre
 deux lits pour elle et pour son fils, moi dans une chambre  deux lits
aussi, dont l'un fut occup par notre aimable compagnon.

Avant de nous congdier, la dame, tout en jasant, se dbarrassa de ses
bijoux et dtacha de son cou le mdaillon mystrieux. Nous la primes de
nous laisser voir ce qu'il contenait. Cdant  nos instances aprs
quelques difficults, elle fit jouer un ressort: un portrait parut, et
je vis avec quelque plaisir que ce portrait ressemblait moins au plus
beau qu'au plus honnte homme du monde.

La dame ne nous permit pas d'assister au reste de sa toilette, mais en
revanche j'assistai  celle de mon camarade de chambre. J'eus le
plaisir de le voir dpouiller l'une aprs l'autre toutes les pices de
son ajustement. La friperie du vicomte de Jodelet n'tait pas plus
complique. Qu'on s'imagine un manteau enveloppant une redingote
boutonne sur un habit recouvrant une veste sous laquelle une camisole
se nouait par dessus une chemise qui cachait un gilet de flanelle, et
l'on n'en aura pas fait l'inventaire en totalit.

Aprs avoir dpos dans un chapeau  cornes le faux toupet qui masquait
les lacunes ou plutt les clairires que la main des plaisirs avait
faites dans sa chevelure d'un blond un peu ardent, et avoir remplac ce
toupet par un bonnet  coiffe garnie de mousseline et ceinte d'une
fontange, il passa sous ses rideaux et ne parla plus que pour se
plaindre de la duret de son lit.

Je n'avais pas vu ce coucher sans rire. Je ris bien davantage au lever,
quand, aprs avoir endoss l'une aprs l'autre les pices dont j'ai fait
ci-dessus l'numration et d'autres dont je n'ai pas parl, il voulut
procder  sa toilette de tte; je l'entends jeter tout  coup des cris
lamentables; plus de toupet dans le chapeau! Se glissant par la
chatire, une chatte qui avait mis bas pendant que nous dormions s'tait
empare de cette quasi-perruque, et aprs l'avoir crpe et recrpe, ou
plutt carde et recarde, elle en avait fait un matelas pour sa
naissante famille. C'est au moment o elle allait chercher un fagot,
qu'avertie par des miaulemens, la servante retrouva cette autre toison
d'or sous minette dans un coin du bcher.

Nous fmes d'autant plus gament la route d'Abbeville  Montreuil o
nous dnmes, que le propritaire de la perruque paraissait plus afflig
de sa msaventure, quoiqu'il ft rentr dans sa proprit. Le dner
nanmoins le remit en bonne humeur, et rtablit la confiance entre nous.

 mesure que nous approchions de Boulogne, la dame et moi nous
rflchissions cependant  ce que nous allions y faire. Nous nous
demandions rciproquement des conseils. Le syndic de la commune, nous
dit le tiers qui nous coutait, est mon propre frre. C'est un homme
trs-obligeant et de plus trs-bien pensant. Je vous prsenterai  lui;
il visera vos passeports ou vous en donnera de nouveaux si les vtres ne
sont pas en rgle. Je n'entendis pas cela sans plaisir, parce qu'il me
semblait que je pouvais tre muni d'un passeport plus valide encore que
celui qui m'avait t dlivr par GRUMEAUD, tailleur et greffier 
Maisons prs Charenton. Quant  la dame, elle tait encore moins en
rgle que moi, car elle n'avait pas mme un mauvais passeport.

Arrivs  Boulogne, notre compagnon, devenu notre protecteur depuis que
nous avions franchi la porte de la ville, descendit chez le procureur
syndic mme. Descendez avec moi, nous dit-il, votre affaire s'arrangera
tout de suite, et vous pourrez partir ds ce soir. Nous le suivons, et
nous voil dans le cabinet de M. le procureur syndic.

Cette magistrature tait alors confie  un des hommes les plus prudens
qui aient exist depuis Ulysse de prudente mmoire,  un homme qui, tout
en servant le parti qui rgne, sert d'avance le parti qui rgnera,  un
homme qui, pendant quarante ans, n'a pas cess de remplir des fonctions
publiques. M. le procureur syndic nous reut avec beaucoup de politesse,
trouva notre rsolution trs-naturelle, gmit avec nous d'une rvolution
qui enlevait le sceptre  la race de saint Louis, pour le livrer  des
sclrats qu'il tait oblig de servir. Que ne suis-je  votre place!
disait-il en soupirant; puis il me demanda mon passeport pour le viser.
Je le lui prsente: Et vous voulez vous embarquer avec ce chiffon-l?
avec un chiffon griffonn par un greffier de village!--De village ou de
ville, il n'en a pas moins le droit de donner des passeports.--Sans lui
contester ce droit, je me bornerai  vous faire observer que ce
passeport est pour l'intrieur; qu'il ne vous autorise pas  sortir du
royaume.--Il ne me le dfend pas non plus, Monsieur: mais vous n'avez
pas de temps  perdre; abrgeons la discussion. Si vous ne pouvez pas
viser ce passeport, soyez assez bon pour m'en donner un autre.--Je le
dsirerais; mais dans la situation actuelle des choses, c'est
impossible; cela me compromettrait; on m'accuserait de favoriser
l'migration. Voyez o cela me mnerait.--Que faire donc?--Partir sans
passeport; rien n'est plus facile. On vous en donnera les moyens 
l'auberge, _au Lion d'Argent, chez d'Ambron_. Toutes les nuits des
barques transportent de l'autre ct du dtroit, par centaines, des gens
qui sont dans le mme cas que vous. Nous n'autorisons pas ces vasions,
mais nous ne les empchons pas.

Aprs tout, nous ne pouvions pas exiger davantage de M. le procureur
syndic. Nous prmes cong de lui. Son frre nous reconduisit  notre
voiture, et aprs nous avoir souhait une bonne sant, un bon voyage:
_Au Lion d'Argent_, dit-il au cocher; et le cocher nous conduisit _au
Lion d'Argent_.

Chemin faisant nous avions rgl, la dame et moi, ce que nous devions
faire dans l'intrt commun. Ma compagne de voyage craignait le
scandale, et craignait aussi de passer la nuit seule avec un bambin,
dans une chambre mal ferme. Comme le sera certainement la vtre, lui
dis-je. Nous convnmes donc, pour concilier les intrts de la peur avec
ceux de la convenance, que nous serions frre et soeur _au Lion
d'Argent_, que son fils coucherait auprs d'elle et lui servirait de
garde-du-corps, et qu'un paravent dploy autour d'eux leur ferait dans
notre chambre commune une chambre particulire.

L'arrangement tait d'autant mieux conu, que d'Ambron se trouva n'avoir
qu'une chambre  nous donner. Tout s'excuta comme il avait t convenu;
et quoique nos sentimens ne fussent peut-tre pas tout--fait aussi
innocens que ceux qui nous taient prescrits par la qualit que nous
prenions, nous n'tions vraiment que frre et soeur quand, aprs trois
jours d'attente, nous nous embarqumes pour Douvres.




CHAPITRE II.

Trajet de France en Angleterre.--Sjour  Douvres.--Rencontre
quasi-romanesque.--J'arrive  Londres.--Anecdotes.


Je n'ai pas perdu la mmoire de l'engagement que j'ai pris avec le
lecteur et avec moi-mme; je n'cris pas un roman. Si donc il se trouve
dans les incidens de ce voyage certains faits de caractre tant soit peu
romanesque, qu'on n'en accuse pas mon imagination, mais le hasard qui
dans ses jeux se plat quelquefois  procder dans l'ordre qu'et adopt
la combinaison du romancier. C'est un peu pour le prouver que je
consigne ici cet pisode, qui ne se rattache que lgrement  des
intrts publics.

Dans les instructions envoyes de Londres  ma soeur improvise,
l'heureux mortel dont elle colportait l'effigie lui recommandait de
s'adresser, pour ce qui concernait le passage, au capitaine
Descarrires, commandant de paquebot. Notre premier soin fut donc de
nous informer de ce capitaine. Il tait en mer, et ne devait revenir que
le lendemain ou le surlendemain. Il fallut prendre patience. Nous
employmes notre temps le mieux possible, si l'innocence est ce qu'il y
a de mieux au monde, le tuant aussi gaiement qu'on le peut entre frre
et soeur, parcourant la ville, visitant le port, gravissant les falaises,
du haut desquelles nous apercevions celles qui ceignent l'Angleterre, et
qu' leur blancheur on prendrait de l pour les murailles d'une immense
citadelle; mais dans ces courses pendant lesquelles son bras
s'enchanait au mien qui lui servait souvent d'appui, ne pensant
peut-tre pas assez elle  ce qu'elle allait rejoindre, moi  ce que
j'avais quitt. Le plus g de nous avait  peine vingt-six ans; c'et
t notre excuse si nous, en avions eu besoin.

Le surlendemain de notre sjour, au retour d'une promenade, on nous
annona que le capitaine Descarrires tait arriv, et qu'il viendrait
nous voir avant de partir, car il devait retourner  Douvres ce soir
mme. Un moment aprs, il vint en effet confrer avec nous. N'ayant
point de passeport, vous ne pouvez, nous dit-il, passer sur mon bord.
N'importe, vous serez  Douvres demain matin. Plusieurs personnes qui
sont dans le mme cas que vous doivent aller rejoindre,  une lieue
d'ici, une barque que j'ai fait mettre  leur disposition.  dix heures
du soir, un homme de confiance viendra vous prendre et vous conduira au
rendez-vous malgr les garde-ctes, dont vous tournerez les postes.
Confiez-moi vos bagages, je les porterai  Douvres; ils vous attendront
 _Kings-Head_,  _la Tte du Roi_ (la dame avait dclar vouloir
descendre dans cette auberge), et je vous y retiendrai un appartement.
Le prix du passage par barque est double de celui du paquebot; vous
concevez pourquoi. Ce n'est qu'en payant grassement les gens qui me
servent en fraude, que je puis compter sur leur fidlit. Cela pay,
vous n'aurez d'ailleurs plus rien  leur donner  quelque titre que ce
soit; et puis ils ne vous demanderont rien.

Nous paymes les trois guines; le capitaine fit enlever nos bagages; et
la nuit venue, aprs avoir rgl nos comptes, nous attendmes en soupant
le guide qui devait nous conduire au lieu de l'embarquement.

Il arriva entre neuf et dix heures du soir, nous recommanda de garder le
silence le plus profond, et aprs nous avoir fait traverser la ville, il
nous mena par des sentiers dtourns  un endroit o nous fmes rejoints
par une compagnie de quatre ou cinq personnes,  laquelle nous nous
mlmes sans dire mot. Nous marchmes ainsi pendant une heure et demie
par la nuit la plus obscure, vitant les villages, et nous arrivmes
enfin au bord de la mer, sur une plage o elle a si peu de profondeur
qu'elle n'est pas mme accessible aux barques les plus lgres. Il
fallut en consquence nous laisser porter jusqu' l'embarcation qui nous
attendait l, et sortir de France comme Anchise sortit de Troie, mais
non pas sur le dos d'un fils de Vnus.

Notre btiment tait une simple barque de pcheur; barque non ponte, et
du plus petit chantillon. Trois hommes manoeuvraient cette coquille de
noix sur l'Ocan, mer sans bornes dans certaines directions, mer
trs-troite dans la direction que nous suivions; car pendant la nuit
nous ne perdmes pas un seul moment de vue les phares de France et ceux
de l'Angleterre entre lesquels nous naviguions.

Conformment  ce que nous avait dit le capitaine Descarrires, les
matelots eurent pour nous de grandes attentions: ils nous couvrirent de
leurs capes, nos vtemens ne nous garantissant pas suffisamment de la
fracheur de la nuit: ils portrent mme l'attention jusqu' nous offrir
de serrer nos pistolets dans une armoire qui tait  la poupe prs du
gouvernail, l'air de la mer pouvant les gter, disaient-ils. Je les
remerciai de cette obligeance superflue pour moi, je n'avais pas
d'armes. Mais deux voyageurs de la compagnie que nous avions recueillie
en avaient; ils les confirent  ces bonnes gens, qui les envelopprent
bien soigneusement dans des lambeaux d'toffes de laine, et les
enfermrent sous clef et  double tour, de peur de la rouille.

Nous avions quitt la terre  prs de minuit; le vent tait favorable,
mais faible. Quand le jour se leva nous tions encore au milieu du
canal. C'est alors seulement que nous pmes envisager nos compagnons de
voyage et nos conducteurs.

Je ne fus pas peu surpris de reconnatre dans une des dames qui voguait
avec nous cette femme que le 2 septembre j'avais rencontre  la
barrire de Charenton, et dont la conversation avec le _sans-culotte_
m'avait procur les documens sur lesquels je rectifiai mon plan de
campagne. Un intrt bien grave, ainsi que je l'avais prsum, la
poussait alors hors de Paris. Mais qui tait-elle? vtue de la robe
qu'elle portait la premire fois que je la vis, elle avait un ton et des
manires qui ne s'accordaient gure avec l'extrme modestie de ce
costume. Elle affectait, ainsi que sa socit qu'elle semblait dominer,
de se tenir loin de nous, de faire bande  part, dans une circonstance
o la conformit d'intrt et d'opinion semblait devoir nous rapprocher.
C'tait probablement quelque dame de haute vole. Je ne puis toutefois
que le prsumer, ne l'ayant pas entendu nommer; mais c'tait videmment
une matresse femme.

Dans la compagnie de cette dame, qu'on ne nommait pas, se trouvait un
personnage qu'elle nommait  tout propos, et qui ne me parut rien moins
qu'un matre homme, quoiqu'il portt le nom de Charost. Ce M. de
Charost-l n'tait certainement pas celui dont l'active, l'infatigable
philantropie appela sur ce nom une si belle illustration. C'tait un
homme de quarante  quarante-cinq ans, espce de fat surann, qui, du
ton le plus lger, dbitait des fadaises et des fadeurs  ces dames,
dont il semblait tre le complaisant.

Ma _soeur_ riait avec moi de ces gens qui ne voulaient pas rire avec
nous, quand un incident imprvu vint mler  cette distraction un
intrt presque tragique.

Nos patrons, dont les physionomies n'taient pas aussi douces que leurs
propos, interpellaient M. de Charost, qui leur avait confi une fort
belle paire de pistolets  deux coups, et lui expliquaient enfin le
vritable motif de leur sollicitude pour la conservation de ses armes.
Vous avez peut-tre des assignats, lui disaient-ils; ces dames en ont
peut-tre aussi.--Oui, j'ai encore quelques uns de ces chiffons-l, je
crois.--a n'a pas cours en Angleterre; a vous est inutile; vous
devriez bien nous les donner.--Vous les donner! n'tes-vous pas pays?
n'avons-nous pas remis au capitaine Descarrires le prix convenu?--Aussi
ne vous demandons-nous pas d'argent.--Que me demandez-vous donc?--Des
chiffons, des papiers qui vous sont inutiles et qui nous serviront 
nous.--Mais arriv l-bas, j'en compte bien tirer parti.--Avec qui, s'il
vous plat?--Allons, Monsieur, c'est assez raisonner, dit le patron qui
tenait le gouvernail; vos assignats, ou nous virons de bord, et nous
vous remettons en France. Aprs cela vous vous en tirerez comme vous
pourrez.--Coquins! mes pistolets! Que pouvait faire M. de Charost? Ses
pistolets taient dans le meilleur tat possible, mais ils n'taient pas
sous sa main; on les avait enferms sous clef et  double tour de peur
de la rouille. Il fait joli frais; dans deux heures nous serons en
France, rptaient les matelots, en lui riant au nez. Le bon
gentilhomme s'excuta; sa compagnie fit de mme, et nous suivmes ce
noble exemple, car les quteurs ne nous oublirent pas. Il me restait
quelques _corsets_[31]. Je les donnai sans me faire prier; je les donnai
gaiement mme, ne croyant pas payer trop cher la comdie dont ils
venaient de me rgaler. L se bornrent les aventures de cette nuit. 
un quart de lieue de Douvres, un canot anglais vint nous prendre et nous
jeta sur la plage o nous fmes happs au dbarquer par deux ou trois
gros douaniers, qui d'abord promenrent avec assez de rudesse leurs
lourdes mains sur nos vtemens, mais dont, conformment  l'avis qui
nous avait t donn, nous nous dbarrassmes avec quelque argent.

Nous nous fmes conduire  _Kings-Head_, o le capitaine Descarrires
avait retenu pour nous une chambre, une seule, jugeant que ce qui nous
avait suffi  Boulogne nous suffirait  Douvres. Notre bagage nous
attendait dans cette auberge, qui avait t indique  ma soeur par son
correspondant de Londres; mais le correspondant ne l'y attendait pas; il
eut tort.

On lui crivit de venir au plus vite. Il vint trs-vite sans doute, mais
pas trop, mais pas assez; quand il arriva, plus de frre, plus de soeur 
_Kings-Head_, quoique nous y fussions encore.

Las de l'attendre  Douvres depuis trois jours, nous tions dcids 
partir le lendemain pour Londres, et notre voiture tait retenue. Comme
nous soupions, ou plutt comme je soupais, car par suite d'une querelle
qu'elle m'avait faite pour nous dsennuyer, ma ci-devant soeur n'avait
pas voulu se mettre  table; comme je soupais donc, la porte de la salle
s'ouvre avec fracas: _Quoi! c'est vous?_ s'crie-t-on de part et
d'autre. On s'embrasse, et je suis prsent au nouveau venu.

On a devin quel tait l'homme qu'on recevait ainsi: son arrive ne
m'tonna pas. Mais ce qui m'tonna un peu ce fut de voir avec cet
honnte Monsieur que je ne connaissais pas un Monsieur honnte aussi que
je connaissais beaucoup.

Ce camarade-l tait un homme  aventures s'il en fut. Celle qui le
poussait en Angleterre tait aussi singulire que tragique. Appartenant
aux deux classes que les rvolutionnaires poursuivaient avec le plus de
fureur, ses opinions aristocratiques l'avaient fait dnoncer doublement
 sa section, o il tait dj signal par son caractre apostolique. En
consquence, on vint,  la fin du mois d'aot, pour l'arrter dans
l'htel garni o il demeurait. Sa prsence d'esprit le sauva.
Laissez-moi mettre des bottes et passer une redingote, dit-il aux
sbires qui l'avaient surpris en toilette du matin; et il entra dans un
des cabinets au milieu desquels tait place son alcve. Ce cabinet
avait une porte de dgagement sur l'escalier; mon homme s'vade par l,
descend dans la rue en robe de chambre de basin et en pantoufles, comme
il est, et se jette dans une voiture de place, qui le conduit chez un
ami, o il reste quelques jours. Mais bientt le tocsin sonne, les
visites domiciliaires recommencent; il n'tait ni hors de France, ni
hors de Paris: comment l'en faire sortir?

Mhe, alors greffier de la commune de Paris, y remplissait les mmes
fonctions que Grumeadd le tailleur  Maisons prs Charenton: c'tait lui
qui dlivrait les passeports. Cet homme avait de mauvaises opinions,
mais il n'tait pas un mauvais homme. On lui demande s'il ne peut pas
sauver un aristocrate, Pourquoi pas? rpond-il; l'important est de
purger la France de ces sortes de gens. J'aime mieux les faire fuir que
les voir tuer. Sait-il monter  cheval votre abb? car c'en tait
un.--Il a t capitaine de dragons.-- merveille! Je l'expdierai en
courrier pour Londres. C'est de Londres en effet, o il tait arriv
sain et sauf, que, profitant de la voiture de l'homme obligeant que nous
attendions, ce courrier revenait  Douvres rclamer sa valise qui lui
avait t adresse l depuis son dpart.

Au premier coup d'oeil il devina tout. Je m'en aperus  l'expression
moiti gaie, moiti maligne de sa figure; expression qui devint plus
vive quand l'aubergiste,  qui l'on demanda un logement, rpondit que
toutes ses chambres taient occupes. Force fut  ces Messieurs d'aller
coucher au _Schips_, au _Vaisseau_, auberge du voisinage. Aprs avoir
pris leur part d'un assez bon souper dont je leur fis les honneurs, et
tre convenus que le lendemain nous partirions ensemble au point du
jour, ils se retirrent donc en nous souhaitant une bonne nuit; voeu qui
fut exauc.

Le lendemain  la pointe du jour, la voiture tait  notre porte. Le
lecteur me saurait peu de gr de lui faire la description des objets que
je rencontrai sur une route dcrite par tant de voyageurs. Sans le
forcer  s'arrter  Kenterbury o nous nous reposmes, sans le traner
 la fameuse cathdrale o Thomas Bequey, depuis canonis, tonna contre
son ancien ami Henry Plantagenet, je le conduirai donc  la ville par
excellence,  Londres o, sans avoir t mis  contribution par les
gentilshommes de grand chemin, nous arrivmes le jour mme. L nous
descendmes dans un logement que notre marchal des logis avait retenu
dans Adelphy, non loin du Strand, mais o nous ne restmes que trois
jours.

Pendant six semaines nous attendmes  Londres le rsultat des vnemens
qui s'accomplissaient en France. Je rencontrai dans cette grande ville
nombre de Franais qui, ainsi que nous, taient venus y chercher un
refuge; mais je ne me liai avec aucun d'eux, et aprs m'tre spar d'un
mnage que je me serais fait scrupule de troubler depuis que le chef
m'avait admis dans son intimit, et log pendant quelques jours prs de
_Sommerset-House_, je me mis en pension avec le camarade dans la cit,
prs de la Bourse, et cela par conomie autant que par dlicatesse; mais
tous les soirs nous venions prendre le th avec nos amis.

J'avais pris  Paris une lettre de crdit sur un banquier de Londres,
nomm Lecointe. J'allai la lui prsenter. Aprs y avoir fait honneur, il
m'invita  dner pour le dimanche suivant. Nous serons entre Franais
seulement, me dit-il avec un accent qui n'tait rien moins que
franais; ce qui n'tonnera pas quand on saura que, bien qu'il se tnt
pour Franais, il tait aussi Anglais et plus mme que les princes de la
maison de Brunswik; sa famille, franaise d'origine, tant tablie en
Angleterre depuis la rvocation de l'dit de Nantes, c'est--dire depuis
cent sept ans,  l'poque o j'eus l'honneur de faire sa connaissance.

Le dimanche,  l'heure dite, je me rends  Devonshire-Square, dans le
beau milieu de la cit. Comme je demeurais alors dans le Strand, il me
fallut pour cela traverser la ville dans une grande partie de sa
longueur. Je ne regrettai point mes pas. Le dner o je me trouvai avec
plusieurs migrs franais fut gay par un incident assez bizarre pour
tre racont.

Au nombre des convives tait un abb dont j'ai oubli le nom, et qui
paraissait trs-familier avec les matres de la maison. La conversation
roulait sur les affaires de France; on parlait  tort et  travers; on
parlait de tout le monde. Pas un personnage un peu marquant dans le
parti rvolutionnaire qui n'ait t mis  son tour sur la sellette. Je
ne sais auquel d'entre eux on faisait le procs, quand l'abb,
enchrissant sur le mal qu'on en disait, ajouta: Enfin _c'est un ladre,
un fesse-mathieu_.

 ces mots, prononcs de l'accent le plus ferme et le plus lev, Mme
Lecointe, qui faisait les honneurs de la table, se lve le visage tout
en feu, sort de la salle, et son mari la suit en nous laissant dans une
vive inquitude sur la cause d'une retraite si prcipite. Au bout de
quelques minutes, il revint dissiper nos apprhensions, mais ce fut pour
nous jeter dans une surprise non moins grande, quoique moins sinistre.
Vous me demandez, rpondit-il  l'abb qui s'enqurait des causes de la
subite disparition de Mme Lecointe, vous me demandez si _mon_ femme
_tre_ indispos? Oui, Monsieur, elle _tre_ indispos, grandement fort
indispos de ce que vous avez dit devant elle.--Et qu'ai-je dit qui ait
pu l'offenser?--Vous avez dit ce qu'on ne dit jamais devant une femme
honnte.--Moi, mon cher Monsieur!--Vous-mme, M. _habbot_.--En vrit,
M. Lecointe, je ne sais si je rve. Plus je cherche ce que j'ai pu dire,
moins je reconnais avoir rien dit dont la dlicatesse d'une dame ait
droit de s'offenser. J'en appelle  la socit entire.--Et moi aussi.
Monsieur ne a-t-il pas dit que M. _Mathious il tait un fesse?_ Mme
Lecointe est-elle faite pour entendre ce mot-l? un mot pareil se dit-il
devant une femme que l'on respecte? _un jambe_,  la bonne heure. Mais
encore fait-on bien de ne parler de ces choses qu'aprs que les dames
sont sorties, et qu'en buvant le claret; et de plus, un _habbot_ ferait
mieux de n'en parler jamais.

Nous tions loin de nous attendre  cette explication: chacun de nous
touffait de rire. Nous tchmes de faire entendre raison  M. Lecointe
qui, de fait, n'entendait rien aux finesses d'une langue qu'il n'avait
apprise que dans les livres. Ce n'est pas sans peine que nous parvnmes
 lui faire comprendre que l'expression qui choquait si fort Mme
Lecointe n'avait pas un sens immodeste dans le cas dont il s'agissait;
qu'il n'y pouvait pas tre suppl par le synonyme propos, et que
_jambe-mathieu_ signifierait tout autre chose que _fesse-mathieu_,
qualification qu'on donne en France aux gens entachs de sordide
avarice: pour preuve on lui prsenta le dictionnaire de l'Acadmie o
cette dfinition est consigne, et qu'il se hta de porter  Mme
Lecointe, laquelle eut bien de la peine  ne pas trouver l'Acadmie
aussi impertinente que M. l'abb.




CHAPITRE III

Du thtre anglais.--Dpart pour Douvres.--Singulier voyage.--Je
m'embarque pour Ostende.


Mon voyage en Angleterre ressemble fort aux tragdies anglaises; ce
n'est gure qu'une srie de bouffonneries amenes par une circonstance
grave.

Pendant mon sjour  Londres, je ne ngligeai pas, comme on l'imagine,
de visiter les thtres. J'allai voir d'abord les petits spectacles.
C'est la premire ressource des trangers  qui la langue du pays n'est
pas familire; ce que l'oreille ne comprend pas les yeux l'interprtent.
Cela est surtout applicable aux spectacles o domine la pantomime; tel
celui qu'Astley avait tabli prs de Westminster-Bridge. Il n'est pas
absolument ncessaire de bien savoir l'anglais pour saisir le sens des
saillies dont les bouffons d'curie gaient leurs exercices. Elles sont
assez brves et assez rares pour qu'un voisin qui sait mal le franais
ait le temps de vous expliquer celle qui vient d'tre dite pendant que
l'improvisateur en mdite une autre.

Je ne vis rien l, en fait de voltige, que je n'eusse vu  Paris, o
Astley avait aussi un cirque qu'il venait occuper pendant l'hiver.

Aux exercices d'quitation succda une pantomime mle de vaudevilles.
Elle reprsentait les premires victoires remportes par les Anglais sur
Tippo-Sab. On nous a reproch avec quelque raison de nous louer
beaucoup en face de nous-mmes sur nos thtres lorsque nous y
reprsentons des faits contemporains. En cela, comme en d'autres choses,
nous n'avons pas l'initiative sur les Anglais. Il y aurait injustice 
leur refuser sur cet article aussi le brevet d'invention; mais je crois
que nous avons droit au brevet de perfectionnement.

Je choisis pour aller aux grands thtres les jours o l'on y jouait des
pices de Shakespeare.  _Drury-Lane_, je vis _Henri V_ ou _la conqute
de France_; et je le vis comme les trangers voient nos tragdies, le
livre  la main. Les bouffonneries dont ce drame est sem me frapprent
peut-tre plus que ses beauts; et cela se concevra si l'on pense
qu'elles taient singulirement exagres par le jeu des acteurs. Langue
universelle, la pantomime suffisait pour me faire comprendre les
intentions de _Fluellen_ dans la scne o ce Gallois fait manger un
poireau cru au vieux _Pistol_. Mais quoique je susse quelques mots
d'anglais, je ne traduisais pas assez promptement les passages vraiment
nobles qui se rencontrent dans le rle de Henri pour en pouvoir
apprcier sur l'heure tout le sublime. Vint toutefois une scne qu' mon
grand tonnement je compris presque tout entire. C'est celle o la
belle Catherine, cette fille de France qui fut accorde par Charles VI
son pre au vainqueur d'Azincourt, ce fait donner une leon d'anglais
par une de ses dames d'honneur. La conformit que la prononciation
tablit entre certains mots anglais dont le sens est trs-modeste, et
certains mots franais dont le sens I'est si peu qu'ils ne sont pas mme
enregistrs dans le dictionnaire, n'tonna pas mdiocrement mes
oreilles, qui pourtant ne sont pas bgueules; et cependant c'est sur un
grand thtre de Londres, c'est en prsence de femmes de toutes les
conditions, et de Mme Lecointe peut-tre, qu'on dbitait ces propos qui,
mme aujourd'hui, seraient  peine tolrs chez nous en mauvais lieu.

Nous n'avons qu'un seul exemple d'ingnuit pareille dans notre thtre;
il se trouve dans la _Comtesse d'Escarbagnas_. S'attachant plus au son
qu'au sens, cette bonne dame comprend tout de travers la phrase latine
que M. Bobinet fait rpter  son noble lve. Molire, tranchons le
mot, outre-passe en cela les bornes que la dcence prescrit  la gaiet
comique; il dit devant le public assembl ce qu'il n'et pas os dire
dans une socit particulire; mais encore n'est-ce que dans une saillie
sur laquelle il ne revient pas, et puis, la _Comtesse d'Escarbagnas_
n'est pas une tragdie.

_John Kemble_ me parut fort noble dans le personnage de Henri V. C'est
un des rles o il tait le plus got du public, qui toutefois lui
trouvait moins de chaleur et de profondeur qu' Garrick, dont la mmoire
tait frache encore.

 _Covent-Garden_ je vis reprsenter _Romo et Juliette_, celui des
drames de Shakespeare que j'ai toujours le plus affectionn  la
lecture; c'est aussi celui que j'ai vu jouer avec le plus de plaisir.
Comme j'en possdais tous les dtails, comme je connaissais et le motif
et les traits de ses principales scnes, il ne me fut pas difficile de
retrouver  travers l'anglais les sentimens et les penses que je savais
en franais; aussi cette reprsentation m'attacha-t-elle beaucoup plus
que celle d'_Henri V_; d'ailleurs l'action de ce drame, qui repose sur
des dveloppemens de passions si touchans, sur un amour si ingnu d'une
part et si profond de l'autre, est conduite avec un art si suprieur 
celui qui ordonne l'autre drame, compos de scnes qui se succdent sans
combinaison, dans le rang o l'histoire a plac les vnemens qu'elles
retracent!

Tout en admirant _Romo et Juliette_, je regrettais pourtant, non que la
nourrice de Juliette s'y montrt, mais qu'elle y mlt ses caquetages et
ses grimaces aux situations les plus pathtiques; j'tais bien loin
d'imaginer alors que ce qui me dplaisait si fort serait un jour admir
 Paris, et que cette caricature, qui n'est pas moins loigne de la
nature que l'emphase de nos anciens capitans, nous serait jamais
propose comme un perfectionnement qui manquait  notre systme
dramatique.

 la tragdie succda une pantomime intitule _Blue-Beard_, la
Barbe-Bleue, arlequinade qui fut excute par des sauteurs. Aucune des
circonstances du conte original n'avait t omise dans cette farce, o
les atrocits les plus rvoltantes taient allies aux plus
extravagantes bouffonneries. On y voyait entre autres le cabinet o six
femmes dcapites attendaient la septime que leur bourreau s'apprtait
 rduire  leur mesure. C'tait du romantisme en action, du romantisme
sans paroles; ce n'est pas le plus mauvais.

Tels taient mes plaisirs du soir. Le matin je passais mon temps 
courir la ville,  visiter les monumens, Saint-Paul, Westminster;  me
promener, soit au parc Saint-James, soit  Hyde-Parc, soit  Kensington,
tout en travaillant comme d'habitude. Je fis aussi quelques excursions 
_Black-Heath_,  _Greenwich_. Je me rappelle tre revenu de ce dernier
endroit dans une voiture  quatorze roues, espce _d'omnibus_, o
vingt-quatre voyageurs se trouvaient fort  l'aise, et que quatre
chevaux menaient train d'enfer, sur une route aussi unie  la vrit que
les plus belles alles du jardin le mieux soign.

Cependant les affaires changeaient de face sur le continent. Les
Franais non seulement rsistaient  l'invasion, mais ils poursuivaient
les envahisseurs. Battus  Valmi et gorgs de nos raisins, les Prussiens
se retiraient avec la plus ridicule des maladies. Les armes
rpublicaines, car la rpublique avait t proclame sur les dbris de
la monarchie, les armes rpublicaines, se rpandant hors de notre
territoire, occupaient dj plusieurs places sur celui de ses ennemis.
Montesquiou tait entr dans Chambry, Anselme dans Nice, Custine dans
Mayence et dans Francfort; les Autrichiens avaient t obligs de lever
le sige de Lille; Dumouriez menaait Mons. Attests par les journaux
anglais, ces succs l'taient aussi aux coins de toutes les rues de
Londres par de nombreuses caricatures o le duc de Brunswik et le roi de
Prusse n'taient pas mnags, et surtout par les injures du peuple, qui
en gnral n'tait pas favorable aux migrans comme on disait alors, ou
aux migrs comme on dit aujourd'hui.

Je me rappelle  ce sujet un propos du portier du thtre de
Covent-Garden. _French King,  le lanterne_, me dit-il en baragouin
anglo-franais, au lieu de me donner un renseignement que je lui
demandais. Ce mot me fit penser  Charles Ier.

La prolongation de notre sjour  l'tranger, d'aprs le train que
prenaient les choses, n'avait plus de motif raisonnable; elle pouvait
mme avoir de graves inconvniens, la Convention nationale, qui venait
de remplacer l'Assemble lgislative, s'occupant d'une loi qui fermerait
 jamais la France aux Franais fugitifs. Nous fmes d'avis 
l'unanimit, dans un conseil tenu avec le mnage  ce sujet, qu'il nous
fallait reprendre au plus tt la route de Paris. Ce fut aussi l'avis du
camarade, qui se dsolait de ne pas pouvoir nous suivre.

Pauvre homme! plus d'un motif contribuait  sa douleur: sans fortune sur
une terre trangre, que deviendrait-il? De plus, il laissait en France,
 ce qu'il m'avait fait entendre, un objet de l'affection la plus vive,
une dame enfin avec laquelle il tait aussi intimement li qu'un
grand-vicaire le puisse tre avec une dame depuis le concile de Trente.

Le mnage ayant retenu, faute de mieux, une voiture  trois places, 
l'_Ours-Blanc_, chez un loueur de Picadilly, le dsir que nous avions de
ne pas nous sparer me dtermina  prendre une place sur l'impriale de
cette voiture, manire de voyager ds lors en usage dans les trois
royaumes.

Plac sur cet observatoire ambulant, je vis mieux le pays en m'en allant
que je ne l'avais vu en venant. Rien ne gnait ma vue; et quoique nous
fussions  la fin d'octobre, malgr quelques averses qu'il me fallut
essuyer, je n'eus pas regret d'avoir pris ce parti. Il y avait place
pour deux sur ce sige. Je le partageai successivement avec divers
compagnons qui s'y plaaient pour faire quelques lieues, et
m'abandonnaient ensuite. Un d'eux donna lieu  un incident qui gaya
fort les voyageurs sur la tte desquels il se passa, et auxquels je me
runissais dans les auberges pour prendre le repas.

D'humeur un peu plus communicative que les autres, un de ces oiseaux de
passage voulut absolument lier conversation avec moi. La chose tait
assez difficile; je ne savais que peu d'anglais, et lui ne savait pas du
tout le franais. Il ne s'en obstina pas moins  me provoquer, voulant
me forcer  convenir qu'en France on ne mangeait pas d'aussi bonne
viande que celle dont il portait un chantillon dans son mouchoir o
tait envelopp un carr de mouton qu'il talait avec un orgueil tout
national. Je ris d'abord de cette prtention, sans lui rpondre. Mon
insulaire d'insister, et de me demander si les grenouilles dont nous
nous repaissions valaient ses ctelettes. Gardant toujours le silence,
comme j'affectais de ne pas l'couter, il en prend de l'humeur, et
m'attaquant avec un coude des plus anguleux, il prtend me tirer de ma
rverie et m'arracher l'aveu qu'exigeait son patriotisme. La patience
m'chappe enfin; aprs lui avoir rendu avec le poing dans l'estomac ce
qu'il m'avait donn dans les ctes avec le coude, je le pressai
vigoureusement contre une rampe qui rgnait autour de l'impriale et
nous servait de garde-fou, pice assez utile dans la circonstance, et me
glissant derrire lui, je me plaai de manire  lui prouver que j'tais
matre de le dtrner et de le prcipiter sous les roues. Cela mit fin 
la discussion. Reconnaissant le droit au plus fort, il me tendit la main
en signe de rconciliation, et ne me montra plus que de la dfrence
jusqu'au prochain relai o il descendit, et voulut absolument me faire
goter de son mouton pour me convaincre de la vrit de ce qu'il avait
avanc dmonstration  laquelle je me refusai.

C'est l qu'en dnant je racontai la chose aux voyageurs qui avaient
fait la route sous notre champ de bataille. Ils ne concevaient pas d'o
provenait le mouvement qui avait si vivement agit nos jambes
ordinairement pendantes, et d'o provenait le bruit qui tout  coup
s'tait fait entendre au-dessus d'eux, ne s'imaginant pas qu'on pt
boxer sur une impriale, tout en courant la poste.

Il tait dix heures du soir quand nous arrivmes  Douvres. Le paquebot
de Calais ne devait partir que le lendemain matin; celui d'Ostende
partait  l'instant mme. Je pars pour Ostende, dis-je; je profiterai de
l'occasion pour voir la Belgique, pour visiter Bruges, Gand, Bruxelles,
Anvers et la Hollande peut-tre. J'aurai l des nouvelles positives des
princes; je rglerai ma marche sur la leur: c'est le plus sage.

Au lieu de descendre  l'auberge,  _Kings-Head_, o je n'aurais pas
occup probablement la chambre qui m'y avait t antrieurement retenue
par le capitaine Descarrires, je me fis conduire droit au paquebot, et
sans trop songer au temps qu'il faisait, je me couchai pendant qu'on
mettait  la voile.




CHAPITRE IV.

Arrive  Bruxelles.--Rencontre tout--fait romanesque.--Thtre de
Bruxelles.--M. de Beauvoir.--Dpart pour la France.


Pendant que je dormais, le vaisseau marchait, et marchait vite, car le
vent d'quinoxe soufflait de l'ouest avec une violence extrme. Je ne
m'en inquitais gure; mais les passagers qui ne dormaient pas s'en
inquitaient pour eux, et ils s'en inquitaient pour moi les amis que
j'avais laisss  Douvres o l'on croyait le paquebot assailli par tous
les dangers d'une tempte.

Je ne me rveillai qu'au grand jour, et grimpai tout aussitt sur le
pont. Il tait couvert de passagers franais, prtres _inserments_ pour
la plupart, qui allaient chercher sur le continent une hospitalit un
peu moins coteuse que l'hospitalit anglaise. J'eusse mieux fait de ne
pas quitter le lit, le mal de mer, auquel j'avais chapp jusqu'alors,
ne m'y aurait pas assailli. Ce mal est communicatif. Entour de gens
qu'il torturait, j'en fus atteint, et je n'en guris qu'en mettant pied
 terre  Ostende, o nous abordmes aprs douze heures de traverse. La
tempte nous avait favoriss au lieu de nous nuire.

J'achevai ma journe dans cette ville, o je m'ennuyai fort; et le
lendemain, ds quatre heures du matin, je pris avec quelque plaisir la
diligence, qui me conduisit  Bruges, ou je m'embarquai sur le canal de
Gand.

Rien de plus agrable que cette manire de voyager, qu'on a encore
perfectionne depuis. Pendant que la barque cheminait, runis dans un
salon, les passagers, qui avanaient sans se mouvoir, pouvaient
s'occuper  leur gr comme dans le salon d'un club. De plus, ils y
trouvaient, pour un prix modique, un excellent dner. Je fis ainsi, non
seulement sans fatigue, mais en me reposant, sur ce chemin qui marche,
les huit lieues qui sparent la ville de Bruges de celle de Gand, o la
barque arriva d'assez bonne heure pour que je me dterminasse  partir
aussitt pour Bruxelles.

Un vieux berlingo o je fus entass avec cinq autres personnes, parmi
lesquelles se trouvait un thologal des plus gras, et o je n'eus pour
sige que mon sac de nuit, et pour dossier que la portire, m'y voitura
tout d'une traite, mais non lestement, car il tait quatre heures du
matin quand j'arrivai dans la capitale du Brabant, lequel tait alors
province autrichienne.

Je descendis  l'auberge o notre cocher avait fait march de conduire
ses voyageurs; car on sait que les voyageurs sont comme les paquets un
objet de trafic pour les cochers.

Je ne connaissais qu'une personne  Bruxelles, c'tait Charlotte La
Chassaigne, fille de l'actrice de ce nom, et actrice elle-mme au
thtre de cette ville. Mon premier soin fut de me prsenter chez elle.
Elle me reut de la manire la plus affectueuse, et m'invita  venir
souper aprs le spectacle, car elle jouait ce jour-l. Par ncessit
autant que par got, j'allai passer ma soire au spectacle.

 l'orchestre, o je me plaai, se trouvait un grand nombre d'migrs
franais.  leur maintien on ne les et certes pas pris pour des dbris
d'une arme battue. Les officiers autrichiens, qui s'y trouvaient en
grand nombre aussi, ne paraissaient pas les voir de trs-bon oeil; ils
leur lanaient, avec une feinte bonhomie, des railleries que plusieurs
de ces tourdis ne justifiaient que trop  la vrit par leurs
ridicules.

Tel tait un houzard long et sec comme don Quichotte, et sur le visage
duquel deux moustaches se dessinaient en point d'interrogation. Entrant
aprs le commencement de la pice, il drangea deux fois, pour aller
prendre possession au milieu de l'orchestre de la place qu'il avait fait
occuper par son laquais, la totalit des personnes qui se trouvaient
entre cette place et la porte par o il tait entr et par o son
laquais devait sortir. Dieu sait que de sarcasmes lui attira cette
double importunit. Loin de le protger contre eux, son quipement
belliqueux les provoquait. Quelles moustaches! disait l'un; je n'en ai
pas vu de pareilles en Turquie o pourtant on en porte de
belles.--Quelle sabre-tache! disait l'autre; quel dolman! Ce Monsieur
vient de Hongrie assurment.--Monsieur, disait un troisime, prenez
garde  vos mouvemens; si les pistolets que vous portez  votre ceinture
venaient  tomber sur vos pieds, cela pourrait vous blesser.--Ils ne
sont pas chargs, rpondit navement l'homme aux moustaches qui, au
mpris des biensances, se prsentait en effet au thtre avec des
pistolets.

Quand ce hros fut plac, les plaisanteries s'arrtrent, mais ce
n'tait qu'une trve. Pendant l'entr'acte, le feu recommena plus
vivement. J'eus lieu de reconnatre alors qu'il y avait plus de
niaiserie que d'impertinence dans l'individu auquel elles s'adressaient.

Ce talpache, disait-on, est un bas Normand, riche propritaire, qui,
tourment du dsir d'tre colonel, a demand aux princes l'autorisation
de lever  ses frais une lgion  laquelle il donnerait son nom. Ayant
obtenu, non pas sans peine, la permission de se ruiner, depuis ce
moment-l il ne quitte pas le harnais; s'identifiant avec son uniforme,
qui tient  lui comme la peau tient au corps, il use jusqu' l'abus du
droit d'tre ridicule, droit qu'il a pay de toute sa fortune, et s'en
donne, comme vouvoyez, pour son argent.

Non loin du groupe d'o me venaient ces explications, je crus cependant
reconnatre un jeune homme qui, depuis quinze mois, tait sorti de
France. Je cours  lui; nous avons bientt renou connaissance. Vous
voyez, me dit-il, un houzard noir, un houzard du rgiment de Mirabeau
_Tonneau_. La campagne que nous avons faite n'a pas t des plus
brillantes. Aprs avoir attendu je ne sais combien de mois, dans le plus
triste des cantonnemens, le jour de gloire au-del du Rhin, nous sommes
enfin entrs en France  la suite des Prussiens. Vous savez ce que nous
y avons gagn; m'en voil revenu; au diable si j'y retourne. Mes bagages
ont t pills, et je n'ai rapport de l, avec ma gloire, qu'un
uniforme trou, un sabre qui ne m'est plus bon  rien, et un couplet que
le bel-esprit du rgiment a fait sur notre colonel. Le voici ce couplet,
il est sur l'air du vaudeville _de la Rosire de Salency_.

     Le colonel nous promet bien
     De nous mener droit en Champagne:
     Le colonel n'en fera rien,
     Il est en pays de Cocagne.
     L'horreur de l'eau, l'amour du vin,
     Le retiendront aux bords du Rhin.

Mais  propos, o demeurez-vous?-- l'htel des Pays-Bas.--Quittez
cette auberge, venez, dans la mienne. C'est l'htel de l'Empereur; nous
y tiendrons mnage ensemble. J'acceptai avec empressement la
proposition, et le lendemain, ds le matin, j'occupais avec lui un
appartement o nous nous mmes sur un pied semblable  celui o j'tais
avec le camarade que j'avais laiss  Londres.

Mon nouveau commensal m'avait cont ses aventures. Je lui devais le
rcit des miennes; je le fis: ce fut l'objet de notre premire
conversation. Je n'oubliai, comme on le pense bien, ni le voyage de
Boulogne, ni la rencontre de Douvres. Il en rit  se pmer, et surtout
au chapitre de la reconnaissance qui se fit entre moi et le camarade du
lgitime propritaire de la dame qui voyageait sous ma garde. C'est un
roman, s'criait-il. Le roman n'tait pas encore fini; lui-mme allait
y ajouter un chapitre. Et le camarade, reprit-il, quel est son nom,
s'il vous plat?--Vous ne connaissez que lui, rpondis-je en lui nommant
le camarade.--Comment, c'est...! et il riait encore plus fort. Vous
a-t-il donn des nouvelles de ma femme?--Il ne m'en a pas
parl.--Vraiment?--Vraiment.--Il ne vous a pas dit qu'elle avait
quelques bonts pour lui?--N'est-elle pas bonne avec tout le monde?--De
cette faon-l? non, pas mme pour moi. On ne commande pas  son coeur,
et ce n'est pas pour moi que le sien s'est dclar. Ne savez-vous donc
pas qu'ils s'aiment  la fureur?--En tes-vous bien sr?--Si j'en suis
sr! Au reste, c'est leur affaire, et vous voyez que cela ne m'afflige
gure.--Alors il n'en est pas de mme de lui. Tout gai qu'il soit
naturellement, il tait quelquefois fort triste.--D'tre spar de ma
femme.--Il portait  son cou un cordon de cheveux.--De cheveux de ma
femme.--De cheveux blonds cendrs.--Couleur des cheveux de ma femme.
Quoi! vous ne saviez rien de tout cela?--Rien, je vous le jure. Non
seulement je ne m'en doutais pas; mais quoique nous eussions l'un dans
l'autre une confiance que je croyais sans rserve, il ne m'en a jamais
parl. Il est sur cet article un peu plus discret que vous.--Il est bien
bon de s'en gner. Aprs tout, o est le mal? Si Madame ne m'aime pas,
je n'aime pas Madame. Nous n'avons pas d'enfans; nous sommes presque
dbarrasss d'une chane qu'au fait nous n'avons pas forme de notre
gr. Et puis, au train dont vont les choses, le divorce sera bientt
dcrt. Madame se mariera de son ct; moi je me remarierai du mien, si
la fantaisie m'en prend. La rvolution a du bon quoi qu'on en dise.

Tout ce qu'il me contait tait rellement nouveau pour moi. Cela s'tait
pass sous mes yeux sans que j'y fisse attention. Je me mle rarement de
ce qui ne me regarde pas, et pas toujours de ce qui me regarde. Je pris
le parti, avec un homme qui riait de tout, de rire d'un fait qui
n'aurait pas fait rire tout le monde  sa place, et de rire surtout du
hasard qui me mettait avec lui dans une intimit pareille  celle o
j'avais t avec son vicaire.

J'avais pris  Londres,  tout hasard, une lettre de recommandation de
l'abb de Montesquiou pour le prince Auguste d'Aremberg, alors comte de
la Marck. Sachant que ce seigneur tait  Bruxelles, j'allai la lui
porter. Il y fit honneur avec une extrme politesse, et m'invita  dner
pour le surlendemain. Je ne parle de cette circonstance que parce
qu'elle constate qu'en 1815 je n'tais pas inconnu de l'abb de
Montesquiou, et qu'il n'ignorait pas les preuves d'attachement que
j'avais donnes en 1792  la cause royale.

Je trouvai  dner chez le comte de la Marck le marquis de Bonnet, dont
l'esprit me frappa autant par sa justesse que par sa finesse. Sa
conversation tait d'un grand intrt; celle du comte tait d'un grand
intrt aussi. Ami de Mirabeau, et cependant dvou  Marie-Antoinette,
comme il avait t mdiateur entre la cour et ce tribun, sa position
l'avait initi dans d'importans secrets. Il tait, il est encore curieux
 entendre sur cet article, quelque discrtion qu'il mette  le traiter.

Comme je le priais de me dire franchement ce qu'il pensait de Mirabeau
sous le rapport moral, il me rpondit par cette phrase qui est d'un
grand sens: Mirabeau et t le premier des hommes s'il et su vivre
avec deux mille cus de rente.

Par suite de mon got dominant, et de la seule relation familire que
j'avais  Bruxelles, je vis assez souvent la premire cantatrice du
thtre, soit chez Charlotte, soit chez elle o Charlotte me conduisait.
Je rencontrais l fort bonne compagnie: plusieurs chevaliers franais
formaient la socit de ces dames, qui toutes deux taient Franaises.
Le duc de Duras surtout ne sortait pas de chez la _prima donna_, fort
bonne femme, chez qui il tait fort bon homme. Il prfrait ce salon 
ceux de la cour, et il avait raison, on s'y amusait davantage. Je
soupais tous les soirs avec lui, tantt chez l'actrice qui parlait,
tantt chez l'actrice qui chantait; et la gaiet de ces soupers me
faisait croire quelquefois que j'tais  Paris.

Le directeur du thtre, M. Adam, tait quelquefois des ntres. On me
demandera peut-tre pourquoi, par suite de ces relations, je ne fis pas
reprsenter mes ouvrages  Bruxelles? La cause en est simple. Le
gouvernement autrichien, sous lequel la Belgique tait rcemment
rentre, redoutant tout ce qui pourrait rveiller l'esprit de libert
dans des ttes  peine refroidies, ou plutt toujours chaudes, ne
permettait plus qu'on reprsentt de tragdies; et comme _les douceurs
exhilarantes de l'harmonie_ lui paraissaient propres _ adoucir, 
lnifier,  accoiser l'aigreur des esprits prts  s'enflammer_[32], il
avait mis les Brabanons au rgime auquel les mdecins mettent le
gentilhomme limousin, et les tenait  l'opra-comique.

Il tolrait cependant la reprsentation de quelques comdies. Mais il
fallait qu'elles fussent du genre le plus innocent; aussi le rpertoire
comique du thtre de Bruxelles tait-il plutt emprunt aux boulevards
qu' la Comdie-Franaise. On en cartait les pices qui n'avaient pas
subi antrieurement  la rvolution l'preuve de la reprsentation 
Paris. Les pices d'un seul auteur, grce  l'insignifiance de son
talent, taient affranchies de cette condition; c'taient celles de M.
de Beaunoir.

Deux mots sur lui. Il tait fils d'un M. Robineau, notaire anobli par
l'emplette d'une charge de secrtaire du roi. Mais trouvant que le nom
paternel ne rsonnait pas assez noblement, il avait imagin de le
changer sans le quitter, et de Robineau il avait fait Beaunoir qui en
est l'anagramme. Il fut pendant quelques temps abb sous ce nom, et
remplissait alors un petit emploi  la bibliothque du roi. Cependant il
travaillait aussi pour les thtres du boulevard qui lui doivent _les
Pointus_, famille dont l'histoire n'a pas fourni moins de sujets de
drames  la scne bouffonne qu' la scne hroque la famille des
Atrides[33]. L'archevque de Paris, jugeant cette dernire occupation
peu compatible avec le petit collet, somma M. l'abb d'y renoncer. M. de
Beaunoir renona au petit collet; mais comme la condition de fournisseur
des thtres forains semblait peu compatible avec la dignit d'un
_quasi_-bibliothcaire du roi, et qu'il lui avait t fait aussi des
observations  ce sujet, M. de Beaunoir, qui s'tait mari, mit sous le
nom de sa femme les pices qu'il composa depuis, et entre autres _Fanfan
et Colas_, la meilleure de toutes, ou plutt la seule bonne.

La fcondit de cet auteur est surprenante. Le fait suivant, que je
tiens de Millin de Grand-Maison, en donnera une ide. Feu _Nicolet_,
fondateur du thtre _des grands Danseurs du Roi_, dit thtre de _la
Gait_ depuis qu'il est triste, crivit un jour  M. de Beaunoir:
Monsieur, l'administration que je prside a dcid qu' l'avenir, comme
par le pass, vos ouvrages seraient reus  notre thtre sans tre lus,
et qu'on continuerait  vous les payer dix-huit francs la pice; mais
vous tes pri de n'en pas prsenter plus de trois par semaine.

M. de Beaunoir, qui laissait sa femme se qualifier de comtesse  Paris,
tait all  Bruxelles ds 1789, dans le but d'y exploiter les opinions
aristocratiques. Il avait migr pour prouver sa noblesse qu'il
s'efforait de soutenir avec un talent des plus roturiers.

Cependant les migrs qui avaient fait partie des corps licencis par
suite de la retraite des Prussiens affluaient  Bruxelles, et me
confirmaient par leurs rcits tout ce qui m'avait t dit par tant de
voix. La plupart d'entre eux avaient cru que les affaires se
termineraient en une seule campagne et s'taient arrangs pour cela.
Voyant leurs ressources puises, ils ne cachaient pas leur regret de ne
pouvoir rentrer en France pour s'y accommoder au temps. Dsesprant
d'une cause dont ils dsespraient eux-mmes, je me dterminai  rentrer
au plus vite par la route de Dunkerque, les communications par Lille ou
par Valenciennes tant coupes.

Mon nouvel associ,  qui je fis part de cette rsolution, l'approuva
tout en regrettant de ne pouvoir m'accompagner; et quand je montai en
voiture pour me rendre  Gand, o je reprendrais la barque: Je veux,
dit-il, que vous emportiez un gage de mon souvenir. Prenez cela, et il
me remit son sabre de houzard.

La loi par laquelle la Convention bannissait les migrs  perptuit et
prononait la peine de mort contre ceux qui rentreraient en France
pouvait tre promulgue d'un jour  l'autre; mais comme une disposition
de cette loi portait une exception en faveur des Franais voyageant 
l'tranger dans l'intrt des sciences et des arts, me fondant sur cet
article et sur mon passeport sign GRUMEAUD, je montai sur la barque de
Gand avec une scurit qu'aujourd'hui j'ai peine  concevoir.




CHAPITRE V

La barque de Gand.--Association malheureuse.--Furnes.--Examen de
conscience.--Arrive  Dunkerque.--Votre passeport?--Je suis
incarcr--Incident comique.--On me donne la ville pour prison.


Il y avait sur la barque socit nombreuse, mais je n'y rencontrai
personne de ma connaissance. Deux voyageurs entre lesquels j'tais plac
 table me tmoignrent nanmoins quelque dsir d'entrer en conversation
avec moi. Ils allaient en France; leur empressement redoubla quand ils
surent que tel tait aussi le but de mon voyage. Ils me parlrent alors
des difficults qu'on pouvait rencontrer  la frontire. Je n'en
redoute aucune, leur dis-je avec assurance, je suis en rgle; j'ai un
passeport.

La conversation en resta l pour le moment. Mais aprs le dner, me
tirant  part, ces Messieurs me demandrent si je voulais leur rendre un
grand service. Je le veux, si je le puis. Parlez.--Les opinions que
vous professez si hautement, me dit le plus g, nous ont inspir une
confiance sans bornes. Nous ne vous ferons donc pas mystre de notre
position: je suis major dans le rgiment de Cond; mon camarade est
garde-du-corps. Je m'appelle _le Camus_; il s'appelle _de la Bonne_. Les
corps dans lesquels nous servions tant dsorganiss, nos pes devenant
inutiles  une cause perdue, et les princes ne pouvant plus nous solder,
nous usons de notre libert pour nous occuper de nos intrts privs, et
nous retournons chez nous pour prvenir la confiscation de nos
biens.--Vous n'avez, je crois, rien de mieux  faire pour le
prsent.--Sans contredit. Mais comment rentrer en France? nous n'avons
point de passeports.--Je conois votre embarras; mais je n'y vois pas de
remde.--Il y en a un pourtant, si vous tes aussi obligeant que vous le
paraissez.--Lequel?--C'est de nous laisser voyager avec vous. Nous
passerons pour vos domestiques, et votre passeport servira pour
tous.--Mais il ne m'est donn que pour moi seul.--Tout voyageur n'a-t-il
pas le droit d'emmener ses gens?--Mais mon passeport ne m'y autorise
pas.--Cela va sans se dire.--Ma foi, si vous voulez courir la chance, je
ne m'y oppose pas. Mais avec deux laquais tourns comme vous, ne
m'exposai-je pas  tre pris pour un seigneur? C'est quelquefois un sot
rle, surtout par le temps qui court. N'importe; il faut s'entr'aider.
Abandonnons-nous  la Providence; les circonstances nous inspireront.

Tout en jasant nous tions arrivs  Gand. Nous y loumes  frais
communs, pour Dunkerque, une voiture qui le soir mme nous mena coucher
 Furnes sur l'extrme frontire. En soupant nous fmes le plan du roman
que nous dbiterions si nous tions interrogs par les autorits
locales; et pour ne pas nous embrouiller ou nous contredire, nous le
fmes le plus court et le plus simple possible. J'avais rencontr mes
domestiques  Londres, o leurs anciens matres les avaient laisss sur
le pav, et o j'avais t oblig de chasser mes gens. Le plus jeune de
ceux-ci, M. de la Bonne, tait mon valet de chambre; et le plus g, M.
le Camus, mon cuisinier, mon cocher, que sais-je! Le lendemain, non sans
avoir rpt notre leon en djeunant, nous prenons la route de
Dunkerque.

De Furnes  cette ville il n'y a gure plus de quatre lieues.  mesure
que nous en approchions, la scurit, qui tait monte avec nous en
voiture, s'vanouissait devant les inconvniens manifestes de notre
plan. Prenons bien garde, dit M. le major du rgiment de Cond, de rien
conserver qui puisse dmentir ce que nous dirons et dnoncer notre
vritable condition. Quel porte-manteau avez-vous l, M. de la Bonne?
C'est, Dieu me pardonne, votre porte-manteau de garde-du-corps du roi!

Cela tait vrai. M. de la Bonne d'arracher  la hte les galons blancs
et les fleurs de lis blanches qui se dtachaient sur le drap bleu de sa
valise, et qui auraient pu lui tenir lieu de cartouche de cong. Mais
vous, me dit-il tout en s'excutant, qu'avez-vous l vous-mme?--Un
sabre qu'on m'a donn.--Un sabre d'uniforme! un sabre de l'arme de
Cond! Cela se reconnat sans peine  l'ornement qu'il porte. En effet,
semblable  un crapaud qui se serait cramponn au pommeau de ce sabre,
une large fleur de lis de cuivre mat se dtachait en relief sur l'acier
poli, dont la poigne tait fabrique. Il n'y avait pas moyen de la
faire disparatre. Je pris le parti de jeter ce sabre dans les champs,
o il aura sans doute t ramass par quelque brave, qui s'en sera par
comme d'un trophe conquis. Le beau gage d'amiti qu'on m'avait donn
l!

La route, quittant la campagne, finit par longer les bords de la mer.
Nous les suivmes jusqu' Dunkerque, o nous arrivmes vers deux heures
aprs midi.

Jusque l, mes gens et moi, nous avions vcu sur le pied de l'galit la
plus parfaite. Contribuant  la dpense dans la mme proportion, nous
jouissions dans la mme proportion des avantages attachs  certaines
circonstances. Ainsi dans notre voiture, o l'un de nous tait oblig de
s'asseoir sur le strapontin, le matre n'avait pas d privilge, et, au
bout du temps convenu, cdant la place du fond, il allait remplacer un
de ses valets sur la sellette. J'y sigeais quand, arrivs  la porte de
Dunkerque, un officier du poste vint nous reconnatre et nous demanda
nos passeports.

J'exhibai celui dont j'tais porteur.  l'aspect de ce passeport
griffonn sur du papier  sucre, sans respect pour le cachet qui y tait
plaqu, ni pour la signature avec paraphe dont il tait souscrit, le
militaire me regarda avec l'expression d'un homme qui croit avoir
affaire  un mauvais plaisant; puis, s'adressant  mes camarades de
voyage: Et vous, Messieurs, je veux dire citoyens, vos
passeports?--Nous sommes les domestiques de Monsieur.--Comment!--Ces
Messieurs sont mes domestiques.--Vos domestiques?--Oui, mes domestiques;
vous riez! en douteriez-vous?--Je n'en doute pas, citoyen, et je les
flicite de leur condition; ils ont affaire, ce me semble,  un matre
accommodant; car non seulement ils ne sont pas derrire la voiture o
d'ordinaire les domestiques se tiennent, mais ils occupent dans le fond,
sur de bons coussins, la meilleure place, tandis que leur matre est
assis sur une mauvaise planche.--C'est par mon ordre. J'aime les
planches, moi. Je suis bien libre, je crois, d'en user comme je
l'entends avec mon monde.--Je n'en disconviens pas.--Vous prchez
l'galit, et moi je la pratique.--C'est  merveille.--Veuillez donc ne
pas nous retenir plus long-temps, et nous permettre d'aller dner; il
est l'heure.--En effet, il est deux heures: je voudrais de tout mon coeur
vous laisser passer; mais malheureusement je ne le puis. Le cas o vous
vous trouvez prsente une difficult sur laquelle le gnral Pascal lui
seul peut prononcer. Je vais la lui soumettre. Prenez patience; sa
rponse ne se fera pas attendre. Il dit; et aprs nous avoir
recommands  la surveillance du poste, il disparat emportant avec lui
mon passeport.

Nous nous regardions depuis quelques minutes, et sans nous tre dit un
mot, nous nous comprenions fort bien, car nous pensions tous la mme
chose, quand l'officier de retour: Citoyen, dit-il, le gnral ne croit
pas pouvoir prononcer. Votre affaire regarde la municipalit. Cocher,
conduisez les citoyens  la municipalit: un caporal et quatre hommes
pour accompagner la voiture!

Les inquitudes que cet incident me donnait ne m'empchaient pas de
remarquer l'affectation avec laquelle cet homme substituait au nom
_Monsieur_ le mot _citoyen_. Ignorant qu'il obissait en cela  un
dcret de la Convention, je ne savais qu'en conclure.

La voiture, au pas des fusiliers, traverse une partie de la ville, et
s'arrte  la porte d'une glise. C'est l que le snat dunkerquois
tenait ses sances. Il tait assembl dans le choeur, occupant les
stalles o sigeaient antrieurement les chanoines. On nous traduit  la
barre. J'expose le fait. Aprs m'avoir cout sans m'interrompre, les
pres conscripts nous invitent  nous retirer pour qu'ils en dlibrent.
Pralablement on nous spare, et chacun de nous est conduit dans une
chapelle, o on l'abandonne  ses rflexions.

Elles n'taient pas gaies,  en juger par les miennes, qui furent
interrompues au bout d'un quart d'heure par l'intervention d'un membre
de la municipalit. S'asseyant dans un confessionnal, la mission qu'il
remplissait alors lui en donnait le droit, il m'interroge sur certaines
circonstances de ma dposition qui, disait-il, ne paraissaient pas d'une
extrme clart  ses collgues. Il s'agissait de ma rencontre avec mes
nobles valets. Je rponds de mon mieux; mais,  chaque rponse,
embarrass par les observations de l'inquisiteur, je sentais que mes
valets et moi nous tions loin d'avoir prvu tous les points par
lesquels nous tions vulnrables. Quand il n'eut plus rien  me
demander, ou plutt quand il vit que je n'avais plus rien  rpondre,
l'inquisiteur se retira, disant qu'il allait faire son rapport au corps
qui l'avait dlgu.

 sa place revint presque aussitt M. Thiri, maire de la commune. Comme
on m'avait rendu mes camarades, il tait vident que c'tait sur notre
sort commun qu'il allait prononcer. Avant qu'il parlt, je lus notre
arrt sur son honnte figure. La municipalit, me dit-il, ne trouve pas
votre passeport en rgle; mais peut-tre passerait-elle l-dessus, si
votre association avec les deux individus qui voyagent avec vous ne
compliquait pas votre affaire: leurs rponses ne concordent pas avec les
vtres; on pense qu'ils ont une qualit trs-diffrente de celle qu'ils
prennent. En consquence, le conseil municipal a dcid qu'il en
rfrerait au ministre de l'intrieur, pour savoir si on devait leur
permettre ainsi qu' vous l'entre de la rpublique, et que vous seriez
dtenus jusqu' l'arrive de sa rponse.

Nous n'avions rien  objecter  cette dcision. Nous nous bornmes  le
prier d'obtenir qu'on ne nous spart pas. Il se retira en nous
promettant de prsenter cette demande  ses collgues.

Je ne sais trop qui nous conduisit  la prison, qui tait  peu de
distance du local o sigeait le corps municipal. Le gelier nous
accueillit avec une joie vidente, avec la joie d'un chasseur qui
rencontre du gibier. Aprs avoir parl un moment  l'cart avec notre
conducteur: Le citoyen maire consent, dit-il,  ce que vous soyez logs
ensemble; voil votre chambre, on va la meubler.

Deux mauvais lits, entre lesquels taient placs un hamac, une table et
trois chaises, tel tait notre mobilier. Aprs nous avoir installs dans
ce taudis le plus sale et le plus troit qu'on puisse imaginer, il se
retira, et fermant la porte sans toutefois nous enfermer: Vous tes
libres... nous dit-il, de vous promener dans les corridors. Puis il
ajouta que nous trouverions chez lui tout ce dont nous pourrions avoir
besoin, et pour preuve il nous fit donner, en nous apportant nos effets,
une cruche d'eau presque limpide.

Ds qu'il fut parti, nous dlibrmes sur notre position. Elle n'tait
pas bonne; mais ces Messieurs ne pouvaient s'en prendre qu' eux-mmes.
C'tait par l'effet de leur volont qu'ils se voyaient atteints par une
loi qu'ils connaissaient avant d'avoir quitt la Belgique. Quant  moi,
c'tait par suite de ma complaisance que je me trouvais associ  leur
sort. Ils le sentirent, et me dclarrent que notre association ne
pouvait pas durer plus long-temps, que je devais dornavant ne songer
qu' me tirer d'affaire, et que, pour qu'on ne me rendt plus solidaire
des griefs qu'on leur imputait, ils taient rsolus  dclarer la vrit
au maire sur tout ce qui tait relatif  notre rencontre, ne doutant pas
qu'on ne me relcht aussitt. En effet, ils firent sur ce fait la
dclaration la plus vridique  M. Thiri qui, sur leur invitation,
s'tait ht de la venir recevoir. Mais le mal tait irrparable. Le
conseil municipal,  qui il s'empressa de rendre compte de cet incident,
nous fit dire que cette rectification tait trop tardive; que le conseil
s'engageait  la faire insrer dans le rapport qu'il adresserait 
l'autorit suprieure; mais qu'il ne pouvait rvoquer l'ordre qui me
mettait provisoirement en arrestation. Il fallut en consquence se
rsigner; ce que je fis.

Dans ma prison, je n'eus d'abord d'autre plaisir que celui que
m'apportait  toutes les heures le retour du carillon de Dunkerque. Ce
que je redoutais le plus aprs ce plaisir c'tait l'ennui; il engendre
l'humeur; l'humeur engendre les querelles; une prison alors devient un
enfer. Pour chapper  cette maladie et  ses suites, je songeai  me
procurer des livres. Il y a des coliers de Juilly partout. Je me
rappelai avoir vu au collge un nomm Gamba, fils d'un ngociant de
Dunkerque, et qui avait la rputation d'tre un bon enfant. Je pensai
que peut-tre il l'tait encore dans le monde. Quoiqu'il et t mon
condisciple et non mon camarade, je me hasardai  lui crire. Il y avait
quelque courage  se mettre en rapport avec un prvenu d'migration.
Cette considration ne le retint pas. Il m'envoya d'abord des livres;
puis il vint concerter avec moi ce qu'il y avait  faire pour abrger ma
captivit, tout en s'occupant de l'adoucir.

Je frappai dans ce but  plus d'une porte. Plus heureux que ne l'ont t
tant de personnes, je dois le dire et je le dis avec un sentiment qui,
aprs quarante ans, a encore pour moi toute sa vivacit, tout son
charme, aucune des portes auxquelles je frappai ne m'a t ferme. Je
reus mme des preuves de l'intrt le plus gnreux et le plus efficace
de la part de quelques individus qui n'ont pas toujours t accessibles
 la piti, et qui me savaient des opinions tout--fait opposes aux
leurs[34].

Pendant qu'ils agissent, je vais tcher de me rappeler ce que je faisais
sous les verrous. Notre vie, comme on l'imagine, tait varie par peu
d'incidens. Les repas que nous prenions en compagnie,  la table du
gelier, en rompaient seuls la monotonie. Le reste du temps, nous le
passions, soit dans nos chambres, soit dans les corridors, seule
promenade qui nous ft ouverte. Pour qui n'aimait pas la lecture, ou ne
portait pas en lui-mme les moyens de s'occuper, il fallait dormir le
reste du temps ou se quereller pour dissiper l'envie de dormir, ce qui
arrivait bien quelquefois  mes camarades. Comme beaucoup de militaires,
leur tat except, ils ne pouvaient gure s'occuper de rien; hors des
camps ou de la garnison, c'taient des poissons hors de l'eau.
J'chappai  la ncessit de recourir  ce genre de distraction par le
travail autant que par la lecture. Je me remis  la composition d'une
tragdie de _Znobie_, dont j'avais fait le premier acte partie  Paris,
partie  Londres. Ds que je me rveillais, ce qui avait lieu long-temps
avant le jour, car du dfaut d'exercice naissait pour moi le dfaut de
sommeil, ds que je me rveillais, je me mettais  l'oeuvre, et je
gagnais ainsi, en changeant de rves, l'heure du lever, l'heure o se
dissipaient mes illusions; car de ma fentre, o l'on voyait la haute
mer, j'apercevais les btimens qui s'loignaient  toutes voiles de la
terre o j'tais captif. Combien,  ce spectacle, le sentiment de ma
position me devenait pnible! Le bannissement auquel j'avais voulu
chapper me semblait: alors la libert mme.

Pour m'en distraire, je recourais vite  mes livres; c'est ce qu'on peut
faire de mieux en cas pareil; les livres sont des amis qui ne nous
manquent jamais.

Mes camarades de chambre m'taient de peu de ressource. Il n'y avait
point de rapport entre leurs gots et les miens; il y en avait beaucoup
au contraire entre mes gots et ceux de mon camarade du dehors.

M. Gamba, si comme je me plais  le croire il vit encore, qu'il me
pardonne de le nommer, M. Gamba me visitait souvent. Un jour que,
parlant des plaisirs que l'on pouvait rencontrer  Dunkerque, je lui
demandais s'il y avait un thtre dans cette ville: Nous en avons un,
dit-il, qui n'est pas grand.--Et vos acteurs?--Nos acteurs sont
proportionns  notre thtre.--Que jouent-ils?--Mais tout, la comdie,
l'opra-comique, le vaudeville.--Et la tragdie?--Quant  la tragdie,
jamais ils ne se sont aviss de la jouer, et c'est fcheux; car une
reprsentation de votre _Marius_ serait d'un bon effet ici dans la
circonstance. Si cependant vous aviez un exemplaire de _Marius_, on
pourrait... mais il n'est pas imprim.--Je porte avec moi un exemplaire
de _Marius_ partout o je vais.--Comment! en auriez-vous une copie dans
votre valise?--J'en ai l'original dans ma tte. Si vos comdiens taient
de force et d'humeur  le jouer, je l'aurais bientt jet sur le
papier.--Vraiment?--Vraiment.

La conversation sur cet objet n'alla pas plus loin. Le lendemain matin
Gamba revient; il n'tait pas seul. Avec lui se trouvait un petit homme
 la figure panouie,  la panse rebondie. Permettez-moi, dit Gamba, de
vous prsenter le directeur de notre thtre, M. Oyer.--Oui, Monsieur,
me dit M. Oyer, sans prambule, je suis directeur de la troupe de cette
ville. Mes acteurs sont  votre service ainsi que moi; ils brlent du
dsir de jouer votre _Marius_.--Mais ils ne savent que chanter.--Savoir
chanter, c'est savoir dclamer. Et puis  Dunkerque on n'y regarde pas
de si prs. Fiez-vous-en  nous; donnez-nous votre pice; nous la
jouerons; cela vous sera utile et  nous aussi. L'intrt que la ville
entire prend  votre situation ne peut que s'en augmenter. O est la
copie dont vous pouvez disposer?--Vous l'aurez dans deux jours. Je ne
demande que le temps de la transcrire; aprs-demain je vous la
remettrai.--Y aurait-il de l'indiscrtion, Monsieur,  vous prier d'en
faire lecture  haute voix?--Aucune.--J'amnerais avec moi mes acteurs;
ils prendraient ainsi connaissance de l'esprit de leurs rles et de vos
intentions.--Amenez-les; cela peut tre utile.--Il est fcheux que la
copie ne soit pas  votre disposition ds aujourd'hui.--Pourquoi?--Parce
que nous avons aujourd'hui relche. Aprs-demain nous jouerons; retard
de quarante-huit heures en consquence pour la lecture.--Vous tes
libres aujourd'hui; que la lecture ait lieu aujourd'hui. Amenez votre
monde; je vous rciterai l'ouvrage. S'il vous convient, je le
transcrirai; sinon vous m'aurez vit la peine de le transcrire.--
tantt donc.-- tantt.

Le jour mme,  quatre heures du soir, Gamba, qui n'avait pas entendu ce
dialogue sans rire, me ramena M. Oyer avec une escorte aussi hroque
que puisse l'tre celle d'un directeur de troupe ambulante ou d'un roi
de thtre. Elle se formait de huit personnages, c'est--dire de sept
acteurs et de leur mmoire personnifie dans la personne du souffleur.
Ces Messieurs se placrent comme ils purent, c'est--dire trois sur deux
chaises, et quatre sur les lits avec mes camarades de chambre. MM. Oyer
et Gamba s'assirent sur la table, et moi, guind sur mon hamac d'o je
dominais l'assemble, je leur dbitai de mmoire et sans hsiter les
trois actes de _Marius_.

La lecture n'ayant pas refroidi le zle de ces Messieurs, les rles
furent distribus sur-le-champ d'aprs les aptitudes de chacun. Celui de
Marius pre fut rclam par la basse-taille, et par la haute-contre
celui de Marius fils; on ne put le leur refuser. Le _Caillot_ voulut
absolument jouer le Cimbre, et on le lui cda. Les autres rles furent
donns au _La Ruette_, au _Trial_ et au _Michu_; les _Elleviou_, les
_Martin_ et les _Dozinville_ ne rgnant pas encore[35], je dis donns,
je devrais dire promis, car il fallait pralablement transcrire la
pice, ce que je fis en deux jours, comme je m'y tais engag. Je tuais
le temps  coups de plume.

La troupe s'occupa incontinent d'apprendre les rles, et le bruit se
rpandit dans la ville qu'au premier jour l'opra-comique jouerait une
tragdie d'un prisonnier.

Il y avait dj douze jours que je vgtais sous les verrous, attendant
une rponse de Paris, quand arrivrent  Dunkerque les citoyens
Bellegarde, Cochon et Doulcet, commissaires de la Convention. Mon
beau-pre qui,  la premire nouvelle de ma msaventure, tait accouru
d'Amiens pour me rclamer, espra trouver dans des lgislateurs plus de
hardiesse que dans des municipaux. Il leur demanda une audience, et
l'obtint. Sa bonhomie me servit plus que toute la finesse imaginable.
Sur le simple expos des faits, les pro-consuls, qui pourtant n'osrent
pas ordonner tout--fait ma mise en libert, dcidrent qu'on ne pouvait
refuser de me donner la ville pour prison, en attendant que le _comit
de surveillance_ de la Convention, qui devait prononcer en dfinitive
sur mon sort, et envoy sa dcision. La municipalit, qui avait agi
moins par malveillance que par peur, accorda sur cette autorisation ce
que nous rclamions. Ma prison n'eut plus pour murs que ceux de la
ville, et mme il me fut permis d'aller me promener sur le bord de la
mer, pourvu que je rentrasse avant la clture des portes.

La latitude tait grande. Je l'avouerai pourtant, cet assujettissement
me fut insupportable. Pendant dix jours qu'il dura, l'enceinte de la
ville me parut une prison plus troite que celle dont je n'imaginais pas
qu'il me ft possible de sortir, et je souffris plus de ne pas jouir de
ma libert tout entire que je n'avais souffert pendant treize jours
d'tre priv de toute ma libert.




CHAPITRE VI.

Thtre de Dunkerque.--Rencontre encore plus romanesque que les deux
autres.--Libert dfinitive.--Quelles sont les personnes  qui j'en suis
redevable.--Lille.--M. Andr, maire de cette ville.--Retour  Paris.


Le premier usage que je fis de ma libert, M. Gamba tant absent, fut de
courir me promener au bord de la mer, sur l'_estrand_; j'y restai
jusqu'au dner; aprs dner, j'allai au spectacle.

On donnait ce jour-l l'_Intrigue pistolaire_ et _Renaud d'Ast_.
Quoique mdiocrement joues, ces pices me divertirent beaucoup. Il
n'est chre que d'apptit. Je sais me contenter de ce qui est passable;
je le trouve bon mme quand je ne puis avoir mieux. D'ailleurs la
premire pice tait toute nouvelle pour moi; quoiqu'elle repose sur une
donne un peu force, l'auteur en fait sortir des situations si
plaisantes qu'on ne peut, ce me semble, la voir sans un vif intrt de
curiosit. Il s'y trouve aussi un rle, celui du peintre, o l'on ne
peut pas mconnatre la cration d'un esprit essentiellement original.
Dessin d'aprs le caractre de Greuse, avec une fidlit gale  celle
que cet artiste mettait  copier la nature, ce rle est un des plus
vrais et des plus plaisans qui aient t mis en scne depuis Molire.
Cette pice est de _Fabre d'glantine_. Quand on songe qu'il est auteur
aussi du _Philinte de Molire_, on ne peut nier qu'il ne ft dou d'un
gnie essentiellement comique. Malgr l'imperfection d'un style qui
pouvait s'purer,  quelle hauteur ne se ft-il pas plac par la
puissance de ses conceptions s'il ne se ft pas manqu  lui-mme, si,
quittant la carrire o il avait dj rencontr la gloire et o une
gloire plus grande l'attendait, il ne se ft pas jet dans la carrire
au bout de laquelle il voyait le pouvoir, ou du moins l'opulence, et n'a
rencontr que l'chafaud!

_Renaud d'Ast_ ne fut pas absolument mal chant. Je trouvai mes acteurs
tragiques passables dans l'opra-comique: il y en a tant qui ne le sont
nulle part!

L'intrt qu'avait pour moi ce qui se passait sur la scne fut moins vif
toutefois que celui d'un incident qui vint m'en distraire, que celui que
me fit prouver une certaine figure qui m'apparut tout  coup au milieu
de cette salle.

Aux premires loges, juste en face du thtre, tait la loge du maire.
Ce magistrat, que je ne connaissais que trop, l'occupait avec sa
famille, il tait plac sur le devant avec des dames. Derrire lui
taient quelques hommes, et parmi eux un individu dont l'aspect me jeta
dans une trange perplexit. J'ai peine  croire qu'un mme individu
puisse tre prsent au mme instant en plus d'un lieu, quoique cela soit
arriv  saint Nicolas. C'est lui, me disais-je, non pas en parlant de
saint Nicolas; mais non, ce n'est pas lui; la chose est impossible. Il
faut convenir qu'il y a des ressemblances bien singulires; celle-ci est
 me faire croire aux _Mnechmes_.

Pour savoir positivement  quoi m'en tenir: Ce Monsieur-l quel
est-il? demandai-je  un de mes voisins, homme obligeant, biographie
parlante, qui, pendant les entr'actes, m'avait nomm tous les visages et
racont la vie de chacun. Ce grand Monsieur en habit
brun?--Prcisment.--Quelque parent du maire, probablement. Il n'est ici
que depuis quelques jours; mais il ne quitte pas le maire; on les voit
partout ensemble. Je crois qu'il demeure chez le maire; je crois qu'il
couche chez lui, ou mme avec lui; il ne le quitte pas plus que son
ombre.--Comment s'appelle-t-il?--Je l'ignore. Je vous dirai mme que
j'ai fait pour le savoir des perquisitions inutiles. Mais l'ouverture
commence; coutons.

L'opra-comique achev, je me hte de sortir pour me placer dans le
vestibule et considrer de prs la tte parisienne que j'tais si tonn
de trouver sur des paules dunkerquoises. Je m'embusque  cet effet au
bas de l'escalier par o devait descendre le maire et sa noble
compagnie. Il arrive en effet, et me salue. Empress de lui rendre sa
politesse, je m'approchais de lui pour le remercier, quand le personnage
dont la prsence excitait si fort ma curiosit se retirant adroitement
derrire le groupe dont il faisait partie, me regarde en plaant son
index sur ses lvres, puis se dtachant de sa socit comme s'il en
avait t spar par la foule: O demeures-tu? me dit-il en passant?--
la Conciergerie (tel tait le nom de mon auberge, qui, au fait, tait
encore une prison pour moi).--Demain j'irai djeuner avec toi;
aujourd'hui je ne te connais pas. Et il va rejoindre son monde, qui
dj s'inquitait de ce qu'il pouvait tre devenu.

Le lendemain il tint parole. Mais quel tait cet homme, me direz-vous?
Le camarade qui s'tait chapp si adroitement de sa chambre, et si 
propos de Paris, lors des massacres de septembre; le camarade que
j'avais retrouv d'une manire si imprvue  Douvres; le camarade que
j'avais laiss si involontairement  Londres en partant pour la France,
o il ne semblait pas possible qu'il rentrt jamais. Ses ressources
puises, il avait prfr les risques douteux auxquels il s'exposait en
rentrant en France,  la misre invitable qui l'atteignait en
Angleterre, et il avait employ le peu d'argent qui lui restait  payer
son passage  Calais. Ne manquant ni de prsence d'esprit ni d'adresse,
comme on a pu en juger, quoique sans papiers, il avait trouv le moyen
d'entrer  Calais; et muni d'une recommandation de je ne sais qui pour
le maire de Dunkerque, il s'tait prsent chez ce brave homme qui
l'avait accueilli et le traitait en ami de la maison.

Nous rmes beaucoup de notre situation respective, qui tait tout
justement inverse de ce qu'elle devait tre. Qui se serait jamais
imagin, quand nous nous sparmes, qu'au bout d'un mois nous nous
retrouverions  Dunkerque, o je serais prisonnier et migr, et toi
libre et commensal du maire?

De quels embarras ne s'est-il pas tir? Quoiqu'il et pour le parti
rgnant tous les caractres de la rprobation, non seulement il retourna
 Paris, mais il y habita pendant tout le temps de la terreur, faisant
tantt un mtier, tantt un autre, et se tirant toujours d'affaire. 
une poque o je le croyais cach, je ne fus pas peu surpris de le
rencontrer au Palais-Royal, empaltoqu dans une houppelande, embguin
d'un bonnet  poils o flottait une longue queue de renard. Il faisait
alors le commerce de bois.

Dans le narr que je lui fis de ce qui m'tait arriv depuis notre
sparation, je n'oubliai pas la rencontre que j'avais faite  Bruxelles,
et la confidence que j'y avais reue du secret qu'il avait cru devoir me
taire. Puisque la personne la plus intresse  le garder le divulgue,
me dit-il, je ne la dmentirai pas. Je ne repousserai pas non plus les
conseils qu'elle me donne.

En effet, un an aprs, la femme qu'il aimait, devenue veuve d'un mari
vivant, changea de nom et reut sur les registres de l'tat civil celui
du camarade qui, en le lui donnant, usa d'un droit que n'a pas abrog
l'glise grecque, et dont plus d'un aptre avait us aux temps de la
primitive glise.

Cependant on s'occupait activement  Paris de ma dlivrance dfinitive.
Le pouvoir n'tait pas encore exclusivement tomb dans les pattes
sanglantes des terroristes. Quelques gens qui avaient provoqu le pire
en voulant faire le mieux se trouvaient encore en place, et
s'efforaient, en rparation du mal fait aux masses, d'adoucir celui des
individus.

De ce nombre n'tait pas l'excrable Bazire. Celui-l fit traner en
prison ce pauvre Mjan, qui, sans songer  son propre danger, tait all
le solliciter pour moi. Mais Fabre-d'glantine, que Mlle Contat avait
trouv le moyen d'mouvoir en ma faveur, mais Tallien que mon ami Maret
avait intress  mon sort, mais le ministre Rolland, auprs de qui ma
pauvre mre avait trouv accs, se montrrent plus humains; ils se
runirent  Pons de Verdun pour me tirer de la position dangereuse o je
m'tais si tourdiment jet, et pour empcher que la loi fatale ne me
fut applique. Ils y russirent, et firent dcider par _le comit de
surveillance_ de la Convention que, voyageant dans l'intrt de la
littrature, et particulirement de l'art dramatique, j'tais dans le
cas de l'exception porte par cette loi. C'est toutefois sur une lettre
du ministre  la municipalit de Dunkerque qu'elle me dlivra un
passeport pour Paris.

Je quittai Dunkerque le lendemain mme. Peu d'heures aprs mon dpart,
la municipalit, qui avait hsit  me relcher sur la lettre
ministrielle, reut  cet effet l'ordre absolu de la Convention. Il est
 remarquer que dix-huit mois aprs cette poque quatre des signataires
de cet ordre, souscrit par six personnes, taient morts sur l'chafaud.

C'est principalement  l'amiti de Mlle Contat que je dus ma dlivrance.
Quoiqu'elle professt hautement des opinions opposes au systme qui
prvalait, elle exerait par son talent, son esprit et sa beaut, sur la
plupart de ces mes froces, un ascendant sous lequel elles
flchissaient, tout en s'en tonnant.

Je rpondis par les vers suivans  la lettre par laquelle elle me
donnait avis du succs de ses dmarches.

     Vos doigts de rose ont dchir
     Le crpe tendu sur ma vie.
     Par vous, belle et sensible amie,
     De mes fers je suis dlivr.
       Je ne suis plus seul sur la terre;
     Je redeviens, par vos bienfaits,
     Fils, poux, citoyen et pre,
     Je redeviens surtout Franais.
       Me savaient-ils cette existence,
     Ceux qui m'avaient calomni?
     Riche et fier de votre amiti,
     Pouvais-je abandonner la France?
       Ami de la tranquillit,
     Je ne suis ni guerrier ni prtre.
     J'ai fait quelques hros peut-tre,
     Mais je ne l'ai jamais t.
       C'est depuis qu'elle m'est ravie
     Que j'estime la libert.
     Elle ressemble  la sant
     Que le seul malade apprcie.
       Mille fois heureux qui par vous
     Recouvre ce bien que j'adore;
     Mille fois plus heureux encore
     Qui peut le perdre  vos genoux!

De Dunkerque je me rendis  Lille avec mon beau-pre. Nous nous
arrtmes l trois jours chez le maire, qui tait son parent et
consquemment le mien.

M. Andr, qui avait fait dans le commerce une fortune honnte dans
toutes les acceptions du terme, et s'tait enrichi sans compromettre sa
probit, avait t port  cette magistrature par l'estime publique. Il
s'en montra digne. On eut lieu de reconnatre en lui  quel degr le
sentiment du devoir peut lever un coeur simple. Les militaires, chez qui
le courage est obligatoire et qui n'en manqurent certes pas pendant le
bombardement de cette place, n'en montrrent pas plus en cette
circonstance que ce citoyen qui, pendant cinquante ans, ne s'tait fait
remarquer que par des vertus paisibles. Se transportant  toute heure,
sans considrer le danger, partout o sa prsence tait rclame par
l'intrt public, c'est lui surtout qui, par l'exemple de sa gnreuse
rsignation, avait contenu une population que les assigeans
s'tudiaient  rduire au dsespoir; car le bombardement avait t
particulirement dirig sur le quartier habit par la classe la plus
nombreuse et par consquent la plus pauvre, sur le quartier
Saint-tienne, qui n'tait plus qu'un monceau de ruines. De toutes les
vertus, la plus communicative est sans doute le courage; celui que
dployait ce brave homme avait gagn les femmes elles-mmes. Honteuses
d'en montrer moins qu'un vieillard, elles rivalisaient d'empressement
avec les hommes pour teindre le feu que les boulets rouges rpandaient
dans tous les quartiers de la ville. Elles avaient mme fini par se
familiariser  tel point avec ces dsastreux projectiles que, ds que la
fume indiquait leur sjour en quelque endroit, portant une casserole de
la main droite, elles couraient les extraire du lieu qu'ils
incendiaient, et les plongeaient dans un seau plein d'eau qu'elles
portaient de la main gauche; explication que je tiens d'une simple
servante.

Pendant mon sjour  Lille, j'allai au spectacle. Quelle pice
donnait-on ce jour-l? Je ne sais. Mais ce dont je me souviens fort
bien, c'est qu'on y excutait cette scne fameuse o Gardel avait mis
_la Marseillaise_ en action. Je n'tais rien moins que rvolutionnaire;
mais, au sentiment avec lequel j'entendis cet appel fait  la vengeance
nationale au milieu des ruines dont la jalousie autrichienne avait
couvert une de nos plus belles cits, je reconnus que j'tais Franais.

Cet appel ne s'tait pas fait entendre en vain. Nos bataillons, en
rptant ce chant hroque, avaient veng dans les champs de Jemmapes
les malheurs de Lille et de Valenciennes; cette victoire leur livrait la
Belgique, et la cour de Bruxelles allait chercher un refuge  Vienne
contre des malheurs qu'elle avait si cruellement provoqus.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans dire ce que devinrent mes
compagnons de prison. Peu de jours aprs mon dpart parvint  Dunkerque
l'ordre de mettre  excution la loi sur les migrs, laquelle,  dater
du jour de sa promulgation, avait contre eux tout son effet. Mais comme
cet effet ne pouvait tre rtroactif, les migrs rentrs antrieurement
en France furent dports  la frontire, qu'ils ne pourraient plus
dpasser dsormais sans encourir la peine de mort.

Quel a t depuis le sort de MM. Le Camus et de La Bonne? Je ne sais. Je
n'ai jamais eu de leurs nouvelles mme indirectement. La loi qui les
frappait menaait aussi en France les amis avec lesquels ils auraient
conserv des rapports. C'est sans doute  leur reconnaissance que je
dois attribuer leur apparent oubli.

Et _Marius_? _Marius_ fut chant quelques jours aprs mon dpart,  la
grande satisfaction des amateurs de Dunkerque, et aussi  celle du
directeur, qui reconnut qu'il y avait quelquefois du profit  faire une
bonne action.

Cependant je poursuivais ma route  franc trier; et quatre mois aprs
tre sorti de Paris, j'y rentrai presque aussi content de mon voyage que
_Scarmentado_ l'a t des siens[36].

FIN




NOTES.


[1: D'aprs ce programme, M. de _Buona-Parte_, d'Ajaccio en Corse,
n'tait pas de la premire force en latin, car il y est dit qu'il ne
rpondra que sur l'histoire, quoique la classe dont il faisait partie
dt tre interroge aussi sur les langues anciennes. M. Fauvelet, c'est
le nom que portait alors M. de Bourrienne, y est inscrit parmi les
lves qui expliqueront _Horace_; ce qui prouve qu'il tait en latinit
suprieur  son condisciple. Quant  ce qui concerne les sciences
exactes et la danse, ils y russissaient galement tous deux, comme le
constate le mme programme; ce qui n'est pas peu honorable pour M. de
_Buona-Parte_.

Cette pice, o le gnral Nansouty figure comme chanteur et comme
danseur, m'a t communique par M. de Coupigny, homme recommandable 
plus d'un titre.]

[2: Aux erreurs de M. de Bourrienne, et elles sont nombreuses, il faut
ajouter celles qui ont t introduites dans ses _Mmoires_ par leur
diteur. Cette note, extraite de la _Revue de Paris_, fait connatre
combien cet diteur s'est fait peu de scrupule de plier la vrit aux
intrts de sa spculation.

L'diteur des _Mmoires de Bourrienne_ avait besoin, pour complter son
troisime ou quatrime volume, d'une ou deux feuilles supplmentaires;
car n'ayant tout juste de la copie que pour quatre volumes, et en ayant
promis six au public, l'diteur tait trop consciencieux pour n'en pas
donner au moins douze. Or Napolon racontait volontiers des histoires
bien noires,  la manire du _Moine_ ou du _Confessionnal des Pnitens
noirs_; faisons-lui raconter une histoire que M. de Bourrienne aura
retenue en secrtaire fidle. Un conte de ce genre tait au nombre des
articles publis par un _Magazine_ de Londres; on l'apporte tout traduit
 l'diteur; voil son affaire; le conte est mis dans la bouche de Sa
Majest Impriale; lisez _Giulio_, et vous jugerez avec quelle facilit
Napolon traduisait la langue anglaise. Bientt les _Mmoires de M. de
Bourrienne_ obtiennent un succs europen; les _Magazines_ de Londres en
rendent compte, et entre autres celui  qui avait t emprunt _Giulio_.
Le critique de s'extasier sur le talent de Napolon comme conteur, et de
retraduire le conte de _Giulio_ comme ce qu'il y avait de plus
remarquable dans la livraison de M. de Bourrienne! Et c'est ainsi qu'on
crit l'histoire!

(_Revue de Paris_, 27 fvrier 1850.)]

[3: Les erreurs _volontaires et involontaires de M. de Bourrienne_ ont
donn lieu  deux volumes d'_observations par MM. les gnraux Belliard
et Gourgaud_, _les comtes d'Aure_, _de Survillers_, _Boulay de la
Meurthe et de Bonacossi_, _les barons Meneval et Massias_, _le ministre
de Stein_, _le prince d'Eckmhl, et par M. Cambacrs_, lequel, je
crois, tait prince aussi.

Paris, chez Heideloff, quai Malaquais, et Urbain Canal, rue J. J.
Rousseau, 1830.

 ces noms on pourrait ajouter celui de M. Collot, aujourd'hui directeur
de la Monnaie, et antrieurement fournisseur des vivres et viandes 
l'arme du gnral Bonaparte. Dans une lettre dont l'original est entre
les mains de Mme la duchesse d'Abrants, et dont le hasard m'a donn
connaissance, ce financier dment de la manire la plus positive
certaines assertions de M. de Bourrienne, lequel pourtant ne le traite
pas en ennemi. M. Collot parait ne pas trop aimer _Bonaparte_, mais il
aime la vrit. Rien ne le prouve mieux que cette lettre; la voici[5]:

Madame la Duchesse,

Il y a plus de quatre ans que je n'ai vu M. Bourrienne, et il y a plus
de vingt ans que je le vois trs-peu. Il ne m'a consult en rien pour
ses _Mmoires_. Je ne lui ai jamais dit un mot qui ait autoris en
aucune manire le propos que vous me rapportez. Ce propos est faux. J'en
dis autant de celui qu'il prte  _Bonaparte_ dans une conversation que
ce premier consul eut avec moi en prsence de Bourrienne. Celui-ci
affirme que _Bonaparte_ m'a dit: Donnez 300,000 fr.  tel ministre,
200,000  tel autre. _Bonaparte_, matre de la France, avait trop le
sentiment des convenances pour vomir ces turpitudes. Certes je ne suis
pas _pay_ pour faire le pangyrique de _Bonaparte_, mais je dois  la
vrit de purger sa mmoire de pareilles vilenies. Je les aurais
dsavoues dans nos journaux, si je n'avais pas une rpugnance extrme 
y faire parler de moi.

J'aurai l'honneur d'aller vous voir, et si l'attestation que je vous
donne dans cette lettre ne suffit pas, j'y ajouterai tout ce qui vous
paratra dsirable pour repousser l'injuste inculpation faite  la
mmoire de votre mari.

Agrez, Mme la duchesse, l'hommage de mon respect affectueux.

Sign Collot.

Paris, le 30 juin 1829.]

[5: Tome IV. page 346 des Mmoires de Bourrienne.]

[6: Dans sa discussion sur l'excution des prisonniers de Jaffa, M. de
Bourrienne semble dpouiller l'esprit de malveillance qui d'ordinaire
dicte ses jugemens sur les actions de son ancien condisciple; mais c'est
un tort qu'il n'a pas souvent avec lui-mme.]

[7: L'ABB LOUCHART. C'tait un homme instruit et judicieux. Aprs avoir
fait successivement plusieurs ducations particulires, il est entr
dans l'instruction publique, et a rempli avec distinction les fonctions
de censeur au lyce de Lige. Mis  la retraite lorsque le dpartement
de la Ror fut spar de la France, il est mort en 1832.]

[6: Prfet rpondait  matre de quartier.]

[8: Au lieu de cinq lves, lisez six. En tte de cette traduction on
lit:

     STETHANO,   ALEXANDRO,   VIEL,
     PRESBYTERO,
     IN   ACADEMIA   JULIACENSI.
     STUDIORUMM   OLIM   MODERATORI
     HOC   IPSIUS   OPUS
     QUOD   TYRIS   MANDARI    RELLIGIOSE   CURAVERUNT
     AFFEREBANT,
     AMANTISSIMI ET MEMORES ALUMNI

     Aug. Creuz de Lessert.
     J. R. Barvs.
     J. A. Durant.
     J. M. E. Salverate.
     A. V. Arnault.
     Eusebius Salverte.
]

[9: LE P. MANDA. Son loquence tant soit peu brusque se ressentait de
l'austrit de son caractre. Appel  Versailles, en 1782, pour prcher
devant la cour, il toucha moins son auditoire qu'il ne l'effaroucha.
C'tait Jonas  Ninive. Il n'y parut qu'une fois. Charg depuis de
remplacer le P. Petit  Juilly, il fit beaucoup moins bien que lui en
voulant faire mieux. La rvolution ne le trouva pas dispos aux
complaisances qu'elle exigeait du clerg. Il aima mieux s'exiler que de
prter le serment impos aux ecclsiastiques par la constitution de
1791. Il est mort en 1803, en Angleterre, o il avait t recueilli par
des familles, catholiques, dont les chefs, tels que les _Howard_, les
_Talbot_, avaient t levs  Juilly. Il est plusieurs fois question du
P. Mandar dans les _Confessions_ de Rousseau, avec lequel il eut
quelques rapports  Montmorency. C'est lui qui donna l'ide  ce grand
prosateur de traiter, sous la forme de pome, le sujet du _Lvite
d'Ephram_.]

[10: LE P. BAILLY. Avant d'tre lu dput  la Convention, cet
ex-oratorien avait exerc les fonctions d'administrateur du dpartement
de Seine et Marne. Il tait prtre, et prtre mari; mais cela ne
l'empcha pas d'honorer ceux qui respectaient des engagemens sur
lesquels il avait cru pouvoir revenir, et de protger en toute occasion
les ecclsiastiques qui se montraient plus scrupuleux que lui. En 1795
il affronta, pour les dfendre, les ressentimens du comit de sret
gnrale. Sa modration au milieu des partis furieux, le fit accuser
plusieurs fois de royalisme. Aprs avoir administr quatorze ans avec
autant de sagesse que d'intgrit le dpartement du Lot, compromis par
des agens moins intgres que lui, il avait t remplac; et bien qu'il
se ft justifi, il n'tait pas encore rintgr quand arriva la
restauration. Un accident affreux hta sa fin en 1819. Une voiture
publique, dans laquelle il revenait de Rouen, ayant vers, il eut les
deux poignets casss par cette chute. On crut le sauver en les lui
coupant. Est-ce du mal ou du remde qu'il est mort?]

[11: LE P. GAILLARD, homme propre et prt  tout. Aprs avoir pass par
diverses fonctions dans le corps enseignant, entr dans la carrire
civile, il fut successivement administrateur, lgislateur et juge. On ne
pourrait que le fliciter de son habilet, si elle ne lui avait mrit
la confiance du R. P. Fouch. Ce ministre n'eut pas en 1815 d'agent plus
actif, plus dli et plus dvou  la cour de Gand.]

[12: LES BRULIENS. La congrgation de l'Oratoire de Jsus, congrgation
essentiellement voue  renseignement, avait t institue en 1615 par
Pierre de Brulle, qui depuis fut fait cardinal. Compose d'hommes que
des voeux n'enchanaient pas, et qui pouvaient en sortir  volont, cette
socit diffrait surtout de celle d'Ignace de Loyola, en ce
qu'exclusivement franaise, elle tait rgie par un Franais qui
rsidait, non pas  Rome, comme le gnral des jsuites, mais  Paris.
Des hommes clbres, de grands hommes mme sont sortis de l'Oratoire.
Pour le prouver, s'il ne suffit pas de nommer le P. Quesnel, nous
nommerons Mallebranche. Opposs en tout aux jsuites partisans du
molinisme et du despotisme, les oratoriens taient jansnistes et
rpublicains.]

[13: Le cap de la Circoncision]

[14: HAY. C'est le fait auquel cette note se rattache qui lui fit
embrasser avec une infatigable ardeur l'tude des sciences naturelles.
Ds lors, dit Cuvier, Hay semble vouloir devenir un homme nouveau;
mais aussi quelle magnifique rcompense accorde  ses efforts! Il
dvoile la secrte architecture de ces productions mystrieuses, o la
matire inanime parait offrir les premiers mouvemens de la vie, o il
semblait qu'elle prit des formes si constantes, si prcises par des
principes analogues  celles de son organisation; il spare, il divise
par la pense les matriaux invisibles dont se composent ces tonnans
difices; il les soumet  des lois invariables; il prvoit par des
calculs les rsultats de leur assemblage, et, parmi des milliers de
calculs, aucun ne se trouve en dfaut. Depuis ce cube de sel que tous
les jours nous voyons natre sous nos yeux, jusqu' ces saphirs, ces
rubis, que des cavernes obscures cachaient en vain  notre luxe et 
notre avarice, tout obit aux mmes rgles; et parmi les innombrables
mtamorphoses que subissent tant de substances, il n'en est aucune qui
ne soit consigne d'avance dans les formules d'Hay. Comme il n'y aura
plus un autre Newton, parce qu'il n'y a pas un autre systme du monde,
on peut dire aussi, dans une sphre plus restreinte, qu'il n'y aura pas
un autre Hay, parce qu'il n'y a pas une deuxime structure de
cristaux.

Hay tait prtre, et n'a jamais cess de remplir les fonctions du
sacerdoce, mme dans la prison o il avait t jet aprs le 10 aot.
Protg par le respect que commandaient son gnie et sa simplicit, il
fut mis en libert avant les massacres de septembre. Il est mort le 3
juin 1822,  quatre-vingts ans.]

[15: _La musique est un art que je n'ai jamais pratiqu_. J'ai pourtant
eu le pre de Kreutzer pour matre de violon. Il a trouv en moi un
lve moins habile que son fils, soit dit sans vanter ce dernier.]

[16: Membre de l'Acadmie des sciences et bibliothcaire de Louis
XVIII.]

[17: _Ma dextrit_. Mon service n'en exigeait pas beaucoup. Les
officiers qui concouraient  la toilette du prince taient multiplis
bien au-del du besoin. Rien de plus juste que ce qu'en dit le grand
Frdric dans ce dialogue transcrit par Champfort.

_Le roi_.--Allons, Darget, divertis-moi; conte-moi l'tiquette du roi
de France: commence par son lever.

Alors Darget entre dans tout le dtail de ce qui se fait, dnombre les
officiers, leurs fonctions, etc.

_Le roi_ (en clatant de rire).--Ah! grand Dieu! si j'tais roi de
France, je ferais un autre roi pour faire toutes ces choses-l  ma
place.]

[18: Voici ce quatrain:

          Dans le temps des chaleurs extrmes,
          Heureux d'amuser vos loisirs,
     Je saurai prs de vous appeler les zphyrs;
          Les amours y viendront d'eux-mmes.

Ce joli quatrain se trouve dans les diverses ditions des oeuvres de
Lemire,  commencer par celle de 1774; et c'est en 1783 ou 1784 que
_Monsieur_ le transcrivit de sa main quasi-royale sur l'ventail de la
plus gracieuse et de la plus infortune des reines. Il n'en est pas d'un
ouvrage d'esprit comme d'une province qui reste en dfinitive au prince
qui s'en empare. Un pote qui en pille un autre n'est pas conqurant,
mais plagiaire, titre moins honorable. En lui donnant ce quatrain qu'il
avait emprunt, les diteurs des oeuvres de Louis XVIII l'ont calomni.
Cette note a surtout pour but sa justification.]

[19: _Vers sur la tragdie de Charles IX_. Dans _l'Esprit des Journaux_,
compilation qui pourrait faire croire que les journaux n'avaient pas
d'esprit, et qui s'imprimait  Bruxelles chez Weissembruck, on trouve 
la suite de ces vers la note suivante:

Les vers qu'on vient de lire faisaient partie de la _Correspondance
littraire_ de La Harpe. L'auteur en obtint de l'diteur la suppression,
 l'instant o les tomes V et VI allaient tre mis en vente; on
substitua aux vers de M. Arnault le conte de M. Andrieux, intitul: _le
Moulin de Sans-Souci_. Il n'existe peut-tre pas deux exemplaires du
tome VI de la _Correspondance_ de la Harpe dans lesquels on trouve la
pice de M. Arnault. _L'auteur contre qui elle est dirige n'existant
plus, nous n'avons vu aucun inconvnient  la publier_.

trange dlicatesse que celle de l'imprimeur Weissembruck! Se croire en
droit de publier une pice surprise  son auteur, parce que la personne
qui s'y trouve attaque n'existe plus! Est-ce bien au mort que cette
publication-l pourrait nuire? La dlicatesse de M. Bouchot est d'une
tout autre nature: c'est celle d'un homme de coeur et d'un homme
d'esprit.]

[20: Receveur gnral et rgent de la Banque.]

[21: GORSAS. Dans les dclamations qui remplirent sa feuille  cette
occasion, il prtendait que _Mesdames_ ne possdaient, rien en propre;
que leur bagage, proprit nationale, appartenait  tout le monde,
except  elles. _Vous emportez mes chemises!_ s'criait-il avec
l'emphase la plus bouffonne.  en croire l'auteur de la chanson, les
officiers municipaux _d'Arnai-le-Duc_ ont pris la chose au pied de la
lettre, et l'arrestation de ces princesses n'aurait eu pour but que de
vrifier si les rclamations du journaliste taient fondes. Le
procs-verbal de cet inventaire fut publi sur l'air _Rendez-moi mon
cuelle de bois_.

Si Gorsas fut ridicule, il ne fut pas atroce. Il eut l'honneur de mourir
avec les girondins.]

[22: CAZALES pensait  la vrit que cette souverainet ne se
manifestait que par l'acte qui connat le pouvoir au prince que le
peuple se choisissait; il ne trouvait pas cela incompatible avec le
principe de la lgitimit que son parti fondait sur le droit divin.]

[23: _Bigre_ n'est pas franais. Je prie le lecteur de me pardonner ce
barbarisme.]

[24: _Le matre de la garde-robe_, un des premiers officiers de la
maison des princes. Chez nos rois, le grand-matre de la garde-robe
tait ce que fut dans l'antiquit ce _proto-vestiarius_, qui avait le
soin et la direction de tout ce qui concernait le vestiaire des
empereurs d'Orient. Cette charge, exerce par les plus grands seigneurs,
tait depuis 1718 dans la famille de La Rochefoucauld. Le duc de
Liancourt tait grand-matre de la garde-robe de Louis XVI.]

[25: Avant d'aller plus loin, dit l'auteur du _Voyage  Coblentz_, il
est bon d'observer que mon premier valet de chambre couchait toujours
dans ma chambre, ce qui semblait tre un obstacle  ma sortie,  moins
de le mettre dans ma confidence. Mais je m'tais assur par une
rptition faite deux jours avant, que j'avais beaucoup plus de temps
qu'il ne m'en fallait pour me lever, _allumer de la lumire_, et passer
dans mon cabinet avant qu'il ft dshabill et revenu dans ma chambre.]

[26: _Il m'habilla_, et quand je _le fus_. Cette licence n'est pas la
seule que se soit permise l'auteur du _Voyage  Coblentz_; tantt il se
dit un peu trop lourd pour monter ou descendre facilement _de
cabriolet_; tantt il _allume_, non pas une bougie, mais de la
_lumire_: ces ngligences prtent sans contredit du naturel  son
style, mais peut-tre a-t-il pouss sous ce rapport la recherche un peu
loin. Voir, pour s'en assurer, les observations publies sur le _Voyage
 Coblentz_, le 1er avril 1823, par l'un des plus spirituels et des plus
indulgens rdacteurs du _Miroir_, journal qui ne fut supprim par ordre
de Sa Majest qu'un mois aprs.]

[27: DESPRAUX _qui n'est pas Boileau_. Il s'agit ici de Despraux,
d'abord danseur  l'Opra, puis auteur de chansons, de vaudevilles et de
parodies; celle de _Pnlope_ est son _Cid_. Il y avait dans tout cela
plus de bouffonnerie que de malice, et plus de naturel que d'lgance.
Despraux, qui a fait un pome sur l'art de la danse (parodie de l'_Art
potique_ de Boileau), s'tonnait qu'on n'et pas cr dans l'Institut,
classe des beaux-arts, une section d'acadmiciens dansans. Il se fondait
pour cela sur des argumens presque aussi forts que ceux dont se prvaut
le matre de danse de M. Jourdain pour dmontrer l'excellence de son
art. Sur tout autre article, il parlait en homme d'esprit.

Les vers de ce Despraux-l taient classiques pour l'auteur du _Voyage
 Coblentz_. Il les cite comme ceux d'Horace et de Quinault. Voyez audit
_Voyage_, page 46.]

[28: Regnauld de Saint-Jean d'Angly.]

[29: _Les causes grasses_ servaient de matire  des procs fictifs qui,
pendant les jours gras, s'instruisaient et se plaidaient  la basoche,
tribunal sans appel en carnaval.]

[30: Assignat de la valeur de 5 francs.]

[31: _Quelques_ CORSETS. Ainsi, du nom de leur signataire, se nommaient
certains assignats. _Corset_, comme Amric-Vespuce, a donn son nom  ce
qu'il n'avait pas invent ou trouv; l'un et l'autre en latin sont
synonymes.]

[32: _M. de Pourceaugnac_, acte 1er, scne XI.]

[33: LES POINTUS. _Jrme pointu, Eustache pointu, Boniface pointu_,
n'ont pas t moins clbres que les _Agamemnon_, les _Thyeste_ et les
_Oreste_. Leur immortalit, il est vrai, a dur moins long-temps.]

[34: Ainsi, les rvolutionnaires,  qui je n'avais cess d'tre hostile,
m'ont t moins durs en 1792 qu'en 1813 ne le furent les princes pour
lesquels je m'tais si gravement compromis.]

[35: On dsignait ds lors les divers emplois de l'opra-comique par le
nom des acteurs qui avaient excell ou qui excellaient dans ces
emplois.]

[36: Tout le monde connat les voyages de ce philosophe dont Voltaire
nous  transmis l'histoire. Aprs avoir couru le monde, _Je rsolus de
ne plus voir que mes pnates_, dit Scarmentado. Cette rsolution prouve
qu'il avait tir quelque profit de ses courses.

_Scarmentado_ vient de l'espagnol _escarmentado_, qui veut dire
redress, corrig par l'exprience, l'analogue de ce mot manque au
franais.]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome I, by 
Antoine Vincent Arnault

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE, TOME I ***

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