Project Gutenberg's Ftes et coutumes populaires, by Charles Le Goffic

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Title: Ftes et coutumes populaires
       Les ftes patronales--Le rveillon--Masques et travestis--Le
       joli mois de Mai--Les noces en Bretagne--La fte des
       morts--Les feux de la Saint-Jean--Danses et Musiques populaires

Author: Charles Le Goffic

Release Date: September 11, 2007 [EBook #22572]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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"La petite Bibliothque"

CHARLES LE GOFFIC

Ftes et Coutumes populaires

       *       *       *       *       *

DU MME AUTEUR

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

    MORGANE, roman. In-18, broch   3 fr. 50;
                           reli toile     4 fr. 50

"La Petite Bibliothque"

Srie B.

_Histoire anecdotique._

       *       *       *       *       *

Ftes et Coutumes populaires

Les Ftes patronales--Le Rveillon--Masques et Travestis--Le joli
Mois de Mai--Les Noces en Bretagne--La Fte des Morts--Les Feux de la
Saint-Jean--Danses et Musiques populaires

PAR

CHARLES LE GOFFIC

       *       *       *       *       *

25 GRAVURES

       *       *       *       *       *

Librairie Armand Colin

Rue de Mzires, 5, PARIS

1911

_ MA PETITE HERVINE_




_Introduction._


_Les ftes et les coutumes populaires!

L'admirable matire, mais si vaste! Une vie ne suffirait pas  la
traiter. Comment donc la faire tenir en quelques pages? Mais on ne
s'est propos ici que d'effleurer le sujet et l'on a choisi, parmi les
ftes populaires, les plus connues et les plus anciennes.

Ce ne sont pas toujours les moins curieuses, ni--bien qu'elles n'aient
pour la plupart rien d'officiel--celles que le peuple chme avec le
moins de plaisir. Il ne les chme pas toujours dans un esprit trs
orthodoxe; il lui arrive mme d'avoir compltement oubli le sens
du rite hrditaire auquel il se plie et on l'tonnerait fort en lui
rvlant que les boudins de Nol, par exemple, sont un souvenir
du sanglier que les Celtes sacrifiaient, au solstice d'hiver, en
l'honneur de Blnus, le dieu solaire. La plupart de nos coutumes
populaires sont ainsi de trs lointaines survivances; en nous penchant
un peu, nous discernerions sous chacune d'elles toute une cosmogonie
primitive; nous reconnatrions le travail profond des vieilles
imaginations aryennes, leur essai d'une explication naturiste de
l'univers.

Et peut-tre que la vertu secrte de ces coutumes est l: elles sont
aussi anciennes que la race; elles se sont charges en route de sens
nouveaux et parfois contradictoires; elles ont emprunt sans compter
aux diverses cultures, celtique, latine, catholique, qui ont fait
l'me nationale. Mais cette plasticit mme, cette souplesse 
s'adapter  nos divers tats de civilisation, n'est-elle pas la
meilleure preuve de leur vitalit?

Avant de sourire d'elles, tchons d'abord de les comprendre. Qui les
aura comprises ne tardera pas  les aimer._

CH. LE G.




_Les Ftes patronales_.


Chaque corps de mtier avait autrefois son patron spcial dont il
clbrait la fte  certains jours de l'anne. Le choix de ces patrons
n'avait pas t laiss au hasard. S'il est vrai que quelques corps de
mtiers, afin de mieux honorer leur fondateur ou leur chef, se mirent
sous le patronage du bienheureux dont il portait le nom, il est plus
juste de dire que la vie mme des bienheureux dont on avait fait choix
avait servi dans la plupart des cas  les dsigner aux fidles.
C'est ce qui explique que saint Hubert, lequel tait un grand veneur
d'Aquitaine, soit devenu le patron des chasseurs, et que saint Yves,
qui fut avocat et ne vola jamais ses clients, comme l'affirme le
dicton populaire:

    _Sanctus Yvo erat Brito,
    Advocatus et non latro,_

soit devenu celui des gens de justice. Sainte Ccile n'avait pas moins
de titres pour devenir la patronne des musiciens. Les actes de cette
bienheureuse, qui mourut vierge et martyre, nous disent qu'elle
unissait souvent le son des instruments  sa voix pour chanter
les louanges de Dieu. Le ciel s'en mlait et il arrivait que, pris
d'mulation, des anges, comme dans le tableau de Grard Seghers,
l'accompagnaient sur la flte et le psaltrion. Cette cleste musique
lui fit cortge jusqu' la mort. Dans sa prison, et, plus tard, dans
l'arne o elle avait t jete aux btes fauves, on prtend que ses
bourreaux, merveills, entendaient frmir autour d'elle des lyres
invisibles. Peut-on s'tonner aprs cela que les musiciens l'aient
prise pour patronne?

Sa fte est clbre chaque anne par des cantates et des concerts
orphoniques o rivalisent les plus renomms des artistes. C'est
que sainte Ccile est reste avec saint Hubert, saint Crpin, sainte
Barbe, saint loi, saint Yves et saint Fiacre, la plus populaire des
patronnes de corporations. Encore, pour saint Fiacre, est-il assez
malais d'expliquer que les bonnetiers et les jardiniers lui aient
vou un culte si fervent. On dit bien que Fiacre tait fils d'un roi
d'cosse et que c'est d'cosse que sont venus les premiers ouvrages
de bonneterie faits au tricot. Il y a loin de l pourtant  conclure
qu'il en fabriqua lui-mme; et, s'il est vrai aussi que, venu en
France vers l'an 650, il btit un hospice prs de Meaux, dans un
village qui porte encore son nom, rien ne prouve qu'il s'y soit livr
au jardinage.

Sait-on, d'ailleurs, pourquoi saint Arnould est le patron des
brasseurs, saint Odon le patron des fripiers, saint Roch le patron des
plafonneurs, saint Maurice le patron des teinturiers, saint Paul
le patron des cordiers, saint Antoine le patron des vanniers,
saint Sylvestre le patron des sauniers et saint Jean le patron des
compositeurs typographes? Il ne faut voir l, sans doute, qu'une
marque de la dvotion particulire des premiers fondateurs de la
corporation  ces bienheureux. On ne s'expliquerait pas autrement que
saint Mdard, par exemple, lequel fut vque de Noyon sous Childric
et, durant les longues annes de son piscopat, possda le don de
gurir, d'un simple attouchement, ses ouailles qui souffraient
de nvralgies, ait t choisi comme patron par les marchands de
parapluies et non par les dentistes.

On s'explique mieux en revanche pourquoi sainte Catherine est devenue
la patronne des vieilles filles. Il parat qu'autrefois, dans quelques
provinces, quand une jeune fille se mariait, l'usage tait de confier
 une de ses amies le soin d'arranger la coiffure nuptiale. Ce service
devait lui porter bonheur et elle ne pouvait manquer de se marier
 son tour dans le courant de l'anne. L'expression _coiffer sainte
Catherine_ serait donc une simple ironie. Cette sainte tant morte
clibataire et n'ayant jamais eu besoin qu'on lui rendt pareil
service, _coiffer sainte Catherine_ quivalait, pour une fille mre,
 un brevet de clibat. Il est vrai d'ajouter qu' ct de sainte
Catherine les demoiselles dsireuses de se marier trouvent dans sainte
Agns une patronne plus complaisante. La fte de cette sainte tombe
le 21 janvier. Or, si la lgende dit vrai, les jeunes filles qui
invoquent la sainte d'un coeur fervent voient en rve, dans la nuit
du 20 au 21, l'poux que le ciel leur destine.  Rome, la Sainte-Agns
est clbre avec un clat extraordinaire. C'est ce jour-l que
les chanoines de Saint-Jean-de-Latran se runissent pour porter au
Souverain Pontife deux agneaux blancs dont la laine doit servir 
confectionner le _pallium_ que le pape, en certaines circonstances,
offre aux archevques et aux vques dont il veut rcompenser les
mrites sacerdotaux. Le _pallium_ se compose d'une bande de laine
blanche, large d'environ deux centimtres et garnie de pendants
termins par de petites croix noires qui retombent tout autour des
paules. Innocent III, dans un de ses brefs, nous apprend que la
laine dont est fait cet ornement est l'emblme de la svrit; la
couleur blanche celle de la douceur. Le _pallium_ forme un cercle
autour des paules pour marquer la crainte de Dieu. Les deux bandes
places en avant et en arrire signifient la vie active et la vie
contemplative qu'un dignitaire de l'glise doit savoir concilier.

On retrouverait difficilement ce haut symbolisme dans les ftes
populaires qui se clbrent aujourd'hui encore, sur la terre de
France, en l'honneur des patrons de corps de mtiers. Les choses
s'y passent plus simplement. C'est ainsi que, pour la fte de
saint Joseph, qui est le patron des charpentiers, les membres de la
corporation assistent, le matin,  une messe chante et s'assemblent
ensuite dans un grand banquet, que terminent des chansons et des
rondes. D'autres corporations accrochent  la devanture de leurs
ateliers ou de leur boutiques un rameau de sapin fleuri; quelques-unes
enfin se livrent  des manifestations publiques et parcourent la
ville, prcdes de tambours et de fifres et conduites par quelque
compagnon de haute stature qui brandit une canne enrubanne.

Il faut bien reconnatre d'ailleurs que l'intrt et l'clat de ces
ftes ont singulirement dcru depuis la Rvolution.  l'poque
o tous les corps de mtiers taient constitus en jurandes et en
matrises, la solidarit tait bien plus grande entre les matres, les
compagnons et les apprentis. La pit tait aussi plus vive. Chaque
corporation formait une confrrie qui avait son autel et quelquefois
son glise particulire, qu'elle mettait son honneur  dcorer
luxueusement. Administre par un comit de matres appels _syndics_,
_prud'hommes_ ou _garde-mtiers_, chacune de ces confrries tait
place sous le vocable d'un saint ou d'un attribut religieux choisi
par elle: ainsi les cordonniers et les savetiers formaient la
_Confrrie Saint-Crpin et Saint-Crpinien_; les marchaux ferrants,
les taillandiers, les serruriers, les arquebusiers, les couteliers,
les peronniers, les cloutiers, les fourbisseurs, les selliers et les
bourreliers, la _Confrrie Saint-loi_; les menuisiers, les tourneurs,
les charrons, les charpentiers et les sculpteurs, la _Confrrie
Saint-Joseph_ ou _de Sainte-Croix_; les capitaines de navires, les
marins, calfats, voiliers, taminiers, cordiers, la _Confrrie du
Sacre_.

Nous avons sur ces ftes que clbraient les confrries en l'honneur
de leurs saints patrons les dtails les plus circonstancis. Pour
prendre un exemple dans l'histoire d'une petite ville qui a gard 
travers les ges sa physionomie curieuse d'autrefois, nous voyons
par le cartulaire communal de Joseph Daumesnil, ancien maire
et prieur-consul, ce qui se passait  Morlaix lors des ftes de
corporations. Les tailleurs faisaient chanter une grand'messe 
Notre-Dame-du-Mur. Au moment de l'offertoire, le pre abb de la
confrrie prsentait un mouton blanc qui tait ensuite conduit 
l'hospice par tous les membres de la confrrie et donn en prsent
aux malades. Les bouchers clbraient leur fte les premiers jours
de l'Avent. Aprs la crmonie religieuse, on promenait dans les
principales rues un boeuf qu'escortaient tous les membres de la
corporation, bras nus et la hache sur l'paule. Le cortge s'arrtait
aux carrefours et sur les places pour y faire le simulacre d'abattre
l'animal; pendant ce temps deux ou trois confrres faisaient la qute
dont le produit tait employ dans un festin.

 Limoges,  Dieppe,  Lannion et dans quelques autres villes de
France, certaines de ces ftes se sont perptues jusqu' nos jours et
les corps de mtiers (bouchers, ivoiriers, tailleurs de pierres, etc.)
continuent  chmer l'anniversaire de leurs saints patrons. Saint Luc
est celui des ivoiriers dieppois.  l'occasion de sa fte, qui
chet le 18 octobre, les ivoiriers entendent une messe en musique et
promnent par les rues leur bannire corporative, un beau rectangle
de velours grenat frapp d'ancres aux quatre coins, avec un blason
symbolique au milieu: l'lphant d'Afrique tout d'or sur champ d'azur.
Et, dans le banquet qui clture la fte, on chante la _Marseillaise
des ivoiriers_, paroles et musique de M. Bray, ex-ivoirier  Dieppe,
prsentement organiste au Trport:

    Dans l'art de buriner l'ivoire,
    Dieppe a conquis le premier rang.
    Nous voulons conserver sa gloire
     ce vieux rivage normand:
    Parfois bien faible est le salaire.
    Qu'importe au talent crateur?
    De Graillon[1] la vie exemplaire
    Guidera toujours le sculpteur.

[Note 1: Clbre sculpteur ivoirier dieppois.]

                _Refrain_:

    Et vaillamment nous bravons la misre,
          Aussi fiers que des rois,
    En travaillant sous la noble bannire
          Des ivoiriers dieppois!

[Illustration: FTE DE L'AGRICULTURE.]

Il ne faudrait pas remonter trs loin pour trouver,  Paris mme, des
ftes patronales et corporatives du plus aimable coloris. Telle la
Saint-Crpin, dcrite en 1851 dans _La Libert de Pense_ par un
rdacteur qui signait _Pierre Vinart, ouvrier_.

Que de changements en un demi-sicle! Il apparat bien,  lire
Vinart, que ces ouvriers de 1848 taient des hommes d'un autre ge
dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme
avait je ne sais quoi de naf et de cordial. Les compagnons
partaient des diffrents quartiers de Paris le matin du 25 octobre
et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique runi  la capitale,
Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district
autonome, avec sa _cayenne_ (sorte de sige social), son _pre_ et sa
_mre_ des compagnons. La _mre_ et le _pre_ de Paris prenaient la
tte du dfil; derrire eux venait la musique, puis les autorits
municipales, enfin les compagnons eux-mmes, des fleurs  la
boutonnire et des flots de rubans  leurs cannes. Le cortge ainsi
form gagnait _pedetentim_ l'glise paroissiale de Montmartre et y
pntrait en grand arroi, aprs avoir excut devant le portail
toutes les crmonies du devoir corporatif, telles qu'volutions,
hurlements, marches, etc., en un mot la _guillebrette_ entire, qui
tait le nom gnrique donn aux crmonies du compagnonnage.

Dans l'glise, dit Pierre Vinart, le pain bnit est surmont de
l'effigie de saint Crpin; l'ancien vque de Soissons est habill en
empereur du Bas-Empire et tient  la main une grande botte  revers.
 la sortie de la messe, les compagnons ritrent leurs crmonies
et, se remettant en ordre, ils vont  la barrire des Martyrs, chez le
restaurateur ayant pour enseigne: _Au rendez-vous des Princes_. Ils
y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises  ce
banquet: ce sont les _mres_ de Paris et de Montmartre qui, pendant
la dure de cette fte, se traitent mutuellement de _soeurs_. De
nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantes
 la fin du dner, o personne autre que des compagnons ne peut
assister.

L'auteur en vogue dans le peuple, et particulirement chez les
cordonniers, tait alors Savinien Lapointe, lui-mme cordonnier et que
la muse visitait  ses heures. Rendons cette justice  Lapointe que,
si ses vers sont pleins d'une ardente flamme dmocratique, il n'y fait
jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le proltariat rptait 
l'envi ses fameuses strophes sur _le Travail_ et c'tait elles qu'on
chantait de prfrence au banquet de la Saint-Crpin.

    L'indpendance, amis, du travail est la fille;
    Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend;
     nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille
    Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.

    Soyons justes, pour tre en paix avec notre me.
    Soyons forts: l'homme fort est gnreux toujours,
    Et nos membres hls que le travail rclame,
    Travailleurs, smeront pour de prochains beaux jours...

Au banquet de 1851, ce mme Savinien Lapointe tait assis  la droite
de la _mre_ de Montmartre. Les compagnons lui avaient dcern cet
honneur, quoique Savinien, un peu gris par le succs, n'et pas imit
la sagesse de Reboul et de Jasmin, autres potes ouvriers. Tandis que
Reboul demeurait boulanger et Jasmin perruquier, l'auteur d'_Une voix
d'en bas_ et des _chos de la rue_ avait dsert l'empeigne et
le tranchet. C'tait un rouge, un pur, comme on disait en ce
temps-l. Candidat  l'Assemble nationale, il n'avait chou que de
quelques voix. Sa rputation, chez les cordonniers, n'tait balance
que par celle de Martin et du pre Andr. Martin, lui aussi, tait
chansonnier et cordonnier tout ensemble; mais ses chansons taient
en argot; il avait un talent d'observation trs remarquable,
qu'il gtait un peu, suivant Vinart, par la crudit voulue de ses
expressions. Quant au pre Andr, il tait simplement cordonnier, et,
en cette qualit, il ne fabriquait mme que des chaussures d'hommes;
ce qui lui avait valu sa rputation, c'tait l'extraordinaire rapidit
avec laquelle il les fabriquait. Il avait fait une fois le pari
d'excuter en un jour un trajet de douze lieues, en s'arrtant 
chaque lieue pour y fabriquer une paire de chaussons. Et non seulement
il gagna son pari, mais il figura le soir mme dans un thtre de
socit, o il jouait un rle de vaudeville.

Il n'y avait pas de bonnes ftes corporatives sans Martin et le pre
Andr. Respectueux de l'antique proverbe:

    Aux saints Crpin et Crpinien
    Un bon cordonnier ne fait rien,

ils chmaient, ce jour-l, avec toute la corporation, se rendaient
avec elle  Montmartre et y banquetaient  la place d'honneur.
Et c'taient eux encore qui, le soir,  Valentino ou  la salle
Montesquieu, ouvraient le bal avec les _mres_ des compagnons.

Ds cet poque pourtant on pouvait noter la tendance fcheuse de
quelques ouvriers  s'abstenir des rjouissances compagnonniques. On
appelait neutres ces indpendants. Ils ne paraissaient point  la
fte patronale et prfraient la clbrer  trois ou quatre dans les
petits cabarets des environs de Paris. La partie de piquet remplaait
pour eux les splendeurs de Valentino ou du _Rendez-vous des Princes_.
Peu  peu le nombre des neutres augmenta. Au socialisme enfantin
des premiers jours avait succd chez les ouvriers une conception
plus scientifique et, il faut bien le dire, moins gnreuse aussi des
intrts et de l'avenir du proltariat: le syndicalisme n'tait pas
n encore, mais dj on ne se satisfaisait plus des anciennes
corporations. Celles-ci, du reste, tendaient  rduire au strict
minimum la partie religieuse de leurs solennits: ce qui avait t
l'lment essentiel de la fte n'en tait plus que l'accessoire. On
finit, dans certains corps de mtier, par oublier jusqu'au nom du
saint qu'on chmait.

[Illustration: LE PARDON DES CHEVAUX EN BRETAGNE.]

Cette scularisation progressive d'une institution toute religieuse
 l'origine ne laisse pas d'inspirer d'assez vifs regrets aux amis
du pittoresque. Les ftes patronales avaient eu leur ge d'or sous la
fodalit. C'tait le temps o, pour parler comme le bon Raoul Glaber,
la France semblait toute fleurie d'une robe blanche de miracles. La
multiplicit des saints intercesseurs qui imploraient pour elle auprs
de Dieu dconcerte les efforts des plus laborieux hagiographes: ils
sont trop! Mais,  ces poques de foi ardente, nul ne s'tonnait
que les bienheureux du ciel condescendissent  se faire les
commissionnaires des fidles, et non seulement  soulager les maux
de leurs clients, mais encore  pouser leurs intrts domestiques et
commerciaux. Chaque saint possdait sa spcialit, son _arouez_, comme
on dit en Bretagne: saint loi, par exemple, tait couramment invoqu
pour les chevaux;  Kerfourn,  Louargat,  Guiscriff, etc., les
fermiers bretons lui font encore visite chaque anne, monts sur leurs
btes auxquelles ils coupent un paquet de crins qu'ils offrent au
bienheureux, le produit de la vente de ces paquets de crins servant
 enrichir la mense paroissiale. Saint Cornli exerait et exerce
toujours  Carnac le mme patronage sur les animaux  cornes; saint
Herv dfendait ses ouailles contre les loups; saint Didier contre
les taupes; saint Tugen contre les chiens hydrophobes. En Barn, saint
Plouradou empchait les enfants de pleurer et saint Squaire donnait
le bon vent qui fait scher le linge.  Montmartre mme, en plein
Paris, les mnages mal assortis avaient recours sans scrupule 
l'intervention de saint Raboni, lequel, comme son nom l'indique,
_rabonissait_ les poux acaritres. Et, sans doute, quelques-uns de
ces saints rgionaux ou locaux seraient malaiss  dcouvrir dans la
liturgie rgulire. Les noms de beaucoup d'iceux, comme dit le P.
Albert le Grand, bien qu'crits au livre de Vie, ne se trouvent dans
nos martyrologes et calendriers. Ils n'en sont pas moins l'objet de
la faveur populaire. Ce furent, en leur temps, des personnages pleins
d'asctisme et de pit.  peine si quatre ou cinq pourraient faire
natre quelques doutes sur l'authenticit des mrites qui leur
ont valu la canonisation spontane des fidles. Telle cette sainte
Adresse, dont un hameau de Normandie porte le nom. Une lgende un peu
irrvrencieuse ne voudrait-elle pas que, des marins en danger s'tant
mis  invoquer tous les saints du Paradis au lieu de faire tte  la
bourrasque, le patron de la barque tomba sur eux  coups de garcette
et, les forant  se lever:

Aux manoeuvres, mauvais chiens! leur cria-t-il. Et, s'il faut  toute
force que vous invoquiez une protection cleste, recourez  sainte
Adresse: il n'y a qu'elle qui vous puisse sauver!

Et, sainte ou non, Adresse les sauva si bien, en effet, que, de retour
chez eux, ils lui btirent une chapelle et donnrent son nom  leur
hameau...

[Illustration: LA SAINT-CHARLEMAGNE.]

Un autre saint peu canonique, mais cependant plus authentique
qu'Adresse, fut Charlemagne, empereur  la barbe fleurie, promu par
privilge spcial patron des collgiens qui, de temps immmorial,
clbraient sa fte le 28 janvier. Ce jour-l, en souvenir de
l'auguste intrt qu'il tmoignait aux coliers travailleurs, un
banquet runissait dans les lyces de Paris, sous la surveillance de
leurs matres, les lves qui s'taient le plus distingus au cours de
l'anne prcdente. Un doigt de champagne, au dessert, permettait de
toaster  la mmoire du grand empereur... Mais un ministre vint
qui, pour raisons budgtaires-- conomie de bouts de
chandelles!--supprima en 1895 le banquet traditionnel et, du mme
coup, la Saint-Charlemagne[2].

[Note 2: Ce qu'a dfait un ministre, un ministre peut le refaire:
la Saint-Charlemagne a t rtablie.]

C'tait une des dernires ftes corporatives de la grand'ville.
Il ne lui reste plus en ce genre que la Sainte-Catherine et la
Sainte-Ccile,--la Sainte-Catherine qui, chaque 25 novembre, met
en rumeur le quartier de l'Opra, patrie d'lection des petites
midinettes, lesquelles la clbrent de la plus simple et de la plus
charmante faon du monde en se promenant bras dessus, bras dessous,
coiffes de bonnets en papier, le long de la rue de la Paix; la
Sainte-Ccile, dont la fte, plus aristocratique, est l'occasion de
magnifiques solennits artistiques dans toutes les glises de Paris.
Sainte Ccile jouit d'un enviable privilge: ce ne sont pas seulement
de grands peintres comme Grard Seghers, Raphal, le Dominiquin, Carlo
Dolce, qui se sont inspirs de sa vie dans des tableaux clbres;
Santeuil, Dryden et, plus rcemment, M. Maurice Bouchor, lui ont
tress de beaux vers. Quant aux musiciens, il n'en est point un qui
ne lui ait ddi quelque cantate ou quelque symphonie. Cette unanimit
des artistes et des potes est bien significative et donne une
physionomie  part, dans la hirarchie des bienheureux,  l'exquise
martyre chrtienne qui ne marchait dans la vie qu'accompagne de lyres
invisibles et dont la mort mme eut je ne sais quoi de mlodieux.




_Le Jour de l'An._


    Encore un an de plus qui s'efface et retombe
    Dans ce gouffre sans fond qu'on nomme le pass!
    Encore un pas que fait le sicle vers sa tombe,
    Sur la route o dj six mille ans ont pass!

    Qui donc pousse en avant ce cortge d'annes?
    Qui les emporte ainsi? Pauvres filles du temps!
    Elles s'en vont soudain comme des fleurs fanes
    Et, mourant en hiver, ne vivent qu'un printemps!

    Mais, si vous les couchez dans leur cercueil immense,
    Vous en crez aussi de nouvelles, Seigneur;
    Lorsque l'une est passe, une autre recommence;
    L'une meurt aujourd'hui, demain natra sa soeur.

    Salut  ce berceau! Salut  cette anne
    Qui se lve  son tour sur l'ternel chemin,
    Et, vierge encore de mal, et d'espoir couronne,
    Escorte en souriant les pas du genre humain!

L'auteur de ces jolis vers, mile Trolliet, a raison: il y a toujours
un peu de mlancolie, sans doute, dans nos adieux  l'anne qui s'en
va; mais les regards ont tt fait de se tourner vers celle qui vient
et qui, aux plis mystrieux de sa robe, nous apporte peut-tre le
bonheur et, en tout cas, nous en rserve l'illusion. La pauvre me
humaine vit de rves sous toutes les latitudes. Sans compter que pour
quelques-uns,--les concierges, les facteurs et les petits enfants par
exemple,--ces rves deviennent au jour de l'an de trs apprciables
ralits. Sous quelque forme qu'elles se prsentent, bonbons ou pices
d'or, les trennes sont toujours pour eux les bienvenues. Peut-tre,
cependant, y a-t-il un peu moins d'enthousiasme chez ceux qui les
offrent que chez ceux qui les reoivent.

L'usage des trennes nous vient des Romains (les premiers qui aient
sacrifi  la desse _Strenna_), et il est gnral. Un autre usage,
non moins constant, est celui des cartes de visite qu'on envoie au
premier de l'An, agrmentes de quelques mots de politesse ou vierges
de toute mention, aux personnes avec qui l'on a eu commerce d'amiti
ou d'affaires pendant l'anne. C'est encore un usage qui nous vient de
l'tranger, non plus de Rome, il est vrai, mais de l'Extrme-Orient.
Les Clestiaux se servaient de cartes de visite bien avant nous;
seulement, chez eux, les cartes taient de grandes feuilles de papier
de riz, dont la dimension augmentait ou baissait suivant l'importance
du destinataire et au milieu desquelles, avec des encres de plusieurs
nuances, on crivait les nom, prnoms et qualits de l'envoyeur. Il
parat que, quand la carte tait  l'adresse d'un mandarin de 1re
classe, elle avait la dimension d'un de nos devants de chemine!

 en croire M. lie Frbault, la distribution des cartes de visite, 
Stuttgard, dans le Wurtemberg, est le prtexte d'une scne piquante.
Pendant l'aprs-midi du premier de l'An, sur une place publique, se
tient une sorte de foire ou de bourse aux cartes de visite. Tous les
domestiques de bonne maison et tous les commissionnaires de la ville
s'y donnent rendez-vous, et l, grimp sur un banc ou sur une table,
un hraut improvis fait la crie des adresses.  chaque nom proclam,
une nue de cartes tombe dans un panier dispos  cet effet, et le
reprsentant de la personne  laquelle ces cartes sont destines peut
en quelques minutes emporter son plein contingent. Chacun agit de
mme, et, au bout de peu d'instants, des centaines, des milliers de
cartes sont parvenues  leur destination, sans que personne se soit
fatigu les jambes.

Remarquons, d'ailleurs, que l'usage des cartes de visite est apparu
assez tard chez nous. Jusqu'au XVIIe sicle, les visites se rendaient
toujours en personne. On peut noter cependant, comme un acheminement
vers les cartes, l'usage dont nous parle Lemierre dans son pome des
_Fastes_ et qui tait courant vers le milieu du grand sicle.  cette
poque, des industriels avaient mont diverses agences, qui, contre
la modique somme de deux sols, mettaient  votre disposition un
gentilhomme en svre tenue noire, lequel, l'pe au ct, se
chargeait d'aller prsenter vos compliments  domicile ou d'inscrire
votre nom  la porte du destinataire. Mais un temps vint o le
gentilhomme lui-mme fut remplac par la carte de visite. Cela se
passa sous Louis XIV (dans les dernires annes du rgne), comme
l'atteste ce sonnet-logogriphe du bon La Monnoye:

    Souvent, quoique lger, je lasse qui me porte;
    Un mot de ma faon vaut un ample discours;
    J'ai sous Louis-le-Grand commenc d'avoir cours,
    Mince, long, plat, troit, d'une toffe peu forte.

    Les doigts les moins savants me traitent de la sorte;
    Sous mille noms divers, je parais tous les jours;
    Aux valets tonns je suis d'un grand secours;
    Le Louvre ne voit pas ma figure  sa porte.

    Une grossire main vient la plupart du temps
    Me prendre de la main des plus honntes gens.
    Civil, officieux, je suis n pour la ville.

    Dans le plus dur hiver, j'ai le dos toujours nu,
    Et, quoique fort commode,  peine m'a-t-on vu
    Qu'aussitt nglig je deviens inutile.

Inutile, le mot est dur, mais il est la justesse mme. Est-ce l'abus
qu'on faisait des cartes de visite qui dcida les conventionnels 
supprimer le premier de l'An? Ou fut-ce la vanit des voeux qu'on y
dposait? Toujours est-il qu'abolie en dcembre 1791, la coutume du
Jour de l'An ne fut rtablie que six ans aprs, en 1797. Nos pres
conscrits, qui ne barguignaient pas avec les dlinquants, avaient
dcrt la peine de mort contre quiconque ferait des visites, mme
de simples souhaits de jour de l'An. Le cabinet noir fonctionnait, ce
jour-l, pour toutes les correspondances sans distinction. On ouvrait
les lettres  la poste pour voir si elles ne contenaient pas des
compliments.

Et pourquoi cette leve de boucliers contre la plus innocente des
coutumes? Le _Moniteur_ va nous le dire. Il y avait sance  la
Convention. Un dput, nomm La Bletterie, escalada tout  coup la
tribune.

Citoyens, s'cria-t-il, assez d'hypocrisie! Tout le monde sait que
le Jour de l'An est un jour de fausses dmonstrations, de frivoles
cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes...

Il continua longtemps sur ce ton. Le lendemain, renchrissant sur
ces dclarations ampoules, le sapeur Audoin, rdacteur du _Journal
Universel_, rpondit cette phrase mmorable:

Le Jour de l'An est supprim: c'est fort bien. Qu'aucun citoyen,
ce jour-l, ne s'avise de baiser la main d'une femme, parce qu'en se
courbant il perdrait l'attitude mle et fire que doit avoir tout bon
patriote!

Le sapeur Audoin prchait d'exemple. Cet homme, disent ses
contemporains, tait une vraie barre de fer. Il voulait que tous les
bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et
rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compre La Bletterie
n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire phmre. Ni le
calendrier rpublicain ni les ftes institues par la Convention
pour symboliser l're nouvelle ne russirent  prvaloir contre des
habitudes plusieurs fois sculaires. Les institutions rvolutionnaires
tombrent avec les temps hroques qui les avaient enfantes. Le
premier de l'An fut rtabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels
lui ont donn leur conscration. Le Prsident de la Rpublique reoit,
ce jour-l, dans les salons de l'lyse, l'hommage respectueux du
corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'tat.
Quant  la foule des simples citoyens, elle se charge de dmontrer
par l'exubrance de sa joie  quel point le dput La Bletterie tait
ignorant des mystres du coeur humain.

Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui
attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris
que le temps et l'espace ne sont que des catgories de l'entendement.
C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques
une signification faste ou nfaste. N'empche qu'en tous pays, mme
chez les Japonais, dont l'anne officielle ne commence pourtant que
le 8 fvrier, le premier jour de l'anne est le prtexte de grandes
rjouissances.

Ds la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons
japonaises sont nettoyes et mme exorcises; c'est--dire qu'
l'heure de minuit le chef de famille, revtu de ses plus riches
habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main
gauche, une petite table de laque sur laquelle est pose une bote de
fves rties. Il y puise par poignes, pour en jeter un peu  et l
dans chaque pice, en rptant: Sortez, dmons! Entrez, richesses!
Peu aprs, il s'lve dans la cour de chaque demeure une flamme
trs vive qui part du sol et dure  peine quelques minutes. C'est
un faisceau de bchettes de bois asperges d'eau bnite et qui doit,
selon la direction que prend la flamme, prsager aux assistants la
bonne ou la mauvaise fortune pour l'anne qui s'ouvre. On n'oublie
pas non plus, en cette nuit mmorable, de parer l'autel domestique
des dieux du bonheur. Un coin de la pice est rserv  cet usage dans
chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un lger chafaudage
de bois de cdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de pidestal 
deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumes. En avant
d'elles sont poss trois guridons minuscules en laque chargs des
prmices de l'anne: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux
langoustes ou poissons aux nageoires ornes de papier d'argent, et
le troisime de deux flacons de saki envelopps galement de papier
argent. Le tout est complt par deux grands chandeliers de bronze,
surmonts d'normes bougies qui brlent en l'honneur des dieux. Dans
toutes les cuisines, les mitrons ont ptri, mis au four et surveill
la cuisson des innombrables gteaux de riz qui doivent tre donns en
trennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les mnages, on
a pil, en de grands mortiers, la quantit de riz reprsentant la
provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois
d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses diffrents prparatifs
pour pouvoir le lendemain se livrer  la gat, aux rires et aux
divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers,
prsenter l'aspect de vritables bacchanales.

[Illustration: LE JOUR DE L'AN, AU JAPON: LES TRENNES.]

Voulez-vous maintenant, en opposition avec le rjouissant spectacle
de cette joie populaire, connatre un premier de l'An gourm, solennel
et, si je puis dire, caporalis? Oyez cette description emprunte  un
rdacteur du _Gaulois_:

A Berlin, le 31 dcembre, dans les brasseries ouvertes jusqu'au
matin, un peu avant minuit les lumires s'teignent. Partout vibre le
grincement saccad des rideaux de fer qui se ferment. L o manque
un rideau de fer, on applique en hte des planches pour garantir les
glaces. Voici qu'un rythme lourd annonce l'arrive de la police. Par
les brigades renforces de pelotons d'agents  cheval, les carrefours
sont occups militairement. Passages interdits aux voitures! Grandes
artres, mme celle de la _Friedrichstrasse_, expurges de tout
piton!  et l, les lieutenants de police, qui ont remplac leur
grande casquette bleue par le casque  pointe, donnent d'une voix
hache des ordres pour balayer tout. Mais, peu  peu, les rangs des
agents s'entr'ouvrent. La foule se glisse et se rpand dans l'ombre.
Tout  coup, rauque, forcene, monstrueuse, s'lve cette clameur:
_Prosit Neujahr!_ Que la nouvelle anne soit bonne! De la rue et des
maisons, les cris aigus des femmes, les piaulements des enfants, se
mlent aux vocifrations des hommes. Bonne anne, soit! mais qui vous
arrive en vous dchirant les oreilles.

Combien diffrent notre premier de l'An parisien, surtout le premier
de l'An tel qu'on le clbre encore dans nos vieilles provinces
franaises! Voici venir, devanant Nol, les petits quteurs
d'trennes. Au soir tombant, la veille du 1er janvier, dans les
villages d'Alsace, ils s'arrtent devant chaque porte pour chanter une
complainte qui commence ainsi:

    Nous souhaitons tous  Madame
    L'or d'une couronne d'amour,
    Et, pour l'an prochain, jour pour jour,
    Le jeune hritier qu'on rclame.
     Monsieur, qui dj sourit,
    Nous souhaitons meilleure chre, etc., etc.

En Poitou et en Saintonge, la complainte se chante sur l'air de
l'_Aguil_, plus spcial cependant au jour des Rois[3]:

[Note 3: Voir sur le sens du mot _aguil_ le chapitre _Nols de
France_.]

    Messieurs et Mesdames de cette maison,
    Ouvrez-nous la porte, nous vous saluerons.
    Notre _guillaneu_ nous vous demandons...
    Guiettez dans la nappe, guiettez tout au long.
    Donnez-nous la miche et gardez l'grison:
    Notre _guillaneu_ nous vous demandons.

       *       *       *       *       *

_Arribas! Son arribas!_ (Arrivs, nous sommes arrivs!) crient les
trenneurs du Limousin devant chaque maison o ils frappent, et ils
continuent dans leur patois, que M. d'Aigueperse traduit ainsi:
Le _guillaneu_ nous faut donner, gentil matre; le guillaneu
donnez-le-nous. Le _guillaneu_ limousin consiste en pommes, poires,
chtaignes, noix, noisettes et menus sous. Une fois pourvus,
les trenneurs font mille voeux pour leur hte sans oublier ses
serviteurs, la mnagre qui blute la farine, le porcher qui garnit le
charnier de lard, etc., etc.

 Saint-Malo, les trenneurs remplacent la srnade par une aubade, la
tourne crpusculaire par une tourne matinale. Il faut voir, ds la
fine pointe du jour, les petits gamins de la vieille cit bretonne se
former en bandes pour courir la ville, cogner aux portes et souhaiter
la bonne anne! Chaque souhait leur vaut un petit sou. Au premier
marmot qui se prsente, les jeunes filles demandent:

Comment se nomme-t'_il_?

_Il_, c'est le fianc rv dont on espre la venue. Le gamin cite
un nom de baptme au hasard, et les jeunes Malouines n'ont plus qu'
chercher, parmi les jeunes gens qu'elles connaissent, celui qui porte
le prnom dsign.

D'autres croyances, d'autres superstitions, si l'on veut, mais si
gracieuses, si mouvantes quelquefois, mriteraient encore d'tre
tires de l'oubli o elles sombrent peu  peu. Il en est aussi dont
le sens s'est perdu en chemin et qui nous paraissent  cette heure
passablement singulires. C'est ainsi qu'en Champagne et en Bourgogne,
on croit que l'anne sera bonne si la premire personne qu'on
rencontre le matin du jour de l'An est un homme, mauvaise si c'est une
femme. Et voil qui n'est gure flatteur pour le beau sexe!

Au Havre, dans la nuit du 31 dcembre au 1er janvier, il y a toujours
grande affluence du public devant le portail de l'glise Notre-Dame.
La tradition locale prtend qu'il suffit de s'agenouiller sous la
statue de la Vierge et de lui demander trois grces  minuit tintant
pour que l'une d'elles soit exauce. Les gamins, comme on peut croire,
ne manquent pas dans l'assistance et, au moment o l'heure sonne, on
les entend crier irrespectueusement  tue-tte:

L'aura! L'aura pas!

D'autres traditions, rpandues un peu partout, veulent qu'au premier
de l'An,  votre lever, si vous avez eu la chance de briser sans le
vouloir ou tout au moins de fler un verre dans lequel on n'a pas
encore bu, ce soit pour vous le pronostic d'une anne heureuse. En
djeunant, si un choc involontaire rpand votre boisson sur la nappe,
cette libation fortuite vous promet encore une anne de prosprit.
Il faut aussi avoir soin, ce jour-l, de ne rien laisser sortir de sa
maison, ni provisions, ni cadeaux, avant d'avoir reu quelque chose
d'un voisin. Nanmoins, si ce voisin est une voisine, il reste quelque
doute sur l'efficacit de la bonne chance.

Qu'y t-y qu'elle me veut donc, c'telle-l? Y tot ben la poune
qu'elle veune la premire? disent les paysans.

On prtend enfin que le matin du jour de l'An, si vous russissez 
glisser votre aumne dans la sbile ou le chapeau d'un pauvre avant
qu'il vous ait demand la charit, il n'y aura pour vous, durant
l'anne qui s'ouvre, que joie, sant, richesse, satisfactions
matrielles et morales de toute sorte.

Et donc voil mes lecteurs prvenus. Je leur ai donn, d'aprs les
vieux fatuaires du pays de France, les recettes les plus efficaces
pour acheter  peu de frais une anne pleine de bonheur. Recettes
S. G. D. G., bien entendu. La premire condition pour qu'elles
russissent, c'est d'avoir la foi. Qu'ils tchent de l'acqurir,
s'ils ne l'ont dj. La croyance dans le bonheur  venir, a dit un
philosophe, c'est plus que la moiti du bonheur prsent.




_Les Rois._


Tout au commencement du sicle, un savant astronome de l'Observatoire
d'dimbourg, le docteur Andersen, dcouvrit dans le ciel une nouvelle
toile qu'on n'avait point signale encore, qui se mit  grossir peu 
peu jusqu'aux proportions d'une constellation de la deuxime grandeur,
puis s'enfona dans les espaces et s'y vanouit insensiblement. Le
professeur Anderson pensait n'avoir affaire qu' un vulgaire satellite
de Perse.

Erreur! s'cria le professeur Tuttle, de Newhaven. J'ai observ aussi
celle que vous nommez une Persde et que vous prtendez n'tre jamais
apparue aux hommes. Erreur, six fois erreur! Vous dis-je. Mes calculs
m'ont permis de retrouver dans l'phmre visiteuse une vieille
connaissance de nos pres, l'toile mme qui guida vers Bethlem les
mages de la Chalde, qui reparut en 316, en 633, en 950, en 1267, et
que Tycho-Brah, pour la dernire fois, observa en 1584. L'intervalle
requis pour la rapparition priodique de l'toile est de 317
ans. Ajoutez 317  1584, vous obtiendrez 1901. Ce qu'il fallait
dmontrer...

Qui avait raison, du professeur Tuttle ou du professeur Anderson?
Et, tout de mme, si 'avait t M. Tuttle! S'il tait vrai que nos
regards, aprs vingt sicles couls, eussent pu contempler cette
douce annonciatrice des temps nouveaux! Comme nous l'eussions
avidement cherche dans le ciel, pieusement salue entre toutes ses
soeurs! Mais M. Tuttle ne nous a communiqu sa dcouverte qu'aprs
coup et quand l'toile des mages s'tait vanouie. Lgende ou vrit,
nous ne saurons jamais ce qu'il en fallait penser exactement...

C'est en commmoration de cette apparition de l'toile aux rois mages,
Balthazar, Melchior et Gaspard, et de la visite qui s'ensuivit aux
lieux solenniss par la naissance de Jsus, que l'glise a institu la
fte de l'piphanie, ainsi nomme des deux mots grecs: _pi_ (sur) et
_phani_ (rvlation). Dans le langage courant on l'appelle la
Fte des Rois, et vous savez de quelle aimable crmonie elle est le
prtexte aujourd'hui encore.  table, au dernier service, on apporte
une norme galette dont les morceaux sont rpartis  la ronde entre
les convives de tout ge. Celui qui trouve la fve dans sa part est
proclam roi, et, pour clbrer cette royaut phmre, l'assistance
se lve en criant: _Le Roi boit!..._

On a dit de la galette piphanique qu'elle dfiait tous les
changements de rgimes et les pires bouleversements sociaux. C'est
ainsi qu'en 93 les ptissiers de la Rvolution ne se laissrent pas
embarrasser par la chute de la royaut: en guise de galette des rois,
ils fabriqurent seulement des galettes de la Libert. De nos
jours mme, o les vieilles traditions s'abolissent, les galettes
piphaniques font encore l'objet d'un commerce lucratif. Mais les
ptissiers n'en ont plus le monopole; les boulangers en fabriquent
galement, qu'ils offrent en trennes  leurs clients de l'anne. Il
n'y a qu'une petite modification  la classique galette de jadis, et
c'est que la fve y est remplace par une poupe de porcelaine. Je ne
sais pas si nous avons beaucoup gagn au change, mais je sais qu'il
est des mchoires  qui cette substitution n'a pas laiss de causer
certaines disgrces imprvues. Un boulanger,  qui je faisais part
de mes scrupules, me disait qu'on s'y tait dcid pour viter toute
espce de fraude: il parat qu'au temps de la fve certains convives
peu dlicats prfraient avaler sans rien dire ce gros lgume
indigeste et se drober aux charges d'une royaut dispendieuse.

[Illustration: LE CORTGE DES ROIS MAGES. Fresque de Bennozo Gazzoli
(1420-1498) dans la chapelle du palais Riccardi,  Florence.]

Si telle est la raison vritable du changement, je me demande de quoi
se mlent les ptissiers et boulangers. C'est prendre bien souci de
nos intrts que de substituer, sans que personne l'ait rclam, 
l'innocente fve de jadis un petit baigneur qui craque sous la dent
quelquefois, mais quelquefois aussi disparat sans dire gare dans
notre intestin menac par lui d'une fcheuse appendicite.

Les campagnes, sur ce point, sont restes autrement fidles  l'usage.
Je vous contais plus haut l'odysse de ces petits mendiants chanteurs
de Nol qui s'en vont par les routes, en Bretagne, chantant l'_Aguil_
aux portes des mtairies. L'piphanie a aussi sa chanson spciale.
Mais on ne la chante plus gure,  ma connaissance, que dans l'Orne,
la Seine-Infrieure et les Ardennes: c'est la chanson des _Evangueus_.

    Donnez, donnez la part  Dieu:
    Nous vous dirons les _Evangueus_,
    Les _Evangueus_ de Notre-Seigneur.
    Je l'ai vu vif, je l'ai vu meurt (mort),
    Dessus la croix, ce roi fidle,
    Qui nous claire  trois chandelles...

Les _Evangueus_, c'est--dire les vangiles (primitivement
_evangeles_),--souvenir du temps o les quteurs de la part  Dieu
taient de pauvres rcollets qui, en change de l'aumne reue,
s'asseyaient  la mense hospitalire du donateur et y rcitaient
ce chef-d'oeuvre de posie narrative qu'on appelle les vangiles
apocryphes...

Bien entendu, la chanson des _Evangueus_ a le mme objet que
l'_Aguil_: savoir d'apitoyer les htes de la maison, d'obtenir d'eux
quelque menu cadeau, oranges, chtaignes, ptisserie  bon march.
L'aumne se fait sur le pas de la porte: il n'y a que dans les
Ardennes o les chanteurs d'_Evangueus_, fidles  de mystrieuses
observances, pntrent  l'intrieur des maisons, prennent une braise
dans le foyer et la jettent  terre pour purifier le sol.

[Illustration: LE JOUR DES ROIS: LA PART DES PAUVRES.]

M. H. du Plessac a racont quelque part qu'au XIIIe sicle, la veille
de l'piphanie, les chanoines de chaque chapitre lisaient l'un
d'eux, auquel ils dfraient le titre de roi. Revtu de sa plus riche
dalmatique, l'lu, le lendemain, une palme pour sceptre, prenait
place dans la cathdrale sous un dais de drap d'or. Trois chanoines
sortaient alors de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un
tait habill de blanc, l'autre de rouge, le troisime de noir. Un
diacre, prcdant les trois mages, portait au bout d'une perche cinq
chandelles allumes qui figuraient l'toile miraculeuse...

Mais voici dans le mme genre quelque chose de plus touchant, et
qui nous est rapport par l'auteur de la _Vie de Louis III, duc de
Bourbon_:

Le saint jour de l'piphanie, en souvenir de la visite rendue  la
crche par les bergers et les mages, ce prince lisait pour roi un
enfantelet de huit ans, le plus pauvre qui se trouvait dans la ville.
Il le faisait revtir d'un habit royal et servir en crmonie par ses
propres serviteurs. Le lendemain, l'enfant mangeait encore  la table
du prince; puis le matre d'htel faisait une collecte en sa faveur
auprs des convives. Le duc Louis donnait de sa poche quarante livres,
les chevaliers de son entourage un franc chacun, et les cuyers
un demi-franc: on recueillait ainsi environ cent livres que l'on
remettait au pre et  la mre du petit roi pour que leur enfant ft
lev aux coles.

Les princes et les chapitres de chanoines n'lisent plus de rois;
mais la coutume des chandelles des Rois est demeure, au moins en
Normandie, o les piciers les dbitent  la jeunesse par _creuilles_
ou grappes de douze. Bien curieuse, par parenthses, la destination de
ces chandelles piphaniques, barioles comme au XVIIe sicle, et que,
dans les petits mnages d'ouvriers et de boutiquiers, les enfants font
lgrement goutter sur une assiette plate, puis qu'ils disposent
en couronne dans leur suif et qu'ils campent enfin sur la table aux
regards bahis de la maisonne!

Cela ne vaut pas la clart d'un lustre lectrique, dit M. Noury.
N'importe! On tire aussi bien la fve chez les humbles que chez les
riches, et le bezot de la famille prend autant de plaisir  se
glisser  quatre pattes sous la table pour rpondre au _Phoebe Domine,
pour qui?_ et rpartir ainsi, au hasard de ses affections candides,
chaque morceau de la galette des Rois, sans oublier la part  Dieu
rserve  l'indigent qui heurtera le premier aux volets...

Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout
avec une faveur spciale le jour des Rois. Mais,  Saint-Pol-de-Lon
(Finistre), jusqu'en ces derniers temps, ils taient vraiment des
privilgis. Chaque anne, la veille de l'piphanie, cette ravissante
et archaque petite cit voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont
la tte et les crins taient orns de gui, de lauriers et de rubans.
Conduit par un pauvre de l'hospice et prcd du tambour de ville, il
tait escort de quatre notables, deux marguilliers et deux membres
du bureau de bienfaisance, et s'arrtait devant chaque seuil pour
recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, ctes de lard,
bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixs  son bt et
qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun
donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait et,  chaque
nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et
d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortge rptait la clameur
traditionnelle: _Inguinan! Inguinan[4]!_

[Note 4: Variante d'_Aguil_.]

Un arrt municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885,
 la curieuse promenade de l'_Inguinan_. Ainsi meurent les vieux us,
frapps souvent par ceux qui devraient s'employer le plus  les faire
respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie piphanique se
termint sur un ton de _de profundis_. Laissez-moi donc, pour finir,
vous conter une historiette qui, la premire fois que je l'ous, me
parut pleine de saveur. Mon ami Frdric Le Guyader en ferait un petit
pome dlicieux, et c'est un sujet o il dploierait tout  l'aise sa
verve incomparable de _marvailler_, d'humoriste armoricain.

Je ne sais o la scne se passe, si c'est au bord de l'Aulne,
de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivires
habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme
s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant
remarquer que les femmes qui portent ce dernier prnom en Bretagne
passent gnralement pour de fines commres et qui n'ont pas leur
langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gteau
coup, les parts distribues, c'est au bonhomme qu'choit la fve.
Il la montre triomphalement  Katec; mais celle-ci, qui tait de
mchante humeur, se refuse  crier: Le roi boit! Colre du mari
qui s'emporte et bat sa moiti comme pltre; pleurs et sanglots de la
femme qui s'chappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivire.

[Illustration: LA PROMENADE DE L'INGUINAN  SAINT-POL-DE-LON.]

A tes souhaits! rplique le bonhomme qui se colle tranquillement au
coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume.

C'est qu'au fond il pensait bien que Katec tait trop bonne chrtienne
pour mettre sa menace  excution. Mais, l'heure passant et Katec
ne reparaissant point, il commence  s'inquiter, se dit que Katec
n'avait peut-tre pas parl en l'air, et le voil qui court tout d'une
traite  la rivire, o la premire chose qu'il aperoit, flottant sur
l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse.

Plus de doute! s'crie-t-il, ma pauvre femme s'est noye...

Il veut au moins tout tenter pour la repcher et la rappeler  la vie,
si, d'aventure, la mort n'avait pas encore fait son oeuvre; et, le
temps de se dshabiller, il est dans l'eau jusqu'au cou.

Brrr! mes enfants, quel bain! Il gelait  pierre fendre; la rivire
charriait des glaons; une lune narquoise clairait la scne, et
le bonhomme cherchait toujours. Peine perdue! Le pauvre Fanch se
dsesprait et, aprs un dernier plongeon, il allait renoncer  ses
recherches, quand il entendit derrire lui des Ah! Ah! et des rires.
Il se retourne, stupfait, et reconnat sa femme qui, tranquillement
assise sur une souche, le considrait de la berge avec satisfaction.

Maintenant, dit Katec, je veux bien crier: Le roi boit!




_Masques et Travestis._


    Mardi gras, ne t'en va pas,
    J'ferons des crpes, j'ferons des crpes.
    Mardi gras, ne t'en va pas,
    J'ferons des crpes et t'en auras!...

Vous connaissez le refrain: il est vieux comme les rues et toujours
de circonstance aux jours de frairie qui prcdent l'entre en
carme. Dans la pole, o le beurre rissolle avec un bruit de crcelle
exaspre, l'habile mnagre fait sauter la pte de farine, mle 
des jaunes d'oeufs et trempe de lait pur. Les crpes sont le mets
particulier des jours gras, comme la galette est la friandise de Nol
et de l'piphanie. On les sert chaudes sur la table de famille, plies
en quatre, dores et fleurant bon. Mais le lendemain, refroidies,
elles font encore dans le caf ou le th un manger dlicieux. Il faut
seulement veiller  ce que la pte soit lgre et bien cuite. Les
meilleures crpes ont la couleur de l'acajou verni et ne psent pas
plus qu'une dentelle...

Un pote breton bien oubli aujourd'hui et qui eut son heure de
demi-clbrit, Stphane Halgan, a consacr tout un pome  la louange
des crpes. Un jour qu'il flnait sur les bords de l'Odet, non loin du
Marhallac'h, l'orage le surprit et le fora de chercher un refuge dans
une chaumire voisine:

    Attendant que le ciel ft au moins devenu
        Calme, sinon sans voile,
    Je voyais prs de moi la servante au bras nu
        Faisant fumer la pole.

    La pte s'talait; son flot moins transparent
        S'arrondissait en crpe,
    Et le gteau cuisait, cuisait en susurrant
        Ainsi qu'un vol de gupe...

    Lorsque la crpe tait bien blonde d'un ct,
        D'une batte lgre,
    Voici qu'un tour de main leste et prcipit
        La tournait tout entire.

Cette gymnastique culinaire finit par intresser le visiteur. Il
s'enquit des lments qui entraient dans la confection de ces fines
galettes, du mode de battage et du degr de cuisson qu'il y fallait,
et, l'orage pass, le ciel rassrn, il composa son pome en
regagnant les berges de l'Odet: les crpes avaient trouv leur Homre.

Leur Homre, mais non leur Hsiode: Halgan est muet sur l'origine des
crpes. Je ne suis gure plus savant que lui l-dessus. Je ne sais
mme pas avec prcision pourquoi les crpes sont la friandise des
jours gras. Peut-tre,--mais ce n'est qu'une hypothse,--parce que le
carnaval est le fourrier du carme. _Caro vale!_ Adieu la chair!
Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie
copieuse, on tche  se munir en vue des mortifications et des jenes
du saint temps. La prcaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire
du XIIe sicle dit qu' Pronne les chanoines de la collgiale de
Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagsime, un _past_ ou
festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry,
la promenade du boeuf _vill_ ou _viell_, ainsi nomme parce
qu'elle se faisait au son des vielles, tait l'annonce de grandes
rjouissances culinaires.

[Illustration: LES CRPES DU MARDI GRAS.]

Mais ces innocentes rfections sont loin d'tre particulires au
carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les ftes profanes de
l'anne, c'est qu'il est un prtexte  dguisements et  mascarades.
La coutume date de loin. Sans remonter jusqu' la fte juive des
_phurim_, aux _anthestries_ athniennes, aux _lupercales_ et aux
_saturnales_ des Romains, il suffit de rappeler que ds le Ve sicle
les conciles et les crivains ecclsiastiques reprochaient  nos pres
de gter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant
les jours gras, soit en btes sauvages et domestiques, telles que
veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur faon.
Ces graves avertissements restrent lettre morte. Les mascarades se
multiplirent. On a gard le souvenir des ftes des fous et de l'ne
qui se donnaient au moyen ge. Philippe le Bel se plaisait fort 
la joyeuse procession du renard. Charles VI parut  la cour sous un
costume de sauvage; le feu prit  ses fourrures et il faillit brler
vif. Isabeau de Bavire osa figurer en faon de syrne, nue jusqu'
mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen
arrta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous
le rgne de Franois Ier.

Les dames de la cour avaient adopt, pour garantir leur teint des
injures de l'air, des loups de velours noir, doubls de taffetas
blanc, qu'on fixait dans la bouche  l'aide d'un fil d'archal termin
par un bouton de verre. Les seigneurs les imitrent, et les abus
furent tels que le Parlement se dcida, en 1535,  faire enlever
par ministre d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les
marchands. On ne les tolra dans les rues qu'en temps de carnaval.
Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela
les masques exils et leur rendit la vogue.

[Illustration: LA FABRICATION DES MASQUES ET FAUX NEZ: L'ESTAMPAGE.]

Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue  ses plaisirs, mais sans
abandonner la mode des dguisements.  cette poque, le quartier
gnral des masques tait dans la rue Saint-Antoine. C'est l que
Mardi-Gras-Carme-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe
sicle n'eut garde de les supprimer. Paris n'tait plus qu'une vaste
mascarade. Le rgent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La
dernire de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la
Rvolution. Le carnaval fut proscrit comme attentatoire  la dignit
humaine, et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois o les
pres conscrits de la Convention se soient trouvs d'accord avec les
Pres de l'glise. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, o elle
fut leve. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un clat extraordinaire.
Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les
fabriques de masques, loups et costumes de dguisements, travaillrent
nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette anne-l que
l'italien Marrassi tablit  Paris la premire fabrique de faux
visages qu'on y ait cre.

De nos jours, le carnaval, rduit  des distributions de _confetti_ et
de serpentins, est en pleine dcadence. Sous Louis-Philippe et pendant
le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa
promenade du boeuf gras. Les organisateurs de la fte se recrutaient
parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais taient couverts par
des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade,
il se composait presque exclusivement de garons bouchers. L'Empire
permit  la troupe d'entrer dans la composition du cortge. Aprs sa
promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pntrait
dans la cour des Tuileries et dfilait devant l'Empereur.

Paris n'a plus de boeuf gras et la descente de la Courtille se rduit
 quelques masques crotts qui promnent sur nos boulevards des
panaches mlancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue mme
des _confetti_ et des serpentins commence  bien s'attnuer. C'est M.
Lu, rgisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant
une attraction pour les bals de l'tablissement auquel il tait
attach, eut l'ide de remplacer par du papier inoffensif les cuisants
_confetti_ de pltre dont on se bombarde en Italie.  cet effet, il
chargea son pre, ingnieur  Modane, de lui envoyer une certaine
quantit de ces petits rsidus de forme ronde enlevs des feuilles de
papier que l'on perce pour l'levage des vers  soie. Ainsi naquit
le _confetti_ parisien. Son succs fut norme. Des tablissements
publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mla. Ce fut
une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la
Mi-Carme, les chausses couvertes d'une bouillie polychrome de quinze
 vingt centimtres d'paisseur? Il ne se dpense pas,  Paris, en une
seule journe de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins
d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux
serpentins, il faut renoncer tout de bon  compter les kilomtres
et les myriamtres qui s'en droulent. Si le _confetti_ n'est pas
autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaon du
_confetti_ transalpin, il n'en est pas de mme du serpentin ou spirale
qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette
invention remonterait  la mme anne que celle des _confetti_. On
l'attribue  un jeune employ du bureau 47 des tlgraphes de Paris.
Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout
ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la
foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleut destin au
tlgraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa dcouverte,
sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite
fou des serpentins comme il l'avait t des _confetti_. Le carnaval
parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satit est venue. Nous
revoil au mme point qu'avant. Mais, en province et dans quelques
villes de l'tranger, le carnaval a conserv un certain clat. On a
mille fois dcrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et
nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excde d'ailleurs toutes
proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y
porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les
_confetti_ et les _coriandoli_ pleuvent comme mitraille; princes,
artisans, chacun participe  la folie gnrale.

Nous n'allons point, chez nous,  ces excs. Notre carnaval a
l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On
cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue
Graslin, un dfil ininterrompu de voitures et de chars splendidement
dcors, et la bataille, assez chaude, s'y livre  coups d'oranges et
de mandarines. Mais il n'y a rien l de bien caractristique. Tout
au contraire,  Arles et dans les environs, le mardi gras prte 
une crmonie intressante qu'on appelle _la Morisque_ et o les
figurants, costums  l'orientale, excutent avec des sonnettes la
danse sarrasine des pes. En Bourgogne, le dimanche gras donne
lieu au baptme du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille
enguirland et enrubann, qu'on promne en palanquin dans les rues et
qu'on brle vif, le mardi soir, sur un bcher de sarments.

[Illustration: LE CARNAVAL  PARIS: LE CHAR DE LA REINE DES REINES.]

Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou
Carme-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est
flamb ou jet  l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques.
Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohme
on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre
de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des
fifres. Dans le Jura, on se passe mme de personnage. Le dimanche qui
suit le carnaval s'appelle dimanche des _Bures_, ou des brandons: on
dresse d'immenses bchers de sapin sur le haut des montagnes et on
danse tout autour  la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore
est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme dsire se
faire agrer d'une jeune fille, il porte  ses parents, le jour du
mardi gras, un gigot envelopp d'une serviette blanche. Si la jeune
fille agre l'hommage, elle retourne  son prtendu la queue du gigot
enguirlande de rubans et de fleurs, et l'on clbre le soir mme les
fianailles des amoureux.

Autre crmonie originale, connue sous le nom de _scie d'Harfleur_
et qui se droulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un
ou deux kilomtres: une cavalcade partait de cette dernire ville,
conduite par une faon de monarque burlesque tenant  la main
un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, _bton friseux_.
Derrire lui, dit Prosper Legros, s'avanaient deux hommes costums
d'une manire bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariole de
rubans. La mascarade pntrait au Havre, rendait visite au maire, au
commandant de la place et aux principales autorits, et,  chacune de
ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la
scie  baiser. La crmonie datait de si loin, son origine tait si
ancienne, qu'on en avait oubli la signification.

Il n'est pas jusqu' la svre et croyante Bretagne qui ne se laisse
aller aux sductions du carnaval. Carme-Prenant y porte le nom
de Meurlaj ou Morlaj, autrement dit Boule-de-Graisse ou
Mer-de-Suif. Comment serait-on mlancolique avec un nom pareil? Un
quatrain l'affirme:

    _Meurlaje a zo eur paotr ge!
    Me garche e badfe bemde
    Hag an eost diou wech ar bla,
    Goul Mikel bep seiz bla._

Meurlaj est un gai luron! Je voudrais qu'il revnt tous les jours,
et le temps de la moisson deux fois l'an, et la Saint-Michel (poque
du terme) une fois seulement tous les sept ans.

Comme pendant au carnaval breton, voulez-vous connatre un mardi gras
cosaque? La scne est d'ordinaire dans une grange, o, harnachs de
grelots et d'oripeaux, jeunes et vieux se livrent  un galop effrn
en chantant une de ces _doumskas_ populaires dont le grand compositeur
russe Glinka n'a pas ddaign de s'inspirer:

    Le vent siffle dans les bois.
    Il pleut, mais des chants s'lvent dans la nuit.
    La ronde tourbillonne.
    Demain est au jene et  la prire;
    Aujourd'hui est  la joie.
    Vive le carnaval!

On s'explique moins que les Arabes, qui n'ont pas, malgr le Rhamadan,
l'excuse de nos quarante jours d'abstinence, aient prouv le
besoin de faire carnaval, comme on disait au XVIIe sicle. Qui se
douterait, lisons-nous chez un explorateur, M. Bache, qu' l'extrmit
du Sahara algrien on dt trouver nos coutumes des jours gras? Il en
est ainsi pourtant. Hommes et femmes se dguisent  l'envi, et cette
mascarade gnrale, monte sur des chameaux, court pendant sept jours
et sept nuits les rues et les marchs d'Ouargla. Ce n'est point l
une importation franaise; la coutume existe de temps immmorial. Nul
doute cependant qu'elle ne disparaisse un jour o l'autre, comme notre
propre carnaval. Les vieilles coutumes s'en vont, et ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'on l'observe. La disparition de celle-ci ne nous
inspirera d'ailleurs qu'un regret mdiocre; ces folies, souvent
licencieuses, trahissent plus de fatigue que de vritable gaiet.
Sommes-nous trop vieux pour nous y plaire ou n'est-ce point qu'elles
avaient pour condition mme les mortifications du saint temps,
auxquelles si peu de gens se soumettent encore? Les jours gras
supposent des jours maigres, et qui mange et boit tout son saoul
pendant le Carme ne sent plus la ncessit de se fortifier contre
l'abstinence par une indigestion pralable.

    Mardi Gras est mort.
    Sa femme en hrite
    D'une cuillre  pot
    Et d'une vieille marmite.
    Chantez haut, chantez bas:
    Mardi Gras n'reviendra pas.




_Pques._


Chez nos amis les Russes, la fte de Pques pourrait s'appeler aussi
bien la fte du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-l,
n'importe o et  quelle heure, la premire personne qu'on rencontre.
Le tzar lui-mme, en sortant de sa chambre,  minuit sonnant, pour se
rendre  l'glise, donne le baiser de paix  la sentinelle qui veille
devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs siges
pour accoler le premier passant qui se prsente, que ce soit un grand
seigneur ou un simple _moujik_ comme eux. Et la cordiale crmonie se
renouvelle  l'intrieur des chteaux ou dans ces magnifiques htels
qui longent la perspective Newski:  une certaine heure de la journe,
tout le personnel du chteau ou de l'htel, domestiques, serfs de la
glbe, vieux bergers au casaquin de laine, pntre dans le grand salon
du logis pour recevoir le baiser des matres.

_Christos voskrest!_ Christ est ressuscit! disent-ils les uns aux
autres. Mais il ne ressuscite pas le mme jour pour tous les hommes, 
cause de la diffrence des calendriers.

Le concile de Nice a pourtant dtermin ds 325 l'poque o Pques
doit tre clbr. Trois conditions sont requises: la fte doit venir
aprs le quatorzime jour de la lune pascale; elle doit concider avec
le jour de l'quinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fix sans
modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu
un dimanche. Le comput ecclsiastique a t tabli pour rgler
officiellement la date annuelle de cette grande fte religieuse. Il
rgle du mme coup celle du dimanche des Rameaux, qui la prcde
de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pques
fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mlait
jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destines  tre
bnites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de
France, notamment Arcachon, continuent  piquer des roses au milieu
des rameaux. C'est d'un effet charmant.

L'anne civile commena pendant longtemps  Pques. C'est en 1564
seulement qu'un dit de Charles IX recula l'ouverture de l'anne au
1er janvier. Elle avait vari jusqu'alors et avait t tantt fixe
 Nol, tantt au 1er mai, et enfin  Pques sous les rois de la
troisime dynastie. L'dit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer
certaines rsistances. On continua de se souhaiter la bonne anne
le jour de Pques. Cet usage tait courant jusqu' la fin du XVIIe
sicle, et, aujourd'hui encore, il s'est conserv dans quelques
cantons du midi de la France.

Peut-tre mme est-ce  la persistance de cet usage que nous devons
les oeufs de Pques, qui sont comme une variante des trennes et qui
s'offrent, d'ailleurs, avec le mme crmonial.

[Illustration: PQUES-FLEURIES  ARCACHON.]

Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, 
grand renfort de textes, cherchent  dmontrer que l'oeuf est ici un
symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la cration
du monde. Une explication plus simple nous est donne par les
lgendaires. Aux temps primitifs de l'glise, disent-ils, il tait
interdit de manger des oeufs en carme. Les poules persistant 
pondre, force tait bien de les laisser faire. Mais, au lieu de
confier les oeufs  la pole, on les serrait prcieusement dans une
rserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait  l'glise les
faire bnir: ils figuraient le dimanche suivant au menu familial,
entre le pot-au feu et la tarte monte.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen
ge dj on changeait de voisins  voisins des oeufs de Pques teints
en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien
que les ntres pour entretenir l'amiti. Dans certaines familles, on
allait jusqu' les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais
artistes. L'usage s'en maintint bien aprs le moyen ge, et l'on
montrait il y a peu de temps, parmi les curiosits du muse de
Versailles, deux oeufs de Pques peints et historis par Lancret et
Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV,  qui ils furent
offerts.

Combien diffrents, les oeufs de Pques d'aujourd'hui! Et, d'abord,
ils n'ont plus des vrais oeufs que l'apparence; ils sont en sucre ou
en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient
dignes d'avoir t pondus par cet oiseau Rock des _Mille et une
Nuits_ qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel[5]. Si
fastueux et si normes soient-ils, j'ai le mauvais got de n'admirer
que mdiocrement ces tours de force de la ptisserie moderne et, 
tant faire que de convertir les oeufs en friandises, je n'hsite pas 
leur prfrer les simples oeufs  surprise dont le fin gourmet Charles
Monselet copia jadis la recette sur un viandier du chteau royal de
Marly:

[Note 5: On en fait mme en ivoire comme celui qu'un riche
ngociant de Chicago offrit rcemment  sa femme. Il mesurait prs
d'un mtre de circonfrence et contenait un second oeuf qui, celui-l,
tait  musique et jouait automatiquement le _Yankee Doodle_. Cette
merveille bien amricaine avait cot la bagatelle de vingt mille
dollars. Encore tait-elle infrieure en magnificence  l'oeuf de
Pques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II;
tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept pisodes de la
Passion taient gravs sur sa coque, et l'intrieur de celle-ci tait
occup par un rubis taill en forme de coeur et enchss de diamants.]

Prenez douze oeufs de belle prestance; faites  chacun deux petits
trous aux extrmits; passez par un de ces trous une paille pour
crever le jaune; videz vos oeufs en soufflant par un des bouts;
mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; gouttez-les et
faites-les scher  l'air; dlayez de la farine avec un jaune d'oeuf
pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouches,
laissez-les scher et remplissez-les de crme au chocolat, ou au caf,
ou  la fleur d'orange, ou  la vanille;  cet effet, servez-vous d'un
trs petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les
cuire  pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pte
des deux bouts de ces oeufs; essuyez-les et servez sous une serviette
plie pour entremets.

Voil une recette de dlicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est
gure complique de surcrot. Je la recommande  mes lectrices;
mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles
n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez,
cette fois, le coup de thtre!

Et, puisque je parle de coup de thtre, comment, en ce jour tout
imprgn de surnaturel, ne pas donner un souvenir mu  ces chres
cloches de Pques dont le retour fait chaque anne l'merveillement
des bbs, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux
robes d'airain? Connaissez-vous la lgende des cloches de Pques? Elle
a t conte fort joliment dans la _Tradition_ par M. Henry Carnoy, et
je voudrais vous la conter aprs lui en l'abrgeant un peu.

Donc, chaque anne, le jour du jeudi saint, aux sons du _Gloria_,
toutes les cloches de la chrtient s'envolent vers Rome. Sitt
parties, sitt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville
ternelle, et,  trois heures de l'aprs-midi,  l'heure o le Christ
expire, elles font entendre un funbre lamento.

Quand les tnbres couvrent la terre, le dernier pape entr au ciel
descend et bnit les cloches. C'est alors une allgresse gnrale: des
bruits argentins, pareils  des rires, s'chappent des plus grosses
campanes; les ailes des mtalliques voyageuses battent d'une fivre
d'attente, si vive est leur hte de retourner au clocher natal o
elles ramneront la joie et la vie. Mais toutes, hlas! n'ont pas
cette bonne fortune. Il arrive qu' la bndiction pontificale
quelques-unes ne sont pas touches de l'eau sainte. Malheur 
celles-l, car leur retour est plein de prils: Jsus est mort; les
anges prient  son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le
diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours
pendables. Il lance  leurs trousses son arme infernale; les monstres
hurlants de l'rbe se prcipitent sur les pauvrettes, les cernent,
les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac
ou dans un torrent. Tantt ils soulvent devant elles un brouillard
aussi pais qu'une muraille afin qu'elles s'garent en route; tantt
ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer
en bullition: au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de
fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir.

[Illustration: LES oeUFS DE PAQUES  LA DEVANTURE D'UN CONFISEUR.]

Telle est la lgende des cloches de Pques, et j'en sais peu d'aussi
jolies et qui veillent en nous de plus aimables souvenirs.

    Cloches qui courez au ras des prairies,
    Cloches qui frlez la cime des bois,
    Sur l'aile d'argent de vos sonneries
    Emportez mon me au ciel d'autrefois!

Cette fte de Pques, o tout s'unit pour l'allgresse des hommes, o
 la joie de la rsurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on
ne sait quel renouveau du coeur et de l'esprit, soulags enfin des
pieuses angoisses de la semaine sainte, o la nature elle-mme,
frmissante et lgre, semble prendre sa part du bonheur universel,
c'est bien, comme le veut la liturgie, la fte des ftes, le triomphe
des triomphes. _Christos voskrest!_ Christ est ressuscit,--et avec
lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqu.




_Le joli Mai._


    Joli mois de mai, quand reviendras-tu?

Le voil revenu, gai, lger, pimpant comme un page. Il sourit et
tout rit autour de lui. Ce mois de mai est vraiment le triomphe du
printemps. Avril et mars gardent je ne sais quoi d'quivoque; il n'y
fait jamais si doux la veille qu'on ait pleine assurance de ne point
grelotter le lendemain. Tout autre est mai. Les geles blanches et les
giboules lui sont inconnues; il laisse ces tratrises  ses voisins.
L'air s'habille de clart; mille aromes y flottent, venus de la plaine
et des bois:

    C'est comme un miel pars dans la lumire blonde,

et tel est le charme de cette caresse printanire qu'il agit tout
ensemble sur l'esprit, sur le coeur et sur les sens.

Il parat qu'autrefois, dans un village des Hautes-Alpes, nomm les
Andrieux, lorsque, aprs cent jours d'clipse, le soleil reparaissait
enfin sur l'horizon, quatre bergers posts sur la place annonaient sa
rsurrection au son des fifres et des cornemuses.

Dans chaque mnage, dit un annaliste local, on avait confectionn
des omelettes, et tous les habitants, leur plat  la main, accouraient
vers les sonneurs. Autour du plus g des habitants, dcor pour la
circonstance du titre de vnrable, s'enroulait une farandole que
les sonneurs conduisaient jusqu' un pont voisin. Le vnrable
tenait son omelette leve au-dessus de sa tte; chacun dposait la
sienne sur les parapets du pont; puis les danses commenaient jusqu'
ce que le soleil et inond le village de ses rayons. Le cortge
retournait alors dans le mme ordre sur la place et reconduisait
le vnrable jusqu' sa porte. Chacun rentrait chez soi et l'on
mangeait les omelettes en famille. Au soir, les jeux et les danses
recommenaient et se prolongeaient bien avant dans la nuit.

Voil, certes! une faon originale de clbrer le retour du
soleil. Mais en quel pays le printemps n'est-il pas salu comme un
bienfaiteur? Je me trouvais, certain jour d'avril, en Basse-Bretagne,
dans un paysage qui m'est familier et que je ne reconnaissais plus: au
lieu du joli ciel clair qu'est d'habitude le ciel des fins d'avril,
de lourdes nues, pareilles  des haillons et dans les dchirures
desquelles le soleil avait bien de la peine  glisser un rayon furtif,
se tranaient lugubrement. La pluie tambourinait aux vitres, chasse
par le vent du sud-ouest, ce terrible _Circius_ auquel l'empereur
Auguste fit lever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il arrivait sur
nous de la mer, et le gmissement qui le prcdait avait quelque chose
d'une plainte humaine.

[Illustration: LA FTE DU RETOUR DU SOLEIL, DANS LES HAUTES-ALPES.]

coutez! disaient les bonnes gens. C'est la plainte des _cririen!_

Ces _cririen_ sont les mes dvoyes des naufrags, des pauvres
marins disparus dans la tourmente et dont les ossements rclament en
vain la spulture. Et la plainte tout  coup grossissait, s'enflait;
de brves rafales couchaient les joncs du palus; la lande roulait
comme une houle. Enfin le vent se dchanait librement, rgnait en
matre sur tout l'espace, et son grand souffle perdu, forcen, ne
cessait pas trois et quatre jours durant...

Le mois de mai, s'il est bon prince, nous revanchera de ces
msaventures. Il chassera les lourdes nues du surot, ramnera
d'exil l'hirondelle, le rossignol, le loriot et le coucou, qui sont
les quatre symphonistes du printemps, et refleurira la campagne
dnude:

    Le mois de mai sans les roses,
    Ce n'est plus le mois de mai...

Et, sans doute, aux portes de Paris, dans cette dlicieuse banlieue de
la Muette et du Trocadro, au Bois et dans les fermes-modles qu'on y
a tablies, nous reverrons encore, au petit jour, dfiler en cohorte
presse les amateurs du lait de mai. C'est une coutume qui est
demeure vivace au milieu de la ruine de tant d'autres. Le lait de
mai, trait dans de grands bassins argents et vers tout mousseux,
a une saveur, un parfum et, pour tout dire, une vertu qui ne se
rencontre point ailleurs. Peut-tre, tout bonnement, doit-il cette
supriorit incontestable  l'absence d'lments htrognes, tels que
la poudre d'amidon et l'eau de fontaine dont on l'additionne dans les
villes. Au dire d'un vieux chroniqueur normand, c'est en Normandie
mme qu'aurait pris naissance la coutume du lait de mai. Quand
fut lev, en avril de l'anne 1418, le sige de Rouen, qui avait t
marqu par une famine pouvantable, les survivants, affaiblis par une
longue privation, se portrent en grand nombre vers les fermes
des environs pour y boire le lait du matin, qu'ils prisaient plus
ravigorant qu'un autre. Joignez que la marche et l'air vif leur
aiguisaient l'apptit. Toujours est-il qu'ils se trouvrent fort
bien de ce nouveau rgime. Et ainsi s'tablit de proche en proche
l'habitude d'aller boire, au retour du printemps,  la fine pointe de
l'aube, le lait cumeux qui rit dans la bassine de mtal clair...

On se lasse de tout, disait Virgile, sauf de comprendre. Mais qui
s'est jamais lass du retour de la lumire, des oiseaux et des fleurs?
La nature se rpte chaque anne, et, chaque anne pourtant, nos yeux
et nos coeurs participent  la joie de sa rsurrection. Qu'elle est
belle, la terre, dans son antique nouveaut!...

Ce matin, comme je courais les champs, j'ai surpris,  l'angle d'un
vieux mur ruin et tout rong de lierre, un mnage d'hirondelles. Les
petits levaient dj la tte au bord du nid, cependant que le pre et
la mre traaient de grandes paraboles dans le ciel et poussaient des
cris aigus: il faisaient la chasse aux moucherons et, leur provision
au bec, l'allaient porter aux petits. C'taient des martinets de
rochers, de cette espce aux ailes longues et  la queue en fourche
qui est si commune dans tout l'Ouest et le Midi. Nos hirondelles de
villes, qu'on distingue en _hirondelles de fentres_ et _hirondelles
de chemine_, sont les cousines germaines de ces martinets; elles en
diffrent un peu par la taille et la forme des pattes: mais les
moeurs sont les mmes et l'instinct social galement dvelopp. Une
hirondelle a-t-elle t prise au lacet ou s'est-elle blesse? Toutes
se ligueront pour briser le lien qui la tient captive ou lui fournir
la becque jusqu' sa gurison. Un fait de cette sorte est attest
par divers chroniqueurs du XVIe sicle, qui en furent les tmoins.
La scne se passait sur les toits du collge des Quatre-Nations,
aujourd'hui Collge de France. Une hirondelle, dans une de ses
caracoles aventureuses, avait ras de trop prs la fentre d'une
mansarde et s'y tait pris la patte  un lacet. Tous ses efforts
n'aboutissaient qu' resserrer le lien. Elle se dbattait et poussait
des cris d'appel. Ses soeurs l'entendirent et accoururent. Il y en
avait bien un millier qui faisaient un gros nuage noir autour de la
mansarde. Chacune, en passant, donnait un coup de bec au lacet. En
moins d'un quart d'heure, la prisonnire fut dlivre.

Les hirondelles sont comme les roses: on les a trop chantes.
Thophile Gautier avait bien rajeuni le thme au moyen d'un ingnieux
exotisme. Vous vous rappelez ses vers:

    L'une dit: j'habite un triglyphe,
    Au fronton d'un temple,  Balbeck;
    Je m'y suspens avec ma griffe
    Sur mes petits au large bec.

    Celle-ci: Voici mon adresse:
    Rhodes, palais des Chevaliers;
    Chaque hiver ma tente s'y dresse
    Au chapiteau des noirs piliers.

    La troisime: Je ferai halte,
    Car l'ge m'alourdit un peu,
    Aux blanches terrasses de Malte,
    Entre l'eau bleue et le ciel bleu.

Exquise fantaisie d'un vrai pote, mais qui n'a point prvalu contre
le ridicule jet pour jamais sur ces fidles messagres du printemps
par un stupide refrain de caf-concert:

    Ah! pour moi, que la vie serait belle
        Si j'tais _hi_,
        Si j'tais _rond_,
      Si j'tais _hirondelle_!...

N'empche que, dans le fond du coeur, nous gardons une secrte
tendresse pour ces charmants oiseaux qui sont, sur la grande page
bleue du ciel, comme la signature multiplie du printemps, son souple
et capricieux paraphe. Leur familiarit mme nous touche; leurs nids
nous sont sacrs et semblent un prsage de bonheur pour les maisons o
ils sont accrochs. Vous imaginez-vous ce que serait un printemps sans
hirondelles? Il me semble qu'il manquerait quelque chose  l'air,
ce quelque chose qui est la vie et que le perptuel va-et-vient des
hirondelles lui communique aux beaux mois...

Celui-ci, de tous, est le plus riant: mois de promesses, mois
d'esprances, o la fleur commence d'clore, o le fruit se devine,
o les moissons pointent. D'o vient donc que les anciens le tenaient
pour un mois nfaste, durant lequel il ne fallait rien entreprendre?
Ne vous mariez pas en mai, disait Horace, sans quoi les flammes de
l'hymen se changeraient bientt pour vous en torches funbres. Il y
a comme un souvenir de cette superstition dans le proverbe: Noces
de mai, noces mortelles. Dans beaucoup de nos campagnes encore,
mais spcialement dans les Pyrnes, le pays de Gex et le Berry, les
paysans vitent de se marier au mois de mai. Il en est de mme en
Bretagne, o les mariages sont extrmement rares  cette poque
de l'anne. Un brave Kernvote,  qui j'en demandais la raison, me
rpondit que, mai tant le mois de Marie, c'tait par respect pour
l'Immacule qu'on en agissait de la sorte.

 la bonne heure! Tout ce mois de mai, du reste, que les Romains
consacraient  Maa, en qui ils personnifiaient la fcondit
terrestre, et que les chrtiens ont voulu placer sous le patronage
de la Vierge-Mre, abonde en crmonies et en coutumes d'une grce
incomparable. Il y a peu de temps qu'il tait d'usage, au premier jour
du mois, de planter un arbre sur les places publiques. Merlin Cocae,
dans son latin macaronique, constate cet usage sans l'expliquer:

    Prima dies mensis maii quo quisque plantas
    Per stradas ramos frondosos nomine _mazzos_.

Le premier jour du mois, dit-il, on plante des rameaux verts nomms
_mais_. Ces _mais_ taient le plus souvent des peupliers. Dans
certaines villes on en faisait des mts de cocagne qu'on lissait avec
de la graisse ou du savon et auxquels on accrochait des saucissons,
des chapons, des foulards et des mouchoirs de poche. En d'autres
contres on dansait autour de l'arbre. La grande cour du Palais de
Justice de Paris porte encore le nom de Cour-du-Mai. C'est que, nous
apprend M. Garcin, les clercs de la Basoche, jusqu'au XVIIIe sicle,
y ballaient et chantaient pour la fte du printemps. Vingt-cinq
d'entre eux, vtus de rouge,  cheval et suivis de musiciens,
faisaient, durant plusieurs jours, une procession dans Paris, donnant
des aubades aux premiers magistrats; puis ils se rendaient en
bel arroi dans la fort de Bondy, y marquaient trois chnes et en
coupaient un qu'ils venaient planter au bas du grand escalier du
palais, dans la Cour-du-Mai, et autour duquel ils menaient leurs
rondes fort avant dans la nuit. Ailleurs le _mai_ servait seulement
aux fiancs. C'tait alors un simple rameau d'acacia ou de trone
fleuri, que les galants venaient planter le matin devant la fentre
de leurs belles. Ils y attachaient quelques menues offrandes, des
pingles ou des rubans, et chantaient une faon de ritournelle
rustique o dfilaient les douze premiers jours du mois:

    Le premier jour du mois de mai,
    Que donnerai-je  ma mie?
          Une perdriole,
      Qui va, qui vient, qui vole,
          Une perdriole,
      Qui vole dans le bl.

Mais la coutume la plus curieuse de ce mois de mai, c'est en Lorraine
qu'il faut l'aller chercher. On y appelle _trimazos_ trois jeunes
filles vtues de robes blanches, pares de rubans et de fleurs, qui,
le 1er mai, viennent chanter et danser devant chaque maison pour
clbrer le retour du printemps. Dans certaines localits, le ruban
qui orne leur corsage est dispos de manire  former un triangle.
Leurs chants, dont les refrains sont rpts par toute la troupe
joyeuse qui les suit, sont aussi appels _trimazos_. Ces _trimazos_
sont, d'ordinaire, des chants pieux, analogues aux nols, comme celui
qui s'ouvre par ces jolis couplets:

    La Vierge Marie
    S'en va par les champs.
    Sur ses bras elle porte
    Son tant bel enfant.
    Jsus, Notre-Dame,
    Bni soit devant!

    Sur ses bras elle porte
    Son tant bel enfant.
    --Pourquoi pleurer, mre,
    Pourquoi pleurer tant?
    Jsus, Notre-Dame,
    Bni soit devant!...

Au dernier couplet, les jeunes filles font le tour de l'assistance.
Donne qui veut et ce qu'il veut! Tel y va d'une pice d'argent et tel
d'un humble sol. Nos _trimazos_ acceptent mme les dons en nature,
beurre, oeufs, volailles, qu'elles revendent ensuite et dont elles
consacrent le produit  dcorer l'autel de la Vierge...

D'origine moins ancienne que la fte profane du 1er mai, la fte
religieuse des Rogations, qui est particulire  nos campagnes, fut
institue en l'an 474 par saint Mamert, vque de Vienne en Dauphin,
pour attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre
dauphinoise. Quelques annes plus tard (511), le concile d'Orlans
gnralisait la pieuse dcision et en tendait le bnfice  la France
tout entire. Les Rogations (du latin _rogare_, prier) se clbrent
pendant les trois jours qui prcdent l'Ascension; le clerg de chaque
paroisse, bannire en tte, parcourt les champs et les prs, suivi
d'une foule recueillie, et bnit les moissons naissantes. Cette belle
fte est la mme dans la plupart de nos provinces de France et
le programme n'en varie gnralement pas, sauf en Rouergue et en
Franche-Comt o, aprs le passage de la procession, il est d'usage
que chaque propritaire ou locataire d'un champ plante, dans ledit
champ, une petite croix de frne ou de noisetier faite de deux
branches entrelaces... En Vende, la croix est remplace par une tige
d'aubpine, verdoyante amulette dont la prsence, dit-on, sufft pour
empcher que, plus tard, le bl engrang se mette  germer. Mais qui
dira pourquoi,  Rochefort, le printemps veille dans la population
un got si gnral et si vif pour la fricasse d'anguille, apprte
et servie sur le pr d'Ablois avec des ptisseries spciales nommes
_embles_ et _coireaux_?

Bien d'autres coutumes relatives au mois de mai mriteraient sans
doute de trouver place ici. J'ai d me borner aux principales. On
ne gote bien le charme du printemps qu' l'aube de la vie, a dit
Toppfer. Et Lamartine:

    Lorsque vient le soir de la vie,
    Le printemps attriste le coeur.

N'en croyez rien. Mai n'est point si exclusif qu'il n'admette que les
ttes blondes au partage de ses grces: les ttes chenues y ont
part aussi. S'il est vrai qu'aucun mois n'veille de sensations plus
charmantes, enfant, on en gote la plnitude heureuse; vieillard, on
se rchauffe encore  leur souvenir.




_Les Feux de la Saint-Jean._


Les feux de la Saint-Jean!

C'tait le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien  la
campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bcher d'ajoncs ou
de brindilles, tordus en cne autour d'une grande perche et
surmonts d'un bouquet et de l'tendard de saint Jean, attendait les
processionneurs. M. le cur venait en tte, suivi du maire et des
adjoints. La pieuse thorie faisait le tour du bcher. Aprs quoi,
M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-mme le _tantad_. La
flamme montait dans un joyeux crpitement. Une lueur rouge baignait le
ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadences
et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis,
s'amusaient mme  le traverser d'un bond...

J'ai assist  l'une de ces scnes en Bretagne, au hameau de
Saint-Jean-du-Doigt, qui possde une glise merveilleuse et un bijou
de fontaine, renomme pour son eau miraculeuse. Le _tantad_ tait
dress devant l'glise... Un ange descendait sur un fil de fer et,
du cierge qu'il tenait  la main, allumait le bcher. On aurait pu
craindre que le voisinage de l'glise ne crt un danger d'incendie,
et c'et t mal connatre les Bretons. Ils savent, de notion
certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au
nord-est, de faon  porter les flammes dans la direction oppose.
Ce changement du vent est l'indice de la prsence du saint. _Ari an
aotrou sant Yan en he pardon._ Voici Monsieur saint Jean qui arrive 
son Pardon, disent les bonnes gens.

Il n'y a plus gure de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en
Vende, et dans quelques cantons du Midi.  Bordeaux, on en allume
encore sur les places publiques de certains quartiers populaires.
Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une
caisse ou un panier dfonc. Des rondes se forment, les enfants
tirent des ptards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un
mntrier mne le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la
seule grande ville de France qui ait conserv l'usage des feux de la
Saint-Jean. Encore,  Brest, les bchers sont-ils remplacs par
des torches promenes sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui
retombent en secouant une poussire lumineuse. En Poitou, la coutume
est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les
jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allume au moyen d'un
cierge bnit, est promene dans la campagne que ses tincelles doivent
fertiliser. Il n'est point malais de voir l le souvenir d'une
pratique paenne: la roue symbolise le soleil  son entre dans
le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin,
clbraient la fte du renouveau, de la jeunesse ressuscite du monde.
Leurs druides, suivant une tradition rapporte par M. Jules Perrin,
faisaient cette nuit-l le recensement des enfants ns dans l'anne
et allumaient sur toutes les hauteurs des bchers en l'honneur de
Teutats, pre du feu. L'exquis auteur de _Brocliande_ put se croire
rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de
Plormel il assista, stupfait et ravi,  l'embrasement de l'horizon.

Un  un, dit-il, tous les villages s'allumaient.  la flamme de
Taupont rpondait celle de La Touche, et la lumire gagnait l'autre
ct de la valle, revenait vers Plormel par la Ville-Bernier, la
Ville-Rhel; lentement les fumes ondulaient dans l'air, s'effaaient
et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientt les
flammes dgages montrent hautes et droites vers le ciel, perptuant
le souffle des vieux cultes conscrateurs du feu qui est la source
premire de la vie universelle.

Cette survivance de traditions millnaires ne laisse pas en effet
de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connat l'me
bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifie  travers
les ges, le phnomne parat banal. En quelques paroisses de la
Haute-Cornouaille, la crmonie avait d'ailleurs une conclusion assez
funbre: quand les danses avaient cess et que le feu tait prs de
s'teindre, on l'entourait de grandes pierres plates destines, dans
la pense des assistants,  servir de sige aux _anaon_, aux mnes
grelottants des pauvres morts de l'anne, avides de se reposer
quelques heures en tendant leurs mains dbiles vers les cendres...

Paris,--inutile de le dire!--n'a plus de feux de Saint-Jean. Les
derniers datent de l'ancien rgime. On dressait alors le bcher sur
la place de Grve et c'tait le roi en personne, assist de toute
sa cour, qui l'enflammait. L'historien Dulaure nous a laiss la
description d'une de ces crmonies, qui se passa sous Charles IX:

Au milieu de la place de Grve tait plac un arbre de soixante pieds
de hauteur, hriss de traverses de bois auxquelles on attacha cinq
cents bourres et deux cents cotrets; au pied taient entasses dix
voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de
la ville, cent arbaltriers, cent arquebusiers, y assistaient pour
contenir le peuple. Les joueurs d'instruments, notamment ceux que l'on
qualifiait de _grande bande_, sept trompettes sonnantes, accrurent
le bruit de la solennit. Les magistrats de la ville, prvt des
marchands et chevins, portant des torches de cire jaune, s'avancrent
vers l'arbre entour de bches et de fagots, prsentrent au roi une
torche de cire blanche, garnie de deux poignes de velours rouge; et
Sa Majest, arme de cette torche, vint gravement allumer le feu.

Le dernier monarque qui alluma le feu de Grve de ses mains fut Louis
XIV. Plus tard cet honneur revint au prvt des marchands et,  son
dfaut, aux chevins. Par une bizarrerie vritable, la perche qui
soutenait le bcher tait surmonte d'un tonneau ou d'un sac rempli de
chats vivants. C'est ainsi qu'on lit dans les registres de la ville de
Paris: Pay  Lucas Pommereux, l'un des commissaires des quais de la
ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois annes finies
 la Saint-Jean 1573, _tous les chats qu'il falloit audit feu, comme
de coutume_, et mme pour avoir fourni, il y a un an o le roi y
assista, un renard pour donner plaisir  Sa Majest, et pour avoir
fourni un grand sac de toile o estoient lesdits chats. Il arrivait,
en effet, que, pour ajouter plus d'clat  la fte, quand d'aventure
Sa Majest y assistait, on joignait aux chats quelque animal froce,
ours, loup, renard, dont l'autodaf constituait un divertissement de
haut got...

[Illustration: LES FEUX DE LA SAINT-JEAN, DANS LE POITOU.]

Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux: elle avait aussi ses
herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin,
pieds nus, en tat de grce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir
de chasser les dmons et de gurir la fivre. On sait que, parmi ces
fleurs mystrieuses, se trouvait la verveine, la plante sacre des
races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en
murmurant une formule bizarre, nomme la _verven-Dieu_ et dont le sens
s'est perdu.

Mais voici mieux: les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean
la _verbena de San-Juan_, la verveine de Saint-Jean. Dans toute
l'Espagne, dit un savant docteur de l'Universit de Madrid, M. Otero
Acevedo, on allume ce soir-l de grands feux, appels _lums_,
qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en
bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la
cte, la population va s'brouer dans la mer, malgr le froid souvent
trs vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les
villages de l'intrieur vont dans les prairies, dont l'herbe est
encore trs courte, et se roulent dans la rose; c'est, parat-il, un
prservatif et, au besoin, un remde souverain contre les maladies de
la peau[6]. Les jeunes filles, ce soir-l, remplissent d'eau un vase
qu'elles dposent au rebord de la fentre et,  minuit sonnant, elles
y crasent un oeuf frais provenant d'une poule noire: suivant la
forme que prend cet oeuf, celle qui interroge ainsi le destin voit
apparatre un _novio_, un chteau, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter
que c'est toujours le _novio_ qui se laisse deviner. Quant  la
verveine qui a donn son nom  la vigile, il est d'usage de l'aller
cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y
laisser jusqu'au jour, expose aux rayons de la lune; cette eau sert,
le lendemain,  se laver le visage. On dit galement, en Espagne, de
celui qui a l'habitude de se lever tt, qu'il va cueillir la verveine,
_coge la verbena_...

[Note 6: On trouve la mme superstition en Saintonge. Seulement
elle s'y pratique, non  la Saint-Jean, mais  la Pentecte. Le matin
de ce jour-l, les garons qui ont des peines de coeur vont se rouler
en secret dans la rose: ce traitement  la Kneipp s'appelle prendre
l'aiguaille de Pentecte.]

Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait
dire: Il est all ramasser un charbon de Saint-Jean. Le fait est
que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de
proprits merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres
du _tantad_ et dvotement plac, au retour, dans un coin du foyer,
pour prserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore
qu'en balanant les nouveau-ns devant la flamme de trois _tantads_,
on les garde  tout jamais contre le mal de la peur...

Croyances puriles, sans doute, et qui tmoignent d'une me singulire
et nave, agite plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel.
Mais la vrit est que les Bretons, en mme temps que les plus
superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. O qu'ils
aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est
ainsi que, dans cette nuit sacre du 24 juin, tandis que la Bretagne
lointaine, l-bas, derrire l'horizon, s'toile de points d'or et
danse autour de ses _tantads_, la mer d'Islande,  son exemple, se
fleurit de soudaines constellations.

Un baril, depuis le matin, sur la golette, oscille lourdement 
l'extrmit de la grande vergue. On y a empil d'antiques dfroques,
mouffles, cirages, vareuses, pralablement trempes dans le goudron
et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque
homme y est all de sa contribution personnelle de vieux chiffons.
L'quipage, vers huit heures, a form le cercle au pied du mt. Il ne
fait pas nuit  Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour,
pourtant, ce crpuscule perptuel, ces limbes blafards, o grelotte un
soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enflchures, boute le
feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fume noire,
la flamme clate, bondit, se propage, dirait-on, de bord  bord.
Phnomne explicable, toutes les golettes bretonnes ayant leur foue
traditionnelle, leur _tantad_ arien suspendu  l'extrmit de la
grande vergue et qui dchane, dans l'instant qu'il s'allume, les
acclamations frntiques de l'quipage. Le tumulte s'apaise pour la
rcitation de la prire. Puis, le capitaine descend dans le poste
payer la double  ses hommes.

Et, ce soir-l, les Islandais s'endorment en rvant de la Bretagne.




_Une reprsentation de Mystre._


L't de 1898 fut une date pour la Bretagne. On y reprsenta, sur un
thtre construit par Ludovic Durand et dans des dcors signs Maxime
Maufra, un vieux _mystre_[7] intitul: _la Vie de saint Gwnol_. Et
ce mystre fut jou en plein air, sur la place de Ploujean, par une
troupe compose tout entire d'artisans et de laboureurs; le chef de
cette troupe, Thomas Parc, dit Parkic, cumule lui-mme, dans le priv,
les fonctions de cultivateur, de fournier, d'aubergiste et de barbier.
Les troupes du moyen ge n'taient point composes diffremment. Il
n'y avait point autrefois d'acteurs de profession: c'taient des gens
du peuple qui se runissaient aux grands jours pour reprsenter les
nafs mystres ou les amusantes _soties_, dont le spectacle servait 
rgaler la foule.

[Note 7: On appelle _mystres_ les pices qu'on reprsentait au
moyen ge; presque toujours le sujet en tait emprunt  l'Ancien
ou au Nouveau Testament ou encore  la vie des Saints, tels que les
traduisait l'imagination populaire. Elles taient coupes d'ordinaire
par de petites pices profanes et burlesques, nommes _soties_, dont
la _Farce de Matre Pathelin_ est reste le type le plus achev.]

N'est-ce pas un fait singulier pourtant et bien caractristique de la
proverbiale tnacit des Bretons que cette persistance chez eux d'un
thtre qui a disparu des moeurs franaises depuis plus de trois cents
ans? Sans doute les reprsentations de mystres ne se donnent plus
en Bretagne que de loin en loin. Il n'en tait pas de mme il y a une
cinquantaine d'annes encore. Dans toutes les foires, dans tous les
marchs et pardons de Bretagne, on voyait se dresser des chafaudages
et des trteaux de bois grossier, o quelque troupe d'acteurs
indignes reprsentait en dialecte celtique la _Vie des Quatre fils
Aymon_, le _Purgatoire de saint Patrice_ ou la _Passion de notre
matre Jsus_.

Le peuple se portait en foule  ces reprsentations. Elles devinrent
bientt pour lui, dit Luzel, un vritable besoin et comme un
enseignement national. Fort peu exigeant sur la mise en scne et le
jeu des acteurs, il ne l'tait pas davantage sur la couleur locale
et la vrit historique ou gographique. Dans le _Mystre de sainte
Genevive_, Charles-Martel est gnral en chef des armes de Henri
IV; dans la _Vie de saint Guillaume_, le Poitou est situ entre la
Turquie, la Perse et l'Hibernie; dans la _Vie de saint Gwnol_, les
cabaretiers d'Is vendent du caf,--au Ve sicle!

Ces anachronismes sont de rgle dans le thtre populaire. Nos
mystres franais ne se distinguent gure, sur ce point, des mystres
bretons, et, d'ailleurs, ceux-ci drivent trs videmment de ceux-l.
C'est ainsi qu'ils leur ont emprunt la division en journes. Le
thtre du moyen ge ne connaissait, en effet, ni les actes ni les
scnes, mais seulement les journes. Cela s'explique, si l'on veut
bien rflchir que tel de nos anciens mystres, comme celui de la
Passion, n'avait pas moins de trente-cinq mille vers et qu'il
fallait toute une semaine pour en venir  bout. Ces reprsentations
dramatiques n'avaient lieu, il est vrai, dans le reste de la France
comme en Bretagne, qu' d'assez longs intervalles; il ne s'en faisait
gure, en moyenne, plus d'une par an et par ville. D'o le prestige
qu'elles exeraient sur la foule. On s'y rendait de trente lieues  la
ronde. Le jurisconsulte Chassane parle ainsi d'une reprsentation de
la _Vie de saint Lazare_, donne  Autun en 1516, et pour laquelle
on avait construit un amphithtre qui ne contenait pas moins de
quatre-vingt mille personnes!

[Illustration: LE RETOUR DU PARDON, EN BRETAGNE.]

En Bretagne, le thtre, fabriqu avec des planches poses sur des
madriers et des barriques, s'levait d'ordinaire au milieu de la place
ou du champ de foire, quand il ne s'adossait pas tout uniment au mur
du cimetire ou au pignon de l'glise paroissiale.

Quelquefois, dit Luzel, en contre-bas du thtre principal, on en
construisait un second, plus petit, destin  jouer des intermdes.
Des deux cts, il y avait des coulisses, relies entre elles par un
corridor circulaire; au fond existait un escalier par o les
acteurs pouvaient descendre sous la scne pour attendre leur tour de
reparatre, pour repasser leur rle ou se rafrachir.

Toute reprsentation, en Bretagne, s'ouvre par une invocation 
l'Esprit-Saint: excellente manire de nous rappeler que le thtre est
d'origine liturgique et prit naissance, au moyen ge, dans l'glise
mme. Puis un des acteurs, le plus habile et le mieux au fait des
usages et des vieilles traditions, s'avance seul sur la scne, salue
profondment, et, d'un ton lent et grave, moiti chantant, moiti
dclamant, il rcite une sorte de discours rim, nomm prologue, o
il rclame d'abord le silence et l'attention de l'auditoire, clerg,
nobles et commun, et le prie de se montrer indulgent pour ses
fautes et pour celles de ses camarades, pauvres gens qui ne sont pas
instruits et qui n'ont jamais t  l'cole, comme les fils des nobles
et des riches bourgeois. Il expose ensuite la pice brivement.
Prcaution indispensable pour que ce public, d'intelligence vive, mais
de culture un peu sommaire, ne soit pas trop drout par les brusques
mouvements de la scne et suive, sans trop d'effort, l'action
minemment complexe qui va se drouler sous ses yeux. Une coutume
bizarre et non explique veut aussi que l'acteur qui rcite ces
prologues fasse, de quatre vers en quatre vers, une volution autour
du thtre. C'est ce qu'on appelle la _marche_. Un vieux manuscrit,
cit par mile Souvestre, dit que, pendant ce temps, rebecs et
binious doivent sonner.

[Illustration: REPRSENTATION D'UN MYSTRE AU XVe SICLE.

Premier plan, l'intrieur d'une des loges ou chafauds, o prenaient
place les notabilits de la ville; au fond, la scne horizontale o
se joue le mystre de la Passion;  droite, un chafaudage figurant
l'Enfer, d'o s'chappent des dmons.]

Le prologue achev, la reprsentation commence. Elle dure en moyenne
trois grandes heures et se termine par un pilogue. Mais, comme les
pices bretonnes ont gnralement deux journes, ce premier pilogue
n'est en somme qu'un intermde ou plutt une annonce rime. Afin
que le public ne s'y trompe pas, on a soin de le prvenir que la pice
n'est qu' sa moiti et on l'invite  revenir le lendemain sans
faute, en lui promettant plus d'motions et d'intrt que dans la
journe prcdente, attendu que le plus beau reste encore  jouer.

Le public manque rarement de rpondre  l'invitation. La seconde
journe commence, et l'affluence des spectateurs est encore
plus grande que la veille. L'acteur charg du prologue ou, comme
l'appelaient abrviativement les Latins, le _Prologue_ (par une
majuscule), entre en scne et dbite son petit sermon avec les
flatteries et les compliments ordinaires  l'adresse de l'assistance.
Cependant, et comme celle-ci peut avoir la mmoire courte ou qu'une
partie de l'auditoire peut n'avoir pas assist  la reprsentation
prcdente, les acteurs bretons recourent quelquefois  un expdient
original auquel s'est laiss prendre plus d'un crdule spectateur.

Une belle demoiselle, une trangre, dit Luzel, parat tout  coup 
l'extrmit de la place, sur une haquene blanche; elle traverse les
rangs presss de la foule, toute surprise, et pousse jusqu'au thtre,
o le _Prologue_ est en train de dbiter son discours. Elle s'arrte,
adresse la parole  l'orateur et lui demande la raison d'un si grand
rassemblement et pourquoi il prore et gesticule de la sorte, comme un
comdien sur le thtre. Le _Prologue_, en galant artiste, lui tend la
main, l'invite  monter prs de lui et lui fait un rsum fidle de
ce qui a t reprsent la veille, ainsi que de ce qui va suivre.
La belle demoiselle, satisfaite, le remercie de sa complaisance et
tmoigne de son regret de ne pouvoir assister  la reprsentation;
mais il faut qu'elle soit  Trguier avant la nuit; elle remonte donc
sur sa haquene blanche, fait ses adieux et disparat par la route qui
mne vers la ville.

Les acteurs reviennent alors en scne et entament la seconde partie de
la pice. Il est bien rare qu'elle soit termine avant le coucher du
soleil. L'action languit un peu dans les pices bretonnes. Tout s'y
passe en rcits, et, par surcrot, ces rcits sont coups de cantiques
interminables. Les rcits eux-mmes et jusqu'au dialogue, au lieu
d'tre dclams comme chez nous, sont psalmodis sur un air de
plain-chant qui ralentit encore la marche de l'action. Vaille que
vaille, on arrive au dnouement. Mais tout n'est point termin avec
la pice, et il reste  entendre l'pilogue de la seconde journe ou
_bouquet_.

C'est l que le pote doit montrer toute son adresse et sa science et
rpandre  pleines mains les fleurs de sa nave rhtorique. Il s'agit
en effet, aprs avoir amus le peuple, de stimuler sa gnrosit.
Entreprise dlicate. Tandis que le _Bouquet_ dploie ses grces sur
la scne, deux des confrres du rcitant circulent dans les rangs de
l'assistance. Le public breton ne se fait pas trop tirer l'oreille et
les pices de dix sols, mles au billon, pleuvent dans l'escarcelle
des acteurs. Le produit de cette qute est tout leur bnfice et
ces braves gens sont satisfaits s'il suffit  payer le banquet
pantagrulique qui les runira, sous quelque tente de cabaret,  la
fin de la dernire journe. Leurs frais, par ailleurs, sont assez
mdiocres. Telle est la passion dramatique du public breton que
c'est  qui prtera gratuitement sa collaboration aux acteurs: les
menuisiers, charpentiers, forgerons, s'emploient  la construction
de la scne; les paysans fournissent le charroi; les aubergistes, des
fts vides; les bourgeois, des ornements et des planches. Il n'tait
pas jusqu'aux familles nobles qui ne se fissent un devoir de
fouiller dans leur garde-robe et d'y emprunter des vieilles rapires
rouilles, perruques, habits de marquis et de marquises, tentures 
personnage, voire des costumes de gardes nationaux pour orner la scne
et habiller les acteurs.

[Illustration: UNE RPTITION DE MYSTRE EN BRETAGNE: LA VIE DE SAINT
GWNOL.]

Le thtre breton n'est cependant pas trs riche en mystres
originaux. Sur les quelque cent cinquante spcimens que nous en
possdons et dont les sujets sont presque toujours emprunts aux
romans de chevalerie et  la vie des saints,  peine ou cinq ou six
traitent des sujets strictement bretons.

_La vie de saint Gwnol_ est du nombre. L'action nous transporte au
Ve sicle,  la cour du roi Grallon, dans la lgendaire ville d'Is.
C'est une triste poque pour la Bretagne. Grallon, par sa faiblesse,
a laiss la licence et les vices s'installer en matres dans sa
capitale.  l'anarchie des moeurs s'ajoute la menace de l'invasion
trangre. Mais Dieu suscite  temps un sauveur dans la personne
du jeune Gwnol, neveu de Grallon et fils d'un seigneur de la
Grande-Bretagne nomm Frgan et de sa femme, la princesse Alba. La
curieuse gravure que nous donnons ici, d'aprs un instantan pris
pendant les rptitions de Ploujean, reprsente la scne o Frgan et
sa famille supplient le Seigneur de venir en aide aux Bretons. Cette
prire est exauce: l'invasion barbare est repousse et Grallon se
convertit au vrai dieu. Mais ses sujets, au lieu de l'imiter, le
tournent en drision et se ruent dans la dbauche avec une furie
nouvelle. Cette fois la patience divine est  bout. Is, en qui
ressuscitent Gomorrhe et Sodome, connatra le mme sort que ces villes
maudites: elle prira par l'eau comme elles ont pri par le feu.
Gwnol, le saint de la mer, est charg d'en avertir Grallon.

GWNOL.

La troisime nuit du troisime jour, Is sera engloutie; Dieu aura fait
justice. Mais,  mon oncle, avant de vous quitter, je vous conjure de
bien guetter le chant du coq:  dix heures il chantera et vous vous
prparerez  quitter la ville; et, quand il chantera pour la seconde
fois, vous sauterez en selle; et, quand il chantera pour la troisime
fois, alors il faudra faire galoper votre cheval haut et bas, sans
regarder derrire vous...


GRALLON.

Mon saint neveu, je ferai comme vous avez dit; j'excuterai toutes vos
recommandations.


GWNOL.

Adieu donc, mon oncle! Et  vous aussi, pauvres gens d'Is, qui n'avez
pas voulu m'couter et vous convertir, adieu! Dsormais je ne puis
rien pour vous.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'affabulation du mystre jou 
Plonjean et dont la reprsentation, place sous le patronage des plus
hautes autorits du monde celtique, d'Arbois de Jubainville, Loth,
Gaidoz, etc., et prside par Gaston Paris, a obtenu tout le succs
qu'on tait en droit d'esprer. Sous diffrents noms, nous avons eu en
ces derniers temps plusieurs essais de thtre populaire. On n'a
pas oubli, particulirement, les reprsentations de la
Motte-Sainte-Hraye, de Puiserguier, de Brives, surtout de Bussang,
dans les Vosges, en un cadre plein de fracheur et de magnificence,
o les svres beauts de la montagne s'allient  la grce fleurie des
valles et des plaines. Et l'on sait les efforts tents,  Tardets
et  Barcus, pour ranimer la pastorale basque. Ces thtres en plein
champ ont dsormais leur pendant  la pointe extrme du territoire,
en Bretagne. Il s'agit moins ici,  vrai dire, d'une cration, comme
 Bussang et  La Motte-Sainte-Hraye, que d'un essai de restauration.
L'essai a russi. Peut-tre, s'il provoque d'autres tentatives,
rendra-t-il, quelque vie  l'art dramatique breton et lui
permettra-t-il de courir une nouvelle carrire dans le champ largi de
la tradition et de l'histoire[8].

[Note 8: Nous tions bon prophte en crivant ces lignes: le
thtre breton, nouveau phnix, renat un peu partout de ses cendres.
Il y a aujourd'hui prs de trente troupes d'acteurs en Bretagne et
le rpertoire de ces troupes s'enrichit chaque jour de quelque pice
nouvelle. Le barde Taldir (Jaffrennou) n'a pas compos  lui seul
moins de sept pices dont plusieurs, comme _Pontkallee_, fort
remarquables: elles viennent d'tre ranies en volume sous le titre:
_Teatr brezonek poblus_.]



_Danses et Musiques populaires._


On avait cru longtemps, sur la foi des dictionnaires, que la danse
avait disparu dans la tourmente des invasions barbares pour renatre
seulement au XVe sicle dans la Florence des Mdicis. Grave erreur! M.
Alfred Jeanroy a retrouv nombre de chansons remontant au XIIIe
sicle et M. Joseph Bdier vient de proposer de ces chansons une
interprtation aussi ingnieuse que nouvelle.

Oui, l'on dansait au moyen ge; mais l'on y dansait aux chansons,
comme on fait encore dans le peuple et chez les enfants. _Nous n'irons
plus au bois_; _Girofl, Girofla_; _Il pleut, il pleut bergre_;
_Compre Guilleri_; _le Chevalier du guet_, etc., etc., autant
de chansons populaires qui sont en mme temps des airs de rondes
enfantines...

Il et t bien extraordinaire aussi qu'une race comme la ntre se ft
prive de baller et de sauter pendant huit ou neuf cents ans. Nos
pres de ces temps reculs avaient surtout une danse qu'ils aimaient
et qu'on appelait la _carole_. Cette carole tait une chane, ouverte
ou ferme, de danseurs et de danseuses, qui se mouvaient au son des
voix, plus rarement au son des instruments. La danse consistait, 
l'ordinaire, en une alternance de trois pas faits en mesure vers
la gauche et de mouvements balancs sur place; un vers ou deux
remplissait le temps pendant lequel on faisait les trois pas et un
refrain occupait les temps consacrs aux mouvements balancs. Un
coryphe conduisait le branle et chantait les airs  danser, que le
choeur reprenait au refrain. Cela n'tait pas trs compliqu, sans
doute, mais cela ne manquait point d'une certaine grce rustique,
comme on peut s'en convaincre en visitant les pays o nos anciennes
danses populaires se sont conserves.

Car nos anciennes danses populaires vivent encore. Je ne suis pas sr
que la _morisque_, malgr son nom trange et les grelots qu'on s'y
attache aux genoux, remonte directement  la conqute sarrasine et je
laisse  de plus savants de dcider si le sige de Marseille par Jules
Csar est pour quelque chose dans les _Olivettes_, ce joli pourchas
mystrieux o les danseurs, couronnes de feuillage, se relancent
d'arbre en arbre en chantant:

    Allons! allons, Annette!
    Dansons les _Olivettes_...

Mais je verrais volontiers dans la _farandole_ provenale une
rminiscence de la carole. La farandole aussi est une chane que mne
un coryphe. Et tantt la chane se noue, tantt elle s'allonge en
spirales, tantt elle glisse sous l'arc des bras levs pour lui donner
passage...

[Illustration: CHANSON POPULAIRE: LE CHEVALIER DU GUET.]

Ah! la jolie danse, si vive, si gaillarde, si franchement, si
sainement populaire! Mais, pour la conduire, il faut un tambourin.
Or il parat que le tambourin se meurt; et, si je n'ajoute pas: le
tambourin est mort, c'est qu'afin de lui rendre quelque vie, nos
bons flibres, sur l'initiative d'un des leurs, M. Claude Brun,
ptitionnent et s'agitent pour obtenir l'ouverture d'une classe de
tambourinaires au Conservatoire de Marseille.

Vous me direz qu'il y avait dj des coles de tambourinaires 
Aubagne,  Cannes,  Aix, etc. Pauvres coles sans doute! Et vous
m'objecterez le Valmajour d'Alphonse Daudet, qui n'avait pas eu
besoin de professeur et s'tait dcouvert une me de tambourinaire
en entendant chanter le rossignol. Peut-tre n'y a-t-il plus de
rossignols en Provence. De toute manire M. Brun a raison, et il ne
faut point attendre, si l'on veut sauver du trpas le peu qui subsiste
chez nous de l'antique mnestrandie populaire. Ce n'est pas le
tambourin seulement qui est menac, c'est la cabrette auvergnate,
la vielle et la musette berrichonnes, la bombarde et le biniou
bas-bretons. Que viennent  disparatre ces instruments vnrables,
et les airs qu'ils sonnaient, les danses qu'ils accompagnaient,
disparatront avec eux. Notre patrimoine artistique en serait
singulirement diminu. Et la couleur locale n'en souffrirait pas
moins. Vous imaginez-vous la Provence sans ses tambourinaires? Le
tambourinaire, dit Daudet, mais c'est la Provence faite homme! Tout
le corps de l'instrumentiste vibre  la fois: une des mains bat la
caisse, l'autre se promne agilement sur les trous d'une petite flte.
_Pan-pan_, dit le tambourin; _tu-tu_, rplique le galoubet. Et en
avant pour la _farandole_, la _morisque_ ou les _olivettes_!

Mais il n'est pas de tambourin qu'en Provence, et le Barn aussi a le
sien, moins troit, sinon moins lger, sorte de bedon  six ou sept
cordes accordes en quintes. Comme en Provence, l'instrumentiste n'en
joue que d'une main; l'autre tient un fltet  cinq trous. Et les
Barnais, svelte race, jarrets d'acier, s'entendent  suivre le
mouvement: ces petits hommes noirs et brls, comme les appelle
Michelet, ne craignent personne au dduit non plus qu'au feu. Un peu
plus bas, vers le sud-ouest, chez les Basques, qui ont donn leur nom
au petit tambour  grelots en usage dans toute l'Espagne et l'Afrique
mauritane, une vieille danse, le _monchico_ ou danse des mouchoirs,
rapide, violente, toute en bonds, trs chaste pourtant (les danseurs,
sans se toucher, se tenant par le mouchoir), n'a pas cess de garder
la vogue. Elle se danse sur les places publiques, les jours de fte,
aux sons du bedon et de la _chirula_, fluteau de bois perc de trois
trous, qui rend, dit M. Louis Labat, des sons vifs et grles. Un
certain abb Poussatin, sous Louis XIV, excellait au _monchico_, et
Hamilton, dans ses _Mmoires_, l'appelle le premier prtre du monde
pour la danse basque.

Les savants, qui discernent facilement l'ascendance latine de la
_chirula_ et du galoubet, ns tous deux de la _tibia_, sont plus
diviss sur les origines du tambourin. Il est certain que cet
instrument fut en usage dans nos armes  partir du XIVe sicle.
Du moins le tambourin des Suisses ressemble-t-il singulirement au
tambourin provenal, caisse troite et lgre que l'excutant porte
suspendue  son bras, gauche, tandis qu'il la frappe de la droite avec
une petite baguette.

Il est possible, malgr tout, que le tambourin, tant barnais que
provenal, ne soit pas d'origine militaire. On m'affirme que, bien
avant que nos armes connussent cet instrument, donc avant le XIVe
sicle, les jongleurs mridionaux en faisaient usage; tambourin et
galoubet auraient accompagn les canzones des troubadours populaires
qui couraient les chteaux et les cits du Midi. Je ne demande qu' le
croire. Il faudrait donc que les tambourins fussent venus d'Orient 
nos Mridionaux par l'intermdiaire des Sarrasins. Car, pour ceux-ci,
il ne fait point de doute qu'ils se servaient de cet instrument,
aux lieu et place de trompette, pour cadencer la marche de leurs
fantassins. On sait, d'autre part, combien fut profonde l'empreinte
sarrasinoise sur les populations de la valle du Rhne et de la
Garonne.

Peu nous chaut, d'ailleurs, que le tambourin vienne des Suisses ou des
Sarrasins. L'important, c'est que ses batteries et roulements
soient encore chers au peuple. Diviss  son propos, les savants
se retrouvent d'accord sur les cabrettes, musettes, binious et
cornemuses, postrit incontestable de l'antique _utricularium_
ou _tibia utricularis_ des ptres du Latium. Les binious sont
particuliers  la Bretagne; ils ne jouent jamais seuls, mais
accompagns de la bombarde, sorte de hautbois gnralement en buis,
quelquefois en bne incrust d'tain ou d'argent, et, si le biniou
sert de tonique, c'est la bombarde qui mne le branle, tient le
premier rle.

Dtail curieux, relev par Narcisse Quellien: ces deux instruments,
qui sont faits pour jouer et forcs de vivre ensemble, ne sont pas
d'accord du tout; ils vont  l'unisson, mais  la distance d'un
demi-ton ou quasi, l'un donnant l'_ut_, l'autre le _si_.

Nos Bretons, par bonheur, ne sont pas  un demi-ton prs! Grands
amateurs de danses, ils font fte  leurs mntriers, experts en l'art
de mener les _jabadao_, les passe-pieds et les drobes. Marches et
balancs se retrouvent dans ces danses comme dans la carole et ils se
retrouvent galement dans la fameuse bourre auvergnate. La bourre
est une danse et un chant, dit M. Jean Ajalbert; ce sont des airs
de bourre que joue la cabrette, et souvent le cabretaire chante les
paroles en mme temps.

Cabrette vient videmment de chvre (_cabre_ ou _chavre_ en patois).
Le gracieux nom, et si expressif! Vous l'avez peut-tre entendue
quelquefois, dans l'arrire-boutique d'un marchand de vins des
environs de la Roquette ou de la Bastille, cette cabrette auvergnate,
dont l'outre de peau est habille de velours rouge et qui n'a pas sa
pareille pour entraner les danseurs de bourres. Mme de Svign, qui
s'y connaissait, trouvait ces bourres d'Auvergne la plus surprenante
chose du monde; elle ne tarissait point d'loges sur la justesse
d'oreille et la lgret de jarret des danseurs.

Les Auvergnats d'aujourd'hui--_et youp l, la catarina_!--sont les
dignes hritiers des paysans et des paysannes dont s'enchantait la
marquise. Jean Ajalbert nous dcrit joliment ces cabretaires de Paris,
juchs dans une logette,  laquelle ils accdent par une chelle
mobile qu'on retire ds qu'ils sont installs. Les danseurs sont en
place aussitt que la cabrette se gonfle. Et, ds la premire note,
ils partent, courent, glissent, martlent le plancher  grands coups
de talon, poussent par intervalle des cris aigus: _You! You!_ en
faisant claquer leurs doigts. Chaque bourre cote deux sous, que
l'associ du cabretaire recueille au milieu de la danse; mais on en a
pour son argent, comme on dit, et il est sans exemple qu'un cabretaire
ne soit pas all jusqu'au bout de la dernire mesure...

Il y eut une province, longtemps, qui, sur la foi de George Sand,
passa pour le pays par excellence des matres-sonneurs: le Berry. Au
soir tombant, les notes suraigus de la cornemuse montaient,
concert agreste, des _tranes_ et des _charrires_. Et, les jours de
_rapports_ (foires), dans les _vigeons_ (cabarets) et sur les places
publiques, il faisait beau voir les robustes gars berriots en habits
tout flambants neufs, rubans au chapeau et  la boutonnire, les
gentes filles rjouies sous leurs fins _coffions_ brods, danser
la sauteuse et la montagnarde autour de l'estrade en planches o
trnaient les cornemuseux. Hugues Lapaire a crit tout un livre
dlicieux sur les instruments populaires du Berry, la musette et la
vielle. Ce n'est point sa faute sans doute si son livre ressemble par
endroits  un ncrologe. Mais il n'est que trop vrai que les Gadat,
les Gadet-Trichot, les Balonjat, les Rivalet, les Grisol, dit
Compagnon de Nevers, dont l'enseigne, sur la route de Fourchambault,
portait cette mention trange: Compagnon, matre-musitien (_sic_) et
marchand de sangsues, tous les grands matres-sonneurs d'autrefois
ne sont plus qu'un souvenir chez nos Berriots. C'est  Paris, dans
l'atelier du sculpteur Baffier, tenant suprme de la tradition
expirante, qu'on peut our les derniers sons de la musette
berrichonne...

    Qu'on m'apporte du houx
    Pour y percer trois trous...
    Du houx, du buis ou du sureau
    Avec une peau de chevreau,
    Pour faire une musette, lon la,
    Pour chanter mes amours
    Tout le long de mes jours!

Ainsi chantait Pierre Dupont,  peu prs au mme temps o la bonne
dame de Nohant crivait ses _Matres-Sonneurs_. Ironie des choses!
C'est dans le pays mme de Joset, de la Fadette et du Champi, que la
musette berrichonne compte le moins de dvots.

Il y a encore dans la Valle-Noire quelques mauvais sonneurs,
confiait mlancoliquement  Lapaire Maurice Rollinat. Quant aux
matres, comme le Joset de George Sand, ils ont compltement disparu.
Les abominables crins-crins et clarinettes sont en train de supplanter
les si potiques vielles et cornemuses. L'me des solitudes n'aura
bientt plus pour pleurer que le chant perdu des crapauds.

Eh quoi! dira-t-on, la vielle aussi? De tous les instruments dont
se servaient les mntriers d'autrefois, fltes, violes, rebecs,
thorbes, micamons, tambourins, c'tait la vielle qui gardait leur
prfrence, comme ayant plus clere vois et doux sons. Et l'on sait
quel renouveau inattendu,  la fin du XVIIIe sicle, lui ouvrit toutes
grandes les portes de Trianon, fit d'elle et du clavecin les dlices
d'une socit qui prludait par des bergeries  la tragdie de 93. De
la cour et des salons, la vielle descendit dans la rue avec Fanchon la
Vielleuse; nos campagnes lui furent un dernier asile. J'ai connu des
joueurs de vielle en Bretagne, entre autres Pierre Rondet, dont le
souvenir est toujours vivant  Mgrit; et le pre Zim-Zim qui se
tenait en permanence au coin de la rue Saint-Lonard,  Nantes, et que
la malignit publique accusait de coucher sur une paillasse bourre
de billets de banque. Il y a peu de temps encore, au bois de Clamart,
je rencontrai un vielleux auvergnat, Marion Bournazot, n natif de
Saint-Laurent-des-glises par Ambarzac (Haute-Vienne), qui, seul 
l'cart, tournait la manivelle, les yeux perdus dans son rve. Si
grle, comme fl, l'antique instrument devait receler dans ses flancs
un peu de l'me du pays o il tait n. Il tait  sa manire un
vocateur. Ne dit-on point qu' Nantes, entre deux noyades, Carrier
aimait jouer de la vielle? Si le farouche proconsul s'est quelquefois
humanis, ce n'a pu tre qu' ces heures-l, tandis que s'veillaient
au creux de l'instrument les vieux airs entendus dans son pays
d'Aurillac.

Cette mme vielle, chez les Savoyards, s'appelait _fanfoni_. C'tait
au temps, dj lointain, o, costums en ramoneurs, les enfants de
la rude province battaient l'estrade en compagnie de leur invitable
marmotte. Il n'y a plus de ramoneurs ambulants: il n'y a que des
fumistes sdentaires, et Mme Rcamier, qui commena de concevoir
des doutes sur sa beaut le jour o les petits Savoyards ne se
dtournrent plus sur son passage, devrait recourir maintenant  un
critrium moins infaillible.

Mais combien d'autres provinces qui ne se sont pas montres plus
respectueuses  l'gard de leurs musiques et de leurs danses
traditionnelles! O sont les galants joueurs de fifres qui
prcdaient,  la grande dukasse de Dunkerque, les mannequins du
bonhomme Reuss et de sa femme Gentille? O la _zuarne_ enrubanne
des _fluteux_ morvandiaux? On dit que les fanfares militaires jouent
encore,  Douai, l'air de danse de Gayant, arrang en pas redoubl;
mais,  Metz et dans toute la Lorraine, on ne danse plus les antiques
_trimazos_:

    C'est maye, la mi-maye,
    C'est le joli mois de maye
      Aux _trimazos_!

Vernon ne connat plus les entrechats de la Tte-de-Veau; Gap le
belliqueux _bachuber_; Cancale et Vitr, la piquante _gigoyette_;
Riez, la _bravade_ sarrasine; Bourg-en-Bresse, le _chibreli_, le
_rigodon_ et le _branle-carr_, vincs les uns et les autres par
l'insipide quadrille et la fastidieuse polka. vanouies encore,
sombres dans l'oubli, ces danses si pittoresques, tantt profanes,
comme la _poitevine_, dont Louis XI,  Plessis-les-Tours, rgalait sa
morose vieillesse, la _prigourdine_, la _tresche_, la _villanelle_;
tantt d'origine religieuse et qui nous reportaient en plein
paganisme, comme le pas des Brandons et l'trange sarabande de
Saint-Lyphard, avec son simulacre de sacrifice humain sur les rochers
du Crugo.

Aussi bien les caroles du XIIe sicle, pour si anciennes soient-elles,
ne seraient, d'aprs certains mdivistes, que le reflet de plus
anciennes danses paysannes. Et qui sait, au bout du compte,
si celles-ci ne viennent pas elles-mmes des branles sacrs
qu'excutaient, sous la lune, nos aeux celtes et qu'ils avaient
apports peut-tre des plateaux de la Haute-Asie? La danse est une
prire, dit, chez M. Anatole France, le mage Sembobitis. Ce mage
parlait d'or; mais il ne parlait que de la danse populaire. C'est la
seule qui ait gard de son origine liturgique je ne sais quoi de grave
et de frmissant, comme la musique populaire est la seule capable
d'veiller en nous certains sentiments trs simples et trs primitifs:
l'amour du pays natal, l'attachement  la tradition, etc.

En 1870, le prfet du Finistre mobilisa tous les sonneurs de biniou
de son dpartement et les envoya au camp de Conlie. Sans le savoir, il
reprenait une disposition du commissaire Dalbarade, lequel,  la
date du 11 juillet 1794, au plein de la Terreur, crivait  l'amiral
Villaret-Joyeuse: Il convient de donner aux quipages des
bignoux et des tambourins pour entretenir la joie parmi eux...
Villaret-Joyeuse s'excuta-t-il? On le croit. Toujours est-il qu'
partir de ce moment les dsertions s'arrtrent; la nostalgie dont
souffraient nos quipages disparut comme par enchantement...

Et voil de ces miracles tels qu'on n'en connat point  l'actif des
instruments de musique savante,--ces aristocrates!




_La crmonie des Noces en Bretagne_[9].

[Note 9: Voir pour plus de dtails sur la crmonie des noces
en Bretagne, la premire srie de notre ouvrage: _l'me bretonne_, 
laquelle nous avons emprunt certains lments de ce chapitre.]


Il est peu de pays, je crois, o le mariage prte  un crmonial plus
compliqu, plus pittoresque aussi, qu'en Basse-Bretagne. Il y a une
cinquantaine d'annes surtout, avant que les chemins de fer n'eussent
ventr de toutes parts

    La terre de granit recouverte de chnes,

on pouvait assister, dans les fermes o se trouvait une jeune fille
 marier, aux scnes de moeurs les plus inattendues. La demande en
mariage ne se faisait point par l'intermdiaire des parents. C'tait
un tailleur, homme d'esprit souple et de langue acre, qui en tait
ordinairement charg. On appelait ce messager d'amour le _bazvalan_,
des deux mots celtiques: _baz_, baguette, et _balan_, gent, parce
qu'il avait d'habitude pour caduce une branche de gent fleuri. On le
reconnaissait du premier coup d'oeil  cet insigne et aussi  ses bas
de chausses bi-partites, dont l'un tait rouge et l'autre violet.

Le _bazvalan_ commenait par s'assurer de l'assentiment de la jeune
fille et des parents. Il revenait une seconde fois  la ferme pour la
demande officielle; mais il tait accompagn cette fois-l du jeune
homme  qui l'on mnageait un tte--tte avec la jeune fille. Leur
entretien termin, les nouveaux accords s'approchaient, en se tenant
par le petit doigt, de la table o avaient dj pris place leurs
parents respectifs; on leur apportait une miche de pain frais, un
couteau et un verre. Le mme couteau devait leur servir  couper le
pain et ils devaient boire dans le mme verre l'hydromel ou le
cidre que leur versait le _bazvalan_. Aprs cette sorte de communion
prparatoire, qui s'observe encore  Plougastel ils taient regards
comme lis l'un  l'autre: celui des deux qui se ft ddit et t
l'objet du mpris public.

Entre temps et d'un commun accord, les parents des nouveaux fiancs
avaient fix la date des noces. La jeune fille, accompagne de son
garon d'honneur, le jeune homme, de sa fille d'honneur, s'taient
rendus de porte en porte pour faire leurs invitations. Plus on est
pauvre en Bretagne, plus on tche qu'il y ait d'invits  la noce.
C'est que, l-bas, les convives ne paient pas seulement leur cot:
ils offrent encore aux maris les lments du repas de noce, beurre,
oeufs, boudins, _arbelze_, cuissots de veau, et la boisson par
surcrot. Aucun peuple n'a l'esprit plus communautaire et n'est en
mme temps plus jalousement individualiste. Je ne me charge pas de
vous expliquer cette contradiction. Tant y a que, grce aux cadeaux de
toutes sortes qui affluent chez les nouveaux poux, les moins fortuns
ont de quoi se mettre en mnage et faire face aux premires ncessits
de leur vie commune. La mutualit bien entendue produit de ces
miracles.

[Illustration: UNE NOCE EN BRETAGNE. D'aprs un tableau de Leleux.]

Mais c'est dans les fermes riches de la Cornouaille que les crmonies
du mariage revtaient une originalit et une couleur dont on ne
trouverait nulle part les quivalents. La noce avait toujours lieu 
cheval. Ds la fine pointe de l'aube, au jour marqu, la cour de la
ferme se remplissait d'une joyeuse cavalcade qui venait chercher la
jeune fille et ses parents pour les conduire  l'glise.

Le fianc est  leur tte, raconte La Villemarqu, le garon
d'honneur  ses cts.  un signal convenu, son _bazvalan_ descend de
cheval, monte les degrs du perron et dclame  la porte de la
future, sur un thme invariable, mais arbitrairement modul, un chant
improvis, auquel doit rpondre un autre chanteur de la maison qui
fait prs de la jeune fille, comme le _bazvalan_ prs du jeune homme,
l'office d'avocat et que l'on nomme _breutaer_.

Le tournoi des deux rimeurs prend fin par la victoire du _bazvalan_.
Le malin personnage est introduit dans la grande pice du logis, qui
sert tout  la fois de salon, de rfectoire et de cuisine. Il s'assied
un moment  la table des matres, puis retourne dans la cour chercher
le fianc... Le pre de la jeune fille attend son futur gendre sur le
pas de la porte: ds qu'il parat, il lui remet une sangle de cheval
que le fianc devra passer  la ceinture de sa belle. C'est l'occasion
d'un nouvel impromptu rim pour le _breutaer_: J'ai vu dans une
prairie une jeune cavale joyeuse, etc., etc. Le tour du _bazvalan_
vient ensuite. Il prend la jeune fille par le petit doigt et la mne
vers ses parents:

Allons, jeune fille, lui dit-il, courbez vos deux genoux et baissez
le front sous les mains de votre pre... Vous pleurez?... Oh! regardez
votre pre et votre pauvre mre... Eux ils pleurent aussi, mais
combien leurs larmes sont plus amres que les vtres!... ils vont se
sparer de la fille qu'ils ont berce et fait danser dans leurs bras!
Qui ne sentirait son coeur se briser  la vue d'une pareille douleur?
Et pourtant il faut que ces pleurs tarissent... Pre tendre, ta fille
est l, regarde,  genoux, les bras tendus!... Pauvre mre, avance tes
mains!... Une prire et une bndiction pour l'enfant qui va partir!
(_Le pre et la mre donnent leur bndiction  la jeune fille._)
Assez maintenant. Vous avez obi aux commandements de Dieu. Jeune
fille, embrasse tes parents et relve-toi forte, car tu appartiens
dsormais  un homme!

Les assistants montaient aussitt  cheval. En tte, sur la mme
haquene, s'avanaient le fianc et sa future, celle-ci avec autant de
galons d'argent  ses manches ou de petits miroirs  sa coiffe qu'elle
recevait de mille livres de dot. Le rendez-vous gnral tait au bourg
voisin, que de longues distances sparaient souvent de la ferme.
Mais, avant de pntrer dans la mairie et  l'glise, il restait une
dernire formalit  remplir. Prcds du _bazvalan_, le fianc et sa
future se dirigeaient vers le cimetire et, arrivs devant les tombes
de leurs parents, ils se mettaient  genoux, tandis que le _bazvalan_
rcitait  voix haute la formule consacre:

Maintenant que les vivants ont consenti au mariage de leur fille,
nous venons vers vous, mes des anctres, et nous vous adjurons de
nous dlivrer aussi votre consentement. Vous voyez tout, et vous
savez l'avenir autant que le pass. Accordez-nous la jeune fille que
recherche notre ami et, connaissant de quelle affection il vous et
chries, bonnes mes, agrez-le pour votre enfant.

Cette fois il n'y avait plus qu' passer devant M. le maire et M.
le recteur (cur). Ces deux parties du crmonial n'avaient rien
d'extraordinaire. Il parat cependant qu'en certaines paroisses, quand
l'assistance tait toute rendue dans la sacristie, le prtre tirait
d'un panier que portait le garon d'honneur un petit pain blanc sur
lequel il faisait le signe de la croix avec la pointe d'un couteau et
qu'il partageait entre les deux poux.

La noce sortait enfin de l'glise. Bim! Boum! De tous cts, sur la
place du bourg, ptaradaient les coups de fusil; bombardes et binious
clataient en sonorits aigus. L'assistance remontait  cheval et
reprenait le chemin de la ferme. Sur l'aire neuve, dans le courtil et
les granges, des tentes taient dresses, vastes quelquefois 
pouvoir loger 1500 convives. Comment dcrire ces banquets de Gamache?
Longtemps contenue et d'autant plus exubrante, la gaiet bretonne,
comme un cidre ptillant, lchait sa bonde et giclait au grand soleil.
Commenc  midi, le festin ne s'achevait souvent qu' six heures
du soir. Chaque service tait annonc par un air de biniou et de
bombarde. Puis, les tables enleves, jeunes filles et garons
nouaient leurs rondes sur l'aire neuve. Les _jabadao_ succdaient aux
passe-pieds, les _larids_ aux gavottes. C'est la scne qu'a finement
traduite le peintre Leleux dans le tableau dont nous donnons une
reproduction. Bien avant dans la nuit, surtout en t, les danses se
prolongeaient, et il ne fallait pas moins, pour suspendre l'entrain
des couples, que l'annonce, faite  pleine voix par le _bazvalan_, des
prliminaires de la _Soupe au lait_.

Nombre de vieux us matrimoniaux ont disparu, mme en Bretagne, ce
Conservatoire par excellence de la tradition: la coutume de la soupe
au lait s'y est maintenue avec fidlit. Brizeux l'a popularise dans
une ballade clbre:

    Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor
    Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

    Prs du lit des poux chantons la soupe blanche.
    La voil sur le feu qui bout dans son bassin.
    Comme les flots de joie et d'amour dans leur sein,
    La voil sur le feu qui dborde et s'panche.
         Chantons, etc.

    Bien! Le lait jusqu'aux bords dans les cuelles fume:
    Dans un seul vase offrons leur part aux deux poux,
    Pour qu'ils boivent toujours ainsi que ce lait doux
    Dans un vase commun le miel et l'amertume.
         Chantons, etc.

    Admirez! admirez! De ses larges mamelles
    La gnisse fconde a donn ce lait blanc.
    Ainsi la jeune mre, avant la fin de l'an,
    Versera son lait pur  deux bouches jumelles.
         Chantons, etc.

    Saint Herbod, coutez les appels de notre me,
    Et vous, sainte Enora, les voeux de notre coeur:
    Oh! ne laissez jamais sans la douce liqueur
    Les pis de la gnisse et les seins de la femme.
         Chantons, etc.

    Assez! Les maris ont bu la soupe blanche.
    L'pouse rougissante est pleine d'embarras.
    Elle voudrait cacher sa tte sous son bras.
    L'poux attire  lui cette fleur qui se penche.

    Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor
    Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

Ce que ne dit point le pote, c'est le mlange de srieux et de gaiet
qui accompagne cette petite scne: les nouveaux maris sont assis
sur un banc, quelquefois mme couchs dans leurs lits clos  volets
mobiles. Le garon et la fille d'honneur leur apportent sur un plateau
le bassin qui contient la soupe; mais les cuillers sont perces; les
morceaux de pain sont lis par un fil invisible. Le lait fuit de tous
cts, tandis qu'aux clats de rire de l'assistance, les maris font
leurs efforts pour en attraper quelques gouttes. De guerre lasse, ils
laissent tomber la cuiller.

C'est le moment que guettent les garons et les filles d'honneur pour
entonner la chanson de la soupe au lait. Il y a plusieurs variantes
de cette chanson. Celle qu'on chante sur le littoral trgorrois est
particulirement grave et mlancolique. Je ne puis en donner ici qu'un
court fragment. L'auteur anonyme de cette mouvante composition y
a fait tenir tout le drame de la vie bretonne; il ne flatte pas les
nouveaux poux; il leur peint le mariage sous des couleurs plutt
svres.

Aimez-vous bien l'un l'autre, dit-il en terminant. Gardez l'un pour
l'autre une troite fidlit; levez vos enfants dans la crainte de
Dieu.--Par ainsi, chrtiens, quand l'heure de la mort sonnera pour
vous, votre sparation ne sera point ternelle, et Dieu vous donnera
la joie de vous retrouver dans son paradis.

La premire journe des noces est termine. La seconde est d'un
caractre tout diffrent. Elle commence par un service funbre auquel
assistent tous les invits de la veille: les morts ne sont jamais
oublis en Bretagne. Mais il y a une autre catgorie de malheureux
pour qui ce jour est un jour de liesse; ce sont les pauvres, ces
_htes de Dieu_, comme les appelle une expression bretonne. Pareils 
un volier de moineaux pillards, ils s'abattent sur la ferme des quatre
aires du vent. Tous les clops de la cration sont runis l; on
dirait une nouvelle Cour des miracles.

[Illustration: LE JOUEUR DE BINIOU.]

Revtus de leurs haillons les plus propres, dit La Villemarqu, ils
mangent les restes du festin de la veille; la nouvelle marie, la
jupe retrousse, sert elle-mme les femmes, et son mari les hommes.
Au second service, celui-ci offre le bras  la mendiante la plus
respectable; la jeune femme donne le sien au mendiant le plus
considr de l'assemble, et ils vont danser avec eux dans la cour.
Il faut voir de quel air se trmoussent ces pauvres gens! Les uns sont
nu-pieds; les merveilleux portent des sabots; il y en a nu-tte;
d'autres ont des chapeaux tellement percs que leurs cheveux
s'chappent par les crevasses; tous les haillons volent au vent;
mainte ouverture trahit la misre, mais laisse voir battre le coeur;
les pieds s'agitent dans la fange, mais l'me est dans le ciel.

La nuit venue, les pauvres, avant de quitter la ferme, adressent aux
nouveaux poux leurs souhaits de prosprit. Le plus g de la bande
se place ensuite au milieu de l'aire, s'agenouille et rcite un
_De profundis_ pour les trpasss. Cette fois tout est fini. Le _De
profundis_ achev, les pauvres se relvent et s'en vont; mais leur
lvres reconnaissantes balbutient encore de sourdes prires.

Le murmure monotone de leurs voix, dit un pote, se fait entendre
quelque temps au dehors et meurt insensiblement dans les bois, tandis
que les poux, dont ils ont sanctifi l'union par leur prsence,
commencent une vie nouvelle sous les auspices de la charit.




_La Fte des Morts._


C'est l'automne. Les dernires feuilles tombent; une bise aigre balaie
les rues, siffle aux carrefours. Plus d'hirondelles! Aux encoignures
des restaurants et des cafs populaires, le chand de marrons tablit
son fourneau en plein vent; les biquots, cependant, font retraite
vers leurs valles natales. Jusqu'au printemps prochain, nous
n'entendrons plus leur _pilouit_ et leur musette; nous ne les verrons
plus, le bret sur l'oreille, pousser leurs troupeaux de chvres, au
petit jour,  travers les rues de la capitale. Originaires du pays
basque, ils restent fidles  leurs Pyrnes et  leurs gaves.
Ce sont, comme les hirondelles, des migrateurs, des temporaires.
Quelques-uns pourtant, si l'on en croit un de leurs historiens,
prfrent hiverner  Paris, dans une table bien chaude, o btes et
gens fraternisent. Mais ils sont l'exception; le gros des migrateurs
reprend, chaque automne, le chemin du pays...

Autre signe de l'hiver qui vient: la violette de Parme a fait son
apparition aux Halles. Elle nous arrive de Cannes, de Nice, de Menton,
o sa culture occupe plusieurs centaines d'hectares. Il y a belle
lurette que nos violettes parisiennes sont fanes: l-bas, dans les
rgions aimes du soleil, la jolie fleur chante par Henri Heine et
dont l'impratrice lisabeth portait en tout temps un bouquet  son
corsage ne connat ni t ni hiver; elle fleurit  toutes les poques;
on en fait des expditions considrables sur Paris, sur l'Allemagne,
sur l'Angleterre principalement, qui nourrit pour la violette une
prdilection voisine du culte et que n'est pas prs de connatre la
coteuse et fastueuse orchide, fleur de millionnaires interdite aux
bourses des petites _girles_ londonniennes...

Et, enfin, voici les chrysanthmes! Ah! ceux-l, plus que toutes les
autres fleurs, ils sentent la Toussaint, l'hiver, le dclin et la mort
des choses. Les botanistes expliquent que le nom de chrysanthme
est d  la couleur caractristique jaune dor que prsente le type
primitif de cette fleur. Aujourd'hui, grce  des slections plus
ou moins heureuses, nous possdons des chrysanthmes o toutes les
couleurs se marient,  l'exception justement du jaune d'or. Il y a,
dit-on, deux cents varits de violettes; il y en a peut-tre quatre
ou cinq cents de chrysanthmes; groupes et sous-groupes, un profane
comme moi s'y perd. Puis quels noms rbarbatifs! Passe pour le
chrysanthme pompon ou le chrysanthme hybride; mais que dire du
chrysanthme matricarioforme, et n'est-il pas pouvantable de penser
qu'on inflige de pareils noms  cette chose dlicate, semi-aile, 
cette cassolette vivante qu'est une fleur?

Le chrysanthme, depuis 1876, est promu  la dignit d'ordre imprial.
C'est l'empereur Mutsuhito qui a fond cet ordre, peu rpandu,  vrai
dire, et confr seulement aux princes et aux chefs d'tat: le ruban
en est rouge, lisr de violet; la dcoration elle-mme, par ses
capitules et ses rayons, voque assez bien l'image de la fleur
nationale des Nippons.

Chez nous, le chrysanthme ne pouvait aspirer  un destin si glorieux.
Plante d'ornement, il est devenu nanmoins, avec l'immortelle, la
fleur du souvenir. On le prfre mme, pour cette destination, 
l'immortelle, qui reste seulement employe pour la confection des
couronnes funraires. Tout le long de la rue de la Roquette, qui
est l'artre principale menant au Pre-Lachaise, vous ne verrez, ces
jours-ci, que bouquets de chrysanthmes. Les fleurs, comme les livres,
ont leur destin. Jusqu'en 1815, l'_helicrysum orientale_ ou immortelle
jaune tait  peu prs inconnu en France. Originaire de la Crte et de
Rhodes, il fut import chez nous sous la Restauration, et la Provence
en monopolisa quelque temps la culture industrielle. Tout de suite,
sa faveur fut grande; son nom, plus que sa couleur, lui valut de
symboliser la prennit du souvenir que nous gardons  nos morts. Il
y a, sans doute, d'autres immortelles que _l'helichrysum orientale_
ou immortelle jaune. Telles sont l'immortelle de la Malmaison
ou _helichrysum bracteatum_, l'immortelle blanche ou _antennaria
margaritacea_, l'immortelle des Alpes, plus connue sous le nom
d'edelveiss... Aprs trois quarts de sicle d'une faveur sans partage,
l'immortelle est  peu prs dtrne aujourd'hui dans la sympathie
publique par le chrysanthme. Mais combien d'annes durera la vogue de
celui-ci? Vienne quelque autre plante exotique, dont l'acclimatation
ne sera pas trop difficile ni la culture trop coteuse, et le
chrysanthme, comme l'immortelle, verra se dtourner de lui ses
anciens adorateurs...

Le culte des morts est aussi ancien que la race humaine. Si haut qu'on
remonte dans l'histoire, on le trouve dj tabli au coeur de l'homme:
bien avant qu'il y et des philosophes, les gnrations primitives du
globe envisageaient la mort non comme une dissolution de l'tre, mais
comme un simple changement d'existence.

Sans doute, ces gnrations primitives ne croyaient pas que l'me,
se dgageait de sa dpouille charnelle pour entrer dans une demeure
cleste; elles ne croyaient pas davantage qu'aprs s'tre chappe
d'un corps elle allait en ranimer un autre. Elles croyaient que l'me
du mort restait dans le voisinage des vivants et poursuivait  ct
d'eux une existence souterraine et mystrieuse. Et c'est pourquoi, 
la fin de la crmonie funbre, elles l'appelaient trois fois par
son nom, trois fois lui souhaitaient de se bien porter, trois fois
ajoutaient: Que la terre te soit lgre! L'expression a pass
jusqu' nous, comme aussi la coutume du _Ci-gt_ ou du _Ici repose_
qu'on inscrivait sur les monuments funraires et que nous continuons
d'inscrire sur les tombes de nos morts.

Cette croyance dans un prolongement souterrain de la vie a reu des
rationalistes diverses explications. Et les meilleures, s'il faut
dire, ne sont gure satisfaisantes. C'est ainsi que, d'aprs Herbert
Spencer, l'ombre mouvante des objets, l'image humaine rflchie par
les eaux, surtout les fantmes voqus dans le rve et l'hallucination
durent suggrer aux premiers hommes la conception d'un double, d'un
corps subtil, plus ou moins sparable du corps mortel, d'un simulacre
survivant  la mort et auquel on donna postrieurement le nom
d'me. De cette croyance primitive serait drive la ncessit de
la spulture. Pour que l'me se fixt dans sa nouvelle demeure, il
fallait que le corps, auquel elle restait attache, fut recouvert de
terre. L'me qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de domicile. Elle
tait errante et misrable, et c'est elle qui, pour punir les vivants
de ne pas lui avoir donn le repos auquel elle aspirait, les effrayait
par des apparitions lugubres.

[Illustration: AU PRE-LACHAISE.

Monument aux morts, excut par M. Bartholom pour la sculpture et par
M. Formig pour l'architecture, install en 189*]

Mais la spulture ne suffisait point. Et les morts avaient encore
d'autres exigences. Si prs des vivants, ils ne voulaient pas tre
oublis d'eux; ils requraient des hommages, des soins particuliers.
Volontaires d'abord, ces soins devinrent rapidement obligatoires,
prirent la forme de rites. Ainsi se serait tabli le culte des morts.

Il y avait un jour de l'anne surtout qui tait consacr chez les
anciens  ce culte. Chez les Latins, les ftes dont on les honorait
ce jour-l taient appeles _feralia_. Elles se passaient comme les
ntres en plein air. Les sanctuaires taient ferms en effet pendant
les _feralia_; toute crmonie tait suspendue; il semblait qu'il n'y
et plus d'autres dieux que les mnes des dfunts prsents sous terre.
Aussi leurs tombes taient-elles le rendez-vous de toute la population
des campagnes et des villes. On les jonchait de fleurs et de
couronnes; on y joignait des pis, quelques grains de sel, du pain
tremp dans du vin pur. Le reste de la journe s'coulait en prires
et en commmorations.

On voit que notre fte des trpasss ressemble singulirement aux
_feralia_ des Latins. Et, de mme, nous leur avons emprunt la fte
qui prcde le jour des morts et que nous appelons La Toussaint. Dans
l'ancienne Rome, cependant, cette fte, qui s'appelait les _caristia_,
suivait le jour des Morts au lieu de le prcder.

Ovide nous a laiss une description charmante des _caristia_:

Aprs la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, dit-il,
il est doux de se tourner vers les vivants; aprs tant de pertes, il
est doux de voir ce qui reste de notre sang et, les progrs de notre
descendance. Venez donc, coeurs innocents; mais loin, bien loin, le
frre perfide, la mre cruelle  ses enfants, la martre qui hait sa
bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstins  vivre!
Loin, celui dont le crime accrot la richesse et celle qui donne au
laboureur des semences brles! Maintenant, offrez l'encens aux
mnes de la famille; mettez  part sur le plateau des mets arross de
libations, et que ce gage de pit reconnaissante nourrisse les lares
qui rsident dans l'enceinte de la maison!

Ce nom de lares, que portaient les mnes considrs comme protecteurs
de la famille, de la maison, du domaine, de la tribu et de la cit,
parat avoir signifi matre ou chef. On voulait marquer ainsi que les
anctres, mme disparus, gardaient encore une autorit morale sur les
foyers qu'ils avaient fonds. Ils taient reprsents dans l'_atrium_
sous forme d'images de cire ou de statues de bois.

Ce n'taient point l de vains simulacres, puisque,  certains jours
de l'anne au moins, les mes des dfunts quittaient leur spulture et
revenaient dans les maisons o elles avaient habit de leur vivant.
La mme croyance est rpandue encore aujourd'hui chez les Bretons. La
croyance  une sorte de survie matrielle et souterraine est galement
manifeste chez eux  certains traits: on voit encore, sur les
anciennes tombes bretonnes, des trous en forme de calices et de buires
qui servaient aux libations de laitage et de vin.  Collorec, en
Cornouaille, une cuelle est place prs de chaque tombe,--l'cuelle
mme, dit M. Le Braz, o le dfunt avait coutume de manger sa soupe
quand il tait de ce monde.

Ne rions point de ces lointaines survivances et quand elles
tmoigneraient d'un esprit singulirement archaque. C'est peut-tre
 la vue de la mort, dit magnifiquement Fustel de Coulanges, que
l'homme a eu pour la premire fois l'ide du surnaturel et qu'il
a voulu esprer au del de ce qu'il voyait. La mort fut le premier
mystre; elle mit l'homme sur la voie des autres mystres; elle
leva sa pense du visible  l'invisible, du passager  l'ternel, de
l'humain au divin...

 quelques dtails prs, d'ailleurs, on peut dire que les rites de
la fte des Morts sont les mmes dans toute la chrtient: en Islande
comme  Cadix,  Vladivostock comme  Brest, c'est partout, ce
jour-l, les mmes thories funbres, le mme dfil recueilli de
plerins se rendant au champ du repos avec des couronnes et des
prires. Paris ne fait pas exception  la rgle. Tmoin la foule qui
se presse dans ses cimetires et particulirement au Pre-Lachaise, le
plus grand cimetire peut-tre du monde et o reposent  cette heure
plus d'un million de dfunts. Le Pre-Lachaise a eu son historien
rcemment en M. Fraigneau. Et c'est qu'il a vraiment une histoire.
Bien d'glise  l'origine, connu sous le nom de Champ-Lvque et
appartenant au chapitre de la cathdrale de Paris, il est achet
par les Jsuites de la rue Saint-Antoine en 1626 et prend le nom
de Mont-Louis sous Louis XIV, qui y fait construire une rsidence
somptueuse pour son confesseur, le Pre Franois Lachaise. D'o le nom
de Terres du Pre-Lachaise donn au domaine et qui a prvalu
jusqu' nos jours. Sous la Convention, on songe  faire de ces terres,
confisques par l'tat, un lieu de spulture. Mais les vnements
ne permettent pas d'excuter le projet. Napolon Ier le reprend; il
confie  l'architecte Brongniard le soin d'oprer les transformations
ncessaires et, le 21 mai 1804, Frochot, prfet de la Seine, procde 
l'ouverture de la nouvelle ncropole, appele officiellement cimetire
de l'Est.

Agrandie d'anne en anne, cette ncropole couvre aujourd'hui un
norme espace. Elle a ses rues et ses avenues comme une vritable
cit, et on l'appelle en effet la Cit des Morts. Pour vaste qu'elle
soit cependant, on estime que, dans une vingtaine d'annes au plus,
il ne restera pas un seul pouce de terrain  cder dans cette cit
funbre, qui renferme  l'heure actuelle 80500 tombes. Ajoutons,
pour les amateurs de statistiques, que ces 80500 tombes reprsentent,
d'aprs les valuations de M. Fraigneau, une somme de plus de 400
millions dpenss par les gnrations qui s'y sont succd depuis un
sicle. Le prix du terrain atteint de nos jours, au Pre-Lachaise, un
chiffre rarement dpass dans les quartiers les plus luxueux de Paris.
Le premier et le deuxime mtres carrs s'y vendent chacun 1 050
francs; le troisime ainsi que le quatrime 1 575 francs; le cinquime
et le sixime 2 100 francs. Enfin, quand cette limite est excde,
chaque nouveau mtre de concession est tax  3 150 francs. En
appliquant cette rgle d'valuation  l'espace occup par des
monuments comme celui de Casimir-Perier ou celui de Thiers, les plus
vastes du Pre-Lachaise, on trouve que le premier vaudrait aujourd'hui
600 000 francs, le second 120 000 francs.

On ne dort pas son sommeil _gratis pro Deo_ dans la grande ncropole
parisienne. Mais le prix du terrain n'est pas beaucoup moins lev
au cimetire Montmartre ou au cimetire Montparnasse. Ce pourquoi le
commun des trpasss se dirige de plus en plus vers les cimetires
suburbains, Pantin, Billancourt et Bagneux notamment. Qui n'a pas vu,
le 1er et le 2 novembre, ces cimetires parisiens, ne peut savoir 
quel point le culte des morts est demeur vivace au coeur de la foule.
Une fois dans l'anne, la terrible galit du spulcre abolit toutes
les distinctions sociales. La mondaine gante de noir prie  ct
de l'ouvrier en bourgeron; une pense commune les rapproche pour un
moment; l'homme oublie ses haines, la mondaine ses prjugs. C'est la
trve universelle du Souvenir.

       *       *       *       *       *

Aussi ne sont-ce point les scnes touchantes ou dramatiques qui
manquent  l'observateur quand il se rend avec la foule dans un de
ces cimetires parisiens, grands comme des villes, profonds comme des
forts, et qui gardent cependant, par un singulier privilge, on ne
sait quel charme passionnant d'intimit. M. Jules Claretie a racont
quelque part l'impression inoubliable que lui fit, dans un de ces
cimetires, la rencontre d'une tombe de jeune fille que le fianc
de la pauvre enfant avait, pour le jour des Morts, transforme en
un bouquet immense. Des fleurs partout. Partout des roses, des
roses d'une blancheur, d'une candeur blouissante. C'tait comme une
symphonie en blanc majeur, comme une explosion de lumire blanche. Il
semblait qu'il et neig sur cette tombe de vierge. L'hermine a
plus de taches que n'en avaient ces ptales immaculs. Une couronne
embaume enveloppait, comme d'un nimbe, le nom de la jeune morte:
_Marie_, et portait ces mots tracs, avec des violettes du ple, sur
les roses blanches: _ ma fiance!_ Par un sentiment d'une exquise
dlicatesse,  ct de la date de la mort, le fianc avait fait graver
la date du jour o devait avoir lieu le mariage. Il s'en fallait de
quelques heures  peine que la promise ne ft devenue l'pouse,
et le blanc bouquet de fleurs d'oranger, dj command et tout prt,
tait l, sur ce tombeau, mais chang en bouquet funbre...

       *       *       *       *       *

Moi-mme, le hasard m'a fait assister dans le cimetire de
Sainte-Genevive-des-Bois, en Seine-et-Oise,  une scne moins
potique peut-tre, mais  coup sr aussi dramatique que celle
rapporte par M. Jules Claretie.

Comme j'errais dans les alles, je vis venir des jeunes gens et des
jeunes filles qui, avec des couronnes noues de rubans tricolores,
se dirigeaient vers une tombe ombrage du feuillage languissant des
saules. Je les suivis, un peu intrigu; une croix en granit surmontait
la tombe devant laquelle ils s'arrtrent et qui portait cette double
inscription:

    ANDR DELORME
    MORT POUR LA PATRIE
    1870

    JEANNE BERNIER
    TUE PAR L'ENNEMI
    1870

Le cortge entoura la tombe et y suspendit ses couronnes. La
crmonie qui se droulait sous mes yeux avait videmment un caractre
patriotique; mais la jeunesse des manifestants, l'association de ce
nom d'homme et de femme sur le ft du monument, m'inclinaient  penser
que le patriotisme n'tait pas seul en jeu.

Un des assistants, qui vit mon embarras, voulut bien me donner
quelques explications, et voici ce qu'il me raconta:

Andr Delorme et Jeanne Bernier taient fiancs quand clata la
guerre. Andr avait dix-neuf ans; Jeanne dix-sept. Ds nos
premiers revers, Andr s'engagea dans un rgiment de marche et fit
courageusement son devoir. Sur ces entrefaites, les Prussiens,
qui taient entrs  Montlhry, tablirent un campement entre
Sainte-Genevive et Fleury... Un soir, vers neuf heures, un jeune
fantassin se tranait pniblement  travers bois, par des sentiers
seulement connus des habitants du pays. C'tait Andr, qui, quoique
grivement bless  Choisy-le-Roi, n'avait pu rsister au dsir de
revoir sa fiance. Le jeune soldat n'tait plus qu' quelques pas de
la maison de Jeanne. Il allait entrer, quand, par les carreaux,
il aperut la jeune fille qui se dbattait aux bras d'un officier
prussien. Fou de rage, il tira son revolver, fit feu et tua
l'officier. Au bruit de la dtonation, une douzaine de casques 
pointe accoururent, s'emparrent d'Andr, le ligottrent et, sans
plus de formalit, le collrent au mur. On a recueilli ses dernires
paroles: Frappez-moi, dit le jeune homme  ses bourreaux. Je meurs
pour la patrie et pour ma fiance... La crpitation des mausers
touffa sa voix. On croyait ne relever qu'un cadavre; mais, au moment
o la fusillade clatait, Jeanne Bernier s'tait lance pour couvrir
Andr Delorme et,  travers la fume, on vit deux corps enlacs rouler
 terre. Depuis cette poque, la tombe o ils dorment cte  cte est
en grande vnration chez les jeunes gens du pays et, le 2 novembre
de chaque anne, les fiancs et les conscrits viennent y suspendre des
couronnes...

Le caractre dramatique de cette crmonie est particulier 
Sainte-Genevive-des-Bois. Le culte des morts, en ce jour de l'anne
dclinante qui leur est plus spcialement consacr, ne laisse pas
d'avoir cependant, un peu partout, des consquences assez inattendues.
Dans combien de mnages parisiens, par exemple, demande M. Hugues
Le Roux, le dialogue suivant ne s'engage-t-il pas, le matin du 3
novembre, entre Madame et la cuisinire:

Eh bien, Marie, avez-vous fait un bon march?

--Ah! oui, Madame, vous pouvez le dire, un joli march! Je ne rapporte
pas de poisson...

--Comment pas de poisson?

--On ne peut pas s'en procurer. Les poissardes disent que c'est
comme cela tous les ans le 2 novembre...  cause du coup de vent des
morts.

--Le coup de vent des morts?...

Madame demeure bouche be. C'est pourtant sa cuisinire qui a raison.
Vous pouvez prendre le train, ce jour-l, pour n'importe quelle
plage de la Manche, de l'Ocan ou de la Mditerrane: de Dunkerque 
l'embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbre  Menton, vous ne verrez
pas une voile de pcheur sur la mer.

Devant l'glise, sur les estacades,  l'intrieur des cabarets ou d'un
de ces _Abris du Marin_ fonds par M. de Thzac et qui rendent tant de
services  nos populations maritimes, les hommes sont assis, la
pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l'oreille, les bottes et la
vareuse sche. Ils ne se fient pas  l'accalmie qui suit la tempte.
Ils savent  quoi s'en tenir sur ces invites du flot. S'ils y
cdaient, ils ne tarderaient pas  voir remonter du large ces thories
de noys dont parle le pote, hves, un cierge au poing, le front
dans des cagoules, qui tournent autour des barques en rclamant la
spulture d'une voix lamentable. Deux fois dans l'anne, le 2 novembre
et le 25 dcembre, au jour des Morts et  Nol, les _crierien_
mergent de l'abme et se rendent en procession vers les villes
englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que
frappa la colre divine. D'immenses cathdrales, aux cintres lumineux,
tincellent sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des
cloches qu'on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient
de ces glises sous-marines o officient, devant le peuple des noys,
les vques de la mer. Singuliers prlats, par parenthse, mitrs,
chaps et crosss, mais dont la croupe se recourbe en queue de
poisson! Une lgende veut qu'ils soient commis  la garde d'un des
trois vtements de sainte Vronique, le linge mme o s'imprima, sur
la route du calvaire, la face auguste de Notre Seigneur et dont le
voile conserv au Vatican ne serait qu'une rplique...

       *       *       *       *       *

Est-ce pour commmorer le souvenir de ces infortunes victimes de la
mer et rappeler aux vivants combien ils psent peu dans la main de
l'ternel? Toujours est-il que jusqu'en ces dernires annes encore,
sur le littoral breton et notamment  l'le de Sein, la vigile des
Morts prtait  un usage singulier: le _tro ann anaoun_ ou tour des
mes, dont j'ai parl dans mon livre _Sur la cte_.

Le matin de la Toussaint, au prne de la premire messe, M. le
recteur (cur) dsignait en chaire huit hommes de la paroisse
chargs de tenir le rle d'_anaoun_. Une qute  domicile tait
faite dans la journe par leurs soins. La nuit venue, aprs les trois
Nocturnes des morts, quatre d'entre eux rentraient  l'glise pour
sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec
des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s'arrtaient devant
toutes les maisons et, de prfrence, devant celles o il y avait eu
des morts pendant l'anne. Leur mlope frissonnante s'levait alors
dans la nuit:

      _Christenien, divunet,
    Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet,
    Da lavarat eur pater hag eun ave:
      Requiescant in pace!_

Chrtiens, veillez-vous; priez Dieu pour les mes des dfunts. Et
dites  leur intention un _pater_ et un _ave_. De l'intrieur, des
voix rpondaient: _Amen..._ Cette lugubre procession, ne se terminait
qu'au petit jour.

La coutume des qutes, au jour des Morts, n'est du reste pas spciale
 la Bretagne. On la retrouve en Italie, o le peuple, dans la voix du
glas, croit entendre la voix mme des trpasss:

    _Padre, madre,
    Fratre, sorelle,
    Apportate mi
    Qualche cosa!_

Mon pre, ma mre, ma soeur, mon frre, apportez-moi quelque chose.

De fait, il y a ce jour-l, dans les glises, une telle abondance de
dons et d'offrandes que l'intrieur en ressemble plutt  une halle
qu' un lieu de prire. Tous ces prsents sont en nature; le clerg
les revend aux enchres et l'argent sert  payer des messes pour les
mes du Purgatoire.

En certaines contres, il est vrai, le sentiment populaire, si
touchant, qui fait participer les dfunts, pendant un jour de l'anne,
 la nourriture des vivants, s'est gt insensiblement et a fini par
dgnrer en une faon de parodie.

 Bruges, par exemple, on ptrissait autrefois dans chaque mnage,
le jour des Morts, des galettes spciales nommes _pankoeken_, qu'on
faisait bnir  l'glise, puis qu'on rpartissait entre tous les
membres de la communaut. Chaque galette dvotement croque rachetait
une me. Aujourd'hui, le _pankoeken_ ne se mange plus en famille.
Mais, par une dviation singulire de l'usage, on en fabrique encore
dans certains restaurants et cabarets populaires, o les meurt-de-faim
de la localit, ravis de l'aubaine, se tiennent en permanence pendant
toute la journe du 2 novembre et, moyennant une petite rmunration
et quelques chopes supplmentaires, se chargent d'engloutir autant de
galettes funbres qu'on veut bien leur en offrir. Le peuple croit, en
effet, que le _pankoeken_ peut tre mang par n'importe qui et que,
pourvu qu'on le mange  l'intention d'un dfunt bien dtermin, l'acte
conserve toute son efficacit...

Si la croyance populaire dit vrai, c'est bien la premire fois,
entre nous, qu'une indigestion aura pass pour mritoire aux yeux de
l'ternel.




_Nols de France._


Au gui nouveau! Au gui fleuri!

Voil qu'il retentit une fois de plus  nos oreilles, l'appel des
vendeurs ambulants de _mistletoe_. Pendues  un gros bton de frne ou
de bouleau, les jolies touffes vertes du _viscum album_ balancent au
pas du marchand les fines opales de leurs baies, Nol est proche.

Au gui nouveau! Au gui fleuri!

Et c'est un peu de l'me de la fort, un peu aussi de l'me du Pass,
qui revit dans ce naf appel du petit dtaillant. Ainsi nos aeux,
jadis, s'en allaient par les rues criant l'antique _Aguilan_,
corruption probable d'_Eguinaned_ (le bl germe) ou, suivant d'autres,
d'_Acquit l'an neuf_, dont le sens est plus ais  entendre. Le
gui parisien nous arrive de Meudon, de Chaville, de Verrires: il
appartient  qui veut le cueillir. Les errants du pav le savent et,
confiants dans la tolrance de l'administration domaniale, ils se font
une ressource, dcembre venu, de la cueillette du joli vgtal.

On vend bien du gui, pendant la semaine de Nol et du Jour de l'An,
au pavillon des Halles; mais ce n'est plus l du gui parisien. Import
par chemin de fer, il arrive de Normandie et de Bretagne; il n'a
point pouss sur les peupliers, comme le gui parisien, mais sur les
pommiers, dont il est pourtant un dangereux parasite. Vainement, nos
professeurs d'agriculture mettent-ils en garde contre ses ravages les
cultivateurs normands et bretons: le gui s'obstine; et il est vrai que
les bnfices de sa cueillette compensent largement le mal qu'il
fait aux arbres. Ce n'est pas seulement sur Paris qu'on l'expdie:
l'Angleterre en fait une consommation prodigieuse. De Granville et de
Saint-Malo partent chaque hiver,  destination de Southampton et de
Londres, des chargements complets de gui: 90000 kilos pour Granville,
davantage encore pour Saint-Malo, qui tient la tte de l'exportation.
Cargaisons feriques! Voiliers et steamers de rve! On comprend qu'ils
aient tent les potes, et l'on chanterait volontiers avec l'un deux,
Charles Frmine, ces flottilles odorantes et fleuries,

    Qui s'en vont dans le mystre,
    Dans le brouillard et les frimas.
    Porter aux Normands d'Angleterre
    La parure de leur Christmas...

Le gui a, du reste, un concurrent redoutable dans un autre vgtal
d'hiver, auquel on l'associe de plus en plus dans la dcoration des
frairies nolesques: je veux parler du houx.

Cette iliace n'a pas d'histoire; elle ne joue pas, comme le gui,
un rle important dans nos traditions nationales. Les druides ne la
coupaient pas, avec une faucille d'or, la sixime nuit du solstice
d'hiver, la nuit mre, et les eubages ne la recevaient pas dans
un drap de lin d'une blancheur immacule. Mais le houx, si son pass
manque de lustre, n'en est pas moins un fort aimable arbrisseau, dont
les feuilles d'un vert sombre, lisses et comme vernisses, surtout les
baies d'un rouge vif, font un contraste  souhait pour les yeux avec
le ple feuillage et les baies laiteuses du gui.

[Illustration: L'OFFICE DE NOEL, AU MOYEN AGE.]

C'est cette opposition, vraisemblablement, qui a dtermin sa vogue.
Sur les 175 espces de houx connues, une seule habite la France,
l'_ilex aquifolium_, au tronc droit, charg de feuilles pineuses et
persistantes, qui s'accommode des terrains les plus ingrats. Il vit en
libert dans nos forts, o il atteint quelquefois huit et dix mtres
de haut; mais on le cultive aussi en buisson dans nos jardins. Ses
applications sont fort varies: de sa seconde corce, on tire la glu;
l'bnisterie recherche son bois, qui prend au polissage la teinte de
l'bne; avec ses jeunes rameaux, souples et rsistants  la fois,
on fabrique des manches de fouets et des houssines; enfin, avec
ses feuilles, que l'ancienne mdecine utilisait comme fbrifuge, on
obtient des sparadraps trs adhsifs.

Mais c'est surtout comme plante ornementale que le houx est apprci.
D'o vient celui qu'on vend dans nos rues aux alentours de la
Saint-Sylvestre? Un peu de toutes les rgions, des forts du Morvan et
de Bretagne, des boqueteaux normands, du Jura, des Vosges, mme de la
banlieue parisienne. Les Halles en reoivent chaque matin de pleins
chargements, que se disputent les petits dtaillants du pav. Je
causais certain jour, dans la rue Montmartre, avec une brave femme
dont l'ventaire roulant tait ainsi tout pavois de houx sombre aux
clatantes baies corallines.

[Illustration: LE GUI.]

Une belle botte, monsieur, toute frache et toute fleurie!...

--Combien?

--Deux francs.

C'tait un peu cher; mais mon interlocutrice m'expliqua que Nol tait
proche, qui dterminait annuellement une hausse considrable de ce
joli vgtal.

Nous l'achetons nous-mmes en gros, sur le carreau des Halles, 1
fr. 25, 1 fr. 50 la botte... Et il y a les dchets, les baies qui se
dtachent, les feuilles qui perdent leur vernis... Aprs l'piphanie,
monsieur, je vous donnerai la mme botte pour quinze sous.

Mais le gui, le houx, ne sont pas les seules plantes nolesques.
Comment oublier encore le sapin? Il a toutes les dimensions, ce sapin
de Nol: il est tantt un gant et tantt un nain; il tient dans un
petit pot grand comme le pouce et, d'autres fois, il pourrait abriter
toute une famille  son ombre. Mais, norme ou minuscule, artificiel
ou naturel, il porte toujours les mmes fruits tranges: des joujoux,
des sucreries, des oranges, des gteaux, et il est tout illumin par
des cordons de lanternes vnitiennes. L o il y a des enfants, soyez
srs qu'il y a un arbre de Nol. Encore est-il bon de remarquer que,
pour rpandue qu'elle soit aujourd'hui, cette coutume des arbres de
Nol tait  peu prs ignore chez nous (sauf dans le Berry) avant la
guerre de 1870. C'est  l'Alsace que nous l'avons emprunte, et il y
a quelque chose de touchant dans cette adoption par toute la France
d'une coutume reste purement locale jusqu'alors et qui voque
pour nous la chre province perdue.  l'arbre de Nol s'attache,
d'ailleurs, le souvenir du grand Klaus, bien connu, lui aussi, des
anciennes familles alsaciennes.

Toc! Toc!

--Qui frappe  la porte?

--C'est moi, le grand Klaus, patron des petits enfants sages, qui leur
apporte un sapin tout charg de bonbons et de jouets et qui rserve
aux mchants une dgele de coups de gaule...

Et l'huis billait tout large, et _mein Herr_ Klaus entrait avec sa
longue barbe de dieu polaire, ses sourcils embroussaills, sa robe
de futaine, sa hotte et son sapin. Klaus, en Alsace, est le petit
nom d'amiti du vnrable vque de Myre, saint Nicolas. Les enfants
ouvraient de grands yeux, se serraient peureusement contre leurs
mres, et la poigne de gents que brandissait le bon saint leur
communiquait un effroi salutaire. C'est tout ce que voulait _mein
Herr_: le rle de croquemitaine lui convenait assez peu et il ne
l'acceptait qu' son corps dfendant. Combien il prfrait les cris
de joie et les claquements de mains qui succdaient  l'motion
paralysante du premier moment, quand, de sa hotte vide sur le
parquet, sortaient, pendus aux branches du fatidique sapin, les beaux
polichinelles, les sacs de pralines et les mnageries d'arches de No!

En Lorraine, il reprenait son nom franais et faisait sa tourne
accompagn du pre Fouettard. Mon ami Ren-Marc Ferry se souvient de
l'y avoir rencontr dambulant au crpuscule par les rues pleines de
neige.

Je revois encore sa barbe blanche, crit-il, sa mitre et sa crosse,
les durs feuillages qu'il tenait dans ses mains croises et qui
brillaient sur la bure de son manteau; mais il avait aussi un sac
plein d'amandes et de raisins secs, et sa voix tait douce. Hlas! 
ct de lui, son compagnon, son serviteur, le pre Fouettard,
portait des verges de bruyre et prononait des paroles svres dont
l'-propos tonnait les esprits enfantins.

Saint Nicolas est un peu parent du bonhomme Nol: leurs physionomies
du moins se ressemblent et leurs ftes ne sont spares que par un
lger intervalle. Et,  mesure que l'anne perdait de son caractre
religieux, qu'on restreignait le nombre des ftes chmes, il arrivait
qu'on ne sentait plus la ncessit d'un ddoublement de crmonies:
c'est ainsi que le grand Klaus s'effaa peu  peu devant le vieux
Nol.

Mais, si saint Nicolas nous a brl la politesse, son sapin magique
a survcu. Il est, avec le gui et le houx, l'lment dcoratif par
excellence des veilles nolesques. C'est rarement un arbre, le plus
souvent une branche fiche dans une caisse en bois, avec un peu de
mousse au pied. Et il se fait, chaque anne, de ces branches de sapin,
un trafic considrable. Magnifique puissance de la tradition! Nol est
vieux comme le monde: avant de devenir une fte chrtienne, il fut,
chez les Celtes nos pres, la grande fte de la germination. Et le
gui, le houx, les branches de sapin, qu'on vend par les rues de ce
Paris sceptique et gouailleur, mais si candide au fond, attestent la
persistance du sentiment ancestral. Le nom mme de Nol vient du latin
_novellum_, qui nous a donn novel, nouvel, nouveau. _Sol novus_,
qu'on retrouve dans l'office de Nol, fut longtemps le nom du
25 dcembre. Et les vieux cantiques consacrent  leur tour cette
tymologie:

    Htons-nous de nous rendre
    Prs du _soleil nouveau_...

       *       *       *       *       *

Mais que nous font les savants et leurs tymologies? Ne songeons qu'
la fte qui vient,  la jolie fte traditionnelle qui a provoqu et
qui provoque encore d'un bout de la France  l'autre tant de coutumes
charmantes, tant de manifestations d'une si dlicate mysticit.
Glissons, si vous voulez, sur les plus connues, telles que la coutume
des souliers que les enfants dposent dans les chemines; ne nous
attardons pas non plus  la coutume des bches de Nol. L'usage en est
fort ancien pourtant et s'est pieusement conserv dans nos campagnes.
Sans l'norme souche brasillante, un rveillon se pourrait-il
concevoir? Le fait est que tous les foyers, ce soir-l, ont leur clair
feu de bois, ceux mmes qu'on n'alimente d'habitude que de fougres,
de gomons ou de bouses de vache sches.

Longtemps  l'avance, en Bretagne, vous voyez les pauvres errer dans
les cpes ou le long des talus plants d'arbres, en qute de cette
souche morte abandonne, _kef Nedelek_, la bche de Nol, dont les
charbons teints jouissent de proprits merveilleuses. En Normandie
non plus, point de bonne veille sans une grosse _chouque_ de htre
ou d'ormeau flambant  grand bruit sous le haut chambranle de la
chemine, tandis que cuit autour d'elle, dans leurs chopines  fleurs,
le _flip_ cher aux gosiers cauchois, mlange de cidre doux, d'pices
et d'eau-de-vie. Ailleurs, dans le Bessin, par exemple, la bche
de Nol s'appelle _trfou_, du vieux mot roman _trfoir_, que nous
rencontrons dans notre langue ds le XIIIe sicle; en Provence elle
s'appelle _lou cacho-fio_ et on l'aspergeait trois fois de vin avant
de l'allumer en disant:

    Dieu nous fasse la grce de vivre l'an qui vient!
    Si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins!

Que de jolies lgendes, que de contes mouvants ou gracieux, sont ns
l, parmi les flammches d'or du _kef_, de la _chouque_, du _trfou_
et du _cacho-fio_! S'ils s'interrompent un moment de prendre leur
essor, c'est qu' l'extrieur des pas se sont fait entendre dans
la nuit et qu'une rumeur de voix grossissantes, sur un mode de
plain-chant, est venue jusqu'aux rveillonneurs.

Place aux petits mendiants de la grande frairie dcembrale! Nol est
leur fte par excellence. Il y a encore quelques villes de l'Ouest
o on les voit rder de maison en maison, clamant l'_Aguil_. Une
baguette de saule corce aux doigts, ils frappent  l'huis pour
demander leur part du festin. De fait, leur besace ne tarde pas 
s'emplir, non de crotes de pain, de reliefs abandonns, mais de beaux
et bons gteaux de fine farine blute exprs  leur intention. Cet
usage des gteaux est rpandu dans toute la France. Aucune de nos
provinces n'en a le monopole. Sous vingt noms diffrents on les
retrouve: dans les apognes de Nevers, les cochenilles de Chartres,
les bourrettes de Valognes, les cornaboeux du Berry, les cogneux de
Lorraine, les cuigns de Bretagne, les aiguilans de Vierzon, les hlais
d'Argentan et les qunioles de la Flandre.

 Rouen et aux environs, on les nomme aguignettes. Le gentil vocable
que celui-l!

           Aguignette,
           Miette, miette,
    J'ons des miettes dans not' pouquette,
    Pour nourrir vos p'tites poulettes!...

Passez, au soir tombant, le 24 dcembre, dans la rue Grand-Pont et la
rue de la Grosse-Horloge, vous n'ourez partout que ce refrain. Il est
pouss par de petits plerins qui brandissent au bout de leurs btons
des lanternes vnitiennes frappes d'un R. F. en grosses lettres
rouges. Ne faut-il point marcher avec son temps et, pour fter
Nol, ces mioches n'en sont-ils pas moins de bons rpublicains?
Et, d'ailleurs, que voit-on, je vous prie, sur ces aguignettes
rouennaises, honneur et gloire des _neulliers_ de Darnetal, de
Sotteville et de Maromme? Un coq, le fier gallinac national, emblme
du peuple souverain!

Ainsi fraternisent sur une galette, comme ils devraient fraterniser
dans l'esprit public, le prsent et le pass, le progrs et la
tradition.

Il est encore une de nos provinces o la veille de Nol revt un
caractre bien pittoresque: c'est la Flandre. Le rveillon s'y
appelle l'_crine_. Mais l'_crine_ est surtout propre aux paysans.
Figurez-vous, avec M. Ernest Laut, une salle basse, pave de larges
dalles en pierres bleues, meuble d'armoires et de huches aux ferrures
luisantes et, dans cette salle, sous le vaste _rabatiau_ de la
chemine, une trentaine de personnes, hommes, femmes, enfants, assises
en cercle sur des _quyres_ autour d'un grand feu de sarments. Les
femmes tricotent, font du crochet, _rassarcissent_ des bas; les hommes
tirent de leurs courtes _boraines_ d'cres bouffes blondes; la table,
devant la fentre, est dj encombre de petits bols prts  recevoir
le moka. Et, cependant que l'odorant liquide s'goutte dans la
cafetire, un des invits, le plus ancien, qui est quelquefois aussi
le mieux disant, se met  conter d'une voix chevrotante quelque belle
histoire du temps pass, du temps que les btes parlaient et que les
poules avaient des dents.

Mme chez les mineurs des grands districts houillers, dans ces plaines
enfumes et tristes o les corons, que surplombe le haut beffroi de la
fosse, s'alignent en files monotones le long des routes et des canaux,
la vigile de Nol, si nous en croyons M. Laut, a gard quelque chose
de sa primitive douceur. La maison, pour la circonstance, a t
nettoye de fond en comble; la table rcure  la brosse et au savon,
les cuivres frotts, le carrelage lav  grande eau. On rveillonnera
cette nuit avec du boudin et des qunioles, sorte de galettes
dores, fleurant bon le froment et les oeufs frais, et sur leur panse
arrondie, comme sur un coussin, talant un joli Jsus de sucre rose.
Si le mnage est  l'aise, on achtera mme un sapin de Nol coup
dans la fort voisine et aux branches duquel on suspendra des jouets
 bon march, des btons de guimauve et des oranges. Il faudra voir la
frimousse extasie des bbs  leur rveil. Cris de joie, battements
de mains, charivari dlicieux, plus doux au coeur des parents que
toutes les musiques et toutes les harmonies!...

Dcidment, sur ce sol bni de la vieille France, aux quatre aires de
l'horizon, en Gascogne comme en Lorraine, dans le Dauphin comme en
Bretagne, cette nuit de Nol n'est qu'une succession de merveilles.
tonnez-vous aprs cela qu'elle ait donn naissance  toute une
littrature spciale et que, parmi les productions de la muse
populaire, il n'en soit point qui approche pour l'tendue et
l'importance de cette branche du folklore national!




TABLE DES MATIRES


       *       *       *       *       *

                                                Pages.
    Introduction                                7
    Les Ftes patronales                        9
    Le Jour de l'An                             25
    Les Rois                                    37
    Masques et Travestis                        47
    Pques                                      59
    Le joli Mai                                 67
    Les Feux de la Saint-Jean                   78
    Une reprsentation de Mystre               87
    Danses et Musiques populaires               99
    La crmonie des Noces en Bretagne          111
    La Fte des Morts                           123
    Nols de France                             141






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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
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Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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