Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot

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Title: Histoire de la Nouvelle-France
       (Version 1617)

Author: Marc Lescarbot

Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268]

Language: French

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                            MARC LESCARBOT


                              HISTOIRE DE
                          LA NOUVELLE-FRANCE

Contenant les navigations, dcouvertes, & habitations faites par les
Franois s Indes Occidentales & Nouvelle-France, par commission de noz
Roys Tres-Chrtiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de
ces choses depuis cent ans jusques  hui.

_En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, & Geographique des
provinces cy dcrites: avec les Tables & Figures necessaires._

Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement Tmoin oculaire d'une partie
des choses ici rcites.

_Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres, outre la
suite de l'Histoire._

[Illustration]

                               A PARIS


                    Chez ADRIAN PERIER, ru saint
                       Jacques, au Compas d'or

                        ______________________

                             M. DC. XVII

[Illustration]

                                AU ROY
                            TRES-CHRTIEN
                           DE FRANCE ET DE
                            NAVARRE LOUYS
                                XIII
                            Duc de Milan,
                      Comte d'Ast, Seigneur de
                               Genes.

Sire,
_Il y a deux choses principales, qui coutumierement excitent les Roys 
faire des conqutes, le zele de la gloire de Dieu, & l'accroissement de
la leur propre. En ce double sujet noz Roys vos preddecesseurs ont et
ds y a long temps invits  tendre leur domination outre l'Ocean, & y
former  peu de frais des Empires nouveaux par des voyes justes &
legitimes. Ils y ont fait quelques depenses en divers lieux & saisons.
Mais aprs avoir dcouvert le pas on s'est content de cela, & le nom
Franois est tomb  mpris, non par faute d'hommes vertueux, qui
pouvoient le porter sur les ailes, des vents les plus hautains: mais par
les menes, artifices, & pratiques des ennemis de vtre Coronne, qui ont
sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont reconu pouvoir quelque
chose  l'avancement d'un tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
foible, par ntre nonchalance s'est rendu puissant en l'Orient & en
l'Occident, sans que nous ayons eu cette honorable ambition non de le
devancer, mais de le seconder; non de le seconder, mais de venger les
injures par eux faites  noz Franois, qui souz l'avoeu de noz Roys ont
voulu avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles & immenses que
Dieu a present aux hommes de dea depuis environ six-vints ans. C'toit
chose digne du feu Roy de glorieuse memoire vtre pere, SIRE, de reparer
ces choses: mais ayant de hauts desseins pour le bien de la republique
Chrtienne, il avoit laiss  vos jeunes ans ces exercices, &
l'tablissement d'un Royaume nouveau au nouveau monde, tandis que
par-dea il travailleroit  runir les diverses religions, & mettre en
bonne intelligence les Princes Chrtiens entre eux fort partialiss. Or
la jalousie de ses ennemis lui ayant envi cette gloire, &  nous un tel
bien, on pourroit dire Que le fardeau que vous avez pris de
l'administration des Royaumes qui vous sont cheuz vous pese assez, sans
rechercher des occupations  plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je
trouve au contraire, que comme le grand Alexandre commena prque 
vtre ge la conqute du premier Empire du monde; Ainsi, que les
entreprises extraordinaires sont bien-seantes  vtre Majest, laquelle
depuis six mois a donn tant de preuves de sa prudence & de son courage,
que les cieux, en ont et ravis, & la terre tellement tonne, qu'il n'y
a celui d'entre les hommes qui ne vous admire, ayme & redoute
aujourd'hui, & ne vous juge capable de regir non ce que vous posseds,
mais tout l'univers. Cela tant, SIRE, & Dieu vous ayant departi si
abondamment ses graces, il les faut reconoitre par quelque action digne
d'un Roy tres-Chrtien, qui est de faire des Chrtiens, & amener  la
bergerie de Jesus-Christ les peuples d'outre mer qui ne sont encore 
aucun Prince assujtis, ou effacer de noz livres & de la memoire des
hommes ce nom de NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous nous glorifions.
Vous ne manquerez, SIRE, de bons Capitaines sur les lieux s'il vous
plait les ayder & soutenir, & bailler les charges  ceux-l seuls qui
veulent habiter le pas. Mais, SIRE, il faut vouloir & commander, & ne
permettre qu'on revoque ce qui aura et une fois accord, comme on a
fait ci-devant  la ruine d'une si belle entreprise, que promettoit bien
tot l'tablissement d'un nouveau Royaume aux terres de dela, & seroit
l'oeuvre aujourd'hui bien avanc, si l'envie & l'avarice de certaines
gens qui ne donneront point un coup d'epe pour vtre service, ne l'et
empech. Le feu sieur de Poutrincourt Gentilhomme d'immortelle memoire
bruloit d'un immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit bien
commenc) les terres chus  son lot: Et  cela il a toujours et
travers, comme aussi son fils ain, qui habite le pas il y a dix ans,
n'ayans jamais trouv que bien peu de support en chose si haute, si
Chrtienne, & qui n'appartient qu' des Hercules Chrtiens. Les sieurs
de Monts & de Razilli font mme plainte  leur gard. Je laisse les
entreprises plus recules de ntre memoire s voyages de Jacques
Quartier, Villegagnon, & Laudonniere, en Canada, au Bresil, & en la
Floride. Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il que par-tout o le
soleil luit depuis son reveil jusques  son sommeil il a commandement;
Et vous premier Roy de la terre, fils ain de l'Eglise, ne pourrez pas
dire le mme? Quoy? les anciens Grecs & Romains en leur paganisme
auront-ils eu cette loange d'avoir civilis beaucoup de nations, & chs
elles envoy des grandes colonies  cet effect; Et nous nais en la
conoissance du vray Dieu, & sous une loy toute de charit, n'aurons pas
le zele, non de civiliser seulement, mais d'amener au chemin de salut
tant de peuples errans capables de toutes choses bonnes, qui sont
au-dela de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans en une
pitoyable ignorance? Quoy, SIRE, noz Roys voz grans ayeuls auront-ils
epuis la France d'hommes & de tresors, & expos leurs vies  la mort
pour conserver la religion aux peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas
le mme zele  rendre Chrtiens ceux de l'Occident, qui nous donnent
volontairement leurs terres, & nous tendent les bras il y a cent ans
passez? Pourrons-nous trouver aucune excuse valable devant le throne de
Dieu quand ilz nous accuseront du peu de piti que nous aurons eu d'eux,
& nous attribueront le defaut de leur conversion? Si nous ne savions
l'tat auquel ilz sont, nous serions hors de reproche. Mais nous le
voyons, nous le trouvons, nous le sentons, & n'en avons aucun souci. Si
quelques gens nouveaux nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un
habit, ou un chant nouveau, nous allons au-devant, nous les embrassons,
nous les admirons, nous les faisons en un moment regorger de richesses.
Je ne blame point cela, SIRE, puis que les largesses des Roys n'ont
autres bornes que leur bon plaisir, & puis qu'en vtre Royaume chacun
est maitre de son bien. Mais  la mienne volont que l'on fit autant
d'tat de l'oeuvre dont je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de
bien loin tut ce qui se peut imaginer de piet entre les exercice des
hommes. Une seule confiscation, un seul bon benefice, une seule somme de
cent mille cus compte & nombre (en plusieurs) depuis la mort du sieur
Roy vtre pere, SIRE,  une Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit
fournir  cela, & vous faire commander puissamment dedans la Zone
torride, & dehors,  l'Occident. Mais chacun veut tirer  soi, & tant
s'en faut qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les effects nous
font croire que l'on tache partout tous moyens d'enerver & faire perdre
courage  ceux qui s'employent  des actions si genereuses, sans se
prendre garde qu'aujourd'hui il y va de vtre Etat en ces affaires ici:
Et si nous attendons encore un siecle la France ne sera plus France,
mais le proye de l'tranger, qui nous sappe tous les jours, nous
debauche vos allis, & se rend puissant  ntre ruine en un monde
nouveau qui sera tout  lui. Et pour nous eblour on demande des tresors
tout appareills en ces terres l, comme si la voye n'toit point
ouverte  votre Majest pour y entrer d'un Tropique  l'autre quand il
lui plaira: Comme si la gloire & force des Roys consistoit en autre
chose qu'en la multitude des hommes: Et comme si vtre antique France
n'avoit pas de beaux tresors en ses blez, vins, bestiaux, toiles,
laines, pastel, & autres denres qui lui sont propres: Qui sont aussi
les tresors  esperer de vtre NOUVELLE-FRANCE plus voisine de nus,
laquelle ds si long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui communique ses
pelleteries, d'o noz Terre-neuviers & Marchans tirent de bons profits._

SIRE, _s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur
la terre, c'est vous qui avs des peuples innumerables dont une partie
languissent faute d'occupation; Et n'toit deux ou trois manieres de
gens qui abondent dans vtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui
ne seroient moins puissans  vous faire redouter aux extremitez de la
terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y
occuperent des provinces appelles de leur nom: Et plus recentement
encor noz peres les premiers Franois, qui possedoient autant del que
de le Rhin. Mais qui (outre ce) avs les ports pour l'Orient &
l'Occident  vtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les
vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que
vous en fournisss les nations voisines de vtre Royaume. Il y a
beaucoup d'autres choses  dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens
quant  cette heure pour les representer  vtre Majest quand elle aura
consider l'importance de ce que dessus, & donnera des tmoignages
qu'elle veut serieusement entendre  ce qui est du bien de son service &
de la gloire de Dieu s terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille
inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vtre bras pour r'entrer
dans vtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint
voir bien-tot vtre grandeur servie & obe par toute la terre: A quoy
je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que
je suis,_

SIRE,

De vtre Majest

Tres-Humble, tres-obeissant,
& tres-fidele sujet.
MARC LESCARBOT
de Vervin.

[Illustration]




                                A
                        MONSEIGNEUR MESSIRE
                     PIERRE JEANNIN Chevalier,
                   Baron de Montjeu, Chagni, et
                  Dracy, Conseiller du Roy en ses
                  Conseils d'Estat, & Conterolleur
                      general de ses Finances.


MONSEIGNEUR,

Comme l'ge de l'homme commence par l'ignorance, & peu  peu l'esprit se
formant, par une studieuse recherche, pratique & experience, acquiert la
cognoissance des choses belles & releves: Ainsi l'ge du monde, en son
enfance croit rude, agreste, & incivil, ayant peu de conoissance des
choses celestes & terrestes, & des sciences que les siecles suivans ont
depuis trouves, & communiques  la posterit: & y reste encore
beaucoup de choses  decouvrir, dont l'ge futur se glorifiera, comme
nous nous glorifions des choses trouves de ntre temps. C'est ainsi que
le siecle dernier a trouv la Zone torride habitable, & la curiosit des
hommes a os chercher & franchir les antipodes que plusieurs anciens
n'avoient sceu comprendre. Tout de mme en noz jours, le desir de
savoir a fait dcouvrir  noz Franois des terres & ores maritimes qui
onques n'avoient et vus des peuples de de. Tmoins de ceci soient
les Souriquois, Etechemins, Armouchiquois, Iroquois, Montagnais du
Saguenay, & ceux que habitent par-del le Saut de la grande riviere de
Canada, decouverts depuis un an, au lieu dquels les Hespagnols, &
Flamens ont couch sur leurs Tables geographiques des noms invents 
plaisir: & le premier menteur en a tir plusieurs autres aprs soi.
_Nemo enim_ (dit Seneque) _sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &
author est, versatque nos & prcipitat traditus per manies error,
alienisque perimus exemplis._ Mais rien ne sert de chercher & decouvrir
des pas nouveaux au peril de tant de vies, si on ne tire fruit de cela.
Rien ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE, pour estre un nom en
l'air & en peinture seulement. Vous savs, Monseigneur, que noz Roys
ont fait plusieurs dcouvertes outre l'Ocean depuis cent ans en-, sans
que la Religion Chrtienne en ait est avance, ni qu'aucune utilit
leur en soit ressie. La cause en est, que les uns se sont contentez
d'avoir veu, d'autres d'en ouir parler, & que jamais on n'a embrass
serieusement ces affaires. Or maintenant nous sommes en un siecle
d'autre humeur. Car plusieurs parde s'occuperoient volontiers 
l'innocente culture de la terre, s'ils avoient dequoy l'employer: &
d'autres exposeroient volontiers leurs vies pour la conversion des
peuples de del. Mais il y faut au prealable tablir la Republique,
d'autant que (comme disoit un bon & ancien Eveque) _Ecclesia est in
Republica, non Republica in Ecclesia._ Il faut donc premierement fonder
la republique, si l'on veut faire quelque avancement par-del (car sans
la Republique l'Eglise ne peut tre) & y envoyer des colonies Franoises
pour civiliser les peuples qui y sont, & les rendre Chrtiens par leur
doctrine & exemple. Et puis que Dieu, Monseigneur vous a mis en lieu
eminent sur le grand theatre de la France pour voir & considerer ces
choses, & y apporter du secours: Vous qui aymez les belles entreprises
des voyages & navigations, aprs tant de services rendus  noz Roys,
faites encore valoir ce talent, & obligez ces peuples errans, mais toute
la Chrtient,  prier Dieu pour vous, & benir vostre Nom eternellement,
voire  le graver en tous lieux dans les rochers, les arbres, & les
coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si vous daigns apporter ce qui est
de vtre credit & pouvoir pour chasser l'ignorance arriere d'eux, leur
ouvrir le chemin de salut, & faire conoitre les choses belles, tant
naturelles que surnaturelles de la terre & des cieux. En quoy je
n'pargneray jamais mon travail, s'il vous plait en cela (comme en toute
autre chose) honorer de voz commandemens celuy qu'il vous a pleu aymer
sans l'avoir veu: C'est,

MONSEIGNEUR,

Vtre tres-humble &
tres-obeissant serviteur
MARC LESCARBOT.

[Illustration]




                              A LA FRANCE

BEL oeil de l'Univers, Ancienne nourrice des lettres & des armes,
Recours des affligez, Ferme appui de la Religion Chrtienne, Tres-chere
Mere, ce seroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose qui
vous poinonnera) souz vtre nom, sans parler  vous, & vous en
declarer le sujet. Vos enfans (tres-honore Mere) noz peres & majeurs
ont jadis par plusieurs siecles et les maitres de la mer lors qu'ilz
portaient le nom de Gaullois, & vos Franois n'toient reputez legitimes
si ds la naissance ilz ne savoient nager, & comme naturellement
marcher sur les eaux. Ils ont avec grande puissance occup l'Asie. Ils y
ont plant leur nom, qui y est encore. Ils en ont fait de mme s pas
des Lusitaniens & Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,
poussez d'un zele religieux & enflamm de piet, ils ont encore port
leurs armes & le nom Franois en l'Orient & au Midi, si bien qu'en ces
parties l qui dit Franois il dit Chrtien: & au rebours, qui dit
Chrtien Occidental & Romain, il dit Franois. Le premier Csar Empereur
& Dictateur vous donne cette louange d'avoir civilis & rendu plus
humaines & sociables les nations voz voisines, comme les Allemagnes,
lquelles aujourd'huy sont remplies de villes, de peuples, & de
richesses. Bref les grans Evques & Papes de Rome s'tant mis souz vtre
aile en la persecution, y ont trouv du repos: & les Empereurs mmes en
affaires difficiles n'ont dedaign se soubmettre  la justice de votre
premier Parlement. Toutes ces choses sont marques de votre grandeur.
Mais si s premiers siecles vous avez command sur les eaux, si vous
avs impos votre nom aux nations loignes, si vous avs et zele pour
la Religion Chrtienne, & bref si vous avs apprivois les moeurs
farouches des peuples rustiques; il faut aujourd'hui reprendre les vieux
erremens en ce qui a est laiss, & dilater les bornes de vtre piet,
justice, & civilit, en enseignant ces choses aux nations de la
Nouvelle-France, puis que l'occasion se presente de ce faire, & que vos
enfans reprennent le courage & la devotion de leurs peres. Que diray-je
ici? (tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je di pour la Verit
que c'est chose honteuse aux Princes, Prelats, Seigneurs & peuples
tres-Chrtiens de souffrir vivre en ignorance, & prque comme btes,
tant de creatures raisonnables formes  l'image de Dieu, lquelles
chacun sait tre s grandes terres Occidentales d'outre l'Ocean.
L'Hespagnol s'est montr plus zel que nous en cela, & nous a ravi la
palme de la navigation qui nous toit propre. Il y a eu du profit. Mais
pourquoy lui enviera-on ce qu'il a bien acquis? Il a est cruel. C'est
ce qui souille sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalit.
Depuis cinq ans le Sieur de Monts meu d'un beau desir & d'un grand
courage, a essay de commencer une habitation en la Nouvelle-France, & a
continu jusques  present  ses dpens. En quoy faisant lui & ses
lieutenans ont humainement trait les peuples de ladite province. Aussi
aiment-ils les Franois universellement, & ne desirent rien plus que de
se conformer  nous en civilit, bonnes moeurs, et religion. Quoy donc,
n'aurons nous point de piti d'eux, qui sont noz semblables? Les
lairrons-nous toujours perir  nos yeux, c'est  dire, le sachant, sans
y apporter aucun remede? Il faut, il faut reprendre l'ancien exercice de
la marine, &faire une alliance du Levant avec le Ponant, de la France
Orientale avec l'Occidentale, & convertir tant de milliers d'hommes 
Dieu avant que la consommation du monde vienne, laquelle s'avance fort,
si les conjectures de quelques anciens Chrtiens sont veritables,
lquels ont estim que comme Dieu a fait ce grand Tout en six journes,
aussi qu'au bout de six mille ans viendroit le temps de repos, auquel
sera le diable enchain, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se
rapporte  l'opinion des disciples & sectateurs d'Elie, lquels, (selon
les Talmudiste) on tenu que le monde seroit

                      DEUX MILLE ANS VAGUE [1]
                      DEUX MILLE ANS LOY
                      DEUX MILLE ANS MESSIE,

[Note 1: C'est  dire ni Loy, ni Messie.]

& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminues ddites
annes autant qu'il en sera diminu.

Il vous faut, di-je ( chere Mere) faire une alliance imitant le cours
du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la
Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilit, vtre
justice, vtre piet, bref votre lumiere se transporte l-mme par vos
enfans, lquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en
ces parties Occidentales seront appells Enfans de la mer, qui sont
interprets Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraque, en la
prophtie d'Ose. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa &
d'autres, qui ont affriand les Hespagnols & iceux attirs aux Indes
Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera
digne d'tre dite vtre fille, la transmigration des hommes de courage,
l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se
contenteront de leur fortune: dquels plusieurs faute d'estre employs,
vont s pas trangers, o desja ils-ont enseign les metiers qui vous
estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la
route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obessance
de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux,
lquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu's
crits des Prophetes, le mot de negociation [Hbreux] se prent aussi
pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec
les discours des richesses.

Plusieurs de lache coeur qui s'pouvantent la veu des ondes, tonnent
les simples gens, disans (comme le Pote Horace) qu'il vaut mieux
contempler de loin la fureur de Neptune:

            _Neptunum procul terra spectare furentem,_

& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les
violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les
beaux batiments de France. Mais  telles gens j'ay parl en plusieurs
lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est  eux
qu'appartient la gloire d'tablir au nom de Dieu parmi des peuples
errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques
Chrtiennes & Franoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose
de vertu, qui puisse servir & donner courage  la posterit. Tels
faineans mesurans chacun  leur aune, ne sachans faire valoir la terre,
& n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes
impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.

Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de mme que ceux-l de
la Nouvelle-France: _Qui est_ (dit-il) _Celui, qui outre le danger d'une
mer effroyable & inconnu, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou
l'Afrique, pour l'Allemagne, o est un sol rigoureux, une terre informe
& triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est  celui qui
y est nay?_ Cestui-l parloit en Payen, & comme un homme de qui
l'esperance toit en la joussance des choses d'ici bas. Mais le
Chrtien marche d'un autre pi & a son but  ce qui regarde l'honneur de
Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices
tous perils ne lui sont que jouts. Pour n'y avoir des violons & autres
recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre:
car il est fait ais d'y en mener.

Mais ceux qui ont accoutum de voir de beaux chateaux, villes & palais,
& se contenter de l'esprit de cette veu, estiment la vie peu agreable
parmi les forts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour
certain, que s'il y avoit des villes ja fondes de grande antiquit il
m'y auroit point un poulce de terre au commandement des Franois, &
d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller
pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est
bien sot) qui n'aime mieux voir une fort qui est  lui, qu'un palais o
il n'a rien?

Les timides mettent encore une difficult digne d'eux, qui est la
crainte des Pyrates: A quoy j'ay rpondu au Trait de la Guerre: & diray
encore qu' ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un
tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: _Ne craint point, 
vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Isral: Je t'aideray, dit le
Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Isral._

Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay
quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les
terres de la Nouvelle-France, & en dpoiller les habitans: auquels ma
reponse a est en peu de mots, que ces peuples sont semblables  celui
duquel est parl en l'Evangile, lequel avoit serr le talent qui lui
avoit est donn, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant
lui fut ot. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donn la terre
 l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de
possession doit appartenir aux enfans qui obessent  leur pere & le
reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que
sont les Chrtiens, auquels apparient le partage de la terre premier
qu'aux enfans desobessans, qui ont et chassez de la maison, comme
indignes de l'heritage, & de ce qui en depend.

Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait
l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des
commandemens faits jadis  Josu, Gedeon, Saul, & autres combattans pour
le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur,
de piet, & de misericorde, en laquelle ntre Sauveur a dit, _Apprenez
de moy que je suis doux, & humble de coeur:_ Item, _Vens  moy vous
tous qui estes travaills & chargs, et je vous soulageray_: Et ne dit
point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens
estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruin: & n'ont pas
resist comme ces peuples dquels la Sainte Ecriture fait mention. Et
d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conqute, ce seroit
en vain que le mme Sauveur auroit dit  ses Aptres: _Allez vous-en par
tout le monde, & prchez l'Evangile  toute creature_.

La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est
ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne
seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'tant ainsi, il la
faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter
serieusement le nom de Jesus-Christ & le vtre, puis qu'aujourd'hui
plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y
conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y
attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de
quelque belle & honorable ambition d'tre des premiers courans 
l'immortalit par cette action l'une des plus grandes que les hommes se
puissent proposer. Et comme les poissons de la mer sale passent tous
les ans par le dtroit de Constantinople  la mer du Pont Euxin (qui est
la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que l ilz
trouvent l'eau plus douce,  cause de plusieurs fleuves qui se
dchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans
qui voudront quitter cette mer sale pour aller boire les douces eaux du
Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront l bien-tot (Dieu aydant)
une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler
la province & la remplir de generation.

                                                     M. LESCARBOT

[Illustration]

[Illustration]




                              SOMMAIRES
                            DES CHAPITRES
                  pour servir de Table des matieres
                     contenes en cette Histoire.

                            LIVRE PREMIER

Auquel sont dcrits les voyages & navigations faites par Commission, &
aux dpens de noz Rois tres-Chrtiens FRANOIS I & CHARLES IX, en la
Terre neuve de la Floride, & Virginie par les Capitaines Verazzan,
Ribaut, Laudonniere, & Gourgues.

CHAPITRE I

ORIGINE _de la navigation. Motifs des decouvertes, qui se sont faites
depuis six vints ans. Voyages de nos Franois sur l'Ocean. Cause du peu
de fruit qu'on y a fait. Fausset des Tables geographiques. Que le sujet
de cette histoire n'est  mpriser. Qualits louables des peuples qu'on
appelle sauvages._

CHAP. II

_Du nom_ de GAULLE, _Rfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. No
premier Gaullois. Les anciens Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin
refut. Conqutes & navigations des vieux Gaullois. Loix marines,
justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris.
Navigations des anciens Franois. Refroidissement en la navigation d'o
est venu. Lachet de ntre siecle. Richesses des Terres neuves._

CHAP. III

_Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales, & consequemment
de la Nouvelle-France comprise sous icelles._

CHAP. IV

_Limites de la Nouvelle-France: & sommaire du voyage de Jean Verazzan
Capitaine Florentin, en la Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, & en
toute cette cte jusques au quarantime degr: avec une brive
description des peuples qui habitent ces contres._

CHAP. V

_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les dcouvertes qu'il y
a faites, & la premiere demeure des Chrtiens et Franois en cette
Province._

CHAP. VI

_Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations des Franois avec
les chefs des Indiens: Feste d'iceux Indiens: Necessit de vivres:
Courtoisie des Indiens: Division des Franois: Mort du Capitaine
Albert._

CHAP. VII

_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficult de
retourner en France faute de navire: Secours des Indiens la dessus:
Retour: Etrange et cruele famine: Abord en Angleterre._

CHAP. VIII

_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle-France: Son
arrive  l'ile Sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride:
Grand ge des Floridiens: Honetet d'iceux: Batiment de la forteresse
des Franois._

CHAP. IX

_Navigation dans la riviere de May: Recit des Capitaines &_ Paraoustis
_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonies tranges des
Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._

CHAP. X

_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanit
envers les femmes & petits enfans: Leurs triomphes: Laudonniere
demandant quelques prisonniers est refus: Etrange accident de tonnerre:
Simplicit des Indiens._

CHAP. XI

_Renvoy des prisonniers Indiens  leur Capitaine: Guerre entre deux
Capitaine Indiens: Victoire  l'aide des Franois: Conspiration contre
le Capitaine Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._

CHAP. XII

_Autre diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui
en avint._

CHAP. XIII

_Ce que fit Laudonniere estant delivr de ses seditieux: Deux Hespagnols
reduits  la vie des Sauvages: Les discours qu'ils tindrent tant d'eux
mmes, que des peuples Indiens: Habitans de Serrop ravisseurs de
filles: Indiens dissimulateurs._

CHAP. XIV

_Comme Laudonniere fait provision de vivre: Dcouverte d'un Lac que l'on
pense aboutir  la mer du Su: Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages:
Guerre: Victoire  l'aide des Franois._

CHAP. XV

_Grandes necessit de vivres entre les Franois accru jusques  une
extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise_ d'Outina: _Combat des
Franois contre les Sauvages: Faon de combattre d'iceux Sauvages._

CHAP. XVI

_Provision de mil: Arrive de quatre navires Angloises: Reception du
Capitaine & general Anglois: Humanit & courtoisie d'icelui envers les
Franois._

CHAP. XVII

_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrive
du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venu._

CHAP. XVIII

_Opiniatret du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des Franois: Retour en
France: Mort dudit Ribaut & des siens: Bref recit de quelques cruauts
Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes  mme opinion._

CHAP. XIX

_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever
l'honneur des Franois en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les
Sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._

CHAP. XX

_Hespagnol dguis en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches
& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution
des Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au partir des Franois:
Retour de Gourgues France: Et ce qui avint depuis._


                           LIVRE DEUXIME

Contenant les Voyages faits souz le Capitaine Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil.

CHAP. I

_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de
tout son voyage jusques  son arrive en ce pas l: Fivre pestilente
-cause des eaux puantes: Maladies des Franois, & mort de quelques uns:
Zone Torride tempere: Multitude de Poissons: Ile de l'Ascension:
Arrive au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des Franois._

CHAP. II

_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour
envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Dcouverte d'icelle:
Punition de quelques uns: Description du lieu & retraite des Franois:
Partement de l'escouade Genevoise._

CHAP. III

_Seconde navigation faite au Bresil aux dpens du Roy: Accident d'une
vague de mer: Discours des iles Canaries: Barbarie, pas fort bas:
Poissons volans, & autres, pris en mer: Tortus merveilleuses._

CHAP. IV

_Passage de le Zone Torride: o navigation difficile: & pourquoy: Et sur
ce; Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au
Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent oriental perpetuel sous la
ligne quinoctiale: Origine & causes d'icelui, & des vents d'abas, & de
midi: Pluies puantes souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne
quinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se voit ne
l'un ne l'autre Pole._

CHAP. V

_Dcouverte de la terre du Bresil:_ Margajas _quels peuples: Faon de
troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres:
Haute roche appelle l'Emeraude de_ Max-h: _Cap de Frie: Arrive des
Franois  la riviere de_ Ganabara, _o toit Villegagnon._

CHAP. VI

_Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa
venu & de ses compagnons: Reponse dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait
au Fort de Colligni aprs l'arrive des Franois._

CHAP. VII

_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimul sa
Religion: Sauvages amenez en France: Mariages celebrs en la France
Antarctique: Debats pour la Religion: Conspirations contre Villegagnon:
Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant
la celebration dela Cene  faute de pain & de vin._

CHAP. VIII

_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble de l'ile o
est le Fort de Colligni Ville-Henri de Thevet. Baleine dans le Port de_
Ganabara: _Baleine choue._

CHAP. IX

_Famine extreme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:
Dcouverte de la terre de Bretagne: Recepte pour s'affermir le ventre:
Procez contre les Genevois envoy en France: Retour de Villegagnon._


                           LIVRE TROISIME

Auquel sont dcrits les voyages, navigations, & dcouvertes, des
Franois dans les Golfes & grande riviere de Canada.

CHAP. I

_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la
Terre-Neuve: Golfe, & grand fleuve de_ Canada: _Esclaircissement des
noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada & Labrador: Erreur de
Belle-forest._

CHAP. II

_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la
Terre-Neuve du Nort jusques  l'embouchure du grand fleuve de_ Canada.
_Et premierement l'tat de son equipage, avec les dcouvertes du mois de
May._

CHAP. III

_Les navigations & dcouvertes du mois de Juin._

CHAP. IIII

_Les navigations & dcouvertes du mois de Juillet._

CHAP. V

_Les navigations & dcouvertes du mois d'Aoust, & le retour en France._

CHAP. VI

_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est
necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont  la pecherie:
Quelle route il a prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
jusques  l'entre du grand fleuve de_ Canada: _Epitre presente au Roy
par ledit Capitaine Jacques Quartier sur la relation de son deuxime
voyage._

CHAP. VII

_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la
Terre neuve: Embarquement: Ile aux oiseaux: Dcouvertes d'icelui jusques
au saut du grand fleuve de_ Canada, _par lui dit_ Hochelaga: _Largeur et
profondeur nompareille d'iceluy: Son commencement inconnu._

CHAP. VIII

_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye sainct Laurent:
Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada,
_jusques  la riviere de_ Saguenay _qui sont cent lieues._

CHAP. IX

_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti _jusques _ Tadoussac:
_Description de_ Cachep; _Riviere de_ Mantanne: _Port de_ Tadoussac;
_Baye des Morues, Ile perce, Baye de chaleur: Remarques des lieux,
iles, ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont  la bende du
Nort en allant  la riviere de_ Saguenay _Description du port de_
Tadoussac, _& de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de
Champlein._

CHAP. X

_Bonne reception faite aux Franois par le grand Sagamos des Sauvages
de_ Canada: _Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les
Iroquois._

CHAP. XI

_La rejoussance que font les Sauvages aprs qu'ils ont eu victoire sur
leur ennemis: Leurs humeurs: Sont malicieux: Leur croyance & faulses
opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux diables._

CHAP. XII

_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay
_pour chercher un port, & s'arrte  Saincte Crois: Poissons inconus:
Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du
pas: Accueil des Franois par les Sauvages: Harangues des Capitaines
Sauvages._

CHAP. XIII

_Retour du Capitaine Jacques Quartier  l'ile d'Orleans, par lui nomme
l'Ile_ de Bachus, _& ce qu'il y trouva: Balizes fiches au port sainct
Croix: Forme d'alliance: Navire mis  sec pour hiverner: Sauvages ne
trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux
au bourdonnement des Canons._

CHAP. XIV

_Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine Jacques Quartier
du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de
Champlein de_ Tadoussac _pour aller  Saincte Croix: Qualits & rapport
du pas: Ile d'Orleans:_ Kebec, _Diamants audit_ Kebec: _Riviere de_
Batiscan.

CHAP. XV

_Voyage du Capitaine Jacques Quartier _ Hochelaga: _Qualits & fruits
du pas: Reception des Franois par les Sauvages: Abondance de vignes &
raisins. Grand lac: Rats musquets. Arrive en_ Hochelaga. __Merveilleuse
rejouyssance desdits Sauvages.

CHAP. XVI

_Comme le Capitaine & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses
mariniers allerent  la ville de_ Hochelaga: _Situation du lieu: Fruits
du pas; Batimens: & maniere de vivre des Sauvages._

CHAP. XVII

_Arrive du Capitaine Quartier _ Hochelaga _Accueil & caresses  lui
faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de
la grande riviere de_ Canada: _Etat de la dite riviere et ledit Saut:
Mines: Armures de bois, dont usent certains peuples: Regrets pour son
depart._

CHAP. XVIII

_Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte Croix aprs avoir est _
Hochelaga: _Sauvage gardent les ttes de leurs ennemis: Les_ Toudamans
_ennemis des_ Canadiens.

CHAP. XIX

_Voyage de Champlein depuis le port de Saincte Croix jusques au Saut de
la grande riviere, o sont remarqus les rivieres, iles, & autres choses
qu'il a dcouvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le
peuple, & le pas des_ Iroquois.

CHAP. XX

_Arrive au Saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable. Avec
le rapport des Sauvages touchant la fin, ou plustot l'origine de la
grande riviere._

CHAP. XXI

_Retour du Saut _ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de
plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande
riviere de_ Canada: _Du nombre de sauts & lacs qu'elle traverse._

CHAP. XXII

_Description de la grande riviere de_ Canada, _& autres qui s'y
dechargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la
terre: Des btes & oiseaux: & particulierement d'une bte  deux piez:
Des poissons abondans en ladite grande riviere._

CHAP. XXIII

_De la riviere du_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine:
Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au dessus du Saut de la grande
riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, pas
sans neges, ni glaces: Singularits d'icelui pas: Soupon sur les
Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille chappe:
Reconciliation des Sauvages avec les Franois._

CHAP. XXIV

_Mortalit entre les Sauvages: Maladie trange & inconnu entre les
Franois: Devotions & voeux: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation
envers les Sauvages sur lesdites maladies & mortalit: Guerison
merveilleuse d'icelle maladie._

CHAP. XXV

_Soupon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour
d'icelui avec multitude de gans: Debilit des Franois: Navire delaiss
pour n'avoir la force de le remener: Recit des singularits du_
Saguenay, _& autres recherches merveilleuses._

CHAP. XXVI

_Croix plante par les Franois: Capture des principaux Sauvages, pour
les amener en France, & faire recit au Roy des singularits du_
Saguenay: _Lamentations des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine
Quartier, & d'iceux Sauvages._

CHAP. XXVII

_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains
Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre
lesdits Sauvage & ledit Capitaine: Descriptions des lieux o la route
s'est adresse._

CHAP. XXVIII

_Rencontre des Montaignais (sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois:
Privilege de celui qui est bless  la guerre: Ceremonies des Sauvages
devant qu'aller  la guerre: Conte fabuleux de la monstruosit des_
Armouchiquois: _De la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrive
au Havre de Grace._

CHAP. XXIX

_Discours sur le Chapitre precedent: Crdulit legere:_ Armouchiquois
_quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques:
Fausses visions, & imaginations:_ Gougou _proprement que c'est: Autheur
d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois: Censures sur certains
Autheurs qui ont crit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction
des Sauvages._

CHAP. XXX

_Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de_ Canada _Commission
du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite entreprise._

CHAP. XXXI

_Plainte sur ntre inconstante & lachet. Nouvelle entreprise &
Commission pour_ Canada. _Envie des Marchans Maloins. Revocation de
ladite commission._

CHAP. XXXII

_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves. Ile de Sable. Son
retour en France d'une incroyable faon. Ses gens cinq ans en ladite
ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._


                          LIVRE QUATRIME

Auquel sont compris les voyages des Sieurs de Monts, & de Poutrincourt.

CHAP. I

_Intention de l'Autheur. Commission du Sieur de Monts. Defenses pour le
traffic des pelleteries._

CHAP. II

_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus
audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition
de noms  certains ports: Perplexit pour le retardement de l'autre
navire._

CHAP. III

_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours
dans les bois: Baye Franoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine de
cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans: Turquoises._

CHAP. IIII

_Description de la riviere sainct Jean: & de l'ile saincte Croix: Homme
perdu dans les bois trouv le sezime jour: Exemples de quelques
abstinences tranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur
de Monts: Authorit paternele entre lesdits sauvages: Quels marits
choisissent  leur filles._

CHAP. V

_Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du sieur de Monts
difficile, & genereuse: et persecute d'envie: Retour du Sieur de
Poutrincourt en France: Perils du voyage._

CHAP. VI

_Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des Franois audit lieu:
Maladies inconnus: Ample discours sur icelles: De leur causes: Des
peuples qui y sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents,
lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des
vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la sant & guerison
desdites maladies._

CHAP. VII

_Dcouverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Conte fabuleux de
la riviere & ville seinte de_ Norembega: _Refutation des Autheurs qui en
ont crit: Bancs des Morus en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Choakoet:
_Malebarre: Armouchiquois: Mort d'un Franois tu: Mortalit des Anglois
en la Virginie._

CHAP. VIII _Arrive du Sieur de Pont  l'ile Saincte Croix: Habitation
transfere au Port Royal: Retour du Sieur de Monts en France: Difficult
des moulins  bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir
les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour
en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de
ceux qui mprisent la culture de la terre._

CHAP. IX

_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de
l'autheur en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour
aller  la Rochelle: Adieu  la France._

CHAP. X

_Jonas nom de ntre navire: Mer basse  la rochelle cause de difficile
sortie: La Rochelle ville reforme: Menu peuple insolent: Croquans:
Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne
doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion
des Sauvages: Peu de zele des ntres: Eucharistie ports par les anciens
Chrtiens en voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le point de
l'embarquement._

CHAP. XI

_Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires, & Forbans: Mer
tempetueuse  l'endroit des Essores, & pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy
frequens en la mer du Ponant: D'o viennent les vents: Marsoins
prognostiques de temptes: Faon de les prendre: Temptes: Effects
d'icelles: Calmes: Gain de vent que c'est: comme il se forme: Ses
effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire
Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: &
des Bancs de glace en la Terre-neuve._

CHAP. XII

_Du grand Banc des Morus: Arrive audit Banc: Description d'icelui:
Pecherie de morus & d'oiseaux; Gourmandise des Happe-foyes: Perils
divers: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale:
Avertissemens de la terre: Veu d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de
deux chaloupes: Descente au Port du Mouton: Arrive au port Royal._

CHAP. XIII

_Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour au Port Royal:
Rejoussance: Description des environs dudit port: Conjecture sur
l'origine de la grande riviere de_ Canada _Semailles de blez. Retour du
sieur du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt au pas des
Armouchiquois. Beau segle provenu sans culture. Exercices & faon de
vivre au Port Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._

CHAP. XIV

_Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim. Choakoet. Vignes &
raisins, & largesse de Sauvages. Terre & peuples Armouchiquois: Cure
d'un Armouchiquois bless: Simplicit & ignorance de peuples. Vices des
Armouchiquois. Soupon. Peuple ne se souciant de vtement. Bl sem &
vignes plantes en la terre des Armouchiquois. Quantit de raisins:
Abondance de peuple. Mer perilleuse._

CHAP. XV

_Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, & d'un four. Croix
plante. Abondance. Conspiration. Desobessance. Assassinat. Fuite de
trois cens contre dix. Agilit des Armouchiquois. Mauvaise compagnie
dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un mousquet crev.
Insolence, timidit, impiet, & fuite de Sauvages. Port Fortun. Mer
mauvaise. Vengeance. Conseil & resolution sur le retour. Nouveaux
perils. Faveur de Dieu. Arrive du Sieur de Poutrincourt au Port Royal,
& la reception  lui faite._

CHAP. XVI

_Etat des semailles. Ntre faon de vivre en la Nouvelle-France.
Comportement des Sauvages parmi nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce
temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les
Tropiques: Neges utiles  la terre: Conformit de temps en l'antique &
Nouvelle-France: Pourquoy printemps tardif: Culture de jardins: Rapport
d'iceux: Moulin  eau: Manne de harens: Preparation pour le retour:
Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des sauvages. Nouvelles
de France._

CHAP. XVII

_Arrive de Franois: Societ du sieur de Monts rompu: et pourquoy:
Avarice de ceux qui volent les Morts: Feuz de joye pour la naissance de
Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller  la guerre:
Sagamos Membertou: Voyages sur la cte de la Baye Franoise: Traffic
sordide: Ville_ d'Ougoudi: _Sauvages comme font de grans voyages:
Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-Marins: Etat
de l'ile Saincte Crois. Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers_
leurs enfans: Retour au Port Royal.

CHAP. XVIII

_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Brumes de huit jours:
Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre
exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de
Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont sainct Michel: Fruits de
la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en l Nouvelle-France depuis
le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au
Sainct Pere le Pape de Rome._


                            LIVRE CINQUIME

Contenant sommairement les navigations faites en la Nouvelle France
depuis ntre retour en l'an mil six cens sept jusques  hui.

CHAP. I

_Mention de ntre grand Roy Henri sur le sujet des grandes entreprises:
Ensemble des Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du Privilege
de la traite des Castors. Reponse aux envieux pour le Sieur de Monts.
Dignit du charactere Chrtien. Perils dudit Sieur de Monts._

CHAP. II

_Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein.
Conspiration chatie. Consideration sur le discours dudit Champlein.
Fruits naturels de la terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques
Quartier._

CHAP. III

_Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere des Iroquois, & saut
d'icelle. Comme vivent les Sauvages allans  la guerre. Disposition de
leur gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes des
Iroquois._

CHAP. IV

_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message  l'ennemi. Effect
d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Cruaut envers les
prisonniers. Ceremonies  l'arrive des victorieux en leur pas._

CHAP. V

_Retour de Champlein en France, et de France en Canada. Riviere de
Canada quand ouverte. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les
Iroquois. Siege de leur Fort. Prise d'icelui  l'ayde de Champlein.
Avarice de Marchans. Cruaut de Sauvages sur leurs prisonniers de
guerre. Baleine touche dormante en mer au retour en France._

CHAP. VI

_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace longs de cent lieus.
Arrive  la terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la
grande riviere de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui a crit un
sien voyage en Mexique._

CHAP. VII

_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les
Sauvages. Etat de Kebec. Credulit de Champlein  un imposteur. Ses
travaux en suite de ce. Sauvages hassent les menteurs. Imposteur
conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumquins.
Ceremonies des Sauvages passans le saut du bassin. Quels peuples
voisinent les Algumquins. Variations de Champlein._

CHAP. VIII

_Qu'il ne se faut fier qu' soy-mme. Embarquement du Sieur de
Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrive au Port Royal.
Baptemes des Sauvages, s'il faut contraindre en Religion. Maniere
d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._

CHAP. IX

_Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages  la religion
Chrtienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la
Nouv. Fr._

CHAP. X

_Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites se presente pour
la Nou. Fr. Empechement. Retardement  la ruine de Poutrincourt.
Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique.
Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise
intelligence des Jesuites avec Poutrincourt, Polygamie._

CHAP. XI

_Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les Jesuites. Biencourt
Vice-Admiral. Rebellion contre lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites
en vain essaye de vivre  la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage.
Association de la Dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la suasion
des Jesuite elle se fait donner la terre, & les prend pour
administrateurs._

CHAP. XII

_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jsuites
s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechs.
Excommunication. Exercices de la religion delaissez. Reconciliation
simule. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-mme plaintive
contre les Jesuites._

CHAP. XIII

_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur
arrive. Contestations entre eux. Sont attaqus, pris, & emmens par les
Anglois. Un Jesuite tu, avec deux autres. Lachet du Capitaine. Charit
des Sauvages. Retour des Anglois en Virginia, avec leur butin, & retour
d'eux-mmes avec les Jesuites en la cte de la Nouvelle-France._

CHAP. XIV

_Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt narrative de ce
qui s'est pass. Conjecture contre les Jesuites. Plainte de
Poutrincourt. Extraict d'une requte contre les Jesuites par les
Chinois. Anglois retournans en Virginie cartez diversement. Le navire
Jesuite port par les vents contraires en Europe._

CHAP. XV

_Piet du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit & mort d'icelui.
Epitaphes en sa memoire._


                           LIVRE SIXIEME

_Contenant les moeurs, coutumes, & faons de vivre des Indiens
Occidentaux, de la Nouvelle-France, compares  celles des anciens
peuples de pardea: & particulierement de ceux qui sont en mme
parallele & degr._

CHAP. I

DE LA NAISSANCE. _Coutume des Hebrieux, Cimbres, Franois, & Sauvages._

CHAP. II

DE L'IMPOSITION DES MONTS. _Abus de ceux qui imposent les noms des
Chrtiens aux infideles: Du changement de nom. Les noms n'ont point t
imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine des surnoms. Des noms
des hommes imposs aux villes et provinces._

CHAP. III

DE LA NOURRITURE DES ENFANS, _de l'amour des peres & meres envers eux.
Femmes d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages aiment leurs enfans
plus que pardea: & pourquoy. Nouvelle-France en quoy utile  l'antique
France. Possession de la terre._

CHAP. IV

DE LA RELIGION. _Origine de l'idolatrie. Celui qui n'adore rien est plus
suceptible de la Religion Chrtienne qu'un idolatre. Religion des
canadiens. Peuple facile  convertir. Astorgie & impiti des Chrtiens
du jourd'hui. Donner du pain & enseigner les arts est le moyen de
convertir les peuples Sauvages. Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja
Chrtiens de volont. Religion de ceux de Virginia. Contes fabuleux de
la Resurrection. Simulacres des dieux. Religion des Floridiens. Erreur
de Belle-forest. Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens tourmentez
du diable: Ont quelque obscure nouvelle du Deluge: & de quelque Chrtien
qui anciennement a est vers eux._

CHAP. V

DES DEVINS, _& Autmoins. De la Pretrise. Idoles des Mexicains. Pretres
Indiens sont aussi Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins:
Comme ils invoquent les diables. Le diable gratigne ses sacrificateurs
negligens. Chansons  la loange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de
la sainct Jehan._ Vrim & Tummin. _Sacerdoce successif. Carabes,
affronteurs semblables aux sacrificateurs de Bel._

CHAP. VI

DU LANGAGE. _Les indiens tous diviss en langage. Le temps apporte
changement aux langues. Conformit d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages
parlent en tutoyant. Causes du changement des langues. Traffic de
Castors depuis quand. Prononciation des Sauvages, anciens Hebrieux,
Grecs, Latins: & des Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers
non entendus des Terre-neuviers. Prier en langue entendu. Maniere de
conter des Sauvages._

CHAP. VII

DES LETTRES. _Invention des lettres admirable. Anciens Allemans sans
lettres. Les lettres & sciences s Gaulles avant les Grecs & Latins.
Saronide des vieux Theologiens & Philosophes Gaullois. Pote Bardes.
Reverence qu'on leur portoit. Reverence de Mars aux Muses. Fille aine
du Roy. Basilic attach au temple d'Apollon. Deploration de la mort du
Roy HENRI LE GRAND._

CHAP. VIII

DES VETEMENS ET CHEVELURES. _Vetemens  quelle fin. Nudit des anciens
Pictes, des modernes thiopiens. Des Bresiliens. Sauvages de la
Nouvelle-France plus hontes. Leurs manteaux de peluche. Vtement de
l'ancien Hercules, des anciens Allemans, des Gots. Chaussure des
Sauvages. Couverture de la tte. Chevelures des Hebrieux, Gaullois,
Gots. Ordonnance aux prtres de porter chappeaux. Hommes tondus._

CHAP. IX

DE LA FORME ET DEXTERITE. _Forme de l'homme la plus parfaite. Violence
fait  la Nature. Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes.
Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages. Description des
Mouches Occidentales. Ameriquains pourquoy ne sont noirs. D'o vient
l'ardeur de l'Afrique: & le rafraichissement de l'Armerique en mme
degr. Couleur des cheveux, & de la barbe. Romains quand ont port
barbe, Sauvages ne sont velus. Femmes velus. Anciens Gaullois &
Allemans  poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux: Beaut des
Yeux quelle. Femmes  bonne tte. Yeux des hommes de la Taprobane, des
Sauvage, & Scythes. Des Levres. Corps monstrueux. Agilit corporele.
Comme font les Naires de Malabaris pour tre agiles. Quels peuples ont
l'agilit. D'exterit  nager des Indiens. Veu aige. Odorat des
Sauvages. Leur haine contre les Hespagnols._

CHAP. X

DES ORNEMENS DU CORPS. _Du fard, & peintures, des Hebrieux, Romains,
Afriquains, &c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &c. Indiens Occidentaux.
Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons, & Chrtiens. Blame des fard &
peintures corporeles._

CHAP. XI

DES ORNEMENS EXTERIEURS. _Deux tyrans de ntre vie. Superfluit de
l'ancienne Rome. Exces des dames. Des Moules & Cages de tte. Peinture
des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains, jarretieres,
bottines, & souliers. Perles que c'est._ Matachiaz. _Vignols._ Esurgni.
_Carquans de fer, & d'or._

CHAP. XII

DU MARIAGE. _Coutume des Juifs, Sauvages plus civils que maintes nations
anciennes. Femmes veuves se noircissent le visage. Prostitution de
filles. Continence des Souriquoises. Filles  l'preuve avant le
mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage. Prostitution de
filles au Bresil. Verole. Guerison. Continence des anciens Allemans.
Raison de la continence des Sauvages. Floridiens aiment les femmes.
Ithyphales. Degrez de consanguinit. Femmes Gaulloises secondes.
Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes nopces apres la
separation. Homme ayant mauvaise femme que doit faire. Abstinences des
veuves. Coutume de prter les femmes pour avoir ligne. Paillardise est
abominable avec les infideles._

CHAP. XIII

LA TABAGIE. _Vie des Sauvages des premieres terres. Comme les
Armouchiquois usent de leur bl. Anciens Italiens de mme. Assemble de
Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separes. Honneur rendu aux femmes
entre les vieux Gaullois & Allemans. Mauvaise condition d'icelles entre
les Romains. Quels ont tabli l'empire Romain. Faon de vivre des vieux
Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens, Allemans, thiopiens, de
sainct Jean Baptiste, Scipion, milian, Trajan, Adrian: & des Sauvages.
Sel non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois.
Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux & de Hercules. Viandes des
Bresiliens. Anthropophagie. Etrange prostitution de filles. Communaut
de vie. Hospitalit des Sauvages, Gaullois. Allemans & Turc,  la honte
des Chrtiens._ DU BOIRE. _Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des
vieux Gaullois, & gyptiens. Anciens Allemans hassoient le vin. Vin
comment necessaire. Petun. Boire l'un  l'autre. Bruvage des Floridiens,
& Bresiliens. Hydromel._

CHAP. XIV

DES DANCES ET CHANSONS. _Origine des danses en l'honneur de Dieu. Danses
& Chansons en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil. Des
Saliens,_ Prsul. _Danse et Socrate. Danses tournes en mauvais usage.
Combien dangereuses. Tous Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson
d'Orphe. Pourquoy nous chantons  Dieu. Chansons des Souriquois: Des
peuples saincts, des Bardes Gaullois. Vaudevilles par le commandement de
Charlemagne. Chansons des Lacedmoniens. Danses & Chansons des Sauvages.
Harangues de leurs Capitaines._

CHAP. XV

DE LA DISPOSITION DU CORPS. _Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins &
Chirurgiens Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par charmes.
Merveilleux recit du mpris de douleur. Epreuve de constance. Souffrance
de tourmens en l'honneur de Diane & du Soleil. Longue vie des Sauvages.
Causes d'icelle, & de l'abbregement de noz jours._

CHAP. XVI

EXERCICES DES HOMMES. _Fleches, arcs, masses, boucliers, lignes 
pecher, raquettes, Canots des Sauvages, & la forme d'iceux. Canots
d'oziers, de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la fable des
Syrenes. Longs voyages -travers les bois. Poterie de terre. Labeur de
la terre. Allemans anciens n'ont eu champs propres. Sauvages non
laborieux. Comme cultivent la terre. Double semaille & moisson. Vie de
l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes. Premier edificateur s
Gaulles. Du mot_ Magus. _Philosophie a commenc par les Barbares. Jeux
des Sauvages._

CHAP. XVII

EXERCICES DES FEMMES. _Femmes dite Perce. Femmes sauves par la
generation des enfans. Purification. Dure condition des femmes entre les
Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers, Bourses, Teinture,
Ecuelles._ Matachiaz, _Canots. Amour des femmes envers leurs maris.
Pudicit d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de l'homme &
de la femme._

CHAP. XVIII

DE LA CIVILIT. _Premiere civilit, obessance  Dieu, & aux peres et
meres. Sauvages sont sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des
vieux Gaullois & Allemans. Arrivs des Sauvages en quelque lieu. Leurs
salutations: ensemble des Grecs, Romains, & Hebrieux. Salutations en
ternuant: item s commencemens des Missives. De l'Adieu. Salutation des
Chinois. Du baisepi, baise-main, & baise-bouche. De l'adoration
humaine. Reverence des Sauvages  peres & meres, Malediction  qui
n'honore son pere et sa mere._

CHAP. XIX

DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES. _Les principes des Vertus sont en nous
ds la naissance. De la force & grandeur du courage. Anciens Gaullois
sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun des Chrtiens pour
mettre la paix entre ses enfans. Temperance en quoy consiste. Si les
Sauvages en sont doez. Liberalit en quoy consiste. Liberalit des
Sauvages. Ilz mprisent les mercadens avares. Magnificence. Hospitalit.
Piet envers les peres & meres. Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux.
Gratelle de ntre France. Execution de justice. Evasion incroyable de
deux Sauvages prisonniers. Sauvages  quoy diligens & paresseux._

CHAP. XX

LA CAUSE _Origine d'icelle. A qui elle appartient. A quelle fin les Rois
cleuz. Chasse, image de la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation
d'un verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand & Comment.
Description & chasse de l'Ellan. Chiens de Sauvages. Raquettes aux pis.
Constance des Sauvages  la chasse. Belle invention d'iceux pour la
cuisine. Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau. Devoir des
femmes apres la chasse. La pechirie du Castor. Description d'icelui. Son
batiment admirable. Comment se prent. Anciennement d'o venoient les
Castors. Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens, Loups.
Lapins, etc. Bestial de France bien profitant en la Nouvelle-France.
Merveilleuse multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, & du
Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens nobles._

CHAP. XXI

LA FAUCONNERIE. _Les muses se plaisent  la chasse. Fauconnerie exercice
noble. Sauvages comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en
oiseaux. Gibier du Port Royal._ Niridau. _Mouches luisantes. Poules
d'inde. Oiseaux de la Floride, & du Bresil._

CHAP. XXII

LA PECHERIE. _Comparaison entre la Venerie, la Fauconnerie, & la
Pecherie. Empereur se delectant  la Pecherie. Absurdit de Platon.
Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de poisson est la
meilleure & la plus saine. Tous poissons craignent l'hiver & se
retirent. Reviennent au printemps. Manne d'Eplans, Harens, Sardines,
Eturgeons, Saumons. Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus &
superstition de Pythagore._ Sanctorum _Terre-neuviers. Coquillages du
Port Royal. Pecherie de la Moru. Si la moru dort. Poissons pourquoy ne
dorment. Poissons ayans pierres  la tte, (comme la Moru) craignent
l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie de la Baleine: en quoy est
admirable la hardiesse des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie de
Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy._

CHAP. XXIII

DE LA TERRE _Quelle est la bonne terre. Terre sigille en la
Nouvelle-France. Rapport des semailles du sieur de Poutrincourt. Quel
est le bon fumier. Bl de Turquie dit_ Mahis. _Comme les Sauvages
amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament de l'air sert  la
production. Greniers souz-terrains. Causes de la paresse des Sauvages
des premieres terres. Chanve. Vignes. Quand premierement plantes s
Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de sapin. Petun, & faon d'en user.
Folle avidit apres le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest.
Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent._ Gloria adora.
_Gueux & faineans. Arbres fruitiers, & autres, du Port Royal, de la
Floride, du Bresil, Vermine du Bresil. Mpris des Mines. Fruits 
esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites  Dieu par le Pape pour la
prosperit des voyages en icelle._

CHAP. XXIV

DE LA GUERRE. _A quelle fin les Sauvages font la guerre. Harangues des
Capitaines sauvages. Surprises. Faon de presager l'evenement de la
guerre. Poser les armes en parlementant. Succession des Capitaines.
Armes des Sauvages. Excellens archers. D'o vient le mot_ Militia:
_Sujet de la crainte des Sauvages. Faon de marcher en guerre. Danse
guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire. Victime. Hostie.
Supplice. Les Sauvages ne veulent tomber s mains de leurs ennemis.
Prisonniers tondus. Humanit des Sauvages envers les captifs: Trophes
de ttes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres modernes._

CHAP. XXV

DES FUNERAILLES. _Pleurer les morts. Les enterrer oeuvre d'humanit.
Coutumes des Sauvages en ce regard. De la conservation des morts. Du
dueil des Perses, gyptiens, Romains, Gascons, Basques, Bresiliens,
Floridiens, Souriquois, Hebrieux, Roynes de France, Thraces, Locrois,
anciens Chrtiens. Brulement des meubles des Sauvages decedez Belle
leon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins, Hebrieux, Gaullois,
Allemans, Sauvages, en ce regard, Inhumation des morts. Quels peuples
les enterrent, quels les brulent, & quels les gardent. Dons funeraux
enclos s sepulcres des morts. Iceux reprouvs. Avarice des violateurs
de sepulcres._

Aprs suivent LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE

[Illustration]




                             AU LECTEUR

AMI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir, & autre que Dieu ne se
peut dire parfait, lequel mme (ce dit le Proverbe) ne peut aggreer  un
chacun. Parent si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne
bien  ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie supporter le
tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur que l'un des autheurs
que l'on met parmi les livres sacrez, lequel  la fin de son oeuvre dit:
_Que s'il ne s'il ne s'est assez dignement acquitt de son histoire il
luy faut pardonner_: Me soubmettant en toutes choses  la correction des
plus sages que moy.

Il y a une imperfection en ntre langue, que l'on y couche trop de
lettres superflus. C'est pourquoy je les ay vites tant que j'ay peu,
par une ortographe non vulgaire.

J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le lieu de la grande
Charte geographique des Terres-neuves doit estre entre la page 224 &
225.

La figure de la terre de la Floride reconu & habite par les Franois,
en la page 65.

La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page 190 et 191.

La figure du Port Royal, en la page 440.

En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient Baye, Cap,
Golfe, Ile, Port.

Pour les moins savans, je diray que les vents d'est, Ouest, Nort, & su
sont les vents d'Orient, Occident, Septentrion, & Midi. Suest, Surouest,
Nordest, Norouest, sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts &
demi-quarts de vents.

Finalement je t'avise qu's Tables de Chapitres ci-dessus couches, tu
trouveras toute la molle & substance de cette presente Histoire.

[Illustration: losange]

[Illustration]




                           PREMIER LIVRE DE
                           L'HISTOIRE DE LA
                    NOUVELLE-FRANCE CONTENANT LES
             navigations & dcouvertes des Franois s
               terres neuves de l'Occident depuis le
             trentime degr jusques au quarantime: &
                leur habitation au pas aujourd'hui
                              LA FLORIDE


_ORIGINE DE LA NAVIGATION._

_Motif des decouvertes qui se sont faites depuis six-vint ans. Voyages de
noz Franois outre l'Ocean. Cause du peu de fruict qu'on y a fit.
Fausset des Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire n'es 
mpriser. Qualits loables des peules qu'on appelle Sauvages._




CHAPITRE PREMIER

L'AUTHEUR du livre de la Sapience attribu  Salomon, dit que la
convoitise du gain a meu l'esprit de l'homme  rechercher le moyen
d'aller sur les eaux, & btir des navires, par lquels on pet traverser
la mer, & y marcher comme par un chemin solide, nonobstant la profondeur
des flots & des abymes. Cette sentence me fait croire vray-semblablement
que le saint Patriarche No ne fut point le premier inventeur ou
fabricateur de vaisseaux de mer, n'ayant bati le sien  cette fin: &
qu'avant lui les hommes en avoient trouv l'usage. Ce qui ne sera trouv
trange  qui considerera que le monde peu aprs sa creation fut
grandement peupl, & y eut incontinent des filles fondes, & fournies
des choses necessaires  la vie humaine, & en outre des mtiers de
beaucoup plus subtile invention que les navires, comme celle des metaux;
la recherche, la fonte le maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses
que l'Ecriture ne nous dit point, s'tant contente de nous indiquer
cela pour nous faire presumer le reste: sans parler des inventions de
musique & instrumens musicaux, comme orgues, harpes, & autres, qui
demontrent des Republiques pleines de magnificence plusieurs siecles
avant No: non moins qu'un peu aprs le deluge, & luy vivant encore,
voila fut pied cette grande & superbe ville de Babylone miracle du
monde, qui n'eut jamais sa semblable, au moins quant  ses murs et
defenses. Ds ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des villes le
long de ses rives comme nous en voyons des remarques & argument en
l'Histoire sacre, l o il est crit que le saint Patriarche Jacob dit
 son fils Zabulon que son partage seroit au long de la mer prs le port
des navires.

La mme convoitise a et l'aiguillon qui depuis six-vints ans a pouss
les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe  se hazarder
sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes de & del l'Equateur, & en
un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconu
par l'obstine & infatigable avidit de l'homme, except quelques cotes
antarctiques, & quelques-unes  l'Occident outre d'Amerique, lquelles
ont et negliges, parce qu'il n'y avoit rien  butiner.

Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais
d'une autre faon, &  une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je
voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la
Religion Chrtienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun crit
qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement
depeupl les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estim
la conversion des ames  Dieu, & la loange d'humanit, que la
possession de la terre.

A cette fin ntre Roy Franois premier entre les difficultez de ses
affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens
vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin dcouvrir des
terres neuves qui ne fussent occupes d'aucun Prince Chrtien, en
intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit
ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appelle la Floride, &
celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantime degr, dont
il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. s annes cinq cens
trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo
fut envoy par le mme Roy  la dcouverte de la terre neuve des Morus,
& du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean
Franois de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit
commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre.

Au regne du Roy Henry second s annes mille cinq cens cinquante-cinq &
cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la
terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de
Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, s annes soixante-deux &
soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre
qu'avoit dcouverte Jean Verazzan, dquels voyages furent conducteurs le
Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin.

Que si le saint desir de ces bons Roys ne ressi comme il seroit 
desirer, il en faut attribuer le defaut partie  nous-mmes, qui sommes
en trop bonne terre pour nous en loigner, & nous donner de la peine
pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs
centaines d'annes nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux
guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaiss la France,
& retenu noz Franois Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy Franois
premier; soit depuis, lors que l'tranger fomentoit noz divisions & nous
liguoit les uns contre les autres, pour  ntre ruine tablir sa
grandeur.

En ces derniers temps la France commenant  respirer par la valeur
incomparable de ntre grand Henri, quelques-uns se sont efforcs de
Reprendre les erremens delaissez, savoir les sieurs Marquis de la Roche
Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de
Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous lquels je parleray chacun en
son ordre, selon ce que j'ay veu, ou dire  eux-mmes, ou trouv par
les crits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire dquels
m'a et d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perdu: De
sorte que j'ay et contraint de la chercher partie en la bibliotheque du
Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'tant quelquefois
servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a
donn au public.

Et comme on dit de certains poissons consacrs  Venus, qui naissent de
l'cume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des
plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de
pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a
sembl bon mettre en un corps tant de relations & menus crits qui
toient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage
m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du
temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de
plusieurs qui ds long temps requierent cela de moy, que pour employer
utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des
vacations en l'an mille six cens huit.

Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs
lieux auquels noz Franois int impos les noms, lquels toutefois ceux
qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement
supprim, mettans en crit des noms autant imaginaires que la
delineation qu'ils ont fait de ntre Nouvelle France est fausse: J'ay
voulu particulierement tirer  la plume, & representer au vray selon les
Tables particulieres de noz mariniers, & mmes dudit Champlein (car je
n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les
Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veu, & qu'ils ont
donn des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une
grande riviere au-de des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande
& puissante qu'ils ont nomme (je ne say, ny eux-mmes,  quel sujet)
Norembegue, laquelle ils ont situe par les quarante-cinq degrs: dequoy
nous parlerons plus amplement en son lieu.

Et jaoit que mon sujet semble bas, n'tant ici trait d'un Royaume
rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de
beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits
et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici
 discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est,
j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que
ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit ddaign de traiter en son
Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas _depuis le Cedre qui
est au Liban jusques  l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des
oyseaux, des reptiles, & des poissons_. Et quand ce ne seroit qu'en
consideration de l'humanit, & que ces peuples dquels nous avons 
parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incits au desir
d'entendre leurs faons de vivre & moeurs, veu mmement que nous
recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et
rapports des choses qui ne sont si tranges, ny tant loignes de nous:
afin que par la consideration de leur deplorable tat & condition (car
ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions 
remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifi par-dessus eux, & dire avec
le Prophete Roy son bien-aym:

    _A Jacob il donne pour guide
    Son verbe & ses enseignemens,
    Et  la race Isralide
    Ses statuts & ses jugemens._

    _Il n'a fait ainsi pour le reste
    Des peuples de tout l'univers
    Leur rendant sa loy manifeste,
    Et ses jugemens dcouvers._

Car outre la vie civile  laquelle nous sommes ns, il nous a par sa
grace illumin de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute
sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par
son fils Jesus-Christ ntre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute
la vie de l'homme, & la fin  laquelle nous devons aspirer.

Ainsi nous ne saurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel
remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il toit n  Athenes
plutot qu'allieurs, d'autant que l toit le domicile de toute bonne
instruction, civilit, & police; le siege des sciences & des bonnes
loix.

Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que
nous avons  representer, que je n'avou qu'il y a beaucoup de choses
bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelit,
liberalit, & humanit, & leur est l'hospitalit si naturele &
recommandable, qu'ilz reoivent avec eux tout homme qui ne leur est
ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de dea, ilz parlent
avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont  entreprendre quelque
chose d'importance, le Capitaine sera attentivement cout, haranguant
une, deux, & trois heures, & lui rpondra-on de point en point, selon
que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons
communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas,
n'tant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de
cette histoire.

Un chose leur a manqu jusques ici, qui a caus, & cause encor leur
nudit, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos
oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez
qu'eux, si nous eussions et dpourveus de cette admirable invention,
laquelle nous devons  Tubal-Cain specialement celebr au commencement
de l'histoire sacre de la naissance du monde.




_Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. No
premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refut.
Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, &
victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des
anciens Franois. Refroidissement en la navigation d'o est venu.
Lachet de ntre siecle. Richesses des Terres-neuves._

CHAP. II

PLUSIEURS anciens ayans voulu discourir de l'origine du nom Gaullois, se
sont escrims en tenebres,& n'ont point touch au but, soit ou faute de
savoir l'histoire de la creation du monde, ou d'entendre les langues
des vieux siecles (auquelles il faut rapporter l'imposition des noms le
plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des premiers Gaullois. Ce
qu'aussi n'eussent-ilz peu, d'autant que toute la Theologie, &
Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive, & sans criture,
de laquelle ilz n'usoient qu's choses prives, ce dit Cesar. Or ici
nous n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls ont trait de
ntre antiquit. Quant aux Latins, iceux ne voyans apparence de deriver
ntre nom d'un Coq, signifi par le mot _Gallus_ en leur langue, ilz
n'en ont voulu rien dire. Mais les Grecs plus hardis, lquels ont
brouill les origines de toutes choses, & icelles remplies de fables,
ont crit qu'un Roy des Gaullois nomm _Celtes_, & par honneur Jupiter,
eut une fille dite Galathe, laquelle dedaignoit tous les Princes de son
temps, jusques  ce qu'ayant ou les vertus nompareilles, du grand
Hercule de Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de la terre,
comme il passoit par le pas des Celtes pour aller d'Hespagne en Italie,
elle en devint amoureuse, & par la permission de ses parens eut de luy
un enfant, qui fut nomm _Galates_, lequel surpassa tous les Princes de
son ge en force de corps & grandeur de courage: & ayant conquis
beaucoup de provinces par armes, changea le nom de Celtes que son pere
avoit donn, & nomma ses sujets Galates. D'autres ont pens qu'ils
avoient est ainsi appellez du mot Grec [gala] qui signifie Laict,
pource que le peuple Gaullois est blanc & de couleur de laict. Or ces
derivations sont absurdes: Car pour ce qui est de la couleur blanche, il
y avoit plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande Bretagne, ou les
bas Allemans. Et puis c'est folie d'estimer que nous ayons pris ntre
appellation des Grecs, dquels au contraire une partie est appelle de
ntre nom. Pour le regard du mot Galates, c'est une invention de la mme
forge. Car je ne voy que contrariet en tous ceux qui en ont parl.
Pausanias en ses Attiques dit, que le nom de Galates n'est venu que sur
le tard, & que de grande antiquit les Gaullois auparavant s'appelloient
Celtes. Et toutefois _Galates_, selon Berose, a est Roy des Gaullois
immediatement apres _Celtes_. Strabon au contraire, dit, que tous les
Galates ont est appelez Celtes par les Grecs,  cause du noble estoc de
ceux de la province Narbonoise, o il donne  entendre qu'ils estoient
Galates devant qu'tre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent d'un
_Celtes_, fils de _Polyphemus_, qui fut fils de Neptune: ce qui ne se
peut accorder avec ce que dit Berose, que _Jupiter Celtes_ fut le
neufieme Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.

Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs
fantasies, ont chang le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait
les Romains plus retenus et plus sobres  brouiller l'antiquit. Je croy
qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois
par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie
_Chatr_: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de l
ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois,  cause du Roy
_Galates_. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle
indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs.

N'y ayant donc point d'apparence  ce nom de Galates, il est meilleur de
nous arreter  l'appellation de noz plus proches voisins les Romains,
qui nous cognoissent mieux, dquels saint Gregoire disoit que _Comme ilz
n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les
heresies_: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom
Gaullois, nous avons l'authorit de Xenophon, lequel en ses quivoques
dict, _que le premier Ogyges_ (qui fut No) _fut surnomm Le Gaullois,
pource qu'au deluge du monde s'tant garenti des eaux, il en garentis
aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De l vient_ (dit-il)
_que les Sages_ (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est  dire
de l'Armenie, o l'Arche de No s'arreta) _appellent un vaisseau de mer
Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage_. Et de ce mot nous avons
retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de _Galerus_,
comme a voulu dire Erasme. Caton au pome de ses Origines, & autres
Autheurs, s'accordent  ce que dessus, disans que Janus (qui est No)
vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples
aujourd'huy tenans le Duch de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom
que leurs peres, mais revenant  mme signification. Car en langue
Hbraque & Arame _Gallim_ signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue
antique Latine _Umber_, ou _Imber_ signifie Eau & Pluie.

Je say que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel,
qui est de mme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus
ridicule de dire que comme les anciens Gaullois toient vagabons, ne
sachans o ils alloient, ilz commencerent  murmurer par ces mots, _o
allons-nous?_ & que de l est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une
transposition de lettre.

Arrtons-nous donc  ntre premier avis, & disons avec le mme Xenophon,
que No repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardea,
lquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom
attribu  ce grand Ogyges (c'est  dire Illustre, & Sacr) &
semblablement  Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appell
Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son
Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie,  quoy
je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom.

Ainsi ayans beaucoup multipli (comme la nation Gaulloise est feconde)
ilz se rendirent maitres de la mer ds les premiers siecles pares le
Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules
ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses
Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin
firent trois armes, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent
cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de
cheval  sa part, chacun dquels avoit deux chevaux de relais, & nombre
de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par
terre. Strabon fait mention d'autres grandes conqutes des Tectofages,
Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, lquels occuperent la
Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nomm Leonorius,
lequel y institua douze Tetrarches semblables  noz douze Pairs de
France. Et de ces conqutes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient
cent nonante-cinq villes et principauts.

Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnes, que les
nations trangeres se conformoient volontiers  icelles comme faisoient
les Rhodiens, au recit de Strabon, lquels avoient emprunt de noz
Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait
d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice,
& ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le mme Strabon) des
grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires  la marine, &
pour battre les villes, ensemble infinie dpouilles des victoires par
eux obtenus durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et
Jules Cesar parlant de la civilit des Gaullois, & de leur faon de
vivre, laquelle ils ont enseign aux Allemans, dit que la cognoissance
des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez
pour l'usage de la vie.

Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait est enclose dans la
mer du Levant. Car le pas de Portugal portant le nom de Port des
Gaullois, tmoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire
dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore
aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici
mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle _Cornu Gallia_,
Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.

Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les
siecles ont je ne say quelle necessit (pour n'user du mot de fatalit)
ne avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la
providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laiss
refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les
Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de
leur Etat: & depuis quand les Franois, Gots, & autres nations
dechirerent ce grand empire ja cass de vieillesse, & tout remply
d'humeurs vicieuses, & corrompus de longue main. Mais par aprs aussi
selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens,
comme lors qu'on a publi les Croisades pour le recouvrement de la terre
sainte; environ lequel temps, savoir en l'an mille deux cens
quatre-vingt, pour viter la peine de creer tous les jours des Admiraux
extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire
l'arme Francoise en l'Orient, fut l'Admiraut de France erige en
tiltre d'office par le Roy Philippe surnomm le Hardi, fils de saint
Louis, & defere au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette
famille, premier Admiral de France en la qualit que j'ay dit.

Or comme un malade press de la douleur qui le violente oublie aisment
les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine sant; Ainsi
les Franois par-aprs occupez sur la defensive aux longues guerres
qu'ils ont eus contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au
milieu de la France, ils ont laiss derechef alentir cette ancienne
ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysment r'chauffe depuis,
n'tant  peine la France releve de maladie, que voicy naitre d'autres
guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de ntre Roy, lequel
ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la
tte, comme nous tmoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce
soit il en a tir de bonnes pieces, lquelles jaoit qu'elles se
puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de
difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les
troubles tans survenus, noz Franois parmy ces longues alarmes ont est
tellement occupez, qu'en une division universelle il a est bien
difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce
qui luy toit acquis; & vivre chez soy-mme.

Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laiss de faire des
dcouvertes avec beaucoup de depense en diverses contres, & en divers
temps, comme a est veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage
s'ils eussent eu prs d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si
nos Admiraux se fussent pleu  la marine, ou n'eussent est empechs
ailleurs & embrouills en noz guerres civiles: Car encores que les Roys
bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander 
toute la terre, &  des nouveaux mondes, s'il toit possible, d'autant
que (comme dit le Sage) _La gloire & dignit des Rois git en la
multitude du peuple_: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire
qui les enflamment  un beau sujet, o principalement il y a apparence
de faire chose qui peut ressir  la gloire de Dieu, & n'y va point du
detriment d'autrui. Et en cela ntre siecle est en pire condition que
les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous
joussions d'une bonne paix, que le Roy soit redout, & ait des moyens
autant que pas un de ses predecesseurs, que l'tablissement d'un Royaume
Chrtien & Franois soit facile s regions Occidentales d'outre-mer, &
qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la
Nouvelle France, d'o ils ont rapport les fruicts de leur culture,
comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne
(j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit
en priv, soit envers sa Majest. On est bien aise d'en our parler,
mais d'y aider, on ne s'entend point  cela. On voudroit trouver les
thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop
tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dpense,
ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous
fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? &
personne ne demande: Ce peuple l est-il dispos  entendre la doctrine
Chrtienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut
fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je
sache c'est du bl & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de
ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant  leur
substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu.

Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson
aux Terres-neuves, & plus outre,  mille lieus loin de leur pas, y
trouvent de belles mines sans rompre les rochers, ventrer la terre,
vivre en l'obscurit des enfers (car ainsi faut-il appeller les
minieres, o l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort)
ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au
traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de
Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de
leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un
ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la
Terre-neuve, laquelle jaoit qu'elle soit peu habite, & en un climat
assez froid, neantmoins est recherche d'un grand nombre de peuple qui
lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus
grans Roys du monde, lquels on caresse & honore bien souvent plus
pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour
devoir. Ainsi en fait-on  cette terre: de laquelle si on retire tant
d'utilit, il faut estimer que celles qui sont en plus haute levation
du soleil sont beaucoup plus  priser & estimer, d'autant qu'avec
l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur
culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or &
d'argent dquelles ntre France Orientale se passe bien & ne laisse
d'tre aussi florissante que les pas dont elle est environne. Dequoy
nous parlerons plus amplement cy-aprs selon que le sujet se presentera.




_Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment
de la Nouvelle France comprise sous icelles._

CHAP. III

Je say que plusieurs tonnez de la decouverte des terres de ce monde
nouveau que l'on appelle Indes Occidentales, ont exerc leur esprit 
rechercher le moyen, par lequel elles ont peu tre peuples aprs le
Deluge: ce qui est d'autant plus difficile, que d'un pole  l'autre, ce
monde l est separ de cetui-cy d'une mer si large, que les hommes ne
l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni os traverser jusques  ces derniers
siecles, pour dcouvrir nouvelles terres: du moins n'en est il aucune
mention en tous les livres & memoires qui nous ont est laissez par
l'Antiquit. Les uns se sont servi de quelques propheties & revelations
de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux, pour dire les uns que les
Hespagnols, les autres que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
D'autres ont pens que c'toit une race de Cham porte l par munition
de Dieu, lors que Josu commena d'entrer en la terre de Chanaan, & en
prendre possession, l'Ecriture sainte tmoignant que les peuples qui y
habitoient furent tellement pouvantez, que le coeur leur faillit 
tous: & ainsi pourroit estre avenu que les majeurs & ancestres des
Ameriquains & autres de del, chassez par les enfans d'Isral de
quelques contrees de ces pas de Chanaan, s'estans mis dans des
vaisseaux  la merci de la mer, auroient est jetts & seroient abords
en cette terre de l'Amerique. Chose qui semble estre confirmee par ce
qui est crit en la Sapience dite de Salomon,  savoir que les
Chananens avant l'entree des enfans d'Isral en leur terre estoient
anthropophages, c'est  dire mangeurs de chair humaine, comme sont
plusieurs en cette grande tendu de pas. Et pour les aider encore 
dire, j'adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par-dessus le
feu en faisant leurs invocations  leurs Demons, ainsi que faisoient les
Chananens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci:
entre lquelles je diray que ceux-l ne se sont point loignez de la
verit, qui ont estim que quelques mariniers, marchans, & passagers
surpris de quelque fortunal de vent en mer,  la violence duquel ilz
n'auroient peu resister, auroient est ports en cette terre, & l
paraventure auroient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
auroient est contraints de vivre de chasse et de pecherie, & se couvrir
de peaux des animaux qu'ils auroient tus, & ainsi auroient multipli &
rempli cette terre telement quelement (car il n'y a prque les rives de
mer & des grandes rivieres habitees, du moins aux premieres terres qui
regardent la France, & sont en mme parallele) si bien qu'ores
qu'auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu  peu
s'est vanou, faute d'instructeurs, comme nous voyons qu'il est arriv
en tout le monde de de peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens
echeuz de cette faon, tant de la partie de l'Orient, que du Midi, & du
Nort, & des pas y interposs, peuvent avoir caus le peuplement de
cette terre Occidentale en toutes parts.

Ce qui n'est sans exemple, mme qui nous est familier. Car en l'an mil
cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche
gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir
des colonies Franoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il
y mena quelque nombre de gans, lquels (pource qu'ils ne conoissoit
encore le pas) il dechargea en l'ile de Sable, qui est  vint lieus de
terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est  savoir par les
quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple &
le pas, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut
pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant
plus prs de la France que de ses gens, il continua sa route pardea, o
il fut peu apres prisonnier s mains de Sieur Duc de Mercure, &
demeurerent l ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du
laictage de quelques vaches qui y furent portes il y a environ
quatre-vints ans, au temps du Roy Franois I par le Sieur Baron de Leri,
& de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage port  choses
hautes, desiroit s'tablir par-dela, & y donner commencement  une
habitation de Franois; mais la longueur du voyage l'ayant trop long
temps tenu sur mer, il fut contraint de dcharger l son bestial,
vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de
ces animaux aujourd'hui grandement multiplis, ont vcu les gens dudict
Marquis, tout le temps qu'ils ont et en cette ile. En fin, le Roy tant
 Roun commanda  un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit 
la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante
ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent  sa Majest
vtuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent
avoir t multiplis. Et qui et laiss l pertuellement ces hommes avec
nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux
peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu  peu perdu la conoissance
de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'crier avec l'Aptre
saint Paul: _O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la
conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses
voyes impossibles  trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du
Seigneur, ou qui a t son Conseiller?_

Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu tre fait pource
que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que
cela est bon  dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont
et autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un
courage du tout mle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont
appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous
quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une
pour en peupler tout un pas: ainsi que le monde a multipli par la
fecondit de ntre premiere mere.

Or pour revenir  mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit
servir pour dire que ces peuples ont et portez l de cette faon, c'est
 dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens
qui avoient et instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le
sieur de Poutrincourt discouroit par truchement  un Capitaine Sauvage
nomm _Chkoudun_, de ntre Foy & religion, il rpondit sur le propos du
Deluge, qu'il avoit bien ou dire ds long temps, qu'anciennement il y
avoit eu des hommes mechans lquels moururent tous, & y en vint de
meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement
en la partie de la Nouvelle-France, o nous avons demeur, mais elle est
encore entre les peuples du Perou, lquels ( ce que raconte Joseph
Acosta) parlent fort d'un dluge avenu en leur pas, auquel tous les
hommes furent noys, & que du grand lac _Titicaca_ sortit un _Viracocha_
(qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en
regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce _Viracocha_,
s'arreta en _Tiaguanaco_, o l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges
d'anciens edifices fort tranges: & de l  _Cusco_. Ainsi recommena le
genre humain  se multiplier.

Je ne veux nier pourtant que ces grans pas n'aient peu tre peuplez par
un autre voye, savoir que les homme se multiplians sur la terre, &
s'tendans toujours, comme ils ont fait pardea, en fin il y a de
l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes
provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car
je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenes
ensemble, ou du moins s'il y a quelque dtroit, comme ceux d'Anian & de
Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisment franchir. La
consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter
l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a et ais d'y transporter les
petits, & les grands sont d'eux-mmes capables de passer les detroits de
mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont pass de l'Europe
Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le
Nort car nous savons de certaine science qu'ilz ne font pas difficult
de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre  vue
autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier,
que les ours passent aisment quatorze lieus de mer: En ayant lui-mme
rencontr un qui traversoit  nage la mer qui est entre la terre ferme &
l'ile aux oiseaux.

Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par
tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient
au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui
n'a point encore est mise en avant. Car quel empchement y a-il de
croire que No ayant vcu trois cens cinquante ans aprs le Deluge,
n'ait luy mme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot
repeupler ces pas l? Est-il  croire qu'il soit demeur un si long
espace de temps sans avoir fait & exploit beaucoup de grandes & hautes
entreprises? Luy qui toit grand ouvrier, & grand pilote, savoit-il
point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeur arret
aux montagnes d'Ararat, c'est  dire de la grande Armenie) pour reparer
la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses
que nous ne savons point, par la traditive des sciences infuses en
ntre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces
terres Occidentales, o par-aventure il avoit pris naissance? Certes en
tout cas il est  presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, &  r'tablir le
monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la
renommee) conoissance de ces terres l, auquelles il ne luy a point et
plus difficile de faire voile, ayant peupl l'Italie, que de venir du
bout de la mer Mediterrane sur le Tibre fonder son _Ianiculum_, si les
histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence
de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il toit
parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point est plus difficile d'aller
du dtroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil,
qu' ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy
Salomon de faire des navigations de trois ans: lquelles quelques uns
des plus savans de ntre siecle dernier pass, & entre autres Franois
Vatable, disent avoir et au Perou, d'o il faisoit apporter cette
grande quantit d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebr en la sainte
Ecriture.

Que si (la chose presuppose de cette sorte) ceux des Indes Occidentales
n'ont conserv le sacr depos de la conoissance de Dieu, & les beaux
enseignement qu'il leur pouvoit avoir laisss, il faut considerer que
ceux du monde de dea n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me
semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de
telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parl en
son Time comme un homme de son pas, l o il a discouru de cette
grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui
y et et de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit
est submerge dans la mer. Et aprs lui lian au troisieme de son
histoire Des choses diverses, rapporte chose prque semblable, quoy
qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y
eut fort grande familiarit entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus
croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus
noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble,
Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles
environnes de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-del ce
monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des
hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il
y avoit de grandes cits, diverses faons de vivres, & des loix
contraires aux ntres. Par aprs il dit encores que cette terre possede
grande quantit d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de del,
l'or est moins estim que le fer entre nous, &c.

Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout
fabuleuses: & conclura qu's premier siecles les hommes ont eu
conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la
longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est
venu  neant, & n'en est demeur qu'une obscure renomme. Car Pline
mme se plaint que de son temps les hommes toient appoltronnis & la
navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens
entendus  la marine, de sorte que les ctes des terres se
reconnoissent mieux par des crits de ceux qui ne les avoient jamais
veus, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus
(dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni mme de conserver la
conoissance de celles qui sont des-ja trouves, quoy que nous soyons en
bonne paix, & que la mer soit ouverte & ouvre ses ports  un chacun
pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunes (qui sont les Canaries)
ayans et s plus prochains siecles apres le Deluge fort conus, &
frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des
hommes, jusques  ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de
Betancourt les decouvrit s derniers siecles, comme nous dirons
cy-apres.

Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une
conjecture vray-semblable que les siecles plus reculs ont eu
conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce
que les Poetes anciens ont tant chant des Hesperides, lquelles ayans
mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux tre appropries aux
iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy
volontiers je m'arreteray  ce que le mme Pline, sur une chose pleine
d'obscurit, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours 
naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux
Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou
huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunes (o quelques uns
mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieus de distance.
Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de
Cuba, l'Hespagnole, la Jamaque, & autres voisines au golfe de Mexique.

Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, &
aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les dtroits de mer
qui vont serpentant parmi ces iles, au courant dquels plusieurs
vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand
Hercule y a est, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose loigne de
sa vertu.

[Illustation]




_Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan
Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en
toute cette cte jusque au quarantime degr. Avec une brive
description des peuples qui habitent ces contrees._

CHAP. IV

AYANT parl de l'origine du peuple de la Nouvelle-France, il est 
propos de dire quelle est l'tendu & situation de la province, quel est
ce peuple, les moeurs, faons & coutumes d'icelui, & ce qu'il y a de
particulier en cette terre, suivant les memoires que nous ont laiss
ceux qui premiers y ont et, & ce que nous y avons reconu & observ
durant le temps que nous y avons sejourn. Ce que je feray, Dieu aydant,
en six livres, au premier dquels seront dcrits les voyages des
Capitaines Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride: Au second ceux
qui ont et faits souz le sieur de Villegagnon en la France antartique
du Bresil: Au troisime ceux du Capitaine Jacques Quartier & de Samuel
Champlein en la grande riviere de Canada: Au quatrime ceux des sieurs
de Monts & de Poutrincourt sur la cte de la Terre neuve qui est baignee
du grand Ocean jusques au quarantime degr: Au cinquime ce qui s'est
fait en ce sujet depuis ntre retour en l'an mille six cens sept; & au
sixime les moeurs, faons & coutumes des peuples dquels nous avons 
parler.

Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-dea du
Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France
Antarctique  qui la voudra & pourra debattre, &  l'Hespagnol la
joussance de ce qui est au-del de notredit Tropique. En quoy je ne
veux m'arrter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixime
entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au
droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conqute,
telle que sont celles dont nous avons  traiter, d'autant que ce qu'il
en a fait a est comme arbitre de chose debattu entre ces Rois: qui ne
leur appartenoit non plus qu' un autre. Et quand en autre qualit ledit
Pape en auroit ainsi ordonn; outre que son pouvoir (hors son domaine)
est purement spirituel, il est  disputer s'il pouvoit, ou devoit
partager les enfans puisnz de l'Eglise, sans y appeller l'ain.

Ainsi ntre Nouvelle-France aura pour limites du cot d'Ouest la terre
jusques  la mer dite Pacifique, au dea du Tropique du Cancer: Au midi
les iles & la mer Atlantique du ct de Cuba & l'ile Hespagnole: Au
levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion,
celle terre qui est dite inconu vers la mer glace jusques au pole
arctique. De ce ct quelques Portugais & Anglois ont fait des courses
jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une
mer  l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu
leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des
choses necessaires  poursuivre leur route.

En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoy
 la decouverte des terres par ntre Roy Tres-Chrtien Franois premier,
& de son voyage il fit un rapport  sa Majest, duquel je representeray
les choses principales sans m'arreter  suivre le fil de son discours.
Voici donc ce qu'il en crit: Ayans outrepass l'ile de Madere, nous
fumes poussez d'une horrible tempte, qui nous guidant vers le Nort, au
Septentrion, apres que la mer fut accoise nous ne laissames de courir
la mme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens
lieus de chemin par les ondes de l'Ocean: o nous dcouvrimes une
Terre-neuve, non jamais (que l'on sache) conu, ni dcouverte par les
anciens, ni par les modernes: & d'arrive elle nous sembla fort basse:
mais approchans  un quart de lieu, nous conumes par les grans feuz que
l'on faisoit le long des havres, & ores de la mer, qu'elle toit
habite, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de
prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames
plus de cinquante lieus en vain: si que voyans que toujours la cte
tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort,
suivant ntre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de
prendre port, nous surgimes en la cte, & envoyames un esquif vers
terre, o furent veuz grand nombre des habitans du pas qui approcherent
du bord de la mer, mais ds qu'ilz virent les Chrtiens proches d'eux
ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent
souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce
qu'ils n'avoient accoutum en leur terre: & s'bahissoient & des habits
des ntres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans o plus
commodment ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont
tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques
peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux
sont attaches  une ceinture d'herbe qu'ilz font propre  ceci, & fort
troite, & tissu gentillement, & accoutree avec plusieurs queus
d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques
aux genoux: & sur la tte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, &
guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu
bazanne, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de
l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & lquels
ilz lient tout unis & droits sur la tte, tous ainsi faits que si
c'toit une queu. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature
moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les
bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres  la
course, n'ayant rien que ne soit bien proportionn, sauf qu'ils ont la
face large, quoyque non tous, les eux noirs & grans, le regard prompt &
arret. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit,
agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre.

Or quant au plan & site de cette terre & de l'ore maritime, elle est
toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze pis en montant, &
s'tend comme petites collines & cteaux ayans quelques cinquante pas de
large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer
qui entrent par aucunes fosses & canaux, dquels arrousent les deux
bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres
areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de
bocages & forets tres-touffus, si plaisantes  voir que c'est
merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, &
hauts cyprs, & d'autres qui sont inconnue  notre Europe, & lquels
rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux Franois que ce pas
participant en circonference avec l'Orient, ne peut tre qu'il ne soit
aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre
donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, &
d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs,
daims, & lievres. Il y a des lacs & tangs en grand nombre, et des
fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour
ne laisser chose qui puisse servir  l'usage des hommes.

Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur,
serein, & fort sain, & temper entre chaud & froid, & ne sent-on point
que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region,
y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Et, y estant le
ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral
souffle, lequel fait lever quelques nuages & brouillars, mais cela se
passe tout soudainement, & revient sa premiere clart. La mer y est
quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage
soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans,
d'autant qu'il n'y a pas un cueil, & que jusques  rez de terre  cinq
ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts pis d'eau:
Quant  la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust
combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par
cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier
qui a dcouvert cette cte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il
appelle Terre-neuve, & depuis a est appelle la Floride par les
Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veu le jour de Pasques
flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que mme les
eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nomme
_Jaquaza_ par ceux du pas.

Quant  ce qui est de la nature du peuple de cette contre, noz Franois
en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement
plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car
Jean Poncey estant all  la dcouverte, & ayant mis pied  terre: comme
il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut
si furieusement attaqu par un soudain choc des habitans du pas,
qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe
mortelle, dont il mourut tt apres, ce qui mit son entreprise  neant, &
ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit o ils
pretendoient se percher.

Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dpouilles du Peru, apres avoir
enlev les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses
grandes, fut envoy en ces parties-l par Charles V Empereur avec une
armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice
insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se
fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de
dueil, & ses soldats que dea, qui dela, qui furent assomms en grand
nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit,
furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V lquels furent
traitez de mme, & quelques-uns corchz, & leur peaux attaches aux
portes de leurs temples.

Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est  presumer) comport
plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, &
pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est  dire les
Franois) voulans savoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de
cette cte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau &
pource qu'ils ne pouvoient prendre terre,  cause des flots & courans
afin de donner quelques petite denrees  ce peuple, & les leur ayant
jettes de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut pouss
violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il
tous) le voyans en cet tat le prennent & le portent bien loin de la
marine, au grand tonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on
l'allat sacrifier, & pource crioit-il  l'ayde, & au secours, comme
aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis
au pied d'un ctau  l'objet du Soleil ils le dpouillerent tout nud,
s'bahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le
firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre
jeune homme que ceux qui toient au bateau, estimoient que ces Indiens
le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand
brazier, & puis en prendre leur cure, ainsi que font les Canibales.
Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & et
quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner
au navire, o avec grande amiti ilz le reconduirent, l'accollans fort
amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent
largue entre eux, & s'arreterent jusques  tant qu'il fut  la mer.

Ayans travers pas quelque centaine de lieus en tirant vers la cte
qui est aujourd'hui appelle Virginia, ilz vindrent  une autre contree
plus belle & plaisante que l'autre, & o les habitans toient plus
blancs, & qui se vtoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des
arbres, & lquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils
ont grande abondance.

Ilz vivent de legumes, lquels ressemblent aux ntres; de poissons, &
d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les flches
dquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout arm d'arrte de
poisson, ou des os de quelque bte.

Ils usent des canos & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains,
& y est le pasage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux,
bocageux & charg d'arbres, mais non si odoriferens,  cause que la cte
tire plus vers le Septentrion: & par ainsi tant plus froide, les fleurs
& fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contres susdites.

La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se
haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutres en Lombardie, &
en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de mme gout
que les ntres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils
en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau,  tout le moins
otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit
ne vienne  maturit.

On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres
herbes odoriferentes & qui sont differentes des ntres.

Et quant  leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, &
en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune
couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logs  l'enseigne
du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces
terres & rives de la mer.

Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette cte, laquelle il
a universellement veue jusques aux Terres-neuves o se fait la pecherie
des morus.

Mais d'autant qu'en ntre navigation derniere souz la charge du sieur de
Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que
jusques au quarantime degr, afin que le lecteur ait la piece entiere
de toute ntre Nouvelle-France conu je coucheray ici ce que le mme
nous a laiss d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en mme elevation
qu'est la ville de Rome  savoir  quarante degrez de la ligne, qui est
vue partie du pas des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom  pas
un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est  dire
Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties
honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine:
hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette cte, ne se
soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni
les miroirs, ni la lueur des armes des Chrtiens: seulement
s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui
toient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, &
couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la
pluye: Et s'ils avoient l'industrie de btir comme par-dea, il leur
seroit fort ais,  cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes
sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de
jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs
cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dress un
logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si
bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades
ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que
d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons
dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont
aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en
adversit: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent
je ne say quelz vers ramentevans leur vie passe.

Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin crit
des peuples qu'il a dcouverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au
Cap-Breton (qui est l'entre pour cingler vers la grande riviere de
Canada) il fut pris & devor des Sauvages. Ce que difficilement puis-je
croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, &
attendu que les Sauvages de cette terre-l ne sont point anthropophages,
& se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que
plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye
perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la
querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que
les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la
vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent
la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la
memoire  leurs enfans. Et la religion Chrtienne a cette perfection
entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenes, remettant
bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de
Dieu.




_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les dcouvertes qu'il y
a fait: & la premiere demeure des Chrtiens & Franois en cette
province._

CHAP. V

ENCORE que portez de la maree & du vent tout ensemble nous ayons pass
les bornes de la Floride, & soyons parvenuz jusques au quarantime
degr, toutefois il n'y aura point danger de tourner le Cap en arriere &
rentrer sur noz brises, d'autant que si nous voulons passer outre nous
entrerons sur les battures de Malebarre, terre des Armouchiquois en
danger de nous perdre, si ce n'est que nous voulions tenir la mer: mais
ce faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur le subjet dquels
nous nous sommes mis sur le grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
car j'enten que depuis notre depart le Roy y a envoy gens pour y
dresser des habitations & colonies Franoises.

Jaoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter
ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble
meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, &
montrer comme nos Franois y envoyez par le Roy l'ont premiers habites,
& ont trait alliance & amiti avec les Capitaines & Chefs d'icelle.

En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de
louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la
Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le
jeune Roy Charles IX port de lui-mme  choses hautes, qu'il trouva
fort bon d'envoyer nombre de gans  la Floride pour lors encores
inhabite de Chrtiens, afin d'y tablir le nom de Dieu souz son
authorit. De cette expedition fut ordonn chef Jean Ribaut, homme grave
& fort experiment en l'art de la marine, lequel aprs avoir receu
commandement du Roy se mit en mer le 18 de Fvrier accompagn de deux
Roberges qui lui avaient et fournies, & d'un bon nombre de
gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navig deux mois il prit
port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non
relev de terre, pource que la cte est toute plate (ainsi que nous
avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) &
appella ce cap _le Cap Franois_ en l'honneur de ntre France. Ce cap
distant de l'Equateur d'environ trente degrez.

De ce lieu laissant la cte de la Floride qui se recourbe directement au
Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il
cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps dcouvrit une fort belle
& grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arriv au bord
d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de
peaux de chamois: & l non loin de l'embouchure de la dite riviere, il
fit planter dans la riviere mme une colonne de pierre de taille sur un
ctau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France toient
empreintes & graves. Et entrant plus avant pour reconnoitre le pas il
s'arreta en l'autre ct d'icelle riviere, o ayant mis pied  terre
pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les Franois
adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veu vers le
ciel. Le Capitaine des Indiens de ce ct de la riviere (que l'historien
de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache
d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu
fort artificiellement, & d'une grande peau figure par tout de divers
animaux sauvages si vivement represents & pourtraits que rien n'y
estoit que la vie. Le Capitaine Franois en reciproque lui bailla des
petits braselets d'tain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux,
dont il fut fort content. Et au contraire contrist du depart des
Franois, lesquel  l'adieu ils chargerent de grande quantit de
poissons. De-l traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques
aux aisselles pour recevoir les ntres avec presens de mil & meures
blanches & rouges, & pour les porter  terre. L ils allerent voir le
Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz
trouverent assis sur une rame de cedres & de lauriers, ayant pres de
soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environn d'une troupe
d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches
sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande
quantit de vers  soye,  cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y
arriverent le premier jour de May, la riviere fut nomme du nom de ce
mois.

De l poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle
ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et
passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz
nommerent Somme l o il y avoit un Capitaine non moins affable que les
autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et
consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz
rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les
appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de
soixante lieus, les noms dquelles les Hespagnols ont changs en leurs
Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent o ces noms soient
exprims, nous devons cela aux Holandois.

Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit o il veut, aussi
noz Franois trouvans toute cette cte inhabite de Chrtiens ilz
desirerent se loger  plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est
trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre
celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est
cette-ci mme, car elle est une des belles qui soit en toute cette
universelle cte. La profondit y est telle, nommment quand la mer
commence  fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire
les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent
l'ancre  dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE
PORT ROYAL. Pour la qualit de la terre il ne se peut rien voir de plus
beau, car elle toit toute couverte de hauts chenes & cedres en
infinit, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela
seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans  travers les rames ilz ne
voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, &
perdris grises & rouges quelque peu differentes des ntres, mais
principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser
parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes
d'animaux  nous inconus. Quant  la pecherie un coup de saine toit
suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage.

Cette riviere est  son embouchement large de cap en cap de trois lieus
Franoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force
Indiens, qui de commencement fuioient  leur venu, mais par aprs
furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres,
& vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans
merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz
planterent en une petite ile une borne o toient graves les armes de
France. Au reste ces peuples l sont si heureux en leur faon de vivre,
qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la ntre. Et en cela est la
condition du menu peuple de dea bien miserable (je laisse  part le
point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine &
travail, & ceux-l ont abondance de tout ce qui leur est necessaire 
vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicit ne
git point en cela, ains je diray que la cupidit de telles choses, &
autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de ntre
vie. Car pour parvenir  ces choses, celui qui n'a son diner pret, a
besoin de merveilleux artifices, lquels bien souvent la conscience
demeure intresse. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car
tel a envie de travailler qui ne trouve pas  quoy s'occuper: & tel
travaille,  qui son labeur est ingrat: & del mille pauvrets entre
nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de
Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La
terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent
sans rechercher les faons de deguiser les viandes, ni tant de saulses
qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut
donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz
peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf
& autres btes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille
autres poissons  foison.

Noz Franois caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les
amener en France & les presenter  la Royne, suivant le commandement
qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se
sauverent sans emporter les habits qui leur avoient et donns. Au temps
de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en
attirent cauteleusement quelques uns de cette cte, jusque au nombre de
quarante pour travailler  leurs mines, mais ilz n'en eurent point le
fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim
except un que fut men  l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer,
& lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son
Seigneur (ou Roy) _Chiquola_, il fut nomme Charles de _Chiquola_. Ce
_Chiquola_, estoit un des plus grans Capitaines de cette contre,
habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, o il y
avoit de fort belles & hautes maisons.

Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux
de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue
Pour les encourager  se resoudre  cette demeure, leur remontrant
combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris
une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia  leur
proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus  des
choses grandes, comme de L'Empereur lie Pertinax, lequel estant fis
d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction,
ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres,  bien
esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elabor.
Aussi du vaillant & redout Agatocles, lequel estant fils d'un potier de
terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent
se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition
de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, &
toutesfois par sa valeur & vertu parvint  tel degr qu'il pousa la
fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achev son propos,
que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur
pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement
du Roy, &  l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine
avant que partir de ce lieu leur btir un fort, ou y donner
commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et
ja leur tardoit que cela ne ft fait.

Le Capitaine les voyant en si bonne volont, en fut fort rejou, &
choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre &
commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut
possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers
l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite
riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes
en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il
trouva un lieu fort explan joignant le bord d'icelle, auquel il
descendit, & y btit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions
de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomod de tout
ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre cong d'eux. Mais avant
que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce
lieu) _Capitaine Albert_ (dit-il) _j'ai  vous prier en presence de tous
que vous ays  vous acquitter si sagement de votre devoir & si
modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse_ (ils
n'toient que quarante) _laquelle de si grande gayet demeure souz vtre
obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loer, & ne taire
(comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la
presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous
compagnons_ (dit-il aux soldats) _je vous supplie aussi reconoitre le
Capitaine Albert comme si c'toit moy-mme qui demeurast, luy rendans
obeissance telle que le vray soldat doit faire  son chef & Capitaine,
vivans en fraternit les uns avec les autres, sans aucune dissension, &
ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises._




_Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des Franois
avec les chefs des Indiens: Ftes d'iceux Indiens: Ncessit de vivres.
Courtoisie des Indiens: Division des Franois: Mort du Capitaine
Albert._

CHAP. VI

LE Capitaine Ribaut ayant fini son propos, il imposa au Fort des
Franois le nom de CHARLE-FORT, en l'honneur du Roy Charles &  la
petite riviere celui de Chenonceau. Et prenant cong de tous il se
retira avec sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant les
voiles, il salua les Franois Floridiens de maintes canonades pour leur
dire adieu, eux de leur part ne s'oublierent  rendre la pareille.

Les voila donc  la voile tirans vers le Nord-est pour dcouvrir
davantage la cte; &  quinze lieus du Port Royal trouverent une
riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son
plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Del gaignans la
campagne sale, ilz se trouverent en peine, & ne savoient que faire
tans reduits  six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz
fussent six lieus en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine
print conseil de ce qu'ils auroient  faire, ou de poursuivre la
dcouverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de
certain reconnu, mme laiss des Franois qui ja possedoient la terre.
Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne
pouvoit faire davantage, luy remettans devant les eux qu'il avoit
dcouvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux
ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand
service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si
heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses
vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu
d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la cte. Ce que bien
debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie
Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le
vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux.

Cependant le Capitaine Albert s'tudia de faire des alliances &
confederations avec les _Paraoustis_ (ou Capitaines) du pas: entre
autres avec un nomm _Andusta_, par lequel il eut la conoissance &
amiti de quatre autres, savoir _Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame_
lquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens.
La demeure dudit _Stalame_ estoit distante de Charle-fort de quinze
grandes lieus  la partie Septentrionale de la riviere: & pour
confirmation d'amiti, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses
fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard _d'Audusta_ l'amiti
toit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand
sans le conseil de noz Franois. Mmes il les invitoit aux ftes qu'ilz
celebrent par certaines saisons. Entre lquelles y en a une qu'ils
appellent _Toya_, o ilz font des ceremonies tranges. Le peuple
s'assemble en la maison (ou cabanne) du _Paraousti_, & apres qu'ilz se
sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du
_Toya_, qui est une grande place ronde, l o arrivs ilz se rangent en
ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre faon, chacun
une tambourasse au poin, lquels entrent au milieu du rond dansans &
chantans lamentablement, suivis des autres qui leur rpondent. Aprs
trois tournoyemens faits de cette faon ilz se prennent  courir comme
chevaux debridez parmi l'epais des forets. L dessus les femmes
commencent  pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement
que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles,
lquelles elles decoupent cruellement avec des cailles de moules bien
aiges, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air,
s'crians: _He Toya_ par trois fois. Les trois qui commencent la fte
sont nommez _Joanas_: & sont comme les Prtres & sacrificateurs des
Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant
que de race ilz sont ordonns aux sacrifices, & en parti aussi pour
autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egare est
incontinent recouvre par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement
pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne say quel science
& conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies.

En toute nation du monde la Pretrise a toujours et revere, & ce
d'autant plus que ceux de cette qualit sont comme les mediateurs
d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils
ont souvent possed le peuple & assujettis les ames  leur devotion, &
souz cette couleur se sont authoris en beaucoup de lieux par dessus la
raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignit,
reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir  la manutention de leur
tat. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour lquelles
nous sommes en peine, non sans cause est honor de nus, & principalement
quant avec ceci il a la conoissance des choses propres  la guerison de
noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit
& authorit entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqu quand
elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: _Honore le Medecin de
l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du
Medecin lui fait lever la tte, & le rend admirable entre les Princes._

Ces Prtres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les
bois, retournent deux jours aprs: puis tans arrivs, ilz commencent 
danser d'une gayet de courage tout au beau milieu de la place, & 
rejour les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition
ne sont appells  la feste: puis se mettent  banqueter, mais c'est
d'une avidit si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or
ces _Joanas_ durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font
des invocations  _Toya_ (qui est le demon qu'ilz consultent) & par
characteres magiques le font venir pour parler  lui, & lui demander
plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette fte
furent noz Franois invitez, comme aussi au banquet.

Mais aprs s'en tans retourns  Charlefort, je ne trouve point  quoy
ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que
leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver &
ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'toit
l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y toient
demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement
en ntre voyage. Car ds le lendemain que nous fumes arrivs au Port
Royal (Port qui ne cede  l'autre, duquel nous avons parl, en tout ce
qui peut estre du contentement des eux) il employa ses ouvriers  cela,
comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle faon
que le pain ni le vin n'a jamais manqu  personne, ains avions dix
bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire
encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef
un jeune fils de Saint-Malo nomm Chevalier) nous aiderent bien  le
boire, au lieu de nous apporter du soulagement.

Noz Franois donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement,
au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent
contraints d'importuner leurs voisins, lquels se depouillerent pour
eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs
champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture
que ds le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les
Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de
glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi
avis d'aller vers les terres d'un puissant & redout Capitaine nomm
_Covecxis_, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale
abondance en toutes saisons en mil, farines, & fves: disans que par le
secours de cetui-ci & son frere _Ouad_ aussi grand Capitaine, ilz
pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien
aises de les voir & prendre conoissance  eux. Noz Franois pressez ja
de necessit accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, &
trouverent _Ouad_  vint-cinq lieus de Charlefort en la riviere Belle,
lequel en son langage lui tmoigna le grand plaisir qu'il avoit de les
voir l venuz, protestant leur estre si loyal amy  l'avenir, que contre
tous ceux qui leur voudroient tre ennemis il leur seroit fidele
defenseur. Sa maison toit tapisse de plumasserie de diverses couleurs
de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures
tissus en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout -lentour
d'une frange teinte en couleur d'carlate. L ils exposerent leur
necessit,  laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien,
lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que
nous avons dites. En recompense dequoy les Franois lui baillerent
quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme
ils pensoient tre  leur aise, voici que de nuit le feu aid du vent,
se print  leurs maisons d'une telle apret, que tout y fut consomm
fors quelque peu de munitions. En cette extremit les Indiens ayans
piti d'eux les ayderent de courage  rebatir une autre maison, & pour
les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine _Ouad_, &
encores  son frere _Covecxis_, vers lquels ils allerent & leur
raconterent le desastre qui les avoit ruin, que pour cette cause ils
les supplioient de leur subvenir  ce besoin. Ils ne furent trompez de
leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de
ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens
aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais _Ouad_ bailla  noz
Franois nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent &
d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de
certaines hautes montaignes qui sont  dix journes de l. A tant les
Franois se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut
que ceux qui n'avoient peu tre domtez par les eaux, ni par le feu, le
fussent par eux-mmes. Car la division se mit entreux  l'occasion de la
rudesse ou cruaut de leur Capitaine, lequel pendit lui-mme un de ses
soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaoit les autres de
chatiment (qui paraventure ne luy obessoient, & il est bien  croire) &
mettoit quelquefois ses menaces  execution, la mutinerie s'enflamma si
avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la
principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit  un autre
soldat qu'il avoit envoy en exil, & lui avoit manqu de promesse. Car
il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne
faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre
sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, &
usoit de langage si malsonnant, que l'honnetet defent de le reciter.
Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, &
craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent  ce que
nous avons dit, qui est de le faire mourir.

Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement
volontaires, comme toient ceux-ci, & en un pas tant eloign, doit user
de beaucoup de discretion, & ne prendre au pi lev tout ce qui se passe
entre soldats, qui d'eux-mmes aiment la gloire & le point d'honneur. Et
ne doit aussi tellement se dvetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait
la meilleure partie  son commandement, & fut tout ceux qui sont de
mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa
force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt
(& ce sans flatterie) qu'en tout ntre voyage il n'a jamais frapp un
seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement
semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'vader. Et neantmoins
la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que
par la multitude des supplices le monde se soit jamais amend. C'est
pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un
Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERV LES CITOYENS.




_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficult de
retourner en France faute de navires: Secours des Indiens l dessus:
Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre._

CHAP. VII

LE dessein de noz mutins execut ilz retournerent querir le soldat exil
qui toit en une petite ile distante de Charle-fort de trois lieus, l
o ilz le treuverent  demi mort de faim. Or tans de retour ilz
s'assemblerent pour lire un Capitaine, enquoy l'election tomba sur
Nicolas Barr homme digne de commandement & qui vquit en bonne concorde
avec eux. Cependant ilz commencerent  batir un petit bergantin en
esperance de repasser en France, s'il ne leur venoit secours, comme ils
attendoient de jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme qui entendit
l'art, toutefois la necessit qui apprent toutes choses, leu en montra
les moyens. Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assembl en cas de
vaisseau de mer. Car il y faut un si grand attirail, que la structure de
bois ne semble qu'une petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni
voiles, ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en recouvrer.
Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car comme ils estoient en cette
perplexit, voici, voici venir _Audusta & Macau_ Princes Indiens
accompagns de cent hommes, qui sur la plainte des Franois promirent de
retourner dans deux jours, & apporter si bonne quantit de cordages,
qu'il y en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin. Cependant
noz gens allerent par les bois recuillir tant qu'ils peurent de gommes
de sapins dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent aussi de
mousse d'arbre pour le calage ou calfeutrage. Quant aux voiles ils en
firent de leurs chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent 
leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits Franois qu'il leur
laisserent  l'abandon ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
achev, ilz se mettent en mer assez mal pourveuz de vivres & partant
inconsiderment, attendu la longueur du voyage & les grans accidens qui
peuvent survenir en une si spacieuse mer. Car ayans tant seulement fait
le tiers de leur route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux qu'en
trois semaines ilz n'avancerent pas de vingt-cinq lieus. Pendant ce
temps les vivres se diminuerent & vindrent  telle petitesse, qu'ilz
furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui
sont environ de la valeur de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
gueres: car tout  coup les vivres leur defaillirent, & n'eurent plus
asseur recours qu'aux souliers & colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
au boire, les une se servoient de l'eau de la mer les autres de leur
urine: & demeurerent en telle necessit un fort long temps, durant
lequel une partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau faisoit eau,
& toient bien empechs  l'etancher, mmement la mer tant emeu, comme
elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desespers ilz laissoient
l tout, & quelquefois reprenoient un peu de courage. En fin au dernier
desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent qu'il toit plus expedient
qu'un seul mourut, que tant de gens perissent: suivant quoy ils
arreterent que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce qui fut
execut en la personne de _Lachere_, celui qui avoit et envoy en exil
par le Capitaine Albert, la chair duquel fut departie galement entr-eux
tous, chose si horrible  reciter, que la plume m'en tombe des mains.
Aprs tant de travaux en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
tellement rjous, que le plaisir les fit demeurer un longtemps comme
insensez, laissans errer le bergantin a & l sans conduite. Mais une
petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un
Franois qui toit all l'an prcdent en la Nouvelle-France, avec le
Capitaine Ribaut. Ce Franois les reconut & parla  eux, puis leur fit
donner  manger & boire. Incontinent ilz reprindrent leurs naturels
esprits, & lui discoururent au long leur navigation. Les Anglois
consulterent long-temps de ce qu'ilz devoient faire. En fin ilz
resolurent de mettre les plus debiles en terre, & mener le reste vers la
Royne d'Angleterre.

Deux fautes sont  remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultiv
la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reserv ou
fabriqu d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessit retourner
d'o l'on toit venu. Il fait bon avoir un cheval  l'table pour se
sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on
avoit envoy l toient gens ramassez de la lie des faineans, & qui
aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir  la faire.




_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son
arrive  l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la
Floride: Grand ge des Floridiens: honnestet d'iceux: Bastiment de la
forteresse des Franois._

CHAP. VIII.

QUAND le Capitaine Ribaut arriva en France il y trouva les guerres
civiles allumes, lquelles furent cause en partie que les Franois ne
furent secourus ainsi qu'il leur avoit et promis; que le Capitaine
Albert fut tu, & le pas abandonn. La paix faite, l'Admiral de
Chatillon, qui ne s'toit souvenu de ses gens tandis qu'il faisoit la
guerre  son Prince, en parla au Roy au bout de deux ans, lui remontrant
qu'on n'en avoit aucune nouvelle, & que ce seroit dommage de les laisser
perdre. A cause dequoy sa Majest lui accorda de faire equipper trois
vaisseaux, l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre de
soixante, pour les aller chercher & secourir, mais il en toit bien
tard.

Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois
navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille
cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunes, dites
maintenant Canaries, en l'une dquelles appelle _Teneriff_, autrement
le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couche ici par
escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute,
que plusieurs afferment l'avoir veu de cinquante  soixante lieus
loin. Elle est prque semblable  celle _d'tna_ jetant des flammes
comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle
on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques  la mi-Aoust  cause de
la trop vehemente froidure: chose d'autant plus merveillable qu'elle
n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y
a des neges encores au mois de May,  raison dequoy Solin l'a appele
_Nivaria_, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que
cette montagne soit ce que les anciens ont appell, le mont d'Atlas,
d'o la mer Atlantique a pris son nom.

Del par un vent favorable en quinze jours nos Franois vindrent aux
Antilles, puis  sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de
l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la cte de
cette ile deux Indiens voulans aborder les Franois, l'un eut peur &
s'enfuit, l'autre fut arret, & en cette sorte ne savoit quel geste
tenir tant il toit epouvant, cuidant tre entre les mains des
Hespagnols, qui autrefois lui avoient coup les genetoires, comme il
montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise,
& quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de
leurs cabanes, & tuerent un Franois pour s'en estre trop avoisin. La
vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, lquelles les
Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure et quelquefois induits aux
cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont et excessive, &
d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux Franois, qui
possedoient une terre de leur juste & loyal conqut, sans leur faire
tore, comme nous dirons  la fin de ce livre. En cette ile de saint
Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz Franois cherchans
par le bois certains fruits excellens appells _Ananas_, tuerent un de
ces serpens long de neuf grans pis, & gros comme la jambe.

L'arrive en la Nouvelle-France fut le vint-deuxime Juin  trente
degrez de l'Equateur, dix lieus au dessus du Cap-Franois, & trente
lieus au dessuz de la riviere de May, o les ntres mouillerent l'ancre
en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, o ilz
furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du pas & de
leur _Paraousti_ (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret
dquels ilz tirerent vers la riviere de May,  laquelle arrivez, le
_Paraousti_ appell _Satouriona_ avec deux siens fils beaux, grans &
puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sachans
quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venu. Ilz
leur montrerent la borne qu'y avoit plante le Capitaine Ribaut deux ans
auparavant, laquelle par honneur ils avoient environne de lauriers, &
au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent _tapaga,
tapola_. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les Franois  en
faire de mme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante
d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les Franois, &
une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols.

Je ne veux m'arrter  toutes les particularits de ce qui s'est pass
en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes
curiosit, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes
d'estre sceus. Noz gens donc desireux de reconnoitre le pas, allerent
-mont la riviere, en laquelle tans entr bien avant & recreuz du
chemin, ilz trouverent quelques Indiens, lquels voyans tre entr en
effroy, ilz les appelerent crians, _Antipola, Bonnason_, qui veut dire
Frere, ami (comme l o nous avons demeur _Nigmach_), & en autres
endroits _Hirmo_. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz
Franois que le premier toit suivi de quatre qui tenoit la queu de son
vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'toit le
_Paraousti_, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce _Paraousti_ fit
une longue harangue tendant  ce que les ntres allassent  sa cabane, &
en signe d'amiti bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur
de la trouppe Franoise nomm le sieur d'Ottigni. Et passant quelque
marecage, les Indiens portoient les ntres sur leurs paules.

En fin arrivs ilz furent receus avec beaucoup d'amiti, & virent un
vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'tans informs,
ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout
decharn, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ain avoit
mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le
Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes o il trouva des Cedres,
Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle
quantit qu'elle suffiroient pour habiter le pas: & outre ce, grande
quantit d'Esquine entortillee  l'entour des arbrisseaux: Item des
prairies entrecouppes en iles & ilettes le long de la riviere: chose
fort agreable. Cela fait il se partit del pour aller  la riviere de
Seine distante de la riviere de Somme l o il mit pied  terre, & fut
fort humainement receu du _Paraousti_, homme haut, grave & bien form
comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable
beaut. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le
_Paraousti_ lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe
entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir
l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus
grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne
voulut faire semblant que cela l'tonnat.

[Carte la Floride 30, 31 et 32 degrez.]

Apres avoir rod la cte il fallut en fin penser de se loger. Conseil
pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un pas tout noy; au Port
Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable
qu'il leur toit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle.
Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, o le
pas est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement bl
Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent.
Ainsi le vint-neufime de Juin tournans la prou s'en allerent vers
ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable
qu'ilz peurent, o ilz rendirent graces  Dieu, & se mirent  qui mieux
mieux  travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires
pour leurs logemens, aidez du _Paraousti_ de cette riviere, dit
_Satouriona_, lequel employa ses gens  recouvrer des palmites pour
couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est
notable qu'en cette contre on ne peut btir  hauts tages, -cause des
vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe
aucunnement de la violence du _Houragan_, duquel nous parlerons en autre
endroit. La Forteresse acheve, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en
l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par
la delineation que nous avons faite, & joindre ici du pas que les
Franois ont dcouvert en la Floride.

[Illustration]




_Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines &_ Paraoustis
_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie trange des
Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._

CHAP. IX

QUAND le Capitaine Laudonniere partit de la riviere de May, pour tirer
vers la riviere de Seine, il voulut savoir d'o procedoit un lingot
d'argent que le _Paraousti Satouriona_ lui avoit donn: & lui fut dit
que cela se conquetoit  force d'armes, quant les Floridiens alloient 
la guerre contre un certain _Paraousti_ nomm _Timogona_, qui demeuroit
bien avant dans les terres. Pourtant, la Caroline acheve, le Capitaine
Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se ressouvenant dudit
_Timogona_ il envoya son Lieutenant -mont la riviere de May avec deux
Indiens pour decouvrir le pas, & savoir sa demeure. Ayant cingl
environ vint lieus, les Indiens qui regardoient  & l decouvrirent
trois _Almadie_ (ou bateaux legers) & aussi-tt s'avancerent  crier
_Timogona, Timogona_, & ne parlerent que de s'avancer pour les aller
combattre jusques  se vouloir jetter dans l'eau pour cet effet, car le
Capitaine Laudonniere avoit promis  _Satouriona_ de ruiner ce
_Timogona_ son ennemi. Le dessein des Franois n'tant de guerroyer ces
peuples, ains plutt de les reconcilier les uns avec les autres, le
Lieutenant dudit Laudonniere (dit le sieur d'Ottigni) asseura les
Indiens qui toient dans ldites _almadies_, & s'approchans il leur
demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy ilz rpondirent que non,
mais que s'il vouloit envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
meneroient en lieu o ils en pourroient recouvrer. Ce qui fut fait. Et
cependant Ottigni s'en retourne. Quinze jours aprs un nomm le
Capitaine Vasseur accompagn d'un soldat fut depech pour aller savoir
des nouvelles de celui que les Indiens avoient men. Apres avoir mont
la riviere deux jours, ils apperceurent deux Indiens joignant le rivage,
qui toient au guet pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis. Ces
Indiens se doutans de ce qui toit, dirent  noz Franois que leur
compagnon n'toit point chs-eux, ains en la maison du _Paraousti
Molona_, vassal d'un autre grand _Paraousti_, nomm _Olata Oua Outina,_
o ilz leur donnerent addresse. Le _Paraousti Molona_ traitta noz
Franois honnetement  sa mode, & discourut de ses voisins & allis &
amis, entre lquels il en nomma neuf, _Cadecha Chilili, Esclavou,
Evacappe, Calanay, Onataquara, Omittaqua, Acquere, Moquosa_, tous
lquels & autres avec lui jusques au nombre de plus de quarante, il
asseura estre vassaux du tres-redout _Olata Oua Outina_. Cela fait, il
se mit semblablement  discourir des ennemis _d'Oua Outina_, du nombre
dquels il mit comme le premier le _Paraousti Satouriona_ Capitaine des
confins de la riviere de May, lequel a souz son obeissance trente
_Paraoustis_, dont il y en avoit dix qui tous toient ses freres. Puis
il en nomma trois autres non moins puissans que _Satouriona_. Le premier
_Potavou_, homme cruel en guerre, mais pitoyable en l'execution de sa
furie. Car il prenoit les prisonniers  merci, content de les marquer
sur le bras gauche d'un signe grand comme celuy d'un cachet, lequel il
imprimoit comme si le fer chaud y avoit pass, puis les renvoyoit sans
leur faire autre mal. Les deux autres toient nomms _Onathaqua &
Houstaqua_; abondans en richesses, & principalement _Ousthaqua_ habitant
prs les hautes montagnes fecondes en beaucoup de singularits. Qui plus
est _Molona_ recitait que ses allis vassaux du grand _Olata_ s'armoient
l'estomach, bras, cuisses, jambes & front avec larges platines d'or &
d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les pouvoient endommager.
Lors le Capitaine Vasseur lui dit que quelque jour les Franois iront en
ce pas & se joindroient avec son seigneur _Olata_ pour deffaire tous
ces gens l. Il fut fort rjou de ce propos, & repondit que le moindre
des _Paraoustis_ qu'il avoit nommez, bailleroit au chef de ce secours la
hauteur de deux piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis sur
_Onathaqua & Housthaqua_. J'ai mis ces discours pour montrer que
generalement tous ces peuples n'ont autre but, autre pense, autre souci
que la guerre, & ne leur sauroit-on faire plus grand plaisir que de
leur promettre assistance contre leurs ennemis.

Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des faons
tranges & dures pour en faire garder la memoire  leurs enfans, ainsi
que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur,
icelui ne pouvant (contrari du flot) arriver au gite  la Caroline; il
se retira chs un _Paraousti_ qui demeuroit  Trois lieus de
_Satouriona_, appell _Molona_ comme l'autre duquel nous avons parl. Ce
_Molona_ fut merveilleusement rjou de la venu de noz Franois,
cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de ttes d'ennemis, & qu'ilz
ne fussent alls vers le pas de _Timogona_ que pour le guerroyer. Ce
que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit  croire que de verit il
n'y toit all  autre intention, mais que son entreprise ayant est
dcouverte, _Timogona_ avait gaign les bois, & neantmoins que lui & ses
compagnons en avaient attrapp quelque nombre  la poursuite qui n'en
avoient point port les nouvelles chs eux. La _Paraousti_ tout ravi de
joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et 
l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra
par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant
d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les forts, & que
ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur ct. Que si leur
entreprise n'et est dcouverte par _Timogona_ ilz l'eussent enlev
lui-mme & saccag tout le reste. A ceste rodomontade le _Paraousti_ ne
savoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un
quidam print une javeline qui estoit fiche  la natte, & comme furieux
marchant  grand pas alla frapper un Indien qui toit assis en un lieu 
l'cart, criant  haute voix _Hyou_, sans que le pauvre homme se remuat
aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine
avoir et remise la javeline en son lieu, que le mme la reprenant il en
dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frapp,
s'criant de mme que devant _Hyou_, & peu de temps aprs le pauvre
homme se laissa tomber  la renverse roidissant les bras & jambes, comme
s'il et et pret  rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes
des enfans du _Paraousti_ se mit aux pieds du renvers, pleurant
amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La
mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans.
Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de
pleurer un long espace de temps en la mme compagnie. Et prindrent
l'homme renvers & le porterent avec un triste geste en une autre
cabane, & pleurerent l deux heures: pendant quoy le _Paraousti & ses
camarades ne laisserent de_ boire de la casine, comme ils avoient
commenc, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonn n'entendant
rien  ces ceremonies, il demanda au _Paraousti_ que vouloient signifier
ces choses, lequel lentement lui rpondit, _Thimogona, Thimogona_, sans
autres propos lui tenir. Fach d'une si maigre rponse, il s'adresse 
un autre qui lui dit de mme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant
de ces choses, & qu'il et patience pour l'heure. A tant noz Franois
sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transport, lequel ilz
trouverent accompagn du train que nous avons dit, & les jeunes filles
chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le
ct. Sur cela le _Paraousti_ fut derechef interrog comme dessus. Il
fit rponse que cela n'toit qu'une ceremonie par laquelle ilz
remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre
_Paraoustis_, faite par leur ennemi _Thimogona_: Alleguant au surplus
que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce
pas-l sans rapporter les ttes de leurs ennemis, ou sans amener
quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses
predecesseurs, toucher le mieux aim de tous ses enfans par les mmes
armes dont ils avoient t tus; afin que renouvellant la playe, la mort
d'iceux fust derechef pleure.




_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanit
envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant
quelques prisonniers est refus: Etrange accident de tonnerre:
Simplicit des Indiens._

CHAP. X

APRES ces choses le _Paraousti Satouriona_ envoya vers le Capitaine
Laudonniere savoir s'il vouloit continuer en la promesse qu'il lui
avoit faite  son arrive, d'tre ami de ses amis, & ennemi de ses
ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers  l'execution d'une
entreprise qu'il faisoit contre _Timogona_. A quoy ledit Laudonniere fit
rponse qu'il ne vouloit pour son amiti encourir l'inimiti de l'autre:
et que quand bien il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le
faire, d'autant qu'il toit aprs  se munir de vivres & choses
necessaires pour la conservation de son Fort: joint que ses barques
n'toient pas prtes, & que s'il vouloit attendre deux lunes, il
aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette Rponse ne lui fut gueres
agreable, d'autant qu'il avoit ja ses vivres appareills, & dix
_Paraoustis_ qui l'toient venuz trouver, si bien qu'il ne pouvoit
differer. Ainsi il s'en alla. Mais avant que s'embarquer il commanda que
promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait, jettant le veu au ciel,
il se mit  discourir de plusieurs choses en gestes, ne montrant rien en
lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent son regard au Soleil, lui
requrant victoire de ses ennemis: puis versa avec la main sur ttes des
_Paraoustis_ partie de l'eau qu'il tenoit en un vaisseau, & le reste
comme par furie & dpit dans un feu prpar tout exprs, & lors il
s'cria par trois fois, _H Timogona_: voulant signifier par telles
ceremonies qu'il prioit le Soleil lui faire la grace de rpandre le sang
de ses ennemis, & aux _Paraoustis_ de retourner avec ces ttes d'iceux,
qui est le seul & souverain triomphe de leurs victoires. Arriv sur les
terres ennemies, il ordonna avec son Conseil que cinq des _Paraoustis_
iroient par la riviere avec la moiti des troupes, & se rendroient au
point du jour  la porte de son ennemi: quant  lui il s'achemineroit
avec le reste par les bois & forets le plus secretement qu'il pourroit:
& qu'tans l arrivs au point du jour, on donneroit dedans le village,
& tueroit-on tout, except les femmes & petits enfans. Ces choses furent
executes comme elles avoient et arrtes, & enleverent les ttes des
morts. Quant aux prisonniers ils en prindrent vingt-quatre, lquels ils
emmenerent en leurs _almadies_, chantant des loanges au Soleil, auquel
ilz rapportoient l'honneur de leur victoire. Puis mirent les peaux des
ttes au bout de javelots, & distribuerent les prisonniers  chacun des
_Paraoustis_, en sorte que _Satouriona_ en eut treze. Devant qu'arriver
il envoya annoncer cette bonne nouvelle  ceux qui toient demeurs en
la maison, lquels incontinent se prindrent  pleurer, mais la nuit
venu ilz se mirent  danser & faire la feste. Le lendemain _Satouriona_
arrivant, fit planter devant sa porte toutes les ttes (c'est la peau
enleve avec les cheveux) de ses ennemis, & les fit environner de
banchages de laurier. Incontinent pleurs & gemissemens, lquels avenant
la nuit, furent changs en danses.

Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le _Paraousti Satouriona_,
de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que
Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine
renfrongne sans parler  _Satouriona_. En fin au bout de demie heure il
demanda o toient les prisonniers que l'on avoit pris  _Timogona_, &
commanda qu'ilz fussent amens. Le _Paraousti_ dpit & tonn tout
ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'tans pouvantez
de la venu des Franois ils avoient pris la fuite par les bois. Le
Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda
derechef les prisonniers. Lors _Satouriona_ commanda  son fils de les
chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprs. Ces pauvres gens,
voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les
emmena au Fort. Le _Paraousti_ ne fut gueres content de cette bravade, &
songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne
laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort
l'ayant remerci de ses courtoisies lui fit savoir qu'il desiroit
l'appointer avec _Timogona_, moyennant quoy il auroit passage ouvert
pour Aller contre _Onathaqua_ son ancien ennemi: & que ses forces
jointes avec celles d'_Olata Oua Outina_ haut et puissant _Paraousti_,
ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus
lointaines rivieres meridionales. Ce que _Satouriona_ fit semblant de
trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa
part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec _Timogona_.

Aprs ces choses il tomba  demie lieu du fort des Franois un foudre
du Ciel tel qu'il n'en a jamais et veu de pareil, & partant sera bon
d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut  la fin du mois
d'Aoust, auquel temps jaoit que les prairies fussent toutes vertes &
arrouses d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus
de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des
prairies chose qui dura trois jours en feu & clairs continuels. Ce qui
donnoit bien  penser  nos Franois, non moins qu'aux Indiens, lquels
pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les
ntres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui
tmoigner le desir que le _Paraousti Allicamani_ avoit d'entretenir
l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'tre employ  son service: &
pour-ce, qu'il trouvoit fort trange la canonnade qu'il avoit fait tirer
vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinit de verdes
prairies, & icelles consommes jusques dedans l'eau, approch mme si
prs de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le
supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa
terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme,
dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait
tirer ces canonnades pour la rebellion faite par _Allicamani_, quant il
l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand
_Olea Oua Outina_, non qu'il et envie de lui mal faire, mais s'toit
content de tirer jusques  mi-chemin, pour lui faire paroitre sa
puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette
volont de lui rendre obessance, il lui seroit loyal defenseur contre
tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent
vers leur _Paraousti_, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa
demeure l'espace de deux mois, & s'en alla  vingt-cinq lieues de l.

Les trois jours expirs le tonnerre cessa & l'ardeur s'teignit du tout.
Mais s deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive,
que la riviere prque ne bouilloit, & mourut une si grande quantit de
poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en
trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont
s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force
maladies contagieuses, & extremes maladies aux Franois, dquels
toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.




_Renvoy des prisonniers Indiens  leur Capitaine: Guerre entre deux
Capitaines Indiens: Victoire  l'aide des Francois: Conspiration contre
Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France._

CHAP. XI

LA fin pour laquelle le Capitaine Laudonniere avoir demand les
prisonniers  _Satouriona_ toit pour les renvoyer  _Oua Outina_, &
par ce moyen pouvoir par son amiti, plus facilement penetrer dans les
terres. Ainsi le dixime Septembre, s'tant embarqu le sieur d'Arlac,
le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix soldats, ilz navigerent jusques
 quatre vints lieus, bien receuz par tout, & en fin rendirent les
prisonniers  _Outina_, lequel aprs bonne chere pria le sieur d'Arlac
de l'assister  faire la guerre  un de ses ennemis, nomm _Potavou_. Ce
qu'il lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats. Or pource que
c'est la coutume des Indiens de guerroyer par surprise, _Outina_
delibera de prendre son ennemi  la Diane, & fit marcher ses gens toute
la nuit en nombre de deux cens, lquels ne furent si mal avisez qu'ils
ne priassent les arquebusiers Franois de se mettre en tte, afin
(disoient-ilz) que le bruit de leurs arquebuses tonnat leurs ennemis.
Toutefois ilz ne sceurent aller si subtilement que _Potavou_ n'en ft
averti, encores que distant de vint-cinq lieus de la demeure
d'_Outina_. Ilz se mirent donc en bon devoir & sortirent en grande
compagnie; mais se voyans chargez d'arquebusades (qui leur toit chose
nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par terre d'un coup
d'arquebuse qu'il eut au front tir par le sieur d'Arlac, ilz quitterent
la place: & les Indiens d'_Outina_ prindrent hommes, femmes, & enfans
prisonniers par le moyen de noz Franois, ayans toutefois perdu un
homme. Cela fait, le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'_Outina_
quelque argent & or, des peaux peintes & autres hardes, avec mille
remercimens: & promit davantage fournir aux Franois trois cens hommes
quand ils auraient affaire de lui.

Pendant que Laudonniere travailloit ainsi  acquerir des amis, voici des
conspirations contre lui. Un perigourdin nomm la Roquette dbaucha
quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine
d'or ou d'argent -mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous
s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nomm le Genre,
lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les
entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit
lire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-mme
porta la parole  Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit
rponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant
partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au
reste qu'il trouvoit fort trange leur faon de proceder, & que s'il
leur sembloit que le Roy n'et fait la depense du voyage  autre fin,
que pour les enrichir de pleine arrive, ilz se trompoient. Sur cette
rponse ilz se mirent  travailler portans leurs armes quant & eux en
intention de tuer leur Capitaine s'il leur et tenu quelques propos
facheux, mme aussi son Lieutenant.

Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par
voye de fait il ne pouvoit venir  bout de son mechant dessein, voulut
tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison
dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de
l'arsenic ou sublim, & que lui-mme le mettroit dans son breuvage. Mais
l'Apothicaire le renvoya conduit de sa demande, comme aussi fit le
maitre des artifices. Se voyant frustr de ses mauvais desseins, il
resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un
barillet de poudre  canon, & par une traine, y mettre le feu. Sur ces
entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depech pour
retourner en France, voulant prendre cong de lui, l'avertit que le
Genre l'avoit charg d'un libelle farci de toutes sortes d'injures
contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au
moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nomm
le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (lquels ds le quatrime de
Septembre toient arrivs  la rade de la riviere) & fit lire en leur
presence  haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire
conoitre  tous la mechancet du Genre, lequel s'tant evad dans les
bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres
qu'il avoit merit la mort, se soumettant  sa misericorde. Cependant le
Capitaine Bourdet se met  la voile le deuxime Novembre pour retourner
en France; s'tant charg de ramener sept ou huit de ces seditieux, non
compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande
somme d'argent pour ce faire.




_Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui
en avint._

CHAP. XII

TROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprs
avoir evad une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en
trois: la premiere pratique par quelques matelots que le Capitaine
Bourdet lui avoit laisss, lquels debaucherent ceux dudit Laudonniere,
au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux _Entilles_
butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que l y avoit moyen de se
faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoy querir de la pierre, &
de la terre pour faire briques  une lieu & demie de Charle-fort, selon
qu'ils avoient accoutum, ilz s'en allerent tout  fait, & prindrent une
barque passagere d'Hespagnols prs l'ile de Cuba, en laquelle ilz
trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce
butin tindrent quelque temps la mer jusques  ce les vivres leur
vindrent  faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se
rendirent  la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
l'inconvenient que nous dirons ci-apres.

Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la mme Bourdet avoit laisss,
emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere
demeura sans barque ni bateau. Je laisse  penser s'il estoit  son
aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de
nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en
toute diligence, & toit la besongne ja fort avance, quand l'avarice &
l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou
cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.

Ces maraux commencerent  pratiquer les meilleurs de la troupe, leur
donnans  entendre, que c'toit chose vile & deshonnte  hommes de
maison comme ils toient de s'occuper ainsi  un travail abject &
mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches
s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux _Entilles_, avec les deux
barques qui se batissoient. Que si le fait toit trouv mauvais en
France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant
que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que
feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de
ces soldats, qu'en fin aprs avoir bien consult l'affaire ilz se
trouverent jusques au nombre de soixante-six, lquels prindrent pretexte
de remontrer  leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se
maintenir jusques  ce que les navires vinssent de France. Pour  quoy
remedier leur sembloit necessaire de les envoyer  la Nouvelle-Hespagne,
au Perou, &  toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient
leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui toit, &
qui savoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort
aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il pet concevoir jalousie,
leur fit rponse que les barques acheves il donneroit si bon ordre 
tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient
encore pour quatre mois. De cette rponse ilz firent semblant d'tre
contens. Mais huit jours aprs voyans leur capitaine malade, oublians
tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau  rebattre le fer, &
protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter
leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre  leur mchant desir.

Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de
cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa
chambre, disans qu'ilz vouloient aller  la nouvelle Hespagne chercher
leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien  ce
qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz rpondirent que tout y toit regard,
& qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur
bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si
vilainement outrag par eux) il ne s'en aidt  leur desavantage. Ce que
ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, &
l'emporterent hors de sa maison: mme apres avoir offens un
Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, &
l'envoyerent prisonnier en un navire qui toit  l'ancre au milieu de la
riviere, o il fut quinze jours, assist d'un homme seul, sans visite
d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui
envoyerent un cong pour signer, lequel ayant refus ilz lui manderent
que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint
de signer leur cong, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote
nomm Trenchant. Les barques paracheves, ilz les armerent des munitions
du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le
Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en
intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nomm _Leaugave_, & y
prendre terre la nuit de No,  fin de faire un massacre & pillage
pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi
telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz
se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six
semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin
charg de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc &
bon  manger, avec quelque peu de vin: & en cette conqute perdirent
quatre hommes, savoir deux tus, & deux prisonniers: toutefois le
bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs
hardes. De l ilz resolurent d'aller  _Baracou_ village de l'ile
Jamaque, o arrivs ils trouverent une caravelle de cinquante 
soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprs avoir fait bonne chere au
village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur
seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz
rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprs avoir
longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la
_Jamaque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de
marchandises dquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en
chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaque_. Le
Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu o il demandoit &
commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient
prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garons pris
quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme,  fin de l'avertir
qu'elle et  faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au
lieu d'crire  sa femme, il dit secrettement aux garons qu'elle se mit
en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins 
son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin  la pointe du
jour comme les seditieux se tenoient  l'embouchure du port ilz furent
pris n'ayans peu dcouvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour
l'obscurit du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les
vint cinq ou vint-six qui toient au bergantin les apperceurent, mais ce
fut quand ilz furent prs, & n'ayans le loisir de lever les ancres,
couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer  la veu de la
_Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette &
quelques autres mariniers qui avoient et emmenez par force en ce voiage
ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine
Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de
_Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent 
propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ
le vint-cinquime de Mars, ilz se trouverent  la cte de la Floride, o
conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie
 contrefaire les Juges (mais ce fut aprs vin boire) d'autres
contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez
causes telles que bon vous semblera, mais si tans arrivs au Fort de la
Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray
jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutt dcouverte en la
cte qu'un _Paraousti_, nomm _Patica_ en envoya avertir le Capitaine
Laudonniere. Sur ce le brigantin affam vint surgir  l'embouchure de la
riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amen
devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour
prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit
les fers aux pis, &  tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance
du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur
trop grande oubliance: adjoutant  ceci qu'ayans chap la justice des
hommes ilz n'avoient peu viter celle de Dieu. Aprs quoy les quatre
enferrez furent condamns  tre pendus & tranglez. Et voyans qu'il n'y
avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir
de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats
leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que
nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole
respondit qu'ilz n'toient point compagnons de seditieux & rebelles au
service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les
faire passer par les armes, & que puis aprs si bon luy sembloit les
corps seroient penduz. Ce qui fut execut. Voila l'issu de leur
mutinerie, laquelle je croy avoir et cause de la ruine des affaires des
Franois ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent
par-aprs forcer, quoy qu'il leur en ait cout la vie. Ici est 
remarquer qu'en toutes conqutes nouvelles, soit en mer, soit en terre,
les entreprises sont ordinairement troubles, tans les rebellions
aises  se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'loignement
du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il
se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenus
dans notre siecle  Christophe Colomb, apres sa premiere dcouverte: 
_Franois Pezarre,  Diego d'Alimagre_ au Perou &  _Fernand Corts_.




_Ce que fit le Capitaine Laudonniere tant delivr de ses seditieux:
Deux Hespagnols reduits  la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz
tindrent tant d'eux-mmes, que des peuples Indiens: Habitans de Serrop
ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._

CHAP. XIII

AYANT parl de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, &
aller titre de prison le Capitaine Laudonniere  l'ayde du sieur
d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprs le depart des
mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, l o arriv il
assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux
qui l'avoient abandonn, les priant leur en souvenir pour en tmoigner
un jour en temps & lieu. L dessus chacun promet bonne obessance, 
quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui
aux fortifications, qui aux barques, qui  autre chose. Les indiens le
visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs,
poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit
de quelques menus marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison
d'un _Paraousti_, nomm _Onathaqua_ demeurant  quelque cinquante lieus
loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que
la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener.
C'toient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux
jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les
cheveux lquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un
linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur pas, pour temoigner
le mal qu'ils avoient endur aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouv
quelque peu d'or cach pour environ vint cinq escus, dont il fit present
au Capitaine. Enquis de leur venu en ce pas-l, & des lieux o ilz
pouvoient avoir t: ilz rpondirent qu'il y avoit d-ja quinze ans
passez que trois navires dans l'un dquels ils toient, se perdirent au
travers d'un lieu nomm _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les
Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part
des richesses qui y toient, mais la pluspart des hommes se sauva, &
plusieurs femmes, entre lquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles
maries demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de
_Calos_: qui toit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un
homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il
toit fort ais d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient
aussi que les hommes & femmes s danses portoient  leurs ceintures des
platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur dquelles leur
faisoit empechement  la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires
Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que
ce _Paraousti_ pour tre rever de ses sujets leur faisoit  croire que
ses sorts & charmes toient cause des biens que la terre produisoit: &
sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre
des Hespagnols qui par fortune s'toient perdus en ce detroit.

L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de
messager  ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visit un autre
_Paraousti_ nomm _Oatchaqua_, demeurant  cinq journes loin de
_Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile situe dans un
grand lac d'eau douce, appele _Serrop_, grande environ de cinq lieus,
& fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz
font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine
racine propre  faire du pain, dont quinze lieus alentour tout le pas
est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile;
lquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois
tmoign enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle
jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en
mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient
puis aprs  ces filles, & les aiment perdument.

Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le
Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre 
_Oua Outina_, disant que sans son respect il l'et plusieurs fois
deffait: & en fin et accord la paix: les deux Hespagnols qui
connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier
 eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'toit lors qu'ilz
machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs
du monde. Aussi ne s'y fioient noz Franois que bien  point.




_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Dcouverte d'un Lac grand 
perte de veu. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre:
Victoire  l'aide des Franois._

CHAP. XIV

LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'toit sans souci  cause des
vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous
ctez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres
la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante  douze lieus du Port des
Franois, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec
quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur
breuvage. Cette veuve toit tenu pour la plus belle de toute les
Indiennes, tant honore de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
portoient sur leurs paules, ne voulans qu'elle allat  pied. Il survint
en ce temps-l une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept
semaines, que noz Franois en tuoient chacun jour plus de deux cens par
le bois. Ce qui ne leur venoit mal  point. Et comme il n'est pas bon de
tenir un peuple en oisivet, le Capitaine employait ses gens  visiter
ses amis, & ce faisant dcouvrir le dedans des terres, & acquerir
toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens  mont
la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieus au
dessus d'un lieu nomm _Mathiaqua_, & l dcouvrirent l'entre d'un lac,
 l'autre cot duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des
Indiens, qui mme bien souvent avoient mont sur les plus hauts arbres
du pas pour voir la terre, sans la pouvoir dcouvrir. Et quand je
considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'crit Champlein au
voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens
trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'o
elle sort, lequel a trente journes de long, & au bout l'eau y est
sale, tant douce au commencement; je suis prque induit  croire que
c'est ici le mme lac, & qui aboutit  la mer du Su. Toutefois le mme
dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se
decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de
cinquante lieus, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en
la Floride  cent ou sept-vints lieus d'icelui lac. Mais ceci n'tant
encore bien aver, je m'arrte aussitt  ma premiere conjecture.

Noz Franois ayans born leur dcouverte  ce lac, ne pouvans passer
outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica,
& Caya,_ d'o ils allerent visiter le grand _Oua Outina_, lequel fit
tant qu'il retint six de noz Franois, bien aise de les avoir prs de
lui. Avec la barque s'en retourna un qui toit demeur l il y avoit
plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau
pas. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nomm _Hestaqua_ d'o
le _Paraousti_ tait si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre
mille Sauvages en campagne, avec lequel si les Franois se vouloient
entendre ils assujettiroient tout le pas en leur obessance: &
possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un
ruisseau, o les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse &
seche jusques  ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, &
trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.

En ces quartiers avoit demeur fort long temps un Franois nomm Pierre
Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme
il retournoit  la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout
d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque
quantit d'or & d'argent qu'il avoit amass.

Quelques jours aprs le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux
Franois pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes
sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente
arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demand que neuf ou dix (car il
se faut deffier de ce peuple) lquels arrivs, on charge de vivres
femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantit en ce pas-l. Ne
pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, &
se partissent six  six faisans des feux alentour du lieu o est couch
le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers,
auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prs d'un lac, o
dcouvrans quelques pcheurs, ilz ne passrent outre (car ilz ne font
point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin
pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tu 
coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent  bord, lui
enleverent la peau de la tte, & lui couperent les deux bras, reservans
les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant dcouvert
consulta son _Jarva_, c'est  dire Magicien, lequel apres avoir fait
quelques signes hideux  voir, & prononc quelques paroles, dit 
_Outina_, qu'il n'toit pas bon de passer outre, & que _Potavou_
l'attendoit avec deux mille hommes, lquels toient tous fournis de
cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette
rponse oue, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni
fach, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer
avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon
courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver
l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & l se fit l'ecarmouche, qui
dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ et
et deffait sans les arquebuziers Franois qui porterent tout le faix du
combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut
cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires
ses gens, au grand mcontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort
de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arriv en sa maison il
envoya les messagers  dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux,
les avertir de se trouver aux ftes & danses qu'il entendoit celebrer 
cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant
douze hommes pour son asseurance.




_Grande necessit de vivres entre les Franois accrue jusques  une
extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des
Franois contre les Sauvages: Faon de combattre d'iceux Sauvages._

CHAP. XV

NOS Franois Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement &
secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se
donnoient gueres de peine de bien mnager leurs vivres, qui leur toient
galement distribu par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit
qu' lui-mme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du pas, par-ce que
durant les mois de Janvier Fvrier, & Mars, les Indiens quittent leurs
maisons, & vont  la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le
mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en
necessit de vivres jusques  courir aux racines de la terre, & 
quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores
que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqu leur mil,
fves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
que de poisson, sans quoy veritablement les ntres fussent morts de
faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne
pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une
montagne en sentinelle voir s'ilz dcouvriroient point quelque vaisseau
Franois. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient
le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser
passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir
tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez
promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le
rendroient parfait dans le huitime d'Aoust. L dessus chacun au
travail: il ne restoit qu' trouver des vivres. Ce que le Capitaine
entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy
accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller
chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine
petite & ronde, & de racines de palmites qui toient s ctes de cette
riviere, en laquelle aprs avoir navig en vain, il fut contraint de
retourner au Fort, o les soldats commenans  s'ennuyer du travail, 
cause de l'extrme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede
de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne
voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessit,
& les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz
firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du
poisson, mais les Indiens reconoissans la necessit des Franois, ilz
vendoient si cherement leurs denres, qu'en moins de rien ilz leur
tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est
craignans d'tre forcs, ilz n'approcherent plus du Fort que de la
porte d'une arquebuze. L les soldats alloient tout extenus & le plus
souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si
quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces mchans repondoient
brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous
mangerons ntre poisson; puis ilz s'clatoient de rire & se mocquoient
d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en
faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux
qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier
de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en
lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit.

Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce
qu'_Outina_ manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un _Paraousti_
de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de
quelques forces il conduiroit les Franois au village de cetui-l. Ce
que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers _Outina_ il les fit
marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni
conducteur de l'oeuvre, & eut mis _Outina_ en pieces sans le respect de
son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les
soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace &
mechancet des Sauvages, & prendre un de leurs _Paraoustis_ prisonnier.
Laudonniere comme forc  ceci en voulut tre le conducteur, &
s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans
vers le pas d'_Outina_, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut
sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce
n'toit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son
moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer
que leur ennemi _Potavou_ averti de la capture de leur _Paraousti_ toit
entr en leur village, eloign de six lieus de la riviere, & avoit tout
brul, & partant prioient les Franois de le secourir. Cependant ilz
voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent
descendus  terre. Se voyans dcouverts ilz envoyerent quelque peu de
vivres. Et mesurans les Franois  leur cruaut, qui est de faire mourir
tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la libert
d'_Outina_, ilz procederent  l'lection d'un nouveau _Paraousti_, mais
le beau-pere d'_Outina_ eleve dessus le siege Royal (pour user de notre
mot) l'un des petits enfans d'icelui _Outina_, & fit tant que par la
pluralit des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut
prque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un
_Paraousti_ voisin de l qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre
ce peuple. Ce-pendant _Outina_ demeuroit prisonnier avec un sien fils; &
entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le
vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'_Outina_ ne
dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforans de
persuader  Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de
vivres, mme _Satouriona_, lequel envoya plusieurs fois des presens de
victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant conduit il se
desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en
plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni fves par tout, ayant et employ
ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit
bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: mme
un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrtes de poisson qu'il
peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi
du pain, si bien qu' la pluspart les os peroient la peau, mme la
riviere toit en sterilit de poissons: & en cette deffaillance il toit
difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.

En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens
voisins, qu'au haut pas de la riviere y avoit du mil nouveau.
Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il toit
vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour
en avoir plus mang que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort
malades. Et de verit il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mang que
de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des
rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.

De l il s'achemina pour aller surprendre le _Paraousti d'Edelano_,
lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le
_Paraousti_ en eut le vent, & gaigna aux pis avec tout son peuple. Les
soldats Franois brulrent le village, qui fut une maigre vengeance: car
en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arriv  la
Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir
d'egrener le mil qui lur fit distribu, ains le mangerent en pic. Et
est chose trange qu'il faut garder les champs en ce pas-la, depuis que
les bls (ou mils) viennent  maturit, non seulement  cause des
mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait parde les raisins en
temps de vendange. Ce que ne sachans deux Charpentiers Franois ilz
furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil
est si douce & sucre, que les petits animaux de la terre la mangent
bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant sem en ntre
voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.

Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets _d'Outina_ & un
hermaphrodite apporterent nouvelles que ds-ja les mils toient meurs en
leur terroir. Ce qui fut cause _qu'Outina_ en promit, & des fves 
foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requte lui fut
accorde, mais sans fruit, car tans prs de son village, on y envoya, &
ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en tans
avertis, vindrent aux barques Franoises avec du pain, & entretenans
d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans
dcouverts, dirent ouvertement que les grains n'toient encores meurs.
De maniere qu'il fallut remener _Outina_, lequel pensa tre tu par les
soldats, voyans la mchancet de ces Indiens.

Quinze joura aprs _Outina_ pria derechef le le Capitaine de le remener,
s'assurrant que ses sujets ne feraient difficult de bailler des vivres,
& que le mil toit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce
qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu' la petite
riviere, qui venoit de son village. On envoya _Outina_ avec quelques
soldats moyennant otages, qui furent mis  la chne, craignant
l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla
en la grande maison _d'Outina_, o les principaux du pas se trouverent:
& pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes,
puis se plaignoient que les Franois tenoient leurs meches allumes,
demandans qu'elles fussent teintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs:
ce qui ne leur fut accord. _Outina_ cependant demeuroit clos & couvert,
& ne se trouvoit point s assembles. Et comme on se plaignoit  lui de
tant de longueurs, il rpondit qu'il ne pouvoit empcher ses sujets de
guerroyer les Franois, qu'il avoit veu par les chemins des fleches
plantes, au bout dquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de
guerre denonce & ouverte: & que pour l'amiti qu'il portoit aux
Franois il les avertissoit que ses sujets avoient deliber de mettre
des arbres au travers de la petite riviere, pour arrter l leurs
barques, & les combattre  l'aise. L dessus on out la voix d'un
Franois qui avoit prque toujours et parmi les Indiens, lequel crioit
pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'gorger, dont il
fut secouru & delivr. Toutes ces choses consideres le Capitaine arrta
de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en
ordre, & leur bailla  chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les
barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra
au bout d'une alle d'arbres de deux  trois cens Indiens, qui le
saluerent d'une infinit de traits bien furieusement. Cet effort fut
vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui
tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait,
les ntres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner pas.
Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargs d'une nouvelle
troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en
front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queu. Ce
second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le
sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin tans si petit nombre contre tant
de barbares qui n'autre tude que la guerre.

Leur faon de combattre toit telle, que quand deux cens avoient tir,
ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui toient derriere: &
avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tt qu'ilz
voyoient coucher l'arquebuze en jou, aussi tt toient-ils en terre, &
aussi-tt relevez pour rpondre de l'arc, & se dtourner si d'aventure
ilz sentoient que l'on voult venir aux prises: car il n'y a rien que
plus ilz craignent,  cause des dagues & des epes. Ce combat dura
depuis neuf heures du matin jusques  ce que la nuict les separa. Et
n'et t qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les flches tu'ilz
trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il et eu
beaucoup d'affaires: car les flches par ce moien defaillirent aux
barbares, & furent contraints se retirer. La reveu faite, se trouva
faute de deux hommes qui avoient t tus, & vint-deux y en avoit de
navrez, lquels,  peine peurent tre conduits jusques aux barques. Tout
ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut
distribu galement. Car lors que le combat avoit commenc, chacun fut
contraint de quitter son sac pour se deffendre..

Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus troites
amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage
d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est
aise: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles,
tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression,
la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les
maux, la peine la plus intolerable qui soit mme aux enfers. Ce fut une
pauvre providence aux Franois de porter des vivres si charcement qu'il
n'y en et que pour une chetive anne. Et puis qu'on vouloit habiter en
la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit
tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le
Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement  la culture de
la terre, ayans l'amiti du peuple. Les accidens de mer sont si
journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses  point nomm,
quand bien on auroit bonne volont de ce faire. Noz voyages, graces 
Dieu, n'ont est reduit  cette misere, ny en ont approch. Et quand
telle disgrace nous ft arrivee en ntre Port Royal, les rives d'icelui
sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, &
palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.

[Illustration]




_Provision de mil: Arrive de quatre navires Angloises: Reception du
Capitaine & general Anglois: Humanit & courtoisie d'icelui envers les
Franois._

CHAP. XVI

APRES que Laudonniere eut rendu & fait rendre graces  Dieu de la
delivrance de ses gens, se voyant frustr de ce ct, il fit diligence
de trouver des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantit 
l'autre part de la riviere aux villages de _Sarana_ & _d'Emoloa_. Il
envoya aussi vers la riviere de Somme, dite par les Sauvages _Ircana_,
o le Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec deux barques, & y
trouverent une grand assemble des _Paraoustis_ du pas, entre lquels
toit _Athore_ fils de _Satouriona, Apalote & Tacadoierou,_ assemblez l
pour se rejour, pource qu'il y a de belles femmes & filles. Noz
Franois leur firent des presens; en contre-change dequoy leurs barques
furent incontinent charges de mil. Se voyans Hontement pourveuz de
vivres ilz dilegenterent au parachevement des vaisseaux pour retourner
en France, & commencerent  ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui n'et un extreme regret
d'abandonner un pas de verit fort riche & de bel espoir, auquel il
avoit tant endur pour dcouvrir ce que par la propre faute des ntres
il falloit laisser. Car si en temps & lieu on leur et tenu promesse, la
guerre ne se ft meu alencontre _d'Outina_, lequel, & autres, ils
avoient entretenus en amiti avec beaucoup De peines, & n'avoient encore
perdu leur alliance, nonobstant ce qui s'toit pass.

Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre
quatre voiles en mer le troisime jour d'Aoust, dont ilz furent pris
d'excessive joye mele de crainte tout ensemble. Aprs que ces navires
eurent mouill l'ancre ilz dcouvrirent comme ils envoyoient une de
leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une
des siennes pour envoyer au-devant, & savoir quelles gens c'toient.
Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses
soldats en ordre & les tenir prts. La barque retourne, il eut avis que
c'toient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general
Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux,
dont ils avoient grande necessit, faisans entendre qu'il y avoit plus
de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la cte sans en pouvoir
trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de
froment, que furent departis  la pluspart de la compagnie. Chacun peut
penser si cela leur apporta de la rejoussance. Car le Capitaine mme
n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de
l'Anglois accorde il vit trouver Laudonniere dans une grande barque
accompagn de ses gens honorablement vtuz, toutefois sans armes: & fit
apporter grande quantit de pain & de vin pour en donne  un chacun. Le
Capitaine ne s'oublia  lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et 
cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques
alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour
toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenus, il
n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tu. Ce qui fut cause qu'en peu de
temps il en avoit amass plus de cent chefs.

Or ce-pendant que le general Anglois toit l trois jours se paserent,
pendant lquels les Indiens abordoient de tous ctez pour le voir,
demandans  Laudonniere si c'toit pas son frere, ce qu'il leur
accordoit: & adjoutoit qu'il l'toit venu secourir avec si grande
quantit de vivres, que del en avant il se pourroit bien passer de
prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut pandu par toute
la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous ctez pour
traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui
par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis &
serviteurs:  quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le
desir & la necessit qu'avoient les Franois de retourner en France: &
pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut tant
en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sachant
en quel tat toient les affaires de France avec les Anglois: &
craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au
nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refus tout 
plat: dont s'leva un grand murmur entre les soldats, lquels disoient
que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent
donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur
dessein, qui toit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demand
une heure de temps Pour leur rpondre, amassa les principaux de la
compagnie, lquels (aprs communication) rpondirent tous d'une voix
qu'il ne devoit refuser la commodit qui se presentoit, & qu'tans
delaisss il toit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit
envoys.

Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la
somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons &
poudres en gage. Ce march ainsi fait, il considera la necessit des
Franois qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont
emeu de piti il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six
pipes de fves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la
chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats pis nuds, il
offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accept, &
accord de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au
Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril
d'olives, d'une assez grande quantit de ris, & d'un baril de biscuit
blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers
de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au
monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appel maitre
Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui
commis ingratitude.

Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit,
au moyen des farines que les Anglois avoient laisse, on relie les
futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant
plutt expedi que le desir de retourner en France fournissoit  un
chacun de courage. Etans prts de faire voile il fut avis de mener en
France quelques beaux Indiens & Indiennes,  fin que si derechef le
voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter  leurs _Paraoustis_ la
grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bont de ntre
pas, & la faon de vivre des Franois. A quoy le Capitaine avoit fort
bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruines, comme il sera dit
aux chapitres prochainement suivans.




_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrive
du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venu._

CHAP. XVII

ON n'attendoit plus que le vent & la mare, lquels se trouverent
propres le vint-huitime jour du mois d'Aoust, quand (sur le point de la
sortie) voici que les Capitaines Vasseur & Verdier commencerent 
dcouvrir des voiles en la mer, dont ils avertirent leur general
Laudonniere: surquoy il ordonna de bien armer une barque pour aller
dcouvrir & reconoitre quelles gens c'toient, & ce-pendant fit mettre
les siens en ordre & en tel quipage que si c'eussent et ennemis:
enquoy le temps apporta sujet de doute: car ses gens toient arrivez
vers le vaisseau  deus heures apres midi, & n'avoient fait savoir
aucune nouvelles de tout le jour. Le lendemain au matin entrerent en la
riviere environ sept barques (entre lquelles toit celle qu'avoit
envoy Laudonniere) charges de soldats, tous ayans l'arquebuse & le
morion en tte, & marchoient ldites barques toutes en bataille le long
des cteaux o toient quelques sentinelles Franoises, auquelles ilz ne
voulurent donner aucune rponse, nonobstant toutes les demandes qu'on
leur fit: tellement que l'une ddites sentinelles fut contrainte de leur
tirer une arquebuzade, sans toutefois les assener  cause de la trop
grande distance. Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit dresser
deux pieces de campagne, qui lui toient restes: De faon que si
approchans du Fort ilz n'eussent cri que c'toit le Capitaine Ribaut,
il n'et failli  leur faire tirer la vole. La cause pour laquelle
ledit Capitaine toit venu de cette faon, toit pource qu'on avoit fait
des rapports en France que Laudonniere trenchoit du grand, & du Roy, &
qu' grand'peine pourroit-il endurer qu'un autre que lui entrat au
Chateau de la Caroline pour y commander. Ce qui toit calomnieux. Etant
donc fait certain que c'toit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les honneurs qu'il lui
toit possible. Il le fit saluer par une gentille sclopeterie de ses
arquebuziers,  laquelle il rpondit de mme. La rejoussance fut telle
que chacun se peut facilement imaginer. Sur les faux rapports susdits,
le Capitaine Ribaut vouloit arrter Laudonniere pour demeurer l avec
lui, disant qu'il criroit en France, & feroit vanouir tous ces bruits.
Laudonniere dit qu'il ne lu seroit point honorable de faire telle chose,
d'tre inferieur en un lieu o il auroit command en chef, & o il
auroit endur tant de maux. Et que lui-mme Ribaut, mettant la mais  la
conscience, ne lui conseilleroit point cela. Plusieurs autres propos
furent tenuz tant avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &
rpondu par Laudonniere aux calomnies qu'on lui avoit mis sus en Court,
mmement sur ce qu'on avoit fait trouver mauvais  monsieur l'Admiral
qu'il avoit men une bonne femme pour subvenir aux necessitez du mnage,
& des malades, laquelle plusieurs l mme avoient demande en mariage, &
de fait a et marie depuis son retour en France  un de ceux qui la
desiroient tans en la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
entreprises se faire reconoitre & obeir suivant sa charge, de peur que
chacun ne veuille tre maitre se sentant loign de plus grandes forces.
Que si les rapporteurs avoient appell cela rigueur, cette chose venoit
plutot de la desobessance des complaignans, que de sa nature moins
sujette  tre rigoureuse qu'ilz n'toient  tre rebelles comme les
effets l'ont montr.

Le lendemain de cette arrive voici venir Indiens de toutes parts pour
savoir quelles gens c'toient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut 
sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz
le meneroient sur montagnes du _Valati_, o se trouvoit du cuivre rouge,
qu'ilz nomment en leur language _Pieroapira_, duquel le Capitaine Ribaut
ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que
c'toit vray or.

Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait dcharger ses
vivres, voici que le quatrime de Septembre six grandes navires
Hespagnoles arriverent en la rade o les quatres plus grandes des
Franois toient demeures, lquelles mouillerent l'ancre en asseurant
noz Franois de bonne amiti. Ilz demanderent comme se portoient les
chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais
le lendemain sur le point du jour ilz commencerent  canonner sur les
ntre, lquelz reconoissans leur quipage tre trop petit pour leur
faire tte,  raison que la pluspart de leurs gens toient en terre, ils
abandonnerent leurs ancres, & se mirent  la voile. Les Hespagnols se
voyans dcouverts leur lacherent encore quelques voles de canons, & les
pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Franoises meilleures
de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller
de la cte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les
Indiens nomment _Seloy_, distante de huit ou dix lieus de la Caroline.
Les ntres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce
qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, l o le
Capitaine Ribaut tant all dans une barque, on lui fit le recit de ce
qui se passoit, mme qu'il y toit entr trois navires Hespagnoles dans
la riviere des Dauphins, & les trois autres toient demeurs  la rade:
Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres &
munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, &
en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il
toit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les
forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui toient en la
rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit,
remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette cte, &
que l o il aviendroit qu'il la dpouillast, il seroit mal-ais de la
pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient
en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore
davantage, & qu'ilz n'toient point d'avis que telle entreprise se fit,
mais toit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se
fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son
embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les
meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son
Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien  ce
qu'il vouloit faire, puis qu'il toit chef dedans le pas, de crainte
qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il rpondit qu'il ne
pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre
qu'il avoit receu de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle
il montra crite en ces termes: _Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette
lettre, j'ay eu certain avis comme_ Dom Petro Melandes _se part
d'Hespagne pour aller  la cte de la Nouvelle-France. Vous regarderez
de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous
entreprenions sur eux._ Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, &
vous laisse  juger  vous-mme si vous en feriez moins attendu le
certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous
veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.




_Opiniatret du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des Franois: Retour en
France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruauts
Hespagnoles._

CHAP. XVIII

LE Capitaine Ribaut opiniatr en sa premiere proposition, s'embarqua le
huitime de Septembre, & emmena avec lui trente-huit des gens du
Capitaine Laudonniere, ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura aucun
homme de commandement, car chacun suivit ledit Ribaut comme chef, au nom
duquel depuis son arrive tous les cris & bans se faisoient. Le dixime
Septembre survint une tempte si grande en mer, que jamais ne s'en toit
veu une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere remontra  ce qui
lui estot de gens le danger o ils toient d'endurer beaucoup de maux,
s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut & ceux qui toient avec
lui: ayans les Hespagnols si prs d'eux, qui se fortifioient. Partant
qu'il falloit aviser  se remparer & racoutrer ce qui avoit t dmoli.
Les vivres toient petits; car mme le Capitaine Ribaut avoit emport le
biscuit que Laudonniere avoit fait faire des farines Angloises, & ne
s'toit ressenti d'aucune courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit
distribu son vivre comme  un simple soldat. Nonobstant toute leur
diligence ilz ne peurent achever leur cloture. En cette necessit donc
on fit la reveu des hommes de defense, que se trouverent en bien petit
nombre. Car il y avait plus de quatre-vints que de goujats, que femmes,
& enfans, & bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere encore estropiez de
la journe qu'ils eurent contre _Outina_. Cette reveu faite le
Capitaine ordonne les gardes, dquelles il fit deux escouades pour se
soulager l'une l'autre.

La nuit d'entre le dix-neuf & vintime de Septembre un nomm la Vigne
toit de garde avec son escouade, l o il fit tout le devoir, encore
qu'il plet incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la
pluie continuer mieux que devant, il eut piti des sentinelles ainsi
mouilles: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si
trange temps, il les fit retirer, & de fait lui-mme s'en alla en son
logis. Cependant quelqu'un qui avoit  faire hors le Fort, & le
trompette qui toit all sur le rempart, apperceurent une troupe
d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent  crier
alarmes, & mme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la
rondelle & l'pe au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprs
ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volont, allerent devers
la breche l o toient les munitions de guerre, o ilz furent forcs et
tus. Par ce mme lieu deux Enseignes entrerent, lquelles furent
incontinent plantes. Deux autres Enseignes aussi entrerent du ct
d'ouest, o y avoit aussi une autre breche,  laquelle ceux qui se
presenterent furent tus & dfaits. Le Capitaine allant pour secourir
une autre breche, trouva en tte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja
toient entrs, & le repousserent jusques en la place, l o tant il
dcouvrit un nomm Franois Jean, l'un des mariniers qui deroberent les
barques dont a t parl ci-dessus, lequel avoit amen & conduit les
Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commena  dire, c'est le
Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place
d-ja prise & les enseignes plantes sur les rempars, & n'ayant qu'un
homme auprs de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle
il fut poursuivi; & n'et t un pavillon qui toit tendu, il eust t
pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent  couper les
cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du ct
d'Ouest, & s'en alla dans les bois, l o il trouva une quantit de ses
hommes qui s'toient sauvs, du nombre dquels y en avoit trois ou
quatre fort blesss. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu
que la fortune nous soit avenu, il faut que nous mettions peine de
gagner  travers les marais jusques aux navires qui sont  l'embouchure
de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui toit
dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans
l'eau, l o ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il
envoya deux hommes sachans vine nager, qui toient auprs de lui, vers
les vaisseaux, pour les avertir de ce qui toit avenu, & qu'ils le
vinssent secourir. Ilz ne seurent pour ce jour l gaigner les vaisseaux
pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurt en l'eau
jusqu'aux paules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut
abandonner. Le lendemain pensant mourir l, il se mit en devoir de prier
Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu o il toit, le vindrent trouver
en piteux tat, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long
de la riviere pour recuillir ceux qui s'toient sauvez. Le Capitaine
ayant chang d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les
navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux
chercher les pauvres gens qui toient pars, l o il en recuillit
dix-huit ou vint. Etant arriv aux vaisseaux on lui conta comme le
Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui toit en son navire
distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlement avec les
Hespagnols, & que Franois Jean toit all en son navire, o il avoit
long-temps t, dont on s'emerveilla fort, veu que c'toit l'autheur de
cette entreprise.

Aprs s'tre r'assembls on parlementa de revenir en France, & des
moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquime de Septembre
Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitime
Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Aores, ayans assez
heureusement navig, mais avec telle incommodit de vivres, qu'ilz
n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onzime de Novembre ilz se
trouverent  soixante-quinze brasses d'eau, & s'tant trouv le
Capitaine Laudonniere port fut la cte de l'Angleterre ne Galles, il y
mit pied  terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se ft
un petit raffraichi, & peu aprs vint trouver le Roy pour lui rendre
compte de sa charge.

Voila l'issu des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le
long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze
jours de temps qu'il employa  ctoyer la Floride avant que d'arriver 
la Caroline, ont t cause de la perte de tout. Car s'il ft arriv
quand il pouvoit, sans s'amuser  aller de riviere en riviere, il et eu
du temps pour dcharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les
autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal
pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son
devoir. Car il n'eut point plutot laiss le Fort Franois pour se mettre
en mer aprs les navires Hespagnoles, que la tempte le print, laquelle
 la fin le contraignit de faire naufrage contre la cte, l o tous ses
vaisseaux furent perdus, & lui  peine se peut-il sauver des ondes, pour
tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux
de sa troupe: je di mourir, mais d'une faon telle que les Canibales &
Lestrigons en auroient horreur. Car aprs plusieurs tourmens ilz
l'corcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent
jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrtiens, &
d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de
religion en la conqute des terres Occidentales, ce que tout homme qui
sait la verit de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte 
ce qu'en crit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evque de
Chiapa, qui a t present aux horribles massacres, boucheries, cruauts,
& inhumanits exerces sur les pauvres peuples qu'ils ont domts en ces
parties-l, entre lquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont
fait mourir & dtruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne
vont point s Indes y tans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa
foy, ni pour secourir & avancer le salut  leurs prochains, ni aussi
pour servir  leur Roy, dequoy  faulses enseignes ilz se vantent: mais
l'avarice & l'ambition les y pousse,  fin de perpetuellement dominer
sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur;
lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a t) non plus de soin
d'endoctriner & amener  salut ces pauvres peuples l, que s'ils eussent
t des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un
Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot,  qui toit donn une
grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, tant une fois
par lui examin, ne savoit seulement faire le signe de la Croix: &
enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il rpondit qu'il les
donnoit aux diables, & que c'toit assez qu'il leur disoit: _Per signin
sanctin cruces_. Cet autheur nous a laiss un Recueil, ou abbreg
intitul, _Destruction des Indes par les Hespagnols_: meu  ce faire
voyant que tous ceux qui en crivent les histoires, soit pour agrer,
soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence
leurs vices, cruauts, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien.
Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile
de _Cuba_, qui est la plus proche de la Floride.

En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent  l'ile de _Cuba_, o
il avint chose fort remarquable. Un _Cacique_ (c'est ce que les
Floridiens appellent _Paraousti_, Capitaine, ou Prince) grand seigneur
nomm _Hathues_, qui s'toit transport de l'ile Hespagnole & celle de
_Cuba_, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruauts & actes
inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les
nouvelles que les Hespagnols venoient vers _Cuba_, il assembla son
peuple, & leur dit: Vous savez le bruit qui court que les Hespagnols
viennent par-dea, & savs aussi par experience comme ilz ont trait
tels & tels, & les gens de _Hayti_ (qui est l'ile Hespagnole voisine de
_Cuba_) ilz viennent faire le mme ici. Savez-vous pourquoy ilz le
font? Ilz rpondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur
nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement
pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& &
demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz
mettent peine  nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprs de soy
un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols.
Faisons luy s'il vous semble bon _Areytos_ (qui sont bals & danses); &
en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols
qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz rpondirent tous  claire
voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui
jusques  se lasser. Et lors le seigneur _Hatuey_ dit: Regardez, quoy
qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit ot, car  la
fin ilz nous turont. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz
s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui
toit l tout prs.

Ce seigneur & _Cacique_ alloit toujours fuyant les Hespagnols
incontinent, qu'ils arrivoient  l'ile de _Cube_, comme celui qui les
conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il
fut pris, & brul tout vif. Et comme il toit attach au pal, un
Religieux de sainct Franois homme saint lui dit quelques choses de
ntre Dieu, & de ntre Foy, lquelles il n'avoit jamais oues, & ne
pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il
vouloit croire  ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, o y a gloire &
repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y tre
tourment perpetuellement. Le _Cacique_ aprs y avoir un peu pens,
demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux rpondit
qu'ou, quant aux bons. Le _Cacique_  l'heure sans plus penser dit
qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se
trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu &
ntre Foy ont receu des Hespagnols qui sont alls aux Indes.

Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous
nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre
caresse, de dix lieus loin, & arrivs ilz nous donnerent grande
quantit de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le
diable se met s Hespagnols, & passent par l'pe en ma presence, sans
cause quelconque, plus de trois mille ames, qui toient assis devant
nous, hommes, femmes, & enfans, je vis l si grandes cruauts, que
jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.

Une autre fois & quelques jours aprs, j'envoyay des messagers  tous
les Seigneurs de la province de _Havana_, les asseurant qu'ilz n'eussent
peur (car ils avoient ou de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous
vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun dplaisir: car tout le
pas toit effray des maux & tueries passes: & fis ceci par l'avis du
Capitaine mme. Quand nous fumes venu  la province, vint & un
_Caciques_ nous vindrent recevoir, lquels le Capitaine print
incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donne, & les voulut
le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il toit expedient de faire
ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me
trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois  la
fin ils chapperent.

Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamit
de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient &
perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent  s'enfuir aux
montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes,
pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruaut d'un seul
Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est
mort de cette faon une infinit de gens.

Il y avoit en cette ile un officier du Roy,  qui ilz donnerent pour sa
part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en toit mort
au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent
encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui
en donnoit, autant en tuoit-il, jusques  ce qu'il mourut, & que le
diable l'emporta.

En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille
enfans, pour leur tre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres.
Je vis aussi d'autres choses pouventables au depeuplement de cette ile,
laquelle c'est grand piti de voir ainsi maintenant desole.

Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de
_Cuba_. Car qui voudroit crire ce qu'ils ont fait en trois mille lieus
de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de mme toffe que ce
que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le mme dit des
cruautez faites s iles de Saint-Jean & de _Jamaca_. Les Hespagnols
(dit-il) passerent  l'ile Saint-Jean &  celle de _Jamaca_ (qui toit
comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf,
s'tans propos la mme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole,
faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans
davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruauts, tuans, brulans,
rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans,
tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques 
consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui toient en ces deux
iles, jusques  six cens milles: voire je croy qu'ils toient plus d'un
million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes &
tous sont peris sans foy & sans sacremens.

Toutes lquelles cruauts, & cent mille autres, ce bon Evesque ne
pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy
d'Hespagne, qui ont t rdiges par crit, au bout desquelles est la
protestation qu'il en a fait, appellant Dieu  tmoin, & toutes les
hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les
hommes du monde de mme ceux-l qui vivront ci apres, de la
certification qu'il en donne, & de la dcharge de la conscience; en
l'anne mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle
paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que
j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet
Autheur, lequel les Hespagnols mme ne se ddaignent de citer avec ce
que dessus s livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de
la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye
encore  un autre qui a dcrit l'histoire naturele & morale des Indes
tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre
ces horribles cruautez (comme tant de la nation) toutefois en
addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: _Mais nous autres 
present ne considerans rien de cela_ (il parle de la bonne police, &
entendement des Mexiquains) _nous y entrons par l'pe, sans les our ni
entendre, &c._ Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on
appelle de Barlounte, c'est  savoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, &
autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habites & _Pource_, dit
il, _qu'il y est rest peu d'Indiens naturels par l'inconsideration &
desordre des premiers conquereurs & peupleurs_. Par ces paroles se
reconoit qu'ilz disent une mme chose, mais l'un parle par zele, &
l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son pas.

Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: tans des-ja accoutums au
carnage, il ne se faut tonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine
Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en et pas
eu meilleur march Car les Franois demeurez avec lui qui tomberent
entre leurs mains furent tous pendus, avec cet criteau: _Je ne fay ce
ceci comme  Franois, mais comme  Lutheriens._ Je ne veux defendre les
Lutheriens: mais je diray que ce n'toit aux Hespagnols de conoitre de
la Religion de sujets du Roy, mmement n'tans sur les terres d'eux
Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest.
Et puis que les Franois s'toient abstenuz de les troubler (car la
rebellion de laquelle nous avons parl ci-dessus ne vient point ici en
consideration) ilz les devoient tout-de-mme laisser en leurs limites, &
n'empecher l'avancement du nom Chrtien. Car quoy qu'il y et des
pretendus Reforms, il y avoit aussi des Catholiques, & y en et eu plus
abondamment avec le temps: l o maintenant ces pauvres peuples-l sont
encore en leur ignorance premiere.

Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les
laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais
je repliqueray que l'Apostre sainct Paul _se rejouissoit de ce que (quoy
que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce
fust, ou par feintise, ou en verit, Christ toit annonc._ Il est
difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes  une
mme opinion, & principalement o il y va de choses qui peuvent tre
sujette  interpretation. L'Empereur Charles V aprs la Diete
d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'toit travaill apres une telle
chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant
parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder
les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire
quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille
grandeur, & faites de mme main. C'eust t beaucoup d'avoir donn  ce
peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bont & l'assistance de son
sainct Esprit il et fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas
toujours vcu: un autre et fait des colonies purement Catholiques, &
et revoqu les autres: & ne trouve point quant  moy que les Hespagnols
soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur
religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales tans d'une si
grande tendue que toute l'Europe ne suffiroit  peupler ce qui est de
vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice
cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour
y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne
y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruaut barbaresque
exerce alencontre des Franois fut venge deux ans aprs par le gentil
courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.

[Illustration]




_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever
l'honneur des Franois en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les
sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._

CHAP. XIX

L'AN mille cinq cens soixante-sept le Capitaine Gourgues Gentil-homme
Bourdelois pouss d'un courage vrayment Franois, & du desir de relever
l'honneur de sa nation, fit un emprunt  ses amis, & vendit une partie
de ses biens pour dresser & fournir de tout le besoin trois moyens
navires portans cent cinquante soldats, avec quatre-vints mariniers
choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant & Franois Bourdelois
maitre sur les matelots. Puis partit le vint deuxime d'Aoust an susdit,
& aprs avoir quelque temps combattu les vents & temptes contraires, en
fin arriva & territ  l'ile de _Cuba_. De l fut au Cap saint Antoine au
bout de l'ile de Cuba loigne de la Floride environ deux cens lieus,
o ledit Gourgues declara  ses gens son dessein d'il leur avoit
toujours cel, les priant & admontant de ne l'abandonner si prs de
l'ennemi, si bien pourvus, & pour une telle occasion. Ce qu'ils lui
jurerent tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient attendre la
pleine lune  passer le dtroit de _Baham_, ainsi dcouvrirent la
Floride assez tt, du Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de
deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur nation, & Gourgues leur
fit pareille salutation pour les entretenir en cet erreur, afin de les
surprendre avec plus d'avantage, passant outre neantmoins, & feignant
aller ailleurs, jusques  ce qu'il eut perdu le lieu de veu, si que la
nuit venu il descend  quinze lieus du fort devant la riviere
_Tacadacourou_, que les Franois ont nomme Seine, pource qu'elle lur
sembla telle que celle de France: Puis ayant dcouvert la rive toute
borde de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches, leur envoya son Trompette
pour les asseurer (outre le signe de paix & d'amiti qu'il leur faisoit
faire des navires) qu'ilz n'toient l venuz que pour renouer l'amiti &
confederation des Franois avec eux. Ce que le Trompette executa si bien
(pour y avoir demeur souz Laudonniere) qu'il rapporta du _Paraousti
Satouriona_ un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement: puis se
retirerent les Sauvages dansans en signe de joye, pour avertir tous les
_Paraoustis_ d'y retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent: &
entre autres y toient le grand _Satouriona Cacadocorou, Halmacanir,
Athore, Harpaha, Helmatr, Helycopile, Molona_, et autres avec leurs
armes accoutumes, lquelles reciproquement ilz laisserent pour conferer
ensemble avec plus d'assurance. _Satouriona_ tant all trouver le
Capitaine Gourgues sur la rive, le fit seoir  son ct droit: & comme
Gourgues voulut parler, _Satouriona_ l'interrompit, & commena  lui
deduire des maux incroyables & continuelles indignitez que tous les
Sauvages, leurs femmes & enfans avoient receu des Hespagnols depuis leur
venu, & le bon desir qu'il avoit de s'en venger pourveu qu'on le voult
aider. A quoy Gourgues prtant le serment, & la confederation entr'eux
jure, il leur donna quelques dagues, couteaux, miroirs, haches, &
autres marchandises  eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent
encore chacun une chemise pour se vtir en leurs jours solennels, & tre
enterres avec eux  leur mort. Eus en recompense firent presens au
Capitaine Gourgues de ce qu'ils avoient, & se retirerent dansans fort
joyeux avec promesse de tenir le tout secret, &d'amener au mme lieu
bonnes troupes de leurs sujets tous embatonez pour se bien venger des
Hespagnols. Cependant Gourgues ayant interrog Pierre de Br natif du
Havre de Grace, autrefois chapp du Fort  travers les bois, tandis que
les Hespagnols tuoient les autres Franois, & depuis nourri par
_Satouriona_, qui le donna audit Gourgues, il se servit fort de ses
avis, sur lquels il envoya recognoitre le Fort & l'tat des ennemis par
quelques-uns des siens conduits par _Olotataes_ neveu de _Satouriona_.

La demarche conclue, & le rendez-vous donn aux Sauvages au-del la
riviere _Salinacani_, autrement Somme, il burent tous en grande
solennit leur breuvage dit _Cassine_ fait de jus de certaines herbes,
lequel ils onc accoutum prendre quant ilz vont en lieux hazardeux,
parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut
que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent
tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour
les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement
qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols
toient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dresse &
flanqus, & bien accommods sur la riviere de May. Car outre la
Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers
l'embouchure de la riviere, aux deux ctez d'icelle. Etant donc arriv
assez prs, Gourgues delibere d'assaillir le Fort  la diane du matin
suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurit de la
nuit. Le _Paraousti Helycopile_ le voyant fach d'y avoir failly
l'asseure de le conduite par un plus ais, bien que plus long chemin: si
que le guidant par les bois il le meine en veu du Fort, o il reconut
un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien
qu'aprs avoir fait sonder la petite riviere qui se rend l, ilz la
passerent & aussi-tt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en
Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer
ce feu de bonne volont, donne vint arquebuziers  son Lieutenant
Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades  feu pour
bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprs avoir un
peu harangu ses gens sur l'trange trahison que ces Hespagnols avoient
jou  leurs compagnons. Mais apperceuz venans  tte baisse,  deux
cens pas du fort, le canonier mont sur la terrasse d'icelui, ayant cri
Arme, Arme, ce sont Franois, leur envoya deux coups d'une coulevrine
portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit
recharger pour le trosime coup, _Olotocara_ transport de passion
sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque 
travers le corps. Surquoy Gourgues d'avanant, & ayant ou crier par
Cazenove que les Hespagnols sortis arms au cri de l'alarme
s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son
Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservs  mme
peine qu'ils avoient fait porter aux Franois. Les Hespagnols de l'autre
Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient
beaucoup les ntres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de
quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva l bien  point
pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les
assiegez sortiroient pour se sauver  la faveur dudit bois dedans le
grand Fort, qui n'en toit loign que d'une lieu  l'autre part de la
riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se
jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches leves en une main, &
nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives
couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais
tirez par les Franois, puis repoussez par les Sauvages, vers lquels
ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient
demande: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze
qu'on reservoit  punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues
transporter tout ce qu'il trouva du deuxime Fort au premier, o il
vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel
il ne savoit l'tat.




_Hespagnol dguis en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches
& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution
des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des Franois:
Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis._

CHAP. XX

CE n'toit peu avanc d'avoir fait l'execution que nous avons dit en la
prise des deux petits Forts, mais il en restoit encore une bien
imporatante & plus difficile que les deux autres ensemble, qui toit de
gaigner le grand Fort nomm la Caroline par les Franois, o y avoit
trois cens hommes bien munis, sous un brave Gouverneur, qui toit homme
pour se faire bien battre en attendant secours. Gourgues donc ayant eu
le plan, la hauteur, les fortifications & avenus dudit Fort par un
Sergent de bande Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit bonnes
cheles, & soulever tout le pas contre l'Hespagnol, & delibere sortir
sans lui donner loisir de dbaucher les peuples voisins pour le venir
secourir. Cependant le Gouverneur envoye un Hespagnol deguis en Sauvage
pour reconoitre l'tat des Franois. Et bien que dcouvert par
_Olotocara_ il subtiliza tout ce qu'il peut pour faire croire qu'il
toit du second Fort, duquel chapp, & ne voyant que Sauvages de toutes
parts, il s'toit ainsi deguis pour mieux parvenir aux Franois, de la
misericorde dquels il esperoit plus que de ces barbares. Confront
toutefois avec le Sergent de bandes, & conveincu tre du grand Fort, il
fut de la reserve, aprs qu'il eut asseur Gourgues qu'on le disoit
accompagn de deux mille Franois, crainte dquels ce qui restoit
d'Hespagnols au grand Fort toient asss tonns. Surquoy Gourgues
resolut de les presser en telle pouvente, & laissant son Enseigne avec
quinze arquebuziers pour la garde du Fort, & de l'entre de la riviere,
fait de nuit partir les Sauvages pour s'embusquer dans les bois de &
del la la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent &
l'espion pour lui montrer  l'oeil ce qu'ilz n'avoient fait entendre
qu'en peinture. S'tans acheminez, _Olotocara_ determin Sauvage, qui
n'abandonnoit jamais le Capitaine, lui dit qu'il l'avoit bien servi, &
fait tout ce qu'il lui avoit command: qu'il s'asseuroit de mourir au
combat du grand Fort. Partant le prioit de donner  sa femme aprs sa
mort ce qu'il lui donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle
l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprs l'avoir lou de sa
fidele vaillance, amour conjugal & genereux courage digne d'un honneur
immortel, rpond qu'il l'aimoit mieux honorer vif que mort, & que Dieu
aidant le remeneroit victorieux.

Ds la dcouverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de
canonades, mmement de deux doubles coulevrines, lquelles montes sur
un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer
Gourgues dans le bois, o tant il eut assez de couverture pour
s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliber de demeurer l
jusques au matin, qu'il toit resolu d'assaillir les Hespagnols par
escalade du ct du mont o le foss ne lui sembloit assez flanqu pour
la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avana son desastre,
faisant sortir soixante arquebuziers, lquels coulez le long des fossez
s'avancerent pour dcouvrir le nombre & valeur des Franois: vint
dquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja
sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste
de les charger en tte, mais ne tire que de prs & coups qui portassent,
pour puis aprs les sagmenter plus aisment  coups d'pe. Ce qui fut
fait, mais tournans le dos aussi-tt que chargez, & resserrez d'ailleurs
par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si
effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur
vie, que par la fuite dans les bois prochains, o neantmoins rencontrez
par les flches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns
contraints de tourner tte, aimans mieux mourir par les mains des
Franois qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu
de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient galement &
si fort outrage.

Le Fort pris fut trouv bien pourveu de toute chose necessaire,
nommment de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs
autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, &
toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque,
non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par
l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu
 une traine de poudre faite & cache par les Hespagnols pour ftoyer
les Franois au premier assaut.

Les restes des Hespagnols mens avec les autres, aprs que Gourgues leur
eut remontr l'injure qu'ils avoient fait sans occasion  toute la
nation Franoise, furent tous penduz aux branches des mmes arbres
qu'avoient t les Franois, cinq dquels avoient t tranglez par un
Hespagnol, qui se trouvant  un tel desastre, confessa la faute, & la
juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis
des criteaux aux Franois, on leur en mit tout de mme en ces mots: _Je
ne fay ceci comme  Hespagnols, ni comme  mariniers, mais comme 
traitres, voleurs, & meurtriers._ Puis se voyant foible de gens pour
garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que
l'Hespagnol n'y retournast,  l'aide des Sauvages les mit tous rez pied,
rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau  la
riviere de Seine o toient ses vaisseaux: & quant  lui retourne 
pied, accompagn de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches
allumes, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu
d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, &
trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de
presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une
vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis
que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les Franois en
la Floride. En fin arriv, & trouvant ses navires prets  faire voile,
il conseilla les _Paraoustis_ de persister en l'amiti & confederation
ancienne qu'ils ont eu avec les Rois de France, qui les defendra contre
toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour
son dpart, & sur tous _Olotocara_. Pour lquels appaiser il leur promit
estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs annes) & que
son Roy leur envoyeroit arme, & force presens de couteaux, haches &
toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces  Dieu, avec
tous les siens, faisant lever les ancres le troisime May, cinq cens
soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz
firent onze cens lieus, d'o continuans le sixime Juin arriverent  la
Rochelle.

Aprs les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers
Bourdeaux: mais il l'chappa belle. Car le jour mme qu'il partit de la
Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent
tonneaux chargs d'Hespagnols, lquels asseurez du desastre de la
Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse fte, &
le suivirent jusques  Blaye, mais il toit ja rendu  Bourdeau.

Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit seu attraper, ordonna
une grande somme de deniers  qui lui pourroit apporter sa tte: priant
en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de
leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens
premierement avoient t infracteurs de cette confederation. Tellement
que Gourgues venu  Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre
avec le succs de son voyage le moyen de remettre tout ce pas en son
obeissance,  quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut
un recueil & rponse tant diverse, qu'il fut en fin forc de se celer
long temps en la ville de Roen environ l'an mil cinq cens soixante-dix:
& sans l'assistance de ses amis il et t en danger. Ce qui le facha
merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy
Charles, qu' ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit t en
toutes les armes qui s'toient leves l'espace de vint-cinq trente ans,
& avec trente soldats avoit soutenu en qualit de Capitaine les efforts
d'une partie de l'arme Hespagnole en une place prs Seine, en laquelle
ses gens furent taills en pieces, & lui mis en galere pour temoignage
de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, &
depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, o il ne
demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, &
depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour
le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut
choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il
deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du
Royaume de Portugal. Mais arriv  Tours Il fut saisi d'une maladie qui
l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.

[Illustration: Neptune]





[Illustration]

                               SECOND
                        LIVRE DE L'HISTOIRE
                       DE LE NOUVELLE-FRANCE
           Contenant les voyages faits souz le Sieur de
                     Villegagnon en la France
                       Antarctique du Bresil




AVANT-PROPOS

_TROIS choses volontiers induisent les hommes  rechercher les pas
lointains, & quitter leurs habitations natureles & le lieu de leur
naissance. La premiere est l'espoir de mieux: La seconde quant une
province est tellement inonde de peuple, qu'il faut qu'elle dborde, &
envoye ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions convoisines, ou
loignes: ainsi qu'apres le deluge les hommes se disperserent selon
leurs langues & familles jusques aux dernieres parties du monde, comme
en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient & en Italie & s gaulles: &
les parties Septentrionales se rpandirent par tout l'Empire Romain,
jusques en Afrique, au temps des Empereurs Honorius & Theodose le Jeune,
& autres de leur siecle. Les Hespagnols qui ne sont si abondans en
generation, ont eu d'autres sujets qui les ont tir hors de leurs
provinces pour courir la mer, 'a t la pauvret, n'tant leur terre
d'assez ample rapport pour leur fournir les necessitez de la vie. La
France n'est pas de mme. Chacun est d'accort que c'est l'oeil de
l'Europe, laquelle n'emprunte rien d'autrui si elle ne veut. Sa
fertilit se reconoit en la proximit des villes & villages, qui se
regardent de tous ctez: ce qu'ayant quelquefois observ, j'ay pris
plaisir tant en Picardie,  compter dix-huit & vint villages  l'entour
de moy, lquels reoivent leur nourriture en un petit pourpris comme de
deux ou trois lieus Franoises d'etendu de toutes parts. Noz Rois
saoulez de cette flicit, &  leur exemple leurs vassaux & sujets qui
avoient moyen de faire quelque belle entreprise, pensans qu'ilz ne
pouvoient trouver mieux qu'en leur pas, ne se sont autrement souciez
des voyages d'outre l'Ocean, ni de la conqute des Nouvelles terres.
Joint que (comme a et dit ailleurs) depuis le dcouverte des Indes
Occidentales la France a toujours et travaille de guerres intestines &
externes, qui en ont retenu plusieurs de tenter la mme fortune qu'ont
fait les Hespagnols._

_La troisime chose qui fait sortir les peuples hors de leurs pas & s'y
dplaire, c'est la division, les quereles, les procs; sujet qui fit
jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller
chercher d'autres en Italie ( ce que dit Justin l'Historien) l o ilz
chasserent les Toscans hors de leur pas, & btirent les villes de
Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres._

_Quoy que ce soit qui ait pouss quelques Franois  traverser l'Ocean,
leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont
excusables en ce qu'ayans rendu des tmoignages de leur bonne volont &
courage, ilz n'ont point et virilement soutenus, & n'a-on march en ces
affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des
exemples s deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant,
passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est
mieux arriv au Capricorne, & voyons s'il est vieux arriv au Chevalier
de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons
visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est ds y a longtemps  la
dcouverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada._




_Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de
tout son voyage jusques  son arrive ne ce pas-l: Fivre pestilente 
cause des eaux puantes: Maladies des Franois, & mort de quelques uns:
Zone torride tempere: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension:
Arrive au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des Franois._

CHAP. I

EN l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier
de Malte, se fachant en France & mme ayant ( ce qu'on dit) receu
quelque mcontentement en Bretagne, o il se tenoit lors, fit savoir en
plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, &
habiter en quelque lieu  l'cart, eloign des soucis qui rongent
ordinairement la vie  ceux qui se trouvent envelopps aux affaires du
monde de dea. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du
Bresil, qui n'toient encores occupes par aucuns Chrtiens, en
intention d'y mener des colonies Franoises, sans troubler l'Hespagnol
en ce qu'il avoit dcouvert & possedoit. Et d'autant que telle
entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise,
consentement & authorit de l'Admiral, qui toit pour lors Messire
Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretendu reforme,
il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & 
plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que ds long temps
il avoit non seulement un desir extrme de se ranger en quelque pas
lointain o pet librement, & purement servir  Dieu selon la
reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu 
tous ceux qui s'y voudroient retirer pour viter les persecutions:
lquelles de fait toient telles en ce temps contre les protestans, que
plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualit, toient en tout lieu du
Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de
Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant
entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres
duquel lui toit bien venu, & lui discourut de la consequence de
l'affaire, & combien cela pourroit  l'avenir tre utile  la France si
Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, tant en cette volont,
entreprenoit le voyage. Le Roy facile  persuader, mmement en ce qui
toit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, &
fit donner  Villegagnon deux beaux navires quippez & fourniz
d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle
j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les
memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la
Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, lquels en ce
temps-l ont et envoyez par dea de la France Antarctique par un des
gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur.

L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douzime jour de
Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareill tout ce
qu'il lui sembloit estre convenable  son entreprise: accompagn de
plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre &
marchandise deux beaux vaisseaux, lquels le Roy Henry second de ce nom
lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis &
garnis d'artillerie, tant pour la defense ddits vaisseaux, que pour en
delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les
vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi
bien ordonnes, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures
aprs midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'toit fait son
embarquement. Pour lors la mer toit belle, afflore du vent North-est,
qui est Grec levant, lequel (s'il eust dur) toit propre pour ntre
navigation, & d'icelui eussions gaign la terre Occidentale. Mais le
lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions
droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints
relacher  la cte d'Angleterre nomme la Blanquet, auquel lieu
mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent
cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en
la plus grande diligence qu'on sauroit dire, pour relacher & retourner
en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au
vaisseau auquel s'toit embarqu ledit Seigneur de Villegagnon un tel
lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines
le nombre de huit  neuf cens batonnes d'eau, c'est  dire quatre cens
seaux: Qui toit chose trange & encore non oue  navire qui sort d'un
port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, 
grande difficult, parce que ledit havre n'a que trois brasses d'eau, &
nos vaisseaux tiroient deux brasses d'eau. Avec cela il y avoit grande
leve pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume
louable & honte) se trouverent en si grand nombre pour haller les
ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septime jour
dudit mois. De celle venu plusieurs de noz Gentils-hommes se
contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: _Mare vidit
& fugit_. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent
degoutez & se retirent. Nous demeurames l l'espace de trois semaines,
tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement
desdits navires. Puis aprs le vent retourna au Northest, duquel nous
nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les ctes &
prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au
Havre d'o nous tions partis, par la violence du vent qui nous fut
autant contraire qu'auparavant. Et l demeurames jusques  la veille
notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'effora de prendre
nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisime
fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignit de ntre
bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre
nous, & les changea selon que nous lui avions demand par noz prieres.
Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'o il toit,
derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisime
fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorzime Aoust.
Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un
dtroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de
Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le dtroit de
Gibraltar appell les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les
sept iles Fortunes, dites les Canaries. L'une dquelles reconnumes,
appelle le Pic Tanariff, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon
les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est
merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieus. Nous en
approchames  la porte de canon le Dimanche vintime jour de ntre
troisime embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a
quinze cens lieus. Cetui est par les vint & huit degrs au Nort de la
ligne Torride. Il y croit,  ce que je puis entendre, des succres en
grande quantit, & de bons vins. Cette ile est habite des Hespagnols,
comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour
demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse
situe au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous
tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un dquels pera le
Vice-Amiral de notre compagnie, c'toit sur l'heure de onze ou douze du
jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il
nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de ntre part nous les
canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brises; les
femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux
eussent et hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil
en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en
tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprs. A la fin l'on vit
que nous ne pouvions rien pratiquer l que des coups: & pource nous nous
retirames en mer, approchans la cte de Barbarie, qui est une partie
d'Afrique. Ntre vent fecond nous continua & passames la riviere de
Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du
Cancer: & vimmes le huitime jour dudit mois en la hauteur du
Promontoire d'thiopie, o nous commenames  sentir la chaleur. De
l'ile qu'avions conu, jusques audit Promontoire, il y a trois cens
lieus. Cette chaleur extrme causa une fivre pestilentieuse dans le
vaisseau o toit ledit Seigneur, pour raison que les eaux toient
puantes & tant infectes que c'toit piti, & les gens dudit navire ne se
pouvoient garder d'en boire. Cette fivre fut tant contagieuse &
pernicieuse, que de cent personnes elle n'en pargna que dix, qui ne
fussent malades: & des nonante qui toient malades, cinq moururent, qui
toit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon
fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, o il m'avois fait
embarquer, dans lequel nous tions dispos & fraiz, bien faschs
toutefois de l'accident qui toit dans ntre compagnon. Ce promontoire
est quatorze degrez prs de la Zone torride: & est la terre habite des
Mores. L nous faillit ntre bon vent & fumes persecutez six jours
entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des
tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant
puante, que ceux qui toient mouillez de ladite pluie, soudain toient
couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions
partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le
Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire
neantmoins, mais nos tions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours
fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui
nous ctoyames la Guine, approchans peu  peu de la Zone Torride:
laquelle trouvames tellement tempere (contre l'opinion des Anciens) que
celui qui toit vtu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur.
Nous passames ledit centre du monde le dixime Octobre prs les iles
saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre
de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous toit propre, si est-ce
qu'il convenoit faire cette route-l, obeissans au vent qui nous toit
contraire: & tellement y obemes que pour trois cens lieus qu'avions
seulement  faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens.
Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est
trente sept degrez dea la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions
plutot t qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez
Suroest du mme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons &
de diverses especes, que quelquefois nous pensions tre assechez sur
ldits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines,
Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous
voyons voler en troupe comme les tournaux en ntre pas. L nous
faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle tait tant
puante & infecte, que nulle infection c'est  y comparer. Quand nous en
beuvions il nous falloit boucher les eux, & touper le nez. Etant en
ces grandes perplexits & prque hors d'espoir de venir au Bresil, pour
le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent  mille lieus, le
Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroest, qui toit le lieu o nous
avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche
matin vintime Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appelle dans
la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car
elle nous montroit o nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir
jusques  la terre de l'Amrique. Elle est eleve de huit degrez & demi.
Nous n'en peumes approcher plus prs que d'une grande lieu. C'est une
chose merveilleuse que de voir cette ile tant loin de la terre ferme de
cinq cens lieus. Nous poursuivimes ntre chemin avec un vent second, &
fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche
matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du
monde, dite Amrique, du nom de celui qui la dcouvrit l'an mille quatre
cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si
chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvret, & le long-temps
qu'il y avoit que nous tions partis. Ce lieu que nous dcouvrimes est
par vint degrez, appell des Sauvages _Pararbre_. Il est habit des
Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous
avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au
Tropique de Capricorne, qui valent octante lieus. Nous arrivames le
dixime de Novembre en la riviere de _Ganabara_. Elle est droitement
souz le Tropique de Capricorne. L nous mimes pied en terre, chantans
loanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq  six
cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en
leurs langages que nous tions les bien venuz, nous offrans de leurs
biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous tions venuz pour les
defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels &
capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile  garder,  raison que
l'entre en est troite, close des deux ctez de deux hauts monts. Au
milieu de la dite entre (qui est, possible, de demie lieu de large) y
a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle
Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de
son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les
endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du
monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles,
garnies de bois toujours verds:  l'une dquelles (tant  la portee du
canon du lieu qu'il a fortifi) il a mis le reste de son artillerie &
tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les
Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.

Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; o je
reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux
que l'avoient envoy. Car que sert de prendre tant de peine pour aller 
une terre de conqute, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour
la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car
en vain habitera-on en un pas s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est
assez fort pour s'en faire -croire, & commander aux peuples qui
occupent le pas, c'est folie d'entreprendre & s'exposer  tant de
dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.

Quant  ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de
la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du
Memoire sus-crit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laiss.

[Illustration]




_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour
envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Dcouverte d'icelle:
Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des Franois:
Partement de l'escouade Genevoise._

CHAP. II

APRES que le sieur de Villegagnon eut decharg ses vaisseaux, il pensa
d'en r'envoyer un en France, & quant & quant donner avis au Roy, &
Monsieur l'Admiral & autres, de tout son voyage, & de l'esperance
qu'avoit de faire l quelque chose de bon qui reussiroit  l'honneur de
Dieu, au service du Roy, & au soulagement de plusieurs des ses sujets.
Et pour ne manquer de secours & rafraichissement l'an suivant, & ne
demeurer l comme degrad (ainsi que ceux qui toient anciennement
relegus en des iles par maniere de punition) conoissant qu'il ne
pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il se falloit conformer 
son humeur, ou quitter l'entreprise, il crivit aussi particulierement 
l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les requerant de l'aider
autant qu'il leur seroit possible  l'avancement de son dessein, & 
cette fin qu'on lui envoyat des Ministres & autres personnes bien
instruites en la Religion Chrtienne pour endoctriner les Sauvages, &
les attirer  la conoissance de leur salut.

Les lettres receus & leus, les Genevois desireux de l'amplification de
leur Religion (comme chacun naturellement est port  ce qui est de sa
secte) rendirent solennellement graces  Dieu de ce qu'ilz voyoient le
chemin prepar pour tablir par-del leur doctrine, & faire reluire la
lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy,
sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de
Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon
sur Loin (lequel avoit quitt sa maison pour aller demeurer auprs de
Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient
acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en
pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa
le soin de sa femme & de ses enfans  cette entreprise, pour laquelle il
accepta ce dont il toit requis.

On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien tudi, lquelz furent
par l'examen trouvs capables de pouvoir instruire ces peuples en la
Religion Chrtienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon
que Villegagnon avoit mand, lquels sans apprehender la dure faon de
vivre qui leur toit propose en ce pas-l par les lettres dudit
Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il
falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle
usent les Bresiliens, comme sera dit en ce mme chapitre) de gayet de
coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les
manouvriers. D'autres apprehendans la faon de vivre del aimoient mieux
flairer l'odeur des cuisines Franoises, ou de Geneve, que le boucan du
Bresil: & conoitre ce pas-l par theorique plutot que par pratique.
Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce
qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que
Villegagnon y avoit mene. Ce que je feray suivant le memoire d'une
seconde lettre envoye en France au mois de May, l'an mil cinq cens
cinquante-six, conceu en ces mots:

Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprs le partement des
navires (qui fut le quatorzime jour de Fevrier mil cinq cens
cinquante-six) nous dcouvrimes une conjuration faite par tous les
artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui toient au nombre d'une
trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui tions
avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce
avoit t conduit par un Truchement, lequel avoit t donn audit
Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagn ledit
Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement toit mari avec une femme
Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or
ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en
hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'et affaire
 ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine
de la mort. Ce Truchement avoit vcu (comme tous les autres vivent) en
la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de
raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant
lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en
homme de bien, & en compagnie de Chrtiens. Premierement il proposa
d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses
compagnons l'en dtourna. Puis s'addressa  ceux des artisans &
manouvriers, lquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, &
 peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapport vivres de
France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le
cidre, & au lieu boire de l'eau creu. Et pour le biscuit s'accommoder 
une certaine farine du pas faicte de racines d'arbres, qui ont la
feuille comme le _Paoniamas_; & croit plus haut en hauteur qu'un homme.
Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouve trange, mmement des
artisans qui n'toient venus que pour la lucrative & profit particulier.
Joint les eaux difficiles, les lieux pres & deserts, & labeur
incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessit de se loger o nous
estions: parquoy aisment les seduit, leur proposant la grande libert
qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprs, dquelles il en
donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre  leur desir. Volontiers
s'accorderent ces pauvres gens, &  la chaude voulurent mettre le feu
aux poudres, qui avoient t mises en un cellier fait legerement sur
lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce
que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent t
perdus & n'y eussent rien gaign. Ilz conclurent donc entr'eux de nous
venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en ntre
premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficult, pour trois
Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, lquels pareillement ilz
s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprs avoir conu leur mauvais
vouloir, & la chose tre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent
tout le fait. Ce  l'heure mme je declaray audit seigneur, &  mes
compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant
quatre des principaux, qui furent mis  la chaine & aux fers devant
tous: l'autheur n'y toit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui toit aux
fers se sentant conveincu, se traina prs de l'eau, & se noya
miserablement: un autre fut trangl. Les autres servent ores comme
esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus
diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y toit
pas) fut averti que son affaire avoit t dcouverte. Il n'est retourn
depuis  nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant dbauch
tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint
ou vint-cinq: lquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous
tonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que
les Sauvages ont t persecut d'une fivre pestilentieuse depuis que
nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur
ont persuad que c'toit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir:
parquoy ilz conoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz
voudroient faire la guerre, si nous tions en terre continente: mais le
lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas
de long, & de cent de large, environne de tous ctez de la mer, large &
long d'un ct & d'autre par la porte d'une coulevrine, qui est cause
qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est
fort naturellement, & par art nous l'avons flanqu & rempar, tellement
que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & _almadies_ ilz
tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodit d'eau douce,
mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau,
au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un
grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande
faute, pour-ce que nous ne saurions recouvrer ni eau, ni bois, ni
vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres
manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus  leur
libert. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment 
toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Lquelles
choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend
difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit
rapporte: mais aussi quand elle est enracine elle dure  jamais. Ces
troubles m'ont empech, que je n'ay peu reconoitre le pas, s'il y avoit
mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois.
L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la
bont divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'crire
amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de _Ganabara_ au pas du
Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce
vingt-cinquime jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vtre bon
amy N. B.

Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commenc  dire
touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de
sa troupe partirent de Geneve le dixime de Septembre mille cinq cens
cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de
Chatillon sur Loin, o il les encouragea  poursuivre leur entreprise,
avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De l ilz
vindrent  Paris, o durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs
Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux.
Puis s'en allerent  Honfleur, o ils attendirent que leurs navires
fussent prets & appareillez pour faire voiles.

[Illustration]




_Seconde navigation faite au Bresil au dpens du Roy: Accident d'une
vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie pas fort bas:
Poissons volans, & autres pris en mer: Tortus merveilleuses._

CHAP. III

TANDIS que les Genevois disposoient les choses comme nous avons dit, le
sieur de Bois-le-Comte nevoeu du sieur de Villegagnon preparoit les
vaisseaux  Honfleur, lquels il fit equipper en guerre au nombre de
trois, aux dpens du Roy. Fourniz qu'ilz furent de vivres & autres
choses necessaires, les ancres furent leves, & se mirent en mer le
dix-neufime Novembre. Ledit sieur de Bois-le-Comte leu Vice-Admiral de
cette flotte avoit quatre-vints personnes tant soldats que matelots dans
son vaisseau: dans le second y en avoit six-vints: dans le troisime il
y avoit environ quatre-vints-dix personnes, compris six jeunes garons
qu'on y menoit pour apprendre le langage du pas: & cinq jeunes filles &
une femme pour les gouverner, afin de commencer  faire multiplier la
race des Franois par-dela.

Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le
son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui
vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux
iles Fortunes, dites Canaries, o quelques matelots penserent mettre
pied  terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par
les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le sezime Decembre
ilz furent pris d'une forte tempte qui mit  fonds une barque attache
 un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle,
qui penserent boire  tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est
bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes
vagues de la mer. Neantmoins aprs beaucoup de peine ilz furent sauvs
avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempte arriva un hazard
fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me
vueille arrter  toutes les particularitez qu'a crit Jean de Lery
autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut
mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de
mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la
longueur d'une picque hors le bord (c'est  dire hors le navire) & une
autre vague venant  l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand
roideur le rejetta au mme lieu dont il toit party, avec ce qui toit
dedans. Le mme autheur rapporte  propos un exemple de Valere le Grand
que j'ay ds y a long temps admir: savoir d'un matelot qui vuidant
l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut
presumer) fut jett en mer par un coup de vague, & incontinent repouss
dedans par une autre vague contraire.

Le dix-huitime dudit mois de Decembre noz Franois dcouvrirent la
grand'Canarie, ainsi appelle (je croy)  cause des Cannes de succre
qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande
quantit de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est
voisine celle qui est aujourd'hui appelle _Teneriff_, de laquelle nous
avons parl ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles
Canaries, il n'y a point danger de nous y arrter un petit, mmement veu
que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent
aux Franois. Elles sont sept en nombre distantes de quarante &
cinquante lieus les unes des autres, appelles par les Anciens d'un mot
general Fortunes,  cause de leur beaut, & pour le temperature de
l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut
s'tonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, dquelles les
Potes ont chant tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant
quatre Chrtiennes,  savoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, &
l'ile de Fer. Les trois autres toient peuples d'Idolatres, qui sont
appelles la grand'Canarie, Teneriff, & la Palme, mais aujourd'hui
j'entens qu'elles sont toutes Chrtiennes. Ces peuples avant le
Christianisme toient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un
l'autre comme btes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la
seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la
Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles.
Neantmoins comme les Chrtiens se mettoient quelquefois aux aguets pour
les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent
qu'eux-mmes toient pris: mais les Barbares avoient cette humanit
qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le
plus vil exercice qu'ils estimoient tre possible, qui toit d'corcher
leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques  ce
qu'ils eussent pay leur ranon: & lors ils toient delivrez. 'a t
par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs
iles, leurs coutumes & faons de vivre, que ne n'ay entrepris de
representer en ce lieu pour ne m'garer de mon sujet. Mais je repeteray
ce que j'ay dja dit, que les Hespagnols doivent aux Franois la
possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre
Martyr, celui qui a crit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en
parle en cette sorte. Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venus 
la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en toit efface: &
en l'an mille quatre cens cinq il y eut un Franois de nation nomm
Guillaume de _Bentachor_, lequel ayant cong d'une Royne de Castille de
dcouvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se
nomment Lancelotte, & Forteventure, lquelles apres sa mort ses
heritiers vendirent aux Hespagnols, &c. Ici peut-on remarquer que les
Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la
gloire du premier qui a dcouvert ces iles, apres tre demeures tant de
siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce
Guillaume de _Bentachor_ s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de
Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre
protecteur des ses enfans: mais il aima mieux tre protecteur des iles
conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjout
d'autres, dquelles il a peu plus justement s'emparer.

Quant  la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles
gisent par les vint-sept degrez & demi au-dea de l'Equateur. Et partant
les Geographes & historiens qui ont situ ldites iles par les dix-sept
degrs ou environ, en se trompant en ont tromp beaucoup d'autres,
s'tans en cela arrets au calcul de Ptolome, lequel a marqu les iles
Fortunes au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais
il y a lieu d'excuser Ptolome en cet endroit, & dire que ceux qui ont
transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont t
cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point 
croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidit
& doctrine, et si lourdement chopp en ceci.

Noz Franois donc ayans pass les Canaries cotoyerent la Barbarie
habite des Mores, qui est un pas fort bas, si bien qu' perte de veu
ilz dcouvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent
aller fondre l dessus. Et comme ordinairement o est la force l est
l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient
difficult d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se
rencontroit  leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy
je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'tablissant
paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point
beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France,
on y est all hontement quipp, & y a eu moyen quelquefois (mme de ma
conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles 
plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en
avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en
ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, lquelz ne
recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur
acquerront, sans envier la fortune d'autrui.

[Illustration]




_Passage de la Zone Torride: o navigation difficile: & pourquoy: Et
source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des
Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental
perpetuel souz la ligne quinoctiale: Origine & causes d'icelui, des
vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets
d'icelles: Ligne quinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle
ne se vois ne l'un ne l'autre Pole._

CHAP. IV

NOZ Franois tans en ces parties de la Zone Torride  trois ou quatre
degrez au-dea de l'quateur, ilz trouverent la navigation fort
difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent l, &
transportent les vaisseaux diversement,  l'est, au Nort,  l'ouest,
selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela,
presuppose que la ligne quinoctiale tirant de l'Orient  l'Occident
soit comme le doz & l'chine du monde  ceux qui voyagent du Nort au su:
tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter
cette sommit du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde
raison, c'est que l est la source des vens, qui soufflans oppositement
l'un  l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un
troisime il dit que les Courans, de la mer prenans l leurs
commencement en rendent les approches difficiles. Or jaoit que ces
raisons soient studieusement recherches, si est-ce que je ne puis
bonnement m'y accorder. Car quant  la premiere il est certain que la
terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus
difficile aupres de la ligne quinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degr.
Quant  la seconde, il est certain que le Nort ne prend point l sa
source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne &
dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans
continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni
vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion
pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de
peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage,  cause des
vents de Midi, qui commencent l  entrer en force: mais pass icelles
ilz cinglent aisment jusques  entrer en la Torride, o ilz trouvent
incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe
de telle sorte, qu' peine est-il plus besoin en tout le voyage de
toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de
mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenit. Et en fin arrivent
s iles de la Dominique, Guadelupe, Desirt, Marigualante, & les autres
qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour
ilz prennent un autre chemin, & viennent  la Havane chercher leur
hauteur hors le Tropique du Cancer, l o regnent les vents d'abas,
ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: lquels vens d'abas
leurs servent jusques  la veu des Aores ou Tierceres, & de l 
Seville. Et pour le regard de la troisime raison, je di qu'en la grande
& pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant
la mer resserre entre deux terres ne trouve point son passage libre
pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son
cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que
son flux prenne l son origine; tant lent en cette haute & spacieuse
tendu, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder
l'quateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y
en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent
d'eux mmes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le
principe du flot de la mer soit souz la ligne quinoctiale, car il y a
plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole 
l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au
Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire
si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on
vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot,
lequel s'tend de toutes parts, & tout  la fois egalement. Et si l'on
veut savoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette
ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au
jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au
premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine 
la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens
plus legers, le feu & l'air, lquels tournent aussi quant & lui de
l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans
par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est
d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne
quinoctiale, o est la plus grande circumference du tournoyement du
ciel, & diminu cette vehemence  mesure qu'on s'approche de l'un & de
l'autre Tropique: si bien qu's environs d'iceux, par je ne say quelle
repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air
attire quant & soy (d'o procedent les vens qui courent d'Orient en
Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de l
viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les
Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficult
qu'ont eu noz Franois de parvenir  la ligne quinoctiale, a t qu'ilz
n'toient pas encor eloignez de terre (tmoins les pluies puantes, qui
ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres
& malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens
terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale,  cause des
montagnes & valles, rivieres, lacs & situations de pas, & de quelques
vens maritimes, lquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par
la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient
passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrtoit leurs
vaisseaux, & les dispersoit a & l.

Quant aux pluies puantes dquelles je viens de parler, cela est tout
commun au long de la cte de la Guine souz la Zone torride voisine de
la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la
chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire mme imprime
la tache de la puanteur s habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur
faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs
du climat, qu'elle toit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir
la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extrme
puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de mme. Car les longues
pluies ayant penetr jusques dans la Soute, le gatrent entierement si
bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui et et
aucunement tolerable si tans en ce mauvais passage ils en fussent
bien-tt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines  tournoyer sans
pouvoir approcher de cte ligne equinoctiale,  laquelle en fin ils
arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557.
Ici il est bon de dire pour les moins savans que cette partie du monde
est dite tre souz la ligne quinoctiale (autrement souz l'quateur)
pource que le Soleil venant  cette partie du ciel qui fait le milieu
entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, savoir
l'onzime de Mars, quand il s'approche de nous; & le treizime de
Septembre, quand il se recule pour porter l'Et aux terres Antarctiques
les jours & les nuits sont gaux par tout le Et comme le Soleil ayant
pass cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au dea de la
mme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est
qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour
entendre la chose, & en savoir discourir. Et au surplus est  remarquer
que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout
temps les nuits & les jours gaux, pour raison dequoy aussi elle
pourroit bien tre dite quinoctiale.

Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance,
aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de
faire la guerre  ceux qui n'ont encores pass la ligne quinoctiale,
quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent
la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire.
Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le
vin des compagnons.

Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent
quatre degrs au del de l'Equateur, d'o ilz commencerent  dcouvrir
le pole Antarctique, ayans demeur long temps sans voir ni l'un ni
l'autre, tant -cause de quelques calmes, que des vens divers que se
rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne
quinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental
que nous avons dit, lequel ne s'en tonne gueres. Et neantmoins encores
qu'on et le vent  propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si
grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir
l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tt qu'on est venu
souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou
de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points
imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue  l'entour
duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points
invisibles qu'on se peut imaginer aux deux ctez d'une boule roulante,
par lquels voir tout ensemble il faudroit tre au centre de la dite
boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit
tre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre 
la superficie d'icelle, ou de la mer; de l vient que nonobstant la
rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tt appercevoir le
pole quand on est parvenu  la ligne quinoctiale.




_Dcouverte de la terre du Bresil:_ Margaias _quels peuples: Faon de
troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres:
Haute roche apelle l'Emauraude de_ Mak-h: _Cap de Frie: Arrive des
Franois  la riviere de_ Ganabara, _o toit le Sieur de Villegagnon._

CHAP. V.

LE trezime Fevrier les maitres de noz navires Franoises ayans pris
hauteur  l'astrolabe, se trouverent avoir le Soleil droit pour Zenith:
& apres quelques tourmentes & calmes, par un bon vent d'est qui dura
quelques jours, ils eurent la veu de la terre du Bresil le vint-sixime
de Fevrier mille cinq cens cinquante-sept, au grand contentement de
tous, comme on peut penser, pares avoir demeur prs de quatre mois sur
la mer sans prendre port en aucun lieu.

La premiere terre qu'ilz dcouvrirent est montueuse, & s'appelle
_Huvassou_ par les sauvages de ce pas-l,  l'abord de laquelle (selon
la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les
habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive.
Mais les Franois ayans reconu que c'toient _Margaias_ alliez des
Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point
-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prs du
rivage  la porte de leurs fleches, leur montrans des couteaux,
miroirs, peignes & autres bagatelles, pour lquelles ilz leur
demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, &
apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une
certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits
telz que le pas les porte: car en cette saison l, quoy que ce ft le
mois de Fevrier, les arbres toient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin.
Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires
Franois. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints,
& noircis par tout le corps, ayans les lvres de dessouz perces, & en
chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement applique, & de la
largeur d'un teston, pour tre coints & jolis. Mais quand le pierre est
leve, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au
dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de mme si hideusement
perces, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des
pendans d'os blancs qui lui battoient sur les paules. Ces sauvages
eussent fort desir qu'on se ft arrt l, mais on ne s'y voulut pas
fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieus de l
les Franois se trouverent  l'endroit d'un Fort des Portugais dit par
eux _Spiritus Sanctus_, et par les Sauvages _Moab_, qui est par les
vints degrez audel de l'quateur. Les gardes de ce Fort reconoissans 
l'equipage que ce n'toient de leurs gens, tirerent trois coups de canon
sur les Franois, lquels firent de mme envers eux, mais n'un & l'autre
en vain. De l passerent auprs d'un lieu nomm _Tapemiri_, & plus avant
vindrent ctoyant les _Parabes_, outre lquels tirans vers le Cap de
Frie il y a des basses & cueils entremlez de pointes de rochers qu'il
faut soigneusement viter. Et  cet endroit y a une terre plaine
d'environ quinze lieus de longueur habite par un certain peuple
farouche & trange nomm _Ou-etacas_ dispos du pied autant & plus que
les cerfs & biches, lquels ils prennent  la course: portent les
cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres
Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creu: ont
langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de dea,
d'autant qu'ils ne veulent point que leur pas soit conu semblables aux
Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation trangere vivre
parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces _Ou-etacas_ ont quelques
marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur faon & maniere
de permuter. Les _Margaia, Caraia_ ou _Tououpinambaouls_ (qui sont
peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce pas-l sans se fier,
ni approcher de l'_Ou-etacas_, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit
serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera
entendre par signes s'il veut changer quelque chose  cela. Que si
l'_Ou-etacas_ s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie,
des pierres vertes, pour servir d'ornement  la lvre d'embas ou autre
chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une
pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'_Ou-etacas_ apportera
ce qu'il aura & le lairra  la place, qui se retirant permettra que le
_Margaia_, ou autre le vienne querir: & jusques l se tiennent promesse
l'un  l'autre. Mais chacun ayant son change, si tt que l'un & l'autre
est retourn en ses limites d'o il avoit parlement, le trves rompus,
c'est  qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats s
dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'toit la
petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant 
la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laiss derriere ces
espiegles d'_Ou-etacas_, ilz passerent  la veu d'un autre pas voisin
nomm _Mak-h_, d'o certes les habitans n'ont besoin de toujours
dormir, ayans de tels reveils-matin auprs d'eux. En cette terre, & sur
le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour,
laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent
que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant
Portugais que Franois l'appellent l'Emeraude de _Mak-h_. Mais le lieu
est inaccessible tant environn de mille pointes de rochers qui se
jettent fort avant en mer.

La prs y a trois petites iles dites les iles de _Mak-h_, o ayans
mouill l'ancre, une tempte de nuit se leva si furieuse que le cable
d'un des navires fut rompu, tellement que port  la merci des Sauvages
contre terre il vint jusques  deux brasses d'eau. Ce que voyans le
Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois
nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait
diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce
moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempte en pleine mer o
l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes valles; mais encore n'est
ce que jeu au pris du peril o est reduit un vaisseau qui est sur une
cte en perpetuel danger de s'aller chouer sur la rive; ou briser
contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela,
quand on a fait diligence d'ammener les voiles  temps. Vray est qu'on
est balott de merveilleuse faon en telle occasion, mais le peril est
dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera
quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ou reciter n'a
pas long temps d'un Capitaine qui fut emport tant dans sa chambre vers
le gouvernail. La tempte passe le vent vint  souhait pour gaigner le
Cap de Frie, port & havre des plus renomm en ce pas-l pour la
navigation des Franois. L apres avoir mouill l'ancre & tir quelques
coups de canons, ceux qui se mirent  terre trouverent d'aborde grand
nombre de Sauvages nommez _Tououpinambaouls_ alliez & confederer de
ntre nation, lquels outre la caresse & bonne reception dirent  nos
Franois des nouvelles de _l'aycolas_ (ainsi nommoient-ilz le sieur de
Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par
troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles.
Partis de l ayans vent  propos ils arriverent au bras de mer & riviere
nomme _Ganabara_ par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le
septime Mars mil cinq cens cinquante-sept, o d'environ un quart de
lieu loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon  force de
canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.




_Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa
venu, & de ses compagnons: Rponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce
qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrive des Franois._

CHAP. VI

ETANS descendus  terre en l'ile o le sieur de Villegagnon s'toit
log, la troupe rendit graces  Dieu, puis alla trouver ledit sieur de
Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec
beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades
faites le sieur du Pont commence  parler & lui exposer les causes de
leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui toient
en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reforme selon la
parole de Dieu en ce pas-l, suivant ce qu'il avoit crit  ceux qui
les avaient envoys. A quoy il rpondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
voirement ds long temps & de tout son coeur desir telle chose il les
recevoit volontiers  ces conditions: mme par ce qu'il vouloit leur
Eglise tre la mieux reforme pardessus toutes les autres, il declara
qu'il entendoit dslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosit
des accoutremens reforme (je ne puis croire qu'il en ft si tt de
besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empchement au pur
service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains:
Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoy ce que
ds si long temps je t'ay si ardamment demand. Et derechef s'addressant
 eux dit: Mes enfans (car je veux estre vtre pere) comme Jesus-Christ
tant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a
t pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie
jusques  ce que nous soyons fortifis en ce pas, & que vous vous
puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour
vous, que pour tous ceux qui y viendront  mme fin que vous tes venus.
Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront
persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans
crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y
puissent purement servir  Dieu selon sa volont.

Aprs cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui toit au
milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquime, qui commence selon la
traduction de Marot, _Aux paroles que je veux dire_ &c. lequel fut suivi
d'un prche, o le Ministre Richer print pour texte ces versets du
Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 _Je demande une chose au Seigneur,
laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du
Seigneur tous les jours de ma vie:_ durant l'exposition dquels
Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les eux au ciel,
faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun
s'en emerveilloit. Aprs les prieres tous se retirerent horsmis les
nouveau venus, lquels dinerent en la mme salle, mais ce fut un diner
de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de
la farine de racines,  la faon des Sauvages, du poisson boucan, c'est
 dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et
pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz
beurent de l'eau des gouts de l'ile, lquels on faisoit venir dans un
certain reservoir, ou citerne; en faon de ces fosss o barbottent les
grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire
sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'tre toujours en souffrance.
C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux
douces  commandement. La vie depend de l & la conservation du lieu
qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege.
Le sieur de Mons, ces annes dernieres s'tant log en une ile
semblable, fut incommod pour les eaux, mais vis  vis en la terre ferme
y avoit de beaux ruisseaux gazouillans -travers les bois, o ses gens
alloient faire la lcive & autres necessitz de mnage. Ce qui me fait
dire que puis qu'il faut btir en une ile & s'y fortifier, il vaut
beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira
toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y
peut labourer & avoir les commoditez du pas plus  l'aise soit pour se
fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.

Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du
Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir port grande quantit de bls
& farines, & chairs sales pour vivre au moins un an ou deux, puis que
le Roy fournissoit, honntement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller
pardel pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui toit fort
ais  faire, veu la fecondit de la France en toutes ces choses qui lui
sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.

Le sieur de Villegagnon ayant ainsi trait ses nouveaux htes, s'avisa
de les embesogner  quelque chose, de peur que l'oisivet ne leur
engourdt les membres. Il les employa donc  porter des pierres & de la
terre pour le Fort commun qu'ils avoient nomm Colligni. En quoy ils
eurent asss  souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se
ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du pas, & l'charse
nourriture, qui toit en somme par chacun jour deux gobelets de farine
dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la
bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des gouts de l'ile.
Toutefois le desir qu'ils avoient de s'tablir & faire quelque chose de
bon en ce pas-l leur faisoit prendre le travail en patience, & en
oublier la peine. Mme le Ministre Richer pour les encourager davantage,
disoit qu'ils avoient trouv un second Sainct Paul en la personne dudit
Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir
jamais ou mieux parler de la Religion & reformation Chrtienne qu'
lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilit o
ilz se trouvoient.




_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimul sa
Religion: Sauvages amens en France: Mariage celebrs en la France
Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon:
Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant
la celebration de le Cene  faute de pain & de vin._

CHAP. VII

D'AUTANT que la Religion est le lien qui maintient les peuples en
concorde, & est comme le pivot de l'Etat, ds la premiere semaine que
les Franois furent arrivs auprs de Villegagnon, il tablit un ordre
un ordre pour le service de Dieu, qu'outre les prieres publiques qui se
faisoient tous les soirs apres qu'on avoit laiss la besongne, les
Ministres precheroient deux fois le Dimanche, & tous les jours ouvriers
une heure durant: declarant aussi par exprs, qu'il vouloit & entendoit
que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon
la pure parole de Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique ft
pratique contre les defaillans. Suivant quoy le Dimanche vint-unime de
Mars ilz firent la celebration de leur Cene, apres avoir catechiz tous
ceux qui y devoient communier. Et ce faisant firent sortir les matelots
& autres Catholiques, disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un tel
mystere. Et lors Villegagnon s'tant mis  genoux sur un careau de
velours, lequel son page portoit ordinairement aprs lui, fit deux
prieres publiques &  haute voix, rapportes par Jean de Lery en son
histoire du Bresil, lquelles finies il se presenta le premier  la
Cene, & receut  genoux le pain & le vin de la main du Ministre. Et
neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation en son fait: car quoy
que lui & un certain Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir t Docteur de
la Sorbonne, eussent abjur publiquement l'Eglise Catholique Romaine, si
est-ce qu'ilz ne demeurerent gueres  mouvoir des disputes touchant la
doctrine, & principalement sur le point de la Cene. Voire-mme il y a
apparence que Villegagnon ne fut jamais autre que Catholique, en ce
qu'il avoit ordinairement en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se
tenir prt  la defense contre les Calvinistes sur toutes les disputes
susdites. Mais il luy sembloit tre necessaire de faire ainsi, ne
pouvant venir  chef d'une telle entreprise s'il n'et eu apparence
d'tre des pretenduz reformez, du ct dquels d'ailleurs s'il se ft
voulu maintenir, il toit en danger d'tre accus envers le Roy (qui le
tenoit pour Catholique) par les Catholiques qui toient avec lui, & de
perdre une pension de quelques milles livres que sa Majest lui
bailloit. Toutefois faisant toujours bonne mine, & protestant de desirer
rien plus que d'tre droitement enseign, il renvoya en France le
Ministre Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres qu'il fut charg
de Bresil, & autres marchandises du pas) partit le quatrime de Juin
pour s'en revenir, afin que sur ce different de la Cene il rapportt les
opinions des Docteurs de sa secte. Dans ce navire furent apports en
France dix jeunes garons Bresiliens, gez de neuf  dix ans & au
dessous, lquels ayans t pris en guerre par les Sauvages amis des
Franois, avoient t venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le
Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres furent faites pour eux
avant que partir,  ce qu'il plet  Dieu en faire des gens de bien. Ilz
furent presents au Roy Henry second, lequel en fit present  plusieurs
grans Seigneurs de sa Court.

Au surplus le troisime Avril precedent se celebrerent les premiers
mariages des Franois qui ayent jamais t faits en ce pas-l; ce fut
de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes
filles que nous avons dit avoir t menes au Bresil. Il y avoit des
Sauvages presens  telles solemnitez, lquels toient tout tonnez de
voir des femmes Franoises vtus & pares au jour des nopces. Le
dix-septime de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa
(que l'on nommoit monsieur Hector)  une autre de ces jeunes filles.
Comme le feu fut mis aux touppes deux autres filles qui restoient ne
demeurerent gueres  tre maries, & s'il y en et eu davantage c'en et
t bien-tot fait. Car il y avoit l force gens deliberez qui ne
demandoient pas mieux que d'aider  remplir cette nouvelle terre. Et de
prendre en mariage des femmes infideles il n'toit pas juste, la loy de
Dieu tant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle
mme en la loy Evangelique est aussi defendu par l'Aptre sainct Paul,
quand il dit: _Ne vous accouplez point avec les infideles_, l o jaoit
qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort
commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il
toit defendu d'accoupler  la charru deux animaux de diverses especes.
Il est vray qu'il est ais en ce pas-l de faire d'une infidele une
Chrtienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y et une
demeure bien solide & arrete pour les Franois.

Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause
que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'tans autrefois
ds y avoit long temps sauvs du naufrage, & devenus comme Sauvages,
paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour
obvier  ce que nul des siens n'en abusat de cette faon, par l'avis du
Conseil fit defenses  peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrtien
n'habitt avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent
instruites en la connaissance de Dieu, & baptizes. Ce qui n'arriva
point en tous les voyages des Franois par-del, car ce peuple est si
peu susceptible de le Religion Chrtienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a
point t possible en trois ans d'en donner aucun asseur fondement au
coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en ntre Nouvelle-France. Car
toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son
sainct Esprit) ilz seront Chrtiens, & sans difficult recevront la
doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le say par mon experience,
& en ay fait des plaintes en mon Adieu  la Nouvelle France.

Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venu, nouveau
debat s'leve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaoit Que
Villegagnon et au commencement declar qu'il vouloit bannir de la
Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il
falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se
fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient crit: qu'il
falloit mler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptme: qu'un
Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le
passage de S. Paul  Timothe: Que l'Evque soit marit d'une seule
femme. Somme il s'en fit  croire: & fit faire des leons publiques de
Theologie  Maitre Jean Cointa, lequel se mit  interpreter l'Evangile
selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & releve. Le feu
de division ainsi allum entre ce petit peuple; Villegagnon sans
attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit
ouvertement qu'il avoit chang l'opinion qu'il disoit autrement avoir
eu de Calvin, & que c'toit un heretique devoy de la Foy. On tint que
le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort prement
repris de ce qu'il avoit quitt la Religion Catholique-Romaine, & que
cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit,
il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le
support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reform. Ds
lors il commena  devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint
Jacques (c'toit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au
premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement,
firent conspirer quelques-uns contre lui, lquels ayant dcouvert, il en
fit jette une partie en l'eau, & chtia le reste. Entre autres un nomm
Franois la Roche qu'il tenoit  la cadene: l'ayant fait venir il le fit
coucher tout  plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit
battre le ventre  coups de batons,  la mode des Turcs, & au bout de l
il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter,
s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la
memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severit: &
remarque que par ses habits (qu'il prenoit  rechange tous les jours, &
de toutes couleurs) on jugeoit ds le matin s'il seroit de bonne humeur,
ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en pas, on se pouvoit
asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il toit par
d'une robe de camelot jaune bende de velours noir: ressemblant (ce
disoient aucuns) son enfant sans souci.

Finalement les Franois venus de Geneve, se voyans frustrez de leur
attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis
qu'il avoit rejett l'Evangile ilz n'toient plus  son service, & ne
vouloient plus travailler au Fort. L dessus on leur retranche les deux
gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutum leur bailler par
chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient
plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils changoient
aux Sauvages, qu'on ne leur en et sceu bailler en demi an. Ainsi furent
bien aise d'tre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit
pas beaucoup  Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il
et peu, & comme il est bien  presumer: mais il n'toit pas le plus
fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris cong du
Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi
les Sauvages, o ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne
rien savoir dudit cong, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint
son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence,
leur voulut mettre les fers aux pis, mais se sentans supportez d'un bon
nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent
tout  plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils toient
affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en
l'exercice & libert de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon
appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en et plusieurs & des
principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en
voir une fin & le jetter en l'eau,  fin (disoient-ilz) que sa chair et
ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le
respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorit du Roy l'avoit
envoy) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans
lui, horsmis que pour obvier  trouble ilz faisoient leur Cene de nuit,
& sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin port de France vint 
defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y et question entre-eux,
savoir si  faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages
communs aux pas o ils toient. Cette question ne fut pont resolu,
mais seulement debattu, les uns disans qu'il ne falloit point changer
la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux
s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ
institua sa Cene, il avoit us du bruvage ordinaire en la Province o il
toit: & que s'il et t en la terre du Bresil, il est vray-semblable
qu'il et us de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur
breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de ntre pain &
ntre vin ilz ne feroient point difficult de s'accommoder  ce qui
tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la
variet du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mmes
fruits & semences, ains que les pas meridionaux en rapportent d'une
autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question
n'est pas petite, & et bien merit que saint Thomas d'Aquin en et dit
quelque chose. Car de reduire ceci tellement  l'troit qu'il ne soit
loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain
de pur froment, souz ombre qu'il est crit _Cibavit est ex adipe
frumenti_, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux
parts du monde qui n'usent pas de ntre froment, & toutefois  faute de
cela ne dvroient pas tre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient
disposs  le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte
de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on
trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que l, ntre
Dieu dit  son peuple que s'il et cout sa voix, & chemin en ses
voyes, il lui et fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'et
repeu de la graisse de froment, & saoul de miel tir de la roche. Pour
le vin il n'y en a point souz la ligne quinoctiale non plus qu'au Nort.
Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-l font du vin des palmiers, & du fruit
d'iceux nomm Coccos. En somme l'Eglise qui sait dispenser de beaucoup
de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispens
les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans
levain; aussi pourroit elle bien dispenser l dessus, tant une mme
chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus
souz le Pole qu's autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter
des pas lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui
n'ont dequoy fournir  la dpense d'une navigation; & on ne va point en
pas tranger (nommment au Nort) pour plaisir, ains pour quelque
profit. Joint  ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere
de dire, encore recentes, & toit bien difficile auparavant l'invention
de l'eguille marine, de trouver le chemin  de si lointaines terres.
Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.

Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez,
detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les
souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce
qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du mnage) aprs y avoir
demeur environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans
qu'un navire du Havre de grace l venu pour charger du bresil ft prt 
partir, o par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites
des Sauvages circonvoisins.

[Illustration]




_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble De l'ile o
est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de_
Ganabara: _Baleine choue._

CHAP. VIII

DEVANT que remener noz Genevois en France, aprs avoir veu leurs
comportemens au Bresil, & ceux du sieur de Villegagnon, il est  propos
de contenter les plus curieux en dcrivant un peu plus amplement qu'il
n'a et fait ci-devant, l lieu o ils avoient jett les premiers
fondemens de la France Antarctique. Car quant aux moeurs du peuple,
animaux quadrupedes, volatiles, reptiles, & aquatiques, bois, herbes,
fruits de ce pas-l, selon qu'il viendra  propos nous les toucherons
au sixime livre en parlant de ce qui est en ntre Nouvelle-France
Arctique & Occidentale.

Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere
dite par les Sauvages _Ganabara_, & Genevre par les Portugais, parce
qu'ilz la dcouvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette
riviere demeure par les vint-trois degrez au-del de la ligne
quinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est
beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en
ay ici represent, & d'une etendu comme d'une mer.

[Illustration: Carte de Ganabara 012.png & 012-large.png]

Car il s'avance environ de douze lieus dans les terres en longueur, &
en quelques endroits il a sept ou huit lieus de large. Et quant au
reste il est environn de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne
ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes
des environs taient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, 
cause que pour y entrer il faut ctoyer trois petites iles inhabitables,
contre lquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si
elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un dtroit,
lequel n'ayans pas demi quart de lieu de large est limit du ct
gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est
pas seulement d'merveillable & excessive hauteur, mais aussi  la voir
de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est
ronde, & semblable  une grosse tour, noz Franois l'appelloient le pot
de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat,
qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon 
son arrive, ayant premierement dcharg ses meubles & son artillerie
s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une
lieu plus outre est l'ile o demeuroient les Franois ayans seulement
une petite demie lieu de circuit, & est beaucoup plus longue que large,
environne de petits rochers  fleur d'eau, qui empche que les
vaisseaux n'en puissent approcher plus prs que de la porte du canon,
ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen
aborder; mme avec les petites barques, sinon du ct du Port, lequel
est encore  l'opposite de l'avenu de la grand'mer. Or cette ile tant
rehausse de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur
chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de
cinquante ou soixante pis de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit
fait batir sa maison. De ct & d'autre de ce rocher on avoit applani
des petites places, quelles toit batie tant la salle o l'on
s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres
logis, quels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints
personnes qu'toient noz Franois faisoient leur retraite. Mais faut
noter que (except la maison qui est sur la roche, o il y a un peu de
charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur lquels l'artillerie
toit place) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges
faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons,  leur
mode. Voila l'tat du Fort que Villegagnon pour aggrer  l'Admiral,
nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un
certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laiss chasser
par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom Franois, aprs
tant de frais de peines, & de difficults. Il vaudroit beaucoup mieux
demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour tre moqu par aprs
principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on
veut habiter. Je ne say quand nous serons bien resolus en nos
irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom
Franois & la Majest de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France,
& de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une
possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le
redresser aprs une cheute. Dieu doint meilleur succs aux entreprises
qui se renouvellent aujourd'huy pour le mme sujet, lquelles sont
vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume
celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre
desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'toit point
accompagn de science, ni d'une ferveur suffisante  telle entreprise.

Es chartes geographiques qu'Andr Thevet fit imprimer au retour de ce
pas-l, il y a  ct gauche de ce port de _Ganabara_ sur la terre
ferme une ville depeinte, qu'il a nomme VILLE-HENRY en l'honneur du Roy
Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de
ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet
de reprendre si l'on a gard au temps que les Franois possedoient cette
terre, ayant fait cela,  fin d'inviter le Roy  avancer cette affaire.

Pour continuer donc ce qui reste  dcrire tant de la riviere de
_Ganabara_, que de ce qui est situ en icelle, quoy que nous en ayons
touch quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage,
toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieus, outre le
Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ
six lieus de tour fort habite des Sauvages nommez _Tououpinambaouls_
alliez des Franois. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes
inhabites, quelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux
autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme
mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est
admirable d'y voir des horribles & pouventables baleines montrans
journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins -vent hors
de l'eau, s'gayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent
si prs de l'ile, qu' coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on
faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou
point du tout. Il y en eut une qui se vint chouer  quelques lieus
loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est  la partie
Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle ft morte
d'elle-mme tant elle toit effroyable. Car en se debattant ( faute
d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on
le bruit & tonnement  plus de deux lieus loin. On la mit en pieces, &
tant les Franois que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz
voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair
n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande
quantit. La langue fut mise ne des barils, & envoye au sieur Admiral,
comme la meilleure piece.

A l'extremit & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau
douce, sur lquels nos Franois alloient souvent se rejouir en
dcouvrant pas.

A vint-huit, ou trente lieus plus outre en allant vers la Plate, ou le
dtroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appell par les
Franois _La riviere des Vases_, en laquelle ceux qui vont pardel
prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de
l'autre ct vers l'Orient.




_Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des
Franois venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer
barbu._

CHAP. IX

COMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en
foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien
prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point
de variet en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a
ordonn. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domt des
peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, l o ce point
venant  tre debattu, les esprits alters ont fait des bandes  part, &
caus la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a
rien qui touche les hommes de si prs que ce qui regarde l'ame & le
salut d'icelle. Et si les grandes assembles des hommes qui sont fondes
de longuemain, sont bien souvent ruines par cette division, que pourra
faire une petite poigne de gens foible & imbecille de foy qui ne se
peut  peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la
viendra attaquer, ainsi qu'il est arriv  cette petite troupe de
Franois, qui avec tant de peines & perils s'toit transporte au
Bresil, & comme nous avons rapport de ceux qui s'toient diviss en la
Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.

Doncques tandis que les Franois venus de Geneve toient logs en
quelques cabanes dresses en la terre ferme du port de _Ganabara_,&
qu'un navire toit  l'ancre dans ledit port, attendant qu'il et sa
charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un cong
crit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il
lui mandoit (car le marinier n'et rien os faire sans la volont dudit
Villegagnon, lequel toit comme Vice-Roy en ce pas-l) qu'il ne fit
difficult de les repasser en France pour son gard; disant que comme il
Avoit t bien aise de leur venu pensant avoir trouv ce qu'il
cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il toit
content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux
mots il leurs avoit brass une trange tragedie, ayant donn  ce maitre
de navire un petit coffret enveloppe de toile cire ( la faon de la
mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardea  plusieurs personnes,
parmi lquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux 
leur desceu, avec mandement exprs au premier juge auquel on le
bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler
comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprs
que les aurons amens en France.

Ce navire donc tant charg de bresil, poivre Indic, cotons, guenons,
sagoins, perroquets, & autres choses, le quatrime de Janvier mille cinq
cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre,
sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les
difficultez qu'ils avoient eus en venant. Et se fussent volontiers
quelques-uns resolus de demeurer l perpetuellement, sans la revolte
(ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il
faut souffrir pardea durant la vie, laquelle ilz treuvoient aise
pardela aprs un bon tablissement, lequel toit d'autant plus asseur,
que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliber d'y
passer cette mme anne dans des grandes hourques de Flandre, pour
commencer  peupler l'environ du port de _Ganabara_, & n'eussent manqu
les nouvelles peuplades s annes ensuivantes, lquelles -present
seroient accreus infiniment, & auroient l plant le nom Franois souz
l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy ntre nation y auroit un
facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodit &
retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop,
lquelz presss ici de necessit, ou autrement, s'en fussent all
cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne
(comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.

Or (pour revenir  notre propos) le commencement de cette navigation ne
fut sans difficult: car il falloit doubler des grandes basses, c'est
dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente
lieus en mer (ce qui est fort  craindre) & ayans vent mal propre, ilz
furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un
inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit
les matelots tirant  la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce
qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant
le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau
toit entr'ouvert, mais aussi ds-ja si plein d'eau, que de la pesanteur
il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller  fonds. S'il y en avoit des
tonns je le laisse  penser: car si en un vaisseau bien entier on est
(comme on dit)  deux doits prs de la mort, je croy que ceux-ci n'en
toient point loigns de demi doit. Toutefois apres que les matelots
furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent
le travail de deux pompes jusques  midi, vuidans l'eau, qui toit aussi
rouge que sang  cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la
teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouv les plus
grandes ouvertures ilz les touperent, tellement que n'en pouvant plus
ils eurent un peu plus de relache, & dcouvrirent la terre, vers
laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers
que le vaisseau toit trop vieil & tout mang des vers, & ne pourroit
retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre
qu'il y en vint quelqu'un de dea. Cela fut bien debattu. Neantmoins le
Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le
quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son
vaisseau & sa marchandise, il conclut,  tout peril, de poursuivre sa
route. Et pource que les vivres toient courts, & la navigation se
prevoyoit devoir tre longue, on en mit cinq dans une barque, lquels 
la mal-heure on renvoya  terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.

Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par
dessus ldites basses; & ayans noz gens loign la terre d'environ deux
cens lieus ilz dcouvrirent une ile inhabite ronde comme une tour, de
demie lieu de circuit, fort agreable  voir  cause des arbres y
verdoyans en ntre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se
venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre  la
main. Ils toient gros en apparence, mais le plumage ot n'toient quasi
que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne dcouvrit autre
terre que cette ile, & autres petites  l'environ, lquelles n'toient
marques sur la carte marine.

Sur la fin de Fevrier n'tant encore qu' trois degrez de la ligne
quinoctiale (qui n'toit pas la troisieme partie de leur route) voyans
que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au
Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour
y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis
qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons &
perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne
ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps 
tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison
ci-dessus au chapitre quatrime, o j'ay aussi dit que les vapeurs qui
s'levent de la mer s environs de l'quateur, attires par l'air &
traines quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du
premier mobile, venans  rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont
contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'o
viennent les vens d'abas, c'est  dire du Ponant, & du Suroest: aussi
fu-ce un vent du Suroest qui tira noz Franois hors de difficult & les
porta outre l'quinoxe, lequel pass peu apres ilz commencerent 
dcouvrir ntre pole arctique.

Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de
navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre,
qui pensa les perdre tous. Car en dpit l'un de l'autre ne faisans pas
ce qui toit de leurs charges, un grain de vent s'leva la nuit, lequel
s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut prque
renvers la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande
diligence les coutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent &
furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres
hardes qui n'toient pas bien attaches.

Quelques jours aprs rentrans en nouveau danger, un charpentier
cherchant au fonds du vaisseau les fentes par o l'eau y entroit,
s'leva prs de la quille (or la quille est le fondement du navire,
comme l'eschine  l'homme & s animaux, sur laquelle sont entes &
arrrenges les ctes) une piece de bois large d'un pied en quarr,
laquelle fit ouverture  l'eau en si grande abondance, que les matelots
qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout perduz ne
sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz.
Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en
mer grand quantit de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le
navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient
sauver: Et craignans qu'elle ne ft trop charge (parce que chacun y
vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'pe  la main, disant qu'il
coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de
maniere qu'il se falloit resoudre  la mort, comme quelques-uns
faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant
point abandonn la place avoit bouch le trou avec son caban ou cappot
de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois
l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de
coton,  l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit t leve, &
ainsi evaderent ce danger, l'ayans chapp belle. Mais il en falloit
encore bien souffrir d'autres, tans  plus de mille lieus du port o
ilz pretendoient aller.

Aprs ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause
que le Pilote (qui n'toit pas des mieux entendus en son mtier) perdit
sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer.
Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue
qu'il falloit trencher les herbes avec une coigne, & comme ilz
pensoient tre entre des marais ilz jetterent la sonde & ne trouverent
point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains
s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre,
ayans les feuilles assez semblables  celles de Ru de jardins, la
graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de
Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit  la
dcouverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant
pass les iles Canaries, aprs plusieurs journes il rencontra tant
d'herbes qu'il sembloit que ce ft un pr. Ce qui leur donna la peur,
encore qu'il n'y eut point de danger.




_Famine extrme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:
Dcouverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre:
Procez contre les Franois Genevois envoy en France: Retour de
Villegagnon._

CHAP. X

LE Tropique pass, & tans encore  plus de cinq cens lieus de France,
il fallut retrencher les vivres de moiti, s'tant la provision
consomme par la longueur du voyage cause par les vens contraires, & le
defaut de bonne conduite. Car (comme nous avons dit) le Pilote ignorant
avoit perdu la conoissance de sa route: si bien que pensant tre vers le
Cap de Fine-terre en Hespagne, il n'toit qu' la hauteur des Aores,
qui en sont  plus de trois cens lieus. Cet erreur fut cause qu' la
fin d'Avril dpourveuz de tous vivres il se fallut mettre  balayer &
nettoyer la Soute & c'est le lieu ou se met la provision du biscuit; en
laquelle ayans trouv plus de vers & de crottes de rats, que de mietttes
de pain: neantmoins cela se partissoit avec des culieres, & en faisoient
de la bouillie: & sur cela on fit apprendre aux guenons & perroquets des
gambades & langages qu'ils ne savoient pas: car ilz servirent de pature
 leurs maitres. Bref ds le commencement de May que tous vivres
ordinaires toient faillis, deux mariniers moururent de malrage de faim,
& furent ensevelis dans les eaux. Outre plus durant cette famine la
tourmente continuant jour & nuict l'espace de trois semaines, ilz ne
furent pas seulement contraints de plier les voiles & amarrer
(_attacher_) le gouvernail, mais aussi durant trois semaines que dura
cette tourmente ilz ne peurent pcher un seul poisson: qui est chose
pitoyable, & sur toutes autres deplorable. Somme les voila  la famine
jusques aux dents (comme on dit) affaiblis d'un impitoyable element,&
par dedans & par dehors.

Or tans ja si maigres & affoiblis qu' peine se pouvoient-ilz tenir
debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de
couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, lquelles ilz
firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouves bonnes
ainsi,  cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de
carbonnades: & toit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles
succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne
furent point pargnes. Et nonobstant, sur peine de couler  fond, il
falloit perpetuellement tre  la pompe pour vuider l'eau.

En ces extremitez le douzime May mourut encores de rage de faim le
canonnier, de qui le mtier ne pouvoit guerres servir alors, car quand
ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur et et grand
plaisir de se donner  eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage
ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel  cause de leur trop grande
foiblesse ilz ne peurent approcher.

Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux
rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se
ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher 
vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande  qui
en pourroit avoir. Ainsi chacun va  la chasse, & dresse-on tant de
pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils toient  si haut prix qu'un
fut vendu quatre cus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap 
qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en et appret
un pour le faire cuire, ayant coup & jett sur le tillac les quatres
pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grilles sur
les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouv ailes de
perdris si bonnes. Mais cette necessit n'toit seulement des viandes,
ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau
douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un
petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer
quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir
donn bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui
toient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si
cetui-ci toit tellement press, il faut estimer que la misere toit
venu au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer,
aussi mourut-il encores deux mariniers le quinzime & sezime de May, de
cette miserable pauvret, laquelle non sans cause est appelle rage,
d'autant que la nature defaillant, les corps tans attenuez, les sens
alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement
farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut
regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient
ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre
autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra  oublier &
mpriser la loy de son Dieu. _Alors_ (dit-il) _l'homme le plus tendre, &
plus dlicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa
femme bien-aime, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus
delicate, qui pour sa tendret n'aura point essay de mettre son pied en
terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aim, son fils, & sa
fille,_ &c. Cette famine & miserable necessit tant si trange, je n'ay
que faire de m'amuser  rapporter les exemples des sieges des villes, o
l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte tre
morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de
fin. Cet exemple seul est suffisant pour mouvoir les plus endurcis 
commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques  se tuer
l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui
retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu
au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont et reduits 
une pareille, voire plus grande necessit: car ceux-l n'attendirent
point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention
l'histoire qu'ils ayent rong le bois de bresil, ou grill les cornes de
lanternes.

Or  la parfin Dieu eut piti de ces pauvres affligs, & les amena  la
veu de la basse Bretagne le vint-quatrime jour de May, mille cinq cens
cinquante-huit, tans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac
sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs
fois ils avoient t tromps cuidans voir terre l o ce n'toit que des
nues, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui
toit  la hune crit par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le
pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit
dessus, tt aprs ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces  Dieu.
Aprs quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz
fussent demeurs encor vint-quatre heures en cet tat, il avoit deliber
& resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux
autres.

Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une
chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne,
acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur
compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent l leurs
coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient
peur de r'entrer au pas de famine. Tandis il y eut quelques pcheurs
qui s'tans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz
se voulurent reculer, pensans que ce ft mocquerie, & que souz ce
pretexte on leur voult faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux
& se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres
pcheurs pensoient tous tre saccagz: toutefois on ne prit rien d'eux
que de gr  gr: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier
de pain bis qui ne valoit pas un liart au pas.

Or ceux qui toient descendus  terre tans retourns avec pain, vin, &
viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz
leverent donc l'ancre pour aller  la Rochelle, mais avertis qu'il y
avoit des pyrates qui rodoient la cte, ilz cinglerent droit au grand,
beau & spacieux havre de Blaver pas de Bretagne, l o pour lors
arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups
d'artillerie, & faisans les bravades accoutumes en entrant victorieux
dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont
quelques-uns vindrent  propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz
les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se
grader de trop manger, mais d'user peu  peu de bouillons pour le
commencement, de vieilles poullailles bien consommees, de lait de
chevre, & autres choses propres pour leur largir les Boyaux, lquelz
par le long jeune toient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux
matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la
moiti, qui furent crevez subitement pour s'tre voulu remplir le ventre
du premier coup. Aprs cette famine s'ensuivit un degoutement si grand,
que plusieurs abhorroient toutes viandes & mme le vin, lequel sentant
ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enfls
depuis la plante des pis jusques au sommet de la tte, d'autre tant
seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint  tous un
cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien
retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte:  savoir du
jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel ot de dessus le feu
il faut faire touffer dans le pot, avec force vieux drappeaux 
l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & mler le tout ensemble dans
un plat sur un rechaut. Ayant di-je mang cela avec des culleres en
forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.

Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprs tant de
maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit
pardonn, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut
arrive au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent
qu'icelui Villegagnon avoit baill au Maitre de navire un coffret plein
de lettres qu'il envoyoit  diverses personnes, parmi lquelles y avoit
aussi un procez par lui fait contre-eux  leur desceu, avec mandement au
premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il
les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont
chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance  quelques gens de
justice de ce pas-l, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve,
le coffret avec les lettres & le procez leur fut baill & delivr,
lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure,
qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut
possible, offrans de l'argent  ceux qui en avoient  faire: ce qui fut
accept par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut
necessaire.

Ils vindrent puis apres  Nantes l o comme si leurs sens eussent t
entierement renverss: ilz furent environ huit jours oyans si dur &
ayans la veu si offusque qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles;
ceci caus,  mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui
la force s'tendant par les veines & conduits du corps chassoit les
mauvaises vapeurs, lquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les
oreilles, & n'en trouvans point toient contraintes de s'arrter l. Ilz
furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent
envers eux ce qui toit de leur art & science: puis chacun prit parti o
il avoit affaire.

Quant aux cinq lquels nous avons dit avoir et au debarquement du
Bresil r'envoys  terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux
& heretiques, lquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs
martyrs.

Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna
quelque temps aprs le Fort de Colligni pour revenir en France, y
laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit
de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent
cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon
envers ceux de la Religion pretendu reforme le disgracierent du sieur
Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea
qu'il ne faisoit plus bon l pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En
quoy faisant il et eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple,
tant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos,
& de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et
davantage, si un homme d'authorit a assez de peine  se faire obeir,
mme en un pas loign de secours: beaucoup moins obeira on  un
Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracine s coeurs des
sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses consideres,
ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle
n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de
resider l. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce
qu'il ne s'est addonn  la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire
ds l'entre, & ayant pas dcouvert semer abondamment, & avoir des
grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en
quatre ans ou environ qu'il y a t, puis que c'toit pour posseder la
terre. Ce qui lui a t d'autant plus facile, que cette terre produit en
toute saison. Et puis qu'il s'toit voulu mler de dissimuler il devoit
attendre qu'il ft bien fond pour dcouvrir son intention: & en cela
git la prudence. Il n'appartient pas  tout le monde de conduire des
peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire &
de tous mtiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit
doux & affable, & loign de cruaut.

[Illustration: Neptune.]




[Illustration]

                           TROISIME LIVRE
                         DE L'HISTOIRE DE LA
                           NOUVELLE-FRANCE

             Contenant les navigations & dcouvertes des
                  Franois faites dans les Golfe &
                      grande riviere de Canada.




AVANT-PROPOS

L'HISTOIRE _bien dcrite est chose qui donne beaucoup de contentement 
celui qui prent plaisir  la lecture d'icelle, mais principalement cela
avient quand l'imagination qu'il a conceu des choses y deduites, est
aide par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les
crits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou
de l'utilit sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici 
recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de_
Canada _tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire
par Samuel Champlein (qui est une mme chose) & les dcouvertes &
navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant
que les descriptions ddits Capitaine Quartier & Champlein sont des
iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, lquels estans en
grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de
lire, ayant moy-mme quelquefois en semblable sujet pass par dessus les
descriptions des provinces que Pline fait s livres III, IV, V, & VI, de
son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte
geographique presente: J'ay pens tre  propos de representer avec le
discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite
riviere de_ Canada _jusques  son premier saut, qui sont de quatre &
cinq cens lieus de pas, avec les noms des lieux plus remarquables,
afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz Franois en
leurs dcouvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a t possible,
aiant rapport chacun lieu  sa propre levation & hauteur: enquoy se
sont equivoqu tous ceux qui s'en sont mlez jusques  present._

_Quant  ce qui est de l'Histoire j'avois en volont de l'abbreger, mais
j'ay consider que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire mme aux
mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux
dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres
geographes n'estiment point tre hors de leur sujet d'crire de cette
faon, jusques  particulariser les distances des lieux & provinces.
Ainsi j'ay laiss en leur entier les deux voyages dudit Capitaine
Jacques Quartier: le premier dquels toit imprim: mais le second je
l'ai pris sur l'original present au Roy crit  la main, couvert en
satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose,
c'est qu'au premier voyage il est mentionn que ledit Quartier ne passa
point plus de quinze lieus par del le cap Mont-morency: & en la
relation du second il dit qu'il remena en la terre de_ Canada _qui est
au Nort de l'ile d'Orleans ( plus de six vints lieus dudit cap de
Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay
donc mis au front de ce troisime livres la charte de ladite grande
riviere, & du Golfe de_ Canada _tout environn de terres & iles, sur
lquelles le lecteur semblera tre port quant il y verra les lieux
dsignz par leurs noms._

_Au surplus ayant trouv en tte du premier voyage du Capitaine Jacques
Quartier quelques vers Franois qui me semblent de bonne grace, je n'en
ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se ft
donn  conoitre._




SUR LE VOYAGE DE
DE CANADA.

QUOY? _serons-nous toujours esclaves des fureurs?
Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?
Le Soleil a roul quarante entiers voyages,
Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:
D'un desastre mourant un autre pire est n,
Et n'appercevons pas le destin obstin
(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde
Qui s humides mois culbutant vagabonde
Du negeux Pyren, ou des Alpes fourchus,
Entreine les rochers, & les chnes branchus:
Ou comme puissamment une tempte brise,
Cedons, sages, cedons au ciel qui dpit
Contre ntre terroir, prophane, ensanglant
De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,
Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,
Nous chasse  coups de fouet  des bords plus heureux:
Afin de r'aviver aux actes valeureux
Des renommez Franois la race abatardie:
Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,
Au changement de place alaigre s'veiller,
Et de plus riches fleurs le parterre mailler.
Ainsi France Alemande en Gaule replante:
Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre ente:
Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traans,
Ont redoubl gaillars leurs sceptres florissans:
Faisans voir que la mer qui les astres menace,
Et les plus aspres mons  la vertu font place.
Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,
Et auquels la vertu esperonne le flanc,
Allois o le bonheur & le ciel nous appelle;
Et provignons au loin une France plus belle.
Quittons aux faineans,  ces masses sans coeur,
A la peste,  la faim, aux ebats du vainqueur,
Au vice, au desespoir, cette campagne usee,
Haine des gens de bien, du monde la risee.
C'est pour vous que reluit cette riche toison
Deu aux braves exploits de ce Franois Jason,
Auquelle le Dieu marin favorable fait fte,
D'un rude cameon arrtant la tempte.
Les filles de Nere attendent vous vaisseaux;
J caressent leur prou, & balient les eaux
De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,
Comme percens les airs les voyageres Grues,
Quand la saison severe & la gaye  son tour
Les convie  changer en troupes de sejour.
C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;
Que maonnent s troncs les mouches menageres:
Que le champ volontaire en drus pics jaunit:
Que le fidele sep sans peine se fournit
D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,
Ains enclot innocent la vermeille liesse.
La martre n'y sait l'aconite tremper:
Ni la fievre altres s entrailles camper:
Le favorable trait de Proserpine envoye
Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:
Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,
Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.
Mais tous au demarer sermons cette promesse:
Disons, plustot la terre usurpe la vitesse
Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux
Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:
Les prez hument plustot les montagnes fondues:
Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:
L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:
Dans les flots allumez la Baleine voler
Plustot qu'en ntre esprit le retour se figure:
Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.
O quels rempars je voy! quelles tours se lever!
Quels fleuves  fonds d'or de nouveaux murs laver!
Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conqutes!
Quels lauriers s'ombrager de genereuses ttes!
Quelle ardeur me soulve! Ouvrez-vous larges airs,
Faites voye  mon aile: s bords de l'Univers,
De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne
D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone._

[Illustration:]




[Illustration]

AU LECTEUR

AMI Lecteur, n'ayant peu bonnement arrenger en peu d'espace tant de
ports, iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, & rivieres dquels est
fait mention s voyages que j'ay d'orenavant  te representer en ce
troisime livre, j'ay estim meilleur & plus commode de te les indiquer
par chiffres, ayant seulement charg la Charte que je te donne des noms
les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve & grande riviere de
Canada.

_Lieux de la terre-neuve._

1 _Cap de Bonne-veu_ premier abord du Capitaine Jacques Quartier.
2 _Port de sainte Catherine._
3 _Ils aux Oyseaux._ en cette ile y a telle quantit d'oyseaux, que tous
les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en appercet:
ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir
veu prque de semblables.
4 _Golfe des Chateaux._
5 _Port de Carpunt_.
6 _Cap Raz_, o il y a un port dit _Rougueusi_.
7 _Cap & Port de Degrad_.
8 _Ile sainte Catherine_, & l mme le _Port des Chateaux_.
9 _Port des Gouttes_.
10 _Port des Balances_.
11 _Port de Blanc-sablon._
12 _Ile de Brest_.
13 _Port des ilettes._
14 _Port de Brest._
15 _Port saint Antoine._
16 _Port saint Servain._
17 _Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier._
18 _Cap Tiennot._
19 _Port saint Nicolas._
20 _Cap de Rabast._
21 _Baye de saint Laurent._
22 _Iles saint Guillaume._
23 _Ile sainte Marthe._
24 _Ile saint Germain._
25 _Les sept iles._
26 _Riviere dite Chischedec,_ o y a grande quantit de chevaux
aquatiques dits hippopotames.
27 _Ile de l'Assumption,_ autrement dite _Anticosti_, laquelle a environ
trente lieus de longueur: & est  l'entre de la grande riviere de
_Canada_.
28 _Dtroit saint Pierre_.

Ayant indiqu les lieux de la Terre-neuve qui regardent  l'Est, & ceux
qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons  ladite
Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut savoir qu'il y a deux
passages principaux pour entrer au grand Golfe de _Canada_. Jacques
Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy
pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du
Su par le dtroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette
route ayant et suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage
fut:

29 _Le Cap sainte Marie._
30 _Iles saint Pierre_
31 _Port du saint Esprit._
32 _Cap de Lorraine._
33 _Cap saint Paul._
34 _Cap de Raye_, que je pense tre le _Cap pointu_ de Jacques Quartier.
35 _Le mons des Cabanes._
36 _Cap double._

Maintenant passons  l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle
j'appellerois volontiers l'ile de _Bacaillos_, c'est  dire de Morus
(ainsi qu' peu pres l'a marque Postel) pour lui donner un propre nom,
quoy que tout l'environ du Golphe de _Canada_ se puisse ainsi nommer:
car jusques  _Gachep_, tous les ports sont propres  la pcherie
desdits poissons, voire mme encore les ports qui sont au dehors &
regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de _Campseau_, & de
Savalet. Or en commenant au dtroit d'entre le Cap de Raye & le Cap
sainct Laurent (lequel a dix-huit lieus de large) on trouve:

37 _Les iles saint Paul._
38 _Cap saint Laurent._
39 _Cap saint Pierre._
40 _Cap Dauphin._
41 _Cap saint Jean._
42 _Cap Royal._
43 _Golfe saint Julien_
44 _Passage_, ou _Dtroit_ de la baye de _Campseau_, qui separe l'ile de
_Bacaillos_ de la terre ferme.

Depuis tant d'annes ce dtroit n'est point  peine reconu, & toutesfois
il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira  l'avenir,
quant la Nouvelle-France sera habite pour aller  la grande riviere de
_Canada_. Nus le vimes l'anne passe tant au port de _Campseau_,
allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant
ntre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqu vers le fond de
la baye dudit _Campseau_, auquel lieu se fait grande pcherie de morus.
Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier
voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqu ce
passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de
l'imposition des Sauvages, comme _Tadoussac, Anticosti, Gachep,
Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec,
Mantanne_, & autres. En cette obscurit j'ay pens que ce qu'il appelle
les Iles Colombaires sont les iles dites Rames qui sont plusieurs en
nombre, ayant dit en son discours qu'une tempte les avoit portez du Cap
pointu  trente sept lieus loin: car il toit ja pass de la bende du
Nort vers le Su.

45 _Iles Colombaires,_ alias _Iles Rames._
46 _Iles des margaux._ Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme
un pr d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier.
47 _Ile de Brion_, o y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.
48 _Ile d'Alezay_. De l il dit qu'ils firent quelques quarante
lieus, et trouverent:
49 _Le Cap d'Orleans._
50 _Fleuve des Barques_, que je prens pour _Misamichis_.
51 _Cap des Sauvages._
52 _Golfe saint Lunaire_, que je prens pour _Tregate_.
53 _Cap d'Esperance._
54 _Baye_, ou _Golfe de Chaleur_, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait
plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques 
ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut
faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui toit
au mois de Juillet.
55 _Cap du Pr._
56 _Saint Martin._
57 _Baye des Morues._
58 _Cap saint Louis._
59 _Cap de Montmorency._
60 _Gachep._
61 _Ile perce._
62 _Ile de Bonnaventure._

Entrons maintenant en la grande riviere de _Canada_, en laquelle nous
trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante
lieus: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su
pass _Gachep_ il y a:

63 _Le Cap de l'Evesque._
64 _Riviere de Mantane._
65 _Les ileaux saint Jean_, que je prens pour _Le Pic_.
66 _Riviere des Iroquois._

A la bende du Nort, apres _Chischedec_ mis ci-dessus au numero 27.

67 _Riviere sainte Marguerite._
68 _Port de Lesquemin_, o les Basques vont  la pcherie des Baleines.
69 _Port de Tadoussac_,  l'emboucheure de la riviere De _Saguenay_, o
se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le pas.
70 _Riviere de Saguenay_  cent lieus de l'emboucheure de la riviere de
_Canada_. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le
fond. Ici la grande riviere de _Canada_ n'a plus que sept lieus de
large.
71 _Ile du Livre._
72 _Ile aux Coudres_. Ces deux iles ainsi appelles par Jacques
Quartier.
73 _Ile d'Orleans_, laquelle Jacques Quartier nomma _l'ile de Bacchus_,
-cause de la grande quantit de vignes qui y sont. Ici l'eau de la
grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieus
par-dela.
74 _Kebec_. C'est un dtroit de la grande riviere de Canada, que Jacques
Quartier nomme _Achelaci_, o le sieur De Monts a fait un Fort &
habitation de Franois, auprs duquel lieu y a un ruisseau qui tombe
d'un rocher fort haut & droit.
75 _Port de sainte Croix_ o hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein
qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la
memoire de ceux qui ont bien fait.
76 _Riviere de Batiscan._
77 _Ile saint Eloy._
78 _La riviere de Foix_, nomme par Champlein _Les trois rivieres._
79 _Hochelaga_, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier
a appell la grande riviere que nous disons _Canada_.
80 _Mont Royal_, montagne voisine de _Hochelaga_, d'o l'on dcouvre la
grande riviere de _Canada_  perte de veue au dessus du grand Saut.
81 _Saut_ de la grande riviere de _Canada_, qui dure une lieue, tombant
icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit trange.
82 _La grande riviere de Canada_, de laquelle on ne sait encore
l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir
veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de
Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large  son entre, & plus
de deux cens brasses de profond. Cette riviere a est appelle par le
mme Jacques Quartier _Hochelaga_, du nom du peuple qui de son temps
habitoit vers le Saut d'icelle.

[Illustration: 008-small et 008-large]




_Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la
Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms
de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de
Belle-foret._

CHAP. I

EN l'anne mille cinq cens trente-trois Jacques Quartier excellent
pilote Maloin, desireux de perpetuer son nom par quelque action
signale, fit savoir  Monsieur l'admiral (qui toit pour lors Messire
Philippe Chabot Comte de Burensais, & de Chargni Seigneur de Brion) la
bonne volont qu'il avoit de dcouvrir des terres ainsi que les
Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales, & mme douze ans
auparavant Jean Verazzan par commission du Roy Franois I, lequel
Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit aucunes colonies s terres
qu'il avoit dcouvertes, ains seulement remarqu la cte depuis environ
le trentime degr de la Terre-neuve qu'on appelle aujourd'huy la
Floride jusques au quarantime. Pour lequel dessein continuer il offroit
ce qui toit de son industrie s'il plaisoit au Roy luy fournir les
moyens  ce necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de bonne part
ces paroles, il les representa  sa Majest, et fit en sorte que ledit
Quartier eut la charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux
garnis de soixante & un hommes pour l'execution de ce qu'il avoit
propos. Et moyennant ce il fit un voyage  la Terre-neuve du Nort, l
o il dcouvrit les iles de ladite Terre-neuve, qui sont comme un
Archipelague, en nombre infini, & les ctes jusques  l'embouchure de la
grande riviere de _Canada_ tant  la bende du Nort, que du su, & ne
cessa de rechercher les ports & havres ddites terres, & reconoitre leur
assiette, utilit, & nature, jusques  ce que la saison se passant, &
les vens contraires  la route de France venans  s'lever, il print
avis de retourner, & attendre  une autre anne  faire plus ample
dcouverte, comme il fit incontinent aprs, & penetra en son second
voyage jusques au grand saut de ladite riviere de _Canada_, en laquelle
il avoit deliber de donner commencement  une habitation Franoise au
lieu dit Sainte Croix dcrit en la relation qu'il a fait de son second
voyage: auquel lieu il hiverna, & y a encore presentement des meules 
moulin qu'il y avoit portes comme instrumens principalement necessaires
 la nourriture d'un peuple. Mais comme les plantes hors de leur
province & en leur propre province souvent transplantes ne profitent
point tant qu'en leur lieu natures: Et comme il y a des pas en la
France mme o plusieurs forains & trangers ne peuvent vivre (du moins
en bonne sant) comme Narbonne en Languedoc, &  Yres en Provence, d'o
j'entens que les habitans sont contraints de rebatir leur ville en un
autre endroit, pource qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect
de ce ont present requte au Roy: surquoy y a des oppositions par les
Marseillois & les habitans de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs
des gens dudit Quartier n'ayans la disposition du corps bien
sympathisante avec la temperature de l'air de ce pas l, furent saisis
de maladies inconus qui en emporterent un bon nombre, y eussent pis
fait sans le secours du remede que Dieu leur envoya, duquel nous
r'apporterons en son lieu ce que ledit Quartier en a crit.

Apres que l'hiver fut pass les gens dudit Quartier se facherent de
cette demeure & voulurent retourner en France, mme d'autant que les
vivres commenoient  leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de
cette trange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut
refroidie jusques  ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta
le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour tre conducteur de
l'oeuvre delaiss, & souz luy ledit Quartier fut constitu capitaine
general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employs  cette
entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans
que nous en voyons tre reussi aucun fruit: ainsi que plus
particulierement se reconoitra par le contenu au trentime chapitre
ci-dessous.

Or ayans dorenavant  parler des pas de la Terre-neuve, de _Bacalos_, &
de _Canada_, il est bon avant qu'y entrer d'claircir le lecteur de ces
trois mots, dquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant
au premier il est certain que tout ce pas que nous avons dit se peut
appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute
memoire, & ds plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, &
autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les
voyages ordinaires en ces pas-l pour la pcherie des Morus dont ilz
nourrissent prque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer.
Et quoy que tout pas de nouveau dcouvert se puisse appeller
Terre-neuve, comme nous avons rapport au quatrime chapitre du premier
livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant
lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier
aux terres plus voisines de la France s Indes Occidentales, lquelles
sont depuis les quarante jusques au cinquantime degr. Et par un mot
plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe
de Canada, o les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire
leur pcherie: ce que j'ay dit tre ds plusieurs siecles; & partant ne
faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la dcouverte.
Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, &
Basques, lquels avoient impos nom  plusieurs ports de ces terres
avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici
le tmoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en
ces mots: _Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa
litterarum memoria  Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos
frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta
est._ De maniere que ntre Terre-neuve tant du continent de l'Amerique,
c'est aux Franois qu'appartient l'honneur de la premiere dcouverte des
Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.

Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, lquels
appellent une Moru _Bacaillos_, &  leur imitation nos peuples de la
Nouvelle-France ont appris  nommer aussi la Moru _Bacaillos_, quoy
qu'en leur langage le nom propre de la moru soit _Apeg_. Et ont ds si
long-temps la frequentation ddits Basques, que le langage des premieres
terres est  moiti de Basque. Or d'autant que toute le pcherie des
Morus (pass le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la cte y
adjacente que est au Su hors ledit Golfe, s Ports des Anglois, & de
_Campseau_: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons
dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de _Bacaillos_, c'est 
dire Terre de Morus.

Et pour le regard du nom de _Canada_ tant celebr en l'Europe, c'est
proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande
riviere,  laquelle on a donn le nom de _Canada_, comme au fleuve de
l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont
appell cette riviere _Hochelaga_ du nom d'une autre terre que cette
riviere baigne au dessus de sainct Croix, o Jacques Quartier hiverna.
Or jaoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de _Saguenay_,
soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de _Gachep_, & de
la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitime degr de
latitude au Su de ladite grande riviere se disent _Canadoquea_ (ilz
prononcent ainsi) c'est  dire Canadaquois, comme nous disons
Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversit a
fait que les Geographes ont vari en l'assiette de la province de
_Canada_, les uns l'ayant situe par les cinquante, les autres par les
soixante degrez. Cela presuppos, je dy que l'un & l'autre ct de
ladite riviere est _Canada_, & par ainsi justement icelle riviere en
porte le nom, plutot que de _Hochelaga_, ou de saint Laurent.

Ce mot donc de _Canada_ tant proprement le nom d'une province, je ne me
puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie
Terre; ni  peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel crit que
_Canada_ signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abus, & est
venu la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec
ces peuples) quelqu'un des Franois interrogeant les Sauvages comment
s'appelloit leur pas, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un
circuit de terre, ils ont rpondu que c'toit _Canada_, non pour
signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois
toute l'tendu de la province.

Le mme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou
Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de _Labrador_, contre tous les
Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqu, veu que le pas
de _Labrador_ est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur
n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne say quel est son autheur.
Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de
_Labrador_ en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret et
situ le pas de _Bacalos_ l o il a mis _Labrador_, que de l'avoir mis
par les soixante degrez. Car de verit la plus grande pcherie des
Morus (ce que nous avons dit tre appelles _Bacaillos_) se fait s
environs de la baye de Chaleur, comme  _Tregat, Misamichi_, & la baye
qu'on appelle des Morus.




_Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la
Terre-neuve du Nort jusques  l'embouchure de la grande riviere de_
Canada. _Et premierement l'tat de son equipage, avec les dcouvertes du
mois de May._

CHAP. II

APRES que Messire Charles de Moy, sieur de la Milleraye, & Vic'admiral
de France eut fait jurer les Capitaines, Maitres & Compagnons des
navires, de bien & fidelement se comporter au Service du Roy
Tres-Chrtien, souz la charge du Capitaine Jacques Quartier; Nous
partimes le vintime d'Avril en l'an mille cinq cens trente-quatre du
port de saint Malo avec deux navires de charge chacun d'environ soixante
tonneaux, & arm de soixante & un hommes: Et navigames avec tel heur que
le dixime de May nous arrivames  la Terre-neuve, en laquelle nous
entrames par le Cap de _Bonne-veu_, lequel est au quarante-huitime
degr & demi de latitude. Mais pour la grande quantit de glaces qui
toit le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que
nous nommames de _Saincte Catherine_, distant cinq lieus du port susdit
vers le Su-Suest, l nous arretames dix jours attendans le commodit du
temps, & ce-pendant nous equippames & appareillames noz barques.

Le vint-unime de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le
Nort depuis le _Cap de Bonne-veu_ jusques  _l'ile des oyseaux_,
laquelle toit entierement environe de glace, qui toutefois toit
rompu & divise en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne
laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, dquels y a si grand nombre
que c'est chose incroyable  qui ne le void, par-ce que combien que
cette ile (laquelle peut avoir une lieu de circuit) en soit si pleine
qu'il semble qu'ils y soient expressement apports & prque comme semez:
Neantmoins il y en a cent fois plus  l'entour d'icelle, & en l'air que
dedans, dquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le
bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut,
d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moiti
de la main, avec lquelles toutefois ilz volent de telle vitesse  fleur
d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, &
toient appellez par ceux du pas _Appenath_, dquelz noz deux barques
se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de
cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou
cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.

En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & 
fleur d'eau, lquels sont plus petits que les autres, & sont appellez
_Godets._ Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz
les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans
& blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont
tres-difficiles  prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les
appelloient _Margaux_: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze
lieus De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent  nage, pour y
manger ces oyseaux, & les ntres y en trouverent un grand comme une
vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le
lendemain de Pques qui toit en May, voyageans vers la terre, nous le
trouvames  moiti chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui
allions  la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le
moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair toit aussi bonne
& delicate  manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui
toit le vint-septime dudit mois de May, nous arrivames  la bouche du
_Golfe des Chateaux_, mais pour la contrariet du temps, &  cause de la
grande quantit de glaces, il nous fallut entrer en un port qui toit
aux environs de cette emboucheure, nomm _Carpunt_, auquel nous
demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufime de Juin, que nous
partimes de l pour passer outre ce lieu de _Carpunt_, lequel est au
cinquante unime degr de latitude.

La terre de puis le _Cap Raz_ jusques  celui de _Degrad_ fait la
pointe de l'entre de ce Golfe qui regarde de cap  cap vers l'Est,
Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situes
l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits
fleuves, par lquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & l
y a beaucoup de bons ports, entre lquels sont ceux de _Carpunt &
Degrad_, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut tant
debout clairement voir les deux iles basses pres le _Cap Raz_, duquel
lieu l'on conte vint-cinq lieus jusques au port de _Carpunt_, & l y a
deux entres, l'une du ct d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre
garde du ct d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, &
faut aller  l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable
ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit
_Carpunt_, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous
l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du ct d'Est y a fond au canal de
trois ou quatre brasses, l'autre entre regarde l'Est, & vers l'Ouest
l'on peut mettre pied  terre.

Quittant la pointe de _Degrad_,  l'entre du Golfe susdit,  la volte
d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au ct droit, dquelle
l'une est distante trois lieus de la pointe susdite, & l'autre sept, ou
plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre.
J'appellay cette ile du nom de _saincte Catherine_, en laquelle vers
Est, y a un pas sec & mauvais terroir environ un quart de lieu, pource
est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le _Port des
Chteaux_ qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a
distance de l'un  l'autre environ quinze lieus. Du susdit port des
Chasteaux, jusques au _Port des Gouttes_, qui est la terre du Nort du
Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance
douze lieues & demie, & est  deux lieus du _Port des Balances_, & se
trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses
de fond  plomb. Et de ce _Port des Balances_ jusques au _Blanc-sablon_
l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant 
un bateau.

Blanc-sablon est un lieu o n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais
vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une dquelles est
appelle _l'ile de Brest_, & l'autre _l'Ile des Oyseaux_, en laquelle y
a grande quantit de _Godets & Corbeaux_ qui ont le bec & les pis
rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Pass
un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port &
passage appell les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, &
o la pcherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au _Port
de Brest_ y a dix-huit lieus de circuit: & ce Port est au
cinquante-unime degr cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les
Ilettes jusques  ce lieu y a plusieurs iles, & le _Port de Brest_ est
mme entre les iles, lquelles l'environnent de plus de trois lieus, &
les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les
terres susdites.




_La navigation & dcouverte du mois de Juin._

CHAP. III

LE dixime du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour
avoir de l'eau & du bois, & pour nous aprter de passer outre ce Golfe:
Le jour de sainct Barnab aprs avoir ou la Messe, nous tirames outre
ce port vers Ouest, pour dcouvrir les ports qui y pouvoient tre: Nous
passames par le milieu des iles, lquelles sont en si grand nombre qu'il
n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues
outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit,
& y trouvames grande quantit d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y
font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_.

Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames
un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux
lieues plus outre dcouvrimes un petit fleuve fort profond vers le
Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a l un bon port.
Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du
ct du Surouest de ce port & fleuve se trouve  environ une lieu une
petite ile ronde comme un fourneau, environne de beaucoup d'autres
petites, lquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre 
deux lieus, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos pchames
beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans
en ce fleuve nous avisames une grande nave qui toit de la Rochelle,
laquelle avoit la nuit precedente pass outre le port de Brest, o ils
pensoient aller pour pcher, mais les mariniers ne savoient o tait le
lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port,
qui est plus vers Ouest, environ une lieu plus outre que le susdit
fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du
monde, & fut appell le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre
correspondoit  la bont des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne
la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages,
& lieux propres aux btes farouches, d'autant qu'en toute la terre
devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un
benneau: & l toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de
Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites pines & buissons
a & l sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est
celle que Dieu donna  Cain. L on y void des hommes de belle taille &
grandeur, mais indomts & sauvages. Ilz portent les cheveux lis au
sommet de la tte, & treints comme une poigne de foin, y mettans au
travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient
ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vtus de peaux d'animaux,
aussi bien les hommes que les femmes, lquelles sont toutes fois
percluses & renfermes en leurs habits, & ceintes par le milieu du
corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines
couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'corce d'arbre de Boul,
qui est un arbre ainsi appell au pas, semblable  noz chnes, avec
lquelles ilz pchent grande quantit de Loups-marins: Et depuis mon
retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas l leur demeure, mais
qu'ilz y viennent des pas plus chauds par terre, pour prendre de ces
Loups, & autres choses pour vivre.

Le treizime jour dudit mois, nous retournames  nos navires, pour faire
voile, pource que le temps toit beau, & le Dimanche fimes dire la
Messe: Le Lundy suivant qui toit le quinzime, partimes outre le port
de _Brest_, & primmes ntre chemin vers le Su, pour avoir conoissance
des terres que nous avions apperceus, qui sembloient faire deux Iles.
Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'toit
terre ferme, o toit un gros cap double l'un dessus l'autre, &  cette
occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous
sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous ctez. De
Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieus, &  cinq lieues
de l, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses.
Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui toit le
seizime de ce mois, nous navigames le long de la cte par surouest &
quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames
des montagnes tres-hautes & sauvages, entre lquelles l'on voyoit je ne
say quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes
des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont tailles, rompues, &
entre-coupes, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour
precedent pour la grand brouillas & obscurit du temps, nous ne peumes
avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une
ouverture de terre ressemblante  une emboucheure de riviere, qui toit
entre ces monts des Cabannes. Et y avoit l un Cap vers Surouest loign
de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout
 l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut
appell le _Cap pointu_. Du ct du Nort de ce Cap, y a une ile plate.
Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure
pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y
passer la nuit. Le jour suivant qui toit le dix-septime dudit mois,
nous courumes fortune  cause du vent de Nordest, & fumes contraints
mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques
au Jeudy matin, &fimes environ trente lieus & nous nous trouvames au
travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur
donnames le nom de _Colombaires_.

Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieus d'un _Cap_ nomm
_Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers
l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout
entre-rompu, & est rond dessus. Du ct du Nort y a une ile basse 
environ demi-lieu: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur
lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir
des fleuves. A deux lieus du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint
brasses, & y a la plus grande pcherie de grosses Morus qu'il est
possible de voir, dquelles nous en primes plus de cent en moins d'une
heure, en attendant la compagnie.

Le lendemain qui toit le dix-huictime du mois, le vent devint
contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le
Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames dcouvrir
ce qui toit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur
les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a
quelques iles, & ce Golfe est clos & ferm du ct du Su. Ces terres
basses font un des ct de l'entre, & le Cap Royal est de l'autre
ctez, & s'avancent ldites terres basses plus de demie lieu dans la
mer. Le pas est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de
l'entre y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: &
pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprs avoir tourn le Cap 
l'Ouest.

Depuis ledit jour jusques au vint-quatrime du mois qui toit la fte de
saint Jean, fumes battus de la tempte & du vent contraire: & survint
telle obscurit que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre
jusques audit jour saint Jean, que nous dcouvrimes un Cap qui restoit
vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieus: mais en
ce jour le brouillas fut si pais, & le temps si mauvais, que nous ne
peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la
fte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_.

Le lendemain qui toit le vint-cinquime le temps fut encores facheux,
obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, &
Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que
nous partimes de l, & pour lors nous conumes par le moyen de ntre
quadran que nous tions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, loignez de
sept lieus & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire
voile, le vent commena  souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers
Suest quinze lieus, & approchames de trois iles, dquelles y en avoit
deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il toit impossible d'y
monter dessus, & entre icelles y a un petit cueil. Ces iles toient
plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pr d'herbes, lquels faisoient
l leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de
ceux que nous appellons _Margaux_ qui sont blancs & plus grands
qu'Oysons, & toient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des
_Godets_, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands _Apponat_
semblables  ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous
descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets
& Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions
peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles
furent appelles du nom de _Margaux. A cinq lieus de ces iles y avoit
une autre ile du ct d'Ouest qui a_ environ deux lieus de longueur &
autant de largeur, l nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du
bois. Cette ile est environne de sablon, & autour d'icelle y a une
bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure
terre que nous eussions oncques veus, en sorte qu'un champ d'icelles
vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands
arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois
qui toient floris aussi pais & beaux comme l'on et peu voir en
Bretagne, qui sembloient avoir t semez par des laboureurs. L'on y
voyoit aussi grande quantit de raisin ayans la fleur blanche dessus des
fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte
odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand
boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent
mm en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames
vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tt qu'elle
nous out elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours &
des Loups. Cette ile fut appelle l'ile de Brion. En son contour y a de
grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu
comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre
de Brion. S'il toit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin
_pourveu que l'on pet trouver quelque perfection en ce voyage_: A
quatre lieus de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest,
laquelle semble tre comme une ile environne d'ilettes de sable noir.
L y a un beau Cap que nous appellames le _Cap Dauphin_, pource que l
est le commencement des bonnes terres.

Le vint-septime de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers
Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de
sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y
peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous toit
contraire, & ce jour nous fimes quinze lieus.

Le lendemain allames le long ddites terres environ dix lieues jusques 
un Cap de terre rouge qui est roide & coup comme un ric, dans lequel on
void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un pas fort bas, & y a
aussi comme une petite plaine entre la mer & un tang, & de ce cap de
terre & tang, jusques  un autre cap qui paroissoit, y a environ
quatorze lieues, & la terre est fait en faon d'un demi cercle tout
environn de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais &
tangs aussi loin que se peut tendre l'oeil. Et avant qu'arriver au
premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq
lieus du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute &
pointue, laquelle fut nomme _Alezay_, le premier _Cap_ fur appell _de
sainct Pierre_, par ce que nous y arrivames au jour & tte dudit Saint.

Depuis _l'ile de Brion_ jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, &
ayans sond egalement vers Surouest jusques  en approcher de cinq
lieus de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieu prs douze
brasses, & prs du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que
nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins
de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultime
du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest
jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins
dcouvrir aucune terre, except que vers le soir, nous apperceumes une
terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers
Ouest & Sur-ouest  environ neuf ou dix lieus. Et ce jour allames vers
Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieus. Et
faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous toit apparue comme
deux iles toit terre ferme situe au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest
jusques  un tres-beau Cap de terre nomm le _Cap d'Orleans_. Toute
cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de
voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est
entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs
lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve
de peu de fond, & pource fut appell le _Fleuve des Barques_: d'autant
que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le
fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent
venoit de mer & chargeoit la cte, si bien qu'il nous fallut retirer
vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil
du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'leva un brouillas &
tempte, -cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques  environ
deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous
apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en toit loign de sept
lieus vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appell _Cap des
Sauvages_: du ct du Nordest de ce Cap  environ demi-lieu, y a un
banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous tions prs de ce cap,
nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le
long de la cte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner
vers ce Cap. Nous voyant sels signes commenames  tirer vers lui, mais
nous voyant venir se mit  fuir. Etans descendus en terre mimes devant
lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous
retournames  noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre,
neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut
possible, d'autant que comme j'ay d-ja dit toute cette terre est basse
& est un pas environn de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes
ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y toient tres-beaux, &
de grande odeur, & trouvames que c'toient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux,
Frenes, Saulx, & plusieurs autres  nous inconus, tous neantmoins sans
fruit. Les terres o n'y a point de bois sont tres-belles & toutes
pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus,
de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir t
sem, & labour, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune
qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinit de
Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose
que de bons ports.




_Les navigations & dcouvertes du mois de Juillet._

CHAP. IV

LE lendemain second de Juillet nous dcouvrimes & apperceumes la terre
du ct du Nort  notre opposite, laquelle se joignoit avec celle ci
devant dite. Aprs que nous l'eumes circuit tout autour, trouvames
qu'elle contenoit en rondeur de profond & & autant de diametre. Nous
l'appellames _Le Golfe sainct Lunaire_, & allames au Cap avec noz
barques vers le Nort, & trouvames le pas si bas, que par l'espace d'une
lieue il n'y avoit qu'une brasse d'eau. Du ct vers Nordest du cap
susdit environ sept ou huit lieues y avoit un autre cap de terre, au
milieu dquels est un Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond
de tant que pouvions tendre la veu d'icelui: il estoit vers Nordest.
Ce Golfe est environn de sablons & lieux bas par dix lieus, & n'y a
plus de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques  la rive de l'autre
cap de terre y a quinze lieus. Etans au travers de ces caps,
dcouvrimes une autre terre & cap qui restoit au Nort un quart de
Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute la nuit le temps fut
fort mauvais, & venteux, si bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe
de la voile jusques au lendemain matin troisime de Juillet que le vent
vint d'Ouest, & fumes portez vers le Nort pour conoitre cette terre qui
nous restoit du ct du Nort & Nordest sur les terres basses, entre
lquelles basses & hautes terres toit un golfe & ouverture de
cinquante-cinq brasses de font en quelques lieux, & large environ quinze
lieus. Pour la grande profondit & largeur & changement des terres
eumes esperance de pouvoir trouver passage comme le passage des
Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest, Ouest, Surouest. Le
terroir qui est du ct du Su de ce golfe est aussi bon & beau 
cultiver & plein de belles campagnes & prairies que nous ayons veu, tout
plat comme seroit un lac, & celuy qui est vers Nort est un pas haut
avec montagnes hautes pleines de forests, & de bois tres-hauts & gros de
diverses sortes. Entre autres y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant
qu'il est possible de voir, & bons  faire mats de navires de plus de
trois cens tonneaux, & ne vimes aucun lieu qui ne ft plein de ces bois,
except en deux places que le pas toit bas, plein de prairies, avec
deux tres-beaux lacs. Le mitan de ce golfe est au quarante-huitime
degr & demi de latitude.

Le Cap de cette terre du Su fut appelle _Cap d'Esperance_, pour
l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatrime jour de
Juillet allames le long de cette terre du ct du Nort pour trouver
port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, o n'y
a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu _Sainct
Martin_, & demeurames l depuis le quatrime de Juillet jusques au
douzime. Et pendant le temps que nous tions en ce lieu, allames le
Lundi sixime de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz
barques pour dcouvrir un cap & pointe de terre, qui en est loign sept
ou huit lieues du ct d'ouest, pour voir de quel ct se tournoit cette
terre, & tans  demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de
barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre  l'autre, & toient
plus de quarante ou cinquante barques, dquelles une partie approcha de
cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand
bruit, & nous faisoient signe qu'allassions  terre, montrans des peaux
sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous
n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui toit en mer. Eux
nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes
pour nous suivre, avec lquelles se joignirent ensemble cinq autres de
celles qui venoient du ct de mer, & tous s'approcherent de ntre
barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amiti, disans
en leur langue, _Napeu ton damen assur tah_, & autres paroles que nous
n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une
seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur
donnames  entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire,
ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils
environnent ntre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour
signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux
passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite
pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez l quelque peu, commencerent
derechef  venir vers nous comme devant, en sorte qu'tans approchez de
la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les
pouvanta tellement, qu'ilz commencerent  fuir en grand-hate, & n'y
voulurent onc plus revenir.

Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques
 la pointe & entre du lieu d'o noz navires toient partis. Et tans
avertis de leur venu, allames avec noz barques  la pointe o ils
toient, mais si tt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans
signe qu'ils toient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux
de peu de valeur, dont ils se vtent. Semblablement nous leur faisons
signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des
ntres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux
& autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner  leur Capitaine.
Quoy voyans descendirent aussi  terre portans de ces peaux, &
commencerent  traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse
allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours &
faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau
de mer sur leur tte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout
ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en
retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le
lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux.

Le Jeudi huictime du mois par ce que le vent n'toit bon pour sortir
hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller dcouvrir ce
golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieus dans icelui. Le lendemain
ayans bon temps navigames jusques  midy, auquel temps nous eumes
conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres
basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans
qu'il n'y avoit point de passage commenames  retourner faisans notre
chemin le long de cette cte, & navigans vimes des Sauvages qui toient
sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, lquelz Sauvages
faisoient plusieurs feuz. Nous allames l & trouvames qu'il y avoit un
canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des
bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs
barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, lquelles
ilz mirent sur des boiss, & puis se retirerent nous donnans  entendre
qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des
mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, dquelles choses
ilz se rejouirent infiniment, & aussi tt vindrent tout  coup au rivage
o nous tions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils
avoient pour avoir noz marchandises, & toient plus de trois cens tant
hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne
passerent, lquelles toient jusques aux genoux dans la mer, sautans &
chantans. Les autres qui avoient pass l o nous tions venoient
privment  nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les
haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de
rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz
trafiquoient de main  main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne
leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent
tout ce qu'ils avoient qui toit chose de peu de valeur. Nous conumes
que cette gent se pourroit aisment convertir  notre Foy. Ilz vont de
lieu en autre, vivans de la pche. Luer pas est plus chaud que n'est
l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout gal & uni,
& n'y a lieu si petit o n'y ait des arbres, combien que ce soient
sablons, & o il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le
segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi pais comme s'ils
y avoient et semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur
blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres
fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a l beaucoup
de belles prairies, & bonnes herbes & lacs o il y a grande abondance de
Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue _Cochi_, & un couteau
_Bacon_. Nous appellames ce Golfe, _Golfe de la chaleur_.

Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile,
& partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douzime de Juillet
pour dcouvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette cte
environ dix-huit lieus jusques au _Cap de Pr_ o nous trouvames le
flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courrouce & temptueuse, &
pour ce il nous fallut retirer  terre entre le Cap susdit & une ile
vers Est  environ une lieu de ce Cap, & l nous mouillames l'ancre
pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit
cette cte, laquelle est situe vers le Nord & Nord-est, mais un vent
survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au
lieu d'o nous tions partis, & l demeurames tout ce jour jusques au
lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve loign
cinq ou six lieus du _Cap du Pr_, & tans au travers du fleuve eumes
de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurit,
tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du
mois, & nous y entrames  l'entre jusques au seizime attendans le bon
temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seizime jour qui toit le Jeudy,
le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, &
pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit
lieus pour gaigner un bon port o il y et bon fond, lequel nous avions
et dcouvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempte &
obscurit qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquime sans
pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes
Sauvages qui pchoient des tombes, dquels il y a grande quantit, ils
toient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes,
qu'enfans, plus de deux cens, lquels aprs qu'ils eurent quelque peu
convers en terre avec nous, venoient privment au bord de noz navires
avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de
verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se
rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans
dans leurs barques. Ceux-ci peuvent tre vrayement appellez Sauvages;
d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que
tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols except leurs
barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vtement, avec
laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques
autres vieille peaux dont ils se vtent  la mode des gyptiens. Ilz
n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez.
Ils portent la tte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au
plus haut de la tte, lequel ilz laissent croitre long comme une queu
de cheval qu'ilz lient sur la tte avec des guillettes de cuir. Ils
n'ont autre demeure que dessouz ces barques, lquelles ilz renversent, &
s'tendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent
la chair prque creu & la chauffent seulement de moins du monde sur les
charbons, le mme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine
avec noz barques au lieu o ils toient sur le bord du fleuve, &
descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup,
& tous les hommes se mirent  chanter & danser en deux ou trois bandes &
faisans grans signes de joye pour ntre venu. Ilz avoient fait fuir les
jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui toient restes
avec eux,  chacune dquelles donnames un peigne, & clochette d'estain,
dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui
frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes
voyans que nous Avions fait quelques presens  celles qui toient
restes, firent venir celles qui s'toient refugis au bois, afin
qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles toient environ
vint femmes lquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le
touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, &
donna  chacune d'icelles une clochette d'tain de peu de valeur, &
incontinent commencerent  danser ensemble disans plusieurs chansons.
Nous trouvames l grande quantit de Tombes qu'ils avoient prises sur le
rivage avec certains rets faits exprez pour pcher, d'un fil de chanve
qui croit en ce pas o ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils
ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pcher, comme j'ay
entendu. Semblablement croit aussi en ce pas du mil gros comme pois,
pareil  celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, &
en avoient abondance, & l'appellent en leur langue _Kapaige_; Ils ont
aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les
appellent _Honsta_, mme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits,
& des fves qu'ilz nomment _Sahu_, Les nois, _Cahhya_, Les figues, _*_,
Les pommes, _*_, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point &
ne pouvoient savoir que c'toit, branlans la tte, ilz disoient _Nohda_
qui est  dire qu'ilz n'en ont point & ne savent que c'est. Ilz nous
montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, &
comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit
sale, & sont grands larrons, & drobent tout ce qu'ilz peuvent.

[Illustration: Neptune]




_S'ensuivent les navigations & dcouvertes du mois d'Aoust, & le retour
en France._

CHAP. V

LE premier jour d'Aoust nous fimes faire une croix haute de trente pis,
& fut faite en la presence de plusieurs d'iceux sur la pointe de
l'entre de ce port, au milieu de laquelle mimes un ecusson relev avec
trois fleurs-de-Lis, & dessus toit crit en grosses lettres entailles
en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE. En apres la plantames en leur
presence sur ladite pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la
faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans leve en haut, nous nous
agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans  leur veu, &
leur faisions signe, regardans & montrans le ciel, que d'icelle
dependoit ntre redemption: de laquelle chose ilz s'merveillerent
beaucoup se tournans entr'eux, puis regardans cette croix. Mais tans
retournez en noz navires, leur Capitaine vint avec une barque  nous,
vtu d'une vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils & un sien
frere, lquels ne s'approcherent si prs du bord comme ils avoient
accoutum, & y fit une longue harangue montrans cette croix, & faisans
le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il montroit toute la terre des
environs, comme s'il et voulu dire qu'elle toit toute  lui, & que n'y
devions planter cette croix sans son cong. Sa harangue finie nous lui
montrames une mitaine feignans de lui vouloir donner en change de sa
peau,  quoy il prit garde, & ainsi peu  peu s'accosta du bord de noz
navires: mais un de noz compagnons qui toit dans le bateau mit la main
sur sa barque &  l'instant sauta dedans avec deux ou trois, & le
contraignirent aussi-tt d'entrer en nos navires, dont ilz furent tout
tonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils n'auroient aucun mal, leur
montrant grand signe d'amiti, les faisant boire & manger avec accueil.
En aprs leur donna on  entendre par signes, que cette croix toit l
plante, pour donner quelque marque & conoissance pour pouvoir entrer en
ce port, & que nous y voulions retourner en bref, & qu'apporterions des
ferremens & autres choses, & que desirions mener avec nous deux de ses
fils & qu'en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
vtir  ses fils  chacun une chemise, un sayon de couleur, & une toque
rouge, leur mettant aussi  chacun une chaine de laiton au col dont ils
se contenterent fort, & donnerent Leurs vieux habits  ceux qui s'en
retournoient. Puis fimes present d'une mitaine  chacun des trois que
nous renvoyames & de quelques couteaux; ce qui leur apporta grande joye:
Iceux tans retournez  terre, & ayans racont les nouvelles aux autres
environ sur le midi vindrent  noz navires six de leurs Barques ayans 
chacune cinq ou six hommes qui venoient dire Adieu  ceux que nous
avions retenus, & leur apporterent du poisson & leur tenoit plusieurs
paroles que nous n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
point cette croix.

Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors
du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de
l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en
forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la
cte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes  chercher la
terre situe vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe
distant vint lieus dudit fleuve.

Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit,
situe au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap
o la terre commence  se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle
quelque seize lieus, & de l cette terre commence  tourner vers le
Nort, &  trois lieus de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de
plomb. Ces terres sont plates & les plus dcouvertes de bois que nus
ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes
tres-vertes. Ce _Cap_ fut nomm _de sainct Louis_, pour ce qu'en ce jour
l'on celebroit sa fte, & est au quarante-neufime degr & demi de
latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous tions vers l'Est de ce
cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, tant prque
nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de
saint Louys jusques  un autre nomm _le Cap de Montmorenci_ y a
quelques quinze lieus, la terre commence  tourner vers Norouest. Nous
voulumes sonder le font  trois lieus prs de ce cap: mais nous ne le
pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de
cette terre environ dix lieus jusques  la latitude de cinquante
degrez.

Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres
qui nous restoient du ct du Nort & Nordest, lquelles toient
tres-hautes & coupes, & sembloient estre montagnes, entre lquelles y
avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour
de ces terres tant d'un ct que d'autre tirans vers Noroest, pour voir
s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre 
l'autre il y a environ quinze lieus, & le mitan est au cinquante & un
tiers degr de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus
de cinq lieus  cause de la mare qui nous toit contraire & des grands
vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieus
d'o l'on voyoit aisment la terre de part en part, laquelle commence l
 s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller &
venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour
tcher de gaigner un Cap vers le Su, qui toit le plus loin & le plus
avanc en mer que nous peussions dcouvrir, & toit distant de nous
environ quinze lieus: Mais tans proches de l trouvames que c'toient
rochers, pierres & cueils, ce que nous n'avions encores point trouv
aux lieux o nous avions t auparavant vers le Su depuis le Cap sainct
Jean, & pour lors toit la mare qui nous portoit contre le vent vers
l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette cte une de noz
barques heurta contre un cueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous
fallut tous sortir hors pour la mettre  la mare.

Ayans navig le long de cette cte environ Deux heures, la mare survint
avec telle impetuosit qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer
avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il
nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la
garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques  ce Cap,
o nous trouvames que cette terre commence l  s'abbaisser vers
Surouest. Ce qu'ayans veu & tans retourns  nos barques, revimmes 
nos navires qui toient ja  la voile qui pensoient toujours pouvoir
passer outre: mais ils toient avallez -cause du vent de plus de quatre
lieus du lieu o nous les avions laissez, o tans arrivez fimes
assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour
avoir l'avis & conseil de ce qui toit le plus expedient  faire. Mais
apres qu'un chacun eut parl, l'on considera que les grands vents d'Est
commenoient  regner & devenir violens, & que le flot toit si grand
que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'toit possible pour
lors de gaigner aucune chose: mmes que les temptes commenoient 
s'lever en cette saison en la Terre-neuve, que nous tions de lointain
pas, & ne savions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il toit
temps de se retirer, ou bien s'arrter l pour tout le reste de l'anne.
Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent
de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Lquels avis
ous & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de
nous en retourner. Et pource que le jour de la fte de sainct Pierre
nous entrames en ce dtroit, nous l'appellames  cette occasion _Dtroit
de sainct Pierre_ o ayans jett la sonde en plusieurs lieux, trouvames
en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante
avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent 
souhait & circuimes ladite terre du ct du Nort, Est-Suest, Ouest, &
Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de
terres basses qui est plus tourn vers Suest, eloign  environ
vint-cinq lieus dudit dtroit. En ce lieu nous vimes de la fume qui
toit faite par les gens de ce pas au dessus de ce Cap, mais pource que
le vent ne cingloit vers la cte nous ne les accostames point, & eux
voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent 
nous avec deux barques, lquels s'accosterent aussi librement de nous
comme si ce fussent et Franois, & nous donnerent  entendre qu'ilz
venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine toit un nomm Tiennot,
lequel toit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur
pas, d'o nous tions partis, & toient chargez de poisson. Nous
appelames ce Cap _Cap de Tiennot_. Pass ce Cap toute la terre est pose
vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses,
belles & environnes de sablons, prs de mer, & y a plusieurs marais &
bancs par l'espace de vint lieus, & aprs la terre commence  se
tourner d'Ouest  l'Est, & Nordest, & est entierement environne d'iles
eloignes de terre deux ou trois lieus. Et ainsi comme il nous semble y
a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieus loin de la
terre.

Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de
Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour l 
la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici
commena le vent d'Est avec tempte & grande impetuosit; & pource nous
tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le ct du Nort,
qui est comme nous avons dit, entierement environn d'Iles, & tans prs
d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le
golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui
toit le neufime d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous
avons dcouvert.

En apres le quinzime Aoust jour de l'Assumption de ntre Dame nous
partimes de Blanc-sablon apres avoir ou la Messe, & vimmes heureusement
jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne,
auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle
nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps,
en sorte que le cinquime jour de Septembre de l'anne susdite nous
arrivames au port de sainct Malo d'o nous tions partis.




_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est
necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont  la pcherie:
Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
jusques  l'entre de la grande riviere de_ Canada: _Epitre presente au
Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxime voyage._

CHAP. VI

PLUSIEURS sedentaires, & autres gens qui ont leur vie arrete s villes,
trouveront paravanture cette curiosit superflue de mettre ici tant
d'iles, passages, ports, bancs & autres particularitez, comme si en la
cte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, ou autrement. Ce que
j'avois promis d'abbreger au commencement du premier livre de cette
histoire. Mais ayant depuis consider que ce seroit frustrer les
mariniers & Terre-neuviers de ce qui leurs plus necessaire, le voyage
des Terres-neuves tant en la relation precedente & en celle-ci si bien
dcrit & par un grand Pilote, qu'ilz ne sauroient faillir de se bien
conduire souz cette guide: j'ay pens qu'il valoit mieux en cet endroit
changer d'avis' & renouveler entierement la memoire de ce personnage,
duquel aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire qu'il addresse au Roy
en tte de sadite Relation, laquelle je croy n'avoit point encore et
mise au jour, puis qu'elle est crite  la main au livre d'o je l'ay
prise, comme aussi tout le discours de cette seconde navigation, lequel
a et extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement, ni avec
la grace & navet que je trouve au propre crit de l'autheur: & s'est
quelque fois equivoqu en voulant apporter son jugement sur des choses
particulieres ici recites, lquelles nous remarquerons comme il viendra
 propos. Et d'autant que le voyage de Samuel Champlein fait depuis six
ans est une mme chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble tant
qu'il me sera possible, pour ne remplir inutilement le papier des vaines
repetitions. Et neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps du
Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves n'tans pas si bien
dcouvertes comme elles sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort
que ne font  present les Terre-neuviers, pour entrer au golfe de
Canada, qui est comme l'entree de la grande riviere, ne sachant pas au
vray qu'il y et passage par le Cap-Breton, comme nous avons veu au
troisime chapitre de ce livre, l o il dit que _s'il y avoit passage
entre la Terre-neuve & celle de Brion ce seroit pour racourcir & le
temps & le chemin._ Ainsi en ce second voyage il prit sa route droit au
passage qui est entre la Terre-neuve & la terre ferme du Nort par les
cinquante un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il passa entre
ddites Terres-neuves & Brion, qui est aujourd'hui le passage plus
ordinaire de noz mariniers, d'autant que prenant cette route en
l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq & quarante-six degrez, ilz
ne rencontrent point tant de grands bancs de glaces (o quelquefois les
navires s'ahurtent  leur ruine) comme font ceux qui tirent plus au
Nort. C'est pourquoy ledit Champlein en la description de son voyage,
dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours, durant laquelle ils eurent
plus de dechet que d'avancement, ilz rencontrerent des bancs de glaces
de huit lieus de long, & autres moindres, haut levez, ce qui les fit
aller plus au Su chercher passage hors ces glaces par les
quarante-quatre degrez, & en fin dcouvrirent le _Cap saincte Marie_ en
la Terre-neuve, puis trois jours apres eurent conoissance des _Iles
sainct Pierre_: & derechef apres autres trois jours vindrent au Cap de
Raye (o il y avoit encor des bancs de glace de six ou huit lieus de
long) & de l aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il dit
tre en la terre ferme du Su, & toutefois tout le trait de terre jusques
 la bay de _Campseau_ est une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye
il y a un passage (que Jacques Quartier n'a point conu, ni beaucoup
d'autres apres lui) par o l'on va audit golfe de _Canada_. Deux jours
apres ilz dcouvrirent une ile de vint-cinq  trente lieus de longueur,
qui est l'entre de la grande riviere. Cette ile est appelle par les
Sauvages du pas _Anticosti_, qui est celle que Jacques Quartier a
nomme l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva le quinzime d'Aoust
jour de l'Assumption de ntre Dame, comme nous verrons quand il nous
aura conduit jusques l, ce qui est  peu prs la borne du premier
voyage represent ci-dessus.

Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde
navigation & dcouverte en la Terre-neuve & grande riviere de _Canada_,
autrement par lui dite _Hochelaga_ du nom du pas qui est au Nort vers
le saut de la dite riviere.

_Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrtien
Roy Franois premier de ce nom au parachevement de la dcouverture des
terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres &
Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commences  faire
dcouvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo
de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente
cinq._

AU ROY TRES-CHRETIEN.

Considerant,  mon tres-redout Prince, les grands biens & dons de grace
qu'il a pleu  Dieu le Createur faire  ses creatures, & entre les
autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de
toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu
& place l o il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable
aux autres planetes, par lquels mouvement & declinaison toutes
creatures tantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent
tre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens
soixante-cinq jours & six heures autant de veu oculaire, les uns que
les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours &
nuits en pareille egalit, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant
temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habite ne quelque
zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eaus, arbres,
herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles
soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations
selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et
si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le
dit des sages Philosophes du temps pass, qui ont crit & fait division
de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & afferm trois
inhabitable; c'est  savoir la zone Torride, qui est entre les deux
Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du
Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique
& Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, -cause du
peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse
qu'ils ont crit  la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi,
& qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles l o ilz
prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans
aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers quels ils eussent peu
enchoir  chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma
replique que le Prince d'iceux Philosophes a laiss parmi ses critures
un bref mot de grande consequence, qui dit que _Experientia est rereum
magistra_: par l'enseignement duquel j'ay os entreprendre d'addresser 
la veu de vtre Majest Royale cetui propos, & maniere de prologue de
ce mine petit labeur. Car suivant vtre Royal commandement les simples
mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en
l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire
tres-humble service  l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrtienne,
ont conu le contraire de cette opinion ddits Philosophes par vray
experience. J'ay allegu ce que devant, pource que je regarde que le
Soleil qui chacun jour se leve  l'Orient & se reconse  l'Occident
faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur  tout
le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple
dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y
alleguer, qu'il pleut  Dieu par sa divine bont que toutes humaines
creatures tantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles
ont veu & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps
avenir conoissance & creance de ntre sainte Foy. Car premierement
icelle ntre tres-sainte Foy a t seme & plante en la Terre-saincte
qui est en l'Asie & l'Orient de ntre Europe: & depuis par succession de
temps apporte & divulgue jusques  nous. Et finalement en l'Occident
de ntre dite Europe  l'exemple dudit Soleil portant sa clart &
chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps
semble se preparer, auquel nous la verrons porte de ntre France
Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a t faite la
presente navigation par vtre Royal commandement s terres non
auparavant  nous conus, par le recit de laquelle pourrez voir &
savoir la bont & fertilit d'icelle, l'innumerable quantit des
peuples y habitans, la bont & paisiblet d'iceux & pareillement la
fecondit du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz
terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sache jamais
avoir veu. Quelles choses donnent  ceux qui les ont veus certaine
esperance de l'augmentation future de ntre tres-saincte Foy, de voz
Seigneuries & nom tres-Chrtien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce
present petit livre, auquel sont amplement contenus toutes les choses
dignes de memoire qu'avons veus, & qui nous sont avenus tant en
faisant ladite navigation, qu'tans & faisans sejour en vosdits pas &
terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille
par sa grace vous inspirer, Sire,  embrasser serieusement cette sainte
entreprise, &c.

[Illustration]




_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la
Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Dcouverte d'icelui jusque
au commencement de la grande riviere de_ Canada, _par lui dite_
Hochelaga: _Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement
inconnu._

CHAP. VII

LE Dimanche jour & fte de Pentecte sezime de May audit an Mille cinq
cens trente-cinq, du commandement du Capitaine & bon vouloir de tous,
chacun se confessa, & receumes tous ensemblement ntre Createur en
l'Eglise cathedrale dudit sainct Malo: apres lequel avoir receu, fumes
nous presenter au choeur de ladite Eglise devant reverend Pere en Dieu
Monsieur de sainct Malo, lequel en son tat Episcopal nous donna sa
benediction.

Et le Mercredy ensuivant dix-neufime jour de May, le vent vint bon &
convenable, & appareillames avec ldits trois navires, savoir, _La
grande Hermine_ du port d'environ  cent ou six-vints tonneaux, o toit
ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du
Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le
Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second
navire nomm _La petite Hermine_ du port d'environ soixante tonneaux
toit Capitaine sous ledit Quartier Mac Jalobert, & maitre Guillaume le
Mari. Et au tiers navire & plus petit nomm _l'Emerillon_ du port
d'environ quarante tonneaux, en toit Capitaine Guillaume le Breton, &
maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au
vint-sixime dudit mois de May que le temps se trouva en ire &
tourmente, qui nous a dur en vens contraires & serraisons autant que
jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement.
Tellement que le vint-cinquime jour de Juin par ledit mauvais temps &
serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu
nouvelles les uns des autres jusques  la Terre-neuve, l o nous avions
limit nous trouver ensemble.

Et depuis nous tre entre-perdus avons t avec la nef generale par la
mer de tous vents contraires jusques au septime jour de Juillet que
nous arrivames  ladite Terre-neuve, & primmes terre  _l'Ile des
Oyseaux_, laquelle est  quatorze lieus de la grande terre: & si
trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient
facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tir; & l en
primmes deux barques pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en
l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes.

Et le huitime jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec
bon temps vimmes au hable (l'Autheur crit ainsi ce que nous disons
havre) de Blanc-sablon tant en la bay des Chateaux, le quinzime jour
dudit mois, qui est le lieu o nous devions rendre: auquel lieu fumes
attendans nos compagnons jusques au vint-sixime jour dudit mois qu'ils
arriverent tous deux ensemble: & l nous accoutrames & primmes eaux,
bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour
passer outre le 26 jour dudit mois  l'aube du jour & fimes porter le
long de la cte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques
environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de
deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, lquelles sont
environ vint lieus outre le hable de Brest. Le tout de ladite cte
depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest,
range de plusieurs iles & terres toutes haches & pierreuses, sans
aucunes terres, ni bois, fors en aucunes valles.

Le lendemain, penultime jour dudit mois nous fimes courir  Ouest pour
avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze
lieus & demie: entre lquelles iles se faict une couche vers le Nort,
toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons
hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors lquelles environ
une lieu & demie  la mer y a une basse bien dangereuse, o il y a
quatre ou cinq tte qui demeurent le travers ddites bayes en la route
d'Est & Ouest ddites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent
 Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieus: lquelles
iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et
depuis ledit jour jusques  l'orloge virante fimes courir environ quinze
lieus jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les
iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieus y a une
autre basse fort dangereuse: & pareillement entre ldits Cap sainct
Germain & saincte Marte y a un banc hors ddites iles environ deux
lieus, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite
cte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.

Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite
cte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute range
d'iles & basses, & cte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis
ledit Cap des iles sainct Germain jusques  la fin des iles environ
dix-sept lieus & demie: &  la fin ddites iles y a une moult belle
terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle cte toute
range de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au
Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est  environ sept
lieus ddites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource
fimes porter toute la nuit  Ouest-Norouest jusques au jour que le vent
vint contraire, & allames chercher un havre o mimes nos navires, qui
est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieus &
demie, & est entre quatre iles sortantes  la mer, nous le nommames _Le
havre sainct Nicolas_, & sur la plus prochaine ile plantames une grande
Croix de bois pour merche (_il veut dire_, marque) il faut amener ladite
Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (_mot de
marine signifiant_,  droite) & trouverez de profond six brasses, posez
dedans ledit hable  quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre
basses qui demeurent des deux ctez  demie lieue hors. Toute cette-dite
cte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y
avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit
hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictime d'Aoust, auquel
nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de
Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant
Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: &
pource que ne trouvames nuls hables  la dite terre du Su, fimes porter
vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieus, o trouvames
une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entres & posage de
tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a
une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les
autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme
un tas de bl. Nous nommames ladite bay _La baye saint Laurent._

Le quatrozime dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, &
fimes porter  Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui
gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent
environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le
premier voyage, nous fut dit que c'toit de la terre devers le Su, & que
c'toit une ile, & que parle Su d'icelle toit le chemin  aller de
_Hongnedo_ o nous les avions prins le premier voyage,  _Canada_: &
qu' deux journes de l dudit Cap & ile commenoit le _Saguenay_  la
terre de vers le Nort allant vers ledit _Canada_. Le travers dudit Cap
environ trois lieus y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire
de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journe le
travers dudit Cap.

Le lendemain jour ntre Dame d'Aoust quinzime dudit mois nous passames
le dtroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres
qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre  hautes montagnes 
merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nomme
_l'Ile de l'Assumption_, & un cap ddites hautes terres, gisent
Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieus, &
voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su  plus de
trente lieus. Nous rangeames ldites terres du Su d'empuis ledit jour
jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort
pour aller querir ldites hautes terres que voyions: & nous tans l
trouvames ldites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de
devers le Nort par-sus ldites basses terres, gisantes icelles Est &
Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a et dit
que c'toit le commencement du _Saguenay_, & terre habite, & que de l
Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent _Caquetdaz_. Il y a entre les
terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens
brasses de parfond. Et nous ont ldits Sauvages certifi tre le chemin
& commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ & chemin de _Canada_,
lequel alloit toujours en troicissant jusques  _Canada_: & puis, que
l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes
n'avoit t au bout, qu'ils eussent ou, & qu'autre passage n'y avoit
que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir
autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques  avoir
veule reste & cte de vers le Nort, qu'il avoit obmis  voir depuis la
baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y
avoit aucun passage.




_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent:
Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada,
_jusques  la riviere de_ Saguenay, _qui sont cent lieus._

CHAP. VIII

LE Mercredy dix-huictime jour d'Aoust ledit Capitaine fit retourner les
navires en arriere, & mettre le cap  l'autre bord, & rangeames ladite
cte du Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un demi arc, qui est
une terre fort haute, non tant comme celle du Su, & arrivames le Jeudy
en sept iles moult hautes, que nommames _Les iles rondes_, qui sont
environ quarante lieus des terres du Su, & s'avancent hors en la mer
trois ou quatre lieus: le travers dquelles y a un commencement de
basses terres pleines de beaux arbres, lquelles terres nous rangeames
le Vendredy avec noz barques, le travers dquelles y a plusieurs bancs
de sablon plus de deux lieues  la mer fort dangereux, lquels demeurent
de basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui contiennent environ
dix lieues) y a une riviere d'eau douce sortante  la mer, tellement
qu' plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que eau de fontaine.
Nous entrames en ladite riviere avec noz barques, & ne trouvames 
l'entre que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere plusieurs
poissons qui ont forme de chevaux lquels vont  la terre de nuit, 7 de
jour  la mer ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages: & de
cesdits poissons vimmes grand nombre dedans ladite riviere.

Le lendemain vint-unime jour dudit mois au matin  l'aube du jour fimes
voile, & porter le long de ladite cte tant que nous eumes conoissance
de la reste d'icelle cte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de
l'Assumption que nous avions et querir au partir de ladite terre: &
lors que nous fumes certains que ladite cte toit range, & qu'il n'y
avoit nul passage, retournames  nos navires qui toient dites sept
iles, o il y a bonnes rades  dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel
lieu avons et sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des
bruines & vens contraires, jusques au vint-quatrime dudit mois, que
nous appareillames, & avons et par la mer chemin faisans jusques au
vint-neufime dudit mois, que sommes arrivs  un hable de la cte du
Su, qui est environ quatre-vint lieus ddites sept Iles, lequel est le
travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, &
environ le mi-chemin ddites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une
fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle
fait plusieurs bancs  la mer  plus de trois lieus, qui est un pas
fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, &  la choiste d'iceux
bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort  bort. Toute cette cte
du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.

Le hable devant-dit o posames, qui est  la terre du Su est hable de
mare, & de peu de valeur. Nous le nommames _Les ileaux saint Jean_,
parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et
auparavant qu'arriver audit hable y a une ile  l'Est d'icelui, environ
cinq lieus, o il n'y a point de passage entre terre & elle que par
bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les mares, &
y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu  mettre navires est
vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.

Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller
vers _Canada_. Et environ quinze lieus dudit hable  l'Ouest-Surouest y
a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers dquelles y a une riviere
fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre
de _Saguenay_, ainsi que nous a et dit par nos hommes du pas de
_Canada_: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nu, &
sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantit
d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nu,
comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant
 master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel
toit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.

A l'entre d'icelle riviere, trouvames quatre barques de _Canada_, qui
toient l venus pour faire pcheries de Loups-marins, & autres
poissons. Et nous tans posez dedans ladite riviere, vindrent deux
ddites barques vers noz navires, lquelles venoient en une peur &
crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prs,
qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa
conoissance, & les fit venir seurement  bord.

Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses
sauvages au port de la riviere de _Saguenay_, qui est _Tadoussac_, &
allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laiss 
_Anticosti_ (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous dcrira
_Tadoussac, & Saguenay_, selon le rapport des hommes du pas, au
pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que
leur auront fait les Sauvages  leur arrive. En quoy si, rapportant les
mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orn & poli,
le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je
retrench quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il
continue le discours que nous avons laiss au chapitre sixime.




_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti, _jusques _ Tadoussac:
_Description de Gachep, riviere de_ Mantane, _port de_ Tadoussac,
_bayes des Morus, Ile perce, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles
ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont  la bende du Nort en
allant  la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ Tadoussac, _&
de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de Champlein._

CHAP. IX

APRES avoir dcouvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance
de _Gachep_, terre fort haute. C'est une baye du cot du Su, laquelle
contient quelque sept ou huit lieus de long &  son entre quatre
lieus de large. L y a une riviere qui va quelques trente lieues dans
les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_,
sur laquelle  la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va
quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite &  soixante
lieus dudit _Gachep_. Mais les Sauvages tans au bout d'icelle portent
leurs canots (qui sont petits bateaux d'corce) environ une lieu par
terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par o ilz font des
grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic o
il y a vint-lieus: & del en traversant la riviere on vient 
_Tadoussac_, d'o il y a quinze lieus. C'est le chemin que nous
suivimes en allant. Mais comme nous eumes l sejourn quelque temps, &
aprs que nous fumes all au saut de ladite grande riviere de _Canada_,
nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_  _Gachep_, & de l nous
allames  la _Baye des Morus_, laquelle peut tenir quelque trois lieus
de long, & autant de large  son entree: Puis vimmes  _l'ile perce_,
qui est comme un rocher fort haut lev des deux ctez, o il y a un
trou par o les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de
basse mer on peut aller de la grande terre   ladite ile, qui n'en est
qu' quatre ou cinq cent pas. Et  l'environ d'icelle y a une autre ile
dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieu: En tous
lquels lieux se fait gran'pcherie de poisson sec & verd. Et pass
ladite ile perce on vient  ladite Baye de Chaleur, qui va comme 
l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieus dans les terres, contenant
au large en son entre quelque quinze lieus. Et disent les Sauvages
qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieus dans les
terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieus,
auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Et il asseche: auquel ilz
trouvent (environ un pi dans la terre) une maniere de metal, qui
ressemble  l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une
autre mine de cuivre. Ayans trouv ceux que nous cherchions  l'ile
perce, nous retournames derechef  _Tadoussac_. Mais comme nous fumes 
quelques trois lieus du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une
grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes &
fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, &
pensans gaigner chemin nous fumes  la cte Nort le vint-huitime jour
de Juillet mouiller l'ancre  une ance qui est fort mauvaise, &-cause
des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-unime
degrs & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre
proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, o il y a de
pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer;
elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du ct de l'Est il y
a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques
cinquante ou soixante brasses de haut, d'o procede la plus grande part
de l'eau qui descend dedans: A son entre il y a un banc de sable, o il
peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la cte du ct de l'Est est
sable mouvant, o il y a une pointe  quelque demie lieu de ladite
riviere, qui avance une demie lieu en la mer: & du ct de l'Ouest il y
a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces
terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu
haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieus de l nous
passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
barre neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieus de l
il y a une pointe qui avance une lieu & demie  la mer, o il n'y a que
brasse & demie d'eau. Pass cette pointe il s'en trouve une autre 
quelque quatre lieues o il y a assez d'eau: Toute cette cte terre
basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de l il y a une ance o
entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du ct de
l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieu en la mer.
Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir
entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la cte du Nort,
mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable
qu'il y a en la pluspart De la cte pres de deux lieus  la mer. On
trouve  quelque six lieus de l une bay, o il y a une ile de sable.
Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre
lieus de l, il y a une belle ance o entre une riviere: Toute cette
cte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A
quelques cinq lieus de l il y a une pointe qui avance environ demie
lieu en la mer o il y a une ance, & d'une pointe  l'autre y a trois
lieus; mais ce n'est que batures o il y a peu d'eau. A quelque deux
lieues il y a une plage o il y a un bon port, & une petite riviere, o
il y a trois iles, & o des vaisseaux se pourroient mettre  l'abry. A
quelques trois lieues de l il y a une pointe de sable qui avance
environ une lieue, o au bout il y a un petit ilet. Puis allant 
Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher 
terre. Cesdites iles sont environ  demi lieu de Lesquemin qui est un
fort mauvais port, entourn de rochers, & assech de basse mer, & faut
variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, o
il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va
quelque peu dans les terres: c'est le lieu o les Basques font la pche
des baleines. Pour dire verit le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
de l audit port de _Tadoussac_. Toutes cdites terres ci-dessus sont
basses  la cte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si
plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus
basses.

Ayans mouill l'ancre devant le port de _Tadoussac_  notre premiere
arrive, nous entrames dedans ledit port le vint-sixime jour de May. Il
est fait comme une ance, gisant  l'entre de la riviere de _Saguenay_,
en laquelle il y a un courant d'eau & mare fort trange, pour sa
vitesse & profondit, o quelque fois il vient des vents impetueux
lquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite
riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieus jusques au premier
saut, & vient du ct de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est
petit, o il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de
l'eau assez  Est  l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une
petite montagne, qui est prque coupe de la mer: le reste ce sont
montagnes hautes leves, o il y a peu de terre, sinon rochers & sables
remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres
d'arbres de peu: il y a un petit tang proche dudit port renferm de
montagnes couvertes de bois. A l'entre dudit port il y a deux pointes,
l'une du ct d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
poincte de sainct Matthieu; & l'autres du ct de Suest, contenant un
quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du
Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la
pointe de sainct Matthieu jusques  ladite pointe de tous les diables,
il y a prs d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.

Quant  la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur
incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut,
d'o descent un torrent d'eau d'une grande impetuosit; mais l'eau qui
en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-l, &
faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le
premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entre de la dite
riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie
de large au plus & un quart au plus troit, qui fait qu'il y a grand
courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de
rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles,
terre fort mal plaisante, o je n'ay point trouv une lieu de terre
pleine, tant d'un ct que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable &
iles en ladite riviere, qui sont hautes leves. En fin ce sont de vrays
desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous
asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus
plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont
comme rossignols & hirondelles, lquels y viennent en Et; car autrement
je croy qu'il n'y en a point,  cause de l'excessif froid qu'il y fait,
cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent
rapport, qu'ayant pass le premier saut d'o vient ce torrent d'eau, ilz
passent huit autres sauts, & puis vont une journe sans en trouver
aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, o ilz
peuvent faire  leur aise quelques douze  quinze lieus. Audit bout du
lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois
autres rivieres, quelques trois ou quatre journes dans chacune, o au
bout ddites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'o prend
sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de
_Tadoussac_, il y a dix journes de leurs Canots. Au bord ddites
rivieres, il y a quantit de cabanes, o il vient d'autres nations du
ct du Nort troquer avec les Montagnais qui vont l, des peaux de
castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux
Franois audits Montagns. Ldits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient
une mer qui est sale.

Voila ce qu'a crit Champlein ds l'an six cens cinq, de la riviere de
Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de
_Tadoussac_, jusques  lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent
au Nort, il y a de quarante  cinquante journes; ce qui est bien
loign des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze  quinze
lieus par jour, voila plus de six cens lieus tirant au nort: D'o je
collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la
Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois
ont publie de leur derniere dcouverte de l'an mille six cens onze, il
s'est tout contrari  ce qu'il crit. Car depuis _Tadoussac_ jusques 
cette mer (qui n'est point au Nort, mais  l'ouest du _Saguenay_) il n'y
a pas deux cens lieus. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les
trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et
toutefois je ne voudrois aisement croire ldits Anglois, disans qu'il se
trouve une mer dans les terres au cinquantime. Car il y a long temps
qu'elle seroit dcouverte tant si voisine de _Tadoussac_, & en mme
levation.

[Illustration]




_Bonne reception faite aux Franois par le grand Sagamo des Sauvages de
Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._

CHAP. X

LE vint-septime d'Avril nous fumes trouver les Sauvages  la pointe de
sainct Matthieu, qui est  une lieue de _Tadoussac_, avec les deux
Sauvages que mena le sieur du Pont de Honfleur, pour faire le rapport de
ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne reception que leur avoit
fait le Roy. Ayans mis pied  terre nous fumes  la cabanne de leur
grand _Sagamo_, qui s'appelle _Anadabijou_, o nous le trouvames avec
quelques quatre-vints ou cent de ses compagnons qui faisoient _Tabagie_
(qui veut dire festin) lequel nous receut fort bien selon la coutume du
pas, & nous fit assoir aprs lui, & tous les Sauvages arangez les uns
auprs des autres des deux ctez de la dite cabane. L'un des Sauvages
que nous avions amen commena  faire sa harangue, de la bonne
reception que leur avoit fait le Roy, & le bon traitement qu'ils avoient
receu en France, & qu'ils s'asseurassent que sadite Majest leur vouloit
du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis
(qui sont les Iroquois) ou leur envoyer des forces pour les veincre: en
leur contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons, & peuples qu'ils
avoient veu, & ntre faon de vivre. Il fut entendu avec un silence si
grand, qu'il ne se peut dire de plus. Or aprs qu'il eut achev sa
harangue, ledit grand _Sagamo Anadabijou_ l'ayant attentivement ou, il
commena  prendre du petun, & en donner audit sieur du Pont, &  moy, &
 quelques autres _Sagamos_ qui toient auprs de lui. Ayant bien
petun, il commena  faire sa harangue  tous, parlant posment,
s'arrtant quelquefois un peu, & puis reprenant sa parole, en leur
disant: Que veritablement ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite
Majest pour grand ami. Ilz rpondirent, tous d'une voix, _ho, ho, ho_,
qui est  dire, _oui, oui_. Lui continuant toujours sadite harangue,
dit: Qu'il estoit fort aise que sadite Majest peuplat leur terre, & fit
la guerre  leurs ennemis, qu'il n'y avoit nation au monde  qui ilz
voulussent plus de bien qu'aux Franois. En fin il leur fit entendre 
tous le bien & utilit qu'ilz pourroient recevoir de sadite Majest.
Aprs qu'il eut achev sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, & eux
commencerent  faire leur _Tabagie_ qu'ilz font avec des chairs
d'Orignac (qui est comme Boeuf) d'Ours, de Loups-marins, & Castors, qui
sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont & du gibier en quantit.
Ils avoient huit ou dix chaudieres pleines de viandes au milieu de
ladite cabanne, & toient loignez les uns des autres six pas & chacune
a son feu. Ilz sont assis des deux ctez (comme j'ay dit cy-dessus) avec
chacun son cuelle d'corce d'arbre: & lors que la viande est cuite, il
y en a un qui fait les partages  chacun dans ldites cuelles, o ilz
mangent fort salement: car quand ils ont les mains grasses, ils les
frottent  leurs cheveux faute de serviettes, ou bien au pois de leurs
chiens dont ils ont quantit pour la chasse. Premier que leur viande ft
cuite, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla sauter
autour ddites chaudieres d'un bout de la cabanne  l'autre: Etant
devant le grand _Sagamo_, il jetta son chien  terre de force, & puis
tous d'une voix s'crierent _ho, ho, ho_: ce qu'ayant fait s'en alla
asseoir  sa place. En mme instant un autre se leva, & fit le
semblable, continuant toujours jusques  ce que la viande ft cuite. Or
aprs avoir achev leur _Tabagie_, ilz commencerent  danser, en prenant
les ttes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere. En signe de
rejouissance il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix
par la mesure de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs genoux, puis ilz
s'arrtent quelquefois en s'crians, _ho, ho, ho_, & recommencent 
danser en soufflant, comme un homme qui est hors d'haleine. Ilz
faisoient cette rejouissance pour la victoire par eux obtenu sur les
Iroquois, dont ilz en avoient tu quelques cent, auquels ilz coupperent
les ttes, qu'ils avoient avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient
trois nations quand ilz furent  la guerre, les Etechemins,
Algoumequins, & Montagnais au nombre de mille, qui allerent faire la
guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent  l'entre de la riviere
ddits Iroquois, & en assomerent une centaine. La guerre qu'ilz font
n'est que par surprise, car autrement ils auraient peur, & craignent
trop ldits Iroquois, qui sont en plus grand nombre que ldits
Montagnais, Etechemins, & Algoumequins. Le vint-huitime jour dudit mois
ilz se vindrent cabanner audit port de _Tadoussac_ o toit ntre
vaisseau. A la pointe du jour leurdit grand _Sagamo_ sortit de sa
cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant  haute
voix, qu'ils eussent  dloger pour aller  _Tadoussac_, o toient
leurs bons amis. Tout aussi-tt un chacun d'eux deffit sa cabanne en
moins d'un rien, & ledit grand Capitaine le premier commena  prendre
son canot, & le porter  la mer o il embarqua sa femme & ses enfans, &
quantit de fourrures, & se mirent ainsi prs de deux cens canots, qui
vont trangement, car encore que ntre chalouppe ft bien arme, si
alloient-ilz plus vite que nous. Ils toient au nombre de mille
personnes tant d'hommes que femmes & enfans.

[Illustration]




_La rejouissance que font les Sauvages aprs qu'ils ont e victoire sur
leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont malicieux; Leur croyances & faulse
opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux Diables._

CHAP. XI

LE neufime jour de Juin les Sauvages commencerent  se rjouir tous
ensemble & faire leur _Tagagie_, comme j'ay dit ci-dessus' & danser,
pour ladite victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or
apres avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une des trois nations,
sortirent de leurs Cabannes, & se retirerent  part dans une place
publicque, firent arrenger toutes leurs femmes & filles les unes prs
des autres, & eux se mirent derriere chantans tous d'une voix comme j'ay
dit ci-devant. Aussi-tt toutes les femmes & filles commencerent 
quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes nues montrans leur
nature, neantmoins pares de _Matachia_ qui sont patentres & cordons
entre-lassez faits de poil de Por-pic, qu'ils teindent de diverses
couleurs. Aprs avoir achev leurs chants, ilz dirent tous d'une vois,
_ho, ho, ho_. A mme instant toutes les femmes & filles se couvrirent de
leurs robbes (car elles les jettent  leurs pis) & s'arrterent quelque
peu: & puis aussi tt recommenans  chanter elles laisserent aller
leurs robbes comme auparavant.

Or en faisant cette danse, le _Sagamo_ des Algoumequins qui s'appelle
_Besouat_, toit assis devant ldites femmes & filles, au milieu de deux
batons o toient les ttes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se
levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagns & Etechemins,
voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue
de nos ennemis, il faut que vous en facis autant, afin que nous soyons
contens: puis tous ensemble disoient _ho, ho, ho_. Retourn qu'il fut en
sa place, le grand _Sagamo_ avec tous ses compagnons dpouillerent leurs
robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une
petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme
_Matachia_, haches, pes, chauderons, graisses, chair d'Orignac,
Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux
Algoumequins. Aprs toutes ces ceremonies la danse cessa, & ldits
Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes.
Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos
qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite  la course eut un
present.

Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus
souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort
posment, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrtent aussi-tt
en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils
usent bien souvent de cette faon de faire parmi leurs harangues au
conseil, o il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les
femmes & enfans n'y assistent point.

Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir
& m'informer audit grand _Sagamo_, lequel me dit: Qu'ilz croyent
veritablement qu'il y a un Dieu qui a cre toutes choses. Et lors je lui
dis, Puis qu'ilz croyent  un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit
mis au monde, & d'o ils toient venus? Il me rpondit. Apres que Dieu
eut fait toutes choses, il print quantit de fleches, & les mit en
terre, d'o sortit hommes & femmes; qui ont multipli au monde jusques 
present, & sont venus de cette faon. Je lui rpondis que ce qu'il
disoit toit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui
avoit cre toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces
choses si parfaites, sans qu'il y et personne qui gouvernt en ce
monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam ntre premier Pere,
& comme il sommeilloit, Dieu print une de ses ctes, & en forma Eve,
qu'il lui donna pour compagne, & que c'toit la verit qu'eux & nous
tions venus de cette faon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne
me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutt ce que je lui disois, que ce
qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y et
un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance toit: Qu'il y
avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui toient quatre.
Neantmoins que Dieu toit pardessus tous; mais que le Fils toit bon. Je
luy remontray son erreur selon ntre Foy, enquoy il adjouta quelque peu
de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ou dire 
leurs ancestres que Dieu ft venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit
point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent
vers le Soleil couchant, lquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda,
O allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher ntre vie: Dieu leur
rpondit, Vous la trouvers ici. Ilz passerent plus outre, sans faire
tat de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha
deux, & furent transmus en pierre, & dit derechef aux trois autres, O
allez-vous; & ilz respondirent comme  la premiere fois: & Dieu leur dit
derechef, Ne passez plus outre, vous la trouverz ici: Et voyans qu'il
ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il
en toucha les deux premiers, qui furent transmus en batons, & le
cinquime s'arrta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda
derechef, O vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la
trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la
viande, & en mangea: Aprs avoir fait bonne chere, il retourna avec les
autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi,
Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantit de _Tabac_ (qui
est une herbe dequoy ilz prennent la fume) & Dieu vint  cet homme, &
lui demanda o toit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le
donna  Dieu, qui petuna beaucoup. Aprs avoir bien petun, Dieu rompit
ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu
rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu
en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je
te donne, porte-le  ton grand _Sagamo_, qu'il le garde & s'il le garde
bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons:
ledit homme print le petunoir, qu'il donna  son grand _Sagamo_, lequel
tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais
que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion
de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday
s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ou, & que c'toit verit. Or je
croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je
luy repliquay & lui dis, Que Dieu toit tout bon, & que sans doute
c'toit le diable qui s'toit montr  ces hommes l, & que s'ils
croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient
besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient et
cres de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle
puissance que celle que Dieu leur a donne: Que nous croyons en ce grand
Dieu, qui par sa bont nous voit envoy son cher Fils, lequel conceu du
sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge
Marie, ayant t trente-trois ans en terre, faisans une infinit de
miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les
diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volont de Dieu
son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a pandu son sang, &
souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & rachet le genre
humain, tant enseveli & ressuscit, descendu aux enfers, & mont au
ciel, o il est assis  la dextre de Dieu son Pere, Que c'toit la
croyance de tous les Chrtiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au
sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un mme, & un seul
Dieu en une Trinit en laquelle il n'y a point de plutt, ou d'aprs,
rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de
Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vcu en ce monde, faisans les
commandemens de Dieu, & ont endur martyre pour son nom, & qui par la
permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son
Paradis, prient tous pour nous cette grande Majest divine, de nous
pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses
commandemens, & par noz prieres que nous saisons  la divine Majest, il
nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur
nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz
seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, &
ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit _Sagamo_ me
dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie
ils usoient  prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point
autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il
vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, &
vivent la pluspart comme btes brutes, & croy que promptement ilz
seroient reduits bons Chrtiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz
dsiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils
appellent _Pilotoua_, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce
qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, &
que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque
entreprise, ou tuer un Franois, ou un autre de leur nation, ils
obeiroient aussi-tt  son commandement. Aussi ilz croyent que tous les
songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent
avoir veu & song choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en
parler avec verit, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit.




_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay
_pour chercher un port, & s'arrete  Sainte-Croix: Poissons inconnus:
Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du
pas: Accueil des Franois par les Sauvages: Harangue des Capitaines
Sauvages._

CHAP. XII

LAISSONS maintenant Champlein faire la _Tabagie_, & discourir avec les
_Sagamos Anadabijou & Bezouat_, & allons reprendre le Capitaine Jacques
Quartier, lequel nous veut mener  mont la riviere de _Canada_ jusques 
Sainte-Croix lieu de sa retraite, o nous verrons quelle chere on lui
fit, & ce qui lui avint parmi ces peuples nouveaux (j'entens nouveaux,
parce qu'avant lui jamais aucun n'toit entr seulement en cette
riviere). Voici donc comme il poursuit.

Le deuxime jour de Septembre nous sortimes hors de ladite riviere pour
faire le chemin vers _Canada_, & trouvames la mare fort courante &
dangereuse, pour ce que devers le su de ladite riviere y a deux iles 
l'entour dquelles  plus de trois lieus n'y a que deux ou trois
brasses semes de groz perrons comme tonneaux & pippes, & les mares
decevantes par entre ldites iles: de sorte que cuidames y perdre ntre
gallion, sinon le secours de noz barques, &  la choiste ddits plateis
(_c'est  dire,  la cheute ddits rochers_) y a de profond trente
brasses & plus. Pass ladite riviere de _Saguenay_, & ldites iles
environ cinq lieus vers le Sur-ouest y a une autre ile vers le Nort,
aux ctez de laquelle y a de moult hautes terres, le travers dquelles
cuidames poser l'ancre pour taller l'Ebe, & n'y peumes trouver le fond
 six-vints brasses & un trait d'arc de terre, de sorte que fumes
contraints de retourner vers ladite ile, o passames trente-cinq brasses
& beau fond.

Le lendemain au matin fimes voiles, & appareillames pour passer outre, &
eumes conoissance d'une sorte de poissons, dquels il n'est memoire
d'homme avoir veu, ni ou Ldits poissons sont aussi gros comme Moroux,
sans avoir aucun estoc, & sont assez faits par corps, & tte de la faon
d'un levrier, aussi blancs comme neige, sans aucune tache, & y en a
moult grand nombre dedans ledit fleuve, qui vivent entre la mer & l'eau
douce. Les gens du pas les nomment _Adhothuis_, & nous ont dit qu'ilz
sont fort bons  manger, & si nous ont afferm n'y en avoir en tout
ledit fleuve ni pas qu'en cet endroit.

Le sixime jour dudit mois avec bon vent fimes courir -mont ledit
fleuve environ quinze lieus, & vimmes poser  une ile qui est bort  la
terre du Nort, laquelle fait une petite baye & couche de terre, 
laquelle y a un nombre inestimable de grandes tortus, qui sont les
environs d'icelle ile. Pareillement par ceux du pas se fait s environs
d'icelle ile grande pcherie de _Adhothuis_ ci-devant crits. Il y a
aussi grand courant s environs de ladite ile, comme devant Bourdeaux,
de flot & ebe. Icelle ile contient environ trois lieus de long,& deux
de large, & est une fort bonne terre & grasse, pleine de beaux & grands
arbres de plusieurs sortes; & entre autres y a plusieurs Coudres
franches que touvames fort chargez de noizilles aussi grosses & de
meilleur saveur que les ntres, mais un peu plus dures. Et par-ce la
nommames _l'ile s Coudres._

Le septime jour dudit mois jour de ntre Dame, apres avoir oui la
Messe, nous partimes de ladite ile pour aller -mont ledit fleuve, &
vimmes  quatre iles qui toient distantes de ladite ile s Coudres de
sept  huit lieues, qui est le commencement de la terre & province de
_Canada_: dquelles y en a une grande environ dix lieues de long, & cinq
de large, o il y a gens demourans qui font grande pcherie de tous les
poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons, dequoy sera fait
ci-apres mention. Nous tans posez  l'ancre entre icelle grande ile &
la terre du Nort, fumes  terre & portames les deux hommes que nous
avions prins le precedent voyage & trouvames plusieurs gens du pas,
lquels commencerent  fuir, & ne voulurent approcher jusques  ce que
ddits deux hommes commencerent  parler & leur dire qu'ils toient
_Taiguragni, & Domagaya_, & lors qu'ils eurent conoissance d'eux
commencerent  faire grand'chere dansans & faisans plusieurs ceremonies,
& vindrent partie des principaux  noz bateaux, lquels nous apporterent
force anguilles, & autres poissons, avec deux ou trois charges de gros
mil, qui est le pain duquel ilz vivent en ladite terre, & plusieurs gros
melons. Et icelle journe vindrent  noz navires plusieurs barques dudit
pas charges de gens tant hommes que femmes pour faire chere  noz deux
hommes, lquels furent tous bien receuz par ledit Capitaine qui les
ftoya de ce qu'il peut. Et pour faire sa conoissance leur donna aucuns
petits presens de peu de valeur, dquels se contenterent fort.

Le lendemain le Seigneur de _Canada_ nomm _Donnacona_ en nom, &
l'appellant pour Seigneur _Agouhanna_, vint avec deux barques accompagn
de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit retirer en arriere
dix, & vint seulement avec deux  bord ddits navires accompagn de
seize hommes & commena ledit _Agouhanna_ le travers du plus petit de
noz navires  faire une predication & prechement  leur mode en demenant
son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui est une ceremonie de
joye & asseurance. Et lors qu'il fut arriv  la nef generale o toient
ldits _Taiguragni, & Domagaya_, parla ledit seigneur  eux, & eux 
lui, & lui commencerent  conter ce qu'ils avoient veu en France, &le
bon traitement qui leur avoit et fait, dequoy fut ledit seigneur fort
joyeux, & pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour les baisers &
accoller, qui est leur mode de faire chere en ladite terre. Et lors le
Capitaine entra dedans la barque dudit _Agouhanna_, & commanda qu'on
apportt pain & vin pour faire boire & manger ledit Seigneur & sa bende.
Ce qui fut fait. Dequoy furent fort contens: & pour lors ne fut autre
present fait audit Seigneur, attendant lieu & temps. Aprs lquelles
choses faites se departirent les uns des autres, & prindrent cong, & se
retira ledit _Agouhanna_  ses barques, pour soy retirer & aller en son
lieu. Et pareillement ledit Capitaine fit apporter noz barques pour
passer outre, & aller -mont ledit fleuve avec le flot pour chercher
hable & lieu de sauvet, pour mettre les navires, & fumes outre ledit
fleuve environ dix lieus ctoyant ladite ile, & au bout d'icelle
trouvames un affourc d'eau fort beau & plaisant, auquel lieu y a une
petite riviere, & hable de basse marinant de deux  trois brasses, que
trouvames lieu  nous propice pour mettre nosdites navires  sauvet.
Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX, par ce que ledit jour y
arrivames. Auprs d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur ledit
_Donnacona_ & y est sa demeure, laquelle se nomme _Stadacon_, qui est
aussi bonne terre qu'il soit possible de voir & bien fructiferante,
pleine de moult beaux arbres de la nature & sorte de France, comme
Chnes, Ormes, Fraines, Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes,
Aubpines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, & autres
arbres, souz lquels croit aussi bon Chanve que celui de France, lequel
vient sans semence ni labeur. Aprs avoir visit ledit lieu, & trouv
tre convenable, se retira ledit Capitaine & les autres dedans les
barques pour retourner aux navires. Et ainsi que sortimes hors ladite
riviere, trouvames au devant de nous l'un des Seigneurs dudit peuple de
_Stadacon_ accompagn de plusieurs gens tant hommes que femmes, lequel
Seigneur commena  faire un prechement  la faon & mode du pas, qui
est joye & asseurance, &les femmes dansoient & chantoient sans cesse
tans en l'eau jusques aux genoux. Le capitaine voyant leur mon amour &
bon vouloir, fit approcher la barque o il toit & leur donna des
couteaux & petites patenotres de verre, dequoy menerent une merveilleuse
joye: de sorte que nous tans dpartis d'avec eux distans d'une lieu ou
environ, les oyions chanter, danser, & mener fte de ntre venu.




_Retour du Capitaine Jacques Quartier  l'ile d'Orleans, par lui nomme_
l'ile de Bacchus, & _ce qu'il y trouva: Balises fiches au port Sainte
Croix. Forme d'alliance: Navire mis  sec pour hiverner: Sauvages ne
trouvent bon que le Capitaine aille en_ Hochelaga: _Etonnement d'iceux
au bourdonnement des Canons._

CHAP. XIII

LA saison s'avanoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques
Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hter,
se trouvant en pas inconnu, o jamais aucun Chrtien n'avoit t: puis
il vouloit voir une fin  la dcouverte de cette grande riviere de
_Canada_, dans laquelle jamais nos mariniers n'toient entrez, cuidans
( cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit
Capitaine Quartier ne s'arrta gueres ni en la riviere de _Saguenay_, ni
s iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle o il
mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amen de France) il passa
donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontr un lieu assez commode
pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere
de s'y arrter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit
laisss en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son
histoire, laquelle il continu ainsi:

Aprs que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, &
retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda apprter
ldites barques pour aller  terre  ladite ile voir les arbres (qui
sembloient  voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui
fut fait. Et etans  la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux
arbres, comme Chnes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des
ntres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par
ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames _l'ile de Bacchus_:
Icelle ile tient de longueur environ douze lieus, & est moult belle
terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a
petites maisons, o ilz font pcherie, comme par ci-devant est fait
mention.

Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de
Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorzime dudit mois, &
vindrent au-devant de nous lditz _Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_,
avec vint-cinq barques charges de gens, & alloient audit _Stadacon_ o
est leur demeurance: & vindrent tous  noz navires faisans plusieurs
signes de joye, fors les deux homme qu'avions apport, savoir
_Taiguragni & Domagaya_, lquels toient tout changez de propos & de
courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en
fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le
Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient
promis) avec lui  _Hochelaga_: & ilz rpondirent qu'ouy, & qu'ils
toient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.

Et le lendemain quinzime dudit mois le Capitaine accompagn de
plusieurs de ses gens fut  terre pour faire planter balises & merches,
pour plus seurement mettre les navires  seuret. Auquel lieu trouvames
& se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du pas: & entre
autres ldits _Donnacona_, noz deux hommes & leur bende, lquels se
tindrent  part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit
fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui
n'toient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut
averti qu'ils y toient, commanda  partie de ses gens aller avec lui, &
furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Ldits _Donnacona,
Taiguragni, Domagaya,_ & autres. Et apres s'tre entresaluez, s'avana
ledit _Taiguragni_ de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur
_Donnacona_ etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant
de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy
rpondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit  les porter, &
que c'toit la coutume de France, & qu'il le savoit bien. Mais pour
toutes ces paroles ne laisserent ldits Capitaine & _Donnacona_ de faire
grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit
_Taiguragni_ ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir
dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte
merveilleuse. Car tout le peuple dudit _Donnacona_ ensemblement
jetterent & firent trois cris  pleine voix, que c'toit chose horrible
 ouir. Et  tant prindrent cong les uns des autres.

Le lendemain sezime dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires
dedans ledit hable & riviere, o il y de pleine mer trois brasses, 7 de
basse eau demie-brasse, & fut laiss le gallion dedans la rade pour
mener  _Hochelaga_. Et tout incontinent que ldits navires furent audit
hable  sec se trouverent devant ldits navires ldits _Donnacona,
Taiguragni & Domagaya_, avec plus de cinq cens personnes tant hommes,
femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des
plus grands personnages, lquels furent par ledit Capitaine & autres,
ftoyez & receuz selon leur tat, & leur furent donnez aucuns petits
presens: & fut par _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit seigneur
toit marri dont il alloit  _Hochelaga_, & que ledit seigneur ne
vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit
promis, parceque la riviere ne valoit rien (_c'est une faon de parler
des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verit elle
est, pass le lieu de Sainte-Croix._) Aquoy fit rponse ledit Capitaine,
que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce
qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il
lui seroit possible: mais si ledit _Taiguragni_ y vouloit aller, comme
il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, &
grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir _Hochelaga_,
puis retourner. A quoy rpondit ledit _Taiguragni_ qu'il n'iroit point.
Lors se retirerent en leurs maisons.

Le lendemain dix-septime dudit mois ledit _Donnacona_ & les autres
revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres
poissons, duquel se fait grande pcherie audit fleuve, comme sera
ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz
commencerent  danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprs
qu'ils eurent ce fait, fit ledit _Donnacona_ mettre tous ses gens d'un
ct, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, &
ses gens, puis commena une grande harangue tenant une fille d'environ
de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter,
audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent 
faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta
deux petits garons de moindre aage l'un aprs l'autre, dquels firent
telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par
ledit Capitaine remerci. Et lors _Taiguragni_ dit audit Capitaine que
la fille toit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des
garons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur
l'intention qu'il n'allat point  _Hochelaga_. Lequel Capitaine rpondit
que si on les lui avoit donn sur cette intention, qu'on les reprint, &
que pour rien il ne laisseroit  aller audit _Hochelaga_, par-ce qu'il
avoit commandement de ce faire. Sur lquelles paroles _Domagaya_
compagnon dudit _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit sieur luy
avoit donn ldits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, &
qu'il toit content d'aller avec ledit Capitaine  _Hochelaga_: dequoy
eurent grosses paroles ddits _Taiguragni, & Domagaya_. Dont apperceumes
que ledit _Taiguragni_ ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison,
tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce
ledit Capitaine fit mettre ldits enfans dedans les navires, & apporter
deux pes, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvr  laver les
mains, & en fit present audit _Donnacona_, qui fort s'en contenta, &
remercia ledit Capitaine, & commanda  tous ses gens chanter & danser: &
pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que
_Taiguragni & Domagaya_ lui en avoient fait fte, & aussi que jamais
n'en avoient veu ni ou. Lequel Capitaine rpondit qu'il en toit
content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le
travers du bois qui croit joignant ldits navires & hommes Sauvages;
dequoy furent tous si tonnez qu'ils pensoient que le ciel ft cheu sur
eux, & se prindrent  hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit
qu'enfer y ft vuid. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit
_Taiguragni_ fit dire par interposes personnea que les compagnons du
gallion lquels toient en la rade, avoient tu deux de leurs gens de
coups d'artillerie, dont se retirerent tous si  grand hte qu'il
sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verit: car
durant ledit jour ne fut dudit gallion tire artillerie.




_Ruse inepte des Sauvages pour dtourner le Capitaine Jacques Quartier
du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de
Champlein de Tadoussac pour aller  Sainte-Croix: Nature & rapport du
pas: Ile d'Orleans._ Kebec: _Diamans audit_ Kebec: _Riviere de_
Batiscan.

CHAP. XIV

JE ne trouve en tout ce discours le sujet pourquoy les Sauvages de
_Canada_ habituez prs saincte Croix ne vouloient que le Capitaine
Quartier allt en _Hochelaga_ qui est vers le saut de la grande riviere.
Neantmoins je pense que c'toient leurs ennemis, & pour ce n'avoient
point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient que ledit Capitaine ne
les abandonnt, & allt demeurer en _Hochelaga_. Et pour ce voyans que
pour leurs beaux eux icelui Capitaine ne vouloit differer son
entreprise, ilz s'aviserent d'une ruse grossiere (de verit) envers
nous, qui sommes armez de bouclier de la foy, mais qui n'est
impertinente entre eux & leurs semblables. Voici donc ce que l'Autheur
en dit:

Le dix-huitime jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours
empecher d'aller  _Hochelaga_, songerent un grande finesse, qui fut
telle: ilz firent habiller trois hommes en la faon de trois diables,
lquelz toient vtus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient
cornes aussi longues que le bras, & toient peints par le visage de noir
comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques  ntre non
sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprs de
noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux
heures attendans que l'heure & mare ft venue pour l'arrive de ladite
barque:  laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz
vouloient faire. Et commena _Taiguragni_  saluer le Capitaine, lequel
luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui rpondit ledit
_Taiguragni_ que non pour l'heure, mais que tantt il entreroit dedans
ldits navires. Et incontinent arriva ladite barque, o toient lditz
trois hommes apparoissans tre trois diables, ayans de grande cornes sur
leurs ttes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux
sermon, & passrent le long de noz navires avec leurdite barque, sans
aucunement tourner leur veu vers nous, & allerent assener & donner en
terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit _Donnacona_ & ses
gens prindrent ladite barque & ldits hommes lquelz s'toient laiss
choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble
dans le bois, qui estoit distant ddites navires d'un jet de pierre, &
ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit
bois. Et eux tans retirez commencerent une predication & prechement que
nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprs laquelle
sortirent ldits _Taiguragni & Domagaya_ dudit bois marchans vers nous
ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une
grande admiration. Et commena le dit _Taiguragni_  dire, Jesus Maria,
Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant
leurs mines & ceremonies leur commena  demander qu'il y avoit, & que
c'toit qui toit survenu de nouveau, lquelz rpondirent qu'il y avoit
de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est  dire
qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que
c'toit. Et ilz lui dirent que leur dieu nomm _Cudouagni_ avoit parl 
_Hochelaga_, & que les trois hommes devant dits toient venus de par lui
leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges
qu'ilz mourroient tous. Dquelles paroles nous primmes tous  rire, &
leur dire que _Cudouagni_ n'toit qu'un sot, & qu'il ne savoit ce qu'il
disoit, & qu'ilz le dissent  ses messagers, & que le sus les garderoit
bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit _Taiguragni_ &
son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parl  Jesus. Et
il rpondit que ses Pretres y avoient parl, & qu'il feroit beau temps.
Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le
bois dire les nouvelles aux autres, lquels  l'instant sortirent dudit
bois feignans tre joyeux ddites paroles. Et pour montrer qu'ils en
toient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires
commencerent d'une commune voix  faire trois cris & hurlemens, qui est
leur signe de joye, & se prindrent  danser & chanter comme avoient de
coutume. Mais par resolution ldits _Taiguragni & Domagaya_ dirent au
Capitaine que ledit _Donnacona_ ne vouloit point que nul d'eux allt 
_Hochelaga_ avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurt  terre
avec ledit _Donnacona_. A quoy leur rpondit le Capitaine que s'ilz
n'toient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que
pour eux ne lairroient mettre peine  y aller.

Or devant que ntre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son
voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laiss  _Tadoussac_
entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons
jusques  Sainte-Croix, o l'ayans laiss, nous reprendrons ledit
Capitaine pour nous conduire  _Hochelaga_ & au haut de la grande
riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit
Champlein quelques particularitez que n'avons veus. Car je n'estime pas
qu'il y ait peu fait d'avoir remarqu, & comme pontill jusques aux
petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seuret
des navigans, &  fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par
tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout fray. Il
dit donc:

Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de _Tadoussac_ pour
aller au Saut. Nous passames prs d'une ile qui s'appelle l'ile du
Livre qui peut tre  deux lieus de la terre & bende du Nort, 
quelque sept lieus dudit _Tadoussac_, &  cinq lieus de la terre du
Su. De l'ile au Livre nous rengeames la cte du Nort environ demie
lieu, jusques  une pointe qui avance  la mer, o il faut prendre plus
au large. Ladite pointe est  une lieu d'une ile qui s'appelle l'ile
aux Coudre qui peut tenir environ deux lieus de large, & de ladite ile
 la terre du Nort, il y a une lieu. Cette ile est quelque peu unie,
venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a
des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la
riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent.
Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout
de laquelle il y a un rocher qui avance  la mer environ demi lieu.
Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Livre de
douze lieus.

Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre  une ance
dangereuse du ct du Nort, o il y a quelques prairies, & une petite
riviere, o les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans
toujours ladite cte du Nort, jusques  un lieu o nous relachames pour
les vens qui nous toient contraires, o il y avoit force rochers &
lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps.
Toute cette cte n'est que montagnes tant du ct du Su, que du ct du
Nort, la pluspart ressemblant  celle du Saguenay.

Le Dimanche vint-deuxime jour dudit mois nous en partimes pour aller 
l'ile d'Orleans, o il y a quantit d'iles  la bende du su, lquelles
sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables,
contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieus, & une lieu,
& autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort
dangereux  passer, & sont loignez quelques deux lieus, & une lieu de
la grand'terre du Su. Et del vimmes renger  l'ile d'Orleans du ct du
su. Elle est  une lieu de la terre du Nort, fort plaisante & unie,
contenant de long huit lieus. Le ct de la terre du Su est basse,
quelques deux lieues avant en terre; ldites terres commencent  tre
basse  l'endroit de ladite ile, qui peut tre  deux lieues de la terre
du Su. A passer du ct du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs
de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, &
asseche prque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un
torrent d'eau qui dbordoit de dessus une grande montagne de ladite
riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante 
voir, bien que dedans ldites terres l'on voit de hautes montagnes qui
peuvent estre  quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui
sont proches du premier Saut de _Saguenay_. Nous vimmes mouiller l'ancre
 _Kebec_ qui est un dtroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque
trois cens pas de large. Il y a  ce dtroit de ct du Nort une
montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux ctez. Tout le reste
est pas uni & beau, o il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme
chnes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers
sauvages, & vignes: qui fait qu' mon opinion si elles toient cultives
elles seroient bonnes comme les ntres. Il y a le long de la cte dudit
_Kebec_ des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que
ceux d'Alenon. Dudit _Kebec_ jusques  l'ile au Couder il y a vint-neuf
lieus.

Le Lundi vint-troisime dudit mois nous partimes de _Kebec_ o la
riviere commence  s'largir quelquefois d'une lieu, puis de lieu &
demie, ou deux lieus au plus. Le pas va de plus en plus en
embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu.
Le ct du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre
celui du Su, comme d'une demie lieu loin de terre. Il y a quelques
petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les
canots des Sauvages, auquelles y a grande quantit de sauts. Nous vimmes
mouiller l'ancre jusques  Sainte-Croix, distante de _Kebec_ de quinze
lieus. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux ctez: Le
pas est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
avec quantit de bois: mais fort peu de sapins & cyprs. Il s'y trouve
en quantit de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges &
vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix,
ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties &
bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il
y a grande quantit d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle toit
bien cultive, elle seroit de bon rapport. Du ct du Nort il y a une
autre riviere qui s'appelle _Batiscan_, qui va fort avant en terre, par
o quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du mme ct 
trois lieus de Sainte-Croix sur le chemin de _Kebec_, qui est celle o
fut Jacques Quartier au commencement de la dcouverture qu'il en fit, &
ne passa point plus outre.




_Voyage du Capitaine Jacques Quartier _ Hochelaga: _Nature & fruits du
pas: Reception des Franois par les Sauvages: Abondance de vignes &
raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrive en_ Hochelaga: _Merveilleuse
rejouissance ddits Sauvages._

CHAP. XV

UN Pote Latin parlant des langues & dictions qui perissent bien
souvent, & se remettent sus selon les humeurs & usages des temps, dit
fort bien:

_Multa renascentur qu jam cecidere, cadentque._ Ainsi est-il des faits
de plusieurs personnages, dquels la memoire se pert bien souvent avec
les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour
n'aller chercher des exemples externes, le voyage de ntre Capitaine
Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande
riviere, toit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car
Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que
Champlein pensoit tre le premier qui en avoit gaign le pris. Mais il
faut rendre  chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit
Champlein a ignor l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne
laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'tonne que le sieur
du Port Grav Capitaine hantant ds long temps les Terres-neuves, &
conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait
ignor cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage
d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix.

Le dix-neufime jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec
le gallion & les deux barques pour aller avec la mare amont ledit
fleuve, o trouvames  voir des deux ctez d'icelui les plus belles &
meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau,
pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes charges de
raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent t
plantes de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont
cultives, ni tailles, ne sont ldits rasions si doux, ne si gros comme
les ntres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la
rive dudit fleuve, lquelles sont habites de gens qui font grande
pcherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz
navires en aussi grand amour & privaut que si eussions t du pas,
nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre
marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies &
signes de joye. Et nous tans poss environ  vint-cinq lieues de
_Canada_ en un lieu nomm _Achelaci_, qui est un dtroit dudit fleuve
fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, l
vindrent plusieurs barques  bord, & entre autres vint un grand seigneur
du pas, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant  bord,
montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que
ledit fleuve toit un peu plus -mont fort dangereux, nous avertissant
de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de
ses enfans  don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit  neuf
ans, & refusa un petit garon de deux ou trois ans, parce qu'il toit
trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce
qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit
Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent  terre. Dempuis sont venus
celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques  _Canada_, & apporter
aucun petit present au Capitaine.

Dempuis ledit jour dix-neufime jusques au vint-huitime dudit mois nous
avons t navigans -mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant
lequel temps avons veu & trouv aussi beaucoup de pas & terres aussi
unies que l'on sauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde,
savoir chnes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles,
sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) lquelles avoient si
grande abondance de raisins, que les compagnons (_c'est  dire les
matelots_) en venoient tout chargs  bord. Il y a pareillement force
grus, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris,
merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, &
autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance.

Ledit vint-huitime de Septembre nous arrivames  un grand lac & plaine
dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieus, & douze de long. Et
navigames ce jour -mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux
brasses de parfond galement sans hausser ni baisser. Et nous arrivans 
l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie,
ains nous sembloit icelui tre tout clos, sans aucune riviere, & ne
trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser &
mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, &
trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit
fleuve en icelui lac, & venantes dudit _Hochelaga_. Mais en icelles
ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau o
il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & ldites basses
passes y a quatre ou cinq brasses, qui toit le temps des plus petites
eaux de l'anne, ainsi que vimes par les flots ddites eaux qu'elle
croissent de plus de deux brasses de pic.

Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles
iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze
lieues -mont toutes en une. Celui jour nous fumes  l'une d'icelles ou
trouvames cinq hommes qui prenoient des btes sauvages, lquelz vindrent
aussi privment  noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur
vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrives  terre,
l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta 
terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui
homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats
sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons 
merveilles  manger, dquelz firent present audit Capitaine, qui leur
donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames
par signes si c'toit le chemin de _Hochelaga_; & ilz nous rpondirent
qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journes  y aller.

Le lendemain vint-neufime de Septembre le Capitaine voyant qu'il
n'toit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit
avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus
de temps qu'il ft possible, & que ldites barques en peurent accuillir,
& se partant avec icelles accompagn de partie des Gentils-hommes,
savoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin,
Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris
Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit
Quartier des deux autres navires, pour aller -mont ledit fleuve au plus
loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps  gr jusques au
deuxime jour d'Octobre, que nous arrivames  _Hochelaga_, qui est
distant du lieu o toit demeur le gallion d'environ quarante-cinq
lieus.

Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du pas
qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans
grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amiti avec
nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux,
patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous
arrivez audit _Hochelaga_, se rendirent audevant de nous plus de mille
personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, lquelz nous firent aussi bon
recueil que jamais pere fit  enfant, menans une joye merveilleuse. Car
les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs
enfans d'autre, lquels nous apportoient force poisson & de leur pain
fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte
qu'il sembloit qu'il tombt de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit 
terre accompagn de plusieurs de ses gens, & si tt qu'il fut descendu,
s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere
inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans  brasses pour les
faire toucher audit Capitaine, & s autres qui toient en sa compagnie,
en faisant une fte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit
Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les
femmes, & leur donna certaines patenotres d'tain, & autres menues
besongnes; &  partie des hommes des couteaux. Puis se retira  bord
ddites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura
Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prs ddites barques,
faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant  toutes heures
_Aguiaz_ qui est leur dire du salut & joye.




_Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses
mariniers bien armez & en bon ordre allerent  la ville de_ Hochelaga.
_Situation du lieu. Fruits du pas: Batimens: & maniere de vivre des
Sauvages._

CHAP. XVI

LE lendemain au plus matin le Capitaine accoutra, & fit mettre ses gens
en ordre pour aller voir la ville & demeurance dudit peuple, & une
montagne qui est jacente  ladite ville, o allerent avec ledit
Capitaine les Gentils-hommes, & vint mariniers, & laissa le par-sus pour
la garde des barques, & print trois hommes de ladite ville de
_Hochelaga_ pour les mener & conduire audit lieu. Et nous tans en
chemin, le trouvames aussi battu qu'il soit possible de voir en la plus
belle terre & meilleure plaine: des chnes aussi beaux qu'il y en ait en
forest de France, souz lquels estoit toute la terre couverte de glans.
Et nous ayans fait environ lieu & demie trouvames sur le chemin l'un
des principaux seigneurs de ladite ville de _Hochelaga_, avec plusieurs
personnes, lequel nous fit signe qu'il se falloit reposer audit lieu
prs un feu qu'ils avoient fait audit chemin. Et lors commena ledit
seigneur  faire un sermon & prechement, comme ci-devant est dit tre
leur coutume de faire joy & conoissance, en faisant celui seigneur chere
audit Capitaine & sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une couple de
haches & une couple de couteaux, avec une Croix & remembrance du
Crucifix qu'il lui fit baiser, & le lui pendit au col. Dequoy il rendit
grace audit Capitaine. Ce fait marchames plus outre, & environ demie
lieu de l commenames  trouver les terres laboures, & belles grandes
campagnes pleines de bl de leurs terres, qui est comme mil de Bresil,
aussi gros ou plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous faisons
de froment. Et au parmi d'icelles campagnes est situe & assise ladite
ville de _Hochelaga_, prs & joignant une montagne qui est -lentour
d'icelle, bien laboure & fort fertile, de dessus laquelle on voit fort
loin. Nous nommames icelle montagne _Le Mont Royal_. Ladite ville est
toute ronde, & close de bois  trois rangs, en faon d'une Pyramide
croise par le haut, ayant la renge du parmi en faon de ligne
perpendiculaire, puis renge de bois couchez le long bien joints &
cousus  leur mode, & est de la hauteur d'environ deux lances. Et n'y a
en icelle ville qu'une porte & entre qui ferme  barres, sur laquelle &
en plusieurs endroits de ladite cloture y a manieres de galleries &
echelles  y monter, lquelles sont garnies de rochers & cailloux pour
la garde & defense d'icelle. Il y a dans icelle ville environ cinquante
maison longues d'environ cinquante pas ou plus chacune, & douze ou
quinze pas de large, toutes faites de bois couvertes & garnies de
Grandes corces, & pelures ddits bois, aussi large que tables, bien
cousues artificiellement selon leur mode: par dedans icelles y a
plusieurs aire & chambres: & au milieu d'icelles maisons y a une grande
salle par terre o font leur feu, & vivent en communaut, puis se
retirent en leurdites chambres les hommes avec leurs femmes & enfans, &
pareillement ont greniers au haut de leurs maisons o mettent leur bl,
duquel ilz font leur pain qu'ils appellent _Caraconi_, & le font en la
maniere ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme  piler chanve, &
battent avec pilons de bois ledit bl en poudre, puis l'amassent en
pte, & en font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une pierre chaude,
puis le couvrent de cailloux chauds, & ainsi cuisent leur pain en lieu
de four. Ils font pareillement force potages dudit bl & de fves &
pois, dquels ils ont assez: & aussi de gros concombres, & autres
fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme tonnes en leurs maisons,
o ilz mettent leur poisson, savoir anguilles & autres qui seichent &
la fume durant l'Et, & vivent en Hiver, & de ce font un grand amas,
comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun got de
sel, & couchent sur corces de bois tendus sur la terre, avec
mchantes couvertures de peaux, dequoy font leurs vtemens, savoir
Loire, Bivres, Martes, Renars, Chats sauvages, Daims, Cerfs, & autres
sauvagines; mais la plus grande part d'eux sont quasi tout nuds.

La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde est _Esurgni_, lequel
est blanc, & le prennent audit fleuve en Cornibots en la maniere qui
ensuit. Quant un homme a deservi la mort ou qu'ilz ont prins aucuns
ennemis  la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses &
cuisses, & par les jambes, bras, & paules  grandes taillades. Puis s
lieux o est ledit _Esurgni_ talent ledit corps au fond de l'eau, & le
laissent dix ou douze heures, puis le retirent et trouvent dedans
ldites taillades & incisions ldits Cornibots, dquelz ilz font des
patenotres, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le
tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a la vertu d'tancher le
sang des nazilles: car nous l'avons experiment. Cedit peuple ne
s'addonne qu' labourage & pcherie pour vivre. Car des biens de ce
monde ne font compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, & qu'ils ne
bougent de leur pas, & ne sont ambulatoires comme ceux de _Canada_, &
du _Saguenay_: nonobstant que ldits Canadiens leur soient sujets, avec
huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit fleuve.




_Arrive du Capitaine Quartier _ Hochelaga: _Accueil & caresses  lui
faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de
la grande riviere de_ Canada: _Etat de ladite riviere outre ledit Saut:
Mines: Armures de bois, duquel usent certains peuples: Regret de sa
dpartie._

CHAP. XVII

AINSI comme fumes arrivs auprs d'icelle ville se rendirent au-devant
de nous grand nombre des habitans d'icelle, lquels  leur faon de
faire nous firent bon recueil, & par noz guides & conducteurs fumes
remenez au milieu d'icelle ville, o y a une place entre les maisons
spacieuse d'un jet de pierre en quarr, ou environ, lquelz nous firent
signe que nous arrtassions audit lieu: ce que nous fimes: & tout
soudain s'assmblerent toutes les femmes & filles de ladite ville, dont
l'une partie toient chargez d'enfans entre leurs bras, qui vindrent
baiser le visage, bras, & autres endroits de dessus le corps o ilz
pouvoient toucher, pleurans de joye de nous voir, nous faisans la
meilleure chere qu'il leur toit possible en nous faisans signe qu'il
nous pet toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites les hommes
firent retirer les femmes, & s'assirent sur la terre -l'entour de nous
comme si eussions voulu jouer un mystere. Et tout incontinent revindrent
plusieurs femmes qui aporterent chacun une natte quarre en faon de
tapisserie, & les tendirent sur la terre au milieu de ladite place, &
nous firent mettre sur icelles. Apres lquelles choses ainsi faites, fut
aport par neuf ou dix hommes le Roy & Seigneur du pas, qu'ilz
appellent en leur langur _Agouhanna_, lequel estoit assis sus une grande
peau de cerf & le vindrent poser dans ladite place sur ldites nattes
prs du Capitaine, en faisans signe que c'toit leur Seigneur. Celui
_Agouhanna_ toit de l'aage d'environ cinquante ans, & 'toit point
mieux accoutr que les autres, fort qu'il avoit  l'entour de sa tte
une maniere de liziere rouge pour sa Corone, faite de poil d'herissons,
& toit celui Seigneur tout perclus & malade de ses membres. Apres qu'il
eut fait son signe de salut audit Capitaine &  ses gens, en leur
faisant signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il montra ses bras
& jambes audit Capitaine, le priant les vouloir toucher, comme s'il lui
et demand guerison & sant. Et lors le Capitaine commena  lui
frotter les bras & jambes avec les mains: & print ledit _Agouhanna_ la
liziere & Corone qu'il avoit sur sa tte, & la donna audit Capitaine. Et
tout incontinent furent amens audit Capitaine plusieurs malades, comme
aveugles, borgnes, boiteux, impotens, & gens si tres-vieux, que les
paupieres des yeux leur pendoient sur les joues: & seoient & couchoient
prs ledit Capitaine pour les toucher: tellement qu'il sembloit que Dieu
ft l descendu pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la piti && foy
de cedit peuple, dit l'Evangile sainct Jean, savoir _l'In principio_,
faisant le signe de la Croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
leur donnt conoissance de ntre saincte Foy, & de la passion de ntre
Sauveur, & grace de recouvrer Chrtient & Baptme. Puis print ledit
Capitaine une paire d'Heures, & tout hautement leut mot  mot la Passion
de ntre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent our, o tout ce
pauvre peuple fit un grand silence, & furent merveilleusement bien
entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles ceremonies qu'ilz
nous voyoient faire. Apres laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les
hommes d'un ct, les femmes d'un autre, & les enfans d'autre, & donna
s principaux & autres des couteaux & des hachots: & s femmes des
patenotres, & autre menus choses: puis jetta parmi la place entre
ldits enfans des petites bagues, & _Agnus Dei_ d'tain, dequoy menerent
une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine commanda sonner les
trompettes & autres instrumens de Musique, dequoy ledit peuple fut fort
rejou. Apres lquelles choses nous primmes cong d'eux, & nous
retirames. Voyans ce, le femmes se mirent au devant de nous pour nous
arrter & nous apporterent de leurs vivres, lquels ilz nous avoient
apprtez, savoir poisson, potages, fves, pain, & autres choses, pour
nous cuider faire repaitre, & diner audit lieu. Et pource que ldits
vivres n'toient  ntre gout, & qu'il n'y avoit gout de sel, les
remerciames, leur faisans signe que n'avions besoin de repaitre.

Aprs que nous fumes sortis de ladite ville, fumes conduits par
plusieurs hommes & femmes d'icelle sur la montagne devant dite, qui est
par nous nomme Mont-Royal, distant dudit lieu d'un quart de lieu. Et
nous tans sur ladite montagne eumes cognoissance de plus de trente
lieus  l'environ d'icelle, dont y a vers le Nort une range de
montagnes, qui sont Est & Ouest gisantes, & autant vers le Su: entre
lquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de
voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu ddites terres voyions
ledit fleuve outre le lieu o toient demeures nodites barques, o il y
a un Saut d'eau le plus impetueux qu'il soit possible de voir, lequel ne
nous fut possible de passer, & voyions ledit fleuve tant que l'on
pouvoit regarder grand, large, & spacieux, qui alloit au Surouest, &
passoit par auprs de trois belles montagnes rondes que nous voyions, &
estimions qu'elles toient  environ quinze lieus de nous: & nous fut
dit & montr par signes par les trois hommes qui nous avoient conduit,
qu'il y avoit trois iceux Sauts d'eau audit fleuve, comme celui o
toient nodites barques: mais nous ne peumes entendre quelle distance il
y avoit entre l'un & l'autre. Puis nous montroient que ldits Sauts
passez l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (_c'est  dire trois
mois_) par ledit fleuve. Et l-dessus me souvient que _Donnacona_
seigneur des Canadiens nous a dit quelquefois avoir t  une terre, o
ilz sont une lune  aller avec leurs barques depuis _Canada_, jusques 
ladite terre, en laquelle il y croit force canelle & girofle. Et
appellent ladite canelle _Adotathui_, le girofle _Cananotha_. Et outre
nous montroient que le long ddites montaignes estant vers le Nort y a
une grande riviere qui descend de l'Occident comme ledit fleuve. Nous
estimons que c'est la riviere qui passe par le royaume & province du
_Saguenay_. Et sans que leur fissions aucune demande & signe prindrent
la chaine du sifflet du Capitaine qui est d'argent, & un manche de
poignard qui toit de laiton jaune comme or, lequel toit au ct de
l'un de noz mariniers, & montrerent que cela venoit d'amont ledit
fleuve, & qu'il y avoit des _Agojuda_, qui est  dire mauvaises gens,
qui toient armez jusques sur les doigts, nous montrans la faon de
leurs armures, qui sont de cordes & bois lassez & tissus ensemble, nous
donnans  entendre que ldits _Agojuda_ menoient la guerre continuelle
les uns s autres: mais par defaut de langue ne peumes avoir conoissance
combien il y avoit jusques audit pas. Ledit Capitaine leur montra du
cuivre rouge, qu'ils appellent _Caigedaz_, leur montrant vers ledit
lieu, & demandant par signe s'il venoit de l. Ilz commencerent 
secouer le tte disans que non, & montrans qu'il venoit du _Saguenay_,
qui est au contraire du precedent. Aprs lquelles choses ainsi veus &
entendus nous retirames  noz barques, qui ne fut sans avoir conduite
de grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux quand venoient noz gens
las les chargeoient sur eux comme sur chevaux, & les portoient. Et nous
arrivez  noz barques fimes voiles pour retourner  ntre gallion pour
doute qu'il n'et aucun encombrier. Lequel partement ne fut sans grand
regret dudit peuple. Car tant qu'ilz nous peurent suivir -val ledit
fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que nous arrivames  notredit
gallion le Lundi quatrime jour d'Octobre.




_Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix aprs avoir t _
Hochelaga: _Sauvages gardent les ttes de leurs ennemis: Les_ Toudamans
_ennemis des_ Canadiens.

CHAP. XVIII

LE Mardi cinquime jour dudit mois d'Octobre nous fimes voiles, &
appareillames avec ntre dit gallion & barques pour retourner  la
province de Canada, au port de Sainte-Croix o toient demeurez noditz
navires: & le septime jour nous vimmes poser le travers d'une riviere,
qui vient devers le Nort sortant audit fleuve,  l'entour de laquelle y
a quatre petites iles, & pleines d'arbres. Nous nommames icelle riviere,
_La riviere de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix)_. Et pource que
l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve, & la voit-on de loin, ledit
Capitaine fit planter une belle Croix sur la pointe d'icelle, & commanda
apporter les barques, pour aller avec mare dedans icelle riviere, pour
voir le parfond & nature d'icelle. Et nagerent celui jour -mont ledit
fleuve. Mais parce qu'elle fut trouve de nulle experience, ni profonde,
retournerent, & appareillames pour aller -val.

Le Lundy unzime jour d'Octobre nous arrivames au hable de Sainte-Croix
o toient noz navires, & trouvames que les Maitres & marinier qui
toient demeurs avoient fait un Fort devant ldits navires tout clos de
grosse pieces de bois plantes debout joignant les unes aux autres, &
tout  l'entour garni d'artillerie, & bien en ordre pour se defendre
contre tout le pas. Et tout incontinent que le Seigneur du pas fut
averti de ntre venu, vint le lendemain accompagn de _Taiguragni &
Domagaya_, & plusieurs autres pour voir ledit Capitaine, & lui firent
une merveilleuse fte, feignans avoir grand joye de sa venu, lequel
pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois qu'ilz ne l'avoient
pas desservi. Le Seigneur _Donnacona_ pria le Capitaine d'aller le
lendemain voir  _Canada_. Ce que lui promit ledit Capitaine. Et le
lendemain trezime dudit mois le dit Capitaine accompagn des
Gentils-hommes & de cinquante compagnons bien en en ordre allerent voir
ledit _Donnacona_ & son peuple, qui est distant du lieu o toient noz
navires de demie lieu, & se nomme leur demeurance _Stadacon_. Et nous
arrivs audit lieu, vindrent les habitans au devant de nous loin de
leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; & l se rangerent & assirent
 leur mode & faon de faire, les hommes d'une part & les femmes de
l'autre debout, chantans & dansans sans cesse. Et apres qu'ilz
s'entrefurent saluez & fait chere les uns aux autres, le Capitaine donna
s hommes des couteaux & autre chose de peu de valeur, & fit passer
toutes les femmes & filles pardevant lui, & leur donna  chacune une
bague d'tain, dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut par ledit
_Donnacona & Taiguragni_ men voir leurs maisons, lquelles toient bien
totes de vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et fut par
ledit _Donnacona_ montr audit Capitaine les peaux de cinq ttes
d'hommes tendus fur des bois, comme peaux de parchemin: & nous dit que
c'toit des _Toudamans_ de devers le Su, qui leur menoient
continuellement la guerre. Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez
que ldits _Toudamans_ les vindrent assaillir jusques dedans ledit
fleuve  une ile qui est le travers du _Saguenay_, o ils toient 
passer la nuit tendans aller  _Hongnedo_ leur mener guerre avec environ
deux cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, lquels furent
surpris en dormant dedans un Fort qu'ils avoient fait: o mirent lditz
_Todamans_ le feu tout  l'entour, & comme Ilz sortoient les tuerent
tous reservez cinq, qui chapperent. De laquelle dtrousse se plaignent
encore fort, nous montrans qu'ils en auroient vengeance. Apres lquelles
choses veus nous retirames en noz navires.




_Voyage de Champlein depuis le Port de Sainte-Croix jusques au Saut de
la grande riviere, o sont remarques les rivieres, iles, & autres
choses qu'il a dcouvertes audit voyage: & particulierement la riviere,
le peuple, & le pays des_ Iroquois.

CHAP. XIX

PAR le rapport des quatre derniers chapitres nous avons veu que (contre
l'opinion de Champlein) le Capitaine Jacques Quartier a penetr dans la
grande riviere jusques o il est possible d'aller. Car de gaigner le
dessus du Saut, qui dure une lieu, tombant toujours ladite riviere en
precipices & parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec bateaux. Aussi
le mme Champlein ne l'a point fait: & ne recite point de plus grandes
merveilles de cette riviere que ce que nous avons entendu par le recit
dudit Quartier. Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il nous en
a laiss par crit. Car on pourroit paraventure accuser iceluy Quartier
d'avoir fait  croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage & rapport
d'un qui ne savoit point la verit de ses dcouvertes la chose sera
mieux confirme. Car _En la bouche de deux ou trois tmoins toute parole
sera resolue & arrete_. Joint qu'en un voyage de quelques deux cens
lieus qu'il y a depuis Sainte-Croix jusques audit Saut, ledit Champlein
a remarqu des choses  quoy ledit Quartier n'a pas pris garde. Oyons
donc ce qu'il dit en la relation de son voyage.

Le Mercredy vint-quatrime jour du mois de Juin, nous partimes dudit
Sainte-Croix, o nous retardames une mare & demie, pour le lendemain
pouvoir passer de jour,  cause de la grande quantit de rochers qui
sont au travers de ladite riviere (chose trange  voir) qui asseche
prque toute la basse mer: Mais  demi flot, l'on peut commencer 
passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde 
la main. La mer y croit prs de trois brasses & demie. Plus nous allions
en avant & plus le pas est beau: nous fumes  quelque cinq lieues &
demie mouiller l'ancre  la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous
partimes de cedit lieu, qui est pas plus plat que celui de devant,
plein de grande quantit d'arbres comme  Sainte-Croix: Nous passames
prs d'une petite ile qui toit remplie de vignes, & vimmes mouiller
l'ancre  la bende du Su, prs d'un petit cteau: mais tant dessus ce
sont terres unies. Il y a une autre petite ile  trois lieus de
Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant
dudit cteau, & passames prs d'une petite ile, qui est proche de la
bende du Nort, o je fus  quelques six petites rivieres, dont il y en a
deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque
trois cens pas de large:  son entre il y a quelques iles, & va fort
avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, lquelles
sont fort plaisantes  voir, les terres tans pleines d'arbres qui
ressemblent  des noyers, & en ont la mme odeur, mais je n'y ay point
veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte
son fruit comme les ntres. Passant plus outre, nous rencontrames une
ile, qui s'appelle _Saint Eloy_, & une autre petite ile, laquelle est
tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite
terre du Nort, o il y a de l'une  l'autre quelques cent cinquante pas.
De ladite ile jusques  la bande du Su une lieue & demie passames proche
d'une riviere, o peuvent aller les Canots. Toute cette cte du Nort est
assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde  la main,
pour eviter certaines pointes. Toute cette cte que nous rangeames est
sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est
bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, ctoyans
toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de
tous bons arbres & en quantit jusques aux trois rivieres, o il
commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable 
celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez
qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques 
Sainte-Croix il y a quinze lieus. En cette riviere il y a six iles,
trois dquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq  six
cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles
contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le
passage de celle de _Canada_, & commande aux autres loignes de la
terre, tant d'un ct que d'autre de quatre  cinq cens pas. Elle est
leve du ct du su, & va quelque peu en baissant du ct du Nort: Ce
seroit  mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le
fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un
grand lac qui n'en est qu' quelques quatre lieus, lequel prque joint
la riviere du _Saguenay_, selon le rapport des Sauvages qui vont prs de
cent lieus au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre
quelques cinq ou six lieus, & entrent dedans un lac, d'o ledit
_Saguenay_ prend la meilleure part de sa source, & ldits Sauvages
viennent dudit lac  _Tadoussac_. Aussi que l'habitation des trois
rivieres seroit un bien pour la libert de quelques nations qui n'osent
venir par l, -cause ddits _Iroquois_ leurs ennemis, qui tiennent
toute ladite riviere de _Canada_ borde: mais tant habit, on pourroit
rendre ldits _Iroquois_ & autres Sauvages amis, ou  tout le moins souz
la faveur de ladite habituation ldits Sauvages viendroient librement
sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un
passage. Toute la terre que je veis  la terre du Nort est sablonneuse.
Nous entrames environ une lieu dans ladite riviere, 8 ne peumes passer
plus outre, -cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes
pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieu que nous
rencontrames un Saut d'eau fort troit, comme de douze pas; ce qui fut
occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis
aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est
remplie de quantit de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres.

Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller
l'ancre  un lac o il y a quatre lieus. Tout ce pas depuis les trois
rivieres jusques  l'entre dudit lac, est terre  fleur d'eau, & du
ct du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus
plaisante que nous eussions encores veu, les bois y sont assez clairs,
qui fait que l'on les pourroit traverser aisment. Le lendemain
vint-neufime de Juin nous entrames dans le lac, qui  quelque quinze
lieu de long, & quelques sept ou huit lieus de large. A son entr du
ct du Su environ une lieu il y a une riviere qui est assez grande, &
va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieus, &
continuant du mme ct il y a une autre petite riviere qui entre
environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui
peut contenir quelques trois ou quatre lieues du ct du Nort, o la
terre y est parfois fort haute, on voit jusques  quelques vint lieues,
mais peu  peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
pas plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont
mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par o nous
passames, qui fut prque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la
largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons
poissons, comme les especes que nous avons pardea. Nous le traversames
en ce mme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieus dans la
riviere qui va au haut,  l'entre de laquelle il y a trente petites
iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieus, d'autres
de lieu & demie, &U quelques unes moindres, lquelles sont remplies de
quantit de Noyers, qui ne sont gueres differens de ntres, & croy que
les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantit souz les
arbres, qui toient de deux faons, les unes petites & les autres
longues, comme d'un pouce, mais elles toient pourries. Il y a aussi
quantit de vignes sur le bord ddites iles; mais quand les eaux sont
grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce pas est
encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous
en partimes, & vimmes passer  l'entree de la riviere des _Iroquois_, o
toient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la
guerre. Leur forteresse est faite de quantit de battons fort pressez
les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un ct sur le bord
de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des
_Iroquois_, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le
bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des
_Iroquois_: car leur forteresse est couverte d'corces de chnes, & ne
leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la
riviere des _Iroquois_ quelques cinq ou six lieus, & ne peumes passer
plus outre avec notre barque, -cause du grand cours d'eau qui descend,
& aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la
quantit d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer
davantage, nous primmes ntre quif pour voir si le courant toit plus
addoucy, mais allant  quelques deux lieus il toit encores plus fort,
& ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous
en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de
quelques trois  quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles,
distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieus, ou d'une lieu
au plus: une dquelles contient une lieu, qui est la plus proche; & les
autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, &
terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus
de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre
bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme
au Surouest. Les Sauvages disent, qu' quelques quinze lieus d'o nous
avons est, il y a un saut qui vient de fort haut, o ils portent leurs
Canots pour le passer environ un quart de lieu, & entrent dedans un
lac, o  l'entre il y a trois iles; & tans dedans ils en rencontrent
encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante
lieus de long, & de large quelques vint-cinq lieus, dans lequel
descendent quantit de rivieres jusques au nombre de dix, lquelles
portent canots asss avant. Puis venant  la fin dudit lac, il y a un
autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du
premier, au bout duquel sont cabannez les _Iroquois_. Ils disent aussi
qu'il y a une riviere que va rendre  la cte de la Floride, d'o il
peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le pas des
_Iroquois_ est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temper,
sans beaucoup d'hiver, que fort peu.




_Arrive au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec
le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la
grande riviere._

CHAP. XX

AU partir de la riviere des _Iroquois_, nous fumes mouiller l'ancre 
trois lieues de l,  la bende du Nort. Tout ce pas est une terre
basse, remplie de toutes les sortes d'arbres que j'ay dit ci-dessus. Le
premier jour de Juillet, nous ctoyames la bende du Nort o le bois y
est fort clair plus qu'en aucun lieu que nous eussions encores veu
auparavant, & toute bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un canot 
la bende du Su, ou je veis quantit d'elles, lquelles sont fort
fertiles en fruits comme Vignes, Noix, Noizettes, & une maniere de fruit
qui semble  Chataignes, Cerises, Chnes, Trembles, Pible, Houblon,
Frene, Erable, Hetre, Cyprez, fort peu de Pins & Sapins: il y a aussi
d'autres arbres que je ne conois point, lquels sont fort aggreables. Il
s'y trouve quantit de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges vertes &
bleus, avec force petits fruits qui y croissent parmi grande quantit
d'herbages. Il y a aussi plusieurs btes sauvages, comme Orignacs,
Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics, Lapins, Renards, Castors,
Loutres, Rats musquets, & quelques autre sortes d'animaux que je ne
conois point, lquels sont bons  manger, & dequoy vivent les Sauvages.
Nous passames contre une ile qui est fort aggreable, & contient quelques
quatre lieues de long, & environ demie de large. Je veis  la bende du
Su deux hautes montagnes, qui paroissoient comme  quelques vint lieues
dans les terres. Les Sauvages me dirent que c'toit le premier saut de
ladite riviere des _Iroquois_. Le Mercredi ensuivant nous partimes de ce
lieu, & fimes quelques cinq ou six lieues, nous vimes quantit d'iles.
La terre y est fort basse, & sont couvertes de bois, ainsi que celles de
la riviere des _Iroquois._ Le jour ensuivant nous fimes quelques lieues,
& passames aussi par quantit d'autres iles qui sont tres-bonnes &
plaisantes, pour la quantit des prairies qu'il y a tant du ct de
terre ferme, que des autres iles: & tous les bois y sont fort petits, au
regard de ceux que nous avions pass. En fin nous arrivames cedit jour 
l'entre du saut, avec vent en poupe, & rencontrames une ile qui est
prque au milieu de ladite entre, laquelle contient un quart de lieu
de long, & passames  la bende du Su de ladite ile, o il n'y avoit que
de trois  quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une brasse ou
deux, & puis tout  un coup n'en trouvions que trois ou quatre pieds. Il
y a force rochers, & petites iles, o il n'y a point de bois, & sont 
fleur d'eau. Du commencement de la susdite ile, qui est au milieu de
ladite entre, l'eau commence  venir de grande force: bien que nous
eussions le vent fort bon, si ne peumes nous en toute ntre puissance
beaucoup avancer; toutefois nous passames ladite ile qui est  l'entre
dudit saut. Voyans que nous ne pouvions avancer, nous vimmes mouiller
l'ancre  la bende du Nort, contre une petite ile qui est fertile en la
pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus: Nous appareillames aussitt
ntre esquif, que l'on avoit fait faire exprs pour passer ledit saut:
dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont & moy; avec quelques
autres Sauvages que nous avions menez pour nous montrer le chemin.
Partans de notre barque, nous ne fumes pas trois cens pas qu'il nous
fallut descendre, & quelques Matelots se mettre  l'eau pour passer
ntre esquif. Le canot des Sauvages passoit aisment. Nous rencontrames
une infinit de petits rochers, qui toient  fleur d'eau, o nous
touchions souventefois, & des iles en grand nombre grandes & petites,
voire si grande, qu'on ne les peut  peine conter, lquelles passes il
y a une maniere de lac, o sont toutes ces iles, lequel peut contenir
quelques cinq lieus de long, & prque autant de large, o il y a
quantit de petites iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut une
montagne qui dcouvre assez loin dans ldites terres, & une petite
riviere qui vient de ladite montagne tomber dans le lac. L'on voit du
ct du Su quelques trois ou quatre montagnes qui paroissent comme 
quelque quinze ou seize lieus dans les terres. Il y a aussi deux
rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere des _Iroquois_, par
o quelquefois les _Algoumequins_ leur vont faire la guerre, & l'autre
qui est proche du saut qui va quelque peu dans les terres. Venans 
approcher dudit saut avec ntre petit esquif, & le canot, je vous
asseure que jamais je ne vis un torrent d'eau dborder avec une telle
impetuosit comme il fait, bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'tant
en d'aucuns lieux que d'une brasse ou deux, & au plus de trois: il
descend comme de degr en degr & en chaque lieu o il y a quelque chose
de hauteur il s'y fait un bouillonnement trange de la force & roideur
que va l'eau en traversant ledit saut, qui peut contenir une lieu: il y
a force rochers de large, & environ le milieu il y a des iles qui sont
fort troites & fort longues, o il y a saut tant du ct ddites iles
qui sont au Su, comme du ct du Nort, o il fait si dangereux, qu'il
est hors de la puissance d'hommes d'y passer un bateau, pour petit qu'il
soit. Nous fumes par terre dans les bois pour en voir la fin, o il y a
une lieu, & o l'on ne voit plus de rochers ni de sauts, mais l'eau y
va si vite qu'il est impossible de plus; & ce courant contient quelques
trois ou quatre lieus. Outre ce saut premier il y en a dix autres, la
pluspart difficiles  passer de faon que ce seroit de grandes peines &
travaux pour pouvoir voir, & faire ce que l'on pourroit se promettre par
bateau, si ce n'toit  grands fraiz & dpens, & encores en danger de
travailler en vain: mais avec les canots des Sauvages l'on peut aller
librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites rivieres
comme aux grandes: Si bien qu'en se gouvernant par le moyen ddits
Sauvages & de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se peut, bon &
mauvais, dans un an ou deux. Tout ce peu de pas du ct dudit saut que
nous traversames par terre, est bois fort clair, o l'on peut aller
aisment avec armes sans beaucoup de peine: l'air y est plus doux &
temper, & de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, o il y a
quantit de bois & fruits, comme en tous les autres lieux ci-dessus, &
est par les quarante-cinq degrs & quelques minutes. Voyans que nous ne
pouvions faire davantage, nous en retournames en ntre barque, o nous
interrogeames les Sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que
je leur fis figurer de la main, & de quelle partie procedoit sa source.
Ilz nous dirent que pass le premier saut que nous avions veu, ilz
faisoient quelques dix ou quinze lieus avec leurs canots dedans la
riviere, o il y a une riviere qui va en la demeure des _Algoumequins_;
qui sont  quelques soixante lieues loignez de la grande riviere; &
puis ilz venoient  passer cinq sauts, lquels peuvent contenir du
premier au dernier huit lieues, dquels il y en a deux o ilz portent
leurs canots Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque demi quart
de lieue, ou un quart au plus. Et puis ilz viennent dedans un lac, qui
peut tenir quelques quinze ou seize lieues de long. Del ilz rentrent
dedans une riviere, qui peut contenir une lieue de large, & font quelque
deux lieues dedans, & puis r'entrent dans un autre lac de quelques
quatre ou cinq lieues de long; venant au bout duquel ilz passent cinq
autres sauts, distans de premier au dernier quelques vint-cinq ou trente
lieues, dont il y en a trois o ilz portent leurs canots pour les
passer, & les autres deux ilz ne les font que trainer dedans l'eau,
d'autant que le cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De
tous ces sauts aucun n'est si difficile  passer comme celui que nous
avons veu. Et puis ilz viennent dedans un lac qui peut tenir quelques
quatre-vints lieues de long, o il y a quantit d'iles, & qu'au bout
d'icelui l'eau y est salubre, & l'hiver doux. A la fin dudit lac, ilz
passent un saut, qui est quelque peu lev, o il y a peu d'eau,
laquelle descend: l ilz portent leurs canots par terre environ un quart
de lieu pour passer ce saut. De l entrent dans un autre lac qui peut
tenir quelques soixante lieus de long, & que l'eau en est fort salubre.
Etans  la fin ilz viennent  un dtroit qui contient deux lieus de
large, 7 va assez avant dans les terres: Qu'ilz n'avoient point pass
plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac qui est  quelque quinze ou
seize lieus d'o ils ont t, ni que ceux qui leur avoient dit eussent
veu homme qui l'eust veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se
hazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque tourmente, ou
coup de vent, ne les surprint: Disent qu'en t le Soleil se couche au
Nort dudit lac, & en l'hiver il se couche comme au milieu: que l'eau y
est tres-mauvaise, comme celle de cette mer. Je leur demanday, si depuis
cedit lac dernier qu'ils avoient veu, l'eau descendoit toujours dans la
riviere venant  _Gachep_: ilz me dirent que non, que depuis le
troisime lac, elle descendoit seulement venant audit _Gachep_, mais
que depuis le dernier saut, qui est quelque peu haut, comme j'ay dit,
que l'eau toit prque pacifique, & que ledit lac pouvoit prendre cours
par autres rivieres, lquelles vont dedans les terres, soit au Su ou au
NOrt, dont il y en a quantit qui y refluent, & dont ilz ne voyent point
la fin.




_Retour du Saut _ Tadoussac, _avec la confrontation du rapport de
plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande
riviere de_ Canada: _Du nombre des Sauts & Lacs qu'elle traverse._

CHAP. XXI

NOUS partimes dudit lac le Vendredi quatrime jour de juillet, &
revimmes cedit jour  la riviere des _Iroquois_. Le Dimanche ensuivant
nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant
nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes
quelques quatre lieus pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi
ensuivant nous vimmes  _Kebec_, & le lendemain nous fumes au bout de
l'ile d'Orlans, o les Sauvages vindrent  nous, qui toient cabannez 
la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois _Algoumequins_,
pour savoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions
interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de
_Canada_. Ilz dirent, comme ilz l'ont figur, que pass le saut que nous
avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur
demeure, qui est  la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite
grande riviere, ilz passent un saut, o ilz portent leurs canots, &
viennent  passer cinq autres sauts, lquels peuvent contenir du premier
au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que ldits sauts ne sont point
difficiles  passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart
ddits sauts horsmis  deux o ilz les portent. De-l viennent  entrer
dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut
contenir quelque six ou sept lieus, & puis passent cinq autres sauts,
o ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis  deux, o
ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
quelques vint ou vint-cinq lieus: puis viennent dedans un lac qui
contient quelques cent cinquante lieus de long, & quelques quatre ou
cinq lieues  l'entre dudit lac il y a une riviere qui va aux
_Algoumequins_ vers le Nort: Et une autre qui va aux _Iroquois_ par o
ldits _Algoumequins & Iroquois_ se font la guerre. Et un peu plus haut
 la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux
_Iroquois_: puis venant  la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre
saut, o ils portent leurs canots: de l ils entrent dedans un autre
tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont t
que fort peu dans ce dernier; & ont ou dire qu' la fin dudit lac il y
a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ou dire qu'aucun l'ait veu.
Mais que l o ils ont t, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz
n'ont point avanc plus haut, & que le cours de l'eau vient du ct du
Soleil couchant venant  l'orient, & ne savent si pass ledit lac
qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du ct de
l'Occident: que le Soleil se couche  main droite dudit lac, qui est
selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau
ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temper, & que
toutes les terres des _Algoumequins_ est terre basse, remplie de fort
peu de bois, & du ct des _Iroquois_ est terre montagneuse, neantmoins
elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit
qu'ils ayent veu. Ldits _Iroquois_ se tiennent  quelques cinquante ou
soixante lieus dudit grand lac. Voil au certain ce qu'ilz m'ont dit
avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers.

Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois
lieus. Le Jeudi dixime dudit mois, nous vimmes  quelque lieu & demie
de l'ile au Livre, du ct du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en
ntre barque, entre lquels il y avoit un jeune homme _Algoumequin_, qui
avoit fort voyag dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort
particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous
dit, que pass ledit saut que nous avions veu,  quelques deux ou trois
lieus, il y a une riviere qui va ausdits _Algoumequins_, o ilz sont
cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui
peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues,
dont il y en a trois o ilz portent leurs canots, & deux autres o ilz
les trainent: que chacun ddits sauts peut tenir un quart de lieu De
long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze
lieus. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du
premier au dernier quelques vint  vint-cinq lieus, o il n'y a que
dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois
ilz ne les font que trainer. De-l ils entrent dedans un grandissime
lac, qui peut contenir quelques trois cens lieus de long. Avanant
quelques cent lieus dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est
fort grande, o au del de ladite ile, l'eau est salubre; mais que
passant quelques cent lieus plus avant, l'eau est encore plus mauvaise:
Arrivant  la fin dudit lac, l'eau est du tout sale: Qu'il y a un saut
qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime
courant d'eau dans ledit lac. Que pass ce saut, on ne voit plus la
terre, ni d'un ct ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont
point veu la fin, ni ou dire qu'aucun l'ait veu: Que le Soleil se
couche  main droite dudit lac, & qu' son entre il y a une riviere qui
va aux _Algoumequins_, & l'autre aux _Iroquois_, par o ilz se font la
guerre. Que la terre des _Iroquois_ est quelque peu montagneuse,
neantmoins fort fertile, o il y a quantit de bl d'Inde, & autres
fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des _Algoumequins_
est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance
de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les
bons _Iroquois_, qui viennent pour troquer des marchandises que les
vaisseaux Franois donnent aux _Algoumequins_, lquelz disent qu'il y a
 la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont
montr quelques brasselets qu'ils avoient eu ddits bons _Iroquois_: Que
si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour
cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se
differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez
dirent n'avoir point beu de l'eau sale, aussi ilz n'ont pas t si loin
dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les
uns le faisans plus court, & les autres plus long: De faon que selon
leur rapport, du saut o nous avons t, il y a jusques  la mer sale,
qui peut tre celle du Su, quelques quatre cens lieus. Le Vendredi
onzime dudit mois nous fumes de retour  _Tadoussac_ ou toit ntre
vaisseau, le 16e jour apres la departie.




_Description de la grande riviere de_ Canada, & _autres qui s'y
deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la
terre: Des btes & oyseaux: & particulierement d'une bte  deux piez:
Des poissons abondant en ladite grande grande riviere._

CHAP. XXII

APRES avoir parcouru la grande riviere de _Canada_ jusques au premier &
grand saut, & r'amen noz voyageurs un chacun en son lieu, savoir le
Capitaine Jacques Quartier au port Sainte-Croix, & Champlein 
_Tadoussac_, il est besoin, utile, & necessaire de savoir le
comportement de noz Franois, ce qui leur arriva, & leurs diverses
fortunes, durant un hiver & un printemps ensuivant qu'ilz passerent
audit port Sainte-Croix. Et quant audit Champlein nous nous contenterons
de le r'amener de _Tadoussac_ en France (par-ce qu'il n'a point hivern
en ladite riviere de _Canada_) apres que nous aurons combattu le
_Gougou_,  dissip les Chimeres des Armouchiquois.

Mais avant que ce faire nous reciterons ce que ledit Capitaine Quartier
rapporte en general des merveilles du grand fleuve de _Canada_ ensemble
de la riviere de _Saguenay_, & de celle des Iroquois, afin de confronter
le dis cours qu'il en a fait avec ce qu'en a crit ledit Champlein
duquel nous avons rapport les paroles ci-dessus.

Ledit fleuve donc (ce dit-il) commence (passe l'ile de l'Assumption) le
travers des hautes montagnes de _Hongnedo_ & des sept iles: & y a de
distance en travers trente-cinq ou quarante lieus, & y a au parmi plus
de deux cens brasses de parfond. Le plus parfond, & le plus seur 
naviger est du ct devers le Su, & devers le Nort, savoir es dites
sept iles y a d'un ct & d'autre environ sept lieus loin ddites iles
des grosses rivieres qui descendent des monts du _Saguenay_, lquelles
font plusieurs bancs  la mer fort dangereux. A l'entre ddites
rivieres avons veu grand nombre de Baillames, & Chevaux de mer.

Le travers ddites iles y a une petite riviere qui va trois ou quatre
lieus en la terre pardessus les marais, en laquelle y a un merveilleux
nombre de tous oyseaux de riviere. Depuis le commencement dudit fleuve
jusques  _Hochelaga_ y a trois cens lieus & plus: & le commencement
d'icelui  la riviere qui vient du _Saguenay_, laquelle sort d'entre
hautes montagnes, & entre dedans ledit fleuve auparavant qu'arriver  la
province de _Canada_, de la bende de vers le Nort. Et est icelle riviere
fort profonde, troite & dangereuse  naviger.

Apres ladite riviere est la province de _Canada_ o il y a plusieurs
peuples par villages non clos. Il y a aussi s environs dudit _Canada_
dedans ledit fleuve plusieurs iles tant grandes que petites. Et entre
autres y en a une qui contient plus de dix lieus de long, laquelle est
pleine de beaux & grans arbres, & force vignes. Il y a passage des ceux
ctez d'icelle. Le meilleur & le plus seur est du ct devers le Su. Et
au bout d'icelle ile vers l'Ouest y a un affourq d'eau bel & delectable
pour mettre navires: auquel il y a un dtroit dudit fleuve fort courant
& profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieu: le travers
duquel y a une terre double de bonne hauteur toute laboure, aussi bonne
terre qu'il soit possible de voir. Et l est la ville & demeurance du
seigneur _Donnacona_ & de nos hommes qu'avions prins le premier voyage:
laquelle demeurance se nomme _Stadacon_. Et auparavant qu'arriver audit
lieu y a quatre peuples & demeurances, savoir _Ajoast, Starnatam,
Taisla_, qui est sur une montagne, & _Stadin_, puis ledit lieu de
_Stadacon_, souz laquelle haute terre vers le Nort est la riviere &
hable de Sainte-Croix: auquel lieu avons et depuis le quinzime jour de
Septembre jusques au sixime jour de May mil cinq cens trente six:
auquel lieu les navires demeurerent  sec, comme cy-devant est dit:
Pass ledit lieu est la demeurance du peuple de _Tequenouday_, & de
_Hochelay_: lequel _Tequenouday_ est une montagne, & l'autre un plain
pas.

Toute la terre des deux ctez dudit fleuve jusques  _Hochelaga_, outre,
est aussi belle & unie que jamais homme regarda. Il y a aucunes
montagnes assez loin dudit fleuve qu'on voit par sus ldites terre,
dquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dans ledit fleuve.
Toute cette dite terre est couverte & pleine de bois de plusieurs
sortes, & force vignes, except -l'entour des peuples, laquelle ilz ont
dserte pour faire leur demeurance & labeur. Il y a grand nombre de
grands cerfs, daims, ours, & autres btes. Nous y avons veu les pas
d'une bte qui n'a que deux piez, laquelle nous avons suivie longuement
pardessus le sable & vaze, laquelle a les piez en cette faon, grans
d'une paume & plus. Il y a force Loures, Bivres, Martres, Renars,
Chats sauvages, Livres, Connins, Escurieux, Rats, lquels sont gros 
merveilles, & autres sauvagines. Ilz s'accoutrent des peaux d'icelles
btes, parce qu'ilz n'ont nuls autres accoutremens. Il y a grand nombre
d'oiseau: savoir Grus, Outardes, Cygnes, Oyes sauvages blanches &
grises, Cannes, Cannars, Merles, Mauvis, Tourtres, Ramiers,
Chardonnerets, Tarins, Serins, Linottes, Rossignols, Passes solitaires,
& autres oyseaux comme en France.

Aussi, comme par ci-devant est fait mention s chapitres precedens,
cedit fleuve est le plus abondant de toutes sortes de poissons qu'il
soit memoire d'homme d'avoir jamais veu, ni ou. Car depuis le
commencement jusques  la fin y trouverez selon les saisons la pluspart
des sortes & especes de poisson de la mer & eau douce. Vous trouverez
jusques audit _Canada_ force Baillames, Marsoins, Chevaux de mer,
_Adhothuis_, qui est une sorte de poisson duquel nous n'avions jamais
veu, ni ou parler. Ilz sont blancs comme nege,& grands comme marsoins,
& ont le cors & la tte comme livres, lquels se tiennent entre la mer
& l'eau douce, qui commence entre la riviere du _Saguenay & Canada_.
Item y trouvers en Juin, Juillet, & Aoust force maquereaux, Mulets,
Bars, Sartres, grosses Anguilles, & autres poissons. Ayans leur saison
passe y tourverez l'Eplan aussi bon qu'en la riviere de Seine. Puis au
renouveau y a force Lamproyes & Saumons. Pass ledit _Canada_ y a force
Brochets, Truites, Carpes, Brames, & autres poissons d'eau douce, & de
toutes ces sortes de poissons fait ledit peuple de chacun selon leur
saison grosse pcherie pour leur substance &victuaille.




_De la riviere de_ Saguenay: _Des peuples qui habitent vers son origine:
Autre riviere venant dudit_ Saguenay _au-dessus du saut de la grande
riviere: De la riviere des_ Iroquois _venant de vers la Floride, pas
sans neges ni glaces: Singularitez d'icelui pas: Soupon sur les
Sauvages de_ Canada: _Guet nocturne: Reddition d'une fille chappe:
Reconciliation des Sauvages avec les Franois._

CHAP. XXIII

DEPUIS estre arrivez  _Hochelaga_ avec le gallion & les barques, avons
convers, all & venu avec les peuples les plus prochains de noz navires
en douceur & amiti, fors que par fois avons eu aucuns differens avec
aucuns mauvais garons, dont les autre toient fort marris & courroucz.
Et avons entendu par le Seigneur _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
autres, que la riviere devant-dite' & nomme la riviere du _Saguenay_,
va jusques audit _Saguenay_, qui est loin du commencement de plus d'une
lune de chemin vers l'Ouest-Norouest: & que pass huit ou neuf journes,
elle n'est plus parfonde que par bateaux: mais le droit & bon chemin &
plus seur est par ledit fleuve jusques au-dessus de _Hochelaga_  une
riviere qui descend dudit _Saguenay_, & entre audit fleuve (ce qu'avons
veu) & que de l sont une lune  y aller. Et nous ont fait entendre
qu'audit lieu les gens sont habillez de draps, comme nous, & y a force
villes & peuples, & bonnes gens, & qu'ils ont quantit d'or & cuivre
rouge. Et nous ont dit que le tour de la terre d'empuis ladite premiere
riviere jusques audit _Hochelaga & Saguenay_ est une ile, laquelle est
circuite & environne de rivieres & dudit fleuve: & que pass ledit
_Saguenay_ va ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs d'eau
fort larges: puis, que l'on trouve une mer douce, laquelle n'est mention
avoir veu le bout ainsi qu'ils ont ou par ceux du _Saguenay_: car ilz
nous ont dit n'y avoir t. Outre nous ont donn  entendre qu'au lieu
o avions laiss notre gallion quand fumes  _Hochelaga_ y a une riviere
qui va vers le Surouest, o semblablement sont une lune  aller avec
leurs barques depuis Saincte-Croix jusques  une terre o il n'y a
jamais glaces ni neges, mais qu'en cette dite terre y a guerre
continuelle des uns contre les autres, & qu'en icelle y a Orenges,
Amandes, Noix, Prunes,& autres sortes de fruits & en grande abondance.
Et nous ont dit les hommes & habitans d'icelle terre tre vtus &
accoutrez de peaux comme eux. Apres leur avoir demand s'il y a de l'or
& du cuivre, nous ont dit que non. J'estime  leur dire, ledit lieu tre
vers le Terre-neuve o sur le Capitaine Jean Verrazan  ce qu'ilz
montrent par leurs signes & merches.

Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple  noz navires &
apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre
marchandise, dequoy leur toient baillez couteaux, alenes, patentres, &
autres mmes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes
que les deux mchans qu'avions apport leur disoient & donnoient 
entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient
aussitt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient,
nonobstant que le Capitaine leur reut fait beaucoup de presens, & si ne
cessoient  toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti
par un Seigneur de la ville de _Hagouchouda_ qu'il se donnt garde de
_Donnacona_, & ddits deux mchans, & qu'ils toient _Agojuda_ qui est 
dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit _Canada_, & aussi
que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les
trois enfans que ledit _Donnacona_ avoit donn audit Capitaine. Et de ce
fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle
ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par
l'avertissement ddits _Taiguragni & Domagaya_ s'abstindrent &
deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui
venoient en grande peur & crainte.

Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune
trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit
renforcer le Fort tout  l'entour de gros fossez, larges, & parfons,
avec porte  pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des
premiers. Et fut ordonn pour le guet de la nuit pour le temps  venir
cinquante hommes  quatre quarts &  chacun changement ddits quarts les
trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et ldits
_Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_ estans avertis dudit renfort, & de
la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'tre en la
malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens:
feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit
dplaisir, dquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montr aucun
semblant. Et y vindrent ldits _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux,
lui demandans s'il toit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le
Capitaine leur rpondit qu'ilz n'toient que traitres, & mchans, ainsi
qu'on lui avoit rapport: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs
sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller  _Hochelaga_, & d'avoir
retir la fille qu'on lui avoit donne, & autres mauvais tours qu'il lui
nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient tre gens de bien, &
oublier leur mal-volont, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent
seurement  bord faire bonne chere comme pardevant. Dquelles paroles
remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la
fille qui s'en toit fuie, dans trois jours. Et le quatrime jour de
Novembre _Domagaya_ accompagn de six autres hommes, vindrent  noz
navires pour dire au Capitaine que le Seigneur _Donnacona_ toit all
par le pas chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit
par lui mene. Et outre dit que _Taiguragni_ toit fort malade, & qu'il
prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit
ledit Capitaine, lequel lui manda que c'toit Jesus qui toit marri
contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuid jouer.

Et le lendemain ledit _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & plusieurs
autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit
Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, &
qu'ilz la remenassent. A quoy rpondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne
lui avoient pas conseill s'en aller, ains qu'elle s'en toit alle
parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: &
prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mmes la
menerent jusques aux navires. Apres lquelles choses le Capitaine
commanda apporter pain & vin, & les ftoya. Puis prindrent cong les uns
des autres. Et depuis sont all & venu  noz navires, & nous  leur
demeurance en aussi grand amour que par devant.




_Mortalit entre les Sauvages: Maladie trange & inconu entre les
Franois: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation
envers les Sauvages sur ldites maladies & mortalit: Guerison
merveilleuse d'icelle maladie._

CHAP. XXIV

AU mois de Decembre fumes avertis que la mortalit s'toit mise audit
peuple de _Stadacon_, tellement que ja en toient morts par leur
confession plus de cinquante. Au moyen dequoy leur fimes defense de non
venir  ntre Fort, ni entour nous. Mais nonobstant les avoir chass
commena la mortalit entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus
inconu. Car les uns perdoient la soutenue, & leur devenoient les jambes
grosses & enfles, & les nerfs retirez, & noircis comme charbons, &
aucune toutes semes de gouttes de sang, comme pourpre. Puis montoit
ladite maladie aux hanches, cuisses, paules, aux bras, & au col. Et 
tous venoit la bouche si infecte & pourrie par les gencives, que tout la
chair en tomboit jusques  la racine des dents, lquelles tomboit prque
toutes. Et tellement s'print ladite maladie en noz trois navires, qu'
la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous tions il n'y en avoit pas dix
de sains, tellement que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui toit
chose piteuse  voir, consider le lieu o nous tions. Car les gens du
pas venoient tous les jours devant ntre Fort qui peu de gens voyoient
debout, & ja y en avoit huit de morts, & plus de cinquante o on
n'esperoit plus de vie. Notre Capitaine voyant la piti & maladie ainsi
emeu fait mettre le monde en prieres & oraisons, & fit porter une image
& remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de ntre Fort
d'un trait d'arc le travers les neges & glaces, & ordonna que le
Dimanche ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe & que tous ceux qui
pourroient cheminer tant sains que malades iroient  la procession
chantans les sept Pseaumes de David, avec la Litanie en priant ladite
Vierge qu'il lui plet prier son cher enfant qu'il et piti de nous. Et
la Messe dite & chante devant ladite image, se fit le Capitaine pelerin
 ntre Dame, qui se fait de prier  Roquemadou (_ou pour mieux dire, 
Roqu'amadou, c'est  dire des amans. C'est un bour en Querci, o vont
force pelerins_) promettant y aller si Dieu lui donnoit grace de
retourner en France. Celui jour trespassa Philippe Rougemont natif
d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans.

Et pource que ladite maladie toit inconnue fit le dit Capitaine ouvrir
le cors pour voir si aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver
si possible toit le parsus. Et fut trouv qu'il avoit le coeur tout
blanc, & fltri, environn de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le
foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci & mortifi, & s'toit
retir tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert,
sortit au dessus du coeur une grande abondance de sang noir & infect.
Pareillement avoit la rate vers l'chine un peu entame environ deux
doits, comme si elle et t frotte sus une pierre rude. Apres cela veu
lui fut ouvert & incis une cuisse, laquelle toit fort noire par
dehors, mais pardedans la chair fut trouve assez belle. Ce fait fut
inhum au moins mal que l'on pet. Dieu par sa saincte grace pardoint 
son ame, &  tous trpassez, _Amen_.

Et depuis, de jour en autre s'est tellement continue ladite maladie,
que telle heure a t que par tout ldits trois navires n'y avoit pas
trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux navires n'y avoit homme
qui et peu descendre souz le tillac pour tirer  boire tant pour lui
que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de morts,
lquels il nous convint de mettre par foiblesse sous les neges. Car il
ne nous toit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui toit
gele, tant tions foibles, & avions peu de puissance. Et si tions en
une crainte merveilleuse des gens du pas qu'ilz ne s'apperceussent de
ntre piti & foiblesse. Et pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz
venoient prs de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a tousjours
preserv debout, sortoit au devant d'eux avec deux ou trois hommes, tant
sains, que malades, lquels il faisoit sortir apres lui. Et lors qu'il
les voyoit hors du parc, faisoit semblant les vouloir battre, & criant,
& leur jettant batons aprs eux les envoyant  bord, montrant par signes
sdits Sauvages qu'il faisoit besongner ses gens dedans les navires: les
uns  gallifester, les autres  faire du pain & autres besongnes, &
qu'il n'toit pas bon qu'ilz vinssent chommer dehors: ce qu'ilz
croyoient. Et faisoit ledit Capitaine battre & mener bruit sdits
malades dedans les navires avec batons & cailloux feignans gallifester:
& pour lors tions si pris de ladite maladie qu'avions quasi perdu
l'esperance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bont infinie
& misericorde ne nous et regard en piti,& donn conoissance d'un
remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ni
trouv sur la terre, ainsi que nous dirons maintenant. Mais premierement
faut entendre que depuis la mi-Novembre jusques au dix-huitime jour
d'Avril avons t continuellement enfermez dedans les glaces, lquelles
avoient plus de deux brasses d'pesseur: & dessus la terre y avoit la
hauteur de quatre piez de neige & plus de deux brasses d'paisseur:
tellement qu'elle toit plus haute que les bors de noz navires,
lquelles ont dur jusques audit temps: en sorte que noz bruvages
toient tout gelez dedans les futailles, & par dedans ldits navires
tant bas que haut toit la glace contre les bois  quatre doits
d'pesseur: & toit tout ledit fleuve par autant que l'eau douce en
contient jusques au dessus de _Hochelaga_, gel. Auquel temps nous
deceda jusques au nombre de vint-cinq personnes des principaus & bons
compagnons qu'eussions, lquels moururent de la maladie susdite: & pour
l'heure y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit plus de vie, &
le parsus tous malades, que nul n'en toit exempt, except trois ou
quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda en piti, & nous
envoya un remede de notre guerison & sant de la sorte & maniere que
nous allons dire.

Un jour ntre Capitaine voyant la maladie si emue & ses gens si fort
pris d'icelle, tant sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace,
apperceut venir une bende de gans de _Stadacon_, en laquelle toit
_Domagaya_, lequel le Capitaine avoit veu depuis dix ou douze jours fort
malade le la propre maladie qu'avoient ses gens: Car il avoit une de ses
jambes aussi grosse qu'un enfant de deux ans, & tous les nerfs d'icelle
retirez, les dents perdues & gates, & les gencives pourries & infectes.
Le Capitaine voyant ledit _Domagaya_ sain & gueri fut fort joyeux
esperant par lui savoir comme il s'toit guere, afin de donner ayde &
secours  ses gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prs le Fort, le
Capitaine lui demanda comme il s'toit gueri de sa maladie: lequel
_Domagaya_ rpondit qu'avec le jus des feuilles d'un arbre & le marq il
s'toit gueri, & que c'toit le singulier remede pour cette maladie.
Lors le Capitaine demanda s'il y en avoit point l entour, & qu'il lui
en montre, pour guerir son serviteur qui avoit ladite maladie ne la
maison du seigneur _Donnacona_; ne lui voulut declarer le nombre des
compagnons qui toient malades. Lors ledit _Domagaya_ envoya deux femmes
avec ntre Capitaine pour en querir, lquelles en apporterent neuf ou
dix rameaux, & nous montrerent qu'il falloit piler l'corce & les
fueilles dudit bois, & mettre le tout bouillir en eau, puis boire de
ladite eau de deux jours l'un, & mettre le marq sur les jambes enfles
& malades & que de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et s'appelle
ledit arbre en leur langage _Annedda_.

Tt-aprs le Capitaine fit faire du breuvage pour faire boire s
malades, dquels n'y avoit nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un
ou deux que se mirent en aventure d'icelui essayer. Tt aprs qu'ils en
eurent beu ils eurent l'avantage, qui se trouva tre un vray & evident
miracle. Car de toutes maladies dequoy ils toient entachs, apres en
avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent sant & guerison; tellement
que tel des compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six ans
auparavant la maladie, a t par icelle mdecine cur nettement. Apres
ce avoir veu y a eu telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite
medecine  qui premier en auroit: de sorte qu'un arbre aussi gros &
aussi grand que je vis jamais arbre, a t employ en moins de huit
jours; lequel a fait telle operation, que si tous les medecins de
Louvain & Montpellier y eussent t avec toutes les drogues
d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant fait en un an, que ledit arbre
en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profit, que tous ceux
qui en ont voulu user ont recouvert sant & guerison, la grace  Dieu.




_Soupon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour
d'icelui avec multitude de gens: Debilit des Franois: Navire delaiss
pour n'avoir la force de le remener: Recit des richesses du_ Saguenay, &
_autres choses merveilleuses._

CHAP. XXV

DURANT le temps que la maladie & mortalit regnoit en Noz navires, se
partirent _Donnacona, Taiguragni_, et plusieurs autres feignans aller
prendre des cerfs & autres btes, lquels ils nomment en leur langage
_Aionnesta, & Aiquenoudo_, par ce que les neges toient grandes & que
les glaces toient ja rompus dedans le cours du fleuve: tellement
qu'ilz pourroient naviger par icelui. Et nous fut par _Domagaya_, &
autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours: ce que croyions: mais
ilz furent deux mois sans retourner. Au moyen dequoy eumes suspection
qu'ilz ne se fussent all amasser grand nombre de gens pour nous faire
dplaisir, par ce qu'ilz nous voyoient si affoiblis. Nonobstant
qu'avions mis si bon ordre en ntre fait, que si toute la puissance de
leur terre y et t, ilz n'eussent seu faire autre chose que nous
regarder. Et pendant le temps qu'ils toient dehors venoient tous les
jours force gens  noz navires, comme ils avoient de coutume, nous
apportans de la chair frche de cerfs, daims, & poissons fraiz de toutes
sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l'aimoient remporter,
parce qu'ils avoient necessit de vivres pour lors,  cause de l'hiver
qui avoit t long, & qu'ilz avoient mang leurs vivres & touremens.

Et le vint-unime jour du mois d'Avril _Domagaya_ vint  bord de noz
navires accompagn de plusieurs gens, lquels toient beaux & puissans,
& n'avions accoutum de les voir, qui nous dirent que le seigneur
_Donnacona_ seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de
cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit _Donnacona_, lequel
amena en sa compagnie grand nombre de gens audit _Stadacon_. Ne
savions  quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un
proverbe, _qui de tout se garde & d'aucuns chappe._ Ce que nous toit
de ncessit: car nous tions si affoiblis, tant de maladies, que de noz
gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de
Sainte-Croix.

Le Capitaine tant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramen tant de
peuple, & aussi que _Domagaya_ le vint dire audit Capitaine, sans
vouloir passer la riviere qui toit entre nous & ledit _Stadacon_, ains
fit difficult de passer. Ce que n'avoit accoutum de faire, au moyen
dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia
son serviteur nomm Charles Guyot, lequel toit plus que nul autre aim
du peuple de tout le pas, pour voir qui toit audit lieu, & ce qu'ilz
faisoient, ledit serviteur feignant tre all voir ledit seigneur
_Donnacona_, par ce qu'il avoit demeur long tans avec lui, lequel lui
porta aucun present. Et lors que ledit _Donnacona_ fut averti de sa
venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il toit
fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de _Taiguragni_
pour le voir, o partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on
ne se pouvoit tourner, lquels on n'avoit accoutum de voir: & ne voulut
permettre ledit _Taiguragni_ que le serviteur allt s autres maisons,
ains le convoya vers les navires environ la moiti du chemin: & lui dit
que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du
pas nomm _Agona_, lequel lui avoit fait dplaisir, & l'emmener en
France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il
retournt le lendemain dire la rponse.

Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui toient audit
_Stadacon_, ne sachant  quelle fin, se delibera leur jouer une
finesse, & prendre leur Seigneur, avec _Taiguragni, Domagaya_, & des
principaux: & aussi qu'il toit bien deliber de mener ledit Seigneur
_Donnacona_ en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu s
pas Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifi avoir
t  la terre du _Saguenay_, o y a infini Or, Rubis, & autres
richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de
draps de laine. Plus dit avoir veu autre pas o les gens ne mangent
point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font
seulement eau par la verge:

Plus dit avoir t en autre pas de _Pecqueniaus_, & autres pas o les
gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues  raconter. Ledit
Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par pas depuis sa
conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.

Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit  son maitre ce
que ledit _Taiguragni_ lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit
serviteur le lendemain dire audit _Taiguragni_ qu'il le vint voir, & lui
dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son
vouloir. Ledit _Taiguragni_ lui manda qu'il viendroit le lendemain, &
qu'il meneroit _Donnacona_, & ledit homme qui lui avoit fait dplaisir.
Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne
vint personne s navires dudit _Stadacon_, comme avoient de coutume,
mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes
leur mauvaiti. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de _Stadim_
alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonn le fond du
navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers
jour dudit _Stadacon_ de l'autre bord de la riviere, & passerent la
plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficult. Mais ledit
_Donnacona_ n'y voulut passer; & furent _Taiguragni & Domagaya_ plus
d'une heure  parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin
passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit _Taiguragni_
le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que
refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu
de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits
garons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en
Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le
Capitaine pour les asseurer, &  celle fin d'amener ledit _Donnacona_,
lequel toit demeur de-l l'eau. Dquelles paroles fut fort joyeux
ledit _Taiguragni_, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain,
qui toit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur _Donnacona_,
& tout le peuple audit _Stadacon_.




_Croix plante par les Franois: Capture des principaux Sauvages, pour
les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay:
Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, &
d'iceux Sauvages._

CHAP. XXVI

LE troisime jour de May jour & fte sainte Croix, pour la solemnit &
fte le Capitaine fit planter une belle Croix de la hauteur d'environ
trente cinq piez de longueur, souz le croizillon de laquelle y avoit un
cusson en bosse des armes de France: & sur iceluy toit crit en
lettres Attiques FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. Et
celui jour environ midi vindrent plusieurs gens de _Stadacon_ tant
hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent que leur Seigneur _Donnacona,
Taiguragni, Domagaya_, & autres qui toient en sa compagnie, venoient;
dequoy fumes joyeux, esperans nous en saisir, lquels vindrent environ
deux heures apres midi. Et lors qu'ilz furent arrivez devant noz navires
ntre Capitaine alla saluer le Seigneur _Donnacona_, lequel pareillement
lui fit grand'chere, mais toutefois avoit l'oeil au bois & une crainte
merveilleuse. Tt-apres arriva _Taiguragni_, lequel dit audit seigneur
_Donnacona_ qu'il n'entrt point dedans le Fort. Et lors fut par l'un de
leurs gens apport du feu hors dudit Fort, & allum pour ledit seigneur.
Ntre Capitaine le pria de venir boire & manger dedans les navires,
comme avoit de coutume, & semblablement ledit _Taiguragni_, lequel dit
que tantt ils iroient. Ce qu'ilz firent, & entrerent dedans ledit Fort.
Mais auparavant avoit t ntre capitaine averti par _Domagaya_ que
ledit _Taiguragni_ avoit mal parl, & qu'il avoit dit au seigneur
_Donnacona_ qu'il n'entrt point dedans les navires. Et ntre Capitaine
voyant ce sortit hors du parc, o il toit, & vit que les femmes
s'enfuioient par l'avertissement dudit _Taiguragni_, & qu'il ne
demeuroit que les hommes lquels toient en grand nombre. Et commanda le
Capitaine  ses gens prendre ledit seigneur _Donnacona, Taiguragni,
Domagaya_, & deux autres des principaux qu'il montra: puis qu'on fit
retirer les autres. Tt-aprs ledit Seigneur entra dedans avec ledit
Capitaine. Mais tout soudain ledit _Taiguragni_ vint pour le faire
sortir. Ntre Capitaine voyant qu'il n'y avoit autre ordre se print 
cirer qu'on les print. Auquel cri sortirent les gens dudit Capitaine,
lquels prindrent ledit seigneur, & ceux qu'on avoit dliber prendre.
Ldits Canadiens voyans ladite prise, commencerent  fuir & courir comme
brebis devant le loup, les uns le travers la riviere, les autres parmi
les bois, cherchant chacun son avantage. Ladite prise ainsi faite des
dessusdits, & que les autres se furent tous retirez, furent mis en seure
garde ledit seigneur, & ses compagnons.

La nuit venue vindrent devant noz navires (la riviere entre-deux) grand
nombre de peuple dudit _Donnacona_ huchans, & hurlans toute la nuit
comme loups, crians sans cesse _Agohanna, Agohanna_, pensans parler 
lui. Ce que ne permit ledit Capitaine pour l'heure, ni le matin jusques
environ midi. Parquoy nous faisoient signe que les avions tu & pendu.
Et environ l'heure de midi retournerent de rechef, & aussi grand nombre
qu'avions veu de ntre voyage pour un coup, eux tenans cachez dedans le
bois, fors aucuns d'eux qui crioient & appelloient  haute voix ledit
_Donnacona_. Et lors commanda le Capitaine faire monter ledit
_Donnacona_ haut pour parler  eux. Et lui dit ledit Capitaine qu'il fit
bonne chere, & qu'apres avoir parl au Roy de France son maitre, & cont
ce qu'il avoit veu au _Saguenay_, & autres lieux, il reviendroit dans
dix ou douze lunes, & que le Roy lui feroit un grand present. Dequoy fut
fort joyeux ledit _Donnacona_, lequel le dit es autres en parlant  eux,
lquels en firent trois merveilleux cris en signe de joye. Et  l'heure
firent ldits peuples & _Donnacona_ entre eux plusieurs predications &
ceremonies, lquelles il n'est possible d'crire par faute de
l'entendre. Ntre Capitaine dit audit _Donnacona_ qu'ilz vinssent
seurement de l'autre bord pour mieux parler ensemble, & qu'il les
asseuroit. Ce que leur dit ledit _Donnacona_. Et sur ce vindrent une
barque des principaux  bord ddits navires, lquels de rechef
commencerent  faire plusieurs prechemens en donnant louange  notre
Capitaine, & lui firent presens de vint-quatre colliers d'_Esurgni_, qui
est la plus grande richesse qu'ils ayent en ce monde. Car ils l'estiment
mieux qu'or ni argent.

Apres qu'ils eurent assez parlement, & devis les uns avec les autres,
& qu'il n'y avoit remede audit seigneur d'chapper, & qu'il falloit
qu'il vint en France, il leur commanda qu'on lui apportt vivres pour
manger par la mer, & qu'on les lui apportt le lendemain. Ntre
Capitaine fit present audit _Donnacona_ de deux pailles d'airain, & de
huit hachots, & autres menues besongnes, comme couteaux & patenotres:
dequoy fut fort joyeux, & son semblant, & les envoya  ses femmes &
enfans. Pareillement donna ledit Capitaine  ceux qui toient venus
parler audit _Donnacona_ aucuns petits presens, dquelz remercierent
fort ledit Capitaine A tant se retirerent, & s'en allerent  leurs
logis.

Le lendemain cinquime jour dudit mois au plus patin ledit peuple
retourna en grand nombre pour parler  leur seigneur, & envoyerent une
barque qu'ils appellent _Casurni_, en laquelle toient quatre femmes,
sans y avoir aucuns hommes, pour le doute qu'ils avoient qu'on ne les
retint, lquelles apporterent force vivres savoir gros mil, qui est bl
duquel ils vivent, chair, poisson, & autres provisions  leur mode:
quelles apres tre arrives s navires fit le Capitaine bon recueil. Et
pria _Donnacona_ le Capitaine qui leur dit que dedans douze lunes il
retourneroit, & qu'il ameneroit ledit _Donnacona_  _Canada_: & ce
disoit pour les contenter. Ce que fit ledit Capitaine: dont ldites
femmes firent un grand semblant de joye, & montrans par figures &
paroles audit Capitaine que mais qu'il retournt & ament ledit
_Donnacona_, & autres, ilz lui feroient plusieurs presens. Et lors
chacune d'elles donna audit Capitaine un collier d'_Esurgni_, puis s'en
allerent de l'autre bord de la riviere, o toit tout le peuple dudit
_Stadacon_: puis se retirerent, & prindrent cong dudit seigneur
_Donnacona_.

[Illustration]




_Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains
Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre
ldits Sauvages & ledit Capitaine: Descriptions des lieux o la route
s'est addresse._

CHAP. XXVII

LE Samedy sixieme jour de May nous appareillames du havre Sainte-Croix,
& vimmes poser au bas de l'ile d'Orleans environ douze lieus dudit
Sainte-Croix. Et le Dimanche vimmes  l'ile s Coudres, o avons t
jusques au Lundi seizime jour dudit mois laissans amortir les eaux,
lquelles toient trop courantes & dangereuses pour avaller ledit
fleuve. Pendant lequel temps vindrent plusieurs barques des peuples
sujets de _Donnacona_, lquels venoient de la riviere de _Saguenay_. Et
lors que par _Domagaya_ furent avertis de la prinse d'eux, & la faon &
maniere, comme on menoit ledit _Donnacona_ en France, furent bien
tonnez. Mais ne laisserent  venir le long des navires parler audit
_Donnacona_, qui leur dit que dans douze lunes il retourneroit, & qu'il
avoit bon traitement avec le Capitaine & compagnons. Dequoy tous  une
voix remercierent ledit Capitaine, & donnerent audit _Donnacona_ trois
pacquets de peaux de Bivres,& loups marins, avec un grand couteau de
cuivre rouge, qui vient dudit _Saguenay, & autres choses_. Ilz donnerent
aussi au Capitaine un collier d'_Esurgni_. Pour lquels presens leur fit
le Capitaine donner dix ou douze hachotz, dquels furent fort contens &
joyeux, remercians ledit Capitaine: puis s'en retournerent.

Le passage est plus seur & meilleur entre le Nort & ladite ile, que vers
le Su, pour le grand nombre de basses, bancs, & rochers qui y sont, &
aussi qu'il y a petit fond.

Le lendemain sezime de May nous appareillames de ladite _Ile s
Coudres_, & vimmes poser  une ile qui est  environ quinze lieus
d'icelle _Ile s Coudres_, laquelle est grande d'environ cinq lieus de
long: & l posames celui jour pour passer la nuit esperans le lendemain
passer les dangers du _Saguenay_, lquels sont fort grans. Le soir fumes
 ladite ile, o trouvames grand nombre de livres, dquels nous eumes
quantit. Et pource la nommames _l'ile s livres_. Et la nuict le vent
vint contraire, & en tourmente, tellement qu'il nous fallut relacher 
l'ile s Coudres d'o nous tions partis, par-ce qu'il n'y a autre
passage entre ldites iles, & y fumes jusques au... jour dudit mois, que
le vent vint bon, & tant fimes par nos journes que nous passames
jusques  _Hongnedo_, entre l'ile de l'Assumption & ledit _Hongnedo_:
lequel passage n'avoit pardevant t dcouvert: & fimes courir jusques
le travers du _Cap de prato_, qui est le commencement de la _Baye de
Chaleur_. Et parce que le vent toit convenable & bon  plaisir, fimes
poser le jour & la nuit. Et le lendemain vimmes querir au corps _l'ile
de Brion_, ce que voulions faire pour la barge de ntre chemin, gisantes
les deux terres Suest & Noroest un quart de l'Est & de l'ouest: & y a
entre eux cinquante lieus. Ladite ile est en quarante sept degrez &
demi de latitude.

Le Jeudy vint-cinquime jour dudit mois jour & fte de l'ascension ntre
Seigneur, nous trouvames  une terre & sillon de basses araines, qui
demeurent au Suroest de ladite _ile de Brion_ environ huit lieus, par
sus lquelles y a de grosses terres pleines d'arbres, & y a une mer
enclose, dont n'avions veu aucune entre ni ouverture par o entre
icelle mer.

Et le Vendredi vint-sixime, parce que le vent changeoit  la cte,
retournames  ladite _ile de Brion_, o fumes jusques au premier jour de
Juin, & vimmes querir une terre haute qui demeure au Suest de ladite
ile, qui nous apparoissoit tre une ile, & l rangeames environ
vint-deux lieus & demie, faisans lequel chemin eumes conoissance de
trois autres iles qui demeuroient vers les araines: & pareillement
ldites araines tre ile; & ladite terre, qui est terre haute & unie
tre terre certaine se rabattant au Noroest. Apres lquelles choses
conues retournames au cap de ladite terre qui se fait  deux ou trois
caps hauts  merveilles, & grand profond. L'eau, & la mare si courante
qu'il n'est possible Nous nommames celui cap _Le cap de Lorraine_, qui
est en quarante-six degrez & demi: au Su duquel cap y a une basse terre,
& semblant d'entre de riviere: mais il n'y a hable qui vaille, parsus
lquelles vers le Su demeure un cap que nous nommames _Le Cap sainct
Paul_, qui est au quarante-sept degrez un quart.

Le Dimanche troisime jour dudit mois jour & fte de la Pentecte eumes
conoissance de la cte d'Est-suest de Terre-neuve, tant  environ
vint-deux lieus dudit cap. Et pource que le vent toit contraire, fumes
 un hable que nous nommames _Le hable du sainct Esprit_, jusques au
Mardi qu'appareillames dudit hable & reconumes ladite cte jusques aux
_iles de sainct Pierre_. Lequel chemin faisans tournames le long de
ladite cte plusieurs iles & basses fort dangereuses tans en la route
d'Est-Suest, & Oest-Norest  deux, trois, & quatre lieus  la mer. Nous
fumes audites _iles sainct Pierre_, & trouvames plusieurs navires tant
de France que de Bretagne.

Depuis le jour sainct Barnab unzime de Juin jusques au sezime dudit
mois qu'appareillames ddites _Iles sainct Pierre_, & vimmes au _Cap de
Raz._, & entrames dedans un hable nomm _Rongnousi_, o primmes eau &
bois pour traverser la mer, & l laissames une de noz barques: &
appareillames dudit hable le Lundi dix-neufime jour dudit mois: & avec
bon temps avons navig par la mer: tellement que le sezime jour de
Juillet sommes arrivs au hable de Saint Malo, la grace au Createur: le
priant, faisant fin  ntre navigation, nous donner sa grace, & Paradis
 la fin. Amen.




_Rencontre des Montagnais (Sauvages de_ Tadoussac) _& Iroquois:
Privilege de celui qui est bless  la guerre: Ceremonies des Sauvages
devant qu'aller  la guerre: Contes fabuleux de la monstruosit des
Armouchiquois: & de la Mine reluisante au Soleil: & du_ Gougou: _Arrive
au Havre de Grace._

CHAP. XXVIII

AYANS r'amen le Capitaine Jacques Quartier en France, il nous faut
retourner querir Samuel Champlein, lequel nous avons laiss 
_Tadoussac_,  fin qu'il nous dise quelque nouvelles de ce qu'il aura
veu & ou parmi les Sauvages depuis que nous l'avons quitt Et afin
qu'il ait un plus beau champ pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur
Prevert de Sainct Malo qui l'attend  l'ile Perce en intention de lui
en bailler d'une: & s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec
la fable des Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_ qui fait
peur aux petits enfans, afin que par apres l'Historiographe Cayet soit
aussi de la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Voici donc ce
que ledit Champlein en rapporte en la conclusion de son voyage.

Etans arrivs  Tadoussac nous trouvames les Sauvages que nous avions
rencontrez en la riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre au
premier lac de trois canots Iroquois, lquels ilz attirent & apporterent
les ttes des Iroquois  Tadoussac, & n'y eut qu'un Montagnais bless au
bras d'un coup de flche, lequel songeant quelque chose, il falloit que
tous les dix autres le missent en execution pour le rendre content,
croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Ce cedit Sauvage
meurt, ses parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou sur
d'autres, ou bien il faut que les Capitaines facent des presens aux
parens du defunct, afin qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme j'ay
dit) ils useroient de vengeance: qui est une grande mchancet entr'eux.
Premier que ldits Montagnais partissent pour aller  la guerre, ilz
s'assmblerent tous avec leurs plus riches habits de fourrures, castors,
& autres peaux, parez de patentres & cordons de diverses couleurs, &
s'assemblerent dedans une grande place publique, o il y avoit au devant
d'eux un _Sagamo_ qui s'appelloit _Begourat_ qui les menoit  la guerre,
& toit les uns derriere les autres, avec leurs arcs & fleches, massues,
& rondelles, dequoy ils se parent pour se battre: & alloient sautans les
uns apres les autres, en faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz
faisoient maints tours de limaon: apres ilz commencerent  danser  la
faon accoutume, comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur
Tabagie, & aprs l'avoir fait, les femme se despouillerent toutes nues,
pares de leurs plus beaux _Matachiaz_, & se mirent dedans leurs canots
ainsi nues &n dansant, & puis elles se vindrent mettre  l'eau en se
battans  coups de leurs avirons, se jettans quantit d'eau les unes sur
les autres: toutefois elles ne se faisoient point de mal, car elles se
paroient es coups qu'elles s'entreruoient. Aprs avoir fait toutes ces
ceremonies elle se retirerent en leurs cabanes, & les Sauvages s'en
allerent  la guerre contre les Iroquois. Le sezime jour d'Aoust nous
partimes de _Tadoussac_, & le dix-huictime dudit mois arrivames  l'ile
perce, o trouvames le sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la
mine o il avoit t avec beaucoup de peine pour la crainte que les
Sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les
Armouchiquois, lquels sont hommes sauvages du tout monstrueux, pour la
forme qu'ils ont: car leur tte est petite, & le corps court, les bras
menus comme d'une eschelet, & les cuisses semblablement: les jambes
grosses & longues, qui sont toutes d'une venue, & quant ilz sont assis
sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demi pied par dessus
la tte, que est chose trange, & semblent estre hors de nature: Ilz
sont neantmoins fort dispos, & determinez: & sont aux meilleures terres
de toute la cte de la Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort.
Mais avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur donna, il les
mena jusques  ladite mine, o les Sauvages le guiderent. C'est une fort
haute montagne, avanant quelque peur sur la mer, qui est fort
reluisante au Soleil, o il y a quantit de verd de gris qui procede de
ladite mine de cuivre. Au pi de ladite montagne, il dit que de basse
mer y avoit en quantit de morceaux de cuivre, comme il nous a t
montr, lequel tombe du haut de la montagne. Cedit lieu o est la mine
git par les quarante-cinq degrez & quelques minutes.

Il y a encore une chose trange digne de reciter que plusieurs Sauvages
m'ont asseur tre vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur tirant
au Su, est une ile, o fait residence un monstre pouventable, que les
Sauvages appellent _Gougou_, & m'ont dit qu'il avoit la forme d'une
femme; mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ilz me disoient
que le bout des mats de ntre vaisseau ne lui ft pas venu jusques  la
ceinture, tant ilz le peignent grand: & que souvent il a devor & devore
beaucoup de Sauvages, lquels il met dedans une grande poche quand il
les peut attrapper & puis les mange: & disoient ceux qui avoient vit
le peril de cette mal-heureuse bte, que sa poche toit si grande, qu'il
y et peu mettre ntre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles
dedans cette ile, que les Sauvages appellent _Gougou_: & quand ilz en
parlent, ce n'est qu'avec une peur si trange qu'il ne se peut dire de
plus, & mont asseur plusieurs l'avoir veu: Mme ledit Prevert de
Saint-Malo en allant  la dcouverture des mines, m'a dit avoir pass si
proche de la demeure de cette effroyable bte, que lui & tous ceux de
son vaisseau entendoient des sifflemens tranges du bruit qu'elle
faisoit: & que les Sauvages qu'il avoit avec lui, lui dirent, que
c'toit la mme bte, & avoient une telle peur, qu'ilz se cachoient de
toutes parts, craignans qu'elle ft venue ce qu'ilz disent, c'est que
tous les Sauvage en general la craignent, & en parlent si trangement,
que si je mettois tout ce qu'ilz en disent, l'on le tiendroit pour
fables: mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable Qui les
tourmente de la faon. Voil ce que j'ay apprins de ce _Gougou_.

Le vint-quatrime jour d'Aoust, nous partimes de _Gachep_. Le deuxime
jour de Septembre, nous faisions tat d'tre aussi avant que le Cap de
_Raz_. Le cinquime jour dudit mois nous entrames sur le Banc o se
fait la pcherie du poisson. Le sezime dudit mois nous tions  la
sonde, qui peut tre  quelques cinquante lieus d'Ouessant. Le vintime
dudit mois nous arrivames par la grace de Dieu avec contentement d'un
chacun, & toujours le vent favorable, au port du Havre de Grace.




_Discours sur le Chapitre precedent: Credulit legere: Armouchiquois
quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques,
faulses visions, & imagination:_: Gougou _proprement que c'est: Autheur
d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois: Censures sur certains
autheurs qui ont crit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction
des Sauvages._

CHAP. XXIX

OR pour revenir aux Armouchiquois, &  la male-bte du _Gougou_, il est
arriv en cet endroit  Champlein ce qu'crit Pline de Cornelius Nepos,
lquel dit avoir creu tres-avidement (c'est  dire comme s'y portant de
soy-mme) les prodigieux mensonges des Grecs, quand il a parl de la
ville de Larah (_Lissa_) laquelle (souz la foy & parole d'autrui) il a
crit tre forte, & beaucoup plus grande que la grande Carthage, &
autres choses de mme toffe. Ainsi ledit Champlein s'tant fi au recit
du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se donnoit carriere, a crit ce que
nous venons de rapporter touchant les Armouchiquois, & le _Gougou_,
comme semblablement ce qui est de la lueur de la mine de cuivre. Toutes
lquelles choses iceluy Champlein a depuis reconu tre fabuleuses. Car
quant aux Armouchiquois ils sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je
comprens aussi les femmes) que nous, bien composs & dispos; comme
verrons ci-apres. Et pour le regard du _Gougou_, je laisse  penser 
chacun quelle apparence il y a, encores que quelques Sauvages en
parlent, & en ayent de l'apprehension, mais c'est  la faon qu'entre
nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine bouru de Paris. Et
d'ailleurs ces peuples qui vivent en perpetuelle guerre, & ne sont
jamais en asseurance (portans avec eux cette malediction pour-ce qu'ilz
sont delaissez de Dieu) ont souvent des songes & vaines persuasions que
l'ennemi est  leur porte, & ce qui les rend ainsi pleins
d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont point de villes fermes au moyen
dequoy ilz se trouvent quelquefois & le plus souvent surpris & deffaits:
ce qu'tant ne se faut merveiller s'ils ont aucunefois des terreurs
Paniques & des imaginations semblables  celles des hypochondriaques,
leur tant avis qu'ilz voyent & oyent des choses qui ne sont point:
hommes bien resolus, & qui le cas avenant fussent allez courageusement 
une breche, neantmoins par vue je ne say quelle maladie d'esprit, bien
beuvans & bien mangeans, toient tourmentez de l'apprehension
continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais demon les suivoit incessamment,
les frappoit & se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous qui s'imaginent
tre des loups-garous. Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des
esprits (quand ilz sont seulets) au mouvement d'une souris. Ainsi les
malades ayans l'imagination trouble disent quelquefois qu'ils voyent
tantt une vierge Marie, tantt un diable, & autres fantasies qui leur
viennent au devant: ceci caus par le defaut de nourriture, ce qui fait
que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques, qui apportent ces
imaginations. Et ne say si je doy point mettre en ce rang plusieurs
anciens que par les longs jenes (que saint Basile n'approuve point)
avoient des visions qu'ils nous ont donnes pour chose certaine, & y en
a des livres pleins. Mais telle chose peut aussi arriver  ceux qui sont
sains de corps, comme nous avons dit. Et les causes en sont partie
exterieures, partie interieures. Les extrieures sont les facheries &
ennuis; les interieures sont l'usage des viandes melancholiques &
corrompues, d'o s'levent des vapeurs malignes & pernicieuses au
cerveau, qui pervertissent les sens, troublent la memoire, & garent
l'entendement. Item ces causes interieures proviennent d'un sang
melancholic & brul, contenu dans un cerveau trop chaud, ou dispers par
toutes les veines, & toute l'habitude du corps, ou qui abonde dans les
hippochondres, dans la rate, & mesantere: d'o sont suscites des fumes
& noires exhalaisons, qui rendent le cerveau obscur, tenebreux,
offusqu, & le noircissent & couvrent ni plus ni moins que les tenebres
font la face du ciel: d'o s'ensuit immediatement que ces noires fumes
ne peuvent apporter aux hommes qui en sont couverts, que frayeurs &
craintes. Or selon la diversit de ces exhalaisons provenantes d'une
diversit & variet de sang, duquel sont produites ces fumes & suyes,
il y a diverses sortes d'apprehensions & melancholies qui attaquent
diversement, & depravent sur tout les functions de la facult
imaginatrice. Car comme la variet du sang diversifie l'entendement,
ainsi l'action de l'ame change, change les humeurs du corps.

De cette mutation & depravation d'humeurs, mmement aux temperamens
melancholiques surviennent des bigearres & tranges imaginations causes
par ces fumes ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique.

Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie
souill de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, &
particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, &
s'imaginent un _Gougou_, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi
que Cain aprs l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le
talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce
_Gougou_ devant les eux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le
cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la
ville qu'il btit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir t
agit des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa
mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne
leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, &  dire la verit, ce
qui a fortifi l'opinion du _Gougou_ a t le rapport dudit Prevert,
lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de mme aloy,
disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer  la croce contre un diable, &
qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant  Monsieur le
Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit
plaisir  l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire
dire d'autres.

Et quant  la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup
qu'elle soit comme l'Emeraude de _Makh_; de laquelle nous avons parl
au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la
roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels
que nous avons rapport en France: & parmi ladite roche y a quelquefois
du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il blouisse les eux.

Or si ledit Champlein a t credule, un savant personnage que j'honore
beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute,
ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprime
l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer
son autheur, & ayant baill les fables des Armouchiquois & du _Gougou_
pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant  la croce
et aussi t imprim il l'et creu, & mis par scrit, comme le reste.

Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de
dcouvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laiss des
amples commentaires de ses voyages, mais ils toient trop amples, car
ilz contenoient plus que la verit: & toient vrayement commentaires.
Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont
fait -croire  beaucoup de gens par aprs, ce dit l'autheur. Il faut
croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si
cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cott son autheur
on est hors de reproche.

Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut tre moi-mme en cet
endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'cris) que le Pote
Juvenal appelle _Insanabile scribendis cacoethes_, lquels crivent
beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur
de Belle-foret, n'toit la reverence que je porte  Sa memoire. Car
ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait
par lambeaux, ceux que j'ay rapport ci dessus, il n'a pas quelquefois
bien pris les choses, tant precipit d'crire: comme quand au premier
ddits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separes par
petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez
de latitude: Quand il appelle _Labrador_ le pas de la Baye de Chaleur,
laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & l o il dit
qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sait que
_Labrador_ est par les soixante degrez. Item quand en la relation du
second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens
sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine
sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des ttes de ses ennemis
tendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les
Canadiens (qui ont quantit de vignes, & au pas dquels est assise
l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont  l'egal du pas du
Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient
du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes
crus. Et l dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur
arriver quelque-fois) ce n'est chose loigne de nous car j'ay veu
maintes fois noz matelots prendre une moru seche, & mordre dedans de
bon appetit. Item quant il met en une ile le village _Stadacon_, o il
dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'toient que cabannes
couvertes d'corce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de
_Bacalos_ (c'est  dire Morus) vis--vis de saincte Croix, o hiverna
Jacques Quartier & _Labrador_ au Nort de la grande riviere; lequel pas
auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la
riviere de _Saguenay_ fait des iles o il y a quantit de vignes: ce que
son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere
_Saguenay_ s'approcherent familierement des Franois, & leur montrerent
le chemin  _Hochelaga_; Item que les Canadiens estimaient les Franois
fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de _Hochelaga_ il
figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois tages. Item
que les Chrtiens appellerent la ville de _Hochelaga_ Mont-Royal: Item
que le village _Hochelaga_ est  la pointe & embouchure de la riviere de
_Saguenay_: par les degrez de cinquante-cinq  soixante: Item quand il
dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent _Cudouagni_: car
de verit ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix
hommes apporterent par honneur le Roy de _Hochelaga_ dans une peau
devant le Capitaine Franois, sans dire qu'il toit paralytique. Item
qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le
contraire: c'est  dire qu' faute de truchement il ne pouvoit entendre
ceux de _Hochelaga_. Item que le Roy de _Hochelaga_ pria ledit Capitaine
de lui bailler secours contre ses ennemis, &c.

Or quand je considere ces precipitations tre arrives  un personnage
tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'tonne pas
s'il y en quelquefois s anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses
dquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit
contenter de faillir apres les autheurs originaires, lquels on est
contraint de suivre, sans extravaguer  des choses qui ne sont point, &
sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont crit:
principalement quand cela est sans dessein, & ne revient  aucune
utilit.

Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes
 plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se
charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nomme _Des oyseaux_: & de verit je
croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette
ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de
semblables en notre voyage o il ne falloit qu'assommer, recuillir, &
charger notre vaisseau. Item quand il a racont avou avoir poursuivi
une bte  deux piez, & qu's pas du _Saguenay_ il y a des hommes
accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, &
n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y
a pardela un pas de Pygmes, & une mer douce. Quant  la bte  deux
pieds je ne say que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus
tranges en la Nature que cela: puis ces terres l ne sont si bien
dcouvertes qu'on puisse savoir tout ce qui y est. Mais pour le reste
il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel
avoit couru des grandes contres toute sa vie. Et cet autheur il l'amena
par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre
bouche, afin qu'on y adjoutt telle foy qu'on voudroit. Quant  la mer
douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de
_Canada_, duquel nul des Sauvages de dea n'a veu l'extremit
Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a
trente journes de long, qui sont trois cens lieus  dix lieus par
jour. Cela peut bien tre appell mer par ces peuples, prenant la mer
pour une grande tendue d'eau. Pour le regard des _Pygmes_, je say par
le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent
qu's montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que
les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre.
Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mmes m'ont recit
avoir veu des armures semblables  celles que dcrit ledit Quartier,
lquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en
l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye
de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je rpons
que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour
avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute
aussi de ce que dit le mme Quartier qu'il y a des assembles, & comme
des colleges, o les filles sont prostitues, jusques  ce qu'elles
soient maries & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que
nous avons reserv  dire en son lieu. Mais pour retourner audit
Champlein, je voudrois qu'avec le _Gougou_ il n'eust point mis par crit
que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se
mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, lquels
ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni
autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les
mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement
l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre
eux ilz ne savent que c'est de sanctification, de regne celeste, de
pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en
tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinit, Saint
Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptme,
Foy, Esperance, Charit, & autres infinis ne sont point en usage chs
eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le
commencement. Car par necessit il faudra qu'ils apprennent la langue
des peuples qu'ils voudront conduire  la Foy Chrtienne: &  prier en
ntre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des
langues inconues. Ce qu'tant de coutume & de droit positif, & non
d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les
enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court
pour parvenir  leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens 
ceux qui en ont la volont.




_Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de
Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier.
Fin de ladite Entreprise._

CHAP. XXX

APRES la dcouverte de la grande riviere de Canada faite par le
Capitaine Quartier en la maniere que nous avons recit ci-dessus, le Roy
en l'an mille cinq cens quarante fit son Lieutenant general s terres
neuves de _Canada, Hochelaga, Saguenay_, & autres circonvoisines messire
Jean Franois de la Roque dit le Sieur de Roberval Gentil-homme du pas
de Vimeu en Picardie, auquel il fit delivrer sa Commission le quinzime
de Janvier audit an,  l'effect d'aller habiter ldites terres, y batir
des Forts, & conduire des familles. Et pour ce faire sa Majest fit
delivrer quarante cinq mille livres par les mains de Maitre Jean du Val
Thresorier de son Epargne.

Jacques Quartier fut nomm par sadite Majest Capitaine general & maitre
Pilote sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employs  cette
entreprise, qui furent cinq en nombre du pois de quatre cens tonneaux de
charge ainsi que je trouve par les compte rendu ddits deniers par ledit
Quartier, qui m'a est communiqu par le sieur Samuel Georges bourgeois
de la Rochelle.

Or n'ayant peu jusques ici recouvrer ladite Commission de Roberval, je
me contenteray de donner aux lecteurs celle qui peu aprs fut donne
audit Quartier, dont voici la teneur.

_Commission pour le Capitaine Jacques Quartier sur le voyage &
habitation des terres neuves de Canada Hochelaga &c._

Franois par la grace de Dieu Roy de France, A tous ceux qui ces
presentes lettres verront, Salut. Comme pour le desir d'entendre & avoir
conoissance de plusieurs pas qu'on dit inhabits, & autres tre
possedez par gens Sauvages sans conoissance de Dieu, & sans usage de
raison, eussions ds peia,  grans frais & mises envoy dcouvrir
esditz pas par plusieurs bons pilotes; & autres noz sujetz de bon
entendement, savoir, & experience, qui d'iceux pas nous auroient amen
divers hommes que nous avons par long temps tenus en ntre Royaume, les
faisans instruire en l'amour & crainte de Dieu & de sa sainte Loy &
doctrine Chrtienne ne intention de les faire remener sdits pas en
compagnie de bon nombre de noz sujets de bonne volont, afin de plus
facilement induire les autres peuples d'iceux pas  croire en ntre
sainte Foy: & entre autres y eussions envoy ntre cher & bien am
Jacques Quartier, lequel auroit dcouvert grand pas des terres de
_Canada & Hochelaga_ faisant un bout de l'Asie du ct de l'Occident:
lquels pas il a trouv (ainsi qu'il nous a rapport) garnis de
plusieurs bonnes commodits, & les peuples d'iceux bien fournis de corps
& de membres & bien disposez d'esprit & entendement, dquels il nous a
semblablement amen aucun nombre, que nous avons par long temps fait
voir & instruire en notredite sainte Foy avec nodits sujets. En
consideration dequoy, & de leur bonne inclination que avons avis &
deliber de renvoyer ledit Quartier esdits pas de _Canada & Hochelaga_,
& jusques en la terre de _Saguenay_ (s'il peut y aborder) avec bon
nombre de navires & de toutes qualits, arts, & industrie, pour plus
avant entrer esdits pas, converser avec les peuples d'iceux, & avec eux
habiter (si besoin est) afin de mieux parvenir  ntredite intention, &
 faire chose agreable  Dieu ntre createur, & redempteur, & que soit 
l'augmentation de son saint & sacr Nom, & de ntre mere sainte Eglise
Catholique, de laquelle nous sommes dits & nommez le premier fils:
Parquoy soit besoin pour meilleur ordre & expedition de ladite
entreprise deputer & tablir un Capitaine general & maistre Pilote
ddits navires, qui ait regard  la conduite d'iceux, & sur les gens,
officiers, & soldats y ordonns & tablis: SAVOIR FAISONS que nous 
plein confians de la personne dudit Jacques Quartier, & se ses sens,
suffisance, loyaut, preud'homme, hardiesse, grande diligence, & bonne
experience; icelui pour les causes & autres  ce nous mouvans, Avons
fait, constitu, & ordonn, faisons, constituons, ordonnons &
tablissons par ces presentes, Capitaine general & maitre Pilote de tous
les navires, & autres vaisseaux de mer par nous ordonns tre menez pour
ladite entreprise & expedition, pour ledit tat & charge de Capitaine
general & maitre Pilote d'iceux navires & vaisseaux avoir, tenir, &
exercer par ledit Jacques Quartier aux honneurs, prerogatives,
preminences, franchises, libertez, gages, & bien-faitz, telz que par
nous lui seront pour ce ordonnez, tant qu'il nous plaira. Et lui avons
donn & donnons puissance & authorit de mettre, tablir, & instituer
ausdits navires tels Lieutenans, patrons, pilotes & autres ministres
necessaires pour le fait & conduite d'iceux, & en tel nombre qu'il verra
& conoitra tre besoin & necessaire, pour le bien de ladite expedition.
Si donnons en mandement par cesdites presentes  ntre Admiral, ou
Vic'Admiral, que prins & receu dudit Quartier le serment pour de deub &
accoutum, icelui mettent & instituent, ou facent mettre & instituer de
par nous en possession & saisine dudit Etat de Capitaine general &
maitre Pilote: & d'icelui, ensemble des honneurs prerogatives &
preminences, franchises, libertez, gages, & bien-faicts telz que par
nous lui seront pource ordonnez, le facent souffrent & laissent jouir &
user pleinement & paisiblement, &  lui obeir & entendre de tous ceux' &
ainsi qu'il appartiendra s choses touchant & concernant ledit Etat &
charge. En outre lui face souffre, & permettre prendre le petit Gallion
appell l'Emerillon que de present il de nous, lequel est ja vieil &
caduc, pour servir  l'adoub de ceux ces navires qui en auront besoin, &
lequel nous voulons tre prins & appliqu par ledit Quartier pour
l'effect dessus dit sans qu'il soit tenu en rendre aucun autre compte ne
reliqua: Et duquel compte & reliqua nous l'avons dcharg & dchargeons
par icelles presentes: par lquelles nous mandons aussi  noz Prevostz
de Paris, Baillifs de Roun, de Can, d'Orleans, de Blois, & de Tours,
Senechaux du Maine, d'Anjou, & Guienne, &  tous nos autres Baillifs,
Senechaux, Prevosts, Allous, & autres noz Justiciers, & Officiers, tant
de ntre Royaume, que de ntre pas de Bretagne uni  icelui, pardevers
lquels sont aucuns prisonniers, accuss ou prevenuz d'aucuns crimes
quelz qu'ilz soient, fors de crimes de lese Majest divine & humaine
envers nous & de faux monnoyeurs qu'ils ayent incontinent  delivrer,
rendre & bailler s mains dudit Quartier, ou ses commis & deputez
portans ces presentes, ou le _duplicata_ d'icelle pour notre service en
ladite entreprise & expedition ceux ddits prisonniers qu'il conoitra
estre propres, suffisans, & capables pour servir en icelle expedition,
jusqu'au nombre de cinquante personnes & selon le choix que ledit
Quartier en fera, iceux premierement jugs & condamnez selon leurs
demerites, & la gravit de leurs mesfaits, si jugs & condemns ne sont:
& satisfaction aussi prealablement ordonne aux parties civiles &
interesses, si faite n'avoir et: pour laquelle toutefois nous ne
voulons la delivrance de leurs personnes dites mains dudit Quartier
(s'il les trouve de service) tre retarde ne retenue: Mais se prendra
ladite satisfaction sur leurs biens seulement. Et laquelle dlivrance
ddits prisonniers, accuss ou prevenuz, nous voulons tre faite dites
mains dudit Quartier pour l'effect dessusdit par nosditz Justiciers &
Officiers respectivement, & par chacun d'eux en leur regard, pouvoir &
jurisdiction, nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites,
ou  faire, releves, ou  relever, & sans que par le moyen d'icelles,
icelle delivrance en la maniere dessusdite soit aucunement differe. Et
afin que plus grand nombre n'en soit tir, outre lditz cinquante, Nous
voulons que la delivrance que chacun de nosditz Officiers en sera audit
Quartier soit crite & certifie en la marge de ces presentes, & que
neantmoins regitre en soit par eux fait & envoy incontinent par devers
ntre am & feal Chancellier pour conoitre le nombre & la qualit de
ceux qui auront t baills & delivrs. Car tel est notre plaisir. Et
tmoin de ce nous avons fait mettre ntre seel  cesdites presentes.
Donn  Saint-Pris le dix-septieme jour d'Octobre, l'an de grace mille
cinq cens quarante, & de ntre regne le vint-sixieme. Ainsi sign sur le
repli, Par le Roy, vous Monseigneur le Chancellier, & autres presens. De
la Chesnaye. Et scelles sur le repli  simple queu de cire jaune.

Les affaires expdies ainsi que dessus, lditz De Roberval & Quartier
firent voiles aux Terres-neuves, & se fortifierent au Cap Breton, o il
reste encores des vestiges de leur edifice. Mais s'appuyans trop sur le
benefice du Roy, sans chercher le moyen de vivre du pas mme: & le Roy
occup de grandes affaires qui pressoient la France pour lors, il n'y
eut moyen d'envoyer nouveau rafraichissement de vivres  ceux qui
devoient avoir rendu le pas capable de les nourrir, ayans eu un si bel
avancement de sa Majest, & paraventure que ledit De Roberval fut mand
pour servir le Roy pardea: car je trouve par le compte dudit Quartier
qu'il employa huit mois  l'aller querir aprs y avoir demeur dix-sept
mois. Et ose bien penser que l'habitation du Cap Breton ne fut moins
funeste qu'avoit t six ans auparavant celle de Sainte-Croix en la
grande riviere de Canada, o avoit hivern ledit Quartier. Car ce pas
tant assis sur les premieres terres, & sur le Golfe de _Canada_, qui
est glac tous les ans jusques sur la fin de May, il n'y a point de
doute qu'il ne soit merveilleusement pre & rude, & sous un ciel tout
plein d'inclemence. De maniere que cette entreprise reussit point, faute
de s'tre log en un climat temper. Ce qui se pouvoit aisment faire,
tant la province de telle tendue qu'il y avoit  choisir vers le Midi
autant que vers le Nort.

[Illustration]




_Plainte sur notre inconstance & lachet: Nouvelle entreprise &
Commission pour_ Canada: _Envie des Marchans Maloins. Revocation de la
dicte commission._

CHAP. XXXI

SI le dessein d'habiter la terre de Canada n'a ci devant reussi, il n'en
faut ja blamer la terre, mais accuser ntre inconstance & lachet. Car
voici qu'apres la mort du Roy Franois premier on entreprent des voyages
au Bresil &  la Floride, lquels n'ont pas eu meilleur succs, quoy que
ces province soyent sans hiver, & jouissent d'une verdure perpetuelle.
Il est vray que l'ennemi public des hommes a forc les ntres de quitter
le pas par-del, mais cela ne nous excuse point, & ne peut nous
garentir de faute. Tandis qu'on a eu esperance en ces entreprises plus
meridionales, & outre l'quateur, on a oubli les dcouvertes de Jacques
Quartier: de sorte que plusieurs annes se sont coules, auquelles noz
Franois ont t endormis, & n'ont rien faire de memorable par mer; Non
qu'il ne se trouve des hommes aventureux, qui pourroient faire quelque
chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz de ceux sans
lquelz toute entreprise est vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre
vints huit le sieur de la Jaunaye Chaton, & Jacques Noel nevoeux &
heritiers dudit Quartier, s'tans efforcez de continuer  leurs dpens
les erremens de leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par le
brulement qui leur fut fait de trois ou quatre pataches par les hommes
de dea. De sorte qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy auquel
ilz presenterent requte aux fins d'obtenir Commission pareille  celle
dudit Quartier rapporte ci-dessus, en consideration de ses services, &
qu'au voyage de l'an mille cinq cens quarante, il avoit employ la somme
de seze cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il avoit receu,
dont il n'avoit t rembours; Requerant en titre pour ayder  former
une habitation Franoise, un privilege pour douze ans de traffiquer
seuls avec les peuples sauvages ddites terres, & principalement au
regard des pelleteries qu'ils amassent tous les ans: & defense tre
faites  tous les sujets du Roy de s'entremettre dudit traffic, ni les
troubler en la jouissance dudit privilege & de quelques mines qu'il
avoient dcouvertes, pendant ledit temps. Ce qui leur fut accord par
lettres patentes & commission qu'ils en eurent du quatorzieme de
Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais apres s'tre bien donn de
la peine & obtenir cela, ile en eurent peu, ou plutot rien de
contentement. Car incontinent voici l'envie des marchans de Saint-Malo
qui prend les armes pour ruiner tout ce qu'ils avoient fait, & empecher
l'avancement & du Christianisme & du nom Franois en ces terres-l:
comme ils ont sceu fort bien pratiquer depuis en mme sujet  l'endroit
du sieur de Monts. Si-tt donc qu'ils eurent la nouvelle de ladite
Commission portant le privilege susdit, incontinent ilz presenterent
leur requte au Conseil priv du Roy pour la faire revoquer. Sur quoy
ils eurent arrest  leur desir du cinqume de May ensuivant.

On dit qu'il ne faut point empcher la libert naturellement acquise 
toute personne de traffiquer avec les peuples de dela. Mais je
demanderoy volontiers qui est plus  preferer ou la Religion Chrtienne,
& l'amplification du nom Franois, ou le profit particulier d'un
marchant qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni du Roy? Et
ce-pendant cette belle dame Libert a seule empech jusques ici que ces
pauvres peuples errans n'ayent t faicts Chrtiens, & que les Franois
n'ayent parmi eux plant des colonies, qui eussent receu plusieurs des
ntres, lquels depuis ont enseign nos arts & mtiers aux Allemans,
Flamens, Anglois, & autres nations. Et cette mme Libert a fait que par
l'envie des marchans les Castors se vendent aujourd'hui dix livres
piece, lquels au temps de ladite Commission ne se vendoient qu'environ
cinquante sols. Certes la consideration de la Foy & Religion Chrtienne
merite bien que l'on octroye quelque chose  ceux qui employent leur
vies & fortunes pour l'accroissement d'icelle, & en un mot, pour le
public. Et n'y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse
du fruit d'icelle.




_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves. Ile de Sable. Son
retour en France d'une incroyable faon. Ses gens cinq ans en ladite
ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._

CHAP. XXXII

D'AUTANT que jusques ici nous n'avions parl que d'entreprises vaines,
lquelles n'ont t secondes comme il falloit, j'en adjouteray encor
ici une pour le parachevement de ce livre, qui est du sieur Marquis de
la Roche Gentil-homme Breton tout rempli de bonne volont, mais auquel
on n'a tenu les promesses qu'on lui avoit faites pour l'execution de son
dessein.

En l'an mille cinq cens nonante huit le Roy ayant audit Marquis confirm
le don de Lieutenance generale s terres dont nous parlons,  luy fait
par le Roy Henry III & octroy sa Commission, il s'embarqua avec environ
soixante hommes, & n'ayant encore reconu le pas il fit descente en
l'ile de Sable, que est  vint-cinq ou trente lieus de Campseau: ile
troite, mais longue d'environ vint lieus, gisante par les quarante
quatre degrez: assez sterile, mais o y a quantit de vaches &
pourceaux, ainsi que nous avons touch ailleurs. Ayant l decharg ses
gens & bagage, il ft question de chercher quelque bon port en la terre
ferme: &  cette fin il s'y en alla dans une petite barque: mais au
retour il fut surpris d'un vent si fort & violent, que contraint d'aller
au gr d'icelui, il se trouva en dix ou douze jours en France. Et pour
montrer la petitesse de la barque, & qu'il falloit ceder  la fureur du
vent j'ay plusieurs fois ou dire au Sieur de Poutrincourt, que du bord
d'icelle il lavoit ses mains dans la mer. Etant en France le voila
prisonnier du Duc de Mercoeur! & celui  qui les dieux les plus
inhumains ole & Neptune avoient pardonn ne trouve point d'humanit en
guerre. Cependant ses gens demeurent cinq ans degrads en ladite ile, se
mutinent, & coupent la gorge l'un  l'autre, tant que le nombre se
racourcit de jour en jour. Pendant ldits cinq ans ils ont l vcu de
pecherie, & des chairs des animaux que nous avons dit, dont ils en
avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissoient de laictage, &
autres petites commoditez. Ledit Marquis tant delivr fit recit au Roy
 Rouen de ce qui lui toit survenu. Le Roy commanda  Chef-d'hotel
Pilote d'aller recuillir ces pauvres hommes quand il iroit aux
Terres-neuves. Ce qu'il fit; & en trouva douze de reste, auquels il ne
dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attrapper bon
nombre de cuirs, & peaux de loups marins dont ils avoient fait reserve
durant ldites cinq annes. Somme, revenus en France ilz se presentent 
sa Majest vtus ddites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler
quelque argent & se retirerent mais il y eut procs entre eux & ledit
Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorques d'eux; dont
par apres ilz composerent amiablement. Et d'autant que ledit Marquis
faute de moyens ne continua ses voyages, & peu apres deceda, je veux ici
adjouter seulement l'extrait de sadite Commission, ainsi que s'ensuit.

_Edit du Roy contenant le pouvoir & Commission donne par sa Majest au
Marquis de Cottenmed & de la Roche, pour la conqute des terres de
Canada, Labrador, Ile de Sable, Norembergue, & pas adjacens._

HENRI par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A tous ceux qui
ces presentes lettres verront, Salut. Le feu Roy Franois premier, sur
les avis qui lui auroient t donnez, qu'aux iles & pas de Canada, ile
de Sable, Terres-neuves & autres adjacentes, pas tres-fertiles &
abondans en toutes sortes de commoditez, il y avoit plusieurs sortes de
peuple bien formez de corps & de membres, & bine disposez d'esprit &
d'entendement, qui vivent sans aucune conoissance de Dieu: auroit (pour
en avoir plus ample conoissance) iceux pas fait dcouvrir par aucuns
bons pilotes & gent  ce conoissans. Ce qu'ayant reconu veritable, il
auroit (pouss d'un zele & affection de l'exaltation du nom Chrtien)
ds le quinzieme Janvier mille cinq cens quarante, donn pouvoir  Jean
Franois de la Roque sieur de Roberval, pour la conqute ddits pas. Ce
que n'ayant t execut ds lors, pour les grandes affaires qui seroient
survenues  cette Couronne: Nous avons resolu pour perfection d'un si
bel oeuvre & de si sainte & louable entreprise, au lieu dudit feu sieur
de Roberval: de donner la charge de cette conqute  quelque vaillant &
experiment personage, dont la fidelit & affection  notre service nous
soit conue, avec les mmes pouvoirs, authoritez, prerogatives &
preeminences qui toient accordes audit feu sieur de Roberval par
ledites lettres patentes dudit feu Roy Franois premier.


SAVOIR FAISONS, que pour la bonne & entiere confiance que nous avons de
la personne de notre aim & feal Troillus du Mesguets Chevalier de notre
Ordre, Conseiller en notre Conseil d'Etat, & Capitaine de cinquante
hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche Marquis
Cottenmeal, Baron de Las, Vicomte de Carenten & saint Lo en Normandie,
Vicomte de Trevallot, sieur de la Roche, Gommard & Quermoalec, de
Gronac, Bontguigno, & Liscuit, & de ses louables vertus, qualitez &
merites; aussi de l'entiere affection qu'il a au bien de notre service &
avancement de nos affaires. Iceluy pour ces causes & autre  ce nous
mouvans, Nous avons conformment  la volont du feu Roy dernier deceda
notre tres-honor sieur & frere qu ja avoit fait election de sa persone
pour l'execution de ladite entreprise, icelui fait, faisons creons,
ordonnons, tablissons par ces presentes signes de ntre main, ntre
Lieutenant general dits pas de _Canada, Hochelaga, Terres-neuves,
Labrador_, riviere de la gran' Baye, de Norembegue & terres adjacentes
ddites provinces & tendue de pas, sans icelles tre habites par
sujets de nul Prince Chrtien, & pour cette sainte oeuvre &
aggrandissement de la foy Catholique, tablissons pour conducteur, chef,
Gouverneur & Capitaine de ladite entreprise: Ensemble de tous les
navires, vaisseaux de mer, & pareillement de toutes persones, tant gens
de guerre, mer que autres par nous ordonnez & qui seront par lui choisis
pour ladite entreprise & execution: avec pouvoir & mandement special
d'lire, choisir les Capitaines, Maitres de navires & Pilotes:
commander, ordonner & disposer souz notre authorit; prendre, emmener &
faire partir des profits & havres de ntre Royaume les nefs, vaisseaux
mis en appareil, equippez & munis de gens, vivres & artilleries & autres
choses necessaires pour ladite entreprise, avec pouvoir en vertu de noz
commissions de fair la leve de gens de guerre qui seront necessaires
pour ladite entreprise et iceux faire conduire par ses Capitaines au
lieu de son embarquement, & aller, venir, passer & repasser dits ports
trangers, descendre & entrer en iceux & mettre en ntre main tant par
voyes d'amiti ou amiable composition si faire se peut, que par force
d'armes, main forte, & toutes autres voyes d'hostilitez assaillir villes
chateaux, forts & habitations, iceux mettre en ntre obeissance, en
constituer & edifier d'autres; faire loix, statuts & ordonnances
politiques, iceux faire garder, observer & entretenir, faire punir les
deliquans, leur pardonner & remettre selon qu'il verra bon tre, pourveu
toutefois que ce ne soient pas occupez ou tans souz la sujection &
obeissance d'aucuns Princes & Potentats nos amis, alliez & confederez.
Et  fin d'augmenter & accroitre le bon vouloir, courage & affection de
ceux qui serviront  l'execution & expedition de ladite entreprise, &
mme de ceux qui demeureront sdites terres, nous lui avons donn
pouvoir d'icelles terres qu'il nous pourroit avoir acquises audit
voyage, faire bail pour en jour par ceux  qui elles seront affectes &
leurs successeurs en tous droits de propriet. A savoir aux Gentils
hommes & ceux qu'il jugera gens de merite, en Fiefs, Seigneuries,
Chastelenies, Comtez, Vicomtez, Baronnies & autres dignitez relevans de
nous, telles qu'il jugera convenir  leur services:  la charge qu'ilz
serviront  la tuition & defense ddits pas. Et aux autres de moindre
condition,  telles charges & redevances annuelles qu'il avisera, dont
nous consentons qu'ils en demeurent quittes pour les six premieres
annes ou tel autre temps que ntredit Lieutenant avisera bon tre &
conoitra leur tre necessaire: except toutefois du devoir & service
pour la guerre. Aussi qu'au retour de ntre Lieutenant il puisse
departir  ceux qui auront fait le voyage avec lui les gaignages &
profits mobiliaires provenus de ladite entreprise, & avantager du tiers
ceux qui auront fait ledit voyage: retenir un autre tiers pour lui pour
ses frais & depens, & l'autre tiers pour tre employ aux oeuvres
communes, fortifications du pas & fraiz de guerre. Et afin que ntredit
Lieutenant soit mieux assist & accompagn en ladite entreprise, nous
lui avons donn pouvoir de se faire assister en ladite arme de tous
Gentils-hommes, Marchans, & autres noz sujets qui voudront aller ou
envoyer audit voyage, payer gens & quipages & munir nefs  leurs
despens. Ce que nous leur defendons tres-expressement faire, ni
traffiquer sans le sceu & consentement de ntredit Lieutenant, sur peine
 ceux que seront trouvez, de perdition de tous leurs vaisseaux, &
marchandises. Prions aussi & requerons tous Potentats, Princes noz
allis & confederez, leurs Lieutenans & sujets, en cas que ntredit
Lieutenant ait quelque besoin ou necessit, lui donner aide, secours &
confort, favoriser son entreprise. Enjoignons & commandons  tous nos
sujets en cas de rencontre par mer ou par terre, de lui tre en ce
secourables & se joindre avec lui: revoquans ds  present tous pouvoirs
qui pourroient avoir et donnez tant par nos predecesseurs Roys, que
nous,  quelques persones & pour quelque cause & occasion que ce soit,
au prejudice dudit Marquis ntredit Lieutenant general. Et d'autant que
pour l'effet dudit voyage il sera besoin passer plusieurs contracts &
lettres, nous les avons ds  present valid & approuv, validons &
aprouvons, ensemble les seings & seaux de ntre Lieutenant & d'autres
par lui commis pour ce regard. Et d'autant qu'il pourroit survenir 
ntredit Lieutenant quelque inconvenient de maladie, ou arriver faute
d'icelui, aussi qu'a son retour il sera besoin laisser un ou plusieurs
Lieutenans: Voulons & entendons qu'il en puisse nommer & constituer par
testament & autrement comme bon lui semblera, avec pareil pouvoir ou
partie d'icelui qui lui avons donn. Et afin que ntredit Lieutenant
puisse plus facilement mettre ensemble le nombre de gans qui lui est
necessaire pour ledit voyage, & entreprise, tant de l'un que de l'autre
sexe: Nous lui avons donn pouvoir de prendre, lire & choisir & lever
telles persones en ntredit Royaume, pas, terres & Seigneuries qu'il
conoitra tre propres, utiles & necessaires pour ladite entreprise, qui
conviendront avec lui aller, lquels il fera conduire & acheminer des
lieux o ilz se seront par lui levez jusques au lieu de l'embarquement.
Et pource que nous ne pouvons avoir particuliere conoissance ddits pas
& gens trangers pour plus avant specifier le pouvoir qu'entendons
donner  ntredit Lieutenant general; voulons & nous plait qu'il ait le
mme pouvoir, puissance & authorit qu'il toit accord par ledit feu
Roy Franois audit sieur de Roberval, encores qu'il n'y soit si
particulierement specifi: & qu'il puisse en cette charge faire,
disposer, & ordonner de toutes chose opines & inopines concernant
ladite entreprise, comme il jugera  propos pour ntre service les
affaires & necessitez le requerir, & tout ainsi & comme nous-mme
ferions & faire pourrions si presens en personne y tions, jaoit que le
cas requit mandement plus special: validans ds  present comme pour
lors tout ce que par ntredit Lieutenant sera fait, dit, constitu,
ordonn & tabli, contract, chevi & compos, tant par armes, amiti,
confederation & autrement en quelque sorte & maniere que ce soit ou
puisse tre pour raison de ladite entreprise, tant par mer que par
terre: & avons le tout approuv, aggre & ratifi: aggreons, approuvons
& ratifions par ces presentes & l'avouons & tenons, & voulons tre tenu
bon & valable, comme s'il avoit par nous fait.

SI DONNONS en mandement,  notre am & feal le Sieur Comte de Cheverny
Chancellier de France, &  nos amez & feaux Conseillers, les gens tenans
noz Cours de Parlement, grand Conseil, Baillifs, Senechaux, Prevots,
Juges & leurs Lieutenans & tous autre noz Justiciers, & Officiers chacun
endroit loy comme il appartiendra, que ntredit Lieutenant duquel nous
avons ce jourd'hui prins & receu le serment en tel cas accoutum, ilz
facent & laissent, souffrent jouir & user pleinement & paisiblement, 
icelui obeir & entendre, &  tous ceux qu'il appartiendra s chose
touchans & concernans notredite Lieutenance.

MANDONS en outre  tous nos Lieutenans generaux, Gouverneurs de noz
Provinces, Admiraux, Vic'Admiraux, Maitres de ports havres & passages,
lui bailler chacun en l'tendue de son pouvoir, aide, confort, passage,
secours & assistance, &  ses gens avouez de lui, dont il aura besoin.
Et d'autant que de ces presentes l'on pourra voir affaire en plusieurs &
divers lieux: Nous voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deuement collation
par un de nos amez & feaux Conseillers, Notaires Royaux, foy soit
adjoute comme au present original: Car tel est ntre plaisir. En tmoin
dequoy nous avons fait mettre ntre seel esdites presentes. Donn 
Paris le douzime jour de Janvier l'an de grace mille cinq cens quatre
vints dix-huit. Et de notre regne le neuvime.

Sign,                                 HENRI.

[Illustration 014.png]




[Illustration]

                             QUATRIEME
                        LIVRE DE L'HISTOIRE
                       DE LA NOUVELLE-FRANCE
                       CONTENANT LES VOYAGES
                       des Sieurs de Monts et
                          de Poutrincourt.




_Intention de l'Autheur. Avis au Roy sur l'habitation de la
Nouvelle-France. Commission au Sieur de Monts. Defenses pour le traffic
des pelleteries._

CHAP. I

J'AY  reciter en ce livre la plus courageuse de toutes les entreprises
que noz Franois ont faites pour l'habitation des Terres-neuves d'outre
l'Ocean, & la moins ayde & secourue. Le sieur de Monts dit en son nom
PIERRE DU GUA, Gentilhomme Xaintongeois en est le premier motif, lequel
voyant la France en repos par la paix heureusement traite  Vervin lieu
de ma naissance, proposa au Roy un expedient pour faire une habitation
solide dites terres d'outre mer sans rien tirer des coffres de sa
Majest, qui toit la mme ( peu prs) que nous avons veu ci-dessus
avoir t octroye & Estienne Chaton Sieur de la Launaye, & Jacques Noel
Capitaine de la marine, neveux & heritiers de feu Jacques Quartier, sans
que toutefois ledit sieur de Monts et eu avis telle chose avoir t
auparavant par eux impetre. Ce conseil trouv bon & utile, lettres
incontinent furent expedies audit sieur pour la Lieutenance generale du
Roy s terres comprises souz le nom de la Nouvelle-France, jusques 
certains degrez: & consequemment autres lettres portans defenses  tous
sujets de sa Majest autres qu'icelui sieur de Monts & ses associez, de
traffiquer de pelleterie, & autres choses, avec les peuples habitans
lesdites terres, sur grandes peines: en la maniere qui s'ensuit.

_Comission du Roy au sieur de Monts, pour l'habitation s terres de la
Cadie, Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France._

_Ensemble les defenses  tous autres de traffiquer avec les sauvages
ddites terres._

HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A ntre cher &
bien m le sieur de Monts Gentilhomme ordinaire de ntre Chambre,
Salut. Comme ntre plus grand soin & travail soit & ait toujours t
depuis ntre avenement  cette Couronne, de la maintenir & conserver en
son ancienne dignit, grandeur & splendeur, d'tendre & amplifier autant
que legitimement se peut faire, les bornes & limites d'icelle: Nous
tant ds long temps , informez de la situation & condition des pas &
territoires de la Cadie, Meuz sur toutes choses d'un zele singulier &
devote & ferme resolution & protecteur de tous Royaumes & Etats; de
faire convertir, amener & instruire les peuples qui habitent en cette
contre, de present gens barbares, athes, sans foy ne religion, au
Christianisme, & en la crance & profession de ntre foy & religion: &
les retirer de l'ignorante & infidelit o ilz sont. Ayant aussi ds
long temps reconnu sur le rapport des Capitaines de navires, pilotes,
marchans & autres qui de longue main ont hant, frequent & traffiqu
avec ce qui se trouve de peuples dits lieux, combien peut tre
fructueuse, commode & utile  nous,  nos Etats & sujets, la demeure,
possession & habitation d'iceux pour le grand & apparent profit que se
retirera par la grande frequentation & habitude que l'on aura avec les
peuples qui s'y trouvent, & le trafic & commerce qui se pourra par ce
moyen seurement traiter & negocier. Nous pour ces causes  plein
confians de vtre grande prudence, & en la conoissance & experience que
vous avez de la qualit, condition & situation dudit pas de la Cadie:
pour les navigations, voyages, & frequentations que vous avez faits en
ces terres, & autres porches & circonvoisines: nous asseurans que cette
ntre resolution & intention, vous tans commise, vous la saurs
attentivement, diligemment, & non moins courageusement, & valeureusement
executer & conduire  la perfection que nous desirons, Vous avons
expressement commis & tablis, & par ces presentes signes de ntre
main, Vous commettons, ordonnons, faisons, constituons & tablissons
ntre Lieutenant general, pour representer ntre personne aux pas,
territoires, ctes & confins de la Cadie: A commencer ds le quarantime
degr, jusques au quarante-sixime. Et en icelle tendu ou partie
d'icelle, tant & si avant que faire se pourra, tablir, tendre & faire
conoitre ntre nom, puissance & authorit. Et  icelle assujetir,
submettre & faire ober tous les peuples de ladite terre, & les
circonvoisins: Et par le moyen d'icelles & toutes autres voyes licites,
les appeller, faire instruire, provoquer & mouvoir  la conoissance de
Dieu; &  la lumiere de la Foy & Religion Chrtienne, l y tablir: & en
l'exercice & profession d'icelle maintenir, garder, & conserver ldits
peuples, & tous autres habituez dits lieux; & en paix, repos &
tranquilit y commander tant par mer que par terre: Ordonner, decider, &
faire executer tout ce que vous jugerez se devoir & pouvoir faire, pour
maintenir, garder & conserver ldits lieux souz ntre puissance &
authorit, par les formes, voyes, & moyens prescrits par nos
ordonnances. Et pour y avoir gard avec vous, commettre, tablir &
constituer tous Officiers, tant s affaires de la guerre que de Justice
& police pour la premiere fois, & de l en avant nous les nommer &
presenter, pour en estre par nous dispos & donner les lettres, tiltres
& provisions tels qu'ilz seront necessaires. Et selon les occurences des
affaires, vous mmes avec l'avis de gens prudens & capable prescrire
souz ntre bon plaisir, des loix, statuts, & ordonnances autant qu'il se
pourra conformes aux ntres, notamment s choses & matieres, auquelles
n'est pourveu par icelles: traiter & contracter  mme effet paix,
alliance & confederation, bonne amiti, correspondance & communication
avec ldits peuples & leurs Princes, ou autres ayant pouvoir &
commandement sur eux: Entretenir, garder & soigneusement observer les
traits & alliances dont vous conviendrs avec eux: pourveu qu'ils y
satisfacent de leur part. Et  ce defaut, leur faire guerre ouverte pour
les contraindre & amener  telle raison que vous jugerez necessaire pour
l'honneur, obessance & service de Dieu, & l'tablissement, manutention
& conservation de notredite authorit parmi eux: du moins pour hanter &
frequenter par vous, & tous noz sujets avec eux en toute asseurance,
libert, frequentation & communication, y negocier & trafiquer
amiablement & paisiblement. Leur donner & octroyer graces & privileges,
charges & honneurs. Lequel entier pouvoir susdit voulons aussi &
ordonnons que vous ayez sur tous nosdits sujets & autres qui se
transporteront & voudront s'habituer, trafiquer, negocier & resider
dits lieux; tenir, prendre, reserver & vous approprier ce que vous
voudrez & verrez vous tre plus commode & propre  vtre charge, qualit
& usage ddites terres, en departir telles parts & portions, leur donner
& attribuer tels tiltres, honneurs, droits, pouvoirs & facultez que vous
verrez besoin tre, selon les qualitez, conditions, & merites des
personnes du pas ou autres. Sur tout peupler, cultiver & faire habituer
ldites terres le plus promptement, soigneusement & dextrement, que le
temps, les lieux, & commoditez le pourront permettre: en faire ou faire
faire  cette fin la dcouverte & reconoissance en l'tendu des ctes
maritimes & autres contres de la terre ferme, que vous ordonnerez &
prescrirez en l'espace susdite du quarantime degr jusques au
quarante-sixime, ou autrement tant & si avant qu'il se pourra le long
ddites ctes, & en la terre ferme. Faire soigneusement rechercher &
reconoitre toutes sortes de mines d'or & d'argent, cuivre & autres
metaux & mineraux, les faire fouiller, tirer, purger & affiner, pour
tre convertis en usage, disposer suivant que nous avons faits en ce
Royaume du profit & emolument d'icelles, par vous ou ceux que vous aurs
tablis  cet effet, NOUS RESERANS seulement le dixime denier de ce qui
proviendra de celles d'or, d'argent & cuivre, vous affectans ce que nous
pourrions prendre ausdits autres metaux & mineraux, pour vous aider &
soulager aux grandes dpenses que la charge susdite vous pourra
apporter. Voulans cependant; que pour vtre seuret & commodit, & de
tous ceux de noz sujets qui s'en iront, habituront & trafiqueront
dites terres: comme generalement de tous autres qui s'y accommmoderont,
souz ntre puissance & authorit, Vous puissiez faire batir & construire
un ou plusieurs forts, places, villes & toutes autres maisons, demeures
& habitations, ports, havres, retraites, & logemens que vous conoitrez
propres, utiles & necessaires  l'execution de ladite entreprise.
Etablir garnisons & gens de guerre  la garde d'iceux. Vous ayder &
prevaloir aux effets susdits des vagabons, personnes oyseuses & sans
avoeu, tant s villes qu'aux champs, & des condamnez  banissement
perpetuels ou  trois ans au moins hors ntre Royaume, pourveu que ce
soit par avis & consentement & l'authorit de nos Officiers. Outre ce
que dessus, & qui vous est d'ailleurs prescrit, mand & ordonn par les
commissions & pouvoirs que vous a donnez ntre tres-cher cousin le sieur
d'Anville Admiral de France, pour ce qui concerne le fait & la charge de
l'Admiraut, en l'exploit, expedition & execution des choses susdites,
faire generalement pour la conqute, peuplement, habituation &
conservation de ladite terre de la Cadie, & des ctes, territoires
circonvoisins souz ntre nom & authorit, ce que nous-mmes ferions &
faire pourrions si presens en persone y tions, jaoit que le cas requit
mandement plus special que nous ne le vous prescrivons par cesdites
presentes: Au contenu dquelles, Mandons, ordonnons & tres-expressement
enjoignons  tous nos justiciers, officiers & sujets, de se conformer:
Et  vous ober & entendre en toutes & chacunes les choses susdites,
leurs circonstances & dependances. Vous donner aussi en l'execution
d'icelles tout ayde & confort, main-forte & assistance dont vous aurez
besoin, & seront par vous requis, le tout  peine de rebellion &
desobessance. Et  fin que persone ne pretende de cause d'ignorance de
cette ntre intention, & se vueille immiscer en tout ou en partie, de la
charge, dignit & authorit que nous vous donnons par ces presentes:
Nous avons de noz certaine science, pleine puissance & authorit Royale,
revoqu, supprim, declar nuls & de nul effet ci-apres & des  present,
tous autres pouvoirs & Commissions, Lettres & expeditions donnez &
delivrez  quelque persone que ce soit, pour dcouvrir, conqurir,
peupler & habiter en l'tendu susdite ddites terres situes depuis
ledit quarantime degr, jusques au quarante-sixime, quelles qu'elles
soient. Et outre ce mandons & ordonnons  tous nosdits Officiers de
quelque qualit & condition qu'ilz soient, que ces presentes, ou
_Vidimus_ deument collationn d'icelles par l'un de noz amez & feaux
conseillers, Notaires & Secretaires, ou autre Notaire Royal, ilz facent
 vtre requte, poursuite & diligence, ou de noz Procureurs, lire,
publier & registrer s regitres de leurs jurisdictions, pouvoirs &
dtroits, cessans en tant qu' eux appartiendra, tous troubles &
empchemens  ce contraires. Car tel est ntre bon plaisir. Donn 
Fontaine bleau le huitime jour de Novembre: l'an de grace mille six
cens trois: Et de ntre regne le quinzime. Sign, HENRI, Et plus bas,
par le Roy, POTIER. Et scell sur simple queu de cire jaune.

_Defenses du Roy  tous ses sujets, autres que le sieur de Monts & ses
associez, de trafiquer de pelleteries & autres choses avec les Sauvages
de l'etendue du pouvoir par luy donn audit sieur de Monts, & ses
associez: sur grandes peines._

HENRI par la grace de Dieu Roy de France& de Navarre. A nos amez & feaux
conseillers, les officiers de ntre Admiraut de Normandie, Bretagne,
Picardie & Guienne, &  chacun d'eux endroit soy, & en l'tendue de
leurs ressorts & jurisdictions, Salut. Nous avons pour beaucoup
d'importantes occasions, ordonn, commis & tabli le sieur de Monts
gentilhomme ordinaire de ntre chambre, ntre Lieutenant general, pour
peupler & habituer les terres, ctes, & pas de la Cadie, & autres
circonvoisins, en l'tendue du quarantime degr jusques au
quarante-sixime & l tablir ntre authorit, & autrement s'y loger &
et asseurer: en sorte que noz sujets dsormais puissent tre receuz, y
hanter, resider & traffiquer avec les Sauvages habitans ddits lieux:
comme plus expressement nous l'avons dclar par noz lettres patentes
expedies & delivres pour cet effet audit sieur de Monts le huitime
jour de Novembre dernier: suivant les conditions & articles moyennant
lquels il s'est charg de la conduite & execution de cette entreprise.
Pur faciliter laquelle &  ceux qui 'sy sont joints avec lui, & leur
donner quelque moyen & commodit d'en supporter la depense: Nous avons
eu agreable de leur permettre, & asseurer; Qu'il ne seroit permis 
aucuns autres noz sujets, qu' ceux qui entreroient en association avec
lui, pour faire ladite dpense, de traffiquer de pelleterie, & autres
marchandises, durant dix annes, s terres, pas, ports, rivieres &
avenus de l'tendu de sa charge. Ce que nous voulons avoir lieu. NOUS
pour ces causes, & autres considerations  ce que mouvans, Vous mandons
& ordonnons Que vous ayez chacun de vous en l'tendue de voz pouvoirs,
jurisdictions & dtroits ( faire de ntre part) comme de ntre pleine
puissance & authorit Royal, nous faisons tres-expresse inhibitions &
defenses  tous marchans, maitres, & Capitaines de navires, matelots, &
autres noz sujets de quelque tat, qualit & condition qu'ilz soient,
autres neantmoins avec ledit sieur de Monts, pour ladite entreprise,
selon les articles & conventions d'icelles par nous arretez ainsi que
dit est: D'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou envoyer faire
traffic & troque de pelleterie, & autres choses avec les Sauvages:
Frequenter, negocier, & communiquer durant ledit temps de dix ans,
depuis le Cap de Raze, jusques au quarantime degr, comprenant toute la
cte de la Cadie, terre & Cap Breton, Bayes de sainct Cler, de Chaleur,
Ile perce, Gachep, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin, Tadoussac, & la
riviere de Canada, tant d'un ct que d'autre, & toutes les Bayes &
rivieres qui entrent dedans ddites ctes: A peine de desobessance, &
confiscation entiere de leurs vaisseaux, vivres, armes & marchandises,
au profit dudit sieur de Monts & de ses associez, & de trente mille
livres d'amende. Pour l'asseurance & acquit de laquelle & de la cortion
& punition de leur desobessance Vouz permettrez (comme nous avons aussi
permis & permettons) audit sieur de Monts & associz, de saisir,
apprehender, & arrter tous les contrevenans  ntre presente defense &
ordonnance, & leurs vaisseaux, marchandises, armes, & victuailles, pour
les amener & remettre s mains de la Justice, & tre proced tant contre
les personnes, que contre les biens desditz desobessans, ainsi qu'il
appartiendra. Ce que nous voulons & vous mandons & ordonnons de faire
incontinent publier & lire par tous les lieux & endroits public de
vosdits pouvoirs & jurisdictions, o vous jugerez besoin tre:  ce
qu'aucun de nosdits sujets n'en puisse pretendre cause d'ignorance: Ains
que chacun obesse & se conforme surce  ntre volont. De ce faire nous
vous avons donn, & donnons pouvoir & commission & mandement special.
Car tel est ntre bon plaisir. Donn  Paris le dix-huitime Dcembre,
l'an de grace mille six cens trois, Et de ntre regne le quinzime.
Ainsi sign HENRI. Et plus bas, Par le ROY, POTIER. Et seel du grand
seel de cire jaune.

Ces lettres ont et confirmes par autres secondes defences du
vint-deuxime Janvier mille six cens cinq.

Et quant aux marchandises venans de la Nouvelle-France, voici la teneur
des lettres patentes du Roy portantes exemptions de subsides pour
icelles.

_Declaration du Roy_

HENRY par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez &
feaux Conseillers les gens tenans ntre Cour des Aydes  Roun, Maitres
de noz ports, Lieutenans, Juges & Officiers de ntre Admiraut, & de noz
traites foraines tablis en ntre province de Normandie, & chacun de
vous endroit soy, Salut. Nous avons ci-devant par noz lettres patentes
du huitime jour de Novembre mille six cens trois, dont copie est ci
jointe souz le contreseel de notre Chancellerie, ordonn & establi
nostre cher & bien am le sieur de Monts ntre Lieutenant general
representant notre persone s ctes, terres & confins de la Cadie,
Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France, pour habiter ldites
terres: Et par ce moyen amener  la conoissance de Dieu, les peuples y
tans, & l tablir ntre authorit. Et pour subvenir aux fraiz qu'il
conviendroit faire, par nos autres lettres patentes du dix-huitime
Decembre ensuivant nous aurions donn, permis & accord audit sieur de
Monts, &  ceux qui s'associeroient avec lui en cette entreprise, la
traite des pelleteries & autres choses qui se troquent avec les Sauvages
ddites terres  plein specifies par ldites patentes: ayans par le
moyen de ce que dit est assez donn  entendre que ldits pas toient
par nous reconuz de ntre obessance, & les tenir & avouer comme
dependances de ntre Royaume & Coronne de France. Neantmoins nos
Officiers des traites foraines, ignorans pour estre jusques  cette
heure ntre volont, veulent au prejudice d'icelle contraindre ledit
sieur de Monts & ses associez de payer les mmes droits d'entre des
marchandises venans ddits pas, qui sont deuz par celles qui viennent
d'Hespagne, & autres contres trangeres, ne se contentans que pour
icelles l'on ait pay noz droits d'entre deuz aux lieux o elles ont
dcharges, & aux autres endroits o elles ont depuis pass par ntre
Royaume, que doivent les marchandises y venans de nos autres provinces &
terres de ntre obessance tans du cru d'icelles. Et de fait un nomm
Franois le Buffe, l'un des gardes  cheval du bureau de noz traites
foraines  Can, auroit arret souz ce pretexte ds l'unzime jour de
Novembre dernier au lieu dit Cond sur Narreau, vint-deux balles de
Castors appartenans audit sieur de Monts & ses associez, venans ddites
terres de la Cadie & Canada, pretendant pour le fermier general ddites
traites foraines de Normandie, ntre Procureur joint, la confiscation
ddites marchandises. Ce qui est & seroit grandement prejudiciable audit
sieur de Monts & ses associez, frustrez de l'esperance qu'ils avoient de
faire promptement argent d'icelles marchandises, pour subvenir &
emploier  l'achapt des vivres, munitions & autres choses necessaires
qu'il convient envoyer cette anne avec nombre d'hommes pour l'execution
de ladite entreprise. L'effect de laquelle demeurant par ce moyen
travers & interrompu au prejudice de ntre service, & voulans remedier
& sur ce faire conoitre  chacun ntre intention,  fin que l'on n'en
puisse pretendre  l'avenir cause d'ignorance. POUR CES CAUSES, & pour
la consideration & merite particulier de cet affaire, du bon succez
duquel par la prudente conduite dudit sieur de Monts, nous esperons un
grand bien devoir reussir  la gloire de Dieu, salut des Barbares,
honneur & grandeur de nos Etats & seigneuries. Nous avons declar &
declarons par ces presentes, Que toutes marchandises qui  l'avenir
viendront ddits pas de la Cadie, Canada & autres endroits qui sont de
l'tendue du pouvoir par nous donn audit sieur de Monts, & specifiez
par ndites lettres, des huitime Novembre & dix-huitime Decembre mil
six cens trois, lquelles ledit sieur de Monts & sesdits associez feront
amener ddits lieux en ntre Royaume, suivant la permission qu'ils en
ont, ou autres de leur gr, cong & exprs consentement, ne payeront
autres ne plus grands subsides, que les droits d'entre, & ceux qui se
payent d'ordinaire pour les marchandises, qui passent de l'une de noz
province en l'autre, & qui sont du cru d'icelles. Et pour le regard des
vint-deux balles de castors saisis & arrtez, comme dit est, par ledit
Franois le Buffe audit lieu de Cond sur Narraau. Pour les mmes
raisons & considerations susdites: Nous avons fait & faisons audit sieur
de Monts & ses associez pleine & entiere main-leve d'icelles vint-deux
balles de castors. Voulons & nous plait prompte & entiere restitution &
delivrance leur en tre faite, en payant toutefois pour icelles les
droits d'entre en notre province de Normandie, que doivent ldites
marchandises, selon qu'ilz se payent au bureau tably au lieu de la
Barre, entre les mains de ntre fermier general ddites traites
foraines, ou son commis audit Bureau de Can, sans autres fraiz ny
dpens. Et en ce faisant, voulons & ordonnons, que chacun de vous
endroit foy, vous faites, souffrez & laissez jouir ledit sieur de Monts
& sdits associez, pleinement & paisiblement de l'entiere & prompt effet
de ntre presente declaration, vouloir & intention. SI VOUS MANDONS
publier, lire & registrer ces presentes, chacun en l'tendue de vos
ressorts que besoin sera,  la diligence dudit sieur de Monts & de
sesdits associez: Cessans & faisans cesser tous troubles & empechemens 
ce contraire: Contraignans & faisans contraindre  ce faire, souffrir &
obeir tous ceux qu'il appartiendra, mmes ledit le Buffe, ensemble
ntredit fermier du bureau de Can & ses commis  la delivrance &
restitution ddites vint-deux balles de castors, & de mmes  la
dcharge des pleiges & cautions, si aucuns sont baillez pour asseurance
ddits castors & generalement tous autres, qui pource seront 
contraindre par toutes voyes deus & raisonnables, Nonobstant
oppositions ou appellations quelconques, pour lquelles, & sans
prejudice d'icelles, ne sera par vous differ. De ce faire nous avons
donn & donnons pouvoir, authorit, commission et mandement special. Et
par ce que de ces presentes, l'on aura affaire en plusieurs lieux, nous
voulons qu'au _Vidimus_ d'icelles deument collationn par l'un de nos
amez & feaux Conseillers, Notaires & secretaires, ou autre Notaire
Royal, foy soit adjoute comme au present original. Car tel est ntre
plaisir. Donn  Paris le huitime jour de Fvrier, l'an de grace mille
six cens cinq, Et de ntre regne le sezime. Ainsi sign HENRI. Et plus
bas, Par le Roy, Potier. Et selle en simple queu du grand sceau, de
cire jaune.

Ldites lettres patentes du dix-huitime Novembre & dix-huitime
Decembre mille six cens trois, & autres du dix-neufime Janvier mille
six cens cinq, ont et verifiees en la Cour de Parlement de Paris le
sezime Mars mille six cens cinq.




_Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus
audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Impositions
de noms  certains ports: Perplexit pour le retardement de l'autre
navire._

CHAP. II

LE sieur de Monts ayant fait publier les Commissions & defenses susdites
par la France, & particulierement par les villes maritimes de ce
Royaume, fit equipper deux navires, l'un souz la conduite du Capitaine
Thimothe Havre de Grace, l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans
le premier il se mit avec bon nombre de gens de qualit tant
Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt
toit desireux ds y avoit long temps, de voir ces terres de la
Nouvelle-France, & y choisir quelque lieu propre pour s'y retirer, avec
sa famille, femme & enfans, pour n'tre des derniers que courront &
participeront  la gloire d'une si belle & genereuse entreprise: Il lui
print aussi envie d'y aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur
de Monts, & quant & lui fit porter quantit d'armes & munitions de
guerre, & leverent les ancres du Havre de Grace le septime jour de Mars
l'an mille six cens quatre. Mais tans parti de bonne heure avant que
l'hiver et encor quitt sa robbe fourre de neige, ilz ne manquerent de
trouver des bancs de glaces, contre lquels ilz penserent heurter, & se
perdre: mais Dieu qui jusques  present a favoris la navigation de ces
voyages, les preserva.

On se pourroit tonner, & non sans cause, pourquoy en mme parallele il
y a plus de glaces en cette mer qu'en celle de France. A quoy je rpont
que les glaces que l'on rencontre en cette dite mer ne sont pas toutes
originaires du climat, c'est  dire de la grand'baye de Canada, mais
viennent des parties Septentrionales, pousses sans empchement parmi
les plaines de cette grande mer, par les ondes, bourrasques & flots
impetueux que les vents d'Est & du Nort levent en hiver & au printemps,
& les chassent vers le Su, & l'Ouest. Mais la mer de France est couverte
de l'Ecosse, Angleterre & Irlande: qui est cause que les glaces ne s'y
peuvent dcharger. Il y pourroit aussi avoir une autre raison prise du
mouvement de la mer, lequel se porte davantage vers ces parties l, 
cause de la course plus grande qu'il a  faire vers l'Amerique que vers
les terres de dea. Or le peril de ce voyage ne fut seulement  la
rencontre ddits bancs de glaces, mais aussi aux temptes qu'ils eurent
 souffrir, dont y en et une qui rompit les galleries du navire. Et en
ces affaires y eut un menuisier qui d'un coup de vague fut port au
chemin de perdition, hors le bord, mais il se retint  un cordage qui
d'aventure pendoit hors icelui navire.

Ce voyage fut long -cause des vens contraires: ce qui toutefois arrive
peu souvent  ceux qui partent au mois susdit pour aller aux
Terres-neuves, lquels sont ordinairement poussez de vent d'Est ou de
Nort propres  la route d'icelles terres. Et ayant pris leur brise au
Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces susdites, ilz penserent
tomber de Carybe en Scylle, & s'aller chour vers ladite ile durant les
brumes pesses qui sont ordinaires en cette mer.

En fin le sixime de May ilz terrirent  un certain port, qui est par
les quarante-quatre degrez & un quart de latitude, o ilz trouverent le
Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE, lequel troquoit en pelleterie
avec les Sauvages, contre les defenses du RoY. Occasion qu'on lui
confisqua son navire, & fut appell ce port, _Le port du Rossignol_:
ayant eu en ce desastre un bien, que'un port bon & commode en ces ctes
l est appell de son nom.

De l ctoyant & dcouvrans les terres ils arriverent  un autre port,
qui est tres-beau, lequel ils appellerent _Le port du mouton_, 
l'occasion d'un mouton qui s'estant noy revint  bord, & fut mang de
bonne guerre. C'est ainsi que beaucoup de noms anciennement ont est
donnez brusquement, & sans grande deliberation. Ainsi le Capitole de
Rome eut son nom parce qu'en y fouissant on trouva une tte de mort.
Ainsi la ville de Milan a t appelle _Mediolanum_ c'est  dire
demi-laine, parce que les Gaulois jettans les fondemens d'icelle
trouverent une truye qui toit  moiti couverte de laine: ainsi
consequemment de plusieurs autres.

Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent l  la mode des Sauvages,
attendans des nouvelles de l'autre navire, dans lequel on avoit mis les
vivres, & autres choses necessaires pour la nourriture & entretenement
de ceux qui toient de la reserve pour hiverner en nombre d'environ cent
hommes. En ce Port ilz attendirent un mois en grande perplexit, de
crainte qu'ils avoient que quelque sinistre accident ft arriv 
l'autre navire parti ds le dixime de Mars, o toient le Capitaine du
Pont de Honfleur, & ledit Capitaine Morel. Et ceci toit d'autant plus
important, que de la venu de ce navire dependoit tout le succez de
l'affaire. Car mme sur cette longue attente il fut mis en delibaration
savoir si l'on retourneroit en France, ou non. Le sieur de Poutrincourt
fut d'avis qu'il valoit mieux l mourir. A quoy se conforma ledit sieur
de Monts. Cependant plusieurs alloient  la chasse, & plusieurs  la
pecherie, pour faire valoir la cuisine. Prs ledit Port du Mouton il y a
un endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit prque autre chose.
Tandis on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu
propre pour la retraite, & tant demeura en cette expedition, que sur la
deliberation du retour on le pensa abandonner: car il n'y avoit plus de
vivres, & se servoit-on de ceux qu'on avoit trouv au navire de
Rossignol, sans lquels il eust fallu quitter le lieu, & rompre une
belle entreprise  sa naissance, ou mourir l de faim aprs avoir fait
la chasse aux lapins ce retardement de la venu, ddits sieurs du Pont &
Capitaine Morel, furent deux occasions, l'une que manquans de batteau,
ilz s'amuserent  en batir un en la terre o ils arriverent
premierement, qui fut le _Port aux Anglois_: l'autre qu'tans venu au
_Port de Campseau_ ils trouverent quatre navires de Basques qui
troquoient avec les Sauvages contre les defenses susdites, lquels ilz
depouillerent, & en amenerent les maitres audit sieur de Monts, qui les
traitta fort humainement.

Trois semaines passes icelui sieur de Monts n'ayant aucunes nouvelles
dudit navire qu'il attendoit, delibera d'envoyer le long de la cte les
chercher, & pour cet effect depecha quelques Sauvages, auquels il bailla
un Franois pour les accompagner avec lettres. Ldits Sauvages promirent
de revenir  point-nomm dans huit jours:  quoy ils ne manquerent. Mais
comme la societ de l'homme avec la famine bien d'accors est une chose
puissante, ces Sauvages devant que partir eurent soin de leurs femmes &
enfans, & demanderent qu'on leur baillt des vivres pour eux. Ce qui fut
fait. En s'tans mis  la voile, trouverent au bout de quelques jours
ceux qu'ilz cherchoient en un lieu dit _La bay des iles_, lquels
n'toient moins en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux n'ayans en
leur voyage trouv les marques & enseignes qui avoient t dites, c'est
que le sieur de Monts passant  _Campseau_ devoit laisser quelque Croix
 un arbre, ou missive y attache. Ce qu'il ne fit point, ayant
outre-pass ledit lieu de _Campseau_ de beaucoup pour avoir pris sa
route trop au Su -cause des bancs de glaces, comme nous avons dit.
Ainsi apres avoir leu les lettres, ldits Capitaines du Pont & Morel se
dechargerent des vivres qu'ils avoient apports pour la provision de
ceux qui devoient hiverner, & s'en retournerent en arriere vers la
grande riviere de _Canada_ pour la traite des pelleteries.




_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours
dans les bois: Baye Franoise: Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de
cuivre: Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises._

CHAP. III

TOUTE la Nouvelle-France enfin assemble en deux vaisseaux, on leve les
ancres du _Port au Mouton_ pour employer le temps & dcouvrir les terres
tant qu'on pourroit avant l'hiver. On va gaigner le _Cap de Sable_ & de
l on fait voile  la _Baye Saincte Marie_, o noz gens furent quinze
jours  l'ancre, tandis qu'on reconoissoit les terres & passages de mer
& de rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour habiter, d'autant
qu'on est l tout port  la mer sans varier. Il y a de la mine de fer &
d'argent mais elle n'est point abondante selon l'preuve qu'on en a fait
pardel & en France. Aprs avoir l sejourn douze ou treze jours, il
arriva un accident trange tel que je vay dire. Il avoit pris envie  un
jeune homme d'Eglise Parisien de bonne famille, de faire le voyage avec
le sieur de Monts, & ce (dit-on) contre le gr de ses parens, lquels
envoyerent exprs a Honfleur pour le divertir & r'amener  Paris. Mais
le zele n'en toit que louable. Car si en beaucoup de choses on suivoit
l'avis des gens sedentaires, on perdroit maintes belles occasions de
bien faire. Or les navires tans  l'ancre en ladite Baye sainte Marie,
il se mit en la troupe de quelques uns qui s'alloient gayer par les
bois. Avint que s'tant arret pour boire  un ruisseau il y oublia son
epe, & poursuivoit son chemin avec les autres quand il s'en apperceut.
Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher: mais l'ayant trouve,
oublieux de la part d'o il toit venu, sans regarder s'il falloit aller
vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il n'y avoit point de
sentier) il prent sa voye  contre-pas, tournant le dos  ceux qu'il
avoit laiss, & tant fait par ses alles & venus, qu'il se trouve au
rivage de lamer, l o ne voyant point de vaisseaux (car ils toient en
l'autre part d'une langue de terre qui s'avance  la mer, & s'appelle
_l'ile Longue_) il s'imagina qu'on l'avoit delaiss, & se mit  lamenter
sa fortune sur un roc. La nuit venu chacun tant retir, on le trouve
manquer: on le demande  ceux qui avoient t s bois, ilz disent en
quelle faon il toit parti d'avec eux, & que depuis ils n'en avoient eu
nouvelles. D-ja on accusoit un certain de la religion pretendue
reforme de l'avoir tu, pource qu'ilz se picquoient quelquefois de
propos pur le fait de ladite religion. Somme on fait sonner la trompete
parmi la foret, on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain. Car le
fray de la mer plus fort que tout cela rechassoit en arriere le son des
canons & trompetes. Deux, trois, & quatre jours se passerent. Il ne
comparoit point. Ce pendant le temps pressoit de partir, de maniere
qu'apres avoir attendu jusques  ce qu'on le tenoit pour mort, on leva
les ancres pour aller plus loin, & voir le fond d'une baye qui a
quelques quarante lieus de longueur, & quatorze, puis dix-huit de
largeur, laquelle a t appelle la _Baye Franoise._

En cette Baye est au quarante-cinquime degr, le passage pour entrer en
un port, lequel noz gens furent desireux de voir, & y firent quelque
sejour, durant lequel ils eurent le plaisir de chasser un Ellan, lequel
traversa  nage un grand lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer.
Cedit port est couvert de montagnes du ct du Nort, qui durent plus de
quinze lieus Nordest & Surouest. Vers le Su sont coteaux, lquels (avec
ldites montagnes) versent mille ruisseaux, qui rendent le lieu agreable
plus que nul autre du monde, & y a de fort belles cheutes pour faire des
moulins de toutes forces. A l'Est est une riviere entre ldits ctaux &
montagnes, dans laquelle les navires peuvent faire voile jusques 
quinze lieus ou plus: & durant cet espace ce ne sont que prairies d'une
part & d'autre de ladite riviere, laquelle fut appelle _L'Equille_,
parce que le premier poisson qu'on y print fut une Equille. Mais ledit
Port pour sa beaut fut appell LE PORT-ROYAL, non par le choix de
Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages: mais par le
sieur de Monts Lieutenant du Roy. Le sieur de Poutrincourt ayant trouv
ce lieu  son gr, il le demanda, avec les terres y continentes, audit
sieur de Monts, auquel sa Majest avoit par la commission infere ci
dessus baill la distribution des terres de la Nouvelle-France depuis le
quarantime degr jusques au quarante-sixime. Ce qui lui fut octroy, &
depuis en a pris lettres de confirmation de sadite Majest, en intention
de s'y retirer avec sa famille, pour y tablir le nom Chrtien &
Franois tant que son pouvoir s'tendra, & Dieu lui en doint le moyen.
Ledit Port a huit lieus de circuit sans comprendre la riviere de
l'Equille dite maintenant la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans
fort belles & agreables; l'une  l'entre de ladite riviere, que je fay
d'une lieu Franoise de circuit: l'autre  ct de l'embouchure d'une
autre riviere large  peu prs comme la riviere d'Oise, ou Marne,
entrant dans ledit Port: ladite ile prque de la grandeur de l'autre: &
toutes deux foretieres. C'est en ce Port & vis  vis de la premiere ile,
que nous avons demeur deux ans aprs ce voyage. Nous en parlerons plus
amplement en autre lieu.

[Carte: Port Royal]

A partir du Port Royal ilz firent voile  la mine de cuivre de laquelle
nous avons parl ci-dessus. C'est un haut rocher entre deux bayes de mer
o le cuivre est enchass dans la pierre fort beau & fort pur, tel que
celui qu'on dit cuivre de rozette. Plusieurs orfvres en ont veu en
France, lquels disent qu'au dessous du cuivre il y pourroit avoir de la
mine d'or. Mais de s'amuser  la rechercher, ce n'est chose encore de
saison. La premiere mine c'est d'avoir du pain & du vin, & du bestial,
comme nous disons au commencement de notre histoire. Ntre felicit ne
git point s mines, principalement d'or & d'argent lquelles ne servent
qu labourage de la terre, ni  l'usage des mtiers. Au contraire
l'abondance d'icelles n'est qu'une sarcine, un fardeau, qui tient
l'homme en perpetuelle inquietude, & tant plus il en a, moins a-il de
repos, & moins lui est sa vie asseure.

Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer beaucoup de riches en peu
de place, au lieu qu'aujourd'hui: l'or & l'argent tans avilis par
l'abondance, il faut des grandz coffres pour retirer ce qui se pouvoit
mettre en une petite bouge. On pouvoit faire un long trait de chemin
avec une bourse dans la manche aujourd'hui il faut une valize, & un
cheval exprs. A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir verifi en
la Chambre des comptes qu'au temps de saint Louis le Chancelier de
France n'avoit pour soy, ses chevaux & valets  cheval, & pour avoine &
toute chose que sept sols parisis par jours. Ce que consider, nous
pouvons  bon-droit maudire l'heure quand jamais l'avarice a port
l'Hespagnol en l'Occident, pour les mal-heurs qui s'en sont ensuivis.
Car quand je me represente que par son avarice il a allum & entretenu
la guerre en toute la Chrtient, & s'est tudi  ruiner ses voisins, &
non point le Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable ait et
autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer ici le pretexte de la
Religion. Car (comme nous avons dit allieurs) ils ont tout tuez les
originaires du pas avec des supplices les plus inhumains que le diable
a peu leur suggerer: Et par leurs cruauts ont rendu le nom de Dieu un
nom de scandale & ces pauvres peuples, & l'ont blasphem continuellement
par chacun jour au milieu des Gentils, ainsi que le prophete le reproche
au peuple d'Isral. Temoin celui qui aima mieux estre damn que d'aller
au Paradis des Hespagnols.

Les Romains (de qui l'avarice a toujours et insatiable) ont bien
guerroy les nations de la terre pour avoir leurs richesses, mais les
cruauts Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs histoires. Ilz se
sont contentez de dpouiller les peuples qu'ils ont veincus, sans leur
ter la vie. Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa veine
Potique ne trouve plus grand crime en eux, sinon que s'ilz dcouvroient
quelque peuple qui et de l'or, il estoit leur ennemi. Les vers de cet
Autheur ont si bonne grace que je ne me puis tenir de les coucher ici,
quoy que ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de Latin:

_Orbem jam totum Romanus victor hebebat,_
_Qu mare, qu terra, qu sidus currit utrumque,_
_Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis_
_Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,_
_Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum_
_Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis._
_Quaerebantur opes._

Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne toute autre
chose. Car reconoissant que les richesses qu'on fouille jusques aux
antres de Pluton sont ce que quelqu'un a dit, _irritamenta malorum_, il
a prononce celui-l _heureux que n'a point couru aprs l'or & n'a mis
son esperance en argent & thresors_, adjoutant qu'il _doit tre estim
avoir fait choses merveilleuses, entre tous ceux de son peuple & tre
l'exemple de gloire, lequel a et tempt par l'or, est demeur parfait._
Et par un sens contraire celui-l malheureux que fait autrement.

Or pour en revenir  noz mines, parmi ces roches de cuivre se trouvent
quelque fois des petits rochers couverts de Diamans y attachs, Je ne
veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est agreable  voir. Il y a
aussi de certaines pierres bleus transparentes, lquelles ne valent
moins que les Turquoises. Ledit Champ-dor ntre conducteur s
navigations de ce pas-l, ayant taill dans le roc une de ces pierres,
au retour de la Nouvelle-France il la rompit en deux, & en bailla l'une
au sieur de Monts, l'autre au sieur de Poutrincourt, lquelles ilz
firent mettre en oeuvre & furent trouves dignes d'estre presentes,
l'une au Roy par ledit sieur de Poutrincourt, l'autre  la Royne par
ledit sieur de Monts, & furent fort bien receus. J'ay memoire qu'un
orfvre offrit quinze escus audit de Poutrincourt de celle qu'il
presenta  sa Majest. Il y a beaucoup d'autres secrets & belles choses
dans les terres, dont la conoissance n'est encore venu jusques  nous,
& se dcouvriront  mesure que la province s'habitera.




_Description de la riviere Saint Jean & de l'ile Sainte Croix: Homme
perdu dans les bois trouv le sezime jour: Exemples de quelques
abstinences tranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur
de Monts: Authorit paternelle entre ldits Sauvages: Quels maris
choisissent  leurs filles._

CHAP. IV

APRES avoir reconu ladite mine, la troupe passa  l'autre de la Baye
Franoise, & allerent vers le profond d'icelle: puis en tournant le Cap
vindrent  la _riviere Saint Jean_, ainsi appelle ( mon avis) pource
qu'ils y arriverent le vint-quatrime Juin, qui est le jour & fte de S.
Jean Baptiste. L est un beau port d'environ une lieu de longueur; mais
l'entre en est dangereuse  qui ne sait les addresses, & au bout
d'icelui se presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle se
precipite en bas des rochers, lors que la mer baisse, avec un bruit
merveilleux: car tans quelquefois  l'ancre en mer nous l'avons ou de
plus de deux lieus loin. Mais de haute mer on y peut passer avec de
grans vaisseaux. Cette riviere est une des plus belles qu'on puisse
voir, ayant quantit d'iles, & fourmillant en poissons. Cette anne
derniere mille six cens huit Champ-dor avec un des gens dudit sieur de
Monts, a et quelques cinquante lieus  mont icelle, & temoignent qu'il
y a grande quantit de vignes le long du rivage, mais les raisins n'en
sont si gros qu'au pas des Armouchiquois: il y a aussi des oignons, &
beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes. Quant aux arbres ce sont les
plus beaux qu'il possible de voir. Lors que nous y tions nous y
reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard des poissons le mme
Champ-dor nous a rapport qu'en mettant la chaudiere sur le feu ils en
avoient pris suffisamment pour eux disner avant que l'eau ft chaude. Au
reste cette riviere s'tendant avant dans les terres, les Sauvage
abbregent merveilleusement de grans voyages par le moyen d'icelle. Car
en six jours ilz vont  _Gachep_ gaignans la baye ou golfe de Chaleur
quant ils sont au bout, en portant leurs canots par quelques lieus. Et
par la mme riviere en huit jours ilz vont  _Tadoussac_ par un bras
d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest. De sorte qu'au Port Royal on
peut avoir en quinze ou dix-huit jours des nouvelles des Franois
habituez en la grande riviere de _Canada_ telles voyes: ce qui ne se
pourroit faire par mer en un mois, ni sans hazard.

Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent suivant la cte  vint
lieus de l en une grande riviere (qui est proprement mer) o ilz se
camperent en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle ayant
reconu forte de nature & de facile garde, joint que la saison commenoit
 se passer, & partant falloit penser de se loger, sans plus courir, ilz
resolurent de s'y arrter. Je ne veux rechercher curieusement les
raisons des uns & des autres sur la resolution de cette demeure: mais je
seray toujours d'avis que quiconque va en un pas pour le posseder, ne
s'arrte point aux iles pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses
il faut se proposer la culture de la terre. Et je demanderois volontiers
comme on la cultivera s'il faut  toute heure, matin, midi, & soir
passer avec grand'peine un large trajet d'eau pour aller aux choses
qu'on requiert de la terre ferme; et si on craint l'ennemi, comment se
sauvera celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire necessaires,
tant poursuivi? car on ne trouve pas toujours des bateaux  point
nomm, ni deux hommes pour les conduire. D'ailleurs ntre vie ayant
besoin de plusieurs commodits une ile n'est pas propre pour commencer
l'tablissement d'une colonie s'il n'y a des courans d'eau douce pour le
boire, & le menage; ce qui n'est point en des petites iles. Il faut du
bois pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement. Mais sur tout il
faut avoir les abris des mauvais vents, & des froidures: ce qui est
difficile en un petit espace environn d'eau de toutes parts. Neantmoins
la compagnie s'arrta l au milieu d'une riviere large o le vent du
Nort & Norouest bat  plaisir. Et d'autant qu' deux lieus au dessus il
y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se dcharger dans ce large
bras de mer, cette ile de la retraite des Franois fut appelle SAINTE
CROIX,  vint-cinq lieus plus loin que le Port Royal. Or ce pendant
qu'on commencera  couper & abbattre les Cedres & autres arbres de
ladite ile pour faire les batimens necessaires, retournons chercher
Maitre Nicolas Aubri perdu dans les bois, lequel on tient pour mort il y
a long temps.

Comme on toit aprs  deserter l'ile Champ-dor fut r'envoy  la Baye
Sainte-Marie avec un maitre de mines qu'on y avoit men pour tirer de la
mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent. Et comme ils eurent travers
la Baye Franoise, ils entrerent en ladite baye Sainte-Marie par un
passage troit qui est entre la terre du Port Royal, & une ile dite
_l'ile longue_: l o aprs quelque sejour, allans pcher, ledit Aubri
les apperceut, & commena d'une foible voix  crier le plus hautement
qu'il peut. Et pour seconder sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis
Adriadn & These, comme le recite Ovide en ces vers:

_Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance_
_Pour leur donner de moy nouvelle souvenance._

Mettant son mouchoir  son chapeau au bout d'un baton. Ce qui le donna
mieux  conoitre. Car comme quelqu'un eut ou la voix, & dit  la
compagnie si ce pourroit point tre ledit Aubri, on s'en mocquoit. Mais
quand on eut veu le mouvement du drappeau, & du chapeau, on creut qu'il
en pouvoit tre quelque chose. Et s'tans rapprochs ilz reconnurent
parfaitement que c'toit lui mme, & le recueillirent dans leur barque
avec grande joye & contentement, le sezime jour aprs son garement.

Plusieurs en ces derniers temps se flattans plus que de raison, ont
farci leurs livres & histoires des maints miracles o n'y a pas si grand
sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours il ne vquit que de
je ne say quels petitz fruits semblables  des cerises sans noyau, qui
se trouvent assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont ceux que
les Latins appellent _Myrtillos_ & les Bourguignous _du Pouriau_. Mais
il ne faut penser que cela ft capable de sustenter un homme bien
mangeant & bien buvant, ains confesser que Dieu en ceci a oper par
dessus la Nature. Et de verit en ces derniers voyages s'est reconue
speciale grace & faveur en plusieurs occurences lquelles nous
remarquerons selon que l'occasion se presentera. La pauvre Aubri (je
l'appelle ainsi  cause de son affliction) toit merveilleusement
extenu, comme on peut penser. On lui bailla  manger par mesure & le
remena-on vers la troupe  l'ile Sainte Croix, dont chacun receut une
incroyable joye & consolation, & particulierement le sieur de Monts, 
qui cela touchoit plus qu' tout autre. Il ne faut ici m'alleguer les
histoires de la fille de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans
manger, il y a environ six ans: ni d'une autre d'aupres de Berne en
Suisse, laquelle perdit l'appetit pour toute sa vie en l'an mille six
cens un, & autres semblables. Car ce sont accidens avenus par un
debauchement de la nature. Et quant  ce que recite Pline qu'aux
dernieres extremitez de l'Indie, s parties basses de l'Orient, autour
de la fontaine & source du Gange, il y a une nation d'Astomes, c'est 
dire sans bouche, qui ne vit que de la seule odeur & exhalation de
certaines racines, fleurs, & fruicts, qu'ilz tirent par le nez, je ne
l'en voudois aisment croire: ni pareillement le Capitaine Jacques
Quartier quant il parle de certains peuples du _Saguenay_ qu'il dit
n'avoir point aussi de bouche, & ne manger point (par le rapport du
Sauvage _Donnacona_, lequel il amena en France pour en faire recit au
Roy) avec d'autres choses loignes de commune croyance. Mais quand bien
cela seroit, telles gens ont la nature dispose  cette faon de vivre.
Et ici ce n'est pas de mme. Car ledit Aubri ne manquoit d'appetit: & a
vcu seze jours nourri en partie de quelque force nutritive qui est en
l'air de ce pas-l, & en partie de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu
lui ayant donn la force de soutenir cette longue disette de vivres sans
franchir le pas de la mort. Ce que je trouve trange, & l'est vrayement:
mais s histoires de ntre temps recuillies par le sieur Goulart
Senlisien, sont recites des choses qui semblent dignes de plus grand
tonnement. Entre autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant des
pas bas  Berg en Norwege: lequel ayant ou un gourmand de Precheur
parler mas des jenes miraculeux, comme s'il n'toit plus en la
puissance de Dieu de faire ce qu'il a fait par le pass; indign de
cela, essaya de jeuner, & s'abstint par trois jours: au bout dquelz
press de faim il print un morceau de pain en intention de l'avaler avec
un verre de biere: mais tout cela lui demeura tellement en la gorge
qu'il fut quarante jours & quarante nuits sans boire ni manger. Au bout
de ce temps il rejeta par la bouche la viande & le breuvage qui lui
toit demeurez en la gorge. Une si longue abstinence l'affoiblit de
telle sorte, qu'il fallut le sustenter & remettre avec du laict. Le
Gouverneur du pas ayant entendu cette merveille, le fit venir, &
s'enquit de la verit du fait:  quoy ne pouvans ajouter de foy, il en
voulut faire un nouvel essay, & l'ayant fait soigneusement garder en une
chambre, trouva la chose veritable. Cet homme est recommand de grande
piet, principalement envers les pauvres. Quelque temps apres tant venu
pour ses affaires  Bruxelles en Brabant, un sien debiteur pour gaigner
ce qu'il lui devoit l'accusa d'heresie, & le fit bruler en l'an mil cinq
cens quarante-cinq.

Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant faire effay de ses forces
 jeuner, ayant continu jusques au dix-septime jour, se sentit
tellement abbatu, que si soudain on ne l'et soutenu d'un bon
restaurent, il defailloit du tout.

Une jeune fille de Buchold en territoire de Munstre en Westphalie
afflige de tristesse, & ne voulant bouger de la maison, fut battue 
cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla tellement son angoisse,
qu'ayant perdu le repos elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors
que parfois elle machoit quelque pomme cuite, & se lavoit la bouche avec
un peu de tisane.

Les histoires Ecclesiastiques entre un grand nombre de jeneurs, font
mention de trois saints hermites nommez Simeon, lquelz vivoient en
austrit trange, & longs jenes, comme de huit & quinze jours, voire
plus & n'ayans pour toute demeure qu'une colomne o ils habitoient &
passoient leur vie:  raison dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est
 dire Colomnaires, comme habitans en des Colomnes.

Mais tous ces gens ici s'toient partie resolus  telz jenes, partie
s'y toient peu  peu accoutums & ne leur toit plus trange de tant
jeuner. Ce qui n'a pas t en celui duquel nos parlons, et pource son
jene est d'autant plus admirable, qu'il n'toit nullement dispos, &
n'avoit accoutum ces longues austerits.

Or aprs qu'on l'eut ftoy, & sejourn encore par quelque temps 
ordonner les affaires, & reconoitre la terre des environs l'ile
Sainte-Croix, ou parla de r'envoyer les navires en France avant l'hiver,
&  tant se disposerent au retour ceux qui n'toient allez l pour
hiverner. Cependant les Sauvages de tous les environs venoient pour voir
le train des Franois, & se rengeoient volontiers aupres d'eux: mmes en
certains differens faisoient le sieur de Monts juge de leurs debats, qui
est un commencement de sujection volontaire, d'o l'on peut concevoir
une esperance que ces peuples s'accoutumeront bien-tt  ntre faon de
vivre.

Entre autres choses survenues avant le partement ddits navires, avint
un jour qu'un Sauvage nomm _Bituani_ trouvant bonne la cuisine dudit
sieur de Monts, s'y toit arrt, & y rendoit quelque service: &
neantmoins faisoit l'amour  une fille pour l'avoir en mariage, laquelle
ne pouvant avoir de gr & du consentement du pere, il la ravit, & la
print pour femme. L dessus grosse querele: lui est la fille enleve, &
remene  son pere. Un grand debat se preparoit, n'eust t que
_Bituani_ s'tant plaint de cette injure audit sieur de Monts, les
autres vindrent defendre leur cause, disans,  savoir le pere assist
de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa fille  un homme qui n'et
quelque industrie pour nourrir elle & les enfans qui proviendroient du
mariage: Que quant  lui il ne voyoit point qu'il sceut rien faire:
Qu'il s'amusoit  la cuisine de lui sieur de Monts, & ne s'exeroit
point  chasser. Somme qu'il n'auroit point la fille, & devoit se
contenter de ce qui s'toit pass. Ledit sieur de Monts les ayant ouys
il leur remontra qu'il ne le detenoit point, qu'il toit gentil garon,
& iroit  la chasse pour donner preuve de ce qu'il savoit faire. Mais
pour tout cela, si ne voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il
n'et montr par effet ce que ledit sieur de Monts promettoit. Bref il
va  la chasse (du poisson) prent force saumons: La fille lui est
rendue, & le lendemain il vint revtu d'un beau manteau de castor tout
neuf bien orn de _Matachias_, au Fort qu'on commenoit  batir pour les
Franois, amenant la femme quant & lui, comme triomphant & victorieux,
l'ayant gaigne de bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort
ayme pardessus la coutume des autres Sauvages: donnant  entendre que
ce qu'on acquiert avec peine on le doit bien cherir.

Par cet acte nous reconoissons les deux points les plus considerables en
affaires de mariage tre observs entre ces peuples conduits seulement
par la loy de Nature: c'est  savoir l'authorit paternelle, &
l'industrie du mari. Chose que j'ay plusieurs fois admire: voyant qu'en
ntre Eglise Chrtienne, par je ne say quels abus, on a vcu plusieurs
siecles, dutant lquels l'authorit paternelle a et baffoue &
vilipende, jusques  ce que les assembles Ecclesiastiques on debend
les eux; & reconu que cela toit contre la nature mme: & que noz Rois
par Edits ont remise en son entier cette paternelle authorit: laquelle
neantmoins s mariages spirituels & voeuz de Religion n'est point encore
r'entre en son lustre, & n'a en ce regard son appui que sur les Arrets
des Parlement, lquels souventefois ont contraint les detenteurs des
enfans de les rendre  leurs peres.

[Illustration]




_Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du sieur de Monts
difficile, genereuse: & persecute d'envier: Retour du sieur de
Poutrincourt en France: Perils du voyage._

CHAP. V

DEVANT que parler du retour des navires en France, il nous faut dire que
l'ile de Sainte-Croix est difficile  trouver  qui n'y a t, car il y
a tant d'iles & de grandes bayes  passer devant qu'y parvenir, que je
m'tonne comme on avoit eu la patience de penetrer si avant pour l'aller
trouver. Il y a trois ou quatre montagnes eminentes pardessus les autres
aux ctez: mais de la part du Nort d'o descend la riviere, il n'y en
sinon une pointue eloigne de plus de deux lieus. Les bois de la terre
ferme sont beaux & relevez par admiration & les herbages semblablement.
Il y a des ruisseaux d'eau douce tres-agreables vis  vis de l'ile, o
plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient leur menage, & y avoient
cabann. Quant  la nature de la terre, elle est tres bonne &
heureusement abondante. Car ledit sieur de Monts y ayant fait cultiver
quelque quartier de terre, & icelui ensemenc de segle (je n'y ay point
vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la maturit d'icelui, pour le
recuillir: & neantmoins le grain tomb  surcreu & rejett si
merveilleusement, que deux ans aprs nous en recuillimes d'aussi beau,
gros, & pesant, qu'il y en ait point en France, que la terre avoit
produit sans culture: & de present il continue  repulluler tous les
ans. Ladite ile a environ demie lieu Franoise de tour, & au bout du
ct de la mer il y a un tertre, & comme un ilot separ o toit plac
le canon dudit sieur de Monts, & l aussi est la petite chappelle batie
 la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant que c'est
merveilles, lquelles on peut amasser de basse mer, mais elles sont
petites. Je croy que les gens dudit sieur de Monts ne s'oublierent 
prendre les plus grosses, & n'y laisserent que la semence & menue
generation. Or quant  ce qui est de l'exercice & occupation de noz
Franois durant le temps qu'ils ont t l, nous le toucherons
sommairement aprs que nous aurons reconduit les navires en France.

Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts
sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour
eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se
mettre au peril de demeurer degrad parmi des peuples qu'on ne conoit
point; & qui pis est, en une terre inculte & toute fortiere. C'est en
quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril
eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par
dessus tant d'pines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts
retournans en France, le voila demeur en un triste lieu avec un bateau
& une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier
querir  la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la
fidelit d'ole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans,
& impitoyables? Voila l'tat auquel ledit sieur de Monts se reduisoit
n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux dquels (hors-mis le
feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapport les
voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres,
n'ayant point jusques ici lach prise. Mais en fin je crains qu'il ne
faille l tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom Franois,
qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car
comme si on se vouloit opposer  la conversion de ces pauvres peuples
Occidentaux, &  l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se
trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir
donn un coup d'pe pour le service de sa Majest, ni souffert la
moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, lquels empchent qu'on
ne tire quelque profit de la province mme pour fournir  ce qui est
necessaire  l'tablissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les
Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les Franois, & voulans faire
que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties l. Et telles gens, qui
n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son
nom) on les coute, on les croit, on leur donne gain de cause.

Or sus appareillons & nous mettons bientt  la voile. Le sieur de
Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise,
non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, &
reconoitre une terre qui lui ft agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit
besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires tans prts
 partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un
d'iceux. Ce-pendant le bruit toit par-dea de toute parts qu'il faisoit
merveilles dedans Ostende pour lors assiege ds y avoir trois ans
passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente &
grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on
pourroit mettre parmi les miracles, n'toit que les accidens de mer sont
assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur
speciale que Dieu a toujours montre en ces voyages.

Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation
vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosit
si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille
toit prque  fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y et
moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les coutes. Incontinent
voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint
Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul
couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau
cependant en ce fortunal demeuroit en l'tat que nous avons dit, port
haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire  leurs amis,
quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille
pieces inutiles par apres &  toutes choses. Voile heureux d'avoir par
sa ruine sauv tout ce peuple. Car s'il et et neuf le peril s'y ft
rencontr beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les
conduit jusques au pas de la mort,  fin qu'ilz reconoissent sa
puissance & le craignent. Ainsi le navire commena  se relever peu 
peu, & se remettre en tat d'asseurance.

Le deuxime fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre
France & Angleterre o il n'y a aucune habitation)  trois lieus duquel
tans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal
qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on
doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver
un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait
le mal toit qu'on ne savoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit
obscur,  cause des brumes, & par consequent on ne savoit s'il toit
ebe ou flot. Or s'il et et flot ils eussent aisment doubl: mais il
se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retard &
empech de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se
virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller
choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le
dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit
pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand
couteau pour tuer le Capitaine Timothe gouverneur du present voyage,
lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruin, y tu me veux
encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empech de faire ce qu'il
vouloit. Et de verit c'toit en lui une grande folie, ou plutot rage,
d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le
coup soit en mme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le
sieur de Poutrincourt demanda  celui qui toit  la hune s'il n'y avoit
plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit  quelques uns
qu'ilz l'aidassent  changer les voiles. Ce que firent deux ou trois
seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand
la faveur de Dieu les vint aider, & dtourner le vaisseau du peril sur
lequel ils toient ja ports. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas
pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en
eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprs tans
arrivez prs un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent
l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurit des
brumes: d'o tans derechef chaps, ils arriverent en fin au lieu d'o
ils toient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laiss ses arms &
munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de
Monts, comme un arre & gage de la bonne volont qu'il avoit d'y
retourner.

Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce
mme vaisseau fut garent peu aprs le depart de sainte-Croix, & ce par
l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain
alter tant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du
navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva
qu'il n'y avoit que trop  boire, & que ledit navire toit ds-ja 
moiti plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille  la pompe,
tant qu' toute peine s'tans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une
grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils touperent en diligence.




_Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des Franois audit lieu:
Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des
peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs,
pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux:
Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la sant & guerison ddite
maladies._

CHAP. VI

PENDANT la navigation susdite le sieur de Monts faisoit travailler  son
Fort lequel il avoit assis au bout de l'ile  l'opposite du lieu o nous
avons dit qu'il avoit log son canon. Ce qui toit prudemment consider,
-fin de tenir toute la riviere sujete en haut & en bas. Mais il y avoit
un mal que ledit Fort toit du ct du Nort, & sans aucun abri, fors que
des arbres qui toient sur la rive de l'ile lquels tout  l'environ il
avoit defendu d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des
Suisses grand & ample, & autres petits representans comme un faux-bourg.
Quelques-uns s'toient cabanns en la terre ferme pres le ruisseau. Mais
dans le Fort toient le logis dudit sieur de Monts fait d'une belle &
artificielle charpenterie, avec la banniere de France au dessus. D'une
autre part le magazin o reposoit le salut & la vie d'un chacun, fait
semblablement de belle charpenterie, & couvert de bardeaux. Et vis  vis
du magazin toient les logis & maisons du sieur d'Orville, de Champlein,
Champ-dor, & autres notables personages. A l'opposite du logis dudit
sieur de Monts toit une gallerie couverte pour l'exercice soit du jeu
ou des ouvriers en temps de pluie. Et entre ledit Fort & la Plateforme
du canon, tout toit rempli de jardinages,  quoi chacun s'exeroit de
gaiet de coeur. Tout l'Automne se passa  ceci: & ne fut pas mal all
de s'tre log & avoir defrich l'ile avant l'hiver, tandis que pardea
in faisoit courir les livrets souz le nom de maitre Guillaume, farcis de
toutes sortes de nouvelles: par lquels entre autres choses se
prognostiqueur disoit que le sieur de Monts arrachoit des pines en
_Canada_. Et quand tut est bien consider, c'est bien vrayement arracher
des pines que de faire de telles entreprises remplies de fatigues &
perils continuels, de soins, d'angoisses & d'incommodits. Mais la vertu
& le courage qui domte toutes ces choses, fait que ces pines ne sont
qu'oeillets & roses  ceux que se resolvent  ces actions heroques pour
se rendre recommandables  la memoire des hommes, & ferment les yeux aux
plaisirs des douillets qui ne sont bons qu' garder la chambre.

Les choses plus necessaires faites, & le pere grisart, c'est  dire
l'hiver tant venu force fut de garder la maison, & vivre chacun chez
soy. Durant lequel temps nos gens eurent trois incommoditez principales
en cette ile,  savoir faute de bois (car ce qui toit en ladite ile
avoit servi aux batimens) faute d'eau douce, & le guet qu'on faisoit de
nuit craignant quelque surprise des Sauvages qui toient cabans au pied
de ladite ile, ou autre ennemi. Car la malediction & rage de beaucoup de
Chrtiens est telle, qu'il se faut plus donner garde d'eux, que des
peuples infideles. Chose que je dis  regret: mais  la mienne volont
que je fusse menteur en ce regard, & que le sujet de le dire ft t. Or
quand il falloit avoir de l'eau ou du bois on toit contraint de passer
la riviere qui est plus de trois fois aussi large que la Seine  paris
de chacun ct. C'toit chose penible & de longue haleine. De sorte
qu'il falloit retenir le bateau bien souvent un jour devant que le
pouvoir obtenir. L dessus les froidures & nges arrivent & la gele si
forte que le cidre toit glac dans les tonneaux, & falloit  chacun
bailler sa mesure au poids. Quant au vin il n'toit distribu que par
certains jours de la semaine. Plusieurs paresseux buvoient de l'eau de
nege, sans prendre la peine de passer la riviere. Bref voici des
maladies inconues semblables  celles que le Capitaine Jacques Quartier
nous  representes ci-dessus, lquelles pour cette cause je ne
descriray pas, pour ne faire une repetition vaine. De remede il ne s'en
trouvoit point. Tandis les pauvres malades languissoient se consommans
peu  peu, n'ayans aucune douceur comme de laictage, ou bouillie, pour
sustenter cet estomac qui ne pouvoit recevoir les viandes solides,
-cause de l'empechement d'une chair mauvaise qui croissoit &
surabondoit dans la bouche, & quant on la pensoit enlever elle
renaissoit du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant 
l'arbre _Annedda_ duquel ledit Quartier fait mention, les Sauvages de
ces terres ne le conoissent point. Si bien que c'toit grande piti de
voir tout le monde en langueur, except bien peu, les pauvres malades
mourir tous vifs sans pouvoir tre secourus. De cette maladie il y en
passa trente-six, & autres trente-six ou quarante, qui en toient
touchez guerirent  l'aide du Printemps si-tt qu'il fut venu. Mais la
saison de mortalit en icelle maladie sont la fin de Janvier, les mois
de Fevrier & Mars auquels meurent ordinairement les malades chacun  son
rang selon qu'ils ont commenc de bonne heure  tre indisposez: de
maniere que celui qui commencera sa maladie en Fevrier & Mars pourra
chapper: mais qui se hatera trop, & voudra se mettre au lict en
Decembre & Janvier il sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au
commencement d'Avril, lequel temps pass il est en esperance & comme en
asseurance de salut.

Le sieur de Monts tant de retour en France consulta noz medecins sur le
sujet de cette maladie, laquelle ilz trouverent fort nouvelle,  mon
avis, car je ne voy point qu' ntre voyage, qui fut posterieur 
celui-l, ntre Apothicaire fut charg d'aucune ordonnance pour la
guerison d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate en a eu
conoissance, ou du moins quelqu'une qui en approchoit. Car au livre _De
internis affect._ il parle de certaine maladie o le ventre, & puis
apres la rate s'enfle & endurcit, & y ressent des pointures
douleureuses, la peau devient noire & palle, rapportant la couleur d'une
grenade verte: les aureilles & gencives rendent des mauvaises odeurs, &
se separent icelles gencives d'avec les dents: des pustules viennent aux
jambes: les membres sont attenuez &c.

Mais particulierement les Septentrionnaux y sont sujets plus que les
autres nations plus meridionales. Tmoins les Holandois, Frisons &
autres leurs voisins, entre lquels iceux Holandois crivent en leurs
navigations qu'allans aux indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent
pris de ladite maladie, tans sur la cte de la Guine: cte dangereuse,
& portant un air pestilent plus de cent lieus avant en mer. Et les
mmes estans allez en l'an mille six cens six sur la cte d'Hespagne
pour la garder & empecher l'arme Hespagnole, furent contraints de se
retirer  cause de ce mal, ayans jett vingt-deux de leurs morts en la
mer. Et si on veut encore our le tmoignage d'_Olus Magnus_ traitant
des nations Septentrionales d'o il estoit, voici ce qu'il en rapporte:

Il y a (dit-il) encore une maladie militaire qui tourmente & afflige les
assiegez, telle que les membres epessis par une certaine stupidit
charneuse, & par un sang corrompu, qui est entre chair & cuir,
s'coulans comme cire: ils obeissent  la moindre impression qu'on fait
dessus avec le doit: & tourdit les dents comme prs  cheoir: change la
couleur blanche de la peau en bleu: & apporte un engourdissement, avec
un dgout de pourvoir rendre medecine: & s'appelle vulgairement en la
langue du pas _Scorbut_, en Grec [kachexia], paraventure -cause de
cette mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle semble provenir de
l'usage des viandes salles & indigestes, & s'entretenir par la froide
exhalaison des murailles. Mais elle n'aura pas tant de force l o on
garnira de planches le dedans des maisons. Que si elle continue
davantage, il la faut chasser en prenant tous les jours du bruvage
d'absinthe, ainsi qu'on pousse dehors la racine du calcul par une
decoction de vieille cervoise beu avec du beurre.

Le mme Autheur dit encore en un autre lieu une autre chose fort
remarquable:

Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege avec la force, mais en
fin le soldat tant par la continue affoibli, ils enlevent les
provisions des assiegeans par artifices, finesses & embuscades,
principalement les brebis, lquelles ils emmenent, & les font paitre s
lieux herbus de leurs maisons, de peur que par defaut de chairs freches
ilz ne tombent en une maladie plus triste de toutes les maladies,
appelle en la langue du pas _scorbut_, c'est  dire un estomac navr,
dessech par cruels tourmens, & longues douleurs. Car les viandes
froides & indigestes prises gloutonnement semblent tre la vraye cause
de cette maladie.

J'ay pris plaisir  rapporter ici les mots de cet Autheur, pource qu'il
en parle comme savant, & represente asss le mal qui a assailli les
ntres en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que les nerfs
des jarrets se roidissent, ni q'une abondance de chair, comme livide qui
croit & abonde dans la bouche, & si on la pense ter elle repullule
toujours. Mais il dit bien de l'estomac navr. Car le sieur de
Poutrincourt fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie en ntre
voyage, lequel se trouva avoir les parties bien saines, hors-mis
l'estomac, lequel avoit des rides comme ulceres.

Et quant  la cause des chairs sales, ceci est bien veritable, mais il
y en a encore plusieurs autres concurrentes, que fomentent &
entretiennent cette maladie: entre lquelles je mettray en general les
mauvais vivres, comprenant souz ce nom les boissons; puis le vice de
l'air du pas, & aprs la mauvaise disposition du corps: laissant aux
Medecins  rechercher ceci plus curieusement. A quoy Hippocrate dit que
le Medecin doit prendre garde soigneusement, en considerant aussi les
saisons, les vents, les aspects du Soleil, les eaux, la terre mme, si
nature & situation, le naturel des hommes, leurs faons de vivres &
exercices.

Quant  la nourriture, cette maladie est cause des viandes froides,
sans suc, grossieres, & corrompues. Il faut donc se garder des viandes
sales, enfumes, rances, moisies, crus, & qui sentent mauvais, &
semblablement de poissons sechez, comme morus & rayes empunaisies, bref
de toutes viandes melancholiques lquelles se cuisent difficilement en
l'escomac, le corrompent bien-tt, & engendrent un sang grossier &
melancholique. Je ne voudroy pourtant tre si scrupuleux que les
Medecins, qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de sangliers, de
pourceaux (ilz pourroient bien aussi adjouter les Castors, lquels
neantmoins nous avons trouv fort bons) entre les melancholiques &
grossieres: comme ilz font entre les poissons, les tons, dauphins, &
tous ceux qui portent lard: entre les oiseaux les herons, canars, & tous
autres de riviere: car pour tre trop religieux observateur de ces
choses on tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim. Ilz
mettent encore entre les viandes qu'il faut fuir le biscuit, les fves,
& lentilles, le frquent usage du laict, le fromage, le gros vin & celui
qui est trop deli, le vin blanc, & l'usage du vinaigre, la biere qui
n'est pas bien cuite, ni bien ecume, & o n'y a point assez de houblon:
item les eaux qui passent par les pourritures des bois, & celles des
lacs & marais dormantes & corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en
Hollande & Frise, l o on a observ que ceux d'Amsterdam sont plus
sujets aux paralysies & roidissemens de nerfs, que ceux de Roterdam,
pour la cause susdite des eaux dormantes; lquelles outre-plus
engendrent des hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fivres
quartes, & ardantes, enflures, ulceres de poulmons, difficultez
d'haleine, hergnes aux enfans, enflure de veines & ulceres aux jambes,
somme elles sont du tout propres  la maladie de laquelle nous parlons,
tant attires par la rate o elles laissent toute leur corruption.

Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice qui est mme s eaux de
fonteines coulantes, comme si elles sont parmi ou prs des marais, ou
sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui n'a point l'aspect du
Soleil. Ainsi Pline recite qu'au voyage que fit le Prince Cesar
Germanicus en Allemagne, ayant donn ordre de faire passer le Rhin  son
arme, afin de gaigner toujours pas, il la fit camper le long de la
marine s ctes de Frise en un lieu o ne se trouva qu'une seule
fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins fut si pernicieuse, que tous
ceux qui en beurent perdirent les dents en moins de deux ans: & eurent
les genoux si lches & dnouez, qu'ilz ne se pouvoient soutenir. Ce qui
est proprement la maladie de laquelle nous parlons, que les Medecins
appelloient [Grec: somachaki], c'est  dire Mal de bouche, & [Grec:
skelotyezi], qui veut dire Tremblement de cuisses, & de jambes. Et ne
fut possible d'y trouver remede sinon par le moyen d'une herbe dite
_Britannica_, qui d'ailleurs est fort bonne aux nerfs, aux maladies &
accidens de la bouche,  la squinancie, & aux morsures de serpens. Elle
a les fueilles longues; tirans sur le verd-brun, & produit une racine
noire, de laquelle on tire le jus, comme on fait des fueilles. Strabon
dit qu'il en print autant  l'arme qu'lius Gallus mena en Arabie par
la commission de l'Empereur Auguste. Et autant encore  l'arme de
sainct Loys en gypte, selon le rapport du sieur de Joinville. On voit
d'autres effets des mauvaises eaux assez prs de nous, savoir en la
Savoye, o les femmes (plus que les hommes,  cause qu'elles sont plus
froides) ont ordinairement des enflures  la gorge grosses comme des
bouteilles.

Aprs les eaux, l'air aussi est une des causes effectuelles de cette
maladie es lieux marcageux & humides, & oppposs au Midi, o volontiers
il est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France il y a encore une autre
mauvaise qualit d'air, -cause des lacs qui y sont frequens, & des
pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur dquelles les corps
ayans hum s pluies de l'Automne & de l'Hyver, ils accueillent aisement
les corruptions de bouche & enflures de jambes dont nous avons parl, &
un froid insensiblement s'insinue l dedans, qui engourdit les membres,
roidit les nerfs, contraint d'aller  quatre pis avec deux potences &
en fin tenir le lict.

Et d'autant que les vents participent de l'air, voire sont un air
coulant d'une force plus vehemente que l'ordinaire, & en cette qualit
ont une grande puissance sur la sant & les maladies des hommes,
disons-en quelque chose, sans nous loigner neantmoins du fil de ntre
histoire.

On tient le vent du Levant (appell par les Latins _Subsolanus_, qui est
le vent d'Est) pour le plus sain de tus, & pour cette cause les sages
architectes donnent avis de dresser leurs batimens  l'aspect de
l'Aurore. Son opposite est le vent qu'on appelle _Favoniu_ ou Zephyre,
que noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel est doux & germeux
pardea. Le vent de Midi, qui est le Su (appell _Auster_ par les
latins) est chaud & sec en Afrique: mais en traversant la mer
Mediterranne, il acquiert une grande humidit, qui le rend tempetueux &
putrefactif en Provence & Languedoc. Son opposite est le vent de Nort,
autrement dit _Boreas_, Bize, Tramontane, lequel est froid & sec, chasse
les nuages & balaye la region are. On le tient pour le plus sain apres
le vent de Levant. Or ces qualitez de vents reconnues par dea ne sont
point une reigle generale par toute la terre. Car le vent du Nort au
del de la ligne equinoctiale n'est point froid comme pardea, ni le
vent du Su chaud, pour ce qu'en une longue traverse ils empruntent les
qualitez des regions par o ilz passent: joint que le vent du Su en son
origine est refraischissant,  ce que rapportent ceux qui ont fait des
voyages en Afrique. Ainsi il y a des regions au Perou (comme en Lima, &
aux plaines) o le vent du Nort est maladif & ennuyeux: & par toute
cette cte, qui dure plus de cinq cens lieus, ilz tiennent le Su pour
un vent sain & frais, & qui plus est tres-serein & gracieux: mmes que
jamais il n'en pleut ( ce que recite le curieux Joseph Acosta) tout au
contraire de ce que nous voyons en ntre Europe. Et en Hespagne le vent
du Levant que nous avons dit estre sain, le mme Acosta rapporte qu'il
est ennuyeux & mal-sain. Le vent _Circius_, qui est le Nordest, est si
impetueux & bruyant & nuisible aux rives Occidentales de Norwege, que
s'il y a quelqu'un qui entreprenne de voyager par l quant il souffle,
il faut qu'il face tat de sa perte, & qu'il soit suffoqu: & est ce
vent si froid en cette region qu'il ne souffre qu'aucun arbre ni
arbrisseau y naisse: tellement qu' faute de bois il faut qu'ilz se
servent de grands poissons pour cuire leurs viandes. Ce qui n'est
pardea. De mme avons nous experiment en la Nouvelle-France que les
vents du Nort ne sont pas bons  la sant: & ceux du Norouest (qui sont
les Aquilons roides, pres, & temptueux) encores pires: lquels noz
malades & ceux qui avoient l hivern l'an precedent, redoutoient fort,
pource qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que ce vent souffloit,
aussi en avoient-ilz quelque ressentiment: ainsi que nous voyons ceux
qui sont sujets aux hernies, & enteroceles supporter de grandes douleurs
lors que le vent du Midi est en campagne: & comme nous voyons les
animaux mmes par quelques signes prognostiquer les changemens des
temps. Cette mauvaise qualit de vent (par mon avis) vient de la nature
de la terre par o il passe, laquelle (comme nous avons dit) est fort
remplie de lacs, & iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par
maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons des pourritures des
bois, que ce vent apporte, & ce en quantit d'autant plus grande que la
partie du Noroest est grande, spacieuse, & immense en cette terre.

Les saisons aussi sont  remarquer en cette maladie, laquelle je n'ay
point veu, ni ou dire qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en
l'Et, ni en l'Automne, si ce n'est  la fin; mais en l'Hiver. Et la
cause de ceci est que comme la chaleur renaissante du Printemps fait que
les humeurs resserrres durant l'Hiver se dispersent jusques aux
extremitez du corps, & le dechargent de la melancholie, & des sucs
exhorbitants qui se sont amasss durant l'Hiver: ainsi l'Automne 
mesure que l'Hiver approche les fait retirer au dedans & nourrit cette
humeur melancholique & noire, laquelle abonde principalement en cette
saison, & l'hiver venu fait paroitre ses effets aux dpens des patiens.
Et Galien en rend raison, disant que les sucs du corps ayans t rotis
par les ardeurs de l'Et, ce qu'il y en peut rester apres que le chaud a
t expuls, devient incontinent froid & sec: c'est  savoir froid par
la privation de la chaleur, & sec entant que dessechement de ces sucs
tout l'humide qui y toit a t consomm. Et de l vient que les
maladies se fomentent en cette saison, & plus on va avant plus la nature
est foible, & les intemperies froides de l'air s'tans insinues dans un
corps ja dispos, elles le manient  baguette, comme on dit, & n'en ont
point de piti.

J'adjouteray volontiers  tout ce que dessus les mauvaises nourritures
de la mer, lquelles apportent beaucoup de corruptions au corps humains
en un long voyage. Car il faut par necessit apres quatre ou cinq jours
vivre de sal: ou mener des moutons vifs, & force poullailles, mais ceci
n'est que pour les maitres & gouverneurs des navires: & nous n'en avions
point en ntre voyage sinon par la reserve & multiplication de la terre
o nous allions. Les matelots donc & gens passagers souffrent de
l'incommodit tant au pain qu'aux viandes, & boissons. Le biscuit
devient rance & pourri, les morus qu'on leur baille sont de mme: & les
eaux empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de chairs, ou de
fruit, & qui usent de bon pain & bon vin & bon potages, evitent aisment
ces maladies, & oserois par maniere de dire, rpondre de leur sant,
s'ilz ne sont bien mal-sains de nature. Et quant je considere que ce mal
se prent aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, & en la Guine,
qu'en Canada: Bref que tous ceux de dea qui vont au Levant y sont
sujets, je suis induit  croire que la principale cause d'icelui est ce
que je vien de dire, & qu'il n'est particulier  la Nouvelle-France.

Or aprs tout ceci il fait bon en tout lieu tre bien compos de corps
pour se bien porter, & vivre longuement. Car ceux qui naturellement
accueillent des sucs froids & grossiers, & ont la masse du corps
poreuse, item ceux qui sont sujets aux oppilations de la rate, & ceux
qui menent une vie sedentaire, ont une aptitude plus grande  recevoir
ces maladies. Par ainsi un Medecin dira qu'un homme d'tude ne vaudra
rien en ce pas l, c'est  dire qu'il n'y vivra point sainement: ni
ceux qui ahannent au travail, ni les songe-creux, hommes qui ont des
ravassemens d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de fivres, &
autres telles sortes de gens. Ce que je croiroy bien, d'autant que ces
choses accumulent beaucoup de melancholie, & d'humeurs froides &
superflues. Mais toutefois j'ay prouv par moy-mme, & par autres, le
contraire, contre l'opinion de quelques uns des ntres, voire mme du
_Sagamos Membertou_, qui fait le devin entre les Sauvages, lquels
(arrivant en ce pas l) disoient que je ne retournerois jamais en
France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du regiment du sieur de
Poutrincourt) lequel la pluspart du temps y a et en fivre (mais il se
traitoit bien) & ceux-l mmes conseilloient nos ouvrier de ne gueres se
pener au travail (ce qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas
mentir que jamais je n'ay tant travaill du corps, pour le plaisir que
je prenois  dresser & cultiver mes jardins, les fermer contre la
gourmandise des pourceaus, y faire des parterres, aligner les alles,
batir des cabinets, semer froment, segle, orge, avoine, fves, pois,
herbes de jardin, & les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la
terre par ma propre experience. Si bien que les jours d'Et m'toient
trop courts: & bien souvent au Printemps j'y tois encore  la lune.
Quant est du travail de l'esprit j'en avois honnetement. Car chacun
tant retir au soir, parmi les cacquets, bruits, & tintamares, j'toit
enclos en mon tude lisant ou crivant quelque chose. Mme je ne seray
honteux de dire qu'ayant et pri par le sieur de Poutrincourt ntre
chef de donner quelques heures de mon industrie  enseigner
Chrtiennement ntre petit peuple, pour ne vivre en btes, & pour donner
exemple ntre faon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en la necessit,
& en tant requis, par chacun Dimanche, & quelquefois
extraordinairement, prque tout le temps que nous y avons et. Et vint
bien a point que j'avoy port ma Bible & quelques livres, sans y penser:
Car autrement une telle charge m'et for fatigu, & et et cause que je
m'en fusse excus. Or cela ne fut du tout sans fruit, plusieurs m'ayans
rendu tmoignage que jamais ilz n'avoient tant ou parler de Dieu en
bonne part, & ne sachans auparavant aucun principe de ce qui est de la
doctrine Chrtienne: qui est l'tat auquel vit la pluspart de la
Chrtient. Et s'il y eut de l'edification d'un ct, il y eut aussi de
la mdisance de l'autre, par ce que d'une libert Gallicane je disoy
volontiers la verit. A propos dequoy il me souvient de ce que dit le
prophete Amos: _Ils ont ha celui qui les argoit  la porte, & ont eu
en abomination celui qui parloit en integrit._ Mais en fin nous avons
tous et bons amis. Et parmi ces choses Dieu m'a toujours donn bonne &
entiere sant, toujours le gout genereux, toujours gay & dispos, sinon
qu'ayant une fois couch dans les pois prs d'un ruisseau en temps de
nege, j'eu comme une crampe ou sciatique  la cuisse l'espace de quinze
jours, sans toutefois manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir  ce
que je faisoy, desireux de confiner l ma vie, si Dieu benissoit les
voyages.

Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce qui est du naturel de
toutes persones, & dire quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les
autres  cette maladie, d'autant qu'ils ont bien souvent des ulceres 
la bouche & aux gencives, -cause de la sustance aigueuse dont leurs
corps abondent: & aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs crus par
leur dereglement de vivre & par les fruits qu'ilz mangent en quantit &
ne s'en saoulent jamais, au moyen dequoy ils accueillent grande quantit
de sang sereux, & ne peut la rate oppile absorber ces serosits.
Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur enerve, & ne
peuvent resister  la maladie, tans remplis de crudits, & d'une
temperature froide & humide, qui est la qualit propre  la promouvoir,
susciter & nourrir. Je ne veux entreprendre sur l'office des Medecins
craignant la verge censoriale. Et toutefois avec leur permission, sans
toucher  leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe, & autres
ingrediens, je diray ici ce qui me semble tre plus prompt aux pauvres
gens qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant pour la conservation
de leur sant que pour le remede de la maladie.

C'est un axiome certain qu'il faut guerir un contraire par son
contraire. Cette maladie donc provenant d'une indigestion de viandes
rudes, grossieres, froides & melancholiques qui offensent l'estomac, je
trouve bon (sauf meilleur avis) de les accompagner de bonnes saulses
soit de beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien pic, pour
corriger tant la qualit des viandes, que du corps interieurement
refroidi. Ceci est dit pour les viandes rudes & grossieres, comme fves,
pois: & pour le poisson. Car qui mangera de bons chappons, bonnes
perdris, bons canars & bons lapins, il est asseur de sa sant, ou il
aura le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades qui sont
ressuscitez de mort  vie, ou peu s'en faut, pour avoir mang deux ou
trois fois du consomm d'un coq. Le bon vin pris selon la necessit de
la nature, est un souverain preservatif pour toutes maladies &
particulierement pour celle-ci. Les sieurs Macquin & Georges honorables
marchans de la Rochelle comme associez de sieur de Monts, nous en
avoient fourni quarante-cinq tonneaux en ntre voyage, dont nous nous
sommes fort bien trouvez. Et noz malades mmes ayans la bouche gate, &
ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du vin, lequel ils
prenoient avec un tuau. Ce qui en a garenti plusieurs de la mort. Les
herbes tendres au printemps sont aussi fort souveraines. Et outre ce que
la raison veut qu'on le croye, je l'ay experiment en tant moy-mme
all cuillir plusieurs fois par les bois pour noz malades avant que
celles de noz jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit en gout, &
leur confortoit l'estomac debilit. Depuis quelques jours j'ay eu avis
que l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant dans la bouche,
ou frottant d'icelle cette chair surcroissante  l'entour des dents. Je
croy que l'eau seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, & que
macher souvent de la Sauge serviroit beaucoup  prevenir ce mal.
Quelques uns trouvent bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron.
Mais il me semble que seigner sous la langue ne seroit as mauvais, ou
scarifier cette vilaine chair surcroissante, & la frotter de quelque
liqueur mordicante: pour ventouser le malade  petits cornets  la faon
de Suisse & d'Allemagne.

Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous nous sommes fort bien
trouvs de porter des galoches avec noz souliers pour eviter les
humidits. Ne faut avoir aucune ouverture au logis du ct d'Oest, ou
Noroest, vents dangereux: ains du ct de l'Est ou du Su. Fait bon estre
bien couch (& m'en a bien pris d'avoir port les choses  ce
necessaires) & sur tout se tenir nettement. Mais je trouveroy bon
l'usage des bains chauds, ou des poles tels qu'ils ont en Allemagne, au
moyen dquels ilz ne sentent point l'hiver, sinon entant qu'il leur
plait tans en la maison. Voire mme s jardins ils en ont en plusieurs
lieux qui temperent tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette saison
pre & rude on y voit des orengers, limoniers, figuiers, granadiers, &
toutes telles sortes d'arbres, produire des fruits tels qu'en Provence:
Ainsi que j'ay veu  Bale chez le savant Docteur Medecin Felix
Platerus. Ce qui est d'autant plus facile  faire en cette nouvelle
terre, qu'elle est toute couverte de bois (hors-mis quand on vient au
pas des Armouchiquois,  cent lieus plus loin que le Port-Royal) & en
faisant de l'hiver un et on dcouvrira la terre: laquelle n'ayant plus
ces grans obstacles, qui empechent que le Soleil lui face l'amour &
l'echauffe de sa chaleur, il n'y a point de doute qu'elle ne devienne
tempere, & ne rende un air tres-doux: & bien sympatisant  ntre
humeur, n'y ayant (mme  present) ni froid ni chaud excessif.

Or les Sauvages qui ne savent que c'est d'Allemagne, ni de leurs
coutumes, nous enseignent cette mme leon, lquels, -cause des
mauvaises nourritures & entretenements, tans sujets  ces maladies
(comme nous avons veu au voyage de Jacques Quartier) usent souvent de
sueurs, comme de mois en mois, & par ce moyen se garentissent, chassans
par la sueur toutes les humeurs froides & mauvaises qu'ilz pourroient
avoir amasses. Mais un singulier preservatif, contre cette maladie
coquine & traitresse, qui vient insensiblement, & depuis qu'elle s'est
loge ne veut point sortir, c'est de suivre le conseil du sage des
Sages, lequel aprs avoir consider toutes les afflictions que l'homme
se donne durant sa vie, n'a rien trouv de meilleur que de _se rejouir &
bien faire, & prendre plaisir  ce que l'on fait._ Ceux qui ont fait
ainsi en ntre compagnie se sont bien trouvs: au contraire quelques uns
toujours grondans, grongnans: mal-contens, faineans, ont est attrapez.
Vray-est que pour se rejour il fait bon avoir les douceurs des viandes
frches, chairs, poissons, laictages, beurres, huiles, fruits, &
semblables: ce que nous n'avions pas  souhait (j'enten le commun: car
en la table du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe apportoit
toujours quelque gibier, ou venaison, ou poisson fraiz.) Et si nous
eussions eu demie douzaine de vaches, je croy qu'il n'y ft mort
persone.

Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement de rejouissance,
& afin de prendre plaisir  ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnte
compagnie un chacun de sa femme legitime: car sans cela la chere n'est
pas entiere, on a toujours la pense tendu  ce que l'on aime & desire,
il y a du regret, le corps devient cacochyme, & la maladie se forme.

Et pour un dernier & souverain remede, je renvoye le patient  l'arbre
de vie (car ainsi le peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier
ci-dessus, appelle _Annedda_, non encores conu en la cte du Port Royal,
si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont y a quantit en la terre des
Armouchiquois  cent lieus dudit Port: E est dit certain que ledit
arbre y est fort singulier, ainsi que nous remarquerons encore ci-aprs
au livre dernier chap. 24.

[Illustration]




_Dcouverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus
de la riviere & ville seinte de_ Norombega: _Refutation des Autheurs qui
en ont crit: Bancs de Morus en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Chouakoet:
_Malebare: Armouchiquois: Mort d'un Franois tu: Mortalit des Anglois
en la Virginie._

CHAP. VII

LA saison dure tant passe, le sieur de Monts ennui de cette triste
demeure de Sainte-Croix delibera de chercher un autre port en pas plus
chaud, & plus au Su: &  cet effet fit armer & garnir de vivres une
barque pour suivre la cte & aller dcouvrant pas nouveaux, chercher un
plus heureux port en un air plus temper. Et d'autant qu'en cherchant on
ne peut pas tant avancer comme lors qu'on va  pleins voiles en la haute
mer, & que trouvant des bayes & golfes gisans entre deux terres il faut
penetrer dedans, pour ce que l on peut aussi-tt trouver ce que l'on
cherche comme ailleurs, il ne fit en son voyage qu'environ cent lieus,
comme dirons  cette heure. Depuis Sainte-Croix jusques  cinquante
lieus, de l en avant la cte git Est & Oest, & par les quarante-cinq
degrez: au bout dquelles cinquante lieus est la riviere dite par les
Sauvages _Kinibeki_, depuis lequel lieu jusques  Malebarre elle git
Nort & Su, & y a de l'un  l'autre encore soixante lieus  droite
ligne, sans suivre les bayes. C'est o se termina le voyage dudit sieur
de Monts, auquel il avoit pour conducteur de sa barque le pilote
Champ-dor. En toute cette cte jusques & _Kinibeki_ il y a beaucoup de
lieux o les navires peuvent tre a couvert parmi les iles, mais le
peuple n'y est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien de
remarquable (du moins qu'on ait veu au dehors des terres) qu'une riviere
de laquelle plusieurs ont crit des fables  la suite l'un de l'autre,
de mmes que ceux qui sur la foy des Commentaires de Hanno Capitaine
Carthaginois avoient feint des villes en grand nombre par lui baties sur
la cte de l'Afrique qui est arrouse de l'Ocean, parce qu'il fit un
coup heroque de naviger jusques aux iles du Cap Vert, & long temps
depuis lui personne n'y avoit t, la navigation n'tant alors tant
asseure sur cette grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice de
l'aiguille marine.

Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je
reciteray ce qui est au dernier livre intitul, _Histoire universele des
Indes Occidentales_, imprim  Doay l'an dernier mille six cens sept,
lors qu'il parle de _Norumbega_, Car en rapportant ceci, j'auray aussi
dit ce qu'ont crit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers.

Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parl de la
Virginie) _Norumbega_, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve
est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'o elle tire ce nom:
car les Barbares l'appellent _Agguntia_. Sur l'entre de ce fleuve y a
une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer
est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de
ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent
de mme faon que ceux de la Nouvelle-France.

Si cette belle ville a onques t en nature, je voudroy bien savoir qui
l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par
l faites de perches & couvertes d'corces d'arbres, ou de peaux, &
s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble _Pemptegoet_, & non
_Agguncia_. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas ntre riviere
d'Oise. Et ne pourroit en cette cte l y avoir de grandes rivieres,
pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire,  cause de
la grande riviere de _Canada_, qui va comme cette cte  peu prs, Est &
Oest, & n'est point  soixante lieus loin de l, en traversant les
terres; & d'ailleurs cette riviere en reoit beaucoup d'autres qui
prennent leurs sources de vers _Norumbega_:  l'entre de laquelle tant
s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par
maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme
un _Lambda_ (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine
d'iles; dquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est
haute & remarquable sur les autres.

Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de _Norumbega_, &
qu'elle n'est pas l o je la prens. A cela je rpons que l'Auteur de
qui j'ay n'agueres rapport les paroles, m'est suffisante caution en
ceci, lequel en sa Charte geographique a situ l'entre de cette riviere
par les quarante-quatre degrez, & sa prtendue ville par les
quarante-cinq. Ce que luy ayant accord, il faudra necessairement qu'il
me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passe, & celle de
_Kinibeki_ (qui est en mme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus
avant dont on doive faire cas jusques  la Virginie.

Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine
nomm Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages
aventureux, s'est aventur d'crire chose de mme foy, disant que:

Pass l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay
appelle ci-dessus l'ile de Bacaillos) la cte tourne  l'Oest &
Oest-Sur-Oest, jusques  la riviere de _Norembergue_ nouvellement
dcouverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est 
trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entre beaucoup
d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieus est
batie une grande ville, o les gens sont petits & noiratres, comme ceux
des Indes, & sont vtus de peaux dont ils ont abondance de toutes
sortes, Item que l vient mourir le banc de Terre-neuve: & que pass
cette riviere la cte tourne  l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens
cinquante lieus vers un pas o y a des villes & chateaux.

Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verit en tous les discours de
cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour
lui, qui jamais ne fut en la centime partie des lieux qu'il dcrit (au
moins il est ais  le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre
les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere
de _Noremberge_ est  trente degrez, il faut que ce soit en la Floride:
qui est contredire  tus ceux qui en ont jamais crit, &  la verit
mme. Quant  ce qu'il dit du _Banc de Terre-neuve_, il finit (par le
rapport des mariniers) environ l'ile de Sable,  l'endroit du
Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle
_Le Banquereau, & le Banc Jacquet_, mais ilz ne sont que de cinq, ou
six, ou dix lieus, & sont separez du _Grand Banc de Terre-neuve._ Et
quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de
_Norumbega_, dire que pass cette riviere la cte git Oest &
Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques 
la pointe de la Floride qui regarde l'ile de _Cuba_, il n'y a aucune
cte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye
riviere dite _Norumbega_ quelque cinquante lieus de cte qui git Est &
Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reoy sinon ce
qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entre beaucoup
d'iles, bancs & rochers.

Pass la riviere de _Norumbega_ le sieur de Monta alla toujours cotoyans
jusques  ce qu'il vint  _Kinibeki_, o y a une riviere qui peut
accourcir le chemin pour aller  la grande riviere de Canada. Il y a l
nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre  tre mieux peuple.
De _Kinibeki_ en allant plus outre on trouve la Baye de _Marchin_ nomme
du nom du Capitaine qui y commande. Ce _Marchin_ fut tu l'anne que
nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est
une autre Baye dite _Chouakoet_, o y a grand peuple au regard des pas
precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region  tre
plus tempere s'elevant pardessus le quarante-quatrime degr: & pour
temoignage de ceci il y a quantit de vignes en cette terre. Voire mme
il y en a des iles pleines (bien qu plus exposes aux injures du vent &
du froid) ainsi que nous dirons ci-aprs. Entre _Chouakoet & Malebarre_
y a plusieurs bayes & iles, & est la cte sablonneuse, avec peu de fond
approchant dudit _Malebarre_, si qu' peine y peut-on aborder avec les
barques.

Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques  _Kinibeki_
(en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & _Norumbega_)
s'appellent _Etechemins_: et depuis _Kinibeki_, jusques  _Malebarre_, &
plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, &
s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'tant arret quelque peu
 Malebarre les vivres commencerent  lui defaillir, & fallut penser du
retour, mmement voyant toute la cte si facheuse qu'on ne pouvoit
passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en
mer, & de telle faon que plus on s'loigne de terre, moins il y a de
fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort  un
charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques
chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre  drober l'un de
ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print &
s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprs fut
tu par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui ft arriv, c'toit
en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont
legers  la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprs
en parlant du voyage que fit l mme le sieur de Poutrincourt en l'an
mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle
chose, & toient ses gens en bonne volont d'en prendre vengeance (ce
qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'loignerent
tant des Franois qu'un coup de mousquet ne les et peu gter: & de ce
fait ils avoient ja chacun si bien couch en jou, pour mirer chacun son
homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que
plusieurs autres tans en sa qualit n'eussent eus, & pour ce que les
meurtriers s'toient vads, fit baisser  chacun le serpentin, & les
laisserent, n'ayans jusques l trouv lieu agreable pour y former une
demeure arrete. Et -tant ledit sieur fit appareiller pour retourner 
Sainte Croix, o il avoit laiss un bon nombre de ses gens encore
infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la sant dquels il
toit soucieux.

Plusieurs qui ne savent que c'est de la marine pensent que
l'tablissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile,
mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il
est beaucoup plus ais de dire que de faire, & que le sieur de Monts a
beaucoup exploit de choses en cette premiere anne d'avoir veu toute la
cte de cette terre jusques  Malebarre qui sont plus de quatre cens
lieus en rengeant icelle cte, & visitant jusques au fond des bayes:
outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser,
le soin de ceux qu'il avoit l mens, & du retour en France, le cas
avenant de quelque peril ou naufrage  ceux qui lui avoient promis de
l'aller querir aprs l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de
la peine pour rechercher des ports o la Parque soit pitoyable. Elle est
toujours semblable  elle-mme. Il est bon de se loger en un doux
climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a  choisir mais la mort
nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut
avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'tans arrivez
l il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la
Virginie tre par les trente-six, trente-sept, & trente huitime degrez
de latitude, qui est bon temperament de pas. Ce que considerant, je
croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle
mortalit vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel pas
d'y avoir ds le commencement du bestial domestic & priv de toute
sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tt la
recreation necessaaire  la sant de ceux qui desirent y peupler la
terre. Que si les Sauvages mmes sont sujets aux maladies dont nous
avons parl, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue  la mme
cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le
vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les
humidits de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantit
d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux
trangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais  cette faon de
vivre.

La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observ par
experience ordinaire. Car o il faut arracher les arbres les ouvriers
sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui
leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu' ceux qui
travaillent aux mines) & causent ldites maladies: l o la mme
experience nous  montr qu'aprs l'habitation faicte, elles n'ont plus
eu tant de prise sur les hommes.

[Illustration: Neptune]




_Arrive du sieur du Pont  l'ile Sainte-Croix: Habitation transfere au
Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficult des moulins 
bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller dcouvrir les
Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en
France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de
ceux qui mprisent la culture de la terre._

CHAP. VIII

LA saison du printemps passe au voyage des Armouchiquois, le sieur de
Monts attendit  Sainte-Croix le temps qu'il avoit convenu: dans lequel
s'il n'avoit nouvelles de France il pourroit partir & venir chercher
quelque vaisseau de ceux qui viennent  la Terre-neuve pour la pecherie
du poisson,  fin de repasser en France dans icelui avec sa trouppe,
s'il toit possible. Ce temps des-ja toit expir, & toient prts 
faire voile, n'attendans plus aucun secours ni rafraichissemens, quand
voici le quinzime de Juin mis six cens cinq arriver le sieur du Pont
surnomm Grav, demeurant  Honfleur, avec une compagnie de quelques
quarante hommes, pour relever de sentinelle ledit sieur de Monts & sa
troupe. Ce fut au grand contentement d'un chacun, comme l'on peut
penser: & canonnades ne manquerent  l'abord, selon la coutume, ni
l'clat des trompetes. Ledit sieur du Pont ne sachant encore l'tat de
noz Franois, pensoit trouver l une demeure bien asseure, & ses
logemens prts: mais attendu les accidens de la maladie trange dont
nous avons parl, il fut avis par Conseil de changer de lieu. Le sieur
de Monts et bien desir que l'habitation nouvelle et et comme par les
quarante degrez, savoir six degrez plus au Midi que le lieu de
Sainte-Croix: mais aprs avoir veu la cte jusques  Malebarre, & avec
beaucoup de peines sans trouver ce qu'il desiroit, on delibera d'aller
au Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y et moyen de faire
plus ample dcouverte. Ainsi voila chacun embesoign  trousser son
paquet: on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux, hors-mis le
magazin, qui toit une espece trop grande  transporter, & en execution
de ceci plusieurs voyages se font. Tout tant arriv au Port Royal voici
nouveau travail: on choisit la demeure vis  vis de l'ile qui est 
l'entre de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la riviere du
Dauphin, l o tout toit couvert de bois si pais qu'il n'est possible
davantage. Ja le mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de
dcharger le navire du sieur du Pont pour faire place  ceux qui
devoient retourner en France. Somme il y avoit de l'exercice pour tous.
Quand le navire fut en tat d'tre mis  la voile, le sieur de Monts
ayant veu le commencement de la nouvelle habitation, s'embarqua pour le
retour & avec lui ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins plusieurs de
bon courage demeurerent sans apprehender le mal pass. Autant on met la
voile au vent & demeure ledit sieur du Pont pour Lieutenant par dela,
lequel ne manque de promptitude (selon son naturel)  faire & parfaire
ce qui estoit requis pour loger soy & les siens: qui est tout ce qui se
peut faire pour cette anne en ce pas l. Car de s'loigner du parc
durant l'hiver, mmes apres un si long harassement: il n'y avoit point
d'apparence. Et quant au labourage de la terre, je croy qu'ils n'eurent
le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'toit pas
homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs, s'il y
et moyen de ce faire.

L'hiver venu les Sauvages du pas s'assembloient de bien loin au Port
Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les Franois, les uns
apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont
on peut faire plus d'tat en ce lieu l) & aussi d'Ellans, dquelles on
peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches,
dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent
dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point
jusques  la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant
il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort
rejous de ntre venue, qui leur fit en reprendre le gout.

La plus grande peine qu'ilz avoient c'toit de Moudre le bled pour avoir
du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins  bras, o il faut
employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement
on menaoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme  la
chose la plus penibles qui soit: auquel mtier on emploioit les pauvres
esclaves avant l'usage des moulins  vent &  eau, comme nous tmoignent
les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Isral hors
du pas d'Egypte, l o pour la derniere playe que Dieu veut envoyer 
Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, _qu'environ la minuit il
passera au travers de l'Egypte, & tout premier-n y mourra jusques au
premier-n de Pharao qui devoit tre assis sur son throne, jusques au
premier-n de la servante qui est employe  moudre._ Et ce travail
tant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sauroient
supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de
peine, comme il a t experiment De ntre temps, que leur voulant
bailler la moiti de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux
n'avoir point de bl. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a
aid  fomenter la maladie de laquelle nous avons parl, en quelques uns
des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet
hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut s batimens de
noz Franois, c'est qu'il n'y avoit point de fossez  lentour, &
s'couloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres
basses: ce qui toit fort contraire  la sant. A quoy j'adjoute encore
les eaux mauvaises dquelles ilz se servoient, qui n'issoient point
d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de ntre
Fort, ains du plus prochain ruisseau.

Apres que l'hiver fut pass, & la mer propre  naviguer, le sieur du
Pont voulut parachever l'entreprise commence l'an precedent par le
sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, o la temperature
de l'air ft plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et
de fait il equippa la barque qui lui toit reste pour cet effect: Mais
tant sorti du port, & ja  la voile pour tirer vers Malebarre, il fut
contraint par le vent contraire de relacher deux fois, &  la troisime
ladite barque se vint perdre contre les rochers  l'entre du passage
dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvs, & la
meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant  la barque
elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, &
intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne
l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abri de la
part du Nort & Noroest, de montagnes loignes tantt d'une lieu,
tantt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les
entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnes
de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de
la longueur en l'tablissement des colonies, principalement en des
terres si lointaines dquelles on ne sait la nature, ni le temperament
de l'air, & o il faut combattre & abbattre les forts, & tre
contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons
Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrtiens & n'en ont que le nom,
gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la
nature humaine.

Ce coup donc tant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter
Champ-dor, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre
la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit
promis envoyer l'anne suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour
revenir en France. Et neantmoins  tout venement, ne laissa de preparer
une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux
Franois s lieux o ils font la secherie de morues (comme les Ports
_Campseau_ des Anglois, de _Misamichis_, Baye de Chaleur, & des Morues,
& autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an
precedent,  fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas
advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement:
car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui tions
destinez pour lui succder, ains que se verra par le discours de ce qui
suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont
transportez pardel en ces derniers voyages ont eu un avantage
par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce
recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les
Terres-neuves, sans avoir la peine de faonner des grands vaisseaux, ni
attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-l de qui les voyages
ont et  dplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les
ont persecut. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce
qu'ils toient en un pas doux, fertile, & plus ami de la sant humaine
que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parl en
ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de
leur part de n'avoir nullement cultiv la terre, laquelle ils avoient
trouve dcouverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose 
qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les Franois, &
prque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais
au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger
beaucoup  leur qualit de s'addonner a la culture de la terre, qui
neantmoins est  peu prs la seule vocation o reside l'innocence. Et de
l vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers
peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, &
cherchant de se faire Gentil-homme aux dpens d'autrui, ou voulant
apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter
au soleil, Dieu te sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, &
ds long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit
miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvret.

[Illustration]




_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de
l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour
aller  la Rochelle: Adieu  la France._

CHAP. IX

ENVIRON le temps du naufrage mentionn ci-dessus, le sieur de Monts
songeoit par de aux moyens de dresser nouvel quipage pour la
Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais
que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit t tellement
dcrie  son retour, que ce sembloit tre chose vaine & infructueuse de
plus continuer ces voyages  l'avenir. Joint qu'il y avoit grande
occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voult aller
hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel
auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le
Roy luy avoit donn) qui toit d'habiter pardel, & y tablir sa famille
& sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui crivit, & envoya
homme exprs, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce
que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource
sujet: quoy qu'il et des procs de consequence,  la poursuite de
defense dquels sa presence toit bien requise, & qu' son premier
voyage il et prouv la malice de certains qui le poursuivoient
rigoureusement absent, & devindrent souples & muets  son retour. Il ne
fut plutot rendu  Paris, qu'il fallut partir, sans avoir -peine le
loisir de pourvoir  ce qui lui toit necessaire. Et ayant eu l'honneur
de le conoitre quelques annes auparavant, il me demanda si je voulois
tre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui
repondre. Apres avoir bien consult en moy-mme, desireux non tant de
voir le pas que de reconoitre la terre oculairement,  laquelle j'avoy
ma volont porte, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: tant
mme induit par quelque injustice qui m'avoit t peu au-paravant faite,
laquelle fut repare  mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay
particulierement obligation  Monsieur Servin Advocat general du Roy,
auquel proprement appartient cet eloge attribu selon la lettre au plus
sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIM JUSTICE ET AS EN
HAINE INIQUIT.

C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter  des
actions genereuses telles que ces voyages, lquelles (comme le monde est
divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant 
repondre  personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les
gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient
faire, ayant mon contentement en moy-mme, & tant prt de rendre
service  Dieu & au Roy s terres d'outre mer qui porteront le nom de
France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en
repos par un travail agreable, & fuir la dure vie  laquelle je voy
pardea la pluspart des hommes reduits.

Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques
affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point
trouver quelque Prtre qui eut du savoir pour le mener avec lui, &
soulager celui que le sieur de Monts y avoit laiss  son voyage, lequel
nous pensions tre encore vivant. Mais d'autant que c'toit la semaine
sainte, temps auquel ilz sont occups aux confessions, il ne s'en
presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du
long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion
qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le
temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.

Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la
Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de
Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de
leurs gages, & argent donn  chacun par avance d'iceux gages, & pour se
trouver  la Rochelle, o toit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin
& Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de
Monts, lquels fournissoient ntre equipage.

Ce menu peuple tant parti, nous nous acheminames  Orleans trois ou
quatre jours aprs, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz
Pasques en ladite ville d'Orleans, o chacun fist le devoir accoutum 
tous bons Chrtiens de prendre le Viatique spirituel de la divine
Communion, mmement puis que nous allions en voyage.

Devant qu'arriver  la Rochelle, me tenant quelquefois  quartier de la
compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu  la
France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le
lendemain de ntre arrivee, qui fut le troisime jour d'Avril mil six
cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne
dedaigneray de le coucher ici.




ADIEU  LA FRANCE

ORES _que la saison du printemps nous invite_
_A seillonner le dos de la vague Amphitrite,_
_Et cinglez vers les lieux o Phoebus chaque jour_
_Va faire tout lass son humide sejour,_
_Je veux ains que partir dire Adieu  la France_
_Celle qui m'a produit, & nourri ds l'enfance;_
_Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir_
_Qu'encores quelque jour je la pourray revoir._

_Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:_
_Adieu de tous humains le sejour delectable:_
_Adieu celle qui m'a en son ventre port,_
_Et du fruit de son sein doucement alait._
_Adieu, Muses aussi qui a vtre cadence_
_Avez conduit mes pas ds mon adolescence:_

_Adieu riches palais, Adieu noble cits_
_Dont l'aspect a mes yeux mille fois contents:_
_Adieu lambris dor, sainct temple de Justice,_
_O Themis aux humains d'un penible exercice_
_Rend le Droit, & Python d'un parler eloquent,_
_Contre l'oppression defend l'homme innocent._
_Adieu tours & clochers dont les pointes cornues_
_Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:_
_Adieu prez emaillez d'un million de fleurs_
_Ravissans mes esprits de leurs soaves odeurs:_
_Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,_
_Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:_
_Adieu ctaux vineux, & superbes chateaux:_
_Adieu l'honneur des champs, & gras troupeaux_
_Et vous,  ruisselets, fontaines, & rivieres,_
_Qui m'avez delect en cent mille manieres,_
_Et mille fois charm au doux gazouillement_
_De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:_
_Nous allons recherchans dessus l'onde azure_
_Les journaliers hazars du tempeteux Nere,_
_Pour parvenir aux lieux o d'une ample moisson_
_Se presente aux Chrtiens une belle saison._

_O combien se prepare & d'honneur & de gloire,_
_Et sans cesse sera louable la memoire_
_A ceux-l qui poussez la sainte intention_
_Auront le bel objet de cette ambition!_
_Les peuples  jamais beniront l'entreprise_
_Des Autheurs d'un tel bien: & d'une plume apprise,_
_A graver dans l'airain de l'immortalit_
_J'en laisseray memoire  la posterit._

_Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise_
_A qui partant il a sa parole commise,_
_A fin de l'annoncer par tout cet Univers,_
_Et  la loy ranger par elle les pervers,_
_Someillez vous, helas! Pourquoy de vtre zele_
_Ne faites-vous paroitre une vive tincelle_
_Sur ces peuples errans qui sont proye  l'enfer,_
_Du sauvement dquels vous devriez triompher?_
_Pourquoy n'employez vous  ce saint ministere_
_Que vous employez seulement  vous plaire?_
_Cependant le troupeau que Christ a rachet_
_Accuse devant lui vtre tardivet._
_Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage_
_Sur vtre ordre sacr avoir cet avantage_
_D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,_
_Le travail, & le soin de ce Chrtien devoir?_

DE MONTS _tu es celui de qui le haut courage_
_A trac le chemin  un si grand ouvrage:_
_Et pource de ton nom malgr l'effort des ans_
_Le fueille verdoya d'un ternel printemps._
_Que si en ce devoir que j'ay des-ja trac_
_Ambitieusement je ne suis devanc,_
_Je veux de ton merite exalter la louange_
_Sur l'Equille, & le Nil, & la Seine, & le Gange._
_Et faire l'Univers bruire de ton renom,_
_Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom_
_Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire_
_Celui duquel ayant conu la probit,_
_Les sens & la valeur & la fidelit,_
_Tu l'as digne trouv  qui ta lieutenance_
_Ft surement commise en la Nouvelle-France._
_Pour te servir d'Hercule, & soulager le fais_
_Que te surchargeroit au dessein que tu fais._

POUTRINCOURT, _c'est donc toy qui a touch mon ame,_
_Et lui as inspir une devote flamme_
_A celebrer ton lot, & faire par mes vers_
_Qu' l'avenir ton nom vole par l'Univers:_
_Ta valeur ds long temps en la France conue_
_Cherche une nation aux hommes inconue_
_Pour la rendre sujette  l'empire Franois,_
_Et encore y assoir le thrne de noz Rois:_
_Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle_
_A mis je ne say quoy digne d'une ame belle)_
_Le motif qui premier a suscit ton coeur_
_A si loin rechercher un immortel honneur,_
_Est le zele devoit & l'affection grande_
_De rendre  l'Eternel une agreable offrande,_
_Lui vouant toy, tes biens, ta vie, & tes enfans,_
_Que tu vas exposer  la merci des vents,_
_Et voguant incertain comme  un autre pole_
_Pour son nom exalter & sa sainte parole._

_Ainsi tous-deux ports de mme affection:_
_Ainsi l'un secondans l'autre en intention,_
_Heureux, vous acquerrs une immortele vie,_
_Que de felicit toujours sera suivie:_
_Vie non point semblable  celle de ces dieux_
_Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux_
_Pour avoir (comme vous) reform la nature,_
_Les moeurs & la raison des hommes sans culture,_
_Mais une vie o git cette felicit_
_Que les oracles saints de la Divinit_
_Ont liberalement promis aux saintes ames_
_Que le ciel a form de ses plus pures flammes._
_Tel est vtre destin & cependant a bas_
_Vtre nom glorieux ne craindra le trpas,_
_Et la posterit de vtre gloire prise,_
_Sera emeu  suivre une mme entreprise,_
_Mais vous sers le centre o se rapportera_
_Ce que l'ge futur en vous suivant fera._

_Toy qui par la terreur de ta sainte parole_
_Regis  ton vouloir les postillons d'ole,_
_Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,_
_Et les vallons des eaux en un moment hausser,_
_Grand Dieu sois ntre guide en ce douteux voyage._
_Puis que tu nous y as enflamm le courage:_
_Lache de tes thresors un favorable vent_
_Qui pousse ntre nef en peu d'heure du Ponant_
_Et fay que l poussions arriver par ta grace_
_Jetter le fondement d'une Chrtienne race._

   Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois
   Au premier que je vi les murs des Rochelois




_Jonas nom de ntre navire: Mer basse  la Rochelle cause de difficile
sortie: La Rochelle ville referme: Menu peuple insolent: Croquans:
Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne
doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion
des Sauvages: Pue de zele des ntres: Eucharistie porte par les anciens
Chrtiens en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point de
l'embarquement._

CHAP. X

ARRIVEZ que nous fumes  la Rochelle nous y trouvames les Sieurs de
Monts & de Poutrincourt qui y toient venu en poste, & ntre navire
appell LE JONAS du port de cent cinquante tonneaux, prt  sortir hors
les chaines de la ville pour attendre le vent. Cependant nus faisions
bonne chere, voire si bonne, qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer
pour faire diete. Ce que ne fimes que trop quand nous y fumes une fois:
car deux mois se passerent avant que nous vissions terre, comme nous
dirons tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere (car ils avoient
chacun vint sols par jour) faisoient de merveilleux tintamarres au
quartier de Saint Nicolas, o ils toient logez. Ce qu'on trouvoit fort
trange en une ville si reforme que la Rochelle, en laquelle ne se fait
aucune dissolution apparente, & faut que chacun marche l'oeil droit s'il
ne veut encourir la censure soit du Maire, soit des Ministres de la
ville. De fait il y en eut quelques uns prisonniers, lquels on garda 
l'htel de ville jusques  ce qu'il fallut partir; & eussent et chatiez
sans la consideration du voyage, auquel on savoit bien qu'ils
n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz payerent assez par apres la
folle enchere de la peint qu'ils avoient baille aux sieurs Macquin &
Georges bourgeois de ladite ville, pour les tenir en devoir. Je ne les
veux toutefois mettre tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit
quelques uns respectueux & modestes. Mais je puis dire que c'est un
trange animal qu'un menu peuple. Et me souvient  ce propos de la
guerre des Croquans, entre lquels je me suis trouv une fois tant en
Querci. C'toit la chose la plus bigearre du bonde que cette confusion
de porteurs de sabots, d'o ils avoient pris le noms de Croquans, par ce
que leurs sabots clouez devant & derriere faisoient Croc  chaque pas.
Cette sorte de gens confuse n'entendoit ni rime, ni raison, chacun y
toit maitre, arms les uns d'une serpe au bout d'un baton, les autres
de quelque epe enrouille, & ainsi consequemment.

Ntre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tir hors la ville  la
rade, & pensions partir le huitime ou neufime d'Avril. Le Capitaine
Foulques s'toit charg de la conduite du voyage. Mais comme il y a
ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce
Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant  la mer)
ayant laiss le navire mal garni d'hommes, n'y tant pas lui-mme, ni le
Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un
grand vent de Suest s'leve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu
d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors
la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de
fois qu'il se creve & coule  fonds. Et bien vint que la mer pour lors
se retiroit. Car si ce desastre ft arriv du flot, le navire toit en
danger d'tre renvers, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne
fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut
fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder  cette
necessit, soit  tirer  la pompe, ou pousser au capestan, ou  autre
chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la
pluspart. Quelques uns s'tans acheminez jusques l parmi la vaze, s'en
retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jett de l'eau, ne
condiderans pas qu'ilz s'toient mis du ct par o sortoit l'eau de la
pompe que le vent parpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de
Poutrincourt & quelques autres de bonne volont, o nous ne fumes
inutiles. A ce spectacle toit prque toute la ville de la Rochelle sur
le rempar. La mer toit encore irrite, & pensames aller choquer
plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous
entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuid entierement, &
fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages prque
rompus pour jamais. Car aprs tant de coups d'essais, je croy qu'
l'avenir nul se ft hazard d'aller planter des colonies pardela: ce
pas tant tellement dcri, que chacun nous plaignoit sur les accidens
de ceux qui y avoient et par le pass. Neantmoins le sieur de Monts et
ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en
cette occurence, que si jamais ce pas l est habit de Chrtiens &
peuples civiliss, c'est (aprs ce qui est deu au Roy) aux autheurs de
ce voyage qu'en appartiendra  juste tiltre la premiere louange.

Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employ tant 
dcharger qu' recharger ntre navire. Pendant ce temps nous allions
quelquefois proumener s voisinages de la ville, & particulierement aux
Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieu, l o tant un jour au
sermon par un Dimanche, je m'merveillay comme en ces places frontieres
on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres
d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la
faon qu'elles se sont passes, je diray que ce nous est chose honteuse
que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs
assembles pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & mme pour
ntre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable.
De verit nous n'avions pri ni les une ni les autres de ce faire, mais
en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant ntre
depart il me souvient de demander sieur Cur ou Vicaire de l'Eglise de
la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui
voult benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisment faire,
pource qu'ils toient l en assez bon nombre, & joint qu'tans en une
ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les
flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il
faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & piet pour aller
en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que
nous ne pouvions faire alors, ntre vaisseau ayant prque sa charge. A
propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ou dire au sieur de
Poutrincourt qu'aprs son premier voyage tant en Court, un Jesuite de
Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de
la Nouvelle-France, & s'ils toient en grand nombre. A quoy il rpondit
qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames  Jesus-Christ, mettant
un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de
ce nombre, dit l dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce
n'tait pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il
n'y en auroit que la centime partie, voire encore moins, on ne devroit
la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'tre cent brebis une gare,
lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centime. On nous
enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y et eu qu'un homme 
sauver, ntre Seigneur Jesus-Christ n'et dedaign de venir pour lui,
comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de
ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans
Paris, ou Constantinople.

Voyant que je n'avoy rien avanc  demander un homme d'Eglise pour nous
administrer les Sacremens, soit durant ntre route, soit sur la terre:
il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrtiens, lquels allans
en voyage portoient avec eux le sacr pain de l'Eucharistie & ce
faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des
Prtres pour leur administrer ce Sacrement, le monde tant lors encore
plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal  propos il toit
appel Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: &
neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et
considerant que nous pourrions tre reduits  cette necessit, n'y tant
demeur qu'un Prtre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous
dit tre mort quand nous arrivames l) je demanday si on nous voudroit
faire de mme qu'aux anciens Chrtiens, lquels n'toient moins sages
que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-l pour des
considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere
de saint Ambroise _Satyrus_ allant en voyage sur mer se servoit de cette
medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite
par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit _in orario_, ce que je
prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait
naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je
fus conduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'tonnement: & me
sembloit chose bien rigoureuse d'tre en pire condition que les premiers
Chrtiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle
toit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas
pour en faire moins de compte.

Revenons  ntre Jonas. Le voila charg & mis  la rade hors de la
ville: il ne reste plus que le temps & la mare  point: c'est le plus
difficile de l'oeuvre. Car s lieux o il n'y a gueres de fonds, comme 
la Rochelle, il faut attendre les hautes mares de pleine & nouvelle
lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent  propos, & faudra remettre
la partie  quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de
faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure
qu'aprs tant de fatigues & de dpenses nous tions demeurez faute de
vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la mare,
le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner  sa charge, &
ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il toit secretement
sollicit des marchans autres que de la societ du sieur de Monts, de
faire rompre le voyage: & paraventure n'toit-il encore d'accord avec
ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de
Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla
coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne
laisser perdre l'occasion. En fin  toute force l'onzime de May mille
six cens six  la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit
conduire ntre Jonas  la Palisse, & le lendemain douzime revint 
Chef-de-bois (qui sont les endroits o les navires se mettent  l'abri
des vents) l o l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di
l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la
rupture de l'entreprise.

[Illustration: Neptune]




_Partement de la Rochelle: Rencontre divers de navires & Forbans: Mer
tempestueuse  l'endroit des Essores, & pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy
frequent en la mer du Ponant: D'o viennent les vents: Marsoin
prognostiques de temptes: Faons de les prendre: Temptes: Effets
d'icelles: Calmes: Grains de vent que c'est: comme il se forme: ses
effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire
Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: &
des Bancs de glaces en la Terre-neuve_.

CHAP. XI

LE Samedi veille de Pentecte trezime de May nous levames les ancres &
fimes voiles en pleine mer tant que peu  peu nous perdimes de veue les
grosses tours & la ville de la Rochelle, puis les iles de Rez &
d'Oleron, disans Adieu  la France. C'toit une chose apprehensive 
ceux qui n'avoient accoustum une telle danse, de se voir portez sur un
elements si peu solide, & tre  tout moment (comme on dit)  deux doitz
de la mort. Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs firent le devoir
de rendre le tribut  Neptune. Ce-pendant nous allions toujours avant, &
n'toit plus question de reculer en arriere depuis que la planche fut
leve. Le sezime jour de May nous eumes en rencontre treze navires
Flamendes allans en Hespagne, qui s'enquirent de ntre voyage, &
passerent outre. Depuis ce temps nous fumes un mois entier sans voir
autre chose que ciel & eau hors ntre ville flotante, sinon un navire
environ l'endroit des Essores (ou Aores) bien garni de gens mlez de
Flamens & Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, & joindre d'assez
prs. Et selon la coutume nous leur demandames d'o toit le navire. Ilz
nous dirent qu'ils toient Terre-neuviers, c'est  dire qu'ils alloient
 la pecherie des Morues aux Terres-neuves, & demanderent si nous
voulions qu'ilz vinssent avec nous de Compagnie: dequoy nous les
remerciames. L dessus ilz beurent  nous & nous  eux, & prindrent une
autre route. Mais aprs avoir consider leur vaisseau, qui toit tout
charg de mousse verte par le ventre & les ctez: nous jugeames que
c'toient des Forbans, & qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la
mer en esperance de faire quelque prise. Ce fut lors plus que devant que
nous commencames  voir sauter les moutons de Neptune (ainsi appelle-on
les flots blanchissans quand la mer se veut emouvoir) & ressentir les
rudes estocades de son Trident. Car ordinairement la mer est tempetueuse
en l'endroit que j'ay dit. Que si on m'en demande la cause, je diray que
j'estime cela provenir de certain conflit des vents Orientaux &
occidentaux qui se rencontrent en cette partie de la mer, &
principalement en Et quand ceux d'Oest s'elevent, & d'une grande force
penetrent un grand espace de mer jusques  ce qu'ilz trouvent les vents
de de qui leur font resistance: &  ces rencontres il fait mauvais se
trouver. Or cette raison me semble d'autant plus probable, que jusques
environ les Essores nous avions eu vent asss  propos, & depuis prque
toujours vent debout, ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort & du Su, qui
ne nous toient que bons pour aller  la bouline. De vent d'Est rien du
tout, sinon une ou deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas. Il
es bien certain que les vents d'Oest regnent fort au long & au large de
cette mer, soit par une certaine repercussion du vent Oriental qui est
rapide souz la ligne quinoctiale, duquel nous avons parl ci-dessus; ou
par ce que cette terre Occidentale tant grande, le vent aussi qui en
sort abonde davantage. Ce qui arrive principalement en t quant le
soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre. Car les vents en
viennent & volontiers sortent des baumes & cavernes d'icelle. Et pource
les Potes feignent qu'ole les tient en des prisons d'o il les tire, &
les fait marcher en campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de Dieu
nous le confirme encore mieux, quant il dit par la bouche du Prophete,
que Dieu tout puissant entre autres merveilles tire les vents de ses
thresors, qui sont ces cavernes dont je parle. Car le mot de thresor
signifie en Hebrieu lieu secret & cach.

_Des recoins de la terre, o ses limites sont,_
_Les pesantes vapeurs il souleve en amont,_
_Il change les eclairs en pluvieux ravages,_
_Tirant de ses thresors les vents & les orages._

Et sur cette consideration Christophe Colomb Genois premier navigateur
en ces derniers siecles aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit
quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris garde en allant
sur mer qu'il y en venoit des vents continuels.

Poursuivans donc ntre route nous eumes quelques autres temptes &
difficults causes par les vents que nous avions prque toujours
contraires pour estre partis trop tard: Mais ceux qui partent en Mars
ont ordinairement bon temps, pour ce qu'alors sont en vogue les vents
d'Est, & Nordest, & Nort, propres  ces voyages. Or ces temptes bien
souvent nous toient prsages par les Marsoins qui environnoient ntre
vaisseau par milliers se jouans d'une faon fort plaisante. Il y en eut
quelques uns  qui mal print de s'tre trop approchs. Car il y avoit
des gens au guet souz le Beau-pr ( la proue du navire) avec des
harpons en main qui les dardoient quelquefois, & les faisoient venir 
bord  l'aide des autres matelots, lquels avec des gaffes les tiroient
en haut. Nous en avons pris plusieurs de cette faon allant & venant,
qui ne nous ont point fait de mal. Cet animal a deux doits de lart sur
le dos tout au plus. Quand il toit fendu nous lavions noz mais en son
sang tout chaud, ce qu'on disoit tre bon  conforter les nerfs. Il a
merveilleuse quantit de dents le long du museau, & pense qu'il tient
bien ce qu'il attrape une fois.

[La page 520 du document de reference, qui devrait se trouver ici est
remplace par une reproduction de la page 500. La page suivante est la
page 521.]

vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des
calmes bien importuns durant lquels on se baignoit en la mer, on
dansoit sur le tillac on grimpoit  la hune, nous chantions en Musique.
Puis quand on voyoit sortir de dessouz l'orizon un petit nuage, c'toit
lors qu'il falloit quitte ces exercices, & se prendre garde d'un grain
de vent envelopp l dedans, lequel se desserrant, grondant, ronflant,
sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, toit capable de renverser
ntre vaisseau c'en dessus dessous, s'il n'y et eu des gens prts 
executer ce que le maitre du navire (qui toit le Capitaine Foulques
homme fort vigilant) leur commandoit. Or ces grains de vents lquels
autrement on appelle orages, il n'y a danger de dire comme ilz se
forment, & d'o ilz prennent origine. Pline en parle en son Histoire
naturele, & dit en somme que ce sont exhalations & vapeurs lgeres
eleves dela terre jusques  la froide region de l'air: & ne pouvans
passer outre, ains plutot contraintes de retourner en arriere elles
rencontrent quelquefois des exhalations sulfures & ignes, qui les
environnent & resserrent de si prs, qu'il en furvient un grand combat,
motion & agitation entre le chaud sulfureux & l'areux humide, lequel
forc par son plus fort ennemi, de fuir; il s'largit, se fait faire
jour, & siffle, bruit, tempte, bref se fait vent, lequel est grand, ou
petit, selon que l'exhalaison sulfure qui l'enveloppe se romp & lui
fait ouverture, tantot tout  coup, ainsi que nous avons pos le fait ci
dessus, tantot avec plus de temps, selon la quantit de la matiere de
laquelle est compose, & selon que plus ou moins elle est agite par
contraires qualitez.

Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance merveilleuse qu'ont les
bons matelots en ces conflicts de vents, orages & temptes, lors qu'un
navire tant port sur des montagnes d'eaux, & de la glisse comme aux
profonds abymes du monde, ilz grimpent parmi les cordages non seulement
 la hune, & au bout du grand mast, mais aussi sans degrez, eu sommet
d'un autre mast qui est ent sur le premier, soutenus seulement de la
force de leurs bras & pis entortills -l'entour des plus hauts
cordages. Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement s'il arrive que
la grand voile (qu'ils appellent Phaphil, ou Papefust) soit denou par
les extremitez d'enhaut, le premier  qui il sera command se mettra 
chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre qui traverse le grand mast) & avec
un marteau  sa ceinture & demi douzaine de clous  la bouche ira
r'attacher au peril de mille vies ce qui toit decousu. J'ay autrefois
ou faire grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres le siege de
Laon, & la ville rendue  l'obeissance du Roy) grimpa, & se mie 
chevalon sur le travers de la Croix du clocher de l'Eglise ntre Dame
dudit lieu, & y fit l'arbre fourchu, les pis en haut: qui fut une
action bien hardie: On en dit autant d'un qui une fois l'an fait le mme
sur la pointe du clocher de Strasbourg, qui est encore plus haut que
celuy de Laon: mais cela ne me semble rien au pris de ceci, tant ledit
Suisse & l'autre, sur un corps solide & sans mouvement; & cetui-ci (au
contraire), pendant sur une mer agite de vents impetueux, comme nous
avons quelquefois veu.

Depuis que nous eumes quitt ces Froans, dquels nous avons parl
ci-dessus, nous fumes jusques au six huitime de Juin agitez de vents
divers & prque tous contraires sans rien dcouvrir qu'un navire fort
loign, lequel nous n'abordames, & neantmoins cela nous consoloit. Et
ledit jour nous rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le
Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel n'avoit eu sur mer
meilleure fortune que nous. C'est la coutume en mer que quand quelque
navire particulier rencontre un navire Royal (comme toit le ntre) de
se mettre au dessouz du vent, & se presenter non point cte  cte, mais
en biaisant: mme d'abattre son enseigne: ainsi que fit ce Capitaine la
Roche, hors-mis l'enseigne qu'il n'avoit point non plus que nous: n'en
tant besoin en si grand voyage sinon quand on approche la terre, ou
quand il se faut battre. Noz mariniers firent alors leur estime sur la
route que nous avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes, &
Contremaitre, font registre chaque jour des routes, & airs de vents
qu'ils ont suivi, par combien d'heures, & l'estimation des lieus. Ledit
la Roche donc estimoit tre par les quarante-cinq degrs &  cent lieus
du Banc: Ntre Pilote nomm Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo, par
sa supputation disoit que nous n'en tions qu' soixante lieus: & le
Capitaine Foulques  six vints & je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous
eumes beaucoup de contentement de ce rencontre, & primmes bon courage
puis que nous commencions  rencontrer des vaisseaux, nous tant avis
que nous entrions en lieu de conoissance.

Mais il faut remarquer une chose en passant que j'ay trouve admirable,
& o il y a  philosopher. Car environ cedit jour dix-huitime de Juin
nous trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours fort tiede, & en
toit ntre vin de mme au fond du navire, sans que l'air fut plus
chauff qu'auparavant. Et le vint-unime dudit mois tout au rebours
nous fumes deux ou trois jours tant environnez de brouillas & froidures,
que nous pensions tre au mois de Janvier: & toit l'eau de la mer
extremement froide. Ce qui nous dura jusques  ce que nous vimmes sur le
Banc, pour le regard desdits brouillas qui nous causoient cette froidure
au dehors. Quand je recherche la cause de cette antiperistase, je
l'attribue aux glaces du Nort qui se dechargent sur la cte & la mer
voisine de la Terre-neuve, & de Labrador, lquelles nous avons dit
ailleurs tre l portes par le mouvement naturel de la mer, lequel se
fait plus grand l qu'ailleurs,  cause du grand espace qu'elle a 
courir comme dans un golfe au profond de l'Amerique, o la nature & lit
de la terre universele la Porte aisment. Or ces glaces (qui quelquefois
se voient en bancs longs de huit, ou dix lieus, & hautes comme monts &
ctaus, & trois fois autant profondes dans les eaux) tenans comme un
empire en cette mer, chassent loin d'elles ce qui est contraire  leur
froideur, & consequemment font reserrer pardea ce peu que l'est peut
apporter de doux temperament en la partie o elles se viennent camper.
Sans toutefois que je vueille nier que cette region l en mme parallele
ne soit quelque peu plus froide que celles de ntre Europe, pour les
raisons que nous dirons ci-aprs, quand nous parlerons de la tardivet
des saisons. Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre ne dise la
sienne. Et de cette chose memoratif, j'y voulu prendre garde au retour
de la Nouvelle-France, & trouvay l mme tiedeur d'eau (ou peu s'en
falloit) quoy qu'au mois de Septembre,  cinq ou six journes au dea
dudit Banc duquel nous allons parler.




_Du grand Banc des Morues: Arrive audit Banc. Description d'icelui:
Pcheries de Morues & d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils
divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes & longues brumes en la
mer Occidentale: Avertissement de la terre: Venu d'icelle: Odeurs
merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au port du Mouton:
Arrive au Port Royal: De deux Franois y demeurez seuls parmi les
Sauvages._

CHAP. XII

DEVANT que parvenir au Banc duquel nous avons parl ci-dessus, qui est
le grand Banc o se fait la pescherie des Morues vertes (ainsi les
appelle-on, quand elles ne sont seches: car pour les secher il faut
aller  terre) les Mariniers, outre la supputation qu'ilz font de leurs
routes, ont des avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux,
tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand on en est  quelques
cent ou six vintz lieus prs. De ces oiseaux les plus frequens vers
ledit Banc sont des Godes, Fouquets, & autres qu'on appelle Happe-foyes,
pur la raison que nous dirons tantot. Quand donc on eut reconu de ces
oiseaux qui n'toient pas semblables  ceux que nous avions veu au
milieu de la pleine mer, on jugea que nous n'tions pas loin d'icelui
Banc. Ce qui occasionna de jetter la sonde par un Jeudi vint-deuxime de
Juin, & lors ne fut trouv fond. Mais le mme jour sur le soir on la
jetta derechef avec meilleur succs. Car on trouva font  trente six
brasses. Je ne saurois exprimer la joye que nous eumes de nous voir l
o nous avions tant desir d'tre parvenus. Il n'y avoit plus de
malades, chacun sautoit de liesse, & nous sembloit tre en ntre pas,
quoy que ne fussions qu' moiti de ntre voyage, du moins pour le temps
que nous y employames devant qu'arriver au Port Royal, o nous tendions.

Ici devant que passer outre je veux claircir ce mot de Banc: qui
paraventure tient quelqu'un en peine de savoir que c'est. On appelle
Bancs quelquefois un font areneux o n'y a gueres d'eau, ou qui asseche
de basse mer. Et tels endroits sont funestes aux navires qui les
rencontrent. Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes assises
sur le profond des abymes s'levent jusques  trente, trente-six, &
quarante brasses prs de le surface de la mer. Ce banc on le tient de
deux cens lieus de long, & dix-huit, vint, & vint quatre de large:
pass lequel on ne trouve plus de font non plus que pardea, jusques 
ce qu'on aborde la terre. L dessus les navires tans arrivs, on plie
les voiles, & fait-on la pcherie de la Morue verte, comme j'ay dit, de
laquelle nous parlerons au dernier livre. Pour le contentement de mon
lecteur je l'ay figur en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec
des points, qui est tout ce qu'on peut faire pour le representer. Au
milieu du lac de Neuf-chastel en Suisse se rencontre chose semblable.
Car les pcheurs y pechent  six brasses de profond, & hors de l ne
trouvent point de fond. Plus loin que le grand banc des morues s'en
trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqu en ladite charte, sur lquels
on ne laisse de faire bonne pcherie: & plusieurs y vont qui savent les
endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle il y avoit comme une
foret de navires  Chef-de-bois (d'o aussi ce lieu a pris son nom) que
s'en allerent en ce pas l tout d'une volte, nous ayans devanc de deux
jours.

Aprs avoir reconu le Banc nous nous remimes  la voile & fimes porter
toute la nuit, suivans toujours ntre route  l'Oest. Mais le point du
jour venu qui toit la veille saint Baptiste,  bon jour bonne oeuvre,
ayans mis les voiles bas, nous passames la journe  la pcherie des
Morues avec mille rejouissances & contentemens,  cause des viandes
freches que nous eumes tant qu'il nous pleut, aprs les avoir long temps
desires. Parmi la pecherie nous eumes aussi le plaisir de voir prendre
de ces oiseaux que les mariniers appellent Happe-foyes,  cause de leur
aviduit  recuillir les foyes des Morues que l'on jette en mer, aprs
qu'on leur a ouvert le ventre, dquels ilz sont si frians, que quoy
qu'ils voient une grande perche ou gaffe dessus leur tte prte  les
assommer ilz se hazardent d'approcher du vaisseau pour en attraper 
quelque pris que ce soit. Et  cela passoient leur temps ceux qui
n'toient occups  ladite pecherie: & firent tant par leur industrie &
diligence, que nous en eumes environ une trentaine. Mais en cette action
un de noz charpentiers de navire se laissa tomber dans la mer: & bien
vint que le navire ne derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se
sauver & gaigner le gouvernail, par o on le tira en haut, & au bout fut
chati de sa faute par le Capitaine Foulques.

En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois des chiens de mer; les
peaux dquelz noz Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir leurs
bois de menuiserie: item des Merlus qui sont meilleurs que les Morues: &
quelquefois des Bars: laquelle diversit augmentoit ntre contentement.
Ceux qui ne tendoient ni aux morues ni aux oiseaux, passoient le temps 
recuillir les coeurs, tripes, & parties interieures plus delicates
ddites Morues qu'ilz mettoient en hachis avec du lart, des epices & de
la chair d'icelles Morus, dont ilz faisoient d'aussi bons cervelats
qu'on sauroit dans Paris. Et en mangeames de fort bon appetit.

Sur le soir nous appareillames pour ntre route poursuivre, aprs avoir
fait bourdonner noz canons tant -cause de la fte de saint Jean, que
pour l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le nom de ce sainct. Le
lendemain quelques uns des ntres nous dirent qu'ils avoient veu un banc
de glaces. Et l dessus nous fut recit que l'an precedent un navire
Olonois s'toit perdu pour en tre approch trop prs, & que deux hommes
s'tans sauvez sur les glaces avoient en ce bon heur qu'un autre navire
passant les avoit recuillis.

Faut remarquer que depuis le dix-huitime de Juin jusques  ntre
arrive au Port Royal nous avons trouv temps tout divers de celui que
nous avions eu auparavant. Car (comme nous avons dit ci-dessus) nous
eumes des froidures & brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au Banc
(o nous fumes de beau soleil) mais le lendemain nous retournames aux
brumes, lquelles nous voyions venir de loin nous envelopper & tenir
prisonniers ordinairement trois jours durant pour deux jours de beau
temps qu'elles nous permettoient. Ce qui toit toujours accompagn de
froidures par l'absence du soleil. Voire mme en diverses saisons nous
nous sommes veus huit jours continuels en brumes pesses par deux fois
sans apparence du soleil que bien peu, comme nous reciterons ci-aprs.
Et de tels effects j'ameneray une raison qui me semble probable. Comme
nous voyons que le feu attire l'humidit d'un linge mouill qui lui est
oppos, ainsi le soleil attire des humiditez & vapeurs de la terre & de
la mer. Mais pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, & par de
la une autre, selon les accidens & circonstances qui se presentent. Es
pas de dea il nous enleve seulement les vapeurs de la terre & de noz
rivieres, lquelles tans pesantes & grossieres, & tenans moins de
l'element humide, nous causent un air chaud: & la terre dpouille de
ces vapeurs en est plus chaude & plus roties. De l vient que cesdites
vapeurs ayans la terre d'une part & le soleil de l'autre qui les
chauffent, elles se resoudent aisment, & ne demeurent guere en l'air,
si ce n'est en hiver, quand la terre est refroidie, & le soleil au-dela
de la ligne equinoctiale loigne de nous. De cette raison vient aussi
la cause pourquoy en la mer de France les brumes ne sont si frequentes
ne si longues qu'en la Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son
Orient par dessus les terres, cette mer  la venue d'icelui ne reoit
quasi que des vapeurs terrestres, & par un long espace il ne conserve
cette vertu de bien-tt resoudre les exhalations qu'il a attires  soy,
Mais quand il vient au milieu de la mer Oceane, &  ladite Terre-neuve,
ayant elev & attir  soy en un si long voyage une grande abondance de
vapeurs de toutes cette plaine humide, il ne les resout pas aisment,
tant pource que ces vapeurs sont froides d'elles-mmes & de leur nature,
que pource que le dessouz sympathize avec elle & les conserve, & ne sont
point les rayons du soleil seconds  la resolution d'icelles, comme ilz
sont sur la terre. Ce qui se reconoit mme en la terre de ce pas-l:
laquelle encores qu'elle ne soit gueres chauffe, -cause de
l'abondance des bois, toutefois elle aide  dissiper les brumes &
brouillas qui y sont ordinairement au matin durant l't, mais non pas
comme  la mer, car tans leves apres la minuit sur les huit heures
elles commencent  s'vanouir, & lui servent de rouse.

J'espere que ces petites digressions ne seront desagreables au Lecteur,
puis qu'elles viennent  ntre propos. Le vint-huitime de Juin nous
nous trouvames sur un Banquereau (autre que le grand Banc duquel nous
avons parl)  quarante brasses: & le lendemain un de noz matelots tomba
de nuit en la mer, & toit fait de lui s'il n'eut rencontr un cordage
pendant en l'eau. De l en avant nus commenames  avoir des
avertissemens de la terre (c'toit la Terre-neuve) par des herbes,
mousses, fleurs, & bois que nous rencontrions toujours plus abondamment
plus nous en approchions. Le quatrime de Juillet noz matelots qui
toient du dernier quart apperceurent ds le grand matin les iles saint
Pierre, chacun tant encore au lit. Et le Vendredi septime dudit mois
nous dcouvrimes  estribort une cte de terre releve longue  perte de
veu, qui nous remplit de rejouissance plus qu'auparavant. En quoy nous
eumes une grande faveur de Dieu d'avoir fait cette dcouverte de beau
temps. Et tans encore loin les plus hardis montoient  la hune pour
mieux voir tant nous tions tous desireux de cette terre vraye
habitation de l'homme. Le sieur de Poutrincourt y monta & moy aussi, ce
que n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le museau hors le bord
pour mieux flairer l'air terrestre, & ne se pouvoient tenir de tmoigner
par leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en approchames  une lieu
prs & (voiles bas) fimes pecherie de morues celle qu'avions faite au
banc commenant  faillir. Ceux qui pararavant nous avoient fait des
voyages pardela jugerent que nous tions au Cap Breton. La nuit venant
nous dressames le Cap  la mer: Et le lendemain huitime dudit mois,
comme nous approchions de la Baye de _Campseau_ vindrent les brumes sur
le vpre, qui durerent huit jours entiers, pendant lquelz nous nous
soutimme en mer louvians toujours, sans avancer, contraris des vents
d'Oest & Surouest. Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi  un
autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages, auquels ne s'est perdu
un seul homme par mer) nous fit paroitre une speciale faveur, de nous
avoir envoy parmi les brumes pesses un eclaircissement de soleil, qui
ne dura que demi heure: & lors nous eumes la veu de la terre ferme, &
coutume que nous nous allions perdre sur les brisans si nous n'eussions
vitement tourn le cap en mer. C'est ainsi qu'on recherche la terre
comme une bien-aime, laquelle quelquefois rebute bien rudement son
amant. En fi le Samedi quinzime de Juillet, sur les deux heures apres
midi le ciel commena de nous saluer  coups de canonades, pleurant
comme fach de nous avoir si long temps tenu en peine. Si bien que le
beau temps revenu, voici droit  nous (qui estions  quatre lieus de
terre) deux chaloupes  voile deploye parmi une mer encore emeu. Cela
nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis que nous nous
poursuivions ntre route, voici de la terre des odeurs en suavit
nompareilles apportes d'un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient
n'en sauroit produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour
les prendre, tant elles toient palpables: ainsi qu'il avint  l'abord
de la Floride  ceux qui y furent avec Laudonniere. A tant s'approchent
les deux chaloupes, l'une charge de Sauvages, qui avoient un Ellan
peint  leur voile, l'autre de Franois Maloins, qui faisoient leur
pecherie au port de _Campseau_. Mais les Sauvages furent plus diligens,
car ils arriverent les premiers. N'en ayant jamais veu j'admiray du
premier coup leur belle corpulence & forme de visage. Il y en eut un que
s'excusa de n'avoir apport sa belle robbe de Castors, par-ce que le
temps avoit t difficile. Il n'avoit qu'une piece de frize rouge sur
son dos: & des _Matachiaz_ au col, aux poignets & au dessus du coude, &
 la ceinture. On les fit manger & boire, & ce faisant Ilz nous dirent
tout ce qui s'toit pass depuis un an au Port Royal, o nous allions.
Cependant les Maloins arriverent, & nous en dirent tout Autant que les
Sauvages: Adjoutans que le Mercredi auquel nous evitames les brisans,
ilz nous avoient veu, & vouloient venir  nous avec ldits Sauvages,
mais que nous tans retournez en mer ilz s'en toient desistez: &
davantege, qu' terre il avoit toujours fait beau temps: ce que nous
admirames fort: mais la cause en a t rendu ci-dessus. De cette
incommodit se peut tirer  l'advenir un bien, que ces brumes serviront
de rempar au pas, & saura-on toujours en diligence ce qui se passera
en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu avis quelques jours
auparavant, par d'autres Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap
Breton. Ces Franois de saint Malo toient gens qui faisoient pour les
associez du sieur de Monts, & se plaignirent que les Basques contre les
defenses du Roy, avoient enlev & troqu avec les Sauvages plus de six
mille Castors. Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme Bars, Merlus,
& grans Fletans. Quant aux Sauvages, avant partir ilz nous demanderent
du pain pour porter  leurs femmes: Ce qu'on leur accorda. Et le
meritoient bien, d'estre venus de si bon courage pour nous dire en
quelle part nous tions. Car depuis nous allames toujours asseurment.

A l'Adieu quelque nombre de ceux de ntre compagnie s'en allerent 
terre au Port de _Campseau_, tant pour nous faire venir du bois & de
l'eau douce, que pour de l suivre la cte jusques au Port Royal dans
une chaloupe: car nous avions crainte que le Capitaine du Pont n'en fust
d-ja parti lors que nous arriverions. Les Sauvages s'offirent d'aller
vers lui  travers les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans six
jours, pour l'avertir de ntre venu afin de l'arrter, d'autant qu'il
avoit le mot de partir si dans le sezime du mois il n'avoit secours: 
quoy il ne faillit point: toutefois noz gens desireux de voir la terre
de prs, empcherent cela, & nous promirent nous apporter le lendemain
l'eau & le bois susdit si nous nous trouvions prs ladite terre. Ce que
nous ne fimes point, & poursuivimes ntre route.

Le Mardi dix-septime de Juillet nous fumes  l'accoutume pris de
brumes & de vent contraire. Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien
que nous n'avancions rien ni de brumes, ni de beau temps. Durant ce
calme fut le soir un charpentier de navire se baignant en la mer apres
avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris, le froid de la marine
combattant contre l'chauffement de cet esprit de vin. Quelques matelots
voyans leur compagnon en peril, se jetterent dans l'eau pour le
secourir, mais ayant l'esprit troubl, il se mocquoit d'eux, & n'en
pouvoit-on jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots d'aller au
secours & s'empecherent tellement l'un l'autre que tous se virent en
peril. En fin il y en eut un qui parmi cette confusion out la voix du
sieur de Poutrincourt qui lui disoit, Jean Hay (c'toit son nom)
regardez-moy, & print le cordage qu'on lui presentoit. On le tira en
haut, & le reste quant & quant fut sauv. Mais l'autheur de la noise
tomba en une maladie dont il pensa mourir.

Apres ce calme nous retournames pour deux jours au pas de brumes. Et le
Dimanche vint-troisime dudit mois eumes conoissance du Port du
Rossignol, & le mme jour apres midi de beau soleil nous mouillames
l'ancre en mer  l'entre du Port au Mouton, & pensames toucher, tans
venus jusques  deux brasses & demie de profond. Nous allames en nombre
de dix-sept  terre pour querir de l'eau & du bois qui nous
defailloient. L nous trouvames encore entieres les cabannes & logemens
du Sieur de Monts qui y avoit sjourn l'espace d'un mois deux ans
auparavant, comme nous avons dit en son lieu. Nous y remarquames parmi
une terre sablonneuse force chnes porte-glans, cyprs, sapins,
lauriers, roses muscades grozelles, pourpier, framboises, fougeres,
lysimachia, espece de scammone, Calamus odoratus, Angelique, & autres
Simples en deux heures que nous y fumes: Et reportames en ntre navire
quantit de pois sauvages que nous trouvames bons. Ilz croissent sur les
rives de la mer, qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes le
loisir d'aller  la chasse des lapins qui sont en grand nombre non loin
dudit Port: ains nous en retournams sitt que ntre charge d'eau & de
bois fut faite: & nous mimes  la voile.

Le Mardi vint-cinquime tions  l'endroit du Cap de Sable de
beau-temps, & fimes bonne journe, car sur le soir nous eumes en veu
l'ile longue & la baye sainte Marie, mais  cause de la nuit nous
reculames  la mer. Et le lendemain vimmes mouiller l'ancre  l'entre
du Port Royal, o ne peumes entrer pource qu'il toit ebe. Mais deux
coups de canons furent tirez de ntre navire pour saluer ledit Port &
avertir les Franois qui y toient.

Le Jeudi vint-septime de Juillet nous entrames dedans avec le flot, qui
ne fut sans beaucoup de difficultez, pource que nous avions le vent
opposite, & des revolins entre les montagnes, qui nous penserent porter
sur les rochers. Et en ces affaires ntre navire alloit  rebours la
poupe-devant, & quelquefois tournoit, sans qu'on y peust faire autre
chose. En fin tans dedans le port, ce nous toit chose emerveillable de
voir la belle tendue d'icelui, & les montagnes & ctaux qui
l'environnent; & m'tonnois comme un si beau lieu demeuroit desert &
tout rempli de bois, veu que tant de gens languissent au monde qui
pourroient faire proufit de cette terre s'ils avoient seulement un chef
pour les y conduire. Peu  peu nous approchames de l'ile qui est
vis--vis du Fort o nous avons depuis demeur: ile di-je, la plus
agreable qui se puisse voir, desirans en nous-mmes y voir portez de ces
beaux batimens qui sont inutiles pardea, & ne servent que de retraite
aux hibous & cercerelles. Nous ne savions encore si le sieur du Pont
toit parti, & partant nous nous attendions qu'il nous deust envoyer
quelques gens au devant. Mais en vain: car il n'y toit plus ds y avoit
douze jours. Et cependant que nos voguions par le milieu du port, voici
que _Membertou_ le plus grand _Sagamos_ des Souriquois (ainsi
s'appellent les peuples chez lquels nous tions) vient au Fort Franois
vers ceux qui toient demeurez en nombre de deux tant seulement, crier
comme un homme insens, disant en Son langage. Quoy? vous vous amuss
ici  diner (il toit environ midi) & ne voyez point un grand navire qui
vient ici, & ne savons quels gens ce sont? Soudain ces deux hommes
courent sur le boulevert, & appretent les canons en diligence, lquels
ilz garnissent de boulets & d'amorces. _Membertou_ sans dilayer vient
dans son canot fait d'corces, avec une sienne fille, nous reconoitre: &
n'ayant trouv qu'amiti, & nous reconoissant Franois, il ne fit point
d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes l demeurez, dit La Taille,
vint sur la rive du port la meche sur le serpentin pour savoir qui nous
tions (quoy qu'il le seust bien, car nous avions la banniere blanche
deploye  la pointe du mast) & si tt voila quatre voles de canons qui
font de Echoz inumerables: & de ntre part le Fort fut salu de trois
canonades, & plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit ntre Trompete
a son devoir. A tant nous descendons  terre, visitons la maison &
passons la journe  rendre graces  Dieu, voir les cabanes des
Sauvages, & nous aller pourmener par les prairies. Mais je ne puis que
je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, dquels j'ay
nomm l'un, l'autre s'appelle Miquelet: & meritent bien d'tre ici
enchasss, pour avoir expos si librement leurs vies  la conservation
du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une
barque & une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve des navires de
France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farine, &
marchandises qui toient par-dela lquels il et fallu jetter dans la
mer (ce qui et t  ntre grand prejudice, & en avions bien peur) si
ces deux homme n'eussent pris le hazard de demeurer l pour la
conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayet
de coeur.




_Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au Port-Royal:
Rejouyssance: Description des environs dudit Port: Conjecture sur
l'origine de la grande riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du
sieur du Pont en France: Voyage du sieur de Poutrincourt au pas des
Armouchiquois: Beau segle provenu sans culture: Exercices & faon de
vivre au Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._

CHAP. XIII

LE Vendredi lendemain de ntre arrive le sieur de Poutrincourt
affectionn  cette entreprise comme pour soy-mme, mit une partie de
ses gens en besongne au labourage & culture de la terre, tandis que les
autre s'occupoient  nettoyer les chambres & chacun appareiller ce qui
toit de son mtier. Le desir que j'avois de savoir ce qui se pouvoit
esperer de cette terre me rendit avide audit labourage plus que les
autres. Cependant ceux des ntre qui nous avoient quittez  _Campseau_
pour venir le long de la cte, rencontrerent comme miraculeusement le
sieur du Pont parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties l.

De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que
ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont  cette heureuse rencontre
retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans
le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le
fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela
nous tions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir
par eau apres que ntre navire eust t de retour en France. Il arriva
le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques
au vint-huitime d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le
sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux
qu'on lui avoit baill pour sa bouche, & permission de boire  tous
venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux
enfans.

Ds le commencement nous fumes desireux de voir le pas -mont la
riviere, o nous trouvames des prairies prque continuellement jusques 
plus de douze lieus, parmi lquelles decoulent des ruisseaux sans
nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont
fort pais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut
traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta
recite tre ceux du Perou, quand il dit:

Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'tant egar & perdu
dans les montagnes sans savoir quelle part, ni par o il devoit aller,
il se trouva dans des buissons si pais: qu'il fut contraint de cheminer
sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours
entiers.

Je laisse  chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne
peut venir jusques  moi.

Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin
des rives, & des lieux humides: & en est la felicit d'autant plus
grande  esperer, qu'elle est semblable  la terre que Dieu promettoit 
son peuple par la bouche de Moyse, disant: _Le Seigneur ton Dieu te va
faire entrer en un bon pas de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes,
qui sourdent par campagnes, &c. Pas o tu ne manges point le pain en
disette, auquel rien ne te defaudra, pas duquelles pierres sont fer, &
des montagnes duquel tu tailleras l'airain._ Et plus outre confirmant
les promesses de la bont & situation de la terre qu'il lui devoit
donner. _Le pas_ (dit-il) _auquel vous allez passer pour le posseder
n'est pas comme le pas d'Egypte, duquel vous estes sortis, l o tu
semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un
jardin  herbes. Mais le pas auquel vous allez passer pour le possseder
est un pas de montagnes & campagnes, & est abbreuv d'eaux selon qu'il
pleut des cieux._ Or selon la description que nous avons fait ci-devant
du Port Royal & de ses environs, en dcrivant le premier voyage du sieur
de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent  souhait
par toute cette terre, dont rendent tmoignage les frequentes & grandes
rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit tre
estime moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicit
particuliere en ce regard) si jamais elle vient  tre habite d'hommes
industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que ntre
Dieu promet devoir tre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie
autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier dquelles nous
avons des-ja parl ci-dessus, & parlerons encores ci-aprs. Et au regard
des campagnes (dont nous n'avons encore parl) il y en a prques tout 
l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles
campagnes o j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux
valles. Mmes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer,
il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'parpille
en pluie menue, qui est chose delectable en Et, par ce qu'au bas du roc
il y a des grottes o l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si
agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte o tombe
la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a caus beaucoup
d'admiration. Une fois nous allames depuis ntre Fort jusques  la mer 
travers les bois, l'espace de trois lieus, mais au retour nous fumes
plaisamment tromps. Car au bout de ntre carriere pensans tre en plat
pas nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut
descendre avec assez de peine -cause des neges. Mais les montagnes en
une contre ne sont point perpetuelles. A dix lieus de ntre demeure,
le pas o passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par
dela plusieurs contres o le pas est tout uni, & le plus beau du
monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrous. E pour tmoignage
de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la
Nouvelle-France, la grande riviere de _Canada_ en fait foy, laquelle au
bout de quatre cens lieus est aussi large quel les plus grandes
rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant
son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (&
je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers
la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable,
mais non sans exemple qui se trouve en ntre Europe. Car j'apprens que
la riviere qui descend  Trente &  Verone procede d'un lac qui produit
une autre riviere dont le cours tend oppositement  la riviere du lins,
lequel se dcharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que
le Nil procde d'un lac qui produit d'autres rivieres, lquelles se
dchargent au grand Ocean.

Revenons  ntre labourage: car c'est l o il nous faut tendre, c'est
la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les
thresors d'Atabalippa: & qui aura du bl, du min, du bestial, des
toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que
faire d'autres thresors, quant  la necessit de la vie. Or tout cel
est, ou peut tre, en la terre que nous dcrivons: sur laquelle ayant le
sieur de Poutrincourt fait faire  la quinzaine un second labourage: &
moy de mme, nous les ensemenames de ntre bl Franois tant froment
que segle: &  la huitaine suivant vit son travail n'avoir et vain,
ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja
fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant t montr au sieur
du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose
toute nouvelle en ce lieu l.

Il toit des-ja le vintime d'Aoust quand ces belles montres se firent,
& admonestoit le temps ceux qui toient du voyage, de trousser bagage: 
quoy on commena de donner ordre, tellement que le vint-cinquime dudit
mois, apres maintes canonades, l'ancre fut leve pour venir 
l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journe.

Le sieur de monts ayant desir de s'lever au Su tant qu'il pourroit y
chercher un lieu bien habitable pardel Malebarre, avoit pri le sieur
de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit t, & chercher un
Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du
Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Sant. A quoy
voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le
printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices  s'occuper. Mais
voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de
faire ce voyage & dcouverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes
choses  cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prs du
Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent l attendans le
vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que
les Sauvages appellent _Maria_) laquelle venoit tous les jours au matin
dans le Port avec le flot, nouant l dedans tout  son aise, & s'en
retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime
Franoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprs
couch parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.

Le vint-huitime dudit mois chacun print sa route qui de, qui del,
diversement  la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en
passant d'attaquer un marchant de Roun nomm Boyer (lequel contre les
deffenses du Roy toit all pardela troquer avec les Sauvages apres
avoir et delivr des prisons de la Rochelle par le consentement du
sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
toit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte
de l'ile sainte Croix premiere demeure des Franois, ayant Champ-dor
pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrari du vent, & pource
que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois.
En fin il franchit la Baye Franoise, & visita ladite ile, l o trouva
d bl meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit
sem, lequel toit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya
au Port Royal, o j'tois demeur, ayant et de ce pri pour avoir
l'oeil  la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A
quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust et laiss  ma volont)
pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation
se feroit en pas plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous
de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps
je me mis  preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de
jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi
faire un foss tout  l'entour du Fort, lequel toit bien necessaire
pour recevoir les eaux & humidits qui paravant decouloient par dessouz
les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce
qui paraventure rendoit le lieu mal sain.

Je ne veux m'arreter  dcrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient
chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers,
charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers,
couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices,
en quoy ils toient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour
trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient
 recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantit devant
le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont
abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz
la vaze de toutes parts s rives dudit port. Tout cela se prent sans
filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du
gibier, mais 'tant dressez  cela ilz gatoient la chasse. Et pour ntre
regard, nous avions  ntre table un des gens du sieur de Monts, qui
nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant
quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou
oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines
d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: &
avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a dur tant que
nous avons t par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir,
au lieu de nous apporter des commodits nous eurent aid  en faire
vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprs) il fallut reduire la
portion  une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de
l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a et le meilleur de tous dont
nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts &  ses associez
les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant
honntement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est
entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du
Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit tre en
l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur &
subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touches parlant
ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, fves,
ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs sales, sans comprendre
les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages
habituez pres de nous avoient pris quelque quantit d'Eturgeons,
Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en
la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moiti: & ce qui restoit
ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en
vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie ntre faon de
vivre par dela. Mais jaoit que chacun de nosdits ouvriers et son
mtier particulier, neantmoins il falloit s'employer  tous usages,
comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se
mirent  la boulengerie, Lquels nous faisoient d'aussi bon pain que
celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du
charbon en grande quantit.

En quoy est  noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il
fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois
assemble pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de
deux pieds de terre, non terre, mais herbes meles de limon qui se sont
entasses les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du
mande, sans avoir t fauches. Neantmoins la verdure en est belle
servant de pasture aux Ellans, lquels nous avons plusieurs fois veu en
noz prairies de del en troupe de trois ou quatre, grands & petits se
laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire
davantage avoir veu en traversant deux lieus de nosdites prairies,
icelles toutes foulles de vestiges d'Ellans, car je n'y say point
d'autres animaux  pi fourchu. Et en fut tu un non loin de ntre Fort,
en un endroit l o le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux
ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra
s'tonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces
lieux-l est couverte de bois. Pour  quoy satisfaire, le curieux saura
qu's hautes mares, principalement en celles de Mars & de Septembre, le
flot couvre ces rives l: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine.
Mais par tout o l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des
bois.




_Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes &
raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un
armouchiquois bless: Simplicit & ignorance de peuple: Vice des
Armouchiquois: Soupon: Peuple ne se souciant de vtement: Bl sem &
vignes plantes en la terre des Armouchiquois: Quantit de raisins:
Abondance de peuple: Mer perilleuse._

CHAP. XIV

REVENONS au sieur de Poutrincourt, lequel nous avons laiss en l'ile
Sainte-Croix. Apres avoir l fait une reveu, & caress les Sauvages qui
y toient, il s'en alla en quatre jours  _Pemptegoet_, qui est ce lieu
tant renomm souz le nom de _Norembega_. Et ne falloit un si long temps
pour y parvenir, mais il s'arreta sur la route  faire racoutrer sa
barque car  cette fin il avoit men un serrurier & un charpentier, &
quantit d'ais. Il traversa les iles qui sont  l'embouchure de la
riviere, & vint  _Kinibeki_, l o sa barque fut en peril -cause des
grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne
s'y arreta point, ains passa outre  la Baye de _Marchin_, qui est le
nom d'un Capitaine Sauvage, lequel  l'arrive dudit sieur commena 
cirer hautement _H h_,  quoy on lui rpondit de mme. Il repliqua
demandant en son langage: Qui tes-vous? On lui dit que c'toient amis.
Et l dessus  l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amiti avec
lui, & lui fit presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est  dire
charpes, carquans, & brasselets fait de patentres, ou de tuyaux de
verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, mme de la consideration que
ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconoissant bien que cela
lui seroit beaucoup de support. Il distribua  quelques uns d'un grand
nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de
Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car
les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de
vivres la compagnie. Cela fait on tendit les voiles vers _Chouakoet_, o
est la riviere du Capitaine _Olmechin_, & o se fit l'anne suivante la
guerre des _Souriquois & Etechemins_ souz la conduite du _Sagamos
Membertou_, laquelle j'ay dcrite en vers rapportez s Muses de la
Nouvelle-France. A l'entre de la Baye dudit lieu de _Chouakoet_ est uni
ile grande comme de demie lieu de tour, en laquelle noz gens
dcouvrirent premierement la vigne (car encores qu'il y en ait aux
terres plus voisines du Port-Royal comme le long de la riviere saint
Jean, toutefois on n'en avoit encore eu conoissance) laquelle ilz
trouverent en grande quantit, ayant le tronc haut de trois  quatre
piez, & par bas gros comme le poin, les raisins beaux, & gros, les uns
comme prunes, les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz laissoient
la teinture o se repandoit leur liqueur: Ils toient couchez sur les
buissons & ronces qui sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne
sont si pressez qu'ailleurs, ains loignez comme de six  six toises. Ce
qui fait que le raisin meurit plus aisment; ayant d'ailleurs une terre
fort propre  cela sabloneuse & graveleuse. Ilz n'y furent que deux
heures; mais fut remarqu que du ct du Nort n'y avoit point de vignes,
ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y a de Cedres que du ct d'Oest.

De cette ile ils allerent  la riviere _d'Olmechin_ port de _Chouakoet_,
l o _Marchin_ & ledit _Olmechin_ amenerent un prisonnier Souriquois (&
partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent
liberalement. Deux heures aprs arrivent deux Sauvages l'un Etechemin
nomm _Chkoudun_, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les
Sauvages _Oigoudi_: l'autre Souriquois nomm _Messamoet_ Capitaine ou
_Sagamos_ en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce
prisonnier. Ils avoient force marchandises troques avec les Franois,
lquelles ilz venoient l debiter, savoir chaudieres grandes, moyennes,
& petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois,
fves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze
batteaux pleins de Sauvages de la sujetion _d'Olmechin_, iceux en bon
ordre, tous peinturs  la face, selon leur coutume, quand ilz veulent
tre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprs
d'eux, lquels ilz mirent bas  bord. A l'heure _Messamoet_ commence 
haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le pass ils
avoient eu souvent de l'amiti ensemble: & qu'ilz pourroient facilement
domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de
l'amiti des Franois, lequels ilz voyoient l presens pour reconoitre
leur pas,  fin de leur porter des commodits  l'avenir, & les
secourir de leurs forces, lquelles il savoit, & les leur representoit
d'autant mieux, que lui qui parloit toit autrefois venu en France, & y
avoit demeur en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne.
Somme, il fut prs d'une heure  parler avec beaucoup de vehemence &
d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est
requis en un bon Orateur. Et  la fin jetta toutes ses marchandises (qui
valoient plus de trois cens escus rendus en ce pas-l) dans le bateau
_d'Olmechin_ comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amiti
qu'il lui vouloit tmoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se
retira. Mais _Messamoet_ n'toit pas content de ce _qu'Olmechin_ ne lui
avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les
Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez
de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est
en esperant de recevoir quelque honntet reciproque, qui est une faon
de contract que nous appellons sans nom, _Je te donne  fin que tu me
donnes_. Et cela se fait par tout le monde. Partant _Messamoet_ ds ce
jour l songea de faire la guerre  _Olmechin_. Neantmoins le lendemain
matin lui & ses gens retournerent avec un bateau charg de ce qu'ils
avoient, savoir bl, petun, fves, & courges, qu'ilz distribuerent dea
& dela. Ces deux Capitaines _Olmechin & Marchin_ ont depuis t tus 
la guerre. A la place dquels avoit t leu par les Sauvages un nomm
_Bessabs_: lequel depuis ntre retour a t tu par les Anglois: & au
lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nomm
_Asticou_, homme grave, vaillant, & redout, lequel d'un clin d'oeil
amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi _Olmechin & Marchin_.
Car noz barques y tans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de
leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits l dedans: ce
que ne saurions faire sans peril, n'tant iceux bateaux que des arbres
creusez  la faon que nous dirons au dernier livre. De l donc le sieur
de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien
agreable, lequel n'avoit t veu par le sieur de Monts: & durant le
voyage ils virent force fumes, & gens  la rive, qui les invitoient 
s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la
barque le long de la grve sablonneuse, voire la devanoient le plus
souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le
dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par
les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font
adorer pardea, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut.

Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre  ce port, voici parmi une
multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de
certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturs
par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos
bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le
nez en gambadant selon leur coutume.

Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir  la barque,
il y eut un Sauvage qui se blessa grivement au talon contre le
trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place.
Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt  l'instant voulut apporter  ce
mal ce qui toit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que
premierement ilz n'eussent fait  l'entour de l'homme bless leurs
chimagres. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la
tte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, 
quoy le malade ne rpondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant
faiz ilz le permirent  la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme
aussi le patient aprs qu'il fut pens, mais deux heures passes il
retourna le plus gaillart du monde ayant mis  l'entour de sa tte le
bandeau dont toit envelopp son talon, pour tre plus beau fils.

Le lendemain les ntres entrerent plus avant dans le port, l o tans
all voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints
ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de bl qu'on
appelle Mahis, & pardea bl de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve
fort belle & haute, item des fves, & raisins frais cuillis, pour ce
qu'ils en avoient veu manger aux Franois  _Chouakoet_. Ce que voyans
les autres Sauvages qui n'en savoient rien, ils en apportoient plus
qu'on ne vouloit  l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur
attachoit au front une bende de papier mouille de crachat, dont ils
toient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le
verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut
faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, &
pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que
ce ft poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que
Dieu ait donne  l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz
point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils toient civiliss,
& avoient l'usage des mtiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons &
traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains:
car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober
quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, &
mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable
avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en
quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de mme
naturel, & ont la mme industrie de derober. De vrit je ne m'tonne
pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice
au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut
traiter avec terreur: car par amiti si on leur donne trop d'accs ils
machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs
occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprs.
Et sans aller plus loin, le deuxime jour aprs tre l arrivez, comme
ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est l, 
faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante  la file, avec arcs,
fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme
on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint,
& alla-on au devant d'eux avec mousquets & la mche sur le serpentin. Ce
qui fit les uns fuir, & les autres tans envelopps aprs avoir mis les
armes bas, vindrent  une peninsule o toient nos gens, et faisans beau
semblant, demanderent  troquer du petun qu'ils avoient, contre noz
marchandises.

Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de
Poutrincourt en sa barque. On fut tonn de le voir accompagn
_d'Olmechin_, veu que la traite toit merveilleusement longue de venir
l par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de
mauvais soupon, encores qu'il et promis amiti avec Franois.
Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de
Poutrincourt un habit complet audit _Olmechin_, duquel tant vtu, il se
regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprs sentant
que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourn
aux cabannes il le distribua  plusieurs de ses gens, afin qu'un seul
n'en ft trop empech. Ceci devroit servir de leon  tant de mignons &
migones de dea,  qui il faut faire des habits & corselets durs comme
bois, o le corps est si miserablement gehenn, qu'ilz sont dans leurs
vtemens inhabiles  touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz
souffrent dans leurs groz culs  mile replis, des chaleurs
insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois
sentir aux criminels.

Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut l, tant en
doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette
cte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y
semer du bl, & planter la vigne, comme il fit  l'aide de ntre
Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son
art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici
comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere No, lequel aprs avoir
fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit
 planter  la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprs.

Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, _Olmechin_ vint  la
barque pour voir le sieur de Poutrincourt, l o aprs s'tre arret par
quelques heures soit  deviser, soit  manger, il dit que le lendemain
devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venu
de telles gens n'tant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les
voulut attendre: ains s'en alla le jour mme  Malebarre, non sans
beaucoup de difficults a cause des grans courans & du peu de font qu'il
y a. De maniere que la barque ayant touch  trois piez d'eau seulement
on pensoit tre perdu, & commena-on  la dcharger & mettre les vivres
dans la chaloupe qui toit derriere, pour se sauver en terre: mais la
mer n'tant en son plein, la barque fut releve au bout d'une heure.
Toute cette mer est une terre usurpe comme celle du Mont saint Michel,
terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat pas jusques
aux montagnes que l'on voit  quinze lieus de l. Et ay opinion que
jusques  la Virginie c'est tout de mme. Au surplus ici grande quantit
de raisins comme devant, & pas fort peupl. Le sieur de Monts tant
venu  Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert,
lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais 'a et un heur d'y
tre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturit. J'ay dit
ci-devant la difficult qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est
pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y
alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages
aiderent  mettre dedans, & comme la mare fut haute (or ici la mer ne
hausse que de deux brasses, ce qui est rare  voir) il en sortit & se
retira en ladite barque, pour ds le lendemain, si tt qu'il
ajourneroit, passer outre.




_Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix
plante: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de
trois cent contre dix: Agilit des Armouchiquois: Propheties de ntre
temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crev: Insolence,
timidit, impiet, & fuite des Sauvages: Port fortun: Mer mauvaise,
Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs
de Dieu: Arrive du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception
 lui faite._

CHAP. XV

LA nuit commenant  plier bagage pour faire place  l'aurore on mit la
voile au vent, mais ce fut avec une navigation fort perilleuse. Car avec
ce petit vaisseau, qui n'toit que de dix-huit tonneaux, il toit force
de ctoyer la terre, o noz gens ne trouvoient point de fond: reculans 
la mer c'toit encore pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois
fois, tans relevez seulement par les vagues; & sur le gouvernail rompu,
qui toit chose effroyable. En cette extremit furent contraints de
mouiller l'ancre en mer  deux brasses d'eau &  trois lieus loin de la
terre. Ce que fait, le sieur de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme
qui se plait de montrer sa vertu aux perils de la mer) vers la cte,
pour la reconoitre, & voir s'il y avoit point de port. Et comme il fut
prs de terre il vit un Sauvage qui dansoit chantant _yo, yo, yo_, le
fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit point de lieu
propre  retirer navires, & o il y et de l'eau douce. Le Sauvage ayant
fait signe qu'ou, il le receut en sa chaloupe, & le mena  la barque,
dans laquelle toit _Chkoudun_, Capitaine de la riviere _Oigoudi_,
autrement Saint Jean, lequel confront  ce Sauvage, il ne l'entendoit
non plus que les ntres. Vray est que par signes il comprenoit mieux
qu'eux ce qu'il vouloit dire. Ce Sauvage montra les endroits o il y
avoit des basses, & o il n'y en avoit point. Et fit si bien en
serpentant, toujours la sonde  la main qu'en fin on parvint au port
qu'il avoit dit, auquel y a peu de profond l o tant la barque
arrive, on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer avec son
gouvernail; & un four pour cuire du pain, parce que le biscuit toit
failli.

Quinze jours se passerent  ceci, pendant lquels le sieur de
Poutrincourt selon la louable coutume des Chrtiens, fit charpenter &
planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant
le sieur de Monts  _Kinibeki_, & Malebarre. Or parmi ces laborieux
exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la
terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantit de
gibier,  la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient:
principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que
d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le
regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance,
que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses
necessaires  faire cette pcherie, ains on s'arrtoit seulement aux
coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y
avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du
poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en change
quelque chose de noz denres. Ledit sieur de Poutrincourt voyant l les
raisins beaux  merveilles avoit command  son homme de chambre de
serrer dans la barque un fais des vignes o ils avoient et pris. Maitre
Loys Hebert ntre Apoticaire desireux d'habiter ce pas-l, en avoit
arrach une bonne quantit, afin de les planter au Port-Royal, o il n'y
en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui
toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand dplaisir
dudit sieur & de nous tous.

Aprs quelques jours, voyant la grande assemble de Sauvages, en nombre
de cinq  six cens, icelui sieur descendit  terre, & pour leur donner
quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux
pes, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils toient
tonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets
peroient des pieces de bois pesses, o leurs fleches n'eussent seu
tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais  noz gens
tant qu'ilz se tindrent en garde. Et et et bon de faire sonner la
trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques
Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: _Il ne
faut jamais tendre aux larrons_, c'est qu'il ne faut donner sujet  un
ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours
montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement
quand on a affaire  des Sauvages, lquels n'attaqueront jamais celui
qui les attendra de pi ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux
qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons
dire.

Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque
racoutre, & ne rester plus qu'une fourne de pain  achever, il s'en
alla environ trois lieus dans les terres pour voir s'il dcouvriroit
quelque singularit. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les
Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, &
plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent tre veuz: d'autres
bloutissans dans les herbes pour n'tre aperceuz: d'autres transportans
leurs bagages, & canots pleins de bl, comme pour deguerpir: Les femmes
d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage
avec elles. Ces faons de faire donnerent opinion au sieur de
Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais:
Partant quand il fut arriv il commanda  ses gens qui faisoient le pain
de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent
oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte  faire
aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur toit command, &
laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de
Poutrincourt ruminant sur ce qui s'toit pass la journe precedente,
demanda s'ils toient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il
leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener  bord  quoy ils ne
voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'tre
battu, ils toient cinq armez de mousquets & pes lquels on avoit
averty d'tre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun
guet; tant ils toient amateurs de leurs volonts. Il toit bruit
qu'auparavant ils avoient tir deus coups de mousquets sur les Sauvages
pource que quelqu'un d'eux avoit derob une hache. Somme iceux Sauvages
ou indigns de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour
vindrent sans bruit (ce qui leur est ais  faire, n'ayans ni chevaux,
ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu o ilz dormoient: & voyans
l'occasion belle  faire un mauvais coup, ilz donnent dessus  traits de
flches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant bless
commencerent  crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui
faisoit la sentinelle dans la barque, s'crie tout effray, Aux armes,
on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, &
hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa mche,
se mirent dix dans la chaloupe, des noms dquels je ne me souvient,
sinon de Champlein, Robert Grav fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les
Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous lquels suivans ledit
sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent  terre
en pur corps.

Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de
trois cens, sans ceux qui pouvoient tre tapis dans des herbes (selon
leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu
imprime je ne say quelle terreur en la face des fideles  l'encontre
des mcreans, suivant la parole, quand il dit  son peuple eleu: _Nul ne
pour substituer devant vous, Le Seigneur vtre Dieu mettra une frayeur &
terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marchers_. Ainsi
nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent
& s'entretuerent eux-mmes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois
cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'et peine perdue, car ils
sont trop legers  la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit
bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu  autre (ce
qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois pais, & outre ce encor on
force terre dcouverte, o sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de
leur labourage.

Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit  terre, on tira la barque
quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui
toient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si
habiles  sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur
voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses
pour enterrer ceux qui toient decedez, lquels j'ay dit tre deux, mais
il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un
quatrime qui fut si fort navr de fleches qu'il mourut tant rendu au
Port Royal. Le cinquime avoit une fleche dans la poitrine, mais il
chappa pour cette fois l: & vaudroit mieux qu'il y ft mort: car on
nous a frechement rapport qu'il s'est fait pendre en l'habitation que
le sieur de Monts entretient  _Kebec_ sur la grande riviere de
_Canada_, ayant t autheur d'une conspiration faite contre Champlein.
Et quant  ce desastre il a t caus par la folie & desobeissance d'un
que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre
des jeunes gens  lui trop credules, qui autrement toient d'assez bonne
nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit jur (selon sa
coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi.
Car il fut trouv mort la face en terre ayant un petit chien sur son
doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une mme fleche.

Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de
mme toffe & tres-veritables avenues  la conservation de la France, la
veille Saint-Marc en cette anne mille six cens dix-sept, lquelles
n'ont point et remarques par tous ceux qui ont fait des libelles sur
la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait
Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President
Jeannin, lequel n'toit aggreable, par-ce qu'il toit trop bon Franois.
Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls &
foibles, s'opposer  la tyrannie que ledit Marquis avoit occupe souz le
nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point
jusques  la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs
(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient rduits  la necessit
de se rendre. Ce qui en apparence toit veritable. Mais Dieu juste juge
y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifi l'esprit & le
courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon
cette haute puissance qui vouloit prouver jusques o  quel point &
degr la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout  plat abbattue, &
entierement ruine par la mort de cet ambitieux trop enivr des faveurs
qu'il ne mritoit point.

L'autre Prophete que je eux dire a et cetui-ci mme, lequel en son
dernier voyage fait  Paris, passant par Ecou  sept lieus de Roen
eut plainte d'une servante de l'epe Royale, o il toit log, que la
guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il
repartit, disant: Ma fille je m'en vay  Paris; Si je retourne nous
aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arriv, mais en
un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de
mourir si tt; & sa mort tant desire & necessaire nous a en un moment
ramen la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere
ruine, & a sauv le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne
pendoit qu' un filet que pretendoit bien-tt couper ce mal-heureux
Pisandre.

Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente,
dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la
prophetie de Balaam. Main revenons  nos Armouchiquois.

En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnomm eut trois
doits de la main emportez de l'clat d'un mousquets qui se creva pour
tre trop charg. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle toit assez
afflige d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir
aux morts, lquels on enterra au pi de la Croix qu'on avoit l plante,
comme a t dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprs
les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos
morts les oraisons & prieres funebres accoutumes en l'Eglise, ces
maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de l se rejouissans de leur
trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se
hazardoyent pas de venir attaquer les ntres, lquels ayans  leur
loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se
retirerent en la barque, dans laquelle toit demeur Champ-dor pour la
garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir
 terre, cette mchante gent vint derechef au lieu o ils avoient fait
le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent
sa chemise, & la vtirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient
emportes: & parmi ceci encore tournans le dos  la barque jettoient du
sable  deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des
loups: ce qui facha merveilleusement les ntres, lquels ne manquoient
de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance toit fort
grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils
voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne savoit s'ils avoient t
blesss ou autrement: & fallut par necessit boire ce calice, attendant
la mare, laquelle venue & suffisante pour porter  terre, comme ilz
virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme
levriers, se fians en leur agilit. Il y avoit avec les ntres un
Sagamos nomm _Chkoudun_, duquel nous avons parl ci devant, lequel
avoit grand dplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette
multitude, mais on ne le voulut permettre. Et  tant on releva la Croix
avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient dterrs.
Et fut ce port appell le _Port Fortun_.

Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & dcouvrir
nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de
relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef
d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher
jusques  ce que le vent ft propre. Durant cette attente les Sauvages
(pensans, je croy que ce ne ft que jeu ce qui s'toit pass) voulurent
se r'apprivoiser, & demanderent  troquer, faisant semblant que ce
n'toient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz
montroient s'en tre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui
est en une fable, que la Cigogne ayant t prise parmi les Grues qui
furent trouves en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant
qu'elle dist que tant s'en fallt qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la
terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les
laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denres, qui
toient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de
coquilles de Vignaux (appels _Esurgni_, au discours du second voyage de
Jacques Quartier) fort estims entre eux: item de leurs bl, fves,
arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societ
fut renoue, ledit sieur commanda  neuf ou dix qu'il avoit avec lui de
mettre les meches de leurs mousquets en faon de laqs, & qu'au signal
qu'il feroit chacun jettt son cordeau sur la tte de celui des Sauvages
qu'ils auroient accost, & s'en saisist, comme le maitre des hautes
oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moiti s'en
allassent  terre, tandis qu'on les amuserait  troquer dans la
chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son
desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de
forats au moulin  bras &  couper dus bois. A quoy par trop grande
precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpents &
taills en pieces lquels ne peurent point si bien courir dans l'eau
comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des ntres
qui toient demeurs  terre. Le Sauvage _Chkoudun_ mentionn ci-devant,
rapportoit une des ttes de ceux-l, mais par fortune elle tomba dans la
mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit  chaudes larmes.

Cela fait, le lendemain on s'effora d'aller plus avant, nonobstant que
le vent ne ft  propos, mais on avana peu, & vit-on tant seulement une
ile  six ou sept lieus loing,  laquelle il n'y eut moyen de parvenir,
& fut appelle _l'ile Douteuse_. Ce que consider, & que d'une part on
craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empecht la
course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on
n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au
Port-Royal, tant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt
en souci pour ceux qu'il avoit laiss. Ainsi on vint pour la troisime
fois au Port Fortun, l o ne fut veu aucun Sauvage.

Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, &
memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea
sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef
rompu de maniere qu'tant  l'abandon des vagues, ils arriverent en fin
au mieux qu'ilz peurent aux iles de _Norembega_, o ilz la racoutrerent.
Et au sortir d'icelles vindrent  _Menane_ ile d'environ six lieus de
long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, o ils attendirent le vent,
lequel tant venu aucunement  souhait, au partir de l nouveaux
desastres. Car la chaloupe qui toit attache  la barque fut pousse
d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout
le derriere d'icelle, o toit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et
d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la mare
(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Franoise,
d'o ilz ne sortirent point  leur aise, & se trouverent en aussi grand
danger qu'ils eussent t oncques auparavant: d'autant que voulans
retourner d'o ils toient venus ilz se virent portez de la mare & du
vent vers la cte, qui est de hauts rochers & precipices: l o s'ilz
n'eussent doubl une pointe qui les menaoit de ruine, c'et t fait
d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut prouver la confiance de
ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point:
il les meine jusques  la porte de l'enfer, c'est  dire du sepulchre, &
neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse,
ainsi qu'il est crit: _Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de
Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a
personne qui puisse delivrer aucun de ma main._ Ainsi avons-nous dit
quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces
navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est
jamais perdu un seul homme par mer, jaoit que de ceux qui vont tant
seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure
assez souvent: tmoins quatre pcheurs Maloins qui furent engloutis des
eaux tans alls  la pcherie; lors que nous tions sur le retour en
France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, &
manifester sa gloire de cette faon, afin que sensiblement on voye que
c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, lquelles ne se
font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele
d'tablir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent
point. Or aprs tant de faveurs du ciel, c'est  faire  ceux qui les
ont receues  dire comme le Psalmiste-Roy bien aim de Dieu:

_Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir_
_M'a seurement guid, jusqu' me faire voir_
      _Mainte honorable grace_
      _En cette terre basse._

Aprs beaucoup de perils (que je ne veux comparer  ceux d'Ulisse, ni
d'ne, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impuret) le sieur
de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorzime de Novembre, o nous
le receumes joyeusement & avec une solennit toute nouvelle pardela. Car
sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce
d'autant plus, que si mal lui ft arriv nous eussions t en danger
d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise
en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut
en rhimes Franoises faites  la hte, je l'ay mis avec _Les Muses de la
Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, o je renvoye mon
Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de ntre action,
nous avions mis au dessus de la porte de ntre Fort les armes de France,
environnes de couronnes de lauriers (dont il y a l grande quantit au
long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au
dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS
QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre
inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de
chapeaux de lauriers.




_Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement
des Sauvages parmi les Franois: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps
pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques:
Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformit de temps en l'antique
& Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins:
Rapport d'iceux: Moulin  eau: Manne de harens: Preparation pour le
retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages:
Nouvelles de France._

CHAP. XVI

APRES la rejouissance publique cesse, le sieur de Poutrincourt eut soin
de voir ses bls, dont il avoit sem la plus grande partie  deux lieus
loin de ntre Fort en amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin:
& l'autre -l'entour de ntredit Fort: & trouva les premiers semez bien
avancs, & non les derniers qui avoient et semez les sixime & dixime
de Novembre, lquels toutefois ne laisserent de croitre souz la nege
durant l'hiver, comme je l'ay remarqu Ce seroit chose longue de vouloir
minuter tout ce qui se faisoit durand l'hiver entre nous: comme de dire
que ledit sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui de forge
tant failli: qu'il fit ouvrir des chemins parmi les bois: que nous
allions  travers les forets souz la guide du Kadran, & autres choses
selon les occurrences. Mais je diray que pour nous tenir joyeusement &
nettement, quant aux vivres, fut tabli un Ordre en la Table dudit sieur
de Poutrincourt, qui fut nomm L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en
avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle table toient
Maitres-d'hotel chacun  son tour, qui toit en quinze jours une fois.
Or avoit-il le soin de faire que nous fussions bien & honorablement
traits. Ce qui fut si bien observ, que (quoy que les gourmans de dea
nous disent souvent que l nous n'avions point la rue aux Ours de Paris)
nous y avons fait ordinairement aussi bonne chere que nous saurions
fair en cette rue aux Ours, &  moins de frais. Car il n'y avoit celui
qui deux jours devant que son tour vint ne ft soigneus d'aller  la
chasse, ou la pecherie, & n'apportat quelque chose de rare, outre ce qui
toit de ntre ordinaire. Si bien que jamais au djeuner nous n'avons
manqu de saupiquets de chair ou de poissons: & au repas du midi & du
soir encor moins: car c'toit le grand festin, l o l'Architriclin, ou
Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent _Atoctegie_) ayant fait
preparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviete sur l'paule,
le baton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous ceux
d'icelui Ordre aprs lui portans chacun son plat. Le mme toit au
dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre
graces  Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec un verre de vin 
son successeur en la charge, & buvoient l'un  l'autre. J'ay dit
ci-devant que nous avions du gibier abondamment, Canars, Outardes, Oyes
grises & blanches, perdris, alouettes, & autres oiseaux: Plus des chairs
d'Ellans, de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours, de Lapins, de
Chats-Sauvages, ou Leopars, de _Nibachs_, & autres telles que les
Sauvages prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien ce qui est
en la rotisserie de la rue aux Ours: & plus encor: car entre toutes les
viandes il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan (dont nous
faisions aussi de bonne patisserie) ni de si delicieux que la queue du
Castor. Mais nous avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons tout 
coup que les Sauvages nous ont apportez, dquels nous prenions une
partie en payant, & le reste on leur permettoit vendre publiquement &
troquer contre du pain, dont ntre peuple abondoit, & quant  la viande
ordinaire porte de France cela toit distribu egalement autant au plus
petit qu'au plus grand. Et ainsi toit du vin, comme a t dit.

En telles actions nous avions toujours vint ou trente Sauvages, hommes,
femmes, filles, & enfans, qui nous regardoient officier. On leur
baillait du pain gratuitement comme on feroit  des pauvres. Mais quant
au _Sagamos Membertou_, & autres _Sagamos_ (quand il en arrivoit
quelqu'un) ils toient  la table mangeans & buvans comme nous: & avions
plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nos toit triste:
ainsi qu'il arriva trois ou quatre fois que tous s'en allerent s
endroits o ilz savoient y avoir de la chasse, & emmenerent un des
ntres lequel vquit quelques Six semaines comme eux sans sel, sans
pain, & sans vin, couch  terre sur des peaus, & en temps de neges. Au
surplus ils avoient soin de lui (comme d'autres qui sont souvent alls
avec eux plus que d'eux-mmes), disans que s'ils mouroient on leur
imposeroit qu'ilz les auroient tus: & par ce se conoit que nous
n'tions comme degrads en une ile ainsi que le sieur de Villegagnon au
Bresil. Car ce peuple aime les Franois, & en un besoin s'armeront tous
pour les soutenir.

Or, pour ne nous garer, tels regimes dont nous avons parl, nous
servoient de preservatifs contre la maladie du pas. Et toutefois il
nous en deceda quatre en Fevrier & Mars de ceux qui toient ou chagrins,
ou paresseux: & me souvient de remarquer que tous ils avoient leurs
chambres du ct d'Oest, & regardant sur l'tendue du Port, qui est de
quatre lieus prque en ovale. D'ailleurs ils toient mal couchs, comme
tous. Car les maladies precedentes, & le depart du Sieur du Pont en la
faon que nous avons dit, avoient fait que l'on avoit jett dehors les
matelats, & toient pourris, & ceux qui s'en allerent avec ledit sieur
du Pont emporterent ce qui restoit de draps de licts disans qu'ils
toient  eus. De maniere que quelques uns des ntres eurent le mal de
bouche, & l'enflure de jambes,  la faon des phthisiques: qui est la
maladie que Dieu envoya  son peuple au desert en punition de ce qu'ilz
s'toient voulu engraisser de chair, ne se contentans de ce que le
desert leur fournissoit par la volont divine.

Nous eumes beau temps prque tout l'hiver. Car les pluies, ni les
brumes, n'y sont si frequentes qu'ici, soit en lamer, soit en la terre:
& ce pour autant que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas la
force d'lever les vapeurs d'ici bas, mmement en un pas tout fortier.
Mais en Et cela se fait sur tous les deux, lors que leur force est
augmente, 7 se resoudent ces vapeurs subitement ou tardivement selon
qu'on approche de la ligne quinoctiale. Car nous voyons qu'entre les
deux tropiques les pluies sont abondantes en mer & en terre, &
specialement au Peru, & en Mexique plus qu'en l'Afrique, pource que le
soleil par un si long espace de mer ayant hum beaucoup d'humidits de
tout l'Ocean, il les resout en un moment par la grande force de sa
chaleur, l o vers la Terre-neuve ces vapeurs s'entretiennent long
temps en l'air devant que se condenser en pluie, ou tre dissipes: ce
qui est en Et (comme nous avons dit) & non en hiver: & en la mer plus
qu'en la terre. Car en la terre les brouillas du matin servent de
rouse, & tombent sur les huit heures: & en la mer ilz durent deux,
trois, & huit jours, comme nous avons souvent experiment.

Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que les pluies en tel temps
tans rares par-dela aussi y fait-il beau soleil aprs que la nege est
tombe, laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais elle se fondoit
facilement s lieux dcouverts, & la plus constante a t en Fvrier.
Quoy que ce soit, la nege modere est fort utile aux fruits de la terre,
pour les conserver contre la gele, & leur servir comme d'une robbe
fourre. Ce que Dieu fait par une admirable providence, pour ne ruiner
les hommes, & comme dit le Psalmiste.

_Il donne la nege chenue_
_Comme laine  tas blanchissant,_
_Et comme la cendre menue_
_Repand les frimas brouissans._

Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de nues vers la
Terre-neuve en temps d'hiver, aussi y a il des geles matinales,
lquelles se renforcent sur la fin de Janvier, en Fvrier, & au
commencement de Mars: car jusques audit temps de Janvier nous y avons
toujours t en pourpoint: & me souvient que le quatorzime de ce mois
par un Dimanche aprs midi nous nous rejouissions chantans Musique sur
la riviere de l'Equille: & qu'en ce mme mois nous allames voir les blez
 deux lieus de ntre Fort, & dinames joyeusement au soleil. Je ne
voudroy toutefois dire que toutes les annes fussent semblables 
celle-ci. Car comme cet hiver l fut semblablement doux parde, le
dernier hiver de l'an mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit
jamais, a aussi t de mme par-del, en sorte que beaucoup de Sauvages
sont morts par la rigueur du temps ainsi qu'en France beaucoup de
pauvres, & de voyagers. Mais je diray que l'anne de devant que nous
fussions en la Nouvelle-France, l'hiver n'avoit point et rude, ainsi
que m'ont testifi ceux qui y avoient demeur avant nous.

Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je ne suis point encore
bien satisfait en la recherche de la cause pourquoy en mme parallele la
saison est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, & n'apparoissent les
fueilles aux arbres que sur le declin du mois de May: si ce n'est que
nous disions que l'epesseur des bois & grandeur des forts empche le
soleil d'chauffer la terre: item que le pas o nous tions est voisin
de la mer, & plus sujet au froid comme participant du Perou pas
semblablement froid  l'gard de l'Afrique; & d'ailleurs que cette terre
n'ayant jamais t cultive, est plus condense, & ne peuvent les arbres
& plantes aisment tirer le suc de leur mere. En recompense dequoy aussi
l'hiver y est plus tardif, comme nous avons n'agueres dit.

Les froidures tans passes, sur la fin de Mars tous les volontaires
d'entre nous se mirent  l'envi l'un de l'autre  cultiver la terre, &
faire des jardins pour y semer, & en recueillir des fruits. Ce qui vint
bien  propos. Car nous fumes fort incommodez l'hiver faute d'herbes de
jardins. Quand chacun eut fait ses semailles, c'toit un merveilleux
plaisir de les voir croitre & profiter chacun jour, & encore plus grand
contentement d'en user si abondamment que nous fimes: si bien que ce
commencement de bonne esperance nous faisoit prque oublier ntre pas
originaire, & principalement quand le poisson commena  rechercher
l'eau douce & venir  foison dans noz ruisseaux, tant que nous n'en
savions que faire. Ce que quant je considere, je ne me saurois asss
tonner comme il est possible que ceux qui ont et en la Floride ayent
souffert de si grandes famines, veu la temperature de l'air qui est
prque sans hiver, & que leur famine vint s mois d'Avril, May, Juin,
auquels ilz ne devoient manquer de poissons.

Tandis que les uns travailloient  la terre, le sieur de Poutrincourt
fit preparer quelques batimens pour loger ceux qu'il esperoit nous
devoir succeder. En considerant combien le moulin  bras apportoit de
travail, il fit faire un moulin  eau, qui fut fort admir des Sauvages.
Aussi est-ce une invention qui n'est pas venue s esprits des hommes ds
les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers eurent beaucoup de repos:
car ilz ne faisoient prque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que
ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus qu'il ne nous en
et fallu pour vivre,  la diligence de noz Meuniers: car la mer tant
haute venoit jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant s'gayer
par deux heures en l'eau douce, toit pris de bonne guerre au retour. Le
sieur de Poutrincourt en fit saller deux bariques, & une barique de
Sardines pour en faire montre en France.

Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt ne laissoit de
penser au retour. Ce qui toit un fait d'homme sage. Car il ne se faut
jamais tant fier aux promesses des hommes que l'on ne considere qu'il y
arrive bien souvent beaucoup de desastre en peu d'heure. Et partant ds
le mois d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande, & une
petite, pour venir chercher les navires de France vers _Campseau_, ou la
Terre-neuve, cas avenant que n'eussions point de secours. Mais la
charpenterie faite, un seul mal nous pouvoit arrter, c'est que nous
n'avions point de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela (qui toit la
chose principale) avoit et oubli au partir de la Rochelle. En ceste
necessit importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de recuillir
par les bois quantit de gommes de sapins. Ce qu'il fit avec beaucoup de
travail, y allant lui-mme avec un garson ou deux le plus souvent: si
bien qu'en fin il eut quelques cent litres. Or apres ces fatigues ce ne
fut encore tout. Car il falloit fondre & purifier cela, qui toit un
point necessaire, & inconu  ntre Maitre de marine, Champ-dor, &  ses
matelots, d'autant que le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, &
Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt inventa le moyen de tirer
la quintessence de ces gommes & corces de sapins: & fit faire quantit
de briques, dquelles il faonna un fourneau tout  jour, dans lequel il
mit une alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez l'un dans l'autre,
lequel il emplissoit de ces gommes & corces: puis tant bien couvert on
mettait le feu tout  l'entour, par la violence duquel fondoit la gomme
enclose dans ledit alembic, tomboit par embas dans un bassin. Mais il ne
falloit pas dormir  l'entour, d'autant que le feu prenant  la matiere
tout toit perdu. Cela toit admirable pour un personage qui n'en avoit
jamais veu faire: dont les Sauvages tonns disoient en mots empruntez
des Basques _Endia chav Normandia_, c'est  dire, que les Normans
savent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous les Franois Normans
(exceptez les Basques) par ce que la pluspart des pcheurs qui vont aux
Morues sont de cette nation. Ce remede nous vint bien  point: car ceux
qui nous vindrent querir toient tombez en mme faute que nous.

Or comme celui qui est en attente n'a point de bien ni de repos jusques
 ce qu'il tienne ce qu'il desire: Ainsi en cette saison noz gens
jettoient souvent l'oeil sur la grande tendue du Port Royal pour voir
s'ilz dcouvriroient point quelque vaisseau arriver. En quoy ils furent
plusieurs fois trompez, se figurans tantot avoir ou un coup de canon,
tantot appercevoir les voiles d'un vaisseau: & prenans bien souvent les
chaloupes des Sauvages qui nous venoient voir pour les chaloupes
Franoises. Car alors grande quantit de Sauvages s'assemblerent au
passage dudit Port pour aller  la guerre contre les Armouchiquois,
comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria tant No qu'il vint,
& eumes nouvelles de France le jour de l'Ascension avant midi.

[Illustration]




_Arrive des Franois: Societ du sieur de Monts rompue, & pourquoy:
Avarice de ceux qui volent les morts: Feux de joye pour la naissance de
Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller  la guerre:
Sagamos Membertou: Voyages sur la cte de la Baye Franoise: Trafic
sordide: Ville_ d'Ouigoudi: _Sauvages comme font de grands voyages:
Mauvaise intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-marins: Etat de
l'ile Sainte-Croix: Erreur de Champlein: Amour des Sauvages envers leurs
enfans: Retour au Port Royal._

CHAP. XVII

LE Soleil commenoit  chauffer la terre, &oeillader sa maitresse d'un
regard amoureux, quand le _Sagamos Membertou_ (apres noz prieres
solennellement faites & Dieu, & le desjeuner distribu au peuple selon
la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac,
c'est  dire dans le port, que venoit vers notre Fort. A cette joyeuse
nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui si
bonne veu qu lui' quoy qu'il soit g de plus de cent ans. Neantmoins
on dcouvrit bientt ce qui en toit. Le sieur de Poutrincourt fit en
diligence appreter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-dor &
Daniel Hay y allerent & par le signal qu'ils nous donnerent tans
certains que c'toient amis, incontinent fimes charger quatre canons, &
une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de
si loin. Eux de leur part ne manquerent  commencer la fte, & dcharger
leurs pieces, auquels fut rendu le reciproque avec usure. C'toit tant
seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de
saint-Malo nomm Chevalier, lequel arriv au Fort bailla ses lettres au
sieur de Poutrincourt, lquelles furent leus publiquement. On lui
mandoit que pour ayder  sauver les frais du voyage, le navire (qui
toit encor le JONAS) s'arreteroit au port de _Campseau_ pour y faire
pecherie de Morue, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans
pas qu'il y et pecherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il toit
necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la
societ toit rompue, d'autant que contre l'honnetet & devoir les
Holandois (qui ont tant d'obligation  la France) conduits par un
traitre Franois nomm La Jeunesse, avoient l'an precedent enlev les
Castors & autres pelleteries de la grande riviere de _Canada_: chose qui
tournoit au grand detritement de la societ, laquelle partant ne pouvoit
plus fournir aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit fait
par le pass. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on
avoit nouvellement revoqu le privilege octroy pour dix ans au sieur de
Monts, pour la traicte des Castors, chose que l'on n'et jamais esper.
Et pour cette cause n'envoyoient personne pour demeurer l apres nous.
Si nous eumes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si
sainte entreprise rompu: que tant de travaux & de perils passez ne
servissent de rien: & que l'esperance de planter l le nom de Dieu, & la
Foy Catholique s'en allt evanouie. Neantmoins apres que le sieur de
Poutrincourt eut long temps song sur ceci, il dit que quant il y
devroit venir tout seul avec sa famille il ne quitteroit point la
partie.

Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous
avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins.
Tout ce qu'on avoit peu faire jusques l 'avoit t de trouver lieu
propre  faire une demeure arrete, & une terre qui ft de bon rapport.
Et cela tant fait, de quitter l'entreprise, c'toit bien manquer de
courage. Car passe une autre anne il ne falloit plus entretenir
d'habitation. La terre toit suffisante de rendre les necessitez de la
vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui toient amateur
de voir la Religion Chrtienne tablie en ce pas l. Mais d'ailleurs le
sieur de Monts, & ses associs tant en perte, & n'ayans point
d'avancement du Roy, c'toit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans
beaucoup de difficult, que d'entretenir une habitation pardela.

Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glisse seulement s
coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi
des ntres propres, tant s'est montre grande & insatiable l'avarice des
Marchans qui n'avoient part  l'association du sieur de Monts. Et sur ce
je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce pas l
il y en a eu qui ont os mchamment aller dpouiller les morts,& voler
les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait
sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au
dernier livre. Chose qui rend le nom Franois odieux & digne de mpris
parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble &
genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui
font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur
moyen)  ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arriv que
les Sauvages, lors que nous tions  _Campseau_, tuerent celui qui avoit
montr  noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire
d'alleguer ici ce que rcite Herodote de la vilenie du Roy Darius,
lequel pensant avoir trouv la mere au nid (comme on dit) c'est  dire
des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut
un pi de nez, ayant au dedans trouv un criteau contraire au premier,
tensoit aigrement de son avarice & mchancet.

Revenons  noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de
Poutrincourt ayant fait proposer  quelques uns de ntre compagnie s'ilz
vouloient l demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons
compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui
qui nous restoit, & du bl suffisamment pour une anne: mais ilz
demanderent si hauts gages qu'il ne pet pas s'accomoder avec eux. Ainsi
se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de
joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommenames 
faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force
mousquetades, le tout aprs avoir sur ce sujet chant le _Te Deum_.

Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au
navire qui toit demeur  _Campseau_, & en cette qualit on lui avoit
baill pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de
poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier
d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de
giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons,
autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une
barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de
boeuf sal, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un
baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par
les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas:
neantmoins j'ay mis ici ces denres afin que ceux qui voudront aller sur
mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils
toient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous
desirions au moins qu'on nous en et apport les os. On nous dit encore
pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous
morts. Voila sur quoy fut fonde la mangeaille. Nous ne laissames
toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui
n'toient pas petit nombre, ni buveurs semblables  feu Monsieur le
Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous:
car il n'y avoit que du cidre bien arrous d'eau dans le navire o ils
toient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, ds
le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint
quelque huit jours en esperance: au bout dquels voulant s'en aller,
ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport
que ledit Chevalier avoit dit qu'tant  _Campseau_ il mettroit le
navire  la voile, & nous lairroit l.

A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit _Campseau_ charge
d'une partie de nos ouvriers, pour commencer  detrapper la maison.

Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens
partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit faonne de
nouveau en forme de ville environne de hautes pallissades, pour aller 
la guerre contre les Armouchiquois, qui fut  _Chouakoet_,  environ
quatre-vints lieus loin du Port Royal, d'o ilz retournerent
victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay
faite de cette guerre en vers Franois. Les Sauvages furent prs de deux
mois  s'assembler l. _Membertou_ le grand _Sagamos_ les avoit fait
avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoy des hommes exprs, qui
toient ses deux fils _Actaudin & Actaudinech_, pour leur donner l le
Rendez-vous. Ce _Sagamos_ est homme des-ja fort vieil, & a veu le
Capitaine Jacques Quartier en ce pas l auquel temps il toit des-ja
mari, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de
cinquante ans. Il a et fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune
ge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, &
est bien aise de se tenir aupres des Franois pour vivre en seuret.
Durant cette assemble il fallut lui faire des presens & dons de bl, &
fves, mme de quelque baril de vin, pour ftoyer ses amis. Car il
remontroit au sieur de Poutrincourt: Je suis le _Sagamos_ de ce pas
ici, j'ay le bruit d'tre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi
appellent-ils les Franois, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de
moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle
chose. Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre _Sagamos_
nomm _Chkoudun_, lequel est bon ami des Franois nous fit rapport que
_Membertou_ machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangu sur ce
sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya
querir pour l'tonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il
vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa
retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille
de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort
bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce _Membertou_ nous dit au
commencement que nous vimmes l qu'il vouloit faire un present au Roy de
sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des
metaux,& qu'il faut que les _Sagamos_ soient hontes & liberaux les uns
envers les autres. Car lui tant _Sagamos_ il s'estime pareil au Roy, &
 tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il
lui toit grand ami, frere compagnon, & gal, montrant cette galit par
la jonction des deux doits de la main que l'on appelle _index_ ou le
doit demonstratif. Or jaoit que le present qu'il vouloit faire  sa
Majest ft chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de
bon courage, lequel doit tre pris comme si la chose toit plus grande,
ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volont une
pleine main d'eau d'un pasan comme les plus grands presens qu'on lui
avoit fait. Car si _Membertou_ et eu davantage il l'et offert
liberalement.

Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir del qu'il n'et
veu l'issue de son attente, c'est  dire la maturit des bls, il
delibera apres que les Sauvages furent alls  la guerre, de faire
voyages le long de la cte. Et pource que Chevalier desiroit amasser
quelques Castors, il envoya dans une petite barque  la riviere
Saint-Jean, dite par les Sauvages _Oigoudi_, & l'ile Sainte-Croix: & lui
Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe  ladite mine de cuivre. Je fus
du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Franoise pour aller 
ladite riviere: l o sitt que fumes arrivez nous fut apporte demie
douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours,
pendant lquels nous allames s cabanes du Sagamos _Chkoudun_, l o nos
vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le
brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit
troqu contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui
baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il l un trafic
sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est
suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas
l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit
des pissotieres de Rome.

Etans parmi ces Sauvages le _Sagamos Chkoudun_ nous voulut donner le
plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans  la guerre, &
les fit tous passer devant nous, ce que je reserve  dire au dernier
livre. La ville d'_Ouigoudi_ (ainsi j'appelle la demeure dudit
_Chkoudun)_ toit un grand enclos sur un tertre ferm de hauts & menus
arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes
grandes & petites, l'une dquelles toit aussi grande qu'une halle, o
se retiroient beaucoup de menages: & quant  celle o ilz faisoient la
Tabagie elle toit un peu moindre. Une bonne partie ddits sauvages
toient de _Gachep_ qui est le commencement de la grande riviere de
_Canada_, & nous disent que de leur demeure ils venoient l en six
jours, dont je fus fort tonn, veu la distance qu'il y a par mer: mais
il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen
des lacs & rivieres, au bout dquelles quant ils sont parvenus, en
portant leurs canots trois ou quatre lieus ils gaignent d'autres
rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages toient l venus
pour aller  la guerre avec _Membertou_ contre les Armouchiquois.

Or d'autant que j'ay parl de cette riviere _d'Ouigoudi_ au voyage du
sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames 
ntre barque qui toit  demie lieu de l  l'entre du Port  l'abri
d'une chausse que la mer y a fait, noz gens & (particulierement
Champ-dor, qui nous conduisoit) toient en peine de nous, & ayans veu
de loin les Sauvages en armes pensoient que c'toit pour nous mal faire;
ce qui et et ais, pource que nous n'tions que deux: Et pour ainsi
furent bien aises de ntre retour. Apres que le lendemain vint le Devin
du quartier crier comme un desesper -l'endroit de ntre barque. Ne
sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, &
nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois toient dans les bois,
& les venoient attaquer, & qu'ils avoient tu de leurs gens qui toient
 la chasse: & partant que nous descendissions  terre pour les
assister. Ayans ou ce discours qui ne tendoit  rien de bon selon ntre
jugement, nous lui dimes que noz journes toient limites, & noz vivres
aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner pas. Se voyant conduit il dit
que devant qu'il ft deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les
Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, &
lui dimes que nous allions mettre ntre barque devant leur Fort pour les
aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce
jour l: & ayans vent contraire, nous nous mimes  l'abri d'une petite
ile, o nous fumes deux jours: pendant lquels l'un alloit tirer aux
Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-dor & moy
allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y
auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en
quantit entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire
montre au sieur de Poutrincourt.

De l nous allames en trois journes  l'ile Sainte-Croix tans souvent
contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur
les Sauvages que nous avions veu en grand nombre  la riviere de
Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal toit encore  _Menane_
(ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) dquelz nous ne voulions pas
fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent
les voix des Loups-marins, qui ressembloient prque celles des
Chat-huans: Chose contraire  l'opinion de ceux qui ont dit & crit que
les poissons n'ont point de voix.

Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les
batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin toit dcouvert
d'un ct. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui,
duquel nous beumes & n'toit guere gat. Quand aux jardins nous y
trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous
y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont l frequentes dans les
bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver
quand elles toient tues & tombes  terre. La cour y toit pleine de
tonneaux entiers, lquels quelques matelots mal disciplinez brulerent
pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que
devant que les Sauvages toient (du moins civilement) plus humains &
plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrtien,
ayans depuis trois ans pardonn  ce lieu, auquel ilz n'avoient
seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y toit en grande
quantit dur comme roche.

Je ne say  quel propos Champlein en la relation de ses voyages
imprime l'an mille six cens treize, s'amuse  crire que je n'ay point
et plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais
il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant l mme (pag. 151) que
dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieus, & en la pa.
95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique
il s'en trouvera pour le moins quarante.

Au partir de l nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre
d'iles confuses, o nous oumes quelques Sauvages, & criames pour les
faire venir. Ilz nous r'envoyerent le mme cri. A quoy un des ntres
repliqua _Ouen Kirau_, c'est  dire, qui tes-vous? Ilz ne voulurent se
declarer. Mais le lendemain _Oagimont_ Sagamos de cette riviere nous
vint trouver, & conumes que c'toit lui que nous avions ou. Il se
disposoit  suivre _Membertou_ & sa troupe  la guerre, en laquelle il
fut grivement bless, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce
_Oagimont_ a une fille ge d'environ onze ans bien agreable, laquelle
le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois
demande pour la bailler  la Roye, lui promettant que jamais il
n'auroit faute de bl, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu
accorder.

Etant entr en ntre barque, il nous accompagna jusques  la pleine mer,
l o il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de ntre part
tendimes au Port Royal,  l'entre duquel nos arrivames avant le jour,
mais fumes devant ntre Fort injustement sur le point que le belle
Aurore commenoit  montrer sa face vermeille sur le sommet des ctaux
chevelus. Le monde toit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva
au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le
reste  force de mousquetades,& d'clats de trompettes. Le sieur
Poutrincourt toit arriv le jour de devans de son voyage des mines, o
nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant toit arriv
la barque qui avoit port partie de nos ouvriers  _Campseau_. Si bien
que tout assembl il ne restoit plus que de preparer les choses
necessaires  notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien 
point le moulin  eau. Car autrement il n'y et eu aucun moyen de
preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de
reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous.

[Illustration]




_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours:
Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre
exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de
Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de
la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis
le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au
Sainct Pere  Rome._

CHAP. XVIII

SUR le point qu'il falut dire Adieu au Port Royal le sieur de
Poutrincourt envoya son peuple les uns apres les autres trouver le
navire  _Campseau_, qui est un Port entre sept ou huit iles o les
navires peuvent tre  l'abris des vents: & l y a une baye profonde de
plus de dix lieus, & large de trois: ledit lieu distant dudit Port
Royal de plus de cent cinquante lieus. Nous avions une grande barque,
Deux petites & une chaloupe. Dans l'une des petites barques on mit
quelques gens que l'on envoya devant. Et le trentime de Juillet
partirent les deux autres. J'tois dans la grande conduite par
Champ-dor. Mais le sieur de Poutrincourt voulant voir une fin de noz
bls semez, attendit la maturit d'iceux, & demeura encore onze jours
apres nous. Cependant ntre premiere journe ayant t au Passage du
Port-Royal, le lendemain les brumes vindrent s'tendre sur la mer, qui
nous tindrent huit jours entiers, durant lquels c'est tout ce que nous
sceumes faire que de gaigner le cap de Sable, lequel ne vimes point.

En ces obscuritez Cymmeriennes ayans un jour ancr en mer -cause de la
nuit, ntre ancre ruza tellement qu'au matin la mare nous avoit port
parmi des iles, & m'tonne que ne nous perdimes au choc de quelque
rocher. Au reste pour le vivre le poisson ne nous manquoit point. Car en
une demie heure nus pouvions prendre des Morues pour quinze jours, & des
plus belles & grasses que j'aye jamais veu, icelles de couleur de
carpes: ce que je n'ay oncques apperceu qu'en cet environ dudit cap de
Sable: lequel aprs avoir pass la mare (qui vole en cet endroit) nous
porta en peu de temps jusques  la Hve, ne pensans tre qu'au port au
Mouton. L nous demeurames deux jours, & dans le port mme nous voyions
mordre la Morue  l'ameon. Nous y trouvames force grozelles rouges, &
de la marcassite de mine de cuivre. On y fit aussi quelque troquement de
pelleteries avec les Sauvages.

De l en avant nous eumes vent  souhait, & durant ce temps avint une
fois qu'tant sur la proue je criay  ntre conducteur Champ-dor que
nous allions toucher, pensant voir le fond de la mer: mais je fus deceu
par l'Arc-en-ciel qui paroissoit avec toutes ses couleurs dedans l'eau,
caus par l'ombrage que faisoit sur icelle ntre voile de Beau-pr
oppos au Soleil, lequel assemblant ses rayons dans le font dudit voile,
ainsi qu'il fait dans la nue, iceux rayons toient contraints de
reverberer dans l'eau, & faire cette merveille. En fin nous arrivames 
quatre lieus de _Campseau_  un Port o faisoit sa pcherie un bon
vieillart de Saint-Jean de Lus nomm le Capitaine Savalet, lequel nos
receut avec toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port
(qui est petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifi sur
ma Charge geographique du nom de Savalet. Ce bon personage nous dit que
ce voyage toit le quarante-deuxime qu'il faisoit pardela, & toutefois
les Terreneuviers n'en font tout les ans qu'un. Il toit
merveilleusement content de sa pcherie, & nous disoit qu'il faisoit
tous les jours pour cinquante escus de Morues & qu son voyage vaudroit
dix-mille francs. Il avoit seze homme  ses gages: & son vaisseau toit
de quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues
seches. Il toit quelquefois inquiet des Sauvages l cabannez lquelz
trop privment & imprudemment alloient dans son navire, & lui
emportoient ce qu'ilz vouloient. Et pour eviter cela il les menaoit que
nous viendrions & les mettrions tous au fil de l'pe s'ilz lui
faisoient tort. Cele les intimidoit; & ne lui faisoient pas tout le mal
qu'autrement ils eussent fait. Neantmoins toutes les fois que les
pcheurs arrivoient avec leurs chaloupes pleines de poissons, ces
Sauvages choisissoient ce que bon leur sembloit, & ne s'amusoient point
aux Morues, ains prenoient des Merlus, Bars, Fletans qui voudroient ici
 Paris quatre cus, ou plus. Car c'es un merveilleusement bon manger,
quand principalement ilz sont grands & pais de six doits, comme ceux
qui se pchoient l. Et et t difficile de les empcher en cette
insolence, d'autant qu'il eut toujours fallu avoir les armes en main, &
la besogne ft demeure. Or l'honnetet de cet homme ne s'tendit pas
seulement envers nous, mais aussi envers tous les ntres qui passerent 
son port, car c'toit le passage pour aller & venir au Port Royal. Mais
il y en eut quelques uns de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient
pis que les Sauvages, & se gouvernoient envers lui comme fait ici le
gen-d'arme chez le bon homme: chose que j'ouy fort  regret.

Nous fumes l quatre jours -cause du vent contraire. Puis vimmes 
_Campseau_, o nous attendimes l'autre barque, qui vint dix jours aprs
nous. Et quant au sieur de Poutrincourt si-tt qu'il vit que le bl se
pouvoit cuillir, il arracha du segle avec la racine pour en montrer
pardela la beaut, bont & demesure hauteur. Il fit aussi des glannes
des autres semences, froment, orge, avoine, chanvre, & autres,  mme
fin: ce que ceux qui sont allez ci-devant au Bresio, &  la Floride
n'ont point fait. En quoy j'ay  me rejouir d'avoir t de la partie, &
des premiers culteurs de cette terre. Et  ce je me suis pleu
d'autant-plus que je me remettoy devant les yeux ntre Ancien pere No
grand Roy, grand Prtre, & grand Prophete, de qui le mtier toit
d'estre laboureur & vigneron: & les anciens Capitaines Romains
_Serranus_, qui fut mand pour conduire l'arme Romaine: & _Quintus
Cincinnatus_, lequel tout poudreux labouroit quatre arpens de terre 
tte nue & estomach dcouvert, quand l'huissier du Senat lui apporta les
lettres de Dictature: de sorte que cet huissier fut contraint le prier
de vouloir se couvrir avant que lui declarer sa charge. M'tant pleu 
cet exercice, Dieu  beni mon petit travail, & ay eu en mon jardin
d'aussi beau froment qu'il y sauroit avoir en France, duquel ledit
sieur de Poutrincourt me donna une glanne quand il fut arriv audit Port
de _Campseau_, laquelle (avec une de segle) je garde avec son grain ds
il y a dix ans.

Il toit prt de dire Adieu au Port Royal, quand voici arriver
_Membertou_, & sa compagnie, victorieux des Armouchiquois. Et pource que
j'ay fait une description de cette guerre en vers Franois, je n'en veux
d'ici remplir mon papier, tant desireux d'abbreger plutt que de
chercher nouvelle matiere. A la priere dudit Membertou il demeura encore
un jour. Mais ce fut la piti au partir, de voir pleurer ces pauvres
gens, lquels on avoit toujours tenu en esperance que quelques uns des
ntres demeureroient auprs d'eux. En fin il leur fallut promettre que
l'an suivant on y envoyeroit des mnages & familles pour habiter
totalement leur terre, & leur enseigner des metiers pour les faire vivre
comme nous. En quoy, ilz se consolerent aucunement. Il y restoit dix
bariques de farines qui leur furent bailles avec les blez de ntre
culture, & la passession du manoir, s'ilz vouloient en user. Ce qu'ilz
n'ont pas fait. Car ils ne peuvent tre constans en une place vivans
comme ilz font.

L'onzime d'Aoust ledit sieur de Poutrincourt partit lui neufime dudit
Port-Royal dans une chaloupe pour venir  _Campseau_: Chose
merveilleusement hazardeuse de traverser tant de bayes & mers en un si
petit vaisseau charg de neuf persones, de vivres necessaires au voyage,
& assez d'autres bagages. Etans arrivs audit port de ce bon homme
Savalet, leur fit tout le bon accueil qu'il lui fut possible: & de l
nous vindrent voir audit _Campseau_, o nous demeurames encore huit
jours.

Le troisime de Septembre nous levames les ancres, & avec beaucoup de
difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit
_Campseau_. Ce que noz mariniers firent avec deux chaloupes qui
portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir ntre vaisseau, 
fin qu'il n'allt donner contre les rochers. En fin tans en mer on
laisse  l'abandon l'une ddites chaloupes, & l'autre fut tire dans le
Jonas, lequel outre ntre charge portoit cent milliers de Morues, que
seches que vertes. Nous eumes assez bon vent jusques  ce que nous
approchames les terres de l'Europe. Mais nous n'avions pas tout le bon
traitement du monde, par ce que, comme j'ay dit, ceux qui nous vindrent
querir presumans que nous fussions morts, s'toient accommodez de noz
rafraichissemens. Nos ouvriers ne beurent plus de vin depuis qu'ilz nous
eurent quitts au Port-Royal: Et nous n'en avions gueres, par ce que ce
qui nos abondoit fut beu joyeusement en la compagnie de ceux qui nous
apporterent nouvelles de France.

Le vint-sixime Septembre nous eumes en veu les iles de Sorlingues, qui
sont  la pointe de Cornuaille en Angleterre. Et le vint-huitime
pensans venir  Saint-Malo, fumes contraints de relacher  Roscoff en la
Basse Bretagne, o nous demeurmes deux jours & demi  nous rafraichir:
Nous avions un Sauvage que se trouvoit assez tonn de voir les
batimens, clochers, & moulins  vent de France: mmes les femmes qu'il
n'avoit onques veu vtues  ntre mode. De Roscoff nous vimmes avec bon
vent rendre graces  Dieu audit Saint-Malo. En quoy je ne puis que je ne
loue la prevoyante vigilance de ntre Maitre de navire Nicolas Martin,
de nous avoir si dextrement conduit, en une telle navigation, & parmi
tant d'cueils & caphates rochers dont est remplie la cte d'entre le
Cap d'Ouessans & ledit Saint-Malo. Que si cetui ci est louable en ce
qu'il a fait, le Capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir men
parmi tant de vents contraires en des terres inconues o nous nous
sommes efforcs de jette les premiers fondemens de la Nouvelle-France.

Ayant demeur trois ou quatre jours  Saint-Malo, nous allames le sieur
de Poutrincourt, son fils, & moy, au Mont saint-Michel, o nous vimes
les Reliques dudit lieu, fors le Bouclier de ce saint Archange. Il nous
fut dit que le sieur Evque d'Avranches depuis quatre ans avoit deffendu
de le plus montrer. Quant au batiment il merite d'tre appell la
huitime merveille du monde, tant il est beau & grand sur la pointe
d'une roche seule au milieu des ondes, la mer tant en son plein. Vray
est qu'on peut dire que la mer n'y venoit point quand ledit batiment fut
fait. Mais je repliqueray, qu'en quelque faon que ce soit il est
admirable. La plainte qu'il y peut avoir en ce regard est, que tant de
superbe edifices sont inutils pour le jourd'hui, ainsi qu'en la pluspart
des Abbaes de France. Et  la mienne volont que par les engins de
quelque Archimede ilz peussent tre transports en la Nouvelle-France
pour y tre mieux employs au service de Dieu & du Roy. Au retour nous
allames voir la pcherie des huitres  Cancale; & del  Saint-Malo: o
aprs avoir encore sejourn huit jours, nous vimmes dans une barque 
Honfleur: & en cette navigation nous servit de beaucoup l'experience du
sieur de Poutrincourt, lequel voyant que noz conducteurs toient au bout
de leur Latin, quand ilz se virent entre les iles de Jerzey & Sart
(n'ayans accoutum de prendre cette route, o nous avions t poussez
par un grand vent d'Est-Suest, accompagn de brumes & pluyes) il print
sa Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de maniere que nous
passames le Raz-Blanchart (passage dangereux  des petites barques) &
vimmes  l'aise suivant la cte de Normandie audit Honfleur. Dont Dieu
soit lou eternellement. _Amen._

Estans  Paris ledit sieur de Poutrincourt presenta au Roy les fruits de
la terre d'o il venoit & specialement le bl, froment, segle, orge &
avoine, comme tant la chose la plus precieuse qu'on puisse rapporter de
quelque pas que ce soit. Il et t bien-seant de vouer ces premiers
fruits  Dieu, & les mettre entre les enseignes de triomphe en quelque
Eglise,  trop meilleure raison que les premiers Romains, lquels
prsentoient  leurs dieux & desses champestres _Terminus, Seia, &
Segesta_ les premiers fruits de leur culture par les mains de leurs
sacrificateurs des champs institus par _Romulus_, qui fut le premier
ordre de la Nouvelle-Rome, lequel avoit pour blason un chapeau d'pics
de bl.

Le mme sieur de Poutrincourt avoit nourri une douzaine d'Outardes
prises au sortir de la coquille, lquelles il pensoit faire toutes
apporter en France, mais il y en eu cinq de perdues, & les autres cinq
il les a bailles au Roy, qui en a eu beaucoup de contentement, & sont 
Fontaine-bleau.

Et d'autant que son premier but est d'tablir la Religion Chrtienne en
la terre qu'il a pleu  sa Majest lui octroyer, &  icelle amener les
pauvres peuples Sauvages, lquels ne desirent autre chose que de se
conformer  nous en tout bien, il a t d'avis de demander la
benediction du Pape de Rome premier Evque en l'Eglise par une missive
faite de ma main au temps que j'ay commenc cette histoire, laquelle a
est envoye  sa Sainctet avec lettres de sadite Majest, en Octobre,
mille six cens huit, laquelle comme Servant  ntre sujet, j'ay bien
voulu coucher ici.



BEATISSIMO DOMINO NOSTRO PAP PAVLO V. Pontifici Maximo.

BEATISSIME Pater, divina Veritatis, & vera Divinitatis oraculo scimus
Evangelium regni coelorum prdicandum fore in universo orbe in
testimonium omnibus gentibus, antequam veniat consummatio. _Unde
(quoniam in suum occasum ruit mundus) Deus his postremis temporibus
recordatus misericordi su suscitavit homines fidei Christiana athletas
fortissimos utriusque militia duces, qui zelo propangand Religionis
inflammati per multa pericula Christiani nominis gloriam non solum in
ultimas terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar) deportaverunt. Res
ardua quidem: sed_:

Invia virtuti lulla est via...

_inquit Pota quidam vetus. Ego_ JOANNES DE BIENCOUR, _vulgo_ DE
POUTRINCOUR _ vita religionis amator & assertor perpetuus, vestra
Beatitudinis servus minimus,_ pari (ni fallor) animo ductus, unus ex
multis devovi me pro Christo & salute populorum ac silvestrium (ut
vocant) hominum qui Nova Francia novas terras incolunt: eoque nomine iam
relinquo populum meum, & domum patris mei, uxoremque & liberos
periculorum meorum consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus pater
credentium idem fecerit, ignotamque sibi regionem Deo duce peragrarit,
qui possessurus esset populus de femore eius veri Dei, veraque
religionis cultor. Non equidem peto terram auro argentoque beatam, non
exteras spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi gratia Dei (si hanc
aliquo modo consequi possim) terra que mihi Regio dono concessa, & maris
annuus proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo._ Messis quidem
multa, operarii pauci. _Qui enim splendide vivunt, aurumque sibi
congerere curant hoc opue negligunt, scilicet hoc sculum plus quo
diligentes. Quibus vero res est angusta domitanta rei molem suscipere
nequeunt, & huic oneri ferendo cert sunt impares. Quid igitur? An
deferendum negotium vere Christianum & plan divinum. Ergo frustra sex
iam ab annus tot sustinuimus (dum ista meditamur) animi pertubationes?
Miniv vero. Cum enim_ timentibus Deum opmnia cooperentur in bonum, non
est dubium quin Deus, pro cuius gloria Herculeaum istud opus aggredimur,
adspiret votis nostris, qui quondam populum suum Israelem_ portavit
super alas aquilarum, & _perduxit in terram melle & lacte fluentem. Hac
spe fretus, quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis vel animi
virium in re tam nobili libenter & alacri animo expendere non vereor,
hoc praefertim tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo fungi
munere, nisi si in Turcas mucrones nostros convertiremus. Sed est quod
utilius pro re Christiana faciamus, si populos istos latissim patentes
in Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur. Non enim
armorum vi sunt ad religionem cogendi. Verbo tantum & doctrina est opus,
juncta bonorum morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli,
sequentibus signis, maximam hominum partem sibi, Deoque, & Christo eius
concilia verunt: itaque verum extitit illud quod scriptum est:_ Populus
quem non cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit mihi, &c. Filii
alieni mentiti sunt mihi, &c. _Filii quidem alieni sunt populi
Orientales iam  fide Christiana alieni, in quos propterea torqueri
potest illud Evangelii quod iam adimpletum videmus:_ Auferetur vobis
regnum Dei & dabitur genti facienti fructus eius. _Nunc autem ecce
tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus visitabit & faciet
redemptionem plebis sua, & populus qui eum non cognovit serviet ipsi,
sed & in auditu auris obediet, si me indignum servum tanti nuneris ducem
esse patiatur. Qua in re Beatitudinis vestra charitatem per viscera
misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem imploro, adjuro
sanctitatem ut mihi ad illud opus iam jam properanti, uxori charissima,
ac liberis; nec non domesticis, socusque veis vestra benedictionem
impertiri dignemini, qua certa fide credo nobis plurimum ad salutem non
solum corporis, sed etiam anima, addo & ad terr nostr ubertatem &
propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus Optimus Maximus,
Faxit Dominues noster & Salvator Jesus Christus, Faxit una & Spiritus
sanctus, ut in altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per multa
scula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis, & in diebus vestris
(qua vestra san maxima gloria est) illud adimpletum videre quod de
Christo  sancto Propheta a vaticinatum est:_ Adorabunt eum omnes Reges
terr: omnes gentes servient ei.

Vestr Beatitudinis filius humillimus ac devotissimus
IOANNIS DE BIENCOUR.




[Illustration: 010.png]

                              CINQUIEME
                         LIVRE DE L'HISTOIRE
                        DE LA NOUVELLE-FRANCE.
                  Contenant ce qui s'y est exploit
                  depuis ntre retour en l'an 1607.




_Mention de ntre grand Roy HENRI sur le sujet des grandes entreprises:
Ensemble des Sieurs de Monts & de Poutrincourt. Revocation du privilege
de la traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignit du caractere
Chrtien. Perils du sieur de Monts._

CHAP. I

Les grandes entreprises sont bien-seantes aux grans, & nul ne peut
s'acquerir un renom honorable envers la posterit que par des actions
extraordinairement belles & de difficile execution. Ce qui devroit
d'autant plus emouvoir noz Franois au sujet duquel nous traitons, que
la gloire y est certaine, & la recompense inestimable, telle que Dieu
l'a prepare  ceux qui gayement s'employent pour l'exaltation de son
nom. Si ntre grand Roy HENRI III de glorieuse memoire n'est eu des
desseins plus relevs tendans  assembler & rendre uniformes tous les
coeurs de la Chrtient, voire de tout l'univers, il toit assez port 
cette affaire ici. Mais l'envie lui a retranch ses jours au grand
malheur non de nous seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages,
pour lquels nous esperions un prompt expedient pour parvenir  leur
entiere conversion. Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires
les plus desesperes Dieu souvent intervient & se montre secourable.

Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que
ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montr par effect le
desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianise. Tous deux se
sont (par maniere de dire) enervs pour ce sujet; & neantmoins tant
qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz
quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposs 
ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres,
& jusques  present tans seuls qui (comme chefs) ont fait de la
despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait,
que le discours de ce livre doit tre pris. Et pour commencer par
l'ordre des choses. Aprs que nous eumes represent au feu Roy, 
Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualit les fruits de
ntre culture, le sieur de Mons presenta requte  sa Majest pour avoir
confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui
lui avoit et cette anne l revoqu  la poursuite des marchans de
Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur
de Dieu, & de la France. Sa requte lui fut accorde au Conseil, mais
pour un an seulement. Ce n'toit pour faire de grands projets sur un
fondement si foible, & de si peu de dure. Et toutefois il n'y a rien de
si naturel que de laisser  un chacun (privativement aux forains) la
jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: &
particulierement ici, o la cause est d'elle mme si favorable, qu'elle
ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la
revocation susdite, toient la chert des Castors, que l'on attribuoit
audit sieur de Monts: item la libert du commerce ote au sujets du Roy
en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint  ceci que
ledit sieur ayant par trois ans jou dudit privilege, il n'avoit encore
fait aucuns Chrtiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre
sa cause. Mais je say qu'aujourd'hui depuis la libert remise ldits
Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidit y a
et si grande qu' l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gat le
commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on et
eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette
anne mille six cens dix qui ont donn gratuitement toute leur
marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur
de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut
donc que cette libert de commerce soit utile  la France, qu'au
contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort
favorable que la libert du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets
d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux
habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces
Marchans ne donneront point un coup d'epe pour le service du Roy, & 
l'avenir sa Majest pourra trouver l de bons hommes pour executer ses
commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces
particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se
pourra un jour ressentir avec utilit, gloire, & honneur. Et quant 
l'anciennet de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de
Monts nul de noz mariniers n'avoit pass Tadoussac, fors le Capitaine
Jacques Quartier. Et sur la cte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit
pass la bay de _Campseau_ avant ntre voyage pour faire pcherie. Pour
n'avoir fait des Chrtiens il n'y a sujet de blame. Le caractere
Chrtien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contre
inconu,  des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si
cela et t fait, quel blame & regret et-ce t de laisser ces pauvres
gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit
privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de
France; le nom Chrtien ne doit estre profan, & ne faut donner occasion
aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a
peu mieux faire, & tout autre homme s'y ft trouv bien empech. Trois
ans se sont passez devant qu'avoir trouv une habitation certaine o
l'air ft sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile
Sainte-Croix environn de malades de toutes pars parmi la rigueur de
l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'toit que trop suffisante pour
tonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le
porta parmi cent perils  cent lieus plus loin chercher un pour plus
salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs.
En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Potes:

                    _Il est bien ays de reprendre,_
                    _Et mal-ays de faire mieux._




_Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein.
Conspiration chatie. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda.
Defense pour Jacques Quartier._

CHAP. II

LE Sieur de Monts ayant obtenu prorogation du privilege sus-mentionn
pour un an, quoy que ce ft une maigre esperance, toutefois pour les
causes que j'ay dites au chapitre precedent, il resolut de faire encore
un equipage, & avec quelques associs envoya trois vaisseaux garnis
d'hommes & de vivres en son gouvernement. Et d'autant que le sieur de
Poutrincourt a pris son partage sur la cte de l'Ocean: pour ne
l'empecher, & pour le desir qu'a ledit Sieur de Monts de penetrer dans
les terres jusques  la mer Occidentale, & par l parvenir quelque jour
 la Chine, il delibera de se fortifier en un endroit de la riviere de
_Canada_ que les Sauvages nomment _Kebec_,  quarante lieus au dessus
de la riviere de Saguenay. L elle est reduite  l'troit, & n'a que la
porte d'un canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode pour
commander par toute cette grande riviere. Champlein print la charge de
conduire & gouverner cette premiere colonie envoye  _Kebec_: o tat
arriv il fallut faire les logemens pour lui & sa troupe. Enquoy il y
eut de la fatigue  bon escient, telle que nous nous pouvons imaginer 
l'arrive du Capitaine Jacques Quartier au lieu de la dite riviere o il
hiverna: & du sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'o s'ensuivirent
des maladies qui en emporterent plusieurs au dela de fleuve Acheron. Car
on ne trouva point de bois prt  mettre en oeuvre, ni aucuns batimens
pour retirer les ouvriers; Il falut couper le bois  son tronc,
defricher le pas, & jetter les premiers fondements de l'oeuvre.

Or comme noz Franois se sont prque toujours trouvez mutins en telles
actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit
Champlein leur Capitaine.

Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val,
qui avoit et bless par les Armouchiquois au voyage du sieur de
Poutrincourt. Il s'toit asseur de trois qui ne valoient pas mieux que
lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur
suggerans des mcontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail,
& disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le
pillage des provisions, & marchandises apportes de France, lquelles
ayans partages ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux
Basques & Hespagnols qui toient  Tadoussac, pour y vivre heureusement.
Cette entreprise fut dcouverte par un autre Serrurier dit Anthoine
Natel plus timor & conscientieux que les autres: lequel declara audit
Champlein qu'ils avoient arret de le prendre au dpourveu, &
l'touffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il
sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans
quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche
seroit poignard. Ces choses venus en evidence, les quatre chefs furent
pris, & envoys  Tadoussac  la garde du sieur du Pont de Honfleur.
Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers  Kebec pour
tre confronts. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde.
Surquoy le Conseil assembl, ldits complices furent condamns  tre
penduz & trangls. Ce qui fut reelement execut en la personne dudit Du
Val, & les trois autres envoys en France avec leurs informations au
Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace.
Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val
en dbaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en
trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer
leur entreprise dans quatre jour) avoient propos de livrer la place aux
Hespagnols, laquelle toutefois n'toit  peine commence  batir.

Les autres manouvriers mls en ladite conspiration aprs s'tre
reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de
l en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux
logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, &
decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage &
semailles de bls & graines de jardin, &  replanter en ordre des vignes
du pas. Pour la rapport de cette terre il a et fort particulierement
declar ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier l o il parle de
son arrive au lieu qu'il nomma sainte-Croix prs Stadacon, qui est
aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port
Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier  longs
poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beaut, qu'elles
semblent faire honte  la Martre. Ainsi se continuerent les affaires
jusques  la venu de l'hiver, auquel commena  neger assez bonnement
le dix-huitime Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus
forte nege tomba le cinquime Fevrier, & dura jusques au commencement
d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de
cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parl ci-dessus. Quelques
uns en moururent faute de remede prompt, quand  l'arbre _Annedda_ tant
celebr par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit
Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a seu avoir
nouvelle. Et toutefois sa demeure est  Kebec voisine du lieu o hiverna
ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les
peuples d'alors ont t extermins par les Iroquois, ou autres leurs
ennemis. Car de dmentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce
n'est point de mon humeur: n'tant pas croyable qu'il et eu cette
impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que
veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour
le relever s'il eut allegu faussement une chose si remarquable. Somme
de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la
dysenterie cause ( ce que l'on presumoit) pour avoir trop mang
d'anguilles.




_Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut
d'icelle. Comme vivent les sauvages allans  la guerre. Disposition de
leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes s
Iroquois._

CHAP. III

LE Printemps venu, Champlein ds long temps desireux de dcouvrir
nouveaux pas delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre
saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les pas
meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce
temperature, il se resolut de voir ldits _Iroquois_ (qui sont par les
quarante trois degrez) la premiere anne. Mais la difficult gisoit  y
aller. Car de nous mmes ne sommes capables de faire ces voyages sans
l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de ntre Champagne, ou
de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert
de hautes forets que menacent les nues. Comme il toit sur ce discours
voici arriver  _Kebec_ quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la
riviere, partie _Algumquins_, partie _Ouchategins_ ennemis ddits
Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus
du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis  vis d'eux, _Iroquois_, mais
ennemis des autres de mme nom: & partant sont appells _Bons Iroquois_.
Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de
Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils
toient assistez des Franois, ainsi que Champlein leur avoit promis
l'an precedent. Donc les voyant delibers il print ceux qui toient pour
la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier
nomme Canadiens) & dix ou douze Franois, & partirent de Kebec le
dix-huitime Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement 
conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire,
qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque
dudit Champlein ne pet passer outre, ains seulement les canots des
Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux Franois avec lui, &
renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois
lieus, la riviere tombant toujours l parmi les rochers. Ayans gaign
le dessus le deuxime Juillet ont fait reveu des gens, & se trouverent
seulement soixante hommes en vint quatre canots,  ce que dit Champlein,
que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants
la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort
agreables  voir. Le pas neantmoins n'est aucunement habit  cause des
guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon
lecteur en peine de savoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans
loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs,
corps d'arme, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieus &
font la dcouverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les
Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue 
l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journes du lieu o l'on
veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent
de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la
necessit, dont ilz font de la bouillie.

D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans
l'pais des bois, o ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour
n'tre dcouvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprs le sommeil
chacun s'enquiert de ce que son camarade a song: de sorte que si le
songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseure: si au contraire,
ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur
l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille
marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de
soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne  la guerre: puis les
appellant l'un aprs l'autre, les soldats garderont sans varier le rang
qui leur aura et donn selon la disposition ddits batons: & pour ne
tomber en desordre  l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la
faction militaire, se mlans confusment comme les danseurs d'un balet,
& se trouvans au bout au mme lieu & rang qui leur a et ordonn.

Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent
au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit tre long d'octante ou
cent lieus, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de
trente-cinq lieus. Ce lac est embelli de quatre grandes iles
foretieres, & environn d'arbres de toutes parts, parmi lquels y a
force chataigners & quantit de fort belles vignes que la nature y a
plantes. Non loin du bord:  l'Orient y a des Alpes couvertes d'un
manteau de neges au plus chaud de l'Et: & au Midi d'autres qui les
semblent galer en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont
de belles valles fertiles en peuples, bls, & fruits, mais ce bl est
celui qu'aucuns appellent bl sarazin, ou masis, & non bl de ntre
Europe.




_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message  l'ennemi. Combat. Effect
d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des
prisonniers. Ceremonies  l'arrive des victorieux en leur pas._

CHAP. IV.

LE vint-neufime Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le
lac  la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les
Iroquois plustot qu'elle n'avoit pens. Lors grans cris & hues d'une
part & d'autre: chacun met pied  terre & arrenge ses canots le long de
la rive: Les Iroquois pris  l'impourveu se barricadent, coupans de bois
avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois  la guerre, & de
pierres aigus qui leur servent  mme effect. Les autres se parent
aussi de leur ct, & s'avanans  la porte d'une fleche de l'ennemi en
l'ordre qui avoit t dit, ils leur envoyent deux canots, savoir s'ils
ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que
pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le
jour. Ceci est trouv bon par les autres. Cependant la nuit se passe en
danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre.

L'avant-courriere du jour n'eut plutot montr sa face vermeille sur
l'horizon oriental, que chacun s'apprte, & se range en bataille. Les
Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade
d'une gravit Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en mme ordre,
lquels indiquent  Champlein que les trois premiers de la troupe
Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles
des autres, toient les Capitaines, & qu'il devoit viser  ceux-l. L
dessus luy font ouverture (car il demeuroit cach parmi la troupe) &
s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme
nouveau arm d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arrta
tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les
Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (charge de
quatre bales) en jou, sur l'un des trois chefs, deux dquels tomberent
par terre de ce coup, & un autre fut bless, qui mourut peu aprs. Cet
effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna
grand tonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de
coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une
si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les
autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques  ce que l'un des
compagnons de Champlein ayant tir un autre coup, ilz prindrent
l'pouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, o ilz
furent poursuivis & mal mens en sorte qu'outre les tus il y en eut dix
ou douze prisonniers. Le butin fut du bl masis, des farines, & des
armes des ennemis. Et apres avoir dans & chant on parla du retour.
Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car ds le jour mme
la troupe tant alle jusques  huit lieues de l, au soir l'on commena
 haranguer l'un d'iceux sur les cruauts qu'ils avoient autrefois
exerce contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la
guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamit en
laquelle ilz se voyoient. Et l dessus le font chanter, mais c'toit un
chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allum du feu
chacun print un tison & le bruloit sans piti, & par intervalles lui
jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprs lui arracherent les
ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du
membre viril. Puis lui corcherent la tte, sur laquelle ilz firent
degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables  ce
pauvre malheureux. D'ailleurs lui perans les bras prs les poignets,
lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit
l un miserable spectacle  Champlein & ses compagnons, qui tans
invits de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il
lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir
une telle cruaut. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant
qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans
qu'il se retiroit d'eux tout indign, ilz le rappellerent pour faire ce
qu'il avoit dit; ce qu'il eut  gr, & delivra en un moment ce pauvre
corps des tourmens qui lui restoient  souffrir. Ce peuple brutal non
content de ce qui s'toit pass ouvrit encore le ventre du mort, & jetta
ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en
morceaux & le baillerent  manger  un sien frere aussi prisonnier &
autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la
tte, les bras, & les jambes  ce pauvre mort, ils en jetterent les
pieces dea & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup
mieux mourir au combat, ou se tuer soy-mme  faute de ce (pour que ce
peuple n'a point de Dieu) que de se reserver  de si horribles tourmens.
Et croy que nous n'en ferions pas moins si ntre guerre se traitoit
ainsi: n'estant sans exemple lo en la sainte Ecriture qu'un homme ait
mieux aym se donner la mort, que de tomber s mains de ses ennemis, de
qui en tout cas il est  presumer qu'il n'eust receu qu'une mort commune
& ordinaire aux prisonniers de guerre. Je n'ay point leu, ni ou dire
qu'aucun autre peuple Sauvage se comporte ainsi alendroit de ses
ennemis. Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille aux
Iroquois, qui par actes semblables ont donn sujet  cette tragedie.
Cela fait, les autres prisonniers spectateurs de ces tourmens ne
laisserent de s'en aller toujours chantans avec la troupe victorieuse,
quoy que sans esperance de meilleur traitement. Au saut de la riviere
des Iroquois la troupe se divisa, & chacun print la route de son pas.
Un Sauvage des Montagnais ayant song que l'ennemi les poursuivoit, ilz
partirent  l'instant, quoy qu'il fit une nuit fort facheuse pour les
pluies & grans vens, & ayans trouv des grans roseaux au lac saint
Pierre, ilz s'y mirent  couvert jusques au jour, & del en quatre
journes arriverent  Tadoussac, ayans mis chacun au bout d'un baton
attach  la prou de leurs canots les ttes de leurs ennemis, &
chantans pour leur victoire  l'abord de la terre. Ce que voyans leurs
femmes, elles se jetterent nus dans l'eau allans au devant d'eux pour
prendre ldites ttes, lquelles elles se pendirent au col comme un
joyau precieux, & passserent plusieurs jours de cette faon en danses &
chansons.

[Illustration]




_Retour de Champlein en France: & de France en Canada. Riviere de Canada
quand navigable. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les
Iroquois. Siege. Fort d'iceux pris  l'ayde de Champlein. Avarice de
Marchans. Cruaut de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Garson
Franois laiss parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au retour
en France._

CHAP. V

CES choses ainsi passes, le Capitaine du Pont & Champlein prennent
conseil de retourner en France, laissans le gouvernement de Kebec au
Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant que l'on craignoit au prochain
Hiver les accidens des maladies passes, ledit du Pont fut d'avis de
faire couper du bois pour la provision de cinq ou six mois  fin de
delivrer de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure. Ce qu'il
fit en telle sorte que les autres s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne
sauroient  quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins cela se
passa ainsi, & en consequence cet Hiver ne leur apporta aucune
mortalit, ayans aussi eu souvent de la viande frche durant cet Hiver.

Cela expedi, les susdits se mettent  la voile le premier de Septembre,
se trouvent sur le grand Banc des Morus le quinzime, & le trezime
Octobre arrivent  Honfleur. Le sieur de Monts fit ses efforts pour
obtenir nouvelle commission & privilege pour la traite des Castors s
terres par lui dcouvertes: ce qu'il ne pet, quoy qu'il semble cela lui
tre bien deu. Neantmoins aprs ce rebut il ne laissa de tenter fortune,
& faire encore un nouvel embarquement  ses despens, tant il est
desireux de belles entreprises & de penetrer dans le profond de ces
terres.

De cet embarquement furent gouverneurs les susdits Capitaine du Pont &
Champlein, le premier pour la traite des pelleteries, & l'autre pour la
dcouverte des terres.

Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers avec eux, pour renforcer
l'habitation de Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril mille six
cens dix, & arriverent  Tadoussac le vint-sixiesme May. L ilz
trouverent des vaisseaux arrivez ds huit jours auparavant, chose qui ne
s'toit veu il y avoit plus de soixante ans,  ce que disoient les
vieux mariniers. Car d'ordinaire les entres du golfe de Canada sont
celles de glaces jusques  la fin de May. Etans emmanchez dans la
grande riviere, un malheur arriva que rencontrans un vaisseau de
Saint-Malo, un jeune homme qui toit en icelui voulant boire  la sant
dudit Capitaine du Pont se laissa glisser hors le bord, & alla boire
plus qu'il ne vouloit dans l'eau sale, sans qu'il y et moyen de le
secourir, les vagues tans trop hautes.

Les Sauvages qui toient ja arrivs  Tadoussac furent fort aises de la
venue de Champlein desirans faire avec lui quelque exploit de guerre,
suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an precedent. Les Basques &
Mistigoches (ainsi appellent-ils les Normans & Maloins) leur avoent
aussi promis d'aller  la guerre avec eux, dont se deffians ilz
demanderent  Champlein s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse,
lequel ayant repondu que non, & que ce n'toit que pour attrapper leurs
pelleteries: Tu as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent faire la
guerre qu' noz castors; mais en effect ce ne sont que des femmes.

Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve  _Kebec_ tous ceux qu'il y
avoit laiss en bonne sant, & quelque nombre de Sauvages qui
l'attendoient, auquels il fit la Tabagie, & eux  luy & huit de ses
compagnons, qui furent traits  la mode du pas.

Le rendez-vous ayant et donn  l'entre de la riviere des Iroquois,
Champlein partit de Kebec le quatorzime de Juin, pour y aller trouver
les Sauvages des trois nations denommes au chapitre precedent. Il ne
manqua d'avant-coureurs Pour le presser de s'avancer, & sans que dans
deux jours les Algumquins & Ochategoins se devoient trouver au dit
rendez-vous avec quatre cens hommes, la pluspart sous la conduite du
Capitaine Iroquer, qui toit de l'carmouche de l'an pass. L'un ddits
avant-coureurs, qui toit aussi Capitaine, donna  Champlein une lame de
cuivre de la longueur d'un pied qu'il avoit pris en son pas, o s'en
trouvoit prs un grand lac quantit de morceaux qu'ilz fondoient, le
mettoient en lingots, & l'unissoient avec des pierres.

Champlein arriv  la riviere de Foix, par lui nomme (je ne say  quel
sujet) les trois rivieres, quoy qu'elle se dcharge en un seul canal
dans le fleuve de Canada, il y rencontra les Montagnais, avec lquels il
arriva le dix-neuvime dudit mois  une ile proche l'entre de la
riviere des Iroquois, o nouvelles vindrent en diligence que les
Algumequins avoit fait rencontre des Iroquois, qui toient en nombre de
cent fortement barricads de hauts arbres couchs & enlasss l'un parmi
l'autre, & n'y avoit moyen de les emporter sans le secours des
Mistigoches. Aussi-tot l'alarme au camp, chacun confusment prent ses
armes & s'embarque, & Champlein avec eux assist de quatre des siens,
ayant baill charge au pilote la Routte (qu'il laissoit  la garde de sa
barque) de lui envoyer encore quelques gens de secours, n'ayant loisir
de les appeller. L y avoit quelques barques de Mastigoches, dquels
aucun n'eut le courage ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur 
une telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes, hors-mis un nomm
le Capitaine Thibaut. Et pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, &
crioient que c'toient des femmes, qui ne savoient que guerroyer leurs
Castors, & emporter leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se hater 
force de rames, & s'efforcer de gaigner la terre, l o tans chacun
prend les armes, & sans se souvenir de Champlein courent  travers ls
bois d'une telle legeret, qu'incontinent il les perdit de veu, &
demeura sans guide, suivant tant qu'il pet avec ses compagnons leur
brise avec beaucoup de difficults, tant pour la pesanteur de leurs
armes & corps de cuirace, que pour la nature des bois pleins d'eaux &
palus: & l'importunit trange des mouches bocageres qui sont par tout
ce pas-l, comme nous dirons ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long
chemin qu'ilz perdirent toute cognoissance, & ne savoient  quoy se
resoudre: mais ilz apperceurent deux Sauvages qu'ils appellerent pour
les conduire: aprs quoy en survint un autre accourant pour les faire
avancer, disant que les Algumquins & Montagnais, ayans voulu forcer la
barricade des Iroquois, avoient t repousss avec perte de leurs
meilleurs hommes, sans les blessez: & s'toient retirs en attendant
secours. Ilz n'eurent pas beaucoup chemin qu'ils ourent les
exclamations des uns & des autres tans toujours sur l'carmouche. Mais
les assaillans s'crierent bien d'autre faon  l'arrive des ntres,
qui  l'instant s'approcherent de la barricade pour la reconoitre, comme
firent aussi les Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire leur
devoir, & les Iroquois de s'tonner voyant l'effect des arquebuses qui
n'pargonient leurs boucliers, & faisoient tomber plusieurs de leurs
gens, lquels toient d'autant plus aiss  mirer que ldites arquebuses
se reposoient sur la barricade mme. Champlein y fut bless d'un trait
de fleche, & un sien compagnon aussi. Et voyant que la munition
commenoit  leur faillir il cria aux Sauvages qu'il falloit emporter
l'ennemi de force & rompre la barricade, & pour ce faire se targuer de
leurs pavois, & attacher des cordes aux arbres plantez debout soutenans
les autres, & les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs qu'il
falloit abattre quelques arbres  l'environ & les faire tomber dans le
clos pour les accabler: & que de sa part avec ses compagnons il
empecheroit l'ennemi  coups d'arquebuses de les endommager. Ce qui fut
promptement execut. Depuis que l'arquebuserie commena  jouer ceux qui
toient demeurs aux barques  une lieu & demie de l entendoient tout
le tintamarre, ce qui meut un jeune homme de Saint-Malo nomm des
Prairies, de reprocher  ses compagnons leur couardise & ignominie, de
laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages en une telle affaire
sans s'en mouvoir, ni les secourir, disant que pour son regard il y
vouloit aller, & n'attendroit point le reproche de n'y avoir t, sinon
des premiers, au moins encore assez  temps pour faire quelque chose de
bon. Ce courage enflamma d'autres, qui y furent avec lui dans sa
chalouppe, & ayant mis pied  terre prs le Fort des Iroquois, va
trouver Champlein, lequel  leur venue fit cesser les Sauvages, afin que
ledit Fort ne ft pris sans qu'ils eussent eu part  la gloire du
combat. Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi, & en diminuer
le nombre, de sorte que n'tant plus capables de resistance, ouverture
fut faite  la faveur des arquebusaqdes qui donnoient par dedans,
restant neantmoins la hauteur d'un homme d'arbres couchez l'un sur
l'autre, qui n'empecherent de donner vivement l'assaut, o ce qui
restoit d'Iroquois perdant coeur commena  prendre la fuite, se noyans
les uns au courant de la riviere, les autres passans par le fil de
l'pe, ou par les armes des Sauvages: de sorte que de tout le nombre
qu'ils toient il n'en demeura que quinze vivans reservs aux tourmens
tels qu'au chapitre precedent. Des assiegeans trois furent tus, &
cinquante blesss. Aprs cette victoire arriva encore une chalouppe tout
 point pour avoir part au butin, lequel on laissa  cet gent rapace &
avare de mercadens, n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres
miserables Iroquois, qui toient pleine de sang: & de cette vilaine
avidit, les Sauvages se mocquoient avec mille reproches.

Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des ttes des morts pour en
faire des trophes au retour en la faon qu'a t dit ci-dessus. Puis
demembrent un corps en quatre quartiers pour le manger, ce disoient ils,
tant cette nation barbare est enrage contre ses ennemis. Noz Sauvages
de la cte marine sont plus humains, & se contentent de la mort commune
de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves.

Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses & chansons, n'ayans
que trois sortes d'occupation en toute leur vie, ou ce que je viens de
dire, ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain tant arrivs hors la
riviere des Iroquois, il attacherent trois de leurs prisonniers  un
arbre prs de l'eau, & ne cesserent de les bruler & leur jetter eau par
intervalle jusques  ce que ces pauvres corps tomberent en pieces, &
lors tans morts chacun en coupoit un morceau & le bailloit  son chien.
Les autres prisonniers furent reservs pour contenter les femmes,
lquelles adjoutent encore  ces horribles supplices sans piti ni
misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donn, mais il se sauva,
quoy qu'il et asseurance qu'il n'auroit point de mal.

Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient de traiter des
pelleteries que les Sauvages avoient amenes, & emportoient le profit
qui se pouvoit attendre de cette nation que Champlein avoit assiste
avec tant de travaux.

Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet mentionn ci-dessus avec deux
cens hommes bien marri de n'avoir t de la partie, la pluspart des
Sauvages qui se trouverent l n'ayans jamais veu de Chrtiens
demeuroient fort tonns considerans noz faons, noz vetemens, nos
armes, nos equippages.

Comme les troupes toient prtes de se retirer chacune en son pas,
Champlein trouva bon de laisser aller un jeune garson volontaire avec
ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins, & remarquer
les lacs, rivieres, mines, & autres choses necessaires tandis qu'il
retourneroit en France. Ce qui fut accord; mais les autres Sauvages en
firent difficult, craignans que mal ne lui avint, n'ayant accoutum de
vivre  leur mode, qui est dure en toute faon, & qu'arrivant quelque
accident audit garson ilz n'eussent les Franois pour ennemis. Champlein
s'en formalisa, & dit que s'ilz lui refusoient cela il ne les tenoit pas
pour amis. Et pour rpondre  leur difficult, que s'il arrivoit
accident de maladie ou de mort au jeune garson sans leur faute il ne
leur en voudroit point de mal, sachant que nous tous infirmes & sujets
 mourir. A tant ils s'accorderent que Champlein prendroit un des leurs
en change, lequel il remeneroit l'Et suivant, & reprendroit le sien,
lequel ilz traiteroient comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage
de Champlein nomm Savignon,  Paris, gros garson & robuste, lequel se
mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereler sans se battre, ou
tuer, disant que ce n'toient que des femmes & n'avoient point de
courage.

Cette anne le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son
privilege, ayant t divulgu par les ports de mer, l'avidit des
Mercadens pour les Castors fut si grande que les trois parts cuidans
aller conquerir la toison d'or sans coup ferir, ne conquirent pas
seulement des toisons de laines, tant toit grand le nombre de
conquerans.

La triste nouvelle de la mort du Roy ayant et porte jusques l par les
derniers venus, fut cause de hater le depart des vaisseaux su sieur de
Monts, & de donner ordre  l'habitation de _Kebec_, o fut laiss pour
chef de la compagnie un nomm du Parc. Ains partirent le Capitaine du
Pont & Champlein de Tadoussac le trezime Aoust, & le vint-septime
Septembre arriverent  Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort
nouveau & rare avenu en ce voyage, que leur vaisseau ait pass
par-dessus une Baleine endormie en pleine mer, & lui ait tellement
endommag le train de derriere, qu'elle jetta grande abondance de sang,
sans peril dudit vaisseau. Et neantmoins quelques autheurs crivans de
la nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul Sargot est capable
du dormir, comme nous dirons plus amplement au chapitre de la pecherie
livre sixime.




_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs de cent lieus.
Arrive  la Terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la
grande riviere. Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a crit un sien
voyage ne Mexique._

CHAP. VI

DEPUIS le voyage sus-crit, Champlein en a fait quelques autres qui ne
sont pas venus  ma conoissance, ains seulement ceux des annes six cens
unze, & six cens treze quels il a dcouvert quelque terres & lacs outre
le grand saut du fleuve de Canada s pas des Algumquins, qui sont 
l'opposite des Iroquois separs par un grand lac de quinze journes de
longueur. Le premier ddits voyages fut accompagn de beaucoup de
difficults & perils, non pour la terre, mais pour la navigation. Car
cette anne les vens & la saison furent fort contraires, de sorte que
n'ayant peu s'lever au Su, ains toujours jett au Nort jusques  la
hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant qu'arriver au Banc
des Morues plus de cent lieues de glaces eleves de trente & quarante
brasses hors de l'eau, dans lquelles se trouvant souvent envelopp, on
peut penser si le vaisseau toit en seuret la glace obeissant au vent,
& pouvant au moindre choc mettre ledit vaisseau en piece. Souvent aprs
avoir long temps vogu tout un jour, ou une nuit entre les bancs de
glaces, pensant trouver une sortie, on les trouvoit scelles, & falloit
retourner en arriere chercher passage. Un autre mal augmentoit le peril,
que durant ces travaux les brumes pesses empechoient de voir plus loin
que la longueur du vaisseau. Puis les plus pluies, les neges, le froid
incommodoient & engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz ne
pouvoient manouvrer, ni  peine se tenir sur le tillac. En fin aprs
avoir t plusieurs fois deceu cuidans voir la terre au lieu des glaces,
ilz se trouverent  _Campseau_, d'o mettans le cap au Nort, ils tirent
au cap Breton, avec pareille fortune que devant, jusques  ce qu'un
grand vent s'leva, qui balaya l'air, & leur fit reconoitre l'ile dudit
Cap-Breton  quatre lieus au Nort d'eux. Mais n'toient encore pourtant
hors les glaces, & doutoient que le passage pour entrer au golfe de
Canada ft ouvert. Et comme ilz cotoyoient ldites glaces ils
apperceurent le premier de May un vaisseau autant en peine qu'eux, o
commandoit le fils du sieur de Poutrincourt, qui toit parti de France
il y avoit trois mois, & alloit trouver son pere au Port-Royal. Cette
rencontre lui fut favorable d'autant qu'il n'avoit encore eu la veu
d'aucune terre, & s'en alloit engouffrer entre le Cap saint Saurent & le
Chap de Raye, qui toit le chemin de Canada, & non dudit Port-Royal: & en
cette route entra le lendemain ledit Champlein, qui de l en avant eut
meilleur temps & arriva  Tadoussac le treizime dudit mois de May tant
parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier de Mars mille six
cens unze.

Tout toit encor plein de neges  cette arrive. Et neantmoins quelques
Sauvages n'avoient laiss de venir du pas d'en haut outre le Saut,
jusques audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques pelleteries, qui
toit peu de chose: & ce peu encore le vouloient-ils bien employer
attendans qu'il y et nombre de vaisseaux (or y en avoit-il des-ja
trois, outre Champlein) pour avoir meilleur march de noz denres: 
quoy ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchans
s'est fait reconoitre pardela. Car avant les entreprises du sieur de
Monts  peine avoit-on ou parler de Tadoussac, ains les Sauvages par
maniere d'acquit, voire seulement ceux des premieres terres venoient
trouver les pecheurs de Morus vers Bacaillos, & l troquoient ce qu'ils
avoient, prque pour neant. Mais l'envie & rapacit les a aujourd'hui
port jusques au Saut de la riviere de Canada, & ne sauroit Champlein y
aller qu'il n'ait une douzaine de Barques  sa queu pour lui ravir ce
que son travail & industrie lui devroit avoir acquis, ainsi qu'il a et
pratiqu au voyage precedent, & en cetui-cy.

Cela, & le desir de dcouvrir des terres nouvelles, a fait resoudre
ledit Champlein de faire un fort prs ledit Saut, tant le lieu fort
commode, d'autant que dea & del le grand fleuve, tombent des rivieres
qui vont assez avant dans les terres, & ya a beaucoup d'espace dcouvert
au lieu o toit cy-devant la ville de Hochelaga dcrite par Jacques
Quartier, laquelle par les guerres a et ruine, & ses habitans
extermins, ou chasss.

Jusques ici on a estim que ledit Saut toit impenetrable, mais les
Sauvages y passent (en se mettans tout nuds) pardessus les bouillons
d'eau, avec leurs canots d'corce, savoir du cot du Nort, car en
l'autre part un garson du sieur de Monts nomm Louis (auquel j'ay grand
regret) y a et noy cette anne avec un Sauvage, qui temerairement y
voulut passer contre l'avis d'un autre qui se sauvan ayant toujours
empoign le canot & dessus & dessous l'eau. Si le pas toit habit on
pourroit trouver moyen de faciliter ce passage par engins pour les
barques, comme on a fait celui du Saut du Rhin un peu au dessous de
Schaffouse, qui est beaucoup plus haut que chacun de ceux dont est
compos cetui-ci.

Cette anne devoient venir trois cens Algumquins Charioquois, &
Ochataguins faire la guerre aux Iroquois, & furent long-temps attendus.
Mais la mort d'un des Capitaines rompit cette entreprise. De sorte que
ce voyage n'a et utile qu' la marchandise, n'ayant Champlein fait
autre dcouverte que de voir un grand lac qui est  huit lieus du Saut
de la grande riviere, o les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans
de voir tant de barques de gens avides, avares, envieux, sans chef, &
sans accord. L ils confererent avec luy des affaires de l'tant present
du pas, & de l'avenir, par le truchement du jeune garson qu'il y avoit
laiss l'an precedent, lequel avoit fort bien appris la langue: & de
Savignon Sauvage qu'il avoit remen de France, lequel quelques marchans
envieux avoient fait croire tre mort. L'un & l'autre se loua fort du
traitement qu'il avoit receu; & se fachoit ledit Savignon d'aller
reprendre sa dure vie du temps pass. Il avoit un frere nomm
_Tregoaroti_ Capitaine au pas des Ouchateguins  cent cinquante lieus
dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit Champlein avec eux, il
apprit de quatre voyageurs, que bien loin ils avoient veu une mer, mais
qu'il y avoit des deserts & lieux facheux  passer. Et que vers eux
venoient quelquefois des hommes d'entre le pas des Iroquois, qui
avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens). Mais il n'est
aucune nouvelle qu'il y ait des villes fermes, ny des maisons  trois &
quatre etages, ni du bestial domestic, comme recite y avoit au profond
des terres en tirant de Mexique au Nort, celui qui a fait l'histoire de
la Chine, o incidemment, il parle aussi d'un voyage audit Mexique qui
me fait croire que ce sont pures fables.

Apres ces choses Champlein ayant laiss deux garsons parmi les Sauvages
pour s'enquerir du pas, & le recognoitre, & donn ordre  l'habitation
de Kebec, il s'en revint en France avant l'hyver.




_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les
Sauvages. Etat de Kebec. Credulit de Champlein  un imposteur. Ses
travaux en suite de ce. Sauvages hassent le mensonge. Imposteur
conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumequins.
Ceremonies des Sauvages passans le saut du Bassin. Peuples divers.
Variations de Champlein._

CHAP. VII

L'AN six cens douze Champlein voyant ses entreprises ruines par
l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit quelque reglement au traffic
des Castors & pelleteries avec les Sauvages, delibera de se mettre en la
protection de quelque Prince, qui print son affaire en affection; &
suivant ce,  la faveur de Monseigneur le Prince de Cond obtint
commission du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit loisible 
aucun des sujets de sa Majest de troquer dans la grande riviere avec
les Sauvages, qu' ceux qui seroient de l'association par lui propose,
 laquelle chacun pourroit tre receu. Ce qu'ayant fait publier par les
postes de France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associs qui lui
devoient fournir chacun quatre hommes tant pour faire ses dcouvertes,
que pour guerroyer avec les Sauvages o besoin seroit: &  l'arrive 
Tadoussac trouve les Montagnais reduits  une extrme faim  cause que
l'hiver avoit et doux, & par consequent la chasse mauvaise. Quant 
ceux de Kebec il les trouva tous en bonne sant sans avoir et atteints
d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut de ladite riviere, il fit
signifier sadite commission aux vaisseaux l arrivs, qui toient partis
de France devant lui.

Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans associez s'toient
propos, parce que les Sauvages ayans et mal-traits d'aucuns Franois
l'anne precedente que Champlein toit en France, ilz s'toient resolus
de ne plus venir: & de fait, peu de gans se trouverent l pour lors,
ains toient tous alls  la guerre, ou demeurs, sinon que trois canots
arriverent audit Saut avec peu de pelleteries, lquelles ayans troques,
Champlein obtint (quoy qu'avec difficult) deux ddits canots pour
reconoitre par les rivieres & lacs le pas des _Algumequins_, ayant
seulement pris quatre hommes avec soy, dquels y en avoit un nomm
Nicolas Vignan, qui reconoissant son desir principal tre de trouver
quelque passage pour aller  la Chine, luy fit  croire avoir veu une
mer en la part du Nort  dix-sept journes dudit Saut, ce qu'il afferma
tant en France, & conferma tant port pardela, avec tant de sermens
(dit Champlein) que fors lui fut de s'engager au voyage qu'il alloit
entreprendre, joint que ce discours amenoit des circonstances qui
rendoient son mensonge fort vraysemblable, savoir que sur le bord de
cette mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau Anglois qui
s'toit l perdu, & les ttes de quatre-vints Anglois echapps de ce
naufrage, que les Sauvages avoient tus, pour ce qu'ilz leur vouloient
ravir leurs bls; Adjoutant que ddits Anglois avoit et reserv un
jeune garson que les Sauvages lui vouloient donner. Ce qui se rapportoit
aucunement  ce qu'avoient publi les Anglois peu auparavant, du voyage
de Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva (disent-ils) un
dtroit au dessus de Labrador par les soixantes & soixante un degrs,
dans lequel ayant vogu quelques cent lieus, la mer s'tendoit au Su
jusques au cinquantime degr. Ce que toutefois il ne croy point, car si
cela toit, il y vient des Sauvages tous les ans  Tadoussac de beaucoup
plus loin qui en diroient quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est
laiss porter au dire de ce bourdeur, qui lui a baill autant de fatigue
que l'homme en put supporter. Car je trouve par son discours que bien
souvent il luy falloit tirer son canot -mont les rivieres avec une
corde, & ce quelquefois dans l'eau o il etoit contraint de se mettre
bien avant, ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre. Il a fallu
passer des Sauts en nombre de plus de dix,  chacun dquels il falloit
decharger & porter par terre sur les paules tout le bagage une lieue
durant, plus ou moins. Adjoutons  ceci l'incommodit, ou plustot
cruaut des mouches bocageres, qui comme essains d'abeilles environnent
& picquent par milliers incessamment la chair humaine, dont elles sont
friandes. Et apres tout representons nous encore la faon de vivre qu'il
toit contraint de suivre en cet exploit, neantmoins son courage passa
pardessus toutes ces difficults. Si bien que le douzime jour il arriva
chs un Capitaine nomm _Nibashis_, qui fut plus que ravi de le voir,
disant qu'il falloit qu'il ft tomb des nues, d'estre venu l parmi de
si mauvais pas. Ce Capitaine apres l'avoir traict au mieux qu'il pet,
fit equipper deux canots pour le conduire  huit lieues de l vers un
autre ancien Capitaine nomm _Tessouat_; lequel ne fut moins tonn que
l'autre de chose tant inespere. Ce _Tessouat_ est log sur le bord d'un
grand lac par les quarante sept degrez, en lieux pres, & du tout
sauvages, quoy qu'il y ait de belles & bonnes terres ailleurs. Mais pour
eviter les surprises des ennemis ces pauvres peuples sont contraincts de
se loger ainsi  l'avantage. Et voudroient bien vivre en Republique
s'ils avoient quelque Fort ou ville pour se retirer, & un Gouverneur
pour les defendre. Telles incommodits ont aux premiers siecles
contraint les hommes de batir hautement; & se remparer contre les
invasions des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui.

Le lendemain _Tessouat_ fit la Tabagie  Champlein,  laquelle il avoit
convoqu tous ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie faite de
Mahis cras entre deux pierres, item de chair & poisson bouilli, & de
chair grille sur les charbons, le tout sans sel.

De vin il ne s'en parle point pardela. _Tessouat_ entretenoit la
compagnie sans manger, selon la coutume: & les jeunes hommes gardoient
les portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny tables ni bancs,
ains chacun apporte son cuelle & sa culiere, il s'asseoit o il trouve
bon le cul sur les talons, ou contre terre.

Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit, & petuna-on  la
rengette une bonne demie heure sans dire mot: puis on entra en Conseil,
o Champlein leur dit qu'il avoit grandement desir de les voir pour
leur tmoigner son affection, & le desir qu'il a de les assister en
leurs guerres, & vouloit faire alliance avec les _Nebicerini_ qui sont 
six journes plus outre qu'eux, afin de les mener aussi  la guerre. Et
d'autant qu'outre leur pas il a entendu y avoir une mer qu'il
desireroit bien voir, il les prie de l'assister en cette entreprise. Les
Sauvages aprs plusieurs paroles de compliment representerent qu'outre
les experiences d'amiti passes, s'en toit encore icy un grand
temoignage  Champlein d'avoir tant pris de peine  les venir voir. Que
l'an precedent deux mille hommes s'toient trouvs au saut de la grande
riviere pour aller  la guerre. Mais qu'il leur avoit manqu; & cuidans
qu'il ft mort n'y avoient et cette anne. Joint qu'ilz avoient et mal
traits de quelques Franois: Que pour les _Nebicerini_ ilz ne lui
conseilloient ce voyage qui toit trop difficile, & n'en pourroit venir
 bout, que le peuple de l toit mchant, sorciers, & empoisonneurs, &
ne leur toient amis: Au reste gens sans coeur, qui ne valent rien  la
guerre. Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en cette assemble.
En fin par importunit ils avoient promis quatre canots  Champlein;
mais un d'entr'eux songea que s'il alloit l il mourroit, & eux tous
aussi: occasion que personne ne voulut entreprendre la conduite le
prians d'attendre jusques  l'anne suivante, & que lors on le meneroit
avec bonne escorte. Champlein se fachant de telles reposes, dit que son
homme avoit et en ce pas l, & n'avoit rien trouv de ce qu'ilz
disoient. Lors chacun de le regarder de mauvais oeil, & specialement
_Tessouat_, chez lequel il avoit hivern, qui le rendit confus sur ses
mensonges, & l'eussent dchir en pieces sans la presence de Champlein,
car ilz haissent mortellement les menteurs & les hommes doubles de coeur
et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit par cette invention quelque
recompense du Roy, & que veu les difficults du voyage il ne pensoit
point que Champlein det aller si avant. Il se mit  genoux devant lui,
& demanda pardon; promettant que si on le vouloit laisser l il feroit
tant que dans un an il en sauroit toute la verit. A tant Champlein se
desista de passer outre, & s'en revint avec quarante canots, & sur le
chemin en rencontrerent encor quarante autres assez fournis de
marchandises. Et comme ces pauvres miserables sont en perpetuelle
apprehension, & credules aux songes, avint qu'un Sauvage songea qu'on
l'assommoit, & l dessus se levant en sursaut, & criant on me tu; il
mit en alarme toute la compagnie, qui croyant avoir l'ennemi sur le dos,
se jetta qui  qui l en l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein &
les siens rveills furent tout bahis de voir ces gens en cet tat sans
qu'aucun les poursuivit. Et s'tant enquis du fait, tout se tourna en
rise.

Ce qui est  remarquer en tut ce voyage sont le nombre des lacs que
Champlein a pass en nombre de six, & de sauts ordinaires des rivieres
de ce pais, entre lquels y en a deux notables, l'un large de quatre
cens pas, & haut de vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant
fait une arcade souz laquelle passent les Sauvages sans se mouiller.
L'autre est large de demie lieu, & haut de six  sept brasses sous
lequel l'eau par la longue continuation de sa cheute a fait un bassin de
merveilleuse grandeur dans le rocher. Quand les _Algumquins_ passent par
l pour venir en Canada, ilz font une ceremonie digne de remarque. Apres
avoir port leurs canots au bas du saut un de la compagnie va faire la
qute un plat en la main, auquel chacun met un morceau de petum. La
qute acheve tous dansent alentour du plat chantans  leur mode, &
aprs la danse un des Capitaines fait une harangue remontrant aux jeunes
que depuis le temps de leur ayeuls ilz font l une offrande, qui les
garentit de leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur leur
aviendroit. Puis le harangueur jette le petum dans ledit bassin, & tous
ensemble font une grande exclamation, & ne croiroient pas le voyage
devoir tre heureux sans cette offrande: car ordinairement leurs ennemis
les attendent l, & ne passent plus outre pour la difficult du pas &
des passages d'icelui. Et appellent ledit saut _Asticou_, que signifie
en leur langage un bassin, ou chaudiere.

Cette terre produit des raisins naturels, & des cdres blancs, dont
Champlein a fait des croix en plusieurs lieux o il a pass, & en
icelles grav les rmes de France.

Les peuples voisins des Algumquins au Nort s'appellent Nebicerini, &
Ouescarini; au Su Maton-ouescarini:  l'Occident sont les Charioquois, &
Ouchateguins:  l'Orient sont les Sauvages du Canada.

Les particularits de ce dernier voyage m'ayans t recits par un
Gentil-homme Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis trouves
verifies par la relation qu'en a fait trop au long ledit Champlein,
lequel je ne trouve toujours constant en ses discours. Car en trois
endroits il dit que le lac au dessus du saut de la grande riviere de
Canada est  huit lieus de l, & par apres il dit qu'il n'y a que deux
lieus, & ne fait que de douze lieus de circuit, comme ainsi soit que
sur sa charte il le place de quinze journes de long, & distant dudit
saut de plus de cinquante lieus, sans qu'il y en ait aucun autre plus
prs. En quoy il faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu que
Jacques Quartier tant sur le Mont-Royal voisin dudit saut, dit que del
il voyoit au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit regarder large
& spacieux, qui passoit auprs de trois belles montagnes rondes
loignes de quinze lieus, sans qu'il soit parl d'aucun lac. Bien
voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein en ce que dcouvrant de
cette montagne trente lieus de pas  la ronde, il dit que vers le Nort
y a une range de montagnes gisantes Est & Ouest (qui sont les
Algumquins), & autant vers le Su, qui sont celles des Iroquois
mentionnes ci-dessus: & qu'entre icelle est la terre la plus belle
qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu
le cours de ce grand fleuve. Dit en outre que ddites montagnes du Nort
sortoit une grande riviere, qui est ( mon avis) celle par laquelle
ledit Champlein est all aux Algumquins, laquelle il dit avoir lieu &
demie de large, aprs l'avoir monte l'espace de huit jours. Item que l
y avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte  ce qui a et dit
qu'un Sauvage Algumquin donna audit Champlein une lame de cuivre prise &
applanie en son pas.

[Illustration]




_Qu'il ne se faut fier qu' soy-mme. Embarquement du sieur de
Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrive au Port Royal.
Baptme des Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen d'attirer
ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._

CHAP. VIII

IL est maintenant  propos de parler du sieur de Poutrincourt,
Gentil-homme ds long temps resolu  ces choses, lequel depuis ntre
retour de la Nouvelle-France s'tans rendu trop credule aux paroles de
deux Seigneurs qu'il desiroit contenter entant qu'ilz faisoient semblant
de vouloir faire un grand appareil pour ces Terres-neuves, est tomb en
grand intert, ayant perdu deux annes de temps, & fait de grandes
dpenses  cette occasion, mme perdu son equipage, lequel toit prt
ds l'an mille six cens neuf. A cause dequoy voyant par une mauvaise
experience que les hommes sont trompeurs, il se resolut de ne s'attendre
plus  persone, & ne se fier qu' soy-mme, ainsi que le laboureur prt
 moissonner dont la fable est recite par Aule Gelle. Ayant donc fait
son appareil  Dieppe, il se mit en mer le vint-cinquime de Fevrier
mille six cens dix, avec nombre d'honntes hommes & d'artisans. Cette
navigation a et fort importune & facheuse. Car ds le commencement ilz
furent jettez  la veue des Essores, & de-l quasi perpetuellement
battus de vents contraires l'espace de deux mois: durant lquels (comme
gens oysifs occupent volontiers leur esprit  mal) quelques uns par
secretes menes auroient os conspirer contre luy, proposans aprs
s'tre rendus les maitres, d'aller en certains endroits o ils
entendroient y avoir quantit de Sauvages, afin de les piller & voler,
puis se rendre picoreurs de mer, & en fin revenir en France partager
leurs depouilles, & se tenir sur le grand chemin de Paris pour continuer
le mme train jusques  ce qu'tans gorgez de biens ils eussent moyen de
se retirer & passer leurs ans en repos. Voila le sot conseil de ces
miserables, auquelz neantmoins il pardonna selon sa debonnairet
accoutume.

Ces nuages de rebellion tans dissips en fin territ  l'ile des monts
deserts, qui est  l'entre de la baye qui va  la riviere de
Norombegue, de laquelle nous avons parl en son lieu. Del il vint  la
riviere Sainte-Croix, o il eut plainte (ainsi que k'ay veu par ses
lettres) qu'un certain Franois arriv l devant lui entretenoit une
fille Sauvage promise en mariage  un jeune homme aussi Sauvage: dont
ledit sieur fit informer, se souvenant de la recommendation tres
expresse que le sieur de Monts lui avoit faite de prendre garde  ce que
tels abus ne se commissent pardela, & principalement la paillardise
entre un Chrtien & une infidele. Chose que Villegagnon avoit aussi fort
abhorr tant au Bresil.

Apres avoir fait une reveu par cette cte, il vint au Port Royal, o il
apporta beaucoup de consolation aux Sauvages du lieu, lquels
s'informoient de la sant de tous ceux qu'ils avoient conu quatre ans
auparavant en sa compagnie: & particulierement Membertou Grand
Capitaine, entendant que j'avoy fait clater son nom en France,
demandoit pourquoy je n'y toy point all. Quant aux batimens ilz furent
trouvez tout entiers, except les couvertures, & chacun meuble en sla
place o on les avoit laissez.

Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire cultiver la terre & la
disposer  recevoir les semences de bls pour l'anne suivante. Ce
qu'tant achev il ne voulut laisser ce qui toit du spirituel, & qui
regardoit le principal but de sa transmigration, de procurer le salut de
ces pauvres peuples sauvages & barbares. Lors que nous y tions nous
leur avions quelquefois donn de bonnes impressions de la conoissance de
Dieu, comme se peut voir par le discours de ntre voyage, & en mon Adieu
 la Nouvelle-France. Au retour dudit Sieur il leur inculqua derechef ce
qu'autrefois il leur avoit dit, & ce par l'organe de son fils le Baron
de Sainct Just, jeune Gentil-homme de grande esperance, & qui s'adonne
du tout  la navigation, en laquelle il a en deux voyages acquis une
grand experience. Apres les instructions necessaires faites, ilz furent
baptizez le jour saint Jean Baptiste vint-quatrime de Juin mille six
cens dix, en nombre de vint-un  chacun dquels fut donn le nom de
quelque grand, ou notable personage de dea. Ainsi Membertou fut nomm
HENRI au nom du Roy que l'on cuidoit tre encore vivant. Son fils ain
fut nomm LOUIS du nom de ntre Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa
femme fut nomme MARIE au nom de la Royne Regente, & ainsi consequemment
les autres, comme se peut voir par l'extrait du Registre des baptmes
que j'ay ici couch.

         _Extrait du Registre des Baptmes de l'Eglise du_
                _Pt Royal en la Nouvelle-France._

1. LE jour Saint Jean Baptiste mille six cens dix Membertou grand
Sagamos g de plus de cent ans a et baptiz par Messire Jess Flech
Prtre, & nomm HENRI par Monsieur de Poutrincourt au nom du Roy.

2. ACTAUDINECH troisime fils dudit Henri Membertou a et nomm PAUL par
ledit sieur de Poutrincourt au nom du Pape Paul.

3. La femme dudit Henri a et tenue par le sieur de Poutrincourt au nom
de la Royne, nomme MARIE de son nom.

4. MEMBERTOUCHIS fils ain de Membertou g de plus de soixante ans,
aussi baptiz & nomm LOUIS par Monsieur de Biencourt au nom de Monsieur
le Dauphin.

5. La fille dudit Henry tenue par ledit sieur de Poutrincourt, & nomme
MARGUERITE au nom de la Royne Marguerite.

6. La fille aine dudit Louis ge de treze ans aussi baptize & nomme
CHRISTINE par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille
aine de France.

7. La seconde fille dudit Louis ge de douze ans aussi baptize &
nomme ELIZABETH par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la
fille puisne de France.

8. ARNEST cousin dudit Henri a t tenu par ledit sieur de Poutrincourt
au nom de Monsieur le Nonce, & nomm ROBERT, de son nom.

9. Le fils ain de Membertoucoichis dit  present Louis Membertou, g
de cinq ans, baptiz & tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a nomm
JEAN, de son nom.

10. La troisime fille dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt
au nom de Madame sa femme aussi baptize, nomme CLAUDE.

11. La quatrime fille dudit Louis tenue par Monsieur Robin, pour
Mademoiselle sa mere, a eu nom CATHERINE.

12. La cinquime fille dudit Louis a eu nom JEHANNE, ainsi nomme par
ledit sieur de Poutrincourt au nom d'une de ses filles.

13. AGOUDEGOUEN cousin dudit Henri a t nomm NICOLAS par ledit sieur
de Poutrincourt au nom de Monsieur des Noyers Advocat au Parlement de
Paris.

14. La femme dudit Nicolas tenue par ledit sieur de Poutrincourt au nom
de Monsieur son neveu, a eu nom PHILIPPE.

15. La fille aine d'icelui Nicolas tenue par ledit sieur pour Madame de
Belloy sa niepce, & nomme LOUISE, de son nom.

16. La puis-ne dudit Nicolas tenue par le dit sieur pour Jacques de
Salazar son fils, a et nomme JACQUELINE.

17. L'autre femme dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt au
nom de Madame de Dampierre.

18. L'une des femmes dudit Louis tenue par Monsieur de Joui pour Madame
de Sigogne, nomme de son nom.

19. La femme dudit Paul a et nomme RENE du nom de Madame
d'Ardanville.

20. La sixime fille dudit louis tenue par Ren Maheu a et nomme
CHARLOTTE du nom de sa mere.

21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur Robin, a et nomme
ANNE, maintenant donc il faut confesser que c'est  bon escient, & non
par seintise que marche cette entreprise ledit sieur de Poutrincourt,
auquel toute la Chrtient doit ces premices de l'offrande faite  Dieu
de ces ames perdues, lquelles il a recuillies & amenes qu chemin du
salut. Tant que les choses ont et douteuses il n'a point et  propos
d'imprimer le charactre Chrtien au front de ces peuples infideles, de
peur qu'tant contraint de les abandonner ilz ne retournassent  leur
vomissement au scandale du nom de Dieu. Mais puis que ledit sieur a
donn ce tmoignage de sa volont, & que son desir est de vivre & mourir
auprs d'eux, il semble qu'il a peu passer outre fond sur l'exemple des
enfans que nous baptizons sur la foy de leurs parins & marines.

Membertou premier _Sagamos_ de ces contres-l, pouss d'un zele
religieux, mais sans science, dit qu'il declarera la guerre  tous ceux
qui refuseront d'tre Chrtiens. Ce qu'il faut prendre en bonne part de
lui, & ne seroit recevable en un autre. Car il est certain que la
Religion ne veut pas estre contrainte: & par cette voye on ne fera
jamais un bon Chrtien. Aussi a-elle et reprouve de tous ceux qui on
jug de ce fait un peu meurement. Ntre Seigneur n'a point induit les
hommes  croire son Evangile par le glaive (ceci est propre  Mahommet)
ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs Chrtiens y sont
expresses. Et quoy que Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrtiens,
si n'toit il point d'avis de les contraindre aux sacrifices des faux
Dieus; ainsi que nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je say que
saint Augustin a quelquefois et d'avis contraire. Mais quand il y eut
bien pens il se retracta. Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel  la
persuasion de saint Martin revoqua un Edit qu'il avoit fait contre les
Donatistes, de dit Sulpitius Severus.

Le meilleur moyen d'attirer les peuples dquelz nous parlons, c'est de
leur donner du pain, de les assembler, leur enseigner la doctrine
Chrtienne, & les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un coup. Les
hommes du jourd'hui ne sont pas plus suffisans que les Aptres. Mais je
ne voudroy leur charger l'esprit de tant de choses qui dependent de
l'institution des hommes, veu que ntre Seigneur a dit: _Mon joug est
doux, & mon fardeau leger._ Les Aptres ont laiss aux simples gens le
_Credo_ pour la croyance, & le _Pater noster_ pour la priere: le tout
premierement entendu, pour ne croire & prier une chose qu'on ne sait
pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez: qui se veulent
rendre capables d'instruire les autres. Ceci soit dit par maniere de
conseil & d'avis  ceux qui dresseront les premieres colonies:
n'estimant pas qu'il me soit moins loisible de le dire par crit, que je
le diroy de bouche si j'y tois.

Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de piet Chrtienne, est Messire
Jess Flech, Prtre du Diocese de Langres homme de bonne vie & de
bonnes lettres, envoy par Monsieur le Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'
mon avis la mission d'un Evque de France eust bien t aussi bonne que
de lui qui est Evque tranger. Il lui bailla par ses patentes (que j'ay
extraites  l'original) permission d'our pardel les confessions de
toutes personnes, & les absoudre de tous pechs & crimes non reservs
expressement au siege Apostolic, & leur enjoindre des penitences selon
la qualit du pech. En outre luy donna pouvoir de consacrer & benir des
chasubles & autres vetemens sacerdotaux, & des paremens d'autels,
except des corporaliers, calices & patenes. C'est en somme le pourvoir
contenu en sa mission.




_Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages  la Religion
Chrtienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la
Nouvelle-France._

CHAP. IX

CES generations spirituelles ainsi acheves, le sieur de Poutrincourt
pensa de renvoyer son fils en France pour faire une nouvelle charge de
vivres & marchandises propres pour pour la troque avec les Sauvages. A
cette fin il partit le huitime de Juillet mil six cens dix, avec
commandement d'estre de retour dans quatre mois. Son pere le conduisit
jusques au port de la Hve  cent lieues loin, 08 environ, du port
Royal, auquel voulant retourner il fut surpris d'un vent de terre 
l'endroit du Cap Fourchu, & port si avant en mer, qu'il fut six jours
sans voir rien que Ciel & eau, sans autres vivres que de quelques
oiseaux pris auparavant en des iles, & sans autre eau douce que celle
qui se pouvoit recuillir tombant de l'air dans les voiles d'une pinasse
dans laquelle il toit. En fin par son industrie & jugement il parvint 
la cte de l'ile Sainte-Croix, o Oagimont Capitaine du quartier le
secourut de quelques galettes de biscuit, & del traversa jusques au
Port-Royal, o il parvint cinq semaines apres sa departie au grand
contentement des siens, qui ja desesperoient de lui, & projettoient un
changement qui ne pouvoit tre que funeste.

L plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui s'toit pass le jour saint
Jean Baptiste, toient arrivs pour aussi recevoir le saint Baptme. A
quoy ilz furent admis, & plusieurs autres en suite, mais paraventure
trop tot, & par un zele trop ardant. Car ores qu'il et et a propos de
baptizer Membertou, & sa famille qui demeuroient au Port-Royal, ce n'est
pas mme raison des autres, qui en sont loigns, & n'ont point de
Pasteur pour les tenir en devoir. Mais qu'et fait  cela le sieur de
Poutrincourt. Car il toit importun des Sauvages, qui se fussent sentis
mepriss au refus. Voire leur zele toit tel, qu'il y en eut un tout
dcharn n'ayant plus que les os, lequel se porta  toute peine en trois
cabannes cherchant le Patriarche (ainsi appelloit on le Pasteur) pour
tre instruit & baptiz.

Un autre demeurant  la baye Sainte Marie  plus de douze lieus del,
se trouvant malade envoya en diligence faire savoir audit Patriarche
qu'il toit malade, & craignant de mourir sans tre Chrtien, qu'il
dsiroit tre baptiz. Ce qui fut fait.

Un autre nomm cy-devant _Acouanis_, maintenant Loth, se trouvant, aussi
malade envoya son fils en diligence de plus de vint lieus loin se
recommander aux prieres de l'Eglise, & dire que s'il mouroit il vouloit
tre enterr avec les Chrtiens.

Un jour le sieur de Poutrincourt tant all  la depouille d'un cerf tu
par Louis fils de Henri Membertou, au retour comme chacun voguoit sur le
large du Port-Royal, avint que la femme dudit Louis accoucha: & voyans
les Sauvages que l'enfant toit de petite vie, ilz s'crierent _Tagaria,
Tagaria_, Venez-a, Venez-a. On y alla, & fut l'enfant baptiz.

Ceci soit dit entre plusieurs choses pour tmoigner le zele de ce pauvre
peuple non encore (je le confesse) asss instruit s points de la
religion, mais plus capable de posseder le Royaume des Cieux, que ceux
qui savent beaucoup & font des oeuvres mauvaises: Car quant  eux ce
qu'on leur dit, ilz le croyent & gardent soigneusement, & nous pardea
ne voyons qu'infidelit entre les hommes. Que si on leur reproche leur
ignorance, il la faudra donc reprocher  la pluspart de nous autres qui
ne sommes Chrtiens que de nom. En un mot je coucheray ici en Latin ce
que disoit saint Augustin: _Surgunt indocti & rapiunt coelos, nos cum
scientia nostra mergimur in infernum._

J'adjouteray un trait de la simplicit d'un Neophyte nomm Margin du
port de la Heve, lequel tant malade de la maladie dont il mourut, comme
on lui parloit du Paradis celeste, demandoit si l on mangeoit des
tourtes aussi bonnes que celles qu'on lui avoit fait manger. A quoy il
lui fut repondu qu'il y avoit chose meilleurs, & qu'il seroit content.
Peu de jours aprs il deceda, & fut enterr avec les Chrtiens, non sans
debat, voulans les Sauvages qu'il ft enseveli avec ses peres, d'autant
qu'il l'avoit desir.

J'eusse fait ici registre de ceux de dea qui ont eu l'honneur d'avoir
des filieuls, & filieules pardela, & en faveur dquels on a impos les
noms (voire les leurs propres) a plusieurs Sauvages baptizs en nombre
de plus de cent. Mais ilz ne s'en sont rendus dignes, n'y en ayant un
seul qui ait et touch de quelque charitable piti envers eux.

Et cependant Dieu a montr en diverses occurrences qu'il veut favoriser
cette entreprise. Mais comme le proverbe dit qu'il nous vend toutes
choses par travail & peine: Aussi veut-il que par labeur & patience
cette terre soit habite.

Est  remarquer que jamais ne s'est perdu un seul vaisseau pour cette
affaire. Qu'il y a eu des maladies inconues aux Franois lors qu'il n'y
a point eu de necessit: mais qu'au temps de famine Dieu a fait cesser
cette verge. Qu'il y a eu des obstacles & envies tranges contre les
entrepreneurs, mais ilz subsistent encore. Que quand la necessit de
vivre (dont nous parlerons ci-aprs) est venue, Dieu a fait trouver des
racines, qui sont aujourd'hui les dlices de plusieurs tables en France,
lquelles ignoramment, quelques uns appellent  Paris, _Toupinambour_,
les autres plus veritablement _Canada_, (car elles sont del venues ici)
& croy que ce sont les Afrodiles dont je parleray ci-aprs au chapitre
_De la Terre_.

Ci-dessus a et veu que maitre Nicolas Aubry a et perdu dans les bois,
& ne fut trouv que le sezime jour.

Sur la fin du Printemps en l'an mille six cens dix les fils de Membertou
ayans fait un long sejour  la chasse, avint qu'icelui Membertou fut
press de faim. En cette disette il lui souvint avoir autrefois ou dire
 noz gens, que Dieu qui nourrit les oiseaux de l'air, & les btes de la
Terre, ne delaisse jamais ceux qui esperent en lui. L dessus il se met
 le prier, & envoye sa fille au ruisseau du moulin. Il n'eut et gueres
long temps en ce devoir que la voici arriver criant  haute voix,
_Nouchich', Beggin pech'kmok, geggin pech'kmok_: Pere, le haren est
venu, le haren est venu: & eut abondance de vivres.

J'ay veu deux hommes toujours malades & goutteux en France, qui l'
n'ont senti aucune douleur.

Je seroy trop long si je vouloy particulariser tut ce qui se pourroit
rapporter en ce sujet, o n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere
Biart dit avoir et faits s lieux o il s'est rencontr  la visite de
quelques malades. Mais je veux donner quelque chose  la Nature,
laquelle se joue continuellement  nous faire voir ses merveilles qui
paroissent en milles sortes, tant s choses inanimes, qu'en la guerison
de noz corps, lquels nous voyons souvent se r'aviser lors qu'ilz sont
abandonnez des Medecins, & que l'esperance de sant en est du tout
perdue.




_Sur la nouvelle ds Baptmes des Sauvages, les Jesuites se presentent
pour la nouvelle France. Empechement. Retardement  la ruine de
Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en
la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de
Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt.
Polygamie._

CHAP. X

NOUS avons ci-devant laiss le fils du sieur de Poutrincourt (que nous
nommerons d'orenavant le sieur de Biencourt) au port de la Heve. Voyons
maintenant la suitte de son voyage. Aprs qu'il fut arriv sur le Banc
aux Morues, il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le mit en grande
angoisse d'esprit, cuidant que la France seroit tout en trouble &
confusion. Par qui, ni comment cette mort il ne le pet savoir, fors
que quelques Anglois trop prompts  croire en accusoient les Jesuites.
Ce fut une merveille qu'en un si grand desarroy la France ft demeure
en son calme, voire qu'au mme temps l'on et poursuivi le dessein du
siege de Juliers. Or pour ne nous loigner de ntre sujet, ledit de
Biencourt s'tant present  la Royne regente, elle fut fort contente
d'entendre ce qui s'toit pass aux regenerations spirituelles des
Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de Court qui virent l'occasion
opportune, ne manquerent de l'empoigner par les cheveux, disans que le
feu Roy leur avoit promis d'y envoyer de leurs gens, avec deux mille
livres de pension. Et de fait long temps auparavant un nomm du Jarric
de Bordeau l'avoit crit. Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda fort
troitement (comme aussi Madame de Guercheville) au sieur de
Poutrincourt, ceux qui furent destins  cela, savoir les Peres Pierre
Biart, & Evemond Mass. Mais ilz me pardonneront si je repete ici ce que
je leur dis lors, & leur avoit dit auparavant ledit sieur de
Poutrincourt, qu'il n'toit pas encore temps, & ne se devoient tant
hater d'aller l, o ilz ne verroient que solitude, & une faon ce vivre
difficile & insupportable  gens de leur sorte: de maniere que leur
travail pourroit tre mieux employ pardea. Toutefois soit par zele, ou
avidit de tout voir & conoitre, & de s'tablir par tout, ilz
poursuivirent leur pointe, & firent si bien avec ledit Biencourt, g
pour lors de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut donn  Dieppe au
vint-quatrime d'Octobre.

Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes pertes, comme nous avons
veu ci-devant, & ha ne pouvant seul suffire  l'entreprise, s'toit
associ avec deux honorables Marchans de ladite ville de Dieppe, Du
Jardin, & Du Quene. Le navire toit quasi prt  faire voile pour se
rendre en la Nouvelle-France dans le temps ordonn, & secourir ledit
Poutrincourt. Mais il eut tout loisir d'attendre, & se curer les dents
lui & sa troupe jusques sur la fin de Juin, & ce par l'occasion qui
s'ensuit.

Quand les marchans susdits virent les Jesuites en tat de se vouloir
mettre dans leur navire avec leur equippage (chose du tout eloigne de
leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir, disans que la mort du
Roy leur toit encor trop recente, qu'ilz ne vouloient point fournir 
une habitation qui seroit  la devotion de l'Espagnol, & qu'ilz ne
pouvoient tenir leur bien asseur en la compagnie de ces gens ici.
Offrans neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres, Capuccins,
Cordeliers, Recollets &c. Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les
voult tous ensemble envoyer pardela. Autrement qu'on leur rendit leur
argent.

La dessus des plaintes  sa Majest, qui en crivit au sieur de Cigogne
Gouverneur de Dieppe. Mais pour cela les marchans ne flechissent point:
ains persistent au remboursement de leurs deniers. Trois mois se passent
en alles & venues. En fin la Royne ordonne deux mille cus pour ledit
remboursement. Belle occasion pour faire des collectes par les maisons
des Princesses, & Dames devotes  Paris, Roun, & ailleurs. Ce qui fut
fait avec un fruit qui pouvoit amener l'affaire  perfection. Mais les
peres n'y employerent que quatre mille livres, moyennant quoy ilz
debusquerent ldits marchans, & prindrent leur association, pour
participer aux profits & emolumens de la navigation, dont fut pass
contract le vintieme Janvier mil six cens unze, pardevant le Vasseur
Notaire  Dieppe, & Bens son adjoint, ainsi que s'ensuit.

_A Tous ceux qui ces presentes lettres verront ou oyront, Daniel de
Guenteville Bourgeois Conseiller Eschevin de la ville de Dieppe, & garde
du seel aux obligations du la Vicont dudit lieu, pour tres-haut &
tres-puissant Seigneur, Monseigneur le Reverendissime & Illustrissime
Franois de Joyeuse par permission divine Cardinal du saint Siege
Apostolique, Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, Conte & Seigneur
dudit Dieppe au droit du Roy ntre Sire, salut: Savoir faisons que
pardevant Thomas Le Vasseur Tabellion jur audit Dieppe, & Ren Bens
son adjoint, furent presens Thomas Robin Ecuier sieur de Colognes,
demeurant en la ville de Paris, & Charles de Biencourt Ecuyer sieur de
saint Just, de present resident en ceste ville de Dieppe: lquels
volontairement & sans aucune contrainte par ces presentes reconurent &
confesserent avoir associ avec eux les venerables peres Pierre Biart
superieur de la mission de la nouvelle-France, & Evemond Mass de la
compagnie de Jesus presens & stipulans, tant pour eux que pour la
Province de France, en ladicte compagnie de Jesus, pour la moiti de
toutes & chacunes les marchandises, victuailles, avansements, &
generalement en la totale carguaison du navire nomm la Grace de Dieu,
appartenant audit sieur de Biencourt, tant de present en ce port &
havre de cette ditte ville de Dieppe, prt  faire voyage au premier
temps convenable qu'il plaira  Dieu envoyer, en ladicte terre & pas de
la nouvelle-France. Toute laquelle carguaison s'est trouve monter pour
le compte, get & calcul que ldites parties ont dit avoir fait entr'eux
& dont ilz sont demeurez d'accord & contens,  la somme de sept mil six
cens livres, sauf erreur de get & calcul: La presente association faite
moyennant le pris & somme de trois mil huit cens livres que ldits
sieurs de Biencourt & Robin ont reconu & confess avoir receu par
avance, pour ladite moiti en ladite carguaison dudit navire, ddits
peres Biart & Mass, tant pour eux qu'audit nom, dont iceux sieurs Robin
& de Biencourt se sont tenus pour contens, au moyen dequoy ils ont
accord & consenti que ldits peres Biart & Mass, tant en leurs noms
qu'en la qualit susdite, jouissent & ayent  leur profit la totale
moiti de toutes & chacunes les marchandises, profits & autres choses,
circonstantes & dependances qui pourront provenir de la traite que se
fera audit lieu de la nouvelle-France. Et en outre ont ldits sieurs
Robin & de Biencourt reconu & confesss avoir receu ddits peres Biart &
Mass, en leurs noms & en ladite qualit, la somme de sept cens trente
sept livres en pur & loyal prt qu'ilz reconoissoient leur avoir t
fait par iceux sieurs Biart & Mass, dites qualitez, laquelle somme de
sept cens trente-sept livres iceux sieurs Robin & de Biencourt se
submettent & obligent payer & rendre audits sieurs Biart & Mass, ou
autres ayans d'eux pouvoir & mandement, en ladite ville de Paris, ou en
la ville de Rouen, au retour dudit voyage. Et ledit sieur de Biencourt
de sa part a reconnu & confess avoir et pay par ldits peres Biart,
Mass, & sieur Robin, de la somme de douze cens vint-cinq livres pour le
radoub dudit navire La grace de Dieu, promettant ledit sieur de
Biencourt payer & rendre icelle somme de douze cens vint cinq livres au
retour dudit navire dudit voyage de la nouvelle France, ou icelle somme
rabatre & diminuer sur le fret dudit navire, qui se monte  la somme de
mille livres, & le reste montant  deux cens vint-cinq livres sera pay
par ledit sieur de Biencourt audit retour, ainsi que dit est: Pour
l'accomplissement & effect dquelles choses susdites ldites parties ont
oblig, chacun pour son fait & regard, tous & chacuns leurs biens &
revenus presens &  venir, jurant n'aller jamais au contraire: & requis
faire controller ces presentes suivant l'Edict: En tmoin de ce, nous 
la relation ddits Tabellion & Adjoint, avons mis  ces presentes ledit
seel. Ce fut faict & pass audit Dieppe en la maison dite la Barbe d'Or,
le Jeudy aprs midi vintime jour de Janvier, l'an de grace mille six
cens unze. Presens  ce honorable homme Jacques Baudouin Marchand
demeurant audit lieu de Dieppe, tmoins qui ont sign  la minute avec
ldits sieurs contractans, Tabellion & Adjoint suivant l'ordonnance,
sign le Vasseur & Bens, & seel._

Plusieurs ont cri & parl de ce contract au desadvantage des Jesuites,
si bien ou mal je m'en rapporte.

Le surplus des aumones nous ne voyons pas  quoy il a et employ. Bien
est-il certain que ce n'a point et  cet affaire. Que si le jugement de
Brutus avoit lieu, lequel (au rapport d'Agellius) condemnoit celuy qui
avoit employ une bte de charge  autre usage qu'il n'avoit dit en la
prenant, les Peres qui ont receu ldites aumones se trouveroient avoir
tort. Certe telles voyes sont d'autant plus  blamer, qu'elles otent la
volont de bien faire & ayder  cette entreprise  ceux qui autrement y
seroient disposs. C'est pourquoy s'il falloit donner quelque chose,
c'toit  Poutrincourt & non au Jesuite, qui ne peut subsister sans lui.
Je veux dire qu'il falloit premierement ayder  tablir la Republique,
sans laquelle l'Eglise ne peut tre, d'autant que (comme disoit un
ancien Evque) _l'Eglise est en la Republique, & non la Republique en
l'Eglise_.

Le navire equipp, on le met en mer le vint-sixime Janvier. Mais tant
de vents contraires s'leverent en cette saison, que c'est chose
incroyable. Ayans pass le grand Banc des Morues noz gens rencontrerent
des bancs de glace hauts comme des montaignes, de plus de cinquante
lieus d'tendue, que l'on pense se dcharger de la grande riviere de
Canada  la mer, & ne viennent pas toutes de la mer glaciale, comme on
pourroit penser. Car la longue navigation ayant epuis d'eau douce le
vaisseau, la necessit en fit faire l'experience.

Le saint Esprit consolateur des affligs amena en fin le sieur de
Biencourt au Port-Royal le jour de Pentecte, dont furent rendues graces
solennelles  Dieu. Mais le voyage se trouva inutil & ruineux, d'autant
que faute d'tre venu comme il avoit et ordonn, les Sauvages (qui ne
vivent de provision) ayans eu necessit de vivres durant l'hiver (car
lors ils ne peuvent pcher, & la chasse leur est difficile quand la
saison est trop douce) avoient mang une partie de leurs pelleteries, &
ce qui toit rest avoit prque et troqu par des Maloins & Rochelois
arrivs en ces cotes l long temps auparavant.

La mme longueur de voyage avoit fait consommer beaucoup de vivres, &
n'toit question d'employer le surplus  la troque des Castors. Et
neantmoins il falloit faire argent pour payer les gages des matelots, &
retourner au secours. Occasion que l'on bailla  la troque le moins de
vivres qu'il fut possible. Cependant le sieur de Poutrincourt ayant eu
avis par les Sauvages que ldits Rochelois & Maloins toient aux
Etechemins en un port dit La pierre blanche, il y alla partie pour
recouvrer quelques vivres (se souvenant de l'anne precedente) partie
pour rendre justice ausdits Sauvages sur la plainte qu'ilz luy faisoient
qu'un de Honfleur les avoit pill, & tu une de leurs femmes, & un autre
avoit ravi une de leurs filles. L on procede juridiquement contre
cetui-ci. Son procs luy est fait & parfait & non  l'autre qui ne fut
trouv. Le Pere Biart se rend mediateur pour le captif jusques  l'excs
& importunit. Si bien que sur quelques consideration in impetra sa
grace, toutefois avec cette honnete remontrance audit Biart: _Mon pere_
(dit Poutrincourt) _je vous prie me laisser faire ma charge, je la say
bien, & espere aller aussi bien en Paradis avec mon epe, que vous avec
votre breviaire. Montrez moy le chemin du ciel, je vous conduiray bien
en terre_. Par ceci se reconoit qu'il y avoit dja de la mauvaise
intelligence entre les Jesuites & leur Capitaine, dont on attribue la
cause  ce qu'ilz vouloient trop entreprendre, & se meler de trop de
choses, qui seroient longues  deduire,  quoy ne se pouvoit accommoder
ledit sieur de Poutrincourt. Ce qui a tousjours continu depuis, &
apport beaucoup de ruine  cet affaire, comme sera veu par la suitte de
ceste histoire.

Et non seulement cette antiphatie s'est rencontr de mauvais augure ds
le commencement entre les Jesuites & les Franois, mais aussi entre eux
& les Sauvages baptizs, lquels ayans par la libert naturelle l'usage
de la polygamie, c'est  dire de plusieurs femmes, ainsi qu'aux premiers
siecles de la naissance & renaissance du monde, ilz les ont de premier
abord voulu reduire  la monogamie, c'est  dire,  la societ d'une
seule femme, chose qui ne se pouvoit faire sans beaucoup de scandales 
ces peuples, ainsi qu'il est arriv: car les Sauvages voyans qu'on leur
commandoit de quitter leurs femmes, ont dit que les Jesuites toient des
mchantes gens, au lieu de concevoir une bonne opinion d'eux. Et falloit
apporter en telle affaire la prudence que ntre Sauveur a recommande &
commande  ses Aptres, en sorte que cela ft venu de gr  gr, ou
autrement laisser les choses en l'tat qu'elles se retrouvoient par une
tolerance telle que Dieu l'avoit eue envers les anciens Peres auquels la
polygamie n'est en nul lieu blame ni tourne  vice, ni cette
permission que nous voyons en la loy de Nature & en la loy crite,
expressement revoque en la loy Evangelique. J'ay quelquefois, me
trouvant le loisir, fait un crit sur cette matiere en faveur de la
polygamie, auquel je n'ay trouv personne qui m'ait seu valablement
repondre: non que je me soucie de cela, mais pour defendre par maniere
de paradoxe, l'honnte libert de la nature, qui par tant de siecles a
et approuve par tout le monde, hors-mis en l'Empire Romain, dans
lequel la pluspart des Aptres ayans exerc leur ministere, se sont
aisment accomods  la loy civile & politique, sous laquelle ilz
vivoyent.




_Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les Jesuites: Biencourt
Vice-Admiral. Rebellion. Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain
essaye de vivre  la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage:
Association de la dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la salvation
des Jesuites elle se fait donner la terre, & prend pour administrateurs
iceux Jesuites._

CHAP. XI

NOUS avons dit ci-dessus que la longueur du dernier voyage avoit
consomm beaucoup de vivres, & toit besoin de retourner en France sans
beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement. Ledit sieur de
Poutrincourt en print la charge, laissant  son fils le gouvernement de
dela. Il y avoit lors (c'toit au mois d'Aoust) quelques navires sur la
cte des Etechemins, savoir le Capitaine Platrier de Dieppe  la
riviere Sainte-Croix &  la riviere saint Jean, Robert Grav fils du
Capitaine Dupont de Honfleur, & un nomm Chevalier de saint Malo. Le
pere Biart, duquel on toit en deffiance, se sachant au Port Royal,
demanda d'aller trouver ledit Dupont pour apprendre la langue du pas, &
tourner en icelle l'oraison Dominicale, le symbole des Aptres, &
dresser quelque catechisme pour l'instruction des Sauvages. Ce que ne
voulut permettre le sieur de Biencourt sur le soupon qu'il avoit que le
Jesuite ne machint quelque chose pour le deposseder. Mais s'offrit 
l'y mener lui-mme dans peu de jours voire de lui traduire, ce qu'il
desiroit selon que la langue le pourroit permettre, n'tant ledit Dupont
plus savant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se voulut accorder.

Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla aux Etechemins pour se
faire reconoitre par les susdits en qualit de Vice-Admiral dont il
toit pourveu ds y avoit quelques annes & apporter leur charge-partie.
Platrier fit les submissions deus, & se soumit  payer le cinquime des
castors qu'il avoit troqu, & assister ledit sieur, se plaignant de
l'empechement que lui faisoient les Anglois en son traffic. Mais les
autres ne firent pas de mme. Car il y eut (comme l'an precedent) des
rebellions, & violences que je ne veux minutter ici.

Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos des Sauvages Membertou,
le dix-huitime Septembre mille sis cens unze. Il receut les derniers
Sacremens, & fit beaucoup de belles remontrances  ses enfans sur la
concorde qu'ils devoient maintenir entre eux, & l'amour qu'ils devoient
porter au sieur de Poutrincourt (qu'il appelloit son frere) & les siens.
Et sur tout leur recommanda d'aymer Dieu, & demeurer fermes en la foy
qu'ilz avoient receu, & la dessus leur donna sa benediction. Etant
pass de cette vie on alla querir le corps en armes, le tambour battant,
& fut enterr avec les Chrtiens.

En cette saison tandis que le temps permettoit encore d'aller au loin,
il print envie au compagnon du pere Biart dit Evemond Mass d'aller
passer quelques jours  la riviere Saint-Jean avec Louis fils du feu
Henri Membertou, se proposant avoir assez de force pour vivre  la
nomadique, ou plutot  la Sauvage. Mais luy & un valet qu'il avoit men
se virent bientot dechuz de leur embonpoint, & tellement diminus, que
le Jesuite en devint malade, & quasi perclus des eux faute de bon
appareil. Ledit Louis le voyant en ce mauvais tat, craignoit qu'il ne
mourt. Et pour-ce lui dit: Ecri donc  Biencourt, &  ton frere, que tu
es mort malade, & que nous ne t'avons pas tu. Je m'en garderay bien
(dit le Jesuite) car possible qu'aprs avoir crit la lettre tu me
tuerois, & cette lettre porteroit que tu ne m'aurois pas tu. L dessus
le Sauvage revint  soy; & se prenant  rire: Bien donc (dit-il) prie
Jesus que tu ne meure pas, afin qu'on ne nous accuse de t'avoir fait
mourir.

Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner le sieur de Biencourt au
fond de la baye Franoise qui est entre le Port Royal & la riviere Saint
Jean. Ils eurent vent  propos en allant, mais au retour ils se virent
en double peril, & des vents & des vivres, car ilz n'en avoient port
que pour huit jours, & ja ilz avoient atteint le quinzime. En tette
extremit le Jesuite persuade la compagnie de faire un voeu  ntre
Seigneur &  sa benoite Mere, que s'il leur plaisoit leur donner vent
propice, les quatre Sauvages qui toient avec eux se feroient Chrtiens.
Le vent fut le lendemain propice. Mais les Sauvages ne furent Chrtiens.

Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le sieur de Poutrincourt
travailloit  un nouvel embarquement pardea pour secourir ses gens. Et
d'autant que (comme a et veu ci-devant) au lieu d'avancer il s'toit
depuis quatre ans laiss piper  toutes sortes de gens, & avoit fait des
voyages ruineux, son fond s'tant fort epuis, les Jesuites qui avoient
intert  l'affaire lui firent associer pour quelque somme la dame
Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy mieux our dire qu'ils eussent
liberalement employ les aumones par eux receus  cela, puis qu'elles
avoient et donnes  cette fin. Au moyen de cette association elle
prenoit bonne part en la terre de la Nouvelle-France, sans toutefois que
ledit sieur luy et specifi ce qui toit de sa reserve, pour n'avoir en
main les tiltres, lquels il avoit laisss en la Nouvelle-France. Quoy
voyant ladite Dame elle fut conseille (le Pere Biart dit qu'elle eut
bien l'engin) de prendre retrocession du sieur de Monts de tous les
droits, actions, & pretentions qu'il avoit onques eu en la
Nouvelle-France par don du Roy Henry IIII, hors-mis seulement le Port
Royal, auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut serr & confin
comme en prison. Voila belle recompense de tant de pertes & travaux.
Mais il ne dit point que ldits tiltres portent que le Roy donne audit
sieur _le port Royal & terres adjacentes tant & si avant qu'il se pourra
tendre_. De sorte que s'il a la force en main il aura bien le tout. Un
Jesuite nomm Gilbert du Ther fut envoy par icelle dame administrateur
de son association, & nomm coadjuteur aux autres de dela, comme s'ils
en eussent eu affaire. Ainsi le vaisseau part de Dieppe  la fin de
Decembre sous la conduite du Capitaine l'Abb, & arrive au Port-Royal un
mois aprs au grand contentement des attendans, ledit sieur de
Poutrincourt tant demeur en France.




_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jesuites
s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechs. Biart
excommunie Biencourt & les siens. Exercices de Religion delaissez.
Reconciliation simule. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de
lui-mme plaintive contre les Jesuites._

CHAP. XII

LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention &
mes-intelligence qui ds long temps s'toit forme en cette petite
compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nomm Simon Lambert
d'avoir vendu du bl de l'embarquement  Dieppe, & mis en compte deux
barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de
plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un
fort mauvais Franois. Et  ce coup ne pare point le Pere Biart en son
apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de
l'innocence dudit Gillebert  Dieppe.

Aussi a-il bien froidement par  la plainte du sieur de Biencourt,
lequel allegue qu'un nomm Merveille avoit projett de le tuer sous
ombre de confession sacramentale, ayant prs de soy un pistolet bend,
amorc, & le chien abbatu au mme lieu o il se confessoit, se
pourmenant l mme icelui Biencourt  la riviere Saint-Jean.

Le mme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, savoir depuis
Janvier jusques  la fin d'Aoust, durant lquels y eut un divorce entre
eux fort memorable, & qui sert  l'histoire. Car on dit, & le sieur de
Poutrincourt crit, que les Jesuites aprs avoir reconu le pas, & tir
des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en
retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abb. A
l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le
sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui toit 
terre) jusques  ce qu'il luy et rendu ses gens. Car il disoit
prudemment que, peut tre, ils avoient consult ensemble de mener le
navire en Espagne, ou ailleurs, & non  Dieppe. Item que le Roy & la
Royne regente sa mere les avoient fort recommands  son pere, & par
ainsi ne les pouvoit perdre de veu. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune
revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz
ne devoient laisser l une troupe de Chrtiens sans exercice de
religion, & qu'ilz devoient se souvenir  quelle fin ils toient l
venus. Adjoutant qu' leur occasion toit retourn en France un honnte
homme Prtre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant
pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprs
interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart
envoya par crit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant
contre luy que ses adherans, laquelle est couche tout au long au Factum
du sieur de Poutrincourt contre ldits Biart, & Mass. Ce qu'entendant
Louis fils de Membertou il s'offrit de les depcher, mais ledit
Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant
qu'il avoit  en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy
faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de
descendre  terre, & venir parler  luy. A quoy fut rpondu qu'il n'en
feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procs verbal
porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux
croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres
choses: car quand il fut appais il descendit, voyant qu'il falloit
passer par l. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun
service, ni acte public de religion.

En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus
loin vint  demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample
discours de tout ce qui s'toit pass, & priant de l'oublier. Cela fait
il dit la Messe, & sur le vpre pria ledit sieur de faire passer ledit
Gillebert en France dans quelques navires qui toient aux Etechemins
(car l'Abb toit parti ds le mois de Mars) ce que lui tant accord,
il crivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son
fils, avec tant d'honnetet & humilit que rien plus. Mais auparavant
l'Abb n'avoit pas et plutot arriv  Dieppe que les Jesuites de Rouen
& d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui toit dans
le navire, qui fut consomm en alles & venus & frais de justice. De
sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une
maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut
moyen d'envoyer nouveau secours  ceux qui toient pardela en grande
misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant
ilz trouverent des racines fort bonnes  manger dont je parle ci-dessous
au chapitre de la Terre. Aprs vint le Printemps qui leur apporta du
poisson  foison.

Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que
m'en crivit ledit sieur par une lettre date  Paris du quinzime May
mille six cens treze, moy tant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait
aucune mention, quoy qu'il soit fort exact  repondre au Factum publi
contre luy & ses associez:

    Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication
    abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nomm du
    Saulsay pour renouveler l'amiti & secourir nos gens. Je m'y
    accorde volontiers veu la necessit o ils toient. Ilz me
    mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous
    obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante
    livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donn autant par un
    crit sign de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent &
    s'oblige de faire le voyage. Mais comme il toit prt  partir,
    voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte
    que Du Saulsay fut contremand, le secours abandonn, & mon
    argent perdu. Me voyant ainsi trait je fais appeller le Pere
    Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me
    rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit
    ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en
    leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus
    condemn par corps  payer le Marchant. Comme je faisois
    radouber ntre navire  Dieppe ilz me font arrter prisonnier.
    Ces longues traverses m'ont beaucoup retard. Mais aprs Dieu a
    permis que mon navire est arriv  la Rochelle, o Messieurs
    George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de
    ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que
    je puis pour me dchainer des miseres de dea. Monsieur le Prins
    ha l'affaire de la Nouvelle-France, reserv ce qui m'est ced
    &c.




_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur
arrive. Contestations entre eux. Sont attaqus, pris pills, & emmens
par les Anglois. Un Jesuite tu, avec deux autres. Lachet de Capitaine.
Charit des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin &
les Jesuites. Et retour d'eux-mmes avec les Jesuites en la cte de la
Nouvelle-France._

CHAP. XIII

VOILA le fruit de la reconciliation mentionne ci-dessus, qui ne demeura
pas l: Car il paroit  un bon entendeur que les Peres aprs voir reconu
la terre, voulurent avoir part au gateau, & regner sous le nom emprunt
d'une dame. Ilz firent donc un embarquement au temps qu'ilz tenoient le
sieur de Poutrincourt en arrt, pour aller en son voisinage pardela
prendre possession de ladite terre. A l'effect dequoy ils avoient men
bon nombre d'hommes, & recuilli de grandes aumones. La Royne (dit le
Pere Biart) leur avoit baill quatre tentes, ou pavillons du Roy, & les
munitions de guerre. Il ne dit paraventure pas tout. D'autres avoient
contribu pour fournir au surplus. Et ainsi bien equipp partirent de
Honfleur le 12 Mars, mille six cens treze.

Arrivans  la Heve ils y planterent une Croix, & y apposerent les armes
de ladite Dame pour marque de prise de possession. Puis vindrent au Port
Royal, o ilz ne trouverent que deux hommes (car le sieur de Biencourt
toit all avec ses gens  la dcouverte) & les deux Jesuites Biart &
Mass, lquels ilz receurent dans leur navire pour les accompagner au
lieu o ils alloient planter leur colonnie, savoir  Pemptegoet,
autrement dit la riviere de Norombegue, o des contestations s'meurent
ds le commencement, qui furent les avant-courrieres de leur deffaite et
ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect du jugement de Dieu qui
n'a peu approuver cette entreprise apres tant de torts faits au sieur de
Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivs que quelques Sauvages en
avertirent certains Anglois de Virginia, qui toient  la cte, lquels
venans voir quels gens c'toient, amis ou ennemis, on dit que Gillebert
du Thet Jesuite commena  crier Arme, arme, ce sont Anglois, &
l-dessus tira le canon, auquel fut repondu vigoureusement, & de telle
sorte que l'Anglois aprs en avoir tu trois (du nombre dquels fut
ledit Gillebert) & bless cinq, il s'empara du navire, lequel il pilla
entierement, pois descendant  terre fit tout de mme sans resistance:
Car le Capitaine du Saulsay s'en toit lachement fui avec quatorze de
ses gens dans les bois, & le Pilote Isac Bailleul s'toit semblablement
retir derriere une ile avec autres quatorze attendant l'issue de
l'affaire. Le reste toit ou mort, ou prisonnier. Le lendemain sur
parole d'asseurance vint du Saulsay, auquel on demande ses commission &
sa charte partie, ce que n'ayant sceu representer, on l'argu d'tre un
forban & pyrate, & en consequence de ce on distribue le butin aux
soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit Samuel Argal, & son Lieutenant
Guillaume Turnel, lquels ne se voulans charger de tant d'hommes,
retindrent seulement les Jesuites, Le Capitaine de marine Charle Fleuri
d'Abbeville, un nomm La Motte, & une douzaine de manouvriers,
r'envoyant le reste dans une chaloupe avec peu de vivres chercher
fortune o ilz pourroient, lquels par un bon-heur non attendu, en cet
equippage rencontrerent le pilote Bailleul avec quatorze de leurs
compagnons parmi des iles, & s'en allerent le long de la cte, avec
beaucoup de peines jusques  l'ile de Menane, qui est entre le Port
Royal & les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos Franois. De l
traversans la Baye Franoise ilz gagnerent l'ile longue, o ilz
butinerent un magazin de sel appartenant au sieur de Poutrincourt, qui
leur servit  faire provision de poisson. Puis traversans la baye
sainte-Marie vindrent au Cap fourchu, o Louis fils de Membertou leur
fit tabagie (c'est  dire festin) d'un orignac, ou Ellan. Plus outre
vers le port au Mouton ils eurent en rencontre quatre chaloupes de
Sauvages qui leur donnerent liberalement  chacun demie galette de
biscuit, qui est chose bien considerable, & en quoy se reconoit une
merveilleuse charit de ces peuples, laquelle vint bien  point  ces
pauvres gens qui n'avoient mang pain il y avoit trois semaines. Ces
Sauvages leur donnerent avis que non loin de l y avoit deux navires
Franois de Saint-Malo, dans lquels ilz repasserent en France.

Les Anglois ce-pendant reprindrent la route de Virginia avec leurs
brigandages, o arrivs, le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut si
odieux qu'on ne parloit que de gibets & de les pendre tretous. A quoy
resista le Capitaine Argal, parce qu'il leur avoit donn parole
d'assurance. Mais le mme dit que conseil fut tenu, & resolu d'envoyer
les trois vaisseaux susdits courir la cte, raser toutes les places des
Franois, & mettre au fil de l'epe tout ce qui feroit resistance,
pardonnant neantmoins  ceux qui se rendroient volontairement lquels on
renvoyeroit en France. Argal toit dans la Capitainesse Angloise & avec
lui le Capitaine Fleuri, & quatre autres Franois. Turnel avec les
Jesuites toit dans le navire captif. La barque sus-mentionne suivoit
aussi.




_Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative de ce
qui s'est pass. Conjectures entre les Jesuites. Plainte de
Poutrincourt. Extrait d'une requte contre les Jesuites par les Chinois.
Anglois retournas en Virginie cartez diversement. Le navire Jesuite
port par vents contraires en Europe._

CHAP. XIV

EN cette expedition les Anglois retournerent premierement  Pemptegoet,
o ilz brulerent les fortifications commences des Jesuites, & au lieu
de leurs croix en dresserent une portant le nom grav du Roy de la
Grande Bretagne. Ils en firent autant  l'ile Sainte-Croix, d'o ilz
traverserent au Port Royal, & n'y ayans trouv personne (car le sieur de
Biencourt ne se doutant d'aucun ennemi toit all  la mer, & partie de
ses gens toient au labourage  deux lieus du Fort) ils eurent beau jeu
pour voler tout ce qui y toit,  quoy ilz ne manquerent, ni  ravir le
bestial qui toit au dehors, chevaux, vaches, & pourceaux, puis
brulerent l'habitation, &  force de pics & cizeaux effacerent les
fleurs de lis, & les noms des sieurs de Monts & de Poutrincourt gravs
dans un roc prs icelle habitation. Le pere Biart crit qu'il se mit
deux fois  genoux devant Argal,  ce qu'il et piti des pauvres
Franois qui toient l, & leur laisst une chaloupe & quelques vivres
pour passer l'Hiver. Item que l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui
avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au Port Royal:
Ains qu'un Sagamos des Sauvages fut couru & attrapp, lequel fit cet
office. Mais le sieur de Poutrincourt dcrit cette affaire autrement en
une lettre que je receu de sa part l'an suivant mille six cens quatorze,
tant encore en Suisse:

    _Vous avs sceu_ (dit-il) _comme les envieux & cupides de regner
    firent bende  part ne pouvans mettre  fin leurs mauvais
    desseins contre mon fils & moy, dont Dieu m'a veng  leur
    ruine, mais non sans que j'en aye ressenti de la disgrace.
    Arriv dont que je fus au mois de May six cens quatorze je
    trouvay ntre habitation brule, les armes du Roy & les ntres
    brises, tous nos bestiaux enlevs, & ntre moulin reserv,
    parce qu'ils n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit &
    que de noz gens toient au labourage, auquel parla Biart l'un
    des habiles de son ordre, leur voulant persuader de se retirer
    avec les Anglois: que c'toient bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz
    vouloient faire avec leur Capitaine (parlant de mon fils)
    destitu de moyens, avec lequel ilz seroient contraints de vivre
    comme btes. Aquoy repondit un nomm la France: Retire toy,
    autrement je te couperay le col de cette hache,_ id est vade
    retrorsum satana. _A l'instant mon fils, qui toit devers l'ile
    longue, averti par les Sauvages, arrive, & presente le combat
    seul  seul, tant pour tant. Mais au lieu de ce le Capitaine
    Anglois demanda de parler  lui en seuret. Ce qui lui fut
    accord, & mit lui deuxime pied  terre, raconte que mon fils
    tant Gentilhomme il avoit regret de ce qui s'toit pass; mais
    que ces pervers avoient suscit leur general de la Virginie
    d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait croire que
    nous avions pris un navire Anglois, ce qui toit faux: que je
    viendrois avec trente canons pour me fortifier sur le
    Port-Royal, & qu'il seroit impossible aprs de nous avoir: que
    si on nous permettoit cel, la France tant remplie de peuple il
    y en viendroit telle quantit qu'on les depossederoit de la
    Virginie, mais qu' l'heure le sieur de Biencourt toit foible,
    & vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient  bout de lui:
    que s'il y toit tu, ou incommod de vivres, lui & les siens
    mourroient de faim: que le pere perdroit tout courage, & ne
    pourroit venir  chef de son entreprise. Souvenez vous de
    l'histoire de Laudonniere, au voyage duquel ceux qui voulurent
    se separer attirerent les Hespagnols sur eux. Si vous saviez
    toutes les particularits, il y auroit bien dequoy enfler vtre
    histoire. A Dieu mon cher ami_.

Je ne veux me meler d'tre juge en ces rapports contraires. Mais par le
discours du Pere Biart il y a lumiere pour croire qu'il a et conducteur
des Anglois en ces choses. Car  quel propos le mener l par apres
retourner en Virginia, l o (dit-il) Argal s'attendoit de le faire
mourir en acquerant louange de fidelit  son office? Et le sujet de le
faire mourir, c'est pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix,
& le Port-Royal. Il est donc  presumer qu'il l'avoit promis. Mais qui
avoit dit aux Anglois qu'il y avoit du bestial, mme des pourceaux aux
glands dans les bois, & des hommes au labourage  deux lieus de l,
sinon le Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui toit ce Sagamos qui
fut attrapp, ni o il fut remis  terre. Et me semble impossible de
pouvoir attrapper par force un Sauvage qui peut aisement nous devancer
par les bois  la course, &  la mer dans un canot d'corce.

J'adjoute  ceci (& le Pere Biart en est d'accord) que les Sauvages
n'aiment nullement les Anglois -cause des outrages qu'ilz leur ont
fait: de sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques annes un de
leurs Capitaines. Suivant quoy il n'y a point d'apparence qu'un
Capitaine Sauvage leur et voulu rendre ce bon office, ains se seroit
plutot fait tailler en pieces.

Or si en justice le premier complaignant & informant est receu au
prejudice de celui qui vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt
aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie du Pere Biart
n'est que de l'anne mille six cens seze, & la plainte dudit sieur faite
devant le Juge de l'Admiraut de Guyenne au siege de la Rochelle, est du
dix-huitime Juillet six cens quatorze, dont voici la teneur.

    Messire Jean de Biencourt Chevalier sieur de Poutrincourt, Baron
    de Saint-Just, seigneur du Port-Royal & pas adjacens en la
    Nouvelle-France, vous remontre que le dernier jour du mois de
    Decembre dernier il partit de cette ville, & fit sortir hors le
    port & havre d'icelle un navire de soixante-dix tonneaux, ou
    environ, nomm La prime de la tremblade, pour faire voile, &
    aller de droite route au Port-Royal, o il seroit arriv le
    dix-septime Mars dernier. Et y tant il auroit appris par le
    rapport de Charles de Biencourt son fils ain Vice-Admiral &
    Lieutenant general s pas terres & mers de toute la
    Nouvelle-France, que le general de quelques Anglois tant en
    Virginia distant six-vints lieus, ou environ du susdit Port,
    auroit  la persuasion de Pierre Biart Jesuite envoy audit port
    un grand navire de deux  trois cens tonneaux, un autre de cent
    tonneaux, ou environ, & une grande barque, avec nombre d'hommes,
    lquels au jour & fte de Toussains dernirere auroient mis pied
     terre, & conduits par ledit Biart seroit alls o ledit sieur
    de Poutrincourt auroit fait son habitation & pour la commodit
    d'icelle, & des Franois y demeurans, fait un petit Fort quarr,
    qui se seroit trouv sans garde, ledit sieur de Biencourt tant
    all le long des ctes visiter ces peuples avec la pluspart de
    ses gens, afin de les entretenir en amiti: outre qu'audit lieu
    n'y avoit sujet de crainte pour n'y avoir guerre contre aucun, &
    par ainsi n'y avoit apparence qu'audit temps aucuns navires
    trangers peussent venir audit pour & habitation: & pour le
    surplus de ses hommes ils toient  deux lieus del au
    labourage de la terre. Et sur cette rencontre ldits Anglois
    pillerent tout ce qui toit en ladite habitation, prindrent
    toutes les munitions qui y toient, & tous les vivres
    marchandises, & autres choses, demolirent & demonterent les bois
    de charpenterie & menuiserie qu'ilz jugerent leur pouvoir
    servir, & les porterent dans leurs vaisseaux. Ce fait, mirent le
    feu au parsus. Et non contens de ce (pousss & conduits par ledit
    Biart) ilz rompirent avec une masse de fer les armes du Roy
    ntre Sire, graves dans un rocher, ensemble celles dudit sieur
    de Poutrincourt, & celles du sieur de Monts. Puis allerent en un
    bois distant d'une lieu de ladite habitation, prendre nombre de
    pourceaux, qui y avoient et menez pour paitre & manger du glan:
    & del en une prairie o l'on avoit accoutum de mettre les
    chevaux, jumens, & poullains, & prindrent tout. Puis souz la
    conduite dudit Biart se seroient transports au lieu o se
    faisoit le labourage, pour se saisir de ceux qui y toient, la
    chaloupe dquels ilz prindrent & ne pouvans les prendre (pour ce
    qu'ilz se seroient retirez sus une colline) ledit Biart se
    seroit separ des Anglois, & seroit all vers ladite colline,
    pour induire ceux qui y toient de quitter ledit de Biencourt, &
    aller avec lui & ldits Anglois audit lieu de la Virginie. A
    quoy n'ayans voulu condescendre, il se seroit retir avec ldits
    Anglois, & embarqu dans l'un ddits navires. Mais premier
    qu'ils eussent fait voile seroit arriv ledit sieur de
    Biencourt, lequel voyant ce qui s'toit pass, se seroit mis
    dans un bois, & auroit fait appeller le Capitaine ddits
    Anglois, feignant de vouloir traiter avec lui, afin de le
    pouvoir envelopper, & tacher par ce moyen de tirer raison du mal
    qu'il avoit fait. Mais il seroit entr en quelque deffiance, &
    n'auroit voulu mettre pied  terre. Ce que ledit sieur de
    Biencourt voyant, il auroit paru. Et sur ce que ledit Capitaine
    dit vouloir parler  lui, il lui auroit fait reponse que s'il
    vouloit mettre pied  terre il n'auroit aucun dplaisir. Ce
    fait, apres s'tre respectivement donn la foy, & promis ne se
    deffaire ne mdire, ledit Capitaine auroit mis pied  terre lui
    deuxieme, & seroit demeur prs de deux heures avec ledit de
    Biencourt, auquel icelui Capitaine auroit fait entendre les
    artifices dquels ledit Biart auroit us pour disposer le
    General ddits Anglois  aller audit lieu, o ledit de Biencourt
    auroit demeur avec ses gens depuis le jour & fte de Toussains
    jusques au vint-septieme Mars (que ledit sieur de Poutrincourt
    son pere y seroit all) sans aucuns vivres, reduits tous 
    manger des racines, des herbes & des bourgeons d'arbres. Et lors
    que la terre fut gele, ne pouvans avoir ni herbes, ni racines,
    ni aller par les bois, auroient et contraints d'aller dans les
    rochers prendre des herbes attaches contre iceux, dont aucuns,
    & des plus robustes, n'ayans peu se nourrir, seroient morts de
    faim, & les autres auroient et fort malades, & fussent aussi
    morts sans l'assistance qu'ils receurent par l'arrive dudit
    sieur de Poutrincourt, auquel tout ce que dessus auroit et
    represent plusieurs & diverses fois par sondit fils & autre
    tans avec lui en presence de ceux de l'equippage dudit navire
    nomm La prime, qu'il y auroit men de cette ville, en laquelle
    il est arriv le... jour du present mois. Et quoy que lui &
    sondit fils ayent fait procs verbaux de tout ce que dessus,
    auquels foy doit tre adjoute, attendu leurs qualits,
    neantmoins desire les presenter  sa Majest &  Monseigneur
    l'Admiral, duquel ledit de Biencourt est Lieutenant esdit pas,
    afin d'y pourvoir au tour comme il appartiendra, pour d'autant
    moins revoquer en doute la verit d'iceux. Et  cette fin ledit
    sieur de Poutrincourt voudroit faire our & interroger ledit
    equippage sur les faits susdits, & sur l'tant auquel il a
    trouv le lieu o toit ladite habitation audit Port-Royal,
    selon qu'il est rapport par le procez verbal qu'il en a fait
    dresser. Ce consider &c., le dix huitime Juillet 1614, sign
    P. Guillaudeau, Le procureur du Roy ne veut point empecher &c.
    Il est permis audit suppliant, &c.

Que si tels actes ci-dessus recitez sont veritables, nous pourrons  bon
droit approprier  cette cause cette parcelle d'une requte elegante
presente par les Anciens de la ville de Canton en la Chine contre les
Jesuites, rapporte par eux-mmes en leurs histoires en ces mots: _Unde
non immerito formidamus eos_ (Jesuitas) _esse ctreorum_ (Lusitanorum)
_exploratores, qui secreta nostra scire ad laborent, quos post multum
deinde temporis veremur ne cum rereu novarum cupidis uniti ex ipsa
nostra gente grande aliquod Reipub. Sinensi malum calamitatemque
procurent, & gentem nostram per vasta maria ut pisces ac cet
dispergant. Hoc ipsum est quod libri nostri forti prdicunt, Spoinas &
urticas in misi solo seminastis, serpentes draconesque in ades vestras
induxistis &c._ Cela veut dire en Franois qu'ils (c'est  dire les
Jesuites) ne soient les espions des autres (c'est  dire des Portugais)
par le moyen dquels ilz s'efforcent de decouvrir noz secrets. Et ne
pouvons que n'entrions en grande apprehension du temps  venir, que
conspirans avec ceux qui desirent choses nouvelles, ilz ne trament
quelque grand mal & calamit  la Republique Chinoise par le moyen de
ntre propre nation, & chass de ntre pas nous envoyent comme poissons
errans par le vague espace de la mer. C'est paraventure ce que nous
predisent noz livres, & dont ilz nous menacent: Vous avs (disent-ils)
plant des epines & sem des orties en une terre douce & aymable, & avs
introduit des serpens & dragons dans voz maisons &c.

Ces beaux exploits achevs au Port-Royal les Anglois en partirent les
neufieme Novembre en intention (dit Biart) de s'aller rendre  leur
Virginie, mais le lendemain un si grand orage s'leva, qu'il carta les
trois vaisseaux, lquels depuis ne se sont point reveuz. La nav
Capitainesse vint heureusement  port en ladite Virginie, quant  la
barque il n'en est nouvelles, mais le vaisseau captif des Jesuites o
eux-mmes toient, aprs avoir long temps combattu les vents, par commun
conseil print la route des Essores pour se raffrechir, & del en
Angleterre.




_Piet du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit, & mort d'icelui.
Epitaphes en sa memoire._

CHAP. XV.

VOILA la fin des voyages transmarins du brave, genereux,& redout
Poutrincourt, de qui la memoire soit en benediction. Voila les
irreprochables tmoignages de son incomparable piet, aiguillon qui lui
a fait entreprendre tant de travaux & de hazars, dont il a et si mal
recompens. Il bruloit d'un si grand desir de voir sa terre de la
Nouvelle-France Christianise que tous ses discours & desseins ne
buttoient qu' cela, &  cela mme il a consomm son bien. Je relis
souvent & avec plaisir entremel de regrets, plusieurs lettres qu'il m'a
crites au sujet de ses voyages, mais particulierement une confirmative
de ce que je viens de dire, qui commence ainsi.

_Monsieur, mon partement_ (de France) _fut si precipit, que je n'eu
moyen de vous dire Adieu que par message, ayant un extreme regret de ne
vous avoir veu, & encore plus grand de ce que n'tes ici (au Port-Royal)
qui travaillis si bien  la culture de vtre jardin, & abattiez bois
pour l'ornement d'icelui: pour m'aider  travailler au jardin de Dieu, &
abbattre le diable. Car il y a toujours des esprits de contradiction.
J'ay bonne envie de vous voir hors des tumultes o trop souvent l'on est
press en France, & de pouvoir ici jouir de vtre bonne compagnie.
Maintenez moy en vos bonnes graces, & je vous maintiendray en celles du
grand Sagamos & invincible Membertou, qui est aujourd'hui par la grace
de Dieu Chrtien avec sa famille._

Au temps de son retour en France, survint le mouvement excit par
Monsieur le Prince & ses associs -cause du mariage du Roy, durant
lequel il fut recherch par les habitans de la ville de Troyes, &
command par sa Majest de reprendre la ville de Meri sur Seine, &
Chateau-Thierri, o ledit Seigneur Prince avoit mis garnisons. Il
commena donc par Meri, l'assiegea, & le print. Mais il y fut tu en la
faon que chacun sait, & qu'il se peut reconoitre par les Epitaphes
suivans, dont l'un est  Saint-Just en Champagne, o il est enterr,
l'autre a t envoy en la Nouvelle-France.




                           NOBILISSIMI HEROIS
                              POTRINCURTII
                               EPITAPHIUM

TERN MEMORI HEROIS MAGNI POTRINCURTII, qui pacatis olim Galli bellis
(in quibus prcpuam militi laudem consequurus est) factionque magna
Errici Magni virtute repressa, opus Christianum instaurand Franci nov
aggressus, dum illic monstra varia debellare conatur, occasione novi
tumultus Gallici  proposito avocatus, & Mericum oppidum in Tricass.
agro ad deditionem cogere  Principe iussus; voti compos, militeris
glori mulatione multis vulneribus confossus, catapult pectori admot
nefari  Pisandro interficitur Mense Decemb. M. DC. XV. tatis anno
LVIII.

                     _M. S. pi recordationis ergo_
                           _Heroi benemerito_.

                             _L. M. V. S._

[Illustration]




                          EIUSDEM HEROIS MAGNI
              Epitaphium ini Nov Franci oris vulgatum,
                           & marmoribus atque
                           arboribus incisum.

[Illustration]


                    CHARA DEO SOBOLES, NEOPHYTI MEI
                          NOV FRANCI INCOL,
                              CHRISTICOL,
                                QUOS EGO.

                  ILLE EGO SUM MAGNUS SAGAMOS VES TER
                             POTRINCURTIUS
                         SUPER  STHERA NOTUS,
                        IN QUO OLIM SPES VESTR.

                        VOS SI FEFELLIT INVIDIA,
                                LUGETE.
                     VIRTUS MEA ME PERDIDIT VOBIS.
                       GLORIAM MEAM ALTERI DARE
                               NEQUIVI.
                            ITERUM LUGETE.




[Illustration]


                             SIXIEME
                         LIVRE CONTENANT
                       LES MOEURS & FAONS
                   DE VIVRE DES PEUPLES DE LA
            Nouvelle-France, & le rapport des terres
            & mers dont a et fait mention s livres
                            Precedens.



PREFACE

_DIEU Tout-puissant en la creation de ce monde s'est tant pleu en la
diversit, que, soit au ciel, ou en la terre, sous icelle, ou au profond
des eaux, en tout lieu reluisent les effects de sa puissance & de sa
gloire, mais c'est une merveille qui surpasse toutes les autres qu'en
une mme espece de creature, je veux dire en l'Homme, se trouvent
beaucoup de varietez plus qu's autres choses crees. Car si on le
considere en la face, il ne s'en trouvera pas deux qui se ressemblent en
tout point. Si on le prent par la voix, c'en est tout de mme: si par la
parole, toutes nations ont leur langage propre & particulier, par lequel
l'une est distingue de l'autre. Mais de moeurs & faons de vivre, il y
a une merveilleuse diversit. Ce que nous voyons  l'oeil en ntre
voisinage, sans nous mettre en peine de passer des mers pour en avoir
l'experience. Or d'autant que c'est peu de chose de savoir que des
peuples sont differens de nous en moeurs & coutumes, si nous ne savons
les particularitez d'icelles: peu de chose aussi de ne savoir que ce
qui nous est proche: ains est une belle science de conoitre la maniere
de vivre de toutes les nations du monde, pour raison dequoy Ulysses a
et estim d'avoir beaucoup veu & conu: il m'a sembl necessaire de
m'exercer en ce sixime livre sur ce sujet, pour ce qui regarde les
nations dquelles nous avons parl, puis que je m'y suis oblig, & que
c'est une des meilleures parties de l'Histoire, laquelle sans ceci
seroit fort defectueuse, n'ayant que legerement & par occasion touch
ci-dessus ce que j'ay reserv  dire ici. Ce que je fay aussi, afin que
s'il plait  Dieu avoir piti de ces pauvres peuples, & faire par son
Esprit qu'ilz soient amens  sa bergerie, leurs enfans sachent 
l'avenir quels toient leurs peres, & benissent ceux qui se seront
employs  leur conversion, 7  la reformation de leur incivilit.
Prenons donc l'homme par sa naissance, & aprs avoir  peu prs remarqu
ce qui est du cours de sa vie, nous le conduirons au tombeau, pour le
laisser reposer, & nous donner aussi du repos._

[Illustration]




CHAP. I

_De la Naissance_


L'AUTHEUR du livre de la Sapience nous tmoigne une chose
tres-veritable, _qu'une pareille entre est  tous  la vie, & une
pareille issue_. Mais chacun peuple a apport quelque ceremonie aprs
ces choses accomplies. Car les uns ont pleur de voir que l'homme vinst
naitre sur le theatre de ce monde, pour y tre comme un spectacle de
miseres & calamitez. Les autres s'en sont rjous, tant pource que la
Nature a donn  chacune creature un desir de la conservation de son
espece, que pource que l'homme ayant et rendu mortel par le pech, il
desire rentrer aucunement  ce droit d'immortalit perdu, & laisser
quelque image visible de soy par la generation des enfans. Je ne veux
ici discourir sur chacune nation car ce seroit chose infinie. Mais je
diray que les Hebrieux  la naissance de leurs enfans leurs faisoient
des ceremonies particulieres rapportes par le Prophete Ezechiel, lequel
ayant charge de representer  la ville de Jerusalem ses abominations, il
lui reproche & dit qu'elle a et extraite & ne du pas des Cananeens,
que son pere toit Amorrhen, & sa mere Hetheenne. _Et quant  ta
naissance (dit-il) au jour que tu naquis ton nombril ne fut point coup,
& tu ne fus point lave en eau, pour tre addoucie, ni sale de sel, ni
aucunement emmaillotte._ Les Cimbres mettoient leurs enfans nouveau-ns
parmi les neges, pour les endurcir. Et les Franois les plongeoient
dedans le Rhin, pour conoitre s'ils toient legitimes: car s'ils
alloient au fond ils toient reputs batars: & s'ilz nageoient dessus
l'eau ils toient legitimes, quasi comme voulans dire que les Franois
naturellement doivent nager sur les eaux. Quant  noz Sauvages de la
Nouvelle-France, lors que j'tois par-dela ne pensant rien moins qu'
cette histoire, je n'ay pas pris garde  beaucoup de choses que j'auroy
peu observer; mais toutefois il me souvient que comme une femme fut
delivre de son enfant on vint en ntre Fort demander fort instamment de
la graisse, ou de l'huile pour la lui faire avaller avant que teter, ni
prendre aucune nourriture. De ceci ilz ne savent rendre aucune raison,
sinon que c'est une longue coutume. Surquoy je conjecture que le diable
(qui a toujours emprunt les ceremonies de l'Eglise tant en l'ancienne,
qu'en la nouvelle loy) a voulu que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui
ne croyent point en Dieu & sont hors de la communion des Saints) ft
oint comme le peuple de Dieu: laquelle onction il a fait interieure, par
ce que l'onction spirituele des Chrtiens est telle.




CHAP. II

_De l'Imposition des Noms_


POUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est  dire
qu'ils ont des noms en grande quantit lquels ilz choisissent &
imposent  leurs enfans. Mais le fils ain volontiers porte le nom de
son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ain de
_Membertou_ s'appellera _Membertouchis_ quasi Le petit, ou le jeune
_Membertou_. Quant au puis-n il ne porte le nom du pere, ains on lui en
impose un  volont: & son puisn portera son nom avec une addition de
syllabe: comme le puis-n de _Membertou_ s'appelle _Actaudin_, celui qui
suit aprs s'appelle _Actaudinech'_. Ainsi _Memembourr_ avoit un fils
nomm _Semcoud_ et son puisn s'appelloit _Semcoudech'_. Ce n'est pas
toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison _ech'_. Car
le puis-n de _Panoniac_ (duquel est mention en la guerre de _Membertou_
contre les Armouchiquois que j'ay dcrit entre les Muses de la
Nouvelle-France) s'appelloit _Panoniagus_: de maniere que cette
terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils
ont une coutume que quand ce frere ain, ou le pere est mort, ilz
changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des
decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprs le decs de
_Memembourr_, & _Semcoud_ (qui sont morts cet hiver dernier, mille six
cens sept) _Semcoudech'_ a quitt le nom de son frere, & n'a point pris
celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeur
 Paris. Et aprs la mort de _Panoniac, Panonaiqus_ quitte son nom, &
fut appell Roland par l'un des ntres. Ce que je trouve mal &
inconsiderment fait de prophaner ainsi les noms des Chrtiens & les
imposer  des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appell
Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut
honor de son nom qu'il ne s'en rendt digne par la vertu. Et comme un
jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accus devant lui d'tre
voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer
sa vie.

Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de
noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la
rememoration d'un deced. Bien trouve-je que les Chinois changent
quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance,
le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont
atteint l'ge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en
quelque secte. Mais rien de semblable  noz Sauvages. Plusieurs
anciennement & encore aujourd'hui changeans d'tat & de fortune ont
chang & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom
excellent signifiant Pere haut. Mais aprs les promesses Dieu voulut
qu'il s'appellt Abraham, Pere de _plusieurs gents & nations_. Et  mme
intention sa femme Sarai (_Dame)_ fut appelle Sara (Dame de grande
multitude). Ainsi Jacob aprs la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu)
fut appell Isral, c'est  dire _Prince avec Dieu_, ou _surmontant le
Dieu fort_. De mme Esa (_Pelu_) fut appell Edom (_Rousseau_)  cause
d'un brout, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de
sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi
cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqus par le savant
Joseph Scaliger en son livre sixime de la correction des temps. Item
les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapports par Zonarc au
troisime de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le
Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado
Archevque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf.
Les Papes aussi  l'imitation de l'Aptre saint Pierre (que premierement
on appelloit Simon) ont voulu participer  ce privilege principalement
depuis l'an huit cens de ntre salut,  quoy (dit Platine) donna
occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut
nomm Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le
nom de religieux font de mme aujourd'hui entre le peuple, soit pour
tre invits  oublier le monde, soit pour receler mieux  couvert les
enfans, qu'ilz retirent  eux contre le gr de leurs parens.

Les Bresiliens ( ce que dit Jean de Leri) imposent  leurs enfans les
noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur
vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant
_Ourapatem_, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour
le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans
signification, lquels paraventure en leur premiere imposition
signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert
la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris
sinon que _Chkoudun_ signifie une Truite: & _Oigoudi_ nom de la riviere
dudit _Chkoudun_ qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms
n'ont point et imposez sans sujet  quelque chose que ce soit. Car Adam
a donn le nom  toute creature vivante selon sa propriet & nature: &
par-ainsi les noms ont et imposez aux hommes signifians quelque chose
comme _Adam_ signifie homme, ou qui est fait de terre: _Eve_ signifie
mere de tous vivans; _Abel_ Pleur: _Can_ Possession: _Jesus_, Sauveur:
_Diable_, Calomniateur: _Satan_, Adversaire, &c. Entre les Romains les
uns furent appelez _Lucius_ pour avoir et nais au point du jour: les
autres _Cesar_, pour ce qu' la naissance du premier de ce nom on ouvrit
par incision le ventre  sa mere: De mme _Lentulus, Piso, Fabius,
Cicero_, &c. tous noms de soubriquets donns par quelqu'accident, ainsi
que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.

Ainsi noz Roys anciens ont particip  cette faon de noms, comme on
peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le
chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin
le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont et
volontiers donnez qu'aprs leur decs. Et entre le menu peuple cela
s'est transfer aux enfans: comme un Notaire toit surnomm le Clerc; un
forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Fvre, ou Fabre, ou
Faur, &c. A plusieurs on a impos le nom de leur pas, ou des lieux o
ils avoient pris naissance. D'autres ont hrit de leurs peres des noms
dont on ne sait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui
est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons s
pas d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prs saint Paul de Leon
qui s'apellent de ce nom.

Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacre que les
premiers hommes leur ont impos les leurs. Ce que le psalmiste semble
blamer quand il dit:

_Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,_
_Leurs palais eternels des sepulcres feront,_
_En diverses maisons leurs terres passeront,_
_Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent._

Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent cel, & pensent
tre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux
lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux
qui les tablissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir
la posterit  bien faire; laquelle mme reoit une tristesse quand elle
ne sait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette
cupidit ont et touchez ceux-mmes qui ont ha le monde, & se sont
sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes
qu'ils ont appelles de leurs noms.




CHAP. III

_De la Nourriture des enfans, & amour des peres & meres envers eux._


LE Tout-puissant voulant montrer quel est le devoir d'une vraye mere,
dit par le prophete Esaie: _La femme peut-elle oublier son enfant
qu'elle allaite, qu'elle n'ait piti du fils de son ventre?_ Cette piti
que Dieu requiert s meres est de bailler la mammelle  leurs enfans, &
ne leur point changer la nourriture qu'elles leur ont donne avant la
naissance. Mais aujourd'hui la plus part veulent que leurs mammelles
servent d'attraits de paillardise: & se voulans donner du bon temps
envoyent leurs enfans aux champs, l o ilz sont paraventure changs ou
donns  des nourrices vicieuses, dquelles ilz sucent avec lait la
corruption & mauvaise nature. Et de l viennent des races fausses,
infirmes & degenerantes de la souche dont elles portent le nom. Les
femmes Sauvages ont plus d'amour que cela envers leurs petits: car
autres qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en toutes les
Indes Occidentales. Aussi leurs tetins ne servent-ilz point de flamme
d'amour, comme pardea, ains en ces terres l l'amour se traite par la
flamme que la nature allume en chacun, sans y apporter des artifices
soit par le fard, ou les poisons amoureuses, ou autrement. Et de cette
faon de nourriture sont loues les anciennes femmes d'Allemagne par
Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres
mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les et alaits: Ce
que pour la pluspart elles ont gard religieusement jusques aujourd'hui.
Or noz Sauvages avec la mammelle leur baillent des viandes dquelles
elles usent, aprs les avoir bien maches: & ainsi peu  peu les
levent. Pour ce qui est de l'emmaillottement, s pas chauds & voisins
des tropiques ilz n'en ont cure, & les laissent comme  l'abandon. Mais
tirant vers le Nort les meres ont une planche bien unie, comme la
couverture d'une layette, sur laquelle mettent l'enfant envelopp d'une
fourrure de Castor, s'il ne fait trop chaud, & li l-dessus avec
quelque bende elles le portent sur leurs dos les jambes pendantes en
bas: puis retournes en leurs cabannes elles les appuient de cette faon
tout droits contre une pierre, ou autre chose. Et comme pardea on
baille des petits panaches & dorures aux petits enfans, ainsi elles
pendent quantit de chapelets, & petits quarreaux diversement colors en
la partie superieure de ladite planche pour l'ornement des leurs. Les
nourissans ainsi, & avec un soin tel que doivent les bonnes meres, elles
les ayment aussi, comme pareillement font les peres, gardans cette loy
que la Nature a ente s coeurs de tous animaux (except des femmes
debauches) d'en avoir le soin. Et quand il est question de leur
demander (je parle des Souriquois, en la terre dquels nous avons
demeur) de leurs enfans pour les amener & leur faire voir la France,
ilz ne les veulent bailler: que si quelqu'un s'y accorde il lui faut
faire des presens, & promettre merveilles ou bailler otage. Nous en
avons touch quelque chose ci-dessus,  la fin du dix-septime chapitre
du livre quatrime. Et ainsi je trouve qu'on leur fait tort de les
appeller barbares, veu que les anciens Romains l'toient beaucoup plus,
qui vendoient le plus souvent leurs enfans, pour avoir moyen de vivre.
Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardea,
c'est qu'ilz sont le support des peres en la vieillesse, soit pour les
aider  vivre, soit pour les defendre de leurs ennemis: & la nature
conserve en eux son droit tout entier pour ce regard. A cause dequoy ce
qu'ilz souhaitent le plus c'est d'avoir nombre, pour tre tant plus
forts, ainsi qu's premiers siecles auquels la virginit toit chose
reprochable, pour ce qu'il y avoit commandement de Dieu  l'homme &  la
femme de croitre, & multiplier, & remplir la terre. Mais quand elle a
et remplie, cet amour s'est merveilleusement refroidi, & les enfans ont
commenc d'tre un fardeau aux pers & meres, lquels plusieurs ont
ddaign & bien souvent ont procur leur mort. Aujourd'huy le chemin est
ouvert  la France pour remedier  cela. Car s'il plait  Dieu conduire
& feliciter les voyages de la Nouvelle-France, quiconque pardea se
trouvera oppress pourra passer l, y confiner ses jours en repos & sans
pauvret; ou si quelqu'un se trouve trop charg d'enfans il en pourra l
envoyer la moiti, & avec un petit partage ilz seront riches &
possederont la terre qui est la plus asseure condition de cette vie.
Car nous voyons aujourd'hui de la peine en tous tats, mme s plus
grans lquels sont souvent traversez d'envies & destitutions: les autres
feront cent bonetades & corves pour vivre, & ne feront que languir: les
autres vivent en perpetuel servage. Mais la terre ne nous trompe jamais
si nous la voulons caresser  bon escient. Tmoin la fable de celui qui
par son testament declara  ses enfans qu'il avoit cach un thresor en
sa vigne, & comme ils eurent bien remu profondement ilz ne trouverent
rien, mais au bout de l'an ilz recueillirent si grande quantit de
raisins qu'ils ne savoient o les mettre. Ainsi par toute l'Ecriture
sainte les promesses que Dieu fait aux patriarches Abraham, Isaac, &
Jacob, & depuis au peuple d'Isral par la bouche de Moyse, & du
Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre, comme un heritage certain,
qui ne peut perir, & o un homme ha dequoy sustenter sa famille, se
rendre fort, & vivre en innocence: suivant le propos de l'ancien Caton,
lequel disoit que les fils des laboureurs ordinairement sont vaillans &
robustes, & ne pensent point s mal.




CHAP IV

_De la Religion_


L'HOMME ayant et cre  l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il
reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu' cela il
employe tout son desir, sa panse, sa force, & son courage. Mais la
nature humaine ayant et corrompue par le pech, cette belle lumiere que
Dieu lui avoit premierement donne a tellement et obscurcie qu'il en
est venu  perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne
se montre point  nous par une certaine forme visible, comme feroit un
pere, ou un Roy; se trouvant accabl de pauvret & infirmit, sans
s'arrter  la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier,
& le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il
s'est forg des Dieux  sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde
qui n'ait et deifi en quelque part, voire mme en ce rang ont et
mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance,
l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, &
de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses
dquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit,
parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si
brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se
est-ce qu'il s'est trouv en ces dernier siecles des nations qui n'en
ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus trange qu'au milieu
d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique &
Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout
bien consider, puis que la condition des uns & des autres est
deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui
adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il
ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu  un autre,
vivant (de verit) une vie qui ne s'loigne gueres de la brutalit: mais
celui l est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa
fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est
beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: tant
semblable  un tableau nud, lequel est prt  recevoir telle couleur
qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une
mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en
subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatret
des hommes, qui disent: Nos peres ont vcu ainsi: que pour dtourbier
que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de
qui la vie depend de l, lquels craignent qu'on ne leur arrache le pain
de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est
parl s Actes des Aptres. C'est pourquoy nos peuples de la
Nouvelle-France se rendront faciles  recevoir la doctrine Chrtienne si
une fois la province est serieusement habite. Car afin de commencer par
ceux de _Canada_, Jacques Quartier en sa deuxime relation rapporte ce
que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre
troisime.

    Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car
    ilz croyent en un qu'ils appellent _Cudouagni_, et disent qu'il
    parle souvent  eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz
    disent que quand il se courrouce  eux, il leur jette de la
    terre aux eux. Ilz croyent aussi quant ilz trpassent qu'ilz
    vont s toilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux
    arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprs qu'ilz nous eurent don
    ces choses  entendre nous leur avons montr leur erreur, & que
    leur _Cudouagni_ est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il
    n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est
    createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire
    seulement, & qu'il faut tre baptiz ou aller en enfer. Et leur
    furent remontres plusieurs autres choses de ntre Foy: Ce que
    facilement ils ont creu: & ont appell leur _Coudouagni,
    Agojouda_. Tellement que plusieurs fois ont pri le Capitaine de
    les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est _Donnacona_)
    _Taiguragni, Domagaya_, avec tout le peuple de leur ville pour
    le cuider tre, mais parce qu ne savions leur intention &
    courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors
    fut prins excuse vers eux, & dit  _Taiguragni & Domagaya_
    qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre
    voyage, & apporterions des Prtres, & du Chrme, leur donnant 
    entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit
    Chrme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le
    Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent.

Samuel Champlein ayant s dernieres annes fait le mme voyage que le
Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, &
fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains _Sagamos_ d'entre eux
touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant
et touch ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant  noz
Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont
destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne
font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit
toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrtiens qui employent bien
souvent  des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour
tablir l maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour dquelles
s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en
personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre 
la mer: mais il y a tant de gens de bonne volont qui s'employroient 
cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont
du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tomb comme une
astorgie, manquant d'amour et de charit Chrtienne, et ne retenant
quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers
Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si
quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha  cet oeuvre, la pluspart
s'en mocquent, semblables  la Salemandre, laquelle ne vit point au
milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une
nature si froide qu'elle les teint par sa froideur.

Chacun veut courir aprs les thresors, & les voudroit enlever sans se
donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y
viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en
celuy qui a dit: _Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces
choses vous seront bailles par-dessus_.

Revenons  nos Sauvages, pour la conversion dquels il nous reste de
prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson 
l'avancement de l'Evangile. Car les ntres & generalement tous ces
peuples jusques  la Floride inclusivement sont fort aisez  attirer 
la Religion Chrtienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je
n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la
facilit y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du
Cap-Breton jusques  Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de
Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, &
office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques  _Chouakoet_)
laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes  croire ce
que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est
necessaire  la vie, aprs l'usage general que nous avons des autres
elemens. Ntre vie a besoin principalement de manger, boire, & tre 
couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce
n'est point tre  couvert d'tre toujours vagabond, & heberg souz
quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger &
vivre, que de manger tout  un coup & mourir de faim le lendemain, sans
pourvoir  l'avenir. Qui donnera donc  ces peuples du pain, & le
vtement, celui-l sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira.
Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du
pain  manger & du btement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car
tout ce que nous saurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous
l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut tre
appell Dieu par ressemblance. _Fay_ (dis Saint Gregoire de Nazianze)
_que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de
Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait_. Les
Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est
grand signe de divinit  un homme mortel d'ayder & soulager un autre
mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des mtiers &
culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annonc, _in auditu
auris_,  la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci
j'ay des tmoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout
disposs  cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a
qui sont Chrtiens de volont & en font les actions telles qu'ilz
peuvent, encores qu'ils ne soient baptizs: entre lquels je nommeray
_Chkoudun_ Capitaine (alias _Sagamos_) de la riviere de Saint Jean
mentionn au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un
morceau qu'il ne leve les eux au ciel, & ne face le signe de la Croix,
pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mmes  noz prieres il se mettoit
 genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plante prs
de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: &
en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, &
reconoit bien qu'ilz sont btes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il
est comme nous, desirant tre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis
affermer prque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est
capable, tant instruit, d'attirer tout le reste.

Les Armouchiquois sont un grand peuple lquels aussi n'ont aucune
adoration: & tans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut
aisment congreger, & exhorter  ce qui est de leur salut. Ilz sont
vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette
insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts,  cause de leur
multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus  l'aise que les autres,
recueillans des fruits de la terre. Leur pas n'est pas encores bien
reconu, mais en ce peu que nous en avons dcouvert j'y trouve de la
conformit avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition &
erreur en ce qui regarde ntre sujet, d'autant que les Virginiens
commencent  avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui
gouverne ce monde ici.

    Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a
    demeur) lquels ils appellent _Nontoac_: mais de diverses
    sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours
    t, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres
    Dieux pour tre moyens & instrumens dquels il se pet servir 
    la creation & au gouvernement. Puis aprs, le soleil, la lune, &
    les toilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre
    principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite,
    laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.

Tous ces peuples generalement croyent l'immortalit de l'ame, & qu'aprs
la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les
mchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu' leur
opinion ilz sont tous aprs la mort bien  leur aise, & principalement
quand ils ont bien defendu leur pas & bien tu de leurs ennemis. Et
pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque
nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des
contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses tranges: comme
d'un mchant, lequel aprs sa mort avoit et prs l'entre de
_Popogosso_ (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna cong
de retourner au monde, pour dire  ses amis ce qu'ilz devoient faire
pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'anne que les
Anglois toient l avint  soixante-deux lieus d'eux (ce disoient les
Virginiens) qu'un corps fut deterr, comme le premier, & remontra
qu'tant mort en la fosse, son ame toit en vie, & avoit voyag fort
loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des
arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on
sauroit voir: & qu' la fin il vint  de fort belles maisons, prs
dquelles il trouva son pere qui toit mort, lequel lui fit exprs
commandement de revenir & declarer  ses amis le bien qu'il falloit
qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprs son message
fait il s'en retournt. L'Histoire generale des Indes Occidentales
rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de _Cusco_, &
des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car
voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres
pour avoir l'or & les richesses qui toient dedans, jettoient les
ossemens des morts a & l, ilz les prioient de ne les carter ainsi,
afin que cela ne les empecht de resusciter: qui est une croyance plus
parfaite que celle des Sadducens, & des Grecs, lquels l'Evangile & les
Actes des Aptre nous tmoignent s'tre mocqu de la resurrection, comme
fait aussi prque toute l'antiquit Payenne.

Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estim
que les ames des bons alloient au ciel, & celles des mchans en une
grande fosse _ou trou_ qu'ilz pensent tre bien loin au Couchant, qu'ils
appellent _Popogusso_, pour y bruler toujours, & telle est la croyance
des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les mchans s'en
vont aprs la mort avec _Aignan_, qui est le mauvais esprit qui les
tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les
montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des
anciens Chrtiens fonds sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul,
& autres, ont estim qu'aprs la mort nos ames toient sequestres en
des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement
de Dieu: & l Origene a pens qu'elles sont comme en une cole d'ames &
lieu d'erudition; o elles apprennent les causes & raisons des choses
qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des
consequences du pass, & des choses  venir. Mais telles opinions ont
et rejettes par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy
Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les
Chrtiens mmes en ont et l, c'est beaucoup  ces pauvres Sauvages
d'tre entrs en ces opinions que nous avons rapportes d'eux.

Quant  ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont
hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui
facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi
comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprs). Ilz
representent donc leurs Dieux en forme d'homme, lquels ils appellent
_Keuuasouuock_. Un seul est nomm _Keuuas_. Ilz les placent en maisons
ou temples faits  leur mode qu'ilz nomment _Machicomuch'_, quels ilz
font leurs prieres, chants, & offrandes  ces Dieux. Et puis que nous
parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, lquels ont
et plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit
saint Augustin, ayant sagement et defendu par Numa Pompilius d'en faire
aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mpriser,
& de ce mpris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'tant rien
si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de
verit Pline dit, _qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillit du
sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie  Dieu.
Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue,
d'oue, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-mme, sans
user d'aucun organe._ Les anciens Allemans instruits en cette doctrine,
non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit
Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les
parois, ni represents en aucune forme humaine, estimans cela trop
deroger  la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous
que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais
laissans les disputes  part, il seroit bien-seant que chacun ft sage &
bien instruit, & qu'il n'y et point d'ignorans.

Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture &
sculpture, & font des images des btes, oiseaux, hommes, en pierres & en
bois aussi joliment que des bons ouvriers de dea, & toutefois ilz ne
s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement
de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets
 petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz
soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, &
toutes autres sortes de gens qui plus btes que les btes adorent &
reverent des choses insensible.

Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de
ce pas-l n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils
ont quelque reverence au soleil, &  la lune: auquels toutefois je ne
trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration,
fors que quand ilz vont  la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere
au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la
louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement
dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet crit avoir pris de ladite
histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels
que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs
loges, l o aprs plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air &
offrent au soleil celui sur qui le sort est tomb d'tre destin pour le
sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins
quand il en dit autant des peuples de _Canada_ lquels il fait
sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pens.
Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des ttes de leurs ennemis
conroyes, tendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent
et sacrifis: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois,
d'en faire ainsi, c'est  dire d'enlever toutes les ttes d'ennemis
qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour
trophes. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.

Pour revenir  noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de
Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car s vieux
siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes,
plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune
dquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur
attribuerent la reverence deu au Createur, & cette faon de reverence
Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regard le Soleil en sa
splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a et seduit en
secret, & ma main a bais ma bouche: Ce qui est une iniquit toute
juge, car j'eusse reni le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main
c'est une faon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans
toucher au soleil ils tendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou
touchoient son idole, aprs baisoient la main qui avoit touch. Et en
cette idolatrie est quelquefois tomb le peuple d'Isral comme nous
voyons en Ezechiel.

Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que
non seulement ilz sont semblables aux ntres, sans aucune forme de
Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveugls &
endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'tre nullement
susceptibles de la doctrine Chrtienne. Aussi sont ils visiblement
tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle
rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de bte, tantot
d'oiseau, ou de quelque forme trange, ilz sont comme au desespoir. Ce
qui n'est point  l'endroit des autres Sauvages plus en dea vers la
Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte
qu'il leur jette de la terre aux eux, & l'appellent _Cudouagni_: & l
o nous tions (o il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il
a egratign _Membertou_ en qualit de devin du pas. Quand on remontre
aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais
incontinent ils oublient leur leon, & retournent  leur vomissement,
qui est une brutalit trange, de ne vouloir au moins se redimer de la
vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mmes
qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si
tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs
chansons que les eaux s'tans une fois dbordes couvrirent toute la
terre, & furent tous les hommes noys, exceptez leurs grandz peres, qui
se sauverent sur les plus hauts arbres de leur pas. Et de ce deluge ont
aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionn ailleurs.
Quant  ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois
trouv l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable
condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande
attention, demeurans tout tonnez de ce qu'ilz avoient ou: & que l
dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu' la verit il leur avoit
recit de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que
plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que ds fort
longtemps un _Mar_ (c'est  dire un tranger vtu & barbu comme les
Franois) avoit et l les pensant ranger  l'obessance du Dieu qu'il
leur annonoit, & leur avoit tenu le mme langage: mais qu'ilz ne le
voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de
malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre:
& de quitter cette faon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que
toutes les nations  eux voisines se mocqueroient d'eux.

Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les
Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie,
& recevront fort facilement la doctrine Chrtienne quant il plaira 
Dieu susciter ceux que le peuvent  les secourir. Aussi ne sont-ilz
visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare
peuple du Bresil, qui est une maldiction trange  eux particuliere plus
qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette
des Aptres pourroit avoit et jusques l, suivant la parole du
vieillart susdit,  laquelle ayans bouch l'aureille ils en portent une
punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont
jamais ou la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations
en plus de trois mille lieus de terre ont une obscure conoissance qui
leur a et donne par tradition de pere en fils.




CHAP. V

_Des Devins & Maitres des ceremonies entre les Indiens._


JE ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prtres ceux
qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens
Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils
offrent  leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Aptre) tout Prtre, ou
Pontife, est ordonn pour offrir dons & sacrifices: tels qu'toient ceux
de Mexique (dont le plus grand toit appell _Papas_) lquels
encensoient  leurs idoles, dont la principale toit celle du Dieu
qu'ils nommoient _Vizilipuztlt_, comme ainsi soit neantmoins que le nom
general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de
toues choses ft _Viracocha_, auquel ilz bailloient des qualits
excellentes, l'appellans _Pachacamac_, qui est Createur du ciel & de la
terre, & _Usapu_, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils
avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou,
lquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement
Joseph Acosta. Ceux-l donc peuvent tre appellez Prtres, ou
Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la
Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les
qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, lquels
en la Floride je trouve appelles _Jarvars, & Joanas_: en Virginia
_Vuiroances_: au Bresil _Carabes_: & entre les ntres (je veux dire les
Souriquois) _Autmoins_. Laudonniere parlant de la Floride:

    Ils ont (dit-il) leurs Prtres, auquels ilz croyent fort, pour
    autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs
    de diables. Ces prtres leur servent de Medicins & Chirurgiens &
    portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues
    pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car
    ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du
    soleil. S'il y a quelque chose  traitter, le Roy appelle les
    _Jarvars_, & les plus anciens, & leur demande leur avis.

Voyez au surplus ce que j'ay crit ci-dessus au sixime chapitre du
premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que
ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits
de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de
quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de
Religion que les _Inguas_ se rendirent jadis les plus grans Princes de
l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi us ceux de dea qui ont voulu
embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, &
autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de
tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces
humaines, ont recours  la puissance superieure des Dieux.

Les _Aoutmoins_ de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de
nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire  croire au
menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent
necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les
Floridiens. Pour exemple soit _Membertou_ grand _Sagamos_. S'il y a
quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations  son
dmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe
le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce mme moyen, en
appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque
present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des
choses absentes, aprs avoir interrog son dmon il rend ses oracles
ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois
veritables: comme quand on lui demanda si _Panoniac_ toit mort, il dit
qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, &
que les Armouchiquois l'auroient tu. Et pour avoir cette rponse il lui
fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe
trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le
mme rendit un oracle veritable de ntre venue au sieur du Pont lors
qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le
quinzime de Juillet toit pass sans avoir aucunes nouvelles. Car il
soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui
avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de
_Membertou_, & il leur dit, Alls en tel endroit, & vous trouverez de la
chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il
arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a chang de
place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait
croire que ce diable est un Dieu, & n'en savent point d'autre, auquel
neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion
forme.

Lors que ces _Aoutmoins_ font leurs chimagres ilz plantent un baton
dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la tte dans
cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu
des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens
jusques  en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ou qu'ils cument par
la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre
_Autmoin_ fait  croire qu'il le tient attach avec sa corde, & tient
ferme alencontre de lui, le forant de lui rendre rponse avant que le
lcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse
ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir
que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais
fait les saints Patriarches & Prophetes  Dieu, lquels ont seulement
pri la face en terre. Mme j'ay quelquefois ou dire que ce maitre
diable en ce conflict egratignoit _Membertou_. Et de ceci me suis
souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre
singe gratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office.

Cela fait il se met  chanter quelque chose ( non advis)  la louange
du diable, qui leur a indiqu de la chasse: & les autres Sauvages qui
sont l repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz
dansent  leur mode, comme nous dirons ci-aprs, avec chansons que je
n'enten point, ni ceux des ntres qui entendoient le mieux leur langue.
Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je
m'approchay de la cabanne de _Membertou_, & mis sur mes tablettes une
parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore crit en ces termes,
_Holoet ho ho h h ha ha haloet ho ho h_, ce qu'ilz repeterent par
plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, _Re fa
sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa_. Une chanson finie ilz
firent tous une grande exclamation, disans; H   . Puis
recommencerent une autre chanson, disans: _Egrigna hau egrigna h he hu
hu ho ho ho egrigna hau hau hau_. Le chant de ceci toit _Fa fa fa sol
sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol_. Ayans fait
l'exclamation accoutume ilz en commencerent une autre qui chantoit
_Tamema alleluya tameja douveni hau hau h h_. Le chant en toit, _Sol
sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re_. J'coutay
attentivement ce mot _alleluya_ repris par plusieurs fois, & ne sceu
jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons
sont  la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce
qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres
nations de ce pas l en font de mme: mais personne n'a particularis
leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en
leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle
fte, il rapporte qu'ilz disoit _H h h h h h h h h h_, avec
cette note, _Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol_. Et cela fait,
s'crioient d'une faon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart
d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques  en
ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: _Heu heur
aure heura heur aure heura heura ouech_. La note est, _Fa mi re sol sol
sol fa mi ut mi re mi ut re_. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils
avoient regrett leurs peres decedez, lquels toient si vaillans, &
toutefois qu'ilz toient consols en ce qu'aprs leur mort ilz
asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, o ilz
danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu' toute outrance
ils avoient menac les _Ouetsacas_ leurs ennemis d'tre bientot pris &
mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs _Carabes_: & qu'ils
avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parl au chapitre
precedent. Je laisse  ceux qui crivent de la demonimanie  philosopher
l dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages
chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire,
_H_, ou _Het_ (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de
bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une
place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses,
semblables  celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui
sont  plus de quinze cens lieus de l. Aprs quoy les ntres font un
feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, &
quelquefois les Isralites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne
sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz
mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne o ilz sont, au
bout de laquelle y a quelques _Matachiaz_, ou autre chose attache, que
le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ou discourir.

On peut ici considerer une mauvaise faon de sauter par dessus le feu, &
de passer les enfans par la flamme s feux de la saint Jean, qui dure
encore aujourd'hui entre nous, & devroit tre reforme. Car cela vient
des abominations anciennes que Dieu a tant ha, dquels parle Theodoret
en cette faon: _J'ay veu_, dit-il, _eh quelque villes allumer des
buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais
aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui
leur sembloit tre comme une exposition & purgation. Et ce ( mon avis)
a et le cas d'Achaz_. Ces faons de faire ont et defendues par un
ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque
le vint-troisime du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) s
rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, &
habilloit-on la fille aine en pouse, & aprs bonne chere & bien beu,
on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur
lquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon &
mal-heur. Ces feu on et continus entre nous sur un meilleur sujet mais
il faut oter l'abus.

Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service
comme celui qu'on rend  Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers
eussent les marques de leur mtier pour mieux decevoir les simples. Et
de fait _Membertou_, duquel nous avons parl, comme un savant
_Aoutmoin_, porte pendue  son col la marque de cette profession, qui
est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est  dire de
_Matachiaz_, dans laquelle y a je ne say quoy gros comme une noisette,
qu'il dit tre son demon appell _Aoutme_. Je ne veut mler les choses
sacres avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable
fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du
jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne
loy, sur lequel Moyse avoit mis _Urim & Tummim_, Or ces _Urim & Tummim_
Rabbi David dit qu'on ne sait que c'est & semble que c'toient des
pierres. Rabbi Selomoh dit que c'toit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova,
nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il
faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'toit douze pierres
precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verit: Ce
qui est notable pour les Evques & grans Pasteurs, dquelz la vie, les
moeurs, & la parole ne doit tre qu'une perpetuelle doctrine qui
enseigne les peuple  bien vivre: & une verit immuable, qui ne flatte
point, qui ne redoute rien, & qui d'un clat semblable au son de la
trompete annonce purement la parole de Dieu.

Et comme le sacerdoce toit successif, non seulement en la maison
d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la
charge toit affecte  son fils ain aprs lui, ainsi que dit Thyamis
en l'Histoire thiopique d'Heliodore: De mme, parmi ces gens ici ce
mtier est successif, & par une traditive en enseignent le secret 
leurs fils ains. Car l'ain de _Membertou_ (auquel par mocquerie on
impos nom Juda, dequoy il s'est fach ayant entendu que c'est un
mauvais nom) nous disoit qu'aprs son pere il seroit _Aoutmoin_ au
quartier; ce qui est peu de chose: car chacun _Sagamos_ ha son
_Aoutmoin_, si lui-mme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela
pour le profit qui en revient.

Les Bresiliens ont leurs _Carabes_, lquels vont & viennent par les
villages, faisans  croire au peuple qu'ils ont communication avec les
esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire
contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou
fertilit de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine faon de
sonnettes qu'ils appellent _Maracas_, faites d'un fruit d'arbre gros
comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les
calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites
pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs
solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que
leur dmon est l dedans. Ces _Maracas_ bien parez de belles plumes, ilz
fichent en terre le baton qui passe  travers & les arrengent tout du
long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne  boire & 
manger. De faon que ces affronteurs faisans  croire aux autres idiots
(comme jadis les sacrificateurs de Bel, dquels est fait mention en
l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque
chef d'htel adjoutant foye  cela, ne fait faute de mettre auprs de
ces _Maracas_, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz
continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si
sots que de se persuader qu'en sonnant de ces _Maracas_, quelque esprit
parle  eux, & leur attribuent de la divinit. De sorte que ce seroit
grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles
sonnettes, dquelles viandes ces reverens _Carabes_ s'engraissent
joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abus de toutes
part.

[Illustration]




CHAP. VI

_Du langage_


LES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques  ces peuples
dquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde dea. Car je voy que les
Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que
les Peroans, & que les Peroans sont distinguez des Mexiquains: les
iles semblablement ont leur langue  part: en la Floride on ne parle
point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point
les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divis
par le langage. Voire en une mme province il y a langage different, non
plus ne moins qu's Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le
Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie
dit que l chacun _Vuiroan_, ou seigneur, ha son langage particulier.
Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que
nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle
en Canada _Agohanna_, par mi les Souriquois _Sagamos_ en la Virginie
_Uviroan_, en la Floride _Paraousti_, s iles de Cuba _Cacique_, les
Roys du Perou _Inquas_, &c. J'ay laiss les Armouchiquois & autres que
je ne say pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les
vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', -cause de l'experience du
pass, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les
langues mmes se changent, comme nous voyons que par dea nous n'avons
plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui toit au temps de
Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent
plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement s ores
maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a
laiss comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz Franois
qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu
inferer ici: seulement j'y ay trouv _Caraconi_, pour dire Pain; &
aujourd'hui on dit _Caracona_, que j'estime tre un mot basque. Pour le
contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien
& nouveau langage de Canada.

Ancien                     Nouveau

1  Segada               1  Regoia
2  Tigneni              2  Nichou
3  Asebe                3  Nichtoa
4  Honnaton             4  Rau
5  Oniscon              5  Apateta
6  Indaie               6  Coutouachin
7  Ayaga                7  Neouachin
8  Addegue              8  Nestouachin
9  Madellon             9  Pescouades
10 Assem               10  Metren

Les Souriquois disent   Les Etechemins.

1  Negout               1  Bechkon
2  Tabo                 2  Nich'
3  Chicht               3  Nach'
4  Neois                4  au
5  Nan                  5  Prenchk
6  Kamachin             6  Chachit
7  Eroeguenik           7  Coutachit
8  Meguemorchin         8  Erouguen
9  Echkonadek           9  Pechcoquem
10 Metren              10  Peiock

Pour la conformit des langues, il se trouve quelquefois des mots de
dea, qui signifient quelque chose pardela, comme Jean de Leri dit que
_Leri_ signifie une huitre, au Bresil: & au pas des Souriquois Marchin
signifie un loup, qui est le nom d'un Capitaine Armouchiquois: mais de
mots qui se rapportent en mme signification il s'en trouve peu. En
l'histoire Orientale de _Maffeus_ j'ay leu _Sagamos_ en la mme
signification que le prennent noz Souriquois, pou dire Roy, Duc,
Capitaine. Ce que considerant quelquefois, il m'est venu en la pense de
croire que ce mot vient de la premiere antiquit: d'autant que (selon
Berose) No fut appel _Saga_, qui signifie Prtre & Pontife, pour avoir
enseign la Theologie, les ceremonies du service divin, & beaucoup de
secrets des choses natureles aux scythes Armeniens (que les Autheurs
cosmographes appellent Sages) lquelles toient en depot par crit s
mains des Prtres. Et de ces peuples Sages peuvent tre sortis noz
Tolosains, que les anciens appelloient Tectosages. Deu que le mot _Saga_
ne s'loignent point les Hebrieux, en la langue desquels [Hbreu]
_Sagan_ (selon Rabbi David) signifie Grand Prince, & quelquefois celui
qui teint le premier lieu aprs le souverain Pontife. En quelques lieux
d'Esaie & Jeremie ce mot est pris pour Magistrat, en la version
ordinaire de la Bible: & neantmoins _Santes Paninus_, & autres,
l'interpretent _Prince_.

Mais c'est assez philosopher l dessus: passons outre. Ceux qui ont et
en Guine disent que _Babougie_ signifie l un petit enfant, ou le faon
d'un animal en la sorte que ldits Souriquois prennent ce mot. Ainsi en
France nous avons plusieurs mots non tirez du Grec, mais que les Grecs
ont pris de nous: comme de Moustache, vient [Grec: mysyx] & de ce que
nous disons Boire  tire-larigot vient [Grec: laryglex, laryglos]: de
Giboule [Grec: gbol]: de Baller,[Grec: ballizein]: de Lance [Grec:
lagk]: de Botines [Grec: binga]: de Clapier [Grec: klapein]: de Tapis,
[Grec: taps]: De tapit contre terre, [Grec: tapeigo]: de Baster [Grec:
botsyz]: de Pantoufle, [Grec pantophellos]: de Brasser [Grec: braz]:
de Chiquaner [Grec: Kichynein], songer quelque mechancet pour tromper:
de Colle, [Grec: kolla]: du mot Tolofain Trufer, c'est  dire mocquer,
[Grec: enteupha], &c. Et les mots Grecs [parydeisos, bosphoros]
viennent de l'Hebrieu [Pardes, & Bospharad].

Ils usent ainsi que les Grecs & Latins du mot Toy (_Kir_) en parlant 
qui que ce soit: & n'est encore entre eux venu l'usage de parler  une
persone par le nombre pluriel, ainsi que par reverence ont jadis fait
les Hebrieux, & font aujourd'hui noz nations de l'Europe.

Quant  la cause du changement de langage en _Canada_, duquel nous avons
parl, j'estime que cela est venu d'une destruction de peuple. Car il y
a quelques annes que les Iroquois s'assemblerent jusques  huit mille
hommes, & deffirent tous leurs ennemis, lquels ilz surprindrent dans
leurs enclos. J'adjoute  ceci pour le changement du langage, le
commerce qu'ilz font d'orenavant avec leurs pelleteries depuis que les
Franois les vont querir: car au temps de Jacques Quartier on ne se
soucioit point de Castors. Les chapeaux qu'on en fait ne sont en usage
que depuis ce temps-l: non que l'invention soit nouvelle: car s
vieilles panchartes des Chappeliers de Paris il est dit qu'ils feront
des de fins Bivres (qui est le Castor) mais soit pour la chert, ou
autrement, l'usage en a et long temps intermis.

Au regard de la prononciation, ils ont les mots fort faciles, & ne les
tirent point du profond de la gorge comme font quelquefois les Hebrieux,
& entre les nations d'aujourd'hui les Suisses, Allemans & autres: &ne
prononcent aussi  l'ayde du n comme encore quelquefois ldits
Hebrieux: ce qui me semble tre un avantage pour s'accommoder avec eux.
Et pour exemple de ceci je proposeray quelques mots communs, lquels ilz
prononcent comme je les ay ici crits: o faut observer que les (ch) se
prononcent non comme le X Grec, mais  la faon que nous disons chair,
cheval, beche.

Homme,                      Metaboujou, ou Kessona
Femme,                      Meboujou
Mary,                       Tasetch'
Femme marie,               Nidroech, ou Roka
Pere,                       Nouchich'
Mere,                       Nekich'
Frere ain,                 Necis
Frere germain,              Skinetch'
Frere de ma femme,          Nemacten
Frere ami,                  Nigmach'
Nevoeu,                     Neroux
Soeur,                      Nekich'
Fils,                       Nekous
Fille,                      Fetouch', ou Pecenemouch'
Enfant,                     Babougie

Feu,                        Bouktou
Fume,                      Nedourouzi
Charbon,                    Ichau
Poudre,                     Pechau
Pierre,                     Khoudou
Eau,                        Chabaan, ou Orenpesc
Terre,                      Megamingo
Montagne,                   Pamdenour

Ciel,                       Oajek
Soleil,                     Achtek
Lune,                       Kinch' Kaminau
Etoile,                     Kercosetech'

Tte,                       Menougi
Cheveux,                    Mouzabon
Aureilles,                  Sekdoagan
Front,                      Tegoeja
Yeux,                       Nepeguigout
Sourcil,                    Nitkou
N,                         Chich'kon
Bouche,                     Meton
Levre,                      Nekoui
Dent,                       Nebidre
Langue,                     Nirnou
Barbe,                      Nigidoin
Gorge,                      Chidon
Col,                        Chitagan
Bras,                       Pisquechan
Mains,                      Mepeden
Doigts,                     Troeguen
Ventre,                     Migedi
Nombril,                    Niri
Membre viril,               Carcaris, ou Irtay
Celui de la femme,          Match'
Testicules,                 Nerejou, ou Marjos.
Cul,                        Menogoy
Genoux,                     Cagiguen
Jambes,                     Mecat
Piez,                       Nechit.

Robbe,                      Achoan, ou Aton
Manche,                     Argeniguen
Chapeau,                    Agoscozon
Chemise,                    Atouray
Chausses,                   Mezibediazeguen
Bas de chausses,            Piscagan, ou Pessagagan
Souliers,                   Mekezen
Lit,                        Enax

Aiguille,                   Mocouschis
Epingle,                    Mocouchich'
Alene,                      Mocous
Corde, ou fil'              Ababich'
Croc,                       Noporo

Chauderon,                  Aoan, ou Astikou
Bois,                       Kemouch', ou Makia
Ecorces,                    Bouoac
Fort,                      Nibemk
Fueille,                    Nibir
Hache,                      Temieguen, ou Achetoutagan

Cabanne,                    Oagoan

Pain,                       Caracona
Vin,                        Chabaan saaket
Chair,                      oux
Graisse,                    Mimera
Bl,                        Cromcouch'
Beurre,                     Cacamo
Sel,                        Sarao
Faim,     Peskabaan, ou Pech'ktemay, ou Keouigin.

Farine,                     Oabeeg
Pois,                       erraou
Feves,                      Pichkageguin
Galette,                    Mouschcoucha
Cuisinier,                  Atoctegic

Arc,                        Tabi
Fleche,                     Pomio
Fer de fleche,              Nachoutugan
Carquois,                   Pitrain
Arquebuze,                  Piscou
Epe,                       Ech'pada
Capitaine,                  Sagmo, Hirmo
Prisonnier esclave,         Kichtech'

Couteau,                    Hoagan
Plat, ou Escuelle,          Ouragan
Culiere,                    Nememekoun
Baton,                      Makia
Peigne,                     Arcoenet

J'ay voulu ici raporter ce que dessus, pour montrer la facilit de leur
prononciation: & en eusse peu fair un plus long dictionaire si mon sujet
l'et permis. Mais cela suffira  mon intention. D'une chose
veux-j'avertir mon lecteur, que quoy que j'aye cherch & demand
curieusement quelque regle pour la variation des noms & verbes de la
langue de noz Sauvages, je n'en ay jamais rien peu apprendre. Item sera
observ qu'ils ont en leur prononciation le (s) des Grecs au lieu de
ntre (u) & terminent volontiers les mots en (a) comme Souriquois,
_Souriquoa_, Capitaine _Capitaina_: Normand, _Normandia_: Basque,
_Basquoa_: une Martre, _Martra_, Banquet, _Babaguia_: &c. Mais il y a
certaines lettres qu'ilz ne peuvent bien prononcer, savoir (v) consone,
& (f) au lieu dequoy ilz mettent (b) & (p) comme Fvre, _Pebre_. Et pour
(Sauvage) ilz disent _Chabaia_, & s'appellent eux-mmes tels, ne sachans
en quel sens nous avons ce mot. Et neantmoins ilz prononcent mieux le
surplus de la langue Franoise que noz Gascons, lquels outre
i'inversion de l'(u) en (b) & du (b) en (u) s troubles derniers toient
encore reconus & mal-mens en Provence par la pronunciation du mot
_Cabre_, au lieu duquel ilz disoient _Crabe,_, ainsi que jadis les
Ephrateens ayans perdu la bataille contres les Galaadites, pensans fuir
toient reconus au passage du Jordain par la prononciation du mot
_Schibboleth_, qui signifie un pic, au lieu duquel ilz prononoient
_Sibboleth_ (qui signifie le gay d'une riviere) demandans s'ilz
pourroient bien passer. Les Grecs aussi avoient diverses prononciations
d'un mme mot, pour ce qu'ils avoient quatre langues distinctes separes
de la commune. Et en Plaute nous lisons que les Prnestin non gueres
lognez de Rome Prononoient _Konia_, au lieu de _Ciconia_. Mmes
aujourd'hui les bonnes femmes de Paris disent encore _mon Courin_ pour
_mon Cousin_, & _mon mazi_, pour _mon mari_.

Or pour revenir  noz Sauvages, jaoit que par le commerce plusieurs de
noz Franois les entendent, neantmoins ils ont une langue particuliere
qui est seulement  eux conue: ce qui me fait douter de ce que j'ay dit
que la langue qui toit en _Canada_ au temps de Jacques quartier n'est
plus en usage. Car pour s'accommoder  nous ilz nous parlent du langage
qui nous est plus familier, auquel y a beaucoup du Basque entremel: non
point qu'ilz se soucient gueres d'apprendre noz langues: car il y en a
quelquefois qui disent qu'ilz ne nous viennent point chercher: mais par
longue hantise force de retenir quelque mot.

Ayans divers langages entre eux-mmes, & ces peuples tans tous divisez
les uns des autres en ce regard, & peu curieux d'apprendre noz langues
(qui neantmoins est un point bien necessaire) je continue au propos que
j'ay dit ci-dessus, que pour les enseigner utilement & parvenir bien-tot
 leur conversion, & les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer,
il ne les faut surcharger de langues inconues, la Religion ne consistant
point en cela. Et par ce moyen sera satisfait au desir de l'Aptre
sainct Paul, lequel crivant aux Corinthiens, disoit, _J'aime mieux
prononcer en l'Eglise cinq paroles en mon intelligence afin que
j'instruise aussi les autres, que dix mille paroles en langage inconu_.
Ce que saint Chrysostome interpretant: _Il y en avoit dja anciennement_
(dit-il) _plusieurs qui avoient le don de prier, & prioient certainement
en langue persane, ou Romane, mais ilz n'entendoient pas ce qu'ils
avoient dit._ C'est une des bonnes parties de la Religion que la priere,
en laquelle il est bien necessaire qu'on entende ce que l'on demande. Et
ne puis penser que le peu de devotion qui se voit prque en toute
l'Eglise, vienne d'ailleurs, que faute d'entendre ce que l'on prie: ce
que si plusieurs personnes endurcies au vice comprenoient de
l'intelligence aussi bien que des aureilles, je croy que la pluspart se
fondroient en larmes bien souvent entendans le contenu soit aux Pseaumes
de David, soit en leurs autres prieres. Non qu'il faille changer le
service ordinaire de l'Eglise: Mais si en l'assemble Ecclesiastique de
Trente le Conseil de France a trouv bon pour la generale union de
l'Eglise, & consolation des ames, de demander entre autres choses
quelques prieres & cantiques approuvez de nos Evques & Docteurs, en
langue vulgaire, & entendue, cela se peut  beaucoup meilleure raison
accorder  ces pauvres Sauvages, dquels il faut chercher le salut sur
toutes choses, & le chemin pour y bien-tot parvenir.

Je diray encore ici touchant les nombres (puis que nous en avons parl)
qu'ilz ne content point distinctement, comme nous les jours, les
semaines, les mois, les annes: ains declarent les annes par soleils,
comme pour cent annes ilz dirent _Cach'metren achtek_, c'est  dire
cent soleils, _bitumetrenagu achtek_, mille soleils, c'est  dire mille
ans: _metrem Knichkaminau_, dix lunes, _tabo metrenguenak_, vint jours.
Et pour demontrer une chose innumerable, comme le peuple de Paris, ilz
prendront leurs cheveux, ou du sable  pleine mains: & de cette faon de
conter use bien quelquefois l'Ecriture sainte, comparant (par hyperbole)
des armes au sable qui est sur le rivage de la mer. Ilz signifient
aussi les saisons par leurs effects, comme pour donner  entendre que le
_Sagamos_ Poutrincourt viendra au Printemps, ilz diront _nibir betour,
Sagmo_ (pour _Sagamos_, mot racourci) _Poutrincourt betour eta, Ke
deretch_, c'est  dire: La fueille venue, alors le Sagamos Poutrincourt
viendra, certainement. N'ayans donc distinction de jours, ni de saisons,
aussi ne sont ilz persecutez par l'impiti des crediteurs, comme
pardea: & leurs _Autmoins_ ne leur roignent ni allongent les annes
pour gratifier les peagers & banquiers, comme faisoient anciennement
(par corruption) des Prtres idolatres de Rome, auquels on avoit
attribu le reglement & disposition des temps, des saisons & des annes,
ainsi que dit Solin.




CHAP VII

_Des Lettres_


CHACUN sait assez que ces peuples Occidentaux n'ont point l'usage Des
lettres, & c'est ce que tous ceux qui en ont crit disent qu'ils ont
davantage admir, de voir que par un billet de papier je face conoitre
ma volont d'un monde  un autre, & pensoient qu'en ce papier il y eust
de l'enchanterie. Mais ne se faut tant emerveiller de cela si nous
considerons qu'au temps des Empereurs Romains Plusieurs nations de dea
ignoroient les secrets d'icelles, entre lquelles Tacite met les
Allemans (qui pour le jourd'hui formillent en hommes studieux) & adjoute
un trait notable. Que les bonnes moeurs ont l plus de credit,
qu'ailleurs les bonnes loix.

Quant  noz Gaullois il n'toit pas ainsi d'eux. Car ds les vieux
siecles de l'ge d'or ils avoient l'usage des lettres, mmes avant les
Grecs & Latins (n'en dplaise  ces beaux Docteurs qui les appellent
barbares). Car Xenophon, qui parle d'eux, & de leur origine en ses
quivoques, nous temoigne que les lettres que Cadmus apporta aux Grecs
ne ressembloient pas les Phoeniciennes, mais celles des Galates (c'est 
dire Gaullois) & Msoniens. En quoy Csar s'est quivoqu ayant dit que
les Druides usoient de lettres Grecques s choses prives: car au
contraire les Grecs ont us des lettres Gaulloises. Et Berose dit que le
troisime Roy des Gaulles aprs le deluge, nomm Sarron, institua des
Universitez pardea, & adjoute Diodore, que's Gaulles y avoit des
Philosophes & Theologiens appellez Sarronides (beaucoup plus anciens que
les Druides) lquels toient fort revers, & auquels tout le peuple
obeissoit, ainsi qu'aujourd'hui en la Chine, o les commandemens &
charges se donnent aux philosophes &  la vertu. Les mmes autheurs
disent que Bardis cinquime Roy des Gaullois inventa les rhimes &
Musique, & introduisit des Potes & Rhetoriciens qui furent appellez
Bardes, dquels Csar & Strabon font mention. Mais le mme Diodore crit
que les Potes toient parmi eux en telle reverence, que quand deux
armes toient prtes  choquer ayans desja les coutelas degainez, ou
les javelots en main pour donner dessus, ces Potes survenans chacun
cessoit & remettoit ses armes: tant l'ire cede  la sapience, mme entre
les barbares plus farouches, & tant MARS REVERE LES MUSES, dit
l'Autheur. Ainsi j'espere que ntre Roy tres-Chrtien, tres-Augtuste &
tres-victorieux HENRY IIII, aprs le tonnerre des sieges de villes & des
batailles cess, reverant les Muses & les honorant comme il a desja
fait, non seulement il remettra sa fille aine en son ancienne
splendeur, & lui donnera, tant fille Royale, la propriet de ce Basilic
attach au temple d'Apollon, lequel par une vertu occulte empchoit que
les araignes n'ourdissent leurs toiles au long de ses parois: Mais aussi
tablira sa Nouvelle-France, & amenera au giron de l'Eglise tant de
pauvres peuples qu'elle porte affamez de la parole de Dieu, qui sont
proye  l'enfer: & que pour ce faire il donnera moyen d'y conduire des
Sarronides & des Bardes Chrtiens portans la Fleur-de-lis au coeur,
lquels instruiront & civiliseront ces peuples vrayment barbares, & les
ameneront  son obeissance.

Tel avoit et mon desir & mon espoir. Mais un parricide abominable
engendr de la bave de Cerbere, imbu de la doctrine de quelques uns qui
enseignent  tuer les Rois souz le nom de tyrans, a trench le filet de
la vie  ntre grand HENRY l'honneur des Rois, au milieu de ses liesses
& de sa ville capitale: Sur quoy je fis coucher au frontispice de la
harangue funebre prononce en l'Eglise saint Gervais  Paris, par le
docte & subtile Docteur Theologien nostre Maistre Nicolas de Paris, en
l'honneur de ce bon & grand Roy, le Sonnet qui s'ensuit:

                        SONNET SUR LA MORT
                      DU GRAND HENRY ROY DE
                       France & de Navarre.

_QUOY doncques est-il mort ce Mars toujours vainqueur,_
_Notre Hercule Gaullois, ce foudre de la guerre_
_Qui promettoit bien-tot la mcreante terre_
_Reduire par son bras sous le joug du Seigneur!_

_Pleurez-le, bons Franois, & des eux & du coeur,_
_Car en luy vtre gloire a comme d'un tonnerre_
_Ressenti les clats, & ce lieu qui l'enserre_
_Enserre quant & lui de France le bon-heur._

_Malheureux assassin quelle maudite cole_
_T'a montr d'attenter sur l'Oint du Souverain,_
_Et mettre dessus lui ta parricide main!_

_O cieux qui tout voys rompez vtre carole,_
_Soleil dtourne toy pour ne voir ce forfait_
_Terre ouvre tes enfers pour venger ce meffait._




CHAP. VIII

_Des Vtemens & Chevelures._


DIEU au commencement avoit cre l'homme nud, & l'innocence rendoit
toutes les parties du corps hontes  voir. Mais le pech nous a rendu
les outils de la generation honteux, & non aux btes qui n'ont point
pech. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudit,
destituez de vtemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier
pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux &
les en vtit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vtement donc
n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, &
pour couvrir ntre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement
& aujourd'hui ont vcu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte,
bien-seance, & honnetet. Et ne m'tonne des Sauvages Bresiliens qui
sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la
grande Bretagne) lquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vtemens
au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations
qui ont et & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont
peuples tombs en sens reprouv & abandonnez de Dieu: mais des Chrtiens
qui sont en l'thiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan;
lquels au rapport des Portugais qui en ont crit des histoires, n'ont
les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les
Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leon de l'honnetet
que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attache par-devant  une
courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre
ct de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de
leur vtement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et
elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du
cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attach avec une
laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors:
mais tans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop
froid. Et ne les sauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait
de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos.
Neantmoins ils ont plus d'honnetet, entant qu'ilz couvrent leurs
parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en
une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont
vtue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de
saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes
manches de castor attaches par derriere qui les tiennent bien
chaudement. Et de cette faon toient vtus les anciens Allemans, au
rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.

Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains
seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur
le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses
couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi
sagement pourveu  l'infirmit humaine, qu'aux pas chauds, par ce que
les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux
jambes & aux pis, puis nous finirons par la tte.

Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou  la chasse, usent de bas de
chausses grans & hauts comme noz bas  botter, lquels ils attachent 
leurs ceinture, &  cot par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes
sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en
usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en
ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les ntres usent de
souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, lquels ilz faonnent fort
proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement
quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroy,
ni endurci, ains seulement faonn en maniere de buffle, qui est cuir
d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'toient les
anciens Gots, lquels ne portoient pour toutes chaussures que des
brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied,
l o ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval,
ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le
surplus de leurs vtemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras
comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras,
& ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures
rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'tat de ceux qui ont ravag
l'Empire Romain, lquels Sidoine de Polignac Evque d'Auvergne depeint
de cette faon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de
la paix:

_........squalent vestes, ac sordida macro_
_Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_
_Altat suram pelles, ac poplite nudo_
_Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c.

Quant  ce qui est de l'habillement de tte nul des Sauvages n'en porte,
si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre
des chapeaux ou bonnets avec les Franois: ains portent les cheveux
battans sur les paules tant hommes que femmes sas tre nouez, ny
attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la
tte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz
laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens,
tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur
pendent plus bas que la ceinture quand ils sont dtortillez. Pour donc
eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme
noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes
quelque plume qui leur aggre, & les femmes une aiguille  trois pointes
commenant par l'unit  la faon des Dames de France, lquelles portent
aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de tte.
Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller  tte nue, & n'est venu
l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par
sa chevelure  un chne, aprs avoir perdu la bataille contre l'arme de
son pere: & n'avoient en ce temps l la tte couverte, sinon quand ilz
faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par
l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils
s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant &
pleurant, & ayant la tte couverte, & tout le peuple qui toit avec lui.
Les Perses en faisoient de mme, comme se peut recuillir de l'histoire
d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire
pendre, assavoir Mardoche, s'en alla en sa maison pleurant, & la tte
couverte: qui toit chose extraordinaire. Les Romains  leur
commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les
mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge,
rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: _Vade lictor, colliga
manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito_. De fait Jules Csar
ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes 
tte nue, soit au Soleil, soit  la pluie, ce dit Suetone. Et comme il
fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la tte
un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux &
Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue
chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier
des Gaullois trans-Alpins, lquels pour cette occasion donnerent le nom
 la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:

_...mollesque flagellant Colla com..._

Noz Rois Franois en ont et surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la
portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'chine & les paules
si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il
l'appelle _Capillorum flagella_. Les Gots faisoient tout de mme, &
laissoient pendre sur les paules des groz flocons frizez que les
autheurs du temps appellent _granos_, laquelle faon de chevelure fut
defendue aux Prtres, ensemble le vtement seculier en un Concile
Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric
voulut que les Prtres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux
sortes de peuple, les uns qu'il appeloit _pileatos_, les autres
_Capillatos_, ce que ceux-ci prindrent  si grande faveur d'tre
appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs
chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de
cheveux. Mais je trouve par le tmoignage de Tacite que les Schwabes
nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au
sommet de la tte ainsi que nous avons dit des Souriquois &
Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des
Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent
le poin de devant, & sont  demi chauves, ce que ne font les autres. A
rebours dquels Pline recite qu' la cheute des monts Riphes toit
anciennement la region des Arymphens, que nous appellons maintenant
Moscovites, lquels se tenoient par les forts, mais ils toient tous
tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter
des cheveux. Voila comme une mme faon de vivre est receue en un lieu &
reprouve en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en
beaucoup d'autres choses en noz regions de dea, o nous voyons des
moeurs & faons de vivre tout diverses quelquefois sous un mme Prince.




CHAP. IX

_De la forme, couleur, stature, dexterit des sauvages: & incidemment
des mouches Occidentales: & pourquoy les Ameriquains ne sont noirs, &c._


ENTRE toutes les formes des choses vivantes & corporeles celle de
l'homme est la plus belle & la plus parfaite. Ce qui toit bien-seant &
 la creature, & au Createur, puis que l'homme toit mis en ce monde
pour commander  tout ce qui est ici bas. Mais encores que la Nature
s'efforce toujours de bien faire, neantmoins quelquefois elle est
precipite & gehenne en ses actions: & de l vient que nous avons des
monstres & chose exorbitantes contre la regle ordinaire des autres.
Voire mme quelquefois aprs que la Nature a fait son office nous aidons
par nos artifices  rendre ce qu'elle a fait, ridicule & informe: Comme,
par exemple, les Bresiliens naissent aussi beaux que le commun des
hommes mais  la sortie du ventre on les rend difformes par leur ecraser
le bout du nez, qui est la principale partie en laquelle consiste la
beaut de l'homme. Vray est que comme en certains pas ilz prisent les
longs nez, en d'autres les Aquilins, ainsi entre les Bresiliens d'est
belle chose d'tre camu, comme encore entre les Africains Mores, lquelz
nous voyons tous tre de mme. Eta avec ces larges nazeaux les
Bresiliens ont coutume de se rendre encore plus difformes par artifice,
se faisans de grandes ouvertures aux joues, & au dessous de la levre
d'embas, pour y mettre des pierres vertes & d'autres couleurs de la
grandeur d'un teston: de maniere que cette pierre ote c'est chose
hideuse  voir que ces gens l. Mais en la Floride, & par tout au-dea
du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement beaux hommes comme
en l'Europe, s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz sont de bonne
hauteur, & n'y ay point veu de nains, ni qui approchassent. Toutefois
(comme j'ay dit en quelque endroit) s montagnes des Iroquois, qui sont
au Sur-ouest, c'est  dire  main gauche, de la grande riviere de
_Canada_ il y a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits hommes,
vaillans, & redoutez par tout, lquels sont plus souvent sur l'offensive
que sur la defensive. Mais quoy que l o nous demeurions les hommes
soyent de bonne hauteur, toutefois je n'en ay point veu de si haute que
sieur de Poutrincours,  qui sa taille convient fort bien. Je ne veux
ici parler des Patagons peuples qui sont outre la riviere de la Plate,
lquels Pighafette en son Voyage autour du monde, dit tre de telle
hauteur, que le plus grand d'entre nous ne leur pourroit  peine aller 
la ceinture. Cela est hors les limites de ntre Nouvelle-France. Mais je
viendray volontiers aux autres circonstances de corps de noz Sauvages
puis que le sujet nous y appelle.

Ilz sont tous de couleur olivtre, ou du moins bazanez comme les
Hespagnols: non qu'ilz naissent tels, mais tans le plus du temps nuds
ilz s'engraissent les corps, & les oignent quelquefois d'huile de
poisson, pour se garder des mouches, qui sont fort importunes non
seulement l o nous tions, mais aussi partout ce nouveau monde, & au
Bresil mme: si bien que ce n'est merveille si Beelzebub prince des
mouches tient l un grand empire. Ces Mouches sont de couleur tirant sur
le rouge, comme de sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire que
leur generation ne vient que des pourritures des bois. Et de fait nous
avons eprouv qu'en la seconde anne tans un peu plus  decouvert, il y
en a moins eu que la premiere. Elles ne peuvent soutenir la grande
chaleur, ni le vent; mais hors cela (comme ne temps sombre) elles sont
facheuses,  cause de leurs aiguillons, qui sont longs pour un petit
corps: & sont si tendres que si on les touche tant soit peu on les
crase. Elles commencent  venir sur le quinzime de Juin, & se retirent
au commencement de Septembre. Etant au port de Campseau en Auoust je n'y
ay veu ni senti pas une dont je me suis tonn, veu que c'est la mme
nature de terre, & de bois. En septembre, aprs que ces maringoins ici
s'en sont allez, naissent d'autres Mouches semblables aux ntres, mais
elles ne sont facheuses & deviennent fort grosses. Or noz Sauvages pour
se garentir des piqures de ces animaux se frottent de certaines graisses
& huiles, comme j'ay dit, qui les rendent sales & de couleur bazane.
Joint  ceci qu'ilz sont toujours ou couchez par terre, ou exposs  la
chaleur & au vent.

Mais il y a sujet de s'tonner pourquoy les Bresiliens, & autres
habitans de l'Amerique entre les deux Tropiques, ne naissent point noirs
ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il semble que ce soit mme fait,
tant souz mme parallele & pareille levation du soleil. Si les fables
des Potes toient raison suffisantes pour oter ce scrupule, on pourroit
dire que Phaton ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil,
l'Afrique tant seulement auroit et brule, & les chevaux remis en leur
droite route devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme mieux dire
que les ardeurs de la Libye cause de cette noirceur d'hommes, sont
engendres des grandes terres sur lquelles passe le soleil devant que
venir-l, d'o la chaleur est porte toujours plus abondamment par le
rapide mouvement de ce grand flambeau celeste. A quoy aydent aussi les
grans sables de cette province, lquels sont fort susceptibles de ces
ardeurs, mmement n'tans point arrousez de quantit de rivieres, comme
est l'Amerique, laquelle abonde en fleuves & ruisseaux autant que
province du monde: ce qui lui donne des perpetuels rafraichissemens, &
rend la region beaucoup plus tempere: la terre aussi y tant plus
grasse & retenant mieux les rouses du ciel, lquelles y sont abondantes
& les pluies aussi,  cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au
rencontre de ces terres ces grandes humidits. Il ne manque d'en attirer
belle quantit, & ce d'autant plus copieusement, que sa force est l
grande & merveilleuse: ce qui y fait des pluies continuelles,
principalement  ceux qui l'ont pour zenit. J'adjoute une raison grande,
que le soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses rayons sur un
element humide par une si longue route, qu'il a bien dequoy succer des
vapeurs, & en trainer quand & soy grande quantit en ces parties l: ce
qui fait que la cause est fort differente de la couleur de ces deux
peuples, & du temperament de leurs terres.

Venons aux autres circonstances: & puis que nous sommes sur les
couleurs, je diray que tous ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs,
except quelques uns qui les ont chataignez: mais de blons je n'y en ay
point veu, & moins encore de roux: & ne faut point estimer que ceux qui
sont plus meridionaux soient autres: car les Floridiens & Brsiliens
sont encore plus noirs, que les Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du
menton (que les ntres appellent _migidoin_) leur est noire comme les
cheveux. Ils en otent tous la cause productive, exceptez les _Sagamos_,
lquelz pour la pluspart n'en ont qu'un petit. _Membertou_ en a plus que
tous les autres, & neantmoins elle n'est touffue, comme ordinairement
elle est aux Franois. Que si ces peuples ne portent barbe au menton (du
moins la pluspart) il n'y a de quoy s'merveiller. Car les anciens
Romains mmes estimans que cela leur servoit d'empchement n'en ont
point port jusques  l'Empereur Adrian, qui premier a commenc d'en
porter. Ce qu'ilz reputoient tellement  honneur qu'un homme accus de
quelque crime n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme
se peut recuillir par le tmoignage d'Aulus Gellius parlant de Scipion
fils de Paul. Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est une
marque de force & de courage. Pour ce qui est des parties inferieures,
noz Sauvages n'empechent point que le poil n'y viennent & prenne
accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi. Et comme elles sont
curieuses, quelques uns de noz gens leur ont fait -croire que celles de
France ont de la barbe au menton, & les ont laisses en cette bonne
opinion: de sorte qu'elles toient fort dsireuses d'en voir, & leur
faon de vtement. De ces particularits on peut entendre que tous ces
peuples generalement ont moins de poil que nous: car au long du corps
ilz n'en ont nullement; & se mocquoient quelquefois de quelques uns des
ntres, qui en avoient  la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient
velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux
habitans des iles Gorgade, d'o le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta
deux peaux de femmes tout velues, lquelles il mit au temple de Junon
par grande singularit. Mais est ici remarquable ce que nous avons dit
que noz peuples Sauvages ont prque tous le poil noir: car les Franois
en mme degr ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs anciens
Polybe, Cesar, Strabon, Diodore Sicilien, & particulierement Ammian
Marcelin, disent que les anciens Gaullois avoient prque tous le poil
blond comme or, taient de grande stature, & pouvantables pour leur
regard affreux: au surplus quereleux, & hauts  la main: la voix
effroyable, ne parlans jamais qu'en menaant. Aujourd'hui ces qualitez
sont assez changes. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni tant de
gens de haute stature, que les autres nations n'en ayent d'aussi grans:
quant au regard affreux, les delices de jourd'hui ont moder cela: &
pour la voix menaante, je n'ay  peine veu en toutes les Gaulles que
les Gascons & ceux du Languedoc, qui ont la faon de parler un peu rude,
ce qu'ilz retiennent du Gotisme & de l'Hespagnol par voisinage. Mais
quant au poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement noir, si
ce n'est aux Gaullois plus meridionaux. Le mme autheur Ammian dit
encor, que les femmes Gaulloises (lquelles il remarque avoir bonne
tte, & tre plus fortes que leurs maris quand elles sont en colere) ont
les eux bleuz: & consequemment les hommes: & toutesfois aujourd'hui
nous sommes fort mels en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de
l'Amour, lequel par la diversit des eux a plus de libert de se
repaitre, & trouve mieux dequoy se contenter. Car les uns ayment les
noirs, les autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs des anciens
ont fait cas des noirs, comme tant une bonne partie de la beaut. Et
tels toient les eux de Venus, selon Pindare & Hesiode. Tels ceux de
Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel appelle aussi les Muses [Grec:
ilikomelas], c'est  dire aux eux noirs. Horace en ses Odes:

_Et Lycum nigris oculis, nigroque_
        _Crine decorum.........._

Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu rang entre les
parfaites beauts. Mais quant aux eux verds, je voy que ds long temps
la France les a honors. Car entre les chansons du Sire de Couci (qui
fut jadis si grand maitre en amours, qu'on en faisoit des Romans) il y
en a une qui dit ainsi:

_Au commencier la trouvay si doucette_
_Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer_
_Ms ses clers vis, & sa freche bouchette,_
_Et si bel oeil vert, & riant & cler,_
_M'ont si sorpris &c._

Et Ronsard en une Ode  Jacques Pelletier:

_Noir je veux l'oeil, & brun le teint,_
_Bien que l'oeil verd toute la France adore._

De verit l'oeil verd est par Homere attribu  Minerve, lequel au 2. de
l'Iliade l'appelle [Grec:], Minerve la Desse aux eux verds. Je laisse
aux Amans  discourir en eux-mmes s'ilz prisent plus l'oeil moyen, ou
l'oeil de boeuf, tel que les Potes l'ont attribu  Junon, pour
reprendre mes erres sur le changement que les siecles ont apport aux
corps humains.

Les Allemans ont mieux gard que nous les qualitez que Tacite leur
donne, semblables  ce qu'Ammian recite des Gaullois: _En un si grand
nombre d'hommes_ (dit Tacite) _il n'y a qu'une sorte d'habits: ils ont
les eux bleuz & affreux, la chevelure reluisante comme or, & sont fort
corpulens._ Pline donne les mmes qualitez corporeles aux peuples de la
Taprobane, disant qu'ils ont les cheveux roux, les eux pers, & la voix
horrible & pouvantable. En quoy je ne say si je le doy croire, attendu
le climat, qui est souz la ligne quinoctiale, si la Taprobane est l'ile
dite aujourd'hui Sumatra: ou du moins l'ile de Ceilan, qui est par les
six & septieme degrs au del de ladite ligne. Car il est certain que
plus loin au Royaume de Calecut les hommes sont noirs, &  plus forte
raison ceux-ci. Mais quant  noz Sauvages, pource qui regarde les eux
ilz ne les ont ni bleuz, ni verds, mais noirs pour la pluspart, ainsi
que les cheveux: & neantmoins ne sont petits, comme ceux des anciens
Scythes ou des Chinois, mais d'une grandeur bien agreable. Et puis dire
en asseurance & verit y avoir veu d'aussi beaux fils & filles qu'il y
en sauroit avoir en France. Car pour le regard de la bouche ilz n'ont
point de levres  gros bors, comme ne Afrique, & mme en Hespagne: ilz
sont miens membrus, bien ossus, & bien corsus, robustes  l'avenant:
C'est pourquoy tant sans delicatesse on en feroit de fort bons hommes
pour la guerre, qui est ce  quoy ilz se plaisent le plus. Au reste il
n'y a point parmi eux de ces hommes prodigieux dquels Pline fait
mention, qui n'ont point de nez, ou de lvres, ou de langue; item qui
sont sans bouche, n'ayans que deux petits trous, dquels l'un sert pour
avoir vent, l'autre sert de bouche: item qui ont des ttes de chiens, &
un chien pour Roy: item qui ont la tte  la poitrine, ou un seul oeil
au milieu du front, ou un pi plat & large  couvrir la tte quand il
pleut, & semblables monstres. N'y a point aussi de ceux qu'un _Agohanna_
Sauvage disoit au Capitaine Jacques Quartier avoir veu au Saguenay, dont
nous avons parl ci-dessus. Ilz n'ont point aussi la face quarre & le
n plat comme les Chinois. Mais ilz sont bien forms en perfection
naturele. S'il y a quelque borgne ou boiteux (comme il arrive
quelquefois) c'est chose accidentaire, & du fruit de la chasse.

Etans bien composs, ilz ne peuvent faillir d'tre agiles & dispos  la
course. Nous avons parl ci-devant de l'agilit des Bresiliens _Margajas
& Ou-etacas_: mais toutes nations n'ont ces dispositions corporeles.
Ceux qui vivent s montagnes on plus de dexterit que ceux des valles,
pour ce qu'ils respirent un air plus pur & plus subtil, & que les vivres
qu'ilz mangent sont meilleurs. Aux valles l'air est plus grossier, &
les terres plus grasses, & consequemment plus mal-saines. Les peuples
qui sont entre les Tropiques sont aussi plus dispos que les autres,
participans davantage de la nature du feu que ceux qui en sont eloignez.
C'est pourquoy Pline parlant des Gorgones & iles Gorgonides (qui sont
celles du Cap Verd) dit que les hommes y sont si legers  fuir qu'
peine les peut-on suivre de l'oeil, de maniere que Hanno Carthaginois
n'en seut attrapper aucun. Il fait mme recit des Troglodytes nation de
la Guine, lquels il dit tre appellez Therothons, pour ce qu'ilz sont
aussi legers  la chasse par terre, que les Ichtyophages sont prompts 
nager en mer, lquels s'y lassent quasi aussi peu qu'un poisson. Et
Maffeus en ses histoires des Indes rapporte que les Naires (ainsi
s'appellent les Nobles & guerriers) du Royaume de Malabaris sont si
agiles, & ont une telle promptitude que c'est chose incroyable, &
manient si bien leurs corps  volont, qu'ilz semblent n'avoir point
d'os, de maniere qu'il est difficile de venir  l'carmouche contre
telles gens, d'autant qu'avec cette agilit ilz s'avancent & reculent 
plaisir. Mais pour se rendre tels ils aydent la nature, & leur tend-on
les nerfs ds l'ge de sept ans, lquels par-aprs on leur engraisse &
frotte avec de l'huile de sesame. Ce que je di se reconoit mme s
animaux: car un Genet d'Hespagne ou un Barbe est plus gaillard & leger 
la course qu'un roussin ou courtaut d'Allemagne, un cheval d'Italie plus
qu'un cheval Franois. Or jaoit que ce j'ay sit soit veritable, il ne
laisse pas d'y avoir des nations hors les Tropiques qui par exercice &
artifice acquierent cette agilit. Car la sainte Ecriture fait mention
d'un Hazael Israelite, duquel elle tmoigne qu'il toit leger du pi
comme un chevreul qui est s champs. Et pour venir aux peuples
Septentrionaux, les Herules sont celebrez d'tre vites  la course, par
ce vers de Sidoine de Polignac:

Curfu Herulus, iaculis Hunnus, Francusque natatu.

Et par cette legeret les Allemans donnerent autrefois beaucoup de peine
 Jules Cesar. Ainsi nos Armouchiquois sont dispos comme levriers, comme
nous avons dit ci-dessus, & les autres Sauvages ne leur cedent gueres,
sans que toutefois ilz violentent la nature, ni usent d'aucun artifice
pour bien courir. Mais (comme les anciens Gaullois) tant addonns  la
chasse (c'est leur vie) &  la guerre, leurs corps sont alaigres, & si
peu chargez de graisse, qu'elle ne les empeche de courir  leur aise.

Or la dexterit des Sauvages ne se reconoit pas seulement  la course,
ains aussi  nager. Ce qu'ilz savent tous faire: mais il semble que les
unes plus que les autres. Quant aux Bresiliens ilz sont tellement nais 
ce mtier qu'ilz nageroient huit jours dans la mer, si la faim ne les
pressoit, & ont plutot crainte que quelque poisson les devore, que de
perir par lassitude, ainsi que remarque Jean de Leri. C'en est de mme
en la Floride, o les hommes suivront un poisson dans la mer, & le
prendront, s'il n'est trop gros. Joseph Acosta en dit tout autant de
ceux de Perou. Et pour ce qui est de la respiration ils ont certain
artifice de humer l'eau & la rejetter, au moyen dequoy ilz demeurent
facilement dedans par un long temps. Les femmes tout de mme ont une
disposition merveilleuse  cet exercice: car l'Histoire de la Floride
rapporte qu'elles peuvent passer  nage de grandes rivieres tenans leurs
enfans sur un bras: & grimpent fort dispostement sur les plus hauts
arbres du pas. Je ne veux rien asseurer des Armouchiquois, ni de noz
Sauvages, pour n'y avoir pris garde: mais il est bien certain que tous
savent fort dextrement nager. Pour las autres parties corporeles ilz
les ont fort parfaites, comme aussi les sens de nature. Car _Membertou_
(qui a plus de cent ans) voyoit plutt une chaloupe, ou un canot de
Sauvage, venir de loin au Port-Royal, que pas un de nous: & dit-on des
Bresiliens & autres Sauvages du Perou cachez par les montagnes, qu'ils
ont l'odorat si fin qu'au flair de la main ilz conoissent si un homme
est Hespagnol ou Franois: & s'il est Hespagnol ilz le tuent sans
misericorde, tant ilz le hassent, pout les maux qu'ils en ont receu. Ce
que le susdit Acosta confesse quand il parle de laisser vivre les
Indiens selon leur police ancienne, arguant sa nation en cela. _Et pour
ce_ (dit-il) _ce nous est chose prejudiciable, par ce que de l ilz
prennent occasion de nous abhorrer_ (notez qu'il parle de ceux qui
obissent  l'Hespagnol) _comme gens qui en tout, soit au bien soit au
mal, leur avons et, & sommes toujours contraire_.




CHAP. X

_Des Peintures, Marques, Incisions, & Ornemens du corps._


CE n'est merveille si les Dames du jourd'hui se fardent: car ds long
temps, & en maints lieux le mtier en a commenc. Mais il est blam s
livres sacrez, & mis en reproche par la voix des Prophetes: comme quand
l'ennemi menace la ville de Jerusalem: _Quand tu auras_ (dit il) _et
dtruite; que seras-tu? quand tu te seras vtue de cramoisi, & pare
d'ornemens d'or, quand tu te seras fard la face, tu te seras embellie
en vain, tes amoureux t'ont rebutte, ilz cherchent ta vie._ Le Prophete
Ezechiel fait un semblable reproche aux villes de Jerusalem & de
Samarie, qu'il compare  deux femmes debauches, lquelles ont envoy
chercher des hommes venans de loin, & tans venus elles se sont laves,
& fard le visage, & ont charg leurs beaux ornemens. La Royne Jesabel
ayant voulu faire de mme ne laissa d'tre jette en bas de la fentre,
& porter la punition de sa mechante vie. Les Romains anciennement se
peindoient le corps de vermillon (ce dit Pline) quand ils entroient en
triomphe  Rome: & adjoute que les Princes & grans Seigneurs d'thiopie
faisoient grand tat de cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient
entierement: mmm les uns & les autres s'en servoient pour faire leurs
Dieux plus beaux: & que la premiere depense qui toit alloue par les
Censeurs & Maitres des Comptes  Rome toit des deniers employs 
vermillonner le visage de Jupiter. La mme autheur en autre endroit
recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes & Hipporens peuples de
Libye s'emplatroient tout le corps de croye rouge. Bref cette faon de
faire passoit jusques au Septentrion. Et del est venu le nom qu'on a
impos aux Pictes ancien peule de Scythie voisin des Gots, lquels en
l'an octante-septime aprs la nativit de Jesus-Christ sous l'Empire de
Domitian vindrent faire des courses & ravages par les iles qui tirent
vers le Nort, l o ayans trouv gens qui leur firent forte resistence,
ilz s'en retrounerent sans rien faire, & vequirent encores nuds parmy
les froidures de leur pas jusques  l'an trois cens septantime de
ntre salut, auquel temps souz l'Empire de Valentinian joints avec les
Saxons Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande Bretagne,  ce
que recite Ammian Marcellin: & resolus de s'arreter l (comme ilz
firent) ilz demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui les Anglois)
des femmes en mariage. Sur quoy ayans et conduits, ilz s'addresserent
aux Ecossois, qui leur en fournirent,  la charge & condition que la
ligne masculine des Rois entre-eux venant  faillir les femmes
succederoient au Royaume. Or ces peuples ont et appellez Pictes -cause
des peintures qu'ils appliquoient sur leurs corps nuds, lquels (dit
Herodian) ilz ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens, pour ne cacher
& obscurcir les belles peintures damasses qu'ils avoient appliques
dessus, l o toient representes des figures d'animaux de toutes
sortes, & imprimes avec des ferrements si avant qu'il toit impossible
de les ter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) ds l'enfance: de
maniere que comme l'enfant croissoit, aussi croissoient ces figures,
ainsi que sont les marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles.
Le Pote Claudian nous rend aussi plusieurs tmoignages de ceci en ses
Panegyriques comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur Honorius.

_Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos_
_Edomuit............_

Et en la guerre Gothique,

_....... Ferroque notatas_
_Perlegit examines Picto moriente figuras._

Ceci a et remarqu par le docte Savaron sur la rencontre qu'en fait
Sidoine de Polignac. Et bien que noz Poitevins Celtiques appellez par
les Latins _Pictones_, ne soient venus de la race de ceux-l (car ils
toient fort anciens Gaullois ds le temps de Jules Cesar) toutefois je
veux bien croire que ce nom leur a et baill pour mme occasion que le
leur aux Pictes. Et comme des coutumes une fois introduites parmi un
peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs siecles (comme
nous voyons durer encor les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des
peintures dont nous avons parl sont demeures en quelque nations
Septentrionales. Car j'ay quelquefois ou dore  Monsieur le Comte
d'Egmont qu'il a veu en son jeune ge ceux de Brunswich venir en la
maison de son pere avec la face graisse de peinture, & tout noircis par
le visage, d'o paraventure pourrait tre venu le mot de Brouzer qui
signifie Noircir en Picardie. Et generalement je croy que tous ces
peuples Septentrionaux usoient de peintures quant ilz se vouloient faire
beau fils. Car les Gesons & Agathyrses peuples de Scythie, comme les
Pictes, toient de cette confrairie, & avec des ferremens se bigarroyent
les corps. Ce que faisoient aussi les Anglois lors appelez Bretons, au
dire de Tertullian. Les Gots outre les ferremens usoient de cinabre pour
se rougir la face & le corps. Bref c'toit un plaisir s vieux siecles
de voir tant de Pantalons hommes & femmes: car il se trouve encore des
vieux pourtraits, lquels celui qui a fait l'histoire du voyage des
Anglois en Virginia a gravez en taille douce, o les Pictes de l'un & de
l'autre sexe sont dpeints avec leurs belles incisions, & les epes
pendantes sur la chair nue, ainsi que les dcrits Herodian.

Cette humeur de se peindre ayant et si generale par-dea, il n'y a
dequoy se mocquer si les peuples des Indes Ocidentales en ont fait &
font encore de mme. Ce qui est universel, & sans exception entre ces
nations. Car si quelqu'un fait l'amour il sera peint de couleur bleue ou
rouge, & sa maitresse aussi. S'ils ont de la chasse abondamment, ou sont
joyeux de quelque chose, c'en sera de mme par tout. Mais lors qu'ilz
sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque trahison, ilz se placquent
toute la face de noir, & sont hideusement difformes.

Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent point de peinture,
mais si font bien les Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart
sont peint par le corps, les bras, & les cuisses, en fort beaux
compartimens, la peinture dquels ne se peut jamais ter, -cause qu'ilz
sont picquez dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens se peindent
seulement le corps (sans incision) quand il leur en prend envie: & ce
avec du jus d'un certain fruit qu'ils appellent _Ginipe_ lequel noircit
si fort, que quoy qu'ilz se lavent ilz ne peuvent tre debrouillez de
dix ou douze jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-dea, ont des
marques sur le dos, comme celles que noz Marchans impriment sur leurs
balles, par lquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit souz quel
Seigneur ilz vivent: qui est une belle forme d'tat pour ce peuple: veu
que les anciens Empereurs Romains en ont us envers leurs soldats,
lquels toient marquez de la marque Imperiale, ainsi que nous
tmoignent saint Augustin, saint Ambroise, & autres. Ce que faisoit
aussi Constantin le Grand, mais sa marque toit le signe de la Croix,
lequel il faisoit imprimer sur l'paule de ses tyrons & gens-d'armes,
comme luy-mme die en une epitre qu'il crit au Roy des Perses rapporte
par Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les premiers Chrtiens,
comme marchans souz la banniere de Jesus-Christ prenoient cette mme
marque, laquelle ils imprimoient en la main, ou aux bras, afin de se
reconoitre, principalement en temps de persecution, ainsi que dit
Procope expliquant ce passage d'Esaie: _L'un dira je suis au Seigneur, &
l'autre se reclamera du nom de Jacob: & l'autre_ crira de sa main, _Je
suis au Seigneur, & se surnommera du nom d'Isral_. Le grand Aptre
saint Paul portoit bien les marques engraves du Seigneur Jesus-Christ,
mais c'toit encore d'une autre faon, savoir par des fletrissures
qu'il avoit en son corps des flagellations qu'il avoit receues pour son
nom. Et les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision du prepuce, par
laquelle ils toient segregez des autres nations, & reconus pour peuple
de Dieu. Mais quant aux autres incisions de corps telles que les
faisoient anciennement les Pictes, & les font encore aujourd'huy
quelques Sauvages, elles ont est fort expressement defendues
anciennement en la loy de Dieu donne  Moyse. Car il ne nous est pas
loisible de deffaire l'image & la forme que Dieu nous a donne. Voire
les peintures & fards ont et blamez & reprouvez par les Prophetes,
ainsi que nous avons remarqu. Et Tertullian dit que les Anges, qui ont
dcouvert & enseign aux hommes les fards & artifices d'iceux ont et
condemnez de Dieu, alleguant pour preuve de son dire le livre de la
Prophetie d'Enoch. Par ce que dessus nous reconoissons que le monde de
dea a et anciennement autant informe & sauvage que ceux des Indes
Occidentales, mais ce qui me semble plus digne d'tonnement, c'est la
nudit de ces peuples en pas froid,  quoy ilz prenoient plaisir,
jusques  y endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere, & parmi
la glace. Nous l'avons touch ci-devant en un autre chapitre, parlans
des Cimbres & Franois. Ce qui aussi a et leur principale force en
leurs conqutes.

[Illustration]




CHAP. XI

_Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans, Pendans
d'aureille, &c._


NOUS qui vivons par-dea souz l'authorit de noz Princes, & des
Republiques civilises, avons deux grans tyrans de ntre vie, auquels
les peuples du nouveau monde n'ont point encore et assujette, les excs
du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va  la pompe,
lquels si nous avions quitts, ce seroit un moyen pour r'appeller
l'ancien ge d'or, & ter la calamit que nous voyons en la pluspart des
hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit
liberal, & secourroit l'indigent,  quoy faire il est retenu voulant non
seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien
souvent aux dpens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, _qui
devorant plebem meam sicut estam panis_, dit le Psalmiste. Je laisse ce
qui est du vivre, n'tant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je
laisse aussi les excs qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur 
Pline qui a parl amplement des pompes & suprefluits Romanesques, comme
des vaisselles  la Furvienne &  la Clodienne, & des chalits  la
Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrs en bosse; l o
aussi il met en avant un esclave _Drusillanus Rotundum_ lequel tant
Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en
oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagn de huit autres tous
pesans demi quintal. Je veux seulement parler des _Matachiaz_ de noz
Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicit nous
eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des
superfluittez, sans lquelles nous pourrions heureusement vivre
(d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidit dquelles nous
fait bien souvent decliner de la justice. Les excs des hommes
consistent la plus part s choses que j'ay dit vouloir omettre,
lquelles je ne lairray de ramener  point s'il vient  propos. Mais les
Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excs en ce qui est
de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait tat de
reprimer les vices les ont mises en jeu, l o ils ont trouv ample
sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de
l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en
fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'tonne comme elles ne sont
accables d'un si grand fais.

Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian
s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de ntre
Sauveur, lequel disoit _qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque
chose  la mesure que Dieu nous a donne: & toutefois les Dames
s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs ttes des cages de
cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres
d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormit superflue, au moins_
(dit-il) _qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne
couvrent point un chef saint & Chrtien de la depouille d'une autre tte
paraventure immonde ou criminele, & destine  un honteux supplice_. Et
l mme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: _J'en voy_
(dit-il) _qui font changer la couleur  leurs cheveux avec du saffran.
Elles ont honte de leur pas, & voudroient estre Gaulloises ou
Allemandes, tant elles se deguisent_. Par ceci se conoit combien la
chevelure rousse toit estime anciennement. Et de fait l'Ecriture prise
celle de David qui toit telle. Mais de la rechercher par artifice,
saint Cyprian & saint Hierome, avec ntre Tertullian, disent que cela
presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des
cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanit ne s'tend point 
cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont
le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz
fardent aussi leurs cheveux de la mme couleur.

Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & l nous
trouverons dequoy nous arrter: ce sont parties o les joyaux sont bien
en evidence: ce qu'aussi les Dames savent fort bien reconoitre. Les
premiers hommes qui ont eu de la piet ont fait conscience de violenter
la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de
precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit
le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en
Mesopotamie pour trouver femme  Isaac, & eut rencontr Rebecca, il lui
mit une bague d'or sur le front pendante entre les eux, & des
brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes,
qu'_Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une
truye_. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, &
ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire  leurs fantasies.
En quoy je ne m'tonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot,
mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations
barbares, mais encore des Chrtiens du jourd'hui. Quand Seneque se
plaint de ce qui se passoit de son temps: _La folie des femmes_ (dit-il)
_n'avoit point asss assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre
deux ou trois patrimoines aux aureilles_. Mais quels patrimoines? _Elles
portent_ (ce dit Tertullian) _des iles & maisons champestres sur leurs
cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand
richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se
jouer_. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont
aux cachots en Ethiopie, lquels tant plus sont coulpables, tant plus
sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont
attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrtiennes de ne point tre
telles, d'autant que ce sont l des marques certaines d'impudicit,
lquelles appartiennent  ces malheureuses victimes de la lubricit
publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excz.

    Car noz Dames (dit-il) pour tre braves portent pendues  leurs
    doits de ces grandes perles qu'on appelle _Elenchus_ en faon de
    poires, & en ont deux, voire trois s aureilles. Mmes elles ont
    invent des noms pour s'en servir  leurs maudites & facheuses
    superfluits. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles
    portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles
    prenoient plaisir de les y our grillotter. Que plus est les
    femmes menageres, & mme les pauvres femmes, s'en parent; disans
    qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans
    ses huissiers. Finalement on est venu jusques  en parer les
    souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont
    tout charges & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus
    question de perles, ains les faut faire servir de pav, afin de
    ne marcher que sur perles.

Le mme dit, que Lollia Paulina relaisse de Caligula s communs festins
des gens mediocres, toit tant charge d'emeraudes & de perles par la
tte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en
colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en
avoit pour un million d'or. Cela toit excessif: mais c'toit la
premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux
souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome
portoient de l'or aux piez. _Quel desordre!_ (dit-il). _Permettons aux
femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets s doigts, au
col, s aureilles, & s carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour
cela en parer les pis!_ Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer
ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne
sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en
leurs patins. Vray est qu'elles sont en un pas que Dieu a felicit de
toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches
point, & ne sois tent d'envie: telles choses sont terre fouille &
epure avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail
incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont
que de la rouse receue dans la coquille d'un poisson, que se pchent
par des hommes que l'on force  tre poissons, c'est  dire tre
toujours plongs au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour
tre habillez de soye, & pour avoir des robbes  mille replis, nous nous
tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous
rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument
l'esprit: Qui ha  diner est aussi riche que cela s'il sait considerer.
Et o abondent ces choses, l abondent les delices, & consequemment les
vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: _Ilz jetteront
leur argent s rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront
point au jour de ma grande colere._ Qui veut avoir conoissance plus
ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans
& joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge
tendue, les eux garez, & d'un marcher fier, lise le septime chapitre
du Prophete Esae. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont
quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un
habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont
faite pour l'usage de l'homme: mais l'excs est ce qui tombe en blme,
pource que bien souvent souz cela git l'impudicit. Heureux les peules
qui n'ayans point les occasions du pech servent purement  Dieu, &
possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire  la vie.
Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de
Dieu: car en cet tat ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie,
avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains
se contentent d'avoir des _Matachiaz_ pendus  leurs aureilles, & 
l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens
& Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez _Bou-re_ au
Bresil, & _Matachiaz_ par les ntres) avec des os de ces grandes
coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables  des limaons,
lquels ilz dcoupent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur
un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percs qu'ils les ont, en
font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas
mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la faon, comme
nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers,
charpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que
les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils
plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande
riviere de _Canada_ au temps de Jacques Quartier appelloient _Esurgni_
(dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de
peine  comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en 
voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier:
car ilz se servent fort des _Matachiaz_ qu'on leur porte de France. Or
comme entre nous, ainsi en ce pas l ce sont les femmes qui se parent
de telles choses, & en feront une douzaine de tours -l'entour du col
pendantes sur la poitrine, &  l'entour des poignets, & au-dessus du
coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui
viennent jusques au bas des paules. Que si les hommes en portent ce
sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au pas de Virginia o il y
a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, &
brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes,
que se trouvent en leurs montagnes, o y en a des mines. Mais au port
Royal & s environs & vers la Terre-neuve &  Tadoussac, o ilz n'ont ny
perles, ni Vignols, les filles & femmes font des _Matachiaz_ avec des
arrtes ou aiguillons de Porc-epic, lquelles elles les teindent de
couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car
ntre carlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais
elles prisent davantage les _Matachiaz_ qui leur viennent du pas des
Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en
recouvrent peu, -cause de la guerre que ces deux nations ont toujours
l'une contre l'autre, on leur porte de France des _Matachiaz_ faits de
petits tuyaux de verre mel d'tain, ou de plomb, qu'on leur troque  la
brasse, faute d'aucune: & c'est en ce pas l ce que les Latins
appellent _Mundus muliebris_. Elles en font aussi des petits carreaux
melangs de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux
des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres  cela,
sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs,
qu'ils appellent _Taci_ au nom de la Lune: & noz Souriquois
semblablement quelque jolivet de mme etoffe, sans excs. Et ceux qui
n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce
qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur
est un outil necessaire  toute heure. Quelques uns ont des ceintures
faites de _Matachiaz_, dquelles ilz se servent seulement quand ilz
veulent paroitre, & se faire braves. Les _Autmoins_, ou devins, portent
aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous
avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une faon de
mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pi, des lames de
cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est  dire
aux hanches, des ceintures faonnes de tuyaux de cuivre longs comme le
doit du milieu, enfils ensemble de la longueur d'une ceinture,
proprement de la faon qu'Herodian recite avoir et en usage entre les
Pictes dont nous avons parl, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps &
le col avec du fer, estimans cela leur tre un grand ornement, & un
grand tmoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares
d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages
encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni
l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaoit que, comme
nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des _Matachiaz_ que
les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vtemens prennent
plaisir  se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont
nous nous servons  coucher, & les decoupans menu comme chair  patez,
lquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'tans
frott le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se
couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue  la
Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de
l'Amerique) aux premiers qui sont alls pardela, que les hommes qu'on
appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des
terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que
nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet,
mais c'est seulement  la tte pour se rendre plus effroyables. Outre ce
que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes
qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux
(quant  la faon)  ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent
par dea, l'invention dquelles elles semblent avoir apprise de ces
Sauvages. Quant  ceux de ntre Nouvelle-France s jours entre eux
solennelz & de rejoussance, & quand ilz vont  la guerre, ils ont
-l'entour de la tte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan
peints en rouge collez, ou autrement attachs,  une bende de cuir large
de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu
au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la
ville de _Hochelaga_. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que
les Bresiliens, lquels en font des robbes, bonnets, brasselets,
ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes
couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables  deduire,
tant ais  un chacun de suppler cela, & s'imaginer que c'est.




CHAP. XII

_Du Mariage._


APRES avoir parl des vtemens, parures, ornemens, & peintures des
Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en
perde, & que le pas ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que
Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une
chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de
donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient
anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu
avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germe ils la
portoient aux poux & pouse, disans: _Rapportez fruit & multipliez
comme cte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres
semences_.

Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy)
qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon,
demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prtres en _Canada_
pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux
d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les
Chrtiens, lquels par une sainte coutume font que les mariages soient
ratifis au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens
Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon
cela. Item que les Arabes, entre lquels plusieurs freres n'avoient
qu'une femme, laquelle toit  l'ain durant la nuit, & aux autres
durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des
Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:

    Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent
    deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les
    femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute
    leur vie, & se teindent le visage de charbon pil, & de graisse,
    de l'epesseur d'un couteau, &  cela conoit-on qu'elles sont
    veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort
    mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'ge d'aller
     l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau
    abondonnes  tout le monde qui en veut jusques  ce qu'elles
    ayent trouv leur parti: Et tout ce avons veu par experience.
    Car nous avons veu les maisons aussi pleines ddites filles
    comme est une cole de garsons en France.

J'aurois pens que ledit Quartier et avanc du sien au regard de cette
prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la
mme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assembles: ce qui me retient
d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela
non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginit, car
ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la
frequentation des Franois, ou autrement, les filles ont honte de faire
une impudicit publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent 
quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en
mariage il faut qu'il la demande  son pere, sans le consentement duquel
elle ne sera point  lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, &
rapport l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier
il fera quelquefois l'amour, non point  la faon des Essens, lquels
(ce dit Joseph) prouvoient par trois ans les filles avant que les
prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en
abuser, se peinturera le visage de rouge pour tre plus beau, & aura une
robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de
_Matachiaz_, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de
large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots.
Faut en outre qu'il se montre vaillant  la chasse, & qu'il soit reconu
sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un
homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert  la journe, ne se
soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que
noz faons de faire leur en facent venir l'appetit.

Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en
sont capables, tout ainsi que celles de _Canada_. Voire les peres en
sont maquereaux, & reputent  honneur de les communiquer  ceux de dea
pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop
indigne d'un Chrtien: & voyons  ntre grand dommage que Dieu a
severement puni ce vice par la verole apporte des Espagnols  Naples,
d'eux transmise aux Franois, tant auparavant la dcouverte de ces
terres inconue en l'Europe. Or jaoit que les Bresiliens & Floridiens y
soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car
ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du
Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la
guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre _Annedda_ duquel nous
avons racont les merveilles, est l'une de ces especes.

On pourroit penser que la nudit de ces peuples les rendroit plus
paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par
Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz
reputoient chose tres vilaine  un jeune homme d'avoir la compagnie
d'une femme ou fille avant l'ge de vint ans; & de leur part aussi ilz
n'toient point emeus  cela encores que pele-mele les hommes & les
femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis
dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard
impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets  ce vice
que pardea: dont j'attribue la cause partie  cette nudit, &
principalement de la tte o est la fonteine des esprits qui excitent la
generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des
viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie  l'usage ordinaire
qu'ils ont tu Petun, la fume duquel etourdit les sens, & montant au
cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens
en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent
l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois _Tiver_, qui est  dire
boulgre, d'o l'on peut conjecturer que ce pech regne entre eux, comme
le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les
Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour
aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons
de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont
grande quantit, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable,
font enfler les joues  cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre
en cendres, lquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes
d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de
faire des restrictions pour l'usage ddits Ithyphalles, & pour le droit
des parties.

Revenons  noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries l.
Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni
de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: &
se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au
Bresil aussi, trois degrez de consanguinit, dans lquels ilz n'ont
point accoutum de faire mariage, savoir est du fils avec sa mere, du
pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses
sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive
divorce le mari n'est tenu de rien, & jaoit que (comme a et dit) il
n'y ait point de promesse de loyaut donne par devant quelque puissance
superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent
chastet, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ou dire
plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent
contraindre: ce qui est rare pardea. Aussi les femmes Gaulloises
sont-elles celebres par Strabon pour tre bonnes portieres (j'entend
fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple
l abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent  la
generation, & que pardea une partie des hommes vivent sans mariage, &
ne travaillent bien souvent qu' coups perdus. Vray est que noz Sauvages
se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de
leurs ennemis, n'ayant ny villes mures, ni maison fortes pour se garder
de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de
multiplication.

Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable
entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver mme entre les femmes du
saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs
femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau)
toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil
pas chaud aussi bien qu'en _Canada_: mais quant aux hommes, en
plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouve faisant la
bte  deux dos, elle sera repudie, ou en danger d'tre tue par son
mari: &  cela (quant  l'esprit de jalousie) ne faudra tant de
ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportes au
livre des Nombres. Et quant  la repudiation, n'ayans l'usage des
lettres ilz ne la font point par crit en donnant  la femme un billet
sign d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des
mmes Juifs: mais se contentent de dire  ses parens &  elle qu'elle se
pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques  ce que
quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a et prque entre
toutes nations, fors entre les Chrtiens, lquels ont retenu ce precepte
Evangelique, _Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point_. Ce
qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui
se sont separs de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons
souvent veu aux hautes Allemagnes les maris ayans quelque ombrage l'un
de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti
avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette
licence toit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du
Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint
Paul: _Que l'homme ne quitte point sa femme_. Car la femme qui
s'abandonne, ayant rompu la promesse faite  son mari en la face de Dieu
& de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas
le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir
et nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une
mauvaise femme, comment il en devoit faire: _Ronge_ (dit-il) _l'os qui
t'est cheu_.

Quant  la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a crit Jacques
Quartier soit general, mais je diray que l o nous avons et elles se
teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si
leur mari a et tu elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair
qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu
pratiquer  la fille de _Membertou_, laquelle depuis la guerre faite aux
Armouchiquois dcrite ci-aprs, s'est remarie. Hors le cas de telle
mort elles ne font autrement difficult d'accepter les secondes nopces
quand elles trouvent parti  propos.

Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une  leur
ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant dcharg.
Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur
Romain, lequel pour faire plaisir  Hortensius, lui presta sa femme
Martia,  la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans:
ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si
quelqu'un en a abus elles le diront  la premiere occasion, & aprs
ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrtien
parmy l'infidele; & de cette justice garde est lou Ville-gagnon mme
par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phines
fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir et zelateur de la loy de Dieu, &
appais son ire qui alloit exterminant le peuple,  cause d'un tel
forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui
promit, &  sa posterit. Vray est que nous sommes en la Loy
Evangelique, qui peut avoir moder la rigueur de l'ancienne en ceci,
comme en l'troite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses.




CHAP. XIII

_La Tabagie._


LES anciens ont dit _Sine Cerere & Baccho friget Venus_, & nous Franois
disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprs donc avoir mari noz
Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter  leur mode. Et pour
ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver
ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Et, ilz
feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la
Terre-neuve du Nort jusques au pas des Armouchiquois, si ce n'est
qu'ils en troquent avec les Franois, lquels ils attendent sur les
rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, &
reoivent en contr'change de leurs peaux (car ilz n'ont autre
marchandise) du biscuit, fves, pois, & farines. Les Armouchiquois &
toutes nations plus loignes, outre la chasse & la pecherie ont du bl
_Mahis_, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de
necessit. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni
four, & ne savent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier:
& assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits
tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz
sechent ce bl au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette faon
vivoient les anciens Italiens,  ce que dit Pline. Et par ainsi ne se
faut tant tonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appell les
autres barbares ont et autant barbares qu'eux.

Si je n'avoy couch ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des
Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement
que lors que nous allames  la riviere saint Jean, tans en la ville
d'_Ouigoudi_ (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple)
nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds,
hors-mis le brayet, faisant _Tabaguia_ des farines qu'ils avoient eu de
nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun
avoit une cuelle d'corce & une culiere grande comme la paume de la
main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que
celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme
ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite
qu'il se pratique entre les Chinois.

Les femmes toient en un autre lieu  part, & ne mangeoient point avec
les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples l Qui
n'a jamais et entre les nations de de, principalement les Gaullois &
Allemans, lquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets,
mais aussi aux conseils publics, mmement (quant aux Gaullois) depuis
qu'elles eurent appais une grosse guerre qui s'leva entre eux, &
vuiderent le different avec telle quit (ce dit Plutarque) que de l
s'ensuivit une amiti plus grande que jamais. Et au trait qui fut fait
avec Annibal tant entr en Gaulle pour aller contre les Romains, il
toit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les
Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il
n'en a pas et ainsi, l o leur condition toit si basse, que par la
loy _Voconia_ le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus
d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur
defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit et defer: qui montre ou
une grande severit envers elles, ou un argument qu'en ce pas l elles
ont l'esprit trop debile. Et de cette faon sont les femmes de noz
Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes
en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si
bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais
en la societ de ce sexe que Dieu a donn  l'homme pour l'ayder & lui
tenir compagnie.

Il semblera  plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir
aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray
que ce n'ont point et Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables,
qui ont elev l'Empire de Rome  sa grandeur: ce n'a point aussi et ce
cuisinier qui fit un festin  l'Imperiale tout de chair de porc deguise
en mille sortes: ni ces frians lquels aprs avoir detruit l'air, la
mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur
gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue
& les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux:
Ains 'ont et un _Curius Dentatus_ qui mangeoit en cuelles de bois, &
racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le
Senat envoyoit querir  la charrue pour conduire l'arme Romaine: & en
un mot ces Romains qui vivoient de bouillie,  la mode de noz Sauvages:
car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprs la
fondation de la ville, ayans appris avec le temps  faire quelques
galettes telement quelement appretes & cuites souz la cendre, ou au
four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de
bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois 'a toujours
et une nation belliqueuse & puissante. Le mme dit que les Arymphens
(qui sont les Moscovites) vivent par les forts (comme nos Sauvages) de
grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair,
ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les
premiers hommes vivoient comme cela,  savoir de blez, grains,
legumages, glans & feines, d'o vient le mot Grec [Phagn] pour dire
manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des
fruits; comme, les poires toient en usage aux Argises, les figues aux
Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux thiopiens, le
cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux
gyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au btes des
bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, mme les anciens
Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans
sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vcu de poissons, & ont
et appells Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont et dits
Chelonophages. Une partie des thiopiens vivent de sauterelles,
lquelles ilz sallent & endurcissent  la fume en grande quantit pout
toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec
Pline. Car il y en a quelquefois des nues, & en l'Orient semblablement,
que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre
chose  manger que ces sauterelles: qui toit la nourriture de saint
Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint
Augustin: quoy que Nicephore estime que c'toient les feuilles tendres
des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi
cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian
Marcellin parlant de leur faon de vivre dit que Scipion milian,
Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de
camp, savoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont
abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent
mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantit d'Eturgeons, de
Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui
vivent en tangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose
louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont et
autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de dea: &
comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du
monde nouveau.

Le mal qu'on trouve en leur faon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de
pain. De verit le pain est une nourriture fort naturele  l'homme, mais
il est plus ais de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain
seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use
point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilit git en
la conservation,  quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en
avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que
nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand
l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny
chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au
chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux corces
d'arbres & raclures de peaux, &  leurs chiens, qu'ilz mangent  cette
necessit. Et l'histoire des Floridiens dit qu' l'extremit ilz mangent
mille vilenies jusques  avaller des charbons, & mettre de la terre dans
leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits,
il y a perpetuellement des coquillages, si bien que l en tout cas on ne
sauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne
vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sauroient
dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent tre treze  table,
ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont
d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline
en son histoire naturelle. Toutefois en ntre compagnie nous en voyans
manger ilz faisoient de mme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne
mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay.
Pour les btes des bois ilz mangent de toutes except du loup. Ilz
mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des
eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur
ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux.
Pour la modestie ilz la gardent tans  table avec nous, & mangent
sobrement: mais chs eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent
merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande
dure; & si quelqu'un des ntre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront
qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise
semblable  celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout
entiers, & en devora un  un pasan nomm Diadamas, pour raison dequoy
il fut nomm par soubriquet _Buthenes_, ou _Buphagos_, Mange-boeuf. Et
sans aller si loin nous voyons s pas de dea des gourmandises plus
grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la
diete d'Ausbourg fut amen l'Empereur Charles cinquime un gros vilain
qui avoit mang un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je
ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros
ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois &
Allemans qui par leur agilit donnoient beaucoup de peine aux armes
Romaines.

Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz
lezars, lquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons,
levreaux & connils. Ils font aussi des farines de _Maniel_, ayant les
feuilles de _Paonia mas_, & l'arbre de la hauteur du _Sambucus_: icelles
racines grosses comme la cuisse d'un homme, lquelles les femmes
grugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un
grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les drages
de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne
sont propres  faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, &
toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du _Mahis_, qui
vient en deux ou trois mois aprs la semaille, & leur set un grand
secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs
prisonniers pars les avoir bien engraisss. Voire (chose horrible) ilz
leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils
ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de
lunes, & quant le temps est expir ilz font du vin des susdits mil &
racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui
qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise
par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier
plaisir par dessus toutes les viandes du monde.

Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communaut:
vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal
sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener
les saints Aptres: mais ayans affaire  tablir la vie spirituele, ilz
ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages
ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe.
Ils ont cette charit mutuelle, laquelle a et ravie d'entre nous depuis
que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalit propre
vertu des anciens Gaullois (selon le tmoignage de Parthenius en ses
Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) lquels contraignoient les
passans & trangers d'entrer chs eux & y prendre la refection: vertu
qui semble s'tre conserve seulement en la Noblesse: car pour le reste
nous la voyons fort enerve. Tacite donne la mme louange aux Allemans,
disant que chs-eux toutes maisons sont ouvertes aux trangers, & l ilz
font en telle asseurance que (comme s'ils toient sacrez) nul leur
oseroit faire injure! Charit, & Hospitalit, qui se rapporte  la Loy
de Dieu, lequel disoit  son peuple: _L'Etranger qui sejourne entre
vous, vous sera comme celui qui est n entre vous, & l'aymerez comme
vous-mmes: car vous avs et etrangers au pas d'gypte_. Ainsi font
noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reoivent tous trangers
(hors les ennemis) lquels ils admettent  leur communaut de vie. Et
ainsi sont les Turcs mmes prque en tous lieux, ayans des Hospitaux
fonds; o les passans (voire en quelques uns, les Chrtiens) sont
receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte  la France, oz
ne se reconoit prque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de
bien en son paganisme, souffrant voir ses rues paves, ses temples
assiegs, & ses devotions troubles d'une infinit de Mendians valides &
non valides, sans y mettre aucun ordre.

Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne say si je doy mettre
entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir
abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donn, & n'en
savoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en toient de mme,
& pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et
Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni
vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans
laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de
cette sorte de bruvage usoient aussi les gyptiens s premiers temps, ce
dit Diodore, lequel en attribue l'invention  Osyris. Toutefois depuis
qu' Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien
gout s voyages qu'ils y firent  main arme, qu'ilz continuerent
par-aprs la mme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort
l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les
Allemans reconoissans leur naturel sujet  boire plus qu'il n'est
besoin, ne vouloient qu'on leur en portt, de peur qu'tans ivres ilz ne
fussent en proye  leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et
neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des
crudits en l'estomach, & de l des grandes indispositions les nations
communement ont trouv meilleur le moder usage du vin, lequel a et
donn de Dieu pour rjouir le coeur, ainsi que le pain pour le
sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Aptre saint Paul mme conseille
son disciple Timothe d'en user un petit  cause de son infirmit. _Car
le vin_ (ce dit Oribasius) _recre & reveille ntre chaleur: d'o par
consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une
bonne nourriture par toutes les parties du corps o le vin ha force de
penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une
plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de
manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les
veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, &
donne force au corps. Le vin donc pris moderment est cause de tous ces
biens l: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout
contraires_. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & propriet
du vin: _Ce qui chauffe_ (dit-il) _l'ame avec le corps, c'est ce qu'on
appelle vin_.

Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouv
un autre moyen d'chauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de
crudits provenantes du poisson qu'ilz mangent, lquelles autrement
teindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens
appellent _Petun_, les Floridiens _Tabac_, dont ilz prennent la fume
prque  toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre
De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardea
on boit l'un  l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs
endroits & particulierement en Suisse) le verre  celui  qui l'on a
beu: Ainsi les Sauvages voulans ftoyer quelqu'un, & lui montrer signe
d'amiti, aprs avoir petun, presentent le petunoir  celui qu'ils ont
agreable. Laquelle coutume de boire l'un  l'autre n'est pas nouvelle ni
particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire
thiopique de Chariclea nous tmoigne que c'toit une coutume toute
usite anciennement s pas dquels il parle, de boire les uns aux
autres en nom d'amiti. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens
pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy
des Perses en un banquet qu'il fit  tous les principaux Seigneurs &
Gouverneurs de ses pas, defendit par loy expresse de contraindre aucun,
& commanda que chacun ft servi  sa volont. Les gyptiens n'usoient
pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par
grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouv l'invention d'applique
des peintures & _Matachiaz_ sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de
voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline.

Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont loignez de ces
dlices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parl pour se
rechauffer l'estomach & donner quelque pointe  la bouche, ayans cela de
commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est
mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere
forte) pris en fume, tourdit les sens & endort aucunement: de maniere
que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction
_Escorken_, aussi bien qu'entre nous.

Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit _Cafin_, qu'ilz boivent
tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il
n'est loisible  tous d'en boire, ains seulement au _Paraousti_, & 
ceux qui ont fait preuve de leur valeur  la guerre. Et ha ce bruvage
telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en
sueur, laquelle tant passe, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de
la force nutritive d'icelui.

Quant  ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils
appelent _Caou-in_, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire &
amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le
feu, & tans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les
faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laiss le tout cuver
& cumer, elles couvrent le vaisseau jusques  ce qu'il faille boire: &
est ce bruvage pais comme lie,  la faon du _defrutum_ des Latins, &
du gout de lait aigre, blanc & rouge comme ntre vin: & le font en toute
saison, pource que ldites racines y fructifient en tout temps. Au reste
ilz boivent ce _Caouin_ un peu chaud, mais c'est avec tel excs qu'ilz
ne partent jamais du lieu o ilz font leurs Tabagies jusques  ce qu'ils
ayent tout beu, y en et-il  chacun un tonneau.

Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits
novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirs de
Normandie, ny des Hydromels, dquels (au rapport de Plutarque) l'usage
toit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages
n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en
consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue.




CHAP. XIV

_Des Danses & Chansons._


APRES la pause vient la danse (dit le proverbe). Donc il n'est point mal
 propos de parler de la danse aprs la Tabagie. Car mme il est dit du
peuple d'Isral qu'aprs s'tre bien repeu il se leva de table pour
jouer & danser alentour de son veau d'or. La danse est une chose fort
ancienne entre tous peuples. Mais fut premierement faite & institue s
choses divines, comme nous en venons de remarquer un exemple: & les
Cananeens qui adoroient le feu faisoient des danses alentour & lui
sacrifioient leurs enfans. Or la faon de danser n'toit de l'invention
des idolatres, ains du peuple de Dieu. Car nous lisons au livre des
Juges qu'il y avoit une solennit  Dieu en Silo, o les filles
venoient danser au son de la flute. Et David faisant r'amener l'Arche de
l'alliance en Jerusalem alloit devant en chemise, dansant de toute sa
force.

Quant aux Payens ils ont suivi cette faon. Car Plutarque en la vie de
Nicias dit que les villes Grecques avoient tous les ans coutume d'aller
en Delos celebrer des danses & chansons  l'honneur d'Apollon. Et en le
vie de l'Orateur Lycurgue le mme dit qu'il en institua une fort
solennelle au Pyre  l'honneur de Neptune, avec un jeu de pris de la
valeur au mieux dansant, de cent cus,  l'autre d'aprs de
quatre-vints, & au troisime de soixante. Les muses filles de Jupiter
ayment les danses: & tous ceux qui en ont parl nous les font aller
chercher sur le mont de Parnasse, o ilz disent qu'elles dansent Au son
de la lyre d'Apollon.

Quant aux Latins le mme Plutarque en la vie de Numa Pompilius dit qu'il
institua le college des Saliens (qui toient des Prtres faisans des
danses & gambades, & chantans des chansons  l'honneur du Dieu Mars)
lors qu'un bouclier d'airain tomba miraculeusement du ciel, qui fut
comme un gage de ce Dieu pour la conservation de l'Empire. Et ce
bouclier toit appell _Ancyle_, mais de peur que quelqu'un ne le
derobt il en fit faire douze pareils nommez _Ancylia_, lquels on
portoit en guerre, comme jadis nous faisions ntre Oriflamme, & comme
l'Empereur Constantin le _Labarum_. Or de ces Saliens le premier qui
mettoit les autres en danse s'appelloit _Prasul_, c'est  dire premier
danseur, _pr alys saliens_, ce dit Festus, lequel prent de l le nom
des peuples Franois qui furent appellez Saliens, parce qu'ils aymoient
 danser, sauter & gambader: & de ces Saliens sont venues les loix que
nous disons Saliques, c'est  dire loix des danseurs.

Ainsi donc, pour reprendre ntre propos, les danses ont et premierement
institues pour les choses saintes. A quoy j'adjousteray le tmoignage
d'Arrian, lequel dit que les Indiens qui adoroient le Soleil levant,
n'estimoient pas l'avoir dument salu, si en leurs cantiques & prieres
il n'y avoit eu des danses.

Cette maniere d'exercice fut depuis applique  un autre suage, savoir
au regime de la sant, comme dit Plutarque au Trait d'icelle. De sorte
que Socrates mme quoy que bien reform, y prenoit plaisir, pour raison
dequoy il desiroit avoir une maison ample & spacieuse, ainsi qu'crit
Xenophon en son Convive & les Perses s'en servoient expressement  cela,
selon Dutis au septime de ses Histoires.

Mais les delices, lubricits & dbauchemens les detournerent depuis 
leur usage, & ont les danses servie de proxenetes & courratieres
d'impudicit, comme nous ne le voyons que trop, dequoy avons des
tmoignages en l'Evangile, o nous trouvons qu'il en a cout la vie au
plus grand qui se leva jamais entre les hommes, qui est saint Jehan
Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus, que les danses sont des venins
plus aigus que toutes les poisons que la terre produit, d'autant que par
un certain doux chatouillement ilz se glissent dedans l'ame, o ilz
communiquent & impriment la volupt & delectation qui est proprement
affecte aux corps.

Noz Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales ont
de tout temps l'usage des danses. Mais la volupt impudique n'a point
gaign cela sur eux de les faire danser  son sujet, chose qui doit
servir de leon aux Chrtiens. L'usage donc de leurs danses est 
quatre-fins, ou pour aggreer  leurs Dieux (qu'on les apelle diables si
l'on veut, il ne m'importe) ainsi que nous avons remarqu en deux
endroits ci-dessus, ou pour faire fte  quelqu'un, ou pour se rejouir
de quelque victoire, ou pour prevenir les maladies. En toutes ces danses
ilz chantent, & ne font point de gestes muets, comme en ces bals dont
parle l'oracle de la Pithienne quand il dit: _Il faut que le spectateur
entende le balladin mme, ores qu'il soit muet, & qu'il l'oye, combien
qu'il ne parle point_: Mais comme en Delos on chantoit en l'honneur
d'Apollon, les Saltens en l'honneur de Mars. Ainsi les Floridiens
chantent en l'honneur du Soleil auquel ils attribuent leurs victoires:
nos toutefois si vilainement qu'Orphe inventeur des diableries
Payennes, duquel se mocque saint Gregoire de Nizianze en une Oraison,
parce qu'entre autres folies en un hymne il parle  Jupiter en cette
faon: _O glorieux Jupiter le plus grand de tous les Dieux, qui reside
en toutes sortes de fientes tant de brebis, que de chevaux & de Mulets,
&c._ Et en un autre hymne qu'il fait  Ceres, il dit qu'elle dcouvroit
ses cuisses pour soumettre son corps  ses amoureux, & se faire
cultiver. Nos Souriquois aussi font des danses & chansons en l'honneur
du dmon qui leur indique de la chasse, & qu'ilz pensent leur faire du
bien: dequoy on ne se doit merveiller, d'autant que nous-mmes qui
sommes mieux instruits chantons (sans comparaison) des Pseaumes &
Cantiques de louange  ntre Dieu, pour ce qu'il nous donne  diner: &
ne voy point qu'un homme qui a faim soit gueres chauff ni  chanter,
ni  danser: _Nemo enim saltat fere sobrius_, dit Ciceron.

Aussi quant ilz veulent faire fte  quelqu'un, en plusieurs endroits
ilz n'ont plus beaux gestes que de danser: comme semblablement si
quelqu'un leur fait la Tabagie pour toutes actions de graces ilz se
mettront  danser, ainsi qu'il est arriv quelquefois quant le sieur de
Poutrincourt leur donnoit  diner, ilz lui chantoient des chansons de
louange, disans que c'toit un brave _Sagamos_, qui les avoit bien
trait, & qui leur toit bon ami: ce qu'ils comprenoient fort
mystiquement souz ces trois mots _Epigico iaton edice_: je dy
mystiquement: car je n'ay jamais peu savoir la propre signification de
chacun d'iceux, ni des autres chansons. Je croy que c'est du vieil
langage de leurs peres, lequel n'est plus en usage, de mme que le vieil
Hebrieu n'est point la langue des Juifs du jourd'hui: & des-ja toit
chang du temps des Aptres.

Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes les louanges des braves
Capitaines & _Sagamos_, qui ont bien tu de leurs ennemis. Ce qui s'est
prattiqu en maintes nations anciennement, & se prattique encore
aujourd'hui entre nous: & se trouve approuv & tre de bien-seance en la
sainte Ecriture au Cantique de Debora, aprs la defaite du Roy Sifara.
Et quand le jeune David eux tu le grand Goliath, comme le Roy
victorieux retournoit en Jerusalem, les femmes sortoient de toutes les
villes, & lui venoient au-devant avec tabours & rebecs, ou cimbales,
dansans, & chantans joyeusement  deux choeurs qui se respondoient l'un
aprs l'autre, disans: _Saul en a frapp mille,--David en a frapp dix
milles_. Athne dit que noz vieux Gaullois avoient des Potes nommez
Bardes, lquels ilz reveroient fort: & ces Potes chantoient de vive
vois les faits des hommes vertueux & illustres: mais ilz n'crivoient
rien en public, par ce que l'ecriture rend les hommes paresseux &
negligens  apprendre. Toutefois Charlemagne print un autre avis. Car il
fit faire des Lais & Vaudevilles en langue vulgaire contenans les gestes
des anciens, & voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux enfans, &
qu'ilz les chantassent, afin que la memoire en demeurt de pere en fils,
& de race en race, & que par ce moyen d'autres fussent invits  bien
faire, &  crire les gestes des vaillans hommes. Je veux encore ici
dire en passant que les Lacedemoniens avoient une maniere de bal ou
danse dont ils usoient en toutes leurs ftes & solennits, laquelle
representoit les trois temps: savoir le pass, par les vieillars, qui
disoient en chantant ce refrain, _Nous fumes jadis valeureux_: Le
present, par les jeunes hommes en fleur d'ge disans: _Nous le sommes
presentement_: L'-venir par les enfans, qui disoient: _Nous le seront 
ntre tour_.

Je ne veux m'amuser  dcrire toutes les faons de gambades des anciens,
mais il me suffit de dire que les danses de noz Sauvages font sans
bouger d'une place, & neantmoins sont tous en rond (ou  peu prs) &
dansent avec vehemence, frappans des piez contre terre, & s'levans
comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir d'un vers d'Horace, o il
dit:

_Nunc est bibendum, nunc pede libero_
    _Pulsanda tellus............_

Et quant aux mains ils les tiennent fermes, & les bras en l'air en
forme d'un homme qui menace, avec mouvement d'iceux. Au regard de la
voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme ou femme; Tout le reste
fait & dit, _Het, het_, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & au
bout de chacune chanson ilz font tous une haute & longue exclamation,
disans H!!! Pour tre mieux dispos ilz se mettent ordinairement tout
nuds, par ce que leurs robbes de peaux les empechent: Et s'ils ont
quelques ttes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent pendus au con,
dansans avec ce beau joyau, dans lequel ilz mordent quelquefois, tant
est grande leur haine mme dessus les morts. Et pour finir ce chapitre
par son commencement, ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne
s'ensuive: & aprs s'ils prent envie au _Sagamos_, selon l'tat de leurs
affaires, il haranguera une, deux, ou trois heures, & chaque remontrance
demandant l'avis de la compagnie, si elle approuve ce qu'il propose,
chacun criera en H!!! en signe d'avoeu & ratification. En quoy il est
fort ententivement cout, comme nous avons veu mainte fois: & mme lors
que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie  nos Sauvages,
_Membertou_ aprs la danse haranguoit avec une telle vehemence, qu'il
tonnoit le monde, remontrant les courtoisies & tmoignages d'amiti
qu'ilz recevoient des Franois, ce qu'ils en pouvoient esperer 
l'avenir: combien la presence d'iceux leur toit utile, voire
necessaire, pour ce qu'ilz dormoient seurement; & n'avoient crainte de
leurs ennemis, &c.

[Illustration]




CHAP. XV

_De la disposition corporele: & de la Medecine & Chirurgie._


NOUS avons dit au prochain chapitre que la danse est utile  la
conservation de la sant. C'est aussi l'un des sujets pourquoy noz
Sauvages s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres preservatifs, dont
ils usent souvent, c'est  savoir les sueurs, par lquelles ilz
previennent les maladies. Car ilz sont quelquefois touchez de cette
Phthisie de laquelles furent endommagez les gens du Capitaine Jacques
Quartier, & du sieur de Monts, ce qui toutefois est rare: & quand cela
vient ils ont eu ci-devant en _Canada_ l'arbre _Annedda_, (que j'appelle
l'arbre de vie, pour son excellence) duquel ilz se guerissoient & au
pas des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras, & l'Esquine en la
Floride. Les Souriquois qui n'ont point ces sortes de bois usent de
sueurs que nous avons dit, & pour Medecins ils ont leurs _Aoutmoins_,
lquels  cet effect creusent dans terre, & font uns fosse qu'ilz
couvrent de bois, & de groz grez pardessus: puis y mettent le feu par un
conduit, & le boie tant brul ilz font un berceau de perche, lequel ilz
couvrent de tout ce qu'ils ont de peaux & autres couvertures, si bien
que l'air n'y entre point jettent de l'eau sur ldits grez, & les
couvrent puis se mettent dans ledit berceau, & avec des battemens
_l'Autmoins_ chantant, & les autres disans (comme en leurs danses) _Het,
ht, het_, ilz se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie (car
il faut en fin mourir) _l'Autmoin_ souffle avec des exorcismes, la
partie dolente, la leche & succe: & si cela n'est assez il donne la
seigne au patient en lui dechiquetant la chair avec le bout d'un
couteau, ou autre chose. Que s'ilz ne guerissent toujours il faut
considerer que les ntres ne le font pas.

En la Floride ils ont leurs _Jarvars_, qui portent continuellement un
sac plein d'herbes & drogueries, qui sont la plus-part de verole: &
sufflent les parties dolentes jusques  en tirer le sang.

Les medecins des Bresiliens sont nommez _Pags_ entre eux (ce ne sont
point leurs _Carabes_, ou devins) qui en sucant, comme dessus,
s'efforcent de guerir les maladies. Mais ils en ont une incurable qu'ilz
nomment _Pians_, provenant de paillardise, laquelle neantmoins les
petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardea ceux qui sont pocquerez
de verole, ce qui leur vient ( mon avis) de la corruption des peres &
meres. Cette contagion se convertit en pustules plus larges que le
poulce, lquelles s'pandent par tout le corps, & jusques au visage, &
en tans touchs ils en portent les marques toute leur vie, plus laids
que des ladres, tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le traitement
du malade ilz ne lui donnent rien s'il ne demande, & sans s'en soucier
autrement ne laissent point de faire leurs bruits & tintamarres en sa
presence, beuvans, sautans, & chantans selon leur coutume.

Quant aux playes, les _Autmoins_ de nos Souriquois & leurs voisins les
lechent & succent, se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent
une rouelle sur la playe, & se consolide ainsi. Les vieux Allemans (dit
Tacite) n'ayant encor l'art de Chirurgie, en faisoient de mme: _Ilz
rapportent_ (ce fait-il) _leurs playes  leurs meres &  leurs femmes,
lquelles n'ont point d'effroy de les conter, ni de les succer: voire
leur portent  vivre au camp, & les exhortent  bien combattre: si bien
que quelquefois les armes branlantes ont et remises par les prieres
des femmes, ouvrans leurs poitrines  leurs maris. Et depuis se sont
volontiers servi de leurs avis & conseils, auquels ils estiment qu'il y
a quelque chose de saint_.

Et comme entre les Chrtiens plusieurs ne se soucians de Dieu que par
benefice d'inventaire, cherchent la guerison de leurs playes par charmes
& l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages _l'Autmoin_ ayant quelque
bless  penser interroge souvent son dmon, pour savoir s'il guerira
ou non: & jamais n'a de reponse que par si (si tant est que le dmon
parle  eux). Il y en a quelquefois qui font des cures incroyables comme
de guerir un qui auroit le bras coup. Ce que toutefois je ne say si je
doy trouver trange quand je considere ce qu'crit le sieur de Busbeque
au discours se son ambassade en Turquie, Epitre quatrime.

    Approchans du Bude, le Bassa nous envoye au-devant quelques uns
    de ses domestiques, avec plusieurs heraux & officiers: Mais
    entre autre une belle troupe de jeunes hommes  cheval
    remarquables -cause de la nouveaut de leur equipage. Ils
    avoient la tte dcouverte & rase, sur laquelle ils avoient fait
    une longue taillade sanglante, & fourr diverses plumes
    d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit le pur sang: mais au
    lieu d'en faire semblant ils marchoient  face riante, & la tte
    leve. Devant moy cheminoient quelques pietons, l'un dquels
    avoit les bras nuds, & sur les ctez: chacun dquelz bras au
    dessus du coulde toit perc d'outre en outre d'un couteau qui y
    toit. Un autre toit decouvert depuis la tte jusques au
    nombril, ayant la peau des reins tellement dcoupe haut & bas
    en deux endroits qu'-travers il avoit fait passer une masse
    d'armes, qu'il portoit comme nous ferions un coutelas en
    charpe. J'en vis un autre lequel avoit fich sur le sommet de
    sa tte un fer de cheval avec plusieurs clous, & des si long
    temps, que les clous s'toient tellement prins & attachs  la
    chair, qu'ilz ne bougeoient plus. Nous entrames en cette pompe
    dans Bude, & fumes mens au logis du Bassa avec lequel je
    traitay de mes affaires. Toute cette jeunesse peu soucieuse de
    blessures toit dans la basse cour du logis: & comme je
    m'amusois  les regarder, le Bassa m'enquit & demanda ce qu'il
    me sembloit: Tout bien, fis-je, except que ces gens l font de
    la peau de leurs corps ce que je ne voudroy pas faire de ma
    robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le Bassa se print 
    rire, & nous donna cong.

Noz Sauvages font bien quelquefois des preuves de leur constance, mais
il faut confesser que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce qu'ilz
font est de mettre des charbons ardans sur les bras, & laisser bruler le
cuir, de sorte que les marques y demeurent toujours: ce qu'ilz font
aussi en autres endroits du corps, & montrent ces marques pour dire
qu'ils ont grand courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en avoit bien
fait davantage, rotissant courageusement son bras au feu aprs avoir
failli  tuer le Roy Porsenna. Si ceci toit mon sujet je representeroy
les coutumes des Lacedmoniens qui faisoient tous les ans une fte 
l'honneur de Diane, o les jeunes garons s'prouvoient  se fouetter:
Item la coutume des anciens Perses, lquels adorans le Soleil, qu'ils
appelloient _Mithra_, nul ne pouvoit tre receu  la confrairie qu'il
n'et donn  conoitre sa constance par quatre-vintz sortes de tourmens,
du feu, de l'eau, du jeune, de la solitude, & autres.

Mais revenons  noz Medecins & Chirurgiens Sauvages. Jaoit que le
nombre en soit petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git point
du tout en ce metier. Car pour les maladies ordinaires elles sont si
rares pardela que le vers d'Ovide leur eut bien tre appropri:

_Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:_

en disant _Si, pro Quia_. Aussi ces peuples vivent-ils un long ge, qui
est ordinairement de sept ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz
commoditez de vivre par prevoyance, & l'industrie de recuillir l'Et
pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient plus de trois cens ans. Ce qui se
peut conjecturer par le rapport que nous avoit fait ci-dessus d'un
vieillart en la Floride lequel avoit vcu ce grand ge. De sorte que ce
n'est miracle particulier ce que dit Pline que les Pandoriens vivent
deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane sont encores alaigres  cent
ans. Car _Membertou_ a plus de cent ans, & n'a point un cheveu de la
tte blanc, ains seulement la barbe mele, & tels ordinairement sont les
autres. Qui plus est, en tout ge ils ont toutes leurs dents, & vont 
tte nue, sans se soucier de faire au moins des chapeaux de leurs cuirs,
comme firent les premiers qui en userent au monde de dea. Car ceux du
Peloponnese, & les Lacedemoniens appelloient un chapeau [Grec: kug],
que Julius Pollux dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux
usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux, mais ilz sont bien
fourrez.

Ce qui ayde encore  la sant de noz Sauvages, est la concorde qu'ils
ont entre eux, & le peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les
commoditez de cette vie, pour lquelles nous nous tourmentons. Ilz n'ont
cette ambition qui pardea ronge les esprits, & les remplit de soucis,
forant les hommes aveugls de marcher en la fleur de leur ge au
tombeau, & quelquefois  servir de spectacle honteux  un supplice
public.

J'ose bien attribuer aussi la cause de cette disposition & longue sant
de noz Sauvages  leur faon de vivre qui est  l'antique, sans
appareil. Car chacun est d'accord que la sobriet est le mere de sant.
Et bien qu'ilz facent quelquefois des excs en leurs Tabagies, ilz font
assez de diete aprs, vivans quelquefois six jours, plus ou moins, de
fume de Petun, & ne retournans point  la chasse qu'ilz ne commencent 
avoir faim. Et d'ailleurs qu'tans alaigres ilz ne manquent point
d'exercice soit d'une part, soit d'une autre. Bref il ne parle point
entre eux de ces ges tronquez qui ne passent point quarante ans, qui
est la vie de certains peuples d'thiopie (ce dit Pline) qui vivent de
locustes (ou sauterelles) sales & seches  la fume. Aussi la
corruption n'est-elle point entre eux, qui est la mere nourrice des
Medecins & des Magistrats, & de la multiplicit des Officiers, & des
Concionateurs publics, cres & institus pour y donner ordre, &
retrencher le mal. Et neantmoins c'est signe d'une cit bien malade o
ces sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de procs bourreaux de noz
vies,  la poursuitte dquels il faut consommer nos ges & noz moyens, &
bien souvent on n'a point ce qui est juste, soit par l'ignorance du
Juge,  qui on aura deguis; le fait, soit par la malice, ou par la
mechancet d'un Procureur qui vendra sa partie. Et de telles afflictions
viennent les pleurs, chagrins, & desolations, qui nous meinent au
tombeau avant le terme. _Car tristesse_ (dit le sage) _en a tu
beaucoup, & n'y a point de profit en elle. Envie & dpit abbrege la vie,
& souci amene vieillesse devant le temps. Mais la liesse du coeur est la
vie de l'homme, & la rejouissance de l'homme lui allonge la vie_.




CHAP. XVI

_Exercices des hommes._


APRES la sant, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs.
Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur dduit tant ou la
Guerre ou la Chasse (dquelz nous parlerons -part) ou faire les outilz
propres  cela (ainsi que Cesar tmoigne des anciens Allemans) ou dance
(& de ce nous avons desja parl) ou passer le temps au jeu. Ilz font
donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant
aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire
si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant
seulement l o ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes
de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en
l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor,
voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les
Sauvages qui ont le traffic avec les Franois, y mettent au bout des
fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus loignez
n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain
poisson appell _Sicnau_, lequel poisson se trouve aussi en Virginia
souz le mme nom (du moins l'historien Anglois l'a crit _Seekanauk_) Ce
poisson et comme une crevisse log dans une coquille fort dure, grande
comme une cuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort
dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons  manger.

Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, &
des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens
Gaullois. Quant aux carquois, c'est du mtier des femmes.

Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve)
font des lignes  pecher, mais les ntres qui n'ont aucune culture de
terre, en troquent avec les Franois, comme aussi des haims  appter
les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, &
des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege  la
chasse.

Et d'autant que la necessit de la vie les contraint de changer souvent
de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons
particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de
chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des
Canots & petites nasselles d'corces, qui vont legerement au possible
sans voile. L dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont,
femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches,
carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte
qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans,
ains tre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise
renverseroit. Ilz sont larges de quatre pis ou environ, par le milieu,
& vont en appointissant par les extremitez, & la pointe releve pour
commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces
d'arbres, pour lquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans
de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obessant, dequoy
fut faite l'Arche de No. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils
enduisent les coutures (qui joignent lesdites corces ensemble,
lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font
aussi d'oziers fort proprement, lquels ils enduisent de la mme matiere
gluante de sapins: chose qui tmoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit
l o la necessit les presse.

Plusieurs nations de dea en ont eu de mme au temps pass. Si nous
recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant
qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, _elle le mit dans un coffret_
(c'est  dire un petit Canot: car l'Arche de No & ce Coffret est un
mme mot, _Teva_, en Hebrieu) _fait de joncs, & l'enduisit de bitume &
de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive
du fleuve_. Et le Prophete Esaie menaant les thiopiens & Assyriens:
_Malheur_ (dit-il) _sur le pas qui envoye par mer des Ambassadeurs en
des vaisseaux de papier_ (ou joncs) _sur les eaux, disant: Allez
Messagers vitement, &c_. Les gyptiens voisins des thiopiens avoient au
temps de Jules Csar des vaisseaux de mme, c'est  savoir de papier,
qui est une corce d'arbre, tmoin Lucain en ce vers:

Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.

Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement
les Anglois & Ecossois alloient querir de l'tain en l'ile de _Mictis_
avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore,
lequel appelle cette faon de canots _Carabue_ fait d'oziers & environn
de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons,
qui avec ces instrumens sont legers  la fuite. Sidoine de Polignac
parlant des mmes Saxons dit:

_......cut pelle salum sulcare Brittannum_
_Ludus, & assute glaucum mare findere lembo._

Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de
treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette faon tout
couvert de cuir, mme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu o
l'homme se met  genoux, ayant la moiti du corps dehors, si bien qu'il
ne sauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer.
J'ose croire que la fable des Syrenes vient de l, les lourdaus estimans
que ce fussent poissons  moiti hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint
des Centaures pour avoir veu des hommes  cheval.

Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre
faon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux
(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit,
par le pi, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent,
& se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brul avec des
pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de mme. L
dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, &
feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que
les autres.

Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, &
entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante
lieus par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni htellerie, & sans
porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le
carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous
sommes tant soit peu garez dans quelque grande fort. S'ilz sont
pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'o
distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experiment
quelquefois.

Au pas de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre
continuellement, les hommes font de la poterie de terre en faon de
bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson,
fves, bl, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement
 labouroient la terre, mais depuis que les Franois leur portent des
chauderons, des fves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont
devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant
aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui
sont plus loigns, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des
coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres
alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Csar) n'avoient
aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans
prque que de laictage, chair, & fromage, leur tant chose trop
ennuieuse d'attendre un an de pi quoy pour recuillir une moisson. Ce
qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, lquels il faut
confesser n'tre point laborieux qu' la chasse. Et quant aux
Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reoivent de la terre  leurs
femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois,
comme j'ay dit ailleurs, tans employes  toutes oeuvres serviles. Et
par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille  leurs
maris, & ne les envoyent au march, comme en plusieurs provinces de
dea, & particulierement au pas de la jalousie.

Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit:

    Ilz sement leur mil deux fois l'anne, c'est  dire en Mars, &
    en Juin, & tout en une mme terre. Ledit mil, depuis qu'il est
    sem jusques  ce qu'il soit prt  cuillir, n'est que trois
    mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz
    recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne fves.
    Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent
    semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues
    durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent
    leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare
    ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz
    mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les
    terres, le Roy commande  un des siens de faire tous les jours
    assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le
    Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parl. En
    la saison que l'on recueille le mil, il est tout port en la
    maison publique, l o il est distribu  chacun selon sa
    qualit. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est
    necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant
    l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'anne dedans
    les bois: l o ilz font de petites maisons de palmites pour se
    tenir  couvert, & vivent l de gland, de poisson qu'ilz
    pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux
    qu'ilz prennent.

Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien
encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont
multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme
de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnes comme de
haute pallissades d'arbres joints l'un auprs de l'autre, ainsi que j'ay
represent la ville de _Hochelaga_ en ma Charte de la grande riviere de
_Canada_. Au surplus ne se faut tonner de cette face de ville qui
pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont
pas mieux fermes.

Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur
courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma
_Henot_, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu
toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons,
comme il est crit de Jabal fils de Hada, _qu'il fut pere des habitans
s tabernacles, & des pasteurs_. Aprs le Deluge on edifia la tour de
Babel, mais ce fut folie. Tacite dcrivant les moeurs des Allemans, dit
que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles.
Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois toient alors ds
plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au
commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy
Gaullois qui batit villes & maisons fut _Magnus_ lequel succeda  son
pere le sage _Samothes_ trois cens ans aprs le deluge, huit ans aprs
la nativit d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de _Ninus_, ce dit
Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz
couchoient neantmoins  terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme
on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualits & gestes
des personnes, _Magnus_ fut ainsi appell, pource qu'il fut le premier
edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'o sont venus les
Gaullois peu aprs le Deluge) & en langue antique Gaulloise _Magnus_
signifie Edificateur, dit le mme autheur, & l'a fort bien remarqu
Jehan Annius de Viterbe: d'o viennent noz noms de villes _Rothomagnus
Neomagnus, Noviomagnus_. Philosophes Gaullois furent (avant les les
Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel
confesse que la Philosophie a commenc par ceux que la vanit Gregoise a
appell Barbares.

J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard,  quoy
ilz s'affectionnent de telle faon, que quelquefois ilz jouent tout ce
qu'ilz ont, jusques  leurs femmes: & Jacques Quartier crit le mme de
ceux de _Canada_ au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme
joues la delivrance n'en est pas aise, & se moquent volontiers du
gaigneur en le montrant au doigt. Or quant  leur maniere de jeu je n'en
puis distinctement parler. Car tant pardela ne pensant point  crire
ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de fves
colores & peintes d'un cot, dans un plat: & ayans tendu une peau
contre terre, jouent l dessus, frappans du plat sur cette peau, & par
ce moyen les fves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part
qu'elles sont colores, & en cela git le hazard: & selon la rencontre
ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur
pour faire le compte.

[Illustration]




CHAP XVII

_Des Exercices des femmes._


LA femme ds le commencement a et baille  l'homme non seulement pour
l'aider & assister, mais aussi pour tre le receptacle de la generation.
Le premier exercice donc que je lui veux donner aprs qu'elle est
marie, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet
oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien &  propos
est elle appelle _Nekeve_ en Hebrieux, c'est  dire _perce_, pour-ce
qu'il faut qu'elle soit perce si elle veut imiter la Terre ntre
commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits,
ouvre son sein pour recevoir les pluies & rouses que le ciel verse
dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis  ceux qui
voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui
chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les
nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition
si miserable qu'elle est  plusieurs pardea, qui cherchent  s'occuper,
& ne trouvent point: & aprs qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail
est ingrat. Mais l, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer
 un doux travail, il sera asseur de vivre sans servitude & que ses
enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme
que de travailler  la generation, qui est un oeuvre si beau & si
meritoire, que le grand Aptre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa
peine & de ses douleurs, a dit, _que la femme sera sauve par la
generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, &
sanctification, avec sobriet_, c'est  dire, si elle les instruit en
telle sorte qu'on reconoisse la piet de la mere par la bonne nourriture
des enfans.

Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes
Sauvages aprs avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne say
quelle pratique font (sans loy) ce qui toit command en la loy de Moyse
touchant la purification. Car elles se cabannent  part & n'ont
connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant
lquels neantmoins elles ne laissent d'aller dea & del o elles ont
affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin.

J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne
sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois &
Allemans. Car (au rapport mme de Jacques Quartier) elles travaillent
plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou
autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forces, ni tourmentes,
mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font
les oeuvres serviles,  faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse
morte, elles la vont dpouiller & querir, y eust-il trois lieus, & faut
qu'elles la trouvent  la seule circonstance du lieu qui leur sera
represent de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi
 cela, & autres labeurs, comme  aller querir du bois avec leurs
femmes: qui est une folie  eux d'aller querir du bois sec & pourri bien
loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine fort. Vray est
qu'ilz se fachent de la fume ce qui peut tre cause de cela.

Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles
preparent ce qui est necessaire pour s'opposer  ce rigoureux
adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs
cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement,
mmes baillans des couleurs  leurs joncs elles y font des compartimens
d'ouvrages semblables  ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il
n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vtir le corps elles
conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi
bien qu'on sauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent
plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, &
souliers, sur toutes lquelles choses elles font des ouvrages qui ont
fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines,
pour mettre leurs necessitez, du bl, des fves, des pois, de la chair,
du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur lquelles elles
font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic color
de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si
vives, que les ntres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent
aussi  faire des cuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes,
qui sont fort belles selon la matiere. Item les charpes, carquans, &
brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent
_Matachia)_ sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres
sur le Printemps, ou l'Et, pour de l'corce couvrir leurs maisons, ce
sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent  l'oeuvre des
Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la
terre s pas o ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine
que les hommes, lquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu' la
chasse ou  la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles
communement leurs maris plus que dea. Car on e'en voit point
entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est  dire
incontinent aprs leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a
et tu elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront  secondes
nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: tmoignage de vray
amiti (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicit tout ensemble.
Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires.
Et s'ils toient Chrtiens ce seroient des familles entre lquelles Dieu
se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir
un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que
le Mariage. Ce que les Hebrieux tans speculateurs & perquisiteurs s
choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqu,
disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hbreu: Isch], & de la femme
[Hbreu: Ischa], le nom de Dieu [Hbreu: AH], Seigneur, est contenu: Et
si on te les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces
deux mots [Hbreux: Esch ve Esch] qui signifient _feu & feu_, c'est 
dire que Dieu t, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume &
douleur.




CHAP. XVIII

_De la Civilit._


IL ne faut attendre de nos Sauvages cette civilit que les Scribes &
Pharisiens requeroient s Disciples de ntre Seigneur. Aussi leur
curiosit trop grande leur fit faire une rponse digne d'eux. Car ils
avoient introduit des ceremonies & coutumes en la Religion, qui
repugnoient au commandement de Dieu, lquelles ilz vouloient troitement
tre observes, enseignans l'impiet souz le nom de piet. Car si un
mauvais enfant bailloit au tronc que qui appartenoit  son pere, ou  sa
mere, ilz le justifoient (pour tirer ce profit) contre le commandement
de Dieu, qui a sur toutes choses recommand aux enfans l'obeissance &
reverence envers ceux qui les ont mis au monde, qui sont l'image de
Dieu, lequel n'a que faire de nos biens, & n'a point agreable l'oblation
qui lui est faite du bien d'autrui. Or cette civilit dont parle
l'Evangile, regardoit le lavement des mains, lequel ntre Seigneur ne
blame point sinon entant qu' faute de l'avoir gard ils en faisoient un
gros pech.

En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy louer noz Sauvages, car ilz
ne se lavent point s repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: & n'ayans
aucun usage de linge, quant ils ont les mains grasses ilz sont
contraints de les torcher  leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens.
De pousser dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz n'en font
difficultez parmi les repas: comme ne font par dea plusieurs Allemans &
autres.

N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent sur la grande table du
monde, tendans une peau l o ilz veulent manger, & sont assis en
terre. Les Turcs en font de mme. Noz vieux Gaullois n'toient pas
mieux, lquelz Diodore dit avoir fait pareille chose, tendans  terre
des peaux de chiens, ou de loups, sur lquelles ilz dinoient 
soupoient, se faisans servir par des jeunes garsons. Les Allemans encore
plus rustiquement. Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse que ntre
nation, laquelle Cesar dit avoir en l'usage de mille choses par le moyen
des navigations de mer, dont ils accommodoient les peuples de civilit,
& plus d'humanit que les autres de leur nation, par la communication
des ntres.

Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux autres arrivans de loin,
le recit est fort sommaire. Car plusieurs fois nous avons veu arriver
des Sauvages forains au Port-Royal, lquels descendus  terre, sans
discours s'en alloient droit  la cabane de _Membertou_, l o ilz
s'asseoient, & se mettoient  ptuner, & aprs avoir bien petun,
bailloient le petunoir au plus apparent, & del consecutivement aux
autres: puis au bot de demie heure commenoient  parler. Quand ils
arrivoient chez nous, la salutation estoit _Ho, ho, ho_, & ainsi font
ordinairement: Mais de faire des reverences & baise-main, ilz ne se
conoissent point  cela, sinon quelques particuliers qui s'efforcent de
se conformer  nous, & ne nous venoient gueres voir sans chapeau, afin
de nous saluer par une action plus solennelle.

Les Floridiens ne font aucune entreprise, qu'ilz n'assemblent par
plusieurs fois leur Conseil: & en ces assembles ilz se saluent quant
ils arrivent. Le _Paraousti_ (que Laudonniere appelle Roy) se met seul
sur un siege qui est plus haut que les autres: l o les uns aprs les
autres le viennent saluer, & commencent les plus anciens leur salut,
haussans les deux mains par deux fois  la hauteur de leur visage,
disans _Ha, he, ya, ha, ha_, & les autres rpondent _Ha, ha_. Et
s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout  lentour de la maison
du Conseil.

Or soit que la salutation _Ho, ho_, signifie quelque chose, ou non (car
je n'y say aucune signification particuliere) c'est toutefois une
salutation de joye, & la seule voix _Ho, ho_, ne se peut faire que ce ne
soit quasi en riant, tmoignans par l qu'ilz sont joyeux de voir leurs
amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un
tmoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie _Soyez joyeux_:
ce que Platon ne trouvant bon toit d'avis qu'il vaudroit mieux dire
[Grec: sophrones], _soyez sage_. Les Latins ont eu leur _Ave_, qui est
un souhait de bon-heur: quelquefois aussi _Salve_, qui est un desir de
sant  celui qu'on salue: & ne say  quel propos on nous a fourr ce
mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu:
_Shchlam_], que est un mot de paix & de salt. Suivant quoy ntre
Sauveur commanda  ses Aptres de saluer les maisons o ils entreroient,
c'est  dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur
annoncer la pais: laquelle salutation de paix toit ds les premier
siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est crit que Jetro beau-pere de
Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & 
son peuple par la delivrance du pas d'gypte, _Moyse sortit au-devant
de son Beau-pere, & s'tant prostern, le baisa: & se saluerent l'un
l'autre en paroles de paix_. Nous autres disons _Dieu vous garde, Dieu
vous doint le bon-jour_. Item _Le bon soir_. Toutefois il y en a
plusieurs qui ignoramment disent, _Je vous donne le bon jour, le bon
soir_: Faon de parler que seroit mieux seante par desir & priere  Dieu
que cela soit. Les Anges ont quelquefois salu les hommes, comme celui
qui dit  Gedeon: _Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec
toy_, & celui qui dit  la Vierge mere de ntre Sauveur: _Bien te soit
pleine de grace, le Seigneur est avec toy_. Mais Dieu ne salue personne,
car c'est  lui  donner le salut, non point  le souhaiter par priere.

Les Payens avoient encore une civilit de saluer ceux qui ternuoient,
laquelle nous avons retenue d'eux. _Et l'Empereur Tibere homme le plus
triste du monde_ (ce dit Pline) _vouloit qu'on le salut en ternuant,
encores qu'il ft en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions_
(dit le mme) _sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux
assister  nos affaires_. De ces paroles se peut aisment conjecturer
que les salutations des Payens toient prieres & voeux de sant, ou
autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.

Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz
le mot _Vale_ (portez-vous bien: soyez sain)  la departie: mmes aux
lettres missives, lquelles aussi ilz commenoient par ces mots: _Si
vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien_. Mais Seneque dit
que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est
aujourd'hui crire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive,
_Je prie Dieu qu'il vous tienne en sant_: qui toit une faon sainte &
Chrtienne par le pass. Au lieu de ce _Vale_, qui se trouve souvent en
l'Ecriture sainte, nos disons en ntre langage, _A Dieu_, desirans non
seulement sant  ntre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde.

Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont
aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement _Zin,
Zin_,  la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilit.
Et comme la robbe longue  larges manches, est leur vtement ordinaire;
ayans les bras croiss dans icelles, ilz les haussent & baissent
seulement, en disant leur _Zin, zin_, sans accollade ny baiser, ou
inclination des pis.

Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu
qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en
l'action de l'amour, soit  l'arrive, ou au partir de quelque lieu,
soit  rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'toit la
coutume s siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de
la Genese, o le Roy Pharaon dit  Joseph: _Tu seras sur ma maison, &
tout mon peuple te baisera la bouche_. Et au Psalme deuxime: _Baisez le
Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c_. qui est une faon d'homage
garde mme envers noz Rois, comme a observ le sieur du Tillet en son
Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la
passion o le traitre Judas baisa son maistre ntre Sauveur en signe
d'honneur. Ce qui a est suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme
on peut voir s Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie
de Trajan, o est remarqu que Maximin le jeune toit superbe s
salutations, donnant les mains  baiser, & permettant qu'on lui baisat
les genoux, voire les pis. Ce que Maximin l'ain n'avoit oncques voulu
souffrir, disant: _Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche
condition ne baise les pis_. Car il n'y avoit que les esclaves qui
fissent cette submission. Et  ce propos Sallian Evque de Marseille
crivant  Hypatius: _Si tu ne peux_ (dit il) _-cause de ton absence
baiser des lvres les pis de tes pere & mere, baise-les au moins par
desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne:
baise-leur la bouche comme fille_.

Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie
beaucoup de choses moindres que tels baise-pis, disant que _c'est
idolatrie tout ce qui s'leve outre la mesure de l'honneur humain  la
ressemblance de la hautesse divine. Car certes_ (adjoute-il)
_l'inclination de la teste n'est point deue  la chair, ni au sang, mais
 Dieu seul_. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir  genoux.
Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point
d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir  Dieu,
auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble
submission de tte, la main la poitrine. Ce qui toit l'adoration de
laquelle est parl en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit
la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit  autrui: ainsi qu'il est
escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabe.

Mais je laisse ceci pour revenir  noz baisers salutatoires, dquels les
Payens anciens usoient aussi bien  la departie, comme  l'arrive,
ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, l o il
dit que _ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser
 aucun_. C'a et aussi une coutume fort ancienne & authorise par la
Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy mme font mention les
loix Imperiales. Mais noz Sauvages toient, je pense brutaux avant la
venue des Franois en leur contres: car ilz n'avoient l'usage de ce
doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses,
quant ilz se mettent  colombiner & preparer la Nature  rendre les
offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut
conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en
l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens
dquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les
defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit
souvent des procs des enfans contre les peres: on voit des livres
publiez. _De la puissance paternelle_, sur ce que les enfans se derobent
de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrtiens, auquels on peut
approprier le propos de _Turnus Herdonius_ recit en Tite Live, disant
que _nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut tre
que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent
vuider  peu de paroles. S'il n'obeit  son pere, sans aucune doute
malheur lui aviendra_. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: _Maudit
celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen._




CHAP. XIX

_Des Vertus & Vices des Sauvages._


LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit.
Les nations Septentrionales ont et les dernieres civilises. &
neantmoins avant cette civilit elles ont fait de grandes choses. Noz
Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent
s hommes civiliss. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _ds sa naissance ha
en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre
Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup.
Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont
autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, &
leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours
contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose
que le sus-allegu Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens
Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre,
ni les temptes de la mer, disant que cela est le propre d'un tourdi)
mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne
beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les
hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible &
redoutable, comme celle qui raffle tout o elle passe. Ilz craignent le
deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la
Vertu. Ilz sont excits  bien faire par l'honneur, d'autant que celui
entre eux est toujours honor, & s'acquert du renom, qui a fait quelque
bel exploit. Ayans ces choses  eux propres, ilz sont en la Mediocrit,
qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force
& Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent
leur souverain contentement, ce qui degenere  la brutalit. Mais ilz ne
sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent tendre d'un
pole  l'autre, sont frappes de ce coin. La seule religion Chrtienne
les peut faire venir  la raison, comme elle fait aucunement entre nous
(je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits
aussi bien que les Sauvages) & en la Chrtient est ce bien que deux
Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce
regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose
le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains,
sinon quand tout est desesper: Celui que je veux dire est le grand
Evque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours
nous a procur le benefice de la paix de laquelle heureusement nous
jouissons, traite  Vervin lieu de ma naissance, o je fis (aprs
icelle conclue & arrete) deux actions de graces en forme de Panegyrique
 Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis
Pape Leon XI, imprimes  Paris.

La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrit s choses
qui concernent la volupt du corps: car pour ce qui regarde l'esprit
celuy n'est point appell temperant ou intemperent, qui est pouss
d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journes 
baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou
intemperance, ne vient point  toutes choses qui pourroient tre
sujettes  noz sens, si ce n'est par accident: comme  une couleur,  un
pourtrait, item  des fleurs & bonnes odeurs: item  des chansons &
auditions de harangues, ou comedies: mais bien  ce qui est sujet 
l'attouchement, &  ce que l'odorat recherche par des artifices, comme
au boire & manger, aux parfums,  l'acte Venerien, au jeu de paume,  la
lucte,  la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la
volont. Ce qu'tant, c'est  faire  l'homme  savoir commander  son
appetit.

Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises  la perfection de
cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance
quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques  se lever la
nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardea plusieurs sont autant
vicieux qu'eux, je ne leur veux point tre rigoureux censeur. Quant aux
autres actions il n'y a rien plus  reprendre en eux qu'en nous: voire
je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont
peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & pas
chauds, dquels nous avons parl ci-dessus.

La liberalit est une vertu autant louable comme l'Avarice & la
Prodigalit ses collateraux sont blamables. Elle consiste  donner &
recevoir, mais plutot  donner en temps & lieu, & par occasion, sans
excs. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme
dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains
pour en user liberalement, c'est  dire en largir  celui qui n'en a
point: ne point tre excessif en dpense non necessaire, ny trop retenu
l o il faut montrer de la magnificence.

Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur
pauvret. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent
les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive
vers eux quelque _Sagamos_ Franois ilz luy font de mme, jettans  ses
piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes
leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les
print point  son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour
ne contrevenir au privilege  luy donn. Cette faon de faire ddits
Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de
bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si
est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre
leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux,
c'est  dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Pote
dit:

_Nemo suas gratis perdere vellet opes._

Il n'y a personne qui donne  perte. Si un grand donne  un petit, c'est
pour en tirer du service. Mme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour
recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer
la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, &
se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans
les faons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour
marchander une peau de Castor: comme je vi tant  la riviere
Saint-Jehan, dont j'ay parl ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier
jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre
eux emprunt des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz
n'ont rien que d'honnte & liberal en matiere de permutation. Et voyans
les faons de faire sordides de quelques uns des ntres, ilz demandoient
quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur pas, disans
qu'ils ne vont point au ntre: & que puis que nous sommes plus riches
qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.

De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre,
& demeure cache, mais ilz ne laissent d'en tre guillonnez, faisant
tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent
voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer ntre
canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux
Capitaines Franois en tel cas, disant que cela luy toit deu puis qu'il
toit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'toit pas
honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer
qu'il avoit du credit.

Ici se peut rapporter l'Hospitalit, de laquelle toutefois ayant parl
ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, o je
leur donne la louange Gaulloise &Franoise en ce regard. Vray est qu'en
quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage
en la necessit, comme a et remarqu au voyage de Laudonniere. Mais en
cela nous ne les saurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui
faisons de mme. Une chose diray-je qui regarde la piet paternelle, que
les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en
la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font
envers ceux qui les ont engendr. Chose qui est  la honte de beaucoup
de Chrtiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres &
meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les
laissent nuds.

Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes
& petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz
demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de
servitude introduit par toutes les nations du monde de dea, contre la
libert naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent
point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.

Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine,
sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser
autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le
_Sagamos_ fait le Hola, & fait raison  celui qui est offens, baillant
quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant  faire des
presens  l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de
seigneurie: en ces jouissans de felicit du premier ge lors que la
belle Astre vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procs, ni auditoires
entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy
il les repute particulierement heureux de n'tre tourmentez de cette
gratelle qui mange aujourd'hui ntre France, & consomme les meilleures
familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de
noz Roys, & long temps souz la troisime, nous ne savions que c'toit
des formalitez de procs, mais depuis que la Cour de Rome est venue en
Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez
maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'tre exempts de
cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqu, il
est en danger de passer le pas. Car quand il sera tu personne ne
vengera sa mort. C'est la mme consideration du monde de dea. On fait
peu d'tat de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support.
Et quant  ceux qui sont de condition tant soit peu releve, il est
impossible en France qu'ilz puissent viter les procs: car (dit le
Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos
fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut
Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut tre ou marteau,
ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou tre tourment.

Retournons  noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere
Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son pas, & afin
de passer chemin elle avoit derob en la cabanne de _Membertou_ un fuzil
(car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu  la
cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice
prs de nous, mais s'en allerent cabanner  quatre ou cinq lieus loin
du Port-Royal, o elle fut tue. Et pour-ce que c'toit une femme, les
femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution.
_Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potele, & belle,
lui bailla le premier coup  la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre
fille de mme ge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et
la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_,
acheva. Nous leur fimes une pre reprimende de cette cruaut, dont elles
toient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de
Justice.

Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout--fait
sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui toit de difficile
execution, pour la longueur du chemin, qui toit de plus de cent lieus
par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de
la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures
depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'corce, dans
lequel ilz traverserent la Baye Franoise, qui est large de dix ou douze
lieus, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'o ilz se
sauverent en leur pas des Armouchiquois.

J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la
Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux 
tout autre exercice de peine, comme au labourage, &  noz metiers
mechaniques: mme  moudre du bl pour leur usage. Car quelquefois ilz
le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre  force de bras.
Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les
occuper  ce  quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme
faisoient jadis les Lacedemoniens  la jeunesse de leur Republique.
Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus ais de
les arrter  la maison & les occuper  ce qu'on voudra. Quoy que ce
soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle
faon ilz s'y comportent.




CHAP. XX

_La Chasse._


DIEU avant le pech avoit donn pour nourriture  l'homme toute herbe de
la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre
portant semence: sans qu'il soit parl de repandre le sang des btes:
&neantmoins aprs le bannissement du jardin de plaisir, le travail
ordonn pour la peine dudit pech requit une plus forte nourriture &
plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalit
s'accoutuma  la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en
quantit pour lui servir  cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu
dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mang de chair: car en vain
Abel et-il et pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprs le Deluge
l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: _La crainte & frayeur de
vous_ (dit le Seigneur) _soit sur toute bte de la terre & sur tous
oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les
poissons de la mer: ilz vous sont baills entre voz mains. Tout ce qui
se meut ayant vie vous sera pour viande_, sur ce privilege voici le
droit de la Chasse form: droit le plus noble de tous les droits qui
soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour
cette cause ne se faut merveiller si les Roys & leur Noblesse se le
sont reserv par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux
hommes,  trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux btes. Et
s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs,
domter les rebelles, & amener  la societ humaine les hommes farouches
& sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le mme
envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant  ceux
de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont et
du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de
leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre
entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce
qui a et usurp, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux
que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice
de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir
l'esprit, & tre toujours  l'erte prt  monter  cheval, aller
au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner
la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la
Chasse, d'est la nourriture de l'homme,  quoy elle est destine, comme
se reconoit par le passage de l'Ecriture allegu ci-dessus: voire di-je
tellement destine qu'en la langue sainte ce n'est qu'un mme mot
[Hbreu: _Tsajid_], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme
entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, l o ntre Dieu ayant
eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il
benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux.
Auquel passage saint Hierome dit _Venaison_ que les autres translateurs
appellent _Vivres_, mieux  propos que _Vesve_ en la version commune,
_Viduam eius benedicens benedicam_, & qui est un erreur des crivains,
lquels ont mis [Grec: tn chran auts], au lieu de [Grec: Gran].

La Chasse ayant et octroye  l'homme par un privilege celeste, les
Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction
de personne, n'ayans aussi ce bel ordre tabli pardea, par lequel les
uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du pas, les
autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que
par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance.

Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le
Printemps & l'Et & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment
pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent
gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire
sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les
bois l o ilz savent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux
lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es pas o il y a des
Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les ctes de
l'Ocean jusques au pas des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives
des lacs, pour la capture ddits castors, dont nous parlerons  son
tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent
_Aptaptou_, & noz Basques _Orignac_.

C'est un animal le plus haut qui soit aprs le Dromadaire & le Chameau,
car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, &
quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa tte est
fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour
recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il
porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, &
long de trois piedz, garni de cornichons d'un ct, & au dessus. Le pied
en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en
est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des
tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz
Sauvages aprs le poisson.

Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour ldits Sauvages 
toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les forts
sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges
vient une forte gele qui les endurcisse. Lors bien revtus d'un manteau
fourr de Castors, & de manches aux bras attachs ensemble avec une
courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle
(qu'ils attachent  la ceinture) & de souliers aux pis du mme cuir,
faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le
dos la part que leur _Autmoin_ leur aura indiqu (car nous avons dit
ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs
oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens prque
semblables  des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les
suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz savent
fort bien dcouvrir le gite de la bte qu'ilz cherchent, laquelle
trouve, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais
qu'ilz ne l'ayent terrasse. Et pour plus commodement la poursuivre, ils
attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que
les ntres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure
sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser,
& poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navre 
mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle
tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la cure ausdits chiens,
& en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue:
comme quelques-uns s'imaginent, mme Jacques Quartier l'a crit: car ilz
portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire
du feu quand la Chasse est faite, o la nuit les contraint de s'arrter.

Nous allames une fois  la depouille d'un Ellan demeur mort sur le bord
d'un grand ruisseau environ deux lieus & demie dans les terres: l o
nous passames la nuit, ayans ot les neges pour nous cabanner. Nous y
fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il
ne se peut rien dire de plus: & aprs le roti nous eumes du bouilli & du
potage abondamment appret en un instant par un Sauvage qui faonna avec
sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir
sa chair. Chose que j'ay admire, & l'ayant propose  plusieurs qui
pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle
toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu
dans ledit bac, & les renouveler jusques  ce que la viande soit cuite.
Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On
trouve cela ais apres que l'invention en est donne, ainsi que de faire
tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entre on
s'y trouve empech. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins trange
en leur Tabagies. Car quand ils ont tu un boeuf, ou un mouton, la peau
toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans
cuire leur chair.

Or pour revenir  noz gens, le chasseur tant retourn aux cabannes il
dit aux femmes ce qu'il a exploit, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme
elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller
l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter  la
maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a
chass est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut
qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver
dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison
en a tu cinquante  sa part,  ce que j'ay quelquefois entendu.

Quant  la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font
principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une
ci-dessus, l'autre pource qu'aprs l'hiver le poil tombe  cet animal, &
n'y a point de fourrure en Et. Joint que quand en telle saison ilz
voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile,
pour-ce qu'il est amphibie, c'est  dire terrestre & aquatique, & plus
cetui-ci que cetui-l: & n'ayans point l'invention de le prendre dans
l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par
hazard ils en rencontrent en temps d'et, printemps, ou automne, ilz ne
laissent d'en faire Tabagie.

Voici donc comme ilz les pechent en temps d'hiver, & avec plus
d'utilit. Le Castor est un animal  peu prs de la grosseur d'un mouton
tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de son poil est chataignes.
Il a les pieds courts, ceux de devant faits  ongles, & ceux de derriere
 nageoires comme les oyes; la queu est comme caille, de la forme
prque d'une Sole: toutefois l'ecaille ne se leve point. C'est le
meilleur & le plus delicat de la bte. Quant  la tte elle est courte &
prque ronde, ayant deux rangs de machoires aux ctez, & au devant
quatre grandes dents trenchantes l'une auprs de l'autre, deux en haut &
deux en bas. De ces dents il coupe de petits arbres, & des perches en
plusieurs pieces dont il batit sa maison. Chose admirable &incroyable
que je vay dire. Cest animal se loge sur les bords des lacs, & l il
fait premierement son lit avec de la paille, ou autre chose propre 
coucher, tant pour lui que pour sa femelle: dresse une voute avec son
bois coup & prepar, laquelle il couvre de gazon de terre en telle
sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & ferm,
sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par l se va pourmener o il
veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent quelquefois, il fait
une chambre au dessus du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation
avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de Castor qui a plus de huit
piez de hauteur toute faite de bois dress en pyramide, & maconn avec
de la terre. Au surplus on tient qu'tant amphibie, comme dit est, il
faut qu'il ressente toujours l'eau, & que sa queu y trempe: occasion
qu'ils se loge si prs du lac. Mais avis qu'il est, il ne se contente
point de ce que nous avons dit, ains ha d'abondant une sortie en une
autre part hors le lac, sans cabane, par o il va  terre, & trompe le
chasseur. Mais noz Sauvages bien avertis de cela, y donnent ordre, &
occupent ce passage.

Voulans donc prendre le Castor, ilz percent la glace du lac gel 
l'endroit de sa cabanne, puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le
trou attendant la venue dudit castor, tandis qu'un autre va par-dessus
cette glace frappant avec un baton sur icelle pour l'tonner, faire
retourner  son gite. Lors il faut tre habile  le prendre au colet,
car si on le happe en part o il puisse mordre ils fera une mauvaise
blessure. La chair en est tres bonne quasi comme du mouton.

Et comme toute nation ordinairement ha je ne say quoy de particulier
qu'elle produit, lequel n'est point si commun aux autres. Ainsi
anciennement le Royaume de Pont avoit la vogue pour le rapport des
Castors, comme je l'apprens de Virgile, o il dit.

_.....Virosque Pontus Castorea._

Et aprs lui de Sidoine de Polignac Evque d'auvergne en ces vers:

_...Fert Indus ebur Chaldus amomum,_
_Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabus,_
_Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,_
_Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,_
_Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,_
_Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham._
_Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c._

Mais aujourd'huy la terre de _Canada_ emporte le pris pour ce regard,
encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas
si bons que les ntres.

Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse
d'Ours qui toit fort bonne & tendre, & semblable  la chair de boeuf:
Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils
appellent _Nibachs_, lequel ha les pattes  peu prs comme le Singe, au
moyen dequoy il grimpe aisment sur les arbres, mme y fait ses petits.
Il est d'un poil grisatre, & la tte comme de Renart. Mais il est si
grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne
veux m'arrter  parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en
mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay
enfil en mon Adieu  la Nouvelle-France, o je renvoye le Lecteur, & au
recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.

Il est toutefois bon de dire ici que ntre bestial de France profite
fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multipli.
Et quoy qu'ils eussent une table, toutefois ilz couchoient dehors, mme
parme la nege & durant la gele. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se
portoit le mieux du monde, encores qu'il ne ft poins reclus durant la
nuit, ains au milieu de ntre cour en temps d'hiver. Le Sieur de
Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a et estime en France la laine
de la seconde anne deux fois davantage pour livre que celle de la
premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des
Poules, & Pigeons, qui ne manquoient  rendre le tribut accoutum, &
prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la
coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy
 son retour. Quand le pas sera une fois peupl de ces animaux &
autres, il y en aura tant qu'on n'en saura que faire, tout de mme
qu'au Perou, l o y a aujourd'hui & ds long temps telle quantit de
boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de
maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve
les cuirs pour trafiquer, & laisse-on l les charognes: ce que j'ay
plusieurs fois ou de ceux qui y ont et, outre le tmoignage de Joseph
Acosta.

Je ne veux accomparager la chassee aux Rats  la chasse noble &
courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne
provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne
conoissoient point ces animaux auparavant ntre venue. Mais ils en ont
et importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient
jusques  leurs cabannes,  plus de quatre cens pas, manger ou succer
leurs huiles de poisson.

Venant au pas des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie &
la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des
Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces,
Loups, Chats sauvages, Livres, & Connils, des peaux dquels ilz se
couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus
grande qu's pas Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de
fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour
tout vtement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes
qu'ilz mettent sur eux du ct que vient le vent.

En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en
nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle &
blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de
Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si
dangereux.

Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloigns de la Nouvelle-France
qu'tans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux
que nous venons de nommer, comme le _Tapitoussou_, lequel si on desire
voir, il faut imaginer un animal demi ne & demi vache, fors que sa
queu est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes,
aureilles pendantes, & le pied d'ne. La chair en est comme de boeuf.

Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent
_Seou-assous_,  poil long comme les chevres.

Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent _Ianou-ar_
prque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante asss  l'Once.
Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper.
Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir 
longs tourmens. Quant  leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux.

Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou
cri effroyable. Mais il y a en eux une difformit trange, c'est qu'ils
ont un trou au-dessus du dos par o ilz soufflent & respirent. Ces trois
sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de
sept ou huit sortes, de la chasse dquels ilz vivent, ensemble de chair
humaine: & sont meilleurs menagers que les ntres. Car on ne les
sauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le _Boucan_ (d'est
une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque
venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement &
sans souci.

Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un pas, aussi en
faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant
qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui
s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans
de l, les dtrois des ongles & de la chair, & les jointures des pis &
mains & autres parties, o ilz se logent volontiers, & causent une
demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher.
Mais c'est un plaisir de les voir ter cette vermine quand elle se place
souz le prepuce, ou s parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus
frequent aux nouveaux arrivs par-dela, qu' ceux qui en on desja pris
l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians.

Ces annes dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu
entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne
lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir et tenue les promesses qui lui
avoient et faites. L ils ont et persecuts de semblable vermine
(aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye,
ainsi que pardea des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer
chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit
appliquer le fer chaud. L mesme y a des moucherons qui percent les
muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre.
Le bl y est incontinent mang de vermine: & y est la terre si
sablonneuse qu'on y entre un pi avant  chaque pas. Il se peut faire
que plus loin il y a de meilleur pas, mais les incommoditez des mouches
de ntre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-l: o
d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement
anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonn  l'homme, sans
devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement
Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on
considere la chasse, soit qu'on les employe  la Guerre, soit qu'on
vueille plucher leurs actions domestiques, quelles les femmes
s'exercent  ce qui leur est propre, & les hommes  ce qui est des
armes, & autres choses  eux convenables et elles que nous avons dites,
ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part
du monde a vecu ainsi du commencement, & peu  peu les hommes se sont
civilisez lors qu'ilz se sont assembls, & ont form des republiques
pour vivre souz certaines loix, regle & police.




CHAP. XXI

_La Fauconnerie._


PUIS que nous chassons en terre, ne nous en loignons point, de peur que
si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage
dit _qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes_.
Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel mme se plaisent les
Muses,  cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles
choses en la pense: de sorte que _Diane_ (ce dit Pline) _ne court pas
plus aux montagnes que fait Minerve_. Si, di-je, la Chasse est un
exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte
 un sujet plus relev, qui participe du ciel, puis que les htes de
l'air sont appelle en l'Ecriture sacre _Volucres coeli_, les oiseaux
du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, &  la
Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clart du
soleil sur les toilles. Et noz Sauvages tans d'un coeur noble qui ne
fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement
avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et
quoy qu'avec beaucoup de difficults ils en viennent  bout, pour
n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent
des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres
que j'ay specifiez dans mon Adieu  la Nouvelle-France: mais ilz n'ont
l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Franoise: & par
ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le
pourchasser que l'arc & la fleche avec lquels instrumens ilz font comme
ceux qui pardea tirent le Geay  la mi-Quareme; ou bien se glissent au
long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui
paturent au Printemps & sur l'Et par les prairies. Quelquefois aussi
ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux
legers faits d'corces, jusques sur les rives o sont les Canars, ou
autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance
qu'ils ont vient de certaines iles o il y en a telle quantit, savoir
de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres,
que c'est chose merveilleuse, voire  quelques-uns semblera du tout
incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
Lors que nous retournames en France, tans encore pardel _Campseau_,
nous passames par quelques unes, o en un quart d'heure nous en
chargeames ntre barque. Il ne falloit qu'assommer  cops de batons,
sans s'arreter  recuillir jusques  tant qu'on ft las de frapper. Si
quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce
sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont et l
couvs au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour
prendre la vole, quoy que bien corsus & en bon point. Quant  la
demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en
pourvoyoient, & particulierement Franois Adarmin domestic du sieur de
Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il
nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit
vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles,
allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du pas. Mais au
Printemps c'toit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses
Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes
blanches dquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages:
puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des
eaux, lquelles aussi bien-souvent toient mal menes.

Pour les oyseaux de proye certains des ntres avoient denich un aigle
de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre,
lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au
Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la vole, & se perdit
dans la mer en venant. Les Sauvages de _Campseau_ en avoient six perchs
auprs de leurs cabannes quand nous y arrivames, lquels ne voulumes
troquer, par ce qu'ilz leur avoient arrach les queus pour faire des
ailerons  leurs fleches. Il y en a telle quantit pardela qu'ilz nous
mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prs y avoir l'oeil.

Les oiseaux qui nous toient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit)
en mon Adieu  la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay
omis pour n'en savoir les noms. L se verra aussi la description d'un
oiselet que les Sauvages appellent _Niridau_, lequel ne vit que de
fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il
est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade  mon jardin. Se
verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au
Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que
c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je
renvoye aussi mon Lecteur  ce qu'en a rapport ci-dessus le Capitaine
Jacques Quartier.

Les Armouchiquois ont les mmes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne
nous sont conuz par dea. Et particulierement y en une espece
d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux
trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'tonnement, la
partie superieure dudit bec est de la moiti plus courte que
l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau
prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons
d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer
plus en dea. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride,
l o avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers,
Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons,
Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches,
rouges, noires, & grises, & une infinit de sortes de gibier.

Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde,
qu'ilz nomment _Arignan-oussou_, dquels ilz ne tiennent conte, ni des
oeufs: de maniere que ldites poules elevent leurs petits comme elles
l'entendent sans tant de faon, comme pardea. Ils ont aussi des Cannes,
mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que
cela les empcheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils
appellent _Jacous_: d'autres oyseaux Qu'ils nomment _Mouton_, gros comme
Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites _Mocacoua_:
des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout
dissemblables aux ntres.




CHAP. XXII

_La Pecherie._


OPPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux btes
& aux oyseaux, outre la felicit, on a plus de contentements &
delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on
se peut mettre  l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour tancher la
soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque
couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, &  la glu, voire
d'eux-mmes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres
Pecheurs jettent leur amorce  l'incertain: voire doublement incertain,
tant pour-ce qu'ilz ne savent quelle aventure leur arrivera, que
pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomt, dont le regard
seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des
temptes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il
qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand
ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferr, & leger  la
voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, l o sont les
grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse
dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce
happe, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et 
cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe:
nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit
 ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, &
nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement quivoqu
principalement quant  ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de
poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne
m'tonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il
rejette aussi souz mmes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il
est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, o un lievre, que
de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit,
l'Eglise qui est le premier ordre en la societ humaine, de qui le
Sacerdoce est appell Royal par le grand Aptre saint Pierre, a permis
aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et
de verit, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du
poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit
Aristote) il n'est sujet  aucunes maladies: d'o vient le proverbe
ordinaire: _Plus sain qu'un poisson_. Si bien qu's anciens
hieroglyfiques le poisson est le symbole de sant. Ce que toutefois je
voudrois entendre du poisson mang frais. Car autrement (ce dit Plaute)
_Piscis nisi recens nequam est_, il ne vaut rien.

Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que
je croy tre l'un des meilleurs instrumens de leur sant, & longue vie.
Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent tonns & fuient les
orages, & temptes chacun l o il peut: les uns se cachent dans le
sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un
pas plus doux o ilz puissent tre mieux  repoz. Mais si-tot que la
serenit du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi
qu'aprs un long siege de ville, la trve tant faite, le peuple
au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des
champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprs les horrissons
& furieuses tourmentes, viennent  s'largir par les campagnes sales,
ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la
terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors
noz Sauvages susdits qui savent les rendez-vous de chacun & le temps de
leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la
bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au
renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que ntre
Port Royal, il y a certains ruisseaux o il y en vient une telle manne,
que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir
toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entre dudit port  la
main droite. Il y en a d'autre, o aprs l'Eplan vient le Haren avec la
mme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqu ailleurs. Item les
Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois
voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire  souper, en
moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons &
Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, o
il y en a telle quantit, qu'ils emporterent les rets que nous leur
avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de mme, telle est
la fecondit de ce pas. Et pour les prendre, las Sauvages font une
claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite,
appuye contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y
laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arret au
retour de la mare en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et
quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de mme ou les
harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de
si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore
toit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dores l'usage
des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson tant
muet ha quelque conformit avec la secte, en laquelle la muettise (ou
silence) toit fort recommandes. On dit encore qu'il le faisoit pource
que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que
c'est grand pech de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point.
Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessit (comme
de fait s Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque
de molesse & volupt) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes
que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: &
autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportes par Plutarque en
ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions l sont
folles: & voudroy bien demander  un telle homme si tant en _Canada_ il
aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs
anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, _Ce sommes nous_, ont
defendu  leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a donnes 
l'homme, & quelquefois impos des jougs qu'eux-mmes n'ont voulu porter.
Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des
siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se
plaisent  l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggre en la
Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre.
Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de
poissons, lquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux,
comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes,
ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson
ilz mangent de la viande consacre  Dieu. Car quand les Terre-neuviers
rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un _Sanctorum_
(ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu 
Monsieur saint Franois, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la
tte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les ttes dans
la mer.

Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les
poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois
Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray  deux ou trois, aprs
avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous
remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces
endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres
en quantit; item des coques, quine nous ont jamais manqu: comme aussi
il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est
possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont l les coquillages. Mais
il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en
un lieu. Or ledit Port tant de huict lieus de tour (le limitant
assavoir  l'ile de Biencour) il y a de la volupt  voguer l-dessus
allant  une si belle chasse, & n'en dplaise aux Philosophes sus
allegus.

Et puis que nous sommes en pas de Morues, encore ne quitteray-je point
ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand
nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne say
d'o peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardea sont
ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en
pleine mer, quelques soixante lieus au dea dee la Terre-neuve, ainsi
que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou
moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou
cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameon amorc, & un
plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz
pechent les morues, lquelles sont si goulues que si-tot deval, si-tot
happ, l o il y a bonne pecherie. La Morue tire  bord, il y a des
ais en forme de tables troites le long du navire o le poisson se
prepare. Il y en a un qui coupe les ttes, & les jette communement dans
la mer: un autre les ventres & trippe, & renvoye  son compagnon, qui
leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir
pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette faon on
travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose
impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois,
voiles bas, jusques  ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz
haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et
pour-ce que les pauvres matelots souffrent l du froid parmi les
brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: del
vient qu'on dit qu'il fait froid en _Canada_.

Quant  la Morue seche il faut aller  terre pour la secher. Il y a des
ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, o les navires
se mettent  l'ancre pour trois mois. Ds le point du jour les mariniers
vont en la campagne sale  une, deux ou trois lieus prendre leur
charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe  une ou deux heures aprs
midi, & retournent au soir, o tans il y a un grand echaffaut bati sur
le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson  la faon des gerbes
par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le
poisson jett est accomod comme dessus. Aprs avoir et au salloir on
le porte secher sur les rochers exposs au vent, ou sur les galets,
c'est  dire chausses de pierres que la mer a amonceles. Au bout de
six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille
le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine  l'air.
En fin tant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il
face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera:
ains un temps temper & venteux.

La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy
croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil,
encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un
l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au
guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul
Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son
sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'tre guerroy,
puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes:  raison dequoy
tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le
mme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, &
s'est en cela tromp, par ce que moy-mme ay plusieurs-fois ou les
Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi
pourroit-il bien s'tre quivoqu en ceci. Comme aussi en la baleine,
laquelle nous avons montr ci-dessus avoir et trouve dormant en pleine
mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an
mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la
reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande
quantit de sang.

Cette mme Morue ne mord plus pass le mois de Septembre, ains se retire
au fond de la grande mer, ou va en un pas plus chaud jusques au
printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons
qui ont des pierres  la tte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne
heure du nombre dquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux
pierres blanches faites en gondole & creneles  l'entour: Ce que n'ont
celles qu'on prent vers l'Ecosse,  ce que quelque homme savant &
curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore
d'autres prques aussi grand que lui, mme des Houmars, qui sont comme
grosses Langoustes, & m'tonne comme il peut digerer leurs grosse &
dures cailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile,
jettans iceux foyes dans des barils exposs au soleil, o ilz se fondent
d'eux mmes.

C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons
de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont  la pecherie de la
Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la bte  la grande dent:
dequoy il nous faut dire quelque chose.

Le Tout-puissant voulant montrer  Job combien admirables sont ses
oeuvres: _Tireras-tu_ (dit-il) _le Leviathan avec un hameon, & sa
langue avec un cordeau que tu auras plong?_ Par ce Leviathan est
entendue la Baleine, & tous les poissons cetaces, dquels (& mmement
de la Baleine) l'enormit est si grande que c'est chose pouvantable,
comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut choue au Bresil:
& Pline dit qu's Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de
longueur. C'est pourquoy l'homme est  admirer, voire plustot Dieu, qui
lui a baill l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son
pareil en terre. Je laisse la faon de le prendre dcrite par Oppian, &
saint Basile, pour venir  noz Franois & particulierement Basques,
lquelz vont tous les ans en la grande riviere de _Canada_ pour la
Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait  la riviere dite
_Lesquemin_ vers _Tadoussac_. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire
la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point
l'vent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont dcouvert incontinent ilz
vont aprs avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement
aborde, ilz la harponnent jusques au profond de son lard &  la chair
vive. Lors cet animal se sentant rudement picqu, d'une impetuosit
redoutable s'lance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en
chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere)
o est attach le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la
chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prt avec une hache  la
main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit
qu'elle ft entortille, ou que la force de la Baleine ft trop
violente: laquelle neantmoins ayant trouv le fond, ne pouvant aller
plus outre, remonte tout  loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on
l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien moulues
si vivement, que l'eau sale lui penetrant dans la chair, elle perd sa
force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache 
un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps
n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va
querir quant le temps & l'opportunit le permettent, la mettent en
pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se
fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou
moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on
tire cinq ou six barriques.

Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est
encore plus s peuples Indiens nuds & sans commodits: & neantmoins ilz
font la mme chose, qui est recite par Joseph Acosta, disant que pour
prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau,
& abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & l se
tiennent comme  cheval attendans la commodit de la prendre bien 
point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans
l'un des vans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par
o elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le
plus profondment qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la
mer, & leve des montagnes d'eau, s'enfonant dedans d'une grande
violence, puis ressort incontinent, ne sachant que faire tant elle a de
rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui
faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal
semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au
desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en
sa canoe, qu'il tient attach au cot de la Baleine avec une corde, puis
se retire vers terre ayant premierement attach sa corde  la Baleine,
laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine,
qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un ct & d'autre,
comme trouble de douleur, & en fin s'approche de terre, o elle demeure
incontinent  sec pour la grande enormit de son corps, sans qu'elle
puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens
viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce
faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de
sa chair (qui est assez mauvaise) lquels ilz sechent & pilent pour en
faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long
temps.

Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit s voyages de Jacques
Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de _Canada_, &
particulierement  l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere
de _Chischedec_. C'est un animal qui ressemble mieux  la vache qu'au
cheval. Mais nous l'avons nomm Hippopotame, c'est  dire cheval de
riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du
Nil, lquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains
participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le
Loup-marin, savoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la
tte monstrueuse,  deux rangs de dents de chacun cot, entre lquels y
en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la
forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit,
& en pointe, dquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a
les aureilles courtes, & la queu aussi, & mugle comme le boeuf. Aux
pis il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et
d'autant qu'il est des poissons cetace, & portant beaucoup de lart, noz
Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le
surprennent en terre.

Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pi fourchu, le crin, le dos & le
hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et
adjoute que quand cet animal a et en un bl pour paturer, il s'en
retourne  reculon, de peur qu'on le suive  la piste.

Je ne fay tat de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui
sont pardela, cela tant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis,
j'en ay enfil un bon nombre en mon Adieu  La Nouvelle France.
Seulement je diray qu'en passant le temps s ctes de ladite Nouvelle
France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines s
endroits o est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus
frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en
aura tant qu'il n'en saura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay
veu des troupes serres, qui occupoient trois fois plus de place que les
Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en ntre
France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir
de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de
s'evertuer  sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer
sa fortune, ou mourir  la peine.




CHAP. XXIII

_De la Terre._


NOUS avons s trois derniers chapitres fait provision de venaison, de
gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutum la
nourriture de pain & de vin en ntre Antique-France, il nous seroit
difficile de nous arrter ici si la terre n'toit propre  cela.
Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les
mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, &
au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux
fois Consul  Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les
lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par
trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela
Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour
sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tir de la
terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantit de
bricques, & batir chemines, & un fourneau  fondre la gomme de sapin.
Je diray plus que de cette terre on peut faire les mmes operations que
de la terre que nous appellons Sigille, ou du _Bolus Armenicus_, ainsi
qu'en plusieurs occasions ntre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres
suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de
Poutrincourt: mme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez
d'un coup de mousquet crev au pas des Armouchiquois.

Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baille 
l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un pas de
promission quand il sera cultiv? Nous en avons fait essay, & y avons
pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient
devanc soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni
ntre travail, & nous a baill de beaux fromens, segles, orges, avoines,
pois, fves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si
plantureusement que le segle toit aussi haut que le plus grand homme
que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empecht de
grener: Mais il a si bien profit qu'un grain de France l sem  rendu
des epics tels, que par le tmoignage de Monsieur le Chancellier, la
Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy sem du
froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans
luy avoir donn aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle
perfection que le plus beau de France, quoy que le bl, & tout ce que
nous avions sem fust surann. Mais le bl nouveau que ledit sieur de
Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beaut qu'il ne me
reste que l'admiration aprs le recit de ceux qui y ont et un an aprs
ntre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois
d'Avril l'an mil six cens sept ayant sem trop prs les uns des autres
des grains de segle qui avoit et cuilli  Sainte-Croix premiere demeure
du Sieur de Monts,  vint-cinq lieus du port Royal, ces grains
pullulerent si abondamment qu'ilz s'toufferent, & ne vindrent point 
bonne fin.

Mais quant  la terre ammeliore o l'on avoit mis du fien de noz
pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons,
je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes
qu'elle a produit, chacune en son espece. Mme le fils dudit Sieur de
Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant sem des
graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des
plantes d'un pi de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas
tant, & toutefois nous y avons pris plaisir  l'envi l'un de l'autre. Je
laisse  penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy
dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts tant venu
par-dela avant ntre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose
n'avoir fait le voyage, & que s'il n'et veu noz blez il n'et pas creu
ce que c'en toit. Voila comme de tout temps on a decri le pas de
_Canada_ (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans savoir
que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher
aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont
ordinaires  toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus
aujourd'hui. Mais  propos de cette ammelioration de terre de laquelle
nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de
Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des
cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille cus)
aux jardiniers de Rome, pour ce que c'toit le plus excellent fien de
tous autres: & y avoit  cette fin des Commissaires tablis pour les
nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions
antiques que j'ay quelquefois leus.

La terre des Armouchiquois porte annuellement du bl tel-que celui que
nous appellons bl Sarazin, bl de Turquie, bl d'Inde, qui est l'Irio
ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens,
Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces
peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises
herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de
poissons, n'ayans ni bestial priv, ni fien: puis assemblent leurs
terres en petite mottes loignes l'une de l'autre de deux piez, & le
mois de May venu ilz plantent leur bl dans ces mottes de terre  la
faon que nous faisons les fves, fichans un baton, & mettans quatre
grains de bl separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans
le trou, & entre les plantes dudit bl (qui croit comme un arbrisseau, &
meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des fves rioles de
toutes couleurs, qui sont fort delicates, lquelles pour n'tre si
hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de bl. Nous avons sem
dudit bl cette derniere anne dans Paris en bonne terre, mais il a peu
profit, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux pics affamez: l o
par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque pic l'un
portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux
rapport. Ce qui dmontre le proverbe tir de Theophraste tre bien
veritable que _C'est l'an qui produit, & non le champ_: c'est  dire,
que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer &
fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est
merveillable, que ntre bl profite l mieux, que celui de dela ici.
Tesmoignage certain que Dieu benit ce pas depuis que son Nom y a et
invoqu: mmes que pardea depuis quelques annes Dieu nous bat (comme
j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a tendu abondamment
sa benediction sur ntre labeur, & ce en mme parallele & levation du
soleil.

Ce bl croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme
de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le bl pris en leur verdure,
ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont
frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans
animaux aussi comme cerfs, & autre btes sauvages, comme encor les
oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader
comme on fait ici les vignes.

La moisson faite ce peuple serre son bl dans la terre en des fosses
qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'gout des
eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans
des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprs de sable: & cela font ils
pource qu'ilz n'ont point de maisons  tages, ni de coffres pour les
serrer autrement: puis le bl conserv de cette faon est hors la voye
des rats & souris.

Plusieurs nations de dea ont eu cette invention de grader le bl dans
des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et
Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots
assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses o les habitans
avoient accoutum de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les
Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs
lieux de France, s pas plus meridionaux, on garde aujourd'hui le bl
de cette faon. Nous avons dit ci-dessus de quelle faon ilz pilent
leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les
anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.

Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout
de mme, & la terre leur rapportoit du bl, des fves, des pois, melons,
courges, & concombres, mais depuis qu'on est all rechercher leurs
pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz
sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, lquels
s'addonnoient au labourage au mme temps.

Les uns & les autres ont encores  present quantit de Chanve exellente
que leur terre produit d'elle mme. Elle est plus haute, plus delie, &
plus blanche & plus forte que la ntre de dea. Mais celle des
Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton
semblable  de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou
quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille
fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons sem de
ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profit.

Nous avons veu par ntre Histoire comme en la grande Riviere, pass
Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je
n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort
propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'toit
d'aventure la cte de la Mediterrane. Et ayans les Gaullois rendu
quelque signal service  l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour
recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans
toutefois et auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je
mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil pas chaud il n'y en
avoit point avant que les Franois & Portugais y en eussent plant?
Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit
Port Royal, veu mme qu' la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort
qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au pas
des Armouchiquois, o il semble que la Nature ait et en ses gayes
humeurs quand elle y en a produit.

Et d'autant que nous avons touch ce sujet parlans du voyage qu'y a fait
le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette
terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite
noix  quatre ou cinq ctes si delicates & douces que rien plus: &
semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre
ayant les fueilles comme de Chene, moins creneles, dont le bois est de
tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de
maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle
Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le
propos de guerison, il me souvient avoir ou dudit Poutrincourt qu'il
avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de
l'huile de navette sur un garson fort mang de la mauvaise tigne, &
qu'il en toit gueri.

Noz Sauvages font aussi grand labourage de _Petun_, chose tres-precieuse
entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la
forme, mais plus grande que _Confoliada major_, dont ilz succent la
fume avec un tuyau en la faon que je vay dire pour le contentement de
ceux qui n'en savent l'usage. Aprs qu'ils ont cuilli cette herbe ilz
la mettent secher  l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus 
leur col ou ceinture, dans lquels ils en ont toujours, & quant & quant
un calumet, ou petunoir, qui est un cornet trou par le ct, & dans le
trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fume du petun qui
est dans ledit cornet, aprs qu'ilz l'ont allum avec du charbon qu'ils
mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours
avec cette fume. Et noz Franois qui les ont hant sont pour la
pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en
sauroient passer non plus que du boire & du manger, &  cela depensent
de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un
cu la livre. Ce que je repute  folie,  leur gard, pour ce que
d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en
perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il
est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en
leurs Tabagies, & se peuvent faire fte  ceux qui les vont voir de plus
grand' chose: comme pardea, quand on presente de quelque vin excellent
 un ami: de sorte que si on refuse  prendre le petunoir quand ilz le
presentent, c'est signe qu'on n'est point _adesquids_, c'est  dire
ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu,
disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar
dcrit par les Potes.

Cette fume de Petun prise par la bouche en sucant comme un enfant qui
tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de
la respiration le cerveau en est rechauff, & les humiditez d'iceluy
chasses. Cela aussi tourdit & enivre aucunement, lache le ventre,
refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou
la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore
que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la
fume que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre.
Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que
Jacques Quartier (qui ne savoit que c'toit) en dit, il veut faire
croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavit qu'on y
trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui
regarde l'usage & coutume de le prendre en fume.

Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme
naveaux, ou truffes, tres-excellente  manger, ayans un gout retirant
aux cardes, voir plus agreable, lquelles plantes multiplient comme par
dpit, & en telle faon que c'est merveille. Je croy que ce soient
Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines
(dit-il) sont faites  mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait
tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints
Afrodilles attaches ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre,
ou manges crues avec poivre ou sel & huile.

Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apport quelques unes de ces
racines en France, lquelles ont tellement multipli, que tous les
jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on  la faon que dit
Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux
mal  ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les
Sauvages les appellent _Chiquebi_, & s'engendrent volontiers prs les
chenes.

Sur la consideration de ceci il me vient en pense que les hommes sont
bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir
la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur ge
dans les villes  faire des bonnetades,  solliciter des procs, 
tracasser dea, dela,  chercher les moyens de tromper quelqu'un, se
donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons,
tre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour
paroitre & se repaitre d'un peu de vanit o n'y a jamais contentement.
Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne savent combien une moiti de ces
choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien
est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes
depuis le forfait de Promethe, ont cache aux hommes la maniere de vivre
heureusement. Car autrement le travail d'une journe seroit suffisant
pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue
sur son fumier, & donneroit du repos  ses boeufs,  ses mules & 
lui-mme.

C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la
Nouvelle-France, quoy que les fols mprisent ce genre de vie, & la
culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, &
que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de
tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, &
toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procs qu'on poursuit,
les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as
tu fait qu'on te mprise ainsi? Les autres elemens nous sont
bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau
nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans
nous reoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous
chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien
contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on
les met aprs les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici o la
corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut
ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics
de bl, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens
Romains appelloient _Gloria adorea_, la gloire de froment, afin
d'inviter chacun  bien cultiver son champ, puis que la terre se
presente liberalement  ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point
donner d'entre  ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent
que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine
gueuserie qui deshonore ntre France antique, en laquelle on fait gloire
de la mendicit.

Etans asseurez d'avoir du bl & du vin, il ne reste qu' pourvoir le
pas de bestial priv: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons
dit au chapitre de la Chasse.

D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers,
petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert
ce qui est dans les terres. Car au pas des Iroquois & au profond
d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point
sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut trange si nous
considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien
souvent ilz portent Le nom du pas d'o on les a apports. La terre
d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il
n'y avoit point d'arbres fruitiers.

Quant aux arbres des forts les plus ordinaires au Port Royal ce sont
Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables,
Sycomores, Pins, Sapins, Aubpins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, &
quelques autres encores que je n'ay remarqu. Il y a force Fraises &
Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz &
rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appell
_Myrtillus_. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les
prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des
pommelettes, colorez de rouge, dquels nous faisions du cotignac pour le
dessert. Il y a force grozelles semblables aux ntres, mais elles
deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous
appellions Guedres. Et des Pois en quantit sur les rives de mer,
dquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis
les ntres, & par ce moyen nous toit avis que nous mangions des pois
verds.

Au-del de la Baye Franoise, savoir  la riviere saint-Jean, & sainte
Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant  ceux de
la grande riviere de Canada ils ont et specifiez au 3e liv. en la
relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray
est que pour le regard de l'arbre _Annedda_ par nous celebr sur le
rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme
mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres
qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela
ne lui pouvoit apporter aucune utilit.

Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les
prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques,
Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres,
Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, lquelles montent au long des arbres
comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de
Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros:
Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non
gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre
nous Blues qui sont fort bonnes  manger: Item des racines qu'ils
appellent _hassez_, dequoy en la necessit ilz font du Pain. Sur tout
est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine
tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle
vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par
quelque temps il deviendroit fort gras & replet.

La province du Bresil a pris son nom  ntre egard, d'un certain arbre
que nous appellons Bresil, & les Sauvages du pas _Araboutan_. Il est
aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos Franois
& autres en vont charger leurs navires en ce pas l. Le feu en est
prque sans fume. Mais qui penseroit blanchir son linge  la cendre de
ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont
aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des
uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de
roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux  manger. Item
une espece de Guayac Qu'ilz nomment _Hivoura_, duquel ilz se servent
pour guerir une maladie entre eux appelle _Pians_ aussi dangereuse que
la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde,
s'appelle entre eux _Sabaucai_. Ils ont en outre de Cottonniers, du
fruit dquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou
poteaux. Ce pas est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres
fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours
verdoyans, qui fait que la perte de ce pas o les Franois avoient
commenc d'habiter, est d'autant plus regretable  ceux qui ayment le
bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus
agreable & delicieux que la terre de Canada,  cause de la verdure qui y
est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq
mois, &  les faire on souffre quelquefois des famines: tmoins ceux de
Ville-gagnon: Mais  la Nouvelle-France o nous tions quand on part en
saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est
peu de chose.

Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est
pas  dire que le pas ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse
vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues.
L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un pas bon s'il n'y a
des Mines d'or. Et sots que sont ceux-l, ilz ne considerent point que
la France en est  present dpourveu: & l'Allemagne aussi, de laquelle
Tacite disoit, _qu'il ne savoit si 'avoit et par cholere, ou par une
volont propice que les Dieux avoient dni l'or & l'argent  cette
province_. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage
d'argen monnoy, & vivent plus contens que nous. Que si nous les
appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure  meilleure
raison. Ilz ne savent point que Dieu promettant  son peuple une terre
heureuse, il dit que ce sera un pas de bl, d'orge, de vignes, de
figuiers, d'oliviers, & de miel, o il mangera son pain sans disette,
&c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que
l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu:
& ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or,
ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des
hommes: que l'Hespagnol y a consomm plus de dix millions de pauvres
Sauvages Indiens, au lieu de les instruire  la foy Chrtienne: Qu'en
Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y
travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air
pais, grossier, & infernal, o jamais on ne sait quant il est jour ou
nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son
Royaume, pour tre en pire condition paraventure que luy: Que c'est
chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de
chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes
les creatures immondes: lui  qui Dieu a donn une forme droite, & la
face leve, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en pas
de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or &
l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que
celui qui a du bl en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses
prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseur d'avoir
de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver  vivre.
Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, dquelles nous
avons parl en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut
chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni
les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus
souvent tromp, si bien l'artifice sait contrefaire la Nature: tmoin
celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine
Emeraude, & se ft fait riche de la folie d'autrui s'il et seu bien
jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses
pelleteries qui y sont, lquelles je trouve n'tre  mespriser, puisque
nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit
octroy au sieur de Monts pour ayder  y tablir & fonder quelque
colonie Franoise, & maintenant par je ne say quelle fatalit est
revoqu. Mais il se pourra tirer une commodit generale  la France,
qu'en la necessit de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se
feroit maintenant si le pas toit bien habit: veu que depuis noz
voyages les saisons y ont toujours et bonnes, & pardea rudes au pauvre
peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que
l plusieurs pourroient tre  leur aise lquels il vaudroit mieux
conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de
sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en
la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront  faire qu' charger
leurs vaisseaux arrivans l, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer
trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un.

De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des
Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de
la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse.
Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine
 la Pharmacie. J'en ay baill  quelques Eglises de Paris pour
encenser, laquelle a et trouve fort bonne. On pourra davantage fournir
de cendres  la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant
s'en vont tout dcouverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici
affligs pourront avoir l une agreable retraite, plutot que de se
rendre sujet  l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il
y a en France surcharges d'enfans, pourront se diviser, & prendre l
leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps
dcouvrira quelque chose de nouveau: & faut aider  tout le monde, s'il
est possible. Mais le bien principal  quoy il faut butter c'est
l'tablissement de la Religion Chrtienne en un pas o Dieu n'est point
conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie
vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer  cela &
contribuer au moins de leurs moyens  cet effect, puis qu'ils ecument la
graisse de la terre, & sont constitus conomes des choses d'ici bas.

Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que
ntre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couche  la fin du
second livre, a et fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face
pour le bien de l'Eglise, & a pri Dieu pour prosperit de l'entreprise
du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Aptres, ce qu'il
propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donn pouvoir 
Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part  tous ceux qui se
presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.




CHAP. XXIV

_De la Guerre._


DE la Terre vient la guerre: & quand on sera tabli en la
Nouvelle-France, quelque gourmand paraventure voudra venir enlever le
travail des gens de bien & de courage. C'est ce que plusieurs disent.
Mais l'Etat de la France est maintenant trop bien affermi, grace  Dieu,
pour craindre de ces coups. Nous ne sommes plus au temps des ligues &
partialitez. Nul ne s'attaquera  ntre Roy, & ne fera des entreprises
hazardeuses pour un petit butin. Et quand quelqu'un le voudroit faire,
je croy qu'on a desja pens aux remedes. Et puis, ce fait est de
Religion, & non pour ravir le bien d'autrui. Cela tant, la Foy fait
marcher en cette entreprise la tte leve, & passer par-dessus toutes
difficultez. Car voici que le Tout-puissant dit par son Prophete Esaie 
ceux qu'il prent en sa garde, & aux Franois de la Nouvelle-France:
_Ecoutez moy vous qui suivez justice, & qui cherchez le Seigneur.
Regards au rocher duquel vous avs et taills, & au creux de la
cisterne dont vous avs et tires_; c'est  dire, Considerez que vous
tes Franois. _Regards  Abraham vtre pere &  Sara qui vous a
enfants, comment je l'ay appel lui tant tout seul, & ay beni &
multipli. Pour certain doncques le Seigneur consolera Sion, &c_.

Noz Sauvages n'ont point leurs guerres fondes sur la possession de la
terre. Nous ne voyons point qu'ils entreprennent les uns sur les autres
pour ce regar. Ils ont de la terre assez pour vivre & pour se promener.
Leur ambition se borne dans leurs limites. Ilz font la guerre  la
maniere d'Alexandre le Grand, pour dire, Je vous ay battu: ou par
vindicte en ressouvenance de quelque injure receu; qui est le plus
grand vice que je trouve en eux, par ce que jamais ilz n'oublient les
injures: en quoy ilz sont d'autant plus excusables, qu'ilz ne font rien
que nous ne facions bien. Ilz suivent la Nature: & si nous remettons
quelque chose de cet instinct, c'est le commandement de Dieu qui nous le
fait faire, auquel toutefois la plus-part fermons les eux.

Quand donc ilz veulent faire la guerre, le _Sagamos_ qui a plus de
credit entre eux leur en fait savoir la cause, & le rendez-vous, & le
temps de l'assemble. Etans arrivs il leur fait des longues harangues
sur le sujet qui se presente, & pour les encourager. A chacune chose
qu'il propose il demande leur avis, & s'ilz consentent, ilz font tous
une exclamation, disans Hau d'une voix longuement traine: sinon,
quelque Sagamos prendra la parole, & dira ce qu'il lui en semble, tans
& l'un & l'autre bien couts. Leurs guerres ne se font que par
surprises, de nuict obscure, ou  la lune par embuche, ou subtilit. Ce
qui est general par toutes ces Indes. Car nous avons veu au premier
livre de quelle faon guerroient les Floridiens: & les Bresiliens ne
font pas autrement. Et aprs les surprises ilz vient aux mans, &
combattent bien souvent de jour.

Mais avant que partir, les ntres (j'enten les Souriquois) ont cette
coutume de faire un Fort, dans lequel se met toute la jeunesse de
l'arme; o tans, les femmes le viennent environner & tenir comme
assiegs. Se voyans ainsi enveloppps ilz font des sorties pour evader,
& se liberer de prison. Les femmes qui sont au guet les repoussent, les
arrtent, font leur effort de les prendre. Et s'ils sont pris elles
chargent dessus, les battent, les depouillent & d'un tel succs prennent
bon augure de la guerre qui se va mener. S'ils chappent, c'est mauvais
presage.

Ils ont encore une autre coutume  l'gard d'un particulier, lequel
apportant la tte d'un ennemi, ilz font de grandes Tabagies, danses, &
chansons de plusieurs jours: & durant ces choses ilz despouillent le
victorieux, & ne lui baillent qu'un mchant haillon pour se couvrir.
Mais au bout de huitaine environ, aprs la fte, chacun lui fait present
de quelque chose pour l'honorer de sa vaillance. Ilz ne s'eloignent
jamais des cabanes qu'ilz n'ayent l'arc au point & le carquois sur le
dos. Et quand quelque inconnu se presente  eux, ilz mettent les armes
bas, s'il est question de parlementer, ce qu'il faut faire aussi
reciproquement de l'autre part: ainsi qu'il arriva au sieur de
Poutrincourt en la terre des Armouchiquois.

Les Capitaines entre eux viennent par succession, ainsi que la Royaut
par-dea, ce qui s'entend si le fils d'un _Sagamos_ ensuit la vertu du
pere,& est d'ge competant. Car autrement ilz font comme aux vieux
siecles lors que premierement les peuples eleurent des Rois: dequoy
parlant Jehan de Meung autheur du Roman de la Rose dit:

_Un grand villain entre eux eleurent_
_Le plus corsu de quants qu'ilz furent_
_Le plus ossu, & le grigneur (plus grand),_
_Le firent Prince & Seigneur._

Mais ce _Sagamos_ n'a point entre eux authorit absolue, ains telle que
Tacite dit des anciens Rois Allemans: La puissance de leurs Rois
(dit-il) n'est point libre, ni infinie, mais ilz conduisent le peuple
plutot par exemple, que par commandement. En Virginia & en la Floride
ilz sont davantage honorez qu'entre les Souriquois. Mais au Bresil celui
qui aura plus prins de prisonniers & plus tu d'ennemis, ilz le
prendront pour Capitaine, sans que ses enfans puissent heriter de cette
qualit.

Leurs armes sont les premieres qui furent en suage aprs la creation du
monde, masses, arcs, fleches: car de frondes ni d'arc-baletes ilz n'en
ont point, ni aucunes armes de fer ou acier, moins encore de celles que
l'esprit humain a invent depuis deux cens ans pour contre-carrer le
tonnerre: ni de beliers & foutoirs, anciennes machines de batterie.

Ilz sont fort adroits  tirer de la fleche: & pour exemple soit ce qui
est rapport ci-dessus d'un qui fut tu par les Armouchiquois ayant un
petit chien cousu avec lui d'une fleche tire de loin. Toutefois je ne
voudroy leur donner la louange de beaucoup de peuples du monde de dea
qui ont et renomms en cet exercice, comme les Scythes, Getes,
Sarmates, Gots, Ecossois, Parthes, & tous les peuples Orientaux, dquels
grand nombre toient si adroits qu'ils eussent touch un cheveu: ce que
l'Escriture sainte temoigne de plusieurs du peuple de Dieu, mme des
Banjamites, lquels allans  la guerre contre Isral: _De tout ce peuple
l_ (dit l'Ecriture) _il y avoit sept cent hommes d'elite, combattans
autant de la senestre que de la dextre: & si asseurs  jetter la pierre
avec la fronde, qu'ilz pouvoient frapper un cheveu sans decliner d'une
part ou d'autre_. En Crete il y eut un Alcon archer tant expert, qu'un
dragon emportant son fils, il le poursuivit & le tua sans offenser son
enfant. On lit de l'Empereur Domitian qu'il savoit addresser sa fleche
de loin entre deux doigts ouverts. Les crits des anciens font mention
de plusieurs qui transperoient des oiseaux volans en l'air, & d'autres
merveilles que noz Sauvages admireroient. Mais neantmoins ilz ne
laissent d'tre galans hommes & bons guerriers, qui se fourreront par
tout tans soutenus de quelque nombre de Franois: & ce qui est de
perfection aprs le courage, ilz savent patir  la guerre, coucher
parmi les neges, &  la gele, souffire le chaud le froid, la faim, &
par intervalles se repaitre de fume, comme nous avons dit au chapitre
precedent: Faisans que le mot Latin _Bellum_, se trouve en eux en sa
propre signification, sans antiphrase: & au contraire que le mot
_Militia_, est pris en eux pour _mollitia_ par une contraire
signification, selon l'tymologie que lui donne le Jurisconsulte Ulpian:
quoy que j'ayme mieux le deriver de _Malitia_, qui vaut autant  dire
que _Duritia_, [Grec: kakia]: ou _Afflictio_; que les Grecs appellent
[Grec: kaksis]. Ainsi qu'il se prent en saint Matthieu, l o il es dit
_qu' chacun jour suffis sa malice [Grec: kakia]_, c'est  dire _son
Affliction, la peine, son travail, sa duret_, comme l'interprete fort
bien sainct Hierome. Et n'auroit point et mal traduit en saint Paul le
mot [Grec: kakamy thson s galos spatits Isou Christ], _Dura sicut
bonus miles Christi Jesu_, au lieu de _Labora_. Endurci toy par
patience: Ainsi qu'en Virgile.

_Durate, & rebus vosmet servate secundis._

Et en un autre endroit il appelle les Scipions _Duros belli_, pour
signifier des braves & excellens Capitaine: laquelle durt & malice de
guerre Tertillian explique _Imbonitas_ au livre qu'il a crit aux Martys
pour les exhorter  bien soutenir les afflictions pour le nom de
Jesus-Christ: _Un gendarme_, dit-il, _ne vient point  la guerre avec
delices, & ne va point au combat sortant de sa chambre, mais des tentes
& pavillons tendus, & attachs  des pauls & fourches,_ ubi omnis
duritia & imbonitas & insuavitas, _o il n'y a nulle douceur._

Or jaoit que la guerre qui se fait au sortir des tentes, & pavillons
soit dure, toutefois la vie ordinaire de noz Sauvages l'est encore plus,
& se peut appeller une vraye milice, c'est  dire malice, que je prens
pour durt. Et de cette faon ilz traversent de grandz pas par les bois
pour surprendre leur ennemi, & l'attaquer au depourveu. C'est ce qui les
tient en perpetuelle crainte. Car au moindre bruit du monde, comme d'un
Ellan qui passera  travers les branches & fueillages, les voila en
alarmes. Ceux qui ont villes  la faon que j'ay dcrit ci-dessus, sont
un peu plus asseurez. Car ayans bien barr l'entre, ilz peuvent dire,
Qui va l, & se preparer au combat. Par ces surprises les Iroquois jadis
en nombre de huit mille hommes ont extermin les _Algumquins_, ceux de
_Hochelaga_, & autres voisins de la grande riviere. Toutefois quand noz
Sauvages souz la conduite de _Membertou_ allerent  la guerre contre les
Armouchiquois, ilz se mirent en chaloupes & canots: mais aussi
n'entrent-ilz point dans le pas: ais les tuerent  la frontiere au port
de _Chouakoet_. Et d'autant que cette guerre, le sujet d'icelle, le
conseil, l'execution, & la fin, ont et par moy dcrits en vers Franois
qui sont rapportez ci-aprs parmi ce que j'ay intitul, LES MUSES DE LA
NOUVELLE-FRANCE, je prieray mon Lecteur d'avoir l recours, pour
n'crire une chose deux fois. Je diray seulement qu'tant  la riviere
saint-Jehan le Sagamos _Chkoudun_ homme Chrtien & Franois de courage,
fit voir  un jeune homme de Retel nomm le Fvre, &  moy, comme ilz
vont  la guerre: & aprs la Tabagie sortirent environ quatre vints de
sa ville, ayans mis bas leurs manteaux de peluche, c'est  dire tout
nuds, portans chacun un pavois qui leur couvroit tout le corps,  la
faon des anciens Gaullois qui passerent en la Grece souz le Capitaine
_Brennus_, dquels ceux qui ne pouvoient guayer les rivieres, se
mettoient sur leurs boucliers qui leur servoient de bateaux, ce dit
Pausanias. Avec ces pavois ils avoient chacun sa masse de bois, le
carquois sur le dos & l'arc en main, marchans comme en dansant. Je ne
pense pas toutefois que quand ils approchent l'ennemi pour combattre ilz
soient tant retenus que les anciens Lacedemoniens, lquels ds l'ge de
cinq ans on accoutumoit  une certaine faon de danse, de laquelle ils
usoient en allant au combat, savoir d'une cadence douce & pose, au son
des flutes, afin de venir aux mains d'un sens froid & rassis, & ne se
troubler point l'entendement: pour pouvoir aussi discerner les asseurez
d'entre les craintifs comme dit Plutarque: Mais plutot ilz vont
furieusement, avec des grandes clameurs & hurlemens effroyables, afin
d'tonner l'ennemi, & se donner mutuelle asseurance. Ce qui se fait
entre tous les Indiens Occidentaux.

En cette montre noz Sauvages s'en allerent fair le tour d'une colline, &
comme le retour toit un peu tardif, nous primmes la route vers ntre
barque, o noz gens toient en crainte qu'on ne nous et fait quelque
tort.

En la victoire lz tuent tout ce qui peut resister: mais ilz pardonnent
aux femmes & enfans. Les Bresiliens au contraire prennent tant qu'ilz
peuvent de prisonniers & les reservent pour les mettre en graisse, les
tuer, les manger en la premiere assemble qu'ilz feront. Qui est une
manire de sacrifice entre les peuples qui ont quelque forme de
Religion, d'o ceux-ci ont pris cette inhumaine coutume. Car
anciennement ceux qui toient veincus toient sacrifiez aux Dieux
pretendus autheurs de la victoire, d'oz est venu qu'on les appelloit
_Victimes_, par ce qu'ils toient veincus: _Victima  Victis_. On les
appelloit aussi Hosties, _ab Hoste_, par ce qu'ils toient ennemis. Ceux
qui mirent en avant le nom de _Supplice_ le firent prque  un mme
sujet, faisans faire des _Supplications_ aux Dieux des biens de ceux
qu'ilz condemnoient  mort. Telle a et la coutume en plusieurs nations
de sacrifier les ennemis aux Dieux, & se prattiquoit encore au Perou, au
temps que les Hespagnols y allerent premierement.

Nous lisons en la sainte Ecriture, que le Prophete Samuel mit en pieces
Agag Roy des Hamalekites devant le Seigneur en Ghilgal. Ce qu'on
pourroit trouver trange, veu qu'il n'toit rien de si doux que ce saint
Prophete. Mais il faut ici considerer que 'a et un special mouvement
de l'Esprit de Dieu qui l'a suscit  se rendre executeur de la justice
divine alencontre d'un ennemi du peuple d'Isral au defaut de Saul
contempteur du commandement de Dieu, auquel avoit et enjoint de frapper
Hemalek, & faire tout mourir, sans epargner aucune ame vivante: ce qu'il
n'avoit fait: & pour-ce fut-il delaiss de Dieu. Samuel donc fit ce que
Saul devoit avoir fait, il mit en pieces un homme condemn de Dieu,
lequel avoit fait maintes femmes vefves en Isral, & justement receu la
pareille: afin aussi d'accomplir la prophetie de Balaam, lequel avoit
predit long temps au-paravant que le Roy des Isralites seroit elev
par-dessus Agag, & seroit son Royaume hauss. Or ce fait de Samuel n'est
point sans exemple. Car quand il a et question d'appaiser l'ire de
Dieu, Moyse a dit: _Metts un chacun son espe sur sa cuisse, & que
chacun de vous tue son frere, son ami, son voisin._ Ainsi Elie fit tuer
les Prophetes de Baal. Ainsi  la parole de saint Pierre Ananias &
Saphira tomberent morts  ses piez.

Pour donc revenir  notre propos, noz Sauvages qui n'ont point de
religion, aussi ne font-ilz point de sacrifices: & d'ailleurs sont plus
humains que les Bresiliens, entant qu'ilz ne mangent point leurs
semblables, se contentans d'exterminer ce qui leur nuit. Mais ils ont
une generosit de mourir plutot que de tomber entre les mains de leurs
ennemis. Et quand le sieur de Poutrincourt fit vengeance du forfait des
Armouchiquois, il y en eut qui se firent tailler en pieces plutot que de
se laisser emporter: ou si par force on les enleve ilz se lairront
mourir de faim, ou se tueront. Mmes quant aux corps morts ilz ne
veulent point qu'ilz demeurent en la possession des ennemis, & au peril
de la vie ilz les recueillent & enlevent: ce que Tacite temoigne des
Anciens Allemans, & a et chose coutumiere  toute nation genereuse.

La victoire acquise d'une part ou d'autre, les victorieux retiennent
prisonniers les femmes & enfans, & leur tondent les cheveux comme on
faisoit anciennement par ignominie, ainsi qu'il se voit en l'histoire
sacre. En quoy ilz retiennent plus d'humanit que ne font quelquefois
les Chrtiens, comme nous avons veu en plusieurs rencontres s troubles
derniers. Et telle cruaut envers les prisonniers fut reprouve par le
Prophete Elise. Car on se doit contenter en tout cas de les rendre
esclaves, comme font noz Sauvages: ou de leur faire r'acheter leur
libert. Mais quant aux morts ilz leur coupent les ttes en si grand
nombre qu'ils en peuvent trouver, lquelles se divisent entre les
Capitaines, mais ilz laissent la carcasse, se contentans de la peau,
qu'ilz font secher, ou la conroient, & en font des trophes en leurs
cabanes, ayans en cela tout leur consentement. Et avenant quelque fte
solennelle entre eux (j'appelle fte toutes & quantes fois, qu'ilz font
Tabagie) ilz les prennent, & dansent avec, pendues au col, ou au bras ou
 la ceinture, & de rage quelquefois mordent dedans: qui est un grand
tmoignage de ce desordonn appetit de vengeance, duquel nous avons
quelquefois parl.

Nos anciens Gaullois ne faisoient pas moins de trophes que noz Sauvages
des ttes de leurs ennemis. Car (s'il en faut croire Diodore, & Tite
Live) les ayans coupes ilz les rapporteroient pendues au poitral de
leurs chevaux, & les attachoient solemnellement avec cantiques & louange
des victorieux (selon leur coutume)  leurs portes ainsi qu'on feroit
une tte de sanglier. Quant aux ttes des Nobles ilz les embaumoient &
les gardoient soigneusement dans des caisses, pour en faire montre 
ceux qui les venoient voir, & pour rien du monde ne les rendoient ni aux
parens, ni  autres. Les Boiens (qui sont ceux de Bourbonnois) faisoyent
davantage. Car aprs avoir vuid la cervelle ilz bailloient les
carcassea  des orfvres pour les toffer d'or, & en faire des vaisseaux
 voire, dquels ilz se servoient s choses sacres, & solennitez
saintes. Que si quelqu'un trouve ceci trange, il faut qu'il trouve
encor plus trange ce qui est rapport des Hongres par Virgenere sur
Tite Live, dquels il dit qu'en l'an mille cinq cens soixante six tant
prs Iavarin, ilz lechoient le sang des ttes des Trucs qu'ils
apportoient  l'Empereur Maximilian: ce qui passe la barbarie qu'on
pourroit objecter  noz Sauvages.

Voire je diray qu'ils ont plus d'humanit que beaucoup de Chrtiens, qui
depuis cent ans en diverses occurrences ont exerc sur les femmes &
enfans des cruautez plus que brutales, dont les Histoires sont pleines:
&  ces deux sortes de creatures noz Sauvages pardonnent,

_Du Lion genereux imitans la vertu,_
_Qui jamais ne s'attaque au soldat abbatu._

[Illustration]




CHAP. XXV

_Des Funerailles._


APRES la guerre l'humanit nous  pleurer les morts, & les ensevelir.
C'est un oeuvre tout de piet, & le plus meritoire qui se puisse faire.
Car qui donne secours  un homme vivant il en peut esperer du service,
ou plaisir reciproque: Mais d'un mort nous n'en pouvons plus rien
attendre. C'est ce qui rendit le saint homme Tobie agreable  Dieu. Et
de ce bon office sont recommands en l'Evangile ceux qui s'employerent 
la sepulture de ntre Sauveur. Quant aux pleurs voici que dit le Sage
fils de Sirach: _Mon enfant jette des larmes sur le mort & commence 
pleurer comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps selon son
ordonnance, & ne meprise point sa sepulture, de peur que tu ne sois
blam. Porte amerement le dueil d'icelui par un jour, ou deux, selon
qu'il en est digne_.

Cette leon tant parvenue, soit par quelque traditive, soit par
l'instinct de nature, jusques  nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui
cela de commun avec les nations de dea de pleurer les morts & en garder
les corps aprs le decs, ainsi qu'on faisoit au temps des saints
Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, & depuis. Mois ilz font des clameurs
tranges par plusieurs jours ainsi que nous vimes au Port Royal,
quelques mois aprs ntre arrive en ce pas l (savoir en Novembre) l
o ilz firent les actes funebres d'un des leurs nomm _Panoniac_, lequel
avoit pris quelques marchandises du magazin du Sieur de Monts, & toit
all vers les Armouchiquois pour troquer. Ce _Panoniac_ fut tu, & le
corps rapport s cabannes de la riviere sainte-Croix, o les Sauvages
le pleurerent & embaumerent. De quelle espece est ce baume je ne l'ay
peu savoir ne m'en tant pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz
detaillent les corps morts, & les font secher. Bien est certain qu'ilz
les conservent contre la pourriture: ce qu'ilz font prque par toutes
ces Indes. Celui qui a crit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz
tirent les entrailles du corps, depouillent le mort de sa peau, coupent
tout e la chair arriere des os, la font secher au Soleil, puis la
mettent (enclose en des nattes) aux piez du mort. Cela fait ilz luy
rentent sa propre peau, & en couvrant les os lis ensemble avec du cuir,
le faonnans tout ainsi qui si la chair y toit demeure.

C'est chose toute notoire que les anciens gyptiens embaumoient les
corps morts, & les gardoient soigneusement. Ce qui (outre les autheurs
prophanes) se voit en la sainte Ecriture o il est dit, que Joseph
commanda  ses serviteurs & Medecins d'embaumer le corps de Jacob son
pere. Ce qu'il fit selon la coutume du pas. Mais les Isralites en
faisoient de mme, comme se voit s Chroniques saintes, l o il est
parl du trpas des Rois Asa & Joram.

De la riviere sainte-Croix, ledit defunct _Panoniac_ fut apport au Port
Royal, l o derechef il fut pleur. Mais pour ce qu'ils ont coutume de
faire leurs lamentations par une longue traine de jours, comme d'un
mois, craignans de nous offenser par leurs clameurs (d'autant que leurs
cabannes n'toient qu'environ  cinq cens pas loin de ntre Fort)
_Membertou_ vint prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon qu'ilz
fissent leur dueil  leur mode accoutume, & qu'ilz ne demeureroient que
huit jours. Ce qu'il luy accorda facilement: & de l en avant
commencerent ds le lendemain au point du jour les pleurs & hurlemens
que nous oyoions de ntredit Fort, se donnans quelque intervalle sur le
jour. Et font ce dueil alternativement chacune cabanne  son jour, &
chacune personne  son tour.

C'est chose digne de merveille que des nations tant eloignes se
rapportent avec plusieurs du monde de dea en ces ceremonies. Car s
vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en plusieurs lieux dans
Herodote & Q. Currius) faisoient de ces lamentations, se dechiroient les
vtemens, se couvroient la tte se revetoient de l'habillement de dueil,
que l'Ecriture sainte appelle Sac, & Josephe [Grec: schma tapeien].
Voire encores se tondoient, & ensemble leurs chevaux & mulets, ainsi
qu'a remarqu le savant Drusius en ses Observations, alleguant  ce
propos Herodote & Plutarque.

Les gyptiens en faisoient tout autant, & paraventure plus, quant aux
lamentations. Car aprs la mort du saint Patriarche Jacob, tous les
anciens, gens d'tat & Conseiller de la maison de Pharao & du pas
d'Egypte monterent en grande multitude jusques  l'aire d'Athad en
Chanaan, & le pleurerent avec grandes & grieves plaintes: de sorte que
les Chananeens voyans cela, dirent: _Ce dueil ici est grief aux
gyptiens_: & pour la grandeur & nouveaut du dueil ils appellerent
ladite aire _Abel-Misraim_, c'est  dire Le dueil des gyptiens.

Les Romains avoient des femmes  louage, pour pleurer les morts & dire
leurs louanges par des longues plaintes & querimonies: & ces femme
s'appelloient _Prfic_, quasi _Prfecta_; pour ce qu'elles commenoient
le branle quand il falloit lamenter, & dire les louanges des morts.

_Mercede qua conduct, fient alieno in funere prfic_
_Multo & capillos scindunt & clamant magu_,

ce dit _Lucillius_ au rapport de _Nonius_. Quelque fois mme les
trompettes n'y toient point pargnes; comme le temoigne Virgile en ces
mots

_It clo clamor, clangorque tubarum._

Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes nations: car ce ne
seroit jamais fait: mais en France chacun sait que les femmes de
Picardie lamentent leurs morts avec des grandes clameurs: Le sieur des
Accords entre autres choses par lui observes recite d'une qui faisant
ses plaintes funebres disoit  son defunct mary: Mon Dieu! mon pauvre
mary tu nous as donn un piteux cong! Quel cong! c'est pout tout
jamais. O quel grand cong! faisons une allusion gaillarde l-dessus.
Les femmes de Bearn sont encore plus plaisantes. Car elles racontent par
un jour entier toute la vie de leurs maris. _La mi amou, ma mi amou:
Cari rident, oeil de splendou: Cama leug, bel dansadou: La me balem, le
m'esburbat: mati de ps: fort tard congat: & choses semblables: c'est 
dire, Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de splendeur: jambe
legere, & beau danseur: le mien vaillant, le mien veill: matin debout,
fort tard au lict, &c._ Jehan de Leri recite ce qui suit des fmes
Gascones: _yere, yere, O loubet renegadou,  loubet jougadou qu'here_,
c'est  dire, Helas, helas,  le beau renieur,  le beau joueur qu'il
toit. Et l-dessus rapporte que les femmes du Bresil hurlent &
braillent avec telle clameur, qu'il semble que ce soient des assembles
de chiens & de loups. Il est mort (diront les unes en trainant la voix)
celui qui toit si vaillant, & qui nous a tant fait manger de
prisonniers. D'autres faisans un coeur  part, diront: O que c'toit un
bon chasseur & un excellent pescheur! Ha le brave assommeur de Portugais
& de _Margajas_, dquels il nous a si bien veng! Et au bout de chacune
plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons maintenant le
dueil. A quoy les hommes rpondent, disans; Helas il est vray, nous ne
le verrons plus jusques  ce que nous soyons derriere les montagnes, o
nous danserons avec lui! & autres semblables choses. Mais la plus part
de ces gens ont pass leur dueil en un jour, ou peu davantage.

Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un de leurs _Paraoustis_
meurt ilz sont trois jours & trois nuits sans cesser de pleurer, & sans
manger: & font tous les _Paraoustis_ ses allis & amis semblable dueil,
se coupans la moiti des cheveux tant hommes que femmes, en tmoignage
d'amiti. Et cela fait il y a quelques femmes delegues qui durant le
temps de six lunes pleurent la mort de ce _Paraousti_ trois fois le
crians  haute voix, au matin,  midi, & au soir: qui est la faon des
Prefices Romaines, dquelles nous avons nagueres parl.

Pour ce qui est du vtement de dueil, noz Souriquois au contraire des
Chinois, qui tmoignent le dueil par le vtement blanc, se fardent la
face tout de noir: ce qui les rent fort hideux. Mais ls Hebrieux toient
plus reprehensibles qui se faisoient des incisions au visage en temps de
dueil, & se rasoient le poil, comme se lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient
accoutum de grande anciennet:  l'occasion dequoy cela leur fut
defendu par la loy de Dieu rapporte au Levitique: _Vous ne tondrez
point en rond vtre chevelure, & ne raserez point vtre barbe: & ne
ferez point d'incision en vtre chair pour aucun mort, & ne fers aucune
figures, ni characteres engravez sur vous. Je suis le Seigneur_. Et au
Deuteronome. _Vous tes enfans du Seigneur vtre Dieu. Vous ne vous
decouperez point, & ne vous fers aucune pelure entre vos eux pour
aucun trepass_. Ce qui fut aussi defendu par les Romains s loix des
XII Tables.

Herodote & Diodore disent que les gyptiens (principalement aux
funerailles de leurs Rois) se dechiroient les vtemens, & embourboient
le visage, voire toute la tte: & s'assemblans deux fois par jour,
marchoient en rond chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient de
viandes cuites, d'animaux, de vin, & de tout autre appareil de table,
l'espace de soixante douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher
sur lict, moins avoir compagnie de leurs femmes: toujours se lamentans.

Le dueil ancien de noz Roynes de France (car quant aux Rois ilz n'en
portent point) toit de couleur blanche, & pour-ce retenoient le nom de
Roynes blanches aprs le trpas des Rois leurs maris. Mais le commun
dueil aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe, est de noir,
_qui sub persona sisusest_. Car tous ces dueils ne sont que tromperies,
& de cent n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel habit. C'est
pourquoy furent plus sages les anciens Thraces qui celebroient la
naissance des hommes avec pleurs, & leurs funerailles avec joye, voulans
demontrer que par la mort nous somme en repos & delivrez de toutes les
calamits avec lquelles nous naissons. Heraclides parlant des Locrois,
dit qu'ilz ne font aucun dueil des morts, ains des banquets, & grandes
rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les susdits abus abolit
tous ces dchiremens de pleureurs, & ne voulut point qu'on fit tant de
clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque en sa vie. Les Chrtiens
encore plus sages chantoient anciennement _Alleluya_ aux mortuaires, &
ce vers du Psalme:

_Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi_

_Reprens,  mon ame allege,_
_Ton repos souhait,_
_Car Dieu ta misere a change_
_Par sa toute bont._

Neantmoins pour ce que nous sommes hommes, sujet  joye, tristesse, &
autre mouvement & perturbations d'esprit, lquelles de premier abord ne
sont point en ntre puissance, ce dit le Philosophe, ce n'est chose 
blamer que de pleurer, soit en considerant ntre condition frele &
sujette  tant de maux, soit pour la perte de ce que nous aymions &
tenions cherement. Les saints personages ont et touchs de ces
passions, & ntre Sauveur mme  pleur sur le sepulchre de Lazare,
frere de sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter  la
tristesse, ni faire des ostentations de clameurs, o bien souvent le
coeur ne touche. Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit,
disant: _Pleure sur le mort, car il a laiss la clart (de cette vie)
mais pleure doucement, pource qu'il est en repos_.

Aprs que noz Sauvages eurent pleur _Panoniac_, ils allerent au lieu o
toit sa cabanne quand il vivoit, & ils brulerent tout ce qu'il avoit
laiss, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux de Castors, son petun
(sans quoy ilz ne peuvent vivre) ses chiens, & autres menus meubles,
afin qu'aucun ne querelat pour sa succession. Cela montre combien peu
ilz se soucient des biens de ce monde, faisans par ces actes une belle
leon  ceux qui  tort &  droit courent aprs ce diable d'argent, &
bien souvent se rompent le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent,
c'est en faisant banque-route  Dieu, & pillant le pauvre soit  guerre
ouverte, ou souz pretexte de justice. Belle leon di-je,  ces avares
Tantales insatiables, qui se donnent tant de peines, & font mourir tant
de creatures pour leur aller chercher l'enfer au profond de la terre,
savoir les thresors que notre Sauveur appelle _Richesses d'iniquit_.
Belle leon aussi  ceux dquels parle saint Hierosme, traittant de la
vie des Clercs: _Il y en a_ (dit-il) _qui font une petite aumone, afin
de la retirer avec bonne usure, & souz pretexte de donner quelque chose
ilz cherchent des richesses, ce qui est plutot une chasse, qu'une
aumone. Ainsi prent-on les btes, les oiseaux, les poissons. On met un
petit appat  un hameon afin d'y attraper les bourses des simples
femmes_. Et en l'Epitaphe de Nepotian  Heliodore: _Les uns_ (dit-il)
_amassent argent sur argent, & faisans creer leurs bourses par des
faons de services, ilz atrappent  la pipe des richesses des bonnes
matrones, & deviennent plus opulens tans moines qu'ilz n'avoient et
seculiers_. Et pour cette avarice laquelle nous ne voyons que trop
regner aujourd'hui, par edicts Imperiaux, les reguliers & seculiers
Ecclesiastics ont jadis et exclus des testamens, dequoy le mme se
plaint, non pour la chose, mais pour ce qu'on en  donn le sujet.

Revenons  noz brulemens mobiliaires. Les premiers peuples, qui
n'avoient point encore l'avarice enracine au coeur, faisoient le mme
que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou Troyens) apporterent l'usage aux
Latins de bruler non seulement les meubles, mais aussi les corps morts,
dressans de hauts buchers de bois  cet effect, comme dit neas aux
funerailles de Misenus.

_......& robore secto_
_Ingentem struxere pyram...._

Puis ayans lav & oint le corps, on jettoit sur le bucher tous ses
vtemens, de l'encens, des viandes, de l'huile, du vin, du miel, des
fueilles, des fleurs, des violettes, des roses, des ungents de bonne
senteur, & autres choses, comme se voit par les histoires & inscriptions
antiques. Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus, Virgile adjoute:

_Purpureasque super vestes velamina nota_
_Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &c._
_................Congesta cremantur_
_Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo._

Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur amy d'neas.

_Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes_
_Extulit neas................_
_    Multaque prterea Laurentis prmia pugn._
_    Aggerat, & longo prdam jubet ordine duci:_
_    Addit equos & tela, quibus spoliaverat hostem._

             Et plus bas.

_Spargitur & tellus lachrimis sparguntur & arma_
_Hinc aly spolia occisis direpta Latinis_
_Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,_
_renaque feruentesque rotas: pars munita nota_
_Ipsorum clypeos, & non felicia tela,_
_Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit_
_In flammam jugulant pecudes........_

J'ay rapport ceci en Latin, pour ce qu'il me semble impossible de les
rendre en Franois avec tant de grace.

En la saincte Ecriture je trouve les corps de Saul & de ses fils avoir
et bruls apres leur deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donn
au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve bien empech de savoir
comment il est possible d'avoir emport leurs os, & iceux enterrez sous
un arbre, sinon en faisant comme les Virginiens mentionnez ci-dessus. Je
ne say en quel temps cette coutume a eu suite entre les Juifs, mais
nous voyons s Chroniques de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps
par honneur aprs le trpas; etant dit du Roy Joran, que pour ses
mechancets (outre le rigoureux chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit
point les funerailles selon la maniere du brulement, ainsi qu'il avoit
fait  ses predecesseurs. Ce qui avint l'an six cens dixieme aprs la
sortie d'Egypte, & le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ.

Les vieux Gaullois & Allemans, bruloient avec le corps mort tout ce
qu'il avoit aim, jusques aux animaux, papiers de compte, & obligations,
comme si par l ils eussent voulu payer, ou demander leurs debtes. En
sorte que peu auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui se
jettoient sur le bucher o l'on bruloit le corps, ayant esperance de
vivre ailleurs avec leurs parens, seigneurs, & amis. Pour le regard des
Allemans, Tacite dit le mme d'eux en ces termes: _Qu vivis cordi
fuisse arbitrantur in ignem inferunt etiam animalia, serves & clientes_.

Ces faons de faire ont et anciennement communes  beaucoup de nations:
& le sont encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes Orientales,
comme en la ville de Calamine, & autres du Royaume de Coromandes. Mais
noz Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz se gardent fort
bien de se mettre au feu, sachans qu'il y fait trop chaud. Ilz se
contentent donc de bruler les meubles du trepass: & quant au corps ilz
le mettent honorablement en sepulture. Ce _Panoniac_ duquel nous avons
parl fut gard en la cabanne de son pere _Neguitert_ & sa mere
_Niguioadetch_ jusques au Printemps, lors que se fit l'assemble des
Sauvages pour aller venger sa mort: en laquelle assemble il fut
derechef pleur, & devant qu'aller  la guerre ilz paracheverent ses
funerailles, & le porterent (selon leur coutume) en une ile carte vers
le Cap de Sable  vint-cinq ou trente lieus loin du port Royal. Ces
iles qui leur servent de cimetieres sont entre eux secrettes, de peur
que quelque ennemi n'aille tourmenter les os de leurs morts.

Pline & plusieurs autres, ont estim que c'toit une folie de garder les
corps morts sous une vaine opinion, qu'on est quelque chose aprs cette
vie. Mais on lui peut approprier ce que _Portius Festus_ Gouverneur de
Cesare disoit follement  saint Paul Aptre: _Tu es hors de sens: ton
grand savoir t'a renverse l'esprit_. On estime noz Sauvages bien
brutaux (ce qu'ilz ne sont pas) mais si ont-ilz plus de sapience en cet
endroit que tels Philosophes.

Nous autres Chrtiens communement inhumons les corps morts, c'est 
dire, nous les rendons  la terre (appelle _humus_, d'o vient le mot
homme) de laquelle ilz ont et pris, & ainsi faisoient les anciens
Romains avant la coutume de les bruler. Ce que font entre les Indiens
Occidentaux, les Bresiliens, lquels mettent leurs morts dans des fosses
creuses en forme de tonneau, quasi tout debout, quelquefois dans leur
propre maison, comme les premiers Romains, ainsi que dit _Sevius_
commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages jusques au Perou ne font pas
ainsi, ains les gardent entiers s sepulchres, qui sont en plusieurs
lieux comme des echaffaux de cinq ou six piez de haut, le plancher
duquel est tout couvert de nattes, sur lquels ilz tendent leurs
trpassez arangz selon l'ordre de leur decs. Ainsi prque sont
noz-ditz Sauvages, sinon que leurs sepulchres sont plus petits & plus
bas, faits en forme de cages lquels ils couvrent bien proprement, & y
mettent leurs morts. Ce que nous appellons ensevelir, & non pas
_inhumer_, puis qu'ilz ne sont pas dedans la terre.

Or quoy que plusieurs nations ayent trouv bon de garder les corps
morts: si est-il meilleur de suivre ce que la Nature requiert, qui est
de rendre  la terre ce qui lui appartient: laquelle, ce dit Lucrece.

_Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum._

Aussi est-ce la plus antique faon de sepulture, ce dit Ciceron: & ne
voulut le grand Cyrus Roy des Perses tre autrement servi aprs sa mort
que d'tre rendu  la terre. _Mos corps_ (de disoit-il avant que mourir)
_ mes chers enfans, quand j'auray termin ma vie, ne le mettez ni en
or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le rendz incontinens
 la terre. Car que sauroit-il avoir de plus heureux & de souhaitable,
que de se meler avec celle qui produit & nourrit toutes choses belles &
bonnes?_ Ainsi reputoit-il vanit toutes les pompes & depenses
excessives de pyramides d'Egypte, des Mausoles & autres sepultures qui
depuis ont et faites  l'imitation de cela: comme celle d'Auguste, la
grande & superbe masse d'Adrian, le Septizone de Severe, & autres
moindres encore, ne s'estimant aprs la mort non plus que le plus bas de
ses subjects.

Les Romains quitterent l'inhumation des corps ayans reconu que les
longues guerres y apportoient du desordre, & qu'on deterroit les morts,
lquels par les loix des douze Tables il falloit enterrer hors la ville,
de mme qu' Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les Gentils: _Nous
ne craignons_ (dit-il) _point comme vous penss, le ravagemens de noz
sepultures, mais nous retenons la plus ancienne & meilleure coutume
d'inhumer._

Pausanias (qui blame tant qu'il peut les Gaullois) dit en ses Phiceques,
qu'ils n'avoient soin d'ensevelir leurs morts, mais nous avons montr
ci-dessus le contraire: & quand cela seroit, il parle de la deroute de
l'arme de Brennus. Cela seroit bon  dire des Nabates, qui (selon
Strabon) faisoient ce que Pausanias object aux Gaullois, & enfouissoient
les corps de leurs Rois dans un fumier.

Noz Sauvages sont plus hommes que cela, & ont tout ce que l'office
d'humanit peut desirer, voire encore plus. Car aprs avoir mis le mort
en son repos, chacun lui fait un present de ce qu'il a de meilleur. On
le couvre de force peaux de Castors, de Loutres, & autres animaux: on
lui fait present d'arcs, fleches, carquois, couteaux, _matachiaz_, &
autres choses. Ce qu'ils ont commun non seulement avec ceux de la
Floride, qui faute de fourrures, mettent sur le sepulchre le hanap o
avoit accoutum de boire le defunct, & tout au-tour d'iceluy plantent
grand nombre de fleches: Item ceux du Bresil, qui enterrent des
plumasseries & carquans avec leurs morts: & ceux du Perou, qui
remplissoient les tombeaux de thresors avant la venue des Hespagnols:
mais aussi avec plusieurs nations de dea, qui faisoient le mme ds les
premiers temps aprs le Deluge, comme se peut juger par l'criteau (quoy
que trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne de Babylone, portant que
celui de ses successeurs qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, &
qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit. Dequoy Darius ayant
voulu faire epreuve, n'y trouva sinon d'autres lettres par le dedans,
disans en la sorte: _Si tu n'tois homme mauvais & insatiable, tu
n'eusses ainsi par avarice troubl le repos des morts, & demoli leurs
sepulchres_. J'estimeroy cette coutume avoir et seulement entre les
Payens, n'toit que je trouve ne l'histoire de Josephe,
--------------------------texte manquant-----------------------------
son pere plus de trois millions d'or, qui furent denichez treze cens
ans aprs.

Cette coutume de mettre de l'or s sepulchres tant venue jusques aux
Romains, fut defendue par les loix des XII Tables, comme aussi les
depenses excessives que plusieurs faisoient  arrouser le corps mort de
liqueurs precieuses, & autres mysteres que nous avons recit ci-dessus.
Et neantmoins plusieurs simples & fols hommes & femmes ordonnoient par
testament qu'avec leurs corps on ensevelist leurs ornemens, bagues &
joyaux comme s'en voit une formule rapporte par le Jurisconsulte
Scvola s livres des Digestes. Ce qui a et blam par Papinian &
Ulpian, aussi Jurisconsulte: de sorte que pour l'abus, les Romains
furent contraints de faire que les Censeurs des ornemens des femmes
condemnerent comme mols & effeminez ceux qui faisoient telles choses,
ainsi que dit Plutarque s vies de Solon & de Sylla.

Neantmoins cette coutume n'a pas laiss d'tre continue quelquefois,
mme entre les Chrtiens. Car sans ramener plusieurs exemples,
j'apporteray seulement pour preuve de ceci, ce que Guillaume Paradin
recite en sa Chronique de Savoye tre arriv de son temps: C'est qu'en
l'an mille cinq cens quarante quatre le Pape Paul III faisant batir dans
l'Eglise sainct Pierre  Rome, fut trouv dans les fondemens de la
Chappelle des Roys de France, la sepulture de Marie femme de l'Empereur
Honorius, & en icelle une robbe & un manteau imperial, d'o l'on tira
trente-six marcs d'or: Plus une quaille d'argent o y avoit plusieurs
vases de cristal, & d'agate: quarante anneaux d'or garnis de pierreries:
une grande emeraude enchasse en or estime cinq cens cus; force joyaux
 pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures, & autres ornemens
de Dames: un raisin de pierres precieuses: un grand peigne d'or, o
estoit escrit d'un cot, _Dominon nostro Honorio_; & de l'autre, _Domina
nostra Maria_:  l'entour de laquelle toit crit, _Maria nostra
florentissima_: Et en une lame d'or toit grav, _Michael, Gabriel,
Raphael, Uriel_: item une petite Chelidonie o toient entailles les
figures d'un rat, & d'une limace. Plus une coupe de cristal, & un toeuf
d'or, qui se divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries
innumerables que le Prince Stilico avoit donns  ladite Marie sa
fille. Et dit l'Autheur qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoye
par ledit Pape au Roy Franois I. Voila quelle toit l'opinion de ce
temps l.

Mais puis que nos corps reduits en poudre n'ont plus besoin de rien, je
trouverois plus beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en ont
besoin, & garder la simplicit de ces bons Patriarches, qui avoient
seulement soin de recommander leurs os  leurs enfans: Et mme du grand
Roy Cyrus que nous avons mentionn ci-dessus, qu tombeau duquel toit
cette inscription rapporte par Arrian:

                      PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET
                   DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR
                    JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE
                 SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION
                       AUX PERSES: JE TE PRIE NE
                    M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE
                      QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS.

Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables En mettant tout ce qu'ils
ont de meilleur s sepulchres des trpassez, veu qu'ils en pourroient
tirer de la commodit. Mais on peut dire pour eux qu'ils ont cette
coutume ds l'origine de leurs peres: (car nous voyons que prque ds le
temps du Deluge, cela s'est fait pardea) lquels baillans  leurs morts
leurs pelleteries, _matachiaz_, arcs, fleches, & carquois, c'toient
choses dont ilz n'avoient necessit.

Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les Hespagnols qui ont vol les
sepulchres des Indiens du Perou, & jett les os  la voirie: ni ceux des
ntres, qui ont fait le mme, quant  avoir pris les peaux de Castors,
en ntre Nouvelle-France, ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme dit
Isidore de Damiette en une Epitre: _C'est  faire  des ennemis
depouillez d'humanit, de voler des corps morts, qui ne se peuvent
defendre. La Nature mme a donn cela  plusieurs que la haine cesse par
la mort, & se reconcilient avec les defuncts. Mais les richesses rendent
ennemis des morts les avares qui n'ont rien  leur reprocher, lquels
tourmentent leurs os avec contumelie & injure_. Et pour ce non sans
causes les anciens Empereurs on fait des loix, & ordonn des peines
rigoureuses contre des violateurs de sepulchres.

                            LOU SOIT DIEU.




                             LES MUSES
                          DE LA NOUVELLE
                              FRANCE.

                          A MONSEIGNEUR
                          LE CHANCELIER



_Avia Pieridum peregro loca nullius ant
Trita solo_ ______________

[Illustration]

                             A PARIS

                  Chez ADRIAN PERIER, rue saint
                     Jacques, au Compas d'or.

             __________________________________________

                          M. DC. XVIII.



                          [Illustration]




                                A
                            MONSEIGNEUR
                          MESSIRE NICOLAS
                         BRULART SEIGNEUR
                    de Sillery, Chancelier de
                       France & de Navarre.

MONSEIGNEUR

Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans pass d'un autre monde  cetui-ci,
aujourd'hui se presentent  voz pis en esperance de recevoir quelque
mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le
Parnassse de ntre France Gaulloise & Orientale, desirent aussi que de
cette mme affection une flamme forte, qui les environne & reoive en sa
tutele. Que si elles sont mal peignes, & rustiquement vetus;
considerez, Monseigneur, le pas d'o elles viennent, incult, heriss de
forts, & habit de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la
guerre, mprisans les delicatesse, non civiliss, & en un mot qu'on
appelle Sauvages: & attribus  la communication qu'elles ont eu avec
eux, & aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont
en si bonne conche & en bon point comme celles qui ont accoutum de se
presenter  vous. Elles sont encore pour le present semblables  ces
poissons qui sont appels Abramides en la Pcherie d'Oppian, lesquels
sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans
bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent
vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, & de la
vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on
considere leur faon de vivre, toujours trangers, conduits par la
providence de celui qui les a cres, ainsi que le grand Abraham pere des
croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive,
Monseigneur, que par vtre faveur, assistance, & support, elles soient
un jour arretes s montagnes du Port Royal & ruisseaux qui en
decoulent, & ayent le moyen de se rendre plus civiles, & mieux venantes
 la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps s
solennitez publiques & sainctes on dansoit & chantoit des hymnes &
cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique 
l'honneur du vray Dieu: De mmes elles feront souz vos auspices maintes
ftes solennelles, ou vtre nom sera exalt, & en leurs chansons
rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien merit de son
Roy, de sa patrie, & de toute la Chrtient, aura encore pris un soin
non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider 
l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, &
Occidentale, pour la conversion des peuples infideles.

                              Vtre tres-humble &
                              tres-obeissant serviteur

                              MARC LESCARBOT
                              _Vervinois_

[Illustration]




                            LES MUSES DE LA
                            NOUVELLE-FRANCE


                                AU ROY


                            ODE PINDARIQUE
                      presente  sa Majest en
                     Novembre mil six cens sept.


STROPH. 1.

NEPTUNE, donne moy des vers
Propres  resonner la gloire
Du plus grand Roy que l'Univers
Ait produit de longue memoire.
Et puis que sur tes moites eaux
Tendent leurs ailes noz vaisseaux,
Fay qu'avec eux ore je vole
Cornant son renom jusqu'au pole,
Et que port d'un trait leger
Sur l'aile de ta large chine,
Je l'annonce au peuple tranger
Qui demeure au fond de la Chine.

ANTISTROPH.

Muses pourtant pardonnez moy
Si pour cette heure je m'addresse
Ailleurs qu' vous; & si la loy
De vous invoquer je transgresse.
Je ne boy ici d'Helicon
Les douces eaux, ni ma chanson
Ne ressent les fleurs qu'on amasse
Au sommet du double Parnasse.
Neptune commande en ce lieu,
C'est  lui qu'il faut que je rende
Ores mes voeux, & qu' ce Dieu
De mon chant le ton je demande.

EPOD.

Car quoy qu'il soit quelquefois
Forcen d'ire & de rage,
Il ayme bien toute fois
Des chansons le doux ramage.
Et de cela soucieux
A ses Syrenes il donne
Mainte chanson qui resonne
D'un chant fort harmonieux,
Qui par ses douces merveilles
Les peu rusez Nautonniers
Attire par les oreilles,
et les fait ses prisonniers.

STROPH. 2.

Vive donc mon Prince & mon Roy
Par qui respire ntre France
Sentant souz le joug de sa loy
Les doux effects de sa clemence.
Lui qui parmi tant de hazars
Qui l'ont suivi de toutes parts
A vaincu l'effort de la Fortune,
Laquelle en lui n'a part aucune.
Car sa vertu tant seulement
Du haut des cieux favorise
A jusques dans le Firmament
Sa Majest authorise.

ANTISTROPH.

Le jour qu'en France commena
A luire sa belle lumiere
Le conseil des Dieux s'amassa
Pour savoir de quelle maniere
Ilz pourroient honorer celui
Qui devoit estre un  jour l'appui
De mainte gent abandonne
A que du ciel n'est point donne
La conoissance de son bien
Et de maint peuple & mainte ville
Police souz le lien
De la societ civile.

EPOD.

Mars lui donna sa valeur,
Hercule donna sa force,
Et Jupiter sa terreur,
Qui la force mme force.
Mais Vulcan lui faonna
De fin acier bien trempe
Une foudroyante epe
Qu'en present il lui donna
Pour en frapper les rebelles,
Et la rogue nation
Qui nous a fait des quereles
Souz feinte religion.

STROPH. 3.

Il n'estoit pas hors le berceau,
Il n'avoit quitt son enfance,
Que son ge plus tendre & beau
S'endurcissoit  la souffrance
Des pres & dures rigueurs
Des froidures & des chaleurs,
Afin qu'un jour il peust  l'aise
Supporter de Mars le mesaise,
Puis que son destin estoit tel,
Que parmi les chaudes alarmes
Il devoit se rendre immortel,
Par l'effort de ses fieres armes.

ANTISTROPH.

Qui l'a jamais veu sommeiller,
Ou les mains avoir endormies,
Quand il a fallu chamailler
Dessus les troupes ennemies?
Tmoins en sont tant de combats
O il a cent fois du trpas
Loin repouss la violence,
De sorte que mme la France,
France nourrice des guerriers
Par ses longs travaux fatigue
Est le sujet de ses lauriers
Pour s'estre contre lui ligue.

EPOD.

Et apres s'estre soumis
La populace mutine,
Il a fait qu'ores Themis
Seurement par tout chemin
Afin qu'une ferme paix
Au moyen de la Justice
En sa maison s'tablisse
Qui soit durable  jamais,
Et que toujours souz son aile
Fleurisse la piet,
Sans qu'oncques elle chancelle
Ni d'un ni d'autre ct.

STROPH. 4.

Grand Roy nous te devons ceci,
Vire mille fois davantage.
Mais il reste encore un souci
Digne de ton vieillissant ge,
Afin que la posterit
Entende que ta piet
N'estoit dedans ta France enclose.
Il faut, grand Roy, faire une chose,
Il faut ores du Tout-puissant
Porter le nom souz ta banniere
O son Soleil resplendissant
Chacun jour finit sa carriere.

ANTISTROPH.

Aye doncques compassion
De tant de peuples qui perissent
Sans loix & sans Religion
Et de leur misere gemissent.
Si tu veux, grand Roy, tu les peux
Joindre avec nous en mme voeux,
Et faire de tous une Eglise,
Si ta bont les favorise.
Mais si ton pouvoir souverain
Ne soutient un si grand affaire,
Mais si tu retires ta main,
Que est-ce qui le pourra faire?

EPOD.

C'est, mon Prince, c'est de toy
Qu'une antique destine
A prononc qu'un grand Roy
Seroit apres mainte anne
Du vieil tige des Franois,
Que regiroit en justice
Par une saincte police
Conjointe aux divines loix
Les nations infideles
Qui sont encore en maints lieux,
Et par force les rebelles
Conduiroit dedans les cieux.

                           LESCARBOT

               ____________________________________________

APRES que nous fumes arrivs au Port Royal en la
Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti ds le
sezime de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France,
pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontr par un grand
heur quelques uns de nos gens (qui  la veu de la terre du port de
Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, & venoient jusques audit
Port Royal suivans la cte) parmi des iles, il tourna le cap  rebours,
& nous vint trouver avec beaucoup de rejoussance d'une part & d'autre.
En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque & une patache,
& se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans ntre navire
qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je
lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui
marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent
depuis imprimez  la Rochelle.






                         ADIEU AUX FRANOIS
                   retournans de la Nouvelle-France
                       en la France Gaulloise.

                         Du 25 d'Aoust 1606.

ALLEZ donques, vogus,  troupe genereuse
Qui avez surmont d'une ame courageuse
Et des vents & des flots les horribles fureurs
Et de maintes saisons les cruelles rigueurs,
Pour conserver ici de la Franoise gloire
Parmi tant de hazars l'honorable memoire.
Allez doncques, vogus, puissiez vous outre mer
Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer:
Et puissions nous encore au retour de l'anne
La mme troupe voir par dea retourne.

Fatiguez de travaux vous nous laisss ici
Ayans galement l'un de l'autre souci,
Vous, que nous ne soyons saisis de maladies
Qui facent  Pluton offrandes de noz vies:
Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher
Ne vienne vtre nef  l'impourveu toucher.
Mais un point entre nous met de la difference,
C'est que vous allez voir les beautez de la France,
Un royaume enrichi depuis les siecles vieux
De tout ce que le monde a de plus precieux:
Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage
Demeurons tonnez sur ce marin rivage,
Privez du doux plaisir & du contentement
Que l vous recevrez ds votre avenement.

Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire,
L'homme juste a dequoy  soy-mme complaire,
Et admirer de Dieu la haute Majest,
S'il en veut contempler l'agreable beaut
Car qu'on aille rodant toute la terre ronde,
Et qu'on furette tous les cachotz du monde,
On ne trouvera rien si beau, ne si parfait
Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait.
Y desirez-vous voir une large campagne?
La mer de toutes parts ses moites rives baigne.
Y desirez-vous voir des coteaux alentour?
C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour.
Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse?
Un monde de forts de toutes parts l'embrasse.
Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison?
Par bendes ils y sont chacun en sa saison.
Cherchez-vous changement en votre nourriture?
La mer abondamment vous fournit de pture.
Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement
Les ctaux enlasss en versent largement.
Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles?
Ce Port en contient deux capables de deux villes.
Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix?
Ici peut un Echo rpondre trente-fois.
Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne
Trente-fois alentour le mme coup resonne,
Et semble au tremblement que Megere  l'envers
Soit prte d'crouler tout ce grand Univers.
Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes?
Trois rendent  ce lieu le tribut de leurs ondes,
Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot,
Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot,
Et prques assourdit de son bruiant orage
Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage.
Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort?
Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort.
Car de deux boulevers Nature a son entre
Si dextrement muni, que toute la contre
Peut  l'abri d'iceux reposer seurement,
Et en toute saison vivre joyeusement.

Le bl te manque encore, & le fruit de la vigne
Pour faire son renom par l'univers insigne.
Mais si le Tout-poussant benit ntre labeur
En bref tu sentiras la celeste faveur
En ton sein decouler ainsi qu'une rouse
Qui tombe doucement sur la terre embrase
Au milieu de l'et. Que si on n'a encore
De tes veines tir la riche mine d'or,
L'argent, l'airain, le fer que tes forts pesses
Gardent comme en depos sont de belles richesses
Pour le commencement, & peut estre qu'un jour
Sera la mine d'or dcouverte  son tour.
Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre
Et du bl & du vin, pour apres entreprendre
Un vol plus elev (car le bord de tes eaux
Peut fournir de pature  mille grans troupeaux)
Et de villes batir, des maisons, & bourgades,
Qui servent de retraite aux Franoises peuplades,
Et pour changer les moeurs de cette nation
Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion.

O trois-fois Tout-puissant,  grand Dieu que j'adore
Ores que ton Soleil envoye son Aurore
Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder,
Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder,
Qui languit attendant ta parfaite lumiere
Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.

DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux
Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux
En ces difficults mille maux, mille peines,
Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines,
Ayant est ici laiss pour conducteur
A ceux-l qui poussez d'une pareille ardeur
Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France
De leur propre maison la dure & longue absence;
Si-tot que tu verras la face de ton Roy
Di lui que ses ayeuls pour la Chrtienne loy
Ont jadis triomph dedans la Palestine,
Et courageusement de la gent Sarazine
Repouss la fureur s Memphitiques bors,
Et pour la mme cause ont expos leurs corps
Au gr des vents, des flots, d'une maratre terre,
Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre:
Qu'ici  peu de frais, sans qu'un robuste bras
Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas,
Il se peut acquerir une gloire semblable.
Laquelle  sa grandeur sera plus proufitable.

Allez doncques, vogus,  genereux Franois,
Cependant que plus loin vers les Armouchiquois
Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre
Rechercher quelque Port qui nous serve de barre
Soit pour nous opposer  un fort ennemi,
Ou pour y recevoir seurement ntre ami,
Et la mme prouver si la Nouvelle-France
A noz travaux rendra selon notre esperance.

Neptune, si jamais tu as favoris
Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont us;
Vray Neptune, fay nous chacun o il desire
A bon port arriver, afin que ton Empire
Soit par-dea connu en maintes regions,
Et bien-tot frequent de toutes nations.

[Illustration]





                              LE THEATRE
                           DE NEPTUNE EN LA
                           NOUVELLE-FRANCE

_Represent sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille
six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du pas des
Armouchiquois._

Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleu, & de brodequins,
ayant la chevelure & la barbe longues & chenus, tenant son Trident en
main, assis sur son chariot par de ses couleurs: ledit chariot train
sur les ondes par six Tritons jusques  l'abord de la chaloupe o
s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque
pour venir  terre. Lors la dite chaloupe accroche, Neptune commence
ainsi.

NEPTUNE.

ARRETE, Sagamos, arrete toy ici,
Et regardes un Dieu qui a de toy souci.
Si tu ne me connois, Saturne fut mon pere
Je suis de Jupiter & de Pluton le frere
Entre nous trois jadis fut parti l'univers,
Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers,
Et moy plus hazardeux eu la mer en partage,
Et le gouvernement de ce moite heritage.
NEPTUNE c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux
Qui a plus de pouvoir souz la voute des cieux.

Si l'homme veut avoir une heureuse fortune
Il lui faut implorer le secours de Neptune
Car celui qui chez soy demeure cazanier
Merite seulement le nom de cuisinier.

Je fay que le Flamen en peu de temps chemine
Aussi-tot que le vent jusque dedans la Chine.
Je say que l'homme peut, port dessus mes eaux,
D'un autre pole voir les inconnuz flambeaux,
Et les bornes franchir de la Zone torride,
O bouillonnent les flots de l'element liquide.
Sans moy le Roy Franois d'un superbe elephant
N'eust du Persan receu le present triumphant:
Et encores sans moy onc les Franois gendarmes
Es terres du Levant n'eussent plant leurs armes.
Sans moy le Portugais hazardeux sur mes flots
Sans renom croupiroit dans ses rives enclos,
Et n'auroit enlev les beautez de l'Aurore
Que le monde insens folatrement adore.
Bref sans moly le marchant, pilote, marinier
Seroit en sa maison comme dans un panier
Sans -peine pouvoir sortir de sa province.
Un Prince ne pourroit secourir l'autre Prince
Que j'auroy separ de mes profondes eaux.
Et toy mme sans moy apres tant d'actes beaux
Que tu as exploits en la Franoise guerre,
N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre.
C'est moy qui sur mon dos ay tes vaisseaux port
Quand de me visiter tu as eu volont
Et nagueres encor c'est moy que de la Parque
Ay cent fois garenti toy, les tiens& ta barque.
Ainsi je veux toujours seconder tes desseins,
Ainsi je ne veux point que tes effortz soient vains,
Puis que si constamment tu as eu le courage,
De venir si loin rechercher ce rivage,
Pour tablir ici un Royaume Franois,
Et y faire garder mes statuts & mes loix.

Par mon sacr Trident, par mon sceptre je jure
Que de favoriser ton projet j'auray cure,
Et oncques je n'auray en moy-mme repos
Qu'en tout cet environ je ne voye mes flots
Ahanner souz le faix de dix milles navires.
Que facent d'un clin d'oeil tout ce que tu desires.

Va donc heureusement, & poursui ton chemin
O le sort te conduit: car je voy le destin
Preparer  la France un florissant Empire
En ce monde nouveau, qui bien loin fera bruire
Le renom immortel de De Monts & de toy
Souz le regne puissant de HENRY vtre Roy.
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Neptune ayant achev, une trompete commence  clater hautement &
encourager les Tritons  faire de mme. Ce pendant le sieur de
Poutrincourt tenoit son epe en main, laquelle il ne remit point au
fourreau jusques  ce que les Tritons eurent prononc comme s'ensuit.

PREMIER TRITON.

Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux
Puis qu'un Dieu te promet favorable assistance
En l'affaire important que d'un coeur vigoureux
Hardi tu entreprens, forant la violence
D'ole, qui toujours inconstant & leger,
Tantot adesquids (ami), tantot pouss d'envie,
Veut te precipiter, & les tiens au danger.

Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie
Fera comme fumee en l'air vanour:
Et nous ses postillons, malgr l'effort d'ole,
Ferons toutes parts de ton courage our
Le renom, qui des-ja en toutes terres vole.

DEUXIEME TRITON.

Si Jupiter est Roy s cieux
Pour gouverner a bas les hommes,
Neptune aussi l'est en ces lieux
Pour mme effect; & nous qui sommes,
Ses suppos, avons grand desir
De voir le temps & la journe
Qu'ayes de tes travaux plaisir
Apres ta course termine,
Afin qu'en ces ctes ici
Bien-tot retentisse la gloire
Du puissant Neptune: & qu'ainsi
Tu eternises ta memoire.

TROISIEME TRITON.

France, tu as occasion
De louer la devotion
De tes enfans dont le courage
Se montre plus grand en cet age
Qu'il ne fit onc s siecles vieux,
Estans ardemment curieux
De faire clater tes louanges
Jusques aux peuples plus tranges,
Et graver ton los immortel
Mme souz ce monde mortel.

Ayde doncques & favorise
Une si louable entreprise,
Neptune s'offre  ton secours
Qui les tiens maintiendra toujours
Contre toute l'humaine force,
Si quelqu'un contre toy s'efforce.
Il ne faut jamais rejetter
Le bien qu'un Dieu nous veut preter.

QUATRIEME TRITON.

Celui qui point ne se hazarde
Montre qu'il a l'ame coarde
Mais celui qui d'un brave coeur
Meprise des flots la fureur
Pour un sujet rempli de gloire
Fait  chacun aisment croire
Que de courage & de vertu,
Il est tout ceint & revetu,
Et qu'il ne veut que le silence
Tienne son nom en oubliance.

Ainsi ton nom (grand Sagamos)
Retentira dessus les flots
D'or-en-vant, quand dessus l'onde
Tu decouvres ce nouveau monde,
Et y plantes le nom Franois,
Et la Majest de tes Rois.

CINQUIEME TRITON.

Un Gascon pronona ces vers  peu prs en sa langue.

Sabets aquo que volio diro,
Aqueste Neptune bieillart
L'autre jou faisio des bragart,
Et comme un bergalant se miro.

N'agaires que faisio l'amou,
Et baisavo une jeune hillo
Qu'ero plan polide & gentillo,
Et la cerquavo quadejou.

Bezets, ne vous fizets pas trop
En aquels gens de barbos grisos,
Car en aqueles entreprisos
Els ban lou trot & lou galop.

SIXIEME TRITON.

Vive HENRY le grand Roy des Franois
Qui maintenant fait vivre souz ses loix
Les nations de sa Nouvelle-France,
Et souz lequel nous avons esperance
De voir bien-tot Neptune rever
Autant ici qu'onq' il fut honor
Par ses sujets sur le Gaullois rivage,
Et en tus lieux o le brave courage
De leur ayeuls jadis les a port.
Neptune aussi fera de son ct
Que leurs neveux s'employans sans feintise
A l'ornement de leur belle entreprise
Tous leurs desseins il favorisera,
Et prosperer sur ses eaux il fera.

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Cela fait, Neptune s'quarte un petit pour faire place  un canot, dans
lequel estoient quatre Sauvages, qui s'approcherent apportans chacun un
present audit sieur de Poutrincourt.

PREMIER SAUVAGE.

Le premier Sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi:

De la part des peuples sauvages
Qui environnent ces pas
Nous venons rendre les homages
Duez aux sacres Fleur-de-lis
Es mains de toy, qui de ton Prince
Representes la Majest,
Attendans que cette province
Faces florir en piet,
En moeurs civils, & toute chose
Qui sert  l'tablissement
De ce qui est beau, & repose
En un Royal gouvernement,
Sagamos, si en nos services
Tu as quelque devotion,
A toy en faisons sacrifices
Et  ta generation.

Noz moyens sont un peu de chasse
Que d'un coeur entier nous t'offrons,
Et vivre toujours en ta grace
C'est tout ce que nous desirons.

DEUXIEME SAUVAGE.

Le deuxiesme Sauvage tenant son arc & sa fleche en main, donne pour son
present des peaux de Castors, disant:

Voici la main, l'arc, & la fleche
Qui ont fait la mortele breche
En l'animal de qui la peau
Pourra servir d'un bon manteau
(Grand Sagamos)  ta hautesse.

Reoy donc de ma petitesse
Cette offrande qu' ta grandeur
J'offre du meilleur de mon coeur.

TROISIEME SAUVAGE.

Le troisieme Sauvage offre des _Matachiaz_, c'est  dire, echarpes, &
brasselets faits de la main de sa maitresse, disant:

Ce n'est seulement en France
Que commande Cupidon
Mais en la Nouvelle-France,
Comme entre vous, son brandon
S'allume; & de ses flammes
Il rotit noz pauvres ames,
Et fait planter le bourdon.

Ma maitresse ayant nouvelle
Que tu devois arriver,
M'a dit que pour l'amour d'elle
J'eusse  te venir trouver,
Et qu'offrande je te fisse
De ce petit exercice
Que sa main  sceu ouvrer.

Reoy doncques d'allegresse
Ce present que je t'adresse
Tout rempli de gentillesse
Pour l'amour de ma maitresse
Qui est ores en detresse
Et n'aura point de liesse
Si d'une prompte vitesse
Je ne lui di la caresse
Que m'aura fait ta hautesse.

QUATRIEME SAUVAGE

Le quatrime Sauvage n'ayant heureusement chass par les bois, se
presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui
s'en va  la pche.

SAGAMOS, pardonne moy
Si je viens en telle sorte,
Si me presentant  toy
Quelque present je n'apporte.
Fortune n'est pas toujours
Aux bons chasseurs favorables,
C'est pourquoy ayant recours
A un maitre plus traitable,
Apres avoir maintefois
Invoqu cette Fortune
Brossant par l'epe des bois,
Je m'en vay suivre Neptune,

Que Diane en ses forts
Ceux qu'elle voudra caresse,
Je n'ay que trop de regrets
D'avoir perdu ma jeunesse
A la suivre par les vaux,
Avecque mille travaux,
Souz des esperances vaines.

Maintenant je m'en vay voir
Par cette cte marine
Si je pourray point avoir
Dequoy fournir ta cuisine:
Et cependant si tu as
Quelque part en ta chaloupe
Un peu de caradonas, (pain)
Fournis-en moy & ma troupe.
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Apres que Neptune eut est remerci par le sieur de Poutrincourt de ses
offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de
leur bonne volont & devotion, & invitez de venir au fort Royal prendre
du _caracona_. A l'instant la troupe de Neptune chante en Musique 
quatre parties ce qui s'ensuit.

Vray Neptune donne nous
Contre tes flots asseurance,
Et fay que nous puissions tous
Un jour nous revoir en France.

La musique acheve, la trompete sonne derechef, & chacun prent sa route
diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, & semble  ce
tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant: ceci caus par la
multiplicit des Echoz que les ctaux s'envoient les uns aux autres,
lesquels durent plus d'un quart d'heure.

Le sieur de Poutrincourt arriv prs du Fort Royal, un compagnon de
gaillarde humeur qui l'attendoit de pi ferme, dit ce qui s'ensuit:

Apres avoir long temps (Sagamos) desir
Ton retour en ce lieu, en fin le ciel ir
A eu piti de nous, & nous montrant ta face,
Il nous a fait paroitre une incroyable grace.

Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers,
Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers,
Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine,
Qu'on baille  ces gens ci chacun sa quarte pleine,
Je les voy alterez sicut terra sine aqua.
Garson depeche toy, baille  chacun son K.
Cuisiniers, ces canars sont ils point  la broche?
Qu'on tu ces poulets, que cette oye on embroche,
Voici venir  nous force bons compagnons
Autant deliberez des dents que des roignons.
Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venu,
Qu'avant boire chacun hautement ternu,
A fin de decharger toutes froides humeurs
Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.

Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limes que les
homme delicats pourroient desirer. Elles ont est faites  la hate. Mais
neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent 
ntre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le
surplus de cette action se peut voir  la fin du chap. 16, liv. 4 de mon
Histoire de la Nouvelle France.







                                A-DIEU
                         A LA NOUVELLE-FRANCE
                          Du 30 Juillet 1607.

FAUT-il abandonner les beautez de ce lieu,
Et dire au Port Royal un eternel Adieu?
Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance
En l'tablissement d'une Nouvelle-France?
Que nous sert-il d'avoir port tant de travaux,
Et des flots irritez combattu les assaux,
Si notre espoir est vain, & si cette province
Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince?
Que vous servit-il d'avoir jusques ici
Fait des frais inutils, si vous n'avez souci
de recuillir le fruit d'une longue depense,
Et l'honneur immortel de votre patience?
Ha que j'ay de regrets que ne savez pas
De cette terre ici les attrayans appas.
Et bien que le Flamen vous ait fait une injure,
L'injure bien souvent se rend avec usure.
Il faut doncques partir, il faut appareiller,
Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller.

PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes,
Et qui peux assecher les mers les plus profondes,
Donne nous de franchir les abymes des eaux
Dont tu as separ tous ces peuples nouveaux
Des peuples baptizs, & sans aucun naufrage
Du royaume Franois voir bien-tot le rivage.

Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi,
Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici.
Adieu vallons herbus que le flot de Neptune
Va baignant largement deux fois  chaque lune,
Et au gibier aussi, qui pour trouver pture
Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure.
Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux,
Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux.
Pourray-je t'oublier belle ile fortiere
Riche honneur de ce lieu & de cette riviere?
Je prise de ta soeur les aimables beauts,
Mais je prise encor plus tes singularits.
Car comme il est sant que celui qui commande
Porte une Majest plus auguste & plus grande
Que son inferieur; ainsi pour commander
Tu as le front hauss qui te fait regarder.
A l'environ de toy une ondoyante plaine,
Et la terre alentour sujette  ton domaine
Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens,
Soit pour d'une cit jetter les fondemens.
Ce sont en autres parts une menu arene,
O mille fois le jour mon esprit se pourmene.
Mais parmi tes beauts j'admire un ruisselet
Qui foule doucement l'herbage nouvelet
D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine,
Precipitant son cours dedans l'onde marine.
Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tent,
Sa grace me forant lui prter le ct.
Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde,
Ile digne sejour du plus grand Roy du monde,
Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut.
A former pardea la cit qu'il nous faut,
Sinon d'avoir prs soy un chacun sa mignone
En la sorte que Dieu & l'Eglise l'ordonne?
Car ton terroir est bon & fertile & plaisant,
Et oncques son culteur n'en sera deplaisant.
Nous en pouvons parler, qui de mainte semence
Y jette, en avons certaine experience.
Que puis-je dire encor digne de ton beau los?
Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos
Se trouvent largement produits par la Nature
Framboises, fraises, pois, sans aucune culture?
Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers,
Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers?
Non, mais tant seulement sans sortir tes limites,
Ici je toucheray les nombreux exercices
Des peuples caillez qui viennent chaque jour,
Suivans le train du flot te donner le bon-jour.

Si-tot que du Printemps la saison renouvelle
L'Eplan vient  foison, qui t'apporte nouvelle
Que Phoebus elev dessus ton horizon
A chass loin de toy l'hivernale saison.
Le Haren vient apres avecque telle presse
Que seul il peut remplir un peuple de richesse.
Mes yeux en sont tmoins, & les vostres aussi
Qui de ntre pature avs eu le souci,
Quand, ailleurs occupez, vtre main diligente
Ne pouvoit satisfaire  la chasse plaisante
Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin.
Le Bar suit par-apres du Haren le chemin.
Et en un mme temps la petite Sardine,
La Crappe, & le Houmar, suit la cte marine
Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon
Y vient parmi la foule avecque le Saumon,
Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille,
L'Alose, le Fletan, & la Loche, & l'Equille:
Equille qui, petite, as impos le nom
A ce fleuve de qui je chante le renom.
Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage
De peuples qui te font par chacun jour homage,
Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau,
Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau,
Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse
Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse,
Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons
Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons.
Tairay-je la Moru heureusement feconde,
Qui par tout cette mer en toutes parts abonde?
Moru si tu n'es de ces mets delicats
Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats,
Je diray toutefois que de toy se sustente
Prque tout l'Univers. O que sera contente
Celle personne un jour, qui  sa porte aura
Ce qu'un monde eloign d'elle recherchera!
Belle ile tu as donc  foison cette manne,
Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane
Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux
Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux.
Et pour montrer encor ta puissance supreme,
La Baleine t'honore & te vient elle-mme
Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit
Dans le vague Ocean o elle a son deduit.
De ceci je rendray fidele temoignage,
L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage,
Et  l'aise nouer parmi ce port ici.

Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci
S'cartent quand Phoebus veut approcher la borne
Du celeste manoir, o git le Capricorne,
Et vont chercher l'abri du profond de Thetys,
Ou d'un terroir plus doux vont souvans le ptis.
Seulement pres de toy en cette saison dure
La Palourde, la Coque, & la Moule demeure
Pour sustenter celui qui n'aura de saison
(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson,
Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse
Jusqu' ce que la faim le contraigne& pourchasse,
Et le temps n'est toujours favorable au chasseur.
Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur,
Mais une forte glace, ou des neges profondes,
Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes
L'industrieux Castor (qui sa maison batit
Sur la rive d'un lac, o il dresse son lict
Vout d'une faon aux hommes incroyable,
Et plus que noz palais mille fois admirable,
Y laissant vers le lac un conduit seulement
Pour s'aller gayer souz l'humide element)
Ou quand il veut quter parmi les bois le gite
Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au pi vite,
Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours,
De l'Ecureu, du loutre  peau-de-velours
Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage,
(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage)
De la Martre au doux poil dont se vtent les Rois,
Ou du Rat porte-muse, tous htes de ces bois,
Ou de cet animal qui tout charg de graisse
De hautement grimper ha la subtile addresse,
Sur un arbre elev sa loge batissant
Pour decevoir celui qui le va pourchassant,
Et vit par cette ruse en meilleure asseurance
Ne craignant (ce lui semble) aucune violence,
Nibachs est son nom. Non que sur le printemps
Il n'ait  cette chasse aussi son passe-temps.
Mais alors du poisson la peche est plus certaine.

Adieu donc je te dis, ile de beaut pleine,
Et vous oiseaux aussi des eaux & des forts
Qui serez les tmoins de mes tristes regrets.
Car c'est  grand regret, & je ne le puis taire,
Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire.
Car c'est  grand regret qu'ores ici je voy
Ebranl le sujet d'y entrer ntre Foy,
Et du grand Dieu le nom cach souz le silence,
Qui  ce peuple avoit touch la conscience.

Aigles qui des hauts pins habitez les sommets,
Puis qu' vous Jupiter a commis ses secrets,
Allez dedans les cieux annoncer cette chose,
Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose,
Puis revenez soudain au Monarque Franois
Lui dire le decret du puissant Roy des Roys.
Car  lui est du ciel donn cet heritage,
Afin que souz son nom ci-aprs en tout ge
L'Eternel soit ici sainctement ador,
Et de cent nations son grand nom rever:
Et pour mieux l'emouvoir  cette chose faire,
Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire,
Ayant  noz labeurs fait selon noz dsirs,
Et iceux termin de dix mille plaisirs.
Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime,
Elle y est plantureuse  cil qui sait l'escrime
Du plaisant jardinage & du labeur des champs.

Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants,
Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote,
Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote
En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux
Qui se vont repaissans sur les rives des eaux,
Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette,
L'Outarde, le Heron, la Gru, l'Alouette,
Et l'Oye, et le Canart. Canart de six faons,
Dont autant de couleurs sont autant d'hameons
Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore
De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore?
Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour,
Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour,
Et bref tous les oiseaux de haute volerie
Et outre iceux encore une bende infinie
Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis
L'Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis,
La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle,
Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle,
Le Beche-bois hupp, le lascif Passereau,
La perdris bigarre, & aussi le Corbeau.

Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire
Que Dieu mme ait voulu manifester sa gloire
Creant un oiselet semblable au papillon
(Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon)
Portant dessus son dos un vert-dor plumage,
Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage?
Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux,
T'es-tu cent fois rendu invisible  mes ieux,
Lors que legerement me passant  l'aureille
Tu laissois seulement d'un doux bruit la  merveille?
Je n'eusse est cruel  ta rare beaut,
Comme d'autres qui t'ont mortellement trait,
Si tu eusses  moy daign te venir rendre.
Mais quoy tu n'as voulu  mon desir entendre.
Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom,
Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom.
Car je t'admire autant en cette petitesse
Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse.
Niridau c'est ton nom que je ne veux changer
Pour t'en imposer un qui seroit tranger.
Niridau oiselet delicat de nature,
Qui de l'abeille prent la tendre nourriture
Pillant de noz jardins les odorantes fleurs,
Et des rives des bois les plus rares douceurs,

A ces hotes de l'air pourray-je sans offense
D'un petit peuple ail adjouter l'excellence?
Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit
La brillante clart parmi les bois reluit
Voletans a & l d'une presse si grande,
Que du ciel etoil la lumineuse bende
Semble n'avoir en soy plus d'admiration.
Faisant doncques ici commemoration
Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable
Que vous y teniez rang & place convenable.

Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus,
Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus,
Je dis encore Adieu  vous beaux jardinages,
Qui nous avez cet an repeu de vos herbages,
Voire aussi soulag ntre necessit
Plus que l'art de Pon n'a fait ntre sant.
Vous nous avez rendu certes en abondance
Le fruit de noz labeurs selon notre semence.
H que sera-ce donc s'il arrive jamais
(Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais)
Que la terre ici soit un petit mignarde,
Et par humain travail quelquefois amende?
Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois,
Le chef d'un jeune gars ait surpass deux fois?
Qui croira que le bl que l'on appelle d'Inde
En cette saison-ci si hautement se guinde
Qu'il semble estre port d'insupportable orgueil
Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil?
Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre
Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre!
Que ce m'est grand moy de ne voir la saison
Quand ici meuriront la Courge, le Melon,
Et le Cocombre aussi: & suis en mme peine
De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine
Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain
En ce petit travail m'a beni de sa main.
Et toutefois voici de ce mois le trentieme,
Mois qui jadis estoit en ordre le cinquime

Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici
Ne vous emerveillez de cette chose ci,
Et ne nous tenez point comme en region froide,
Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede,
La mer ici ne gele, & les froides saisons
Ne m'ont oncques forc d'y garder les tisons.
Et si chez vous l'et plustot qu'ici commence,
Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence.
Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant
Que ta moisson soit prte: & nous nous cependant
Faisons voile  Campseau o t'attent le navire
Que de l doit tous en la France conduire.
Cependant beaux epics meurissez vitement,
Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement,
Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire
Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire.
Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi
Le soin qu'il aura eu de prendre  sa merci
Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages
Hotes de ces forts & des marins rivages,
Et cent peuples encor qui sont de tous ctez
Au Su,  l'Oest au Nort de pi-ferme arretez
Qui aiment le travail, qui la terre cultivent,
Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent,
Mais en ce deplorable est leur condition,
Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction.

Pourquoy,  Tout-puissant, pourquoy donc cette race
As-tu jusques ici rejett de ta face,
Et pourquoy laisses tu devorer  l'enfer,
Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher
Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture,
Et ont de toy receu ntre fraile nature?
Ouvre donc les thresors de tes compassions,
Et verse dessus eux tes benedictions,
Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacr heritage,
Et chantent hautement tes bonts en tout ge.
Si-tot que ton Soleil sur eux clairera,
Aussi-tot cet gent d'adorer on verra.
Temoins soient de ceci les propos veritables
Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables
Quand il leur enseignoit notre Religion,
Et souvent leur montroit l'ardente affection
Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie
Que Christ a rachet par le pris de sa vie.
Eux d'autre part emeus clairement temoignoient
Et de bouche & de coeur le desir qu'ilz avoient
D'estre plus amplement instruits en la doctrine
En laquelle il convient qu'un fidele chemine.

O estes vous Prelats, que vous n'avez piti
De ce peuple qui fait du monde la moiti?
Du moins que n'aidez-vous  ceux de qui le zele
Les transporte si loin comme dessus son aile
Pour tablir ici de Dieu la saincte loy
Avecque tant de peine, & de soin & d'moy
Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage,
Si vous n'appellez tels les hommes du vieil ge,
Il est subtile, habile, & plein de jugement,
Et n'en ay conu un manquer d'entendement,
Seulement il demande un pere qui l'enseigne
A cultiver la terre,  faonner la vigne,
A vivre par police,  estre menager,
Et souz des fermes toicts ci-apres heberger.
Au reste  ntre gare il est plein d'innocence
Si de son createur il avoit la science.
Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur
Ne ravit point  Dieu par blaspheme l'honneur.
Il ne sait le metier de l'amoureux bruvage,
De l'aconite aussi il ne sait point l'usage,
Sa bouche ne vomit nos imprecations,
Son esprit ne s'adonne  nos inventions
Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle
D'un souci devorant son ame ne bourrelle
Mais il a du Gaullois cette hospitalit
Qui tant l'a fait priser en son antiquit.
Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance
Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.

Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis
Exprimer la douleur en laquelle je suis
De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore
Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore

Sortons donc de ce Port  la faveur de l'Est,
Car en ces ctes ci est ordinaire l'Ouest,
Puis, souvent cette mer est de brumes couverte
Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte.

Adieu pour un dernier Rochers haut elevs,
Qui orgueilleusement voz grottes soulevs,
D'o distillent sans fin des pluies abondantes
Que leur versent les eaux des montagnes coulantes.
Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu
Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu
Figures d'Iris les couleurs agreables.

Ores que nous voyons les flots pouvantables
Du profond Ocean, pourray-je bien passer
Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser
A la terre que a receu notre France
Quand elle vint ici faire sa demeurance?
Ile, je te salu, ile de Saincte Croix,
Ile premier sejour de noz pauvres Franois,
Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures,
Mais noz vices souvent nous causent ces injures.
Je revere pourtant ta freche antiquit
Les Cedres odorans qui sont  ton ct,
Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe,
Tes jardins touffez parmi la nouvelle herbe:
Mais j'honore sur tout -cause de noz morts
Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps,
Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes,
Tant mon navr le coeur ces violentes armes.
Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour,
Vous trouver glorieux au celeste sejour.
Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire
D'avoir sur mille morts obtenu la victoire,
Tmoignage certain de ta grande vertu,
Soit quand tu as des flots la fureur combattu
En venant visiter cette trange province
Pour suivre le vouloir de HENRY ntre Prince
Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux
Ceux-l qui t'ont suivi en ces funestes lieux.

Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines
Que les rochers massifs logent dedans leurs veines,
Mines d'airain, de fer, & d'acier, & d'argent,
Et de charbon pierreux, pour saluer la gent
Qui cultive  la main la terre Armouchiquoise.
Je te salu donc nation porte-noise
(Car tu as envers nous forfait par trahison)
Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison
Avecque plus d'effect de ton outrecuidance,
Si qu'entre nous sera maudite ta semence.
Mais ta terre je veux saluer en tout bien,
Car un ample rapport elle nous fera bien
Quand elle sentira du Franois la culture.
Car en elle desja la provide Nature
A le raisin sem si plantureusement,
Et en telle beaut, que Bacchus mmement
Ne sauroit invoqu lui faire davantage.
Mais son peuple ignorant ne sait du fruit l'usage.
Terre, tu as encor de fves & de bls
Tes greniers souz-terrains en la moisson combls.
Mais quoy que tes biens tu donnes abondance
Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance
Tes qu'avons veu la Chanve & la Courge & la Noix,
Tes fves tu ne veux ni tes blez toutefois
Produire sans travail, mais ta grand' populace
D'un bois coupant ta brise, & en mottes t'amasse
Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,

Mais une chose encor il me faut reciter
Qui pour sa raret  l'crire m'oblige,
C'est le fruit que produit la Chanve la tige,
Fruit digne que les Rois le tiennent precieux
Pour le repos du corps le plus delicieux:
C'est une soye blanche & menu & subtile
Que la Nature pousse au creux d'une coquille,
Soye qu'en maint usage employer on pourra,
Et laquelle en cotton l'ouvrier faonnera,
Quand de bons artisans tu seras habite
Par une volont de pi-ferme arrete.

Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver,
Et le Franois soigneux  tes champs cultiver,
Arriere des soucis d'une peineuse vie,
Loin des bruits du commun, & de la piperie.


Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
J'ay faonn ces vers au branle de ses flots.

                                   M. LESCARBOT.

[Illustration]






                          A MONSIEUR DE MONTS
                Lieutenant general pour le Roy en la
                            Nouvelle-France.

                                  ODE.

TOUT ce que l'homme possede,
Ce qu'il a de riche & beau
Ne trouve point de remede
Pour eviter le tombeau.

La vertu seule immortelle
Constante & ferme en tout temps
Resiste  la mort cruelle
Et  la lime des ans.

Tant de Rois & tant de Princes,
Des Heros & des Cesars
Qui ont acquis des provinces
Et thresors en maintes parts

En fin sont proye  la terre,
Et la Vertu seulement
Fait leur nom voler grand erre
Par-dessus le Firmament.

DU MONTS tu sais que la vie
Nous est donne des cieux
Non pour estre ensevelie
En un corps peu soucieux,

Mais pour estre secourable
A celui qui a besoin
Que quelque Dieu favorable
De son mal-heur prenne soin.

Et chercher la vraye gloire
Par un chemin non tent,
Faisant que ntre memoire
Vive  l'immortalit.

C'est le desir qui t'enflamme,
Et qui possede ton coeur,
Quand pour eviter le blame
Qui suit l'homme sans honneur,

Tu entreprens un ouvrage
Tout auguste & glorieux
Si qu' jamais chacun ge
Aura ton nom precieux,

Car si-tot que de ton Prince
As eu le commandement
Pour conoitre la province
Mise ne ton gouvernement,

Ainsi qu'un Aigle qui vole
D'un trait leger, tout soudain
Prompt  suivre sa parole
Tu as pris un vol hautain.

Et du tempteux Nere
Meprisant tous les efforts,
De ta terre desire
Tu as en fin veu les ports.

Les nations qui n'ont oncques
Admis la sujetion
A tes mandemens adoncques
Ont fait leur submission.

Sage, tu leur a fait voir
Les beautez de la justice,
Et ton redout pouvoir,
Et les biens de la police.

Mmes tu as fait encore,
Que maint barbare en ces lieux
En son ame Christ adore,
De son salut soucieux.

Arriere d'ici, arriere
Timides & cazaniers,
Que dedans vtre barriere
Toujours estes prisonniers.

Vous qui n'avez soin, ni cure
De faire que vtre nom,
Contre la mort mme dure
En perdurable renom.

DE MONTS, tu n'es pas de mmes,
Car lors qu'en France de Mars
Ont cess les stratagemes,
Recherchant d'autres hazars,

Tu as consacr ta vie
A l'Eternel pour sa loy
Rendre en ces terres suivie
Souz le vouloir de ton Roy.

Mais ce n'est fait qui commence,
Il faut chanter desormais
De Dieu la magnificence
D'un ton plus haut que jamais.

Neptune te favorise
Et Ceres pareillement,
Afin que ton entreprise
Ait un meilleur fondement.

Diray-je que sans culture
Le Pere de Libert
Laisse produire  Nature
La vigne qu'il a plant?

Non ici, je le confesse,
Mais en lieu d'un autre espoir,
O l'homme  la longue tresse
Ha son sablonneux terroir.

C'est la terre Armouchiquoise,
Qui son gros bl te produit;
Et encore l'Iroquoise,
Qui donne maint autre fruit.

Ntre France fromenteuse
N'a ses vignes de tout temps,
La peine laborieuse
L'a fait telle avec les ans.

Courage, doncques, courage,
Continue ton dessein,
Ayant ce bel avantage,
Qui de bon espoir est plein.

Le Tout-puissant mme change
Ici les froides saisons,
Et  cette terre trange
Promet des riches moissons.

[Illustration]




[Illustration]


                          A MONSIEUR DE
                       POUTRINCOURT GRAND
                  Sagamos en la Nouvelle-France

                              ODE.

QUOY que tu n'ailles cherchant
(POUTRINCOURT) cette louange
Qui va mme allechant
Ceux qui gisent en la fange;

Ton merite toutefois,
Ta piet, ton courage,
Forcent ma lyre & ma voix
A les chanter sur l'herbage

Que l'Equille de ses eaux
Ou plustot Neptune arrose,
Tandis qu'au bruit des ruisseaux,
A l'cart je me repose.

Apres avoir longuement
Comme un athlete Gregeois
Lutt courageusement
Parmi les champs des Franois,

Saoul d'alarmes & combats,
Et des assaux de Bellone,
Ores tu prens tes bats
Avec Cers et Pomone.

Et dea del ports,
Suivans Neptune  la danse,
Tu nous fais voir les beauts
De cette Nouvelle-France.

Qui est celui qui ta veu
Oncques saisi de paresse?
Qui est cil qui t'a conu
Semblable  cette Noblesse,

Qui met le point de l'honneur
A commander sans prudence,
Et n'avoir par son labeur
D'aucun art l'experience?

Mais l'un & l'autre tu sais,
Et ta main infatigable
Fait tous les jours des essais
De chose  nous incroyable.

Car de tout art manuel
T'est conu la pratique,
Et se plait ton naturel
Es ars de Mathematique.

Mmes encore ce Dieu
Qui fredonnant sur sa lyre
Tient des Muses le milieu,
Par toy bien souvent respire.

Les secrets de son savoir,
Si que tout compris ensemble,
Au monde on ne sauroit voir
Rien que toy qui te ressemble.

C'est toy qu'il falloit ici
Afin de bine reconoitre
Ce que cette terre ici
Rendroit un jour  son maitre.

Tu l'as experiment
Tant que ton ame est contente,
Et de sa fidelit
Tu as une riche attente.







                         A MESSIEURS DE MONTS
                           ET SES LIEUTENANT
                              & Associez.

                                SONNET

SI les siecles premiers ont celebr la gloire
De celuy qui conquit la Colchide toison:
Si maintenant encor du brave fils d'son
Pour peu de chose vit en honneur la memoire:

Nous devons beaucoup mieux celebrer en l'histoire
La generosit non du fils de Jason,
Mais de vous,  Franois, qui en cette saison
D'un plus digne sujet recherchez la victoire.

Le Grec acquit a bas un terrestre thresor,
Il avoit des moyens, & des hommes encor,
Tels que les peut avoir entre nous un grand Prince.

Mais vous  vos dpens, sans recevoir support
Que de l'avoeu du Roy, par un nouvel effort
Ravissez courageux, la celeste province.

[Illustration]





                         A PIERRE ANGIBAUT
                   dit CHAMP-DOR Capitaine de
                  Marine en la Nouvelle-France.

                              SONNET.

SI des pilotes vieux le renom dure encore
Pour avoir sceu voguer sur une troite mer,
Si le monde  present daigne encore estimer
Ariomene, avec Palinure & Pelore;

C'est raison (CHAMP-DOR) que ntre ge t'honore,
Qui sais par ta vertu te faire renommer,
Quand ta dexterit empeche d'abimer
La nef qui va souz toy du Ponant  l'Aurore.

Ceux-l du grand Neptune oncques la majest
Ne vivent, ni le fond de son puissant Empire:
Mais dessus l'Ocean journellement port

Tu fais voir aux Franois des pas tout nouveaux,
Afin que l un jour maint peuple se retire
Faisant les flots gemir souz les ailez vaisseaux.

Fait au Port Royal en la Nouvelle-France.

[Illustration]




[Illustration]


                         A SAMUEL DE CHAMPLEIN

                               SONNET.

UN Roy Numidien pouss d'un beau desir
Fit jadis rechercher la source de ce fleuve
Qui le peuple d'Egypte & de Libye abreuve,
Prenant en son pourtrait son unique plaisir

CHAMPLEIN, ja ds long temps je voy que ton loisir
S'employe obstinment & sans aucune treuve
A rechercher les flots, que de la Terre-neuve
Viennent, apres maints sauts, les rivages saisir.

Que si tu viens  chef de ta belle entreprise,
On ne peut estimer combien de gloire un jour
Acquerras  ton nom que desja chacun prise.

Car d'un fleuve infini tu cherches l'origine.
Afin qu' l'avenir y faisant ton sejour
Tu nous faces par l parvenir  la chine.

[Illustration]




[Illustration]


                         ODE EN LA MEMOIRE
                du Capitaine Gourgues Bourdelois.


GOURGUES, l'honneur Bourdelois,
Je veux reveiller ta gloire,
Et faire eclater ma voix
Dans le temple de Memoire,

En racontant ta valeur
Ta conduite & ta prousse,
Quand, d'un invincible coeur,
Tu mis la main vengeresse

Sur le soldat bazan
Du sang des Franois avide,
Qui nous avoit butin
Les beautez de la Floride.

Si-tot que de noz Franois
Tu entendis la ruine,
Et que le peuple Iberois
Occupoit la Caroline,

Tu prins resolution
De venger le grand outrage
Fait  ntre nation
Par une Hespagnole rage.

A tes despens tu mis sis
De bons hommes une bende
Au combat bien resolus,
Puis que c'est toy qui commande.

Tu ne leur dis  l'abord
Le secret de ton affaire,
Come Capitaine accort,
Qui sais bien ce qu'il faut taire.

Mais quant tu te vis port
Dessus la terre nouvelle,
Tu leur dis ta volont
De venger une querelle,

Querelle qui les Franois
Et grans & petits regarde,
Et partant qu' cette fois
Ne faut, d'une ame coarde

Reculer quand la saison
De bien faire se presente,
Afin d'avoir la raison
De l'injure violente

Faite aux premiers conquesteurs
D'une terre si lointaine
Par des assassinateurs
De race Mahumetaine.

A ces mots encourags
Ils se mettent en bataille,
Et vont en ordre rangs
Droit contre cette canaille.

L'un & l'autre petit Fort
Ils attaquent de courage,
Et par un puissant effort
Ilz les mettent au pillage.

Mais il n'estoit pas ais
D'attaquer la Caroline,
Si GOURGUES n'eust avis
Prudemment  sa ruine.

Car l'adversaire estoit fort
D'hommes, d'armes & de place,
Mais nonobstant prs du Fort
En fin sa troupe s'amasse.

L'Hespagnol estant sorti
Pour lui faire une saillie
Rencontre un mauvais parti
Qui a sa gent acuillie,

CAZENOVE donne  des
GOURGUES les rencontre en face,
Qui les font (en peu de mots)
Tous demeurer sur la place.

Le reste tout tonn
La Forteresse abandonne,
Mais las! il est mal men
N'ayant secours de personne.

Car le Sauvage irrit
Ne lui fait misericorde,
Lequel de sa cruaut
Trop frechement se recorde.

Mais ceux qui tombent s mains
Des Franois, on les attelle
Aux arbres les plus hautains
Pour y faire sentinelle.

[Illustration]




[Illustration]


                          A LA MEMOIRE D'UN
                Sauvage Floridien que se proposoit
                      mourir pour les Franois.


OU trouverons-nous un courage
Semblable  cil de ce Sauvage,
Qui pour ses amis secourir
Vient lui-mme sa vie offrir,
Laquelle il croit devoir pandre
Pour ntre querele defendre?
Certainement un homme tel
Doit parmi nous estre immortel.
Et devons louer tout de mme
Le souci qu'il a de sa femme
Requerant qu'on lui face don
Apres son trpas du guerdon
Que meriteroit sa vaillance
Mourant pour l'honneur de la France.

[Illustration.]




[Illustration.]

                          LA DEFFAITE DES
                      SAUVAGES ARMOUCHIQUOIS
                     PAR LE SAGAMOS MEMBERTOU
                   & ses alliez Sauvages, en la
                Nouvelle-France, au mois de Juillet
                                1607.

O peuvent reconoitre les ruses de guerre desdits Sauvages, leurs actes
funebres, les noms de plusieurs d'entre-eux & la maniere de guerir les
blessez.

JE ne chante l'orgueil du beant Briare,
Ni du fier Rodomont la fureur enivre
Du sang dont il a teint prque tout l'Univers
Ni comme il a forc les pivots des enfers.
Je chante Membertou, & l'heureuse victoire
Qui lui acquit naguere une immortelle gloire
Quand il joncha de morts les champs Armouchiquois
Pour la cause venger du peuple Souriquois.

Entre ces peuples-ci une antique discorde
Fait que bien rarement l'un  l'autre s'accorde,
Et si par fois enter eux se traite quelque paix,
Cette pais se peut dire un attrappe-niais.

Car oncques le Renard ne changea sa nature
Et de garder la foy l'homme double n'eut cure,
Ceci n'a pas long temps se conut par effect
Aux depens de celui qui me donne sujet
De dire qui a meu Membertou & sa suite
De faire pour sa mort si sanglante poursuite.
Ce fut Panoniac (car tel estoit son nom)
Sauvage entre les siens jadis de grand renom.
Cetui cuidant avoir faite bonne alliance
Avecques ces mechans, alloit sans deffiance
Parmi eux conversant: mmes il les aidoit
Bien souvent du plus beau des biens qu'il possedoit.
Mais pour cela la gent  mal faire addone,
Sa mauvaise faon n'a point abandonne.
Car ce Panoniac il n'y a pas dix mois
Les estant all voir (pour la derniere fois)
Portant en ses vaisseaux marchandises diverses
Pour en accommoder ces nations perverses,
Eux qui sont de tout temps avides de butin,
Sans aucune merci assomment leur voisin,
Pillent ce qu'il avoit & en font le partage.
Les compagnons du mort se sauvans  la nage
Se cachent pour un temps  l'ombre d'un rocher,
N'osans de ces matins  la chaude approcher.
a pour dire vray, la meurtriere cohorte
Estoit contre ceux-ci & trop grande & trop forte.
Mais comme de Phoebus les chevaus harassez
Se furent retirez souz les eaux tout lassez
Ces enrags en fin abandonnant la place
Laisserent l le corps tu  coups de masse,
Lequel  la faveur de la sombreuse nuit
Soudain par ses amis fut enlev sans bruit,
Et mis, non, comme nous, en depost  la terre,
N'en un coffre de bois, ni au creux d'une pierre,
Ains il fut embaum  la forme des Rois
que l'gypte pieuse embaumoit autrefois.

Le peuple Etechemin de cette mort cruelle,
Receut tout le premier la mauvaise nouvelle,
D'o s'ensuivit un dueil si rempli de douleurs
Que le haut Firmament en out les clameurs
(Car lors que cette gent la mort des siens lamente
Le voisinage ensemble  grans cris se tourmente)
Mais ce ne fut ici le brayment principal,
Car quand ce pauvre corps fut dans le Port Royal
Aux siens represent, Dieu sait combien de plaintes,
De cris, de hurlemens, de funebres complaintes.
Le ciel en gemissoit, & les prochains ctaux
Sembloient par leurs echoz endurer tous ces maux:
Les pesses forts, & la riviere mme
Tmoignoient en avoir une douleur extreme.
Huit jours tant seulement se passerent ainsi
Pour respect du Franois qui se rit de ceci.

Les services rendus  l'ombre vagabonde
(Qui du lac Stygieux a desja pass l'onde)
Et au corps l present, le Prince Souriquois
Commence  s'crier d'une effroyable voix:
Quoy doncques, Membertou (dit-il en son langage)
Lairra-il impuni un si vilain outrage?
De l'excs fait aux siens & mme  sa maison?
Verray-je point jamais teinte cette race
Qui des miens & de moy la ruine pourchasse?
Non, non, il ne faut point cette injure souffrir.
Enfans, c'est  ce coup qu'il nous convient mourir,
Ou bien par ntre bras envoyer dix mille ames
De cette gent maudite aux eternelles flammes.
Nous avons prs de nous des Franois le support
A qui ces chiens ici ont fait un mme tort.
Cela est resolu, il que la campagne
Au sang de ces meurtriers dans peu de temps se baigne.
Auctaudin mon cher fils, & ton frere puisn
Qui n'avez vtre pere oncques abandonn,
Il faut ores s'armer de force & de courage,
Sus, allez vitement l'un suivant le rivage,
D'ici au Cap-Breton, l'autre  travers les bois
Vers les Canadiens, & les Gaspequois,
Et les Etechemins annoncer cette injure,
Et dire  nos amis que tous je les conjure
D'en porter dedans l'ame un vif ressentiment,
Et pour l'effect de ce qu'ilz s'arment promptement
Et me viennent trouver prs de cette riviere,
O ilz savent que j'ay plante ma banniere.

Membertou n'eut plustot  ses gens command,
Que chacun prent sa route o il estoit mand,
Et fit en peu de temps si bonne diligence,
Qu'il sembla devancer un postillon de France,
Si bien qu'au renouveau voici de toutes parts
Venir  Membertou jeunes & vieux soudars
Tous  ceci poussez d'esperances non vaines
Souz l'asseur guidon des braves Capitaines
Chkoudun, & Oagimont, Memembour, Kichkou,
Messamoet, Ouzabat, & Anadabijou,
Medagoet, Oagimech, & avec eux encore
Celui qui plus que tous l'Armouchiquois abhorre,
C'est Panoniagus, qui a occasion
De procurer mal-heur  cette nation
Pour le dur souvenir de la mort de son frere.
Quand tout fur arriv, de cette mort amere
Il fallut de nouveau recommencer le dueil,
Et le corps deced mettre dans le cercueil.
Le barbu Membertou lors prenant la parole:
Vous savez, ce dit-il,  peuple benevole,
Le motif qui vous a conduit jusques ici,
C'est ce corps que voys massacr sans merci,
De qui le sang vers vous demande vengeance.
Sans que par long discours je vous en face instance.
Et comme s siecles vieux quant au peuple Romain
Fut montr de Csar le massacre inhumain,
Tout  l'instant meu d'une ardente colere
Il voulut reparer ce cruel vitupere
Contre les assassins (ainsi que j'ai appris
Qu'il est mentionn s anciens crits)
Ainsi vous devez tous  ce spectacle trange
Estre meus du desir de garder la loange.
Que nos antecesseurs nous ont mis en depos,
Et par laquelle ilz sont maintenant en repos,
N'ayans point estim estre dignes de vivre.
Sans de leurs ennemis les injures poursuivre.

A ces mots un chacun au combat anim
Sent un feu de vengeance en son coeur allum,
Et eussent volontiers contre cette canaille,
(S'il y est eu moyen) lors donn la bataille,
Mais il falloit premier le corps ensevelir,
Et du dernier devoir les oeuvres accomplir.
Cette grand' troupe donc de douleur affolls
A conduit le corps mort dedans son Mausole,
En faisant sacrifice  Vulcan de ses biens
Masse, arcs, fleches, carquois, petun, couteaux & chiens,
Matachiaz aussi, & la pelleterie
Que d'epargne il avoit quant il perdit la vie.
Mais quant aux assistans, chacun  son pouvoir
Lui fit, devotieux l'accoutum devoir.
Qui donne des castors, qui des couteaux, des roses,
Armes, Matachiaz, & maintes autres choses.
Puis ferment le sepulchre, & laissent reposer
Celui duquel ilz vont la querelle pouser.
Le ciel qui bien-souvent les mal-heurs nous presage,
Avoit auparavant par un triste presage
Tmoign les effects de cette guerre ici,
Car ayant un long temps refrongn son sourci,
Il fit voir maintefois des torches allumes,
Des lances, des dragons, des flambantes armes.

Ainsi s'en va la flotte avec intention
De veincre, ou de mourir  cette occasion,
Laissans de leurs enfans & femmes la tutele
A nous, qui en avons rendu conte fidele.
Quand des Armouchiquois les rives ils ont veu
Ce peuple deffiant les a tot reconu.
Soudain les messagers volent par la campagne,
Et sonnent du cornet sur chacune montagne
Pour le monde avertir d'estre au guet, & veiller
Avant que l'ennemi les vienne reveiller.
Peuples de tous ctez  grand' troupes s'amassent
Tant qu'en nombre les flots de la mer ilz surpassent.
Mais pourtant Membertou ne s'epouvante point
Car il sait le moyen de prendre bien  point
L'ennemi, qui tout fier, voyant son petit nombre,
Se promet l'enlever si-tot que la nuit sombre
Aura dessus la terre tendu son rideau.

Membertou cependant approche son vaisseau
Du port de Cahocoet, o la troupe adversaire
Vers eux le conduisoit: mais il avoit laiss
Ses gens derriere un roc, & s'estoit avanc,
Afin de reconoitre & le port & la terre
Qu'il vouloit ruiner par le'effort de la guerre.
He, He, ce fut le cri duquel il appella
Tout ce peuple attentif que ferme attendoit l
Yo, yo, fut rpondu. Puis apres il demande
S'il pourroit seurement & sa petite bende
Traiter avecques eux, & amiablement
Vuider le different qui a si longuement
L'un et l'autre troubl & reduit en ruine
Tandis que l'appetit de vengeance les mine
Et leur mange le coeur. Eux cuidans attrapper
Celui qui plus fin qu'eux les venoit entrapper,
Disent que librement de la rive il s'approche,
Et ses gens qu'il avoit laiss devers la roche,
Qu'ilz n'ont plus grand desir que de voir une paix
Solidement entre eux tablie  jamais,
Afin qu'eux qui des Francs ont bonne conoissante
Leur facent part des biens dont ils ont abondance,
Et se puissent ainsi l'un l'autre secourir
Sans plus d'orenavant l'un sur l'autre courir
Membertou reoit l'offre, & quant & quant otage,
Envoyant un des siens par change au rivage,
Puis recule en arriere, & vas ses gens revoir,
Qu'il trouve grandement desireux de savoir
En quelle volont ces peuples ci estoient,
Et si  quelque paix encliner ilz sembloient.
Le Prince Souriquois ses suppots abordant
D'un visage joyeux il les va regardant,
Disant, Ilz sont  nous: la farce s'en va faite,
C'est demain qu'il faut voir cette troupe defaite:
Et leur conte amplement ce qui s'estoit pass,
Et comment ilz s'estoient l'un l'autre caress.
Au surplus (ce dit-il) pensons de les surprendre,
Et en ce fait ici gardons de nous meprendre.
Quand nous sommes partis le conseil a est
De leur faire present des biens qu'avons port,
Et avec eux troquer de notre marchandise
A fin que l'homme feint soit prise en sa feintise.
Nous irons donc par mer la moiti seulement:
Le surplus en deux parts ira secretement
Rengeant le long du bois en bonne sentinelle
Tant que, le temps venu, ma trompe les appelle:
Lors ils viendront charger, & nous seconderont,
Et tant que durera le jour ilz frapperont,
Sans merci, sans faveur, & sans misericorde,
Afin qu'ici de nous long temps on se recorde.
Outre ntre querele il y a du butin,
Ils ont du bl, des noix, de la vigne & du lin,
Toux ces biens sont  nous si nous avions courage,
Et si voulons avoir leurs femmes au pillage
Nous les aurons aussi. Il estoit nuit encor
Et le clair ciel estoit tout brillant de clous d'or,
Quand Membertou (de qui l'esprit point ne repose)
A prendre son quartier tout son peuple dispose,
Et ceux-l qu'il conoit  la course legers
Il les fait essayer les terrestre dangers.
Ainsi Memembour dispos  la poursuite
Est fait le general d'une troupe d'elite,
Medagoet d'autre part hardi aux grans exploits
Choisit de tout le camp les plus forts & adroits.
Mais le grand Sagamos pour tendre sa banniere
Attendit que l'Aurore eust pars sa lumiere
En tout son horizon: & lors que le Soleil
Eut est reconduit au lieu de son reveil
Il met la voile au vent, tirant droit  la place
O desja l'attendoit cette grand' populace,
O estant arriv, partie de ses gens
A descendre apres lui se monstrent diligens.
Il salu les chefs de cette compagnie,
Entre autres Olmechin, Marchin, & leur mesgnie.
Puis offre les presens dont j'ay fait mention,
C'estoient robbes, chappeaux, & chausses, & chemises.
Mais quand il fallut voir les autres marchandises,
Parmi les fers pointus, poignars, & coutelas,
Des trompes y avoit, dont on ne savoit pas
L'usage, ni la fin du mal qu'elles couvoient.
Les autres cependant dans le bois attendoient
Soigneusement l'appel qui avoit est dit,
Quand Membertou voulant etaller son credit,
Il convoque ce peuple embouchant une trompe,
Et trompant, les trompeurs trompeusement il trompe.
Car tout en un instant lui qui n'avoit point d'armes
Oyant les siens venir feignit estre aux alarmes,
Et se trouvant garni de masses, & poignars,
D'arcs, fleches, coutelas, de picques & de dars,
Il en saisit ses gens, & chacun d'eux commence
Sur l'heure  chamailler sans grande resistence.
Ils en font grand massacre, & cependant du bois
Arrive le surplus criant  haute voix,
He, He, oukchegoua, & parmi la mele
Se voit incontinent cette troupe mele.
L'Armouchiquois voyant que de lui c'estoit fait
S'il ne remedioit promptement  son fait,
A ce dernier besoin pense de se defendre
Plustot qu' la merci de ceux icy se rendre.
Ils estoient la pluspart je de couteaux armez
Que de porter au col ilz sont accoutumez,
Mais ces armes bien peu lur servirent  l'heure.
Car Membertou muni d'une armure plus seure,
D'un bouclier de bois dur, & d'un bon coutelas,
Ains que le trenchant d'une faux met  bas
L'honneur des beaux pics: son epe de mme
Moissonoit l'ennemi d'une rigueur extreme.
Suivans le train du chef, ne manquent point de coeur,
Mais rendans des grans cris & voix pouvantables,
Tuent comme fourmis ces pauvres miserables,
Desquels lors c'estoit fait s'ilz n'eussent eu recours
Au bien qui vient parfois de tourner  rebours.
Ce peuple de tout temps amateur de pillage
Cuidoit sur Membertou avoir tel avantage,
Que d'armes pour cette heure il ne leur fut besoin,
Neantmoins en tous cas ilz avoient eu le soin
D'en faire un magazin au fond d'une valle,
O la troupe fuiarde en fin s'en est alle.
L chacun se fournit d'arcs, fleches, & carquois,
De picques, de boucliers, & de masses de bois.
L de tourner visage, & d'une face ire
Charger sur Membertou & sa gente enivre
Su sang Armouchiquois. A ce nouvel effort
Fut Panoniagus au danger de la mort
Bless d'un javelot environ la poitrine.
Chkoudun le courageux, y receut sur l'echine
Un coup qui l'atterra, & se vit en danger
(L'ennemi gaignant pi) de jamais n'en bouger.
Mais le fort Chkoudumech' son frere, de sa masse
Fendant la presse, fit bien-tot se faire place
Pour le tirer de l: mais il y fut feru
D'un coup que lui chargea de toute sa vertu
Le cruel Olmechin. Mnefinou (dont la gloire
Par toute cette cotte est en tous lieux notoire)
Comme le plus hardi, s'efforce de son dard
Transpercer Membertou de l'une  l'autre part:
Mais le coup gauchissant par la subtile addresse,
Du Prince Souriquois,  son fils il s'addresse,
Son fils Actaudinech', lequel il aime mieux
Que toutes les beautez de la terre & des cieux
Ce coup donques perant le dtroit de sa manche
Vite comme un clair luy porta dans la hanche:
Dequoy effray le Prince Membertou,
Il se remet aux ieux du monstrueux Gougou
Le duel ancien qu'en sa jeunesse tendre
Jadis son pere osa hazardeux entreprendre,
Et redoublant sa force il tendit son bras,
Et le fendit en deux de son fier coutelas.
Et comme un chene haut abbatu par l'orage
Traine en bas quant & soy son plus beau voisinage,
Ainsi Mnefinou mort, maint des siens alentour
Alla voir de Pluton le tenebreux sejour.
L'Armouchiquois pourtant ne laisse de poursuivre,
Aimant mieux l mourir que honteusement vivre
S'il arrivait jamais que Membertou veinqueur
Leur laissat du combat l'eternel des-honneur.
Ainsi se r'assemblans font des stares diverses
Et  leur ennemi donnent maintes traverses.
Car jusques l n'avoient encor est rangs,
Occasion que mal ilz s'estoient revengs.
Bessabs & Marchin ont les pointes premieres,
Que venans attaquer avec leurs bendes fieres
Le chef des Souriquois, une grele de dars
En l'un & en l'autre t tombe de toutes parts.
La clart du soleil en demeure obscurcie,
Et le nombre des traits toujours se multiplie.
A cette charge ici quelques uns sont blesss
Parmi les Souriquois: mais plus de terrasss
Sont de l'autre ct: car de ceux-ci les fleches
A pointe d'os, ne font de si mortelles breches
Comme de ceux qui sont plus voisins des Franois
Qui des pointes d'acier ont au bout de leurs bois,
Toutefois de nouveau voici nouvelle force
Qui des Membertouquois les bras, non les coeurs, force.
Go, go, go, c'est leur cri, Abejou, Olmechin,
Le fort Argostembroet, & le fier Bertachin
En sont les conducteurs, qui de premiere entre
Du vaillant Messamoet la troupe ont rencontre,
Messamoet (qui jadis humant l'air de la France
Avoit de guerroyer reconu la science
Parmi les domestics du Seigneur de Grand-mont)
Apres mainte bricole avoit gaign le mont
D'o il pensoit avoir un facile avantage
Pour mettre sans danger l'adversaire en dommage.
Mais cetui-ci rus loin de l declina,
Et le gros escadron des Souriquois mena
Poursuivant vivement jusques dessus l'ore
O deux fois chaque jour se hausse la mare,
L Neguioadetch' mere du deced
Apres avoir long temps le combat regard,
Voyant en desarroy de Membertou la troupe
Elle se met  terre, & sort de sa chaloupe,
Afin de donner coeur aux soldats tonns
Qui leur premiere assiette avoient abandonns.
Et comme des Persans les meres & les femmes
Jadis voyans leurs fils & leurs maris infames
S'enfuir du Medois qui les alloit suivant,
Courageuses soudain allerent au-devant,
Sans honte leur montrer de leur corps la partie
Par o l'homme reoit l'entre de la vie,
Les unes s'crians: Quoy doncques voulez vous
Vous sauver ci-dedans pour eviter les coups
Ce cil qui vous poursuit? Les autres d'autre sorte
Crians  leurs enfans: R'entrez dedans la porte
Du logis dans lequel vous avs est ns,
Ou contre l'ennemi promptement retourns.
Eux d'un spectacle tel se trouvans pleins de honte,
Un sang tout vergongneux  l'heure au front leur monte.
Si bien que retournans leurs faces en arriere
A l'Empire Medois mirent la fin derniere.
Ainsi fit cette mere en voyant le danger
Ou alloit Membertou & les siens se plonger.
Neguirot son mari ores paralytique,
Mais qui de bien combattre entendoit la pratique,
S'y estoit fait porter: & bien reconoissant
Le desastre prochain qui les alloit pressant
S'il ne leur arrivoit quelque nouvelle force,
Se fait descendre  terre, & lui-mme s'efforce
De marcher au combat, afin de l mourir
S'il ne pouvoit au mons ses amis secourir.
Estant au milieu d'eux il leur donne courage
Et les conjures tous de venger son outrage.
Mes amis (ce dit-il) vous ne combattez point
Pour le fait seulement, helas! qui trop me point.
Il y va de l'honneur, il y va de la vie:
Ces deux ici perdus, la perte en est suivie
Des soupirs & regrets des femmes & enfans
De qui nos ennemis s'en iront triomphans
Tout ainsi que de nous. Ayez doncques courage,
Je les voy ja branler: c'est ici bon presage.
A ces mots Membertou fait tirer les Mousquets
Qu'au partir les Franois lui avoient tenus prets.
Chkoudun en fait autant (car il a eu de mme
Deux Mousquets pour autant que les Franois il aime)
Lesquels estoient parez pour la necessit
Comme un dernier remede au corps debilit.
Aux coups de ces batons en voila dix par terre.
Et le reste effray au bruit de ce tonnerre.
Abejou, Chitagat, Olmechin, et Marchin
Quatre des plus mauvais de ce peuple mutin
A ce choc sont tombs. Chkoudun qui a memoire
Du coup qu'il a receu ne point que la gloire
En demeure au donneur, mais d'un trait donne-mort
Valeureux il attaque Argostembroet le fort,
Et presse le surplus d'une roideur si grande,
Qu'au seul bruit de son nom l'ennemi se debende.
Membertouchis aussi l'ain de Membertou
A l'aile de son pere assist de Kichkou,
Se faisant faire jour d'un coup trois en renverse,
Et ja dea, del, tout est  la renverse.
A cinq cens pas plus loin se trouvans Ouzagat,
Et Anadabijou empechs au combat,
Ilz furent secourus par la troupe hardie
De Panoniagus, qui bien-tot fut suivie
D'Ougimech' & les siens: si bien qu'en peu de temps
L'ennemi fut fauch comme l'herbe des champs:
Car tout ce que restoit, quoy que puissant en nombre,
Ne porta gueres loin le malheureux encombre
Qui l'alloit tallonnant: d'autant que Oagimont
Avec Memembour estant au pied du mont
Que nagueres j'ay dit, les fuyars attendirent,
Et valeureusement poursuivans les battirent.
Mais Oagimont s'estant eloign de son parc,
Trop prompt, y fut bless grievement d'un trait d'arc.
Memembour (trop chaut) prque en la mme sorte
L'ennemi poursuivant y eut la jambe torte,
Ce qui plusieurs en fit de leur mains chapper,
Mais ne peurent pourtant leur ennemi tromper.
Car Etmeminaoet l'homme qui de six femme
Peut, galant appaiser les amoureuses flammes,
Et Metembrolebit, Medagoet, Chahocobech'
Bituani, Penin, Actembro, Semcoudech',
Tous vaillans champions, soldats & Capitaines
Acheverent du tout ces races inhumaines.
Mais ce qui est ici digne d'tonnement,
C'est que des Souriquois n'est mort un seulement.

L'Armouchiquois teint, cette arme defaite,
Membertou glorieux fait sonner la retraite,
On trouve de blesss encores Pechkmet,
Oupakour, Ababich', Pigagan, Chichkmeg,
Umanuet, & Kobech', dont les playes on pense,
Tandis que du butin d'autre ct l'on pense.
La cure en est sommaire. Entre eux est un devin
(Ignorant toutefois) qu'on appelle Aoutmoin.
Cetui prognostique de l'tat du malade
Feint vers quelque demon pour lui faire ambassade,
Et selon sa reponse, en ceci comme en tout,
Il juge s'il sera bien-tot mort ou debout.
Avec ce de la playe il va sucant le sang,
Il la souffle, & soufflant il s'meut tout le flanc:
Ceci fait, il applique au dessus de la playe
Du roignon de Castor: & par ainsi essaye
(Le bendage parfait) son malade guerir.

Le butin recuilli, avant que de partir
Des chefs Armouchiquois ils enlevent les ttes
Pour en faire au retour maintes joyeuses ftes.
Ja ilz sont  la voile, & approchent du port
O ilz doivent donner  leurs femmes confort,
Lesquelles aussi tot que de leur arrive
Elle ont eu nouvelle, aussi-tot la hue
Elles ont fait de loin, desireuses savoir
Quel avoit est l de chacun le devoir.
Et en ordre marchans, qui en main une masse,
Qui un couteau trenchant (ayans toutes la face
De couleurs bigare) elles s'attendoient bien
Toutes sur l'heure avoir un Armouchiquois sien,
Afin d'en faire tot cruelle boucherie,
Mais sans cela convint faire leur tabagie.
Et pares le repas la danse s'ensuivit,
Qui dura tout le jour, & qui dura la nuit,
Et toujours durera en s'crians sans cesse,
Chantans de Membertou la valeur & proesse
Tant que leur estomach la voix leur fournira,
Ou que quelque mal-heur reposer les fera.

[Illustration]





                          LA TABAGIE MARINE

COMPAGNONS, o est le temps
Qu'avions ntre passe-temps
A descendre au plus habile
Sur le pi ferme d'une ile,
Fourrageans de toutes pars
Dea & del pars
Parmi l'eps des feuillages
Et des orgueilleux herbages
L'honneur des jeunes oiseaux
Qu'enlevions,  grans troupeaux,
Le gros Tangueu, la Marmette,
Et la Mauve & la Roquette,
Ou l'Oye, ou le Cormorant,
Ou l'outarde au corps plus grand.
a (ce disoi-je  la troupe)
Emplissons ntre chaloupe
De ces oiseaux tendrelets,
Ilz valent bien des poulets.
Dieu! quelle plaisante chasse.
Amasse, garson, amasse,
Portes-en charg ton dos,
Tu es alaigre & dispos,
Et reviens tout  cette heure
Prendre pareille mesure,
Ne cessant jusques  ce
Que nous en ayons ass:
Car nous pourrions de cette ile
Fournir une bonne ville.

Je voudroy m'avoir cout
Un Karolus bien cont
Et estre en cet equipage
Acecque tout ce pillage
Au beau milieu de Paris
O que j'y auroy d'amis,
Qui pour avoir pance grasse
Me suivroient de place en place.

Qu'on ne parle maintenant
Que des iles du Ponant.
Car les iles Fortunes
Sont certes infortunes
Au pris de celles ici,
Qui nous fournissent ainsi
Pour neant ce que l'on achete
Au quartier de la Huchette,
Ou ailleurs bien cherement.
Je ne say certainement
Comme le monde est si bte
Que pas il rejette,
Veu la grand' felicit
Qui s'y voit de tout ct,
Soit qu'on suive cette chasse,
Soit que l'Ellan on pourchasse,
Ou qu'on vueille de poisson
Faire en et la moisson.
Car quant est des paturages
Il n'y manque pont d'herbages
Pour nourrir vaches & veaux,
Ce ne sont rien que ruisseaux,
Lacs, fonteines, & rivieres
(De tous biens les pepinieres)
En ce pas fortier.
Il y a mines d'acier,
De fer, d'argent, & de cuivre,
Asseurez moyens de vivre,
Quand en train elles seront,
Et par le monde courront.

La terre y est plantureuse
Pour rendre la gent heureuse
Qui la voudra cultiver.
Il ne reste que trouver
Bon nombre de jeunes filles
A porter enfans habiles
Pour bien-tot nous rendre forts
En ces mers, rives, & ports,
Et passer melancholie
Chacun avecque s'amie
Pres les murmurantes eaux,
Qui gazoullent par les vaux,
Ou  l'ombre des fueillages
Des endormans verd-bocages.

Par mon ame je voudroy
Que ds ore il plet au Roy
Me bailler des bonnes rentes
En ma bourse bien venantes
Tous les ans dix mille escus,
Voire trente mille, & plus,
Pour employer  l'usage
D'un honte mariage,
A la charge de venir
En ce pas me tenir,
Et y planter une race,
Digne de sa bonne grace,
Qui service luy feroit
Tant qu'au monde elle seroit,
Quittant du barreau la lice,
Et du monde la malice,
Et les injustes faveurs
Des hommes de qui le coeurs
S'enclinent  l'apparence
Pour opprimer l'innocence

De tels & autres propos
J'entretenoy mes dispos
Tandis que chacun sa proye
Diligent  bort envoye.
Devinez si au repas
Grand' chere ne faisions pas.
Car avec cette viande
D'elle-mme assez friande
Nous avions abondamment
De poisson pris frechement.

Quand ores en ma memoire
Se ramentoit cette histoire,
Je regrette ce temps l
Qui nous fournissoit cela.
Car ds long temps la pature
de sal nous est si dure,
Que nos estomachz forcs
En demeurent offenss.

Pourtant je ne veux pa dire
Que les maitres du navire
Messieurs les associs
Ne se soient point soucis
D'envoyer hontement
Ntre rafraichissement.
Mais certaines gourmandailles
Ont mang noz victuailles,
Noz poules & nos moutons,
Et grapillez nos citrons,
Ntre sucre, noz grenades,
Nos epices & muscades,
Ris, & raisins & pruneaux,
Et autres fruits bons & beaux
Utiles en la marine
Pour conforter la poitrine.

Vous savs si je di vray,
Capitaine Papegay.
Si jamais je suis grand Prince
En cette tout autre province
Onqu' enfant ne regira
Ce que ma nef portera.
Main ne laissons je vous prie
de mener joyeuse vie,
a, garson, de ce bon vin
Du cru de Monsieur Macquin,
Et buvons  pleine gorge
Tant  luy qu' Monsieur George.
Ce sont des hommes d'honneur
Et d'une agreable humeur,
Car ilz nous ont l'autre anne
Fourni de bonne vine,
Dont le parfum nompareil
A garenti du cercueil
Plusieurs qui fussent grand' erre
All dormir souz la terre.
Et ne trouve quant  moy
Drogue de meilleur aloy
En ntre France-Nouvelle
Pour braver la mort cruelle,
Que vivre joyeusement
Avec le fruit du sarment.

Est-ce pas donc bon mnage
D'avoir un si bon bruvage
Jusques ores conserv?
Car ici n'avons trouv
Que bien petite vendange,
Ce qui nous est bien trange.
Car le cidre Maloin
Ne vaut pas du petit vin.
Mais ayons la patience
Que soyons rendus en France.
Approche de moy, garson,
Et m'apporte ce jambon,
Que j'en prenne une aiguillette,
Car ce lard point ne me haite.
J'aimeroy mieux voir noz plats
Garnis de bons cervelats,
De pats & de saucisses
Confits en bonnes epices,
Que cette venaison
Dont je n'ay nulle achoison,
Non plus que de ces morus
Qui sont toutes vermolus
Certes le maitre valet
Meriteroit un soufflet
De nous bailler tout du pire
Qui soit dedans ce navire.
Car nous devrions par honneur
En tout avoir du meilleur.
Otez nous tant de viandes,
Et apportez des amandes,
Pruneaux, figues & raisins,
Et buvons  nos voisins.

C'a toute la pleine tasse,
C'est  vtre bonne grace,
Capitaine Chevalier.
Si dedans vtre cellier
Avez quelque friandise,
Faites que de vous l'on dise
Que vous estes liberal,
Honte, & d'un coeur Royal.

Maitre tenez vous en garde,
C'est  vous que je regarde
Ayant les armes en main.
Plegez moy le verre plein.
Cette derniere nuite
Vous a un peu mal traite.
Il y vint un coup de mer
Qui pensa nous abymer.
Mais vous fites diligence
De parer  la defense.

Dieu garde le bon JONAS
De tout violent trpas,
Car s'il tomboit en naufrage
Nous y aurions du dommage,
Et m'tonne infiniment
Que cet humide element
De ses eaux ne nous accable,
Veu que le nom venerable
De Dieu y est blasphem
D'un langage accoutum,
Sans crainte de ses menaces.

Neantmoins rendons lui graces,
Et avec contrition
Demandons remission
De noz fautes: & sans cesse
Soit loe sa hautesse. Amen.

Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
J'ay faonn ces vers au branle de ses flots.

[Illustration]









End of Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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