The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1305-1364 (Volume 4 of
19), by Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1305-1364 (Volume 4 of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: September 9, 2007 [EBook #22552]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1305-1364 ***




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typographe ont t corriges.

La note 276 n'tant pas complte dans l'dition utilise pour ce fichier:
"et s'en iroit en une glise qui joignoit prs de son htel [...] toit
j rompu et effondr par derrire, et y avoit plus de quatre cents...";
le texte manquant a t trouv dans une dition diffrente: "de son
htel[. Mais son htel] toit j..."]




                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                      TOME QUATRIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1876

  Tout droit de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRFACE DE 1837


L're nationale de la France est le XIVe sicle. Les tats Gnraux,
le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou se
rgularisent. La bourgeoisie apparat dans la rvolution de Marcel, le
paysan dans la Jacquerie, la France elle-mme dans la guerre des
Anglais.

Cette locution: _Un bon Franais_, date du quatorzime sicle.

Jusqu'ici la France tait moins France que chrtient. Domine, ainsi
que tous les autres tats, par la fodalit et par l'glise, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu  peu, elle commence  s'entrevoir elle-mme.

Sortie  peine de cette nuit potique du moyen ge, elle est dj ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, antisymbolique.

Aux prtres, aux chevaliers, succdent les lgistes; aprs la foi, la
loi.

Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et dtruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt  Courtrai, 
Crcy,  Poitiers.

 l'pope succde la chronique. Une littrature se forme, dj
moderne et prosaque, mais vraiment franaise: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grce et mouvement.

Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
potiques. Cette posie ne comparat pas impunment au tribunal des
lgistes. Le Parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprte
et la tue.

Au reste, le droit franais avait t de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vrit, pour tre
ngative dans la forme, n'en est pas moins fconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivs. Pour apprcier
le gnie austre et la maturit prcoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit potique des nations diverses, opposer
la France et le monde.

Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[1].--Nous en chercherons le
mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera mieux
nou.

                   [Note 1: Ce volume fut publi, dans sa premire
                   dition, en mme temps que nos _Origines du droit
                   franais, trouves dans les symboles et
                   formules_.]




LIVRE V




CHAPITRE III

L'OR--LE FISC--LES TEMPLIERS


1305-1307


L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trsors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on dsire en ce
monde. On fait mme arriver les mes en paradis[2].

                   [Note 2: Lettre de Christophe Colomb  Ferdinand et
                   Isabelle, aprs son quatrime voyage. (Navarette.)]

L'poque o nous sommes parvenus doit tre considre comme
l'avnement de l'or. C'est le Dieu du monde nouveau o nous
entrons.--Philippe le Bel,  peine mont sur le trne, exclut les
prtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[3].

                   [Note 3: Philippe le Bel emploie pendant tout son
                   rgne, comme ministres, les deux banquiers
                   florentins Biccio et Musciato, fils de Guido
                   Franzesi.]

Gardons-nous de dire du mal de l'or. Compar  la proprit fodale, 
la terre, l'or est une forme suprieure de la richesse. Petite chose,
mobile, changeable, divisible, facile  manier, facile  cacher,
c'est la richesse subtilise dj; j'allais dire spiritualise. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattach par elle  la terre et
comme enracin, n'avait gure plus de locomotion que la glbe sur
laquelle il rampait. Le propritaire tait une dpendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui, c'est tout le contraire: il
enlve la terre, concentre et rsume par l'or. Le docile mtal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, oblig d'agir au loin,
rapidement, de mille manires, a pour principal moyen d'action les
mtaux prcieux. La cration soudaine d'un gouvernement, au
commencement du XIVe sicle, cre un besoin subit, infini de l'argent
et de l'or.

Sous Philippe le Bel, le fisc, ce monstre, ce gant, nat altr,
affam, endent. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
 manger,  boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dvorante de la Seine. La tte du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
Parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraill par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
Dieu des Dieux. Et tous les Dieux lui cdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[4], Mercure quitte son mtier de Dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

                   [Note 4: [Grec: Aph' hou gar ho Ploutos houtos
                                      rxato blepein, Apoll'
                                   hupo limou...]
                   Aristoph., Plut., v. 1174. Voyez aussi les vers
                   129, 133, 1152 et 1168-9.]

Cette intronisation de l'or  la place de Dieu se renouvelle au XIVe
sicle. La difficult est de tirer cet or paresseux des rduits
obscurs o il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle du
_thesaurus_, depuis le temps o il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hesprides ou des Nibelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Perspolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'veillent et le secouent[5]. Au moyen ge, il est dj rendormi dans
les glises, o, pour mieux reposer, il prend forme sacre, croix,
chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de l, assez
clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre o il aime  s'enfouir?
Quel magicien voquera, profanera cette chose sacre qui vaut toutes
choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

                   [Note 5: Chacune des grandes rvolutions du monde
                   est aussi l'poque des grandes apparitions de l'or.
                   Les Phocens le font sortir de Delphes, Alexandre
                   de Perspolis; Rome le tire des mains du dernier
                   successeur d'Alexandre; Corts l'enlve de
                   l'Amrique. Chacun de ces moments est marqu par un
                   changement subit, non-seulement dans les prix des
                   denres, mais aussi dans les ides et dans les
                   moeurs.]

Le moyen ge ne pouvait atteindre sitt cette grande ide moderne:
_l'homme sait crer la richesse_; il change une vile matire en objet
prcieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volont intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matire. Il s'acharna sur
cette matire, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande  ce qu'on aime, la vie mme, l'immortalit[6]. Mais,
malgr les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouv n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son me, sa vie, mise au fond du creuset[7].

                   [Note 6: Le dernier but de l'alchimie n'tait pas
                   tant de trouver l'or que d'obtenir l'or pur, l'or
                   potable, le breuvage d'immortalit. On racontait la
                   merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du
                   temps du roi Guillaume, qui, ayant trouv dans la
                   terre un flacon d'or, but la liqueur qu'il
                   renfermait et revint  la jeunesse. (Roger Bacon,
                   Opus majus.)]

                   [Note 7: Quelques-uns se vantrent de n'avoir point
                   souffl pour rien. Raymond Lulle, dans leurs
                   traditions, passe en Angleterre, et, pour
                   encourager le roi  la croisade, lui fabrique dans
                   la Tour de Londres pour six millions d'or. On en
                   fit des Nobles  la rose, _qu'on appelle encore
                   aujourd'hui Nobles de Raymond_.

                   Il est dit dans l'Ultimum Testamentum, mis sous son
                   nom, qu'en une fois il convertit en or cinquante
                   milliers pesant de mercure, de plomb et
                   d'tain.--Le pape Jean XXII,  qui Pagi attribue un
                   trait sur l'_Art transmutatoire_, y disait qu'il
                   avait transmut  Avignon deux cents lingots pesant
                   chacun un quintal, c'est--dire vingt mille livres
                   d'or. tait-ce une manire de rendre compte des
                   normes richesses entasses dans ses caves?--Au
                   reste, ils taient forcs de convenir entre eux que
                   cet or qu'ils obtenaient par quintaux n'avait de
                   l'or que la couleur.]

Alors l'infortun, cessant d'esprer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-mme, abdiquait tout bien, me et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abmes souterrains, le Diable tait sans doute
le monarque de l'or. Voyez  Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
glises, la triste reprsentation du pauvre homme qui donne son me
pour de l'or, qui s'infode au Diable, s'agenouille devant la Bte, et
baise la griffe velue...

Le Diable, perscut avec les Manichens et les Albigeois, chass,
comme eux, des villes, vivait alors au dsert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcires de Macbeth. La sorcellerie, dbris des
vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'tre un appel, non
pas seulement  la nature, comme l'alchimie, mais dj  la volont, 
la volont mauvaise, au Diable, il est vrai. C'tait un mauvais
industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volont les trsors que
contient son alliance avec la nature, essayait de gagner, par la
violence et le crime, ce que le travail, la patience, l'intelligence,
peuvent seuls donner.

Au moyen ge, celui qui sait o est l'or, le vritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[8]. Le juif,
l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher ni denre ni femme qu'on
ne la brle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache[9],
c'est  lui qu'il faut s'adresser.

                   [Note 8: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne
                   faisaient qu'imiter les Lombards, leurs
                   prdcesseurs. (Muratori.)]

                   [Note 9:  Toulouse, on les souffletait trois fois
                   par an, pour les punir d'avoir autrefois livr la
                   ville aux Sarrasins; sous Charles le Chauve, ils
                   rclamrent inutilement.-- Bziers, on les
                   chassait  coups de pierres pendant toute la
                   Semaine sainte. Ils s'en rachetrent en 1160.--Ils
                   commencrent sous le rgne de Philippe Auguste 
                   porter la rouelle jaune, et le concile de Latran en
                   fit une loi  tous les Juifs de la chrtient
                   (canon 68).]

Prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la force
multipliante, la force qui engendre, qui fconde  volont les brebis
de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen ge,
perscuts, chasss, rappels, ils ont fait l'indispensable
intermdiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, en le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[10]... Mais il leur en restait toujours quelque chose...
Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la dure[11]. Ils ont
rsolu le problme de volatiliser la richesse; affranchis par la
lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont matres; de
soufflets en soufflets, les voil au trne du monde[12].

                   [Note 10: Souvent ils firent l'objet de traits
                   entre les seigneurs. Dans l'ordonnance de 1230, il
                   est dit: que personne dans notre royaume ne
                   retienne le juif d'un autre seigneur; partout o
                   quelqu'un retrouvera son juif, il pourra le
                   reprendre comme son esclave (tanquam proprium
                   servum), quelque long sjour qu'il ait fait sur les
                   terres d'un autre seigneur. On voit en effet dans
                   les tablissements que les meubles des juifs
                   appartenaient aux barons. Peu  peu le juif passa
                   au roi, comme la monnaie et les autres droits
                   fiscaux.]

                   [Note 11: Patiens, quia ternus...--C'est l'usage
                   que les juifs se tiennent sur le passage de chaque
                   nouveau pape, et lui prsentent leur loi. Est-ce un
                   hommage ou un reproche de la vieille loi  la
                   nouvelle, de la mre  la fille?...--Le jour de
                   son couronnement, le pape Jean XXIII chevaucha avec
                   sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
                   Boulogne la Grasse, faisant le signe de la croix
                   jusques en la rue o demeuraient les Juifs,
                   lesquels offrirent par crit leur loi, laquelle de
                   sa propre main il prit et reut, et puis la
                   regarda, et tantt la jeta derrire lui, en disant:
                   Votre loi est bonne, mais d'icelle la ntre est
                   meilleure. Et lui parti de l, les juifs le
                   suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la
                   couverture de son cheval dchire; et le pape
                   jetoit, par toutes les rues o il passoit, monnoie,
                   c'est  savoir deniers qu'on appelle quatrins et
                   mailles de Florence; et y avoit devant lui et
                   derrire lui deux cents hommes d'armes, et avoit
                   chacun en sa main une masse de cuir dont ils
                   frappoient les juifs, tellement que c'toit
                   grand'joie  voir. Monstrelet.]

                   [Note 12: Je lisais le ... octobre 1834, dans un
                   journal anglais: Aujourd'hui, peu d'affaires  la
                   bourse; c'est jour fri pour les juifs.--Mais ils
                   n'ont pas seulement la supriorit de richesses. On
                   serait tent de leur en accorder une autre
                   lorsqu'on voit que la plupart des hommes qui font
                   aujourd'hui le plus d'honneur  l'Allemagne sont
                   des juifs (1837).--J'ai parl dans les notes de la
                   Renaissance de tant de Juifs illustres, nos
                   contemporains (1860).]

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison, si mal fame, pour qu'il parle  cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son me, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait puis sa dernire ressource, quand son lit tait
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchs  terre, tremblaient de
fivre ou criaient du pain, alors, tte basse et plus courb que s'il
et port sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps  la porte avant de frapper. Le
juif ayant ouvert avec prcaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, trange et difficile. Que disait le chrtien? Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tu, ton Dieu!--Par piti!--Quel chrtien a jamais
eu piti du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformment aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prte
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-mme. Je ne suis pas des vtres, mon droit n'est pas le
droit chrtien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair rpondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[13]. L'or que prte le meurtrier du Fils de
l'Homme, ne peut tre qu'un or meurtrier, antidivin, ou, comme on
disait dans ce temps-l _Anti-Christ_[14]. Voil l'or _Anti-Christ_,
comme Aristophane nous montrait tout  l'heure dans Plutus
l'_Anti-Jupiter_.

                   [Note 13: Shakespeare, The Merchant of Venice, acte
                   I, sc. III: Let the forfeit be nominated for an
                   equal pound _of your fair flesh_, to be cut and
                   taken, in what part of your body pleaseath me.

                   Sir Thomas Mungo acquit  Calcutta, il y a trente
                   ans, un ms. o se trouve l'histoire originale de la
                   livre de chair, etc. Seulement, au lieu d'un
                   chrtien, c'est un musulman que le juif veut
                   dpecer. V. Asiatic Journal.--Orig. du droit, l.
                   IV, c. XIII; L'atrocit de la loi des Douze Tables,
                   dj repousse par les Romains eux-mmes, ne
                   pouvait,  plus forte raison, prvaloir chez les
                   nations chrtiennes. Voyez cependant le droit
                   norvgien. Grimm, 617.

                   Dans les traditions populaires, le juif stipule une
                   livre de chair  couper sur le corps de son
                   dbiteur, mais le juge le prvient que _s'il coupe
                   plus ou moins_, il sera lui-mme mis  mort.--V. le
                   Pecorone (crit vers 1378), les Gesta Romanorum
                   dans la forme allemande.--Voir aussi mon Histoire
                   romaine.]

                   [Note 14: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point
                   important: les juifs ne connurent pas l'usure aux
                   Xe et XIe sicles, c'est--dire aux poques o on
                   leur permit l'industrie (1860).]

       *       *       *       *       *

Cet Anti-Christ, cet antidieu, doit dpouiller Dieu, c'est--dire
l'glise; l'glise sculire, les prtres, le Pape; l'glise
rgulire, les moines, les Templiers.

La mort scandaleusement prompte de Benot XI fit tomber l'glise dans
la main de Philippe le Bel; elle le mit  mme de faire un pape, de
tirer la papaut de Rome, de l'amener en France, pour, en cette gele,
la faire travailler  son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilit, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.

Aprs la mort de Benot, les cardinaux s'taient enferms en conclave
 Prouse. Mais les deux partis, le franais et l'antifranais, se
balanaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait  Prouse, n'y trouvrent autre remde que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis dsignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti franais 
choisir, et il dsigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevque de
Bordeaux. Bertrand s'tait montr jusque-l ennemi du roi, mais on
savait qu'il tait avant tout ami de son intrt, et l'on esprait
bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur lu prs de Saint-Jean-d'Angly, dans une fort.
Bertrand y court plein d'esprance. Villani parle de cette entrevue
secrte, comme s'il y tait. Il faut lire ce rcit d'une maligne
navet:

Ils entendirent ensemble la messe, et se jurrent le secret. Alors le
roi commena  parlementer en belles paroles, pour le rconcilier avec
Charles de Valois. Ensuite il lui dit: Vois, archevque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignit, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir. Alors il lui montra les lettres et dlgations de
l'un et de l'autre collge. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout  coup qu'il dpendait entirement du roi de le faire pape,
se jeta, comme perdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
Monseigneur, c'est  prsent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi obir, et toujours j'y serai dispos. Le roi le
releva, le baisa  la bouche, et lui dit: Les six grces spciales
que je te demande sont les suivantes: La premire, que tu me
rconcilies parfaitement avec l'glise, et me fasses pardonner le
mfait que j'ai commis en arrtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion  moi et  tous les miens; la troisime, que tu
m'accordes les dcimes du clerg dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dpenses faites en la guerre de Flandre; la quatrime, que
tu dtruises et annules la mmoire du pape Boniface; la cinquime, que
tu rendes la dignit de cardinal  messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur tat, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixime grce et promesse, je
me rserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrte. L'archevque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frre et deux de ses neveux. Le
roi, de son ct, promit et jura qu'il le ferait lire pape[15].

                   [Note 15: G. Villani, l. VIII, c. LXXX, p.
                   417.--L'opinion du temps est bien reprsente dans
                   les vers burlesques cits par Walsingham:

                   Ecclesi navis titubat, regni quia clavis
                     Errat, Rex, Papa, facti sunt una cappa.
                   Hoc faciunt _do_, _des_, Pilatus hic, alter Herodes.

                                    Walsingh., p. 456, ann. 1306.]

Le pape de Philippe le Bel, avouant hautement sa dpendance, dclara
qu'il voulait tre couronn  Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commenait la captivit de l'glise, ft dignement solennis. Au
moment o le cortge passait, un mur charg de spectateurs s'croule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renvers, la
tiare tomba. Huit jours aprs, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frre du pape est tu.

Cependant la honte du march devenait publique. Clment payait
comptant. Il donnait en payement ce qui n'tait pas  lui, en exigeant
des dcimes du clerg: dcimes au roi de France, dcimes au comte de
Flandre pour qu'il s'acquitte envers le roi, dcimes  Charles de
Valois pour une croisade contre l'empire grec. Le motif de la croisade
tait trange; ce pauvre empire, au dire du pape, tait faible, et ne
rassurait pas assez la chrtient contre les infidles.

Clment, ayant pay, croyait tre quitte et n'avoir plus qu' jouir en
acqureur et propritaire, _ user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauche_ autour de sa terre pour exercer son droit de gte et de
pourvoirie, Clment se mit  voyager  travers l'glise de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dvorant, d'vch
en vch, avec une arme de familiers et de serviteurs. Partout o
s'abattait cette nue de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevque de Bordeaux, le rancuneux pontife ta  Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'tablit chez son ennemi,
l'archevque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[16], et il s'y hbergea de telle sorte, qu'il le laissa ruin
de fond en comble; ce primat des Acquitaines serait mort de faim, s'il
n'tait venu  la cathdrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclsiastiques la portion congrue[17].

                   [Note 16: Ces mots sont synonymes dans la langue de
                   ce temps.]

                   [Note 17: Contin. G. de Nangis.]

Dans les vols de Clment, le meilleur tait pour une femme qui
ranonnait le pape, comme lui l'glise. C'tait la vritable Jrusalem
o allait l'argent de la croisade. La belle Brunissen de Talleyrand de
Prigord lui cotait, dit-on, plus que la Terre sainte.

Clment allait tre bientt cruellement troubl dans cette douce
jouissance des biens de l'glise. Les dcimes en perspective ne
rpondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi  les saisir.
L'opration se fit en un mme jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'chappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
dbiteurs, dclarant que leurs critures suffisaient pour titres de
crances, que l'crit d'un juif faisait foi pour lui.

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrtien. Il altra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les dbiteurs profitrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous mme titre faisaient natre des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'tait une Babel. La
seule chose  quoi le peuple s'accorda (voil donc qu'il y a un
peuple), ce fut  se rvolter. Le roi s'tait sauv au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les et amuss en chemin  piller la maison
d'tienne Barbet, un financier  qui l'on attribuait l'altration des
monnaies. L'meute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunit. C'tait une dfaite pour le gouvernement royal. Le roi des
lgistes abdiquait la loi, pour reconnatre les dcisions de la force.
Triste et douteuse position, en lgislation comme en finances.
Repouss de l'glise aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clerg.

Le plus net des trsors de Philippe, son patrimoine  exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, s'tait son pape. S'il l'avait achet,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'tait point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.

Il avait un moyen infaillible de presser et pressurer le pape, un
tout-puissant pouvantail, savoir, le procs de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait  Clment, c'tait prcisment le suicide de la
papaut. Si Boniface tait hrtique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits taient de faux cardinaux. Benot XI et Clment, lus par
eux, taient  leur tour faux papes et sans droit, et non-seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirms dans les
dignits ecclsiastiques; non-seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espce. L'glise se trouvait enlace dans une illgalit sans
fin. D'autre part, si Boniface avait t vrai pape, comme tel il tait
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe le Bel restait
condamn.

 peine intronis, Clment et  entendre l'aigre et imprieuse
requte de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son
prdcesseur. Le march  peine conclu, le Diable demandait son
payement. Le servage de l'homme vendu commenait; cette me, une fois
garrotte des liens de l'injustice, ayant reu le mors et le frein,
devait tre misrablement chevauche jusqu' la damnation.

Plutt que de tuer ainsi la papaut en droit, Clment avait mieux aim
la livrer en fait. Il avait cr d'un coup douze cardinaux dvous au
roi, les deux Colonna, et dix Franais ou Gascons. Ces douze, joints 
ce qui restait des douze du mme parti, dont on avait surpris la
nomination  Clestin, assuraient  jamais au roi l'lection des papes
futurs. Clment constituait ainsi la papaut entre les mains de
Philippe; concession norme, et qui pourtant ne suffit point.

Il crut qu'il flchirait son matre en faisant un pas de plus. Il
rvoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis lacos_, qui fermait
au roi la bourse du clerg. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprmatie pontificale. Clment la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.

Il tait  Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit. Philippe
le Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui fallait
une grande confiscation, celle du plus riche des ordres religieux, de
l'ordre du Temple. Le pape, serr entre deux prils, essaya de donner
le change  Philippe en le comblant de toutes les faveurs qui taient
au pouvoir du saint-sige. Il aida son fils Louis Hutin  s'tablir en
Navarre; il dclara son frre Charles de Valois chef de la croisade.
Il tcha enfin de s'assurer la protection de la maison d'Anjou,
dchargeant le roi de Naples d'une dette norme envers l'glise,
canonisant un de ses fils, adjugeant  l'autre le trne de Hongrie.

Philippe recevait toujours, mais il ne lchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison mme
de Clment un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une dcision, le malheureux
pape donne, pour ne pas le recevoir, la plus ridicule excuse: De
l'avis des mdecins, nous allons au commencement de septembre, prendre
quelques drogues prparatives, et ensuite une mdecine qui, selon les
susdits mdecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous tre fort
utile[18].

                   [Note 18: Baluze, Acta vet. ad Pap. Av., p. 75-6...
                   Qudam prparatoria sumere, et postmodum
                   purgationem accipere, qu secundum prdictorum
                   physicorum judicium, auctore Domino, valde utilis
                   nobis erit.]

Ces pitoyables tergiversations durrent longtemps. Elles auraient dur
toujours, si le pape n'et appris tout  coup que le roi faisait
arrter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procdait contre eux sans attendre
d'autorisation.

Qu'tait-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:

 Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peupl, qui en a conserv le nom[19]. C'tait un tiers
du Paris d'alors.  l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affilis, et aussi de
gens condamns; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile. Philippe
le Bel lui-mme en avait profit en 1306, lorsqu'il tait poursuivi
par le peuple soulev. Il restait encore,  l'poque de la Rvolution,
un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour  quatre
tourelles, btie en 1222. Elle servit de prison  Louis XVI.

                   [Note 19: La Coulture du Temple, contigu  celle
                   de Saint-Gervais, comprenait presque tout le
                   domaine des Templiers, qui s'tendait le long de la
                   rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les
                   environs de la rue de la Verrerie jusqu'au del des
                   murs, des fosss et de la porte du Temple.
                   (Sauval.)]

Le Temple de Paris tait le centre de l'ordre, son trsor; les
chapitres gnraux s'y tenaient. De cette maison dpendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Lon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le nord, l'ordre teutonique tait sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formrent de ses dbris.
L'immense majorit des Templiers taient Franais, particulirement
les grands matres. Dans plusieurs langues, on dsignait les
chevaliers par leur nom franais: _Frieri del Tempio_, [Grec:
phrerioi tou Templou.]

Le Temple, comme tous les ordres militaires, drivait de Cteaux. Le
rformateur de Cteaux, saint Bernard, de la mme plume qui commentait
le Cantique des Cantiques, donna aux chevaliers leur rgle
enthousiaste et austre. Cette rgle, c'tait l'exil et la guerre
sainte jusqu' la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, ft-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de ranon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos  esprer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austres.

Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrpide les ennemis de la croix de Christ, bien srs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors de l'amour de Dieu qui est
en Jsus. En tout pril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts,
nous sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les
martyrs!

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
Cheveux tondus, poil hriss, souill de poussire; noir de fer, noir
de hle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non pars, bigarrs, caparaonns... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule  la Terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des sclrats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du perscuteur Saul, il fait un saint Paul... Puis, dans un
loquent itinraire, il conduit les guerriers pnitents de Bethlem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Spulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il runissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
prils et les abstinences. La grande affaire du moyen ge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idal de la croisade
semblait ralis dans l'ordre du Temple. C'tait la croisade devenue
fixe et permanente.

Associs aux Hospitaliers dans la dfense des saints lieux, ils en
diffraient en ce que la guerre tait plus particulirement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'tait-ce pas pour le plerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa  Jrusalem, et qui croyait  tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnatre la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres fournissaient
alternativement l'avant-garde et l'arrire-garde. On mettait au milieu
les croiss nouveaux venus et peu habitus aux guerres d'Asie. Les
chevaliers les entouraient, les protgeaient, dit firement un des
leurs, _comme une mre son enfant_[20]. Ces auxiliaires passagers
reconnaissaient ordinairement assez mal ce dvouement. Ils servaient
moins les chevaliers qu'ils ne les embarrassaient. Orgueilleux et
fervents  leur arrive, bien srs qu'un miracle allait se faire
exprs pour eux, ils ne manquaient pas de rompre les trves; ils
entranaient les chevaliers dans des prils inutiles, se faisaient
battre, et partaient, leur laissant le poids de la guerre et les
accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers formaient
l'avant-garde  Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte d'Artois
s'obstina  la poursuite, malgr leur conseil, et se jeta dans la
ville: ils le suivirent par honneur et furent tous tus.

                   [Note 20: Sicut mater infantem. Lettre de Jacques
                   Molay.]

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dvou et si utile. Les privilges les plus magnifiques furent
accords. D'abord ils ne pouvaient tre jugs que par le pape; mais un
juge plac si loin et si haut n'tait gure rclam; ainsi les
Templiers taient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y tre
tmoins, tant on avait foi dans leur loyaut! Il leur tait dfendu
d'accorder aucune de leurs commanderies  la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni page.

Chacun dsirait naturellement participer  de tels privilges.
Innocent III lui-mme voulut tre affili  l'ordre; Philippe le Bel
le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n'et pas eu ces grands et magnifiques
privilges, on s'y serait prsent en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystre et de vague terreur. Les rceptions
avaient lieu dans les glises de l'ordre, la nuit et portes fermes.
Les membres infrieurs en taient exclus. On disait que si le roi de
France lui-mme y et pntr, il n'en serait pas sorti.

La forme de rception tait emprunte aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystres_ dont l'glise antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le rcipiendaire tait prsent d'abord
comme un pcheur, un mauvais chrtien, un rengat. Il reniait, 
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[21], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de rhabiliter ce rengat, de l'lever d'autant plus que sa
chute tait plus profonde. Ainsi dans la fte des fols ou idiots
(_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage mme de son imbcillit, de
son infamie,  l'glise qui devait le rgnrer. Ces comdies sacres,
chaque jour moins comprises, taient de plus en plus dangereuses, plus
capables de scandaliser un ge prosaque, qui ne voyait que la lettre
et perdait le sens du symbole.

                   [Note 21: Voyez plus loin les motifs qui nous ont
                   dcid  regarder ce point comme hors de doute.--Le
                   XIVe sicle ne voyait probablement qu'une
                   singularit suspecte dans la fidlit des Templiers
                   aux anciennes traditions symboliques de l'glise,
                   par exemple dans leur prdilection pour le nombre
                   trois. On interrogeait _trois_ fois le
                   rcipiendaire avant de l'introduire dans le
                   chapitre. Il demandait par _trois_ fois le pain et
                   l'eau, et la socit de l'ordre. Il faisait _trois_
                   voeux. Les chevaliers observaient _trois_ grands
                   jenes. Ils communiaient _trois_ fois l'an.
                   L'aumne se faisait dans toutes les maisons de
                   l'ordre _trois_ fois la semaine. Chacun des
                   chevaliers devait avoir _trois_ chevaux. On leur
                   disait la messe _trois_ fois la semaine. Ils
                   mangeaient de la viande _trois_ jours de la semaine
                   seulement. Dans les jours d'abstinence, on pouvait
                   leur servir _trois_ mets diffrents. Ils adoraient
                   la croix solennellement  _trois_ poques de
                   l'anne. Ils juraient de ne pas fuir en prsence de
                   _trois_ ennemis. On flagellait par _trois_ fois en
                   plein chapitre ceux qui avaient mrit cette
                   correction, etc., etc. Mme remarque pour les
                   accusations dont ils furent l'objet. On leur
                   reprocha de renier _trois_ fois, de cracher _trois_
                   fois sur la croix. _Ter abnegabant, et horribili
                   crudelitate ter in faciem spuebant ejus._ Circul.
                   de Philippe le Bel, du 14 septembre 1307. Et li
                   fait renier par trois fois le prophte et par trois
                   fois crachier sur la croix. Instruct. de
                   l'inquisiteur Guillaume de Paris. Rayn., p. 4.]

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait laisser
dans ses formes une quivoque impie. Le rcipiendaire pouvait croire
qu'au del du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui rvler une
religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrire le sanctuaire.
Ce nom du Temple n'tait pas sacr pour les seuls chrtiens. S'il
exprimait pour eux le Saint-Spulcre, il rappelait aux juifs, aux
musulmans, le temple de Salomon[22]. L'ide du Temple, plus haute et
plus gnrale que celle mme de l'glise, planait en quelque sorte
par-dessus toute religion. L'glise datait, et le Temple ne datait
pas. Contemporain de tous les ges, c'tait comme un symbole de la
perptuit religieuse. Mme aprs la ruine des Templiers, le Temple
subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements d'une foule
de socits secrtes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux Francs-Maons[23].

                   [Note 22: Dans quelques monuments anglais, l'ordre
                   du Temple est appel Militia Templi Salomonis.
                   (_Ms. Biblioth. Cottontan et Bodleian_.) Ils sont
                   aussi nomms Fratres militi Salomonis, dans une
                   charte de 1197. Ducange. Rayn., p. 2.]

                   [Note 23: Il est possible que les Templiers qui
                   chapprent se soient fondus dans des socits
                   secrtes. En cosse, ils disparaissent tous,
                   except deux. Or, on a remarqu que les plus
                   secrets mystres de la franc-maonnerie sont
                   rputs mans d'cosse, et que les hauts grades y
                   sont nomms cossais. V. Grouvelle et les crivains
                   qu'il a suivis, Munter, Moldenhawer, Nicola.,
                   etc.]

L'glise est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient, pour leur grande fte, non pas Nol ou Pques,
mais la Pentecte, le jour o l'Esprit descendit. Jusqu' quel point
ces vieilles sectes subsistrent-elles au moyen ge? Les Templiers y
furent-ils affilis? De telles questions, malgr les ingnieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[24].

                   [Note 24: Voyez Hammer, Mmoire sur deux coffrets
                   gnostiques, p. 7. V. aussi le mmoire du mme dans
                   les Mines d'Orient, et la rponse de M. Raynouard.
                   (Michaud, Hist. des croisades, d. 1828, t. V. p.
                   572.)]

Ces doctrines intrieures du Temple semblent tout  la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnatre, soit dans les emblmes
tranges, sculpts au portail de quelques glises, soit dans le
dernier cycle pique du moyen ge, dans ces pomes o la chevalerie
pure n'est plus qu'une odysse, un voyage hroque et pieux  la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents annes. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes, ou
chevaliers du Graal[25].

                   [Note 25: Voyez mon _Histoire de France_, t. III,
                   chapitre VIII.]

Cette chevalerie plus qu'ecclsiastique, ce froid et trop pur idal,
qui fut la fin du moyen ge et sa dernire rverie, se trouvait, par
sa hauteur mme, tranger  toute ralit, inaccessible  toute
pratique. Le templiste resta dans les pomes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfona dans la brutalit.

Je ne voudrais pas m'associer aux perscuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavs sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une prsomption
d'innocence. On est tent de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gnes. S'il y eut des souillures, on est tent de
ne plus les voir, effaces qu'elles furent dans la flamme des bchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mmes qui ne furent pas prouvs n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connat la nature humaine, pour qui
considre srieusement la situation de l'ordre dans ces derniers
temps.

Il tait naturel que le relchement s'introduist parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrtient, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
prils d'une guerre  mort et les tentations d'un climat brlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la Terre sainte. Sachons-leur
gr d'avoir rsist si longtemps, lorsqu' chaque croisade leur
attente tait si tristement due, lorsque toute prdiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jrusalem ne sonnt l'apparition des Arabes
dans la plaine dsole. C'tait toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers  monter  cheval,  sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jrusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats dlaisss,
sentinelles perdues, faut-il s'tonner si, au soir de cette bataille
de deux sicles, les bras leur tombrent?

La chute est grave aprs les grands efforts. L'me monte si haut dans
l'hrosme et la saintet tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.

Telle parat avoir t la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint pch et souillure. Aprs avoir tendu de
l'homme  Dieu, il tourna de Dieu[26]  la Bte. Les pieuses agapes,
les fraternits hroques, couvrirent de sales amours de moines[27].
Ils cachrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple ternel, sans famille ni
gnration charnelle, recrut par l'lection et l'esprit, faisait
montre de son mpris pour la femme[28], se suffisant  lui-mme et
n'aimant rien hors de soi.

                   [Note 26: Sans parler de notre dicton populaire
                   Boire comme un Templier, les Anglais en avaient
                   un autre: Dum erat juvenis scularis, omnes pueri
                   clamabant publice et vulgariter unus ad alterum:
                   Custodiatis vobis ab osculo Templariorum. Conc.
                   Britann.]

                   [Note 27: La rgle austre que l'ordre reut  son
                   origine semble  sa chute un acte d'accusation
                   terrible: Domus hospitis non careat lumine, ne
                   tenebrosus hostis... Vestiti autem camisiis
                   dormiant, et cum femoralibus dormiant. Dormientibus
                   itaque fratribus usque mane nunquam deerit
                   lucerna... Actes du concile de Troyes, 1128. Ap.
                   Dup. Templ. 92-102.]

                   [Note 28: Voyez cependant _Processus contra
                   Templarios, ms. de la Biblioth. royale_. Ce qu'on y
                   lit dans les Articles de l'interrogatoire sur leurs
                   relations avec les femmes (_Item, les matres
                   fesoient frres et suers du Temple... Proc. ms.
                   folio_ 10-11) doit s'entendre des affilis de
                   l'ordre; il y en avait des deux sexes (V. Dup. 99,
                   102), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun
                   aveu sur ce point, mme dans les dpositions les
                   plus contraires  l'ordre. Ils avouent plutt une
                   autre infamie bien plus honteuse (1837).--Depuis
                   j'ai publi les deux premiers volumes des pices du
                   procs des Templiers, avec une introduction,
                   1841-1851. J'y renvoie le lecteur (1860).]

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prtres,
pchant et se confessant entre eux[29]. Et ils se passrent de Dieu
encore. Ils essayrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint rel; ils
abjurrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitrent
comme un Dieu infidle qui les trahissait, l'outragrent, crachrent
sur la croix.

                   [Note 29: La manere de tenir chapitre et
                   d'assoudre. Aprs chapitre dira le mestre ou cely
                   que tendra le chapitre: Beaux seigneurs frres, le
                   pardon de nostre chapitre est tiels, que cil qui
                   ostast les almones de la meson  toute male resoun,
                   ou tenist aucune chose en noun de propre, ne
                   prendreit u tens ou pardon de nostre chapitre. Mes
                   toutes les choses qe _vous lessez  dire pour
                   hounte de la char_, ou poor de la justice de la
                   mesoun, qe lein ne la prenge requer Dieu pour la
                   requestre de la sue douce Mere le vous pardoint.
                   Conciles d'Angleterre, dit. 1737, t. II, p. 383.]

Leur vrai Dieu, ce semble, devint l'ordre mme. Ils adorrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisrent par les crmonies les plus sales et les plus
repoussantes le dvouement aveugle, l'abandon complet de la volont.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-mme, dans un satanique gosme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.

Voil, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours 
la torture, particulirement en Angleterre[30].

                   [Note 30: Les dpositions les plus sales, et qui
                   paratraient avec le plus de vraisemblance dictes
                   par la question, sont celles des tmoins anglais,
                   qui pourtant n'y furent pas soumis.

                   Post redditas gratias capellanus ordinis Templi
                   increpavit fratres, dicens: Diabolus comburet vos
                   vel similia verba... Et vidit braccias unius
                   fratrum Templi et ipsum tenentem faciem versus
                   occidentem et posteriora versus altare... 359,
                   Ostendebatur imago crucifixi et dicebatur ei, quod
                   sicut antea honoraverat ipsum sic modo vituperaret,
                   et conspueret in eum: quod et fecit. Item dictum
                   fuit ei quod, depositis bracciis, verteret dorsum
                   ad crucifixum: quod lacrymando fecit... Ibidem,
                   369.]

Que tel ait t d'ailleurs le caractre gnral de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressment honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'crivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprtation que personne n'avoue tout haut.

Mais quand mme ces infamies, ces impits auraient t universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraner sa
destruction. Le clerg les aurait couvertes et touffes[31], comme
tant d'autres dsordres ecclsiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il tait trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout  l'heure.

                   [Note 31: V. entre autres le tome XII de cette
                   histoire, ch. XVI, XIX, XX, et le tome XIII, ch.
                   IX.]

 mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, 
mesure qu'on allait moins  la croisade, on donnait davantage au
Temple, pour s'en dispenser. Les affilis de l'ordre taient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mme.
Deux comtes de Provence se donnrent ainsi. Un roi d'Aragon lgua son
royaume (Alphonse le Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par
celui des terres, des fermes, des forts ruins qui, dans nos villes ou
nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possdaient,
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrtient[32]. Dans une
seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept
places fortes. Ils achetrent argent comptant le royaume de Chypre,
qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

                   [Note 32: Habent Templarii in christianitate novem
                   millia maneriorum... Math. Pris, p. 417. Plus
                   tard la chronique de Flandre leur attribue 10,500
                   manoirs. Dans la snchausse de Beaucaire, l'ordre
                   avait achet en quarante ans pour 10,000 livres de
                   rentes.--Le seul prieur de Saint-Gilles avait 54
                   commanderies, Grouvelle, p. 196.]

Avec de tels privilges, de telles richesses, de telles possessions,
il tait bien difficile de rester humbles[33]. Richard Coeur-de-Lion
disait en mourant: Je laisse mon avarice aux moines de Cteaux, ma
luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.

                   [Note 33: Dans leurs anciens statuts on lit:
                   Regula pauperum commilitonum templi Salomonis.]

Au dfaut de musulmans, cette milice inquite et indomptable
guerroyait contre les chrtiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre
et au prince d'Antioche. Ils dtrnrent le roi de Jrusalem Henri II
et le duc de Croatie. Ils ravagrent la Thrace et la Grce. Tous les
croiss qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des
Templiers, de leurs liaisons avec les infidles[34]. Ils taient
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[35]; le peuple
remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des
sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan
dans leurs maisons, permis le culte mahomtan, averti les infidles de
l'arrive de Frdric II[36]. Dans leurs rivalits furieuses contre
les Hospitaliers, ils avaient t jusqu' lancer des flches dans le
Saint-Spulcre[37]. On assurait qu'ils avaient tu un chef musulman,
qui voulait se faire chrtien pour ne plus leur payer tribut.

                   [Note 34: Et Acre une cit trahirent-ils par leur
                   grand mesprison. Chron. de S. Denys.]

                   [Note 35: Voyez Hammer.]

                   [Note 36: Dupuy.]

                   [Note 37: En 1259, l'animosit fut pousse  un tel
                   excs, qu'ils se livrrent une bataille dans
                   laquelle les Templiers furent taills en pices.
                   Les historiens disent qu'il n'en chappa qu'un
                   seul.]

La maison de France particulirement croyait avoir  se plaindre des
Templiers. Ils avaient tu Robert de Brienne  Athnes. Ils avaient
refus d'aider  la ranon de Saint-Louis[38]. En dernier lieu ils
s'taient dclars pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

                   [Note 38: Joinville, p. 81, ap. Dup., Pr., p.
                   163-164.--Lorsqu'on effectuait le payement de la
                   ranon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria
                   les Templiers de les prter au roi. Ils refusrent
                   et dirent: Vous savez que nous recevons les
                   commandes en tel manire que par nos serements nous
                   ne les poons dlivrer, ms que  ceulz qui les nous
                   baillent. Cependant ils dirent qu'on pouvait leur
                   prendre cet argent de force, que l'ordre avait dans
                   la ville d'Acre de quoi se ddommager. Joinville se
                   rendit alors sur leur mestre galie, et, descendu
                   dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il
                   voyait devant lui. On les lui refusa, il prit une
                   cogne, la leva et menaa de _faire la clef le
                   roy_. Alors le marchal du Temple le prit  tmoin
                   qu'il lui faisait violence, et lui donna la clef.
                   Joinville, p. 81, d. 1761.]

Cependant la Terre sainte avait t dfinitivement perdue en 1191, et
la croisade termine. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,
odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume puis, et sous les
yeux d'un roi famlique, un monstrueux trsor de cent cinquante mille
florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[39].
Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de
richesses? Ne seraient-ils pas tents de se crer une souverainet
dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en
Prusse, les Hospitaliers dans les les de la Mditerrane, et les
Jsuites au Paraguay[40]. S'ils taient unis aux Hospitaliers, aucun
roi du monde n'et pu leur rsister[41]. Il n'tait point d'tat o
ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient  toutes les familles
nobles. Ils n'taient gure en tout, il est vrai, plus de quinze mille
chevaliers; mais c'taient des hommes aguerris, au milieu d'un peuple
qui ne l'tait plus, depuis la cessation des guerres des seigneurs.
C'taient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks, aussi
intelligents, lestes et rapides, que la pesante cavalerie fodale
tait lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement
chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un
cuyer, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves noirs. Ils ne
pouvaient varier leurs vtements, mais ils avaient de prcieuses armes
orientales, d'un acier de fine trempe et damasquines richement.

                   [Note 39: Arch. du Vatican, Rayn.]

                   [Note 40: Ces ordres galement puissants furent
                   galement attaqus. Les vques livoniens portrent
                   contre les chevaliers Teutoniques des accusations
                   non moins graves. De Jean XXII  Innocent VI, les
                   Hospitaliers eurent  soutenir les mmes attaques.
                   Les Jsuites y succombrent.]

                   [Note 41: En Castille, les Templiers, les
                   Hospitaliers et les chevaliers de Saint-Jacques
                   avaient un trait de garantie contre le roi mme.]

Ils sentaient bien leurs forces. Les Templiers d'Angleterre avaient
os dire au roi Henri III: Vous serez roi tant que vous serez juste.
Dans leur bouche, ce mot tait une menace. Tout cela donnait  penser
 Philippe le Bel.

Il en voulait  plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel
contre Boniface qu'avec rserve, _sub protestationibus_. Ils avaient
refus d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refus, et ils
l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[42];
le Temple tait une sorte de banque, comme l'ont t souvent les
temples de l'antiquit[43]. Lorsque en 1306, il trouva un asile chez
eux contre le peuple soulev, ce fut sans doute pour lui une occasion
d'admirer ces trsors de l'ordre; les chevaliers taient trop
confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

                   [Note 42: Is magistrum ordinis exosum habuit,
                   propter importunam pecuni exactionem, quam, in
                   nuptiis fili su Isabell, ei mutua dederat.
                   Thomas de la Moor, in Vit Eduardi, apud Baluze,
                   Pap. Aven., not, p. 189.--Le Temple avait, 
                   diverses poques, servi de dpt aux trsors du
                   roi. Philippe-Auguste (1190) ordonne que tous ses
                   revenus, pendant son voyage d'outre-mer, soient
                   ports au Temple et enferms dans des coffres, dont
                   ses agents auront une clef et les Templiers une
                   autre. Philippe le Hardi ordonne qu'on y dpose les
                   pargnes publiques.--Le trsorier des Templiers
                   s'intitulait Trsorier du Temple et du Roi, et mme
                   Trsorier du Roi au Temple. Sauval, II, 37.]

                   [Note 43: Mitford.]

La tentation tait forte pour le roi[44]. Sa victoire de
Mons-en-Puelle l'avait ruin. Dj contraint de rendre la Guyenne, il
l'avait t encore de lcher la Flandre flamande. Sa dtresse
pcuniaire tait extrme, et pourtant il lui fallut rvoquer un impt
contre lequel la Normandie s'tait souleve. Le peuple tait si mu,
qu'on dfendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le roi ne
pouvait sortir de cette situation dsespre que par quelque grande
confiscation. Or, les juifs ayant t chasss, le coup ne pouvait
frapper que sur les prtres ou sur les nobles, ou bien sur un ordre
qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela mme,
n'appartenant exclusivement ni  ceux-ci, ni  ceux-l, ne serait
dfendu par personne. Loin d'tre dfendus, les Templiers furent
plutt attaqus par leurs dfenseurs naturels. Les moines les
poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,
donnrent par crit leur adhsion au procs.

                   [Note 44: V. dans Dupuy un pamphlet que Philippe le
                   Bel se fit probablement adresser: Opinio cujusdam
                   prudentis regi Philippo, ut regnum Hieros, et Cypri
                   acquireret pro altero filiorum suorum, ac de
                   invasione regni gypti et de dispositione bonorum
                   ordinis Templariorum.--V. aussi
                   Walsingham.--L'ide d'appliquer leurs biens au
                   service de la Terre sainte aurait t de Raymond
                   Lulle, Baluz. Pap. Aven.]

Philippe le Bel avait t lev par un dominicain. Il avait pour
confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient t amis des
Templiers, au point mme qu'ils s'taient engags  solliciter de
chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[45]. Mais
peu  peu les deux ordres taient devenus rivaux. Les dominicains
avaient un ordre militaire  eux[46], les _Cavalieri gaudenti_, qui
ne prit pas grand essor.  cette rivalit accidentelle il faut ajouter
une cause fondamentale de haine. Les Templiers taient nobles; les
dominicains, les Mendiants, taient en grande partie roturiers,
quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des lacs illustres et
mme des rois.

                   [Note 45: Statuts du chapitre gnral des
                   dominicains en 1243.]

                   [Note 46: Voyez l'histoire de cet ordre, par le
                   dominicain Federici, 1787. Ils profitrent pourtant
                   des biens du Temple; plusieurs Templiers passrent
                   dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les lgistes conseillers de Philippe le
Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les chevaliers,
un fonds commun de malveillance, un levain de haine niveleuse. Les
lgistes devaient har les Templiers comme moines; les dominicains les
dtestaient comme gens d'armes, comme moines mondains, qui
runissaient les profits de la saintet et l'orgueil de la vie
militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur ds sa naissance,
pouvait se croire oblig en conscience de perdre en ses rivaux des
mcrants doublement dangereux, et par l'importation des superstitions
sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques occidentaux, qui
ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprvu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le
temps de le voir venir[47]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent
toujours qu'on n'oserait.

                   [Note 47: Ils avaient de sombres pressentiments. Un
                   Templier anglais rencontrant un chevalier
                   nouvellement reu: Esne frater noster receptus in
                   ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes
                   super campanile Sancti Pauli Londini, non posses
                   videre majora infortunia quam tibi contingent
                   antequam moriaris. Concil. Brit.]

Le roi hsitait en effet. Il avait d'abord essay des moyens
indirects. Par exemple, il avait demand  tre admis dans l'ordre.
S'il et russi, il se serait probablement fait grand matre, comme
fit Ferdinand le Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il
aurait appliqu les biens du Temple  son usage, et l'ordre et t
conserv.

Depuis la perte de la Terre sainte, et mme antrieurement, on avait
fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les runir aux
Hospitaliers[48]. Runi  un ordre plus docile, le Temple et prsent
peu de rsistance au roi.

                   [Note 48: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272,
                   et plusieurs autres assembles ecclsiastiques,
                   avaient propos cette runion.]

Ils ne voulurent point entendre  cela. Le grand matre, Jacques
Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui
venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent
les chrtiens, rpondit que saint Louis avait, il est vrai, propos
autrefois la runion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y
avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent runis aux
Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers
taient plus exclusivement fonds pour la guerre[49]. Il finissait par
ces paroles hautaines: On trouve beaucoup de gens qui voudraient ter
aux religieux leurs biens plutt que de leur en donner... Mais si
l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte et
si puissante, qu'elle pourra bien dfendre ses droits contre toute
personne au monde.

                   [Note 49: Si unio fieret, multum oporteret quod
                   Templarii lararentur, vel Hospitalarii
                   restringerentur in pluribus. Et ex, hoc possent
                   animarum pericula provenire... Religio
                   hospitalariorum super hospitalitate fundata est.
                   Templarii vero super militia proprie sunt fundati.
                   Dupuy, Pr., p. 180.]

Pendant que les Templiers rsistaient si firement  toute concession,
les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mmes y contribuaient.
Un chevalier disait  Raoul de Presles, l'un des hommes les plus
graves du temps, que dans le chapitre gnral de l'ordre, il y avait
une chose si secrte, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,
ft-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empcherait ceux
du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[50].

                   [Note 50: Dupuy.

                   Un autre disait: Esto quod esses pater meus et
                   posses fieri summus magister totius ordinis, nollem
                   quod intrares, quia habemus tres articulos inter
                   nos in ordine nostro quos nunquam aliquis sciet
                   nisi Deus et diabolus, et nos, fratres illius
                   ordinis (51 test., p. 361).--V. les histoires qui
                   couraient sur des gens qui auraient t tus pour
                   avoir vu les crmonies secrtes du Temple. Concil.
                   Brit., II, 361.]

Un Templier nouvellement reu avait protest contre la forme de
rception devant l'official de Paris[51]. Un autre s'en tait confess
 un cordelier, qui lui donna pour pnitence de jener tous les
vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui tait de la
maison du pape, lui avait ingnument confess tout le mal qu'il avait
reconnu en son ordre, en prsence d'un cardinal, son cousin, qui
crivit  l'instant cette dposition.

                   [Note 51: C'est le premier des cent quarante
                   dposants. Dupuy a tronqu le passage. V. le ms.
                   aux archives du royaume. K. 413.]

On faisait en mme temps courir des bruits sinistres sur les prisons
terribles o les chefs de l'ordre plongeaient les membres
rcalcitrants. Un des chevaliers dclara qu'un de ses oncles tait
entr dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de
trois jours, il tait mort.

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers
trop riches[52] et peu gnreux. Quoique le grand matre dans ses
interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs ports
contre cette opulente corporation, c'est que les aumnes ne s'y
faisaient pas comme il convenait[53].

                   [Note 52:

                      Tosjors achetaient sans vendre...
                      Tant va pot  eau qu'il brise.

                        Chron. en vers, cite par Rayn.]

                   [Note 53: En cosse, on leur reprochait, outre leur
                   cupidit, de n'tre pas hospitaliers. Item
                   dixerunt quod pauperes ad hospitalitatem libenter
                   non recipiebant, sed, timoris causa, divites et
                   potentes solos; et quod multum erant cupidi aliena
                   bona per fas et nefas pro suo ordine adquirere.
                   Concil. Brit., 40e tmoin d'cosse, p. 382.]

Les choses taient mres. Le roi appela  Paris le grand matre et les
chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire
prendre au filet comme les protestants  la Saint-Barthlemy.

Il venait d'augmenter leurs privilges[54]. Il avait pri le grand
matre d'tre le parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques
Molay, dsign par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le
pole  l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut
arrt avec les cent quarante Templiers qui taient  Paris.

                   [Note 54: Il est curieux de voir par quelle
                   prodigalit d'loges et de faveurs il les attirait
                   dans son royaume ds 1304: Philippus, Dei gratia
                   Francorum Rex, opera misericordi, magnifica
                   plenitudo qu in sancta domo militi Templi,
                   divinitus instituta, longe lateque per orbem
                   terrarum exercentur... merito nos inducunt ut dict
                   domui Templi et fratribus ejusdem in regno nostro
                   ubilibet constitutis, quos sincere diligimus et
                   prosequi favore cupimus speciali, regiam
                   liberalitatis dextram extendimus. Rayn., p. 44.]

Le mme jour, soixante le furent  Beaucaire, puis une foule d'autres
par toute la France.

On s'assura de l'assentiment du peuple et de l'Universit[55]. Le jour
mme de l'arrestation, les bourgeois furent appels par paroisses et
par confrries au jardin du roi dans la Cit; des moines y prchrent.
On peut juger de la violence de ces prdications populaires par celle
de la lettre royale, qui courut par toute la France: Une chose amre,
une chose dplorable, une chose horrible  penser, terrible 
entendre! chose excrable de sclratesse, dtestable d'infamie!... Un
esprit, dou de raison, compatit et se trouble dans sa compassion, en
voyant une nature qui s'exile elle-mme hors des bornes de la nature,
qui oublie son principe, qui mconnat sa dignit, qui prodigue de
soi, s'assimile aux btes dpourvues de sens; que dis-je? qui dpasse
la brutalit des btes elles-mmes!... On juge de la terreur et du
saisissement avec lesquels une telle lettre fut reue de toute me
chrtienne. C'tait comme un coup de trompette du jugement dernier.

                   [Note 55: Le roi s'tudia toujours  lui faire
                   partager l'examen et aussi la responsabilit de
                   cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation
                   devant la premire assemble de l'Universit, tenue
                   ds le lendemain de l'arrestation. Une autre
                   assemble de tous les matres et de tous les
                   coliers de chaque facult fut tenue au Temple: on
                   y interrogea le grand matre et quelques autres.
                   Ils le furent encore dans une seconde assemble.]

Suivant l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de
la chrtient au profit des infidles, initiation dgotante,
prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la
croix[56]!

                   [Note 56: Voyez les nombreux articles de l'acte
                   d'accusation (Dup.). Il est curieux de le comparer
                    une autre pice du mme genre,  la bulle du pape
                   Grgoire IX aux lecteurs d'Hildesheim, Lubeck,
                   etc., contre les Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234,
                   XIII, p. 446-7). C'est avec plus d'ensemble
                   l'accusation contre les Templiers.

                   Cette conformit prouverait-elle, comme le veut M.
                   de Hammer, l'affiliation des Templiers  ces
                   sectaires?]

Tout cela avait t dnonc par des Templiers. Deux chevaliers, un
Gascon et un Italien, en prison pour leurs mfaits, avaient,
disait-on, rvl tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'taient les bruits qui
couraient sur une idole qu'auraient adore les Templiers.

Les rapports variaient. Selon les uns, c'tait une tte barbue;
d'autres disaient une tte  trois faces. Elle avait, disait-on
encore, des yeux tincelants. Selon quelques-uns, c'tait un crne
d'homme. D'autres y substituaient un chat[57].

                   [Note 57: Selon les plus nombreux tmoignages,
                   c'tait une tte effrayante  la longue barbe
                   blanche, aux yeux tincelants (Rayn., p. 261) qu'on
                   les accusait d'adorer. Dans les instructions que
                   Guillaume de Paris envoyait aux provinces, il
                   ordonnait de les interroger sur une ydole qui est
                   en forme d'une teste d'homme  grant barbe. Et
                   l'acte d'accusation que publia la cour de Rome
                   portait, art. 16: Que dans toutes les provinces
                   ils avaient des idoles, c'est--dire des ttes dont
                   quelques-unes avaient trois faces et d'autres une
                   seule et qu'il s'en trouvait qui avaient un crne
                   d'homme. Art. 47 et suivants: Que dans les
                   assembles et surtout dans les grands chapitres,
                   ils adoraient l'idole comme un Dieu, comme leur
                   sauveur, disant que cette tte pouvait les sauver,
                   qu'elle accordait  l'ordre toutes les richesses et
                   qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les
                   plantes de la terre. Rayn. p. 287. Les nombreuses
                   dpositions des Templiers en France, en Italie,
                   plusieurs tmoignages indirects en Angleterre,
                   rpondirent  ce chef d'accusation et ajoutrent
                   quelques circonstances. On adorait cette tte comme
                   celle d'un Sauveur, quoddam caput cum barba, quod
                   adorant et vocant Salvatorem suum. (Rayn., p.
                   288.) Deodat Jaffet, reu  Pedenat, dpose que
                   celui qui le recevait lui montra une tte ou idole
                   qui lui parut avoir trois faces, en lui disant: Tu
                   dois l'adorer comme ton Sauveur et le Sauveur de
                   l'ordre du Temple, et que lui tmoin adora l'idole
                   disant: Bni soit celui qui sauvera mon me. (P.
                   247 et 293.) Cettus Ragonis, reu  Rome dans une
                   chambre du palais de Latran, dpose qu'on lui dit
                   en lui montrant l'idole: Recommande-toi  elle, et
                   prie-la qu'elle te donne la sant (p. 293). Selon
                   le premier tmoin de Florence, les frres lui
                   disaient les paroles chrtiennes: Deus, adjuva
                   me. Et il ajoutait que cette adoration tait un
                   rit observ dans tout l'ordre (p. 294). Et en effet
                   en Angleterre un frre mineur dpose avoir appris
                   d'un Templier anglais qu'il y existait quatre
                   principales idoles, une dans la sacristie du temple
                   de Londres, une  Bristelham, la troisime _apud
                   Brueriam_ et la quatrime au del de l'Humber (p.
                   297). Le second tmoin de Florence ajoute une
                   circonstance nouvelle; il dclare que dans un
                   chapitre un frre dit aux autres: Adorez cette
                   tte... Istud caput vester Deus est, et vester
                   Mahumet (p. 295). Gauserand de Montpesant dit
                   qu'elle tait faite in figuram Baffometi, et
                   Raymond Rubei dposant qu'on lui avait montr une
                   tte de bois o tait peinte _figura Baphometi_,
                   ajoute: Et illam adoravit obsculando sibi pedes,
                   dicens _yalla_, verbum Saracenorum.

                   M. Raynouard (p. 301) regarde le mot Baphomet, dans
                   ces deux dpositions, comme une altration du mot
                   Mahomet donn par le premier tmoin; il y voit une
                   tendance des inquisiteurs  confirmer ces
                   accusations de bonne intelligence avec les
                   Sarrasins, si rpandues contre les Templiers. Alors
                   il faudrait admettre que toutes ces dpositions
                   sont compltement fausses et arraches par les
                   tortures, car rien de plus absurde sans doute que
                   de faire les Templiers plus mahomtans que les
                   mahomtans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces
                   tmoignages sont trop nombreux, trop unanimes et
                   trop divers  la fois (Rayn., p. 232, 337 et
                   286-302). D'ailleurs ils sont loin d'tre
                   accablants pour l'ordre. Tout ce que les Templiers
                   disent de plus grave, c'est qu'ils ont eu peur,
                   c'est qu'ils ont cru y voir une tte de diable, de
                   _mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable
                   lui-mme dans ces crmonies, sous la figure d'un
                   chat ou d'une femme (p. 293-294). Sans vouloir
                   faire des Templiers en tout point un secte de
                   gnostiques, j'aimerais mieux voir ici avec M. de
                   Hammer une influence de ces doctrines orientales.
                   Baphomet, en grec (selon une tymologie, il est
                   vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise
                   l'esprit, celui dont il est crit: Ipse vos
                   baptizavit in Spiritu Sancto et igni (Math., 3,
                   11), etc. C'tait pour les gnostiques le Paraclet
                   descendu sur les aptres en forme de langues de
                   feu. Le baptme gnostique tait en effet un baptme
                   de feu. Peut-tre faut-il voir une allusion 
                   quelque crmonie de ce genre dans ces bruits qui
                   couraient dans le peuple contre les Templiers
                   qu'un enfant nouveau engendr d'un Templier et une
                   pucelle estoit cuit et rosty au feu, et toute la
                   graisse oste et de celle estoit sacre et ointe
                   leur idole (Chron. de Saint-Denis, p. 28). Cette
                   prtendue idole ne serait-elle pas une
                   reprsentation du Paraclet dont la fte (la
                   Pentecte) tait la plus grande solennit du
                   Temple? Ces ttes, dont une devait se trouver dans
                   chaque chapitre, ne furent point retrouves, il est
                   vrai, sauf une seule, mais elle portait
                   l'inscription LIII. La publicit et l'importance
                   qu'on donnait  ce chef d'accusation dcidrent
                   sans doute les Templiers  en faire au plus tt
                   disparatre la preuve. Quant  la tte saisie au
                   chapitre de Paris, ils la firent passer pour un
                   reliquaire, la tte de l'une des onze mille vierges
                   (Rayn. p. 299).--Elle avait une grande barbe
                   d'argent.]

Quoi qu'il en ft de ces bruits, Philippe le Bel n'avait pas perdu de
temps. Le jour mme de l'arrestation, il vint de sa personne
s'tablir au Temple avec son trsor et son Trsor des chartes, avec
une arme de gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle
saisie l'avait fait riche tout d'un coup.




CHAPITRE IV

--SUITE--

DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE


1307-1314


L'tonnement du pape fut extrme quand il apprit que le roi se passait
de lui dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait tre jug que par
le Saint-Sige. La colre lui fit oublier sa servilit ordinaire, sa
position prcaire et dpendante au milieu des tats du roi. Il
suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevques et vques,
ceux mme des inquisiteurs.

La rponse du roi est rude. Il crit au pape: Que Dieu dteste les
tides; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes
des accuss; que le pape devrait plutt exciter les vques. Ce
serait une grave injure aux prlats de leur ter le ministre qu'ils
tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mrit cet outrage; ils ne le
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolrer sans violer son
serment... Saint Pre, quel est le sacrilge qui osera vous conseiller
de mpriser ceux que Jsus-Christ envoie, ou plutt Jsus lui-mme?...
Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira jamais... Le roi
n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais comme champion de
la foi et dfenseur de l'glise, dont il doit rendre compte 
Dieu[58].

                   [Note 58: Dupuy ne donne point cette lettre en
                   entier; probablement elle ne fut point envoye,
                   mais plutt rpandue dans le peuple. Nous en avons
                   une au contraire du pape (1er dcembre 1308), selon
                   laquelle le roi aurait crit  Clment V, _que des
                   gens de la cour pontificale avaient fait croire aux
                   gens du roi_ que le pape le chargeait de
                   poursuivre; le roi se serait empress _de dcharger
                   sa conscience d'un tel fardeau_, et de remettre
                   toute l'affaire au pape qui l'en remercie beaucoup.
                   Cette lettre de Clment me parat, comme l'autre,
                   moins adresse au roi qu'au public; il est probable
                   qu'elle rpond  une lettre qui ne fut jamais
                   crite.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les
prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les
biens pour les appliquer au service de la Terre sainte (25 dcembre
1307). Son but tait d'obtenir que le pape rendt aux vques et aux
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya
soixante-douze Templiers  Poitiers, et fit partir de Paris les
principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que
Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de
Poitiers. En mme temps, il leva la suspension des juges ordinaires,
se rservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procdure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose et
t trane ainsi  petit bruit, et pardonne, comme au confessionnal,
il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi, pendant que le pape
s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter 
Paris par son confesseur, inquisiteur gnral de France. On obtint
sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y
furent employs[59]. Ces aveux une fois divulgus, le pape ne pouvait
plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux  Chinon demander aux
chefs, au grand matre, si tout cela tait vrai; les cardinaux leur
persuadrent d'avouer, et ils s'y rsignrent[60]. Le pape en effet
les rconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvs.

                   [Note 59: _Archives du royaume_, I, 413. Ces
                   dpositions existent dans un gros rouleau de
                   parchemin, elles ont t fort ngligemment
                   extraites par Dupuy, p. 207-212.]

                   [Note 60: Confessus est abnegationem prdictam,
                   nobis supplicans quatenus quemdam fratrem
                   servientem et familiarem suum, quem secum habebat,
                   volentem confiteri, audiremus. Lettre des
                   cardinaux. Dupuy, 241.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de
1308, il fit arrter par son cousin le roi de Naples, tous les
Templiers de Provence[61].  Pques, les tats du royaume furent
assembls  Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulirement
violent contre le clerg: Le peuple du royaume de France adresse au
roi d'instantes supplications..... Qu'il se rappelle que le prince des
fils d'Isral, Mose, l'ami de Dieu,  qui le Seigneur parlait face 
face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun
prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela
demander le consentement de son frre Aaron, constitu grand prtre
par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi trs-chrtien ne
procderait-il pas de mme, _mme contre tout le clerg_, si le clerg
errait ainsi, ou soutenait ceux qui errent[62].

                   [Note 61: Charles le Boiteux crit  ses officiers
                   en leur adressant des _lettres encloses_:  ce
                   jour que je vous marque, avant qu'il soit clair,
                   voire plutt en pleine nuict, vous les ouvrirez, 13
                   janvier 1308.]

                   [Note 62: Raynouard.]

 l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se
constiturent accusateurs, et donnrent procuration pour agir contre
les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signe
des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers
et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte de Talleyrand de
Prigord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[63].

                   [Note 63: Dupuy.]

Arm de ces adhsions, le roi, dit Dupuy, alla  Poitiers, accompagn
d'une grande multitude de gens, qui taient ceux de ses procureurs que
le roi avait retenus prs de lui, pour prendre avis sur les
difficults qui pourraient survenir[64].

                   [Note 64: Id.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui-ci vit
bientt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre 
aucun mnagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes
pour pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de
la ville, chapper  son tyran; qui sait mme s'il n'aurait pas fui
hors de France? Mais il n'tait pas homme  partir sans son argent.
Quand il se prsenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses
sacs, il ne put passer; il vit qu'il tait prisonnier du roi, non
moins que les Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours
inutilement. Il semblait que son tout-puissant matre s'amust des
tortures de cette me misrable, qui se dbattait encore.

Clment resta donc et parut se rsigner. Il rendit, le 1er aot 1308,
une bulle adresse aux archevques et aux vques. Cette pice est
singulirement brve et prcise, contre l'usage de la cour de Rome. Il
est vident que le pape crit malgr lui, et qu'on lui pousse la main.
Quelques vques, selon cette bulle, avaient crit qu'ils ne savaient
comment on devait traiter les accuss qui s'obstineraient  nier, et
ceux qui rtracteraient leurs aveux. Ces choses, dit le pape,
n'taient pas laisses indcises par le droit crit, dont nous savons
que plusieurs d'entre nous ont pleine connaissance; nous n'entendons
pour le prsent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous
voulons que vous procdiez selon que le droit exige.

Il y avait ici une dangereuse quivoque, _ura scripta_ s'entendait-il
du droit romain, ou du droit canonique, ou des rglements de
l'inquisition?

Le danger tait d'autant plus rel, que le roi ne se dessaisissait pas
des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait
esprer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,
pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient tre
runis  ceux que le pape dsignerait. C'tait le prendre par son
faible; Clment tait fort inquiet de ce que ces biens allaient
devenir[65].

                   [Note 65: Il avait mme crit dj au roi
                   d'Angleterre, pour lui assurer que Philippe les
                   remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager
                    imiter ce bon exemple. Dupuy, p. 204. Lettre du 4
                   octobre 1307. Toutefois l'ordonnance de mainleve
                   par laquelle Philippe faisait remettre les biens
                   des Templiers aux dlgus du pape n'est que du 15
                   janvier 1309. Encore,  ces dlgus du pape il
                   avait adjoint quelques siens agents qui veillaient
                    ses intrts en France, et qui,  l'ombre de la
                   commission pontificale, empitaient sur le domaine
                   voisin. C'est ce que nous apprenons par une
                   rclamation du snchal de Gascogne, qui se plaint,
                   au nom d'douard II, de ces envahissements du roi
                   de France. Dupuy, p. 312.

                   Ailleurs il loue magnifiquement le dsintressement
                   de son cher fils, qui n'agit point par avarice, et
                   ne veut rien garder sur ces biens: Deinde vero,
                   tu, cui, eadem fuerant facinora nuntiata, non typo
                   avariti, cum de bonis Templariorum nihil tibi
                   appropriare... immo ea nobis administranda,
                   gubernanda, conservanda et custodienda liberaliter
                   et devote dimisisti... 12 aot 1308. Dupuy, p.
                   240.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevques
et vques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er aot encore,
il crivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il
remettait l'affaire  une commission. Les commissaires devaient
instruire le procs dans la province de Sens,  Paris, vch
dpendant de Sens. D'autres commissaires taient nomms pour en faire
autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre
l'archevque de Cantorbry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de
Cologne et de Trves. Le jugement devait tre prononc d'alors en deux
ans, dans un concile gnral, hors de France,  Vienne en Dauphin,
sur terre d'Empire.

La commission, compose principalement d'vques[66], tait prside
par Gilles d'Aiscelin, archevque de Narbonne, homme doux et faible,
de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de
leur ct, croyaient cet homme tout  eux. Le pape crut calmer plus
srement encore le mcontentement de Philippe, en adjoignant  la
commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur
de France, celui qui avait commenc le procs avec tant de violence et
d'audace.

                   [Note 66: Dupuy, p. 240-242. La commission se
                   composait de l'archevque de Narbonne, des vques
                   de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois
                   archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelonne,
                   et du prvt de l'glise d'Aix. Les mridionaux,
                   plus dvous au pape, taient, comme on le voit, en
                   majorit.]

Le roi ne rclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur
Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait  la maison de France une
haute perspective. Le frre de Philippe, Charles de Valois, dont la
destine tait de demander tout et de manquer tout, se porta pour
candidat  l'Empire. S'il et russi, le pape devenait  jamais
serviteur et serf de la maison de France, Clment crivit pour Charles
de Valois ostensiblement, secrtement contre lui.

Ds lors, il n'y avait plus de sret pour le pape sur les terres du
roi. Il parvint  sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars
1309). Il s'tait engag  ne pas quitter la France, et de cette faon
il ne violait pas, il ludait sa promesse. Avignon c'tait la France,
et ce n'tait pas la France. C'tait une frontire, une position
mixte, une sorte d'asile, comme fut Genve pour Calvin, Ferney pour
Voltaire. Avignon dpendait de plusieurs et de personne. C'tait terre
d'Empire, un vieux municipe, une rpublique sous deux rois. Le roi de
Naples comme comte de Provence, le roi de France comme comte de
Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moiti d'Avignon. Mais le
pape allait y tre bien plus roi qu'eux, lui dont le sjour attirerait
tant d'argent dans cette petite ville.

Clment se croyait libre, mais tramait sa chane. Le roi le tenait
toujours par le procs de Boniface.  peine tabli dans Avignon, il
apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une arme de
tmoins.  leur tte marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo
de Supino, qui avait t dans l'affaire d'Anagni le bras droit de
Nogaret.  trois lieues d'Avignon, les tmoins tombrent dans une
embuscade, qui leur avait t dresse. Raynaldo se sauva  grand'peine
 Nmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce
guet-apens[67].

                   [Note 67: Dupuy.]

Le pape crivit bien vite  Charles de Valois pour le prier de calmer
son frre. Il crivit au roi lui-mme (23 aot 1309), que si les
tmoins taient retards dans leur chemin, ce n'tait pas sa faute,
mais celle des gens du roi, qui devaient pourvoir  leur sret.
Philippe lui reprochait d'ajourner indfiniment l'examen des tmoins,
vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de
Boniface avaient, disait-on, tu ou tortur des tmoins; un de ceux-ci
avait t trouv mort dans son lit. Le pape rpond qu'il ne sait rien
de tout cela, ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procs, les
affaires des rois, des prlats, du monde entier, dorment et attendent.
Un des tmoins qui, dit-on, a disparu, se trouve prcisment en France
et chez Nogaret.

Le roi avait dnonc au pape certaines lettres injurieuses. Le pape
rpond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement
indignes de la cour de Rome. Il les a fait brler. Quant  en
poursuivre les auteurs, _une exprience rcente a prouv que ces
procs subits contre des personnages importants, ont une triste et
dangereuse issue_[68].

                   [Note 68: Passant ensuite  une autre affaire, le
                   pape dclare avoir supprim comme inutile un
                   article de la convention avec les Flamands, qu'il
                   avait, par proccupation ou ngligence, sign 
                   Poitiers, savoir, que si les Flamands encouraient
                   la sentence pontificale en violant cette
                   convention, ils ne pourraient tre absous qu' la
                   requte du roi. Ladite clause pourrait faire taxer
                   le pape de simplicit. Tout excommuni qui
                   satisfait peut se faire absoudre, mme sans le
                   consentement de la partie adverse. Le pape ne peut
                   abdiquer le pouvoir d'absoudre.]

Cette lettre du pape tait une humble et timide profession
d'indpendance  l'gard du roi, une rvolte  genoux. L'allusion aux
Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaait le pape
dans les embarras o ce procs devait jeter Philippe le Bel.

La commission pontificale, rassemble le 7 aot 1309,  l'vch de
Paris, avait t entrave longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de
voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les
tmoins  charge contre Boniface taient maltraits  Avignon, les
tmoins  dcharge dans l'affaire des Templiers taient torturs 
Paris. Les vques n'obissaient point  la commission pontificale, et
ne lui envoyaient point les prisonniers[69]. Chaque jour la commission
assistait  une messe, puis sigeait; un huissier criait  la porte de
la salle: Si quelqu'un veut dfendre l'ordre de la milice du Temple,
il n'a qu' se prsenter. Mais personne ne se prsentait. La
commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

                   [Note 69: _Processus contra Templarios, ms._ Les
                   commissaires crivirent une nouvelle lettre o ils
                   disaient qu'apparemment les prlats avaient cru que
                   la commission devait procder contre l'ordre en
                   gnral, et non contre les membres; qu'il n'en
                   tait pas ainsi: que le pape lui avait remis le
                   jugement des Templiers.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert
l'instruction du procs contre Boniface, le roi permit, en novembre,
que le grand matre du Temple ft amen devant les commissaires[70].
Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermet. Il dit que
l'ordre tait privilgi du Saint-Sige, et qu'il lui semblait bien
tonnant que l'glise romaine voult procder subitement  sa
destruction, lorsqu'elle avait sursis  la dposition de l'empereur
Frdric II, pendant trente-deux ans.

                   [Note 70: Le mme jour, avant lui, le 22 novembre,
                   se prsenta devant les vques un homme en habit
                   sculier, lequel dclara s'appeler Jean de Melot
                   (et non Molay, comme disent Raynouard et Dupuy),
                   avoir t Templier dix ans et avoir quitt l'ordre,
                   quoique, disait-il, il n'y et vu aucun mal. Il
                   dclarait venir pour faire et dire tout ce qu'on
                   voudrait. Les commissaires lui demandrent s'il
                   voulait dfendre l'ordre, qu'ils taient prts 
                   l'entendre bnignement. Il rpondit qu'il n'tait
                   venu pour autre chose, mais qu'il voudrait bien
                   savoir auparavant ce qu'on voulait faire de
                   l'ordre. Et il ajoutait: Ordonnez de moi ce que
                   vous voudrez; mais faites-moi donner mes
                   ncessits, car je suis bien pauvre.--Les
                   commissaires voyant  sa figure,  ses gestes et 
                   ses paroles, que c'tait un homme simple et un
                   esprit faible, ne procdrent pas plus avant, mais
                   le renvoyrent  l'vque de Paris, qui,
                   disaient-ils, l'accueillerait avec bont et lui
                   ferait donner de la nourriture. Process. ms.]

Il dit encore qu'il tait prt  dfendre l'ordre, selon son pouvoir;
qu'il se regarderait lui-mme comme un misrable, s'il ne dfendait un
ordre dont il avait reu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il
craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de rflexion, qu'il tait
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers 
dpenser pour la dfense, pas d'autre conseil qu'un frre servant;
qu'au reste, la vrit paratrait, non-seulement par le tmoignage des
Templiers, mais par celui des rois, princes, prlats, ducs, comtes et
barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand matre se portait ainsi pour dfenseur de l'ordre, il
allait prter une grande force  la dfense, et sans doute
compromettre le roi. Les commissaires l'engagrent  dlibrer
mrement. Ils lui firent lire sa dposition devant les cardinaux;
cette dposition n'manait pas directement de lui-mme; par pudeur ou
pour tout autre motif, il avait renvoy les cardinaux  un frre
servant qu'il chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant
la commission, et que les gens d'glise lui lurent  haute voix ces
tristes aveux, le vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de
telles choses dites en face. Il fit le signe de la croix, et dit que
si les seigneurs commissaires du pape[71] eussent t autres
personnes, il aurait eu quelque chose  leur dire. Les commissaires
rpondirent qu'ils n'taient pas gens  relever un gage de
bataille.--Ce n'est pas l ce que j'entends, dit le grand matre,
mais plt  Dieu qu'en tel cas on observt contre les pervers la
coutume des Sarrasins et des Tartares; ils leur tranchent la tte ou
les coupent par le milieu.

                   [Note 71: M. Raynouard dit les cardinaux, mais 
                   tort.]

Cette rponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.
Ils rpondirent avec une froide duret: Ceux que l'glise trouve
hrtiques, elle les juge hrtiques, et abandonne les obstins au
tribunal sculier.

L'homme de Philippe le Bel, Plasian, assistait  cette audience, sans
y avoir t appel. Jacques Molay, effray de l'impression que ses
paroles avaient produite sur ces prtres, crut qu'il valait mieux se
confier  un chevalier. Il demanda la permission de confrer avec
Plasian; celui-ci l'engagea, en ami,  ne pas se perdre, et le dcida
 demander un dlai jusqu'au vendredi suivant. Les vques le lui
donnrent, et ils lui en auraient donn davantage de grand coeur[72].

                   [Note 72: Quum idem Magister rogasset nobilem
                   virum dominum Guillelmum de Plasiano... qui ibidem
                   venerat, sed non de mandato dictorum dominorum
                   commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus
                   dominus Guillelmus fuisset ad partem locutus cum
                   eodem Magistro, quem sicut asserebat, diligebat et
                   dilexerat, quia uterque miles erat. Dupuy, 319.

                   Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam
                   se datutos asserentes, si sibi placeret et
                   volebat. Ibid., 320.]

Le vendredi, Jacques Molay reparut, mais tout chang. Sans doute
Plasian l'avait travaill dans sa prison. Quand on lui demanda de
nouveau s'il voulait dfendre l'ordre, il rpondit humblement qu'il
n'tait qu'un pauvre chevalier illettr; qu'il avait entendu lire une
bulle apostolique o le pape se rservait le jugement des chefs de
l'ordre, que, pour le prsent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressment s'il voulait dfendre l'ordre. Il dit que
non; il priait seulement les commissaires d'crire au pape qu'il le
ft venir au plus tt devant lui. Il ajoutait avec la navet de
l'impatience et de la peur: Je suis mortel, les autres aussi; nous
n'avons  nous que le moment prsent.

Le grand matre, abandonnant ainsi la dfense, lui tait l'unit et la
force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement  dire
trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle glise
o le service divin se ft plus honorablement que dans celles des
Templiers. Deuximement, qu'il ne savait nulle Religion o il se ft
plus d'aumnes qu'en la Religion du Temple; qu'on y faisait trois fois
la semaine l'aumne  tout venant. Enfin, qu'il n'y avait,  sa
connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant vers de sang pour
la foi chrtienne, et qui fussent plus redouts des infidles; qu'
Mansourah, le comte d'Artois les avait mis  l'avant-garde, et que
s'il les avait crus...

Alors une voix s'leva: Sans la Foi, tout cela ne sert de rien au
salut.

Nogaret, qui se trouvait l, prit aussitt la parole: J'ai ou dire
qu'en les chroniques qui sont  Saint-Denis, il tait crit qu'au
temps du sultan de Babylone, le Matre d'alors et les autres grands de
l'ordre avaient fait hommage  Saladin, et que le mme Saladin,
apprenant un grand chec de ceux du Temple, avait dit publiquement que
cela leur tait advenu en chtiment d'un vice infme, et de leur
prvarication contre leur loi.

Le grand matre rpondit qu'il n'avait jamais ou dire pareille chose;
qu'il savait seulement que le grand matre d'alors avait maintenu les
trves, parce que autrement il n'aurait pu garder tel ou tel chteau.
Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le
chancelier Nogaret, qu'on lui permt d'entendre la messe et d'avoir sa
chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa
dvotion.

Ainsi commenaient en mme temps les deux procs du Temple et de
Boniface VIII. Ils prsentaient l'trange spectacle d'une guerre
indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forc par le roi de poursuivre
Boniface, tait veng par les dpositions des Templiers contre la
barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirig les premires
procdures. Le roi dshonorait la papaut, le pape dshonorait la
royaut. Mais le roi avait la force; il empchait les vques
d'envoyer aux commissaires du pape des Templiers prisonniers, et en
mme temps il poussait sur Avignon des nues de tmoins qu'on lui
ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assig par eux, tait
condamn  entendre les plus effrayantes dpositions contre l'honneur
du pontificat.

Plusieurs des tmoins s'avouaient infmes, et dtaillaient tout au
long dans quelles salets ils avaient tremp en commun avec
Boniface[73]. L'une de leurs dpositions les moins dgotantes, de
celles qu'on peut traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son
prdcesseur; il aurait dit  l'un de ces misrables: Ne reparais pas
devant moi que tu n'aies tu Clestin. Le mme Boniface aurait fait
un sabbat, un sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans
ce vieux lgiste italien, dans ce compatriote de l'Artin et Machiavel,
c'est qu'il tait incrdule, impie et cynique en ses paroles... Des
gens ayant peur dans un orage, et disant que c'tait la fin du monde,
il aurait dit: Le monde a toujours t et sera toujours.--Seigneur,
on assure qu'il y aura une rsurrection?--Avez-vous jamais vu
ressusciter personne?

                   [Note 73: Dupuy.]

Un homme lui apportant des figues de Sicile, lui disait: Si j'tais
mort en mon voyage, Christ et eu piti de moi.  quoi Boniface
aurait rpondu: Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,
je puis donner des royaumes.

Il parlait de tous les mystres avec une effroyable impit. Il disait
de la Vierge: Non credo in Mariol, Mariol, Mariol! Et ailleurs:
Nous ne croyons plus ni l'nesse, ni l'non[74].

                   [Note 74: Vade, vade, ego plus possum quam
                   Christus unquam potuerit, quia ego possum humiliare
                   et depauperare reges, et imperatores et principes,
                   et possum de uno parvo milite facere unum magnum
                   regem, et possum donare civitates et regna. Ibid.,
                   p. 566.--Tace, miser, non credimus in asinam nec
                   in pullum ejus. Ibid., p. 6.]

Ces bouffonneries ne sont pas bien prouves. Ce qui l'est mieux et ce
qui fut peut-tre plus funeste  Boniface, c'est sa tolrance. Un
inquisiteur de Calabre avait dit: Je crois que le pape favorise les
hrtiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.
Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abb pour
hrsie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:
Vous tes des idiots, leur dit-il; votre abb est un savant homme, et
il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.

Aprs tous ces tmoignages, il fallut que Clment V endurt face 
face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne 
Avignon, mais accompagn de Plasian et d'une bonne escorte de gens
arms. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'pe, tait l'oppresseur de
son juge.

Dans les nombreux factums qu'il avait dj lancs, on trouve la
substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mlange d'humilit et
d'insolence, de servilisme monarchique et de rpublicanisme classique,
d'rudition pdantesque et d'audace rvolutionnaire. On aurait tort
d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne rappelle pas les
belles et naves colres du bonhomme de Wittemberg, dans lequel il y
avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est plutt la bile amre
et recuite de Calvin, cette haine  la quatrime puissance...

Dans son premier factum, Nogaret avait dclar ne pas lcher prise.
L'action contre l'hrsie, dit-il, ne s'teint point par la mort,
_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface ft exhum et
brl.

En 1310, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne
me de craindre la faute, mme o il n'y a pas faute; ainsi firent
Job, l'Aptre, et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par
ignorance, sont scandaliss  cause de lui; il craint, s'il ne se
justifie, que ces gens-l ne se damnent, en pensant mal de lui,
Nogaret. Voil pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert
comme droit_, avec larmes et gmissements, mains jointes, genoux en
terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de
justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas
moins de soixante chefs d'accusation.

Boniface, dit-il encore, ayant dclin le jugement et repouss la
convocation du concile, tait, par cela seul, contumace et convaincu.
Nogaret n'avait pas une minute  perdre pour accomplir son mandat. 
dfaut de la puissance ecclsiastique ou civile, il fallait bien que
le corps de l'glise ft dfendu par un catholique quelconque; tout
catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'glise. Moi donc,
Guillaume Nogaret, homme priv, mais chevalier, tenu, par devoir de
chevalerie,  dfendre la rpublique, il m'tait permis, il m'tait
impos de rsister au susdit tyran pour la vrit du Seigneur.--Item,
comme ainsi soit que chacun est tenu de dfendre sa patrie, _au point
qu'on mriterait rcompense si, en cette dfense, on tuait son
pre_[75]; il m'tait loisible, que dis-je? obligatoire, de dfendre
ma patrie, le royaume de France, qui avait  craindre le ravage, le
glaive, etc.

                   [Note 75: Pro qu defensione si patrem occidat,
                   meritum habet, nec poenas meretur. Dupuy.]

Puis donc que Boniface svissait contre l'glise et contre lui-mme,
_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce
n'tait pas l acte d'ennemi, bien au contraire.

Mais voil qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauv la vie 
Boniface, et il a encore sauv un de ses neveux. Il n'a laiss donner
 manger au pape que par gens  qui il se fiait. Aussi Boniface
dlivr lui a donn l'absolution.  Anagni mme, Boniface a prch
devant une grande multitude, que tout ce qui lui tait arriv par
Nogaret ou ses gens lui tait venu du Seigneur.

Cependant le procs du Temple avait commenc  grand bruit, malgr la
dsertion du grand matre. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent
amener dans le jardin de l'vch les chevaliers qui dclaraient
vouloir dfendre l'ordre; la salle n'et pu les contenir: ils taient
cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de
l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en franais. Mais ils
s'crirent que c'tait bien assez de les avoir entendus en latin,
qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduist de telles turpitudes en
langue vulgaire. Comme ils taient si nombreux, pour viter le
tumulte, on leur dit de dlguer des procureurs, de nommer
quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient
voulu parler tous, tant ils avait repris courage. Nous aurions bien
d aussi, s'crirent-ils, n'tre torturs que par procureurs[76].
Ils dlgurent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frre Raynaud
de Pruin, et un prtre, frre Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre
prs la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.

                   [Note 76: Quod contenti erant de lectura facta in
                   latino, et quod non curabant quod tant
                   turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et
                   non nominandas, vulgariter exponerentur. _Proc.
                   contra Templ., ms._--Dicentes quod non petebatur
                   ab eis quando ponebantur in janiis, si procuratores
                   constituere volebant. Ibidem.]

Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de
Paris, qui servaient de prison aux Templiers[77], les dpositions de
ceux qui voudraient dfendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui
pntra dans les prisons de Philippe le Bel. Il en sortit d'tranges
voix, les unes fires et rudes, d'autres pieuses, exaltes, plusieurs
navement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: Je ne puis
pas plaider  moi seul contre le pape et le roi de France[78].
Quelques-uns remettent pour toute disposition une prire  la sainte
Vierge: Marie, toile des mers, conduis-nous au port du salut[79].
Mais la pice la plus curieuse est une protestation en langue
vulgaire, o, aprs avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les
chevaliers nous font connatre leur humiliante misre, le triste
calcul de leurs dpenses[80]. tranges dtails et qui font un cruel
contraste avec la fiert et la richesse tant clbre de cet ordre!...
Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,
taient obligs de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs
interrogatoires dans la Cit, et de donner de l'argent  l'homme qui
ouvrait ou rivait leurs chanes.

                   [Note 77: Les uns taient gards au Temple, les
                   autres  Saint-Martin-des-Champs, d'autres 
                   l'htel du comte de Savoie et dans diverses maisons
                   particulires. (Process. ms.)]

                   [Note 78: Respondit quod nolebat litigare cum
                   Dominis pap et rege Franci. Process. ms.]

                   [Note 79: Le frre lie, auteur de cette pice
                   touchante, finit par prier les notaires de corriger
                   les locutions vicieuses qui peuvent s'tre glisses
                   dans son latin. _Process. ms., folio_
                   31-32.--D'autres crivent une apologie en langue
                   romane, altre et fort mle de franais du nord.
                   _Folio_ 36-8.]

                   [Note 80: Je donne cette pice, telle qu'elle a t
                   transcrite par les notaires, dans son orthographe
                   barbare.  homes honerables et sages, ordens de
                   per notre pre l'Apostelle (_le pape_) pour le fet
                   des Templiers li freres, liquies sunt en prisson 
                   Paris en la masson de Tiron... Honeur et
                   reverencie. Comes votre comandemans feut  nos ce
                   jeudi prochainement pass et nos feut demand se
                   nos volens defendre la Religion deu Temple
                   desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est
                   bone et leal, et en tout sans mauvest et traison
                   tout ce que nos l'en met sus, et somes prest de
                   nous defendre chacun pour soy ou tous ensemble, an
                   telle manire que droit et sante glise et vos an
                   regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois
                   frs  cople II. Et somes en neire fosse oscure
                   toutes les nuits.--Item no vos fessons  savir que
                   les gages de XII deniers que nos avons ne nos
                   soufficent mie. Car nos convient paier nos lis. III
                   deniers par jour chascun lis. Loage du cuisine,
                   napes, touales pour tenelles et autres choses, II
                   sols VI denier la semaigne. Item pour nos ferger et
                   desferger (_ter les fers_), puisque nos somes
                   devant les auditors, II sol. Item pour laver dras
                   et robes, linges, chacun XV jours XVIII denier.
                   Item pour buche et candole chascun jor IIII
                   deniers. Item passer et repasser les dis frres,
                   XVI deniers de asiles de Notre-Dame de l'altre part
                   de l'iau. _Proc. ms. folio 39_.]

Enfin les dfenseurs prsentrent un acte solennel au nom de l'ordre.
Dans cette protestation singulirement forte et hardie, ils
dclarrent ne pouvoir se dfendre sans le grand matre, ni autrement
que devant le concile gnral. Ils soutiennent: Que la religion du
Temple est sainte, pure et immacule devant Dieu et son Pre[81].
L'institution rgulire, l'observance salutaire, y ont _toujours_ t,
y sont _encore_ en vigueur. Tous les frres n'ont qu'une profession de
foi qui dans tout l'univers a t, est _toujours observe de tous_,
depuis la fondation jusqu'au jour prsent. Et qui dit ou croit
autrement, erre totalement, pche mortellement. C'tait une
affirmation bien hardie de soutenir que _tous_ taient rests fidles
aux rgles de la fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle
dviation, nulle corruption. Lorsque le juste pche sept fois par
jour, cet ordre superbe se trouvait pur et sans pch. Un tel orgueil
faisait frmir.

                   [Note 81: ... Apud Deum et Patrem... Et hoc est
                   omnium fratrum Templi communiter una professio, qu
                   per universum orbem servatur et servata fuit per
                   omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento
                   religionis usque ad diem prsentem. Et quicumque
                   aliud dicit vel aliter credit, errat totaliter,
                   peccat mortaliter... Dup., 333.]

Ils ne s'en tenaient pas l. Ils demandaient que les frres apostats
fussent mis sous bonne garde jusqu' ce qu'il appart s'ils avaient
port un vrai tmoignage.

Ils auraient voulu encore qu'aucun laque n'assistt aux
interrogatoires. Nul doute, en effet, que la prsence d'un Plasian,
d'un Nogaret, n'intimidt les accuss et les juges.

Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller
plus avant: Car enfin nous ne sommes pas en lieu sr; nous sommes et
avons toujours t au pouvoir de ceux qui suggrent des choses fausses
au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive
voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas
rtracter les fausses dpositions qui ont t arraches par la
crainte; qu'autrement nous serons brls[82].

                   [Note 82: ... Quia si recesserunt, prout dicunt,
                   comburentur omnino.]

Quelques jours aprs nouvelle protestation, mais plus forte encore,
moins apologtique que menaante et accusatrice. Ce procs,
disent-ils, a t soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que
violence atroce, intolrable erreur... Dans les prisons et les
tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront
infirmes pour leur vie; plusieurs ont t contraints de mentir contre
eux-mmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur
ont totalement enlev le libre arbitre, c'est--dire tout ce que
l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,
science, mmoire et intellect[83]... Pour les pousser au mensonge, au
faux tmoignage, on leur montrait des lettres o pendait le sceau du
roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de
la vie, de la libert; on promettait de pourvoir soigneusement  ce
qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait
d'ailleurs que l'ordre tait condamn sans remde...

                   [Note 83: Dupuy.]

Quelque habitu que l'on ft alors  la violence des procdures
inquisitoriales,  l'immoralit des moyens employs communment pour
faire parler les accuss, il tait impossible que de telles paroles ne
soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les
paroles, c'tait le pitoyable aspect des prisonniers, leur face ple
et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert
Dupuy, le quatorzime tmoin, avait t tortur trois fois, retenu
trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et  l'eau. Un
autre avait t pendu par les parties gnitales. Le chevalier Bernard
Dugu (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,
montrait deux os qui lui taient tombs des talons.

C'taient l de cruels spectacles. Les juges mmes, tout lgistes
qu'ils taient, et sous leur sche robe de prtre, taient mus et
souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces
malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cit, au
palais piscopal, o sigeait la commission! L'indignation augmentait
contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre
de ces derniers se prsentent devant la commission, gardant encore la
barbe, mais portant leurs manteaux  la main. Ils les jettent aux
pieds des vques, et dclarent qu'ils renoncent  l'habit du Temple.
Mais les juges ne les virent qu'avec dgot; ils leur dirent qu'ils
fissent dehors ce qu'ils voudraient.

Le procs prenait une tournure fcheuse pour ceux qui l'avaient
commenc avec tant de prcipitation et de violence. Les accusateurs
tombaient peu  peu  la situation d'accuss. Chaque jour, les
dpositions de ceux-ci rvlaient les barbaries, les turpitudes de la
premire procdure. L'intention du procs devenait visible. On avait
tourment un accus pour lui faire dire  combien montait le trsor
rapport de la Terre sainte. Un trsor tait-il un crime, un titre
d'accusation?

Quand on songe au grand nombre d'affilis que le Temple avait dans le
peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse, dont ils
sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne ft effray de se voir
engag si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait t
dmasqu. Le peuple, troubl et inquiet dans sa croyance depuis la
tragdie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'meute
des monnaies, le Temple avait t assez fort pour protger Philippe le
Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple taient contre lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contres
de l'Europe[84], les dcisions des conciles taient favorables aux
Templiers. Ils furent dclars innocents, le 17 juin 1310  Ravenne,
le 1er juillet  Mayence, le 21 octobre  Salamanque. Ds le
commencement de l'anne, on pouvait prvoir ces jugements et la
dangereuse raction qui s'ensuivrait  Paris. Il fallait la prvenir,
se rfugier dans l'audace. Il fallait  tout prix prendre en main le
procs, le brusquer, l'touffer.

                   [Note 84: Le roi d'Angleterre s'tait d'abord
                   dclar assez hautement pour l'ordre; soit par
                   sentiment de justice, soit par opposition 
                   Philippe le Bel, il avait crit, le 4 dcembre
                   1307, aux rois de Portugal, de Castille, d'Aragon
                   et de Sicile, en faveur des Templiers, les
                   conjurant de ne point ajouter foi  tout ce que
                   l'on dbitait contre eux en France. (Dupuy.)]

Au mois de fvrier 1310, le roi s'tait arrang avec le pape. Il avait
dclar s'en remettre  lui pour le jugement de Boniface VIII. En
avril, il exigea en retour que Clment nommt  l'archevch de Sens
le jeune Marigni, frre du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous
Philippe le Bel. Le 10 mai, l'archevque de Sens assemble  Paris un
concile provincial, et y fait paratre les Templiers. Voil deux
tribunaux qui jugent en mme temps les mmes accuss, en vertu de deux
bulles du pape. La commission allguait la bulle qui lui attribuait le
jugement[85]. Le concile s'en rapportait  la bulle prcdente, qui
avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il
ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui
sigrent et le nombre de ceux qu'ils firent brler.

                   [Note 85: Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du
                   pape auraient rpondu  l'appel des dfenseurs:
                   Que les conciles jugeaient les particuliers, et
                   eux informaient du gnral.--La commission dit
                   tout le contraire.]

Le 10 mai, le dimanche, jour o la commission tait assemble, les
dfenseurs de l'ordre s'taient prsents devant l'archevque de
Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.
L'archevque de Narbonne rpondit qu'un tel appel ne regardait ni lui
ni ses collgues; qu'ils n'avaient pas  s'en mler, puisque ce
n'tait pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient
parler pour la dfense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Les pauvres chevaliers supplirent qu'au moins on les ment devant le
concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en
dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils
priaient mme les notaires prsents. Dans leur appel qu'ils lurent
ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes
les plus pathtiques. Nous rclamons les saints Aptres, nous les
rclamons encore une fois, c'est avec la dernire instance que nous
les rclamons. Les malheureuses victimes sentaient dj les flammes
et se serraient  l'autel qui ne pouvait les protger.

Tout le secours que leur avait mnag ce pape sur lequel ils
comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une
timide et lche consultation, o il avait essay d'avance
d'interprter le mot de _relaps_, dans le cas o l'on voudrait
appliquer ce nom  ceux qui avaient rtract leurs aveux: Il semble
en quelque sorte contraire  la raison de juger de tels hommes comme
relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modrer
les peines.

Les commissaires pontificaux n'osrent faire valoir cette
consultation. Ils rpondirent, le dimanche soir, qu'ils prouvaient
grande compassion pour les dfenseurs de l'ordre et les autres frres;
mais que l'affaire dont s'occupaient l'archevque de Sens et ses
suffragants tait toute autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui
se faisait dans ce concile; que si la commission tait autorise par
le Saint-Sige, l'archevque de Sens l'tait aussi; que l'une n'avait
nulle autorit sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_, ils ne
voyaient rien  objecter  l'archevque de Sens; que toutefois ils
aviseraient.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que
cinquante-quatre Templiers allaient tre brls. Un jour avait suffi
pour clairer suffisamment l'archevque de Sens et ses suffragants.
Suivons pas  pas le rcit des notaires de la commission pontificale,
dans sa simplicit terrible.

Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frre Jean Bertaud[86], il
vint  la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers
allaient tre brls[87]. Ils chargrent le prvt de l'glise de
Poitiers et l'archidiacre d'Orlans, clerc du roi, d'aller dire 
l'archevque de Sens et ses suffragants de dlibrer mrement et de
diffrer, attendu que les frres morts en prison affirmaient,
disait-on, sur le pril de leurs mes, qu'ils taient faussement
accuss. Si cette excution avait lieu, elle empcherait les
commissaires de procder en leur office, les accuss tant tellement
effrays qu'ils semblaient hors de sens. En outre l'un des
commissaires les chargea de signifier  l'archevque que frre Raynaud
de Pruin, Pierre de Boulogne, prtre, Guillaume de Chambonnet et
Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjet certain appel
par-devant les commissaires.

                   [Note 86: Nom presque illisible dans le texte. La
                   main tremble videmment. Plus haut, le notaire a
                   bien crit: Bertaldi.]

                   [Note 87: Quod LIV ex Templariis... erant dicta
                   die comburendi... Process. ms. folio 72 (feuille
                   coupe par la moiti).]

Il y avait l une grave question de juridiction. Si le concile et
l'archevque de Sens reconnaissaient la validit d'un appel port
devant la commission papale, ils avouaient la supriorit de ce
tribunal, et les liberts de l'glise gallicane taient compromises.
D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,
cr archevque tout exprs, n'avait pas le temps de disputer. Il
s'absenta pour ne pas recevoir les envoys de la commission; puis
quelqu'un (on ne sait qui) rvoqua en doute qu'ils eussent parl au
nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[88].

                   [Note 88: ... Aquodam fuisse dictum coram domino
                   archiepiscopo Senonensi, ejus suffraganeis et
                   concilio... quod dicti prpositus... et
                   archidiaconus... (qui in dicta die martis...
                   prmissa intimasse dicebantur, et ipse iidem hoc
                   attestabantur, suffraganeis domini archiepiscopi
                   Senomensi... _tunc absente dicto domino,
                   archiepiscopo Senomensi_) prdicta _non
                   significaverant de mandato_ eorumdem dominorum
                   commissariorum. _Process. ms. folio_, 71 _verso_.]

Les Templiers, amens le dimanche devant le concile, avaient t jugs
le lundi; les uns, qui avouaient, mis en libert; d'autres qui avaient
toujours ni, emprisonns pour la vie; ceux qui rtractaient leurs
aveux, dclars relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,
furent dgrads le mme jour par l'vque de Paris et livrs au bras
sculier. Le mardi, ils furent brls  la porte Saint-Antoine. Ces
malheureux avaient vari dans les prisons, mais ils ne varirent point
dans les flammes; ils protestrent jusqu'au bout de leur innocence. La
foule tait muette et comme stupide d'tonnement[89].

                   [Note 89: Constanter et perseveranter in
                   abnegatione communi perstiterunt... non absque
                   multa admiratione stuporeque vehementi. Contin.
                   Guil. Nang.]

Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler
le lendemain, de continuer cette inutile procdure, d'interroger
pendant qu'on brlait?

Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amen frre Aimeri
de Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau ni habit du Temple, g,
comme il disait, de cinquante ans, ayant t environ huit annes dans
l'ordre comme frre servant et vingt comme chevalier. Les seigneurs
commissaires lui expliqurent les articles sur lesquels il devait tre
interrog. Mais ledit tmoin, ple et tout pouvant[90], dposant
sous serment et au pril de son me, demandant, s'il mentait,  mourir
subitement, et  tre d'me et de corps, en prsence mme de la
commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des
poings, flchissant les genoux et levant les mains vers l'autel, dit
que toutes les erreurs imputes  l'ordre taient de toute fausset,
quoiqu'il en et confess quelques-unes au milieu des tortures
auxquelles l'avaient soumis Guillaume de Marcillac et Hugues de
Celles, chevaliers du roi. Il ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener
sur des charrettes, pour tre brls, cinquante-quatre frres de
l'ordre_, qui n'avaient pas voulu confesser lesdites erreurs, et AYANT
ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT T BRLS, lui qui craignait, s'il tait
brl, de n'avoir pas assez de force et de patience, il tait prt 
confesser et jurer par crainte, devant les commissaires ou autres,
toutes les erreurs imputes  l'ordre,  dire mme, si l'on voulait,
_qu'il avait tu Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits
commissaires et nous, notaires prsents, de ne point rvler aux gens
du roi ce qu'il venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en
avaient connaissance, il ne ft livr au mme supplice que les
cinquante-quatre Templiers...--Les commissaires, voyant le pril qui
menaait les dposants s'ils continuaient  les entendre pendant cette
terreur, et mus encore par d'autres causes, rsolurent de surseoir
pour le prsent.

                   [Note 90: Pallidus et multum exterritus...
                   impetrando sibi ipsi, si mentiebatur in hoc, mortem
                   subitaneam et quod statim in anima et corpore in
                   prsentia dominorum commissariorum absorberetur in
                   infernum, tondendo sibi pectus cum pugnis, et
                   elevando manus suas versus altare ad majorem
                   assertionem, flectendo genua... cum ipse testi
                   _vidisset... duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti
                   ordinis _ad comburendum_... et AUDIVISSE EOS FUISSE
                   COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non posset
                   habere bonam patientiam si combureretur, timore
                   mortis confiteretur... omnes errores... _et quidem
                   etiam interfecisse Dominum_, si peteretur ab eo...
                   _Process. ms._, 70, _verso_.]

La commission semble avoir t mue de cette scne terrible. Quoique
affaibli par la dsertion de son prsident, l'archevque de Narbonne
et l'vque de Bayeux, qui ne venaient plus aux sances, elle essaya
de sauver, s'il en tait encore temps, les trois principaux
dfenseurs.

Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargrent le prvt de
l'glise de Poitiers et l'archidiacre d'Orlans d'aller trouver de
leur part le vnrable pre en Dieu, le seigneur archevque de Sens et
ses suffragants, pour rclamer les dfenseurs, Pierre de Boulogne,
Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils
pussent tre amens sous bonne garde toutes les fois qu'ils le
demanderaient, pour la dfense de l'ordre. Les commissaires avaient
bien soin d'ajouter: qu'ils ne voulaient faire aucun empchement 
l'archevque de Sens et  son concile, mais seulement dcharger leur
conscience.

Le soir, les commissaires se runirent  Sainte-Genevive dans la
chapelle de Saint-loi, et reurent des chanoines qui venaient de la
part de l'archevque de Sens. L'archevque rpondait qu'il y avait
deux ans que le procs avait t commenc contre les chevaliers
ci-dessus nomms, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait
le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il
n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[91].
Effroyable drision!

                   [Note 91: Non erat intentionis... in aliquo
                   impedire officium... _Ibidem_.

                   Comme on disait que le prvt de l'glise de
                   Poitiers et l'archidiacre d'Orlans n'avaient pas
                   parl de la part des commissaires, ceux-ci
                   chargrent les envoys de l'archevque de Sens de
                   lui dire que le prvt et l'archidiacre avaient
                   effectivement parl en leur nom. De plus, ils leur
                   dirent d'annoncer  l'archevque de Sens que Pierre
                   de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appel
                   de l'archevque et de son concile, le dimanche 10
                   mai, et que cet appel avait d tre annonc le
                   mardi, au concile, par le prvt et l'archidiacre.
                   _Process. ms. ibidem_.]

Les envoys de l'archevque de Sens s'tant retirs, on amena devant
les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels
annoncrent qu'on avait spar d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils
sussent pourquoi, ajoutant qu'ils taient gens simples, sans
exprience, d'ailleurs stupfaits et troubls, en sorte qu'ils ne
pouvaient rien ordonner ni dicter pour la dfense de l'ordre sans le
conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires
de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il
avait t retir d'eux, et s'il voulait persister dans la dfense de
l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnrent au prvt de
Poitiers et  Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils
amenassent ledit frre en leur prsence.

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais
une foule de Templiers vinrent dclarer qu'ils abandonnaient la
dfense. Le samedi, la commission, dlaisse encore par un de ses
membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

 cette poque, les commissaires taient moins nombreux encore. Ils se
trouvaient rduits  trois. L'archevque de Narbonne avait quitt
Paris _pour le service du roi_. L'vque de Bayeux tait prs du pape
_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelonne tait malade.
L'vque de Limoges s'tait mis en route pour venir, _mais le roi lui
avait fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain
parlement[92]. Les membres prsents firent pourtant demander  la
porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose  dire pour l'ordre
du Temple. Personne ne se prsenta.

                   [Note 92: Intellecto per litteras regias quod non
                   expediebat.]

Le 27 dcembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et
redemandrent les deux principaux dfenseurs de l'ordre. Mais le
premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collgue,
Raynaud de Pruin, ne pouvait plus rpondre, disait-on, ayant t
dgrad par l'archevque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui dj
avaient fait serment comme devant dposer, furent retenus par les gens
du roi, et ne purent se prsenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un
tel pril, il se soit trouv un certain nombre de chevaliers pour
soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart
taient sous l'impression d'une profonde terreur[93].

                   [Note 93: On peut en juger par la dposition de
                   Jean de Pollencourt, le trente-septime dposant.
                   Il dclare d'abord s'en tenir  ses premiers aveux.
                   Les commissaires, le voyant tout ple et tout
                   effray, lui disent de ne songer qu' dire la
                   vrit, et  sauver son me; qu'il ne court aucun
                   pril  dire la vrit devant eux; qu'ils ne
                   rvleront pas ses paroles, ni eux, ni les notaires
                   prsents. Alors il rvoque sa dposition, et
                   dclare mme s'en tre confess  un frre mineur,
                   qui lui a enjoint de ne plus porter de faux
                   tmoignages.]

La perte des Templiers tait partout poursuivie avec acharnement dans
les conciles provinciaux[94]; neuf chevaliers venaient encore d'tre
brls  Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des
excutions. Le procs tait touff dans les flammes... La commission
continua ses sances jusqu'au 11 juin 1311. Le rsultat de ses travaux
est consign dans un registre[95], qui finit par ses paroles: Pour
surcrot de prcaution, nous avons dpos ladite procdure, rdige
par les notaires en acte authentique, dans le trsor de Notre-Dame de
Paris, pour n'tre exhibe  personne que sur lettres spciales de
Votre Saintet.

                   [Note 94: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims,
                   Rouen, etc., et devant les vques d'Amiens,
                   Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy, Mans,
                   Mcon, Maguelonne, Nevers, Orlans, Prigord,
                   Poitiers, Rhodez, Saintes, Soissons, Toul, Tours,
                   etc.]

                   [Note 95: Ce registre, que j'ai souvent cit, est 
                   la Bibliothque royale (fonds Harlay, n 329). Il
                   contient l'instruction faite  Paris par les
                   commissaires du pape: _Processus contra Templarios_.
                   Ce ms. avait t dpos dans le trsor de
                   Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment, dans la
                   bibliothque du prsident Brisson, puis dans celle
                   de M. Servin, avocat gnral, enfin dans celle des
                   Harlay, dont il porte encore les armes. Au milieu
                   du XVIIIe sicle, M. de Harlay, ayant probablement
                   scrupule de rester dtenteur d'un manuscrit de
                   cette importance, le lgua  la bibliothque de
                   Saint-Germain-des-Prs. Ayant heureusement chapp
                    l'incendie de cette bibliothque en 1793, il a
                   pass  la Bibliothque royale. Il en existe un
                   double aux archives du Vatican. Voyez l'appendice
                   de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pices du
                   procs des Templiers sont aux archives du royaume.
                   Les plus curieuses sont: 1 le premier
                   _interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrts
                    Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en
                   a donn quelques extraits fort ngligs; 2
                   plusieurs _interrogatoires_, faits en d'autres
                   villes; 3 la minute des _articles_ sur lesquels
                   ils furent interrogs; ces articles sont prcds
                   d'une minute de _lettre_, sans date, _du roi au
                   pape_, espce de factum destin videmment  tre
                   rpandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier
                   de coton. Ce frle et prcieux chiffon, d'une
                   criture fort difficile, a t dchiffr et
                   transcrit par un de mes prdcesseurs, le savant M.
                   Pavillet. Il est charg de corrections que M.
                   Raynouard a releves avec soin (p. 50) et qui ne
                   peuvent tre que de la main d'un des ministres de
                   Philippe le Bel, de Marigni, de Plasian ou de
                   Nogaret; le pape a copi docilement les articles
                   sur le vlin qui est au Vatican. La lettre, malgr
                   ses divisions pdantesques, est crite avec une
                   chaleur et une force remarquables: In Dei nomine,
                   Amen. Christus vincit, Christus regnat, Christus
                   imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse
                   Dominus fecit in ligno crucis contra hostem
                   antiquum... ita miram et magnam et strenuam, ita
                   utilem et necessariam... fecit novissimis his
                   diebus per inquisitores... in perfidorum
                   Templariorum negotio... Horrenda fuit domino
                   regi... propter conditionem personarum
                   denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad
                   tam grande promovendum negotium, etc. _Archives,
                   Section hist._, J. 413.]

Dans tous les tats de la chrtient, on supprima l'ordre, comme
inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnrent aux
autres ordres. Mais les individus furent mnags. Le traitement le
plus svre qu'ils prouvrent fut d'tre emprisonns dans des
monastres, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine
 laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui
s'obstinaient  nier.

Les Templiers furent condamns en Lombardie et en Toscane, justifis 
Ravenne et  Bologne[96]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux
d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetrent et firent
rsistance, principalement dans leur fameux fort de Monon[97]. Le roi
d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal traits.
On cra l'ordre de Monteza, o ils entrrent en foule. En Portugal,
ils recrutrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'tait pas dans
l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la croisade,
qu'on pouvait songer  proscrire les vieux dfenseurs de la
chrtient[98].

                   [Note 96: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin,
                   Salamanque, 21 octobre 1310. Les Templiers
                   d'Allemagne se justifirent  la manire des
                   francs-juges westphaliens. Ils se prsentrent en
                   armes par-devant les archevques de Mayence et de
                   Trves, affirmrent leur innocence, tournrent le
                   dos au tribunal, et s'en allrent
                   paisiblement.--Origines du droit, liv. IV, chap.
                   VI: Si le franc-juge westphalien est accus, il
                   prendra une pe, la placera devant lui, mettra
                   dessus deux doigts de la main droite, et parlera
                   ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point
                   principal, pour tout ce dont vous m'avez parl et
                   dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent:
                   ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints!
                   Puis il prendra un pfenning marqu d'une croix
                   (kreutz-pfenning) et le jettera en preuve au
                   franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son
                   chemin. Grimm. 860.]

                   [Note 97: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

                   [Note 98: Collectio conciliorum Hispani,
                   epistolarum, decretalium, etc., cura Jos. Saenz. de
                   Aguirre, bened. hisp. mag, generalis et cardinalis.
                   Rom, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense
                   omnes et singuli a cunctis delictis, erroribus
                   absoluti. 1312.--V. aussi Monarchia Lusitana, pars
                   6, 1, 19.]

La conduite des autres princes,  l'gard des Templiers, faisait la
satire de Philippe le Bel. Le pape blma cette douceur; il reprocha
aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon, de Portugal, de n'avoir
pas employ les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui
donnant part aux dpouilles, soit en lui abandonnant le jugement de
Boniface. Le roi de France s'tait dcid  cder quelque peu sur ce
dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les tats sur
lesquels il tendait son influence semblaient prs d'y chapper. Les
barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris
d'douard II, qui les tenait humilis devant la France. Les Gibelins
d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour
dtrner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc
et pauvre roi, qui n'tait habile qu'en astrologie. La maison de
France risquait de perdre son ascendant dans la chrtient. L'Empire,
qu'on avait cru mort, menaait de revivre. Domin par ces craintes,
Philippe permit  Clment de dclarer que Boniface n'tait point
hrtique[99], en assurant toutefois que le roi avait agi sans
malignit, qu'il et plutt, comme un autre Sem, cach la honte, la
nudit paternelle... Nogaret lui-mme est absous,  la condition qu'il
ira  la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute la vie 
la Terre sainte; en attendant, il fera tel et tel plerinage. Le
continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est
que Nogaret fera le pape son hritier.

                   [Note 99: Cette timide et incomplte rparation ne
                   semble pas suffisante  Villani. Il ajoute, sans
                   doute pour rendre la chose plus dramatique et plus
                   honteuse aux Franais, que deux chevaliers catalans
                   jetrent le gant, et s'offrirent pour dfendre en
                   combat l'innocence de Boniface. Villani, l. IX, c.
                   XXII, p. 454.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cdant sur Boniface, le pape lui
abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.
Mais ce mort tait la papaut elle-mme.

Ces arrangements faits en famille, il restait  les faire approuver
par l'glise. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,
concile oecumnique, o sigrent plus de trois cents vques; mais il
fut plus solennel encore par la gravit des matires que par le nombre
des assistants.

D'abord on devait parler de la dlivrance des saints lieux. Tout
concile en parlait; chaque prince prenait la croix, et tous restaient
chez eux. Ce n'tait qu'un moyen de tirer de l'argent[100].

                   [Note 100: La pice suivante, trouve  l'abbaye
                   des dames de Longchamp, est un chantillon des
                   merveilleux rcits par lesquels on tchait de
                   rchauffer le zle du peuple pour la croisade: 
                   trez sainte dame de la ral lingnie des Franoiz,
                   Jehenne, Royne de Jerusalem et de Ccile, notre
                   trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses
                   boz desirs emprosprit venir. Esjouissez vous et
                   elessiez avecquez nous et avecques les autrez
                   crestienz portans le singne de la croix, qui pour
                   la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz
                   Jhesucrist qui pour nous sauver voult estre en
                   l'autel de la crois sacrefiez, se combatent contre
                   la trez mescrant gents des Turz. Eslevez au ciel
                   le cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez
                   et criez ensemble et faitez crier en rendant gracez
                   et loangez sanz jamez cesser  la benoite Trinit
                   et  la trs glorieuse Vierge Marie de si
                   sollempnel si grant et singullier bnfice qui
                   onques maiz tel dus quez  hore, ne fu ouis, lequel
                   je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous
                   avecquez les autrez crestienz signs du singne de
                   la croiz, estions assemblez en un plain entre
                   Smirme et haut lieu, l ou estoit l'ost et
                   l'assemble trez fort et trez puissant des Turz
                   prez de XII. C. mille, et nous crestiens environ
                   CC. mille, meuz et animez de la vertu divine,
                   comansamez  si vigreusement combattre et si grant
                   multitudez Turz mettre  mort, que environ de heure
                   de vesprez nous feusmez tant lassez et tant
                   afoibloiez que nous n'en poyons plus. Mais tous
                   cheux  terre atandions la mort et le loier de
                   notre martire, pour ce que dez Turz avait encore
                   moult deschiellez qui encore point ne sestoient
                   combatu ne sestoient de rienz travaillez et
                   venoient contre nous, aussi dsiraux de boire notre
                   sanc comme chienz sont dsiraux de boire le sanc
                   des lievrez. Et beu l'eussent, si la trez haute
                   doulceur du ciel ne eust aultrement pourveu. Maiz
                   quant les chevaliers de Jhesucrist se regarderent
                   que il estoient venuz  tel point de la bataille,
                   si commencierent de cuer ensemble  crier  voiz
                   enroueez de leur grant labeur et de leur grant
                   feblesce:  trs doulz fils de la trz doulze
                   Vierge Marie, qui pour nous racheter vousiz estre
                   crucifiez, donne nous ferme esprance et vieillez
                   noz cuers si en vous confermer que nous pussions
                   par l'amour de ton glorieux non le loier de martire
                   recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez
                   chiens mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en
                   oraison en pleurs et en larmez, en criant alassez
                   vois enroueez, et la mort trez amere atendanz,
                   soudainement devant noz tentez apparut suz un trez
                   blanc cheval si trez haut que nulle beste de si
                   grant hauteur nest. Unz homs en sa main portant
                   baniere en champ plus blanche que nulle rienz  une
                   croiz merveille plus rouge que sanc, et estoit
                   vestu de peuz de chamel, et avoit trez grant et
                   trez longue barbe et de maigre face clere et
                   reluisant comme le soleil, qui cria a clere et
                   haute voiz:  les genz de Jhesucrist, ne vous
                   doubtez. Veci la majest divine qui vous a ouver
                   lez cielx et vouz envoie aide invisible; levez suz
                   et vouz reconfortez et prenez de la viande et venez
                   vigreusement avecquez moi combattre, ne ne vouz
                   doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez victoire
                   et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz
                   mourront auront la vie perdurable. Et adonc nous
                   nouz levamez touz, si reconfortez et aussi comme se
                   nous ne nous feussienz onquez combatuz et
                   soudainement nous assilemez (assaillimes) les Turz
                   de tres grand cuer et nous combatinez toutez nuit,
                   et si ne poons paz bien vraiement dire nuit, car la
                   lune non pas comme lune, maiz comme le soleil
                   resplandissant. Et le jour venu, les Turz qui
                   demourez estoient s'enfouirent si que pluz ne lez
                   veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez
                   victoire de la bataille, et de matin nous nous
                   sentienz plus fors que nous ne faisienz au
                   commencement de la premire bataille. Si feimez
                   chanter une messe en lonneur de la benoite Trinit
                   et de la benoite Vierge Marie, et devotement
                   priamez Dieu que il nous vousit octroier grace que
                   les corps des sainz martirs nous puissienz
                   reconnoistre des corps aux mescreanz. Et adonc
                   celui qui devant nous avoit aparut nous dit: Vous
                   aurez ce que vous avez demand et plus grant chose
                   fera Dieu pour vous, se fermement en vraie foy
                   perseverez. Adonc de notre propre bouche li
                   demandamez: Sire, di nous qui es tu, qui si granz
                   choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz
                   au pueple crestien ton non manifester. Et il
                   respondi: Je suis celui qui dist: Ecce agnus Dei,
                   Ecce qui tollit peccata mundi, Celui de cui
                   aujourduy vous celebrez la feste. Et ce dit, plus
                   ne le veismez mais de lui nous demoura si
                   trs-grant et si trs-soueve oudeur que ce jour et
                   la nuit ensuivant nous en feumez parfaitement
                   soustenus recreez et repuez sans autre soutenance
                   de viande corporelle. Et en ceste si parfaite
                   recreation nous ordenemez de querre et denombrer
                   lez corps dez sainz martirs et quant nous veinmez
                   au lieu nous trouvasmes au chief de chaccun corps
                   dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches)
                   qui avoit au coupel une trez blanche fleur ronde
                   comme une oiste (hostie) que l'on consacre, et en
                   celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je suis
                   crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez
                   mescreanz, en merciant le souverain Seingneur. Et
                   ainsi comme nous voulienz suz lez corps faire dire
                   l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont
                   accoustume  faire, lez voix du ciel sanz nombre
                   entonnerent et leverent un chans de si tres doulce
                   melodie que il sembloit a chaccun de nous que nous
                   feussienz en possession de la vie perdurable, et
                   par III foiz chanterent ce verset: Venite,
                   benedicti Patris mei, etc. Venez lez benoiz filz de
                   mon Pere, et vous metez en possession du royaume
                   qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et
                   adonc nous ensevelismez lez corps, c'est a savoir
                   III mille et cinquante et II, jouste la cite de
                   Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere,
                   laquelle, avuecquez le pays dileuc environ, nous
                   tenonz pour nous et pour loiaux crestienz. Et est
                   ce pays tant plaisant et delitable et plantureux
                   que nul bon crestien qui soit la, ne se puet
                   doubter que il ne puist bien vivre et trouver sa
                   soustenance. Et les charoingnez des corps des
                   mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent
                   pluz de LXXIIIM. Si avonz esperance que le temps
                   est prsent venu que la parole de l'Euvangele sera
                   verefie qui dit qu'il sera une bergerie et un
                   pasteur, c'est--dire que toutez manires de gent
                   seront d'une foy emsemblez en la maison et
                   lobediance de Se glise dont Jhesucrist sera
                   pasteur. Qui est benedictus in secula seculorum.
                   Amen. Et avint cedit miracle en lan de grace MIL
                   CCC. et XLVII. _Archives, Section hist._, M.
                   105.]

Le concile avait  rgler deux grandes affaires, celle de Boniface et
celle du Temple. Ds le mois de novembre, neuf chevaliers se
prsentrent aux prlats, s'offrant bravement  dfendre l'ordre, et
dclarant que quinze cents ou deux mille des leurs taient  Lyon ou
dans les montagnes voisines, tout prts  les soutenir. Effray de
cette dclaration, ou plutt de l'intrt qu'inspirait le dvouement
des neuf, le pape les fit arrter[101].

                   [Note 101: V. la lettre de Clment V au roi de
                   France, 11 nov. 1311.]

Ds lors, il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les vques
inactifs tout l'hiver dans cette ville trangre, loin de leur pays et
de leurs affaires, esprant sans doute les vaincre par l'ennui, et les
pratiquant un  un.

Le concile avait encore un objet, la rpression des mystiques,
bghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir
devant le pape de Philippe le Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le
pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une
Imitation de Jsus-Christ[102]. Toute la grce qu'il demandait pour
lui et ses frres, les Franciscains rforms, c'tait qu'on ne les
fort pas de rentrer dans les couvents trop relchs, trop riches, o
ils ne se trouvaient pas assez pauvres  leur gr.

                   [Note 102: L'_Imitation de Jsus-Christ_ est le
                   sujet commun d'une foule de livres au XIVe sicle.
                   Le livre que nous connaissons sous ce titre est
                   venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,
                   mais non peut-tre le plus loquent. Nihil in hoc
                   libro intendit nisi Jesus Christi notitia et
                   dilectio viscerosa et imitatoria vita. Arbor Vit
                   crucifixi Jesu, Prolog. I, I.--Plusieurs passages
                   respirent un amour exalt:  mon me, fonds et
                   rsous-toi toute en larmes, en songeant  la vie
                   dure du cher petit Jsus et de la tendre Vierge sa
                   mre. Vois comme ils se crucifient, et de leur
                   compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour
                   nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour
                   Jsus fatigu qui couche sur la terre... Si tu
                   pouvais de tes larmes abondantes leur faire un
                   breuvage rafrachissant; plerins altrs, ils ne
                   trouvent rien  boire.--Il y a deux saveurs dans
                   l'amour; l'une si douce dans la prsence de l'objet
                   aim: comme Jsus le fit goter  sa mre tandis
                   qu'elle tait avec lui, le serrait et le baisait.
                   L'autre saveur est amre, dans l'absence et le
                   regret. L'me dfaille en soi, passe en Lui; elle
                   erre autour, cherchant ce qu'elle aime et demandant
                   secours  toute crature. (Ainsi la Vierge
                   cherchait le petit Jsus lorsqu'il enseignait dans
                   le Temple.) Ubert. de Casali, Arbor Vit crucifixi
                   Jesu, lib. V, c. VI-VIII, in-4.]

L'Imitation, pour ces mystiques, c'tait la charit et la pauvret.
Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la Lgende dore,
un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise mme; il ne garde que son
vangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne
l'vangile[103]...

                   [Note 103: Selon quelques-uns, la Passion tait
                   mieux reprsente dans l'aumne que dans le
                   sacrifice: Quod opus misericordi plus placet Deo,
                   quam sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis
                   reprsentatur Passio Christi quam in sacrificio
                   Christi. Erreurs condamnes  Tarragone, ap.
                   d'Argentr, I, 271.]

La pauvret, soeur de la charit, tait alors l'idal des
Franciscains[104]. Ils aspiraient  ne rien possder. Mais cela n'est
pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain
mme reu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les
aliments taient assimils, mls  leur chair, pouvait-on dire qu'ils
ne fussent  eux? Plusieurs s'obstinaient  le nier[105]. Bizarre
effort pour chapper vivant aux conditions de la vie.

                   [Note 104: Dante clbre le mariage de la pauvret
                   et de saint Franois. Ubertino dit ce mot: La
                   lampe de la foi, la pauvret...]

                   [Note 105: Voyez Ubertino de Casali, dans son
                   chapitre: _Jesus pro nobis indigens_. Habentes
                   dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem
                   dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem
                   modum dicimur esse quod utimur, etiam si non sit
                   nobis proprium, sed gratis aliunde collatum. Ubert.
                   de Casali, Arbor. Vit, l. II, c. XI.]

Cela pouvait paratre sublime ou risible; mais au premier coup d'oeil,
on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvret absolue
la loi de l'homme, n'est-ce pas condamner la proprit? prcisment
comme,  la mme poque, les doctrines de fraternit idale et d'amour
sans borne annulaient le mariage, cette autre base de la socit
civile.

 mesure que l'autorit s'en allait, que le prtre tombait dans
l'esprit des peuples, la religion, n'tant plus contenue dans les
formes, se rpandait en mysticisme[106].

                   [Note 106: Ceux qu'on avait nomms les priants
                   (bghards) dfendaient la prire comme inutile: O
                   est l'esprit, disaient-ils, l est la
                   libert.--Non sunt human subjecti obedienti,
                   nec ad aliqua prcepta Ecclesi obligantur, quia,
                   ut asserunt, ubi spiritus domini, ibi libertas.
                   Clementin, l. V, tit. 3, c. III. D'Argentr, I,
                   276.]

Les _Petits Frres_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les
femmes.  l'aurore de l'ge de charit, disaient-ils, on ne pouvait
rien garder pour soi. Dans l'Italie, o l'imagination est impatiente,
au Pimont, pays d'nergie, ils entreprirent de fonder sur une
montagne[107] la premire cit vraiment fraternelle. Ils y soutinrent
un sige sous leur chef, le brave et loquent Dulcino. Sans doute, il
y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et dchir avec
des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers
qui voulaient la sauver en l'pousant, et aima mieux partager cet
effroyable supplice.

                   [Note 107: Montagne appele depuis Monte Gazari. Il
                   y vint beaucoup de croiss de Verceil et de
                   Novarre, de toute la Lombardie, de Vienne, de
                   Savoie, de Provence et de France. Des femmes se
                   cotisrent et envoyrent cinq cents Balistarii
                   contre ces hrtiques. (Benv. d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion 
cette poque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et
sainte Catherine de Sienne. Les grands hrtiques sont aussi des
femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le continuateur de Nangis,
des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'me anantie
dans l'amour du Crateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en
soucier. Dj (1300) une Anglaise tait venue en France, persuade
qu'elle tait le Saint-Esprit incarn pour la rdemption des femmes;
on la croyait volontiers; elle tait belle et de doux langage[108].

                   [Note 108: Venit de Anglia virgo decora valde
                   pariterque facunda, dicens Spiritum sanctum
                   incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit
                   mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui. Annal.
                   Dominican. Colmar. ap. Urstitium. P. 2, fo. 33.]

Le mysticisme des Franciscains n'tait gure moins alarmant[109]. Le
pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charit, leur
pauvret absolue. L'idal devait tre condamn, l'idal des vertus
chrtiennes!

                   [Note 109: Eux aussi avaient prch que l'ge
                   d'amour commenait. Depuis la venue du Christ
                   jusqu' son retour devaient s'couler sept ges,
                   le sixime, ge de rnovation vanglique,
                   d'extirpation de la secte antichrtienne sous les
                   pauvres volontaires, ne possdant rien en cette
                   vie. Cet ge avait commenc  saint Franois,
                   l'homme sraphique, l'ange du sixime sceau de
                   l'Apocalypse.--Il semblait qu'il ft comme une
                   nouvelle incarnation de Jsus (Jesus Franciscum
                   generans), et sa rgle comme un nouvel vangile...
                   (Ubertino).]

Chose dure et odieuse  dire! combien plus choquante encore, quand la
condamnation partait de la bouche d'un Clment V ou d'un Jean XXII.
Quelque morte que pt tre la conscience de ces papes, ne devaient-ils
pas se troubler et souffrir en eux-mmes, quand il leur fallait juger,
proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle saintet, dont tout
le crime tait de vouloir tre pauvres, de jener, de pleurer d'amour,
de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comdiens,
le drame surann de Jsus[110]?

                   [Note 110: Ubertino, dans son dsir de
                   _reprsenter_ l'vangile, assure qu'il en avait
                   senti et revtu spirituellement tous les
                   personnages, qu'il se figurait tre, tantt le
                   serviteur ou le frre du Sauveur, tantt le boeuf,
                   l'ne ou le foin, quelquefois le petit Jsus. Il
                   assistait au supplice, se croyant la pcheresse
                   Madeleine; puis il devenait Jsus sur la croix et
                   criant  son pre. Enfin l'esprit l'enlevait dans
                   la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main
sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appel contre leur
archevque; cette ville impriale tait dlaisse de l'Empire, et elle
convenait trop bien au roi, non-seulement comme le noeud de la Sane
et du Rhne, la pointe de la France  l'Est, la tte de route vers les
Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mcontents, comme
nid d'hrtiques. Philippe y tint une assemble de notables. Puis il
vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortge de gens
arms; il sigea  ct du pape, un peu au-dessous.

Jusque-l, les vques s'taient montrs peu dociles: ils
s'obstinaient  vouloir entendre la dfense des Templiers. Les prlats
d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de
Danemark; ceux d'Angleterre, d'cosse et d'Irlande; les Franais mme,
sujets de Philippe (sauf les archevques de Reims, de Sens et de
Rouen), dclarrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[111].

                   [Note 111: Walsingham.]

Il fallut donc qu'aprs avoir assembl le concile, le pape s'en
passt. Il assembla ses vques les plus srs, et quelques cardinaux,
et dans ce Consistoire, il abolit l'ordre, de son autorit
pontificale[112]. L'abolition fut prononce ensuite, en prsence du
roi et du concile. Aucune rclamation ne s'leva.

                   [Note 112: La plupart des historiens ont cru que
                   l'ordre avait t jug par le concile; la bulle
                   d'abolition n'a t imprime pour la premire fois
                   que trois sicles aprs, en 1606.--Multis vocatis
                   prlatis cum cardinalibus in privato consistorio,
                   ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die
                   aprilis 1312, fuit secunda sessio concilii, et
                   prdicta cassatio coram omnibus publicata est
                   (Quint. Vita Clem. V)... prsente rege Franci
                   Philippo cum tribus filiis suis, cui negotium erat
                   cordi. (Tert. Vita Clem. V.)]

Il faut avouer que ce procs n'tait pas de ceux qu'on peut juger. Il
embrassait l'Europe entire; les dpositions taient par milliers, les
pices innombrables; les procdures avaient diffr dans les
diffrents tats. La seule chose certaine, c'est que l'ordre tait
dsormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables
qu'aient t ses secrets motifs, le pape agit sensment. Il dclare
dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez
sres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:
_ordinem valde suspectum_[113]. Clment XIV n'agit pas autrement 
l'gard des Jsuites.

                   [Note 113: Quod ips confessiones ordinem valde
                   suspectum reddebant... non per modum definitiv
                   sententi, cum tam super hoc, secundum
                   inquisitiones et processus prdictos, non possemus
                   ferre de jure, sed per viam provisionis et
                   ordinationis apostolic... Reg. anni VII Dom.
                   Clem. V, Rayn., 195. On ne peut nier toutefois
                   qu'il n'y et aussi beaucoup de complaisance et de
                   servilit  l'gard du roi de France. C'tait
                   l'opinion du temps... Et sicut audivi ab uno qui
                   fuit examinator caus et testium, destructus fuit
                   (ordo) contra justitiam. Et mihi dixit quod ipse
                   Clemens protulit hoc: Et si non per viam justiti
                   potest destrui, destruatur tamen per viam
                   expedienti, ne scandalizetur charus filius noster
                   rex Franci. Albericus  Rosate.]

Clment V s'effora ainsi de couvrir l'honneur de l'glise. Il
falsifia secrtement les registres de Boniface[114] mais il ne rvoqua
par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis lacos_),
celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empchait le roi de
prendre l'argent du clerg.

                   [Note 114: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces
                   registres, les pages qui ont t ratures
                   trs-adroitement.]

Ainsi, ces grandes querelles d'ides et de principes retombrent aux
questions d'argent. Les biens du Temple devaient tre employs  la
dlivrance de la Terre sainte, et donns aux Hospitaliers[115]. On
accusa mme cet ordre d'avoir achet l'abolition du Temple. S'il le
fit, il fut bien tromp. Un historien assure qu'il en fut plutt
appauvri.

                   [Note 115: Cependant en Aragon, Jean XXII  la
                   prire du roi applique les biens du Temple non aux
                   Hospitaliers, mais au nouvel ordre de Monteza
                   (monastre fortifi du royaume de Valence,
                   dpendance de Calatrava).]

Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait de la garde
des Templiers, en saisissant les biens mmes des Hospitaliers[116]. En
1317, ils furent trop heureux de donner quittance finale aux
administrateurs royaux des biens du Temple. Le pape s'affligeait, en
1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier, _pas mme de quoi
couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement  se plaindre[117].

                   [Note 116: Per captionem bonorum quondum ordinis
                   templi jam miserunt per omnes domos ipsius
                   Hospitalis certos executores qui vendunt et
                   distrahunt pro libito bona Hospitalis... Lettre de
                   Jean XXII, XV kal. jun. 1316, Rayn., 25.]

                   [Note 117: Modica bona mobilia... qu ad sumptus
                   et expensas... sufficere minime potuerunt.
                   Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de Naples,
                   Charles II, lui avait cd la moiti des meubles
                   que les Templiers possdaient en Provence.]

Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus
embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait  Paris,
particulirement du grand matre. coutons, sur ce tragique vnement,
le rcit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de
Nangis:

Le grand matre du ci-devant ordre du Temple et trois autres
Templiers, le Visitateur de France, les matres de Normandie et
d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'tait rserv de prononcer
dfinitivement[118], comparurent par-devant l'archevque de Sens, et
une assemble d'autres prlats et docteurs en droit divin et en droit
canon, convoqus spcialement dans ce but  Paris sur l'ordre du pape,
par l'vque d'Albano et deux autres cardinaux lgats. Comme les
quatre susdits avouaient les crimes dont ils taient chargs,
publiquement et solennellement, et qu'ils persvraient dans cet aveu
et paraissaient vouloir y persvrer jusqu' la fin, aprs mre
dlibration du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le
lundi aprs la Saint-Grgoire, ils furent condamns  tre emprisonns
pour toujours et murs. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis
fin  l'affaire, voil que tout  coup, sans qu'on pt s'y attendre,
deux des condamns, le matre d'Outre-mer et le matre de Normandie,
se dfendent opinitrement contre le cardinal qui venait de parler et
contre l'archevque de Sens, en reviennent  renier leur confession et
tous leurs aveux prcdents, sans garder de mesure, au grand
tonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prvt de Paris, qui
se trouvait prsent, pour les garder jusqu' ce qu'ils en eussent plus
pleinement dlibr le lendemain. Mais ds que le bruit en vint aux
oreilles du roi, qui tait alors dans son palais royal, ayant
communiqu avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis
prudent, vers le soir du mme jour, il les fit brler tous deux sur le
mme bcher dans une petite le de la Seine, entre le Jardin royal et
l'glise des Frres Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir
les flammes avec tant de fermet et de rsolution, que la constance de
leur mort et leurs dngations finales frapprent la multitude
d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enferms, comme le
portait leur sentence[119].

                   [Note 118: ... Personas reservatas ut nosti,...
                   viv vocis oraculo... 1310, nov. _Archives_.]

                   [Note 119: Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste
                   encore un acte authentique o cette excution se
                   trouve indirectement constate dans un registre du
                   parlement de l'anne 1313: Cum nuper Parisius in
                   insula existente in fluvio Sequan justa pointam
                   jardinii nostri, inter dictum jardinium nostrum ex
                   una parte dicti fluvii, et domum religiosorum
                   virorum nostrum S. Augustini Parisius ex alter
                   parte dicti fluvii, _executio facta fuerit de
                   duobus hominibus qui quondam templarii extitarunt,
                   in insula prdicta combustis_; et abbas et
                   conventus S. Germani de Pratis Parisius, dicentes
                   se esse in saisina habendia omnimodam altam et
                   bassam justitiam in insula prdicta... Nos
                   nolumus... quod juri prdictorum... prjudicium
                   aliquod generetur. _Olim. Parliam, III, folio_
                   CXLVI, 13 mars 1313 (1314).]

Cette excution,  l'insu des juges, fut videmment un assassinat. Le
roi, qui, en 1310, avait au moins runi un concile pour faire prir
les cinquante-quatre, ddaigna ici toute apparence de droit et
n'employa que la force. Il n'avait pas mme ici l'excuse du danger, la
raison d'tat, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses
monnaies[120]. Non, il considra la dngation du grand matre comme
un outrage personnel, une insulte  la royaut, tant compromise dans
cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum ls
majestatis[121]_.

                   [Note 120: Il y a des monnaies de Philippe le Bel
                   qui reprsentent la Salutation anglique, avec
                   cette lgende: Salus populi.]

                   [Note 121: Comment qualifier les paroles de Dupuy:
                   Les grands princes ont je ne scay quel malheur qui
                   accompagne leurs plus belles et gnreuses actions,
                   qu'elles sont le plus souvent tires  contre sens,
                   et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent
                   l'origine des choses, et qui se sont trouvez
                   intressez dans les partis, puissants ennemis de la
                   vrit, en leur donnant des motifs et des fins
                   vitieuses, au lieu que le zle  la vertu y prend
                   d'ordinaire la meilleure part. Dupuy, n. 1.]

Maintenant comment expliquer les variations du grand matre et sa
dngation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidlit chevaleresque,
par orgueil militaire, il ait couvert  tout prix l'orgueil de
l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit rveille au dernier
moment? que le vieux chevalier, laiss sur la brche comme dernier
dfenseur, ait voulu, au pril de son me, rendre  jamais impossible
le jugement de l'avenir sur cette obscure question?

On peut dire aussi que les crimes reprochs  l'ordre taient
particuliers  telle province du Temple,  telle maison, que l'ordre
en tait innocent; que Jacques Molay, aprs avoir avou comme homme,
et par humilit, put nier comme grand matre.

Mais il y a autre chose  dire. Le principal chef d'accusation, le
reniement[122], reposait sur une quivoque. Ils pouvaient avouer
qu'ils avaient reni, sans tre en effet apostats. Ce reniement,
plusieurs le dclarrent, tait symbolique; c'tait une imitation du
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comdies dont l'glise
antique entourait les actes les plus srieux de la religion[123],
mais dont la tradition commenait  se perdre au XIVe sicle. Que
cette crmonie ait t quelquefois accomplie avec une lgret
coupable, ou mme avec une drision impie, c'tait le crime de
quelques-uns et non la rgle de l'ordre.

                   [Note 122: Ce reniement fait penser au mot: Offrez
                    Dieu votre incrdulit.--Dans toute initiation,
                   le rcipiendaire est prsent comme un vaurien,
                   afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa
                   rgnration morale. Voyez l'_initiation des
                   tonneliers allemands_ (notes de l'Introd.  l'hist.
                   univ.): Tout  l'heure, dit le parrain de
                   l'apprenti, je vous amenais une _peau de chvre_,
                   un meurtrier de cerceaux, un gte-bois, un batteur
                   de pavs, tratre aux matres et aux compagnons;
                   maintenant j'espre... etc.--V. plus haut, t. II,
                   livre III et livre IV, ch. IX, les crmonies
                   grotesques et la fte des idiots, _fatuorum_: Le
                   peuple levait la voix..., il entrait, innombrable,
                   tumultueux, par tous les vomitoires de la
                   cathdrale, avec sa grande voix confuse, gant
                   enfant, comme le saint Christophe de la lgende,
                   brut, ignorant, passionn, mais docile, implorant
                   l'initiation, demandant  porter le Christ sur ses
                   paules colossales. Il entrait, amenant dans
                   l'glise le hideux dragon du pch, il le tranait,
                   sol de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le
                   coup de la prire qui doit l'immoler. Quelquefois
                   aussi, reconnaissant que la bestialit tait en
                   lui-mme, il exposait dans des extravagances
                   symboliques sa misre, son infirmit. C'est ce
                   qu'on appelait la fte des idiots, _fatuorum_.
                   Cette imitation de l'orgie paenne, tolre par le
                   christianisme, comme l'adieu de l'homme  la
                   sensualit qu'il abjurait, se reproduisait aux
                   ftes de l'enfance du Christ,  la Circoncision,
                   aux Rois, aux Saints-Innocents.]

                   [Note 123: Un des tmoins dpose que, comme il se
                   refusait  renier Dieu et  cracher sur la croix,
                   Raynaud de Brignolles, qui le recevait, lui dit en
                   riant: Sois tranquille, ce n'est qu'une farce. Non
                   cures, quia non est nisi qudam trufa. (Rayn.) Le
                   prcepteur d'Aquitaine dans son importante
                   dposition, que nous transcrirons en partie, nous a
                   conserv, avec le rcit d'une crmonie de ce
                   genre, une tradition sur son origine.--Celui qui le
                   recevait, l'ayant revtu du manteau de l'Ordre, lui
                   montra sur un missel un crucifix et lui dit
                   d'abjurer le Christ, attach en croix. Et lui tout
                   effray le refusa s'criant: Hlas! mon Dieu,
                   pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai
                   aucunement.--Fais-le sans crainte, lui rpondit
                   l'autre. Je jure sur mon me que tu n'en prouveras
                   aucun dommage en ton me et ta conscience; car
                   c'est une crmonie de l'Ordre, introduite par un
                   mauvais grand matre, qui se trouvait captif d'un
                   soudan, et ne put obtenir sa libert qu'en jurant
                   de faire ainsi abjurer le Christ  tous ceux qui
                   seraient reus  l'avenir; et cela fut toujours
                   observ, c'est pourquoi tu peux bien le faire. Et
                   alors le dposant ne le voulut faire, mais plutt y
                   contredit, et il demanda o tait son oncle et les
                   autres bonnes gens qui l'avaient conduit l. Mais
                   l'autre lui rpondit: Ils sont partis, et il faut
                   que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le
                   voulut encore faire. Voyant sa rsistance, le
                   chevalier lui dit encore: Si tu voulais me jurer
                   sur les saints vangiles de Dieu que tu diras 
                   tous les frres de l'Ordre que tu as fait ce que je
                   t'ai prescrit, je t'en ferais grce. Et le dposant
                   le promit et jura. Et alors il lui en fit grce,
                   sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix,
                   il le fit cracher sur sa main... Interrog s'il a
                   ordonn quelques frres, il dit qu'il en fit peu de
                   sa main,  cause de cette irrvrence qu'il fallait
                   commettre en leur rception... Il dit toutefois
                   qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrog s'il
                   leur avait fait abjurer le Christ, il affirma sous
                   serment qu'il les avait mnags de la mme manire
                   qu'on l'avait mnag... Et un jour qu'il tait dans
                   la chapelle pour entendre la messe... le frre
                   Bernard lui dit: Seigneur, certaine trame s'ourdit
                   contre vous: on a dj rdig un crit dans lequel
                   on mande au grand matre et aux autres que dans la
                   rception des frres de l'Ordre tous n'observez pas
                   les formes que tous devez observer... Et le
                   dposant pensa que c'tait pour avoir us de
                   mnagements envers ces chevaliers.--Adjur de dire
                   d'o venait cet aveuglement trange de renier le
                   Christ et de cracher sur la croix, il rpondit sous
                   serment: Certains de l'Ordre disent que ce fut un
                   ordre de ce grand matre captif du soudan comme on
                   l'a dit. D'autres, que c'est une des mauvaises
                   introductions et statuts de frre Procelin,
                   autrefois grand matre; d'autres, de dtestables
                   statuts et doctrines de frre Thomas Bernard, jadis
                   grand matre; d'autres, _que c'est  l'imitation en
                   mmoire de saint Pierre, qui renia trois fois le
                   Christ_. Dupuy, p. 314-316. Si l'absence de
                   torture, et les efforts de l'accus pour attnuer
                   le fait, mettent ce fait hors de doute, ses
                   scrupules, ses mnagements, les traditions diverses
                   qu'il accumule avant d'arriver  l'origine
                   symbolique, prouvent non moins srement qu'on avait
                   perdu la signification du symbole.]

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas
seulement l'infamie des moeurs; elle n'tait pas gnrale[124]. Ce ne
fut pas l'hrsie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les
chevaliers s'occupaient peu de dogme.

                   [Note 124: Pourtant mes tudes pour le 2e volume du
                   procs m'ont livr des actes accablants. C'taient
                   les moeurs de l'glise, prtres et moines. V. le
                   cartulaire de Saint-Bertin pour le XIe et le XIIe
                   sicles, Eudes Rigaud pour le XIIIe. (1860.)]

La vraie cause de leur ruine, celle qui mit tout le peuple contre eux,
qui ne leur laissa pas un dfenseur parmi tant de familles nobles
auxquelles ils appartenaient, ce fut cette monstrueuse accusation
d'avoir reni et crach sur la croix. Cette accusation est justement
celle qui fut avoue du plus grand nombre. La simple nonciation du
fait loignait d'eux tout le monde; chacun se signait et ne voulait
plus rien entendre.

       *       *       *       *       *

Ainsi l'ordre qui avait reprsent au plus haut degr le gnie
symbolique du moyen ge mourut d'un symbole non compris[125].

                   [Note 125: Origines du droit, page CXVIII:

                   Le symbolisme fodal n'eut point en France la
                   riche efflorescence potique qui le caractrise en
                   Allemagne. La France est une province romaine, une
                   terre d'glise. Dans ses ges barbares, elle
                   conserve toujours des habitudes logiques. La posie
                   fodale naquit au sein de la prose.

                   Cette posie trouvait dans l'lment primitif,
                   dans la race mme, quelque chose de plus hostile
                   encore. Nos Gaulois, dans leurs invasions d'Italie
                   et de Grce, apparaissent dj comme un peuple
                   railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux
                   Romain sigeant sur sa chaise curule, le soldat de
                   Brennus trouva plaisant de lui toucher la barbe. La
                   France a touch ainsi familirement toute posie.

                   Malgr l'abattement des misres, malgr la grande
                   tristesse que le christianisme rpandait sur le
                   moyen ge, l'ironie perce de bonne heure. Ds le
                   XIIe sicle, Guilbert de Nogent nous montre les
                   gens d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se
                   mettant sur leur porte, quand leur comte, sur son
                   gros cheval, caracolait dans les rues, et tous
                   effarouchant de leurs rises la bte fodale.

                   Le symbolisme armorial, ses riches couleurs, ses
                   belles devises, n'imposaient probablement pas
                   beaucoup  de telles gens. La pantomime juridique
                   des actes fodaux faisait rire le bourgeois sous
                   cape.

                   Ne croyez pas trop  la simplesse du peuple de ces
                   temps-l,  la navet de cette _bonne vieille
                   langue_. Les renards royaux, qui s'affublrent de
                   si blanche et si douce hermine pour surprendre les
                   lions, les aigles fodaux, tuaient, comme tuait le
                   sphinx, par l'nigme et par l'quivoque.]

Cet vnement n'est qu'un pisode de la guerre ternelle que
soutiennent l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la posie et
la prose. Rien n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment o elle
mconnat les vieilles et vnrables formes potiques, dans lesquelles
elle a grandi.

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien  esprer au
moment o le symbolisme pontifical, jusque-l rvr du monde entier,
tait lui-mme sans pouvoir.

La posie mystique de l'_Unam sanctam_, qui et fait tressaillir tout
le XIIe sicle, ne disait plus rien aux contemporains de Pierre Flotte
et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni l'_arche_, ni la _tunique sans
couture_, tous ces innocents symboles ne pouvaient plus dfendre la
papaut. Le glaive spirituel tait mouss. Un ge prosaque et froid
commenait, qui n'en sentait plus le tranchant[126].

                   [Note 126: Una est columba mea, perfecta mea, una
                   est matri su... Una nempe fuit diluvii tempore
                   arca No... Hc est tunica illa Domini
                   inconsutilis... Dicentibus Apostolis: Ecce gladii
                   duo hic... preuves du diffrend, p. 55.--Qu'elle
                   est forte cette glise, et que redoutable est le
                   glaive... Bossuet, Oraison funbre de Le Tellier.]

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'glise est tue par
l'glise.

Boniface est moins frapp par le gantelet de Colonna que par les
adhsions des gallicans  l'appel de Philippe le Bel.

Le Temple est poursuivi par les inquisiteurs, aboli par le pape; les
dpositions les plus graves contre les Templiers sont celles des
prtres[127]. Nul doute que le pouvoir d'absoudre, qu'usurpaient les
chefs de l'ordre, ne leur ait fait des ecclsiastiques d'irrconciliables
ennemis[128].

                   [Note 127: Et aussi, je crois, des frres servants.
                   La plupart des deux cents tmoins interrogs par la
                   commission pontificale sont qualifis _servants_,
                   servientes.]

                   [Note 128: C'est un des faits qui par l'accord de
                   tous les tmoignages avait t plac en Angleterre
                   dans la catgorie des points irrcusables.
                   Articuli qui videbantur probati.

                   Tantt les chefs renvoyaient  absoudre au frre
                   chapelain, sans confession: Prcipit fratri
                   capellano eum absolvere a peccatis suis quamvis
                   frater capellanus eam confessionem non audierat,
                   p. 377, col. 2, 367.

                   Tantt ils les absolvaient eux-mmes, quoique
                   lacs:... Quod et credebant et licebatur eis quod
                   magnus magister ordinis poterat eos absolvere a
                   peccatis suis. Item quod visitator. Item quod
                   prceptores quorum multi erant laici, 358, 22
                   test. Quod... templarii laici suos homines
                   absolvebant. Concil. Brit., II, 360.

                   Quod facit generalem absolutionem de peccatis qu
                   nolunt confiteri propter erubescentiam carnis...
                   quod credebant quod de peccatis capitulo
                   recognitis, de quibus ibidem fuerat absolutio non
                   oportebat confiteri sacerdoti... quod de mortalibus
                   non debebant confiteri nisi in capitulo, et de
                   venialibus tantum sacerdoti (5 testes) 358, col.
                   1.

                   Mme accord dans les dpositions des templiers
                   d'cosse: Inferiores clerici vel laci possunt
                   absolvere fratres sibi subditos, p. 381, col. 1,
                   premier tmoin. De mme le 41e tmoin. Conc. Brit.
                   14, p. 382.]

Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'glise, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou rvr, papaut, chevalerie, croisade, tout
semblait finir.

Le moyen ge est dj une seconde antiquit qu'il faut avec Dante
chercher chez les morts. Le dernier pote de l'ge symbolique[129]
vit assez pour pouvoir lire la prosaque allgorie du Roman de la
Rose. L'allgorie tue le symbole, la prose la posie.

                   [Note 129: M. Fauriel a fort bien tabli que le
                   grand pote thologien ne fut jamais populaire en
                   Italie. Les Italiens du XIVe sicle, hommes
                   d'affaires, et qui succdaient aux Juifs, furent
                   antidantesques.]




CHAPITRE V

SUITE DU RGNE DE PHILIPPE LE BEL

--SES TROIS FILS--PROCS--INSTITUTIONS


1314-1328


La fin du procs du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premires annes du XIVe sicle ne sont qu'un long procs. Ces
hideuses tragdies avaient troubl les imaginations, effarouch les
mes. Il y eut comme une pidmie de crimes. Des supplices atroces,
obscnes, qui taient eux-mmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.

Mais les crimes eussent-ils manqu, ce gouvernement de robe longue,
de _jugeurs_, ne pouvait s'arrter aisment, une fois en train de
juger. L'humeur militante des gens du roi, si terriblement veille
par leurs campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait
plus se passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'tait un grand
procs, un grand et terrible procs, des crimes affreux, tranges,
punis dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le
coupable tait un personnage. Le populaire apprenait alors  rvrer
la robe; le bourgeois enseignait  ses enfants  ter le chaperon
devant Messires,  s'carter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cit, ils revenaient attards de quelque fameux
jugement[130].

                   [Note 130: V. la mort du prsident Minart.]

Les accusations vinrent en foule; ils n'eurent point  se plaindre:
empoisonnements, adultres, faux, sorcellerie surtout. Cette dernire
tait mle  toutes; elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son sige lorsqu'il apportait au tribunal les pices
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
perces d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosit, un cre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brlait, plus il en venait.

On croirait volontiers que ce temps est le rgne du Diable, n'taient
les belles ordonnances, qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disput par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jsus, le Diable demandeur, la Vierge dfendeur. Le Diable rclame
l'homme comme sa chose, _allguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[131].

                   [Note 131: Rien de plus frquent dans les
                   hagiographes que cette lutte pour l'me convertie,
                   ou plutt ce procs simul o le Diable vient
                   malgr lui rendre tmoignage  la puissance du
                   repentir.--On connat la fameuse lgende de
                   Dagobert. Csar d'Heisterbach cite une pareille
                   histoire d'un usurier converti. Que le dbat ft
                   visible ou non, c'tait toujours la formule: Si
                   quis decedat contritus et confessus, licet non
                   satisfecerit de peccatis confessis, tamen boni
                   angeli confortant ipsum contra incursum dmonum,
                   dicentes... Quibus maligni spiritus... Mox advenit
                   Virgo Maria alloquens dmones..., etc. Herm. Corn.
                   chr. ap. Eccard. m. vi, t. II, p. 11.]

La Vierge a forte partie  cette poque. Le Diable est lui-mme du
sicle; il en runit les caractres, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du lgiste.

La diablerie, comme science, avait ds lors peu de progrs  faire.
Elle se formait comme art. La dmonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des lgions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempraments[132];
il fallait apprendre  les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-l on avait tudi les moyens de les chasser; on chercha
dsormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'cosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrtes qu'on ne peut faire  Dieu,
coutaient tout ce qu'on n'ose dire[133]... On les trouvait
partout[134]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumire et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allums[135].

                   [Note 132: Agnei, lucifugi, etc. M. Psellus. Cet
                   auteur byzantin est du XIe sicle. did. Gaulminus.
                   1615, in-12.--Bodin, dans son livre De Prstigiis,
                   imprim  Ble, 1578, a dress l'inventaire de la
                   monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
                   princes et de 7,405,926 diables.]

                   [Note 133: La sorcellerie nat surtout des misres
                   de ce temps si manichen. Des monastres elle avait
                   pass dans les campagnes. Voir sur le Diable, l'An
                   1000, tome II; sur les sorcires, Renaissance,
                   Introduction; sur le sabbat au moyen ge, tome XI
                   de cette histoire, ch. XVII et XVIII. Le sabbat au
                   moyen ge est une rvolte nocturne de serfs contre
                   le Dieu du prtre et du seigneur, (1860.)]

                   [Note 134: Plusieurs furent accuss d'en avoir
                   vendu en bouteilles. Plt  Dieu, dit srieusement
                   Leloyer, que cette denre ft moins commune dans le
                   commerce!]

                   [Note 135: Mm. de Luther, t. III.]

Le premier de ces vilains procs de sorcelleries, o il n'y avait des
deux cts que malhonntes gens, est celui de Guichard, vque de
Troyes, accus d'avoir, par engin et malfice, procur la mort de la
femme de Philippe le Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommand
l'gorgement des Flamands (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus clbre que sre, se faisait amener, la nuit,
des tudiants  la tour de Nesle, pour les faire jeter  l'eau quand
elle s'en tait servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait  l'vque, qui pour finance avait sauv un
homme qu'elle hassait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forc de
rsider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comt
de Champagne, ou lui son vch. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord  une sorcire un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour malficier la reine et
l'_envoter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'vque
revint plus d'une fois  l'ermitage, esprant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu aprs.
Mais soit qu'on ne pt rien prouver, soit que Guichard et trop d'amis
en cour, son affaire trana. On le retint en prison[136].

                   [Note 136: La dnonciation avait t d'autant mieux
                   accueillie que Guichard passait pour tre fils d'un
                   dmon, d'un incube. _Archives, section hist._ J.
                   433.]

Le Diable, entre autres mtiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe le Bel. Les trois princesses ses belles-filles, pouses de
ses trois fils, furent dnonces et saisies[137]. On arrta en mme
temps deux frres, deux chevaliers normands qui taient attachs au
service des princesses. Ces malheureux avourent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils pchaient avec leurs jeunes matresses et
mme dans les plus saints jours[138]. La pieuse confiance du moyen
ge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un chteau, d'une troite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir fodal des soins les
plus doux, tait une dangereuse preuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[139]. Le Petit Jehan de Saintr, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.

                   [Note 137: Marguerite, fille du duc de Bourgogne;
                   Jeanne et Blanche, filles du comte de Bourgogne
                   (Franche-Comt). Mulierculis... adhuc tate
                   juvenculis. Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 138: Pluribus locis et temporibus
                   sacrosanctis.]

                   [Note 139: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par
                   ordre de Philippe le Bel, allongea de dix-huit
                   mille vers le trop long Roman de la Rose, exprime
                   brutalement ce qu'il pense des dames de ce sicle.
                   On conte que ces dames, pour venger leur rputation
                   d'honneur et de modestie, attendirent le pote,
                   verges en main, et qu'elles voulaient le fouetter.
                   Il aurait chapp en demandant pour grce unique
                   que la plus outrage frappt la premire.--Prudes
                   femmes par saint Denis. Autant en est que de
                   Phnix, etc.--Lui-mme au reste avait pris soin de
                   les justifier par les doctrines qu'il prche dans
                   son livre. Ce n'est pas moins que la communaut des
                   femmes:

                     Car nature n'est pas si sotte...
                     Ains vous a fait, beau fils, n'en doubtes,
                     Toutes pour tous, et tous pour toutes,
                     Chascune pour chascun commune
                     Et chascun commun pour chascune.

                   Roman de la Rose, V, 14, 653. d. 1725-7.

                   Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le
                   jargon de la galanterie du temps, et l'obscnit de
                   la fin, semble la profession de foi du sensualisme
                   grossier qui rgne au XIVe sicle. Jean Molinet l'a
                   _moralis_ et mis en prose.]

Que la faute ft relle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amens sur la place du Martroi, prs l'orme Saint-Gervais,
y furent corchs vifs, chtrs, dcapits, pendus par les aisselles.
De mme que les prtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire  sa majest outrage. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jets  la Seine, les autres mis  mort
secrtement.

Des trois princesses, une seule chappa. Philippe le Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comt qu'elle lui avait apporte en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, pouses de Louis le Hutin et de Charles le Bel,
elles furent honteusement tondues et jetes dans un chteau fort.
Louis,  son avnement fit trangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, reste seule en prison, fut bien plus
malheureuse[140].

                   [Note 140: Elle fut, dit brutalement le moine
                   historien, engrosse par son gelier ou par
                   d'autres.--D'aprs ce qu'on sait des princes de ce
                   temps, on croirait aisment que la pauvre crature,
                   dont la premire faiblesse n'tait pas bien
                   prouve, fut mise  la discrtion d'un homme charg
                   de l'avilir.--Blancha vero carcere remanens, a
                   serviente quodam ejus custodi deputato dicebatur
                   imprgnata fuisse quam a proprio comite diceretur,
                   vel ab aliis imprgnata. Cont. G. de N., p. 70. Il
                   passe outre avec une cruelle insouciance; peut-tre
                   aussi n'ose-t-il en dire davantage.--Cette horrible
                   aventure des belles-filles de Philippe le Bel a
                   peut-tre donn lieu, par un malentendu,  la
                   tradition relative  la femme de ce prince, Jeanne
                   de Navarre, et  l'htel de Nesle. Aucun tmoignage
                   ancien n'appuie cette tradition. Voyez Bayle,
                   article Buridan. La tradition serait toutefois
                   moins vraisemblable encore, si l'on voulait, comme
                   Bayle, l'appliquer  l'une des belles-filles du
                   roi. Jeunes comme elles l'taient, elles n'avaient
                   pas besoin de tels moyens pour trouver des amants.
                   Quoi qu'il en soit, Jeanne de Navarre parat avoir
                   t d'un caractre dur et sanguinaire. (Voyez plus
                   haut.) Elle tait reine de son chef, et pouvait
                   moins mnager son poux.]

Une fois dans cette voie de crimes, l'essor tant donn aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou malfice. La
femme du roi est empoisonne, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'tre par son fils.
Philippe le Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus  sa mort, et non-seulement Philippe, mais son pre,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[141].

                   [Note 141: Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308,
                   1313, 1315, 1320, p. 58, 61, 67, 68, 70, 77, 78.]

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pnitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pnitents tout nus, de flagellants obscnes; mauvaises dvotions qui
menaient au pch.

Tel tait le triste tat du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allrent en l'autre chercher leur jugement.

Jacques Molay les avait, dit-on, de son bcher, ajourns  un an pour
comparatre devant Dieu. Clment partit le premier. Il avait peu
auparavant vu en songe tout son palais en flamme. Depuis, dit son
biographe, il ne fut plus gai et ne dura gure[142].

                   [Note 142:  sa mort, il demeura quelque temps
                   comme abandonn.--Gascones qui cum eo steterant,
                   intenti circa sarcinas, videbantur de sepultura
                   corporis non curare, quia diu remansit insepultum.
                   Baluz., Vit. Pap. Aven., I, p. 22.]

Sept mois aprs, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterr[143] dans la petite glise d'Avon.

                   [Note 143:  ct de Monaldeschi.]

Quelques-uns le font mourir  la chasse, renvers par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[144]!

                   [Note 144: Dante, Paradiso, c. XIX:

                      Li si vedra in duol, che sopra Senna
                      Induce, falseggiando la moneta
                      Quel che morra di colpo di cotenna.

                   Suivant plusieurs auteurs, il aurait t en effet
                   tu  la chasse au cerf. Il veit venir le cerf
                   vers luy, si sacqua son espe, et ferit son cheval
                   des esperons, et cuida frir le cerf, et son cheval
                   le porta encore contre un arbre, de si
                   grand'roideur, que le bon roy cheut  terre, et fut
                   moult durement blec au cueur, et fut port 
                   Corbeil. L, luy agreva sa maladie moult fort...
                   Chronique, trad. par Sauvage, p. 110, Lyon, 1572,
                   in-folio.

                   Diuturn detentus infirmitate, cujus causa medicis
                   erat incognita, non solum ipsis, sed et aliis multi
                   stuporis materiam et admirationis induxit,
                   prsertim cum infirmitatis aut mortis periculum,
                   nec pulsus ostenderet nec urina. Contin. G. de
                   Nangis, fol. 69.]

Mais l'historien franais, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'teignit, sans fivre, sans mal
visible, au grand tonnement des mdecins. Rien n'indiquait qu'il dt
mourir sitt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'vnements. Se
crut-il secrtement frapp par la maldiction de Boniface ou du grand
matre? ou bien plutt le fut-il par la confdration des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'anne mme de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi  l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frres, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portes 
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des lgistes, l'ennemi de la fodalit, n'avait pas
d'autre force militaire  lui opposer que la force fodale. C'tait un
cercle vicieux d'o il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.

Quelle part eut-il rellement aux grands vnements de son rgne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal, qu'il n'y soit en personne: 
Courtrai et  Mons-en-Puelle (1302, 1304),  Saint-Jean-d'Angly, 
Lyon (1305),  Poitiers et  Vienne (1308, 1313).

Ce prince parat avoir t rang et rgulier. Nulle trace de dpense
prive. Il comptait avec son trsorier tous les vingt-cinq jours.

Fils d'une Espagnole, lev par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de saint
Franois. Egidio avait crit pour son lve un livre _De regimine
principum_, et il n'eut pas de peine  lui inculquer le dogme du droit
illimit des rois[145].

                   [Note 145: V. S. gidii Romani, archiep.
                   Bituricensis questio De utraque potestate, edidit
                   Goldastus, Monarchia, II, 95. Un Colonna ne pouvait
                   qu'inspirer  son lve la haine des papes.]

Philippe s'tait fait traduire la Consolation de Boce, les livres de
Vegce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Hlose[146]. Les infortunes universitaires et amoureuses du clbre
professeur, si maltrait des prtres, taient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clerg. Philippe le
Bel s'appuyait sur l'Universit de Paris[147]; il caressait cette
turbulente rpublique, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait  s'attacher les Mendiants, l'Universit les perscutait par
son fameux docteur Jean _Pique-Ane (Pungensasinum[148])_, champion du
roi contre le pape. Au moment o les Templiers furent arrts, Nogaret
runit tout le peuple universitaire au Temple, matres et coliers,
thologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte d'accusation. C'tait
une force que d'avoir pour soi un tel corps, et dans la capitale.
Aussi le roi ne souffrit pas que Clment V riget les coles
d'Orlans en universit, et crt une rivale  son universit de
Paris[149].

                   [Note 146: C'est l'auteur du Roman de la Rose, Jean
                   de Meung, qui lui avait traduit ces livres.--La
                   confiance que lui accordait le roi ne l'avait pas
                   empch de tracer dans le Roman de la Rose ce rude
                   tableau de la royaut primitive:

                     Ung grant villain entre eux esleurent,
                     Le plus corsu de quanqu'ils furent,
                     Le plus ossu, et le greigneur,
                     Et le firent prince et seigneur.
                     Cil jura que droit leur tiendroit,
                     Se chacun en droit soy luy livre
                     Des biens dont il se puisse vivre...
                     De l vint le commencement
                     Aux rois et princes terriens
                     Selon les livres anciens.

                   Rom. de la Rose, v. 1064.

                   Il rappelle tous ses titres littraires dans
                   l'_ptre liminaire_ qu'il a mise en tte du livre
                   de la Consolation.  ta royale Majest, trs-noble
                   Prince par la Grce de Dieu, Roy des Franois
                   Philippe le Quart; je Jehan de Meung qui jadis au
                   Romans de la Rose, puisque Jalousie ot mis en
                   prison Belacueil, ay enseign la manire du Chastel
                   prendre, et de la Rose cueillir; et translat de
                   latin en franois le livre de Vegce de chevalerie,
                   et le livre des merveilles de Hirlande: et le livre
                   des pistres de Pierre Abeillard et Hlose sa
                   femme: et le livre d'Aclred, de spirituelle amiti:
                   envoy ores Boce de Consolation, que j'ai
                   translat en franois, jaoit ce qu'entendes bien
                   latin.]

                   [Note 147: En celle anne s'esmeut
                   grand'dissension en les Recteur, maistres et
                   escholiers de l'Universit de Paris, et le prvost
                   dudit lieu; parce que ledit prvost avoit fait
                   pendre un clerc de ladite Universit. Adonc cessa
                   la lecture de toutes facultez, jusques  tant que
                   ledit prvost l'amenda, et rpara grandement
                   l'offense, et entre autres choses fut condamn
                   ledit prvost  le dpendre et le baiser. Et
                   convint que ledit prvost allast en Avignon vers le
                   pape, pour soy faire absoudre. 1285. Nicolas
                   Gilles.]

                   [Note 148: Bulus, IV, 70. Voyez dans Goldast., II,
                   108, Johannis de Parisiis Tractatus de potestate
                   regia et papali.]

                   [Note 149: Ord., I, 502. Le roi dclare qu'il n'y
                   aura pas de professeurs de thologie.]

Ce rgne est une poque de fondation pour l'Universit. Il s'y fonde
plus de collges que dans tout le XIIIe sicle, et les plus clbres
collges[150]. La femme de Philippe le Bel, malgr sa mauvaise
rputation, fonde le collge de Navarre (1304), ce sminaire de
gallicans, d'o sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les conseillers
de Philippe le Bel, qui avaient aussi beaucoup  expier, font presque
tous de semblables fondations. L'archevque Gilles d'Aiscelin, le
faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible collge, la
plus pauvre et la plus dmocratique des coles universitaires, ce
Mont-Aigu, o l'esprit et les dents, selon le proverbe, taient
galement aigus[151]. L, s'levaient, sous l'inspiration de la
famine, les _pauvres_ coliers, les _pauvres_ matres[152], qui
rendirent illustres le nom de _Cappets_[153]; chtive nourriture, mais
amples privilges; ils ne dpendaient pour la confession, ni de
l'vque de Paris, ni mme du pape.

                   [Note 150: Aux collges de Navarre et de Montaigu,
                   il faut ajouter le collge d'Harcourt (1280); _la
                   Maison du cardinal_ (1303); le collge de Bayeux
                   (1308).--1314, collge de Laon; 1317, collge de
                   Narbonne; 1319, collge de Trguier; 1317-1321,
                   collge de Cornouailles; 1326, collge du Plessis,
                   collge des cossais; 1329, collge de Marmoutiers;
                   1332, un nouveau collge de Narbonne fond en
                   excution du testament de Jeanne de Bourgogne;
                   1334, collge des Lombards; 1334, collge de Tours;
                   1336, collge de Lizieux; 1337, collge d'Autun,
                   etc.]

                   [Note 151: Mons acutus, dentes acuti, ingenium
                   acutum.]

                   [Note 152: Le matre sera lu entre les pauvres
                   coliers et par eux... L'lu sera appel le
                   ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce
                   rglement de 84 pauvres coliers fonds en
                   l'honneur des 12 aptres et des 72 disciples.]

                   [Note 153: L'habit de cette socit tait une cape
                   ferme par devant comme en portaient les matres s
                   arts de la rue de Fouarre, et un camail aussi ferm
                   par devant et par derrire, d'o leur nom de
                   Captes. Les parents ne pouvaient menacer leurs
                   enfants d'un plus grand chtiment que de les faire
                   Captes. Flibien, I, 526 sq.]

       *       *       *       *       *

Que Philippe le Bel ait t ou non un mchant homme ou un mauvais roi,
on ne peut mconnatre en son rgne la grande re de l'ordre civil en
France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore
un roi fodal. On peut mesurer d'un seul mot tout le chemin qui se fit
de l'un  l'autre. Saint Louis assembla les dputs des villes du
Midi, Philippe le Bel ceux des tats de France. Le premier fit des
tablissements pour ses domaines, le second des ordonnances pour le
royaume. L'un posa en principe la suprmatie de la justice royale sur
celles des seigneurs, l'appel au roi; il essaya de modrer les guerres
prives par la _quarantaine et l'assurement_. Sous Philippe le Bel,
l'appel au roi se trouve si bien tabli, que le plus indpendant des
grands feudataires, le duc de Bretagne, demande, comme grce
singulire, d'en tre exempt[154]. Le Parlement de Paris crit pour
le roi au plus loign des barons, au comte de Comminges, ce petit roi
des hautes Pyrnes, les paroles suivantes qui, un sicle plus tt,
n'eussent pas mme t comprises: Dans tout le royaume, la
connaissance et la punition du port d'armes n'appartient qu'
nous[155].

                   [Note 154: Ord., I, 329.]

                   [Note 155: Olim Parliamenti.]

Au commencement de ce rgne, la tendance nouvelle s'annonce fortement.
Le roi veut exclure les prtres de la justice et des charges
municipales[156]. Il protge les juifs[157] et les hrtiques, il
augmente la taxe royale sur les amortissements, sur les acquisitions
d'immeubles par les glises[158]. Il dfend les guerres prives, les
tournois. Cette dfense motive sur le besoin que le roi a de ses
hommes pour la guerre de Flandre, est souvent rpte; une fois mme,
le roi ordonne  ses prvts d'arrter ceux qui vont aux tournois. 
chaque campagne, il lui fallait faire _la presse_, et runir malgr
elle cette indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du
roi et du royaume[159].

                   [Note 156: Omnes in regno Franci temperatam
                   juridictionem habentes, baillivum, prpositum et
                   servientes laicos et nullatenus clericos
                   instituant, ut, si ibi delinquant, superiores sui
                   possint animadvertere in eosdem. Et si aliqui
                   clerici sint in prdictis officiis, amoveantur.
                   Ord., I, 316. Annes 1287-1288.]

                   [Note 157: Non capiantur aut incarcerentur ad
                   mandatum aliquorum patrum, fratrum alicujus ordinis
                   vel aliorum, quocunque fungantur officio. Ord., I,
                   317.]

                   [Note 158: Ord., I, 322. On y distingue les fiefs
                   du roi, les arrire-fiefs, les aleux. Dans tous les
                   cas, la taxe royale pour les acquisitions  titre
                   onreux est le double de la taxe des acquisitions 
                   titre gratuit. On craignait plus les achats que les
                   donations.]

                   [Note 159: Ad instar sancti Ludovici, eximii
                   confessoris... guerras... bella..., provocationes
                   etiam ad duellum... durantibus guerris nostris,
                   expresse inhibemus. Ord., I, 390, Conf. p. 328.
                   Ann. 1296, p. 344. Ann. 1302, p. 549. Ann. 1314,
                   juillet.--Quatenus omnes et singulos nobiles...
                   capias et arrestes, capique et arrestari facias, et
                   tamdiu in arresto teneri, donec a nobis mandatum.
                   Ord., I, 424 (Ann. 1304).

                   En 1302, ordre au bailli d'Amiens d'envoyer  la
                   guerre de Flandre, tous ceux qui auront plus de 100
                   livres en meubles et 200 en immeubles: les autres
                   devaient tre pargns. Ord., I, 345. Mais l'anne
                   suivante (29 mai) il fut ordonn que tout roturier
                   qui aurait cinquante livres en meubles ou vingt en
                   immeubles, contribuerait de sa personne ou de son
                   argent. Ord., I, 373.]

Ce gouvernement ennemi de la fodalit et des prtres, n'avait pas
d'autre force militaire que les seigneurs, ni gure d'argent que par
l'glise. De l plusieurs contradictions, plus d'un pas en arrire.

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs
dans les villes. Peut-tre en effet tait-il besoin de ralentir ce
grand mouvement du peuple vers les villes, d'empcher la dsertion des
campagnes[160]. Les villes auraient tout absorb; la terre serait
reste dserte, comme il arriva dans l'empire romain.

                   [Note 160: C'taient des formalits analogues 
                   celles qu'on impose aujourd'hui  l'tranger qui
                   veut devenir Franais; autorisation du prvost ou
                   maire, domicile tabli par l'achat pour raison de
                   la bourgeoisie d'une maison dedenz an et jour, de
                   la value de soixante sols parisis au moins;
                   signification au seigneur dessoubs cui il iert
                   partis; rsidence obligatoire de la Toussaint  la
                   Saint-Jean, etc. Ord., I, 314.]

En 1290, le clerg arracha au roi une charte exorbitante,
inexcutable, qui et tu la royaut. Les principaux articles taient
que les prlats _jugeraient des testaments, des legs, des douaires_,
que les baillis et gens du roi ne demeureraient pas sur terres
d'glise, que les vques seuls pourraient arrter les ecclsiastiques,
que les clercs ne plaideraient point en cour laque pour les actions
personnelles, quand mme ils y seraient obligs par lettres du roi
(c'tait l'impunit des prtres); que les prlats ne payeraient pas
pour les biens acquis  leurs glises; que les juges locaux ne
connatraient point des dmes, c'est--dire que le clerg jugerait
seul les abus fiscaux du clerg.

En 1291, Philippe le Bel avait violemment attaqu la tyrannie de
l'inquisition dans le Midi. En 1298, au commencement de la guerre
contre le pape, il seconde l'intolrance des vques, il ordonne aux
seigneurs et aux juges royaux, de leur livrer les hrtiques, pour
qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. L'anne suivante,
il promet que les baillis ne vexeront plus les glises de saisies
violentes; ils ne saisiront qu'un manoir  la fois, etc.[161].

                   [Note 161: Ord., I, p. 318... Quod bona mobilia
                   clericorum capi vel justiciari non possint... per
                   justiciam secularem... Caus ordinari prlatorum
                   in parliamentis tantummodo agitentur... nec ad
                   senescallos aut baillivos... liceat appellare...
                   Non impediantur a taillis..., etc.

                   Baillivis... injungimus... diocesanis episcopis,
                   et inquisitoribus... pareant, et intendant in
                   hreticorum investigatione, captione... condemnatos
                   sibi relictos statim recipiant, indilate
                   animadversione debita puniendos... non obstantibus
                   appellationibus. Ord., I, p. 330, ann. 1298.

                   Mandement adress aux baillis de la Touraine et du
                   Maine pour leur commander le respect des
                   ecclsiastiques. Lettres accordes aux vques de
                   Normandie contre les oppressions des baillis,
                   vicomtes, etc. Ord., I, 331, 334. Ordonnance
                   semblable en faveur des glises du Languedoc, 8 mai
                   1302, ibid., page 340.]

Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance
contre leurs cranciers, contre les usuriers juifs. Il garantit leur
droit de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les
successions des btards et des aubains sur les terres des seigneurs
haut-justiciers: _ moins_, ajoute prudemment le roi, _qu'il ne soit
constat par idoine personne que nous avons bon droit de
percevoir_[162].

                   [Note 162: Contra usurarum voraginem... volumus ut
                   debita quantum ad sortem primariam plenarie
                   persolvantur, quod vero ultra sortem fuerit
                   legaliter penitus remittendo. Ord., I, 334.

                   Nisi prius per aliquem idoneum virum, _quem ad hoc
                   specialiter deputaverimus_... constiterit, quod nos
                   sumus in bona saisina percipiendi... Ord., I,
                   338-339.]

En 1302, aprs la dfaite de Courtrai, le roi osa beaucoup. Il prit
pour la monnaie, la moiti de toute vaisselle d'argent[163] (les
baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel
des prlats partis pour Rome[164]; enfin il imposa les nobles battus
et humilis  Courtrai: le moment tait bon pour les faire payer[165].

                   [Note 163: Signifiez  tous, par cri gnral, sans
                   faire mention de prlats ni de barons, c'est 
                   savoir que toutes manires de gens apportent la
                   moiti de leur vaissellement d'argent blanc. Ord.,
                   I, 317.]

                   [Note 164: L'irritation semble avoir t grande
                   contre les prtres; le roi est oblig de dfendre
                   aux Normands de crier _Haro sur les clercs_. (Ord.,
                   I, 318.)--Nonnulli prlati, abbates, priores...,
                   inhibitione nostra spreta... ab regno egredi...
                   Nolentes igitur ob ipsarum absentiam personarum
                   bona earum dissipari et potius ea cupientes
                   conservari... mandamus, etc. Ord., I, 349.]

                   [Note 165: Ord., fin 1302.]

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut accus Boniface (12
mars), lorsque l'excommunication pouvait d'un moment  l'autre tomber
sur la tte du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son
ordonnance de rforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et
prlats,  _ne rien acqurir_ sur leurs terres[166]. Toutefois il y
mettait encore une rserve qui annulait tout: _Sinon en cas qui
touche notre droit royal_[167]. Dans la mme ordonnance, se trouvait
un rglement relatif au Parlement; parmi les privilges,
l'organisation du corps qui devait dtruire privilges et
privilgis[168].

                   [Note 166: Le roi dclare qu'en rformation de son
                   royaume, il prend les glises sous sa protection,
                   et entend les faire jouir de leurs franchises ou
                   privilges comme au temps de son aeul saint Louis.
                   En consquence, s'il lui arrive de prononcer
                   quelque saisie sur un prtre, son bailli ne devra y
                   procder qu'aprs mre enqute, et la saisie ne
                   dpassera jamais le taux de l'amende. On
                   recherchera par tout le royaume les bonnes coutumes
                   qui existaient au temps de saint Louis pour les
                   rtablir. Si les prlats ou barons ont au Parlement
                   quelque affaire, ils seront traits honntement,
                   expdis promptement. (Ord., I, 357.)]

                   [Note 167: Nisi in casu pertinente ad jus nostrum
                   regium... Il ajoutait pourtant que le fief acquis
                   ainsi par forfaiture serait dans l'an et jour remis
                   hors sa main  une personne convenable qui
                   desservt le fief. Mais il se rservait encore
                   cette alternative: Ou nous donnerons au matre du
                   fief rcompense suffisante et raisonnable. Ord.,
                   I, 358.

                   La plus grande partie de cette ordonnance de
                   rforme concerne les baillis et autres officiers
                   royaux, et tend  prvenir les abus de pouvoir.
                   Nomms par le grand conseil (14), ils ne pourront
                   faire partie de cette assemble (16). Ils ne
                   pourront avoir pour prvts ou lieutenants leurs
                   parents ou allis, ni remplir cette charge dans le
                   lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par
                   mariage ou achat d'immeubles au pays de leur
                   juridiction, mesure de garantie imite des Romains,
                   mais tendue aux enfants, soeurs, nices et neveux
                   des officiers royaux (50-51). L'ordonnance rglait
                   le temps de leurs assises (26), dont chacune, en
                   finissant, devait prciser le commencement de la
                   suivante; elle posait les limites de leur ressort
                   entre eux (60), de leur comptence entre les
                   justices des prlats et des barons (25), et les
                   limites de leurs pouvoirs sur les justiciables. Ils
                   ne pouvaient tenir aucun en prison pour dettes, 
                   moins qu'il n'y et sur lui _contrainte par corps_,
                   par lettres passes sous le scel royal (52).

                   La mme ordonnance leur dfendait de recevoir 
                   titre de don ou de prt (40-43) ni pour eux ni pour
                   leurs enfants (41) (ils ne pourront recevoir de
                   vin, nisi in barillis, seu boutellis vel potis), et
                   ils ne pourront vendre le surplus, ni donner rien
                   aux membres du grand conseil, leurs juges (44), ni
                   prendre des baillis infrieurs leurs comptables
                   (48). La nomination  ces charges devait se faire
                   par eux avec les plus grandes prcautions (56); le
                   roi continue  en exclure les clercs; il met
                   ceux-ci en assez mauvaise compagnie: Non clerici,
                   non usurarii, non infames, nec suspecti circa
                   oppressiones subjectorum (19). Ord., II,
                   357-367.]

                   [Note 168: Nul doute que le Parlement ne remonte
                   plus haut. On en trouve la premire trace dans
                   l'ordonnance, dite testament de Philippe Auguste
                   (1190). Si pourtant l'on considre l'importance
                   toute nouvelle que le Parlement prit sous Philippe
                   le Bel, on ne s'tonnera pas que la plupart des
                   historiens l'en aient nomm le fondateur.--Voyez
                   l'important mmoire de M. Klimrath _Sur les Olim et
                   sur le Parlement_. V. aussi une dissertation ms.
                   sur l'origine du Parlement (_Archives du royaume_).
                   L'auteur anonyme, qui peut-tre crivait sous le
                   chancelier Maupeou, partage l'opinion de M.
                   Klimrath.]

Dans les annes qui suivent, il laisse les vques rentrer au
Parlement. Toulouse recouvre sa justice municipale; les nobles
d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices, qu'on rprime les
officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'meute des monnaies
force le roi de se rfugier au Temple, ne comptant plus sur les
bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel,
au dfaut de tmoins[169].

                   [Note 169: Ann. 1304. Ord., I, 547. Cette
                   ordonnance parat tre la mise  excution de
                   l'art. 62 de l'dit que nous venons d'analyser.
                   C'est le rglement d'administration qui complte la
                   loi.

                   Origines du droit, livre IV, chap. VII: Pendant
                   tout le moyen ge, la jurisprudence flotte entre le
                   duel et l'preuve, selon que l'esprit militaire et
                   sacerdotal l'emporte alternativement.

                   Le serment et les ordalies tant trop souvent
                   suspectes, les guerriers prfraient le duel. Saint
                   Louis et Frdric II le dfendirent ds le XIIIe
                   sicle.

                   Une trop mauvese coustume souloit courre
                   enchiennement, si comme nous avons entendu des
                   seigneurs de lois, car li aucuns si louoient
                   campions, en tele manire que il se devoient
                   combatre par toutes les querelles que il aroient 
                   fere ou bonnes ou mauveses. (Beaumanoir.)--Quand
                   aucun a pass ge comme de soixante ans, ou qu'il
                   est dbilit d'aucun membre, il n'est pas habile 
                   combattre. Et pour ce fut tabli que s'il toit
                   accus d'aucun cas, qui par gage de bataille se
                   deut terminer, qu'il pourroit mettre champion qui
                   feroit le fait pour lui,  ses prils et dpends,
                   et pour ce fut constitu et tabli homage de foy et
                   de service. Et en vouloit-on anciennement plus
                   user, que l'on ne fait, car on combattoit pour plus
                   de cas, qu'on ne fait pour le prsent... Et doit
                   l'en savoir, que quand un champion faisoit gaige de
                   bataille pour aucun autre accus d'aucun crime, se
                   le champion estoit desconfit, feust par soi rendant
                   en champ, ou autrement, cil pour qui il combattoit
                   estoit pendu, et forfaisoit tous ses biens et
                   meubles hritages, ainsi que la coutume dclaire,
                   aussi bien comme cil propre eust t dconfit en
                   champ; et le champion n'avoit nul mal et ne
                   forfaisoit rien. (Vieille glose sur l'ancienne
                   coutume de Normandie.)]

La grande affaire des Templiers (1308-9) le fora encore  lcher la
main. Il renouvela les promesses de 1303, rgla la comptabilit des
baillis, s'engagea  ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre
aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modrer son droit
de prise et de pourvoierie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie,
aux Poitevins d'abattre les fours des faux-monnayeurs. Il confirma les
privilges de Rouen. Tout  coup charitable et aumnier, il voulait
employer le droit de chambellage  marier de pauvres filles nobles; il
donnait libralement aux hpitaux les pailles dont on jonchait les
logis royaux dans ses frquents voyages.

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que
dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'anne en
anne les mensonges, les tergiversations du royal faux-monnayeur[170].
En 1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie o il
manquera peut-tre quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il
ddommagera ceux qui en prendront; sa chre pouse, la reine Jeanne de
Navarre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la Normandie. En
1305, il fait crier par les rues  son de trompe, que sa nouvelle
monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis. Il avait ordonn
plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrtes les falsifications.
Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont t altres par
d'autres, et ordonne de dtruire les fours o _l'on avait fait de la
fausse monnaie_. En 1310 et 1311, craignant la comparaison des
monnaies trangres, il en dfend l'importation. En 1312, il dfend de
peser ou d'essayer les monnaies royales.

                   [Note 170: Nos autem Johanna impertimus assensum.
                   Ord., I, 326.--Ord., I, 429.--Ord., I, page 451.

                   Que nul ne rachace, ne fasse rechacier, ne
                   trebucher, ne requeure nulle monnoye quele qu'ele
                   soit de nostre coing. 20 janvier 1310. Ord., I,
                   475.--Ord., I, 481, 16 mai 1311.

                   Que le Roi pourchace par devers ses Barons que ils
                   se sueffrent de faire ouvrer jusques  onze ans,
                   car autrement il ne peut pas remplir son pueble de
                   bonne monnoie, ne son royaume. Et furent  accort
                   que li Rois doint tant en or, en argent que il n'y
                   preigne nul profit. Ord., I, 548-549. Cependant on
                   rencontra tant de rsistance de la part des barons
                   et des prlats intresss qu'il fallut se contenter
                   de leur prescrire l'aloi, le poids et la marque de
                   leurs monnaies. Leblanc, p. 229.]

Nul doute qu'en tout ceci le roi ne ft convaincu de son droit, qu'il
ne considrt comme un attribut de sa toute-puissance, d'augmenter 
volont la valeur des monnaies. Le comique, c'est de voir cette
toute-puissance, cette divinit, oblige de ruser avec la mfiance du
peuple; la religion naissante de la royaut a dj ses incrdules.

Enfin la royaut elle-mme semble douter de soi. Cette fire
puissance, ayant t au bout de la violence et de la ruse, fait un
aveu implicite de sa faiblesse; elle en appelle  la libert. On a vu
quelles paroles hardies le roi se fit adresser et dans la fameuse
_supplique du pueble de France_, et dans le discours des dputs des
tats de 1308. Mais rien n'est plus remarquable que les termes de
l'ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du
Valois, accord par son frre: Attendu que toute crature humaine qui
est forme  l'image de nostre Seigneur, doit gnralement estre
franche par droit naturel, et en aucuns pays de cette naturelle
libert ou franchise, par le joug de la servitude qui tant est
haineuse, soit si effacie et obscurcie que les hommes et les fames
qui habitent z lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont rputs
ainsi comme morts, et  la fin de leur douloureuse et chtive vie, si
estroitement lis et demens, que des biens que Dieu leur a prest en
cest sicle, ils ne peuvent en leur darnire volont, disposer ne
ordener[171]...

                   [Note 171: Ord., ann. 1311.]

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles fodales. Elles
semblaient un rquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des
seigneurs. La plainte qui jamais n'avait os s'lever, pas mme  voix
basse, voil qu'elle clatait et tombait d'en haut comme une
condamnation. Le roi tant venu  bout de tous ses ennemis, avec
l'aide des seigneurs, ne gardait plus de mnagement pour ceux-ci. Le
13 juin 1313, il leur dfendit de faire aucune monnaie jusqu' ce
qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent.

Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dt inspirer le
roi aprs l'affaire du Temple, les grands se dcidrent  risquer tout
et  prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) formrent une
confdration contre le roi:  tous ceux qui verront, orront
(ouront) ces prsentes lettres, li nobles et _li communs_ de
Champagne, pour nous, pour les pays de Vermandois et _pour nos allis
et adjoints_ tant dedans les points du royaume de France; salut.
Sachent tuis que comme trs-excellent et trs-puissant prince, notre
trs-cher et redout sire, Philippe, par la grce de Dieu, roi de
France, ait fait et relev plusieurs tailles, subventions, exactions
non deus, changement de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont
t faites, par quoi li nobles et li communs ont t moult grevs,
appauvris... Et il n'apert pas qu'ils soient tournez en l'honneur et
proufit du roy ne dou royalme, ne en deffension dou profit commun.
Desquels griefs nous avons plusieurs fois requis et suppli humblement
et dvotement ledit sir li roy, que ses choses voulist dfaire et
dlaisser, de quoy rien n'en ha fait. Et encore en cette prsente
anne courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roi ha fait
impositions non deuement sur li nobles et li communs du royalme, et
subventions lesquelles il s'est efforc de lever; laquelle chose ne
pouvons souffrir ne sotenir en bonne conscience, car ainsi perdrions
nos honneurs, franchises et liberts; et nous et cis qui aprs nous
verront (_viendront_)... Avons jur et promis par nos serments,
leaument et en bonne foy, par (_pour_) nous et nos hoirs aux comts
d'Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdits comts,
leurs allis et adjoints, que nos, en la subvention de la prsente
anne, et tous autres griefs et novellets non deuement faites et 
faire, au temps prsent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou
aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons  nos
propres coustes et despens[172]...

                   [Note 172: Boulainvilliers.]

Cet acte semblerait une rponse aux dangereuses paroles du roi sur le
servage. Le roi dnonait les seigneurs, ceux-ci le roi.

Les deux forces qui s'taient unies pour dpouiller l'glise,
s'accusaient maintenant l'une l'autre par-devant le peuple, qui
n'existait pas encore comme peuple, et qui ne pouvait rpondre.

Le roi, sans dfense contre cette confdration, s'adressa aux villes.
Il appela leurs dputs  venir aviser avec lui sur le fait des
monnaies (1314). Ces dputs, dociles aux influences royales,
demandrent _que le roi empcht pendant onze ans les barons de faire
de la monnaie_, pour en fabriquer lui-mme de bonne, sur laquelle il
ne gagnerait rien.

       *       *       *       *       *

Philippe le Bel meurt au milieu de cette crise (1314). L'avnement de
son fils, Louis X, si bien nomm _Hutin_ (dsordre, vacarme), est une
raction violente de l'esprit fodal, local, provincial, qui veut
briser l'unit faible encore, une demande de dmembrement, une
rclamation du chaos[173].

                   [Note 173: Voyez comme le continuateur de Nangis
                   change de langage tout  coup, comme il devient
                   hardi, comme il lve la voix. Fol. 69-70.--Ord.,
                   I, 551 et 592, 561-577 et 525, 572.--Ord., I, 559,
                   8; 574, 5; 554, 2.--Ord., I, 562, 2.

                   Nous voullons et octroyons que en cas de murtre,
                   de larrecin, de rapt, de trahison et de roberie
                   gage de bataille soit ouvert, se les cas ne
                   pouvoient estre prouves par tesmoings. Ord., I,
                   507. Et quant au gage de bataille, nous voullons
                   que il en usent, si come l'en fesoit anciennement.
                   Ibid., 558.

                   Le quart article qui est tiel. _Item, que le Roy
                   n'acquiere, ne s'accroisse s baronnies et
                   chastellenies, s fiez et riere-fiez desdits nobles
                   et religieus, se n'est de leur volont_, nous leur
                   octroyons.--Ord., I, 572 (31); 576 (15); 564 (6).]

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'chiquier de Rouen sans
appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent
d'ajournement chez les seigneurs, ni que les prvts tirent aucun
prisonnier de leur main. Bourgogne et Nevers exigent que le roi
respecte la justice fodale, qu'il n'affige plus ses pannonceaux aux
tours, aux barrires des seigneurs.

La demande commune des barons, c'est que le roi n'ait plus de rapport
avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir
eux-mmes leurs officiers. La Champagne et le Vermandois interdisent
au roi de faire assigner les vassaux infrieurs.

Les provinces les plus loignes l'une de l'autre, le Prigord, Nmes
et la Champagne, s'accordent pour se plaindre de ce que le roi veut
taxer les censiers des nobles.

Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni emprisonnement, ni
saisie, qu'aprs condamnation. Bourgogne, Amiens, Champagne demandent
unanimement le rtablissement du gage de bataille, du combat
judiciaire.

Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie sur les terres des
seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, non plus qu'en Champagne
(sauf les cas de succession ou de confiscation).

Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points o
il hsite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne rclament
contre le roi la juridiction sur les _rivires, les chemins et les
lieux consacrs_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de
les mener  la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la
violence picarde, requirent sans dtour que _tous les gentilshommes
puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trves, mais
chevaucher, aller, venir et estre  arme en guerre et forfaire les uns
aux autres_...  ces demandes insolentes et absurdes, le roi rpond
seulement: _Nous ferons voir les registres de monseigneur saint Loys
et tailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous
nommerons de nostre conseil, pour savoir et enqurir diligemment la
vrit dudit article_...

La rponse tait assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revnt _aux
bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis
s'tait efforc d'empcher les guerres prives. Mais par ce nom de
saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indpendance
fodale, le contraire du gouvernement quasi-lgal, vnal et tracassier
de Philippe le Bel.

Les grands dtruisaient pice  pice tout ce gouvernement du feu
roi. Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait
prir son _Alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigny,
qui, dans les dernires annes, avait t _coadjuteur et recteur du
royaume_, qui s'tait laiss dresser une statue au Palais  ct de
celle du roi. Son vrai nom tait Le Portier; mais il acheta avec une
terre le nom de Marigny. Ce Normand, personnage _gracieux et
cauteleux_[174], mais apparemment non moins silencieux que son matre,
n'a point laiss d'acte; il semble qu'il n'ait crit ni parl. Il fit
condamner les Templiers par son frre, qu'il avait fait tout exprs
archevque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires
du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir
laiss Clment V chapper de Poitiers[175]. Le pape lui en sut gr
probablement; et, d'autre part, il put faire croire au roi que le pape
lui serait plus utile  Avignon, dans une apparente indpendance, que
dans une captivit qui et rvolt le monde chrtien.

                   [Note 174: Gratiosus, cautus et sapiens. Cont. G.
                   de Nangis.]

                   [Note 175: Ses ennemis l'en accusrent.--On disait
                   encore qu'il avait, pour de l'argent, procur une
                   trve au comte de Flandre.]

Ce fut au Temple, au lieu mme o Marigny avait install son matre
pour dpouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre
l'accusation solennelle porte contre Marigny[176]. L'accusateur tait
le frre de Philippe le Bel, ce violent Charles de Valois, homme
remuant et mdiocre qui se portait pour chef des barons. N si prs
du trne de France, il avait couru toute la chrtient pour en trouver
un autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie rgnait  ct de
Philippe le Bel. Il ne faut pas s'tonner s'il tait enrag d'envie.

                   [Note 176: Les modernes ont ajout beaucoup de
                   circonstances sur la rupture de Charles de Valois
                   et de Marigny, un dmenti, un soufflet, etc.]

Il n'et pas t difficile  Marigny de se dfendre, si l'on et voulu
l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'tre la pense, la
conscience de Philippe le Bel. C'tait pour le jeune roi comme s'il
et jug l'me de son pre. Aussi voulait-il seulement loigner
Marigny, le relguer dans l'le de Chypre, et le rappeler plus tard.
Pour le perdre, il fallut que Charles de Valois et recours  la
grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On dcouvrit,
ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigny, pour provoquer
sa dlivrance ou malficier le roi, avait fait faire, par un Jacques
de Lor, certaines petites figures: Ledit Jacques, jet en prison, se
pend de dsespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont
mises en prison; et Enguerrand lui-mme, jug en prsence des
chevaliers, est pendu  Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne
reconnut rien des susdits malfices, et dit seulement que pour les
exactions et les altrations de monnaie, il n'en avait point t le
seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conurent
point entirement les causes, fut matire  grande admiration et
stupeur.

Pierre de Latilly, vque de Chlons, souponn de la mort du roi de
France Philippe et de son prdcesseur, fut, par ordre du roi, retenu
en prison au nom de l'archevque de Reims. Raoul de Presles, avocat
gnral (advocatus prcipuus) au Parlement, galement suspect et
retenu pour semblable soupon, fut enferm dans la prison de
Sainte-Genevive  Paris, et tortur par divers supplices. Comme on ne
pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le
chargeait, quoiqu'il et endur les tourments les plus divers et les
plus douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses
biens, tant meubles qu'immeubles, ayant t ou donns, ou perdus, ou
pills[177].

                   [Note 177: Il y eut trois Raoul de Presles; le
                   premier, qui dposa en 1309 contre les Templiers,
                   fut impliqu dans l'affaire de Pierre de Latilly,
                   et recouvra la libert en perdant ses biens. Louis
                   le Hutin en eut des remords; par son testament, il
                   ordonna qu'on lui rendt _comme de raison_ tout ce
                   qu'on lui avait pris. Philippe le Long et Charles
                   le Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le
                   second Raoul n'est connu que par un faux, et aussi
                   par un btard qu'il eut en prison. Ce btard est le
                   plus illustre des Raoul. En 1365, il se fit
                   connatre de Charles V par une allgorie, intitule
                   _la Muse_. Il fut charg par ce prince de traduire
                   la Cit de Dieu, et parat n'avoir pas t tranger
                    la composition du Songe du Vergier.]

Ce n'tait rien d'avoir pendu Marigny, emprisonn Raoul de Presles,
ruin Nogaret, comme ils firent plus tard. Le lgiste tait plus
vivace que les barons ne supposaient. Marigny renat  chaque rgne,
et toujours on le tue en vain. Le vieux systme, branl par
secousses, crase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.
Toute l'histoire de ce temps est dans le combat  mort du lgiste et
du baron.

Chaque avnement se prsente comme une restauration des _bons vieux_
us de saint Louis, comme une expiation du rgne pass. Le nouveau
roi, compagnon et ami des princes et des barons, commence comme
premier baron, comme _bon et rude justicier_,  faire pendre les
meilleurs serviteurs de son prdcesseur. Une grande potence est
dresse; le peuple y suit de ses hues l'homme du peuple, l'homme du
roi, le pauvre roi roturier qui porte  chaque rgne les pchs de la
royaut. Aprs saint Louis, le barbier La Brosse; aprs Philippe le
Bel, Marigny; aprs Philippe le Long, Grard Guecte; aprs Charles le
Bel, le trsorier Remy... Il meurt illgalement, mais non injustement.
Il meurt souill des violences d'un systme imparfait o le mal domine
encore le bien. Mais en mourant il laisse  la royaut qui le frappe
ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions
d'ordre et de paix.

Peu d'annes s'taient coules, que le corps de Marigny fut
respectueusement descendu de Montfaucon et reut la spulture
chrtienne. Louis le Hutin lgua dix mille livres aux fils de Marigny.
Charles de Valois, dans sa dernire maladie, crut devoir, pour le bien
de son me, rhabiliter sa victime. Il fit distribuer de grandes
aumnes, en recommandant de dire aux pauvres: Priez Dieu pour
Monseigneur Enguerrand de Marigny et pour Monseigneur Charles de
Valois.

La meilleure vengeance de Marigny, c'est que la royaut, si forte sous
lui, tomba aprs lui dans la plus dplorable faiblesse. Louis le
Hutin, ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme
d'gal  gal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de
Picardie se htrent de profiter du droit de guerre prive qu'ils
venaient de reconqurir, et firent la guerre  la comtesse d'Artois,
sans s'inquiter du jugement du roi qui lui avait adjug ce fief. Tous
les barons s'taient remis  battre monnaie. Charles de Valois, oncle
du roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement
pour leurs terres, conformment aux ordonnances de Philippe le Hardi
et de Philippe le Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui
donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se rveillt et revnt au gouvernement
de Marigny et de Philippe le Bel. Il dcria les monnaies des barons
(19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que chez
eux[178]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize
monnaies diffrentes que trente et un vques ou barons avaient droit
de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce
droit du temps de saint Louis.

                   [Note 178: Nous qui avons oie la grande complainte
                   de nostre pueble du royaume de France, qui nous a
                   montr comment par les monoies faites hors de
                   nostre royaume et contrefaites  nos coings, et aus
                   coings de nos barons, et par les monoies aussi de
                   nos dits barons lesquelles monoies toutes ne sont
                   pas du poids de la loy ne du coing anciens ne
                   convenables, nos subgiez et nostre pueble sont
                   domagis en moult de manires et de ceuz souvent
                   grossement... Ordenons, etc. Ord., I,
                   609-6.--Ord., I, 615 et suiv.]

Le jeune roi fodal, humanis par le besoin d'argent, ne ddaigna pas
de traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de
Louis le Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est
entirement conforme  celle de Philippe le Bel pour le Valois, que
nous avons cite. Comme selon le droit de nature chacun doit naistre
franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant anciennet ont
est entroduites et gardes jusques cy en nostre royaume, et par
avanture, pour le meffet de leurs prdcesseurs, moult de personnes de
nostre commun pueple, soient enchees en lien de servitudes et de
diverses conditions, qui moult nous desplat: Nous considrants que
nostre royaume est dit, et nomm le royaume des Francs, et voullants
que la chose en vrit soit accordant au nom, et que la condition des
gents amende de nous et la venue de nostre nouvel gouvernement; par
dlibration de nostre grant conseil avons orden et ordenons, que
generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
 nous et  nos successeurs, telles servitudes soient ramenes 
franchises, et  tous ceus qui de origine, ou anciennet, ou de nouvel
par mariage, ou par residence de lieus de serve condition, sont
enchees, ou pourroient eschoir ou lien de servitudes, franchise soit
donne  bonnes et convenables conditions[179].

                   [Note 179: Ord., I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe le Bel vanter aux serfs la
libert. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et
grossir le mrite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent
pas. Ils taient trop pauvres, trop humbles, trop courbs vers la
terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pice de
monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.
En vain le roi se fche de les voir mconnatre une telle grce. Il
finit par ordonner aux commissaires, chargs de l'affranchissement,
d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux demeurer en la
chetivit de servitude, et les taxent si suffisamment et si
grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront
bonnement souffrir et la ncessit de notre guerre le requiert.

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trne
la proclamation du droit imprescriptible de tout homme  la libert.
Les serfs n'achtent pas, mais ils se souviendront et de cette leon
royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les
seigneurs[180].

                   [Note 180:  la fin de son rgne si court, Louis
                   semble devenu l'ennemi des barons. Jamais Philippe
                   le Bel ne leur fit rponse plus sche et, ce
                   semble, plus drisoire que celle de son fils aux
                   nobles de Champagne (1er dcembre 1315). Ils
                   demandaient qu'on leur expliqut ce mot vague de
                   _Cas royaux_, au moyen duquel les juges du roi
                   appelaient  eux toute affaire qu'ils voulaient. Le
                   roi rpond: Nous les avons claircis en cette
                   manire. C'est assavoir que la Royal Majest est
                   entende, s cas qui de droit, ou de ancienne
                   coutume, pent et doient appartenir  souverain
                   Prince et  nul autre. Ord., I, 606.]

       *       *       *       *       *

Le rgne court et obscur de Philippe le Long n'est gure moins
important pour le droit public de la France que celui mme de Philippe
le Bel.

D'abord son avnement  la couronne tranche une grande question. Louis
le Hutin laissant sa femme enceinte, son frre Philippe est rgent et
curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait roi
au prjudice d'une fille de son frre. La chose semblait d'autant
plus surprenante que Philippe le Bel avait soutenu le droit des femmes
dans les successions de Franche-Comt et d'Artois. Les barons auraient
voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles
succdassent  la couronne de France; leur chef, Charles de Valois,
favorisait sa petite-nice contre Philippe son neveu[181].

                   [Note 181: N'tant revenu  Paris qu'un mois aprs
                   la mort de Louis X, il trouva son oncle, le comte
                   de Valois,  la tte d'un parti prt  lui disputer
                   la rgence. La bourgeoisie de Paris prit les armes
                   sous la conduite de Gaucher de Chtillon, et chassa
                   les soldats du comte de Valois, qui s'taient dj
                   empars du Louvre. Flibien.]

Philippe assembla les tats, et gagna sa cause, qui au fond tait
bonne, par des raisons absurdes. Il allgua en sa faveur la vieille
loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre
salique_. Il soutint que la couronne de France tait un trop noble
fief pour _tomber en quenouille_, argument fodal dont l'effet fut
pourtant de ruiner la fodalit. Tandis que le progrs de l'quit
civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux
filles, que les fiefs devenaient fminins et passaient de famille en
famille, la couronne ne sortit point de la mme maison, immuable au
milieu de la mobilit universelle. La maison de France recevait du
dehors la femme, l'lment mobile et variable, mais elle conservait
dans la srie des mles l'lment fixe de la famille, l'identit du
pater-familias. La femme change de nom et de pnates. L'homme habitant
la demeure des aeux, reproduisant leur nom, est port  suivre leurs
errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne
masculine a donn plus de suite  la politique de nos rois; elle a
balanc utilement la lgret de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment mme o il
triomphait peu  peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractre,
de recevoir toujours sans donner jamais.  la mme poque, une
rvocation hardie de toute donation depuis saint Louis[182], semble
contenir le principe de l'inalinabilit du domaine. Malheureusement
l'esprit fodal, qui reprit force sous les Valois  la faveur des
guerres, provoqua de funestes crations d'apanages, et fonda au profit
des branches diverses de la famille royale une fodalit princire
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait
t pour Philippe le Bel.

                   [Note 182: Le roi rvoque spcialement les dons
                   faits  Guillaume Flotte, Nogaret, Plasian et
                   quelques autres. Ord., I, 667.]

Cette succession conteste, cette malveillance des seigneurs, jette
Philippe le Long dans les voies de Philippe le Bel. Il flatte les
villes, Paris, l'Universit surtout, la grande puissance de Paris. Il
se fait jurer fidlit par les nobles, _en prsence des matres de
l'Universit qui approuvent_[183]. Il veut que ses bonnes villes
soient _garnies d'armures_; que les bourgeois aient des armes _en lieu
sr_; il leur nomme un capitaine _en chaque baillie ou contre_ (1316,
12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le
Cotentin et le pays de Caux, Orlans, Sens et Troyes, sont
spcialement dsigns.

                   [Note 183: Cont. G. de Nang.]

Philippe le Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)
tablir l'uniformit de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne
pouvait pas se faire encore[184].

                   [Note 184: Le roi avait commenc  rgler qu'on ne
                   se servirait dans son royaume que d'une mesure
                   uniforme pour le vin, le bl et toutes
                   marchandises; mais, prvenu par une maladie, il ne
                   put accomplir l'oeuvre qu'il avait commence. Ledit
                   roi proposa aussi que, dans tout le royaume, toutes
                   les monnaies fussent rduites  une seule; et comme
                   l'excution d'un si grand projet exigeait de grands
                   frais, sduit, dit-on, par de faux conseils, il
                   avait rsolu d'extorquer de tous ses sujets la
                   cinquime partie de leur bien. Il envoya donc pour
                   cette affaire des dputs en diffrents pays; mais
                   les prlats et les grands, qui avaient depuis
                   longtemps le droit de faire diffrentes monnaies,
                   selon les diversits des lieux et l'exigence des
                   hommes, ainsi que les communauts des bonnes villes
                   du royaume, n'ayant pas consenti  ce projet, les
                   dputs revinrent vers leur matre sans avoir
                   russi dans leur ngociation. Cont. G. de Nang.,
                   79.]

Il fait quelques efforts pour rgulariser un peu la comptabilit. Les
receveurs doivent, toute dpense paye, envoyer le reste au Trsor du
roi, mais secrtement, _et sans que personne sache l'heure ni le
jour_. Les baillis et snchaux doivent venir compter tous les ans 
Paris. Les trsoriers compteront deux fois l'anne. L'on spcifiera en
quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes
jugeront de suite... _Et le roi saura combien il a  recevoir._

Parmi les rglements de finance, nous trouvons cet article: _Tous
gages des chastiaux_ qui ne sont en frontire, _cessent_ du tout
des-ores-en-avant[185]. Ce mot contient un fait immense. La paix
intrieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des
Anglais.

                   [Note 185: Ord., I, 713-4, 629, 639.--Ord., I, p.
                   660 (27).--Ord., I, 728-731.--Ord., I, 702.]

La garantie de cette paix intrieure, c'est l'organisation d'un fort
pouvoir judiciaire. Le Parlement se constitue. Une ordonnance
dtermine dans quelle proportion les clercs et les laques doivent y
entrer; la majorit est assure aux laques.

Quant aux conseillers trangers aux corps et appels temporairement,
Philippe le Long rpte l'exclusion dj prononce, contre les
prlats, par Philippe le Bel: Il n'aura nulz Prlaz dputez au
Parlement, _car le Roy fait conscience de eus empeschier au
gouvernement de leur experituautez_.

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le Parlement de
Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de
Jordan de Lille, seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais
ignoble par ses brigandages... Il n'en avait pas moins obtenu la
nice du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que pour
accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes
d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-tre
chapp encore.

Un homme du roi tait venu le trouver; il le tua du bton mme o il
portait les armes du roi, insigne de son ministre. Appel en
jugement, il vint  Paris suivi d'un brillant cortge de comtes et de
barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas moins jet dans
les prisons du Chtelet, condamn  mort par les Matres du Parlement,
et, la veille de la Trinit, tran  la queue des chevaux et pendu
au commun patibulaire[186].

                   [Note 186: Contin. G. de Nang.]

Le Parlement, qui dfend si vigoureusement l'honneur du roi, est
lui-mme un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume
royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il
semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutt sa pense, sa volont
constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice
suive son cours: Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et
lettres royaux  ce contraire. Ainsi le roi se dfie du roi; il se
reconnat mieux en son Parlement qu'en lui-mme. Il distingue en lui
un double caractre; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi
ordonne de dsobir  l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des
conseillers qui les dictrent. Le roi cherche  mettre une barrire 
sa libralit. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons
excessifs  sa faiblesse,  son inattention; que pendant qu'il dort ou
repose, le privilge et l'usurpation ne soient que trop bien
veills[187].

                   [Note 187: V. au 1er vol. de cette histoire, p. 264
                   et suiv., la concession de Clovis  saint
                   Remi.--Voy. aussi la Lgende dore, c.
                   142.--Origines du droit, p. 79-80: En l'an 676,
                   Dagobert ayant donn  saint Florent la ville o il
                   demeurait et ses dpendances, le saint vint prier
                   le roi de lui faire savoir combien il avait en long
                   et en large. Tout ce que tu auras chevauch sur
                   ton petit ne pendant que je me baignerai et que je
                   mettrai mes habits, tu l'auras en propre. Or saint
                   Florent savait fort bien le temps que le roi
                   passait au bain: aussi il monta en toute hte sur
                   son ne et trotta par monts et par vaux mieux et
                   plus rapidement que ne l'aurait fait  cheval le
                   meilleur cavalier, et il se trouva encore  l'heure
                   indique chez le roi. Grimm. 87.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits fodaux: ... lesquels on
nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne
croyons_, nous devons tre aviss, si quelqu'un nous les
demande[188].

                   [Note 188: Ord., I, p. 661 (39).--Ord., I, 713
                   (9).]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des
recettes extraordinaires, ou aventures qui nous choiront, _ ce que
nous ne puissions tre requis de les donner_.

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui
faisaient faire, pour tre si nafs, n'en sont pas moins respectables.
Il semble que la royaut nouvelle, devenue tout d'un coup la
providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens et de ses
devoirs. Ce contraste se marque d'une manire bizarre dans
l'ordonnance de Philippe le Long: Sur le gouvernement de son hostel et
le bien de son royaume. Il tablit d'abord dans un noble prambule que
Messire Dieu a institu les rois sur la terre, pour que bien ordonns
en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dment leur royaume.
Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et dfend
qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui prsenter des requtes.
Nulle personne ne pourra lui parler  la chapelle: Si ce n'estoit
notre confesseur, lequel pourra parler  nous des choses qui
toucheront notre conscience. Il pourvoit ensuite  la garde de sa
personne royale: Que nulle personne mesconge, ne garon de petit
estat, ne entrent en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient 
nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers. La
terreur des empoisonnements et des malfices est un trait de cette
poque.

Aprs ces dtails de mnage viennent des rglements sur le conseil, le
trsor, le domaine, etc. L'tat apparat ici comme un simple apanage
royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[189].--On sent
partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honntet
bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le
grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idal de la
royaut, selon les gens de robe, le modle qu'ils prsentaient au roi
fodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

                   [Note 189: Que pour les dons outragens qui ont
                   est faiz a en arrires, par nos prdcesseurs, li
                   domaine dou royaume sont moult apetiti. Nous qui
                   dsirons moult l'accroissement et le bon estat de
                   notre Royaume et de nos subgiez, nous entendons
                   dores en ayant garder de tels dons, au plus que
                   nous pourrons bonement, et dfendons que nul ne
                   nous ose faire supplication de faire dons 
                   hritage, se ce n'est en la prsence de notre grand
                   conseil. Ord., I, 670 (6).]

       *       *       *       *       *

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien
aux souffrances du peuple. Sous Louis le Hutin, une horrible mortalit
avait enlev, dit-on, le tiers de la population du Nord[190]. La
guerre de Flandre avait puis les dernires ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez  faire
chez elle. L'excs de la misre exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la Terre sainte.
Leurs chefs taient un prtre dgrad et un moine apostat. Ils
entranrent beaucoup de gens simples, jusqu' des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrta; mais ils foraient les prisons, et dlivraient
les leurs. Au Chtelet, ils jetrent du haut des degrs le prvt qui
voulait leur dfendre les portes; puis, ils s'allrent mettre en
bataille au Pr-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empcher. Ils s'en allrent vers le Midi,
gorgeant partout les juifs, que les gens du roi tchaient en vain de
dfendre. Enfin  Toulouse, on runit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[191].

                   [Note 190: Cont. G. de Nang.]

                   [Note 191: Cum solis pera et baculo sine pecunia,
                   dimissis in campis porcis et pecoribus, post ipsos
                   quasi pecora confluebant. Cont. G. de Nangis, p.
                   77.--Projectis innumerabilibus lignis et
                   lapidibus, propriis projectis pueris, se viriliter
                   et inhumaniter defensabant... Videntes autem dicti
                   judi quod evadere non valebant... locaverunt unum
                   de suis... ut eos gladio jugularet.
                   Ibidem.--Illic viginti, illic triginta secundum
                   plus et minus suspendens in patibulis et
                   arboribus. Ibid.]

Ces tranges migrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misre. Les seigneurs, ruins par les mauvaises
monnaies, pressurs par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en tait pas encore au temps de la Jacquerie; il n'tait pas assez
os pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutt, et
massacrait les juifs. Ils taient si dtests, que beaucoup de gens se
scandalisrent de voir les gens du roi prendre leur dfense. Les
villes commerantes du Midi les jalousaient cruellement. C'tait
prcisment l'poque o, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commenaient  rgner sur l'Espagne. Aims des rois pour leur
adresse et leur servilit, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'
prendre le titre de Don. Ds le temps de Louis le Dbonnaire, l'vque
Agobart avait crit un trait: _De insolentia Judorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec tonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait t oblig de lancer une bulle contre les
chrtiens qui judasaient[192].

                   [Note 192: Voyez le Mmoire de M. Beugnot, sur les
                   juifs d'Occident, et la grande histoire de Jozt.]

Philippe le Bel les avait chasss; mais ils taient rentrs  petit
bruit. Louis le Hutin leur avait assur un sjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues, leurs
cimetires, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont nomms
pour connatre des hritages vendus  moiti prix par les juifs dans
la prcipitation de leur fuite. Le roi s'associe  eux pour le
recouvrement de leurs dettes, dont il doit avoir les deux
tiers[193].--Les nobles dbiteurs qui avaient eu le crdit d'obtenir
de Philippe le Bel qu'on cesserait de rechercher les crances des
juifs, se voyaient de nouveau  leur merci. Les critures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient  leur gr dsigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcr par tant d'injures, tait  mme de se
venger, au nom du roi.

                   [Note 193: Ord., I, p. 595.]

La vieille haine tant ainsi irrite, enrage, par la crainte, on
tait prt  tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalits
produites par la misre, le bruit se rpand tout  coup que les juifs
et les lpreux ont empoisonn les fontaines. Le sire de Parthenay
crit au roi, qu'_un grand lpreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donn de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine,  quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout sch et broy, mis en un sachet avec un
poids, tait jet dans les fontaines ou dans les puits. Dj, en
Gascogne, plusieurs lpreux avaient t provisoirement brls. Le roi,
effray du nouveau mouvement qui se prparait, revint prcipitamment
de Poitou en France, ordonnant que les lpreux fussent partout
arrts.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lpreux et les
juifs. Nous-mmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lpreuse qui passait, craignant d'tre prise, jeta derrire elle
un chiffon li qui fut aussitt port en justice, et l'on y trouva une
tte de couleuvre, des pattes de crapaud, et comme des cheveux de
femme enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible  voir
et  sentir. Le tout mis dans un grand feu, ne put brler, preuve sre
que c'tait un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrtiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mmes, s'adressrent aux lpreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuads par les juifs. Les principaux lpreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lpreux taient rputs personnes si
abjectes et compts pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrtiens mourussent ou devinssent lpreux. Cela leur plut 
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre leurr
par de fausses promesses de royaumes, comts, et autres biens
temporels, disait et croyait fermement que la chose se ferait
ainsi[194].

                   [Note 194: Fiebant de sanguine humano et urina de
                   tribus herbis... ponebatur etiam Corpus Christi, et
                   cum essent omnia dissicata, usque ad pulverem
                   terebantur, qu missa in sacculis cum aliquo
                   ponderoso... in puteis... jactabantur. Cont. G. de
                   Nang., ann. 1321, p. 78.--Inventum est in panno
                   caput colubri, pedes bufonis et capilli quasi
                   mullieris, infecti quodam liquore nigerrimo... quod
                   totum in ignem copiosum... projectum, nullo modo
                   comburi potuit, habito manifesto experimento et hoc
                   itidem esse venenum fortissimum. Ibidem.

                   Suadente diabolo per ministerium Judorum... ut
                   christiani omnes morerentur, vel omnes uniformiter
                   leprosi efficerentur, et sic, cum omnes essent
                   uniformes, nullus ab alio despiceretur.
                   Ibidem.--Voyez sur les lpreux les Dictionnaires de
                   Bouchel et Brion et surtout le Dictionnaire de
                   police par Delamarre, I, p. 603. Voyez aussi les
                   _Olim du Parlement_, IV, _f._ LXXVI, etc.]

La vengeance du roi de Grenade est videmment fabuleuse. La
culpabilit des juifs est improbable; ils taient alors favoriss du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lpreux, le rcit n'est pas si trange que l'ont jug les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation tait du moins spcieuse. Les
juifs et les lpreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
salet, leur vie  part. La maison du lpreux n'tait pas moins
mystrieuse et mal fame que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystre, comme un enfant qui a peur la
nuit, et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L'institution des lproseries, ladreries, maladreries, ce sale rsidu
des croisades, tait mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien  faire pour la Terre sainte.
Les lpreux eux-mmes, dsormais sans doute ngligs, avaient d
perdre la rsignation religieuse qui, dans les sicles prcdents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipe  laquelle on les
condamnait ici-bas.

Les rituels pour la squestration des lpreux diffraient peu des
offices des morts. Sur deux trteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lpreux dress se tenait dessous agenouill, et y
entendait dvotement la messe. Le prtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lpreux[195]. Puis il le
mettait hors de l'glise, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait  sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
dfenses: Je te dfends que tu n'entres en l'glise... ne en
compagnie de gens. Je te dfends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc. Et ensuite: Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilit... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est dfendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fcherez point pour tre ainsi spar des autres...
Et quant  vos petites ncessits, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous dlaissera... On lit encore dans un vieux rituel des
lpreux ces tristes paroles: Quand il avendra que le mesel sera
trespass de ce monde, il doit tre enterr en la maisonnette, et non
pas au cimetire[196].

                   [Note 195: Leprosum aqua benedicta respersum ducat
                   ad ecclesiam cruce procedente... cantando. Libera
                   me Domine... In ecclesia, ante altare pannus niger.
                   Presbyter cum palla terram super quemlibet pedum
                   ejus perducit dicendo: Sis mortuus mundo, vivens
                   iterum Deo. Rituel du Berri, Martne, II, p. 1010.
                   Plusieurs rituels dfendirent plus tard ces
                   lugubres crmonies, celui d'Angers, de Reims.
                   Ibid, p. 1005, 1006.]

                   [Note 196: Ce n'tait point cependant un signe de
                   rprobation. Mort au monde, il semblait avoir fait
                   son purgatoire ici-bas; et en quelques lieux on
                   clbrait sur lui l'office du confesseur: Os justi
                   meditabitur sapientiam.]

D'abord on avait dout si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lpreux, ou rester dans le sicle et se remarier. L'glise
dcida que le mariage tait indissoluble; elle donna  ces infortuns
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simule?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perptuaient, ils formaient un peuple... Peuple misrable, il est
vrai, envieux, et pourtant envi... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du sicle prcdent.

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui seraient
convaincus fussent brls, sauf les lpreuses enceintes, dont on
attendrait l'accouchement; les autres lpreux devaient tre enferms
dans les lproseries.

Quant aux juifs, on les brla sans distinction, surtout dans le Midi.
 Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brla cent soixante, hommes et femmes,
ple-mle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme  des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevt pour le baptiser.  Paris, on brla
seulement les coupables. Les autres furent bannis  toujours,
quelques-uns plus riches rservs jusqu' ce qu'on connt leurs
crances, et qu'on pt les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.

On assure qu' Vitry, quarante juifs, en la prison du roi, voyant
bien qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains
des incirconcis, s'accordrent unanimement  se faire tuer par un de
leurs vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et
qu'ils appelaient leur pre. Il n'y consentit pas,  moins qu'on ne
lui adjoignt un jeune homme. Tous les autres tant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint  force de prires que le jeune le tuerait.
Alors le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva
sur les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser
du haut de la tour. Mais la corde tait trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[197].

                   [Note 197: Judi... sine differentia combusti...
                   Facta quadam forea per maxima, igne copioso in eam
                   injecto, octies viginti sexies promiscui sunt
                   combusti; unde et multi illorum et illarum
                   cantantes quasique invitati ad nuptias, in foveam
                   saliebant. Cont. G. de Nangis, p. 78.--Ne ad
                   baptismum raperentur. Ibid.

                   Unius antiqui... sanctior et melior videbatur;
                   unde et ob ejus bonitatem et antiquitatem pater
                   vocabatur. Ibid., p. 79.--Cum funis esset
                   brevior... dimittens se deorsum cadere, tibiam sibi
                   fregit, auri et argenti pr maximo pondere
                   gravatus. Ibidem.]

Philippe le Long ne profita pas de la dpouille des lpreux et des
juifs plus longtemps que son pre n'avait fait de celle des Templiers.
La mme anne 1321, au mois d'aot, la fivre le prit, sans que les
mdecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois, et
mourut. Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frapp ainsi  cause des
maldictions de son peuple, pour tant d'extorsions inoues, sans
parler de celles qu'il prparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entirement.

Son frre Charles lui succda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe, que Philippe n'avait eu gard  ceux de la fille de
Louis.

L'poque de Charles le Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frdric d'Autriche et Louis de Bavire, qui fait son rival prisonnier
 Muhldorf. Dans ce dchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles le Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
Empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'douard II.

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe le Bel! Le fils
an fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.

Le roi d'Angleterre, douard II, n parmi les victoires de son pre et
promis aux Gallois pour raliser leur Arthur, n'en tait pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il tait malmen
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demand au pape s'il pouvait sans pch se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le mprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutt de ses msaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par reprsailles, s'tait livre
au baron Mortimer. Les barons, qui dtestaient les mignons du roi, lui
turent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois  jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succda  Gaveston, ne
fut pas moins ha.

L'Angleterre se trouvant dsarme par ses discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agnois[198]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils, pour rclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle rclama. Charles le Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, dfendit  ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[199]. Il fit mme croire qu'il voulait l'arrter et
la renvoyer  son mari. En vrai fils de Philippe le Bel, il ne lui
donna pas d'arme, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prt par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour rprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.

                   [Note 198: Voyez le Diffrend entre la France et
                   l'Angleterre sous Charles le Bel, par M. de
                   Brquigny. La querelle, qui d'abord n'avait pour
                   objet que la possession d'une petite forteresse,
                   prit en peu de temps le caractre le plus grave par
                   la faiblesse d'douard et l'audace de ses
                   officiers. Tandis qu'douard excuse ses lenteurs 
                   venir rendre hommage, et prie le roi de France
                   d'arrter les entreprises des Franais sur ses
                   domaines, les officiers anglais en Guyenne ruinent
                   la forteresse dispute et ranonnent le grand
                   matre des arbaltriers de France, qui avait voulu
                   en tirer satisfaction. douard se hta de dsavouer
                   ces actes auprs de Charles, et en mme temps il
                   donnait ordre  toutes personnes de prter
                   assistance  Raoul Basset, auteur de l'insulte
                   faite au roi de France. Mais il recula bientt
                   devant cette guerre et destitua Raoul Basset; ses
                   officiers, laisss sans secours, durent donner
                   satisfaction  Charles le Bel, qui ne s'arrta pas
                   en si beau chemin: les ambassadeurs d'douard lui
                   crivaient qu'on disait tout haut  la cour de
                   France: Qu'on ne voulait mie tre servi seulement
                   de parchemin et de parole comme on l'avait t.
                   douard, qui d'abord avait eu recours au pape et
                   fait quelques prparatifs, s'alarma de cet orage
                   qui pouvait troubler ses plaisirs. Il donna pleins
                   pouvoirs pour tout terminer, et envoya  Charles un
                   Franais nomm Sully avec son plnipotentiaire. Le
                   roi couta le Franais, chassa l'Anglais et fit
                   entrer ses troupes en Guyenne. Agen, aprs avoir
                   inutilement attendu le secours du comte de Kent,
                   ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent
                   d'Angleterre; ils eurent pour toute rponse qu'il
                   fallait qu'on souffrt sans obstacle que le roi de
                   France mt en ses mains le reste de la Gascogne, et
                   qu'douard se rendt auprs de lui. Alors s'il lui
                   demandait droit, il lui ferait bon et htif; s'il
                   lui requrait grce, il ferait ce que bon lui
                   semblerait.]

                   [Note 199: ... Dont plusieurs chevaliers en furent
                   moult courroucs... et dirent que or et argent y
                   toient efforciement accourus d'Angleterre.
                   Froissart, d. Dacier, I, 26.--Si entendit-il
                   secrtement que Charles le Bel toit en volont de
                   faire prendre sa soeur, son fils, le comte de Kent
                   et messire Roger de Mortimer, et de eux remettre s
                   mains du roi d'Angleterre et dudit Spencer; et
                   ainsi le vint-il dire de nuit  la reine
                   d'Angleterre et l'avisa du pril o elle toit.
                   Froissart, I, 29.]

Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frre du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait leve. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. douard tait dsarm, livr d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais sa flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dpcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se runirent 
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci rpondirent prudemment
qu'ils avaient privilge de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'trangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal. Non moins prudemment, les gens d'glise
accueillaient la reine  son arrive. L'archevque de Cantorbry
prcha sur ce texte: La voix du peuple est la voix de Dieu. L'vque
d'Hereford sur cet autre: C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum
doleo_[200]. Enfin, l'vque d'Oxford prit le texte de la Gense: Je
mettrai l'inimiti entre toi et la femme, et elle t'crasera la tte.
Prophtie homicide qui se vrifia.

                   [Note 200: Il concluait que le seul moyen de gurir
                   le corps tait de lui couper la tte.]

Cependant la reine s'avanait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement loigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'tait grande piti de
la voir si dolente et si plore. Tout le monde tait pour elle. Elle
eut bientt entre ses mains douard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle hassait tant: elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croises de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscnes mutilations.

Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
ttait le peuple, elle mnageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et rgulirement. douard tait rest en possession de la
couronne royale; cela arrtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
vques et le procureur du Parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
chteau de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dpchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutt de faire perdre le trne  son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. douard
pleura, s'vanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et pronona la formule, qu'on a garde comme bon prcdent:
Moi, Guillaume Trussel, procureur du Parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait,
toi, douard. De ce temps en avant, je te dfie, je te prive de tout
ton pouvoir royal. Dsormais, je ne t'obis plus comme  un roi.
douard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tu de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui crivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi dpos est bien
embarrassant. D'un moment  l'autre, il pouvait tre tir de prison.
Dans leur anxit, Isabeau et Mortimer demandrent l'avis  l'vque
d'Hereford. Ils n'en tirrent qu'une parole quivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est_. C'tait rpondre sans rpondre.
Selon que la virgule tait place, ici ou l, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari tait en vie. On envoya  la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
tait pire. Maltravers fit longuement goter au prisonnier les affres
de la mort; il s'en joua pendant quelques jours, peut-tre dans
l'espoir qu'il se tuerait lui-mme. On lui faisait la barbe  l'eau
froide, on le couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait  vivre,
ils lui jetrent sur le dos une lourde porte, pesrent dessus, et
l'empalrent avec une broche toute rouge. Le fer tait mis, dit-on,
dans un tuyau de corne, de manire  tuer sans laisser trace. Le
cadavre fut expos aux regards du peuple, honorablement enterr, et
une messe fonde. Il n'y avait nulle trace de blessure, mais les cris
avaient t entendus; la contraction de la face dnonait l'horrible
invention des assassins[201].

                   [Note 201: Ut innotuit viri dejectio, plena dolore
                   (ut foris apparuit), fere mente alienata fuit...
                   Misit indumenta delicata et litteras blandientes.
                   Eodem tempore assignata fuit dos regin talis et
                   tanta, quod regi filio regni pars tertia vix
                   remansit. Wals, p. 126-127.--Ipso prostrato et
                   sub ostio ponderoso detento ne surgeret, dum
                   tortores imponerent cornu, et per foramen
                   immitterent ignitum veru in viscera sua. Ibid.]

Charles le Bel ne profita pas de cette rvolution. Lui-mme il mourut
presque en mme temps qu'douard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succda. Toute cette belle famille de princes qui avaient sig prs
de leur pre au concile de Vienne tait teinte, conformment  ce
qu'on racontait des maldictions de Boniface.




LIVRE VI




CHAPITRE PREMIER

L'ANGLETERRE--PHILIPPE DE VALOIS


1328-1349


Cette mmorable poque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, prsente nanmoins dans les deux pays deux
vnements analogues. En Angleterre, les barons ont renvers douard
II. En France, le parti fodal met sur le trne la branche fodale des
Valois.

Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mre,
aprs avoir d'abord rclam, vient faire hommage  Amiens. Mais
l'Angleterre humilie n'en a pas moins en elle les lments de succs
qui vont bientt la faire prvaloir sur la France.

Le nouveau gouvernement anglais, intimement li avec la Flandre,
appelle  lui les trangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'douard Ier avait accorde aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande rvolution. Elle explique seule les
vnements qui vont suivre. Le secret des batailles de Crci, de
Poitiers est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.

En 1291, la Terre sainte est perdue, l'ge des croisades fini. En
1298, le Vnitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un sjour de vingt ans  la Chine et au
Japon[202]. Pour la premire fois, on apprend qu' douze mois de
marche au del de Jrusalem, il y a des royaumes, des nations
polices. Jrusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pense humaine. L'Europe perd la Terre sainte; mais elle voit la
terre.

                   [Note 202: Comme Christophe Colomb, il eut ses
                   contradicteurs. Mais le retour de Colomb mit fin 
                   tous les doutes: ils commencrent au retour de
                   Polo. Son traducteur latin en appelle au tmoignage
                   du pre et de l'oncle de Polo, compagnons de son
                   voyage.]

En 1321 parat le premier ouvrage d'conomie politique commerciale:
_Secreta fidelium crucis_[203], par le Vnitien Sanuto.--Vieux titre,
pense nouvelle. L'auteur propose contre l'gypte, non pas une
croisade, mais plutt un blocus commercial et maritime[204]. Ce livre
est bizarre dans la forme. Le passage des ides religieuses  celles
du commerce s'accomplit gauchement. Le Vnitien, qui peut-tre ne veut
que rendre  Venise ce qu'elle a perdu par le retour des Grecs 
Constantinople, donne d'abord tous les textes sacrs qui recommandent
au bon chrtien la conqute de Jrusalem; puis le catalogue raisonn
des pices dont la Terre sainte est l'entrept: poivre, encens,
gingembre; il qualifie les denres et les cotes article par article.
Il calcule avec une prcision admirable les frais de transport[205],
etc.

                   [Note 203: Marco Polo, captif  Gnes, dictait aux
                   compatriotes de Christophe Colomb le livre qui
                   inspira  ce dernier sa grande entreprise.]

                   [Note 204: _Livre des secrets des fidles de la
                   Croix._--Au nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ.
                   Amen. En l'an 1321, j'ai t introduit auprs de
                   notre seigneur le Pape et lui ai prsent deux
                   livres sur le recouvrement de la Terre sainte, et
                   le salut des fidles; l'un tait couvert en rouge,
                   l'autre en jaune. En mme temps j'ai mis sous ses
                   yeux quatre cartes gographiques, l'une de la mer
                   Mditerrane, l'autre de la terre et de la mer, la
                   troisime de la Terre sainte, la quatrime de
                   l'gypte.  la suite de Bongars, Gesta Dei per
                   Francos.

                   S'il partage son livre en trois parties en
                   l'honneur de la Sainte-Trinit, la raison qu'il en
                   donne c'est qu'il y a trois choses principales pour
                   le rtablissement de la sant du corps, le sirop
                   prparatoire, la mdecine et le bon rgime:
                   Partitur autem totale opus ad honorem Sanct
                   Trinitatis in tres libros. Nam sicut infirmanti
                   corpori... tria impertiri curamus: primo syrupum ad
                   prviam dispositionem... secundo congruam medicinam
                   qu morbum expellat... tertio ad conservandam
                   sanitatem debitum vit regimen... Sic conformiter
                   continet liber primus dispositionem quasi syrupum,
                   etc. Secreta fidelium crucis, etc., p. 9.]

                   [Note 205: Il montre la supriorit de la route
                   d'gypte sur celle de Syrie. Puis il propose contre
                   le soudan d'gypte, non pas une croisade, mais un
                   simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
                   suite le monde mahomtan, dont l'gypte est le
                   coeur. Dix galres suffiront. Il fixe avec une
                   prvoyance toute moderne ce qu'il faut d'hommes,
                   d'argent, de vivres. La flotte doit tre arme 
                   Venise. Les marins de Venise, dit-il, sauront
                   seuls se conduire sur les plages basses d'gypte
                   qui ressemblent  leurs lagunes (p. 35-36). Il
                   n'ose pas demander que l'amiral soit un Vnitien,
                   il se contente de dire qu'il doit tre ami des
                   Vnitiens, pour agir de concert avec eux (p. 85).
                   Il faut, dit-il nettement, ou que l'accs de
                   l'gypte soit absolument interdit, ou qu'il soit
                   largi et facilit de telle sorte que chacun puisse
                   aller, revenir, commercer par les terres du soudan,
                   en toute libert, et qu'en ce dernier cas, on ne
                   parle plus de recouvrer la Terre sainte.--Mais,
                   dira-t-on, si le soudan dtournait le Nil de la
                   Mditerrane dans la Mer Rouge? La chose est
                   impossible; et si elle avait lieu, l'gypte serait
                   anantie, elle deviendrait dserte... Le soudan
                   rduit, les forteresses de l'gypte maritime
                   deviendront un sr asile pour les nations
                   chrtiennes comme le furent pour les Vnitiens les
                   lagunes de l'Adriatique qui, dans les temptes des
                   invasions gauloises, africaines, lombardes et dans
                   celle d'Attila, sont restes invioles. (Part. 3,
                   ch. II.) Ces derniers mots font allusion aux
                   craintes rcentes que les invasions des Mongols
                   avaient inspires  toute la Chrtient.]

Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins potique, n'est pas en qute de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trbizonde. Si nous arrtons
un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de France qui
cherche un royaume[206], mais plutt quelque Gnois ou Vnitien qui
nous dbitera volontiers du sucre et de la cannelle. Voil le hros du
monde moderne; non moins hros que l'autre; il risquera pour gagner un
sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour Saint-Jean-d'Acre. Le
crois du commerce a sa croisade en tous sens, sa Jrusalem partout.

                   [Note 206: Dans la quatrime croisade.]

La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
plerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jenent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles annes sur les routes prilleuses, dans les comptoirs
lointains,  Tyr,  Londres,  Novogorod. Seuls et clibataires,
enferms dans des quartiers fortifis, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues normes[207]; presque toujours pills
hors des villes, dans les villes souvent massacrs.

                   [Note 207: Sartorius.]

Ce n'tait pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigu heureusement d'Alexandrie  Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre  bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'achemint,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendt sans encombre entre les forts sombres et
les sombres chteaux du Rhin; qu'elle parvnt  Cologne, la ville
sainte. C'tait l que le marchand rendait grce  Dieu[208]. L se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vnitiens.--Ou bien encore, il appuyait  gauche. Il
pntrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
dballait aux vieilles foires de Troyes,  celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[209]. De l, en peu de journes, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[210].

                   [Note 208: Ulmann.]

                   [Note 209: Grosley.]

                   [Note 210: Hallam.]

Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque Philippe le
Bel, devenu, par sa femme, matre de la Champagne, porta ses
ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mla de
rgler l'intrt qu'on payait aux foires[211]. Puis vint Louis le
Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou se
vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il n'avait
pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic avec les Flamands,
les Gnois, les Italiens et les Provenaux.

                   [Note 211: Les foires de Champagne taient plus
                   anciennes que le comt mme. Il en est fait mention
                   ds l'an 427, dans une lettre de Sidoine
                   Apollinaire  saint Loup. Elles se perpturent
                   toujours florissantes, sans que personne gnt
                   leurs transactions. L'ordonnance de Philippe le Bel
                   est le titre royal le plus ancien qui les
                   concerne.]

Plus tard, le roi de France s'aperut qu'il avait tu sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[212]. Mais il
leur avait lui-mme enseign  prendre une autre route. Ils allrent
dsormais en Flandre par l'Allemagne ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Ocan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.

                   [Note 212: Voyez les ordonnances de Charles le Bel
                   et de Philippe de Valois. Ce qui acheva la ruine
                   des foires de Champagne, ce fut la rivalit de
                   Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutrent
                   les alarmes et les pillages de la guerre
                   intrieure, Troyes fut dserte, et Lyon s'ouvrit
                   comme un asile au commerce. Il fallut abolir les
                   foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires
                   de Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon,
                   deux furent transfres  Bourges et deux  Troyes;
                   mais elles tombrent ds que Lyon eut obtenu de
                   rouvrir ses marchs.]

Le royaume de France, dans sa grande paisseur, restait presque
impntrable au commerce. Les routes taient trop dangereuses, les
pages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacs. Pill comme un marchand, tait un mot
proverbial[213]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
gure que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'tait par saisie
universelle. Le sel, l'eau, les rivires, les forts, les gus, les
dfils, rien n'chappait  l'ubiquit fiscale.

                   [Note 213: ... Qu'ils en fissent leur profit comme
                   d'un marchand. Commines.]

Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait chou dans
l'entreprise d'tablir l'uniformit des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
trangers. Dans cette charte, le roi dclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Franais, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provenaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabanons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort 
un marchand seront punis, mme aprs l'avoir indemnis. Les trangers
auront un juge  Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes o ils seront intresss, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[214].

                   [Note 214: Peu aprs, les privilges des villes qui
                   auraient entrav ce libre commerce sont dclars
                   nuls et sans force. Le roi et les barons ne
                   s'inquitaient pas si la concurrence des trangers
                   nuisait aux Anglais (Rymer). Le roi dclare qu'il
                   leur accorde  jamais, en son nom et au nom de ses
                   successeurs, 1 de pouvoir venir en sret sous la
                   protection royale, libres de divers droits qu'il
                   spcifie: _De muragio, pontagio et panagio liberi
                   et quieti_; 2 d'y vendre en gros  qui ils
                   voudront; les merceries et pices peuvent mme tre
                   vendues en dtail par les trangers; 3 d'importer
                   et exporter, en payant les droits, toute chose,
                   except les vins, qu'on ne peut exporter sans
                   licence spciale du roi; 4 leurs marchandises
                   n'auront  craindre ni droit de prise ni saisie; 5
                   on leur rendra bonne justice; car si un juge leur
                   fait tort, il sera puni mme aprs que les
                   marchands auront t indemniss; 6 en toute cause
                   o ils seront intresss, le jury sera compos,
                   pour une moiti, de leurs compatriotes; 7 dans
                   tout le royaume il n'y aura qu'un poids et une
                   mesure; dans chaque ville ou lieu de foire, il y
                   aura un poids royal, la balance sera bien vide, et
                   celui qui pse n'y portera pas les mains; 8 
                   Londres, il y aura un juge desdits marchands, pour
                   leur rendre justice sommaire; 9 pour tous ces
                   droits ils paieront deux sous de plus qu'autrefois
                   sur chaque tonneau qu'ils amneront; quarante
                   deniers de plus par sac de laine, etc., etc.; 10
                   mais une fois ces droits pays, ils pourront aller
                   et commercer librement par tout le royaume.]

Mme avant cette charte les trangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris ds le XIIIe
sicle, on s'tonne peu qu'au XIVe un marchand anglais ait invit et
trait cinq rois[215]. Les historiens du moyen ge parlent du commerce
anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.

                   [Note 215: Hallam.]

 Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vants dans l'criture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Gnois et Vnitiens t'apportent le
saphir et l'meraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits prcieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les les de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fcondit; les flancs des nations la
bnissent, rchauffs des toisons de tes brebis[216]!

                   [Note 216: Mathieu de Westminster.]

La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'tre pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a t une manufacture de viande.
C'est de temps immmorial un peuple _leveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De l cette fracheur de teint, cette beaut, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.

Qu'on me permette,  cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.

J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'cosse; j'avais admir plutt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York  Manchester, coupant l'le dans sa largeur,
alors enfin j'eus une vritable intuition de l'Angleterre. C'tait au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus
seulement environne, mais couverte, noye de l'Ocan. Un ple soleil
colorait  peine moiti du paysage. Les maisons neuves en briques
rouges auraient tranch durement sur le gazon vert, si la brume
flottante n'et pris soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les
pturages, couverts de moutons, flambaient les rouges chemines des
usines. Pturage, labourage, industrie, tout tait l dans un troit
espace, l'un sur l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de
brouillard, le mouton d'herbe, l'homme de sang.

Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affam, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-mme; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halte de combat. L'homme en est comme effarouch.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tte et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine  vapeur, qu'il charge et
nourrit  l'excs, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.

Au moyen ge, l'Anglais tait  peu prs ce qu'il est, trop nourri,
pouss  l'action, et guerrier faute d'industrie.

L'Angleterre, dj agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la
matire; d'autres l'employaient. La laine tait d'un ct du dtroit,
l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand, taient
unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en cota cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la libert du commerce, du libre march des laines
anglaises. Assembles autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armes.

Le mlange d'industrialisme et de chevalerie donne  toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier douard III qui sur la Table ronde
a _jur le hron_ de conqurir la France[217], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[218], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent  leur
frais. La simplicit des croisades n'est point de cet ge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'douard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main  son compre, le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[219].

                   [Note 217:

                     Par devant la rone Robert s'agenouilla,
                     Et dist que le hairon par temps dpartira,
                     Mes que chou ait vou que le cuer li dira.
                     Vassal, dit la rone, or ne me parles j;
                     Dame ne peut vouer, puis qu'elle seigneur a,
                     Car s'elle veue riens, son mari pooir a.
                     Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera;
                     Et honnis soit li corps que jasi pensera,
                     Devant que mes chiers sires command le m'ara.
                     Et dist le roy: Vous, mes cors l'aquittera.
                     Mes que finer en puisse, mes cors s'en penera;
                     Vous hardiement, et Dieux vous aidera.
                     Adonc, dit la rone, je sais bien, que piecha,
                     Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti l,
                     Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna,
                     Et je voue, et prometh a Dieu, qui me cra,
                     Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpira,
                     Et qui mourut en crois, on le crucifia,
                     Que j li fruis de moi, de mon corps n'istera,
                     Si m'en ars mene ou pas par del,
                     Pour avanchier le veu que vo corps vou a;
                     Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera,
                     D'un grand coutel d'achier li miens corps s'ochira:
                     Serai m'asme perdue, et li fruis perira.
                     Et quand li rois l'entent, moult forment l'en passa.
                     Et dist: Certainement nuls plus ne vouera.
                     Li hairons fu partis, la rone en mengna.
                     Adonc, quant che fu fait, li rois s'apareilla,
                     Et fit garnir les ns, la rone i entra,
                     Et maint franc chevalier avecques lui mena.
                     De illoc en Anvers, li rois ne s'arrta.
                     Quant outre sont venu, la dame dlivra;
                     D'un beau fils gracieux la dame s'acouka,
                     _Lyon d'Anvers_ ot non, quant on le baptisa.
                     Ensi le franque Dame le sien veu acquitta;
                     Ainsque soient tout fait, main prudomme en morra,
                     Et maint bon chevalier dolent s'en clamera.
                     Et mainte prude femme pour lasse s'en tenra.
                     Adonc parti li cours des Engls par del.

                     _Chi finent leus veus du hairon._

                   Ce petit pome se trouve  la fin du t. I de
                   Froissart, d. Dacier-Buchon, p. 420.]

                   [Note 218: Il y avoit dans la suite de l'vque de
                   Lincoln plusieurs bacheliers qui avoient chacun un
                   oeil couvert de drap vermeil, pourquoi il n'en put
                   voir; et disoit-on que ceux avoient vou entre
                   dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un
                   oeil jusqu' ce qu'ils auroient fait aucunes
                   prouesses au royaume de France. Froissart.]

                   [Note 219: Froissart.]

Les nobles tragdies du XIVe sicle ont leur partie comique. Dans les
plus fiers chevaliers, il y a du Falstaff. En France, en Italie, en
Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se montrent non
moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_. Ils
viennent,  la lettre, manger le pays. Mais, en reprsailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armes de dysenterie.

Lisez aprs cela Froissart, ce Walter Scott du moyen ge; suivez-le
dans ses ternels rcits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos muses ces lourdes et brillantes armures du XIVe
sicle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dpouille de Renaud ou de
Roland?... Ces paisses cuirasses pourtant, ces forteresses mouvantes
d'acier, font surtout honneur  la prudence de ceux qui s'en
affublaient... Toutes les fois que la guerre devient mtier et
marchandise, les armes dfensives s'alourdissent ainsi. Les marchands
de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement  la
guerre[220].

                   [Note 220: Pour Carthage, V. Plutarque, Vie de
                   Timolon. Pour Palmyre, ma Vie de Znobie, Biogr.
                   Univ.]

Voil l'trange caractre de ce temps, guerrier et mercantile.
L'histoire d'alors est pope et conte, roman d'Arthur, farce de
Patelin. Toute l'poque est double et louche. Les contrastes dominent;
partout prose et posie se dmentant, se raillant l'une l'autre. Les
deux sicles d'intervalle entre les songes de Dante et les songes de
Shakespeare, font eux-mmes l'effet d'un songe. C'est le _Rve d'une
nuit d't_, o le pote mle  plaisir les artisans et les hros; le
noble Thse y figure  ct du menuisier Bottom, dont les belles
oreilles d'ne tournent la tte  Titania.

Pendant que le jeune douard III commence tristement son rgne par un
hommage  la France, Philippe de Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme fodal, fils du fodal Charles de Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles de Valois lui-mme avaient pourtant appuy le
droit des femmes  la mort de Louis le Hutin; ils avaient dsir alors
que la couronne, traite comme un fief fminin, passt par mariage 
diverses familles et qu'ainsi elle restt faible. Ils oublirent cette
politique lorsque le droit des mles amena au trne un des leurs, le
fils mme de leur chef, de Charles de Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait rparer les injustes violences des rgnes prcdents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comt et l'Artois  ceux
qui les rclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagne, aida puissamment  l'lvation de
Philippe.

Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commena par les dispenser de payer leurs dettes[221]. En signe de
gracieux avnement et de bonne justice, il fit accrocher  un gibet
tout neuf le trsorier de son prdcesseur[222]. C'tait, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligs, Philippe accueillit le
comte de Flandre, malmen par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles le Bel avait consol la bonne reine Isabeau.

                   [Note 221: Ils prtendaient qu'il y avait une
                   conjuration des hommes du bas tat pour ruiner la
                   noblesse franaise, et en consquence ils obtinrent
                   d'abord un ordre du roi pour que tous leurs
                   cranciers fussent mis en prison et leurs biens
                   squestrs; puis vint l'ordonnance qui rduisit
                   toutes leurs dettes aux trois quarts,  quatre mois
                   de terme, sans intrt. (Contin. G. de
                   Nangis.--Ord., t. II)]

                   [Note 222: Pierre Remy.]

C'tait une fte d'trenner la jeune royaut par une guerre contre ces
bourgeois. Le noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonns de ceux de Gand, ne se
troublrent pas. Bien arms et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu' Cassel, qu'ils voulaient dfendre (23 aot). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:

          Quand le coq icy chantera,
          Le roy trouv cy entrera[223].

                   [Note 223: Appelant ledict Roy Philippe _roi
                   trouv_. Oudegherst.]

Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la
persistance et la patience. Pendant que les deux armes taient en
prsence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires
taient en souffrance, que les mtiers d'Ypres ne battaient pas, que
les ballots attendaient sur le march de Bruges. L'me de ces
marchands tait reste au comptoir. Chaque jour,  la fume de leurs
villages incendis, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce
qu'ils manquaient  gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en
finir par une bataille. Leur chef Zanekin (Petit Jean) s'habille en
marchand de poisson, et va voir le camp franais. Personne n'y
songeait  l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se
conviaient, se faisaient des visites. Le roi dnait, lorsque les
Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu' la
tente royale[224]. Mme prcipitation des Flamands qu'
Mons-en-Puelle, mme imprvoyance du ct des Franais. La chose ne
tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal
orgueil de leur force, soit prudence des marchands, ou ostentation de
richesse, s'taient aviss de porter  pied de lourdes cuirasses de
cavaliers. Ils taient bien dfendus, il est vrai, mais ils bougeaient
 peine. Leurs armures suffisaient pour les touffer. On en jeta
treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses tats, en fit
prir dix mille en trois jours.

                   [Note 224: Oncques en l'ost du roy ne feit on
                   guet: et les grands seigneurs alrent d'une tente
                   en l'autre, pour eux dduire, en leurs belles
                   robes. Or vous dirons des Flamans, qui sur le mont
                   toient... Si feirent trois grosses batailles les
                   Flamans; et veindrent avalant le mont, au grand
                   pas, devers l'ost du roy: et passrent tout outre,
                   sans cry ne noise: et fut  l'heure de vespres
                   sonnans... Et les Flamans ne s'atargrent mie, ains
                   veindrent le grand pas, pour surprendre le roy en
                   sa tente. Froissart, I, c. LXIX, p. 123.--V. aussi
                   Cont. G. de Nangis, p. 90. Oudegherst, c. CLIV, f.
                   259.--Je regrette de n'avoir pas eu entre les mains
                   l'important ouvrage de M. Warnkoenig, lorsque j'ai
                   imprim le rcit de la bataille de Courtrai:
                   Histoire de la Flandre et de ses institutions
                   civiles et politiques, jusqu' l'anne 1305, par M.
                   Warnkoenig, trad. de l'allemand, par M. Ghueldorf.
                   1835. Voyez particulirement aux pages 305, 308, du
                   premier volume, quelques circonstances
                   intressantes qui compltent mon rcit.]

C'tait certainement alors un grand roi que le roi de France. Il
venait de replacer la Flandre dans sa dpendance. Il avait reu
l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces franaises. Ses
cousins rgnaient  Naples et en Hongrie. Il protgeait le roi
d'cosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de
Navarre, de Majorque, de Bohme, souvent celui d'cosse. Le fameux
Jean de Bohme, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur
sous le nom de Charles IV, dclarait ne pouvoir vivre qu' Paris, _le
sjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute
l'Europe, mais revenait toujours  la cour du grand roi de France. Il
y avait l une fte ternelle, toujours des joutes, des tournois, la
ralisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.

Pour se figurer cette royaut, il faut voir Vincennes, le Windsor des
Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui,  demi ras;
mais comme il tait quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents[225] les escadrons panachs, blasonns,
des grandes armes fodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,
joutaient par-devant le roi trs-chrtien; lorsque cette noble scne
s'encadrait dans la majest d'une fort, que des chnes sculaires
s'levaient jusqu'aux crneaux, que les cerfs bramaient la nuit au
pied des tourelles, jusqu' ce que le jour et le cor vinssent les
chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et
pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de
l'horloge qui n'a pas moins encore de onze tages d'ogives.

                   [Note 225: Les chteaux, comme les glises du moyen
                   ge, comme les cits antiques, sont, je crois,
                   gnralement, _orients_. Voyez mon Histoire
                   romaine, et ma Symbolique du droit.]

Au milieu de toute cette pompe fodale, qui charmait les seigneurs,
ils eurent bientt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami
Charles de Valois ne rgnerait pas autrement que les fils de Philippe
le Bel. Ce rgne chevaleresque commena par un ignoble procs; le
chteau royal fut bientt un greffe, o l'on comparait des critures
et jugeait des faux. Le procs n'allait pas  moins qu' perdre et
dshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui mme qui
avait le plus contribu  l'lvation de Philippe, son cousin, son
beau-frre, Robert d'Artois. On vit en ce procs ce qu'il y avait de
plus humiliant pour les grand seigneurs, un des leurs faussaire et
sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement  ce sicle. Mais il
manquait jusque-l de les trouver dans un chevalier, dans un homme de
ce rang.

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir t supplant dans la
possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son pre, femme du
comte de Bourgogne. Philippe le Bel avait soutenu Mahaut et les deux
filles de Mahaut, qu'avaient pouses ses fils avec cette dot
magnifique de l'Artois et de la Franche-Comt[226].  la mort de Louis
le Hutin, Robert, profitant de la raction fodale, se jeta sur
l'Artois. Mais il fallut qu'il lcht prise. Philippe le Long marchait
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe le Bel
fussent morts, qu'un fils de Charles de Valois parvnt au trne.
Personne n'eut plus de part que Robert  ce dernier vnement[227].
Philippe de Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de
l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie
 son comt de Beaumont. Il avait pous la soeur du roi, Jeanne de
Valois; celle-ci ne se contentait pas d'tre comtesse de Beaumont:
elle esprait que son frre rendrait l'Artois  son mari. Elle disait
que le roi ferait justice  Robert, s'il pouvait produire quelque
pice nouvelle, _quelque petite qu'elle ft_.

                   [Note 226: Un arrt de la cour de France, prononc
                   en plein parlement, dboutait pour toujours Robert
                   et ses successeurs de leurs prtentions, et
                   ordonnait: Que ledit Robert amast ladite comtesse
                   comme sa chire tante, et ladite comtesse ledit
                   Robert comme son bon nepveu.]

                   [Note 227: L'ancienne chronique de Flandre allait
                   mme jusqu' lui en donner tout l'honneur: Et
                   n'estoient mie les barons d'accord de faire le roy,
                   mais toutefois par le pourchas de messire Robert
                   d'Artois fut tant la chose dmene, que messire
                   Philippe... fut lu  roy de France. Chron... ch.
                   LXVII, p. 131, Mm. Ac. Insc. X, 592.]

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir  Paris.
Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient  sa
fille, veuve de Philippe le Long. Elle mourut trois mois aprs sa
mre[228]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,
poux de Jeanne, fille de Philippe le Long et petite-fille de Mahaut.
Le duc tait lui-mme frre de la femme du roi. Le roi l'admit  la
jouissance du comt; mais en mme temps il rservait  Robert le droit
de proposer ses raisons[229].

                   [Note 228: Le bruit commun tait que Mahaut avait
                   t _enherbe_. Quant  Jeanne, sa fille, si fut
                   une nuit avec ses dames en son dduit, et leur prit
                   talent de boire clarey, et elle avoit un bouteiller
                   qu'on appeloit Huppin, qui avoit est avec la
                   comtesse sa mre... Tantost que la Royne fut en son
                   lict, si luy prit la maladie de la mort, et assez
                   tost rendit son esprit, et lui coula le venin par
                   les yeux, par la bouche, par le nez et par les
                   oreilles, et devint son corps tout tach de blanc
                   et de noir. Chron. de Flandre.]

                   [Note 229: Sur ce qu'il lui a est donn 
                   entendre, que au traitt de mariage de Philippe
                   d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel traict
                   furent faites deux paires de lettres rattiffies
                   par Philippe le Bel... et furent enregistres en
                   nostre Cour s registre, lesquelles lettres, depuis
                   le deceds dudit comte, ont est fortraites par
                   notre chire cousine Mahault d'Artois. 1329.
                   Chron. de Flandre, p. 601.]

Ni les pices, ni les tmoins, ne manqurent  Robert. La comtesse
Mahaut avait eu pour principal conseiller l'vque d'Arras. L'vque
tant mort, et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en
restitution la matresse de l'vque, une certaine dame Divion, femme
d'un chevalier[230]. Celle-ci s'enfuit  Paris avec son mari. Elle y
tait  peine, que Jeanne de Valois, qui savait qu'elle avait tous les
secrets de l'vque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle
pouvait avoir gards; la Divion prtendit mme que la princesse la
menaait de la faire noyer ou brler. La Divion n'avait point de
pices; elle en fit: d'abord une lettre de l'vque d'Arras o il
demandait pardon  Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis
une charte de l'aeul Robert, qui assurait l'Artois  son pre. Ces
pices et d'autres  l'appui furent fabriques  la hte par un clerc
de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin
d'envoyer demander  l'abbaye de Saint-Denis quels taient les pairs
 l'poque des actes supposs.  cela prs, on ne prit pas de grandes
prcautions. Les pices qui existent encore au Trsor des Chartes sont
visiblement fausses[231].  cette poque de calligraphie, les actes
importants taient crits avec un tout autre soin.

                   [Note 230: Qudam mulier nobilis et formosa, qu
                   fuerat M. Theoderici concubina. Gest. episc.,
                   Leod., p. 408.

                   Elle l'en menaait mme au nom du Roi. J'ai voulu
                   vous excuser, disait-elle en luy reprsentant que
                   vous n'aviez nulle desdites lettres, et il m'a
                   rpondu qu'il vous feroit ardoir se vous ne l'en
                   baillez. Ibid. 600.

                   La Divion avait t envoye tout exprs en Artois
                   pour se procurer le sceau du comte. Elle parvint
                   aprs quelque recherche  en trouver un entre les
                   mains d'Ourson le Borgne dit le beau Parisis. Il en
                   voulait trois cents livres. Comme elle ne les avait
                   pas, elle offrit d'abord en gage un cheval noir sur
                   lequel son mari avait jot  Arras. Ourson refusa;
                   alors, autorise de son mari, elle dposa des
                   joyaux, savoir deux couronnes, trois chapeaux, deux
                   affiches, deux anneaux, le tout d'or et pris sept
                   cent vingt-quatre livres parisis. Ibid.,
                   609-610.--Ensuite elle prit un scel  une lettre
                   qui estoit scelle dudit vque Thierry, et par
                   barat engigneur, l'osta de cette lettre vieille et
                   la plaa  la nouvelle. Et  ce faire furent
                   prsens Jeanne et Marie, meschines (servantes) de
                   ladite Divion, laquelle Marie tenoit la chandelle,
                   et Jehanne li aidoit. Ibid, 598. Dposition de
                   Martin de Nuesport. La Divion dclara qu'elle
                   assista seule avec la dame de Beaumont et Jeanne 
                   l'application des sceaux et n'y avoit  faire que
                   elles trois tant seulement. Ibid., p. 611.--De
                   plus pour ce que le Roy Philippe avoit accoustum
                   de faire ses lettres en latin, on avait demand 
                   un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner en cette
                   langue le commencement et la fin d'une lettre de
                   confirmation qui devait, disait-on, servir au
                   mariage de Jean d'Artois avec la demoiselle de
                   Leuze. Ibid., 612.

                   La Divion semble pourtant attacher grande
                   importance  son oeuvre; elle faisait passer les
                   pices,  mesure qu'elle les fabriquait,  Robert
                   d'Artois, Disant teles paroles, Sire ves ci copie
                   des lettres que nous avons, gardez si elle est
                   bonne; et il respondoit: Si je l'avoie de cette
                   forme, il me suffiroit. Elle voulut mme les
                   soumettre d'abord  des experts. Mm. Ac., X, ib.

                   _Archives, Sect. hist._, J., 439, _n_ 2.--Ils
                   avaient eu soin de mnager  ces tmoignages un
                   commencement de preuve par crit, dans la fausse
                   lettre de l'vque d'Arras: Desquelles lettres jou
                   en ay une, et les autres ou traicti du mariage
                   madame la Royne Jehanne furent par un de nos grands
                   seigneurs getts au feu... Ibid., p. 597.

                   ... Et jura au Roy, mains leves vers les saints,
                   que un homme vestu de noir aussi comme
                   l'archevesque de Rouen, il avoit baill lesdites
                   lettres de confirmation. Cet homme vtu de noir
                   tait son confesseur; Robert les lui avait donnes,
                   puis les avait reues de ses mains; moyennant quoi
                   il jurait en toute sret de conscience. Ibid., p.
                   610.

                   Jacques Roudelle convint qu'on lui avait dit, que
                   s'il dposait ce luy vaudroit un voyage 
                   Saint-Jacques en Gallice. Grard de Juvigny,
                   qu'il avoit rendu faux tmoignage  la requeste
                   dudit Monsieur Robert, qui venoit chiez luy si
                   souvent, qu'il en estoit tout ennuy... Ibid.,
                   599.

                   Dposition de la Divion: ... Item elle confesse
                   que Prot, sondit clerc, de son commandement,
                   escript toutes lesdites fausses lettres de sa main,
                   et escript celle ou pent le scel de ladite feu
                   comtesse _une penne d'airain_, pour sa main
                   desguizier... Item elle dit que mons. Robert assez
                   tost aprs en envoya ledit Prot elle ne scet o, en
                   quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit 
                   mons. Robert, Sire, je ne say que nous faciens de
                   cest clerc, je me doubt trop de sa contenance, car
                   il est si paoureus que c'est merveille et que 
                   chacune chose que il oyoit la nuit, il dit: Ay ma
                   damoiselle, Ay Jehanne, Ay Jehanne, les sergents me
                   viennent querre, en soy effreant et disant: Je en
                   ay trop grand paour. Et  moy mesme a il dit
                   plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour
                   qu'il en avoit, que se il est pris et mis en
                   prison, il dira tout sans rien espargnier. Et dit
                   que ledit mons. Robert li respondoit, Nous nous
                   enchevirons bien. Mes elle ne scet, ou il est, fors
                   que elle croit que il est en aucuns des
                   hbergements des terouere audit mons. Robert.
                   _Archives, Section hist._, T. 440, n 11. Item elle
                   dit que par trop de fois la dite dame Marie
                   sagenouilla devant elle, en li priant, en plorant
                   et adjointes mains, par telx mos: Pour dieux,
                   damoiselle, faites tant que Monseigneur aie ces
                   lettres que vous savez, qui li ont mtier pour son
                   droit don comt d'Artoys, et je say bien que vous
                   le ferez bien se il vous plaist, car ce soit grand
                   meschief s'il estoit desherit par deffaut de
                   lettres, il ne li faut que trop peu de lettre. Le
                   roy a dit  Madame que sil li en puet monstrer
                   letre, ja si petite ne fet, que li delivrera la
                   cont, et pour Dieu pensez en et en mettez
                   Monseigneur et Madame hors de la mesaise ou il en
                   sont. Car il sont en si grant tristesse qu'il n'en
                   pucent boire, mengier, dormir ne reposer nuit ne
                   jour. _Archives, Section hist._, J., 440, n 11.]

                   [Note 231: _Archives_, Section hist., J. 439.]

Robert produisait  l'appui de ces pices cinquante-cinq tmoins.
Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigny allant  la potence, et
dj dans la charrette, avait avou sa complicit avec l'vque
d'Arras dans la soustraction des titres.

Robert soutint mal ce roman. Somm par le procureur du roi, en
prsence du roi mme, de dclarer s'il comptait faire usage de ces
pices quivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua
tout, ainsi que les tmoins. Ces aveux sont extrmement nafs et
dtaills. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de
Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux, que la
charte qui fournit les sceaux fut achete cent cus  un bourgeois;
que les pices furent crites en son htel, place Baudoyer, par un
clerc qui avait grand'peur, et qui, pour dguiser son criture, se
servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle
avait t force par madame Jeanne de Valois, elle n'en fut pas moins
brle, au march aux pourceaux, prs la porte Saint-Honor[232].
Robert, qui tait accus en outre d'avoir empoisonn Mahaut et sa
fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva  Bruxelles[233] puis 
Londres, prs du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme
relgue en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accuse
d'impudicit, et Gaston, son fils, autoris  l'enfermer au chteau
d'Orthez. Le roi croyait avoir tout  craindre de cette famille.
Robert en effet avait envoy des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne, le chancelier, le grand trsorier et quelques autres de ses
ennemis[234]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais
que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoter_ la reine
et son fils[235].

                   [Note 232: Jeannette sa servante y subit quatre ans
                   aprs le mme supplice. Quant aux faux tmoins, les
                   principaux furent attachs au pilori, vtus de
                   chemises toutes parsemes de langues rouges.
                   _Archives._]

                   [Note 233: ... Il resta assez longtemps en Brabant;
                   le duc lui avait conseill de quitter Bruxelles
                   pour Louvain, et avait promis dans le contrat de
                   mariage de son fils avec Marie de France que Robert
                   sortirait de ses tats. Cependant il se tint encore
                   quelque temps sur ces frontires, allant de chteau
                   en chteau; et bien le savoit le duc de Brabant.
                   L'avou de Huy lui avait donn son chapelain, frre
                   Henri, pour le guider et aller  ses besognes en
                   ce sauvage pays. Rfugi au chteau d'Argenteau et
                   forc d'en sortir pour la ribauderie de son
                   valet, il se dirigea vers Namur, et dut
                   parlementer longtemps pour y tre reu; il lui
                   fallut attendre dans une pauvre maison, que le
                   comte, son cousin, ft parti pour aller rejoindre
                   le roi de Bohme.]

                   [Note 234: Les assassins vinrent jusqu' Reims, ou
                   ils cuidoient trouver le comte de Bar a une feste
                   qu'il y devoit tenir pour dames; mais on tait sur
                   leurs traces, ils durent revenir; ce coup manqu,
                   Robert d'Artois se dcida  venir lui-mme en
                   France. Il y passa quinze jours, et revint
                   convaincu par les insinuations de sa femme que tout
                   Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. Mm. de
                   l'Acad., X, p. 625-6.]

                   [Note 235: Entre la Saint-Remy et la Toussaint de
                   la mme anne 1333, frre Henry fut mand par
                   Robert, qui, aprs beaucoup de caresses, dbuta par
                   luy faire derechef une fausse confidence, et luy
                   dit que ses amis luy avoient envoy de France un
                   volt ou voust, que la Reine avoit fait contre luy.
                   Frre Henry lui demanda que est ce que voust?
                   C'est une image de cire, rpondit Robert, que l'en
                   fait pour baptiser, pour grever ceux que l'on welt
                   grever. L'en ne les appelle pas en ces pays voulz,
                   rpliqua le moine, l'en les appelle manies. Robert
                   ne soutint pas longtemps cette imposture: il avoua
                    frre Henry que ce qu'il venoit de luy dire de la
                   Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un secret
                   important  luy communiquer; qu'il ne le lui diroit
                   qu'aprs qu'il auroit jur qu'il le prenoit sous le
                   sceau de la confession. Le moine jura, la main
                   mise au piz. Alors Robert ouvrit un petit ecrin et
                   en tira une image de cire envelope en un
                   quevre-chief cresp, laquelle image estoit  la
                   semblance d'une figure d'un jueune homme, et estoit
                   bien de la longueur d'un pied et demi, ce li
                   semble, et si le vit bien clerement par le
                   quevre-chief qui estoit moult deliez, et avoit
                   entour le chief semblance de cheveux aussi comme un
                   jeune homme qui porte chief. Le moine voulut y
                   toucher. N'y touchiez, frre Henry, luy dit
                   Robert, il est tout fait, icestuy est tout
                   baptisiez, l'en le m'a envoy de France tout fait
                   et tout baptis; il n'y faut rien  cestuy, et est
                   fait contre Jehan de France en son nom, et pour le
                   grever: Ce vous dis-je bien en confession, mais je
                   en vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il
                   fut baptisi. Et pour qui est-ce, dit frre Henry.
                   C'est contre une deablesse, dit Robert, c'est
                   contre la Royne, non pas Royne, c'est une
                   dyablesse; ja tant comme elle vive, elle ne fera
                   bien ne ne fera que moy grever, ne ja que elle vive
                   je n'auray ma paix, mais se elle estoit morte et
                   son fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy,
                   quar de luy ferois-je tout ce qu'il me plairoit, je
                   ne m'en doubte mie, si vous prie que vous me le
                   baptisiez, quar il est tout fait, il n'y faut que
                   le baptesme, je ay tout prest les parrains et les
                   maraines et quant que il y a mestier, fors de
                   baptisement... Il n'y fault  faire fors aussi
                   comme  un enfant baptiser, et dire les noms qui y
                   appartiennent. Le moine refusa son ministre pour
                   de pareilles oprations, remontra que c'toit mal
                   fait d'y avoir crance, que cela ne convenoit point
                    si hault homme comme il estoit, vous le voulez
                   faire sur le Roy et sur la Royne qui sont les
                   personnes du monde qui plus vous peuvent ramener 
                   honneur. Monsieur Robert rpondit: Je ameroie
                   mieux estrangler le dyable que le diable
                   m'estranglast. Ibid., p. 627.]

Cet acharnement du roi  poursuivre l'un des premiers barons du
royaume,  le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les
seigneurs, tait de nature  affaiblir leurs bonnes dispositions pour
le fils de Charles de Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient
tre encore bien plus mcontents. Le roi avait ordonn  ses baillis
de taxer dans les marchs les denres et les salaires, de manire 
les faire baisser de moiti. Il voulait ainsi payer toutes choses 
moiti prix, tandis qu'il doublait l'impt, refusant de rien recevoir
autrement qu'en forte monnaie[236].

                   [Note 236: Nov. 1330. Ord. II.]

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-tre qui souffrait le
plus, c'tait le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en
esclave. Il avait menac Jean XXII de le faire poursuivre comme
hrtique par l'Universit de Paris. Sa conduite  l'gard de
l'Empereur tait singulirement machiavlique: tout en ngociant avec
lui, il forait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait
voulu se faire lui-mme Empereur. Benot XII avoua en pleurant aux
ambassadeurs impriaux que le roi de France l'avait menac de le
traiter plus mal que ne l'avait t Boniface VIII[237], s'il absolvait
l'Empereur. Le mme pape se dfendit avec peine contre une nouvelle
demande de Philippe, qui et assur sa toute-puissance et
l'abaissement de la papaut. Il voulait que le pape lui donnt pour
trois ans la disposition de tous les bnfices de France, et pour dix
le droit de lever les dcimes de la croisade par toute la
chrtient[238]. Devenu collecteur de cet impt universel, Philippe
et partout envoy ses agents, et peut-tre envelopp l'Europe dans le
rseau de l'administration et de la fiscalit franaise.

                   [Note 237: In aurem nuntiis, quasi fiens
                   conquerebatur, quod ad principem esset inclinatus,
                   et quod rex Franci sibi scripserit certis
                   litteris, si Bavarum sine ejus voluntate
                   absolveret, pejora sibi fierent, quam pap
                   Bonifacio a suis prdecessoribus essent facta.
                   Albertus Argent., p. 127.]

                   [Note 238: Il attachait  son dpart pour la
                   croisade vingt-sept conditions, entre autres le
                   rtablissement du royaume d'Arles en faveur de son
                   fils, la concession de la couronne d'Italie 
                   Charles, comte d'Alenon, son frre; la libre
                   disposition du fameux trsor de Jean XXII. Il
                   ajournait  trois ans son dpart, et comme il
                   pouvait survenir dans l'intervalle quelque obstacle
                   qui le fort  renoncer  son expdition, le droit
                   d'en juger la validit devait tre remis  deux
                   prlats de son royaume. (Villani.) Aprs bien des
                   ngociations, le pape lui accorda pour six ans les
                   dcimes du royaume de France.]

Philippe de Valois, en quelques annes, avait su mcontenter tout le
monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois
et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,
la chrtient entire par sa duplicit  l'gard de l'Empereur et par
sa demande de lever dans tous les tats les dcimes de la croisade.

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-mme,
l'Angleterre se relevait. Le jeune douard III avait veng son pre,
fait mourir Mortimer, enferm sa mre Isabeau. Il avait accueilli
Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commenait  chicaner
sur l'hommage qu'il avait rendu  la France. Les deux puissances se
firent d'abord la guerre en cosse. Philippe secourut les cossais,
qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus
directe. Le snchal du roi de France expulsa les Anglais des
possessions contestes.

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand. Les
Flamands se trouvaient alors sous un comte tout franais, Louis de
Nevers, qui n'tait comte que par la bataille de Cassel et
l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu' Paris,  la cour de
Philippe de Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les
Anglais fussent arrts dans toutes les villes de Flandre. douard fit
arrter les Flamands en Angleterre[239]. Le commerce, sans lequel les
deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.

                   [Note 239: Mais en mme temps il crivit au comte
                   et aux bourgmestres des trois grandes villes pour
                   se plaindre de cette violence. (Oudegherst.)]

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'tait les
blesser par leurs cts les plus sensibles, leur ter le drap et le
vin. Ils vendaient leurs laines  Bruges pour acheter du vin 
Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise, les Flamands ne savaient
que faire. douard, ayant dfendu l'exportation des laines, rduisit
la Flandre au dsespoir et la fora de se jeter dans ses bras[240].

                   [Note 240: Statutum fuit quod nulla lana crescens
                   in Anglia exeat, sed quod ex ea fierent panni in
                   Anglia. Walsingh., Hist. Angl.--Vidisses tum
                   multos per Flandriam textores, fullones, aliosque
                   qui lanificio vitam tolerant, aut inopia
                   mendicantes, aut pr pudore et gravamine ris
                   alieni solum vertentes. Meyer, p. 137.

                   Quod omnes operatores pannorum, undicumque in
                   Angliam venientes reciperentur, et quod loca
                   opportuna assignarentur eisdem, cum multis
                   libertatibus et privilegiis, et quod
                   haberent...--On leur rendait la ncessit
                   d'migrer plus pressante, non-seulement en leur
                   refusant les laines, mais de plus en prohibant les
                   produits de leur industrie... Item statutum fuit
                   quod nullus uteretur panno extra Angliam operato.
                   Walsingham. 1335, 1336.--Voyez Rymer, passim,
                   l'Hist. du commerce d'Anderson, etc.]

D'abord une foule d'ouvriers flamands passrent en Angleterre. On les
y attirait  tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,
qu'on n'employt auprs d'eux. Il est curieux de voir ds ce temps-l
jusqu'o ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son
intrt le demande. Leurs habits seront beaux, crivaient les Anglais
en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[241]. Ces
migrations, qui continuent pendant tout le XIVe sicle, ont, je
crois, modifi singulirement le gnie anglais. Avant qu'elles aient
eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse
que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforant de
sparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer
les migrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.

                   [Note 241: Walsingham dit pourtant qu'on leur
                   interdit pendant trois ans encore l'entre de
                   l'Angleterre. Ut sic retunderetur superbia
                   Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_
                   venerabantur. Anno 1337.]

Cependant la Flandre ne se rsigna pas. Les villes clatrent. Elles
hassaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les
campagnes contre le monopole des villes[242], soit parce qu'il
admettait les trangers, les Franais, au partage de leur
commerce[243].

                   [Note 242: Meyer, anno 1322.]

                   [Note 243: Mercatoribus S. Joannis Angeliaci et
                   Rupell dedit ut liceret illis... frequentare
                   portum Flandrensem apud Slusam ad ferentes
                   quascumque mercaturas constituentesque stabilem
                   sibi sedem vinorum suorum in oppido Dummensi...
                   eaque in mercatura omne monopolium prohibens.
                   Meyer, p. 135.]

Les Gantais, qui sans doute se repentaient de n'avoir pas soutenu ceux
d'Ypres et de Bruges  la bataille de Cassel, prirent pour chef, en
1337, le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de
mtiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde
organisa une vigoureuse tyrannie[244]. Il fit assembler  Gand les
gens des trois grandes villes, et leur montra que sans le roi
d'Angleterre ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fonde
sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit
qu'on teinst le roy d'Angleterre  amy.

                   [Note 244: Et avoit adonc  Gand un homme qui
                   avoit t brasseur de miel; celui toit entr en si
                   grande fortune et en si grande grce  tous les
                   Flamands, que c'toit tout fait et bien fait quand
                   il vouloit deviser et commander partout Flandre, de
                   l'un des cts jusques  l'autre; et n'y avoit
                   aucun, comme grand qu'il fut, qui de rien, ost
                   trpasser son commandement, ni contredire. Il avoit
                   toujours aprs lui allant aval (en bas) la ville de
                   Gand soixante ou quatre-vingts varlets arms, entre
                   lesquels il y en avoit deux ou trois qui savoient
                   aucuns de ses secret; et quand il encontroit un
                   homme qu'il heoit (hassoit) ou qu'il avoit en
                   soupon, il toit tantt tu; car il avoit command
                    ses secrets varlets et dit: Sitt que
                   j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel
                   signe, si le tuez sans dport (dlai), comme grand,
                   ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre
                   parole. Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette
                   manire plusieurs grands matres tuer: par quoi il
                   toit si dout (redout) que nul n'osoit parler
                   contre chose qu'il voulut faire, ni  peine penser
                   de le contredire. Et tantt que ces soixante
                   varlets l'avoient reconduit en son htel, chacun
                   alloit dner en sa maison; et sitt aprs dner,
                   ils revenoient devant son htel, et boient
                   (attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il
                   vouloit aller aval (en bas) la rue, jouer et batre
                   parmi la ville; et ainsi le conduisoient jusques au
                   souper. Et sachez que chacun de ces soudoys
                   (soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou
                   gros de Flandre pour ses frais et pour ses gages;
                   et les faisoit bien payer de semaine en semaine. Et
                   aussi avoit-il par toutes les villes de Flandre et
                   les chatelleries sergents et soudoys  ses gages,
                   pour faire tous ses commandemens et pier s'il
                   avoit nulle part personne qui ft rebelle  lui, ni
                   qui dt ou informt aucun contre ses volonts. Et
                   sitt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne
                   cessoit jamais tant qu'il l'eut banni ou fait tuer
                   sans dport (dlai); jacil (celui-ci) ne s'en put
                   garder. Et mmement tous les plus puissants de
                   Flandre, chevaliers, cuyers et les bourgeois des
                   bonnes villes qu'il pensoit qui fussent favorables
                   au comte de Flandre en aucune manire, il les
                   bannissoit de Flandre et levoit la moiti de leurs
                   revenues, et laissoit l'autre moiti pour le
                   douaire et le gouvernement de leurs femmes et de
                   leurs enfants. Froissart, t. I, c. LXV, p. 184.

                   Sauvage, p. 143. Ejus foederis prcipui auctores
                   fuere Jacob Artevelda, et Sigerus Curtracensis
                   eques Flandrus nobilissimus. Sed hunc Ludovicus...
                   jussu Philippi regis, Brugis decollavit. Meyer, p.
                   138, comp. Froissart, p. 187.]

douard tait un bien petit prince pour s'opposer  cette grande
puissance de Philippe de Valois; mais il avait pour lui les voeux de
la Flandre et l'unanimit des Anglais. Les seigneurs vendeurs des
laines, et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les
paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre
Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la
paix[245].

                   [Note 245: Rymer, t. IV, p. 804. De mme avant la
                   campagne qui se termina par la bataille de Crcy,
                   il crivit aux deux chefs des Dominicains et des
                   Augustins, prdicateurs populaires: Rex dilecto
                   sibi in Christo... ad informandum intelligentias et
                   animandum nostrorum corda fidelium... specialiter
                   vos quibus expedire videretis clero et populo
                   velitis patenter exponere... Rymer, Acta public.,
                   V. 496.]

Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au
commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent
alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes
de seize ans  soixante. Pour mettre le pays  l'abri des flottes
franaises et des incursions cossaises, il organise des signaux sur
toutes les ctes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il
se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et
terrible invention. Il pourvoit  la marine, aux vivres. Il crit des
menaces aux comtes qui doivent prparer le passage,  l'archevque de
Cantorbry des consolations et des flatteries pour le peuple: Le
peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est charg
jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La ncessit
de nos affaires nous empche de le soulager. Que votre grce soutienne
donc ce peuple dans la bnignit, l'humilit et la patience[246],
etc.

                   [Note 246: Rymer, ann. 1338.]

Le roi de France n'a pas,  beaucoup prs, autant de dtails 
embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire fodale. Les
seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre
prive et qu'il respecte leurs justices[247]. Mais en mme temps les
nobles veulent tre pays pour servir le roi; ils demandent une solde,
ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret aura
vingt sols par jour, le chevalier dix[248], etc. C'tait le pire des
systmes, systme tout  la fois fodal et mercenaire, et qui
runissait les inconvnients des deux autres.

                   [Note 247: Ord. II, ann. 1338, ann. 1333.]

                   [Note 248: Ord. II, ann. 1338.]

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui
assure la libert du ngoce aux marchands trangers, le roi de France
ordonne aux Lombards de venir  ses foires de Champagne et prtend
leur tracer la route par laquelle ils y viendront[249].

                   [Note 249: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire,
                   Mcon.]

       *       *       *       *       *

Les Anglais partirent pleins d'esprance (1338). Ils se sentaient
appels par toute la chrtient. Leurs amis des Pays-Bas leur
promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur taient
favorables, et Artevelde leur rpondait des trois grandes villes. Les
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de
l'argent, se montrrent  leur arrive magnifiques et prodigues. Et
n'pargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plt des nues,
et donnaient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour
acqurir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;
et tant faisoient qu'ils l'avoient et toient priss de tous et de
toutes, et mmement du commun peuple  qui ils ne donnoient rien, pour
le bel tat qu'ils menoient[250].

                   [Note 250: Froissart.]

Quelle que ft l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands
amis d'Angleterre, douard trouva chez eux plus d'hsitation qu'il ne
s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils taient prts  le
seconder, mais qu'il tait juste que le plus considrable, le duc de
Brabant, se dclart le premier. Le duc de Brabant demanda un dlai,
et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre qu'il ne
leur fallait plus qu'une chose pour se dcider: c'tait que l'Empereur
dfit le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous sommes sujets
de l'Empire. Au reste, l'Empereur avait un trop juste sujet de guerre,
puisque le Cambrsis, terre d'Empire, tait envahi par Philippe de
Valois.

L'empereur Louis de Bavire avait d'autres motifs plus personnels pour
se dclarer. Perscut par les papes franais, il ne parlait de rien
moins que d'aller avec une arme se faire absoudre  Avignon. douard
alla le trouver  la dite de Coblentz. Dans cette grande assemble o
l'on voyait trois archevques, quatre ducs, trente-sept comtes, une
foule de barons, l'Anglais apprit  ses dpens ce que c'tait que la
morgue et la lenteur allemandes. L'Empereur voulait d'abord lui
accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,
par-devant ce suprme juge, se porta pour accusateur de Philippe de
Valois. L'Empereur, une main sur le globe, l'autre sur le sceptre,
tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tte une pe nue, dfia le
roi de France, le dclara dchu de la protection de l'Empire, et donna
gracieusement  douard le diplme de vicaire imprial sur la rive
gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en tirer.
L'Empereur rflchit, eut des scrupules, et au lieu de s'engager dans
cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers l'Italie. Mais
Philippe de Valois le fit arrter au passage des Alpes par un fils du
roi de Bohme.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplme, demanda au duc de
Brabant o il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc
assigna pour l'assemble la petite ville de Herck sur la frontire de
Brabant. Quand tous furent l venus, sachez que la ville fut
grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'cuyers et de toutes
autres manires de gens; et la halle de la ville o l'on vendoit pain
et chair, qui gures ne valoient, encourtine de beaux draps comme la
chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult
riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des
autres, sur un banc d'un boucher, l o il tailloit et vendoit sa
chair. Oncques telle halle ne fut  si grand honneur[251].

                   [Note 251: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de
boucher au nouveau vicaire imprial, le duc de Brabant faisait dire au
roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.
douard dfiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc
dclara qu'il aimait mieux faire porter  part son dfi. Enfin, quand
douard le pria de le suivre devant Cambrai, il lui assura qu'aussitt
qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze
cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opra sur les seigneurs des
Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. douard ne put
les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se
trouva mieux dfendu qu'on ne le croyait. La saison tait avance.
douard leva le sige et rentra en France. Mais,  la frontire, le
comte de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au del, que
tenant des fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait
volontiers sur terre d'Empire; mais qu'arriv sur terre de France, il
devait obir au roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas
pour combattre les Anglais[252].

                   [Note 252: Froissart.]

Parmi ces tribulations, douard avanait lentement vers l'Oise,
ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses allis mcontents
et affams. Il lui fallait une belle bataille pour le ddommager de
tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de
France lui-mme parut prs de la Capelle avec une grande arme. On y
comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannires, cinq cent et
soixante pennons, quatre rois (France, Bohme, Navarre, cosse), six
ducs, et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des
communes de France plus de soixante mille. Le roi de France lui-mme
demandait la bataille. douard n'avait qu' choisir pour le 2 octobre
un champ, une belle place o il n'y et ni bois, ni marais, ni rivire
qui pt avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqu, lorsque dj douard, mont sur un petit palefroi,
parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Franais
avisrent, disent les Chroniques de Saint-Denis, qu'il tait
vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux
armes[253]. Selon Froissart: Ils n'toient pas d'accord, mais en
disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce
seroit grand'honte et grand dfaut si le roi ne se combattoit, quand
il savoit que ses ennemis toient si prs de lui, en son pays, rangs
en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre  eux.
Les aucuns des autres disoient  l'encontre que ce seroit grand'folie
s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point
trahison y avoit: car si fortune lui toit contraire, il mettoit son
royaume en aventure de perdre, et si il dconfisoit ses ennemis, pour
ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des
seigneurs de l'Empire, qui avec le roi anglois toient allis. Ainsi
estrivant (dissertant) et dbattant sur ces diverses opinions, le jour
passa jusques  grand midi. Environ petite nonne, un livre s'en vint
trpassant parmi les champs, et se bouta entre les Franais, dont ceux
qui le virent commencrent  crier et  huier (appeler) et  faire
grand haro; de quoi ceux qui toient derrire cuidoient que ceux de
devant se combattissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs
batailles rangs fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs
leurs bassinets en leurs ttes et prirent leurs glaives. L il fut
fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spcial le comte de Hainaut
en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du Livre.--...
Avec tout ce et les estrifs (dbats) qui toient au conseil du roi de
France, furent apportes en l'ost lettres de par le roi Robert de
Sicile, lequel toit un grand astronomien... si avoit par plusieurs
fois jet ses sorts sur l'tat et aventures du roi de France et du roi
d'Angleterre, et avoit trouv en l'astrologie et par exprience que si
le roy de France se combattoit au roi d'Angleterre, il convenoit qu'il
fust dconfit... J de longtemps moult soigneusement avoit envoy
lettres et pistres au roi Philippe, que nullement ils ne se
combattissent contre les Anglois l o le corps d'douard fut
prsent[254].

                   [Note 253: Chron. de Saint-Denis.]

                   [Note 254: Froissart.]

Cette triste expdition avait puis les finances d'douard. Ses amis,
fort dcourags, lui conseillrent de s'adresser  ces riches communes
de Flandre qui pouvaient l'aider  elles seules, mieux que tout
l'Empire. Les Flamands dlibrrent longuement, et finirent par
dclarer que leur conscience ne leur permettait pas de dclarer la
guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule tait d'autant
plus naturel qu'ils s'taient engags  payer deux millions de florins
au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_. Artevelde y trouva
remde. Pour les rassurer et sur le pch et sur l'argent, il imagina
de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre[255]. Celui-ci, qui
venait de prendre le titre de vicaire imprial, pour gagner les
seigneurs des Pays-Bas, se laissa faire roi de France, pour rassurer
la conscience des communes de Flandre. Philippe de Valois fit
interdire leurs prtres par le pape; mais douard leur expdia des
prtres anglais pour les confesser et les absoudre[256].

                   [Note 255: Froissart.]

                   [Note 256: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis quiprent de grandes
flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Franais,
fortifie de galres gnoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante
gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout command
par un chevalier et par le trsorier Bahuchet, qui ne savait que
faire compte. Cet trange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait
toute sa flotte serre dans le port de l'cluse. En vain le Gnois
Barbavara s'efforait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du
champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les
accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers
anglais donnrent la victoire  douard. L'apparition des Flamands,
qui vinrent occuper le rivage, tait tout espoir aux vaincus.
Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, chappa seul.
Trente mille hommes prirent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au
mt de son vaisseau[257]. L'Anglais, qui se disait roi de France,
traitait dj l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver
trente mille hommes; mais le rsultat moral n'tait pas moins funeste
que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Franais perdirent courage
du ct de la mer. Le passage du dtroit resta libre pour les Anglais
pendant plusieurs sicles.

                   [Note 257: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser douard. Artevelde, dans son absence,
avait amen soixante mille Flamands au secours de son alli, le comte
de Hainaut[258]. Cette grosse arme lui donnait espoir de faire enfin
quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,
Brabanons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la
monarchie en a t plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu
le dvouement tant de fois prouv de cette ville, en lui donnant pour
armes les armes mmes de la France.

                   [Note 258: Aprs avoir quitt douard, qu'il
                   servait _en l'Empire_, pour dfendre Philippe _au
                   royaume_, ce jeune seigneur, irrit des ravages que
                   le roi de France avait laiss commettre en ses
                   tats, lui avait port dfi et s'tait ralli au
                   roi d'Angleterre.]

Philippe de Valois vint au secours; la ville se dfendit. Le sige
trana. Cependant les Flamands, ne sachant que faire, allrent piller
Arques  ct de Saint-Omer[259]. Mais voil que tout  coup la
garnison de cette ville fond sur eux, lances baisses, bannires
dployes et  grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur
butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents
hommes, et rapportrent leur pouvante dans l'arme. Or avint une
merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands
dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que
tous se levrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et
troussrent tout sur leurs charriots, en si grande hte que l'un
n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire
Robert d'Artois et Henri de Flandres s'en vinrent au-devant d'eux et
leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut
qui ainsi fuyez_... Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et
prit chacun le chemin vers sa maison au plus droit qu'il put. Quand
messire Robert d'Artois et Henri de Flandres virent qu'ils n'en
auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en
vinrent au sige devant Tournay. Et recordrent l'aventure des
Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient t enfantosms[260].

                   [Note 259: Robert d'Artois les conduisait: Par un
                   mercredi matin il manda tous les chvetaines de son
                   ost, et leur dit: Seigneurs, j'ay ouy nouvelles que
                   m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et que
                   tantost me sera rendue. Lesquels sans dlay se
                   coururent armer, et disoient l'un  l'autre: Or
                   tost, compain: Nous bevrons encore en huy de ces
                   bons vins de Saint-Omer. Chronique publie par
                   Sauvage, p. 156.]

                   [Note 260: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont
il croyait accabler la France, vint  rien entre ses mains. Les
Flamands n'taient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments
de colre brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'tait de ne rien payer.
Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus tre pays; ils l'taient
des deux cts et restaient chez eux.

Heureusement pour douard, au moment o la Flandre s'teignait, la
Bretagne prit feu[261]. Le pays tait tout autrement inflammable. On
peut  peine vraiment dire au moyen ge que les Bretons soient jamais
en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont lous
pour se battre ailleurs. Sous Philippe le Bel, et jusqu' la bataille
de Cassel, ils suivaient volontiers les armes de nos rois dans les
Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la France,
au contraire, fut entame par douard, quand les Bretons n'eurent plus
 faire qu'une guerre pauvre, ils restrent chez eux et se battirent
entre eux.

                   [Note 261: Le comte de Montfort tait venu lui
                   faire hommage. Quand le roi anglois eut ou ces
                   paroles, il y entendit volontiers, car il regarda
                   et imagina que la guerre du Roy de France en seroit
                   embellie, et qu'il ne pouvoit avoir une plus belle
                   entre au royaume, ne plus profitable, que par
                   Bretagne; et tant qu'il avoit guerroy par les
                   Allemands et les Flamands et les Brabanons, il
                   n'avoit fait fors que fray et dpendu grandement
                   et grossement; et l'avoient men et dmen les
                   seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et
                   son argent, ainsi que l'avoient voulu, et rien
                   n'avoient fait. Froissart, ann. 1341, II, p. 20.
                   Les lettres par lesquelles Louis de Bavire rvoque
                   le titre de vicaire de l'Empire sont du 25 juin
                   1341.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'cosse. De mme que Philippe
le Bel avait encourag contre douard Ier Wallace et Robert Bruce,
douard III soutint Montfort contre Philippe de Valois. Ce n'est pas
seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on sait, parent
de race et de langue, ressemblance gographique entre les deux
contres. En cosse, comme en Bretagne, la partie la plus recule est
occupe par un peuple celtique, la lisire par une population mixte,
charge de garder le pays. Au triste border cossais rpondent nos
landes de Maine et d'Anjou, nos forts d'Ille-et-Vilaine. Mais le
border est plus dsert encore. On peut y voyager des heures entires,
au train rapide d'une diligence anglaise, sans rencontrer ni arbre, ni
maison;  peine quelques plis de terrain o les petits moutons de
Northumberland cherchent patiemment leur vie. Il semble que tout ait
brl sous le cheval d'Hotspur[262]... On cherche, en traversant ce
pays des ballades, qui les a faites ou chantes. Il faut peu de chose
pour faire une posie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de
l'Eurotas; il suffit d'un peu de bruyre de Bretagne, ou du chardon
national d'cosse devant lequel se dtournait la charrue de
Burns[263].

                   [Note 262: Voyez Shakespeare.]

                   [Note 263: Voyez l'Introd. de Walter Scott  son
                   recueil des ballades du border.]

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un
outlaw invincible, un Robin Hood ternel... Les gens du border
vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernire
expdition tait mang, la dame de la maison servait dans un plat, 
son mari, une paire d'perons, et il partait joyeux... C'taient
d'tranges guerres; la difficult pour les deux partis tait de se
trouver. Dans sa grande expdition d'cosse, douard II avana
plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir
autre arme que de daims et de biches[264]. Il lui fallut promettre
une grosse somme  qui lui dirait o tait l'ennemi[265]. Les
cossais runis, disperss, avec la lgret d'un esprit, entraient
quand ils voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais
point de bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une
brique o le faire cuire.

                   [Note 264: Et crioit-on moult ce jour alarme, et
                   disoit-on que les premiers se combattoient aux
                   ennemis; si que chacun cuidant que ce fut voir, se
                   htoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi
                   pierres et cailloux, parmi valles et montagnes, le
                   heaume appareill, l'cu au col, le glaive ou
                   l'pe au poing, sans attendre pre ni frre, ni
                   compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie
                   lieue ou plus, et on en venoit au lieu d'o ce
                   hutin ou cri naissoit, on se trouvoit du; car ce
                   avoient t cerfs ou biches. Froissart.]

                   [Note 265: Et fit-on crier que qui se voudroit
                   tant travailler qu'il put rapporter certaines
                   nouvelles au roi, l o l'on pourroit trouver les
                   cossois, le premier qui celui rapporteroit il
                   auroit cent livres de terre  hritage, et le
                   feroit le roi chevalier. Froissart. On trouve en
                   effet dans Rymer: Pro Thoma de Rokesby, qui regem
                   duxerat ante visum inimicorum Scotorum.]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient
volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, charg par
le roi mourant de porter son coeur  Jrusalem, s'en alla par
l'Espagne, et dans la bataille lana ce coeur contre les Maures. Mais
leur croisade naturelle tait en France, c'est--dire o ils pouvaient
faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de Touraine.
Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border, comme l'cosse, et aussi ses
ballades[266]. Peut-tre la vie du soldat mercenaire, qui fut
longtemps celle des Bretons au moyen ge, touffa-t-elle ce gnie
potique.

                   [Note 266: Voyez, entre autres ouvrages, le beau
                   livre de M. mile Souvestre: Les Derniers Bretons.]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une posie. Il n'est point
mmoire d'une lutte si diverse et si obstine. Cette race de bliers a
toujours t heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-mme.
Elle a fait front tour  tour  la France et aux ennemis de la France.
Elle repoussa nos rois sous Nomno, sous Montfort; elle repoussa les
Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert le Fort se
fit tuer par les Northmans, et gagna le trne aux Capets. L encore,
les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Gents. Ces
bruyres, comme celles de Macbeth, salurent les deux royauts.

Le long rcit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la
Chronique de Froissart[267], ces aventures de toutes sortes, coupes
de romanesques incidents, font penser  certains paysages abruptes de
Bretagne, brusquement varis, pauvres, pierreux, sems parmi le roc de
tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire dont
le chroniqueur lgant et chevaleresque ne reprsente pas la sauvage
horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le thtre
mme de ces vnements, aux roches d'Auray, aux plages de Quiberon, de
Saint-Michel-en-Grve, o le duc fratricide rencontra le moine noir.

                   [Note 267: Entrerons en la grand matire et
                   histoire de Bretagne, qui grandement renlumine ce
                   livre pour les beaux faits d'armes qui y sont
                   ramentus.]

Les belles aventures d'amazones, o se plat Froissart, ces
_apertises_ de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur
de lion_, ces braves discours de Jeanne Clisson, de Jeanne de Blois,
ne disent pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle
aussi de Clisson _le boucher_, du dvot et consciencieusement cruel
Charles de Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nice et un frre. La
nice, fille d'un frre an, avait pous Charles de Blois, prince du
sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne
franaise lui tait assez favorable[268]. Le frre cadet, Montfort,
avait pour lui les Bretons bretonnants[269], et il appela les Anglais.
Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,
soutint celui des mles en Bretagne. Le roi de France fut inconsquent
en sens oppos.

                   [Note 268: Selon Froissart, Charles de Blois en eut
                   toujours de son ct _de sept les cinq_.]

                   [Note 269: Froissart, t. I, c. 314. Si chevaucha
                   le connestable premirement Bretagne bretonnant,
                   pourtant qu'il la sentoit tousjours plus incline au
                   duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot.--La
                   dame de Montfort tenoit plusieurs forteresses en
                   Bretagne bretonnant.--Le comte de Montfort fut
                   enterr  Quimpercorentin. Sauvage, p. 175.]

Singulire destine que celle des Montfort. Nous l'avons dj
remarqu. Un Montfort avait conseill  Louis le Gros d'armer les
communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois et
anantit les liberts des villes du midi. Un Montfort introduisit dans
le parlement anglais les dputs des communes. En voici un autre au
XIVe sicle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre contre la
France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'tait pas moins qu'un
saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin
et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas
qu'il n'et un aumnier qui portait dans un pot, du pain, du vin, de
l'eau et du feu, pour dire la messe en route[270]. Voyait-il passer un
prtre, il se jetait  bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs
fois, pieds nus sur la neige, le plerinage de saint Yves, le grand
saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, dfendait
qu'on tt la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes 
noeuds qui lui entraient dans la chair, _ faire piti_, dit un
tmoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,
jusqu' plir et _devenir comme vert_.

                   [Note 270: Procs-verbal et informations sur la vie
                   et les miracles de Charles, duc de Bretagne, de la
                   maison de France, etc. _Ms. de la Bibl. du Roi, 2
                   vol. in-fol, n 5, 381_. D. Morice, Preuves, t. II,
                   p. 1, en a donn l'extrait, d'aprs un autre
                   manuscrit.--24e tmoin. Yves le Clerc, t. I, p.
                   147: Non mutabat cilicem suum, dum fuisset tanto
                   plenum pediculis, quod mirum erat, et quando
                   cubicularius volebat amovere pediculis a dicto
                   cilice, ipse dominus Carolus dicebat: Dimittatis,
                   nolo quod aliquem pediculum amoveatis, et dicebat
                   quod sibi malum non faciebant et quod, quando ipsum
                   pungebant, recordabatur de Deo...

                   In tantum quod adstantibus videbatur quod a sensu
                   alienatus erat, et color vultus ipsius mutabatur de
                   naturali colore in viridem. 17e tmoin, Pagan de
                   Qulen, t. I, p. 87.]

Un jour il s'arrta  deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour
entendre la messe. Au sige de Quimper, ses soldats allaient tre
surpris par la mare: Si c'est la volont de Dieu, dit-il, la mare ne
nous fera rien. La ville, en effet, fut emporte, une foule
d'habitants gorgs. Charles de Blois avait d'abord couru  la
cathdrale remercier Dieu. Puis il arrta le massacre.

Ce terrible saint n'avait piti ni de lui ni des autres. Il se croyait
oblig de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il commena la
guerre en assigeant Montfort  Nantes (1342), il lui jeta dans la
ville la tte de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut envoy au
roi, et contre la capitulation, enferm  la Tour du Louvre[271]. La
comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme et coeur de lion,
et toit en la cit de Rennes, quand elle entendit que son frre toit
pris, en la manire que vous avez ou, si elle en fut dolente et
courrouce, ce peut chacun et doit savoir et penser; car elle pensa
mieux que on dut mettre son seigneur  mort que en prison; et combien
qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle mie comme femme
dconforte, mais comme homme fier et hardi, en reconfortant
vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit un petit fils
qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le pre, et leur disoit:
Ah! seigneurs, ne vous dconfortez mie, ni bahissez pour monseigneur
que nous avons perdu; ce n'toit qu'un seul homme: vez ci mon petit
enfant qui sera, si Dieu plat, son restorier (vengeur), et qui vous
fera des biens assez[272]. Assige dans Hennebon, par Charles de
Blois, elle brla dans une sortie les tentes des Franais, et ne
pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le chteau d'Auray; mais
bientt runissant cinq cents hommes d'armes, elle franchit de nouveau
le camp des Franais et rentra dans Hennebon  grand joie et  grand
son de trompettes et de nacaires! Il tait temps qu'elle arrivt; les
seigneurs parlementaient en face mme de la comtesse, quand elle vit
arriver le secours qu'elle attendait depuis si longtemps d'Angleterre.
Qui adonc vit la comtesse descendre du chtel  grand' chre, et
baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns aprs les
autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c'toit une vaillante
dame[273].

                   [Note 271: La chronique en vers de Guillaume de
                   Saint-Andr, conseiller, ambassadeur et secrtaire
                   du duc Jean IV, notaire apostolique et imprial, ne
                   laisse aucun doute sur la duplicit dont on usa
                   envers lui. Roujoux, III, p. 178.]

                   [Note 272: Froissart.]

                   [Note 273: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-mme vers la fin de cette anne au
secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une arme;
il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la
grande. Il ne se fit rien d'important. La pnurie des deux rois les
condamna  une trve, o leurs allis taient compris; les Bretons
seuls restaient libres de guerroyer.

La captivit de Montfort avait fortifi son parti. Philippe prit soin
de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs bretons qu'il
croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson, prisonnier en
Angleterre, y avait t trop bien trait. On dit que le comte de
Salisbury, pour se venger d'douard qui lui avait dbauch sa belle
comtesse, dnona au roi de France le trait secret de son matre et
de Clisson[274]. Les Bretons, invits  un tournoi, furent saisis et
mis  mort sans jugement. Le frre de l'un d'eux ne fut pas supplici,
mais expos sur une chelle o le peuple le lapida.

                   [Note 274: Chron. de Flandre.]

Peu aprs le roi fit encore mourir, sans jugement, trois seigneurs de
Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte
d'Harcourt. Mais il chappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que
Robert d'Artois.

Jusque-l les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec
l'tranger. L'homme fodal se considrait encore comme un souverain
qui peut ngocier  part. La parent des deux noblesses franaise et
anglaise, communaut de langues (les nobles anglais parlaient encore
franais), tout favorisait ces rapprochements. La mort de Clisson mit
une barrire entre les deux royaumes.

En une mme anne, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde
tait devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui chapper, il voulait
la donner au prince de Galles. Dj douard tait  l'cluse et
prsentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.
Artevelde fut tu.

Avec toute sa popularit, ce roi de Flandre n'tait au fond que le
chef des grosses villes, le dfenseur de leur monopole. Elles
interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une rvolte eut
lieu  ce sujet dans une de ces dernires. Artevelde la rprima et tua
un homme de sa main. Dans l'enceinte mme de Gand, les deux corps des
drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des tisseurs
ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci la
refusant, ils se livrrent un furieux combat. Il n'y avait pas moyen
de sparer ces dogues. En vain les prtres apportrent sur la place le
corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par Artevelde,
crasrent les ouvriers (1345)[275]. Artevelde, qui ne se fiait ni aux
uns ni aux autres, voulait sortir de sa dangereuse position, cder ce
qu'il ne pouvait garder, ou rgner encore sous un matre qui aurait
besoin de lui et qui le soutiendrait. De rappeler les Franais, il n'y
avait pas  y songer. Il appelait donc l'Anglais, il courait Bruges et
Ypres pour ngocier, haranguer. Pendant ce temps, Gand lui chappa.

                   [Note 275: Malus dies lun (Den quaden maendah)...
                   Pugnabant textores contra fullones _ac parvum
                   qustum_. Dux textorum Gerardus erat, quibus et
                   Artevelda accessit. Meyer, p. 146. Lesquels ayant
                   occis plus de quinze cents foullons, chassrent les
                   autres dudict mestier hors de la ville, et
                   rduisirent ledict mestier de foullons  nant,
                   comme il est encoires pour le jourd'hui. Oudegb.
                   f. 271.]

Quand il y entra, le peuple tait dj ameut. On disait dans la foule
qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le
salua. Il se sauva  son htel, et de la croise essaya en vain de
flchir le peuple. Les portes furent force, Artevelde fut tu
prcisment comme le tribun Rienzi l'tait  Rome deux ans aprs[276].

                   [Note 276: Quand il eut fait son tour, il revint 
                   Gand et entra en la ville, ainsi comme  l'heure de
                   midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa
                   revenue, toient assembls sur la rue par o il
                   devoit chevaucher en son htel. Sitt qu'ils le
                   virent, ils commencrent  murmurer et  bouter
                   trois ttes en un chaperon, et dirent: Voici celui
                   qui est trop grand matre et qui veut ordonner de
                   la comt de Flandre  sa volont; ce ne fait mie 
                   souffrir.... Ainsi que Jacques d'Artevelde
                   chevauchoit par la rue, il se aperut tantt qu'il
                   y avoit aucune chose de nouvel contre lui, car ceux
                   qui se souloient incliner et ter leurs chaperons
                   contre lui, lui tournoient l'paule, et rentraient
                   en leurs maisons. Si ce commena  douter; et sitt
                   qu'il fut descendu en son htel, il fit fermer et
                   barrer portes et huis et fentres.  peine eurent
                   ses varlets ce fait, quand la rue o il demeuroit,
                   fut toute couverte, devant et derrire, de gens,
                   spcialement de menues de mtier. L fut son htel
                   environn et assailli devant et derrire, et rompu
                   par force. Bien est voir (vrai) que ceux de dedans
                   se dfendirent moult longuement et en atterrrent
                   et blessrent plusieurs; mais finalement ils ne
                   purent durer, car ils estoient assaillis si roide
                   que presque les trois quarts de la ville toient 
                   cet assaut. Quand Jacques d'Artevelde vit l'effort,
                   et comment il toit oppress, il vint  une fentre
                   sur la rue, se commena  humilier et dire, par
                   trop beau langage et  un chef: Bonnes gens, que
                   vous faus? Que vous meut? Pourquoi tes-vous si
                   troubls sur moi? En quelle manire vous puis-je
                   avoir courrouc? Dites-le moi, et je l'amenderai
                   pleinement  votre volont. Donc rpondirent-ils,
                    une voix, ceux qui ou l'avoient: Nous voulons
                   avoir compte du grand trsor de Flandre que vous
                   avez devoy sans titre de raison. Donc rpondit
                   Artevelde moult doucement: Certes, seigneurs, au
                   trsor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or
                   vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en
                   prie, et revenez demain au matin et je serai si
                   pourvu de vous faire et rendre bon compte que par
                   raison il vous devra suffire. Donc
                   rpondirent-ils, d'une voix: Nennin, nennin, nous
                   le voulons tantt avoir; vous ne nous chapperez
                   mie ainsi: nous savons de vrit que vous l'avez
                   vid de pia, et envoy en Angleterre, sans notre
                   su, pour laquelle cause il vous faut mourir.
                   Quand Artevelde ouit ce mot, il joignit ses mains
                   et commanca pleurer moult tendrement, et dit:
                   Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et me
                   jurtes jadis que contre tous hommes vous me
                   dfendriez et garderiez; et maintenant vous me
                   voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si
                   vous voulez, car je ne suis que un seul homme
                   contre vous tous,  point de dfense. Avisez pour
                   Dieu, et retournez au temps pass. Si considerez
                   les grces et les grands courtoisies que jadis vous
                   a faites. Vous me voulez rendre petit guerredon
                   (rcompense) des grands biens que au temps pass je
                   vous ai faits. Ne savez-vous comment toute
                   marchandise toit prie en ce pays? je la vous
                   recouvrai. En aprs, je vous ai gouverns en si
                   grande paix, que vous avez eu, du temps de mon
                   gouvernement, toutes choses  volont, bl, laines,
                   avoir, et toutes marchandises, dont vous tes
                   recouvrs et en bon point. Adonc commencrent eux
                    crier tous  une voix: Descendez, et ne nous
                   sermonez plus de si haut; car nous voulons avoir
                   compte et raison tantt du grand trsor de Flandre
                   que vous avez gouvern trop longuement, sans rendre
                   compte; ce qui n'appartient mie  nul officier
                   qu'il reoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
                   sans rendre compte. Quand Artevelde vit que point
                   ne se refroidiroient ni refreneroient, il recloui
                   (referma) la fentre, et s'avisa qu'il videroit par
                   derrire, et s'en iroit en une glise qui joignoit
                   prs de son htel. Mais son htel toit j rompu et
                   effondr par derrire, et y avoit plus de quatre cents
                   personnes qui tous tiroient  l'avoir. Finalement
                   il fut pris entre eux et l occis sans merci, et lui
                   donna le coup de la mort un tellier (tisserand) qui
                   s'appeloit Thomas Denis. Ainsi fina Artevelde, qui
                   en son temps fut si grand matre en Flandre: poures
                   (pauvres) gens l'amontrent (l'levrent)
                   premirement, et mchants gens le turent en la
                   parfin. Froissart, II, 254-9.]

douard avait manqu la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses
attaques aux deux ailes ne russissaient pas, il en fit une au centre.
Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus
fatale  la France.

Philippe de Valois avait runi toutes ses forces en une grande arme
pour reprendre aux Anglais leurs conqutes du midi. Cette arme forte,
dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulme, et alla se
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y
dfendirent d'autant mieux que le fils du roi qui conduisait les
Franais, n'avait point fait de quartier aux autres places.

Si l'on en croyait l'invraisemblable rcit de Froissart, le roi
d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramen par le
vent contraire, il aurait prt l'oreille aux conseils de Godefroi
d'Harcourt, qui l'engageait  attaquer la Normandie sans
dfense[277].

                   [Note 277: Si singlrent ce premier jour 
                   l'ordonnance de Dieu, du vent, et des mariniers, et
                   eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne
                   ou le roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent
                   les rebouta sur les marches de Cornouailles... En
                   ce termine eut le roi autre conseil par l'ennort et
                   l'information de messire Godefroy d'Harcourt qui
                   lui conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit
                   adonc au roi: Sire, le pays de Normandie est l'un
                   des plus gros du monde... et trouverez en Normandie
                   grosses villes et bastides qui point ne sont
                   fermes, ou vos gens auront si grand profit, qu'il
                   en vaudront mieux vingt ans aprs. Froissart, II,
                   c. CCLIV, p. 296.]

Le conseil n'tait que trop bon. Tout le pays tait dsarm. C'tait
l'ouvrage des rois eux-mmes, qui avaient dfendu les guerres prives.
La population tait devenue toute pacifique, toute occupe de la
culture ou des mtiers. La paix avait port ses fruits[278]. L'tat
florissant et prospre o les Anglais trouvrent le pays, doit nous
faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre
l'administration royale au XIVe sicle.

                   [Note 278: Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si
                   n'toit pas de merveille si ceux du pays toient
                   effrays et bahis; car avant ce ils n'avoient
                   oncques vu hommes d'armes et ne savoient que
                   c'toit de guerre ni de bataille. Si fuyoient
                   devant les Anglais d'aussi loin qu'ils en oyoient
                   parler. Froissart.]

Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition
de la guerre dans une contre paisible dj riche et industrielle,
dont l'essor allait tre arrt pour plusieurs sicles. L'arme
mercenaire d'douard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombrent au
milieu d'une population sans dfense; ils trouvrent les moutons dans
les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de
Caen, ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvrent
Saint-L et Louviers toutes pleines de draps[279].

                   [Note 279: Et fit messire Godefroy de Harcourt
                   conducteur de tout son ost, pourtant qu'il savoit
                   les entres et les issues en Normandie... Si
                   trouvrent le pays gras et plantureux de toutes
                   choses, les granges pleines de toutes richesses,
                   riches bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis,
                   moutons, et les plus beaux boeufs du monde que on
                   nourrit en ce pays. Froiss., II, p. 303.--Ils
                   vinrent  Harfleur... la ville fut robe et pris
                   or, argent et riches joyaux; car ils en trouverent
                   si grand foison, que garons n'avoient cure de
                   draps fourrs de vair. Ibidem.--Et furent les
                   Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours
                   et envoyrent par barges tout leur gain, draps,
                   joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes autres
                   richesses dont ils avoient grand'foison jusques 
                   leur grosse navie; et eurent avis par
                   grand'delibration que leur navie  (avec) tout le
                   conquet et leurs prisonniers ils enverroient
                   arrire en Angleterre. Ibid., 320.--Et
                   trouva-t-on en ladite ville de Saint-Lo manants
                   huit ou neuf mille que bourgeois, que gens de
                   mtier... on ne peut croire  la grand'foison de
                   draps qu'ils y trouverent. Ibid., p.
                   311.--Louviers adonc toit une des villes de
                   Normandie ou l'on faisoit la plus grande plent de
                   draperie et toit grosse, riche et marchande mais
                   point ferme... et fut robe et pille, sans dport
                   et conquirent les Anglois trs grand avoir. Ibid.,
                   p. 523.]

Pour animer encore ses gens, douard dcouvrit  Caen, tout  point,
un acte[280] par lequel les Normands offraient  Philippe de Valois
de conqurir  leurs frais l'Angleterre,  condition qu'elle serait
partage entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de
Guillaume le Conqurant. Cet acte, crit dans le pitoyable franais
qu'on parlait alors  la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il
fut, par ordre d'douard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre
au prne des glises. Avant de partir, le roi avait charg les
prcheurs du peuple, les dominicains, de prcher la guerre, d'en
exposer les causes. Peu aprs (1361), douard supprima le franais
dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple
anglais. Les descendants des conqurants normands et ceux des Saxons
se trouvrent rconcilis par la haine des nouveaux Normands.

                   [Note 280: Rymer, III, pars I, p. 76.--Ils auraient
                   promis de fournir 4,000 hommes d'armes, 20,000 de
                   pied dont 5,000 arbaltriers _tous pris dans la
                   province_ except 1,000 hommes d'armes que le duc
                   de Normandie pourrait choisir ailleurs, mais qui
                   seraient pays par les Normands. Ils s'obligeaient
                    entretenir ces troupes pendant dix et mme douze
                   semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme on
                   l'espre, la couronne appartiendra ds lors au duc
                   de Normandie. Les terres et droits des Anglais
                   nobles et roturiers, sculiers, appartiendront aux
                   glises, barons, nobles, et bonnes villes de
                   Normandie. Les biens appartenant au pape, 
                   l'glise de Rome et  celle d'Angleterre, ne seront
                   point compris dans la conqute. Robert d'Avesbury
                   rapporte cet acte en entier d'aprs la copie
                   trouve, dit-il,  Caen, 1346.--Ce langage
                   belliqueux, cette certitude de la conqute,
                   s'accorde mal avec l'tat pacifique o douard
                   trouva le pays.]

Les Anglais ayant trouv les ponts coups  Rouen, remontrent la rive
gauche, brlant sur leur passage Vernon, Verneuil, et le
Pont-de-l'Arche. douard s'arrta  Poissy pour y construire un pont
et fter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brler
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et mme Boulogne, si prs
de Paris.

Tout le secours que le roi de France donna  la Normandie, ce fut
d'envoyer  Caen le conntable et le comte de Tancarville qui s'y
firent prendre. Son arme tait dans le Midi  cent cinquante lieues.
Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses allis d'Allemagne et
des Pays-Bas. Il venait de faire lire empereur le jeune Charles IV,
fils de Jean de Bohme. Mais les Allemands chassrent l'empereur lu,
qui vint se mettre  la solde du roi. Son arrive, celle du roi de
Bohme, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands, fit dj
rflchir les Anglais.

C'tait assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engags au
coeur d'un grand royaume, parmi des villes brles, des provinces
ravages, des populations dsespres. Les forces du roi de France
grossissaient chaque jour. Il avait hte de punir les Anglais, qui lui
avaient manqu de respect jusqu' approcher de sa capitale. Les
bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-l, commenaient  parler.
Le roi ayant voulu dmolir les maisons qui touchaient  l'enceinte de
la ville, il y eut presque un soulvement.

douard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des
Flamands qui venaient d'assiger Bthune, de traverser le Ponthieu,
hritage de sa mre. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait
garder tous les ponts, et suivait de prs l'ennemi; de si prs, qu'
Airaines il trouva la table d'douard toute servie et mangea son
dner.

douard avait envoy chercher un gu; ses gens cherchrent et ne
trouvrent rien. Il tait fort pensif, lorsqu'un garon de la
Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gu qui porte ce nom.
Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand effort et
passrent. Philippe arriva peu aprs; il n'y avait plus moyen de les
poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protgea les Anglais.

La situation d'douard n'tait pas bonne. Son arme tait affame,
mouille, recrue. Les gens qui avaient pris et gt tant de butin,
semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,
allait tre aussi funeste qu'une bataille perdue. douard risqua la
bataille.

Arriv d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comt
au moins tait bien  lui: Prenons ci place de terre, dit-il, car je
n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je
les attende; car je suis sur le droit hritage de Madame ma mre, qui
lui fut donn en mariage; si le veux dfendre et calengier contre mon
adversaire Philippe de Valois[281].

                   [Note 281: Froissart.]

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dvotement ses prires, se
coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son arme en
trois batailles, et fit mettre pied  terre  ses gens d'armes. Les
Anglais mangrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant
eux, en attendant l'ennemi.

Cependant arrivait  grand bruit l'immense cohue de l'arme
franaise[282]. On avait conseill au roi de France de faire reposer
ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, pousss
par le point d'honneur fodal, avanaient toujours  qui serait au
premier rang.

                   [Note 282: Il n'est nul homme qui put accorder la
                   vrit, spcialement de la partie des Franois,
                   tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs
                   conrois (dispositions), et ce que j'en sais, je
                   l'ai su le plus... par le gens messire Jean de
                   Hainaut, qui fut toujours de lez le roi de France.
                   Froissart, III, 357.

                   Froiss., I, c. CLCXXXVIII, p. 363. Il y a l un
                   vieil usage barbare. Voyez la Germania de Tacite,
                   et les rcits de la bataille de Las navas de
                   Tolosa.

                   Froissart, c. CCXCIII, p. 373.--Ibid., II, p.
                   375-380: Si en eut morts sur les champs, que par
                   haies, que par buissons, ainsi qu'ils fuyoient,
                   plus de sept mille... Ainsi chevauchrent cette
                   matine les Anglois querants aventures et
                   rencontrerent plusieurs Franois qui s'toient
                   fourvoys le samedi, et mettoient tout  l'pe, et
                   me fut dit que des communauts et des gens de pied
                   des cits et des bonnes villes de France il y en
                   eut mort ce dimanche au matin, plus quatre fois que
                   le samedi que la grosse bataille fut... Les deux
                   chevaliers messire Regnault de Cobham et messire
                   Richard de Stanfort dirent que onze chefs de
                   princes toient demeurs sur la place,
                   quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers
                   d'un cu, et environ 30,000 hommes d'autres gens.]

Le roi lui-mme, quand il arriva et qu'il vit les Anglais: Le sang
lui mua, car il les hassait... Et dit  ses marchaux: Faites passer
nos Gnois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de
Monseigneur saint Denis.

Ce n'tait pas sans grande dpense que le roi entretenait depuis
longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les
archers gnois indispensables contre les archers anglais. La prompte
retraite de Barbavara  la bataille de l'cluse, avait naturellement
augment la dfiance contre ces trangers. Les mercenaires d'Italie
taient habitus  se mnager fort dans les batailles. Ceux-ci, au
moment de combattre, dclarrent que les cordes de leurs arcs taient
mouilles et ne pouvaient servir[283]. Ils auraient pu les cacher
sous leurs chaperons comme le firent les Anglais.

                   [Note 283: Contin, G. de Nangis.]

Le comte d'Alenon s'cria: On se doit bien charger de cette
ribaudaille qui fallit au besoin. Les Gnois ne pouvaient pas faire
grand'chose, les Anglais les criblaient de flches et de balles de
fer, lances par des bombardes. On et cru, dit un contemporain,
entendre Dieu tonner[284]. C'est le premier emploi de l'artillerie
dans une bataille[285].

                   [Note 284: Villani.]

                   [Note 285: Dj elle servait  l'attaque et  la
                   dfense des places. En 1340, on en fit usage au
                   sige du Quesnoy. En 1338, Barthlemy de Drach,
                   trsorier des guerres, porte en compte une somme
                   donne  Henry de Famechon pour avoir poudre et
                   autres choses ncessaires aux canons qui taient
                   devant Puy-Guillaume.]

Le roi de France, hors de lui, cria  ses gens d'armes: Or tt, tuez
toute cette ribaudaille, car ils nous empchent la voie sans raison.
Mais pour passer sur le corps aux Gnois, les gendarmes rompaient
leurs rangs. Les Anglais tiraient  coup sr dans cette foule, sans
craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,
s'emportaient. Le dsordre augmentait  tout moment.

Le roi de Bohme, vieux et aveugle, se tenait pourtant  cheval parmi
ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien
que la bataille tait perdue. Ce brave prince qui avait pass toute sa
vie dans la domesticit de la maison de France, et qui avait du bien
au royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit
aux siens: Je vous prie et requiers trs-spcialement que vous me
meniez si avant que je puisse frapper un coup d'pe. Ils lui
obirent, lirent leurs chevaux au sien, et tous se lancrent 
l'aveugle dans la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour
de leur matre, et lis encore.

Les grands seigneurs de France se montrrent aussi noblement. Le comte
d'Alenon, frre du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,
d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement arms et
blasonns, au grand galop, traversrent les lignes ennemies. Ils
fendirent les rangs des archers, et poussrent toujours, comme
ddaignant ces pitons, jusqu' la petite troupe des gens d'armes
anglais. L se tenait le fils d'douard, g de treize ans, que son
pre avait mis  la tte d'une division. La seconde division vint le
soutenir et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,
faisait demander au roi d'envoyer la troisime au secours. douard
rpondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses perons, et que la
journe ft sienne.

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un
moulin, voyait bien que les Franais allaient tre crass[286]. Les
uns avaient trbuch dans le premier dsordre parmi les Gnois, les
autres pntrant au coeur de l'arme anglaise, se trouvaient entours.
La pesante armure que l'on commenait  porter alors, ne permettait
pas aux cavaliers, une fois tombs, de se relever. Les coutilliers de
Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux, et les
tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent. Philippe
de Valois fut tmoin de cette boucherie. Son cheval avait t tu. Il
n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne pouvait
s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, tonns de leur
victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin,
Jean de Hnaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entrana.

                   [Note 286: Et lors, aprs la bataille, s'avala le
                   roi douard, qui encore tout ce jour n'avoit mis
                   son bassinet. Froissart.]

Les Anglais faisant la revue du champ de bataille et le compte des
morts, trouvrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,
douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils
comptaient, arrivrent les communes de Rouen et de Beauvais, les
troupes de l'archevque de Rouen et du grand prieur de France. Les
pauvres gens qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter
le nombre des morts.

Cet immense malheur ne fit qu'en prparer un plus grand. L'Anglais
s'tablit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspres par
nos corsaires de Calais, donnrent tout exprs une flotte  douard.
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,
avaient fourni chacune vingt  trente vaisseaux, la seule Yarmouth,
quarante-trois[287]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en
possession du dtroit. douard vint assiger Calais, s'y tablit 
poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Aprs les sacrifices qui avaient
t faits pour cette expdition, il ne pouvait reparatre devant les
communes qu'il ne ft venu  bout de son entreprise. Autour de la
ville, il btit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien
fermes, bien couvertes, pour y rester t et hiver[288]. Et avoit en
cette neuve ville du roi toutes choses ncessaires appartenant  un
ost (arme), et plus encore, et place ordonne pour tenir march le
mercredi et le samedi; et l toient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres ncessits, et en recouvroit-on
tout aisment pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...

                   [Note 287: Quelques villes de l'intrieur
                   contriburent aussi, mais dans une proportion bien
                   diffrente. La puissante ville d'York donna un
                   vaisseau et neuf hommes. Anderson, I, 322.]

                   [Note 288: Froissart.]

L'Anglais, bien tabli et en abondance, laissa ceux du dehors et du
dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas un
combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents
personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le
gouverneur, moururent de misre et de froid, entre la ville et le
camp. Tel est du moins le rcit de l'historien anglais[289].

                   [Note 289: Et fit btir entre la ville et la
                   rivire et le pont de Nieulai htels et maisons et
                   couvrir lesdites maisons qui toient assises et
                   ordonnes par rues bien et facilement d'estrain
                   (paille) et de gents, ainsi comme s'il dut l
                   demeurer dix ou douze ans, car telle toit son
                   intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par
                   t, tant qu'il l'eut conquise. Froiss., p. 385.

                   Knyghton, De event. Angl., l. IV. Froissart dit au
                   contraire que non-seulement il les laissa passer
                   parmi son ost, mais encore qu'il les fit dner
                   copieusement. II, p. 387.]

douard avait pris racine devant Calais. La mdiation du pape n'tait
pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les cossais
allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persvrance fut
rcompense. Il apprit bientt que ses troupes, encourages par la
reine, avaient fait prisonnier le roi d'cosse. L'anne suivante,
Charles de Blois, fut pris de mme en assigeant la Roche-de-Rien.
douard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente ncessit 
secourir Calais[290]. Mais la pnurie tait si grande, cette monarchie
demi-fodale si inerte et si embarrasse, qu'il ne russit  se mettre
en mouvement qu'au bout de dix mois de sige, lorsque les Anglais
taient fortifis, retranchs, couverts de palissades, de fosss
profonds. Ayant ramass quelque argent par l'altration des
monnaies[291], par la gabelle, par les dcimes ecclsiastiques, par la
confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une
grande et grosse arme, comme celle qui avait t battue  Crcy. On
ne pouvait arriver jusqu' Calais, que par les marais ou les dunes.
S'enfoncer dans les marais, c'tait prir; tous les passages taient
coups, gards; pourtant les gens de Tournai emportrent bravement une
tour, sans machines et  la force de leurs bras[292].

                   [Note 290: Les Anglais ayant donn la chasse  deux
                   vaisseaux qui essayaient de sortir du port,
                   interceptrent cette lettre du gouverneur 
                   Philippe de Valois: Si avoms pris accord entre
                   nous que si n'avoms en brief secour qe nous
                   issirome hors de la ville toutz a champs pour
                   combattre peur vivere ou pour morir; qar nous amons
                   meutz  morir as champs honourablement qe manger
                   l'un l'autre,... Froiss. Le continuateur de Nangis
                   dit que le roi n'avait point cess de leur envoyer
                   des vivres, par terre et par mer; mais qu'ils
                   avaient t dtourns.]

                   [Note 291: Ord. II.]

                   [Note 292: Si s'avancrent ceux de Tournay, qui
                   bien taient quinze cents et allrent de grande
                   volont cette part. Ceux de dedans la tour en
                   navrrent aucuns. Quand les compagnons de Tournay
                   virent ce, ils furent tous courroucs, et se mirent
                   de grande volont  assaillir ces Anglais. La eut
                   dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournay
                   blesss, mais ils firent tant que par force et
                   grand appertise de corps, ils conquirent cette
                   tour. De quoi les Franais tinrent ce fait  grand
                   prousesses. Froissart, II, p. 449.]

Les dunes du ct de Boulogne taient sous le feu d'une flotte
anglaise. Du ct de Gravelines, elles taient gardes par les
Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de
leur rendre Lille, Bthune, Douai; il voulait enrichir leurs
bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des
seigneurs[293]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de
leur comte, qui, aprs une fausse rconciliation, venait encore de se
sauver de leurs mains[294].

                   [Note 293: Il leur offrait encore de faire lever
                   l'interdit jet sur la Flandre, d'y entretenir le
                   bl pendant six ans  un trs-bas prix; de leur
                   faire porter des laines de France, qu'ils
                   manufactureraient avec le privilge de vendre en
                   France les draps fabriqus de ces laines,
                   exclusivement  tous autres, tant qu'ils en
                   pourraient fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]

                   [Note 294: Pour le forcer  pouser la fille du roi
                   d'Angleterre, les Flamands le retenaient en prison
                   courtoise. Il s'y ennuyait; il promit tout et en
                   sortit, mais sous bonne garde: ... Et un jour
                   qu'il tait all voler en rivire, il jeta son
                   faucon, le suivit  cheval, et quand il fut un
                   petit loign, il frit des perons et s'en vint en
                   France. Froiss.]

Philippe ne put rien faire. Il ngocia, il dfia, douard resta
paisible[295].

                   [Note 295: Froissart dit que le roi, venant au
                   secours de Calais, envoya dfier douard, et que
                   celui-ci refusa. douard, dans une lettre 
                   l'archevque d'York, annonce au contraire qu'il a
                   accept le dfi, et que le combat n'a pas eu lieu
                   parce que Philippe a dcamp prcipitamment avant
                   le jour aprs avoir mis le feu  son camp.]

Ce fut un terrible dsespoir dans la ville affame, lorsqu'elle vit
toutes ces bannires de France, toute cette grande arme, qui
s'loignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de
Calais qu' se donner  l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les
Anglais les hassaient mortellement, comme marins, comme
corsaires[296]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les
hostilits quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et
haineux regard que les deux ctes se lancent l'une  l'autre, il faut
lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean Bart, la
lamentable dmolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins
d'Anvers.

                   [Note 296: Villani, qui devait tre trs-bien
                   instruit des affaires de France par les marchands
                   florentins et lombards, dit expressment qu'douard
                   tait rsolu  faire pendre ceux de Calais _comme
                   pirates, parce qu'ils avaient caus beaucoup de
                   dommages aux Anglais sur mer_. Villani, l. 12, c.
                   95.--M. Dacier a compar les rcits divers des
                   historiens (Froissart, III, 466-7). Voyez aussi une
                   dissertation de M. Bolard, couronne par la Socit
                   des antiquaires de la Morinie.--Aucun critique, que
                   je sache, n'a senti toute la porte du passage de
                   Villani.]

Il tait assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'tait tant
ennuy devant Calais, qui y tait rest un an, qui, en une seule
campagne, avait dpens la somme, norme alors, de prs de dix
millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les
habitants au fil de l'pe; en quoi certainement il et fait plaisir
aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'douard lui dirent
nettement que, s'il traitait ainsi les assigs, ses gens n'oseraient
plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des
reprsailles. Il cda et voulut bien recevoir la ville  merci, pourvu
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui
prsenter les clefs, tte nue, pieds nus, la corde au col.

Il y avait danger pour les premiers qui paratraient devant le roi.
Mais ces populations des ctes, qui, tous les jours, bravent la colre
de l'Ocan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva
sur-le-champ, dans cette petite ville dpeuple par la famine, six
hommes de bonne volont pour sauver les autres. Il s'en prsente tous
les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un
vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sr, se fit tout
simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme
l'imagine le chapelain Froissart[297].

                   [Note 297: C'est peut-tre pour cela que les
                   historiens contemporains ne dsignent point
                   Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons,
                   lorsqu'ils font mention de cette circonstance:
                   Burgenses procedebant cum simili forma, habentes
                   funes singuli in manibus suis, in signum quod rex
                   eos laqueo suspenderet vel salvaret ad voluntatem
                   suam. Knyghton. Le rcit de Thomas de la Moor
                   s'accorde avec cet historien. Villani dit qu'ils
                   sortirent nus en chemises, et Robert d'Avesbury
                   qu'douard se contenta de retenir prisonniers les
                   plus considrables. Toutes ces donnes runies
                   forment les lments du dramatique rcit de
                   Froissart.]

Il fallut pourtant les prires de la reine et des chevaliers, pour
empcher douard de faire pendre ces braves gens. On lui fit
comprendre sans doute que ces gens-l s'taient battus pour leur ville
et leur commerce, plutt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la
ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se
_tournrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le
premier de ceux qui lui avaient apport les clefs[298].

                   [Note 298: Froissart dit: Et puis firent (les
                   Anglais) toutes manires de gens petits et grands,
                   partir (de Calais). Tout Franais ne fut pas
                   exclu, dit M. de Brquigny; j'ai vu au contraire
                   quantit de noms franais parmi les noms des
                   personnes  qui douard accorda des maisons dans sa
                   nouvelle conqute. Eustache de Saint-Pierre fut de
                   ce nombre.--Philippe fit ce qui tait en son
                   pouvoir pour rcompenser les habitants de Calais.
                   Il accorda tous les offices vacants (8 septembre,
                   un mois aprs la reddition)  ceux d'entre eux qui
                   voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette
                   ordonnance il est fait mention d'une autre par
                   laquelle il avait concd aux Calaisiens chasss de
                   leur ville tous les biens et hritages qui lui
                   choiraient pour quelque cause que ce ft. Le 10
                   septembre, il leur accorda de nouveau un grand
                   nombre de privilges et franchises, etc., confirms
                   sous les rgnes suivants. Par des lettres du 8
                   octobre 1347, deux mois aprs la reddition de
                   Calais, douard donne  Eustache une pension
                   considrable en attendant qu'il ait pourvu plus
                   amplement  sa fortune. Les motifs de cette grce
                   sont les services qu'il devait rendre soit en
                   maintenant le bon ordre dans Calais, soit en
                   veillant  la garde de cette place. D'autres
                   lettres du mme jour lui accordent la plupart des
                   maisons et emplacements qu'il avait possds dans
                   cette ville et en ajoutent quelques autres. V.
                   Frois., II, n. 473.]

Ces clefs taient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut
pendant deux sicles une porte ouverte  l'tranger. L'Angleterre fut
comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de dtroit.

Revenons sur ces tristes vnements. Cherchons-en le vrai sens. Nous
y trouverons quelque consolation. La bataille de Crcy n'est pas
seulement une bataille, la prise de Calais n'est pas une simple prise
de ville; ces deux vnements contiennent une grande rvolution
sociale. La chevalerie tout entire du peuple le plus chevalier avait
t extermine par une petite bande de fantassins. Les victoires des
Suisses sur la chevalerie autrichienne  Morgarten,  Laupen,
prsentaient un fait analogue, mais elles n'eurent pas la mme
importance, le mme retentissement dans la chrtient. Une tactique
nouvelle sortait d'un tat nouveau de la socit; ce n'tait pas une
oeuvre de gnie ni de rflexion. douard III n'tait ni un
Gustave-Adolphe, ni un Frdric. Il avait employ les fantassins,
faute de cavaliers. Dans les premires expditions, ses armes se
composaient d'hommes d'armes, de nobles et de servants des nobles.
Mais les nobles s'taient lasss de ces longues campagnes. On ne
pouvait tenir si longtemps sous le drapeau une arme fodale. Les
Anglais, avec leur got d'migration, aiment pourtant le _home_. Il
fallait que le baron revnt au bout de quelques mois au _baronial
hall_, qu'il revt ses bois, ses chiens, qu'il chasst le renard[299].
Le soldat mercenaire, tant qu'il n'tait pas riche, tant qu'il tait
sans bas ni chausses, comme ces Irlandais, ces Gallois que louait
douard, avait moins d'ides de retour. Son _home_, son foyer, c'tait
le pays ennemi. Il persistait de grand coeur dans une bonne guerre qui
le nourrissait, l'habillait, sans compter les profits. Ceci explique
pourquoi l'arme anglaise se trouva peu  peu presque toute de
mercenaires, de fantassins.

                   [Note 299: Ce caractre du _fox-hunter_ anglais
                   n'est pas moderne. Voy. au t. VI, l'entre d'Henri
                   V  Paris.]

La bataille de Crcy rvla un secret dont personne ne se doutait,
l'impuissance militaire de ce monde fodal, qui s'tait cru le seul
monde militaire. Les guerres prives des barons, de canton  canton,
dans l'isolement primitif du moyen ge, n'avaient pu apprendre cela;
les gentilshommes n'taient vaincus que par des gentilshommes. Deux
sicles de dfaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort 
leur rputation. La chrtient tout entire tait intresse  se
dissimuler les avantages des mcrants. D'ailleurs les guerres se
passaient trop loin, pour qu'il n'y et pas toujours moyen d'excuser
les revers; l'hrosme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le
reste. Au XIIIe sicle, lorsque les bannires fodales furent
habitues  suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours
seigneuriales, il s'en fit une seule, clatante au del de toutes les
fictions des romans, les nobles, diminus en puissance, crurent en
orgueil; abaisss en eux-mmes, ils se sentirent grandis dans leur
roi. Ils s'estimrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux
ftes royales. Le plus applaudi dans les tournois tait cru, se
croyait lui-mme, le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,
regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus
qu'une vraie victoire.

L'enivrement fut tel, qu'ils abandonnrent sans mot dire  Philippe le
Bel leurs frres, les Templiers; ces chevaliers taient gnralement
les cadets de la noblesse. Elle fit bon march des moines chevaliers,
tout comme des autres moines ou prtres. Toujours elle aida les rois
contre les papes. Ces dcimes arrachs au clerg, sous semblant de
croisade ou autre prtexte, les nobles en avaient bonne part[300]. Le
temps venait pourtant o le noble, aprs avoir aid le roi  manger le
prtre, pourrait aussi avoir son tour.

                   [Note 300: Illis autem diebus (1346) levabat
                   dominus rex decimas ecclesiarum de voluntate domini
                   pap... et sic infinit pecuni per diversas
                   cautelas levabantur, sed revera quanto plures nummi
                   in Francia per tales extorquebantur, tanto magis
                   Dominus Rex depauperabatur; pecuni militibus
                   multis et nobilibus, ut patriam et regnum juvarent
                   et defensarent, contribuebantur, sed omnia ad usus
                   inutiles ludorum, ad taxillos et indecentes jocos
                   contumaciter exponebantur. Contin. G. de Nangis,
                   p. 108.]

 Courtrai, les nobles allgurent leur hroque tourderie, le foss
des Flamands.  Mons-en-Puelle,  Cassel, deux faciles massacres
relevrent leur rputation. Pendant plusieurs annes, ils accusrent
le roi qui leur dfendait de vaincre.  Crcy, ils taient  mme;
toute la chevalerie tait l runie, toute bannire flottait au vent,
ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout
l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille
hommes d'armes, c'taient les va-nu-pieds des communes anglaises, les
rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[301]; races
aveugles et sauvages, qui ne savaient ni franais, ni anglais, ni
chevalerie. Ils n'en visrent pas moins bien aux nobles bannires;
ils n'en turent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour
prier ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron
renvers qui lui offrait de le faire riche: il ne rpondait que du
couteau.

                   [Note 301: Sur trente-deux mille hommes dont se
                   composait l'arme d'douard, Froissart dit
                   expressment qu'il n'y avait que quatorze mille
                   Anglais (4,000 hommes d'armes, 10,000 archers). Les
                   autres dix-huit mille taient Gallois et Irlandais
                   (12,000 Gallois, 6,000 Irlandais).]

Malgr la romanesque bravoure de Jean de Bohme et de maint autre, les
brillantes bannires furent taches ce jour-l. D'avoir t tranes,
non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,
c'tait difficile  laver. La religion de la noblesse eut ds lors
plus d'un incrdule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On
commena  douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie
vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles
semblrent aussi de bonnes armoiries.

Pour que le peuple s'avist de tout cela, il fallut bien du temps,
bien des dfaites. Crcy ne suffit pas, pas mme Poitiers. Cette
rprobation des nobles qui s'leva hardiment aprs la bataille
d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous Philippe de
Valois. Il n'y a ni plainte, ni rvolte; mais souffrance, langueur,
engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, gure ailleurs.
La foi est branle; la fodalit, cette autre foi, l'est davantage.
Le moyen ge avait sa vie en deux ides, l'empereur et le pape.
L'empire est tomb aux mains d'un serviteur du roi de France; le pape
est dgrad, de Rome  Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la
noblesse humilie.

Personne ne disait ces choses, ni mme ne s'en rendait bien compte. La
pense humaine tait moins rvolte que dcourage, abattue et
teinte. On esprait la fin du monde; quelques-uns la fixaient  l'an
1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?

Les poques d'abattement moral sont celles de grande mortalit. Cela
doit tre, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il
laisse la vie s'en aller, ds qu'elle cesse de lui paratre grande et
divine... Vitamque perosi projecere animas... La dpopulation fut
rapide dans les dernires annes de Philippe de Valois. La misre, les
souffrances physiques ne suffiraient pas  l'expliquer; elles
n'taient pas parvenues au point o elles arrivrent plus tard.
Cependant, pour ne citer qu'un exemple, ds l'an 1339, la population
d'une seule ville, de Narbonne, avait diminu, en quatre ou cinq ans,
de cinq cents familles[302].

                   [Note 302: Narbonne demande qu'on lui allge les
                   contributions de guerre: L'inondation de l'Aude
                   nous a extrmement incommods, et le nombre de feux
                   est diminu de cinq cents depuis quatre  cinq ans;
                   plusieurs habitants sont rduits  la mendicit,
                   etc. D. Vaissette, Hist. de Lang., IV, 231.]

Par-dessus cette dpopulation trop lente, vint l'extermination, la
grande _peste noire_, qui d'un coup entassa les morts par toute la
chrtient. Elle commena en Provence,  la Toussaint de l'an 1347.
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il
en fut de mme en Languedoc.  Montpellier, de douze consuls il en
mourut dix.  Narbonne, il prit trente mille personnes. En plusieurs
endroits, il ne resta qu'un dixime des habitants[303]. L'insouciant
Froissart ne dit qu'un mot de cette pouvantable calamit, et encore
par occasion. ... Car en ce temps par tout le monde gnralement une
maladie que l'on clame pidmie couroit, dont bien la tierce partie du
monde mourut.

                   [Note 303: D. Vaissette.]

Le mal ne commena dans le Nord qu'au mois d'aot 1348, d'abord 
Paris et  Saint-Denis. Il fut si terrible  Paris, qu'il y mourait
huit cents personnes par jour, selon d'autres cinq cents[304].
C'tait, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalit
d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,
au point qu'on pouvait  peine les ensevelir; ils taient rarement
plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite
en pleine sant. Tel aujourd'hui tait bien portant, qui demain tait
port dans la fosse: on voyait se former tout  coup un gonflement 
l'aine ou sous les aisselles; c'tait signe infaillible de mort... La
maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.
Quand on visitait un malade, rarement on chappait  la mort. Aussi en
plusieurs villes, petites et grandes, les prtres s'loignaient,
laissant  quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les
malades... Les saintes soeurs de l'Htel-Dieu, rejetant la crainte de
la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilit, les
touchaient, les maniaient. Renouveles nombre de fois par la mort,
elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du
Christ[305].

                   [Note 304: Contin. G. de Nangis, p. 110, _et le
                   traducteur contemporain de la petite chronique de
                   Saint-Denis, ms. Coaslin, n. 110, Bibl. Reg._--Ad
                   sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem
                   filius, et filius patrem in grabato relinquebat.
                   _Contin. Can. de S. Victore, ms. Bibl. Reg., n._
                   818, _petit in-4_.

                   V., entre autres ouvrages, la thse remarquable de
                   M. Schmidt de Strasbourg, sur les mystiques du XIVe
                   sicle.]

                   [Note 305: Contin. G. de Nangis.]

Comme il n'y avait alors ni famine, ni manque de vivres, mais au
contraire grande abondance, on disait que cette peste venait d'une
infection de l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le
monde se souleva cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua,
on massacra, on brla des milliers de juifs sans distinction[306]...

                   [Note 306: Contin. G. de Nangis.]

La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accs de
mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple tait depuis
longtemps prive des sacrements de l'glise. Nos papes d'Avignon, pour
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaiet de coeur,
avaient plong l'Allemagne dans le dsespoir. Tous les pays qui
reconnaissaient Louis de Bavire taient frapps de l'interdit.
Plusieurs villes, particulirement Strasbourg, restaient fidles 
leur empereur, mme aprs sa mort, et souffraient toujours les effets
de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La
peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damns.
Les dominicains, qui avaient persist quelque temps  faire le service
divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et
persistrent  assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin
Thomas de Strasbourg, et le chartreux Ludolph. C'tait la grande
poque des mystiques. Ludolph crivait sa _Vie du Christ_, Tauler son
_Imitation de la pauvre vie de Jsus_, Suso son livre des _Neuf
rochers_. Tauler lui-mme allait consulter dans la fort de Soigne,
prs Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.

Mais l'extase dans le peuple, c'tait fureur. Dans l'abandon o les
laissait l'glise, dans leur mpris des prtres[307], ils se passaient
de sacrements; ils mettaient  la place des mortifications sanglantes,
des courses frntiques. Des populations entires partirent, allrent
sans savoir o, comme pousses par le vent de la colre divine. Ils
portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient
avec des fouets arms de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on
n'avait jamais entendus[308]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un
jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait
pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au
jour du baptme[309].

                   [Note 307: Johannes Vitoduranus.]

                   [Note 308: Noviter adinventas. Contin. G. de
                   Nangis, III.--M. Mazure, bibliothcaire de
                   Poitiers, a publi un cantique fort remarquable que
                   les frres de la Croix avaient coutume de chanter
                   dans leurs crmonies:

                     Or avant, entre nous tous frres
                     Battons nos charognes bien fort
                     En remembrant la grant misre
                     De Dieu et de sa piteuse mort,
                     Qui fut pris en la gent amre
                     Et vendus et tras  tort.
                     Et battu sa char vierge et dre...
                     Au nom de ce, battons plus fort, etc.]

                   [Note 309: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cit
                   par M. Mazure.]

Les flagellants allrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette
fivre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas
Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils
n'en furent pas moins,  Nol (1349), prs de huit cent mille[310]. Et
ce n'tait plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des
seigneurs. De nobles dames se mettaient  en faire autant[311].

                   [Note 310: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cit
                   par M. Mazure.]

                   [Note 311: Contin. G. de Nangis.]

Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de
l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre dclare  la chair,
contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laisse des moeurs
italiennes  la mme poque.

Le prologue du Dcamron est le principal tmoignage historique que
nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prtend qu' Florence
seulement, il y eut cent mille morts. La contagion tait
effroyablement rapide. J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui,
dans la rue, secourent du groin les haillons d'un mort; une petite
heure aprs, ils tournrent, tournrent et tombrent; ils taient
morts eux-mmes... Ce n'taient plus les amis qui portaient les corps
sur leurs paules,  l'glise indique par le mourant. De pauvres
compagnons, de misrables croque-morts portaient vite le corps 
l'glise voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout
seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...
Souvent on mit sur le mme brancard la femme et le mari, le fils et
le pre... On avait fait de grandes fosses o l'on entassait les corps
par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun
portait  la main des herbes d'odeur forte. L'air n'tait plus que
puanteur de morts et de malades, ou de mdecines infectes... Oh! que
de belles maisons restrent vides! que de fortunes sans hritiers! que
de belles dames, d'aimables jeunes gens, dnrent le matin avec leurs
amis, qui, le soir venant, s'en allrent souper avec leurs aeux!...

Il y a dans tout le rcit de Boccace quelque chose de plus triste que
la mort, c'est le glacial gosme qui y est avou. Plusieurs, dit-il,
s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrme temprance des
aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre
aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres
choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que
la meilleure mdecine, c'tait de boire, d'aller chantant, et de se
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et
nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisment, que chacun,
n'esprant plus vivre, laissait  l'abandon ce qu'il avait, aussi bien
que soi-mme; les maisons taient devenues communes. L'autorit des
lois divines et humaines tait comme perdue et dissoute, n'y ayant
plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pense
cruelle, _et peut-tre plus prudente_[312], disaient qu'il n'y avait
remde que de fuir; ne s'inquitant plus que d'eux-mmes, ils
laissaient l leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en
allaient aux champs, comme si la colre de Dieu n'et pu les
prcder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu
soucieux de l'avenir, s'efforaient, s'ingniaient  consommer tout ce
qu'ils avaient. Les boeufs, les nes, les chvres, les chiens mme,
abandonns, s'en allaient dans les champs o les fruits de la terre
restaient sur pied, et comme cratures raisonnables, quand ils taient
repus, ils revenaient sans berger le soir  la maison...  la ville,
les parents ne se visitaient plus. L'pouvante tait si forte au coeur
des hommes, que la soeur abandonnait le frre, la femme le mari; chose
presque incroyable, les pres et mres vitaient de soigner leurs
fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que
la piti de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut gure), ou bien
l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci taient-ils des gens
grossiers, peu habitus  un tel service, et qui n'taient gure bons
qu' voir quand le malade tait mort. De cet abandon universel rsulta
une chose jusque-l inoue, c'est qu'une femme malade, tant belle,
noble et gracieuse ft-elle, ne craignait pas de se faire servir par
un homme, mme jeune, ni de lui laisser voir, si la ncessit de la
maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurait montr  une femme; ce
qui peut-tre causa diminution d'honntet en celles qui gurirent.

                   [Note 312: Matteo Villani blme ceux qui se
                   retirrent.]

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,
Boccace est le vrai frre de Froissart. Mais le conteur ici en dit
plus que l'historien. Le Dcamron, dans sa forme mme, dans le
passage du tragique au plaisant, ne reprsente que trop les
jouissances gostes qui suivent les grandes calamits[313]. Son
prologue nous introduit par le funbre vestibule de la peste de
Florence aux jolis jardins de Pampinea,  cette vie de rire, de _rien
faire_ et d'oubli calcul, que mnent ses conteurs, prs de leurs
belles matresses, dans une sobre et discrte hygine. Machiavel, dans
son livre sur la peste de 1527, a moins de mnagements. Nulle part
l'auteur du Prince ne me semble plus froidement cruel. Il se prend
d'amour et de galants propos dans une glise en deuil. Ils se revoient
avec surprise, comme des revenants, se savent bon gr de vivre, et se
plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.

                   [Note 313: Thucydide nous a retrac le mme effet
                   dans la description de la peste de l'Attique. Il
                   exprime aussi un remarquable progrs du
                   scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse
                   interprtation donne aux paroles de l'oracle
                   ([Grec: limos], faim, pour [Grec: loimos],
                   peste).

                   ... Sed quod supra modum admirationem facit, est
                   quod dicti pueri nati post tempus illud
                   mortalitatis supradict, et deinceps dum ad tatem
                   dentium devenerunt, non nisi vigenti vel viginti
                   duos in ore communiter habuerunt, cum ante dicta
                   tempora homines de communi cursu triginta duos
                   dentes et supra simul in mandibulis habuissent.
                   Contin. G. de Nangis, p. 110.]

Selon le continuateur de Guillaume de Nangis: Ceux qui restaient,
hommes et femmes, se marirent en foule. Les survivantes concevaient
outre mesure. Il n'y en avait pas de striles. On ne voyait d'ici et
de l que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois
enfants  la fois. Ce fut, comme aprs tout grand flau, comme aprs
la peste de Marseille, comme aprs la Terreur, une joie sauvage de
vivre[314], une orgie d'hritiers. Le roi, veuf et libre, allait
marier son fils  sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune
fille, il la trouva trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il
avait cinquante-huit ans, elle dix-huit. Le fils pousa une veuve qui
en avait vingt-quatre, l'hritire de Boulogne et d'Auvergne, qui de
plus lui donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration
des deux Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le
roi venait d'acheter Montpellier et le Dauphin. Le petit-fils du roi
pousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de
Brabant. Ce n'tait que noces et que ftes.

                   [Note 314: Matteo Villani.]

Ces ftes tiraient un bizarre clat des modes nouvelles qui s'taient
introduites depuis quelques annes en France et en Angleterre. Les
gens de la cour, peut-tre pour se distinguer davantage des
_chevaliers s lois_, des hommes de robe longue, avaient adopt des
vtements serrs, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux
serrs en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers  la
poulaine, qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air
bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes
chargeaient leur tte d'une mitre norme, d'o flottaient des rubans,
comme les flammes d'un mt. Elles ne voulaient plus de palefrois; il
leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues  la
ceinture.--L'glise prchait en vain contre ces modes orgueilleuses et
impudentes. Le svre chroniqueur en parle rudement: Ils s'taient
mis, dit-il,  porter barbe longue, et robes courtes, si courtes
qu'ils montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une
drision non petite; ils devinrent, comme l'vnement le prouva
souvent, d'autant mieux en tat de fuir devant l'ennemi[315]. Ces
changements en annonaient d'autres. Le monde allait changer d'acteurs
comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces prcipites
le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs morts. Le vieux
Philippe de Valois ne tarda pas  languir prs de sa jeune reine, et
laissa la couronne  son fils (1350).

                   [Note 315: Chaucer, 198. Gaguin, apud Spond. 488.
                   Lingard, ann. 1350, t. IV, p. 106-7 de la trad. Ad
                   fugiendum coram inimicis magis apti. C. G. de
                   Nangis, p. 105.]




CHAPITRE II

JEAN--BATAILLE DE POITIERS


1350-1356


La peste de 1348 enleva, entre autres personnages clbres,
l'historien Jean Villani et la belle Laure de Sades, celle qui,
vivante ou morte, fut l'objet des chants de Ptrarque.

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, prs
d'Avignon, avait pous Hugues de Sades, d'une vieille famille
municipale de cette ville. Elle vcut honorablement  Avignon avec son
mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidle, cette
belle image de la famille, au milieu d'une ville si dcrie pour ses
moeurs, est sans doute ce qui toucha Ptrarque. Ce fut le 6 avril 1327
que Laure apparut pour la premire fois au jeune exil florentin, le
vendredi de la semaine sainte, dans une glise, entoure, comme il est
probable, de son poux et de ses enfants. Ds lors cette noble image
de jeune femme lui resta devant l'esprit.

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons
d'une Franaise qui inspira une si durable passion au plus grand pote
du sicle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous
avons parl d'Hlose et de Batrix. Laure n'est pas, comme Hlose,
la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Batrix de Dante,
dans laquelle l'idal domine et qui finit par se confondre avec
l'ternelle beaut. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse
transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destine sur la
terre. Elle est pouse, elle est mre, elle vieillit, toujours
adore[316]. Une passion si fidle et si dsintresse  cette poque
de sensualit grossire, mritait bien de rester parmi les plus
touchants souvenirs du XIVe sicle. On aime  voir dans ces temps de
mort une me vivante, un amour vrai et pur, qui suffit  une
inspiration de trente annes. On rajeunit,  regarder cette belle et
immortelle jeunesse d'me.

                   [Note 316: Non tam corpus amasse quam animam...
                   Quo illa magis in tate progressa est... eo firmior
                   in opinione permansi; et si enim visibiliter in
                   vere flos tractu temporis languesceret, animi decus
                   augebatur... Ptrar., p. 356. Il semble qu'il ait
                   reconnu plus tard la vanit de ses amours:
                   Quotiens tu ipse... in hac civitate (qu malorum
                   tuorum omnium non dicam causa, sed officina est),
                   postquam tibi convaluisse videbaris... per vicos
                   notos incedens ac sola locorum facie admonitus
                   veterum vanitatum, ad nullius occursum stupuisti,
                   suspirasti, substitisti, denique vix lacrymas
                   tenuisti, et mox semisaucius fugiens dixisti tecum:
                   Agnosco in his locis adhuc latere nescio quas
                   antiqui hostis insidias; reliqui mortis hic
                   habitant... De Cont. mundi, p. 360, ed. Basile,
                   1581.--Voyez aussi, entre autres ouvrages relatifs
                    Ptrarque, les Mmoires de l'abb de Sades,
                   l'ouvrage rcent, intitul, Viaggi di Petrarcha,
                   l'article de la Biographie universelle, par M.
                   Foisset, etc.

                   Laure, illustre par ses propres vertus, et
                   longtemps clbre par mes vers, parut, pour la
                   premire fois  mes yeux, au premier temps de mon
                   adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril,  la
                   premire heure du jour (six heures du matin), dans
                   l'glise de Sainte-Claire d'Avignon, et dans la
                   mme ville, au mme mois d'avril, le mme jour 6,
                   et  la mme heure, l'an 1348, cette lumire fut
                   enleve au monde, lorsque j'tais  Vrone, hlas!
                   ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle
                   m'en fut apporte par une lettre de mon ami Louis:
                   elle me trouva  Parme, la mme anne, le 19 mai,
                   au matin. Ce corps si chaste et si beau fut dpos
                   dans l'glise des Frres-Mineurs, le soir du jour
                   mme de sa mort. Son me, je n'en doute pas, est
                   retourne au ciel, d'o elle tait venue. Pour
                   conserver la mmoire douloureuse de cette perte,
                   j'prouve un certain plaisir ml d'amertume 
                   crire ceci; et je l'cris prfrablement sur ce
                   livre, qui revient souvent  mes yeux, afin qu'il
                   n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et
                   que, mon lien le plus fort tant rompu, je sois
                   averti, par la vue frquente de ces paroles, et par
                   la juste apprciation d'une vie fugitive, qu'il est
                   temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le
                   secours de la grce divine, me deviendra facile par
                   la contemplation mle et courageuse des soins
                   superflus, des vaines esprances et des vnements
                   inattendus qui m'ont agit pendant le temps que
                   j'ai pass sur la terre. Trad. de M. Foisset,
                   Biogr. univ., XXXI, p. 457.]

Il la vit pour la dernire fois en septembre 1347. C'tait au milieu
d'un cercle de femmes. Elle tait srieuse et pensive, sans perles,
sans guirlandes. Tout tait dj plein de la terreur de la contagion.
Le pote, mu, se retira, pour ne pas pleurer....... La nouvelle de sa
mort lui parvint, l'anne suivante,  Vrone. Il y crivit la note
touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est
morte au mme mois, au mme jour et  la mme heure, o il l'avait vue
trente ans auparavant pour la premire fois.

Le pote avait vu prir en quelques annes toutes ses esprances, tous
les rves de sa vie[317]. Jeune, il avait espr que la chrtient se
rconcilierait et trouverait la paix intrieure dans une belle guerre
contre les infidles. Il avait crit le clbre canzone:  aspettata
in ciel beata e bella... Mais quel pape prchait la croisade? Jean
XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'tre pape,
_cahorsin_ et usurier lui-mme, qui entassait les millions, et brlait
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvret.

                   [Note 317: Que faisons-nous maintenant, mon frre?
                   Nous avons tout prouv, et nulle part n'est le
                   repos. Quand viendra-t-il? o le chercher? Le temps
                   nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos
                   vieilles esprances dorment dans la tombe de nos
                   amis. L'an 1348 nous a isols, appauvris, non point
                   de ces richesses que les mers des Indes ou de
                   Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une
                   seule consolation; nous suivrons ceux qui nous ont
                   devancs... Le dsespoir me rend plus calme. Que
                   pourrait craindre celui qui tant de fois a lutt
                   contre la mort:

                      Una salus victis nullam sperare salutem.

                   Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'me,
                   parler avec plus d'me; et si quelque digne sujet
                   s'offre  ma plume, ma plume sera plus forte.
                   Ptrarch., pist. fam. Prf., p. 570.]

L'Italie, sur laquelle Ptrarque plaa ensuite son espoir, n'y
rpondit pas davantage. Les princes flattaient Ptrarque, se disaient
ses amis, mais aucun ne l'coutait. Quels amis pour le crdule pote
que ces froces et russ Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce
semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-mme  Ptrarque
la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit  Naples, Robert
n'tait plus. La reine Jeanne lui avait succd[318]. Le pote, 
peine arriv, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvels
dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prvit la catastrophe
du jeune poux de Jeanne, trangl peu aprs par les amants de sa
femme... Il crit lui-mme de Naples: Heu! fuge crudeles terras, fuge
littus avarum!

                   [Note 318: Ita me Regin junioris novique Regis
                   adolescentia, ita me Regin alterius tas et
                   propositum; ita me tandem territant aulicorum
                   ingenia equos duos multorum custodi luporum
                   creditos video, regnumque sine rege... p. 639.
                   Neapolim veni, Reginas adii et reginarum consilio
                   interfui. Proh pudor! quale monstrum. Auferat ab
                   Italico coelo Deus genus hoc pestis... Ibid., p.
                   640-1;--Nocturnum iter hic non secus atque inter
                   densissimas silvas, anceps ac periculis plenum,
                   obsidentibus vias nobilibus adolescentulis
                   armatis... Quid miri est... cum luce media,
                   inspectantibus regibus ac populo, infamis ille
                   gladiatorius ludus in urbe itala celebretur,
                   plusquam barbarica feritate... Ibid., p. 645-6.]

Cependant on parlait de la restauration de la libert romaine par le
tribun Rienzi. Ptrarque ne douta point de la runion prochaine de
l'Italie, du monde, sous le _bon tat_. Il chanta d'avance les vertus
du librateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi
menaait de mort les amis de Ptrarque, les Colonna. Celui-ci refusa
longtemps d'y croire; il crivit au tribun une lettre triste et
inquite, o il le prie de dmentir ces mauvais bruits[319].

                   [Note 319: Cave, obsecro, speciosissimam fam tu
                   frontem, propriis manibus deformare. Nulli fas
                   hominum est nisi tibi uni rerum tuarum fundamenta
                   convellere, tu potes evertere qui fundasti...
                   Mundus ergo te videbit de bonorum duce satellitem
                   reproborum... Examina tecum, nec te fallas, qui
                   sis, qui fueris, unde, quo veneris... quam personam
                   indueris, quod nomen assumpseris, quam spem tui
                   feceris, quid professus fueris, videbis te non
                   Dominum Reipublic, sed ministrum. Ibid., p.
                   677-8.]

La chute du tribun lui tant l'espoir que l'Italie pt se relever
elle-mme, il transporta son facile enthousiasme  l'empereur Charles
IV, qui alors entrait en Italie. Ptrarque se trouva sur son passage;
il lui prsenta les mdailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma
de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste, avait
pass les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre
les droits de l'empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne
dans sa bulle d'or. Le pacifique et conome empereur, avec son cortge
mal mont, tait compar par les Italiens  un marchand ambulant qui
va  la foire[320].

                   [Note 320: Il tira d'eux quelque argent, et s'en
                   retourna plus vite qu'il n'tait venu. Les villes
                   fermaient toutes leurs portes; on lui permit avec
                   peine de reposer une nuit  Crmone.]

       *       *       *       *       *

Le triste Ptrarque, tromp tant de fois[321], se rfugia chaque jour
davantage dans la lointaine antiquit. Il se mit, dj vieux, 
apprendre la langue d'Homre,  peler l'Iliade. Il faut voir quels
furent ses transports quand, pour la premire fois, il toucha le
prcieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.

                   [Note 321: Ce qu'il y avait de plus humiliant,
                   c'est que le malicieux empereur avait donn la
                   couronne potique  un autre que Ptrarque.]

Il erra ainsi dans ses dernires annes, survivant, comme Dante, 
tout ce qu'il aimait. Ce n'tait pas Dante, mais plutt son ombre,
plus ple et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant
de la posie antique un lyse. Vers la fin, inquiet pour les prcieux
manuscrits qu'il tranait partout avec lui, il les lgua  la
rpublique de Venise, et dposa son Homre et son Virgile dans la
bibliothque mme de Saint-Marc, derrire les fameux chevaux de
Corinthe, o on les a retrouvs trois cents ans aprs,  moiti perdus
de poussire. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, tait
alors le seul lieu sr auquel la main pieuse du pote pt confier en
mourant les dieux errants de l'antiquit.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps rchauffer sa
vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothque et la
tte sur un livre[322].

                   [Note 322: Quelques jours auparavant, Boccace lui
                   avait envoy le Dcamron. Le vieillard en retint
                   par coeur _la patiente Griselidis_, cette belle
                   histoire qui,  elle seule, purifie le reste du
                   livre.]

       *       *       *       *       *

Ces vains regrets, cette fidlit obstine au pass, qui pendant toute
la vie du pote lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un
crdule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur
de Ptrarque, c'est celle de tout son sicle. La France mme, qui
semble avoir si rudement rompu avec le moyen ge par l'immolation des
Templiers et de Boniface, y revient malgr elle aprs cet effort, et
s'y engourdit. La dfaite des armes fodales, la grande leon de
Crcy, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commenc,
ne sert qu' lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne
l'instruisent pas. Elle n'entend point le gnie moderne qui l'a
foudroye  Crcy par l'artillerie d'douard.

Le fils de Philippe de Valois, le roi Jean, est le roi des
gentilshommes. Plus chevaleureux encore et plus malencontreux que son
pre, il prend pour modle l'aveugle Jean de Bohme qui combattit li
 Crcy. Non moins aveugle que son modle, le roi Jean,  la bataille
de Poitiers, mit pied  terre pour attendre des gens  cheval. Mais il
n'eut pas le bonheur d'tre tu, comme Jean de Bohme.

Ds son avnement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de
surseoir au payement des dettes[323]. Il cra pour eux un ordre
nouveau, l'ordre de l'toile, qui assurait une retraite  ses membres.
C'tait comme les Invalides de la chevalerie. Dj une somptueuse
maison commenait  s'lever pour cette destination dans la plaine de
Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[324]. Les membres de cet ordre
faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'taient
tus ou pris. Ils furent pris en effet.

                   [Note 323: Ord., 30 mars 1351, et septembre.]

                   [Note 324: En ce temps ordonna le roi Jean une
                   belle compagnie sur la manire de la Table ronde,
                   de laquelle devoient tre trois cents chevaliers
                   des plus suffisans et eut en convent le roi Jean
                   aux compagnons de faire une belle maison et grande
                    son cot de lez Saint-Denis, l o tous les
                   compagnons devoient repairer  toutes les ftes
                   solemnelles de l'an... et leur convenoit jurer que
                   jamais ils ne fuiroient en bataille plus loin de
                   quatre arpents, ainois mourroient ou se rendroient
                   pris... Si fut la maison presque faite et encore
                   est elle assez prs de Saint-Denis; et si elle
                   avenoit que aucuns des compagnons de l'toile en
                   vieillesse eussent mestier de tre aids et que ils
                   fussent affoiblis de corps et amoindris de
                   chevance, on lui devoit faire ses frais en la
                   maison bien et honorablement pour lui et pour deux
                   varlets, si en la maison vouloit demeurer.
                   Froiss., III, 53-58.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un
soupon, le conntable d'Eu, principal conseiller de son pre. Il
jette tout  un favori, homme du midi, adroit et avide, Charles
d'Espagne, pour qui il avait un amour dsordonn[325]. Le favori se
fait conntable, et se fait encore donner un comt qui appartenait au
jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait dj dpouill de la
Champagne[326]. Charles, descendu d'une fille de Louis Hutin, se
croyait, comme douard III, dpouill de la couronne de France. Il
assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui
fit demander pardon  genoux. Cet homme fltri sera le dmon de la
France. Il est surnomm _le mauvais_. Jean tue le conntable, tue
d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean _le bon_.

                   [Note 325: C'tait, dit Villani, le bruit public.]

                   [Note 326: Charles avait aussi  se plaindre de
                   l'insolence du conntable qui l'avait appel
                   _billonneur monnoie_ (faux-monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici, le confiant, l'tourdi, le prodigue. Nul
prince en effet n'avait encore si noblement jet l'argent du peuple.
Il allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus,
son bl en herbe. Il faisait argent de tout, gtant le prsent,
engageant l'avenir. On et dit qu'il prvoyait ne devoir pas rester
longtemps en France.

Sa grande ressource tait l'altration des monnaies[327]. Philippe le
Bel et ses fils, Philippe de Valois, avaient us largement de cette
forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa aussi
toute banqueroute royale ou nationale qui pt jamais venir. On croit
rver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances que fit
ce prince en si peu d'annes. C'est la loi en dmence.  son
avnement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous,  la fin de
l'anne onze livres. En fvrier 1352, il tait tomb  quatre livres
cinq sous; un an aprs il tait report  douze livres. En 1354, il
fut fix  quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en
1355. On le remit  cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement
la monnaie, qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[328].

                   [Note 327: Sur plusieurs de ces monnaies, le roi
                   d'Angleterre tait reprsent sous forme de lion ou
                   de dragon, foul par le roi de France. Leblanc.]

                   [Note 328: De 1351  1360, la livre tournois
                   changea soixante et onze fois de valeur. M. Natalis
                   de Wailly met ce rgime en balance avec celui des
                   assignats. (Mmoire sur les variations de la livre
                   tournois.) _Note de 1860_. Leblanc, Trait des
                   monnaies, ibid., p. 261. Jean avait d'abord cherch
                    tenir secrtes ces honteuses falsifications; il
                   mandait aux officiers des monnaies: Sur le serment
                   que vous avez au Roy, tenez cette chose secrette le
                   mieux que vous pourrez... que par vous ne aucuns
                   d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne
                   sentir aucune chose; car si par vous est su en
                   serez punis par telle manire, que tous autres y
                   auront exemple. (24 mars 1350)... Si aucun
                   demande  combien les blancs sont de loy, feignez
                   qu'ils sont  six deniers. Il leur enjoignait de
                   les frapper bien exactement aux anciens coins:
                   Afin que les marchands ne puissent apercevoir
                   l'abaissement  peine d'estre dclars tratres.
                   Philippe de Valois avait us aussi autrefois de ces
                   prcautions, mais  la longue il avait t plus
                   hardi et avait proclam comme un droit ce qu'il
                   cachait d'abord comme une fraude. Jean ne pouvait
                   tre moins hardi que son pre. Ja soit, dit-il,
                   ce que  nous seul, et pour le tout de nostre
                   droit royal, par tout nostre royaume appartigne de
                   faire teles monnoyes comme il nous plat, et de
                   leur donner cours. Ord. III, p. 556. Et comme si
                   ce n'tait pas le peuple qui en souffrait, il
                   donnait cette ressource pour un revenu priv qu'il
                   faisait servir aux dpenses publiques desquelles
                   sans le trop grand grief du peuple dudit Royaume
                   nous ne pourrions bonnement finer, si n'estoit pas
                   le demaine et revenue du prouffit et molument des
                   monnoyes. Prf., Ord. III.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les
bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assigent le bon roi
et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche
avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait
 son profit leurs dbiteurs par tout le royaume[329].

                   [Note 329: Les tats de 1355 exigrent qu'on
                   suspendt ces poursuites.]

La noblesse, commenant  vivre loin de ses chteaux, sjournant 
grands frais prs du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne
voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour
dfendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons
descendaient de bonne grce  l'tat de mercenaires[330],
paraissaient  leur rang dans les grandes _montres_ et revues royales,
et tendaient la main au payeur. Sous Philippe de Valois, le chevalier
s'tait content de dix sous par jour. Sous Jean, il en exigea vingt,
et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dpense norme obligea
le roi Jean d'assembler les tats plus souvent qu'aucun de ses
prdcesseurs. Les nobles contriburent ainsi, indirectement et  leur
insu,  donner une importance toute nouvelle aux tats, surtout au
tiers-tat,  l'tat qui payait.

                   [Note 330: En 1338, les nobles du Languedoc se
                   plaignirent de ce que les gages qu'on leur avait
                   pays pendant la guerre de Gascogne n'taient pas
                   proportionns  ceux qu'ils avaient reus dans les
                   autres guerres qui avaient t faites en ce pays.
                   On tait au moment de la reprise de la guerre
                   contre les Anglais. Le roi fit droit  la requte.]

Dj, en 1343, la guerre avait forc Philippe de Valois de demander
aux tats un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,
lequel devait tre peru  chaque vente. Ce n'tait pas seulement un
impt, c'tait une intolrable vexation, une guerre contre le
commerce. Le percepteur campait sur le march, espionnait marchands et
acheteurs, mettait la main  toutes les poches, demandait (comme il
arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui
n'est autre que l'alcavala espagnol, alors rcemment tabli 
l'occasion des guerres des Maures, a tu l'industrie de l'Espagne.
Philippe de Valois promit en rcompense de frapper de bonne monnaie,
_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi
promit aux tats du nord de restreindre le droit de prise aux
ncessits de son htel, de sa chre compagne la reine et de ses
enfants. Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions
opposes entre elles, retira les lettres de rpit par lesquelles il
permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les
tats du midi accordrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur
fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux tats son droit de joyeux avnement, se
montra facile  leurs rclamations, quelque diverses et
contradictoires qu'elles fussent[331]. Il promit aux nobles Picards de
tolrer les guerres prives, aux bourgeois normands de les interdire.
Les uns et les autres lui accordrent six deniers par livre sur les
ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des
toiles troites ou _couvre-chefs_, aux matres des mtiers de Paris un
rglement qui fixait les salaires des ouvriers, levs outre mesure
par suite de la dpopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,
consults par eux-mmes et non par dputs,  leur assemble du
_parloir aux bourgeois_, accordrent la taxe des ventes. Le roi les
appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientt sans lui.

                   [Note 331: Ord. II, p. 395, 15 et 447-8.--Ord. II,
                   p. 408, 27.--Ord. II, p. 344.--Ord. II, p.
                   350.--Ibid., p. 422, 432, 434. Lettres par
                   lesquelles le Roi deffend que ses gens n'emportent
                   les matelats et les coussins des maisons de Paris
                   o il ira loger. Autre ord., 435-7.--Ord. III, p.
                   26-29.--Ord. III, p. 22 et seq. Froiss., III, c.
                   340, p. 450.]

En 1346, le roi avait promis des rformes; les tats avaient cru, vot
docilement. Tout avait t fini en un jour. En 1351, les nobles
Picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont
eux-mmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander
de l'argent. Les tats du nord ou de la langue d'Oil, convoqus le 30
novembre, se montrrent peu dociles. Il fallut leur promettre
l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol
indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi dclara que le nouvel
impt s'tendrait  tous, clercs et nobles; qu'il le payerait
lui-mme, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurrent pas les tats. Ils ne se firent pas
 la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir
eux-mmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,
s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an aprs,  la
Saint-Andr.

Voter et recevoir l'impt, c'est rgner. Personne alors ne sentit
toute la porte de cette demande hardie des tats, pas mme
probablement Marcel, le fameux prvt des marchands, que nous voyons 
la tte des dputs des villes[332].

                   [Note 332: Protestrent les bonnes villes par la
                   bouche de tienne Marcel, lors prvost des
                   marchands  Paris, que ils estoient tous prests de
                   vivre, de mourir avec le roi. Froiss.--Lire sur
                   tienne Marcel et la rvolution de 1356-58
                   l'excellent travail de M. Perrens. MM. H. Martin et
                   J. Quicherat (Plutarque Franais) avaient dj bien
                   indiqu le caractre des vnements de cette grande
                   poque sur lesquels M. Perrens a concentr la plus
                   vive lumire en les racontant et les discutant avec
                   dtail (1860).]

L'Assemble achetait cette royaut par la concession norme de six
millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet
argent devait tre lev par deux impts, sur le sel et sur les ventes;
mauvais impts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer
dans un besoin pressant, lorsque tout le midi tait en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyrent point  ces tats.
Les Normands taient encourags par le roi de Navarre, le comte
d'Harcourt et autres, qui dclarrent que la gabelle ne serait point
leve sur leurs terres: Qu'il ne se trouveroit point si hardi homme
de par le roi de France qui la dt faire courir, ni sergent qui
enlevt amende, qui ne la payt de son corps[333].

                   [Note 333: Froissart.]

Les tats reculrent. Ils supprimrent les deux impts, et y
substiturent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,
4 pour 100 sur les biens mdiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on
avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement bless de la rsistance du roi de Navarre et de
ses amis, avait dit qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils
fussent en vie. Il partit d'Orlans avec quelques cavaliers,
chevaucha trente heures, et les surprit au chteau de Rouen, o ils
taient  table. Le dauphin les avait invits. Il fit couper la tte 
d'Harcourt et  trois autres; le roi de Navarre fut jet en prison et
menac de la mort. On rpandit le bruit qu'ils avaient engag le
dauphin  s'enfuir chez l'Empereur pour faire la guerre au roi son
pre.

La rsistance aux impts vots par les tats, livrait le royaume 
l'Anglais. Le prince de Galles se promenait  son aise dans nos
provinces du midi. Il lui suffisait d'une petite arme, compose cette
fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en
tait pas plus chevaleresque. Ils brlaient, gtaient comme des
brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le
Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[334]. La
province fut ravage, mise  sac, comme la Normandie en 1346. Ils
ramenrent  Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis
leur butin  couvert, ils reprirent mthodiquement leur cruel voyage,
par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup
frir, brlant et pillant, chargs comme des porte-balles, sols des
fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et
coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui
s'taient jets dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour
les arrter. Ils furent tout tonns de cette rsistance. Le prince de
Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[335].

                   [Note 334: Sachez que ce pays de Carcassonnois et
                   de Narbonnois et de Toulousain, o les Anglois
                   furent en cette saison, toit en devant un des gras
                   pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne
                   savoient que c'toit de guerre, car oncques ne
                   furent guerroys, ni avoient t en devant ainois
                   que le prince de Galles y conversast. Froissart,
                   III, 104.--Ni les Anglois ne faisoient compte de
                   peines (velours) fors de vaisselle d'argent ou de
                   bons florins. Ibid., p. 103. XIX addit. Si fut
                   tellement pararse (brle) et detruite des Anglois
                   que oncques n'y demeura de ville pour hberger un
                   cheval, ni  peine savoient les hritiers, ni les
                   manants de la ville rassener (assigner) ni dire de
                   voir (vrai): Ci sits mon hritage.--Ainsi fut-elle
                   mene. Ibid., p. 120.]

                   [Note 335: Il dut dployer contre ces trois
                   chevaliers tout un appareil de sige canons,
                   carreaux, bombardes et feux grgeois. Froissart.]

Le roi Jean, qui avait commenc la campagne par prendre en Normandie
les places du roi de Navarre o il aurait pu introduire l'Anglais,
vint enfin au-devant avec une grande arme, aussi nombreuse qu'aucune
qu'ait perdue la France. Toute la campagne tait couverte de ses
coureurs; les Anglais ne trouvaient plus  vivre. Du reste, les deux
ennemis ne savaient trop o ils en taient; Jean croyait avoir les
Anglais devant, et courait aprs, tandis qu'il les avait derrire. Le
prince de Galles, aussi bien inform, croyait les Franais derrire
lui. C'tait la seconde fois, et non la dernire, que les Anglais
s'engageaient  l'aveugle dans le pays ennemi.  moins d'un miracle,
ils taient perdus. C'en fut un que l'tourderie de Jean.

L'arme du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, tait
forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers, et de
deux mille _brigands_ qu'on louait dans le midi, troupes lgres. Jean
tait  la tte de la grande cohue fodale du ban et de l'arrire-ban,
qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de
Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec
leurs bannires dployes; magnifique coup d'oeil, mais l'arme n'en
valait pas mieux.

Deux cardinaux lgats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent
pour empcher l'effusion du sang chrtien. Le prince de Galles offrait
de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de
ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il
tait naturel; il et t honteux de laisser aller ces pillards. Il
exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent
chevaliers. Les Anglais s'taient fortifis sur le coteau de
Maupertuis prs Poitiers, colline roide, plante de vignes, fermes de
haies et de buissons d'pines. Le haut de la pente tait hriss
d'archers anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de
les tenir l; la soif et la faim les auraient apprivoiss au bout de
deux jours. Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un troit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de
France y employa des cavaliers. Il en fut  peu prs comme  la
bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,
criblrent les chevaux, les effarouchrent, les jetrent l'un sur
l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[336]. Le
trouble se rpandit dans cette grande arme. Trois fils du roi se
retirrent du champ de bataille, par l'ordre de leur pre, emmenant
pour escorte un corps de huit cents lances.

                   [Note 336: Sitt que ces gens d'armes furent l
                   embattus, archers commencrent  traire  exploit,
                   et  mettre main en oeuvre  deux cots de la haye,
                   et  verser chevaux et  enfiler tout dedans de ces
                   longues sajtes barbues. Ces chevaux qui traits
                   estoient et qui les fers de ces longues sajtes
                   sentoient, se ressoignoient, et ne vouloient avant
                   aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de
                   cost, ou ils cheoient et trbuchoient dessous
                   leurs matres. Froiss., c. CCCLVI, p.
                   202-206.--Les archers d'Angleterre portrent
                   trs-grand avantage  leurs gens, et trop bahirent
                   les Franois, car ils traioient si omniement et si
                   paissement, que les Franois ne savoient de quel
                   cost entendre qu'ils ne fussent atteints du
                   trait. Ibid., c. CCCLVII, p. 204.--Dit messire
                   Jean Chandos au prince: Sire, sire, chevauchez
                   avant, la journe est vostre, Dieu sera huy en
                   vostre main; adressons-nous devers vostre
                   adversaire le roi de France; car cette part gt
                   tout le sort de la besogne. Bien sais que par
                   vaillance, il ne fuira point; si vous demeurera,
                   s'il plat  Dieu et  saint Georges... Ces
                   paroles verturent si le prince, qu'il dit tout en
                   haut: Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais
                   huy retourner, mais toujours chevaucher avant.
                   Adoncques, dit  sa bannire: Chevauchez avant,
                   bannire, au nom de Dieu et de saint Georges.
                   Ibid., c. CCCLVIII, p. 205. Je suis ici le
                   continuateur de Guillaume de Nangis de prfrence 
                   Froissart. Voyez l'importante lettre du comte
                   d'Armagnac, publie par M. Lacabane, dans son
                   excellent article _Charles V_, Dictionnaire de la
                   Conversation. Froissart n'y voit que le ct
                   chevaleresque: Et ne montra pas semblant de fuir
                   ni de reculer quand il dit  ses hommes:  pied! 
                   pied! Et fit descendre tous ceux qui  cheval
                   estoient, et il mesme ce mit  pied devant tous les
                   siens, une hache de guerre en ses mains, et fit
                   passer avant ses bannires au nom de Dieu et de
                   saint Denys. Ibid., c. CCCLX, p. 211.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employ des cavaliers pour
forcer la montagne; avec le mme bon sens, il donna ordre aux siens de
mettre pied  terre, pour combattre les Anglais qui venaient  cheval.
La rsistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de
ses fils. Ses confrres de l'ordre de l'toile furent, comme lui,
fidles  leur voeu; il ne reculrent pas. Et se combattoient par
troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et
recueilloient: Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses
portes: Aussi y eut-il sur la chausse et devant la porte si
grand'horriblet de gens occire, navrer et abattre, que merveille
seroit  penser; se rendoient les Franois de si loin qu'ils pouvoient
voir un Anglois.

Cependant le champ de bataille tait encore disput: Le roi Jean y
faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop
bien se dfendoit et combattoit.  ses cts, son plus jeune fils,
qui mrita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant
 chaque nouvel assaut: Pre, gardez-vous  droite, gardez-vous 
gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient 
cette riche proie: Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes
parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la
bataille du roi de France et furent les Franois si entortills entre
leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un
gentilhomme. C'tait autour du roi qu'on se pressait, pour la
convoitise de le prendre; et lui crioient ceux qui le connoissoient et
qui le plus prs de lui toient: Rendez-vous, rendez-vous, autrement
vous tes mort. L avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on
appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et  la force
des bras et du corps, car il toit grand et fort, et dit au roi, en
bon franois o le roi s'arrta plus que aux autres: Sire, sire,
rendez-vous. Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la
dfense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier:  qui
me rendrai-je?  qui? O est mon cousin le prince de Galles? Si je le
vois, je parlerois.--Sire, rpondit messire Denys, il n'est pas ci,
mais rendez-vous  moi, je vous mnerai devant lui.--Qui tes vous?
dit le roi.--Sire, je suis Denys de Morbecque, un chevalier d'Artois,
mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de
France demeurer, et que je y ai forfait tout le mien.--Adoncques,
rpondit le roi de France: Et je me rends  vous. Et lui bailla son
destre gand. Le chevalier le prit qui en eut grand'joie. L eut
grand'presse et grand tireis entour le Roi: car chacuns s'efforoit de
dire: Je l'ai pris, je l'ai pris. Et ne pouvoit le roi aller avant,
ni messire Philippe son maisn (jeune) fils[337].

                   [Note 337: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur  cette fortune inoue qui lui avait
mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter
son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non _Jean
de Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui
importait trop qu'il ft roi en effet, pour que le royaume part pris
lui-mme en son roi, et se ruint pour le racheter. Il servit Jean 
table aprs la bataille. Quand il fit son entre  Londres, il le mit
sur un grand cheval blanc (signe de suzerainet), tandis qu'il le
suivait lui-mme sur une petite haquene noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.
Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'taient d'hommes pour les
garder. Ils les renvoyrent pour la plupart sur parole, leur faisant
promettre de venir payer aux ftes de Nol les ranons normes
auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci taient trop bons chevaliers pour
y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pt
arriver au vaincu tait d'aller prendre sa part des ftes des
vainqueurs, d'aller chasser, jouter en Angleterre, de jouir bonnement
de l'insolente courtoisie des Anglais[338], noble guerre, sans doute,
qui n'crasait que le vilain.

                   [Note 338:--Si toit le roi de France mont sur un
                   grand blanc coursier, trs-bien arr et appareill
                   de tout point, et le prince de Galles sur une
                   petite haquene noire de ls lui. Ainsi fut-il
                   convoy tout le long de la cit de Londres...
                   Froiss., c. CCCLXXV, p. 267-8.--Un peu aprs fut
                   le roi de France, translat de l'htel de Savoie et
                   remis au chastel de Windsor, et tous ces hostels et
                   gens. Si alloit voler, chasser, dduire et prendre
                   tous ses esbattements environ Windsor, ainsi qu'il
                   lui plaisoit. Ibid., p. 269.]

L'effroi fut grand  Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin
en tte, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en
France, que tout tait tu ou pris. Les Anglais, un instant loigns
pour mettre en sret leur capture, allaient sans doute revenir. On
devait s'attendre cette fois  ce qu'ils prissent non pas Calais, mais
Paris et le royaume mme.




CHAPITRE III

--SUITE--

TATS GNRAUX--PARIS--JACQUERIE--PESTE


1356-1364


Il n'y avait pas  esprer grand'chose du dauphin, ni de ses frres.
Le prince tait faible, ple, chtif; il n'avait que dix-neuf ans. On
ne le connaissait que pour avoir invit les amis du roi de Navarre au
funeste dner de Rouen, et donn  la bataille le signal du
sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-mme
en dfense. Le prvt des marchands, tienne Marcel, mit ordre  tout.
D'abord, pour prvenir les surprises de nuit, on forgea et l'on
tendit des chanes. Puis on exhaussa les murs de parapets; on y mit
des balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais
les vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait
dbord de toutes parts. On leva d'autres murailles qui couvraient
l'universit, et qui de l'autre ct, allaient de l'Ave-Maria  la
porte Saint-Denis, et de l au Louvre. L'le mme fut fortifie. On y
fixa sur les remparts sept cent cinquante gurites. Tout cet immense
travail fut termin en quatre ans[339].

                   [Note 339: Sur la rive gauche, les progrs de la
                   population n'ayant gure t sensibles, il n'y eut
                   qu' rparer les murailles et  les reculer de deux
                   ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, o les
                   Parisiens se portaient de prfrence, Marcel dut
                   ordonner qu'on construist une muraille flanque de
                   tours. Cette muraille, partant de la porte
                   Barbette, sur le quai des Ormes, passait par
                   l'Arsenal, les rues Saint-Antoine, du Temple, Saint
                   Martin, Saint-Denis, Montmartre, des
                   Fosss-Montmartre, la place des Victoires, l'Htel
                   de Toulouse (la Banque actuelle), le Jardin du
                   Palais-Royal, la rue Richelieu, et arrivait  la
                   porte Saint-Honor par la rue de ce nom, et
                   jusqu'au bord de la Seine. Sur les deux rives du
                   fleuve, des bastilles furent construites pour
                   protger les portes, et l'on fortifia d'un foss
                   l'le Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-l
                   l'le Notre-Dame, afin qu'elle pt, dans le besoin,
                   devenir un lieu de refuge pour les habitants de
                   Paris.

                   Ces travaux, pousss avec une activit extrme, se
                   continurent durant quatre annes, et cotrent
                   cent quatre-vingt-deux mille cinq cent vingt livres
                   parisis, qui font huit cent mille livres de notre
                   monnaie, somme norme pour ce temps-l. Tout
                   l'honneur en revient  tienne Marcel;  une poque
                   o Paris tait si souvent menac, personne, avant
                   lui, n'avait pens qu'il ft ncessaire de le
                   mettre en tat de dfense. Perrens, tienne
                   Marcel, page 80 (1860).]

Je ne puis faire comprendre la rvolution qui va suivre, et le rle
que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-mme un
vaisseau, une le qui nage entre la Seine et la Marne, dj runies,
mais non confondues[340].

                   [Note 340:  l'le Louviers, on distingue souvent
                   les deux rivires  la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerante[341]. Au centre
de la cit, la cathdrale, le palais, l'autorit.

                   [Note 341: De ce ct, ds le temps de Charles le
                   Chauve, nous trouvons la foire du Landit, entre
                   Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cit flottant entre deux villes diverses,
qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville
unique, la plus belle qui fut jamais. Rome, Londres, n'ont rien de
tel; elles sont jetes sur un seul ct de leur fleuve[342]. La forme
de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.
L'individualit primitive est dans la Cit,  quoi sont venues se
rattacher les deux universalits de la science et du commerce, le tout
constituant la vraie capitale de la sociabilit humaine.

                   [Note 342: Elles n'ont de l'autre ct qu'un
                   faubourg.]

L'autorit, la Cit, c'tait l'le. Mais sur les deux rives, deux
asiles s'ouvraient  l'indpendance. L'Universit avait sa juridiction
pour les coliers, le Temple la sienne pour les artisans[343].

                   [Note 343: Cinq sicles aprs la chute des
                   Templiers, l'enclos du Temple, bien rduit il est
                   vrai, protgeait encore les petits commerants
                   contre les rglements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux coles de
Notre-Dame, alla se rfugier  l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible
argumentateur l'y poursuivit et campa  Sainte-Genevive. Cette
guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des
coles de la montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour crer
une ville au dsert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris
mridional. La ville ristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'tendre. Elle heurtait l'immuable
muraille de Saint-Germain-des-Prs. La vieille abbaye, qui avait vu la
ville toute petite, qui l'avait d'abord aide  grandir, en tait
entoure, assige. Mais elle rsistait. Cette ville, ne de la Seine,
s'tendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses
boucheries, son cimetire des Innocents. Mais une fois borne de ce
ct entre le Louvre[344] et le Temple, elle enfla, ne pouvant
allonger, et prit ce ventre qui va du Chtelet  la porte
Saint-Denis[345].

                   [Note 344: Luparam prope Parisios.
                   Philippe-Auguste en acheva la construction vers
                   1204.]

                   [Note 345: Le _parloir aux bourgeois_, sige des
                   dlibrations des chevins, tait situ aux
                   environs du Chtelet. Marcel acheta aux frais de la
                   municipalit, en 1357, sur la place de Grve,
                   l'htel au Dauphin ou la _maison aux piliers_.
                   L'Htel de Ville actuel ne fut commenc qu'en
                   1525.]

Les juridictions ecclsiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,
trouvrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine
Blanche fora elle-mme les prisons des chanoines pour en tirer leurs
dbiteurs. Le premier prvt royal (1032), un tienne, avait aussi
voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du
roi, la riche croix de Childebert. Ces prvts n'taient gure, ce
semble, dvots qu'au roi. Un autre tienne (tienne Boileau) obtint le
consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.
Le prvt de Charles V fut perscut par le clerg, comme ami des
Juifs.

L'Universit tait souvent en guerre avec Notre-Dame et
Saint-Germain-des-Prs. Le roi la soutenait. Il donnait presque
toujours raison aux coliers contre les bourgeois, contre son prvt
mme. Le prvt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait
justice. Le roi avait besoin de l'Universit: il s'appuyait volontiers
sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre
lui. Philippe le Bel appela au Temple les matres de l'Universit pour
leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe le Long,
pour appuyer sa royaut conteste, les fit assister au serment qu'il
exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des
rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe de Valois la
fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Universit
contre l'vque de Paris, est menac par elle de condamnation[346].
Tout  l'heure, l'orgueil de l'Universit sera port au comble par le
schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,
rgenter le roi.

                   [Note 346: Rayn., Annal. Eccles., ann. 1331.]

L'Universit seule tait un peuple. Lorsque le recteur,  la tte des
facults, des _nations_, conduisait l'Universit  la foire du Landit,
entre Saint-Denis et la Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre
parchemins de l'Universit juger despotiquement les parchemins de la
banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur tait
arriv  la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession tait
aux Mathurins-Saint-Jacques.

Mais le Paris du Nord tait encore plus peupl. On peut en juger par
deux grandes revues qui se firent au XIVe sicle. L'Universit,
compose de prtres, d'coliers, d'trangers, n'y figurait pas. Dans
la premire revue (1313), ordonne par Philippe le Bel pour faire
honneur  son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait
vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais taient
stupfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui
revenait de Flandre, sortirent du ct de Montmartre et se rangrent
en bataille. Il y avait plusieurs corps d'arme, un d'arbaltriers, un
de paveschiens (portant des boucliers), un autre arm de maillets, qui
 lui seul comptait vingt mille hommes.

Cette population n'tait pas seulement trs-nombreuse, mais
trs-intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler
du contact de cette grande Universit, le commerce, la banque, les
lombards, devaient y importer des ides. Le Parlement, o se portaient
les appels de toutes les justices de France, attirait  Paris un monde
de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,
l'_empire de Galile_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer
d'attirer beaucoup de gens,  cette poque fiscale. Les bourgeois
remplissaient les plus grandes charges. Barbet, matre de la monnaie
sous Philippe le Bel, Poilvilain, trsorier du roi Jean, taient des
bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la
bonne ville. Malgr la rvolte des monnaies en 1306, il les avait
appels lui-mme  son jardin royal, lors de l'affaire des
Templiers[347].

                   [Note 347: Allusion  la rue de Galile, prs de
                   laquelle sigeait la cour.]

Le chef naturel de ce grand peuple tait, non le prvt royal,
magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prvt des
marchands[348], prsident naturel des chevins de Paris. Dans
l'abandon o le royaume se trouvait aprs la bataille de Poitiers,
Paris prit l'initiative, et dans Paris le prvt des marchands.

                   [Note 348: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont
                   le privilge exclusif remontait  1192.]

Les tats du nord de la France, assembls le 17 octobre, un mois aprs
la bataille, runirent quatre cents dputs des bonnes villes, et 
leur tte tienne Marcel, prvt des marchands. Les seigneurs, la
plupart prisonniers, n'y vinrent gure que par procureurs. Il en fut
de mme des vques. Toute l'influence fut aux dputs des villes, et
surtout  ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, rsultat mmorable
de ces tats, on sent la verve rvolutionnaire et en mme temps le
gnie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer
qu'ainsi la nettet, l'unit des vues qui caractrisent cet acte. La
France n'et rien fait sans Paris.

Les tats, assembls d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,
nommrent un comit de cinquante personnes pour prendre connaissance
de la situation du royaume. Ils voulurent encore savoir plus avant
que le grand trsor qu'on avoit lev au royaume du temps pass, en
diximes, en malttes, en subsides, et en forges de monnoies, et en
toute autre extorsion, dont leurs gens avoient t formens et
tribouls, et les soudoyers mal pays, et le royaume mal gard et
dfendu, toit devenu; mais de ce ne savoit nul  rendre compte[349].

                   [Note 349: Froissart.]

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalit monstrueuse,
malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la dtresse
publique, avait donn cinquante mille cus  un seul de ses
chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les
commissaires firent savoir au dauphin que, dans la sance publique,
ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de dlivrer le roi
de Navarre, et de permettre que trente-six dputs des tats, douze de
chaque ordre, l'aidassent  gouverner le royaume.

Le dauphin, qui n'tait pas roi, ne pouvait gure mettre ainsi le
royaume entre les mains des tats. Il ajourna la sance, sous prtexte
de lettres qu'il aurait reues du roi et de l'empereur. Puis il invita
les dputs  retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs, tandis
qu'il consulterait aussi son pre[350].

                   [Note 350: En les renvoyant ainsi  leurs
                   provinces, il comptait sans doute sur les
                   dissentiments infinis qui devaient s'lever entre
                   des intrts si divers, sur la jalousie des nobles
                   contre les villes, des villes contre Paris, dont
                   l'influence avait dcid la dernire rvolution.]

Les tats du Midi, assembls  Toulouse, et si prs du danger, se
montrrent plus dociles. Ils votrent de l'argent et des troupes. Les
tats provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordrent aussi,
mais toujours en se rservant l'administration de ce qu'ils
accordaient. Le dauphin tait pendant ce temps  Metz pour recevoir
son oncle, l'empereur Charles VI; triste dauphin, triste empereur, qui
ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son ct, la reine-mre s'en
allait  Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage
coteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre  la France.
Que devenait Paris, ainsi abandonn, sans roi, ni reine, ni dauphin?
Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs
familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,
les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs
racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les
campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relchs sur
parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs
ranons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats
licencis, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait
plus rien pour le forcer  donner encore[351]. C'tait dans toute la
campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Rvolution.

                   [Note 351: Une autre compagnie roboit tout le pays
                   entre Seine et Loire, parquoi nul n'osoit aller de
                   Paris  Vendme,  Orlans,  Montargis; ni nul
                   n'osoit y demeurer, ainsi toient tous les gens du
                   plat pays affuis  Paris ou  Orlans.
                   Froissart.--Duce Normandi, qui regnum jure
                   hreditario... defendere et regere tenebatur, nulla
                   remedia apponente, magna pars populi rusticani...
                   ad civitatem Parisiensem... cum uxoribus et
                   liberis... accurrere... Nec parcebatur in hoc
                   Religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et
                   moniales... sorores de Poissiaco, de Longocampo,
                   etc. Contin. G. de Nangis, p. 116.]

Les tats tant de nouveau runis le 5 fvrier 1357, Marcel et Robert
le Coq, vque de Laon, leur prsentrent le cahier des dolances, et
obtinrent que chaque dput le communiquerait  sa province. Cette
communication, trs-rapide pour ce temps-l et surtout en cette
saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reut les dolances.
Elles lui furent prsentes par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,
qui avait t successivement conseiller de Philippe de Valois,
prsident du Parlement, et qui, s'tant fait vque-duc de Laon, avait
acquis l'indpendance des grands dignitaires de l'glise. Le Coq, tout
 la fois homme du roi, homme des communes, allait des uns aux autres,
et conseillait les deux partis. On le comparait  la _besagu_ du
charpentier (bis-acuta), _qui taille des deux bouts_[352]. Aprs qu'il
eut parl, le sire de Pquigny pour les nobles, un avocat de Bville
pour les communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, dclarrent
qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.

                   [Note 352: M. Perrens s'est attach  rfuter les
                   calomnies qui ont obscurci ce caractre, p. 85 
                   88, tienne Marcel (1860). Voir aussi sur Le Coq,
                   la judicieuse apprciation qu'en fait M. Henri
                   Martin, t. V, p. 159 (1858).]

Cette remontrance des tats[353] tait tout  la fois une harangue
et un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de
l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il
devait loigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,
simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les
tats n'exprimassent la pense du royaume, puisque les dputs taient
prs de huit cents et qu'ils avaient consult leurs provinces. Quant 
ce qu'on lui avait dit que les dputs songeaient  faire tuer ses
conseillers, c'tait, ils le lui assuraient, un mensonge, une
calomnie.

                   [Note 353: Un document publi par M. Douet d'Arcq
                   en donne la liste, lorsqu'une nouvelle victoire de
                   la bourgeoisie modifie la composition de ce
                   conseil. Le clerg obtint d'y tre reprsent par
                   onze prlats, les nobles par six des leurs, le
                   tiers par dix-sept bourgeois. Bibliothque de
                   l'cole des Chartes, t. II, p. 360 et suiv. V.
                   Perrens, p. 60, tienne Marcel (1860).

                   Sans figure de jugement. Commission des trois
                   lus des tats pour les diocses de Clermont et de
                   Saint-Flour. 3 mars 1356 (1359). Ordonn. IV, 181.

                   Lesquels jureront aux saints vangiles de Dieu,
                   qu'ils ne donneront ni distribueront ledit argent 
                   notre seigneur le Roy, ni  nous, ni  d'autres, si
                   ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos
                   officiers vouloit le prendre, nous voulons que
                   lesdits receveurs puissent leur rsister, et s'ils
                   ne sont pas assez forts qu'ils appellent leurs
                   voisins des bonnes villes (art. 2). Le duc de
                   Bourgogne, le comte de Flandre et autres nobles ou
                   dputs des villes, qui ne sont pas venus aux
                   tats, sont requis d'y venir  la Quasimodo, avec
                   intimation que s'ils ne viennent, ils seront tenus
                    ce qu'auront ordonn ceux qui y viendront (art.
                   5). Ordon., III, 126-7.

                   Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et
                   du dauphin, leurs matres d'htel pourront, hors
                   des villes, faire prendre par les gens de la
                   justice du lieu, des tables, des coussins, de la
                   paille et des voitures, le tout en payant, et
                   seulement pour un jour. Ibidem.

                   Dfense aux conseillers et officiers de faire
                   marchandise. Les denres sont aucunes foiz par
                   leurs mauvaistiez grandement enchries; et qui pis
                   est, pour leur gautesse, il est peu de personnes
                   qui osent mettre aux denres que eulz ou leurs
                   facteurs pour eux bent avoir ou acheter... Art.
                   31. Ibidem.

                   Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la
                   Remontrance dj cite. On y dit aussi que ceux
                   qui vouloient gouverner n'tant que deux ou trois,
                   les choses souffroient de longs dlais; que ceux
                   qui poursuivoient la court, chevaliers, cuyers et
                   bourgeois, toient si dommags par ces dlais,
                   qu'ils vendoient leurs chevaux, et partoient sans
                   rponse, mal contens, etc. _Ms. de la Bibl.
                   royale, fonds Dupuys_, n 646, _et Brienne_, n
                   276.]

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assembles il gouvernt avec
l'assistance de trente-six lus des tats, douze de chaque ordre.
D'autres lus devaient tre envoys dans les provinces avec des
pouvoirs presque illimits. Ils pouvaient punir sans forme de procs,
emprunter et contraindre, instituer, salarier, chtier les agents
royaux, assembler des tats provinciaux, etc.

Les tats accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais
ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit leve ni
employe par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et
solvables, ordonns par les trois tats_[354]. Une nouvelle monnaie
devait tre faite, mais conforme _ l'instruction et aux patrons qui
sont entre les mains du prvt des marchands de Paris_. Nul changement
dans les monnaies sans le consentement des tats.

                   [Note 354: L'aide n'est accorde que pour un an.
                   Les tats, convoqus ou non, s'assembleront  la
                   Quasimodo.]

Nulle trve, nulle convocation d'arrire-ban sans leur autorisation.

Tout homme en France sera oblig de s'armer.

Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prtexte. Ils
suspendront toute guerre prive: Que si aucun fait le contraire, la
justice du lieu, ou s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,
prennent tels guerriers_... et les contraignent sans dlai par retenue
de corps et exploitement de leurs biens,  faire paix et  cesser de
guerroyer. Voil les nobles soumis  la surveillance des communes.

Le droit de prise cesse. On pourra rsister aux procureurs, et
_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.

Plus de don sur le domaine. Tout don est rvoqu, en remontant jusqu'
Philippe le Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui
toute dpense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer  tous ses
officiers de ne lui rien demander qu'en prsence du grand conseil.

Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera
rduit.--Les prvts, vicomts, ne seront plus donnes  ferme.--Les
prvts, etc., ne pourront tre placs dans les pays o ils sont ns.

Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,
mais il sera fait pleine justice.

Quoique l'un des principaux rdacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit
un avocat, un prsident du Parlement, les magistrats y sont traits
svrement. On leur dfend de faire le commerce; on leur interdit les
coalitions, les empitements sur leurs juridictions respectives. On
leur reproche leur paresse. On rduit leurs salaires en certains cas.
Les rformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et
hostile. Il est vident que le Parlement se refusait  soutenir les
tats et la commune.

Les prsidents, ou autres membres du Parlement, commis aux enqutes,
ne prendront que quarante sols par jour. Plusieurs ont accoustum de
prendre salaire trop excessif, et d'aller  quatre ou cinq chevaux,
quoique s'ils alloient  leurs dpens, il leur suffiroit bien d'aller
 deux chevaux ou  trois.

Le grand conseil, le Parlement, la chambre des Comptes, sont accuss
de ngligence. _Des arrts qui devroient avoir t rendus, il y a
vingt ans, sont encore  rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs
dners sont longs, leurs aprs-dners _peu profitables_. Les gens de
la chambre des Comptes jureront aux saints vangiles de Dieu, que
bien et loyalement ils dlivreront la bonne gent et par ordre, _sans
eux faire muser_. Le grand conseil, le Parlement, la chambre des
Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du grand
conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de la
journe.--Ces membres, malgr leur haute position, sont, comme on
voit, traits sans faon par les bourgeois lgislateurs.

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut oblig de signer,
tait bien plus qu'une rforme. Elle changeait d'un coup le
gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des tats,
substituait la rpublique  la monarchie. Elle donnait le gouvernement
au peuple. Constituer un nouveau gouvernement au milieu d'une telle
guerre, c'tait une opration singulirement prilleuse, comme celle
d'une arme qui renverserait son ordre de bataille en prsence de
l'ennemi. Il y avait  craindre que la France ne prt dans ce
revirement.

L'ordonnance dtruisait les abus. Mais la royaut ne vivait gure que
d'abus[355].

                   [Note 355: Ceci n'excuse point la royaut, mais
                   l'incrimine au contraire de n'avoir voulu que les
                   perptuer (1860).--M. Perrens dit trs-bien, page
                   11: Il n'est point vrai de dire que, pour faire
                   contrepoids  la noblesse, le pouvoir royal fit
                   alliance avec les classes populaires: il se servait
                   tantt de l'une, tantt des autres, et,  la faveur
                   de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin
                   ses empitements et ses progrs. Si la nation s'est
                   affranchie  la longue, ce n'est point par son
                   concours, mais malgr les obstacles qu'il mettait
                   sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus
                   souvent, qu'une longue suite de conjurations qu'ils
                   croyaient lgitimes, puisqu'ils se regardaient
                   comme investis d'un droit suprieur pour commander
                   aux autres hommes. Que ft-il arriv si les
                   successeurs de Hugues Capet, si les Valois et les
                   Bourbons, eussent fait le personnage populaire
                   qu'on a cru voir dans leur histoire? Selon toute
                   apparence, la Rvolution franaise en et t
                   avance de quelques sicles, et elle n'et cot ni
                   tant de sang ni tant de ruines.]

Dans la ralit, la France existait-elle comme personne politique?
pouvait-on lui supposer une volont commune? Ce qu'on peut affirmer,
c'est que l'autorit lui apparaissait tout entire dans la royaut.
Elle ne souhaitait que des rformes partielles. L'ordonnance approuve
des tats n'tait, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une
commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du
royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre
les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,
poussaient leur matre  la rsistance. Au mois de mars, il avait
sign l'ordonnance prsente aux tats; le 6 avril, il dfendit de
payer l'aide que les tats avaient vote. Le 8, sur les
reprsentations du prvt des marchands, il rvoqua la dfense. Le
jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une
aujourd'hui, demain l'autre, et peut-tre de bonne foi. Il y avait
grandement  douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,
personne ne payait. Le dauphin restait dsarm, les tats aussi. Il
n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni tats.

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant
conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrne y tait, les
vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,
navarrais. Toute cette pourriture isolait, dtachait l'un de l'autre
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait
plus d'tats vraiment gnraux, rien de gnral, plus de
communication, de route pour s'y rendre. Les routes taient des
coupe-gorges. La campagne un champ de bataille; la guerre partout  la
fois, sans qu'on pt distinguer ami ou ennemi.

Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[356].
Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays
qui l'environne? Paris, ne sachant  qui s'en prendre de sa dtresse,
accusait les tats. Le dauphin enhardi dclara qu'il voulait
gouverner, qu'il se passerait dsormais de tuteur. Les commissaires
des tats se sparrent. Mais il n'en fut que plus embarrass. Il
essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent
ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne tait en feu. Il
n'y avait pas de petite ville o il ne pt tre enlev par les
brigands. Il revint se blottir  Paris et se remettre aux mains des
tats. Il les convoqua pour le 7 novembre.

                   [Note 356: tienne Marcel donnait tous ses soins 
                   l'organisation des milices bourgeoises, qui
                   existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de
                   discipline. Il donna  chaque quartier un chef
                   militaire qui, sous le nom de quartenier,
                   commandait aux cinquantainiers, lesquels
                   commandaient  cinquante hommes, et aux dizainiers
                   qui en commandaient dix. Ainsi, les ordres du
                   prvt des marchands, communiqus directement aux
                   quarteniers, l'taient par ceux-ci aux
                   cinquantainiers et par les cinquantainiers aux
                   dizainiers, qui pouvaient, en peu de temps, runir
                   leurs hommes et se tenir prts  tout vnement. La
                   charge de quartenier avait pris par l une grande
                   importance; Marcel la releva encore en la rendant
                   lective...

                   Marcel entrait en mme temps dans les moindres
                   dtails de l'administration municipale. Il enjoint
                   aux Parisiens, par une ordonnance, de maintenir la
                   propret dans les rues, chacun devant sa maison, et
                   de ne point laisser leurs pourceaux en libert,
                   s'ils ne les voulaient voir tuer par les sergents.

                   Ces rglements de police taient d'autant plus
                   ncessaires qu' cette poque la population de
                   Paris s'tait accrue d'un grand nombre d'habitants
                   des campagnes, qui venaient y chercher un abri. V.
                   p. 315.

                   Marcel ne ferma jamais les portes  ces malheureux,
                   et prserva Paris jusqu'au dernier moment de la
                   famine et de la peste. (Perrens, tienne Marcel, p.
                   139, 1860.)]

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de
Pecquigny, enleva par un coup de main Charles le Mauvais du fort o il
tait enferm. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule
menaante de nobles, avait besoin d'une pe contre ces gens d'pe,
d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus
hardies tentatives de libert, aimaient  suivre un prince. Il
semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se
conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de rparer cette
grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours
facile aux motions gnreuses, accueillit le prisonnier avec des
larmes de joie. Le retour de ce mchant homme, mais si malheureux,
leur semblait celui de la justice elle-mme. Amen par les communes
d'Amiens, reu  Saint-Denis par la foule des bourgeois qui taient
alls au-devant[357], il vint  Paris, mais d'abord seulement hors des
murs,  Saint-Germain-des-Prs. Le surlendemain il _prcha_ le peuple
de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou
tribune, d'o les juges prsidaient aux combats judiciaires qui se
faisaient au Pr-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de
l que parla le roi de Navarre. Le dauphin,  qui il avait demand
l'entre de la ville et qui n'avait pas os refuser, tait venu
l'entendre, peut-tre dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la
harangue n'en fut que plus hardie. Il commena en latin, et continua
en langue vulgaire[358]. Il parla  merveille. Il tait, disent les
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.

                   [Note 357: Et mesmement le duc de Normandie le
                   festa grandement. Mais faire le convenoit, car le
                   prvost des marchands et ceux de son accord le
                   ennortrent  ce faire. Froissart, III. p. 290.]

                   [Note 358: In latino valde pulchro. Contin. G. de
                   Nangis.]

Le texte du discours, tir, selon l'usage du temps, de la sainte
criture, prtait aux dveloppements pathtiques: _Justus Dominus et
dilexit justitias; vidit quitatem vultus ejus_. Le roi de Navarre,
s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-mme, le
prenait  tmoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien
tort de se dfier de lui; n'tait-il pas Franais de pre et de mre?
n'tait-il pas plus prs de la couronne que le roi d'Angleterre qui la
rclamait? il voudrait vivre et mourir en dfendant le royaume de
France... Le discours fut si long, qu'_on avait soup dans Paris quand
il cessa_[359]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas  se
_desheurer_[360], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce
fut  qui lui donnerait de l'argent.

                   [Note 359: Chroniques de Saint-Denis.]

                   [Note 360: Comme dit le cardinal de Retz.]

De Paris, il alla  Rouen et y exposa ses malheurs avec la mme
faconde[361]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui
avaient t mis  mort au terrible dner de Rouen[362], et les suivit
 la cathdrale au son des cloches et  la lueur des cierges. C'tait
le jour des Saints-Innocents (28 dcembre); il parla sur ce texte:
Des Innocents et des justes s'taient attachs  moi, parce que je
tenais pour vous,  Seigneur!

                   [Note 361: Miserias suas exposuit... eleganter.
                   Cont. G. de Nangis.]

                   [Note 362: Le corps du comte d'Harcourt avait dj
                   t enlev depuis longtemps. Les trois autres corps
                   furent ensevelis par trois rendus (frres convers)
                   de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut
                   ensuite mis dans un coffre, et il y eut un
                   quatrime coffre vide en reprsentation du comte
                   d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char
                    dames. Secousse, p. 165.--Campanis pulsatis...
                   sermone per ipsum regem prius facto, ubi assumpsit
                   thema istud: Innocentes et recti adhserunt mihi
                   (Ps. XXIV, 21). Cont. G. de Nangis.]

Le dauphin _prchait_ aussi  Paris. Il haranguait aux halles, Marcel
 Saint-Jacques[363]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple
n'aimait pas la mine chtive du jeune prince. Tout sage et sens qu'il
pouvait tre, c'tait un froid harangueur,  ct du roi de Navarre.

                   [Note 363: Le dauphin voulait, disait-il, vivre et
                   mourir avec eux; les gendarmes qu'il runissait
                   taient pour dfendre le royaume contre les ennemis
                   qui le ravageaient impunment par la faute de ceux
                   qui s'taient empars du gouvernement; il aurait
                   dj chass ces ennemis s'il avait eu
                   l'administration de la finance, mais il n'avait pas
                   touch un denier ni une maille de tout l'argent
                   lev par les tats.--Marcel, averti de l'effet
                   produit par ce discours, fit  son tour assembler
                   le peuple  Saint-Jacques de l'Hpital. Le duc y
                   vint, mais ne put se faire entendre. Consac,
                   partisan du prvt, parla contre _les officiers_;
                   il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que
                   les bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean
                   de Saint-Onde, un des gnraux des aides, dclara
                   qu'une partie de l'argent avait t mal employe,
                   et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient
                   reu, par ordre du duc de Normandie, 40,000 ou
                   50,000 moutons d'or. Si comme les rooles le
                   notoient. Secousse, Hist. de Charles le Mauvais,
                   170.]

L'engouement de Paris pour celui-ci tait trange[364]. Que demandait
ce prince si populaire? Qu'on affaiblt encore le royaume, qu'on mt
en ses mains des provinces entires, les provinces les plus vitales de
la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la
frontire anglaise, le Limousin, une foule de places et de
forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures
provinces, c'et t perdre d'un trait de plume autant qu'on avait
perdu par la bataille de Poitiers.

                   [Note 364: Omnibus amabilis et dilectus, dit le
                   second continuateur de Guillaume de Nangis.]

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre tait
satisfait, il allait les dlivrer des bandes de brigands qui
affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils
n'taient ni au roi de Navarre, ni  personne. Il et voulu rappeler
tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.

Cependant les bourgeois, le prvt, l'Universit, entouraient,
assigeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice  ce pauvre
roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Universit, lui
dclara qu'il tait arrt que le roi de Navarre ayant une fois fait
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur
le reste, la ville et l'Universit aviseraient. Un moine de
Saint-Denis vint aprs le Jacobin: Vous n'avez pas tout dit, matre,
s'cria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de
Navarre ne se tient  ce qui est dcid, nous nous dclarons contre
lui.

Il n'y avait pas  dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis
il faisait rpondre par les commandants et capitaines qu'ayant reu
leurs places du roi ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du
dauphin.

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se
procurer quelque argent que par de nouvelles altrations de monnaies
(22, 23 janvier, 7 fvrier). Les tats, runis le 11 fvrier, lui
firent prendre le titre de rgent du royaume, sans doute afin
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-tre aussi
la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,
mais compose en majorit de nobles et d'ecclsiastiques,
voulait-elle rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.

Un vnement tragique avait port au comble le mauvais vouloir de
ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nomm Perrin Marc, ayant
vendu, pour le compte de son matre, deux chevaux au dauphin et
n'tant pas pay, arrta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,
trsorier des finances. Le trsorier refusait de payer, sans doute
sous prtexte du droit de prise. Une dispute s'leva, Perrin tua
Baillet et se jeta  quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les
gens du dauphin, Robert de Clermont, marchal de Normandie, Jean de
Chlons et Guillaume Staise, prvt de Paris, s'y rendirent, forcrent
l'asile, tranrent Perrin au Chtelet, lui couprent les poings et le
firent pendre. L'vque se plaignit bien haut de cette violation des
immunits ecclsiastiques, il obtint le corps de Perrin et l'enterra
honntement  Saint-Merry. Marcel assista au service tandis que le
dauphin suivait l'enterrement de Baillet.

Une collision tait imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois
par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et
rouges, aux couleurs de la ville[365]. Il crivit aux bonnes villes
pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y
manqurent pas. Peu d'autres villes consentirent  en faire autant.

                   [Note 365: Dans la premire semaine de janvier,
                   ceux de Paris ordonnrent que ils auroient tous
                   chapperons my partis de drap rouge et pers. _Ms._
                   Outre ces chaperons, les partisans du prvt
                   portrent encore des fermeilles d'argent mi-partiz
                   d'esmail vermeil et asur, au dessous avoit escript
                   _ bonne fin_, en signe d'alience de vivre et morir
                   avec ledit prvt contre toutes personnes. Lettres
                   d'abolition du 10 aot 1358. Secousse, ibid., p.
                   163.]

Cependant la dsolation des campagnes amenait, entassait dans Paris
tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les
bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'le-de-France,
et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,
ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[366]. Le 22
fvrier, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altrer encore
les monnaies.

                   [Note 366: Admirantibus de hoc et dolentibus
                   prposito mercatorum et civibus, quod per regentem
                   et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,
                   ipsum pluries adierunt oxorantes... Qui optime eis
                   facere promittebat, sed... Quinimo magis gaudere de
                   malis insurgentibus in populis et afflictionibus,
                   et tunc et postea Nobiles videbantur. Cont. G. de
                   Nangis, p. 116.]

Le lendemain, le prvt des marchands assembla en armes  Saint-loi
tous les corps de mtiers.  neuf heures, cette foule arme reconnut
dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, matre
Regnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, prs Saint-Landry. Ils
se mirent  courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un ptissier,
et y fut frapp  mort; il n'eut pas le temps de pousser un cri.
Cependant le prvt, suivi d'une foule de bonnets rouges et bleus,
entra dans l'htel du dauphin, monta jusqu' sa chambre, et lui dit
aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que ce
royaume devant aprs tout lui revenir, c'tait  lui  le garder des
compagnies qui gtaient tout le pays. Le dauphin, qui tait entre ses
conseillers ordinaires les marchaux de Champagne et de Normandie,
rpondit avec plus de hardiesse que de coutume: Je le ferais
volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est  celui qui a les
droits et profits  avoir aussi la garde du royaume[367]. Il y eut
encore quelques paroles aigres, et le prvt clata: Monseigneur,
dit-il au dauphin, ne vous tonnez de rien de ce que vous allez voir;
il faut qu'il en soit ainsi. Puis, se tournant vers les hommes aux
capuces rouges, il leur dit: Faites-vite ce pourquoi vous tes
venu[368].  l'instant, ils se jetrent sur le marchal de Champagne
et le turent prs du lit du dauphin. Le marchal de Normandie s'tait
retir dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le turent aussi. Le
dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.
Tous ses officiers avaient fui. Sauvez-moi la vie, dit-il au prvt.
Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,
le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journe, Marcel
porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait  la
Grve. Il le harangua d'une fentre, dit que ceux qui avaient t tus
taient des tratres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.
Plusieurs crirent qu'ils l'avouaient de tout, et se dvouaient  lui
 la vie et  la mort.

                   [Note 367: Froissart.]

                   [Note 368: Eia breviter facite hoc propter quod
                   huc venistis. Cont. G. de Nangis.]

Marcel retourna au palais avec une foule de gens arms qu'il laissa
dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de
douleur. Ne vous affligez pas, monseigneur, lui dit le prvt. Ce qui
s'est fait, s'est fait pour viter le plus grand pril, _et de la
volont du peuple_[369]. Et il le priait de tout approuver.

                   [Note 369: Chronique de Saint-Denis.]

Il fallait que le dauphin approuvt, ne pouvant mieux. Il lui fallut
encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre jours
aprs. Marcel et Le Coq les avaient rconcilis, bon gr mal gr, et
les faisaient dner ensemble tous les jours.

Ce retour du roi de Navarre, quatre jours aprs le meurtre des
conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de
cette tragdie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre
par la mort de ses ennemis. Il lui avait donn un terrible gage, qui
le liait  lui pour jamais. Il tait vident que tout tait fini entre
Marcel et le dauphin. Ce crime avait t probablement impos au prvt
par Charles le Mauvais, qui n'tait pas neuf aux assassinats[370].
Marcel s'tant donn ainsi, le roi de Navarre avait dsormais  voir
ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage  l'aider ou  le
vendre.

                   [Note 370: M. Perrens objecte que le roi de Navarre
                   n'tait pas  Paris, il ne savait qu' moiti ce
                   qui s'y passait, au lieu que Marcel et les autres
                   chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les
                   deux marchaux  l'oeuvre, et leur opposition
                   constante  l'autorit des tats, avaient de plus
                   pressantes raisons de se venger. Perrens, tienne
                   Marcel, page 188, note, 1860.--Ce qui est certain,
                   c'est que la mort des marchaux fut rsolue dans
                   l'assemble des mtiers  Saint-loi, et qu'on ne
                   voulut point surseoir  l'excution.--Quod utinam
                   nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit
                   istud prout iste prpositus _cum suis me et multis
                   audientibus_ confessus est. Cont. G. de Nangis, p.
                   116.]

Marcel croyait avoir gagn le roi de Navarre, et il perdit les tats.
C'est--dire que la lgalit, viole par un crime, le dlaissa pour
toujours. Ce qui restait des dputs de la noblesse quitta Paris, sans
attendre la clture. Plusieurs mme des commissaires des tats,
chargs du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent
plus gouverner, et laissrent Marcel. Lui, sans se dcourager, il les
remplaa par des bourgeois de Paris[371]. Paris se chargeait de
gouverner la France. Mais la France ne voulut pas[372].

                   [Note 371: Or vous dis que les nobles du royaume
                   de France, et les prlats de la sainte glise se
                   commencrent  tanner de l'emprise et ordonnance
                   des trois tats. Si en laissoient le prvost des
                   marchands convenir et aucuns des bourgeois de
                   Paris. Froissart, III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
                   Conf. Matt. Villani, l. VIII, ch. XXXVIII, 492.]

                   [Note 372: Rien ne peut donner l'ide de l'esprit
                   d'opposition qui rgnait dans les provinces: les
                   habitants relevaient avec aigreur des dtails sans
                   importance, par exemple, le traitement que
                   recevaient les dputs chargs de lever le
                   subside... On accusait Marcel et les siens de ne se
                   servir de leur pouvoir que pour piller le royaume
                   et amasser des richesses immenses. Perrens,
                   tienne Marcel, p. 141. 1860.]

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en dlivrant le roi de
Navarre, fut la premire  refuser d'envoyer de l'argent  Paris. Les
tats de Champagne s'assemblrent, et Marcel ne fut pas assez fort
pour empcher le dauphin d'y aller. Ds lors, il devait prir tt ou
tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise, pour ressaisir
tout. Le dauphin alla  ces tats, accompagn des gens de Marcel; et
d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'tait pass  Paris. Mais
les nobles de Champagne ne manqurent pas de parler. Le comte de
Brane lui demanda si les marchaux de Champagne et de Normandie
avaient mrit la mort. Le dauphin rpondit qu'ils l'avaient toujours
et bien loyalement servi. Mme scne  Compigne, aux tats de
Vermandois[373]. Le dauphin, tout  fait rassur, prit sur lui de
transfrer  Compigne les tats de la Langue d'oil, qui taient
convoqus pour le 1er mai  Paris. Peu de monde y vint. C'tait
toutefois une reprsentation telle quelle du royaume contre Paris.

                   [Note 373: Ut illos principales occidi faceret,
                   vel si non posset... expugnaret viriliter civitatem
                   et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
                   impedimentum suorum victualium_ molestaret.
                   Contin. G. de Nangis, p. 117.]

Les tats rendirent hommage aux rformes de la grande ordonnance, en
les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votrent devait tre
perue par des dputs des tats. Cette affectation de popularit
effraya Marcel. Il engagea l'Universit  implorer pour la ville la
clmence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le
prince insistait pour qu'on lui livrt dix ou douze des plus
coupables. Il se rabattit mme  cinq ou six, assurant qu'il ne les
ferait pas mourir...

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans
pargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[374]. Il
s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des
_brigands_[375].

                   [Note 374: En continuant ces travaux, on retrouva
                   la fondation de tours qu'on regarda comme des
                   constructions des Sarrasins. L, selon les
                   anciennes chroniques, avait exist autrefois un
                   camp appel Altum-Folium (rue _Hautefeuille_, rue
                   _Pierre-Sarrasin_).]

                   [Note 375: Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour
                   Avignon, portant  Pierre Maloisel 2,000 florins
                   d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui l'avait
                   charg de lever des _brigands_, et pour y acheter
                   des armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit
                   Froissart, un grand nombre de gens d'armes et
                   soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
                   compagnons. Secousse, p. 224-5. V. aussi Perrens,
                   tienne Marcel, p. 229. 1860: Il envoyait de
                   toutes parts pour enrler des hommes aguerris et
                   pour acheter des armes. Mais presque partout il
                   tait victime des malversations de ses agents et de
                   la mauvaise foi des mercenaires... Marcel y vit,
                   non sans raison, combien il lui serait difficile de
                   se faire une arme, et par suite, de quelle
                   importance il tait de gagner dfinitivement le roi
                   de Navarre, qui en avait une.]

La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,
lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait song. Les souffrances
du paysan avaient pass la mesure; tous avaient frapp dessus, comme
une bte tombe sous la charge; la bte se releva enrage, et elle
mordit.

Nous l'avons dj dit. Dans cette guerre chevaleresque que se
faisaient  armes courtoises[376] les nobles de France et
d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux
de la guerre; c'tait le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'tait
puis pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces
belles armes, ces cussons maills, ces riches bannires qui se
firent prendre  Crcy et  Poitiers. Aprs, qui paya la ranon? ce
fut encore le paysan.

                   [Note 376: Les chevaliers et les cuyers
                   ranonnoient-ils assez courtoisement,  mise
                   d'argent, ou  coursiers ou  roncins; ou d'un
                   pauvre gentilhomme qui n'avoit de quoi rien payer,
                   le prenoient bien le service un quartier d'an, ou
                   deux ou trois, Froissart, III, 333.]

Les prisonniers, relchs sur parole, vinrent sur leurs terres,
ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans
marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'tait pas
long  inventorier. Maigres bestiaux, misrables attelages, charrue,
charrette, et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.
Nulle rserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,
que restait-il sur quoi le seigneur et recours? le corps, la peau du
pauvre diable. On tchait encore d'en tirer quelque chose.
Apparemment, le rustre avait quelque cachette o il enfouissait. Pour
le lui faire dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les
pieds. On n'y plaignait ni le fer ni le feu.

Il n'y a plus gure de chteaux; les dits de Richelieu, la
Rvolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous
cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au
fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur
nos ttes l'oblique et louche fentre qui nous regarde passer, le
coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux
qui, tant de sicles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est
mme pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.
Les mes de nos pres vibrent encore en nous pour des douleurs
oublies,  peu prs comme le bless souffre  la main qu'il n'a plus.

Ruin par son seigneur, le paysan n'tait pas quitte. Ce fut le
caractre atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils
ranonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en dtail. Il se
forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de
Navarrais. Le Gallois Griffith dsolait tout le pays entre Seine et
Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier  lui seul saccagea
Montargis, tampes, Arpajon, Montlhry, plus de quinze villes ou gros
bourgs[377]. Ailleurs, c'taient l'Anglais Audley, les Allemands
Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on
appelait l'archiprtre, parce qu'en effet, quoique sculier, il
possdait un archiprtr, laissa les provinces dj pilles, traversa
toute la France jusqu'en Provence, mit  sac Salon et Saint-Maximin
pour pouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reut
comme un fils de France[378], le fit dner avec lui, et lui donna
quarante mille cus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant
d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'o il alla en
Bourgogne pour en faire autant.

                   [Note 377: Froissart.]

                   [Note 378: Froissart.]

Ces chefs de bande n'taient pas, comme on pourrait croire, des gens
de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.
Le frre du roi de Navarre pillait comme les autres[379]. Dans les
sauf-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient les
villes, ils exceptaient nommment les choses propres aux nobles, les
parures militaires: Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fers de
glaive[380].

                   [Note 379: Philippe le Hardi, duc de Bourgogne,
                   l'appelait son compre. Froissart l'appelle
                   Monseigneur.]

                   [Note 380: Froissart.]

Les chevaliers du XIVe sicle avaient une autre mission que ceux des
romans, c'tait d'craser le faible. Le sire d'Aubrcicourt volait et
tuait au hasard _pour bien mriter de sa dame_, Isabelle de Juliers,
nice de la reine d'Angleterre: Car il tait jeune et amoureux
durement. Il se faisait fort de devenir au moins comte de
Champagne[381]. La dissolution de la monarchie donnait  ces pillards
des esprances folles. C'tait  qui entrerait par ruse ou par force
dans quelque chteau mal gard. Les capitaines des places se croyaient
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,
changeaient leurs places, leurs garnisons.

                   [Note 381: Froissart.]

Cette vie de trouble et d'aventures, aprs tant d'annes d'obissance
sous les rois, faisait la joie des nobles. C'tait comme une chappe
d'coliers, qui ne mnagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur
historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il
s'intresse  ces pillards, prend part  leurs bonnes fortunes: Et
toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[382] Il ne lui arrive
nulle part de douter de leur loyaut.  peine doute-t-il de leur
salut[383].

                   [Note 382: Et toujours gagnoient pauvres brigands
                    piller villes et chteaux... ils pioient une
                   bonne ville ou chtel, une journe ou deux loin, et
                   puis s'assembloient et entroient en cette ville
                   droit sur le point du jour, et boutoient le feu en
                   une maison ou deux; et ceux de la ville cuidoient
                   que ce fussent mille armures de fer;... si
                   s'enfuyoient.. et ces brigands brisoient maisons,
                   coffres et crins.. Et gagnrent ainsi plusieurs
                   chteaux et les revendirent. Entre les autres, eut
                   un brigand qui pia le fort chtel de Combourne en
                   Limosin, avec trente de ses compagnons et
                   l'chellrent, et gagnrent le seigneur dedans, et
                   le mirent en prison en son chtel mme, et le
                   tinrent si longtemps, qu'il se ranonna atout
                   vingt-quatre mille cus, et encore dtint ledit
                   brigand le chtel. Et par ses prouesses le roi de
                   France le voulut avoir de lez lui, et acheta son
                   chtel vingt mille cus et fut huissier d'armes du
                   roi de France. Et toit appel ce brigand Bacon.]

                   [Note 383: Le coursier de Croquard trbucha et
                   rompit  son matre le col. Je ne sais que son
                   avoir devint ni qui eut l'me, mais je sais que
                   Croquard fina ainsi. Froissart.]

L'effroi tait tel  Paris, que les bourgeois avaient offert 
Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la
ville[384]. On n'osait plus sonner dans les glises, si ce n'est 
l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur
les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur
n'tait-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne
dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans
les les, ou dans des bateaux arrts au milieu du fleuve. En
Picardie, les populations creusaient la terre et s'y rfugiaient. Le
long de la Somme, de Pronne  l'embouchure, on comptait encore au
dernier sicle trente de ces souterrains[385]. C'est l qu'on pouvait
avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'taient de
longues alles votes de sept ou huit pieds de large, bordes de
vingt ou trente chambres, avec puits au centre, pour avoir  la fois
de l'air et de l'eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les
bestiaux. Le soin et la solidit qu'on remarque dans ces constructions
indiquent assez que c'tait une des demeures ordinaires de la triste
population de ces temps. Les familles s'y entassaient  l'approche de
l'ennemi. Les femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des
mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher voir si
les gens de guerre s'loignaient de la campagne.

                   [Note 384: Chroniques de Saint-Denis.]

                   [Note 385: Ces souterrains paraissent avoir t
                   creuss ds l'poque des invasions normandes. Ils
                   furent probablement agrandis d'ge en ge. Une
                   partie du territoire de Santerre, qui  elle seule
                   possdait trois de ces souterrains, tait appele
                   Territorium sanct liberationis. Mm. de l'abb
                   Leboeuf, dans les Mm. de l'Acad. des inscr.,
                   XXVII, 179.]

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres
gens pussent semer ou rcolter. Ils avaient beau se rfugier sous la
terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis
surtout, il n'y avait plus de ressources[386]. Tout tait gt,
dtruit. Il ne restait plus rien que dans les chteaux. Le paysan,
enrag de faim et de misre, fora les chteaux, gorgea les nobles.

                   [Note 386: Dont un si cher temps vint en France,
                   que on vendoit un tonnelet de harengs trente cus,
                   et toutes autres choses  l'avenant, et mouroient
                   les petites gens de faim, dont c'toit grand'piti;
                   et dura cette duret et ce cher temps plus de
                   quatre ans. Froissart.--Les ecclsiastiques
                   eux-mmes souffrirent beaucoup: Multi abbates et
                   monachi depauperati et etiam abbatiss varia et
                   aliena loca per Parisios et alibi, divitiis
                   diminutis, qurere cogebantur. Tunc enim qui olim
                   cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant
                   incedere, nunc peditando unico famulo et monacho
                   cum victu sobrio poterant contentari. Contin. G.
                   de Nangis, II, 122.--La misre et les insultes des
                   gens de guerre inspirrent souvent aux
                   ecclsiastiques un courage extraordinaire. Nous
                   voyons dans une occasion le chanoine de Robesart
                   abattre trois Navarrais de son premier coup de
                   lance. Ensuite il fit merveille de sa hache.
                   L'vque de Noyon faisait aussi une rude guerre 
                   ces brigands. Froissart, II, 353. Secousse, I,
                   340-1.]

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire  une telle audace. Ils avaient
ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et
dociles, quand on les tranait  la guerre! On appelait par drision
le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans, nos
conscrits[387]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient
si gauchement les armes? C'tait un dicton entre les nobles: Oignez
vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[388].

                   [Note 387: Contin. G. de Nangis. Les autres
                   tymologies sont ridicules. Voyez Baluze, Pap.
                   Aven., I, 333, etc.]

                   [Note 388: Quand on tait dans les bons jours, que
                   l'on ne voulait pas tuer ou qu'on ne le voulait que
                   par hasard et par accident, il y avait une factie
                   qui se reproduisait souvent et qui tait devenue
                   traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche
                   o l'on ptrit le pain, et, jetant la femme dessus
                   comme sur un lit, on la violait. S'il y avait l
                   quelque enfant dont les cris importunaient, au
                   moyen d'un lien trs-court on attachait  cet
                   enfant un chat retenu par un de ses membres.
                   Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme
                   sortant de sa huche, blmissant encore de rage sous
                   cette couche de farine qui le rend grotesque et lui
                   te jusqu' la dignit de son dsespoir; le
                   voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille
                   souilles, son enfant ensanglant, dvisag, tu
                   quelquefois par le chat en fureur? Bonnemre,
                   Histoire des Paysans. _Note de_ 1860.]

Les Jacques payrent  leurs seigneurs un arrir de plusieurs
sicles. Ce fut une vengeance de dsesprs, de damns. Dieu semblait
avoir si compltement dlaiss ce monde!... Ils n'gorgeaient pas
seulement leurs seigneurs, mais tchaient d'exterminer les familles,
tuant les jeunes hritiers, tuant l'honneur en violant les dames[389].
Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et leurs femmes,
se paraient de belles dpouilles sanglantes.

                   [Note 389: Qurentes nobilis et eorum maneria cum
                   uxoribus et liberis exstirpare... Dominas nobiles
                   suas vili libidine opprimebant. Cont. G. de
                   Nangis. 119.]

Et toutefois, ils n'taient pas tellement sauvages, qu'ils n'allassent
avec une sorte d'ordre, par bannires, et sous un capitaine, un des
leurs, un rus paysan qui s'appelait Guillaume Callet[390]: Et en ces
assembles avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches
hommes bourgeois et aultres[391].--Quand on leur demandoit, dit
Froissart, pourquoi ils faisoyent ainsi, ils rpondoient qu'ils ne
savoient, mais qu'il faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;
et pensoyent qu'ils dussent en telle manire destruire tous les nobles
et gentilhommes du monde.

                   [Note 390: Ou Caillet, dans les Chroniques de la
                   France; Karle, dans le Continuateur de Nangis;
                   Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur
                   anonyme de la premire Vie d'Innocent VI: Et
                   l'lurent le pire des mauvais, et ce roi on
                   appeloit Jacques Bonhomme. Froissart.--V. sur
                   Calle, M. Perrens, page 247. 1860.]

                   [Note 391: Chron. de Saint-Denis.--Chaque village
                   voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre
                   parmi les plus forcens, ces paysans, qui
                   paraissent dans l'histoire comme des btes fauves,
                   s'adressaient de prfrence au plus honorable, au
                   plus considrable et souvent au plus modr. Dans
                   le Valois, on trouve au nombre de ces chefs Denisot
                   Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert de
                   Hautefontaine, frre de Pierre de Demeuille, qui
                   tait prsident au Parlement et conseiller du duc
                   de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy, homme de
                   bonne fame et renomme, disent les lettres de
                   rmission; Jean Nerenget, cur de Glicourt;
                   Colart, le meunier, gros bourgeois de la comt de
                   Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur
                   de Saint-Martin le Guillart. Perrens, tienne
                   Marcel, page 245, d'aprs le _Trsor des Chartes_,
                   1860.]

Aussi les grands et les nobles se dclarrent tous contre eux, sans
distinction de parti. Charles le Mauvais les flatta, invita leurs
principaux chefs[392] et pendant les pourparlers il fit main basse
sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trpied de fer rouge. Il
les surprit ensuite prs de Montdidier, et en fit un grand carnage.
Les nobles se rassurrent, prirent les armes, et se mirent  tuer et
brler tout dans les campagnes,  tort ou  droit[393].

                   [Note 392: Blanditiis advocavit. Cont. G. de N.]

                   [Note 393: Chateaubriand, tudes hist., dit. 1831,
                   t. IV, p. 170: Nous avons encore les complaintes
                   latines que l'on chantait sur les malheurs de ces
                   temps, et ce couplet:

                            Jacques Bonhomme,
                        Cessez, cessez, gens d'armes et pitons,
                        De piller et manger le Bonhomme,
                        Qui de longtemps Jacques Bonhomme
                               Se nomme.

                   Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les
                   complaintes latines, voyez Mm. collection Petitot,
                   t. V, p. 181.]

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile  celle de Paris.
Marcel avait intrt  les soutenir[394]. Les communes hsitaient.
Senlis et Meaux les reurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais
les fit bientt revenir. Marcel, qui avait profit du soulvement pour
dtruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda  leur
envoyer du monde pour les aider  prendre le March de Meaux. D'abord
le prvt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se
joignirent trois cents autres sous la conduite d'un picier de Paris.

                   [Note 394: Si Marcel tait trop politique pour ne
                   pas profiter d'une diversion si opportune, il ne
                   pouvait ni la prvoir, puisqu'elle ne fut pas
                   concerte, ni la provoquer, puisque, malgr
                   l'alliance de quelques bonnes villes, il n'exerait
                   directement aucune action hors de Paris. Tous ses
                   actes sont d'un homme que les vnements ont
                   surpris et qui ne songe qu'aprs coup  en tirer
                   parti. Plaise vous savoir, crivait-il le 11
                   juillet (1358), que les dites choses furent en
                   Beauvoisis commences et faictes sans nostre sceu
                   et volent. On objecte qu'il avait intrt  nier
                   la part qu'il venait de prendre  la Jacquerie;
                   mais il ne la nie que pour les premiers jours.
                   Perrens, page 239.--... Et mieuls ameriens estre
                   mort que avoir approv les fais par la manire
                   qu'ils furent commenci par aucuns des gens du plat
                   paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois
                   cens combatans de noz gens et lettres de credance
                   pour euls faire dsister de grans mauls qu'il
                   faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent dsister
                   des choses qu'il faisoient, ne encliner  nostre
                   requeste, nos gens se dpartirent d'euls et de
                   nostre commandement firent crier bien en soixante
                   villes sur paine de perdre la teste que nuls ne
                   tuast femmes, ne enfans de gentil homme, ne gentil
                   femme se il n'estoit ennemi de la bonne ville de
                   Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
                   maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en
                   la ville de Paris plus de mille que gentils hommes
                   que gentils femmes et y estoit ma dame de Flandres,
                   ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et 
                   tous on ne fit que bien et honneur et encores en y
                   a mil qui y sont venus  seurt, ne  bons gentils
                   hommes, ne  bonnes gentils femmes qui nul mal
                   n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne
                   voulons nul mal... Lettre d'tienne Marcel aux
                   bonnes villes de France et de Flandre (publie par
                   M. Kervyn de Lettenhove, dans les Bulletins de
                   l'Acad. roy. de Belg., t. XX, n 9).

                   Quand Marcel vit les efforts intelligents de
                   Guillaume Calle pour former un faisceau de tant de
                   bandes disperses, il comprit le parti qu'on
                   pouvait tirer de cette nouvelle force en la
                   rglant. C'est pourquoi, sur divers points, il
                   indiqua aux Jacques les chefs qu'ils devaient
                   choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec
                   ceux qu'ils avaient lus d'eux-mmes... il leur
                   recommandait de raser tous les chteaux qui
                   pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les
                   ravages et les meurtres inutiles, il acceptait le
                   but de cette guerre, qui devait tre l'abaissement
                   de la noblesse.

                   Mais bientt il put se convaincre qu'il ne
                   suffisait pas de diriger de loin, par ses conseils,
                   des allis indociles, et qu'il fallait tout
                   ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des
                   chefs qui leur donnassent l'exemple. Il organisa
                   une double expdition de Parisiens et de
                   mercenaires  leur solde. L'une, sous les ordres de
                   l'picier Pierre Gilles et de l'orfvre Pierre
                   Desbarres, devait attaquer les chteaux,
                   principalement au sud de Paris... L'autre, dirige
                   par Jean Vaillant, prvt des monnaies, devait se
                   joindre  Guillaume Calle...

                   La bourgeoisie parisienne, en prenant part  la
                   Jacquerie, communique sa modration aux chefs et
                   aux paysans. C'est un fait certain que, partout o
                   elle parut, la vie mme de ses plus cruels ennemis
                   fut respecte: il n'y a rien  sa charge dans le
                   volumineux recueil du Trsor des Chartes, ni dans
                   les chroniqueurs, si ce n'est la ruine de quelques
                   chteaux qui la menaaient incessamment. On y voit
                   mme que les colonnes bourgeoises parcouraient le
                   pays en annonant, au nom du prvt des marchands,
                   qu'il tait dfendu, sous peine de mort, de tuer
                   les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles
                   offraient en outre un asile aux familles de leurs
                   ennemis, lorsque ces familles ne portaient pas un
                   nom trop notoirement odieux aux Parisiens.
                   Perrens, t. Marcel, p. 251, 254. (1860.)]

La duchesse d'Orlans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles
dames, de demoiselles et d'enfants, s'taient jetes dans le March de
Meaux, environn de la Marne. De l elles voyaient et entendaient les
Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un
moment  l'autre, elles pouvaient tre forces, massacres.
Heureusement il leur vint un secours inespr. Le comte de Foix et le
captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la
croisade de Prusse, avec quelques cavaliers. Ils apprirent  Chlons
le danger de ces dames, et chevauchrent rapidement vers Meaux.
Arrivs dans le March: Ils firent ouvrir tout arrire, et puis se
mirent au-devant de ces vilains, noirs et petits et trs-mal arms, et
lancrent  eux de leurs lances et de leurs pes. Ceux qui toient
devant et qui sentoient les horions reculrent de _hideur_ et
tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors
des barrires et les abattoient  grands monceaux et les tuoient ainsi
que btes et les reboutrent hors de la ville. Ils en mirent  fin
plus de sept mille et boutrent le feu en la dsordonne ville de
Meaux (9 juin 1358)[395].

                   [Note 395: Froissart.--Lire en regard des
                   exagrations passionnes de Froissart le rcit de
                   M. Perrens, fait ici d'aprs le Trsor des Chartes.
                   (1860.)]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer
de la part qu'ils avaient prise  la Jacquerie; et ils firent, dit un
contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les
Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais
pu faire ce que firent les nobles de France[396].

                   [Note 396: Contin. G. de Nangis.--Marcel trace le
                   tableau de cette effroyable raction dans la lettre
                   qu'il crit, le 11 juillet 1358, aux bonnes villes
                   de France et de Flandre: ... Nous pensons que
                   vous ayez bien oy parler comment trs-grant
                   multitude de nobles, tant de vostre paiis de
                   Flandres, d'Artois, de Boulonois, de Guinois, de
                   Ponthieu, de Haynault, de Corbiois, de Beauvoisis
                   et de Vermendois, comme de plusieurs autres lieux
                   par manire universele de nobles universaument
                   contre non nobles, sens faire distinction
                   quelconques de coulpables ou non coulpables, de
                   bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manire
                   d'ostilit, de murdre et de roberie, de a l'yaue
                   de la Somme et aussi de l'yaue d'Oise, et combien
                   que  plusieurs d'euls rien ne leur ait est
                   meffait, toutevoies il ont ars les villes, tu les
                   bonnes gens des paiis, sens piti et misricorde
                   quelconques, rob et pilli tout quanques il ont
                   trouv, femmes, enfans, prestres, religieux, mis 
                   crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens, et
                   ycels prendre et rober, et plusieurs d'iceuls fait
                   morir s gehines... les pucelles corrompues et les
                   femmes violes en prsence de leurs maris, et
                   briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus
                   inhumainement que oncques ne firent les Wandres, ne
                   Sarrazins... et encore s-dits mauls persvrent de
                   jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent
                   mettent  mort en raenonnent et ostent leurs
                   marchandises, tout homme non noble de bonnes villes
                   ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent 
                   mort et robent et drobent... Et bien savons que
                   monseigneur le duc (le rgent), nous, noz biens et
                   de tout le plat paiis a mis en habandon aus nobles
                   et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a
                   advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il
                   peuvent rober, et combien que lidit noble, depuis
                   la prise du roy nostre sire, ne se soient volu
                   armer contre les ennemis du royaume, si comme
                   chascun a veu et sceu, ne aussi monseigneur le duc,
                   toutevoies contre nous se sont arm et contre le
                   commun, et pour la trs-grant hayne qu'ils ont 
                   nous, et  tout le commun et les grant pilles et
                   roberies que il font sur le peuple, il en vient
                   grant et si grant quantit que c'est merveille.
                   Lettre d'tienne Marcel aux bonnes villes de France
                   et de Flandre (publie par M. Kervyn de
                   Lettenhove).--V. aussi Perrens, p. 263 et 401 et
                   seq.

                   Le rgent, qui n'eut pas un mot de blme pour les
                   gentilshommes qui s'taient rendus coupables de ces
                   meurtres et de ces spoliations, nous apprend
                   lui-mme qu'au mois d'aot (1358) les nobles
                   continuaient de piller, de voler, de violer dans
                   les environs de Reims (et ailleurs), malgr les
                   dfenses par lui faites. Les habitants de diverses
                   villes, entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le
                   Grand et le Petit-Pouillon, Villers-Sainte-Anne,
                   Chenay, Chlon-sur-Vesle, et Villers-Franqueux
                   voulurent s'opposer  ces indignes traitements; les
                   nobles en turent plus de cinquante. Cependant le
                   prvt forain de Laon accuse les bourgeois d'avoir
                   attaqu les gentilshommes au service du rgent et
                   les veut condamner  l'amende, et que pis est les
                   diz nobles accompaigniez de plusieurs autres se
                   soient depuis efforciez et s'efforcent encore de
                   jour en jour de chevauchier et chevauchent
                   continuellement s dites villes de mettre  mort et
                   peurs genz et chevaux de harnais et autres, 
                   ranonner villes et genz, pour lesquelles choses il
                   a convenu tous les diz habitanz desdites villes
                   aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit
                   demour, mais sont les maisons demoures vagues et
                   les biens qui sont au pais perissent aus champs et
                   aussi les autres heritages demeurent gastes,
                   incultives et inutiles, dont trs-grant domage et
                   inconveniens se pourroient ensuir, car le pais en
                   pourroit estre desers, les villes despeupliees et
                   la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du
                   plat pais se gouverne par ycelle. Lettres de
                   Rmission pour les habitans de Saint-Thierry, etc.
                   (_Trsor des Chartes, Reg. 86, fo. 130_).

                   V. Perrens, p. 265,--p. 267: Le rgent avoue, dans
                   les lettres de rmission, que les nobles
                   incendiaient et dtruisaient les villes qui
                   n'avaient pris aucune part  la Jacquerie, par
                   exemple, dans la seule prvt de Vitry,
                   Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et
                   Dully. Lettres de Rmission pour les habitants de
                   Heislemarrois, etc. (_Trsor des Chartes, reg. 81,
                   fo. 122_).--Les incendies qu'ils allumrent, dit le
                   continuateur de Nangis, font encore verser des
                   larmes.

                   Lire Perrens, chap. X, sur cette raction
                   nobiliaire: Les cruauts des nobles et de leurs
                   hommes d'armes surpassrent celles des paysans par
                   le nombre et la dure. Froissart parle de cent
                   mille hommes qui auraient pris part  la Jacquerie,
                   tandis que le continuateur de Nangis dit six mille
                   seulement.--La Jacquerie avait commenc le 21 mai
                   1358, et non en novembre 1357, comme le dit
                   Froissart. Le 9 juin, jour du dpart de
                   l'expdition contre Meaux, elle tait dj
                   termine: elle avait donc, en ralit, dur moins
                   de trois semaines. Les reprsailles des nobles
                   taient dj commences le 9 juin, et au mois
                   d'aot, quand le rgent rentra dans Paris, elles
                   duraient encore: elles avaient eu pour thtre 
                   peu prs tout le pays de langue d'oil.--Pages 240,
                   271, tienne Marcel, 1860.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les
portes, disant venir de la part du rgent, puis ils se mirent  crier:
Ville prise! ville gagne. Mais ils trouvrent tous les bourgeois en
armes, et mme d'autres nobles qui dfendaient la ville. On lana sur
eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les
renversrent. L'eau bouillante pleuvait des fentres. Les uns
s'enfuirent  Meaux conter leur dconfiture et se faire moquer; les
autres qui restrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de
Senlis[397].

                   [Note 397: Qui vero mortui remanserunt, genti
                   Silvanectensi amplis non nocebunt. Contin. G. de
                   Nangis.]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dvastation des campagnes,
Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur  l'habilet
du prvt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande
et dvorante ville sans avoir pour lui la campagne; de l l'apparente
inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de
Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui tait
indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le
dauphin tenait la rivire. Il fit donner  Charles le Mauvais le titre
de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-mme n'tait pas
libre. Il fut abandonn de plusieurs de ses gentilshommes, qui ne
voulaient pas servir la canaille contre les honntes gens. Cependant
les bourgeois mmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient
d'avoir dtruit les Jacques, et ils souponnaient bien que leur
capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchrissaient. Le dauphin, avec trois mille
lances, tait  Charenton et arrtait les arrivages de la Seine et de
la Marne. Les bourgeois sommrent le roi de Navarre de les dfendre,
de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.
Les deux princes eurent une longue et secrte entrevue, et se
sparrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore os rentrer dans
Paris, ses plus dtermins partisans et Marcel lui-mme lui trent
le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;
Navarrais et bourgeois se querellrent, et il y eut quelques hommes de
tus.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute
Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,
Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages taient
impossibles. Paris allait touffer. Le roi de Navarre, qui le voyait
bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et
beaucoup de _bonnes_ gens, c'est--dire des seigneurs, des vques,
s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre
quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrt Paris et Marcel[398].
Le trait tait dj sign, et une messe dite, o les deux princes
devaient communier de la mme hostie. Le roi de Navarre dclara qu'il
ne pouvait, n'tant pas  jen[399].

                   [Note 398: Froissart.]

                   [Note 399: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes
les semaines il envoyait  Charles le Mauvais deux charges d'argent
pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait
voir  Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'taient les
gens de Paris qui l'avaient tir de prison, et eux encore qui avaient
tu ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il
l'engageait:  se bien pourvoir d'or et d'argent, et  l'envoyer
hardiment  Saint-Denis; qu'il leur en rendrait bon compte[400].

                   [Note 400: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empcher de
piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et
les vivres n'en venaient pas mieux. Le prvt tait toujours sur la
route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait 
penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne
part? Dj on avait pilogu sur les salaires que les commissaires des
tats s'taient libralement attribus  eux-mmes[401].

                   [Note 401: Ordonn. III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires, avaient suivi la plupart
le roi de Navarre  Saint-Denis. D'autres taient rests  Paris pour
manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y
eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne
craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva
les autres en les emprisonnant, et le soir mme il les renvoya 
Saint-Denis[402]. Les bourgeois ne le lui pardonnrent pas.

                   [Note 402: Chroniques de France.]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on
n'osait plus sortir. Les Parisiens se fchrent; ils dclarrent au
prvt qu'ils voulaient chtier ces brigands. Il fallut leur
complaire, les faire sortir, pour chercher les Navarrais. Ayant couru
tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'tait le 22
juillet), tranant leurs pes, ayant dfait leurs bassinets[403], se
plaignant fort de n'avoir rien trouv, lorsqu'au fond d'un chemin ils
trouvent quatre cents hommes qui se lvent et tombent sur eux. Ils
s'enfuirent  toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes, il en
prit sept cents; d'autres encore furent tus le lendemain lorsqu'ils
allaient chercher les morts. Cette dconfiture acheva de les exasprer
contre Marcel: c'tait sa faute, disaient-ils; il tait rentr avant
eux[404], il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti
l'ennemi.

                   [Note 403: Et portoit l'un son bassinet en sa
                   main, l'autre  son col, les autres par lchet et
                   ennui tranoient leurs pes ou les portoient en
                   charpe. Froissart.]

                   [Note 404: V. dans Perrens la discussion de ce
                   fait, si Marcel rentra en ville avant ou aprs le
                   combat de la porte Saint-Honor. Il est probable
                   que si Marcel tait rentr avant le combat, il n'en
                   eut la nouvelle que lorsque la lutte tait
                   termine. Page 305, note. 1860.]

Le prvt tait perdu. Sa seule ressource tait de se livrer au roi de
Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles le Mauvais
touchait au but de son ambition[405]. Marcel aurait promis au roi de
Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendit matre
de la ville, et tut tous ceux qui lui taient opposs. Leurs portes
taient marques d'avance[406].

                   [Note 405: Ad hoc totis viribus anhelabat.
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 406: Le plus grave historien de ce temps,
                   tmoin oculaire de toute cette rvolution, le
                   Continuateur de Guillaume de Nangis qui rapporte
                   ces bruits, semble les rvoquer en doute. On a du
                   moins, dit-il, accus _depuis_ le prvt et ses
                   amis de toutes ces choses. V. Perrens, tienne
                   Marcel. (1860.)]

La nuit du 31 juillet au 1er aot, tienne Marcel entreprit de livrer
la ville qu'il avait mise en dfense, les murailles qu'il avait
bties. Jusque-l, il semble avoir toujours consult les chevins,
mme sur le meurtre des deux marchaux. Mais cette fois, il voyait
que les autres ne songeaient plus qu' se sauver en le perdant.

Celui des chevins sur lequel il comptait le plus, qui s'tait le plus
compromis, qui tait son compre, Jean Maillart, lui avait cherch
querelle le jour mme. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du
dauphin, Ppin des Essarts et Jean de Charny; et tous trois, avec
leurs hommes, se trouvrent  la bastille Saint-Denis, que Marcel
devait livrer.

Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvrent ledit prvt des
marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que
Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda par son nom:
tienne, tienne, que faites-vous ci  cette heure? Le prvt lui
rpondit: Jean,  vous qu'en monte de savoir? je suis ci pour prendre
garde de la ville dont j'ai le gouvernement.--Par Dieu, rpondit
Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'tes ci  cette heure pour
nul bien; et je le vous montre, dit-il  ceux qui toient de-lez
(prs) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains pour
trahir la ville. Le prvt des marchands s'avana et dit: Vous
mentez.--Par Dieu! rpondit Jean Maillart, tratre, mais vous
mentez! et tantt frit  lui et dit  ses gens:  la mort,  la
mort tout homme de son ct, car ils sont tratres. L eut grand
hutin et dur; et s'en fut volontiers le prvt des marchands fui s'il
et pu; mais il fut si ht qu'il ne put. Car Jean Maillart le frit
d'une hache sur la tte et l'abattit  terre, quoique ce ft son
compre, ni ne se partit de lui jusqu' ce qu'il fut occis et six de
ceux qui l toient, et le demeurant pris et envoy en prison[407].

                   [Note 407: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de
ses amis qui taient venus avec lui tombrent frapps par des gardes
obscurs de la porte Saint-Antoine[408].

                   [Note 408: V. Perrens, tienne Marcel. 1860.]

Cependant les meurtriers s'en allrent, criant par la ville et
veillant le peuple. Le matin, tous taient assembls aux halles, o
Maillart les harangua. Il leur conta comment cette mme nuit, la ville
devait tre _courue_ et dtruite, si Dieu ne l'et veill lui et ses
amis, et ne leur et rvl la trahison. La foule apprit avec
saisissement le pril o elle avait t sans le savoir; tous
joignaient les mains et remerciaient Dieu[409].

                   [Note 409: Ceux qui le matin avaient pris les
                   armes pour vivre et mourir avec les chefs du
                   peuple, dclaraient, le soir, ne s'tre arms que
                   pour ouvrir les portes de Paris au rgent. En un
                   instant, tous les chaperons rouges et pers (bleu
                   fonc) avaient disparu, et chacun donnait des
                   marques bruyantes d'une joie qui n'tait pas dans
                   les coeurs.

                   Parmi ceux qui donnrent l'exemple de la rsistance
                   aux vainqueurs, il faut nommer surtout Nicolas de
                   la Courtneuve. Garde de la Monnaie  Rouen, il
                   avait t nomm par Marcel aux mmes fonctions  la
                   Monnaie de Paris. Il resta  son poste, et il sut
                   empcher qu'aucun des ouvriers soumis  ses ordres
                   ne se pronont pour Maillart et le rgent. Le
                   lendemain de la mort du prvt, Jean le Flament,
                   matre de la Monnaie du roi, s'tant prsent 
                   l'htel des Monnaies pour en prendre possession et
                   s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la
                   Courtneuve refusa d'obir, attendu, dit-il, qu'on
                   ne savait pas encore qui tait le seigneur....
                   Lorsque enfin il se fut assur qu'il n'y avait plus
                   d'esprance, plutt que de remettre les clefs  un
                   officier du rgent, il les donna  Pierre le
                   marchal, que Marcel avait nomm matre particulier
                   des monnaies. Perrens, t. Marcel, p. 319. 1860.]

Telle fut la premire impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le
peuple ait t ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le
parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et
loquents[410], survcut  son chef. Quelques mois aprs, il y eut une
conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre  sa veuve tous
les meubles du prvt qui n'avaient pas t donns ou perdus, dans le
moment qui suivit sa mort[411].

                   [Note 410: Multum solemnes et eloquentes quam
                   plurimum et docti. Contin. G. de Nangis.--Les
                   forces de cette opposition taient sans doute
                   considrables, quoique les auteurs n'en parlent
                   point, puisque, avant de rentrer dans Paris, le
                   rgent crut qu'il tait ncessaire de nommer une
                   commission charge d'admettre les turbulents 
                   composition moyennant finance. Perrens, p. 320,
                   d'aprs _Trsor des Chartes, reg._ 86, p. 431.

                   _Trsor des Chartes, reg._ 90, p. 382.
                   Secousse.--V. dans Perrens le complot et la mort
                   hroque de Martin Pisdo, changeur fort riche et
                   fort estim. Dcembre 1359, chap. XV, pages 346 et
                   suiv. (1860.)]

                   [Note 411: Marguerite des Essarts, veuve d'tienne
                   Marcel, ne voulut point se remarier. Ce fut en
                   souvenir des services rendus par son pre, Pierre
                   des Essarts,  Philippe de Valois, que le rgent
                   lui fit restituer tous ses biens meubles et
                   accorder pour elle et ses six enfants en bas ge
                   une rente annuelle de soixante livres parisis,
                   faible compensation de la perte des trois mille
                   cus d'or qu'elle avait apports en dot, et de tous
                   les biens de Marcel. Perrens, chap. XIV, page 339.
                   (_Trsor des Chartes, reg._ 90, fo. 49.) 1860.]

La carrire de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve
Paris, il le met en dfense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte
au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette rforme du royaume
par l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens
violents. Marcel est pouss de proche en proche  une foule d'actes
irrguliers et funestes. Il tire de prison Charles le Mauvais pour
l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donn un chef aux
bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,
les ennemis du roi de Navarre.

Abandonn des tats, il tue les tats en les faisant comme il les
veut, en crant des dputs, en remplaant les dputs des nobles par
des bourgeois de Paris[412]. Paris ne pouvait encore mener la France,
Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait
assiger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La ncessit des
approvisionnements le mettait dans la dpendance de la campagne. Il
s'allia aux Jacques, et, les Jacques chouant, au roi de Navarre.
Celui  qui il s'tait donn, il essaya de lui donner le royaume; il y
prit.

                   [Note 412: Ce fut un des principaux griefs contre
                   Marcel qu'il ait peu  peu laiss convertir le
                   conseil en une runion secrte de ses seuls amis
                   qu'il prsidait lui-mme et qui s'imposait aux
                   Parisiens comme la seule autorit.  cela l'on
                   rpond qu'il tait naturel que le prvt s'appuyt
                   sur ses amis et ne mt pas ses adversaires dans le
                   secret de ses desseins. Ces conciliabules secrets
                   n'en excitrent pas moins les accusations les plus
                   passionnes, et quand plus tard le dauphin accorda
                   des lettres de rmission  la ville de Paris, il
                   eut soin d'en excepter les membres du conseil
                   secret, comme coupables de haute trahison. (V.
                   Perrens, tienne Marcel, p. 142.) (1860.)]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,
avait t atteste, au commencement du sicle, par le roi contre le
pape. Un demi-sicle est  peine coul; Marcel la tourne contre la
royaut elle-mme, contre les serviteurs de la royaut.

Cette tache sanglante dont la mmoire d'tienne Marcel est reste
souille ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en
partie son ouvrage. Il dut prir, comme ami du Navarrais, dont le
succs et dmembr la France; mais dans l'ordonnance de 1357, il vit
et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la
Jacquerie est le premier lan du peuple des campagnes. Les rformes
indiques dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos
rois. La Jacquerie, commence contre les nobles, continua contre
l'Anglais. La nationalit, l'esprit militaire, naquirent peu  peu. Le
premier signe peut-tre de ce nouvel esprit se trouve, ds l'an 1359,
dans un rcit du continuateur de Nangis. Ce grave tmoin, qui note
jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa scheresse
ordinaire, pour conter tout au long une de ces rencontres o le peuple
des campagnes laiss  lui-mme commena  s'enhardir contre
l'Anglais. Il s'y arrte avec complaisance: C'est, dit-il navement,
que la chose s'est passe prs de mon pays, et qu'elle a t mene
bravement par les paysans, _par Jacques Bonhomme_[413].

                   [Note 413: Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_,
                   strenu expeditum. Contin. G. de Nangis.]

Il y a un lieu assez fort au petit village prs Compigne, lequel
dpend du monastre de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y
avait pril pour eux si les Anglais s'en emparaient, l'occuprent,
avec la permission du rgent et de l'abb, et s'y tablirent avec des
armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour
tre plus en sret. Ils jurrent  leur capitaine de dfendre ce
poste jusqu' la mort. Ce capitaine, qu'ils s'taient donn du
consentement du rgent, tait un des leurs, un grand et bel homme,
qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui pour le
servir un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une
corpulence et d'une taille norme, plein de vigueur et d'audace, mais,
avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de
lui-mme. On l'appelait le Grand-Ferr[414]. Le capitaine le tenait
prs de lui _comme sous le frein_, pour le lcher  propos. Ils
s'taient donc mis l deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui
gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les
Anglais, qui campaient  Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent
bientt: Chassons ces paysans, la place est forte et bonne 
prendre. On ne s'aperut pas de leur approche, ils trouvrent les
portes ouvertes et entrrent hardiment. Ceux du dedans, qui taient
aux fentres, sont d'abord tout tonns de voir ces gens arms. Le
capitaine est bientt entour, bless mortellement. Alors le
Grand-Ferr et les autres se disent: Descendons, vendons bien notre
vie; il n'y a pas de merci  attendre. Ils descendent en effet,
sortent par plusieurs portes, et se mettent  frapper sur les
Anglais, comme s'ils battaient leur bl dans l'aire[415]; les bras
s'levaient, s'abattaient, et chaque coup tait mortel. Le Grand,
voyant son matre et capitaine frapp  mort, gmit profondment, puis
il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait galement
des paules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien
qu'il fit place nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendit le
casque ou n'abattit les bras. Voil tous les Anglais qui se mettent 
fuir; plusieurs sautent dans le foss et se noient. Le Grand tue leur
porte-enseigne, et dit  un de ses camarades de porter la bannire
anglaise au foss. L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule
d'ennemis entre lui et le foss: Suis-moi donc, dit Le Grand. Et il
se mit  marcher devant, jouant de la hache  droite et  gauche,
jusqu' ce que la bannire et t jete  l'eau... Il avait tu en ce
jour plus de quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux
Allouettes, il mourut de ses blessures, et ils l'enterrrent avec bien
des larmes, car il tait bon et sage... Les Anglais furent encore
battus une autre fois par Le Grand. Mais cette fois hors des murs.
Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donn de bonnes
ranons, si on les et ranonns, _comme font les nobles_[416]; mais
on les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand,
chauff par cette besogne, but de l'eau froide en quantit, et fut
saisi de la fivre. Il s'en alla  son village, regagna sa cabane et
se mit au lit, non toutefois sans garder prs de lui sa hache de fer
qu'un homme ordinaire pouvait  peine lever. Les Anglais, ayant appris
qu'il tait malade, envoyrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa
femme les vit venir, et se mit  crier:  mon pauvre Le Grand, voil
les Anglais! que faire?... Lui, oubliant  l'instant son mal, il se
lve, prend sa hache, et sort dans la petite cour: Ah! brigands, vous
venez donc pour me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore...
Alors s'adossant  un mur, il en tue cinq en un moment; les autres
s'enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but
encore de l'eau froide: la fivre le reprit plus fort, et au bout de
quelques jours, ayant reu les sacrements de l'glise, il sortit du
sicle, et fut enterr au cimetire de son village. Il fut pleur de
tous ses compagnons, de tout le pays; car, lui vivant, jamais les
Anglais n'y seraient venus[417].

                   [Note 414: Et juxt ejus corporis magnitudinem,
                   habebat in se humilitatem et reputationis
                   intrinsec parvitatem, nomine Magnus Ferratus.
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 415: Super Anglicos ita se habebant, ac si
                   blada in horreis more suo solito flagellassent.
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 416: Sicut nobiles viri faciunt. Idem.]

                   [Note 417: Migravit de soeculo... Quandiu
                   vixisset, ad locum illum Anglici non venissent.
                   Contin. G. de Nangis.]

Il est difficile de ne pas tre touch de ce naf rcit. Ces paysans
qui ne se mettent en dfense qu'en demandant permission, cet homme
fort et humble, ce bon gant, qui obit volontiers, comme le saint
Christophe de la lgende, tout cela prsente une belle figure du
peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, imptueux,
aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses
portes, ni se garder lui-mme de ses apptits. Quand il a battu
l'ennemi comme bl en grange, quand il l'a suffisamment charpent de
sa hache, et qu'il a pris chaud  la besogne, le bon travailleur, il
boit froid, et se couche pour mourir. Patience; sous la rude ducation
des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.
Serre de plus prs tout  l'heure, et comme tenaille, elle
chappera, cessant d'tre elle-mme, et se transfigurant; Jacques
deviendra Jeanne, Jeanne la Vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire, _un bon Franais_, date de l'poque des Jacques et
des Marcel[418]. La Pucelle ne tardera pas  dire: _Le coeur me
saigne quand je vois le sang d'un Franois._

                   [Note 418: Volo esse _bonus Gallicus_. Contin. G.
                   de Nangis, ann. 1359.]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement
de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont des Franais
que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est dj le peuple Franais,
c'est vous,  France! Que l'histoire vous les montre beaux ou laids,
sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous ne devez
pas les mconnatre. Pour nous, parmi tous les combats des nobles, 
travers les beaux coups de lance o s'amuse l'insouciant Froissart,
nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irions prendre dans cette
grande mle, sous l'peron des gentilshommes, sous le ventre des
chevaux. Souill, dfigur, nous l'amnerons tel quel au jour de la
justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire,  ce vieux
peuple du XIVe sicle: Vous tes mon pre, vous tes ma mre. Vous
m'avez conu dans les larmes. Vous avez su la sueur et le sang pour
me faire une France. Bnis soyez-vous dans votre tombeau! Dieu me
garde de vous renier jamais!

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuy sur le meurtrier, il y
eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des
acclamations. Ceux qui le matin s'taient arms pour Marcel cachaient
leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[419].

                   [Note 419: Illa rubea capucia, qu ante pompos
                   gerebantur, abscondita... Cont. G. de Nangis.]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent
confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face ple et son
_visage longuet_[420], n'avaient jamais plu au peuple. On n'en
attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des
confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[421]. Pour
lui, il n'aimait, il ne hassait personne. Il n'tait pas facile de
l'mouvoir. Au moment mme de son entre, un bourgeois s'avana
hardiment et dit tout haut: Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous
n'y fussiez entr; mais on y fera peu pour vous. Le comte de
Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et rpondit:
On ne vous croira pas, beau sire[422].

                   [Note 420: De corsage estoit hault et bien form,
                   droit et l par les espaules, et haingre par les
                   flans; groz bras et beauls membres, visage un peu
                   longuet, grant front et large; la chire ot assez
                   pale, et croy que ce, et ce qu'il estoit moult
                   maigre, luy estoit venu par accident de maladie;
                   chault, furieus en nul cas n'estoit trouv.
                   Christ. de Pisan.]

                   [Note 421: Le rgent ne se contenta pas de
                   dpouiller ceux dont il pargnait la vie: il
                   prenait les biens de ceux-l mmes que la hache
                   avait frapps, en sorte que personne, en mourant,
                   ne pouvait se flatter d'avoir puis la vengeance
                   royale...--Ses rigueurs ne frappaient pas seulement
                   les citoyens qui taient suspects d'avoir pris une
                   part active  la rvolution populaire; la vengeance
                   royale s'acharnait jusque sur les boulangers qui
                   avaient fourni du pain, ft-ce par contrainte,  la
                   faction vaincue. Les personnes qu'on arrtait pour
                   les mettre  mort taient soumises  des tortures
                   affreuses, et on leur arrachait ainsi tous les
                   aveux qu'on voulait, mme les moins vritables.
                   Perrens, tienne Marcel, c. XIV, 1860.]

                   [Note 422: Pensa ce prudent prince, ajoute
                   Christine de Pisan, que si l'on tuoit cet homme, la
                   ville se fust bien pu mouvoir.]

La situation de Paris n'tait pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait
rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il
ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se
chauffait qu'en coupant des arbres[423]. Le setier de bl qui se donne
ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend maintenant
trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux, nouveau chagrin
pour tant de pauvres gens des campagnes qui taient enferms dans
Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni tailler leurs
vignes[424].

                   [Note 423: Unde arbores per itinera et vineas
                   incidebantur, et annulus lignorum, qui ante pro
                   duobus solidis dabatur, nunc pro unius floreni
                   pretio venditur. Contin. G. de Nangis, p.
                   121.--Quarta autem boni vini... viginti quatuor
                   solidi. Ibid., p. 125, conf. 129.]

                   [Note 424: Vine qu amoenissimum illum
                   desideratum liquorem ministrant, qui ltificare
                   solet cor hominis... non cultivat. Cont. G. de
                   Nangis.]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient
le pays. Les premiers s'taient tablis  Creil, qui les rendait
matres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiter
des trves. Les Picards essayaient de leur rsister. Mais les gens de
Touraine, d'Anjou et de Poitou, leur achetaient des sauf-conduits,
leur payaient des tribus[425].

                   [Note 425: Nullus salvus, nisi ab eis salvum
                   conductum litteratorie obtinebat. Cont. G. de
                   Nangis, p. 122. ... Se eis tributarios
                   reddiderunt. Ibid., p. 125.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du
royaume, finit par en tre lui-mme plus effray que le dauphin. Il
fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'tre
_bon Franais_[426]. Les Navarrais n'en continurent pas moins de
ranonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette
rconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait  penser aux
Anglais. En mme temps des Normands, des Picards, des Flamands, firent
ensemble une expdition pour dlivrer, disaient-ils, le roi Jean[427].
Ils se contentrent de brler une ville anglaise. Du moins les Anglais
surent aussi ce que c'taient que les maux de la guerre.

                   [Note 426: Volo esse bonus Gallicus de ctero.
                   Ibid.]

                   [Note 427: Posuerunt se in mare, ut ad Angliam
                   invadendum transfretarent. Cont. G. de Nangis.]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer  la France taient
monstrueuses, inexcutables. Ils demandaient non-seulement tout ce qui
est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu,
non-seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agnois, Quercy,
Prigord, Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la
Touraine, l'Anjou, et de plus la Normandie; c'est--dire qu'il ne leur
suffisait pas d'occuper le dtroit, de fermer la Garonne; ils
voulaient aussi fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour
par o nous voyons l'Ocan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait sign tout, et promis de plus quatre millions d'cus
d'or pour sa ranon. Le dauphin, qui ne pouvait se dpouiller ainsi,
fit refuser le trait par une assemble de quelques dputs des
provinces, qu'il appela tats gnraux. Ils rpondirent: Que le roi
Jean demeurt encore en Angleterre, et que quand il plairoit  Dieu,
il y pourvoiroit de remde[428].

                   [Note 428: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conqurir
la France. Il voulait d'abord aller  Reims, et s'y faire sacrer[429].
Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi  cette
expdition. Une autre arme l'attendait  Calais, sur laquelle il ne
comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne
et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conqute, et
esprant un partage, comme celui d'Angleterre par les compagnons de
Guillaume le Conqurant, avaient voulu tre aussi de la fte. Ils
croyaient dj tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[430].
Ils attendirent douard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine 
s'en dbarrasser. Il fallut qu'il les aidt  retourner chez eux,
qu'il leur prtt de l'argent,  ne jamais rendre.

                   [Note 429: Cont. G. de Nangis.]

                   [Note 430: Froissart.]

douard avait amen avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,
son fils, ses trois frres, ses princes, ses grands seigneurs. C'tait
comme une migration des Anglais en France. Pour faire la guerre
confortablement, ils tranaient six mille chariots, des fours, des
moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient
pouss la prcaution jusqu' se munir de meutes pour chasser, et de
nacelles de cuir pour pcher en carme[431]. Il n'y avait rien en
effet  attendre du pays, c'tait un dsert; depuis trois ans, on ne
semait plus[432]. Les villes, bien fermes, se gardaient elles-mmes;
elles savaient qu'il n'y avait pas de merci  attendre des Anglais.

                   [Note 431: Froissart.]

                   [Note 432: Id.]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminrent  travers la pluie et la
boue, de Calais  Reims. Ils avaient compt sur les vins. Mais il
pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restrent sept semaines
 se morfondre devant Reims, gtrent le pays tout autour, mais Reims
ne bougea pas. De l ils passrent devant Chlons, Bar-le-Duc, Troyes;
puis ils entrrent dans le duch de Bourgogne. Le duc composa avec eux
pour deux cent mille cus d'or. Ce fut une bonne affaire pour
l'Anglais, qui autrement n'et rien tir de toute cette grande
expdition.

Il vint camper tout prs de Paris, fit ses pques  Chanteloup,
et approcha jusqu' Bourg-la-Reine. De la Seine jusqu' tampes,
dit le tmoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est
rfugi aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et
Notre-Dame-des-Champs... Montlhry et Lonjumeau sont en feu... On
distingue dans tous les alentours la fume des villages, qui monte
jusqu'au ciel... Le saint jour de Pques, j'ai vu aux Carmes
officier les prtres de dix communes... Le lendemain, on a donn
ordre de brler les trois faubourgs, et permis  tout homme d'y
prendre ce qu'il pourrait, bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas
manqu de gens pour le faire bien vite. Les uns pleuraient, les
autres riaient...--Prs de Chanteloup, douze cents personnes,
hommes, femmes et enfants, s'taient enferms dans une glise. Le
capitaine, craignant qu'ils ne se rendissent, a fait mettre le
feu... Toute l'glise a brl. Il ne s'en est pas sauv trois cents
personnes. Ceux qui sautaient par les fentres trouvaient en bas les
Anglais, qui les tuaient et se moquaient d'eux pour s'tre brls
eux-mmes. J'ai appris ce lamentable vnement d'un homme qui avait
chapp, par la volont de notre Seigneur, et qui en remerciait
Dieu[433].

                   [Note 433: Cont. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa pas attaquer Paris[434]. Il s'en alla vers
la Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait
les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux
vendanges. Mais ils taient fatigus de cette longue campagne d'hiver.
Arrivs prs de Chartres, ils y prouvrent un terrible orage, qui mit
leur patience  bout. douard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix
aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne
touchant plus rien de leurs revenus, priaient le rgent de traiter 
tout prix. Le roi Jean sans doute pressait aussi son fils. Aux
confrences de Bretigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandrent
d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets
(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cdrent enfin sur
ces quatre dernires provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme
libre souverainet, et non plus comme fief. Ils acquirent au mme
titre ce qui entourait Calais, les comts de Ponthieu et de Guines, et
la vicomt de Montreuil. Le roi payait l'norme ranon de trois
millions d'cus d'or, six cent mille cus sous quatre mois, avant de
sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six annes
suivantes. L'Angleterre, aprs avoir tu et dmembr la France,
continuait  peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et
de moelle, elle pt encore la sucer.

                   [Note 434: Anglici... accesserunt... Nobiles qui
                   in urbe tunc erant, cum domino regente in bona
                   copia, armis protecti se extra muros posuerunt, non
                   multum elongantes a fortalitiis et forsatis... Non
                   fuit tunc prliatum. Ibid.

                   Maxima pars bigarum et curruum in viis et
                   itineribus imbre nimio madentibus remansit, equis
                   deficientibus. Ibid.]

Ce dplorable trait excita  Paris une folle joie. Les Anglais qui
l'apportrent pour le faire jurer au dauphin furent accueillis comme
des anges de Dieu. On leur donna en prsent ce qu'on avait de plus
prcieux, des pines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait  la
Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cde ici 
l'entranement gnral.  l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps
o le Sauveur, ayant remis la paix entre son Pre et le genre humain,
montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple
de France demeurt afflig... Les confrences commencrent le dimanche
o l'on chante  l'glise: _Cantate_. Le dimanche o l'on chante:
_Vocem jucundidatis_, le rgent et les Anglais allrent jurer le
trait  Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans
cette glise et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches, mises
en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clerg chantait en
toute joie et dvotion: _Te Deum laudamus_... Tous se rjouissaient,
except peut-tre ceux qui avaient fait de gros gains dans les
guerres, par exemple les armuriers... Les faux tratres, les brigands,
craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons plus[435].

                   [Note 435: Cont. G. de Nangis.]

La joie ne dura gure. Cette paix, tant souhaite, fit pleurer toute
la France. Les provinces que l'on cdait ne voulaient pas devenir
anglaises. Que l'administration des Anglais ft pire ou meilleure,
leur insupportable morgue les faisait partout dtester. Les comtes de
Prigord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret, et beaucoup
d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de
donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus franaise que Bordeaux
tait anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.
Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux tre taills tous les
ans _de la moiti de leur chevance_, et encore: Nous nous soumettrons
aux Anglais des lvres, mais de coeur jamais[436].

                   [Note 436: Et disoient bien les plus notables de
                   la ville: Nous aouerons les Anglois des lvres,
                   mais les cuers ne s'en mouvront j. Froiss., ch.
                   CCCCXII, p. 229-230.--Les regrets des gens de
                   Cahors ne sont pas moins touchants: Responderunt
                   flendo et lamentando... quod ipsi non admittebant
                   dominum regem Angli, imo dominus noster, rex
                   Franci, ipsos derebinquebat tanquam orphanos.
                   Note communique par M. Lacabane, d'aprs les
                   _Archives de Cahors_, et le _ms. de la Bibl.
                   royale_.]

Ceux qui restaient Franais n'en taient que plus misrables. La
France tait devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait
plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi
s'tait rachet. Nous avons encore, au Trsor des Chartes, les
quittances de ces payements. Ces parchemins font mal  voir; ce que
chacun de ces chiffons reprsente de sueur, de gmissements et de
larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la
quittance des _dpens de garde_ du roi Jean,  dix mille raux par
mois[437]: cette noble hospitalit, tant vante des historiens,
douard se la faisait payer; le gelier, avant la ranon, se faisait
compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de quatre
cent mille cus d'or (mme date). Puis, quittance de 200,000 cus d'or
(dc). Autre de 100,000 (1361, Toussaint); autre de 200,000 encore, et
de plus, de 57,000 moutons d'or, pour complter les 200,000 promis par
la Bourgogne (21 fvrier).--En 1362: 198,000; 30,000; 60,000;
200,000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais nous sommes
bien loin d'avoir toutes les quittances. Les ranons de la noblesse
montaient peut-tre  une somme aussi considrable.

                   [Note 437: _Archives, section histor._, J,
                   639-640.--Voir la Ranon du roi Jean par M.
                   Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'et trouv une
honteuse ressource. En mme temps qu'il donnait des provinces, il
donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,
avaient la fantaisie d'pouser une fille de France. Ils imaginaient
que cela les rendraient plus respectables en Italie. Ce froce Galas,
qui allait  la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jet des
prtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, g de dix
ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,
il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant pour
un comt en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani, vendit sa
chair et son sang[438]. La petite Isabelle fut change, en Savoie,
contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux Italiens de
meilleure grce que La Rochelle aux Anglais.

                   [Note 438: Mat. Villani, XIV, 617.--Le roi de
                   France, qui se veoit en danger, pour avoir l'argent
                   plus appareill s'y accorda lgrement. Froiss.
                   IV, ch. CCCCXLIX, p. 79.]

Ce malheureux argent d'Italie servit  faire sortir le roi de Calais.
Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, le 5 dcembre (1360),
imposer une aide nouvelle  ce peuple ruin. Les termes de
l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,
pardon  son peuple de parler d'argent. Il rappelle, en remontant
jusqu' Philippe de Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et
son peuple; il a abandonn  l'aventure de la bataille son propre
corps et ses enfants_; il a trait  Bretigni, _non pas pour sa
dlivrance tant seulement, mais pour viter la perdition de son
royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et
loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau page, qu'il fera bonne
et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on
pourra faire plus aisment des aumnes aux pauvres gens_. Nous avons
ordonn et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue
d'oil ce qui nous est ncessaire, _et qui ne grvera pas tant notre
peuple comme feroit la mutation de notre monnoie_, savoir: 12 deniers
par livres sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du
cinquime sur le sel, du treizime sur le vin et les autres breuvages.
Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de notre
peuple_, nous nous contenterons; et elle sera leve seulement jusqu'
la perfection de l'entrinement de la paix.

Quelque douce et paternelle que ft la demande, le peuple n'en tait
pas plus en tat de payer: tout argent avait disparu. Il fallut
s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un
tablissement fixe. On leur assura un sjour de vingt annes. Un
prince du sang tait tabli gardien de leurs privilges et il se
chargeait spcialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces
privilges taient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les
acqurir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce
royaume, et de plus sept par an. Un Manass, qui prenait en ferme
toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un norme droit de deux
florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides annes qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne
prsentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la
chert des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comte,
une grande et effroyable mortalit. Cette fois le mal atteignait les
hommes, les enfants, plutt que les vieillards et les femmes. Il
frappait de prfrence la force et l'espoir des gnrations. On ne
voyait que mres en pleurs, que veuves, que femmes en noir[439].

                   [Note 439: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture tait pour beaucoup dans l'pidmie. On
n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris 
Orlans, ni  Chartres, le pays tait infest de Gascons et de
Bretons[440].

                   [Note 440: Les brigands avaient surpris un fort
                   prs de Corbeil. Beaucoup d'hommes d'armes se
                   chargrent de le reprendre et firent encore plus de
                   mal au pays; les dfenseurs nuisaient plus que les
                   ennemis; les chiens aidaient les loups  manger le
                   troupeau. Le Continuateur de Nangis raconte la
                   fable.]

Les nobles qui revenaient d'Angleterre, et qui se sentaient mpriss,
n'taient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Pronne, qui
s'tait bravement garde elle-mme, prit querelle avec Jean d'Artois.
Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,
soutenu par le frre du roi et par la noblesse, prit  sa solde des
Anglais; il assigea Pronne, la prit, la brla. Ils traitrent de
mme Chauny-sur-Oise et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles
servaient eux-mmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[441].
Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi dfendait de
les attaquer. Il pria douard d'en crire  ses lieutenants[442].

                   [Note 441: Ils avoient de leur accord aucuns
                   chevaliers et cuyers du pays, qui les menoient et
                   conduisoient. Froissart.]

                   [Note 442: Mais les pillards n'en tenoient compte,
                   et disoient qu'ils faisoient la guerre en l'ombre
                   et nom du roi de Navarre. Ibid.]

Ces pillards s'appelaient eux-mmes les Tard-Venus; venus aprs la
guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie
commena en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le
chef tait un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprtre, les mener voir
le pape  Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnois. Jacques de
Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, tait intress 
dfendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,
gnralement aim, runit bientt beaucoup de noblesse. Il avait avec
lui le fameux Archiprtre, qui avait laiss le commandement des
compagnies. S'il et suivi les conseils de cet homme, il les aurait
dtruites. tant venu en prsence  Brignais, prs Lyon, il donna dans
un pige grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'tait, l'attaqua
sur une montagne, et fut tu avec son fils, son neveu, et nombre des
siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier
titre des Capets est la mort de Robert le Fort  Brisserte; celui des
Bourbons, la mort de Jacques  Brignais: tous deux tus en dfendant
le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien  craindre, elles couraient les
deux rives du Rhne. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,
ennemi de tout le monde[443]. Le pape, tremblant dans Avignon,
prchait la croisade contre eux. Mais les croiss se joignaient plutt
aux compagnies[444]. Heureusement pour Avignon, le marquis de
Monferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit une
partie  sa solde, et les mena en Italie, o ils portrent la peste.
Le pape[445], pour dcider leur dpart, leur donna 30,000 florins et
l'absolution.

                   [Note 443: Froissart.]

                   [Note 444: Plusieurs s'en allrent cette part,
                   chevaliers, cuyers et autres, qui cuidoient avoir
                   grands bienfaits du pape avecques les pardons
                   dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si
                   s'en partoient... et se mettoient en la mauvaise
                   compagnie qui toudis croissoit de jour en jour.
                   Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142.]

                   [Note 445: Dont le roi Jean et tout le royaume
                   furent grandement rjouis... mais encore en
                   retournrent assez en Bourgogne. Froissart.]

La mortalit qui dpeuplait le royaume lui donna au moins un bel
hritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la
premire maison de Bourgogne se trouva teinte: la succession
comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comts d'Auvergne et de
Boulogne. Le plus proche hritier tait le roi de Navarre. Il
demandait qu'on lui laisst prendre possession de la Bourgogne, ou au
moins de la Champagne qu'il rclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni
l'une ni l'autre. Il tait impossible de remettre ces provinces  un
roi tranger,  un prince odieux. Jean les dclara runies  son
domaine[446]; et partit pour en prendre possession, cheminant 
petites journes et  grands dpens, et sjournant de ville en ville,
de cit en cit, en la duch de Bourgogne[447].

                   [Note 446: Le roi de Navarre descendait d'une soeur
                   ane, mais  un degr infrieur. Jean allgua:
                   Que la loi crite si dit que outre les fils des
                   frres, nul lien n'a reprsentation, mais l'emporte
                   le plus prochain du sang et du ct. Secousse,
                   Preuves de l'Hist. de Ch. le M., t. II, p. 201.]

                   [Note 447: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers
la fin de l'anne, il descendit  Avignon, et y passa six mois dans
les ftes. Il esprait y faire une nouvelle conqute en pleine paix.
Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laiss tuer
son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prtendait tre le
troisime. Il tait veuf lui-mme; il n'avait encore que
quarante-trois ans. Captif, mais aprs une belle rsistance, ce roi
soldat[448] intressait la chrtient, comme Franois 1er aprs Pavie.
Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France matre de Naples et
de la Provence. Il donna  cette reine de trente-six ans un tout jeune
mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi
dtrn de Majorque.

                   [Note 448: V. la chronique en prose de Duguesclin.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait
insens au premier coup d'oeil, mais qui et effectivement relev sa
fortune. Le roi de Chypre tait venu  Avignon demander des secours,
proposer une croisade. Jean prit la croix et une foule de grands
seigneurs avec lui[449]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en
Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils donn en otage venait de
rentrer en France, au mpris des traits. Le retour de Jean  Londres
avait l'apparence la plus honorable. Il semblait rparer la faute de
son fils. Quelques uns prtendaient qu'il n'y allait que par ennui des
misres de la France, ou pour revoir quelque belle matresse[450].
Cependant les rois d'cosse et de Danemark devaient venir l'y trouver.
Comme roi de France, il prsidait naturellement toute assemble de
rois. Humili par le nouveau systme de guerre que les Anglais avaient
mis en pratique, le roi de France et repris, par la croisade, sous
le vieux drapeau du moyen ge, le premier rang dans la chrtient. Il
aurait entran les compagnies, il en aurait dlivr la France[451].
Les Anglais mmes et les Gascons, malgr la mauvaise volont du roi
d'Angleterre qui allguait son ge pour ne pas prendre la croix[452],
disaient hautement au roi de Chypre: Que c'toit vraiment un voyage
o tous gens de bien et d'honneur devoient entendre, et que s'il
plaisoit  Dieu que le passage fut ouvert, il ne le feroit pas seul.
La mort de Jean dtruisit ces esprances. Aprs un hiver pass 
Londres en ftes et en grands repas, il tomba malade, et mourut
regrett, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-mme, et auxquels il
s'tait attach, simple qu'il tait et sans fiel, pendant sa longue
captivit. douard lui fit faire de somptueuses funrailles 
Saint-Paul de Londres. On y brla, selon des tmoins oculaires, quatre
mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille torches cierges
de dix livres pesant.

                   [Note 449: Aprs la prdication faite, qui fut
                   moult humble et moult douce et dvote, le roi de
                   France par grand'dvotion emprit la croix..., et
                   pria doucement le pape qu'il lui vousist accorder.
                   Froissart.]

                   [Note 450: Caus joci, dit le svre historien du
                   temps. Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 451: Pour traire hors du royaume toutes
                   manires de gens d'armes appeles compagnies... et
                   pour sauver leurs mes. Froissart.]

                   [Note 452: Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne
                   leur dbattrois jamais, si autres besognes ne me
                   sourdent, et  mon royaume dont je ne me donne
                   garde.--Onques le roi ne put autre chose impetrer
                   fors tant que toujours il fut liement et
                   honorablement trait en dners et en grands
                   soupers. Froiss., ch. CCCLXXVIII, p. 167.]

La France, toute mutile et ruine qu'elle tait, se retrouvait
encore, de l'aveu de ses ennemis, la tte de la chrtient. C'est son
sort,  cette pauvre France, de voir de temps  autre l'Europe
envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils
croient l'avoir tue; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;
ils tirent ses dpouilles au sort; ils arracheraient volontiers ses
membres sanglants. Elle s'obstine  vivre. Elle survcut en 1361, mal
dfendue, trahie par sa noblesse; en 1709, vieillie de la vieillesse
de son roi; en 1815 encore, quand le monde entier l'attaquait... Cet
accord obstin du monde contre la France prouve sa supriorit mieux
que des victoires. Celui contre lequel tous sont facilement d'accord,
c'est qu'apparemment il est le premier.


FIN DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES




LIVRE V


CHAPITRE III
                                                            Pages.
    L'or.--Le Fisc.--Les Templiers ............................ 3
          L'or ................................................ 3
          Le fisc ............................................. 4
          L'alchimie .......................................... 6
          La sorcellerie ...................................... 7
          Le juif ............................................. 7

    1305. Bertrand de Gott (Clment V) ....................... 11

    1306. Poursuites contre Boniface VIII .................... 16
          Le Temple .......................................... 18
          Puissance, privilges du Temple .................... 19
          Crmonies ......................................... 22
          Accusations diriges contre cet ordre .............. 25
          Richesse des Templiers ............................. 29
          Ils font la guerre aux chrtiens ................... 30
          Griefs de la maison de France ...................... 31
          Philippe le Bel ruin attaque les Templiers ........ 33
          Les moines et les nobles les abandonnent ........... 35
          Ils refusent de se runir aux Hospitaliers ......... 36
          Les chefs de l'ordre arrts  Paris ............... 38

    1307. Instruction du procs .............................. 41


CHAPITRE IV

    Suite.--Destruction de l'Ordre du Temple. 1307-1314 ...... 44

    1307. Opposition du pape ................................. 44
          L'instruction continue ............................. 45

    1307. Aveux obtenus par les tortures ..................... 46

    1308. Adhsion des tats du royaume aux poursuites ....... 47
          Difficults suscites par le pape .................. 49
          Le pape se rfugie  Avignon ....................... 50
          Concessions mutuelles .............................. 52

    1309. Commission pontificale. Faiblesse du grand-matre .. 53

    1310. Poursuites contre la mmoire de Boniface ........... 57
          Dfense des Templiers entrave ..................... 62
          Protestation des Templiers ......................... 64
          Intrt qu'ils excitent ............................ 66
          Consultation du pape en leur faveur ................ 69
          Concile provincial tenu  Paris .................... 70
          Supplice de cinquante-quatre Templiers ............. 71

    1311. L'ordre supprim par toute la chrtient ........... 78
          Compromis entre le pape et le roi .................. 79

    1312. Concile de Vienne .................................. 80
          Condamnation des mystiques bghards, franciscains .. 84
          Abolition du Temple ................................ 89
          Fin du procs de Boniface VIII ..................... 90

    1314. Excution des chefs de l'ordre ..................... 92
          Causes de la chute du Temple ....................... 94


CHAPITRE V

    Suite du Rgne de Philippe le Bel.--Ses trois Fils.
      --Procs.--Institutions. 1314-1328. ................... 101
          Le diable ......................................... 102
          Procs atroces .................................... 104

    1314. Mort de Philippe le Bel ........................... 108
          Activit, ducation de Philippe le Bel ............ 110
          Il mnage l'Universit ............................ 112
          Institutions ...................................... 114
          Ordonnances contradictoires ....................... 115
          Hypocrisie de ce gouvernement ..................... 121
          Attaques contre la noblesse ....................... 123
          Confdration de la noblesse du nord et de l'est .. 124
          -- Louis X; raction fodale ...................... 125
          Lutte des barons et des lgistes .................. 129

    1315. Lois nouvelles sur les monnaies ................... 132
          Ordonnance pour l'affranchissement des serfs ...... 132

    1316. Philippe le Long .................................. 134
          Application de la loi Salique ..................... 135
          Les villes sont armes ............................ 136
          Tentative pour la rforme des poids et des mesures. 137
          Rglements de finances ............................ 137

    1316-1322. Le parlement se constitue .................... 138
          La royaut se constitue ........................... 140

    1320. Pastoureaux ....................................... 142
          Les Juifs et les lpreux .......................... 143

    1322-1328. Charles IV, le Bel ........................... 149
          douard II, roi d'Angleterre, renvers par sa femme,
            Isabelle de France .............................. 150

    1328. Mort de Charles IV ................................ 155




LIVRE VI


CHAPITRE PREMIER

    L'Angleterre.--Philippe de Valois. 1328-1349 ............ 156

    1328. Avnement de Philippe de Valois ................... 156
          L'Angleterre sous douard III ..................... 156
          Flandre, Angleterre; esprit commercial ............ 157
          Routes du commerce depuis les croisades ........... 159
          Commerce de l'Angleterre .......................... 164
          Caractre guerrier et mercantile du XIVe sicle ... 168
          Caractre oppos de la France ..................... 168
          Premires annes du rgne de Philippe VI .......... 169
          Guerre de Flandre. Bataille de Cassel ............. 170

    1329. Procs de Robert d'Artois ......................... 173

    1332. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre .... 178

    1333. Poursuites contre sa famille ...................... 179

    1336. Ordonnances sur les impts et sur les marchandises. 180
          Rapports de Philippe VI avec le pape .............. 181
          Mcontentement gnral ............................ 182
          douard III relve son autorit ................... 182
          Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre .. 183
          migration des ouvriers flamands en Angleterre .... 184

    1337. Rvolte des Gantais. Jacquemart Artevelde ......... 185
          Ordonnances et prparatifs d'douard III .......... 187
          Arme fodale et mercenaire de Philippe VI ........ 188

    1338. Les Anglais en Flandre ............................ 188
          douard III, vicaire imprial ..................... 189

    1339. Les Anglais en France ............................. 191
          douard III roi de France ......................... 193

    1340. Bataille de l'cluse .............................. 194
          La guerre de Flandre sans rsultats ............... 196

    1341. Guerre de Bretagne. Blois de Montfort ............. 197

    1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; douard III
            soutient Jean de Montfort ....................... 201

    1345. douard III perd  la fois Montfort et Artevelde .. 205

    1346. douard III attaque la Normandie .................. 208
          Les Anglais brlent Saint-Germain, Saint-Cloud,
            Boulogne ........................................ 211
          Philippe VI les poursuit .......................... 212
          Bataille de Crcy ................................. 213
          Sige de Calais ................................... 217
          Persistance d'douard III; ses succs en cosse et
            en Bretagne ..................................... 219
          Tentatives de Philippe pour faire lever le sige
            de Calais ....................................... 220

    1347. Prise de Calais: dvouement de six bourgeois ...... 222
          Calais peupl d'Anglais ........................... 223
          Les mercenaires, les fantassins remplacent les
            troupes fodales ................................ 225
          Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, de la
            noblesse ........................................ 226
          Abattement moral; attente de la fin du monde;
            mortalit ....................................... 228

    1348. La _Peste noire_ .................................. 228
          Mysticisme de l'Allemagne; flagellants ............ 230
          Boccace; prologue du Dcamron .................... 232
          Suites de la peste ................................ 234

    1349-1350. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et
            le Dauphin ..................................... 236
          Noces et ftes .................................... 236

    1350. Mort de Philippe VI ............................... 237


CHAPITRE II

    Jean.--Bataille de Poitiers. 1350-1356 .................. 238
          Laure, Ptrarque .................................. 238
          Le XIVe sicle s'obstine dans sa fidlit au pass. 244

    1350. Avnement de Jean ................................. 245
          Cration de l'ordre de l'toile ................... 245
          Charles d'Espagne, Charles de Navarre ............. 246

    1350-1359. Rapides variations de monnaies ............... 247
          tats gnraux, sous Philippe de Valois, sous Jean. 249

    1355. Gabelle vote par les tats. Rsistance de la
            Normandie et du comte d'Harcourt ................ 251
          Le comte d'Harcourt dcapit ...................... 252

    1356. Le prince de Galles ravage le Midi ................ 253
          Bataille de Poitiers .............................. 254
          Le roi prisonnier ................................. 258


CHAPITRE III

    Suite. tats gnraux.--Paris.--Jacquerie. 1356-1364 .... 260

    1356. Le dauphin Charles. Le prvt des marchands,
            tienne Marcel .................................. 260
          Paris ............................................. 262

    1357. tats gnraux .................................... 266
          tats provinciaux ................................. 268
          Robert le Coq et tienne Marcel ................... 269
          Dsastres de la France ............................ 275
          Charles le Mauvais  Paris ........................ 276

    1358. Nouveaux tats; le dauphin rgent du royaume ...... 280
          Rvolte de Paris .................................. 282
          Meurtre des marchaux de Champagne et de Normandie. 283
          Rgne de Marcel ................................... 284
          La Champagne, le Vermandois pour le dauphin ....... 285
          tats de la Langue d'oil  Compigne .............. 286
          Souffrances du paysan ............................. 288
          Jacquerie ......................................... 292
          Charles le Mauvais, capitaine de Paris ............ 301
          Marcel s'appuie sur Charles le Mauvais et essaye de
            lui livrer Paris ................................ 304
          Marcel assassin .................................. 305

    1359. Le dauphin rentre  Paris ......................... 314
          Ngociations avec les Anglais ..................... 316
          Leurs propositions rejetes par les tats ......... 317
          douard III en France ............................. 318
          Les Anglais aux portes de Paris ................... 319

    1360. Trait de Bretigny ................................ 320
          Dsolation des provinces cdes ................... 321
          Ranon du roi ..................................... 322
          Le roi en libert; ses premires ordonnances ...... 323
          Ordonnance en faveur des Juifs .................... 324

    1360-1363. Misre, ravage, mortalit .................... 325
          Les Tard-venus .................................... 326

    1362. Jean runit au domaine la Bourgogne et la Champagne 327

    1363. Il va prcher la croisade en Angleterre ........... 328

    1364. Mort du roi Jean  Londres ........................ 329


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1305-1364 (Volume 4
of 19), by Jules Michelet

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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