The Project Gutenberg EBook of Chateaubriand et Madame de Custine, by 
E. Chdieu de Robethon and Franois-Ren de Chateaubriand and Marquise de Custine

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Title: Chateaubriand et Madame de Custine
       Episodes et correspondance indite

Author: E. Chdieu de Robethon
        Franois-Ren de Chateaubriand
        Marquise de Custine

Release Date: August 24, 2007 [EBook #22384]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CHATEAUBRIAND ET MADAME DE CUSTINE

PISODES ET CORRESPONDANCE INDITE

PAR

. CHDIEU DE ROBETHON

PARIS

LIBRAIRIE PLON

1893




INTRODUCTION.


En publiant, dans ce volume, les lettres indites dont l'ensemble
constitue la correspondance de Chateaubriand avec Madame la marquise de
Custine, nous nous sommes propos d'clairer d'un jour nouveau la
priode trs accidente et trs intressante de leurs relations et de
leur vie intime, qui embrasse prs de vingt annes, et s'tend mme au
del, jusqu' la mort de Madame de Custine en 1826.

Cette priode a fait surgir beaucoup de rcits divers et d'apprciations
trs inexactes, o le caractre de Chateaubriand est devenu l'objet des
censures les plus svres et les moins justifies. Tromps par des
documents incomplets et tronqus, entrans par l'esprit de parti ou par
une animosit personnelle, la plupart des crivains ont charg son
portrait des plus sombres couleurs; ils ont fait de Madame de Custine
une victime de l'inconstance et d'un lche abandon, et de Chateaubriand
un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans piti. Tout cela
n'est pas exact.

Et pourtant ces lettres indites, destines  faire la lumire et 
rtablir la vrit, ces lettres qui empruntent une grande valeur au nom
et  la clbrit de leur auteur, nous avons un instant hsit  les
publier. Nous nous disions qu'elles n'ont point t destines par
Chateaubriand  la publicit, et que, toujours pris de la beaut de la
forme et de la grandeur du style, il se serait refus sans doute 
placer  ct de ses autres oeuvres des pages familires et sans apprt.
Il nous semblait aussi que par un sentiment de discrtion et d'honneur
dont il ne s'est jamais dparti, il se serait gard de mettre en scne
une femme qu'il avait aime. Il a toujours respect le mystre des
passions qu'il a inspires, et si ce mystre a t quelquefois dvoil,
c'est par celles mmes qui auraient eu le plus d'intrt  s'en couvrir.
Ne vaudrait-il pas mieux respecter sur ce point la volont non pas
certaine mais trs probable de Chateaubriand, que de livrer en pture 
la curiosit publique les sentiments intimes d'une femme dont le nom
n'appartient  l'histoire que par un acte de dvouement hroque et de
grand courage, et de rappeler sans ncessit l'attention sur des
faiblesses auxquelles la gloire et l'amour d'un homme de gnie peuvent
servir d'excuse?

Mais une considration domine toutes les autres: si la vie de
Chateaubriand et de Madame de Custine a t prsente sous de fausses
couleurs, et si nous possdons des documents qui les rectifient, nous
devons les produire. La vie de Madame de Custine est, depuis longtemps,
expose au grand jour dans des oeuvres nombreuses et brillantes. La
publication que nous allons faire ne saurait donc nuire  sa mmoire;
tandis qu'elle disculpe Chateaubriand. Et qui sait si, en les faisant
mieux connatre, elle ne les fera pas aimer tous les deux davantage?

Cependant, ces quarante lettres indites que Madame de Custine nous a
conserves elle-mme, seraient presque inintelligibles si on les
dtachait du cadre o elles se sont produites. Il fallait donc rappeler
quelques-uns des antcdents de leur auteur, l'pisode de son mariage,
par exemple, o la vrit a besoin d'tre rtablie et dgage des fables
dont on l'entoure. Il fallait aussi mettre en scne, sans s'carter du
sujet principal, quelques-uns des personnages qui se trouvent mls, 
des titres divers, aux relations de Chateaubriand et de Madame de
Custine, comme Madame de Beaumont, M. Bertin, le duc d'Otrante,
malheureusement aussi Astolphe de Custine, et d'autres encore.

Tel est le cadre que nous nous sommes trac. Il est restreint, mais il
suffit. Comme dit le pote:

     humanos mores nosce volenti
     sufficit una domus.




CHAPITRE PREMIER.

Le portrait et la lgende.--Deux camps opposs.--Le mariage de
Chateaubriand.--L'migration.--Le salon de Madame de Beaumont.--Le
_Gnie du christianisme_.--Voyage en Bretagne.


Ce n'est pas seulement par les oeuvres littraires qu'ils livrent au
public et qu'ils composent en vue de la postrit qu'il faut juger les
grands crivains. Sans doute leurs oeuvres capitales, celles dont la
clbrit retentit  travers les sicles, suffisent pour faire apprcier
la nature de leur talent, pour mettre en relief les qualits matresses
de leur gnie, et les classer dans l'une ou l'autre des sphres de
l'intelligence, suivant que l'imagination ou le raisonnement prdomine
en eux, et en fait des potes ou des philosophes, des hommes d'tat, des
orateurs ou des historiens. On connat d'eux, par leurs livres, l'homme
public, au plus haut degr de puissance o ses qualits spciales ont pu
l'lever, mais son caractre, les tendances particulires de son esprit,
sa nature intime, l'homme priv, en un mot, ne nous sont entirement
rvls que par les plus secrets dtails de sa biographie, par sa
correspondance, surtout par celle qu'il n'a point crite pour le public.

Et cette tude de l'homme intrieur n'est pas un travail de pure
curiosit: combien d'erreurs ce genre de recherches ne rectifient-elles
pas? Ne sont-elles pas indispensables pour bien comprendre un crivain
dans ses oeuvres, mme les plus leves? Comment fera-t-on disparatre,
par exemple, si ce n'est par ces documents intimes, ce qu'il y a de
contradictoire et d'inconciliable entre le portrait gnralement adopt
et qui devient lgendaire d'un Chateaubriand dur, morose, fantasque,
goste, et ses oeuvres empreintes d'une sensibilit si vive et de
sentiments si levs? Ceux de ses amis qui l'ont le mieux connu nous le
peignent, au contraire, dou des qualits les plus charmantes, la
cordialit et l'enjouement, d'une constance inaltrable dans ses
engagements, d'une gnrosit habituellement prodigue jusqu' l'excs,
et personne plus que lui n'aurait eu le droit d'crire, comme il l'a
fait: Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et ceux de
demain.

Autour de la mmoire de Chateaubriand se sont forms deux camps opposs;
dans l'un, admiration sans bornes, dans l'autre, dnigrement et
implacable condamnation de l'homme et de ses oeuvres. En quoi il n'est
pas probable que, d'un ct ou de l'autre, tous se trompent absolument,
mais chacun examine le mme sujet par un ct diffrent. Chateaubriand
tait un pote, non un penseur et un politique; aussi en littrature
a-t-il donn des tableaux et des descriptions dans le style propre  la
posie, qui est le langage de l'motion. Qu'y a-t-il d'tonnant, si l'on
exige de lui la profondeur d'une savante analyse, qu'on s'aperoive
aussitt qu'il remplace en gnral le raisonnement par des images? C'est
en vain, par exemple, qu'on chercherait dans le _Gnie du christianisme_
une savante apologie, une dmonstration thologique qui ne s'y trouve
pas, et que l'auteur n'avait pas entreprise. Renferm dans sa sphre, il
est rest pote, et, dans ces limites, il a cr un chef-d'oeuvre.

En politique, il en est de mme. La posie et la politique diffrent
essentiellement par leur objet et par la langue mme qu'elles emploient.
La posie, peu importe qu'elle s'exprime en vers ou en prose, vit dans
la sphre des ides les plus gnrales. La politique, au contraire, n'a
pour objet que des ides particulires, et en cela, elle est infrieure
 la posie; elle ne s'exerce que sur des faits accidentels et
contingents. Aussi, le pote, sortant de son domaine pour entrer dans
celui de la politique, pourra bien y apporter les ides gnrales et les
plus hautes aspirations, mais il se sentira toujours mal  l'aise dans
la succession des faits variables qui forment le champ indfini de
l'exprience.

Cette proccupation des images et de la forme potique poursuivait
Chateaubriand jusque dans ses tudes. Il n'avait pas l'rudition d'un
savant, mais il possdait des connaissances varies trs tendues. Il
avait beaucoup tudi les littratures antiques; il citait les potes
grecs avec une vidente prdilection, beaucoup moins souvent les potes
latins et plus rarement encore les prosateurs, les historiens ou les
philosophes. C'est avec les potes de la Grce qu'il tait en communion
d'ides; c'est, auprs d'eux qu'il cherchait avec dlices la beaut des
formes, la varit et la magnificence des images et les secrets d'une
harmonie qui n'a t surpasse dans aucune autre langue. Il puisait
surtout avec amour  cette source charmante d'inspirations potiques qui
s'appelle l'_Anthologie grecque_. Assurment, il aurait applaudi 
l'opinion exprime par un savant de nos jours: L'antiquit
grco-latine, disait Littr, avait amass des trsors de style sans
lesquels rien d'achev ne devait plus se produire dans le domaine de la
beaut idale. L'art antique est  la fois un modle et un chelon pour
l'art moderne[1].

La politique, la religion, la posie ont contribu dans des proportions
diverses  soulever contre Chateaubriand l'hostilit persvrante dont
nous avons parl. En politique, le parti libral, tout en cherchant et
en parvenant  l'attirer dans son sein et  l'y retenir, n'a point
oubli ses dbuts autoritaires et absolutistes, ni son retour, aprs
1830, aux ides lgitimistes, dont il est encore aujourd'hui considr
comme le reprsentant. Le parti royaliste, de son ct, lui garde
rancune de son volution vers le libralisme, de ses intimits avec le
parti rpublicain, et fait peser, sur ce qu'il appelle sa dfection, la
responsabilit de la chute d'un trne. Il n'a donc satisfait personne;
il n'est rest l'homme d'aucun parti; et cela se comprend de la part
d'un pote: l'imagination seule est un guide trompeur, dont la base est
fragile, et qui flotte au hasard parmi les temptes de la politique.

Ce que l'esprit de parti surtout n'a pu lui pardonner, ce sont ses
sentiments religieux; on en a discut l'orthodoxie, on en a mme
contest la sincrit, et le plus minent critique de notre temps, mais
le moins orthodoxe des hommes, Sainte-Beuve, s'est attach avec une
sorte d'acharnement  dmontrer que Chateaubriand n'tait mme pas
chrtien, et que toute sa religion forme d'images, de tableaux et de
posie, n'tait qu'une oeuvre d'imagination, presque une hrsie, en
contradiction directe avec les dogmes et l'austrit du christianisme.
Nous ne discuterons pas cette thse, assez trange sous la plume de son
auteur; nous ferons seulement observer que le sentiment religieux ne
procde pas uniquement des facults de la logique et du raisonnement,
mais qu'il peut tout aussi bien trouver sa source dans les sentiments du
coeur et les aspirations de l'imagination. Chateaubriand n'tait pas un
dialecticien, c'est vident, mais il tait pote, et rien ne s'oppose 
ce qu'un pote soit un chrtien. Le coeur, a dit Pascal, a ses raisons
que la raison ne connat point: on le sait en mille choses.

Chaque incident de sa vie, ses actions, ses intentions, ses rapports
avec sa famille, sa conduite envers Madame de Chateaubriand, tout a
servi de texte aux incriminations, disons mieux: aux condamnations
portes contre lui.

Cependant la grande figure de Chateaubriand a survcu  toutes les
critiques fondes ou non, et au dnigrement de parti pris contre sa
personne et contre ses oeuvres. C'est que, en effet, si l'on fait
abstraction des cts faibles qu'on trouve chez tous les hommes autant
ou plus qu'en lui, si, dans son style, on passe condamnation sur
l'exagration de quelques-unes de ses images, en faveur de toutes les
autres, qui sont fort belles, il restera toujours dans ses oeuvres
l'empreinte d'une puissante facult cratrice, d'une inspiration
suprieure qui anime tous les sujets, les agrandit et les domine, un
souffle potique qui les parcourt et les lve jusqu' l'idal, une
sorte de divination spontane qui devance et prdit les vnements.
Amour du grand et du beau, noblesse et gnrosit des sentiments,
horreur instinctive de tout ce qui est vil et bas, tels sont
quelques-uns des traits qui caractrisent le gnie de Chateaubriand.

Nous n'entreprendrons pas de rectifier toutes les erreurs que nous
venons de signaler, ni d'crire dans ce but l'histoire complte d'une
vie que les _Mmoires d'outre-tombe_ nous font parfaitement connatre.
Notre tche est plus borne: nous voulons seulement apporter quelques
documents nouveaux et indits sur une priode de vie intime, priode
limite, mal connue, et par suite mal comprise.

Cette priode est celle de la liaison qui a exist entre Madame de
Custine et Chateaubriand.

Mais pour placer les faits dans leur vrai jour, il est ncessaire de
nous arrter sur quelques-uns, des vnements qui l'ont prcde, et qui
expliquent la situation personnelle de Chateaubriand  l'poque o elle
a commenc.

Nous avons donc  parler d'abord de son mariage, dont l'histoire a t
si trangement dfigure qu'un crivain l'a qualifi rcemment de
singulier mariage sur la foi d'un rcit qui exige une rectification,
une rfutation premptoire.

       *       *       *       *       *

Suivons d'abord, en le rsumant, le rcit que Chateaubriand fait de son
mariage dans les _Mmoires d'outre-tombe_.

Mademoiselle Cleste de Lavigne-Buisson, ge de dix-sept ans, orpheline
de pre et de mre, demeurait  Param, prs de Saint-Malo, chez son
grand'pre, M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant
de Lorient. Un mariage fut dcid par les soeurs de Chateaubriand entre
elle et leur frre. Le consentement des parents de la jeune fille fut
facilement obtenu, dit Chateaubriand. Un oncle paternel, M. de Vauvert,
seul faisait opposition. On crut pouvoir passer outre. La pieuse mre de
Chateaubriand exigea que la bndiction nuptiale ft donne par un
prtre non asserment. Le mariage eut lieu secrtement. M. de Vauvert en
eut connaissance et porta plainte. Sous prtexte de rapt et de violation
de la loi, Cleste de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut
enleve, au nom de la justice, et mise au couvent de la Victoire 
Saint-Malo, en attendant la dcision des tribunaux.

La cause _fut plaide_, et le tribunal jugea l'_union valide au civil_,
ajoute Chateaubriand. M. de Vauvert se dsista. Le cur constitutionnel,
_largement pay_, ne rclama plus contre la _premire_ bndiction
nuptiale, et Madame de Chateaubriand sortit du couvent, o sa soeur
Lucile s'tait enferme avec elle.

Tel est le rcit de Chateaubriand; il est confus, embarrass, manque sur
certains points d'exactitude; sur d'autres, il est en contradiction avec
des documents authentiques. Mais Chateaubriand n'tait pas un homme de
loi, et par consquent il ne faudrait pas exiger de lui la prcision
d'un procureur sur les questions de lgalit et de procdure que son
mariage a souleves.

Il y a plusieurs rectifications  faire  son rcit.

La famille de Lavigne, contrairement  l'assertion des _Mmoires_, ne
donnait pas son consentement. Cependant on passa outre; il n'y eut pas
de publicit, pas de bans publis; qui les aurait publis, puisque, au
plus fort du schisme introduit dans l'glise par la Constituante, les
prtres non asserments n'avaient plus d'glise, qu'ils taient forcs
de fuir ou de se cacher, et qu'ils n'taient pas plus comptents pour la
publication des bans que pour la clbration du mariage mme? La
bndiction nuptiale, celle que Chateaubriand appelle la _premire_ (il
y en eut donc une seconde!), fut donne sans l'accomplissement d'aucune
des formalits prescrites par la loi alors en vigueur[2].

Il ne faut donc pas s'tonner que sur la plainte des parents de
Mademoiselle de Lavigne, de M. de Vauvert ou de tout autre, la justice
se soit mue et ait commenc contre Chateaubriand une procdure pour
rapt, enlvement de mineure, violation de la loi, comme le disent les
_Mmoires d'outre-tombe_.

Mais les choses en tant venues  ce point, la famille, comme il arrive
d'ordinaire en pareil cas, se dsista de son opposition et de sa
plainte, et la justice, se prtant aux circonstances, accorda des dlais
pour donner le temps de procder  un mariage rgulier et lgal.

C'est, en effet, ce qui eut lieu. Dans l'glise paroissiale de
Saint-Malo, le cur constitutionnel et asserment, M. Duhamel, aprs
publication de bans, ou avec dispense rgulire de publications, clbra
publiquement le mariage de Franois-Auguste de Chateaubriand et de
Cleste de Lavigne. Acte en fut dress le jour mme, 19 mars 1792, et
c'est cet acte qui, au point de vue lgal, constitue l'tat civil des
deux poux.

Le mariage ainsi clbr par le prtre comptent, le tribunal
correctionnel, saisi d'une plainte qui se trouvait dsormais sans objet,
n'avait plus qu' prononcer une ordonnance de non-lieu, ou un
acquittement. Mais Chateaubriand a eu tort de dire que la cause a t
plaide et que le tribunal a jug _valide_, au civil, la bndiction
nuptiale du prtre inserment; aucun tribunal n'aurait pu valider un
mariage clbr sans publications, sans publicit, par un prtre
incomptent, c'est l une premire erreur des _Mmoires_; c'en est une
seconde de prtendre que le cur constitutionnel, grassement pay, ne
_rclama_ plus contre la premire bndiction nuptiale: il rclama si
bien que, la considrant comme non avenue, il administra la seconde,
ainsi que les registres de l'tat civil de Saint-Malo en font foi.

Comment expliquer cependant que les _Mmoires d'outre-tombe_ aient donn
une version si peu exacte des faits? La rponse est facile: maris
lgitimement, mais non lgalement, par le prtre inserment qu'ils
avaient choisi, contraints par des poursuites judiciaires, M. et Madame
de Chateaubriand ont d se soumettre, comme  une formalit impose, 
la bndiction du prtre qu'ils considraient comme schismatique; mais
tout en cdant  la ncessit, comme ils l'ont fait, ils n'ont pas moins
continu  reconnatre, dans leur for intrieur, leur premire
bndiction nuptiale comme le seul, le vrai lien religieux qui avait
form leur union, et il a rpugn sans doute  Chateaubriand de faire
l'aveu dans ses _Mmoires_ qu'il ait pu tre mari par un prtre
schismatique.

Les mmes faits,  cette poque, ont d se produire frquemment. C'tait
une consquence invitable de cette constitution civile du clerg
dcrte par l'Assemble constituante. Les populations, surtout dans la
Bretagne reste fidle  ses prtres perscuts, les suivaient hors des
villes jusque dans les lieux dserts pour entendre la parole de Dieu et
recevoir d'eux les secours de la religion. Que de mariages bnis par eux
n'a-t-il pas fallu faire rgulariser ensuite pour se mettre en rgle
avec la loi civile!

Il n'y a donc rien d'trange, comme on l'a prtendu, dans le mariage de
Chateaubriand, et personne, sans doute, ne s'en serait occup si son
collgue  l'Acadmie franaise, M. Viennet, n'avait mis en circulation
une historiette que Sainte-Beuve ne pouvait manquer de recueillir et
qu'il a reproduite en ces termes:

M. Viennet, dans ses mmoires (indits) raconte qu'tant entr au
service de la marine vers 1797, il connut  Lorient un riche ngociant,
M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'_Atala_
commena  faire du bruit, M. Buisson dit  M. Viennet: Je le connais,
il a pous ma nice, et il l'a pouse de force. Et il raconta comment
M. de Chateaubriand, ayant  contracter union avec Mademoiselle de
Lavigne, aurait imagin de l'pouser comme dans les comdies, d'une
faon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prtre et d'un
autre comme tmoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti,
muni d'une paire de pistolets et accompagn d'un prtre, et surprenant
les poux de grand matin, il aurait dit  son beau-neveu: Vous allez
maintenant, Monsieur, pouser tout de bon ma nice, et sur l'heure. Ce
qui fut fait.

Dans ce rcit, la vulgarit du style rivalise avec la fausset vidente
des faits. Par une grossire mascarade, on fait du prtre orthodoxe
appel par la famille un domestique de Chateaubriand, qui  cette poque
n'avait certainement pas de domestiqus  son service personnel. Quant 
ce mariage exig par l'oncle Buisson, le pistolet au poing, c'est une
pure et absurde invention: ce mariage n'aurait pas t plus rgulier que
le prcdent, puisqu'il et t clandestin et illgal, et que, de
nouveau, il aurait fallu recourir, pour arriver  la lgalit,  un
troisime mariage, celui du cur constitutionnel. Or, en fait de
mariages, il n'y en a eu que deux: celui du prtre orthodoxe, qui a
donn lieu aux poursuites, et celui du cur constitutionnel, clbr
publiquement, rgulirement et dont l'acte existe. Le mariage du cur
constitutionnel exclut donc ncessairement le prtendu mariage de
l'oncle Buisson.

Mais il y a plus: cet oncle Buisson, le riche ngociant de Lorient,
n'a jamais exist: la famille de Lavigne n'a jamais entendu parler de
lui, ni de son voyage  Saint-Malo, ni de ce mariage  main arme.

Dans une visite que nous fmes  Sainte-Beuve vers la fin de sa vie,
nous lui demandmes s'il avait quelque document  l'appui du rcit de M.
Viennet, dont nous lui signalmes l'invraisemblance.

C'est l, nous dit-il, tout ce que j'en sais; Viennet racontait cela, 
l'Acadmie,  qui voulait l'entendre, du vivant mme de Chateaubriand.
Je mis par crit son rcit, et, pour plus de sret, je lui communiquai
mon manuscrit en le priant de le corriger si j'avais mal rapport ses
paroles. Il n'y changea que quelques mots. Ce manuscrit, portant les
corrections de la main de Viennet, je l'ai encore l, dans ce
secrtaire... Je vous le montrerai un autre jour. L'tat de souffrance
de Sainte-Beuve ne permettait pas d'insister pour qu'il le montrt
immdiatement, et, en dfinitive, nous ne l'avons jamais vu. Peut-tre,
le retrouverait-on dans les papiers du clbre critique. C'est le texte
mme de cette note manuscrite, nous a dit Sainte-Beuve, qu'il a
reproduit dans son livre sur Chateaubriand: cependant, dans son
Chateaubriand, Sainte-Beuve ne parle pas de sa note manuscrite, mais
il s'autorise de mmoires indits de Viennet, ce qui n'est pas la mme
chose. Il y a l une variante que nous ne discuterons pas, mais que nous
signalons, sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut.

Vous devriez, ajouta Sainte-Beuve, tirer au clair cette affaire du
mariage de Chateaubriand, en le rapprochant de la lgislation de
l'poque et des documents que vous pourriez vous procurer. C'est ce que
nous avons fait, et c'est sur des informations prcises, manant des
sources, les plus respectables, que nous avons crit les lignes qui
prcdent.

       *       *       *       *       *

Mari au mois de mars 1792, Chateaubriand partit de Saint-Malo pour
l'migration, trois mois aprs, dans le courant de la mme anne. Toute
sa famille approuvait sa dtermination. Deux de ses soeurs, Lucile (plus
tard Madame de Caux) et Julie (Madame de Farcy), en compagnie de la
jeune Madame de Chateaubriand, le conduisirent jusqu' Paris. Ils
descendirent tous quatre  l'htel de Villette, impasse Frou, prs des
Jardins du Sminaire Saint-Sulpice; des chambres y avaient t retenues.
Ils y demeurrent quelque temps, ensemble, et le 15 juillet 1792,
Chateaubriand s'achemina vers l'Allemagne o il rejoignit l'arme des
princes.

C'est alors que commena entre les deux poux une longue sparation de
huit ou dix annes. La malignit en a fait un chef d'accusation contre
Chateaubriand; on lui a reproch, avec une apparence de raison, d'avoir
oubli pendant trop longtemps qu'il tait mari! Pour les huit premires
annes, tant que dura l'migration, l'accusation n'est pas fonde: cette
sparation tait une consquence force. Chateaubriand migr passa
d'Allemagne en Angleterre et ne rentra en France qu'au printemps de
1800. Jusque-l tout s'explique et se justifie.

Mais pour la priode qui suivit, de 1800  1804, il ne semble gure
possible de trouver une raison suffisante. Pendant ces quatre annes, il
n'y eut cependant pas de rupture; M. et Madame de Chateaubriand se
virent quelquefois, assez rarement, et restrent, croyons-nous, en
correspondance. Mais ils demeurrent spars et ne reprirent pas l vie
commune.

Au surplus voici les faits.

Immdiatement aprs son retour de l'migration, Chateaubriand crivit 
sa famille pour l'informer de son arrive. Sa soeur ane, la comtesse de
Marigny, se rendit la premire auprs de lui. Puis, Madame de
Chateaubriand vint  son tour: Elle tait charmante, dit Chateaubriand,
et remplie de toutes les qualits propres  me donner le bonheur que
j'ai trouv auprs d'elle, depuis que nous sommes runis. Il est
possible qu' cette poque, en 1800, les ressources manquassent pour
former une installation.

Mais aprs la publication d'_Atala_, en 1801, et surtout aprs le _Gnie
du Christianisme_, les circonstances avaient d changer. Pourquoi la
runion des poux ne se fit-elle pas alors? Ce point est rest obscur;
aucune correspondance, aucun crit de cette poque ne nous est parvenu.
Mais il ne faut peut-tre pas en chercher l'explication seulement dans
les relations trs mondaines de Chateaubriand, et l'influence qu'elles
exercrent sur sa conduite. Pour clairer, autant qu'il est possible,
cette priode, nous dirons seulement que la charmante et fidle amie de
Madame de Chateaubriand, Lucile, passa  Paris une partie de l'anne
1802, qu'elle tait en relation avec Chnedoll, le confident le plus
intime,  cette poque, des secrets de son frre, qu'elle faisait partie
de la socit de Madame de Beaumont, qu'entre Paris et Saint-Malo, elle
servait d'intermdiaire et maintenait ainsi un lien d'intimit entre
deux personnes qui lui taient galement chres: son frre et sa jeune
belle-soeur.

M. et Madame de Chateaubriand se virent de nouveau  la fin de 1802, en
Bretagne o Chateaubriand fit un court sjour de vingt-quatre heures. Il
tait question, en ce moment, de sa nomination prochaine au poste de
secrtaire d'ambassade  Rome, et l'on comprend qu'il ft press de
rentrer  Paris o sa prsence tait ncessaire. Mais que s'est-il pass
pendant ce sjour, si court ft-il? Aucune lettre, aucun document ne
nous l'apprend. Peut-tre pourrait-on suppler  ce silence au moyen de
traditions de famille qui paraissent exister, mais qui n'ont pas t et
ne seront probablement jamais divulgues. Le champ reste ouvert aux
conjectures[3].

La seule chose qui soit connue, c'est la conclusion de cette entrevue:
il y fut convenu que Madame de Chateaubriand rejoindrait son mari 
Rome. Joubert parlait de l'y accompagner.

Mais, comme nous le verrons, ce projet ne fut pas excut. C'est
seulement au printemps de 1804 que M. et Madame de Chateaubriand se
trouvrent enfin runis  Paris pour ne se plus quitter.

       *       *       *       *       *

Il nous faut maintenant retourner sur nos pas et reprendre notre rcit
un peu plus haut.

Aprs les dures annes d'migration qu'il avait passes  Londres dans
la dtresse, comme la plupart de ses compagnons d'infortune, et pendant
lesquelles il avait trouv le moyen de secourir des hommes encore plus
malheureux que lui, Chateaubriand rentra en France, comme nous l'avons
dit, au mois de mai de l'anne 1800. Il dbarqua  Calais avec un
passeport au nom de Lassagne. Madame Lindsay et son parent Auguste de
Lamoignon l'amenrent  Paris, et Madame Lindsay l'installa d'abord dans
un petit htel des Ternes, voisin de sa demeure. Fontanes, avec qui il
s'tait li  Londres, vint aussitt l'y chercher, l'emmena chez lui,
rue Saint-Honor, aux environs de Saint-Roch, le prsenta  Madame de
Fontanes, et le conduisit chez son ami Joubert, qui demeurait prs de l
dans la mme rue. Joubert lui donna, pendant quelques jours, une
hospitalit provisoire. Chateaubriand le quitta bientt et, toujours
sous le mme pseudonyme, loua un entresol dans la rue de Lille, du ct
de la rue des Saints-Pres.

On ne pouvait faire un pas dans ce Paris de la fin du sicle, sans se
heurter aux souvenirs de la Terreur; devant l'migr rentr de la
veille, ces souvenirs se dressaient tout sanglants  la place de la
Rvolution, o son frre et sa belle-soeur, avec tant d'autres illustres
victimes, avaient t immols. Ces scnes horribles o l'on voyait,
comme disait son concierge de la rue de Lille, couper la tte  des
femmes qui avaient le cou blanc comme de la chair de poulet, taient
prsentes  tous les esprits et la populace en regrettait encore
l'affreux spectacle.

C'est pendant ces tristes jours que Chateaubriand, sans ressources, 
peu prs sans domicile, inconnu de tous, se cachant sous un nom
d'emprunt, en attendant sa radiation de la liste des migrs, fut
prsent  Madame de Beaumont, dont le salon, rue Neuve-de-Luxembourg,
en face des jardins du Ministre de la Justice, tait ouvert, en ce
temps de renaissance sociale,  une socit peu nombreuse, mais trs
choisie et compose d'hommes politiques, de littrateurs, d'artistes,
dj connus ou dont le nom tait destin  la clbrit.

Chateaubriand se mit au travail avec ardeur, et bientt il publia (1801)
le roman d'_Atala_. Le succs de ce livre, qui ouvrit  la littrature
des voies nouvelles et inaugura le romantisme, est trop connu pour que
nous en retracions l'histoire; les ditions se multiplirent rapidement,
et son auteur, inconnu la veille, devint la clbrit du lendemain.
Cependant les critiques ne manqurent pas au nouvel ouvrage et  son
auteur que l'amiti passionne et le dvouement enthousiaste de Madame
de Beaumont soutinrent au milieu de tous les orages.

Il en fut de mme pour le _Gnie du Christianisme_ qu'il publia l'anne
suivante. Madame de Beaumont lui offrit, pendant l't de 1801,
l'hospitalit dans sa maison de campagne de Savigny. C'est l, sur les
bords de l'Orge, sous les auspices et l'inspiration de cette femme
aimable, dont l'me tait si forte et l'imagination si brillante, que le
Comte de Marcellus la jugeait suprieure mme  Lucile; c'est l que le
_Gnie du Christianisme_ fut termin. Madame de Beaumont servait de
secrtaire au pote, lui procurait les livres dont il avait besoin, et
assistait, ravie,  toutes les vibrations de ce style magique qui,
disait-elle, lui faisait prouver une espce de frmissement d'amour,
et jouait du clavecin sur toutes ses fibres.

Bien des annes plus tard, Chateaubriand, voquant le souvenir de ces
jours heureux de Savigny, crira dans une de ses plus belles pages: Je
me rappellerai ternellement quelques soires passes dans cet abri de
l'amiti... La nuit, quand les fentres de notre salon champtre taient
ouvertes, Madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me
disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris  les
connatre. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau  Rome,
j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherch au firmament les
toiles qu'elle m'avait nommes; je les ai aperues brillantes au-dessus
des montagnes de la Sabine. Le lieu o je les ai vues, sur les bois de
Savigny, et les lieux o je les revoyais, la mobilit de mes destines,
ce signe qu'une femme m'avait laiss dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur.

Mais le temps des souvenirs et des regrets n'tait pas encore venu.
Aprs le retour de Savigny  Paris, la socit de Madame de Beaumont se
retrouva dans le salon de la rue Neuve-de-Luxembourg.

L'anne 1802 fut consacre, comme la prcdente, aux travaux
littraires, et  la publication du _Gnie du Christianisme_.

C'est  cette poque, vers le milieu du mois d'octobre, que
Chateaubriand entreprit ce voyage de Bretagne dont nous avons parl. Le
15 octobre il crivit  Chnedoll:

     Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, o je vais saisir, si je
     puis, une contrefaon (du _Gnie du Christianisme_) qui me ruine;
     je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir  Vire
     et je vous ramnerai  Paris o votre prsence est absolument
     ncessaire, si vous voulez enfin entrer dans la carrire
     diplomatique... Ne manquez pas d'crire rue Neuve-de-Luxembourg (
     Madame de Beaumont) pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon
     retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je
     vais vous chercher. Tout cela ne doit tre su qu'au moment o l'on
     nous verra. Jusque-l, je suis  Avignon et je reviens en ligne
     droite  Paris.

On comprend pourquoi Chateaubriand s'entourait de tant de prcautions et
de mystres. Ce voyage de Bretagne, qui devait ramener l'infidle poux
aux pieds de la femme lgitime, allait peut-tre oprer leur
rapprochement; Madame de Beaumont, qui ne pouvait se faire  cette ide,
nous dit Chateaubriand, aurait prouv de mortelles angoisses si elle en
avait t avertie.

Comme il l'avait annonce  Chnedoll, il partit de Paris le lundi 18
octobre. Il se rendit directement  Lyon, o il fut reu, nous disent
les _Mmoires d'outre-tombe_, par le fils de M. Ballanche, propritaire,
aprs Migneret, du _Gnie du Christianisme_, et qui devint son ami. Qui
ne connat aujourd'hui, dit-il, le philosophe chrtien dont les crits
brillent de cette clart paisible sur laquelle on se plat  attacher
ses regards comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel. On ne
saurait caractriser avec plus d'exactitude et de posie le talent
littraire de l'auteur d'_Antigone_.

Peut-tre devons-nous  ce voyage de Lyon et aux entretiens de l'auteur
avec ses imprimeurs la quatrime dition du _Gnie du Christianisme_, en
neuf petits volumes in-12, qui parut en 1804. Cette charmante dition
de l'imprimerie Ballanche pre et fils, _aux halles de la Grenette_,
porte pour pigraphe, qui n'a pas t reproduite dans l'dition des
oeuvres compltes de 1826, cette phrase de Montesquieu: Chose admirable!
La religion chrtienne qui ne semble avoir d'objet que la flicit de
l'autre vie, fait encore notre bonheur en celle-ci. _Esprit des Lois_,
liv. 24, chap. 3[4].

De Lyon, Chateaubriand passa  Avignon, toujours  la poursuite de son
contrefacteur qu'il finit par dterrer en courant de librairie en
librairie. Aprs vingt-quatre heures, ennuy dj de poursuivre la
fortune, il transigea presque pour rien avec le voleur.

Enfin, aprs avoir visit Marseille, Nmes, Montpellier, Toulouse et
Bordeaux, il arriva en Bretagne le 27 novembre. Comme nous l'avons dit,
il ne resta qu'un jour auprs de sa femme et de ses soeurs.

Dans cette courte entrevue dont il serait si intressant de connatre
les dtails, il fut convenu, c'est lui qui nous l'apprend, que Madame de
Chateaubriand le rejoindrait  Rome.

Cependant, six mois plus tard, le 25 mai 1803, au moment de partir pour
sa destination, il crit au pre de Chnedoll: Une _personne_ doit
venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie. Si vous y
consentez, Chnedoll viendra me rejoindre  Rome avec _la personne que
j'attends_. Le 8 juin suivant, il crit  Chnedoll dans le mme sens:
Je crois que vous pouvez faire vos prparatifs pour accompagner _nos
amis_ cet automne, c'est--dire pour les amener  Rome.

Quels taient ces amis? Quelle tait cette personne? Ce n'tait
videmment pas Madame de Chateaubriand, car il l'aurait nomme.
N'tait-ce pas plutt Madame de Beaumont? Ce voyage de Rome tait-il
dj prmdit entre elle et lui,  l'insu de tous leurs amis? Un
passage des _Mmoires d'outre-tombe_ donne beaucoup de vraisemblance 
cette hypothse: La fille de M. de Montmorin (Madame de Beaumont), dit
Chateaubriand, se mourait; le climat d'Italie lui serait; disait-on,
favorable; moi allant  Rome, elle se rsoudrait  passer les Alpes. Je
me sacrifiai  l'espoir de la sauver.

Mais la personne  laquelle les lettres  Chnedoll font allusion
pourrait tre aussi Madame de Custine,  qui Chateaubriand crivait
prcisment  la mme poque: Promettez-moi de venir  Rome.

Ainsi Chateaubriand, avec une lgret difficile  justifier, convoquait
simultanment trois personnes  le suivre dans la Ville ternelle:
Madame de Chateaubriand, Madame de Beaumont et Madame de Custine.
Faut-il s'tonner que, tomb par ses propres fautes dans d'inextricables
difficults, il ait,  cette poque, crit  Fontanes ces lignes
quivoques: Voil o m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte
de me runir  ma femme m'a jet une seconde fois hors de ma patrie. Les
plus courtes sottises sont les meilleures. Je compte sur votre amiti
pour me tirer de ce bourbier! Etait-ce bien  lui qu'il appartenait
d'allguer ses chagrins domestiques?

En dfinitive, c'est Madame de Beaumont qui fit le voyage de Rome.
Madame de Custine en fut outre; nous verrons plus loin comment elle en
tmoigna son humeur. Quant  Madame de Chateaubriand, elle avait l'me
trop fire pour aller disputer la place  ces deux rivales: elle ne
partit pas.

Les annes de bonheur passent vite, et malgr toute sa force d'me,
Madame de Beaumont, pour qui Ruthires avait compos cette devise
caractristique: Un souffle m'agite, rien ne m'abat, voyait sa sant
dprir; on ne traverse pas impunment les preuves de la Terreur; le
massacre de son pre le Comte de Montmorin et de presque toute sa
famille lui avait port  elle-mme un coup fatal.

Aussitt que Chateaubriand l'eut quitte pour se rendre  Rome, comme
secrtaire d'ambassade auprs du Cardinal Fesch, Madame de Beaumont
quitta Paris pour aller demander aux eaux du Mont-Dore le rtablissement
de sa sant. Elle tait dj mortellement atteinte. Je suis,
crivait-elle  un ami, dans un tat de faiblesse qui m'te presque la
force de dsirer et de craindre. Je prends les eaux depuis trois jours.
Je tousse moins, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit,
tant je souffre d'ailleurs, tant je suis anantie. Il vaudrait autant
tre morte.




CHAPITRE II.

Dpart pour Rome.--Mort de Madame de Beaumont.--Madame de Custine: ses
premiers billets.--Madame de Chateaubriand  Paris.--La rue de
Miromesnil et la Butte-aux-Lapins.--Les _Martyrs_.--La premire
communion d'Astolphe.


 ce moment mme, Madame de Beaumont se prparait  excuter son projet,
que combattirent tous ses amis, de se rendre  Rome et d'y rejoindre
Chateaubriand, malgr les obstacles rsultant de sa sant, malgr
l'imprudence, au point de vue des convenances, d'une pareille dmarche.
Joubert, affectueux et dvou entre tous, opposa les plus puissantes
raisons  cette fatale dtermination; Fontanes, d'un ct, M. Mol, de
l'autre, firent tous leurs efforts pour en prvenir l'excution. Rien
n'y fit.  mesure que cette femme mourante allait dprissant, il
semblait qu'en elle les facults de l'me redoublaient de puissance avec
l'exaltation d'un amour perdu et qui n'avait plus rien de la terre.

Je serai  Lyon du 15 au 20 septembre, crivait-elle  Chnedoll. J'y
resterai le temps ncessaire pour arranger mon voyage; ce sera l'affaire
de quelques jours. De Lyon, elle atteignit Milan le 1er octobre; M.
Bertin l'an, qui l'y attendait, la conduisit  Florence o
Chateaubriand la rejoignit, et tous trois ils arrivrent  Rome au
commencement du mois d'octobre.

Cependant l'tat de Madame de Beaumont s'aggravait de jour en jour.
Ceux qui se rappellent encore ou qui se rappelaient, il y a quelques
annes, Madame de Beaumont, crivait bien des annes plus tard Charles
Lenormant, la reprsentent comme sans beaut, dtruite et d'une
effrayante maigreur, mais avec une physionomie trs touchante, et d'une
tonnante supriorit; c'tait une lampe  demi teinte qui jetait ses
dernires clarts[5].

Elle mourut  Rome le 4 novembre 1803. Chateaubriand a consign dans des
pages immortelles le rcit de ses derniers moments. Il ressentit une
profonde douleur, et pendant toute sa vie le cher souvenir de Madame de
Beaumont fut pour lui l'objet d'un culte. Il s'tait dvou  cette
frle existence, et jusqu'aux derniers moments il l'avait entoure de
ses soins; il a montr pour elle une rare abngation, une tendresse de
sentiment inpuisable, un dsintressement absolu. Cette constance 
l'amiti, dans des circonstances difficiles, au milieu des embarras
d'argent dont nous parlerons, rfutent premptoirement les accusations
de scheresse de coeur et d'gosme qui lui ont t si souvent adresses.
Il pleura Madame de Beaumont dans toute l'amertume de sa douleur. On
n'a pas senti, disait-il, toute la dsolation du coeur quand on n'est pas
rest seul  errer dans les lieux nagures habits par une personne qui
avait agr votre vie.

Cette douleur tait partage par tous ceux que Madame de Beaumont avait
honors de son amiti, mais personne ne la ressentit plus profondment
que Joubert. Je ne vous cris rien de ma douleur, crit-il 
Chnedoll, elle n'est point extravagante, mais elle sera ternelle.
Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde!
Chateaubriand la regrette srement autant que moi, mais elle lui
manquera moins ou moins longtems... Vous aurez la relation de ses
derniers moments. Rien au monde n'est plus propre  faire couler les
larmes que ce rcit; cependant il est consolant. On adore ce bon garon
en le lisant, et quant  elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue,
qu'elle et donn dix ans de sa vie pour mourir si paisiblement et pour
tre ainsi regrette.

Un passage de cette lettre de Joubert exige des explications:
Chateaubriand regrette srement Madame de Beaumont autant que moi, mais
elle lui manquera moins ou moins longtems. Cette assertion vraie dans
un sens ne l'est pas dans un autre, et c'est ici que des faits mis
aujourd'hui en pleine lumire nous rvlent clairement Chateaubriand
avec toute la mobilit de ses passions et toute la persvrance de ses
amitis. On ne peut nier ses faiblesses, l'inconstance de ses dsirs,
l'entranement qui l'emportait sans cesse vers des passions nouvelles.
Mais ces passions se transformaient vite en un sentiment plus lev et
plus pur d'affection pleine de tendresse, d'inaltrable amiti qui
durait autant que la vie.

C'est donc avec une vrit absolue, si l'on veut distinguer entre la
mobilit de ses passions et la persistance de ses amitis, qu'on a pu
dire de lui que personne n'a peut-tre montr plus de suite et de
fidlit dans ses affections; qu'il se donnait trs srieusement et pour
ainsi dire sans retour; qu'il a montr toujours une exquise dlicatesse
de sentiments, un dsintressement  toute preuve, une constance et une
rectitude remarquable dans le commerce de l'amiti.

Ce jugement port par un homme qui l'a bien connu, se trouve justifi
pour Madame de Beaumont. Il ne le sera pas moins pour d'autres liaisons
qui ont suivi ce premier attachement.

D'ailleurs Chateaubriand avec sa disposition  tout dire de lui, le mal
comme le bien, nous a rvl lui-mme quel avait t l'tat de son me
au milieu des attachements de son orageuse jeunesse. Il raconte dans ses
Mmoires que le 21 janvier 1804, il tait all prier sur le tombeau de
Madame de Beaumont, en faisant ses adieux  Rome, et il ajoute: Mon
chagrin ne se flattait-il pas en ces jours lointains que le lien qui
venait de se rompre serait mon dernier lien? Et, pourtant, que j'ai
vite, non pas oubli, mais remplac ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme
de dfaillance en dfaillance. L'indigence de notre nature est si
profonde, que dans nos infirmits volages, pour exprimer nos affections
rcentes, nous ne pouvons employer que des mots dj uss par nous dans
nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient
servir qu'une fois; on les profane en les rptant.

En effet, Chateaubriand avait dj remplac, avant mme qu'il et  la
pleurer, la femme qu'il avait tant aime et dont la mmoire devint le
culte de toute sa vie. Avant la mort de Madame de Beaumont un autre
attachement tait dj form: la liaison de Chateaubriand avec Madame de
Custine avait commenc.

       *       *       *       *       *

Un voile mystrieux enveloppe encore les premiers dbuts des relations
de Chateaubriand et de Madame de Custine. Quand se sont-ils connus?
Comment est n ce long attachement qui a travers tant de fortunes
diverses, et que la mort seule a bris? Le biographe le plus rcent de
Madame de Custine[6] pense que Chateaubriand la vit pour la premire
fois chez Madame de Rosambo, allie de son frre an; ces deux victimes
de la Terreur s'taient connues  la prison des Carmes. Il est probable
cependant que leur premire rencontre remonte un peu plus haut,
peut-tre jusqu' l'anne 1801, et qu'elle a eu lieu dans des
circonstances trs diffrentes.

Les _Mmoires d'outre-tombe_, sans en fixer la date prcise, semblent
nous offrir un indice rvlateur.

Rappelons-nous la page charmante o Chateaubriand raconte qu'aprs
l'apparition du _Gnie du Christianisme_, au milieu de l'engouement des
salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfums. Si ces
billets, dit-il, n'taient aujourd'hui des billets de grand'mres, je
serais embarrass de raconter avec une modestie convenable comment on se
disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe crite
par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tte,
sous le voile tombant d'une longue chevelure. Ce dernier trait
s'appliquait videmment  une seule personne et  un fait particulier;
c'est une motion unique que le pote a ressentie  ce larcin, gage
indiscret d'un naissant amour, qui se drobait sous le voile _d'une
longue chevelure_.

N'y a-t-il pas dans ce passage une allusion voile  Madame de Custine?
Cette longue chevelure, nous la connaissons; nous la retrouvons bien
souvent dans les _Mmoires d'outre-tombe_, mais dsormais sans mystre.
Chateaubriand semble en avoir fait pour Madame de Custine une sorte
d'aurole, un charme distinctif qui n'appartient qu' elle. Parmi les
abeilles, nous dit-il, qui composaient leur ruche ( son retour de
l'migration), tait la Marquise de Custine, hritire des longs cheveux
de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du
sang. J'assistai  sa prise de possession de Fervaques, et j'eus
l'honneur de coucher dans le lit du Barnais, de mme que dans le lit de
la reine Christine  Combourg.

Et plus tard, aprs de longues annes, quand il verra pour la dernire
fois celle qui avait affront l'chafaud d'un si grand courage, quand
il la verra la taille amincie par la mort, ce qui fera une fois de
plus l'objet de son admiration, c'est la beaut de cette tte orne de
sa seule chevelure de soie.

N'est-il pas vident que ces divers passages des _Mmoires
d'outre-tombe_ s'appliquent  la mme personne? Et si cette conjecture
est fonde, n'en doit-on pas conclure qu'il y avait eu au moins une
entrevue avant celle dont les salons de Madame de Rosambo furent
tmoins, et que sans doute aussi quelque billet parfum avait t crit
pour l'obtenir?

Dans tous les cas, la premire correspondance connue de Chateaubriand
avec Madame de Custine ne remonte qu'au commencement de l'anne 1803, 
l'poque o, nomm secrtaire d'ambassade auprs du cardinal Fesch, il
se prpare  partir pour Rome. Elle se compose de dix lettres ou plutt
de dix billets adresss  Madame de Custine, s'chelonnant  quelques
jours d'intervalle les uns des autres, et qui sont tous compris entre la
date de la nomination au poste de secrtaire d'ambassade et le dpart
pour Rome.

Cette correspondance, nous n'avons pas  la reproduire: elle a t
publie[7], il faut la lire dans le texte original qui en a t donn.
Mais comme elle est en quelque sorte le prologue et le point de dpart
de la longue intimit dont nous allons voir se dvelopper toutes les
phases, il est ncessaire, d'en prsenter au moins une courte analyse.

En voici les traits saillants.

Chateaubriand trs assidu, trs pressant mme auprs de Madame de
Custine, est repouss d'abord, mais ses avances sont accueillies bientt
avec moins de rigueur. Il vient d'obtenir, dit-il, un sursis  son
dpart pour Rome; il supplie Madame de Custine de ne pas partir pour son
chteau de Fervaques, comme elle en a l'intention: L'ide de vous
quitter me tue, dit-il, au nom du ciel ne partez pas! En effet, Madame
de Custine ne partit pas: elle alla le trouver dans sa chambre, 
l'htel d'tampes, rue Saint-Honor,  deux pas de la demeure de Madame
de Beaumont, rue Neuve-de-Luxembourg. Cette dmarche, un peu lgre, le
rendit encore plus pressant, comme Madame de Custine devait s'y
attendre, comme elle l'esprait peut-tre. La passion redouble en effet
dans les billets qui suivent: Promettez-moi le chteau d'Henri IV! ce
chteau o le Barnais avait couch, o il avait aim la dame de
Fervaques. Promettez-moi de venir  Rome! Plus loin il rpte encore:
Songez, je vous prie, au chteau d'Henri IV; cela peut me consoler.
Dans sa passion il va jusqu' qualifier la visite de Madame de Custine
dans sa chambre d'htel, de _sainte apparition_. Ce sont dj les
lettres d'un amant heureux, ou bien prs de l'tre.

Chateaubriand, aprs quelques dlais, dut enfin partir pour Rome o il
arriva le 25 juin 1803. Le sjour qu'il y fit et qui dura moins d'une
anne, du mois de juin au mois de fvrier suivant, fut marqu par le
douloureux vnement de la mort de Madame de Beaumont, par de nombreuses
difficults politiques et de grands embarras d'argent. Nous aurons 
revenir sur ce sujet dans le cours de notre rcit.

Madame de Beaumont s'teignit sans avoir souponn que Ren lui ft
infidle; les plaintes que lui arrachaient ses douleurs et les regrets
de la vie n'ont pas t mls du moins  l'amertume d'un amour trahi. Et
remarquons ici l'attitude de Chateaubriand; elle est caractristique:
entre l'amie malade, la femme mourante qui n'attend plus rien de ce
monde, et sa nouvelle passion pour la reine des roses, comme disait
Boufflers, toute brillante de jeunesse et de beaut, quel est son choix?
O porte-t-il son dvouement? C'est  Madame de Beaumont que sa
tendresse reste fidle; il lui sacrifie tout et rend,  force de soins,
la paix  ses derniers moments.

Il ne faut donc pas trop lgrement riger en _victimes de son gosme_
les femmes qui l'ont aim; laquelle a-t-il dlaisse? Assurment, ce
n'est pas Madame de Beaumont, nous l'avons vu, ni Madame de Custine,
nous le verrons plus tard, et la correspondance le dmontrera.

Nous ne voulons pas dire que l'infidlit, ce qu'il appelait lui-mme
ses dfaillances, ne succdt assez vite  chaque nouvel amour, mais ce
qui ne s'teignait jamais en lui, quand une fois il s'tait donn,
c'tait une suprme tendresse de coeur, un inaltrable sentiment
d'affection pure, pleine de dlicatesse et de douceur.

Pendant l'anne du sjour en Italie, la correspondance avec Madame de
Custine continua sans interruption. Mais aucune des lettres ne nous en a
t conserve; nous dcouvrirons peut-tre par quel motif, par quel
dpit elles ont toutes t supprimes.

       *       *       *       *       *

 son retour de Rome, au mois de fvrier 1804, Chateaubriand descendit
rue de Beaune,  l'Htel de France. Sa femme, _sa jeune veuve_, comme il
l'appelait, qu'il nous dcrit, dans ses mmoires, si charmante 
l'poque de leur union, lorsqu'il la reconnaissait de loin sur le
_sillon_ ( Saint-Malo),  sa pelisse rose, sa robe blanche et sa
chevelure enfle du vent, vint l'y rejoindre, o mme elle l'y avait
prcd.

Cette installation de la rue de Beaune n'tait que provisoire. Nomm
ministre de France dans le Valais, Chateaubriand devait prochainement se
rendre  son poste. La mort tragique du duc d'Enghien (20 mars 1804)
vint tout changer. Chateaubriand envoya sa dmission  Talleyrand,
ministre des affaires extrieures, par une lettre qu'il avait soumise
d'abord  Madame de Custine, et dont le texte, avec la rponse du
ministre, nous a t conserv[8].

Il ne fut plus question, ds lors, de quitter Paris, mais tout au
contraire d'y former un tablissement dfinitif. Il fallut donc chercher
une installation; on la trouva ds le mois d'avril, rue de Miromesnil,
n 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Ppinire. On
numrotait alors les maisons par quartier et non par rue.

Dans le vieux Paris, tel qu'il tait au commencement de ce sicle, le
petit htel que Chateaubriand allait habiter,  deux pas du faubourg
Saint-Honor, tait presque la campagne. Voici la description qu'il nous
en donne:

Le petit htel que je louai fut occup depuis par M. de Lally-Tollendal
et Madame Denain, _la mieux aime_, comme on disait du temps de Diane de
Poitiers. Mon jardinet aboutissait  un chantier, et j'avais auprs de
ma fentre un grand peuplier, que M. de Lally-Tollendal, afin de
respirer un air moins humide, abattit lui-mme de sa grosse main. Le
pav de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue o
le chemin montait  travers un terrain vague que l'on appelait la _Butte
aux lapins_. La butte aux lapins, seme de quelques maisons isoles,
joignait  droite le jardin de Tivoli,  gauche le parc de Monceaux. Je
me promenais assez souvent dans ce parc abandonn...

M. et Madame de Chateaubriand s'installrent dans ce petit htel de la
rue Miromesnil avec un certain luxe. Joubert, dans une lettre du 10 mai
1804, donne  Chnedoll quelques dtails intressants.

Madame de Chateaubriand, lui Chateaubriand, les bons Saint-Germain que
vous connaissez[9], un portier, une portire et je ne sais combien de
petits portiers, logent ensemble rue de Miromesnil dans une jolie petite
maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me parat assez
heureuse. Son bon gnie et le ciel sont chargs du reste.

Immdiatement aprs son retour  Paris, Chateaubriand avait repris ses
relations avec Madame de Custine, et quoiqu'il y et dans l'esprit de
chacun d'eux le souvenir d'un froissement et de trs vives contrarits,
une parfaite harmonie se rtablit entre eux. Pour Madame de Custine, la
rivalit de Madame de Beaumont n'existait plus; la prsence de Madame de
Chateaubriand, il est vrai, pouvait lui porter ombrage, mais il semble
qu'elle en prit assez facilement son parti. Les relations devinrent plus
intimes que jamais; celles de 1803 n'en avaient t que le prlude.

C'est de ce petit htel de la rue de Miromesnil que partit la premire
lettre de la longue correspondance que Chateaubriand entretint avec son
amie, et dont jusqu'ici le public n'a connu que quelques rares
fragments.

Nous publions quarante lettres indites de cette correspondance, qui, si
nous ne nous trompons, jettent sur l'homme de gnie qui les a crites,
et sur la femme aimable  qui elles taient adresses, une trs vive
lumire. Toutes ces lettres sont de la main mme de Chateaubriand, de
cette grande criture dont on ne peut plus oublier les traits quand on
les a vus une fois. Les dix-neuf premires portent en tte, de la main
de Madame de Custine, un numro d'ordre. Dans cette srie, du n 1er au
n 19, il nous en manque trois qui ont port les n 7, 12 et 14. Le n 7
a t publi par M.A. Bardoux dans son livre sur Madame de Custine; les
deux autres probablement n'existent plus.  partir de la dix-neuvime
les lettres n'ont plus de numro d'ordre, et comme, en gnral, elles ne
sont pas dates, le classement en est quelquefois difficile.

Elles sont pour la plupart timbres de la poste.

Cette correspondance, qui n'a pas sa contre-partie, parce que
Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a pass des mains de Madame
de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis en septembre 1857,
date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses hritiers. Dix ou
onze ans plus tard, le libraire de qui nous les tenons en devenait
acqureur.

Voici la premire de ces lettres indites:

     Paris, mercredi 30 mai 1804.

     J'tais  la campagne quand votre billet de Fervaques m'est arriv;
     on avait nglig de m'envoyer  la campagne. Ne soyez pas trop
     fche de mon silence. Vous savez que j'_cris_ malgr mes dgots
     pour le _genre pistolaire_, et vous avez fait le miracle. Je
     m'ennuie fort  Paris et j'aspire au moment o je pourrai jouir
     encore de _quelques heures_ de libert, puisqu'il faut renoncer au
     fond de la chose. Bon Dieu! Comme j'tais peu fait pour cela! Quel
     pauvre oiseau prisonnier je suis! Mais enfin le mois de juillet
     viendra, je ferai un effort pour courir un peu tout autour de
     Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte
     de fe: Il voyagea bien loin, bien loin (et les enfants aiment
     qu'on appuie sur le mot loin), et il arriva  Fervaques. L logeait
     une fe qui n'avait pas le sens commun. On la nommait la princesse
     Sans-Espoir, parce qu'elle croyait toujours, aprs deux jours de
     silence, que ses amis taient morts ou partis pour la Chine et
     qu'elle ne les reverrait jamais. J'achverai l'histoire dans le
     dpartement du Calvados.

     Mille joies, mille souvenirs, mille esprances. Je vous verrai
     bientt. crivez-moi. Embrassez nos amis: Ecrivez  Fouch.

      Madame de Custine, ne Sabran, au chteau de Fervaques, par
     Lisieux, Calvados.

Remarquons ce passage: J'aspire au moment o je pourrai jouir de
quelques heures de libert, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose.
Bon Dieu! comme j'tais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau
prisonnier je suis! Chateaubriand fait videmment allusion  son
mariage,  sa runion encore toute rcente avec Madame de Chateaubriand
et  la rpugnance que la vie de mnage lui inspirait. Il a mme dit
quelque part, que c'est pour chapper  ce sort et rester indpendant
qu'il avait accept un poste diplomatique et qu'il tait parti pour
Rome. Retomb sous le joug, un peu malgr lui, quels regrets de la
libert perdue, le pauvre oiseau prisonnier n'exhale-t-il pas!

Plus tard, quand Ren aura dpass la saison des orages et que les
annes auront apport le calme  cette me trouble, il tiendra un tout
autre langage, et rendant  Madame de Chateaubriand un solennel hommage,
il inscrira clans les _Mmoires d'outre-tombe_ ces graves paroles:

Retenu par un lien indissoluble, j'ai achet d'abord au prix d'un peu
d'amertume les douceurs que je gote aujourd'hui. Je n'ai conserv des
maux de mon existence que la partie ingurissable. Je dois donc une
tendre et ternelle reconnaissance  ma femme, dont l'attachement a t
aussi touchant que sincre. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble,
plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la
force de mes devoirs.

Chateaubriand termine sa lettre, ainsi que plusieurs autres de celles
qui vont suivre, en demandant  son amie d'crire  Fouch, alors
ministre de la police. C'est en faveur de M. Bertin l'an, et non de
Chnedoll, comme on l'a cru, qu'il rclamait cette intervention.

Sur ce point quelques mots d'explication sont ncessaires. M. Bertin fut
perscut comme royaliste pendant la Rvolution. En 1800, sous prtexte
de quelque complot, il fut arrt par mesure administrative et enferm
dans la prison du Temple. Mais il ne subit aucun jugement, aucune
condamnation. Il quitta le Temple pour tre relgu  l'le d'Elbe. Le
rpublicain Briot, qui remplissait dans cette le des fonctions
administratives, lui accorda, ou plutt lui fit accorder la permission
d'achever son ban en Italie, o la rsidence de Florence, puis celle de
Rome lui fut assigne.

C'est  Rome que M. Berlin se lia d'une troite amiti avec
Chateaubriand. C'est lui qui, sur la demande de son ami, alla, comme
nous l'avons dit, jusqu' Milan au devant de Madame de Beaumont, et qui
la conduisit  Florence o Chateaubriand l'attendait.

Il assista  la mort de cette noble et malheureuse femme, pisode que
les _Mmoires d'outre-tombe_, ont retrac dans des pages si sublimes,
les plus loquentes que Chateaubriand ait crites et qui assurent au
souvenir de son amie la piti et le respect de la postrit.

Enfin, c'est M. Berlin qui a donn l'ide du bas-relief que
Chateaubriand fit lever  Rome sur la tombe de Madame de Beaumont.

Chateaubriand se plaisait  rappeler les dbuts de sa liaison avec
Berlin l'an: C'est avec lui, disait-il, que je visitai les ruines de
Rome, et que je vis mourir Madame de Beaumont, deux choses qui ont li
sa vie  la mienne[10].

Las de l'exil et de ses sollicitations sans rsultat pour obtenir son
rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France, sans
autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait dlivr
complaisamment  Rome.

Cela se passait au commencement de 1804, au moment mme o
Chateaubriand, de son ct, quittait Rome et rentrait  Paris.

Bertin, qui, malgr son passeport, n'tait pas en rgle, fut oblig de
se tenir cach, aprs son retour, tantt dans sa maison de la valle de
Bivre, tantt  Paris.

C'est pour ce proscrit, pour son ami malheureux, injustement perscut
que Chateaubriand demande avec instance  Madame de Custine d'intercder
auprs de son grand ami Fouch.

On a pens que ces sollicitations taient rclames en faveur de
Chnedoll; mais elles ne pouvaient s'appliquer  lui qui n'tait alors
ni perscut, ni malheureux, qui n'avait rien  dmler avec la police
et pour qui Fouch ne pouvait rien  aucun titre; de plus,  cette
poque Chnedoll n'tait pas encore connu de Madame de Custine,  qui
il ne fut prsent que le 15 aot suivant par Chateaubriand.

Quoique M. Bertin ne soit nomm dans aucune des lettres, c'est bien de
lui et non de Chnedoll qu'il s'agit; la suite de la correspondance ne
permet aucun doute  cet gard.

On se demande quelles relations pouvaient exister entre Madame de
Custine, la patricienne, victime de la Terreur, et Fouch, le jacobin
terroriste, car c'est bien de Fouch, l'ancien oratorien, du proconsul
de la Convention nationale qu'il s'agit ici, du Fouch _aprs les
crimes_, comme dit Sainte-Beuve.

Madame de Custine avait miraculeusement chapp  l'chafaud, mais tous
ses biens et ceux de sa famille avaient t confisqus. Elle avait t
dtenue dans la prison des Carmes, o elle s'tait lie d'amiti avec
Josphine de Beauharnais. Josphine devenue la femme du gnral
Bonaparte recommanda son amie  Fouch, ministre de la police  l'poque
du dix-huit Brumaire.

L'ancien collgue de Collot d'Herbois, Fouch, s'efforait alors, sinon
d'oublier son pass, du moins de le faire oublier aux autres, en
affectant une modration relative: Aucune des mesures exiges par la
sret publique, disait-il, ne commande aujourd'hui l'inhumanit, comme
si l'inhumanit et l'atrocit des meurtres pouvaient jamais tre
commandes par la sret publique.

Il avait rendu, parat-il, de grands services  Madame de Custine et lui
avait fait restituer la partie de ses biens que l'tat n'avait pas
vendue. En 1804, Fouch, devenu ministre de la police, tait rest son
ami. Nous n'avons rien de leur correspondance avant 1814, mais les
lettres qu'il lui adressa  cette date ont t publies[11]; elle
contiennent des formules d'une familiarit qu'on regrette d'y
rencontrer.

Quoi qu'il en soit, Madame de Custine crivit  Fouch, suivant la
demande qui lui en tait faite. Chateaubriand l'en remercie quelques
jours aprs par la lettre suivante:

     Mille remercments de votre lettre  F... (Fouch). Mille
     remercmens de vos souvenirs. J'irai certainement  Fervaques. Vos
     bonnes gens pourtant me touchent peu, et la race humaine est si
     mchante que je commence  ne plus m'en soucier du tout. Vous vivez
     en paix! et nous, nous sommes trs malheureux ici. Je n'ai, je vous
     assure, pas le courage de vous parler de moi, de nos projets. J'ai
     l'esprit trop proccup. Ma vie est fort triste ici. Je vais errer
     dans le champ de bl qui est  _notre_ porte, et quand j'ai entendu
     chanter l'alouette, je rentre pour voir un nid de merles, qui est
     dans mon jardin et dont les petits viennent de s'envoler. Ils sont
     bien heureux. Vous voyez que nous sommes tous deux occups
     d'oiseaux.

     Tresnes a fait une trs vilaine action, je me rserve de lui en
     parler  la campagne.

     Je pars  l'instant pour Champlatreux et je vais passer deux jours
     chez Mathieu[12]. Je n'y porte pas des dispositions fort gaies, et
     je ne sais si je pourrai y rester mme ces deux jours, tant il y a
     d'incertitude dans mes ides, et de tristesse dans le fond de mon
     me.

     J'attends des lettres de vous; elles me consolent et me font
     franchir avec moins d'ennuis les moments que je dois encore passer
     loin de vous.

     Mille choses aux amis.

     Jeudi, 18 Prairial (7 juin 1804).

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Madame de Custine avait quitt la rue Martel, o elle demeurait en 1803,
pour la rue Verte, au coin de la rue de Miromesnil, en face du petit
htel qu'habitait Chateaubriand. Le champ de bl qui est  _notre_
porte fait allusion  la proximit de leurs demeures. Aussi
Chateaubriand a-t-il soin de souligner le mot.

Il s'agit dans cette lettre du Marquis de Tresne, traducteur de Virgile
et de Klopstock, le mme qui, en 1795,  Hambourg, pendant l'migration,
prsenta son ami Chnedoll  Rivarol. La liaison qui en rsulta fait
l'objet d'un rcit trs intressant de Chnedoll, que Sainte-Beuve a
reproduit dans le second volume de _Chateaubriand et son groupe
littraire_. Nous ignorons quelle est la trs vilaine action du Marquis
de la Tresne  laquelle Chateaubriand fait allusion.

       *       *       *       *       *

Les lettres de Chateaubriand se succdent rapidement. En voici une
pleine d'enjouement et de charmants dtails qui a sa place marque dans
sa vie littraire, parce qu'elle prcise la date, presque le jour, du 7
au 18 juin 1804, o vint clore dans son gnie la premire pense du
pome des _Martyrs_. C'est dans ce petit htel de la rue de Miromesnil
qu'il en crivit les premires lignes; c'est sous les ombrages des
jardins, de Monceaux qu'Eudore, Vallda, Cymodoce lui apparurent pour
la premire fois.

Il fait sur le ton du badinage l'analyse de la premire bauche encore
informe qui bientt se dessinera, prendra corps, et d'o, malgr les
dfauts vidents du livre, jailliront des flots de posie, d'loquence
et de passion dans le plus beau langage qu'on ait parl depuis le XVIIe
sicle.

C'est aussi sur le ton du badinage qu'il rpond au rcit que Madame de
Custine lui a fait de la premire communion de son fils Astolphe, 
Fervaques. Une ide srieuse cependant, un sentiment lev et sincre,
dont il faudra toujours tenir compte quand on jugera Chateaubriand, se
dgage de ses paroles lgres et termine la lettre par une note grave.

     Paris, 29 Prairial (18 juin),

     Eh! bien, vous voil donc bien triste! Et pourquoi? Parce que vos
     oiseaux sont morts! Eh! qui est-ce qui ne meurt pas? Parce que mes
     merles se sont envols? Vous savez que tout s'envole  commencer
     par nos jours. Ceci ressemble  de la posie, et l'on voit bien que
     je griffonne quelque chose. Je vous porterai les deux premiers
     livres de certains martyrs de Diocltien dont vous n'avez aucune
     ide. C'est une jeune personne infidle comme il y en a tant (mais
     ici _fidle_ signifie chrtienne, et _infidle_ le contraire).
     C'est un jeune homme trs chrtien, autrefois trs perverti, qui
     convertit la jeune personne; le diable s'en mle, et tout le monde
     finit par tre rti par les bons philosophes du sicle de
     Diocltien, toujours pleins d'humanit.

     Tout cela fait que je ne dors point, que je ne mange point, que je
     suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer  la
     muse, je suis un homme perdu; heureusement l'inspiration vient
     rarement. Voil qu'au lieu d'aller courir tout autour de Paris,
     comme je voulais, je reste rue de Miromesnil, sans songer  rien,
     croyant que mon mnage, qui me cote douze mille francs par an, ira
     toujours, quoique je n'aie pas un sou.

     Oh l'heureuse vie que celle des habitants de ce monde! Pour moi, je
     ne voudrais pas le rformer, il va si bien! Savez-vous que je ne me
     soucie gure de votre communion? Je trouve que vous l'avez fait
     faire trop prcipitamment  votre fils. Je parierais qu'il ne sait
     pas un mot des principes de la religion. Les petites filles en
     blanc taient crasseuses, le cur est une bte, tout cela est
     clair. Tout cela n'est bon que lorsque les enfants ont t
     longuement et sagement instruits, que quand on leur fait faire leur
     premire communion non par devoir d'usage, mais par religion. Vous
     faites communier votre fils qui n'observe pas seulement la simple
     loi du vendredi et qui ne va peut-tre pas  la messe le dimanche.

     Voil ce que vous avez gagn  raconter cela  un pre de l'glise,
     trs indigne sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant
     d'normes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant
     ternellement.

     Adieu, chre, humiliez-vous devant cette folle lettre. Attendez-moi
      Fervaques vers la fin de juillet; crivez-moi et crivez 
     Fouch.

     Mille choses aux amis.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Il faut avouer que, malgr cette dernire phrase, Chateaubriand, pour un
pre de l'glise, manque un peu trop de srieux. Madame de Custine lui
avait fait, sans doute, de la premire communion de son fils un tableau
mdiocrement difiant: Chateaubriand accepte son rcit (et en cela il a
tort); puis s'levant  des considrations plus hautes, il lui reproche
de n'avoir pas suffisamment prpar son fils  ce grand acte de la vie
religieuse (et en cela il a raison).

Probablement il ne connaissait pas et n'avait jamais vu le prtre que,
sur le rapport de Madame de Custine, il traite si ddaigneusement,
c'tait l'abb Franois Millet, qui, chapelain  l'poque de la
Rvolution, avait refus de prter serment  la constitution civile du
clerg. Il migra en Angleterre et subit les dures annes de l'exil,
comme Chateaubriand lui-mme, qui a pu le rencontrer sans le connatre
dans les rues de Londres. Rentr en France le 13 Messidor an V (1er
juillet 1797) aprs la Terreur, il fut install cur de Fervaques le 22
Ventose an XI (13 mars 1803), et mourut le 23 juin 1807.

Rien ne prouve que cet ecclsiastique, qui a souffert pour la foi, soit
responsable et du costume un peu rustique des petites filles en blanc,
et de la mauvaise prparation du jeune marquis. Si cet enfant a fait sa
premire communion plutt par devoir d'usage, que par religion,  qui la
faute?

Madame de Custine ne montra pas,  ce qu'il parat, un got trs
prononc pour le plan des Martyrs. Chateaubriand va lui rpondre  ce
sujet. Il n'en continuait pas moins son travail avec activit, puisque
ds le 20 juin, il en lisait le premier livre  Champlatreux. Voici en
effet ce que,  cette date, M. Mol crivait  Joubert:

     Chateaubriand est ici avec sa femme. Ils y sont fort aimables et
     d'une manire simple. Vous connaissez sans doute le premier livre
     des _Martyrs de Diocltien_. Je l'ai entendu aujourd'hui avec grand
     plaisir.

Nous verrons par la lettre qui suit que Madame de Custine avait crit 
Fouch en faveur de Bertin, et que cette dmarche produisit quelques
promesses, qui restrent sans rsultat.

Chateaubriand annonce sa visite  Fervaques pour la fin du mois de
juillet.

     Vous avez bien tort de me prcher sur mon got pour mon nouvel
     ouvrage. Cela ne me dure gures, et j'ai dj tout laiss l depuis
     une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et got, il faut
     tre dans une position sinon trs brillante, du moins tranquille;
     et ce n'est pas quand on est sans avenir, qu'on travaille pour un
     avenir qui ne viendra pas. D'ailleurs il faudrait beaucoup de
     livres, beaucoup d'tudes, beaucoup de chimres pour me faire
     oublier les personnes que j'aime.

     Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour mon ami[13],
     comme on nous l'a promis. Il est  la campagne, et il ne me parat
     pas que sa position soit change.

     Je vous ai donn ma parole d'aller vous voir, et certainement je
     ferai le voyage, selon toutes les apparences vers la fin du mois de
     juillet o nous entrons demain. Vous savez que je ne suis pas
     libre, et il peut arriver tel accident de route on d'affaires qui
     me retarde de huit ou dix jours. Il suffit que je sois sr de vous
     voir pour que vous ne m'accusiez pas de mensonge.

     Vous voyez par le ton de ce billet que je suis trs srieux et fort
     triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la
     fivre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de
     quinine me remettront sur pied.

     Bonjour, chre. Je suis charm que vous soyez heureuse dans votre
     bon chteau, et j'ai grande envie de vous y voir.

     Mille choses  nos amis.

     Vendredi, 29 juin.

     Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux, Calvados.




CHAPITRE III.

Rupture avec Madame de Custine.--Rconciliation.--Voyage de Fervaques.
Chnedoll.--Dpart pour la Bourgogne. Joubert.--Nouveau voyage 
Fervaques.--Jalousies de Madame de Custine.


Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine,
s'est droule avec calme, dans les termes d'une intimit pleine de
confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-tre, une passion aussi
exalte que celle des billets qui ont prcd le voyage de Rome. On voit
clairement que les situations sont changes: Chateaubriand sollicitait
alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet
amour pass  l'tat chronique, aucun nuage ne s'est encore annonc 
l'horizon.

Tout  coup la scne change; la tempte clate; un incident nouveau
s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure.
Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, crit avec amertume ce
qu'on va lire.

     Lundi, 16 juillet.

     Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos
     noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai
     hsit  vous crire, n'ayant que des choses fort tristes  vous
     apprendre. Premirement, les embarras de ma position augmentent
     tous les jours et je vois que je serai forc tt ou tard  me
     retirer hors de France ou en province; je vous pargne les dtails.
     Mais cela ne serait rien si je n'avais  me plaindre de vous. Je ne
     m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce
     qu'on m'a dit, et surtout la manire dont on me l'a dit, il reste
     certain toutefois que vous avez parl d'un service que je vous
     priais de me rendre lorsque j'tais  Rome, et que vous ne m'avez
     pas rendu. Ces choses-l tiennent  l'honneur, et je vous avoue
     qu'ayant dj le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que
     vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la
     _rvlation_. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et
     souvent on fait un mal irrparable aux gens qu'on aime le mieux.

     Quant  moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attach. Vous
     m'avez combl d'amitis et de marques d'intrt et d'estime; je
     parlerai ternellement de vous avec les sentimens, le respect, le
     dvouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre
     service  mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque
     Fouch est ministre. Je connais votre gnrosit, et l'loignement
     que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un
     malheureux injustement perscut. Ainsi, madame, le ciel se joue de
     nos projets et de nos esprances. Bien fou qui croit aux sentimens
     qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai t
     tellement le jouet des hommes et des prtendus amis, que j'y
     renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, ha du genre humain,
     mais je ne me fierai plus  ce genre humain. J'ai trop de
     simplicit et d'ouverture de coeur pour n'tre pas la dupe de
     quiconque voudra me tromper.

     Cette lettre trs inattendue vous fera sans doute de la peine. En
     voil une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je
     vous avais crite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce
     que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre tait bien
     diffrent du ton de celle-ci. Je vous rpte que je ne crois pas un
     mot des dtails honteux qu'on m'a communiqus, mais il reste un
     fait: on sait le service que je vous ai demand, et comment peut-on
     savoir ce qui tait sous le sceau du secret dans une de mes
     lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-mme?

     Adieu.

Cette lettre, crite sur les quatre cts d'une feuille de papier
in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du mme papier
portant pour adresse Au Chteau de Fervaques, comme la lettre qui
prcde et celle qui la suit.

Il serait intressant de connatre la rponse que fit Madame de Custine
aux reproches ports contre elle avec une argumentation si serre. Mais
Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses
belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrire lui rien
qui pt les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mmes
autant de prudence.

Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette
rponse de Madame de Custine peut avoir t. Il semble qu'au lieu de se
disculper directement, elle aurait oppos  l'attaque une
contre-attaque, et que, oprant une diversion habile, elle aurait rejet
les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir prfrer et
dont la perfidie aurait machin cette dnonciation.

Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette dfense, mais sa colre
tait dj tombe; il rpondit amrement encore, mais en laissant, comme
on va le voir, une porte ouverte  la rconciliation.

     Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare  personne,
     et je ne vous prfre personne. Mais vous vous trompez si vous
     croyez que je tiens ce que je vous ai dit de _celle_ que vous
     souponnez; et c'est l le grand mal. Si je le tenais d'elle, je
     pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont
     des gens qui vous sont trangers qui m'ont averti des bruits qui
     couraient. Il me serait encore fort gal, et je ne m'en cacherais
     pas, qu'on dit que je vous ai demand un service. Mais ce sont les
     circonstances qu'on ajoute  cela qui sont si odieuses que je ne
     voudrais pas mme les crire et que mon coeur se soulve en y
     pensant. Vous vous tes trs fort trompe si vous avez cru que
     Madame... m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il
     s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en
     rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu _tort_ de me
     refuser. Dans votre position, rien n'tait plus ais que de vous
     procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis
     pauvres qui m'eussent oblig poste pour poste, si je ne vous avais
     donn la prfrence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles
     ressources, adressez-vous  moi, et vous verrez si mon indigence me
     servira d'excuse.

     Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu' prsent j'avais
     gard le silence, et si, bien que bless au fond du coeur, je vous
     en avais laiss apercevoir la moindre chose, tant tait loin de ma
     pense tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou
     d'embarras. C'est la premire et la dernire fois que je vous
     parlerai de ces choses-l. Je n'en dirai pas un mot  la
     _personne_, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire
     vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de
     faire du bruit; cela mourra de soi-mme comme tout meurt dans ce
     monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes
     simples; on m'y a si fort accoutum que je trouverais presque
     trange qu'il n'y en et pas toujours quelques-unes de rpandues
     sur mon compte.

     C'est  vous maintenant  juger si cela doit nous loigner l'un de
     l'autre. Pour bless, je l'ai t profondment; mais mon
     attachement pour vous est  toute preuve; il survivra mme 
     l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

     Je vous recommande mon ami[16].

     Paris, 4 Thermidor (23 juillet).

Madame de Custine, dans sa rponse, chercha, parait-il,  expliquer le
refus du service que Chateaubriand lui avait demand pendant son sjour
 Rome, par les motifs qui l'avaient dtermine. Ces motifs, c'tait
probablement la destination suppose de la somme que Chateaubriand lui
demandait; il s'agissait d'un prt de quatre ou cinq mille francs, et
sans doute elle s'tait sentie froisse  l'ide de subvenir aux
dpenses ncessites par la prsence  Rome de Madame de Beaumont. Enfin
elle expliquait sans doute la rvlation qu'elle avait faite du service
demand et refus, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient
arrach son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-tre aussi sa
lettre contenait-elle un certain nombre de rcriminations plus ou moins
fondes, que Chateaubriand n'admettait pas.

Il rpondit par une lettre date du 1er aot 1804, lettre trs
importante qui manque  notre collection, mais qui a t publie dans le
livre trs intressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit
porter en tte l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le
chiffre 7 comme numro d'ordre.

Voici cette lettre:

     Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par
     lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais
     demand ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites
     entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'ide que j'avais
     de votre caractre n'a t donne; et c'est une grande piti que
     vous ayez pu la prendre dans un sens si oppos; je m'tais tromp.

     Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage
     se trouve ncessairement retard. Je ne puis avoir fini mes
     affaires au plus tt  Paris que le 12 du mois; je partirai donc de
     Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine 
     errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai 
     Fervaques du 20 au 30 aot. Vous sentez que je vous donnerai des
     faits plus certains sur ma marche avant ce temps-l.

     Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de
     certaines gens sont dtestables, qu'il ne faut pas s'y fier un
     moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance
     dans leur amiti. De ma vie, du reste, je n'aurais t pris au
     pige o vous vous tes laiss prendre; car de ma vie, je ne
     confierai  personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera
     question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un
     profond oubli, dnouons sans bruit avec les gens dont nous avons 
     nous plaindre, sans leur tmoigner ni humeur ni soupon.
     Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivs dans un temps o
     l'opinion m'est trs favorable, de sorte qu'ils sont morts en
     naissant. C'est  nous  ne pas les rveiller par nos imprudences.
     Je n'ai pas dit mot  personne de ce que je vous avais crit, et
     j'espre que vous, de votre ct, vous avez gard le silence.

     Adieu; j'ai encore bien de la peine  vous dire quelques mots
     aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.

     Savez-vous que j'ai vu votre frre[18] et votre mre? Celui-ci a
     trop d'esprit pour moi.

Le dbut de cette lettre est dur assurment. Mais on comprend le
sentiment qui l'a dict. Chateaubriand avait puis toutes ses
ressources auprs de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et
pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son
agonie pour lui exposer sa dtresse, pour lui demander un crdit et se
faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigus. N'y
avait-il pas l une question de dlicatesse et d'honneur, et n'est-ce
pas une grande piti comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait
pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale l o elle ne devait plus voir
qu'une femme infortune et mourante.

Cependant, malgr l'aigreur du dbut, Chateaubriand s'adoucit: il ne
demande qu' pardonner,  tout oublier, et la lettre se termine par un
mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes
dmarches auprs de Fouch en faveur de l'ami malheureux et perscut
(M. Bertin).

Cette lettre prise isolment et spare de celles qui la prcdent et
qui l'expliquent, tait inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait
t interprte  contre-sens: Le Chateaubriand quinteux, personnel,
mfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre. Voil le sens
qu'on y a trouv! Aussi que de lamentations en faveur de l'_adorable
victime_ de cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de
Custine n'tait pas une victime; le beau rle n'tait mme pas de son
ct: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires
commrages, par trahir l'amiti.

Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie
prive, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile  tout
pardonner  Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes
mme. D'o lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est
que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une me
chevaleresque et d'un coeur gnreux.

Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annonc,
le 13 aot. Il en informe le jour mme Madame de Custine par le billet
suivant:

     Je n'ai que le temps de vous dire que je pars  l'instant pour la
     Normandie, et que je serai chez vous en huit ou dix jours  compter
     de la date de cette lettre. Je vous crirai sur les chemins. Mille
     bonjours. N'oubliez pas F... (Fouch).

     Paris, le 13 aot 1804.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Deux jours aprs, il crit de Mantes cet autre billet, et pour la
premire fois il introduit Chnedoll auprs de Madame de Custine.

     Mantes, 15 aot.

     Me voil  Mantes, c'est--dire  quinze lieues plus prs de vous.
     Je serai  Fervaques lundi prochain. Trouvez-vous mauvais que j'y
     aie donn rendez-vous  un de nos voisins, mon ami intime, M. de
     Chnedoll, avec qui j'ai affaire? C'est un homme d'esprit, pote,
     etc. Vous voyez que voil un horrible dmenti  vos prophties. Ah!
     mon Dieu, quand voudrez-vous me croire et quand aurez-vous le sens
     commun! J'aime  vous aimer; c'est Madame de Svign qui dit cela.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Comme on le voit, avant l'arrive de Chateaubriand  Fervaques, la paix
tait dj faite.

Cette lettre dmontre premptoirement qu'avant cette date du 15 aot,
dans les recommandations  Fouch, il ne s'agissait pas de Chnedoll
dont, jusque-l, Madame de Custine ne connaissait pas mme le nom.

Le mme jour, Chateaubriand crit  Chnedoll pour lui donner
rendez-vous au chteau de Fervaques[19]:

     Mantes

     Je m'approche de vous et sors enfin du silence, mon cher
     Chnedoll: je n'ai os vous crire de peur de vous compromettre
     pendant tout ce qui m'est arriv (lors de sa dmission envoye le
     jour mme o le duc d'Enghien a t fusill). Que j'ai de choses 
     vous dire! Quel plaisir j'aurai  vous embrasser, si vous voulez ou
     si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose! Je vais
     passer quelques jours chez Madame de Custine au chteau de
     Fervaques, prs de Lisieux, et vous voyez par la date de ma lettre
     que je suis dj en route. J'y serai d'aujourd'hui en huit,
     c'est--dire le 22 aot. La dame du logis vous recevra avec
     plaisir, ou, si vous ne voulez pas aller chez elle, nous pourrons
     nous voir  Lisieux.

     Ecrivez-moi donc au chteau de Fervaques, par Lisieux, dpartement
     du Calvados. Vous n'en devez pas tre  plus de quinze ou vingt
     lieues.

     Tchons de nous voir, pour causer encore, avant de mourir, de notre
     amiti et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux.
     Joubert a t bien malade et n'a pu rpondre  une lettre que vous
     lui criviez. Tout ce qui reste de la _petite socit_[20] s'occupe
     sans cesse de vous. Madame de Caux (Lucile soeur de Chateaubriand)
     est trs mal.

Le sjour de Chateaubriand  Fervaques ne fut pas de longue dure;
arriv le 22 chez Madame de Custine, il en repart le 29, et le mme jour
il lui adresse de Lisieux ce billet:

     Lisieux, huit heures et demie du soir.

     Le courrier est pass il y a une heure... La diligence ne part que
     demain  onze heures. Je m'ennuie dj si loin de vous, et je pars
     en poste pour Paris. J'y serai demain  midi. Plus je m'loigne de
     vous, plus je me rapproche; je me dpche donc d'arriver. Mille
     bndictions. Salut  la bonne dame de Cauvigny. J'embrasse
     Chnedoll. Le chapitre de Lisieux est en grande rumeur pour la
     calotte du dfunt.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques,  Fervaques.

La date de ce billet est fixe par sa dernire phrase. Ce jour mme, 11
Fructidor an XII (29 aot 1804), tait mort  Lisieux  5 heures du
matin,  l'ge de 82 ans, l'ex-chanoine Jacques Monsaint. C'tait un
vieux prtre asserment qui, lors de la constitution civile du clerg,
avait livr les archives de l'vch au clerg schismatique. Lorsque le
15 aot 1802, la cathdrale de Saint-Pierre de Lisieux fut rendu au
culte catholique[21], il ne fut pas compris dans son clerg. Le 29 aot
1804, il s'agissait sans doute de dcider si la spulture religieuse lui
serait accorde. De l grande rumeur du clerg et de la ville, mais non
du chapitre, comme le dit Chateaubriand: ce chapitre n'existait plus.

Madame de Custine, de son ct, s'est trompe en attribuant  ce billet
un numro d'ordre qui en fixerait la date au mois d'octobre 1804,  la
suite d'un second voyage  Fervaques. Nous le rtablissons  la date qui
lui appartient,  la suite du voyage du mois d'aot.

Aprs cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva  Paris, d'o,
trois jours aprs, il adressa  Madame de Custine la lettre suivante:

     Lundi, 3 septembre.

     Je suis arriv vendredi  six heures du soir. Samedi j'ai t
     occup avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a
     pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose  aujourd'hui
     lundi. Demain donc, je vous enverrai le reu de 249 francs.

     Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chnedoll, et mme Madame
     Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le
     dsire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami
     est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina.
     Tchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour
     qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin
     de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous,
     d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins
     gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura
     mis  mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai
     s'il est possible de me rendre  Fervaques pour 15 pices de 20
     francs.  condition toutefois que le professeur allemand[22],
     tribun de son mtier, ait repris la route du tribunat.

     Bonjour, grand merci, joie et sant, mille choses  Chnedoll.
     Est-il encore avec vous? Mille choses  votre bon fils. Je prie
     Dieu de conserver  Madame de Cauvigny son naturel, sa gat, sa
     propret, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol 
     Paris. Ecrivez-moi.

     Tout  vous.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Cette lettre crite sur le ton du badinage o Chateaubriand, esprit
srieux, ne russissait gures, dchira le coeur de Madame de Custine. La
rponse attriste et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouve _en copie_
dans les papiers de Chnedoll, devenu son ami, et en qui elle avait une
entire confiance. Cette rponse a t publie par Sainte-Beuve.

On avait cru d'abord qu'elle tait adresse  Chnedoll; Sainte-Beuve a
souponn que le destinataire n'tait autre que Chateaubriand; et il a
eu raison. C'est en effet, certainement, la rponse  la lettre assez
trange qui prcde. La voici:

     J'ai reu votre lettre: j'ai t pntre, je vous laisse  penser
     de quels sentiments. Elle tait digne du public de Fervaques, et
     cependant je me suis garde d'en donner lecture. J'ai du tre
     surprise qu'au milieu de votre nombreuse numration, il n'y ait
     pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet
     orn de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas
     s'oublier si vite. Je n'ai rien oubli, pas mme que vous n'aimez
     pas les longues lettres.

     Votre ami est encore ici, mais il part demain. J'en suis plus
     triste que je ne puis vous dire: je ne verrai plus rien de ce que
     vous aurez aim. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont
     fait bien du mal.

Cette lettre, qui n'est ni signe ni date, doit tre du 5 dcembre
1804.

Mais comment Chnedoll a-t-il pu en avoir une copie? Assurment ce
n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de
ses belles amies, par la discrtion, tait incapable d'abuser d'une
lettre compromettante.

C'est donc par Madame de Custine elle-mme que la communication a t
faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle
n'avait pas une grande rserve, si nous en jugeons par cette
conversation que rapporte Sainte-Beuve:--Voil, disait-elle, le cabinet
o je le recevais!--C'est ici qu'il tait  vos genoux?--C'est peut-tre
moi qui tais aux siens.

Dans cette conversation, ne serait-ce pas Chnedoll qu'elle avait pour
interlocuteur? Et n'est-ce pas du mme cabinet aux deux myrtes
superbes qu'elle faisait ainsi les honneurs?

Il semble que ce sjour  Fervaques,  la fin du mois d'aot, n'aurait
pas t sans orages; le plaisir et les larmes s'y seraient succd, s'il
faut placer  cette date l'anecdote raconte par Chnedoll:

Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calche o il
(Chateaubriand) aurait t assez maussade pour elle, elle aperut un
fusil avec lequel nous avions chass le matin; elle fut saisie d'un
mouvement de joie et de fureur, et fut prs de s'envoyer la balle au
travers du coeur.

Il faudrait sur ces querelles de mnage entendre les deux parties:
Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la dfense de
Chateaubriand, qui, il faut le reconnatre, n'tait pas toujours
aimable. C'est mme dans ce caractre de Ren, si impressionnable et si
mobile, o se heurtent tant de contrastes, un des cts qu'il faut
connatre. Pour l'tudier, la tche est d'autant plus facile qu'il nous
a donn lui-mme tous les lments de son portrait, et que rien ne
manque  la franchise de ses aveux.

Comme on l'a dit, ou plutt comme on l'a rpt d'aprs les Mmoires
d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de
contrainte. perdument pris des rves d'une imagination ardente, il
tait port au ddain par la passion de la solitude. Il n'tait  peu
prs sensible qu' la tendresse des femmes. Consol d'abord, puis adul
par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette
disposition malheureuse qui le portait  tourmenter celles qui prenaient
 lui un intrt passionn. Non par calcul, mais par ennui, par caprice,
par impatience de tout frein, il n'pargnait pas aux plus chres de ses
amies les accs de son ennui et de sa mauvaise humeur. Une fois sur
cette pente, il arrivait  des durets dsolantes envers les personnes
dont, il s'tait fait aimer, durets dont il ne se repentait que quand
il n'en tait plus temps[23].

Ces durets, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame
de Custine les a subies, et le tmoignage plein d'motion de
Chateaubriand lui-mme nous montre que d'autres aprs elle ont eu  en
souffrir. Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit cette fois de
Madame de Duras), je n'ai cess, en la pleurant, de me reprocher les
ingalits dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'taient
dvous. Veillons bien sur notre caractre! Songeons que nous pouvons,
avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que
nous rachterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus
dans la tombe, quel moyen avons-nous de rparer nos torts? Nos inutiles
regrets, nos vains repentirs sont-ils un remde aux peines que nous leur
avons faites? Ils auraient mieux aim de nous un sourire pendant leur
vie, que toutes nos larmes aprs leur mort.

Quel contraste entre les affections tendres et gnreuses qui sont au
fond du coeur, et les emportements d'un caractre qui ne sait pas et ne
veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de
tels aveux et d'une pareille dlicatesse de sentiments soit un mchant
homme?

       *       *       *       *       *

Que rpondit Chateaubriand  la lettre de Madame de Custine que nous
avons donne plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait nglig de
lire les lettres auxquelles il rpondait. Cette fois, il ne tient nul
compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine;
il lui crit comme s'il ne s'tait rien pass, sans un seul mot de
rparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage 
Fervaques. Il dcoche, en passant, une pigramme  Madame de Custine 
propos d'un paiement qu'il s'est charg de faire pour elle: on voit que
l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restes sur le coeur. Enfin
il annonce le troisime livre _des Martyrs_.

Voici la lettre:

     Votre lettre m'a charm. Vous tes une trs aimable personne. Je
     mdite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la
     patience! Je ne puis partir que le 15 de dcembre pour la
     Bourgogne. Je tcherai d'tre chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela
     vous convient-il?

     Voil le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon
     argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque;
     enfin il a pris son parti. C'est une fatalit que l'argent entre
     nous.

     La pauvre Madame Bertin a la fivre putride. Je ne sais qui
     prsentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de l?

     Et le cher malade? Voil un beau temps qui doit le gurir. Veut-il
     de mon quinquina?

     Il faudra que Chnedoll vienne cet automne  Fervaques, d'o je le
     ramnerai  Paris. Le pauvre garon! je l'aime bien tendrement.
     Convenez que je vous ai fait connatre un aimable voisin. Vous avez
     sans doute perdu vos htes? Madame de Cauvigny court les champs;
     Chnedoll est retourn chez M. Saint-Martin pre. Moi, je suis au
     diable. Mais votre mre doit tre avec vous; c'est encore une de
     mes infidlits[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de
     Saint-Lon; mais j'ai perdu _la Piti_ que j'avais d'elle (_La
     Piti_ de Delille, 1803).

     Je fais un troisime livre. Nous verrons comment il sera 
     Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu
     vous conserve en joie et en _esprance_; si cela est possible,
     crivez-moi.

     Samedi, 8 septembre 1804.

     Mille joies  tous les amis.--sans excepter Madame Jenny.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Le 15 septembre, il part avec Madame de Chateaubriand pour la Bourgogne,
c'est--dire pour Villeneuve-sur-Yonne, o ils doivent passer quelques
mois chez M. et Madame Joubert. Au moment mme o il montait en voiture,
il crit  Madame de Custine pour l'en avertir et lui demander de lui
faire connatre l'poque la plus tardive qu'elle fixe pour son retour 
Paris, afin qu'il se dirige l-dessus[26].

Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes trac de faire
connatre les rapports d'intimit, d'une constance inaltrable, qui ont
exist entre ces deux familles: M. et Madame de Chateaubriand, M. et
Madame Joubert. Il faudrait pour cela faire revivre dans son ensemble
cette socit peu nombreuse, mais si brillante, dont Joubert, Fontanes,
Chnedoll taient l'me, intelligences leves qui ont laiss leur
empreinte plus ou moins marque dans l'histoire littraire de leur
temps, sans parler de Chateaubriand qui les dominait tous par le gnie,
et dont le puissant rayon nous claire encore.

Cette socit d'lite offre aux tudes du moraliste,  peu prs dans
toute leur varit, les types les plus levs qui puissent honorer
l'humanit.

On y trouverait par excellence l'image gracieuse et pure de Madame de
Chateaubriand, de cette femme d'un si grand esprit et de tant de vertu,
reste si longtemps obscure et mconnue, mais dont heureusement
l'histoire nous a t donne dans un des livres les plus attrayants
qu'on puisse lire. Ses mmoires, car  ct des _Mmoires
d'outre-tombe_, qu'elle ne lisait pas, elle avait aussi les siens,
auxquels son mari faisait souvent des emprunts, ainsi que de nombreuses
correspondances ont t publis[27]; ces oeuvres lui assignent dans le
groupe des femmes littraires un rang auquel, pendant sa vie, toute
consacre  la religion et  la charit, elle n'avait aucune prtention.

Madame de Custine ne faisait pas partie de la socit Joubert.
Chnedoll, le seul de ce groupe que Chateaubriand lui ait fait
connatre, est entr avec elle dans des relations suivies, et il parat
avoir eu les secrets rciproques d'une liaison dont Chateaubriand
vitait, dans son monde  lui, de soulever les voiles.

Voil donc Chateaubriand install  Villeneuve chez son ami Joubert. Il
y passa un mois en prmditant de faire _incognito_ un voyage 
Fervaques. Ds le 9 octobre, il crit  Guneau de Mussy: Je pars pour
Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours; puis je
reviens  Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans
celle de Joubert (c'tait l'anniversaire de la mort de Madame de
Beaumont). Ma femme reste ici  m'attendre. Nous ne retournerons  Paris
que vers la fin de dcembre, lorsque toutes les ftes, qui me sont des
deuils seront passes. Il s'agit des ftes du couronnement qui ont eu
lieu en effet, le 2 dcembre 1804.

Quelques jours aprs, il crit  Madame de Custine:

     (Villeneuve-sur-Yonne).

     Je pars, d'ici le 15 octobre. Je serai le 16  Paris; le 21 je me
     mettrai en route pour Fervaques o je serai le 22. Ne m'crivez
     plus ici; j'ai peur mme qu'une lettre n'y arrive lorsque je n'y
     serai plus.

     Je vous cris ces trois lignes _mal  mon aise_, et je me dpche
     d'en finir.

     Mille bonjours.

     Je viens d'crire  Chnedoll.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

On comprend pourquoi Chateaubriand recommande  Madame de Custine de ne
plus lui adresser ses lettres  Villeneuve, o Madame de Chateaubriand
tait encore.

Il se rendit  Fervaques au jour indiqu, mais Chnedoll ne fut pas
exact au rendez-vous: il n'arriva que quelques jours aprs le dpart de
son ami.

Chateaubriand quitta Fervaques le 26 ou le 27 et adressa immdiatement 
Madame de Custine la lettre suivante:

     (Paris), dimanche, 28 octobre.

     Je vais me remettre en route  l'instant pour Villeneuve. J'ai
     quitt votre chteau de hiboux avec une peine fort grande. Je
     serais fch de le voir trop souvent, car je crois que je m'y
     attacherais mal  propos. Tchez d'en sortir promptement et de
     revenir parmi les vivans. Songez que vous serez ma voisine et que
     je pourrai vous voir toutes les fois que vous le dsirerez. Nous
     avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mre. Adieu,
     crivez-moi  Villeneuve. Dites mille choses  nos amis. Amenez
     Madame de Cauvigny avec vous. Que de choses nous disons des gens
     que nous avons vus  Fervaques. Mille bonheurs! Avez-vous entendu
     parler de Chnedoll? J'ai aussi oubli ma clef dans ma chambre.
     Rapportez-l moi.

      vous pour la vie.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Madame de Custine, nous l'avons dit, avait quitt la rue Martel pour
installer ses pnates rue Verte, en face de la rue de Miromesnil,  la
porte mme de Madame de Chateaubriand. Ce choix pouvait tre fort
commode pour elle, mais il semblait blesser un peu les convenances. Il
ne faudrait pas cependant lui en faire un reproche trop svre: on
trouve, en effet, dans ce caractre spirituel et enjou de Madame de
Custine un sentiment, au fond toujours le mme, qui flotte de la
lgret  la tmrit, mais qui de la tmrit s'lve parfois jusqu'
l'hrosme. Quelle fermet d'me n'avait-elle pas montre quand, en
1794, au milieu des commissaires d'une section rvolutionnaire qui
perquisitionnaient chez elle et fouillaient tous ses meubles, elle
traait une mordante caricature de l'un d'eux, mettait les rieurs de son
ct et sauvait ainsi sa vie! Et de quelle tmrit hroque
n'avait-elle pas fait preuve quand, en 1793 protgeant de sa prsence
son beau-pre le gnral de Custine devant le tribunal rvolutionnaire,
elle avait d'un si grand courage, comme dit Chateaubriand, brav
l'chafaud! C'est en faveur de cet hrosme que bien des lgrets lui
seront pardonnes; il y a dans sa vie des pages qui lui assurent le
respect et la sympathie de la postrit.

Dans la mme lettre, nous remarquons ce passage: Que de choses nous
disons des gens que nous avons vus  Fervaques!  qui Chateaubriand
a-t-il pu dire tant de choses, lui qui n'a fait que traverser Paris?
Probablement  la mre de Madame de Custine, la Marquise de Boufflers,
s'il a eu le temps de la voir.

Chateaubriand se rend  Villeneuve sans perdre de temps. Il y reoit,
presque  son arrive, une missive de Madame de Custine (le petit
griffon). Elle lui renvoie une lettre fort suspecte qu'elle a reue pour
lui: une lettre de femme! Ren se tire comme il peut de ce mauvais pas
dans la rponse qu'il lui adresse:

     Quel radotage que le petit griffon crit en me renvoyant une lettre
     d'une _soeur_ bretonne qui veut venir voir le couronnement! J'espre
     qu'on a reu de Paris un griffon tout _autrement aimable_. Tchez
     donc de quitter votre retraite. Le temps approche de la runion. Je
     ne puis pas crire plus long et plus longtems.

     Villeneuve-sur-Yonne 1er novembre.

      Madame de Custine au chteau de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Si Madame de Custine avait quelquefois  souffrir, ce qui n'est pas
douteux, du caractre _maussade_ de Chateaubriand, celui-ci,  son tour,
tait souvent impatient de ses plaintes, de ses jalousies, de ses
exigences. On va en juger:

     Je suis certainement dsol d'avoir manqu Chnedoll, et je ferai
     tout ce qu'il est possible de faire pour passer quelques jours avec
     lui; mais aussi vous me perscutez trop.

     Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai t deux fois vous voir
     contre tout sens commun; j'ai rest avec vous aussi longtems et
     plus longtems que je ne le pouvais; je vous assure que je suis
     fch de vos plaintes trs injustes. Je ne sais plus comment faire
     pour vous tre agrable en quelque chose. Tchez de voir que vous
     n'avez pas la raison de votre ct, et sachez-moi un peu de bien de
     mes voyages, que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour
     d'autres que pour vous.

     Mais parlons de choses plus agrables. Dites  Chnedoll que je
     l'attends cet hiver, au mois de janvier, qu'il faut absolument
     qu'il vienne passer quelque temps chez moi  Paris, qu'il faut que
     nous nous retrouvions encore au moins quelques moments ensemble.
     Eh! bon Dieu, quand serons-nous matres de ne nous pas quitter un
     seul instant? Vous, ternelle grondeuse, quand revenez-vous 
     Paris? Quand quittez-vous votre chteau? Je parie que vous me ferez
     encore la mine! Mais je vous dclare que si vous me recevez avec
     une mine renfrogne, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis
     enfin lass de vos perptuelles injustices. Allons, la paix.
     Arrivez, rparez vos torts, confessez vos pchs; je vous reois en
     misricorde. Mais que le pardon soit sincre. Un million de
     bonjours, de joies, de souvenirs. Amitis  nos amis, mme  mon
     ennemie Madame de Cauvigny. Embrassez Chnedoll trois fois pour
     moi, mais pourtant en mon _intention_.

     N'oubliez pas mon proscrit[28].  vous,  vous et pour la vie.

     Villeneuve-sur-Yonne, 9 novembre 1804.

      Madame de Custine, au chteau de Fervaques, par Lisieux,
     Calvados.

Rapprochons la premire partie de cette lettre si dure de ton, si
hautaine, si menaante en apparence, des lignes finales qui font
contraste, tant elles sont caressantes et presque tendres. Nous
retrouvons dans d'autres circonstances analogues, avec d'autres
personnes, Madame Rcamier par exemple, le mme procd; nous voyons le
mme homme tour  tour violent, imprieux, appelant une rupture qu'il ne
veut pas, puis conciliant, aimant et si plein de douceur que, comme dit
Madame de Custine, on lui croirait un bon coeur, et ce bon coeur, il
l'avait en effet. Ce mange voulu, prmdit tait un trait de
caractre: il semblait repousser celles qu'il dsirait le plus retenir,
mais retenir soumises  sa domination,  son humeur,  ses caprices.

Pour analyser ses sentiments souvent si complexes et qui semblent
parfois se contredire, il est certains faits qu'il ne faut pas perdre de
vue.

Chateaubriand, beaucoup plus aim,  ce que l'on prtend, qu'il n'aimait
lui-mme, portait dans ses amours le mme sentiment de dfiance que ces
femmes qui craignent d'tre aimes plus pour leur fortune que pour
elles-mmes; il avait pour les passions qu'il inspirait beaucoup de
scepticisme; un soupon le poursuivait: Est-ce bien lui qu'on aimait, ou
n'tait-ce pas sa renomme, sa gloire, la potique aurole qui
couronnait son nom?

Ce soupon qui le suivait dans tous ses attachements, il en a fait
lui-mme l'aveu dans les _Mmoires d'outre-tombe_ en racontant
l'histoire si touchante de son amour pour Charlotte Ives.

--...Je devais croire tre aim. Depuis cette poque, (son migration en
Angleterre), je n'ai rencontr qu'un attachement assez lev pour
m'inspirer la mme confiance. Quant  l'intrt dont j'ai paru tre
l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu dmler si des causes
extrieures, si le fracas del renomme, la parure des partis, l'clat
des hautes positions littraires ou politiques n'tait pas l'enveloppe
qui m'attirait des empressements.

Quel est, aprs les chastes amours de Charlotte Ives, cet autre
attachement qui a pu inspirer  Ren la mme confiance? Le comte de
Marcellus, en commentant ce passage, dclare qu'il a pu le deviner
peut-tre, mais qu'il doit imiter la discrtion du matre, et se
taire. Nous sommes donc rduits  des conjectures. Il est vident qu'il
n'est pas question de Madame de Chateaubriand, puisque son mariage est
antrieur de deux annes  ses relations avec Charlotte, o il s'est
montr bien lger; il ne semble pas non plus que ce soit  Madame de
Custine que Chateaubriand a pens lorsqu'il crivait ces lignes en 1838:
l'origine de leur liaison pouvait lui laisser quelque dfiance,
quoiqu'il ait conserv avec elle jusqu' la fin des relations trs
suivies; probablement, c'est de Madame de Beaumont qu'il s'agit ici, car
elle l'avait aim avant sa gloire.

Le jugement de deux femmes d'une extrme distinction et de beaucoup
d'esprit, achvera l'analyse du caractre personnel que Chateaubriand
lui-mme vient de nous rvler.

La soeur du duc de Richelieu. Madame de Montcalm veut prmunir le Comte
de Marcellus, nomm secrtaire d'Ambassade  Londres, contre les
dceptions qu'il rencontrerait auprs de son ambassadeur, s'il se
livrait  lui sans rserve. Voici comment elle s'exprime: N'esprez pas
vous l'attacher. Chez ces gnies qui expriment si bien le sentiment, le
sentiment rside peu. Leur estime, leur confiance ne mne pas 
l'affection. Trop ardemment pris des chimres qu'ils se crent au
dedans d'eux-mmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pntration qui
leur est propre, ils jugent de prime-abord ceux qui les approchent. Ds
lors, quand ils se sont empars de vous, ils se mettent  l'aise, car
ils savent que pour vous garder  jamais, ils n'ont pas mme besoin de
la rciprocit.

Madame la duchesse de Duras, qui permettait  Chateaubriand de l'appeler
sa soeur, ajoute un trait  ce tableau: M. de Chateaubriand,
disait-elle, ne gte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gt
par leur dvouement. Il ne rpond jamais rien qui ait rapport  ce qu'on
lui crit, et je ne suis pas sre qu'il le lise[29]. Madame de Custine
en savait quelque chose.

On peut adresser  Chateaubriand tous, ces reproches et bien d'autres
sans doute. Veut-on dire qu'il a pch par l'excs de l'amour-propre et
de la vanit, par l'orgueilleuse exagration de son indpendance,
qu'emport vers le monde idal par les lans d'une imagination
toute-puissante et sans contrle, il retombait ensuite, meurtri par les
faits, dans les dceptions, la tristesse et l'ennui? Nous l'admettrons
sans peine.

Mais y eut-il jamais une me plus gnreuse, plus prise du beau et du
sublime? Qui a jamais t dou d'une plus grande tendresse de coeur, car
ces sentiments qui sortaient de son me, qui taient son gnie, qui
taient lui-mme, comment les aurait-il exprims, s'il ne les avait
ressentis?

Ramen bientt  la ralit des choses, il se sentait arrt par le
doute; une sorte de scepticisme s'emparait de lui, et il ne lui restait
plus que l'inconstance et le dgot. Avec une pareille nature, plus
l'imagination est forte, plus les chutes sont profondes; c'est qu'en
effet, l'imagination seule est un guide peu sr et que la direction de
la vie humaine ne doit pas lui appartenir.

Faut-il s'tonner qu'on trouve ainsi un homme double dans Chateaubriand,
l'un dou de tant de charmes, de tant d'esprit et de bont, l'autre
brusque et morose, absolu, imprieux, et pour prendre ses expressions
mmes, mobile comme le nuage, imptueux comme la tempte? Sans doute,
les femmes qu'il captivait avaient  souffrir; il en faisait ses
esclaves et leur infligeait le poids crasant de ses dceptions et de
ses caprices.  qui s'en prendre?  lui sans doute, mais  elles aussi:
l'expiation nat de la faute; c'est ainsi que ces belles adores
portaient la peine de leurs folles amours, et que le chtiment venait 
elles par leur adorateur. Croit-on qu'elles l'en aimaient moins pour
cela? Non sans doute. Comment n'auraient-elles pas prfr  de
monotones tendresses les lans soudains et troublants de passions
grandes et vagues comme l'infini, qui emportent l'me jusqu'au pur
idal! Quelle femme ne voudrait possder ces dons de la vie suprieure
mme au prix de peines amres et de quelques douleurs!

Au surplus, veut-on avoir le portrait de Chateaubriand dans ce qu'on
pourrait appeler son tat normal? Joubert, crivant  M. Mol, va nous
le donner: Chateaubriand, que je vois la moiti de la journe, me fait
peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute: c'est celle de ma lthargie.
Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle
incomparable bont, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicit
de vie et de moeurs, et au milieu de tout cela, de quelle inpuisable
gat, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est
soumis qu'aux influences des saisons, et remu que par lui-mme. Sa
femme et lui me paraissent ici dans leur vritable lment. Quant  lui,
sa vie est pour moi un spectacle, un objet de contemplation; il m'offre
vraiment un modle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il
voulait bien faire, il ne ferait pas si bien[30]. Voil un portrait qui
rfute bien des dnigrements et corrige bien des injustices.




CHAPITRE IV.

Mort de Madame de Caux.--Le voyage d'Orient.--La Valle aux
Loups.--Armand de Chateaubriand.--Madame de Custine  Rome.--Le docteur
Korelf.--Fouch duc d'Otrante.


Le jour mme o Chateaubriand crivait  Madame de Custine la lettre
qu'on a lue plus haut, mourait  Paris la plus chre de ses soeurs:
Lucile, Madame de Caux, dont la sant, longtemps chancelante, n'avait
cess d'empirer depuis que Chateaubriand, trois mois auparavant, avait
crit  Chnedoll: Lucile est trs malade.

Cette femme illustre a occup trop de place dans la vie de son frre
pour que nous mentionnions sa mort comme un simple incident, sans nous y
arrter, au moins un instant. Un portrait par Chateaubriand, deux
lettres d'elle, quelques lignes enthousiastes de Chnedoll, suffiront
pour nous faire connatre cette noble figure et nous apprendre  la
respecter.

Dans la premire rdaction des Mmoires de sa vie, commence en 1809,
Chateaubriand trace le portrait de Lucile  17 ans.

Elle tait grande et d'une beaut remarquable, mais srieuse; son
visage ple tait accompagn de longs cheveux noirs; elle attachait
souvent au ciel des regards pleins de tristesse et de feu. Sa dmarche,
sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rveur et de
souffrant... Je l'ai souvent vue, un bras jet sur sa tte comme une
statue antique, rver immobile et inanime; retire vers son coeur, sa
vie ne paraissait plus au dehors et son sein mme ne se soulevait plus.
Par son attitude, sa mlancolie, sa beaut, elle ressemblait  un gnie
funbre.

Chnedoll, qui lui avait t prsent  Paris en 1802, s'prit
perdment de cette me dlicate et passionne. Il lui demanda sa main;
Lucile n'accueillit pas sa demande et lui refusa toute esprance de
mariage; mais elle lui accorda son amiti, amiti trs tendre, telle que
peut tre celle d'une femme qui, tout en aimant beaucoup, veut rester
chaste et pure. Ce sentiment trs particulier, qui n'excluait pas une
familiarit respectueuse et reposait sur une confiance sans bornes, est
peint admirablement dans cette lettre de Lucile  Chnedoll:

     Rennes, ce 2 avril 1803.

     Mes moments de solitude sont si rares que je profite du premier
     pour vous crire, ayant  coeur de vous dire combien je suis aise
     que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de
     l'inquitude vague et passagre que j'ai sentie au sujet de ma
     dernire lettre! Je veux encore vous dire que je ne vous crirai
     point le motif que j'ai cru,  la rflexion, qui vous avait engag
      me demander ma parole de ne point me marier.  propos de cette
     parole, s'il est vrai que vous ayez l'ide que nous pourrions tre
     un jour unis, perdez tout  fait cette ide: croyez que je ne suis
     point d'un caractre  souffrir jamais que vous sacrifiiez votre
     destine  la mienne. Si, lorsqu'il a t, ci-devant, entre nous
     question de mariage, mes rponses ne vous ont point paru ni fermes
     ni dcisives, cela provenait seulement de ma timidit et de mon
     embarras, car ma volont tait, ds ce temps-l, fixe et point
     incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu qui ne doit
     pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connaissez mes
     sentiments pour vous: vous ne pouvez aussi douter que je me ferais
     un honneur de porter votre nom; mais je suis tout  fait
     dsintresse sur mon bonheur, et votre amie; en voil assez pour
     vous faire concevoir ma conduite envers vous.

     Je vous le rpte, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point
     me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque
     comme un lien, comme une espce de manire de vous appartenir. Le
     plaisir que j'ai prouv en contractant cet engagement est venu de
     ce que, au premier moment, votre dsir  cet gard me sembla comme
     une preuve non quivoque que je ne vous tais pas bien
     indiffrente. Vous voil maintenant bien clairement au fait de mes
     secrets; vous voyez que je vous traite en vritable ami.

     S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes grces aux muses, que
     l'assurance de la persvrance de mes sentiments pour vous, vous
     pouvez vous rconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinits,
     par erreur, s'oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais
     que je ne puis consulter sur mes productions un got plus clair
     et plus sage que le vtre; je crains simplement votre politesse.
     Quant  mes Contes, c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en
     sois mle, qu'on les a imprims dans le _Mercure_. Je me rappelle
     confusment que mon frre m'a parl  cet gard; mais je n'y fis
     aucune attention, ni ne rpondis. J'tais au moment de quitter
     Paris; j'tais incapable de rien entendre, de rflchir  rien: une
     seule pense m'occupait, j'tais tout entire  cette pense. Mon
     frre a interprt pour moi mon silence d'une faon fcheuse. Je
     vous sais gr de l'espce de reproche que vous me faites au sujet
     de l'impression de mes Contes, puisqu'il me met  lieu de connatre
     votre soupon et de le dtruire. Soyez bien certain que je n'ai
     point consenti  la publicit de ces Contes, et que je ne m'en
     doutais mme pas. J'espre que quand vos affaires de famille seront
     termines, vous vous fixerez  Paris. Ce sjour vous convient 
     tous gards, et je voudrais toujours que votre position soit la
     plus agrable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera
     temps, me mander votre dpart de Paris, afin que je n'y adresse pas
     mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette
     ville-ci. Aprs cette poque, adressez-moi vos dpches  Fougres,
      l'htel Marigny.

     Quoique vos dpches soient les plus aimables du monde, ne les
     rendez pas frquentes; j'en prfre la continuit. Vous devez tre
     fort paresseux et moi-mme je suis fort sujette  la paresse. Je
     vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupons  mon
     gard; cette preuve d'intrt me sera infiniment prcieuse.

Lucie vint de Bretagne se fixer  Paris dans le courant de l'automne.
Son frre l'avait tablie d'abord dans un appartement de la rue
Caumartin, qu'elle quitta bientt pour aller demeurer rue du faubourg
Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel, dont Madame de Navarre tait
la Suprieure. De cette maison de retraite, elle adressait  son frre
des lettres pleines d'motion, empreintes de la plus vive tendresse et
d'une exaltation de sensibilit qui touchait au dsespoir. Ces lettres
passionnes et douloureuses dnotent l'tat d'une me atteinte par de
profondes souffrances.

Il n'est pas certain que Lucile ait maintenu jusqu' la fin le pacte
qu'elle avait form avec Chnedoll et qu'elle soit reste fidle 
cette persvrance de sentiments qu'elle lui avait promise. Une des
dernires lettres adresses par elle  son frre, permettrait d'en
douter. Voici cette lettre qui peint l'tat de cette me prte  quitter
la terre; elle est trs touchante:

     Me crois-tu srieusement, mon ami,  l'abri de quelque impertinence
     de M. Chnedoll? Je suis bien dcide  ne point l'inviter 
     continuer ses visites; je me rsigne  ce que celle de mardi soit
     la dernire. Je ne veux point gner sa politesse. Je ferme pour
     toujours le livre de ma destine, et je le scelle du sceau de la
     raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les
     bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce 
     toutes mes folles ides; je ne veux m'occuper ni me chagriner de
     celles des autres; je me livrerai  corps perdu  tous les
     vnements de mon passage dans le monde. Quelle piti que
     l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en
     toi. Je le remerci du prcieux, bon et cher prsent qu'il m'a fait
     en ta personne et d'avoir conserv ma vie sans tache: voil tous
     mes trsors. Je pourrais prendre pour emblme de ma vie la lune
     dans un nuage, avec cette devise: _souvent obscurcie, jamais
     ternie_. Adieu, mon ami. Tu seras peut-tre tonn de mon langage
     depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est lev vers
     Dieu, et je l'ai plac tout entier au pied de la croix, sa seule et
     vritable place.

Compltons le portrait de Lucile par quelques lignes que Chnedoll a
consacres  son amie, ds qu'il eut  la pleurer: Auprs de cette
femme cleste, je n'ai jamais form un dsir; j'tais pur comme elle;
j'tais heureux de la voir, heureux de me sentir prs d'elle. C'tait
l'espce de bonheur que j'aurais got auprs d'un ange... Celui qui n'a
pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de dlicat
dans le coeur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a
jamais eu de sensibilit gale  la sienne. Elle n'a point trouv d'me
qui ft en harmonie avec la sienne; ce coeur si vivant et qui avait tant
besoin de se rpandre a fini par dvorer sa vie[31].

       *       *       *       *       *

Pendant le sjour de son frre  Villeneuve, Madame de Caux changea
encore une fois de rsidence. O alla-t-elle? Nul ne le sait. Mais les
soins du bon Saint-Germain, l'ancien domestique de Madame de Beaumont,
la suivirent partout. Ce vieux et fidle serviteur assista seul  ses
derniers moments. Elle mourut  Paris le 9 novembre 1804. Pauvre femme,
d'une si grande me, qui a touch presque au gnie, et qui poursuivie
par les traits d'une fable odieuse, n'a pas trouv le repos mme dans la
mort[32].

Saint-Germain annona par quelques lignes la mort subite de sa matresse
 Chateaubriand qui en fit part presque aussitt  Madame de Custine.

     Villeneuve-sur-Yonne.

     Depuis ma dernire lettre, j'ai prouv une des plus grandes peines
     que je puisse encore ressentir dans cette vie. J'ai perdu une soeur
     que j'aimais plus que moi-mme et qui me laissera d'ternels
     regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi
     m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vide de mes jours.
     Je suis sans avenir, et bientt mme je vais tre oblig de me
     retirer dans quelque coin du monde, car ma fortune ne me permettra
     plus de vivre  Paris, et je ne prvois pas comment jamais je
     deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je? Je n'en
     sais rien. Il ne me reste plus qu' dsirer le bonheur de ceux que
     j'aime. Tchez donc d'tre heureuse! Tchez de dlivrer mon
     ami[33]. Aimez moi un peu, si vous pouvez. J'ai tant rv de
     bonheur, et je me suis si souvent tromp dans mes songes que je
     commence  prendre votre rle,  tre tout  fait sans espoir.
     Mille tendresses.

     Quand serez-vous  Paris?

     2 frimaire, 23 novembre.

      Madame de Custine, au Chteau de Fervaques, par Lisieux.

La mort de Lucile avait frapp Chateaubriand comme d'un coup de foudre.
Le souvenir de sa jeunesse, les grves de Saint-Malo, ou le mail et les
bois de Combourg, les promenades solitaires o ils tranaient
tristement sous leurs pas les feuilles sches, durent lui apparatre
avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de
celle qui avait partag ses tristesses et ses rves. En elle il pleurait
une sainte de gnie, que l'garement n'empchait pas de s'orienter vers
le ciel.

La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne
versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient  sa pit
des accents diffrents: Toute meurtrie des caprices imprieux de
Lucile, elle ne vit qu'une dlivrance pour la chrtienne arrive au
repos du Seigneur.

Dans la lettre que nous avons dj cite, Joubert, de son ct, rend
tmoignage de l'affliction de ses deux amis: Il (Chateaubriand) a perdu
depuis huit jours sa soeur Lucile, galement pleure de sa femme et de
lui, galement honore de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux
aimables enfants, sans compter que le garon est un homme de gnie.

       *       *       *       *       *

 partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa
soeur, celles qui suivent, tiquetes de la main de Madame de Custine, ne
portent plus comme les prcdentes un numro d'ordre crit par elle, et
comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas dates, le classement
en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres
lettres manant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de
Chnedoll et de Madame de Custine elle-mme, on arrive, pour presque
toutes,  une date approximative certaine. Les Mmoires si intressants
de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont t d'un grand secours
pour ce classement.

Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres,
tiquetes prcdemment par numros d'ordre, cessent-elles de l'tre?
Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations rciproques?
Nullement: l'intimit, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a
jamais t plus grande que dans le courant de l'anne 1805 et les six
premiers mois de 1806, jusqu'au dpart de Chateaubriand pour l'Orient.
Toutefois il faut reconnatre que les lettres deviennent plus rares;
mais il faut attribuer ce fait au sjour que Chateaubriand et Madame de
Custine ont fait simultanment  Paris pendant cette priode: ils se
voyaient et ne s'crivaient pas.

Quant  la persistance de leurs relations, des documents nombreux et
trs certains vont nous en donner la preuve.

M. et Madame de Chateaubriand quittrent la maison de Joubert, 
Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et
rentrrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'tre
vendue et qu'ils devaient bientt quitter.

Le 12 janvier, Chateaubriand crit  Chnedoll pour l'informer de son
retour et l'inviter  venir le voir  Paris. ... Je suis enfin revenu
de Villeneuve pour ne plus y retourner cette anne. Je vous attends;
votre lit est prt; ma femme vous dsire. Nous irons nous battre dans
les vents, rver au pass et gmir sur l'avenir. Si vous tes triste je
vous prviens que je n'ai jamais t dans un moment plus noir: nous
serons comme deux Cerbres aboyant contre le genre humain. Venez donc le
plus tt possible. Madame de C... (Custine) doit vous avoir un
passeport[35]. Venez; le plaisir que j'aurai  vous embrasser me fera
oublier toutes mes peines.

L'invitation adresse  Chnedoll resta sans effet; il ne vint pas 
Paris. Prs de trois mois s'coulrent, et Madame de Custine, sur le
point de partir pour Fervaques, lui crit  la date du 28 mars: ... Ce
que j'ai de la peine  vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien
de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami
dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme  prendre 
ces choses-l. Je suis plus folle que jamais, et je suis plus
malheureuse que je ne puis dire. Le _Gnie_ (Chateaubriand) se rjouit
de vous voir. Il prend part  vos douleurs, et quand il parle de vous,
on serait tent de croire qu'il a un bon coeur.

Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand
ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en crivant ces
lignes, Madame de Custine tait de bien mauvaise humeur. Entre Delphine
et Ren que s'tait-il donc pass? Il serait curieux de reproduire une
de ces scnes qui troublaient de temps  autre leur intimit; quelques
lignes de chacun d'eux nous rend la tche facile: L'une se plaignait
sans cesse, clatait en jalousies et en reproches, s'emportait,
pleurait, puis se mettait  bouder; L'autre, Ren, peu patient de sa
nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun,
menaait d'une rupture et partait. Mais toute cette colre ne durait
pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de prambule 
une prompte rconciliation:

      demain, Grognon,

     _ Madame de Custine._

Dans l'intervalle, Madame de Custine avait trouv le temps d'pancher
dans quelque lettre ses larmes et ses fureurs, contre un bourreau qui la
rendait plus malheureuse que jamais et dont aussi plus que jamais
elle tait folle.

Il ne faut pas prendre au tragique, comme l'ont fait les biographes, ces
querelles passagres, lgers orages du printemps, qui chez l'une
n'teignaient pas l'amour et qui laissaient subsister chez l'autre une
durable amiti.

Ce court billet ne porte ni date ni adresse; une date tait inutile:
Chateaubriand ne l'crivait pas pour la postrit, et quant  l'adresse,
la femme de chambre qui devait le remettre  sa matresse n'en avait pas
besoin. Mais quel est ce signe mystrieux, cette toile, qu'on y
remarque et que Ren n'a reproduit nulle part dans sa correspondance?...

       *       *       *       *       *

Voici un autre billet, sans date, qui doit se placer  peu prs 
l'poque o nous sommes arrivs, c'est--dire avant que Madame de
Custine quittt le quartier de la rue Miromesnil:

      Madame de Custine, rue de Miromesnil, 19, Place Beauveau.

     J'irai vous demander  dner. Je ne pourrai tre chez vous avant
     cinq heures ou cinq et demie. J'aurais rpondu  votre lettre, si
     je n'avais prfr vous porter la rponse moi-mme. Je vous cris
     ce mot chez Bertin et nous parlons de vous.

     Mercredi.

Si Chateaubriand faisait de si frquentes visites, des visites
journalires  Madame de Custine, il tait aussi de toutes ses soires,
et la plupart du temps, quand elle recevait  dner un personnage
intressant  quelque titre, il tait son commensal.

C'est ainsi qu'un jour il dna chez elle avec l'abb Furia, adepte des
rveries mystiques de Swedenborg et des thories magntiques de Mesmer.
L'abb Furia entreprit de tuer un serin en le magntisant; mais,le
serin fut le plus fort, et l'abb, hors de lui, fut oblig de quitter la
partie, de peur d'tre tu par le serin. Chateaubriand, qui raconte
cette scne plaisante, ne croyait pas plus au magntisme, o la part du
charlatanisme l'emportait considrablement sur celle de la vrit, qu'il
ne croirait de nos jours aux tables tournantes et aux pratiques
superstitieuses qui en drivent. Le nom de l'abb Furia a reparu ces
annes dernires en cour d'assises  propos d'un procs criminel. Il
parat qu'il a encore des disciples.

Une autre fois (mais plus tard, probablement en 1807), le clbre Gall,
toujours chez Madame de Custine, dit Chateaubriand, dna prs de moi
sans me connatre, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une
grenouille, et voulut, quand il sut qui j'tais, raccommoder sa science
d'une manire dont j'tais honteux pour lui. Il est permis de supposer
que Chateaubriand a un peu exagr ce qu'il y eut de ridicule dans ce
singulier diagnostic. Mais, quel que soit le discrdit o est tombe sa
phrnologie, Gall tait un homme srieux que l'esprit de systme n'a pu
pousser jusqu' l'extravagance. Dans tous les cas, cette anecdote reut,
 ce qu'il parat, quelque publicit, car, environ quatorze ans avant
que Chateaubriand la racontt dans les _Mmoires d'outre-tombe_, le
docteur Gall la dmentait dj: Dans un dner o je me trouvais 
Londres, en 1823, avec le docteur Gall, dit le comte de Marcellus, il se
dfendit vivement de sa bvue envers M. de Chateaubriand, que celui-ci
m'avait raconte, et il prit fort au srieux l'histoire de la
grenouille.

       *       *       *       *       *

Revenons  Madame de Custine. Elle partit pour Fervaques, o
chateaubriand alla la rejoindre le 24 juillet. Ds le lendemain de son
arrive, elle adresse  Chnedoll une nouvelle lettre: Colo
(Chateaubriand) est ici depuis hier; il vous dsire et nous serons tous
charms de vous voir. Comme  son ordinaire, il dit qu'il ne restera que
quelques jours. Aussi, si vous voulez encore le trouver ici, aussitt ma
lettre reue, mettez-vous en route et arrivez le plus tt que vous
pourrez.

Cette lettre, que nous abrgeons, est suivie de quelques lignes de
Chateaubriand: Vous savez peut-tre, mon cher ami, que le voyage de
Suisse est manqu, du moins pour moi[36]. Je suis  Fervaques; j'y suis
pour quinze jours: vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tcherons de
nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami,
nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me
trouveriez plus.

Chnedoll se rendit  cette double invitation. Il vit  Fervaques son
ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrtion
sans doute et par mnagement, Chnedoll n'en avertit pas Madame de
Custine.

C'est seulement l'anne suivante, dans le courant de l't, que
Chateaubriand alla lui-mme lui annoncer ce fatal voyage, dont la
nouvelle devait lui briser le coeur. La lettre qu'elle adressa
immdiatement  Chnedoll mrite d'tre reproduite; nous l'empruntons
au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand:

     Fervaques, ce 24 juin 1806.

     Enfin je reois de vos nouvelles; j'y avais rellement renonc.
     C'tait si bien fini, que vous n'avez rien su et que vous savez
     rien du tout. Le _Gnie_ est ici depuis quinze jours; il part dans
     deux, et ce n'est pas un dpart ordinaire, ce n'est pas un voyage
     ordinaire non plus. Cette chimre de Grce est enfin ralise. Il
     part pour remplir ses voeux et dtruire tous les miens. Il va
     accomplir ce qu'il dsire depuis longtems. Il sera de retour au
     mois de novembre  ce qu'il assure. Je ne puis le croire. Vous
     savez si j'tais triste l'anne dernire: jugez donc de ce que je
     serai cette anne. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'tre mieux
     aime; la preuve n'en est gure frappante: il part d'ici dans deux
     jours pour un grand voyage. Je ne vous engage donc point  venir 
     prsent; mais si, dans le courant de l't, vous vous en sentez le
     courage, vous me ferez plaisir, et d'aprs ce que vous venez
     d'apprendre, vous serez, je pense, rassur sur l'effet que pourrait
     faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles
     angoisses je dois tre; je ne puis causer plus longtems.

     La chre souris (Madame de Vintimille) est ici.

     Tout a t parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini.

Tout n'tait pas fini cependant, comme la suite des faits nous
l'apprendra. Aprs ce voyage en Orient qui lui causa tant d'motions,
Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans
un sentiment nouveau, non moins sincre et non moins tendre, mais
transform: celui de l'amiti, de cette amiti particulire qui garde
toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succdera-t-il pour
elle aux orages du coeur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de
Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera
jusqu' la fin.

       *       *       *       *       *

Le voyage d'Orient avait t dcid en 1806. M. et Madame de
Chateaubriand allrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux  leur
famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. L ils se
sparrent: le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner
Trieste o il s'embarqua le 1er aot, et Madame de Chateaubriand,
accompagne de Ballanche, qui tait all la rejoindre, revint  l'htel
de Coislin attendre le retour de son mari.

Chateaubriand, dans le cours de son voyage, n'crivit  personne. Madame
de Chateaubriand passa dans les transes de l'inquitude les longs mois
qui suivirent.

Sans doute, Madame de Custine prouvait aussi, comme ses lettres
l'indiquent, les chagrins de l'absence. Mais peut-on supposer que moins
de quatorze jours aprs le dpart du voyageur, dj folle de terreur
parce qu'elle n'avait pas reu de nouvelles de lui, elle se soit rendue
en suppliante chez Madame de Chateaubriand pour lui en demander? Elle
aurait recul sans doute devant une pareille dmarche; le sens parfait
des convenances, qui rgnait dans le monde o elle vivait, aurait suffi
pour l'en dtourner.

Cette supposition, blessante pour Madame de Custine, repose sur deux
mots obscurs de deux lettres de Madame de Chateaubriand  M. et Madame
Joubert, dates l'une du 29 juillet, l'autre du 24 aot 1806, dans
lesquelles elle se plaint de ce que la chre comtesse ne l'abandonne
pas assez. O est la preuve que la chre comtesse soit Madame de
Custine?  cette poque celle-ci n'tait mme pas  Paris, mais 
Fervaques o elle attendait Chnedoll. Il est probable que la chre
comtesse n'tait autre que Madame de Coislin qui, en qualit de voisine,
imposait, peut-tre un peu plus que de raison,  Madame de Chateaubriand
sa prsence, ses consolations et son amiti. Ces deux dames habitaient,
place de la Concorde, dans la maison du garde-meuble.

       *       *       *       *       *

Le voyage de Chateaubriand, de son dpart de Trieste le 1er aot 1806, 
son retour  Bayonne le 5 mai 1807, dura exactement neuf mois et
quelques jours. Il avait visit Athnes, Sparte, Constantinople pays de
forte et d'ingnieuse mmoire; il avait accompli le plerinage de
Jrusalem, tait revenu par Alexandrie, Tunis et l'Espagne et avait
ainsi fait le tour complet de la Mditerrane. Il se plaisait 
s'appliquer ce vers du pote:

     Diversa exsilia et diversas qurere terras,

fier qu'il tait d'avoir vu d'autres cieux et ajout de nouveaux et
sublimes souvenirs aux hasards de sa vie errante.

       *       *       *       *       *

 son retour, il reprit ses relations avec Madame de Custine, dont le
zle et le dvouement furent bientt mis  l'preuve dans une
circonstance o Chateaubriand faillit tre frapp par les colres de
Napolon.

Tout le monde connat l'article du _Mercure_ (4 juillet 1806), o se
trouve cette phrase loquente:

Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir
que la chane de l'esclave et la voix du dlateur; lorsque tout tremble
devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que
de mriter sa disgrce, l'historien parat charg de la vengeance des
peuples. C'est en vain que Nron prospre, Tacite est dj n dans
l'empire; il crot inconnu auprs des cendres de Germanicus, et dj
l'intgre Providence a livr  un enfant obscur la gloire du matre du
monde.

Napolon sentit l'allusion et s'irrita. La foudre, dit Joubert, resta
quelque temps suspendue;  la fin le tonnerre a grond; le nuage a
crev: tout cela a t vif et mme violent. Aujourd'hui tout est
apais. Cependant la rdaction du _Mercure_ fut change, et
Chateaubriand, par l'intermdiaire du Prfet de police, M. Pasquier,
reut l'ordre de s'exiler  quelques lieues de Paris.

Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprs du grand ami,
l'invitable Fouch, pour carter le danger. Mais il est fort douteux
que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre
l'Empereur et Fontanes. La colre de Napolon ne dura pas, puisque, peu
de temps aprs, il faisait nommer le coupable membre de l'Acadmie
franaise.

C'est  cette poque que Chateaubriand acheta prs de Sceaux,  Aulnay,
la maison de la Valle-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site
solitaire, o rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu
dsert avait alors des beauts agrestes qui ne se rencontrent plus que
dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle
part les rves et la mlancolie ne pouvaient trouver de plus mystrieux
asiles que sous les grands chnes de ce bois d'_coute-la-pluie_, dont
on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.

Tous ces alentours n'existent plus; les gorges profondes, les chemins
creux et ravins, les chnes centenaires, les chtaigniers aux vastes
ombrages, tout a disparu, tout est dnud, nivel, morcel. L'me de la
solitude, la posie de ces lieux sauvages a fui sans retour.

Un souvenir intressant que Madame de Chateaubriand a consign dans ses
Mmoires, se rattache  cette proprit, qui avait appartenu, dit-elle,
 un brasseur trs riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment
de la Rvolution, avait rendu un assez grand service  la famille
royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait
visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumire
assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours
le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui
tait effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de
l'habitation.

En 1807, la Valle-aux-Loups tait dans toute sa beaut. Une lettre de
Joubert  Chnedoll, du 1er septembre, nous en donne une description
intressante:

Il (Chateaubriand) a achet au del de Sceaux un enclos de quinze
arpents de terre et une petite maison. Il va tre occup  rendre la
maison logeable, ce qui lui cotera un mois de temps au moins, et sans
doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en
main, monte dj  plus de 80,000 francs. Prparez-vous  passer
quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant
pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays: Maison de la
Valle-aux-Loups. J'ai vu cette Valle-aux-Loups; cela forme un creux de
taillis assez breton et mme assez prigourdin. Un pote normand pourra
s'y plaire. Le nouveau possesseur en parat enchant, et, au fond, il
n'y a point de retraite au monde o l'on puisse mieux pratiquer le
prcepte de Pythagore: Quand il tonne, adore l'cho.

C'est dans cette solitude champtre que Chateaubriand mit la dernire
main  son pome des _Martyrs_. On montre encore, dans un des sites les
plus pittoresques du parc, le pavillon isol qui formait son cabinet
d'tude et de travail.

Depuis, M. le duc de Doudeauville, propritaire de la Valle-aux-Loups,
a fait de l'enclos un grand parc; un peu au del de la petite
maison, il a lev une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand
crivain a t respect; le pavillon o furent crits les _Martyrs_ et
l'_Itinraire_ existe toujours; la maison qui semble en effet si petite,
et qui pourtant a suffi pour cette socit d'lite qui y assistait ravie
 la lecture des chefs-d'oeuvre, n'est plus habite, mais elle est
remplie de fleurs et de plantes rares; deux cariatides apportes
d'Orient y rappellent Athnes et la Grce; des arbres mmes que
Chateaubriand avait plants, souvenirs de ses voyages et des lointains
pays, quelques-uns survivent encore, chargs du poids des ans.

C'est dans les _Mmoires d'outre-tombe_ qu'il faut lire la description
de la Valle-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux
admirables pages de Chateaubriand. C'est l qu'il crivit les
_Martyrs_, les _Abencerrages_, l'_Itinraire_, _Mose_; c'est l qu'il
tait, nous dit-il, dans des enchantements sans fin... Un jour les
jeunes arbres qu'il y avait plants protgeraient ses vieux ans! Mais
ce voeu n'a pas t exauc; dans un moment de dtresse, il dut vendre sa
chre retraite, et depuis, il n'a cess d'exhaler ses plaintes de
l'avoir perdue: De toutes les choses qui me sont chappes, la
Valle-aux-Loups est la seule que je regrette; il est crit que rien ne
me restera!

Le pome des _Martyrs_, dont nous avons vu natre la premire pense au
mois de juin 1804, tait termin; il ne s'agissait plus que d'en faire
la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec
Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalits: il
fallait d'abord que le livre passt par la censure, qui exigea des
corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de
Custine usa, comme d'habitude, de son crdit, peut-tre plus apparent
que rel, auprs de son grand ami, de Fouch, qui promit tout, ne fit
rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice  travers toutes les
transes, de l'esprance  la crainte, jusqu' ce qu'il et finalement la
main force par une puissance suprieure  la sienne.

Aprs plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives[37],
Chateaubriand crit  Madame de Custine la lettre suivante:

     Chre belle, mille pardons, nous sommes dans les tracas jusqu'au
     cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les
     difficults possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le
     matre a parl, il a lou le livre; d'o nous esprons que les
     Etienne seront vaincus[38]. Mais la philosophie pousse des
     rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront
     arranges. Votre grand ami s'est un peu moqu de nous. J'irai vous
     voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez.

      madame,

     Madame de Custine, rue de Miromesnil, au coin de la rue Verte.

Cette lettre parat antrieure de quelques jours  celle que M. Bardoux
a publie et dans laquelle nous lisons:

     Le grand ami (Fouch) s'est jou de nous. L'ordre d'attaquer vient
     de lui, vous pouvez en tre sre. Eh bien, il n'y a pas grand mal:
     l'article est bte et ridicule, et il y a tant de louanges
     d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous
     tes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de
     cela. Cela m'amuse d'tre attaqu littrairement par ordre et par
     un mouchard.

Chateaubriand se flatte, dans la premire lettre, que les Etienne seront
favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces
esprances sont dues: l'article d'Hoffman a dj paru. Chateaubriand
prtend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en ralit,
son amour-propre froiss en souffrit cruellement.

Pour nous qui jugeons  distance et tout  la fois la critique et
l'oeuvre critique, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'mouvoir
autant, et que, sans doute, Hoffman tait trop peu  la hauteur du grand
style pique des _Martyrs_ pour se faire juge d'un pareil livre.

Si nous avions  faire ici une tude littraire, nous ferions remarquer
 quel point tout ce qui drive de l'imagination et de la sensibilit,
tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des
descriptions et le sentiment profond des passions humaines,
l'enthousiasme du beau et de l'idal, chappait compltement  ce
critique, aussi bien qu' ceux qui avaient jug prcdemment _Atala_,
_Ren_, le _Gnie du christianisme_. Tout cela, c'est--dire tout un
ct de l'me, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune
ide. Quel nombre effrayant de proslytes n'ont-ils pas laisss dans le
monde!

Ce pome des _Martyrs_ n'a pas obtenu le succs que son auteur en
attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit
beaucoup  l'intrt gnral. L'ouvrage par lui-mme et par ses pisodes
est trs potique et trs beau. J'ai peur, dit Chateaubriand  la fin
de la prface, que la Divinit qui m'inspire ne soit une de ces Muses
inconnues sur l'Hlicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont  pied.
Est-ce  Delphine que s'adressait ce discret hommage?

       *       *       *       *       *

Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour
les _Martyrs_ le mme zle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le
_Gnie du christianisme_; nous allons retrouver, quelques mois plus
tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien
autrement douloureuse et tragique.

Armand de Chateaubriand, naufrag sur les ctes de Normandie, avait t
arrt le 9 janvier 1810. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut
inform, Armand tait dj depuis treize jours dtenu dans les prisons
de Paris. Un conseil de guerre fut runi par les ordres de ce mme
gnral Hulin qui avait prsid au jugement du duc d'Enghien. Armand,
accus de conspiration royaliste, fut condamn  mort.

Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgr sa rpugnance, demanda une
audience  Fouch; Madame de Custine l'y accompagna: Fouch les joua une
fois de plus; il nia d'abord qu'Armand ft arrt; puis, ensuite, forc
d'en convenir, il s'excusa en prtextant qu'il n'tait pas certain de
son identit. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annona que son
cousin tait trs ferme, et qu'il saurait trs bien mourir! Mot cruel
et tout  fait digne du proscripteur qui avait dirig les gorgements de
Lyon.

Chateaubriand crivit  l'Empereur pour demander la grce de son cousin,
mais dans sa lettre, peut-tre un peu trop fire, quelques mots
dplurent  Napolon: Chateaubriand me demande justice, il l'aura,
dit-il en froissant la lettre, et Fouch pressa l'excution.

Averti seulement  cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques
minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernire fois son
malheureux parent; il le trouva encore palpitant et dfigur par les
balles.

Rentrant  Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord; il
lui adressa ce billet: J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est
fini. Je vous verrai dans un moment, et le mme jour il lui porta le
mouchoir tremp de sang qu'il avait rapport du lieu de l'excution.

Aprs cette catastrophe, Chateaubriand se retira  la Valle-aux-Loups.
Il y passait  peu prs tous les ts. L'anne 1810 fut consacre, comme
les prcdentes,  des occupations littraires. Dans le courant de
l't, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au chteau de
Mrville, habit par la famille de Laborde.

En 1811, qu'il qualifie dans ses Mmoires l'une des annes les plus
remarquables de sa vie, il publia l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_,
qui obtint un succs bien plus clatant que les _Martyrs_ et sembla mme
avoir dsarm la critique. Cette mme anne, il fut appel  occuper 
l'Acadmie franaise le fauteuil que Marie-Joseph Chnier avait laiss
vacant[39].

On sait quels orages survinrent  la suite de cette lection.
Chateaubriand avait fait les visites d'usage  ses nouveaux collgues;
il prpara son discours de rception, mais ce discours qu'il communiqua
 l'Acadmie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les
colres de Napolon.

En relisant  distance ce morceau littraire, on se demande si, en
embrassant son sujet d'un point de vue plus lev, Chateaubriand
n'aurait pas pu, tout en formulant avec la mme fermet ses griefs,
viter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait d prvoir. Mais
peut-tre tout ce bruit ne lui dplaisait pas. Il refusa de faire des
corrections  l'oeuvre censure ou d'en composer une autre, et sa
rception fut indfiniment ajourne.

Pendant cette priode, les relations avec Madame de Custine continuaient
comme par le pass, peut-tre mme n'avaient-elles jamais t plus
suivies. De ce discours de rception qui n'avait pu tre prononc,
l'opposition s'tait empare; il en circulait des copies; Madame de
Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe  Madame de
Stal  Coppet.

       *       *       *       *       *

Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le
mme intrt qu'auparavant, et cependant vers la mme poque, elle
s'tait cr d'autres distractions: elle voyageait et faisait de
nouvelles connaissances.

En 1811, pendant que Chateaubriand retir  la Valle-aux-Loups suivait
des yeux sur son coteau de pins, la comte qui courait  l'horizon des
bois et qui, belle et triste, tranait comme une reine son long voil
sur ses pas, Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie; elle
passe le mois de juin  Naples et l'hiver suivant  Rome, o elle runit
autour d'elle une socit choisie. Sans aucun doute, une pense
constante l'accompagnait dans la ville ternelle; un Anglais, M.
Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son
ami des nouvelles dont celui-ci n'tait pas assez prodigue envers elle.
 Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son
fils ost lui dire: Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque,
vous seriez capable de l'pouser!--Ne m'en dfie pas, rpondit-elle sur
le mme ton, s'il n'tait devenu marquis d'Ischia, j'en serais tente.
Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se rvoltait
en elle  l'ide d'une msalliance avec un marquis d'aussi frache date.

Elle avait emmen de Paris pour veiller  la sant de son fils un jeune
mdecin allemand avec qui elle tait lie depuis cinq ou six ans: le
docteur Koreff, dbutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas
toutes  son loge. Koreff, qui, en fin de compte, a laiss une mmoire
discute, pour ne rien ajouter de plus, tait, au dire de personnes qui
l'ont connu, trs laid, trs peu sympathique d'aspect, parlant le
franais avec un accent germanique trs prononc; vif, intelligent
d'ailleurs, railleur et sardonique; il y avait en lui quelque chose
d'quivoque et d'indfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel
qu'il tait cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine
resta en correspondance avec lui pendant de longues annes. Elle
l'aimait beaucoup, et son amiti tait marque, comme toutes ses
affections, par une ardeur extrme et une tendresse de sentiments qui,
avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accs de douloureuse
mlancolie, formaient le trait caractristique de sa nature intime. Le
portrait qu'elle a trac de cet ami est trop favorable  celui-ci pour
que le reproduire ne soit pas un devoir. En mme temps qu'il montre
l'tat de l'me aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut,
dans une certaine mesure, dfendre l'autre contre la svrit des
jugements dont il a t l'objet.

Voici ce qu'crivait, quelques annes plus tard, en 1816, Madame de
Custine  une de ses plus intimes et de ses meilleures amies
d'Allemagne, Madame de Varnhagen: Imaginez que je n'ai pas signe de vie
de Koreff. Depuis nombre d'annes, lorsque nous sommes spars, je lui
cris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est
un ami de dix ans au moins, prouv par le temps, par mille douleurs
qu'il a senties, qu'il a partages; enfin, ce sont de ces sentiments
qu'on a le droit de croire indestructibles!... Je lui ai crit dix fois
sans humeur, sans me dcourager... rien ne m'a russi... Ma vie est
trouble par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si lgrement un ami
sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donn des preuves
que je n'oublierai jamais... J'tudie, mais sans courage; mon me ne
peut s'lever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe... Je
souffre dans le fond de mon me.

Koreff rpond enfin et se justifie; Madame de Custine est console et
pardonne tout: Je n'avais jamais eu  me plaindre de son inexactitude;
voil pourquoi j'tais si inquite. Pendant des annes de sparation, il
n'a jamais pass huit jours sans m'crire. Enfin voil, grce  vous,
dit-elle, ce petit fil renou. C'est bien peu de chose en apparence et
c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez
qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumire,
embellissent la vie, l'clairent, la colorent et lui donnent une
vritable valeur. Aussi, j'tais au fond d'un abme obscur depuis que je
n'avais plus signe de vie de lui.

Madame de Custine tait, comme on le voit, beaucoup plus dtache de
Chateaubriand qu'on ne le suppose.

       *       *       *       *       *

Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l't,  la
Valle-aux-Loups; il revint le 23 octobre  Paris pour y passer l'hiver.
Aprs avoir pris momentanment son gte  l'htel de Lavalette, rue des
Saints-Pres, il se fixa rue de Rivoli. Nos soires, dit Madame de
Chateaubriand, taient fort agrables: M. de Fontanes et M. de Humboldt
taient nos plus fidles habitus. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier
et Mol. C'est dans les mmoires mmes de Madame de Chateaubriand qu'il
faut lire le portrait de Fontanes, trac avec beaucoup d'esprit et de
verve comique[40].

Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittrent Aulnay
et revinrent  Paris. Ils prirent un appartement dans la mme rue que
l'anne prcdente, rue de Rivoli, en face de la premire grille des
Tuileries, c'est--dire prs de la rue qui porte aujourd'hui le nom du
29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du
mange o la Convention avait, en 1793, condamn Louis XVI, au lieu mme
o dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc
d'Enghien. On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bties par
le gouvernement et quelques maisons s'levant  et l avec leur
dentelure de pierres d'attente. La rue de Rivoli n'tait encore trace
que jusqu' la hauteur du Pavillon de Marsan.

On tait  la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agit
notre sicle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire.
Chateaubriand prparait alors son clbre crit: _Bonaparte et les
Bourbons_, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mmoires
de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les dtails de la composition
et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses
de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que
Chateaubriand laissait traner, et qu'elle avait pris sous sa garde.

Madame de Custine, effraye par l'imminence des vnements et la
grandeur du danger, ne fut pas tmoin de cette publication. Ds les
premiers jours de janvier, elle avait quitt Paris et s'tait rfugie 
Berne. Ce fut seulement  la fin du mois de mai que, rappele par son
fils, elle rentra en France, aprs la premire Restauration. Son fils
Astolphe lui reprsentait combien son retour tait urgent et de quel
crdit elle allait jouir dans le parti royaliste rappel aux affaires.
Pour Madame de Custine, la passion dominante c'tait les intrts de son
fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le
verrons plus tard, tait alors l'objet de toutes ses proccupations, de
toutes ses anxits maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait
Astolphe, il s'en ajoutait un autre: Fouch, devenu duc d'Otrante sous
l'Empire, tait, depuis un mois dj, revenu  Paris; il allait sans
doute jouer un rle dans les vnements; elle pouvait retrouver en lui
le protecteur d'autrefois.

       *       *       *       *       *

Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impriale, disgraci en
1811, avait t envoy comme gouverneur des provinces enleves 
l'Autriche, et presque relgu en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura
l'Empire, il resta  l'tranger, dans une sorte d'exil, observant les
vnements et attendant l'occasion de reparatre sur la scne politique.

 peine l'abdication de l'Empereur  Fontainebleau, le 11 avril 1814,
fut-elle connue, qu'il rentra prcipitamment en France et renoua des
relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans
tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde
royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation trs
leve, o elle pouvait lui tre utile. Aussi est-ce  elle qu'il
s'adressa tout d'abord; et en effet, elle le servit puissamment.

Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus
prononcs. Il entama avec Madame de Custine une correspondance trs
active[41] dans laquelle on a cru voir un Fouch transform, devenu
vertueux et sentimental, ayant surtout,  ce qu'il prtend, l'horreur du
sang, et rsolu  ne vivre dsormais que pour les affections
domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de
bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrle les sentiments
qu'elles expriment.

Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas crites
pour Madame de Custine seule; elles sont videmment destines  tre
montres, colportes. Ce sont autant de dclarations de principes dont
Madame de Custine devra faire usage auprs de ses puissants amis.

Quel fond y a-t-il  faire sur les protestations de Fouch, que devient
ce dvouement absolu au gouvernement des bourbons et  la personne du
roi, quand on voit, deux jours aprs le 20 mars, Fouch accepter de
l'Empereur le ministre de la police? On a expliqu cette brusque
volution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti
royaliste de n'user du pouvoir qui lui tait rendu que pour renverser le
gouvernement imprial. Qui donc trahissait-il, de Napolon ou des
Bourbons? Car il trahissait ncessairement l'un ou l'autre parti, sinon
tous les deux.

N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dvouement
 la monarchie, et qu'il crivait, pat exemple,  Madame de Custine des
phrases comme celles-ci: Croyez que le gouvernement militaire qui va
nous envahir (au retour de l'le d'Elbe) ne sera pas de longue dure.
Qu'on s'occupe surtout  sauver la personne du roi... La perte du roi
nous serait funeste... Le roi a l'affection des Franais; il a mrit
leur estime par sa haute modration; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui
le regretteront bientt; sa vie est ncessaire pour le prsent et
l'avenir; n'oublions pas que pendant qu'il crivait ces lignes, Fouch
tait l'me de deux complots, recruts l'un dans l'arme, l'autre parmi
les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations
tait d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, 
l'ouverture des Chambres.

Fouch menait de front, en ce moment, trois conspirations: contre Louis
XVIII; contre Napolon; contre la conspiration dont lui-mme tait le
chef et qu'il tait tout prt  vendre.

Le retour de l'le d'Elbe drangea tous les projets, et Fouch redevint
ministre de l'Empire. Il n'tait pas plus tt install dans ses
fonctions qu'il entama contre l'Empereur des ngociations secrtes avec
la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la
rgence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur  l'abdication.
L'Empire sans Empereur, c'tait dj le programme de la double
conspiration dont nous venons de parler. Napolon souponna cette
intrigue; il organisa contre son ministre de la police une
contre-police; une lettre du prince de Metternich fut intercepte et la
preuve de la trahison fut bientt acquise. Napolon dmasqua Fouch, le
menaa de le faire pendre, et finalement le laissa au ministre.

Cependant les vnements marchaient avec une foudroyante rapidit:
l'Empire succomba. Fouch atteignit l'apoge de sa fortune aprs
Waterloo. Prsident du Gouvernement provisoire, il put se croire un
moment l'arbitre des destines de la France. Mais il se trompait: le
rtablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme rsultat final,
contre lui. Napolon l'avait prdit: Fouch trompe tout le monde; il
sera le dernier tromp et pris dans ses propres filets. Il joue la
Chambre; les allis le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII
ramen par eux.

C'est ce qui arriva. Aussitt que le rtablissement des Bourbons parut
invitable, Fouch qui n'avait cess de les envelopper de ses trames, et
qui tait parvenu  se faire considrer par la Cour de Gand comme
l'homme indispensable, se retourna absolument de leur ct. Louis XVIII,
contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le
systme ou l'utopie que Fouch voulait faire prvaloir et par lequel il
prtendait assurer la stabilit du trne, c'tait ce qu'il appelait
l'alliance de la monarchie avec la rvolution; en d'autres termes, il
voulait subordonner le gouvernement monarchique aux lments
rvolutionnaires.

Que Madame de Custine ft la dupe de Fouch, cela n'est pas douteux.
Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui tait toute dvoue et
qu'elle partageait ses ides, ou du moins ce qu'il lui en avait fait
connatre. Ils avaient ensemble une correspondance trs active, et
Fouch la voyait tous les jours.

On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de
Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouch une profonde aversion,
soient devenues moins frquentes. Elles n'taient pas interrompues
cependant, et Madame de Custine se prta mme  un rapprochement
sollicit par Fouch. Un jour Louis XVIII avait demand  Chateaubriand
ce qu'il pensait du retour de Fouch aux affaires: Sire, la chose est
faite, je demande la permission de me taire.--Non, non, dites.--Je ne
fais qu'obir aux ordres de Votre Majest: je crois la monarchie
finie.--Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.
Cette boutade eut du succs. Fouch en fut inform; il pria Madame de
Custine de lui mnager une entrevue avec son ami: Ne pourriez-vous pas,
lui crivit-il, nous donner un petit dner sans crmonie et sans
importance? Le dner eut lieu, mais il fut sans rsultat. Il prouve
cependant que Madame de Custine restait dans les mmes termes que
prcdemment avec Chateaubriand dont l'attachement trs sincre lui
restait toujours fidle.

La suite de la correspondance de Fouch avec Madame de Custine[42] nous
le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant
en dsespr pour le pouvoir qui lui chappe, et jouant avec audace le
rle d'un innocent perscut:

Je fermerai, crit-il, la bouche  mes amis et  mes ennemis. Qu'on me
laisse le temps d'tablir une doctrine monarchique; qu'on ne demande pas
de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractre!--Il y a un
an, on ne parlait que du pass; on tait impitoyable pour _les petites
fautes_ de la Rvolution... Les passions nous jettent sans cesse dans le
pass; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits. Ces bruits
taient en effet d'une extrme violence: on le traitait de monstre
souill de tous les crimes.

Quelques jours plus tard, il adresse  Madame de Custine ce billet:
Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre
intrt  Labdoyre, dites-leur qu'il est arrt. Mot cruel, sous un
air d'ironie et d'indiffrence, qui en rappelle un autre plus atroce
encore de ce mme proconsul de la Terreur: Nous clbrerons la victoire
de Toulon; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le
fer de la foudre. Le fer de la foudre!

Enfin Fouch tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, aprs un ministre
de trois mois. Atteint par la loi d'exil porte contre les rgicides qui
avaient accept des fonctions dans les cent jours, il sjourna d'abord 
Dresde pendant neuf mois, puis  Prague, et finit par se rfugier 
Trieste, aprs avoir vainement sollicit un asile en Angleterre.

Ses dernires lettres  Madame de Custine, aprs sa disgrce, sont
encore curieuses  parcourir. Tant qu'il espre continuer la lutte et
ramener  lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers: Quelle
faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonn, depuis
surtout que, rappel aux affaires, il a rendu  la monarchie tant de
signals services? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauv la
France et replac le roi sur le trne?--Mais il n'a pas de petites
passions; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la
rsignation et la modration  ses ennemis, et il accepte d'eux le repos
auquel ils le condamnent.--Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure
sous le ciel; tout s'puise. Les mchants eux-mmes se lassent de faire
le mal.

Le 8 octobre 1816, il crit une dernire fois  celle dont il loue la
constante amiti et dont le coeur reste toujours le mme lorsque tout
change autour d'elle.--Je suppose, dit-il, que vous tes actuellement
 Fervaques; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami
(Chateaubriand), vous lire mes mmoires[43]; vous y verrez que _je n'ai
souffert que du bien que j'ai fait_.

Voil le testament politique du duc d'Otrante!

On a tent, timidement il est vrai, en faveur de Fouch, une
rhabilitation partielle. On abandonne aux svrits de l'histoire
l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on dfend le
caractre de l'homme priv. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie,
nous le montre vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable,
accueillant, exerant le pouvoir avec douceur et modration, quoiqu'il y
conservt les habitudes de dissimulation de toute sa vie; portant le
costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros
souliers; se promenant  pied au milieu de ses enfants, la main
ordinairement lie  la main de sa jolie petite fille; saluant qui le
saluait, sans prvenance affecte, comme sans morgue et sans tiquette,
s'asseyant bonnement o il tait fatigu, sur le banc d'une promenade ou
sur le seuil d'un difice. Il tait enclin  rendre service et l'on
trouvait en lui un mlange des sympathies les plus officieuses de la
bont.

Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservs par
la famille du clbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes
diffrents, dont l'un restait accessible aux sentiments du coeur, aux
affections tendres, peut-tre mme  l'amiti, dont l'autre, au
contraire, s'tait fait un systme de scepticisme et d'gosme sans
scrupule et sans remords, tranant aprs lui la perfidie et la trahison,
ne reculant devant aucun moyen, mme la violence et le sang, pour
s'assurer la richesse et le pouvoir? Trs habile d'ailleurs, plein de
ressources et d'audace, dou parfois d'un grand bon sens.

L'homme n'est jamais compos d'une seule pice, et quelque dprav qu'il
soit, en quelque dgradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on
trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments
humains, qui n'ont pas pri. On voudrait y trouver aussi le remords! La
mme anomalie qui nous est signale dans Fouch, semble avoir exist de
mme chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais
jusqu' quel point cette excuse, cette attnuation tire des sentiments
de l'homme priv justifie-t-elle les crimes de l'homme public?
N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper?
Plus il aura t dou naturellement de sentiments humains, plus il sera
coupable d'avoir touff le cri de sa conscience et transform
volontairement en une cruaut froide sa douceur inne.

La dfense propose par Nodier n'est donc rien moins que concluante.
Nous la donnons cependant telle qu'elle est, avec sa conclusion: Qui
oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reu de
Fouch, qu'un tel procd pt partir d'un mchant homme? Je conviendrai
de beaucoup de choses avant de convenir que Fouch a t bien jug par
ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.--C'est ainsi qu'on
branle l'autorit de l'histoire, par des faits de la vie prive qui ne
prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prpare un dmenti aux
faits les plus certains, au tmoignage direct des gnrations qui ont
souffert,  la voix mme des victimes.

Fouch est mort dans l'exil,  Trieste, le 25 dcembre 1820. Ses restes
ont repos dans le cimetire de cette ville, pendant plus d'un
demi-sicle,  l'ombre de l'antique cathdrale byzantine de San-Giusto.
Dans cet asile de paix et de misricorde, une simple dalle couvrait sa
tombe. Depuis, il a t exhum et ramen en France par les soins pieux
de sa famille; il a t inhum, le 22 juin 1875 dans le cimetire de
Ferrires, prs des lieux o s'levait le vieux chteau, aujourd'hui
dtruit, qu'il habita jadis aux jours de sa prosprit et des splendeurs
phmres de sa fortune.




CHAPITRE V.

Ambassade de Berlin. Koreff.--Voyage  Fervaques.--Ambassade de
Londres.--Voyage d'Astolphe en Angleterre.--Chateaubriand ministre des
affaires trangres.--Dmarches pour la Pairie.--Lettre  Madame de
Genlis.--L'infirmerie Marie-Thrse. La belle Polonaise.


Chateaubriand, nomm ambassadeur en Prusse, partit le 1er janvier 1821
pour Berlin. Il ne fit qu'un sjour de courte dure dans cette
rsidence, revint  Paris, avec un cong pour le baptme du duc de
Bordeaux, et le 30 juillet, M. de Villle, alors son ami, ayant quitt
le ministre, il le suivit dans sa retraite et donna sa dmission.

Les Mmoires d'outre-tombe n'ont pas de pages plus intressantes et d'un
sentiment plus lev que celles o Chateaubriand rend compte de sa vie
dans la capitale de la Prusse, de l'accueil qu'il y reut, des amitis
qu'il y forma. Parmi les portraits qu'il a tracs, il suffit de citer
les noms de la duchesse de Cumberland, qui fut plus tard reine de
Hollande, et qui voulut confier l'ducation de son fils, de Guillaume de
Humbolt, frre de son illustre ami le baron Alexandre, d'Ancillon,
d'Adalberg de Chamisso. Nous ne pouvons nous y arrter, mais nous devons
reproduire les lignes suivantes consacres  deux hommes que nous
connaissons dj par leurs relations avec Madame de Custine, le prince
de Hardenberg et le docteur Koreff qui lui avait fait perdre la tte:
M. Hardenberg, beau vieillard, blanc comme un cygne, sourd comme un
pot, allant  Rome sans permission, s'amusant de trop de choses, croyant
 toutes sortes de rveries, livr en dernier lieu au magntisme entre
les mains du docteur Koreff que je rencontrais  cheval, trottant dans
les lieux carts, entre le diable, la mdecine et les muses.

Dans sa correspondance officielle avec le ministre des affaires
trangres, M. Pasquier, Chateaubriand se vante de ne point faire, comme
ses prdcesseurs, de petits portraits et d'inutiles satires: Il a
tch, dit-il, de faire sortir la diplomatie du commrage. Ces
portraits et ces satires o il excellait, il les a rservs pour ses
Mmoires! Il semble par ce qui prcde, qu'il n'avait pour Koreff, l'ami
de Madame de Custine, qu'une mdiocre sympathie.

Rendu par sa dmission  la vie prive, Chateaubriand retrouva-t-il 
Paris son amie de Fervaques? Nous n'avons rien de prcis sur ce point;
nous savons seulement que Madame de Custine a pass cet t de 1821 en
Normandie et que Chateaubriand devait aller l'y voir.

La lettre suivante adresse  Fervaques dmontre par ses termes mmes
que la correspondance n'avait pas t interrompue entre Chateaubriand et
son amie; elle suppose, au contraire, l'change de lettres antrieures
qui n'ont pas t retrouves. Le ton est le mme, les formules
d'affectueuse amiti sont les mmes, et les voyages de Fervaques
continuent comme par le pass; tout porte  croire que les relations
sont restes trs tendres.

     Encore une esprance trompe! Je vous avais dit que j'irais vous
     voir aprs le 15 octobre; l'ouverture prochaine des chambres et du
     procs de _Maziau_ vient tout dranger. Cependant, comme je
     m'accroche  tout dans la vie pour ne pas faire un complet
     naufrage, il serait possible que je fusse libre  Nol; mais
     n'aurez-vous pas quitt les champs? Vous tes bien heureuse d'y
     vivre!

     Mille tendresses aux amis, et mme au vieux chteau. J'aime ses
     murs, ses eaux et son antique chambre de Henri IV (quoiqu'on m'ait
     un peu gt le bon roi  force de m'en parler dans les derniers
     temps).  vous cet attachement qui vous poursuit partout et dont je
     vous accable depuis je ne dirai pas combien d'annes.

     Paris, 20 octobre 1821.

Le procs dont il est ici question est celui d'Antoine Maziau, impliqu
dans la conspiration militaire du 19 aot 1821. Maziau, arrt aprs le
procs des principaux accuss, fut jug sparment. Traduit devant la
Cour des Pairs, le 19 novembre pour proposition, non agre, de
complot, il fut condamn, le 24,  cinq ans d'emprisonnement.

Les Chambres avaient t convoques par ordonnance royale du 6 octobre,
pour le 5 novembre.

Ce voyage de Fervaques qui n'avait pu se faire vers le 15 octobre 
cause de l'ouverture des Chambres et du procs Maziau, se fit un mois
plus tard dans le courant du mois de novembre. Nous n'avons d'autre
dtail sur les quatre jours passs auprs de Madame de Custine que la
lettre suivante crite par Chateaubriand  son retour:

     J'ai laiss la paix et le bonheur  Fervaques. J'ai trouv ici tous
     les ennuis et les tracasseries de la terre, maladie, politique,
     tourments, etc. Je suis bien  plaindre et les quatre jours de
     votre solitude m'ont rendu les misres accoutumes plus
     insupportables. Si vous me regrettez, moi je vous regrette 
     jamais. Je reois votre lettre. Mille choses  tout le monde de ce
     bon chteau. Je suis bien touch, bien reconnaissant de leurs
     sentiments pour moi, et je leur rends tous leurs loges. Vous voyez
     que je suis bien dcourag.  vous, toujours  vous. Il n'y a que
     le courrier de Lisieux que je conserverai dans mon royaume. Pensez
      moi. Si Madame de Cauvigny est arrive, dites-lui qu'elle a bien
     mal pris son temps et le mien.

     Mardi, 27 novembre 1821.

Chateaubriand, nomm le 22 janvier 1822, ambassadeur  Londres en
remplacement du duc Decazes, partit de Paris pour se rendre  son poste
le 2 avril suivant. Madame de Custine avait t tenue au courant de
toutes les ngociations relatives  cette nomination. Chateaubriand lui
annona son dpart par le billet suivant, affectueux et familier:

     Enfin c'est fini. On est trs bien pour votre monsieur. Nous nous
     reverrons  Fervaques.

     Mille choses aux amis.

Il arriva le 4 au soir  Douvres o il fut reu avec les honneurs
ordinaires de seize coups de canon  l'entre et  la sortie de la
ville, et de quatre factionnaires  la porte de l'htel o il tait
log; et de l, magnifique ambassadeur, comme il dit, il se rendit 
Londres. Il tait videmment trs sensible  tous ces honneurs qu'il
raconte sans en rien omettre. Madame de Chateaubriand, qui craignait
pour sa sant le climat de l'Angleterre, ne l'accompagnait pas.

Deux mois plus tard, vers la fin de juin, une double lettre de Madame de
Custine et de son fils annonait  Chateaubriand le voyage qu'Astolphe
se proposait de faire en Angleterre et en cosse. Il s'agissait, non
pas, comme on l'a dit, d'une simple excursion de quelques jours pour que
le fils rapportt  sa mre, que l'on suppose sans doute avec raison
encore jalouse, des nouvelles de l'ambassadeur qui tardait trop  lui
crire, mais d'un voyage de plus de deux mois, du 20 juillet au 30
septembre, qu'Astolphe allait entreprendre.

Ds le 2 juillet, Chateaubriand rpond  la lettre de Madame de Custine:

     Londres, ce 2 juillet 1822.

     Cette lettre rpondra  la fois  Astolphe et  vous. Je me rjouis
     fort de l'arrive du nouveau-venu. J'espre qu'il sera plus sage
     que moi et surtout plus heureux. Je serai charm de voir Astolphe;
     j'aurais grand dsir de l'accompagner en cosse, mais les affaires
     me retiendront vraisemblablement  Londres. Il faut qu'Astolphe, en
     arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet,
     Leicester Square, d'o il viendra chez moi; on lui trouvera un
     logement dans mon voisinage, et il djeunera et dnera 
     l'Ambassade. S'il restait  l'auberge, il se ruinerait. Que vous
     tes heureux de vous runir dans le grand chteau au mois
     d'octobre! Que ne donnerais-je pas pour m'y trouver avec vous! Je
     suis combl dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.

      vous depuis longtemps et pour jamais. Mille choses  tous, sans
     oublier le petit Magot.

     J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage.

Nouvelles lettres de Madame de Custine et d'Astolphe; nouvelle rponse
de Chateaubriand.

Astolphe, partit vers le 20 juillet, laissant aux soins de sa mre 
Fervaques, la jeune marquise de Custine sa femme, et son fils
Enguerrand, g de six semaines. Il avait lui-mme  cette poque 29 ou
30 ans. Il arriva le 22  Boulogne o il passa quelques jours, et
s'embarqua  Calais sur un bateau  vapeur. Aprs six heures d'agonie,
par un gros temps, il arriva  Douvres. Pendant cette rude traverse, il
eut des convulsions si affreuses qu'il perdit connaissance et que, s'il
faut l'en croire, il a t mort un instant. Il lui manquait cette
qualit du voyageur que Chateaubriand, breton et malouin, possdait au
suprme degr: il n'avait pas le pied marin.

Dbarqu  Douvres, il prvint de son arrive Chateaubriand, qui le mme
jour adressa  Madame de Custine la lettre suivante:

     Londres, vendredi 26 juillet 1822.

     Je reois  l'instant un mot d'Astolphe, dat de Douvres. Il
     s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrter un
     logement auprs de moi. Soyez tranquille pour sa personne. Je vous
     en rponds corps pour corps, ainsi qu' sa femme et M. ***.

     J'ai reu vos lettres; dans pas une d'elles, vous ne me nommez la
     personne dont vous me recommandez l'affaire; il m'est impossible de
     reconnatre maintenant cette affaire dans les cartons o elle est
     mle avec les autres. Ne serait-ce point M. Lafont-de-La-Dbat,
     dont, vous m'auriez parl? Ah! le maudit homme. Je n'entends parler
     que de lui, et il me fait crire par tous les saints. Si c'est lui,
     dites  ses amis que je fais tout ce qu'il m'est possible de faire.

     Astolphe ou moi vous crirons. S'il va en cosse, il aura nombreuse
     compagnie, car le roi y va. Il y trouvera aussi Madame Alfred de
     Noailles, et M. de Saluces. Ainsi votre grand fils ne sera pas
     perdu!

      vous pour toujours.

     Mille choses  l'ami et  Madame Ast. (Astolphe de Custine).

Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le
dsenchantement et l'ennui: source d'inspiration peu fconde! Il le
reconnaissait lui-mme: Plus je vois le monde, crit-il, plus je
reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un coeur vide.--Je
me sens vieilli pour les voyages, et cette dcouverte m'attriste.--J'ai
perdu la fracheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah!
oui, je suis bien vieux aujourd'hui. N le 22 mars 1790, il avait
trente-deux ans!

Avant d'arriver  Londres, il est dj fatigu: l'pret du vent, la
triste couleur du ciel, la pluie presque journalire, le dcouragent.
Pour surcrot de malheur, pas une me qui veuille entendre son anglais!
Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras! Londres,
dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne
remuent que dans la crainte de se _figer_, car, au fond, ils ne
s'intressent  rien de ce qu'ils ont l'air d'aimer. Dans ce pays, ce
qui n'est pas continuellement agit, moisit.

Mais peut-tre quand les relations de famille et la bienveillance de son
ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des
jugements plus srieux sur le monde anglais? nullement: un salon anglais
lui parat ennuyeux comme tout autre, mais un peut plus gothique: des
figures froides, des manires raides, qui lui rappellent les personnage
de Richardson. Les personnages de Richardson, c'est dj quelque chose!

Assiste-t-il  un djeuner donn par le duc de Wellington au duc d'York?
Le thtre de la fte est une espce de jardin anglais qui domine le
fameux arsenal de Woolwich. C'est, dit-il, une guinguette des environs
de Paris, o l'on aurait entass ple-mle des bombes, des pontons et
des affts de canon.

Rien  Londres ne l'intresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins,
qui le frappe non d'admiration, mais d'tonnement. Il parcourt la cit
et il ne conoit pas qu'il reste l'envie ou la force de s'amuser  un
homme qui passe sa vie dans les tnbres: l'air que l'on y respire est
l'lment de l'ennui.  l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une
mascarade qui excite tantt son rire, tantt son impatience. En rsum,
notre voyageur n'a trouv en Angleterre que des hommes pleins de
petitesses, de prjugs et de ridicules, et des femmes de mauvaise
humeur.

Pour tre juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la
responsabilit de ces apprciations singulires exclusivement sur leur
auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici  l'un de
ces fils de Ren, qui, atteints de la maladie du sicle, dsenchants de
tous les spectacles, fatigus ds l'enfance du poids de la vie, se
croient vous par une fatalit inexorable au malheur et au dsespoir.
Pour eux l'enthousiasme est sans but et sans objet, et surtout il est
ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indiffrence, ni les faire
sortir de leur ddain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de
langueur morale, vritable anmie qui a suivi la fivreuse priode
d'nergie, de mouvement et d'action de la Rvolution et de l'Empire.

Il faut tenir compte aussi des prjugs et de la vanit nationale, qui
sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus
qu'un autre, n'tait exempt. Il se sentait dpays loin des salons de
Paris, loin des moeurs et des lgances de la France; il ne comprenait
rien  d'autres usages,  des modes diffrentes, et c'est trs
srieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays
qui ne reconnat pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien,
en tout cela, d'extraordinaire; tous les jours nous avons des exemples
de ce genre d'exclusivisme et de cette exagration d'amour-propre
national. Mais ce qui peut paratre plus tonnant c'est que
Chateaubriand lui-mme n'tait pas trs loign de partager sur ce point
les ides de son protg, lui qui crivit quelques annes plus tard: La
France est le coeur de l'Europe;  mesure qu'on s'en loigne, la vie
sociale diminue; on pourrait juger de la distance o l'on est de Paris
par le plus ou le moins de langueur du pays o l'on se retire. En
Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la
mort sont moins sensibles: dans la premire contre, un autre monde, des
arabes chrtiens vous occupent; dans la seconde, le charme du climat et
des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le
temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgr la perfection de sa
socit physique, en Allemagne, malgr la moralit des habitants, on se
sent expirer.--C'est exactement, abstraction faite de la supriorit du
style, ce que Custine avait dit.

Htons-nous d'arriver en cosse, cette terre potique o la nature dans
sa majestueuse indpendance offrira, Astolphe l'espre du moins, de
grands spectacles. En cosse, dit-il, tout l'attire, tout l'intresse,
tandis qu'en Angleterre tout le repousse. Il prouve donc cette fois un
mouvement d'exaltation, presque d'enthousiasme. Le 18 aot, il arrive 
dimbourg au milieu d'une grande fte nationale: George IV l'y avait
prcd avec toute sa cour. C'tait la premire visite depuis les
Stuarts que l'cosse recevait de son roi. Aussi l'affluence tait
immense; tous les clans des Highlands semblaient s'tre donn
rendez-vous dans l'Athnes du Nord. Au milieu de la joie populaire,
l'aristocratie cossaise ouvrait partout ses chteaux avec une
somptueuse hospitalit. Occasion unique peut-tre pour un tranger
d'avoir une vue d'ensemble de la population et des moeurs d'un grand
pays!

Mais dj pour Astolphe arriv de la veille, le dsenchantement a
commenc. Cette foule le fatigue, et il ne se plat que dans la
solitude. Ces ftes ridicules et souvent burlesques l'importunent. Il
s'est aperu bien vite que l'habillement national, dont les cossais
sont si fiers, est plus barbare que romain, et que leurs petits
tabliers et leurs genoux dcouverts les feraient prendre pour des
sauvages retenus prisonniers en Europe. Dcidment, Astolphe n'a pas
gagn beaucoup  quitter l'Angleterre pour l'cosse, Londres pour
dimbourg.

Pendant qu'il passe son temps dans ces dispositions atrabilaires,
Chateaubriand qui a reu de ses nouvelles, s'empresse de les transmettre
 Madame de Custine:

     Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous ses plaisirs
     d'cosse, ne sache comment vous crire, je veux vous tirer
     d'inquitude. Il est arriv en bonne sant  dimbourg; il va
     s'enfoncer dans les montagnes, d'o il reviendra par Glasgow 
     Londres. Dormez en paix; il ne peut lui arriver le plus petit mal.

     J'ai reu vos lettres. Je vous verrai  Fervaques cet automne; je
     reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire 
     mon ternel attachement.

     Mille tendresses.

     Compliments  l'ami.

     Londres 23 aot 1822.

Remarquons ici, comme dans les lettres qui vont suivre et dans celles
qui ont prcd, la sollicitude de Chateaubriand pour notre voyageur et
presque la tendresse qu'il lui tmoigne. C'est  sa mre bien plus, sans
doute, qu' lui-mme, qu'Astolphe en tait redevable; et cependant, ces
sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persist jusqu' la
fin, et rsist  de bien rudes preuves.

Astolphe quitte dimbourg aprs une semaine et part pour Glasgow. Il
manque, par ngligence, malgr les rendez-vous qu'il avait donns, une
excursion aux les de Mull, d'Iona et de Stafla, et il entreprend son
voyage des Highlands.

Nouvelle lettre de Chateaubriand  Madame de Custine:

     Toutes vos lettres et celles de votre belle-fille m'arrivent pour
     Astolphe; je les adresse  Glasgow o il a recommand de les
     envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'esprez pas avoir
     des nouvelles immdiatement. Je vous en avertis pour empcher votre
     imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de
     votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg; il se
     porte  merveille: soyez en paix. Bonjour et  vous pour la vie.

     Londres, le 30 aot 1822.

En quittant les environs de Glasgow, Astolphe nous dcrit ainsi le pays
qu'il vient de parcourir:

Les ctes occidentales de l'cosse sont un admirable thtre de
naufrages. Des montagnes sombres et dchires qui forment une multitude
de baies sombres et profondes, un ciel sombre comme la nature qu'il
claire, une suite d'cueils qui s'tendent  perte de vue, avec
quelques chappes sur la haute mer, d'o l'on sent souffler le vent
tout-puissant qui laboure l'ocan Atlantique: telle est dans ces
contres affreuses la scne offerte aux regards et aux mditations du
voyageur. La nature n'y a plus qu'une couleur: le noir, dont les nuances
plus ou moins fonces servent  rendre distinctes les diverses formes
des objets; l'eau est noire, les montagnes sont noires, le ciel est
noir, et dans ce paysage _d'encre_, tout se dtache en noir, car les
voiles teintes qu'on aperoit sur l'horizon se dtachent elles-mmes en
noir sur un fond gristre.

Cependant Astolphe se rappelle de temps  autre qu'il est dans la patrie
d'Ossian, et alors il cherche  ressaisir quelque inspiration: Quand
les tnbres du soir se rpandent sur ces paysages dsols, le coeur de
l'homme s'ouvre  la tristesse, et la posie la plus mlancolique
devient l'expression naturelle de ses sentiments intimes. Le deuil de la
nature semble appeler du fond de son me les penses douloureuses; il
s'tablit entre lui et le dsert une vague harmonie qui peut inspirer le
pote, mais qui dcourage l'homme vulgaire.

Aprs avoir travers en diagonale les Highlands, notre voyageur pntre
jusqu' Inverness, la ville la plus septentrionale de l'cosse;
Cherchez sur la carte, dit-il; j'espre que vous aurez froid en la
voyant, et il termine par cette sentence mlancolique: Les voyages
sont un plaisir que la rflexion dtruit et que l'habitude mousse. Je
m'attriste ds que je cesse de m'tourdir, et je sens que la varit 
laquelle j'aspirais en parcourant le monde, est encore moins difficile 
trouver chez soi que l'amiti chez les trangers.

En revenant  Londres, Astolphe n'y trouva plus Chateaubriand, qui,
appel  reprsenter la France au Congrs de Vrone, tait rentr 
Paris pour y passer quelque temps avant de se rendre  son poste.
Astolphe reprit le chemin de Brighton, et le 30 septembre il rentrait en
France; son absence avait dur deux mois, sans grand profit pour
lui-mme et pour les lecteurs de ses voyages.

Aprs le Congrs de Vrone, Chateaubriand, de retour  Paris, reprit ses
relations assidues avec Madame de Custine, qui, comptant avec raison sur
le dvouement de son ami et sur le crdit qu'elle-mme possdait  la
Cour, avait entrepris de faire de son fils un Pair de France, ou tout au
moins, s'il n'tait pas possible d'atteindre immdiatement  ce rang
lev, de lui crer des titres par de hautes fonctions diplomatiques.
Chateaubriand approuva ces projets et peut-tre en fut-il l'inspirateur.

Quand il arriva au ministre avec M. de Villle, au mois de dcembre
1822, la confiance de Madame de Custine dans le succs de ses esprances
s'en accrut encore, et bientt, renonant pour Astolphe  cette sorte de
stage dans la diplomatie, qui, une premire fois, lui avait assez mal
russi, elle sollicita directement la Pairie avec l'ardeur fivreuse et
l'obstination qu'elle mettait  toutes choses. Elle esprait qu'une vie
occupe, une haute situation politique, la pratique des grandes affaires
exerceraient une influence heureuse sur ce caractre difficile et mal
rgl d'Astolphe, qui lui causait tant d'inquitudes pour l'avenir.

Madame de Custine ne sollicitait pas seulement pour son fils; ses
recommandations s'tendaient  beaucoup de ses amis, et Chateaubriand
les recevait ordinairement avec toute sa bonne humeur. Mais ce qu'elle
ne perdait jamais de vue, c'taient les intrts qu'elle avait  coeur.
Voici une lettre qui en fait foi:

     Je ferai ce que je pourrai pour votre Sous-Prfet. Mais je n'y
     aurai pas grand mrite, car on n'en est pas du tout aux
     distinctions, et les royalistes si mchants ne mangeront personne.
     Ce qui me tient plus au coeur, c'est Astolphe. S'il y a des Pairs,
     il en sera; mais y aura-t-il des Pairs? J'en doute; dans tous les
     cas, un peu plus tt, un peu plus tard, la Pairie ne peut lui
     chapper. Je crois que vous me retrouverez encore ici; on a besoin
     de moi pour achever la session. Ainsi, je ne vous dis pas adieu. Je
     n'ai pas t pouss dans la route que je devais suivre pour tre
     heureux; mais il est trop tard, et il faut que j'achve la route
     par ce faux chemin.

     Mille tendresses  vous; mille souvenirs  tous les amis.

     Dimanche, 27 janvier 1823.

Cette lettre tait renferme dans une enveloppe qui devait porter
l'adresse, et qui n'a pas t conserve. Madame de Custine tait alors 
Fervaques, c'est du moins ce que semble indiquer cette phrase: Il est
probable que vous me retrouverez ici, c'est--dire  Paris, o elle
devait revenir bientt.

Elle tait sans doute de retour peu de temps aprs, et dj son amiti
jalouse, (tait-ce seulement de l'amiti?) avait clat en plaintes,
quand elle reut de Chateaubriand la lettre suivante:

     Oui, je suis all voir un soir votre voisine que je n'avais pas vue
     depuis un an et qui grognait. Depuis ce temps, j'ai t enferm,
     travaillant jour et nuit. Avant lundi, jour de mon discours  la
     Chambre, je ne serai pas libre. Aprs, je serai tout  vous.

     Mille choses aux amis.

     Jeudi [20 fvrier].

     Madame la marquise de Custine.

Le discours que Chateaubriand prparait alors et que, comme nous le
verrons, il pronona le 25 fvrier devant la Chambre des Dputs, en sa
qualit de ministre des affaires trangres, tait relatif  l'emprunt
de cent millions, pour subvenir aux dpenses de la guerre d'Espagne.

Si Chateaubriand et Madame de Custine ne se voyaient pas tous les jours,
leur correspondance, du moins, tait presque quotidienne. Ds le
lendemain, nouvelle lettre  Madame de Custine qui, sans doute, venait
de faire part  son ami de quelque bruit de salon sur sa situation
prcaire au ministre, sur la divergence de vues de ses collgues, sur
leur opposition plus ou moins avoue. Cette hostilit qu'on lui signale,
Chateaubriand n'en convient pas:

     Quel tas de btises! Villle et moi sommes trs bien ensemble et il
     n'y a nulle querelle. Je n'ai pu lire mon discours puisque je n'en
     ai pas encore une ligne d'crite et qu'il y a huit jours que je
     n'ai pas vu Madame de Duras. Moquez-vous de tout cela comme je m'en
     moque et vivez en paix.

     21 [fvrier].

     Madame la marquise de Custine.

Le mardi 25 fvrier, Chateaubriand pronona enfin son discours qui eut
en France et dans toute l'Europe un immense retentissement. La premire
personne qu'il en informa fut Madame de Custine: Le discours est au
_Journal des Dbats_. Me voil un peu plus libre, j'irai vous voir[44].

Notons en passant que c'est dans le cours de cette discussion de
l'emprunt de la guerre d'Espagne, que Manuel fut expuls de la Chambre
des Dputs pour avoir fait l'apologie du rgicide.

Pendant que Chateaubriand changeait avec Madame de Custine la
correspondance qu'on vient de lire, il n'oubliait pas les relations
qu'il avait conserves dans le monde littraire. Nous trouvons  la date
o nous sommes arrivs, une lettre, jusqu' ce jour indite, que
l'auteur d'_Atala_ adressait  Madame de Genlis. On se souvient du rle
que cette femme clbre avait accept dans un des projets de mariage
d'Astolphe, lorsque, de 1815  1820, sa mre remuait ciel et terre pour
lui trouver une femme. C'est elle qui avait ngoci avec la fille du
gnral Moreau une union qui faillit se conclure: ses bons offices
mritaient assurment de la part d'Astolphe plus de reconnaissance
qu'ils n'en obtinrent plus tard.

Madame de Genlis se rapproche donc de trop prs aux personnages de notre
rcit, pour qu'il ne nous soit pas permis de la rappeler ici et de
rectifier quelques-uns des jugements qui sont aujourd'hui trop
facilement accepts contre elle.

Voici ce que Chateaubriand lui crit:

     Que je vous dois d'excuses, Madame! Me pardonnerez-vous mon
     impolitesse et mon silence? Madame Rcamier vous aura dit tout ce
     que je voudrais faire et la triste ncessit o je me trouve
     rduit. Je pourrai disposer de deux mille francs le 1er septembre.
     C'est bien peu de chose pour un ouvrage aussi utile. Mais peut-tre
     aurai-je plus de fonds le dernier quartier de l'anne, et je ne
     pourrais mieux les employer qu' vous donner le moyen d'instruire
     et de charmer le public accoutum  vous admirer.

     Aussitt, Madame la Comtesse, que j'aurai un moment de libre, je
     m'empresserai d'aller vous offrir mes hommages.

     Chateaubriand, 23 mars 1823.

L'ouvrage dont Madame de Genlis s'occupait alors et dont il est question
dans cette lettre, c'tait une dition nouvelle de l'_Encyclopdie_,
compltement transforme et reconstruite sur d'autres bases. Dans cette
oeuvre immense, elle se chargeait de refaire tous les articles de
Diderot, de revoir toute la mythologie; de faire le prospectus, en y
substituant des principes tout opposs  ceux dont s'taient inspirs
les crivains du XVIIIe sicle.

Madame de Genlis demeurait alors  la place Royale; elle avait 78 ans,
et, comme elle le dit, le manque de persvrance n'avait jamais t son
dfaut. Ce n'est pas par prsomption, ajoutait-elle, qu'elle avait os
former une telle entreprise; elle obissait  des convictions
religieuses, et, Dieu aidant, elle esprait mener  bien, ou du moins
mettre en bonne voie cette oeuvre colossale. On lui avait donn
l'esprance que Chateaubriand protgerait l'entreprise de tout son
pouvoir; il le lui avait promis lui-mme, et certainement alors il en
avait le projet[45]. La lettre de Chateaubriand tmoigne  la fois de
sa bienveillance pour l'oeuvre et de son respect pour son auteur: la vie
de Madame de Genlis avait fait honneur aux lettres; elle avait instruit
et charm les gnrations; elle tait en possession d'une grande
clbrit.

Aujourd'hui  l'exception de ses mmoires, dont la lecture est
intressante, ses livres ont pass de mode: c'est le destin des oeuvres
lgres; le roman surtout est soumis aux variations du got; ce qui a le
plus charm une poque par la peinture de ses moeurs, de ses ides et de
son langage est jug faux et insupportable par la gnration qui la
suit, quoique le plus souvent la forme seule ait chang. Mais quand la
vogue a cess, quand la clbrit s'est vanouie et que l'oeuvre mme a
pri, quelque chose survit encore: il reste le souvenir d'une gloire qui
a eu sa raison d'tre, d'une imagination o s'est reflte l'me d'un
sicle, d'un coeur  l'unisson de celui des contemporains. Celle qui,
aprs avoir vcu de sa plume pendant des jours difficiles, forme  78
ans le projet, le rve si l'on veut, de refaire l'_Encyclopdie_, mrite
assurment autre chose que le ddain et le dnigrement.

Ce qui caractrise surtout Madame de Genlis, ce sont les qualits du
coeur: elle tait bienveillante; elle ne voyait les choses que par leurs
beaux cts, et les hommes que par le mrite particulier qu'elle croyait
reconnatre en eux; point de mauvais sentiments, point de haine ou
d'aversion; son optimisme s'tendait  tout et survivait aux dceptions,
sans que jamais sa croyance au bien ft branle. Cette heureuse
disposition ne doit-elle pas inspirer au moins la sympathie pour sa
mmoire?

Il resterait  expliquer, si ce dtail avait de l'intrt, comment la
lettre de Chateaubriand  Madame de Genlis a pu passer dans les mains de
Madame de Custine et faire partie de sa collection. Aucun signe ne
l'indique. En tte de la lettre, sur le ct, on lit: _auteur d'Atala_,
et au bas: _Chateaubriand_. Ces mots crits au crayon ne sont pas de la
main de Madame de Custine. Il est probable que Madame de Genlis l'avait
donne  Astolphe, qui l'a runie  celles que sa mre avait conserves.

Madame de Custine ne perdait pas de vue un seul instant ses
sollicitations en faveur de son fils; elle les multipliait sous toutes
les formes. Le 24 mars, elle crit  Chateaubriand qu'elle est alle la
veille aux Tuileries, que Monsieur lui a demand ce que faisait son
fils, et que lorsqu'elle lui rpondit: rien, elle a vu un grand embarras
se peindre sur sa physionomie. Il n'y a, dit-elle, que la diplomatie qui
convienne  Astolphe; ce chemin de la Pairie serait moins difficile que
de l'obtenir de _but en blanc_; cela ne paratrait pas si
extraordinaire. C'est  ma sollicitation, ajoute-t-elle, que Fouch a
fait Pair M. de Brz; convenez qu'il serait piquant que vous ne
puissiez en faire autant pour Astolphe.

Comme on le voit, Madame de Custine est une intrpide solliciteuse; elle
reconnat que la nomination de son fils pourrait paratre
extraordinaire; et, en effet, des titres personnels, il n'en avait pas;
par sa famille, il n'en avait pas davantage; qu'est-ce que la monarchie
devait  son grand pre, gnral de la rpublique, et  son pre? Tous
deux avaient pri victimes de la cause qu'ils avaient servie, et non
pour le service de la royaut. Mais qu'importe? ce que Fouch avait pu
faire, pourquoi Chateaubriand ne le ferait-il pas? Ce parallle avec
Fouch tait peut-tre un peu risqu et dpassait la mesure. Mais
Chateaubriand ne se fcha pas; il rpondit le lendemain d'un ton de
bonne humeur: Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et de
demain. Je dnerai avec vous lundi prochain. Nous parlerons
d'Astolphe[46].

Il est probable que Chateaubriand promit quelque nouvelle dmarche qu'il
ne put pas faire. C'est ce qui rsulte du billet suivant:

     [Mardi], 1er avril 1823.

     Eh! bien, voyez quelle fatalit! Je ne puis. Je suis, dans ce
     moment, compltement brouill avec Corbire. Ne le dites mme pas.
     Si je me raccommode, je suis  vous. J'ai revu votre bonne et
     spirituelle Polonaise  l'Infirmerie. Elle est meilleure que vous.

      vous pourtant.

     Ch.

C'est de l'Infirmerie de Marie-Thrse, fonde  l'extrmit de la rue
d'Enfer, par les soins de Madame de Chateaubriand, qu'il est ici
question. Cet asile destin aux prtres gs et infirmes, recevait
aussi,  cette poque, des femmes malades ou convalescentes. Les
_Mmoires d'outre-tombe_ en donnent un exemple touchant: J'ai vu, dit
Chateaubriand, une Espagnole, belle comme Dorothe, la perle de Sville,
mourir  seize ans de la poitrine dans le dortoir commun, se flicitant
de son bonheur, regardant en souriant avec de grands yeux noirs 
demi-teints, une figure ple et amaigrie, Madame la Dauphine, qui lui
demandait de ses nouvelles et l'assurait qu'elle serait bientt gurie.
Elle expira le soir mme, loin de la Mosque de Cordoue et du
Guadalquivir, son fleuve natal. Cette jeune fille tait une orpheline
dont Madame de Chateaubriand avait fait sa fille adoptive. L'Infirmerie
de Marie-Thrse a gard son souvenir; les deux vnrables soeurs qui la
soignaient, et qui lui survivent aprs plus d'un demi-sicle, disent
qu'elle tait charmante. Elle repose dans le mme caveau que sa mre
adoptive, sous l'autel de la chapelle de l'Infirmerie,  ct de sa
bienfaitrice. Aucune inscription ne rvle son nom:

     _Nomen frustra inquiri,
      Ora ut scriptum sit in coelo._

Mais quelle est cette bonne et spirituelle Polonaise que Chateaubriand a
_revue_  l'Infirmerie? Ne serait-ce pas la mme personne qu'il avait
_vue_ vingt-trois ans auparavant,  l'poque printanire des billets
parfums, quand, _par politesse, ou par curieuse faiblesse_, il allait
remercier chez elles les dames inconnues qui lui envoyaient leurs noms
avec leurs flatteries? Parmi les plus charmantes, il y eut une Polonaise
qui l'attendit dans des salons de soie: mlange de l'Odalisque et de la
Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige  blanches fleurs ou d'une
de ces lgantes bruyres qui remplacent les autres filles de Flore,
lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue. De 1800  1823,
bien des printemps s'taient succd, bien des hivers aussi: les
lgantes bruyres et les perce-neige s'taient un peu fans; la
ravissante odalisque elle-mme avait chang; mais de tous les dons de sa
jeunesse, elle en avait conserv deux: l'esprit et la bont; que peut-on
souhaiter de plus? Elle tait, parait-il, l'amie de Madame de Custine;
mais nul ne se la rappelle  l'Infirmerie: Tout passe en ce monde et
s'oublie!

Revenons  notre lettre du 1er avril. Elle ne fit qu'irriter
l'impatience de Madame de Custine, qui insiste et veut faire des
dmarches quand mme. Le lendemain Chateaubriand lui rpond avec plus de
laconisme.

     Puisque vous le voulez, soyez donc  dix heures et demie  ma
     porte. Je vais chez le roi  10 heures 3/4.

     Jeudi matin (3 avril).

Cette fois Madame de Custine clate. Elle se rpand en plaintes et en
reproches. Probablement au lieu de se rendre  la porte du Ministre
des affaires trangres pour un entretien de dix minutes, elle envoie
une lettre courrouce, que nous ne connaissons d'ailleurs que par la
rponse que voici:

     Mon indiffrence! Vous n'y croyez pas. Mes bienfaits! Vous vous
     moquez de moi. Je n'en ai point  rpandre et je ferais pour
     Astolphe ce que je ne ferais pas pour moi-mme. Si j'avais le temps
     de vous expliquer pourquoi je ne puis vous demander  l'Intrieur,
     vous seriez convaincue que je ne mets point d'indiffrence, dans
     l'impossibilit absolue o je me trouve d'crire ni  M. Capelle,
     ni  M. Corbire.

     J'irai vous voir avant votre dpart.

     Vendredi matin (4 avril).

     Madame la Marquise de Custine.

Il est clair que malgr tout ce mouvement, avec toute l'irritation
qu'elle ressent, les affaires de Madame de Custine ne marchent pas aussi
vite qu'elle le voudrait. Le bon vouloir de Chateaubriand ne lui suffit
pas; elle le poursuit, elle le harcle. Aprs quelque temps de ce mange
d'une femme qui exige tout, mme l'impossible, Chateaubriand, cette fois
impatient, lui rpond:

     _Oserai-je vous prier_ de n'tre pas si folle?

     J'crirai  M. de Polignac. Il n'y a point de Pairs en l'air 
     prsent.

     Le vieil ami.

     Samedi, 20 avril.

Une nouvelle proccupation pour Madame de Custine tait venue s'ajouter
 toutes les autres: sa belle-fille, la jeune marquise de Custine, femme
d'Astolphe, tait gravement malade et sa sant donnait, en ce moment,
les plus srieuses inquitudes.

C'est  ces craintes, trop bien fondes, dont Madame de Custine lui
avait fait part, que Chateaubriand fait allusion dans la lettre qui
suit:

     Je suis dsol de vos chagrins. Je suis fort content des affaires
     d'Espagne, et vous voyez que je n'ai pas besoin de consolation
     except des vtres quand vous tes malheureuse. J'irai vous voir
     bientt.

     Mercredi (28 avril).

     Madame de Custine.

Dans la lettre suivante, Chateaubriand renouvelle l'expression de sa
sympathie pour les chagrins de Madame de Custine. Il lui crit:

     5 juin.

     Il m'est survenu des convives, et j'ai t oblig d'ajourner les
     sangsues. Je suis toujours trs souffrant. J'arrangerai l'affaire
     d'Astolphe. Je le plains et je vous plains. Je verrai si je puis
     faire quelque chose pour votre Monsieur de Constantinople.

      vous!

     Madame de Custine.

Il y a-t-il un rapport entre ce Monsieur de Constantinople et un
Monsieur de Tripoli dont il va tre question? Est-ce la mme personne?
Voici deux lettres qui ne portent pas de date, mais qui semblent devoir
se placer ici. Elles sont toutes les deux trs affectueuses pour Madame
de Custine, et la seconde est charmante. Quelle que soit leur vraie
place, elles nous montrent combien, pendant le ministre de
Chateaubriand, en 1823, les relations avec Madame de Custine ont t
actives, soit qu'elle sollicitt pour son fils ou pour des protgs.

     Je vous rpondrais bien sur votre M. de Tripoli, si je me souvenais
     de quoi il est question. Dites toujours que je ferai tout ce que je
     pourrai, et cela est vrai, puisque c'est vous qui demandez ou
     plutt qui ordonnez. Me voil un peu dbarrass. Attendez-vous  ma
     visite.

     Jeudi matin.

     Madame de Custine.

Voici la seconde lettre:

     Votre Monsieur est insupportable, je ferai cependant ce que vous
     voulez. Je ne partirai que dimanche. Je penserai toujours  la dame
     qui doit passer l'ternit avec moi.

     Vendredi soir.

     Madame la marquise de Custine.

Tout en sollicitant pour autrui, Madame de Custine ne cessait pas de
poursuivre ses instances en faveur d'Astolphe. Elle supplie de nouveau
Chateaubriand d'activer ses dmarches, d'y mettre plus d'ardeur; elle
l'accuse mme d'indiffrence. Il rpond,  la date du 6 juillet, par une
lettre presque semblable  celle qu'il avait crite le 4 avril prcdent
dans les mmes circonstances: Voil vos injustices. Vous savez dans
quel misrable esclavage je vis. J'espre vous voir cet automne. Puis-je
oublier Astolphe? Le temps qui console de tout ne me console pas de vous
quitter; mais vous verrez qu'on me fuit en vain et qu'on me retrouve
toujours.

On se demande en lisant ces lettres, s'il est bien prouv que l'amour de
Chateaubriand pour la dame de ses penses se soit jamais rduit  une
simple amiti. Ne semble-t-il pas au contraire que leur amour ait t
plus fort que le temps? Madame de Custine avait alors 53 ans; sous ses
cheveux blancs, elle avait conserv toutes ses grces, son charmant
sourire, ses yeux caressants, et mme sa jalousie; et Chateaubriand, qui
adorait l'_Anthologie_, ne pouvait manquer de partager les ides du
pote qui a clbr en vers si ravissants l'automne de la vie et la
douceur des dernires amours[47]. Il y a des femmes aimes du ciel, qui
ne vieillissent jamais: les annes en passant sur leurs ttes, n'y
dposent que leurs printemps. Cette expression charmante de
Chateaubriand, rapporte par le comte de Marcellus, cache un sens vrai
sous l'apparence d'une galanterie lgre.--Il en fut ainsi pour Madame
de Custine jusqu'au jour o, comme nous le verrons, les malheurs
d'Astolphe brisrent sa vie.




CHAPITRE VI.

La jeune marquise de Custine. Sa mort.--Aventure
d'Astolphe.--Chateaubriand dans l'opposition.--Voyage en Suisse.--Mort
de Louis XVIII.--Voyage de Madame de Chateaubriand  La Seyne.
Massillon.--Madame de Custine en Suisse. Sa mort.


Madame de Custine se prparait  partir pour Fervaques, quand, le
lendemain de cette lettre du 7 juillet 1823, mourut entre ses bras,
aprs deux ans de mariage, la jeune marquise de Custine, femme
d'Astolphe. Elle tait ge de vingt ans. Un billet de Madame de
Custine, que Chateaubriand n'ouvrit qu'en tremblant, parce qu'il
pressentait une affreuse nouvelle, lui annona l'vnement. Il rpondit
immdiatement par quelques mots pleins d'motion: Astolphe,
ajoutait-il, est jeune, il se consolera, mais vous[48]!

De cette union si promptement brise, il restait un fils, Enguerrand de
Custine, frle rejeton qui suivit sa mre au tombeau et ne vcut que
quelques annes.

          ... Vagitus et ingens
     infantum que anim fientes...

Nouveau deuil pour cette maison malheureuse o la mort tait entre!

Nous n'avons que trs peu de dtails sur cette jeune marquise de
Custine, qui venait de disparatre avant l'ge, et qui a pass sur la
terre sans y laisser de trace, drobe, peut-tre par un bienfait de la
Providence, aux chagrins de la vie. Chateaubriand ne manquait jamais
dans ses lettres, de lui adresser une formule de politesse et un
souvenir. Sa belle-mre, Madame de Custine,  qui l'avenir rservait
d'autres douleurs, parait l'avoir vivement regrette. De ce moment
redoublrent toutes ses tristesses.

Madame de Custine, en effet, n'tait pas heureuse. Elle avait eu
rcemment la douleur de perdre sa mre; elle venait de perdre sa
belle-fille; son fils, dont les sentiments ne rpondaient pas aux siens,
tait pour elle un sujet d'inquitudes et d'alarmes. Son me ardente ne
trouvait de tous cts que le dsenchantement et l'ennui. Il y avait en
elle une sorte d'inquitude inne, une tristesse qui ne s'explique que
trop par les scnes tragiques de sa jeunesse, des alternatives de
tendresse et de dsesprance (le mot est de Chateaubriand) et quelque
chose aussi d'imprieux et d'pre, voil par ses grces affables, qui se
traduisait souvent en plaintes, en exigences, presque en accusations.

La preuve que nous en avons dj donne se trouve confirme par une
lettre o Madame de Custine semble se peindre mieux qu'en aucune
autre[49]. Assurment, entre elle et Chateaubriand la correspondance ne
chmait gures, mais cela mme ne lui suffisait pas: Ses lettres
s'garent peut-tre dans les bureaux des affaires trangres, et cette
ide lui est insupportable! Elle imagine donc de les faire remettre
directement par un ami commun, M. Bertin; elle va jusqu' solliciter ses
bons offices auprs de Chateaubriand! Dans la lettre qu'elle lui crit
et qu'il faudrait lire tout entire, elle clate en reproches amers:
Elle esprait, dit-elle, que depuis qu'ils taient si malheureux, M. de
Chateaubriand penserait plus  eux... Mais rien n'a le pouvoir de le
forcer  penser  ses amis, C'est pourtant bien triste de voir un homme
rempli de moyens et d'esprit (Astolphe), condamn  une nullit
complte: ne serait-ce pas l'affaire d'un ami puissant de l'en faire
sortir?

Un sentiment touchant inspire cette lettre et peint l'agitation d'esprit
de son auteur. Mais Madame de Custine, dans l'ardeur de ses
proccupations maternelles, rend-elle bien justice  Chateaubriand? N'y
a-t-il pas de sa part un excs d'obsession? Nous avons vu qu'elle exige
de lui des dmarches alors mme qu'il lui dmontre qu'elles manquent
d'-propos: Vous ne voulez pas croire, lui dit-il, qu'il n'est pas
question de Pairs; je vous donnerai pour Villle tous les mots que vous
voudrez, mais je crois que vous choisissez mal votre temps[50].

Nanmoins, ces mouvements d'irritation de Madame de Custine n'taient
que passagers. Chateaubriand les calmait d'un mot: J'irai vous voir!
et l'harmonie tait aussitt rtablie.

Madame de Custine tait  Fervaques; Chateaubriand avait promis d'aller
lui faire une visite  la fin de l'automne. Ce projet manqua par des
causes fortuites que la lettre suivante nous fait connatre:

     Vous aurez vu par l'estafette que vous aurez reue et par mes
     lettres envoyes poste restante  Lisieux que je m'tais mis en
     route pour vous tenir parole. J'ai t suivi de toutes les misres.
     Ma voiture a cass, et c'est la premire fois que cela m'arrive.
     J'ai t rejoint par un courrier et oblig de revenir sur mes pas.
     Croiriez-vous que, malgr tout cela, je ne suis pas dcourag, et
     que, malgr la msaventure, si vous prolongez votre sjour 
     Lisieux, je ne renonce pas  aller vous voir. Mais pour le moment,
     je ne le puis, et mon second voyage serait remis au mois de
     dcembre. Faites-moi le plaisir de me renvoyer mes lettres[51].
     Plaignez-moi et croyez  tout ce que je suis pour vous et pour
     Astolphe. Mille choses  l'ami.

     Paris, mercredi 5 novembre 1823.

Ni l'estafette reue, ni les lettres poste restante, ni mme les
voitures verses, ne portrent la conviction dans l'esprit inquiet de
Madame de Custine. Elle continua ses plaintes; elle accusa Chateaubriand
de lui faire des histoires et de lui envoyer de mauvaises dfaites: ne
voulait-il donc plus faire d'Astolphe un Pair de France? Chateaubriand
lui rpond par la lettre suivante:

     Je vous ai dit cent fois et je vous le rpte, je pense que la
     vraie carrire d'Astolphe est la Pairie, et il est impossible
     dsormais qu'il l'attende longtemps. De la Pairie on va  tout; un
     peu de patience; il est bien loin d'avoir les annes o j'ai
     commenc ma vie politique. Sans doute, j'aurais t plus heureux 
     Fervaques, si je puis tre heureux quelque part. La solitude me
     plat, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apport
     en naissant; il faut le souffrir puisqu'il n'y a point de remde.

     Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le
     monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun; j'allais 
     Fervaques; j'tais prt  vous voir, lorsque j'ai t rappel, et
     pour avoir seulement quitt Paris vingt-quatre heures, j'ai trouv
     mille contes  un ou deux, et politiques en l'air, comme si les
     premiers taient de mon ge, et que les seconds eussent le moindre
     fondement. Je ne puis plus faire un pas qu'on n'imagine que tout va
     se briser. Eh! bien, croiriez-vous que, malgr vos injustices et
     les bavardages publics, je rve encore de faire dans ce moment mme
     une course  Fervaques! Je ne le pourrai probablement pas, mais
     enfin je ne puis me dpartir de ma douce chimre.

     Mille choses tendres  vous et aux amis.

     2 dcembre 1823.

Il ne parat pas que Chateaubriand ait fait, dans le courant du mois de
dcembre, une visite  Fervaques, comme il l'avait annonc. Il tait
alors trs proccup de la candidature d'Astolphe  la Pairie, et
pendant un moment, il crut mme qu'il allait russir; mais le succs
espr n'arriva pas. Dans la lettre suivante, il rend compte  Madame de
Custine de l'ajournement de ses esprances.

     Mercredi, 24 dcembre 1823.

     J'avais de grandes esprances. Elles ont t trompes pour le
     moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des dputs, des
     militaires et des hommes de sa maison et de celles des Princes.
     Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui
     n'est pas trs loigne. Ne croyez pas que je vous oublie et que
     vous n'tes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus
     imprissables souvenirs.

     Mille tendresses  tous.

     Ch.

Cette lettre du 24 dcembre 1823 est la dernire dans laquelle il soit
question de la candidature d'Astolphe. C'est aussi la dernire de toute
sa correspondance avec Chateaubriand que Madame de Custine ait conserv.

       *       *       *       *       *

On voit quelle tait  cette date la situation d'Astolphe: il occupait 
la cour et dans le monde le rang le plus honorable; son esprit, la
distinction de ses manires lui assuraient partout le plus favorable
accueil; la bienveillance du Roi et des Princes lui tait acquise; il
tait  la veille d'tre Pair de France, suivant la promesse que
Chateaubriand en avait reue; tout semblait lui sourire; un des mariages
prpars par les soins de sa mre allait sans doute effacer les deuils
de sa famille et lui rendre les joies du foyer domestique.

Cette perspective de bonheur qui s'offrait  lui et qui aurait d
combler ses voeux, s'vanouit tout d'un coup, et ce n'est pas, comme on a
eu tort de le dire,  l'ingratitude du gouvernement de la Restauration,
c'est  lui-mme,  lui seul qu'il doit imputer d'avoir tout perdu.

Il est des choses qu'on voudrait pouvoir ne pas crire et qu'il faut
pourtant raconter, au moins sommairement, pour rtablir la vrit des
faits. Empruntons-en le rcit  un homme dont l'attachement a survcu
aux fautes mmes de son ami, et dont l'me honnte et simple a fait
preuve jusqu' la fin d'une extrme partialit en faveur d'Astolphe.
Nous voulons parler de M. Varnhagen d'Ense.

Un accident terrible, dit M. Varnhagen, vint mettre en moi tout Paris.
On trouvait, un beau matin, dans les environs de cette ville, un jeune
homme gisant dans les champs, sans connaissance, dpouill de tous
vtements et meurtri en diffrentes parties du corps. Ce jeune homme
n'tait autre que Custine, qui paraissait avoir t la victime d'un
crime. On ne le dsignait pas hautement mais on prononait nettement son
nom en cachette, et la calomnie se complaisait en chuchotements qui
devaient nuire  la rputation d'un homme qui comptait des adversaires
aussi bien dans les rangs du monde libral que dans ceux de
l'aristocratie. Indign d'une pareille mchancet, il se retira quelque
temps du grand monde, s'adonnant d'une manire plus srieuse  la
littrature, et il entreprit diffrents voyages...[52].

Cette narration, malgr des rticences calcules et d'videntes
contradictions, n'est malheureusement que trop claire. C'est en vain que
Varnhagen mnage autant qu'il peut ses expressions, craignant de trop
soulever les voiles; il voudrait mme ne pas croire aux faits qu'il
rapporte. Mais comment s'expliquerait-on que Custine, victime d'un
crime, comme Varnhagen l'allgue en hsitant, n'ait manifest son
indignation contre la _mchancet_ qu'en se retirant _pour quelque
temps_ du monde! et que, courbant la tte devant la calomnie, il ait
abandonn sans retour ses prtentions  la Pairie et ses projets de
mariage?

Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'agissait d'une de ces affaires
inavouables qui laissent un stigmate ineffaable dans la vie d'un homme.
Custine fut victime d'un honteux rendez-vous qu'il avait provoqu
lui-mme, et qu'on n'avait accept que pour lui infliger un chtiment
exemplaire. Exact  ce rendez-vous, Custine y trouva cinq ou six
adversaires. Maltrait, battu, laiss nu au milieu des champs, il rentra
dans Paris sous le manteau d'un cocher de fiacre et n'eut rien de plus
press que de porter plainte. C'est par cette imprudente dmarche que le
scandale clata publiquement. Une enqute fut commence; elle tablit
d'autant plus vite la vrit des faits que les agresseurs, appartenant 
un corps d'lite de l'arme, se dclarrent eux-mmes. Ils ne furent pas
poursuivis. Cette affaire eut, en effet, comme dit M. de Varnhagen, un
immense retentissement, qui dure encore.

Naturellement,  partir de ce jour, il ne fut plus question pour
Astolphe, ni de la Pairie, ni de mariages. Ces projets, auxquels avaient
pris part quelques-unes des plus nobles familles de France, tombrent du
coup dans le nant. Nous lisons dans les Souvenirs trs intressants de
Madame la comtesse de Sainte-Aulaire, cette simple phrase qui,  la
lueur d'vnements subsquents, devient sinistre et serre le coeur: Je
retrouvai  Paris ma chre Marie Mendelsohn (gouvernante de Mademoiselle
Fanny Sebastiani); on pensait alors  marier Fanny; je fus charge de
lui parler de M. de Custine: heureusement, cette ide n'eut pas de suite
et M. de Praslin fut choisi. _Heureusement!_ Quelle ironie du sort! On
ne savait pas alors ce que l'avenir tenait en rserve; on ne prvoyait
pas un autre drame plus terrible encore que celui de M. de Custine:
l'horrible tragdie qui devait assombrir les dernires annes du rgne
de Louis-Philippe... Nul ne peut fuir sa destine!

       *       *       *       *       *

On peut juger du dsespoir de Madame de Custine. Cette catastrophe
qu'elle avait prvue peut-tre et redoute depuis longtemps depuis le
jour de l'trange passion d'Astolphe pour un jeune homme de Darmstadt,
passion dont la bonne et honnte famille de Varnhagen avait t tmoin
sans en suspecter le caractre, enlevait  la pauvre mre tout  la fois
ses projets d'avenir, ses esprances, son amour du monde, ses relations
avec la Cour. Il ne lui restait rien que les derniers jours d'une vie
dsenchante, solitaire et sans but.

La situation tait-elle donc sans remde? Dans le premier effarement,
une sorte de conseil de famille fut runi, dont Chateaubriand faisait
partie avec deux autres amis de Madame de Custine. Chateaubriand,
dit-on, proposa un remde hroque: On pouvait, peut-tre, sauver les
apparences en les bravant, et rduire au silence les auteurs des mauvais
propos par un duel clatant; sinon, il fallait quitter la France pour
n'y plus rentrer. Custine adopta en partie, mais en partie seulement,
cet avis: il s'absenta pour quelque temps et voyagea!

Madame de Custine, dans la tristesse et le deuil, se retira  Fervaques
et s'loigna chaque jour davantage de ce monde o elle avait tant brill
par sa beaut, sa grce et son esprit. Elle n'interrompit cependant pas
sa correspondance avec Chateaubriand, mais  partir de cette poque,
elle cessa de conserver ses lettres, qui ne devaient plus contenir que
de pnibles dtails, des conseils, des consolations relatives  la
malheureuse affaire d'Astolphe. C'est un sujet dont la pauvre mre
n'avait garde de perptuer le souvenir.

Au milieu de ces vnements. Chateaubriand, au faite des honneurs et de
la popularit, conservait dans le ministre Villle la direction du
ministre des affaires trangres. L'avenir tait alors plein de
promesses. Le gouvernement de la Restauration avait atteint son plus
haut degr de puissance et de gloire: la guerre d'Espagne termine par
de brillants succs, la France replace  son rang dans le concert
europen, l'opposition vaincue aux lections des 25 janvier et 6 mars
1824, tout semblait assurer au Ministre une longue priode de paix et
de stabilit.

Combien cependant cette apparente scurit tait trompeuse! Une
invincible antipathie entre M. de Villle et Chateaubriand, dissimule,
voile tant que leurs intrts dans la lutte politique avaient t les
mmes, s'tait rvle et avait grandi aussitt qu'ils avaient partag
le pouvoir. Les rivalits et de profonds dissentiments n'avaient pas
tard  se produire.

Comment aurait-il pu en tre autrement entre deux hommes d'tat de
nature si divergente? M. de Villle, comme il le proclamait lui-mme
avec un ddain ironique, tait peu fait pour les grands horizons; il
reprochait  Chateaubriand d'tre plein de chimres, et de se perdre
dans les espaces. Chateaubriand, de son ct, avec ses profondes
intuitions, qui souvent lui dcouvraient l'avenir, mprisait l'troit
esprit de l'homme d'affaires et ses vues  courte chance. La politique
de l'un ne pouvait donc tre celle de l'autre; l'une tait celle du
gnie avec son enthousiasme, ses lans passionns et ses aspirations
indfinies; l'autre plus terre--terre, tait celle de la pratique, 
qui suffit le labeur de chaque jour et qui s'en acquitte honntement,
habilement, avec une rgularit persvrante. Esprits entiers tous les
deux: M. de Villle, pas plus que Chateaubriand, ne supportant la
contradiction et n'admettant aucune supriorit.

M. de Villle s'tait montr trs oppos  la guerre d'Espagne que
Chateaubriand par son ascendant avait fait entreprendre, dont il
prpara, dirigea, surveilla les oprations avec une extrme nergie, et
beaucoup d'habilet, qu'il considrait comme son oeuvre et comme sa
gloire. M. de Villle avait t froiss de ses succs; il ne l'tait pas
moins des ftes fastueuses du ministre des affaires trangres, qui,
dans le monde aristocratique d'alors, clipsaient et rendaient ridicules
ses rceptions plus modestes.

L'hostilit des deux ministres et les dissentiments au sein du ministre
remontaient presque  l'poque de sa formation. Nous en trouvons mme la
preuve dans les lettres de Chateaubriand qu'on vient de lire: ds le
mois de fvrier, deux mois aprs son entre dans le Cabinet, Madame de
Custine l'avait mis sur ses gardes et l'avait averti des bruits qui
couraient: Quel tas de btises! avait rpondu Chateaubriand; Villle et
moi sommes trs bien ensemble. Il est probable que, malgr ses
dngations, les rumeurs n'taient pas sans fondement; mais
Chateaubriand n'tait pas oblig de l'avouer, mme  Madame de Custine.
Cependant, quelques semaines plus tard il est moins rserv, et le 1er
avril il lui crit: Je suis compltement brouill avec Corbire; ne le
dites pas; trois jours aprs, il l'avertit qu'il est dans
l'impossibilit de correspondre avec les deux ministres Capelle et
Corbire. Or Corbire et Villle c'est tout un; brouill avec l'un, il
y avait peu de chance qu'il ft l'ami de l'autre. Loin de s'amliorer,
ses rapports avec ses collgues ne firent ensuite que s'aigrir et
s'envenimer.

Les choses taient en cet tat, quand le 6 juin 1824, jour de la
Pentecte, Chateaubriand en arrivant aux Tuileries, o il allait faire
sa cour au roi, reut la lettre suivante:

J'obis aux ordres du roi en transmettant  votre Excellence une
ordonnance que le Roi vient de rendre: Le sieur comte de Villle,
prsident de notre Conseil des ministres, est charg par intrim du
portefeuille des affaires trangres, en remplacement du sieur Vicomte
de Chateaubriand.

On ne comprendrait pas que M. de Villle, ordinairement si mesur, se
ft laiss emporter tout  coup  un degr d'exaspration tel qu'il
signifit aussi brutalement  un collgue son expulsion. Chateaubriand
n'avait pas mme t prvenu; les formes les plus vulgaires de la
politesse semblaient avoir t supprimes de propos dlibr; ni les
services rendus, ni la haute situation de l'homme politique, ni la
gloire de l'crivain, ni les dangers vidents d'une pareille mesure, qui
ressemblait presque  un coup d'tat, n'avaient t pris en
considration.

Il y a l une nigme dont M. de Villle nous donne la cl dans ses
Mmoires: la mesure prise dans la matine du 6 juin tait le rsultat
d'un ordre formel du roi lui-mme. Le roi, dit-il, me fait demander 
dix heures du matin. Je m'y rends.  peine la porte de son cabinet
est-elle ferme, qu'il me dit: Villle, Chateaubriand nous a trahis; je
ne veux pas le voir  ma rception. Je fais observer au roi le peu de
temps qui restait: tout est inutile. Il me fait dresser aussitt
l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'aurait jamais faite en
toute autre circonstance. Il la signe et je vais l'expdier. Mais on ne
trouve pas M. de Chateaubriand chez lui; il s'tait dj rendu dans les
appartements de S.A.R. Monsieur, attendant ce prince pour lui prsenter
ses hommages: c'est l seulement qu'on peut lui remettre l'ordre du roi
qui le rvoque de ses fonctions.

M. de Villle dclare n'avoir jamais su qui avait rvl au roi
l'hostilit de Chateaubriand au projet de conversion de la rente et la
part qu'il avait prise au rejet de cette loi devant la Chambre des
Pairs. Cependant Chateaubriand ne s'en cachait pas, et son opposition
n'tait un secret pour personne dans aucun des salons qu'il frquentait,
et surtout dans celui de Madame de Custine.

Il rsulte de ces dtails, ignors de Chateaubriand, que l'initiative de
sa rvocation appartient personnellement au roi, non  M. de Villle.
Mais il est permis de croire que M. de Villle s'y prta sans se faire
beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut  ce sujet avec Berryer,
il en accepte toute la responsabilit comme de son oeuvre personnelle et
sans dcouvrir la personne du roi, ce qui tait son devoir. Quant  la
mesure en elle-mme, il y trouvait la satisfaction, trs impolitique
d'ailleurs, de rancunes invtres.

On peut lire dans les _Mmoires d'outre-tombe_ et les crits, du temps,
les dtails et les consquences immdiates de cet vnement inattendu.
Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'tait pas homme  supporter
patiemment une telle offense. L'explosion de sa colre fut terrible:
Avec cela, dit-il en montrant une plume, j'craserai le petit homme.
Il tint parole, et la guerre sans trve ni merci fut dclare. Il
souleva contre M. de Villle une formidable opposition; le petit homme
fut renvers, mais, dans sa chute il entrana la monarchie.

Aussitt que Madame de Custine apprit la disgrce de son ami, elle lui
adressa, toujours aimante et toujours dvoue, ces touchantes paroles:
Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout
les vtres. Venez, comme autrefois, vous reposer  Fervaques. Que de
souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots! Il ne parat
pas cependant que Chateaubriand se soit rendu  Fervaques comme Madame
de Custine l'y conviait. Ds le 21 juin, quinze jours aprs sa chute, il
commena contre le ministre cette opposition implacable qui devait
l'entraner bien au del du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au
renversement de la monarchie par une rvolution.

Comment Chateaubriand, avec ses antcdents politiques, oubliant
l'implacable opposition qu'il avait faite au ministre Decazes et aux
libraux, a-t-il pass, par une brusque transformation et des alliances
nouvelles, dans les rangs de ces ouvriers en ruines, comme il les
appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration?  cette
question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribu  la chute
de la monarchie, il rpond par des aveux et des regrets: Euss-je
devin le rsultat, dit-il, certes je me serais abstenu; la majorit qui
vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'et pas
vote si elle et prvu la consquence de son vote. Personne ne dsirait
srieusement une catastrophe, sauf quelques hommes  part. Puis
rejetant sur l'instabilit des choses humaines les faits accomplis, il
ajoute tristement: Aprs tout, ce n'est qu'une monarchie tombe; il en
tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidlit, elle l'aura 
jamais.

Il ne s'tait fait d'ailleurs aucune illusion, mme au plus fort de son
opposition, sur les fatales inconsquences o il se laissait entraner,
et avec sa sincrit habituelle, il en faisait l'aveu: Je vais toujours
seul je ne sais o, disait-il, tantt conduisant l'opinion, tantt
pouss par elle. Quelquefois je l'gare, d'autres fois elle m'gare
elle-mme, et il me faut la suivre  contre-coeur. Je ne me fais point
illusion sur moi-mme: je me creuse un abme o je m'enfonce tous les
jours plus avant. Il tait mu en prononant ces paroles, et lui qui ne
pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes[53].

Sans doute pour un homme d'tat qui doit porter devant l'histoire la
responsabilit de ses actes et mme des consquences qu'il n'a pas
prvues, l'apologie de Chateaubriand paratra insuffisante, et lui-mme
il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mmoires, la faute qu'il avait
commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprvoyant qui, monarchiste
au fond du coeur, aprs avoir renvers la monarchie de Louis XVI, allait
renverser celle de Charles X, et qui prparera plus tard la chute de
Louis-Philippe; parti d'utopistes, gnreux sans doute, se disant et se
croyant modrs, mais qui, comme on l'a dit, prparent les rvolutions
sans les vouloir, et qui, rvant le bien, conduisent au mal.

C'est de cette poque que date la grande popularit de Chateaubriand
dans le parti libral, son public avait chang; il runit autour de lui
une socit d'crivains pour donner de l'ensemble  ses combats. Les
lettres d'adhsion, les protestations de dvouement portant les noms de
l'opposition la plus avance et la plus hostile  la monarchie lui
arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire
s'empressaient, de leur ct,  lui former une cour,  se relayer auprs
de lui,  l'entretenir sans cesse,  ne pas le laisser un instant seul
avec lui-mme. On sentait de quelle importance tait la conqute d'un
tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature
une dfection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et
monarchiques. Pauvre grand homme! qu'il tait loin de se croire ainsi
pi, gard  vue, squestr par des hommes qu'il regardait comme ses
amis, au profit d'une cause qui n'tait pas la sienne! Il se croyait le
chef d'un parti; il en tait l'instrument.

Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes
taient bien faits pour l'inquiter. J'ai surpris plus d'une fois dans
son me, dit le comte de Marcellus, un tonnement ml de regrets pour
les tmoignages d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce ct.
Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hsiter, reconnu
ses torts: Je crus trs sincrement, dit-il, remplir un devoir en
combattant  la tte de l'opposition, trop attentif au pril que je
voyais d'un ct, pas assez frapp du danger contraire. Euss-je devin
le rsultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'tre laiss aller
 un ressentiment trop vif peut-tre, il ne m'est rest qu' m'immoler
moi-mme sur le bcher de la monarchie. Quel homme d'tat a jamais
pouss plus loin la franchise de ses aveux?

Pendant que Chateaubriand, tout en protestant de son amour pour la
monarchie et de son dvouement au roi, poursuivait les ministres de ses
invectives, il prparait la premire dition complte de ses oeuvres et
consacrait toute son ardeur  la plus noble et la plus lgitime des
causes: l'affranchissement de la Grce.

Quelques semaines aprs avoir quitt le ministre, il partit pour la
Suisse o il rejoignit Madame de Chateaubriand qui tait alle l'y
attendre. Au bord du lac de Neuchatel, dans ces campagnes charmantes, il
retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y tait promen
en habit d'Armnien. Du haut des montagnes, il se plaisait  contempler
le lac de Bienne et les horizons bleutres; enfin il s'tait fix 
Fribourg quand la maladie du roi le rappela prcipitamment  Paris.

Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois
seulement  la rvocation de son ministre des affaires trangres.
Presque immdiatement, Chateaubriand publia sa brochure: Le roi est
mort, vive le roi, qui semblait annoncer un changement dans ses
dispositions, et peut-tre la fin de ses hostilits. Aprs la
publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de
Chateaubriand, qu'il ramena bientt  Paris.

L'anne suivante, il assista  Reims au sacre du roi Charles X (29 mai),
sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement
qu'on aurait pu esprer, et l'opposition contre les ministres reprit
avec une nouvelle ardeur.

       *       *       *       *       *

Les choses taient en cet tat vers la fin de 1825. Madame de
Chateaubriand, atteinte ds cette poque d'une bronchite chronique,
tait alle passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi
pour rsidence la petite ville de La Seyne, simple village,
crivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La
description qu'elle en donne est charmante: La Seyne est entoure de
petits coteaux, bien dessins et plants de vignes, de cyprs et
d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on
monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se
croisent, et d'une quantit de petits btiments et de bateaux pcheurs,
monts les uns par d'honntes marins, les autres par d'honntes forats,
dont les habits rouges sont d'un effet trs agrable tout au travers des
voiles.

C'est l qu'elle passa l'hiver. Son sjour y fut signal par des
bienfaits:  La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre
nom, mais dans un tel tat de dnuement que la mre tait oblige de
garder la chambre faute de vtements. Madame de Chateaubriand sollicita
en faveur des deux fils l'intervention de l'vque d'Hermopolis auprs
du roi, qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient
de faim sous le rgne d'un descendant de Louis XIV. La requte de
Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de
l'tre, et ses deux jeunes protgs, hritiers d'un grand nom, virent
s'ouvrir devant eux une carrire honorable. La famille Massillon avait
t ruine par la Rvolution et par les guerres de l'Empire[54].

Le sjour du midi ne fut pas favorable  Madame de Chateaubriand. Elle
retourna  Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire 
Lausanne, o, contrairement aux pronostics des mdecins, sa sant se
rtablit. Elle tait dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y
fixa sa rsidence; il y voyait Madame de Montolier, qui, retire sur une
haute colline, mourait dans les illusions du roman, comme Madame de
Genlis, sa contemporaine.

       *       *       *       *       *

De son ct, Madame de Custine, trs retire du monde, trs
dsintresse de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y tait
personnellement en cause, passait des annes entires  Fervaques, s'y
enveloppant de deuil et de solitude. Un charme ml d'amertume
l'attachait  ces lieux qui lui rappelaient les rves et les illusions
de ses belles annes. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi
ces arbres qu'elle avait plants, et que, en des jours plus heureux,
elle avait consacrs aux souvenirs de ses amis, en les dsignant par le
nom de chacun d'eux. Sa sant s'tait profondment altre: on et dit
qu'elle ne pouvait survivre  la ruine de ses esprances.

Au commencement de l't de 1826, trs souffrante et portant dj sur
ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir
la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir
peut-tre la vie qui lui chappait.

Elle partit accompagne de son fils et de M. Bertsoecher que Koreff lui
avait autrefois donn comme prcepteur d'Astolphe, et qui lui tait
rest attach. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se
rendit auprs d'elle et la vit pour la dernire fois. Il nous raconte
lui-mme en termes mus cette entrevue qui ressemblait  des adieux
funbres, et dans ses Mmoires, crits longtemps aprs, il l'entoure
encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la posie de
ses souvenirs: J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'chafaud d'un si
grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vtue de noir, la
taille amincie par la mort, la tte orne de sa seule chevelure de soie,
me sourire de ses lvres ples et de ses belles dents, lorsqu'elle
quittait Scherons, prs Genve.

Madame de Custine continua sa route.  Bex, elle descendit  la pension
de l'Union, petit htel avec des bains d'eaux salines, situ prs de
l'glise et adoss  de hautes montagnes.

       *       *       *       *       *

C'est de ce dernier asile que Bertsoecher annona le 25 juillet 
Chateaubriand que son amie avait cess de vivre: Elle a rendu son me 
Dieu sans agonie, ce matin  onze heures moins un quart. Elle s'tait
encore promene en voiture hier au soir. Rien n'annonait une fin si
prochaine. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes
de la meilleure des mres et des amies. Enguerrand (le petit-fils de
Madame de Custine) reposera entre ses deux mres... nous passerons par
Lausanne, o M. de Custine ira vous chercher, aussitt notre arrive.

Ce programme fut excut de point en point. Chateaubriand ne dit pas
qu'il ait assist,  Bex,  une veille funbre; il dit seulement: J'ai
entendu le cercueil de madame de Custine passer, la nuit, dans les rues
solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place ternelle 
Fervaques: elle se htait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait
possde qu'un instant, comme sa vie.

       *       *       *       *       *

On a conserv longtemps  Bex le souvenir de la pauvre malade, de la
bonne dame, qui y avait rendu si doucement le dernier soupir, et
l'intrt qu'elle avait inspir lui survcut. On montrait encore, il y a
quelques annes,  l'htel de l'Union, la chambre qu'elle avait habite,
et un cachet qu'elle y avait laiss; on donnait des empreintes de ce
cachet aux voyageurs qui en faisaient la demande. Il portait en trs
fins caractres la devise: _Bien faire et laisser dire_. C'tait une
variante de celle des Custine: _Fais ce que dois, advienne que pourra_,
qui, du reste, ne leur appartenait pas en propre. Mais tait-ce bien le
cachet de Madame de Custine? N'tait-ce pas plutt celui d'Astolphe, qui
se rsignait si bien  laisser dire, mais qui se conformait moins
exactement  la premire partie de la devise?

       *       *       *       *       *

Madame de Custine, ne le 18 mars 1770, avait, au moment de sa mort, 56
ans. La gravit de sa vie, consacre depuis longtemps aux oeuvres de
bienfaisance, la solitude de ses dernires annes, son renoncement aux
choses de ce monde, tout donne un dmenti aux assertions trop
romanesques de ses biographes qui lui font entreprendre son voyage de
Suisse pour y poursuivre un amant, auquel elle n'avait plus  confier
que les derniers accents de ses afflictions et son adieu suprme.

       *       *       *       *       *

Avec elle se termine la priode la plus brillante de la vie de
Chateaubriand et l'un des pisodes les plus passionns des amours de sa
jeunesse. Dsormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit,
jusqu'au jour o le souffle des rvolutions aura dtruit sans retour ce
gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et
auquel, en fin de compte, il est au fond du coeur rest fidle. tranger
aux affaires publiques  partir de 1830, il n'a pas cess d'crire. Si
sa main, comme il le dit, tait lasse, ses ides du moins n'avaient pas
faibli; il les sentait toujours vives comme au dpart de la course.
Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles annes de sa
jeunesse, il a su crer encore de nouvelles formes et de nouvelles
couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consign dans son
oeuvre de prdilection, les _Mmoires d'outre-tombe_, avec l'hommage
d'une discrtion respectueuse, le cher souvenir de Madame de Custine.




APPENDICE.


Aprs la mort de sa mre, Astolphe de Custine vendit le chteau de
Fervaques o il avait t lev, et qui passa en d'autres mains.

Puisque nous avons suivi le marquis de Custine pendant son enfance, sa
jeunesse et son ge mr, jusqu'au moment de la catastrophe qui brisa sa
carrire et abrgea par le chagrin la vie de sa mre, il est intressant
de tracer de lui un portrait plus complet et de le conduire jusqu' sa
fin.

Il tait tout enfant, quand son pre, Philippe de Custine, condamn 
mort par le tribunal rvolutionnaire, refusa absolument de sauver sa vie
par une vasion que Madame de Custine, toujours prte quand il
s'agissait de dvouement, avait prpare, mais qui faisait courir les
plus grands dangers  ses librateurs. Astolphe ne manquait donc pas,
dans sa famille, d'exemples d'honneur et d'hrosme. En 1814,  l'ge de
24 ans, il assista au congrs de Vienne en qualit d'attach 
l'ambassade du Prince de Talleyrand. Mais il ne put garder ce poste, et
avec sa mobilit habituelle, il renona  la diplomatie. L'anne
suivante nous le retrouvons  Francfort avec sa mre, qui s'tait
dtermine  le rejoindre, bien plus pour lui donner des soins, car il
tait malade de corps et d'esprit, que pour se soigner elle-mme.

C'est vers cette poque et dans cette ville que Madame de Custine fit la
connaissance de Madame de Varnhagen d'Ense, qui, par son me porte 
l'idal, nous apparat comme la personnification la plus sympathique de
la rveuse Allemagne. Entre ces deux femmes dont l'une tait souffrante,
et l'autre pleine de tendresse, une intime amiti s'tablit. Leur
correspondance, qui dura jusqu'en 1820, claire d'une trs vive lumire
les traits de l'une et de l'autre et surtout de Madame de Custine.

Ici se place l'affection bizarre dont Custine, comme nous l'avons dit,
s'prit tout  coup pour un jeune homme de Darmstadt. Ce dernier, dit
navement Varnhagen, nous paraissait assez insignifiant, mais Custine,
homme nergique et rsolu dans tout ce qu'il abordait, parlait avec
passion de cet ami dont l'intimit lui faisait prouver, par une
commotion du coeur et de l'me, une satisfaction et une jouissance telles
que nous n'en trouvons d'autres exemples que dans l'antiquit.
L'exemple de ces amours des hros de l'antiquit ne rassurait pas Madame
de Custine, qui, en sa qualit de franaise, tait beaucoup plus
clairvoyante que les Varnhagen; elle ne s'criait pas comme eux: Quelle
noblesse de sentiments, quelle puret dans cette douce intimit de
l'me, quel feu  la fois brlant et sombre! Elle tait assige de
terreurs et de noirs pressentiments.

Nous arrivons  la priode des mariages dont nous avons parl: Madame de
Custine remuait ciel et terre pour marier Astolphe. Esprait-elle, en
lui donnant une femme, le soustraire  ses garements? Il y a
quelquefois dans les familles un gosme effrn qui ne se fait pas
scrupule de sacrifier autrui aux chances de rformes bien alatoires
d'un tre indigne. tait-ce le cas de Madame de Custine? Nous n'osons
pas l'affirmer.

Bien des projets de mariage furent mis en avant, entre autres avec la
fille du gnral Moreau et la fille du gnral Sebastiani, qui devint la
malheureuse duchesse de Choiseul Praslin. On dit mme que Madame de
Stal, l'intime amie de Delphine, dont elle avait donn le nom:
_Delphine_,  l'un de ses romans, et un instant l'ide d'introduire
Astolphe dans sa famille.

Il se fiance enfin,  Paris, nous dit Varnhagen, dans son livre dj
cit, avec une des plus riches et des plus notables hritires; mais, 
la stupfaction gnrale, il rompt tout  coup ses fianailles, sans que
personne pt en imaginer le motif, dont il gardait le secret. Dans une
nouvelle intitule _Aloys_, il raconte et explique cette aventure sous
une forme romanesque. Ce mauvais roman d'_Aloys_, publi d'abord sous
le voile de l'anonyme, est une des plus vilaines actions de Custine.
Sous forme de roman, avec des situations et des noms  peine dguiss,
il insulte et calomnie la famille mme dont la bienveillance s'est
gare sur lui. Il outrage sa mre, dguise sous le titre de tante:
esprit sans tendue et sans fermet, qui ne pouvait juger son
caractre, qui s'affligeait, dit-il, de ma tristesse sans en deviner
la cause, que ma froideur aigrissait, sans l'clairer sur la maladie de
mon coeur... combien je mprisais ses vues troites, et combien sa
sagesse borne me paraissait misrable!

Ces pages et beaucoup d'autres du roman d'_Aloys_ sont toute une
rvlation: nous comprenons maintenant ce que Madame de Custine cachait
si discrtement, nous comprenons ses dsespoirs de mre, au milieu des
altercations, des emportements, dans cet enfer de la vie intime que lui
faisait son fils.

Voici maintenant le portrait, assez russi dans son genre, de Madame de
Genlis, dont il n'avait jamais eu qu' se louer: C'tait une personne
commune; elle avait toute la bont qui s'accorde avec la mdiocrit;
elle pouvait faire beaucoup de mal par son besoin de parler
continuellement des autres: il est vrai qu'elle prtendait s'occuper de
leurs affaires pour leur avantage; mais sa manire de l'apprcier tait
rarement la leur; elle n'en tait que plus persuade de la ncessit de
les contraindre  avoir raison comme elle. Cette _providence du
commrage_ s'tait fait un code de lois sociales... heureusement pour
nous, sa position dans le monde ne lui donnait pas l'autorit
ncessaire...! elle voulait tre _le tyran du bien_... on ne la
supportait que parce qu'elle permettait qu'on se moqut d'elle.

Quant aux explications que, suivant Varnhagen, Custine donne sur la
rupture de son mariage, elles sont abominables, et sans doute personne
ne prendra la peine de les chercher dans son roman.

Malgr tout cela, Astolphe mri par l'ge, voyageant, crivant, donnant
son avis sur les affaires de Rome, rapportant ses conversations avec les
cardinaux, et correspondant avec M. Thiers, puis avec la Princesse
Mathilde, avait encore l'accs des salons. Sa tenue tait irrprochable,
sa distinction aristocratique parfaite, et il avait beaucoup d'esprit.
Quel que ft le pass, c'tait toujours le marquis de Custine, le
descendant d'une grande race.--Un jour, Philarte Chasles tait en
visite chez la comtesse Merlin; survint un inconnu dont la conversation
tantt enjoue, tantt srieuse, souvent leve, tait
blouissante.--Quand l'inconnu se fut retir avec l'aisance et
l'lgance d'un homme du monde, Qui est-ce donc? demanda Philarte? Sa
parole est un feu d'artifice!--Oui, un feu d'artifice tir sur l'eau,
reprit la Comtesse; il y a un fonds si triste, des profondeurs si
noires! c'est Custine![55]

Le marquis de Custine mourut  Saint-Gratien, le 29 septembre 1857.




NOTES

[1: Prface du _Dictionnaire de la langue franaise_.]

[2: En vertu de la loi du 14 septembre 1791, le clerg _constitutionnel_
restait charg des actes de l'tat civil, jusqu' ce que la loi
institut d'autres fonctionnaires, ce qui n'eut lieu que par la loi du
20 septembre 1792.]

[3:  propos du mystre de cette vie conjugale de Madame de
Chateaubriand, une hypothse se prsente naturellement  l'esprit. Elle
expliquerait, tout, et serait bien touchante. Mais ce n'est qu'une
hypothse! Nous ne la donnerons pas: il faudrait trop de dtails pour en
montrer la vraisemblance.]

[4: Celle jolie dition Ballanche est devenue trs rare. Elle est
surtout recherche par les bibliophiles  cause des gravures de C.
Boily, qui reproduisent avec un sentiment exquis le texte qui les a
inspirs.]

[5: Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand.]

[6: M. A. Bardoux.]

[7: _Madame de Custine_, d'aprs des documents indits, par M. A.
Bardoux.]

[8: V. _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux.]

[9: Ce sont les gens de Madame de Beaumont, que Chateaubriand avait pris
 son service.]

[10: Comte de Marcellus. _Chateaubriand et son temps_.]

[11: _Madame de Custine_, par M.A. Bardoux.]

[12: Louis Mathieu, comte Mol, Pair de France; qui a jou un rle
considrable sous la Monarchie de Juillet.]

[13: M. Bertin.]

[14: M. Bertin.]

[15: Est-ce  Madame de Beaumont qu'il fait allusion? Ces suppositions
de Madame de Custine auraient t bien blessantes pour Chateaubriand.]

[16: M. Bertin.]

[17: Madame de Custine d'aprs des documents indits.]

[18: Le Comte Elzar de Sabran.]

[19: Lettre publie par Sainte-Beuve: _Chateaubriand et son groupe
littraire_.]

[20: La socit de Madame de Beaumont.]

[21: La rouverture de l'glise et la restauration du culte catholique
fut prside par l'abb de Crquy, docteur en thologie, ancien
vicaire-gnral de Monseigneur de la Ferronnaye, vque de Lisieux.]

[22: M. Berstoecher, prcepteur d'Astolphe de Custine.]

[23: Ch. Lenormant, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de
Chateaubriand_.]

[24: Une lettre de Madame de Custine  Fouch, que Madame Bertin devait
prsenter elle-mme. Cela ne dmontre-t-il pas premptoirement que les
sollicitations auprs de Fouch rclames par Chateaubriand dans toutes
ses lettres avaient bien pour objet son ami Bertin?]

[25: Ce n'est pas, sans doute, celle-l que Madame de Custine lui
reprochait. Mais il y en avait d'autres dont elle se plaignait  plus
juste titre.]

[26: Cette lettre, qui doit porter le n 12, a t publie par M.
Bardoux: _Madame de Custine, d'aprs des documents indits_.]

[27: Nous sommes redevables de cette belle publication: _Madame de
Chateaubriand, d'aprs ses mmoires et ses correspondances_,  M. G.
Pailhs. Bordeaux, 1887. Nous devons personnellement  M. G. Pailhs
toute notre reconnaissance.]

[28: M. Bertin.]

[29: Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_.]

[30: Lettre de Joubert: 18 novembre 1804.]

[31: Papiers de Chnedoll publis par Sainte-Beuve.]

[32: Sainte-Beuve a sur la conscience cette fable-l. C'est lui qui l'a
cre, et la malignit publique s'en est empare. Sur quelle pauvret
d'arguments elle repose! Que de soupons perfides et sans base, que
d'arguties striles, _inania verba_! Tandis qu'il est si facile, avec un
peu d'exprience du coeur humain, d'tablir par une analyse exacte des
sentiments intimes et par des indices irrfragables, qu'il n'y a
absolument rien de commun entre Lucile et l'amour d'Amlie! Pourquoi cet
acharnement  tout fltrir, uniquement pour enlever leur couronne aux
Grces et la pudeur  l'amour fraternel?]

[33: M. Bertin.]

[34: _Madame de Chateaubriand_, d'aprs ses mmoires et sa
correspondance, par M. G. Pailhs.]

[35: Le rgime des passeports dont la Convention avait dot la France au
nom de la libert, n'a t aboli que sous le rgne de Napolon III.]

[36: Ce voyage de Suisse se fit plus tard. Il faut en lire le rcit dans
les mmoires si intressants et si spirituels de Madame de
Chateaubriand, publis par M. G. Pailhs.]

[37: Ces billets indits ont t publis par M. Bardoux: _Madame de
Custine_.]

[38: Le _Journal des Dbats_ confisqu et devenu le _Journal de
l'Empire_ avait Etienne pour directeur politique et Hoffman pour
directeur littraire.]

[39: Chnier tait mort le 10 janvier 1811.]

[40: _Madame de Chateaubriand_, par M. G. Pailhs.]

[41: V. _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux.]

[42: Publie par M. A. Bardoux: _Madame de Custine_.]

[43: Ces mmoires n'ont jamais paru.]

[44: _Madame de Custine_, par M. Bardoux.]

[45: _Mmoires de Madame de Genlis._]

[46: Ces deux lettres, ainsi que d'autres sur le mme sujet, ont t
publies par M. A. Bardoux, _Madame de Custine_ d'aprs des documents
indits.]

[47: Philodme, _Anthol. Palat. V._ 13.]

[48: Cette lettre, ainsi que la prcdente, a t publie par M. A.
Bardoux: _Madame de Custine_.]

[49: _Madame de Custine_, d'aprs des documents indits.]

[50: _Madame de Custine_, d'aprs des documents indits.]

[51: Les lettres qui taient arrives pour lui  Fervaques.]

[52: Lettres du marquis A. de Custine  Varnhagen d'Ense et Rahel
Varnhagen d'Ense, accompagnes de plusieurs lettres de la comtesse
Delphine de Custine et de Rahel Varnhaen d'Ense.--Bruxelles, 1870.]

[53: Comte de Marcellus: _Chateaubriand et son temps_.]

[54: _Madame de Chateaubriand: lettres indites  M. Clausel de
Coussergue_, par M. G. Pailhs.]

[55: Mmoires de Philarte Chasles.--Chnedoll avait dj dit  propos
de sa conversation avec Rivarol,  qui il avait t prsent le 5
septembre 1795: Un feu d'artifice tir sur l'eau--_brillante et
froide_. Suivant Sainte-Beuve,  qui il faut toujours revenir en fait
d'informations, c'est au duc de Lauraguais que le mot appartient.]





End of the Project Gutenberg EBook of Chateaubriand et Madame de Custine, by 
E. Chdieu de Robethon and Franois-Ren de Chateaubriand and Marquise de Custine

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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