Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle

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Title: Sans-peur le corsaire

Author: Gabriel de La Landelle

Release Date: August 7, 2007 [EBook #22262]

Language: French

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Notes de transcription:

[NT1: Les mots signals par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et
ont d tre interprts par leur contexte.]

[NT2: Le mot signal par NT2 est, dans l'original, crit, d'une part la
tte en bas et de plus les lettres mlanges. Cette fantaisie
typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle
qu'elle en chamboule le mot. Dans la prsente version du texte, l'ordre
des lettres a t conserv mais elles ont t retournes la tte en
haut; Une version Unicode a t faite pour avoir un rendu typographique
plus proche. La version HTML a galement utilis les codes Unicode
adquats.]




SANS-PEUR LE CORSAIRE




REN HATON, Libraire-diteur, 35, rue Bonaparte, PARIS

       *       *       *       *       *

OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.

       *       *       *       *       *

LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50

Inspir par des sentiments patriotiques, excut par un auteur
expriment qui sait avec une science parfaite mler le plaisant au
svre, d'un intrt puissant constamment soutenu, _le Dernier des
Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les
dtails, par les rcits d'aventures comme par les peintures de moeurs.
Il rsume et met en scnes la biographie extraordinaire d'un hros
polonais rendu clbre par ses faits d'armes, sa captivit au
Kamtchatka, son audacieuse vasion, ses explorations maritimes et
surtout par ses travaux de colonisateur.

Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux vnements contemporains
l'attrait de l'actualit; car le principal thtre des vnements est
Madagascar, dont Rniowski fut sur le point de donner  la France
l'entire possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir complter _le
Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais trs complte,
consacre  l'histoire de la grande le africaine, depuis les temps les
plus reculs jusqu' l'poque actuelle.

       *       *       *       *       *

DANS LES AIRS. Histoire lmentaire de l'aronautique. Un vol. In-12,
2 fr.

Surexciter la curiosit en passant la revue historique de tout ce qui a
t invent ou essay par les hommes pour s'lever ou se mouvoir _dans
les airs_,--donner  ce recueil de propositions ingnieuses, de
dcouvertes inattendues, d'tranges expriences et de tentatives des
natures les plus diverses, un trs vif intrt  l'aide d'une foule de
rcits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres
termes, emprunter  l'histoire mme l'exposition complte des lments
de la science aronautique,--tel est l'objet que s'est propos un
vulgarisateur d'une incontestable comptence, M. G. de la Landelle, dont
les tudes spciales sur la question remontent  1861. D'innombrables
recherches donnent  son ouvrage une base srieuse. Son esprit enjou en
corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux
lvres qu'on y recueille telles leons, telles dmonstrations qui ne
seraient pas mieux formules  grand renfort d'x algbriques. Le lecteur
captiv s'tonne, par exemple, d'tre diverti par l'tude prliminaire
des poids et mesures des animaux volants, dialogue rcratif qui sert
d'entre en matire.

L'examen des prcdents historiques depuis le moine cossais Roger
Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe sicle, jusqu'aux Pres Honor
Fabri, Franois Lanu et autres savants prcurseurs des dcouvertes
modernes, dmontrent clairement que jamais l'glise n'a entrav les
oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois
naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des
croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu' nos jours, ont
t numrs par l'auteur avec une prdilection dont on lui sait
d'autant plus gr que cette intressante revue est remplie de traits
anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,
les nombreux travaux de l'cole moderne de l'aviation, l'esquisse des
aventures dramatiques du _Gant_, l'examen des divers systmes en
prsence, les biographies plus ou moins accidentes d'un certain nombre
d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques
et l'effroyable catastrophe du _Znith_, les services rendus  la France
par l'arostation durant le sige de Paris, fournissent les principaux
sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il
y trouvera l'agrable et l'utile mlangs dans des proportions
parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le
recommandent en outre aux spcialistes, car en somme la forme ne saurait
emporter le fond.

En dpit des pdants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en
effet, ne saurait perdre  tre trait sous une allure littraire par un
homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a t que mieux 
mme de donner de l'entrain  ses relations d'essais, d'aventures, de
doctrines opposes et de solutions multiples.

       *       *       *       *       *

AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au
Brsil. Un vol. In-12            2 fr.

Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvement et la nature
d'intrt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manire
gnrale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but lev
que s'est propos l'auteur. En peignant avec une consciencieuse
exactitude les moeurs des naturels du Brsil, et en relatant les travaux
d'un colonisateur tout  la fois prudent et hardi alliant la sagesse
avec la valeur, il s'est surtout attach  faire ressortir l'influence
bienfaisante du christianisme sur les populations des contres vierges
de l'Amrique du Sud. Dans ce dessein, il met en prsence des hordes
sauvages dont il reprsente les rivalits implacables, une poigne
d'migrants, les uns libres et chrtiens, Portugais, fuyant les
perscutions du redoutable Pombal, aprs le mmorable tremblement de
terre de Lisbonne, les autres esclaves, ngres rcemment arrivs
d'Afrique, allant de concert  la recherche d'une patrie nouvelle. La
donne de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'tude ethnologique
est constante, les conclusions d'ordre suprieur sont les fusions des
races et leur rgnration pacifique par la propagation de la foi.

       *       *       *       *       *

LES LGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12      2 fr.




G. DE LA LANDELLE

SANS-PEUR LE CORSAIRE

PARIS

REN HATON, LIBRAIRE-DITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35

1886

Tous droits rservs




SANS-PEUR LE CORSAIRE




I

L'AMAZONE ET LE LION.


Sur la crte de la falaise  pic, l'clair,--au milieu des brisants
battus par les lames du large, le tonnerre, le tonnerre  la voile
disaient les matelots.

L-haut, au ras des prcipices, la grce, une jeune amazone se dtachant
en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le
courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,
son lger navire et ses toiles ouvertes  la brise, avec les rochers
noirs et leur cume irise.

Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers
d'arcs-en-ciel mouvants.

Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant 
l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au
naufrage, voguait  travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;
tandis que l'amazone, sur son coursier emport le mors aux dents, s'en
allait fulgurante, rasant les bords escarps de droite et de gauche,
vers la pointe extrme de la falaise.

Deux catastrophes imminentes! Des blouissements radieux! Splendide,
mais horrible!

Quelles imprudences! Quelle tmrit! Dlire et dmence!

       *       *       *       *       *

Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:

--Belles paves tout  l'heure!

--Il est bien joli le brig corsaire franais, et nous savons tous qu'il
y a dans sa coque de riches affaires  cueillir.

--Par-dessus le march, on tirera de jolis profits de la chute de la
senorita et de son petit cheval du Prou, tout caparaonn d'ornements
d'argent et d'or,  la mode des Incas.

--A-t-elle son beau collier de perles?

--A-t-elle sa ceinture royale?

--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut tre sr que bijoux
de grand prix ne lui manquent pas.

--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bond de trsors.

--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.

--Est-ce bien sr?

--On a entendu le canon, voil!

--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux
sacs de doublons?

--Oh! la belle journe qui commence!

       *       *       *       *       *

Dlire et dmence peut-tre; double course vertigineuse!

Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre
d'abjectes convoitises.

Dans l'iris de l'cume saline, un hros sublime de sang-froid, et sur
cette falaise abrupte une cleste crature digne d'tre protge par les
anges de la Puret, de la Pit filiale, de la Reconnaissance, de tous
les sentiments gnreux.

Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beaut inconnue mme dans les
Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau
du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine
patrie, le souvenir pieux de son noble aeul. La fille des Incas
esprait, frmissante; elle avait trembl pour celui en qui elle
retrouverait un librateur. Certes! elle obit  un mouvement
irrflchi, lorsque aprs ses ferventes prires, rveille en sursaut
par le canon, elle s'lana de son prie-Dieu sur son coursier
pruvien;--certes, ce fut avec une sorte de dlire qu'elle prit l'abrupt
chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse
monture, au point d'tre ensuite incapable de la matriser;--mais rien
dans cette me pieuse qui ne ft louable. Son exaltation tait la
religion des anctres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrs de
Sari, son aeul, et l'image de l'hroque Catalina, sa mre, lui tait
apparue disant:--Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le
Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours  sa rencontre!...

Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effil,
audacieux, menaant,--fier comme le glorieux pavillon franais qui
fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effil comme le roi des airs
dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un
dmon,--plus menaant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
d'arrire et l'image sculpte  son extrme avant, excutait la plus
hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes,
il brave la tempte qui siffle dans ses agrs, la mer qui rugit sous son
peron, les cueils qui se dressent cumants dans ses eaux.

--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur
un chenal que les vieux pilotes de la cte de Galice dclaraient
impraticable. Il va se briser! Il va prir!...

--Elle! Isabelle! lance de la sorte au-dessus du prcipice!... Son
cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait  demi-voix le capitaine du
brig _le Lion_.

Et celui que les plus hardis marins de l'Ocan avaient, d'une commune
voix, surnomm SANS-PEUR, Lon de Roqueforte, qui revenait du large,
vainqueur d'une corvette anglaise, le modle des corsaires de la
rpublique franaise proclame depuis cinq mois, le hros de la nuit, le
brave entre les plus braves,--pouvant par la tmrit de la jeune
fille,--plit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de
carguer toutes les voiles  la fois.

Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y
rpondit par des clameurs bien diverses.

On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des
accents de piti, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour
un naufrage infaillible.

L'quipage du _Lion_ obissait aveuglment. Le brig mouillait au milieu
d'un tourbillon entre les brisants et la cte. Ses voiles avaient t
cargues avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur
une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa
si prs que son pavillon la frla et s'y colla un instant.

Alors,--en cet instant mme,--de l'extrmit de la vergue basse qu'on
nomme _le gui_, un homme s'lana, par un bond dsespr, sur une des
asprits de la cte  pic, il criait:

--Coupe le cble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le chteau de
Garba!...

Puis, d'un lan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le
cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglante.

Le cheval cabr ne s'arrta point, mais fit un cart.

La bride s'tait rompue.

Un corps lourd tombait dans l'abme.

Mais Isabelle, adroitement enleve de sa selle, tait dans les bras du
capitaine Lon, qui bientt s'inclinant devant elle dit avec joie:

--Dieu soit bni, mademoiselle, je suis arriv  temps.

--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout expos, votre
navire, votre vie... Ah! combien j'ai trembl pour vous!

--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop
heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le
capitaine en souriant, vous tes cause que je ne mrite plus mon surnom:
_J'ai eu peur_.




II

DSAPPOINTEMENTS.


Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement excuts. Lon de
Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.

Avant mme qu'il se ft jet au devant de l'talon fougueux, la hache de
matre Taillevent frappait le cble, le foc tait orient de nouveau,
et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinire
d'cume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonn la veille
au coucher du soleil.

--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement  la voile!
s'cria l'alerte matre d'quipage quand la manoeuvre fut acheve. Il
sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connat, le
feu, l'eau, la brise carabine, tout, jusqu' la terre, jusqu'aux
chevaux...

--Pardonnerez, matre,--osa rpondre Camuset le novice, qui, malgr les
usages rpublicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et
suprieur;--pardonnerez! Le cheval n'a gure eu got  la connaissance,
m'est avis, vu qu'il s'est affol en grand comme un paquet de
btisailles, parlant par respect...

A dfaut de mieux, les pillards du rivage corchaient le malheureux
cheval, et matre Taillevent disait  ses camarades:

--Voil des coquins qui espraient meilleure chance!... Un faux coup de
barre, garons, notre vaillant _Lion_ tait trait pis que cette pauvre
bte...

--Et le capitaine ne serait pas  la promenade avec la princesse de
l-haut.

--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le matre en serrant son
poing vigoureux.

Le novice recula prudemment.

--Est-ce que j'ai mal parl? murmura-t-il.

--Celui qui se mle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,
pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blesss,
failli mousse, tu sais bien qu'il y a l de la besogne pour toi.

Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais
les corsaires groups autour de leur matre d'quipage continurent la
causerie, tandis que les riverains dsappoints voyaient le brig
naviguer  son aise dans la crique situe en dedans des rcifs.

       *       *       *       *       *

Les riverains, pourtant, n'taient pas les plus dsappoints.

Du balcon de son antique[NT1] chteau, le jeune seigneur don Ramon de
Gerba venait,  l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les
mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur.

--Mort de mon me! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval
tu, le brig sauv encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tte--tte
avec cet aventurier franais, et une occasion rare perdue!...

La qualification d'_Indienne_ donne avec amertume  dona Isabelle par
son an pourrait dmontrer jusqu' quel point taient fraternels les
regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il
n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le
Corsaire n'avait pu arriver  temps.

--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son pre, le
laissant tout enfant en Espagne, avait-il pous, au Prou, une femme
de race trop illustre et trop ardemment prise de l'amour de ses
infortuns compatriotes?

Cette femme tait la mre d'Isabelle, la clbre Catalina de Sari.

En 1780, lors de la dernire insurrection des Pruviens indignes, elle
avait pri massacre par les soldats espagnols. Isabelle, ge alors de
sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journe d'horreur qui lui
rendait odieux les oppresseurs de sa nation.

Depuis prs d'une anne, la jeune fille avait ferm les yeux du marquis
son pre, mort au chteau de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'
retourner au Prou et  s'loigner d'un frre qui la regardait au moins
comme une trangre, sinon comme une ennemie.

Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du
_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise tait froide. Puis,
roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens
considrables que le marquis son pre avait laisss au Prou.--Sans
Isabelle, qui en tait la seule hritire, il les aurait fait vendre et
serait devenu le plus riche seigneur des ctes de Galice.

On reconnatra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mrit de don
Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie  sa soeur. Sans-Peur le
Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grces de Sa
Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.




III

RECONNAISSANCE.


Par un mouvement soudain qui n'tait ni de la timidit, ni de la
retenue, ni de la fiert, dona Isabelle, l'amazone pruvienne, s'tait
recule. Immobile, silencieuse, plus trouble peut-tre qu' l'instant
o elle s'tait vue suspendue sur l'abme, elle contemplait comme une
vision d'outre-tombe le hros qui lui disait:

--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette
crique pour lieu d'abri. J'tais au Prou, il y a deux ans... il y a
deux ans, quand vous en partiez...

La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrpide jeune
fille:--C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant
encore!...

--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans gales; votre
noble pre tait rendu  la libert, vous tiez  son bras, radieuse,
profondment mue et fire des clameurs enthousiastes qui saluaient
votre dlivrance, mais une barrire infranchissable nous sparait...

--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!
murmurait dona Isabelle, qu'une rminiscence vague, mais constante,
n'avait cess de proccuper depuis l'instant o elle s'tait rencontre,
huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.

Le corsaire, mouill sous les murs du chteau, n'en tait pas assez loin
pour que, de sa fentre, dona Isabelle ne vt parfaitement Lon chaque
fois qu'il tait sur le pont de son bord.

Ds le premier jour, il s'inclina respectueusement  sa vue.

Elle se recula tonne de la fixit de son regard et du geste loquent
qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.

Le soir, une guitare pruvienne modula les airs qui avaient berc son
enfance.

Le lendemain, le capitaine franais, de crainte de l'intimider, ne se
montra point; mais il n'eut point de peine  voir avec quelle attention
elle regarda plusieurs pavillons aux emblmes, connus d'elle seule, que
droulrent et replirent successivement quelques hommes du bord.

Elle avait ressenti coup sur coup d'indfinissables impressions.

Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en
fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet
tranger  grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et
ardemment color, au sourire doux et fier, ce corsaire franais qui
l'avait salue en levant les mains au ciel.

Les jours suivants, elle ne se permit mme plus d'entr'ouvrir ses
rideaux; mais attire par un charme secret et puissant, elle ne cessait
d'observer  la drobe. Et toujours se reproduisait en elle la mme
impression, la mme rminiscence mystrieuse qui se transformant en
vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mre:--Oui! ma
fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...

Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouille sur son prie-Dieu,
elle demandait au Ciel comme un miracle que son rve ft une ralit, et
que celui pour le salut ternel de qui elle priait depuis sa tendre
enfance ft  la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la
mer,--tandis qu'elle dlirait palpitante, son petit cheval pruvien
hennit en frappant des pieds.

--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Lon, et pourtant
il faut que je parle. Pour vous pargner une douleur, je donnerais ma
vie, et cependant, il faut que j'veille en vous d'affreux souvenirs.

Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:

--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mre, c'est vous qui
m'arrachiez aux assassins et me rendiez  mon malheureux aeul... Vous
tes _le Lion de la mer_?

--Les Pruviens indignes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
capitaine.

--On nous fit croire que vous aviez pri; nous avons pleur votre
gnreuse mmoire.

Isabelle s'tait agenouille; de pieuses larmes baignaient ses yeux.
Elle invoquait sa mre Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la
mettre providentiellement en prsence de celui qui l'avait, tout enfant,
sauve du massacre.

Lon s'unit de coeur aux saintes penses de la jeune fille. De quelques
instants, il ne rompit le silence.

Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements
du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosit en poussa
quelques-uns  gravir le sentier par lequel descendaient enfin le
corsaire franais et la jeune fille appuye  son bras.




IV

LE LION DE LA MER.


Lon de Roqueforte disait:

--J'avais dix-sept ans,--c'tait pendant la guerre d'Amrique, et je
servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mmoire, en
qualit d'enseigne de vaisseau.

Au nom du roi Louis XVI, dcapit le mois prcdent, sur la place de la
Rvolution, le corsaire de la rpublique se dcouvrit le front avec un
respect religieux.

Un groupe de curieux s'approchaient:

--Le dmon de la mer!...

--Un tueur de rois!...

--Un bourreau de France!...

--Un damn maudit!...

--Il n'est pas laid, malgr a!...

--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.

--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du
ciel!...

Sans-Peur devina plutt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant 
celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:

--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de
Garba y Palos est  pied, et tu oses nous regarder en face!

--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un
cheval!...

--Je vois bien, drle, que tu n'es qu'un mulet manqu, repartit le
corsaire en riant. Cours  la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec
trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!

En mme temps, il lui jeta deux pices d'or. Il distribua en outre
quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de
Notre-Dame-du-Salut  l'endroit mme o Isabelle avait t sauve.

Ensuite, il continua son rcit:

--Notre corvette, commande par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,
venait d'explorer les Iles de l'Ocanie; elle avait visit  plusieurs
reprises les Marquises, Tati, Tonga, la Nouvelle-Zlande et les ctes
de la Nouvelle-Hollande, o le roi se proposait de fonder une colonie;
nous nous dirigions sur le Callao pour expdier de l nos dpches en
Europe, avant de continuer nos explorations. Tout  coup, deux frgates
anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient  en venger une
troisime que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,
six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une
corvette contre deux frgates n'est pas de force  lutter, nous prmes
chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,
j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put tre vit. Notre corvette
fut coule aprs six heures d'une dfense hroque; la plupart de nos
gens prirent et le reste fut fait prisonniers de guerre  l'exception
de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle
Taillevent; il est aujourd'hui matre d'quipage du corsaire _le Lion_,
et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais t
charg par mon oncle et commandant, bless  mort, des dpches
destines au roi et au ministre de la marine; je les portais  la
ceinture dans une petite bote de plomb. Lorsque les canots anglais
vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me
retrouvai bientt seul avec Taillevent sur les dbris de notre navire:

--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes
deux.

--Camarade, rpondis-je, il y a mieux que moi de sauv. Les dpches
pour le roi sont  ma ceinture. Si je pris et que tu en rchappes, je
t'en charge.

--Soyez calme, _mon capitaine_, rpliqua-t-il en me donnant pour la
premire fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.

J'tais capitaine d'un tronon de mt, et tout mon quipage se composait
de Taillevent.--La cte de Prou tait  trois lieues; un courant fort
rapide nous poussait du sud au nord paralllement  elle. Je n'avais pas
mang depuis prs de dix heures, et je sentais que mes forces
s'puisaient. Taillevent s'en aperut:

--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la
premire fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant
les deux frgates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal
de l'autre fois,  savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et
deux nuits d'une borde.

--Ah! ah! m'criai-je, tu aurais des vivres sur toi?

--Une ration de fromage,  votre service, capitaine, et mieux que a,
une topette de sec dans cette corne d'amorce.

Nous partagemes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, aprs avoir
mis en rserve la moiti de notre petite provision pour le lendemain
matin.--Le soleil se couchait.

Au beau milieu de la nuit, notre tronon de mt heurta violemment un
corps dur; nous nous retrouvmes  la nage.

--Diable de roche! disait Taillevent.

--Rattrapons notre espar avant tout! criai-je.

Mais l'obscurit profonde nous empchait de le revoir, il tait emport
dans le remous du rcif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et
trop accore pour que nous pussions y grimper.

--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers
l'espar!...

--Peut-tre!...

Peut-tre, car repouss par le choc, notre mt avait aussi bien pu
glisser dans le contre-courant. Tout  coup, une vive fusillade illumine
la mer; nous apercevons de tous cts des balses pruviennes qui
fuyaient, chasses par une grande pniche espagnole.

       *       *       *       *       *

Isabelle de Garba, ne au Prou, n'avait pas besoin qu'on lui expliqut
qu'on y appelle _balsa_, en franais balse, une sorte de radeau d'un
genre fort singulier.

Deux outres formes de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,
gonfles comme d'normes vessies, et termines en pointe comme des
souliers  la poulaine, servent de base  un plancher triangulaire de
bois trs lger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois
passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le
mouvement au moyen d'une pagaie  deux pelles. On voit, en outre, des
balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur
dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des ctes.

Grandes ou petites, les balses poursuivies taient charges d'une foule
d'indignes de la faction de Jos Gabriel _Cuntur Kanki_, littralement
le condor par excellence, le grand matre des cavaliers, chef de la
grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants
de race espagnole[1].

[Note 1: Historique.]

Prenant le nom et le titre de son aeul Tupac Amaru, le dernier des
Incas, le hros pruvien avait obtenu d'clatants succs et rgnait dj
sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en droute,
se trouvaient rduits  n'avoir d'autre refuge que leurs frles radeaux.

Les balles des soldats de la pniche peraient les outres de veau marin,
les balses coulaient.

Lon et Taillevent n'hsitrent point  s'accrocher aux dbris de l'une
des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent
confondus avec les Indiens au dsespoir, arms pour la plupart, et qui,
faisant de ncessit vertu, s'apprtent  se dfendre contre la pniche.

Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.

La lune se leva. Les Pruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:

--Je suis le _Lion de la mer_! s'crie Lon en langue espagnole;
courage! cette pniche est  nous, suivez-moi!

Les indignes croient  un secours du Ciel.

Le jeune tranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare
parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.
Il donne des ordres, il promet la victoire.

Est-ce un ange, est-ce un lion transform en guerrier, est-ce l'un des
gnies protecteurs de la race opprime? Quoi qu'il soit, c'est un
vengeur. Il commande, on obit.

Lon et Taillevent, qui le seconde, sont dj sur une balse de grandeur
moyenne o pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,
ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.

De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse
succde parmi les naturels  leur terreur panique; les balses qui se
dispersaient se rallient. Par les ordres de Lon, elles abordent de tous
les cts  la fois la pniche, prise d'assaut en quelques instants.

Le Lion de la mer en est proclam capitaine.

       *       *       *       *       *

--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je
combattis pour la premire fois en faveur de vos infortuns
compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait dj toutes mes
sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'tais point libre de
rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui
nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais  craindre,
en abordant sur leurs terres, d'tre tout au moins trait en suspect,
honteusement fouill et dpouill de mes dpches pour le roi de France.
J'agissais donc de manire  sauvegarder ma mission en me jetant  corps
perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protgeait. J'en fus
immdiatement l'un des chefs principaux.

--Les exploits du Lion de la mer sont gravs dans ma mmoire, dit
Isabelle d'une voix mue.

--Jos Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,
m'accueillit noblement. Votre aeul, le brave Andrs, son neveu, devint
mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise
Catalina, votre mre; vous tiez enfant, j'tais  peine sorti de
l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grces naissantes en
prenant plaisir  partager vos jeux.

--J'aurais d vous reconnatre plus tt, dit Isabelle, mais mon aeul
Andrs vous crut mort; je me souviens qu'il fit rciter des prires
publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'me du Lion
de la mer.

--Votre aeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur
moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est  vos
ordres. Vous en serez la reine. L'Ocan nous est ouvert; mais
htons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne
et la Rpublique franaise.

--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aeul sont mes voeux les
plus ardents, rpondit la jeune fille avec imptuosit.

--Bien! dit Lon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,
dcidez du bonheur de ma vie.

Ils taient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des
_Rois mages_, o leurs chevaux devaient les attendre.

La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le
prenait  tmoin de ses paroles:

--Hier soir, quand don Ramon, mon frre, fut averti qu'un navire de
guerre anglais croisait  l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait
sous voiles, je priai du fond de l'me pour Sans-Peur le corsaire
franais. J'ai pass la nuit  demander au ciel le succs de vos armes.
Ds l'instant o vous m'tiez apparu, un cho mystrieux avait retenti
au fond de mon coeur; ma mmoire infidle se taisait, mon me avait
parl. Et l'esprit de ma sainte mre m'est apparue en me disant:
--C'est lui! Ce matin, au point du jour, quand le canon a grond au
large, je me suis lance sur le plus imptueux de nos chevaux pour
aller  l'extrmit de la falaise voir quel tait le vainqueur... Ah! si
le brig de Lon de Roqueforte avait succomb, aurais-je eu la force de
retourner vers le chteau de mon frre?...

--Je suis trop heureux! s'criait Lon avec transport.

--Et moi, je bnis le ciel, dont les bienfaits dpassent mes esprances.
Ma vie, que vous avez sauve deux fois, devait vous appartenir.

Lon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de
l'amazone.

--Soyez mon poux et mon seigneur! dit-elle ensuite.

--Eh bien! au chteau de Garba! s'cria le capitaine corsaire. Il est
au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse  cette heure. Tout
au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du
marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir t enleve
par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
bndiction nuptiale nous soit donne dans le chteau de vos anctres
paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore
pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cde  celui d'aucune
maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,
pour un corsaire de la Rpublique, je suis passablement aristocrate.
Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de
contradictions apparentes plus tranges encore... Tout cela, pourtant,
se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les
propos que je tiens mritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais
patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A
cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hte de remporter ce soir
une victoire plus douce.

--Lon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des
volonts de don Ramon de Garba, mon frre.

--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de
feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon quipage!...
s'il me suscite des obstacles, je les pulvriserai.

Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:

--Quelque press qu'on soit, dona Isabelle, il faut djeuner, surtout
lorsqu'on ne sait quand on dnera. J'ai pass la moiti de la nuit 
surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livr
combat, et le feu lui mme s'teint faute d'aliments.

Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la
collation matinale.

Le repas fut court et frugal. Ds qu'il fut achev, Sans-Peur offrit
l'appui de son paule  la jeune fille, qui sauta lgrement  cheval;
lui-mme fut aussitt en selle. Le Galicien de la falaise, cuyer
improvis, se tenait prt  les suivre.




V

BRANLE-BAS DE COMBAT.


La crique de Garba n'est dfendue par aucun fort.--Soit ngligence de la
part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de rcifs
qui en rendent l'entre presque inabordable, soit enfin parce qu'il
n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est
ouverte  tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer
parmi les brisants.

Sans-Peur tait trop habile marin pour qu'une savante prudence ne
temprt point sa tmrit. Il jouait sa vie avec un sang-froid
merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilits du
naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intrt
d'amiti reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le
capitaine du _Lion_ choist un tel abri, pendant la saison d'hiver,
quand les coups de vent des Aores mettent  chaque instant en fureur
les eaux dangereuses de ces parages.

Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matine
et t combine et excute par un tel marin.

Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la
vie, c'tait assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non
depuis quelques jours, mais depuis de longues annes, et surtout depuis
le moment o,--dguis en simple mineur pruvien,--il avait revu la
jeune fille passant au bras du marquis son pre, et s'embarquant pour
l'Espagne.

Et tout l'difice de son avenir s'croulait, s'il la laissait
misrablement prir.--Il risqua tout; il russit.

Le succs justifia sa tentative presque insense, qui ravit d'admiration
les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur
superstitieuse.

Il avait su tre plus que tmraire, on le prit pour un dmon.

Il sut tre magnifique en semant l'or  pleines mains.

Il fut adroit en ordonnant des prires  Notre-Dame-du-Salut;--mais au
demeurant, cette adresse ne ft point hypocrite: il avait la foi d'un
matelot, tout gentilhomme et tout rpublicain qu'il tait. Le comte Lon
de Roqueforte n'tait pas un freluquet de cour trouvant matire 
railleries dans les mystres de la religion chrtienne; le corsaire
rpublicain Sans-Peur n'tait pas un sans-culotte voulant  la Diderot
des boyaux du dernier prtre, serrer le cou du dernier roi.

Du reste, il tait roi lui-mme,--il tait roi, comme on le verra,--et
ne souhaitait aucunement de finir par la corde, ft-elle de boyaux.

--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de
l'enfer, ni un suppt de Satan, disaient les femmes merveilles de la
beaut virile du corsaire aux cheveux d'or.

En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs
voisins, qu'ils se piquent d'tre alertes et habiles  l'exercice du
saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrmit d'une vergue mobile
sur la pointe aigu et glissante du roc, son agilit  le gravir
devaient prdisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.

A la _posada_ des _Rois mages_, il avait pay sans compter et
libralement fait l'aumne aux curieux attroups sur son passage.

Son courage, son dvouement, sa belle mine, sa rcente victoire, le
succs de sa manoeuvre dans les rcifs de la passe, et enfin sa
conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en
sympathie les prventions des riverains. Les plus timides voyaient  sa
ceinture une paire de pistolets tincelants. Les plus hostiles
songeaient aux cent vingt hommes d'quipage et aux dix-sept canons du
brig, dont la pice de bronze  pivot tait,--au dire des bavards,--un
prodige d'artillerie.

Du milieu de la foule partit un souhait qui plut  Lon et  Isabelle:

--Bonheur aux futurs poux.

--Pour boire  leur mariage, qui sera clbr ce soir dans la chapelle
du chteau! rpondit Lon en jetant une dernire bourse d'or 
l'htelier des _Rois mages_.

Et les fiancs partirent au galop.

       *       *       *       *       *

Dj depuis prs d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous
le chteau de Garba.

Matre Taillevent, perch sur l'afft de la longue pice  pivot,
dirigeait les travaux du bord, surveillait la rparation des avaries, et
attendait impatiemment que son capitaine repart.

--Tiens! il est  cheval! s'cria Camuset le novice, revenu de
l'infirmerie o les pansements taient enfin achevs.

--Tu vois donc bien, failli mousse, que a le connat, les chevaux. Ah!
si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...

--Et qu'avez-vous donc vu, matre Taillevent? demanda fort avidement le
novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une
taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de
l'indiscrtion.

Un clat de rire bruyant fut le seul tmoignage de compassion donn par
les matelots corsaires  l'intressant Camuset.

--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un
sauvage de l'endroit.

A peine en vue du brig, Lon agita son chapeau.

--Lieutenant, dit le matre, ordre du capitaine de mettre toutes les
embarcations  la mer.

Au lieu de se recouvrir, Lon abaissa son chapeau.

--Nous tenir pars  les armer en guerre au premier signal! ajouta
matre Taillevent.

--Bon!... du nouveau!... Attrape  s'amuser! firent les corsaires.

Un troisime geste de Lon apprit au matre que son capitaine l'appelait
 terre avec quelques hommes de bonne volont.--Un canot dborda.

       *       *       *       *       *

Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugrer contre le
voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture
tait imminente entre l'Espagne et la Rpublique, avait, ds l'origine,
pris toutes les prcautions en son pouvoir. Il s'tait assur que la
milice du canton tait en tat de se lever en armes; il avait  grands
frais fourni des fusils et de la poudre  tous ses vassaux; enfin, il
avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de
miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,
dpense tout au moins fort dsagrable.

Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,
dont le navire avait repris son poste, il fut alarm, fit sonner la
cloche du chteau, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.

--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec
les honneurs qui nous sont dus.

Mais il ne s'en tint pas  ce propos badin, et voyant accourir de divers
cts des Galiciens arms d'escopettes, il dchargea en l'air un de ses
pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: --Branle-bas de
combat.

Taillevent et ses camarades, cartouchires et pistolets en ceinture,
sabre ou hache d'abordage au ct, le mousqueton sur l'paule,
gravissaient la colline au pas de course.

Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait  son balcon.
Son peloton de miquelets se tenait derrire lui. Par tous les sentiers
affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des
bohmiens prts  se mler  la bagarre.

Lon et Isabelle s'avancrent sans descendre de cheval. Les gens du
_Lion_, matre Taillevent en tte, les rejoignaient.

--Bien! trs bien! dona Isabelle, la fte aura toute la solennit, tout
le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,
patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de tmoins!

A ces mots, levant la voix et saluant avec courtoisie:

--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
voudrait-elle faire au comte Lon de Roqueforte l'honneur de le
recevoir?

--Monsieur le Franais, rpondit le marquis avec hauteur, la porte de
mon chteau ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.

--Monsieur mon frre, dit aussitt la jeune fille, Isabelle de Garba
croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son pre le hros
qui vient de lui sauver la vie.

Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les
miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Lon, qui avait eu soin
de recharger son pistolet, vit ses gens  leur poste et sourit.

--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre
famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous
a sauv la vie, nous saurons lui tmoigner notre reconnaissance plus
tard... Maintenant, obissez!...

Matre Taillevent ne put s'empcher de dire:

--En voil une finesse cousue de fil d'Espagne!...

--J'ai fait choix d'un poux, rpondait Isabelle; je comptais vous le
prsenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil trange
m'oblige  vous dclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre
chteau.

--Et moi, s'cria don Ramon, je vous dclare indigne du nom de Garba y
Palos, dchue de tous vos droits et  jamais trangre  ma famille.

Lon dit avec calme:

--En quoi indigne?... Pourquoi dchue?... Mademoiselle de Garba y Palos
rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le dclarer sur ma
parole, moi!...

--De quoi se mle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon
domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prt, vous le voyez, 
repousser la force par la force.

--Dieu me garde d'user de violence envers le frre de dona Isabelle,
reprit Lon, qui mesurait ses paroles sans lcher la crosse de son
pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du chtelain. Mais, 
cause de moi, vous fermez votre porte  mademoiselle, dont je suis le
cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous  tmoin; coutez-moi!

Le silence, un moment troubl par des cris et des murmures, se rtablit
 ces mots.

--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement
du noble Andrs de Sari, cacique de Tinta, au Prou, je suis le fianc
de sa petite-fille et unique hritire dona Isabelle de Garba...

--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Lon de
Roqueforte.

Isabelle jeta un cri.

--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.

Le matre empcha l'amazone de se placer devant son fianc, sous le coup
d'une arme fratricide.

Matelots franais, soldats et miliciens espagnols apprtrent leurs
fusils; la foule poussait des hurlements.

A bord du brig, le canon de bronze tait point  toute vole sur
l'antique castel des seigneurs de Garba.




VI

MARIAGE DE HAUTE LUTTE.


De part et d'autre les fusils taient en joue. Les miquelets, les
miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton
franais, compos de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le
Corsaire, qui reprit  trs haute voix:

--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au
premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu  boulets et 
mitraille, mes lions de mer dbarquent, et ceux de nous qui auraient
pri seraient terriblement vengs.--Relevez donc vos armes sans
maladresses... Tchons de nous entendre!

--Par piti pour vous-mme, mon frre, soyez prudent, ajouta Isabelle.

Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorit prive,
fit redresser les armes.

Taillevent l'imita aussitt.

Don Ramon, dcourag, abaissa son pistolet.

Lon de Roqueforte en fit autant, et dit:

--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais
l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir
frapper tout tranquillement  votre porte, au lieu d'emmener  mon bord
mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre chteau sans canons et
de descendre ensuite  la tte de mes gens pour piller ses ruines;
parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos
domaines si bien gards, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne
serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile
de prs ni de loin  un cumeur de mer,  un pillard sans aveu. J'ai
l'honneur d'tre corsaire de la Rpublique franaise; je suis
rgulirement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de
ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire
espagnol. La force est de mon ct, je n'en fais pas usage. Vous me
menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez
craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au
besoin tre tmraire, je ne suis pas sans raison.

Si les bohmiens, les naufrageurs de la cte et les bandits de la
montagne, tout disposs  profiter des rsultats dsastreux de la
bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les
paysans, les miliciens et les miquelets eux-mmes se rjouissaient de la
tournure des choses.

--Quel brave et loyal hidalgo franais! disaient les femmes.

--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.

Don Ramon fronait les sourcils avec humeur.

--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne
pas vous recevoir.

--D'accord! fit Lon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour
la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,
nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi,
autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous  cheval, par la
froide brise qui souffle du large.

Don Ramon fit un geste maussade.

--Je ne veux pas entendre parler de vos prtendues affaires de famille.
Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...

Sur ces mots, il fit mine de se retirer.

--Comme il vous plaira! dit Lon de Roqueforte en haussant les paules.

Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle
 en descendre aussi, et dit  son Galicien:

--J'pouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me
chercher un tabellion et un prtre... Cent piastres pour toi  ton
retour.

--Mais, monsieur!... s'cria don Ramon stupfait; de quel droit...

--Assez! interrompit Lon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur
sans le moindre motif. Je ne vous rpondrai plus que _chez vous_ ou
_chez moi_, c'est--dire  mon bord; choisissez! Eh! que diable
pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
qui devrais refuser d'entrer dans votre chteau rempli de gens arms par
vos ordres!... Assez, vous dis-je!

--Ah! monsieur le capitaine! s'cria Isabelle, il va ouvrir maintenant;
mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...

--Ma soeur! dit don Ramon avec colre, me prenez-vous donc pour un
assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre  deux battants!

--Vous m'avez renie et dshrite; je ne suis plus votre soeur!

--De grce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit
Lon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans mme se retourner pour
donner ses ordres  matre Taillevent.

Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait
ses compagnons  la garde du seul chemin qui conduist au lieu de
dbarquement, se mettait en faction sur le perron du chteau, et se
tenait ainsi prt, en cas d'alerte,  donner au brig le signal du
combat, tout en courant au secours de son intrpide capitaine.

       *       *       *       *       *

Le grand salon du chteau de Garba, situ au rez-de-chausse au del du
vestibule, tait une pice sombre et svre, de forme octogone, trs
haute de plafond, carrele en pierre, et communiquant par des corridors
avec les tourelles o les miquelets tenaient prsentement garnison. Il
tait, du reste, assez mal meubl de siges armoris mais vermoulus,
d'une longue table en bois de chne et de quelques trophes couverts de
poussire.

De vieux portraits de famille noircis par le temps en dcoraient les
murs, tapisss de velours bien dchiquet par les vers.

Parmi les portraits, Lon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,
ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mre de don
Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitime sicle; l'autre, la
mre d'Isabelle, en costume de Pruvienne indigne de la classe
suprieure, le _manto_ noir rejet sur l'paule, la robe blanche, 
demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,
boucls, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadme.

L'infortune Catalina tait reprsente avec des bracelets orns de
pierreries et un collier de rubis, un ventail chinois  la main, et
souriant de cet irrsistible sourire qui charma le marquis de Garba y
Palos ds le premier jour qu'elle lui apparut.

A l'poque o le fier hidalgo, devenu veuf, fut appel  un gouvernement
dans les possessions espagnoles du Prou, une paix profonde y rgnait
entre les descendants des Indiens courbs sous le joug et ceux de la
race conqurante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de
districts devenaient plus intolrables de jour en jour. Quelques
plaintes taient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour
connaissait le caractre juste, ferme et intgre, reut la mission de
les apprcier  leur valeur, pour y donner ordre si elles taient
fondes.

Ds son arrive, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des
naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le
vrai nom pruvien ft _curacas_. La conqute du Mexique ayant prcd
celle du Prou, les Castillans importrent les dnominations mexicaines
dans leur nouvelle conqute, o le nom de _cacique_ prvalut mme parmi
les indignes.

Jos Gabriel, qui passait dj pour tre de la race divine des Incas,
Andrs de Sari, son neveu, pre de Catalina, se prsentrent des
premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent
entendre les dolances des malheureux habitants du pays.

--Seigneur gouverneur, dit Andrs, les _corregidores_ chargs de nous
fournir les objets qui nous sont ncessaires, abusent de leur privilge
et forcent les plus pauvres  payer fort cher toutes sortes de
marchandises inutiles.

--Expliquez-vous.

--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont
obligs d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue
excellente, on les contraint  s'approvisionner de lunettes.

--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.

--Ah! monseigneur, reprit Jos Gabriel, ces exactions ridicules sont
encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent  revendre
tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter
 prix d'or des mules moribondes, des vivres avaris, des articles sans
valeur, on les ruine absolument. Ce rgime dpeuple nos villages; on y
meurt de faim et de dsespoir. Que Votre Excellence prenne enfin piti
de nos maux!...

Le marquis de Garba y Palos, indign de la rapacit de ses subalternes,
prit nergiquement la dfense des Indiens. Il cassa plusieurs des
coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le
regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des
trafiquants et de tous les drles qui profitaient antrieurement des
abus.

Des plaintes furent portes contre le gouverneur de Cuzco, que les
Espagnols accusaient de partialit en faveur des indignes; elles
demeurrent sans rsultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur
aucun fait de nature  influencer le vice-roi.

Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrs.
Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement
aux pieds des autels, en l'glise des Dominicains, btie sur
l'emplacement de l'antique temple du Soleil.

Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son
mariage. En pousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,
il achverait de s'attacher les indignes et de leur rendre moins
pnible la domination espagnole; en mme temps il dmontrerait  ses
subordonns, d'une manire clatante, que leurs exactions ne seraient
plus tolres. Ce calcul tait faux.

La calomnie trouvait enfin son levier.

On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour
s'enrichir au dtriment du trsor royal; on reprsenta son mariage comme
un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'tait msalli
par avarice; on donna mme  entendre qu'il visait  s'insurger contre
la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prtendre que, loin de
protger les indignes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les
pressurer  son profit.

Tous ses actes devaient tre dnaturs par des rapports perfides.

Et la vice-royaut du Prou venait d'choir  un homme du parti oppos 
celui du marquis de Garba y Palos.

L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits
de sept annes d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.

Le gouverneur de Cuzco, violemment arrt dans son palais, fut conduit
avec les fers aux pieds et aux mains  Lima, o on le jeta dans un
cachot.

Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se rfugia chez le
cacique de Tinta, son pre.

Tous les abus rprims  grand'peine recommencrent avec une
recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780
clata.

Jos Gabriel en fut le chef, Andrs l'un des hros.

Le marquis, troitement incarcr  Lima, ne fut point envoy en Espagne
comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis
que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant
vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec
l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y dlivrer son
malheureux poux.

On sait comment prit cette femme digne  tous gards de son illustre
origine; on sait comment elle fut venge par Lon de Roqueforte, le
_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout  coup en prsence de son image,
dit avec une pieuse motion:

--Isabelle, je prends a tmoin votre infortune mre de mon dvouement 
votre aeul Andrs et de mon attachement sans bornes pour vous.

Don Ramon entrait dans la salle par la porte oppose  celle du
vestibule.

       *       *       *       *       *

Brun, ple, maigre,  traits rguliers et qui ne manquaient pas de
caractre, le jeune marquis de Garba y Palos tait Espagnol de pied en
cap. lev en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris
ds l'enfance  blmer tous les actes d'un pre qu'il ne connut que fort
peu, et dont la juste prdilection pour sa fille Isabelle irrita sa
jalousie. Il avait les qualits de sa race ainsi qu'il en avait les
dfauts: le sentiment de l'hospitalit, par exemple, dominait son
naturel ombrageux.

Du haut de son balcon il venait d'tre rude jusqu' la grossiret; mais
Lon tait sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers
cet hte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:

--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!

Lon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,
rpondit sur le mme ton:

--Puisse Votre Excellence vivre de longues annes avec la bndiction de
Dieu!

Isabelle, bien rsolue  exiger la rparation des insultes publiques de
son frre, observait en silence dans une attitude  la fois fire et
rserve.

Don Ramon prsenta un sige au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta
debout, sa cravache  la main.

--Monsieur le marquis, dit Lon, mes instants sont compts; avant le
coucher du soleil, je veux tre sous voiles; vous me permettrez donc
d'aller droit au fait.

Aprs une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:

--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre
chteau, avec le dessein, bien arrt dans mon esprit depuis deux ans,
d'pouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment
j'ai form cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je
devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent
libres, qu'aucune parole n'tait donne, et qu'en un mot je n'arrivais
pas trop tard. J'esprais que le glorieux marquis votre pre dont Dieu
ait l'me! vivait encore.

Don Ramon et Lon se levrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de
Lon; les deux cavaliers se rassirent, la confrence continua.

--Je voulais enfin me prsenter d'une manire clatante  celle aux
pieds de qui je dpose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce
qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni
l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris  l'abordage et brl une
corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est
mme un motif de plus pour que j'aie hte de toucher en France, o je
les dposerai; aprs quoi je donnerai suite  mes vastes projets, qui se
rattachent d'ailleurs  mon mariage.

Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'chappa point
 Isabelle.

--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les
enfants de la mer,--l'gal des plus grands et des plus fiers, monsieur
le marquis,--un citoyen franais, avant tout citoyen du monde,--un homme
dont la vie est chre  des peuples entiers,--un flau pour les mchants
et les tratres,--un ami sr et dvou pour les gens de bien.

--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance
d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre
renomme n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes recules, votre
naissance et votre fortune seraient-elles  son niveau?

--Sous le rapport de la naissance, et mme sous celui de la fortune, le
comte de Roqueforte ne le cde point aux Garba y Palos.

--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.

--Je le sais, et je sais de mme que dona Isabelle descend par sa mre
des illustres souverains du Prou.

--Pour Dieu! s'cria don Ramon, prtendriez-vous tre issu de
Charlemagne?

--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.
Charlemagne portait la couronne du dernier Mrovingien, aeul de ma
race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille
l'attestent.

Un sourire d'incrdulit rida les lvres de don Ramon.

Lon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:

--Oh! tout ceci, mon cher hte, n'est pas article de foi. Seulement la
tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vtre, avouez-le.
Entre nous, je fais peu de cas de nos prtentions respectives et de nos
parchemins. Je suis, je suis moi-mme; voil mon plus beau titre. Je
suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le
suis pas donn par ma bouche, par mes actions  la bonne heure. Au
Prou et dans le grand Ocan, je suis le _Lion de le mer_!

--Le _Lion de la mer_, vous!... s'cria don Ramon en se levant avec une
vidente colre.

--Ah! ah! dit Lon, ce nom-l ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...
Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Ocanie reconnaissent
pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant
encore  la Nouvelle-Zlande,  Tonga, aux Marquises... Je vois avec
plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point tranger au fils du loyal
gouverneur de Cuzco...

--L'insurg! le rebelle! l'aventurier! dit avec ddain don Ramon, nourri
dans la haine de l'homme qui avait prserv du massacre Isabelle enfant.

Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu
maudire le _Lion de la mer_! Ce nom rsumait tous les griefs de sa
famille galicienne. Sans l'intrpide inconnu qui le portait, Isabelle
et pri, et ds lors plus de vestiges de la prtendue msalliance du
marquis avec la Pruvienne, point de rivalits, plus de partage de la
fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence trangre.

Aux qualifications d'insurg, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le
Corsaire, loin de rpliquer avec violence, salua galamment comme si don
Ramon lui et dcern des loges; mais Isabelle s'criait:

--Le vengeur de ma mre lchement assassine! mon sauveur  moi! le
compagnon d'armes et l'ami de mon aeul! le serviteur dvou de la plus
juste des causes!...

--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose
se faire gloire d'tre l'alli des Jos Gabriel et des Andrs de
Sari... Cet homme se fait un mrite d'avoir combattu les Espagnols...

--Oui, certes! s'cria Sans-Peur  bout de patience. Si le marquis votre
pre vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,
vous, comme un enfant dnatur. Notre cause tait la sienne...

--Mon pre fut un insens qui pousa une femme barbare.

--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,
vivants ou morts, tous, mon aeul, ma mre, mon fianc, moi, et jusqu'
mon pre!... Vous l'avez appel _insens_, vous; eh bien! c'est moi qui
vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les
yeux sur sa fille!

Don Ramon voulut rpondre  ce dfi.

Il plit en voyant derrire sa soeur le tabellion et le prtre amens
par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils
avaient tout entendu; leur dsapprobation se lisait sur leurs traits.

--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rtractez-vous! dit le prtre avec
autorit.

Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait
d'abord au frre d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la
confrence avait dgnr en querelle; bien des explications
regrettables faisaient ainsi dfaut.

--Matre, disait Lon au notaire, lisez et procdez conformment aux
lois.

L'acte rdig en due forme tait le consentement d'Andrs de Sari,
cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique hritire,
Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y
avait annex l'tat des biens laisss au Prou par le dfunt marquis, et
la copie du testament dpos par lui  Lima avant de se rembarquer pour
l'Espagne.

--Ces pices sont parfaitement en rgle, dit l'homme de loi. Prvenu par
votre messager, j'ai apport tout ce qu'il me faut pour dresser le
contrat de mariage.

--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas
pour moi une troite question d'argent.

Lon rejoignit Isabelle.

--Votre frre va se rendre aux paroles de ce vnrable prtre. Oubliez
ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,
vous aurez  jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre
frre; dans une heure, vous serez Franaise, et rattache cependant par
un lien nouveau  la patrie de votre mre, dont la cause fut la mienne.

Isabelle, doucement mue, se laissait captiver par les doux propos de
Lon, qui bientt ne lui parla plus que du pass:

--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina tait devenue
jeune fille, et l'emportait par ses grces mme sur les grces de sa
mre. Je vous aurais reconnue  votre ressemblance avec elle. Vous
m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aeux se disaient les
fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Prou, aprs dix ans
d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aeul, mon vieil ami, et
de m'y prsenter  votre pre qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y
revenais, non sans penser que vous tiez sans doute une charmante jeune
fille, et que vous pourriez bien tre celle qui s'associerait  mon
trange destine; mais ce n'tait l qu'une ide sans consistance. A
votre seul aspect, elle se transforma en rsolution inbranlable. Il y a
deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connat le brave
Andrs, et telle que vous tes,  digne fille de Catalina!--deux ans que
votre souvenir se marie  toutes mes penses, se mle  tous mes
desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.

--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon
pre, vous ne nous avez point parl?

--La fatalit m'en empcha. coutez!... L'accs du Prou m'tait
doublement interdit; j'tais tranger, j'tais proscrit comme ayant pris
part  l'insurrection de Jos Gabriel. Votre aeul fut amnisti en vertu
d'une capitulation royale; votre pre, dlivr de prison, fut remis en
possession de ses titres et dignits, avec la noble mission d'achever
par la douceur la pacification de la contre; mais moi, je n'tais
amnisti, ni graci; je ne pouvais mme l'tre,  cause de ma qualit
d'tranger. Qu'on reconnt le _Lion de la mer_, il tait pris et
condamn au dernier supplice, comme le fut l'illustre Jos Gabriel.

--Et vous osiez revenir au Prou, imprudent!

--J'abordai secrtement sur une plage isole, o je me travestis en
mineur. Je brunis lgrement mes cheveux et mon teint pour me donner
l'apparence d'un _mtis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis  Lima, o
je m'informai du marquis votre pre. J'apprends qu'arriv de Cuzco
depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours 
son htel, il en sortait.--Il en sortait entour d'une foule de
personnages que j'aurais bravs sans doute s'il ne se ft agi que de ma
libert ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre pre avec le
_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et
d'ailleurs j'tais mconnaissable sous mon dguisement. Que faire?
comment parler? Je vous suivis ml  la foule qui vous admirait, mon
Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la
compagne de ma vie!

[Note 2: _Mtis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, gnralement robuste,
basan, mais glabre. Dans l'intrieur du Prou, on trouve un grand
nombre de mtis; l, leur teint est moins fonc: pendant leur enfance,
ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'ge, leurs
yeux et leurs cheveux brunissent.]

--Lon, vos rcits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce
que vous dites me pntre et me charme.

--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer 
votre pre. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inous; je
m'embarquais dans un canot qui suivit le vtre; je vis votre vaisseau
mettre sous voiles, et pour me faire recueillir  bord, je me jetai  la
nage en criant au secours.

--Dieu!... je m'en souviens!... mon pre voulait qu'on allt vous
sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'tait pas
nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire
transporter en Espagne et devenir libres.--Mon pre insista:
--Remarquez, seigneur marquis, rpondit le commandant, que cet homme
nage comme un poisson et qu'il peut aisment remonter dans sa
barque.--Et, en effet, on vous vit  la longue-vue regagner votre canot
et puis vous diriger sur la terre.

--Ce n'tait point ma libert, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec
vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'me; mais rien
n'gale ma persvrance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;
je sais lasser la fortune par ma tnacit. Aussi me voyez-vous  cette
heure au chteau de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour
y bnir notre union.

--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit
Isabelle frmissante.

--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aeul Andrs qui m'avait cru
mort et rendit au ciel des actions de grces en me serrant dans ses
bras. Votre destine l'inquitait; il pressentait que votre pre ne
vivrait que peu d'annes; il devinait que sa chre Isabelle serait la
malvenue dans la maison de Garba y Palos: --Lo, mon cher fils, au nom
de notre vieille amiti, promets-moi de veiller sur elle!...
--Accordez-moi sa main!... m'criai-je alors.--Il se mit  genoux et
remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bnit mes
voeux.--Je repartis du Prou trs peu de temps aprs, ignorant encore la
grande rvolution de 1789. Ses consquences qui branlent le monde
retardrent, comme vous le saurez, l'excution de mes desseins. Ce que
le gouvernement espagnol tait parvenu  cacher dans ses possessions
d'outre-mer, si habilement isoles du reste des nations, tous les
peuples le savaient dj. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourt
son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut
se faire reconnatre et se signaler comme corsaire. Ce n'a point t
sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu,  la faveur de son
surnom de Sans-Peur,  quiper le navire qu'il met  vos ordres. Voil
pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles annes perdues
pour notre bonheur, le noble Andrs nous attend. Dans peu de mois,
Isabelle, il vous aura presse sur son coeur.

--Mais les ports du Prou sont toujours ferms aux navires des nations
trangres, objecta la jeune fille.

--Si Dieu me prte vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement 
tous les pavillons.

--Mais vous tes toujours dans ce pays un rebelle, un insurg, un
proscrit?

--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la
mer_. Les ctes du Prou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sond
toutes les passes, j'en connais tous les cueils, tous les courants,
tous les dangers, qui seront mes auxiliaires  l'heure du pril, et je
sais dans quelle anse isole nous attend Andrs de Sari.

       *       *       *       *       *

Don Ramon ne s'tait pas rendu aux ordres vangliques du prtre, l'un
des plus vnrables ecclsiastiques du canton. Aprs avoir parl au nom
du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:

--Comment pourriez-vous dsormais vous opposer au mariage de
mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre
chteau. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins
franais; tout le pays prend un air de fte. Les jeunes filles apportent
des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la gnrosit du
capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des
marques de sa munificence...

C'tait  deux pas de la porte du vestibule, auprs de la fentre
ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prtre parlait ainsi. Don
Ramon l'interrompit avec rage:

--Je ne suis donc plus matre chez moi!... Il faudrait subir la loi de
cet tranger!... Non! non! je le tuerai plutt de ma propre main!...

Le prtre se plaa devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais
Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait
saisi les deux bras de l'hidalgo:

--Voyons un peu, s'il vous plat!... Tuez!... Allons! ne vous gnez
pas!... disait-il en ricanant.

--Laisse donc le marquis! s'cria Sans-Peur.

--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arriv!

A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevs avec une
dextrit charmante.

Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent 
tous venants.

Et le tabellion commena la lecture du contrat de mariage, tandis que la
chapelle du chteau tait envahie par la foule.

Suivant les intentions de Lon de Roqueforte, et du consentement
d'Isabelle, l'acte avantageait au del de toute prvision le jeune
marquis de Garba y Palos.

Don Ramon, confus, dcourag, abattu et touch par les paroles du prtre
autant que par la magnanimit de Lon, cda enfin; il apposa sa
signature sur l'acte notari.

--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par tre
d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.

Le jeune hidalgo y posa la sienne.

Isabelle tait trop heureuse pour en exiger davantage.

La cloche de la chapelle sonnait enfin  toute vole, le brig _le Lion_
pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moiti de
l'quipage, en lgants costumes de fantaisie, prenait place  la droite
de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dnoment si
pacifique, occupaient la gauche.

La toilette de la marie ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de
fleurs d'oranger lui taient offertes; elle n'eut que l'embarras du
choix.

Au moment o la bndiction nuptiale fut donne aux poux, sous le pole
tenu d'un ct par don Ramon et de l'autre par matre Taillevent, le
fidle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.

Une double borde branla les chos de la petite baie de Garba.

Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit
trs convenablement les honneurs  son beau-frre, aux officiers et au
matre d'quipage du brig franais, ainsi qu'au notaire et au prtre.

Ensuite, l'attente des riverains fut largement comble; Taillevent
dfona deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le
matin. Le Galicien, pour sa part, reut le double de la rcompense
promise.

Mais aprs le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le
Corsaire et sa jeune femme prsidaient  ces libralits, un homme
couvert de poussire s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystre
une dpche du gouverneur de la Corogne.

Don Ramon se retira pour la lire secrtement.

La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chne
vert et les murailles du chteau garantissaient de la froidure
l'esplanade o dardaient les rayons obliques du soleil.

Dans un ciel sans nuages, le disque enflamm descendait
perpendiculairement au-dessus de l'extrmit de la falaise.

Un bohmien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:

    En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
    Il est des heures dont le soleil fait son nid.
    Les grces et la pauvret se rchauffent  sa chaleur.
    En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
    On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les maries.
    Beaux poux qui donnez aux pauvres,
    Vous tes le soleil et la fleur parfume.
    On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,
    Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,
    Et la royale Isabelle du Prou, la terre de l'or.

Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient
et chantaient.

On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.

Le brig avait fourni le vin de France, les caves du chteau et
l'htellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.

Les Galiciens criaient: Vive le gnreux capitaine Sans-Peur!... Vive
le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues annes!

Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.

De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un
mariage rv, ambitionn, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin
d'oeil,  la baguette, il avait ralis ses voeux. Au dire des matelots,
Sans-Peur enlevait ce soir  l'abordage le contrat, la bndiction
nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
_the Hope_ (l'Esprance), un nom d'heureux augure.

La dpche remise au frre d'Isabelle tait ainsi conue:

La guerre est dclare  la Rpublique franaise. Une frgate de Sa
Majest Catholique appareille pour couper la route au redoutable
corsaire mouill sous votre chteau. Employez tous les moyens pour
retarder son dpart. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;
donnez-lui des ftes. Il nous importe de dlivrer les nombreux
prisonniers anglais qu'il retient  son bord. Ds demain il vous
arrivera des troupes et six pices d'artillerie qui coopreront avec les
canots de notre frgate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.

Dieu vous garde longues annes!




VII

PAVOIS ET ADIEUX.


Reconnaissant  la cime des mts et aux bouts des vergues des bannires
qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient droules
pour l'avertir, Isabelle admirait les tranges pavois du brig corsaire.

--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu
parfois des navires arborer en signe d'allgresse des pavillons aux
vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vtres.

--Assurment, dit Lon. En gnral, on se borne  hisser en tte des
mts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,
disposs suivant un ordre qui indique le degr d'honneur qu'on veut leur
faire, et on achve le pavois au moyen de pavillons de signaux placs
arbitrairement. Aujourd'hui, chre Isabelle, j'ai autrement procd. Ces
pavois ont t imagins en songeant  vous et  notre union. Ils disent
ma vie et la vtre; ils sont le symbole de notre pass, de notre gloire,
de notre avenir. Je me suis complu ds longtemps  les composer pour la
fte de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir
ces bannires; elle m'en demandera la signification, et je lui rpondrai
avec bonheur.

--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fire de vous entendre.

--A l'arrire, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui
d'Angleterre, renvers en signe de dfaite. Ceci est un dtail improvis
ce matin pour complter mon bouquet naval. Au grand mt flotte la
bannire des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],
selon le blason de ma famille. Au mt de misaine, le pennon de la vtre,
azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la premire place
d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on
rende ainsi hommage  la nation amie dans les eaux de laquelle on est
mouill. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Prou, votre
patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
familles sont reprsentes, d'un ct, par le drapeau du royaume
d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui
de la premire race des rois Francs. En Ocanie, quand j'arborais cette
bannire sacre  la tte de mon grand mt, mes peuples disaient avec un
respect profond: Le Lion clbre sur son vaisseau la mmoire de ses
pres.

[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition 
_passant_, qui veut dire marchant.]

[Note 4: _Gueules_, rouge.]

--La Rpublique franaise, dit Isabelle, tolrerait-elle tant de
dmonstrations aristocratiques?

--J'en doute fort, rpondit Lon. Mais si j'envoie le rapport de mon
combat de ce matin  la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui
faire part de mon mariage et de ma manire de pavoiser.

--Ne craignez-vous pas les indiscrtions de vos gens, les rapports des
espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?

--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,
dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous
l'emblme qui se droule au gr de la brise?

--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, rpondit
Isabelle, et du ct oppos, le serpent _Uscaguai_  tte de cerf, et
portant  la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de
feu que le pre de ma mre fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin
le glorieux tendard de Jos Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,
cher Lon, mais ces enseignes symtriquement dployes, ces insignes,
qui, ds le lendemain de votre entre au port, furent droules pour
moi, sont autant de preuves loquentes de leur sincrit.

--A gale distance du grand mt et du mt de misaine, entre les deux
flches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre
chiffre brod; il est consacr  notre mariage, et lorsque mon navire
grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en
frgate, en vaisseau de haut bord, quand le btiment que nous monterons
sera un trois-mts, cet oriflamme, aux jours de fte, flottera au sommet
du plus grand.

--Vous esprez donc mtamorphoser votre navire?

--Je referai sans doute ce que j'ai dj fait bien souvent. Comme un
hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tu sous moi des
btiments de tous genres depuis le jour o de mon tronon de mt bris
je passai capitaine de la pniche enleve aux Espagnols par les balses
pruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brle ou
saute, vive _le Lion_! Tel que le phnix, il revint toujours. Et quand
les peuples de l'Ocanie le voient glisser au large de leurs les,
aujourd'hui golette lgre, demain vaste trois-mts, simple pirogue ou
brig arm de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le
reconnaissent  ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs
idiomes: C'est _le Lion_ qui a chang de tatouage.--Tous les autres
pavillons que vous voyez d'ici dans ma mture ont leur signification
prcise. Ils reprsentent mes relations avec les les Marquises, Tati,
Tonga, la Nouvelle-Zlande, et les contres diverses dont je suis le
grand chef, le librateur ou le simple alli. Chacune de ces enseignes
est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc  notre
chiffre, chre Isabelle, tait rserv au plus beau jour de ma
vie.--Mais o donc est don Ramon, votre frre? s'cria tout  coup Lon
de Roqueforte.

--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas
matre Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...

--Explique-toi.

--On a l'oeil amricain. Votre marquis vient de recevoir  la muette un
pli cachet qui sent le roussi.

--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de
sifflet.

Au coup de sifflet qui domina la clameur gnrale et retentit,
longuement rpt par les chos de la falaise, les gens qui taient 
bord et ceux qui taient  terre tournrent, tous, les yeux du ct de
matre Taillevent.--Ils remarqurent tous sa ceinture rouge, et
comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.

Les danseuses galiciennes furent abandonnes sans merci.--Chacun se
porta vivement  son poste. Les rameurs coururent  leurs canots, les
officiers se mirent  la tte de leurs escouades respectives, les pavois
arbors  bord furent amens en un clin d'oeil, et l'on put voir 
chaque sabord un petit mouvement qui consistait  refouler sur la charge
de salut un double projectile,--prcaution toute naturelle du reste,
car, mme en temps de paix, un navire bien command ne prend jamais la
mer sans avoir charg ses pices d'artillerie.

--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc
aux bonnes gens de ce pays, et en route!...

Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle taient emports 
bord de la chaloupe par les soins de sa camriste, jeune Pruvienne qui
l'avait accompagne en Espagne et qui, s'attachant  sa destine, devait
embarquer avec elle.

Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zle admirable.
On le vit se charger de botes, de cartons et de colifichets avec une
ardeur hroque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du
chteau, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.

--Mon frre, disait don Ramon, c'est  votre bord que je voudrais vous
faire mes adieux!

--Trs bien, rpondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas propos, mais
je suis heureux de vous recevoir  mon tour.

On s'embarqua.

Les voiles troues, les cordages coups, les espars avaris par le
combat du matin avaient t, ds la premire heure de mouillage, rpars
ou changs en vertu des ordres du second, qui reut  bord son
capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.

Les chaloupes et canots furent rehisss, l'ancre arrache du fond, les
voiles tablies avec ensemble. Une barque du pays se mit  la remorque
du brig, et le lger navire s'lana, bbord amures, vers les passes
rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrime fois avec autant
d'audace que de bonheur.

Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front
radieux, n'avait cess de causer fraternellement avec Isabelle, qui
souriait  l'couter. Ds que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_,
couch sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir
aucun danger:

--Mon frre et ami, dit le jeune marquis  Sans-Peur le Corsaire, c'est
en prsence de votre quipage, tmoin de nos querelles de ce matin, que
je veux  prsent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.

--Sur l'arrire tous, et silence  bord!... commanda Lon de Roqueforte.

Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient
naturellement servir d'interprtes  leurs camarades.

--Braves Franais, dit don Ramon avec une emphase castillane qui
convenait  son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes
encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon
pre vnr, s'il n'et dpendu que de ma volont, votre navire se ft
abm dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai
oppos la plus vive rsistance  un dessein qui contrariait mes vues. Je
ne m'en repens pas, je ne dsapprouve point ma propre conduite, je ne
renie point ce que j'ai fait.--Mais,  cette heure, ma main a serr la
main de Lon de Roqueforte, un acte rgulier sign de mon nom, et la
bndiction d'un prtre chrtien font de lui l'poux de ma soeur, il a
mang du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon
frre et mon hte.--Or, par le nom sacr de Dieu qui m'entend, le
marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais tratre  l'amiti, 
la famille ni  l'hospitalit.--Voici une dpche que m'envoie le
gouverneur de la Corogne; elle m'est arrive une heure trop tard par la
volont du Ciel; je veux vous la lire  tous.

Il lut.--Et l'quipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,
dit avec transport:

--C'est  partir d' prsent, Ramon, que vous tes vraiment mon frre!

--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune
marquis  voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop
longue erreur!

--En exprimant sa vnration pour notre pre, don Ramon a rtract sa
seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des
prventions injustes dans lesquelles on t'leva. J'tais pour toi une
trangre qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.

--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonn plus de biens que je n'y avais
droit.

--Ma mre fut pour tous les tiens une femme d'une contre barbare, une
beaut sauvage dont les attraits sduisirent le marquis notre pre...

--Ta mre est une hrone dont je vnrerai le grand souvenir.

--Mon poux, mon aeul, ma race taient maudits par les tiens.

--Mes yeux se sont ouverts, ils sont blouis par la grandeur de ton
poux. Je suis fier, maintenant, d'tre le frre d'un hros.

Les gens de l'quipage d'un ct, les officiers et leur capitaine de
l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle dclaration du marquis
espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son
poux et lui dit:

--Rpondez maintenant.

Le silence se rtablit, et Lon de Roqueforte dit d'une voix mle et
fire:

--Soyez lou comme vous mritez de l'tre, monsieur le marquis, mon
frre et mon ami dsormais. Vos adieux rachtent noblement l'accueil
hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment o la guerre s'allume
entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui
n'en feront qu'une  l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
combats, nous nous pargnerons loyalement, nous nous porterons secours
en frres. Tous les miens recevront l'ordre de protger les biens et la
personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu' Dieu ne plaise, le
gouvernement espagnol vous perscutait pour ce que vous venez de faire,
sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la
vtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi
les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion
de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette
poigne de franges d'or tresses  la pruvienne comme les franges du
_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Prou
n'avaient qu' confier  un de leurs officiers un insigne semblable,
pour que d'une extrmit  l'autre de leur empire on obt  sa vue.
J'ai adopt cet usage. Ces franges sont ma crinire de lion. Quiconque
en possde un seul brin est reu en alli par tous les chefs des les du
grand Ocan, depuis le Prou jusqu'aux Carolines.

Don Ramon, sur ces mots, changea une accolade fraternelle avec Lon de
Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa
barque aux acclamations de l'quipage entier.

Seul, matre Taillevent fronait les sourcils. Lon s'en aperut:

--Qu'as-tu encore, ternel grognard?

--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi
de votre beau-frre... Il a du bon, ce _segnor_  maigre chine!... Mais
les panneaux de la cale taient grands ouverts... et on a connu des
Anglais qui entendent l'espagnol...

--Ces Anglais-ci sont prisonniers.

--Demain peut-tre ils seront libres.

--La guerre commence  peine. Nous allons  Bayonne.

--On ne sait jamais o on va toutes fois et quantes on met le cap au
large. Voici deux ans passs, m'est avis, que nous sommes en route pour
le chteau de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,
nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...

--J'ai atteint le but, pourtant!

--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous tions de bonne
prise...

--Eh bien! a aurait chauff dur!

--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de
Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,
n'est pas sain  Bayonne en Bayonnais.

--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes
braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me dbarrasser de
mes prisonniers.

--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce
que vous aimez, je l'aime. Ce que vous hassez, je le hais. Votre vie,
c'est ma vie...

--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le matre
serra dans les siennes avec une motion reconnaissante.

--Mais...

--Voyons ton _mais_, dit Lon en souriant.

--Mais, dame! a s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien
le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les
voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre  la
voile, et les ports de notre rpublique  deux bonnes mille lieues 
l'arrire de ce navire. Voil!...

--C'est bien!

Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mt, non
sans mcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.

--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tte, a
ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient
pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrire... Il y a
des espions et des tratres partout, en comptant ou sans compter nos
Anglais...

Le monologue du digne grognard d'eau sale se prolongea ainsi de manire
 dfrayer tout le grand quart. Camuset s'avanait  l'tourdie,
comptant trouver le matre sur son bien dire; mais le grognement aigu
qui faisait ronfler son sifflet en sourdine dtourna fort heureusement
la curiosit du novice. Il recula, glissa dans le panneau de
l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:

--Quel ours sal!... quel ours  la moutarde!... Son capitaine est aux
anges, et pour la noce il vous a une mine  faire chavirer le _Grand
Chasse-Foudre_!... J'espre bien que cette mine-l ne sera jamais du
got  Mademoiselle Limna, et voil ce qui me console!...

Isabelle suivait des yeux don Ramon, emport  terre par sa barque
galicienne; ses regards mus s'arrtaient sur les tourelles du vieux
chteau de Garba, sur la terre o reposaient les restes mortels de son
pre, sur la haute falaise o Lon lui avait sauv la vie. Mille penses
confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rve? tait-il
bien possible qu'elle ft marie au _Lion de la mer_?

--Ce n'est point un rve, dit Lon en se penchant sur elle.

--Eh quoi! vous lisez dans ma pense?

Le canot de don Ramon disparut derrire les rcifs. Peu d'instants
s'coulrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme  cheval qui
demeura l, tel qu'une statue, les yeux fixs sur le brig emport vers
l'horizon.

Aux dernires lueurs du jour, Isabelle et Lon le reconnurent.

--Mon frre, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frgate
qui vous cherche, mais vous...

--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou
davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blesss, elle
en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible  ma
marche qu' la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,
je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est bni!...
Oh! soyez sans inquitudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai
point un combat trop ingal.

--Serez-vous matre de l'viter?

--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos
grands marins, que l'Espagne dispute  la France, Jacobsen, n 
Dunkerque, l'un des anctres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de
Renard de la mer. Je ne ddaignerais pas d'tre appel de mme si je
n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les
stratagmes sont permis au plus faible, tous, except de faire feu sous
de fausses couleurs.--Le soleil s'teint  l'occident, notre pavillon
descend en mme temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans
ma chambre de capitaine, et laissez  mes braves compagnons le soin de
veiller.

Le brig s'tant assez lev au large, arrivait au nord pour doubler le
cap Finistre. Les ordres pour la nuit taient donns  l'officier de
service.

--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit
 son poste de combat!

--Adieu, mon frre, adieu! murmurait Isabelle.

Lon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers
la dunette, dispose, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale
d'un trange caractre.

Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig
_le Lion_.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son
talon noir, reprit la route du vieux chteau.

Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son pre,
de sa mre et de Catalina la Pruvienne:

--tes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond
silence.

Quel cho mystrieux lui rpondit? Ft-ce les esprits familiers du
sombre castel? Ft-ce la voix de sa conscience? On ne sait.

Mais des paroles bnies le ravirent comme en extase, et la nuit entire
s'coula pour lui dans la joie suprme d'un grand devoir accompli.




VIII

LA CHAMBRE NUPTIALE.


Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionn au Havre, par les
soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Lon de
Roqueforte, avait t emmnag avec une sollicitude toute spciale par
son valeureux capitaine.

Ses officiers et matelots remarqurent, ds leur embarquement, que la
dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait prs du double de
l'emplacement rserv d'ordinaire  cette lvation,--qu'on supprime
parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
arrire de la roue du gouvernail.

--Parat que notre capitaine tient  tre bien log! dirent les
corsaires.

Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
aux plus tranges suppositions. Il s'tait rserv,  l'extrme arrire
de l'entrepont, une trs petite cellule communiquant, il est vrai, par
un panneau avec la chambre mystrieuse, o personne, si ce n'est
Taillevent, n'avait encore pntr.

L'indiscret Camuset, s'tant avis de demander ce qu'il y avait dans la
dunette, reut, pour toute rponse, une taloche tellement magistrale,
que les anciens eux-mmes se gardrent de questionner le matre
d'quipage.

Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
dpolis, les sabords ferms par des mantelets  jour derrire lesquels
se croisaient d'pais rideaux, la dunette dont les gens du bord
ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thme inpuisable de
contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
entire.

Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retir plusieurs
coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
dmnagement ne pouvait tre que partiel. Aussi les canonniers, en
dmarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir,  l'arrire,
au-dessus de la tte du gouvernail, un magnifique lit suspendu  double
suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une lgance exquise
et d'une richesse inusite.

Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
l'appartement. Les affts taient en bois d'bne incrust d'ivoire, les
roues en gayac poli, les pices en bronze sculpt, les bragues et autres
cordages ncessaires  la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur,
les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumire en
argent relev en bosses. Les refouloirs, couvillons, boutefeux, pinces,
anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les normes crocs, anneaux
et pilons qui servent  l'amarrage des bouches  feu, devaient  l'art
ou  la matire une physionomie qui les empchait de dparer la chambre
nuptiale.--On peut mme dire qu'ils l'embellissaient.

L'ameublement de ce boudoir marin fut singulirement mis en dsordre
pendant le combat; mais ds que l'action fut termine, tout fut
rapidement rtabli en l'tat primitif.

Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait  bord trop
d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
d'eau, on lavait les ponts tachs de sang et de poudre, on rparait les
manoeuvres courantes, on rtablissait les cloisons, et l'on jouait serr
contre la frache brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.

En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
devinrent:

--La dunette, parbleu, c'tait la chambre de madame!...

       *       *       *       *       *

Lon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrpide amazone
tremblait dans sa main:

--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant  son
trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.

Limna venait d'allumer les candlabres qui se balanaient au roulis et
illuminaient l'intrieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
matresse.

--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassure par la prsence de
sa camriste. Quel luxe attentif! quelle dlicatesse ingnieuse! Vous
avez su rassembler dans ce petit palais de fe tout ce que peut dsirer
une jeune femme.--Dieu! s'cria-t-elle en se retournant, les portraits
de mon pre et de ma mre, ici!...

--Ces portraits ont t copis au Prou sur les originaux que possde le
cacique Andrs.

--Je regrettais les images chries de mes parents; vous avez voulu,
noble ami, qu'aucun regret ne pt troubler mon bonheur!

--Cher ange, dit Lon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde 
faire, quelques ordres  donner. Limna va vous servir; ensuite elle
descendra dans sa chambrette situe au-dessous de notre appartement.
Permettez-vous que je revienne bientt!...

Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Lon,
dont le coeur battait, sut tre mari et capitaine sans trahir aucune de
ses motions, sans ngliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
devant le pril est moins admirable peut-tre que le calme devant le
bonheur. Lon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le mme
ordre, la mme attention, la mme activit mthodique qu' l'heure la
plus indiffrente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harasss
de fatigue par une journe de dangers, de travaux et de plaisirs non
interrompus, attendaient peut-tre, pour se relcher, l'instant o il se
retirerait auprs de sa jeune compagne. Il jugea ncessaire de se
montrer plus vigilant que jamais.

Quand il reparut sur le pont, un murmure d'tonnement parcourut les
groupes des gens de quart.

Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune 
son lever, chercha dans le lointain la frgate ennemie, et ne dcouvrant
rien, il encouragea ses vigies du bossoir  faire bonne veille:

--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
bruit.

--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
l'oreille au lieutenant.

Aprs avoir pris ses mesures pour que la quitude d'Isabelle ne pt tre
trouble, il se rendit au poste des blesss afin de s'assurer qu'ils
taient soigns convenablement. Il adressa quelques encouragements
paternels  ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite 
fond de cale, o les soldats et matelots anglais prisonniers taient aux
fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
y rgnait.

Limna caquetait avec un entrain foltre.

--Heureusement, chre matresse, disait-elle, nous sommes amarines par
nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
viens malgr ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
voici deux ans passs, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
quand on a doubl le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en t avant
de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.

--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...

--Laissez-moi dire, belle petite chre dame, car vous voici dame et
_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rve du mois
pass? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
couleur fauve...

--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'tre une fameuse pie.




IX

MAITRE TAILLEVENT.


En remontant de la cale dans l'entrepont, Lon vit Taillevent endormi
tout habill et tout arm dans un hamac pendu  ct du panneau des
prisonniers de guerre.

Le matre avait pourtant  l'extrme avant un petit rduit particulier,
appel, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouv sage
d'tre plus prs, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
navire.

--Brave et loyal serviteur, pensa Lon, il fait toujours plus que son
devoir.

La tte du matre tait  moiti hors de son hamac; il coutait
d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille tait encore veille tandis
que le corps reposait. videmment, il serait debout au moindre bruit
suspect.

--Il dort maintenant, il dort  la hte et d'un sommeil lger, parce
qu'il sait bien que je ne puis tre endormi. Encore suis-je bien sr que
dix hommes pour un ont l'ordre de l'veiller avant le milieu de la nuit.
Et pourquoi tout ce zle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
gain? il ne tient pas  l'argent; par passion pour notre existence
aventureuse? non, il ne dsirait autrefois qu'une barque de caboteur 
Port-Bail, sur la cte de Normandie, et ses gots n'ont pas chang.
Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurment, depuis quinze ans
bientt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
richesses, les dignits, les succs, la gloire, le bonheur;  lui les
privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
que l'amiti de son capitaine.

Le matre, tout en dormant, dit quelques mots mal articuls; Lon saisit
seulement ceux-ci:

--Sois curieux, c'est le cas, espce de mousse!... Allons, Camuset,
ouvre l'oreille!...

Lon sourit, traversa le faux-pont o dormaient les hommes qui n'taient
pas de quart, et pntra dans le logement rserv  son tat-major.

L, dans une troite cabine, ouverte et garde  vue par un
factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
lieutenant et un master, les seuls qui eussent survcu au combat.

Lon leur demanda s'ils avaient t convenablement traits, et s'excusa
de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.

Le lieutenant parut touch de la courtoisie du capitaine franais. Il
rpondit en faisant allusion  son mariage, avec une simplicit d'autant
plus agrable au corsaire que celui-ci l'avait remarqu comme un brave
pendant l'action du matin.

Quant au master, il dit schement que des officiers devraient toujours
tre laisss libres sur parole.

--Monsieur, je n'aime pas les leons, interrompit Lon avec vivacit.

--Et moi, monsieur, rpliqua le master d'un ton insolent, j'aime  en
donner  mes ennemis.

Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
entendre  fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
factionnaire, et fit feu sur Lon de Roqueforte.

Les cris: Trahison! rvolte! aux armes! retentissaient de toutes
parts.

Isabelle, chevele, se prcipitait hors de la dunette; Limna,
tremblante, essayait de la retenir.

Sautant hors de son hamac, matre Taillevent sabrait dj les rvolts
tout en criant:

--Ah! brigand de Camuset! tu as mang la consigne!... tu n'as pas t
assez curieux!

--Pardonnerez, matre, dit le novice qui se dressait  ct de lui, je
sais tout!...

Les fanaux taient teints dans le faux-pont;  la faveur de
l'obscurit, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
mais rencontraient une rsistance singulirement nergique.

Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.

--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!

--Mais c'est moi qui ai fait la chose...

--Quelle chose, donc?

--Leur rvolte, matre...

--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!

Camuset, on le sait dj, tapait en conscience, secondant ainsi de son
mieux le brave Taillevent.

--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enrag des
prisonniers de guerre; voici la frgate espagnole!... Leur capitaine est
mort!... En avant!... Hourra!

Les Anglais, arms de leurs fers, de boulets de canon trouvs dans la
cale et de quelques armes blanches enleves aux matelots endormis,
dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.




X

DROITS DES PRISONNIERS.


L'tat-major du corsaire _le Lion_ tait fort nombreux pour un
tat-major de brig du commerce.

Un corsaire, tant arm par des particuliers, ne fait point partie de la
marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rang
dans la catgorie des btiments marchands;--aussi les corsaires
s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.

A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqus en supplment,
outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
d'officiers.

Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
attachs au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
jeunes gens destins  devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
des hamacs suspendus au milieu du carr ou chambre du brig;--les
domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la mme pice,
trs long boyau partag en deux par l'escalier d'arrire, et qui se
prolongeait jusqu' la chambrette chue en partage maintenant  la
soubrette Limna.

Au bruit du coup de pistolet tir sur le capitaine, toutes les portes
s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'taient pas de quart se jetaient
bas de leurs hamacs;--dj justice tait faite.

Le matelot de faction,  qui le master avait arrach son pistolet, avait
le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
pointe, il l'tendit mort  ses pieds, en disant:

--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a rveill madame, il n'y a pas
de ma faute.

Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
officiers et pilotins menaaient aussi de leurs armes.

Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.

--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous tes
un homme comme je les aime.

Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais rpondit en
franais:

--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tent de
se rvolter sans chance de russite.

--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
malheureux compagnons  ne pas se faire gorger jusqu'au dernier.

D'un geste imprieux, Lon avait montr le faux-pont  ses officiers qui
s'y prcipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrire, emmenant
avec lui le lieutenant Roboam Owen.

Isabelle,  leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
poux, mais tomba dfaillante entre les bras de Limna, que Lon seconda
aussitt.

Alors, pressant Isabelle contre son coeur:

--Monsieur! htez-vous!... dit-il  l'officier anglais.

Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix clatante:

--Camarades, on vous a tromps! cria-t-il. La frgate espagnole n'est
pas en vue, et les Franais sont  leurs postes!... Bas les armes!...

--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.

Puis il dit  voix basse  son premier lieutenant:

--L'appel gnral!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
mt de misaine!... Les cadavres  la mer!... et ensuite,  coucher qui
n'est pas de quart!...

--Mais l'officier anglais?

--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
arrts forcs,  son choix.

--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon franais,
et mille grces!

--Trs bien!... Bonne nuit, messieurs!...

A ces mots prononcs d'une voix ferme et douce, Lon emporta Isabelle
dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mre met son enfant
dans un berceau, il dposa la jeune femme encore palpitante sur la
couchette  roulis, et congdia Limna, qui descendit dans sa cellule
par l'escalier intrieur.

--J'tais  genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prire du soir pour
vous, mon ami, quand ce bruit affreux...

--Oubliez cela, interrompit Lon, mais laissez-moi me rappeler que mon
bon ange priait pour moi!...

Les candlabres taient teints; la chambre nuptiale n'tait claire
que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
nouveaux maris.--Lon accrocha sa ceinture de corsaire  l'afft d'un
canon voisin.

La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
gmissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
grement. Mts, vergues, chelles, cloisons craquaient aux balancements
du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel gnral.




XI

LES OREILLES DE CAMUSET.


L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
enchantement entre un pouce et un index inflexibles:

--Ae! ae! matre, pardonnerez! balbutia le pauvre garon.

--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.

Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau o tout  l'heure on
se battait avec furie, travers le faux-pont encore dsert, ouvert et
referm la porte de sa _fosse aux lions_, le matre d'quipage lcha
enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.

--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
peut-tre quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
vergue...

--Si elles sont bonnes? rpta le novice constern; que ferez-vous donc,
mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?

--Toujours trop curieux! fit le terrible matre en grinant des dents
comme un cannibale de la Nouvelle-Zlande.

A la vue de cet blouissant rtelier, le novice se souvint qu'au dire du
gaillard d'avant le matre avait fraternis avec bon nombre de peuplades
chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus dlicat.

--Commenons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
sourdine; ce soir, aprs le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
t'ai dit?

--Vous m'avez dit tout doucettement: Mon petit Camuset, c'est le cas
d'tre curieux!... Et l, sans mentir, cette parole-l m'a tonn pis
qu'un miracle.

--N'embardons pas, mousse de malheur!

--Pardonnerez, matre, vous m'avez dit de plus: Mon garon, tu entends
nativement l'anglais, naturellement et particulirement,
personnellement?--Oui, matre, vu que matre Camuset mon pre s'tant
fait contrebandier sur la cte de Normandie...

--Connu, aprs?

--Aprs donc, matre, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
prsent derrire vous, et vous me dites: Glisse-toi l dedans comme un
serpent, sans bruit, et arrive jusqu' l'endroit o les prisonniers sont
aux fers; coute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
quelque mauvaise invention, viens en double me rveiller dans mon hamac,
premier croc de tribord ras le grand panneau.

--Eh bien! enfant damn de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
rveill?... mais rponds-donc, ou je te mange!...

--Pardonnerez, matre!... Je m'affale  la muette par votre sclrat de
trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi touff, je dcroche la
fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voil dans la cale
 eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale  plat
ventre entre les barriques, d'une vitesse  faire quatorze lieues en
quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand cble, et je reste l
sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lzard empaill.

--a n'est pas trop mal, navigue toujours!

--Nos factionnaires, matre, en avaient assez de la journe de
tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est dj
hier, vu que...

Un grognement magistral coupa court  la digression.

--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand cble, ce pauvre
Farlipon, une manire d'endormi qui se frottait les yeux et billait...

--Il peut dormir  son aise, maintenant! dit le matre d'un ton
farouche.

Camuset en frissonna, car l'infortun factionnaire avait t la premire
victime de la rvolte, si bien qu'on venait de jeter son corps  la mer
pendant l'appel gnral.

--Un des Anglais, un maigre, ple, rouge de crin, mauvaise figure, que
je connais particulirement de nom et de surnom pour des motifs
particuliers...

--Son nom, langue de jacasse?

--Pottle Trichenpot, sans vous commander, matre...

--Aprs, failli chien, aprs?

--Ce Pottle donc se lve en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
roupille et commence  bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
j'avais grand mal  l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
un tas d'histoires qu'un autre que moi, matre Taillevent, pas mme
vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
particulire qu'il fallait savoir ce que je savais,  seule fin d'avoir
la finesse de deviner ce qui s'appelle particulirement leurs
inventions...

Crisp par cet amphigouri, le matre d'quipage lana comme un grappin
sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
droit ferm:

--Navigue droit, sans embardes, marsouin! ou je...

--Dame, matre, mangez-moi, l!... et que a finisse!... Je raconte
comme je peux, et faut m'couter si vous voulez savoir.

--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
vergue!

Le matre lcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
cordage:

--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut couter,
je t'coute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
driveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant
d'heures que tu passeras  reverdir, tu sais o. C'est clair! Saille de
l'avant  ton ide.

Camuset remonta au dluge.

--Arriv au mouillage, l'tat-major au met  djeuner, comme de juste...

Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthse inutilisable[NT1].

--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-l!

Un deuxime noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:

--Notre second me dit de porter un beau poulet rti aux officiers
anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...

Troisime noeud, deuxime soupir.

--... demande permission d'envoyer les restes  son domestique  lui,
qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
qui ai reu ordre de notre second de servir  ce brigand de Pottle la
carcasse o il a trouv le ressort de la montre du master avec un billet
rapport  l'heure de la rvolte. Ils avaient dj sci tous les cadenas
des fers, quand j'coutais par votre ordre.

Le matre fronait les sourcils sans rompre le silence.

--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
fils de contrebandier, ce novice-l ne vaut pas un gabelou de deux
liards.

--Ah! btard que je suis, que je me dis en moi-mme, poursuivit le
novice, je n'ai pas fouill la carcasse de la bigaille; je vas tre
cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
s'entendre avec leurs officiers; et ils esprent apparemment que la
frgate espagnole soit  nous appuyer la chasse; allons rveiller matre
Taillevent.

Matre Taillevent, avec une admirable quit, dfit l'un des noeuds,
comme pour rcompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
respira, et avec moins d'inquitude:

--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'tais
quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
m'trangle net, et je ne pourrai plus prvenir matre Taillevent.

Un autre noeud fut dfait.

Camuset, encourag par cette approbation tacite, expliqua comment il
avait adroitement coup sa propre vareuse avec son couteau dj ouvert 
tout vnement. Mais cette opration fut aussi longue que difficile. Les
prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
tapait  intervalles gaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
des fers taient scis, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
masse.

Bien que le master et crit son billet fort avant l'arrive  bord de
don Ramon et sans qu'il ft encore question de la frgate espagnole, le
moment favorable tait parfaitement dsign par ces mots:

Quand les corsaires, accabls de fatigue par les excs qu'ils ne
manqueront pas de faire ds l'arrive au mouillage, seront assoupis,
profiter de la premire occasion qui pourrait concider avec leur tat
d'abattement.

Dsigner d'avance six hommes qui se glisseront un  un dans
l'entre-pont pour y teindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils
jetteront  leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le
lieutenant Owen et moi, dans le carr.

Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et
les dsarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux 
la fois. S'emparer  l'arrire de la roue du gouvernail et masquer les
voiles;  l'avant, se saisir de la mche  feu et de la pice  pivot.

Tout cela tait fort bien combin. La nouvelle du mariage du capitaine,
le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frgate espagnole tait
 la recherche du corsaire, exaltrent les esprances des prisonniers,
trs nombreux et vaillamment dtermins  prendre leur revanche.

Camuset, muni des instructions de matre Taillevent, fit de son mieux en
apprenti corsaire plein de bonne volont. Libre enfin de ses mouvements,
il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing
dans les mollets.

Par malheur, Farlipon qui rvait se rveilla en criant:

--La frgate espagnole!

Ce cri, diversement interprt par les prisonniers impatients, fit
clater la rvolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et
jouant quitte ou double, prit comme on l'a vu.

Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux
voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence
telle, que matre Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne
en disant:

--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?

--Non, matre, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on
mettait les Anglais aux fers sur le pont.

--Bon! es-tu sr que ce Pottle n'est pas mort?

--Bien sr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaaient sur le
rle un nom chaque fois qu'on jetait un corps  la mer.

--Mais alors, tu as d entendre appeler Pottle? Il a d rpondre:
Prsent.

--Je n'ai rien entendu; on l'a pass.

--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la
connaissance de cette peste-l!...

Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur
le pont.

--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaante, il y a encore
quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour
mettre le feu  bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton
Pottle, ou tu n'es pas blanc!

Le novice s'tait cru  l'abri des fureurs du matre. Hlas!  ces mots:
Tu n'es pas blanc! il se rappela que les requins passent pour trouver
la chair des ngres plus savoureuse que celle des hommes de race
blanche; mentalement, il dcerna l'pithte de requin au menaant matre
d'quipage. Mais presque aussitt, avec un accent de joie:

--Pottle!... Il ne peut tre qu' la fosse aux lions!

--Chez moi?

--Chez vous, matre!

--Il y a une lampe allume, gare au feu! courons!

Taillevent et quelques matelots couraient  la chambre du matre
d'quipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la
troisime fois le chemin du trou noir.

Il avait devin qu'au moment de la bagarre Pottle devait tre cach dans
la soute aux voiles, demeure ouverte. De l, il avait d entendre tout
ce qui s'tait pass entre le matre et lui; ensuite, il devait tre
mont dans la fosse aux lions.

Pour lui couper la retraite, Camuset se prcipita dans la soute.

Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un
vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait
bataille au milieu d'une obscurit profonde.

Un prompt secours fut port au novice, qui s'cria tout d'abord:

--Il avait allum une mche... a sent le roussi dans la soute!...

--Que personne ne crie au feu! dit le matre.

Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la
soute aux voiles. La mche y brlait et avait mme attaqu quelques
chiffons. Un seau d'eau suffit pour teindre l'incendie.

--Il n'aurait plus manqu que le feu pour la nuit de noces de mon
capitaine! Assez de misres comme a.--Toi, Camuset, tu peux aller te
coucher, je t'exempte de quart.

--Pardonnerez, matre, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une
telle faveur, c'est-il pour de bon?

Taillevent, qui ne riait gure, se prit  rire bruyamment. Il tenait,
d'ailleurs, par la cravate le blme Trichenpot, qu'il trana sur le
pont, tandis que les matelots,--avec une brutalit dont on pouvait bien
les absoudre,--lui distribuaient par derrire les horions les moins
respectueux.

--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse cda, et les incivils
corsaires continuaient avec leurs souliers ferrs.--Pottle hurlait, mais
il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le billonna pour
qu'il ne troublt point le sommeil des nouveaux poux.

L'heureux Camuset se coucha en bnissant sa bonne toile, mais tout
habill, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,
mais fut dshabill jusqu' la ceinture, d'aprs les ordres de
Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres  l'chelle des
haubans de misaine.

La brise tait frache, le froid trs vif, le pauvre garon courait
grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet  douze branches
tait pendu  son cou en attendant le jour.

Deux heures du matin sonnaient  la cloche du bord.

A cette poque, sur les navires corsaires et mme sur les btiments de
l'tat, les corrections corporelles  coups de corde pouvaient tre
infliges sur l'ordre d'un simple officier; mais,  bord du _Lion_, le
capitaine avait expressment dfendu qu'il en ft ainsi. Les svres
mesures provisoires prises par le matre furent donc approuves par le
lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu' l'avant les
gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrme vigilance.

Matre Taillevent, parfaitement tranquillis, non sans peine, se retira
enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui
commence  quatre heures et se prolonge jusqu' huit.

--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la
frgate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;
lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, a
le regarde...




XII

STRATAGMES ET RUSES DE GUERRE.


A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route
suivie par _le Lion_.

Le lieutenant Roboam Owen, laiss libre sur parole, en fit la remarque,
et le dit mme  l'officier de quart.

--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de
prendre  l'avance des dtours pour viter le danger, il court droit
dessus et prtend que c'est le vrai moyen d'y chapper.

--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune
djoue  plaisir les combinaisons timides.

--Il doit  son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on
nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une
golette de six canons. Il ne dviait pas de sa route pour la rencontre
d'un vaisseau de ligne. Tantt il dguisait le navire sous des masques
en hissant pavillon tranger; tantt il se bornait  ralentir sa vitesse
de manire  laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance dtournait
les soupons; quelquefois il courait droit dessus, le hlait en anglais,
lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis
que le croiseur, tromp par ses renseignements, prenait une autre route.

--Votre capitaine, je m'en suis aperu, parle l'anglais avec une rare
puret. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir  des navires
de guerre.

--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux btiments
marchands spars de leur convoi par quelque accident de mer. Tout 
coup,  l'arrire, on signale une frgate. Le capitaine, qui la
reconnat pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux
btiments chasss. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
chargeons de toile  tout rompre, nous approchons  porte de voix. Pour
ma part, je traitais notre capitaine d'cervel; je m'attendais  tre
pris sans misricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne 
la frgate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrs en
dtresse sous le vent, prtexte une mission presse qui l'a contraint 
ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer  ce
devoir d'humanit, salue et reprend chasse. La frgate aussitt gouverne
dans l'aire de vent indique. Elle nous laisse ainsi le champ libre,
nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont
t pour nous de trs bonne prise.

--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jourent de
malheur.

--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escort par une grande
corvette se montre  l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous
rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journe entire
nous naviguons  petite porte de son canon. Elle nous prend pour un
Anglais qui se joint au convoi. Tout  coup, vers le coucher du soleil,
nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
corvette, o l'on n'a rien compris  notre manoeuvre, ne vire sur nous
qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et
bientt s'arrte prise par le calme plat.

--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'tais troisime
lieutenant sur ce navire. Nous vous vmes piller un trois-mts, couler
un transport, et mettre le cap sur les ctes de France. Sans le calme,
pourtant, que seriez-vous devenus?

--Notre capitaine nous dit qu'il tait sr que le vent tomberait pour la
tte de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous
permettre de rallier Boulogne.

--Peut-on tre sr des variations du vent?

--Voil ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le
capitaine affirme que la brise frachira, mollira ou tournera, il dit
juste. Nous ne l'avons jamais trouv en dfaut.

--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutt de la sagacit des
sauvages qui voient des pronostics certains l o nous n'apercevons que
de vagues indices.

--Notre capitaine ne se vante pas de prdire toujours  coup sr;
souvent il doute, il hsite tout comme un autre marin; seulement, chaque
fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit
se ralise.

--Eh bien, il doit avoir beaucoup frquent des sauvages navigateurs.

--Ceci se pourrait.

--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?

--Personne  bord ne la connat  fond,  l'exception d'un seul homme
qui n'en parle jamais.

--Dans vos ports, cependant, la curiosit a d tre excite par
l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il
n'tait mille fois justifi.

--Les traits que je vous ai cits, plusieurs autres non moins certains,
notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les
brisants, son mariage plus tmraire encore, tout, jusqu' la route que
nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.

--J'ai vu par moi-mme, dit Roboam Owen. Ne vous mprenez pas, de grce,
sur la porte de ma question. Serait-elle indiscrte?

--Elle ne peut l'tre, puisque je suis incapable d'y rpondre. Aucun de
nous n'a de secrets  garder, et vous avez pu vous apercevoir que le
capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement
les plus tranges discours. A bord d'un corsaire de la Rpublique, dont
la cale tait pleine de prisonniers ennemis, et qui tranait  sa
remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a
os dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son
pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystrieux dont il parat
disposer dans le grand Ocan, ses relations avec les indignes du Prou,
sont pour nous des choses nouvelles et compltement obscures.
Assurment, le pass de Sans-Peur le Corsaire a provoqu dans nos ports
des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de lgende.
Le faux et le vrai, le fantastique et le rel, le vraisemblable et
l'impossible se mlent dans ce tissu de rcits contradictoires.

--J'admire l'imagination des Franais! dit le lieutenant Owen en
souriant.

--Sans-Peur est  la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux
terres australes. Il possde au ple sud une le admirable o rgne la
temprature des tropiques.

L'officier anglais se prit  rire  ces mots.

--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont  ses
ordres. Des requins apprivoiss portent ses dpches  la flotte
sous-marine dont il serait l'amiral.

--De mieux en mieux.

--On raconte tout bas que, dpositaire de grands secrets d'tat, il a
reu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore aprs
la guerre d'Amrique, il faisait la course contre les Anglais.

--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.

--On affirme qu'il a pris part  des festins de cannibales. L'on prtend
mme que, comme Nathan le Flibuste, il a t tu plusieurs fois, et s'en
porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix
ans de moins.

--A ce compte-l, dit Roboam Owen d'un ton lger, il n'aurait pas grand
mrite  tre Sans-Peur.

--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson  la
mamelle, puisque en trois fois, il en serait l.

--En effet, il ne parat gure avoir plus de trente ans.

--Il les a d'aujourd'hui mme, car notre rle d'quipage atteste qu'il
est n au chteau de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dpit
des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le mme cercle
de fables, sa rputation parmi les gens clairs est intacte; parmi les
officiers de la marine marchande, elle est hroque. Parmi nous, qui
avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, svre,
loyal et chevaleresque au point d'en tre suspect.

--_Suspect_? rpta Roboam Owen.

--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
rvolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la
France et jusqu'au caractre de ses habitants...

--Et vous allez en France?

--Par ma foi, je n'en sais rien!...

Il tait fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de
quart ne se prolongea gure. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut
l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:

Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entr tout jeune dans
la marine britannique, mdiocrement trait par les officiers anglais,
ses collgues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgr
d'excellents services de guerre en Amrique, des travaux hydrographiques
trs pnibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
et plusieurs actions d'clat rcentes dont il parla sans jactance et
sans fausse modestie.

--Le capitaine, qui se connat en hommes, vous a bien jug du premier
coup d'oeil, dit  ce propos l'officier dont le service devait, sans
autres incidents, se prolonger jusqu' quatre heures du matin.

La route donne tait le nord; _le Lion_ avait sensiblement dpass la
hauteur du cap Finistre, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans
que _la Guerrera_ et t aperue.

Matre Taillevent,  califourchon sur la pice  pivot, s'tait remis 
interroger l'horizon.

--Le capitaine a calcul juste comme d'ordinaire, a y est. J'avais
tort, et il a encore raison; voil! Tandis que nous longions la cte de
tout prs, la frgate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;
nous lui passons par derrire.

Le matre, en vertu de ce raisonnement, observait plus spcialement
l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surou_, comme disent
les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette
direction, et frappant sur l'paule de l'homme du bossoir:

--La voil! dit-il  voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...

Il courut vers la dunette, dit  l'officier de quart: Voile dans le
_su-surou_, et il allait discrtement frapper  la porte de la chambre
nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.

Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le
premier:

--Tu l'as vue dans le _su-surou_?

Taillevent fit un signe affirmatif.

--Loffez sur tribord! commanda Lon, loffez!

L'objet de cette manoeuvre tait de placer une pointe de terre entre la
frgate et le brig; mais avant que _le Lion_ ft cach, _la Guerrera_
mit le cap sur lui.

Lon, qui l'observait  la longue-vue, prit le commandement de la
manoeuvre, n'essaya plus de se drober  la vue du chasseur, et gouverna
grand largue, de manire  doubler le cap Ortgal.

--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il aprs la manoeuvre  matre
Taillevent, qui revenait son bonnet  la main.

--Capitaine, c'est  l'effet d'avoir vos ordres rapport  un certain
Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure  l'chelle
des haubans de misaine, tant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier
soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu
dans la soute aux voiles... Ae! ae! fit le matre, s'interrompant
lui-mme, voiles droit  l'avant!...

La situation se compliquait.




XIII

TOUJOURS TROP BON!


Les voiles entrevues droit  l'avant taient noyes dans les vapeurs du
matin, plus paisses aux approches de la terre que dans la direction du
large. Une sorte de mirage les faisait paratre haut mtes, mais cette
illusion d'optique est frquente. On ne pouvait les compter, car elles
formaient un groupe confus.--Lon de Roqueforte laissa courir pour y
voir mieux.

A l'arrire, la frgate tait si loin qu'on la distinguait  peine. Il
fallait le regard perant du matre et le coup d'oeil exerc du
capitaine pour qu'il n'y et pas de doute sur son compte, car on n'avait
aperu d'abord que les extrmits suprieures de ses trois mts, fondus
en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne
voyait consquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les
premiers rayons du soleil et qui brillait comme une toile au ras de
l'horizon obscur du couchant.

Au levant, au contraire, le brouillard tait rose, et de longues ombres
brunes hrisses de flches s'y agitaient  l'ouvert du cap Ortgal, qui
formait une masse noire  lisr de feu. Plus haut et  gauche,
au-dessus des flots, le ciel tait couleur d'or, verdtre au znith, et
enfin, du ct de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait
presque noir.

--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta
Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle
Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en
franais?--_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....
Est-il donc cambusier, ton coquin?

--C'tait le domestique du master...

Taillevent, l-dessus, fit son rcit sans omettre la juste part d'loges
due  Camuset le novice.

--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drle est
les paules au vent?

--En attendant la dgele qui le rchauffera, capitaine, avec votre
permission.

--Non! Taillevent, le misrable est assez puni. S'il tait Franais, il
prirait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien
fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous tions
nous-mmes prisonniers  bord de l'ennemi...

--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,
c'est un lche qui s'est sauv par le trou noir pendant qu'on charpait
ses camarades...

--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu  bord. Sa ruse
tait bonne. Il ne pouvait tre  deux endroits  la fois. Je ne vois
point que ce soit un lche.

--Et moi, capitaine, je rpte qu'il en est un.--Il pousse les autres 
la rvolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans
savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, o il aurait
tout juste sous la main de la mche et de la lumire.--Ensuite, il
profite de l'occasion; a prouve qu'il n'est pas bte, le rou.--Il
avoue qu'il attendait que nous fussions bord  bord de l'espagnole pour
mettre le feu  nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de
l'oeil et du nez, la mche est tombe par accident.....

--Qu'on dmarre, qu'on rhabille et qu'on m'amne ce Pottle Trichenpot.

Devant un ordre prcis, matre Taillevent ne savait qu'obir,--mais non
sans grommeler, car il tait dans toute l'tendue du terme grognard
d'eau sale comme les deux tiers de ses pareils:

--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de
bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ram aux talons, et
par-dessus le bord! a serait mon sentiment particulier, mon ide  moi,
qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,
serais-je le brave Paraw de la Nouvelle-Zlande, je ne voudrais pas
manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est
maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu
que c'est un poltron, j'en suis sr, tonnerre de potence! et on ne doit
faire qu' un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez
pour la vie des coliques devant le danger; a, c'est connu  la
Nouvelle-Zlande, et j'y crois. --Ah! me disait dans ses meilleurs
moments l'ami Paraw-Touma, comme qui dirait
_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton
capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,
sans peur, tigre, tempte et le reste!... Voil un homme qui fait cas
de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un
couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
svre... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...

Pendant ce monologue, Pottle fut dmarr, rhabill, amen sur la dunette
et livr  l'interrogatoire du capitaine. Le misrable grelottait,
tremblait, gmissait, pleurait  faire piti.

Sans-Peur, lui jetant un regard de mpris, ne daigna plus l'interroger:

--Aux fers, isolment, dans la poulaine! dit-il.

Ensuite, il ordonna de goudronner  l'extrieur et de cercler avec de
bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la
cale et qui furent prpares selon ses indications, aprs quoi on les
empila sous le grand panneau.




XIV

IDES DE CORSAIRE.


--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulire  ces
cinquante barriques!

--La patience, mon petit, dit matre Taillevent sans le traiter de
curieux, est la troisime vertu du bon matelot.

--Et les deux premires, pour lors?

--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.

--Eh bien, l, c'est le courage et l'ide.

--Oui, mon garon, tu as bien rpondu, et tu gagnes main sur main en
_inducation_; a te servira. Le courage, a va de soi; qui manque de
courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'ide, voil le malin!...
l'ide, c'est ce qui fait que tu as coup la route  ce caman d'Anglais
dans la soute aux voiles.

Camuset, heureux et fier de l'approbation de matre Taillevent,
n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment o fut donn
l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.

Isabelle parut alors. Elle ne plit pas  la nouvelle du pril, annonc
du reste dans les termes les plus rassurants:

--La mer est moins dure, la frgate trs loigne, et selon toute
apparence, les autres navires ne sont que des btiments marchands.

Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de
rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:

--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre  bord! Vous tes brave et
loyal; j'aime  vous prouver ma confiance.

--Vous me comblez de bonts et d'loges, rpondit l'Irlandais.

_Le Lion_ pntrait dans la zone des brouillards.

On ne tarda point  reconnatre que le groupe des navires de l'avant se
composait de cinq btiments de commerce, convoys par un brig de guerre.

--Isabelle, dit Lon, voici votre corbeille de mariage.

--Qu'entendez-vous par l?

--Prenez place sur ces coussins, chre amie, et assistez au spectacle.
Nous allons jouer une tragi-comdie dont le dnoment sera, j'espre, 
notre gr  tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...

--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des btiments marchands. Il
court sur nous pour protger son convoi.

--Je ne vous ai parl que du dnoment, monsieur! rpliqua le capitaine
en se rendant sur le gaillard d'avant.

Et l, ne se fiant  personne, pas mme  son fidle Taillevent, il
pointa la pice  pivot.

Les deux brigs s'avanaient  contre-bord. L'anglais tait le plus
grand, le plus fort d'chantillon, et le mieux mont en artillerie. Dans
un combat par le travers, il aurait assurment eu de grands avantages en
sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se
prsentaient l'avant, et l'ennemi tait dpourvu de cette longue pice
de chasse, chre aux corsaires, qui faisait maintenant la force du
_Lion_.

--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.

En mme temps, il dchargea sa bouche  feu.

Le boulet entama le mt de misaine du brig anglais, dont les projectiles
tombrent inertes  plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en
panne.

--Chargeons vivement, et _bis_!

Un second boulet sapa le grand mt de l'ennemi, trois autres coups non
moins heureux mirent bas sa haute mture. Sans-Peur, se tenant toujours
 grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses
canots.

Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage taient aux
ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,
prolongeant paralllement la cte d'Espagne que le vent du sud,
absolument contraire, les empchait de rallier. L'un d'eux essaya de
rtrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frgate;
il se mit par le fait sous la vole de la formidable pice  pivot,
reut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.

Presque au mme instant, Sans-Peur passait  poupe du plus gros des
trois-mts, et le rangeait de si prs que le capitaine de prise, son
pilotin et son escouade, sautrent  bord sans difficults.--Les gens du
navire, ne pouvant opposer aucune rsistance, furent mis aux fers; le
pavillon franais arbor  l'arrire.

Trois fois, en vue du brig anglais dsempar, la mme manoeuvre fut
renouvele avec une gale adresse; mais, sur ces entrefaites, le
cinquime btiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa
rehisser pavillon.

Irrit de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur
poussa un rugissement terrible, et revirant avec une tmrit qui tonna
ses plus fidles, il le cribla de trois bordes  la flottaison.

Le trois-mts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.

--Pendant que la frgate lui portera secours, nous rattraperons
facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du
_Lion_.

Par malheur, le premier des btiments capturs, lourd transport anglais
charg de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.
Ordre fut donn d'en enlever  la hte tous les objets de prix et de
l'abandonner en y mettant le feu.--L'quipage de prise, l'quipage
primitif et le butin furent transbords.

Cette opration donna le temps  la frgate espagnole de recueillir les
gens du navire coul.--Elle reprit chasse. Incline sous son immense
voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.

Le brig de guerre anglais dmt, le cap Ortgal mme taient hors de
vue.

Isabelle faisait les honneurs du djeuner, qui runit autour de la mme
table, dans le carr, tous les officiers corsaires et le lieutenant
prisonnier Roboam Owen.

Personne n'eut le mauvais got de parler de la frgate chasseresse. Une
conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on
s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,
avec une grce charmante, le capitaine s'adressait en anglais  Roboam
Owen, profondment attrist de ses succs.

Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,
il en tait dsol; il n'essayait point, par une fausse contenance, de
dissimuler l'amertume de son dcouragement. Il savait gr pourtant au
capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretnt des combats de la veille ni
des coups de main de la matine.

--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant  table, je vous demande, au
nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne
parlent que de procs, et les mdecins, qui ne s'entretiennent que de
mdecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le
travers commun  toutes les professions, et dont les marins sont loin
d'tre exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.

--Bravo, capitaine!  l'amende qui manque  vos intentions! A la porte
le mtier!...

Cette motion, approuve  l'unanimit, n'tait point faite en vue
d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le
sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrmement gai, car  chaque
instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait
rappeler  l'ordre, si bien qu'avant la fin du djeuner, ils avaient
tous t mis  l'amende, y compris le capitaine et mme Isabelle, qui,
bien entendu, le firent exprs.

Comme hte, Roboam Owen fut touch de l'attention dlicate du capitaine;
comme marin, il tait dans l'admiration. Il apprciait mieux que
personne l'habilet, le sang-froid et l'audace inoue de Sans-Peur, qui,
la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et
qui, ce matin, se surpassant lui-mme, venait en quelques instants de
mettre hors de combat un brig suprieur en force, et d'amariner un
convoi, en vue d'une frgate dont l'approche ne diminuait mme point sa
vaillante gat franaise.

_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu
mettre au vent, rglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig
anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands
trois-mts-barques espagnols, bons btiments de commerce, bien
construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au
corsaire, taient  plus forte raison incapables de lutter de vitesse
avec la frgate.

Chacun sait qu'en rgle gnrale, de deux navires galement bien taills
pour la course, le plus grand a la marche suprieure. Sans-Peur le
Corsaire avait,  la vrit, augment les qualits du brig _le Lion_ en
dployant dans son arrimage un savoir ou plutt un instinct marin des
plus rares.--Il avait rsolu le difficile problme d'installer sur son
avant une pice  pivot du calibre de trente-six (en bronze,  la
vrit), sans que ce poids norme dtruist l'quilibre, rendt le
btiment _canard_ ou ralentt sa marche. La solidit, la dure surtout
taient sacrifies,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand
tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisment chapp depuis son
dpart du Havre  plusieurs croiseurs ennemis d'un rang lev.

Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrime aussi et moins
gne par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.
Or, elle tait  deux lieues, c'est--dire  six milles.

Dix heures du matin sonnaient.

A quatre heures de l'aprs-midi, par le travers du cap de las Pennas,
_la Guerrera_ n'tait plus qu' trois portes de canon; le capitaine
interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:

--Qu'on m'amne Pottle Trichenpot!

A cet ordre, une rise homrique retentit de l'extrme avant jusqu'au
pied du grand mt; la voix perante de Camuset put tre remarque par
Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du
gaillard d'arrire.

--Peut on rire btement comme a! quand, avant une demi-heure...... Oh!
si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amus  vous
amariner des prises qui ne feront gure notre fortune!... Nous voici
bien cals, maintenant, avec ces trois tranards qui nous ont fait tort
de quatorze ou quinze milles pour le moins. Dmter l'anglais, bon!...
mais chasser l'un et l'autre quand on est chass soi-mme...

L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'quipage ameut
riait des cris de dsespoir de l'infortun Pottle, qui demandait
misricorde sans savoir mme quel sort on lui rservait.

--En barrique et  l'eau! commanda Sans-Peur.

Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublrent: on ne l'en mit pas
moins dans une barrique bien leste, qu'on descendit  la mer. Pour
toute consolation, le triste garon avait en main une longue gaule 
laquelle pendait un chiffon blanc.

Le commandant espagnol vit que le corsaire franais, comptant sur son
humanit, voulait le forcer  mettre en panne, pour amener un canot et
recueillir le prisonnier.

--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut tre le coquin
renouvellerait la farce!... et  la fin il nous chapperait!... Non,
non!... Tant pis pour l'homme  la barrique!

_La Guerrera_ ne s'arrta point, comme l'avait espr le capitaine du
_Lion_. Le calibre de son artillerie, infrieur  celui du canon 
pivot, tait de beaucoup suprieur  celui des autres pices du
corsaire. La frgate restait matresse de rapprocher la distance. Elle
traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait trait le brig anglais. Elle
viterait l'abordage, et pour le combat  coups de canon, elle ne
recevrait que le feu d'une seule pice.--Ces rflexions n'avaient rien
de trs gai.

--Riez donc, maintenant, tas d'imbciles ns d'hier!... disait 
demi-voix matre Taillevent.

Mais il vit son capitaine qui souriait de piti en haussant les paules;
il entendit les gens de l'quipage qui disaient:

--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais  sec d'_ides_!...

--L'_ide_, au fait!... rpta le grognard en sourdine. Allons! vous
verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop
fch!...

Pottle, abandonn dans sa barrique, poussait en vain de lamentables
clameurs.

Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dpassait, fit mettre en barrique
et affaler  la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi
les plus braves. L'un tait le matre d'quipage de la corvette
anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant
la rvolte, s'taient signals par une rare nergie.

Isabelle essaya d'implorer leur grce:

--Madame, interrompit Lon d'un ton svre, je commande seul sur mon
bord; et  l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec
moi la responsabilit des mesures  prendre.

Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros.
Limna vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.

--Chre matresse, dit-elle, vous avez tort, j'espre...

--Il est dur! il est cruel!...

--Son matre d'quipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,
me disait tout  l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici
ce qu'il me contait...

Roboam Owen, indign, gardait un morne silence.

Sans-Peur le Corsaire l'interpella:

--Je vous ai annonc un dnoment heureux pour nous tous, monsieur Owen.
Le moment est venu de jouer votre rle. Vous me traitez de barbare, vous
avez tort.

--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.

--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vtre. Nous sommes
encore  deux portes de canon de cette frgate, dont le capitaine
rpond par des actes inhumains  un stratagme de bonne guerre. Je vais
vous donner un canot; vous le monterez avec la moiti de vos marins, qui
y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frgate; vous
rclamerez, au nom de l'Angleterre, allie de l'Espagne maintenant, des
secours qui sont dus  vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,
moi, d'essayer d'chapper  ma perte par une simple ruse! et le
commandant de cette frgate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir
aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais
encore le brig dmt, qui, drivant sans secours, est entran par le
courant vers la cte, o il prira corps et biens!

Dj, sur un signe de Sans-Peur, la moiti des prisonniers taient
retirs des fers, des armes taient mises au fond du canot. On
n'attendait plus que l'ordre de l'amener.

--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette
fois, je suis dispos  sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien
que les Franais; car veuillez prvenir le commandant de la frgate
qu'il ne peut viter un grand dsastre s'il s'obstine  me poursuivre.
Mes instructions donnes  mes capitaines de prise seraient excutes 
la lettre, et les voici: Tandis que je me ferai craser  bout portant
en m'accrochant  _la Guerrera_, mes prises s'lvent au vent, mettent
le feu  leurs voiles et abordent en masse. On n'vite point trois
brlots  la fois, et on ne peut m'empcher de faire sauter mes
poudres.--Ainsi, que la frgate aille secourir votre brig de ce matin,
ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon  cette
heure, va prir... sauf peut-tre sa seigneurie Pottle Trichenpot,
ajouta le capitaine en riant.

--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.

--Ils sont dignes de mes braves compagnons!

L'quipage criait avec enthousiasme:

--Vive Sans-Peur!

--Oh! j'ai tort!... dcidment, j'ai tort, comme toujours, disait matre
Taillevent. L'_ide_!... l'_ide_!... voil ce que c'est que l'_ide_!

Pendant qu'on achevait les prparatifs ncessaires, Roboam Owen, le
front serein, s'avana la main ouverte.

--Brave capitaine! disait-il; vous tes le marin selon mon coeur! Je
suis dsol que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme
tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous
admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interprter 
mal vos mesures nergiques, et enfin je vous remercie de la leon que
vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plat  Dieu!

--A la bonne heure, lieutenant! rpondit Sans-Peur en plaant sa main
dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,
votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprims;--ma vie
sera trop courte pour que mes actes puissent tmoigner de la sincrit
de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon thtre.
Un jour peut-tre, les fils de Sans-Peur... Mais je m'gare, les
instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent dj mon sillage;
un seul mot encore: Sachez que j'avais espr finir par o je commence,
et que je comptais vous dlivrer le dernier, aprs avoir chapp  mon
chasseur.

--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout  l'heure de m'avoir
donn une grande leon de sang-froid maritime, je vous remercie
maintenant de me rendre la libert. Adieu!... adieu!... adieu!...

_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amen. La moiti des
Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait  bord s'y
jetrent prcipitamment.

_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pices d'avant. Ses boulets
finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reut
par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de
focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'tait
matre Taillevent qui le lui avait adress par occasion.

A peine l'embarcation fut-elle  la mer, que _le Lion_, charg de toile
 tout rompre, reprit sa course avec un lan nouveau pour rejoindre son
convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail
occasionnaient  bord de la frgate un certain dsordre qui la retarda.
La distance perdue fut ainsi vivement rattrape.

Cependant, un grand pavillon anglais tait arbor sur le canot que
dirigeait Roboam Owen.

Un porte-voix en main, il se tenait prt  hler la frgate; mais
craignant que le commandant espagnol ne ft assez opinitre pour refuser
de s'arrter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et
attendit, en donnant l'ordre  ses gens de s'accrocher le long du bord
et d'y monter comme  l'abordage. La frgate, en effet, malgr les
signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas  mettre en
panne. En moins d'une minute, elle passa si prs du canot qu'elle
faillit l'craser.

Alors eut lieu une scne indescriptible, qui ne dura pas l'espace de
cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,
chavira et fut brise par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait
se cramponnrent au navire. Les uns sautrent sur les canons de dessous
le vent, d'autres prirent  bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupes par le boulet
de la pice  pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se
suspendirent  ces cordages qui tranaient encore  la mer. Les moins
heureux nageaient en appelant au secours.

Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le
gaillard d'arrire, et dit au commandant:

--Au nom du Ciel! secourez mes hommes  la mer!

--Qui tes-vous?

--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.

Quiconque tient  savoir comment jure un gosier espagnol, aurait d se
trouver l. Avec mille imprcations, le commandant de _la Guerrera_
donnait aux diables les Franais, les Anglais et sa propre personne. Il
aurait voulu que l'embarcation et coul avec tous ceux qui la
montaient.

--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner
sur la cte?...

--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que
les matelots espagnols provenant de la premire prise du _Lion_.

Malgr toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il
sentait bien que l'officier anglais prsent  son bord porterait tt ou
tard tmoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots  la recherche
des gens  la mer.

A peine eut-il masqu ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises
descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.

Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mmes riaient de bon coeur,
car ils chappaient  la captivit en France et ne pouvaient craindre
d'tre abandonns par la frgate o leur officier plaidait pour eux.

Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister  ce dbarquement
burlesque:

--Eh bien, chre amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu
de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-l! ils sont tents
de me remercier.

Isabelle sourit en prsentant son front blanc comme l'ivoire aux lvres
de son poux, dont Limna, d'aprs matre Taillevent, venait de lui
raconter dix traits de gnrosit magnifique.

--Pardonnez-moi, Lon!... Je ne me mlerai plus d'affaires de service.

On n'tait pas hors de danger,  beaucoup prs; mais l'ennemi perdait un
temps prcieux. Sans-Peur ne se borna point  forcer de voiles; on le
vit faire  ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien
d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.

Les menaces de l'intrpide corsaire n'taient pas de vaines
fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brlots ses
btiments capturs, dont deux serrrent le vent en se rapprochant de la
cte.

--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la
Guerrera_, votre quipage entier connat maintenant les desseins de
Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.

--Mon quipage obit  mes ordres!... Je sauve vos gens  mon grand
prjudice, mais ensuite, je prtends faire mon devoir.

--Votre devoir ne peut tre de laisser incendier votre frgate, ce qui
est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,
de porter en toute hte secours  notre brig dsempar qui, se trouvant
sans canots, doit tre sur le point de prir corps et biens!...

--Voulez-vous donc que je me dshonore!

--Non, commandant. Je pense mme que vous avez un moyen assur de
prendre votre revanche.

--Ah! ah! voyons?...

--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se rparer; en
quelques heures il peut, avec le concours de votre frgate, avoir tabli
une mture de fortune, et se trouver en tat de vous suivre. Allez
ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y
approvisionner et ne tardera pas  en ressortir.

La discussion dura jusqu' ce que les chaloupes et canots de _la
Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais  la nage ou en barriques,
sans mme excepter le misrable Pottle Trichenpot, qui tait alors 
plus d'un mille au vent.

_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frgate reprendre au plus prs
bbord amures la route du cap Ortgal, o elle devait retrouver 
l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,
tirait le canon de dtresse.

--La coque est pare!... s'criaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La
frgate n'a pas eu got  la brle! et nous voici gouvernant sur
Bayonne avec trois belles prises.

Isabelle, jusqu'alors fort alarme, respira enfin; elle ne se permit pas
de faire des questions; mais prvenant ses dsirs, Lon lui dit
affectueusement:

--Au moment mme o je menaais les ennemis d'en venir aux plus
horribles extrmits, je ne dsesprais pas de l'avenir, chre Isabelle;
mais il entre, dans ma manire de commander et d'agir, de ne jamais
instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur prsente la
mort sous des couleurs hroques; je me rserve de songer  leur salut.
Cette fois il m'importait plus que jamais de paratre dtermin  prir
afin d'imposer  Roboam Owen.

--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?

--Le meilleur marcheur de nos trois btiments capturs aurait attendu 
quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais
jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez tre enleve par
Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mches communiquant avec ma
soute aux poudres. La frgate, prise entre trois btiments incendis,
accrochs  elle, n'aurait gure pu s'opposer  la manoeuvre de nos
chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes
prises et mon cher _Lion_, encore tout imprgn des parfums de notre
union.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,
avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, o il ne passa que
trois fois vingt-quatre heures.




XV

RELACHE DE TROIS JOURS.


Le premier jour, un courrier fut expdi au Havre,  l'armateur
Plantier, afin qu'il et  se rendre  Bayonne pour s'y occuper de la
vente des prises; un contrebandier basque fut charg des lettres
adresses par Isabelle et Lon  don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le
mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affich  la porte de la maison
commune, avec demande de dispenses de publications appuye comme
d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'quipage entier eut
_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le
club des capitaines et des marins libres vota, en sance solennelle,
qu'une ovation civique serait dcerne au glorieux Sans-Peur, corsaire
du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.

       *       *       *       *       *

Le second jour, des gens du port, pays  la journe, emmagasinrent 
bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il tait possible
d'en embarquer.

A l'auberge o avait lu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,
Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une
dputation de capitaines renomms pour la plupart. C'taient: Soustra,
qui, l'anne suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,
enlevait  l'abordage la frgate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et
Dufourc, ses gnreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et
dont la renomme naissante n'atteignit son apoge qu'en 1811,  bord du
_Gnral Augereau_ et de _l'Invincible Napolon_;--Dubdat, le
capitaine, et Rgal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne franaise_
de vingt-six canons, mirent hors de combat une frgate anglaise de
soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral
Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
sont demeurs clbres dans les fastes de Bayonne.

Tous les marins du pays les escortaient.

Les sans-culottes les plus exalts trouvrent qu'on rendait beaucoup
d'honneurs  un aristocrate fort mal dfroqu, s'il fallait en croire
les gens de son propre bord: Il s'tait mari en Espagne, au pied des
autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire
d'armoiries nobiliaires. Au club de l'galit, on parla de dnoncer
fraternellement  la commune le capitaine du _Lion_.

Les festins et les plaisirs des corsaires continurent  mettre en
rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique tait offert 
Lon,  Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
notabilits maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
lesquels furent traits d'aristocrates et de suspects.

       *       *       *       *       *

Le troisime jour, en dpit de la mauvaise grce du citoyen adjoint,
Lon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
unis, conformment aux lois de la Rpublique une et indivisible. Aux
applaudissements de tous les marins, et malgr les murmures des
clubistes ameuts qui n'osrent plus faire des leurs, les jeunes et
glorieux poux furent ramens  leur bord, o Sans-Peur rendit un
banquet splendide  ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
appareiller aprs le dessert.

La vigie de la cte signala tout  coup, comme croisant au large, une
frgate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
anglaise.

--Eh bien! faisons escorte  notre frre et ami Sans-Peur! s'crirent
les capitaines de Bayonne. A lui le commandement gnral!

--Frres, vous me comblez d'honneur! rpondit Lon. A vos sants! au
succs de nos armes, et vive la patrie!...

Aprs le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...

--Chacun  son bord!... attrape  prendre le large!...

A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire tranait 
sa remorque une grosse barque charge de matires incendiaires.




XVI

JOURNAL DE ROUTE.


Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch,  la colonne
des vnements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traverse de
Bayonne au Prou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
les plus saillantes du journal rdig par les officiers et pilotins de
quart, sous le contrle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
d'abord:


10 mars.--_Quart de huit heures  minuit._

Beau temps, belle mer, frache brise de sud-est,  neuf heures et demie
appareill de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
libre_, _la Belle Rpublicaine_, _les Basses-Pyrnes_, _l'galit_, _le
Sans-Souci_, chacun notre brlot  la trane.--Quatre voiles en vue: une
frgate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.

          _L'officier de quart_: PAUL DRAVIS.

Ce laconisme est excellent et mrite d'tre imit, mais les termes
techniques rendraient par trop obscure la transcription littrale de la
table de loch.


11 mars.--_Quart de minuit  quatre heures._

Le ciel tait pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1];
toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrire, masquaient
ainsi les barques-brlots qu'ils tranaient  leurs remorques.

A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
corsaires de Bayonne sont mises  la mer pour remorquer  leur tour les
brlots, et les corsaires, matres du vent, se forment en ligne de
bataille hors de porte de canon, tandis que quatre des brlots, chargs
de toile, se dirigent sur la frgate, et deux sur la corvette, le
septime tant mis en rserve par les ordres de Sans-Peur.

La frgate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
d'elles est coule; trois autres abordent la frgate en y mettant le
feu. La corvette vite les deux brlots lancs sur elle, mais non sans
faire un mouvement qui permet au trois-mts-barque _les Basses-Pyrnes_
de lui envoyer une borde d'enfilade.

Quatre actions s'engagent simultanment.

_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brlots, canonnent, l'un par
l'avant, l'autre par l'arrire, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
vers trois heures du matin, aprs une agonie hroque.

Le brig anglais est enlev par l'abordage simultan de _l'Adour_ et du
_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amne pavillon sous le feu
de _l'galit_.

Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signal;
non-seulement elle s'est dbarrasse des deux brlots lancs contre
elle, mais encore elle coule le troisime, et serrant de prs _les
Basses-Pyrnes_, dmte le grand trois-mts-barque.--_La Belle
Rpublicaine_ n'est pas mieux traite; un grave incendie se dclare 
son bord,--et  la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
chasse.

Voici en quels termes se termine sa relation des vnements du quart:

A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
libre_ va secourir _la Belle Rpublicaine_. _L'galit_ donne la
remorque aux _Basses-Pyrnes_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
chassent la corvette anglaise.

          _L'officier de quart_, MILE FRAUX.

Pendant le quart du jour qui finit  huit heures du matin, _la Belle
Rpublicaine_, secourue par les quipages du _Basque libre_, des
_Basses-Pyrnes_ et de _l'galit_, parvient  teindre son incendie.

_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
l'absolue ncessit de s'chouer sur le cap de la Higuera.

Un signal de ralliement gnral runit toute la flottille franaise dans
les eaux des _Basses-Pyrnes_ et de _la Belle Rpublicaine_, qui se
regrent durant un djeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
honneurs  tous les capitaines et principaux officiers.

Le journal de route parle des honneurs funbres rendus aux braves tus
en combattant, et ajoute:

Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
brigs amarins font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lav le pont. Service
ordinaire de propret.--A midi, dner de l'quipage.

          _L'officier de quart_, BDARIEUX.

_Le Lion_ gouvernait de manire  s'lever au vent, pour doubler ds le
surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.

Isabelle s'tant tenue sur la dunette,  ct de son valeureux poux,
tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
gens du bord.

Les capitaines, ses convives, lui dcernrent  l'envi le titre de
_Lionne de la mer_. Elle leur rpondit en souriant qu'elle
s'efforcerait de s'en rendre digne par l'tude de leur beau mtier.

Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts ports 
la vaillante compagne de Sans-Peur,  plus forte raison n'y est-il pas
question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
faisant son service  bord de _la Dignity_.

Sur la mme corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
cale, le misrable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure  tous les
Franais les maldictions du prudent grognard matre Taillevent. A peine
l'quipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
Trichenpot conut le projet de se rendre au chteau de Garba, o il
esprait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
Provisoirement, comme s'il et devin que le loyal Roboam Owen
prmditait le mme voyage, il trouva le moyen d'entrer  son service.

Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
fait route vers le sud-sud-ouest.

Le 15,  la hauteur du dtroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du mme jour il
amarinait, pillait et brlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.

Le 18, en vue de Madre, il capturait une golette espagnole bonne
marcheuse, qui reut un quipage de prise.

Le 25, relche  Saint-Antoine, le du cap Vert, pour faire des
provisions fraches;--dbarqu les prisonniers anglais et espagnols,
bouches inutiles et embarrassantes;--appareill le soir.

Le 1er avril, fte du passage de la ligne.

Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
baptiss par la pompe  incendie, avec toutes les farces et
bouffonneries d'usage.

Tandis que Sans-Peur racontait  Isabelle l'histoire hroque de ses
navigations passes, le matre d'quipage en donnait une version non
moins intressante  la soubrette pruvienne.

Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs rcits
ncessaires. L'impatiente curiosit de Camuset lui valut chaque jour
plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
matre Taillevent.

Le 8, un temps  grains rafrachit le brig et la golette, qui mirent le
cap sur le Brsil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
la manoeuvre pour la premire fois.

Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.

Le 20, le cap Frio fut signal en mme temps que plusieurs voiles.
Branle-bas de combat. Enlev trois gros navires marchands et un
transport ennemi charg de prisonniers franais.

Le 26,  l'le Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
fraches.

Le 2 mai, croisire au bas du Rio de la Plata. Ranonn, en l'espace de
quatre jours, quinze btiments anglais ou espagnols.

Le 6, combat acharn contre une petite frgate hollandaise. La golette
et un trois-mts arm de Franais sont couls, mais la frgate est
enleve et reoit un quipage de prise suffisant pour la manoeuvre.

Les prisonniers de guerre sont abandonns au bas du fleuve, sur un
radeau de dbris qu'escorte une de leurs chaloupes.

Sans-Peur reste  bord du _Lion_, sa frgate le suit.

Le 20 mai, relche aux les Malouines.

Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le
mouillage dans la baie de la Soledad.

Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
sifflet; le respect d  la Lionne de la mer contient les
applaudissements, mais non les murmures logieux de l'quipage.

La mer est grosse, le froid piquant, le ciel charg de nuages qui
prsagent de prochaines temptes; les baleines bondissent et lancent des
jets d'eau cumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
d'tranges combats.

Les corsaires vont  la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque 
bord de la frgate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront
abattus pour la nourriture des quipages; les chevaux sont destins 
tre dbarqus sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrs.

Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise frache et dans
une situation prilleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
du bord sont merveills de la justesse de son coup d'oeil.

--C'est un matelot! un matelot fini! murmura matre Taillevent.

--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
serait plus vrai, m'est avis.

Une taloche mmorable fut le prix de cette observation grammaticale.

--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrs en
matelotage ne le cdaient point  ceux qu'avait faits en manoeuvre
madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une
empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commenait  avoir de
l'_ide_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
prsence d'esprit.

Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
rattrape le bout de la chane, saute avec sur la vergue de misaine de
l'ennemi, reoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
des blesss qu'aprs avoir achev un double amarrage d'une solidit 
toute preuve.

Cet exploit n'chappa point  l'oeil clairvoyant du matre, qui en
rendit compte  son capitaine en prsence de tout l'quipage. Sur sa
proposition expresse, Camuset,  l'ge de dix-neuf ans, fut lev  la
dignit de matelot de deuxime classe.

Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempte assaillit le
brig corsaire et sa conserve la frgate.

Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
sparer, ce qui explique pourquoi,  partir du formidable coup de vent,
il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frgate
capture par le travers de la Plata.




XVII

LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.


Sur une cte rocailleuse, presque dserte, dsole, incessamment battue
par les flots du grand Ocan,-- plus de cent trente lieues au sud de la
capitale du Prou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
cacique Andrs de Sari.

Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'o ses yeux, rougis par
les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'pre brise
du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
austre. A ses pieds se tord la mer irrite, dont les vagues rendent un
bruit monotone, triste comme ses soupirs.

L'aeul d'Isabelle attendait.

Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
sparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se rsigner au
prsent,--rvant avec amertume  son glorieux pass.

L'ge et la douleur avaient bien chang le valeureux compagnon d'armes
de Jos Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuy sur sa main
amaigrie, il songeait au hros dont il fut le vengeur, en maudissant le
manque de foi des Espagnols qui laissaient renatre la tyrannie; il se
rappelait en frmissant la fin terrible du frre de sa mre, de Jos
Gabriel, son ami, son modle et son prince.

Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se droulait dans
ses penses sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
et aux annes de trve succdaient les jours de servitude.

--Et dsormais, hlas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
impuissant!...

Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.

Jos Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
Espagnols. A la tte d'une multitude indiscipline, il sut l'emporter
sur les troupes rgulires, conquit rapidement six provinces, gagna
plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprime.

Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
hrosme par un supplice infme.

Les Espagnols le mirent  mort avec des raffinements de cruaut
dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conqurants du Prou.--En
prsence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
on le fit carteler.

[Note 5: FRDRIC LACROIX, _Prou et Bolivie_.]

Ces barbaries, loin d'intimider les insurgs, redoublrent leur fureur
en lgitimant leurs reprsailles. Andrs, cacique de Tinta, prit le
commandement;-- son tour, selon l'usage antique, il reut le titre
minent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).

Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblmes religieux ou
nobiliaires, communs  la plupart des peuples. Chez les anciens
Pruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, tait
entretenu par des vierges soumises aux mmes lois que les vestales
romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
guerriers, qu'on dcorait galement de celui de _Puma_, c'est--dire de
lion. Ainsi, Lon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
de _Puma del mar_, le lion de la mer.

Un chef de guerre tait appel _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
Pusac_ tait le titre rserv au chef de huit Condors; le titre
suprieur, _Cuntur-Kanki_, n'tait dcern qu'au chef des chefs, au
gnral[6].

[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]

Aprs Jos Gabriel, son neveu Andrs sut s'illustrer par un grand
stratagme dont l'histoire lui attribue tout le mrite.

Il avait mis le sige devant la ville de Sorata, o les Espagnols
s'taient retranchs derrire des fortifications de terre, dfendues par
une puissante artillerie. Les Pruviens, mal arms, ne parvenaient point
 prendre la place. Andrs fait construire avec une merveilleuse
promptitude une longue jete qui runit les eaux des montagnes d'Ancoma,
dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brche par ce moyen et
envahit la ville, dont les dfenseurs furent massacrs en punition du
supplice hideux inflig  l'Inca Jos Gabriel[7].

[Note 7: Historique.]

Les Espagnols durent, bientt aprs, conclure un trait avec le cacique
victorieux, qui venait en mme temps de venger mille fois sa fille
Catalina.

Enfin le marquis de Garba y Palos, retir des prisons de Lima, ayant
repris le gouvernement de Cuzco, les annes de trve commencrent.

Isabelle grandit sous les yeux de son aeul. Elle se dveloppait en
force et en grce, telle que sa mre. Un noble rejeton de la race
antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
arrose d'un sang vnr par les nations indignes.

Malheureusement, le marquis de Garba, rappel en Espagne, fut remplac
par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrs ne dut son
salut qu'au dvouement de ces mmes sujets, qui sont  cette heure
pieusement groups autour de lui.

Il vivait au dsert, dans les ruines d'un chteau-fort abandonn  la
suite des frquents tremblements de terre qui rendaient la contre
presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
branchages et de chaume l'enceinte dvaste, la meublrent peu  peu
avec un luxe inattendu.

Forms en petites troupes de cavaliers, ils pntraient, par des chemins
connus d'eux seuls, jusque dans l'intrieur du pays, dpassant parfois
Tinta et Cuzco, villes situes  prs de cent lieues de leur mystrieux
asile.

On tait parvenu  faire croire aux Espagnol que le vieil Andrs de
Sari tait mort;--pour mieux les tromper, on clbra ses funrailles
selon les rites pruviens. Les dpouilles mortelles qui passaient pour
les siennes furent accompagnes avec pompe, durant un trajet de trente
lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterres dans l'le
de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacr[8].

[Note 8: La gographie conserve  ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
de ceux qu'on connaisse dans l'Amrique mridionale,--son nom quichua ou
pruvien de _Titicaca_, littralement _le de Plomb_. Il s'appelle aussi
lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
sur ses bords et de celui d'une ville bien dchue aujourd'hui, qui
comptait trente mille mes lors de l'insurrection de Jos Gabriel
_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.

Le _lac de l'le de Plomb_, situ sur le territoire habituel des
rpubliques de Bolivie et du Prou, est plus lev au-dessus du niveau
de la mer que le sommet du pic de Tnriffe; son bassin est form par
les plus hautes montagnes de toute l'Amrique. Il a plus de cent lieues
de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt  vingt-cinq.]

Mais  l'tat de lgende pour les populations indignes,  l'tat de
document pour les caciques, le bruit tait incessamment rpandu que le
chef des Condors, retir dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
avec ses aiglons sur les Castillans tratres  la parole jure.

Les serviteurs d'Andrs montraient aux caciques pruviens,--aymaras ou
chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levrent
aisment ainsi l'impt de la fidlit, de l'esclavage, de l'esprance.

Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
s'approvisionna d'armes et de munitions.

Par malheur, Andrs ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
soulvement. Digne et ferme devant l'adversit, il ne pouvait parfois
contenir sa trop juste douleur.

--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc pri?... Je n'ai su
qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
chteau de Galice. Et l gmit  cette heure la fille de ma fille,
Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...

Un homme fort diffrent des cavaliers et des pcheurs quichuas qui
entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
taient tatous des insignes belliqueux en honneur  la
Nouvelle-Zlande,--Paraw (la Baleine), tel tait son nom,--rpondit
avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
meurt pas, le Puma des grandes eaux sales, le Vautour des mornes et des
les, le Feu qui claire et qui brle, le Soleil de l'Ocan!...--Il m'a
dit: --Paraw, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'le en le,
navigue sans cesse en montrant mon drapeau  mes peuples, mon drapeau
d'or o bondit un lion de feu.--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rang
mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
mer, j'ai pass d'le en le, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
o bondit le lion de feu!

--Nous savons tous, dit Andrs, que Paraw, l'homme-baleine, est un
serviteur fidle et un navigateur habile.

Le No-Zlandais reprit:

--LO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
les de la mer, m'a dit encore: --Paraw, guerrier-poisson, tu iras
vers le cacique Andrs, qui est pour moi tel qu'un pre, et tu lui
crieras: Courage!... et tu crieras  tous les peuples: Courage et
patience!... Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connatre
le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
fille du chef des Condors!

Andrs soupira sans interrompre Paraw-la-baleine.

--... Le soleil s'teint au couchant et se rallume au levant, le Lion
de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparatra
dans la lumire des grandes montagnes!... Ainsi m'a parl la chef des
chefs, LO, qui est maintenant, sois-en sr, l'poux de ta fille
bien-aime.

Andrs hochait la tte, le No-Zlandais s'cria vivement:

--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obir... Il est _atoua_, esprit,
matre et souverain, plus fort que la tempte!... Pourquoi donc
restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
de guerriers,--il est vrai,--_Paraw-Touma_, la baleine au regard
terrible,--mais quand j'ai russi  parcourir plus de trois mille
lieues, tantt avec ma pirogue, tantt sur de petits navires de
Tati,--quand il m'a suffi  moi, pour rire de toutes les chances
contraires et pour venir jusqu' toi, d'tre le serviteur qui a bu
l'haleine de LO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LO l'_Atoua_
ait t mang par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
nations de l'Ocan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...

Porter la moindre atteinte  la confiance fanatique de
Baleine-aux-yeux-terribles, et t une faute dont Andrs, n'eut garde
de se rendre coupable. Assez d'autres, ds lors, s'efforaient
d'branler la foi des Polynsiens en la puissance surhumaine de LO
l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient dj
l'Ocanie; et les premires colonies pnales taient fondes sur les
rives de la Nouvelle-Hollande, o la rvolution de 1789 empcha les
Franais de s'tablir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Lon de
Roqueforte avait connu avec dtail les instructions officielles.

--Baleine-aux-yeux-terribles, rpondit enfin le cacique, les annes ont
amass la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
pourquoi, de mon ct, je crie: Patience, aux Quichuas du Prou; mais la
vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
dlivrance? J'ai abandonn la terre de mes pres, j'ai fait ma demeure
de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici,  toute heure, je
redemande  l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
espoir, vaillant Paraw, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
verrais point assis sur un rocher dessch par la brise de mer, les
regards toujours tourns vers les flots.

--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espre donc, et qu'il ne
dsespre jamais!...

--Jamais il ne dsesprera, dit Andrs.

--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
coeur du vainqueur de Sorata.

--Baleine de l'Occident, le jour mme o je dchanais les torrents des
montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur tait plong dans une
douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aime avaient pri
sous les coups froces des Espagnols. La tristesse, brave Paraw, peut
marcher  ct du courage. La tristesse convient au vieillard exil que
le sort spare de sa dernire enfant.

--Paraw-Touma hait la tristesse, dit le sauvage no-zlandais en
brandissant son _mr_ ou casse-tte; il est  des milliers de lieues de
sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La golette
tatienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui taient  bord ont
pri; seul, j'ai survcu. Et maintenant l'Ocan s'tend entre ma hutte
chrie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
s'approche du coeur de Paraw, il la chassera en chantant le _Pi-h_ qui
remplit d'une joie terrible.

Le _Pi-h_, hymne belliqueux de l'Union et de la Sparation, de la Vie
et de la Mort, est le chant national des indignes de la
Nouvelle-Zlande. Il commence par une invocation  l'_atoua_ MAOUI
(l'Esprit-Suprme), qui dtruit l'homme, mais absorbe en lui son me. Il
se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
de fires consolations donnes aux survivants.

Sur l'invitation d'Andrs, Paraw consentit  faire entendre le _Pi-h_.

Hommes et femmes, tous les Pruviens, Quichuas pur sang ou mtis,
formrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondment.

Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
et modula quelques vers d'un rhythme trange. Bientt il leva les mains
vers le ciel en jetant quelques clats de voix; puis, saisissant son
casse-tte, il le brandit avec fureur. Ses gestes taient menaants, ses
regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
mlaient  ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
chante; et malgr ce qu'avait de dur sa physionomie sillonne de
tatouages affreux, elle prenait un caractre qui fit impression sur les
serviteurs chrtiens et civiliss du vieux cacique Andrs.

Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-h_ lorsque,
dans une circonstance solennelle, il est chant, ou pour mieux dire
excut, par plusieurs milliers d'indignes, poussant tous  la fois les
mmes cris, faisant tous  la fois les mmes gestes de prire, de
menace, de joie ou de fureur, avec une prcision dont nos corps de
ballets les mieux exercs ne sauraient donner une ide.

Aprs chacun des couplets, qui sont ingaux, mais tous trs-longs,
Paraw poussait le cri de vie et de mort: PI-H!

Tout  coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mlrent
aux paroles, intraduisibles, dit-on, du chant no-zlandais.

LO!... _Puma del mar!_ PI-H!... PI-H!...

Lon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!

Les Pruviens, cette fois, rptrent le refrain PI-H; puis on se hta
de gonfler les balses pour aller au devant du navire.

Le cacique de Tinta se mit  genoux en adressant au Dieu des chrtiens
d'ardentes actions de grces, car  tous les mts du brig se dployaient
des bannires sacres:

A l'arrire le pavillon franais,

Au grand mt le lion rouge sur champ d'or,

Au mt de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
d'argent, c'est--dire l'emblme national du Prou sur l'cusson de
Garba y Palos.

--Elle est  bord!... elle est  bord!... Isabelle, ma fille, est 
bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.

Paraw-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait firement, en
brandissant son _mr_, sur la premire des balses qui s'lancrent  la
rencontre du brig victorieux de Lon de Roqueforte.

--Ah! tonnerre des Cordillres! s'cria matre Taillevent, le plus brave
des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Paraw-Touma,
le Grand-Poisson qui regarde  faire peur! Quelle chance de le retrouver
ici!

Une exclamation pareille devait donner beaucoup  penser au jeune et
vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doubl le cap Horn,
matre Taillevent, beaucoup moins discret que par le pass, tenait des
propos inimaginables, dont il ne permettait  personne de douter, sous
peine de coups de poing inimaginables aussi.




XVIII

SALVES DES LMENTS.


L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
casse-tte au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
dunette, en criant: PI-H! puis, les bras croiss sur la poitrine,
s'inclina religieusement devant LO l'_Atoua_.

Isabelle ne voyait que son vnrable aeul, debout maintenant sur le
rocher, d'o il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait
que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la
rive, criaient: Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer! Des
larmes baignaient ses yeux, tandis que la foltre Limna battait des
mains en riant.

Lon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle  ses motions
filiales, pour lui prsenter l'intrpide Paraw.

--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus
vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.

Isabelle put  peine rprimer un premier mouvement de dgot  l'aspect
du farouche cannibale; elle sut tre gracieuse pourtant, et d'un ton de
reine:

--Mon poux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de
Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidle.

--Gloire  LO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et  vous,
sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le
soleil!

S'adressant ensuite  Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce
n'est de Taillevent:

--Ton drapeau a t vu dans tes les; partout il a t salu avec joie;
mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de
la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.

C'est sous ce nom redout que les Franais taient et sont, encore de
nos jours, dsigns aux indignes par les navigateurs anglais.

--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit matre Taillevent qui s'tait
rapproch de son ami Paraw, ils n'ont pas manqu de gter nos affaires
par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre ct du cap Horn.

--Et qu'a dit Paraw-Touma? demandait Lon.

--Il a dit: La langue des _hommes de la tribu de Tout_[9] est double;
ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LO l'_Atoua_ est leur
ennemi. LO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant,
le pre des hommes tatous; son haleine est le courage; son oeil gauche
est le soleil.

[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la
prononciation des Polynsiens, tant devenu _Tout_.]

Pendant quelques minutes encore, Lon interrogea Paraw en sa
langue;--puis, satisfait de ses rponses, il le regarda fixement et fit
un pas vers lui.

Alors, avec une joie grave, l'indigne se rapprochant de mme, appuya le
nez contre le sien en aspirant son haleine.

Tel est le salut fraternel qui,  la Nouvelle-Zlande, quivaut  nos
embrassements.

Aprs avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des
chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est--dire
chef de rang suprieur, ne ddaigna pas d'accorder un honneur semblable
 son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'aprs la hirarchie
no-zlandaise, ne ft qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.

Le canot du capitaine dborda bientt.

Escort par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations
de tous les Quichuas fidles  la fortune d'Andrs de Sari.

Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordes.

Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras dbiles de son illustre
aeul, le vainqueur de Sorata.

Au mme instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la
mer gronda, les rochers gmirent, les rares arbres qui entouraient le
vieux chteau se balancrent comme branls, et les condors qui
planaient au-dessus des mornes poussrent des cris aigus.

--Amis! s'cria Lon de Roqueforte, la terre et la mer du Prou saluent
le retour de votre reine!

--Pi-h! pi-h!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.

--Attention! criait  bord matre Taillevent, tenons-nous pars  filer
le cble par le bout.

Dj le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.




XIX

TREMBLEMENT DE TERRE.


Les tremblements de terre, trs frquents au Prou, y ont occasionn
d'effroyables dsastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao,
situ  deux petites lieues, furent prouvs cruellement; en 1746, les
deux villes s'croulrent, et la mer couvrit l'emplacement occup par
l'ancien Callao, dont on aperoit encore les ruines sous les eaux dans
la partie de la baie appele _mar Braba_. Sur quatre mille habitants,
d'aprs la tradition, il n'en survcut qu'un seul.

Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755,  l'poque
du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'croula de fond en
comble.--De nos jours, les villes d'Arquipa, d'Arica et vingt autres
ont souffert les plus grands dommages, malgr la nature des
constructions faites dsormais en vue de rsister aux secousses.

La baie de Quiron, o le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter
l'ancre, tait sans contredit le point du littoral le plus dvast par
les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme
par des haches gantes,--les dchirements du rivage,--les incroyables
diffrences des fonds sous-marins, insondables en certains points trs
voisins de la cte,--la coupe trange des rcifs qui la bordaient,--le
bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'taient
videmment dplaces, le dmontraient moins encore que l'abandon du
territoire par tous ses colons primitifs.

En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'o
s'chapprent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du chteau,
dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs annes
conscutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne
cessrent de se faire entendre. Il fut avr dans la province que sous
ce sol mouvant existait une cavit volcanique, o plages et montagnes
s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer  moins de cinq
ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens
du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour viter de
traverser cette rgion maudite.

Plus elle tait dserte, plus elle convenait au cacique Andrs et  Lon
de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la golette tatienne
avec laquelle il avait mystrieusement abord au Prou. En 1791, aprs
avoir rpandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y
tablit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient t rares
et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant tait
formidable.

La nature semblait s'tre repose longuement avant de faire un effort
suprme pour dchirer les flancs de la montagne de Quiron.

Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accrdite;--ils
crurent  bon droit que l'heure dernire sonnait pour eux;--les uns se
jetrent  genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussrent
des cris affreux.

La contenance calme d'Andrs, que l'croulement du monde entier n'aurait
pu distraire de ses motions de bonheur, le sang-froid radieux
d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent
leur courage au moment mme o le pril augmentait.

Un craquement strident, prolong, mtallique, indfinissable,  vrai
dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'ide, retentit
au loin. La terre et les flots gmissaient. Tout  coup,  gale
distance des rcifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chane de
mornes rocailleux qui forment la cte nord de la baie, un clat se fit
dans le sens vertical; quelques blocs normes se dtachrent de la
montagne, et roulant avec fracas, laissrent apercevoir une caverne
profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors ferme, affectait la
forme d'un angle trs aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la
ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pntra point. De la
distance o se trouvaient Andrs, Isabelle et Lon, l'on ne pouvait
juger de sa configuration intrieure.

D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de
rochers eurent lieu  et l, il sembla mme que la disposition des
rcifs venait de changer.

La mer, arrache de son lit, s'leva par sept fois  une hauteur
effrayante; par sept fois, laissant le fond  sec, elle recula vers le
large,  tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et
faillit se briser. Mais le cble tait fil par le bout, quelques voiles
s'ouvraient  un vent encore frais; le navire, entran au dehors,
parvint  s'y maintenir.

Le canot qui venait d'amener  terre Isabelle et son poux fut fracass
tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses
que les ras de mare les plus furieux ne sauraient submerger.

Le plateau sur lequel taient runis Andrs, Isabelle et leurs amis
oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut 
dplorer aucun malheur.

Le brig tait hors de pril: trangers ou Pruviens, tous les hommes
taient sains et saufs, et le vieux chteau de Quiron ne souffrit point.

Soit que ses murs, contretenus par des tais, dussent  leur vtust
mme l'lasticit qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet
de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il rsista.

Et quand les pais nuages de poussire soulevs par la commotion furent
lentement retombs, Andrs, qui venait d'embrasser et de remercier avec
effusion le Lion de la mer, dsormais son fils, put s'crier enfin:

--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a
conserve.

--Oui, mon pre, allons, dit Lon de Roqueforte en lui offrant l'appui
de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jet un coup
d'oeil dans cette cavit qui s'est ouverte,--miraculeusement
peut-tre,-- l'instant mme o nous abordions.

--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.

--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une ide vaine?

On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrs
au chteau de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de
tous les serviteurs.

Paraw, qui suivait de prs le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en
langue espagnole:

--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma
des grandes eaux sales, le Vautour des mornes et des les, le Feu qui
claire et qui brle, le Soleil de l'Ocan!... Ce qu'il annonce arrive.
Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il
se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous
donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!

Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas,
bien que ceux-ci fussent relativement civiliss.

Ils taient chrtiens, possdaient pour la plupart quelques
connaissances lmentaires, devaient  leur contact avec les Espagnols
des ides opposes aux froces prjugs d'un anthropophage, et
appartenaient  une nation sortie de la barbarie fort antrieurement 
la conqute des Pizarre; mais aucun d'eux n'tait de la classe
suprieure. Serviteurs d'Andrs, pcheurs, chasseurs, mineurs ou simples
paysans, ils ne possdaient pas l'ducation ncessaire pour se
soustraire  l'influence de l'enthousiaste Paraw. Eux-mmes fondaient,
d'ailleurs, leurs plus chres esprances sur le retour du Lion de la
mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus 
couter le No-Zlandais, dont l'intelligence naturelle tait, du reste,
bien au-dessus de la leur?

Devant eux, le dernier reprsentant de la race toujours vnre de leurs
anciens rois marchait appuy sur l'paule d'Isabelle, leur reine, et sur
le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur librateur et leur prince.
Ils croyaient donc, avec Paraw, que la terre, la mer, le ciel du Prou
et les Condors, emblmes vivants de leur patrie, avaient salu comme eux
le dbarquement des jeunes poux.

Aux approches du chteau de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec
son aeul, fit un signe au No-Zlandais; puis, ils se dirigrent
ensemble vers la grande caverne, d'o s'chappaient d'paisses vapeurs.

Une chausse de roches empchait seule la mer de remplir le bassin qui
en occupait le fond. Cramponns  quelques saillies, le capitaine et son
sauvage s'aventurrent dans la galerie naturelle. Sous une vote de cent
cinquante pieds environ, elle dcrivait une sorte de courbe et se
prolongeait fort avant vers la gauche.

--Victoire! s'cria Lon de Roqueforte.

--Pi-h! dit le fanatique insulaire, la terre a obi  LO l'_Atoua_!

--Non, Paraw, ce n'est point  moi qu'elle a obi, reprit Lon de
Roqueforte, comme pour attnuer le blasphme naf de son compagnon; non!
mais le Dieu tout-puissant qui protge les opprims a permis qu'un
phnomne terrible servt mes projets.

Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un gnie disposant d'une
force suprieure,--et d'un bout  l'autre de la Polynsie, des
circonstances tranges avaient contribu  propager cette
croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tte les chtiments
clestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu' Dieu.

--Toute me est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis
esprit, je le suis encore comme dpositaire de la grande pense royale
qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espre, avec la protection
du Ciel.

Telle tait,  ses propres yeux, la justification de Lon de Roqueforte;
il se laissa rattacher, par un mythe trange,  la mmoire de Surville
et de Marion; il jugea ncessaire de laisser croire aux peuples qu'il
tait immortel.

--LO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule
des larges desseins de civilisation et de libert qui guidaient Lon
lui-mme. Les Polynsiens dvous  sa cause la prirent au propre; ils
en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit
dans les combats.

Au sortir de l'immense caverne vote, casemate naturelle, dont un
cratre de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles,
croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pntr:

--Lo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a cri: Victoire! Lo
l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrt comme un fruit mr. Dans quel
dessein? Paraw ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maou,
l'Ombre immortelle, le sait. Et Maou a ordonn ce que Lo voulait,
parce que Lo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle
tout-puissant de Maou.

_Maou_, ailleurs _Nou_, est le Dieu triple: L'habitant du ciel, le
dieu de la colre et de la mort, et le dieu des lments.--Ou encore,
d'aprs une classification trs diffrente: Dieu le Pre, Dieu le Fils
et Dieu l'Oiseau.--Enfin, suivant quelques indignes, Maou-Moua et
Maou-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et mme
Dieu, attendu que l'an tua, mangea et s'assimila ainsi son frre. Et
de cette fable driveraient la coutume de manger les ennemis et la
croyance qu'en les dvorant, on absorbe en soi leur courage, leur
intelligence, leur me.--En tous cas, les No-Zlandais dfinissent Dieu
ou Maou, l'_Atoua_ suprme, par les remarquables qualifications
d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.

--Plaise  Dieu que Paraw dise vrai! rpondit Lon avec une motion
pieuse.

Il mesurait de l'oeil la longue ouverture de la caverne et se
rjouissait en remarquant combien il serait facile de la dissimuler, car
elle tait oblique et fort troite au sommet. On pourrait aisment la
murer avec un lger chaffaudage de terre grasse mle  des roches
brises et au besoin la rendre impntrable.

Paraw reut ordre de rallier les canotiers de l'embarcation brise, de
monter avec eux la plus grande des balses et de se rendre  bord du brig
pour dire au lieutenant de revenir au mouillage.




XX

VASTES DESSEINS.


Lon de Roqueforte se dirigea vers le chteau de Quiron, o Isabelle,
quand il reparut, achevait de faire  son aeul le rcit de ses deux ans
d'exil en Espagne, de la mort de son pre, de la conduite de don Ramon,
de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traverse du
brig _le Lion_.

Le vieux cacique tait vivement mu.

--Mon fils, vous avez dpass mes esprances, dit-il; vous ne vous tes
point born  combler mes voeux en me ramenant ma fille bien-aime; vous
avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre
affranchissement; vous revenez avec un brig bien arm, avec des armes et
des munitions de guerre, et vous avez en outre  vos ordres une belle
frgate,  ce que m'apprend Isabelle.

--Trop faiblement arme d'un quipage de prise, et hors d'tat de
rsister  un navire de mme rang.

--Nous complterons son quipage! s'cria Andrs. Votre dernire
victoire navale, en grandissant votre renomme, prdisposera, je
l'espre, en notre faveur la Rpublique franaise, protectrice naturelle
des peuples esclaves qui veulent s'manciper. Et vous saurez accomplir
avec son concours la mission que vous aviez reue du roi Louis XVI.

Lon de Roqueforte hocha la tte, non qu'il trouvt la proposition par
trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de prs
et sainement apprci la situation de la France.

--Noble Andrs, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de
l'homme est courte relativement  celle des peuples. Ouvrier de
l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la dlivrance?
L'Amrique du Sud, tout entire, s'mancipera comme s'est mancipe
celle du Nord. Le Portugal d'un ct, l'Espagne de l'autre, perdront
leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des
tats nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili,
le Paraguay, le Brsil, le Prou, deviendront autant d'empires
indpendants; une politique nouvelle rgira ces contres. Malheur,
alors, malheur aux nations indignes qui se laisseront dpouiller de
leurs droits!... Ds aujourd'hui, mon pre, nos efforts doivent tendre 
les prparer  jouer leur rle dans la guerre que je prvois, sans
pouvoir en assigner la date.

--Bien! fit Andrs, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce
sens aux peuples qui le vnrent!

--Votre fille, s'cria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes
en criant  ses frres: Combattez en hommes libres!...

--Qu'est-il arriv aux tats-Unis d'Amrique? ajouta Lon: les
malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indpendance, sont
rests dans la mme situation que sous la domination anglaise.

--Oui! dit Andrs, faisant un cruel retour vers le pass, il en a t l
comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retir aucun avantage
des querelles de leurs oppresseurs. Ds l'origine de la conqute,
lorsque les Castillans se dchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et
les Almagro s'gorgeaient dans notre infortun pays, pourquoi les
Pruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi
que les Espagnols avaient profit des ntres? O Jos Gabriel, grand chef
des Condors, mon glorieux prdcesseur, que n'tais-tu vivant  cette
poque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que
les Espagnols d'Europe et ceux d'Amrique se diviseront... C'est bien!
soyons prts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec
l'un ni avec l'autre parti!...

Lon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?--non, assurment;--mais se
gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prmature:

--La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases sculaires; le monde
est plus profondment branl que ces rivages ne l'taient tout 
l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavits souterraines
s'entr'ouvrent  miracle...

--Lon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que
vous dsiriez?

--Oui, mon amie; j'en ai remerci Dieu.

--Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrs en se levant
et en dcouvrant son front vnrable. J'ignore  quoi peut servir cet
antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi  quoi
servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs
fortifications surcharges d'artillerie.

Isabelle et son aeul se tournrent vers une sainte image du Rdempteur,
place au point le plus apparent de la salle o avait lieu leur
mmorable confrence de famille.--Lon les imita; et aprs un instant de
religieux silence:

--Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agite, ses entrailles
se dchirent et la terre du Prou offre dans son sein un asile
mystrieux  mes vaisseaux. Je puis cacher sous les votes de la grande
caverne, non-seulement ma frgate et plusieurs autres btiments, mais
encore des approvisionnements pour plusieurs annes de guerre. Je
cherchais un arsenal; j'avais conu dj divers projets d'une excution
trs difficile, la difficult s'est rsolue. J'ai mieux que tout ce que
je rvais. Telle est la cause de ma joie. Voil mon secret, que je ne
dvoile qu' vous, car il faudra procder avec une prudente dfiance;
voil le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la
Providence divine.

--Les enfants du Prou, dit le successeur des Incas, savent garder les
secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans,
nos pres ont conspir contre la domination espagnole sans qu'aucun
d'eux ait trahi leur vaste complot[10].

[Note 10: Historique.]

--Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les
plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon ct, je n'emploierai que
mes marins les plus fidles.--Eh bien, de mme qu'un formidable
tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de mme la terrible
commotion europenne qui renverse les trnes et allume la grande guerre
entre toutes les grandes nations, aura pour consquence
l'affranchissement des peuples de l'Amrique. En attendant le
contre-coup de la rvolution du vieux monde, que le monde nouveau se
tienne sur ses gardes! Tt ou tard,--mais qui saurait dire quand?--les
laves du volcan qui fait explosion en France se rpandront, comme un
torrent de feu, jusqu'en ces contres. Alors, l'heure sera venue de
courir aux armes!

Lon, aprs un moment de silence, reprit avec lenteur:

--Quant  moi, vous le savez, Andrs, et toi, Isabelle, qui connais
maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas 
l'affranchissement du Prou que je dois consacrer mes principaux
efforts.--Avant tout, je suis Franais, et mon devoir, qu'un roi de
France m'a lgu, est de m'opposer par tous les moyens  ce qu'aucune
influence trangre ne prdomine sur ces mers, leurs les et leurs
rivages. L'Angleterre est prte  recueillir l'hritage de
l'Espagne.--Esclavage pour esclavage,  quoi bon changer? L'Angleterre a
l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut
que les civiliser en protgeant leur indpendance. Or, tandis qu'en
Europe clate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra
point  la France de tourner les yeux vers ces parages,--mon rle obscur
 moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts
prvus par le roi Louis XVI depuis l'poque de la guerre d'Amrique.
Telle est ma mission, elle sied  mon patriotisme et  mon amour de
l'humanit; elle concide avec les intrts de ma patrie, avec ceux de
la vtre. Soyez indpendants, peuples de l'Amrique du Sud, mais vous,
braves indignes des archipels du grand Ocan, ne devenez pas esclaves!
Mexicains et Pruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun
peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les
Indes imiter les Amriques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre rgne
sur un nouvel empire dans l'Ocanie, o j'ai jur de la combattre, o je
dois l'empcher de faire de rapides progrs  la faveur des guerres qui
ensanglantent la vieille Europe.

--Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrs, et pourtant je
dplore que vous vous proposiez des tches si diverses. Le Prou est 
plus de six cents lieues des les polynsiennes les moins loignes;
nous abandonnerez-vous donc sans cesse?

--Si ma tche est complexe, elle est une, rpondit Sans-Peur. Je suis
marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui
qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne ngligera jamais les
intrts sacrs du Prou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des
forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entire; mes
fils, s'il plat  Dieu, continueront mon oeuvre de librateur.

Isabelle rougit  ces mots; Andrs se prit  sourire; l'entretien devint
intime, tendre et paternel.

On parla du fils que Lon se promettait dj, de l'an de la famille,
de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce
descendant des Mrovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet
hritier des nobles ambitions du comte Lon de Roqueforte, l'_Atoua_ de
la Polynsie, le _Puma del mar_, Sans-Peur le Corsaire?

Le vieux cacique opina pour un nom emprunt aux annales du Prou; rien
ne valait  ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.--Lon
proposa Mrove, Clodion et Clovis.--Isabelle souriait sans rclamer
pour que son fils s'appelt Sanche, Garcie ou Ramon.

--Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.

--C'est impossible! s'cria le vieil Andrs avec feu.

Sur quoi le capitaine se prit  rire de bon coeur.

       *       *       *       *       *

Le brig _le Lion_ avait regagn son mouillage. Camuset entendait sans y
rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec matre
Taillevent. En matelot bas normand qu'il tait, l'honnte garon se
permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore
de la Nouvelle-Zlande.

Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations,
leurs aventures, leurs combats.

Paraw se vantait parfois d'avoir mang quelqu'un de ses ennemis tus 
la guerre.

--LO l'_Atoua_ vous a pourtant interdit cette vilaine coutume,
objectait le matre, qui, racontant  sa manire la rvolution
franaise, faisait rugir l'aristocratique cannibale.

Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine,
qui, malgr sa qualit de gentilhomme, osa frquenter les ports de
France sous le rgime de la Terreur.

Paraw trouvait que la perscution des _Rangatiras_ (des nobles et des
chefs) par les _Tangata-itis_ et les _Tangata-waris_ (les bourgeois et
les gens du peuple) tait le comble de la barbarie; la mort du
_Rangatira-rahi_ Louis XVI lui parut monstrueuse.

--Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger,
afin que sa vertu s'ajoute  la mienne; mais eux, vos _Tangatas_, quel
avantage ont-ils eu  tuer ce grand chef qui tait, je m'en souviens,
l'ami de LO l'_Atoua_?

Matre Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la
fraternit de la guillotine  un anthropophage pareil, lui raconta les
courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les ctes
de Galice.

--Est il donc heureux ce matre Taillevent! pensait le jeune Camuset; il
vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle
franais et anglais!...

La nuit tait descendue sur la baie de Quiron.

Dans leurs cases, qui n'taient, pour la plupart, que des dpendances du
vieux chteau, les Pruviens se disaient:

--Le Lion de la mer a ramen la fille du Soleil, la terre des Incas a
trembl d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef
des Condors n'est pas endormi dans l'le de plomb.




XXI

LES DBUTS DU LION.


Les vastes desseins auxquels Lon de Roqueforte devait consacrer son
existence aventureuse lui furent inspirs par des causes diverses, dont
la combinaison dcida de sa destine.

Ds l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles
traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'tait montre hostile 
l'autorit royale. Tour  tour vassaux rebelles, chefs de partisans,
ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstins, les
Roqueforte, dont l'arbre gnalogique est hriss des noms mrovingiens
de Clodomir, Chilpric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se
rsignrent jamais compltement  n'tre que de simples comtes lorrains.

L'oncle de Lon servait nanmoins dans la marine du roi. Le dsir
romanesque d'aller fonder par del les mers une nouvelle monarchie
mrovingienne fut le mobile, aussi puril que bizarre, qui poussa Lon 
s'embarquer, ds l'ge de treize ans, sous les ordres de son oncle.

Moins d'un an aprs, il s'enflammait pour la cause de l'indpendance
amricaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine
franaise.

Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et  la
Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du
plus grand mrite, reut la mission dlicate d'explorer l'Ocanie et d'y
faire prvaloir l'influence franaise. On sait comment se termina cette
campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre
main, trac l'itinraire.

La frgate du vicomte de Roqueforte prit aprs un beau combat en vue
des ctes du Prou.--Lon se trouva dpositaire de tous les documents
officiels renferms, selon l'usage, dans une bote de plomb.

Ml tout aussitt  l'insurrection pruvienne et craignant que ces
pices importantes ne fussent dtruites, il les apprit par coeur; il les
confia ensuite  son matelot Taillevent, qui lui-mme en connaissait la
substance.

Cette tude remplit Lon d'une admiration enthousiaste.

Ds lors, il rattacha trs logiquement les projets libraux du roi, non
 ses vaines ides d'enfance, mais  la cause de tous les peuples
d'outre-mer opprims par les nations europennes. Il avait combattu sous
le drapeau de la France pour les Amricains du Nord; il combattait sous
la bannire des Incas pour les Pruviens; et les instructions royales
disaient littralement:

La France ne veut pas conqurir, mais protger. Les tablissements
qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que
pour rsister  l'influence britannique. Il importe de respecter
l'indpendance des indignes, de les civiliser, de les convertir au
catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les
asservir.

Le vicomte de Roqueforte s'tait fort habilement conform  ces vues
gnreuses; les rapports et mmoires qu'il adressait au roi en taient
la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il dterminait les
principaux points sur lesquels la France devrait fonder des
tablissements dfensifs; il relatait ses confrences avec les chefs et
donnait un aperu judicieux des querelles intestines des peuplades
importantes.

Partout o sa frgate avait relch, il avait recherch la cause la plus
juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estime en gnral
depuis le voyage de Bougainville, fort redoute depuis ceux de Surville
et de Marion du Fresne.

Cependant les Anglais avaient fait des progrs immenses. Le renom du
capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A
l'le d'Haoua (Sandwich), o il avait t massacr le 14 fvrier 1779,
aprs y avoir t accueilli comme le dieu Rono, attendu par les
insulaires, la lgende antique reprenait le dessus. Les indignes
rendaient les honneurs divins  sa mmoire, et croyaient fermement qu'il
ressusciterait pour se venger[11].

[Note 11: Historique.]

Lon de Roqueforte s'cria en lisant ce passage:

--Armons-nous des mmes armes que nos ennemis. Aux lgendes, opposons
les lgendes. Ce que les indignes des Sandwich croient de l'Anglais
Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynsiens
le crussent d'un Franais tel que Marion du Fresne. En 1771,  la
Nouvelle-Zlande, les naturels, jaloux d'user de reprsailles envers les
compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion,
Surville et Bougainville lui-mme, deviennent pour eux un seul _Atoua_,
un esprit svre, mais bienfaisant; terrible, mais juste; reprsentant
l'influence librale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent
aussi _Tout_, reprsente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.

A dix-sept ans, dans les gorges du Prou, entre deux combats, Lon de
Roqueforte conut cette ide. Au bout de peu d'annes, il l'avait mise 
excution; la lgende du _Lion de la mer_ luttait contre celle du dieu
Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle
qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent  la vrit; mais aussi
eut-il toujours la prsence d'esprit ncessaire pour les faire tourner 
son avantage.

       *       *       *       *       *

En 1781, les insurgs pruviens s'taient diviss par bandes, dont
l'une, sous les ordres de Lon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols
l'attaqurent avec des forces suprieures dans la valle de Siguay.
Lon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les
communications entre l'intrieur et le littoral. Mais, hlas! le jeune
capitaine, frapp d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y
laisse pour mort; les Quichuas, pouvants, se dbandent et retombent
sous la domination espagnole.

Lon dut son salut au fidle Taillevent, qui, charg de son corps,
franchit  la nage un bras de rivire, trouve asile dans la hutte d'un
mineur, l'y soigne, le gurit, et enfin se rend au port d'Arquipa, o
il finit par s'enrler  bord d'un petit btiment du pays. A la faveur
d'un dguisement, Lon se risque dans la ville, s'introduit dans le
navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.

Avec le coup d'oeil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jug que
le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son
patron exportait des matires d'or et d'argent en dpit des lois
espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers
tablis aux les Gallapagos. La fraude ayant t dcouverte, un
garde-cte se tenait embusqu au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a
que le temps de prendre chasse. L'quipage aurait t condamn aux
travaux des mines, le patron  la corde; Lon et Taillevent ne pouvaient
esprer aucune grce. La consternation rgnait  bord. Lon se nomme
enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obissance;
de l'aveu commun, il s'empare du commandement.

De l date sa vie de grandes aventures maritimes.

Une navigation audacieuse au milieu des rcifs et un naufrage simul le
dbarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal
aux Gallapagos, part pour les les Marquises, s'y fait reconnatre par
un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce
chef et ne tarde pas  diriger un hardi coup de main contre un
trois-mts anglais mouill  Nouka-Hiva.

Le trois-mts enlev prend le nom de _Lion de la mer_, il arbore le
drapeau de la France; puis, arm de contrebandiers, d'insulaires et
mme d'un certain nombre d'aventuriers franais recueillis a et l, il
parcourt tous les archipels, o Lon renoue des relations utiles avec
les principaux chefs.

La nature de l'quipage met le jeune capitaine dans l'impossibilit
absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses
nouvelles en France, et songe  se rendre dans les possessions
hollandaises ou espagnoles.

Aux approches des Moluques, il est attaqu par des pirates chinois qui,
croyant faire une belle prise, sont pris eux-mmes et pendus  bout de
vergues.

Lon se transporte sur la jonque arme de quelques bouches  feu, et
navigue de conserve avec son trois-mts.

Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salu par la
borde  mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale
le met dans le cas de lgitime dfense; le brig, pris  l'abordage,
devient le navire amiral de Lon, qui, aprs un tel exploit, n'a plus la
tmrit de se rendre  Manille. En vain le capitaine espagnol se
confond en excuses et rclame la restitution de son btiment.

--La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui rpond Lon de
Roqueforte. Malgr la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqu;
malgr la paix, je dclare votre brig de bonne prise.

--Mais,  votre allure, j'ai cru que vous tiez un pirate chinois.

--J'avais arbor mes couleurs. Du reste, voici un pli adress au
ministre de la marine franaise; il ne relate que des faits dont vous
convenez vous-mme. Fondez vos rclamations sur mon rapport, et que Dieu
vous garde!

Une chaloupe fut mise  la disposition du capitaine espagnol et de ses
gens, tandis que Lon se dirigeait vers la Nouvelle-Zlande, o une
belle corvette anglaise tait au mouillage dans la baie des Iles, quand
les trois navires parurent  l'horizon.




XXII

DERRIRE LE RIDEAU.


Au point du jour, moins de douze heures aprs le tremblement de terre de
Quiron, Taillevent et Paraw, tout en fumant la pipe sur le gaillard
d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse
journe de la baie des Iles.

--Quelle entre!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te
rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?

--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LO l'_Atoua_,
nous faisant  nous le signal du ralliement gnral  vos bords, je
poussai le cri de guerre: Pi-H!... je me jetai dans ma pirogue...

Paraw s'interrompit brusquement.

--J'entends le canon! murmura-t-il.

--Vrai? fit le matre.

--J'entends le canon, l-bas! rpta le No-Zlandais en dsignant du
geste le ct du sud-ouest.

Le matre d'quipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots
interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.

Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large,
par del les terres du sud-ouest.

--Ah! tonnerre du tonnerre! s'cria matre Taillevent, c'est notre
pauvre frgate, je parie, qui est chasse par quelque croiseur
espagnol. Un canot  la mer! Qu'on aille prvenir le capitaine!

Dj une balse se dtachait du rivage; Lon, qui la montait, faisait
signe de lever l'ancre en larguant les voiles.

A peine tait-il sur le pont que le brig prit le large.

Andrs, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le
Corsaire.

Du sommet du promontoire. Ils aperurent bientt _la Lionne_, qui fuyait
chasse de prs par une frgate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.

--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble...
Pourquoi ne suis-je point  bord avec lui?

--Ma fille, tu m'oublies, rpondit le vieux cacique d'un ton de doux
reproche; tu ne m'as t rendue qu'hier, chre enfant, et je serais dj
spar de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends piti
de ma faiblesse; je frmis, moi aussi, mais au moins je puis te presser
sur mon coeur.

Isabelle, d'un regard enflamm, suivait les mouvements des trois
navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs
manoeuvres aux Pruviens tonns:

--Il ne veut que sauver sa frgate!... Il vitera un combat trop
ingal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers...
L'espagnole court droit sur lui... elle va l'craser!...

Une borde clata; un pais nuage de fume enveloppait les trois
combattants.

Le rideau qui s'paississait  chaque borde nouvelle, ne tarda point 
cacher aux Pruviens les deux frgates et le brig _le Lion_. Aucun d'eux
n'ignorait que la frgate espagnole, compltement arme en guerre,
prsentait une force bien suprieure  celle de Lon de Roqueforte. Les
alarmes d'Isabelle s'taient trahies; elle cessa de parler; alors le
vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:

--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu' ce jour, n'a
cess de protger ton poux. Admire l'enchanement des faits
providentiels qui l'ont successivement conduit  toutes les extrmits
du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantt sa valeur honore et
fait respecter le pavillon de sa patrie; tantt il embrasse la cause
d'un peuple malheureux dont il relvera le courage. Ici, tu le vois
apparatre en librateur; l, il venge des offenses ou punit des crimes.
En Espagne, il t'arrache  une sorte de servitude; il change, par ses
nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amiti gnreuse, il te
rend un frre. En France, malgr les troubles civils, il se fait
glorifier par tous les partis; un roi lui lgue une de ses plus grandes
penses; une Rpublique le compte parmi ses plus braves citoyens. Un
jour, guid par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives
inhospitalires dont l'Espagne bannit tous les pavillons trangers; il
m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille
de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serre dans mes bras; et aujourd'hui,
je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bont divines!

--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes
esprances galent les vtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me
dit: Victoire! et salut!... Mais aussi je ne puis oublier que le sort
des armes trahit les plus braves!

--Ma fille, reprit le vieillard, touffe ces craintes; ne te rappelle
que le cri des peuples qui aiment ton poux: _Le Lion de la mer_ ne
meurt pas!...

--Les dcrets de Dieu sont impntrables, rpondit Isabelle. Jos
Gabriel prit ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est rduit
 vivre cach dans des ruines!

Andrs courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait  voix basse:

--Les revers, trop souvent, suivent les succs. Lon lui-mme, aprs
avoir eu sous ses ordres une escadre entire, a d battre les mers avec
une frle pirogue.

--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son
oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?

Andrs faisait allusion  l'un des plus dramatiques pisodes de la
carrire du hros de l'Ocanie. Pour inspirer  sa fille une confiance
qui, par moments, lui manquait  lui-mme, il citait tour  tour les
principaux vnements d'une vie de prils, thme des entretiens
hroques de matre Taillevent et du No-Zlandais Paraw.




XXIII

HISTOIRE DE DIX ANNES.


Origines de la lgende.


Aprs leur vasion du Prou, Lon et Taillevent avaient successivement
combattu aux les Marquises et dans les principaux groupes de l'Ocanie,
peupls par la belle race polynsienne, au teint lgrement bronz, au
front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes
correctes.

Guid par les prcieux mmoires du vicomte de Roqueforte, son oncle,
qui, fort souvent, l'avait associ au travail de sa relation du voyage,
Lon, mri de bonne heure par l'exprience des grandes aventures, avait
un avantage immense sur tout autre Europen plac dans une position
semblable  la sienne. Endurci  toutes les fatigues par ses campagnes
dans les Andes et les Cordillres, il tait habitu  exercer le
commandement. Il possdait les lments des principaux idiomes
polynsiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il
n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait
muni, depuis la prise du trois-mts anglais, des meilleures cartes
marines du temps.

Ainsi, tout concourut  le rendre apte aux entreprises dont il se
chargea, un peu malgr lui,--devanant et dpassant de la sorte les
instructions donnes par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois
qu'il se mla aux querelles des indignes:  Tati, o il se fit
confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des
Navigateurs, aux les Tonga, et enfin  la Nouvelle-Zlande, il ne se
trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il
recruta des matelots parmi les naturels.

Et la lgende de LO l'_Atoua_ naquit comme un fruit de sa sagesse et de
sa valeur.

Ce _Lion de la mer_, qui sortait du milieu des temptes pour soulever ou
rconcilier les peuplades, semblait dou d'une science suprieure; son
nergie, sa bravoure compltaient le prestige.

A la Nouvelle-Zlande surtout, Lon prit  coeur de se crer un point
d'appui. Cette grande terre offrait des ressources prcieuses. Nulle
part en Polynsie, si ce n'est pourtant aux les Tonga, les naturels ne
sont plus avancs dans l'art de la navigation et aussi propres  devenir
d'excellents matelots. Nulle part il n'tait plus facile de trouver des
allis; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invtrs
des Wangaroas qui avaient attaqu Surville et massacr Marion du Fresne.

Paraw, ds lors, reconnut Lon pour _Rangatira-rahi_, chef des chefs
d'une ligue offensive et dfensive, dont le centre fut la baie des Iles.

Dj pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouill dans cette
vaste baie, explore notamment par le capitaine Cook; mais Lon, en
accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur
inspirer la haine ardente des Anglais.

La corvette de _la tribu de Tout_ ne rencontra que des dispositions
hostiles parmi les indignes du littoral. Si elle ne fut point attaque
tout d'abord, c'est que Paraw et les divers chefs de peuplades, aprs
avoir compt ses canons, jugrent impossible de la vaincre. Mais  peine
eurent-ils aperu le pavillon de LO l'_Atoua_, leur _Rangatira-rahi_,
que dans toutes les criques, sur tous les lots, sur toutes les rives,
le cri de guerre Pi-h! fut pouss comme par un seul homme.

Cent pirogues charges de combattants rallient la jonque chinoise, le
trois-mts et le brig enlev devant Manille.

Une action sanglante s'engage aussitt.

Lon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses
manoeuvres de voiles et d'artillerie, vita longtemps le choc.
L'artillerie du brig espagnol, et  plus forte raison celle de la
jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mts tait  peine arm en
guerre. Il fallait se hter de jouer quitte ou double, sinon la corvette
parvenait  gagner le large.

Au risque d'tre coul, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en
ordonnant  ses deux conserves d'imiter sa manoeuvre. Le brig et la
jonque sont cribls, mais atteignent le but; le trois-mts s'accroche
enfin; malgr la fusillade, malgr la mitraille qui clate  bout
portant, les No-Zlandais montent  l'assaut.

Le dnoment fut un carnage affreux.

Paraw dploya toute sa frocit de _Rangatira_ de haut rang; la hache
de matre Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tte.

Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se dfendirent
avec le courage du dsespoir. Malgr tous les efforts du jeune capitaine
franais, aucun d'eux n'chappa aux fureurs cannibales de ses allis.
Les corps des officiers servirent  un banquet dont les horreurs
empchaient Lon de jouir de son triomphe.

Mais comment lutter tout d'abord contre les prjugs atroces des
No-Zlandais? Comment les empcher de se conformer  leurs coutumes
fondes sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier,
Lon n'aurait pas hsit  compromettre son autorit encore mal
affermie, et il aurait succomb sans doute. Pour arracher des cadavres
aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, prir obscurment
aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrs faits dans
les autres les, et laisser disparatre tous les rsultats de la
mission donne au vicomte de Roqueforte?

Avec le deuil dans le coeur, Lon se retira sur sa nouvelle corvette,
aprs avoir avis aux plus urgentes rparations de ses navires. Le peu
d'Europens qu'il avait sous ses ordres le secondrent activement. On
choua en lieu sr le brig et le trois-mts; on lana la jonque au plein
pour la dmolir, afin d'utiliser ses matriaux.

Cependant, le repas triomphal des No-Zlandais, dont les chants
d'ivresse retentissaient au sommet de leur _P_, ou enceinte fortifie,
provoqua quelques grossires railleries parmi les rares matelots
franais ou les anciens contrebandiers pruviens qui travaillaient sous
les ordres de Taillevent.

--Silence!... mille fois silence!... s'cria svrement le jeune
capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de
Paraw et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la piti; par
moments, j'ai honte de m'tre alli  ces tres froces...

--Pardonnerez! capitaine, dit le matre, nos sauvages nous ont tout de
mme par une fire coque. Et quant aux Anglais, dame!... tre mangs
par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami
Paraw, foi de matelot, je n'en fais pas la diffrence!... Tenez,
franchement, l, si j'avais le choix,--un fichu choix, parlant par
respect,--eh bien, j'aimerais mieux tre mang rti que tout cru, et 
la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.

--Il ne s'agit point de toi, mon garon, mais des No-Zlandais, dont le
cannibalisme fait disparatre les meilleures qualits. Je veux que, ds
demain, chacun de vous leur dise que LO l'_Atoua_ est irrit, qu'il
rprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...

--On fera[NT1] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les
sauvages qui sont en got se fchent et nous mangent  notre tour,
dame!... minute, avant d'tre embroch, je rpterai que mon choix tait
un fichu choix!...

--Assez, Taillevent!... interrompit Lon.

Puis il rentra dans sa chambre, rflchit longuement, reconnut le danger
qu'il y aurait  s'aliner les indignes et songea au moyen d'opposer
leurs coutumes  leurs coutumes, leurs superstitions  leur prjug le
plus froce.

--Je me ferai _tabou_! s'cria-t-il enfin.

L'on nomme _tabou_, dans toute la Polynsie, depuis la Nouvelle-Zlande
jusqu' l'archipel d'Haoua (Sandwich), une interdiction sacre qui peut
frapper tout tre vivant ou tout objet inanim, lequel ds lors devient
le _tabou_ proprement dit. Le but primitif du _tabou_ fut, sans aucun
doute, d'apaiser la colre de la divinit, et de se la rendre favorable,
en s'imposant une privation volontaire proportionne  la grandeur de
l'offense ou du courroux prsum de Dieu[12]. Un animal, une plante,
une le, un cours d'eau _tabous_ par l'_ariki_ ou prtre, sont
inviolables sous peine de sacrilge.--Le prdcesseur du roi d'Haoua
Tamha-Mha tait tellement _tabou_, qu'on ne devait jamais le voir
pendant le jour, et que l'on mettait  mort quiconque l'aurait entrevu,
ne ft-ce que par hasard[13]. A la Nouvelle-Zlande, le _tabou_ porte
les naturels  s'opposer  l'importation dans leur le des btes 
cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrs.

[Note 12: DOMENY DE RIENZI.--_Ocanie_.]

[Note 13: LESSON.]

Ds qu'il eut pris sa rsolution, Lon rassembla ses trois premiers
subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris
devant Manille fut donn  l'ancien patron des contrebandiers
pruviens;--celui du trois-mts enlev  Nouka-Hiva chut au plus
intelligent des matelots franais, espce d'aventurier cosmopolite qui
rpondait au sobriquet de Tourvif;--quant  la corvette, Taillevent en
resta charg, ainsi que de la direction suprieure.--Les ordres les plus
prcis concernant les rparations furent donns  ces trois chefs.

--Maintenant, je vous quitte, ajouta Lon, et demain quand les
insulaires vous demanderont LO l'_Atoua_, vous leur direz qu'il s'est
_tabou_ par l'ordre de Maou, le Dieu tout-puissant, qui rgne sur le
ciel et sur la terre.

Lon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrtement
donn ses instructions au fidle Taillevent.

Celui-ci, dj grognard, quoique de dix ans plus jeune qu' l'poque du
tremblement de terre de Quiron,--grogna, mais obit.

Le lendemain, la consternation se rpandit parmi les amis de Paraw et
les autres Polynsiens des quipages. Les Europens eux-mmes taient
fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait
qu'avec plus d'ardeur aux rparations qui durrent prs d'un mois.

Pendant ce mois entier, Lon se tint cach dans un lot dj _tabou_
pour une cause diffrente; de l, au moyen de sa lunette d'approche, il
pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue  flot et
communiquait, tantt sur un point, tantt sur un autre, avec Taillevent,
qui lui apportait mystrieusement des vivres et le tenait au courant de
toutes choses.

Or, les tribus de Paraw et de ses allis continuant  tre en guerre
contre les Wangaroas et les leurs, une expdition victorieuse revint
ramenant des prisonniers qu'on s'apprtait  immoler et  manger, selon
les rites antiques.

La nuit tait sombre, les indignes dansaient le Pi-h avec cet ensemble
extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les
_arikis_ allaient frapper les victimes; tout  coup, au-dessus des
palissades du talus le plus lev, un dieu leur apparat tenant d'une
main une torche rouge, de l'autre une pe flamboyante.

Des cercles de feu dtonnent en tourbillonnant autour de sa tte et de
ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par
moments, des gerbes d'toiles s'chappant de sa chevelure, retombent en
pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses
pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'lvent
soudainement de tous cts.

Tandis que ce spectacle magique merveille les naturels, tous les
Europens de la flottille pntrent dans l'enceinte en criant:

--LO l'_Atoua_ redescendu du ciel!...

Il et t plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimp par le
ct le plus escarp du P, mais cette version n'et certainement pas
obtenu le rsultat dsir. Les Europens,  commencer par Taillevent, se
prosternaient; les indignes, _Rangatiras_, _Arikis_ ou _Tangatas_, en
firent autant.

Lon, dbarrass de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que
Taillevent fit disparatre avant le jour, s'avanait au milieu des
Wangaroas prisonniers.

--Maou, le Dieu tout-puissant, s'criait-il, _le Rangatira-rahi_ de la
terre et de la mer, a dit  LO l'_Atoua_:--Va!... le meurtre des
hommes de Marion est assez veng.--La nourriture humaine est abominable
devant Maou.

A ces mots, presque tmraires, Lon posant la main sur les ttes des
prisonniers les dclara _tabous_.

Personne n'osa murmurer, tant les fuses, les ptards, les soleils et
les moines, fabriqus sur l'lot, avaient frapp de stupeur tous les
indignes. LO l'_Atoua_ n'eut qu' faire un signe pour emmener les
prisonniers jusqu' son bord, o il ordonna de les mettre aux fers.

Ds le point du jour, il envoya de riches prsents en toffes chinoises
et en ustensiles  ses fidles allis; puis il eut une longue confrence
politique et religieuse avec Paraw, qui se retira satisfait;--enfin, il
mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression
d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.


Le chemin de Versailles.

Les No-Zlandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimuls; la haine se
transmet parmi eux de gnration en gnration. Aussi le navigateur
prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrme rserve  ceux qui
pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais
d'un autre ct, l'tat d'esclavage enlve aux vaincus presque toute
leur dangereuse nergie.

Les Wangaroas, successivement retirs des fers, furent tout d'abord
traits en esclaves. Matre Taillevent les instruisait au mtier de
matelots, les observait avec soin, et signalait  son capitaine ceux
chez qui la reconnaissance prenait le dessus.

Grce au prestige de LO l'_Atoua_, la plupart devinrent de bons
serviteurs. Les autres furent jets sur les ctes de la
Nouvelle-Hollande o Lon avait tabli sa croisire, et o il eut
l'occasion de faire quelques prises.

Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut oblig de les
brler.

Deux annes de navigations hardies et d'aventures tranges eurent pour
rsultat que dans tous les principaux archipels _le Lion de la mer_
n'exerait pas moins d'influence qu' la baie des Iles.

Aux Marquises, comme  la Nouvelle-Zlande, il fut proclam chef des
chefs.

Aux Samoa, on lui leva des autels.

Dans l'archipel Haoua, malgr la lgende qui faisait un dieu du
capitaine Cook, il parvint  gagner la confiance des chefs, et contribua
puissamment ainsi  l'excellent accueil qui attendait Laprouse en 1786.

A Tati, la reine rgente Hidia, mre de Pomar II, lui donna le nom de
frre; elle lui facilita les moyens d'tablir des chantiers de
construction et de rparation pour ses navires.

Aux les Tonga, un parti puissant avait embrass sa cause.

Mais avec ses quipages polynsiens, il ne pouvait songer  regagner les
mers d'Europe; ses matelots europens ne demandaient qu' s'tablir dans
les les; plusieurs fois il dut y consentir. Le dfaut d'officiers le
plaait enfin,  chaque instant, dans les plus difficiles positions.

Il rsolut de former  la grande navigation quelques indignes
intelligents, et jeta spcialement les yeux sur le No-Zlandais Paraw,
qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli dj des voyages de
plus de cent lieues hors de vue des ctes.

Comme tous les _Rangatiras_, Baleine-aux-yeux-terribles possdait des
notions astronomiques fort remarquables.

D'aprs le tmoignage des explorateurs, durant l't les No-Zlandais
consacrent des heures entires  tudier les mouvements clestes et 
veiller le moment ou telle ou telle toile paratra sur
l'horizon.--Ils savent trs bien reconnatre leur direction pendant le
jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des toiles. En mer, ils
indiquent trs exactement ainsi le gisement de leur le[14].

[Note 14: DUMONT D'URVILLE,--MARSDEN,--NICHOLAS,--D. DE RIENZI.]

Plaant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil)  la tte de sa tribu,
sous la tutelle d'un _Rangatira_ fidle  sa famille, Paraw consentit 
s'embarquer, et devint rapidement capable de manoeuvrer un navire.

Alors, les pavillons du _Lion de la mer_ acquirent une grande renomme
dans toute la Polynsie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres,
rpartis dans les divers archipels, y reprsentaient fort ardemment son
influence antibritannique. Mais, d'un autre ct, les Anglais, instruits
de ce qui se passait dans ces parages lointains, commenaient  y
expdier des navires de guerre.

L'escadrille de Lon de Roqueforte fut activement pourchasse.

Son brig s'choua sur les rcifs de Tonga; le patron, trait en pirate,
fut pendu; les indignes du parti de LO l'_Atoua_ sauvrent les canons
en plongeant, mais n'en tirrent aucun parti.

Tourvif, dans les environs des les Fidji, perdit son trois-mts sur des
cueils sous-marins.

Plusieurs btiments de rang infrieur, et entre autres une grande barque
de cabotage monte par le vaillant Paraw, coulrent sous le feu des
Anglais. Paraw russit  se sauver  la nage, et plus tard regagna son
le dans une pirogue de Tonga,--voyage de prs de cinq cent lieues, qui
n'est pas sans prcdents.

Cependant Lon avait appris  Tati que la paix tait conclue entre
l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de
continuer  faire la course; il s'abstint donc,  son grand regret,
d'attaquer plusieurs btiments de commerce dont la capture et t
facile.

Mais les croiseurs envoys  sa poursuite, considrant que la corvette
tait anglaise d'origine, monte par un quipage de Polynsiens et
commande par un aventurier sans commission rgulire d'aucun
gouvernement, ne daignrent mme point parlementer.

Ses signaux pacifiques ne reurent d'autre rponse qu'une double borde.
Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indignes fort
aguerris,  la vrit, mais incapables de l'emporter sur d'excellents
marins anglais, le jeune capitaine n'hsita pas  mettre le feu  son
bord et  s'accrocher au navire de dessous le vent.

Cette terrible scne navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage
d'Oula, dans les Carolines.

--A la mer!...  la mer!... crie Lon.

Tous ses gens s'y prcipitent et gagnent la terre  la nage.

Presque au mme instant, Taillevent allume les mches destines  faire
sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarre sous la vote
d'arcasse; Lon et Taillevent s'y affalent, et ont  peine le temps de
dborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre
de dbris.

--Pars! dit Taillevent en saisissant une pagaie.

Lon en fait autant; leur frle canot disparat bientt dans des bancs
de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.

--Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi
avancs qu'il y a six ans sur la cte du Prou.

--Doucement, matre, nous tions  califourchon sur un espar, ne sachant
que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue
parfaitement approvisionne...

--M'est avis, malgr a, que nous n'en valons gure mieux!... Les
Anglais nous cherchent  terre...

--Nous gagnerons le large cette nuit.

--Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'aprs tous nos
combats sur terre, sur mer, au Prou,  la Nouvelle-Zlande, au diable
vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.

--Comment! s'cria Lon avec feu. L'influence franaise est tablie d'un
bout  l'autre de l'ocan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des
amis, des allis dans toutes les les principales; les instructions du
roi ont t suivies et, j'ose le dire, dpasses...

--Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais
rien?

--Assurment, puisque je vais le lui dire.

--Vous y allez... avec cette pirogue?

--Sans doute!

--Sans doute... rpta matre Taillevent.

--Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin
de Versailles.

--Ah!... je n'aurais pas cru...

--videmment, car je n'ai plus d'autre parti  prendre.


Entortill par le Roi.

Matre Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de
singulires illusions,--ce qui ne l'empcha pas,  nuit tombe,
d'tablir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.

--Tant que j'ai eu des navires dont les quipages taient polynsiens,
je n'ai pu les abandonner, disait Lon. Tant que la guerre a t
lgitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu frquentes,
m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste
tait ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon
dernier btiment me rend toute libert d'agir. Avec ma corvette j'allais
me risquer dans les les de la Sonde et tcher d'y recruter chez les
Hollandais un quipage europen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas
encore t traits de pirates?--Ensuite, en bonne conscience, j'tais
tenu, au risque d'tre pris par les Anglais, de traverser encore une
fois la Polynsie, pour rendre nos pauvres camarades  leurs les. La
force des choses me dgage de cette obligation... A Versailles donc! 
Versailles! tout droit.

--Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent mdus par la
merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de
point en point, car,--au mois de mai 1780, exactement  l'poque o
Laprouse relchait aux les Haoua,--le jeune comte de Roqueforte avait
l'honneur d'tre reu en audience particulire dans le cabinet du roi
Louis XVI.

Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Lon ne se dmunissait jamais,
facilita singulirement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la
pirogue d'Oula l'tablissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux les
Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne prsenta aucune
difficult srieuse, puisque les Carolins font frquemment le mme
voyage.--Deux naufrags qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu
de dfiance. Lon et Taillevent prirent passage sur un grand
bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, o d'aventure se
trouvait en relche force pour cause d'avaries un trois-mts anglais,
qui, aprs ses rparations, devait retourner en Angleterre.

Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur
ce navire.

--Tu n'es jamais content, fit Lon; eh bien, aurais-je le choix entre un
btiment franais et celui-ci, je n'hsiterais point...

--Ni moi non plus!...

--Tu prendrais le franais?

--Parbleu, capitaine!

--Mais moi, je ne renoncerais pas  une excellente occasion de me
perfectionner en prononciation anglaise.

--Au fait, ceci est une ide! murmura Taillevent. Parler anglais comme
un Anglais pur sang, a peut servir!... Compris la consigne: Ouvrir
l'oreille, dnouer sa langue  la mode _english_, cacher la fameuse
bote de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez
d'un sauvage.

       *       *       *       *       *

Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prdilection marque
pour la marine, les grandes dcouvertes maritimes et les tudes
gographiques. Les rapports et mmoires du vicomte de Roqueforte
l'intressrent au plus haut degr;--la curiosit royale fut
singulirement surexcite par l'esquisse trs succinte des voyages de
Lon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience
trs secrte pour causer de haute politique.

Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de
Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identit.
Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait
t de mme par tous les membres de sa famille et venait d'tre mis en
possession du double hritage du comte son pre et du vicomte son oncle.

L'audience en tte  tte fut accorde et renouvele plusieurs fois, 
la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur
apprendre quel en avait t l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six
semaines, le roi s'tait enferm dans son cabinet, durant trois heures
conscutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on
s'attendait  voir combler de faveurs.

Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et  la
dcoration de la croix de Saint-Louis.

On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait prsent au
roi un grossier marin, qui tait sorti de son cabinet les yeux remplis
de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demand pourquoi il pleurait:

--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait  moins; le
roi m'a fich au bec toute la tabatire de Monsieur!

Matre Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir mme
la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son
attachement  Lon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne
venait de l'_entortiller_.

--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de
mre! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!...
Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, franais de
coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine
 sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait  Port-Bail dans la
ntre!... Adieu le brave matre Camuset de chez nous, qui m'envoyait des
calottes si soignes du temps que j'tais mousse  bord du _Soleil
royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes
et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont
auxquelles je n'avais qu' dire: a y est! pour avoir une femme  mon
gr avec des petits enfants  l'effet de divertir ma vieille mre.--Et
dire que le roi m'a nomm pilote d'emble!... dire que j'ai de quoi
m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je
vous rebtis  neuf ds l'arrive  Port-Bail!... Dire que mon nid est
fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre  la voile!...
Allons! attrape  t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du
diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrs,
chez les faces tatoues et les anthropophages. Attrape  se frotter le
bout du nez contre les nez de ces oiseaux-l, qui est la mode dans leur
nation de se donner une poigne de main. Il y a des braves et des amis
partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai  la
gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira
Paraw-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me
remplacera proche ma vieille mre?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de
France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: --Mon brave, mon ami,
matelot, vrai marin, _hros_, l'enflamm, volcan, des noms  vous faire
peter la tte.--On ne pense plus  rien.--Quand Sa Majest me dit:
--Votre mre, camarade, je m'en charge!--J'ai rpondu: Merci!--Moi,
camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'ide, tant seulement, de
rpondre: --Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se
faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.--Non!... Par 
tout!... Majest, par  se faire hacher  la minute! Voil ma parole,
et a y est!... J'ai t _entortill_, voil!... Et ma pauvre mre en
pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une
invention... Ah! l'_ide_!... l'_ide_!... avoir de l'_ide_!...

Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbcile:

--L'_ide_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien,
celui-l! Je lui donne ma mre, ma case, ma barque et la femme que je
n'ai pas, et il sera le pre aux enfants que j'aurais eus... Bon! je
pensais qu'on ne peut pas se ddoubler, et j'avais mon matelot!...
Attrape  faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas  la volont
du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voil encore un qui en
avait bien fait assez pour demeurer  chasser le livre en Lorraine dans
le chteau  papa, et pour s'y marier  son got!... Non, il vous vend
la moiti de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M.
Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais
placement, tout de mme. Sans tre notaire, je m'y connais!... En
avons-nous us des navires!... Et a va recommencer, aprs la noce,
s'entend!

Le problme tait rsolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa
meilleure humeur; le quatrime quart demeura au regret de ne pouvoir
rien changer  l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci,
n natif de Jersey, tant sujet anglais, ne pouvait commander comme
patron une barque franaise. En consquence, le joli petit btiment
caboteur achet des deniers de matre Taillevent dut battre pavillon
britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du
vaillant matre et pilote fut littralement excut.

Tom Lebon bnficia de toutes les munificences royales au lieu et place
de son matelot Taillevent. Tom Lebon pousa la belle Normande que
Taillevent se serait propos de prendre pour femme. Tom Lebon habita la
maisonnette neuve de la mre Taillevent. Tom Lebon jura d'tre son fils
comme l'tait Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appel, comme
de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son
matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur
lger, partit en lui laissant tout son bonheur.


Dans le grand Ocan.

Aprs un an de sjour en France, matre Taillevent appareillait du Havre
 bord du trois-mts de la maison Plantier, _le Lion_, arm en guerre
par autorisation spciale du roi, et command par le jeune comte de
Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indpendant, n'avait pas
accept de grade effectif dans la marine de l'tat. Son titre honoraire,
faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'paulette,
une assimilation dans l'arme navale, un rang utile en cas de conflit,
et, par suite, une considration de la plus haute importance dans les
ports trangers. En outre tout navire mont par lui jouissait du
privilge de _battre flamme_, c'est--dire d'arborer le signe distinctif
des navires de l'tat. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui ft
interdit de faire le commerce.

Lon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des
conditions  peu prs sans prcdents, pourvu d'une commission qui
devait le faire respecter par les btiments anglais, et jouissant de la
libert d'action la plus illimite.

Il fit route par le cap de Bonne-Esprance, relcha dans un certain
nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes
orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en
quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre  la baie
des Iles, le 1er janvier 1788.

Du sommet de son _P_ fortifi, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les
pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape
de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tte tatoue sur
champ d'azur toil d'or, qui tait l'emblme de LO l'_Atoua_ pour les
No-Zlandais.

Alors, un cri qui ne devait pas tarder  tre rpt avec enthousiasme
d'un bout  l'autre de la Polynsie, retentit pour la premire fois:

Le Lion de la mer ne meurt pas!

--Non! non! hommes de _la tribu de Tout_, il n'est pas mort, le Lion de
la mer!... et vous nous aviez menti.

Le Lion de la mer ne meurt pas.

--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans
le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Ocan.

Le Lion de la mer ne meurt pas!

Trois ans s'taient couls depuis le combat naval d'Oula, dont les
Anglais avaient rpandu la fatale nouvelle; le retour de LO l'_Atoua_
fut assimil  une rsurrection, et sa lgende grandit, prenant de
proche en proche des proportions plus fabuleuses.

On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPROUSE:

     Quoique les Franais fussent les premiers qui, dans ces derniers
     temps, eussent abord sur l'le de Mowe[15], je ne crus pas devoir
     en prendre possession au nom du roi. Les usages des Europens sont,
      cet gard, trop compltement ridicules. Les philosophes doivent
     sans doute gmir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont
     des canons et des baonnettes, comptent pour rien soixante mille de
     leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrs,
     ils regardent comme un objet de conqute une terre que ses
     habitants ont arrose de leur sueur, et qui, depuis tant de
     sicles, sert de tombeau  leurs anctres.

[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux les Haoua ou Sandwich.]

Ce que l'infortun Laprouse rdigeait ainsi n'tait autre chose que la
pense de l'infortun Louis XVI.

Le sage navigateur et le roi vertueux, destins tous deux  prir par
des catastrophes  jamais dplorables, se prononaient d'aprs les mmes
principes d'quit absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux
instructions donnes, pendant la guerre d'Amrique, au vicomte de
Roqueforte dont son neveu Lon continuait l'oeuvre librale, et
l'Angleterre, s'tant toujours et partout conduite en vertu des
principes opposs, il tait fatalement ncessaire de lutter contre
elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites ngociations,
des traits d'alliance et de protectorat en temps de paix.

Lon avait ardemment adopt les vues du roi;--ses prcdents taient
irrprochables, car il s'tait rigoureusement conform au droit des
gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois us de
charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient
donn l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en
conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire 
l'humanit.

Et le but de la France tait de civiliser l'Ocanie sans porter atteinte
 l'indpendance des indignes,--d'utiliser, dans l'intrt de toutes
les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui gale 
elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchs nouveaux
au commerce  venir, de dfricher des champs immenses pour les livrer 
l'industrie humaine.

L'oeuvre commenait par des explorations et par l'tablissement de
relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Lon
de Roqueforte, en effet, ne prta jamais son appui qu' des causes
lgitimes, et aprs ses victoires ne ngligea rien pour pacifier les
querelles les plus invtres.

L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et
_d'autre part_, religieuse. Alors la prdication de l'vangile ferait
disparatre l'chafaudage de fables hroques sur lesquelles s'appuyait
le prcurseur de la civilisation.

En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a
clairement exprim que le projet minemment franais du roi Louis XVI
n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce
qui devrait toujours tre distinct, n'y fut jamais confondu.

Personne n'ignore que les trafiquants en missions rpandus par
l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en
prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des
articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prchent ou baptisent
par-dessus le march.

Cet amalgame indcent de la religion de Jsus-Christ avec l'exploitation
usuraire des indignes,  qui l'on achte par exemple la concession
perptuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux,
rappelle invitablement l'vangile des marchands du temple.

Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins
aucune atteinte  la dignit de la foi chrtienne.

       *       *       *       *       *

A Paris, Lon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier
habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque
inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de
ce tissu mtallique ft un tmoignage de la vracit de ses messagers,
car prcdemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois
menti en son nom. Tout ordre important fut accompagn de l'envoi d'une
frange d'or qui, selon le cas, devait tre dtruite par le feu ou
renvoye  LO l'_Atoua_. A dfaut de l'usage de l'criture, ce procd
offrait des garanties prcieuses.

Les deux premires annes de navigation du _Lion_, d'archipel en
archipel, amenrent les meilleurs rsultats.

Il intervint dans les troubles de Tati et parvint  les apaiser.

Il ouvrit les voies aux rgnes glorieux de Finau Ier sur les les
Tonga, et du grand Tamha-Mha sur celles d'Haoua.

A la Nouvelle-Zlande, il rpandit des germes fconds de civilisation,
de tolrance et de progrs.

De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases
d'une vaste confdration de princes insulaires unis sous le protectorat
de la France.

Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et
d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la frocit
de Paraw et l'ambition effrne de Finau Ier cdrent devant lui.

En plusieurs points, d'anciens compagnons de Lon, tels que l'aventureux
Tourvif, avaient t proclams grands chefs. Sans efforts apparents, il
les maintint dans sa dpendance; il fit comprendre aux plus intelligents
la ncessit de laisser croire  la lgende de LO l'_Atoua_, l'immortel
_Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.

Partout, le cannibalisme tait dj considr comme impie;--les prtres
indignes n'osrent qu'en peu d'endroits protester contre cette
doctrine. Gnralement, les naturels, honteux de leur abominable
coutume, se cachaient pour dvorer leurs ennemis. Les banquets de chair
humaine cessrent d'tre des ftes triomphales. Paraw lui-mme en vint
 cder sur ce point, quoiqu'il dt retomber  plusieurs reprises sous
l'empire des prjugs de sa nation. Quelques peuplades renoncrent
solennellement et sincrement  l'anthropophagie.

Lon chercha Laprouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le
croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les dsirs du roi, entrer
en rapports avec ce grand navigateur.

Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement
poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces
barbaries, fut attnu en divers points, et notamment aux les Haoua,
o Tamha-Mha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels
des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des
_tabous_ les plus absurdes.

La condition des esclaves fut adoucie dans celles des les o les moeurs
n'taient plus par trop froces. Sans heurter de front les prjugs des
naturels, Lon de Roqueforte les sapait ainsi avec une tnacit vraiment
admirable.

Les constructions navales faisaient des progrs rapides.

Les communications avec la France s'tablissaient peu  peu. Deux
btiments envoys par l'armateur Plantier taient venus prendre les
dpches de Lon et lui apporter des marchandises europennes, pour
lesquelles ils reurent en change de l'huile de baleine, de la nacre de
perle, du corail et autres produits ocaniens.

Le dernier de ces btiments transmit  Lon la nouvelle de la rvolution
de 1789, qui devait porter un coup fatal  ses gnreux desseins. Il la
reut au mois de septembre 1790,  son mouillage de Nouka-Hiva, dans les
les Marquises, et sans en tre trop alarm, il crut pourtant ncessaire
de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.

Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir explor avec soin
les ctes inhospitalires des possessions espagnoles, il monte sur sa
plus lgre golette tatienne; avec une prudente audace, il longe, la
sonde  la main, tout le littoral du Prou.

Comme s'il et pressenti ds lors que le continent amricain subirait
les consquences de la rvolution franaise, ou plutt dans la pense
qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine
tenait  revoir Andrs avant de partir des mers du Sud. Cachant sa
nationalit sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la
vigilance de tous les gardes-ctes, fera de prcieux travaux
hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus
haute importance.

Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une vritable dcouverte.

Malgr toutes les protestations de Taillevent, laiss  la garde du
frle navire, Lon s'aventure seul dans l'intrieur; il se rend  Lima,
dguis en mineur mtis, y voit Isabelle, ne peut parler  son noble
pre, et se met aussitt  la recherche d'Andrs, qu'il trouve en butte
aux premires perscutions du successeur du marquis de Garba y Palos.

L'anse de Quiron est, ds lors, le lieu de rendez-vous assign au
cacique de Tinta.

Non sans avoir affront des prils de tous genres, Lon rejoint sa
golette et vole  Nouka-Hiva, o son trois-mts doit l'attendre. Une
nouvelle fcheuse, apporte par un lger btiment que monte Paraw,
l'empche de prendre la route du cap Horn.

--Les Anglais, fondent une ville  la Nouvelle-Hollande.

Devant un tel vnement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans
avoir confr avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur
avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de rsister  tous
les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LO l'_Atoua_.

Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement  la recherche
d'Isabelle, Lon parcourt encore toutes les les polynsiennes.

En 1791, il mouille  Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville
naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'me, il s'loigne de
Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une
colonie rivale.

Au milieu de 1792, il arrive en France, o son trois-mts dlabr doit
aussitt tre livr au fer des dmolisseurs.

L'quipage licenci se disperse.


Retour et chute du rideau.

Matre Taillrent, tout joyeux, se rend  Port-Bail, o il retrouvera sa
vieille mre, berant les deux premiers enfants de son matelot Tom
Lebon. L'an commence  balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_,
et en pleure presque de joie.

Lon, constern, entre dans Paris pour tre tmoin des plus terribles
scnes rvolutionnaires.

Peu de jours avant le 10 aot, il eut pourtant une heure d'entretien
avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don
de distraire l'infortun monarque des terribles proccupations qui
l'empchaient dsormais de se livrer  l'tude de la gographie et de la
marine.

Une carte de l'Ocanie sous les yeux, Louis XVI coutait avec intrt.
Charm par les rcits du jeune navigateur, il applaudissait  ses
efforts; il l'encouragea vivement  poursuivre l'oeuvre entreprise.

Le _a ira_ se fit entendre sous les fentres.

--Hlas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs
fidles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande
de l'Assemble nationale, M. d'Entrecasteaux a reu la mission d'aller 
la recherche de M. de Laprouse, dont nous n'avons plus de nouvelles.
L'expdition, partie de Brest le 28 septembre de l'anne dernire, a des
instructions conformes  mes vues antrieures, car, n'ignorant pas que
l'Angleterre s'tablit  la Nouvelle-Hollande, j'ai devanc vos dsirs
en chargeant le gnral d'Entrecasteaux de choisir dans les mmes
parages un emplacement o nous fonderons une colonie.

Au moment o le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait explor dj
une partie du littoral australien. Peu de mois aprs, pntrant dans la
rivire des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'tude
approfondie; la position lui paraissait favorable  l'occupation
projete.

--Quant  vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que
votre premier devoir est de continuer  servir la France dans des mers
que nul ne connat aussi bien que vous. vitez donc de vous mler  nos
troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause
de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce
pour la mienne.

--Sire! dit Lon, la cause de Votre Majest est sacre. La servir c'est
encore servir tous les peuples dont Votre Majest est le pre. Les
tats-Unis d'Amrique, qui lui doivent leur indpendance, le savent!...
Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les
rvolutionnaires de France, pour asservir le monde  la faveur de nos
dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...

--Ah! plt  Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'cria le roi avec
une noble fiert. Plus d'hsitations dans ma conduite, alors!... J'irais
moi-mme commander mon arme navale...

Mais l'odieux _a ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, dcourag,
congdia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empcher de
combattre pour lui  la journe du 10 aot.

Laiss parmi les morts, Lon dut la vie  l'humanit d'un fougueux
patriote, dont la femme le soigna comme un fils.

La Rpublique fut proclame. La guerre avec l'Angleterre tait
imminente.

Lon se rend  Port-Bail, chez son fidle Taillevent, qu'exasprent
maintenant les vnements politiques.

--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas  la
Nouvelle-Zlande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-l ne
voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons
nos colonies, notre marine, notre commerce...

Le jour de la dclaration de guerre, _le Taillevent_, mont par Tom
Lebon, se trouvait par malheur du ct de Jersey. Par ce fait seul, le
petit btiment tait perdu pour la famille. Tom Lebon en personne,
attendu ses relations trop intimes avec les Franais, fut press comme
matelot et enrl dans la marine britannique.

--Enfants! s'cria Lon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent
reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volont!...

Il ne fut fils d'honnte femme parmi les matelots et pcheurs du canton
qui ne se dclart prt  le suivre. Toutes les barques, toutes les
armes  feu du pays sont mises  contribution. A nuit tombe, la
flottille met sous voiles.

De cette nuit-l date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le
Corsaire de la Rpublique.

La mare et l'obscurit sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart
des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entre du port et le
lieu o est amarr le caboteur en litige.

Un garde-cte anglais hle la premire embarcation, elle rpond:
_Pcheur_, et passe. Une seconde, une troisime passent de mme; mais
une quatrime plus grande se montre. Une dfiance fort lgitime s'empare
des Anglais, qui sont arms et ordonnent au caboteur de mettre en panne.

A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre  la barque; Lon
s'crie:

--SANS-PEUR!...

C'est le signal de l'abordage, de la mle, de l'incendie et d'un
carnage affreux.

Les gens des trois premires barques de pche ont dj surpris l'unique
gardien du _Taillevent_ et dmarr le fameux chasse-mare achet des
deniers dont le roi avait gratifi le matre d'quipage.--D'autres
mettent le feu  bord des navires anglais du port.

Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon
gronde bientt.

Sans-Peur commande maintenant  bord du garde-cte enlev; il dirige la
retraite, et finit par ramener  Port-Bail le double de barques qu'il
n'en avait au dpart.

Ce coup de main improvis fit un tort incalculable aux Anglais de
Jersey, et ne cota pas la vie d'un seul homme.

_Le Taillevent_ n'tant pas susceptible d'armer en course, fut utilis
dans la rivire. Mais le garde-cte captur, joli brig de dix canons,
prit le nom de _Lion_, fut nationalis franais et transform en
corsaire.

La renomme de Sans-Peur grandit en peu de jours, grce  un combat
heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures
importantes conduites au Havre pour y tre vendues par les soins du
citoyen Plantier.

_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqu non loin du Havre par
une corvette de guerre.

Un combat ingal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec
enthousiasme l'hroque rsistance du petit brig franais, qui coule
enfin, entranant avec lui la corvette accroche par ses grappins
d'abordage.

Moins d'une heure aprs, une chaloupe triomphante, crible de trous et
dont il faut tancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les
gamelles, ramne l'quipage vainqueur.

Sans-Peur le Corsaire est salu par les acclamations de toute la
population maritime. On l'escorte jusqu' la demeure du citoyen
Plantier, son armateur.

Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le
combat suivant.

Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de
celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents
clubistes, n'osa reprocher sa qualit d'aristocrate au brave Lon de
Roqueforte, qui vengeait  sa manire, sur les Anglais, la mort du roi
Louis XVI.

L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages
britanniques, a t trace; et l'on sait mieux encore comment, ayant
assis sa rputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre
l'avenir, songer enfin  son mariage et  ses grands projets
d'outre-mer.

Isabelle est enleve du chteau de Garba.

Le cacique Andrs l'a revue.

La caverne du Lion s'est ouverte  miracle.

Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.

Un nuage de fume l'enveloppe.

Mais tout  coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau
est tomb.

Un cri de joie s'chappe de la poitrine d'Isabelle.

--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des
Pruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.

Et le vnrable Andrs rend  Dieu de ferventes actions de grce.




XXIV

LE SOMMEIL DE LA LIONNE.


Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un clat
de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune
Camuset demandait  son mentor Taillevent:

--Mais pourquoi donc laissons-nous l cette frgate espagnole au lieu de
l'achever?

--Ta ra ta ta ta! fit le matre. Je vas te le dire, mon gars, par la
raison qu' bord du _Soleil royal_, ton vieux pre m'expliqua de mme
_le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de
Suffren, qui se contentait, cette fois-l, de mettre les Anglais en
droute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.

--Ah!... Eh bien?...

--C'est tout btement, comme disait ton pre, vu que les petits poissons
n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.

Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit tait sous le bandeau,
ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer
un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.

--Quel guignon de n'tre pas de force  vous amariner cette frgate!
s'cria-t-il en no-zlandais.

--Mes amis, disait de son ct Sans-Peur le Corsaire, l'quipage ennemi
est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai d me borner
 faire diversion pour sauver notre frgate  nous!... mais notre
dernier mot n'est pas dit. Ds demain nous aurons pris notre revanche.

La manoeuvre du _Lion_ avait t magnifique.

Il commena par se mettre en travers  l'arrire de la frgate
chasseresse, qui fut bien oblige de manoeuvrer pour lui prsenter le
ct. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en mme temps,
vitant son feu tout en lui envoyant des bordes qui gnrent bientt
ses mouvements. Cependant, la prise, d'aprs les signaux du jeune
capitaine, continuait  gouverner sur la baie de Quiron.

Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frgate lui
chappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pice de
bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mt d'artimon.

Mais toute l'habilet de Sans-Peur ne l'empcha point de recevoir 
fleur d'eau une borde entire au moment o il prenait chasse pour
battre en retraite.

Or, c'tait en faisant jouer les pompes que matre Taillevent rpondait
 l'intressant Camuset; c'tait en achevant d'tablir les dernires
voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Paraw-Touma.

_La Santa-Cruz_,--tel tait le nom de la frgate espagnole,--une fois
rpare, pouvait venir attaquer les deux navires franais,  l'ancre
dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut
l'utiliser.

A bord du _Lion_, on pompe; on puise l'eau de la cale avec tous les
engins possibles; une voile est passe sous la carne, des plaques de
plomb sont cloues sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les
clats avec de l'toupe et des coins de bois.

Cependant les balses pruviennes entourent la frgate _la Lionne_; elles
transportent  terre les chevaux embarqus aux les
Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de
la petite rade en une sorte de cirque questre.

Avant le coucher du soleil, tous les chevaux taient parqus autour du
vieux chteau. Mais ceux que possdait auparavant le cacique Andrs,
monts par quelques fidles serviteurs, se dispersaient le long du
rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur
avait donn l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en
trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues  la
ronde.

Tandis que les cavaliers pruviens partent pour remplir cette mission,
le brig est remorqu au fond de la baie, par del le banc de rcifs,
dans un bassin naturel o la mer est presque calme. On lui fait une
ceinture de balses qui le soutiendront  flot. Puis, son quipage
l'vacue et passe sur la frgate _la Lionne_.

--Eh quoi! s'crie Isabelle, encore un combat!...

--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut tre prt 
repousser ses attaques, rpond Sans-Peur; mais si elle s'loigne, il
faut la poursuivre pour qu'elle ne rpande point l'alarme sur les ctes
du Prou et qu'on ne dcouvre pas notre asile.

--Eh bien, je veux y tre cette fois!... reprend la jeune femme.

--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrs. Le Lion de la
mer ne refusera point une place sur son bord  celui qui fut autrefois
son gnral.

Les Quichuas demandent  embarquer avec leur cacique.

Lon y consent.

Les blesss, confis aux soins des femmes, restent seuls dans le chteau
de Quiron. Au point du jour, tous les prparatifs sont achevs.

Mais de son ct, _la Santa-Cruz_ a tabli un gouvernail et un mt de
fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les
sabords ferms, semble dormir sur ses ancres.

L'quipage espagnol est compos de quatre cents marins aguerris.
L'quipage de la frgate franaise est form d'lments divers; mais la
disproportion des forces a cess. Cent vingt corsaires normands, bretons
ou aventuriers, embarqus les uns  Port-Bail, les autres au Havre, une
centaine d'autres Franais de provenances diverses, recruts par force
majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou
quatre-vingts Quichuas, en partie pcheurs, tous pleins de bonne
volont, sont rangs sous les ordres de Lon.

Un rle de combat est improvis. On saura utiliser les plus inhabiles au
mtier de marin.

Aprs avoir bien examin la situation des deux navires, le commandant de
_la Santa-Cruz_ disait  ses officiers:

--Les Franais ont espr que leur demi-succs d'hier sauverait leur
frgate. Ils ont suppos que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici.
Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous
leurs yeux. Quant  leur brig, qui s'est retranch derrire des rcifs
dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure
position possible, il ne nous chappera point. Nous lui coupons la
retraite avec la frgate, et nous dbarquons six pices de gros calibre
que nous tablissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.

A bord de _la Lionne_, embosse tout prs du rivage, rgnait un silence
de mort.

Le pavillon n'tait pas arbor, mais frapp sur sa drisse, dont le bout
pendait  l'arrire le long de la fentre; les rideaux cachaient
Sans-Peur aux gens de la frgate ennemie.

Andrs et Isabelle, assis sur le canap de la galerie, le questionnaient
tout bas:

--Le pige est bien tendu, rpondait-il; l'ennemi y donne tte baisse.
Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les
Espagnes!

Un garde-marine post dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annona
qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frgate franaise,
o chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset
faillit clater de rire, mais un regard menaant de Taillevent le
contraignit  se mordre les lvres.

Les gens de _la Lionne_, rassembls dans sa batterie basse, voyaient _la
Santa-Cruz_ qui s'avanait tmrairement, jetait l'ancre, carguait ses
voiles et s'apprtait  mettre ses canots  la mer.

--Attention! dit Sans-Peur  demi-voix.

--Attention! rptrent les officiers et les matres, espacs de canon
en canon.

La frgate espagnole, pivotant sur elle-mme, se prsenta forcment dans
le sens de sa longueur.

Au mme instant, le pavillon franais se dploie comme par magie 
l'arrire de _la Lionne_.

Le commandement FEU! retentit.

Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un
double projectile. Le pont se peuple, et les pices des gaillards
mariant leur feu  celui des canons de la batterie, la mture de _la
Santa-Cruz_ s'croule.

Le cble tait fil par le bout, les focs hisss; _la Lionne_ abordait
la frgate espagnole, o corsaires et Pruviens se prcipitaient avec
furie.

Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont 
peine le temps de se mettre en dfense; le jeune Camuset, pour sa part,
a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet
en lui prsentant la bouche d'un pistolet d'abordage.

Paraw et matre Taillevent se signalrent comme de raison; les
Espagnols mirent bas les armes.




XXV

PROBLME RSOLU.


L'action imptueuse, dont Isabelle et le cacique Andrs furent tmoins
du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart
d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlev un navire ennemi avec moins de
difficult. Sincrement, il en tait au regret.

Isabelle s'aperut de son impression;

--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, rpondit-il, nous voici sur les
bras prs de quatre cents prisonniers  nourrir et  garder, quand nous
ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai  conduire  bonne fin une
foule d'importants projets. Je tenais  m'emparer des canons et des
munitions de guerre; je me souciais mdiocrement de la frgate; quant 
l'quipage, il m'embarrasse au del de toute expression.

--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer,
sous parole de ne plus porter les armes contre la France.

Le cacique Andrs hocha la tte.

--Ce serait tout simple en Europe, rpondait Sans-Peur, mais ici,
puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?

--Dportez vos prisonniers sur quelque terre dserte, dit Andrs. Nous
leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu' la paix, et  la paix,
vous irez les dlivrer vous-mme.

--J'y songeais... j'avais dj pens aux bords du dtroit de Magellan,
et  plusieurs de mes les les moins connues; mais peut-tre avons-nous
mieux  faire...

Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur
frgate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargs  mitraille
taient braqus  l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante
hommes qui devait tre releve de vingt-quatre heures en vingt-quatre
heures, fut charge de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se
trouvait amarre entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manire 
pouvoir tre coule bas au premier signe de rvolte.

Toutes les mesures de sret une fois prises, il tait juste d'accorder
quelque repos aux corsaires, qui se rpandirent gament sur le rivage,
o les Quichuas de la petite colonie d'Andrs,--hommes, femmes et jeunes
filles,--les ftrent de leur mieux.

L'anse dsole de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un
grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on
sait que les chevaux ne manquaient point.

Matre Taillevent ne se mla point  la danse, car, de compagnie avec
Paraw, il explorait le canton et notamment la grande caverne.

--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le matre, si je sais ce
que mon capitaine veut faire de ce trou-l.

--Il veut y cacher sa frgate, dit Paraw d'un ton confidentiel.

--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.

--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les
rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...

--A savoir! murmura le matre.

Tandis que l'incrdule Taillevent mettait des doutes incapables
d'branler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Lon, de retour
au chteau avec Isabelle et Andrs, rompit le silence en s'criant:

--J'ai trouv!... oui, j'ai trouv!...

Le cacique et la jeune femme coutaient attentifs.

--Je suis  trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent
les ctes. Je ne puis gure compter sur les envois de mon armateur; il
faut donc que je me cre toutes mes ressources par moi-mme. Les deux
tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appt du gain; je leur ai
promis d'immenses richesses pour les dcider  me suivre dans ces mers,
o nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Dj mes hommes
ont droit  leurs parts de prise sur les deux frgates; en outre, il
faut les solder. Eh bien, pas de dportation! je traiterai mes
prisonniers comme nous aurions t traits nous-mmes, si nous avions eu
le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les
condamne aux mines!...

--Aux mines? rpta Isabelle tonne.

--Je comprends! dit Andrs.

--Indiquez-moi donc, mon pre, la mine d'or la moins loigne de la mer.

--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand
lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.

--Ds ce soir, Isabelle, j'irai  la recherche de celle qui sera la
ntre.

--Ds ce soir nous partirons, rpta la jeune femme.

--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter  cheval!
ajouta Andrs.

--Bien!...  ce soir, dit Lon.

Puis il se rendit  bord de _la Lionne_ pour y crire les instructions
qu'il devait laisser  ses officiers.

Le soir mme, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait
du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habites par les
sujets espagnols. Matre Taillevent, Camuset et quelques autres matelots
de Port-Bail, dguiss en _gauchos_, c'est--dire en cavaliers du pays,
compltaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrs, qui
passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.




XXVI

L'ILE DE PLOMB.


En voyant matre Taillevent drap dans un _poncho_ pruvien, le chapeau
 larges bords sur l'oreille, et se tenant  cheval aussi solidement que
s'il et t au bout d'une vergue, Camuset, accoutr de mme, mais
toujours sur le point d'tre dsaronn, dit avec un accent admiratif:

--Eh! nom du nom d'une bouffarde! matre, vous savez donc aussi monter 
cheval!... et vous n'en disiez rien  bord!...

--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens a,
Camuset, a peut servir.

--Pour ne pas draper, matre, je n'en sais rien! Un voyage par terre,
c'est amusant, je ne dis pas non, tant particulirement charm d'tre
de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je
croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide
pour deux liards!...

--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu
la chose voici dix ans passs, du temps de nos anciens branle-bas dans
ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est
pas cass le cou, et voil!...

--Voil!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunt faisait sourire
la caravane.

Avant la troisime lieue, Camuset tait tomb quatre fois; mais ensuite
il lcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.

--C'est tout de mme amusant de naviguer par terre!... disait-il en
dpit d'une foule d'autres inconvnients trs douloureux pour un
cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, tait
tout un.

La lune clairait la marche de la petite caravane divise par groupes,
dont le premier, compos de guides excellents, explorait le terrain et
devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central o Andrs,
malgr son grand ge, exerait le commandement.

Avant le jour, on se trouvait dans d'troits dfils.

Les marins, pour la plupart, furent obligs de mettre pied  terre et de
remorquer leurs chevaux, tandis que les Pruviens continuaient aisment
leur route sur le versant des prcipices.

--Malgr a, disait Camuset, on serait plus commodment grand largue par
une jolie brise dans une bonne embarcation.

--Bon! tu trouvais de l'agrment  louvoyer sur le plancher des veaux!
dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille
pipe.

--De l'agrment, matre, il y en a tout de mme, rpondit Camuset.
Ae!.... mon soulier est dfonc par ces cailloux sauvages.

--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues,
tu seras nu-pieds...

--Mais a coupe pis qu'un rasoir.

--On ne les a pourtant pas repasss, mon gars! Tranquillise-toi, attends
les ronces, les pines et les cierges du Prou; tu m'en diras des
nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.

--Vous voulez rire, matre; eh bien, l, sans mentir, j'y en trouve du
charme. C'est que a ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...

Sur ces propos, entremls de digressions de tous genres, on pntra
dans une gorge de rochers o l'on campa jusqu' la nuit suivante. Une
tente fut dresse pour Andrs et les femmes. Quichuas et matelots
dormirent sur la mousse.

Sans-Peur avait organis un service de vedettes. Elles signalrent les
rencontres fcheuses et facilitrent les moyens de les viter, jusqu'
ce qu'on ft aux bords du lac de l'le de Plomb. La troupe s'arrta
enfin dans un canton habit par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef
n'ignorait point qu'Andrs vivait encore.

Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_
du vieux cacique.

Le chef aymara la reut avec un profond respect.

--Qu'est-il ordonn au serviteur du grand chef des Condors?
demanda-t-il.

--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, poux d'Isabelle, la
fille des Incas, sont dans la valle du Torrent.

--Dieu! l'heure est donc venue!

--Je l'ignore! Je suis charg seulement de te dire de faire prparer des
barques et d'envoyer des hommes fidles  la garde de leurs chevaux.

Une heure aprs, la caravane, singulirement rduite par le dpart de
messagers expdis dans les divers cantons des alentours, voguait sur
les eaux profondes du lac des Cordillres.

--A la bonne heure! ceci me connat! s'tait cri Camuset en saisissant
une rame.

Les barques montes par les compagnons du dernier successeur des Incas,
les dposrent bientt sur l'le sainte, au milieu des ruines de
l'antique temple du Soleil.

La nuit enveloppait les cimes des Cordillres et les eaux froides du
grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'le
de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son spulcre.

Les pierres des tombeaux refltaient les ples rayons de l'astre des
nuits.

Au milieu d'un silence funbre, les barques touchaient les divers points
de l'lot sacr; un mot de passe tait chang entre les sentinelles et
les rameurs. Les indignes mettaient pied  terre; ils recevaient
l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots
repartaient pour aller se charger d'autres indignes des diverses tribus
de la montagne.

Ainsi l'lot solitaire se peuplait peu  peu.

Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers
aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de
cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.

Le soleil,  son lever, claira une scne solennelle qui empruntait 
son thtre un caractre mystrieux.

Au centre d'une enceinte forme par des fts de colonnes brises,
couvertes de vgtation et ombrages par des arbres sculaires, se
trouvait une tombe sur laquelle on lisait:

Ici reposent les restes mortels d'ANDRS DE SARI, cacique de Tinta,
dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son me!_

Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.

Elle avait t dresse de manire  faire face au peuple; son
inscription funraire tait devenue celle d'un vaste pidestal,
au-dessus duquel s'levait le trne du vieillard.

Quand il fut permis aux Pruviens de s'approcher, ils virent avec un
tonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur
des Incas.

Drap dans le manteau royal, couronn de _la borla_ aux franges d'or,
Andrs tenait  la main un sceptre d'une forme antique. Sur un sige
moins haut, tait assise  sa droite Isabelle, la fille de l'hroque
Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du
marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respects les entourait. Au
premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on
avait si souvent vu  la tte des plus braves, pendant l'insurrection
de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleur comme un frre, et dont la
lgende clbrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la
mer_.

Il semblait qu'une triple rsurrection eut lieu dans l'le sainte o le
premier des Incas[16], le fils du Soleil, tait jadis descendu des cieux
avec sa compagne[17], pour rpandre la lumire parmi les nations
sauvages du Prou.

[Note 16: Manco-Capac.]

[Note 17: Mama-Oello.]

La vaste surface du lac tant absolument dserte, on pouvait sans
crainte se livrer aux plus brillantes dmonstrations, puisque aucun
Espagnol ne surprendrait les mystres de l'assemble. Des cris
d'enthousiasme clatrent de toutes parts.

Les indignes runis n'avaient pas t convoqus au hasard; la majeure
partie d'entre eux ayant, douze annes auparavant, combattu sous
l'infortun Jos-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils
taient tmoins n'tait pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns
avaient fait le sige de Sorata, les autres avaient suivi la bannire de
Catalina, la mre d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la
mer_.

Andrs fit un signe, le silence se rtablit.

Il tendit son sceptre, et montrant la fosse bante  ses pieds:

--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez
pleurs vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas
coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont
rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cess de vaincre les Espagnols.
Il y a peu de jours, sur nos ctes, une frgate du Callao amenait
pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion
de la mer_ vous dira lui-mme quels sont ses desseins et ce qu'il attend
de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, o je ne tarderai pas 
descendre rellement, je viens vous dire qu'il est l'poux d'Isabelle,
la nice de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre
prsence  tous, ceindre _la borla_ de nos anctre au front d'Isabelle,
votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer,
qu'il prenne librement la parole!

Les Pruviens rpondirent par mille cris de dvoment.

--Vive la fille de Catalina!--Vive la nice de Tupac Amaru!--Vivent
Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive  jamais la race des Incas!...

Andrs ajouta lentement:

--Pour plonger nos tyrans dans une scurit profonde, j'ai d leur faire
croire qu'Andrs de Sari n'tait plus, et les peuples du Prou ont
suivi son cercueil, et cette pierre funraire a reu l'inscription que
vous lisez. Cependant, cach dans une retraite inconnue, votre dernier
seigneur attendait, sur les bords de l'Ocan, le retour de sa fille
bien-aime qu'avait jur de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion
de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la
permission de Dieu. Le grand Condor du Prou tend sur vous ses ailes
immenses. La gnreuse tige de l'arbre des Incas n'est point dessche;
elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique
indpendance vous sera rendue!...

--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut
longuement rpt.

Lon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de
la rpublique pruvienne, s'avana le front haut. Ses regards assurs
augmentrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.

La bannire qu'il leur montrait reprsente le soleil se levant sur les
Andes, dont le pied est baign par la rivire de Rimac. Cet emblme,
entour de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale
dont deux rouges et deux blancs.

--Enfants des Incas! s'cria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de
votre indpendance! Avant peu d'annes, il remplacera les couleurs de
l'Espagne sur toute la surface de l'empire pruvien. Vous ignorez
peut-tre que la vieille Europe est en feu; vos matres ne veulent
point que vous sachiez qu'une rvolution gante commence au del des
mers. Cette rvolution mtamorphosera le monde!... Elle vous rendra
votre libert!... Vivez dans l'espoir du grand jour de
l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'clairera se
lve sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le prcurseur de
votre dlivrance! aidez-moi  remplir ma tche. Conservez, avec votre
prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le
prsent.

Isabelle, couronne du bandeau royal, se leva et dit:

--Jurez de lui obir comme  moi-mme.

--Nous le jurons!

Et Sans-Peur ajouta:

--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai
condamn aux mines mes prisonniers espagnols. Vos matres vous obligent
 retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert  forger vos
fers; que mes captifs, gards et surveills par vous, arrachent de vos
montagnes l'or qui doit servir  les briser!...

--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous
garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols
ne dcouvriront jamais. Fermes pour eux, elle se rouvriront pour toi!

Lon continua:

--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer
que je combattrai l'Espagne. J'arrterai ses convois, je prendrai ses
navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai.
Mais, d'un autre ct, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que
chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux
pour complter mes quipages.

Les acclamations de la multitude furent favorables  cette demande.

lectriss par les discours d'Andrs, de Lon et d'Isabelle, plus de
deux cents indignes se prsentrent d'eux-mmes. Les caciques des
divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la
mer_ autant qu'il lui en faudrait.

Le double but du voyage se trouvait rempli.

Un festin patriotique, des crmonies religieuses et des confrences
auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occuprent
ensuite la journe.

Faut-il dire comment matre Taillevent renouvela connaissance avec une
foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes
de Camuset, qui, mettant les instants  profit, raccommoda ses souliers,
non sans s'instruire des traditions du pays?

--Eh quoi! les ruines qu'il voyait taient celles d'un temple jadis
recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! a vous avait tristement
chang de mine!... Et, lors de la conqute du pays par les Espagnols,
les Incas avaient jet au fond du lac tous leurs trsors, dont
particulirement une sclrate de chane d'or plus grosse que le grand
cble de la frgate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant
creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repcher ces
richesses?

--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.

--S'il n'a pas de fond, il a un drle de nom tout de mme, pour un lac
sacr.

--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est
pas franais t'tonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire
_camuset_ chez les sauvages de Toyoa, o nous irons peut-tre bien un de
ces quatre matins?

--Eh bien, matre, qu'est-ce que a y veut dire?

--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.

--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-l.

--Ici, _titicaca_ veut dire _le de plomb_, voil la diffrence, et
l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de
Toyoa.

--Bon! matre!... assez caus! Malgr a, je vois bien que vous _blaguez
 la coche_.

--a se pourrait encore, dit gravement le matre d'quipage.




XXVII

A LA POUDRE.


L'histoire signale, sans entrer dans aucun dtail prcis, quelques
insurrections partielles qui eurent lieu au Prou entre 1794 et 1802. La
cause de ces mouvements de peu de dure est totalement inconnue. On les
attribue plutt  des bandits qu'aux habitants indignes, qui
n'acquittrent jamais les impts avec plus de rgularit.

Les allis du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine
Isabelle.

Ils ne ngligrent rien pour mettre en dfaut la vigilance des
Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances,
ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empcher de
dcouvrir les travaux excuts dans les mines par les prisonniers de
Sans-Peur.

Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points
dont la connaissance devait demeurer secrte! Pas un soldat ne revenait
d'une expdition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les
entrailles de la terre.

Les Pruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernires limites, avaient
soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que
les Espagnols pussent visiter sans obstacles,  peu de mois de distance,
les lieux mmes dont les abords venaient d'tre le plus cruellement
interdits. Des galeries souterraines, toujours creuses dans la
direction de l'Ocan, s'tendirent sous les montagnes  des distances
incroyables. Souvent Andrs et Isabelle furent revus par leurs fidles
sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un
puissant intrt  suivre les instructions de leurs princes.

Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et
le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le
Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit  Lon de soulager
les souffrances des indignes, de payer largement leurs services et de
rmunrer en mme temps avec toute la libralit ncessaire les marins
franais qui servaient sous ses ordres.

       *       *       *       *       *

Les prisonniers livrs aux chefs quichuas avaient successivement t
emmens, sous bonne escorte, dans l'intrieur des terres.--Une flottille
innombrable de balses tait  la disposition de Lon, dont les deux
frgates et le brig, entirement rpars, se balanaient maintenant sur
leurs amarres.

_Le Lion_, plac sous le commandement de Paul Dravis, officier capable,
 qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point 
mettre sous voiles avec Paraw pour pilote. Il allait annoncer aux
peuples de la Polynsie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer,
transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et
combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout o il se
sentirait de force  vaincre.

Le pavillon de Sans-Peur fut arbor  bord de _la Santa-Cruz_, dont
l'quipage, compos des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut
complt avec les jeunes Pruviens qu'il s'agissait de former au mtier
de la mer.

Quant  _la Lionne_, elle demeura presque dserte, ce qui motiva bien
des discours homriques de matre Taillevent.

A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont
la discrtion paraissait douteuse au capitaine, que d'tranges travaux
commencrent.

Des plongeurs ayant plac, sous les rochers qui barraient le fond de la
baie, une norme quantit de poudre, on y mit le feu; la brche
s'ouvrit; la mer se prcipita dans les profondeurs de la caverne, o il
ne s'agit plus que de faire entrer la frgate.

--Ah! l'ide, l'ide! s'cria Taillevent. Vous en a-t-il de l'ide, mon
capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir
de chapelet pour soulever notre chre _Lionne_,  l'effet de la loger
dans la caverne, o nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et
vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais
fermez la bouche  tout jamais, voil ma consigne!

Lon ne se borna point  cacher la frgate au fond du bassin vot o
elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre ft
dissimule par un amas de rocs entasss de manire  pouvoir tomber en
peu d'instants.

Enfin, aprs avoir suffisamment exerc son quipage, il annona au vieil
Andrs qu'il allait prendre la mer.

Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa rsolution sur ses
traits.

--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramne
pour me fermer les yeux. Lorsqu' votre retour d'Europe vous alliez
livrer combat  un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers;
aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposs, je n'y faillirai point.
Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos
volonts, l'interprte de vos desseins; je me conformerai aux intentions
de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous
protger.

Lon et Isabelle, courbant le front, reurent la bndiction paternelle.

Moins d'une heure aprs, la baie de Quiron tait redevenue silencieuse.
La frgate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel o
l'aeul attrist mditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.

--M'est-il permis de demander o nous allons? dit la jeune femme.

--A la poudre! rpondit Sans-Peur.

Dans l'cole du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux
pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et
d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet
principal de la campagne tait de s'approvisionner de munitions de
guerre aux dpens de l'ennemi.

--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?

--Tu l'as devin.

--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, rpondit
Isabelle.

Limna, qui entrait dans la dunette meuble des mmes meubles que la
chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux
capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles
le plus cher de ses voeux.

--De crainte d'tre laisse  terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu
parler qu' bord, au large...

--Mais Andrs?...

--Une lettre d'adieu l'instruit de nos esprances.

--Bien! Et ne crains plus dsormais que je te laisse  terre malgr toi.
Il m'importe  moi-mme que la compagne du _Lion de la mer_ soit un
marin et un capitaine, comme elle est dj une hrone!...

--Des compliments au bout de six mois de mariage!

--La vrit, toujours!




XXVIII

COUPS DE MAIN.


Au Callao et  Lima, on commenait  s'inquiter de l'absence prolonge
de la frgate de Sa Majest Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour
Valparaiso, o l'on savait qu'elle n'tait point arrive.--Avait-elle
sombr au large? avait-elle fait naufrage sur quelque cte inconnue?
Entrane hors de sa route par un coup de vent formidable, tait-elle en
relche dans des les lointaines o elle se rparait? ou enfin, chose
peu vraisemblable, tait-elle tombe au pouvoir des ennemis? On
n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait dclar la guerre  la
Rpublique franaise, mais on n'admettait point que la Rpublique, en
lutte avec toutes les puissances europennes, songet  expdier un seul
navire au Prou.

Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'tre dmentis par les
faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.

Au coucher du soleil, la frgate battant flamme et pavillon espagnol fut
signale par les vigies de la cte. Les esprits se rassurrent; on
attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.

L'explication devait se faire singulirement attendre.

Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes dbarqurent au fond de la
baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrire de
San-Jos, forcrent les portes, s'emparrent d'autant de munitions de
guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant
mirent le feu  la poudrire elle-mme, qui fit explosion avec un
pouvantable fracas.

Le lendemain la frgate avait disparu.

Or, d'aprs quelques-uns des soldats de garde, laisss  dessein dans la
baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En consquence,
on s'accorda bientt  dire que l'quipage de _la Santa-Cruz_, s'tant
rvolt contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de
guerre dont disposait le vice-roi furent expdis dans les divers ports
intermdiaires pour y dnoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant 
la poudrire San-Jos, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les
magasins actuels sont-ils tous situs dans les forts et la citadelle du
Callao.

Une petite corvette espagnole eut le malheur d'tre rencontre par la
frgate de Sans-Peur, qui la prit, livra son quipage aux indignes pour
augmenter le nombre des mineurs, et dmolit le navire, dont les voiles,
l'artillerie et les munitions furent emmagasines dans la vaste caverne
de _la Lionne_.

Si l'on ne savait point,  Lima, quel tait le mystrieux ennemi  qui
l'on avait affaire, Andrs, Isabelle et Lon n'ignoraient aucun des
bruits rpandus au Prou, car ils avaient la ressource d'envoyer des
gens srs dans les principales villes. A courts intervalles se
succdrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la
poudrire du Callao.

Sous pavillon indpendant, _la Santa-Cruz_ prit ou ranonna plus de
cinquante btiments de commerce,  l'ouvert des ports d'Arica,
d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.

L'abondance rgnait parmi les indignes dvous  la cause d'Isabelle;
le vice-roi s'alarmait srieusement et se proposait de mettre en mer une
division destine  pourchasser la frgate rebelle qui dvastait le
littoral; la vieillesse d'Andrs tait remplie de nobles espoirs qui
furent accrus encore par la naissance d'un arrire-petit-fils.




XXIX

NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTMES.


A l'instant o, revenant de course, la frgate victorieuse mouillait
devant le chteau de Quiron, l'enfant reut le jour  bord.

Une salve d'artillerie et un pavois national clbrrent cet vnement
heureux.

La frgate fut aussitt entoure de balses charges d'indignes,  qui
le vieil Andrs, du haut de la dunette, prsenta le nouveau-n, qui,
selon les dsirs d'Isabelle, reut les noms de
Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru.

Son bisaeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.

--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'cria-t-il. L'enfant des
Incas nat avec l'aurore de notre indpendance. Elle grandira comme lui,
peuples du Prou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de
nos aeux, elle sera le soleil qui dissipera les tnbres de notre
longue servitude en blouissant nos oppresseurs! Gloire au prince
nouveau-n; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le
Dieu des opprims lui accorder  jamais sa protection toute-puissante.

Ce fut peu aprs la naissance de Gabriel de Roqueforte que matre
Taillevent prit enfin la rsolution d'imiter son capitaine en demandant
la main de l'aimable Limna.

--Tous mes plans  moi sont couls, dit-il. J'avais du got pour le
petit cabotage et la pche sur la cte de Normandie, avec un brin de
contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voil courant la
grande borde  perptuit. J'avais l'ide de demeurer le fils de ma
bonne femme de mre  Port-Bail, et d'tre le pre de ses
petits-enfants; mais le roi, la rpublique, mon capitaine, le
tremblement, le diable s'en sont mls; j'ai repass la chance  mon
matelot Tom Lebon, anglais de nation, franais de coeur, a, c'est
connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une
ailleurs, pas vrai?

--Il me semble assez difficile d'tre Normande ailleurs qu'en Normandie,
dit Limna en riant.

--Eh bien, la mignonne, voil ce qui vous trompe,  preuve qu'il ne
tient qu' vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui
s'appelle matre Taillevent, soit dit sans vous offenser.

--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Limna en
souriant.

--Bien au contraire? rpta le matre avec un certain trouble.

La dmarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir cot, en
rflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.

--Je dis au contraire, reprit Limna, parce que je commenais  tre
offense de votre long silence. Ds le premier jour, vous avez pu voir
que j'tais dvoue  madame, comme vous vous l'tes  votre
capitaine...

--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne
fait que de natre. Laissez courir, le mousse qui lui sera dvou corps
et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Prou.--A demain la
noce, avec votre permission!

--Mais madame ne sait encore rien...

--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgr a; je rponds de la
chose.--Enlev! A demain la noce!

       *       *       *       *       *

Le jour mme du mariage de Taillevent eut lieu le baptme de
Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrpide enfant dont
l'ducation se fit tour  tour  la mer, dans les gorges des Cordillres
et dans les les du grand ocan Pacifique, o LO l'_Atoua_ fut
successivement revu par tous les peuples.

_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent
livrs aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de
Sydney.

Paraw s'y fit remarquer par sa vaillance  toute preuve. Trop heureux
de combattre sous le Lion de la mer, il s'tait ht de passer  bord de
la frgate, ds qu'elle mouilla dans la baie des Iles.

Un jour vint o, confiant  Paul Dravis le commandement de _la
Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi charg de richesses,
Lon remonta son brig refondu  neuf  l'le Tati.

Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expdiait des captures
opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se dbarassait d'une
foule de marins fatigus d'tre hors de France depuis fort longtemps. Il
ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volont. D'ailleurs, il
avait eu l'occasion de parfaire en Ocanie plusieurs nombreux quipages,
et se trouvait dsormais dans une position excellente.

_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup frir
_le Duff_, charg de missionnaires mthodistes, parmi lesquels se
trouvait le misrable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les
rises de tous les anciens de l'quipage.

--Si j'tais le capitaine, dit Taillevent  la vue du valet devenu
missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-l pour ne plus le
rencontrer.

--a nous ferait un mineur de moins, objecta Limna.

Mais quinze jours aprs, pendant une relche dans l'archipel de Tonga,
Pottle tant parvenu  s'vader, Limna convint de bonne foi que son
poux avait eu bien raison.

Au large, peu avant le retour au chteau d'Andrs, Isabelle devint mre
de deux jumeaux qui reurent les noms de Lonin-Theuderic et
Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'ge de trois ans
sous les yeux de leur bisaeul, tandis qu'avec des succs toujours
nouveaux, Lon et Isabelle battaient l'ocan Pacifique.

Le grand tueur de navires en avait us trois sur les entre-faites.

_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons  cette heure,--ramenait un
gros trois-mts charg de marins indignes de l'Ocanie, quand tout 
coup une grande frgate anglaise se montre  l'ouvert de la baie. Un
corps de cavalerie espagnole apparat presque au mme instant sur les
hauteurs voisines du territoire de Quiron.

--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est
avis qu'il va faire chaud!




XXX

POTTLE TRICHENPOT.


La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mrite bien de
distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir
d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.

Fils d'un ex-cambusier devenu matre de taverne, Pottle employa ses
premires annes  sophistiquer les liquides offerts aux habitus du
logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journe et disparut
sans que ses honorables parents s'inquitassent de le rattraper.

--Excellent dbarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en
anglais monsieur son pre  madame sa mre, qui fut absolument du mme
avis.

Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs  leur
tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisment donn deux
ou trois pour tre bien srs que Pottle ne reparatrait jamais. Ce
sacrifice peu ruineux fut inutile. Press comme vagabond, Pottle avait
l'honneur d'tre log aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel
vaisseau de Sa Majest Britannique. Par l'intermdiaire de ses
contre-matres de manoeuvre, la mme Majest daigna former  coups de
fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois
 faire de lui un mousse passable.

Naturellement lche, malpropre et filou, il tait rempli d'intelligence
pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant
d'aimables qualits runies en sa seule personne devaient le faire
distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se
rendit, par un zle  toute preuve, digne d'une pareille distinction;
nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne dcomptait mieux.
Il savait ses quatre rgles ds l'ge tendre, il apprit  lire et 
crire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal.
Malheureusement, enhardi par trop de succs, il ne se borna plus 
filouter l'quipage au profit de son protecteur, et voulut bnficier de
ses talents. Cette ambition le perdit.

Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribus en
rcompense de ses mrites; mais  quelque chose malheur est bon. Pottle
fut attach au service particulier du chapelain de la prison, estimable
ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la
Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet  son neveu le master de
la corvette _the Hope_ (l'Esprance). On se rappelle comment cette
corvette fut brle sur les ctes de Galice par le corsaire _le Lion_,
et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis
embarqu sur _la Dignity_, parvint  se faire accepter comme domestique
par le loyal Roboam Owen.

Hypocrite form par tant d'infortunes et devenu trs habile  faire
natre les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans
les meilleures grces du spculateur qui trafiquait  l'anglaise des
revenus de la Bible dans les archipels de l'Ocanie.

A Londres, il fut trouv digne de toute confiance et en partit avec une
pacotille dont il devait tirer les plus agrables profits.

Le catholicisme est abngation, dsintressement, dvoment allant
jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives
lointaines sont animes par l'esprit diamtralement inverse.

Pottle Trichenpot, mari  Sydney avec la fille d'un dport, n'tait
rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.

Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de
ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait  l'dification,
 la conversion et  la civilisation des Polynsiens avec un succs des
plus rares. Sa pacotille fut perdue, hlas! mais en dpit du rancunier
Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu' se louer des
traitements de Sans-Peur le Corsaire.

En vrit, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui
demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle,
d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait 
servir dans la marine britannique.

--Mais, ajouta le prisonnier, trs peu de jours aprs notre dbarquement
au cap de la Higuera, nous nous sparmes, et je n'ai jamais eu
l'honneur de le rencontrer depuis.

Pottle mentait avec impudence.

Sans-Peur ne fut point tout  fait sa dupe; seulement son indulgence
trop grande, combine avec la terreur profonde qu'il inspirait  Pottle
Trichenpot, fut cause que ce dernier s'vada au risque d'tre dvor par
les requins ou par les anthropophages.

Pour qu'un tel poltron court de gat de coeur autant de dangers, il
devait avoir la conscience fort lourde et redouter  bon droit que, se
ravisant tt ou tard, Sans-Peur ne se conformt  la manire de voir de
l'expditif Taillevent.

Plus heureux qu'il ne mritait de l'tre, Pottle Trichenpot fut
recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva
bientt dans une position meilleure que jamais.

Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reut
le gouvernement britannique sur les progrs d'un aventurier franais
dj signal  son attention depuis longues annes: --Sous les noms
principaux de LO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire,
cet odieux pirate, ligu avec les insurgs du Prou, ne cessait de
perscuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux  leur
tablissement, suscitait des rvoltes et des massacres, capturait les
golettes vangliques, et menaait d'expulser les Anglais de toutes les
les.

Les missionnaires, en gnral, se plaignaient des partisans fanatiques
de LO l'_Atoua_; Pottle seul tait en mesure de fournir de bons
renseignements qu'il complta par une foule de dtails circonstancis.

Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Prou taient
parvenus de leur ct  trouver quelques indices de la mystrieuse
puissance exerce contre eux par un ennemi acharn, qui devait avoir des
partisans jusque dans l'intrieur des terres.




XXXI

BATAILLE DE QUIRON.


La frgate anglaise _la Firefly_ avait mouill au Callao avant de se
diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les
documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement
avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les
Anglais allaient attaquer par mer.

Au moment mme o Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la
frgate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un
pavillon qui lui signalait des dangers  terre.

--Andrs est menac, dit-il  Isabelle. La route suivie par cet anglais
prouve qu'on a dcouvert notre asile.

--Ah! mon Dieu! s'cria la jeune mre de famille, je vois des troupes
espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants  terre!...

Lonin et Lionel, les deux jumeaux, gs d'environ trois ans, se
roulaient aux pieds de leur bisaeul assis sur une sorte de palanquin,
d'o il donnait  voix basse ses ordres transmis aussitt  ses fidles
serviteurs.

Gabriel, sur le gaillard d'arrire de la corvette _le Lion_, avait pour
compagnon de jeux un petit garon d'un an plus jeune que lui, n en mer
et baptis  bord du nom euphonique de Limno Taillevent.

Camuset, qui jouissait du privilge d'tre spcialement charg de la
garde du petit Gabriel, tait en tiers dans leurs rcrations. Il les
suivait dans la mture, leur enseignait  faire toutes sortes de noeuds,
tait leur matre d'escrime, de bton et de natation, trouvait ses
fonctions charmantes, et avait cess d'tre tarabust par matre
Taillevent, qui le traitait de camarade.

--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait navement le
vaillant garon.

Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait tre dcern par
matre Taillevent qu' un seul homme dans le monde, c'est--dire Tom
Lebon de Jersey, anglais de nation, franais de coeur...

--Le mari de ma femme, le fils de ma mre, et le pre de ses
petits-enfants! disait encore quelquefois le brave matre par un reste
d'habitude  laquelle Limna mettait bon ordre.

--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mre, Limno notre
enfant.

--Doucement, madame Taillevent, rpliquait le matre. Pour la premire
chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot
Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je rpte que mon
matelot est le fils de ma bonne femme de mre... par _substantation_,
langage du notaire de chez nous.

--Pardonnerez, matre, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit
_substitution_.

--Je n'en fais pas la diffrence, mon camarade, reprit Taillevent avec
bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu
voudras; en no-zlandais on dirait _papa_; demande plutt au vieux
Paraw.

Paraw et bon nombre de ses compatriotes taient alors, soit  bord de
la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui
entrrent de conserve dons la baie de Quiron.

_La Firefly_, charge de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts,
mches allumes.

_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissrent pavillon franais, l'appuyrent d'un
coup de canon et s'embossrent  l'extrmit la plus recule de la baie.

Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante
autres se jetrent dans la chaloupe ou le grand canot.

Isabelle, suivie de Paraw, se prcipita vers le chteau de Quiron, o
les serviteurs d'Andrs s'apprtaient  opposer aux troupes espagnoles
une rsistance vigoureuse.

A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui
se remplissaient de marins des deux navires. On crut ncessairement
qu'ils prenaient la fuite.

--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les
drles ne se doutent pas de ce qui les attend  terre!.. Allons prendre
leur navires abandonns. La cavalerie espagnole fera le reste.

Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au mme instant des
masses de rochers se dtachaient des flancs de la montagne o
s'introduisait une nombreuse flottille des balses pruviennes.

_La Firefly_ courait vers les deux navires embosss et qui, abandonns
ou non, lui prsentaient le travers. Avec une prudence digne d'loges,
le commodore prit du tour de manire  leur offrir le ct, c'est--dire
que sa manoeuvre ne ressembla en rien  celle qui avait autrefois caus
la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fcheux d'endommager
inutilement deux navires qui paraissaient en bon tat, il mit en panne 
petite porte de canon et fit amener quelques canots qui se dirigrent
vers la corvette et le trois-mts _l'Unicorn_.

Les canots abordrent; les officiers qui les commandaient montrent sur
le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener
les couleurs franaises. Il tait vident que les malheureux officiers
de corve venaient de se faire prendre au pige.

Le commodore se rapprocha en drivant, et d'une voix menaante:

--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!

Rien ne bougea.--Personne ne rpondit  la menace.--Les canots anglais,
rappels  bord, revinrent sans leurs officiers, qui,  peine sur le
pont des navires de Sans-Peur, avaient t brusquement terrasss,
billonns, garrotts et jets  fond de cale. Autour de chaque canon se
tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et 
l'arrire, cach par le bastingage, un officier corsaire donnait ses
ordres par signes.

A bord du _Lion_, c'tait mile Fraux,-- bord de _l'Unicorn_,
Bdarieux,--deux braves capitaines de prises demeurs fidles  la
fortune de Lon de Roqueforte.

--Canonniers!...  couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de
_la Firefly_.

Un nuage de fume enveloppa la frgate anglaise.

_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se rveillant alors, ripostrent par leurs
voles; la fume s'paissit.

Avant qu'elle se ft dissipe, du flanc de la montagne sortit une
frgate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'lanait avec une
rapidit magique sur l'arrire de _la Firefly_, prise inopinment en
enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir
dploy une voile, tourna soudain sur elle-mme, longea la frgate
anglaise et la cribla d'une seconde borde  bout portant.

Cette attaque tait trois fois fantastique.

Sortie de sa caverne comme elle y tait entre, au moyen d'un chapelet
de balses, _la Lionne_ se hala sur un systme d'amarres disposes 
l'avance dans la prvision des deux manoeuvres excutes coup sur coup
avec une admirable prcision.

La borde en enfilade jeta le dsordre  bord de _la Firefly_. Son
gouvernail bris, ses vergues, ses mts, ses cordages hachs par la
mitraille, ses voiles dchires et pendantes, la rduisaient 
l'impossibilit de manoeuvrer.

Et au mme instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en
larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_
continuaient  faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le
principe, la secondaient maintenant d'une manire dsastreuse pour _la
Firefly_.

Cependant,  terre se passait une autre action qui proccupait  trop
juste titre l'intrpide Sans-Peur.

Isabelle, les deux jumeaux Lonin et Lionel, le noble Andrs et ses
Pruviens taient attaqus par des troupes nombreuses qui ne reculrent
pas devant quelques pices d'artillerie assez maladroitement pointes.

La cavalerie espagnole s'empara mme de plusieurs canons. Le vieux
chteau de Quiron, battu en brche, allait s'crouler. Un incendie s'y
dclarait.

--Bas le feu! commanda Lon en hissant pavillon parlementaire.

Le silence se fit sur la baie.

--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la libert, un
navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!

Non!... rpondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un
pirate.

--Je suis corsaire franais!

--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!

--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Lon avec fureur.

Un triple choc suivit ce commandement.

_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui driva sur la
corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les
quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un  l'autre espars
et pavois, gmissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient
plus qu'une masse, thtre de la dsolation et du carnage.

Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches No-Zlandais, les
Polynsiens ou les Pruviens enrls comme matelots par Sans-Peur,
dchans maintenant, gorgeaient sans piti les anglais livrs  leur
rage.

--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait
command Lon en lanant son monde  bord de _la Firefly_.

Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.

Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, o il fut
oblig de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce
qu'on l'empchait d'aller  l'abordage.

--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour.
Cette fois-ci, voyez-vous, faut obir  papa Sans-Peur, qui va vous
chercher maman et vos petits frres.

Gabriel trpignait.

Limno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvnile qui
et assurment charm matre Taillevent, son pre, si matre Taillevent,
 pareille heure, avait pu tre charm par quoi que ce ft.

Un mousqueton en bandoulire, une hache d'abordage et deux pistolets 
la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixs sur
le territoire de Quiron, o se livrait la bataille, la main sur la barre
de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:

--Toujours se bcher! toujours se crocher, se manger, se dfoncer!...
User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer,
par terre, au large, en rade, dans les les, chez les Espagnols, chez
les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du
canon  tout ce qu'il y a de peaux tannes, tatoues et basanes entre
les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les
tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du
Prou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les mtiers,
hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que
d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai
miracle!... mais, tant va la cruche  la fontaine, qu'elle y demeure en
pantenne!... Va-t'en dire a en douceur  mon capitaine, tu en seras
pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...

Le canot abordait au milieu des balses choues sur le rivage, car tout
ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour
du palanquin d'Andrs de Sari.

Les femmes et les enfants quichuas couraient  et l, sans but; sans
savoir o aller, en poussant des cris de terreur.

--_Dmonio_! tas de pcores! leur cria Taillevent en espagnol.
Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons!
Concha, Ppita, Dolors, Carmen! femelles endiables, taisez-vous;
attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme tait l, seulement!

Mais Limna ne s'tait pas spare d'Isabelle.

D'un signe, Taillevent ordonne  deux des canotiers d'organiser une
flottille de balses, tandis qu' la tte des autres il s'lance sur les
pas de Sans-Peur.

Andrs venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait
plus.

Isabelle,  cheval, tenant ses deux enfants presss contre son coeur,
tait menace par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait
son nergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle dchargea
ses pistolets d'aron. Autour d'elle, on se massacrait.

Paraw, son _mr_ casse-tte au poing, abattait quiconque osait
s'approcher d'elle; et Limna, monte sur une jument des Malouines, se
comportait comme un homme.

Cependant, puiss, dcims, hors d'tat de rsister davantage, les
Quichuas allaient tre envelopps, lorsque Sans-Peur, Taillevent et
leurs matelots arrivrent en renversant tout sur leur passage.

A leur vue, Paraw jette le cri PI-H d'un accent si terrible que
l'pouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de
la mer est libre.

--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.

Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.

--Eh quoi! dix hommes  pied vous font reculer! A la charge!...
commanda un de leurs officiers, qui se lana sur eux au triple galop.

La baonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrtent  la fois
cheval et cavalier.

Paraw tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La
jeune mre, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Limna
saisit la pagaie.

Autour du palanquin d'Andrs se livrait un combat sanglant.

Mais les Espagnols, matres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir
par une dcharge  mitraille de leur artillerie.

mile Fraux lchait sur eux une borde qui dmonta leurs pices.
Bdarieux dbarquait  la tte de tous les quipages vainqueurs de _la
Firefly_. Et du versant des mornes, se prcipitaient comme un torrent
des cavaliers pruviens qui accouraient, trop tard, hlas! au secours de
leur cacique.

Cette mle terrible fut appele la bataille de Quiron.




XXXII

MORT DU CACIQUE DE TINTA.


Dj, Gabriel-Jos-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, n le 15 mars
1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passs, une
frgate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'tre en tat de
sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir
plusieurs fois.

Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'craser _la Firefly_, n'tait-elle
plus la mme que Sans-Peur y avait cache dans l'origine. Le grand tueur
de navires avait,  diverses reprises, rouvert et referm son arsenal
mystrieux, o toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire
en rserve.

Du reste, pendant que Lon et Isabelle sillonnaient les mers de
l'Ocanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et
capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de
tous rangs, Andrs ne ngligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont
la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.

Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrt en
jouissance des vastes domaines que le marquis son pre possdait aux
alentours de Cuzco, elle en fut amplement ddommage.

Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas,
rgulirement perus par un tabellion royal, continuaient  tre
adresss  don Ramon en son chteau de Garba.

De mme l'armateur Plantier reut  bon port divers btiments chargs
d'opulentes dpouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte
du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Ocanie.

Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en
entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par
quels motifs un tel homme avait choisi pour thtre des parages o l'on
ne semblait avoir aucun grand intrt, dans le prsent ni dans l'avenir.

Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.

A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans
les mers de l'Inde;  plus forte raison, l'opinion publique ne s'mut
jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Ocanie, de l'excuteur
des patriotiques desseins du pieux et libral Louis XVI, qui voulait la
civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per
francos_, et consquemment la lutte sans trve contre l'influence de
l'hrtique Angleterre.

Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'tait au courant des actes
de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte lgendaire, car la distance
produit presque les mmes effets que le temps. Les matelots, de rares
officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Dravis,
entre autres, faisaient,  la vrit, des rcits merveilleux; mais a
beau mentir qui vient de loin: tout cela tait trop fabuleux,
romanesque, incroyable, impossible, absurde mme!...

Si le mobile de Sans-Peur avait t ce qu'on appelle _la gloire_, il se
serait singulirement fourvoy; mais son ambition tait plus haute et
plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort
d'Andrs de Sari.

Les Espagnols, envelopps  leur tour, avaient mis bas les armes;
Sans-Peur, matre de la situation, put, cette fois, s'opposer  un
massacre inutile.

Les soldats prisonniers furent gards dans les casemates de la montagne;
les quipages retournrent  leurs bords respectifs pour les dblayer,
les nettoyer et rparer les avaries principales. Un bcher se dressait
sous le vent; on devait y brler les morts. Une ambulance tait
improvise sous les arbres du plateau; les femmes, diriges par les
chirurgiens des navires, pansaient les blesss des deux partis.

Sur les ruines du chteau, une tente, faite avec les voiles des
chaloupes, abritait le vnrable cacique Andrs, qui venait de recevoir
les derniers sacrements. Car, depuis bien des annes, un prtre, fils
d'une Pruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.

La population, assemble sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois
enfants et son poux autour du vieillard mourant, qui les bnit sans
avoir la force de prononcer une parole.

Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-Jos, son
filleul, l'an de la famille.

Ces regards taient tendres et pleins d'loquence.

Lon de Roqueforte, tendant la main sur la tte de son fils, dit 
haute voix:

--Mon pre, en prsence de votre peuple, je vous renouvelle
solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du
dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, aprs moi,
l'oeuvre d'affranchissement du Prou.

Le vieillard sourit avec reconnaissance.

Les indignes pruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment
sacr de reconnatre le premier-n d'Isabelle comme l'hritier de la
race antique de leurs seigneurs.

--Grce  Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se
partageront le reste de ma tche immense. A ceux-ci les mers! A celui-l
les terres! Aux frres jumeaux mes peuples des les, mes vaisseaux et
l'honneur de servir la France et la foi, en prservant  jamais de la
domination anglaise les nations de l'Ocanie. A Gabriel-Jos la gloire
de dlivrer le Prou de la domination espagnole.--Noble Andrs, illustre
ami de Jos-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de
Sorata, vous n'avez jamais dsespr du grand triomphe. Et c'est aprs
une double victoire que votre me gnreuse va se diriger vers les
cieux! De l, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la
patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Prou, vos caciques et
vos Incas, les fiers anctres de mes fils, glorifieront le Dieu
tout-puissant, car l'Amrique du Sud tout entire redeviendra
indpendante!

A ces paroles prophtiques, Andrs de Sari sembla se ranimer un
instant. Une flamme d'esprance brilla dans ses yeux.

--O mes enfants! disait Lon de Roqueforte, je vous aurai obscurment
ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma
carrire ne laissant aprs moi que le vague renom d'un coureur de
grandes aventures. Dans les champs sculaires de l'histoire, ceux qui
dfrichent et qui sment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes
se dveloppent avec une lenteur dcourageante pour les ambitions
gostes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrs, votre
bisaeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prts 
mrir pour les fils de ses petits-fils!

Andrs se souleva sur son lit de mort, et d'une voix clatante:

--Je vois le Prou libre! Dieu soit lou! s'cria-t-il.

A ces mots, s'affaissant sur lui-mme, le vieux guerrier mourut.

Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.

L'me du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, dployait ses
ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouill qui
rpondait  la prire des morts rcite par le prtre du territoire de
Quiron.

Une grande pompe catholique fut dploye, et chose qu'il convient de
signaler, les Polynsiens,  commencer par Baleine-aux-yeux-terribles,
s'agenouillrent pieusement devant le Dieu triple et un de LO
l'_Atoua_.




XXXIII

ROBOAM OWEN.


A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du
bisaeul de Gabriel-Jos de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la
Firefly_, prservs  grand'peine de la fureur des sauvages, furent
amens  terre par un peloton de marins franais.

Le pilotin chef de corve dit  Sans-Peur:

--Par les ordres du capitaine Fraux, je viens vous livrer les deux
officiers de corve pris  bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos
matelots indignes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes
opposs en votre nom.

--Vous avez bien fait! s'cria vivement Sans-Peur. Sans les dangers
courus  terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux allis, je
n'aurais jamais command l'abordage qui a suivi l'insolente rponse du
commodore.

--Plt  Dieu que notre infortun commodore et consenti  me croire!
dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.

--M. Roboam Owen! s'cria-t-il.

--Moi-mme, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!

--Et pour la seconde fois  la veille de sa dlivrance, dit Sans-Peur en
lui tendant la main.

--Commandant, rpondit l'Irlandais, malgr toute ma reconnaissance
envers vous, je ne saurais accepter un traitement diffrent de celui
qui sera fait  mon camarade.

--Qu' cela ne tienne! rpliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous
prisonnier sur parole, jusqu' ce que je puisse vous rendre la libert.

Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.

--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un
pirate, mais un loyal gentilhomme franais; tous les odieux rcits
auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.

--Je joindrai donc mes remercments  ceux de M. Owen, mon collgue, dit
en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique
contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.

--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire,
que votre tour de corve vous ait prserv de notre abordage.

--Mieux vaudrait peut-tre avoir pri, murmura l'Irlandais avec
mlancolie.

--Pourquoi ce dcouragement? Brave et loyal comme vous l'tes, vous
mritez un bel avenir; vous l'aurez!

Roboam Owen ne rpondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers
anglais fussent bien traits, et ne s'occupa plus que de ses nombreux
devoirs.

Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.

--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en prsence de mon camarade et de
vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai
revu au chteau de Garba d'abord, et tout rcemment  Lima.

--Don Ramon  Lima! s'cria Sans-Peur avec un vif intrt ml
d'tonnement. Mais il risque d'y tre gravement compromis!

--Peu de jours avant notre dpart du Callao, il fut jet dans la mme
prison o le marquis son pre a t si longtemps enferm.

--Merci, monsieur Owen, s'cria Sans-Peur avec un accent de colre
vhmente.

--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que
don Ramon, dont je m'tais spar dans les meilleurs termes, me fit 
Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoy une
provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin mme
o il fut arrt.

--Ce que vous me dites est inconcevable!

--Je n'y ai rien compris moi-mme. Aux injures, aux menaces, aux gestes
les plus violents, le marquis de Garba y Palos mlait, je ne sais
pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misrable valet que
j'ai eu quelques instants  mon service.

A ces mots, Sans-Peur plit; il avait tout devin, la cause du voyage de
don Ramon au Prou comme celle de l'vasion presque tmraire du lche
Trichenpot.

--Le misrable, pensait-il, commande en mon nom!... Il dtruit mon
difice par la base!...

Le Lion de la mer se prit  rugir. Il appela  l'ordre tous les
capitaines de navires et tous les chefs pruviens.

--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est
sr!... je connais a rien qu' la voix du capitaine.




XXXIV

LES FRANGES D'OR.


Ramen au sentiment de la justice par la noble conduite de Lon de
Roqueforte, don Ramon avait abjur les haines de sa famille maternelle.
La lecture des correspondances et des mmoires posthumes du marquis son
pre acheva de modifier ses ides; il aurait sincrement voulu que
l'Espagne traitt en sujets et non en ilotes les descendants de la race
autochtone; mais il tait Espagnol et n'admettait en aucun cas les
droits du Prou  l'indpendance absolue.

Sans-Peur, le _Lion de la mer_, franais de nation, compagnon d'armes de
Jos-Gabriel et d'Andrs, poux d'Isabelle, ancien officier de la guerre
d'Amrique, et, comme tel, ardemment pris du principe de l'indpendance
des peuples, n'tait retenu par aucun scrupule; il avait arbor le
drapeau pruvien.

Don Ramon, malgr sa modration actuelle, ne reconnaissait que le
drapeau de l'Espagne.

Ds l'instant o ils se sparrent, le frre et la soeur taient donc
dans des camps opposs.

Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrmits du monde, et don
Ramon, persuad qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y
prendre aucune part. La destine en dcida tout autrement. Le beau-frre
de Lon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait
subir lui-mme les atteintes de la politique ombrageuse qui avait
autrefois perscut le marquis son pre.

       *       *       *       *       *

Aprs la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen
crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au chteau de Garba. Il
allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux poux avaient triomph de
tous les obstacles. Non sans dplorer l'insuccs des armes
anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux loge de la
loyaut de Sans-Peur le Corsaire.

Don Ramon lui en sut gr.

Don Ramon lui offrit une hospitalit cordiale qui s'tendit forcment 
son valet Pottle Trichenpot.

Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attaches aux
franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Lon de Roqueforte
avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poigne de
ces talismans au marquis son beau-frre, qui fut touch de sa confiance,
mais n'attacha qu'une importance mdiocre au prsent du corsaire. Ds
lors, pourtant, si l'on s'en souvient, matre Taillevent grommela en
disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.

Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.

Et c'est pourquoi, peu de jours aprs le dpart de Roboam Owen, don
Ramon s'aperut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que
leur valeur intrinsque avait seule tent la cupidit du voleur, et ne
s'inquita gure de leur perte.

Puis, s'coulrent six annes, pendant lesquelles don Ramon se maria en
Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en
Andalousie, et vcut, du reste, dans une complte ignorance du sort de
sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'tait pas au Prou,
car il continuait de percevoir la totalit des revenus des domaines qu'y
avait possds leur pre.

Or, tout  coup,  Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol,
rcemment arriv des les Philippines, l'histoire trange du _Lion de la
mer_ et des missions anglaises de l'Ocanie.

--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la rvolution franaise et les
victoires du gnral Bonaparte tiennent tous les esprits en veil, les
Anglais fondent  petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines.
Ils btissent  la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut
de leur population; ils crent de grandes colonies pnitentiaires, et
rpandent en outre dans les divers archipels des missionnaires
protestants qui sont autant de pionniers destins  prparer leur
domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouv un rude
adversaire dans la personne d'un certain aventurier franais,
gnralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.

--Le _Lion de la mer_! rpta don Ramon.

A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient  l'extrmit du salon
firent silence et se rapprochrent. Une foule de questions charmantes
furent adresses  l'officier, qui se trouva bientt entour d'un cercle
de jolies femmes jouant de l'ventail.

Don Ramon, relgu au second plan, coutait avec une ardente curiosit.

Le galant officier reprit en ces termes:

--Le _Lion de la mer_ passe  Manille pour un cavalier accompli. Une
femme d'une admirable beaut l'accompagne dans toutes ses aventureuses
expditions, et fait les honneurs de son bord avec une grce exquise. On
assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualits d'un valeureux
corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, mme pendant le combat.

--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?

--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce
moment l'inapprciable avantage d'tre au milieu de vous. Jamais
prisonnier masculin n'a t rendu  la libert par le _Lion de la mer_.

--Il pargne donc ses passagres?

--Prcisment, mesdames. J'ai connu  Manille plusieurs de ses
prisonnires, qu'il relcha sans ranon; elles se louaient toutes de ses
procds excellents, de sa courtoisie et de l'affabilit de dona
Isabelle, car tel est le prnom de sa trs gracieuse excellence la
Lionne de la mer.

Don Ramon ne douta plus de l'identit du personnage en question. C'tait
bien l'poux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de
_la Guerrera_.

--La prtention constante de notre aventurier, continua l'officier
espagnol, est d'tre corsaire franais; il repousse avec colre la
qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de
sa patrie.

--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.

--Ses quipages sont un compos de barbares effroyables, parmi lesquels
les matelots franais se trouvent en minorit. Il y a des Carolins, des
Tatiens, des No-Zlandais, des blancs, des noirs, des multres, des
mtis de toutes les espces. Les anthropophages y sont en nombres, et,
entre nous, je crains bien que son bord mme ne soit parfois le thtre
d'horribles festins.

--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille
opinion avec le traitement courtois fait  ses prisonnires?

--La Lionne Isabelle protge sans doute son sexe.

--Oui!... oui!... s'crirent toutes les dames en battant des mains,
cela doit tre!.. c'est cela!

--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les
anglais assurent que son quipage les mange.

--Oh! l'horreur!

--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui
le vnrent sous le nom de LO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il
dteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci,
pourtant, passe pour lui avoir jou un tour impayable.

--Voyons!... quoi donc?

--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps sjourn au
Prou;--on assure qu'il a de nombreux indignes pruviens dans ses
quipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.

--Allons! il ne suffit pas  votre hros d'avoir une femme brillante, il
lui faut un beau-pre blouissant.

--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef
ou roi  bien plus forte raison, aurait adopt l'usage de _la borla_
pruvienne. Il se ceint le front de ce diadme  franges d'or tombant
sur ses paules comme une crinire.

--Ce doit tre superbe.

--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel
on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on
racontait  Manille, avant mon dpart, qu'un missionnaire anglais
s'tait procur, l'on ne sait comment, une provision de ces franges
merveilleuses, et que, grce  leur possession, il faisait gorger les
allis du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les
peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre cumeur de
mer.

Don Ramon plit.

--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je
commenais  m'intresser  votre galant pirate. Il se fait adorer; tant
mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de
rpugnance qu'une chenille.

--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or
est-elle bien authentique?

--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le
mme navire que moi.

--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?

--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste,
le nom ne fait rien  l'histoire, qui commence  vieillir; car il y a
bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines.
D'aprs certains bruits, il devait tre du ct du Prou quand je suis
parti de Manille.

Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il 
captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'coutaient en
minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, constern, s'tait retir
avec le deuil dans le coeur.

--J'ai t dupe de M. Roboam Owen, s'criait-il. Sous des semblants
d'amiti, il n'est venu  Garba que pour me faire drober par son valet
Pottle Trichenpot les prcieuses franges que me donna Lon. Eh bien,
rparons ma ngligence, s'il en est temps encore! Affrtons un navire,
allons empcher ma soeur et mon valeureux beau-frre de se faire prendre
aux piges d'un misrable.

A son arrive  Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut
pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vnt s'occuper de sa
succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il
ft le beau-frre du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle
en Espagne.

Don Ramon fut prudent; il frquentait dans les lieux publics des gens de
toutes conditions, questionnait fort peu, coutait beaucoup, et se
proposait, aprs avoir fait un voyage dans l'intrieur, s'il ne
dcouvrait rien au Prou, de se rendre  Manille en traversant tous les
archipels de la Polynsie.

Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intrt de ses recherches
fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frgate, o
il se trouva tout  coup en prsence de Roboam Owen.

L'Irlandais s'avana vers lui la main ouverte.

Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.

L'injure tait sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui
demandrent quelle avait t la nature de ses rapports avec l'insolent
hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'tait pass au chteau de Garba, et
descendit  terre pour exiger une rparation.

Don Ramon, exaspr, le traita d'hte parjure, de tratre et de voleur.

--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours;
car Pottle Trichenpot n'tait que votre instrument.

Sans comprendre la porte de ces paroles, Roboam Owen,  bout de
patience, envoya des tmoins  don Ramon.

Mais ce qui s'tait dit  bord de la frgate fut officiellement
communiqu le jour mme par son commodore au vice-roi du Prou.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
Cuzco, avait pour soeur une mtisse, laquelle tait la femme du corsaire
Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait tre le
complice des rebelles.

Ceci s'appelle presser les conclusions.

L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcra
sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites  terre et  bord
amenrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non conteste
d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrs de Sari avec
le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui
avait autrefois pris part  l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre
charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis
de son pre se rveillrent de toutes parts. Les bruits monstrueux
rpandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot,
s'accrditrent au Prou comme  Manille. On y dit que les prisonniers
de guerre de Sans-Peur taient livrs aux apptits de ses
anthropophages.

Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut trait de
pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui
pactisait avec un tre pareil, et don Ramon, malgr son innocence, ne
tarda pointa tre srieusement compromis.

Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'cole impie de
Nelson,--hassait les Franais jusqu' la dmence. Il rprimanda
vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de
l'humanit tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception
les plus absurdes calomnies. Il crut que les quipages du prtendu
cannibale le dvoreraient sans misricorde, et prfrant prir les armes
 la main, il ft, par son enttement, le vritable auteur du massacre.

Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la ncessit d'aller combattre
en Ocanie la nfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot,
coupable du larcin des franges d'or. Il voulait dlivrer don Ramon, le
rconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Prou,
puisque Andrs tait mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se
mettre  la tte des Pruviens.

Enfin, il considrait comme un devoir sacr de rendre avec pompe les
honneurs funbres au dernier des Incas.

A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous
priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'imprieuses
ncessits m'obligent  ne point perdre un instant. Notre double
victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions
d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zle! Qu'on rpare en
toute hte les navires capables de prendre le large.--Et qu' terre,
hommes, femmes, enfants, chacun soit prt  partir ds le point du jour
pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous vacuons tout  la
fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la
nuit... et que Dieu vous garde!...

--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait matre
Taillevent. Aprs cette journe de batailles, pas plus de hamacs que de
musique. Attrape  calfater, clouer, regrer et jumeler nos barques!...
Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantt vingt ans que a
dure!... sans compter que, peut-tre bien, nous ne sommes pas plus
avancs qu'au premier jour.

--Matre, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des
piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mre, la mienne et
mon vieux pre en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme
vous dites des fois.

--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas dlibr.

--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voil un loge, et un
crne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa
femme Limna et son fils Limno, il ne m'appellera jamais _son matelot_,
vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de
Jersey, anglais de nation, franais de coeur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.

       *       *       *       *       *

Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activit,
passa la nuit  surveiller les travaux de ses gens  terre et  bord.

La frgate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport
_l'Unicorn_, convenablement rpars, se rpartirent comme lest
l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, crible de boulets, fut
abandonne sur les roches, o la tempte devait achever de la dtruire.




XXXV

DOULEUR ROYALE.


Quand tout fut prt, Lon permit  ses gens de se livrer au sommeil
pendant quelques heures; mais il n'essaya mme point de prendre un
instant de repos.

Un calme profond, qui et mis obstacle  l'appareillage, rgnait sur la
baie. Dans les plaines et les mornes rgnait un calme profond.

Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas
d'alerte.

Le silence avait succd au tumulte des combats, des travaux maritimes
et des prparatifs de dpart.

Isabelle, agenouille, priait auprs du corps de son aeul. Ses trois
enfants dormaient.

Les regards de Lon s'arrtrent sur la couchette des deux jumeaux
endormis dans les bras l'un de l'autre.

--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous
trouverez dans quelque situation semblable  la mienne, point d'embarras
pour vous. N'ayant qu'une pense, vous serez deux pour vous partager les
rles; vous pourrez tre  la fois unis et spars, agissant aux deux
extrmits du monde, et votre an, je l'espre, cooprera puissamment 
l'oeuvre qui sera votre partage!

Puis, avec une motion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:

--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en
tre rduit  t'abandonner sans piti!... Tu ne m'appartiens plus,
hlas!... Un peuple entier exigera que je te livre  son dangereux
amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincrit... Ils veulent
un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison.
Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont briss!...

La complication des vnements tait telle que, malgr la promptitude
nergique de son coup d'oeil, Lon ne savait  quel parti s'arrter.

Un homme couvert de poussire s'arrtait alors dans la gorge du nord,
donnait le mot de passe  la sentinelle, et pntrait dans le territoire
de Quiron. Il tait porteur d'une dpche en chiffres adresse au _Lion
de la mer_ par un de ses agents secrets en rsidence  Lima. Lon brisa
le cachet et lut:

Un sourd mcontentement rgne dans la ville, o l'arrestation du
marquis don Ramon de Garba y Palos, rcemment arriv de Cadix, a produit
un fcheux effet.--Personne n'ignore dsormais qu'en Europe la France et
l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de
la frgate _la Firefly_, entre au Callao sous pavillon parlementaire,
ayant dit hautement que vous tes un corsaire franais, et non un
pirate, une partie du conseil a blm les mesures prises par Son
Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accept le
concours de la frgate anglaise, et d'avoir combin ses oprations avec
celles d'un navire ennemi de Sa Majest Catholique.

Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en gnral, trs alarmantes
pour le gouvernement. Il parat que de toutes parts les caciques se
refusent  subir l'autorit des corregidores. On s'attend  une
insurrection des indignes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y
Palos est seul capable de conjurer le pril. Les croles, prts  se
prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appel au
gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succs de la
frgate anglaise, et des troupes envoyes contre votre seigneurie pour
agir ensuite avec vigueur.

Plaise  Dieu que nos armes aient triomph!

       *       *       *       *       *

Aprs avoir mdit sur le contenu de cette dpche, Lon de Roqueforte
en saisit toute la porte.

--Andrs n'est plus! La politique troite des Pruviens indignes peut
dsormais s'largir sans obstacles. Un parti crole se forme donc
enfin!... L'avenir est l!

Les croles, c'est--dire les descendants des Espagnols tablis dans le
pays depuis la conqute, constituaient la majeure partie de la
population europenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des
tats-Unis, la cause de l'indpendance du Prou serait gagne. La
question se rduirait donc  empcher que les intrts des populations
aborignes ne fussent sacrifis.

--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont croles. Les
deux races fusionnes ont produit un nombre considrable de mtis, et le
Prou, dj civilis sous les Incas, n'est pas du tout dans les mmes
conditions que la Nouvelle-Angleterre, o les Indiens se sont toujours
retirs devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps
pour vaincre les rpugnances rciproques, et l'heure presse, et la
moindre faute aujourd'hui retardera d'un sicle peut-tre le succs des
Pruviens.

Lon n'ignorait plus les bruits infmes rpandus  Lima sur son compte.
La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il
tait sage de dmentir. A la veille de quitter le Prou pour plusieurs
annes sans doute, et lorsque le vnrable chef des Condors n'imposerait
plus aux naturels, pouvait-on continuer  exploiter une mine d'or qui,
depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et
la France tant allies, la guerre que le corsaire franais faisait 
une colonie espagnole cesserait d'tre conforme au droit des gens, du
jour o le vice-roi le reconnatrait pour un loyal serviteur de la
France.

Lon crivit en consquence au vice-roi du Prou:

J'ai l'honneur de faire part  Votre Excellence de la destruction
complte de la frgate de Sa Majest Britannique _la Firefly_, par la
division navale range sous mes ordres.

En mme temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expdi
contre mes gnraux auxiliaires, a t contraint de mettre bas les
armes.

Je dplore la ncessit o Votre Excellence ne cesse de me placer
contrairement aux intrts et  l'alliance de nos deux gouvernements. Et
aprs une double victoire, m par des sentiments de conciliation qu'elle
voudra bien apprcier, je lui adresse la prsente dpche dans l'espoir
que, cessant de croire  d'excrables calomnies, elle voudra bien unir
ses efforts aux miens pour la pacification gnrale.

Dans le cas o Votre Excellence consentirait  donner  mes fidles
allis toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que
je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoys avec
armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je
retiens en captivit depuis le temps o nos deux gouvernements taient
en guerre, ils devraient tre expdis directement en Espagne.

Mais dans le cas o Votre Excellence, continuant de me considrer comme
un pirate, ddaignerait d'entrer en ngociations, elle me rduirait 
user du droit de lgitime dfense,  dployer contre elle, avec la
dernire rigueur, toutes mes forces de terre et de mer;  soulever les
populations pruviennes au nom mme de Sa Majest Catholique, allie de
la France, et  ne pas reculer devant les moyens dsesprs qui sont la
ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.

Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France
feraient valoir auprs de Sa Majest Catholique pour faire retomber sur
Votre Excellence toute la responsabilit des vnements.

Cette rponse fut scelle d'_or au lion rampant de gueules_ qui est
Roqueforte, et signe:

                    LE COMTE DE ROQUEFORTE,

      Capitaine de frgate honoraire, commandant la division des
         corsaires franais stationne dans la baie de Quiron.

Les prisonniers espagnols furent rpartis  bord des trois navires; les
blesss hors d'tat d'tre transports par terre, recueillis  bord de
_l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hpital, et  midi sonnant, la
division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le
commandement d'mile Fraux.

Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de
tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ et t livre au
pillage, devaient tre traits en passagers du gaillard d'arrire.

--Ces messieurs, avait dit Lon, ne dbarqueront que lorsqu'il leur
plaira, car je ne leur ai pas rendu la libert pour les faire tomber au
pouvoir des Espagnols.

Une copie de la dpche officielle tait destine  don Ramon, ainsi
qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut charg l'missaire de
l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.

Enfin Paraw reut confidentiellement la promesse que LO l'_Atoua_ ne
tarderait point  reparatre dans ses les de l'Ocanie. Le
No-Zlandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans
cette confrence secrte, ne put rprimer un grognement.

--Et nous voici  terre... laissant filer au large nos trois navires!...
murmurait-il.

--Puis-je me ddoubler? dit vivement Lon, ou croirais-tu M. mile
Fraux indigne de ma confiance?

--Non, non!... M. Fraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu
partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous
aurions grand mal  nous dhaler d'ici  la nage...

--Eh bien, regrettes-tu de n'tre pas  bord... avec ta femme et ton
fils?... Je n'ai qu'un signe  faire... Sois libre... s'cria Sans-Peur
avec colre.

Il ne sentait que trop le danger de se sparer de ses trois btiments 
la fois; mais sa baie et sa caverne tant dsormais connues, il
prfrait, aprs mres rflexions, les faire naviguer de conserve  les
isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ runis constituaient une force
imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait gure compter
comme btiment de combat. Les trois navires ensemble rsisteraient plus
aisment aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.

Cependant les observations du matre taient justes; elles rpondaient
aux apprhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point  s'en
repentir.

Taillevent s'tait dcouvert le front; silencieux comme une statue, les
yeux fixs sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes.
Ses joues bronzes et sillonnes de cicatrices en taient baignes.

--Il pleure!... dit Paraw.

L'emportement de Lon se calma soudain; il prit avec vivacit la main de
son fidle matelot:

--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous
les torts!...

Taillevent dit alors d'une voix douce:

--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode...
mais soyez calme, une autre fois on se taira!...

--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le dsire... Grogne,
mon fidle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misre,
grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien
dit.

--Merci, capitaine, mais le vtre est de vous mettre en colre quand a
vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau 
l'abri quand vous risquez la vtre... ou bien Taillevent en fera tant
d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.

Baleine-aux-yeux-terribles, Paraw-Touma l'anthropophage, fut touch par
cette scne et dit sentencieusement:

--Taillevent a remu le coeur d'un grand chef.

       *       *       *       *       *

La caravane funbre se mit en marche.

Un nombreux escadron de _gauchos_, mtis ou Pruviens pur sang, arms
comme pour le combat, formait l'avant-garde.

Le cercueil d'Andrs, escort par ses principaux serviteurs, s'avanait
ensuite.

Lon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vtus de deuil, le suivaient
de prs, ainsi que Limna, son fils Limno et quelques domestiques des
deux sexes, accompagns par un peloton de marins entre lesquels on ne
signalera que matre Taillevent, l'alerte Camuset et
Baleine-aux-yeux-terribles.

Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un
groupe considrable que protgeait une vaillante arrire-garde compose
de mineurs et de cavaliers indignes.

On ne rechercha point cette fois les chemins carts.

On s'avanait  dcouvert, sans craindre de traverser les cantons
occups par les Espagnols ou les croles.

A diverses reprises, les corregidores assemblrent leurs milices en
armes ou envoyrent des troupes en reconnaissance; toujours la fire
attitude du convoi le prserva de toute attaque.

--Qui vive? criaient les claireurs espagnols.

--Laissez passer un mort illustre, rpondait l'un des chefs aymaras,
chicuitos ou quichuas de la tte de colonne.

--O allez-vous?

--A l'le de Plomb, pour rendre  la terre les dpouilles du dernier des
Incas.

--Vous vous avancez comme une arme sous un drapeau inconnu.

--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se dploie
librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer
les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prts
 repousser la force par la force.

Le belliqueux cortge grossissait en chemin. Des tribus entires,
descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les
corregidores, instruits des rsultats de la bataille de Quiron,
jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes
expdies au vice-roi de Lima devaient singulirement accrotre ses
inquitudes.

Une femme de la race antique des seigneurs du Prou, dirigeait vers le
grand lac une multitude d'Indiens arms et d'aventuriers encore plus
terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour
d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mre et soulever les
indignes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.

Voulant laisser supposer qu'il tait  la tte de son escadrille, Lon
s'effaait.

Isabelle seule exera le commandement de la petite arme qui
accompagnait les restes d'Andrs de Sari. Seule, elle rpondit aux
rares corregidores qui eurent le courage de se prsenter en personne.

L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se
disperser.

--Au nom de Gabriel-Jos Tupac Amaru, en avant! s'cria Isabelle l'pe
en main.

Et le corregidor crivit au vice-roi que la fille de Catalina voquait
la mmoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.

Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils an. La pauvre mre
le compromettait, hlas! sans prvoir qu'il faudrait le livrer aux
nations runies autour d'elle.

Mais Lon de Roqueforte sentait cette ncessit fatale, et son front
s'assombrissait  mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son
coeur paternel saignait.

Ce corsaire rpublicain tait vraiment roi, puisqu'il ressentait une
douleur royale.

Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_,
menacs par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands prils;
son devoir tait de les secourir. Un devoir non moins sacr l'obligeait
 ne point dserter la cause des indignes du Prou. Pouvait-il payer
d'ingratitude leur inaltrable dvoment? et  la veille de conclure la
paix avec le vice-roi, dans des penses de haute politique, il est vrai,
quelle preuve leur donner de la sincrit de ses intentions, quel gage
leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadme des Incas
le front de son fils Gabriel?...

Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se
faisait attentif comme une mre pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il
ne s'tait montr aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.

--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent  Camuset. J'ai
relev la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je
gagerais ma vieille pipe finement culotte contre le quart d'une chique
de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.

--Tonnerre!... pas possible, matre!

--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper 
soi-mme un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus
aujourd'hui, tout a me fait trop de peine.

--Vous avez donc ide de la chose, matre?

--Oui et non!... non et oui... Assez caus!... Mais, vois-tu, j'aime
bien Tom Lebon, mon matelot...

--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Franais de coeur!
murmura Camuset en soupirant.

--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-mme, et celui-l, pour
Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse  bord de
_la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un
matelot... Eh bien, malgr a, celui qui soulagera mon capitaine
rapport  son fils Gabriel, quand mme celui-l serait le dernier des
_ratapiats_, je l'appellerais de mme mon matelot!... Oui, Camuset, je
le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frre jumeau de
Tom Lebon, anglais de nation, franais de coeur!...

--Pour lors, matre! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez
pas; j'en connais un par  tout, et qui n'est pas le dernier des
_ratapiats_, on s'en flatte, ayant t particulirement, personnellement
et paternellement duqu par matre Taillevent du _Lion_.

--Je m'y attendais, mon fils, dit le matre d'quipage en serrant la
main de son digne lve. Et puisque a y est, attrape  doubler et
cheviller ton temprament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en
plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme
le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'ide aussi!...
Tu es par!...

--Oui, parole de Camuset!

--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frre jumeau  Tom Lebon, tu
pourras pour longtemps dire adieu  la mer jolie.

--C'est vrai! je comprends a!... Mais je servirai M. Gabriel, comme
vous, vous servez son pre, et je serai pour la vie le matelot  matre
Taillevent!

       *       *       *       *       *

Plusieurs vastes radeaux, construits  la hte par les tribus
riveraines, transportaient alors le cortge funbre dans l'lot sacr
des Incas.

Lon avait la main droite pose sur l'paule de son fils Gabriel,
couronn de _la borla_ pruvienne. La victime tait ceinte du bandeau.
Un grand sacrifice ne devait pas tarder  s'accomplir.

Limna gardait Lonin et Lionel, merveills de tout ce qu'ils voyaient.

Isabelle conduisait le deuil.

A la mme heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux
armes, et la population alarme rptait de toutes parts le nom
formidable du _Lion de la mer_.

Les vigies signalaient une division franaise compose d'une frgate,
une corvette et un transport.

mile Fraux fit arborer au grand mt des trois navires le pavillon
parlementaire, qui fut appuy de trois coups de canon.




XXXVI

LE JEUNE PRINCE.


L'le de Plomb n'tait pas assez vaste pour les multitudes runies
autour du cortge funbre.--Sur les rives du lac demeurrent  cheval,
et prts  repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et
d'arrire-garde. Sur le lac mme, les barques et radeaux chargs
d'Indiens formaient autant d'lots flottants dont le nombre ne cessait
de s'accrotre.

Les crmonies chrtiennes furent accomplies avec pompe; les prires des
morts rptes par dix mille voix entrecoupes de sanglots. Puis la
pierre tombale fut replace sur les restes mortels d'Andrs de Sari,
cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant
jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir
exerc l'autorit depuis vingt ans sur toutes les nations fidles.

Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait t enlev de
dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandrent
qu'on le partaget entre eux.

Par les ordres d'Isabelle, Limna le dcoupa en bandes troites, et
Gabriel procda aussitt  leur distribution solennelle. Il commena par
sa propre mre, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur
sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitrent.

Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Pruviennes
portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'toffe de
couleur sombre sur le ct de leurs jupes.

Les caciques se dcorrent des lanires du _poncho_ de leur vnrable
doyen et seigneur.

Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son poux
le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une charpe la
dernire bande d'toffe, des clameurs enthousiastes retentirent,
longuement rptes par les chos des montagnes.

--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-Jos!... Vive  jamais notre
prince!...

--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...

--Vive le Prou!... Vive l'indpendance!...

Isabelle s'aperut que Lon avait pli.

Car  l'instant o, sur les bords du lac sacr, un vritable cri de
guerre tait pouss par les nations indignes,-- l'instant o son fils
en tait proclam le chef, il savait que des ngociations pacifiques
devaient tre entames entre sa division navale et le vice-roi du Prou.

De longues annes d'efforts avaient t ncessaires pour oprer la
fusion des tribus rivales, et pour faire renatre leurs antiques
esprances. Mais  cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne
demandaient qu' secouer le joug, une haute raison d'tat exigeait qu'on
calmt leur effervescence.

--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais,
dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu plir ainsi... Parle! A quoi
penses-tu donc?

--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent
reconqurir l'indpendance que nous leur avons toujours promise; et si
nous cdons  leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux
comme pour nous!

--Mais alors, pourquoi tre venus, pourquoi les avoir rassembls ici?

--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dt ce peuple nous
massacrer  l'instant mme, nous et nos trois enfants, je prfrerais
prir ainsi,  m'tre enfui avec mes navires, en le livrant  ses
oppresseurs.

--Aprs avoir dchan la tempte, espres-tu donc la calmer? Le peuple
est partout le mme; celui qui nous entoure est moins civilis
assurment que le peuple franais. Et tu m'as dit cent fois que si ton
roi Louis XVI a succomb, c'est pour avoir fait imprudemment de trop
gnreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Lon, ne
reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...

--mile Fraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Prou.

Isabelle plit  son tour.

--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu cach tes desseins?

--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point  une mre que
l'ternel demanda le sacrifice d'Abraham!...

Isabelle, perdue, se prcipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant
avec force:

--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...

Lon se plaa entre elle et les deux frres jumeaux.

--J'y consens!... nous nous sparerons!... mais ceux-ci
m'appartiendront, et je les emmnerai...

--Eux!... ils sont  moi aussi! s'cria la jeune mre courant vers eux
avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachs!

--Il faut choisir pourtant! dit Lon avec un calme terrible. Il faut
choisir, madame!... Et voil pourquoi mon coeur bris a gard le
silence; voil pourquoi, me dfiant de mes forces, je me suis mis en
prsence de ces peuples  qui appartient notre fils Gabriel.

--Restons tous ensemble!

--Femme!... croyez-vous donc votre poux capable d'une lchet?

C'et t une lchet, en effet, que de dserter  la fois la division
navale engage dans des ngociations dlicates, et les les de l'Ocanie
o, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient
maintenant au nom de LO l'_Atoua_.

Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son tendue la
foudroyante rponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein
maternel, elle s'agenouilla en demandant  Dieu d'avoir piti de ses
angoisses.

Cependant, les caciques chefs de tribus, rassembls en conseil dans les
ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrs,--tonns, immobiles,
muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interprter
cette scne douloureuse.

Les peuples faisaient silence.

Alors, Lon s'avana et dit d'une voix ferme:

--Par la mmoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis  mort avec
ignominie,--par la mmoire de l'aeul de mes enfants, le glorieux
Andrs, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang
de mon fils an Gabriel, votre grand chef, coutez-moi, peuples du
Prou! coutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas
de la sincrit de mes paroles!... Andrs et moi, nous vous avons promis
l'indpendance!... nous avons combattu pour votre libert!... nous
n'avons cess de vouloir que votre gloire antique, s'levant vers le
ciel comme un immense palmier, tende ses rameaux sur tout l'empire des
Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas chang, ils ne changeront
jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: --Aux armes!--le
_Lion de la mer_, votre ancien alli, osera vous dire: Patience!

Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troubl. Mais,
comme une tincelle lectrique frappant  la fois tous les coeurs, le
mot _patience_, les fit tous bondir.

Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus troitement embrass. Camuset
arm jusqu'aux dents s'tait gliss prs d'elle. Matre Taillevent fit
des signes mystrieux  ses camarades; mais Paraw-Touma, la
Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.

Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laiss  la
Nouvelle-Zlande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants
et ses femmes, au risque de ne plus trouver  son retour d'autres
vestiges de sa famille que des ttes dessches sur les palissades de
quelque peuplade ennemie, seconde par les hommes de la tribu de Tout?
La fille des Incas n'tait  ses yeux qu'une femme dont les douleurs
maternelles n'murent point son naturel farouche. Il approuvait, il
n'admirait pas, la conduite de LO l'_Atoua_, chef suprme ou pour mieux
dire Rangatira-Rahi de la Polynsie.

--J'ai dit: Patience, rpta Lon d'une voix ferme, mais je ne demande
que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.

De sourds murmures se firent entendre.

Dans tous les groupes, sur l'le, sur les radeaux, sur le rivage, les
paroles de Lon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre
rponse que le dsir de la guerre immdiate.

--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces,
pourvus d'armes et d'argent, transports d'enthousiasme  la seule vue
de notre jeune chef, et prts  nous prcipiter comme un torrent sur nos
oppresseurs!

Des cris: Vive Gabriel! s'levrent de toutes parts.

L'enfant couronn se redressa firement en souriant  ses peuples.

Isabelle, frmissante, contempla non sans orgueil l'expression des
traits de son fils; ses angoisses redoublrent.

--Lorsque, pour la premire fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit
Lon, j'tais un adolescent sans exprience. Vingt ans de combats sur
terre et sur mer, vingt ans d'tudes et de travaux m'ont mri sans
refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'tait
trangre; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos
anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je
ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien
douteriez-vous du _Lion de la mer?_

--Non! non!... Vive l'poux d'Isabelle!

--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne
jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition leve; je m'avanais au
hasard  travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but,
sans aucun des intrts sacrs qui me guident  prsent. Nous
combattions pour dlivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac
Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins.
Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de
l'Espagne... Malheur aux imprudents qui btissent sur le sable!... Dj
matres de plusieurs provinces vos pres ont succomb faute d'alliances
et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les mnage; ces
auxiliaires, je les donnerai  mon fils Gabriel; et sans vous puiser en
combats prmaturs, vous marcherez  pas de gants vers l'avenir avec un
prsent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de
Garba vont renatre, et pendant cette trve, vous verrez avec une joie
profonde la plupart de vos ennemis dserter le drapeau de l'Espagne pour
pouser votre cause. Voil ce que ma longue exprience me rvle, et
c'est pourquoi, peuples du Prou, je vous supplie, au nom de mon fils,
votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.

Cent opinions contradictoires, bruyamment mises dans les groupes,
interrompirent Lon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des
branle-bas de combat et de l'abordage.

--Hommes du Prou, s'cria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos
caciques dcide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais
le droit de commander peut-tre; je ne demande qu' obir.

Lon l'emporta. Le peuple, naturellement prdispos en faveur d'un hros
tel que lui, jura de s'en rfrer  l'opinion du conseil des caciques,
dont la sance commena sur-le-champ.

La question pose, le Rubicon tait franchi. Dans le conseil l'influence
du _Lion de la mer_ devait videmment avoir plus de poids que dans
l'innombrable assemble des peuplades indignes. Plusieurs caciques
vieillards remplis de modration et de sagesse, avaient accueilli avec
faveur l'espoir d'un dnoment pacifique.

L'un d'eux voulut savoir ce que Lon entendait par ces futurs allis qui
viendraient, disait-il, des rangs ennemis.

Sans heurter de front les prjugs des indignes en nommant tout d'abord
les croles, Lon parla des mtis, et ajouta que leur nombre tait
immense dans les familles coloniales.

--La fusion s'opre dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolrez
qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier franais.
Eh bien, de mme le jour approche o tous ceux des croles qui ont dans
les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront,
d'y avoir du sang _pruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se
grossiront de plus de la moiti de vos ennemis. Quelle est donc la
famille crole qui ne soit un peu pruvienne?

Aprs de longues prcautions oratoires, Lon fut bien oblig d'avouer
qu'en sa qualit de corsaire franais, il serait forc de retirer aux
Pruviens le concours de ses navires, puisque la paix tait conclue
entre la France et l'Espagne.

A ces mots, le plus imptueux des jeunes chefs se leva en s'criant:

--Ah! ah! enfin, nous comprenons... coute, _Lion de la mer_, tu t'es
servi de nous et tu nous abandonnes! tu as dploy le drapeau du Prou
et tu le fuis! tu avais pous nos intrts, tu divorces!... Ma colre
n'ira pas jusqu' demander ta mort... mais je te maudirai comme un alli
perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la
guerre!...

Sans-Peur rugit de courroux.

--Qui m'appelle perfide?... qui prtend ici me faire grce?... Eh quoi!
vous ai-je jamais cach ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui
dcide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?...
Voudriez-vous que les peuples civiliss eussent le droit de me traiter
de pirate?...

--Notre frre a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemble; mais
ton fils nous appartient, et tu ne l'emmneras pas.

Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup tait prvu.

Isabelle poussa un cri de douleur.

--Serez-vous donc sans piti pour moi? s'cria-t-elle.

--Madame, votre place est au milieu de nous.

--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants...
je partirai seul!...

Ce ne fut pourtant pas seul que partit Lon de Roqueforte. Cent hommes
dtermins l'escortaient. Les uns taient des Quichuas de Quiron, les
autres, ses marins, dont  coup sr matre Taillevent et Paraw, mais
non l'honnte Camuset, qui avait dit:

--Capitaine, avec votre permission, je reste  la garde de M. Gabriel.

--Merci, mon brave garon! dit Sans-Peur touch de son dvoment.

Taillevent lui ouvrit les bras en s'criant, selon sa promesse:

--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!

Paraw-Touma dit enfin d'un ton majestueux:

--LO l'_Atoua_ est un grand chef!

       *       *       *       *       *

Isabelle, afflige, vit son poux qui s'en allait traverser,  la tte
d'une poigne de braves, un pays ennemi, o l'alarme tait rpandue;
mais, pour consolation suprme, elle n'avait t spare d'aucun de ses
enfants.

Limna et son fils Limno, l'excellent Camuset et la plupart des
serviteurs de son aeul, restaient avec elle. Les peuples du Prou lui
obissaient comme  la mre de leur Inca. Or, elle tait nergique 
l'heure du pril et n'ignorait point l'art de commander.

Connaissant  fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de
permettre qu'il pt les accomplir.

Matre Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu
changer ses penses avec Paraw, mais le cannibale n'tait pas assez
sensible pour comprendre ses mlancoliques regrets. Taillevent en fut
donc rduit  la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents
lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillres et des Andes,
dans les plaines, les lits des torrents, les valles, les terres
cultives ou les dserts, sous le soleil ardent ou la pluie glace, en
dpit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez
chaudes.

--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! o as-tu
pass?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son
capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mre, sa case, sa femme
et son gars en tranquillit!... Mais ici, ma Limna et mon Limno sont
rests parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la
terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas
en pleine terre, comme si a manquait au large. Le chamberdement du
chavirement  faire trembler les volailles  pattes jaunes!

L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques
centaines de kilomtres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers
demeura en chemin. La charge des autres en fut augmente d'autant. Ils
taient tous poussifs et bons  corcher quand on aperut au loin, dans
la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mts
chargs de toile de la division franaise.

Le soleil se levait.

--En croisire, dehors! dit Lon; le vice-roi aurait-il donc repouss
mes propositions?

--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne
sommes point ce qui s'appelle  bord.

--Pied  terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et  nuit
tombante, rendez-vous gnral sur la place Majeure.

Les harnais furent empils dans le premier trou venu; on les recouvrit
de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent
les btes  l'abattoir, o ils les oublirent pour aller boire au
cabaret voisin.

Envelopp dans un _poncho_ qui cachait sa face tatoue, Paraw suivit
Lon et Taillevent jusqu' la demeure de l'agent secret que le cacique
Andrs n'avait cess d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.




XXXVII

L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.


La dfiance de la police limnienne,--fort affaire d'ailleurs,--ne
pouvait gure tre veille par l'arrive d'une centaine d'hommes vtus
comme les campagnards des environs et entrs dans la ville ple-mle
avec ceux qui approvisionnaient le march.--Ce n'tait point aux portes
de terre qu'on veillait, mais bien  celle qui conduit au Callao.

L'opinitre croisire des trois navires franais, louvoyant bord sur
bord devant les passes, dfrayait toutes les conversations.

A midi, le vice-roi fut officiellement inform qu'une barque de
pcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-ctes, avait
gagn le large et abord la frgate franaise.

Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter
sur-le-champ quinze jours d'arrts forcs  tous les gardes-marines de
service.

A deux heures, le vice-roi reut un rapport du commandant de la
citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient
audacieusement, que les canonniers des forts taient  leurs postes et
qu'on s'attendait  une attaque.

Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna
charitablement  tous les diables les insupportables navires qui, depuis
quelques jours, l'empchaient de prendre aucun repos.

A trois heures, le vice-roi fut averti que les Franais, en panne devant
les passes, dployaient  leurs mts des pavillons de toutes les
couleurs et paraissaient faire des signaux.

--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda
son secrtaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus
avance.

A quatre heures, la sieste du vice-roi fut trouble par la nouvelle que
les Franais mettaient leurs chaloupes  la mer. On craignait un
dbarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences
dans la place.

Son Excellence tonna, jura pis qu'un possd, mit sous les armes toutes
ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des
contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires,
car les Franais se bornrent  garder  la remorque toutes leurs
grosses embarcations.

Des dpches de l'intrieur achevrent d'exasprer le vice-roi:

Tous les villages indiens taient abandonns par leurs habitants, qui
s'en allaient, caciques en tte, se grouper sous les ordres du _Lion de
la mer_!...

Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commande par le
_Lion de la mer_, avait pass sur le corps  un escadron de chasseurs
royaux.

Dans la valle de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une
bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.

Le gouverneur de la prison o tait enferm don Ramon se prsenta chez
le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un
document sign par le _Lion de la mer_.--C'tait la copie de la note
adresse au vice-roi lui-mme.

Le secrtaire de la police entra et dit que cent copies de la mme note
circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en
recevoir une, et que dans les cafs et autres lieux publics on se
permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.

Son minence le cardinal-archevque descendit de carrosse  la porte du
palais du vice-roi et, accompagne des principaux membres de son clerg,
annona qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en
faveur des Franais. Tous les fidles se proposaient de venir
processionnellement demander qu'on ft la paix avec eux.

--Mais, monseigneur, d'o vient l'intrt subit que l'on porte  ces
bandits? s'cria le vice-roi[NT1].

L'archevque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais
hrtiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta
point que les frres, secrtement menacs de pillage et d'incendie, se
souciaient fort peu de courir les dangers de l'exprience.

Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde
voulait qu'on agrt son concours pour exterminer l'excrable pirate et
cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde,  prsent,
semblait vouloir qu'on l'accueillt en ami.--A la vrit, la double
victoire de Quiron tait connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen,
dbarquant de _la Lionne_, en avait fait connatre les dtails, et la
rputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre,
une liste des prisonniers retenus  bord circulait par la ville, et
toutes les familles intresses  leur dlivrance demandaient qu'on
traitt avec l'honorable comte de Roqueforte.

Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre poux
d'envoyer au comte Lon et aux principaux officiers de la division
franaise un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait
avoir lieu, le soir mme, au palais du gouvernement.

--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer!
s'cria le vice-roi crisp de fureur. Ma femme elle-mme s'en mle!...
Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai
point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...

Sur quoi le petit bossu bronz qui servait de bouffon  Son Excellence
partit d'un clat de rire moqueur en disant:

--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais
boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une
once d'or?

--Le fouet  ce drle! s'cria le vice-roi.

Le nain, fort peu intimid, sortit en haussant les paules, et Son
Excellence, laisse  ses rflexions, reprit avec colre:

--Mais enfin, ce dmon maudit ne peut tre partout  la fois: aux bords
du grand lac, en croisire devant Callao, dans la plaine, sur la
montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!

Ceci tait la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en
la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de
taffetas d'Angleterre, taill en croissant, figurait maintenant en guise
de mouche au beau milieu de son menton.

Le bal faillit tre dcommand.

Mais en de pareilles conjonctures, les hbleurs n'auraient pas manqu de
dire que Son Excellence, intimide par les menaces des Franais, n'osait
plus mme recevoir.

Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Limniennes s'empressrent
de demander  leur vice-reine si l'on y verrait le clbre commandant de
la division franaise, sa femme, l'illustre fille des Incas, et
messieurs ses officiers.

--Hlas, non! mesdames, rpondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me
permettre de leur adresser notre invitation.




XXXVIII

ENTRE AU BAL.


Une rumeur gnrale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le
vice-roi, car l'huissier annonait:

--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.

--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.

--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.

--Sa Grce matre Taillevent.

Le vice-roi bondit, plit, trangla vingt jurons gutturaux d'origine
arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En mme temps il se
prcipita vers Lon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement
devant la vice-reine.

--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Trs
Gracieuse Excellence avait daign penser  inviter son trs humble
serviteur  la fte de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi
au point que j'ose me prsenter devant elle avec mon noble beau-frre
don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de
Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie
_Paraw-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol,
Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de
la baie des Iles,  la Nouvelle-Zlande, et Sa Seigneurie Taillevent de
Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je t trop audacieux, madame la
vice-reine, et puis-je esprer que Votre Excellence agrera notre
prsence dans ses salons?

Enchante de faire pice  son mari, dont les yeux roulaient dans leurs
orbites de manire  mduser Paraw-Touma en personne, la vice-reine
rpondit par une approbation charmante.

La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans
sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du
violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait
touff sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui
offrit  point.

--Monseigneur, lui disait Lon avec courtoisie, madame la vice-reine
daignant nous admettre  son bal, nous nous flicitons de pouvoir y
prsenter nos hommages  Votre Excellence!... Fte charmante!... On ne
m'avait pas assez vant la grce et la beaut des dames de Lima! Leurs
loges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la
ralit. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces
comparaisons sont faibles, monseigneur, ds qu'il s'agit des adorables
Limniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du ct de
Callao est superbe, elle donne bien l'ide d'une capitale et rappelle
nos Champs lyses de Paris... Votre Excellence serait-elle alle 
Paris, monseigneur?

Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme
humaine; ses traits exprimrent un tonnement encore plus grand que son
courroux; la voix lui revint.

Lon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frgate, les
paulettes et les broderies clatantes auxquelles lui donnait droit une
ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine
auprs de quelques dcorations en diamants de formes inconnues, l'une
imitant un lion, la seconde un condor, une troisime dessinant un
palmier, une autre un poisson volant,--toutes reprsentant son emblme
dans tel ou tel des archipels polynsiens o l'on reconnaissait son
autorit. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus
jeune. Sa belle tte, qui avait quelque chose de lonin, tait encadre
par une chevelure blonde et soyeuse qui se droulait sur ses paules.
Son cou tait dcouvert  la matelote. Son frac dboutonn laissait voir
un gilet blanc  lisrs d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une
lgre pe de bal  fourreau de satin.

Don Ramon, en costume de cour, brun, ple, aux traits aquilins, aux yeux
noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de mme
qu'une pe de bal.

Mais Taillevent et Paraw taient mieux arms.

Le matre, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste
et culotte galonns d'or  profusion, portait ostensiblement une paire
de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre,
dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaen estrop au bout d'une
corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.

Paraw-Touma, quip en Rangatira de rang suprieur, s'appuyait sur son
_mr_ de pierre dure, couleur d'meraude, sorte de hachoir  deux
tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, 
la frquentation des Europens et aux moeurs maritimes, des habitudes de
propret fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de
formium qui, fix au milieu de son corps par une ceinture, descendait
sur ses genoux, tait d'une blancheur blouissante. L'autre, bariol de
noir et de rouge, tait nou autour de son cou et tombait de ses paules
sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants
d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et
plusieurs bracelets de mtal compltaient sa parure. Sa chevelure noire,
dure, mais peigne avec le plus grand soin, formait comme un cadre
d'bne au blason de sa face tatoue. Blason est ici le mot propre et
correspond exactement au terme _moko_, qui est  la Nouvelle-Zlande le
nom des hiroglyphes honorifiques gravs sur le visage des hommes de
haut rang.--Paraw-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_.
Pas un point de sa figure n'tait  l'tat naturel: son nez, ses joues,
son front, et jusqu' ses tempes taient couverts d'ornements dessins
avec une symtrie, une finesse et une lgance qui constituent un art
fort estim en son pays.

Si le _Lion de la mer_ sduisit de prime abord toutes les dames et plut
 la majorit des cavaliers runis chez le vice-roi, Paraw-Touma
inspira le sentiment oppos; mais la curiosit l'emporta bientt, et
l'on sut presque gr au commandant franais d'avoir introduit dans
l'assemble son sauvage compagnon.

--Sur mon me, seigneur comte, vous tes bien audacieux, et vous,
seigneur marquis, vous tes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.

--Audacieux, moi! rpliqua Lon d'un ton gai, rien de plus certain, et
que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce
ne peut gure tre pour ma timidit que les Pruviens m'ont surnomm le
_Lion de la mer_, et les Franais, Sans-Peur le Corsaire. Mais
l'imprudence de mon trs cher beau-frre le marquis de Garba y Palos me
parat moins prouve. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au
bal; sans tre docteur en mdecine, je suis sr, et toutes ces dames
partageront mon avis, que sa prcieuse sant s'en ressentira
favorablement.

Derrire tous les ventails on riait.

Taillevent et Paraw s'taient posts prs d'une fentre ouverte; ils
disposaient, pour changer leurs penses, de l'harmonieux dialecte
no-zlandais.

Sur la place Majeure, au del des quipages, allaient et venaient parmi
la foule des hommes draps dans _le poncho_ pruvien.

--Ils nous voient! dit Taillevent.

--Et nous les voyons! rpondit Paraw.

--O as-tu mis la longue corde? demanda le matre.

--Sous mon pagne de derrire, rpliqua le No-Zlandais.

--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!...

--Chien de quart, tout de mme! continua Taillevent en monologue.
Encore une invention satane de mon capitaine, que ce bal!... Ah!
Camuset, mon matelot, si tu tais ici, tu t'amuserais tout de mme. Vous
en a-t-il de l'aplomb, de l'ide, et sans gne... sans gne, au lieu que
moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabr avec le
roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien
tre  son aise chez un vice-roi de colonie...

Taillevent se fourra dans la bouche une norme chique de tabac.

--Eh! eh! mais... a se gte, m'est avis, dit-il bientt en
no-zlandais. Veillons au grain, Paraw.

Le vice-roi voulait des explications, Lon lui avait dit en souriant:

--De grce, monseigneur, laissons l les choses srieuses. Le silence de
l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser
une valse...

--Mort de mon me!... me prenez-vous pour un pantin de carton?
interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majest Catholique,  moi, mes
officiers!...

Don Ramon porta la main  la garde de son pe, mais Sans-Peur, avec une
parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:

--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au dsespoir; je suis
bien malgr moi un affreux trouble-fte, et j'en adresse mes humbles
excuses  toutes vos aimables invites.

--Assez de pasquinades!... qu'on arrte ces hommes! s'criait le
vice-roi.

Les officiers espagnols tirrent leurs pes.




XXXIX

VIVE LA PAIX!


Depuis le dpart de Bayonne, hommes et navires s'taient renouvels
plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus
saillante qualit fut toujours le talent avec lequel il se crait des
ressources. Un assez faible noyau de son quipage primitif et quelques
officiers seulement restaient attachs  sa fortune.

Parmi ces derniers, se trouvaient mile Fraux, qui montait la frgate
_la Lionne_: Bdarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le
pilotin  qui _l'Unicorn_ tait confi.

A l'ouvert du Callao, mile Fraux, commandant en chef par intrim,
hissa pavillon parlementaire, mais ne reut point de rponse. Le cas
tait prvu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.

Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut
chass, pris et charg des dpches  l'adresse du vice-roi,--dpches
adresses par terre, d'autre part,  l'agent secret rsidant  Lima.

Or, au moment de relcher le caboteur trop heureux d'en tre quitte  si
bon compte, mile Fraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son
camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester  bord ou de
dbarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne
rvleraient point aux Espagnols l'absence de Lon de Roqueforte.

Les deux officiers anglais, ayant opt pour leur dbarquement, furent
invits au bal du vice-roi, o,  la vue du _Lion de la mer_, ils
tinrent une conduite fort diffrente.

Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avana la main
ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaa dans celle de
don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse
courtoisie.

Le capitaine Wilson salua comme  regret, ce qui n'chappa point aux
regards de Sans-Peur.

--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop
occup d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leon mrite.

Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirrent leurs pes,
Roboam Owen se prcipita entre eux et Lon de Roqueforte. Wilson demeura
neutre.

Le lieutenant Owen disait  haute voix:

--Pas de violences, monseigneur!... De grce, messieurs les Espagnols,
point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation;
deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement
comport  mon gard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie
entire est irrprochable!...

--Oh! oh!... sa vie entire... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine
Wilson, imbu de tous les prjugs britanniques et qui pchait surtout
par un jugement faux.

Cependant, Sans-Peur avait empch don Ramon de tirer l'pe; mais il ne
put empcher Taillevent ni Paraw, posts  quelques pas derrire lui,
de se mettre sur une menaante dfensive.

Le matre d'quipage arma ses deux pistolets; le No-Zlandais brandit
sa massue tranchante.

Les dames, terrifies, poussaient des cris et voulaient fuir.

Sans-Peur se :uontearr[NT2]

--Du calme, mes amis! dit-il  ses compagnons. Oubliez vous donc que
nous sommes au bal avec l'agrment de madame la vice-reine?

Puis, s'adressant aux Limniennes, chez qui la curiosit l'emportait
dj sur la peur:

--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit
malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous
rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il
voudrait me faire arrter pour en obtenir, et il vous met en fuite!...
Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir prives d'un plaisir! La
galanterie m'oblige  donner toutes les explications qu'on voudra. Ce
sera peut-tre un peu long, Vos Grces daigneront me le pardonner; je
tcherai au moins de n'tre pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je
vous le promets, finira le mieux du monde.

Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et
conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mmes.

--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.

Wilson haussa les paules; Sans-Peur lui lana un regard de mpris;
puis, avec un sourire:

--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont
non-seulement en paix, mais troitement allies, et lorsqu'en Europe
elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions
ici  nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop  la paix; aussi
me suis-je bien gard de croiser l'pe avec celle de ces messieurs. Ils
ont dj pu voir  ma seule attitude combien mes intentions sont
pacifiques.

Lon de Roqueforte,  ces mots, s'assit en face de la vice-reine.

--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en
remercie. Elle reconnat donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la
vrit en me dfendant contre la mchante qualification de pirate. Comme
corsaire franais, je n'attaque jamais que les ennemis de la France.
Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas
toujours comme ce soir, et mon pe sort volontiers du fourreau. C'est
ainsi que nagure,  Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les
troupes de Son Excellence,  qui je rendrai mes prisonniers ds demain,
si elle veut bien y consentir.

--Elle y consentira, nous l'esprons toutes, dit la vice-reine.

--Madame! interrompit son poux avec aigreur; je consens... je
consens...--et c'est dj beaucoup trop!...-- couter monsieur le
comte!...

Le titre de comte, publiquement accord  l'homme que monseigneur
n'avait cess de traiter de forban, tait une concession vidente. Lon
salua et poursuivit:

--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la
paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble
beau-frre ici prsent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter,
mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main
de sa soeur. Il tait au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent
en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement,
mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur tait plein de
sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par
m'couter. Le soir mme, j'tais l'poux de votre digne compatriote,
Isabelle la Pruvienne, dont je m'pris, mesdames, dans votre ville, 
Lima, en la voyant traverser cette place...

Lon montrait la place Majeure; les Limniennes, intresses par son
rcit, souriaient sous leurs ventails.

--... Cette place, o  l'instant o je parle, monseigneur le vice-roi,
d'innombrables amis attendent mes ordres.

A ces mots, Lon se leva et fit un signe de la main. Une fuse rougetre
sillonna les airs.

--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fuse semblable va rpondre
 mon signal... La voyez-vous dans le lointain,  gauche?... Mes
officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et
que j'espre fermement l'amener  conclure la paix.

Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui,
ayant t fort bien reu  bord de _la Firefly_, partageait la haine des
Anglais pour Sans-Peur le forban.

--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vrit? s'cria le
colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...

--Prenez garde, messieurs,  ce que vous allez tenter, interrompit Lon
en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez
pas de sortir. Vous n'tes en sret que dans ce palais.--Ah! l'on doute
de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville
et le Prou tout entier! mais je suis prt  la guerre, sur terre et sur
mer!

Lon pronona quelques mots d'une langue inconnue. Paraw leva
perpendiculairement son _mr_ casse-tte. Deux flammes bleues parurent
dans les airs.

--coutez! coutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au
large.

Les trois coups de canon furent distinctement entendus.

--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure,
elle sera devant le fort de Callao.

--Cet impudent tranger sera-t-il support ici plus longtemps?
interrompit avec violence le colonel espagnol.

Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que dploya Lon de
Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air ddaigneux, et demanda
curieusement le nom de ce colonel mal lev.

--Il s'appelle Garron y Quiz, lui rpondit-on.

--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre
Excellence d'accorder au colonel Garron y Quiz le droit de conclure la
paix, tant je suis sr que tout finirait au mieux.

--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientt en poussire!
s'cria le colonel.

--Parlez vous srieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi
devenu fort soucieux.

Ses ides se modifiaient singulirement depuis que le corsaire parlait
et agissait en sa prsence. Aprs avoir tenu tte avec une opinitret
systmatique  toutes les autorits de la ville, le vice-roi ne voulait
point reculer, mais il se sentait dans son tort  tous les points de
vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus
volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec
insolence.

--Monseigneur, rpondit Lon, je parle srieusement, trs srieusement,
foi de gentilhomme franais. Je ne vous demande plus la paix,
maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel
Garron y Quiz. Ce sera fort gai, mesdames...

Le colonel rougit, plit, et s'avana menaant.

--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici mme blm ma modration; eh
bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de
Roqueforte.

--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos
pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer,
le droit de vie et de mort?...

--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le
Corsaire; je supplie Votre Excellence de se dcharger pour quelques
heures de toute sa responsabilit, mais de vouloir bien ensuite ratifier
les dcisions du ptulant colonel Garron y Quiz.

--Accordez! accordez! dit la vice-reine.

--Accordez, monseigneur! ajoutrent toutes les dames.

--J'abdique donc pour trois heures, c'est--dire jusqu' minuit, dit le
vice-roi, et je veux que l'on obisse au colonel Garron y Quiz comme 
ma propre personne.

Sans-Peur, qui s'tait avanc vers la vice-reine, disait en mme temps:

--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes
officiers finiront leur soire au bal.

--De grand coeur, monsieur le comte.

Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu
de Taillevent. Dix fuses de diverses couleurs serpentrent dans le ciel
bleu.--Une borde entire leur rpondit du large.

--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'pe 
la main.

Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissrent pas arrter par
Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pntrait
dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.

Mais tout  coup, comme  miracle, les cinq principaux acteurs de cette
scne violente disparurent par la fentre au milieu d'un immense clat
de rire dont le vice-roi prit sa part.

Taillevent et Paraw s'taient baisss. Le colonel fut escamot comme
une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur
l'impriale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les
voitures des belles invites le suivaient.

--Dansez, mesdames, dansez jusqu' notre retour!... Vive la paix! criait
Sans-Peur.

--Vive la paix! rpta la populace.

--O vont tous ces carrosses? demandait-on.

--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division franaise.

La vice-reine fit un signe  son orchestre; le bal commena. Son
Excellence le vice-roi tait d'une gat foltre. Trop heureux d'avoir
chapp au ridicule d'tre enlev de chez lui par la fentre,
monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.

--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drle de mine il doit faire dans
son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la
Baleine-aux-yeux-terribles!...

Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la
mer_ s'taient empars de toutes les voitures  la fois et les cris
rpts de Vive la paix! touffant ceux des cochers, le cortge se mit
en route sans obstacles.

Le colonel Garron y Quiz, garrott et billonn, fut oblig, deux
lieues durant, d'couter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments
premptoires le dcidrent bon gr mal gr.

Le commandant du Callao reut avis que la paix tait faite.

La division franaise mouilla en rade.

Les jeunes officiers des trois navires,--dj en costume de bal, selon
l'ordre qu'ils en avaient reu  midi par une barque de
pcheurs,--trouvrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles
il y eut galement place pour les officiers de chasseurs faits
prisonniers  la bataille de Quiron.

Le colonel plnipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord
de _la Lionne_, il avait sign non-seulement la paix, mais encore toutes
les conditions exiges par Sans-Peur, et entre autres la nomination de
don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparatre au bal;
mais dsespr d'tre vou  la drision publique, il voulut se
rhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son
malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reue en pleine
poitrine.

Quant au capitaine anglais, immdiatement aprs le duel, le vice-roi le
fit incarcrer dans la mme prison d'o quelques onces d'or bien
employes avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne
n'employa pour sa dlivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement,
Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit
de faire demander son change  la cour d'Espagne,--car sa qualit de
duelliste trop heureux n'empchait point le capitaine Wilson d'tre
prisonnier de guerre.

En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se
prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Prou, est le
plus charmant dont mesdames les Limniennes aient gard souvenance. Il
s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mres en parlent
encore.




XL

ESQUISSE A GRANDS TRAITS.


Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du
Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par
lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos,  qui tait rserve la
mission de pacifier l'intrieur.

Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frre d'Isabelle alla prendre
possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--poque 
laquelle une politique maladroite fit remplacer par la mtropole tous
les hauts fonctionnaires du Prou.

Une seconde trve de sept ans succda ainsi aux troubles qui n'avaient
gure cess depuis la retraite de l'poux de Catalina. Durant ces sept
annes, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre
quelquefois la mer  bord des navires de son pre. Mais, par une
convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en mme temps
que sa mre et ses deux frres jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de
l'alliance secrte du _Lion de la mer_ avec les indignes pruviens,
demeurrent toujours au milieu d'eux.

Soumis  un rgime doux et juste, patients, discrets et certains d'tre
noblement secourus ds que l'Espagne changerait de conduite  leur
gard, les chefs les plus clairs approuvaient hautement la sagesse
d'Isabelle et de son poux.

Gabriel, salu du titre de Condor-Kanki, tait lev dans le palais du
gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour
de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son
oncle ne mettait aucun obstacle  ses excursions chez les diverses
tribus de la plaine et des montagnes.

Don Ramon tolrait qu'on l'y ret comme le dernier hritier de la race
seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'et fini par conqurir
l'amour des peuples indignes, si, aprs le deuxime marquis de Garba y
Palos, Gabriel de Roqueforte et t successivement appel au
gouvernement de Cuzco et  la vice-royaut du Prou.

Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitu, fut
rappel en Europe et obit en fidle sujet espagnol.

La guerre clatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout
d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique,  la
Nouvelle-Grenade,  Buenos-Ayres, au Chili, au Prou, les croles se
prononcrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napolon; mais
bientt, selon les prvisions du Lion de la mer, la grande insurrection
de l'indpendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug
sculaire de l'Espagne, l'Amrique mridionale se soulevait tout
entire.

L'heure de la dlivrance avait sonn.

Napolon, en franchissant les Pyrnes, donna au nouveau monde le signal
de la libert.

Cependant l'Ocanie avait revu son infatigable champion.

Les annes de trve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports
du Prou furent glorieusement remplies.

Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombrent sur ses complices;
mais, hlas! l'adroit coquin parvint toujours  s'chapper.

Aux les Marquises, o il avait fait merveilles avec les franges d'or du
Lion de la mer, ce ne fut qu'aprs de sanglants combats que son
influence put tre dtruite.

Il venait de s'vader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consterns,
reconnurent qu'ils avaient t ses dupes.--Une alliance solennelle fut
jure alors. Lon, proclam de nouveau chef des chefs, laissa un agent
fidle  Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.

A Tati, commenait la guerre fameuse connue dans les annales de
l'archipel sous le nom de _Tama rahi ia Arahou-Raa_, c'est--dire la
grande guerre de Arahou-Raa.--Sans-Peur prit ncessairement fait et
cause pour ceux des indignes que les relations anglaises traitent de
rebelles et d'insurgs.

Depuis longtemps dj il secondait et protgeait trs efficacement
plusieurs prtres catholiques franais migrs ou patriotes pruviens,
qu'il avait dposs dans le petit archipel de Manga-Reva.

Ce fut le premier point occup par des missionnaires catholiques.

Paraw n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Prou, il avait souvent
assist  la messe, et l'aumnier de Quiron, conformment aux
instructions de Lon de Roqueforte, n'avait cess de lui prcher des
croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son
peuple, sur les mystres de la sainte Trinit, sur l'immortalit de
l'me, les interdictions sacres telles que _le tabou_ et le rachat des
pchs par la pnitence.

Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable
langage.

L'influence du catholicisme devait dans l'Ocanie entire tre oppose 
celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et  leurs
actes despotiques.

       *       *       *       *       *

Le roi Pomar II avait embrass le parti anglais.

Son ministre Tanta, le guerrier le plus redout de tout l'archipel,
valeureux compagnon du Lion de la mer, dcouvrant le premier que les
franges d'or ont t drobes par Pottle Trichenpot, proteste et se
retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidle aux grandes
traditions d'indpendance, se rallie sous la bannire libratrice de LO
l'_Atoua_.

A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomar II attaque Tanta et ses
partisans.--Or, chose bien remarquable, constate par les crivains
anglais eux-mmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non
religieuse,--le grand prtre du dieu Oro tait du mme parti que les
missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la
guerre civile. On ne peut dire consquemment qu'elle fut allume entre
les chrtiens et les idoltres. Loin de l, Pomar II, ayant tout
d'abord obtenu par surprise un succs sanglant, des sacrifices humains
eurent lieu sur les autels du dieu Oro.

Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles
excutions taient en abomination devant LO l'_Atoua_, esprit
suprieur, seul vraiment chrtien, car il avait toujours interdit le
cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.

A peine cette proclamation tait-elle rpandue dans les les de la
Socit, que la division franaise parut.--Pomar II, chass de Tati,
se retira dans l'le de Huahin. Les indignes de plusieurs autres les
embrassrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.

Les missionnaires anglicans se rfugient  bord du navire _la
Persvrance_. Mais tandis qu' la tte des quipages de _la Lionne_ et
de _l'Unicorn_ Lon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_,
charg d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'choue sur un banc de coraux.

_La Persvrance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour
l'Europe. Paraw et Taillevent dplorrent  l'unisson l'vasion de ce
maudit fauteur de troubles.

L'quipage du _Lion_ fut sauv; mais le navire, dmantel par la mer,
fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.

Peu de temps aprs, par compensation, le schoner anglais _la Vnus_ fut
pris  l'abordage par les insulaires tatiens[18].

[Note 18: Historique.]

Lon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.

--Non, jamais de reprsailles semblables! s'cria-t-il; n'imitez point
vos ennemis, ne dshonorons par notre cause!

Matre Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.

--Si le Trichenpot avait t pendu la premire ou seulement la seconde
fois, il n'aurait pas eu la chance de nous chapper la troisime!

Le No-Zlandais Paraw ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas
 trouver fort justes les rflexions de son ami Taillevent, car la
frgate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opre par les
partisans de Pomar II, reprit _la Vnus_ et dlivra son quipage.

Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa
_Lionne_, se met  la recherche de _l'Urania_; mais la frgate anglaise,
ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement
pour elle,  Port-Jackson.

       *       *       *       *       *

Des courses continuelles, des missions et des prdications qui ne furent
pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices trs diverses, des
combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des
succs, des revers, des ngociations et des entreprises de tous genres
occuprent Sans-Peur le Corsaire et ses allis pendant les sept annes
pacifiques du gouvernement de don Ramon.

Lon de Roqueforte, par son activit dvorante, rtablissait, non sans
d'immenses difficults, l'influence bienfaisante de la France, qu'il
reprsentait sous le nom de LO l'_Atoua_.

Malheureusement, la France elle-mme tait neutre.

En lutte avec l'Europe entire, triomphante sur le continent, grce au
gnie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait
l'infriorit sur les mers. Et elle ignorait qu'un hros obscur, se
dvouant  une oeuvre inconnue, combattait sans relche pour elle dans
cette cinquime partie du monde que le roi Louis XVI s'tait propos de
soustraire  la domination britannique.

Matresse de la mer, l'Angleterre veillait.

--Rsister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le
Corsaire.

Il rsista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il
tendit sa protection sur une foule de points nouveaux.

Les Anglais, tablis  la Nouvelle-Hollande, le rencontrrent comme un
obstacle invincible  la Nouvelle-Zlande, o Paraw Touma et son fils
Hihi firent des prodiges, aux les Fidji, dans tous les archipels du
nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux les
Haoua, d'o disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le
capitaine Cook.

LO l'_Atoua_, toujours quitable et vraiment librateur, faisait et
dfaisait les rois des les de l'Ocanie. Il abattait les petits tyrans
_tabous_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots
franais. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses
quipages.--Et c'est ainsi qu'aprs Paraw-Touma, il prit  bord son
illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues
annes plus tard, recevoir les surnoms clatants de Napoulon et de
Ponapati (Napolon et Bonaparte)[19].

[Note 19: Historique.]

Les deux plus grands hommes de la Polynsie, Finau Ier, qui rgnait 
Tonga, et Tamha-Mha Ier, qui rgnait aux les Haoua, entrrent
l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la
suite, ils n'y restrent point galement fidles, ce fut en raison des
nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait
devenir effroyable.

Ds l'ge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des
dangers de son pre. Intrpide pilotin, cavalier audacieux, piton
infatigable, il avait au plus haut degr deux des trois grandes qualits
prconises par matre Taillevent, c'est--dire _le courage_ et
_l'ide_.--Mais la troisime, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en
d'autres termes _la patience_, tait loin d'tre son fait, lorsque vers
la fin de 1808, les deux btiments que ramenait le grand tueur de
navires atterrirent sur les ctes du Prou.




XLI

LE COMMODORE WILSON.


Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la
rcompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de
_matelot_ de matre Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait
assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, franais de coeur.
Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son
partage.

Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui,
press en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni
Port-Bail, et continuait  servir Sa Majest Britannique en qualit de
gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, prsentement command par le
capitaine Wilson, de lamentable mmoire.

Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de matre
Taillevent.

--Faire grce au lieutenant Roboam Owen, bien, trs bien!... mais  un
Trichenpot ou  un Wilson, autre chose!... On vous crase sans
misricorde de malheureuses petites btes mchantes par nature, par
temprament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une
vipre, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une
mauvaise bte venimeuse par got, par volont, tout exprs!... Moi, je
voulais prendre cet oiseau-l en plein bal, l'emporter  bord et l'y
pendre au bout de la grande vergue; c'tait la justice. a aurait sauv
la peau de cet imbcile de colonel Garron y Quiz, pas mal d'autres
peaux meilleures, et les ntres aussi peut-tre bien!--J'ai toujours
gard souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge,
en lui disant pour raison: C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne
m'as pas fait pendre, toi! Et voil justement ce que nous diraient le
Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre
matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en
prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.

Pour sa part, le capitaine Wilson y avait pass deux mortelles annes 
maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Prou, Sans-Peur le
Corsaire, et, par-dessus le march, le lieutenant Roboam Owen, qui
l'avait indignement oubli,  ce qu'il croyait.

Wilson tait encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas
un seul instant.

Retourn en Europe avec un sauf-conduit,  bord du mme vaisseau de
transport qui dposa en Espagne les prisonniers de guerre dlivrs enfin
des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hta d'instruire
son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus
encore, il intressa plusieurs amiraux  la dlivrance de cet officier,
qui, par suite de ses dmarches, fut compris dans un cartel d'change.

A peine de retour  Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir
occulte, qui s'opposa toujours  l'avancement de Roboam Owen, pousse au
contraire d'une manire insolite le haineux Wilson, qui tait bien et
dment commodore quand il fut appel au commandement du vaisseau de 74,
_l'Illustrious_.

La socit biblique et commerciale des missions vangliques, sur les
instances du rvrend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus
intelligents et les plus actifs, avait videmment fait son affaire de
l'avenir du capitaine Wilson.

Il avait t prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.

Il s'tait dclar son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le
dtestait profondment, et le calomniait de bonne foi.

Il tait opinitre, bon marin, et bilieux.

Deux annes de captivit au Prou devaient le rendre intraitable.

Tels taient les titres du commodore  la haute protection de la socit
biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces
navales envoyes dans les mers du Sud, pour protger les missions
anglaises et purger l'Ocanie des nombreux aventuriers, forbans ou
bandits franais qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit
pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protgeait des prdicateurs
catholiques ne vendant rien et ne visant  usurper aucun pouvoir.

_L'Illustrious_, de 74, la frgate _la Pearl_, de 40, et plusieurs
btiments de rang infrieur partirent de Plymouth vers l'poque o la
guerre fut dclare  l'Espagne par l'empereur des Franais.

La division fit voile pour Cadix, o un officier, charg des pleins
pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.

A bord du mme vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam
Owen, attach, par ordre ministriel,  l'expdition comme possdant des
connaissances hydrographiques spciales,--et, d'autre part, le rvrend
Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en
Ocanie.

Pottle, qui avait autrefois cir les bottes du lieutenant Owen, le
lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois cir les bottes, se
rencontrrent  la mme table avec un gal dplaisir.--Ils firent
semblant de ne pas se reconnatre.

Pottle voulut tout d'abord se mler des affaires de service de la
division navale. Mais le commodore Wilson, non moins ttu pour ses amis
que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du rvrend
directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.

Et voil tout justement pourquoi sa petite frgate _la Pearl_ portait
maintenant les couleurs franaises et le nom sacr de _Lion_, par une
consquence force d'un fort beau combat naval.

L'ex-_Pearl_, dsormais _le Lion_, tait le navire sur lequel Sans-Peur
le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, use
de la quille  la pomme comme ne le fut jamais le couteau de
Jeannot.--_L'Unicorn_ n'tait plus depuis trois ou quatre ans.--En
revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un dlicieux paquebot, trs
faible d'chantillon, mais d'une marche suprieure qui lui avait valu le
nom d'_Hirondelle_.

       *       *       *       *       *

--Voile! cria l'homme de vigie  bord du _Lion_... Trs haut mte...
ajouta-t-il au bout d'une minute.

Dj Gabriel tait sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en
bandoulire. Camuset l'y suivit comme de raison.

--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune hritier des
Incas.

--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au mme instant.

--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rv cette nuit de Pottle
Trichenpot et de potence habille en soldat de marine anglais!...

Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre.

_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargrent de toile.

_L'Illustrious_ en fit autant.

--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le
commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?

--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'vanglique Pottle Trichenpot, parce
que ce dmon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!

--Vous tes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_
trs _shoking_, entendez-vous?...

Roboam Owen tait triste.

Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en
chantonnant un air normand qu'il avait appris  Port-Bail de la bonne
femme Taillevent, la mre  son vieux matelot.




XLII

LES LIONCEAUX DE LA MER


La dynastie Taillevent s'tait accrue de quatre mousses, tandis que
Limno grandissait aux cts de Gabriel-Jos-Clodion Tupac Amaru,
l'idole des indignes pruviens et des quipages de Sans-Peur le
Corsaire.

Issus d'un pre normand et d'une mre mtisse,  demi-marins, 
demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent
s'honoraient d'tre le bataillon sacr de Lonin et de Lionel, les
jumeaux blonds que leur mre avait peine  distinguer l'un de l'autre.

Tous ces enfants, qui partagrent les navigations d'Isabelle et de
Limna, reurent, ds l'ge le plus tendre, le baptme du feu,-- bord,
quand Gabriel et Limno restaient  terre,-- terre, quand Gabriel et
Limno faisaient campagne  bord.

Ils taient galement familiariss avec la vie aventureuse de l'Ocan et
l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.

Dous diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient 
leur ducation un seul et mme amour exalt pour la race des Roqueforte.
LO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, tait leur roi; madame, leur
reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Lonin, leurs jeunes chefs.

Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du
Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste
vivant de ses frres, non moins brune qu'ils taient blonds, et d'autant
plus chre  la famille qu'elle ressemblait trait pour trait  sa noble
mre. D'un commun accord, elle reut les noms de Clotilde-Raymonde, le
premier comme Mrovingienne, le second comme filleule de son oncle don
Ramon.

Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un
mouillage au Callao, enfants et parents taient tous runis:

--Mes voeux sont exaucs, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne prira
point!

--Allons, grognait Taillevent, branle-bas gnral  perptuit!... a y
est!... Mon capitaine,--c'est coul,--n'aura jamais got au petit
cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent
de _surout_ est du calme plat en comparaison de ses ides. Il vente
toujours dans sa tte  faire mettre  la cape l'Europe, le Prou,
l'Ocanie et le _grand chasse-foudre_!... De faon, Limna, qu'ayant
toujours eu, moi, l'amour de la tranquillit  bord d'un gentil caboteur
ou dans ma case  Port-Bail, me voil forc de faire tour mort sur ma
vieille langue,  l'effet de ne pas dcourager nos mousses. Il nous faut
donc les duquer en leur disant: Aimez le chamberdement et la misre,
voil le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de mare, voil votre
temprament!... Vive le petit mtier! En avant le rigaudon sur terre,
sur mer, et peut-tre bien ailleurs! Je dis ailleurs, Limna, et je
m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brlots,
la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Lonin, un
gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions  donner la
colique  un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle
point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de
machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour
ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au
fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des
conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...

Limna souriait avec orgueil.

Et Camuset  la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait 
dire:

--Sois calme, matelot Taillevent, a court bien! on s'en charge de tes
mousses.

Le contre-matre Camuset, plus souvent appel Barberousse, inspirait
alors aux fils du matre d'quipage un peu de la crainte salutaire que
le rude grognard lui inspirait  lui-mme au dbut de ses grandes
aventures.

Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.

Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les
mousses en novices ou mme en matelots, et les matelots en
contre-matres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.

       *       *       *       *       *

L'amazone Isabelle a un fils an de quinze ans rvolus et qui semble en
avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des
tropiques l'aient rendu prcoce, soit que la navigation et les exercices
du corps aient dvelopp avant l'ge sa nature vigoureuse.

Lonin et Lionel, au contraire, sont frles, ples, presque chtifs,
quoique bien portants et parfaitement constitus.

--Ne craignez rien, commandant, disait  leur propos le chirurgien-major
de l'escadrille corsairienne, je vous rponds d'eux. Vos lionceaux
deviendront des lions!

Les lionceaux avaient dix ans passs.

Mmes voix, mmes gestes, mmes regards, mme intelligence. Seulement,
leur mre trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur pre finit
par reconnatre en Lonin plus d'initiative, plus de force de caractre.

--Il sera temps bientt que ces enfants voient la France, leur patrie,
avait-il dit avant de partir pour sa dernire expdition.

Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononce en prsence de
Taillevent, qui se permit de demander:

--Et M. Gabriel?

--Ami, rpondit Lon avec tristesse, ai-je coutume de manquer  mes
serments et de reprendre ce que j'ai donn?

--Pour lors, murmura le matre, m'est avis que la bonne femme de mre 
Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes
quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en
espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en
franais, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon an
Limno, pruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en
avalera des Cordillres, il en courra des bords sur le lac de Plomb et 
travers les montagnes du Prou, sans jamais voir notre cher Port-Bail,
sur les ctes de Normandie, en face de Jersey!

--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils,  toi, n'est point de la race des
Incas...

--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le matre, si mon
fils,  moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom
d'un tonnerre! et a suffit pour naviguer droit dans le sillage de
l'honntet.

--Toujours le mme, dit Sans-Peur avec une motion fraternelle.

--Toujours, mon capitaine!...

La campagne entreprise  la suite de cet entretien eut cela de
remarquable que LO l'_Atoua_ se proccupa beaucoup moins de ses les
polynsiennes que de la prise d'un btiment taill pour la marche.




XLIII

L'HIRONDELLE.


D'aprs les conseils de Pottle Trichenpot, la socit biblique et
commerciale de Londres prfrait dsormais pour ses navires la lgret
 la capacit. Car, en attendant qu'on obtnt de Sa Majest Britannique
le concours d'une puissante division navale, l'essentiel tait de
pouvoir chapper au dtestable pirate Sans-Peur.

A la baie des les, o _la Lionne_ relcha, Paraw-Touma et son fils
Hihi salurent du haut de leur _p_ fortifi la frgate de leur illustre
_Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que
les No-Zlandais venaient de chasser du mouillage un btiment anglais
charg de missionnaires hrtiques.

--Mais il fallait le prendre! s'cria Sans-Peur.

--Nous l'avons essay!... Par malheur, il marche comme le vent!

--C'est ce que je cherche!... O est-il!...

--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.

--Je pars pour Port-Jackson!...

--Sans moi,  LO l'_Atoua_! vous aurez peine  reconnatre cet alcyon
de la mer.

--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reu comme un grand chef sur
les navires de LO l'_Atoua_.

Le chef no-zlandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:

--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Rgne
sur nos peuples, achve de gagner tes _mokos_ et demeure fidle  LO
l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Tout_.--Moi, j'ai vu en rve cette
nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu dcouvriras au
ciel une toile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi
une force double, ce sera mon me qui viendra t'habiter.

Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de
son pre, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le
sien.

Et aprs avoir fraternis avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de
la Baleine, descendit dans sa pirogue.

_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.

       *       *       *       *       *

Dguise en gros transport anglais, au moyen de masques en toile 
voiles, la frgate pntra hardiment dans la rade ennemie, car Paraw
venait de reconnatre le fameux navire des missionnaires.

Au coucher du soleil, on mouilla bord  bord.

Presque aussitt, il fut enlev par surprise.

L'alarme fut jete pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins
canonnrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les
audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient
peut-tre point suffi pour assurer l'invraisemblable succs de
Sans-Peur. Heureusement, une pouvantable tempte, qu'il avait prvue 
la vrit, lui permit d'viter un combat ingal.

Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait  conduire en
France Isabelle et ses trois derniers enfants.

Lui-mme, alors, il pensait  s'y rendre.

Le _Lion de la mer_ voulait se prsenter au lion de la terre, l'empereur
Napolon, et obtenir son appui pour rsister moins difficilement aux
forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le dcider 
prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvs  bord, que la
guerre tait dclare  l'Espagne.

A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en pril dans les
possessions espagnoles du Prou, lorsque Gabriel tait enfin d'ge 
rpondre aux esprances des indignes?

Le cas qui se prsentait tait prvu depuis longtemps:--Si don Ramon
cessait d'tre gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre clatait
entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immdiatement se rfugier
au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se
tenir prte  regagner la baie de Quiron.

Isabelle avait suivi ces instructions  la lettre. Les vigies postes
sur les mornes guettaient les mouvements du large. Ds qu'elles
signalrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans
pavillon, des exprs en instruisirent Isabelle, qui fit ses prparatifs
de dpart. Bientt on lui annona que les btiments poursuivis avaient
hiss les couleurs franaises et la bannire du _Lion de la mer_.
Accompagne d'un immense cortge, elle se dirigea sur la baie de Quiron,
que les Espagnols avaient laisse inoccupe.

Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'tait en
vue.

Vingt-quatre heures s'coulrent dans l'anxit.

Enfin, un seul btiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie;  son grand
mt tait arbor le pavillon pruvien.

--Mon fils Gabriel est  bord!... mais mon poux,  mon Dieu! mon noble
poux aurait-il succomb?

--Si mon pre est mort, nous le vengerons, dit Lonin qui tenait son
frre Lionel embrass.

Lionel et les enfants de Limna rptrent les paroles du jeune
lionceau.

Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde.

--O mon Dieu, murmurait-elle, son pre ne la reverra-t-il plus?

Limna, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.

--Enfants, taisez-vous! s'cria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler
ainsi?

Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Limno
dbarqurent.

--Esprance!... courage!... criaient-ils.

--Ma mre, dit l'hritier des Incas, soyez sans crainte. Par un
stratagme adroit, _le Lion_ a vit le combat. _L'Illustrious_ fait
fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-tre,
la frgate viendra nous rejoindre.

Isabelle embrassait son fils avec transports. Limna bnissait comme
elle le Ciel qui avait sauv _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses
bras son fils Limno, vaillant mousse de quatorze ans.

Mais Camuset Barberousse mchait sa moustache en soupirant, signe
infaillible de quelque mission pnible  remplir.




XLIV

STRATAGMES DE RETRAITE.


Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ tait
tombe au pouvoir de Sans-Peur, pina les lvres, baissa le nez et fut
bien oblig de s'avouer que c'tait par sa trs grande faute:--Pottle
Trichenpot lui avait bien assez conseill de ne point se sparer de sa
frgate. Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant
la bouche, il dit avec conviction:

--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons
soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate franais n'en a
que quarante de moindre porte. Consolons-nous! Il sera coul ou pris,
c'est invitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il
sera pendu sur-le-champ.

--Amen! fit le rvrend Pottle.

Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit
son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait
l'tonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson rvoltait sa nature
loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.

--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le
commodore.

--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est
jamais  court de stratagmes.

--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plat! Vous dites _corsaire_,
lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous
entendez!

L'officier irlandais connaissait l'esprit troit et faux de son ancien
camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se
promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans tre injurieux pour
Sans-Peur, ne risqut point d'tre dsapprouv.

--Le vent ne change gure en cette saison dans ces parages, et quant aux
ruses de ce forban, je saurai les djouer!... dit hautement le
commodore.

Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frgate de Sans-Peur
parvnt  s'chapper.

L'honnte Tom Lebon continuait  chantonner en faisant une queue de rat
sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son
matelot Taillevent, il se rsignait  son triste sort. Depuis seize ans
passs, sa femme et ses enfants vivaient en France,  Port-Bail; depuis
seize ans passs, il faisait la guerre aux Franais et se battait en
conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son
devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'tait plus indiffrent que
lui aux rsultats de la chasse.

       *       *       *       *       *

A bord de la frgate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_,
Sans-Peur, son fils Gabriel, mile Fraux, capitaine de pavillon, matre
Taillevent, Paraw-Touma, et foule d'autres, ne tardrent point 
s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en
revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau,
puisqu'elle tait oblige de carguer sa grand'voile pour naviguer de
front avec la frgate.

Les deux conserves ayant une avance considrable, Sans-Peur calcula
qu'elles seraient encore  plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait
la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Fraux et se retira dans sa
chambre pour crire  Isabelle.

On torchait toute la toile possible.

Avec la pompe  incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le
tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais trs maniable, qui
poussait les trois navires.

Les meilleurs timoniers se relevaient  la roue du gouvernail: Pas de
distractions! naviguons droit! Attention  ne pas embarder de
l'paisseur d'un cheveu.

Les gens de l'quipage reurent l'ordre de se coucher  plat pont;
l'immobilit leur fut recommande.

La situation tait telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec
la gravit d'un pacha turc. Camuset et Limno, tendus  ses pieds, le
regardaient sans se permettre de l'interroger.

--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.

--Il y en a de plus gros! rpondit Taillevent.

--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette;
un trois-ponts a une batterie couverte de plus.

--_Pi-h_! fit admirativement le No-Zlandais.

--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare  moi! cria Taillevent 
quelques hommes qui s'avisaient de se lever.

--La tribu de _Tout_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit
Paraw-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.

--La tribu de LO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que
ce vaisseau-l, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le
_Rangatira-Rahi_ des Franais, l'empereur Napolon, en a besoin dans les
mers d'Europe, voil notre guignon pour le quart d'heure.

Paraw-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur,
il apprciait parfaitement les difficults de la situation. Toutefois,
il ne dsesprait de rien, tant tait robuste sa foi en LO l'_Atoua_,
le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.

--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et
de Tout... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que
Cuzco et Lima, d'aprs matre Taillevent.--Je connais le _Lion de la
mer_; je veux connatre aussi le _Lion de la terre_, dont tous les
peuples du monde rptent le nom terrible.

Ainsi mditait Paraw-Touma, les yeux fixs sur _l'Illustrious_, qui se
rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au
demeurant, ne ngligeait rien, de son ct, pour diminuer la distance.

Matre Taillevent mditait.

--Limno, dit-il enfin, va doucettement prendre  la fosse aux lions
deux dames-jeannes d'huile de baleine.

--Pourquoi faire, matre? demanda Camuset.

--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire 
ton vieux pre que, par petit temps, a peut faire gagner un demi-noeud.

Deux matelots adroits ne tardrent pas  frotter d'huile de baleine les
parois extrieures de la frgate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une
manire sensible.

--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.

--Quoi donc, matre?

--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de
faire tomber les pontilles et de scier quelques barreaux.

--Scier des barreaux! rpta Camuset avec stupeur.

--Va donc, matelot!... a presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu
que nous jouons, le temps, c'est tout!...

Camuset rapporta au matre l'autorisation d'abattre et de scier tout ce
qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, mile Fraux.

L'oeuvre de dmolition intrieure commena. En dtruisant les liaisons
du navire, en sacrifiant sa solidit, on allait lui donner une
lasticit qui accrotrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les
piliers qui soutenaient les ponts furent dplacs  coups de masse ou de
hache, les ponts plirent comme des tremplins. Taillevent fit scier de
distance en distance les barreaux destins  relier l'effort des baux ou
solives transversales. On avait abattu dj toutes les cloisons
inutiles. La frgate frmit et vibra de bout en bout; elle devint plus
sonore; elle bondissait plus aisment, craquait un peu moins et
gmissait davantage.

Dlie ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.

_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles
hautes _en ralingue_, c'est--dire de telle sorte qu'elles ne fussent
plus gonfles par le vent, cessa d'tre oblige d'avoir recours  cet
expdient pour ne point la dpasser.

Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que
_l'Illustrious_ gagnt une brasse.

--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en
passe d'tre pars, dit Camuset  Limno.




XLV

SPARATIONS.


Quand il eut achev ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un
coffret d'bne ce qu'il avait de plus prcieux en valeurs et en
diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.

--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais cach ta destine. Tu
appartiens aux peuples du Prou, comme moi j'appartiens  ceux de
l'Ocanie, et avant tout  la France. Tu connais mes plus secrets
desseins; tu sais que les ides troites de Jos-Gabriel Condor Kanki et
d'Andrs de Sari, ton bisaeul, ne doivent pas tre les tiennes. La
race espagnole ne saurait plus tre expulse du Prou; tu descends
toi-mme des Espagnols; tu es n pour oprer la fusion entre les
descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les
croles prennent parti pour l'indpendance, qu'ils arborent  leur tour
le pavillon pruvien, et qu'ils regardent les indignes comme leurs
concitoyens, leurs gaux, leurs frres.

--Mon pre, j'ai t lev dans cette pense, rpondit Gabriel. Le sang
mlang qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages
desseins sont mes esprances. On me donne le titre de prince; je
n'aspire point  la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux
que marcher sur vos traces, tre librateur d'abord et ensuite
pacificateur, s'il plat  Dieu.

--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent
paternel:--Jusqu' ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller  ton ducation.
Le marquis ton oncle et ta mre m'ont suppl pendant mes absences, mais
l'instant est venu o tu vas tre seul,--seul  ton ge!

--A mon ge, mon pre, vous combattiez pour l'indpendance du Nord.

--Oui, Gabriel, mais comme simple lve de marine et sous les ordres du
vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas tre chef d'une nation 
demi-barbare...

--Mon pre, je suis attrist de notre sparation. Je m'y attendais,
cependant, et j'y tais prpar. Ne craignez rien, je suis votre fils,
je serai digne de l'tre et ne manquerai, je vous le jure,  aucun de
mes grands devoirs. Je n'tais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon
front de _la borla_ pruvienne; les acclamations des peuples du grand
lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis,
j'ai visit seul la tombe sacre du cacique Andrs.

--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit lou! s'cria Lon de
Roqueforte.

Et aprs un instant de silence solennel:

--Maintenant, reois mes ordres. Voici un coffret qui contient
d'immenses valeurs destines  ta mre, je t'en charge. Voici de plus
des ceintures d'or pour toi, Limno et matre Camuset, qui sont attachs
 ta fortune. Mes instructions, mes mmoires sur toutes les affaires du
Prou, un trsor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu
le sais, dans la caverne du Lion.

--Je sais o, mon pre.

--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux
compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, o ta mre, ses enfants
et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon
fils, tu te retireras dans l'intrieur du Prou.

A nuit tombante, les deux navires franais se rapprochrent l'un de
l'autre; une longue amarre fut lance par les gens de _l'Hirondelle_;
Gabriel, Limno, Camuset s'y accrochrent, et changrent de btiment
sans qu'il et t ncessaire de mettre en panne.

Aprs le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_
n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les
devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les
Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa
deux autres, et les navires prirent deux routes diffrentes.

_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'esprait Sans-Peur,  la poursuite de
_l'Hirondelle_, qui se laissa gagner  dessein; mais aussitt que _le
Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son lan.

Au point du jour, le commodore Wilson s'aperut avec rage que Sans-Peur
lui avait chapp.--A midi, _l'Hirondelle_  son tour disparut.

Aprs un immense circuit, le capitaine Bdarieux, qui se conforma de
tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit
consquemment dans la baie de Quiron, o Isabelle, de son ct, avait eu
le temps d'arriver avec sa jeune famille.

Si Camuset mchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne
contre-matre, qu'une seconde sparation tait invitable.

Les yeux baigns de larmes, Isabelle et Limna laissent chacune  terre
leur fils an; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin,  bonheur!
_le Lion_ de Sans-Peur parat aussi.

Du rivage, une immense acclamation le salue.

Gabriel, Limno, matre Barberousse et les Quichuas, rassembls sur les
roches qui servaient autrefois de belvdre au vnrable Andrs, battent
des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: --Gloire
au _Lion de la mer_!




XLVI

A L'ABORDAGE.


Sans-Peur le Corsaire, passant  bord du paquebot, vint y serrer sur son
coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en rpondant de
loin aux signaux de Gabriel; tout  coup, elle frmit d'horreur.
_L'Illustrious_ se dresse  peu de distance.

Masqu jusque-l par une pointe de terre, il s'avance menaant, sabords
ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur,
l'tat de la mer, trs houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.

Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point  bord de
_l'Hirondelle_; il va se faire craser; car la victoire est impossible.

Isabelle, perdue, se jette dans les bras de son poux, dont elle
n'essayera pas de combattre la fatale dcision. Sans-Peur ne saurait
reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens
les consolations et les caresses, il s'est redress calme, svre,
inflexible:

--Madame! dit-il,  vous ce navire et les richesses dont il est charg;
 vous mes enfants, Lonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que
le Ciel vous a donne pour consolation suprme!... A moi le soin de vous
protger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bdarieux, et
couvrez le navire de toile!...

--Dieu!... tu veux donc mourir!...

--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants,
Isabelle, sois forte!... Adieu!...

Isabelle, dfaillante, poussa un cri de dsespoir. Lon s'arrachait de
ses bras, et sautait dans son canot on rptant:

--De la toile, Bdarieux!... de la toile  tout rompre! votre vitesse
vous sauvera!...

_L'Illustrious_ se rapprochait de la frgate _le Lion_, qui attendait en
panne le retour de son capitaine.

       *       *       *       *       *

Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scne dramatique.

       *       *       *       *       *

Gabriel voulait aller combattre  ct de son pre; les Quichuas s'y
opposaient.

--Hommes du Prou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte
de colre.

--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se
livrer est trop ingal!... Votre vie nous est trop chre!

--Ma vie,  qui la dois-je, si ce n'est au hros qui a si longtemps
combattu pour vous? Je veux bien tre votre chef, mais vous ne
m'obligerez pas  inaugurer mon pouvoir par une lchet filiale...
Tuez-moi donc, ou suivez-moi!

Ces paroles lectrisent les Quichuas, ils se prcipitent en armes sur
leurs balses, qui accostent _le Lion_ en mme temps que Sans-Peur.

Les voiles se rouvraient.

--Toi, ici!  mon Dieu! s'crie le corsaire.

--Mon pre, vous ne pouvez l'emporter qu' l'abordage; je vous amne un
renfort de braves combattants.

Dj le canon grondait.

Isabelle, ple d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur
_l'Illustrious_. Le combat dsespr allait s'engager ainsi, sans que la
frgate et inutilement essay de jouter de vitesse.

--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne
l'entendit, et frappant sur l'paule de Limno:

--Petit, sais-tu ton devoir?

--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.

--Bon!... embrasse donc ton vieux pre, mon gars, et attrape  se
rgaler!... Le matre dtourna la tte pour essuyer vivement ses yeux,
que l'motion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.

Camuset s'approchait  son tour:

--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.

--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drles
d'ides. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton ge,
matelot,--que nous fmes couls par le fond avec la frgate du vicomte
de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du
bourreau, est  une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici
que nous avons commenc le petit mtier, mon capitaine et moi; c'est ici
que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour
sauver M. Gabriel, vous tes deux; et moi, j'tais seul pour aider son
pre. Vous avez des balses hisses tout alentour de la frgate, nous
n'avions qu'un espar ramass parmi les dbris... Tu recommenceras mon
histoire, matelot; tu pouseras la pareille  Limna, et ton fils  toi,
Camuset, sauvera quelque jour le fils  M. Gabriel, dans cet endroit-ci
ou ailleurs!...

--Ah! matre Taillevent, mon matelot, comme tu prches bien!... mille
noms d'un requin en bouille--baisse!...

       *       *       *       *       *

--Oh! oh! oh! disait  son bord le commodore Wilson, M. le pirate
franais voudrait l'abordage!... pas de a, non, pas du tout!... A
couler bas, canonniers,  couler bas.

       *       *       *       *       *

La frgate _le Lion_ reut trente-sept boulets dans ses flancs, o une
effroyable voie d'eau se dclarait; mais sa mture n'tait pas entame,
et Sans-Peur tait matre du vent.

--Trs bien! dit-il, l'abordage est sr, maintenant;--attention, les
tirailleurs!... visez bien!...

Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout
d'abord post trente-sept groupes de quatre bons tireurs, charg chacun
d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se
montrait pour recharger l'une des pices dcharges, il tait tu sur
place. On ne parvenait point  recharger un seul canon.

L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, dj fort
loigne, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient,
cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.

--Bravo! murmura Sans-Peur.

La meurtrire fusillade mettait au dsespoir le commodore Wilson. Il
s'aperut  ses dpens qu'il venait de commettre une faute capitale, en
ngligeant de dmter la frgate, o dj on s'apprtait  lancer les
grappins d'abordage. Camuset et Limno taient dans la hune de misaine
avec Gabriel, charg de cette importante opration.

Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de prsenter 
l'ennemi ses trente-sept autres canons chargs d'avance.--Pare  virer!
commande-t-il.

Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le
travers des batteries dcharges; mais sentant que _le Lion_ coulait, il
brusqua le dnoment et lana en grand, contre l'avant de
_l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frgate qui
craqua et fut  demi dfonce. Mais cinquante grappins  la fois
mordirent le grement ou les pavois du vaisseau.

--A l'abordage! commande Sans-Peur.

mile Fraux,  la tte de la premire division, se prcipite sur
l'avant de _l'Illustrious_, o une troupe compacte de soldats de marine
l'attend baonnette croise.

La frgate devant forcment s'accrocher par l'arrire,  la hauteur du
grand mt du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxime
division.--Le second choc eut lieu.

--A bord! crie le _Lion de la mer_.

Il avait vu jusque-l Taillevent auprs de lui. Tout  coup, le matre
disparut en poussant un hurlement de dsespoir qui domine le tumulte, et
dont aucune vocifration humaine ne saurait donner une ide.

--O est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec motion.

--Voyez! l!... rpond Paraw en montrant le matre qui, par des bond
furieux, venait d'atteindre l'extrmit de la vergue de misaine de
_l'Illustrious_.

Ce point arien tait le thtre d'un combat fratricide.

Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.

--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas!
criait matre Taillevent.

Gabriel et Limno, suspendus aux chanes d'un grappin d'abordage,
menaaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon,
anglais de nation, franais de coeur.




XLVII

FERMEZ LES SABORDS!


--Il faut, avait dit Sans-Peur  son fils Gabriel, que notre frgate qui
coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous
fusiller  bout portant, entranons-les par le fond. Seulement, mon
fils,  mon premier signal, jette-toi  la mer, gagne l'une des balses
qui seront amenes au moment de l'abordage; pas d'hsitation, pas de
retard. Je ne te permets de combattre ici qu' cette condition.

--Mon pre! auriez-vous donc rsolu de prir avec tous vos braves?

--Non!... Si je ne tenais  leur laisser une chance de salut, je
n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires.
Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la
soute. Mais assez... assez...  ton poste!...

       *       *       *       *       *

Gabriel, spcialement charg de l'opration de faire lancer les grappins
et d'amarrer _le Lion_  _l'Illustrious_, ne se borna point 
s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Second par Camuset,
Limno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systmes de mariage.
Tous les crocs, toutes les chanes, tous les gros cordages dont il
disposait, mordaient ou treignaient les mts, les vergues et les
apparaux de l'ennemi.

L'action militaire tait chaudement engage sur l'avant du vaisseau.
Dans les mtures, une lutte trange continuait avec acharnement. Le
commodore ayant donn l'ordre  ses gens de couper tous les liens et de
dcrocher toutes les pattes de fer, les Franais ne pouvaient faire un
noeud sans avoir quelque adversaire  combattre. L'escouade arienne de
Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grle de cadavres
tombaient sur les combattants du pont.

On vit une grappe humaine se dtacher des sommets du bas-mt, et, le
poignard dans la gorge, craser dix hommes des deux partis. Un
pouvantable amalgame de corps dchirs, d'armes, de lambeaux de chair,
de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants,
s'interposa entre les abords et les abordeurs.

--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait mile Fraux.

Les officiers de _senteries_ rpondaient en encourageant leurs hommes 
tenir bon, baonnette croise.

Les Anglais parvinrent  dfaire quelques-uns des amarrages.

--Du fer, des chanes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en
corde stimulant l'activit de ses gabiers, ou dchargeant ses pistolets,
que Limno rechargeait  l'instant.

Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient
exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu
nourri tait dirig sur ces tirailleurs. Les espingoles charges de
biscaens taient braques sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en
outre, des grenades lances de haut clataient de toutes parts, si ce
n'est pourtant sur l'troit thtre de la sanglante mle.

Tom Lebon, en sa qualit de gabier de misaine de _l'Illustrious_,
s'lana sur la vergue o Camuset venait de se hisser en halant une
corde  laquelle pendait une chane de fer. Il brandissait une hache;
Camuset tira son sabre sans lcher sa corde.--Matre Taillevent, qui, 
l'arrire du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires,
poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.

A l'instant mme o la hache et le sabre se rencontraient:

--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.

--Taillevent!... mon matelot!... s'criait Tom Lebon.

--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Limno.

--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache  sa ceinture.

Camuset, renganant son sabre, passe son bout de corde  un camarade.

--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-mme.

Gabriel et Limno ne dchargrent point leurs armes, mais sautrent dans
les haubans du vaisseau, o ils furent bientt aux prises avec d'autres
gabiers anglais.

Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fume brlante,
Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de
Camuset.

--Le fils  matre Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_;
il sera donc le mien?... un quipage d'enfants de Port-Bail!... M. de
Roqueforte, mon bienfaiteur  moi aussi, votre capitaine!... Pas plus
pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez caus; je ne me bats
plus. On trouvera bien dans la mture assez d'ouvrage pour attendra la
fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgr a, il n'y a pas
gras pour vous autres.

--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et
si tu nous vois piquer une tte  l'eau, fais-en autant. Mes amis sont
les tiens, rallie  moi...

--Compris!... On a l'oeil amricain, quoique anglais. En tous cas, Tom
Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais a?...

--Pas de tendresse!... Je suis  la guerre, moi!... En route, Camuset!

Taillevent et Camuset s'affalrent imprieusement vers l'arrire de
_l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.

Tom Lebon regagnait mlancoliquement sa hune, d'o il monta sur les
barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages
coups, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son
matelot Taillevent.

Anglais de nation, Franais de coeur, brave par temprament, rduit 
l'inaction par circonstance,--il passait,-- ce qu'il a dit depuis bien
souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'tant pas aussi
grognard,  beaucoup prs, que l'tait son matelot bien-aim, il n'avait
pas la douce compensation de grogner homriquement.--Non! il soupirait,
sans mme maudire son sort; et il faisait une pissure  la draille du
grand foc, coupe par un biscaen. Un simple noeud aurait suffi, mais
une pissure est plus longue  faire. Personne fort heureusement ne
s'occupa de lui, qui s'inquitait en vrit de tout le monde, except
toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu
le don de plaire  l'estimable Tom Lebon, n natif de Jersey.--Mais s'il
n'aimait gure le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et
avait, dans l'quipage, une foule de camarades.--D'un autre ct,
Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Lon de
Roqueforte, qu'il vnrait sans l'avoir jamais connu, taient les
principaux ennemis qui envahissaient le bord.

--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manires et de faire
une pissure en guise de consolation, au lieu de se battre honntement
d'un bord ou de l'autre!...

Tom Lebon, perch  cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du
niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements
intrieurs ou extrieurs.

Il fut tmoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui
compltrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la
frgate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues
sur la muraille du vaisseau. A ces rseaux de gros cordages,  ces
espars normes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de
boulets rams. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevtraient
dans le grement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet
terrible.

Non-seulement le fracs fut pouvantable, mais le but du corsaire devint
vident; les Anglais s'crirent:

--La frgate qui coule bas va nous entraner au fond!...

--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'pouvante, et
en haut... en haut tout le monde!




XLVIII

SAUVE QUI PEUT!


Roboam Owen, dont le poste de combat tait dans la batterie basse, fit
hermtiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se prcipitt
point  flots par ces ouvertures quand le poids de la frgate
commencerait  se faire sentir.

Puis, accompagn de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le
sabre  la main.

A l'avant, aprs d'hroques actions, mile Fraux avait eu le dessous.
Ce fut en vain que l'imptuosit des corsaires rompit par trois fois la
ligne des baonnettes. Ils ne purent oprer leur jonction avec les
braves commands par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le
passage.

mile Fraux, cribl de blessures, prit vaillamment les armes  la
main. La plupart de ses hommes furent tus; quelques-uns glissrent  la
mer ou, se voyant serrs de trop prs, s'y lancrent en dsespoir de
cause; quelques autres, en gnral blesss, se rendirent aux Anglais. On
les emporta dans la batterie basse o ils furent mis aux fers.

La mle se prolongea davantage entre le grand mt et le mt d'artimon.

Aprs le second choc, Sans-Peur avait conduit  l'abordage sa deuxime
division renforce par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas
qui ne montaient point les balses remises  flot.

Toutes les embarcations pruviennes se tenaient,  cette heure, au vent
des deux navires et recueillaient les corsaires tombs  la mer.

Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait  chaque
instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.--D'une part, les
soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la premire
division se ruaient contre la deuxime; d'autre part, les deux batteries
intrieures, abandonnes par leurs canonniers, vomissaient par tous les
panneaux de nouveaux assaillants.

Malgr cela, les Anglais ne parvinrent point  passer sur le corps des
corsaires, matres du ct de bbord, et qui les empchaient de se
dgager de l'treinte de la frgate.

Le commodore Wilson criait:

--En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...

Mais Sans-Peur, Taillevent, Paraw et leurs intrpides compagnons
fauchaient les ennemis.

--Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui dfendait ses grappins
avec la mme ardeur qu'il avait mise  les accrocher.

La boucherie se prolongeait; _l'Illustrious_ et _le Lion_, pousss par
une frache brise, taient emports dans la direction de la fameuse
roche _del Verdujo_, dont le capitaine Wilson ne se proccupait gure,
tant il craignait d'tre coul par la maudite frgate.

Un bruit comparable  celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre 
travers le formidable tumulte du combat.--C'tait la mer qui, des
sabords du _Lion_, se prcipitait dans sa cale.

Sans-Peur s'cria:

--A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de
rsistance, mes amis!...

--Adieu, mon pre! j'obis!... dit Gabriel.

Camuset, Limno et plus de vingt autres le suivirent.

--_Pi-h_!... _pi-h_!... hurlait Paraw, dont la massue accomplissait
d'effroyables exploits.

Il tait bless  la joue, aux flancs et  l'paule; le sang ruisselait
sur ses tatouages; il avait l'air du dmon des combats. Son formidable
casse-tte menaa Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:

--Ne frappe point cet officier! dit-il.

Le sabre du lieutenant anglais vole seul en clats.

--Pourquoi m'pargner? demande Owen.

Sans-Peur, entour d'ennemis, ne peut rpondre. Taillevent  sa gauche,
Paraw  sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre
avec son _mr_. Sans-Peur tait protg par ses fanatiques insulaires
polynsiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:

--Le _Lion de la mer_ ne meurt pas!

Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyt  chaque instant le feu des
Anglais, il n'avait reu que des blessures sans gravit.

Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un
calme superbe. Laissant au peloton sacr de Taillevent et de Paraw le
soin de dfendre sa propre vie, il veillait surtout  ce que les Anglais
ne pussent dfaire les systmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au
lieu de se garantir lui-mme, dchargea-t-il ses pistolets sur des
gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.

Roboam Owen s'tait retir sur le bastingage de tribord, et de l
dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un
pouce de terrain sur la deuxime division des corsaires.--A la vrit,
ceux-ci ne combattaient plus  dcouvert, car ils avaient improvis une
sorte de retranchement  l'aide des espars briss, des voiles de la
frgate tombes avec leurs vergues, des hamacs anglais jets hors du
bastingage de bbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels
s'entassaient les cadavres.

_L'Hirondelle_ tait  perte de vue.

Gabriel, Camuset, Limno et les Quichuas auxiliaires avaient t
recueillis par les balses.

--Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les paules en entendant le
commodore Wilson donner l'ordre de dmarrer et de diriger sur les
abordeurs deux canons chargs  mitraille.

--Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'cria Lon.

Tous les Anglais  la fois poussrent un cri d'horreur;--la frgate
enfonait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont taient noys
au ras des sabords de la batterie;--le vaisseau _engageait_.

Le vaisseau _engageait_, c'est--dire qu'il penchait au point de courir
risque de chavirer comme un frle canot.

--Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie
Sans-Peur en se prcipitant tte baisse au milieu des ennemis.

Le rempart des corsaires s'croula; les deux canons dmarrs roulrent
sur bbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, o apparut
enfin le blme Pottle Trichenpot, jusque-l prudemment cach dans les
batteries intrieures.

Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renvers comme Paraw
et Sans-Peur lui-mme. Abordeurs, abords, Anglais, corsaires, vivants
ou morts, tous tombrent ple-mle avec les amas de dbris, d'armes ou
d'instruments qui n'taient pas solidement amarrs.

La confusion de cet instant est inexprimable.

Les hommes accrochs aux pavois ou aux cordages furent les seuls que
n'entrana pas le mouvement d'inclinaison.

Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre.
Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.

Alors Tom Lebon laissa son pissure intermine.

--Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en
embrassant mon matelot.

Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit o il avait
vu tomber Taillevent.

       *       *       *       *       *

Gabriel, qui avait pris le commandement gnral des balses, frmit,
s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble pre.

Limno pleurait.

Camuset Barberousse, qui commenait  devenir grognard, jura
conscutivement en anglais, en franais, en espagnol, en langue quichua
et en langue polynsienne. Son coeur battait avec violence. Il voyait la
frgate plonger en attirant le vaisseau dont on dcouvrait le pont
sanglant et dans un tat de dsordre indescriptible.

La bataille entre les hommes tait termine.

La lutte entre les deux navires commenait en quelque sorte,--car ce
n'tait plus deux navires anims par leurs quipages, mais deux masses
inertes et matrielles qui se combattaient maintenant.




XLIX

LA CORDE AU COU.


Le vaisseau plein d'air opposait la rsistance de sa vaste capacit. La
frgate cramponne  lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie
et de tous les corps lourds arrims dans sa coque pleine d'eau.

Ces deux forces se firent quilibre durant une minute entire, minute
longue comme un sicle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.

Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnatre.

Sans-Peur donnait ses ordres  voix basse; il rampait, ainsi que
Taillevent et Paraw, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires
n'avaient jamais pu s'emparer.

Or, l'abordage ayant eu lieu par le ct d'o soufflait le vent, il
s'ensuit que la brise trs frache qui venait de terre gonflait les
voiles et contribuait  soutenir le vaisseau. L'inverse se serait
produit si l'abordage avait eu lieu du bord oppos, c'est--dire, si le
vent avait tendu  faire pencher _l'Illustrious_ dans le sens o _le
Lion_ l'attirait.

Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet
avantage;--un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre,
surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur,
russissaient  couper certains cordages, techniquement _les coutes des
focs_.

Les coutes des focs taient fort loin, les matelots expdis dans leur
direction devaient tre massacrs ou faits prisonniers avant de les
atteindre. La roue du gouvernail tait tout prs, mais encore fallait-il
s'en saisir.

La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si
violente, que trois d'entre eux cdrent. Les flots entrrent dans le
vaisseau.

--Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.

Plusieurs de ses derniers compagnons n'hsitrent plus  se jeter  la
nage.

Pottle Trichenpot, blotti au pied du mt d'artimon, tremblait de tous
les membres. Roboam Owen sourit de piti.

Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il tait
exaspr;--il en avait bien le droit.

Au moment o, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme
de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam
Owen, qui lui dit:

--A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le
voulez bien.

Tom Lebon ouvrait les bras  Taillevent.

Quant  Paraw, il venait d'tre renvers de nouveau par un soldat de
marine qui s'accrochait  ses jambes.

Un nombre infini de petites scnes analogues, terribles, touchantes,
grotesques ou excrables eurent lieu pendant cette minute de
_l'engagement_ du vaisseau, instant dramatique s'il en ft.

Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une
fort foudroye, furent suivis d'un second bouleversement gnral.

Toutes les amarres cassaient.

_Le Lion_ coulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa
mture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entranant dans les
profondeurs de la mer d'normes pices de charpente arraches au
vaisseau lui-mme.

L'abme se creusa,--les flots soulevs passrent par-dessus
_l'Illustrious_ brusquement rejet sur tribord, o roulrent tous les
hommes et tous les apparaux entasss.--Les deux canons dmarrs
bondirent d'une telle force, qu'ils brisrent la muraille et
disparurent.

L'action des voiles, combine avec l'pouvantable oscillation du
vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillit _engager_ coup
sur coup dans le sens oppos. Le moindre poids ajout  tribord l'et
fait chavirer. Si ses sabords de ce ct n'avaient t ferms aussi bien
que ceux de l'autre, il coulait.--Enfin, le gouffre ouvert par la
frgate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si prs de
sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en rptant:

--Mourons amis!...

Mais _l'Illustrious_ ne sombra pas plus qu'il n'avait coul ou chavir.

Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:

--Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc
amis dans la vie comme vous daigniez consentir  ce que nous le fussions
dans la mort.

Il tait absolument impossible de rallier les corsaires survivants.
Disperss et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits
prisonniers.

Taillevent se rendit  Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Paraw
fut garrott par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des
matelots corsaires furent pris de mme.

Blesss tous tant qu'ils taient, ils demeuraient au nombre de trente.
Les Anglais avaient perdu prs de quatre cents hommes.

Depuis longtemps alors, _l'Hirondelle_ avait disparu, masque par les
terres.

Isabelle, durant de longues et cruelles annes, devait ignorer l'issue
du combat, le sort de son poux et celui de son fils Gabriel.

Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sret,
calcula que _l'Hirondelle_ tait hors de pril, et sourit avec orgueil
en rpliquant  Owen:

--Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera
pas pour longtemps.

--Que voulez-vous dire, capitaine?

Sans-Peur s'abstint de rpondre. Il voyait que _l'Illustrious_, entran
par le courant, allait se perdre corps et biens sur _le Verdujo_.

       *       *       *       *       *

Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:

--Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espre, faire pendre ces
pirates sur-le-champ.

--Voyez ces cordes  bout de vergue!

Cinq minutes aprs, les trente blesss avaient la corde au cou.

Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.

--Chut! pas de btises, matelot!... dit le matre. Va dans ton coin!...
n'ayons pas tant l'air d'tre frres!

Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:

--S'ils sont pendus sans misricorde, ce n'est pas mes embrassades qui
changeront rien  la chose; mais si par chance ils restent prisonniers,
elles m'empcheraient de les servir.--Feignons donc une feinte.
Cachons-nous pour mieux pleurer!...

--Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caman
d'enfer!... nous y voil donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme
des chiens! pendus comme des rengats, par ce Wilson que j'tais tant
d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, l, sur la
dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant
rapport  vous; mais cette fois-ci, sans tre ce qui s'appelle un capon,
j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.

Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la
situation:

--Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup  tre
sauvs?... prfrez-vous la vie  la perte totale du vaisseau?

--Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le
choix.

--Vous l'avez, au contraire!... partez!...

--_Pi-h_!... le _Lion de la mer_ ne meurt pas! s'crie
Baleine-aux-yeux-terribles.

Suivant son usage, il comptait sur un miracle.

--Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort,
moi?...

--Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.

Les corsaires en rang, chacun avec un noeud coulant autour du cou,
regardaient curieusement leur capitaine.

--A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire charper sans
regret, on aurait coul tout  l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus
aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!

--Bien!... Vous m'tes chers! vous vous tes bravement conduits!... Ma
vie,  moi-mme, peut encore tre plus utile que la perte de
_l'Illustrious_. Je vous sauverai...

Cependant, les apprts de la pendaison gnrale taient finis. A chaque
noeud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprtaient 
tirer au commandement de _Hissez_!...

Aprs quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait
hautement.

--Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves
prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!...
Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grce de la
vie?

--Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.

--Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.

--Monsieur Owen, rendez-vous aux arrts! dit svrement le commodore.

--Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix clatante et en
langue anglaise. Avant cinq minutes, _l'Illustrious_ touchera sur _el
Verdujo_!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis
matre de vos vies  tous, mille fois plus que vous ne l'tes de la
mienne...

--Hissez!... commanda froidement le commodore.

--Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie  une terreur
nouvelle.

--Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins
anglais.

L'tat-major entier priait le Commodore de suspendre l'excution.

--Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.

Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire 
Taillevent:

--Allons!... a y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort...
Jsus Seigneur, grand merci!




L

LE PLUS GRAND DES CRIMES.


Le vaisseau, dross par le courant, n'obissait plus  ses voiles. Le
danger annonc par Sans-Peur devenait vident.

--Quatre minutes encore!... J'en consacre une  dicter mes conditions,
et trois  vous sauver; mais l'tat-major entier va jurer devant Dieu et
sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en libert
ensemble sur l'archipel des les Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas
de temps, monsieur Wilson!

Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.

--Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en cotera beaucoup de
sauver un vaisseau anglais.

Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux matres et
contre-matres de faire larguer les perroquets.

--Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et
dblayons le pont!... vivement!...

L'quipage anglais tout entier dsirait ardemment que Sans-Peur montt
sur la dunette pour diriger la manoeuvre.

Dj les cordes fatales cessaient d'tre roidies; on dblayait  la hte
le champ de manoeuvre, et chacun des matelots anglais parait ou rparait
quelque cordage courant.

--Jurez-vous?... demanda le corsaire.

--Oui, je jure que vos conditions sont acceptes! dit Wilson.

Roboam Owen ajouta:

--Je jure sur le Christ que la vie et la libert du capitaine Lon de
Roqueforte seront respectes  notre bord aprs le sauvetage du
vaisseau.

Les autres officiers anglais levrent la main.

Dj les matelots dgarrottaient les prisonniers.

--A l'hpital mes blesss! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la
dunette.

Taillevent et trois autres corsaires se placrent par ses ordres  la
roue du gouvernail.

--Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais
malheur  vous si nous touchons!

--Je ne pilote pas!... Je commande!... rpondit firement Sans-Peur.

Et sans attendre la rplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la
roche _el Verdujo_, cet cueil tranchant comme la hache du bourreau, sur
lequel, au dbut de sa carrire d'aventures, il avait failli prir avec
son fidle Taillevent.

En mme temps, il tablit toute la toile possible. Les mts du vaisseau,
branls par les secousses prcdentes, gmissaient, ployaient et
craquaient sourdement.

On courait avec une effroyable rapidit sur le rcif, o la grosse mer
brisait furieuse.

Les Anglais s'effrayrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.

Le commodore Wilson plissait.

--Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaant.

--Je pilote!... rpondit Sans-Peur avec ddain.

Puis d'une voix imprieuse:

--Silence  bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites
observer le silence! matres et contre-matres, je commande le
silence!... --ATTENTION! PARE  VIRER!...

Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se
prparrent au virement de bord.

Le lieutenant Owen, aprs un moment d'hsitation, monta sur la dunette,
quoiqu'il et reu l'ordre de se rendre aux arrts.--Il allait demander
de rester sur le pont jusqu' la fin des manoeuvres.

--Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorit M.
le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon got de
lever ses arrts....

--Que me parlez-vous d'arrts pendant cette manoeuvre tmraire? riposta
Wilson, dont les pistolets arms taient toujours dirigs sur Sans-Peur.

--J'utilise les instants. J'ai rang vos gens  leurs postes, mais nous
avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le
commodore!...--Restez ici, lieutenant Owen. --Du vent dans la voile,
timoniers, _prs et plein_!...--Vous n'avez pas rpondu, monsieur
Wilson?

--Les arrts du lieutenant Owen seront levs si vous sauvez le vaisseau.

Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit 
trs haute voix:

--Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai
annonc que je sauverais votre navire, je me suis engag  le sauver!...
Ma parole suffit... --Fermez tous les sabords!...

Les mantelets des sabords dfoncs furent remplacs aussitt.

Peu aprs, _l'Illustrious_ entra dans la zone d'cume qui tourbillonnait
autour du rcif.

--Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.

--Silence donc, misrable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un
mouchoir sur la bouche.

Wilson fut tent de brler la cervelle  Sans-Peur, qui laissait courir
 toute vitesse, quoiqu'on ne ft plus qu' une longueur de navire de la
roche _le Bourreau_.

Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur
tribord presque autant qu'au moment o le poids du _Lion_ avait failli
l'entraner. Le ressac des flots briss rejaillissait sur les points les
plus hauts de la mture. Un remous aussi blanc que la neige enveloppait
sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait
miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme.
Jamais dangers de mort ne revtirent plus splendide parure.
L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.

Attir par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague
colossale.

La colre ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment
prcis o Sans-Peur criait enfin:

--A DIEU VAT!...

Tom Lebon fila les coutes des focs.

Taillevent et ses camarades poussrent la barre dessous.

Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanim entre les bras du
lieutenant Roboam Owen.

Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le
contre-courant dont Lon avait si bien calcul la puissance. Plus vite
qu'une flche, il fut jet au large.

Il tait sauv.

La main sur le coeur de la victime, l'officier irlandais s'cria:

--Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des
crimes!...




PILOGUE


Le paquebot _l'Hirondelle_, grce  sa marche suprieure, chappa,--mais
non sans prils,-- tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, o
l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses  la comtesse de
Roqueforte.

L'honnte associ de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta
scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intrts de sa
famille et des grandes oprations de l'Ocanie.

La propagation de la foi devait tre la proccupation constante des
enfants de Lon de Roqueforte.

tablie  Paris, dans un des plus beaux htels du faubourg Saint-Honor,
Isabelle dirigeait l'ducation de Lonin, de Lionel et de
Clotilde.--Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son
fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales
du Prou,  la grande insurrection dont l'issue fut l'indpendance des
colonies espagnoles.

Digne pouse de Lon de Roqueforte, le _Lion de la mer_, la comtesse
levait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer  la
recherche de leur pre et de leur frre, de continuer l'oeuvre
gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait pri.

Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer
montant des navires jumeaux peuvent dfrayer une pope.

L'on doit  Lonin l'invention des engins les plus formidables.

Lionel fut surtout sauveteur.

Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rle,
mission pieuse qui a contribu aux progrs du culte catholique.

       *       *       *       *       *

Chaque soir, en l'htel de Roqueforte, matres et serviteurs priaient
ainsi en commun:

--Seigneur, si Lon et Gabriel sont vivants, protgez-les!... s'ils sont
morts, prenez piti de leurs mes!...

Et ensuite, avec Limna, on priait de mme pour son poux Taillevent et
son fils an Limno.


FIN




TABLE DES MATIRES

Chapitres                                          Pages

I.       L'Amazone et le _Lion_...............         5

II.      Dsappointements.....................         9

III.     Reconnaissance.......................        12

IV.      Le _Lion de la mer_..................        15

V.       Branle-bas de combat.................        23

VI.      Mariage de haute lutte...............        29

VII.     Pavois et adieux.....................        47

VIII.    La chambre nuptiale..................        58

IX.      Matre Taillevent....................        63

X.       Droits des prisonniers...............        66

XI.      Les oreilles de Camuset..............        69

XII.     Stratagmes et ruses de guerre.......        77

XIII.    Toujours trop bon!...................        83

XIV.     Ides de Corsaire....................        86

XV.      Relche de trois jours...............        99

XVI.     Journal de route.....................       102

XVII.    Le grand chef des Condors
           et Baleine-aux-yeux-terribles......       109

XVIII.   Salves des lments..................       118

XIX.     Tremblement de terre.................       121

XX.      Vastes desseins......................       128

XXI.     Les dbuts du _Lion_.................       135

XXII.    Derrire le rideau...................       140

XXIII.   Histoire de dix annes.
           Origines de la lgende.............       144
           Le chemin de Versailles............       150
           Entortill par le roi..............       155
           Dans le grand Ocan................       159
           Retours et chute du rideau.........       166

XXIV.    Le sommeil de la lionne..............       171

XXV.     Problme rsolu......................       176

XXVI.    L'le de Plomb.......................       179

XXVII.   A la poudre..........................       187

XXVIII.  Coups de main........................       191

XXIX.    Naissances, mariage, baptmes........       193

XXX.     Pottle Trichenpot....................       197

XXXI.    Bataille de Quiron...................       201

XXXII.   Mort du cacique de Tinta.............       209

XXXIII.  Roboam Owen..........................       213

XXXIV.   Les franges d'or.....................       216

XXXV.    Douleur royale.......................       225

XXXVI.   Le jeune prince......................       236

XXXVII.  L'opinion publique  Lima............       246

XXXVIII. Entre au bal........................       250

XXXIX.   Vive la paix!........................       255

XL.      Esquisse  grands traits.............       263

XLI.     Le commodore Wilson..................       270

XLII.    Les Lionceaux de la Mer..............       276

XLIII.   L'Hirondelle.........................       279

XLIV.    Stratagmes de retraite..............       283

XLV.     Sparations..........................       288

XLVI.    A l'abordage.........................       291

XLVII.   Fermez les sabords!..................       296

XLVIII.  Sauve qui peut!......................       301

XLIX.    La corde au cou......................       306

L.       Le plus grand des crimes.............       312

         PILOGUE.............................       316


8470.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886.





End of Project Gutenberg's Sans-peur le corsaire, by Gabriel de La Landelle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS-PEUR LE CORSAIRE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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