The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages
(Tome premier), by Jean Franois de La Harpe

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages (Tome premier)

Author: Jean Franois de La Harpe

Release Date: September 10, 2007 [EBook #22558]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES ***




Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)






[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

--Le texte de la seconde illustration n'tant que partiellement
lisible, le second mot de la phrase "_John xxx fondit brusquement sur
les Hollandais et les tailla tous en pices._" est manquant.]




                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




[Illustration: _Devria del._ _E. Jourdan direx._ _Marinet sc._
J. F. LAHARPE.]




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                       TOME PREMIER.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR.


L'ABRG DE L'HISTOIRE DES VOYAGES de Laharpe jouit d'un succs qui
parat crotre de plus en plus; malgr le grand nombre de volumes dont
se compose cet ouvrage estim, il a t rimprim deux fois dans un
court espace de temps.

Cependant le format in-8, adopt pour ces rimpressions, ne
satisfaisait pas toutes les classes de lecteurs. Il restait encore 
faire une dition de cet ouvrage, qui runt  la puret du texte, la
commodit du format, et qui ft  la porte de toutes les fortunes;
nous croyons avoir atteint ce but en offrant notre nouvelle dition
de l'_Abrg de l'Histoire gnrale des Voyages_.

Cet ouvrage est imprim pour la premire fois dans le format in-18, et
nous croyons nous rendre agrables au public, en en faisant tirer
galement sur le format in-12; de sorte qu'on peut le joindre aux
ditions qui ont t donnes dans les mmes formats du _Cours de
littrature_ du mme auteur. Nous avons corrig un grand nombre de
fautes chappes au dernier diteur, quoiqu'il ait mis plus de soin
que ses prdcesseurs,  l'impression de cet abrg. Enfin nous ne
ngligeons rien pour que notre dition soit range au nombre de ces
belles rimpressions que les presses franaises s'enorgueillissent de
reproduire depuis quelque temps.

MM. _Firmin Didot_ ont grav le caractre, M. _Fain_ donne tous ses
soins  l'impression, le papier sort d'une des premires fabriques de
France. Le portrait de Laharpe, dont nous pouvons garantir la
ressemblance, est grav par M. _Bertonnier_, d'aprs le dessin de M.
_Devria_; les vignettes, au nombre de soixante, dont les unes
reprsentent les sites, vues, costumes de chaque pays, retracent aussi
les scnes historiques que l'on trouve dans le mme recueil. MM.
_Larcher_, _Baquoy_, _Delvaux_, se chargent de la gravure, tandis que
MM. _Victor Adam_, _Devria_, _Martinet_, en ont fait les dessins
d'aprs les originaux de la collection topographique du cabinet des
estampes de la bibliothque du roi; l'atlas de 15 planches in-4. est
excut par M. _Blondeau_, graveur du roi.

M. _Depping_, dont le nom est assez connu pour nous dispenser d'en
faire l'loge, a bien voulu se charger de la notice biographique sur
Laharpe, et du prcis de l'Histoire gnrale des Voyages depuis
l'antiquit jusqu' nos jours, qui est plac en tte de l'ouvrage.

Enfin nous avons runi dans notre dition tous les avantages que
n'offraient point les autres diteurs du mme ouvrage, la commodit du
format, l'lgance et la puret du texte, le luxe des figures et la
modicit du prix; et si, comme tout nous le fait esprer, le public
nous sait gr de nos efforts pour l'excution de cette entreprise,
nous nous proposons de publier  la suite: _Un Abrg des meilleurs
voyages qui ont t faits depuis le troisime voyage de Cook
inclusivement_, o s'arrte la prsente dition.

FIN DE L'AVERTISSEMENT.




NOTICE SUR J.-F. LAHARPE.


Il est heureux qu'aprs tant de productions marques au coin du gnie
ou du got que la France avait vu clore sous les rgnes de Louis XIV
et de Louis XV, il soit venu un littrateur capable d'en analyser les
beauts, et d'en faire apprcier tout le mrite par ses contemporains.
Laharpe fut cet crivain habile; la tche dont il s'est acquitt avec
un talent distingu lui a valu le titre honorable de Quintilien
franais, qui ne lui a pas t disput jusqu' prsent, quoique plus
d'un rhteur ait essay de dicter les rgles du got, et de les
appuyer sur les modles classiques.

On croit que la famille de Laharpe, originaire de la Suisse, tait
allie  la famille du mme nom qui existe encore dans le pays de
Vaud. Elle vcut obscurment en France; le jeune Laharpe, n  Paris
en 1739, perdit,  l'ge de neuf ans, son pre, capitaine
d'artillerie, et n'eut d'abord d'autre secours que celui des soeurs de
la charit. L'intelligence avec laquelle il rcitait dj dans son
enfance les vers, lui attira la bienveillance du proviseur du collge
d'Harcourt; il obtint une bourse dans ce collge, et y fit de
brillantes tudes. Le prix d'honneur lui fut dcern en rhtorique:
prsage de ses succs dans ce genre sur un plus grand thtre. Une
injustice qu'il essuya vers la fin de sa carrire scolastique tait
faite pour lui inspirer cette aigreur qu'il ne montra que trop souvent
dans ses dmls littraires. Accus d'avoir fait des couplets
satiriques contre le proviseur son bienfaiteur, il fut puni, non pas
par le collge, mais par la police, et enferm six mois  Bictre et
au fort l'vque. Il est convenu dans la suite d'avoir fait des
couplets contre des gens du collge, mais il a dclar n'en avoir
jamais compos contre des personnes  l'gard desquelles il avait des
devoirs  remplir. Il est trs-probable que les couplets contre le
proviseur avaient t ajouts par quelque autre colier. Avant de
procder criminellement contre un jeune homme sans protection, il
aurait donc fallu d'abord s'assurer de la vrit du fait; mais c'est
de quoi on ne s'embarrassait gure sous le rgne du voluptueux Louis
XV. Marmontel ne fut-il pas galement enferm pour des couplets (mais
qu'il n'avait pas faits), qui tournaient en ridicule un gentilhomme de
la chambre? Cette prison dut faire natre de srieuses rflexions chez
le jeune Laharpe; et peut-tre fut-ce pour avoir t victime du rgime
arbitraire, qu'il se rangea, en sortant de captivit, sous la bannire
des crivains qui demandaient la rforme des abus et le respect pour
les droits de l'humanit.

 l'ge de vingt ans il dbuta dans la carrire littraire par des
hrodes, genre de posie que les succs de Colardeau avaient mis en
vogue. Ces premiers essais que l'auteur recueillit ensuite dans ses
mlanges littraires et philosophiques furent jugs svrement par le
fameux Frron; Laharpe en jugea lui-mme peu favorablement dans un ge
mr, et ne les comprit point dans le choix de ses oeuvres. Il s'essaya
vers le mme temps dans la critique de la littrature ancienne.
L'troit esprit de Frron ne vit dans ces articles que de la
hardiesse; des hommes qui avaient moins de prjugs que l'auteur de
l'_Anne littraire_ y aperurent le germe d'un beau talent.

Le thtre ne tarda point  exciter toute son ambition littraire. Il
dbuta dans la carrire dramatique par la tragdie de _Warwick_, qui
fut joue d'abord  la cour vers la fin de 1763, et puis  la Comdie
Franaise. Elle eut beaucoup de succs, et s'est maintenue au
rpertoire. Cette pice fut le motif d'une correspondance entre
Laharpe et Voltaire; ce grand crivain accueillit favorablement le
jeune crivain, auquel il remarqua de grandes dispositions pour la
posie. Laharpe avait pous la fille d'un limonadier; tous deux sans
fortune, ils menaient une vie assez conomique. Voltaire les garda
quelque temps  Ferney, o Laharpe travaillait  de nouvelles
tragdies, tandis que sa femme jouait dans celles de leur hte
clbre, qui eut pour tous les deux beaucoup d'affection, et souffrit
mme que Laharpe lui ft quelquefois des observations critiques sur
ses ouvrages indits, et y propost des changemens. Il disait avec
bont au jeune littrateur: Changez toujours de mme, je ne puis qu'y
gagner. De temps en temps Laharpe faisait des voyages  Paris pour
faire jouer _Timolon_, _Pharamond_ et _Gustave_, tragdies dont
malheureusement aucune ne se ressentit de l'inspiration de Ferney. On
le jugea froid et sans verve. Piron, qui ne vit pas sans dplaisir
qu'un pote ost refaire _Gustave Vasa_, fit une pigramme dont voici
la fin:

  J'ai laiss Gustave imparfait,
  Retouchez-y, mais gare au trait
  Que vous et moi nous devons craindre.
  Messieurs, criera quelque indiscret,
  Mvius gta le portrait,
  Bavius l'achve de peindre.

Ce fut avant la reprsentation du _Gustave_ de Laharpe que Piron lana
cette pigramme; il en fit une autre aprs la chute de la pice; il y
qualifia Laharpe sans faon de

  Lourd, froid, sec, thique
  Dans le dramatique.

Laharpe assure qu'il n'eut pas lui-mme la patience d'attendre la fin
de la reprsentation, qu'il ne garda que des fragmens de son
manuscrit, qu'il jeta au feu la pice de _Pharamond_, et que s'il eut
la faiblesse ou plutt le besoin de faire imprimer _Timolon_, qui
avait eu quelques reprsentations, il ne comprit pas du moins cette
tragdie dans la collection de ses oeuvres. Ce qui lui avait paru bon
dans la pice de _Timolon_, fut transport plus tard dans celle de
_Coriolan_. Bientt aprs, en 1768, le public apprit que Laharpe avait
brusquement quitt Ferney avec sa femme, et qu'il tait revenu 
Paris; ses ennemis, dont le nombre s'tait beaucoup accru, tant par
ses premiers succs que par un peu de prsomption de sa part,
prtendirent que Voltaire l'avait renvoy. Le patriarche de Ferney
dmentit ce bruit dans les gazettes. Grimm, instruit par les amis de
Voltaire, et tant lui-mme en liaison avec lui, assure que c'est par
pure gnrosit que Voltaire donna un dmenti aux adversaires de
Laharpe, et que ce littrateur s'tait rellement rendu coupable d'une
grande indiscrtion, en rpandant  Paris le deuxime chant de la
_Guerre de Genve_, que Voltaire avait intrt de tenir secret, et en
soutenant ensuite qu'il le tenait d'un ami de ce grand homme. Il
parat donc que Voltaire se brouilla en effet avec Laharpe; cependant
comme vers le mme temps madame Denis et madame Dupuis quittrent
Ferney, on peut croire que Voltaire tait de mauvaise humeur contre
tous ses convives.

On vient de parler de la prsomption de Laharpe. Il est difficile
qu'un pote encourag par les suffrages d'un public aussi clair que
celui de la capitale de la France, et surtout par la plus belle partie
de ce public, se mette assez en garde contre la vanit; plus les
applaudissemens donns  des tirades de vers ou des phrases lgamment
construites sont vifs et nombreux, plus on s'imagine tre au nombre
des premiers hommes du sicle, et plus on souffre avec peine la
critique qui trouble les illusions d'un esprit enivr de louanges.
Laharpe a donc pu repousser avec animosit ou avec amertume les
attaques de ses adversaires; mais parmi ceux-ci il y avait des
crivains qui, pour le moins, avaient autant de vanit que lui, sans
l'galer en talens. L'un d'eux disait de lui:

        Si vous voulez faire bientt
  Une fortune immense et pourtant lgitime,
  Il vous faut acheter Cythare ce qu'il vaut,
        Et le vendre ce qu'il s'estime.

Linguet lui promit une pigramme chaque semaine, et fut en effet trs
zl d'acquitter sa promesse; Dorat et Champfort ne furent pas en
reste; d'autres potes se mirent de la partie. Piron en jouant sur les
mots, l'appelait la Harpie. Il n'y eut pas jusqu' l'abb Delille qui
n'y donnt sa saillie: faisant allusion  une jolie chanson de
Laharpe, _ ma tendre musette_, il dit au sujet des loges donns au
pote pour des pices d'un caractre plus lev:

  De l'admiration rprimez le dlire,
  Parlez de sa musette, et non pas de sa lyre.

Laharpe, dou d'un caractre vif et emport paya ses ennemis de la
mme monnaie; il se vengea de plusieurs en voquant potiquement
_l'ombre de Duclos_. Une vengeance plus noble, ce furent les succs
clatans qu'il obtint dans les concours acadmiques de Paris et de la
province. Ds 1767 il avait t couronn par l'acadmie franaise pour
son _discours sur les malheurs de la guerre et les avantages de la
paix_. Sept autres prix lui furent donns dans les dix annes
suivantes, par l'acadmie franaise, pour des morceaux en prose et en
vers. C'est aux concours acadmiques que sont dus ses loges de
Fnlon, de Racine, de La Fontaine, de Catinat, de Charles V et de
Henri IV. Il manqua le prix pour les loges de La Fontaine et de Henri
IV, quoiqu'il ft si sr du succs qu'il avait fait des lectures de
ces deux pices dans les socits de Paris, avant que les juges
acadmiques eussent prononc. On sait que Necker pour lui faire un
prsent dlicat, avait fait ajouter deux mille francs au prix propos
par l'acadmie de Marseille, pour le meilleur loge de La Fontaine, et
que ce fut Champfort qui le remporta. Un grand mrite de Laharpe, dans
ces loges, c'est d'avoir su en varier le style et le mettre d'accord
avec les sujets; sous ce rapport il a l'avantage sur Thomas, qui a
parfaitement retrac l'histoire des loges, mais qui en a fait presque
d'aussi ampouls que ceux qu'il a blms. Une douceur harmonieuse
rgne dans l'loge de Fnlon; l'auteur fait sentir la candeur
anglique de cette me pure qui ne connaissait point les sentimens
haineux et dont le coeur, valait mieux que celui de tant d'autres
prlats du temps, toujours empresss de perscuter au nom de leur
religion. Comme cet esprit de tolrance ne s'tait pas transmis 
leurs successeurs, ceux-ci trouvrent leur satire et des maximes mal
sonnantes dans l'loge de Fnlon fait par Laharpe, et se remurent
pour s'en venger. Un ministre d'un esprit assez mdiocre, le
chancelier Maupeou, ordonna que dsormais les morceaux acadmiques
seraient soumis comme autrefois  l'approbation de la Sorbonne, espce
d'inquisition qui jouissait de la facult de condamner sans pouvoir y
joindre celle de punir. Heureusement cet ordre absurde ne resta pas
long-temps en vigueur.

L'loge de La Fontaine rappelle la navet du fabuliste, et l'loge de
Racine contient une analyse habile des beauts tragiques de ce grand
pote. Parmi les autres loges, celui de Catinat est regard comme le
plus soign. Ces titres littraires lui ouvrirent en 1776 les portes
de l'acadmie franaise o il succda  Colardeau. La sance destine
 sa rception fut, suivant les mmoires du temps, trs-brillante;
Laharpe s'attira de vifs applaudissemens par son discours, surtout par
son tableau des agrmens du commerce des lettres, et puis par la
lecture d'un fragment de sa traduction en vers de la Pharsale de
Lucain; mais le public mit de la malice  applaudir bien plus vivement
encore le discours de Marmontel qui rpondit  Laharpe, et  y
chercher des allusions. Ce discours fut un vnement pour le grand
nombre d'oisifs de ce temps. Grimm a pris la peine d'en consigner les
moindres dtails dans sa correspondance littraire. Aprs avoir peint
la modestie et le caractre pacifique de Colardeau, Marmontel rappela
de lui ce mot: La critique me fait tant de mal que je n'aurai jamais
la cruaut de l'exercer contre personne, dont le public fit
sur-le-champ une application peu flatteuse pour Laharpe; sa malice se
manifesta de nouveau quand Marmontel ajouta: voil, Monsieur, dans un
homme de lettres un caractre intressant. Ce mot si simple, dit
Grimm, fut applaudi comme si c'et t la meilleure pigramme qu'on
et jamais faite. Il est vrai qu'il y avait au moins trois  quatre
cents complices qui en firent les honneurs. Ce qu'il y eut de plus
dsagrable dans cette aventure pour Laharpe, c'est qu' la suite des
louanges qui lui furent donnes par son illustre confrre, ces mmes
applaudissemens se renouvelrent encore souvent, toujours avec la mme
chaleur, et, puisqu'il faut le dire, avec les mmes clats de rire. On
arrta plusieurs fois l'orateur au milieu de sa phrase, et c'est avec
une patience et une rsignation tout--fait mritoires que l'orateur
se laissait interrompre. Avant de faire remarquer le mrite qui
distingue les diffrentes productions de Laharpe, il rappelle avec une
douce indignation les critiques qui s'taient leves contre lui. On
laisse passer lgrement ce que dit Marmontel du courage avec lequel
notre jeune acadmicien dfendit toujours la cause du bon got, et
l'on clate en transports lorsque son pangyriste avoue que dans les
disputes littraires on lui avait souhait quelquefois plus de
modration, le sel du got n'ayant pas besoin d'tre ml du sel amer
de la satire, etc. Tout ce dtail, ajoute Grimm, est peut-tre assez
insipide  raconter; mais il ne fut que trop plaisant pour les
intresss. Jamais loge ne fit un effet plus contraire  celui que
l'on devait naturellement attendre; jamais on ne fit plus cruellement
justice des torts qu'un homme de lettres peut avoir eus avec ses
rivaux, et je connais peu de scnes de comdie plus piquantes que ne
le fut ce singulier persifflage; il et t sans doute beaucoup plus
original, si celui qui en fut l'objet, s'tait mis  dialoguer avec le
public, comme il a dit depuis qu'il en avait t tent.

Il ne faut pas attacher autant d'importance que Grimm  cet vnement
insignifiant: toutefois on voit par les nombreuses attaques des
adversaires de Laharpe, que s'il plaisait par ses talens littraires,
il n'avait pas du moins l'art de captiver par sa conduite la
bienveillance gnrale. Lorsqu'on donna au thtre les _Journalistes
anglais_, par Cailhava, le public, ou une partie du public voulut y
voir une satire sanglante de Laharpe; on reconnut ses querelles avec
Sauvigny, avec Blin de Saint-Maure, on retrouva ses expressions, et
quelquefois ses injures. Ce ne fut qu'un des mille et un dsagrmens
que lui attira l'aigreur de sa critique. Les mmoires du temps
assurent que Blin de Saint-Maure se vengea d'un article de Laharpe
insr dans le _Mercure_, sur ou plutt contre un de ses ouvrages, en
attaquant le critique dans la rue au moment o bien par et poudr
celui-ci se rendait  une assemble de beaux-esprits. Les querelles de
Laharpe avec Dorat furent si vives, que l'acadmie franaise se vit
oblige de l'engager  plus de modration; l'abb de Boismont disait 
ce sujet: Nous aimons tous infiniment M. de Laharpe, mais on souffre
en vrit de le voir arriver sans cesse l'oreille dchire. Quant 
cette querelle entre Laharpe et Dorat, elle fut apaise par les jolies
femmes qui taient galement prises pour les beaux vers de l'un et
les galantes bagatelles de l'autre. Le premier avait fait une tragdie
touchante sur un vnement tragique qui tait arriv depuis peu.
C'tait le suicide d'une religieuse que le dsespoir avait port  cet
acte violent. Ne pouvant esprer de faire jouer cette pice en public,
Laharpe en faisait la lecture dans les socits; on la reprsenta chez
M. d'Argental, ainsi que chez madame de Cassini, qui joua le rle de
religieuse, tandis que l'auteur se chargeait de celui du hros de la
pice. La plus belle assemble assista  cette reprsentation. Dorat
s'y trouva sous les auspices de la matresse de la maison, et se
rconcilia solennellement avec l'auteur de _Mlanie_, en dpit de
toutes les pigrammes qu'ils s'taient mutuellement lances.
L'archevque de Paris fut scandalis de la nouvelle de la
reprsentation d'un sujet religieux, et obtint que la seconde
reprsentation ne pt avoir lieu. Telle tait alors la puissance du
clerg.

Il parat que la rconciliation politique des deux potes et rivaux
ne tint pas long-temps, et que de nouvelles attaques mutuelles les
brouillrent comme auparavant; mais Laharpe y mit fin par un trait de
gnrosit, ou si l'on veut de justice, en renvoyant, dit-on,  son
adversaire un paquet de lettres scandaleuses qu'un inconnu avait mises
en son pouvoir, et dont la publication pouvait ruiner la rputation de
Dorat. En prenant part  la querelle des Gluckistes et des
Piccinistes, qui fut pousse, comme on sait,  un point extrme,
Laharpe, qui s'tait prononc pour les derniers, se fit de nouveaux
ennemis parmi les Gluckistes.

Cependant, au milieu de toutes ses distractions, il se livra sans
relche  de nombreux travaux littraires. Sollicit par de puissans
amis, il s'tait charg de la rdaction de la partie littraire du
_Journal de politique et de littrature_ o son ennemi Linguet l'avait
prcd. Il donna au thtre les tragdies de _Menzikoff_, des
_Barmcides_ et de _Jeanne de Naples_. Il traduisit en beaux vers le
_Philoctte_ de Sophocle, et sa posie russit  faire goter aux
Franais sans le secours des choeurs le plan si simple du pote grec;
ce fut un des plus beaux triomphes de Laharpe. _Coriolan_ fut donn la
premire fois  la fin de l'hiver rigoureux de 1784, pour la
reprsentation destine par les comdiens franais au bnfice des
pauvres. Le public sut gr  Laharpe de son dsintressement, et
assista en foule  cette reprsentation brillante. Cependant les juges
svres trouvrent trop de dclamation et trop peu d'action dramatique
dans la nouvelle tragdie de Laharpe; ses rivaux ne manqurent pas
l'occasion de le poursuivre de nouvelles pigrammes. Tout le monde
connat celle de Champfort:

  Pour les pauvres, la comdie
  Donne une pauvre tragdie;
  Nous devons tous en vrit,
  Bien l'applaudir par charit.

Rhulires s'gaya dans son pigramme sur cette famille de hros
tragiques _tous mort-ns_. Pour se venger, Laharpe fit charitablement,
dans un quatrain, le portrait des deux potes.

Les tragdies prcdentes n'avaient pas eu un grand succs; _Jeanne de
Naples_ fut redonne avec un nouveau dnoment que le public gota
mieux que le premier; nanmoins le dfaut d'intrt fit tort  cette
pice comme aux deux autres. Les _Brames_, tragdie philosophique,
dans laquelle Laharpe avait imit Voltaire, sans tre capable de crer
d'aussi grands ressorts dramatiques que ceux des tragdies de
_Mahomet_ et de _Gengiskan_, furent couts jusqu' la fin; mais le
public ne revint plus, et, pour ne pas prcher dans le dsert, les
prtres indiens furent retirs par l'auteur. On appela les cinq actes
de cette tragdie les cinq sermons de l'abb de Laharpe; on raconta
aussi que plusieurs annes auparavant l'auteur, ayant fait une lecture
de sa pice dans une socit runie chez mademoiselle de l'Espinasse,
fut convaincu par les observations des auditeurs de l'impossibilit de
faire russir une pice d'un intrt aussi faible, et la jeta au feu;
aussi ceux qui avaient t tmoins de ce sacrifice ne furent pas
mdiocrement surpris de la voir renatre sans savoir comment. Enfin,
pour dernire tribulation, il eut  essuyer une parodie, o, lors du
dnoment, on jetait dans un gouffre tout ce qu'il y avait sur le
thtre, mme une harpe. La police dfendit cette allusion
personnelle, mais le parterre redemanda la harpe, et il fallut la
jeter avec le reste dans l'abme.

Malgr l'accueil froid qu'avaient reu la plupart des tragdies de
Laharpe, il ne craignit pas de les rassembler et de les faire
paratre. Dans la prface du premier volume, il prdit la dcadence du
thtre, et ne trouve que deux moyens de la prvenir. Ces moyens sont
l'rection d'un second thtre franais, et la substitution d'un
parterre assis  un parterre debout. Il a fallu du temps pour que deux
moyens si simples fussent essays. L'exprience a prouv qu'ils ne
suffisent pas pour prvenir la dcadence de l'art dramatique;
cependant on s'est convaincu de leur utilit, et sous ce rapport, on a
d souhaiter que les voeux de Laharpe eussent t exaucs plus tt. Il
avait fait rellement des dmarches, de concert avec d'autres auteurs
dramatiques, pour faire asseoir le parterre; mais dans ce temps le
gouvernement, ou plutt la cour, se mlait de tout, et la moindre
rforme, la moindre amlioration qu'il s'agissait d'obtenir, ne
concernt-elle que des banquettes, mettait en jeu les intrigues de
quelques courtisans dsoeuvrs. La sollicitation des auteurs
dramatiques parut tre un sujet trop grave pour qu'on pt se dcider
lgrement; et de peur de compromettre je ne sais quels intrts, on
laissa les choses comme elles taient: les gentilshommes de la chambre
taient assis dans les loges; ils n'taient pas presss de faire
asseoir les gens du parterre.

En 1782, Laharpe composa pour l'ouverture de la salle de l'Odon, une
pice allgorique intitule _Molire  la nouvelle salle_, ou les
_Audiences de Thalie_, qui eut du succs. Il avait traduit par abrg
la _Pharsale de Lucain_; il traduisit aussi une partie de la
_Jrusalem dlivre_ et de la _Lusiade_ du Camons; ne sachant pas le
portugais, il avait versifi sa traduction sur une traduction
franaise en prose. Quand il eut publi son Sutone, on lui reprocha
aussi de ne pas bien comprendre le latin, malgr les prix qu'il avait
obtenus au collge.

Quoique acadmicien, il avait concouru pour le prix propos par
l'acadmie franaise au sujet du meilleur _dithyrambe aux mnes de
Voltaire_, et comme le prix fut dcern  son pome, il en abandonna
la valeur  celui qui avait obtenu l'accessit. Il fit aussi de
Voltaire un loge en prose: le public avait t choqu d'entendre
Laharpe traiter avec rigueur la tragdie de _Zulime_; la mchancet
prtendait qu'il tait irrit d'avoir t oubli dans le testament de
Voltaire. Lorsqu'ensuite il fit en prose et en vers l'loge du grand
crivain que la littrature venait de perdre, la mchancet supposa
encore un motif intress  l'auteur, en prtendant qu'il voulait
prparer le public  son commentaire sur le thtre du grand pote. On
fut pourtant oblig de convenir que parmi la foule d'crivains qui
avaient clbr Voltaire, aucun n'avait mieux fait sentir les beauts
de son gnie. Laharpe, dit un de ses contemporains, a beaucoup plus
d'esprit que de connaissances, beaucoup moins d'esprit que de talent,
et beaucoup moins d'imagination que de got; mais il sait parfaitement
Racine et Voltaire; et quoiqu'il n'ait pas encore justifi toutes les
esprances qu'on avait pu concevoir de l'auteur de _Warwick_, c'est
encore le meilleur lve qui soit sorti de l'cole de Ferney. Il est
malheureux que les circonstances l'aient oblig  perdre tant de
temps  dire du mal des autres, et  se dfendre ensuite contre les
ennemis qu'il se faisait tous les jours en exerant un si triste
mtier. La plus furieuse pigramme qu'on ait jamais faite sur lui, est
le mot de Champfort, mot cruel, mais que Tacite n'et pas dsavou:
C'est un homme qui se sert de ses dfauts pour cacher ses vices. Il
ne faut pas oublier que Champfort avait t l'objet d'pigrammes non
moins sanglantes. Cependant il est vrai que Laharpe scandalisa un peu
le public par les hommages publics et clatans qu'il rendit  une
danseuse d'une mauvaise rputation. Une maladie de peau qui suivit ces
amours, et dont la mdisance fit une lpre, attira au mauvais pote de
nouveaux lazzis. Sophie Arnoud prtendait que cette lpre tait la
seule chose que Laharpe et des anciens.

Ce qui prouve encore contre Laharpe, c'est qu'ayant t charg d'une
correspondance littraire par le grand-duc Paul de Russie, il y
dchira  belles dents des ouvrages dont il avait presque dit du bien
dans les feuilles publiques. Un homme qui souffle le chaud et le froid
ne peut tre trs-estimable,  moins qu'on ne veuille dire pour
l'excuse de Laharpe, qu'il mnageait par gard la rputation des
auteurs contemporains devant le public, et qu'il ne voyait pas
d'inconvnient  dire toute la vrit  un tranger dont il tait en
quelque sorte le confident. En ce cas il aurait fallu parler moins de
soi-mme, et prendre des prcautions pour empcher que cette
correspondance confidentielle ne vt jamais le jour. Ce fut, au
contraire, lui qui donna de la publicit  ces lettres haineuses.
Pendant le sjour du grand-duc  Paris, Laharpe, son correspondant,
eut occasion de le voir souvent, et il fit les honneurs d'une sance
de l'acadmie franaise  laquelle le grand-duc assista avec sa femme
et sa suite. Comme la flatterie faisait alors partie de l'tiquette,
et mme de la rception des princes  Paris, Laharpe lut en face de
l'illustre voyageur une _ptre au comte du Nord_ (nom sous lequel le
grand-duc voyageait); mais en dpit des loges il choqua les oreilles
russes par la frquente apostrophe de Petrowitz, qui parut ignoble 
leur esprit habitu  la soumission.

Laharpe avait toujours vcu indpendant, et subsist du produit de ses
travaux: on le trouvait probablement trop philosophe pour mriter des
places, des titres. Il avait t pour peu de temps secrtaire de
l'intendant des finances Boutin; cette charge tait trop
assujtissante pour un homme habitu aux charmes du commerce des
muses. Il la quitta et n'en reprit point d'autre; seulement il faut le
plaindre d'avoir quelquefois travaill pour de l'intrt. De ce genre
d'occupation parat avoir t l'Abrg de l'Histoire des Voyages,
qu'il commena en 1780, et qui eut convenu plutt  un bon gographe
qu' un pote distingu. Laharpe n'apporta pas  ce travail toutes les
qualits ncessaires; mais aussi il en apporta qui manquent
quelquefois aux savans; je veux dire, la puret du got, l'lgance de
la diction, et un esprit philosophique. Ses Cours de Littrature,
professs avec beaucoup d'clat au Lyce, aujourd'hui Athne royal,
et ses articles critiques, insrs dans le _Mercure de France_,
tendirent encore sa rputation; et il avait acquis l'autorit d'un
juge en littrature, lorsque l'poque des grandes rformes arriva pour
la France. L'esprit vif et philosophique de Laharpe dut embrasser
chaudement le parti nombreux qui demandait la suppression des abus. Il
ne sortit pas d'abord de sa carrire, et la dmarche la plus clatante
qu'il fit, ce fut de prsenter,  la tte des auteurs dramatiques, une
adresse  l'assemble nationale, pour la prier de rendre le thtre
libre, et assurer les droits de proprit des auteurs. Les comdiens
du roi, ne songeant qu' leurs intrts, firent une contre-ptition;
mais Laharpe rfuta leur faible rplique, et plus tard la force des
choses amena les changemens que les gens de lettres avaient
sollicits. Prenant un intrt plus vif aux vnemens publics  mesure
qu'ils gagnaient plus d'importance, Laharpe adopta le langage des
hommes exagrs de ce temps. On connat les vers ridicules qu'il
dbita dans la chaire du Lyce  l'occasion du manifeste du duc de
Brunswick:

  Le fer! il boit le sang: le sang nourrit la rage,
        Et la rage donne la mort.

Malgr les preuves et le soin qu'il eut de s'affubler du bonnet rouge,
il ne put chapper aux soupons et  la perscution des dmagogues; il
fut enferm dans la prison du Luxembourg, et si le rgne sanguinaire
de Robespierre et continu, peut-tre aurait-il partag le sort de
tant de malheureuses victimes de ce dictateur lchement cruel. Ce fut
pendant cette captivit que Laharpe, avec la promptitude des esprits
vifs et exagrs, passa d'un sentiment au sentiment oppos; peut-tre
aussi la crainte de la mort branla-t-elle les fibres de son cerveau.
L'auteur de _Mlanie_ et des _Brames_, le partisan de la philosophie
et l'lve de Voltaire, devint religieux et presque dvot, et se
convertit compltement. Ce fut la lecture de l'_Imitation de
Jsus-Christ_ qui opra ce changement,  ce qu'il assure lui-mme. Il
traduisit le Psautier, et crivit plus tard des mmoires en faveur du
culte catholique.

Rendu  la libert, il remonta dans la chaire du Lyce, o, depuis
lors, ses critiques littraires furent entremles de rflexions
pieuses. Il rassembla ensuite ses leons pour en former ce _Cours de
Littrature ancienne et moderne_, qui est sans contredit le meilleur
ouvrage de Laharpe, et qui a rempli une lacune considrable dans la
littrature franaise, quoiqu'il ait de grands dfauts, tels que la
disproportion de certaines parties, surtout de la littrature ancienne
relativement  la moderne; la partialit de divers jugemens, etc. Mais
ces dfauts sont amplement compenss par l'analyse habile des
chefs-d'oeuvre littraires, par l'clat d'un style toujours appropri
au sujet, et prenant tous les tons suivant les divers genres de
littrature, enfin, par le got qui a dict les rgles prescrites par
l'auteur aux crivains modernes. Quoique trs-volumineux, cet ouvrage
important aurait pourtant t plus tendu encore si l'auteur et vcu
plus long-temps, ou s'il et commenc plus tt  s'en occuper, et si
des occupations moins utiles ne l'eussent interrompu.

Les orages politiques de la France s'taient calms, mais Laharpe ne
retrouva plus le repos, qu'au reste il n'avait jamais cherch
beaucoup. Si d'un ct ses leons littraires furent accueillies avec
beaucoup d'applaudissemens par la France rgnre, ses sorties contre
la philosophie qu'il avait dfendue autrefois, et la publication de
sa correspondance secrte avec le grand-duc de Russie, lui firent
beaucoup de tort dans l'opinion publique, et lui attirrent de
nouvelles inimitis. Le gouvernement consulaire, qui affectait encore
de protger les ides librales, perscuta Laharpe pour ses opinions
religieuses, et l'exila de Paris. Quelques ans plus tard il lui aurait
propos peut-tre d'crire dans ce sens, pour raffermir la monarchie
absolue. On assure pourtant que Laharpe avait refus une pension que
Bonaparte lui avait offerte. Dans l'intrieur de son mnage Laharpe
n'avait pas t plus heureux que dans ses relations extrieures. Sa
premire femme, dgote de la vie, s'tait noye. Laharpe se remaria,
mais ce nouvel hymen fut de courte dure: sa seconde femme
l'abandonna.

Exil d'abord  vingt-cinq lieues de Paris, Laharpe obtint la
permission d'habiter Corbeil; et, pour soigner sa sant dclinante, il
put revenir  Paris, o il ne fit plus que languir. Il mourut le 11
fvrier 1803. Laharpe tait petit de taille; il avait une locution
facile; l'habitude de parler eu public et d'tre cout avec plaisir
par de grandes assembles, lui faisait trouver doux aussi de parler
dans de petites socits, o d'autres qui n'avaient point cette
assurance, se trouvaient gns auprs de lui. Saint-Lambert disait que
dans huit jours de conversation presque continuelle  la campagne, il
n'tait chapp  Laharpe ni une erreur de got, ni un propos qui
annont le moindre dsir de plaire  personne. Saint-Lambert aurait
d excepter les femmes, pour lesquelles Laharpe trouvait toujours des
propos galans et aimables. Le grand nombre d'ouvrages qui nous
restent de lui doit tonner ceux qui savent combien la vie d'un homme
de lettres ft dans les cercles de Paris, comme l'tait Laharpe, est
remplie de dissipations.

                                             DEPPING.

FIN DE LA NOTICE.




PRCIS DE

L'HISTOIRE DES VOYAGES ET DCOUVERTES,

DEPUIS L'ANTIQUIT JUSQU' NOS JOURS.


Quand les peuples sont encore dans un tat compltement sauvage, ils
s'embarrassent peu du reste de la terre. Pourvu qu'ils trouvent leur
nourriture et un abri contre l'intemprie des saisons, ils n'ont point
de souci; ou si, dans leurs loisirs, il leur vient quelques penses,
ce n'est pas l'ide de l'immensit du monde. Les Esquimaux, que le
capitaine anglais Ross rencontra dans son expdition pour la
dcouverte d'un passage au nord-ouest de l'Amrique, se croyaient les
seuls habitans de la terre, et ils n'imaginaient pas que le pays au
midi de leurs plaines de neige ft habitable, prcisment comme, dans
le midi, on a cru long-temps que le nord ne pouvait tre habit. Mais
quand la civilisation a fait quelques progrs, quand l'industrie a
procur quelque aisance  un peuple, et quand il commence 
communiquer avec d'autres pays, il place, comme les Chinois, sa patrie
au milieu du monde, et ne regarde le reste que comme des accessoires
de la contre qu'il habite, et pour laquelle son amour-propre croit
que tout a t cr. Bientt l'imagination labore, de la manire la
plus singulire, le peu de vrits qu'il sait sur les contres
trangres; et s'il a de la superstition, ce qui ne manque gure 
l'ignorance, il amalgame le ciel, la terre et l'enfer. Quelles ides
bizarres les premiers Grecs n'avaient-ils pas du monde, et sous
quelles formes fantasques l'imagination des Scandinaves ne se
figurait-elle pas le sjour des hommes et des immortels? Pour remplir
et peupler les terres mal connues, les nations qui ont un commencement
de civilisation exagrent toutes les formes, et entassent ou
confondent toutes les matires qu'elles connaissent. Leurs contes ne
parlent que de gans et de pygmes, de montagnes d'or et de diamans,
de paradis terrestres, d'animaux monstrueux, enfin de tout ce qu'elles
n'ont pas chez elles-mmes. Il serait plus simple de supposer chez
d'autres peuples des tres analogues  ceux qui existent sous leurs
yeux; mais ce ne serait pas des merveilles; l'imagination veut tre
frappe; il lui faut des objets extraordinaires, et les grandes
distances servent infiniment  seconder les dsirs de l'imagination.
Il est malheureux que ces jeux de la fantaisie aient plus d'une fois
enfant des querelles et des guerres; l'avidit est excite par le
rcit de toutes les prtendues richesses que possdent d'autres
contres; on cherche  se les procurer par la voie du trafic ou du
commerce; mais quelquefois on juge plus commode ou plus court de les
enlever, ou de s'emparer des pays qui les possdent. On ne trouve pas
toujours ce que l'on cherchait, mais on prend ce que l'on trouve, et
quelquefois on dcouvre des objets plus utiles que ceux dont la
crdulit avait fait un tableau si sduisant. La force, l'injustice et
la ruse, triomphent malheureusement dans ces conflits; mais par
contre-coup, la raison s'claire, les ides se rectifient et
s'agrandissent, et la gographie s'enrichit. Il vient un temps enfin,
o les peuples ont assez de lumires pour rivaliser de zle 
complter nos connaissances, par des voies plus dignes de l'humanit.
Les savans n'pargnent alors ni fatigues, ni sacrifices, pour pntrer
dans les rgions inconnues, et y observer la nature et les ouvrages de
l'homme; et comme la vraie science n'a pas de prjugs, leurs
observations contribuent  donner peu  peu une ide exacte du monde,
et une ide moins incomplte du systme admirable qui rgit l'univers.

Voil, en peu de mots, l'histoire de la gographie. Quelques dtails
vont dvelopper cet aperu des dcouvertes faites dans les diverses
parties du globe. C'est en gypte, et dans la partie occidentale de
l'Asie, que l'histoire nous prsente les premiers grands tats, et
les premiers peuples florissans. Ces peuples cultivaient les sciences
et les arts; par consquent ils avaient quelque connaissance des
autres pays. Ils faisaient des guerres, et conquraient leurs voisins;
leurs notions furent donc et plus tendues et moins inexactes.
Quelques sages voyagrent pour s'instruire, et rapportrent de leurs
excursions des connaissances nouvelles. Malheureusement ces sages
appartenaient pour la plupart  quelque caste ou corporation; ils
partaient avec des systmes et des prjugs; ils rapportaient ce
bagage inutile, et quelquefois, au retour, ils ensevelissaient le
fruit de leurs observations dans les mystres de leurs associations;
le peuple n'en profitait gures.

Une nouvelle source d'instruction fut ouverte au monde, par les
voyages et expditions commerciales des Phniciens. Ce peuple
marchand, riche et entreprenant, fonda des colonies sur la cte
d'Afrique et sur celle d'Espagne; ses marins visitrent un grand
nombre de ctes inconnues, et ses marchands entretinrent des liaisons
avec des peuples qui ne s'taient pas connus entr'eux jusqu'alors.
C'tait une poque de dcouvertes gographiques. Cependant les
Phniciens, comme tous les peuples commerans, taient jaloux; ils ne
voulurent pas trop divulguer leurs dcouvertes, de peur de montrer le
chemin  d'autres nations, et de les inviter  suivre leur exemple.
Les Carthaginois ne les en supplantrent pas moins, et ce peuple, plus
dominateur que les Phniciens qui au fond voulaient plutt commercer
que rgner, fut matre de l'Espagne et de la Sicile, et fit
reconnatre par sa marine la cte du nord et de l'ouest de l'Afrique.
Le journal de ce voyage de dcouverte est parvenu  la postrit:
c'est, malgr sa brivet, un morceau prcieux de la gographie
ancienne.

Sur ces entrefaites, des germes de civilisation s'taient dvelopps
rapidement dans les colonies phniciennes et gyptiennes, en Grce;
bientt il s'y forma une nation d'un esprit plus actif et plus fcond,
que toutes celles qui jusqu'alors avaient brill sur le globe. Avec
son ardeur inne pour le savoir, elle ne manqua point de s'enqurir
des autres peuples de la terre. Hrodote, qui avait voyag, lui
raconta des vrits et des fables; en agrandissant leur sphre
d'activit, les Grecs obtinrent des notions plus positives.  la suite
du conqurant Alexandre, roi de Macdoine, ils traversrent les pays
les plus fameux de l'Asie, et arrivrent jusqu' l'Inde. Alexandre
tait trop pris de la gloire, pour ne pas tourner ses expditions au
profit de la science. Ses officiers reconnurent les ctes, des
relations de commerce s'tablirent entre les pays grecs et ceux de
l'Asie; ds-lors le lien entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique devint
indissoluble; l'intrt l'avait nou, on pouvait tre sr qu'il
subsisterait.

L'clat brillant de la Grce commenait  s'clipser, quand le peuple
romain tendit sa domination sur l'Italie; Carthage succomba aux coups
ports par cette nouvelle puissance; Rome incorpora dans ses tats
les dpouilles de cette rpublique. Successivement elle conquit la
Gaule, la Grce, l'Asie mineure, l'gypte, une partie de la Germanie,
la Grande-Bretagne. Ses lieutenans et ses financiers eurent bien soin
d'explorer les pays conquis; des colonies y furent envoyes; il n'y
avait pas encore eu d'empire compos d'une aussi grande tendue de
terres connues; la route de commerce par la mer Rouge jusqu' l'Inde
subsistait toujours; le nord de l'Afrique fut connu des Romains; leurs
gographes, unissant les connaissances acquises par les Phniciens,
les Carthaginois et les Grecs,  celles qui taient dues aux conqutes
des Romains, furent  mme de prsenter au monde une plus grande masse
de renseignemens gographiques, qu'on n'en avait eu auparavant. Les
Pline, les Strabon, les Ptolme, les Pomponius Mla rassemblrent de
vritables trsors, en comparaison de ce qui avait t runi avant
eux; il est vrai que leurs devanciers n'avaient pas trouv d'aussi
prcieux matriaux. Un Csar n'avait pas parl de la Gaule, ni un
Tacite de la Germanie et de la Grande-Bretagne.

Cependant que de terres, que de peuples restrent encore  dcouvrir,
que de notions  rectifier, que de sciences  cultiver, pour parvenir
 la connaissance de ce globe, dont les Romains possdaient une si
petite portion, malgr toute l'tendue de leur puissance! Ils ne
connurent pas la moiti de l'Afrique, et ignorrent la configuration
de cette partie du monde. En Asie, leurs recherches ne s'tendirent
point au del des contres mridionales qui leur envoyaient les
richesses de leur sol. Jamais ils ne pntrrent dans le nord de
l'Europe; l'immense empire actuel de la Russie ne leur fournit que de
faibles notions sur les moeurs des habitans. Ils ne souponnrent
point l'existence d'autres continens, d'autres parties du monde. Ils
en restrent aux lmens de la minralogie, de la gologie, de la
botanique, et d'autres sciences qui ont des rapports si intimes avec
la gographie, et qui l'ont tant enrichie depuis qu'elles sont bien
cultives!

Encore ces renseignemens accumuls pendant plusieurs sicles, et par
suite de nombreux vnemens, faillirent-ils se perdre lors de la chute
de l'empire romain. Des peuples barbares traversrent l'empire romain
pour le ravager; ils substiturent leur barbarie et leur libert, au
brillant esclavage des peuples soumis  Rome; ils renversrent cette
puissance qui avait dtruit tant de puissances plus faibles, et firent
rentrer les nations dans la barbarie et l'indpendance, d'o elles
avaient t tires par la force aide de la civilisation.

Ces barbares du Nord s'embarrassrent peu des sciences; ils eurent des
ides d'enfant sur la gographie: toutefois ils avaient trouv sans
difficult la route des plus belles provinces de l'empire romain, et
ils y firent connatre pour la premire fois les pays du Nord dont on
n'avait presque rien su, triste ddommagement de toutes les lumires
qu'ils teignirent. Il y eut pourtant quelques gographes dans cette
poque: la clart et la prcision ne sont pas les qualits dominantes
de leurs crits.

Le got de l'tude ne disparut pas entirement: il se conserva dans
les tablissemens religieux, et, par un concours de nouveaux vnemens
il se ralluma dans la suite. Pour propager la foi chrtienne, les
missionnaires pntrrent dans toutes les parties de l'Europe, dans
l'Afrique et dans l'Asie; on crivit l'histoire de leurs vies et de
leurs succs; pour prix de ses conversions, l'hirarchie se soumit les
peuples qui adoptrent la religion; elle eut intrt  les connatre:
il y eut donc de nouveaux foyers o vinrent se rassembler les lumires
gographiques. Les Plan-Carpin, les Rubruquis et les Marc-Paul, qui
voyagrent dans des vues ecclsiastiques, firent de vritables
dcouvertes. Mais si le christianisme fut utile  cette science,
l'islamisme la servit aussi. Par suite des conqutes de Mahomet, il se
forma en Asie un empire, celui des califes, qui voulut runir tous les
genres d'illustration, et favorisa en effet avec une munificence digne
d'loges les lettres, les arts et les sciences. La gographie ne fut
pas nglige par les savans arabes, et, quoiqu'ils n'eussent aucun
accs auprs des bibliothques des pays chrtiens, ils purent
recueillir beaucoup de notions, grce  l'extension rapide qu'avait
prise la domination des califes, et la religion musulmane.

Les ides des chrtiens d'Europe s'taient fort rtrcies sous le
monachisme, mais les croisades les tendirent: Venise, devenue le
premier tat commerant, eut le got des conqutes et des dcouvertes.
La marine d'Europe, que des souverains faibles d'esprit et de moyens
avaient laiss dprir, se releva sous la main des rpubliques
commerantes; et pendant qu'on alla chercher le poivre et le cardamome
dans l'Inde, on s'habitua aux expditions maritimes. Les Grecs dont
l'empire tait rest debout au milieu de tous les bouleversemens de
l'Europe, auraient d clairer le monde par des connaissances de tous
les genres; mais les disputes thologiques sur l'essence de la lumire
du mont Thabor, les occuprent bien plus vivement que la connaissance
de la partie du monde qu'ils habitaient, et les Turcs qui se
souciaient de gographie encore moins que les Grecs, vinrent
substituer leur barbarie aux subtilits scolastiques des coles de
Byzance, comme les Goths et les Lombards, avaient impos  l'Italie
leur ignorance et leur rudesse.

Tout ce qu'on avait gagn en connaissances gographiques, depuis la
chute de l'empire romain, se rduisait au nord de l'Europe, et  une
partie de l'intrieur de l'Asie; il avait fallu, en outre, apprendre
de nouveau ce que les Romains avaient su et ce que les barbares
avaient fait oublier. On en tait l, quand, au commencement du
quinzime sicle, on dcouvrit l'utilit de la boussole, et quand les
Portugais, encourags par leurs victoires sur les Maures d'Afrique,
longrent la cte occidentale de cette partie du monde, et
dcouvrirent Madre et les Aores. La beaut de la premire de ces
les, stimula leur ardeur pour les nouvelles conqutes, et voyant au
Sud une mer sans bornes, ils poursuivirent leurs dcouvertes le long
de l'Afrique; cette suite de pays habits par les Ngres, infests par
les animaux froces, et riches en poudre d'or et en productions de
diverses espces, se droula successivement aux yeux tonns de leurs
navigateurs, et en 1486, environ cinquante ans aprs leur arrive 
Madre, Vasco de Gama dcouvrit le cap de Bonne-Esprance. Ce ne fut
qu'alors que l'on connut l'tendue de l'Afrique, et la possibilit
d'arriver  l'Inde, en doublant l'extrmit de cette partie du monde.
Les Portugais ne tardrent pas, en effet, de longer aussi la cte
orientale de l'Afrique, et de retrouver les mers et les ctes de
l'Asie, connues de ceux qui avaient fait le voyage de l'Inde par la
mer Rouge, l'ancienne route du commerce. L'Inde mme ne fut bien
connue, que lorsqu'on eut commenc  s'y rendre par le Cap de
Bonne-Esprance; les les de la mer des Indes, que l'on exploita
ensuite, offrirent au commerce des articles rares, qui furent ds lors
trs-recherchs en Europe; les Portugais poussrent leurs voyages de
dcouvertes jusqu'en Chine et jusqu'aux terres australes; depuis
l'Europe, jusqu' ces contres loignes, ils tablirent des colonies,
des forts et des comptoirs; il y eut une rvolution complte dans le
commerce des productions trangres; la route tant change, des
villes et des tats en perdirent le bnfice: d'autres l'acquirent.
Les connaissances de gographie et d'histoire naturelle furent presque
doubles; jamais le monde n'avait t aussi riche en science. Ce
savoir aurait tourn au bonheur des hommes, si l'humanit l'et
accompagn; mais on n'avait fait des expditions que pour s'enrichir,
et pour propager par la violence une religion de douceur. On fit, des
pays dcouverts en Afrique, sous la zone torride, des marchs
d'esclaves; plus tard on envoya des inquisiteurs sur la cte de
l'Inde.

tonn de tout ce que les voyages des Portugais avaient fait
connatre, on devait croire avec un sentiment d'orgueil que les bornes
de la science ne pouvaient tre recules davantage. Cependant, vers ce
temps, les Espagnols firent des expditions plus tonnantes encore que
celles des Portugais: ceux-ci avaient achev d'explorer une partie du
monde dont les anciens avaient connu la portion septentrionale; les
vaisseaux espagnols conduits par le gnie de Christophe Colomb,
dcouvrirent une partie du monde dont aucun ancien n'avait souponn
l'existence, et qui tait situe dans un hmisphre o aucun
navigateur n'avait pntr: si ce n'est les marins scandinaves, qui,
ds le dixime sicle avaient dcouvert le Gronland, et y avaient
form une colonie, sans tendre leurs expditions. Mais il fallut du
temps pour connatre un pays aussi immense. Les Antilles, le Mexique,
la Nouvelle-Grenade et le Prou furent explors, dvasts, pills et
convertis d'abord. De leur ct, les Portugais se htrent de profiter
de la dcouverte d'une partie du monde que l'Espagne tait hors d'tat
d'occuper toute seule; ils prirent possession du Brsil; cependant ces
deux puissances, dont toute la population se serait perdue dans le
quart de l'Amrique, se disputrent ce continent immense; il fallut
que le pape, sur leur invitation, quoique sans aucun droit, tirt la
ligue de dmarcation entre les prtentions des deux puissances: aprs
cette vaine dmarche, elles se crurent, ou feignirent de se croire
dment autorises  disposer  leur gr de chaque lot; elles ont
possd l'Amrique pendant plusieurs sicles, sans avoir russi  la
civiliser, mais elles en ont extrait une immense quantit d'or,
d'argent et de pierres prcieuses. Elles ont mme si peu contribu 
faire connatre leurs possessions, que les renseignemens importans
nous viennent pour la plupart de voyageurs trangers, que la curiosit
avait conduits dans ces pays, et qui ne les ont pas visits sans des
obstacles de la part des gouvernemens.

Dans le courant du seizime sicle, les diverses parties de l'Amrique
furent successivement dcouvertes et occupes: les Anglais, dont la
marine avait pris des accroissemens rapides, s'taient attachs  la
dcouverte du nord de ce continent; les Franais, qui enfin voulurent
aussi partager l'honneur de faire des dcouvertes et des colonies,
explorrent et occuprent le Canada, et plus tard la Louisiane.

Dj la rpublique de Hollande, aprs avoir conquis sa libert sur
l'Espagne, conquit des colonies dans l'Inde sur le Portugal, exploita
les les les plus riches en piceries, et entama des relations avec la
Chine et le Japon, et, entreprenant des expditions dans la mer du
Sud, dtermina la position de la Nouvelle-Hollande, de la terre
Van-Diemen et d'autres les de cette mer. Les missionnaires espagnols,
portugais et franais pntrrent dans la Chine, la Tartarie, le
Japon, les royaumes de la presqu'le orientale de l'Inde, et dans
d'autres contres, et en donnrent des dtails curieux pour les
savans, difians pour l'glise romaine. D'autres missionnaires se
hasardrent dans l'intrieur de l'Amrique septentrionale et
mridionale; les marchands hollandais se hasardrent partout o il y
avait quelque espoir de spculations lucratives. Les Espagnols qui
possdaient plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, furent
affaiblis dans leurs colonies par les flibustiers, par leurs guerres
contre les autres puissances maritimes; et par suite de leur inertie,
la Guyane, les Antilles, l'Amrique septentrionale, attirrent des
flottes de diverses nations europennes; on connut mieux ce pays, et
le commerce en tira meilleur parti. On eut bien des langues, des
moeurs et des peuples  tudier sans cesse les sciences naturelles,
s'enrichirent de nouvelles observations. Tandis que les colonies
espagnoles et portugaises furent remplies de moines, les colonies
anglaises, dans l'Amrique septentrionale se peuplrent rapidement. La
marine anglaise surpassa au dix-huitime sicle celle des autres
puissances maritimes, et s'empara de plusieurs des grands dbouchs du
commerce europen. Vers le milieu de ce sicle, l'Angleterre fit faire
des voyages autour du monde, auxquels le capitaine Cook a attach son
nom immortel, et qui avaient pour but, non pas, comme autrefois, de
surprendre et de subjuguer des peuples sans armes et sans exprience;
mais, ce qui tait plus digne des Europens, d'augmenter les
connaissances humaines, et de contribuer, par un change de
productions et de dcouvertes, au bien-tre de l'humanit. On n'tait
plus dans le temps barbare o l'on faisait dcider  Rome qu'on
pouvait traiter les sauvages en esclaves pour le bien de leur me. Les
expditions de Cook leur apportrent nos plantes nourricires et nos
animaux domestiques, et leur firent connatre les avantages de la
civilisation. C'est surtout par les expditions de ce navigateur que
l'Europe connut les nombreux archipels dissmins dans la vaste mer du
grand Ocan.

Cependant il y en avait trop pour que des navigateurs futurs n'y
trouvassent pas encore des dcouvertes  faire. Dj, avant le
troisime voyage de Cook, l'expdition franaise conduite par
Bougainville avait dcouvert l'archipel des navigateurs. Les voyages
de Vancouver, de la Prouse, d'Entrecasteaux ajoutrent aux
connaissances que nous avions sur les divers archipels; le premier
explora principalement la cte du nord-ouest de l'Amrique. Des savans
isols et des tats du second ordre, entreprirent, dans le
dix-huitime sicle, beaucoup de voyages utiles; Hearne et Mackenzie
trouvrent sur deux points la limite septentrionale de l'Amrique;
Bruce chercha des aventures jusqu'en Abyssinie; Nicbuhr et ses savans
compagnons, tous envoys aux frais du Danemark, bravrent les sables
brlans de l'Arabie, et la perfidie des Bdouins. Le Vaillant tudia
l'histoire naturelle de l'Afrique mridionale; Mungo-Park eut le
courage de pntrer dans l'intrieur de ce continent. Le gouvernement
russe qui, pendant ce sicle avait pris un rang marquant en Europe,
fit entreprendre des voyages en Sibrie et en Kamtchatka, et visiter
l'extrmit de l'Asie, sur laquelle il est rest long-temps des doutes
aux gographes, quoique Behring ait eu l'honneur de donner son nom au
dtroit qui spare l'extrmit de l'Asie de celle de l'Amrique. Le
capitaine Billings visita les ctes de la mer Glaciale, et la chane
des les Aloutes. La fin de ce sicle fut marque par l'expdition
militaire des Franais en gypte; expdition  laquelle on eut le bon
esprit d'associer la science. Si elle fut peu utile sous le rapport
politique, elle procura au moins une masse de renseignemens prcieux
sur l'gypte et sur les peuples arabes, et fit natre un recueil
savant, comme il n'en avait t fait jusqu'alors sur aucun pays.
Plusieurs voyageurs particuliers s'empressrent dans la suite de
complter en gypte les observations des savans de l'expdition
franaise.

Voici comment toutes ces entreprises sont prsentes dans un rapport
de l'institut de France[1].

                   [Note 1: _Rapport historique sur les progrs des
                   sciences mathmatiques, depuis 1789, et sur leur
                   tat actuel. Paris. 1810._]

 l'poque de 1789, toutes les nations  l'envi paraissaient animes
du dsir de perfectionner la description de leurs tats et des mers
qui baignent leurs ctes. Le got qu'avaient fait natre les voyages
heureux et brillans des Bougainville, des Cook, ne s'affaiblit pas par
les expditions dsastreuses, mais non pourtant inutiles de La Prouse
et d'Entrecasteaux. Les Anglais ont profit des avantages de leur
position: tandis que leur Socit africaine pntrait dans des
contres entirement inconnues, que leur Horneman recevait l'accueil
le plus distingu du vainqueur de l'gypte, que Mungo-Park bravait les
plus grands dangers pour ouvrir de nouvelles routes au commerce de son
pays, que Flinders s'exposait  des dangers plus terribles encore,
pour visiter la terre de Diemen et les ctes de la Nouvelle-Hollande,
leurs vaisseaux parcouraient la mer et l'archipel des Indes, leurs
ambassadeurs reconnaissaient le Thibet, le royaume de Java, et
pntraient en Chine. Vancouver dcrivait les ctes qu'il tait charg
de reconnatre, avec des soins et une exactitude dignes de servir de
modle  tous ceux qui auront  remplir de pareilles missions. Les
Franais, si glorieusement occups ailleurs, n'avaient pourtant point
abandonn les recherches gographiques. Si les Anglais nous faisaient
mieux connatre la pointe mridionale de l'Afrique, les Franais
trouvaient en gypte matire  des descriptions bien plus
intressantes. Le capitaine Marchand avait fait autour du monde, un
voyage heureux et modeste, qui, pour tre apprci ce qu'il vaut,
attendait la plume d'un navigateur distingu. M. de Fleurieu a su y
ajouter un prix nouveau, en donnant aux marins toutes les instructions
qui peuvent rendre leurs courses moins prilleuses et plus utiles, en
les prparant  recevoir le bienfait des nouvelles mesures, et en
proposant une division plus mthodique des mers.... M. Buache a
prpar pour nos navigateurs tous les renseignemens qui peuvent
diriger leur marche. Muni de ces instructions, le capitaine Baudin
alla reconnatre les ctes de la Nouvelle-Hollande dans une expdition
recommandable, surtout, par les services qu'elle a rendus  l'histoire
naturelle. Enfin, pour terminer par un voyage qui renferme tous les
genres de mrite, M. de Humboldt a fait  ses frais une entreprise qui
honorerait un gouvernement; seul avec son ami Bonpland, il s'est
enfonc dans les dserts de l'Amrique: il en a rapport six mille
plantes avec leurs descriptions, les positions de plus de deux cents
points dtermins astronomiquement; il est mont  la cime du
Chimborao, dont il a mesur la hauteur; il a cr la gographie des
plantes, assign la limite de la vgtation et des neiges ternelles,
observ les phnomnes de l'aimant et des poissons lectriques, et
rapport aux amateurs de l'antiquit des connaissances prcieuses sur
les Mexicains, leur langue, leur histoire et leurs monumens.

Le sicle dans lequel nous vivons a dj augment considrablement nos
connaissances gographiques, quoiqu'il n'y en ait pas encore un quart
d'coul; ce qui distingue surtout les voyageurs actuels, c'est un
savoir plus profond, un jugement plus sain, un esprit d'observation
plus fin et plus tendu. Les anciens voyageurs ont rapport tant de
fables, qu'il en a cot quelquefois plus de peine  la postrit de
dtruire ces mensonges que de rpandre des vrits qui s'y trouvaient
mles. La grande confdration des tats rpublicains de l'Amrique
septentrionale qui dfricha, et qui peupla d'hommes libres et heureux
des contres o nagure quelques peuplades sauvages avaient subsist
misrablement, fit explorer les sources du Missouri, et le cours de la
Columbia, afin de dcouvrir des moyens de communication  travers
l'Amrique septentrionale, avec les ctes du grand Ocan. Les
rvolutions qui rendirent l'indpendance aux colonies espagnoles,
ouvrirent aux regards curieux des Europens, de vastes contres o la
jalousie du gouvernement avait embarrass les pas des voyageurs
avides d'instruction, et les doux accens de la libert et de la
civilisation furent bgays par des races auxquelles l'Europe n'avait
presque apport encore que le despotisme et une superstition
grossire. Des voyageurs anglais, par dvouement pour la science, plus
encore que par l'espoir des rcompenses qui les attendaient,
affrontrent tous les prils pour pntrer dans l'intrieur toujours
inconnu de l'Afrique; des malheurs particuliers mme tournrent au
profit de la gographie, et plusieurs naufrages qui ont eu lieu sur
les ctes de ce continent inhospitalier, ont procur des renseignemens
intressans sur les routes et les places de commerce; mais ils
justifient l'opinion que l'on s'tait forme sur la frocit des
moeurs des peuples africains. La voix de l'humanit fut assez forte
pour engager, enfin, les Europens  renoncer  ce trafic de ngres,
dont la barbarie les assimilait aux hordes des dserts.

La vaste domination  laquelle les Anglais taient parvenus dans
l'Inde les mit  mme de produire un grand nombre de beaux ouvrages
sur ce berceau antique des arts et des fables. Ils firent explorer
aussi la partie de la Nouvelle-Hollande o leur colonie, peuple de
malfaiteurs europens, fait des progrs si rapides vers les arts de la
civilisation. Le chirurgien Bass avait trouv en 1795 le dtroit qui
spare cette vaste le de celle de Diemen, et le capitaine Flinders
visita les ctes de la plus petite de ces les. Dans les dernires
annes, des Anglais ont explor l'ouest de la Nouvelle-Galles
mridionale, et, en se rapprochant de l'intrieur de la
Nouvelle-Hollande, ils y ont trouv le premier fleuve que l'on y ait
encore vu. Les missionnaires anglais, soutenus par les socits
bibliques qui font traduire l'vangile dans un grand nombre de
langues, parcourent toutes les parties du monde. Les ambassades
anglaises en Chine et en Perse apportrent aussi des supplmens aux
connaissances gographiques. Dans les colonies que les Anglais
enlevrent pendant les guerres aux Hollandais dchus de leur ancienne
puissance, ils substiturent l'esprit d'investigation libre qui
caractrise ce peuple  la jalousie mystrieuse des marchands de
Hollande. Enfin l'Angleterre entreprit ces expditions dont la science
a srement plus  esprer que le commerce, et qui tendent  dterminer
les limites de l'Amrique septentrionale. Plus de vingt tentatives
avaient dj t faites pour dcouvrir au nord du continent amricain
ce passage de communication entre l'Ocan Atlantique et la mer du Sud,
dont on se promettait tant d'avantages pour la navigation; les deux
dernires expditions des Anglais ont prouv que ces avantages sont 
peu prs chimriques; mais il sera toujours important de connatre les
limites du continent vers le ple du nord.

Les Russes, tonns de tirer si peu de partie de l'immense Sibrie,
voudraient au moins en faire une route de commerce pour attirer  eux
les productions de l'extrmit de l'Amrique et des les dissmines
sur les ctes orientales de l'Asie; leurs dernires expditions nous
ont mieux fait connatre ces archipels; leur pavillon a dj deux fois
fait le tour d'un globe sur lequel le nom de Russes tait encore
inconnu, il y a deux sicles. Depuis la paix, la France, malgr l'tat
de dlabrement dans lequel les guerres du continent avaient rduit sa
marine, a entrepris des expditions maritimes qui n'ont pas t
infructueuses pour la science, et il s'est form dans la capitale de
la France une socit gographique  l'instar de l'institution
africaine de Londres  laquelle la gographie a de grandes
obligations.

Tant d'entreprises utiles et intressantes ont fait clore un si grand
nombre de relations, que pour les rassembler il faudrait une
bibliothque entire, et que la vie de l'homme suffirait  peine pour
les lire et les comparer entre elles. Cette double tche tait
infiniment plus facile, il y a un sicle: alors l'attention du savant
pouvait encore embrasser d'un coup d'oeil la srie des relations de
voyages qui avaient t successivement publies sans habilet, et les
rduire  leur substance pour l'instruction des gens du monde. Ramusio
renferma en trois volumes in-folio imprims pour la premire fois 
Venise, en 1565, les relations de voyages anciennes et modernes.
Hackluit ne composa galement sa collection, publie  Londres, en
1599 et 1600, que de trois volumes in-folio. Mais elle se borne aux
voyages faits par les Anglais dans un espace de 160 ans. C'tait dj
bien restreindre le recueil des expditions. Les Franais n'ont point
de collection exclusive pour les voyageurs de leur nation, et en effet
elle serait d'une utilit mdiocre. Il s'agit peu de savoir si le
voyageur tait de telle ou telle nation; la science ne s'informe que
de ce qu'il a dcouvert, et ce que ses observations ajoutent au trsor
des connaissances humaines. Purchas qui, indpendamment des relations
anglaises, recueillit aussi celles des voyageurs trangers, en forma
quatre volumes in-folio, Londres 1625-26. Churchill qui, dans la mme
ville, publia en 1732 huit volumes in-folio de voyages, s'tait
principalement attach aux relations indites. Un recueil moins
tendu, quoique compil d'aprs tous ceux qui avaient paru alors, ce
fut celui de Harris, Londres 1744, deux volumes in-fol. Vint ensuite
la nouvelle collection gnrale dont il fut publi  Londres, depuis
1744 jusqu'en 1747, huit volumes in-folio; il n'existait en franais
d'autre collection gnrale que celle de Thvenot, en quatre volumes.
L'abb Prvost pensa faire une bonne opration en traduisant le
nouveau recueil anglais, malgr l'tendue qu'on se proposait d'y
donner. On peut lire l'histoire de cette traduction, et de l'abrg
qu'en fit Laharpe, dans la prface qui va suivre. Le traducteur ainsi
que l'abrviateur continurent le travail des compilateurs anglais;
mais aujourd'hui il faudrait plus de volumes que Laharpe n'en a
faits, pour abrger toutes les relations intressantes qui ont paru
depuis ce temps. Il y a des personnes qui pensent que Laharpe n'a
point pris lui-mme la peine d'abrger la traduction de l'abb
Prvost, et qu'il s'est content de revoir le travail des autres. Par
malheur ni l'abb Prvost ni Laharpe n'avaient tudi la gographie.
Cependant l'abrg du dernier jouit d'une sorte de vogue en France;
cela ce conoit quand on rflchit que le nom de Laharpe devait servir
de passeport  tous les ouvrages qu'il introduisait dans le monde, que
son abrg est la seule histoire des voyages lisible qui existe en
franais, enfin qu'excut avec got, il est d'une tendue modre, et
qu'il y rgne un esprit philosophique qui fait plaisir au lecteur, et
qu'on cherche en vain dans d'autres recueils dont les auteurs ou les
diteurs ont compil et entass des faits, sans rien penser, en
transcrivant une multitude d'vnemens conformes ou contraires  la
morale. Des hommes qui prsentent le bien et le mal d'un ton
d'indiffrence, ne peuvent prtendre  une grande attention de la part
de leurs lecteurs.

Quoique le public sache que l'abrg fait par Laharpe ne peut plus
tre complet, il parat attacher peu d'importance  cette
dfectuosit; Laharpe lui a donn en raccourci l'histoire des voyages
jusqu' son temps; s'il se prsentait un autre Laharpe pour continuer
cette histoire jusqu' nos jours, sans doute son travail serait
galement bien accueilli. Quant aux savans, ils seraient peut-tre
plus difficiles. Ceux qui n'examinent principalement que le fond,
voudraient probablement qu'un bon crivain, qui ft en mme temps
vers dans la gographie et mme dans les sciences naturelles, reprt
l'histoire des voyages anciens et modernes, en retrat la substance,
signalt les dcouvertes importantes dues aux divers voyageurs et les
progrs qu'ils ont fait faire aux sciences, avertt des erreurs dans
lesquelles ils sont tombs, et qui ont t redresses par des voyages
postrieurs, et que, sans ngliger les sciences, il et en mme temps
en vue dans son histoire le bien de l'humanit et le bonheur des
peuples. Un tel ouvrage pargnerait beaucoup d'tudes et de
recherches, et servirait  la fois aux gouvernemens, aux savans et aux
gens du monde. Mais il est  craindre qu'il ne se fasse encore
long-temps attendre.

                                                  DEPPING.




PRFACE.

PLAN SOMMAIRE DE CET OUVRAGE.


Vers l'an 1745, quelques gens de lettres d'Angleterre, aussi instruits
que laborieux, formrent le projet d'une collection complte de toutes
les relations de voyages publies dans toutes les langues de l'Europe.
Les principaux fondemens de leur difice taient trois volumineux
recueils qui existaient dj sur cette matire; ceux d'_Hackluit_, de
_Purchas_ et de _Harris_. Ils y joignirent d'autres voyageurs
franais, hollandais, allemands, portugais, espagnols et autres,
qu'ils prirent la peine de traduire en anglais. Leur entreprise fut
communique  l'abb Prvost, crivain avantageusement connu par le
succs de ses romans, et par la fcondit de sa plume. Ce plan lui
parut utile au public et fait pour tre bien accueilli partout. Moins
susceptible qu'aucun autre d'tre effray par l'immensit et la
longueur du travail, il s'engagea  traduire l'ouvrage dans notre
langue,  mesure que les feuilles anglaises sortaient des presses de
Londres, et  fournir tous les six mois un volume _in-4_, de sept 
huit cents pages d'un caractre trs-serr; et, ce qu'il y a de plus
tonnant, il tint parole. Il est vrai qu'il reut des encouragemens de
toute espce de la part de M. le comte de Maurepas, et de M. le
chancelier d'Aguesseau, tous les deux faits pour sentir l'utilit de
son travail, et pour en juger le mrite. L'ouvrage se rpandit dans
toute l'Europe.

Mais les auteurs anglais se plaignirent de ne pas recevoir chez eux
les mmes secours qu'ici le gouvernement accordait au traducteur
franais. La guerre allume par la succession de l'empereur Charles
VI, occupait alors le ministre de Londres, et, soit que les
rdacteurs anglais fussent rebuts des difficults qui renaissaient
sans cesse, et qu'ils n'avaient pas toutes aperues d'abord, soit que
notre langue, plus rpandue que la leur, procurt  la traduction un
dbit beaucoup plus grand qu' l'ouvrage original, ils se trouvrent
accabls sous le fardeau d'une entreprise dans laquelle le profit
n'tait pas en proportion de la peine, et, aprs le septime volume,
ils l'abandonnrent entirement. Ce fut alors que l'abb Prvost, qui
s'tait dj permis d'indiquer plusieurs fois les vices de leur
mthode et les dfauts de leur rdaction, en parla avec plus de
libert, tmoigna tout le regret qu'il avait d'avoir t asservi  un
plan si dfectueux, et cita le mot que lui avait dit M. d'Aguesseau:
_Les Anglais ne savent pas faire un livre_; mot qui n'tait que trop
vrai alors, et que depuis les Hume, les Robertson, les Gibbon, ont si
bien dmenti.

Mais l'infatigable compilateur, en avouant tout ce qui manquait  la
mthode qu'il avait suivie, ne put s'empcher de reconnatre et
d'annoncer la ncessit o il se croyait tre de la suivre encore dans
la continuation de l'ouvrage abandonn par les Anglais, et dont tout
le poids retombait dsormais sur lui seul. Il tait difficile, en
effet, de revenir de si loin sur ses pas. La machine tait monte, il
en et trop cot de la reconstruire et de la simplifier; d'ailleurs
le changement de forme dans les volumes subsquens, n'et servi qu'
dcrditer les premiers. Il poursuivit donc sa route sans regarder
derrire lui, et arriva jusqu'au quatorzime volume o finissait son
ouvrage, sans fournir aux lecteurs un fil qui pt les conduire dans
les sentiers tortueux et innombrables, dans les landes arides de ce
vaste labyrinthe o il s'tait enfonc avec eux.

En effet, que l'on consulte ceux qui ont feuillet cette norme
compilation, dont le fonds tait si riche et qui pouvait runir tant
d'agrment  tant d'instruction, ils vous diront tous que le livre
leur est tomb cent fois des mains, et ceux qui ont mis le plus de
constance  le lire, le regardent comme un livre plus fait pour tre
consult que pour tre lu de suite. Et cependant, quel ouvrage plus
susceptible d'une lecture suivie et agrable qu'une relation de
voyages?

D'o vient donc que cette compilation de l'abb Prvost, si
intressante et si curieuse dans quelques parties, est en total si
fastidieuse et si pnible  lire? Il s'en offre bien des raisons.

1. Il n'y a nul choix, nulle sobrit dans l'emploi des matriaux:
tout y est indistinctement mis en oeuvre; et pour un voyage vraiment
digne d'attention par une dcouverte importante, par des connaissances
exactes, par des dtails attachans, il y en a dix qui ne contiennent
que des aventures communes, des vues superficielles, des descriptions
rebattues. On a surtout entass les uns sur les autres de simples
journaux de navigation, qui n'ont d'autre objet que de nous dire qu'un
tel jour on partit de tel lieu trs-connu, pour arriver  tel autre
qui ne l'est pas moins, qu'on prit hauteur  tel degr, qu'on jeta la
sonde  tant de brasses, qu'on aperut des poissons volans, qu'on eut
tel vent, etc. Cette profusion de circonstances, purement nautiques,
accumules et rptes dans le livre de l'abb Prvost jusqu'
l'extrme satit, est bonne  insrer dans un dpt de connaissances
maritimes o l'on voudrait apprendre le pilotage; mais comme la
plupart des lecteurs n'ont ni le besoin ni la curiosit de ces dtails
de marine, ils ne servent qu' grossir inutilement des volumes dj
trop remplis d'autres inutilits, et augmentent le dgot et l'ennui.

2. Cette compilation manque absolument d'ordre et de mthode. Aprs
la distribution gnrale de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amrique, on
n'a eu d'autre soin que d'entasser ple-mle tous les voyageurs qui
ont parl des mmes pays, de manire que le lecteur est ramen vingt
fois aux mmes lieux, sans apprendre rien de nouveau et sans qu'on ait
song, ni  lui pargner les rptitions qui le fatiguent, ni 
concilier les contradictions qui l'embarrassent, ni  marquer la
succession des dates et des vnemens. Il en rsulte une confusion
gnrale des faits, des poques et des personnages.

3. Quoique la prose de l'abb Prvost ait en gnral du nombre, de la
facilit et du naturel, le style de l'ouvrage manque absolument
d'intrt et de varit; les plus grandes choses y sont racontes du
mme ton que les plus communes, et les auteurs ou le traducteur ne
s'levant jamais avec le sujet, et ne conversant point avec le
lecteur, semblent s'tre dfendus de penser et de sentir. On ne trouve
parmi tant de narrations, ni une rflexion fine ou profonde, ni une
peinture nergique, ni un mouvement de sensibilit. L'loquence et la
philosophie semblent bannies de ce long ouvrage.

Voici maintenant ce qu'on a cru pouvoir faire pour le prsenter au
public sous une forme plus agrable.

L'ouvrage de l'abb Prvost est de seize volumes in-4, en y
comprenant la table gnrale des matires qui fait le seizime. Depuis
sa mort, on a imprim un supplment en un volume, une suite de deux
nouveaux volumes, composs par MM. _Querlon_ et _de Leyre_, et un
vingtime volume qui comprend le premier voyage de Cook autour du
monde, ainsi que les expditions du mme genre qui l'avaient prcd.
On peut juger de la rduction qu'on a crue ncessaire, et du nombre
des superfluits qui ont paru devoir tre lagues, puisque dans cette
nouvelle dition les vingt tomes _in-4_ sont rduits  vingt-quatre
volumes _in-8_, dans lesquels mme on a compris tous les voyages
autour du monde entrepris et excuts jusqu' nos jours[2]; ceux qu'on
a tents dans la mer du Sud, pour la dcouverte des terres Australes,
et dans la mer du Nord pour chercher un passage dans l'Ocan oriental,
prodiges d'audace et de constance, qui semblent le dernier effort des
lumires et des forces de l'homme, et qui doivent immortaliser les
noms des _Cook_, des _Banks_, des _Solander_, des _Bougainville_, des
_Wallis_, des _Byron_, des _Phips_, etc.

                   [Note 2: Jusqu'en 1780.]

On voit que, dans cette dernire partie, on n'a point travaill
d'aprs l'abb Prvost; mais on a cru ncessaire de la traiter, pour
complter l'_Abrg de l'Histoire gnrale des Voyages_, et conduire
le lecteur au mme terme o sont parvenues en ce genre les
entreprises et les connaissances de notre sicle.

Il reste  exposer la mthode qu'on a suivie dans la composition de
cet Abrg. D'abord on a voulu rendre propre  toutes les classes de
lecteurs un livre qui est en effet de nature  tre lu par quiconque
veut s'amuser ou s'instruire. On a donc supprim tout ce qui n'tait
fait que pour occuper un petit nombre d'hommes, et pour ennuyer le
plus grand nombre. Tout ce qui s'appelle Journal de navigation a t
retranch; toutes les rptitions, toutes les superfluits, toutes les
circonstances indiffrentes, toutes les aventures vulgaires; voil ce
qu'on a fait disparatre.

On a tch ensuite de mettre le plus d'ordre et de clart qu'il a t
possible dans la distribution des diffrens voyages, de manire qu'on
ne perdt pas un pays de vue sans avoir appris tout ce qu'il pouvait
offrir de curieux et d'intressant. Dans la partie descriptive, on a
class les articles gnraux de manire que l'un ne se confondt
jamais avec l'autre.

On s'est efforc d'ailleurs de mettre dans cette mthode toute la
varit dont elle tait susceptible, en plaant, toutes les fois qu'on
l'a pu sans blesser l'ordre, un voyage d'aventures aprs des
descriptions de moeurs et de lieux. Cette partie romanesque des
voyages, quelquefois suprieure  tous les romans pour l'intrt et le
merveilleux, est fait pour reposer l'attention du lecteur en flattant
son imagination.

Quand un voyageur, qui s'est vu dans des situations extraordinaires,
raconte lui-mme, on s'est bien gard de prendre sa place: on l'a
laiss parler sans rien changer, rien ajouter  son rcit. On ne
remplace pas ce ton de vrit, cette expression nave que donne le
souvenir d'un grand pril  l'homme qui s'y est trouv,  celui dont
l'me, aprs avoir t fortement branle, retentit, pour ainsi dire,
encore long-temps de l'impression qu'elle a reue.

On n'a fait non plus que trs-peu de changemens dans les descriptions
de lieux et de moeurs, dans les dtails physiques: d'abord pour n'en
pas altrer la vrit, ensuite parce que la diction de l'abb Prvost,
toutes les fois que le sujet ne demande pas de l'lvation, a de la
puret et de la clart. Mais on y a joint autant qu'on l'a pu cette
philosophie qui lui manque absolument, et qui doit tre l'me d'un
ouvrage de cette espce; car que sert-il de promener le lecteur d'un
bout du globe  l'autre, si ce n'est pour le faire penser et pour
penser avec lui?

On n'entend point par philosophie ces spculations audacieuses et
destructives qui attaquent tout pouvoir et tout principe, et qui ne
sont que l'abus de la philosophie, comme le fanatisme est l'abus de la
religion; mais cette morale pure et universelle, qui n'est dicte et
sentie que par le coeur, qui ne cherche dans toutes les connaissances
que l'homme peut acqurir que de nouveaux rapports faits pour
l'attacher  ses semblables, et qui lui apprend sans cesse ce qu'il
est pour les autres, et ce que les autres sont pour lui.

 l'gard des observations physiques sur les climats et les
productions, on les a restreintes  ce qu'il y a de plus avr et de
plus remarquable. On a voulu que chaque lecteur trouvt dans ce livre
ce que lui-mme observerait avec plaisir en voyageant.

Dans la partie purement historique, dans le rcit de ces premires
dcouvertes qui ont t de grandes expditions, telles que celles des
Portugais dans l'Asie, celles des _Corts_ et des _Pizarre_ en
Amrique, il a fallu souvent prendre la plume, avec le regret de ne
pouvoir la donner  un Tite-Live ou  un Tacite. Il n'y a point de
palette trop riche, point de touches trop brillantes pour de pareils
tableaux, et l'on avoue mme que ce n'est point assez de les
retoucher, et qu'il faudrait les refaire en entier. Ces poques
fameuses dans l'histoire du monde dont elles ont chang la face, ces
merveilles de l'homme qui ont t ses crimes, ces titres de sa
grandeur et de sa honte, auront toujours un grand pouvoir sur
l'imagination, et seront l'entretien de la dernire postrit. Sans se
flatter d'tre au niveau d'un tel sujet, il a fallu du moins suppler,
dans cette partie, le premier rdacteur qui en tait rest trop loin.


DIVISION GNRALE DE CET ABRG.

On a cru qu'il pouvait tre utile de mettre d'abord cette division
sous les yeux du lecteur, de manire qu'il pt embrasser d'un coup
d'oeil toute la route qu'il va parcourir.

L'ouvrage est divis en cinq Parties: les voyages d'Afrique, ceux
d'Asie, ceux d'Amrique, les voyages vers les Ples, et les voyages
autour du monde.




PREMIRE PARTIE.

AFRIQUE.


L'Afrique devait naturellement tre traite la premire, parce que
c'est en faisant le tour de cette partie du monde, par le cap de
Bonne-Esprance, qu'on a trouv la route nouvelle des Indes, suivie
depuis par tous les navigateurs. D'ailleurs l'expdition de _Gama_
dans les Grandes-Indes a suivi de quelques annes celle de _Colomb_
dans les Indes que l'on a nommes Occidentales.

Cette premire Partie concernant l'Afrique est partage en six Livres.
Le premier offre un prcis trs-succint des dcouvertes et des
conqutes des Portugais dans l'Orient jusqu' l'poque de leur
dcadence, et jusqu'au moment o ils furent dpouills par les autres
puissances de l'Europe. Ce Livre n'est,  proprement parler, qu'une
introduction historique.

C'est dans le second Livre que commence la relation des voyages; il
contient les premires tentatives des Anglais sur les ctes d'Afrique,
dans les Indes et dans la mer Rouge; les aventures d'un capitaine de
cette nation nomm _Roberts_, et la description des Canaries et des
les du cap Vert, situes dans la mer d'Afrique sur la route du cap de
Bonne-Esprance.

Dans le troisime, on passe au continent africain,  commencer par le
Sngal, o les Europens ont eu leurs premiers tablissemens; et l'on
observe les peuples placs entre le fleuve qui a donn son nom 
cette contre et celui de la Gambie, sur lequel les nations de
l'Europe ont aussi des comptoirs. Les voyages rassembls dans ce Livre
s'tendent jusqu' Sierra-Leone.

Dans le quatrime, o nous avanons vers la Guine, l'on a runi,
suivant le plan que l'on s'tait propos, plusieurs voyages plus
historiques que descriptifs, et qui offrent des dtails trs-curieux
et trs-intressans sur la traite des Ngres, et sur les victoires
sanglantes du roi de _Dahomay_, conqurant barbare, dont le nom est
fameux dans l'Afrique.

Le Livre cinquime comprend la description totale de la Guine, de la
cte de la Malaguette, de la cte de l'Ivoire, de la cte d'Or, de la
cte des Esclaves, et du royaume de Benin.

Le sixime Livre termine cette premire Partie par les voyages et les
tablissemens des Portugais au Congo, et ceux des Hollandais au cap de
Bonne-Esprance. On y a joint un tableau des moeurs de la singulire
nation des Hottentots, d'aprs _Kolbe_, et quelques dtails sur la
cte orientale d'Afrique et sur le Monomotapa, pays moins connus et
moins frquents des Europens que la cte occidentale.




SECONDE PARTIE.

ASIE.


La seconde Partie, beaucoup plus tendue que la premire, et dont le
fond est plus riche et plus vari, contient tous les voyages d'Asie
que l'on a cru devoir choisir dans la grande collection de l'abb
Prvost: elle est divise en huit Livres.

Le premier contient plusieurs voyages remplis d'aventures
extraordinaires, ceux de _Pyrard_, de _Pinto_, de _Bonteko_, et la
description de toutes les les de la mer des Indes, depuis les
Maldives jusqu'aux Philippines.

Le second nous mne dans le continent, sur la rive occidentale du
Gange, et le lecteur peut parcourir tout l'Indoustan avec des
voyageurs renomms, tels que l'Anglais _Rho_, _Bernier_ le mdecin,
et _Tavernier_ le joaillier: celui-ci, malgr sa rputation, a paru
suspect du ct de la vracit; mais tout le monde a rendu justice aux
lumires du philosophe _Bernier_, et  l'agrment qu'il a rpandu dans
son voyage de Cachemire.

Le Livre troisime nous conduit de l'autre ct du Gange, dans la
partie orientale des Indes jusqu' la Cochinchine et  Siam. On sait
combien cette dernire contre a excit de curiosit en Europe, depuis
le voyage du P. _Tachard_ et des jsuites mathmaticiens envoys par
ordre de Louis XIV, sur de magnifiques esprances qui ne tardrent pas
 s'vanouir.

Le Livre quatrime prsente un tableau trs-vaste et trs-dtaill de
ce clbre empire de la Chine, sur lequel il semblait que l'on dt
avoir les notions les plus authentiques et les moins contestes,
d'aprs le long sjour qu'y avaient fait  la cour de Pkin les
auteurs des _Lettres difiantes_. Jamais on n'a t  porte
d'observer mieux et plus long-temps l'intrieur d'un grand empire, et
cependant les mmoires qu'on nous a donns sur la Chine, quoique
trs-tendus et trs-instructifs, ont t la source de querelles
interminables sur plusieurs points importans de la religion et du
gouvernement des Chinois; et  la difficult de savoir bien une langue
telle que la leur, s'est jointe depuis celle de pntrer dans un pays
dont ils nous ont dfendu l'accs.

Le Livre cinquime, beaucoup moins dtaill, renferme ce que l'on a pu
rassembler d'instructions et de lumires sur ces immenses contres qui
portent le nom de _Tartarie_, et qui s'tendent si loin au nord et 
l'orient de notre hmisphre. Les conjectures formes de nos jours sur
les rvolutions qu'a pu essuyer cette partie du globe doivent en
rendre l'examen plus important. Mais malheureusement c'est peut-tre,
de tous les pays, celui qui, par sa nature mme, par la quantit de
montagnes et de dserts, et par la difficult du sjour et des
communications, a fourni le moins de secours et de facilit  l'active
curiosit des voyageurs.

Le Livre sixime nous fait passer de la Tartarie en Sibrie, sur les
pas de _Gmelin_ et de l'abb _Chappe_, qui voyageaient, l'un par les
ordres de l'acadmie de Ptersbourg, et l'autre par ceux de l'acadmie
des sciences de Paris; ce qui n'empche pas que ce dernier, pour ce
qui regarde les moeurs, ne doive tre lu et extrait avec d'autant
plus de prcaution, qu'il a t dmenti sur plusieurs faits par les
Russes, que l'on doit croire mieux instruits que lui.

Le Livre septime offre l'histoire et la description du Kamtschatka:
il est tout entier,  quelques retranchemens prs, de _de Leyre_,
crivain philosophe et loquent. Si tous les voyages avaient t
rdigs par une plume telle que la sienne, le travail d'un abrg
serait devenu inutile.

Le huitime Livre conduit le lecteur  ces les fameuses du Japon,
situes  l'extrmit de la grande mer d'Asie et vers le point de
latitude par lequel on a cherch la communication de la mer du Nord 
l'Ocan oriental. Dans la description de ce pays, remarquable  tant
d'gards, de ce peuple extraordinaire, spar du reste des humains par
ses moeurs tranges autant que par les flots qui l'environnent, on n'a
pas cru suivre de meilleur guide que l'Allemand _Koempfer_, homme sage
et vridique, et d'une nation qui, depuis long-temps, est la seule de
l'Europe qu'on reoive encore sur les ctes du Japon.




TROISIME PARTIE.

AMRIQUE.


La troisime Partie est divise en douze Livres. Le premier contient
les dcouvertes de _Colomb_, et les premiers tablissemens des
Espagnols dans le Nouveau-Monde, les entreprises hardies de
_Vasco-Nugnez de Balboa_, qui montra le premier aux Espagnols la route
du Prou par la mer du Sud, route suivie depuis par les Pizarre et les
d'Almagro.

Le second est l'histoire de la conqute du Mexique, d'aprs _Solis_ et
_Herrra_.

Le troisime runit la description de l'ancien empire du Mexique, et
celle du gouvernement espagnol dans cette contre.

Le quatrime renferme la conqute et la description du Prou ancien et
moderne; il est termin par le voyage des mathmaticiens franais et
espagnols aux montagnes de Quito, pour la mesure d'un degr du
mridien, et le retour de _La Condamine_ par le fleuve des Amazones.

Le Livre cinq offre la description du Rio de la Plata.

Le Livre six contient la description du Brsil.

Le Livre sept continue la description de l'Amrique mridionale,
depuis le fleuve des Amazones, jusqu' l'isthme de Panama, et offre,
entre autres choses, des dtails curieux sur la Guyane, vaste contre
peu connue des Europens, et que l'on a crue aussi riche en mines
d'or que le Prou. C'est dans ce pays, baign par l'Ornoque, que
quelques voyageurs ont plac le fabuleux Eldorado, ou la Terre de
l'or.

Le Livre huitime comprend les voyages et les tablissemens aux
Antilles.

Le Livre neuvime, l'histoire naturelle de ces mmes les.

Le Livre dix, o le lecteur passe dans l'Amrique septentrionale,
offre un tableau abrg des anciennes colonies anglaises du continent,
qui ont donn un si grand spectacle au monde.

Le Livre onze retrace l'histoire des anciens tablissemens franais
dans ce mme continent, depuis la Louisiane jusqu' la baie d'Hudson.

Le Livre douze est un rsum du caractre, des usages, de la religion
et des moeurs des hordes sauvages du nord de l'Amrique.

Un treizime Livre traite de l'histoire naturelle de l'Amrique
septentrionale, et toutes les autres parties de cet Abrg finissent
par un article du mme genre, o l'on a eu soin de ne rassembler que
ce qu'il y a de plus intressant et de mieux avr.




QUATRIME PARTIE.

VOYAGES AUX PLES.


Cette Partie se divise en trois Livres.

Le premier Livre comprend tous les voyages entrepris pour dcouvrir ce
passage si important, et jusqu'ici vainement cherch de la mer du Nord
 celle des Indes orientales, soit par l'est, soit par l'ouest des
deux hmisphres. Rien n'est plus intressant que le dtail de cette
tentative si hardie et si prilleuse, de ces navigations sous des
latitudes polaires au milieu des glaces et dans des mers inconnues.
Jamais rien n'a mieux fait voir ce que peut l'homme avec la patience
et le courage, et ces expditions ont fait un grand honneur aux
nations commerantes qui les ont plus d'une fois ritres, et qui ne
paraissent pas encore y avoir renonc.

Le second Livre, qui traite du Gronland, est de la main de _de
Leyre_, et mrite les mmes loges que nous avons donns  son travail
sur le Kamtschatka.

Le Livre troisime contient la description de l'Islande et de la
Nouvelle-Zemble; car on a cru devoir rserver pour cette partie de
l'ouvrage les contres plus ou moins voisines du ple.




CINQUIME PARTIE.

VOYAGES AUTOUR DU MONDE.


Cette partie se divise en deux Livres.

Le premier commence par le plus ancien des voyages autour du monde,
celui de _Magellan_, qui ouvrit, vers l'extrmit du continent
amricain, ce fameux passage par le dtroit auquel il a donn son nom;
dtroit qui, malgr ses difficults et ses prils, tait alors la
seule communication connue de la mer du Nord  celle du Sud; mais qui
fut bientt abandonn lorsque le Hollandais _Le Maire_ eut trouv,
plus au sud, une route plus facile en doublant le cap de Horn, et se
fut aussi acquis l'honneur immortel de donner son nom au dtroit o il
tait entr le premier. On y a joint tous les autres voyages autour du
globe, par cette mme route du sud-ouest, jusqu' celui de l'amiral
_Anson_, de 1740.

Enfin, le deuxime et dernier Livre remet sous les yeux du lecteur les
voyages des navigateurs anglais qui ont prcd _Cook_ dans le grand
Ocan; le voyage de _Bougainville_ qui les a suivis  Tati; et, en
dernier lieu, celui du clbre _Cook_, qui lui seul a dcouvert ou
reconnu plus de terres nouvelles dans cet immense Ocan mridional que
tous les navigateurs qui l'y ont prcd. On n'a point donn  la
curiosit humaine un plus grand spectacle que celui que prsentent les
relations de ces courses extraordinaires dans toute la circonfrence
du monde, dont les anciens ne pouvaient pas mme avoir une ide,
puisqu'ils n'en connaissaient que la moindre partie, et que les routes
de l'Ocan qui baignent les deux hmisphres leur taient inconnues.
Ces relations ne sont pas seulement des monumens trs-curieux des
connaissances et des efforts de l'homme, mais en mme temps des
modles de ce respect pour l'humanit, la source de toutes les vertus
sociales, et qui malheureusement a t trop ignor des conqurans de
l'ancien et du Nouveau-Monde. On s'est propos, dans l'extrait de ces
excellens ouvrages, de ne conserver que les faits les plus importans,
puisque enfin c'est un Abrg que l'on voulait faire; mais sans
prtendre qu'il y et d'ailleurs rien d'inutile ou de frivole dans les
relations originales, qui seront toujours infiniment prcieuses pour
les lecteurs avides d'instruction.

FIN DE LA PRFACE.




ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




PREMIRE PARTIE.

AFRIQUE.


LIVRE PREMIER.

DCOUVERTES ET CONQUTES DES PORTUGAIS.




CHAPITRE PREMIER.

Premires tentatives des Portugais. Expdition de Gama.


Jean Ier., qui chassa les Maures de cette partie de l'Espagne nomme
autrefois Lusitanie, et par les modernes Portugal, poursuivit jusqu'au
del de la mer ces ennemis si long-temps formidables  l'Europe, et
se rendit matre, en 1415, de la ville de Ceuta, sur la cte
d'Afrique. Henri, son troisime fils, qui l'accompagna dans cette
expdition, en rapporta un got si vif pour les voyages et les
dcouvertes, que le reste de sa vie fut entirement consacr  cette
espce d'ambition. Il avait tudi ce qu'on savait alors de gographie
et de mathmatiques, et tir quelques lumires des Maures[3] de Fez et
de Maroc, qu'il avait consults sur les Arabes qui bordent les
dserts, et sur les peuples qui habitent les ctes. De la ville de
Teranabal, sur la pointe de Sagres, au sud du cap Saint-Vincent, o
il avait tabli sa rsidence, ses regards se portaient continuellement
sur la mer. Deux vaisseaux quips par ses ordres s'avancrent
soixante lieues au del du cap Non, alors le terme de la navigation.
C'tait au moins un pas; mais ils n'osrent passer le cap Boyador,
effrays par le bruit et la rapidit des courans. Un autre vaisseau
envoy pour doubler ce cap, et command par Juan Gonsalez Zarco et
Tristan Vaz Texeira, fut jet par la tempte sur une petite le
qu'ils nommrent Puerto Santo, et dcouvrit dans un autre voyage l'le
de Madre. Enfin Gilianez, en 1433, doubla ce terrible cap Boyador, et
vogua quarante lieues au del, le long des ctes. Antoine Gonsalez et
Nugno Tristan allrent, en 1440, jusqu'au cap Blanc; et y retournant
encore deux ans aprs avec quelques prisonniers qu'ils avaient faits
dans leur premier voyage, ils les changrent contre de la poudre d'or
que leur offrirent les habitans du pays. C'est la premire fois que
l'Afrique fit luire ce prcieux et funeste mtal aux yeux des avides
Europens. Aussi les Portugais nommrent cet endroit _Rio do Oro_
(Rivire de l'Or), d'un ruisseau qui coule environ six lieues dans les
terres. Cintra, peu de temps aprs, pntra encore plus loin, et
aborda aux les d'Arguin. L'ardeur pour les dcouvertes commenait 
s'emparer de tous les esprits. L'esprance rapprochait les espaces et
loignait les dangers. On avait vu de l'or, et l'on tait prt  tout
entreprendre. Il se forma une compagnie d'Afrique qui arma dix
caravelles, et s'empara des les au sud d'Arguin. On fit un grand
nombre de prisonniers, on perdit quelques hommes, et le sang des
Europens coula pour la premire fois dans cette terre qu'ils devaient
dsoler. Denis Fernandez, en 1446, passa l'embouchure de la rivire de
Sanaga, que nous nommons Sngal. Il dcouvrit ensuite le fameux cap
Vert. D'autres capitaines portugais abordrent aux Canaries, et le
prince Henri envoya une flotte pour en faire la conqute. Mais, comme
elles avaient t dcouvertes cinquante ans auparavant par Btancourt,
gentilhomme franais au service du roi d'Espagne, il fallut les
abandonner  cette couronne, et la possession lui en a t assure
depuis par des traits.

                   [Note 3: Ce nom revient souvent dans nos histoires
                   modernes. Il mrite quelque explication. Les
                   Maures, proprement dits, sont les peuples de la
                   Mauritanie Tingitane, ancienne province des Romains
                   en Afrique, aujourd'hui l'empire de Maroc, Tunis,
                   Alger, Tripoli, jusqu'au mont Atlas. Ce pays fut
                   soumis par les Arabes mahomtans, et c'est de l
                   qu'ils se rpandirent en Europe par le dtroit de
                   Gibraltar. Les Europens les appelrent Maures.
                   D'autres Arabes commercrent dans l'Inde par la mer
                   Rouge, et les Indiens les appelrent Maures de la
                   Mecque ou des dtroits. Enfin ils nommaient
                   indistinctement Maures les conqurans arabes et
                   turcs qui avaient pntr dans l'Inde par la Perse,
                   et qui avaient form des tablissemens.]

Cependant l'ardeur des Portugais parut un peu ralentie par des
disgrces et des pertes multiplies, qui donnrent de ces expditions
maritimes une ide redoutable. Nugno Tristan, qui, encourag par ses
premiers succs, avait suivi les ctes l'espace de soixante lieues au
del du cap Vert, jeta l'ancre  l'embouchure d'une rivire qu'il
nomma Rio Grande; mais, ayant voulu la remonter dans sa chaloupe, il
se vit tout  coup environn d'une multitude de Ngres qui, de leurs
barques, que les Maures nomment _almadies_, lui lancrent une nue de
flches empoisonnes. La plus grande partie de ses gens fut tue.
Lui-mme reut une blessure dont il expira le mme jour. Alvaro
Fernandez, qui alla quarante lieues plus loin que Tristan, jusqu' la
rivire de Tabite, fut aussi repouss par les Ngres et bless.
Gilianez fut battu par ceux du cap Vert. Mais l'activit du prince
Henri, devenu rgent pendant la minorit d'Alphonse V son neveu,
soutenait et rparait tout. Il peupla les les Aores, dcouvertes par
Gonsalez Velho. On trouva dans Corvo, l'une de ces les, une statue
questre couverte d'un manteau, la tte nue, qui tenait de la main
gauche la bride du cheval, et qui, de la droite montrait l'occident.
On a prtendu que ce signe de la main indiquait l'Amrique. Le
commerce d'or et de Ngres qui commenait  s'tablir aux les
d'Arguin, fit natre l'ide d'y btir un fort, qui fut achev en 1461.
C'est en 1462 qu'un Gnois, nomm Antonio de Noli, clbre navigateur,
envoy par sa rpublique au roi Alphonse, dcouvrit les les du cap
Vert, ainsi nommes parce qu'elles sont situes  cent lieues du cap 
l'occident. Enfin la mme anne on alla jusqu' Sierra Leone, qui fut
le terme de la navigation portugaise du vivant du prince Henri, comme
l'anne suivante fut celui de sa vie. Les voyages entrepris sous les
auspices de ce prince, qu'on regarde comme l'auteur et le mobile de
toutes ces dcouvertes qu'on a faites depuis  l'est et au sud,
s'tendirent depuis le cap Non jusqu' Sierra Leone, du 22e. degr de
latitude nord au 8e., l'espace d'environ 600 lieues de ctes.

[Illustration: _John fondit brusquement sur les Hollandais et les
tailla tous en pices._]

On commenait  fonder de grandes esprances sur le commerce de
Guine, puisqu'en 1449 il tait afferm cinq cents ducats pour
l'espace de cinq ans, somme lgre en elle-mme, mais considrable
pour des entreprises dont on n'avait encore recueilli que des travaux
et des dangers. En 1471, Jean de Santaren et Pedro de Escovar
arrivrent sous le 5e. degr de latitude nord,  un endroit qu'ils
nommrent _la Mina_,  cause de ses nombreuses mines d'or; ils
passrent mme la ligne, et allrent jusqu'au cap qui fut nomm
Sainte-Catherine, trente-sept lieues au del du cap de Lopez Consalvo,
2 30' de latitude mridionale. Fernando Po donna son nom  l'le,
qu'il avait d'abord appele _Hermosa_ ou _la Belle_. On dcouvrit les
les de San-Thom, Anno Bon et do Principe. Mais une poque plus
importante fut l'tablissement  la Mina sur la Cte-d'Or, qui signala
le nouveau rgne de Jean II. Il y fit lever, en 1481, un fort qui
devint le principal boulevart de la puissance portugaise en Afrique,
et le canal des richesses de cette nation. On fit un trait avec le
roi du pays, qui se nommait Cara Manza. Le roi de Portugal prit le
titre de seigneur de Guine. Digo Cam remonta la rivire de Congo,
que les habitans nomment _Zare_, et engagea le roi  se faire
baptiser. Le roi de Benin, qui entendit parler du commerce de ses
voisins avec le Portugal, crut y trouver aussi des avantages, et
envoya demander des missionnaires. Barthlemy Diaz pntra jusqu'au
26e. degr de latitude mridionale, et relcha dans une le qu'il
nomma _Santa-Cruz_, d'une croix qu'il leva sur un roc[4]. Il passa
mme de plus de cent lieues le cap de Bonne-Esprance, mais sans
l'apercevoir. Il ne le dcouvrit qu' son retour, et le nomma _cap
des Temptes_[5], parce qu'il y en avait essuy une trs-violente. Le
roi Jean ne trouva pas ce nom de bon augure, et y substitua celui de
_cap de Bonne-Esprance_, qui est demeur, et qui semblait dj
annoncer les Indes. C'tait alors le grand objet des courses des
navigateurs portugais. Le chemin qu'on avait fait autour de l'Afrique,
dans l'Ocan atlantique, faisait souponner le passage qu'on trouva
bientt aprs, et indiquait la route qui menait aux Indes par la mer
en naviguant au sud, puis remontant vers l'orient. Jean II essaya d'en
trouver un par terre. On pouvait, en effet, aller par la Mditerrane
dans la Syrie et dans la Perse qui touche aux Indes. Mais cette route
pnible, mme pour un voyageur, tait impraticable pour le commerce.
On pouvait encore, si l'on et t matre de l'isthme de Suez,
descendre par la mer Rouge dans la mer des Indes. Cette route,
infiniment plus courte, aurait convenu d'autant mieux  Jean II, qu'il
dsirait vivement de pntrer dans l'Abyssinie, et la mer Rouge
pouvait l'y conduire. Ce pays excitait alors une grande curiosit: Son
roi, nomm le Ngus ou le Prte-Jean, tait chrtien, c'est--dire,
d'un rit grec ml de judasme, et passait pour le plus puissant roi
de l'Afrique. Un franciscain, qu'on chargea de faire ce voyage, alla
jusqu' Jrusalem; mais, ne sachant pas l'arabe, il dsespra du
succs, et revint en Portugal. Il fut remplac par un gentilhomme
nomm Covilham, qui eut ordre aussi de dcouvrir les tats du
Prte-Jean, et de prendre des informations sur le commerce de l'Inde
et sur les pays d'o venaient les drogues et les pices qui avaient
fait la fortune des Vnitiens. Covilham se rendit  Alexandrie, et de
l au Caire. Une caravane de Maures de Fez le conduisit  Tor, sur la
mer Rouge, au pied du mont Sina, o il acquit quelques lumires sur
le commerce de Calicut. Il fit voile  Aden,  Cananor,  Goa. La mer
des Indes vit pour la premire fois un Portugais. Il reprit sa route
par Sofala, sur la cte orientale d'Afrique, pour y visiter les mines
d'or. Il revint  Aden, remonta jusqu' l'entre du golfe Persique,
s'arrta quelque temps  Ormuz, et, retournant par la mer Rouge,
arriva dans les tats du Prte-Jean. Il fut retenu dans cette cour
jusqu' l'arrive d'un ambassadeur de Portugal. Le roi d'Abyssinie, de
son ct, en fit partir un pour Lisbonne. Mais cette correspondance
n'eut point de suites. La dcouverte du cap de Bonne-Esprance avait
fait natre d'autres ides. On avait dj un commerce d'or, d'ivoire
et d'esclaves avec les peuples du Sngal, de Tocrour et de
Tombouctou; un comptoir  Ouadem  l'est d'Arguin, et des liaisons
tablies sur toute la cte de Guine. Matres de la cte, les
Portugais n'avaient plus qu' franchir ce cap des Temptes, cette
barrire qui pouvantait les plus intrpides. Emmanuel, successeur de
Jean II, suivit avec ardeur les projets de son pre. Jean avait eu la
prcaution de faire assurer au Portugal, par une donation du saint
sige, toutes les terres nouvelles qui seraient dcouvertes par les
Portugais, ou mme par les autres nations, en allant du couchant 
l'est. Les termes de cette donation n'taient pas trop bien conus. On
ne songeait pas qu'on pouvait faire des dcouvertes du levant 
l'occident, comme de l'occident au levant, et se rencontrer au mme
lieu par des chemins trs-diffrens[6].

                   [Note 4: C'tait l'usage d'en lever une dans
                   toutes les terres que l'on dcouvrait. Jean II
                   changea cette mthode, et voulut qu'on portt de
                   grosses pierres o taient crits son nom, celui du
                   capitaine, et l'anne de l'expdition.]

                   [Note 5: _Cabo Tormentoso._]

                   [Note 6: C'est prcisment ce qui arriva quand les
                   Espagnols vinrent du continent de l'Amrique dans
                   l'Archipel indien, comme nous le verrons dans la
                   suite.]

Ce temps tait celui des grandes entreprises. Colomb venait de
dcouvrir l'Amrique, que l'on nommait alors les Indes occidentales.
Il tait venu mme, au retour de cette expdition fameuse,  la cour
du roi Jean, qui le traita avec toute sorte de distinction, quoique
peut-tre il et pu le voir avec quelque peine, ayant refus autrefois
les offres de service de ce clbre Gnois, qui s'tait tourn depuis
du ct des Espagnols. Quelques courtisans lui proposrent de le faire
prir, comme si le prince n'avait pas eu assez de reproches  se faire
d'avoir mconnu un grand homme et perdu un monde, sans qu'il fallt y
joindre encore le remords d'un crime!

Emmanuel, rsolu de faire un dernier effort pour s'ouvrir la route des
Indes, jeta les yeux sur Vasco de Gama, gentilhomme de sa maison. Il
fit prsent au nouvel amiral du pavillon qu'il devait arborer, sur
lequel tait la croix de l'ordre militaire du Christ; et c'est sur
cette croix que Gama fit serment de fidlit. Il reut du roi des
lettres pour divers princes de l'Orient, entre autres pour le samorin
de Calicut; et, partant de Blem, il mit  la voile, le 8 juillet
1497, avec trois vaisseaux et cent soixante hommes. Les moindres
dtails acquirent un degr d'intrt dans un voyage devenu si
clbre, et l'une des grandes poques de la navigation. Les trois
vaisseaux se nommaient _le Saint-Gabriel_, _le Saint-Raphal_ et _le
Berrio_. Les deux capitaines qui accompagnaient l'amiral taient Paul
de Gama son frre, et Nicolas Nugnez. Son pilote, Pedro de Alanguez,
avait fait la route avec Diaz. Ils taient suivis d'une grande barque
charge de provisions, commande par Gonzale Nugnez, et d'une
caravelle qui allait  la Mina sous le commandement de Barthlemy
Diaz. Une tempte les spara de l'amiral  la vue des Canaries. Ils se
rejoignirent huit jours aprs au cap Vert. Le lendemain ils jetrent
l'ancre  San-Iago, l'une des les du cap, et prirent quelques jours
pour radouber leurs vaisseaux. Diaz reprit la route du Portugal, et
la flotte reprit la sienne. On souffrit beaucoup de mauvais temps,
jusqu' perdre souvent toute esprance. Le 4 novembre, Gama dcouvrit
une terre basse qu'il ctoya pendant trois jours. Le 7, il entra dans
une grande baie qu'il nomma _Angra de Santa-Helena_. Il ne put tirer
aucune lumire des habitans de la cte sur la distance o l'on pouvait
tre du cap de Bonne-Esprance. Il fut mme attaqu par les Ngres, et
eut quelques soldats blesss. Il remit  la voile le 16, et le 18 au
soir il dcouvrit le cap; mais le vent, venant du sud-est, tait
absolument contraire. Il devint un peu plus favorable pendant la nuit.
On continua de faire voile jusqu'au 20, et dans cet intervalle on
doubla le cap. Les Portugais dcouvrirent au long de la cte une
grande abondance de bestiaux, et dans l'loignement des habitations
qui leur parurent couvertes de paille; mais ils n'en virent aucune sur
le rivage. Le pays leur parut beau, couvert d'arbres, et entrecoup de
rivires. Le 24, ils arrivrent  Angra de San-Blas[7], soixante
lieues au del du cap. Gama fit venir les Ngres au bruit des
sonnettes, et leur donna quelques bonnets rouges pour des bracelets
d'ivoire. Ils lui amenrent des boeufs et des moutons quelques jours
aprs, et commencrent  jouer de quatre fltes qu'ils accompagnaient
de la voix. L'amiral fit sonner ses trompettes, et tous, Ngres et
Portugais, se mirent  danser ensemble, tant la musique a de pouvoir
pour unir les hommes! De San-Blas on arriva jusqu' l'embouchure d'une
rivire qui fut nomme _de los Reys_, parce qu'on tait au jour de
l'piphanie. En gnral, presque tous les noms europens donns  ces
nouveaux pays taient ceux des saints que l'on ftait le jour o l'on
prenait terre.

                   [Note 7: C'est en cet endroit que l'auteur de
                   l'Histoire des Voyages dit qu'on trouva une grande
                   quantit de loups marins, _animaux si furieux,
                   qu'ils se dfendent contre ceux qui les attaquent_.
                   Cette phrase est bien extraordinaire.]

On serrait le rivage d'assez prs pour s'apercevoir que plus on
avanait le long de la cte, plus les arbres taient grands et
touffus, plus le pays s'embellissait dans la perspective. On
descendait de temps en temps  terre, mais avec prcaution. Un roi du
pays vint visiter Gama sur son bord. On relcha quelque temps dans une
contre fort peuple, que les Portugais nommrent la terre du Bon
Peuple, tant ils furent satisfaits des traitemens qu'ils y reurent.
Ils avaient avec eux un interprte nomm Martin Alonzo, qui savait
plusieurs langues ngres, et qui leur servait  lier commerce avec les
naturels du pays. Ils passrent le cap de _Corients_, ou des Courans,
cinquante lieues au del de Sofala, sans avoir aperu cette ville. Le
24 janvier, ils remontrent la rivire, qu'on nomma _Rio de buenos
Sinays_, ou rivire des Bons Signes. Les bords en sont charmans, les
habitans doux et civiliss, et assez instruits dans la navigation
pour conduire leurs barques avec des voiles faites de feuilles de
palmier. Les Portugais ne furent pas si bien reus  Mozambique, ville
riche et commerante, situe au 15e. degr de latitude mridionale, et
l'un des meilleurs ports qui soient dans ces mers. Cette ville est
remplie de marchands maures qui vont  Sofala, dans la mer Rouge et
dans l'Inde, faire le commerce d'pices, de pierres prcieuses et
d'autres richesses. Ils ont de grands vaisseaux qui n'ont pas de pont,
et qui sont btis sans clous. Le bois dont ils sont composs n'est li
qu'avec des cayro, c'est--dire, avec des cordes faites d'corce
d'arbre, et leurs voiles sont d'un tissu de feuilles de palmier. Ils
connaissaient la boussole et les cartes de mer. Les Maures de
Mozambique crurent d'abord que les Portugais taient des Turcs, ou
d'autres Maures d'Afrique, et s'empressrent d'aller les visiter  la
rade. Mais, ds qu'ils les eurent reconnus pour des chrtiens, ils
conspirrent leur perte, et employrent tour  tour les mauvais
traitemens et les embches. La flotte manquait d'eau. Des chaloupes
entrrent dans le port et en firent leur provision tandis que
l'artillerie tenait les Maures en respect. On fut mme oblig de tirer
sur la ville. Deux pilotes maures, que Gama avait demands et obtenus
dans les premiers pourparlers, firent tous leurs efforts pour engager
la flotte dans des lieux fort dangereux, dont heureusement elle fut
repousse par l'imptuosit des courans. On ne s'aperut de leur
perfidie qu' l'le de Monbassa, habite aussi par les Maures, dont le
terroir est agrable et fertile, et le port trs-commerant. Le roi de
l'le fit offrir  Gama de faire charger ses vaisseaux de marchandises
du pays, d'or, d'argent, d'pices et d'ambre. Gama, quoique dj
instruit  se dfier des Maures, tait cependant prt  entrer dans le
port, lorsqu'on vit tout  coup les deux pilotes s'lancer dans l'eau
et nager de toute leur force vers la ville, o les Maures les
attendaient. Gama ne put obtenir qu'on les lui rendt. Il fit mettre 
la torture deux Maures qui taient venus de Monbassa sur la flotte, et
ils avourent que les pilotes n'avaient pris la fuite que dans la
crainte d'tre dcouverts; qu'ils taient de complot avec le roi de
Monbassa pour faire prir les vaisseaux portugais, et qu'on avait
appris dans l'le les violences commises  Mozambique, dont le schah
de Monbassa cherchait  tirer vengeance. On arrta mme, la nuit
suivante, plusieurs Maures qui taient  la nage autour du vaisseau,
et qui s'efforaient d'en couper les cbles, afin qu'il pt tre
pouss sur le rivage. D'autres avaient eu la hardiesse de s'introduire
dans un btiment o ils s'taient cachs entre les agrs du grand mt.
Ils se prcipitrent dans l'eau ds qu'on les aperut, et rejoignirent
des barques qui n'taient pas loin.

Gama mit  la voile le 13, et rencontra, sur la route de Mlinde,
deux sambucques, ou btimens lgers, qui croisent ordinairement sur
les ctes. Il en prit une qui portait dix-sept Maures, et une assez
grande quantit d'or et d'argent. Ce fut le premier butin que l'Europe
ait fait dans la mer de l'Inde. On arriva le mme jour devant Mlinde,
 dix-huit lieues au nord de Monbassa. Les Portugais admirrent la
beaut des rues et la rgularit des maisons bties de pierres, 
plusieurs tages, avec des plates-formes et des terrasses. On crut
voir une ville d'Europe. La beaut des femmes de Mlinde tait passe
en proverbe dans le pays. La ville est peuple de Maures d'Arabie, et
des marchands de Cambaye et de Guzarate y apportent des pices, du
cuivre, du vif-argent et des calicots, qu'ils changent pour de l'or,
de l'ambre, de l'ivoire, de la poix et de la cire. Le mahomtisme est
la religion dominante. Le millet, le riz, la volaille, les bestiaux et
les fruits sont en abondance et  vil prix. On vante surtout les
oranges de Mlinde pour la grosseur et le got. La flotte fut visite
par des chrtiens de l'Inde venus de Cranganor. Le roi de Mlinde vint
lui-mme dans une grande barque, avec sa cour magnifiquement vtue, et
ses musiciens qui jouaient de leurs instruments. L'amiral portugais
alla au-devant de lui dans sa chaloupe, avec douze de ses principaux
officiers. Il passa dans la barque royale, sur l'invitation du prince,
qui le reut avec de grands honneurs, et lui fit beaucoup de
questions sur le pays d'o il venait, sur le roi qui l'avait envoy,
et sur le motif qui l'amenait dans ces mers. Gama le satisfit sur tous
ces objets, et le roi lui promit un pilote pour le mener  Calicut. Il
parut trs-content de lui et des Portugais, et prit un grand plaisir 
se promener sur sa barque, entre leurs vaisseaux, dont il admirait la
forme, et surtout l'artillerie. On en fit plusieurs dcharges, qui
redoublrent son tonnement. Il aurait voulu, disait-il, avoir des
Portugais pour l'aider dans ses guerres. On conclut avec lui un trait
d'alliance, et Gama lui remit gnreusement les prisonniers qu'il
avait faits sur la sambucque. Le prince et lui se firent des prsens
mutuels; mais jamais Gama ne voulut consentir  entrer dans la ville,
quelque instance qu'on lui en ft, tant les Maures lui avaient inspir
de dfiance. On lui mena cependant un pilote indien, nomm Kanaka,
gentil de Guzarate, trs-habile dans la navigation. On lui montra un
astrolabe. Il y fit peu d'attention, comme accoutum  se servir
d'instrumens plus considrables. En effet, il connaissait parfaitement
l'usage de la boussole, des cartes marines et du quart de cercle.
C'est sous la conduite d'un pilote indien que Gama, aprs avoir
reconnu toute la partie de la cte orientale d'Afrique que l'on nomme
Zanguebar, traversa ce grand golfe, de plus de sept cents lieues, qui
spare l'Afrique de la pninsule de l'Inde. On avait suivi les ctes
jusqu' Mlinde; mais alors il fallut s'abandonner  l'tendue de
l'Ocan. On tait parti le 22 d'avril. La traverse fut heureuse et
s'acheva en vingt-cinq jours. Le vendredi 17 mai, les Portugais
dcouvrirent la terre de huit lieues en mer. On tira un peu vers le
sud, et l'on s'aperut le jour suivant, aux petites pluies qui
commenaient  se faire sentir, que l'on approchait de la cte de
l'Inde, o l'on tait alors dans la saison de l'hiver. Le 20 mai 1498,
on dcouvrit les hautes montagnes qui sont au-dessus de Calicut. La
joie fut universelle. Gama donna une fte  toute sa flotte, et
rcompensa libralement le pilote indien. Il jeta l'ancre  deux
lieues de Calicut, dans une rade ouverte, parce que la ville n'a ni
port ni abri. Il y avait treize mois qu'il tait parti de Lisbonne.

Calicut est situ sur la cte de Malabar, qui contenait alors sept
petits royaumes ou principauts: Cananor, Cranganor, Cochin, Perka,
Coulan, Travankor et Calicut. Cette dernire ville tait le plus
fameux march de la cte pour les pices, les drogues, les pierres
prcieuses, les soies, les calicots, l'or, l'argent, et pour toutes
sortes de richesses. C'tait l'tat le plus puissant du Malabar; tous
les autres princes taient tributaires du samorin ou empereur de
Calicut, et frappaient leur monnaie  son coin.

Le spectacle des vaisseaux portugais, dont la forme tait inconnue
dans ces mers, excita d'abord l'tonnement et la curiosit des
Indiens. Quatre de leurs almadies, charges de pcheurs, servirent de
guides aux Portugais jusqu' la barre de Calicut, o l'on jeta
l'ancre. Un des malfaiteurs qu'on avait embarqus pour les exposer aux
preuves prilleuses eut ordre de descendre  terre, et d'observer
l'accueil et les dispositions du peuple de Calicut. Il se vit entour
et assailli de questions auxquelles il ne put rpondre, ne sachant ni
l'indien ni l'arabe. Cependant on le conduisit chez un Maure qui
heureusement savait l'espagnol. Il s'appelait Bentaybo. Il avait connu
des Portugais  Tunis, d'o il tait venu aux Indes par la route du
Caire, et ne pouvait comprendre comment la flotte de Gama avait pu
venir de Lisbonne  Calicut par mer. Il offrit  manger au Portugais,
et le pria de le conduire  son gnral. En approchant de la flotte,
il se mit  crier en espagnol: Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles!
des rubis, des meraudes, des pices, des pierreries, toutes les
richesses de l'univers! Gama et les siens entendant parler la langue
de leur pays, pleurrent de joie. L'amiral embrassa Bentaybo, qu'il
prenait pour un chrtien. Le Maure le dtrompa; mais il offrit ses
services aux Portugais auprs du samorin. Il se chargea d'aller
lui-mme  Panami, o tait ce prince,  cinq lieues de Calicut, pour
lui annoncer l'arrive des Portugais; mais la renomme l'y avait dj
devanc. On savait qu'il tait arriv des hommes inconnus sur des
vaisseaux d'une forme extraordinaire. Bentaybo confirma cette nouvelle
en y joignant des dtails qui devaient flatter le samorin. Un roi
chrtien lui envoyait, de l'extrmit du monde, un ambassadeur, avec
des lettres et des prsens, pour lui demander son amiti. La rponse
fut aussi favorable qu'elle pouvait l'tre. On assurait Gama qu'il
serait trs-bien reu, et on lui envoyait un pilote pour le conduire 
la rade de Padrane, o ses vaisseaux seraient en sret, et d'o il
pouvait se rendre par terre  Calicut. L'amiral suivit le pilote;
mais, dans la crainte de quelque trahison, il refusa de s'engager trop
avant dans le port de Padrane. Le samorin, sans s'offenser de cette
dfiance, lui fit dire, par le catoual ou principal ministre, qu'il
tait le matre de dbarquer o il voudrait. Gama dclara aux siens
qu'il voulait descendre lui-mme  terre, et aller proposer au samorin
un trait d'alliance et de commerce. Tout le conseil combattit cette
rsolution. On lui reprsenta que le succs du voyage et le salut de
la flotte dpendaient de sa vie; mais Gama, jaloux d'achever lui-mme
son ouvrage, persista dans son dessein. Il ordonna seulement que, s'il
lui arrivait quelques disgrces, on mt sur-le-champ  la voile pour
aller porter dans sa patrie l'heureuse nouvelle de la dcouverte de
l'Inde.

Le lendemain, 28 de mai, il se mit dans sa chaloupe avec quelques
petites pices d'artillerie et douze de ses plus braves soldats,
enseignes dployes et trompettes sonnantes. Le catoual l'attendait
sur le rivage, accompagn de deux cents nares ou gentilshommes du
pays, et d'une foule de peuple. Le catoual et lui entrrent dans des
palanquins o ils furent ports avec beaucoup de vitesse  paules
d'hommes, tandis que le reste du cortge suivait  pied. On s'arrta
en chemin pour entrer dans un temple des Malabares, aussi grand qu'un
monastre. Il faut observer ici que, suivant le rcit des historiens
qui ont crit l'expdition de Gama, cet amiral croyait que les Indiens
de Calicut taient chrtiens; ce qui parat bien extraordinaire, aprs
l'entretien qu'il avait eu avec Bentaybo. Gama avait-il nglig de
s'informer de la religion du pays? avait-il pu omettre cette question,
l'une des premires qui se prsentaient, et l'une des plus
importantes, surtout pour des Portugais? ou bien Bentaybo avait-il cru
devoir le laisser sur cet article dans l'erreur ordinaire aux
catholiques de ce temps-l, qui croyaient volontiers leur religion
dominante dans tous les pays o il y avait quelques chrtiens? Quoi
qu'il en soit, si Gama tait dans cette erreur, ce qu'il vit dans le
temple malabare pouvait l'y entretenir. Sept cloches pendaient sur la
porte, et vis--vis tait un pilier de la hauteur d'un mt, au sommet
duquel tournait une girouette. L'intrieur du temple tait rempli
d'images. Des hommes nus de la ceinture en haut, couverts de calicot
jusqu'aux genoux, avec une espce d'tole  leur cou, passe en
sautoir, secouaient sur ceux qui entraient une ponge trempe dans une
fontaine, et leur donnaient ensuite de la cendre. Ils virent au sommet
d'une petite tour une image que les Indiens appelrent devant eux
Marie. Ils se prosternrent aussitt, croyant honorer la mre de
Jsus-Christ; mais un Portugais, nomm Juan, de Sala, qui ne voulait
rien faire lgrement, dit tout haut en se mettant  genoux: Au
moins, si c'est la figure du diable, mes adorations ne s'adressent
qu' Dieu; ce qui fit beaucoup rire Gama.

Pendant toute la route, l'amiral portugais avait t suivi d'une
multitude extraordinaire d'Indiens; mais elle n'approchait pas de
celle qui vint  sa rencontre aux portes de la ville. La foule tait
si prodigieuse, que Gama ne put s'empcher d'en marquer son
tonnement; et la presse tait si forte, qu'on ne pouvait plus avancer
sans risquer d'tre touff. Le catoual le fit entrer dans une maison
o il trouva son frre et plusieurs nares envoys par le samorin pour
diriger et faciliter la marche. Elle commena par les trompettes.
Quoique la foule ne ft pas diminue,  peine le frre du catoual
eut-il paru avec l'ordre du samorin, qu'elle se retira en arrire
aussi respectueusement que si ce prince et paru lui-mme. L'amiral se
remit en marche avec un cortge de trois mille hommes arms. Il disait
 ses compagnons, dans le transport de sa joie: On ne s'imagine
gure en Portugal qu'on nous fasse ici tant d'honneur.

Il ne restait gure qu'une heure de jour lorsqu'il arriva au palais du
samorin. Cet difice, quoique bti de terre, tait fort spacieux, et
formait une perspective agrable par la beaut des jardins et des
fontaines dont il tait environn. Un grand nombre de camals et
d'autres seigneurs indiens se prsentrent devant le palais pour
recevoir l'ambassadeur de Portugal: c'est sous ce titre qu'il tait
annonc partout.  la dernire porte, il trouva le grand-prtre, chef
des bramines du roi, qui vint l'embrasser. Ce vieillard introduisit
Gama et tous ses gens dans le palais; mais la presse fut alors si
violente, par le dsir qu'on avait de voir le roi, qui se montrait
rarement en public, qu'il y eut quantit d'Indiens crass, et que
deux Portugais faillirent d'avoir le mme sort.

La grande salle du palais o l'amiral fut introduit tait entoure de
siges en forme d'amphithtre, et couverte d'un grand tapis de
velours vert. Les murs taient tendus de riches tapisseries de soie de
diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin, lev
sur une estrade richement orne,  quelque distance de ses courtisans,
qui taient debout. Son habillement a t dcrit par les historiens.
Peut-tre ces dtails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mmes;
mais, dans ces premiers momens d'une grande dcouverte, tous les
usages d'un pays lointain intressent la curiosit du ntre. On veut
avoir une ide de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajout 
celle de l'Europe. Cette description d'ailleurs tient  la
connaissance des arts de la main qui exeraient l'industrie de ces
peuples, et des richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc
que l'habit du samorin tait une robe courte de calicot, enrichie de
branches et de roses d'or battu. Les boutons taient de grosses
perles, et les boutonnires de traits d'or. Au-dessous de l'estomac il
portait une pice de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux.
Sur la tte il avait une espce de mitre couverte de perles et de
pierres prcieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses
mains, taient aussi chargs de perles et de diamans, et ses bras et
ses cuisses, qu'il avait nus, l'taient de bracelets d'or. Il avait
prs de lui, sur un guridon d'or, un bassin du mme mtal, o tait
le btel qu'un de ses officiers lui servait, prpar avec de la noix
d'arek. Il crachait dans un vase d'or, et prenait de l'eau dans une
fontaine d'or pour se laver la bouche, aprs avoir pris le btel. Tous
les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que
leur haleine n'allt jusqu'au roi, devant qui c'tait un crime
d'ternuer ou de cracher.

L'amiral, approchant du samorin, fit trois rvrences, et leva les
mains au-dessus de sa tte suivant l'usage du pays. Ce prince jeta sur
lui un coup d'oeil gracieux, le salua d'un signe de tte
imperceptible, et le fit asseoir lui et les siens. On leur servit des
rafrachissemens. Ensuite l'interprte vint dire  Gama qu'il pouvait
dclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui
auraient soin de l'en informer. L'amiral rpondit qu'il ne pouvait
sans dshonneur renoncer au droit qu'avaient en Europe tous les
ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaient les couter
eux-mmes, en prsence de leurs plus intimes conseillers. Cette
rponse ne dplut point au samorin. Il fit conduire l'amiral dans un
autre appartement; il y passa suivi de son interprte, du chef des
bramines, du contrleur de sa maison, et de l'officier qui lui servait
le btel. L, s'tant assis sur une estrade, et s'adressant
directement  l'amiral, il lui demanda de quel pays il venait, et
quels avaient t les motifs de son voyage. Gama rpondit qu'il tait
ambassadeur du roi de Portugal, le plus grand prince de l'Occident par
ses richesses et par sa puissance; que ce prince, inform qu'il y
avait aux Indes des rois chrtiens, dont le roi de Calicut tait le
chef, avait jug  propos de lui tmoigner par une ambassade le dsir
qu'il avait de faire avec lui un trait d'alliance et de commerce; que
les rois ses prdcesseurs s'taient efforcs depuis soixante ans de
s'ouvrir par mer une route aux Indes, sans qu'aucun de leurs amiraux
et russi jusqu'alors dans ce grand projet; qu'il tait charg de
deux lettres du roi de Portugal pour le roi de Calicut; mais que, le
jour tant si avanc, il remettrait ce devoir au lendemain; qu'il
avait ordre d'assurer sa majest que le roi de Portugal tait son ami,
son frre, et se flattait qu'elle enverrait un ambassadeur en Portugal
pour tablir une amiti mutuelle et une correspondance inaltrable
entre les deux couronnes.

Le monarque indien rpondit qu'il acceptait volontiers la qualit de
frre et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des
ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal 
Calicut, et de la dure du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au
logement et  tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec
le mme cortge. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo
d'examiner les prsens qu'il destinait au samorin. C'taient quatre
pices d'carlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre,
du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent  la vue de ces
prsens, et dclarrent qu'on ne pouvait les offrir au samorin; qu'il
n'en recevait point qui ne ft d'or ou de quelque matire aussi
prcieuse. L'amiral, un peu choqu, rpondit que, s'il tait venu pour
commercer, il aurait apport de l'or; qu'il offrait des prsens
d'ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son
matre, qui, ne connaissant point le samorin[8], n'avait pu lui
envoyer des prsens; mais qu'au retour de la flotte en Portugal,
apprenant que Calicut tait gouvern par un grand roi, il ne
manquerait pas de lui envoyer par d'autres vaisseaux l'or et l'argent
qu'on devait lui prsenter. Enfin il demanda qu'il lui ft permis
d'offrir ses prsens tels qu'ils taient, ou de les renvoyer  son
vaisseau. Le catoual l'assura qu'il tait libre de renvoyer ses
prsens; mais qu'il ne l'tait pas de les offrir au samorin. L'amiral,
irrit, protesta qu'il s'en expliquerait avec ce prince. Ses deux
guides parurent approuver son dessein, et le quittrent en le priant
d'attendre leur retour, parce qu'il ne convenait pas qu'il part sans
eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu'on les vt paratre.
Le ministre tait dj gagn par une faction trs-puissante qui
mditait la ruine des Portugais. Les Maures d'Afrique et de la Mecque,
qui commeraient avec les Indes par l'gypte et par la mer Rouge,
avaient appris des facteurs qu'ils avaient  Mozambique,  Monbassa, 
Mlinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour
s'ouvrir une route  Calicut et aux autres contres de l'Inde. La
jalousie du commerce, espce d'avarice plus forte que toutes les
autres, parce qu'il s'y mle beaucoup d'orgueil et d'ambition, avait
arm par avance les ngocians maures, tablis en grand nombre 
Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des
extrmits du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais
apporteraient de l'or dans les Indes pour l'changer contre des
pices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que
l'opulence et l'activit runies ne donnassent trop d'avantage aux
Portugais, et que l'Europe ne s'empart de tout le commerce des Indes.
Ils rsolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du
samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les
Portugais avaient exerces sur les ctes d'Afrique, attestes par les
facteurs maures, taient un beau prtexte pour les peindre au roi de
Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spcieux
d'ambassadeur, ne cherchait que l'occasion de nuire et de piller. La
pauvret des prsens qu'ils apportaient tait une raison dcisive aux
yeux des Indiens,  qui la magnificence extrieure en impose plus qu'
tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin, qui
s'attendait  un don considrable: car l'avidit est un des caractres
du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reu  sa seconde
audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda
d'un air irrit comment l'ambassadeur d'un monarque que l'on disait
riche et puissant pouvait apporter de si chtifs prsens. L'amiral
allgua les mmes raisons qu'il avait dj donnes au ministre, et
produisit les lettres de son matre. Bentaybo les interprta. Elles
finissaient par la promesse d'envoyer  Calicut les marchandises du
Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin.
L'ide d'un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus,
dont la plus grande partie consistait dans les droits d'entre et de
sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles taient les
marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long dtail. Il ajouta
qu'il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d'aller les
chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin
n'en exigea point, et lui permit de faire dbarquer ses marchandises
et de les vendre aussi avantageusement qu'il le pourrait. Le catoual
eut ordre de le reconduire  son logement.

                   [Note 8: Il a bien fallu rapporter cette rponse de
                   Gama telle qu'elle est dans les historiens; mais au
                   fond, elle parat un peu trange. Gama pouvait,
                   sans inconvnient, dire que son matre tait le
                   plus grand roi de l'Occident. On connat le
                   proverbe: _ beau mentir qui vient de loin._ Mais
                   comment pouvait-il dire que son matre ne
                   connaissait pas le samorin? Quoi! il ne le
                   connaissait pas assez pour lui envoyer des prsens,
                   lorsqu'il lui crit pour lui demander son alliance?
                   Le ministre indien ne devait pas tre plus content
                   des raisons de Gama que de ses prsens.]

Ce ministre, absolument vendu aux Maures, lui prparait bien des
traverses.  peine Gama tait-il parti pour Padrane, que les Maures,
qui craignaient de perdre l'occasion de s'en dfaire, dterminrent le
catoual  le retenir prisonnier, s'engageant mme  excuser cette
conduite auprs du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la
route, et lorsqu'ils furent arrivs le soir  Padrane, il l'exhorta
par toutes sortes de raisons  attendre jusqu'au lendemain pour
rejoindre ses vaisseaux, que peut-tre il ne trouverait pas aisment
dans l'obscurit. Gama s'obstinant  vouloir partir, et demandant une
barque, le catoual feignit de cder  son empressement, mais donna des
ordres secrets pour faire loigner toutes les barques. L'amiral fut
oblig de passer la nuit  Padrane. Le lendemain, le catoual lui
proposa de faire approcher ses vaisseaux; Gama refusa nettement de
donner cet ordre. Alors le ministre lui dclara que, s'il ne le
donnait pas, il n'aurait pas la libert de rejoindre sa flotte; et
comme l'amiral menaait d'en porter des plaintes au roi, on ferma les
portes de sa maison, et l'on mit autour une garde de nares l'pe
nue. Gama ne dut peut-tre la vie qu'au nom du samorin, qu'il rptait
souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual
esprait par cette violence forcer Gama de faire approcher sa flotte.
Les Maures se proposaient de la dtruire et d'exterminer tous les
Portugais, de manire qu'il n'en restt pas un pour aller dire en
Portugal o tait situ Calicut. Le catoual, de moment en moment,
redoublait les menaces et les instances. C'est au milieu de ces
agitations que Gama eut assez d'adresse et de prsence d'esprit pour
envoyer un Portugais avertir Collo, l'un des principaux officiers de
la flotte, qu'il se gardt bien de faire approcher les chaloupes du
rivage. Il tait temps que cet ordre arrivt; elles approchaient, et
le catoual, qui en tait inform, avait dpch plusieurs barques
armes pour les saisir. La nuit suivante tous les Portugais furent
renferms, et leur garde fut double. Il leur vint  l'esprit que
peut-tre le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un
prsent. Gama le fit assurer que son dessein tait de lui offrir
quelques rarets de l'Europe. Cette proposition parut le rendre plus
traitable. Il rpondit que, si l'amiral ne voulait pas faire approcher
ses vaisseaux, il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu'on
dbarqut ses marchandises, comme il l'avait promis au roi, et que,
ds que ses marchandises seraient  terre, il aurait la libert de
retourner sur sa flotte. Gama y consentit  condition qu'on fournirait
des barques pour le transport: elles partirent avec une lettre de Gama
pour son frre et deux de ses gens. Il lui ordonnait d'envoyer une
partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que, si le catoual, aprs
avoir obtenu cette satisfaction, le retenait encore  Padrane, il
fallait croire que c'tait par ordre du samorin, et pour donner le
temps d'armer quelques vaisseaux et d'attaquer la flotte; qu'en
consquence il fallait mettre  la voile sur-le-champ, et revenir avec
des forces capables de faire respecter le nom portugais dans l'Inde.
Paul de Gama ne balana point  livrer les marchandises; mais il
rpondit  son frre qu'il ne partirait point sans lui, et qu'il se
sentait assez fort, avec son artillerie, pour faire trembler Calicut
et en imposer  son perfide monarque.

Les marchandises dbarques, Gama fut libre et se rendit  sa flotte.
Les Maures ne pouvant pas lui faire d'autre mal, s'efforcrent de
nuire au dbit de ses marchandises et d'en rabaisser le prix. Gama
prit le parti d'informer le samorin, par Digo Diaz, son facteur, de
tous les outrages qu'il avait reus du catoual et des Maures, et
demanda la permission de transporter ses marchandises  Calicut, o il
esprait les vendre avec plus d'avantage. Le prince lui promit de
punir les coupables, et ne les punit pas; mais il permit le transport
des marchandises  Calicut, et en fit lui-mme les frais. La vente fut
libre, et les habitans vinrent en foule sur les vaisseaux de Gama, ou
par curiosit, ou pour y vendre des provisions. Tout fut calme
jusqu'au 10 d'aot, que, la saison propre au retour des Indes
commenant  s'approcher, l'amiral dpcha son facteur Diaz avec
quelques prsens, pour annoncer son dpart au samorin; l'exhorter,
s'il voulait envoyer un ambassadeur en Portugal,  ne pas diffrer
l'excution de ce dessein; et lui demander un bahar de cannelle ou de
girofle, et un d'pices, se proposant de les prsenter  son matre
comme des tmoignages certains du succs de son voyage. Il offrait de
les payer sur les premires marchandises qui seraient vendues par les
deux facteurs qu'il laisserait  Calicut, si le samorin le permettait.

Mais ce prince avait bien d'autres desseins. Les Maures taient auprs
de lui dans la plus haute faveur, et lui avaient persuad, non sans
quelque raison, que les Portugais n'taient venus que pour observer
les forces de son empire, et qu'ils reviendraient avec une flotte plus
puissante pour le piller et s'en rendre les matres. Il comptait
attirer peu  peu tous les Portugais  Calicut, les faire prir, ou
attendre l'arrive des vaisseaux de la Mecque qui, runis avec les
siens, dtruiraient la flotte du Portugal; c'est du moins ce que
l'interprte Bentaybo, un esclave ngre de Diaz, et deux Malabares
vinrent dire  Gama, soit que ce rapport ft conforme  la vrit et
dict par un intrt qu'on a quelque peine  comprendre, en faveur
d'trangers qu'ils ne devaient pas prfrer  leurs compatriotes, soit
qu'ils n'eussent d'autres desseins que de prcipiter le dpart de
Gama, d'intimider les Portugais, et de les dgoter de semblables
voyages. Quoi qu'il en soit, il refusa de voir les prsens, et
rpondit que Gama partirait quand il voudrait, mais qu'il fallait que
les facteurs payassent pour les droits du port six cents
scharafans[9]. En mme temps il les fit arrter pour sret de cette
somme, et mit des gardes  la porte de leur magasin. On dfendit, sous
peine de mort,  tous les habitans de Calicut d'aller sur la flotte de
Gama. L'amiral fut instruit par Bentaybo de tout ce qui se passait; et
cependant il ngligea de se rendre matre d'une barque qui portait
quatre Indiens qui taient venus pour vendre des pierres prcieuses.
Ces quatre Indiens pouvaient tre les cautions de ses deux agens; mais
il comptait sur des prises plus importantes: c'tait compter sur une
imprudence grossire de la part du samorin; et cependant il ne se
trompait pas. Ce prince jugea par cette conduite de l'amiral qu'il
ignorait la dtention des siens  Calicut; et, pour l'entretenir dans
cette confiance, il continua d'envoyer sur sa flotte des seigneurs de
sa cour. Gama en arrta six avec treize Indiens de leur suite. Il en
renvoya deux au catoual, avec une lettre en langue malabare, o il
demandait qu'on lui rendt ses deux facteurs. L'ordre fut donn de les
dlivrer; mais, comme il ne s'excutait pas assez promptement,
l'amiral mit  la voile le 23, et alla se placer  quatre lieues
au-dessous de Calicut. Il y resta trois jours, et, ne voyant paratre
personne, il continua de s'loigner, et commenait  perdre de vue les
ctes, lorsqu'il vit arriver une barque avec quelques Indiens chargs
de lui dire que les deux prisonniers taient dans le palais du roi et
lui seraient renvoys le lendemain. Gama rpondit qu'il voulait les
recevoir sur-le-champ; que, si la barque revenait sans eux, il la
coulerait  fond; et que, si elle ne revenait pas, il ferait couper la
tte  tous ses prisonniers. Aussitt il se rapprocha de la cte, et
vint jeter l'ancre vis--vis de Calicut. Sept barques parties de la
ville s'approchrent de son vaisseau, mirent les deux facteurs dans la
chaloupe, et, se retirant avec quelque apparence de crainte, elles
attendirent la rponse de l'amiral. Les facteurs taient chargs d'une
lettre du samorin pour le roi de Portugal, crite sur une feuille de
palmier et signe de sa main: elle est d'un laconisme remarquable.
Vasco de Gama, gentilhomme de ta maison, est venu dans mon pays; son
arrive m'a fait plaisir. Mon pays est rempli de cannelle, de girofle,
de poivre et de pierres prcieuses; ce que je souhaite d'avoir du
tien, c'est de l'or, de l'argent, du corail et de l'carlate. Gama,
pour toute rponse, lui renvoya ses nares, mais retint les gens de
leur suite en change des marchandises qu'il abandonnait. Il fit
remettre au samorin une pierre grave aux armes de Portugal, que ce
prince lui avait fait demander par ses facteurs. Il avait aussi
demand une statue dore qui reprsentait la Vierge Marie, et qu'il
croyait d'or; mais Gama rpondit qu'elle avait servi  le garantir des
prils de la mer, et qu'il ne pouvait consentir  s'en dfaire. Comme
il allait partir, Bentaybo vint lui demander un asile sur ses
vaisseaux; le catoual l'avait dpouill de ses biens, l'accusant
d'tre l'espion des Portugais. Cette disgrce de Bentaybo prouverait
plus que tout le reste que ce n'tait pas sans fondement qu'il avait
alarm les Portugais sur les pernicieux projets du roi de Calicut. Ce
qui acheva de les manifester, c'est que, le calme ayant retenu la
flotte pendant deux jours  la vue des ctes, le samorin envoya
soixante _tonys_ ou barques armes pour l'attaquer; mais l'artillerie
et le vent qui commenait  souffler donnrent aux Portugais les
moyens de prendre le large. Comme ils continuaient leur route le long
des ctes, ils mirent quelques hommes  terre pour couper du bois de
cannelle. Pendant ce temps un matelot dcouvrit du haut d'un mt huit
gros btimens indiens qui s'avanaient  pleines voiles: l'amiral alla
au-devant d'eux; ils prirent aussitt la fuite, et tournrent vers le
rivage. On en prit un qui tait charg de cocos et de mlasse, et qui
portait quantit d'armes. On apprit des habitans du pays que cette
flotte indienne tait venue de Calicut. Il parat qu'on avait dj
senti la supriorit des Europens, puisque huit vaisseaux prirent la
fuite devant trois.

                   [Note 9: Six cents cus.]

Gama passa dix jours aux les Laquedives pour rparer ses vaisseaux.
Il brla celui qu'il avait pris. Il fallait toucher  Mlinde pour y
prendre un ambassadeur que le roi du pays avait promis d'envoyer en
Portugal. La route devint pnible et dangereuse. Les temptes, les
vents contraires, les calmes, l'insupportable excs de la chaleur dans
le voisinage de la ligne, tous les maux qui sont la suite d'une longue
navigation, et qui rappellent  l'homme toute sa faiblesse au milieu
de ses plus grands efforts, se runirent pour accabler les Portugais.
Les maladies dsolaient l'quipage. L'enflure des jambes et des
gencives, cause par le scorbut, des tumeurs dans toutes les parties
du corps, suivies d'une diarrhe virulente, rduisirent  l'tat le
plus dplorable ces tristes vainqueurs des mers. Trente hommes furent
emports en peu de jours. Tout le reste languissait, ou tombait dans
le dsespoir. On se persuadait que ces mers exhalaient en tous temps
des vapeurs contagieuses. La consternation la plus profonde avait
succd  l'ivresse de la gloire et des succs. Chacun se regardait
comme une victime dvoue  la mort. Gama s'efforait en vain de
relever leur courage et leurs esprances. On tait en mer depuis
quatre mois. Il n'y avait pas seize hommes sur chaque vaisseau en tat
de faire le travail. L'abattement tait si grand, que les deux
capitaines qui accompagnaient l'amiral voulaient retourner dans l'Inde
au premier vent qui pourrait les y conduire. Il s'en leva un plus
favorable qu'ils n'osaient l'esprer. On dcouvrit la terre, et tout
fut oubli.

On tait devant Magadoxa, qui n'est qu' cent lieues de Mlinde, sur
la cte d'Ajan. Magadoxa est habite par les Maures mahomtans.
L'amiral, pour leur imposer, fit faire une dcharge de son artillerie
en rangeant la cte. Il arriva peu de jours aprs au port de Mlinde,
et fut trs-bien reu du roi. Il prit son ambassadeur  bord; et,
aprs avoir employ cinq jours  se rafrachir, il remit  la voile,
et arriva peu de jours aprs  la baie de Saint-Raphal. L, le petit
nombre de matelots qui lui restait lui fit prendre le parti de brler
un de ses vaisseaux. Ce fut _le Saint-Raphal_. Il se trouva le 20
fvrier  la vue de l'le de Zanzibar. Elle est, ainsi que celles de
Pemba et de Monsia, qui en sont voisines, fertile et habite par des
Maures, qui commercent avec les Indiens de Sofala, de Monbassa et de
Madagascar. Le 20 mars, la flotte doubla le cap de Bonne-Esprance, et
le vent ne cessant pas d'tre favorable, elle arriva vingt jours aprs
aux les du cap Vert. L, pendant que l'amiral tait occup  faire
radouber son vaisseau  San-Iago, Collo, qui en montait un meilleur,
se droba la nuit, jaloux de porter au roi de Portugal la premire
nouvelle de la dcouverte des Indes, et arriva le 10 juillet 
Cascas. Gama fut encore arrt  Tercre par la maladie et la mort de
son frre, qui succomba aux fatigues d'un si long voyage. Enfin il
prit terre  Blem, au mois de septembre de l'anne 1499, deux ans et
deux mois aprs son dpart de l'Europe. De cent huit hommes qui
l'avaient accompagn, il n'en ramena que cinquante en Portugal. Malgr
tant de disgrces, son retour ne pouvait manquer d'tre clatant. Le
roi envoya au-devant de lui un seigneur de sa cour, suivi d'un
nombreux cortge. Son entre dans Lisbonne fut un triomphe. Il
marchait au bruit des applaudissemens. Il obtint le titre de _don_
pour lui et ses descendans, une pension annuelle de trois mille
ducats, et la permission de porter dans ses armes deux biches, qu'on
appelle en portugais _gamas_. Collo fut anobli et eut une pension de
mille ducats. Le roi de Portugal prit le titre de _seigneur de la
conqute et de la navigation_ d'thiopie, d'Arabie, de Perse et des
Indes; titre prcoce et fastueux, qui pourtant parut justifi par les
succs qui suivirent, mais qui annonait un excs de confiance et
d'orgueil que la fortune ne tarda pas  humilier.




CHAPITRE II.

Voyage de Cabral et de Jean de Nuva. Second voyage de Gama. Exploits
de Pachco. Commencemens d'Alphonse d'Albuquerque.


Le bruit de tant de dcouvertes excita la jalousie de l'Europe et
enivra les Portugais. Ds l'anne suivante, 1500, on quipa treize
vaisseaux de diffrentes grandeurs, sous le commandement de Pedro
Alvarez Cabral. L'vque de Viseu lui remit l'tendard de la croix et
un chapeau bnit par le pape. La flotte contenait douze cents hommes:
on y joignit huit religieux de saint Franois, et huit prtres
sculiers, sous l'autorit d'un grand-aumnier. Les instructions de
l'amiral taient de commencer par la prdication de l'vangile, et,
s'il trouvait les coeurs mal disposs, d'en venir  la dcision des
armes; instructions dignes de ce sicle, et trs-peu conformes 
l'esprit de l'vangile. On supposait que le samorin se prterait
volontiers  l'tablissement d'un comptoir; Cabral devait le presser
d'ter aux Maures la libert du commerce dans sa capitale.  cette
condition, le Portugal offrait de lui fournir les mmes marchandises 
meilleur march que les Maures. Cabral devait aussi relcher  Mlinde
pour y remettre l'ambassadeur que Gama en avait amen, et les prsens
qu'on envoyait au roi de la contre.

La flotte mit  la voile le 9 mars, et le 24 avril on dcouvrit 
l'ouest une terre que Gama n'avait point observe. Une tempte
violente obligea les Portugais d'y relcher. On clbra la messe sur
le rivage, au grand tonnement des naturels du pays, qui accoururent
en foule  ce spectacle, portant sur le poing de petits perroquets.
Cabral appela ce pays _terre de Sainte-Croix_,  l'honneur de la croix
que l'on avait leve sur le rivage; mais ce nom fut chang depuis en
celui de Brsil,  cause d'un bois ainsi nomm qui y crot en
abondance. On se remit en mer le 2 mai pour faire voile au cap de
Bonne-Esprance. Le 12, on aperut  l'est une comte, qui parut
grossir continuellement pendant dix jours, et qui fut visible jour et
nuit. Si jamais l'imagination humaine put avec quelque apparence de
vrit chercher des rapports entre les destines passagres de l'homme
et les mouvemens ternels des corps clestes, ce fut surtout dans
cette occasion. On pouvait croire que l'horrible tempte qui s'leva
tout  coup, et qui tourmenta les Portugais pendant vingt-deux jours,
tait occasionne par la pression de la comte, qui, en refoulant
l'atmosphre dans cette partie de notre globe, avait pu y exciter ces
vents effroyables, mls d'clairs et de pluies, qui, se choquant avec
imptuosit, soulevaient les vagues comme des montagnes, et menaaient
d'accabler les vaisseaux portugais de tout le poids de l'Ocan.
Pendant plusieurs jours les tnbres, qui ajoutent au danger, et
surtout  la crainte, furent si paisses, que les vaisseaux ne
pouvaient se distinguer les uns les autres; et, lorsqu'on eut un peu
de relche et qu'on revit un peu de lumire, la mer, toujours agite
et furieuse, paraissait noire comme de la poix pendant le jour, et
enflamme pendant la nuit. Cependant ce terrible orage, malgr sa
dure et son horreur, ne fit prir aucun des navires de la flotte,
tant l'audace et l'industrie humaines ont de ressources pour combattre
la nature et les lmens; mais malheureusement on n'avait point encore
trouv de moyens de dfense contre un pouvantable phnomne inconnu 
des peuples qui affrontaient pour la premire fois les mers de
l'Afrique et de l'Inde. C'tait une de ces colonnes d'eau que l'on
appelle _trombes_[10], qui s'lvent de la surface des flots jusqu'aux
nues, en pyramide renverse, phnomne assez commun dans ces mers. Les
Portugais, dans leur ignorance, le prirent pour un signe de beau
temps. Ils ne savaient pas que cette colonne est toujours accompagne
d'un tourbillon ou courant d'air auquel rien ne rsiste: ils en firent
la triste exprience. La colonne vint fondre sur la flotte. Quatre
vaisseaux furent submergs sur-le-champ, avec l'quipage et les
capitaines, entre lesquels on comptait ce Barthlemy Diaz, qui avait
dcouvert le cap de Bonne-Esprance. Tous les autres navires furent
remplis d'eau, et eurent leurs voiles dchires.

                   [Note 10: On a appris depuis  en prvenir l'effet
                   en abaissant toutes les voiles.]

Enfin, la tranquillit commenant  revenir sur les flots, l'amiral
reconnut que pendant l'orage il avait pass le cap de Bonne-Esprance;
mais que quatre vaisseaux s'taient spars de sa flotte. Il prit deux
btimens maures qui revenaient de Sofala, chargs d'or pour Mlinde.
Ils en avaient jet, en fuyant, une partie dans la mer. Comme leur
commandant tait parent du roi de Mlinde, l'amiral ne toucha point 
leur charge. Il tmoigna mme du regret de la perte volontaire qu'ils
avaient faite; mais il fut bien tonn lorsqu'ils lui dirent qu'tant
sans doute plus grand magicien qu'eux, il devait savoir faire des
conjurations qui feraient revenir leur or du fond de la mer.

Le 20 juillet, Cabral mouilla au port de Mozambique, o il prit un
pilote pour le conduire  Quiloa, le  cent lieues de Mozambique,
vers le 9e. degr de latitude mridionale. Il y trouva deux des
vaisseaux que la tempte avait carts de sa flotte. Toute la rgion
qui s'tend du cap Corients jusqu'auprs de Monbassa est peuple et
fertile, et l'eau y est excellente. Quiloa est clbre par son
commerce d'or avec Sofala: ce qui attire dans cette ville quantit de
marchands de l'Arabie Heureuse et d'autres pays. Les vaisseaux y
taient construits sans clous, comme dans les autres parties de
l'Afrique, et enduits d'encens au lieu de goudron. L'amiral voulut
faire avec le roi de Quiloa un trait de commerce qui n'eut pas lieu,
parce que la diffrence des religions inspira de la dfiance au prince
africain. Il fut mieux accueilli du roi de Mlinde,  qui le roi de
Portugal envoyait une lettre et des prsens. Ils furent ports par
Corra, principal facteur de la flotte; mais l'amiral ne voulut pas
descendre  terre. Il reut sur son bord la visite du roi de Mlinde,
qui promit de garder fidlement l'alliance avec les Portugais, et qui
lui donna deux pilotes guzarates pour le conduire  Calicut. Il y
arriva le 13 de septembre, et envoya vers le samorin Alonzo Hurtado,
avec un interprte, pour lui dclarer qu'il venait de Portugal dans
l'intention de conclure avec lui un trait d'alliance et de commerce,
et qu'il tait prt  descendre lui-mme pour en rgler les
conditions, si l'on consentait  lui accorder des otages. Aprs
quelques dbats, on convint de tout, et Cabral eut une audience du
samorin dans une galerie construite exprs sur le bord de la mer, et
dcore avec tout le faste asiatique. Il fut plac sur un sige proche
de celui du prince, honneur le plus grand qu'on pt dfrer  un
tranger suivant la coutume du pays. Il offrit ses prsens; ils
taient riches, et furent bien reus. La proposition qu'il fit
d'tablir  Calicut un comptoir qui serait fourni de toutes les
marchandises de l'Europe, pour les changer contre les productions de
l'Inde, fut coute favorablement. On donna aux Portugais une maison
fort commode sur le bord de la mer, et la sret du commerce
paraissait tablie; mais cette tranquillit ne fut pas de longue
dure. Les Maures de la Mecque et du Caire, accoutums depuis
long-temps  se voir les matres de tout le commerce des Indes, ne
pouvaient voir patiemment ces nouveaux htes dont la concurrence tait
 craindre. Ils avaient ncessairement beaucoup d'appui  la cour du
samorin, et la connaissance du pays les mettait en tat de nuire
aisment  des trangers. Aprs avoir tent inutilement de les perdre
dans l'esprit du samorin, ils prirent le parti de les traverser
ouvertement dans la vente de leurs marchandises et dans l'achat des
pices dont le privilge exclusif avait t accord aux Portugais,
jusqu' ce que leur flotte ft charge, avec permission de saisir les
vaisseaux maures o il s'en trouverait. Les Portugais usrent
imprudemment de leur droit de saisie. Il n'en fallait pas davantage
pour soulever la multitude. C'tait ce qu'attendaient les Maures:
appuys du catoual et de l'amiral de Calicut, ils firent croire
aisment au samorin que les Portugais avaient excd leurs privilges,
et que, leur flotte tant charge, ils voulaient encore empcher les
autres marchands d'acheter. Le comptoir fut investi en un moment par
une populace furieuse. Le nombre des assaillans montait  quatre
mille, et plusieurs nares taient  leur tte. Il n'y avait dans le
comptoir portugais que soixante et dix hommes, qui cependant osrent
se dfendre. Cinquante furent pris ou tus. Le reste, tout couvert de
blessures, se sauva par une porte qui donnait du ct de la mer, et
regagna la flotte. Les marchandises furent pilles; la perte montait 
quatre mille ducats.  cette nouvelle, Cabral, ne respirant que la
vengeance, attaqua deux gros vaisseaux indiens qui taient dans le
port, tua six cents hommes qui les dfendaient, se saisit de leur
charge, et les brla  la vue des Maures qui couvraient le rivage, et
d'une infinit d'almadies qui n'osrent s'avancer, ou furent
repousses avec perte. Le lendemain il donna ordre que tous ses
vaisseaux se rangeassent vis--vis de Calicut, et fit tonner son
artillerie sur la ville. Quantit de maisons et de temples, une partie
mme du palais, furent rduits en cendres. Les Indiens s'assemblant
avec un empressement aveugle pour repousser le pril, les boulets
tombaient au milieu de la foule, et n'en avaient qu'un effet plus
terrible. Le samorin vit un nare tu  ct de lui d'un coup de
canon, et s'enfuit saisi d'pouvante. Cabral fit cesser le feu pour
donner la chasse  deux vaisseaux qui se prsentrent  la vue du
port. Mais n'ayant pu les atteindre, il continua sa route vers Cochin,
o il projetait d'tablir un comptoir. Il y fut plus heureux que dans
Calicut. Le roi de Cochin, vassal du samorin, ne fut pas fch de se
lier avec des trangers puissans qui pouvaient lui assurer cette
indpendance, le premier voeu de tout prince qui reconnat un
suzerain. Cochin est  quatre-vingt-dix lieues de Calicut. La
commodit de son port attire un grand nombre de marchands. Cabral eut
une audience du roi, et en fut trs-bien trait. Il offrit quelques
prsens, qui furent d'autant mieux reus, que ce prince tait pauvre,
quoique son pays ne le ft pas. Les Portugais eurent permission de
charger leurs vaisseaux de marchandises du pays, et n'prouvrent
aucune difficult. L'alliance fut jure entre le roi de Cochin et les
Portugais. Cabral, en s'loignant de cette ville, rencontra la flotte
du samorin, compose de vingt-cinq vaisseaux. Il tait rsolu d'en
venir aux mains; mais le vent les loigna, et la flotte portugaise fit
voile vers Cranganor. C'est une grande ville,  trente-deux lieues de
Cochin. Le pays est fertile en plantes mdicinales, telles que le
tamarin, la casse, le mirobolan; le cardamome, le gingembre, y
croissent en abondance; mais il y a peu de poivre. Du reste, les
vaisseaux portugais n'avaient point encore trouv une baie si agrable
et si commode. Ils remirent  la voile pour traverser la mer qui est
entre l'Inde et l'Afrique, et dans leur route ils dcouvrirent pour la
premire fois Sofala; ils essuyrent plusieurs orages vers le cap de
Bonne-Esprance. Enfin Cabral arriva au port de Lisbonne le 31 juillet
1501. De douze vaisseaux qui taient partis avec lui, il n'en ramenait
que six.

Avant le retour de Cabral, quatre caravelles taient dj parties du
port de Lisbonne, commandes par un Galicien nomm Jean de Nuva. Il
devait gagner Sofala pour y tablir un comptoir, et se runir avec
Cabral, dont il ignorait les dsastres, pour affermir sur des
fondemens solides le commerce que l'on supposait tabli  Calicut. Il
dcouvrit entre Mozambique et Quiloa une le  laquelle il donna son
nom. D'ailleurs sa navigation fut heureuse; mais il apprit bientt
qu'il n'y avait rien  faire  Calicut sans des forces suprieures. Il
prit deux vaisseaux maures qu'il brla. Il visita Cochin et Cananor.
Le commerce languissait  Cochin, parce que les ngocians du pays
avaient peu de got pour les marchandises portugaises, et ne voulaient
donner leurs pices que pour de l'argent. Le roi de Cananor eut la
gnrosit de se rendre caution pour les Portugais, et rpondit pour
mille quintaux de poivre, cinquante de gingembre, et quatre cent
cinquante de cannelle. La cargaison s'achevait tranquillement,
lorsqu'on avertit l'amiral qu'on voyait paratre plus de quatre-vingts
pares ou barques indiennes charges de Maures, qui venaient de Calicut
pour attaquer les Portugais. Le lendemain, ds la pointe du jour,
elles entrrent dans la baie de Cananor. Nuva se retira au fond de la
baie, et donna ordre  son artillerie de faire un feu continuel. Les
Maures n'avaient point encore de canon, ou s'en servaient mal; ils
prfraient l'usage des flches; mais, obligs de se tenir  une
grande distance, leurs flches ne pouvaient atteindre l'ennemi. Les
foudres de l'Europe donnrent aux Portugais l'avantage sur la
multitude. Plusieurs vaisseaux indiens furent couls  fond, et il y
eut beaucoup de Maures tus, sans que les Portugais perdissent un seul
homme. La flotte battue fut oblige de retourner  Calicut; et Jean de
Nuva, content d'avoir montr au roi de Cananor la supriorit des
forces europennes, revint triomphant  Lisbonne, sans avoir rien
souffert de la guerre ni des flots.

Les relations de Cabral firent comprendre qu'il n'y avait
d'tablissement  esprer dans les Indes que par la force des armes.
Le roi de Portugal se crut intress  soutenir son entreprise pour
l'honneur de sa nation, pour l'intrt de sa religion, et plus encore
sans doute pour l'accroissement de ses richesses et de sa puissance.
Malgr les pertes que l'on avait essuyes, le profit l'avait emport
sur le dommage. Que ne pouvait-on pas esprer, si l'on prenait mieux
ses mesures! Cette raison tait dcisive. On rsolut de faire partir,
au mois de mars 1502, trois escadres ensemble: la premire de dix
vaisseaux, commande par Vasco de Gama, car il semblait que la gloire
de conqurir les Indes, comme celle de les dcouvrir, ft attache 
ce nom; la seconde de cinq vaisseaux, sous Vincent Sodre, pour
nettoyer les ctes de Cochin et de Cananor, et veiller  l'entre de
la mer Rouge de manire  empcher les Turcs et les Maures de porter
leur commerce aux Indes; la troisime de cinq vaisseaux, encore sous
tienne de Gama; ce qui composait une flotte de vingt voiles qui
devait reconnatre Vasco de Gama pour amiral.

Aprs avoir reu l'tendard de la foi dans l'glise cathdrale de
Lisbonne avec le titre d'amiral des mers d'Orient, Gama partit le
deuxime jour de mars,  la tte des deux premires escadres, parce
que la troisime ne put mettre  la voile que le 1er. de mai. Il avait
 bord les ambassadeurs de Cochin et de Cananor, que le roi de
Portugal renvoyait combls d'honneurs et de prsens. Prs du cap Vert,
il rencontra une caravelle portugaise qui revenait de la Mina, charge
d'or. C'tait une preuve des progrs du commerce de cette nation sur
les ctes d'Afrique. Les ambassadeurs indiens en tmoignrent leur
surprise. L'ambassadeur de Venise en Portugal leur avait assur que,
sans le secours des Vnitiens, le Portugal tait  peine en tat de
mettre quelques vaisseaux en mer. Ce langage tait un effet de leur
jalousie depuis qu'ils voyaient le commerce des Indes, par la voie du
Caire, prs d'tre perdu pour Venise.

La flotte ayant doubl le cap de Bonne-Esprance, Gama prit la route
de Sofala avec quatre de ses moindres vaisseaux, tandis que le reste
allait directement  Mozambique. Il devait, suivant les ordres du roi,
observer la situation de Sofala, reconnatre le pays et les mines, et
choisir un lieu commode pour y lever un fort. Le roi de Sofala ne lui
fit point acheter trop cher son amiti et la libert d'tablir un
comptoir dans sa capitale. On trouva les mmes facilits  Mozambique,
malgr l'aversion que le prince avait marque pour les Portugais dans
leur premier voyage. On y tablit aussi un comptoir dont la
destination tait de fournir aux flottes portugaises des provisions 
leur passage. L'amiral se rendit ensuite  Quiloa dans le dessein de
punir Ibrahim, roi de cette contre, de la mauvaise rception qu'il
avait faite  Cabral, et de le rendre tributaire des Portugais.
Ibrahim, press par la crainte d'une puissance suprieure, se rendit 
bord du vaisseau amiral. L on lui dclara qu'il allait perdre sa
libert, s'il ne s'engageait  payer tous les ans deux mille
mticaux[11] d'or. Le roi captif le promit et donna pour otage un
riche Maure. Ds qu'il fut rentr dans sa capitale, il refusa de
payer, persuad que le Maure paierait, plutt que de rester
prisonnier, ce qui arriva en effet. tienne de Gama joignit la flotte
avec la troisime escadre, et Vasco partit pour Mlinde  la tte de
toutes ses forces. Il se saisit sur la route de plusieurs vaisseaux
maures. Mais une prise plus considrable l'attendait sur la cte de
l'Inde prs du mont Dli, au nord de Cananor. Il rencontra un gros
btiment, nomm _le Mri_, qui appartenait au soudan d'gypte, charg
de marchandises prcieuses et d'un grand nombre de Maures de la
premire distinction qui allaient en plerinage  la Mecque. Il s'en
rendit matre aprs une vigoureuse rsistance, et s'empara des trsors
destins au tombeau du prophte. Le reste du butin fut abandonn aux
matelots. Ensuite tienne de Gama fit mettre le feu au btiment; et,
par une rsolution dsespre, les Maures, au nombre de trois cents,
aimrent mieux s'y laisser brler, en continuant de se dfendre contre
le fer et la flamme, que de passer sur les vaisseaux du vainqueur.

                   [Note 11: Deux mille ducats.]

Aprs cette sanglante expdition, l'amiral, tant arriv  Cananor,
fit dire au roi qu'il dsirait lui parler. Cette prire, prcde du
bruit de sa victoire, et soutenue d'une flotte puissante, pouvait
passer pour un ordre, et c'est alors que les monarques de l'Inde
drent s'apercevoir que les Maures ne les avaient gure tromps en
leur faisant envisager les Portugais comme des htes dangereux, qui ne
venaient reconnatre le pays que pour s'en rendre les matres. Le roi
de Cananor, plutt que de se rendre sur la flotte de Gama, aima mieux
faire construire un pont qui s'tendt fort loin sur l'eau. 
l'extrmit tait une salle magnifiquement orne. C'tait le lieu de
l'entrevue. Le prince y arriva escort de mille nares, au son des
trompettes et des instrumens, comme si l'appareil de sa vaine grandeur
n'et pas d faire mieux voir la faiblesse de sa dmarche, au lieu de
la dguiser. L'amiral descendit sur le pont au bruit de son
artillerie, qui annonait une puissance plus relle. Le prince indien
s'avana au-devant de lui jusqu' la porte de la salle, et l'embrassa.
Tous deux s'assirent, et le rsultat de cette confrence fut un trait
d'amiti et de commerce, et l'tablissement d'un comptoir  Cananor.
Les Portugais se dfirent dans le pays d'une partie de leurs
marchandises, et partirent pour Calicut.

La renomme les y avait devancs. Elle avait appris au samorin
l'arrive et les forces de ces marchands guerriers, dont il
connaissait la valeur, et dont il devait craindre le ressentiment.
Cependant il ne les croyait pas si proche de ses ctes, et Gama, en
arrivant  la vue de la ville, se saisit de plusieurs pares, et
d'environ cinquante Malabares, qui n'avaient pris aucune prcaution
contre une surprise. Il suspendit les hostilits pour attendre si le
samorin donnerait quelque marque de soumission ou de repentir. Bientt
on vit arriver une barque qui portait un religieux franciscain.
C'tait un Maure dguis sous cet habit, qui venait traiter avec
l'amiral, de la part du samorin, sur l'tablissement du commerce 
Calicut. Gama rpondit qu'il pourrait penser  cette proposition
lorsqu'il aurait reu du samorin une juste satisfaction pour la mort
du facteur Corra, et pour la perte des marchandises pilles dans le
comptoir. Trois jours se passrent en messages inutiles. Alors
l'amiral fit dclarer au samorin qu'il ne lui donnait que jusqu' midi
pour se dterminer, et que si dans cet espace de temps il ne recevait
pas une rponse satisfaisante, il emploierait contre lui le fer et le
feu; et s'tant fait apporter une horloge  sable, il rpta au Maure
qu'il chargeait de ses ordres que, ds que cet instrument aurait fait
tel nombre de rvolutions, il excuterait infailliblement ce qu'il
venait de dclarer.

Jamais, depuis que le monde s'tait vu soulag du poids de la
puissance romaine, on n'avait affect avec les souverains cette
hauteur imprieuse. Le sable de Gama rappelait le cercle trac par la
baguette de Popilius. Mais combien les destines des empires tiennent
au progrs des connaissances humaines! Il fallait absolument que le
Napolitain Gioya d'Amalfi dcouvrt une proprit encore inexplicable
de l'aiguille aimante, et que l'Allemand Schwarz trouvt le secret de
la poudre inflammable pour que des marchands d'un petit royaume
d'Occident, traversant des mers immenses, vinssent braver sur les
rivages de l'Inde un des plus puissans monarques de ces contres, qui
avaient chapp  l'ambition d'Alexandre et  la tyrannie de Rome.

Le samorin eut la dangereuse fermet de ne faire aucune rponse. Le
terme expira. Vasco fit tirer un coup de canon. C'tait le signal
annonc pour tous ses capitaines, et les cinquante Malabares qu'on
avait distribus sur chaque bord furent pendus au mme moment,
reprsailles sanglantes de cinquante Portugais tus dans le comptoir.
On leur coupa les pieds et les mains, qui furent envoys au rivage,
dans un pare gard par deux chaloupes, avec une lettre crite en arabe
pour le samorin. L'amiral lui dclarait que c'tait de cette manire
qu'il avait rsolu de le rcompenser de toutes ses trahisons et de
ses infidlits; et qu' l'gard des marchandises qui appartenaient au
Portugal, il avait mille moyens de les recouvrer au centuple. Aprs
cette dclaration, il fit avancer pendant la nuit trois de ses
vaisseaux prs du rivage, et le lendemain, aux premiers rayons du
jour, l'artillerie fit un feu terrible sur la ville. Quantit de
maisons furent abattues, et le palais fut rduit en cendres. Gama,
satisfait de cette premire vengeance, laissa Vincent Sodre avec six
vaisseaux, pour donner la chasse aux vaisseaux maures, et prit la
route de Cochin.

[Illustration: _Le Prince Indien s'avana au devant de lui et
l'embrassa_]

Il y retrouva la mme affection pour le nom portugais dans le roi
Trimumpara. On conclut un trait d'alliance qui fut ciment par des
prsens mutuels. On donna au facteur portugais une maison qui devait
servir de comptoir, et le prix des pices fut rgl. Cependant le
samorin clatait en menaces contre le roi de Cochin, et jurait d'en
tirer vengeance aprs le dpart des Portugais. Le roi de Cochin, de
son ct, jurait qu'il perdrait sa couronne plutt que d'abandonner
ses nouveaux allis. Gama l'assura que le samorin serait bientt assez
occup lui-mme de sa propre dfense pour songer  former aucune
entreprise contre Cochin, et mit  la voile pour retourner en Europe.
Il rencontra prs de Padrane la flotte de Calicut qui se prsentait
pour lui couper le passage. On combattit avec furie; mais l'ascendant
ordinaire des armes europennes dcida bientt la victoire. Les
vaisseaux indiens, foudroys par l'artillerie, se dispersrent, et les
Portugais, s'lanant  l'abordage sur les navires qu'ils pouvaient
accrocher, parurent aussi terribles que leurs foudres. Les Indiens
pouvants se prcipitaient dans les flots, o les coups de fusil les
atteignaient sans peine. Il en prit un grand nombre. Deux btimens
chargs de porcelaine, d'toffes de la Chine, de vases de vermeil et
d'autres marchandises prcieuses, furent pris, dpouills de leurs
richesses, et brls. On distingua dans le butin une statue d'or du
poids de soixante marcs. Ses yeux taient deux meraudes, et sur sa
poitrine tincelait un gros rubis qui jetait autant de lumire que le
feu le plus ardent.

Gama continua sa route vers Cananor. Il y laissa trente-quatre hommes
dans une grande maison que le roi leur donna pour comptoir, et le prix
des pices fut rgl comme  Cochin. Sodre fut charg par l'amiral de
demeurer sur cette cte pour secourir le roi de Cochin, s'il y avait
quelque apparence de guerre; et si la paix rgnait de ce ct-l, il
avait ordre de croiser sur la mer Rouge, et de se saisir de tous les
btimens qui faisaient voile de la Mecque aux Indes. Le 20 dcembre
1503, Gama partit avec treize vaisseaux pour retourner en Portugal. Il
fut retard par des vents contraires et par des temptes, et ne prit
terre  Cascas que le 1er. septembre de l'anne suivante. Un grand
nombre de seigneurs portugais vinrent l'y recevoir, et lui composrent
un cortge jusqu' la cour. On portait devant lui, dans un bassin
d'argent, le tribut du roi de Quiloa. Le roi Emmanuel lui fit un
accueil trs-honorable, et lui confirma le titre d'amiral des mers de
l'Inde.

Aprs le dpart de la flotte portugaise, le samorin ne diffra pas sa
vengeance. Il assembla une nombreuse arme  Panami, seize lieues
au-dessus de Cochin. Trimumpara se vit abandonn de ses nares, qui
blmaient son alliance avec les Portugais et la fidlit qu'il leur
gardait. Cochin fut pris et brl. Le roi fugitif se retira dans l'le
de Vapi, mieux fortifie que Cochin, et y fut bientt assig. Mais
tandis qu'il s'y dfendait, dj s'avanait  son secours Alphonse
d'Albuquerque, le plus clbre des conqurans de l'Inde, parti de
Lisbonne avec son frre Franois d'Albuquerque et Antoine de Saldagna,
 la tte d'une escadre de neuf vaisseaux. Ce dernier devait croiser 
l'entre de la mer Rouge, et les deux autres devaient revenir en
Portugal avec leur cargaison. Franois d'Albuquerque arriva le premier
aux Indes, et recueillit les dbris de l'escadre de Vincent Sodre. Ce
malheureux commandant avait fait naufrage sur les ctes d'Arabie, et
avait pri avec son quipage. Tout changea de face  l'arrive des
Portugais. Le roi de Calicut fut dfait et mis en fuite, sans qu'ils
perdissent plus de quatre hommes, s'il en faut croire les historiens.
Une perte si lgre prouve une si prodigieuse infriorit de la part
des Indiens dans la science militaire et dans l'usage de l'artillerie,
que pourtant ils connaissaient, et si peu de facilit  s'instruire
par leurs dfaites, que la gloire des vainqueurs en parat un peu
affaiblie,  moins qu'on n'aime mieux croire que les dclamateurs
portugais, honors du nom d'historiens, aussi mauvais juges de la
gloire que mauvais crivains, ont cru devoir diminuer leurs pertes
pour relever leurs triomphes.

Trimumpara, plein de reconnaissance, permit  ses allis d'lever prs
de Cochin un fort qui fut nomm _San-Iago_. Il tait commenc lorsque
Alphonse d'Albuquerque arriva, brlant d'impatience de se signaler 
son tour. Il envoya cinq cents hommes sur des vaisseaux pris au
samorin assiger et brler la ville de Rplim, dfendue par deux
mille nares. Lui-mme marcha avec peu de monde contre une autre ville
situe sur le bord de la mer. Mais, s'tant trouv enferm entre une
multitude d'Indiens qui sortirent de la ville assige, et
trente-trois vaisseaux de Calicut qui survinrent pendant le combat, il
tait en danger de prir, si son frre, Franois d'Albuquerque,
paraissant avec sa flotte, ne l'et fort heureusement secouru. On fit
un grand carnage des Indiens.  son retour, la flotte portugaise
rencontra cinquante vaisseaux de Calicut, que sa seule artillerie mit
en droute. Alphonse d'Albuquerque revint  Lisbonne combl de gloire
et de richesses. Il prsenta au roi quarante livres de grosses perles
et quatre cents de petites. Aujourd'hui que ces voyages au del des
tropiques, devenus faciles et familiers, ont soumis  nos besoins
factices et  nos fantaisies orgueilleuses ces magnifiques contres o
la nature a prodigu ses richesses, notre luxe ddaigneux regarderait
 peine les prsens que le vainqueur de l'Inde offrait au roi de
Portugal. Mais alors c'taient des trophes qu'on apportait  travers
mille dangers, et qui avaient cot des batailles.

Tant de gloire tait toujours ml de ces dsastres qui n'arrtent
point l'ambition et l'avarice, et auxquels on fait  peine attention
dans le rcit des actions brillantes. Franois d'Albuquerque prit
avec toute son escadre, sans que l'on ait jamais eu aucune nouvelle de
son naufrage. Il semblerait que ces destructions si rapides et si
terribles, dont on ne voit que trop d'exemples dans les longues
traverses, dussent nous carter de ces mers lointaines, et jeter au
fond des coeurs la crainte de cet lment formidable qui, tout
subjugu qu'il est, confond si souvent l'audace et l'habilet de ses
vainqueurs; mais l'intrt et l'esprance, ces deux grands mobiles de
l'homme, l'emportent sur les menaces de la nature. Chacun se flatte
d'chapper  la destine qui frappe autour de lui, et dans ces dangers
extrmes, si frquens sur la mer, o l'on calcule les heures en
frmissant, dans l'attente d'une mort qui parat invitable, plus d'un
navigateur calcule au fond de son me ce qu'il y aurait  gagner pour
celui qui survivrait  ses compagnons.

D'un autre ct, Ruy Lorenzo, spar par la tempt de l'escadre
d'Antoine Saldagna (de celui qui donna son nom  la baie de Saldagna,
prs du cap de Bonne-Esprance), s'tant prsent devant Monbassa,
battit avec sa seule chaloupe, monte de trente hommes, toute une
flotte indienne, tua le fils du roi de Monbassa, et obligea ce prince
de payer un tribut annuel de cent mticaux d'or. Tel tait alors
l'ascendant des Portugais, que leurs disgrces mmes les conduisaient
 des victoires. Ce mme Lorenzo rendit tributaire l'le de Brava, sur
la cte d'Ajan, prit et brla plusieurs btimens maures et indiens.

Les dfaites et les disgrces n'avaient fait qu'irriter le samorin
sans l'abattre, et le dpart des Albuquerque releva toutes ses
esprances. Il appela sous ses enseignes tous les princes du Malabar.
Ceux de Tanor, de Bespour, de Cotougan, de Corlou, et dix autres
princes du mme rang se rendirent  ses ordres. Son arme de terre se
trouva forte de cinquante mille hommes. Il en distribua quatre mille
sur deux cent quatre-vingts pares avec un grand nombre de canons qui
devaient battre le nouveau fort des Portugais. Ses troupes de terre
devaient forcer le passage d'une rivire qui spare l'le de Vapi du
continent. Cette arme tait commande par Douring, son neveu et son
hritier, et par Elankol, prince de Rplim. C'est avec ces forces que
le samorin se flattait d'accabler le roi de Cochin avant que le
Portugal pt venir  son secours.

douard Pachco, qu'Alphonse d'Albuquerque avait laiss pour la
dfense de Cochin, ne pouvait opposer  toute la puissance du samorin
qu'un vaisseau, deux caravelles et cent soixante Portugais, en y
comprenant ceux du comptoir. Il pouvait y joindre,  la vrit, trente
mille Indiens de Cochin; mais il aima mieux les laisser pour la
dfense de la ville; et, se fiant  la fortune du Portugal et  la
mer, il mit dans le vaisseau qui faisait sa principale force
vingt-cinq Portugais, vingt-six dans une des caravelles, et
vingt-trois dans l'autre; il y joignit trois cents des plus braves
Indiens de Cochin, chargea le reste de son monde de la dfense du
comptoir, et, se jetant dans une barque avec vingt-deux de ses plus
vaillans soldats, il alla, sans perdre un instant, attaquer la flotte
de Calicut. On serait tent, en lisant le rcit de ces combats, o la
disproportion des forces est si tonnante, de les comparer aux combats
de l'Arioste, et de leur donner la mme croyance; mais ces vnemens
sont constats par le rapport unanime des historiens, et plus encore
par l'clat que la puissance portugaise a jet dans l'Asie pendant le
seizime sicle; et si l'on fait attention  cet esprit d'hrosme
qui nat toujours des entreprises extraordinaires et des grandes
dcouvertes,  l'avantage que donnent  des conqurans l'orgueil de
leurs premiers succs et le sentiment de leur supriorit sur un
ennemi dont ils ont reconnu la faiblesse;  l'intrpidit qu'inspire
le dsir des richesses  des hommes qui ont abandonn leur patrie et
essuy tant de prils pour venir chercher si loin la fortune; enfin,
si l'on considre combien de fois la discipline, le talent de diriger
l'artillerie et de manier les armes  feu, ont donn la victoire aux
armes d'Europe sur des multitudes de Turcs, peuples fort suprieurs
aux Indiens pour la bravoure, on trouvera croyable tout ce qui est
racont des Portugais; on admirera leur valeur et leurs exploits, en
regrettant d'y voir trop souvent les caractres de l'usurpation et du
brigandage.

La fortune des Portugais ne se dmentit point. Pachco, dans trois
diffrens combats, coula  fond prs de deux cents pares, et tua prs
de deux mille hommes; et, se rapprochant du rivage, il tourna son
canon contre un corps de quinze mille hommes qui s'taient rassembls
autour du samorin, et qui fut aussitt dissip. Cependant le samorin,
rsolu de venger ses pertes, redoubla tous ses efforts pour forcer le
passage de la rivire de Vapi. Il n'y fut pas plus heureux
qu'auparavant. L'infatigable Pachco s'y tait port. Il y fit des
prodiges de valeur. Ses habits taient couverts de sang. Enfin, le
samorin tenta une dernire attaque sur mer; mais jamais l'artillerie
portugaise ne fut mieux servie. Elle mit en pices huit chteaux
mobiles que les Indiens avaient arms, hauts de quinze pieds, placs
chacun sur deux barques, et remplis de soldats. Leurs dbris flottans
sur la mer achevrent d'pouvanter les troupes de Calicut; et le
samorin fut rduit  suivre l'avis de ses bramines, qui lui
conseillrent d'entrer en composition avec le roi de Cochin.

Pachco, dont le nom tait devenu redoutable dans l'Inde, protgea le
commerce de sa nation  Coulan, o les Maures cherchaient  le
traverser. Il n'tait point encore revenu de cette ville, lorsque Lope
Soarez,  la tte d'une flotte de treize vaisseaux, arriva de Portugal
aux les Laquedives, o il trouva Antoine de Saldagna et Ruy Lorenzo
qui s'taient rejoints, et qui se radoubaient ensemble. Il les prit
avec lui, et alla canonner la ville de Calicut, dont la moiti fut
ruine, et ensevelit quinze mille habitans sous ses dbris. Il se
prsenta ensuite devant Cochin, o la vue d'une si belle flotte fit
oublier au fidle Trimumpara tous les dangers qu'il avait courus. Ce
prince porta ses plaintes  l'amiral contre les habitans de Cranganor,
ville fortifie par le samorin, et distante de Cochin de quatre
lieues. Cranganor fut pris et brl, et la flotte qui le dfendait fut
dtruite. On voit que les victoires des Portugais taient cruelles et
destructives. Ils livraient aux flammes les villes et les vaisseaux
qu'ils prenaient. Cette manire de faire la guerre semblait justifier
ceux qui les avaient reprsents d'abord comme des pirates arms pour
piller ou pour dtruire, qui se dguisaient sous le titre de
marchands. Cependant il est possible que, dans un pays tranger,
dtests des Maures et suspects aux Indiens, forcs de recourir aux
armes, et n'attendant aucun quartier de ceux qu'ils prtendaient
soumettre, ils fussent obligs d'inspirer une terreur qui leur servait
de rempart. Mais au fond les Portugais avaient-ils le droit de dire
aux rois de l'Inde: Nous nous tablirons dans vos tats malgr vous?
Non, sans doute. Ils ne pouvaient avoir d'autre droit que celui de la
force, droit qui rend toujours odieux celui qui l'exerce, et qui
oblige de recourir  la cruaut pour appuyer l'injustice.

Avant de partir pour le Portugal, Soarez et Pachco runis laissrent
 Cochin Manuel Tellez Barrato avec quatre vaisseaux pour garder le
port et dfendre leur alli. Ils dirigrent leur route sur Panami,
ville appartenant au samorin, et qu'ils voulaient dtruire en passant;
mais le vent les poussa dans une baie, o ils furent trs-surpris de
trouver dix-sept vaisseaux turcs monts de quatre mille hommes, et
dfendus par de l'artillerie. Rencontrer des ennemis, c'tait alors
pour les Portugais rencontrer des triomphes. La flotte barbare fut
brle avec toute sa cargaison, et il prit quantit de Turcs par le
fer et par le feu. Les Portugais, suivant le rapport des historiens,
ne perdirent que trente-trois hommes. Il fallait que les Turcs, qui
s'taient fait redouter sur terre, n'entendissent pas les combats de
mer mieux que les Indiens, ou que les Portugais fussent plus que des
hommes.

Soarez et Pachco remirent  la voile au commencement de janvier 1506,
et rentrrent dans le port de Lisbonne le 22 juillet. Ils ramenaient
avec eux Digo Fernandez Preyra, l'un des capitaines de la flotte
prcdente, et qui s'tait signal par la dcouverte de l'le de
Socotora, o il mouilla l'ancre aprs avoir fait diverses prises sur
la cte de Mlinde. On ne pouvait prodiguer trop de rcompenses et
d'honneurs  ces braves commandans, qui apportaient au Portugal autant
de gloire que de richesses. Le roi Emmanuel honora particulirement la
valeur dans douard Pachco. Il le fit asseoir prs de lui sous un
dais; et, dans cette situation, il le fit porter avec lui dans
l'glise cathdrale de Lisbonne, au milieu de la foule et des
applaudissemens du peuple. Mais il ne faut se fier ni aux faveurs de
la fortune, ni  celles des rois. Pachco fut arrt peu de temps
aprs, sans que l'histoire nous en apprenne la cause, et le vainqueur
du samorin mourut dans un cachot.




CHAPITRE III.

Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque. Puissance et corruption des
Portugais. Sige de Diu. Sylvera et Jean de Castro.


La cour de Portugal, anime par les succs, et faisant de plus grands
efforts  mesure qu'elle concevait de plus grandes esprances, mit en
mer, ds le 5 de mars 1507, vingt-deux vaisseaux monts de quinze
cents hommes de troupes rgulires, sous le commandement de Franois
d'Almeyda, qui partit le premier avec le titre de vice-roi des Indes.
Il avait ordre de former des tablissemens et de btir des forts pour
la sret du commerce portugais sur toute la cte orientale d'Afrique,
depuis Mozambique jusqu'au cap de Guardafui,  l'entre de la mer
Rouge. Sa flotte fut disperse par la tempte, et il n'en avait pu
rassembler que huit vaisseaux, lorsqu'il se prsenta devant l'le de
Quiloa. Il salua le port de quelques coups de canon; mais n'en
recevant aucune rponse, il se dtermina sur-le-champ  commencer les
hostilits. Il prit terre avec cinq cents hommes, et livra la ville au
pillage. Le roi Ibrahim avait gagn le continent avec sa femme et ses
trsors. Les Portugais nommrent un autre roi, et construisirent,
dans l'espace de vingt jours, un fort ou ils laissrent une garnison
de cinq cent cinquante hommes, avec une caravelle et un brigantin,
pour croiser continuellement sur la cte. Monbassa, qui reut Almeyda
 coups de canon, fut traite encore plus rigoureusement: elle fut
pille et brle jusqu'aux fondemens, ainsi que quelques vaisseaux de
Cambaye qui taient dans le port. Ces terribles expditions
rpandirent la terreur devant la flotte portugaise. Les les
Laquedives consentirent  se laisser brider par un fort, o l'on mit
une garnison de quatre-vingts hommes. On btit une citadelle dans le
port mme de Cananor. Onor, sur la cte du Malabar, fit quelque
rsistance, et fut brl.

Une autre escadre de six vaisseaux, commande par Pdro d'Annaya,
s'tait rendue  Sofala, capitale d'un pays clbre par ses mines
d'or. Le roi ne put s'opposer  l'tablissement d'une forteresse. Mais
bientt, impatient du joug qu'on lui opposait, il attaqua le fort  la
tte de cinq milles Cafres. Il fut tu, et l'on mit  sa place son
fils Soliman, qui promit d'tre fidle  l'alliance des Portugais.

Cependant l'infatigable samorin rassemblait une nombreuse flotte, qui
osa se prsenter devant Cananor. Elle fut battue et disperse. Les
Maures, forcs de cder  la puissance portugaise, abandonnrent enfin
les ctes de Malabar et d'Ajan, dont ils avaient t long-temps les
matres. Ils prirent la route des contres situes plus  l'orient, et
portrent leur commerce vers le dtroit de Malaca et vers les les de
la Sonde. Lorenzo, fils d'Almeyda, les poursuivit, avec neuf vaisseaux
sous un ciel jusqu'alors inconnu aux Portugais. C'est alors que
ceux-ci dcouvrirent l'le de Ceylan, l'ancienne Taprobane, nomme par
les Arabes Serendib. Tant de succs taient balancs par quelques
disgrces. L'air malsain de Sofala fit prir le commandant Annaya et
la plupart de ceux de sa suite. La garnison de Quiloa, trop faible
pour rsister aux Maures, fut oblige d'abandonner l'le aprs avoir
ras le fort. Mais Tristan d'Acugna et le fameux Albuquerque
s'approchaient avec de nouvelles forces, et les fondemens de la
puissance portugaise dans les Indes allaient s'affermir sous leurs
mains.

Ils partirent de Lisbonne le 6 mars 1508, avec treize vaisseaux et
treize cents hommes. Le vent les poussa jusqu' la vue du cap
Saint-Augustin, au Brsil; et dans l'espace immense qu'ils eurent 
traverser pour gagner le cap de Bonne-Esprance, Tristan d'Acugna
s'avana si fort vers le sud, que plusieurs de ses gens y prirent de
froid. Il dcouvrit dans cette route les les qui portent encore son
nom. Mais la tempte y spara ses vaisseaux, dont l'un, command par
Ruy Pereyra, mouilla heureusement  Matatanna, port de Madagascar,
sous le tropique du capricorne. Sur le bruit que l'le produisait une
grande quantit d'pices, Tristan d'Acugna y arriva de Mozambique, o
il avait rassembl sa flotte. Mais, trouvant le commerce moins
avantageux qu'il ne l'avait cru, il retourna vers Mlinde. Le roi de
ce pays, toujours attach aux Portugais, les engagea  tourner leurs
armes contre les schahs ou rois d'Hoa et de Lamo, dont il avait  se
plaindre. Hoa n'est qu' dix-sept lieues au nord de Mlinde. Tristan
se prsenta devant la ville avec six vaisseaux. Les Maures voulurent
s'opposer au dbarquement, et le fruit de leur rsistance fut
l'entire destruction de la ville, que les vainqueurs livrrent au
pillage et aux flammes. Brava, qui s'tait rvolte (car les
historiens donnent le nom de rvolte aux efforts que faisaient les
malheureux Indiens pour secouer le joug de leurs oppresseurs), Brava,
prise une seconde fois par Albuquerque, prouva toutes les horreurs o
peuvent s'emporter des brigands victorieux. Le sang ruisselait dans
les rues jonches de cadavres. On coupait aux femmes les oreilles et
les bras pour leur arracher plus promptement les ornemens d'or
qu'elles portaient. La ville fut rduite en cendres. Ce sont les
crivains portugais qui racontent eux-mmes ces affreux dtails, et
qui paraissent croire que ces cruauts taient ncessaires. Mais on
s'aperoit aussi que la diffrence des religions leur inspirait pour
les peuples de l'Inde ce mpris ml d'aversion qui ne nous permet pas
de regarder comme des hommes ceux qui n'ont pas la mme croyance que
nous; sentiment atroce qui conduit toujours  l'inhumanit, et produit
tous les forfaits, parce qu'on se croit dispens de tous les devoirs.

Le schah de Lamo, instruit par ces terribles exemples, se soumit
volontairement  un tribut annuel de six cents mticaux d'or. Acugna
remit  la voile, et, remontant au del du cap de Guardafui, il
rejoignit Alvaro Tells, qui avait t cart de la flotte avec six
vaisseaux, et s'tait enrichi par la prise de cinq btimens maures.
Ils attaqurent ensemble et prirent l'le de Socotora sur la cte
d'thiopie,  12 de latitude nord, vis--vis le cap de Guardafui.
C'tait l le terme de leur commission. L'le tait habite par des
chrtiens qu'on nomme jacobites, qui suivaient le rit grec, ainsi que
les chrtiens d'Abyssinie, et reconnaissaient le patriarche
d'Alexandrie. Il y avait un fort et une garnison de quatre-vingts
Maures mahomtans. Il ne s'en sauva qu'un qui tait aveugle, et qu'on
trouva dans un puits. On lui demanda comment il avait pu y descendre.
Il rpondit: Les aveugles ne voient que le chemin de la libert. Cette
rponse lui valut la vie. Les Portugais taient quelquefois capables
de clmence.  la prise d'Hoa, un jeune Maure poursuivi dans les bois
avec sa matresse, qui n'avait pas voulu se sparer de lui, se
retourna vers ceux qui le pressaient, et, l'embrassant d'une main, il
se prparait  combattre de l'autre. Silvera, officier portugais,
touch de ce spectacle, leur laissa la vie et la libert. _ Dieu ne
plaise_, dit-il, _que mon pe coupe des liens si tendres!_ paroles o
l'on pouvait reconnatre une nation qui mlait la galanterie  la
fureur guerrire. Peut-tre pensera-t-on que ces traits n'taient pas
assez importans pour avoir place dans ce tableau rapide d'vnemens
qui ont chang la face du monde. Mais il faut bien quelquefois
retrouver l'homme dans ces rcits de destructions, qui ne ressemblent
que trop  l'histoire des tigres.

Aprs la conqute de Socotora, Alphonse de Norogna demeura, pour
commander dans le fort, avec une garnison de cent hommes. Acugna
partit pour les Indes, et Albuquerque pour la cte d'Arabie. Ce
dernier avait sept vaisseaux et quatre cent soixante hommes. C'est
avec cette petite flotte qu'aprs avoir pris et pill plusieurs villes
du royaume qui tire son nom de l'le d'Ormuz, il osa former le projet
de se rendre matre de la capitale du mme nom, dfendue par trente
mille hommes et par quatre cents vaisseaux. Ormuz tait depuis
long-temps une dpendance de la couronne de Perse, dont ses rois
taient tributaires. Elle est situe  l'entre du golfe Persique; son
port est clbre et frquent. Seyf-Eddin y rgnait alors, et son
ministre Koa-Atar ne manquait ni de talent ni de fermet. L'audacieux
Albuquerque alla d'abord jeter l'ancre au milieu des plus gros
vaisseaux d'Ormuz, en faisant une dcharge de toute son artillerie.
Le rivage fut aussitt couvert d'une multitude d'hommes; l'amiral
portugais envoya quelques-uns de ses gens vers le btiment le plus
considrable de la flotte, qui paraissait porter l'amiral. Le
capitaine du vaisseau consentit  venir apprendre les intentions des
Portugais. Albuquerque lui dclara qu'il avait ordre du roi son matre
de prendre le roi d'Ormuz sous sa protection, et de lui accorder la
permission d'exercer le commerce dans ces mers  condition qu'il
promt de payer tribut au roi de Portugal; mais que, s'il balanait
sur cette proposition, il devait s'attendre  toutes les extrmits
d'une sanglante guerre. C'est  ce point que les prosprits des
Portugais avaient chang leur langage. C'taient eux d'abord qui
demandaient aux rois de l'Inde la permission de commercer dans leurs
tats;  prsent c'est un sujet du roi de Portugal qui permet au roi
d'Ormuz de faire commerce dans les mers qui environnent son le, et
qui lui impose un tribut, comme autrefois Rome permettait aux rois de
rgner chez eux  condition qu'ils lui seraient soumis. On ne peut
nier que les Portugais ne soient le seul peuple qui rappelle, dans
l'histoire de ses conqutes, ce caractre  la fois imposant et
odieux, cet clat de domination, et ce faste de tyrannie qu'ont eu
long-temps les Romains dans une partie du monde connu. L'offre de la
protection d'Albuquerque tait le comble des outrages. Jamais
l'insultante audace de la supriorit n'avait t porte plus loin.
Aprs avoir tenu ce langage, il fallait tre sr de vaincre, et la
victoire fut aussi tonnante que l'insulte. Les Portugais combattaient
avec le fer et le feu; la mer tait teinte de sang. Trente btimens
enflamms, formant un pouvantable incendie, clairaient au loin toute
la cte, et montraient sur le rivage et sur les murs de la ville la
foule des habitans d'Ormuz qui,  la vue de leur dsastre, se
livraient  la consternation et au dsespoir. Les Portugais n'avaient
perdu que dix hommes. Le ministre envoya demander la paix, se soumit 
payer un tribut annuel de quinze mille scharafans, et accorda du
terrain pour btir un fort.

Mais Albuquerque, trop suprieur  ses ennemis, en trouva de plus
dangereux dans les compagnons de ses victoires. Le commandement du
fort que l'on levait fut un objet de jalousie et de discorde parmi
ses capitaines. L'adroit Atar, instruit de ces dispositions, sut en
profiter habilement. Ses profusions lui attachrent quelques soldats
portugais, dont l'un, qui tait fondeur, lui fit quelques pices de
canon, et corrompirent trois capitaines, qui se sparrent
d'Albuquerque sous prtexte qu'il s'obstinait  btir un fort qu'il
tait impossible de conserver. Le mcontentement gagna les officiers
et les soldats. Au milieu de tant de contradictions, l'intrpide
Albuquerque dispersait un corps auxiliaire qu'un petit souverain du
canton de la Perse envoyait au roi d'Ormuz. Il pillait et brlait les
villes de Kismis et de Kalht. Il prenait la ville de Mascat, dont il
ruina le commerce pour le transporter  Ormuz. Il allait lui-mme
porter des provisions  la garnison de Socotora, presse par la
disette, et ces provisions taient autant de prises faites sur les
vaisseaux ennemis. Enfin, de retour devant Ormuz, il tenta de
l'emporter; mais il avait trop peu de forces. Il eut le chagrin de
voir le fort qu'il avait commenc, fini par Atar, servir contre les
Portugais. Il tua beaucoup de monde aux ennemis; mais il fallut
renoncer  son entreprise.

Cependant un nouvel adversaire menaait les Portugais. De tous les
princes dont le commerce tait travers ou ruin par les nouveaux
conqurans de l'Inde, le plus intress  les combattre tait le
Soudan d'gypte, qui recevait par la mer Rouge et par le Nil toutes
les marchandises des Indes que les nations occidentales venaient
chercher au port d'Alexandrie. Ce soudan se nommait Kamset-el-Gauri,
que nous appelons dans nos histoires europennes, Campson Gauri. Mir
Hossein, amiral d'gypte, avait mis en mer une flotte rgulire de
douze vaisseaux monts de quinze cents hommes, et bien autrement
redoutables que tous les petits btimens des rois de l'Afrique et de
l'Inde. Le bois qui avait servi  la construction de cette flotte
avait t coup dans les campagnes de Dalmatie, du consentement des
Vnitiens, qui, de tous temps attachs au commerce de l'gypte,
regardaient les Portugais comme leurs vritables ennemis, et les
gyptiens comme leurs allis, tant l'intrt est plus puissant que la
religion pour unir ou sparer les hommes! La flotte d'gypte fit voile
vers Diu, o Malek-Iaz commandait pour le roi de Cambaye, alli des
Portugais, mais alli infidle et trs-mal-intentionn. Lorenzo, fils
du vice-roi Almeyda, qui avait reu de son pre une trs-svre
rprimande pour n'avoir pas attaqu une flotte du samorin prs de
Daboul, dans un lieu qui avait paru peu favorable, impatient de
rparer sa faute, combattit avec fureur pendant un jour et une nuit.
Mais Malek-Iaz, tant sorti tout  coup du port de Diu avec une flotte
nombreuse, mit le dsordre dans celle des Portugais. Lorenzo fut tu,
et son vaisseau coul  fond. La perte des ennemis tait bien plus
considrable; mais la disgrce de Lorenzo faisait voir que les
Portugais n'taient pas invincibles, et l'on avait t forc de se
retirer vers Cochin. C'tait l'ouvrage du Maure Malek-Iaz, qui, n
dans l'esclavage, tait parvenu au rang de commandant de Diu. Ce Maure
avait du courage et de l'habilet, et fut un des plus dangereux
ennemis des Portugais.

Almeyda apprit la mort de son fils avec fermet, et le vengea avec
barbarie. Il recevait dans le mme moment un renfort de Lisbonne. Une
flotte de dix-sept vaisseaux venait d'entrer dans la mer des Indes. 
la tte de ces forces, le vice-roi vint assiger Daboul, une des
villes les plus renommes de la cte de Malabar, et qui appartenait au
roi de Dcan. Elle fut emporte d'assaut, et abandonne  la fureur du
soldat; tout fut pass au fil de l'pe; et la ville et les btimens
qui taient dans le port furent la proie des flammes. Almeyda,
vainqueur et poursuivant sa vengeance, vint attaquer devant Diu la
flotte de Mir Hossein, runie avec les vaisseaux de Malek-Iaz. Rien ne
put rsister  l'imptuosit des Portugais; Mir Hossein, bless en
combattant avec la bravoure la plus dtermine, fut port dans une
chaloupe au rivage, et se retira prs du roi de Cambaye. Le carnage
fut sans bornes et le butin sans prix. Les historiens portugais
reprochent eux-mmes aux vainqueurs un excs de cruaut. On peut les
en croire sur leur parole; remarquons en mme temps que l'on trouva
sur la flotte des Maures beaucoup d'ouvrages latins, italiens et
portugais, tmoignage des tudes et des connaissances de ce peuple,
que de barbares usurpateurs osaient traiter de barbare.

Quoique la flotte du roi de Cambaye n'et agi que par ses ordres et
par ceux de Malek-Iaz, cependant le vice-roi, qui ne voulait pas
grossir le nombre des ennemis du Portugal, se contenta du dsaveu et
des soumissions de ce prince et de son ministre. Ce dernier avait eu
la prcaution politique de ne pas se trouver au combat, et envoya mme
complimenter le vainqueur, assurant qu'il n'avait pas t le matre
de sparer sa flotte de celle du soudan d'gypte. On renouvela le
trait. Le royaume de Chal, entre Cambaye et Cochin, se soumit aussi
volontairement  payer un tribut au Portugal.

Almeyda, en prenant Daboul et en battant le soudan d'gypte, s'tait
empar d'une gloire qui devait lgitimement appartenir  son
successeur. La flotte qui tait venue se joindre  lui portait l'ordre
de remettre le commandement entre les mains d'Albuquerque, nomm
vice-roi des Indes; mais Almeyda ne voulut cder  personne le soin de
venger son fils, et donna le dangereux exemple de retenir le
commandement au del du terme prescrit, exemple qui ne fut que trop
imit par la suite, et qui causa plus d'une fois de funestes
querelles. Almeyda alla plus loin: Albuquerque rclamant ses droits
avec la hauteur qui lui tait naturelle, il osa le faire arrter et
l'envoyer prisonnier  Cananor; le fier Albuquerque fut mis dans les
fers. Il semble que ce dt tre le sort de presque tous ces conqurans
d'essuyer cette humiliation. Colomb,  qui l'on devait un nouveau
monde, avait reu en Espagne le mme traitement. Le fameux Corts ne
fut gure mieux rcompens. Le mme sort attendait peut-tre Almeyda 
Lisbonne; mais, la mort l'y droba. Il tait parti de Cochin aprs que
Ferdinand de Coutinho, venu de Portugal avec treize vaisseaux et des
pouvoirs extraordinaires, eut tabli Albuquerque dans la place de
vice-roi. Au moment de son dpart, les magiciens du pays lui
dclarrent qu'il ne passerait pas le cap de Bonne-Esprance: il le
passa pourtant; mais ayant relch  la baie de Saldagna, qui en est 
peu de distance, il prit querelle avec quelques ngres du pays, et fut
tu.

Nous voici  l'poque des plus grandes conqutes, et des plus
considrables tablissemens des Portugais. Albuquerque se voyait  la
tte de la flotte la plus puissante qui et encore paru dans ces mers
avec le pavillon de Portugal. Il avait trente vaisseaux chargs de
dix-huit cents hommes, et d'une multitude d'Indiens que l'espoir du
pillage avait attirs sous ses enseignes; car, dans tout gouvernement
despotique, il n'y a point de patrie, et l'on appartient  celui qui
paie le mieux. Les Europens tablis dans les Indes ont toujours eu et
ont encore dans leurs troupes beaucoup de naturels du pays, qui
servent fort bien tant qu'on les paie, et s'en vont ds qu'il n'y a
plus d'argent. Albuquerque, qui n'avait pas oubli ses ressentimens
contre le samorin, tourna d'abord ses armes contre Calicut: la ville
fut prise, et les vainqueurs y mirent le feu. Mais le vice-roi ayant
reu deux blessures dangereuses et perdu son lieutenant Coutinho, les
Portugais, qui d'ailleurs avaient prouv une vigoureuse rsistance,
furent obligs de retourner  Cochin. On croyait qu'Albuquerque, ds
qu'il serait guri de ses blessures, courrait achever la conqute de
Calicut; mais un pirate, nomm Timoia, lui inspira d'autres desseins;
il lui fit une telle peinture des richesses de Goa, que l'avidit
l'emporta sur la vengeance. Tiuarin ou Goa est une le d'environ neuf
lieues de tour, sur la cte de Canara, vers le 15e. degr de latitude
nord; l'eau y est excellente, l'air fort sain, le terroir agrable et
fertile. Elle avait t prise par les conqurans mogols, qui avaient
rebti la capitale. Tous ces pays, soumis au commencement du quinzime
sicle par les Tartares venus du nord, avaient secou le joug, et
s'taient partags en souverainets particulires. Goa est une
dpendance du royaume que les Indiens nommaient Visapour, et que les
Mogols avaient nomm Dcan. Albuquerque s'en rendit matre, et en fit
le boulevart de la domination portugaise. Le butin fut immense: on fit
main-basse sur tous les Maures de l'le. Le vice-roi fit jeter les
fondemens d'un fort qu'il appela _Manuel_; il reut des ambassadeurs
de tous les princes allis du Portugal, et fit battre de la monnaie de
cuivre et d'argent. Quatre cents Portugais demeurrent attachs  la
dfense du fort, avec cinq mille Indiens commands par Timoia, qui
avait contribu  la prise de la ville.

Une conqute non moins importante fut celle de Malaca, dans l'ancienne
Chersonse d'or, vis--vis l'le de Sumatra,  2 degrs de latitude
nord: c'tait le plus grand march de l'Inde; son port tait toujours
rempli d'une multitude de vaisseaux. La ville, btie par des
pcheurs, et d'abord tributaire de Siam, avait t depuis habite par
les Malais. Mohammed, prince maure, y rgnait, et le roi de Pahang lui
avait fourni de puissans secours. Les Portugais n'avaient point encore
rencontr de rsistance plus opinitre, ni fait de conqute qui leur
et cot davantage. Jamais aussi ils ne versrent plus de sang. Le
massacre dura neuf jours, jusqu' ce qu'il ne restt pas un seul Maure
dans la ville: il fallut la repeupler d'trangers et de Malais. On y
btit une glise, et un fort nomm _Hermosa_. Le roi s'tait retir,
avec sa famille, dans des bois impntrables dont le pays est couvert.

Albuquerque fut alors au fate de la grandeur. Les rois de Siam et de
Pgou, dans la presqu'le au del du Gange, de Narsinga, prs de la
cte de Coromandel et de Visapour, recherchrent son alliance; le
samorin consentit  laisser btir un fort qui devait dominer Calicut.
Les lieutenans du vice-roi dcouvraient dans le mme temps les
Moluques. Lui-mme conduisit dans la mer Rouge la premire flotte
portugaise qui et encore pass le dtroit de Babelmandel: il choua,
il est vrai, devant Aden; mais s'tant prsent devant Ormuz, il
trouva que la terreur de son nom lui avait tout soumis par avance. Le
roi d'Ormuz renouvela le trait qui mettait son pays sous la
protection du Portugal; on rendit aux Portugais le fort qu'ils avaient
commenc et qu'ils achevrent: pour comble d'insulte, Albuquerque
fora le roi d'Ormuz de lui donner l'artillerie de sa capitale pour
dfendre le fort. Il reut avec toute la pompe d'un souverain les
ambassadeurs d'Ismal, roi de Perse, qui lui envoyait des prsens.
Mais, au milieu de tant de gloire et de prosprit, sa sant, altre
par les fatigues, s'affaiblissait de jour en jour. Des ordres de sa
cour, qui, pour toute rcompense de ses services, le rappelaient 
Lisbonne et lui donnaient un successeur, lui portrent une atteinte
plus dangereuse que ses maladies. Il reut ces ordres comme il
retournait dans l'Inde pour y rtablir sa sant: il se permit  peine
quelques plaintes; mais touffant la douleur qui les lui arrachait, il
tomba dans une profonde mlancolie, dont il ne sortit que pour rendre
le dernier soupir, en arrivant  Goa le 16 dcembre 1515; il tait
dans la soixante-troisime anne de son ge. Les Portugais n'avaient
point eu dans l'Inde de commandant qui et fait de si grandes choses,
et depuis ils n'en eurent point qui l'galt[12].

                   [Note 12: Le traducteur de la compilation anglaise
                   donne ici un chantillon du style des crivains
                   portugais, qui est assez curieux. Le morceau est de
                   Faria. Il est absolument dans le got espagnol, qui
                   dominait alors dans toute l'Europe. Au milieu de
                   l'abus des figures, on y remarque de la noblesse.
                   Si l'on veut porter un jugement dsintress des
                   exploits qui acquirent aux Portugais la couronne de
                   l'Asie, on trouvera qu'il n'y avait que Pachro qui
                   ft propre  la forger avec cette fire chaleur qui
                   fondit les armes et tout l'or de l'opinitre
                   samorin; qu'Almeyda seul pouvait lui donner sa
                   forme, et la polir avec son pe et celle de son
                   fils, qui humilirent l'orgueil du Turc, et que le
                   grand Albuquerque tait seul capable d'y mettre la
                   dernire main en l'ornant de ses plus beaux joyaux,
                   Goa, Malaca et Ormuz. tant entrs tous trois, avec
                   peu de vaisseaux et un petit nombre d'hommes, dans
                   des mers loignes, o ils trouvrent des ennemis
                   nombreux, et quantit de places fortes, sans un ami
                   pour les soutenir, et presque sans un arbre pour se
                   mettre  l'abri, ils percrent des nues de balles
                   et de flches empoisonnes pour retourner dans leur
                   patrie, etc.]

Le gouvernement d'Albuquerque avait t l'poque o la puissance
portugaise tait monte  son comble. Aprs sa mort, la dcadence se
fit sentir. Il n'tait pas possible que tant de richesses
n'allumassent la cupidit, et que tant d'lvation ne produist
l'orgueil et la tyrannie. Les cruauts atroces et l'insolent
brigandage des commandans et des soldats rendirent le nom portugais
excrable sur toutes ces ctes. Les rvoltes furent frquentes, et les
Indiens furent quelquefois vengs. Les Portugais furent battus dans
l'le de Java. Ils manqurent encore Aden et Djeddah dans la mer
Rouge. Ils chourent plusieurs fois devant Diu. Ils se virent
assigs dans Goa et dans Malaca, par les habitans, que leur tyrannie
avait soulevs. Cependant ils n'avaient rien perdu de leur activit
entreprenante. douard Collo et Pers d'Andrada pntrrent dans les
mers de l'Asie, l'un jusqu' Siam, et l'autre jusqu' Canton, port de
la Chine. Mais ayant os braver  Canton les ordres de l'empereur avec
une imprudence inexcusable, ayant mme pouss l'arrogance jusqu'
faire lever une potence dans l'le de Ta-mou, vis--vis Canton, les
Portugais furent tous massacrs. Ils furent chasss de Calicut par le
samorin, et obligs de dmolir eux-mmes leur fort et de l'abandonner.
Attaqus  la fois dans toutes leurs possessions, ils taient souvent
rduits aux plus dplorables extrmits; mais ils soutenaient et
rparaient mme avec une intrpidit admirable les disgrces que leur
attiraient leur orgueil et leur avarice. L'esprit de dcouverte et de
conqute subsistait encore, et, mlant l'hrosme au brigandage, il
s'tendait du fond de la mer Rouge, o l'on soumettait les les de
Maoua et Dalakh, jusqu'au dtroit de la Sonde,  l'extrmit de
l'Ocan indien, o l'on subjuguait Java; il apercevait la grande le
de Borno; de l, passant au del de l'le Clbes, il conduisait les
Portugais jusqu'au vaste archipel des Philippines, o il leur montrait
Mindanao. Il n'y avait plus qu'un pas  faire jusqu'aux les du Japon
pour avoir embrass toute l'Asie et parcouru les mers qui baignent
cette vaste partie du monde  l'ouest, au sud et  l'est. Antoine de
Mota, Franois Zeimoto, et Antoine de Peixoto, faisant voile vers la
Chine en 1542, furent jets par la tempte dans l'le de Niphon,
nomme par les Chinois Jepucen, d'o les Europens ont form le nom de
_Japon_. Ce fut l le terme des dcouvertes des Europens du ct de
l'orient. Vers cette poque de 1540, les Portugais dominaient par le
commerce et par les armes sur quatre mille lieues de ctes, depuis le
cap de Bonne-Esprance, au sud de l'Afrique, jusqu'au cap de Lingp, 
l'extrmit orientale de l'Asie, sans y comprendre la mer Rouge et le
golfe Persique, o ils avaient le fort de Mkran et Ormuz. Leurs
principaux tablissemens taient la Mina, Sofala, Monbassa et
Mozambique, sur la cte d'Afrique; Baam et Diu, dans le royaume de
Cambaye, et de l jusqu'au cap Comorin, Goa, Cochin, Cananor, Coulan;
depuis ce cap, en remontant la cte de Coromandel, ils avaient
Ngapatan, Mliapour et Masulipatan; de l, en descendant au del de
l'entre du golfe du Bengale, ils avaient Malaca; plus loin, au del
du dtroit de la Sonde, Timor; enfin Macao, qu'ils btirent dans une
petite le de la baie de Canton,  l'entre de la Chine. Ils tiraient
la cannelle de Ceylan, o ils avaient bti un fort  Colombo, dont le
roi leur payait un riche tribut. Ils disputaient les Moluques aux
Espagnols, qui taient venus par le sud-ouest[13]. Ils tiraient le
girofle de Ternate et de Tidor. On conoit facilement quelles
richesses le roi de Portugal puisait dans ces nombreuses possessions,
et quels gains immenses procuraient aux commandans des vaisseaux les
prises continuelles que l'on faisait dans toute l'tendue de ces mers,
o rgnait leur pavillon. Mais cette vaste puissance fut dtruite
presque aussi promptement qu'elle avait t forme. La domination
tyrannique des Portugais, et la haine qu'elle inspirait, fournirent
aux nations rivales,  qui la route d'Europe aux Indes devint bientt
familire, les moyens de s'lever sur les ruines des premiers
conqurans.

                   [Note 13: Nous rendrons compte ailleurs de cette
                   nouvelle route ouverte aux Espagnols par un
                   Portugais aussi clbre que Gama, Ferdinand
                   Magallans ou Magellan.]

Cependant, pour ne rien omettre de ce qui peut intresser la gloire
des Portugais, il faut dire un mot des deux siges de Diu, qui
appartiennent  peu prs  l'poque o nous nous sommes arrts, et de
la confdration des puissances de l'Inde, dissipe par le courage et
les talens d'Atade. Ce furent l les derniers triomphes des
Portugais.

Bandour, roi de Cambaye, ayant eu besoin des secours des Portugais
contre les Mogols de Delhy, leur avait enfin accord la permission de
btir un fort  Diu. Ds qu'ils furent en possession du fort, ils
devinrent bientt matres de la ville, qu'ils trouvrent si bien
fortifie, qu'ils n'eurent que trs-peu de chose  y faire pour la
rendre un des plus fermes remparts de leur puissance. Bandour, fatigu
de leur joug appela les Turcs qui, se rendant de plus en plus
redoutables, venaient de conqurir l'gypte et de mettre fin  la
domination des Mamelouks. Matres de l'gypte, ils avaient un intrt
direct  combattre les Portugais, qui ruinaient le commerce que le
Caire entretenait avec les Indes par l'isthme de Suez et le golfe
Arabique. En 1558, Soliman, pacha, partit de Suez avec une flotte de
soixante-seize btimens, et parcourut dans toute sa longueur ce golfe
dangereux et resserr, qui s'tend entre l'gypte et l'Arabie, depuis
Suez jusqu'au dtroit nomm en arabe _Babelmandel_, ou _Porte des
pleurs_; nom qui prouve l'ide terrible que l'on avait de cette mer
remplie d'cueils, de bas-fonds et de bancs de sable. Soliman s'empara
de la ville d'Aden, situe  pointe de l'Arabie, et que l'on peut
appeler la clef de la mer Rouge. La navigation est si difficile dans
cette mer, qui n'a pas plus de cent lieues dans sa plus grande
largeur, qu'on ne peut faire voile la nuit qu'au milieu du golfe. Il
faut une attention continuelle pour suivre le canal propre  la
marche, et le pilote avertit, par des cris, du changement qu'il faut
faire  la manoeuvre. Il y a deux sortes de pilotes pour cette mer:
les uns accoutums  la navigation du milieu, qui est la route pour
sortir du golfe; les autres accoutums  conduire les vaisseaux qui
reviennent de l'Ocan, et qui prennent entre les bancs de sable. On
les nomme _robans_, du mot arabe _roban_, qui signifie pilote. Ils
sont excellens nageurs. Dans plusieurs endroits o la mauvaise qualit
du fond ne permet pas de jeter l'ancre, ils plongent hardiment pour
fixer une galre entre les bancs.

Bientt Diu se vit assig d'un ct par la flotte turque, et de
l'autre par l'arme du roi de Cambaye, que commandait Khoa-Djaffar,
Maure de beaucoup de courage et d'esprit, qui, ayant servi chez les
Portugais, tournait contre eux les leons qu'il en avait reues. Le
sige fut pouss avec la dernire vigueur. Les Portugais, craignant
quelque trahison de la part des habitans de la ville, l'avaient
abandonne, et s'taient borns  la dfense du chteau et du fort.
Ils taient en petit nombre, mais dtermins  mourir plutt que de se
rendre; et Digo Sylvera, leur gouverneur, valait lui seul une arme.
Il joignait  la bravoure, qui tait commune alors  tous les
Portugais, des vertus qui semblaient leur tre trangres, le
dsintressement et l'humanit. Les historiens conviennent qu'il fit
tout ce qu'il tait possible de faire dans un temps o l'attaque et la
dfense des places n'taient pas  beaucoup prs aussi perfectionnes
qu'aujourd'hui. La valeur et l'imptuosit servaient beaucoup plus que
l'adresse. Sorties continuelles qui troublaient les assigeans et leur
cotaient beaucoup de monde, diverses inventions pour brler les
machines, que l'on joignait encore  l'artillerie, promptitude 
rparer les brches et  former de nouveaux remparts, tout fut employ
par les assigs pendant deux mois que dura le sige. Les Portugais se
signalrent par quantit de ces actions tonnantes que l'on admire et
qu'on oublie, mais que les historiens conservent quelquefois comme des
tmoignages de ce que peut l'homme quand le danger et le dsespoir
lui donnent des forces que lui-mme ne souponnait pas. Un Portugais,
nomm _Pentendo_, tait sorti du combat avec une blessure. On y
mettait le premier appareil. Il entend le bruit d'une nouvelle
attaque; il s'arrache des mains des chirurgiens, revole  l'ennemi,
est encore bless, revient se faire panser; mais entendant que
l'attaque recommence, il s'chappe de nouveau, et reoit une troisime
blessure. Les femmes mme se distingurent par leur intrpidit et
leur constance. Elles se chargeaient de tous les travaux que la
faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes
plus de libert pour combattre. Soliman, furieux d'une si longue et si
opinitre rsistance, et alarm d'ailleurs de l'arrive prochaine
d'une flotte portugaise commande par Norongna, rsolut de tenter un
assaut gnral. On se battit sur les remparts pendant quatre heures.
Sylvera tait partout; il commandait, il combattait, il animait les
soldats par sa voix et par son exemple. Mais le gendre de Djaffar, qui
dirigeait l'assaut, ayant t tu, les Turcs se retirrent, et le
lendemain Soliman mit  la voile. Il y a toute apparence que, s'il
avait su l'tat o taient les Portugais, il n'aurait pas lev le
sige. Il n'y avait plus ni poudre, ni balles, ni munitions. Les
lances et les pes taient brises et hors d'tat de servir. Il ne
restait que quarante soldats qui pussent combattre. Les murs taient
ouverts en mille endroits; et, dans cette dplorable extrmit, la
contenance du brave Sylvera ne changea pas un moment.

Il parat que le dpart prcipit de Soliman fut surtout l'effet de la
politique de Djaffar. Ce ministre de Cambaye tait las de la tyrannie
et des violences des Turcs, qui avaient pill la ville de Diu, et
affectaient de parler en matres. Il crut que le joug des Portugais
serait plus doux ou moins durable, et plus facile  secouer. Il fit
rendre au pacha une lettre qui l'avertissait que la flotte portugaise
serait le lendemain  la vue de Diu. Soliman, effray, se hta de
retourner  Aden, et de l  Constantinople, o il ne put viter la
disgrce commune en cette cour aux gnraux malheureux; il fut forc
de se donner la mort.

Sylvera fut rappel en Portugal pour y recevoir des rcompenses, qui
ne pouvaient jamais tre proportionnes  ses services. Il avait sauv
le boulevart des Portugais dans l'Inde. Il fut reu comme un hros. Le
ministre de France demanda son portrait au nom du roi son matre. Il
fut nomm vice-roi des Indes. Mais le moment de la gloire prcde de
bien peu celui de l'envie; elle attend  peine que le bruit des
acclamations soit cess pour faire entendre les murmures. On tourna
contre Sylvera ce qui devait, plus que tout le reste, confirmer le
choix qu'on faisait de lui. On lui fit un crime de sa bont et de sa
douceur. Le poste de vice-roi est au-dessous de la bont de Sylvera,
dit-on malignement au roi; et Sylvera fut rvoqu. Un pouvoir dans
lequel la bont tait regarde comme une vertu dangereuse ne pouvait
pas tre de longue dure. On voit par plus d'un exemple que cette
espce de vertu tait fort mal rcompense  Lisbonne. Le vaillant
Antoine de Galvam, qui avait vaincu huit rois indiens, et dfendu et
affermi la domination portugaise aux Moluques, avait inspir tant
d'attachement aux naturels du pays par son intgrit et sa modration,
qu'ils lui avaient offert la couronne. Il aima mieux revenir 
Lisbonne se mettre entre les mains de ses cranciers: car son zle
pour le service de l'tat lui avait fait contracter des dettes dans
ces mmes places qui taient pour d'autres une source de richesses. Il
mourut dans un hpital, victime de son dsintressement et de la
fatalit dplorable qui semblait poursuivre tous les vainqueurs de
l'Inde.

Remarquons que cette offre des habitans des Moluques  Galvam prouve
ce que les historiens portugais avouent eux-mmes, que, dans les pays
qui n'taient pas soumis aux Maures, on aurait tout obtenu des Indiens
par la douceur et la bonne foi. Les Portugais aimrent mieux pousser 
l'excs l'abus de la force et de la victoire. Le rapt, le viol, les
empoisonnemens, les assassinats, tout leur paraissait permis pour
satisfaire la soif de l'or et des volupts. Mais ces mmes excs ne
pouvaient manquer de leur devenir funestes. L'habitude des dlices et
de la mollesse nerve les forces et le courage, et les crimes
avilissent l'me. Bientt la gloire et la patrie furent oublies. On
avait toujours de la valeur; mais, dans des tablissemens lointains et
entours d'ennemis, l'attention  prparer les ressources et  mnager
les naturels du pays est encore plus importante que la valeur; et
c'est ce qui manqua aux Portugais. On ne songeait qu' acqurir des
richesses: un trafic infme, confondant les officiers et les soldats,
dtruisit toute discipline.

Le second sige de Diu, qui arriva sept ans aprs le premier, en 1545,
fut beaucoup plus long, plus meurtrier, plus terrible, et non moins
fertile en belles actions. C'tait l'intrpide Khoa-Djaffar qui
commandait  ce sige,  la tte des troupes de Cambaye. Aprs avoir
loign les Turcs, il se flattait de chasser les Portugais. Il
pressait le sige avec furie, et le dirigeait avec habilet.
Mascarenhas, gouverneur de la place assige, avait sans cesse devant
les yeux l'exemple de Sylvera, et acquit une gloire gale  la
sienne. Djaffar, donnant ses ordres au milieu d'une attaque, fut tu
d'un coup de canon, qui lui enleva la tte et la main droite sur
laquelle il tait appuy. Son fils Roumi-Khan, digne de succder  son
pre et de le venger, poursuivit le sige avec opinitret. Les
assigs furent rduits aux dernires horreurs de la disette. On se
disputait les corbeaux qui venaient dvorer les cadavres. Enfin les
Portugais, n'ayant plus que le dsespoir pour dfense, se portrent en
foule sur la brche, hommes et femmes mls ensemble, et arms de
mme, rsolus de mourir en combattant. Un prtre tait au milieu d'eux
le crucifix  la main. La nuit mit fin  cet effroyable assaut; et peu
de temps aprs le gouverneur don Juan de Castro arriva de Lisbonne 
la tte d'une flotte de quatre-vingt-dix voiles, qui, portant sur sa
route la terreur et le ravage, avait pill Surate et Azoto.  peine
dbarqu, il attaqua les Indiens dans leurs retranchemens, et remporta
une victoire complte. Roumi-Khan, qui s'tait dfendu jusqu'au
dernier soupir, fut trouv parmi les morts. La ville de Diu fut
reprise, et le chteau rebti. Tous les Portugais de l'Inde
clbrrent avec transport la dlivrance de Diu, o ils croyaient voir
leur sort attach, et la gloire de son librateur. On lui prpara dans
Goa, rsidence ordinaire des gouverneurs de l'Inde, une entre
triomphante,  peu prs semblable  celle que faisaient autrefois dans
Rome les gnraux victorieux. Les rues taient tendues de riches
tapisseries. Le bruit des instrumens de musique se mlait  celui des
foudres guerrires. La ville, le port et les vaisseaux tincelaient
d'illuminations. Le vainqueur entra sous un dais magnifique.  la
porte, on lui ta son chapeau pour lui mettre une couronne de lauriers
sur la tte et une palme dans la main. Devant lui marchait le prtre
Del Cazal, portant le mme crucifix qu'il avait eu au combat, et
l'tendard royal  son ct.  sa suite venait Djezzar-Khan, l'un des
chefs ennemis. Six cents prisonniers couverts de chanes et les yeux
baisss fermaient le cortge. Une multitude de chariots portaient le
canon et les armes enlevs  l'ennemi. Toutes les femmes de la ville,
 leurs fentres, jetaient des fleurs et des parfums sur le vainqueur.
La reine de Portugal, Catherine, disait que Castro avait vaincu comme
un chrtien, et triomph comme un paen. Des rcompenses
extraordinaires l'attendaient encore  Lisbonne. Le roi lui continuait
son gouvernement sous le titre de vice-royaut. Son fils tait nomm
amiral des mers de l'orient. Mais cette singulire destine, qui ne
voulait pas que les hros de l'Inde jouissent de leur bonheur et de
leur gloire, atteignit Castro au milieu de ces honneurs. Il succomba,
 l'ge de quarante-huit ans,  une maladie de langueur produite par
le chagrin que lui causait depuis long-temps la mauvaise
administration des affaires dans les tablissemens portugais, et
l'invitable dcadence qu'il prvoyait au milieu de tant de
corruption. Ses exploits l'avaient mis au rang des hros, et le genre
seul de sa mort prouverait  quel point il tait citoyen, quand toute
sa conduite n'en aurait pas t un continuel tmoignage. C'tait
vraiment un de ces hommes extraordinaires, dont la vie est un modle
ou un reproche pour ceux qui occupent les grandes places. Il avait,
dans sa premire jeunesse, suivi Charles-Quint dans l'expdition de
Tunis; mais il refusa les rcompenses que lui offrit ce prince, ne
voulant en recevoir que de son roi. Ensuite, commandant un vaisseau
dans la flotte de Norongna qui devait secourir Diu lorsque les Turcs
l'assigrent, et qui pourtant ne le secourut pas, il avait vu, dans
les lenteurs prmdites de l'amiral qui faillirent perdre Diu, ce que
peut faire la basse jalousie et l'intrt personnel, et il avait
prsag ds lors tous les malheurs qui arrivrent bientt aux
Portugais. Nomm commandant d'Ormuz avec mille ducats d'appointemens,
il accepta la pension parce qu'il tait pauvre, et refusa le
commandement parce qu'il ne s'en croyait pas digne. Pour le devenir,
il se livra tout entier  l'tude, et tcha d'acqurir les
connaissances mathmatiques et gographiques ncessaires dans les
voyages de long cours et dans les commandemens maritimes. En 1540, il
suivit tienne de Gama, frre du fameux Vasco, qui, voulant venger le
Portugal de l'invasion des Turcs dans l'le de Diu, entra dans la mer
Rouge avec le dessein d'aller brler leur flotte  Suez. Gama fut
repouss  Suez; mais il enrichit tous ses soldats du pillage de
Suaquem, l'une des places les plus importantes de la cte. Castro, qui
cherchait une autre espce de butin, fit un journal exact de la
navigation de Gama depuis Goa jusqu' Suez; et sa relation[14],
pleine d'observations nautiques sur les distances et les latitudes des
ports, des caps et des les de la mer Rouge, sur les mares, les
courans, les cueils et les bancs de sable, est le monument le plus
utile et le plus curieux qui ait aid les gographes  tracer la carte
de cette mer, qui depuis a t d'autant plus difficilement connue, que
les vaisseaux d'Europe qui viennent par l'Ocan ne vont gure plus
loin que Moka.

                   [Note 14: Elle ne fut jamais publie en portugais.
                   Le manuscrit fut trouv dans un vaisseau de cette
                   nation pris par les Anglais. Le clbre Walter
                   Raleigh l'acheta six livres sterling, le fit
                   traduire, et y mit des notes marginales. Purchas
                   l'insra depuis dans son recueil.]

Castro, vice-roi des Indes, demanda en mourant qu'on l'assistt de
quelque partie des deniers royaux, afin qu'on ne pt pas dire qu'il
tait mort de faim. En effet, on trouva dans ses coffres trois raux
pour toutes richesses. Il jura, au lit de la mort, qu'il n'avait
jamais touch ni aux revenus du roi, ni  l'argent d'autrui; serment
qu'aprs lui aucun gouverneur ne fut tent de faire. Son corps fut
port  Lisbonne; mais ses exemples et sa renomme n'y arrivrent que
pour tre un dernier monument des vertus qu'on ne devait plus revoir.

Ce fut sous le rgne de Sbastien que l'Inde fit un effort gnral
pour chasser les tyrans trangers qui l'opprimaient. Le samorin et le
roi de Cambaye attaqurent toutes les possessions du Malabar. Le roi
d'Achem mit le sige devant Malaca. Goa soutint un sige de six mois
contre Idal-Khan, celui-l mme sur qui les Portugais l'avaient pris.
L'intrt et la vengeance l'excitaient galement  se ressaisir de son
bien; mais la belle dfense d'Atade le fora de lever le sige. Ce
vice-roi, le dernier des hros du Portugal, ne vit pas plus tt
l'ennemi retir, qu'il courut  Chal combattre une arme de cent
mille hommes commande par le roi de Cambaye. Ce prince et le samorin
de Calicut furent vaincus tous les deux, et l'Inde fut pacifie. Mais
ce triomphe fut le dernier clat d'une gloire expirante. Des ennemis
plus habiles et plus opinitres que les Indiens, dpouillrent les
dprdateurs de ces belles contres, et s'emparrent de leurs
tablissemens et de leur commerce. Les Anglais, runis avec le grand
Schah-Abas, roi de Perse, assigrent Ormuz en 1622, et dans la suite
le ruinrent de fond en comble. Les Hollandais s'emparrent des
Moluques et de Ceylan; ils prirent Malaca; ils fondrent Batavia dans
l'le de Java, que les Portugais furent forcs d'abandonner; ils
s'emparrent de Cochin, de Cananor, de Cranganor, de Coulan, sur la
cte de Malabar, et de Ngapatan sur celle de Coromandel. Enfin, vers
le milieu du dix-septime sicle, c'est--dire, environ cent vingt ans
aprs les premires conqutes des Portugais, il ne leur restait dans
les Indes que Goa, et Mliapour, nomme par les Europens St.-Thom;
et le comptoir de Macao, sur la rivire de Canton.

Le dtail de ces rvolutions et de ces conqutes appartient 
l'histoire, et n'entre point dans notre plan. Nous avons jet un coup
d'oeil rapide sur les exploits des Portugais dans l'Inde, parce qu'ils
sont ncessairement lis  leurs dcouvertes maritimes, et qu'il
semble que le mme courage ait anim ces peuples lorsqu'ils bravaient
tous les dangers d'une mer inconnue, et lorsqu'ils dfiaient des
multitudes d'Indiens. Le got des aventures et des entreprises
extraordinaires, reste de ces moeurs de chevalerie qui avaient
long-temps rgn dans l'Europe, parat s'tre joint alors  la soif de
l'or, qui, toute puissante qu'elle est, n'aurait pas suffi peut-tre
pour engager et soutenir ces intrpides navigateurs dans ces courses
immenses qui sont sans contredit le plus bel effort de l'audace et de
la patience humaine. Elles sont moins tonnantes aujourd'hui que
l'exprience a diminu les dangers en augmentant les lumires, et que
les tablissemens multiplis dans ces mers offrent des relches et des
secours que n'avaient point les premiers vaisseaux qui ont couru sans
guides dans ces espaces inconnus. C'est ici surtout que les premiers
pas sont vritablement admirables et mritent une gloire unique.
L'antiquit n'a rien connu de si grand; mais elle a eu le talent de
relever de petites choses; et Vasco de Gama mritait mieux qu'Ulysse
d'tre le hros d'une Odysse. Camons n'tait pas sans gnie; mais il
fallait pour son sujet d'autres pinceaux que les siens. Il fallait ce
ton de grandeur et d'lvation naturel  Homre; et le mrite de
Camons est d'avoir gal, dans quelques pisodes, l'imagination et
l'intrt qui animent le style de Virgile. Le sujet de Camons est
encore  traiter, et le pote qui le remplirait serait aussi suprieur
aux chantres de la Grce et de Rome que le passage du cap des Temptes
et la conqute des Indes sont au-dessus des voyages d'Ulysse et
d'ne.

Aprs avoir considr l'poque mmorable o le Portugal ouvrit aux
nations d'Europe cette vaste route autour de l'Afrique pour pntrer
dans les mers d'Asie, o l'on ne descendait auparavant que par la mer
Rouge, l'ordre que nous nous sommes prescrit dans cet ouvrage nous
arrte d'abord sur cette mme Afrique, dont les Europens avaient dj
frquent les ctes avant l'expdition de Gama, mais dont toute
l'tendue, depuis la hauteur des Canaries jusqu'au cap de Guardafui, 
l'entre du golfe Arabique, n'a t bien connue que depuis le passage
du cap de Bonne-Esprance.




LIVRE SECOND.

VOYAGES D'AFRIQUE.




CHAPITRE PREMIER.

Premiers voyages des Anglais sur les ctes d'Afrique, dans les Indes
et dans la mer Rouge.


L'Afrique est une rgion immense, situe en grande partie entre les
tropiques. Baigne de tous cts par la mer, elle tient au continent
de l'Asie par une langue de terre de vingt lieues, nomme l'isthme de
Suez. Elle forme ainsi une grande presqu'le qui parcourt environ
soixante-dix degrs en longitude et un peu plus en latitude. Coupe
par l'quateur en deux parties ingales, elle s'tend au sud jusqu'au
35e. degr, et au nord jusqu'au 37e. L'intrieur du pays est peu
connu; il a toujours t difficile d'y pntrer. Les sables brlans,
les dserts arides, des peuplades sauvages et inhospitalires, des
chanes de rochers qui traversent les fleuves et rendent la navigation
impraticable, les influences du climat, tous les obstacles runis ont
dcourag la curiosit et mme l'avidit du voyageur et du
commerant. Les ctes ont t frquentes dans tous les temps, surtout
la cte orientale qui regarde l'Inde, et qui est voisine de la mer
Rouge, de ce golfe qui, par sa situation, semble fait pour rapprocher
l'Afrique et l'Asie, et qui a d toujours tre le centre d'un grand
commerce. C'est de la mer Rouge que partirent, sous le rgne de Ncao,
les navigateurs phniciens qui, au rapport d'Hrodote, firent en trois
ans le tour de l'Afrique, et, aprs avoir parcouru l'Ocan, revinrent
en gypte par le dtroit de Gibraltar et la Mditerrane. Hannon et
Himilcon firent aussi le mme circuit depuis Gades jusqu'au golfe
d'Arabie. Mais cette route, devenue depuis si facile et si commune
pour les Europens, tait alors un effort rare et pnible pour les
peuples qui ne pouvaient que suivre les ctes. Toute la partie
occidentale d'Afrique, depuis Gibraltar jusqu'au cap de
Bonne-Esprance, n'a t bien connue que depuis que les Portugais
eurent doubl ce cap en allant aux Indes par mer.

Cependant plusieurs voyageurs, entre autres, Villault de Bellefond et
Labat, prouvent, par les monumens qui subsistent encore en Afrique,
que ds le milieu du quatorzime sicle, c'est--dire, plus de cent
ans avant les premires dcouvertes des Portugais, des marchands
franais de Dieppe, en suivant les ctes depuis Gibraltar, allrent au
Sngal et jusqu'en Guine, et formrent des tablissemens sur la
cte de la Malaguette, d'o ils rapportaient du poivre et de l'ivoire.
On donne pour preuves de ces voyages les noms franais qui se sont
conservs dans ces contres, o des baies s'appellent encore baies de
France; o deux cantons sont encore nomms, l'un le petit Dieppe,
l'autre le petit Paris. On ajoute que les tambours ngres battent
encore une marche franaise. On avance enfin que le clbre chteau de
la Mina ne fut bti par les Portugais que sur les ruines d'un ancien
tablissement franais qui avait t abandonn pendant les guerres
civiles, ainsi que d'autres possessions  Cormantin et  Commendo;
mais il est difficile de croire qu'il soit rest si peu de traces
d'une si grande puissance. Ce qui parat prouv, c'est qu'en effet les
Normands, que leur situation a toujours ports au commerce de mer, ont
long-temps frquent les ctes d'Afrique, o ils eurent mme quelques
comptoirs, qu'aprs la mort de Charles VI nos guerres civiles firent
abandonner. Il est du moins certain que, lorsque les Anglais, les
premiers aprs les Portugais, firent quelques entreprises de commerce
sur les ctes de Guine, les Franais paraissaient avoir oubli cette
route, et ne s'y montrrent que quelque temps aprs.

La jalousie du commerce est si injuste et si exclusive, et la marine
portugaise avait tant d'ascendant, que les courses des navigateurs
anglais au del du dtroit de Gibraltar furent arrtes pendant prs
d'un sicle par les dfenses de leur cour, qui, par respect pour la
donation du pape, ou par considration pour le Portugal, ne permettait
pas que les pavillons d'Angleterre s'avanassent au del de Gibraltar.

Thomas Windham fut le premier qui, l'an 1551, fit un voyage  Maroc
sur un vaisseau qui lui appartenait, nomm _le Lion_. Deux ans aprs,
accompagn d'un gentilhomme portugais appel Pintado, qui, disgraci
dans sa patrie, s'tait retir en Angleterre, il parcourut les ctes
de Guine, et pntra jusqu' Benin sous l'quateur. Le voisinage du
fort de la Mina sur la cte d'Or n'empcha pas les Anglais d'changer
des marchandises de peu de valeur contre cent cinquante livres d'or.
Ils furent trs-bien reus  Benin. Ils eurent mme une audience du
roi, qui leur parla en portugais, la seule langue d'Europe qui ft
connue alors dans ces contres. Ils eurent permission de sjourner un
mois  Benin pour faire leur cargaison de poivre de Guine ou
maniguette[15] ou malaguette. Ce fut ce sjour qui les perdit. Les
influences du climat, devenues plus dangereuses par l'intemprance et
par l'usage excessif des fruits et du vin de palmier, firent prir en
peu de jours la plus grande partie de l'quipage. Windham fut emport
le premier.  l'gard de Pintado, qui, connaissant le climat,
s'tait conduit avec plus de sagesse, il mourut d'un autre poison plus
cruel et non moins funeste. Le chagrin qu'il conut des indignes
traitemens qu'il eut  essuyer de l'ingratitude, de la duret de
Windham et de ses compagnons, le firent mourir dans la langueur et
dans l'amertume.

                   [Note 15: Graine du canang aromatique. On la nomme
                   aussi _graine de paradis_.]

L'anne suivante, une petite flotte anglaise, compose de trois
vaisseaux et de deux pinasses, partit de la Tamise, et ayant mis sept
semaines pour arriver en Guine, employa cinq mois pour le retour. On
met moins de temps aujourd'hui pour revenir des Indes. Mais le vent,
qui tait continuellement  l'est, surtout vers le cap Vert, leur
tait absolument contraire. Les gains de ce nouveau voyage furent
considrables. On rapporta au port de Londres plus de quatre cents
livres d'or, trente-six barils de maniguette, et deux cent cinquante
dents d'lphans.

Le capitaine Towtson, encourag par la vue de ces richesses, fit en
Guine trois voyages conscutifs qui furent trs-utiles aux Anglais.
Ses observations nautiques, meilleures que celles qu'on avait faites
jusqu'alors, rendirent cette route familire  ses compatriotes, que
les dangers de la traverse et la puissance des Portugais en Afrique
intimidaient encore. Il eut audience du roi ngre d'un petit canton
prs du cap de Trs Puntas, o tait tabli un capitaine portugais
nomm D. Jean. Ce D. Jean avait donn son nom  la petite ville
d'Ekke-Teki, compose de vingt ou vingt-cinq maisons, et qu'il
dominait d'un fort dfendu par soixante hommes; ce qui, avec
l'avantage des armes et de la situation, lui suffisait pour tyranniser
tout le pays. Il tendit des piges aux Anglais, et troubla leur
commerce avec les Ngres; ce qui n'empcha pas que ce commerce ne ft
assez avantageux pour engager Towtson  revenir dans le pays ds
l'anne suivante. Il rencontra prs de la rivire dos Cestos trois
vaisseaux franais. La crainte d'un ennemi commun runit les deux
nations contre les Portugais, et cette runion leur inspira assez de
confiance pour aller insulter la flotte portugaise qui tait dans le
port de la Mina, forte de cinq vaisseaux et de quelques pinasses. On
se canonna de part et d'autre sans avantage dcid. Mais les Anglais
et les Franais tirrent ce fruit de leur hardiesse, qu'on les laissa
croiser librement sur ces ctes l'espace d'un mois. Towtson se spara
des Franais qui retournaient dans leur patrie. Pour lui, il prit le
parti de descendre  la cte d'Or avec d'autant plus de confiance
qu'il ramenait avec lui quelques Ngres qu'il avait enlevs  son
premier voyage, et qui, ayant t bien traits des Anglais, n'en
pouvaient donner qu'une ide favorable  leurs compatriotes, et
devaient par consquent rendre le commerce plus facile et plus
avantageux. Les Ngres pleurrent de joie en revoyant leurs frres
qu'ils croyaient perdus. Ceux-ci leur vantaient la puissance, la
bont, la supriorit de la nation anglaise; et les Ngres du pays,
qui n'taient pas si bien traits par les Portugais, commencrent 
regarder ces nouveaux htes comme des librateurs. Ils leur
apportrent tout l'or qu'ils purent trouver dans leur contre, qu'on
croit tre, suivant la description qu'en fait Towtson, le petit
Commendo,  peu de distance de la Mina.

Le dernier voyage de Towtson fut le plus malheureux. Il s'embarqua
avec trois vaisseaux et une pinasse. Il fut d'abord maltrait dans sa
route par les flottes d'Espagne et de Portugal, qu'il rencontra
successivement  la vue des ctes de Barbarie. Les maladies ravagrent
son quipage. Arriv  Ekke-Teki, il fut trs-mal reu des Ngres.
Cette nation, naturellement inconstante, tantt ennemie, tantt
admiratrice de ses tyrans, subjugue tantt par la force, tantt par
la superstition, tait porte  croire que rien ne pouvait triompher
des Portugais, qu'elle voyait tablis depuis long-temps dans des pays
o les autres nations d'Europe osaient  peine aborder. Les Ngres
d'Ekke-Teki, prvenus par les Portugais, s'enfuirent tous  la vue des
Anglais. Towtson prit le parti de visiter la ville ou habitation
nomme _Cormantin_; car il ne faut pas que ce nom de ville, souvent
employ dans les relations, nous rappelle rien de ressemblant  nos
villes d'Europe. Les Ngres de Cormantin, qui habitaient dans les
montagnes, mnageaient moins les Portugais. Ils apprirent aux Anglais
que la plus grande partie de la poudre d'or dont on trafiquait sur la
cte venait de plusieurs ruisseaux qui serpentaient dans des dserts
entre des montagnes. Towtson ne craignit pas de s'y engager sous la
conduite de quelques Ngres. Il entra dans des valles fort troites,
ou plutt dans de longues ravines, o souvent il fallait marcher dans
l'eau faute de rives. Aprs avoir fait cinq ou six lieues sans rien
dcouvrir qui ressemblt  de l'or, il vint  un endroit plus ouvert
o le ruisseau se perdait dans des sables. L'eau, charge de petites
particules d'or, les dposait en pntrant dans ces sables humides.
Towtson les remua long-temps sans rien apercevoir. Les Ngres, plus
exercs que lui  ce travail, lui firent dcouvrir un assez grand
nombre de paillettes, dont il recueillit prs de deux onces d'or.
Anim par ce succs, il voulut passer la nuit au mme endroit, malgr
le danger o il tait d'tre assailli par les btes froces et par les
monstres, htes naturels de ces dserts, qu'ils cdent pendant le jour
 l'homme qui vient chercher de l'or, mais dont ils se ressaisissent
ds que la nuit les en laisse seuls matres. Il employa encore au mme
travail une partie du jour suivant. Mais ses gens, qui trouvaient
beaucoup plus court et plus commode de recevoir l'or sans peine et
sans danger des mains des Ngres commerans, l'arrachrent malgr lui
 ce pnible exercice. Il alla avec eux brler l'habitation ngre de
Schamma, l'une des dpendances des Portugais, et ce fut le premier
acte de destruction de la part des Anglais dans ce commerce d'Afrique,
qui n'a gure t depuis, tant du ct des Ngres que de celui des
Europens, qu'un trafic de violences et de brigandages, o l'on vend
ce qui n'appartient ni  l'acheteur ni au vendeur, la libert de
l'homme.

Towtson arriva  l'le de Wight dans un tat dplorable: il ne
ramenait qu'un seul vaisseau, dont l'quipage pouvait  peine suffire
 la manoeuvre; il en avait abandonn un qu'il n'tait plus possible
de conserver, et le troisime avait t oblig de relcher au cap
Finistre.

On omet quelques voyages particuliers qui ne produisirent rien
d'important; et qui ne contiennent que ces espces d'aventures qui
semblent romanesques, parce que l'imagination de quelques crivains
s'est amuse  en retracer de semblables, mais qui souvent ne sont
malheureusement que trop relles, et passent mme les fictions
inventes pour l'amusement des lecteurs. Tel est, par exemple, le
voyage de l'Anglais Baker, qui, ayant quitt son vaisseau pour entrer
dans une chaloupe avec huit de ses compagnons pour reconnatre le
pays, fut jet par un coup de vent sur une cte dserte o il choua,
et se vit long-temps dans la plus horrible situation, press par le
besoin et par la crainte des btes froces et des Portugais, ennemis
beaucoup plus froces. Rduit  implorer leur piti et  leur demander
du pain, il fut reu  coups de fusil; tant les intrts de l'avarice
semblaient teindre toute humanit, lorsqu'une fois on tait au del
du tropique! Les Ngres furent plus humains: ils sauvrent la vie 
Baker et aux siens. Un vaisseau franais les ayant amens en France,
ils furent traits comme des prisonniers de guerre, et obligs de
payer leur ranon.

George Fenner visita les les du cap Vert en 1556.

Thomas Stphens, anim par le dsir d'tre utile  sa patrie, voulut
connatre la route des Indes orientales. Il ne pouvait prendre de
meilleurs guides que les Portugais. Il s'embarqua sur une flotte de
cette nation qui allait  Goa, et qui souffrit beaucoup dans la route.
Le rcit qu'il fit,  son retour, des richesses et de la puissance des
Portugais dans l'Inde, ouvrit les yeux d'une nation active et
entreprenante, faite par sa situation pour devoir sa grandeur  son
commerce, et qui chercha ds lors les moyens d'entrer en partage de
ces richesses lointaines, dont les Portugais voulaient fermer la
source aux autres nations d'Europe et d'Asie. Le ressentiment se
joignait encore  l'ambition. Les ngocians anglais se plaignirent
avec raison des outrages qu'ils avaient essuys dans leurs voyages en
Guine, de la part des sujets du Portugal, dans le temps mme que
l'Angleterre tait en paix avec cette couronne. La reine lisabeth,
sensible  l'honneur de sa nation, concevant d'ailleurs tous les
avantages du commerce d'Afrique, et la ncessit d'y avoir quelques
tablissemens avant de pntrer dans l'Inde, donna, vers la fin du
seizime sicle, des lettres patentes  quelques marchands, portant
permission de faire le commerce sur les ctes de Barbarie et sur
celles de Guine, entre le Sngal et la Gambie. Cette association
prit le nom de compagnie d'Afrique, et bientt son district fut recul
jusqu' Sierra Leone. Mais, avant l'tablissement de cette compagnie,
Franois Drake, clbre par son voyage autour du globe en 1580, avait
dj veng l'honneur du pavillon anglais: il avait pris ou brl
trente vaisseaux espagnols dans le port de Cadix, et insult le port
de Lisbonne, dans le temps mme que Philippe II, matre du Portugal,
runissait les deux Indes sous sa domination. C'est vers cette mme
poque que les navigateurs anglais, cherchant un passage par le nord
pour aller en Amrique et aux Indes, s'illustrrent par leurs
prilleuses dcouvertes dans les mers borales, tandis que d'un autre
ct leur commerce s'tendait vers le cap de Bonne-Esprance. C'est
ainsi que, pntrant  la fois vers les deux ples, et reconnaissant
des terres nouvelles au nord et au sud, ils s'levrent par degrs au
rang des premiers navigateurs et de la premire puissance maritime de
l'univers.

Nous parlerons sparment de ces grandes courses autour du monde, dont
plusieurs autres nations d'Europe ont partag l'honneur. Nous nous
bornons en ce moment  rsumer en peu de mots les progrs de
l'Angleterre sur les ctes d'Afrique. Les Aores, qui se rencontrent
d'abord sur cette route, furent plusieurs fois l'objet de leurs
tentatives et en proie  leurs incursions. C'est l que, s'accoutumant
 mesurer leurs forces avec les flottes d'Espagne et de Portugal, dont
la rputation imposait alors  toute l'Europe, ils se persuadrent
plus aisment qu'on pouvait les attaquer avec succs dans leurs
possessions d'Afrique et des Indes. Ds l'an 1600, les Anglais eurent
une compagnie des Indes, comme ils en avaient une d'Afrique. Les
capitaines Raymond et Lancaster furent les premiers qui passrent le
cap de Bonne-Esprance sur des vaisseaux anglais. Ils entrrent dans
l'Ocan indien, et prirent des vaisseaux portugais  la vue de Malaca.
Ils passrent devant l'le de Sumatra, et, s'tant rafrachis aux les
de Nicobar, ils vinrent mouiller devant Ceylan. Lancaster, plein de
courage et d'ambition, voulait y attendre les vaisseaux du Bengale et
du Pgou, qui deux fois l'anne apportaient  Ceylan des diamans, des
perles et d'autres marchandises pour les vaisseaux portugais qui,
partant de Cochin pour Lisbonne, venaient relcher  Ceylan: il
esprait enlever quelqu'un de ces navires et s'enrichir de ses
dpouilles; mais la perte de ses principales ancres et le mauvais
tat de sa sant rpandirent dans tout l'quipage un dcouragement
gnral, et le dsir de retourner en Europe fut plus fort que
l'avidit du butin. Lancaster, oblig de repartir, passa par les
Maldives, o il s'arrta quelque temps: il aurait voulu, dans sa
route, toucher aux ctes du Brsil, pour joindre  la gloire d'avoir
parcouru les mers de l'Orient celle d'avoir visit le nouveau
continent occidental; mais tous ses gens s'obstinrent  retourner
directement en Angleterre. Les vents contraires et les calmes
rendirent leur route si difficile et si longue, que, craignant de
manquer de vivres, ils prirent le parti de relcher dans l'le de la
Trinit; mais le peu de connaissance qu'ils avaient de ces mers, o
ils voguaient pour la premire fois, les gara long-temps. Ils furent
jets dans l'Archipel amricain, o ils errrent au hasard entre
Saint-Domingue, Cuba, les Bermudes. Lancaster vit cette Amrique qu'il
avait tant souhait de voir; mais il ne dut pas s'en applaudir. Une
partie de son quipage, rebute de tant de courses, et s'en prenant 
lui de l'tat misrable o l'on tait rduit, l'abandonna dans la
petite le de Mona, o il venait de relcher pour la seconde fois. Le
vaisseau mit  la voile et partit sans lui. Des armateurs de Dieppe le
recueillirent et le ramenrent en Angleterre.

On ne peut regarder comme un voyage l'expdition de Raleigh, de
Burrough et de Frobisher, qui, avec deux vaisseaux de guerre et
treize vaisseaux marchands, se proposaient de pntrer jusqu'aux
Indes, et n'allrent gure au del des Aores; mais elle est
remarquable par la prise de deux de ces gros vaisseaux portugais
nomms _caraques_, les btimens les plus considrables que l'on connt
alors, et dont le nom seul inspirait la terreur. Les Anglais en
prirent deux, _la Santa-Cruz_ et _la Madre de Dios_, qui revenaient
des Indes, toutes deux richement charges, et dont la cargaison fut
estime deux cent mille livres sterling. Cette prise fut
singulirement utile aux Anglais, en ce qu'ils trouvrent dans les
papiers des Portugais de grandes lumires sur la navigation et le
commerce des Indes. D'ailleurs la supriorit naissante de la marine
anglaise commenait  se faire sentir. L'esprit de piraterie et le
dsir de s'ouvrir la route des Indes armaient en pleine paix des
corsaires anglais qui s'enrichissaient des dpouilles de l'Espagne et
du Portugal. Un comte de Cumberland ne ddaigna pas ce nom de
_corsaire_: tant la gloire de combattre les tyrans des deux mondes et
d'affaiblir leur marine semblait alors ennoblir tout! Il brla une
caraque nomme _las Cinque Plagas_ ou _les Cinq Plaies_. Un autre
capitaine, nomm White, avait pris, quelque temps auparavant, deux
btimens espagnols chargs de plus de deux millions de chapelets, et
d'une quantit prodigieuse de mdailles, de brviaires, de missels et
d'agnus. Il y en avait de quoi fournir toutes les possessions
espagnoles du Nouveau-Monde.

Enfin, lorsque l'Anglais Davis eut fait le voyage des Indes sur une
flotte hollandaise, et eut procur  sa nation des connaissances plus
exactes et plus tendues qu'elle n'en avait eu jusqu'alors sur cette
traverse si prilleuse et si lointaine, il se forma en Angleterre une
nouvelle compagnie des Indes sous la protection de la reine lisabeth,
et avec un fonds de soixante-dix mille livres sterling. Le capitaine
Lancaster, celui qui, le premier, avait pntr dans la mer de l'Inde,
et dont le retour avait t si malheureux, fut cr amiral de la
premire flotte quipe par cette compagnie, et Davis en fut le
pilote. L'amiral tait un homme sage et humain, et ses infortunes
n'avaient fait que fortifier en lui ses qualits naturelles: car le
malheur doit ajouter  la sensibilit autant qu' l'exprience. Il ne
fut pas long-temps sans avoir besoin de l'un et de l'autre. Il vit
tous les gens de sa flotte accabls de maladies qui ne manquent pas de
se faire sentir lorsqu'on est arrt trop long-temps prs de la ligne.
Le scorbut faisait des ravages affreux, et les vents contraires et les
calmes empchaient la flotte de gagner la baie de Saldagna, relche
ordinaire dans cette route, et le seul lieu de rafrachissement o les
Anglais pussent arriver. Ils drent leur salut aux soins paternels et
 la vigilance de l'amiral. De quatre vaisseaux qui composaient sa
flotte, le sien seul tait encore en tat de faire la manoeuvre. On
prtend que la prcaution qu'il avait prise de faire boire  ses
matelots du jus de limon, et de leur interdire toute nourriture
jusqu' midi, les garantit du scorbut, et l'on croit mme que cette
maladie ferait peu de progrs sur les vaisseaux, si les matelots
pouvaient se rduire au biscuit et s'abstenir de viandes sales. Quoi
qu'il en soit la flotte, aprs s'tre rafrachie successivement 
Saldagna, dans la baie d'Antongil sur la cte de Madagascar, et aux
les de Nicobar, vint dbarquer  Sumatra. Lancaster tait charg
d'une lettre du roi d'Angleterre pour le roi d'Achem. Il en fut
trs-bien reu, et conclut un trait de commerce d'autant plus
facilement, que le prince indien, tyrannis par les Espagnols et les
Portugais, tait intress  leur opposer une puissance rivale qui pt
balancer la leur et l'en affranchir avec le temps. D'Achem on alla
dans l'le de Java former une cargaison de poivre. On y trouva les
mmes facilits dans le jeune roi de Bantam. Mais les Hollandais y
taient dj tablis. Cette nation, qui n'avait pass le cap que
quarante ans aprs les Anglais, avait tourn d'abord dans les Indes,
et ne s'occupait pas encore de l'Afrique, o elle a eu depuis de
grands tablissemens. Elle suscita mille obstacles aux Anglais 
Bantam, et faillit plusieurs fois de ruiner les magasins qu'on leur
avait permis d'lever. Cependant ils vinrent  bout de complter la
charge de leurs vaisseaux, et, prts  partir pour l'Europe, ils
laissrent des comptoirs et des facteurs dans Java et dans Sumatra.
Lancaster rapportait une lettre du roi d'Achem  la reine lisabeth.
Il consent par cette lettre  s'unir avec lisabeth contre leur ennemi
commun le roi d'Espagne, qu'il appelle Sultan d'Afrangiah, ou monarque
de l'Europe; ce qui prouve quelle ide l'on avait en Orient de la
puissance de ce prince. En quelque lieu que nous puissions le
rencontrer, dit le roi d'Achem, nous lui terons la vie par un
supplice public. Si Philippe II, qui ne riait gure, avait vu cette
lettre, il aurait pu rire de l'arrt que prononait contre lui un
petit roi de l'Inde que le moindre capitaine espagnol faisait
trembler.

Quelque temps aprs, Middleton fit un voyage aux Moluques, dont les
Hollandais et les Portugais se disputaient la possession. Les Anglais,
avec des forces infrieures, parvinrent, non sans beaucoup de peine, 
se maintenir dans l'galit, et  se procurer une grande quantit de
poivre et d'pices, avantages qu'ils drent surtout  leur conduite
sage et modre, qui les fit aimer des habitans autant que leurs
concurrens en taient has ou mpriss. Un proverbe indien disait:
Les Anglais sont bons, et les Hollandais ne valent rien. Edmond
Scot, facteur de Lancaster, a crit quelques dtails sur les moeurs
des habitans de Java et des Chinois, mls en grand nombre avec les
naturels de l'le; mais cette description appartient  l'histoire des
voyages et des tablissemens d'Asie. Ici nous ne faisons que suivre
les premiers pas des Europens dans ces contres.

Parmi ces relations, dont nous ne donnons qu'une esquisse succincte,
parce qu'on n'y trouve point ce qui rend les voyages intressans, le
tableau de la nature et des hommes, il y en a une cependant si
remarquable par de grands dsastres et de grandes actions de courage,
que nous ne croyons pas pouvoir l'omettre sans drober quelque chose 
la curiosit des lecteurs sensibles. C'est celle du Hollandais
Linschoten. Il servait sur une flotte espagnole et portugaise qui
tait partie de Goa en 1589, et qui, en arrivant  la vue des Aores,
y trouva un ordre de Philippe II de rester  l'ancre dans le port de
Tercre, la plus forte de ces les et la seule qui soit hors
d'insulte. Cet ordre tait l'effet de la crainte qu'inspiraient les
Anglais. Leurs vaisseaux, croisant dans ces parages, attendaient le
retour des flottes d'Espagne et de Portugal, qui, revenant des Indes
plus charges de richesses qu'elles n'en pouvaient dfendre,
devenaient souvent la proie d'un ennemi qu'elles avaient d'abord
mpris. L'ardeur des Anglais augmentant avec le gain, et leur courage
se fortifiant de l'antipathie qui a toujours rgn entre eux et les
Espagnols, ces prises devinrent plus frquentes, et il semblait que
l'Espagne n'allt chercher si loin des trsors que pour enrichir les
Anglais. Cette poque d'ailleurs, la fin du seizime sicle, est celle
des disgrces et de la dcadence de l'Espagne qui, par une fatalit
singulire, mais trs-explicable en politique et en philosophie,
perdit sa puissance et son crdit en Europe au moment o elle venait
d'acqurir le Nouveau-Monde, et o les plus riches contres de
l'ancien, les Indes, passaient sous sa domination, par la runion du
Portugal  la monarchie espagnole. Les forces naissantes de la marine
anglaise contriburent beaucoup  l'abaissement de cette vaste
monarchie; et les historiens anglais regardent l'expdition de
l'amiral Howard aux les Aores, et le combat, quoique malheureux, du
chevalier Richard Greenwill, l'un des capitaines de sa flotte, comme
un des vnemens qui encouragrent le plus les desseins de
l'Angleterre sur les Indes, en lui faisant voir combien elle pouvait
se rendre redoutable  ces mmes ennemis dont elle avait craint
l'ascendant.

Philippe II avait fait armer une puissante flotte pour protger le
retour des vaisseaux de l'Inde et rprimer les courses des Anglais. 
la vue de cette flotte nombreuse, l'amiral Howard, qui avait mouill
aux Aores avec six vaisseaux, se sentant trop infrieur en forces,
prit le parti de s'loigner  toutes voiles. Mais Greenwill, qui avait
une partie de son quipage dans l'le de Flores, perdit un temps
prcieux  le faire rentrer dans son vaisseau. Dj trop loign des
siens pour esprer de les rejoindre avant d'tre atteint par l'ennemi,
on le pressa pourtant de couper son grand mt et de s'abandonner  la
mer avec toutes ses voiles. Cette ressource pouvait encore lui
russir; mais il la crut honteuse; et, dclarant qu'il aimait mieux
prir que de se dshonorer par une fuite ouverte, il s'effora de
persuader  ses compagnons qu'il n'tait pas impossible de s'ouvrir un
passage au travers des ennemis. Cette rsolution prvalut en un moment
dans tout l'quipage, tant l'exemple d'un seul homme a quelquefois de
pouvoir sur les autres! Les malades mme (il y en avait
quatre-vingt-dix sur son bord) oublirent leurs infirmits pour se
prter  cette audacieuse entreprise. On traversa effectivement
plusieurs vaisseaux dans un espace si troit, que la crainte de se
nuire les uns aux autres ne leur permit pas de se servir de leur
canon. Mais _le Saint-Philippe_, vaisseau d'une grandeur dmesure,
ayant le vent pour s'approcher, couvrit tellement celui des Anglais,
que toutes leurs voiles demeurrent tout d'un coup sans mouvement,
comme dans le calme le plus profond. Cette prodigieuse masse, qui
n'tait pas de moins de quinze cents tonneaux, devint un obstacle
insurmontable, et quatre autres vaisseaux espagnols s'tant avancs
dans le mme moment, Greenwill se trouva serr de si prs, que son
gouvernail mme ne pouvait plus recevoir de mouvement. Dans cette
situation, qui ne lui permettait pas d'viter l'abordage, il dclara
que son dessein tait de se dfendre jusqu'au dernier soupir. Les
siens, partageant sa rsolution, lui promirent tous de mourir les
armes  la main. On vit commencer cet trange combat d'un vaisseau
contre une flotte. Les Espagnols du _Saint-Philippe_ s'avancrent
d'abord avec peu de prcaution, et moins prpars au combat qu'au
pillage; mais ils reconnurent bientt ce qu'ils avaient  craindre du
dsespoir. L'action dura quinze heures, avec un carnage si effroyable,
qu'ils furent obligs de faire venir de leurs autres vaisseaux un
renfort de soldats pour remplacer leurs morts et leurs blesss.
D'environ deux cents hommes sains ou malades, les Anglais en perdirent
cent quarante, et quoique la poudre ft presque puise, les armes en
pices, le vaisseau presque abm, le reste, couvert de sang et de
blessures, rejetait encore toute ombre de composition, lorsque
Greenwill fut bless  la tte d'un coup de mousquet. Ce n'tait pas
le premier coup qu'il et reu: mais celui-ci le mettant hors de
combat, il proposa aussitt d'employer le peu de poudre qui lui
restait  se faire sauter, ou d'largir assez les ouvertures du
vaisseau pour le faire couler  fond. Une partie de ses compagnons
applaudirent  ce dessein; d'autres lui reprsentrent qu'il ne
pouvait sacrifier inutilement sa vie et celle du petit nombre de
braves gens qui lui restaient sans offenser le ciel et sans faire tort
 la patrie. Le capitaine et le pilote embrassrent ce sentiment. Ils
lui firent esprer que les Espagnols ne seraient pas insensibles  la
valeur, et qu'aprs avoir connu si parfaitement la sienne, ils le
traiteraient moins en prisonnier qu'en hros.  l'gard du serment
qu'il avait fait de ne point souffrir, tant qu'il lui resterait une
goutte de sang, que son vaisseau pt tre employ au service des
ennemis de l'Angleterre, ils lui firent considrer que, dans l'tat o
ce btiment tait rduit, il ne fallait plus craindre qu'il servt 
personne. Greenwill parut sourd  toutes ces raisons. Il demandait 
ceux qui voulaient mnager sa vie s'il ne valait pas mieux la perdre
glorieusement que de la passer  la rame ou dans les horreurs d'un
cachot. Mais pendant ce dbat le pilote se fit conduire vers Alphonse
Bacan, amiral de la flotte espagnole. Il lui dclara que, dans le
dsespoir o les Anglais taient rduits, il ne fallait pas s'attendre
 leur faire abandonner les armes sans une composition honorable; et
protestant qu'ils n'attendaient que son retour pour se faire sauter
avec leur vaisseau, il demanda deux articles qui lui furent accords,
l'un, qu'ils seraient exempts de toutes sortes de violences, et mme
d'emprisonnement; l'autre, que l'on conviendrait d'une ranon
raisonnable, pour laquelle on se contenterait de la parole de
Greenwill et des autres officiers anglais. Au surplus, les traitemens
que ce brave capitaine redoutait de la part des Espagnols prouvent
quelle opinion l'on avait de cette nation, et des cruauts qu'elle
exerait contre des ennemis qui, s'appelant hrtiques,  ses yeux
n'taient plus des hommes. Mais l'amiral, en cette occasion, ne
pouvait se dispenser d'accorder ce qu'on demandait. Les Anglais au
dsespoir, en faisant sauter leur vaisseau, auraient mis sa flotte en
danger. Le pilote ayant rapport sa rponse, on eut besoin de beaucoup
d'efforts pour la faire goter  Greenwill, qui s'obstinait  mourir.
Le matre canonnier, plus opinitre encore, voulut se tuer d'un coup
d'pe, et ce ne fut pas sans peine qu'on le dtourna de cette
rsolution furieuse. Les exemples de ce courage dsespr sont
frquens sur mer. Il semble que cet lment, qui familiarise l'homme
avec les dangers extrmes et avec le mpris de la vie, et qui le remet
souvent dans l'tat d'galit et de libert primitive, ajoute  son
caractre et  ses passions un degr d'nergie qu'il n'a pas ailleurs.

Les Anglais se htrent de passer sur les vaisseaux espagnols, dans la
crainte que, la fureur de Greenwill se rveillant tout d'un coup, il
ne se trouvt quelqu'un qui le servt trop bien en mettant le feu aux
poudres. Enfin Bacan chargea quelques-uns de ses officiers d'aller
prendre le capitaine anglais, qui n'tait plus en tat de se
transporter sans secours. Les respects avec lesquels cet ordre fut
excut semblrent faire quelque impression sur son coeur. Cependant,
en acceptant les services de ceux qui s'offrirent  le soutenir, il
leur dit amrement qu'ils pouvaient emporter son corps, dont il ne
faisait aucun cas. Les Espagnols eurent soin de nettoyer le vaisseau,
qui tait souill de sang et couvert de cadavres. Cette vue fit
pousser un soupir  Greenwill, comme s'il et envi le sort de ceux
qui n'avaient point  supporter la fiert des vainqueurs. En sortant
du vaisseau, il s'vanouit un moment, et, revenant  lui, il implora
la protection du ciel. Il paraissait se dfier toujours des Espagnols;
mais l'accueil qu'il en reut le rassura. Ils le comblrent d'loges,
et tous les soins lui furent prodigus. Cependant Linschoten prtend
que Bacan ne voulut jamais le voir. Croyait-il faire trop d'honneur 
un prisonnier anglais? ou bien avait-il honte d'avoir eu tant de peine
 le vaincre?

Greenwill mourut de ses blessures. Son vaisseau, qui se nommait _la
Vengeance_, fut radoub par les Espagnols; mais il tait destin 
prir. La flotte d'Espagne tait demeure sur ses ancres  Corvo, pour
donner le temps  quantit d'autres vaisseaux espagnols et portugais
de se rassembler autour d'elle. En y comprenant les vaisseaux de
l'Inde, elle se trouva  la fin compose de cent quarante btimens.
Mais, lorsqu'elle se disposait  mettre  la voile, il s'leva une
tempte si furieuse, que les habitans des les ne se souvenaient point
d'en avoir vu jamais de semblable. Quoique leurs montagnes soient
d'une tonnante hauteur, la mer lana ses flots jusqu'au sommet, et
quantit de poissons y demeurrent. Ce terrible orage dura sept ou
huit jours, sans un moment d'interruption. Sur les seules ctes de
Tercre il prit douze vaisseaux. Linschoten, tmoin oculaire, raconte
que l'on fut occup pendant trois semaines  pcher les cadavres que
les flots portaient continuellement vers le rivage. _La Vengeance_, ce
glorieux vaisseau de Greenwill, fut un de ceux qui se brisrent en
mille pices contre les rochers. Il avait  bord soixante Espagnols et
quelques prisonniers anglais qui prirent tous. Un vieux pilote d'un
btiment hollandais, qui avait t arrt dans les ports d'Espagne
pour le service de cette cour, et qui tait command par un Espagnol,
aprs avoir oppos tout son art  la tempte, avait t port  la vue
de Tercre. Le capitaine espagnol, croyant que sa sret consistait 
gagner la rade, le pressa d'y entrer malgr toutes ses rsistances. En
vain le pilote lui reprsenta que c'tait se perdre sans ressource; on
lui rpondit par des menaces injurieuses. Ce bon vieillard appela son
fils, qui tait un jeune homme de vingt ans: Sauve-toi, lui dit-il en
l'embrassant, et ne songe point  moi, dont la vie ne mrite plus
d'tre conserve. Ensuite, obissant au capitaine, il tourna vers la
rade, tandis qu'un grand nombre d'habitans qui bordaient les ctes
prparaient des cordes soutenues avec du lige, pour les prsenter aux
malheureux qu'ils s'attendaient  voir bientt lutter contre les
flots. En effet, le vaisseau fut lanc si rapidement sur les rocs,
qu'il se brisa d'un seul coup. De cent quarante hommes, il ne s'en
sauva que quatorze, entre lesquels tait le fils du pilote hollandais.

Cette effroyable tourmente menaa toutes les les Aores de leur
ruine. Elle avait commenc par un tremblement de terre, dont les
secousses branlrent quatre fois Tercre et Fayal avec tant de
violence, qu'elles paraissaient emportes par un tourbillon. Ce
tremblement se fit sentir  Saint-Michel pendant quinze jours. Les
insulaires, ayant abandonn leurs maisons qui tombaient  leurs yeux,
passrent tout ce temps exposs aux injures de l'air. Une ville
entire, nomme Villa-Franca, fut renverse jusqu'aux fondemens, et la
plupart de ses habitans furent crass sous ses ruines. Dans plusieurs
endroits, les plaines s'levrent en collines, et dans d'autres,
quelques montagnes s'aplanirent ou changrent de situation. Il sortit
de la terre une source d'eau vive qui coula pendant quatre jours, et
qui parut ensuite scher tout d'un coup. L'air et la mer, galement
agits, retentissaient d'un bruit continuel qu'on aurait pris pour le
mugissement d'une infinit de btes froces. Plusieurs personnes
moururent d'effroi; il n'y eut point de vaisseau dans les ports mme
qui ne souffrt des atteintes dangereuses, et ceux qui taient 
l'ancre ou  la voile,  vingt lieues aux environs des les, furent
encore plus maltraits; il en prit deux  Saint-Georges, trois 
Pico, trois  Graciosa; les flots apportrent les dbris de quantit
d'autres btimens qui avaient fait naufrage en pleine mer, soit en se
brisant l'un contre l'autre, soit en s'ouvrant d'eux-mmes, aprs
avoir t fatigus long-temps par la violence des vagues. Il en prit
trois de cette manire  la vue de Saint-Michel, d'o l'on entendit
les cris lamentables des matelots, sans pouvoir en sauver un seul. La
plupart des autres errrent long-temps sans mts, avec des peines
inexprimables; et d'une si grande flotte il n'en arriva que
trente-deux ou trente-trois dans les ports d'Espagne.

Les pertes de cette couronne, dans l'espace de ces trois annes, 1589,
1590, 1591, furent innombrables. Les flottes qui faisaient voile vers
les Indes et vers l'Amrique essuyrent aussi des naufrages, et furent
presque dtruites. L'Espagne perdit  cette poque fatale plus de deux
cents vaisseaux, ou par la tempte, ou par le fer des ennemis.

Linschoten, dont nous avons emprunt ces dtails, raconte aussi un
trait remarquable de l'antipathie qui animait les Espagnols contre les
Anglais. Un petit btiment de ces derniers avait t pris  la vue de
Tercre, et men en triomphe dans le port de cette le; huit
prisonniers anglais, gards sur leur bord, attendaient la loi du
vainqueur; un Espagnol monte au vaisseau, et en poignarde six avec un
mouvement si prompt et si furieux, qu'ils n'ont pas le temps de se
reconnatre; les deux autres sont si effrays, qu'ils se jettent dans
la mer. On saisit le meurtrier, on le charge de chanes; son crime
parat si extraordinaire, qu'on l'envoie au roi d'Espagne, afin que ce
prince juge seul du supplice qu'il mrite. Philippe II l'interrogea;
mais l'Espagnol s'obstina  garder le silence. Le roi voulait
l'envoyer  lisabeth, et s'en remettre  elle du chtiment d'un crime
dont il ignorait la cause; mais on l'en dtourna, et quelque temps
aprs, des prtres obtinrent la grce du criminel.

En 1608, les capitaines Sharpey et Rowles partirent de Woolwich, l'un
sur le vaisseau _l'Ascension_, l'autre sur _l'Union_, chargs par la
cour de dcouvrir, dans les mers d'Afrique et dans les Indes, les
lieux les plus propres  un tablissement. La tempte, qui les spara
au cap de Bonne-Esprance, ne leur permit pas d'achever ce projet.
Sharpey alla relcher aux les de Comore, situes au 11e. degr sud,
entre Madagascar et la cte orientale d'Afrique. Il y fut trs-bien
reu des insulaires et du roi de l'le; car les voyageurs donnent
toujours le nom de rois  ces chefs de peuplades ngres. Des couteaux,
des peignes, des miroirs, des mouchoirs, tous ces petits ouvrages
d'une industrie vulgaire parmi nous, et inconnue chez eux, taient des
prsens agrables et magnifiques pour ces sauvages ignorans. Dans
toute l'Afrique, on a long-temps chang et l'on change mme encore
toutes ces bagatelles d'Europe contre la poudre d'or de la zone
torride; ce qui peut servir  prouver, en passant, la supriorit de
l'homme form par les arts sur l'homme de la nature. Les Ngres de
Comore s'empressaient de donner toutes leurs provisions, tous les
fruits de leur pays pour ces menues clincailleries, dont ces peuples
sont partout extraordinairement avides. Les les de Comore sont
fertiles; les noix de cocos y sont fort belles; il y en a d'aussi
grosses que la tte d'un homme, et l'eau qu'elles contiennent est
proportionne  leur grosseur; une seule suffirait pour le dner du
matelot le plus affam. Les Anglais trouvrent d'ailleurs toutes
sortes d'alimens en abondance: des volailles, du poisson, des
bestiaux, du riz, du lait, des limons; il n'y manque que de l'eau
frache; elle y est si rare, que l'usage des habitans est de faire des
trous dans la terre, d'o ils tirent une eau bourbeuse  laquelle les
Anglais ne purent s'accoutumer; aussi partirent-ils sans avoir
renouvel leur provision. Le besoin d'eau les engagea  dbarquer, dix
ou douze jours aprs, dans l'le de Pemba, qui appartenait aux
Portugais. Les naturels du pays, portant leur main  leur gorge, leur
indiquaient par ces signes que ce sjour tait dangereux; mais ils ne
les entendirent pas; ils ne s'en souvinrent qu'aprs avoir chapp
trs-heureusement aux embches des Portugais, qui foraient les
habitans de l'le  partager les trahisons que l'on prparait  tous
les trangers abords sur la cte. Comme les Anglais observrent
quelques prcautions, ils ne furent pas absolument surpris; il ne
leur en cota que quelques hommes. Entre cette rade et Mlinde,
Sharpey prit trois barques ou petits btimens maures, qui avaient 
bord environ quarante hommes; il crut en reconnatre quelques-uns pour
des Portugais,  leur couleur plus ple que celle des autres Maures.
Il leur parla de la perfidie qu'il venait d'essuyer  Pemba; ils
nirent qu'ils fussent Portugais; mais on les entendit dlibrer dans
leur langue, et l'on commena  concevoir quelques soupons. Il parat
que la crainte de quelque vengeance de la part des Anglais, ou le
dsespoir que leur inspirait la captivit, les porta tous en un moment
au complot hardi et terrible qu'ils formrent. Toutes les pes de
l'quipage taient ranges nues dans un endroit qui ne pouvait
chapper  leurs yeux. Le pilote anglais, ayant fait descendre dans sa
chambre un des pilotes maures pour l'entendre raisonner sur ses
instrumens astronomiques, s'aperut de l'attention avec laquelle il
observait tout ce qui tait autour de lui, et crut reconnatre, en le
quittant, qu'il avertissait ses compagnons du signal auquel ils
devaient commencer leur rvolte. Sur ce premier indice, Sharpey donna
ordre  ses gens de veiller sur la salle d'armes; ensuite, jugeant que
les Maures pouvaient avoir des couteaux cachs, il voulut qu'ils
fussent fouills avec rigueur. On s'adressa d'abord au pilote, qui
portait effectivement un couteau: il le prit d'une main avec une
adresse qui trompa celui qui visitait ses habits; et lorsque
l'Anglais, s'en tant aperu, voulut lui saisir le bras, il passa
aussi lgrement cette arme dans son autre main, et en pera le ventre
 l'Anglais, en jetant un grand cri, qui servit de signal  tous les
autres. Le combat devint alors gnral; mais Sharpey et plusieurs
officiers qui se trouvaient sur le pont eurent bientt abattu les plus
furieux: les autres furent tus dans la salle d'armes, o ils
s'taient prcipits en foule; il en prit trente-deux; le reste, au
nombre de douze, se jeta dans les flots, o quatre se noyrent; mais
les huit autres profitrent avec tant de promptitude et d'adresse du
trouble qui rgnait sur le vaisseau, qu'tant rentrs dans une de
leurs pangayes, ils gagnrent le rivage; enfin de cette troupe de
furieux il ne resta que deux prisonniers, si terribles encore dans
l'agitation de leurs esprits, qu'on fut oblig de les charger de
chanes: il y eut quelques Anglais de blesss.

Sharpey, ayant rencontr prs de Socotora un vaisseau guzarate qui
faisait voile vers Aden, et qui lui vanta le commerce de cette ville,
prit le parti de la visiter, et s'avana vers le golfe Arabique. Les
Guzarates le trompaient. Aden n'tait qu'une forteresse turque,
dfendue par une forte garnison, comme tant la clef du golfe, et dont
ils fermaient l'accs  tous les Europens. Le capitaine anglais vit,
en approchant, le chteau qui est  l'entre du port, spar de la
terre, et bord de trente pices de canon. Il souponnait si peu les
Guzarates, qu'il convint avec eux qu'ils entreraient les premiers dans
le port, et qu'il attendrait leurs informations. Ils avertirent le
gouverneur turc qu'ils taient suivis d'un vaisseau anglais qui avait
jet l'ancre  deux milles du port. Un officier de la ville fut envoy
aussitt dans une barque, pour engager les Anglais  s'approcher sans
dfiance. Il parat que l'aventure de Pemba ne les avait pas rendus
plus souponneux. Sharpey descendit au rivage avec quelques-uns de ses
gens, et se laissa conduire devant le gouverneur, qui, aprs quelques
questions, l'envoya, sous la garde d'un chiaoux et de quelques
janissaires, dans une maison voisine, o il fut retenu avec les siens
durant plus de six semaines. Au bout de ce temps, un officier vint le
prier civilement, de la part du gouverneur d'envoyer des ordres  son
vaisseau pour faire dbarquer du fer, de l'tain et du drap, jusqu'
la valeur de deux cent cinquante piastres, en promettant de payer ces
marchandises. Elles furent amenes au rivage; mais, en y arrivant,
elles furent saisies par les officiers de la douane, qui prtendirent
qu'elles leur appartenaient pour leurs droits. Il porta ses plaintes
au gouverneur, qui l'exhorta fort doucement  ne point s'offenser des
usages du port, et lui dit que, s'il n'tait pas content, il tait le
matre de retourner sur son vaisseau.

Le capitaine ne demandait pas mieux; mais, comme il se disposait 
partir, on arrta encore deux de ses gens, en lui disant que l'usage
tait de payer deux mille piastres pour le droit d'ancrage, et que les
deux Anglais seraient gards en toute sret jusqu' ce qu'on et pay
cette somme. Sharpey se rendit  bord sans rpliquer, de peur qu'on
n'en demandt davantage; au lieu de la somme, il envoya un mmoire au
gouverneur, qui n'y rpondit point, mais qui donna ordre sur-le-champ
que l'on conduist les deux Anglais jusqu' Znan, rsidence du pacha,
pour qu'il dcidt de leur sort. Sharpey mit  la voile, suffisamment
instruit du respect qu'avaient les Turcs pour ce que nous appelons le
droit des gens.

Il fut mieux accueilli  Moka, le plus grand march de l'Arabie. Le
commerce rapproche et attire tous les hommes. Le capitaine anglais,
sachant que la rade de Moka tait le rendez-vous d'un grand nombre de
vaisseaux de diffrentes nations, crut que l'intrt du commerce
engagerait tant d'trangers  favoriser les plaintes qu'il voulait
faire du gouverneur d'Aden. Il ne se passe point de semaine qu'on ne
reoive  Moka des caravanes de Znan, du Caire, de la Mecque et
d'Alexandrie. On y vend toutes les productions de l'Afrique et de
l'Asie. Les Anglais y trouvrent une quantit surprenante d'abricots,
de coings, de dattes, de raisins, de pches, de citrons; ce qui parut
d'autant plus surprenant aux Anglais, que les habitans leur
racontrent qu'ils n'avaient eu depuis six ans aucune pluie dans le
canton. Le bl mme y tait  fort bon march. Il y avait un si grand
nombre de bestiaux, qu'un boeuf gras ne s'y vendait que trois
piastres, et les autres animaux  proportion; pour le poisson, avec
trois sous on en pouvait acheter de quoi nourrir dix hommes. La ville
est svrement gouverne par les Turcs. Leur empire sur les Arabes est
si rigoureux, qu'ils ont toujours des galres et d'autres punitions
prpares pour eux, et sans lesquelles il serait impossible de les
tenir dans la soumission.

Sharpey fit demander la permission d'entrer dans le port,  titre de
marchand d'Europe qui dsirait galement de vendre et d'acheter; il
avait du fer, du plomb, de l'tain, du drap, des lames d'pe et
autres marchandises recherches dans ces rgions. Il fut reu avec des
caresses et des offres qui ne pouvaient tre suspectes dans une ville
de commerce. On commena par exiger de lui le droit d'ancrage, mais
sans violence, et suivant l'usage tabli pour tous les marchands
trangers. Ensuite tant entr dans la ville, il eut la libert de s'y
loger commodment. On lui demanda l'tat de ses marchandises, et, sur
le premier mmoire qu'il en donna, on se serait accommod sur-le-champ
de toute sa cargaison, s'il n'et voulu, en rserver la meilleure
partie pour le terme de son voyage, c'est--dire pour les Indes, o
pourtant il ne devait pas arriver. On n'exigea point qu'il ft rien
dbarquer avant la vente. Les ngocians turcs ou arabes se
contentrent des essais qu'il avait apports de son bord, et,
concluant le march sur terre, ils envoyaient prendre les marchandises
dans leurs propres barques,  mesure qu'elles taient achetes et
payes. Enfin il dut tre trs-satisfait d'eux; mais, lorsqu'il leur
parla du gouverneur d'Aden, tous blmrent la tmrit qu'il avait eue
d'entrer dans une ville de guerre, et l'assurrent qu'il devait se
trouver trs-heureux d'en tre sorti.

Il revint  Socotora, et, prenant la route de Cambaye, il vint
relcher  Moa. Les habitans lui offrirent, pour une somme
trs-modique, un pilote expriment qui le conduirait dans ces
parages, reconnus pour trs-dangereux jusqu' la barre de Surate. Il
le refusa, et dut s'en repentir. Le vaisseau toucha terre en sortant
du canal de Moa; il fit eau de tous cts. Il fallut abandonner les
marchandises, et une grande partie de l'argent, et se jeter sur une
chaloupe, que, pour comble de malheur, un coup de vent brisa dans la
baie de Gandevi: tout l'quipage gagna la terre, et fut trait avec
humanit par les naturels du pays; mais, n'esprant point de voir
arriver de vaisseaux dans cette baie, ils reprirent la route d'Europe
par terre, traversrent avec des peines incroyables une longue tendue
de contres alors peu connues et arrivrent enfin dans leur patrie.

_L'Union_, qui avait t spar comme on l'a dit, du vaisseau de
Sharpey, ne fut gure plus heureux. Le capitaine Rowles prit terre
dans un des cantons de la grande le de Madagascar. Il y fut attaqu
en trahison par les Ngres, et l'quipage n'eut que le temps de
remettre  la voile. Sept Anglais moururent subitement du poison dont
les flches des sauvages taient imprgnes. On fit une cargaison de
poivre  Achem,  Priaman,  Tkou, ports de l'le de Sumatra; mais
les maladies dsolrent l'quipage, et de soixante-dix-sept Anglais
dont il tait compos il n'en revint que neuf. Le vaisseau, en
arrivant, tait en si mauvais tat, qu'on le dclara incapable de
servir.

Sharpey errait encore sur les mers, lorsque la compagnie des Indes
d'Angleterre fit partir Henry Middleton avec trois vaisseaux et une
pinasse charge de provisions. Il monta dans la mer des Indes jusqu'
Aden; il ignorait tout ce que Sharpey y avait essuy, et n'en fut que
plus aisment tromp par les apparences de bonne foi et d'amiti qu'on
lui prodigua. Cependant, comme il voulait aller  Moka, il ne laissa
dans la rade d'Aden qu'un de ses trois vaisseaux, nomm le
_Pepper-Corn_. Le sien, nomm le _Trade's increase_, choua prs de
Moka sur un banc de sable; mais cet accident, commun aux vaisseaux qui
entrent dans ces dtroits, tait sans danger. Les Turcs de Moka
vinrent l'aider  dbarrasser son vaisseau. L'aga qui commandait dans
la ville le fit presser de descendre  terre; et le dsir de vendre
ses marchandises, le premier mobile de tous les navigateurs
commerans, le fit consentir imprudemment  cette demande. Ce qui peut
excuser sa confiance, c'est qu'il apportait une lettre du roi
d'Angleterre pour le pacha de Znan, accompagne de prsens. Cependant
le plus sr aurait t de demander des otages avant de se remettre
entre les mains d'hommes aussi perfides que les Turcs, et bien dignes
en tout temps du nom de barbares. Il ne tarda pas  reconnatre la
faute qu'il avait faite. L'aga, comme tous les commandans turcs, ne
cherchait que le pillage, et s'embarrassait peu du commerce des
marchands arabes de Moka. Ceux-ci mme avaient averti Middleton de se
dfier des Turcs. Mais l'aga, qui ne cherchait sans doute qu' attirer
 terre plus d'Anglais et de marchandises, ne cessa, durant huit jours
que l'amiral passa dans la ville avec sa suite, de le traiter avec les
politesses les plus distingues. Elles finirent par une insigne
trahison. Les Turcs fondirent  l'improviste dans la maison de
l'amiral, lui turent huit hommes, en blessrent quatorze. Lui-mme
fut renvers d'un coup qui le fit tomber sans connaissance. On lui lia
les mains derrire le dos, et en cet tat il fut tran avec les siens
dans un cachot et charg de grosses chanes. Tel est le traitement,
digne des peuplades sauvages, que reut dans une ville de commerce un
amiral anglais charg de lettres de son matre.

Pendant ce temps, cent cinquante soldats turcs, dguiss et sans
turbans, essayrent de surprendre le _Darling_, un des vaisseaux
anglais qui tait le plus proche du rivage. Ils vinrent dans trois
grandes barques, et, tant entrs dans le vaisseau  la faveur de leur
dguisement, ils commencrent  faire main-basse sur les Anglais; et
l'quipage, qui n'avait pas eu le temps de se reconnatre, fut un
moment en danger. Mais, ds qu'on eut couru aux armes, le triomphe des
tratres ne fut pas long. Ils furent tous gorgs en demandant la vie
qu'ils ne mritaient pas.

Cependant l'aga fit venir l'amiral devant lui, et eut l'insolence de
lui demander comment il avait t assez hardi pour venir dans le port
de Moka, si prs de la Ville Sainte. Middleton lui rpondit qu'il n'y
tait entr que sur les instances et les promesses qu'on lui avait
faites, et sur la foi des traits qui subsistaient entre le roi
d'Angleterre et le grand-seigneur. L'aga rpliqua qu'il n'tait pas
permis aux chrtiens d'approcher de la Ville Sainte, ni de Moka, qui
en tait la clef; que le pacha avait ordre de faire esclaves tous ceux
qui se prsenteraient. Le grand-seigneur n'ordonnait pas sans doute
qu'on attirt les trangers dans des piges pour les arrter par
trahison. Mais, si les ordres qu'allguait ce Turc taient rels,
quelle stupidit de la part du divan de Constantinople d'loigner les
commerans qui apportaient leurs richesses dans ses ports, et qui
venaient grossir les revenus du grand-seigneur! car les droits de la
douane de Moka taient valus  prs de 40,000 liv. sterling par an.

L'aga proposa  l'amiral d'crire aux commandans de ses vaisseaux
qu'ils descendissent  terre, et qu'ils y dbarquassent leurs
marchandises. Croyez-vous, lui dit l'amiral, que les Anglais soient
des insenss, et qu'ils viennent se prcipiter volontairement dans
l'esclavage? La rponse de l'aga fait voir quelle ide on a de
l'obissance dans les pays despotiques. N'tes-vous pas leur chef?
Ils viendront, si vous leur crivez.--Je ne veux pas leur crire, dit
firement l'amiral. L'aga le menaa de lui faire couper la tte.
Middleton rpondit qu'il tait tout prt, et que les fatigues de la
navigation et les traitemens qu'il prouvait lui rendaient la vie
insupportable. On le chargea de nouvelles chanes aux pieds et aux
mains, et on l'enferma dans une table  chiens. On ne sait quels
termes auraient eus toutes ces barbaries, si le consul des Banians,
nomm Thermal, et un riche ngociant, nomm Toukar, intresss par
tat  ce que les ngocians trangers ne fussent pas maltraits 
Moka, ne s'taient runis pour protger les Anglais avec Hamed Ouadi,
riche marchand, qu'on appelait le marchand du pacha, parce qu'il tait
l'ami du pacha de Znan, et lui avait mme rendu de grands services
avant son lvation. Ces trois hommes mirent dans les intrts des
Anglais le kiaia ou secrtaire du pacha, en lui faisant esprer une
somme d'argent pour rcompense de ses soins. Le pacha, inform par les
lettres de l'aga de l'arrive des vaisseaux anglais et de tout ce qui
s'tait pass, avait ordonn qu'on ament les prisonniers  Znan,
loign de Moka de quinze jours de route. Le peuple, qui n'avait
jamais vu d'hommes de leur nation, s'assemblait en foule pour les
regarder. Partout o l'on passa la nuit, ils n'eurent point d'autre
lit que la terre. C'tait  la fin de dcembre, et, sans les robes
fourres que Middleton fit acheter dans la route, et dont il n'aurait
pas cru avoir besoin  seize degrs de la ligne, la plupart seraient
morts du froid qui se fait sentir dans les montagnes d'Arabie, malgr
leur situation entre le tropique et l'quateur. La terre tait
couverte de frimas tous les matins, et la nuit la glace avait un pouce
d'paisseur. C'est une observation atteste par le journal de
Middleton.

 quelque distance de la ville, on rencontra un officier du pacha  la
tte de deux cents hommes, avec leurs trompettes et leurs timbales.
Ils se partagrent en deux lignes, entre lesquelles on plaa les
Anglais,  qui l'on fit quitter leurs robes et leurs chevaux, et qui
marchrent  pied.  la premire porte, ils trouvrent une garde
nombreuse. La seconde tait dfendue par deux grosses pices
d'artillerie sur leurs affts. Les soldats qui les avaient escorts
firent une dcharge de leurs mousquets  la premire porte, et se
mlrent avec le reste de la garde. L'amiral et ses gens attendirent
quelque temps dans une cour fort spacieuse, o quelques officiers
vinrent les prendre pour les conduire devant le pacha. C'tait un jour
de divan ou de conseil. Ils montrent un escalier au sommet duquel
deux hommes d'une taille extraordinaire prirent l'amiral par les bras,
en les serrant de toute leur force, et l'introduisirent dans une
longue galerie o le conseil tait assembl. Il y avait de chaque ct
un grand nombre de spectateurs assis; mais le pacha tait dans
l'enfoncement, seul sur un sopha, avec un certain nombre de
conseillers qui taient  quelque distance de lui. Le plancher tait
couvert de tapis fort riches, et tous ces objets formaient un coup
d'oeil imposant.

 cinq ou six pas du pacha, les deux guides l'arrtrent brusquement.
Il demeura pendant quelques minutes expos aux regards de l'assemble;
enfin le pacha lui demanda d'un air sombre et ddaigneux de quel pays
il tait, et ce qu'il venait chercher dans celui des Turcs; l'amiral
rpondit qu'il tait un marchand anglais, et que, se croyant ami du
grand-seigneur en vertu des traits du roi son matre, il tait venu
pour exercer le commerce. Il n'est permis  aucun chrtien, lui dit le
pacha, de mettre le pied dans cette contre. Middleton lui exposa
comment on l'avait tromp par de fausses assurances, et comment on
l'avait trait. Le pacha rpondit que l'aga n'tait que son esclave,
qu'il n'avait pu rien promettre sans son ordre, et qu'il avait suivi
celui du grand-seigneur en chtiant des infidles qui avaient os
venir prs de la Ville Sainte. Enfin il ajouta qu'il allait crire au
sultan pour savoir sa volont, et que l'amiral pouvait crire de son
ct  l'ambassadeur que les Anglais avaient  Constantinople; qu'en
attendant ils demeureraient prisonniers. L'amiral fut congdi aprs
cette explication, et conduit avec cinq ou six de ses gens dans une
prison assez commode, tandis que tous les autres furent jets dans un
noir cachot et chargs de chanes. Un jeune homme de sa suite, qui
s'tait imagin, en se voyant conduire devant le pacha, qu'il allait
recevoir la mort, et que tous les Anglais n'attendraient pas
long-temps le mme sort, tomba dans un vanouissement si profond,
qu'il n'en revint que pour expirer peu de jours aprs.

Mais, ds le lendemain, Middleton fut fort tonn de recevoir un
messager du kiaia qui l'invitait  djeuner avec lui: c'tait l'effet
des recommandations de l'honnte banian et du ngociant Hamed. Un
Maure du Caire, fameux par ses richesses, et qui mme avait prt de
grosses sommes  ce pacha, osa lui dire qu'il s'exposait par ses
violences  ruiner tout le commerce du pays. Ce Maure avait un
vaisseau dans la rade de Moka, et craignait le ressentiment des
Anglais, qui en effet ne tarda pas  clater. L'amiral, encourag par
ces protections puissantes, et par les promesses du kiaia qui
paraissait lui tre dvou, fit prsenter au pacha une requte assez
hardie, par laquelle il lui dclarait qu'en quittant la rade de Moka,
il avait donn ordre aux commandans de ses vaisseaux de suspendre les
hostilits pendant vingt-cinq jours, et d'en user ensuite  leur gr,
si dans cet espace de temps ils ne recevaient aucune nouvelle de lui;
que, ce terme tant expir, il prenait la libert d'en avertir le
pacha, afin qu'il daignt se hter de terminer son affaire, ou de lui
donner quelques favorables assurances qu'il pt communiquer  ses
officiers, sans quoi il ne pouvait rpondre que, se voyant sans chef,
ils ne se portassent  la violence. Cette requte, qui renfermait une
menace que l'on savait pouvoir tre effectue, fit impression sur le
pacha. Deux jours aprs, l'amiral eut l'assurance de sa libert
prochaine, et l'on n'attendit, pour le renvoyer  Moka, que l'arrive
de quelques autres Anglais qui avaient t arrts  Aden. Middleton
vit une seconde fois le pacha, qui dans cet intervalle avait t nomm
visir; il en reut un accueil assez flatteur: on lui dit que,
lorsqu'il serait arriv  Moka, la plus grande partie de ses gens
pourraient retourner aussitt sur leur bord; mais qu'il serait retenu
dans la ville avec quelques officiers jusqu' ce que les vaisseaux
qu'on attendait de l'Inde fussent arrivs dans le port. Cette
prcaution montrait la crainte qu'avaient les Turcs que les Anglais,
pour se venger, n'arrtassent les vaisseaux commerans de l'Inde qui
viendraient se rendre  Moka, et qui n'taient pas de force  se
dfendre contre trois vaisseaux d'Europe. Le pacha, joignant les
menaces aux promesses, et vantant beaucoup sa clmence, lui rpta
qu'il et  se souvenir que l'intention du grand-seigneur tait
qu'aucun vaisseau chrtien n'entrt dans la mer d'Arabie. L'pe du
sultan est longue, lui dit-il. L'aga avait dj tenu le mme discours
 Middleton, et cet Anglais lui avait rpondu avec une juste fermet:
Vous ne m'avez pas pris par l'pe, mais par trahison; je n'aurais
craint ni votre pe ni celle de personne. Mais il n'osa pas faire la
mme rponse au pacha. Il apprit depuis que le premier dessein de ce
Turc avait t de lui faire couper la tte, et de faire tous ses
compagnons esclaves.

Comme il connaissait les mauvaises intentions de l'aga  l'gard des
Anglais, il demanda au pacha, avant de le quitter, une lettre pour cet
officier, de peur qu'il ne recomment ses injustices. Alors le pacha,
irrit de ses dfiances, lui dit avec cet orgueil des despotes
barbares dans lequel il entre beaucoup plus de frocit que de
grandeur: Un mot de ma bouche n'est-il pas suffisant pour renverser
une ville de fond en comble? Si l'aga vous fait tort, je le ferai
corcher jusqu'aux oreilles, et je vous ferai prsent de sa tte.
N'est-il pas mon esclave?

Mais tout le faste du despotisme turc ne rassurait point l'amiral
contre la perfidie de cette nation et les mchancets de l'aga. Il
profita du peu de libert qu'on lui laissait  Moka pour s'chapper de
cette ville et regagner ses vaisseaux. Une partie de ses gens ne
purent se sauver avec lui, et l'aga, dans le premier transport de sa
colre, avait menac de leur faire couper la tte; mais Middleton lui
fit dclarer que, s'il continuait  les retenir malgr l'ordre du
pacha, il allait brler tous les vaisseaux qui taient rests dans le
port, et qu'il tendrait sa vengeance jusque sur la ville. Cette
menace y jeta la consternation. Un capitaine de vaisseau indien, nomm
Mohammed, offrit sa mdiation, et vint demander  l'amiral quelle
satisfaction il exigeait. Middleton demanda qu'on lui rendt sa
pinasse et ses marchandises, que le pacha de Znan prtendait devoir
tre confisques pour le profit du grand-seigneur, et qu'il avait
exceptes de ce qui devait tre rendu aux Anglais; qu'on lui rament
tous ses gens, et mme un jeune homme qu'on avait circoncis par
violence, et que le pacha voulait retenir comme mahomtan; qu'enfin on
lui payt soixante-dix mille piastres pour le ddommager de tout ce
qu'il avait souffert. Il en obtint vingt mille par accommodement. Il
tait temps qu'il s'loignt de cette mer, quoique ses vaisseaux
eussent t se rafrachir sur la rive oppose,  la cte des Abyssins;
les maladies n'avaient pas laiss de fatiguer l'quipage. Les dmls
avec l'aga avaient t longs. On tait au commencement de juin, et
les vents brlans qui rgnent  certaines poques sur la mer Rouge
taient devenus si insupportables, que les Anglais furent obligs,
pendant plusieurs jours, de se tenir renferms sous leurs coutilles.
On raconte des effets tranges de ces vents enflamms qui coupent la
respiration et portent dans les entrailles une chaleur mortelle que
rien n'est capable d'teindre. Des obstacles et des flaux si
dangereux forcrent l'amiral de renoncer au projet qu'il avait form
d'attendre le grand vaisseau qui vient tous les ans de Suez  Moka,
charg des richesses de l'gypte; mais il s'en ddommagea par des
prises considrables qu'il fit l'anne suivante, lorsque, aprs avoir
inutilement tent de commercer  Surate et  Cambaye, o les Portugais
s'taient rendus les plus forts, il revint dans la mer Rouge avec
Sarris, autre capitaine anglais qu'il avait rencontr. Ils convinrent
de saisir et de dpouiller tous les vaisseaux indiens qui entreraient
dans le golfe, et de partager le butin. Il fut immense. Ils prirent,
entre autres, un btiment trs-considrable qui appartenait au
grand-mogol, et qui tait charg pour la mre de ce monarque.
L'quipage tait de quinze cents personnes. Ils allrent partager leur
proie dans la baie d'Assab, sur le rivage des Abyssins. De l, menant
en triomphe tous les btimens qu'ils avaient pris, ils revinrent dans
la rade de Moka. Le pacha leur envoya des prsens qui furent rejets
avec hauteur et indignation. Les capitaines anglais dclarrent
qu'ils n'taient venus que pour se venger des outrages qu'ils avaient
reus, et qu'ils ne laisseraient entrer aucun navire indien dans la
rade pendant toute la mousson. C'tait priver les Turcs des avantages
et des richesses qu'ils retiraient du commerce de l'Inde. Le pacha fit
demander quelle satisfaction, quel ddommagement ils exigeaient. Ils
demandrent cent mille piastres. La chose la plus difficile  obtenir
des Turcs, c'est l'argent; mais ils s'y prirent trs-adroitement pour
luder le paiement de cette somme. Ils eurent la permission
d'entretenir les nakadas ou capitaines de vaisseaux indiens qui
arrivaient en foule pour commercer, et qui se trouvaient arrts  la
rade de Moka. Ils les dterminrent  payer pour avoir la libert du
commerce. Chaque vaisseau se taxa  quinze mille piastres. Les
Anglais, contens d'tre pays, se retirrent quand ils virent
approcher le moment o ils ne pourraient plus faire aucun mal aux
Turcs, et prirent la route de l'Europe. Dounton, l'un des capitaines
anglais, tait destin  n'tre pas mieux trait par ses compatriotes
que par les Turcs. Il aborda en assez mauvais quipage sur les ctes
d'Irlande. Un de ses matelots, qu'il avait renvoy pour quelque faute,
l'accusa de piraterie auprs du commandant de Waterford. L'accusation
n'tait pas sans fondement, et fut d'autant mieux coute, que c'tait
un beau prtexte pour saisir les richesses immenses de Dounton. Il fut
mis en prison; mais il trouva moyen de faire parvenir ses plaintes 
l'amiraut. Comme, aprs tout, il avait fait redouter le nom anglais
dans les mers d'Orient, et humili une nation insolente et perfide, on
lui pardonna d'avoir ranonn les sujets du grand-mogol. On lui rendit
la libert et ses trsors.

Nous allons maintenant suivre les voyageurs qui ont donn la
description des ctes d'Afrique et des les adjacentes. Nous
commencerons par les Canaries et Madre, les premires de celles qu'on
rencontre dans ces mers qui aient attir l'attention des navigateurs.




CHAPITRE II.

Voyages aux Canaries. Description de ces les.


Les les Canaries sont au nombre de sept principales. Leur premire
dcouverte fit natre des contestations fort vives entre les Espagnols
et les Portugais, qui s'en attribuaient exclusivement l'honneur. Les
Portugais prtendaient les avoir reconnues dans leurs voyages en
thiopie et aux Indes orientales. Mais, il parat plus certain que
cette connaissance est due aux Espagnols; et l'on ne peut contester du
moins qu'ils n'en aient fait la premire conqute avec le secours de
plusieurs Anglais. Elles sont sous le gouvernement du roi d'Espagne,
dont les officiers font leur rsidence dans la grande Canarie.

Les insulaires reurent de leurs vainqueurs le nom de Canariens. Ils
taient vtus de peaux de boucs, larges et pendantes, sans aucune
forme. Ils habitaient entre les rochers, dans des cavernes, o ils
vivaient avec beaucoup d'union et d'amiti: leur langage tait partout
le mme; ils se nourrissaient de chair de bouc et de chien, et de lait
de chvre; ils faisaient aussi tremper dans le mme lait de la farine
d'orge, dont ils composaient une espce de pain appel _goffia_, qui
est encore en usage parmi leurs descendans. Nicols, voyageur anglais,
en a mang plusieurs fois avec got, et le trouva extrmement sain.

Outre les sept les nommes grande Canarie, Tnriffe, Gomera, Palma,
Hierro ou Fer, Lancerotta et Fuerte-Ventura, il y en a six autres qui
sont situes autour de Lancerotta: Gratiosa, Rocca, Allegranza,
Santa-Clara, Infierno, et Lobos, qui s'appelle aussi Vecchio-Marino,
et qui est place entre Lancerotta et Fuerte-Ventura. Les anciens
parlent d'les situes au long de la cte occidentale d'Afrique,
qu'ils nomment les Fortunes. Quelques auteurs supposent que ce sont
celles du cap Vert; mais une de ces les est nomme formellement
Canarie par Ptolme; et les Arabes, qui ont remplac les Romains dans
l'Afrique, ont appel les Canaries, _Al-Iazayr_, _Al-Khaledar_,
c'est--dire les Fortunes.

Linschoten, Beckman, Sprat, Duret, Edmond, Scory, Cadamosto, et
surtout l'Anglais Nicols, qui demeura dix-sept ans aux Canaries, nous
ont fourni tous les dtails qui regardent ces les, o les anciens
plaaient leur lyse.

Quant aux moeurs des aborignes, que l'on nomme _Guanches_, on les
reprsente comme trs-barbares au temps de la conqute. Ils prennent,
disent les voyageurs de ce temps, autant de femmes qu'ils le dsirent.
Ils font allaiter leurs enfans par des chvres. Tous leurs biens sont
en commun, c'est--dire leurs alimens, car ils ne connaissent pas
d'autres richesses. Ils cultivent la terre avec des cornes de boeuf.
Leurs anctres n'avaient pas mme l'usage du feu. Ils regardaient
l'effusion du sang avec horreur; de sorte qu'ayant pris un petit
vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point
imaginer de plus rigoureuse vengeance que de les employer  garder les
chvres: exercice qui passait entre eux pour le plus mprisable. Ne
connaissant pas le fer, ils se servaient de pierres tranchantes pour
se raser les cheveux et la barbe. Leurs maisons taient des cavernes
creuses entre les rochers. Remarquons que les voyageurs mettent ici
l'horreur du sang au nombre des caractres de la barbarie: comme ci
cette heureuse ignorance des arts de destruction n'tait pas le plus
doux attribut de l'humanit!

Ils avaient cependant quelque ide d'un tat futur; car chaque
communaut avait toujours deux souverains, un vivant, et l'autre mort.
Lorsqu'ils perdaient leur chef, ils lavaient son corps avec beaucoup
de soin, et, le plaant debout dans une caverne, ils lui mettaient 
la main une sorte de sceptre, avec deux cruches  ses cts, l'une de
lait, l'autre de vin, comme une provision pour son voyage.

Leurs armes taient des pierres, avec une sorte de dards endurcis au
feu, qui les rend aussi dangereux que le fer. Pour cottes de mailles,
ils s'oignaient le corps du jus de certaines plantes ml de suif;
cette onction, qu'ils renouvelaient souvent, leur rendait la peau si
paisse, qu'elle servait encore  les dfendre contre le froid.

Il parat que chaque canton avait ses usages et son culte de religion
particuliers. Dans l'le de Tnriffe, on ne comptait pas moins de
neuf sortes d'idoltrie; les uns adoraient le soleil, d'autres la
lune, les plantes, etc. La polygamie tait un usage gnral; mais le
seigneur avait les premiers droits sur la virginit de toutes les
femmes, qui se croyaient fort honores lorsqu'il voulait en user. On
voit que partout la volupt est entre dans les usurpations du
despotisme le plus grossier.

Ils conservrent long-temps une pratique fort barbare.  chaque
renouvellement de seigneur, quelques jeunes personnes s'offraient pour
tre sacrifies. Il y avait une grande fte,  la fin de laquelle ceux
qui voulaient lui donner cette preuve d'affection taient conduits au
sommet d'un rocher. L, on prononait des paroles mystrieuses,
accompagnes de diverses crmonies; aprs quoi les victimes, se
prcipitant elles-mmes dans une profonde valle, taient dchires en
pices avant d'y arriver: mais, pour rcompenser ce sanglant hommage,
le seigneur se croyait oblig de rpandre toutes sortes de biens et
d'honneurs sur les parens des morts: ainsi, mme chez les peuplades
les plus sauvages, les dvouemens ont flatt l'orgueil, et le sang a
plu  la tyrannie.

Les Guanches (c'est le nom que les Espagnols leur ont donn) taient
une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basane: la
plupart avaient le nez plat; ils taient vifs, agiles, hardis et
naturellement guerriers; ils parlaient peu, mais fort vite; ils
taient si grands mangeurs, qu'un seul homme mangeait quelquefois dans
un seul repas vingt lapins et un chevreau. Suivant la relation du
docteur Sprat, il reste encore dans l'le de Tnriffe quelques
descendans de cette ancienne race qui ne vivent que d'orge pil, dont
ils composent une pte avec du lait et du miel; on leur en trouve
toujours des provisions suspendues dans des peaux de boucs, au-dessus
de leurs fours. Ils ne boivent pas de vin, et la chair des animaux
n'est pas une nourriture qui les tente. Ils sont si agiles et si
lgers, qu'ils descendent du haut des montagnes en sautant de rocher
en rocher. Ils se servent d'une sorte de pique longue de neuf ou dix
pieds, sur laquelle ils s'appuient pour s'lancer ou pour glisser d'un
lieu  l'autre, et pour briser les angles qui s'opposent  leur
passage, posant le pied dans des lieux qui n'ont pas six pouces de
largeur. Richard Hawkins atteste qu'il les a vus monter et descendre
ainsi des montagnes escarpes dont la seule perspective l'effrayait.
Sprat raconte l'histoire de vingt-huit prisonniers que le gouverneur
espagnol avait fait conduire dans un chteau d'immense hauteur, o il
les croyait bien renferms, et d'o ils ne laissrent pas de
s'chapper, au travers des prcipices, avec une hardiesse et une
agilit incroyables. Il ajoute qu'ils ont une manire extraordinaire
de siffler qui se fait entendre de cinq milles: ce qui est confirm
par le tmoignage des Espagnols. Il assure encore qu'ayant fait
siffler un Guanche prs de son oreille, il fut plus de quinze jours
sans pouvoir entendre parfaitement.

On trouve aussi dans Sprat que les Guanches emploient les pierres dans
leurs combats, et qu'ils ont l'art de les lancer avec autant de force
qu'une balle de mousquet. Cadamosto assure la mme chose, et s'accorde
avec Sprat dans la plus grande partie de cette relation. Ils disent
tous deux, sur le tmoignage de leurs propres yeux, que ces barbares
jettent une pierre avec tant de justesse, qu'ils sont srs d'atteindre
au but qu'on leur marque; et avec tant de force, que d'un petit nombre
de coups ils brisent un bouclier, et si loin, qu'on la perd de vue
dans l'air. Ainsi les peuples sauvages, en ajoutant  l'nergie des
organes naturels, sont parvenus quelquefois  balancer les inventions
de notre industrie; et l'homme de la socit, malgr tous ses
avantages artificiels, est quelquefois petit devant l'homme de la
nature.

 l'gard des productions de ces les, les Espagnols n'y trouvrent ni
bl ni vin  leur arrive. Ce qu'il y avait alors de plus utile tait
le fromage, qui tait fort bon dans son espce, les peaux de boucs,
que les habitans passaient en perfection, et le suif, qu'ils avaient
en abondance. Dans la suite, on y a plant des vignes et sem toutes
sortes de grains. Lorsque Richard Hawkins fit le voyage en 1593, il y
trouva du vin et du bl de la production du pays; mais il s'engendre
dans le bl un ver qui se nomme _gorgossio_, et qui en consomme toute
la substance sans endommager la peau. Les Canaries ont donn depuis,
avec le vin et le bl, du sucre, des conserves, de l'orseille, de la
poix qui ne fond point au soleil, et qui est propre par consquent aux
gros ouvrages des vaisseaux, du fer, des fruits de toutes les bonnes
espces, et beaucoup de bestiaux. La plupart de ces les peuvent
fournir aux btimens leur provision d'eau. Toutes les relations
s'accordent  les reprsenter comme une source fconde de toutes
sortes de commodits, mais relvent particulirement les bestiaux, le
bl, le miel, la cire, le sucre, le fromage et les peaux. Le vin des
Canaries est agrable et trs-fort: il se transporte dans toutes les
parties du monde. Roberts prtend que c'est le meilleur vin de
l'univers. Linschoten confirme tout ce qu'on dit de la fertilit des
Canaries; il ajoute qu'il n'y a pas de grains qu'elles ne produisent
avec la mme abondance; et parmi les bestiaux qu'elles nourrissent il
compte les chameaux.

Le Maire, voyageur franais, rend le mme tmoignage  la fcondit de
ces les, pour tout ce qui est agrable et ncessaire  la vie; mais
il parle moins avantageusement de l'eau, qu'il trouve d'une bont
mdiocre. Les habitans en ont la mme opinion, puisqu'ils se croient
obligs de la purifier en la filtrant au travers de certaines pierres.
Le Maire fait observer que le temps de la moisson aux Canaries est
communment le mois de mars et d'avril, et que dans quelques endroits
il y a deux moissons chaque anne. Il ajoute qu'il y a vu un cerisier
porter du fruit six semaines aprs avoir t greff. Les oiseaux de
Canarie qu'on nomme _serins_, et qui naissent en France, n'ont ni le
son si doux, ni le plumage si beau et si vari que dans le lieu de
leur origine.

Outre les vgtaux qu'on a nomms, ces les produisent aujourd'hui des
pois, des fves et des coches, qui sont une sorte de grain semblable
au mas, dont on se sert pour engraisser la terre; des groseilles, des
framboises et des cerises, des goyaves, des courges, des oignons d'une
rare beaut, toutes sortes de racines, de lgumes et de salades, avec
une varit infinie de fleurs. Entre les poissons, le maquereau y est
d'une prodigieuse abondance, et l'esturgeon n'y est gure moins
commun, puisqu'il fait l'aliment des pauvres. Les Canaries ont aussi
beaucoup de chevaux et de daims.

Lancerotta est particulirement renomme pour ses chevaux; la grande
Canarie, Palme et Tnriffe, pour leurs vins; Fuerte-Ventura, pour la
quantit de ses oiseaux de mer; et Gomera, pour ses daims.

La longueur de l'le Canarie est de onze lieues,  peu prs sur la
mme largeur. Elle est regarde comme la principale des les du mme
nom, mais par la seule raison qu'elle est sige de la justice et du
gouvernement. La cour souveraine est compose du gouverneur et de
trois auditeurs, qui sont en possession de toute l'autorit, et qui
reoivent les appels de toutes les autres les.

La ville se nomme en latin _Civitas Palmarum_; en espagnol, _la Ciudad
das Palmas_, et communment Palme ou Canarie. Elle est orne d'une
magnifique cathdrale, o les offices et les dignits sont en fort
grand nombre. L'administration ordinaire des affaires civiles est
entre les mains de plusieurs chevins qui forment un conseil. La ville
est grande, et la plupart des habitans fort riches. Le sable dont
l'le est compose rend les chemins si propres, qu'aprs la moindre
pluie on y marche communment en souliers de velours. L'air est
tempr, et l'on n'y connat jamais l'excs du froid ni du chaud. On
recueille deux moissons de froment, l'une au mois de fvrier, l'autre
au mois de mai. Il est d'une bont admirable, et le pain a la
blancheur de la neige. On compte dans la grande Canarie trois autres
villes, qui se nomment Telde, Gualdar et Guia. L'le, au temps de
Nicols, avait douze manufactures de sucre, qui s'appellent _inganios_,
et qu'on aurait prises pour autant de petites villes  la multitude de
leurs ouvriers.

Voici la mthode qui est en usage aux Canaries pour le sucre. Un bon
champ produit neuf rcoltes dans l'espace de dix-huit ans. On prend
d'abord une canne, que les Espagnols nomment _planta_, et, la couchant
dans un sillon, on la couvre de terre. Elle y est arrose par de
petits ruisseaux qui sont mnags avec une cluse. Cette plante, comme
une sorte de racine, produit plusieurs cannes qu'on laisse crotre
deux ans sans les couper; on les coupe jusqu'au pied, et, les liant
avec leurs feuilles, qui se nomment _coholia_, on les transporte en
fagots  l'inganio, o elles sont piles dans un moulin, et le jus est
conduit par un canal dans une grande chaudire, o on le laisse
bouillir jusqu' ce qu'il ait acquis une juste paisseur. On le met
alors dans des pots de terre de la forme d'un pain de sucre, pour le
transporter dans un autre lieu, o l'on s'occupe  le purger et  le
blanchir. Des restes de la chaudire, qui s'appellent _escumas_, et de
la liqueur qui coule des pains qu'on blanchit, on compose une
troisime sorte de sucre, qui se nomme _pamela_ ou _netas_. Le dernier
marc, ou le rebut de toutes ces oprations, se nomme _remiel_ ou
_mlasse_, et l'on en fait encore une autre sorte de sucre nomm
_refinado_. Au surplus, on peut observer que cette manipulation de
sucre est  peu prs la mme partout.

Lorsque la premire rcolte est finie, on met le feu  toutes les
feuilles qui sont restes dans le champ, c'est--dire  toute la
paille des cannes, ce qui consume toutes les tiges jusqu'au niveau de
la terre; et, sans autre secours que le soin d'arroser et de nettoyer
le terrain, les mmes racines produisent, dans l'espace de deux ans,
une seconde moisson qui se nomme _zoca_. La troisime, qui arrive dans
le mme priode, est appele _tertia zoca_; la quatrime, _quarta
zoca_, et toujours de mme, jusqu' ce que la vieillesse des plantes
oblige de les renouveler.

L'le Canarie produit un vin d'une bont spciale, surtout dans le
canton de Telde. Elle n'est pas moins fconde en excellens fruits,
tels que les melons, les poires, les pommes, les oranges, les citrons,
les grenades, les figues, les pches de diverses espces, et surtout
le plantano ou le bananier. Cet arbre n'est pas propre aux difices.
Il crot sur le bord des ruisseaux. Son tronc est fort droit, et ses
feuilles sont extrmement paisses. Elles ne viennent pas aux
branches, mais au sommet de l'arbre, o elles sortent du tronc mme.
Elles ont une aune de longueur, et la moiti moins de largeur. Chaque
arbre n'a que deux ou trois branches, sur lesquelles croissent les
fruits au nombre de trente ou quarante. Leur forme est  peu prs
celle du concombre. Ils sont noirs dans leur maturit, et l'on dit
qu'il n'y a point de confiture aussi dlicieuse. La plantation ne
produit qu'une fois. On coupe l'arbre ensuite. De la mme racine il en
nat un autre, et l'on recommence ainsi continuellement. L'le de
Canarie est fournie de btes  cornes, de chameaux, de chvres, de
poules, de canards, de pigeons et de grosses perdrix. Le bois est ce
qui lui manque le plus.

On compte dans la ville de Canarie environ douze mille habitans; elle
n'a gure moins d'une lieue de circuit; ses difices sont fort beaux,
et la plupart des maisons ont deux tages, avec des plates-formes au
sommet. Il y a dans Canarie quatre couvens, les dominicains, les
cordeliers, les bernardines et les rcollets.

L'le de Tnriffe est au 28e. degr et demi de latitude. Sa distance
de l'le de Canarie est de douze lieues au nord-ouest. On lui donne
dix-sept lieues de longueur. La terre en est haute. Au milieu de l'le
s'lve une montagne qu'on appelle _le Pic de Teide_, et dont la
hauteur est trs-considrable. Du sommet, qui n'a pas plus d'un
demi-mille de tour, il sort quelquefois des flammes et du soufre.
Au-dessous, on ne trouve que de la cendre et des pierres ponces.
Plus bas encore, la montagne est couverte de neige pendant toute
l'anne; un peu plus bas, elle produit des arbres d'une hauteur
surprenante, qui se nomment _vinatico_, dont le bois est fort pesant,
et ne pourit jamais dans l'eau. Il y en a une autre sorte, qu'on
appelle _barbuzane_, et qui est de la mme qualit que le pin. Plus
bas, on trouve des forts trs-longues. Le passage en est charmant par
la quantit de petits oiseaux qui font entendre un ramage admirable:
on en vante un particulirement, qui est fort petit, et de la couleur
de l'hirondelle, avec une tache noire et ronde au milieu de la
poitrine. Son chant est dlicieux; mais, s'il est renferm dans une
cage, il meurt en peu de temps.

Tnriffe produit les mmes fruits que l'le de Canarie. Il s'y trouve
aussi, comme dans les autres les, une sorte d'arbrisseaux nomms
_taybayba_, dont on exprime un jus laiteux qui s'paissit en peu de
momens, et qui forme une excellente glu; mais l'arbre qui se nomme
_dragonnier_ est propre  l'le de Tnriffe. Il crot sur les terres
hautes et pierreuses; et, par les incisions qu'on fait au pied, il en
sort une liqueur qui ressemble au sang, et dont les apothicaires font
une drogue mdicinale[16]. On fait du bois de cet arbre des targettes
ou de petits boucliers qui sont fort estims, parce qu'ils ont cette
proprit, qu'une pe dont on les frappe s'y enfonce et tient si fort
au bois, qu'on ne l'en retire pas sans peine.

                   [Note 16: Ce qu'ils appellent _sang de dragon_.]

Cette le porte plus de bl que toutes les autres; ce qui lui a fait
donner le nom de nourrice et de grenier dans tous les temps de disette
et de chert. Il crot sur les rochers de Tnriffe une sorte de
mousse, nomme _orseille_, qui s'achte par les teinturiers. L'le, au
temps de Nicols, avait douze inganios[17] ou manufactures de sucre;
mais on y admire particulirement un petit canton, qui n'a pas plus
d'une lieue de circonfrence, auquel on prtend qu'il n'y a rien de
comparable dans l'univers. Il est situ entre deux villes, dont l'une
se nomme _Orotava_, et l'autre _Rialejo_. Ce petit espace produit tout
 la fois de l'eau excellente, qui s'y rassemble des rocs et des
montagnes; des grains de toute espce, toutes sortes de fruits, de la
soie, du lin, du chanvre, de la cire et du miel, d'excellens vins en
abondance, une grande quantit de sucre, et beaucoup de bois  brler.
En gnral, l'le de Tnriffe fournit beaucoup de vin aux Indes
occidentales et aux autres pays: le meilleur crot sur le revers d'une
colline qui s'appelle _Ramble_. La ville capitale, nomme _Laguna_,
est situe sur le bord d'un lac dont elle tire son nom,  trois lieues
de la mer. Elle est bien btie, et l'on y compte deux belles
paroisses. C'est la rsidence du gouverneur; les chevins y obtiennent
leurs emplois de la cour d'Espagne. Il y a quatre autres villes, dans
l'le de Tnriffe: Santa-Cruz, Orotava, Rialejo et Garachico. Avant
la conqute, cette le avait sept rois, qui vivaient dans des cavernes
comme leurs sujets, qui se nourrissaient des mmes alimens, et qui
n'avaient pour habits que des peaux de boucs.

                   [Note 17: Il faut observer qu'aujourd'hui la
                   culture est fort diminue aux Canaries, depuis
                   qu'on a prfr celle des vignobles.]

Tnriffe, quoique la seconde des les Canaries en dignit, est la
plus considrable par l'tendue, les richesses et le commerce.

La plupart des maisons de Laguna sont ornes de jardins, et de
parterres ou de terrasses sur lesquelles on voit rgner de belles
alles d'orangers et de citronniers. La principale fontaine est
conduite jusqu' la ville par des tuyaux de pierre levs sur des
piliers. Ses jardins, ses alles d'arbres, ses bosquets, son lac, son
aquduc, et la douceur des vents dont elle est rafrachie, la font
passer pour une habitation dlicieuse.

Son lac est couvert d'oiseaux de mer. Ses faucons sont fort renomms.
C'est un spectacle trs-agrable que de voir les Ngres occups  les
chasser, et mme  les combattre; ils sont beaucoup plus gros et plus
forts que ceux de Barbarie. Le vice-roi, assistant un jour  cette
chasse, et voyant le plaisir que sir Edmond Scory y prenait, l'assura
qu'un faucon qu'il avait envoy en Espagne au duc de Lerme tait
revenu d'Andalousie  Tnriffe; c'est--dire que, s'il ne s'tait pas
repos sur quelque vaisseau, il avait fait d'un seul vol deux cent
cinquante lieues d'Espagne: aussi fut-il pris  demi mort, avec les
armes du duc de Lerme au cou. Depuis le moment de son dpart d'Espagne
jusqu' celui de sa prise, il ne s'tait pass que seize heures.

Le fameux pic de Tnriffe est une des plus hautes montagnes de
l'univers. Linschoten assure qu'on le voit en mer de soixante milles;
qu'on ne peut y monter qu'aux mois de juillet et d'aot, parce que le
reste de l'anne il est couvert de neige, quoiqu'il n'en paraisse
point dans tous les lieux voisins; qu'on emploie trois jours  gagner
le sommet, d'o l'on dcouvre aussitt toutes les autres les, et
qu'il en sort beaucoup de soufre qui est transport en Espagne.
Beckman dit que cette merveilleuse montagne est situe au centre de
l'le, et qu'elle s'lve comme un pain de sucre; mais qu'il ne put en
voir le sommet, parce qu'il tait cach dans les nues. Atkins
l'appelle un amas pyramidal de rocs bruts, qui ont t comme incrusts
ensemble par quelque embrasement souterrain qui dure encore.

On ne trouve pas moins de diffrence entre les auteurs sur la
vritable hauteur de ce pic que sur la distance d'o l'on peut
l'apercevoir en mer. Cependant, par une observation sur le baromtre,
on a reconnu que le vif-argent s'abaissa de onze pouces au sommet de
la montagne, c'est--dire, de vingt-neuf  dix-huit; ce qui rpond,
suivant les tables du docteur Halley,  deux milles et un quart. Ce
calcul s'accorde assez avec celui de Beckman, qui met la hauteur
perpendiculaire du pic  deux milles et demi: il observe aussi que les
Hollandais y placent leur premier mridien[18].

                   [Note 18: D'aprs les observations les plus
                   rcentes et les plus exactes, la hauteur de ce pic
                   est de 1904 toises au-dessus du niveau de la mer.]

Cette le produit trois sortes d'excellens vins, qui sont connus sous
les noms de _Canarie_, de _Malvoisie_ et de _Verdona_: les Anglais les
confondent tous trois sous le nom commun de _Sack_. Beckman observe
que les vignes qui produisent le canarie ont t transportes du Rhin
 Tnriffe par les Espagnols sous le rgne de Charles-Quint. On
prtend que, dans une seule anne il en est venu jusqu' quinze et
seize mille muids en Angleterre. Dampier, Le Maire et Duret donnent la
prfrence au malvoisie de Tnriffe sur ceux de tous les autres pays
du monde. Les deux derniers de ces trois auteurs ajoutent qu'il
n'tait pas connu  Tnriffe avant que les Espagnols y eussent
apport quelques ceps de Candie, qui produisent aujourd'hui de
meilleur vin, et plus abondamment que dans l'le mme de Candie: le
transport et la navigation ne font qu'augmenter sa bont. Dampier
parle aussi du Verdona, ou du vin vert. Il est plus fort et plus rude
que le canarie; mais il s'adoucit aux Indes occidentales, o il est
fort estim.

Il ne manque rien aux richesses de Tnriffe, s'il est vrai, comme le
capitaine Roberts nous l'assure, qu'il y ait une mine d'or  la
pointe de Ngos.

Les vignes qui produisent l'excellent vin de Tnriffe croissent
toutes sur la cte,  la distance d'un mille de la mer. Celles qui
sont plus loin dans les terres sont beaucoup moins estimes, et ne
russissent pas mieux quand on les transplante dans les autres les.

Dans quelques endroits de l'le de Tnriffe il crot une sorte
d'arbrisseau nomm _legnan_, que les Anglais achtent comme un bois
aromatique. On y trouve des abricotiers, des pchers et des poiriers
qui portent deux fois l'an, et des citrons qui en contiennent un petit
dans leur centre, ce qui leur a fait donner le nom de _pregnada_.
Tnriffe produit du coton et des coloquintes. Les rosiers y
fleurissent  Nol. Il n'y manque rien aux roses, ni pour la vivacit
du coloris, ni pour la grandeur; mais les tulipes n'y croissent point.
Les rochers y sont couverts de crte marine. Il crot sur les bords de
la mer une autre herbe  feuilles larges, si forte, et mme si
vnneuse, qu'elle fait mourir les chevaux. Cependant elle n'est pas
si pernicieuse aux autres animaux. On a vu jusqu' quatre-vingts pis
de froment sortir d'une seule tige; il est aussi jaune et presque
aussi transparent que l'ambre. Dans les bonnes annes, un boisseau de
semence en a rendu jusqu' cent.

Les serins des Canaries qu'on apporte en Europe sont ns dans les
_barancos_, ou les sillons que l'eau forme en descendant des
montagnes. L'le Tnriffe est aussi fort abondante en cailles et en
perdrix, qui sont d'une grande beaut, et beaucoup plus grosses qu'en
Europe. Les pigeons ramiers, les tourterelles, les corbeaux et les
faucons, y viennent des ctes de Barbarie. Il y a peu de montagnes o
l'on ne dcouvre des essaims d'abeilles. Les chvres sauvages grimpent
quelquefois jusqu'au sommet du pic. Les porcs et les lapins ne sont
pas moins communs dans l'le.  l'gard du poisson, il y est
gnralement de meilleur got qu'en Angleterre. Les homards n'y ont
pas les pattes si grandes. Le clacas, qui est sans contredit le
meilleur coquillage de l'univers, crot dans les rocs, o il s'en
trouve souvent cinq ou six sous une grande caille. On estime aussi
une sorte d'animal qui a six ou sept queues longues d'une aune,
jointes  un corps et  une tte de mme longueur. Les tortues y sont
excellentes; les cabridos sont une espce de poisson qui l'emporte sur
nos truites.

Les principaux vignobles sont ceux de Buena-Vista, Dante, Orotava,
Figueste, et surtout celui de Ramble, qui produit le meilleur vin de
l'le. Pour les fruits, il n'y a pas de pays qui fournisse de
meilleures espces de melons, de grenades, de citrons, de figues,
d'oranges, d'amandes et de dattes. La soie, le miel et par consquent
la cire, y sont de la mme excellence; et si ces trois sources de
richesses y taient cultives avec plus de soin, elles surpasseraient
celles de Florence et de Naples.

Le ct du nord est rempli de bois et d'excellente eau. On y voit
crotre le cdre, le cyprs, l'olivier sauvage, le mastix, le
savinier, avec des palmiers et des pins d'une hauteur tonnante. Entre
Orotava et Garachico, on trouve une fort entire de pins, qui parfume
l'air des plus dlicieuses odeurs. L'le n'a pas de canton qui n'en
produise; c'est le bois dont se font les tonneaux et tous les autres
ustensiles. Outre le pin droit, on en voit un autre qui crot en
s'largissant comme le chne. Les habitans le nomment _l'arbre
immortel_, parce qu'il ne se corrompt jamais, ni dans l'eau ni sous
terre. Il est presque aussi rouge que le bois du Brsil, auquel il ne
le cde pas non plus en duret; mais il n'est pas si onctueux que le
pin droit. Il s'en trouve de si gros, que les Espagnols ne font pas
difficult d'assurer fort srieusement que toute la charpente de
l'glise de los Romedios  Laguna est compose d'un seul de ces
arbres.

Mais l'arbre qu'on appelle _dragonnier_ surpasse tous les autres par
ses proprits. Il a le tronc fort gros, et s'lve fort haut. Son
corce ressemble aux cailles d'un dragon ou d'un serpent, et c'est de
l sans doute qu'il tire son nom. Ses branches, qui sortent toutes du
sommet, sont jointes deux  deux comme les mandragores. Elles sont
rondes, douces et unies comme le bras d'un homme, et les feuilles
sortent comme entre les doigts. La substance du tronc sous l'corce
n'est pas un vritable bois; c'est une matire spongieuse, qui sert
fort bien, quand elle est sche,  faire des ruches d'abeilles. Vers
la pleine lune, il en sort une gomme claire et vermeille, qui
s'appelle _sangre de draco_, ou sang de dragon. Elle est beaucoup
meilleure et plus astringente que celle de Goa et des Indes
orientales, que les Juifs altrent ordinairement de quatre  un.

Tout ce que nous avons dit de Tnriffe ne doit s'entendre que de la
partie de l'le qui est habite; car le reste n'est compos que de
rochers et de bois impraticables. Nous parlerons sparment du pic qui
rend cette le si fameuse.

Gomera est situe  l'ouest de Tnriffe,  six lieues de distance;
elle n'en a pas plus de six de longueur. On lui donne le titre de
comt; mais dans les diffrens civils, les vassaux du comte de Gomera
ont le droit d'appel aux juges royaux, qui font leur rsidence dans
l'le de Canarie. La capitale de l'le porte le mme nom. C'est une
fort bonne ville avec un excellent port, o les flottes des Indes
s'arrtent volontiers pour y prendre des rafrachissemens. L'le
fournit  ses habitans leur provision de grains et de fruits. Elle n'a
qu'un inganio, c'est--dire, une manufacture de sucre; mais elle
produit des vignes en abondance.

Palma est  plus de douze lieues de Gomera, au nord-ouest. Sa forme
est ronde. Elle n'a pas moins de neuf lieues de longueur et vingt-cinq
lieues de circuit. On vante beaucoup l'abondance de ses vins et de son
sucre. Sa capitale, qui se nomme Palma, fait un grand commerce de vin
aux Indes occidentales et dans les autres pays. Elle est orne d'une
trs-belle glise. L'administration des affaires et de la justice est
entre les mains d'un gouverneur et d'un conseil d'chevins. L'le n'a
qu'une autre ville nomme Saint-Andr, assez jolie, mais fort petite.
Elle a quatre inganios, o l'on fait d'excellent sucre. Le terroir
produit peu de bl; dans leurs besoins, les habitans ont recours 
l'le de Tnriffe.

L'le d'Hierro ou Herro, que nous appelons l'le de Fer, est  seize
lieues au sud de Palma. Son circuit est d'environ six lieues. Elle
appartient au comte de Gomera. On y recueille peu de grains. Ses
principales productions sont l'orseille, les figues et l'eau-de-vie.
Les bestiaux y sont abondans; leur chair est du meilleur got. Les
forts renferment des cerfs et des chevreuils. Quelques voyageurs ont
racont qu'elle n'a d'autre eau douce que celle qu'on y recueille  la
faveur d'un grand arbre qui se trouve au milieu de l'le, et qui est
sans cesse couvert de nues. L'eau qui distille sur les feuilles tombe
continuellement dans deux grandes citernes qu'on a construites au pied
de l'arbre, et suffit pour les besoins des habitans et des bestiaux.
Jackson rapporte qu'tant  Fer en 1618, il a vu l'arbre de ses
propres yeux; qu'il lui a trouv la grosseur d'un chne, l'corce fort
dure, et six  sept aunes de hauteur; les feuilles rudes, de la
couleur des feuilles de saule, mais blanches au ct infrieur; qu'il
ne porte ni fleurs ni fruits; qu'il est situ sur le revers d'une
colline; que pendant le jour il parat fltri, et qu'il ne rend de
l'eau que pendant la nuit, lorsque la nue qui le couvre commence 
s'paissir; enfin qu'il en donne assez pour suffire  toute l'le,
c'est--dire, suivant le rcit de Jackson,  huit mille mes et  cent
mille bestiaux. Il ajoute que l'eau est conduite, par des tuyaux de
plomb, du pied de l'arbre dans un grand rservoir qui ne contient pas
moins de vingt mille tonneaux, environn d'un mur de briques, et pav
de pierre; que de l on la transporte dans des barils  divers
endroits de l'le o l'on a pratiqu d'autres citernes, et que le
grand bassin est rempli toutes les nuits.

Divers crivains ont trait de fable ridicule l'histoire de cet arbre
merveilleux. Ce jugement sera celui de tout homme sens, en lisant le
rcit de conteurs tels que Jackson. Mais cherchons  dcouvrir la
vrit sur l'arbre miraculeux.

Le Maire prtend que cet arbre n'est point si merveilleux; qu'il y en
a plusieurs qui donnent aussi de l'eau, mais en moindre quantit.

Bontier, et Le Verrier, aumnier de Bethencour, qui fit la conqute
des Canaries, ont crit l'histoire de la dcouverte de ces les. Ces
auteurs, qui paraissent en gnral dignes de foi, parlent de plusieurs
arbres situs dans la partie la plus leve du pays, et desquels
dgoutte une eau claire qui tombe dans des fosses creuses exprs.
Ils ajoutent qu'elle est excellente  boire. Dans un autre endroit,
ils citent le milieu de l'le, qui est trs-haut, comme couvert d'une
immense fort de pins. L'tat des choses a pu changer depuis le temps
de ces deux crivains; mais ce qu'ils racontent explique parfaitement
le merveilleux.

Un autre tmoignage va fixer le degr de croyance que l'on doit
accorder  l'histoire du singulier arbre de l'le de Fer. Abreu
Galindo, dans son trait manuscrit des Canaries, conserv dans les
registres du pays, dit qu'il voulut voir par lui-mme ce que c'tait
que cet arbre. Il s'embarqua donc et se fit conduire  un lieu nomm
_Tigulahe_, qui communique  la mer par un vallon,  l'extrmit
duquel, contre un gros rocher, se trouvait l'arbre saint que dans le
pays on nomme _garo_. Il ajoute que c'est mal  propos qu'on l'a
nomm _til_ ou _tilo_ (tilleul), parce qu'il n'y ressemble pas du
tout. Son tronc a douze palmes de circonfrence, quatre pieds de
diamtre, et  peu prs quarante pieds de hauteur; les branches sont
trs-ouvertes et touffues; son fruit ressemble  un gland avec son
capuchon; sa graine a la couleur et le got aromatique des petites
amandes que contiennent les pommes de pin. Il ne perd jamais sa
feuille, c'est--dire que la vieille ne tombe que quand la jeune est
forme; et cette feuille est, comme celle du laurier, dure et
luisante, mais plus grande, courbe, et assez large. Il y a tout
autour de l'arbre une grande ronce qui entoure aussi plusieurs de ses
rameaux, et aux environs sont quelques htres, des broussailles et des
buissons.

Du ct du nord sont deux grands piliers de vingt pieds carrs, et
creuss de vingt palmes de profondeur, faits de pierre, et diviss
pour que l'eau tombe dans l'un et se conserve dans l'autre, etc. Il
arrive gnralement tous les jours, surtout le matin, qu'il s'lve de
la mer, non loin de la valle, des vapeurs et des nuages; ils sont
ports par le vent d'est, qui est le plus frquent dans cet endroit,
contre les rochers qui les retiennent. Ces vapeurs s'amoncellent sur
l'arbre qui les absorbe, et coulent en eau goutte  goutte sur ses
feuilles polies. La grande ronce, les arbustes et les buissons qui
sont autour distillent de la mme manire. Plus le vent d'est rgne,
plus la rcolte d'eau est abondante. On ramasse alors plus de vingt
flacons d'eau. Un homme qui garde l'arbre, et qui pour cela est
salari, la distribue aux voisins, etc.

Il en est donc de l'arbre de l'le de Fer comme de beaucoup d'autres
phnomnes physiques qui, exagrs et revtus de circonstances
invraisemblables, ont d passer pour des contes, mais qui, rduits 
leur juste valeur, deviennent des choses toutes simples. Le garo a pu
exister. Nous voyons tous les jours dans nos jardins, aprs un
brouillard pais, les arbres qui ont les feuilles dures et polies,
tels que les orangers, les lauriers-roses, les lauriers-cerises, tout
couverts d'eau. Supposons dans un pays chaud un lieu o les
brouillards s'amoncellent sans cesse, les vgtaux qui y crotront en
feront autant que nos lauriers-cerises. Sans leur secours, l'eau des
nuages, absorbe par la terre, ne sera d'aucune utilit pour le pays,
et retournera  l'Ocan par des issues caches. On pouvait donc
renouveler l'arbre saint qui tait trs-vieux, lorsqu'un ouragan le
dracina en 1625. Il fut dress un procs-verbal de ce malheur; et les
notables du pays, s'tant assembls, firent jeter les feuilles du
garo au lieu o tombait auparavant son eau.

La description de l'arbre saint, donne par Galindo, convient
parfaitement au _laurus indica_, bel arbre qui crot naturellement sur
le sommet des montagnes de toutes les Canaries[19].

                   [Note 19: Essai sur les les Fortunes, par M.
                   Bory-Saint-Vincent, p. 220, etc.]

Lancerotta est  quarante-huit lieues de la grande Canarie, vers le
nord-est; sa longueur est de douze lieues. Ses seules richesses sont
la chair de chvre et l'orseille. Elle a le titre de comt. Elle
envoie chaque semaine  Canarie,  Tnriffe et  Palma des barques
charges de chair de chvre sche qui s'appelle _tussinetta_, et dont
on se sert dans ces les au lieu de lard.

Une chane de montagnes qui la divise sert d'asile  quelques btes
sauvages, qui n'empchent pas les chvres et les moutons d'y patre
tranquillement; mais il y a peu de btes  cornes, et moins encore de
chevaux. Les valles sont sches et sablonneuses; elles ne laissent
pas de produire de l'orge et du froment mdiocre. Du ct du nord, 
la distance d'une lieue, elle a une autre petite le qui se nomme
_Gratiosa_. Les plus grands vaisseaux passent sans danger dans
l'intervalle.

On ne croit Fuerte-Ventura loigne que de cinquante lieues du
promontoire de Guer en Afrique, et de dix-huit  l'est de la grande
Canarie. On lui donne vingt-trois lieues de long sur six de large;
elle appartient au seigneur de Lancerotta. Ses productions sont le
froment, l'orge, les chvres et l'orseille; elle ne produit pas plus
de vin que Lancerotta.

Dapper dit que Fuerte-Ventura a trois villes sur les ctes: Lanagla,
Tarafalo et Pozzo-Negro. Du ct du nord, elle a le port de Chabras et
un autre  l'ouest, dont on vante la bont. Entre cette le et celle
de Lancerotta, les plus nombreuses flottes peuvent trouver une
retraite sre et commode; mais la cte est dangereuse au nord-est, et
la mer y bat continuellement contre une multitude de rocs.

Il manque tant de circonstances aux anciennes descriptions du pic de
Tnriffe, qu'il doit tre agrable au lecteur de les trouver ici
rassembles dans un nouvel article, d'aprs les relations des
voyageurs modernes[20].

                   [Note 20: Ceci est crit en 1780.]

La fameuse montagne de Teide, qu'on nomme communment le pic de
Tnriffe, cause une gale admiration de prs ou dans l'loignement.
Elle tend sa base jusqu' Garachico, d'o l'on compte deux journes
et demie de chemin jusqu'au sommet. Quoiqu'elle paraisse se terminer
en pointe fort aigu, comme un pain de sucre, avec lequel elle a
d'ailleurs beaucoup de ressemblance, elle est plate nanmoins 
l'extrmit, dans l'tendue de plus d'un arpent. Le centre de cet
espace est un gouffre. On peut y monter pendant un mille sur des mules
ou sur des nes; mais il faut continuer le voyage  pied avec de
grandes difficults. Chacun est oblig de porter ses provisions de
vivres.

Toute la partie d'en haut est ouverte et strile, sans aucune
apparence d'arbre et de buisson. Il en sort du ct du sud plusieurs
ruisseaux de soufre qui descendent dans la rgion de la neige: aussi
parat-elle entremle, dans plusieurs endroits, de veines de soufre.
Si l'on jette une pierre dans le gouffre, elle y retentit comme un
vaisseau creux de cuivre contre lequel on frapperait avec un marteau
d'une prodigieuse grosseur; aussi les Espagnols lui ont-ils donn le
nom de _chaudron du diable_. Mais les naturels de l'le taient
persuads srieusement que c'est l'enfer, et que les mes des mchans
y faisaient leur sjour pour tre tourmentes sans cesse; tandis que
celles des bons habitaient l'agrable valle o l'on a bti la ville
de Laguna: en effet, le monde entier n'a pas de canton o la
temprature de l'air soit plus douce, ni de perspective plus riante
que celle qu'on a du centre de cette plaine.

En 1652, des marchands anglais voulurent visiter le pic; ils partirent
d'Orotava, ville situe  une demi-lieue de la cte septentrionale de
l'le de Tnriffe. Leur marche ayant commenc  minuit, ils
arrivrent  huit heures du matin au pied de la montagne, o ils
s'arrtrent sous un grand pin pour s'y rafrachir jusqu' deux heures
aprs midi; ensuite continuant leur chemin au travers de plusieurs
montagnes sablonneuses et striles, sans y trouver un seul arbre, ils
eurent beaucoup  souffrir de la chaleur jusqu'au pied du pic, o ils
ne trouvrent pour abri que de gros rochers, qui semblaient y tre
tombs de quelque partie de la montagne.

 six heures du soir, ils commencrent  monter le pic; mais, aprs
avoir march l'espace d'un mille, ils trouvrent le chemin si
difficile pour les chevaux, qu'ils prirent le parti de les laisser
derrire eux avec leurs domestiques. Pendant ce premier mille
quelques-uns des voyageurs ressentirent des faiblesses et des maux de
coeur. D'autres furent tourments par des vomissemens et des
tranches; mais ce qui parut encore plus surprenant, le crin des
chevaux se dressa. Ayant demand du vin, qu'on portait dans de petits
barils, ils le trouvrent si froid, qu'ils n'en purent boire sans
l'avoir fait chauffer: cependant l'air tait calme et modr; mais,
vers le coucher du soleil, le vent devint si violent et si froid,
qu'tant forcs de s'arrter sous les rocs, ils y allumrent de grands
feux pendant toute la nuit.

Ils recommencrent  monter vers quatre heures du matin. Aprs avoir
fait l'espace d'un mille, un des voyageurs se trouva si mal, qu'il fut
oblig de retourner sur ses pas. L commencent les rochers noirs. Le
reste de la compagnie continua sa marche jusqu'au pain de sucre,
c'est--dire  l'endroit o le pic commence  prendre cette forme. La
plus grande difficult qu'ils y eurent  combattre, fut le sable
blanc, contre lequel nanmoins ils s'taient munis, en prenant avec
eux des souliers dont la semelle tait plus large d'un doigt que le
cuir suprieur: ils gagnrent avec beaucoup de peine le dessus des
rochers noirs, qui est plat comme un pav. Comme il ne leur restait
plus qu'un mille jusqu'au sommet, ils sentirent redoubler leur
courage; et, sans tre tents de se reposer, ils gagnrent enfin la
cime. Leur crainte avait t d'y trouver la fume aussi paisse
qu'elle leur avait paru d'en bas; mais ils n'y sentirent que des
exhalaisons assez chaudes, dont l'odeur tait celle du soufre.

Dans la dernire partie de leur marche, ils ne s'taient aperus
d'aucune altration dans l'air, et le vent n'avait pas t fort
imptueux; mais ils le trouvrent si violent au sommet, qu'ayant voulu
commencer par boire  la sant du roi, et faire une dcharge de leurs
fusils,  peine pouvaient-ils se soutenir. Ils avaient besoin de
rparer leurs forces, que la fatigue avait puises. Leur surprise
augmenta beaucoup, lorsque, ayant voulu goter de l'eau-de-vie, ils la
trouvrent sans force; le vin, au contraire, leur parut plus vif et
plus spiritueux qu'auparavant.

Le sommet du pic sur lequel ils taient sert comme de bord au fameux
gouffre que les Espagnols appellent _Caldera_. Ils jugrent que
l'ouverture peut avoir une porte de mousquet de diamtre, et qu'elle
s'tend vers le fond l'espace d'environ deux cent quarante pieds. Sa
forme est celle d'un entonnoir; ses bords sont couverts de petites
pierres tendres, mles de soufre et de sable, qui sont si
dangereuses, que l'un des voyageurs, ayant tent de remuer une pierre
assez grosse, faillit d'tre suffoqu. Les pierres mme sont si
chaudes, qu'on ne peut y toucher sans prcaution. Personne n'osa
descendre plus de douze ou quinze pieds, parce que, le terrain
s'enfonant sous les pieds, on fut arrt par la crainte de ne pouvoir
remonter facilement; mais on prtend que des voyageurs plus hardis en
ont couru les risques, et qu'tant parvenus jusqu'au fond, ils n'y ont
rien trouv de plus remarquable qu'une espce de soufre clair, qui
parat comme du sel sur les pierres.

Du haut de cette clbre montagne, les marchands anglais dcouvrirent
la grande Canarie, qui est  douze lieues; l'le de Palme, loigne
de vingt; celle de Gomera, qui n'en est qu' six lieues; et celle de
Fer,  plus de vingt-cinq; mais leur vue s'tendait  l'infini sur la
surface de l'Ocan; et l'on en doit juger par une simple remarque:
c'est que la distance de Tnriffe  Gomera ne paraissait pas plus
grande que la largeur de la Tamise  Londres.

Aussitt que le soleil parut  l'horizon, l'ombre du pic parut couvrir
non-seulement l'le de Tnriffe et celle de Gomera, mais toute la
mer, aussi loin que les yeux pouvaient s'tendre; et la pointe du mont
semblait tourner distinctement, et se peindre en noir dans les airs.
Lorsque le soleil eut acquis un peu d'lvation, les nues se
formrent si vite, qu'elles firent perdre tout d'un coup aux marchands
la vue de la mer, et mme celle de l'le de Tnriffe,  la rserve de
quelques pointes de montagnes voisines qui semblaient percer au
travers. Nos observateurs ne purent savoir si ces nues s'lvent
quelquefois au-dessus du pic mme; mais, quand on est au-dessous, on
s'imaginerait qu'elles sont suspendues sur la pointe, ou plutt
qu'elles l'enveloppent; et cette apparence est constante pendant les
vents de nord-ouest: c'est ce que les habitans appellent _le Cap_. Ils
le regardent comme le pronostic certain de quelque tempte.

Un des mmes marchands, qui recommena le voyage deux ans aprs,
arriva au sommet du pic avant le jour. S'tant mis  couvert sous un
roc pour se garantir de la fracheur de l'air, il s'aperut bientt
que ses habits taient fort humides; il jeta les yeux autour de lui,
et sa surprise fut extrme de voir quantit de gouttes d'eau couler le
long des rocs. Il remarqua aussi que du sommet des autres montagnes il
s'coule continuellement de petites veines d'eau qui se rassemblent,
ou qui se dispersent, suivant la facilit qu'elles trouvent  leur
passage.

Aprs avoir pass quelque temps au sommet du pic, les Anglais
descendirent par une route sablonneuse jusqu'au bas de ce qu'on
appelle le pain de sucre; et comme elle est si raide qu'on la croirait
perpendiculaire, ils en furent bientt dgags. En jetant les yeux
dans cet endroit, ils dcouvrirent une grotte qui leur causa de
l'admiration; sa forme est celle d'un four dont l'ouverture serait au
sommet. Ils eurent la curiosit d'y descendre avec des cordes, dont
ils firent tenir le bout par leurs domestiques. La profondeur de cette
grotte est de trente pieds, et sa largeur de quarante-cinq. En
descendant, ils furent obligs de s'arrter sur un tas de neige fort
dure, pour viter un trou rempli d'eau, qui a l'apparence d'un puits,
et qui est directement au-dessous de l'ouverture de la grotte. Il a
six brasses de profondeur. Les Anglais ne purent juger si c'est une
source d'eau vive, ou l'assemblage de la neige fondue, ou la
distillation des rochers. De tous les cts de la grotte, on voit des
glaons suspendus, qui descendent jusqu'au tas de neige dont le fond
est rempli; mais nos voyageurs, bientt incommods de l'excs du
froid, quittrent ce lieu pour continuer de descendre. Ils arrivrent
 Orotava vers cinq heures du soir, le visage si rouge et si cuisant,
que, pour se rafrachir, ils furent obligs de se faire laver
long-temps la tte avec des blancs d'oeufs.

Joignons  cette relation celle d'un Anglais fort instruit, nomm M.
dens, plus curieuse et plus dtaille que la premire.

Le mardi 13 aot 1715,  dix heures et demie du soir, dens,
accompagn de quatre Anglais et d'un Hollandais, avec des domestiques
et des chevaux pour le transport de leurs provisions, partit du port
d'Orotava: leur guide tait le mme qui avait servi depuis plusieurs
annes  tous les trangers qui avaient fait ce voyage.

Ils arrivrent avant minuit  la ville d'Orotava; et, suivant les
instructions du guide, ils y prirent des btons d'une forme commode
pour faciliter leur marche.

Le jour suivant,  une heure du matin, ils s'avancrent jusqu'au pied
d'une montagne fort raide,  un mille et demi de la ville; et,
commenant  voir autour d'eux  la faveur de la lune qui tait fort
claire, ils dcouvrirent le pic, environn d'une nue blanche qui le
couvrait comme un chapeau. De l, suivant le pied de la montagne, ils
gagnrent une plaine que les Espagnols ont nomme _Dornajito en el
Monte verte_, c'est--dire Petit trou dans la Montagne verte: ce nom
lui vient, comme l'auteur le suppose, d'un trou trs-profond qu'on
trouve un peu plus loin sur la droite, dans lequel tombe une eau pure
et frache qui descend des montagnes. Aprs avoir march par des
chemins tantt rudes, tantt fort aiss, ils arrivrent  trois heures
prs d'une petite croix de bois que les Espagnols appellent _la Cruz
de la Solera_, d'o ils aperurent le pic devant eux; mais, quoique
depuis la ville ils eussent mont presque continuellement par divers
dtours, il ne leur parut pas moins lev, et les nues blanches en
couvraient encore la pointe.

Un demi-mille plus loin, ils se trouvrent sur le dos de la montagne,
fort rude et fort escarpe, qui se nomme _Caravalla_, nom qui lui
vient d'un grand pin que leur guide les pria d'observer: cet arbre
jette en effet une grande branche qui, par la manire dont elle
s'avance au-del des autres, a l'air d'un mt, tandis que les autres
forment une touffe qui ressemble  la partie d'avant d'une caravelle;
on trouve d'ailleurs des deux cts un grand nombre d'autres pins.
Entre ces arbres ils virent plusieurs ruisseaux de soufre enflamm qui
descendaient de la montagne en serpentant, et de petits tourbillons de
fume qui s'levaient des lieux o le soufre avait commenc 
s'enflammer. Ils eurent le mme spectacle la nuit suivante, lorsqu'ils
se retirrent sous les rocs pour s'y reposer; mais ils ne purent
dcouvrir d'o venait l'inflammation, ni ce que devenaient ensuite les
ruisseaux ardens.

Vers cinq heures du soir, ils arrivrent au sommet de la montagne, o
ils trouvrent un fort gros arbre, que les Espagnols appellent _el
Pino de la Merianda_, c'est--dire l'arbre de la Collation. Le feu que
diffrens voyageurs ont fait au pied en a dcouvert le tronc, et fait
couler beaucoup de trbenthine. Nos Anglais en allumrent un grand 
peu de distance, et s'arrtrent pour se rafrachir. Ils aperurent
quantit de lapins, qui ont peupl ces lieux dserts et sablonneux.
Depuis cet endroit, quoique assez prs du pain de sucre, on est fort
incommod par l'abondance du sable.

Ils se remirent en marche vers six heures, et trois quarts d'heure
aprs ils arrivrent  _Portillo_, c'est--dire  l'ouverture de
plusieurs grands rocs, d'o ils recommencrent  dcouvrir le pic, qui
ne leur paraissait plus qu' deux milles et demi d'eux. Leur guide les
assura qu'ils taient  la mme distance du port. Mais le pic ne
cessait pas de leur paratre envelopp de nues blanches.  sept
heures et demie, ils arrivrent  _las Faldas_, c'est--dire aux
avenues du pic, d'o jusqu' la Stancha, qui n'est qu' un quart de
mille du pain de sucre, ils eurent  marcher sur de petites pierres si
mobiles, que les chevaux y enfonaient jusqu'au-dessus du pied. La
couche en devait tre fort paisse, puisque dens y fit un grand trou
sans en pouvoir trouver le fond.

 mesure qu'on s'approche du pain de sucre, on voit quantit de grands
rocs disperss, qui, suivant le rcit du guide, ont t prcipits du
sommet par d'anciens volcans. Il s'en trouve aussi des tas qui ont
plus de soixante toises de longueur, et dens observe que plus ils
sont loin du pic, plus ils ressemblent  la pierre commune des rocs;
mais ceux qui sont moins loigns paraissent plus noirs et plus
solides. Il y en a mme qui ont la couleur du caillou, avec une sorte
de brillant, qui fait juger qu'ils n'ont point t altrs par le feu,
au lieu que la plupart des autres tirent beaucoup sur le charbon de
forge, ce qui ne laisse pas douter que, de quelque lieu qu'ils
viennent, ils n'aient souffert les impressions d'une ardente chaleur.

 neuf heures, les voyageurs arrivrent  la Stancha, un quart de
mille au-dessus du pied du pic, au ct de l'est. Ils y trouvrent
trois ou quatre grands rocs durs et noirs, qui s'avancent assez pour
mettre plusieurs personnes  couvert. Ils placrent leurs chevaux dans
ce lieu, et, cherchant pour eux-mmes une retraite commode, ils
commencrent par se livrer tranquillement au sommeil. Ensuite leurs
gens prparrent diverses sortes de viandes qu'ils avaient apportes.
Comme leur dessein tait de se reposer pendant tout le jour, dens
profita du temps pour observer mille objets qui le frappaient
d'admiration.  l'est du pic, on voit,  quatre ou cinq milles de
distance, plusieurs montagnes qui s'appellent _Malpesses_; et plus
loin, au sud, celle qui porte le nom de montagne de Rijada. Tous ces
monts taient autrefois des volcans, comme dens ne croit pas qu'on en
puisse douter  la vue des rocs noirs et des pierres brles qui s'y
trouvent, et qui ressemblent  tout ce qu'on rencontre aux environs du
pic. Si l'on s'en rapporte aux rflexions d'dens, rien n'est
comparable  cet amas confus de dbris entasss les uns sur les
autres, qui peuvent passer pour une des plus grandes merveilles de
l'univers. Aprs avoir dn avec beaucoup d'apptit, les voyageurs
voulurent recommencer  dormir; mais, tant reposs de la fatigue qui
les avait forcs d'abord au sommeil, ils ne purent fermer les yeux
dans un endroit si peu commode; et leur unique ressource fut de jouer
aux cartes pendant le reste de l'aprs-midi. Vers les six heures du
soir, ils dcouvrirent la grande Canarie, qu'ils avaient  l'est un
quart sud.

La faim redevint si pressante, qu'on fit un second repas avant neuf
heures. Chacun se promit ensuite de pouvoir dormir sous le rocher. On
se fit des lits avec des habits, et l'on choisit des pierres pour
oreillers. Mais il fut impossible de goter un moment de repos. Le
froid tourmentait ceux qui s'taient loigns du feu. La fume n'tait
pas moins incommode  ceux qui s'en approchaient. D'autres taient
perscuts par les mouches, avec un extrme tonnement d'en trouver un
si grand nombre dans un lieu o l'air est si rude et si perant
pendant la nuit. dens s'imagine qu'elles y sont attires par les
chvres qui grimpent quelquefois sur ces rocs; d'autant plus que, dans
une caverne fort proche du sommet de la montagne, il trouva une chvre
morte. Elle n'avait pu monter si haut sans beaucoup de peine; et
s'tant sans doute chauffe dans sa marche, le froid l'avait saisie
jusqu' lui causer la mort;  moins qu'on ne veuille supposer qu'elle
tait morte de faim, ou peut-tre de quelque vapeur sulfureuse qui
l'avait touffe; ce qui parat plus probable, parce qu'dens ajoute
qu'elle s'tait sche jusqu' tomber presqu'en poudre. Enfin, le
guide ayant averti qu'il tait temps de partir, on se remit en marche
 une heure aprs minuit. Comme le chemin ne permettait pas de mener
les chevaux, on laissa dans le mme lieu quelques hommes pour les
garder.

Entre la Stancha et le sommet du pic, on rencontre deux montagnes fort
hautes, chacune d'un demi-mille de marche. La premire est parseme de
petits cailloux, sur lesquels il est ais de glisser: l'autre n'est
qu'un amas monstrueux de grosses pierres, qui ne tiennent  la terre
que par leur poids, et qui sont mles avec beaucoup de confusion.
Aprs s'tre repos plusieurs fois, les voyageurs arrivrent au
sommet de la premire montagne, o ils prirent quelques
rafrachissemens; ensuite ils commencrent  monter la seconde, qui
est plus haute que la premire, mais plus sre pour la marche, parce
que la grosseur des pierres les rend plus fermes. Ils n'en essuyrent
pas moins de fatigue pendant une grosse demi-heure, aprs laquelle ils
dcouvrirent le pain de sucre, qui leur avait t cach par
l'interposition des deux montagnes.

Au sommet de la seconde, ils trouvrent le chemin assez uni, dans
l'espace d'un quart de mille, jusqu'au pied du pain de sucre, o,
regardant leurs montres, ils furent surpris qu'il ft dj trois
heures. La nuit tait fort claire, et la lune se faisait voir avec
beaucoup d'clat; mais ils voyaient sur la mer des tas de nues qui
paraissaient au-dessous d'eux comme une valle extrmement profonde.
Ils avaient le vent assez frais au sud-est quart sud, o il demeura
continuellement pendant tout le voyage. Pendant une demi-heure qu'ils
furent assis au pied du pain de sucre, ils virent sortir en plusieurs
endroits une vapeur semblable  la fume, qui, s'levant en petits
nuages, disparaissait bientt, et faisait place  d'autres petits
tourbillons qui suivaient les premiers.  trois heures et demie, ils
se remirent  monter dans la plus pnible partie du voyage. dens et
quelques autres, ne mnageant pas leur marche, parvinrent au sommet
dans l'espace d'un quart d'heure, tandis que le guide et le reste de
la compagnie n'y arrivrent qu' quatre heures.

Le sommet du pic est un ovale, dont le plus long diamtre s'tend du
nord-nord-ouest au sud-est. Autant qu'dens en put juger, il n'a pas
moins de cent quarante toises de longueur sur environ cent dix de
largeur. Il renferme dans ce circuit un grand gouffre, qu'on a nomm
_Caldera_, c'est--dire la chaudire, dont la partie la plus profonde
est au sud. Il est assez escarp sur tous ses bords, et, dans quelques
endroits, il ne l'est pas moins que la descente du pain de sucre.
Toute la compagnie descendit jusqu'au fond, o elle trouva, vers
quarante toises de profondeur, des pierres si grosses, que plusieurs
surpassaient la hauteur d'un homme; la terre, dans l'intrieur de la
chaudire, peut se ptrir comme une sorte de pte; et si on l'allonge
dans la forme d'une chandelle, on est surpris de la voir brler comme
du soufre. Au dedans et au dehors on trouve quantit d'endroits
brlans, et lorsqu'on y lve une pierre, on y voit du soufre attach.
Au-dessus des trous d'o l'on voit sortir de la fume, la chaleur est
si ardente, qu'il est impossible d'y tenir long-temps la main. La
grotte o dens trouva une chvre morte est au nord-est, dans
l'enceinte du sommet. Le guide l'assura qu'il s'y distillait souvent
du vritable esprit de soufre (acide sulfurique); mais ce phnomne ne
parut point dans le peu de temps que les Anglais y passrent.

dens observe que c'est une erreur de s'imaginer, avec les auteurs de
quelques relations, que la respiration soit difficile au sommet du
pic; il rend tmoignage qu'il n'y respira pas moins qu'au pied; il n'y
mangea pas non plus avec moins d'apptit. Avant le lever du soleil, il
trouva l'air aussi froid qu'il l'eut jamais ressenti en Angleterre
dans les plus rudes hivers.  peine put-il demeurer sans ses gants. Il
tomba une rose si abondante, que tout le monde eut ses habits
mouills. Cependant le ciel ne cessa point d'tre fort serein. Un peu
aprs que le soleil fut lev, ils virent sur la mer l'ombre du pic,
qui s'tendait jusqu' l'le de Gomera, et celle du sommet leur
paraissait imprime dans le ciel comme un autre pain de sucre. Mais,
les nues tant assez paisses autour d'eux, ils ne dcouvrirent pas
d'autres les que la grande Canarie et Gomera.

 six heures du matin, ils pensrent  partir pour retourner sur leurs
traces.  sept heures, ils arrivrent prs d'une citerne d'eau qu'ils
n'avaient pas remarque en montant, et qui passe pour tre sans fond.
Leur guide les assura que c'tait une erreur, et que sept  huit ans
auparavant il l'avait vue  sec pendant les agitations d'un furieux
volcan. dens jugea que cette citerne peut avoir trente-cinq brasses
de long sur douze de large, et que sa profondeur ordinaire est
d'environ quatorze brasses. Elle a sur ses bords une matire blanche
que les Anglais, sur la foi de leur guide, prirent pour du salptre.
Il s'y trouvait aussi, dans plusieurs endroits, de la glace et de la
neige, l'une et l'autre fort dures, quoique couvertes d'eau. dens fit
prendre de cette eau dans une bouteille, et ne fit pas difficult d'en
boire avec un peu de sucre; mais il n'en avait jamais bu de si froide.
Du ct droit, il y avait un grand amas de glaons qui s'levaient en
pointe, et d'o les Anglais s'imaginrent que l'eau coulait dans la
citerne.

Trois ou quatre milles plus bas, ils dcouvrirent une autre grotte qui
tait remplie de squelettes et d'os humains. Ils en virent
quelques-uns d'une grandeur si extraordinaire, qu'ils les prirent pour
des os de gans. Mais ils ne purent apprendre d'o venaient tant de
cadavres, ni quelle tait l'tendue de la caverne.

Un Portugais, qui avait voyag dans les Indes occidentales, rptait
souvent qu'il ne doutait pas que l'le de Tnriffe n'et d'aussi
bonnes mines que celles du Mexique et du Prou. Enfin un ami d'un
voyageur avait tir de quoi faire deux cuillres d'argent, de quelques
charges de terre qu'il avait apportes du mme ct des montagnes. On
y trouve encore des eaux nitreuses, et des pierres couvertes d'une
rouille couleur de safran, qui a le got du fer.

Ce voyageur raconte que, sa qualit de mdecin lui ayant fait rendre
des services considrables aux insulaires, il obtint d'eux la libert
de visiter leurs cavernes spulcrales; spectacle qu'ils n'accordent 
personne, et qu'on ne peut se procurer malgr eux sans exposer sa vie
au dernier danger. Ils ont une extrme vnration pour les corps de
leurs anctres, et la curiosit des trangers passe chez eux pour une
profanation. Dans leur petit nombre et leur pauvret, ils sont si
fiers et si jaloux de leurs usages, que le plus vil de leur nation
ddaignerait de prendre une Espagnole en mariage. L'auteur, se
trouvant donc  Guimar, ville peuple presque uniquement des
descendans des anciens Guanches, eut le crdit de se faire conduire 
leurs grottes. Ce sont des lieux anciennement creuss dans les
rochers, ou forms parla nature, qui ont plus ou moins de grandeur,
suivant la disposition du terrain. Les corps y sont cousus dans des
peaux de chvre avec des courroies de la mme matire, et les coutures
si gales et si unies, qu'on n'en peut trop admirer l'art. Chaque
enveloppe est exactement proportionne  la grandeur du corps; mais ce
qui cause beaucoup d'admiration, c'est que tous les corps y sont
presque entiers. On trouve galement dans ceux des deux sexes les
yeux, mais ferms, les cheveux, les oreilles, le nez, les dents, les
lvres, la barbe, et jusqu'aux parties naturelles. L'auteur en compta
trois ou quatre cents dans diffrentes grottes, les uns debout,
d'autres couchs sur des lits de bois, que les Guanches ont l'art de
rendre si dur, qu'il n'y a pas de fer qui puisse le percer.

Un jour que l'auteur tait  prendre des lapins au furet, chasse fort
usite dans l'le de Tnriffe, ce petit animal, qui avait un grelot
au cou, le perdit dans un terrier, et disparut lui-mme sans qu'on pt
reconnatre ses traces. Un des chasseurs  qui il appartenait, s'tant
mis  le chercher au milieu des rocs et des broussailles, dcouvrit
l'entre d'une grotte des Guanches. Il y entra; mais sa frayeur se fit
connatre aussitt par ses cris. Il y avait aperu un cadavre d'une
grandeur extraordinaire, dont la tte reposait sur une pierre, les
pieds sur une autre, et le corps sur un lit de bois. Le chasseur,
devenu plus hardi en se rappelant les ides qu'il avait sur la
spulture des Guanches, coupa une grande pice de la peau que le mort
avait sur l'estomac. L'auteur de cette relation rend tmoignage
qu'elle tait plus douce et plus souple que celle de nos meilleurs
gants, et si loigne de toute sorte de corruption, que le mme
chasseur l'employa pendant plusieurs annes  d'autres usages. Ces
cadavres sont aussi lgers que la paille. L'auteur, qui en avait vu
quelques-uns de briss, proteste qu'on y distingue les nerfs, les
tendons, et mme les veines et les artres, qui paraissaient comme
autant de petites cordes.

Si l'on s'en rapporte aujourd'hui aux plus anciens Guanches, il y
avait parmi leurs anctres une tribu particulire qui avait l'art
d'embaumer les corps, et qui le conservait comme un mystre sacr qui
ne devait jamais tre communiqu au vulgaire. Cette mme tribu
composait le sacerdoce, et les prtres ne se mlaient point avec les
autres tribus par des mariages; mais, aprs la conqute de l'le, la
plupart furent dtruits par les Espagnols, et leur secret prit avec
eux. La tradition n'a conserv qu'un petit nombre d'ingrdiens qui
entraient dans cette opration: c'tait du beurre ml de graisse
d'animal, qu'on gardait exprs dans des peaux de chvre. Ils faisaient
bouillir cet onguent avec certaines herbes, telles qu'une espce de
lavande qui crot en abondance entre les rocs, et une autre herbe
nomme _lara_, d'une substance gommeuse et glutineuse qui se trouve
sur le sommet des montagnes; une autre plante, qui tait une sorte de
_cyclamen_ ou pain de pourceau; la sauge sauvage, qui crot partout
dans les montagnes; enfin plusieurs autres simples qui faisaient de ce
mlange un des meilleurs baumes du monde. Aprs cette prparation, on
commenait par vider le corps de ses intestins, et le laver avec une
lessive faite d'corce de pin, sche au soleil pendant l't, ou dans
une tuve en hiver. Cette purification tait rpte plusieurs fois.
Ensuite on faisait l'onction au dedans et au dehors, avec grand soin
de la laisser scher  chaque reprise. On la continuait jusqu' ce que
le baume et entirement pntr le cadavre, et que, la chair se
retirant, on vt paratre tous les muscles. On s'apercevait qu'il ne
manquait rien  l'opration lorsque le corps tait devenu extrmement
lger; alors on le cousait dans des peaux de chvre, comme on l'a dj
fait observer[21]. Il est remarquable que, pour viter la dpense,
lorsqu'il tait question des pauvres, on leur tait le crne: ils
taient cousus aussi dans des peaux, mais auxquelles on laissait le
poil; au lieu que celles des riches taient si fines, et passes si
proprement, qu'elles se conservent fort douces et fort souples
jusqu'aujourd'hui.

                   [Note 21: Comme les anciens navigateurs
                   connaissaient les Canaries, on peut conjecturer que
                   cet art d'embaumer les corps a t enseign aux
                   Guanches par les gyptiens, qui l'ont conserv chez
                   eux jusqu' nos jours.]

Les Guanches racontent qu'ils ont plus de vingt grottes de leurs rois
et de leurs grands hommes, inconnues, mme parmi eux, except 
quelques vieillards qui sont dpositaires de ce secret, et qui ne
doivent jamais le rvler. Enfin l'auteur observe que la grande
Canarie a ses grottes comme Tnriffe, et que les morts y taient
ensevelis dans des sacs; mais que, loin de les conserver si bien, les
corps y sont entirement consums.

Les Guanches ont dans ces lieux funbres des vases d'une terre si
dure, qu'on ne peut venir  bout de les casser. Les Espagnols en ont
trouv dans plusieurs grottes, et s'en servent au feu pour les usages
de la cuisine.

Scory nous apprend que les anciens Guanches avaient un officier public
pour chaque sexe, avec le titre d'embaumeur, dont le principal office
tait de composer une certaine prparation de poudres diffrentes et
de plusieurs herbes mles ensemble, et lies avec du beurre de
chvre; qu'aprs avoir lav soigneusement les corps morts, ils les
frottaient pendant quinze jours avec ce baume, en les exposant au
soleil, et les tournant sans cesse jusqu' ce qu'ils fussent
entirement secs et raides (le temps pour cette crmonie rglait pour
les parens la dure du deuil); qu'ensuite on enveloppait les corps
dans des peaux de chvre cousues ensemble avec une adresse et une
propret merveilleuse; qu'on les portait dans des cavernes profondes,
dont l'accs n'tait permis qu'aux ministres des funrailles, et qu'on
les y plaait couchs ou debout. Scory, tant  Tnriffe, avait vu
plusieurs de ces corps qui taient ensevelis depuis plus de mille ans.
Cependant il n'ajoute point  quelles marques on pouvait leur
reconnatre tant d'antiquit. Purchas rend tmoignage lui-mme qu'il
avait vu deux de ces momies  Londres. On en voit une au cabinet
d'anatomie du Jardin du Roi,  Paris.

Quelques gographes mettent Madre au rang des Canaries. L'histoire de
la dcouverte de cette le offre beaucoup de circonstances qui
tiennent du roman: nous les rapporterons sans les garantir. Ces sortes
de dtails, que nous nous permettons quelquefois, sont du got de la
plupart des lecteurs, et varient l'uniformit des descriptions.

Sous le rgne d'douard III, roi d'Angleterre, un homme d'esprit et de
courage, nomm Robert Macham, ayant conu une passion fort vive pour
une jeune personne d'une naissance suprieure  la sienne, obtint la
prfrence sur tous ses rivaux. Mais les parens de sa matresse, qui
se nommait Anne Dorset, s'aperurent des sentimens de leur fille; et,
dans la rsolution de ne pas souffrir un mariage qui blessait leur
fiert, ils se procurrent un ordre du roi pour faire arrter Macham,
jusqu' ce que le sort d'Anne ft fix par une autre alliance. Ils lui
firent pouser un homme de qualit. Anne fut aussitt conduite 
Bristol, dans les terres de son mari. L'amant prisonnier obtint
immdiatement sa libert; mais, anim par le ressentiment de son
injure autant que par sa passion, il entreprit de troubler le bonheur
de son rival. Quelques amis lui prtrent leur secours. Il se rendit 
Bristol, o, par des artifices ordinaires  l'amour, il trouva le
moyen de voir sa matresse. Elle n'avait pas perdu l'inclination qu'il
lui avait inspire pour lui. Ils rsolurent ensemble de quitter
l'Angleterre, et de chercher une retraite en France. Leur diligence
fut gale  leur tmrit. Un jour qu'Anne feignit de vouloir prendre
l'air, elle se fit conduire au bord du canal par un domestique de
confiance; et, se mettant dans un bateau qui l'attendait, elle gagna
un vaisseau que son amant tenait prt pour leur fuite.

L'ancre fut leve aussitt, et les voiles tournes vers les ctes de
France. Mais l'inquitude et la prcipitation de Macham ne lui avaient
pas permis de choisir les plus habiles matelots de l'Angleterre. Le
vent d'ailleurs lui fut si peu favorable, qu'ayant perdu la terre de
vue avant la nuit, il se trouva le lendemain comme perdu dans
l'immensit de l'Ocan. Cette situation dura treize jours, pendant
lesquels il fut abandonn  la merci des flots. La boussole n'tait
point encore en usage dans la navigation. Enfin, le quatorzime jour
au matin, ses gens aperurent fort prs d'eux une terre qu'ils prirent
pour une le. Leur doute fut clairci au lever du soleil, qui leur fit
dcouvrir des forts d'arbres inconnus. Ils ne furent pas moins
surpris de voir quantit d'oiseaux d'une forme nouvelle, qui vinrent
se percher sur leurs mts et leurs vergues sans aucune marque de
frayeur.

Ils mirent la chaloupe en mer. Plusieurs matelots y tant descendus
pour gagner la terre, revinrent bientt avec d'heureuses nouvelles et
de grands tmoignages de joie. L'le paraissait dserte; mais elle
leur offrait un asile aprs de si longues et si mortelles alarmes.
Divers animaux s'taient approchs d'eux sans les menacer d'aucune
violence. Ils avaient vu des ruisseaux d'eau frache et des arbres
chargs de fruits. Macham et sa matresse, avec leurs meilleurs amis,
n'eurent plus d'empressement que pour aller se rafrachir dans un si
beau pays. Ils s'y firent conduire aussitt dans la chaloupe, en
laissant le reste de leurs gens pour la garde du vaisseau. Le pays
leur parut enchant. La douceur des animaux ne les invitant pas moins
que celle de l'air et que la varit des fleurs et des fruits, ils
s'avancrent un peu plus loin dans les terres. Bientt ils trouvrent
une belle prairie borde de lauriers, et rafrachie par un ruisseau
qui descendait des montagnes dans un lit de gravier. Un grand arbre
qui leur offrait son ombre leur fit prendre la rsolution de s'arrter
dans cette belle solitude. Ils y dressrent des cabanes pour y prendre
quelques jours de repos et dlibrer sur leur situation. Mais leur
tranquillit dura peu. Trois jours aprs, un orage arracha le vaisseau
de dessus les ancres, et le jeta sur les ctes de Maroc, o, s'tant
bris contre les rochers, tout l'quipage fut pris par les Maures et
renferm dans une troite prison.

Macham, n'ayant retrouv le lendemain aucune trace de son btiment,
conclut qu'il tait coul  fond. Cette nouvelle disgrce rpandit la
consternation dans sa troupe, et fit tant d'impression sur sa
compagne, qu'elle n'y survcut pas long-temps. Les premiers malheurs
gui avaient suivi son dpart avaient abattu son courage; elle en avait
tir de noirs prsages, qui lui faisaient attendre quelque funeste
catastrophe. Mais ce dernier coup lui fit perdre jusqu' l'usage de la
voix; elle expira deux jours aprs, sans avoir pu prononcer une
parole. Son amant, pntr d'un accident si tragique, ne vcut que
cinq jours aprs elle, et demanda pour unique grce  ses amis de
l'enterrer dans le mme tombeau. Ils avaient creus sa fosse au pied
d'une sorte d'autel qu'ils avaient lev sous le grand arbre; ils y
placrent aussi le malheureux Macham; et, mettant une croix de bois
sur ce triste monument, ils y joignirent une inscription qu'il avait
compose lui-mme, et qui contenait en peu de mots sa pitoyable
aventure. Elle finissait par une prire aux chrtiens, s'il en venait
aprs lui dans le mme lieu, d'y btir une glise sous le nom de
_Jsus Sauveur_.

Aprs la mort du chef, le reste de la troupe ne pensa qu' sortir d'un
lieu si dsert. Tous les soins furent employs  mettre la chaloupe en
tat de soutenir une longue navigation, et l'on mit  la voile dans la
vue, s'il tait possible, de retourner en Angleterre; mais la force du
vent, ou l'ignorance des matelots, ayant fait prendre la mme route
que le vaisseau, on alla tomber sur la mme cte, et l'on n'y prouva
pas un meilleur sort.

Les prisons de Maroc taient alors remplies d'esclaves chrtiens de
toutes les nations, comme celles d'Alger le sont aujourd'hui. Il s'y
trouvait un Espagnol de Sville, nomm Jean de Morals, qui, ayant
exerc long-temps la profession de pilote, prit beaucoup de plaisir au
rcit des prisonniers anglais. Il apprit d'eux la situation du nouveau
pays qu'ils avaient dcouvert, et les marques de terre auxquelles il
pouvait tre reconnu.

Ds qu'il fut libre, il offrit ses services  Jean Gonsals Zarco,
gentilhomme portugais, charg par le prince Henri de faire des
dcouvertes dans la mer d'Afrique, et qui, deux ans auparavant, avait
mouill  Porto-Santo, dans le voisinage de Madre, et y avait laiss
quelques Portugais. Ce fut l qu'il dirigea sa route avec Morals. Les
Portugais de Porto-Santo lui racontrent, comme une vrit constante,
qu'au sud-ouest de l'le on voyait sans cesse des tnbres
impntrables qui s'levaient de la mer jusqu'au ciel; que jamais on
ne s'apercevait qu'elles diminuassent, et qu'elles paraissaient
gardes par un bruit effrayant qui venait de quelque cause inconnue.
Comme on n'osait encore s'loigner de la terre, faute d'astrolabe et
d'autres instrumens dont l'invention est postrieure, et qu'on
s'imaginait qu'aprs avoir perdu la vue des ctes, il tait impossible
d'y retourner sans un secours miraculeux de la Providence, cette
prtendue obscurit passait pour un abme sans fond, ou pour une
bouche de l'enfer.

Les exhortations de Morals firent mpriser  Zarco ces fausses
terreurs. Ils jugrent tous deux que ces tnbres dont on voulait leur
faire un sujet d'pouvante taient au contraire la marque certaine de
la terre qu'ils cherchaient. Cependant, aprs quelque dlibration,
ils convinrent de s'arrter  Porto-Santo jusqu'au changement de la
lune, pour observer quel effet il produirait sur l'ombre. La lune
changea sans qu'on s'apert de la moindre altration dans ce
phnomne. Alors tous les aventuriers furent saisis d'une si vive
terreur, qu'ils auraient abandonn leur entreprise, si Morals n'tait
demeur ferme dans ses ides, soutenant toujours, d'aprs les
informations qu'il avait reues des Anglais, que la terre qu'on
cherchait ne pouvait tre bien loin. Il faisait comprendre  Zarco
que, cette terre tant sans cesse  couvert du soleil par l'paisseur
de ses forts, il en sortait une humidit continuelle qui produisait
cette nue paisse, l'objet de tant de craintes et de fausses
imaginations.

Enfin Zarco, ne consultant que son courage, mit  la voile un jour au
matin, sans avoir communiqu sa rsolution  d'autres qu' Morals;
et, pour ne laisser rien manquer  sa dcouverte, il tourna
directement la proue de son vaisseau vers l'ombre la plus noire. Cette
hardiesse ne fit qu'augmenter les alarmes de son quipage.  mesure
qu'on avanait, l'obscurit paraissait plus paisse. Elle devint si
terrible, qu'on osait  peine en soutenir la vue. Vers le milieu du
jour, on entendit un bruit pouvantable qui se rpandait dans toute
l'tendue de l'horizon. Ce nouveau danger redoubla si vivement la
frayeur publique, que tous les matelots poussrent de grands cris, en
suppliant le capitaine de leur sauver la vie et de changer de route.
Il les assembla d'un visage ferme, et, par un discours prononc avec
le mme courage, il leur inspira une partie de sa rsolution. L'air
tant calme et les courans fort rapides, il fit conduire son vaisseau
le long de la nue par deux chaloupes. Le bruit servait de marque pour
s'avancer ou se retirer, suivant qu'il paraissait plus ou moins
violent. Dj la nue commenait  diminuer par degrs. Du ct de
l'est, elle tait sensiblement moins paisse; mais les vagues ne
cessaient point de faire entendre un bruit effrayant. On crut bientt
dcouvrir au travers de l'obscurit quelque chose de plus noir encore,
quoiqu' la distance o l'on tait, il ft impossible de le
distinguer. Quelques matelots assurrent qu'ils avaient aperu des
gans d'une prodigieuse hauteur: ce n'taient que les rochers, qu'on
vit bientt  dcouvert. La mer s'claircissant enfin, et les vagues
commenant  diminuer, Zarco et Morals ne doutrent plus qu'on ne ft
peu loign de la terre. Ils la virent presque aussitt lorsqu'ils
n'osaient encore s'y attendre. La joie des matelots se conoit plus
aisment qu'elle ne peut s'exprimer. Le premier objet qui frappa leurs
yeux fut une petite pointe, que Zarco nomma la pointe de
_Saint-Laurent_. Aprs l'avoir double, on eut au sud la vue d'une
terre qui s'tendait en montant; et l'ombre ayant tout--fait disparu,
la perspective devint charmante jusqu'aux montagnes.

Ruy Paes fut envoy dans une chaloupe, avec Jean de Morals, pour
reconnatre la cte. Ils entrrent dans une baie, qu'ils trouvrent
conforme  la description que Morals avait reue des Anglais. tant
descendus au rivage, ils dcouvrirent sans peine le monument de
Macham, et les autres marques qu'ils s'attachrent  distinguer. Aprs
avoir satisfait leur pit au tombeau des deux amans, ils portrent
ces heureuses nouvelles au vaisseau. Zarco prit possession du pays au
nom du roi Jean, et du prince don Henri, chevalier et grand-matre de
l'ordre de Christ. Ensuite, rapportant ses premires vues  la
religion, il fit lever un nouvel autel prs du tombeau de Macham. La
date de ce grand vnement est le 8 de juillet, jour de sainte
lisabeth, l'an 1420.

Le premier soin des aventuriers portugais fut de chercher dans le pays
des habitans et des bestiaux; mais ils n'y trouvrent que des oiseaux
de diverses espces, et si peu farouches, qu'ils se laissaient prendre
 la main. On rsolut de suivre les ctes dans la chaloupe. Aprs
avoir doubl une pointe  l'ouest, on trouva une plage o quatre
belles rivires venaient se rendre dans la mer. Zarco remplit une
bouteille de la plus belle eau pour la porter au prince Henri. En
avanant plus loin, on trouva une seconde valle couverte d'arbres,
dont quelques-uns taient tombs. Zarco en fit une croix, qu'il leva
sur le rivage, et nomma ce lieu _Santa-Cruz_. Un peu au del, ils
passrent une pointe qui s'avanait loin dans la mer, et, la trouvant
remplie d'un grand nombre de geais, ils lui donnrent le nom de _Punta
dos Gralhos_, qu'elle conserve encore.

Cette pointe, avec une autre langue de terre qui en est  deux lieues,
forme un golfe, alors bord de beaux cdres, au del duquel Zarco
dcouvrit encore une valle d'o sortait une eau blanchtre qui
formait un grand bassin avant d'entrer dans la mer. Tant d'agrmens
naturels engagrent Zarco  faire descendre encore une fois ses gens
pour pntrer plus loin dans les terres; mais quelques soldats chargs
de cet ordre revinrent bientt lui apprendre qu'ils avaient vu de tous
cts la mer autour d'eux, et par consquent qu'ils taient dans une
le, contre l'opinion de ceux qui avaient pris cette terre pour une
partie du continent d'Afrique.

Zarco ne pensa plus qu' choisir dans l'intrieur du pays quelque lieu
propre  s'y tablir. Il arriva dans une campagne assez vaste, et
moins couverte de bois que les autres cantons, mais si remplie de
fenouil, que la ville qu'on y a btie depuis, et qui est devenue la
capitale de l'le, en a tir le nom de _Funchal_. L, trois belles
rivires sortant de la valle, et s'unissant pour se jeter dans la
mer, forment deux petites les, dont la situation tenta Zarco d'en
faire approcher son vaisseau. Ensuite il continua sa route par terre
jusqu' la mme pointe qu'il avait vue au sud, o il avait plant une
croix. Il dcouvrit au del un rivage si doux et si uni, qu'il lui
donna le nom de _Plaga hermosa_.

En continuant sa marche, Zarco s'approcha d'une pointe de rocher qui,
tant coup par l'eau de la mer, formait une sorte de port. Il crut y
dcouvrir les traces de quelques animaux; ce qui rendit sa curiosit
d'autant plus vive, que jusqu'alors il n'en avait point encore aperu;
mais il fut bientt dtromp en voyant sauter dans l'eau un grand
nombre de veaux marins, ou phoques: ils sortaient d'une caverne que
l'eau avait creuse au pied de la montagne, et qui tait devenue comme
le rendez-vous de ces animaux.

Les nues devinrent si paisses dans cet endroit, que, faisant
paratre les rochers beaucoup plus hauts, et trouver beaucoup plus
terrible le bruit des vagues qui venaient s'y briser, Zarco prit la
rsolution de retourner vers son vaisseau. Il se pourvut d'eau, de
bois, d'oiseaux et de plantes de l'le, pour en faire prsent au
prince Henri; et, remettant  la voile pour l'Europe, il arriva au
port de Lisbonne vers la fin d'aot 1420, sans avoir perdu un seul
homme dans le voyage.

Le succs d'une si belle entreprise lui attira tant de considration 
la cour de Portugal, qu'on lui accorda publiquement un jour d'audience
pour faire le rcit de ses dcouvertes. Il prsenta au roi plusieurs
troncs d'arbres d'une grosseur extraordinaire; et sur l'ide qu'il
donna de la prodigieuse quantit de forts dont il avait trouv l'le
couverte, le prince la nomma _le Madre_[22]. Zarco reut ordre d'y
retourner au printemps avec la qualit de capitaine ou de gouverneur
de l'le, titre auquel ses descendans joignent celui de comte.

                   [Note 22: Du mot portugais _madera_, qui signifie
                   _bois_.]

L'le de Madre est situe  3237' de latitude nord, et  cent lieues
au nord de l'le de Tnriffe.

Elle produit un revenu considrable au roi de Portugal. Sa capitale,
qui se nomme _Funchal_, est fortifie par un chteau. Le port est
commode et bien dfendu. On admire dans la ville l'glise cathdrale,
o l'on n'a rien pargn pour la beaut de l'difice et pour
l'tablissement du clerg. Le gouvernement est form sur celui de
Portugal, o l'appel des causes se porte en dernire instance. Le
circuit de l'le est d'environ trente lieues; sa terre est haute. Les
beaux arbres qu'elle produit en abondance croissent sur des montagnes
au travers desquelles on a trouv l'art de conduire l'eau par diverses
machines. Elle a une seconde ville, nomme _Machico_, dont la rade est
aussi fort avantageuse aux vaisseaux. On compte dans l'le de Madre
six _inganios_ ou manufactures, o l'on fait d'excellent sucre[23].
Elle produit une abondance extrme de toutes sortes de fruits: poires,
pommes, prunes, dattes, pches, abricots, melons, patates, oranges,
limons, grenades, citrons, figues, noix, et des lgumes de toute
espce. L'arbre qui donne le sang-dragon y crot aussi; mais rien ne
lui fait tant d'honneur que ses excellens vins, qui se transportent
dans tous les pays du monde.

                   [Note 23: On ne tire plus de sucre de Madre depuis
                   qu'il est devenu l'un des principaux objets de
                   culture dans les colonies d'Amrique.  Madre,
                   comme aux Canaries, on prfre la culture des
                   vignobles.]

 douze lieues de distance, au nord de Madre, on trouve l'le nomme
_Port-Saint_ ou _Porto-Santo_, dont les habitans vivent de leur
agriculture. L'le de Madre produisant peu de bl, ils se sont livrs
au travail des champs, qui les rend indpendans du secours de leurs
voisins.  six lieues  l'est de Madre, on trouve quelques les,
nommes _les Dsertes_, qui, dans une fort petite tendue, ne
produisent que de l'orseille et des chvres.

Entre Tnriffe et Madre, la nature a plac, presqu' la mme
distance de ces deux les, celle qu'on nomme _la Salvage_. Elle n'a
pas plus d'une lieue de tour, et l'on n'y a jamais vu d'arbre ni de
fruit; cependant les chvres y trouvent de quoi se nourrir entre les
rochers et les pierres. On voit  quelque distance, au sud, un groupe
d'cueils, dont le plus grand porte le nom de _Piton des Salvages_.

Suivant Cada-Mosto, le prince don Henri envoya la premire colonie 
Madre sous la conduite de Tristan Tassora et de Jean-Gonsalez Zarco,
qu'il en nomma gouverneurs. Ils firent entre eux le partage de l'le.
Le canton de Macham chut au premier, et celui de Funchal  l'autre.
Les nouveaux habitans pensrent aussitt  nettoyer la terre; mais,
ayant employ le feu pour dtruire les forts, il leur devint si
impossible de l'arrter, que plusieurs personnes, entre lesquelles
Zarco tait lui-mme, ne purent chapper aux flammes qu'en se
retirant dans la mer, o, pendant deux jours, ils demeurrent dans
l'eau jusqu'au cou, sans aucune nourriture. Madre tait alors habite
dans ses quatre parties, Machico, Santa-Cruz, Funchal et Camra de
Lobos. C'taient du moins les principales habitations; car il y en
avait de moins considrables, et la totalit des habitans montait 
huit cents hommes, en y comprenant une compagnie de cent chevaux. Il
n'est pas surprenant que depuis tant d'annes ils se soient multiplis
jusqu' se trouver en tat, suivant le rcit d'Atkins, de mettre
aujourd'hui dix-huit mille hommes sous les armes.

Les campagnes de l'le sont fort montagneuses, mais elles n'en sont
pas moins fcondes et moins dlicieuses. Elles sont rafrachies par
sept ou huit rivires, et par quantit de petits ruisseaux qui
descendent des montagnes. On ne saurait voir sans admiration la
fertilit des lieux les plus hauts. Ils sont aussi cultivs que les
plaines d'Angleterre, et le bl n'y crot pas moins facilement; mais
la multitude des nues qui s'y forment est pernicieuse au raisin.

Le capitaine Uring tait  Funchal en 1717. Il raconte qu'elle est
dfendue par deux grands forts, et que, sur un roc  quelque distance
du rivage, elle en a un troisime qui est capable d'une bonne dfense
par sa situation. Derrire la ville, continue-t-il, le terrain s'lve
par degrs jusqu'aux montagnes, et s'tend en forme de cercle dans
l'espace de plusieurs milles. Cette campagne est remplie de jardins,
de vignobles et de maisons agrables: ce qui rend la perspective
charmante. Il tombe des montagnes une abondance de belles eaux, qui
sont conduites assez loin par des aquducs, et qui servent aux
habitans pour arroser et embellir leurs jardins.

Funchal, dit Atkins, qui y tait en 1720, est la rsidence du
gouverneur et de l'vque, et forme une ville grande et bien peuple:
elle a six paroisses, plusieurs chapelles, trois monastres d'hommes,
et trois de l'autre sexe. Les religieuses sont moins resserres 
Funchal qu' Lisbonne; elles ont la libert de recevoir les trangers,
et d'acheter d'eux toutes sortes de bagatelles. Le collge des
jsuites est un fort bel difice.  l'gard des habitans, c'est un
mlange de Portugais, de Ngres et de Multres, que le commerce rend
gaux, et qui ne font pas difficult de s'allier par des mariages.

On convient gnralement que l'air de Madre est excellent. Ovington
assure qu'il est fort tempr, et que le ciel y est presque toujours
clair et serein. Il observe,  cette occasion, que les climats qui
sont comme Madre entre le 30e. et le 40e. degr de latitude, tant
exempts des excs de froid et de chaud, sont non-seulement les plus
dlicieux, mais encore les plus favorables  la sant.

Moquet parle de Madre comme du plus charmant sjour de l'univers.
L'air, dit-il, y est d'une douceur admirable, et l'on ne doit pas
tre surpris que les anciens y aient plac les Champs-lyses. Ainsi
Moquet semble entrer dans l'opinion de ceux qui comptent Madre entre
les Canaries.

Suivant la description d'Atkins, l'le est un amas de montagnes
entremles de valles fertiles: les parties hautes sont couvertes de
bois qui servent de retraites aux chvres sauvages; le milieu contient
des jardins, et le bas des vignobles; les chemins y sont fort mauvais;
ce qui oblige d'y transporter le vin dans des barils, sur le dos des
nes.

La description que Cada-Mosto nous a donne de Madre semble
prfrable  toutes celles qui sont venues aprs lui. Il observe que
le terrain, quoique montagneux, est d'une rare fertilit; qu'il
produisait autrefois jusqu' trente mille stares[24] vnitiens de bl,
et qu'il rendait soixante-dix pour un; mais que, faute d'habilet dans
la culture, il ne rend plus que trente ou quarante; qu'il est rempli
de sources excellentes, outre sept ou huit rivires; que ce fut cette
abondance d'eau qui fit natre au prince Henri de Portugal la pense
d'y envoyer des cannes de Sicile; que cette transplantation dans un
climat plus chaud leur donna tant de fcondit, qu'elles surpassrent
toutes les esprances; que le vin y tait fort bon de son temps,
quoique alors extrmement prs de son origine, et l'abondance si
grande, que les transports taient dj considrables. Entre les
vignes qui furent portes  Madre, le prince Henri fit choisir 
Candie quelques ceps de Malvoisie, qui russirent parfaitement, et qui
font aujourd'hui du malvoisie de Madre un des meilleurs vins du
monde.

                   [Note 24: Le stare est une mesure de grain qui pse
                   trois livres.]

En gnral, le terroir de Madre est si favorable aux vignobles, qu'on
y voit plus de grappes que de feuilles, et qu'elles y sont d'une
grosseur extraordinaire. On y trouve aussi, dans sa perfection, le
raisin noir, qui se nomme _pergola_. Cada-Mosto ajoute que les
habitans commenaient alors la vendange  Pques.

L'le ne produit rien avec tant d'abondance que du vin; on en
distingue trois ou quatre espces: celui qui a la couleur du champagne
a peu de rputation; le ple est beaucoup plus fort; la troisime
espce, qu'on nomme _malvoisie_, est vritablement dlicieuse; la
quatrime est le _tinto_, qui n'est pas moins color que le malvoisie,
mais qui lui est fort infrieur par le got. On le mle avec d'autres
vins, autant pour les conserver que pour leur donner de la couleur.
Cada-Mosto remarque qu'en le faisant cuver, on y jette une sorte de
pte compose de la pierre de _jess_, qu'on pile avec beaucoup de
soin, et dont on met neuf ou dix livres dans chaque pipe. Le vin de
Madre a cette proprit, qu'il se perfectionne, ou que, s'il a
souffert quelque altration, il se rpare  la chaleur du soleil; mais
il faut, pour cette opration, que la bonde soit ouverte, et qu'il
puisse recevoir de l'air.

Le produit d'un vignoble se partage, dit-on, avec galit entre le
propritaire et ceux qui cueillent et pressent le raisin. Cependant on
voit la plupart des marchands s'enrichir, tandis que les vignerons et
les vendangeurs languissent dans la pauvret. Les jsuites, tant en
possession du meilleur vignoble de Malvoisie, en tiraient un profit
considrable.

On compte qu'anne commune, l'le de Madre donne vingt mille pipes de
vin. Il s'en consomme huit mille entre les habitans, et le reste se
transporte aux Indes occidentales et dans d'autres pays, mais
particulirement  la Barbade, o les Anglais le prfrent  tous les
vins de l'Europe.

Atkins prtend, comme Ovington, que les cendres des bois brls, aux
premiers temps de la dcouverte, donnrent beaucoup de fcondit aux
cannes  sucre; mais qu'un ver, qui commena bientt  s'y introduire,
ayant ruin les plantations, elles furent changes en vignobles, qui
ddommagrent les habitans par l'excellence de leurs vins. La vendange
se fait aujourd'hui dans le cours des mois de septembre et d'octobre,
et le produit annuel monte  vingt-cinq mille pipes. Suivant le mme
auteur, Madre n'a proprement que deux sortes de vins: l'un bruntre,
l'autre rouge, qu'on nomme _tinto_, et qui, suivant l'opinion commune,
tire ce nom de ce qu'en effet il est teint, quoique les habitans
s'obstinent  le dsavouer.

Les ngocians anglais,  qui l'on a permis de rsider dans cette le,
y ont transport d'Angleterre des groseilles, des framboises, des
noisettes et d'autres fruits, qui ont mieux russi dans un climat
chaud que la plupart des fruits de Madre ne russissent sous un ciel
aussi froid que celui d'Angleterre. La banane est estime des habitans
avec une sorte de vnration, comme le plus dlicieux de tous les
fruits; jusque-l qu'ils se persuadent que c'est le fruit dfendu,
source de tous les maux du genre humain. Pour confirmer cette opinion,
ils allguent la grandeur de ses feuilles, qui ont assez de largeur
pour avoir servi  couvrir la nudit de nos premiers pres. C'est une
espce de crime,  Madre, de couper une banane avec un couteau, parce
qu'on voit ensuite dans la substance du fruit quelque ressemblance
avec l'image de Jsus-Christ.

Entre les arbres, Cada-Mosto vante beaucoup le cdre et le _nasso_ de
Madre. Le premier est fort haut, fort gros et fort droit. Son odeur
est trs-agrable. On en fait de belles planches, qui servent
particulirement pour les lambris. Le _nasso_ est couleur de rose.
Outre les planches, on en fait des bois de fusil, et des arcs d'un
excellent ressort. On envoie les arcs aux Indes occidentales, et les
planches en Portugal.

Atkins dcouvrit dans les jardins de Madre une curiosit qui lui
parut fort extraordinaire. C'est la fleur immortelle, qui, tant
cueillie, dure plusieurs annes sans se faner. Elle crot comme la
sauge, et la fleur ressemble  celle de la camomille. L'auteur en prit
plusieurs, qui se trouvrent aussi blanches et aussi fraches  la fin
de l'anne qu'au moment qu'il les avait cueillies.

Cada-Mosto rapporte que de son temps l'le tait abondante en toutes
sortes de bestiaux, et que les montagnes renfermaient beaucoup de
sangliers. On y voyait des faisans blancs. Mais, except les cailles,
il n'y avait point d'animaux qui prissent la fuite devant l'homme. On
sent qu'il doit en tre autrement aujourd'hui. Quelques habitans
racontrent  l'auteur que, dans l'origine de l'tablissement, on y
trouva un nombre incroyable de pigeons, qui se laissaient prendre avec
un lacet qu'on leur jetait au cou, et qui, ne se dfiant d'aucune
trahison, regardaient stupidement l'oiseleur. Il ajoute que ce rcit
lui parut d'autant plus vraisemblable, qu'on voyait encore la mme
chose dans quelques les nouvellement dcouvertes.

Les principales provisions de l'le sont, le chevreau, le porc, le
veau, qui est communment assez maigre; les lgumes, les oranges, les
noix, les ignames, les bananes, etc. Comme il n'y a point de marchs
fixes, la campagne envoie dans les villes ce qu'elle juge ncessaire 
la consommation. Uring se plaint que communment les alimens y sont
fort chers. Le commerce se fait par des changes. Atkins observe que
les provisions qu'on reoit le plus volontiers  Madre, sont la
farine, le boeuf, la sardine et le hareng; le fromage, le beurre, le
sel et l'huile. Ce qu'on recherche aprs ces alimens, ce sont des
chapeaux, des perruques, des chemises, des bas, toutes sortes de
grosses toffes et de draps fins, surtout les noirs, qui sont la
couleur favorite des Portugais. On demande aussi des meubles et des
ustensiles, comme de la vaisselle d'tain, des critoires, du papier,
des livres de compte, etc. Les habitans donnent du vin en change; le
vin commun, sur le pied de trente mille ris la pipe; le malvoisie,
sur le pied de soixante mille. Chaque millier de ris monte  six
francs cinquante centimes, dont trois et demi se paient en
marchandises de la mme valeur, et trois en billets. Mais, lorsqu'il
est question d'un envoi considrable, ils accordent une plus forte
remise. Comme ils transportent ensuite ces marchandises au Brsil,
elles sont quelquefois d'une grande chert  Madre.

Dans le temps de la vendange, les pauvres n'ont gure d'autre
nourriture que le pain et le raisin. Sans cette sobrit, il leur
serait difficile d'viter la fivre dans une saison si chaude; et les
plaisirs des sens, auxquels ils s'abandonnent sans rserve, joints 
l'excs de la chaleur, ruineraient bientt les plus vigoureux
tempramens. Aussi les Portugais, mme les plus riches, s'imposent
des rgles de sobrit dont ils ne s'cartent presque jamais. Ils ne
pressent point leurs convives de boire. Les domestiques qui servent
dans un repas ont toujours la bouteille  la main; mais ils attendent
si exactement l'ordre des matres pour leur offrir du vin, qu'un
simple signe ne serait pas entendu. Cette affectation de temprance
est porte si loin, qu'un Portugais n'oserait uriner dans les rues,
parce qu'il s'exposerait au reproche d'ivrognerie.

Les habitans de Madre ont beaucoup de gravit dans leur parure, et
portent communment le noir, par dfrence, comme Ovington se
l'imagine, pour le clerg de l'le, qui s'y est mis en possession
d'une extrme autorit. Mais ils ne peuvent tre un moment sans l'pe
et le poignard. Les valets mme ne quittent point ces ornemens
insparables l'un de l'autre. On les voit servir  table l'assiette 
la main, l'pe au ct, jusque dans les plus grandes chaleurs; et
leurs pes sont d'une longueur extraordinaire.

Les maisons n'ont rien nanmoins qui sente le faste. L'difice et les
meubles sont de la mme simplicit. On voit peu de btimens qui aient
plus d'un tage. Les fentres sont sans vitres, et demeurent ouvertes
pendant tout le jour. Le soir, elles se ferment avec des volets de
bois. Le pays ne produit aucun animal venimeux; mais il s'y trouve un
nombre infini de lzards qui nuisent beaucoup aux fruits et aux
raisins. Les serpens et les crapauds, qui multiplient prodigieusement
aux Indes, s'accommodent peu de l'air de Madre.

L'le a cependant perdu de sa fertilit depuis l'origine de ses
plantations.  force de fatiguer la terre, on a tellement diminu sa
fcondit, qu'on est oblig, dans plusieurs endroits, de la laisser
reposer pendant trois ou quatre ans; et lorsqu'elle ne produit rien
aprs ce terme, elle est regarde comme absolument strile. Cependant
on n'attribue pas moins cette altration  la mollesse des habitans
qu' l'puisement du terrain. L'incontinence rgne  Madre dans
toutes les conditions. Ovington rejette une partie de ce dsordre sur
l'usage tabli de se marier sans se connatre, et souvent sans s'tre
vus.

Le meurtre est rarement puni  Madre. La source de ce dtestable abus
est la protection que l'glise accorde aux meurtriers. Ils trouvent un
asile inviolable dans les moindres chapelles, qui sont en grand
nombre. Funchal en est rempli, et les campagnes mme en ont plusieurs.
C'est assez qu'un criminel puisse toucher le coin de l'autel pour
braver toutes les rigueurs de la justice. Le plus rude chtiment qu'il
ait  craindre est le bannissement ou la prison, dont il peut mme se
racheter par des prsens. Ainsi, quand la nature a plac l'homme dans
un sjour o elle a tout fait pour son bonheur, il dshonore et
corrompt ces beaux prsens par la superstition, source du crime et de
la barbarie.

Le clerg est si nombreux, qu'il parat surprenant que tant de riches
ecclsiastiques puissent tre entretenus dans ce degr d'opulence par
le travail d'un si petit nombre d'habitans. Pour diminuer
l'tonnement, les Portugais rpondent qu'on n'admet personne au
sacerdoce, s'il ne jouit dj de quelque bien qui l'empche d'tre 
charge  l'glise.

Les glises sont les lieux o l'on ensevelit les morts. On orne avec
beaucoup de soin le cadavre; mais on l'enterre sans cercueil, et l'on
ne manque pas de mler de la chaux avec la terre, pour le consumer
promptement; de sorte qu'en moins de quinze jours sa place peut tre
remplie par un autre corps; prcaution qui semble diminuer le danger
de cette absurde coutume de changer les temples en cimetires. Comme
l'glise romaine a dcid sur le sort des hrtiques, elle ne traite
pas leurs cadavres avec beaucoup de mnagement. Les Anglais qui
meurent  Madre sont moins considrs que les carcasses mmes des
btes; car on leur refuse toute sorte de spulture, et leur partage
est d'tre prcipits dans la mer. Ovington rapporte un exemple de cet
usage, qu'il traite de barbarie,  l'gard d'un marchand anglais qui
mourut sous ses yeux. Tous les marchands de la mme nation, voulant
l'enterrer avec dcence, et le sauver du moins de la rigueur du
clerg, prirent le parti de le transporter entre les rochers, dans
l'esprance qu'il y serait  couvert des recherches ecclsiastiques:
mais ils furent trahis dans leur marche. Les Portugais se rendirent
en foule au lieu de la spulture, exhumrent le corps, et l'exposrent
aux insultes publiques, aprs quoi ils le jetrent dans l'Ocan. On en
use de mme aux Indes orientales, dans tous les pays de la domination
portugaise. Il n'y a pas de lieu qui paraisse assez vil pour y
enterrer un hrtique; on apprhende que les vapeurs de son cadavre
n'infectent toute l'tendue d'un canton catholique. Cependant la haine
des prtres se laisse quelquefois adoucir par une somme d'argent.
L'auteur rapporte l'exemple d'un enfant qui avait t secrtement
enterr. Le clerg portugais exigea que l'enfant ft exhum pour
recevoir le baptme des catholiques; et, aprs cette crmonie, il
consentt qu'on lui rendt la spulture.

Les chanoines de l'glise cathdrale jouissent du plus heureux sort du
monde, si le bonheur consiste  ne connatre ni la pauvret ni le
travail. Leur rgle les oblige,  la vrit, de se rendre  l'glise
ds quatre heures du matin; mais, comme cette heure ne favorise point
assez le got qu'ils ont pour le repos, Ovington a remarqu qu'ils ont
soin tous les jours de faire retarder l'horloge, afin qu'elle fasse
entendre quatre heures lorsqu'il en est rellement cinq; et par cet
artifice ils mnagent tout  la fois leur sommeil et leur rputation.




CHAPITRE III.

Voyages aux les du cap Vert.


Avant d'entrer dans aucun dtail sur le continent d'Afrique, nous
jetterons un regard sur les les du cap Vert, que l'on rencontre entre
le tropique et la ligne, dans la route des Indes par la grande mer. Le
capitaine anglais Roberts sera notre guide. Nous nous arrterons
d'abord sur ses aventures, parce qu'elles peignent les moeurs de la
piraterie, moeurs assez extraordinaires pour mriter d'tre connues.
Ensuite nous passerons  la description de ces les, en suivant
toujours le rcit de ce mme Roberts, qui, dans le sjour qu'il y fit,
eut le temps de les observer en voyageur et en commerant.

Roberts partit pour la Virginie, en 1721, sur le vaisseau du capitaine
Scot. Arriv  la Virginie, il devait prendre le commandement d'un
navire nomm _le Dauphin_, appartenant  des marchands de Londres, et
charg d'une cargaison pour la cte de Guine. On ne trouve d'abord
rien de remarquable dans son trajet, que la rencontre d'une baleine
morte que dvorait un nombre prodigieux d'oiseaux, quoique la terre la
plus proche ft  plus de trois cents lieues. Scot mouilla aux les du
cap Vert, qu'il parcourut l'une aprs l'autre, et dans lesquelles il
sjourna prs d'un an. Ensuite, comme il devait mettre  la voile pour
la Barbarie, Roberts acheta une felouque nomme _la Marguerite_,
d'environ soixante tonneaux, pour commercer en son propre nom. Il la
chargea de marchandises qu' son retour il croyait vendre avec
avantage aux les du cap Vert. C'est dans le voisinage de ces les que
l'attendait son malheur.

Vers le soir, il dcouvrit trois btimens; et le premier, qu'il
observa soigneusement avec sa lunette, lui parut gros et charg. Il ne
douta point que les autres ne fussent de mme, et qu'ils n'arrivassent
ensemble. Cependant comme le calme continuait, et qu'ils ne faisaient
aucun signe, il passa la nuit  l'ancre; mais le vent s'tant lev
avec le soleil, il aperut bientt sur le vaisseau qu'il avait observ
un grand nombre d'hommes en chemise, et une longue borde de canons
qui lui rendirent cette rencontre fort suspecte. Il tait trop tard
pour se drober par la fuite. Dj le vaisseau tait fort proche.
Cependant, lorsqu'il fut  la porte du canon, ce vaisseau arbora le
pavillon d'Angleterre, ce qui rendit l'esprance aux Anglais. Roberts
se hta de faire paratre aussi le sien. Il remarqua que le vaisseau
portait environ soixante-dix hommes et quatorze pices d'artillerie.
Le capitaine, se faisant voir sur l'avant, demanda  qui appartenait
la felouque, et d'o elle venait. Roberts rpondit qu'elle tait de
Londres, et qu'elle venait de la Barbarie. Fort bien! lui dit-on,
c'est ce qu'on n'ignorait pas. L-dessus on lui ordonna brusquement
d'envoyer sa chaloupe.

Roberts ne fit pas difficult d'obir. Le capitaine du vaisseau tait
un Portugais, nomm Jean Lopez, comme on l'apprit ensuite; mais qui,
sachant fort bien la langue anglaise, avait jug  propos de se faire
passer pour un Anglais n vers le nord de l'Angleterre, sous le nom de
John Russel. Il demanda aux deux matelots que Roberts lui avait
envoys o tait le patron de la felouque. Ils lui montrrent Roberts,
qui tait  se promener sur son tillac. Aussitt la fureur paraissant
dans ses yeux, il l'accabla d'injures. Roberts tait en mules et en
chemise, aussi peu capable de dfense par sa situation que par la
petitesse et le mauvais tat de son btiment. Il comprit dans quelles
mains il tait tomb, et qu'en dclarant son mpris par le silence, il
s'exposait  se faire tuer d'un coup de balle. Sa rponse fut une
marque honnte d'tonnement sur la manire dont il se voyait trait.
On continua les outrages, et l'on y joignit les plus furieuses
menaces, avec des reproches de ce qu'il n'tait pas venu lui-mme 
bord. Il rpondit que, n'ayant entendu demander que la chaloupe, il
n'avait pas cru que cet ordre le regardt personnellement. Quoi!
misrable chien, reprit Russel, tu feins de ne m'avoir pas entendu! Je
vais te faire prendre de meilleures manires.

Russel donna ordre aussitt  quelques-uns de ses gens de lui amener
Roberts, et chargea dix ou douze autres de ces brigands de prendre
possession de la felouque.  l'arrive de Roberts, qui fut amen
sur-le-champ, il tira son sabre, en rptant avec d'affreux blasphmes
qu'il saurait lui apprendre  vivre. Le malheureux Roberts se crut 
sa dernire heure, et continua de s'excuser sur son ignorance; mais
l'autre tenait toujours son sabre lev et continuait ses menaces. Un
de ses gens affecta de lui retenir le bras, et promit  Roberts qu'il
ne lui arriverait rien de fcheux. Alors Russel voulut savoir pourquoi
il tait si mal vtu. L'excuse de Roberts fut qu'il ne s'attendait pas
 paratre devant un homme si redoutable. _Et pour qui me
prenez-vous?_ reprit Russel. Ici Roberts, fort embarrass, chercha
long-temps sa rponse. Enfin, dans la crainte d'offenser galement par
la vrit ou par la flatterie: Je crois, rpondit-il, que vous tes
un homme de distinction, qui fait de grandes entreprises sur mer. Tu
mens, rpliqua Russel; ou si tu crois dire vrai, apprends que nous
sommes pirates.

Roberts lui ayant offert d'aller se vtir plus dcemment, Russel lui
dit, en jurant plus que jamais, qu'il tait trop tard et qu'il
demeurerait dans l'habillement o il s'tait laiss prendre, mais que
son btiment et tout ce qu'il contenait ne lui appartenait plus. Je
ne le vois que trop, rpondit Roberts; cependant, lorsqu'il m'est
impossible de l'empcher, j'espre de votre gnrosit que vous vous
contenterez de ce qui peut vous tre utile, et que vous me laisserez
le reste. Le pirate lui dit, avec moins de brutalit, que ses
compagnons en dcideraient; mais en mme temps il lui demanda un
mmoire exact de tout ce qu'il avait  bord, surtout de son argent; et
s'il s'y trouvait quelque chose de plus qu'il n'aurait accus, il
protesta qu'il le ferait brler vif avec sa felouque.

Tous les gens du vaisseau, qui prtaient l'oreille  cette confrence
avec un air de compassion affecte, lui conseillrent d'un ton
d'amiti d'tre sincre dans sa dclaration, surtout  l'gard de
l'argent, des armes et des munitions, qui taient, lui dirent-ils,
leur objet principal, en l'avertissant que leur usage tait de punir
fort svrement les gens de mauvaise foi. Il leur rendit le compte le
plus fidle qu'il put trouver dans sa mmoire. Aux questions qu'on lui
fit sur le dessein de sa navigation prsente, il ne rpondit pas moins
sincrement; mais, voyant qu'on tait instruit d'avance sur tout ce
qu'il rpondait, il demanda de qui on tenait tous ces claircissemens:
on rpondit que c'tait du capitaine Scot. Mais vous tes donc de ses
amis? reprit Roberts. Plus qu'il ne mrite, rpliqua le corsaire; car
nous nous sommes contents de brler son vaisseau, et nous l'avons mis
 terre dans l'le de Buona-Vista.

On fit ensuite passer les Anglais sur le vaisseau _la Rose_, de
trente-six pices de canon, command par Edmond Lo, chef gnral des
pirates.

 leur entre dans le vaisseau, tous les pirates vinrent les saluer
successivement et les assurer qu'ils taient touchs de leur
infortune. Cette crmonie se fit si gravement, que les prisonniers ne
purent distinguer si c'tait une insulte. On leur dit du mme ton
qu'il fallait rendre leurs respects au commandant. Un canonnier se
chargea de lui prsenter Roberts. Il trouva Lo assis sur un canon,
quoiqu'il y et des chaises prs de lui; mais un hros de cet ordre ne
pouvait paratre que dans une posture martiale. Ayant ordonn qu'on le
laisst seul avec Roberts, il lui dit qu'il prenait part  sa perte;
qu'tant Anglais comme lui, il ne souhaitait pas de rencontrer ses
compatriotes, except quelques-uns dont il tait bien aise de chtier
l'arrogance; mais que, la fortune le faisant tomber entre ses mains,
il fallait qu'il prt courage, et qu'il ne marqut point d'abattement.
Roberts rpondit qu'au milieu de son chagrin il se flattait encore
qu'ayant  faire  des gens d'honneur, sa disgrce pourrait tourner 
son avantage. Le corsaire lui conseilla de ne pas se flatter trop,
parce que son sort dpendait du conseil et de la pluralit des voix.
Il ne dsirait point, rpta-t-il, de rencontrer des gens de sa
nation; mais, comme lui et ses compagnons n'attendaient rien que de la
fortune, ils n'osaient marquer de l'ingratitude pour ses moindres
faveurs, dans la crainte que s'en offensant elle ne les abandonnt
dans leurs entreprises. Ensuite, prenant un ton fort doux, il pressa
Roberts de s'asseoir, mais sans lui faire l'honneur de quitter
lui-mme sa posture. Roberts s'assit. Alors le gnral lui demanda ce
qu'il voulait boire. Il rpondit que la soif n'tait pas son besoin le
plus pressant; mais que, par reconnaissance de tant de bonts, il
accepterait volontiers tout ce qui lui serait offert. Lo lui dit
encore qu'il avait tort de se chagriner et de s'abattre, que c'tait
le hasard de la guerre, et que le chagrin tait capable de nuire  la
sant; qu'il ferait beaucoup mieux de prendre un visage riant, et que
c'tait mme la voie la plus sre pour mettre tout le monde dans ses
intrts. Tous ces conseils taient donns d'un ton d'ironie; et
Roberts fut surpris de trouver cette figure si familire  des
corsaires. Allons, reprit Lo, vous serez plus heureux une autre
fois; et sonnant une cloche qui fit venir un de ses gens, il donna
ordre qu'on apportt du punch, et dans le grand bassin, ajouta-t-il;
il demanda aussi du vin. L'un et l'autre fut servi avec beaucoup de
diligence. En buvant avec Roberts, il lui promit tous les services qui
dpendraient de lui. Il regrettait beaucoup, lui dit-il, qu'il n'et
pas t pris dix jours plus tt, parce que sa troupe avait alors en
abondance diverses sortes de marchandises qu'elle avait enleves 
deux vaisseaux portugais qui faisaient voile au Brsil, telles que des
toffes de soie et de laine, de la toile, du fer et toutes sortes
d'ustensiles; il aurait pu engager ses compagnons  lui en donner une
partie, qu'ils avaient jete dans la mer comme un bien superflu; que,
s'il le rencontrait quelque jour dans une occasion aussi favorable,
il lui promettait de le ddommager de sa perte; enfin qu'il faisait
profession d'tre son serviteur et son ami. Quand j'aurais os lui
faire une rponse outrageante, dit Roberts, tant de caresses feintes
ou sincres m'en auraient t la force, et m'obligeaient de le
remercier.

Il reconnut parmi les pirates trois Anglais qui avaient servi sous
lui, et qui lui apprirent, sous la foi du secret, que Russel avait
propos de le garder dans leur troupe, parce qu'on avait su de son
pilote qu'il connaissait parfaitement la cte du Brsil, o les
corsaires avaient dessein de se rendre; mais qu'il avait un moyen de
s'en garantir, en disant qu'il tait mari, parce que les pirates
s'taient engags par un serment inviolable  ne jamais employer parmi
eux d'homme mari; que cependant Russel, prfrant l'intrt gnral
au respect du serment, proposait de passer par-dessus cette loi; mais
que Lo et les autres s'y opposaient.

 peine s'taient-ils retirs, que le gnral parut sur le tillac pour
ordonner qu'on assemblt le conseil avec le signal ordinaire: c'tait
un pavillon de soie verte, que les pirates appelaient _the green
trumpeter_, c'est--dire, le trompette vert, parce qu'il portait la
figure d'un homme avec la trompette  la bouche. Tout le monde s'tant
rendu sur le vaisseau du gnral, et s'tant plac les uns dans sa
chambre, les autres sur les ponts, et dans les endroits que chacun
voulut choisir, il leur dclara qu'il ne les avait fait assembler que
pour djeuner avec lui: cependant il se tourna vers Roberts,  qui il
demanda publiquement s'il tait mari. Sa rponse fut qu'il l'tait
depuis dix ans, et qu'en partant de Londres, il avait cinq enfans,
sans compter un sixime dont sa femme tait grosse. On continua de lui
demander s'il avait laiss sa famille  son aise. Il rpondit qu'ayant
autrefois essuy plusieurs disgrces, la cargaison de sa felouque
composait une grande partie de son bien, et que, s'il avait le malheur
de la perdre, il n'esprait gure de pouvoir donner du pain  ses
enfans. Lo, regardant Russel, lui dit qu'il fallait y renoncer.
_Renoncer  quoi?_ rpondit l'autre en blasphmant. _Vous m'entendez_,
reprit le gnral; et, jurant  son tour, il rpta qu'il fallait y
renoncer. Russel, s'chauffant beaucoup, prtendit que la premire loi
de la nature tait, pour chacun, le soin de sa propre conservation, et
rapporta plusieurs proverbes pour prouver que la ncessit n'a pas de
loi. Lo rpliqua doucement qu'il n'y consentirait jamais; mais que, si
la pluralit des voix tait contraire  son sentiment, il se rduirait
 la patience; il ajouta que, tout le monde tant assembl, c'tait
une affaire qui pouvait tre dcide sur-le-champ. Alors il donna
ordre  tout le monde de se rendre sur les ponts, et Roberts fut
averti de demeurer dans la chambre.

Le conseil dura deux heures. Lo et Russel, tant descendus les
premiers, demandrent  Roberts s'il n'tait pas vrai que sa felouque
tait en fort mauvais tat. Hlas! rpondit-il, elle fait eau de
tous les cts. Elle fait eau? reprt Russel; qu'en feriez-vous donc
si elle vous tait rendue? d'ailleurs vous tes sans matelots, car 
prsent tous les vtres sont  nous; et, continuant de lui
reprsenter ses besoins, il s'effora long-temps de lui faire sentir
sa misre. Ensuite: Venez, venez, lui dit Lo; nous examinerons votre
affaire en recommenant  boire. On apporta du punch en abondance, et
chacun se mit  parler de ses expditions passes,  Terre-Neuve, aux
les de l'Amrique, aux Canaries. L'heure du dner tant arrive, Lo
les invita tous. On leur servit des viandes qu'ils s'arrachrent de la
main l'un de l'autre comme une troupe de chiens affams; c'tait,
disaient-ils, un de leurs plus grands plaisirs, et rien ne leur
paraissait si martial.

Le jour suivant, un des trois matelots qui avaient parl la veille 
Roberts vint lui faire des excuses de leur peu d'empressement, qu'il
rejeta sur un des articles de leur socit, par lequel il tait
dfendu, sous peine de mort, d'entretenir des correspondances secrtes
avec un captif. Il lui apprit qu'il n'avait pas beaucoup  se louer de
son pilote; qu'il le croyait dispos  prendre parti avec les pirates,
et que le reste de ses gens ne lui tait pas plus fidle; de sorte
que, si on lui rendait sa felouque, il ne lui resterait que son valet
et un mousse pour la conduire; qu'il aurait souhait, lui et ses
compagnons de pouvoir lui offrir leurs services; mais qu'ils taient
lis par un autre article portant que, si quelqu'un de la troupe
proposait quelque chose qui tendt  la sparation, ou qui marqut
quelque envie de se retirer, il serait poignard sur-le-champ sans
autre formalit. Il ajouta que, jusqu'au moment o le pilote de
Roberts avait dclar que son matre connaissait parfaitement les
ctes du Brsil, Russel avait tmoign de l'inclination  le servir,
et qu'il avait parl de le ddommager de la perte de son bl et de son
riz en lui formant une petite cargaison de toiles, d'toffes, de
chapeaux, de souliers, de bas, de galons d'or et de quantit d'autres
marchandises que les pirates gardaient dans la seule vue de les donner
 ceux qu'ils prenaient, lorsqu'ils les avaient dj connus et qu'ils
se sentaient pour eux de l'amiti; mais que, Russel ayant chang de
disposition, ce serait peut-tre en vain que Lo prendrait les intrts
de Roberts, parce que Russel, ayant t deux fois gnral, avait
conserv beaucoup d'ascendant sur toute la troupe, et que d'ailleurs
il avait toujours trait les prisonniers avec moins de mnagement que
Lo.

Aussitt que cet homme eut quitt Roberts, Lo parut, lui parla de
plusieurs sujets diffrens. Roberts fut oblig de soutenir gaiement
une conversation fort fatigante, car les pirates prennent un air
d'autorit si absolue, qu'au moindre mcontentement ils outragent
leurs prisonniers de coups et de paroles, et le plus vil de la troupe
s'en fait quelquefois un amusement. Russel arriva dans le mme temps,
et s'adressant  Roberts avec un visage riant, il lui dit que plus il
pensait  la proposition de lui rendre sa felouque, moins il y
trouvait d'avantage pour lui-mme; qu'il l'avait pris pour un homme
sens: mais que dans les instances qu'il faisait pour obtenir son
btiment il ne voyait que de l'obstination et du dsespoir; que, pour
lui, il croyait l'honneur de la compagnie intress  ne pas souffrir
qu'un galant homme court volontairement  sa perte; que, lui voulant
beaucoup de bien, il avait cherch pendant toute la nuit quelque
expdient plus utile  ses vritables intrts que la restitution de
sa felouque, et qu'il croyait l'avoir trouv; qu'il fallait commencer
 mettre le feu  ce mauvais btiment. Nous vous retiendrons,
continua-t-il, en qualit de simple prisonnier, tel que vous tes 
prsent, et, dans cette supposition, je vous promets et je m'engage 
vous faire assurer par toute la compagnie que la premire prise que
nous ferons sera pour vous. Ce secours, ajouta-t-il, servira mieux que
votre felouque  rtablir vos affaires, et pourra vous mettre en tat
de quitter la mer pour aller vivre heureux avec votre famille.

Roberts lui fit des remercimens; mais, tmoignant peu de got pour ses
offres, il le pria de considrer que, loin d'tre aussi avantageuses
qu'il paraissait le croire, elles n'taient propres qu' consommer sa
ruine. Quelle esprance aurait-il jamais de pouvoir disposer du
vaisseau et de la cargaison qu'on pouvait lui donner? Qui voudrait les
acheter de lui, s'il n'tait en tat de prouver qu'il avait droit de
les vendre? et, si le propritaire en apprenait quelque chose, ne
serait-il pas oblig de leur restituer la valeur entire de leur bien,
avec le risque d'tre jet dans un cachot, et de se voir mener
peut-tre au supplice?

Cette rponse n'embarrassa point Russel. Il la traita d'objection
frivole.  l'gard du droit sur le vaisseau et de la crainte d'tre
dcouvert, il prtendit que les pirates pouvaient faire  Roberts un
billet de vente, et lui donner par crit d'autres titres qui
assureraient sa possession; qu'il tait ais d'ailleurs de se drober
 la connaissance des propritaires, parce que les pirates savaient
toujours, soit par la dclaration d'un matre du vaisseau, soit par
ses papiers, dont ils avaient soin de se saisir, qui taient les
principaux intresss dans une cargaison, et quel tait leur pays ou
leur demeure. Il ajouta que les crits et les titres pouvaient se
faire sous un autre nom que celui de Roberts, et lui servir jusqu' la
fin de sa vente; aprs quoi il pourrait reprendre son vritable nom,
et s'assurer ainsi de n'tre jamais dcouvert.

Roberts se vit forc de reconnatre qu'il y avait non-seulement de la
vraisemblance, mais une espce de certitude dans cette proposition; il
loua mme l'esprit et l'habilet de Russel. Cependant, aprs avoir
confess qu'un plan si adroit pouvait le mettre  couvert, il eut le
courage de dclarer qu'il tait retenu par un motif beaucoup plus
puissant que la passion de s'enrichir: c'tait sa conscience, dont il
craignait les remords. De l, s'tendant sur la ncessit de la
restitution, il toucha plusieurs points qu'il crut capable de
rveiller dans ses auditeurs quelque sentiment de repentir. En effet,
son discours produisit diffrentes impressions. Les uns le
flicitrent sur son loquence, et lui dirent qu'il tait propre 
faire un bon aumnier de vaisseau. D'autres lui dclarrent
brusquement qu'ils n'avaient pas besoin de prdicateur, et que les
pirates n'avaient pas d'autre dieu que l'argent, ni d'autre sauveur
que leur pe. Mais il s'en trouva aussi quelques-uns qui lourent ses
principes, et qui souhaitrent que l'humanit du moins ft plus
respecte dans leur troupe. Cette varit de propos fut suivie de
quelques momens de silence; mais Russel le rompit pour prouver 
Roberts, par quantit de sophismes, qu'en supposant mme que la
piraterie ft un crime, ce n'en pouvait tre un pour lui de recevoir
ce que les pirates auraient enlev, parce qu'il n'aurait pas de part 
leurs prises, et qu'il tait prisonnier malgr lui. Supposez, lui
dit-il, que nous ayons pris la rsolution de brler notre butin ou de
le jeter dans la mer, que devient le droit du propritaire lorsque son
vaisseau et ses marchandises sont brls? L'impossibilit de se les
faire jamais restituer anantit toute sorte de droits. Dites-moi,
conclut Russel, si nous ne faisons pas la mme chose lorsque nous vous
donnons ce qu'il dpend de nous de brler?

Lo et tous les spectateurs semblaient prendre plaisir  cette dispute;
mais Roberts, s'apercevant que le ton de son adversaire devenait plus
aigre, brisa tout d'un coup en dclarant qu'il reconnaissait  la
troupe le pouvoir de disposer de lui; mais qu'ayant t trait
jusqu'alors avec tant de gnrosit, il ne faisait pas moins de fond
sur leur bont  l'avenir; que, s'il leur plaisait de lui rendre sa
felouque, c'tait l'unique grce qu'il leur demandait, et qu'il
esprait par un travail honnte de rparer ses pertes prsentes. Lo,
touch de ce discours, se tourna vers l'assemble: Messieurs, dit-il,
je trouve que ce pauvre homme ne propose rien que de raisonnable, et
je suis d'avis qu'il faut lui rendre sa felouque. Qu'en pensez-vous,
messieurs? Le plus grand nombre rpondit oui, et le diffrent fut
ainsi termin.

Vers le soir, Russel voulut traiter Roberts sur son bord avant leur
sparation. La conversation fut d'abord assez agrable. Aprs le
souper, on chargea la table de punch et de vin. Le capitaine prit une
rasade et but aux sants de la troupe. Roberts n'osa refuser cette
sant. On but ensuite  la prosprit du commerce, dans le sens des
avantages qui devaient en revenir aux pirates. La troisime sant fut
celle du roi de France. Ensuite Russel proposa celle du roi
d'Angleterre. Tout le monde la but successivement jusqu' Roberts;
mais Russel ayant ml dans le punch quelques bouteilles de vin pour
le fortifier, Roberts, qui avait de l'aversion pour ce mlange,
demanda qu'il lui ft permis de boire cette sant avec un verre de
vin. Ici Russel se mit  blasphmer en jurant qu'il lui ferait boire
une rasade de la mme liqueur que la compagnie. Eh bien! messieurs,
reprit Roberts, je boirai plutt que de quereller, quoique cette
liqueur soit un poison pour moi. Tu boiras, rpondit Russel, ft-elle
pour toi le plus affreux poison,  moins que tu ne tombes mort en y
portant les lvres. Roberts prit le verre, qui tenait presque une
bouteille entire, et porta la sant qu'on avait nomme. La sant de
qui? interrompit Russel; mais, dit l'autre, c'est la sant qu'on vient
de boire, celle du roi d'Angleterre. Et qui est-il, le roi
d'Angleterre? demanda Russel. Il me semble, lui dit Roberts, que celui
qui porte la couronne est roi, du moins pendant qu'il la porte. Et qui
la porte? insista Russel. C'est le roi George, rpondit Roberts.
Alors Russel entra en furie, s'emporta aux dernires injures, et jura
que les Anglais n'avaient pas de roi. Il est surprenant, lui dit
Roberts, que vous ayez propos la sant d'un roi dont vous ne
reconnaissez pas l'existence. Le furieux corsaire, sautant sur un de
ses pistolets, l'aurait tu, s'il n'et t retenu par son voisin. Il
sauta sur l'autre, en rptant plusieurs fois que l'Angleterre n'avait
pas d'autre roi que le prtendant. Ses voisins l'arrtrent encore. Le
matre canonnier, qui tait  table, homme considr dans sa troupe,
se leva d'un air ferme, et s'adressant  la compagnie: Messieurs,
dit-il, si notre dessein est de soutenir les lois qui sont tablies et
jures entre nous, comme je vous y crois obligs par les plus puissans
motifs de la raison et de notre propre intrt, il me semble que nous
devons empcher Jean Russel de les violer dans les accs de sa
fureur. Russel, qui n'tait pas encore revenu  lui-mme, entreprit
de dfendre sa conduite; mais le canonnier, s'adressant  lui du mme
ton, lui dclara qu'on ne lui avait pas donn le pouvoir de tuer un
homme de sang-froid, sans le consentement de la troupe, qui avait les
prisonniers sous sa protection. Je vois, ajouta-t-il, que ce qui vous
irrite est de n'avoir pu violer nos articles au sujet de Roberts; on
saura mettre un frein  vos emportemens, et garder le prisonnier
jusqu' demain pour le mener  bord du gnral, qui ordonnera de son
sort avec plus d'quit. Toute la compagnie paraissant approuver ce
discours, Russel,  qui l'on avait t ses armes, reut ordre de
demeurer tranquille, s'il ne voulait offenser la troupe, et se voir
traiter comme un mutin. Le canonnier dit  Roberts qu'on l'aurait
conduit sur-le-champ au gnral, s'il n'et t dfendu par un ordre
exprs de recevoir les chaloupes aprs neuf heures du soir.

Le lendemain il fut transport sur le vaisseau de Lo, qui lui promit
sa protection. Dans l'aprs-midi, Russel vint  bord, accompagn de
Franois Spriggs, commandant du troisime vaisseau des pirates. Il dit
au gnral que le pilote et les matelots de Roberts voulaient entrer
au service de la troupe en qualit de volontaires. Lo rpondit que
rendre la felouque  Roberts sans aucun de ses gens, c'tait le livrer
 la mort, et qu'il valait autant lui casser la tte d'un coup de
pistolet. Je ne m'y oppose pas, rpliqua Russel; mais ce que je
propose est pour l'utilit de la compagnie, et je voulais voir qui
serait assez hardi pour me contredire. Il ajouta qu'en qualit de
quartier-matre, et par l'autorit que lui donnait cet emploi, il
voulait que le pilote et les matelots fussent reus sur-le-champ dans
la troupe; que, grces au ciel, il soutenait la justice et l'intrt
public, comme il y tait oblig par son poste; et que, si quelqu'un
avait la hardiesse de s'y opposer, il avait un pistolet  sa ceinture
et une poigne de balles pour se faire raison. Ensuite se retournant
vers Roberts: Mon ami, lui dit-il, la compagnie t'a rendu ta
felouque, et tu l'auras. Tu auras deux hommes, et rien de plus. Pour
les provisions, tu n'auras que ce qui est actuellement dans ton
vaisseau. Il m'est revenu, continua-t-il, que plusieurs de nos gens
se proposent de te former une cargaison; mais je leur en fais dfense
en vertu de mon autorit, parce qu'il n'est pas sr que les
marchandises qu'ils veulent te donner ne nous soient pas bientt
ncessaires  nous-mmes; en un mot, je jure par tout ce qu'il y a de
plus redoutable que, s'il passe quelque chose de nos vaisseaux dans le
tien sans ma participation et sans mon ordre, je mets le feu aussitt
 ta felouque, et je t'y brle toi-mme avec ce que tu possdes.

Comme son emploi de quartier-matre lui donnait effectivement ce
pouvoir, Lo ne put s'opposer  sa rsolution. Il ne restait plus qu'
conduire Roberts sur la felouque. Il quitta le vaisseau du gnral
sans que personne ost lui prsenter le moindre secours, effet des
menaces de Russel; car la libralit n'est pas une vertu fort rare
chez les corsaires, qui donnent trs-facilement ce qu'ils sont exposs
 perdre  toutes les heures du jour. Comme ce furieux capitaine tait
prt  retourner sur son bord, il se chargea de prendre Roberts dans
sa chaloupe. En arrivant  son vaisseau, il donna ordre que le souper
ft prpar, et dans l'intervalle il se fit apporter du punch et du
vin, avec des pipes et du tabac. Tous les officiers furent invits, et
Roberts avec eux. Russel lui dit qu'il l'exhortait  boire et  manger
beaucoup, parce qu'il avait un voyage aussi difficile  faire que
celui du prophte lie au mont Oreb, et que, n'ayant ni vivre ni
liqueur dans sa felouque, il devait faire un bon fond dans son estomac
pour rsister long-temps  la soif et  la faim. Une raillerie si
amre fit sentir  Roberts tout le malheur de sa situation. Cependant
il rpondit qu'il esprait mieux de la gnrosit de ceux qui lui
laissaient la vie et la libert. Russel jura qu'il n'avait plus
d'autre faveur  se promettre que le souper qui se prparait.

Je le conjurai, dit l'auteur, plutt que de m'abandonner dans cet
tat aux funestes extrmits qui semblaient me menacer, de me mettre 
terre dans l'le voisine ou sur les ctes de Guine; enfin de faire de
moi tout ce qu'il jugerait  propos dans sa colre ou dans sa bont,
pourvu qu'il me dispenst d'entrer dans son service. Il me rpondit
qu'il avait dpendu de moi d'tre de ses amis; mais qu'ayant mpris
son amiti, il fallait me tenir au choix que j'avais fait, et qu'il
avait encore pour moi plus de bont que je ne devais en attendre,
aprs l'avoir mis plus mal avec sa compagnie qu'il n'y avait jamais
t et qu'il n'y voulait tre.

Roberts, s'tant excus par l'innocence de ses intentions, le supplia,
lui et tous ses confrres, de le regarder comme un objet de piti
plutt que de vengeance. Russel rpondit: Vos argumens et vos
persuasions sont inutiles. Il est trop tard; vous avez refus notre
piti lorsqu'elle vous tait offerte; votre sort est dcid.
Remplissez-vous bien l'estomac pour soutenir vos forces aussi
long-temps que vous le pourrez; car il y a beaucoup d'apparence que le
repas que vous allez faire sera le dernier de votre vie;  moins
qu'ayant la conscience si tendre, vous ne soyez assez bien avec le
ciel pour en obtenir des miracles. Si je sens quelque piti, c'est
pour les deux hommes qui doivent vous suivre. Je suis tent de les
prendre avec moi, et de vous laisser profiter seul des secours du
ciel. Quelques personnes de l'assemble lui dirent que ces deux
hommes s'exposaient volontairement  suivre leur matre, et qu'ils
taient rsolus de partager toutes ses disgrces. Apparemment, reprit
Russel, qu'il leur a rendu la conscience aussi dlicate que la sienne.
Vous verrez que le ciel ne refusera rien  de si honntes gens.

Ces railleries furent continues pendant le souper.  dix heures,
Russel fit appeler quelques matelots qu'il avait nomms pour la garde
de la felouque, et leur demanda s'ils avaient tout enlev suivant ses
ordres. Ils jurrent qu'ils n'avaient rien laiss et qu'il n'y restait
que de l'eau. Comment, de l'eau! reprit Russel en blasphmant; ne
vous avais-je pas donn ordre de vider tous les tonneaux? Nous n'y
avons pas manqu, rpondirent-ils. et l'eau que nous avons laisse
n'est que de l'eau de mer qui entre de tous cts dans le btiment.
Cette rponse calma le corsaire, et lui donna occasion de redoubler
ses ironies. Enfin, lorsqu'il se sentit press du sommeil, il donna
ordre que Roberts et ses deux hommes fussent conduits  leur felouque.

Comme c'tait dans son propre canot que Roberts avait eu la libert de
retourner  sa felouque, il attendit impatiemment le jour pour
reconnatre en quel tat elle lui tait rendue. Il y trouva d'abord de
quoi remplir son chapeau de miettes et de crotes de biscuit, avec
quatre ou cinq poignes de tabac  fumer. Tout tant prcieux pour lui
dans la situation qu'on lui avait annonce, il recueillit
soigneusement ces misrables restes. Il retrouva sa boussole, son
quart de cercle, et quelques autres instrumens de mer. On lui avait
laiss son lit, comme un meuble inutile pour les corsaires, qui, 
l'exception des seuls officiers, n'ont pas d'autre lit que le tillac.
Pour provisions de bouche, il ne trouva que dix bouteilles
d'eau-de-vie et trente-six livres de riz, avec une fort petite
quantit de farine. L'eau qui restait dans les tonneaux ne montait pas
 plus de trois pintes.

Ses recherches tournrent ensuite vers les voiles.  la place des
siennes on en avait mis de vieilles, qui taient  demi pouries; mais
quelque pirate avait eu l'humanit de laisser six aiguilles avec un
peu de fil de caret et quelques morceaux de vieux canevas, dont il
commena aussitt  faire usage. Ce travail l'occupa pendant trois
jours, lui et ses deux hommes. Ils ne vcurent, dans cet intervalle,
que de farine et de riz cru, avec quelques verres d'eau-de-vie, pour
pargner leur eau, dont ils espraient se servir pour faire de la
pte. Le quatrime jour, ils firent un petit gteau, qu'ils
partagrent fidlement en trois parts, et qui fut le meilleur mets
qu'ils eussent mang depuis qu'ils avaient quitt les pirates. Un
autre jour ils composrent une sorte de bouillie qui les soulagea
beaucoup. C'tait le 3 de novembre. Avec une extrme difficult ils
avaient mis leurs voiles en tat de servir. Roberts observa le mme
jour qu'il tait par 17 degrs de latitude nord. Le pilote de Russel
lui avait dit, en le quittant, qu'on tait  soixante-cinq lieues de
l'le de Saint-Antoine.

Dans cette supposition, il se porta vers les les du cap Vert, surtout
vers celle de Saint-Nicolas. Le 7 de novembre, il se trouva, par ses
observations,  16 55' nord, environ  quarante-six lieues de
Saint-Antoine. La nuit suivante, il tomba un peu de pluie, qui lui
donna le moyen de recueillir quatre ou cinq pintes d'eau. Elle fut
suivie d'un calme de plusieurs jours. Le 10, avec le secours d'un vent
frais qui dura jusqu'au 16, il s'avana jusqu' la vue de
Saint-Antoine,  dix-huit ou dix-neuf lieues de distance. Le calme
ayant recommenc l'aprs-midi du 16, il prit un requin. Cette pche
lui cota beaucoup de peine, et mit mme le btiment en danger par les
violentes secousses du monstre marin, qui avait onze pieds et demi de
longueur. Roberts et ses compagnons jugrent qu'il ne devait pas peser
moins de trois cents livres. Aprs l'avoir cru mort sur le tillac, ils
lui virent recommencer ses mouvemens avec tant de furie, qu'ils ne
purent les arrter qu'en lui coupant une grande partie de la queue, o
rside sa principale force. Ils lui trouvrent dans le ventre cinq
petits qui n'avaient encore que la grosseur d'un merlan. Roberts,
faisant aussitt du feu avec son fusil, seule arme qu'on lui avait
laisse, se servit d'eau de mer pour faire cuire quelque partie de sa
pche, dont il fit un repas qui lui parut dlicieux. Comme il manquait
de sel pour conserver le reste, il le coupa en longues tranches qu'il
fit scher au soleil. Son fusil lui devint un meuble fort utile, parce
qu'on ne lui avait laiss aucun instrument pour allumer du feu. tant
aussi sans chandelle, il se servait pendant la nuit d'un charbon
ardent pour observer l'aiguille aimante, et rgler ainsi sa course.

Le 17, Roberts, n'tant qu' huit lieues de Saint-Antoine, crut
pouvoir user de son eau frache avec un peu moins d'pargne. Il fit
cuire quelques tranches de son poisson avec du riz. Le lendemain au
matin, il dcouvrit clairement Saint-Antoine, Saint-Vincent,
Sainte-Lucie, Terra-Branca et Monte-Guarde, qui est la plus haute
montagne de l'le Saint-Nicolas. Elle se fait voir de tous les cts
de l'le, dans la forme d'un pain de sucre, dont la pointe vient
ensuite  s'largir. Enfin le 20 il mouilla dans la rade de Currisal,
sur seize brasses,  un quart de mille du rivage.

Un de ses gens, nomm Potter, lui demanda la permission de se rendre 
terre dans le canot, pour en apporter de l'eau frache. Il y
consentit; et, se sentant accabl de sommeil, il donna ordre  l'autre
de veiller jusqu'au retour de son compagnon; aprs quoi il se mit 
dormir. S'tant veill en sursaut, il appela son homme, qui ne lui
fit point de rponse. Il se leva pour le chercher, et l'ayant trouv
endormi sur le tillac, il s'aperut, en jetant les yeux autour de soi,
que le courant l'avait loign de l'le. Sa surprise fut extrme. Il
se voyait expos aux flots pendant toute la dure des tnbres, et
dans une situation plus dangereuse que jamais, sans esprer que Potter
pt le rejoindre. Cependant, le jour tant venu l'clairer, il trouva
le moyen, avec beaucoup de peine, de gagner une baie sablonneuse que
les habitans nomment _Pattako_, o il jeta l'ancre le 22 de novembre,
sur six brasses d'un beau fond de sable.

Vers le soir, il lui vint sept Ngres de Paraghisi, qui lui
apportrent une petite provision d'eau de la part du gouverneur de
Saint-Nicolas. Ils l'assurrent qu'il pouvait s'approcher de Paraghisi
aussitt que la mare descendante serait passe, c'est--dire, dans
l'espace d'une heure; et lorsqu'il leur parla d'attendre un de ses
gens qui tait rest  Currisal, ils lui protestrent que, le vent
tant contraire, il se passerait au moins quinze jours avant qu'il pt
remonter au long de la cte. Cette objection l'ayant emport sur ses
dsirs, il mit  la voile avec les Ngres pour aller au-devant de
Potter. Mais le vent se trouva si fort, qu'il fut oblig de relcher
dans un lieu qui se nomme _Porto-Gary_; et voulant tenter un nouvel
effort, sa grande voile fut si maltraite, que les Ngres parlrent de
l'abandonner pour rentrer dans leur barque. Il employa toutes sortes
de motifs pour leur faire perdre cette pense. Il leur reprsenta,
d'un ct, qu'il y aurait de la barbarie  le laisser sans secours; et
de l'autre, qu'ils allaient s'exposer encore plus follement  la
fureur des flots, dans une barque beaucoup plus fragile que son
btiment. Il ne put les persuader. Leur rponse fut qu'ils ne voyaient
pas plus de danger dans leur barque que dans un vaisseau sans voiles,
sans eau et sans provisions; ou que, s'il fallait prir, ils aimaient
mieux que ce ft  la vue de leur demeure que dans des lieux loigns.
Un d'entre eux ajouta que Roberts tait sr de ne manquer de rien
lorsqu'il toucherait  quelque autre terre; au lieu que la seule
sret qu'il y avait pour eux tait d'y tomber dans l'esclavage. Ils
le quittrent malgr ses plaintes et ses reproches. Le vent continuant
avec beaucoup de furie, il demeura incertain de quel ct il devait se
porter. Sa situation ne lui laissait gure d'esprance de pouvoir
gagner l'le de Mai ou celle de San-Iago. Il ne connaissait pas
celles de Saint-Jean et de Saint-Philippe. Les cartes qu'il en avait
vues, taient fort imparfaites; et, dans plusieurs relations, il se
souvenait d'avoir lu que ces deux les sont fort dangereuses. Il
trouva nanmoins dans la suite que l'ide qu'il en avait conue tait
tout--fait fausse.

Il passa la nuit dans toutes les alarmes qu'on peut se reprsenter.
Mais,  la pointe du jour, il aperut  l'est-nord-est Terra Vermilia,
ou Punta-de-Ver-Milhari, comme la nomment les habitans. Il eut besoin
du jour entier et de la nuit suivante pour s'en approcher. Le
lendemain, sans s'tre aperu que personne ft mont sur son bord, il
entendit la voix d'un homme qui demandait en portugais si le vaisseau
tait  l'ancre. Aussitt il dcouvrit trois Ngres, de qui tait
venue cette question. Il leur rpondit que, dans l'embarras mortel ou
il tait,  peine connaissait-il sa situation; mais qu'il cherchait
l'le de San-Iago. Alors un d'entre eux, qui se nommait Colau-Verde,
l'assura qu'il connaissait parfaitement San-Iago, Saint-Philippe et
Saint-Jean, qu'il pouvait le mener dans quelque port de ces trois les
qu'il voult choisir; que celle de Saint-Philippe tait abondante en
provisions, mais que l'ancrage tait mauvais et la mer fort haute;
qu'au contraire Saint-Jean avait un excellent port, o il promettait
de le conduire srement.

Roberts accepta cette offre. Il s'effora d'abord, avec le secours
des trois Ngres, de rparer un peu le dsordre de ses voiles.
Ensuite, se livrant  la conduite de Colau, il porta droit  la pointe
du nord de Saint-Philippe. L'ayant double, il tourna plus au sud en
suivant les ctes, jusqu' la vue de Ghors, qui est une partie de la
mme le. De l il dcouvrit l'le de Saint-Jean, vers laquelle il
porta directement; et lorsqu'il eut pass les petites les qui sont
situes dans l'intervalle, avec beaucoup de confiance dans Colau, qui
lui fit prendre au-dessus de la plus orientale, il gagna aisment la
pointe ouest de Saint-Jean. Il restait, suivant le pilote ngre, 
s'avancer vers la pointe nord, que les habitans nomment _Ghelungo_, et
qui est loigne de l'autre d'environ deux lieues. Alors Roberts
voulut savoir de son pilote o il plaait le port; mais il fut
extrmement surpris de reconnatre, aux incertitudes de Colau, qu'il
l'ignorait. L'unique claircissement qu'il en tira fut qu'il tait sr
de ne l'avoir point encore pass. Ils s'attachrent  suivre la cte,
en observant soigneusement leur situation. Enfin le port se fit
apercevoir; mais ce ne fut qu'aprs qu'on fut arriv sous le vent; car
tant derrire une pointe, il faut l'avoir passe pour le dcouvrir;
et comme le vent est toujours assez fort au long de la cte, il
devient trs-difficile de remonter pour gagner le rivage, sans compter
qu'on est pouss par un courant fort imptueux qui augmente beaucoup
la difficult. Roberts, embarrass par ces obstacles, demanda  son
pilot s'il ne connaissait point au-dessus du vent quelque endroit o
l'on put mouiller. Le Ngre rpondit non, et que, si l'on gagnait pas
le rivage avant qu'on et pass la Punta do Sal, non-seulement il
serait impossible d'aborder, mais trs-difficile d'viter le naufrage.
Roberts lui demanda conseil. Je n'en ai pas d'autre  vous donner,
lui dit le Ngre, que d'aborder sur les rocs, d'o chacun se sauvera
comme il pourra. Mais je ne sais pas nager, lui rpondit Roberts, et
mon matelot non plus. La rplique du Ngre fut, qu'tant si prs des
rocs il allait aborder. Roberts, prenant son fusil, lui dit qu'il
saurait empcher qu'on lui ft violence sur son bord. Le Ngre sauta
aussitt dans l'eau en lui souhaitant une bonne fortune; il gagna la
terre  la nage. Ses deux compagnons, qui ne savaient pas si bien
nager, n'osrent suivre son exemple, et protestrent mme qu'ils
n'taient pas capables de laisser Roberts sans secours; mais ils le
prirent aussi de ne les pas abandonner aux flots sans eau et sans
provisions. Il leur dit qu'il ne cherchait que le moyen d'aborder dans
un lieu sr, ou mme de se faire chouer; et lorsqu'ils lui
reprsentrent de quoi Colau l'avait menac, il rpondit que ce
perfide, comme ils avaient pu le remarquer eux-mmes, s'tait attribu
des connaissances qu'il n'avait pas. Alors les deux Ngres chargrent
Colau d'imprcations, et souhaitrent de le voir prir avant qu'il pt
atteindre les rocs. Roberts leur dit que, s'ils voulaient travailler 
la poupe pour soulager un peu la felouque, il esprait encore de les
mettre srement  terre. Mais ils lui dclarrent qu'ils ne
travailleraient  rien que lorsqu'ils le verraient  l'ancre,
s'engageant nanmoins par d'horribles sermens  ne pas l'abandonner.

Roberts s'approcha du rivage, et serra de si prs la Punta do Sal,
que, vers l'extrmit de la pointe, un homme aurait pu sauter du bord
sur le rivage. La raison qui lui faisait tant hasarder contre les rocs
tait sensible. Cette pointe lui paraissant l'extrmit de la cte
au-dessous du vent, il n'tait pas sr au del de trouver la terre
assez avance pour remorquer facilement. D'ailleurs les rocs taient
unis et fort escarps. Il savait qu'ordinairement ces sortes de rocs
ne s'avancent pas sous l'eau; et la difficult n'tant que d'y grimper
lorsqu'il en serait assez proche pour y mettre le pied, il cherchait
quelque lieu qui ft favorable  ce dessein. Mais  la premire vue
qu'il eut de la terre, de l'autre ct de la pointe il dcouvrit une
petite baie assez profonde, dans laquelle il ne balana point 
s'engager. La sonde qu'il avait  la main lui donna d'abord treize
brasses, ensuite douze. Un courant du nord, qui entre dans la baie,
l'aidant beaucoup plus que ses voiles, il s'approcha insensiblement de
la terre; et quoique le rivage lui part fort ingal, ce qui est
ordinairement la marque d'un mauvais fond, il ne se vit pas plus tt
sur neuf brasses, qu'il mouilla  l'ancre  toutes sortes de risques.
Les deux Ngres, se voyant si prs de la terre, se jetrent aussitt
dans l'eau, et nagrent heureusement jusqu'au rivage.

La nuit approchait: Roberts la passa tranquillement dans ce lieu. Au
point du jour, trois insulaires parurent sur le bord de la mer, et,
n'apercevant que deux hommes sur la felouque, se mirent librement  la
nage pour venir  bord. Ils firent des offres civiles  Roberts,
jusqu' lui proposer d'aller dner  terre avec eux. Il leur rpondit
qu'il ne savait pas nager. Leur tonnement fut extrme. Ils rptrent
plusieurs fois qu'il leur paraissait bien trange que des gens qui
traversaient la grande mer osassent l'entreprendre sans savoir nager;
et vantant, non sans raison, l'usage de leur nation, ils assurrent
qu'il n'y avait pas d'enfant parmi eux qui ne pt se sauver de toutes
sortes de prils  la nage. Cependant, comme l'eau manquait  Roberts,
ils consentirent  lui en apporter. tant bientt revenus avec deux
calebasses qui tenaient environ douze pintes, Roberts leur offrit de
prparer pour eux quelques tranches de son poisson.  la vue des
tranches sches, ils lui dirent qu'ils croyaient les reconnatre pour
la chair d'un poisson qu'ils nommrent _sarde_; sur quoi ils
demandrent si ce poisson ne dvorait pas les hommes. Roberts leur
ayant rpondu qu'on en avait quantit d'exemples, ils jetrent avec
effroi ce qu'ils tenaient entre leurs mains, en disant qu'ils
n'auraient jamais cru que des hommes fussent capables de manger un
animal qui se nourrit de leur chair. Ce mcontentement ne les empcha
pas de travailler  la poupe, et de nettoyer entirement la felouque.
Roberts, pour les rcompenser de leur travail, leur offrit un verre
d'eau-de-vie, en regrettant que les pirates ne lui eussent pas laiss
le pouvoir de leur en donner plus libralement: ils refusrent d'en
boire. Puisqu'il en avait si peu, lui dirent-ils, et qu'il tait
accoutum  cette liqueur, ils lui conseillaient de la garder pour ses
besoins. Ils ajoutrent que l'eau tait leur boisson naturelle, et
qu'ils s'en trouvaient fort bien; qu'ils n'avaient jamais got
d'_aqua ardente_ (c'est le nom qu'ils lui donnaient), quoiqu'ils
n'ignorassent pas qu'elle tait fort bonne; mais qu'ils se souvenaient
qu'un pirate franais, nomm Maringouin, ayant abord dans leur le
avec une grosse provision de cette liqueur, qu'il n'avait pas pargne
aux habitans, la plupart de ceux qui en avaient bu taient devenus
fous pendant plusieurs jours, parce qu'ils n'y taient point
accoutums, et que d'autres en avaient t dangereusement malades; que
cependant il se trouvait encore des Ngres qui souhaitaient d'tre
enlevs par quelque pirate, pourvu qu'ils fussent conduits dans une
rgion o cette liqueur chaude ft en abondance.

Roberts leur demanda s'ils avaient beaucoup de coton dans leur le.
Ils lui dirent que chaque anne en produisait abondamment; mais que la
raret des pluies avait rendu la dernire assez strile; qu'il n'y
avait pas de Ngre nanmoins qui n'et cinq ou six robes, quoiqu'ils
en fissent peu d'usage; que, les vaisseaux venant rarement dans leur
le, ils employaient le coton  leurs propres besoins, et qu'il n'y
avait pas d'habitant qui ne lui en donnt volontiers quelque pice
pour raccommoder ses voiles. Mais il les assura qu'il ne prendrait
rien d'eux sans le payer. Si j'avais eu, dit Roberts, quelques grains
de verre ou d'autres bagatelles, j'aurais acquis tous le coton de
l'le.

Ils admirrent beaucoup son horloge de sable et ses instrumens
astronomiques. Les Portugais,  qui ils avaient quelquefois vu des
machines de la mme espce, n'avaient jamais voulu leur en apprendre
l'usage. Roberts prenant plaisir  leur donner quelque explication,
ils lui dirent que tous les blancs taient autant de _fittazares_ (nom
qu'ils donnent  leurs sorciers). Il leur rpondit que toute
correspondance avec le diable faisait horreur aux Anglais, et que dans
leur pays les sorciers taient brls vifs. C'est une fort bonne loi,
lui rpondirent-ils, et nous en souhaiterions ici l'usage. Mais, pour
expliquer l'habilet des blancs, ils conclurent que, sans tre aussi
mchans que les sorciers, puisqu'ils les punissaient par le feu, ils
devaient tre plus savans que le diable mme; et la raison qu'ils en
apportrent, c'est qu'ils avaient remarqu que leurs sorciers, dont le
savoir venait du diable, n'avaient aucun pouvoir contre les blancs.
L-dessus ils prirent Roberts d'employer ses lumires pour les
empcher de nuire  leurs bestiaux, et surtout  leurs enfans, qu'ils
faisaient mourir par des maladies de langueur, lorsqu'ils portaient
de la haine  leur famille.

On sera peut-tre surpris, dit Roberts, que j'entendisse si
parfaitement leur langage. Mais sachant la langue portugaise, qui fait
une grande partie de la leur, mle avec l'ancien mandingue, qui est
leur premire langue, ils ne me disaient rien dont je ne comprisse du
moins le sens. D'ailleurs leurs moindres paroles sont accompagnes de
tant de mouvemens et de gesticulations, surtout dans cette le et dans
celle de Saint-Philippe, que leur pense se fait entendre avant qu'ils
aient achev de l'exprimer.

[Illustration: _Ils allumrent du feu pour faire cuire des courges._]

Dans l'aprs-midi, le vent devint fort imptueux, et le ciel se
couvrit de nuages si pais, que Roberts se crut menac d'une tempte.
Il tait venu  bord plusieurs autres Ngres.  sa prire, un d'entre
eux se mit  la nage, tenant le bout d'une corde pour amarrer le
btiment contre les rocs; mais il le ft si lgrement, que, la corde
ayant coul aussitt, son travail devint inutile. Roberts le pria
inutilement de recommencer. Il rpondit que, si le vent loignait sa
felouque, il se chargeait, lui et ses compagnons, de porter les deux
Anglais au rivage. Cependant quelques-uns d'entre eux consentirent 
retourner  terre pour chercher Colau-Verde, dont l'adresse et
l'audace pourraient tre de quelque secours. Le vent fut ingal
pendant la nuit suivante. Une heure avant le lever du soleil, il plut
beaucoup au nord-est et  l'est-nord-est; ce que les Ngres
expliqurent comme un signe de vent qui ne ferait qu'augmenter pendant
le jour. Cependant le soleil se leva trs-clair; mais vers huit
heures le vent souffla fort imptueusement, et devint si furieux vers
le milieu du jour, que Roberts n'avait jamais vu les vagues dans une
telle agitation; il ne savait quel parti prendre, et tous ses efforts
se tournaient  persuader aux Ngres de ne pas l'abandonner. Le reste
du jour et la nuit suivante se passrent avec moins d'alarme; mais le
lendemain, qui tait le 29 novembre, les vents redevinrent si furieux,
qu'ayant arrach le btiment de dessus son ancre, ils le prcipitrent
sur la pointe d'un roc, o il se brisa misrablement. L'eau pntrait
de toutes parts, et les Ngres,  cette vue, se jetrent  la nage
pour gagner la terre; cependant ils revinrent au secours de Roberts et
de son matelot, qui jetaient des cris lamentables.  la faveur de
quelques planches brises, ils les conduisirent au pied d'un roc, o
ils trouvrent assez de facilit  monter plus de quinze pieds
au-dessus des flots. L, le roc s'aplanissant dans un espace de neuf
ou dix pieds, ils s'arrtrent pour reprendre haleine, tandis que
d'autres Ngres, qui avaient vu leur disgrce du sommet de la cte,
leur apportrent de l'eau et quelques alimens du pays. Ils allumrent
du feu dans le mme endroit pour faire cuire des courges; et le temps
ayant commenc  s'adoucir, ils y passrent la nuit.

Le jour suivant fut employ par les Ngres  sauver les dbris de la
felouque, surtout les moindres pices de bois o il restait quelque
trace de peinture. Ils dirent  Roberts que, s'il pouvait imaginer
quelque moyen de rejoindre ensemble les mts, le gouvernail, et
quelques parties qui ne paraissaient pas fracasses, ils croyaient
pouvoir les conduire jusqu' un port voisin, o peut-tre en
tirerait-il quelque utilit. Il admira leur bont dans cette
proposition; et, touch de reconnaissance, il leur promit que, s'il
arrivait dans ce port quelque btiment qui et besoin de ces tristes
restes, il les vendrait dans la seule vue de leur en donner le prix,
et de rcompenser leurs services par un prsent fort infrieur  sa
reconnaissance. Leur rponse, rapporte en termes exprs par l'auteur,
est remarquable. Ils lui protestrent qu'ils croyaient n'avoir fait
que leur devoir en assistant des trangers dans l'infortune; que,
malgr la diffrence de leur couleur, et quoiqu'ils fussent regards
par les blancs comme des cratures d'une autre espce, ils taient
persuads que tous les hommes sont de la mme nature; mais qu'ils
avouaient nanmoins que Dieu les avait crs fort infrieurs aux
blancs. Roberts, surpris de leur trouver tant de raison, leur rpondit
qu'au fond il n'y voyait pas d'autre diffrence que la couleur, et
qu'il n'en connaissait pas d'autre cause que la chaleur excessive de
leur climat. Il ajouta que si quelque blanc venait vivre dans leur le
avec une femme de son pays, expos comme eux  l'ardeur du soleil, il
ne doutait pas que, dans trois ou quatre gnrations, leur postrit
ne ft de la mme couleur et de la mme complexion.

Il fut fort surpris de leur entendre dire que, dans cette supposition,
les blancs perdraient peut-tre leur couleur, mais que leurs cheveux
conserveraient toujours leur nature, et ne deviendraient pas friss
comme ceux des Ngres; en quoi, certes, ils raisonnaient beaucoup
mieux que lui. Ils lui dirent encore qu'ils n'avaient que trop reconnu
par une longue exprience qu'il y avait sur eux quelque maldiction,
et qu'ils taient faits pour tre les serviteurs et les esclaves des
blancs. Roberts, assez content de les voir dans cette ide, leur
rpondit que c'tait une opinion reue dans le monde. Ils entrrent si
fort dans sa rponse, qu'ils la confirmrent en lui disant que c'tait
une vrit prouve par l'usage annuel des blancs, qui venaient prendre
ou acheter des milliers d'esclaves en Guine.

Non-seulement les Ngres sauvrent tous les dbris qui taient sur la
surface de la mer, mais, plongeant avec une hardiesse extrme, ils
ramenrent du fond des flots deux pots de fer qu'ils se htrent de
rendre  Roberts. Ils excellent tous  nager et  plonger. La petite
baie de Punta do Sal est d'une eau si claire, que dans le beau temps
on voit le fond jusqu' huit ou dix brasses. C'est un de leurs plus
doux exercices, aprs la pche, de jeter une pierre au fond de l'eau,
et de parier entre eux qui aura le plus d'adresse  la trouver. Ils
ont un art de mnager leur haleine, qui les fait demeurer au fond plus
d'une minute.

Vers midi, ils firent  Roberts un dner compos de courges bouillies
et de quelques poissons qu'ils avaient pchs. Pendant que les deux
Anglais oubliaient leur infortune pour manger avec assez d'apptit, il
leur vint un messager du seigneur Lionel Consalvo, gouverneur de
l'le, qui s'excusait de n'tre pas venu lui-mme, parce qu'il tait
tourment d'un rhume. Il envoyait  Roberts quelques courges et trois
ou quatre pommes-de-terre, en lui faisant esprer pour le jour suivant
une pice de chevreau sauvage. Au mme moment il parut un autre
messager de la part du prtre de l'le: loin d'apporter quelques
provisions aux deux Anglais, il tait charg par son matre de leur
demander s'ils n'avaient pas sauv quelques restes de farine. Aprs
cette question, il ajouta, comme de lui-mme, que, s'il leur restait
de l'_aqua ardente_, ils feraient beaucoup de plaisir au prtre de lui
en envoyer. Roberts lui montra les restes de son naufrage, qui
consistaient dans quelques planches et les deux pots de fer.  la vue
des deux pots, le messager releva beaucoup le pouvoir de son matre,
qui le rendait plus capable d'tre utile aux trangers que le
gouverneur mme; et pour conclusion, il dclara aux Anglais qu'ils lui
feraient plaisir de lui envoyer un des deux pots. D'autres Ngres
vinrent successivement, et parmi eux Domingo Gomers, fils d'Antoine
Gomers, qui avait t gouverneur de l'le avant Lionel Consalvo.
Roberts prit une juste opinion de Consalvo en ne voyant qu'un Ngre
dans Gomers. Les Portugais ddaignent de venir commander
personnellement dans une le si pauvre, et laissent volontiers prendre
aux Ngres leurs noms et leurs titres. Gomers prsenta au capitaine
anglais quelques courges, une papaye et des bananes, avec un gteau
compos de bananes et de mas. Roberts lui ayant demand ce qu'il
exigeait de sa reconnaissance pour tant de faveurs, il rpondit qu'il
serait fort satisfait de son amiti, et que tous les autres habitans
n'avaient pas d'autre prtention,  la rserve du prtre, qui ne
cesserait pas, suivant sa coutume, de lui faire beaucoup de demandes;
mais qu'ils le prvenaient l-dessus, afin qu'il ne se laisst pas
tromper. Roberts lui dit qu' son retour en Angleterre, il ne
manquerait pas de se louer beaucoup de la gnrosit des Ngres, pour
engager ses compatriotes  venir souvent dans leur le. Gomers
rpondit que malheureusement l'le ne produisait rien d'avantageux au
commerce; que son pre et d'autres Ngres fort anciens se souvenaient
d'y avoir vu des trangers qui leur avaient dit qu'elle tait fort
pauvre, et que non-seulement ses habitans taient fort misrables,
mais que leur misre tait la raison qui empchait les vaisseaux de
les visiter.

Pendant cet entretien, Roberts observa un Ngre qui paraissait prter
l'oreille avec une attention extraordinaire; et, jetant les yeux plus
particulirement sur lui, il crut remarquer qu'il ne ressemblait pas
aux Ngres de Guine, mais qu'il tait basan comme les Arabes des
parties mridionales de Barbarie, et qu'il avait les cheveux droits
et bruns, quoique assez courts. Tandis qu'il le considrait, il fut
extrmement surpris de lui entendre dire en anglais que l'le
produisait quantit de richesses qui n'taient pas connues des
Portugais, et dont les insulaires ignoraient l'usage; telles que de
l'or, de l'ambre gris, de la cire et divers bois de teinture. En
s'expliquant davantage, Roberts apprit avec une joie gale  son
tonnement que cet tranger tait Anglais, n  Carlon, sur la
rivire d'Usk, dans le pays de Galles; que son nom tait Charles
Franklin, et qu'il tait fils d'un juge de paix. Il avait command
plusieurs btimens de Bristol. Dans un voyage aux Indes occidentales,
il avait t pris par le pirate Barthlemi, et conduit sur la cte de
Guine, d'o il avait trouv le moyen de s'chapper. Il s'tait
rfugi  Sierra-Leone, chez un prince ngre nomm Thom. Barthlemi
avait employ les menaces pour l'arracher de cet asile; mais le prince
Thom, fidle  ses promesses, lui avait fait une rponse fire et
mprisante, qui avait oblig le pirate  se retirer. Aprs son dpart,
le capitaine Plunket, chef du comptoir anglais de Sierra-Leone, ayant
entendu parler de Franklin, et le prenant pour quelque sclrat de la
troupe du pirate, l'avait fait demander au prince Thom, dans la seule
vue de le condamner au supplice suivant la rigueur des lois anglaises.
Le prince ngre en avait averti Franklin, sans lui cacher qu'il tait
embarrass par la crainte de dplaire aux Anglais. Franklin,
comprenant qu'il lui serait difficile de prouver son innocence,
l'avait conjur d'attendre l'arrive de quelque vaisseau de Bristol
dont il connt le capitaine. Son malheur avait touch si vivement le
prince, qu'il avait obtenu le renouvellement de sa protection avec un
redoutable serment. Cependant Plunket ne se relchant pas dans ses
instances, il avait souhait, pour l'intrt de la paix, d'tre envoy
plus loin dans les terres, et le prince ne lui avait pas refus cette
faveur. Outre le motif de la sret, il avait appris qu'on trouvait
beaucoup d'or dans l'intrieur du pays, surtout entre 12 et 13 degrs
de latitude, tant du nord que du sud, et peut-tre jusqu' l'extrmit
mridionale de cette vaste rgion. Le prince Thom l'envoya au roi de
Bembolou, accompagn de quatre gardes et d'un bton d'tat, qui lui
tenait lieu d'une lettre de crance. Son voyage avait dur sept jours,
et, sur le calcul de sa marche, il croyait avoir fait environ cent
milles. Il avait pass dans sa route par plusieurs villes, o il avait
t fort bien reu. Pendant les quatre premiers jours, il n'avait fait
aucune remarque importante; mais il avait ensuite observ que l'or
tait fort commun parmi les habitans. L'attention que ses gardes
avaient continuellement sur lui l'avait empch de prendre des
informations. Il apprit d'eux-mmes qu'ils avaient ordre de lui ter
toutes les occasions d'acqurir trop de lumires, et de le conduire
par les routes les plus dsertes, mais surtout de ne pas lui laisser
la libert d'crire. Le prince Thom avait eu soin de lui prendre tous
ses papiers, sous prtexte de les conserver jusqu' son retour; mais
les Ngres tant persuads que les blancs sont autant de fittazars ou
de sorciers, s'imaginent que le diable ou quelque gnie est toujours
prt  leur fournir les commodits dont ils ont besoin. Enfin il tait
arriv  la cour du roi de Bembolou, o la vue du bton d'tat l'avait
fait recevoir avec beaucoup de civilit et d'affection. Il y avait
fait l'admiration du roi et de tout son peuple, qui n'avaient jamais
vu d'Europens dans leur ville.

Roberts ayant remarqu pendant le discours de Franklin que les Ngres
qui taient autour de lui l'coutaient fort attentivement, leur
demanda s'ils avaient compris quelque chose  son rcit: ils lui
dirent que non; mais qu'ils admiraient que le seigneur Carolo (ils
donnaient ce nom  Franklin) et trouv le moyen de lui parler dans
une langue qu'ils n'entendaient pas. Franklin leur apprit alors qu'il
tait du mme pays que Roberts. Une nouvelle si surprenante fut
rpandue aussitt dans toute l'assemble. Ils venaient tous prier
Roberts de la confirmer de sa propre bouche, parce qu'ils ont pour
principe de ne pas s'en rapporter au tmoignage d'autrui, lorsqu'ils
peuvent employer celui de leurs propres sens.

L'impatience de Roberts tait de voir leur ville. Franklin lui en
avait reprsent le chemin comme inaccessible par la multitude de
rochers escarps et pointus qu'il fallait traverser. Les Ngres,
qu'il interrogea aussi, confirmrent la mme chose, et lui firent une
description extravagante de leur le. Cependant, comme le gouverneur
et le prtre l'avaient fait inviter  les aller voir chez eux, il
rsolut de surmonter toutes les difficults, d'autant plus que dans le
lieu o il tait il se voyait expos matin et soir  prir par la
chute des pierres qui roulaient du sommet de la montagne. Les Ngres
lui dirent que ces mouvemens venaient des chvres sauvages qui se
retiraient le soir sous les rocs. En effet, l'auteur observe que l'le
entire n'est qu'un compos de montagnes qui s'lvent en monceau, et
que, le sommet de l'une tant comme le pied de l'autre, elles forment
ensemble une espce de dme. Lorsqu'il se fut dtermin  partir,
Domingo voulut lui servir de guide, avec la prcaution de le lier
derrire lui pour le soutenir dans sa marche. La premire partie du
chemin se fit assez facilement, et l'on s'arrta pour prendre quelques
momens de repos. Mais, en avanant plus loin, Roberts s'aperut
bientt qu'il lui serait fort difficile de continuer. Quelques Ngres
s'cartant pour chercher une meilleure route, firent tomber une grosse
pice de roc, qui mit en danger tous ceux qui les suivaient. Domingo
dclara qu'il n'exposerait pas le capitaine anglais pendant le jour,
parce que l'ardeur du soleil rendait les rocs moins capables de
consistance, et les pierres plus faciles  se dtacher, au lieu que
l'humidit de la nuit formait une espce de ciment qui les arrtait.
Sur ce raisonnement, dont Roberts ajoute qu'il reconnut la vrit par
son exprience, on ne pensa qu' retourner au lieu d'o l'on tait
parti. Domingo proposa de faire venir une barque pour gagner la ville
par la voie de la mer. Quoique ce dessein demandt plusieurs jours,
Roberts se vit forc d'y consentir par les premires atteintes d'une
fivre violente. Tant de chagrins et de fatigues, joints  l'ardeur
excessive du soleil qu'il fallait essuyer continuellement, avaient
puis ses forces. Il tomba dans une maladie si dangereuse, que
pendant plus de six semaines son matelot et Franklin dsesprrent de
sa vie. Les Ngres lui rendirent plus de services et de soins qu'il
n'aurait pu s'en promettre dans la rgion la plus polie de l'Europe et
la plus affectionne aux Anglais. Enfin, lorsqu'il fut en tat
d'entrer dans la barque, les Ngres, qui se chargrent de le conduire
avec Domingo, prirent au sud-ouest, et trouvrent toujours la mer fort
calme; au lieu que de l'autre ct le vent ne cesse pas de se faire
sentir, surtout  mesure que le soleil s'approche du mridien. On
arriva le soir  Furno, o Roberts trouva un cheval du gouverneur, sur
lequel il monta pour se rendre  sa maison. Ce n'tait proprement
qu'une cabane. Il y fut reu fort civilement; mais ayant promis 
Domingo de loger chez lui, il se rendit ensuite chez le signor
Antonio, pre de ce Ngre. On y avait dj pris soin de lui prparer
un lit, secours prcieux, si l'on considre le pays et les habitans.
Il tait compos de quatre pieux enfoncs dans la terre  de justes
distances, et de quatre pices de bois informes qui les joignaient
ensemble, sans autre lien que des cordes de bananier. Le fond tait
rempli d'une paillasse de cannes, sur laquelle on avait mis une grande
quantit de feuilles sches de bananier couvertes d'une natte, et pour
draps, deux pices d'une toffe blanche de coton. La courte-pointe
tait aussi de coton  raies bleues et blanches.

Roberts passa deux mois dans la maison du seigneur Antonio Gomers
sans pouvoir se rtablir; mais ayant commenc  reprendre ses forces,
il se fit un amusement de la pche. Il employait souvent trois ou
quatre jours entiers  cet exercice. Les Ngres portaient le bois dont
ils avaient besoin pour allumer du feu et faire cuire le poisson. Ils
trouvaient du sel sur les rocs, o la chaleur du soleil le formait
naturellement de l'eau de la mer.

Dans la familiarit o Roberts vivait avec les Ngres, il s'informa
quels vaisseaux ils avaient vus dans leur le depuis quelques annes.
Il n'en tait arriv que deux dans l'espace de sept ans: l'un
d'Angleterre, qui avait achet des porcs; l'autre portugais, qui,
transportant des esclaves de Saint-Nicolas au Brsil, avait relch 
Saint-Jean pour faire de l'eau, mais s'tait vu enlever de dessus ses
ancres par une violente tempte. L'intention de Roberts tait de
passer dans l'le Saint-Philippe, o il savait que les vaisseaux
abordaient plus souvent. Aprs de longues rflexions, il prit le
parti de rassembler tous les dbris de sa felouque, et d'en composer
une barque avec le secours des Ngres. Il lui donna vingt-cinq pieds
de long sur dix de largeur, et quatre pieds dix pouces de profondeur.
Il la calfata de coton et de mousse avec un enduit de suif ml de
fiente d'ne. Cette composition acquit tant de duret en schant au
soleil, que non-seulement la chaleur n'tait pas capable de la fondre,
mais que l'eau de la mer ne pouvait l'endommager. La fiente d'ne la
dfendait contre les poissons, qui auraient mang le suif, sans ce
mlange. D'ailleurs Roberts n'aurait pu se procurer assez de suif pour
fournir  tout l'ouvrage; car il observe que quarante chvres ne lui
en donnaient pas plus de cinq livres, et qu'une vache grasse n'en
rendait pas davantage.

Lorsqu'il crut avoir mis sa barque en tat de supporter la mer, il
obtint des Ngres une ancre qu'ils avaient pche aprs le dpart du
vaisseau portugais dont on a racont l'accident. Il s'approcha ainsi
de Furno, d'o il se rendit  la ville pour y faire ses adieux: mais
il fut fort surpris que Franklin, aprs lui avoir promis constamment
de s'embarquer avec lui, et chang tout d'un coup de rsolution. Il
affecta de paratre satisfait de ses raisons; et, sans autre compagnie
que son matelot et six Ngres qui s'taient offerts  le suivre, il
partit deux heures avant le jour avec la mare du matin.

Aprs avoir err quelque temps, il fut encore oblig de retourner 
Saint-Jean, et de s'y arrter deux mois pour rparer sa barque. Mais
enfin il gagna San-Iago, la principale des les du cap Vert, o vint
aborder un vaisseau de Bristol, command par un de ses amis, qui le
ramena dans sa patrie.

Quoique nous nous soyons peut-tre un peu tendu sur les aventures de
Roberts, nous croyons que le lecteur judicieux ne nous en fera pas de
reproche. Il a d y retrouver  tout moment des objets d'intrt et
d'instruction. Quel contraste plus frappant que celui de la frocit
des corsaires anglais et de la bont des Ngres de Saint-Jean! D'un
ct, quel horrible abus de tous les arts, de toutes les lumires, que
l'homme polic acquiert dans la constitution sociale! et de l'autre,
quel exemple de toutes les vertus qui tiennent au sentiment de la
piti dans l'homme sauvage, qu'ailleurs nous trouverons souvent aussi
mchant dans sa grossiret que nous le sommes avec nos connaissances!
Peut-tre les Ngres de Saint-Jean n'avaient-ils conserv cette bont
naturelle que par une suite de l'extrme pauvret de leur demeure.
Jets sur des rochers au milieu des cueils qui loignent les
vaisseaux de ces parages dangereux, ils n'avaient point t corrompus
par l'avarice et la fausset qui naissent de l'esprit de commerce; et
les prtres, qui, pour rgner mieux sur toutes ces nations grossires,
obscurcissent leur intelligence par la superstition, qui les rend  la
fois dociles et froces, n'avaient pas eu d'intrt  aveugler cette
horde indigente  qui l'on ne pouvait rien prendre. Ainsi relgus au
milieu de leurs rochers inabordables, ces Ngres se croyaient heureux
de voir d'autres hommes assez malheureux par le sort pour avoir besoin
d'eux. Ils reconnaissaient encore la supriorit de ces Europens, qui
pourtant leur tait devenue inutile; et les Europens, ports  la
nage par les Ngres qui plongeaient au milieu des rochers, pouvaient
reconnatre  leur tour une autre espce de supriorit que l'homme
porte partout avec lui. Quelle multiplicit d'ailleurs, quelle varit
d'incidens dans la situation de Roberts abandonn dans sa felouque aux
mers et  la fortune, et flottant sans cesse entre la mort et la vie!
Combien de fois l'esprance vient remplacer le danger! et combien de
fois le danger fait disparatre l'esprance! On a remarqu que les
marins ne pouvaient pas souffrir long-temps le sjour de la terre.
N'est-ce pas parce que leur me, accoutume aux fortes secousses,
trouve insipide et monotone un genre de vie qui n'offre ni grands
prils ni grandes joies? Tous les intrts paraissent petits  des
hommes qui ont si souvent calcul de combien de minutes ils taient
loigns de la mort; et qu'est-ce que les chagrins frivoles et
factices, les craintes pusillanimes qui agitent les socits, aux yeux
de celui qui a prouv tant de fois que l'homme peut en un moment se
trouver seul et sans secours au milieu de la nature qui lui chappe ou
qui s'arme contre lui?

Les Portugais, en dcouvrant ces les, leur donnrent le nom de _las
ilhas de Cabo-Verde_. Le cap tire le sien de la verdure perptuelle
dont il est couvert; et les les, du cap vis--vis duquel elles sont
situes. Cependant elles sont nommes aussi par les Portugais _las
ilhas Verdes_, soit par simple contraction, soit par allusion 
l'herbe verte, qu'ils nomment _sargosso_, dont toutes ces les sont
environnes. Elle a beaucoup de ressemblance avec le cresson d'eau, et
son fruit ressemble  la groseille. La mer en est couverte depuis le
20e. degr jusqu'au 24e. Dans quantit d'endroits, elle est si
paisse, qu'elle prsente comme un grand nombre d'les flottantes, qui
sont capables d'arrter les vaisseaux lorsque le vent n'est point
assez fort pour leur faire surmonter cet obstacle, sans qu'on puisse
s'imaginer ce qui produit cette verdure dans une partie de l'Ocan qui
est  plus de cent cinquante lieues des ctes de l'Afrique, et qui n'a
pas de fond. Les Hollandais appellent les les du cap Vert les de
Sel, parce qu'il s'y en trouve beaucoup.

On en compte dix: Sal, Bona-Vista, Mayo, San-Iago, Fugo ou
Saint-Philippe, Brava ou Saint-Jean, Saint-Nicolas, Sainte-Lucie,
Saint-Vincent, et Saint-Antoine. D'autres en comptent douze, et
quelques-uns quatorze; mais ils donnent mal  propos le nom d'les 
quatre rocs, dont les deux premiers, qu'on a nomms Ghuny et Carnera,
sont au nord de Brava; et les deux autres, nomms Chaor et Bracna, 
l'ouest de Saint-Nicolas.

Les les du cap Vert prennent un peu plus de trois degrs du sud au
nord, avec la mme tendue de l'est  l'ouest; c'est--dire qu'elles
sont entre 14 degrs 55 minutes, et 17 degrs 45 minutes de latitude.
De mme leur longitude de Ferro est entre 4 et 7 degrs. Sal,
Bona-Vista et Mayo sont le plus  l'est dans la direction du nord au
sud; San-Iago, Fugo et Brava, le plus au sud dans la direction de
l'est  l'ouest. Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et
Saint-Antoine, le plus au nord-ouest, et sur une mme ligne du sud-est
au nord-ouest. Owington dit qu'elles s'tendent dans la forme d'un
croissant dont le ct convexe est tourn vers le continent d'Afrique.
Beckman observe qu'elles prsentent une perspective fort agrable 
ceux qui les traversent  la voile. Mayo, qui est la plus proche du
cap Vert, en est loigne d'environ quatre-vingt-treize lieues ouest
quart nord. La situation de ces les est trs-favorable pour le
rafrachissement des vaisseaux qui font le voyage de Guine ou des
Indes orientales.

Tout le monde convient que l'air des les du cap Vert est d'une
chaleur extrme et trs-malsain. Sir Richard Hawkins prtend que le
climat est un des plus pernicieux  la sant des hommes qui soit connu
dans l'univers. Il y avait abord deux fois, avec le chagrin d'y
perdre la moiti de ses gens par des fivres malignes et par la
dysenterie. Comme il y pleut rarement, la terre y est si brlante,
qu'on n'y saurait poser le pied dans les lieux o le soleil fait
tomber ses rayons. Le vent du nord-est, qui s'y lve un peu avant
quatre heures aprs midi, apporte ensuite une fracheur soudaine dont
les effets sont souvent mortels. Aussi les habitans ont-ils la
prcaution de se couvrir la tte d'un bonnet qui leur descend
jusqu'aux paules, et le corps d'une robe fourre, ou double de
coton. Hawkins observe encore que dans ce climat, comme aux ctes de
Guine et dans tous les pays chauds, la lune a beaucoup d'influence
sur le corps humain, et qu'il est par consquent fort dangereux d'y
passer la nuit  l'air.

Beckman remarque que dans la plupart des les du cap Vert le terroir
est pierreux et strile, et surtout dans celles de Sal, de Bona-Vista
et de Mayo. Sal et Mayo ont un grand nombre de chevaux sauvages. Outre
les chevaux, Mayo a quantit de chvres, et du sel en si grande
abondance, qu'on en pourrait charger, dit-on, plus de deux mille
vaisseaux. Les autres les sont beaucoup plus fertiles, et produisent
du riz, du mas, des bananes, des limons, des citrons, des oranges,
des grenades, des cocos, des figues et des melons. On y trouve aussi
du coton et des cannes  sucre. Les chvres y donnent gnralement
trois ou quatre chevreaux d'une porte, et souvent trois fois dans une
anne. Les vignes y rapportent aussi deux fois.

La richesse des habitans consiste dans leurs peaux de chvres, et dans
le sel de Bona-Vista, de Mayo et de San-Iago. Barbot rapporte qu'ils
prparent parfaitement leurs peaux  la manire du Levant; et Beckman
assure qu'il n'y en a pas de meilleures au monde dans la mme espce.

On y prend un si grand nombre de tortues, que plusieurs vaisseaux
viennent s'en charger tous les ans, et les salent pour les transporter
aux colonies de l'Amrique. Ces animaux prennent les temps de pluies
pour faire leurs oeufs dans le sable, et les laissent clore au
soleil. C'est alors que les habitans leur donnent la chasse, sans
autre embarras que de les tourner sur le dos avec des pieux; car elles
sont si grosses, qu'on n'en aurait pas la force avec les mains. La
chair des tortues n'est pas moins en usage dans les colonies que la
morue dans tous les pays d'Europe.

Atkins observe que les Portugais tablis aux les du cap Vert
reoivent indiffremment tous les vaisseaux qui s'y arrtent, et leur
vendent  fort bon march des rafrachissemens et des provisions dont
San-Iago est la principale source. Barbot nous apprend que les
Franais du Sngal et de Gore envoyaient prendre leurs provisions
dans cette le, lorsqu'ils ressentaient la disette dans cette partie
de la Nigritie, et qu'ils en tiraient des vivres pour des esclaves et
d'autres richesses. Vers l'an 1593, dans le temps que Hawkins tait en
voyage, ils faisaient un commerce considrable  San-Iago,  Fugo, 
Mayo,  Bona-Vista,  Sal et  Brava, o ils venaient continuellement
de Guine et de Benin. Ils en tiraient des esclaves, du sucre, du
riz, des toffes de coton, de l'ambre gris, de la civette, des dents
d'lphans, du salptre, des pierres ponces, des ponges, et quelque
petite quantit d'or que les insulaires tiraient eux-mmes du
continent.

Toutes les les du cap Vert taient presque inhabites lorsqu'elles
furent dcouvertes par les Portugais. Les tablissemens particuliers
s'taient mal soutenus, parce qu'ayant manqu de vivres, la famine en
avait ruin plusieurs. La pluie leur avait aussi manqu long-temps. 
peine se souvenait-on dans les les de Bona-Vista, de Mayo, et
particulirement dans l'le de Sal, d'en avoir vu depuis six ou sept
ans. Il n'en tait tomb du moins que dans les montagnes, o les
habitans racontent que les nues se rassemblent, et qu'tant beaucoup
plus pesantes, elles se fondent pour arroser inutilement les lieux
striles et dserts. Les les de Sal, de Bona-Vista et de Mayo, qui
sont fort plates, arrtent d'autant moins les nues qui sont
continuellement chasses par le vent; et c'est  cette raison qu'on
attribue la scheresse qui rgne dans ces trois les.

Sal, Sainte-Lucie et Saint-Vincent, trois des plus grandes les du cap
Vert, n'ont aucun habitant, tandis que les autres sont assez bien
peuples de Ngres et de Multres. On en donne une raison qui mrite
d'tre rapporte. Les premiers Portugais, surtout ceux de San-Iago, se
procuraient des Ngres de Guine pour le travail de leur colonie;
mais, comme la plupart ne menaient pas une vie fort rgulire, ils se
croyaient obligs, en mourant, de donner la libert  quelques-uns de
ces misrables esclaves pour expier une partie de leurs drglemens.
Aprs avoir reu la libert, la plupart ne pensaient qu' s'loigner
de leurs tyrans, et passaient dans les les voisines, o l'air
diffrant peu de leur climat naturel, ils trouvaient le moyen de
s'tablir heureusement. Les Portugais, voyant leur prosprit, y
passrent aprs eux. Mais le commerce du Portugal dclina bientt dans
cette partie de l'Afrique, lorsque les autres nations de l'Europe
eurent pntr dans la Guine et jusqu'aux Indes orientales. Alors le
nombre des Ngres, qui n'avaient pas cess de se multiplier, devint si
suprieur  celui des blancs, que ceux-ci, pour viter la honte de la
soumission, se retirrent  San-Iago ou en Portugal. Ceux qui
restrent disperss parmi les Ngres n'eurent plus d'autre ressource
que de se joindre  eux par des mariages, qui produisirent cette race
couleur de cuivre dont toutes ces les se trouvent peuples. Le roi de
Portugal, observant ce qui tait arriv dans l'espace de plusieurs
annes, donna la plupart des les du cap Vert aux seigneurs de sa
cour, et ne se rserva que celles de San-Iago,  laquelle il a joint
dans ces derniers temps Saint-Philippe. Cependant le gouverneur de
San-Iago prend le titre de gouverneur-gnral de toutes les les du
cap Vert, et de la cte de Guine depuis la rivire du Sngal jusqu'
Sierra-Leone. Les seigneurs particuliers peuplrent leurs les de
vaches, de chvres et d'autres bestiaux. Ils les gouvernaient d'abord
par un lieutenant, dont l'autorit tait fort mdiocre, puisque
non-seulement le pouvoir de vie et de mort, mais les autres punitions
corporelles appartenaient au gouverneur de San-Iago. Dans ces derniers
temps, on a tabli pour toutes les les un officier nomm _ovidor_,
qui est revtu de la juridiction civile, et mme de l'inspection des
revenus de la couronne; de sorte qu'il ne reste au gouverneur-gnral
que l'administration militaire.

Le port de San-Iago est comme la douane portugaise pour tous les
vaisseaux de cette nation qui commercent dans les parties de la Guine
dpendantes du Portugal; mais les revenus que la couronne tire des
les du cap Vert ne sont pas considrables.  la vrit, il lui en
cote peu pour la garde de ces les; car il n'y a pas d'autres
fortifications qu' San-Iago et  Saint-Philippe; encore les ouvrages
sont-ils d'une faible dfense, except ceux de la ville mme de
San-Iago, qui ont t construits par les Espagnols, tandis que le
Portugal tait sous leur domination. Aussi les les du cap Vert ne
sont-elles dfendues que par leur propre milice, sans le secours
d'aucunes troupes du roi. Il faut observer que les habitans de
San-Iago et de Saint-Philippe, tant vassaux immdiats de la couronne,
sont sur un meilleur pied que ceux des autres les, qui changent
souvent de propritaires et de matres.

Roberts dit qu'il pourrait s'tendre fort au long sur les manufactures
de coton des les du cap Vert, et prouver que les vaisseaux anglais
pourraient s'y fournir,  beaucoup meilleur compte qu'en Angleterre,
des toffes qui servent au commerce des esclaves en Guine; mais qu'il
n'oserait dcider en gnral si ce serait  l'avantage de
l'Angleterre. Il pourrait, dit-il, s'tendre sur le nitre que
plusieurs de ces les produisent; mais il croit s'tre assez expliqu
sur un point qui tait presque inconnu en Europe avant ce qu'il en a
publi.  la vrit, continue-t-il, on avait transport en Portugal,
quelques annes auparavant, une quantit considrable de nitre, tire
de l'le de Saint-Vincent; et ce commerce avait t abandonn, sur ce
qu'on croyait avoir dcouvert que la plus grande partie tait de la
nature du sel marin. Il avoue mme qu'en ayant fait l'exprience, il
avait trouv qu'il s'allumait difficilement, qu'il ne s'en dissipait
pas un huitime, et que le reste demeurait fixe comme le sel de mer.
Mais il assure que dans la mme le il en avait trouv d'autres dont
il ne restait pas la moiti aprs l'inflammation, et quelquefois mme
pas un quart. Dans l'le de Saint-Jean, il est si volatil et si
inflammable, qu'il s'vapore entirement,  l'exception de celui qu'on
ramasse prs de la mer. Roberts laisse aux curieux  trouver la raison
de cette diffrence.

Sal tait autrefois bien fournie de chvres, de vaches et d'nes;
mais, vers l'an 1705, peu d'annes avant que Roberts y abordt, le
dfaut de pluie la fit abandonner par tous les habitans,  l'exception
d'un vieillard qui rsolut d'y mourir; ce qui arriva effectivement la
mme anne. La scheresse avait t si excessive, que la plus grande
partie des bestiaux prirent de soif et de faim. Cependant il tomba un
peu de pluie, qui rtablit insensiblement ce qui tait rest; mais ce
ne fut pas pour long-temps. Un btiment franais, arriv  Sal pour la
pche des tortues, fut contraint par le mauvais temps d'y laisser une
trentaine de Ngres qu'il avait apports de Saint-Antoine pour ce
travail. Ces malheureux, ne trouvant aucun autre aliment, vcurent de
chvres sauvages. Ils n'en laissrent qu'une, qu'ils ne purent prendre
dans les montagnes. Ils turent aussi presque toutes les vaches; de
sorte qu' la fin ils furent rduits  manger des nes.

Environ six mois aprs, un vaisseau anglais faisant voile  l'le de
Mayo pour y charger du sel, aperut de la fume qui s'levait de l'le
de Sal. Comme il n'ignorait pas qu'elle tait dserte, il se figura
que c'tait l'quipage de quelque vaisseau qui s'tait bris contre
cette le. Il y envoya sa chaloupe, et la compassion lui fit recevoir
 bord les trente Ngres, qu'il remit  terre dans l'le de
Saint-Antoine. Roberts apprit cet accident d'un des Ngres qui avait
eu part  l'aventure.

Le coton qui crot aux les du cap Vert n'y a jamais t d'un grand
usage. Cependant les habitans de quelques les s'en servent pour
garnir leurs lits; ou, s'ils en font des robes, c'est pour s'en servir
fort rarement. L'auteur observe que c'est le meilleur amadou qu'il y
ait au monde. Le bois de cet arbrisseau jette une flamme clatante,
mais ne dure pas long-temps au feu; et lorsqu'il est bien sec, il
s'enflamme par le seul frottement.

Entre plusieurs sortes de poissons qui abondent sur les ctes, il y en
a un que les Ngres appellent _mar_, de la grandeur d'une morue, mais
plus pais, qui prend le sel comme la morue. Roberts est persuad
qu'un vaisseau pourrait en faire plus tt sa cargaison qu'on ne la
fait de morue dans l'le de Terre-Neuve, et qu'elle se vendrait aussi
bien, surtout  Tnriffe. Le sel tant si prs, l'opration en serait
plus prompte et se ferait  moins de frais, d'autant plus que les
Ngres de Saint-Antoine et de Saint-Nicolas sont d'une adresse extrme
pour la pche et la salaison.

On trouve plus souvent de l'ambre gris dans l'le de Sal que dans
toutes les autres les. Mais les chats sauvages et les tortues vertes
en dvorent la plus grande partie. Le Guat remarque, avec Roberts, que
la nature y forme elle-mme le sel dans les fentes des rocs, sans
autre secours que la chaleur du soleil. Cowley rend tmoignage que de
son temps les vaisseaux anglais venaient souvent charger du sel pour
les Indes occidentales, et que les salines y avaient alors environ
deux milles de longueur. Dampier dit que, vers la pointe sud-est,
prs d'une cte sablonneuse, on comptait de son temps soixante-douze
mines de sel.

On ne doit pas oublier, dans la description de l'le de Sal, l'oiseau
que les Portugais ont nomm _flamingo_ ou flamant, et la forme de
leurs nids, d'aprs Dampier, qui avait vu plusieurs de ces animaux.
C'est le phnicoptre des anciens. Ils ont  peu prs la figure du
hron; mais ils sont plus gros et de couleur rougetre. Ils se
rassemblent en grand nombre, et leur habitation ordinaire est dans les
lieux bourbeux, o il y a peu d'eau. C'est l qu'ils btissent leurs
nids, en ramassant la boue, qu'ils lvent d'un pied et demi au-dessus
de l'humidit. Le pied en est assez large; mais ils vont en diminuant
jusqu'au sommet, o la nature apprend aux flamingos  creuser un trou
dans lequel ils dposent leurs oeufs. Comme ils ont la jambe fort
longue, ils les couvent en tenant le pied sur la terre et le croupion
sur le nid. Ils ne font jamais plus de deux oeufs; mais il est rare
qu'ils en fassent moins. Les petits ne commencent  voler que
lorsqu'ils ont acquis presque toute leur grosseur. En rcompense, ils
courent avec une vitesse singulire. Cependant l'auteur en prit
quelques-uns; et n'ayant pas manqu de faire l'essai de leur chair, il
la trouva d'un fort bon got, quoique maigre et trs-noire; Ils ont la
langue fort grosse, et vers la racine un peloton de graisse qui fait
un excellent morceau. Un plat de langues de flamans serait, suivant
Dampier, un mets digne de la table des rois. La couleur des petits
est d'un gris-clair qui s'obscurcit  mesure que leurs ailes
croissent; mais il leur faut dix ou onze mois pour arriver  la
perfection de leur couleur et de leur taille. Ces oiseaux se laissent
approcher difficilement. Dampier et deux autres chasseurs, s'tant
placs le soir prs du lieu de leur retraite, les surprirent avec tant
de bonheur, qu'ils en turent quatorze de leurs trois coups. Ils se
tiennent ordinairement sur leurs jambes, l'un contre l'autre, sur une
seule ligne, except lorsqu'ils mangent. Dans cette situation, il n'y
a personne qui,  la distance d'un demi-mille, ne les prit pour un mur
de briques, parce qu'ils en ont exactement la couleur.

Bona-Vista a reu ce nom des Portugais parce qu'elle est la premire
des les du cap Vert qu'ils aient dcouverte.

La plupart des habitans nourrissent des chvres dont le lait fait leur
principal aliment, avec le poisson et les tortues. Pour les autres
provisions, leur plus grande ressource est dans l'arrive des
vaisseaux anglais qui viennent charger du sel, et qui emploient les
insulaires  ce travail. Ils sont pays en biscuit, en farine, en
vieux habits, etc. On leur donne aussi de la soie crue, dont ils se
servent pour orner leurs chemises, leurs bonnets, et la coiffure de
leurs femmes. Hors les jours de ftes, les deux sexes vont presque
nus. Les femmes n'ont autour de la ceinture qu'un lger morceau
d'toffe de coton qui leur tombe jusqu'aux genoux, et les hommes une
sorte de haut-de-chausses,  laquelle on n'exige mme que la grandeur
ncessaire pour sauver la biensance. Quelques-uns, faute de
haut-de-chausses, portent  la ceinture de vieux lambeaux d'habits, et
leur paresse est telle, qu'ils ne prendraient pas une aiguille pour
raccommoder leurs vtemens.

Le mme vice leur fait ngliger le coton, quoique leur le en produise
plus que toutes les autres ensemble. Ils attendent, pour en ramasser,
qu'il leur soit arriv quelque vaisseau qui leur en demande, et leurs
femmes ne pensent  le filer que lorsqu'elles en ont besoin. Aussi,
quand la saison de le recueillir est passe, on n'en trouverait pas
cent livres dans l'le entire. Cependant Roberts assure qu'elle en
fournirait aisment chaque anne la cargaison d'un grand vaisseau. Il
remarque mme que, dans quelques annes o toutes les autres les en
ont manqu, celle de Bona-Vista en a toujours produit abondamment.
C'est sur cette observation qu'il propose d'en faire un commerce dans
la Guine.

Bona-Vista produit de fort bon sel. L'indigo y crot naturellement
comme le coton, sans autre peine pour les habitans que celle de le
cueillir. Malheureusement ils n'ont pas l'art de sparer la teinture,
ou de faire, comme aux Indes occidentales, ce qu'on appelle la pierre
bleue. Ils se contentent de prendre les feuilles vertes et de les
broyer dans des mortiers de bois, faute de moulins.

La pierre vgtale est plus commune  Bona-Vista que dans les autres
les. C'est un madrpore qui crot en tiges comme le corail; mais elle
est plus poreuse, et d'une couleur gristre. Les Ngres s'en frottent
la peau pour la nettoyer. On trouve aussi de l'ambre gris autour de
Bona-Vista; mais il faut se garder de l'artifice des insulaires, qui
ont trouv le secret de l'altrer ou de le contrefaire avec une sorte
de gele ou d'excrment que l mer jette sur leurs ctes. Ainsi
partout la fraude habite avec le commerce.

Toute l'le est fort sche, et gnralement strile, mme dans les
meilleurs cantons. La terre n'est qu'une sorte de sable ou de pierre
calcine, sans aucune apparence d'eau qui puisse l'humecter, except
dans la saison des pluies, qui s'coulent aussi rapidement qu'elles
tombent.

On y voit cependant des bestiaux, du bl, des ignames, des patates et
quelques lataniers. Les principaux fruits de l'le sont les figues,
les melons d'eau; mais Dampier dit que les figuiers y ont si peu
d'corce, que le fruit en devient fort insipide. Les Ngres s'y
nourrissent de citrouilles et d'une sorte de lgumes semblables aux
fves qu'ils nomment _callavance_.

Le coton est beaucoup moins abondant  Mayo qu' Bona-Vista; mais on y
voit une sorte de soie de coton qui crot sur les coteaux sablonneux
des salines, sur un arbrisseau fort tendre, de trois ou quatre pieds
de hauteur, dans une cosse de la grosseur d'une pomme. Lorsqu'elle
est parvenue  sa maturit, la cosse s'ouvre d'elle-mme et se partage
insensiblement en quatre quartiers. Cette soie n'est pas plus
prcieuse que l'autre, et ne sert qu' couvrir des oreillers et
d'autres coussins. L'auteur, ayant mis quelques-unes de ces cosses
dans une armoire avant qu'elles fussent tout--fait mres, fut surpris
de les voir s'ouvrir et jeter leur coton en deux ou trois jours. Il en
lia d'autres assez fort pour les empcher de s'ouvrir; les ayant un
peu desserres quelques jours aprs, le coton se fit un passage pour
en sortir par degrs comme la pulpe sort d'une pomme qu'on fait rtir.
Dampier trouva dans la suite du coton de la mme espce  Timor, aux
Indes orientales, o le temps de sa maturit est le mois de novembre.
Il n'en a vu dans aucun autre lieu.

Le mme auteur assure qu'il y a plusieurs sortes de petits et de
grands oiseaux dans l'le de Mayo, telles que des pigeons, des
tourterelles; des manates qui sont de la grosseur du corbeau et de
couleur grise; des coracias, autre sorte d'oiseaux gris, de la
grosseur du corbeau, qui ne paraissent que pendant la nuit, et qui
servent de remde contre la consomption, mais qu'on ne mange que dans
cette maladie; des rabekes, espce de hrons gris, qui font une bonne
nourriture; des corlieus, des pintades. Elles sont plus grosses que
les poules d'Angleterre, ont de longues jambes qui leur servent 
courir assez vite, et de courtes ailes, qui ne leur permettent pas de
voler bien loin. Elles sont si fortes, qu'un homme aurait peine  les
tenir. Leur bec est pais, mais tranchant, leur cou long et mince, et
leur tte fort petite pour la grosseur du corps. Le mle a sur la tte
une sorte de petite crte de la couleur d'une noix sche et fort dure.
Des deux cts, on lui voit une espce d'oreille ou d'oue rouge. Mais
la poule n'a aucun de ces ornemens. Le plumage des pintades est
tachet fort rgulirement de gris-clair et fonc. Elles se
nourrissent de vers ou de cigales, qui sont en abondance dans l'le de
Mayo. Leur chair est douce, tendre et fort agrable. Les unes l'ont
blanche, d'autres noire; mais les deux espces sont galement bonnes.
Les habitans n'emploient que des chiens pour les prendre; et cette
chasse est d'autant plus aise, qu'outre la pesanteur de leur vol,
elles sont ordinairement deux ou trois cents dans une seule bande. Si
on les prend jeunes, elles s'apprivoisent autant que les poules.

Quoique le poisson ne soit pas dans la mme abondance  Mayo qu'
Bona-Vista, le dauphin, la bonite, le mulet, le poisson d'argent,
etc., ne manquent pas dans la baie. On observe mme que la mer a peu
de lieux plus favorables pour le filet. D'un seul coup, on peut amener
au rivage des douzaines de grands poissons, la plupart d'un pied et
demi ou deux pieds de longueur. Il s'y trouve aussi des tortues; et
chaque jour on y voit paratre quelques petites baleines.

L'indigo et l'ambre gris ne sont pas inconnus dans l'le de Mayo,
quoique l'un et l'autre y soient rares. Les insulaires salent la chair
des chvres, et la transportent dans des tonneaux; ils prparent les
peaux avec beaucoup de propret. Dampier assure qu'ils en vendent tous
les ans plus de cinq mille.

Mais leur principale richesse est le sel. L'le de Mayo est la plus
clbre de celles du cap Vert pour cette utile marchandise, dont les
Anglais viennent charger annuellement plusieurs vaisseaux. Le temps de
leur cargaison est ordinairement l't.

Dampier a dcrit la manire de faire et de charger le sel, avec un
dtail plus exact qu'on ne le trouve dans aucun autre voyageur. 
l'ouest, c'est--dire dans la partie de l'le o la rade est situe,
la nature a form une grande baie, qui est traverse par un banc de
sable, large seulement d'environ quarante pas, mais long de deux ou
trois milles. Entre ce banc et les collines sur la cte on voit une
saline, ou un tang de sel, d'environ deux milles de longueur sur un
demi-mille de largeur. La moiti de cet espace est presque toujours 
sec; mais la partie qui est au nord ne manque jamais d'eau. C'est dans
cette dernire partie que, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de
mai, c'est--dire dans toute la saison de la scheresse, on trouve
toujours du sel. L'eau dont il se forme est amene de la mer par de
petits aquducs pratiqus dans le banc de sable. Cette opration ne
se fait qu'aux mares vives, et remplit plus ou moins la saline,
suivant la hauteur de la mare. S'il s'y trouve dj du sel lorsque
l'eau de la mer y est introduite, il se dissout aussitt; mais deux ou
trois jours suffisent pour renouveler la cristallisation, et l'on
recommence la mme chose chaque fois qu'on emporte le sel et que
l'tang se vide.

En 1722, l'le n'avait pas plus de deux cents habitans, presque tous
ngres, ou du moins avec beaucoup moins de multres et de blancs que
les autres les.

San-Iago est la plus grande de toutes les les du cap Vert. Sa
longueur est de vingt lieues. Elle est remplie de montagnes hautes et
dsertes; mais toute la partie basse, nomme Campo, o les Portugais
formrent leur premier tablissement, est non-seulement trs-agrable,
mais encore trs-fertile et arrose par un grand nombre de ruisseaux.

L'le de San-Iago, ayant beaucoup d'eau frache, ne peut manquer
d'excellens pturages. Ses animaux les plus considrables sont les
boeufs et les vaches, qui sont en grand nombre. Les chevaux, les nes,
les mulets, les chvres et les porcs n'y sont pas en moindre
abondance.

Sir Richard Hawkins dit qu'on y trouve des civettes, et qu'il n'a vu
nulle part des singes d'une aussi belle proportion. Roberts assure
que, de toutes les les du cap Vert, celle de San-Iago est la seule
qui produise des singes, et qu'il y en a dans toutes ses parties. Ils
ont le visage noir et la queue fort longue.

Cette le produit en abondance du mas, du millet, des bananes, des
courges, des oranges, des citrons, des tamarins, des ananas, des
melons d'eau. Le coco, la goyave et la canne  sucre n'y croissent pas
moins abondamment. On fait peu de sucre dans l'le, et l'on s'y
contente de la mlasse. La vigne n'y vient pas mal, et l'auteur est
persuad qu'avec un peu de culture on y ferait de fort bon vin, si le
roi de Portugal ne s'y opposait par des raisons d'tat. Owington dit
qu'il y a peu de vignes  San-Iago, et que le vin qu'on y boit vient
de Madre. Dampier prtend qu'il vient de Lisbonne. Le mme auteur met
le cdre au nombre des arbres de l'le, et nous apprend que les herbes
et toutes les plantes de l'Europe y croissent fort bien, mais qu'elles
demandent d'tre renouveles tous les ans.

Le coton y crot aussi, et reoit plus de culture que dans les autres
les, puisque Dampier assure que les habitans en recueillent assez
pour se faire des habits, et pour en faire passer une grande quantit
au Brsil.

Il dit aussi que la rivire de San-Iago prend sa source  deux milles
de la ville, et se dcharge dans la mer par une embouchure qui peut
avoir une porte d'arc de largeur.

Dampier donne  la ville deux ou trois cents maisons, toutes bties de
pierre brute, avec un couvent et une glise. Philips ne fait pas
monter le nombre des maisons au del de deux cents; mais il compte
deux couvens, l'un d'hommes, et l'autre de filles, avec une grande
glise prs du chteau. Cette glise est apparemment la cathdrale,
que Roberts nous reprsente comme un fort bel difice. Il nomme un
couvent de cordeliers, en faisant remarquer qu'ils sont presque les
seuls dans l'le qui mangent du pain frais, parce qu'ils reoivent
tous les ans de Lisbonne une provision de farine. Ils ont un des plus
beaux jardins du monde, et rempli des meilleurs fruits. Un petit bras
de rivire, qu'ils ont eu la permission de dtourner, leur fournit
continuellement de l'eau pour la fracheur de leurs parterres et pour
les commodits de leur maison. Aprs l'glise cathdrale, il n'y a pas
d'difice dans la ville et au dehors qui approche de la beaut de leur
couvent. La maison du gouverneur est dans un lieu lev, d'o il a
tellement la vue de toutes les autres, que leur sommet est de niveau
avec les fondemens de la sienne. S'il faut juger de tous ces btimens
par la description que le docteur Fryer nous fait de ceux qu'il a vus,
ils n'ont qu'un tage; ils sont couverts de branches et de feuilles de
cocotier; les fentres sont de bois, et les murs de pierres lies avec
de la vase: Leur grandeur, dit-il, n'est que d'environ quatre aunes,
dont la moiti est occupe par la porte. L'ameublement rpond  la
grandeur et  la forme.

Suivant le capitaine Philips, la plus grande partie des habitans de
la ville est compose de Portugais; mais, dans le reste de l'le, le
nombre des Ngres l'emporte de vingt pour un. Fryer dit que les
naturels du pays sont d'un beau noir; qu'ils ont les cheveux friss,
qu'ils sont de belle taille, mais si voleurs et si effronts, qu'ils
regardent un tranger en face tandis qu'ils coupent quelque morceau de
son habit ou qu'ils lui prennent sa bourse. Leur habillement, comme
leur langage, est une mauvaise imitation des Portugais. Celui qui peut
se procurer un vieux chapeau garni d'un noeud de rubans, un habit
dchir, une paire de manchettes blanches et des hauts-de-chausses,
avec une longue pe, quoique sans bas et sans souliers, marche d'un
air fier en se contemplant; il ne se donnerait pas pour le premier
seigneur du Portugal.

Tous les voyageurs conviennent que rien ne se vend si bien dans cette
le que les vieux habits. Owington dit que c'est la marchandise la
plus courante, et celle dont la vanit des habitans n'est jamais
rassasie. Aux vieux habits Cornwal ajoute les couteaux et les
ciseaux, qui rapportent plus de profit que l'argent comptant. Beckman
a vu les habitans de San-Iago accourir au port, avec leur volaille et
ce qu'ils ont de meilleur, disputer entre eux la prfrence pour un
couteau de deux sous, et pleurer de chagrin en le voyant donner 
celui dont les Anglais agraient la marchandise. Autrefois ils avaient
chez eux un clbre march d'esclaves, qui taient transports
immdiatement de l aux Inades occidentales; mais ce commerce a pris
un autre cours.

 cinq lieues au sud-est de la ville de San-Iago, au fond d'une baie,
est la ville de Praya, ou Playa, qui signifie, dans la langue
portugaise, grve ou rivage; c'est un des ports de l'le.

Les habitans sont trs-enclins au larcin. Dampier avertit ceux qui
relcheront dans la baie d'tre continuellement sur leurs gardes, ou
de s'attendre  voir disparatre tout ce qu'ils ont autour d'eux. Il
observe dans un autre endroit qu'il n'a vu nulle part le vol si commun
qu' Praya. Ils prendraient votre chapeau, dit-il, en plein midi,  la
vue d'une compagnie nombreuse, et la fuite les drobe aussitt  vos
poursuites. Owington dit que, s'accordant ensemble pour voler les
trangers, deux ou trois d'entre eux s'efforcent de partager votre
attention par leurs discours tandis qu'un autre vous arrache votre
chapeau ou votre pe. S'ils trouvent quelqu'un seul dans le voisinage
de la ville, ils ne manquent pas de le dpouiller entirement. Beckman
remarque qu'ils n'ont pas moins de lgret dans les jambes que
d'adresse et de subtilit dans les mains. Ils drobent tout ce qu'ils
trouvent, en se fiant  leur agilit pour s'chapper.

Ils n'ont pas plus d'honntet et de bonne foi dans le commerce.
Dampier dclare que, si les marchandises d'un tranger passent dans
leurs mains avant qu'il ait reu la leur, il est sr de perdre ce qui
est sorti des siennes.  peine peut-il s'assurer que ce qu'il a reu
d'eux ne lui sera point enlev. Beckman parle d'une friponnerie qui
leur est fort ordinaire dans la vente de leurs bestiaux. Ils les
amnent par les cornes ou par les jambes avec une corde pourie.
Lorsqu'ils en ont reu le prix, suivant les conventions, et qu'ils les
ont dlivrs, ils se retirent  quelque distance, o ils font ensemble
un bruit terrible par leurs cris et leurs sifflemens. Les bestiaux,
que la vue d'un visage blanc, dit l'auteur, n'a dj que trop
effrays, s'pouvantent encore plus, et se donnent tant de mouvement,
qu'ils rompent leur corde. Alors ils ne manquent pas de prendre la
fuite vers les montagnes d'o ils sont venus.

Dampier s'imagine que les habitans de Praya ont reu l'inclination au
vol de leurs anctres, qui taient des criminels transports, et
qu'elle est passe chez eux comme en nature. On peut aussi prsumer
que la corruption de moeurs vient de leur commerce avec les pirates,
qui frquentent beaucoup ce port.

L'le de Saint-Philippe ou de Fugo, ayant t dcouverte par les
Portugais le premier jour de mai, qui est la fte de Saint-Jacques et
de Saint-Philippe, a reu le nom d'un de ces deux saints, comme
San-Iago a pris le nom de l'autre, et Mayo celui du mois, pour avoir
t dcouverte le mme jour. Cependant on la nomme plus ordinairement
l'le de Fugo ou _du Feu_,  cause de son volcan.

La terre de l'le de Fugo est la plus haute de toutes les les du
cap Vert. Entre plusieurs monts qui sont dans cette le, le plus haut
est le pic. Il contient le volcan, qui est au centre de l'le. Ce
volcan brle sans cesse, et jette des flammes qui se font apercevoir
de fort loin pendant la nuit. Froger dit qu'il a vu la flamme dans les
tnbres, et la fume pendant le jour. C'est un spectacle horrible,
suivant Beckman, que les flammes qui s'lvent pendant la nuit dans
des tourbillons de fume. Il continua, dit-il, de les voir ensuite
pendant le jour, quoiqu'il en ft encore  plus de soixante milles.

Roberts, qui avait pass quelque temps dans l'le, raconte qu'il sort
du volcan des rocs d'une grosseur incroyable, et qu'ils s'lancent 
une hauteur qui ne l'est pas moins. Le bruit qu'ils font dans leur
chute, en roulant et se brisant sur le penchant de la montagne, peut
s'entendre aisment de huit  neuf lieues, comme il l'a vrifi par sa
propre exprience; il le compare  celui du canon, ou plutt, dit-il,
 celui du tonnerre. Il a vu souvent rouler des pierres enflammes, et
les habitans l'ont assur qu'on voyait quelquefois couler du sommet de
la montagne des ruisseaux de soufre comme des torrens d'eau, et qu'ils
en pouvaient ramasser une grande quantit. Ils lui en donnrent
plusieurs morceaux, qu'il trouva semblables au soufre commun, mais
d'une couleur plus vive, et qui jetaient plus d'clat lorsqu'ils
taient enflamms. Il ajoute que le volcan jette aussi quelquefois une
si grande quantit de cendres, qu'elles couvrent tous les lieux
voisins et touffent les bestiaux. Cette circonstance est confirme
par d'autres tmoignages. L'auteur du Voyage d'Antoine Sherley 
San-Iago et aux les orientales, assure qu'en passant la nuit prs de
l'le de Fugo, il tomba tant de cendres sur le vaisseau, que chacun
pouvait crire son nom avec le doigt sur toutes les parties du tillac.
Owington observe qu'il sort du mme lieu tant de pierres ponces, qu'on
les voit nager sur la surface de la mer, et portes bien loin par les
courans. Il en a vu jusqu' San-Iago.

Les insulaires de Fugo racontent, sur l'origine de ce phnomne, une
fable qui ressemble parfaitement aux contes des Mille et une Nuits.
Ils disent que les premiers habitans de l'le furent deux prtres qui
s'y taient retirs pour passer le reste de leur vie dans la solitude.
On ignore s'ils taient minralogistes, mtallurgistes, alchimistes,
ou sorciers; mais, pendant leur sjour, ils trouvrent une mine d'or,
prs de laquelle ils tablirent leur demeure. Lorsqu'ils eurent amass
une quantit de ce prcieux mtal, ils perdirent le got de la vie
solitaire, et cherchrent l'occasion d'un vaisseau pour se rendre en
Europe: mais l'un des deux, qui s'attribuait quelque supriorit sur
l'autre, se saisit de la meilleure partie du trsor, ce qui fit natre
entre eux une querelle si vive, qu'ayant exerc tous leurs sortilges,
ils mirent l'le en feu, et prirent tous deux dans les flammes, qui
taient leur ouvrage. Cet incendie s'teignit dans la suite, except
au centre, o le feu n'a pas cess d'agir furieusement.

Roberts est presque le seul crivain de qui l'on ait reu quelque
claircissement sur l'le de Fugo. Quoique cette le soit sans
rivire, et qu'elle ait si peu d'eau douce, que les habitans sont
obligs, dans plusieurs cantons, de faire sept  huit milles pour en
trouver, elle ne laisse pas d'tre fertile en mas, en courges et en
melons d'eau; mais elle ne produit pas de bananes, de cocos, ni
presque d'autres fruits, que des figues sauvages. Cependant on y
trouve des goyaviers plants dans les jardins, quelques orangers et
quelques pommiers sauvages, avec une assez bonne quantit de vignes,
dont les habitans font quelques muids d'un petit vin qu'ils boivent
avant qu'il ait achev de cuver. L'le n'a pas d'autre canton dsert
que le pic, et une autre grande montagne qui la traverse. Lorsque les
Portugais commencrent  l'habiter, ils y transportrent avec eux des
esclaves ngres, et quelques troupeaux de vaches, de chevaux, d'nes
et de porcs. Le roi y fit mettre des chvres, qui furent abandonnes
sur les montagnes, o elles sont devenues fort sauvages. Le profit de
leurs peaux appartient  la couronne, et celui qui est charg de cette
ferme porte le titre de capitaine de la montagne, avec tant
d'autorit, que personne n'ose tuer une chvre sans sa permission.

L'le n'a pas moins de trois ou quatre cents habitans, presque tous
noirs. Comme c'est une coutume tablie  San-Iago d'accorder en
mourant la libert aux esclaves ngres, il est assez vraisemblable
qu'un grand nombre de ces affranchis ont choisi leur retraite dans
l'le de Fugo, que les Portugais ont peu frquente  cause de son
volcan et de son peu de fertilit. Cependant la plupart de ces Ngres
libres tiennent leurs terres des blancs, qui ont conserv la proprit
des meilleurs cantons, surtout vers les bords de la mer. Il s'y trouve
des blancs qui ont jusqu' trente et quarante esclaves. Plusieurs
Ngres en achtent aussi pour du coton, qui autrefois tenait lieu
d'argent dans l'le, comme le tabac  Maryland et dans la Virginie.

Fugo tait le plus grand march de coton qu'il y et dans toutes les
les du cap Vert. Mais on en a tant tir, que la source en est comme
tarie; de sorte que ce qui tait autrefois la principale production de
l'le y manque aujourd'hui. Cette raret du coton dans les les de
San-Iago et de Fugo a port les Portugais  dfendre, sous de
rigoureuses peines, aux habitans de ces deux les d'en vendre aux
Franais et aux Anglais, qui en venaient prendre, ainsi que les
Portugais, des cargaisons entires pour la Guine. Ce rglement
continue de s'observer  San-Iago; mais, comme Fugo est sans douane,
il y est fort nglig.

On donne aussi  l'le de Saint-Jean le nom de _Brava_, qui signifie
sauvage, apparemment parce qu'elle a t fort long-temps dserte. Sa
terre est fort haute, et compose de montagnes qui s'lvent l'une sur
l'autre en pyramide; cependant,  peu de distance de Saint-Philippe,
ou de Fugo, elle parait basse en comparaison. Elle est fertile en
mas, en courges, en melons d'eau, en bananes et en patates; les
vaches, les chevaux, les nes et les porcs y sont en fort grande
quantit.

L'le de Saint-Jean est fort abondante en salptre. Le gouverneur
offrit  Roberts de lui en procurer la cargaison d'une felouque aussi
grande que celle qu'il avait perdue, c'est--dire, du port de soixante
tonneaux. Le salptre crot dans les caves, o tous les murs en sont
couverts, et dans les creux des rochers, o il se trouve de
l'paisseur de deux doigts. Roberts eut la curiosit de faire divers
essais de la terre de l'le. Il tira de certains endroits 3/22 de
nitre, et dans d'autres, depuis 1/20 jusqu' 2/32. Il trouva que la
plus grande partie des rocs est imprgne de ce minral et cimente de
nitre comme une sorte de glu; car dans la saison pluvieuse, o
l'humidit dissout les sels, il remarqua que les rocs s'encrotaient,
et que la scheresse les faisait tomber en poussire. Il est persuad
que cette le est riche en mines de cuivre, et peut-tre en mtaux
plus fins; ses preuves sont qu'il trouva plusieurs fontaines arides
qui ne manquaient pas de vitriol; ce qu'il vrifia facilement en y
mettant un couteau fort net, qui se couvrit, en moins d'une minute, de
parties de cuivre trs-paisses et d'une couleur presque aussi belle
que celle de l'or. Il l'y laissa plus long-temps, et, l'ayant fait
scher, il en fit tomber, en le grattant, une vritable poudre; les
endroits gratts conservaient mme pendant quelque temps l'apparence
du vermeil dor. Dans quelques fontaines, les mtaux se coloraient
plus vite que dans d'autres, et l'aridit diminuait  proportion que
la source tait loigne.

Roberts trouva diffrentes espces de sable pesant, l'un d'un bleu
noirtre, l'autre tirant sur le pourpre; l'autre clair et brillant;
l'autre d'un rouge fonc, etc. Il en trouva un qui surpassait le fer
en pesanteur, et presque aussi pesant que le plomb; il crut mme avoir
dcouvert de l'or; mais les expriences qu'il fit, et pour lesquelles
il n'avait d'instrumens que ses yeux et ses mains, n'ayant pas t
suivies, quoiqu'il et communiqu ses dcouvertes au gouverneur et 
ses compatriotes anglais, le fait est au moins fort douteux.

L'le de Saint-Jean est d'une abondance extrme en poisson. Il y vient
aussi quantit de tortues qui y laissent leurs oeufs dans la saison
des pluies; mais les habitans ne les emploient pas plus  leur
nourriture que ceux de San-Iago et de Saint-Philippe, quoique dans
toutes les autres les elles passent pour un mets dlicieux, et que
Roberts en juge de mme. Le principal exercice des insulaires est la
pche  la ligne; c'est ce qui les rend si attentifs au naufrage des
vaisseaux, et si avides des moindres instrumens de fer qu'ils peuvent
sauver.

Les balas, espces de baleines, sont fort communs sur la cte. On
emploie pour les prendre la mme mthode que pour les baleines du
Gronland, et l'on en tire de l'huile. On trouvait autrefois beaucoup
d'ambre gris aux environs de l'le Saint-Jean. Un Portugais nomm Jean
Carneira, qui avait t banni de Lisbonne pour quelque crime, et qui,
s'tant procur une petite chaloupe, exerait le commerce aux les du
cap Vert, trouva dans ses courses une pice d'ambre gris d'une
grosseur incroyable. Non-seulement cette heureuse pche le fit
rappeler dans sa patrie, mais il acheta, du fruit de son trsor, des
terres considrables en Portugal. Le roc auprs duquel la fortune
l'avait favoris porte encore son nom.

Le nombre des insulaires ne monte pas  plus de deux cents. Roberts
les reprsente comme les plus ignorans, les plus simples et les plus
humains de toutes les les. Dans un autre lieu, il loue beaucoup leurs
vertus morales, surtout leur charit, leur humilit et leur
hospitalit. C'est les offenser que de refuser leurs bienfaits. Leur
respect pour l'ge avanc mriterait, dit l'auteur, de servir
d'exemple  tous les hommes du monde; ils le rendent aux vieillards de
tout rang et de toute nation.

Pendant que l'auteur fut malade parmi eux, l'attention ne se relcha
jamais pour lui fournir ce qui tait ncessaire  sa situation. Il ne
se passa pas de jour qu'il ne ret la visite de quelques habitans,
qui s'informaient soigneusement de sa sant, et qui lui apportaient
quelque pice de volaille ou quelque fruit. Le gouverneur mme le
visitait tous les jours, et lui envoyait deux ou trois fois la semaine
un quartier de chevreau.

Il n'y a pas plus d'un sicle que l'le de Saint-Jean est peuple.
Pendant plusieurs annes, ses habitans se rduisirent  deux familles
ngres, jusqu'en 1680, que, la famine ravageant l'le de Fugo,
quelques pauvres habitans de cette le passrent dans celle de
Saint-Jean sur un btiment portugais. Ils furent reus avec joie par
les Ngres de cette le, qui avaient dj fort augment le nombre de
chvres, de vaches, et surtout de porcs, que les Portugais avaient
laisss dans l'le en la dcouvrant. La compassion naturelle porta les
Ngres  leur donner une partie de leurs bestiaux. Il arriva de l que
chacun entreprit de nourrir sparment les siens, et que, le got de
la proprit prenant naissance, celui qui eut l'habilet d'en lever
et d'en nourrir un plus grand nombre, passa pour le plus riche. Il n'y
eut que les chvres qui furent laisses dans les montagnes, et qui
continurent d'tres sauvages.

Les nouveaux habitans de Saint-Jean apprirent aux autres l'art de
filer le coton, qui croissait naturellement dans l'le, et d'en faire
une sorte d'toffe pour se couvrir; car ils taient nus auparavant,
comme la plupart des Ngres de la cte de Guine. Ils leur
communiqurent aussi les principes de la religion romaine, autant du
moins qu'ils avaient t capables de les prendre eux-mmes dans l'le
de Fugo, dont ils taient sortis. Mais un prtre de cette le se
sentit assez de zle pour se faire conduire  Saint-Jean, o il
s'effora de cultiver ces premires semences de l'vangile. Il baptisa
tous les Ngres.  la vrit, on put douter de la bont de ses motifs
lorsqu'il parut exiger des rcompenses trop mercenaires pour le
service qu'il leur avait rendu. Il tira de l'un des toffes de coton,
de l'autre du coton cru et de l'indigo, enfin de chacun ce qu'il avait
de meilleur, jusqu'aux bestiaux, dont il se fit donner une grande
partie; et, quittant l'le, il accorda pour dernire faveur aux
insulaires une messe, qu'il leur dit dans une caverne de la baie, qui
en a pris le nom de _Fuerno del Padre_. Il leur promit de revenir tous
les ans, et cette promesse fut excute plusieurs annes conscutives.
Mais un jour qu'il tait  leur dire la messe dans la mme caverne,
une partie du roc qui vint  se dtacher ensevelit le prtre et trente
de ses assistans sous ses ruines. On entendit pendant trois jours le
bruit de leurs gmissemens, sans qu'il ft possible de leur donner le
moindre secours. Aussi l'le de Saint-Jean demeura long-temps sans
aucun ministre ecclsiastique; ce qui donna lieu  la naissance et au
mlange de quantit de superstitions. Dans la suite du temps, l'vque
de San-Iago, ayant entrepris la visite de toute sa province, laissa
des ministres fort ignorans dans chaque le; et celle de Saint-Jean
eut pour son partage un prtre ngre, dont celui que Roberts y trouva
tait le quatrime successeur. Roberts assure qu'il n'entendait pas la
langue latine; ce qui n'empchait point qu'ayant appris  lire dans le
missel, il ne clbrt les saints mystres et qu'il n'administrt les
sacremens. Mais il souffrait l'usage des superstitions tablies,
telles que de faire laver les enfans avant le baptme, de mettre de la
terre sur la tte aux jeunes filles, dans la crmonie du mariage,
pour marque de sujtion; d'arroser d'eau les fosses des morts, et
quelquefois d'une quantit de jus de melon d'eau, etc.

Le gouverneur de l'le y exerce la justice, et dcide les petits
diffrens qui s'lvent entre les habitans. S'ils refusent d'obir 
ses ordres, il a le pouvoir de les faire mettre dans une prison, qui
n'est qu'un parc dcouvert comme ceux o l'on renferme les bestiaux en
Europe. L, dit l'auteur, ils demeurent quelquefois des jours entiers
sans entreprendre de se mettre en libert. Il est rare du moins de
voir des rebelles. Lorsqu'il s'en trouve, le gouverneur est en droit
de les faire reprendre, et de leur faire lier les pieds et les mains
dans la mme prison, avec une garde pour les y retenir, jusqu' ce
qu'ils aient satisfait  leur adversaire, et qu'ils aient demand
pardon au public. L'autorit du gouverneur ne s'tend pas plus loin,
dans le cas mme de meurtre. Mais Roberts n'apprit aucun exemple d'un
crime si noir. On l'assura seulement qu'un meurtrier serait gard dans
les chanes pour attendre la sentence du gouverneur de San-Iago ou de
la cour de Portugal. Quelquefois pour les fautes lgres, surtout
lorsque le coupable est d'un ge avanc, on ne lui donne que sa cabane
ou celle d'autrui pour prison; ce qui est regard comme une grande
faveur, car la prison publique est un chtiment aussi redout 
Saint-Jean que le dernier supplice en Angleterre. Ainsi, long-temps
avant que le judicieux auteur du _Trait des dlits et des peines_ et
tabli, d'aprs la connaissance du coeur humain, que, la crainte
naissant de l'imagination, et l'imagination tant modifie par
l'habitude, on peut se familiariser avec l'ide de la peine de mort
inflige pour tous les crimes, et ne pas la redouter plus qu'on ne
redouterait un chtiment moindre en soi-mme, s'il tait d'ailleurs le
plus grave que l'on connt; long-temps avant que les philosophes
eussent souscrit  la vrit de ce principe, elle tait prouve par
les faits qu'ont recueillis les voyageurs clairs et les historiens
observateurs.

Dampier dit que la forme de l'le de Saint-Nicolas est triangulaire;
que le plus long de ses trois cts, qui est au nord, n'a pas moins de
quinze lieues. Il ajoute qu'elle est montagneuse, et que toutes ses
ctes sont striles.

Roberts assure qu'avant la famine qui dpeupla plusieurs des les du
cap Vert, Saint-Nicolas avait plus de deux mille habitans, et que le
nombre ne surpasse pas aujourd'hui treize ou quatorze cents. Ils ont
un prtre portugais pour le gouvernement ecclsiastique; car ils font
tous profession de la religion romaine. Ils sont tous ou noirs ou
couleur de cuivre, avec les cheveux friss.

Les femmes de l'le ont beaucoup plus de facilit  se servir de leurs
mains et de leurs aiguilles que celles de toutes les autres les;
celle qui se prsente en public avec une coiffe sans broderie, dans le
got des femmes de Bona-Vista, est accuse de paresse et de
grossiret; elles sont aussi plus modestes, et jamais on ne les voit
paratre nues devant les trangers, comme elles en ont l'habitude 
Saint-Jean. Si elles ne sont point  travailler aux champs, on les
trouve toujours occupes  coudre ou  filer.

C'est dans cette le de Saint-Nicolas qu'on parle la langue portugaise
avec une puret qui est rare dans les meilleures colonies de cette
nation. Mais si les habitans ont cette ressemblance avec les Portugais
par le langage, ils ne ressemblent pas moins  la populace du Portugal
par leur inclination  voler les trangers, et par leur soif du sang,
lorsqu'ils sont anims par quelque sujet de haine. Ils se servent de
leurs couteaux avec autant de cruaut que d'adresse. Roberts prouve
leur got pour le larcin par son propre exemple. Lorsqu'il se trouva
dans leur le avec un seul matelot, en 1722, ils entrrent dans sa
barque en trs-grand nombre; et, remarquant l'endroit o Roberts avait
plac ce qui lui restait de plus prcieux, ils prirent droit de son
infortune pour s'en saisir, en lui disant avec une impudence extrme
que sa barque et tous ses biens taient  eux, parce qu'il n'aurait pu
viter de prir sans leur secours, et qu'ils lui avaient apport
quelques bouteilles d'eau frache. Double fausset, ajoute Roberts,
car j'tais en sret sur mon ancre, et l'eau qu'ils avaient apporte
pour moi, ils l'avaient employe  leur propre usage.

 l'gard des productions naturelles de cette le, Roberts assure
qu'on y trouve les mmes sortes de sables et de pierres qu'
Saint-Jean; et les habitans prtendent, sur une ancienne tradition,
que ces sables contiennent de l'argent et de l'or; mais qu'ils
ignorent la manire de les en tirer. L'le produit aussi du salptre,
et l'on en tire du _beurre d'or_.

Dampier raconte que, malgr les montagnes de Saint-Nicolas et la
strilit de ses ctes, il y a au centre de l'le des valles o les
Portugais ont leurs vignobles et leurs plantations, avec du bois pour
le chauffage. Le terroir, suivant Roberts, est fertile pour le mas,
pour les bananes, les courges, les melons d'eau et musqus, les
limons, les citrons et les oranges. On y voit quelques cannes  sucre,
dont les habitans font de la mlasse. Ils ont des vignes dont ils
tirent, dans les bonnes annes, soixante on quatre-vingts pipes d'un
vin tartreux. Roberts en apprit la quantit par la dme du prtre. Le
prix ordinaire est de trois livres sterling par pipe; mais il est rare
qu'on en trouve encore vers le temps de Nol; et la vendange de l'le
se fait aux mois de juin et de juillet.

On y trouvait autrefois beaucoup de sang-de-dragon; mais l'arbre qui
le produit y est devenu si rare, que Roberts doute si l'on recueille
annuellement vingt ou trente livres de cette rsine, et le plus
souvent corrompue et falsifie. Les habitans attribuent la ruine de
leurs arbres au pirate Avery, qui, ayant brl leur ville et coup
leurs figuiers pour faire des chaloupes et des canots  sa flotte, les
mit dans la ncessit d'employer leurs dragonniers  faire les lambris
et les planches de leurs nouveaux difices. En effet, on ne voit gure
d'autre bois dans leurs maisons, quoique, tant creux, avec peu de
duret dans sa substance, il ne soit pas extrmement propre  btir.

Avant la dernire famine, les chvres, les porcs et la volaille
taient fort communs  Saint-Nicolas; mais, quoique cette calamit
n'ait dur que trois ans, Roberts assure qu'elle y avait caus plus de
ravage que dans toutes les autres les, parce que le pays n'ayant
gure d'autre commerce que celui des nes, souvent il n'y paraissait
pas un vaisseau dans l'espace de deux ans, surtout depuis que le
besoin de ces animaux tait diminu aux Indes occidentales: c'est ce
qui avait rendu les habitans plus industrieux que tous leurs voisins.
Dans un temps plus heureux, ils avaient une si grande abondance de
chvres et de vaches, que, sans diminuer le fonds, parce qu'ils ne les
tuaient qu' proportion du produit, ils embarquaient ordinairement sur
les vaisseaux annuels du Portugal deux mille peaux de chvres des
trois les de Saint-Nicolas, de Sainte-Lucie et Saint-Vincent, et cent
peaux de vaches qui ne venaient que de Saint-Nicolas. Mais la famine y
avait rduit le nombre des vaches  quarante; et celui mme des
chvres tait tellement diminu, que le gouverneur dit  Roberts qu'il
ne fallait pas esprer de trois ans qu'on en pt faire passer en
Portugal.

L'industrie des habitans de Saint-Nicolas semblait promettre, au
jugement de Roberts, que leur le serait bientt repeuple des espces
d'animaux qui s'accommodent le mieux du pays, surtout de porcs et de
volailles, dont il y avait dj peu de familles qui ne fussent assez
bien pourvues. Cette rparation s'tait faite dans l'espace d'environ
trois ans, et le succs en avait t si prompt, qu'on aurait pu
charger  fort bon march un btiment de volailles, de porcs, mme de
chevaux, dont la race tait venue de Bona-Vista depuis quatorze ans,
par les soins d'un capitaine franais nomm Rolland.

Les habitans de Saint-Nicolas se font des habits d'toffe de coton
dans la mme forme que ceux de l'Europe, et savent travailler les
boutons sur tous les modles qu'on leur prsente. Ils se font des bas
de fil de coton, d'assez bons souliers de cuir de leurs vaches, qu'ils
ont l'art de tanner fort proprement. Ils faisaient aussi de leur coton
plusieurs sortes de draps et de matelas, qui taient trop bons pour le
commerce de Guine, et que les Portugais venaient prendre pour celui
du Brsil; mais,  force d'en tirer, ils ont rendu le coton aussi rare
que dans les autres les du cap Vert.

Le capitaine Cowley, qui y tait en 1683, acheta des habitans une
provision de bananes et de vin. Il semble qu'aujourd'hui la meilleure
partie de leur commerce se rduit aux tortues, dont ils prennent un
grand nombre, et  quelques autres poissons dont la pche les exerce
beaucoup. Leur le est la seule du cap Vert o l'on trouve une
multitude de barques qui leur servent  pcher entre les les de
Chaon, de Branca, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. Ils vendent
leur poisson argent comptant, ou pour les commodits dont ils ont
besoin. Les Portugais qui prenaient dans l'le des draps de coton et
des matelas pour le commerce du Brsil, payaient ordinairement ces
marchandises en monnaie de Portugal, parce qu'ils n'apportaient pas de
commodits qui satisfissent les habitans. C'taient les Franais et
les Anglais qui leur fournissaient des ustensiles et d'autres
marchandises de leur got, pour lesquelles ils tiraient d'eux en
change des nes et des rafrachissemens; mais la mme famine qui
dtruisit leurs bestiaux fit aussi sortir de l'le tout l'argent que
les Portugais y avaient laiss; car, dans le besoin o ils taient de
toutes sortes de secours, un vaisseau qui leur apportait les moindres
provisions tait sr de se les faire payer  grand prix.

Chaon, Branca et Sainte-Lucie sont galement dpourvues d'habitans et
d'eau douce, et les deux premires n'ont pas mme de bestiaux.

Saint-Vincent, que les Portugais nomment _San-Vincente_, est une le
basse et sablonneuse du ct du nord-est, mais haute dans la plupart
de ses autres parties, et fort riches en rades et en baies.

La pche y est abondante. Entre plusieurs sortes de poissons, Froger
en remarque un qu'il appelle _bourse_, d'une beaut extraordinaire,
des yeux duquel il sort des rayons, et qui a le corps marquet de
taches hexagones d'un bleu fort brillant.

Froger assure qu'il se trouve  Saint-Vincent des tortues qui psent
jusqu' trois ou quatre cents livres. Il ne faut que dix-sept jours 
leurs oeufs pour acqurir toute leur maturit dans le sable; mais les
petites tortues qui en sortent ont besoin de neuf jours de plus pour
devenir capables de gagner la mer, ce qui fait que les deux tiers sont
ordinairement la proie des oiseaux.

Saint-Vincent est une le dserte. M. de Gennes, capitaine franais, y
trouva vingt Portugais de Saint-Nicolas qui s'y occupaient depuis deux
ans  tanner des peaux de chvres, dont le nombre est fort grand. Ils
ont des chiens dresss pour cette chasse. Un seul prend ou tue chaque
nuit douze ou quinze de ces animaux. Frzier raconte qu'il trouva dans
la baie quelques cabanes dont les portes taient si basses, qu'on n'y
pouvait entrer qu'en rampant sur ses mains. Pour meubles, il y vit de
petites bougettes de cuir, et des cailles de tortues qui servaient de
siges et de vases pour l'eau. Les habitans, qui taient des Ngres,
avaient pris la fuite  la vue des Franais. On en dcouvrit
quelques-uns dans les bois, mais sans pouvoir les joindre et leur
parler. Ils taient tout--fait nus.

 l'exception des chvres sauvages, dont il est fort difficile
d'approcher, on ne trouva point d'autres animaux, qu'un petit nombre
de pintades. La terre est si strile, qu'elle ne produit aucun fruit;
seulement on rencontre dans les valles de petits bois de tamarins et
quelques arbustes de coton. M. de Gennes y dcouvrit aussi quelques
plantes curieuses, telles que l'euphorbe arborescente, et une aurone
d'une odeur et d'une verdure admirables; une fleur jaune dont la tige
est sans feuilles; le ricin, que les Espagnols du Prou appellent
_pillerilla_, et dont ils prtendent que les feuilles, appliques sur
le sein des nourrices, attirent le lait. Sa semence ressemble
exactement au ppin de la pomme des Indes; on en fait de l'huile au
Paraguay. M. de Gennes ajoute que prs du roc, qui est  l'entre de
la baie, on pche quelquefois de l'ambre gris, et que les Portugais en
vendirent quelques morceaux aux vaisseaux de la flotte franaise.

L'le de Saint-Antoine ou San-Antonio ne le cde gure pour la hauteur
 celle de San-Iago, et n'a pas moins de terrain. L'eau frache y est
abondante.

La multitude des ruisseaux dont l'le est arrose rend les valles si
fertiles, que Saint-Antoine le dispute  toutes les autres les du cap
Vert pour le mas, les bananes, les patates, les courges, les melons
d'eau et les melons musqus, les oranges, les limons, les citrons et
les goyaves. On y trouve aussi plus de vignes; et si le vin n'est pas
le meilleur de ces les, il n'y en a point o il soit en plus grande
abondance ni  meilleur march.

Il y crot beaucoup d'indigo. Le marquis das Minhas y a form
plusieurs grandes plantations sous la conduite d'un Portugais, qui a
trouv de bonnes mthodes pour la sparation de la teinture. La plante
qui porte l'indigo a assez de ressemblance avec le gent; mais elle a
moins de grandeur. Ses feuilles sont petites, ples, vertes, assez
semblables  celles du buis. On les cueille au mois d'octobre et de
novembre, pour les broyer en bouillie, dont on fait des tablettes et
des boules pour la teinture.

Le marquis das Minhas a form aussi des plantations de coton qu'on
cultive avec soin, et des manufactures dont il sort de bonnes
toffes. L'arbuste qui produit le coton est  peu prs de la grosseur
d'un rosier, mais s'tend beaucoup davantage. Ses feuilles sont d'un
vert d'herbe, et ressemblent  l'pinard. La fleur est d'un jaune
ple. Lorsqu'elle tombe, il lui succde un pricarpe, o le coton est
renferm dans trois cellules, et qui contient aussi la semence, qui
est noire et de forme ovale, de la grosseur  peu prs d'un haricot.

Les valles de l'le Saint-Antoine sont couvertes de bois. Entre
plusieurs sortes d'arbres, on y trouve en abondance le dragonnier.

Les nes et les porcs y sont non-seulement en grand nombre, mais plus
grands et plus forts que dans les autres les du cap Vert. Les vaches
n'y sont pas moins communes, et les montagnes sont remplies de chvres
sauvages.

Sur une des montagnes de l'le, on trouve une pierre transparente, que
les habitans appellent _topaze_; mais Froger, qui en parle, n'ose
assurer que ce soit la vritable pierre de ce nom.

L'le de Saint-Antoine,  l'poque o crivait Roberts, appartenait au
marquis das Minhas, qui envoyait tous les ans un vaisseau aux les du
cap Vert pour apporter en Portugal les revenus de son domaine. Il
jouissait des principales richesses de l'le; c'est--dire que les
vaches, les chvres sauvages, le sang-de-dragon, les pierres
prcieuses, le beurre d'or et l'ambre gris taient  lui sans partage.
Il y a des peines rigoureuses pour ceux qui seraient convaincus
d'avoir cach de l'ambre gris. Cependant Roberts observe qu'avec un
peu de connaissance de la langue du pays, il n'est pas difficile
d'obtenir des habitans,  fort bon march, tout ce que l'le produit.
On envoie tous les ans au roi de Portugal une certaine quantit de
beurre d'or. Ce beurre d'or est une substance grasse et concrte. On
la tire par incision d'une espce de palmier qui crot dans la partie
de l'Afrique occidentale voisine du Rio-Grande. On emploie cette
substance dans les affections rhumatismales; on en frotte la partie
malade, qui en prouve du soulagement.

On assure dans l'le qu'il s'y trouve une mine d'argent, mais que,
dans la crainte que le roi ne s'en saisisse, le marquis das Minhas
diffre toujours  la faire ouvrir. On ajoute qu'un particulier, qui
s'tait retir dans les montagnes pour y mener la vie rmitique, en
tira de l'or jusqu' la charge d'un ne.

Froger dit que les Portugais de Saint-Antoine, comme ceux des autres
villes, sont d'une couleur sombre et basane, mais qu'ils ont le
caractre fort doux et fort sociable. Roberts confirme cet loge. Il
nous apprend que leur le est une espce de magasin d'esclaves. Dans
le temps, dit-il, que les Portugais faisaient le commerce des esclaves
pour l'Espagne, le marquis das Minhas fit acheter en Guine une
cargaison de Ngres, et les tablit  ses frais dans son le, o ils
apprirent bientt des Ngres libres du pays la manire de former des
plantations et de fournir  leur propre entretien. Ces esclaves
multiplirent si vite, que, sans compter ceux que le marquis fit
transporter en Portugal et au Brsil, ils font les quatre cinquimes
des habitans, dont le nombre total monte  deux mille cinq cents. Ils
ont non-seulement leurs maisons et leurs femmes comme les Ngres
libres, mais encore des biens qu'ils cultivent pour eux-mmes, avec la
dpendance naturelle du seigneur, sous l'autorit d'un inspecteur, qui
est ordinairement un Portugais europen, et qui porte le titre de
capitaine more. Ainsi l'le est divise en deux sortes de Ngres,
entre lesquels il s'lve quelquefois des querelles dont la fin est
toujours sanglante. Les Ngres libres font valoir leur libert. Les
autres leur reprochent de n'tre que des fermiers, qui peuvent tre
dplacs au gr du matre, et fixs mme  l'esclavage par la
ncessit, ou par la souveraine volont du marquis. Ces injures se
terminent ordinairement par des coups, et les Ngres libres, qui sont
fort infrieurs en nombre, ne remportent jamais l'avantage.
L'inspecteur mme a souvent beaucoup de peine  rprimer l'insolence
des esclaves. Mais, comme ils sont plus utiles que les autres 
l'intrt du matre, la faveur penche de leur ct. La libert n'est
bonne qu' ceux qui la possdent, et l'esclavage ne pse qu' ceux qui
le souffrent.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


PREMIRE PARTIE.--AFRIQUE.


LIVRE PREMIER.

DCOUVERTES ET CONQUTES DES PORTUGAIS.

                                                         Pag.
  Avertissement de l'diteur ............................. i

  Notice sur J.-F. Laharpe ............................... v

  Prcis de l'Histoire des Voyages et Dcouvertes,
  depuis l'antiquit jusqu' nos jours ................. xxv

  Prface.--Plan sommaire de cet ouvrage ................ li

  CHAPITRE PREMIER.--Premires tentatives
  des Portugais. Expdition de Gama ...................... 1

  CHAP. II.--Voyage de Cabral et de Jean de Nuva. Second
  voyage de Gama. Exploits de Pachco. Commencemens
  d'Alphonse d'Albuquerque .............................. 38

  CHAP. III.--Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque.
  Puissance et corruption des Portugais.
  Sige de Diu. Sylvera et Jean de Castro .............. 65


LIVRE SECOND.

VOYAGES D'AFRIQUE.
                                                         Pag.

  CHAPITRE PREMIER.--Premiers voyages des Anglais sur
  les ctes d'Afrique, dans les Indes et dans la mer
  Rouge ................................................. 98

  CHAP. II.--Voyages aux Canaries. Description
  de ces les .......................................... 145

  CHAP. III.--Voyages aux les du cap Vert ............. 217


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des
Voyages (Tome premier), by Jean Franois de La Harpe

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES ***

***** This file should be named 22558-8.txt or 22558-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/2/5/5/22558/

Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
