The Project Gutenberg EBook of Les Origines et la Jeunesse de Lamartine
1790-1812, by Pierre de Lacretelle

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Title: Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812

Author: Pierre de Lacretelle

Release Date: July 15, 2007 [EBook #22077]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PIERRE DE LACRETELLE

LES ORIGINES

ET LA JEUNESSE DE LAMARTINE

1790-1812

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1911

Droits de traduction et de reproduction rservs.




TABLE DES MATIRES


PRFACE

PREMIRE PARTIE

LES ORIGINES

CHAPITRE

----I.--Les Lamartine

---II.--Les Des Roys

DEUXIME PARTIE

LE MILIEU

-----I.--La famille

----II.--La mre

---III.--Les Lamartine pendant la Terreur.--Les premires annes

----IV.--Le dcor.--Les voisins

TROISIME PARTIE

LES ANNES D'TUDE

-----I.--L'abb Dumont

----II.--L'institution Puppier

--III.--Le collge de Belley

QUATRIME PARTIE

LA FORMATION DE LA PERSONNALIT

-----I.--La vie solitaire.

----II.--La crise littraire.--Le premier amour.

---III.--Le premier voyage

CONCLUSION.--Lamartine  vingt et un ans

APPENDICE




PRFACE


Sainte-Beuve a crit:

Lamartine est de tous les potes clbres celui qui se prte le moins 
une biographie exacte,  une chronologie minutieuse, aux petits faits et
aux anecdotes choisies. Son existence, large, simple, ngligemment
trace, s'idalise  distance et se compose en massifs lointains  la
faon des vastes paysages qu'il nous a prodigus... Il est permis, en
parlant d'un tel homme, de s'attacher  l'esprit du temps plutt qu'aux
dtails vulgaires qui chez d'autres pourraient tre caractristiques...
Qu'importent donc quelques dtails de sa vie[1]?

[Note 1: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. I (Lamartine).]

Il parat difficile d'admettre aujourd'hui sans discussion qu'un
critique aussi pntrant ait commis une telle erreur; sans doute
avait-il ses raisons de parler ainsi, et peut-tre ne faut-il voir dans
cette opinion exagre que l'excuse honorable pour les romantiques d'un
loignement dont ils furent tous secrtement blesss; carts de
l'existence du pote, ils dclaraient que le dtail en tait sans
importance, et n'ajoutait rien  la comprhension de son oeuvre.

Malheureusement, il semble que les biographes de Lamartine aient pris
jusqu'ici le jugement de Sainte-Beuve pour base de leurs travaux, dont
la plupart ne sont que des fragments plus ou moins comments de ses
innombrables souvenirs de jeunesse, source dangereuse et dont il importe
de se mfier, surtout pour la priode antrieure  1820. crits  une
poque o pour oublier le prsent il se retrempa dans son pass, ils
composent plus exactement l'image de celui qu'il se crut ou aurait voulu
tre plutt que celui qu'il fut rellement. Aussi, doivent-ils tre
utiliss avec une extrme prcaution.

Depuis quelques annes dj, la mthode historique a t introduite dans
le domaine littraire et, si elle a ses inconvnients, elle a surtout
d'excellents cts. Les tudes lamartiniennes en ont profit; divers
travaux ont t publis qui soumettent les rcits du pote  un contrle
svre en mme temps qu'ils mettent en lumire des faits nouveaux. La
lgende de Lamartine adolescent tend  disparatre pour faire place 
une ralit autrement vivante et l'on commence  comprendre que son
oeuvre ncessite une biographie minutieuse et presque quotidienne.

Mais s'il importe de rechercher les causes des tats d'me multiples et
contradictoires que reflte sa posie, les _Mditations_, surtout,
crites sans souci de la postrit et de la gloire  une poque indcise
et tourmente de sa vie, rclament un commentaire infiniment plus prcis
que celui qu'il nous a laiss; replaces dans leur vritable cadre,
claires par les circonstances qui dterminrent, retardrent ou
htrent leur closion, elles deviennent plus humaines encore, parce que
plus sincres, et singulirement mouvantes: en elles, aucun artifice
littraire, nul dsir d'introduire un mode nouveau de pense: ce livre
qui devait rvler la jeunesse romantique  elle-mme et marquer le
dbut d'un mouvement unique dans l'histoire des lettres franaises, fut
crit sans ambition et presque ngligemment.  comparer le manuscrit de
_Sal_, mdiocre tragdie en cinq actes, amoureusement calligraphi sur
beau vlin, et les bauches crayonnes htivement qui sont le premier
jet des _Mditations_, on se rend compte que Lamartine ne les
considrait que comme des notations intimes de ses tats d'me et sans
intrt pour le public. Ce sont l des conditions de sincrit qui font
d'elles un prcieux document psychologique pour l'tude de la jeune
gnration romantique, et c'est ce que nous avons tent d'tablir ici.

Ce volume n'a d'autres prtentions que d'tre la mise au point et
l'utilisation de rcentes publications dont on trouvera le dtail au
cours des chapitres qui suivent; nous y avons pourtant ajout bon nombre
de sources jusqu'ici demeures indites et sur lesquelles nous devons
ajouter quelques mots. De l'oeuvre publie de Lamartine nous n'avons
conserv que la _Correspondance_, dont il nous faut ici dplorer les
lacunes et le classement souvent dfectueux; volontairement, nous avons
cart tous les souvenirs rdigs sur ou par Lamartine postrieurement 
1820, sauf lorsqu'il nous a t possible de les vrifier, pour ne
retenir que les lettres et tmoignages contemporains de la priode qui
nous occupait; crits  une poque o son avenir tait impossible 
prvoir, ils le montrent sans aucun mnagement sous son jour vritable
et tel qu'il apparaissait alors aux yeux de sa famille et de ses
relations.

En premier lieu, nous avons eu  notre disposition un important
manuscrit, le _Journal intime_ de sa mre; on sait que quelques
fragments trs courts et trs remanis en ont t publis par le pote
sous le titre, _le Manuscrit de ma mre_[2], ouvrage dont la valeur
documentaire est tout  fait ngligeable tant les suppressions et les
additions qu'il y fit sont considrables; elles s'expliquent, il est
vrai, aisment, soit qu'il ait souvent hsit  apporter des dmentis
trop nombreux  ses _Confidences_, soit qu'il ait jug dlicat d'en
reproduire le texte intgral. C'est grce au _Journal intime_, toujours
soigneusement dat, qu'il nous a t possible d'entreprendre cet
ouvrage, car il nous a permis de mettre en lumire certains faits
demeurs encore obscurs ou ignors, en mme temps qu'il nous fournissait
un tableau chronologique minutieusement dtaill des quarante premires
annes du pote. Ces pages crites au courant de la plume, sans aucune
proccupation de composition ni de publicit, prsentent naturellement
des ngligences et des rptitions, mais les penses et les sentiments
n'y ont d'autre souci que la sincrit[3].

[Note 2: _Le Manuscrit de ma mre_, prologue et pilogue par A. de
Lamartine (Paris, 1871, in-8).]

[Note 3: Voici la description des 12 petits cahiers--et non pas 22,
comme l'a crit Lamartine dans la prface des _Confidences_--du _Journal
intime_ qui s'tend de 1800  1829:

Tome

I----: 13 dc. 1800-24 aot 1801. 81 p., in-16.

II---: 20 aot 1801-8 avril 1802. 140 p., in-16.

III--: 16 avril 1802-21 juin 1803. 153 p. plus 8 p. de comptes, in-6.

IV-- : 23 juin 1803-22 octobre 1804. 118 p., plus 4 p. de table, in-16.

V----: 1er nov. 1804-3 juillet 1806. 99 p., in-8.

VI---: 12 juillet 1800-19 dc. 1808. 139 p., plus 2 p. de table, in-8.

VII--: 27 janvier 1809-7 mars 1811. 99 p., plus 4 p. de table, in-8.

VIII-: 10 mars 1812-28 fvrier 1813. 193 p., in-4.

IX---: 7 mars 1815-3 mai 1821. 198 p. plus 2 feuillets
           volants intercals dans le texte, in-4.

X----: 14 juin 1821-13 oct. 1822. 87 p., in-4.

XI:--: 11 nov. 1822-21 juin 1824. 88 p., in-4.

XII--: 19 juin 1824-22 oct. 1829. 80 p., plus 30 feuillets
           demeurs blancs, in-4.]

De plus, grce  l'obligeance de M. Charles de Montherot, petit-neveu de
Lamartine, nous avons pu prendre connaissance des riches archives de
Saint-Point, et le baron Carra de Vaux a bien voulu mettre  notre
disposition les papiers et titres de la famille maternelle du pote,
qu'il reprsente actuellement. Nous devons galement nos remerciements 
plusieurs familles de Mcon qui nous ont aimablement ouvert leurs
archives domestiques;  M. A. Durault, secrtaire perptuel de
l'Acadmie de Mcon, qui nous a fait  mainte reprise profiter de son
rudition et de ses recherches personnelles;  M. Lex, archiviste de
Sane-et-Loire, dont les travaux nous ont t d'un grand secours. Enfin,
nous tenons  exprimer notre reconnaissance  M. Gustave Lanson qui,
prparant lui-mme une tude sur les _Mditations_, nous a permis de
prendre connaissance de plusieurs documents indits qu'il avait runis.

C'est grce  tant d'obligeances que ce volume a pu voir le jour. Nous
avons essay d'en faire une biographie exacte et critique; exacte, car
nous n'avons voulu laisser dans l'ombre le moindre fait capable
d'apporter un claircissement nouveau  la gense des _Mditations_;
critique, puisque les documents utiliss n'ont t accepts qu'aprs un
contrle aussi svre qu'il est possible en pareille matire.

PIERRE DE LACRETELLE.




PREMIRE PARTIE

LES ORIGINES




CHAPITRE I

LES LAMARTINE[4]


Les origines des grands hommes--et davantage, peut-tre, celles des
potes--ne sont jamais  ngliger. Sans doute, il importe peu pour
l'histoire littraire que Vigny descende d'un trsorier du XVe
sicle, que Hugo soit apparent  un vque lorrain, que Lamartine soit
petit-fils d'un intendant des finances du duc d'Orlans. Ce n'est l,
dans leur biographie, qu'un lment de curiosit.

[Note 4: Sources et bibliographie: _Archives municipales de Mcon_:
Registres des baptmes, mariages et dcs de la paroisse
Saint-Pierre.--_Archives dpartementales de Sane-et-Loire_ (Srie B,
1324-1371): Registres du bailliage de Mcon o sont conservs de
nombreux contrats, testaments et donations.--_Archives municipales de
Cluny_: Registres des baptmes, mariages et dcs de la paroisse
Saint-Marcel.--_Archives de la Guerre_ (section administrative): tats
de services des membres de la famille qui furent
officiers.--_Bibliothque Nationale_ (manuscrits): Armorial gnral,
gnralit de Bourgogne. D'Hozier, pices originales, vol. 504 et 1873,
dossiers bleus, vol. 7.--_Bibliothque de Mcon_: Claude Bernard,
gnalogie des familles de Mcon (mss).

Tessereau, _Histoire chronologique de la grande chancellerie de France_
(Paris, 1710).--Arcelin, _Indicateur hraldique du Mconnais_ (Mcon,
1865).--Rvrend Du Mesnil, _Lamartine et sa famille_ (Lyon,
1869).--Lex, _Lamartine, souvenirs et documents_ (Mcon, 1890).--Lex,
_les Fiefs du Mconnais_ (Mcon, 1897).]

Mais si, et avec raison, l'on accorde  l'ducation et au milieu une
influence prpondrante sur le dveloppement d'un gnie, il faut
galement faire une part aux influences ancestrales,  la vie antrieure
qui, elles aussi, laissent des traces plus profondes qu'on ne l'imagine
ordinairement, et l'hritage moral d'un pote est prcieux  connatre
pour tout ce qu'il lui a transmis d'instincts ataviques. Une telle tude
est souvent dlicate et vaine devant le petit nombre de documents que
l'on parvient  recueillir. Une filiation exacte pendant trois
sicles--le plus haut qu'on puisse habituellement remonter--est
curieuse, mais de simples dates ne suffisent pas; il faudrait connatre
la vie des anctres, savoir o et comment ils vcurent, quelles passions
les dominrent, dans quelle province ils fixrent leur foyer, en un mot
possder ce qu'on appelait jadis le _Livre de raison_, registre o les
chefs de famille inscrivaient  tour de rle grands et petits vnements
d'une existence souvent trop obscure pour qu'on puisse en retrouver
trace dans les archives des villes o ils vcurent.

Pour Lamartine, nous avons la bonne fortune d'tre  peu prs fixs sur
son hrdit, grce  une abondance rare de documents qui nous
permettent de remonter jusqu'au dbut du XVIe sicle, avec des
dtails prcis et nombreux sur les deux familles dont il descend.

Tout d'abord, il est curieux de constater que ds l'origine l'une et
l'autre semblent tre tablies de longue date dans les rgions mmes o
elles demeurrent ensuite jusqu' la fin du XVIIIe sicle; et cet
intense et pntrant sentiment de la terre natale qui sera chez
Lamartine une des notes dominantes de sa posie, se retrouve dj chez
ses pres qui lui transmirent un peu de leur amour du sol lentement
acquis au cours des sicles. Mais aucun anctre, pas plus chez les
Lamartine que chez les Des Roys, n'a laiss grande trace dans l'histoire
de son temps: enracins dans le mme coin de Bourgogne ou d'Auvergne
depuis douze gnrations, habitus de pre en fils  faire tout
naturellement le sacrifice d'intrts immdiats ou propres  ceux
lointains et souvent invisibles de la race et de la famille, tous,
bourgeois, magistrats et capitaines, vcurent la mme vie paisible et
sdentaire, soucieux avant tout d'augmenter leur bien par de solides
alliances, tandis que les cadets s'en allaient mourir obscurment 
quelque sige lointain, et que les filles, peu ou point dotes,
tranaient leur mlancolique existence sous les arceaux du clotre le
plus proche.

       *       *       *       *       *

C'est  Mcon, paisible et dormante petite cit, qu'il faut chercher les
origines paternelles de Lamartine, dont les anctres, ds la fin du
XVIe sicle, habitaient la maison mme o il naquit. La forme
primitive du nom est _Alamartine_--et non _Allamartine_, comme il l'a
crit,--qui subsiste encore actuellement en Bourgogne et dans la
Haute-Loire. La famille est originaire du Charollais, o l'on rencontre
 la fin du XVe sicle des Alaberthe, Alabernarde, Alablanche,
devenus plus tard,  la suite d'une transformation identique, des de la
Berthe, de Labernarde et de Lablanche. Quant aux origines sarrasines
dont le pote se targuait volontiers, elles taient peut-tre une
charmante excuse  sa hautaine nonchalance,  son amour des animaux et 
l'invincible attrait que l'Orient exera toujours sur lui, mais elles
demeurent, bien entendu, plus que problmatiques. La forme _Alamartine_
se trouve dans la famille du pote jusqu' la fin du XVIIe sicle, en
la personne de Jean-Baptiste Alamartine, son trisaeul, qui, bien que n
noble, signa jusqu'en 1680 Alamartine.

Au XVIIIe sicle, toute trace de roture a dfinitivement disparu du
nom, qui s'crit Delamartine ou de la Martine, mais rarement de
Lamartine; ce n'est qu'avec la Rvolution qu'on voit apparatre cette
dernire forme, sans la particule. Notons enfin que, jusqu'en 1825, le
pote signa indiffremment Delamartine, de la Martine, ou de Lamartine.
Mais la transformation lgitime d'_Alamartine_ ou _de la Martine_ date
du milieu du XVIIe sicle, poque o la famille fut anoblie.

Il y avait en 1789 peu d'ancienne noblesse dans la rgion du Mconnais.
Elle n'tait gure reprsente que par quelques vieilles familles
dsoeuvres et hautaines,  qui la modicit de leurs revenus interdisait
Versailles o elles n'auraient pu tenir leur rang; et  part ce comte de
la Baume-Montrevel qui n'avait jamais mis les pieds  la cour et
trouvait moyen de manger royalement  Mcon ses six cent mille livres de
revenu avec ses quipages, ses violons et ses chasses, le reste n'tait
gure que bourgeois enrichis, vivant de la terre, et indiffrents  la
politique.

La famille de Lamartine en est d'ailleurs le meilleur exemple:  la fin
du XVIIIe sicle, ses membres tablis dans la rgion depuis plus de
trois cents ans s'taient lentement levs des plus infimes fonctions
aux plus hautes charges, et les transformations subies par le nom
patronymique sont le meilleur tmoignage de cette volution commune  la
majorit des familles de la rgion.

C'est ainsi qu'au milieu du XVIe sicle le chef de la famille tait
humble tanneur  Cluny; son fils, plus tard, fut un bourgeois influent
de la ville et,  ce titre, charg de prsenter aux tats du Mconnais
les revendications du tiers; et tous signaient Alamartine. Au dbut du
XVIIe sicle, son petit-fils remplissait les importantes fonctions de
juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny; quelques annes aprs, il
acquit la noblesse--noblesse de robe--par l'achat d'une charge de
secrtaire du roi puis, par une ascension toute naturelle, ses fils
acquirent des _terres nobles_, prirent l'pe, et virent alors s'ouvrir
devant eux les chambres de la noblesse aux tats de Bourgogne; le nom
devint de la Martine.

Le pote, pourtant, se montra toujours fort peu soucieux de ses
origines; ses armes, mme enregistres avec tant de soin par son
bisaeul  l'Armorial gnral, taient timbres par lui d'une faon
fantaisiste; alors qu' la fin du XVIIe sicle les Lamartine
portaient: de gueule  deux fasces d'or charg d'un trfle de mme, il
substitua, on ne sait pourquoi, des bandes aux fasces[5]; question
purement esthtique, sans doute, mais qui prouve  quel point la science
hraldique le proccupait peu; de mme,  ceux qui l'interrogeaient, il
rpondait invariablement qu'il descendait d'une famille noble et
catholique du Mconnais.

[Note 5: Dans l'Armorial gnral de d'Hozier, tabli en 1696, on
voit que les Lamartine portaient: de gueules  deux fasces d'or,
accompagnes en coeur d'un trfle de mme. La branche cadette de
Montceau brisait en chef d'un lambel d'argent. Le cachet de Lamartine,
que nous avons pu voir, ne porte pas de lambel, puisque la branche ane
tait teinte  la fin du XVIIIe sicle, et les fasces ont t
remplaces par des bandes.]

Mais si tous ces petits dtails le laissaient indiffrent, il n'en
allait pas de mme de son grand-pre, Louis-Franois de la Martine qui,
fort entich de noblesse, fit admettre dans des actes officiels du
milieu du XVIIIe sicle plusieurs gnalogies assez inexactes de sa
famille[6]. Mais il avait l'excuse de vivre  une poque o les titres
dcidaient plus que les mrites. Pour faire admettre ses filles dans des
chapitres nobles et ses fils dans des rgiments d'lite, il fut donc
contraint de fournir les titres requis par les statuts. Sa noblesse
tait incontestable, mais trop rcente; c'est alors que, pour satisfaire
aux rglements, il se cra des anctres plus ou moins authentiques. Trs
inhabilement, d'ailleurs, il fit subir aux registres paroissiaux des
grattages et des lavages chimiques, rendus parfaitement visibles par le
contraste des encres et des critures, et il faut croire que les deux
gentilshommes chargs de la vrification des pices furent tolrants.
Partout o cela fut possible, les chevalier, messire, noble
seigneur remplacrent les maistre; l'A de Alamartine se transforma en
de au moyen de quelques grattages et l'on profita mme de ce qu'un
anctre avait t mari deux fois pour donner un quartier de plus  la
noblesse familiale.

[Note 6: Il existe,  notre connaissance, au moins trois de ces
gnalogies. L'une figure  la Bibliothque Nationale (_Manuscrits,
ancien fonds franais_) et occupe les pages 1-5 du vol. 790 de la
collection Moreau (t. XXXIII de l'ancien recueil Fontette). Elle a t
publie par nous dans la _Revue des Annales romantiques_, fasc. V de
l'anne 1905. La seconde figure au ministre de la Guerre. La troisime
se trouve aux Archives de Sane-et-Loire, et a t publie par M.
Reyssi: _la Jeunesse de Lamartine_, in-18, 1892, p. 9.]

Nanmoins, malgr ces falsifications plus courantes  l'poque qu'on ne
le croit ordinairement, il est possible de reconstituer la gnalogie
exacte de la famille de Lamartine,  l'aide d'autres documents tels que
les registres du bailliage, ceux-l authentiques, et d'une autorit
incontestable.

Au dbut du XVIe sicle, les Alamartine vinrent s'tablir  Cluny,
sur les dpendances de la clbre abbaye qui faisait vivre toute une
population, et o le premier d'entre eux dont on trouve mention vivait
en 1550, exerant la modeste profession de tanneur cordonnier. Avec son
prnom--Benot--c'est l tout ce qu'on sait de lui, mais ses enfants
nous sont un peu mieux connus [7].

[Note 7: M. Abel Jeandet (_Annales de l'Acadmie de Mcon_, 2e
srie, t. V, p. 117) a publi un acte en date du 14 octobre 1544,
concernant un Estienne Alamartine, bourgeois et marchand de Cluny,
propritaire  Az. Il s'agit l sans doute d'un frre de Benot, ou
peut-tre de son pre, mais il nous a t impossible de l'identifier de
faon certaine.]

Il eut une fille, Franoise, marie le 4 janvier 1587  Claude
Tuppinier[8], et trois fils. L'an, Gabriel, fut notaire au bailliage
de Mcon, par provisions du 15 septembre 1573, et pousa une demoiselle
Claude Morestel dont il eut une fille, Philiberte, marie en 1594  Jean
Durantel, notaire et procureur  Cluny. Le cadet, Benot, avocat 
Mcon, prit pour femme le 29 octobre 1595 Jeanne Fournier, fille de
Guyot Fournier et de Jacqueline Descrivieux, dont il eut neuf
enfants[9]. Quant au plus jeune, Pierre, anctre direct du pote, on
sait de lui peu de chose. Quelques actes de baptme o sa femme et lui
signrent comme marraine et parrain, nous apprennent qu'il pousa
Jehanne de la Roe, d'une famille bourgeoise du Mconnais, sans que l'on
puisse connatre ni sa profession ni quelque autre date prcise de son
existence, si ce n'est qu'en 1604 il fut charg de prsenter aux tats
du Mconnais les revendications du Tiers.

[Note 8: La famille Tuppinier, dont une branche subsiste encore en
Bourgogne, est originaire de Cluny, o l'on trouve en 1544 un Jacques
Tuppinier, bourgeois de la ville, marchand drapier, mari  Antoinette
de Gordon. Il est le pre de Claude, mari  Franoise Alamartine.]

[Note 9: Guyot Fournier, pre de Jeanne, exera, le 31 aot 1601,
une reprise de fief pour la chtellenie de Priss. La famille
Descrivieux tait originaire de Bresse; Charles Descrivieux tait
chevin de Mcon en 1466;  la fin du XVIIIe sicle, les Descrivieux,
seigneurs de Charbonnires, prirent sance en la Chambre de la noblesse
du Mconnais.

Benot Alamartine et Jeanne Fournier eurent de leur mariage: 1
_Charles_ (9 mai 1598--?); 2 _Guyot_ (31 dc. 1601--?), mari 
Philiberte Paillet; 3 _Claude_ (28 oct. 1602--3 oct. 1609); 4
_Marguerite_ (16 aot 1604--3 oct. 1608); 5 tienne (12 nov. 1600--?);
6 Jacques (9 aot 1609--?); 7 _Avoye_ (23 fvrier 1612--?); 8 _Aime_
(8 juin 1613--?); 9 _Suzanne_ (27 sept. 1614--?).

C'est vraisemblablement d'un des fils de Gabriel ou de Benot Alamartine
que sont issus les nombreux Alamartine existant encore dans le
Charollais, et un milien Alamartine, notaire  Cluny au milieu du
XVIIIe sicle.  signaler galement un acte de mariage du 21 janvier
1782, entre Philippe Cartillet, marchand forain, et Jeanne Lamartine,
tailleur _(sic)_, fille de Franois Lamartine, tisserand, lesquels ont
dclar ne savoir signer. Bien que l'acte ait t enregistr  Mcon,
ces Lamartine n'ont aucune parent, mme lointaine, avec ceux qui nous
occupent, la forme roturire du nom tant Alamartine et non Lamartine.]

Vers 1575 quelques membres au moins de la famille Alamartine
appartenaient  la religion rforme. Un pamphlet du temps, la _Lgende
de dom Claude de Guise_[10], oeuvre de Gilbert Regnault notable huguenot
de Cluny, nous apprend en effet qu'ils eurent  subir des perscutions
pour leur foi:

     Quy voudrait, dit Regnault, spcifier les perscutions, les
     voleries, les larcins et brigandages que saint Nicaise et saint
     Barthlmy[11] ont exerces  l'encontre des pauvres fidelles de la
     Religion en la ville de Cluny, faudrait les prendre un par un, puis
     dchiffrer les tours, les menes, les piperies, cruauts et
     barbaries pour tirer les ranons de ces pauvres, ainsy que descrire
     les sommes de deniers qu'il a tires des seigneurs Philibert
     Magnyn, Marin Arcelin, capitaine Rousset, Bolat, Division,
     Tuppinier, Holande, Alamartine, Corneloup, Fornier, et plusieurs
     autres signals de la ville de Cluny; et nous n'aurions jamais
     fait, non seulement spcifier les deniers qu'il a estorqus de ces
     personnages, mais aussi les moyens qu'il a tenus pour leur faire
     renoncer Dieu, c'est--dire rvolter la religion rforme.

[Note 10: _La Lgende de domp Claude de Guize..._ s. I. 1582, in-8,
rimprime en 1744, au tome IV des _Mmoires de la Ligue_.]

[Note 11: Surnoms donns par Regnault  l'abb de Cluny et  son
vicaire.]

Il ne faut pas s'exagrer la valeur de cette conversion des Lamartine
aux ides nouvelles qui dut tre extrmement passagre. Le mouvement
rformiste en Bourgogne eut des causes trs diverses, suivant les
endroits o il clata:  Mcon et  Cluny, les meutes et les
conversions en masse de 1562 et 1567 eurent en grande partie pour cause
les exactions de Claude de Guise, abb de Cluny, qui faisait lourdement
peser son autorit despotique sur les habitants.--Ceux-ci, plus par
exaspration que par foi sincre, s'allirent aux huguenots et de ce
nombre furent les Lamartine. L'abb de Cluny obtint d'ailleurs
finalement gain de cause, puisqu'au dbut du XVIIe sicle on trouve
un fils de Pierre pourvu d'une charge  l'abbaye mme, ce qui suppose,
bien entendu, un retour  la religion de ses pres.

Estienne Alamartine, en effet, bourgeois de Cluny, est qualifi dans les
actes le concernant de juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny;
fonctions importantes qui lui confraient des pouvoirs administratifs
fort tendus, puisqu'il tait charg de rendre la justice pour le compte
du roi sur les terres ecclsiastiques. Peu  peu, il augmenta sa
situation[12]; le 25 octobre 1604, il fut nomm avocat; en 1609 le roi
ayant cr trois offices de conseiller au bailliage de Mcon, il acquit
une de ces charges et enfin, en 1651, celle de secrtaire du roi fort
recherche alors puisqu'elle confrait la noblesse  son titulaire
pourvu qu'il l'et exerce vingt ans ou qu'il ft mort en tant
revtu.--Estienne Alamartine ayant t reu en Parlement de Paris le 3
juillet 1651 et tant mort en fonction l'an 1656, la noblesse fut donc
acquise  ses descendants.

[Note 12: Le 8 avril 1626,  l'assemble des tats du Mconnais, il
fut charg de prsenter les mmoire et dolances du Tiers-tat.]

Estienne fut mari deux fois: en premires noces il pousa, le 12
octobre 1605  Mcon, Ayme de Pise, fille de noble Antoine de Pisz,
prsident en l'lection du Mconnais, et de dame Antoinette de
Rymon[13], dont il n'eut pas d'enfants; et, en deuximes noces, le 18
novembre 1619,  Chalon, Anne Galloche, fille de Guillaume Galloche,
procureur du roi en la chtellenie de Sairt-Laurent-lez-Chalon, et de
Nicole Gon.

[Note 13: La famille de Pise est originaire de Mcon. On trouve un
Antoine de Pise chevin de cette ville en 1450; Philippe de Pise, garde
du scel des contrats du bailliage de Mcon (par provisions du 15 juin
1544), eut pour fils Antoine, pre d'Ayme de Pise. Les de Pise
devinrent en 1603 seigneurs de Flac, par acquisition des Maugiron. Les
de Ryrmon, seigneurs de Champgrenon, la Moussire, la Serve et la
Rochette sont originaires de Saint-Gengoux, d'o tait Hugues de Rymon,
capitaine de la ville et du chteau, mari  Franoise Bourgeois.]

C'est  propos de ces deux mariages que commencrent les falsifications
de Louis-Franois dont nous avons parl plus haut. En effet, dans toutes
les gnalogies qu'il fit tablir  l'poque, il eut soin, afin de
donner un quartier de plus  sa noblesse, de profiter de ces deux
mariages pour faire du seul Estienne deux personnages distincts: le
premier fut mari avec Ayme de Pise, et le second avec Anne Galloche.

Mais, devant l'invraisemblance des dates--le premier mariage tant de
1605 et le second de 1619, le fils prsum d'Estienne aurait donc eu
treize ans  l'poque de son mariage!--il fallut d'abord reculer la
date de 1605  1601, et avancer celle de 1619  1629, ce qui fut fait 
l'aide de quelques grattages, et donnait alors environ vingt-sept ans au
faux Estienne le jour de son mariage.

Bien plus, comme il n'y avait de lui--et pour cause--aucun acte, aucune
pice authentique, il fallut au moins fournir une preuve soi-disant
irrfutable de sa naissance: c'est alors qu'on cra, de toutes pices,
cette fois, un faux acte de baptme au nom de cet imaginaire personnage.
 cet effet,  la date du 2 novembre et sur les registres paroissiaux de
l'anne 1602, on fit simplement disparatre,  l'aide d'un lavage
chimique, l'acte de baptme d'un individu quelconque; puis,  cette
place, on transcrivit le faux qui devait donner quelque vraisemblance 
l'extraordinaire conception de Louis-Franois. Il est d'ailleurs heureux
pour lui que les deux gentilshommes chargs de l'examen des titres et
preuves de noblesse, messire lonor de Garnier, comte des Garets,
gouverneur de la citadelle de Strasbourg, et le chevalier de Prisque de
Besanceuil n'aient pas men leur besogne jusqu'au bout, car la lecture
des registres ou ces falsifications sont encore trs apparentes
aujourd'hui les et pleinement difis. Sur les deux actes de mariage,
les corrections grossirement dissimules sous de maladroites taches
d'encre sont trs visibles; sur le faux acte de baptme, le papier
blanchi par l'acide et les mouillures, les signatures pniblement
dcalques ou copies, l'encre encore noire, l'criture enfin,
contrastent trop trangement avec les actes qui prcdent ou suivent
pour que le moins averti s'y soit tromp.

Louis-Franois avait compt sans les registres du bailliage qu'il ne
pouvait aussi aisment falsifier; ils font foi qu'il n'y eut pas deux
Estienne Alamartine, mais un seul, mari deux fois; de sa premire union
il n'eut pas d'enfants, mais de l'autre il en eut cinq, trois filles et
deux garons.

L'ane des filles, Philiberte, pousa le 10 mars 1638 Antoine de la
Bltonnire[14]; une autre, Anne, ne en 1627, fut marie  Simon
Dumont, lu en l'lection[15], et mourut le 16 mars 1709. La dernire,
Franoise-Marie, devint religieuse  la Visitation de Mcon.

[Note 14: La famille de la Bltonnire est originaire de Cluny. Un
Antoine de la Bltonnire, procureur du roi, puis juge royal en la
chtellenie de Saint-Gengoux par provisions du 11 aot 1617. Son fils
Antoine, lieutenant en l'lection du Mconnais. D'aprs le contrat de
mariage de Philiberte, o les poux sont qualifis habitants de Cluny,
on voit que les Alamartine ne rsidaient pas encore  Mcon. tienne s'y
tait nanmoins mari en 1605, mais ce n'est qu' partir de 1650 qu'on
les trouve dfinitivement installs  Mcon, paroisse Saint-Pierre.]

[Note 15: Jean Dumont, bourgeois de Mcon  la fin du XVIe
sicle, mari  Franoise Foillard. La famille fut anoblie en 1723, en
la personne d'milien Dumont, secrtaire du roi.]

Quant aux deux fils, l'an, Philippe-tienne, fut l'auteur de la
branche ane de Lamartine, dite d'Hurigny, teinte dans les mles  la
fin du XVIIIe sicle, et le cadet, Jean-Baptiste, de la branche de
Montceau dont descend le pote.


Lamartine d'Hurigny.


Hurigny est une ancienne chtellenie royale dpendant des domaines du
roi, situe dans le canton nord de Mcon non loin de la ville. En 1510,
la terre d'Hurigny avait t infode en faveur de Philippe Margot,
conseiller matre des comptes  Dijon. Au milieu du XVIe sicle, la
seigneurie passa aux mains de la famille Seyvert; en 1665, leur
hritier, Jacques Lestouf de Pradines la vendit  Philippe-tienne, qui,
en 1672, exera une reprise de fief.

Philippe-tienne naquit vraisemblablement  la fin de 1622. Il succda 
son pre en 1656 dans son office de conseiller et secrtaire du roi,
mais rsigna ses fonctions quelques annes aprs, le 14 janvier 1663. Il
avait pous, le 14 juin 1657, Claudine de la Roe, fille de feu noble
Antoine de la Roe, avocat  Mcon, et de demoiselle Marie Galopin, sa
veuve.

De cette union naquirent deux fils et quatre filles: Ursule (3 janvier
1677--7 mars 1746), marie le 7 novembre 1696  Antoine Desbois, grand
bailli d'pe du Mconnais et capitaine du chteau de Mcon[16]; Marie,
morte jeune (5--14 fvrier 1602); Marie et Marie-Anne, l'une religieuse
au couvent de la Bruyre (1605--?), l'autre ursuline  Mcon. Quant aux
fils, l'an, Philippe, n le 26 aot 1658, fut mari le 7 juin 1704 
Anne Constant, fille d'Antoine Constant, chevin de Lyon en 1697-98, et
de Anne Mollien[17]. Il n'en eut pas d'enfants, et mourut le 20 octobre
1747. Tous les biens paternels qui devaient lui revenir en sa qualit
d'an, furent transmis  son cadet, Jean-Baptiste, n le 19 octobre
1663.

[Note 16: La famille Desbois, actuellement reprsente par les
familles de Murard, de Surigny et de la Forestille, est issue de Gabriel
Desbois, bourgeois de Cluny  la fin du XVIe sicle, dont le
petit-fils, Pierre Desbois, seigneur de la Cailloterie, fut anobli en
16435 par l'achat d'une charge de secrtaire du roi.

 partir d'Antoine Desbois, la charge de grand bailli d'pe du
Mconnais se transmit de pre en fils dans la famille jusqu' la
Rvolution.]

[Note 17: Anne Constant (?--27 sept. 1757) tait fille d'Antoine
Constant (1641-1716), chevin de Lyon en 1697-98, et de Anne Mollien.
(Cf. Jouvencel, _l'Assemble de la noblesse de la snchausse de Lyon
en 1789_. Lyon, 1907.)]

Ce fut Jean-Baptiste qui, le premier des Lamartine, rehaussa le nom du
prestige, si grand  l'poque, de la noblesse d'pe, puisqu'aprs avoir
servi quelque temps cornette dans Lande-dragons, il acheta le 25 octobre
1689 une compagnie dans le rgiment de Gvaudan-dragons. Il quitta
l'arme pour pouser le 26 fvrier 1696 lonore Bernard, d'une trs
ancienne famille mconnaise, fille de Philibert, seigneur de la
Vernette, conseiller du roi au sige et prsidial de Mcon[18], et de
Jeanne Bollioud, qui lui donna une fille, Franoise (1700--1720), et
deux fils, dont l'an, Philibert, n le 15 juillet 1698, fut capitaine
au rgiment de Pimont, et mourut chevalier de Saint-Louis le 8 janvier
1789, sans avoir t mari.

[Note 18: La famille Bernard est une des plus vieilles du pays. Un
Philippe Bernard, conseiller au parlement de Paris, seigneur de la
Vernette, fut envoy en 1583 par Henri III comme ambassadeur auprs de
la rpublique de Venise. Nicolas Bernard tait capitaine de Mcon en
1502; Jean Bernard, son fils, tait cuyer de Catherine de Mdicis par
brevet du 30 juin 1580.]

Le cadet, Jean-Baptiste, dernier seigneur d'Hurigny, naquit en 1703. Il
servit d'abord comme volontaire dans le rgiment de Villeroy o il
devint capitaine et chevalier de Saint-Louis. Il pousa, le 8 mars 1735,
Anne de Lamartine de Montceau, sa cousine, et mourut le 10 avril 1757,
n'ayant eu de son mariage qu'un fils, Louis Franois, n le 26 fvrier
1748, mort jeune, et cinq filles.

L'ane, Jeanne-Sibylle-Philippine, ne le 7 fvrier 1736, pousa le 16
fvrier 1756 Pierre de Montherot de Montferrands[19]. La cadette,
Marianne (31 oct. 1737--?) pousa, le 25 fvrier 1759, Pierre Desvignes
de Davay; une autre, Ursule (6 dc. 1741--?), fut marie le 2 septembre
1761  Antoine Patissier de la Forestille, capitaine au rgiment de
Pimont. Quant aux deux autres, Marie-Philiberte (7 fvrier 1739--?) et
Franoise-Marie (15 nov. 1742--?), elles furent toutes deux religieuses
 Mcon.

[Note 19: M. Charles de Montherot, petit-neveu du pote et
possesseur du chteau de Saint-Point, descend donc  la fois des
Lamartine d'Hurigny et des Lamartine de Montceau, puisqu'un petit-fils
de Jeanne-Sibylle de Lamartine pousa en 1820 une des soeurs du pote.]

 la mort de Philibert de Lamartine, survenue en 1789, la branche ane
se trouva donc teinte dans les mles; la seigneurie d'Hurigny, avec les
domaines et chteau qui en dpendaient, avait t constitue en dot 
Jeanne-Sibylle, lors de son mariage avec Pierre de Montherot.


Lamartine de Montceau.


La branche cadette de Montceau, dont est issu le pote, a pour auteur
Jean-Baptiste, fils cadet d'Estienne Alamartine et d'Anne Galloche. Il
naquit en 1640, fit ses tudes de droit  l'universit d'Orlans[20], et
 la mort de son pre hrita de la charge de conseiller au bailliage de
Mcon. Il pousa le 17 avril 1662 Franoise Albert, fille d'Abel Albert,
conseiller du roi, receveur des consignations, et de demoiselle
Franoise Moisson. C'est par l'alliance avec les Albert que la terre de
Montceau entra dans la famille; c'tait un beau domaine d'environ 50
hectares, situ sur les communes actuelles de Priss et de Saint-Sorlin,
 une dizaine de kilomtres de Mcon. Bien qu'on ne retrouve aucune
reprise de fief pour Montceau, ses possesseurs s'en qualifiaient
seigneurs, alors qu'en ralit, Montceau faisait partie de la terre et
chtellenie de Priss. On trouve en 1603 un dnombrement de Priss par
honorable Guyot Fournier, dont une fille, on l'a vu plus haut, avait
pous un Benot Alamartine; on y voit que ladite chtellanie a de
tout temps appartenu au roi et au seigneur rvrend vque de Mcon, par
indivis, et  chacun d'eux la moiti. Le 17 juillet 1675 on rencontre
une reprise de fief et dnombrement par les hritiers de Pierre
Fournier, au nombre desquels figure Abel Albert, beau-pre de
Jean-Baptiste de Lamartine. Non seulement dans cet acte Abel Albert se
qualifie de seigneur de Montceau, mais il affirme encore que si ladite
chtellenie est au roi pour une moiti et  l'vque pour l'autre
moiti, les rentes, toutefois, appartiennent pour un tiers au roi, un
autre  l'vque et le dernier au seigneur. En 1679 Abel Albert augmenta
sa part en rachetant celles des deux co-hritiers Fournier, et  partir
de cette date on ne retrouve plus de reprise de fief pour Priss. Au
dbut du XVIIIe sicle, par suite de la mort du fils d'Abel Albert,
sa soeur, Franoise, femme de Jean-Baptiste, hrita de Montceau. Ce n'est
d'ailleurs pas Montceau qui permit aux Lamartine de la branche cadette
d'entrer aux chambres de la noblesse du Mconnais, puisque seule, on l'a
vu, la chtellenie de Priss qu'ils ne possdaient pas tait terre
noble, mais bien le fief de la Tour de Mailly acquis au milieu du
XVIIIe sicle.

[Note 20: Arch. dp. du Loiret. D. 98 (communication de M.
Jagebien).]

Le testament de Jean-Baptiste et de sa femme, rdig le 1er mars
1707, nous montre que, ds cette poque, la situation des Lamartine
tait dj solidement tablie:

     Nous lguons, y est-il dit en effet, aux pauvres de l'Htel-Dieu et
     de la Charit de cette ville,  chacun (_sic_), la somme de trois
     cents livres, les invitant  prier Dieu pour nous.  notre fils
     Nicolas de la Martine, nous donnons et lguons pour sa part et
     portion de nos biens et hoirie notre domaine situ  Milly et lieux
     circonvoisins, et celui des Fortins, paroisse de Bertz-la-Ville
     consistant en maison garnie des meubles qui y sont prsentement,
     caves, pressoirs, et gnralement tout ce qui en dpend, prs,
     terre, vignes, bois, maisons des grangers et vignerons et leurs
     dpendances, avec les bestiaux qui servent  la culture. Plus, nous
     lui lguons notre maison sise en cette ville, prs les religieuses
     Sainte-Ursule qui est habite prsentement par son frre an,
     suivant qu'elle se comporte charge du passage qui y est
     prsentement pour la desserte de la grande maison que nous
     habitons. Nous lui donnons et lguons de plus la charge de
     conseiller magistrat au bailliage et prsidial de Mcon, avec tous
     les droits en dpendant, la part que nous avons aux charges de
     receveur des pices, et en tout ce que dessus, instituons ledit
     Nicolas de la Martine notre hritier particulier,  la charge de
     payer par lui, annuellement et par avance,  soeur Franoise de la
     Martine, religieuse  la Visitation Sainte-Marie, et  soeur Anne de
     la Martine[21], religieuse Ursule,  chacune d'elles quinze livres
     de pension pendant leur vie.

     Item, nous donnons  Marie et  Marie-Anne de la Martine, nos
     filles,  chacune la somme de dix-huit mille livres.

     Item, nous lguons et donnons  Franois de la Martine, notre fils,
     chanoine en l'glise de Mcon, la somme de quinze mille livres et,
     outre ce, nous lui lguons la somme de mille livres que nous lui
     avons avance pour fournir aux frais de son baccalaurat en
     Sorbonne. Au rsidu de nos autres biens desquels nous n'avons pas
     dispos cy-devant, ni n'entendons disposer cy-aprs, nous nommons
     et instituons notre hritier universel, seul et pour le tout,
     Philippe-tienne de la Martine, notre fils an.

     Voulons de plus que si moi, ledit de la Martine, dcde le premier,
     qu'au moment de mon dcs, notre hritier entre en jouissance du
     domaine et vignoble de Prone et des biens qui sont venus de
     monsieur Litaud depuis son mariage.

[Note 21: Une de ses soeurs et une de ses tantes.]

Ce testament est curieux,  plus d'un titre. On y voit figurer en effet
la petite maison de Milly, la maison natale de Lamartine situe rue des
Ursulines, et l'htel Lamartine, lev prs des remparts de Mcon et qui
portait alors le numro 87 de la rue de la Croix-Saint-Girard, devenue
sous la Rvolution rue Solon et au XIXe sicle rue Bauderon de
Senc.

La petite maison de Milly date de 1705, poque  laquelle elle fut
solennellement bnite par le cur de la paroisse[22]. Quant  la maison
de la rue des Ursulines, acquise sans doute au dbut du XVIIe sicle,
elle dnote une construction du XVIe sicle. Les fentres ont t
remanies depuis et l'intrieur semble avoir subi de nombreuses
transformations. Sa porte est surmonte d'un cu charg d'une flamme en
pointe et de deux toiles  cinq rais en chef, qui se rfre  une
famille actuellement inconnue dans le Mconnais. Cette maison n'tait
pas, comme l'a dit Lamartine, une maison de retraite pour les vieux
domestiques. Dans les testaments qui suivent celui de Jean-Baptiste on
voit qu'elle tait toujours lgue au fils cadet, mais que, du vivant du
chef de famille, elle tait habite par l'an. La maison de la rue des
Ursulines communiquait par une cour et des jardins avec l'htel
Lamartine, belle construction  deux tages qui, d'aprs son
architecture, dut tre difie dans la deuxime moiti du XVIIe
sicle. Vers 1760, elle subit d'importants remaniements intrieurs et
l'on y voit encore une salle  manger dcore de jolis trumeaux en
camaeu dans le got des bergeries de Watteau. Sa porte est surmonte
d'une dcoration en fer forg o l'on remarque deux L entrelacs,
manifestement inspire du chiffre royal.

[Note 22: M. Lex a retrouv et publi le premier (_Lamartine,
souvenirs et documents_), l'acte de bndiction de la maison de Milly:
L'an de N. S. 1705, le 15 juillet, je soussign ay bnit la maison de
M. Jean-Baptiste de la Martine, conseiller du Roy au bailliage et sige
prsidial de Mcon,  six heures du soir. A. D. Dauthon, cur de Milly
(Arch. municipales de Milly). Les terres avaient  cette poque une
superficie d'environ cinquante-deux hectares et s'tendaient sur les
communes de Milly, Bertz-la-Ville et Saint-Sorlin. La seigneurie de
Milly tait entre les mains de la famille de Pierreclau.]

Quant  la proprit de Prone, elle tait situe non loin de Mcon
(canton actuel de Lugny) et dpendait de la seigneurie d'Uchisy. Les
Lamartine y possdaient une maison de campagne, qui date galement de la
fin du XVIIe sicle.

Ainsi, comme on peut s'en rendre compte, la plupart des biens-- part
Saint-Point--qui composeront plus tard le patrimoine du pote, se
trouvaient ds le dbut du XVIIIe sicle en possession de sa
famille.

Jean-Baptiste de Lamartine mourut le 1er septembre 1707. De son
mariage, trs prolifique, il avait eu seize enfants dont peu lui
survcurent[23]. Des trois fils qu'il nomme dans son testament, l'un,
Nicolas, tait n le 31 octobre 1668; il avait fait ses tudes de droit
 l'universit d'Orlans comme son pre, de 1687  1690, poque 
laquelle il fut reu licenci[24]. Puis, il succda  son pre dans les
fonctions de conseiller au bailliage, et mourut clibataire  Vichy le
19 mai 1714[25]. Il devait aller de l aux eaux de Bourbon, dit Claude
Bernard qui l'avait connu; mais la mort l'en empcha; sa maladie tait
une phtisie pulmonaire, et on ne seconda pas assez l'effet des eaux par
des purgatifs dcids.

[Note 23: 1 _Abel_ (4 fvrier--13 nov. 1663); 2
_Philippe-tienne_; 3 _Franoise_ (10 mai 1666--?); 4 _Antoine_ (10-28
mai 1666); 5 _Claudine_ (26 avril 1667--22 sept. 1672); 6 _Nicolas_;
7 _Claude_ (31 novembre 1669--?); 8 _Marie_ (11 nov. 1670--2 fvrier
1750); 9 _Antoine_ (11 nov. 1670--1690), mort  Paris tudiant en
Sorbonne; 10 _Marianne_ (21 juin 1673--16 mars 1758), marie le 9 avril
1712  Claude Chambre, receveur des tats du Mconnais; 11 _Louis_ (16
mars 1776--1719): il reprit en 1703 la compagnie de son frre an dans
Orlans-infanterie, et mourut au sige de Barcelone; 12 _Franois_; 13
_Franoise_ (4 janvier 1678--?); 14 _Franoise_ (15 avril 1679--?); 15
_Jean-Baptiste_ (10 sept. 1680--9 juillet 1720), noy en se baignant
dans la Sane.]

[Note 24: Arch. dp. du Loiret, D. 138 et 187 (communiqu par M.
Jagebien).]

[Note 25: Arch. municipales de Vichy. Srie G. G.]

L'autre, Franois, n le 20 mai 1677, fut chanoine de Saint-Pierre de
Mcon, et pourvu d'un archidiacon en 1725: il fut lu doyen par le
chapitre de cette glise le 29 mai 1728, et mourut  une date inconnue.

Quant  l'an, Philippe-tienne, n le 26 mai 1665, il servit de 1689 
1702 comme capitaine dans Orlans-infanterie, d'o son pre le retira
pour le marier en 1703  Sibylle Monteillet, d'une famille lyonnaise
dont nous n'avons pu retrouver trace. Il mourut le 22 mars 1765 ayant eu
de son mariage sept enfants, cinq filles[26] et deux fils; le cadet, n
le 17 novembre 1717 embrassa comme son pre la carrire militaire: il
fut lieutenant dans Tallard-infanterie le 1er dcembre 1733,
capitaine le 21 mai 1738, et mourut chevalier de Saint-Louis le 27
octobre 1750, des suites de ses blessures.

[Note 26: 1 _Anne_ (8 janvier 1710--25 mai 1781), marie en 1735 
Jean-Baptiste de Lamartine d'Hurigny; 2 _Louise-Franoise_ (21 aot
1707--?); 3 _Marie-Anne_ (21 mai 1713--?), religieuse aux Ursulines de
Mcon, et connue dans la famille sous le nom de Mme de Luzy. Elle
vivait encore en 1790; 4 _Marie-Claudine_ (19 fvrier 1714--?); 5
_Charlotte_, ne le 21 fvrier 1716, marie le 26 nov. 1736  Pierre de
Boyer, seigneur de Ruff et de Trades, morte le 13 juillet 1757.]

Quant  l'an, Louis-Franois, propre grand-pre du pote, c'est une
curieuse figure de gentilhomme, dont on a dj vu les prtentions
nobiliaires. Il tait n le 4 octobre 1711 et, par le relev de ses
tats de services, on voit qu'il fut enseigne le 3 octobre 1730 au
rgiment de Tallard-infanterie--devenu par la suite rgiment de
Monaco,--promu lieutenant le 22 aot 1731, capitaine le 10 novembre
1733, et qu'il quitta l'arme le 1er octobre 1748 avec la croix de
Saint-Louis. Comme son corps fit les campagnes de 1733, 34, 35 sur le
Rhin, celle de 1744 et 46 en Flandre et de 1745 en Allemagne, il prit
donc part  la guerre de succession de Pologne et  la guerre de Sept
ans.

Lamartine, qui l'avait d'ailleurs  peine connu mais pouvait en parler
d'aprs les souvenirs de son pre, nous en a laiss un agrable
portrait, un peu inexact quant aux dtails, puisqu'il en a fait un
capitaine de cavalerie: Il avait t superbe, dit il, dans sa premire
jeunesse; en garnison  Lille, sous Louis XV, il avait frapp les yeux
de Mlle Clairon qui y dbutait alors, et en avait t remarqu. J'ai
encore vu les restes de ses quipages tels que sa magnifique argenterie
de campagne... Il avait servi longtemps dans les armes de Louis XV, et
avait reu la croix de Saint-Louis  la bataille de Fontenoy. Rentr
dans sa province avec le grade de capitaine de cavalerie, il y avait
rapport les habitudes d'lgance, de splendeur et de plaisirs
contractes  la Cour et dans les garnisons.

Si les Mmoires de la Clairon sont muets sur son sjour  Lille, tout au
moins retrouve-t-on trace des quipages dans le laissez-passer que lui
dlivra le 27 juillet 1748,  Bruxelles, le marchal de Saxe[27]. Quant
 ses habitudes de luxe et de splendeur, nous en avons la preuve dans
les embellissements qu'il apporta  ses proprits et  sa belle
bibliothque o chaque volume tait timbr de ses armes[28].

[Note 27: Maurice de Saxe, duc de Gourlande et de Semigalie,
marchal gnral des camps et armes du roi, commandant gnral des
Pays-Bas, etc. Laissez librement et srement passer le sieur de la
Martine, capitaine au rgiment de Monaco, pour aller en France avec ses
domestiques et quipages sans lui donner aucun trouble ni empchement.
Fait  Bruxelles le 17 juillet 1748 (bon pour un mois).--M. de Saxe. Par
Monseigneur, de Bonneville. Communication de M. Loiseau.]

[Note 28: Toute cette bibliothque fut disperse, soit pendant la
Rvolution, soit au moment de la vente de Montceau. On en rencontre
parfois des volumes chez les amateurs.]

Quelques annes aprs son retour  Mcon, il pousa le 23 aot 1749
Jeanne-Eugnie Dronier, fille de Claude-Antoine Dronier, seigneur du
Villard et de Pratz, conseiller au Parlement de Besanon, et de
Ccile-Eugnie Dolard, qui lui apporta en dot d'importants domaines dans
le Jura[29]. Ainsi,  la fin du XVIIIe sicle, la famille de
Lamartine tait, on le voit, un des plus considrables du pays. Le 18
novembre 1760, Louis-Franois fut mme lu de la noblesse aux tats
particuliers du Mconnais, o les reprsentants des trois ordres
rglaient les affaires de leur province[30].

[Note 29: Les Dronier, seigneurs du Villard et de Pratz sont
originaires de Saint-Claude (Jura). Jean-Claude Dronier, matre en la
chambre des comptes de Dole, pousa le 6 juin 1692 Marie-Claudine
Chevassu. Leur fils, Claude-Antoine, conseiller au Parlement de
Besanon, pousa, le 19 novembre 1719, Ccile-Eugnie Dolard.]

[Note 30: Les Lamartine prirent sance aux chambres de la noblesse
du Mconnais  partir du 27 dcembre 1676.

Dans la liste lectorale pour les tats gnraux de 1789, tenue le 18
mars en l'glise Saint-Pierre de Mcon, Louis-Franois y est nomm pour
la chtellenie d'Ig et Domange; Franois-Louis et Pierre, ses deux
fils, pour la prvoie de Saint-Andr-le-Dsert (Arch. Nat., B. III 105,
et de la Roque et Barthlmy, _Catalogue des gentilshommes de Bourgogne
aux tats gnraux de 1789_, Paris, 1862). Le 28 mars, il figura
galement  l'assemble des trois ordres du bailliage de Dijon, comme
seigneur d'Urey, de Montculot, Charmoy, Poissot, Fleurey et Qumigny.]

D'autre part, d'heureux mariages avaient augment le patrimoine
ancestral. En 1750, Louis-Franois avait acquis prs de Dijon la
seigneurie d'Urcy avec le chteau de Montculot, admirablement situ sur
un plateau ravin et tourment, et entour de magnifiques forts;
quatorze sources avaient t captes pour embellir le parc qui
descendait en gradins sur les flancs de la colline, et les btiments,
aujourd'hui ruins, semblent avoir t levs  cette poque.

En outre, il possdait en Mconnais des vignobles importants: c'tait
Pron, Champagne et Collonges[31]; La Tour de Mailly[32], Escole,
Milly, dont les terres avaient presque doubl depuis Jean-Baptiste, et
enfin Montceau, o rien n'avait t pargn pour en faire une rsidence
seigneuriale; on y accdait par une alle de noyers centenaires, longue
d'un kilomtre, et que plus tard Lamartine fit abattre comme donnant
trop d'ombre  ses vignes.  l'exemple du comte de Montrevel,
Louis-Franois y avait mme fait lever une salle de spectacle o l'on
jouait la comdie. Les appartements taient magnifiquement meubls et, 
voir les inventaires dresss sous la Terreur, on comprend l'acharnement
que Louis-Franois mit alors  dfendre son bien, sans gure se douter,
semble-t-il, qu'il jouait l sa tte.

[Note 31: _Collonges_, hameau de la commune de Prisse, non loin de
Mcon; _Champagne_, hameau de la commune de Prone.]

[Note 32: La Tour de Mailly, nom aujourd'hui disparu, tait situ 
Ig (canton de Lugny), prs du chemin de cette paroisse  Bertz. Ce
fief dpendait de la seigneurie d'Escole, et consistait en un chteau,
plusieurs cens et hritages et le droit d'usage de la fort de
Malessard, domaine royal. Louis-Franois l'acquit en 1730 de Melchior
Cochet, et exera une reprise de fief le 4 mai 1748.]

       *       *       *       *       *

Les gros revenus que ncessitait un pareil train taient tirs, d'abord
des terres de Bourgogne, mais principalement des biens considrables que
Mlle Dronier avait apports en dot, et situs en Franche-Comt.
C'taient d'abord le chteau et les bois de Saint-Claude et Pratz; les
forts du Franois, dont les sapins s'tendaient sur plusieurs centaines
d'hectares, et qui vaudraient, dira plus tard Lamartine, des millions,
mais qui, d'aprs lui, furent vendues peu de temps avant la Rvolution.
Puis deux usines hydrauliques de fil de fer  Saint-Claude et  Morez en
Jura, dont Louis-Franois s'occupait assidment[33]; enfin, la terre des
Amorandes, avec les ruines d'un vieux chteau fodal, et d'importants
vignobles  Poligny.

[Note 33: Cf. Arch. Nat., F. 12/107, p. 854. Mmoire du sieur de
Lamartine par lequel il sollicite divers privilges et faveurs pour les
deux manufactures de fil de fer et de fers noirs qu'il possde aux
Combes, prs Saint-Claude-sur-Bienne, et  Morez du Jura, et o il
demande qu'il soit interdit au sieur Muller de maintenir l'tablissement
analogue aux siens qu'il a commenc d'installer au village de
Champagnole. (1er sept. 1789).]

Toute cette fortune devait selon l'usage passer un jour aux mains du
fils an, Franois-Louis, n le 6 juillet 1750.  l'ge de quatorze
ans, il avait t inscrit a l'cole de la compagnie des chevau-lgers
du roi, aprs examen des fameuses preuves de noblesse tablies par son
pre.

Mais il tait d'une sant dlicate, et dut en 1776 quitter la compagnie
o il n'avait fait d'ailleurs que de rares apparitions, n'ayant tard 
venir faire ses exercices dit une note de son dossier, que par sa
maladie dont il a donn les preuves. Il souffrait de la poitrine, et
bientt son tat s'aggrava  un tel point que les mdecins lui
dconseillrent le mariage. Or le cadet, Jean-Baptiste, tait entr dans
les ordres; pour assurer la postrit, il fallut donc chercher plus loin
encore, et tirer de l'ombre, o il tait destin  vgter, le troisime
et dernier fils, le petit chevalier de Pratz, Pierre de Lamartine.

Il tait n le 21 septembre 1751; selon l'usage du temps, il ne devait
pas se marier, mais, comme l'a dit Lamartine, vieillir dans le grade
modeste de capitaine, gagner lentement la croix de Saint-Louis puis,
dans un ge avanc, vgter dans une chambre haute de quelque vieux
chteau de son frre an, surveiller le jardin, dresser les chevaux,
jouer avec les enfants, aim mais nglig de tout le monde, et achever
ainsi sa vie, inaperu, sans biens, sans femme, sans postrit, jusqu'
ce que les infirmits et la maladie le relguassent dans la chambre nue
o pendaient au mur son casque et sa vieille pe, et qu'on dt un jour
dans le chteau: Le chevalier est mort.

Cette triste et solitaire existence, Pierre de Lamartine semble l'avoir
accepte avec rsignation.  dix-sept ans, aprs avoir dj servi deux
ans comme volontaire, il adressa au ministre de la Guerre une demande en
vue d'obtenir un brevet de sous-lieutenant sans appointements dans le
rgiment de Dauphin-cavalerie, o commandait le comte de Vibraye, ancien
compagnon d'armes de son pre.

     Il ose esprer, terminait-il, qu'on lui accordera cette grce en
     considration de ses pres et parents qui ont sacrifi une partie
     de leur vie et de leur fortune au service du Roy, auquel tant
     cadet de famille, il se propose lui-mme de sacrifier avec zle sa
     vie.

Le 11 mai 1769, la demande tait accorde; le 1er janvier 1772, il
obtenait le grade de sous-lieutenant en pied, celui de lieutenant en
second le 18 juin 1776, en premier le 14 fvrier 1779, celui de
capitaine en second le 12 juillet 1781, et de capitaine le 9 mars 1788.
C'est  cette poque qu'on s'occupa srieusement de le marier.

Il en tait question dj depuis longtemps, parat-il, mais d'anne en
anne on ajournait cette normit. Lamartine a racont, avec une verve
exquise, toutes les difficults que rencontra cette dcision. C'tait un
soulvement gnral de tous les sentiments de famille. Les chevaliers ne
sont pas faits pour se marier, disait la mre rvolte: c'est
monstrueux. Mais d'autre part, laisser s'teindre le nom, c'et t,
a-t-il dit, un crime contre le sang. Il fallut se dcider malgr tout.

Tout au moins lui laissa-t-on faire un mariage d'inclination, puisqu'il
pousa une jeune fille qu'il aimait depuis longtemps, mais peu dote, ce
qui n'tait gure dans les traditions de la famille: Franoise-Alix Des
Roys, chanoinesse-comtesse au chapitre de Salles en Beaujolais, fille
d'un intendant des finances du Palais-Royal et d'une sous-gouvernante
des enfants du duc de Chartres.




CHAPITRE II

LES DES ROYS[34]


[Note 34: Sources et bibliographie: _Titres et papiers de la famille
Des Roys_ (XVe-XIXe sicle), communiqus par M. le baron Carra de
Vaux.--_Archives dp. de la Haute-Loire.--Archives municipales de
Montfaucon._

_Obituarium Lugdunensis ecclesi_ (Lyon, 1867, d.
Guignes).--_Obituarium Sancti-Pauli Lugdunensis_ (1872,
id.).--_Obituarium Sancti-Petri Lugd._ (1880, _id._,
_ibid._).--_Cartulaire des hospitaliers du Velay_ (Le Puy,
1888).--_Cartulaire des Templiers du Velay_ (_id._, 1882).--Rpertoire
gnral des hommages de l'vch du Puy (1887).--_Recueil des
chroniqueurs du Puy_ (d. Chassaing, 3 vol. 1869-75).--_Notes sur le
monastre de Montfaucon_, par l'abb Theillre (1876).--_Nobiliaire
d'Auvergne_, par Bouillet (7 vol., 1846-53).--_Le Livre d'or du
Lyonnais_ (Lyon, 1866).--_Jean-Louis Des Roys_, par Al. Carra de Vaux
(_l'Investigateur_, revue de l'institut historique, anne
1850).--_Mmoires indits_ de Me de Genlis (10 vol.,
1825-27).--_L'Assemble de la noblesse de la snchausse de Lyon en
1789_, par H. de Jouvencel (Lyon, 1907).--_Grimod de la Reynire et son
groupe_, par Desnoiresterres (1875).--_Lucien Bonaparte_, par Ch. Iung
(t. II, 1882).--_Lucien Bonaparte et sa famille_ (Paris, 1889).--_The
marriages of the Bonapartes_, par Bingham (Londres, 1881).--_Armorial du
premier Empire_, par A. Rvrend (Paris, 1894, 4 vol.).--_Titres et
anoblissements de la Restauration_ (Paris, 1901, 6 vol.).]

Les Des Roys, famille de juristes et de magistrats, n'ont gure laiss
de trace dans l'histoire de leur temps; comme les Lamartine en
Bourgogne, ils vcurent tous en Auvergne la mme existence probe et
obscure du gentilhomme provincial fidle au pouvoir et aux traditions,
sans qu'aucun grave vnement vnt modifier leurs jours paisibles et
bien occups. Avocats de pre en fils ds le dbut du XVIe sicle,
ils resteront toujours pauvres: ni leur carrire peu fructueuse, ni le
sol ingrat du Velay ne pouvaient les enrichir.

Il est difficile d'attribuer des origines prcises  leur noblesse et 
leur nom. Dans tous les actes les concernant ils sont bien qualifis de
_nobles_, mais aucun d'eux, soit par la seigneurie d'une terre noble,
soit par l'achat d'une charge confrant la noblesse, n'a jamais rpondu
aux conditions requises du noble pour justifier ses prrogatives. Reste
l'hypothse du _fait acquis_, dont bnficiaient les familles
autochtones ou trs anciennement connues dans une rgion: seule elle
parat applicable aux Des Roys dont le nom n'est pas celui d'un fief
ajout au nom patronymique et supprim peu  peu par l'usage, puisqu'on
rencontre au cours des XVIe et XVIIe sicles des Des Roys
d'Eschandelys, Des Roys de Ldignan, Des Roys de Chazotte, Des Roys de
la Sauvetat. Pourtant leur noblesse est incontestable. Le fait d'avoir
suivi l'exemple des vieilles familles de France en ne profitant pas de
l'dit royal de 1696 pour faire enregistrer officiellement leurs armes
prouve qu'en Auvergne ils n'avaient plus  fournir leurs preuves[35].

[Note 35: Aucun Des Roys ne figure  l'_Armorial gnral du Cabinet
des titres_.]

Quant au nom mme, il est latin et ne provient pas, comme on serait
port  le croire, de _Regibus_, mais de _Rex_, dclin suivant sa
fonction dans la phrase, transform peu  peu en _Reis_, puis en _Roys_;
l'volution est d'ailleurs facile  suivre du XIIe au XIIIe
sicle. _De Regibus_ n'apparat qu'au XVe sicle, alors que le nom
tout  fait francis est traduit alors sous son quivalent le plus exact
dans les actes latins.

Des nombreux Rex, Regis, Rege ou Reis--la plupart notaires ou
clercs--qui figurent dans les cartulaires ou polyptyques de la rgion
lyonnaise de 1100  1400[36], on peut conclure que l est le vritable
berceau de cette famille, plus tard divise en plusieurs branches, mais
toute possessionne en Languedoc, en Auvergne ou en Bugey; celle qui
nous occupe se fixa en Velay o la premire mention qu'on en rencontre
remonte  1279[37].  partir de cette date les documents deviennent
plus nombreux, sans qu'il soit possible, bien entendu, d'tablir une
filiation directe. Enfin, au dbut du XVIe sicle, nous nous trouvons
en prsence d'une famille Des Roys tablie de longue date, semble-t-il,
 Montfaucon prs du Puy et comptant de nombreuses alliances avec de
vieilles maisons du pays. Jusqu'au milieu du XVIIIe sicle elle
demeura dans ce bourg dsol, situ  16 kilomtres d'Yssingeaux sur un
plateau balay de coups de vent terribles, enfoui six mois de l'anne
sous la neige, priv de ressources naturelles, et sans autres vgtation
que les bois de pins sombres qui dominent les gorges de la Dunire.
Point de mouvement sinon celui des plerinages  la Vierge noire du Puy,
trs frquents alors, et au XVIe sicle celui des bandes catholiques
ou huguenotes qui ravageaient le pays avant d'entrer en Languedoc.

[Note 36: _Bonardus Rex_, acte de 1147 (_Obit. S.-P. Lugd._, p. 59),
c'est la plus ancienne mention. _Guigo Regis_ (1239), domicili 
Saint-Laurent de Lyon, etc. On rencontre environ une vingtaine de
personnages de ce nom auxquels on doit rattacher les Des Roys; en effet
dans les papiers de la famille on trouve mention au XVIe sicle d'une
prbende fonde en l'glise Saint-Andr de Montbrison, en 1361, par
matre Jean Regis, licencie en droit.]

[Note 37: Charte du 10 janvier 1279 o _Petrus Regis_ est cit comme
clerc (_Cart. des Templiers_, p. 385). change entre Pons de Brion et
Raymond du Pont, dat du 1er mai 1324, d'une rente sur des fonds
contigus au couvent des Carmes contre une rente sur un champ situ aux
Combes, prs d'Espaly, juxta campum _Johannis Regis_ civis anisiensis
(citoyen du Puy) (_Cart. des hospitaliers du Velay_, p. 188). Sentence
de l'official du Puy, condamnant Jean Regis, damoizeau, pre de
Paulette, femme de noble Hugues de Chandorasse,  payer  Dalmas, prieur
de Saint-Martin de Polignac, les arrrages de biens sis  Soleihac, 13
mars 1382 (Arch. dp. Haute-Loire, G. 651).]

       *       *       *       *       *

C'est l que vers 1480 vivait le premier Des Roys auquel on puisse
rattacher directement Lamartine, vnrable et discrte personne Denis
Des Roys dont nous savons mme fort peu de chose. Par son testament
rdig le 25 fvrier 1528 et o il est qualifi de bachelier s lois, on
voit qu'il avait trois frres: Mathurin, cur de Raucoules[38]; Louis,
cur du Pailhet[39], et une soeur, Catherine, marie  Pierre Aurelle,
dont elle tait veuve  cette poque. En premires noces Denis Des Roys
pousa Claude de Lagrevol et plus tard Isabelle Vacherelle; de ces deux
mariages naquirent sept enfants, deux filles: Vidalle, Marthe, femme
d'Antoine de Romezin, et cinq fils: Antoine et Aymard, les deux plus
jeunes, entrrent dans les ordres; un autre, Pierre, fut apoticaire;
le cadet, Sbastien, alla s'tablir  Toulouse et l'an, Antoine,
pousa Marguerite de Baulmes et de Jussac. Quant aux biens qu'il
possdait alors, ils comprenaient une maison  Montfaucon, et deux
terres, le grand et le petit Rebecque.

[Note 38: Raucoules. Il existe trois villages de ce nom dans la
Haute-Loire; celui des Des Roys est situ dans le canton de Montfaucon.]

[Note 39: Nom disparu; aujourd'hui Montregard.]

Mais si ce long document ne fournit que de trs vagues renseignements
sur l'tat et la situation des Des Roys au dbut du XVIe sicle, sa
rdaction soigne et sa forme souvent recherche dnotent chez Denis une
habitude de la langue polie peu commune  l'poque; issu d'une ligne
rudite, apparent  des ecclsiastiques lettrs[40], lui-mme docteur
en droit, il avait tenu  prciser lgamment les moindres dtails de sa
pompe funraire, parfois, il est vrai, avec un soin un peu macabre
comme on peut en juger par ce dbut:

     Pralablement  Dieu tout puissant et  la benoyste Vierge Marie sa
     mre et par intercession de tous les saints et saintes du Paradis,
     je recommande mon me et mon corps aprs mon trpassement et, avant
     toute oeuvre, je rends  Dieu mon crateur grces de ma nativit,
     corps et membres dont il m'a cr, des cinq sens qu'il m'a prests,
     des beaux enfants qu'il m'a donns, et de tous les biens qu'il lui
     a pleu me donner durant ma vie en ce monde.

     Item je me confesse  lui et  la glorieuse Vierge Marie, 
     monsieur Saint Denis, Saint Christophe et  tous les saints et
     saintes du Paradis de tous les peschs et mfaits en quoy durant
     maditte vie je suis escheu et desquels je n'en aurais t autrefois
     confess.

     Item veux et ordonne que mon me spare du corps, mon dit corps
     soit veill par mes bons amis et puis dedans un tombeau port dans
     l'glise de Montfalcon et dessus la couverte apartenant au cur de
     la dicte glise par ses droits accoutums; veux aussi m'estre mis
     un linceul blanc sur le chef avec une croix noire du long et de
     travers en mmoire de la Sainte Croix.

     Item que ceux qui porteront mondit corps, reconnaissant que suis
     venu en ce monde nud, seront pieds nuds; en contentement de leur
     peine je donne  chacun c'est  savoir deux aulnes et demie de
     mandel noir et dner afin qu'ils prient Dieu pour mon me.

     Item veux qu' ma spulture soient convoqus tous les prtres de
     cette ville de Montfalcon et de Raucoules et du Pailhet lesquels
     seront tenus de dire  haute voix le psautier ainsi qu'il est
     accoutum et aprs ledict psautier veux qu'ils disent les litanies
     et l o on dit _ora pro nobis_, ils diront _ora pro eo_.

[Note 40: D'aprs la _Bibliographie de la Haute-Loire_, par Sauzet,
un Mathurin Des Roys, prieur de Saint-Didier, aurait compos une
histoire du Puy, en vers et en prose, et ddie  Amde de Saluce,
doyen de la cathdrale; l'ouvrage aurait t imprim en 1519 chez Claude
le Noury. Ce volume ne figure  notre connaissance dans aucune autre
bibliographie; il nous a t impossible de l'identifier.]

Suivent, pendant quatre pages, l'ordre de son convoi; les noms des amis
qu'il prie d'y assister, le nombre de messes qu'il requiert--autant
qu'il aura vcus d'ans en ce misrable monde--et jusqu' la dcoration
de l'glise o il ordonne qu'il soict faict lume de six livres de cire
tant en quatre petites torches qu'en autres chandelles tellement que
tout le chandellier neuf soit garny.

La question des legs tait plus brivement traite; il laissait sa femme
usufruitire de ses biens, lui donnait ses joyaux, anneaux, ceintures,
et une tasse martelle; abandonnait au cur de Montfaucon une partie de
sa garde-robe comme robe, pourpoint, chausses et une bonne chemise;
ses fils hritaient chacun de cent livres et ses filles de dix sols
tournois; enfin,  tous les membres de sa famille et  ses amis il
lguait trois aulnes de bon mandel noir pour porter son deuil, avec
cette originale restriction que la qualit de l'toffe devait varier
entre trente et cinquante sols l'aune, suivant le degr de parent.

Le fils an de Denis Des Roys, Antoine, fut  la fois l'excuteur et le
lgataire universel de ce bizarre testament. Aprs avoir fait ses tudes
de droit comme son pre, il fut reu licenci, titre auquel tous
tenaient beaucoup puisqu'il est mentionn dans leurs contrats jusqu'au
milieu du XVIIIe sicle. Il pousa, le 21 juin 1533, Marguerite de
Baulmes et de Jussac, fille de Charles et d'Anne de Meyre[41].

[Note 41: Contrat pass  Baulmes (paroisse de Saint-Andr et
diocse de Valence); tmoins: Arnaud de la Rochaing, cuyer; Guillaume
de Montagnet, seigneur de Montgurin; Jehan des Champs (de Campis),
lieutenant de Mautfaucon; Jehan des Roys (de Regibus); noble Antoine de
Bronac. La prsence de ce dernier parmi les tmoins prouve que les Des
Roys devaient tenir un certain rang dans la ville, car les Bronac,
coseigneurs de Mautfaucon et de Vazeilles, taient considrs alors
comme de hauts personnages.

Charles de Jussac, cuyer, seigneur de Baulmes et de Jussac (canton de
Retornac). De son mariage avec Anne de Meyre il eut deux filles
religieuses: Anne et Alice; un fils, Gaspard, mort sans postrit; deux
fils: Bernard et Jean, prtres; une fille Isabeau, marie  Arnaud de la
Rochaing; une autre enfin, devint la femme d'Antoine Des Roys.  la mort
de Charles de Baulmes, tous ses biens revinrent  sa fille Marguerite,
dont Antoine hrita.]

Seuls de tous les Des Roys, Antoine connut des jours mouvements: nomm
en 1542 lieutenant criminel au bailliage de Velay, il fut victime d'une
erreur judiciaire, qui lui valut en 1552 d'tre condamn en cour du
parlement de Toulouse au bannissement perptuel et  la confiscation de
ses biens. Il aurait, parat-il, aprs avoir fait arrter de faux
monnayeurs, profit de leurs dpouilles avec quelques-uns de ses
collgues qui partagrent son sort. L'affaire demeure assez mystrieuse,
mais il semble avoir t dnonc  tort par des ennemis. Quoi qu'il en
soit, il fut rhabilit publiquement en 1558 et rentra en possession de
son titre.

 sa mort, survenue entre 1575 et 1583, il ne laissait pas d'enfants et
institua comme hritier son neveu Sbastien, fils de son frre Pierre.
Celui-ci eut alors  soutenir un long procs contre les frres et soeurs
de Marguerite de Jussac, qui rclamrent la restitution des biens de
Jussac et de Baulmes dont ils prtendaient qu'Antoine ne pouvait
disposer par suite de sa condamnation. Finalement, aprs dix-sept ans de
plaidoiries et d'appels il obtint gain de cause; pourtant il se dfit
bientt de ces terres qui lui avaient cot tant de mal, puisqu'en 1636
Jussac, qui relevait de l'vque du Puy, appartenait  Christophe de la
Rivoire, sieur de Chadenac[42].

[Note 42: Cf. _Rpertoire des hommages de l'vch du Puy_ (p.
385).]

Aprs ces annes agites, aggraves encore par la guerre religieuse qui
ravagea le pays de 1560  1595 et dont le Puy et Montfaucon eurent
durement  souffrir, les Des Roys reprennent leur vie monotone et sans
histoire. Sbastien, qui avait pous en 1588 demoiselle Claude de
Guilhon[43], laissa quatre enfants: une fille, Marie, femme de Jean
Pollenon, et trois fils: l'an, Gaspard, mari  Jeanne de Cohacy,
mourut sans hritier; le plus jeune, Pierre, avocat au Puy, fut un
avocat distingu et qui connut en son temps une certaine notorit: on
lui doit quelques ouvrages de droit qui sont d'une langue claire et
furent utiliss aprs lui pendant de longues annes[44]; de son mariage
avec Catherine des Olmes, d'une trs vieille famille du pays[45], il
laissa quatre filles, dont la descendance subsiste encore[46]. Le
cadet, Melchior, avocat comme ses pres, eut de son union avec Franoise
de Marnans deux filles mortes religieuses, une autre marie  Pierre
Roche, et un fils, Baltazar, n en 1610, qui pousa Claude des Olmes en
1650. En mourant, il laissait un fils, Pons Gaspard, n en 1652, mari
en 1681  Louise de Mure, pre lui-mme de deux fils, dont l'un, Claude,
pousa en 1722 Franoise Pagey, et l'autre, Cristofle, sa cousine Marie
de Romezin. Tous, continuant les traditions de la famille, avaient fait
leurs tudes de droit  Grenoble et taient avocats.

[Note 43: Veuve en premires noces de Denis de Cohacy, procureur
royal; les Guilhon taient allis  la famille de Gerlande.]

[Note 44: Il est l'auteur de: 1 _Livret contenant les principales
questions et dcisions qu'on peut rechercher en matire de lgitime_
(Lyon, 1644); 2 _Traict des substitutions_ (Lyon, 1644).]

[Note 45: Des Olmes, aujourd'hui famille de Veyrac. En 1588, Denis
des Olmes pousa Catherine Dufours, dont Antoine, mari en 1587 avec
Marguerite de la Franchre. Leur fils Louis, mari en 1622  Florie de
Lagrevol, tait le pre de Catherine des Olmes.]

[Note 46: Marie, femme de Jacques Hochet; Philiberte, femme de Louis
de Romezin, d'o une fille, qui pouse Claude Ferrapie, d'une ancienne
famille de Mautfaucon; Jeanne, marie  Antoine Varilhon; Claude et
Marguerite, mortes filles.]

Il faut arriver jusqu'au milieu du XVIIIe sicle pour rencontrer
quelque varit dans l'histoire de la famille Des Roys. Le grand-pre de
Lamartine nous est en effet mieux connu; son existence fut celle d'un
homme de coeur et d'un fonctionnaire parfait.

       *       *       *       *       *

Jean-Louis Des Roys tait fils de Claude Des Roys, avocat au Parlement
de Grenoble, et de Franoise Pagey; il naquit  Champagne en Vivarais le
27 aot 1724 et de bonne heure se prpara  suivre la carrire de son
pre. Le 5 aot 1745, il fut reu licenci en droit  l'universit de
Valence et admis un an plus tard, le 20 juin 1746, comme avocat au
Parlement de Grenoble. Il y fit ses dbuts au barreau, et, ayant acquis
quelque rputation, alla s'tablir  Lyon en 1750. Bientt, sa notorit
devint suffisante pour qu'il ret des lettres de bourgeoisie en 1764,
et fut lu chevin de la ville en 1766, puis premier chevin en 1767.

Il abandonna le barreau en 1772 pour des fonctions infiniment plus
importantes, ayant t appel cette anne-l  l'intendance des domaines
de la maison d'Orlans. Dans ses lettres de nomination, le duc rendait
hommage  ses talents, son activit, sa probit pendant sa gestion des
affaires de la ville, si bien que les Lyonnais, trs satisfaits de ses
services, lui offrirent aussitt une situation analogue  celle qu'on
venait de lui assurer. Mais la nomination de sa femme comme
sous-gouvernante des enfants du duc de Chartres acheva de le dcider.

Il avait pous  Lyon, le 12 avril 1757, Mlle Marguerite Gavault,
fille de Franois Gavault, receveur du grenier  sel de
Saint-Symphorien, puis lieutenant civil et criminel de l'lection de
Lyon, et de Franoise Mauverney. Cette alliance va donner lieu 
quelques cousinages, qui, pour tre authentiques, n'en sont pas moins
imprvus. Franoise Mauverney tait fille de Franois Mauverney et de
Marguerite Grimod, et ce nom de Grimod, illustr au XVIIIe sicle par
toute une dynastie de puissants fermiers gnraux, est l'origine de
curieuses parents entre Lamartine et plusieurs de ses contemporains
clbres  des litres divers[47].

[Note 47: Ces alliances, que Lamartine n'ignorait pas (cf.
_Souvenirs et Portraits_, t. II, _les Bonaparte_), ont t constamment
ngliges par les gnalogistes de la famille Grimod; l'omission doit
provenir de ce que les notes de d'Hozier (Cabinet des titres, pices
originales, vol. 141; Dossiers bleus, vol. 333; Nouveau d'Hozier, vol.
165) ont t tablies sur une collection de _factums_ de 1754, rdigs
pour Marguerite le Juge et qui ne l'ont mention, ni de la branche
Bonaparte, ni de la branche de Vaux-Lamartine.

Pourtant, l'acte de baptme d'Alexandrine de Bleschamp, princesse de
Canino, dissipe toute quivoque, ainsi que le testament d'Antoine Grimod
enregistr  Paris le 7 avril 1718, et o il est fait galement mention
de deux autres filles: Benote et Philiberte, marie l'une  J.-B. Dumas
de Corbeville, l'autre au marquis de Pranse.

Voici enfin un fragment du _Journal intime_, qui, malgr quelques
erreurs, confirme la parent des Des Roys avec les divers personnages
que nous avons cits.

_23 janvier 1803_ {de Rieux}. Je voudrais pouvoir crire tout ce que ma
mre me conte de ses voyages, ce serait bien intressant, et mille
anecdotes curieuses de gens marquants. Malheureusement, ce serait trop
long. Ma mre conte  merveille, elle a infiniment d'esprit et de
mrite. Elle m'a rapport beaucoup de choses de M. de la Reynire, le
fermier de Lyon, etc.,  qui nous tions parents par ma grand'mre;
Mme de la Ferrire avait pous en premires noces M. Grimod de la
Reynire, dont elle a eu M. de la Reynire, fermier gnral, qui avait
pous Mlle de Jarente, qui vit encore et qui est trs lie avec ma
mre. M. de la Ferrire a eu aussi deux filles: l'ane tait Mme de
Malesherbes, qui est morte trs malheureusement fort jeune, laissant
deux filles: Mme de Rosanbo qui a t guillotine, et Mme de
Montboissier; la seconde tait Mme de Lvis, amie intime de ma mre
qui est morte assez jeune. M. de la Reynire le pre avait eu d'un
premier mariage Mme de Beaumont, c'est par l que nous lui sommes
parents [_ Mme de Beaumont_]. Nous l'tions aussi par les Grimod 
la femme du baron de Breteuil et aux Cipierre; la fille du baron de
Breteuil a pous M. de Matignon, dont la fille a pous un Montmorency.

M. d'Orsay s'appelle aussi Grimod, toujours de la mme famille; il a
pous, en secondes noces, une princesse d'Allemagne assez proche
parente du roi de Prusse, et le fils de M. d'Orsay a pouse une
princesse d'Italie assez peu considrable.

Cette Mme de la Ferrire, dont il est ici question tait Marie
Mazade, seconde femme de Gaspard Grimod de la Reynire; devenue veuve,
elle pousa Honor de la Ferrire.]

Antoine Grimod, n en 1647, directeur gnral des fermes unies de
France, conseiller et secrtaire du Roi, avait pous  Lyon, le 13
avril 1684, une demoiselle Marguerite le Juge, qui lui donna sept
enfants, dont l'an, Franois-Alexis Grimod de Beauregard (1685-1755),
mourut sans postrit.

Le cadet, Gaspard Grimod, seigneur de la Reynire, fut mari deux fois:
du premier lit il eut un fils, Jean-Gaspard (1733-1793), fermier
gnral, poux de Franoise de Jarente, dont il eut Baltazard-Laurent
Grimod de la Reynire, fastueux picurien et gastronome clbre dont les
bons mots et les petits soupers dfrayrent longtemps la chronique
scandaleuse  la fin du XVIIIe sicle. Du second lit, il eut deux
filles: l'une, Madeleine, marie au comte de Lvis; l'autre,
Marie-Franoise, qui pousa Chrtien-Guillaume de Lamoignon de
Malesherbes, dfenseur de Louis XVI auprs du tribunal rvolutionnaire;
la fille de Malesherbes devint la femme du marquis Louis de Rosanbo,
dont la premire fille, Thrse (1771-1794), pousa
Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, conseiller au
parlement de Bretagne, puis capitaine au Royal-cavalerie, le frre de
Ren, et dont la cadette, Louise-Madeleine, fut marie au comte de
Tocqueville, pre du clbre historien et philosophe.

Le troisime fils d'Antoine Grimod et de Marguerite le Juge, Pierre
Grimod de Dufort d'Orsay (1698-1748), fermier gnral, fut tout aussi
bien cas que ses ans; trois fois mari, il n'eut d'enfant que de sa
dernire union avec Marie-Antoinette de Caulaincourt. L'an fut
Pierre-Gaspard-Marie, comte d'Orsay, qui pousa d'abord la princesse
Amlie de Croy, puis, devenu veuf, la princesse Elisabeth de
Hoenloe-Bartenstein. Un fils de son premier lit, Albert-Gaspard
(1772-1843), prit pour femme lonore de Franquemont, qui lui donna une
fille, Anna Ida, marie en 1818  Hraclius, duc de Grammont, et un
fils, Gillion-Gaspard-Alfred, comte d'Orsay, surintendant des
beaux-arts, le fameux dandy amant de la belle lady Blessington,  qui,
en change d'un buste, son cousin Lamartine ddia l'_Ode au comte
d'Orsay_.

Le dernier fils d'Antoine Grimod, Gaspard Grimod de Verneuil, nous
rserve une surprise encore plus singulire: sa fille, marie  un
certain Charles Bouvet, fut la mre de Marie Bouvet, qui devint la femme
de Charles-Jacob de Bleschamp, et la grand'mre d'Alexandrine de
Bleschamp (1778-1855); celle ci, aprs son divorce d'avec un aventurier
nomm Jouberthon, pousa en 1802 Lucien Bonaparte, prince de Canino,
frre de Napolon Ier, dont deux des petits-fils sont le prince Roland
Bonaparte et le gnral Wyse-Bonaparte, actuel ministre de la Guerre
des tats-Unis d'Amrique, et l'arrire-petite-fille la princesse royale
de Grce. Quant  la fille ane d'Antoine Grimod, Marguerite, elle fut
marie: 1  Franois Mauverney[48] dont elle eut une fille, Franoise;
2  Charles Gavault, veuf galement et pre d'un fils, Franois, qui
pousa la fille du premier mariage de sa belle-mre. De cette union
naquirent deux filles: l'ane, Franoise, pousa en 1743 Charles
Dareste de la Plagne, dont le fils fut directeur des tabacs  Naples
sous le premier Empire et employa Graziella parmi ses cigarires; la
cadette, Marie Gavault pousa, on l'a vu, Jean-Louis Des Roys, et leur
fille, Alix, fut la mre de Lamartine.

[Note 48: Franois Mauverney, receveur du grenier au sel de
Saint-Symphorien-le-Chteau, puis lieutenant criminel et civil de
l'lection de Lyon, tait fils de Pierre Mauverney, conseiller du Roi,
lu en l'lection de Saint-tienne, et de Jaqueline Dilbert. Pierre
Mauverney tait lui-mme fils de Jean-Baptiste et de Jeanne Coignet.
(Cf. Cab. des titres: pices originales, vol. 1902.)]

Par les Grimod, celui-ci se trouvait donc alli par le sang  Grimod de
la Reynire,  Malesherbes,  Tocqueville, aux Bonaparte, aux
Chateaubriand, aux Grammont, aux Lvis, aux de Croy et aux Montmorency.

Cette alliance avec la puissante famille Grimod fut d'ailleurs
extrmement prcieuse  Jean-Louis Des Roys lors de son sjour  Paris
comme intendant des finances du duc d'Orlans, car les innombrables
relations de Laurent de la Reynire lui valurent bientt un petit
cercle assidu aux rceptions de sa femme dans l'appartement qu'elle
occupait au Palais-Royal.

       *       *       *       *       *

Le peu que nous sachions de Mme Des Roys la montre comme une femme
pleine de simplicit, vertueuse sans affectation et profondment dvoue
aux d'Orlans. Mme Des Roys, dit Lamartine dans les _Confidences_,
tait une femme de mrite; ses fonctions dans la maison du premier
prince du sang attiraient et groupaient autour d'elle beaucoup de
personnages clbres  l'poque. Voltaire,  son court et dernier voyage
 Paris qui fut un triomphe, vint rendre visite aux jeunes princes: ma
mre, qui n'avait que de sept  huit ans, assista  la visite...
D'Alembert, Laclos, Mme de Genlis, Buffon, Florian, l'historien
anglais Gibbon, Grimm, Morellet, Necker, les hommes d'tat, les gens de
lettres, les philosophes du temps vivaient dans la socit de Mme Des
Roys.  part le dtail touchant Voltaire, ceci est suffisamment vrifi
par les mmoires de Mme de Genlis, sa perfide rivale, oblige de
convenir elle-mme de la rputation de Mme Des Roys auprs de la
socit de leur temps.

En 1773,  la naissance du duc de Valois, qui deviendra Louis-Philippe,
Mme Des Roys avait t nomme sa gouvernante, sous le contrle de la
vieille marquise de Rochambeau, et cette faveur fut l'origine de la
rancune tenace que lui voua la vindicative Mme de Genlis. La belle
Flicit, alors matresse en titre du duc de Chartres et son grie,
avait ambitionn ce poste qui aurait au moins donn quelque excuse  sa
prsence perptuelle auprs des princes, mais la duchesse s'y opposa.
Sans gards  la bienveillance dont Mme Des Roys avait jadis fait
preuve envers elle, puisqu'elle lui devait d'tre entre au service de
la famille d'Orlans sur la recommandation de Grimod de la Reynire son
cousin, elle commena une violente campagne contre sa bienfaitrice et
l'accusa auprs du duc d'lever ses fils dans les ides philosophiques
de ses amis les plus habituels. Indigne, la bonne Mme Des Roys, qui,
jusqu'alors avait trait de calomnie la liaison de Mme de Genlis et
du duc de Chartres, en profita pour fermer sa porte  la dangereuse
crature en mme temps qu' Grimod de la Reynire qui avait pris parti
contre elle[49]. Celle-ci s'en vengea comme elle put, et l'on sent, 
lire ses _Mmoires_ rdigs plus de quarante ans aprs, que sa haine
n'tait point encore teinte. En 1781, en effet, elle fut nomme
_gouverneur_ des princes au grand scandale de la cour et, rapportant
avec orgueil les souvenirs de ce temps, elle s'exprime ainsi sur le
compte de celle qui l'avait prcde auprs du duc de Valois:

J'ai le droit, dit-elle, de ne pas estimer certaines personnes, parce
qu'elles ont t d'une trs noire ingratitude envers moi; telle, par
exemple, Mme Desrois[50], et plus loin,  la fin d'une conversation
avec ses lves: Il m'a paru que vous tiez trs froids pour Mme
Desrois; vous lui parlez  peine. Vous ne lui montrez aucune amiti,
vous ne demandez jamais de ses nouvelles; cela est mal et ridicule.
Puis, elle ajoute ingnument: Ils avaient cette froideur pour elle
parce qu'elle s'tait brouille publiquement avec moi, sans motifs et
sans explication, quoique je lui eusse rendu de trs grands services
auprs de M. le duc d'Orlans.

[Note 49: Cf., sur les suites de cette brouille entre Grimod de la
Reynire et sa cousine, _copie d'une lettre de M. Grimod de la
Reynire, ngociant  Lyon, etc.,  Mme Des Roys, ancienne
sous-gouvernante des ci-devant princes d'Orlans. Lyon, 7 dc. 1791_ (s.
l. n. d., mais Lyon, 1791).

Dans cette brochure extrmement rare, Laurent s'efforait d'abord
d'attirer  sa cousine des ennuis que son ancienne situation pouvait
rendre graves, mais il l'accusait surtout d'avoir capt l'hritage de sa
grand'mre, morte en 1773, et d'avoir pris un grand empire sur son pre.
Il terminait ainsi: Maintenant, permettez-moi de vous offrir la paix ou
la guerre, mais surtout point de neutralit, point de tergiversation.
Une rponse claire et nette, s'il vous plat. Si c'est la guerre, je la
ferai courageusement et de mon mieux; si vous prfrez la paix,
sacrifiez-moi mes ennemis, agissons de concert, et nous nous en
trouverons bien l'un et l'autre. Vous avez su prendre un grand crdit
sur l'esprit de mes parents: j'ai dans mes mains de quoi vous dmasquer
 leurs yeux; je ne le ferai pas si vous voulez employer ce crdit  me
servir.

Cette publique tentative d'intimidation se perdit dans la tourmente de
1792 qui engloutit la fortune colossale des Grimod. Mais les Des Roys
aussi bien que les Lamartine cessrent ds lors et pour jamais toute
relation avec leur cousin, qui n'est pas nomm une fois dans le _Journal
intime_; on sait que depuis 1780 ses excentricits et son mauvais renom
l'avaient rendu intolrable  tous ses parents, et que seul il tait
responsable d'un tat de choses o Mme Des Roys n'tait pour rien
(cf. _Desnoiresterres_).]

[Note 50: Cf. _Mmoires indits de Mme la comtesse de Genlis_
(Paris 10 vol., 1825-26), vol. III, p. 483-85, et IV, p. 29.]

En 1820, mme, elle reporta sur Lamartine toute la haine qu'elle avait
voue  sa grand'mre; devenue intransigeante sur le tard, elle s'tait
dcouvert un amour imprvu de vertus qu'elle avait pourtant peu
pratiques: malgr la respectueuse ddicace que le pote avait inscrite
sur l'exemplaire des _Mditations_ qu'il lui fit parvenir, elle en
rdigea dans _l'Intrpide_[51] un compte rendu perfide et malveillant,
o elle ne se fit pas faute de rpter tout le mal qu'elle pensait,
sinon de l'oeuvre, tout au moins de la famille de l'auteur.

[Note 51: _L'Intrpide_, revue par Mme de Genlis (Paris, 2 vol.,
1820), I, pp. 81-110.]

Le titre lui parat impropre, car la mditation doit tre paisible et
profonde; or elle a relev des morceaux tels que _l'Enthousiasme_ et
_la Gloire_, qui sont au contraire d'une inspiration soudaine, d'une
exaltation remplie de dsordre et de feu; les souvenirs d'amour sont
des _rveries_ et non des _mditations_; enfin _le Dsespoir_,
impulsion coupable et forcene, ne saurait non plus tre une
mditation.

Puis, elle entre dans le vif de l'oeuvre o le mlange d'un amour profane
et de scnes religieuses lui semble d'abord tout  fait dplac, car il
n'est ni vraisemblable ni d'un got svre de passer sans transition de
l'exaltation de la pit au souvenir de sa matresse; Reste d'me la
choque; le vers:

    Et ces vieux panthons peupls de _dieux nouveaux_

est une expression d'athe, qu'elle souhaite de voir corrige dans la
prochaine dition; fentre est un mot familier et dplac dans le
genre noble; les vers:

    Des thtres croulants dont les frontons superbes
    Dorment dans la poussire ou rampent dans les _herbes_

lui suggrent la mme rflexion parce qu'au pluriel, _herbe_ rappelle
l'usage journalier qu'on en fait dans la cuisine. Pour terminer, elle
accable le jeune homme de bons avis, lui conseillant de ne pas se
laisser aller au dcouragement aprs ses critiques, svres sans doute,
mais formules sans restriction dans son intrt mme, et dictes par
une sympathie que tant de raisons lui commandaient.

Ces vtilles et ces chicanes, qui firent sourire,  l'poque, ceux qui
en connaissaient les motifs[52], tmoignaient d'une rancune toujours
vivace.

[Note 52: Cf. _Lettres  Lamartine_, p. 19 (lettre de la duchesse de
Broglie).]

Pourtant, malgr tout l'empire de Mme de Genlis sur son amant, Mme
Des Roys continua ses fonctions jusqu'en octobre 1778, grce  l'appui
de la duchesse de Chartres,  laquelle elle voua, en cette circonstance,
un dvouement ternel; elle abandonna mme le Palais-Royal sur un
nouveau triomphe: le gouverneur qui la remplaa auprs des princes
devenus grands fut propos par elle; c'tait le chevalier de Bonnard,
son ami personnel, et qu'elle avait connu chez Buffon. Le frivole
Bonnard, il est vrai, n'avait rien d'un ducateur, mais il valait au
moins Mme de Genlis, qui le remplaa officiellement trois ans plus
tard. Ainsi, Mme Des Roys sortait victorieuse de cette lutte avec la
favorite; bien mieux, la duchesse voulant lui prouver sa reconnaissance
l'admit dans sa maison particulire et lui confia l'ducation de sa
fille la princesse Adlade.

       *       *       *       *       *

Tandis que sa femme se tirait avec dignit de ces intrigues assez
difficiles, Jean-Louis Des Roys, de son cte, avait su gagner la
confiance et l'estime du duc d'Orlans en menant  bien un certain
nombre d'oprations juridiques et financires de la plus haute
importance pour son matre.  ses fonctions d'intendant des finances, il
joignit l'administration des terres de la Fre, Albert et Carignan; en
1774, il avait prpar le rglement des droits, de la duchesse de
Bourbon, belle-fille du prince de Cond, dans la succession de la
duchesse d'Orlans, sa mre; en 1781, il reprit les ngociations de
l'affaire des princes de Chimay, qui tranaient depuis un sicle et,
aprs plusieurs voyages en Belgique, il obtint la conclusion d'un trait
qui assurait la pairie d'Avesne  la maison d'Orlans.

En 1785, M. et Mme Des Roys demandrent leur retraite qui leur fut
accorde; mais pour marquer la satisfaction qu'il avait des services de
l'intendant de son pre, le duc de Chartres lui conserva  titre de
pension l'intgrit de son traitement, et le pria d'accepter d'tre
commissaire  la liquidation du duc d'Orlans qui venait de mourir, ce
que Jean-Louis Des Roys ne put refuser.

Il se retira alors dans sa proprit de Rieux[53], qu'il avait acquise
en 1776, et o, ayant obtenu la cration d'une ppinire royale, il se
consacra entirement  l'agriculture. Il y vit philosophiquement
commencer la Rvolution, sans tre jamais inquit malgr un pass qui
pourtant aurait d le rendre suspect; quelques lettres de lui crites 
son frre de 1793  1795 nous le montrent parfaitement tranquille sur
son sort, une entre autres, crite de Paris le 26 mars 1793, o on
lit[54]:

     Je suis las, rebut, et trs impatient d'tre rendu  ma nullit
     champtre; ce n'est pas que je ne m'attende  trouver l de
     nouveaux ennuis; et quel est le lieu ou la position dans laquelle
     un franais puisse aujourd'hui vivre dans le calme? le dsir du
     sage doit se borner  exister hors des foyers de l'orage et 
     s'estimer heureux de ressentir que les battements des vagues
     amorties... Les bruits du moment sont que les rvoltes et
     attroupements arms des environs de Nantes et autres parties de la
     Bretagne ont t dissips avec grand carnage. Les armes du Rhin,
     de la Meuse, de l'Escaut se soutiennent aussi, dit-on, et disputent
     le terrain aux ennemis du dehors. Dieu veuille enfin nous donner la
     paix, la sant et l'ordre; quand ces biens seront rendus  la
     France, il faudra encore bien des annes pour qu'elle recouvre
     l'embonpoint que cette fivre dvore. Si je ne voyais que moi dans
     l'orage je serais peu pein: je serais mme assez philosophe pour
     observer sans inquitude les agitations des hommes; mais mes
     enfants, mes parents, mon frre, mes amis! je ne puis pas tre
     indiffrent et froid sur tant d'objets chris...

     Tu me conseilles de vendre mes fonds; je sais trs bien que je me
     donnerais par l de l'aisance, mais je vois aussi qu'elle ne
     pourrait tre que momentane. Je t'ai dj observ sur cela que je
     ne trouverais en ce moment ni placement, ni emploi qui me donne
     sret et aisance; agioter n'est pas mon fait; placer en rentes ou
     obligations, rien de plus fragile; acqurir d'autres immeubles,
     rien  gagner dans ces revirements; les biens patrimoniaux se
     vendent  deux pour cent, j'achterais comme j'aurais vendu. Je
     conclus pour attendre que le mal soit instant ou que l'on sache
     mieux sur quoi compter. Tu vois comme moi que les Rvolutions
     oprent rarement un mieux-tre. Actuellement nous sommes  peu prs
     matres de nos mes et de nos sentiments; cela seul est  notre
     direction.

[Note 53: Dans la Marne,  quelques kilomtres de Montmirail.
Jean-Louis l'avait acquise du chevalier de Belle-Joyeuse. C'tait alors
un btiment trs simple, ayant successivement appartenu aux familles de
Pastoret, de Disques et de Boubers, et qu'il fit dmolir pour le
remplacer par un chteau plus vaste. (Cf. _Alexandre Carra de Vaux_, op.
cit.)]

[Note 54: Les lettres qui suivent sont cites d'aprs
_l'Investigateur_, o elles ont paru pour la premire fois.]

Dans une autre lettre encore, du 16 avril, il apparat toujours plus
tourment des autres que de lui mme et moins hostile qu'on n'aurait pu
le prvoir aux vnements du moment:

     Le mystre sur ce qui se passe  Lyon, m'inquite beaucoup; je
     tremble pour les parents et les amis, hlas! pour tout le monde,
     car je tiens  l'humanit et  mon pays. Paris est pour le moment
     assez tranquille, mais l'on semble craindre la disette du pain. Il
     y a foule chez les boulangers, on s'y touffe pour parvenir  s'y
     approvisionner. Le vrai malheur ou du moins le pire de tous est la
     division qui rgne dans la Convention; elle est, par ses
     scandaleuses dissensions, distraite du bien ou dans l'impossibilit
     de l'oprer; sa considration s'affaiblit et le dsordre s'accrot;
     cependant, cette Convention, toute orageuse qu'elle est, forme le
     seul lien, le seul pivot sur lequel tout roule. Le vaisseau s'abme
     si le pilote lui manque en ce moment de crise.

Il cessa pourtant bientt de lui faire crdit et c'est trs dsabus
qu'il crivait le 22 aot 1795:

     Sret personnelle et du pain: ces biens n'ont heureusement pas
     cess d'exister ici, mais la mauvaise sant de quelques-uns de ceux
     qui m'entourent et les inquitudes et les misres publiques et trop
     universelles ont toujours cart de moi la gaiet.

     Il serait bien temps que nous aperussions quelqu'tincelle du
     bonheur que la Rvolution nous a tant prsag; Dieu veuille que la
     nouvelle Constitution qu'on nous prpare en jette enfin des
     fondements plus solides que ne l'ont t ceux des prcdentes.

Le calme rtabli, Jean-Louis Des Roys et sa femme se retrouvrent 
nouveau dans leur proprit de Rieux o ils s'apprtaient  finir
paisiblement leurs jours lorsque la duchesse d'Orlans vint mettre une
fois de plus leur dvouement  l'preuve. La princesse, transfre  la
pension du docteur Belhomme aprs le 9 thermidor, essayait de s'y faire
oublier, lorsque le 6 septembre 1797 le gouvernement dcida la mise en
vigueur d'un dcret du 21 prairial an III, ordonnant l'expulsion
immdiate de tous les membres de la famille de Bourbon et la
confiscation de leurs biens. Elle se mit en route pour l'Espagne et
crivit de Barcelone une lettre  Mme Des Roys en la priant d'aller
jusqu'en Hongrie chercher sa fille, la princesse Adlade, pour la
ramener prs d'elle. La jeune fille, migre ds 1791 avec Mme de
Genlis, avait t abandonne par elle  l'tranger pendant que Flicit
voyant la cause royale perdue, gagnait Hambourg o elle se rendait vite
insupportable  tous les Franais par son hypocrisie et ses calomnies.

Heureuse de pouvoir prouver une dernire fois son dvouement  ses
anciens matres, la vieille Mme Des Roys se mit en route  la fin de
dcembre 1799 et, aprs un long et pnible voyage qui dura prs de deux
ans et demi, elle accomplit heureusement sa mission. Forces d'viter la
France interdite  la princesse Adlade, les deux femmes avaient d
descendre de Hongrie en Italie, o elles s'embarqurent  Livourne; le
12 avril 1802, on lit dans le _Journal intime_:

     J'ai reu une lettre de ma mre qui m'annonce enfin son arrive 
     Barcelone; elle a prouv beaucoup d'vnements, entre autres une
     tempte dans la traverse de Livourne en Espagne, qui a dur trois
     jours et deux nuits; l'entrevue de Mme d'Orlans et de sa fille
     a t des plus touchantes, il y avait onze ans qu'elles taient
     spares.

La princesse Adlade n'oublia pas cet admirable dvouement; lorsqu'en
1814 elle reprit le chemin de Paris, elle tint  s'arrter  Lyon pour
voir les deux filles de son ancienne gouvernante, Mme de Lamartine et
Mme de Vaux, et leur offrit de merveilleuses dentelles qui avaient
appartenu  sa mre. Mais un an plus tard, lorsque le chevalier de
Lamartine voulut obtenir, pour lui la croix de Saint-Louis, pour son
fils un brevet de garde du corps, il eut du mal  voir sa requte
aboutir. En 1825, enfin, Lamartine trouva moyen de s'aliner
compltement le duc d'Orlans par quelques vers vraiment maladroits de
son _Chant du Sacre_, et ds ses dbuts en politique le foss se creusa
encore plus profond: sa conscience, sa vision potique et grandiose de
la libert primrent en lui tous les autres sentiments. Mais n'y a-t-il
pas quelque mlancolie  penser que celui dont Mme Des Roys avait
berc les premires annes avec tant de sollicitude devait tre chass
du trne par le petit-fils de sa vieille gouvernante?

Jean-Louis Des Roys mourut le 14 octobre 1798, et sa femme le 10 juillet
1804. De leur mariage taient ns six enfants; l'an, Pierre-Franois,
n le 12 fvrier 1738, fut conseiller  Rouen et mourut sans avoir t
mari le 8 mai 1810. Il m'avait presque tenu lieu de pre pendant mon
enfance, crira sa nice en inscrivant la triste nouvelle, et avait
contribu  mon mariage en me donnant 10000 francs comptant et en m'en
assurant 12000 aprs lui.

Des quatre filles de Mme Des Roys, l'ane, Catherine Julie, ne le 9
janvier 1761, pousa en 1778 Charles-Henrion de Saint Amand, frre du
prsident Henrion de Pansey; la seconde, milie (22 janvier 1762-1827),
fut marie  Louis Papon de Rochemont; la troisime, Csarine, ne le 29
novembre 1763, devint la femme de Pierre-Benot Carra de Vaux Saint-Cyr,
et la dernire, Alix, devint Mme de Lamartine[55]. Enfin le dernier
des fils, Lyon Des Roys, eut une triste existence d'homme de lettres
manqu qui fournit la vritable explication des terreurs de Mme de
Lamartine lorsqu'elle vit son fils tourment lui aussi,  vingt ans, de
la mme fivre potique.

[Note 55: Voir,  l'Appendice, le tableau de la descendance Grimod.]

Il tait n  Lyon le 5 novembre 1768, et la ville qui, pour rendre
hommage  son pre alors chevin, avait tenu  tre son parrain, dlgua
le prvt des marchands au baptme; la crmonie eut lieu en grande
pompe le jour suivant en la cathdrale de Saint-Paul; la marraine fut,
par procuration, Marie-Franoise de Beaumont, fille de Gaspard Grimod de
la Reynire et tante de Mme Des Roys[56]. Ainsi, l'enfant semblait
promis  quelque belle destine alors que la ralit fut tout autre: ce
qu'on sait de lui rvle un certain dsordre mental, le dlire de la
perscution, un amour effrn de la publicit, et surtout un vritable
dsespoir de ne pas dpasser la mdiocrit.

[Note 56: Dans les papiers de la famille Des Roys, on trouve une
petite note de la main de Jean-Louis qui rapporte les dtails de la
crmonie:

Le 26 juillet 1768, procuration de Mme de Beaumont marraine de
l'enfant dont Mme Des Roys tait grosse, et dont la ville de Lyon
devait tre le parrain.

L'enfant est n le samedi 5 novembre: 'a t un fils, qui a t
baptis le dimanche 6 dudit  Saint-Paul par M. Crupisson,
sacristain-cur. Il a t nomm Lyon-Franois, et tenu par M. de la
Verpillire, Prevost des marchands, accompagn du Consulat, pour la
ville, et par Mme de la Verpillire pour Mme de Beaumont Des
Roys.]

Il fit ses tudes au collge de Juilly, d'o il fut chass en 1793 par
la Rvolution; en 1799 il tait matre rptiteur de mathmatiques dans
cet tablissement qui venait de rouvrir sous une nouvelle direction.
Pour occuper ses loisirs, il rima alors un pome sur la gomtrie, une
tragdie en cinq actes, _la Mort de Caton_, une comdie,
_l'Antiphilosophe_. Ce fut l'origine de tous ses malheurs: en juillet
1799 il abandonna le collge pour Paris, rvant la gloire littraire, et
s'imaginant avec prsomption que son gnie suffirait  le faire vivre.
La lutte qu'il soutint pendant trois ans pour arriver  la clbrit,
les railleries, les pigrammes dont il fut accabl eurent quelque
retentissement  l'poque, et un critique dramatique, qui l'avait pris
en grippe, Salgues[57], mena mme contre lui une campagne de ridicule
o il finit par succomber. On peut en juger par ces quelques extraits de
_l'Observateur des spectacles_, o l'odysse de Lyon Des Roys fut
l'occasion de plusieurs articles.

[Note 57: Cf. _l'Observateur des spectacles_ des 28 germinal, 2, 21,
23 et 29 floral an X. Jacques-Barthlmy Salgues (1760-1830), un des
bons journalistes de l'Empire et de la Restauration. Prtre d'abord, il
fut choisi en 1789 pour la rdaction du cahier des dolances de la ville
de Sens o il tait n; peu  peu, il finit par organiser la
contre-Rvolution dans son dpartement. Poursuivi, il ne rapparut 
Paris qu'en 1794, fut traduit alors en justice aprs le 18 fructidor,
mais acquitt par le tribunal d'Auxerre.  partir de 1798, il se
consacra exclusivement aux lettres, et fonda deux journaux thtraux.]

     Le cit Desroys n'est point un de ces petits-matres  la mode qui
     ont fond leur succs sur les grces de leur figure et l'lgance
     de leurs manires; c'est un homme simple, nourri  la campagne et
     dont la physionomie se rapproche un peu de celle de quelques
     personnages fts sur le thtre Montansier. Habitu  composer des
     idylles pour les bergeries de Montmirail et des tragdies pour le
     cur de sa paroisse, il n'a gure connu jusqu' prsent de plus
     grandes solennits que celles de la messe ou du prne... La nature,
     avare dans ses productions originales, n'enfante pas tous les jours
     de ces tres privilgis destins  rjouir les journalistes. Sous
     ce rapport, le cit. Desroys est une de ses conceptions les plus
     heureuses, et nous ne saurions trop nous empresser de le faire
     connatre.

     Dj les deux nymphes[58], arrives au point o les soins paternels
     cessaient d'tre ncessaires, aspiraient  se produire dans le
     grand monde,  taler les charmes dont elles taient pares,
     lorsque le cit. Desroys, en pre tendre et compatissant, s'est
     dtermin  les transporter dans sa malle  Paris. Mais sur quel
     thtre exposera-t-il ces rares merveilles de la nature? Il a 
     choisir entre la salle Montansier, les boulevards ou la
     Rpublique[59]. La Rpublique aura ses prfrences. Dj le cit.
     Desroys a mis son habit du dimanche: un bas de soie rserv pour le
     jour de Pques a succd  la gutre qui dguise la faiblesse de
     son mollet et l'paisseur de ses orteils; une cravatte brode 
     crte de coq enveloppe son long col et dpasse son menton; un linge
     mouill dans un gobelet a fait disparatre les traces de poussire
     qui s'tendent sur son front; sa main, blanchie par le savon,
     soutient avec orgueil ses deux filles chries qu'il se hte de
     prsenter au svre Florence[60].

     Illustre semainier qui rdigez l'annonce des spectacles et
     convoquez le conseil suprme qui, dans son indulgence ou ses
     rigueurs, lve ou abaisse la puissance potique, gnreux
     Florence, soyez favorable au Sophocle de Montmirail!

[Note 58: Sa tragdie et sa comdie.]

[Note 59: Nom que portait alors l'ancien Thtre-Franais.]

[Note 60: Un des semainiers du Thtre-Franais.]

C'est dans cet appareil et prsent par ces propos un peu lourds, que
Lyon Des Roys aborda le comit de lecture du Thtre-Franais, et une
pigramme complaisamment recueillie par son terrible ennemi nous apprend
l'accueil qu'il en reut:

    Dieu paternel, quel ddain, quel accueil!
    De quelle oeillade altire, imprieuse,
    Le fier Batiste crase ton orgueil,
    Pauvre Desroys! la Raucourt est moqueuse;
    Elle riait, Saint-Prix te regardait
    D'un air de prince, et Dugazon dormait;
    Et renvoy, penaud, par la cohue,
    Tu vas gronder et pleurer dans la rue.

Le jeune auteur fut pourtant ravi de tant de bruit fait autour de son
nom, et ce refus, loin d'abattre son courage, ne fit qu'exciter sa
verve; lui-mme rendit publique sa msaventure dans une _ptre 
Dazincour_, clbre comique du temps, qui l'avait patronn parat-il
auprs du comit de lecture; c'est allgrement qu'il s'criait:

    Touchs de mon discours modeste,
    Les premiers talents comme toi
    Se sont dj montrs pour moi:
    Monvel, Talma, Mars et Devienne;
    Mais la fcheuse et dure antienne
    De l'implacable Grandmnil
    M'a renvoy dans mon chenil!
    Va, ne crains pas que je m'y tue!
    Ma muse est  la fin connue,
    Ami, voil ce qui m'en plat,
    C'est pour cela que j'ai tout fait.

L'chec parat nanmoins lui avoir t plus pnible qu'il ne le laissait
entendre, puisque peu de temps aprs il publia une _ptre aux
Comdiens_ dont la prface est pleine d'amertume:

     Je suis bien loin de prtendre, y lit-on, valoir mieux que les
     Legouv, les Arnaud, les Collin; mais quand je vois jouer des
     pices aussi froides que celles qu'on nous donne souvent, alors
     l'indignation s'empare de mon esprit et je trouve qu'on me fait
     injure de ne pas du moins essayer les miennes.

Combien peu, pourtant, il tait exigeant:

     Que demandai-je aux comdiens? une lecture de la pice entire?
     Non, mais une lecture du premier acte, de la premire scne! Si
     j'avais t entendu, j'tais content, je leur promettais un ennui
     trs court, mais ils n'ont pas voulu courir le danger.

Il terminait enfin par le procs du comit de lecture:

     Comit secret et invisible qui rend les rponses les plus
     rbarbatives; en se barricadant de la sorte, les acteurs de Paris
     ne peuvent tre abords que par un petit nombre de favoris dont la
     fortune est dj faite, et par consquent l'ardeur refroidie.

Pour se venger des comdiens qui l'vinaient, de la critique qui le
raillait, et persuad que l'opinion prvenue contre lui ne demandait
qu' lui rendre justice, l'infortun eut une ide dont l'originalit n'a
certes jamais t atteinte depuis; il fit imprimer sa comdie, o on
lisait ces simples mots  la fin du IVe acte:

     _Absence du Ve acte_. Cet acte n'est pas le plus mauvais, mais
     nous ne voulons pas nous dpouiller de toutes nos richesses pour un
     public ingrat qui ne nous en saura aucun gr. S'il a quelque
     curiosit de connatre la pice entire et d'en bien juger, il n'a
     qu' l'appeler sur la scne.

Ce bizarre appel au peuple choua compltement; plus ingrat que jamais,
le public n'imposa pas la reprsentation de _l'Antiphilosophe_ dans un
de ces grandioses mouvements de foule qu'avait rv l'auteur; plein
d'indiffrence, il se contenta mme des quatre actes et n'exigea jamais
leur dnouement. Inlassable, Lyon reprit la lutte et, puisque le public
n'allait pas  lui, il irait au public.  cet effet, il fit placarder
dans Paris de grandes affiches bleues et rouges o la conduite du comit
et des journalistes tait durement apprcie, et o il annonait que le
13 avril 1802 il ferait une lecture publique de son _Caton_ dans une
salle qu'il loua, claira et meubla  ses frais. Le lendemain, Salgues,
qui l'avait laiss en paix dj depuis quelques mois, rendit ainsi
compte de la soire dans son journal:

     Il faut le dire, pour l'amiti que nous portons au citoyen Desroys,
     cet auteur avait mal choisi son jour... Aprs avoir t _crucifi_
     par les Comdiens-Franais, c'tait mal entendre ses intrts que
     de prendre le Vendredi-Saint pour ressusciter. D'ailleurs, les
     ftes de Longchamps et le concert de l'Opra, tout infrieurs qu'on
     puisse les supposer  la tragdie du _dernier des Romains_,
     devaient ncessairement dans ce sicle de frivolit enlever un
     grand nombre d'amateurs au citoyen Desroys, et c'est ce qui est
     arriv. Trente personnes au plus composaient son auditoire, et ce
     dnument n'avait rien d'encourageant pour un pote qui aspirait 
     l'honneur d'tre jug par le public.

     Au reste, on doit cette justice au citoyen Desroys qu'il n'a
     employ aucun des prestiges condamnables qui tendent  surprendre
     la religion des juges. Dans la crainte que l'clat de ses yeux ne
     portt trop d'motion dans nos coeurs il les a tenus constamment
     ferms; pour diminuer l'intensit de sa voix et la grce de son
     geste, il a arm sa main droite d'un chandelier qu'il portait
     alternativement  sa bouche,  son nez,  ses yeux. Si quelques
     dents absentes de la bouche de l'auteur ne nuisaient pas  l'effet
     de sa prononciation, si les rgles de la grammaire taient
     observes dans ses vers, enfin si l'exposition du sujet ne manquait
     point au premier acte, il est  prsumer que le citoyen Desroys et
     recueilli de la part de ses auditeurs quelques marques de
     satisfaction plus vives que celles qui lui ont t accordes.

     Mais le citoyen Desroys a reconnu lui-mme qu'il manquait quelque
     chose  son dbit, et le dcouragement mme allait le saisir,
     lorsque le citoyen Simien-Despraux s'est prsent pour soutenir
     son courage et ranimer son audace. Le citoyen Simien-Despraux est
     un athlte plus vigoureux que le citoyen Desroys; ses traits mles,
     sa voix sonore et son geste imposant, ont soutenu le second acte
     et quelques passages bien lus ont obtenu les applaudissements du
     petit nombre d'amateurs qui taient rests aprs le premier acte.
     Le troisime, le quatrime et le cinquime n'ont point t lus:
     rien n'a pu vaincre la timide rsistance du citoyen Desroys: ce
     n'est qu'aprs les plus vives instances qu'on a pu obtenir qu'il
     gayt l'assistance par la lecture du monologue de _Caton_. 
     l'exception du premier hmistiche, ce morceau est tout entier de la
     cration du citoyen Desroys.

Aprs un tel coup de massue, un homme ordinaire aurait perdu la tte et
fui Paris; Lyon n'en fit rien. Profitant de la menue notorit que
l'incident lui avait value, il runit  la hte quelques pices
fugitives, dont une _ptre aux journalistes_, qu'il mit en vente sans
tarder; c'tait aussi le seul moyen pour lui de rpondre  Salgues, car
tous les journaux demeuraient obstinment sourds aux vhmentes
imprcations qu'il leur offrait. Cette fois, pourtant, on voit par la
prface, plus navrante encore qu'incohrente, qu'il avait perdu son
galit d'humeur et que sous les cruelles railleries de Salgues sa
raison commenait  s'affaiblir; il crivait tristement:

     La qualit de pote est belle et honorable quand elle est confre
     par la voix publique, mais jusque-l ce n'est qu'une enseigne
     fatale qui nous attire incessamment le cruel coup de pied de l'ne.
     Il est facile de supporter les injures de la mdiocrit quand on a
     pour soi les loges des gens d'esprit, mais avaler le fiel tout
     pur, voil ce qui rvolte et fait perdre la raison. Si mon
     extravagance a nui  ma rputation, elle y a servi en mme temps:
     j'ai mieux aim prir par la folie que de me laisser craser par le
     ridicule. Tout n'est pas rose dans la littrature: il faut pourtant
     convenir que les pines qu'on y rencontre viennent souvent moins
     de la nature du terrain que de la position de celui qui le cultive.
     Je sais que les journalistes que je provoque trouveront, s'ils
     veulent, mille pauvrets et mille contradictions dans mes petits
     crits; mais cela tient au projet insens et opinitre de faire
     parler la renomme malgr elle. Les journalistes ne s'attaquent pas
      mes oeuvres, ils dfigurent ma personne, et voil ce qui est
     infme et ne devrait pas leur tre permis.

Enfin, aprs avoir ainsi stigmatis son bourreau, il tenta une dernire
fois de l'apitoyer, mais d'une faon si nave et si ridicule que Salgues
ne put se tenir de reprendre la plume  la lecture de semblables vers:

    Le public s'en rapporte aux gens qui font la loi,
    Il les croit de bon coeur plus habiles que soi.
    Mais enfin, tt ou tard, le bon got les ramne;
    La justice du temps est lente, mais certaine.
    L'auteur modeste, en paix s'abandonne  son sort.
    S'il n'est veng vivant, il sera veng mort.
    Vous riez des moyens que mon orgueil expose?
    Craignez pourtant, messieurs, qu'il n'en soit quelque chose;
    Et quelle honte,  Ciel! n'prouveriez-vous pas
    Si mon triomphe tait l'effet de mon trpas!
    Rendez, pendant que l'heure est encore propice,
     d'immenses travaux une faible justice;
    Rgner sur les esprits est un plaisir si doux,
    Que les matres du monde en sont souvent jaloux:
    Richelieu tout-puissant porte envie  Corneille.
    Je crains bien pour ma part quelque chance pareille:
    Bonaparte est plus grand, j'en conviens avec vous,
    Il triompha des rois conjurs contre nous,
    Fit jouir de la paix l'Europe et sa patrie,
    Mais il n'a pas en vers mis la gomtrie.

Devant cette dangereuse exaltation, son cousin Dareste, chez qui il
habitait alors, jugea prudent d'crire  Mme Des Roys et  la jeune
Mme de Lamartine. Nous n'avons pas la rponse de la mre, mais on
trouve trace dans le _Journal intime_ de toutes les angoisses de la
pauvre femme, lorsqu'elle eut sous les yeux les articles de Salgues,
qu'un anonyme avait assez mchamment fait parvenir  sa belle-soeur
Mlle de Lamartine. Qu'y pouvait-elle? elle crivit  son frre une
lettre tendre, mais trs ferme, en le suppliant de quitter Paris et
d'essayer de trouver une situation en province ou  l'tranger. Celui-ci
n'en continua pas moins ses excentricits: le 7 juin 1802, on l'arrta
mme  l'Opra, o il causait un violent scandale en faisant pleuvoir
sur la salle tout ce que le libraire n'avait pas vendu d'exemplaires de
son _ptre aux comdiens_; il fut remis en libert quatre jours plus
tard, mais ce petit incident avait sans doute refroidi son ardeur,
puisque nous savons par sa soeur qu'il partit pour l'Angleterre en
juillet; il entra, parat-il, comme professeur de franais chez un
prtre anglais qui lui accordait la modeste allocation annuelle de cinq
cents francs, le loyer et la nourriture.

Au bout de dix mois, incapable de se rsigner  cette pitoyable
existence, il regagna Paris o il vgta encore quelque temps; puis,
aigri, dsespr, la tte perdue, il se tua le 15 mars 1804  Lagnieux,
prs de Belley, au retour d'une visite qu'il avait faite  Lyon chez sa
soeur Mme de Vaux. Mais le destin qui l'avait poursuivi sa vie
durant, lui fut encore impitoyable aprs sa mort. Les autorits du
dpartement de l'Ain s'inquitrent de ce bizarre suicide--un coup de
fusil dans le ventre--et comme les esprits taient encore sous le coup
de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, on n'hsita pas  reconnatre
dans le cadavre de Lyon Des Roys, malgr les papiers qu'il avait sur
lui, un certain Picot-Limodan, dit _Beaumont_ ou _pour le Roi_,
compromis dans l'affaire de la machine infernale et qui avait russi 
prendre la fuite. Le zle des fonctionnaires alla mme jusqu' ordonner
huit jours aprs l'exhumation du corps et  perquisitionner chez Mme
de Vaux qui ne comprenait rien  l'aventure[61]. Quant  Mme de
Lamartine, elle ignora toujours la vrit sur la fin de son frre et le
crut emport par une congestion pulmonaire; mais la pseudo-conspiration
arriva jusqu' elle, et elle crivait le 29 mars 1804:

[Note 61: _Moniteur_ du 4 avril 1804.]

L'on a imagin que mon malheureux frre mort tait impliqu dans une
affaire de conspiration qui a toujours t  cent lieues de son coeur et
de ses moyens. Une ressemblance de nom et son arrive d'Angleterre ont
produit cette erreur. On est all faire des visites chez ma soeur, l'on a
examin ses papiers; il n'y avait rien du tout.

Telle fut l'existence de l'infortun Lyon Des Roys, pote incompris
comme Gilbert, Chatterton et tant d'autres; elle n'aurait gure valu de
s'y arrter aussi longuement si, comme nous l'avons dit, son exemple
n'avait influ plus tard de faon dcisive sur l'attitude des Lamartine
lorsqu'ils virent le jeune Alphonse tourment du mme dmon qui avait
perdu son oncle. On comprend mieux et l'on excuse leur opposition,
parfois violente, quand  vingt-cinq ans il partit pour Paris un _Sal_
en poche, frapper  la porte du mme Talma qui dix-huit ans auparavant
avait refus le _Caton_ de Lyon Des Roys[62]. Le souvenir de son frre
tait encore trop prsent  la mmoire de Mme de Lamartine pour
qu'elle ne ft pas effraye de voir son fils sduit par une carrire
dont un de ses proches n'avait connu que les dboires.

[Note 62: Il est curieux de constater que le sujet de Caton,
emprunt  _la Mort de Caton_, d'Addison, tenta galement Lamartine 
vingt ans: il crivait en effet le 30 septembre 1810  Virieu: Je
traduis de l'anglais quelques Nuits d'Young et la superbe tragdie
d'Addison _the Death of Cato_, le tout en vile prose, except quelques
morceaux qui me sduisent et que je versifie. (_Corresp._, I, p. 272.)]

Quant  son oeuvre potique, elle est aussi mince que mdiocre: une
tragdie, une comdie, quelques pices fugitives, un pome sur le tabac,
un autre sur la gomtrie, deux ou trois fables et quatre ptres[63];
c'tait insuffisant pour la conqute de Paris qu'il avait rve.
Accordons-lui pourtant en tardive rparation que _le Dernier des
Romains_ ne dpare pas la srie des pauvres tragdies qui encombrrent
la scne franaise de 1790  1815. Inspirs du _Caton_ d'Addison et des
meilleurs souvenirs de Shakespeare, ses cinq actes sont correctement
rims et bien conduits. Certains morceaux, comme la mort du hros
pourraient mme supporter la comparaison avec _la Mort de Socrate_ de
son neveu. Tous deux, il est vrai, n'ont fait qu'interprter Platon,
mais le rapprochement est assez curieux pour tre not[64].

[Note 63: Voir,  l'Appendice, la bibliographie des oeuvres de Lyon
Des Roys.]

[Note 64:

    L'me est inaccessible et rien n'agit sur elle;
    Que la mort au mchant soit un objet d'horreur,
    L'homme de bien y voit l'aurore du bonheur.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mais je ne sais, mes yeux paraissent s'obscurcir,
    Mes membres fatigus semblent s'appesantir,
    Je ne puis surmonter la langueur o je tombe...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mes enfants, mes amis, approchez, je vous prie.
    Quoi? d'o viennent ces cris? qu'avez-vous  frmir?
    Qu'est-ce donc, mes amis, ai-je tort de mourir?
    Voulez-vous que j'attende  sortir de la vie
    Que je me sois couvert de quelqu'ignominie,
    Que j'aie abandonn le chemin de l'honneur?
    La mort n'a rien d'affreux, n'en ayez point d'horreur.
    Elle vient,... je la vois, je la sens,... je la touche...
    Elle obscurcit mes yeux,... elle glace ma bouche...
    Je finis,... je m'teins... sans douleurs, sans effort...
    L'me pleine d'espoir se dgage du corps.

    (_Le Dernier des Romains_, acte V, sc. I et IX.)]

       *       *       *       *       *

Hasarder des conclusions  une tude aussi brve et forcment incomplte
sur l'hrdit de Lamartine est dlicat. Pourtant, dans ses grandes
lignes, elle apparat ainsi:

Deux familles, l'une un peu rude, chez qui la carrire des armes devient
la tradition; l'autre, cultive, affine par quatre sicles d'tude et
qui ne connut jamais d'autre mtier que celui d'crire; mais toutes
deux provinciales et sdentaires, profondment religieuses et que les
germes matrialistes du XVIIIe sicle ont pargnes; troitement
attaches au sol qui les a vues natre, elles y tiennent par toutes
leurs alliances; au plus haut qu'on puisse remonter, elles sont fixes
non pas dans des rgions extrmes de la France, mais au contraire dans
deux provinces presque limitrophes, soumises aux mmes coutumes, et dont
Lyon est le centre gographique. Leur vie est simple, leurs aspirations
sont saines et n'ont d'autre objet que d'augmenter  chaque gnration
le patrimoine d'honneur et de bien-tre qu'elles tiennent de leurs
pres; de tout temps une vie gale et sans histoire, presque sans
efforts, comme si toutes les forces vives des deux races eussent d
sommeiller pendant quatre sicles pour s'veiller et s'panouir enfin
dans leur dernier rameau.




DEUXIME PARTIE

LE MILIEU




CHAPITRE I

LA FAMILLE[65]


[Note 65: Sources et bibliographie de la II partie: _Journal
intime_ (passim).--_Archives dpartementales de Sane-et-Loire_, trs
riches en documents sur les Lamartine pendant la Terreur.--_Csarine et
Alix, un pisode de la jeunesse de Mme de Lamartine la mre_, par le
baron Alexandre Carra de Vaux (publi dans _l'Investigateur_, journal de
l'institut historique, 1853).--_Histoire de Saint-Point_, par L. Lex
(Mcon, 1898, in-8).--_La Jeunesse de Lamartine_, par F. Reyssi (Paris,
1892, in-16).--_La Perscution religieuse en Sane-et-Loire_ (t. IV,
arrondissement de Mcon), par l'abb Louis S.-M. Chaumont
(Chalon-sur-Sane, 1903, in-8).--_La Rvolution dans l'ancien diocse de
Mcon_, par Mgr B. Rameau (Mcon, 1900, in-8).--_Souvenirs de Mme
Delahante_ (vreux, 1906, 2 vol. hors commerce). Les souvenirs de Mme
Delahante, qui dans sa jeunesse habita longtemps Mcon et fut trs lie
avec les Lamartine, ont t publis par sa petite-fille Mme de Blic.
Ils contiennent de nombreux et curieux dtails nouveaux sur la vie
familiale du pote, ainsi qu'une trentaine de lettres indites de divers
membres de sa famille.

Toutes les rfrences aux oeuvres de Lamartine sont faites d'aprs
l'dition de l'auteur; c'est la dernire parue de son vivant et la plus
complte (Paris, 1860-66, 41 vol. gr. in-8).--Pour les publications
posthumes, d'aprs les ditions originales: _Mmoires indits_ (Paris,
1870, in-8); _Manuscrits de ma mre_ (_id_., 1871, in-8); _Souvenirs et
Portraits_ (_id_., 1871-72, 3 vol. in-18): _Correspondance_ (_id_.,
1873-75, 6 vol. in-8).]

 la naissance de Lamartine, sa famille se composait de
Louis-Franois--alors g de quatre-vingts ans,--de sa femme et de leurs
six enfants: trois fils et trois filles. Si l'on en excepte les
grands-parents qu'il connatra  peine, tous les autres joueront dans sa
jeunesse un rle trop important pour ne pas prciser un peu leurs
figures trs effaces aujourd'hui.

L'an des fils, Franois-Louis, tait, on l'a vu, d'une sant prcaire.
C'tait un grand homme un peu vot, au teint ple, au regard noir, 
l'abord austre. Extrmement maniaque dans ses habitudes et son hygine,
il trouvera moyen de prolonger jusqu' prs de quatre-vingts ans une
existence que les mdecins avaient condamne ds l'enfance. Il avait
t toute sa vie faible et dlicat, dira de lui sa belle-soeur, mais on
tait accoutum  le voir ainsi.

Ce que son neveu a crit de lui parat trs exact; on sent que le pote
avait, comme il l'a dit, son image bien grave dans la tte. C'est que
leurs deux natures taient peu faites pour s'entendre. Dans le journal
de sa soeur il apparat comme un vieillard nergique mais redoutable,
despotique, rigide, aigri par ses infirmits et sa vie manque: Toute
sa vie, crira Mme de Lamartine au lendemain de la mort de son
beau-frre, il avait conserv l'influence d'un chef de famille, et rien
ne s'tait jamais dcid dans la mienne que par lui ou d'aprs lui;
souvent cet empire avait contrari nos vues et m'avait caus des peines
sensibles. Ceci confirme entirement ce que Lamartine a crit dans les
_Confidences_.

Lorsqu'il lui fallut  vingt-cinq ans renoncer  la carrire militaire
et  l'espoir de fonder  son tour une famille, Franois-Louis se
confina entirement dans le monde de la pense, afin d'occuper un peu
son activit. Esprit mthodique et prcis, les sciences eurent ses
prfrences: les mathmatiques furent pour lui un vritable dlassement,
et il faut voir l l'origine de tous les froissements que nous
constaterons plus tard entre l'oncle et le neveu.

La liste de ses oeuvres en dit long; l'Acadmie de Mcon, dont il fut ds
1806 un des membres les plus assidus, a recueilli dans ses bulletins
annuels une cinquantaine de mmoires sur les sciences et l'agriculture
dont il est l'auteur. On y remarque un _Examen du gleuco-oenomtre_, une
_Dissertation sur une substance rsineuse trouve  Louhans_, un _Trait
de l'oryctologie du Mconnais_, dont le manuscrit subsiste encore  la
bibliothque de Mcon, et d'importantes et minutieuses _Recherches sur
les causes qui modifient ou altrent la cohsion entre les parties de
quelques substances_, sans compter d'innombrables communications sur la
viticulture et l'levage.

 sa mort, le _Journal de Sane-et-Loire_ publia un long article
ncrologique auquel il est permis d'accorder quelque valeur, puisque
nous savons qu'il ne fut pas inspir par sa famille[66], et dont le
fragment suivant nous donne un portrait assez vivant de celui que
Lamartine appelait l'oncle terrible:

Anim d'un zle ardent pour l'tude, M. de Lamartine s'tait consacr
ds sa jeunesse au culte des sciences et des lettres, mais il avait
montr une prdilection particulire pour les sciences naturelles et les
mathmatiques. Uni par les liens de l'amiti et d'une estime mutuelle
avec le savant abb de Sigorgne[67], en relations avec plusieurs autres
hommes clbres de son temps, il trouva ses plus chres dlices 
parcourir le vaste champ du dcouvertes que lui prsentait la science.

[Note 66: Journal de Sane-et-Loire du 4 mai 1827. Cet article,
rdig par Alexis Mottin, secrtaire perptuel de l'Acadmie de Mcon,
ne satisfit qu' moiti Pierre de Lamartine qui y rpondit par la lettre
suivante, insre dans le numro du 7 mai:

Monsieur, je commence par rendre grce  l'estimable auteur de
l'article ncrologique insr dans votre prcdent numro. Je serai
dsespr que ma juste rclamation put l'affliger, mais je crois le
devoir  la mmoire de mon frre. Sans doute, si votre journal n'tait
lu qu' Mcon, o M. de Lamartine tait si parfaitement connu, il et
t peut-tre superflu de dire un mot sur ses sentiments religieux: nul
ne peut les y mettre en doute. Mais comme la sphre de votre estimable
journal ne se borne pas  cette ville, je dsire que partout o elle
s'tend on sache que mon frre mettait fort au-dessus de toutes les
connaissances humaines celle de la religion, et que, jusqu'au dernier
instant de sa vie, il en a constamment rempli les devoirs avec zle et
la plus sincre conviction.--LAMARTINE.]

[Note 67: Pierre Sigorgne (1719-1809), vicaire gnral de Mcon,
puis archidiacre et doyen du chapitre de Saint-Vincent, auteur de
plusieurs volumes de philosophie. On a de lui: _Institutions
newtonniennes_ (1747); _Lettres crites de la plaine_ (1765), o il
rfute les _Lettres de la montagne_ de Rousseau; _Institutions
leibnitziennes_ (1768); _le Philosophe chrtien_ (1776), etc.

Cf. Abb Rameau, _Notice sur l'abb Sigorgne_ (Mcon, 1895, in-8).]

Dou d'une imagination vive, brillante, et de cette fermet de
caractre qui triomphe des difficults, aid d'une mmoire facile qui
lui rendait toujours prsentes les connaissances solides qu'il avait
acquises, il ne lui eut fallu qu'un peu moins de modestie pour se faire
un nom trs recommandable parmi les savants. Mais, loin de faire parade
de son savoir, il le faisait servir  donner plus de charme  sa
conversation, vive, piquante, et constamment assaisonne de cette douce
urbanit qui donne  la socit tant de charmes.

Sujet fidle et attach sincrement au bien de son pays, on l'a vu,
pendant le cours des troubles civils qui ont dsol notre patrie,
toujours dvou  la cause de la lgitimit et de ne pas perdre de vue
un seul instant les principes sur lesquels reposent l'ordre social et la
prosprit de la France.

Ainsi lorsque aprs un romantique parallle de leurs deux caractres,
Lamartine s'criait: Comment unir ce nombre et cette flamme[68], il
n'exagrait pas les contrastes de ces natures dissemblables qui ne
parvinrent jamais  trouver un terrain d'entente.

[Note 68: _Nouv. Confidences_, p. 455. Le portrait de l'oncle
terrible occupe les pages 447-457 (T. 29).]

 toutes ses qualits de mthode il joignait celle d'tre un homme
d'affaires entendu, comme le furent tous les Lamartine, sauf toutefois
le dernier du nom qui sur ce point se trouvait desservi par son
imagination. Le souci de son bien s'affirme dans les moindres lettres
que nous ayons rencontres de lui: trs processif, il n'hsitait pas,
ds qu'il croyait y avoir quelque intrt,  soutenir ses revendications
par de longs _factums_ crits avec amour.

Sa correspondance avec ses vignerons est curieuse  feuilleter: une fois
de plus, elle confirme son esprit prcis et mticuleux.

Lamartine ne l'aimait pas et cette antipathie se manifesta chaque fois
qu'il avait  parler de lui. Cet oncle fut l'pouvantail de sa jeunesse,
celui  qui, bien plus qu'au pre toujours indulgent, il fallait cacher
les fredaines, les menues dettes et les aventures: intransigeant, svre
et glac, presque sans tendresse, il ne tolrait pas autour de lui la
moindre infraction aux principes dans lesquels il avait t lev et
qu'il prtendait immuables.

La plupart du temps il contrecarrait opinitrement et avec sa mthode
habituelle les beaux projets de son neveu dont il voulait ainsi
matriser la dbordante imagination; aux rves vagues mais fivreux
d'tude et de littrature il opposera froidement les sciences qui, selon
lui, donneront quelque maturit  ce cerveau vagabond.

Pour comprendre cette domination qu'il imposera jusqu' sa mort, il ne
faut pas oublier la situation particulire du jeune homme dans ce milieu
imbu des traditions du svre XVIIIe sicle: l'oncle ne verra en lui
que l'unique hritier du nom et de la fortune et voudra, avant tout, le
mrir pour en faire le chef de famille avis et prudent que chacun de
ses anctres avait t avant lui. Tout le malentendu natra de l.

Dans le portrait de son oncle, Lamartine a pourtant commis une erreur
lorsqu'il touche  ses ides politiques[69]; mais est-elle involontaire?
Les _Confidences_ furent crites, on le sait, en pleine activit
rpublicaine,  une poque o le chef de l'opposition n'tait peut-tre
pas fch de se dcouvrir des origines librales.

[Note 69: Bien qu'inexactes, les ides politiques que Lamartine a
prtes  son oncle sont curieuses, parce qu'elles correspondent trs
exactement  son propre programme sous les dernires annes de la
monarchie de Juillet.]

La vrit est que, ds le dbut de la Rvolution, Franois-Louis, que
son neveu nous a montr condisciple et ami de Lafayette, n'eut mme pas
ce rpublicanisme de la premire heure que connurent tant de
gentilshommes sduits pas les ides nouvelles. Alors que dans une minute
d'enthousiasme son frre Pierre signait avec le comte de Montrevel, le
grand bailli d'pe Desbois, le marquis de Sainte-Huruge et d'autres
seigneurs du Mconnais la solennelle renonciation aux privilges
nobiliaires, lui, plus froid et plus raisonn, ne fut pas entran par
l'imagination et la fivre de l'poque. La gravit de la situation lui
apparut entire et ds le premier jour il en envisagea les suites.
Aussi, en mars 1789, au moment des meutes qui accompagnrent  Mcon
l'lection des dputs aux tats gnraux, on le vit avec MM. de
Chaintr, de Bordes, de Pierreclau et de Dre, dfendre les intrts de
sa caste  l'Assemble des trois ordres du bailliage et rclamer mme la
destitution du maire qui soutenait le Tiers, ce qui leur valut  tous
d'tre fort malmens par la foule  l'issue de la runion[70].

[Note 70: Cf. Demaizires, Un incident populaire  Mcon en 1789
(_Ann. de l'Acadmie de Mcon_, IIe sicle srie, t. XI).]

En 1792 enfin, lorsqu'il sentit l'orage prt d'clater, il se hta
d'migrer; pour un temps trs court, il est vrai, car trois mois plus
tard il tait de retour et se constituait prisonnier ne voulant sans
doute pas abandonner son pre et ses frres que sa fuite avait fait
arrter.

Par la suite, la Terreur et l'Empire l'abattirent sans le convaincre et
jusqu'au bout il demeura fidle  la lgitimit. Lamartine a racont
qu'en 1805, lors du passage de Napolon  Mcon, celui-ci aurait fait
appeler Franois-Louis pour lui offrir un sige de snateur; mais Mme
de Lamartine n'a rien not de tel dans son journal o ce sjour de
l'Empereur est pourtant longuement rapport, ce qu'elle n'et pas manqu
de faire si l'entrevue avait eu lieu.

 soixante dix-sept ans, une fluxion de poitrine emporta Franois-Louis
en quelques jours. Sa mort fit un vritable vide dans la petite socit
mconnaise qui l'aimait et le respectait pour la droiture de sa vie et
son rudition presque universelle, dira sa belle-soeur; il laissait 
tous le souvenir d'une intelligence remarquable et d'un causeur parfait,
 qui l'on pardonnait son abord un peu farouche en mmoire d'une vie
prmaturment brise. Il mourut  Montceau le 25 avril 1827, et par son
testament il instituait comme ses lgataires universels, sa nice ane
Ccile, devenue Mme de Cessia, et son neveu Alphonse dont les
triomphes potiques et surtout les fonctions d'attach d'ambassade qu'il
occupait alors avaient fini par lui rendre confiance. Celui-ci,
pourtant, ne se jugea pas satisfait, et fut mme bless par une clause
de ces dernires volonts pourtant toutes en sa faveur; le 20 juin, il
crivait  l'abb Dumont, son ami: Le testament de mon oncle n'est pas
sa plus belle oeuvre, mais j'aime toujours  croire qu'elle n'a pas t
faite  mauvaise intention. Si je n'avais qu'un neveu, seul chef
survivant de ma famille, et qu'il ne dshonort pas mon nom, je lui
ferais l'honneur de le nommer au moins mon hritier universel  ses
risques et prils. Trop penser nuit, les grandes routes sont les plus
droites[71]. Ce fut l toute l'oraison funbre qu'il pronona sur la
tombe de cet oncle qu'il s'imaginait, sincrement, avoir opprim sa
jeunesse.

[Note 71: Cf. _Corresp._, III, p. 41. Voici d'autre part une lettre
de Pierre de Lamartine  son fils o nous trouvons quelques dtails sur
cette succession:

     Maon, le 1er mai 1827.

     Voil, mon cher ami, une malheureuse circonstance qui me fait
     encore plus regretter que tu ne sois pas ici o ta prsence serait
     d'une grande utilit. Mon pauvre frre n'est plus; il a succomb,
     dimanche  onze heures du matin,  cette maudite fivre catharale.
     Tu sens tout ce que nous avons eu tous  souffrir dans ce malheur.
     Mlle de Lamartine l'a pourtant support avec tout le calme de sa
     grande pit.

     Voici les principales dispositions de son testament par lequel il
     a fait cesser l'indivision qui tait dans leur bien. Mlle de
     Lamartine garde Montceau et les Mlards, elle a tout le mobilier
     quelconque, argent, denres, sans aucun frais de sa part, pas mme
     ceux du fisc dont ses hritiers sont chargs. C'est Ccile et toi
     qui l'tes, pour gale part et portion, de Champagne, Saint-Pierre
     et Saint-Oyen en rapportant ce que vous avez eu par contrat de
     mariage. La bibliothque est  toi par principal et voici en quoi
     consistera l'actif de la succession:

      prsent Champagne estim  peu prs...  160000 francs.
               Saint-Oyen         environ....   80000  ----

     Aprs la mort de ma soeur, trois inscriptions
     de mille francs chacune, valant.......     60000  ----
                                                ------
                                               300000 francs.

     Mon frre a fait bon march  Mlle de Lamartine, en faisant son
     partage, mais il y assujtit ses hritiers par son testament.
     L'argent, les vins, le mobilier sont trs considrables; je pense
     que ma soeur aura dix-sept ou dix-huit mille livres de rente.
     (_Lettre indite_ provenant des archives de Saint-Point.)

Comme on peut s'en rendre compte, Pierre de Lamartine tait donc du mme
avis que son fils touchant le testament de Franois-Louis.

Une lettre du 5 juillet, toujours du chevalier au pote, nous apprend
que, sur la tombe de Franois-Louis de Lamartine, on fit graver un vers
de son neveu choisi par Mme de Lamartine:

La mort m'a tout ravi, la mort doit tout me rendre, extrait de la
_Mditation_: la Semaine sainte  la Roche-Guyon.]

Le cadet, l'abb de Lamartine, tait son vivant contraste.  dix-sept
ans il tait entr dans les ordres, un peu contre son gr, assure sa
belle-soeur. Bientt il prit got pourtant  cette vie facile et sans
soucis graves; cinq annes de dures preuves qu'il eut  subir de 1792 
1797, lui donnrent une souriante philosophie. En sage qu'il tait, il
se rfugia aussitt dans sa belle retraite de Montculot, o il vcut
paisiblement et loin des siens, parmi la nature qu'il aimait. Il demeura
l jusqu' sa mort avec une vieille intendante, travaillant en silence 
de longs mmoires sur la thologie et la philosophie qui ne virent
jamais le jour.

Dans sa vieillesse, il aimait  voir sa solitude anime par les vingt
ans et la vivacit de son neveu, qu'il accueillit toujours avec bont;
Lamartine l'adorait, et chaque fois qu'il avait quelque dette  teindre
ou une petite fredaine  faire oublier, c'tait  lui qu'il venait
s'adresser. Montculot fut le refuge, la Thbade, comme il l'appelait,
de son adolescence. Il y fuyait l'oncle de Montceau et la contrainte de
Milly; c'tait la transition habituelle entre les plaisirs de Paris et
la tristesse de sa campagne, et il y trouvait la paix et le
recueillement sous les deux formes qu'il aimait le mieux: la nature et
les livres; l'abb avait runi une admirable et riche bibliothque o le
neveu pouvait puiser sans contrle, ce qui n'allait pas sans le changer
un peu des habitudes de Mcon et de Milly o sa mre se montrait trs
svre. Lamartine, en mmoire des heures libres qu'il passa prs de
lui, en a laiss un portrait charmant: il aimait la bonhomie souriante
de l'aimable vieillard demeur toujours un peu frondeur, ce qui faisait
dire ingnument  sa belle soeur: L'abb est trs mal! pourvu, mon Dieu,
qu'il pense  se confesser! Une vieillesse accable de cruelles
infirmits n'altra en rien sa belle humeur; frapp le 10 septembre 1817
d'une attaque d'apoplexie qui lui paralysa un bras et une jambe, il
mourut  Montculot le 8 avril 1826, en brave homme qu'il avait toujours
t, laissant sa fortune  son neveu prfr. Seul de tous les
Lamartine, il avait compris la nature inquite de l'adolescent et devin
l'immense travail de ce jeune cerveau.

       *       *       *       *       *

Quant aux trois tantes, elles jourent un rle assez effac dans
l'existence du pote. L'ane, Sophie, connue dans la famille sous le
nom de Mlle de Montceau, demeura toute sa vie faible d'esprit et
vcut  Milly des jours sans histoire entre son frre et sa belle-soeur:
Je dois la regarder comme mon sixime enfant, dira d'elle Mme de
Lamartine, qui fit preuve  son gard d'un patient dvouement. La
cadette, Suzanne, Mme du Villard, habitait la petite proprit de
Pron. Dans sa jeunesse elle avait t leve au chapitre de Salles et
en avait gard le titre de chanoinesse-comtesse. C'est l que la
Rvolution vint la surprendre pour la relever malgr elle de ses voeux.
Son coeur tait inpuisable, comme sa bourse, et bien souvent on la verra
venir  l'aide du prodigue neveu. D'aprs Mme de Lamartine qui lui
avait vou une profonde reconnaissance d'avoir facilit jadis son
mariage, elle tait de bon conseil, trs bonne et trs pieuse, mais
d'une nature assez difficile. Pour Lamartine, qu'elle tira souvent un
peu vivement de ses rveries, elle avait un caractre plus imptueux
qu'une bourrasque. La dernire, Charlotte, Mlle de Lamartine, avait
uni sa vie  celle de son frre an; c'tait une ple et mystique
crature, qu'un amour malheureux avait attriste pour toujours. L'hiver,
on se runissait  Mcon dans son vieux salon dmod, avec quelques
parents et voisins; c'taient ces fameuses soires o Lamartine avouait
plus tard avoir failli prir d'ennui et qui, selon son nergique
expression, auraient fait croupir l'eau mme des cascades des Alpes.
Les trois vieilles filles moururent, Sophie en 1819, Charlotte en 1823,
Mme du Villard en 1842, celle-ci n'ayant jamais pardonn  son neveu
la politique d'opposition qu'il menait contre les d'Orlans  qui,
disait-elle, leur famille devait tant.

       *       *       *       *       *

Le plus jeune des fils de Louis-Franois tait Pierre Lamartine, le
chevalier de Pratz. On lui avait donn ce titre dans sa jeunesse, pour
le distinguer de son frre an et,  Mcon, il n'tait gure connu que
sous le nom de M. de Pratz. De l l'erreur si commune que le nom
vritable du pote tait de Pratz et non de Lamartine.

Nous sommes malheureusement trs peu renseigns sur lui.  travers mme
le journal de sa femme qui l'adore, il apparat presque au second plan,
se reposant sur elle de tous les soins du mnage et des tracas
quotidiens, heureux, semble-t-il, d'avoir abdiqu entre les mains de son
frre ses droits de chef de famille avec leurs responsabilits. Dans les
_Confidences_, son fils en a parl de faon respectueuse mais quelque
peu vague; le portrait, d'allure militaire, est joliment camp, mais
n'est pas tout  fait d'accord avec ce que nous savons de lui. Ce qu'il
en a dit de plus juste est qu'il fut le modle parfait du gentilhomme
de province, pre de famille, chasseur, cultivateur. De mme, quelqu'un
qui l'a beaucoup connu, crit qu'il tait le type parfait de l'ancien
gentilhomme; trs aim de sa femme, qui le craignait un peu; il lui
survcut et la regretta jusqu' son dernier jour[72].

[Note 72: Mme Delahante.]

Comme il tait extrmement aim et respect dans la rgion pour sa
droiture, on avait voulu souvent le diriger vers la politique, mais il
s'en gardait, parat-il, comme de la source de tous les maux. Il
consentit seulement  accepter un sige de conseiller gnral, qu'il
occupa de 1803  1813. Pour le reste, ses scrupules monarchistes ne lui
permirent jamais de passer outre, et sa femme a rapport  ce sujet
l'anecdote suivante qui date de 1809.

Vivant-Denon, l'orientaliste qui avait suivi Bonaparte en gypte, se
trouvait alors  Mcon o il prsidait le collge lectoral. Il tait
li avec Franois-Louis et, au cours d'une visite qu'il lui fit, il
rencontra le chevalier de Pratz. Il traita mon mari avec beaucoup de
distinction, ajoute Mme de Lamartine; il en a fait le premier
scrutateur et, s'il avait voulu, l'aurait srement fait nommer
lgislateur. Mais il craint, s'il accepte cette place, de se trouver
dans des circonstances dlicates o la conscience et la fortune ne
pourraient peut-tre pas s'accorder. Il aime mieux ne pas s'exposer 
cette tentation, ce qui est assurment trs sage.

Jusqu' trente-huit ans, il avait servi dans l'arme; aprs son mariage,
il se retira  Milly dont il ne bougea plus jusqu' sa mort, si ce n'est
 partir de 1805 pour aller passer l'hiver  Mcon. C'tait un bel
homme, robuste et sain, qui ne drogea pas  cette tonnante vitalit
des Lamartine puisqu'il mourut presque centenaire. Bourru d'apparence,
il alliait des manires un peu rudes  une grande simplicit et  un
coeur excellent. Fix  la campagne d'abord par ncessit, il finit par
s'y trouver bien et perdit vite le got des villes; pour lui faire
acheter une maison  Mcon, sa femme fut mme oblige de plaider la
cause de leurs filles qui, devenues grandes, avaient besoin d'une
ducation moins villageoise. Jamais, on ne put vaincre dans sa famille
cette horreur des cits bruyantes; de 1792  1844, date de sa mort, il
ne consentit qu'une fois  s'arracher  sa chre solitude pour aller en
1814 prsenter  Louis XVIII les hommages de la ville et poursuivre avec
opinitret la croix de Saint-Louis, unique ambition de cette me fidle
aux Bourbons. Aprs quoi, satisfait, il rentra  Milly sans vouloir
jamais retourner  Paris par la suite, mme au plus fort des triomphes
potiques et politiques de son fils.

Au fond, il aimait la vie simple, la campagne et ses plaisirs, chasse,
pche, cheval, se levait et se couchait tt, lisait peu. Son seul souci
fut l'entretien et l'embellissement de ses vignes, il courait lui-mme
les marchs vendre son vin et ses rcoltes et choisir soigneusement ses
bestiaux. Pour le reste, il s'en remettait entirement  sa femme et 
son frre, surtout en ce qui concernait son fils dont l'me tourmente
et insatisfaite lui chappait compltement. On chercherait en vain
quelle influence il put avoir sur les destines et l'ducation du pote.
Volontairement, il se tint toujours  l'cart, se contenta d'approuver
les dcisions du chef de famille, lass, surtout aprs 1810, de cette
dtresse morale et de cette nature hsitante qui cadrait si mal avec son
propre temprament et dont il ne comprendra que beaucoup plus tard les
mobiles secrets. Mais la mre sera l pour attnuer les froissements
entre ces deux caractres si diffrents.




CHAPITRE II

LA MRE


En oubliant l'image que Lamartine a trace de sa mre et en ne
l'tudiant qu' travers son journal, ses lettres et les tmoignages de
ceux qui l'ont connue, on peut arriver  prciser cette figure que le
pote, dans son pieux amour, s'est appliqu  idaliser et  rendre
presque immatrielle.

Mme de Lamartine fut une femme simple, bonne, aimante, et
profondment religieuse; sa vie se spare en quatre priodes ingalement
remplies de joies et de douleurs. La premire s'tend de sa jeunesse 
son mariage; la seconde de son mariage  la majorit de son fils; la
troisime de 1811 aux _Mditations_; la dernire de 1820  sa mort
survenue en 1829. Ainsi, chacune de ces tapes est lie  quelque grand
vnement de la vie de son fils: c'est que son premier-n demeura
toujours le plus aim; elle le voyait diffrent des autres et rservait
pour lui le meilleur de sa tendresse.

Elle tait ne  Lyon le 8 novembre 1770, et sa premire enfance avait
t confie  sa grand'mre paternelle, car son pre, en incessantes
tournes d'inspections, et sa mre, retenue au Palais-Royal par ses
fonctions, n'habitrent Lyon qu' de rares intervalles.  dix ans,
Mme Des Roys la garda quelque temps prs d'elle  Paris o la petite
Alix devint la compagne de jeux du futur Louis-Philippe; puis quatre ans
plus tard, redoutant qu'elle ft trop mle au monde de la cour, elle
obtint du duc d'Orlans des lettres d'admission pour elle au chapitre
noble de Saint-Martin de Salles, en Beaujolais, o sa fille ane,
Csarine, se trouvait dj. Salles, situ  quelques kilomtres de
Villefranche-sur-Sane, fut primitivement un prieur dpendant de
l'abbaye de Cluny.  la fin du XIIIe sicle des Bndictins s'y
installrent, et en 1782 le prieur fut, par lettres royales, dclar
chapitre noble, c'est--dire que, pour y tre admises, les religieuses
devaient faire preuves d'au moins quatre quartiers du ct maternel et
de six du ct paternel.

Lorsque Mlle Des Roys entra  Salles, le couvent tait devenu une de
ces institutions mi-mondaines, mi-religieuses de l'ancien rgime, o les
jeunes filles achevaient leur ducation. La vie qu'on y menait n'avait
rien d'austre, puisque chaque lve y possdait une petite habitation
et un jardinet qu'elle partageait avec une mre. D'ailleurs Alix Des
Roys, qui demeura  Salles de 1784  1789, venait chaque anne passer
deux mois  Paris avec ses parents.

Il nous reste deux portraits d'elle pendant ce sjour au couvent. L'un
est une miniature qui la reprsente dans l'austre vtement noir des
chanoinesses-comtesses, avec la fanchon de soie noire, la guimpe de
broderie blanche et la croix d'mail pingle au corsage[73]. Les
cheveux sont d'un blond cendr, les yeux noirs, la bouche fine, le
menton un peu gros, et toute l'expression du visage reflte une
indicible et inquitante mlancolie. L'on songe alors  ce joli passage
de son journal crit trente ans plus tard, un jour o, conduisant son
fils  Lyon, elle passa devant l'ancien couvent de sa jeunesse:

     J'prouvais encore de douces motions, dit-elle, en revoyant ce
     charmant Beaujolais o j'ai pass une jeunesse si heureuse; mille
     souvenirs se succdaient rapidement dans ma tte ou plutt dans mon
     coeur, car c'est l que presque tous les moments de ce temps sont
     gravs. Je me voyais, de quinze  vingt ans, simple, jolie,
     frache, plaisant  tout le monde...

[Note 73: Ce portrait, que M. Reyssi a cru perdu, appartient
aujourd'hui  Mme Frdric de Parseval, arrire-petite-fille de
Mme de Lamartine. Le pote, qui en a fait une description assez
fidle dans les _Confidences_, l'avait fait mouler en couvercle sur une
petite bote d'argent.]

L'autre portrait est une longue ptre en vers du chevalier de Bonnard,
pote du duc de Chartres, et qui prcda Mme de Genlis comme
gouverneur des enfants d'Orlans; elle fut adresse  Mme Des Roys,
dont il frquentait le petit cercle et qu'il avait connue chez Buffon,
pour clbrer la grce et les mrites de ses deux chanoinesses. Comme
tous les vers de Bonnard, ceux-ci sont mdiocres, mais ils valent d'tre
cits pour la spirituelle et vivante image qu'ils donnent de la jeune
fille  quinze ans:

    Quant  notre autre chanoinesse
    Que nous nommons Madame Alix,
    Elle a sans doute aussi son prix.
    Mais quoiqu'elle entende la messe
    Et chante l'office assez bien,
    Qu'elle soit de discret maintien
    Et mme qu'elle aille  confesse,
     mre! tenez pour certain
    Qu'elle a le got un peu mondain.
     quinze ans elle tait jolie,
    Et spirituelle et polie,
    S'exprimait avec agrment
    Quoiqu'un peu trop rapidement;
    tait tout yeux et tout oreille,
    Remarquait, citait  merveille,
    Marchait, dansait lgrement,
    Aimait la bonne compagnie,
    La musique, la comdie,
    Soutenait, par le clavecin,
    Un son de voix trs argentin,
    Jugeait les Beaulard, les Bertin,
    Connaissait les moindres nuances
    Et l'effet et les diffrences
    Des poufs, des chapeaux de satin;
    ...D'o je conclus,  juste titre,
    Qu'elle quittera son chapitre
    Tt ou tard, pour prendre un poux,
    Beau, jeune, riche, aimable et doux[74].

[Note 74: Ces vers du chevalier de Bonnard ne figurent dans aucune
dition de ses oeuvres. Ils sont cits d'aprs _l'Investigateur_ de 1853,
o la pice a paru en entier.]

Le portrait est enjou et on le sent fidle; pourtant, il ne faudrait
pas le prendre  la lettre et l'on peut se dfier de l'esprit
superficiel du chevalier de Bonnard qui ne pouvait juger la jeune fille
que sur l'apparence de la vie brillante mene au Palais-Royal. D'aprs
lui, elle tait un peu coquette et trs mondaine: coquette, c'tait une
des exigences de son ge; sans doute aussi aimait-elle le monde; toute
sa vie mme elle le regrettera et le confessera souvent dans son journal
au retour des petits bals o elle menait ses filles; Mme Delahante
nous apprend aussi que Mme de Prat tout en aimant le monde
secrtement, vivait trs sdentaire, craignant ses belles-soeurs et son
beau-frre qui, tant gs et svres, avaient conserv toutes les ides
d'tiquette du sicle pass. Ceci semble donc acquis, de mme que les
talents prts par Bonnard  Mlle Des Roys.

Pour complter cette tude de jeune fille, il reste encore  pntrer
dans sa pense et, l, on peut voir qu' toutes ses qualits extrieures
elle joignait un esprit dj singulirement mri et rflchi. Ds l'ge
de quinze ans, elle avait pris l'habitude de tenir un journal de sa vie;
celui que nous possdons ne commence qu'en 1801, mais un fragment de ce
premier dbut a t conserv prcieusement par elle comme la ligne de
conduite de son existence. Intercal dans l'un des douze petits
cahiers, il est dat de mars 1786, et voici ce qu'on y lit:

...Il n'y a, aprs tout, qu'une _seule chose_ de ncessaire: il n'est
pas utile, en effet, que je me procure de la dissipation, que je prenne
du plaisir, tout cela passe et ne fait pas le bonheur. Il n'est pas
ncessaire que je plaise au monde, que je sois aime et recherche; tout
cela est une source de prils en tous genres, et les personnes qui se
livrent le plus au monde et que le monde lui-mme fte le plus sont
souvent par la suite les plus malheureuses...

Toute la vie de Mme de Lamartine peut se rsumer par ces quelques
lignes, crites  quinze ans; jusqu' sa mort, ce fut une lutte
perptuelle et inquite contre elle-mme, o elle s'efforait de
rprimer ce qu'elle appelait les choses inutiles, les tendances qui
lui semblaient de nature  loigner le but qu'elle s'tait de tout temps
fix: la simplicit et la vrit.

       *       *       *       *       *

Tel tait l'tat d'me de la jeune fille au moment o elle abordait le
mariage que lui avait prdit malicieusement Bonnard. On en connat
l'histoire romanesque.

 Salles, elle s'tait lie avec Suzanne de Lamartine, comme elle
pensionnaire du couvent. Le chevalier de Pratz qui, de Montceau ou de
Mcon, venait souvent voir sa soeur pendant ses congs, connut ainsi
Mlle Des Roys, car le rglement n'interdisait pas les visites. Tous
deux se plurent et le chevalier que l'on songeait  marier sollicita
l'autorisation de sa famille. Le pre, tout d'abord refusa, trouvant la
dot insuffisante. Mais il avait compt sans le hasard et la persvrance
des jeunes gens. Le 6 octobre 1789, jour o les Parisiens ramenrent la
famille royale dans sa capitale, Mme Des Roys et sa fille se
trouvaient  Chatou. Devant la foule ameute, et les nouvelles qui leur
parvinrent, les deux femmes prises de peur renoncrent  regagner Paris
et se dcidrent  rentrer  Lyon. En cours de route elles furent
obliges,  la suite d'un accident de voiture que la jeune fille dut
bnir toute sa vie, de s'arrter  Mcon. Suzanne de Lamartine prvenue,
rsolut alors d'arranger les choses qui tranaient depuis un an et
annona  son pre que Mme Des Roys tait de passage et apportait des
nouvelles graves de Paris. Le moyen, pour Franois-Louis, de ne pas
offrir une hospitalit provisoire aux deux femmes? Elles demeurrent
chez lui vingt-quatre heures et,  leur dpart, sduit sans doute par le
charme de la jeune fille, il finit, comme dans un roman, par accorder
son consentement au mariage.

Le 4 janvier 1790 enfin, le contrat fut sign  Lyon, et l'on y voit que
les jeunes poux taient plus riches de bonheur que d'argent: le
chevalier avait l'usufruit de Milly jusqu' la mort de son pre, et
c'tait tout. Quant  Mlle Des Roys elle apportait, outre quelques
bijoux et meubles, la somme de 50 000 francs, dont 20 000 assurs par un
de ses oncles, et qui n'taient pas encore verss en 1810  la mort de
celui-ci. Ainsi, les revenus du jeune mnage se montaient  une douzaine
de mille francs, assez alatoires d'ailleurs, puisqu'ils taient
uniquement bass sur les rcoltes de Milly.

Le mariage fut clbr le 7 janvier 1790; aussitt aprs, la jeune femme
vint s'tablir  Milly et de cette date jusqu'en 1808, elle connut une
existence trs diffrente.

La jeune mondaine d'autrefois habite maintenant un village obscur et
sans horizon. Sa maison est petite, sa vie plus que simple, sa fortune
mdiocre. Deux ans  peine aprs son mariage, son mari, ses beaux-frres
et ses belles-soeurs sont emprisonns et elle reste isole avec deux
enfants au berceau, prs de ses beaux-parents. Puis, le calme rtabli et
le chevalier rendu  la libert, elle regagne avec lui leur petite
campagne o ils s'installent dfinitivement.

Ds lors, elle devient entirement la mre. Ses parents sont loin, les
uns fidlement attachs  la fortune des d'Orlans qu'ils accompagnent
en exil, les autres rfugis en Angleterre o ils vgtent. Elle vivra
seule  Milly, presque sans nouvelles d'eux. Son unique occupation va
devenir l'ducation de ses enfants.

C'est dans ce rle, surtout, qu'il est attachant de la suivre. De 1800 
1808, son journal reflte profondment ses dtresses, ses dfaillances
morales, et une analyse aigu d'elle-mme qu'elle pousse  un degr
incroyable. Chaque soir, elle se scrute impitoyablement, examine et
rsume sa vie quotidienne, les soucis de la journe, et en tire un
enseignement pour l'avenir, sans pouvoir toutefois tre jamais
satisfaite de ses actes qu'elle trouve perptuellement imparfaits et
au-dessous de sa tche. Chez elle, les accalmies sont rares et, mme
dans les priodes d'apaisement et d'quilibre, elle les environne
toujours de l'inquite restriction qu'elle est trop heureuse et ne
mrite pas son bonheur.

       *       *       *       *       *

 partir de 1810 sa vie change encore et commence alors pour elle une
poque d'amertumes, de tristesses et de dcouragements encore plus
profonds. Ses enfants la proccupent: ses quatre filles, d'abord,
qu'elle mariera toutes  leur temps et heureusement, mais surtout ce
fils, son prfr, dont l'oisivet, dit-elle, la tue. L'existence vide
qu'il trane de Mcon  Paris, sa fivre, sa sensibilit, qu'il tient
d'elle au fond, sont autant de tortures pour ce coeur de mre qui ne
demande qu' tre fire de son fils. Son orgueil maternel souffre de
voir la vie de son enfant lui chapper, et elle pleure de n'tre plus
comme autrefois sa confidente, elle qui jadis crivait  propos de lui:
La chose la plus importante dans l'ducation est d'inspirer une grande
confiance  ses enfants et il faut pour cela les couter toujours avec
attention et l'air de l'intrt, quelle que soit la chose dont ils
veulent vous entretenir, parce qu'alors ils prennent l'habitude de vous
parler de tout ce qui les occupe.

Aujourd'hui, il faut deviner plutt qu'apprendre de lui, les penses qui
le hantent; il faut aussi brler en cachette ses mauvais livres, ses
mauvais vers, qui rappellent le malheureux frre qui s'est perdu ainsi,
voir grossir ses dettes qu'elle essaye d'teindre en rduisant ses
humbles dpenses. Car trop souvent elle sera force d'avoir recours 
l'oncle et aux tantes qui la trouveront faible et le lui diront
durement. Toutes les petites ruses qu'il mettra en oeuvre pour lui cacher
ses fredaines et ses aventures l'accableront sans lasser sa tendresse.
Il me tourmente bien par son caractre inquiet, dira-t-elle un jour,
mais je tche de le ramener tout doucement; je supporte, c'est ma tche
actuelle.

Malgr tout, sa bont pour lui demeurera inpuisable, comme sa patience.
En 1811,  la suite d'une amourette dont il s'exagra la valeur, les
Lamartine furent obligs de le faire voyager; il se trouva un jour sans
ressources  Livourne, ayant mang en un mois ce qu'on lui avait donn
pour six. Les oncles et les tantes qui ont dj ouvert leur bourse,
restent sourds, cette fois, aux lettres suppliantes, et dcident le
retour. Mais il est si heureux l-bas! ses lettres sont si joyeuses et
si tendres! Il serait trop cruel, crit-elle alors, de ne pas le
laisser aller jusqu' Rome dont il est si prs, et elle lui envoie de
quoi continuer son voyage.

Mme Delahante, enfant  cette poque, mais qui quarante ans plus tard
ne pouvait rappeler son souvenir sans motion, nous a laiss d'elle une
image trs simple et trs mouvante:

Mme de Prat, ge de quarante-cinq ans, n'avait jamais t d'une
beaut remarquable, mais le charme qui tait en elle tenait  une grande
distinction et  une expression trs fine, trs spirituelle, en mme
temps que trs douce et d'une bont parfaite. Pour faire le portrait de
sa figure il faudrait, avant tout, faire le portrait de son me, car
c'tait de l'me que venait chez elle le charme extrieur. Je crois que
toutes les vertus solides et les qualits aimables taient runies en
cette charmante femme; elle tait pieuse comme un ange et d'une pit
indulgente et claire qui vous gagnait.

Elle tait sans cesse occupe des pauvres, et elle les visitait soit 
Mcon, soit  Milly. Son zle ne connaissait pas de bornes, et, quand
l'argent lui manquait (ce qui lui arrivait parfois, car sa fortune tait
plus que mdiocre, et sa famille trs nombreuse), elle cherchait  le
remplacer par de douces paroles, de bons soins et de bons conseils.

Elle levait elle-mme ses cinq filles, elle s'occupait extrmement de
son mari et de son mnage, elle aimait beaucoup le monde, ou plutt la
socit; elle tait aimable pour tous, et quoiqu'elle ne pt recevoir
qu'avec la plus extrme simplicit, elle fut toujours  la tte de la
socit de Mcon et y exera une influence qui ne fut pas entirement
remplace.

Son esprit tait  la fois fin et lev et quoiqu'elle et pass sa vie
 Mcon, entoure de toutes les petites passions de province, elle
demeura au-dessus de tout pour la noblesse et l'extrme dlicatesse de
son coeur comme par la distinction de son esprit et de ses manires. Sa
vertu, je l'ai dit, n'avait rien de svre et je n'en veux citer qu'un
exemple: elle ne se permettait jamais la moindre mdisance, et souffrait
mort et passion quand elle entendait dire la plus petite chose qui pt
blesser le prochain; elle tait gaie, cependant, et ne pouvait
s'empcher de sourire  un propos spirituel et quelque peu malin. Sa
charit et sa gaiet se livraient alors un combat qui se lisait sur sa
physionomie.

Mme de Prat tait de taille moyenne; elle tait mince, sa taille
tait souple, sa figure longue et un peu ple, ses yeux trs prs du nez
et petits, mais vifs et doux, son nez droit et ses lvres fort minces.
Son sourire tait trs gracieux. Je l'ai toujours vue mise de la mme
manire: elle ne portait que des robes de taffetas puce.

 partir de 1820 et jusqu' sa mort, Mme de Lamartine connut d'autres
joies et d'autres chagrins: ce fut d'abord la gloire soudaine de son
fils, son mariage inespr, qui marque la fin de cette priode de
dsoeuvrement dont elle souffrit tant. Il se dit plus heureux qu'un
roi, crira-t-elle un jour, et certes, ce n'est pas un langage auquel je
suis accoutume de sa part. Elle avoue aussi avoir ressenti un grand
mouvement de vanit en lisant dans les journaux le nom de son fils
parmi les personnages illustres de passage  Aix. Puis ce fut la
naissance de son petit-fils qui lui causa une immense joie: On dit que
cet enfant me ressemble, dira-t-elle avec orgueil; alors, je me
l'imagine comme tait son pre....

Bientt, pourtant, les soucis et les deuils l'accablrent de nouveau.
Son fils l'inquitait toujours; cette ardeur, cette inquitude de
tte, comme elle appelle dans son simple langage la fivre potique qui
le dvore, ne font que la dsoler. Presque coup sur coup elle eut 
pleurer la mort de deux de ses filles, Mme de Vignet et Mme de
Montherot, et celle de son petit-fils dont elle avait accueilli la
naissance avec tant de bonheur. Puis, ses deux belles-soeurs et ses deux
beaux-frres disparurent  leur tour. De plus en plus elle se sentait
isole  Milly.

La dernire joie que connut cet admirable coeur de mre fut de paratre
au bras de son fils  l'Abbaye-au-Bois, dans les salons de Mme
Rcamier o, en juillet 1829, Chateaubriand lut des fragments de son
_Mose_; et voici ce qu'au retour elle crivait dans son journal:

Je suis de plus en plus fire et heureuse des admirables qualits
d'Alphonse, malgr les inquitudes si fondes que j'ai eues sur son
compte. Sa rputation s'agrandit tous les jours, mais ce n'est pas de
son esprit que je dois le glorifier davantage, c'est de la bonne
direction qu'il lui a donne, c'est de son excellent coeur, c'est de la
beaut de son me qui se manifeste dans toutes les occasions. Ainsi, ce
qui la frappa au cours de cette soire, fut le murmure d'admiration
sympathique qui avait accueilli l'entre de son fils, et tout le reste
lui parut secondaire:

Il y avait beaucoup de gens clbres que je fus bien aise de voir, et
surtout M. de Chateaubriand lui-mme que je ne connaissais pas; il me
parut vieux et faible, et les ambitions de ce monde sont bien
mensongres. Sa tragdie est de peu d'intrt. Mme Rcamier a encore
de la grce et quelques souvenirs de beaut.

Comme par un trange pressentiment de sa fin prochaine, les dernires
lignes qu'elle ait traces dans son journal semblent le clore tout
naturellement. Le 22 octobre 1829 elle crivait de Milly:

Je suis seule ici, et cependant je ne m'ennuie pas trop. Je me reproche
au contraire de prendre encore beaucoup trop d'intrt aux choses de ce
monde et d'avoir peut-tre plus de dissipation d'esprit en vieillissant
que dans ma jeunesse, et pourtant je vieillis beaucoup! Que Dieu ait
piti de moi et me rende ce que je dois tre. J'aime  lui dire un
verset d'un psaume qui me touche: Seigneur, vous tes mon esprance ds
ma jeunesse, ne me rejettez pas dans le temps de ma vieillesse, ne
m'abandonnez pas lorsque les forces me manqueront.

Elle mourut moins d'un mois aprs, le 16 novembre, et cette femme
anglique en qui tout tait douceur et sentiment eut une fin atroce:
elle fut brle vive dans un bain qu'elle voulut rchauffer, surprise
par le jet bouillant qu'elle n'eut pas le temps d'arrter et reut en
pleine poitrine. Elle trouva encore la force de sortir de l'eau, puis
tomba  terre, vanouie. Pendant les trois jours que dura son affreuse
agonie elle ne reprit pas connaissance.

Lamartine et son pre taient tous deux absents de Milly.  leur retour,
elle reposait dj dans le cimetire de Mcon, mais comme son fils
voulait l'avoir prs de lui dans la petite chapelle de Saint-Point, il
obtint de la faire exhumer.

       *       *       *       *       *

La douleur du pote fut immense. Plus tard, lorsqu'il crira ses
souvenirs, la mmoire de sa mre en illuminera toutes les pages. Mais 
force d'idaliser cette belle figure il a fini, d'abord par en donner
une image assez inexacte, et surtout par persuader  lui-mme et  ses
lecteurs qu'elle fut avec Elvire l'une des formes vivantes de son gnie.

Pourtant, si l'une eut sur son dveloppement et son inspiration une
profonde influence, il serait peu conforme  la vrit de croire que sa
mre tint le mme rle dans sa vie. Elle fut la mre, dans tout ce que
ce mot peut comporter d'amour, de tendresse et d'orgueil; tous deux
s'adoraient, mais--et le journal de Mme de Lamartine en est la
meilleure preuve--la priode de l'adolescence du pote qui s'tend de
1808  1820, priode d'isolement et de dtresse morale, chappe
compltement  sa mre qui s'en dsole et pleure en silence de le voir
sombre et renferm, cachant jalousement son existence intrieure.

Elle ne participera en rien  cette solitude morale,  cette laborieuse
gense qui prcde les _Mditations_ sauf pour ce que son instinct
maternel lui fera parfois deviner; un jour o elle le verra en proie 
ce feu divin qu'il a dcrit dans l'_Enthousiasme_, elle crira: Je
crains pour lui cette inquitude d'esprit qui le transporte toujours
dans un avenir idal et lui te la paisible jouissance du prsent et de
ceux avec qui il est, mais le plus souvent elle se dsesprera de son
apparente strilit sans que son me aimante et simple saisisse
grand'chose des aspirations confuses, et des dtresses incurables qu'il
porte en lui. Elle se contentera de noter ce que son coeur de mre
appellera des vivacits de caractre, des mlancolies de jeunesses,
elle verra avec angoisse cette vie de dissipation, ces gaspillages
inutiles d'nergie, et s'puisera en supplications pour faire mener 
son fils une existence rgulire et occupe, celle dont il est alors le
plus incapable.

Plus tard Lamartine le regretta et en souffrit; avec amour, il
s'efforcera alors dans ses souvenirs, ses commentaires et sa version du
_Manuscrit de ma mre_ de lui faire jouer, dans son adolescence, un
rle qu'elle n'a jamais tenu. Pieuse invention que cette lecture  Milly
de l'_Isolement_, du _Dsespoir_ ou de l'_ptre  Byron_! Mme de
Lamartine, qui en 1808 notait avec un peu d'orgueil les premiers essais
potiques de son fils, n'et pas manqu d'en transcrire le rcit,
surtout si, comme il l'a prtendu, la lecture du _Dsespoir_ eut t
entre eux la cause d'une grave discussion. Bien mieux, ce fut par une
trangre qu'elle entendit parler pour la premire fois des futures
_Mditations_: le 9 juin 1819, en effet, Mme de l'Arche, cousine de
Mme Haste sa nice--c'est la fameuse princesse italienne qui soigna
Lamartine  Paris pendant sa maladie,--tait de passage  Mcon. _Elle
m'a apport des vers d'Alphonse_, dit Mme de Lamartine, _qui sont des
stances religieuses et des Mditations mlancoliques; il y a vraiment de
trs belles choses_. Une autre courte mention le 6 janvier 1820 o on
lit: _Alphonse va faire imprimer des vers; il en a fait vraiment de
trs beaux et sur de beaux sujets trs religieux_. C'est tout;  Milly
l'apparition des _Mditations_ passa inaperue, car la mre avait alors
en tte d'autres soucis plus srieux: le mariage de son fils et son
tablissement.

Mais ce que Lamartine tient incontestablement de sa mre, c'est cette
me inquite et tourmente, cette sensibilit rare que l'on retrouve 
chaque page du _Journal intime_; ce sont surtout les germes de sa
religion profonde et vivace qui s'panouiront ensuite  Belley. Au
cours de sa vie orageuse, sa foi subira bien des assauts et connatra
bien des dfaillances, mais il y reviendra toujours comme  l'unique
consolation. De bonne heure, la croyance de Mme de Lamartine avait
marqu des traces ineffaables dans l'me de l'enfant, et l'on peut dire
que le souffle chrtien qui anime toute sa posie est l'oeuvre absolue et
entire de sa mre.

Elle conservera aussi une influence indiscutable sur ses actes. La
vnration dont il l'entourait le fit souvent se courber, en pleine
maturit, devant les avis qu'elle lui donnait[75]. Tout ce qui touchait
 son gnie qu'elle voulait purement chrtien, l'affectait
profondment: Alphonse va faire imprimer des vers, crit-elle le 10
mars 1825, c'est une suite de _Childe-Harold_, espce de pome de lord
Byron. Ce sujet m'inquitait et m'inquite encore beaucoup; j'ai dit ce
que je croyais devoir dire, car je ne suis pas l pour louer, mais pour
avertir. Jamais, de l'avis de ceux qui les connurent tous deux,
Lamartine n'et os commencer du vivant de sa mre sa politique
d'opposition contre le gouvernement de Juillet car elle gardait aux
d'Orlans un respect profond. En 1825, lors du retentissement caus par
deux malencontreux vers du _Chant du Sacre_, elle crira svrement 
son fils et ne dsarmera que devant les explications, assez confuses,
semble-t-il, qu'il lui donna[76]. De mme, Mme Delahante est
persuade que _Jocelyn_ et _la Chute d'un Ange_ auraient subi
d'importants remaniements si la mre du pote avait t l[77].

[Note 75: Le 23 fvrier 1823, Mme de Lamartine note dans son
journal: Alphonse travaille  son nouveau volume de Mditations; j'ai
toujours peur qu'il ne profane son talent en parlant le langage des
passions. Je lui ai crit justement l-dessus.

Mme de Lamartine venait en effet de lire dans la 9e dition des
_Mditations_, parue un mois auparavant, une pice nouvelle intitule
_Philosophie_, et ddie au marquis de la Maisonfort. Aussitt, elle
crivit  son fils la lettre suivante:

     Ton pre, mon cher Alphonse, me lit sa lettre. J'y vois avec
     plaisir qu'il te dit aussi mon opinion. Oui, cette pice  M. de
     Maisonfort m'a beaucoup tourmente. J'ai une si grande horreur de
     cette abominable philosophie que je frmis de tout ce qui en a
     l'apparence, venant de toi surtout. Tu es n pour tre religieux,
     essentiellement religieux, ton talent n'est beau que parce qu'il
     vient de l. Ne le profane point, mon enfant; que ta reconnaissance
     pour les grces dont Dieu te comble rappelle toujours toutes tes
     penses  lui, ne travaille que pour sa gloire, ne transige point
     avec l'esprit et les passions du monde, ddaigne ce moyen de
     succs, comme tu le fais srement dans ton me.

      mon enfant, tu teindrais dans la _boue_ le brillant flambeau que
     le ciel t'a donn pour rpandre la vraie lumire; n'cris rien de
     ce que tu jugeras bien svrement un jour, et que tu voudras
     peut-tre effacer au prix de tout ton sang, quand il ne sera plus
     temps.

     Adieu, j'en ai assez dit.

{_Lettre indite._}]

[Note 76: Les deux vers incrimins visaient le duc d'Orlans  qui,
au sacre de Reims, Lamartine faisait dire par Charles X:

    Ce grand nom est couvert du pardon de mon frre.
    Le fils a rachet les fautes de son pre.

Mme de Lamartine a consacr  cet incident deux pages de son journal,
ce qui prouve  quel point elle l'eut  coeur. Malheureusement, Lamartine
a dchir et noirci le feuillet, dont quelques fragments seulement sont
encore lisibles. On y voit que le pote donna pour excuse  sa mre, une
inadvertance, une ngligence potique, explication qui satisfit
peut-tre Mme de Lamartine, mais parut insuffisante au duc d'Orlans,
car sur sa demande les exemplaires du _Chant du Sacre_ furent retirs du
commerce, et il fallut procder  un second tirage o les vers taient
corrigs et adoucis.]

[Note 77: Cf. _Souv. de Mme Delahante_, I, p. 106.]

Tel est le milieu o va crotre et se dvelopper l'me de l'enfant, plus
souvent arrte et contrarie,  vrai dire, qu'encourage et comprise.
Chacune des figures que nous venons d'esquisser jouera un rle dans sa
jeunesse, influera plus ou moins sur sa pense et sur ses actes. Mais
conclure de l, comme il l'a laiss entendre lui-mme, que certaines
d'entre elles, l'oncle terrible surtout, par leur contrainte et leur
mainmise sur son existence ont en quelque sorte retard l'closion des
_Mditations_ serait une grave erreur. Lamartine fut matre de sa vie 
dix-huit ans, et libre de l'organiser  sa guise pourvu qu'il prt une
occupation. Sans doute, les Lamartine n'encourageront nullement sa
vocation potique et mme la contrarieront parfois; mais on connat
leurs raisons, et d'ailleurs lui-mme en fut un peu responsable, car de
bonne heure il se rfugia dans la solitude morale, hautain et dcourag.

Cette adolescence difficile servit son gnie: l'amertume, les heurts,
stimulent Lamartine. Ses _Mditations_, crites fivreusement, en pleine
crise, au moment des pires froissements avec sa famille, des maladies et
des difficults qui l'accablent, en sont le meilleur tmoignage. De 1820
 1830, alors qu'il coule on paix des jours heureux, son oeuvre potique
s'en ressent: les _Nouvelles Mditations_-- part quelques pices
antrieures  1820--n'galent pas les premires: la _Mort de Socrate_,
le _Chant du Sacre_ ne sont que des oeuvres facilement rimes et dont
lui-mme ne pensait pas grand'chose. Les _Harmonies_ mme, crites au
jour le jour de 1825  1830, sont d'une autre manire, adoucie et plus
paisible. Il faut remonter jusqu' _Nmsis_, plus loin encore  l'_Ode
au comte d'Orsay_,  _la Vigne et la Maison_ et  cette admirable
_Invocation  la Croix_ qui ne fut publie qu'aprs sa mort pour
retrouver l'inspiration mlancolique, dsespre et hautaine des
premires _Mditations_.




CHAPITRE III

LES LAMARTINE PENDANT LA TERREUR.

LES PREMIRES ANNES.


 s'en tenir au seul tmoignage de Lamartine, il serait difficile de
connatre le vritable lieu de sa naissance, puisque dans ses pomes et
ses souvenirs il a tour  tour indiqu Saint-Point, Mcon et Milly comme
son berceau[78]. Toutefois, grce  son acte de baptme, on sait qu'il
naquit  Mcon le 10 octobre 1790, fut baptis le lendemain par le cur
de Saint-Pierre, et eut pour parrain et marraine son grand-pre de
Lamartine, malade et reprsent par son fils an, et sa grand'mre
maternelle Mme Des Roys. Mme de Lamartine nous apprend que
quelques heures aprs sa naissance l'enfant fut port au couvent des
Ursulines o la suprieure, Mme de Luzy, une bonne vieille
grand'tante, prsenta l'enfant  la chapelle de la Vierge, et que toute
la communaut pria pour lui.

[Note 78: Cf. _Harmonies_: Milly ou la TERRE NATALE. _Confidences_
(p. 65): LE VILLAGE OBSCUR O LE CIEL M'A FAIT NATRE. Dans _Souvenirs
et Portraits_ (Comment on devient pote), il termine galement une
description de Milly par ces mots: C'EST L QUE JE SUIS N, et que je
grandissais. Voil pour Milly. Dans les _Recueillements_ (vers crits 
l'Ermitage), on lit:

     vallons de Saint-Point,  cachez mieux ma cendre
    Sous le chne NATAL de mon obscur vallon.

Enfin, dans les _Confidences_ (p. 24), Lamartine dclare qu'il est n 
Mcon, dans l'htel Lamartine, par consquent rue Bauderon-de-Senec.]

Des doutes se sont levs au sujet de la maison natale du pote[79]: en
effet, les Lamartine possdaient alors deux immeubles  Mcon. L'un,
l'htel familial, tait situ au numro 3 de l'actuelle rue
Bauderon-de-Senec, au XVIIIe sicle rue de la Croix-Saint-Girard, et
sous la Rvolution rue Solon; l'autre occupait le numro 18 de la rue
des Ursulines, devenue pendant la Terreur rue Jean-Jacques-Rousseau.
Dans laquelle de ces deux maisons Lamartine vit il le jour? La question
en soi est de peu d'importance, car toutes deux ne formaient en ralit
qu'un mme immeuble compris dans l'angle form par les deux rues  leur
intersection, et il existait entre elles une cour, un passage et des
jardins communs. Nanmoins, la maison de la rue des Ursulines est bien
la maison natale du pote et il existe deux tmoignages qui devraient
clore la discussion.

[Note 79: On trouvera le dtail de la question dans une tude de M.
Paul Maritain, la Maison natale de Lamartine (_Annales de l'Acadmie de
Mcon_, IIIe srie, t. VI). M. Maritain, qui ignorait l'existence des
documents que nous citons plus loin, a conclu que la maison natale du
pote tait l'htel de la rue Bauderon-de-Senec.]

Le 21 dcembre 1819, Mme de Lamartine a not dans son journal que son
mari, gn par une mauvaise rcolte, songeait  vendre la maison qu'ils
habitaient  Mcon et  vivre dsormais uniquement  Milly, _ou
peut-tre_, ajouta-t-elle, _dans l'ancienne petite maison que nous avons
habite les premiers temps de notre mariage et qui est  l'abb de
Lamartine_. Cette maison est bien celle de la rue des Ursulines: nous
savons en effet, par le testament de Louis-Franois de Lamartine,
qu'elle chut  l'abb; celui-ci, d'ailleurs, n'y logea jamais et la
louait ordinairement. Le pote la trouva en 1826 dans sa succession, et
la vendit aussitt car elle tait inhabitable. Enfin, on lit dans la
dclaration d'immeubles faite en dcembre 1790 par Louis-Franois au
cadastre de Mcon et parmi l'numration de ses proprits, _une maison
rue des Ursulines occupe par M. de Pra_[80]. Or, si le chevalier
demeurait en dcembre 1790 rue des Ursulines, il est fort probable qu'il
y habitait dj en octobre et qu'il avait reu  son mariage la
jouissance de cet immeuble jusqu' la mort de son pre, quoique son
contrat n'en fasse pas mention. Il semble donc acquis que Lamartine vint
au monde, non pas dans l'htel de la rue Bauderon-de-Senec, mais dans
la petite maison de la rue des Ursulines.

[Note 80: Nous donnons ici le texte complet de cette pice, copi
sur le brouillon de Louis-Franois de Lamartine, et qui donne quelques
dtails curieux sur son train de maison au dbut de la Rvolution.

    Dclaration de maison, etc., faite en 1790. Dcembre.
    Maison rue des Ursulines, _occupe par M. de Pra_.
    32 pieds de face sur ladite rue.
    80 pieds en petite cour.
    En partie un seul tage, partie deux tages.
      Sans locataires, ni magasins, etc.
    Contenance totale: une coupe et demie ou trois toises.
    Propritaire M. L.-Fr. de La Martine, mari,
      ayant six enfants dont cinq  sa charge.
    Domestiques mles, 4.
    Domestiques femelles, 3.
    Chevaux de carosse, 2.
    Maison par luy occupe sur les remparts
      [_htel de la rue de Senc_], faade 60 pieds.
    3 980 pieds superficiels pour la maison.
    1 020 pieds pour les curies qui ont 30 pieds de face environ.
    1 230 pieds en cour.

    Les deux tiers  deux tages, l'autre tiers  un tage.
      Sans aucun locataire, boutique ni magasin.]

       *       *       *       *       *

 sa naissance, l'enfant tait d'une constitution dlicate qui donna,
parat-il, des inquitudes  sa famille. Il a racont plus tard comment
sa mre, pour le changer d'air, alla passer avec lui l't de 1791 
Lausanne. Nous n'avons sur ce sjour que son seul tmoignage et le
_Journal intime_ n'en rappelle aucun souvenir. Pourtant, il demeure trs
vraisemblable, car la plupart des familles du pays profitaient souvent
de l't pour se rendre en Suisse dont la frontire n'tait loigne que
de quelques journes. Quant aux dtails abondants et pittoresques dont
il a nourri son rcit, nous sommes obligs de lui en faire crdit: 
l'en croire, une intimit trs grande existait entre les Lamartine et le
vieil historien anglais Gibbon que Mlle Des Roys aurait connu dans
sa jeunesse au Palais-Royal; une haie de jasmin sparait seule les deux
jardins et, dira-t-il, en parlant de Gibbon, ses genoux taient devenus
mon berceau[81].

[Note 81: M. H. Remsen Whitehouse, un rudit amricain  qui rien de
ce qui touche Lamartine n'est tranger, a bien voulu se charger pour
nous d'obligeantes recherches  Lausanne, mais qui sont restes vaines.
On en trouvera le dtail sous sa signature dans la revue _l'cho des
Alpes_ de septembre 1908.]

Mais si l'historien tait bien  Lausanne en 1791--il y sjourna de 1784
 1797,--le journal de Mary Holroyd fille de lord Scheffield, qui fut
son hte de juin  octobre de la mme anne, ne mentionne nullement les
Lamartine dans la liste trs dtaille qu'elle donne des habitus de la
_Grotte_; la _Correspondance_ et l'_Autobiographie_ de Gibbon sont tout
aussi muettes sur ce point. Enfin il est assez difficile d'admettre
qu'il ait connu Mlle Des Roys au Palais-Royal: il fut bien un assidu
de la petite cour du duc d'Orlans, mais il quitta dfinitivement Paris
en 1784.  cette date, la jeune fille avait quatorze ans et n'tait
qu'une enfant. Quoi qu'il en soit, sans mettre en doute ce voyage 
Lausanne, il est certain qu'il fut trs court. Mme de Lamartine tait
en effet en novembre de retour  Mcon, pour ses couches, et sa prsence
nous y est atteste par l'acte de baptme de son second fils Flix, mort
deux ans plus tard[82].

[Note 82: Le petit Flix fut le second des enfants de Pierre de
Lamartine. Il mourut  Mcon  l'ge de deux ans et demi. Le _Journal
intime_ ne fait jamais mention de ce fils, dont Lamartine n'ignorait pas
l'existence; en effet, alors que dans le _Journal intime_ on lit,  la
date du 11 juin 1801: J'en ai dj cinq actuellement [enfants], quatre
filles et un fils, il ajouta dans sa version du _Manuscrit de ma mre_:
aprs en avoir perdu un.

En ralit, Mme de Lamartine eut neuf enfants: deux fils, Alphonse et
Flix, et six filles, Mlanie, Clenie (mortes toutes deux  quelques
mois), Ccile, Csarine, Eugnie, Sophie et Suzanne.]

C'est  cette poque que la situation commena  devenir difficile pour
les Lamartine: la royaut tant en pril, le chevalier fit aussitt son
devoir de soldat et de gentilhomme, et ce fut le premier signal de la
dispersion du foyer.

Bien que dmissionnaire le 1er mai 1791 pour n'avoir pas  prter
serment  la Constitution, il se rendit en mai 1792  Paris offrir ses
services au Roi. Un mmoire prsent en 1814  Louis XVIII en vue
d'obtenir la croix de Saint-Louis et apostill par un parent de sa
femme, le prsident Henrion de Pensey alors ministre de la justice, nous
donne quelques dtails sur son dvouement fidle mais obscur, et qui
confirment entirement le rcit des _Confidences_ et de l'_Histoire des
Girondins_[83].

[Note 83: _Arch. de la guerre_ (section administrative), dossier
Pierre de Lamartine. Pierre-Paul Henrion de Pensey, premier prsident de
la Cour de cassation (1742-1829), tait le frre d'Henrion de
Saint-Amand, beau-frre de Mme de Lamartine.]

Ds son arrive, suivant en cela l'exemple de la noblesse de France, il
fit demander au Roi ses ordres, soit pour migrer, soit pour rester.
Louis XVI, comme  tous, lui rpondit de demeurer. Il obit et ne
manqua aucune occasion de se rendre aux Tuileries chaque fois que le
chteau fut menac; il s'y trouvait mme le 10 aot, resta jusqu'aprs
l'attaque, combattit l'un des derniers. Poursuivi par les vainqueurs, il
chappa aux massacres de la Force grce  la complicit d'un des
jardiniers d'Henrion de Pensey qui se trouvait parmi les meutiers et
eut piti de lui. Il le cacha et lui fournit des vtements qui lui
permirent de circuler dans Paris sans veiller l'attention. Le chevalier
erra alors quelques jours, ne sachant quel parti prendre, puis reprit le
chemin de Mcon.  son arrive, il trouva le pays en pleine meute.

Dj, trois ans auparavant, dans les derniers jours de juillet 1789, une
vritable Jacquerie avait clat dans le Mconnais.  Cormatin,  Cluny,
 Hurigny,  Saint-Point surtout,--qui appartenait encore aux
Castellane,--les paysans avaient envahi le chteau, brl les terriers
et les titres de redevances. Les Lamartine ne furent pas pargns: le 27
juillet, leur petite proprit de Prone tait dvaste et leur
concierge qui tentait de s'opposer au pillage se noya dans le puits o
on l'avait jet. Le jour mme, le cur de Prone, tienne Moiroux, tait
assailli au presbytre, et brutalis. Mais les annes 1790-1791 furent
plus calmes; le mouvement ne reprit qu'en 1792, lors de la rforme du
clerg.

Lamartine, en divers endroits de son oeuvre, s'est longuement tendu sur
les perscutions que sa famille eut  subir pendant la Terreur. Si l'on
en excepte l'pisode d'aprs lequel son pre aurait chang des lettres
avec sa mre, de la prison aux fentres de la maison de la rue des
Ursulines situe en face, o elle se serait retire, tout ce qu'il y a
racont est exact,  quelques dtails prs. Grce aux Archives de
Sane-et-Loire, il est d'ailleurs facile de rtablir l'existence des
Lamartine durant les annes 1792-1795.

Ils ne commencrent gure  tre inquits qu'en 1792,  la suite de
l'migration du fils an Franois-Louis, migration qui dut tre
extrmement courte, mais qu'il n'est gure possible de mettre en doute.
Dans la _Liste gnrale des migrs_[84], on trouve en effet  la lettre
L un tableau o figurent Louis-Franois le pre et Franois-Louis le
fils, dont les biens furent mis sous squestre les 5 juillet, 20
septembre et 28 novembre 1792. Aussitt, le vieux seigneur de Montceau
protesta avec nergie et fit parvenir aux directoires de Sane-et-Loire
et de la Haute-Sane des attestations de civisme et des certificats de
rsidence, mais pour lui seul, et sans jamais faire mention de son fils
dont on ne trouve aucune rclamation; ceci semble suffisamment prouver
qu'il n'tait pas alors en France. On ne tarda pas d'ailleurs  faire
droit aux requtes de Louis-Franois: le 12 avril 1793 il obtenait la
mainleve des scells apposs  Montceau et  Milly, le 24 mai celle des
proprits de Franche-Comt[85].

[Note 84: Paris, Imprimerie nationale, an II.]

[Note 85: Ces deux arrts ont t publis par M. Reyssi (_la
Jeunesse de Lamartine_, 24-25).]

Prvenu sans doute des consquences qu'allait entraner sa disparition,
Franois-Louis revint  Mcon, o on le trouve en octobre. Mais il
parat impossible de mettre en doute son migration, conteste par
Lamartine, puisqu'il n'existe aucune protestation manant de lui contre
la qualit qu'on lui prtait, que son pre n'agit qu'en son nom propre
dans toutes ses revendications, et qu' la fin de 1793 les Lamartine
furent emprisonns comme parents d'migr.

Contrairement  ce qu'on lit dans les _Confidences_, le grand-pre du
pote ne fut pas dtenu; sans doute, son ge lui valut-il cette
exception, car il avait alors quatre-vingt-trois ans. Sa femme et lui
passrent toute la priode de la Terreur dans leur maison de Prone,
aprs que l'htel de Mcon eut t mis sous squestre le 13 aot 1792.
On ne les y aurait probablement gure inquits davantage, si avec un
enttement indomptable il n'avait  chaque instant attir l'attention
sur lui.

En effet, le cur de Prone, qui en 1789 avait t  moiti assomm par
les meutiers, s'tait empress de prter serment  la constitution
civile du clerg, afin de s'viter le retour de semblables dsagrments.
Immdiatement, Louis-Franois, fidle  ses principes, refusa les
services de l'infortun, et fit dire la messe chez lui par un prtre non
asserment qu'il avait recueilli. L'habituelle dnonciation ne se fit
pas attendre: le 23 juin 1794, le directoire de Sane-et-Loire,
_instruit que les biens des poux Lamartine, ex-nobles, ne sont pas dans
la main de la nation, bien qu'ils doivent tre squestrs_, fit apposer
 nouveau les scells  Montceau, Milly, Mcon et tous les biens que
Louis-Franois avait fini par rcuprer  force de rclamations. Le 25
aot on vendit sur pied leurs rcoltes au bnfice de la Rpublique et
cette vente produisit un total de 124 000 livres en assignats. Quant aux
deux vieillards, on se contenta de les dtenir  domicile, estimant sans
doute que leur ge les rendait peu redoutables, jusqu' l'apaisement qui
suivit la mort de Robespierre.

       *       *       *       *       *

Les aventures des trois fils furent plus srieuses. L'an, on l'a vu,
avait migr, mais il tait de retour  Mcon en octobre 1793. Le
registre d'crou porte qu'il fut emprisonn aux Ursulines le 13 de ce
mme mois, et que son dplorable tat de sant lui valut d'tre intern
 l'hpital. De ses fentres il pouvait voir la demeure familiale, car
la prison des Ursulines avait remplac le couvent du mme nom qui
faisait face  la maison natale du pote. Il n'y resta que peu de temps:
le 9 novembre il tait avec ses frres et soeurs transfr aux
Visitandines d'Autun, galement devenues prison nationale, et il n'en
sortit que le 30 septembre 1794[86].

[Note 86: Cf. Arch. dp. de Sane-et-Loire: Liste d'hommes et de
femmes dtenus  Mcon, Autun, etc.. Ce document, retrouv et acquis
rcemment par M. Lex, confirme une fois de plus l'exactitude de certains
petits dtails des _Confidences_, puisqu'on y lit que la famille de
Lamartine fut emprisonne  Autun. M. Reyssi avait mis en doute cette
assertion. Sur cette liste, figurent les noms de Pierre, Franois-Louis,
l'abb, Suzanne et Charlotte. Mlle de Montceau, qui tait faible
d'esprit, vita ainsi les poursuites, et fut dtenue  Prone avec son
pre et sa mre.]

Pour l'abb, il figure sur une liste de dnonciation date du 21 octobre
1793 et qui concernait 54 prtres non asserments; le 25 il tait arrt
 Prone chez son pre. D'aprs une pice de son dossier aux Archives
Nationales, il aurait prt serment le 30 septembre 1792. Il y a l une
erreur, car la suite de ses tribulations et surtout l'attitude de son
pre dmentent entirement cette assertion. Il figure au contraire au
dbut de 1792 avec sa soeur Suzanne, l'ex-chanoinesse,  l'tat gnral
des pensionnaires de deux sexes jouissant d'une pension  la charge du
trsor national, ce qui confirme qu'il avait alors renonc  ses
fonctions pour ne pas prter le serment, et l'on a vu dj qu'il fut
incarcr comme non asserment.

Arrt le 25 octobre, il fut condamn le 13 novembre  la dportation;
on le transfera alors de Mcon  Autun, d'o il fut extrait le 25 avril
1794 pour tre conduit  Cayenne avec 18 autres prtres.  Rochefort, on
l'embarqua sur le _Washington_, vaisseau ponton o les prisonniers
attendaient en cas de rclamation que le gouvernement ait dfinitivement
statu sur leur sort. Il y demeura trois mois.

Pendant ce temps, on procdait  Mcon  la vente publique des meubles
et effets lui ayant appartenu et qui se trouvaient dans sa chambre de
l'htel Lamartine mis sous scells. Le citoyen Durand acquit pour 112
livres une commode en bois de rose; le citoyen Ducartel, un bonheur du
jour pour 140 livres, et les citoyennes Chd et Droit se disputrent
deux paires de chaussures, quatre bonnets de nuit, un habit de drap
gris, un autre de kalmouck violet, une anglaise de drap gris et sa
veste pour 65 livres, tandis que le citoyen Lacombe se voyait adjuger 
21 livres 10 sols la petite pharmacie et les outils de tourneur de
l'abb.

Il faut remarquer qu'on ne toucha  aucun des objets appartenant 
Louis-Franois. Celui-ci, en effet, se montrait nergique  un moment o
le silence et la peur taient les seuls moyens de se faire oublier. Fort
de ce qu'il croyait tre son droit, indign de ces comdies judiciaires,
il ne cessait d'adresser rclamation sur rclamation avec une
invraisemblable incomprhension des vnements auxquels il assistait.
Lorsqu'il apprit le dpart de l'abb pour Cayenne, il prit la plume une
fois de plus et adressa au directoire de Sane-et-Loire un vhment
_factum_ qui aurait pu l'entraner loin, car il n'tait rien moins
qu'une violente critique de la procdure expditive alors en cours,
agrmente de considrations sur la situation gnrale du pays. On y lit
des morceaux comme celui-ci:

     Si le dpartement appelle dnonciation une liste de proscription
     sans motif quelconque articul, nous devons tous trembler. Cette
     dnonciation telle qu'elle n'a mme pas t reconnue authentique,
     le dpartement n'a pas rcol les dnonciateurs sur leurs
     signatures, ne leur a pas demand s'ils la reconnaissaient, s'ils
     persistaient. Voil une liste, cela suffit. Suivons: le dpartement
     dit 1 qu'il est instruit particulirement. Grand Dieu! quelle
     instruction! des juges qui sont instruits non par la procdure,
     mais particulirement! cela fait frmir!

     2 Que les inculps ont t en partie prvenus de suspicion; mais
     le comit n'a pas fait la faute de dclarer suspects des hommes
     domicilis depuis dix ans hors du dpartement, des enfants de
     quinze ans qui n'ont jamais pass  Mcon que quarante-huit heures?
     il y en a cinq dans ce cas et le dpartement les condamne tous,
     sans les appeler, ni les entendre,  la dportation!

     Pour ce qui regarde particulirement mon fils, c'est en vain que
     j'ai demand extrait des motifs de son arrestation; pour tout
     extrait, on m'a donn ces mots: Lamartine, ex-chanoine, n'ayant
     pas donn de preuves suffisantes d'attachement  la Rvolution,
     sans date, sans signature, ni rien qui donne de la force  ce vague
     nonc. Si c'est sur cela que le dpartement, _instruit
     particulirement_, le dporte, lui, muni de certificats de civisme,
     tranger au canton, on ferait un gros volume des vices de cet
     arrt cruel.

Un tel langage pouvait tre dangereux et pour celui qui le parlait et
pour ceux qu'il mettait en cause. Mais Louis-Franois ne s'en tint pas
l: avec une persvrance incroyable et un mpris inou des dangers
qu'il courait, il finit par obtenir de tous les dnonciateurs le dsaveu
crit de leur signature; plusieurs d'entre eux allrent mme jusqu'
certifier qu'on la leur avait arrache par surprise et signrent la
ptition par laquelle, aprs le 9 thermidor, il rclama la mise en
libert de son fils.

Le dpartement, cette fois, fit droit  sa requte et s'inclina devant
la volont publique, car la ptition s'tait couverte d'une centaine de
noms. Le 30 janvier 1795, _vu la demande des citoyens Lamartine, Dondin,
Sombardin, etc., et les pices y jointes par lesquelles il parat que
ledit arrt de dportation n'a t sign par personne_ (sic), le
comit arrta que l'abb serait mis en libert et ray de toute liste de
dports. Le 15 novembre 1795 il tait de retour  Mcon, aprs deux
annes d'preuves, mais il ne fut dfinitivement ray de la liste des
migrs o il avait t port par erreur, sans doute  la place de son
frre an, que le 3 fvrier 1802.

       *       *       *       *       *

Quant au chevalier, il fut incarcr aux Ursulines le 5 octobre 1793,
puis transfr le 28 janvier 1794 aux Visitandines d'Autun et mis en
libert le 30 octobre de la mme anne, avec ses deux soeurs[87]. Dans la
prface du _Manuscrit de ma mre_, Lamartine a racont que pendant toute
la Terreur sa mre avait habit la maison de la rue des Ursulines, et
c'est le motif d'un charmant pisode o l'on voit  la nuit les jeunes
poux changer de tendres lettres, des fentres de la petite demeure 
celles de la prison situe en face, par le romanesque moyen d'un arc et
de flches. L'histoire, pour joliment conte, n'en est pas moins tout 
fait inexacte, car si un mur de la prison faisait bien vis--vis  la
maison des Lamartine, celle-ci avait t mise sous squestre en mme
temps que l'htel de la rue Croix-Saint-Girard, c'est--dire prs d'un
an avant l'emprisonnement du chevalier. De plus, pendant la dtention de
son mari  Mcon, la jeune femme n'habitait plus la ville; en effet,
lorsqu'il avait vu ses trois fils sous les verrous, Louis-Franois avait
exig d'elle une incroyable dmarche: en novembre 1793, laissant 
Prone ses deux plus jeunes enfants, Flix et Mlanie, celle-ci  peine
sevre, Mme de Lamartine dut prendre le chemin de Paris avec le petit
Alphonse, alors g de trois ans et dont elle ne voulait pas se sparer.
Elle partait, raconte-t-elle dix ans plus tard[88], solliciter
_d'anciennes relations_ de son pre pour obtenir la mise en libert de
son mari et de ses beaux-frres, car le vieux Lamartine, dans son
inconscience absolue des dangers qu'il faisait courir  tous les siens
avec sa terrible manie des rclamations, s'imaginait toujours qu'il
suffirait d'un mot pour se faire rendre justice; ainsi, le crdit des
Des Roys qu'on lui avait tant vant au moment du mariage de son fils
finirait bien par rendre quelque service.

[Note 87: Arch. Nat., A. F. II, 259.]

[Note 88: Ces souvenirs sont rapports par Mme de Lamartine, en
mai 1803, poque o elle passa trois mois  Rieux, chez sa mre.]

En cours de route, la pauvre femme  moiti morte de peur des prils
qu'elle avait courus s'arrta dans la Marne, chez son pre, pour lui
demander conseil et lui laisser l'enfant.

L, dit elle, Dieu permit qu'on rendt alors un dcret qui dfendait
aux ci-devant nobles d'aller  Paris sous peine de mort; ce fut fort
heureux, car les dmarches taient fort dangereuses. Elle demeura donc
six mois  Rieux et ne regagna la Bourgogne qu'en aot 1794. Elle se
rfugia alors  Prone auprs de son beau-pre et y demeura jusqu' la
libration de son mari. Le calme revenu et les squestres levs, tous
deux vinrent habiter  nouveau la rue des Ursulines, o leur prsence
nous est atteste le 4 dcembre 1795 par l'acte de dcs de leur petit
garon Flix.

       *       *       *       *       *

Peu  peu, l'apaisement se fit.  la fin de 1795 les Lamartine se
retrouvrent sains et saufs dans la vieille demeure familiale. Mais trop
d'alertes avaient puis les deux vieillards: la grand'mre s'teignit
la premire le 4 septembre 1796,  l'ge de soixante-quinze ans et
Louis-Franois la suivit peu de mois aprs, le 11 mai 1797; il venait
d'atteindre sa quatre-vingt-sixime anne.

Aprs leur mort, le partage de terres commena, et Lamartine rapporte
qu'il fut long et pineux: en effet la loi nouvelle sur les successions
bouleversait leurs vieilles traditions de famille en exigeant un partage
gal entre tous les enfants. Le meilleur des terres de Franche-Comt
avait disparu pendant la Terreur, ruin faute d'entretien ou alin
prmaturment comme bien national. Les usines de Saint-Claude taient
dlabres; le reste ne comprenait plus que des parcelles parses,
difficiles  grer par suite des circonstances. Mme de Lamartine
raconte qu'on se hta de vendre les dbris de ce magnifique patrimoine,
et qu'on s'arrangea  l'amiable pour les terres de Bourgogne.

L'abb reut Montculot et la maison de la rue des Ursulines; Mme du
Villars Prone, Collonge et Champagne; Franois-Louis, en sa qualit de
chef de famille, hrita de Montceau et ses dpendances, de l'htel de
Mcon et de la Tour de Mailly, dont l'ensemble demeura toutefois indivis
entre lui et sa soeur ane, Mlle de Lamartine. Le chevalier dut se
contenter de Milly qu'il possdait dj en fait depuis son mariage et o
il se hta de se rfugier avec sa femme et ses enfants ds l'automne de
1797.




CHAPITRE IV

LE DCOR.--LES VOISINS


Milly est un pauvre village d'une quarantaine de maisonnettes qui
s'tend en amphithtre  mi-flanc d'un vallon encaiss de hautes
collines, les unes cultives, le Craz, les autres arides, le Monsard.
Une solitude et une tristesse infinies s'en dgagent au premier abord,
mais  mieux connatre tous ses aspects on finit par lui dcouvrir un
charme pntrant.

Toute interprtation de la posie de Milly restera forcment imparfaite
et surtout inutile, car la seule faon dont Lamartine la comprit doit
nous retenir. Nul jamais ne dcouvrira dans Milly tout ce qu'il y voyait
et n'prouvera, mme au cours de multiples visites dans ce coin sauvage
de Bourgogne, les sentiments du foyer et de la terre natale, les
souvenirs d'enfance avec leurs nuances invisibles qu'il est parvenu 
rendre merveilleusement. M. Reyssi, pourtant, qui avait une trs grande
habitude du pays et connaissait le vallon sous tous ses aspects, est
parvenu  les dcrire de manire trs fidle et trs exacte.

Tout au bas du village, en bordure de la route et domine par le Craz,
se trouve la petite maison des Lamartine. Elle n'a point d'histoire:
leve au dbut du XVIIIe sicle par Jean-Baptiste, premier seigneur
de Montceau, c'tait alors, plutt qu'une demeure, un pavillon o il
venait l'automne surveiller ses vendanges. Rien n'y tait tabli en
prvision de longs sjours et au moment de son installation le chevalier
fut mme oblig d'y faire lever deux chemines. Aujourd'hui, il est
difficile de se la reprsenter dans son tat primitif, car elle a subi
des remaniements qui ont modifi entirement son ancien aspect. Elle est
situe en retrait de la route unique qui traverse le village, au fond
d'une cour actuellement orne de massifs, mais qui autrefois servait,
avec ses communs,  garer cuves, pressoirs et tombereaux. Derrire,
s'tend un minuscule jardin dont les charmilles, les frnes et les
chnes sont les seuls arbres de Milly, et finit en pente douce au pied
du Craz par un potager. Aucune source, aucun cours d'eau n'arrose le
pays.

La maison n'a qu'un seul tage; elle est petite, obscure, humide, et
jamais le soleil n'y pntre. Elle comprend en tout neuf pices et l'on
imagine mal comment sept personnes pouvaient y vivre. Des plantes
grimpantes recouvrent entirement les murs jusqu'aux tuiles et les
arbres viennent frler les vitres. En hiver, la tristesse et la
dsolation sont impressionnantes; ce dcor de Milly est une des sources
les plus certaines de la mlancolie de Lamartine et explique amplement
la maladie de nerfs dont il souffrit lorsque ses vingt ans y furent
clotrs.

Une grave erreur en effet serait de croire que l'amour de Lamartine pour
Milly date de sa jeunesse; il contribua beaucoup  cette lgende, mais
on voit par sa _Correspondance_ qu'il ne l'appelait gure alors que sa
dtestable patrie. Il ne dcouvrit son charme que longtemps aprs,
lorsqu'il en fit avec le recul du temps le temple de ses souvenirs
d'enfance. Milly devint alors pour lui un culte, celui de sa mre dont
il venait encore rechercher la trace trente ans plus tard. C'est,
disait-il un jour prement, la seule chose que je ne pardonne pas  mes
concitoyens que de m'avoir forc de vendre Milly[89].

[Note 89: _Cours familier de littrature_, entretien 101, p. 320.]

Le domaine comprenait une cinquantaine d'hectares plants en vignes. En
1801, Pierre de Lamartine y ajouta Saint-Point, achet partie sur ses
conomies, partie sur une somme qui lui revenait de la succession de son
pre.

       *       *       *       *       *

Saint-Point bien plus que Milly fut aux yeux de ses contemporains la
vritable demeure du pote. C'tait un vieux chteau fodal bti sur la
valle de la Valouze dans un joli site bois et plus riant que Milly,
dont il tait loign d'une quinzaine de kilomtres. Lorsqu' son
mariage Lamartine en acquit la jouissance, il lui fit subir plusieurs
rparations et sacrifiant lui aussi  la mode romantique, y fit ajouter
des terrasses, des tourelles, des fentres ogivales et denteles qui ne
vont pas sans dparer un peu l'austre simplicit romane du btiment.

La partie orientale du chteau comprise entre les deux tours rondes
remonte seule au moyen ge; l'ensemble a t remani  diffrentes
poques et on voit par les inventaires antrieurs  la Rvolution qu'il
comprenait primitivement quatre grosses tours, des murailles  crneaux
qui enfermaient une cour commande par un pont-levis et entoure de
profonds fosss. De l'histoire ancienne du chteau, on sait peu de
chose; il fut assig et pris par les Franais en 1471 lors des luttes
entre Louis XI et Charles le Tmraire; au cours des XVIIe sicle et
XVIIIe sicles, il demeura le plus souvent inhabit, ce qui explique
son dlabrement, achev le 30 juillet 1789 par les meutiers qui le
mutilrent et le pillrent entirement.

Ce jour-l, tous les habitants de Saint-Point, vignerons, grangers et
manoeuvres, assembls au son de la cloche, forcrent la grande porte,
dcouronnrent les tours, dmolirent les charpentes et toitures,
brlrent les archives. L'affaire fut vite mene, sans rsistance
possible de la part de l'intendant. Tout ce qu'il put obtenir d'eux fut
qu'ils ne mettraient pas le feu au chteau, leur objectant que
l'incendie pourrait gagner le village. Les choses restrent longtemps
en l'tat, et la Terreur vint achever la ruine du domaine. Au moment o
le chevalier s'en rendit acqureur, la maison tait inhabitable.

La famille de Saint-Point possda le chteau--dont les seigneurs se
qualifiaient marquis--du milieu du XIIe sicle  la fin du XVIe
sicle. L'un de ses membres, Guillaume de Saint-Point, seigneur de la
Foretz, de Chanvantet de Clermatin, a laiss quelque trace dans
l'histoire en jouant un rle assez important pendant les guerres de
religion o il se distingua par ses cruauts. En 1557, il fut lu
capitaine du ban et arrire-ban de la noblesse du bailliage, et
combattit dans les armes catholiques; mais le meilleur de sa clbrit
lui vient encore des farces de Saint-Point, jeu qui consistait  noyer
en Sane ses prisonniers huguenots et o il conviait en grande pompe
tous ses vassaux et amis. Il finit assassin par un jeune gentilhomme
mconnais dont il avait dvast les biens, et ses aventures sont
relates dans un tnbreux roman ddi  Lamartine et qui fut accueilli
avec succs en 1845, car le public y trouvait une occasion de pntrer
dans ce fameux chteau de Saint-Point rendu populaire par la gloire de
son propritaire[90].

[Note 90: _Guillaume de Saint-Point_, par J.-M. Grosset (3 vol.
in-8).]

Sa fille naturelle et lgitime pousa en 1564 Antoine de la Tour de
Saint-Vidal qui, comme son beau-frre, fut un des capitaines
catholiques les plus acharns contre les rforms; il eut la mme fin
tragique et fut tu en duel. Sa veuve se remaria en 1596 et  sa mort
lgua ses biens  son petit-fils, Claude de Rochefort d'Ally; il pousa
Anne de Lucinge et fut gouverneur de Saint-Jean de Losne qu'il dfendit
hroquement contre les Impriaux en 1663.

Saint-Point demeura proprit des Rochefort jusqu'au milieu du XVIIIe
sicle;  cette poque il passa par mariage aux mains de Charles Testu
de Balincourt qui, le 29 avril 1776, cda le marquisat et ses
dpendances  Henry de Castellane, chevalier d'honneur de madame Sophie.
Son fils en hrita en 1789; il s'occupa un moment de politique et ce fut
lui qui  la journe du 13 vendmiaire fit battre le rappel pour marcher
contre la Convention. Condamn  mort par contumace, il prit la fuite,
mais revint l'anne suivante se constituer prisonnier et fut acquitt. 
moiti ruin, il allait vendre Saint-Point en 1800  des marchands de
biens, lorsqu' la requte d'un crancier on procda  une adjudication
publique et, le 10 fvrier 1801, Pierre de Lamartine s'en rendit
acqureur au prix de 80 000 francs. L'opration fut trs fructueuse pour
lui car les bois de Saint-Point n'avaient pas t taills depuis un
sicle: avec une coupe il rentra dans ses dbours. Quant au vignoble, il
tait peu important et abandonn depuis longtemps.

 ce moment, le chteau tombait en ruines. Mme de Lamartine note
dans son journal que c'est un bon bien et un pays agrable; c'est
fort dvast, ajoute-t-elle, et rien ne peut y flatter l'amour-propre.

Au dbut, les Lamartine n'y feront que de rares et courts sjours; plus
tard, ils y passeront quelques semaines, en t ou au moment des
vendanges, lorsque les rparations indispensables auront t effectues
peu  peu. Mais la mre s'y rendra souvent dans la journe avec ses
enfants, en char  bancs ou  ne, au long des petits sentiers qui
dvalent des coteaux et raccourcissent le chemin.

       *       *       *       *       *

Dans la solitude de Milly et le dlabrement de Saint-Point, la jeune
femme connut tout d'abord quelques heures de dcouragement et d'ennui.
Trs vite, pourtant, et comme toujours en luttant contre elle mme, elle
s'habitua  cette vie nouvelle. Ses devoirs de mre vont l'absorber
entirement et, la premire hsitation passe, elle classera ses
occupations, se dvouera entirement  son mnage et  l'ducation de
ses enfants.

La vie  Milly tait plus que simple, car les ressources, uniquement
fondes sur les vignes, taient modestes. En 1801, Mme de Lamartine
qui assumait toutes les charges, encaissait les revenus et donnait 1600
francs par an  son mari; en 1805, celui-ci reprit la direction du
mnage: il alloua  sa femme 600 francs par mois, douze pices de vin et
les petites rserves de Milly et de Saint-Point. Avec cette somme elle
assurait la vie quotidienne, payait l'entretien et l'ducation de ses
filles tandis que le chevalier s'occupait de la pension de leur fils et
des charges gnrales. Leur fortune, on le voit, tait modeste et on
peut l'valuer  une quinzaine de mille francs de rente.

Le matin, on se levait  l'aube, le pre partait dans ses vignes, ou
chassait; sa femme commandait leurs huit vignerons et domestiques,
surveillait la maison, la lessive, la basse-cour, le potager, et
trouvait encore quelques instants pour commencer la premire ducation
de ses enfants.

     La journe, crit-elle, n'est jamais assez longue pour ce que je
     voudrais faire, et mes forces sont puises avant que mon got pour
     les occupations le soit. Je vais tous les jours  la messe de sept
     heures avec mes enfants; nous djeunons ensuite, puis quelques
     soins de mnage, puis le travail en lisant tour  tour la Bible,
     une leon de grammaire et la lecture de l'histoire de France: tout
     cela nous conduit jusqu'au dner sans que personne ait trouv le
     temps long. Aprs le dner, je donne rcration une heure. Nous
     reprenons ensuite l'ouvrage avec une lecture agrable que je tche
     toujours de rendre instructive, jusqu'au goter, aprs lequel on
     apprend par coeur des vers, de l'histoire de France et de la
     grammaire. Puis nous nous promenons jusqu' la nuit et  la veille
     pendant que je joue aux checs avec mon mari, les enfants s'amusent
     et apprennent quelques vers des fables de Lafontaine. C'est
     toujours le plan ordinaire de notre journe  quelques diffrences
     prs.

Lorsque l'anne avait t bonne, les Lamartine allaient passer l'hiver 
Mcon: au dbut, ce fut dans une maison loue; en 1805, le chevalier,
sur les instances de sa femme, se dcida  l'acheter et la paya 29 615
francs  M. Barthelot d'Ozenay un de leurs amis. Elle portait le numro
15 de la rue de l'glise: c'est l qu' partir de 1805 ils passeront
tous les hivers.  ct de la potique description qu'en a faite
Lamartine, il faut rapprocher celle de Mme Delahante, plus vridique:
L'entre, dit-elle, ressemblait fort  une cave et tout y tait plus
que simple et fort triste; nous avons fait bien des parties dans son
jardin qui tait affreux, mais dont les hautes murailles taient
tapisses de roses blanches.

Quelques voisins agrables animaient un peu cette vie solitaire.
C'taient les de Rambuteau, trs lis au XVIIIe sicle avec les
Lamartine et dont deux membres signrent  l'acte de baptme du pote;
le futur prfet de la Seine, Claude-Philibert, tout en tant un peu plus
g que lui puisqu'il tait n en 1781, fut son ami de jeunesse. Il
avait pous Mlle de Narbonne, fille du comte Louis, ministre de la
guerre  la fin du rgne de Louis XVI, et devint plus tard trs en
faveur auprs de Napolon. Leur grand luxe, leur fastueuse rsidence de
Champgrenon n'allaient pas parfois sans craser un peu la pauvre Mme
de Lamartine qui crivait un jour: Aprs dner Mme de Rambuteau est
venue avec ses enfants faire une visite; elle passe beaucoup de temps 
Paris, elle a beaucoup de fortune et un grand train. Quand je vis son
beau carrosse, ajoute-t-elle mlancoliquement, ses superbes chevaux
auprs de mon modeste quipage, j'eus un petit moment de honte que je me
reproche...

 Bussire et  Milly, il y avait l'abb Dumont, grand ami du chevalier
et qui chassait avec lui; les du Sordet; M. de Valmont, vieux
gentilhomme courtois et lettr, et l'excellent M. de Vaudran: emprisonn
 Lyon pendant la Terreur il avait t rendu  la libert aprs
Thermidor. Il s'tablit alors  Bussire avec sa mre et ses soeurs et y
demeura jusqu' sa mort survenue en 1820. C'tait, parat-il, un rudit
et brillant causeur qui charmait l'enfant par de belles histoires et lui
donna ses premires leons de dessin et d'criture. Plus tard, il le
patronna  l'Acadmie de Mcon et s'intressa  ses premiers essais
potiques, mais mourut sans connatre la gloire de son ancien lve
qu'il aimait beaucoup. Il tait le grand-oncle de Lon Bruys d'Ouilly,
l'ami d'enfance  qui sont ddis les _Recueillements_, romanesque et
beau garon qui succda  lord Byron dans le coeur de la comtesse
Guccioli, pour laquelle il se ruina compltement[91].

[Note 91: Cf., sur la famille Bruys, _Ann. de l'Acadmie de Mcon_,
3e srie, vol. IX: la Famille Bruys, par Paul Maritain.]

       *       *       *       *       *

Parfois on descendait en char  boeufs, raconte Mme de Lamartine, la
petite route en lacets qui serpente  travers les vignes de Milly 
Pierreclos. L,  l'abri d'un antique donjon fodal qui commande une
gorge troite et fleurie, vivait le vieux comte Jean-Baptiste de
Pierreclau, colosse d'un autre temps et qui, malgr la Rvolution,
rgnait toujours par la terreur sur ses anciens vassaux. Conseiller du
roi et trsorier de France  Lyon  la fin du XVIIIe sicle, il avait
pous Mlle de la Rochetaille et menait un train de prince  Mcon
o il possdait deux magnifiques htels; la Terreur l'envoya en prison
et dispersa sa famille.

Le calme revenu, il rentra dans son chteau dvast, en proie  une
fureur indicible: tant bien que mal il reprit sa vie, mais au point o
on l'avait interrompue malgr lui. Dans les _Confidences_, Lamartine
nous a laiss un pittoresque tableau de son existence, o revit
l'trange physionomie de ce vieux royaliste irrductible et hautain.
Figure des romans de Walter Scott, dit-il, vieillard illettr et rude,
sauvage, absolu sur sa famille, bon au fond, mais fier et dur de langage
avec ses anciens vassaux qui avaient saccag sa demeure pendant les
premiers orages de la Rvolution.

On jouait, parat-il,  Pierreclos du matin au soir et c'tait la seule
manire de passer le temps; puis, le matre du chteau arm d'un
porte-voix donnait les ordres  ses fermiers du haut de la terrasse
escarpe qui dominait la valle. Ses six enfants se mouraient d'ennui
auprs de leur pre. Un fils, aprs de romanesques aventures, s'tait
mari  la jeune fille d'un vieux chouan dangereux mgalomane qui eut
son heure de clbrit, le baron Dzoteux-Cormatin, et habitait la
splendide rsidence seigneuriale des anciens marquis d'Huxelles. Plus
tard, Lamartine se liera intimement avec ce chevalier de Pierreclau, me
sentimentale et chevaleresque qui avait hrit des sentiments
monarchistes de son pre[92].

[Note 92: Jean-Baptiste Michon de Pierreclau, baron de Cenves, comte
de Bertz, seigneur de Pierreclos, n le 20 septembre 1737, mari 
Saint-tienne en Forez, le 27 avril 1767,  Marguerite Bernon de
Rochetaille; il eut pour enfants: 1 Jean-Gabriel, mari 
Jeanne-Thodore Laborier; 2 Guillaume, mari  Nina Dzoteux; 3
Marguerite, marie  M. Mongeis; 4 Jeanne, marie au comte de
Champmartin; 5 Antoinette, marie au comte de Regnold de Srezin; 6
Catherine, morte fille.

Une fille de Jean-Gabriel et de Jeanne-Thodore Laborier fut la baronne
de Montailleur-Ruffo, amie de Chateaubriand, et la fille unique de M. de
Champmartin pousa Niepce, l'un des inventeurs de la daguerrotypie.]

 Pierreclos, les Lamartine retrouvaient encore quelques dbris de
l'ancienne splendeur d'autrefois, car le vieux comte aimait la bonne
chre et la musique. Demeur trs grand seigneur malgr sa fortune
brche, il recevait avec une urbanit un peu bourrue, et sans jamais
tolrer qu'on parlt politique. Lorsqu'on touchait  ce sujet, il
entrait dans des colres terribles et qui faisaient trembler les siens;
mais il aimait  ressusciter la pompe et l'tiquette de sa jeunesse.
Mme de Lamartine voquait, en le voyant, le souvenir des grands
seigneurs qu'elle avait connus au Palais-Royal.

Les de Pierreclau taient les voisins les plus habituels des Lamartine,
et c'est avec eux souvent qu'on descendait jusqu' Montceau et  Prone,
o vivaient, trs retirs, Franois-Louis et sa soeur.

Toute cette petite vie campagnarde, humble mais bien remplie, est
relate quotidiennement dans le _Journal intime_. Point de grands
vnements, surtout point de politique. Les bruits du monde ne leur
parviennent que rarement, et trs affaiblis. Le nom de Bonaparte--sous
lequel l'Empereur sera dsign par Mme de Lamartine--est un objet
d'excration dans ce milieu. D'ailleurs, aprs les vicissitudes qu'ils
viennent d'prouver, les Lamartine sont heureux du calme qu'ils
possdent maintenant et ne regrettent point le pass. Leur seul but
dsormais sera de vivre en repos et d'lever leurs enfants simplement et
chrtiennement, dans le respect des vieilles traditions que rien chez
eux n'est parvenu  effacer.

       *       *       *       *       *

Ainsi,  rsumer cette premire enfance de Lamartine, qui s'tend de
1790  1800, on voit qu'il eut quelque raison par la suite de s'crier
romantiquement: Et l'on s'tonne que les hommes dont la vie date de ces
jours sinistres aient apport en naissant un got de tristesse et une
empreinte de mlancolie dans le gnie franais! Que l'on songe au lait
aigri de larmes que je reus moi-mme de ma mre pendant que la famille
entire tait dans une captivit qui ne s'ouvrait que pour la mort! Il
n'y a pas que de l'emphase dans cette lyrique exclamation: les
premires impressions de l'enfant ne furent que tristesses et craintes,
et il sera longtemps sans connatre la douceur et l'habitude d'un foyer.
Plus tard, vers huit ans, il n'aura pas d'autres camarades  Milly que
les petits paysans du village, dont Mme de Lamartine redoutera un peu
la socit. Elle s'efforcera alors de le garder le plus possible prs
d'elle, et veillera sur lui avec une inquite sollicitude. Son me
mlancolique influera peu  peu sur celle de l'enfant dont elle essayera
encore d'attnuer le caractre vif et bruyant, d'aprs elle, et qui dj
commenait  la tourmenter pour l'avenir.




TROISIME PARTIE

LES ANNES D'TUDE




CHAPITRE I

L'ABB DUMONT[93]


[Note 93: Sources et bibliographie de la troisime partie: _Journal
intime_ (passim), _Archives de Saint-Point_.--Pour l'abb Dumont:
_Archives municipales de Bussires et de Pierreclos_, _Archives
dpartementales de Sane-et-Loire_, et les notes indites de M. Paul
Maritain conserves aujourd'hui  l'Acadmie de Mcon: nous en devons la
communication  M. A. Durault, secrtaire perptuel de cette socit,
que nous remercions ici de son obligeance.

Pour le collge de Belley: _le Sjour de Lamartine  Belley_, par M.
Dejey (3e d., complte, 1901). _Histoire du collge-sminaire de
Belley_, par l'abb Rochet (Lyon, 1898, in-8).--Les Vies des Pres
Varin, Debrosses et Jenesseaux, par le pre Guide (Paris, 1859-60).]

Lorsqu' l'automne de 1797 les Lamartine vinrent s'tablir  Milly, on
imagine qu'au milieu de leurs preuves la premire ducation de l'enfant
avait t trs nglige. Mais les coles manquaient dans cette campagne
perdue d'o l'on ne pouvait chaque matin le conduire  Mcon. Mme de
Lamartine, malgr le petit programme labor par elle, n'avait pas, 
l'entendre, beaucoup de temps pour l'appliquer rigoureusement.
D'ailleurs elle avoue elle-mme qu'une fois passe l'ardeur des dbuts
elle finit vite par en ressentir quelque lassitude et une certaine
apprhension. Son dsir perptuel de trouver ce qu'elle nomme le juste
milieu lui faisait craindre  la fois de montrer trop de mansutude ou
trop de svrit. Elle se dcida alors  chercher autre chose;
conservant pour sa part les lectures  haute voix elle confia son fils
au cur de Bussire, petit village distant de quelques kilomtres, et
dont dpendait Milly o le culte interrompu en 1792 n'avait pas t
rtabli.

       *       *       *       *       *

L'abb Dumont a laiss sur son lve une impression profonde et qui ne
s'affaiblit jamais. Plus tard Lamartine crera autour de son ancien
matre une atmosphre de lgende et dans les _Nouvelles Confidences_,
soulvera un coin du voile: on sut alors que sa vie avait servi de thme
original au pome de _Jocelyn_, mais comme les deux rcits n'allaient
pas sans se contredire frquemment, il devenait difficile de dmler
quelle tait la part de l'imagination et celle de la ralit. Pourtant
quelques documents nouveaux, s'ils ne percent pas compltement le
mystre de son existence, l'clairent tout au moins davantage et sur
bien des points confirment le rcit du pote.

D'aprs Lamartine, l'abb Dumont tait n d'une famille plbienne dans
la maison mme de l'ancien cur de Bussire, Franois-Antoine Destre. Au
cours d'une visite au presbytre, l'vque de Mcon avait t frapp de
la trs belle figure et des aptitudes remarquables de l'enfant; il
l'avait alors pris  l'vch, en qualit de secrtaire. Survint la
Rvolution, qui le surprit au moment o il allait prononcer ses voeux;
mais quelques pages plus loin Lamartine contredit cette affirmation et
nous apprend qu'il fut jet malgr lui dans le sacerdoce, la veille mme
du jour o ce sacerdoce allait tre ruin en France. On verra plus loin
qu'aucune de ces deux versions n'est exacte. Au rtablissement du culte,
Dumont fut nomm cur de Bussire et c'est  cette poque que Lamartine
le connut.

Le jeune prtre n'avait pas la vocation; tous ses gots taient ceux
d'un gentilhomme, toutes ses habitudes taient celles d'un soldat. Beau
de visage, grand de taille, fier d'attitude, grave et mlancolique de
physionomie, il parlait  sa mre avec tendresse, au cur avec respect,
 ses coliers avec ddain et supriorit. Son unique passion tait la
chasse, et l'on voyait chez lui des sabres, des couteaux, des fouets,
des bottes  l'cuyre, tout un attirail de veneur qui voisinait avec
des objets de got. On sentait au son mle et ferme de sa voix et  cet
ameublement que son caractre naturel se vengeait du contresens de son
tat.

Il tait instruit, et les nombreux volumes de sa bibliothque
attestaient sa culture. Mais les livres, comme les meubles, taient trs
peu canoniques: c'taient Raynal, Jean-Jacques, Voltaire, des romans du
temps, les encyclopdistes, en mme temps que des brochures et des
journaux contre-rvolutionnaires, car il tait lgitimiste. Toute cette
haine de la Rvolution et toute cette philosophie dont la Rvolution
avait t la consquence, dit Lamartine, se conciliaient trs bien alors
dans la plupart des hommes de cette poque; leur me tait un chaos,
comme la socit nouvelle. Ils ne s'y reconnaissaient plus. Cette
phrase fut sans doute l'excuse que trouva le pote  la droutante
psychologie du cur de Bussire; mais voici une plus grave rvlation:
Il tait ais de voir que l'abb Dumont tait philosophe comme le
sicle o il tait n. Les mystres du christianisme qu'il accomplissait
par honneur et par conformit avec son tat ne lui semblaient gure
qu'un rituel sans consquences; cependant, bien que son esprit ft
incrdule, son me amollie par l'infortune tait pieuse.

Tel tait l'abb Dumont selon Lamartine, athe et prtre. Quant aux
causes de cet incohrent tat d'me, elles sont expliques plus loin par
un tnbreux rcit o le cur de Bussire apparat comme chapp d'un
roman d'amour, aigri par ses infortunes et relgu dans une misrable
campagne loin du monde qu'il avait tant aim.

 vrai dire, on comprend que ce portrait soit accueilli avec quelques
rserves. Comment admettre que les Lamartine aient confi leur fils  un
prtre mi-soudard, mi-voltairien et dont toute la rgion, au dire mme
du pote, connaissait les aventures? comment admettre que ses
allures--car il tait un des familiers de Milly--n'aient pas veill
d'inquiets soupons chez la pieuse Mme de Lamartine? Comment
admettre, enfin, cet invraisemblable roman esquiss et potis d'abord
dans _Jocelyn_, rtabli plus tard dans les _Confidences_ et leur suite?

Et pourtant, il faut reconnatre que les pages consacres  l'abb
Dumont sont exactes: il est hors de doute qu' une poque difficile 
prciser Lamartine reut de son premier matre le dpt d'un douloureux
secret qui les lia l'un  l'autre d'une troite amiti et rvla alors
au jeune homme les vritables motifs de la dtresse morale, des allures
tranges et souvent inquitantes de l'abb Dumont.

       *       *       *       *       *

Antoine-Franois Dumont naquit  la cure de Bussire le 29 juin 1764 et
dj,  relever les diffrences d'tat civil que l'on trouve dans deux
ouvrages qui parlent de lui, on constate un premier mystre. L'un le
fait natre  Charnay le 24 juillet 1756[94], l'autre en fait le neveu
et filleul de Franois Antoine Destre, alors cur de Bussire et  qui
il succda[95]. Or, il serait aussi vain d'aller rechercher son acte de
baptme  Charnay, que d'essayer d'tablir sur quelles pices on a pu
prtendre que sa mre tait la soeur de Destre. Lamartine, on l'a vu l'a
fait natre  Bussire dans la maison mme de l'ancien cur et il
avait ses raisons pour parler ainsi. Car Antoine-Franois Dumont qui,
suivant son acte de baptme, tait fils de Philippe Dumont et de Marie
Charnay, tous deux au service du cur Destre, tait--et ce n'tait
alors, parat-il, un mystre pour personne--fils de Destre et de sa
servante. Celui-ci, d'ailleurs, fut le parrain de l'enfant et lui imposa
mme ses prnoms; par la suite, il le logea chez lui sa vie durant, et
lui assura une ducation soigne trs suprieure  son humble origine
officielle. Deux lettres de Destre qu'on lira plus loin prouvent
l'affection qu'il porta toujours au jeune homme: en mourant, il
l'institua son lgataire universel alors que le fils cadet et vritable
de Philippe Dumont, n en 1768, fut lev modestement par ses parents et
devint huissier  Mcon. Tout ceci, il est vrai, ne prouverait rien et
pourrait s'expliquer aisment du fait que Destre s'attacha  l'enfant
dont il tait parrain; mais rapproch de la tradition locale qui
subsiste encore et surtout des deux erreurs, qui d'ailleurs ne
s'accordent pas entre elles et dont on ne peut autrement s'expliquer
l'origine dans des ouvrages trs soigneusement documents, semble
autoriser cette version, explicitement admise par Lamartine.

[Note 94: Abb Chaumont, _op. cit._]

[Note 95: Mgr Rameau, _op. cit._]

Nous n'avons rien de prcis sur la jeunesse de Franois Dumont;
toutefois un fait est certain: il n'tait nullement entr dans les
ordres avant la Rvolution, comme l'a prtendu l'abb Chaumont aprs
Lamartine, et on chercherait inutilement trace de son serment  la
constitution civile du clerg ou de son emprisonnement comme non
asserment; il fut libre pendant la Terreur et dans tous les actes le
concernant de 1791  1795 il est simplement qualifi de ngociant en
vins  Bussire, se montrant partout et nullement inquit.

 partir de 1793, Franois Dumont rgit avec un rare dvouement ce qui
restait des biens de la famille de Pierreclau. Le vieux comte
Jean-Baptiste avait t tran en prison; avant de partir, eut-il le
temps de confier secrtement une somme importante au jeune homme, avec
des instructions prcises pour rassembler les dbris du patrimoine qui
allait tre vendu nationalement? cela parat probable, car tous les
achats de terres que fit alors en son nom propre Franois Dumont furent
restitus plus tard par lui  leur ancien possesseur.

Le 18 fructidor an II, il achte pour 13 100 livres les rcoltes
provenant des migrs, dports, condamns et dtenus Michon, cy devant
Pierreclau. Le 22 pluvise, il est signal dans un procs-verbal
d'inventaire du chteau o il habitait depuis le pillage qui avait suivi
la dfense dsespre de Jean-Baptiste lors de son arrestation; on y
trouve, dans sa chambre et cach soigneusement au fond de vieux
tonneaux, tout ce qu'il a pu ramasser d'objets intacts.  la mme date,
les vignerons certifient que les vins de la dernire rcolte consistant
en 18 pices ont t vendus par le citoyen Antoine-Franois Dumont,
marchand  Bussire, et pays par lui  la citoyenne Michon; lui-mme
exhibe ses quittances et ses pouvoirs en rgle.

Dans le courant de 1793, il rachte ainsi en sous main la plupart des
biens de Jean-Baptiste et les rcoltes qui sont vendues sur pied. Le 12
fructidor an IV il est acqureur pour 3 650 livres de la maison cy
devant presbytrale de Bussire, avec ses dpendances; le 19 pluvise
an V, de la vieille glise de Pierreclos et dans les deux actes de vente
il est qualifi de ngociant demeurant  Bussire. Bref, pendant toute
la Terreur, il apparat comme le vritable fond de pouvoirs de
Jean-Baptiste, et dpositaire de tout ce que celui-ci a pu sauver d'or
avant son emprisonnement. C'est un homme d'affaires prudent et actif, et
rien en lui ne fait prvoir une vocation religieuse.

Lamartine, on l'a vu, a crit qu'il avait t jet malgr lui dans le
sacerdoce, la veille mme du jour o le sacerdoce allait tre ruin en
France. Malgr lui, certes, mais aprs la Rvolution. En ralit
Antoine-Franois Dumont fut ordonn le 7 janvier 1798 et nomm aussitt
vicaire  Bussire, o le culte venait de recommencer sous la direction
de l'ancien cur Destre qui, ayant prt serment, n'avait pas t
inquit.

Quel vnement soudain avait modifi la vie du jeune homme? quelle
volont plus forte que la sienne tait venue le contraindre de renoncer
au monde? Ce n'est pas _de lui-mme_ et dans un moment de dtresse
qu'il prit cette dcision, comme l'a racont aussi Lamartine, sans
prendre garde qu'il se contredisait en l'espace de quelques pages. Mais
le roman d'amour dont il a parl est vridique, et s'il en a dnatur
quelques dtails pour dpister les curiosits et respecter l'honneur
d'une famille, il est du moins exact que Franois-Antoine Dumont expia
par trente-cinq ans d'une vie  laquelle il ne se plia jamais
compltement, la faute d'avoir sduit une jeune fille de la noblesse. La
mre de celle-ci et Destre parvinrent  touffer le scandale que le pre
ignora toujours,  la condition que Franois Dumont disparatrait du
monde. Peu de temps aprs la jeune fille fut marie  un vieillard, et
l'enfant n des amours de Jocelyn et de Laurence fut lev  la campagne
o il mourut.

Ici se place un problme qu'il semble assez dlicat de rsoudre:
pourquoi Lamartine, sachant que la faute de l'abb Dumont tait
antrieure  sa vie ecclsiastique, n'a-t-il pas dcharg sa mmoire de
ce qui,  ses yeux, devenait alors un crime? La figure du pauvre vicaire
n'en serait-elle pas sortie grandie par une telle expiation et n'et-il
pas, du mme coup, donn l'explication la meilleure des allures de
l'abb Dumont?

       *       *       *       *       *

Celui-ci se rsigna mal  ses nouvelles fonctions. Aigri, bless, rest
jeune et ardent, il fit en chaire de la propagande royaliste presque ds
son entre  la cure. Les autorits s'murent et le 7 dcembre 1798
l'glise de Bussire fut ferme  nouveau pour cause du fanatisme
anti-rpublicain du cur. Elle rouvrit en 1799 sur la demande,
parat-il, des paroissiens, mais cette fois Mgr Moreau devenu vque
d'Autun, dut recommander plus de pondration  son ancien lve, et
interdit  Destre de se faire remplacer par lui. Le vieux Destre,
pourtant, accabl par l'ge et les infirmits, cda bientt la place 
son vicaire;  partir du 20 septembre 1801 les registres paroissiaux
portent la signature de l'abb Dumont, bien que Destre n'ait t
officiellement remplac par lui qu'en 1803.

De cette date jusqu' sa mort, survenue en 1832, l'abb Dumont fut cur
de Bussire, et de Milly  partir de 1808, poque o les deux villages
furent runis sous la mme autorit. Il habitait le petit presbytre o
il tait n et qui en 1793 avait abrit ses amours. Ds lors, on
s'imagine aisment la vie du malheureux et tout ce qu'en a dit Lamartine
s'claire d'une mouvante et douloureuse sincrit. Cette cure existe
toujours: c'est une maison bourgeoise, btie au dbut du XVIIIe
sicle par les soins de la famille de Pierreclau, et qu'il avait meuble
sans l'habituelle simplicit des curs de campagne;  sa mort on vendit
un grand lit Louis XVI, une belle console dore, des chaises finement
sculptes, un baromtre en bois dor et divers autres objets de valeur
qui furent acquis  des prix drisoires. Il lguait  Lamartine, qu'il
nommait son bienfaiteur et ami, sa bibliothque, ses gravures--Louis
XVI et Marie-Antoinette,--sa montre en or et la petite pendule dont le
prix a t acquitt par Mme de Lamartine mre. Prs de sa tombe,
qu'on voit encore au cimetire de Bussire, son ancien lve fit lever
une pierre avec ces quelques mots:

      la mmoire de Dumont, cur de Bussire et de Milly pendant prs
     de quarante ans, n et mort pauvre comme son divin matre, Alphonse
     de Lamartine, son ami, a consacr cette pierre prs de l'glise
     pour perptuer parmi le troupeau le souvenir du bon pasteur. 1832.

Contradiction encore que cette pitaphe! car, mme d'aprs Lamartine,
l'abb Dumont ne fut pas un bon pasteur. Le fardeau d'une mission
impose lui pesait lourdement, et ses rvoltes intrieures taient
frquentes. De son ancienne vie, il avait gard la flamme et l'ardeur,
et le pote a racont ces longues courses avec ses chiens fidles, dont
la chasse tait le prtexte, mais o il essayait de briser ses longues
dtresses par la fatigue. Royaliste intransigeant il le demeura
toujours, et c'est peut-tre l'origine de son amiti avec Pierre de
Lamartine dont il tait le compagnon le plus habituel. Dans son journal,
pourtant, Mme de Lamartine en parle  peine, et comme d'un grand
chasseur qui venait souvent s'asseoir  leur table et partager leur
solitude. Mais on a vu que dans son testament l'abb Dumont appelait
Lamartine son ami; le pote lui rendit le mme hommage sur sa tombe et
le pome de _Jocelyn_ dbute ainsi:

    J'tais le seul ami qu'il et sur cette terre.

Et Lamartine disait vrai: il fut le seul ami de l'abb Dumont, le seul
qui connt jamais le douloureux secret de cette existence brise.

L'abb Dumont tait lgitimiste et cela apparat surtout dans ses
registres paroissiaux; comme Bussire et Milly ne comptaient gure que
600 habitants, il n'avait pas grand'chose  y transcrire. Aussi avait-il
pris l'habitude d'y tenir une sorte de journal des vnements auxquels
il assistait et, machinalement, il les entremlait de brves rflexions
personnelles o l'on trouve trace de sa haine violente contre Napolon.
En 1805 il crivait:

Buonaparte est arriv  Mcon le dimanche 7 avril ayant avec lui
Josphine. Cette belle majest est sortie de la prfecture le lendemain
 cheval. De mme, on lit en 1811: Marie-Louise est accouche d'un
fils le 20 mars. Buonaparte et-il jamais cru, lorsqu'il tudiait 
Brienne o notre bon roi Louis XVI payait sa pension, qu'il pouserait
un jour une fille des Csars d'Autriche et qu'il serait assis sur le
trne de France?  partir de 1815, il prendra l'habitude chaque 21
janvier de clbrer en chaire la mmoire du roi-martyr, et de lire  ses
paroissiens assembls le testament du juste, de l'auguste victime.
Lamartine qui sur sa tombe rendit pourtant un hommage public  ses
vertus chrtiennes, nous a dit d'autre part combien sa foi tait
chancelante et faite de revirements. Les livres qu'il lui lgua n'ont
aucun caractre religieux: Rousseau, Diderot et Voltaire y voisinent
avec Saint-Simon, les Lettres de la Palatine, Machiavel, l'Arioste et
d'autres.....

 l'vch, on le jugeait mal et l'abb Faraud, vicaire gnral de
Mcon, connaissait ses aventures en mme temps que son caractre
difficile. En 1797 on ne l'avait admis dans les ordres qu'avec une
certaine hsitation et il tait mal not; les deux lettres qui suivent
nous renseignent trs suffisamment  cet gard: l'une mane de Destre et
fut crite le 2 juin 1801  l'abb Faraud pour le prier d'excuser auprs
de l'vque le peu d'application et l'humeur de son filleul:

...Vous m'avez offert vos services auprs de M. l'vque: je vous prie
de lui dire que je supplie Sa Grandeur de me confier la conduite de
l'abb Dumont qui ira de temps  autre lui prsenter nos regrets
lorsqu'il sera visible. Je connais son caractre. En lui parlant avec
douceur et sans tracasserie il exercera son ministre  ma satisfaction
et  celle de beaucoup de fidles qui l'ont regrett quand il a t
oblig d'abandonner ses fonctions et qui me demandent depuis longtemps
quand ils le verront et l'entendront  l'autel et au confessionnal[96].
Pour que je puisse le dterminer, il faut que je puisse lui dire qu'il
n'aura affaire qu' M. l'vque et  moi. Je ne lui dirai de dire la
messe que quand il se croira dispos. En attendant, j'espre que le
Seigneur me donnera des forces. Il y a bientt quarante ans que je sers
cette paroisse, il me ferait bien de la peine d'y voir le service divin
interrompu.

Monseigneur m'a permis et  l'abb Dumont d'user des pouvoirs qu'il
s'est rservs et il m'a recommand d'en user largement. Sans doute il
l'a aussi recommand  l'abb Dumont: nous tcherons de remplir ses
instructions...

[Note 96: On a vu que l'glise avait t ferme en 1798, et que
l'abb Dumont reut, lorsqu'elle rouvrit, l'interdiction d'y dire la
messe rgulirement, comme il en avait pris l'habitude.]

L'abb Faraud, qui savait videmment  quoi s'en tenir sur Dumont, fit
parvenir  l'vque la lettre de Destre qu'il accompagna de celle-ci:

Ce mercredi matin 3 juin 1801.

Voici, Monseigneur, une lettre du cur de Bussire qui serait
probablement insolente si elle n'tait essentiellement bte.

Nous avons pens, puisqu'il annonce que pour ce qui le concerne ainsi
que M. Dumont il ne reconnat que ce qui mane directement de vous,
qu'il fallait que vous prissiez la peine de lui rpondre, et j'ai
l'honneur de vous envoyer la rponse que nous estimons devoir lui tre
faite. Si vous daignez l'approuver, auriez-vous la bont de la signer et
de me la renvoyer pour que je la fasse parvenir  son destinataire?

M. Dumont est une espce de houzard qui dans les temps ordinaires
aurait t paralys. Attendu le besoin qu'on a d'ouvriers, il faut bien
se rsigner  l'employer, mais non  Bussire et dans les environs o
sa conduite a t scandaleuse et ses jactances plus scandaleuses
encore[97].

[Note 97: Ces deux lettres, qui sont conserves aux archives
piscopales d'Autun, ont t communiques  l'Acadmie de Mcon par M.
le chanoine Muguet, cur de Sully. (Cf. procs-verbal de la sance du 10
janvier 1907.)]

Mais Monseigneur Moreau qui gardait sans doute quelque souvenir  son
ancien protg et connaissait les causes de son humeur, le conserva 
Bussire o il demeura jusqu' sa mort.

       *       *       *       *       *

Ces rvoltes et ces crises de dcouragement taient frquentes chez
l'abb Dumont et, pour le ramener, on voit les moyens qu'il fallait
employer: lui parler avec douceur et sans tracasserie, ne lui faire
dire la messe que quand il se croyait dispos. Ceci confirme tout ce
que Lamartine a dit de sa nature hautaine et intraitable, et nous savons
encore qu'il la garda toujours, puisqu'on en retrouve la trace dans ses
registres o son criture lgante et aristocratiquement saupoudre de
paillettes d'or contraste trangement avec les grossires signatures de
ses prdcesseurs.

En 1803, il crit: Pie VII, souverain-pontife, est arriv  Mcon le
lundi 22 avril.--_J'ai bais sa mule_. Le clerg romain qui le suivait
tait mis salement. Ce sont l toutes les rflexions que lui suggra
l'arrive du pape accueillie en France avec tant d'allgresse par le
clerg, qui y vit le triomphe dfinitif de la religion catholique.
Lui-mme a soulign les mots: j'ai bais sa mule, comme s'il s'en
tonnait, et les manires de gentilhomme dont a parl Lamartine se
retrouvent dans la brve pithte qu'il applique  la suite du
Saint-Pre.

Enfin, en octobre 1812, l'abb Dumont, plus dconcertant que jamais, se
fit affilier  la loge franc-maonnique de Mcon, la Parfaite Union, et
le 17 dcembre il fut reu _maon_[98].  quelle nouvelle droute morale
tait-il donc en proie, lui royaliste et prtre, pour s'unir au parti du
libralisme et de la libre pense? Lamartine n'a-t-il pas voulu l'en
excuser lorsqu'il crivait: Son me tait un chaos comme la socit
nouvelle, lui-mme ne s'y reconnaissait plus.

[Note 98: Les procs-verbaux des deux sances ont t copis par M.
Maritain et figurent dans le dossier qu'il avait runi sur Dumont.]

 tout cela, il faut ajouter que l'abb Dumont avait conserv des
habitudes de dpense et de luxe qui cadraient mal avec ses humbles
fonctions. Dans toutes les lettres que Lamartine lui adressa et qui
figurent dans la _Correspondance_, on voit qu'il ne s'agit que d'argent:
J'espre aller  la fin de l'automne vous dlivrer de vos huissiers...
Permettez-moi de vous offrir une seconde petite offrande de cent cus
pour vous remettre  votre courant... Et ceci, plus significatif
encore: Ma mre m'a inform de vos embarras que je prvoyais bien tt
ou tard devoir vous accabler, mais il y a remde: vous auriez d, au
lieu d'attendre l'huissier, m'crire: Je dois tant  tels et tels, 
telle poque... La lamentable correspondance se poursuivit jusqu'au
dernier jour: Je continuerai mon petit supplment, vos dettes seront
payes peu  peu... Dites  tous vos cranciers  qui j'ai sign vos
petits billets qu' mon arrive  Saint-Point ils pourront les apporter
et seront pays[99]...

[Note 99: Cf. _Correspondance_, t. IV, p. 41, 69, 84, 134, 203,
271.]

Et ce n'tait pas pour le bien de ses paroissiens que l'abb Dumont se
ruinait ainsi; il aimait le luxe et avait meubl sa petite maison, toute
pleine de douloureux et charmants souvenirs du pass, comme un nid
d'amoureux plutt que comme une cure de campagne. On a dj vu qu' sa
mort on vendit des objets de valeur, et voici une ptre en vers
adresse par M. de Montherot  Lamartine son beau-frre, et o l'on
trouve un passage qui claire encore la situation obre de l'abb:

    Ainsi, pour commencer, parlons de nos affaires,
    Ou de celles, plutt, du cur de Bussires:
    Donc ce pauvre pasteur qu'un dficit chargeait
    Verra, grce  vos soins, s'claircir son budget.
    Vous avez bien raison: pour une faible somme,
    Il est doux d'assurer le repos d'un brave homme.
    Qu'il le doive  nous deux ou plutt  nous trois;
    Votre mre fait mieux que vous et moi, je crois.
    La douleur s'adoucit au miel de sa parole,
    Nous donnons des cus, elle plaint et console;
     la reconnaissance elle a bien plus de droits.
    J'ai ri de bien bon coeur, je l'avoue,  la liste
    De tous les cranciers qu'il tranait  sa piste:
    Entre autres y figure un marchand d'objets d'arts,
    Trsors qui de l'abb fascinaient les regards,
    Des tableaux, des maux....--Ah! que ma chemine,
    Pour quatre ou cinq cents francs, paratrait bien orne!
    Mais je ne les ai pas, ces quatre ou cinq cents francs!--
    --Je vous ferai crdit, vous parez dans quatre ans.--
    Et voil, pauvre abb, voil comme on s'enfonce!
    --Et voil justement comme mon pauvre Alphonse,
    Dit votre bonne mre, autrefois calculait:
    Il avait  Paris cheval, cabriolet,
    Lorsque 1 500 francs taient, pour une anne,
    La somme  l'tourdi par son pre donne[100]!

[Note 100: _Archives de Saint-Point_. La lettre est date du 25 mars
1828. _Suscription:_  monsieur de Lamartine, charg des affaires de
France, Florence, Toscane.]

Mais, malgr l'inpuisable coeur de Lamartine, l'abb Dumont s'endettait
toujours.  sa mort, il laissait un passif de 4 252 francs qui ne fut
pas entirement liquid par la vente publique de ses meubles, d'autant
qu'il avait dj pris soin de distraire l'argenterie de sa succession
pour la remettre  son frre, huissier  Mcon, en lui recommandant bien
de rpudier l'hritage.

       *       *       *       *       *

La vie de l'abb Dumont que nous venons seulement d'esquisser ici,
mriterait d'tre tudie plus compltement le jour o les archives
piscopales d'Autun seront classes et ouvertes au public. Comme l'a
dit Lamartine, il fut le modle secret de _Jocelyn_, et surtout joua un
rle trs grand dans la jeunesse du pote.

Nous savons qu'en 1798, lorsque le culte fut rtabli  Bussire, Destre
et Dumont ouvrirent une petite cole pour les enfants du pays. Lamartine
y frquenta trois ans--, sa mre l'a mentionn plus tard,--mais ces
leons furent insignifiantes.

Par la suite il apprit  mieux connatre son ancien matre et la faon
dont il en a parl dans toute son oeuvre prouve que de 1810  1820,
pendant les longues annes qu'il passa  Milly et  Mcon en proie  un
accablant malaise moral, le cur de Bussire fut son confident habituel
et connut tous les dtails de cet tat d'me maladif que reflte la
_Correspondance_. Sans doute le prtre sans vocation reconnut-il un peu
de lui-mme dans cet adolescent inquiet, tour  tour dvor par
l'activit ou meurtri par la lassitude: toutes ses aspirations
lointaines, tous ses rves de jeunesse, ses lans, ses rves briss
vcurent  nouveau devant ses yeux. De l cette intimit troite, ces
confidences de part et d'autre, transcrites par Lamartine avec tant de
fidlit.

Plus tard, en mmoire de ces heures communes, le pote adoucit le plus
qu'il put l'existence pnible de l'abb Dumont. Il le reut 
Saint-Point, l'invita  Paris, le fit participer  toutes ses joies, 
toutes ses douleurs, et consacra enfin sa mmoire par un pome o revit,
purifie et grandie, la misrable vie du pauvre cur de Bussire. La
ralit, pourtant, fut autrement tragique et mouvante.

Peut-tre Stendhal en et-il tir un merveilleux dnouement pour la vie
de _Julien Sorel_. Mais les choses sont ainsi: deux oeuvres romantiques
qui pourraient passer, l'une pour le type parfait du roman
psychologique, l'autre pour celui du roman d'imagination, eurent
pourtant un thme commun; bien mieux, celle du pote eut seule un modle
vivant.




CHAPITRE II

L'INSTITUTION PUPPIER

(2 mars 1801-17 septembre 1803)


L'abb Dumont donna  Lamartine ses premires leons de franais et de
latin; mais au dbut de 1801, soit que ses allures aient fini par
inquiter la famille, soit que l'enfant devenant, comme il l'a dit, de
plus en plus imptueux et avide de libert, les siens aient dcid de
mettre fin  cette existence demi vagabonde et paysanne, on rsolut 
Milly de le mettre en pension.

La mre, inquite de s'en sparer, objecta ses dix ans, sa constitution
dlicate; il lui fallut pourtant s'incliner comme toujours devant les
volonts de son beau-frre qui lui opposa, parat-il, le bien de son
fils.

Il existe un petit portrait de Lamartine  dix ans[101]: c'est un bel
enfant joufflu et solide, bouriff par ses courses dans la montagne, et
qui respire la sant; il parat vident que l'existence au grand air lui
a pleinement russi, et les craintes maternelles ne semblent pas trs
justifies.

[Note 101: Appartient  Mme Fournier, ne de Belleroche,
petite-nice de Lamartine. Il a t reproduit par M. Lex dans son album
_Lamartine, souvenirs et documents_ (Mcon, 1890).]

Il fallut alors s'occuper de lui trouver une pension. Les maisons
d'ducation ne manquaient pas  Mcon, et l'enfant n'y aurait gure t
dpays; mais les Lamartine tenaient sans doute  modifier compltement
le systme adopt jusqu'ici par sa mre, puisqu'ils firent choix d'une
institution  Lyon, et d'ordre tout  fait secondaire. Mme de
Lamartine, triste d'abord de voir son fils si loin d'elle, se consola en
pensant qu'il serait surveill de prs, car elle comptait  Lyon de
nombreux parents et amis, entre autres Mme de Roquemont, sa cousine
germaine, qui devint la correspondante du petit Alphonse et se chargea
de faire rgulirement parvenir de ses nouvelles  Milly.

On manque de renseignements prcis sur la pension de la Caille, situe
dans un faubourg de Lyon, la Croix-Rousse, o fut intern l'enfant. Elle
tait tenue par deux vieilles filles, les demoiselles Puppier, aides
par leur frre, et semble n'avoir t qu'une trs modeste institution o
l'on prenait de jeunes enfants dont les parents habitaient la campagne.
Dans son journal, Mme de Lamartine l'appelle l'Enfance, constate
qu'elle paye, pour son fils 420 francs par trimestre, mais n'en parle
pas autrement. Pour Lamartine, il n'y a qu' se reporter  ses
Mmoires[102] pour voir le dgot profond qu'il conserva toute sa vie de
l'heure o il fut lanc dans ces cours comme un condamn  mort dans
l'ternit. Avec l'horreur de la contrainte qu'on lui connat, on peut
croire  la sincrit des sentiments qu'il a exprims cinquante ans plus
tard en rappelant cet odieux souvenir.

[Note 102: _Mmoires indits_ (p. 58-76).]

On sait par sa mre qu'il entra  l'institution Puppier le 2 mars 1801,
mais les nouvelles qu'elle recevra de lui ne commencent  tre
enregistres par elle qu'en juillet, poque o s'ouvre le _Journal
Intime_. Pourtant, une lettre de M. Dareste  sa cousine date du 30
mars, supple  cette lacune et constitue un excellent bulletin de
dbut.

Nous allmes avant-hier dimanche avec M. de Roquemont rendre une petite
visite dans sa pension  M. Alphonse. Nous le trouvmes trs gai et bien
en train de s'amuser; il nous a paru content et l'on est aussi content
de lui; nous assistmes  leur dner. Ils paraissent trs bien dans
cette pension et les demoiselles Puppier nous ont promis de nous le
confier quelquefois cet t: nous irons le chercher, mais ce ne sera que
les jours de cong[103].

[Note 103: _Archives de Saint-Point_. Suscription:  madame Depra
de Lamartine  Mcon, Sane-et-Loire. (_Lettre indite_.)]

Les nouvelles qui suivent sont satisfaisantes: en juillet c'est un bon
et aimable enfant, et Mlle de Lamartine, au retour d'un petit sjour
 Lyon, rapporte tout plein de bien d'Alphonse. Il est gai, appliqu
et apprend facilement, crivent les matres de leur ct; mais tout cela
ne concorde gure, trouve-t-elle, avec ses lettres qui sont tristes et
navrantes. Le pre alors, profite d'un voyage d'affaires pour s'arrter
 Lyon vers la mi-juillet: il le trouve ple et maigre, tiol par
l'air de la ville. Pourtant, on est toujours trs content de lui,  la
pension: Il fait tout ce qu'il peut et peut tout ce qu'il veut, ont dit
ses matres  mon mari, constate la mre avec quelque fiert. Mais elle
s'inquite encore de sa sant et le laisse sans doute trop entendre, car
les lettres de son fils se font de plus en plus dsespres. Il supplie
qu'on le rappelle  Milly, et, prtend-il sombrement, il a grand besoin
de venir.

Je tremble, crit Mme de Lamartine le 17 septembre, de le voir
arriver ple et maigre et en mauvaise sant. Devant ses instances, son
beau-frre consentit  avancer la date des vacances et,  la fin du
mois, elle put elle-mme aller le guetter sur la route de Lyon.

Toutes ses craintes tombrent en le voyant et elle devina vite la petite
ruse dont il s'tait servi pour l'apitoyer, puisqu'elle crit le 19:

La diligence est arrive hier beaucoup plus tard que d'ordinaire, et le
coeur me battait en pensant que dans quelques heures je reverrais mon
cher enfant; il faisait presque nuit. Enfin elle arriva, avec mon
Alphonse que je trouvai en trs bonne sant, grandi, engraiss et fort
bien; il me parat qu'il n'a rien perdu pour la pit: c'tait l toute
ma crainte, et je vais faire tout ce qui dpendra de moi pendant son
sjour ici pour fortifier ce sentiment dans son coeur.

L'enfant, d'ailleurs, retrouva toute sa gaiet  Milly o il demeura
jusqu' la mi octobre. La famille s'amusait, aprs six mois d'absence,
de le trouver chang et rflchi.  dner, note un jour Mme de
Lamartine, nous parlmes beaucoup de lui, trop peut-tre; nous lmes un
extrait de sa faon et une petite composition que son pre lui avait
donns  faire; l'on fut trs content et mon orgueil bien flatt. Je
suis bien heureuse de son intelligence, ajoute-t-elle encore; j'ai  lui
reprocher pourtant de manquer de douceur, vis--vis de ses soeurs
surtout, et je craindrais qu'il n'et le caractre un peu dur s'il ne se
corrige pas.

Aussi s'efforcera-t-elle de ne pas lui laisser reprendre les habitudes
d'autrefois, en le retenant le plus possible prs d'elle par des
lectures et des causeries; comme il est plus grand, elle abordera mme
des ouvrages srieux, _Tlmaque_, quelques passages de Bossuet et les
traits d'ducation de Mme de Genlis. Le 15 octobre, elle le ramena
enfin  Lyon, o elle demeura prs d'une semaine, en allant chaque jour
l'embrasser pour qu'il ne passt pas trop brusquement de la vie de
famille  l'internat.

La seconde anne scolaire (novembre 1801-septembre 1802) fut encore
excellente; le 25 fvrier 1802, il assista  la grande revue donne en
l'honneur du Premier Consul et cette rcompense tait mrite,
parat-il, par 18 exemptions.  la fin de septembre, il crivit
triomphalement  Milly pour annoncer qu'il avait remport deux prix de
latin et de franais; M. Puppier confirmait, mais ajoutait qu'il en
aurait eu un troisime sans une vivacit qui lui a fait dchirer sa
copie de thme parce qu'on le pressait un peu pour la donner.

De fait, il tait trs nerv et soupirait aprs Milly dans toutes ses
lettres. Il y arriva le 15 septembre et l'on partit bientt pour
Saint-Point, d'o Mme de Lamartine crivait le 2 octobre: Je suis
ici depuis hier avec Alphonse, Ccile et Eugnie, et ce voyage leur a
fait un extrme plaisir. Alphonse est venu  cheval sur son ne, il
tait combl de joie.

Les vacances s'coulrent paisiblement en compagnie de l'abb Dumont
qui, venu pour passer quelques jours au moment de la chasse, fut
merveill des progrs de son ancien colier. Mais aprs deux mois de
libert o l'amour de l'indpendance s'affirmait sans cesse chez
l'enfant,  la grande inquitude de la mre, le retour  Lyon fut
dchirant. Une dernire fois, il implora qu'on le gardt et, devant le
refus du pre et de l'oncle, il partit sombre et renferm, ce qui
acheva de dsesprer la pauvre femme.

       *       *       *       *       *

Ses pressentiments taient justes. La pension Puppier devint, cette fois
pour tout de bon, insupportable  un enfant dont l'imagination
commenait  s'veiller et qui jusqu'ici avait montr une nature assez
dcide. Le 9 dcembre 1802, deux mois  peine aprs avoir quitt Milly,
il s'enfuit avec deux camarades, les petits de Veydel; on les rattrapa
quatre heures aprs sur la route de Mcon. Les dtails de cette vasion
sont plaisamment rapports par Lamartine, mais rappellent curieusement
un pisode des _Confessions_ de Jean-Jacques.

Faut-il croire  ce pugilat entre un professeur et l'lve Siraudin?
faut-il croire  cette arrive des domestiques et des cuisiniers, arms
de broches et de pelles, et qui mirent ainsi fin au combat en
contraignant Siraudin  la retraite? De mme, le massacre d'une oie
vivante o tous les lves furent convis  tour de rle acheva-t-il de
dcider  la fuite l'enfant encore frmissant d'horreur de la bataille
qui venait de se livrer en classe? Pauvres excuses en vrit, et
n'et-il pas mieux valu avouer qu'il tait simplement avide de grand air
et de libert? Sa mre, d'ailleurs, a not l'escapade--qu'elle excuse
presque--en des termes qui laissent entendre que la conduite de son fils
laissait depuis longtemps  dsirer, et qu'il n'eut pas besoin de tant
d'incidents pour motiver sa dcision; on lit en effet le 15 dcembre:

Le 11, nous remes des lettres de Lyon ou on nous apprenait
qu'Alphonse s'tait en all de sa pension avec MM. de Veydel qu'il a
engags dans sa fuite; on les a rattrapps  Fontaines. Cette faute nous
a fait la plus grande peine parce qu'elle a t prcde et suivie de
plusieurs autres et soutenue avec beaucoup d'orgueil, ce qui m'afflige
trs fort. J'attends avec impatience de ses nouvelles, j'ai un grand
dsir de le savoir relev de cette chute; son caractre d'indpendance
m'effraye, et je crains beaucoup de l'avoir gt.

Trois jours aprs, l'enfant crivit spontanment une lettre de regret,
c'est du moins la version du _Journal intime_; dans le _Manuscrit de ma
mre_, on lit au contraire: On a eu de la peine  lui faire crire une
lettre d'excuse et de repentir  son pre. Ainsi, tout est rpar,
ajoute Mme de Lamartine avec soulagement en transcrivant cette
nouvelle. Pourtant, il continuait  implorer son pre de le laisser
revenir, arguant que depuis sa fuite il tait mal vu de tous. On
convint, pour ne pas sembler lui donner raison, de laisser s'achever
l'anne scolaire et, si les choses n'taient pas alors oublies, de le
changer d'tablissement.

Mais, jusqu' la fin de l'anne, l'enfant continuera d'envoyer des
lettres dsespres et suppliantes dont Mme de Lamartine a transcrit
les passages les plus inquitants pour elle; visiblement, il essayait
d'apitoyer sa mre qu'il savait faible sur le point de sa sant.  l'en
croire, il tait incapable de travailler, toussait et se sentait sans
forces, ce qui ne l'empcha pas de remporter en fin de classes un grand
prix de franais, un prix de latin, un prix d'histoire et un accessit de
dessin. Peut-tre les Puppier avaient-ils t un peu indulgents dans
l'espoir de le rconcilier avec la pension, mais rien n'y fit. Ds son
retour  Milly, l'enfant, dont la sensibilit tait dj trs dlicate,
raisonna avec beaucoup de bon sens, objecta  son pre que depuis son
escapade il tait demeur gn vis--vis de ses matres et de ses
camarades et, mettant comme toujours sa mre avec lui, obtint presque
aussitt la promesse qu'il ne retournerait plus  Lyon.

Mme de Lamartine, qui n'aimait gure les Puppier, s'tait dj mise
depuis six mois en campagne pour les remplacer; en fvrier, alors
qu'elle tait  Rieux chez sa mre, elle lui avait demand conseil et
Mme Des Roys, qui datait d'une poque o les enfants comptaient fort
peu, avait indiqu un collge de Jsuites  Radstadt. Sa fille, comme on
peut le penser, ne voulut pas en entendre parler. Plus tard, il fut un
instant question de Roanne et en mai elle se rendit tout exprs  Beaune
pour se renseigner elle-mme sur un lyce dont on lui avait parl,
mais, dit-elle, il ne me plut pas infiniment. Elle crut avoir trouv
en apprenant qu'un bon collge allait s'ouvrir  Cluny: J'espre que
nous y mettrons Alphonse, crira-t-elle aussitt, cela me fera grand
plaisir. On devine pourquoi: Cluny tant  quelques kilomtres de
Milly, elle aurait ainsi son fils tout prs d'elle. C'est ce que l'oncle
voulait viter.

Au dbut de septembre enfin, des amis qu'elle avait mis au courant de
ses recherches lui parlrent du collge de Belley en Dauphin et qui
venait d'ouvrir ses portes. Malgr l'loignement, elle fut aussitt
sduite par cette ide et elle a not le 6 septembre dans son journal:

J'espre que mon mari consentira  mettre Alphonse  Belley o je
dsire fort qu'il soit parce que le collge est tenu par les Pres de la
Foi, institution  l'instar de celle des Jsuites, et o les principes
sont excellents. Dieu me fasse la grce que mon enfant soit
chrtiennement lev, je sacrifierai  cela toutes les sciences de ce
monde; mais dans ce collge on runit tout, except peut-tre la
perfection des arts d'agrment.

Ses renseignements pris, elle fit part de sa dcouverte  la famille et,
le 18 septembre, obtenait son consentement. Le jour mme le chevalier
crivit  Belley, un peu malgr son fils tout  l'espoir qu'on le
garderait  Milly; l'ide d'tre emprisonn  nouveau, et plus loin
encore que Lyon, le chagrinait beaucoup et tout au plus se rsignait-il
 Cluny. La mre branle commenait  hsiter; mais il tait trop tard:
Franois-Louis ne voulait pas de Cluny, et une rponse affirmative de
Belley parvint  Milly le 25.

Mme de Lamartine se dcida alors  accompagner son fils. Mon mari,
dit-elle, ne se soucie pas de voyager et je serai bien aise de voir le
lieu o mon enfant sera; il me semble que je sens moins vivement notre
sparation lorsque je le conduis moi-mme. Ils se mirent en route le 24
octobre pour arriver  Belley le 26  deux heures de l'aprs-midi.

Elle note le lendemain: Mon voyage a t heureux et pas trop pnible;
je n'ai pas pu crire en route  cause d'Alphonse avec qui je causai et
me promenai. Je viens de remettre ce cher enfant entre les mains des
Pres de la Foi qui ont l'air de bien dignes gens. La maison est
superbe, le pays est beau aussi; le chemin pour y arriver est fort
extraordinaire: depuis Ambrieu l'on suit une gorge de montagne qui est
vraiment curieuse. Ce matin j'ai t  la pension et j'ai t fort aise
de voir Alphonse. Il m'a dit qu'il tait content.

Aprs un bref sjour de quarante-huit heures, Mme de Lamartine reprit
le chemin de Milly. La sparation n'avait pas t trop pnible, grce 
elle: En passant une dernire fois devant la pension, dira-t-elle, j'ai
vu les coliers qui jouaient dans la cour. Je n'ai fait aucun signe 
Alphonse qui ne s'est pas approch, heureusement.




CHAPITRE III

LE COLLGE DE BELLEY


Le collge de Belley o l'enfant fera les seules tudes rgulires qu'on
lui connaisse, et pendant quatre annes seulement, avait t fond au
milieu du XVIIIe sicle par lettres patentes du 10 fvrier 1753
enregistres en parlement de Dijon. Ses constructions furent acheves en
1764 et l'vque de Belley confia l'organisation des tudes  la
congrgation des chanoines rguliers de Saint-Antoine.

En 1790, ceux-ci furent remplacs par les Josphistes et, jusqu'en 1792,
l'tablissement fut trs florissant.  cette date, la plupart des pres
refusrent le serment  la constitution civile du clerg et le collge
disparut. Il rouvrit en 1802 sous la direction des Pres de la Foi, qui
rtablirent entirement les locaux ruins par la Rvolution et ouvrirent
leurs classes  la fin de janvier 1803. Comme le collge fut  nouveau
ferm, et cette fois dfinitivement, au dbut de 1809, on voit que le
sjour de Lamartine  Belley concide  peu de chose prs avec son
phmre existence sous la direction des pres de la Foi.

Dans son journal Mme de Lamartine nomme Belley, un tablissement 
l'instar de ceux des Jsuites; Lamartine, et aprs lui la plupart de
ses biographes, ont simplifi en parlant seulement de Jsuites. C'est la
mre qui a raison, puisqu'on sait que la Compagnie de Jsus ne fut
rtablie qu'en 1814. Toutefois, si les Pres n'taient pas
officiellement des Jsuites, on les dsignait en ralit sous ce nom,
car leurs doctrines et leurs principes d'ducation taient identiques 
ceux de l'Ordre; la socit des Pres de la Foi, fonde en 1799 en
Autriche, tait en effet le rsultat d'une fusion entre deux filiales
des Jsuites: celle du Sacr-Coeur de Jsus cre en 1778 et celle de la
Foi de Jsus qui datait de 1797.

La congrgation des Pres de la Foi profitant de l'apaisement qui
commenait  renatre en France vint fonder en 1802 plusieurs maisons
d'ducation entirement conues d'aprs les plans des anciens Jsuites,
au nombre desquelles figurait le collge de Belley. Trs protg au
dbut par le cardinal Fesch, oncle de Napolon, ce ne fut pourtant qu'au
prix de mille difficults qu'il put prolonger son existence jusqu'au
dbut de 1809, tant l'hostilit tait alors gnrale contre
l'enseignement des Jsuites et, finalement, Fouch obtint de l'Empereur
un dcret de dissolution.

Au moment o Lamartine entrait  Belley, l'tablissement tait loin
d'tre  son apoge; il connut sa plus belle anne en 1806, mais ds
1803 une centaines d'lves y frquentaient, Italiens pour la plupart ou
Franais de Savoie et de Dauphin.

Lamartine a, parat-il, laiss une description fidle du collge et du
dcor magnifique de Belley[104] dont on verra plus loin l'indniable
suggestion sur sa pense. Quant  ses matres, nous en sommes uniquement
rduits  ses souvenirs pour connatre leurs noms et leurs fonctions.

[Note 104: Dejey, _op. cit._]

C'tait d'abord le pre Debrosses[105], suprieur, qui n'tait pas
homme de premier mrite mais de premire vertu; le pre
Jenesseaux[106], conome de la maison, vtu moiti en religieux, moiti
en mondain et toujours en route sur un cheval qui le portait dans tous
les pays; le pre Varlet[107], qui cumulait, parat-il, les fonctions
de confesseur et de professeur de rhtorique, savant homme de la nature
des anciens moines; le pre Demouchel[108]; le pre Wrindts[109],
professeur de sciences, enfant amoureux de Mirabeau, qui se
nourrissait d'illusions tendres et fminines, mais dont Lamartine n'a
pas dit ce qu'il enseignait.

[Note 105: Robert Debrosses, n  Chatel (Ardennes) le 26 mars 1765,
prtre en 1798, mort  Laval en 1848.]

[Note 106: Nicolas Jenesseaux (et non Gnisseaux, comme l'a crit
Lamartine), n  Reims le 9 avril 1769, prtre en 1795, mort  Paris en
1842.]

[Note 107: Jean-Pierre Varlet, n  Reims le 11 mars 1771, prtre en
1796, mort  Poitiers en 1854.]

[Note 108: tienne Demouchel, n  Montfort-l'Amaury le 10 juillet
1772, prtre en 1802, mort  Rome en 1840.]

[Note 109: Jean-Pierre Wrindts, n  Anvers le 6 fvrier 1781,
prtre en 1801, mort  Poitiers en 1852.]

C'est surtout le pre Bquet[110] qui fut le vritable professeur de
Lamartine, puisque le jeune homme suivit ses cours de belles-lettres de
1803  la fin de 1807. Ici encore mme absence de dtails chez
Lamartine: un portrait vague et un peu fade dont on ne peut tirer rien
de bien prcis: Prtre de bonne compagnie et d'estimable caractre,...
regard fin et doux, parler gracieux;... ses corrections taient celles
d'une mre...: Mais aucun de ces traits vivants et que l'on devine
exacts par lesquels il peignait en peu de mots ceux qui jourent un rle
dans sa jeunesse, comme l'oncle de Montceau ou le bon M. de Valmont.
C'est que la vritable influence de Belley ne fut pas celle de
l'ducation qu'il y reut: les Pres de la Foi ne vivaient pas dans sa
mmoire comme personnalits, et leur souvenir se confondait en lui avec
celui des heures d'extase religieuse et de quitude qu'il connut au
collge.

[Note 110: Pierre Bquet, n  Paris le 9 janvier 1771, prtre en
1799, mort  Toulouse en 1849.]

Lamartine entra  Belley le 27 octobre 1803 et en sortit dfinitivement,
le 17 janvier 1808. Comme il soutint sa thse de philosophie en
septembre 1807, on peut en dduire qu'il dbuta par la troisime
(novembre 1803-septembre 1804), fit sa seconde de 1804  1805, et sa
rhtorique de 1805  1806. Quant au premier trimestre de l'anne
scolaire 1807-1808, on ne sait trop ce qu'il devait y travailler:
peut-tre quelques tudes prparatoires de droit et de mathmatiques.

Il est difficile, dans les souvenirs de Lamartine sur Belley, de faire
la part de l'imagination et celle de la ralit. L, plus peut-tre que
partout ailleurs, on sent l'idalisation constante des hommes, des lieux
et des choses. Aucun dtail sur ses classes, mais de curieuses
gnralisations sur son tat d'me et, pourrait-on dire, sur
l'atmosphre de Belley; prcieux document psychologique dont nous
essayerons plus loin de fixer la valeur et la porte. Aussi les seules
prcisions que nous puissions rencontrer sur les tudes de Belley,
puisque la _Correspondance_ ne commence qu'en 1806 et ne comprend
d'ailleurs que quelques lettres de vacances, sont empruntes au _Journal
intime_ o Mme de Lamartine a transcrit soigneusement les nouvelles
et les bulletins.

       *       *       *       *       *

Les premiers temps furent pnibles et la mre n'enregistre gure que des
dolances dont elle s'meut. Visiblement l'enfant tait dpays et cela
tendrait peut-tre  confirmer ce qu'il a racont: les pres, parat-il,
l'essayrent de classe en classe pour connatre sa vritable force;
mais il tait difficile de le mesurer au juste, la raison tait
prcoce, l'attention ingale. Finalement on le fixa en troisime,
cette classe indcise o l'on peut tre encore un enfant dans l'tude
des langues et un homme de got dans la rhtorique.

Il ne semble, d'ailleurs, pas qu'il ait fait grand chose de bon cette
anne-l. Au dbut de mai, il entra  l'infirmerie avec une forte
fivre, puis ce furent des maux de tte qui d'aprs les pres arrtrent
ses tudes et les inquitrent mme un moment.  la fin d'aot, la
pauvre mre n'y tint plus et partit pour Belley chercher son fils. J'ai
revu mon Alphonse, crit-elle; il tait dans la cour du collge quand je
suis arriv; il a t fort saisi en me voyant et est demeur si ple que
cela m'a bien inquite. Sa sant tait toujours mauvaise; une
croissance trop rapide l'avait beaucoup affaibli et ses douleurs de tte
taient encore violentes.

La veille du dpart, elle assista  la distribution des prix, le coeur un
peu gros, car son fils n'eut que deux accessits; elle se consola pendant
la petite comdie qui termina la crmonie, o il joua le rle d'un
avocat, dont il se tira fort bien. Puis elle causa avec ses
professeurs, et le rsultat de cette conversation fut tout  fait
satisfaisant; on reprochait  l'enfant un peu de lgret, mais tous
l'aimaient, et l'on tait assez content de ses tudes.

Le 6 septembre, tous deux quittrent Belley aprs un dner trs gai 
l'auberge en compagnie de deux amis que Mme de Lamartine ne nomme
point, mais qui doivent tre Virieu et Guichard[111]. Le 18, ils
taient  Saint-Point o les vacances s'coulrent paisiblement avec
l'abb Dumont et M. de Vaudran, venus s'y tablir pour la chasse.
L'oncle gronda bien un peu devant les flneries et l'indolence du neveu,
mais la mre objecta que les vacances seraient courtes et qu'il lui
fallait mnager sa sant. Le 7 octobre, il quitta Mcon avec son
camarade Corcelette et le 10 se retrouvait  Belley.

[Note 111: Aymon de Virieu, Prosper Guichard de Bienassis et Louis
de Vignet seront l'objet d'un chapitre spcial dans notre second volume
sur la jeunesse de Lamartine qui comprendra les annes 1813-1820.]

Deux jours aprs parvenait  Milly le premier bulletin que Mme de
Lamartine a rsum ainsi: Il en rsulte que la nature, ou plutt la
Providence, a tout fait pour lui, mais qu'il ne rpond pas comme il
devrait  tous ses bienfaits: il est dissip, paresseux; mais je ne veux
pas transcrire ici ce bulletin. Je le garde pour qu'il le voie quand il
sera grand.

L'anne de seconde ne fut gure meilleure, car ses tudes se
ressentirent souvent d'une maladie nerveuse dont les pres ne savaient
que penser; au dbut d'aot ils conseillrent mme  sa famille de le
rappeler avant les vacances, qu'il passa d'ailleurs presque entirement
au lit. Le 6 novembre, enfin, un peu remont, il regagna le collge.

Les premires nouvelles de 1806--l'anne de rhtorique--ne furent pas
plus fameuses: en fvrier, le pre Bquet crivit qu'il tait fort peu
sage et appliqu depuis les vacances et qu'elles lui avaient fait
beaucoup de tort. Le second trimestre fut meilleur: l'on est plus
content de lui, note Mme de Lamartine; il a paru avec succs aux
exercices de Pques et il a eu un tmoignage de diligence et un accessit
de distinction; et, continuant de mriter les loges qu'on lui
dcernait, il arriva  Mcon le 17 septembre, charg de prix:
amplification franaise, amplification latine, vers latins, second prix
de version latine, et celui dont la mre est peut-tre la plus heureuse,
le prix de sagesse d'aprs le jugement de ses matres et l'approbation
de ses condisciples[112]. Sa sant aussi tait excellente: Il est plus
grand que moi de deux pouces, crit la mre, quoiqu'un peu maigre, mais
pas du tout  inquiter, il est fort, le teint est bon et il a fait de
grands progrs dans la vertu. C'est d'ailleurs un enfant charmant,
conclut-elle ingnument transporte; il est malgr cela fort modeste et
ce qui me fait le plus de plaisir c'est qu'il parat avoir beaucoup de
pit.

[Note 112: Cf. galement abb Rochet (_op. cit._, p. 208-209), o
l'on trouve le dtail du palmars.]

Les vacances s'coulrent  Milly, et  Prone chez la tante du Villard,
 Montceau chez l'oncle terrible. Le 4 novembre il abandonna ses douces
rveries et arriva  Belley le 7, aprs s'tre arrt vingt-quatre
heures  Lyon chez sa tante de Roquemont[113].

[Note 113: C'est au cours du mois d'octobre 1806 qu'il faut placer
l'pisode de Lucy L. sur lequel Lamartine s'est longuement tendu dans
les _Confidences_. La vrit semble extrmement plus simple que son
romanesque rcit; elle a t trs heureusement rtablie par M. De Riaz,
membre de l'Acadmie de Mcon, dont le travail vient d'tre publi dans
le dernier volume des Annales de cette socit. M. De Riaz, au prix
d'une incroyable patience et de minutieuses investigations, est parvenu,
en s'aidant des rares prcisions du texte de Lamartine,  tablir que le
manoir dcrit par le pote n'tait autre que le chteau de Byonne, situ
 deux kilomtres de Milly. Or, de 1800  1820, une seule jeune fille y
habita, dont ni le prnom ni le nom ne se rapprochent de ceux donns par
Lamartine, puisqu'elle s'appelait lisa de Villeneuve d'Ansouis; bien
mieux, c'tait une enfant qui mourut en 1807  l'ge de treize ans;
comme l'unique sjour qu'elle fit  Byonne se place pendant l'automne de
1806, M. de Riaz en a conclu avec vraisemblance qu'elle fut la premire
hrone de Lamartine.

On voit par l avec quelle prcaution il faut utiliser les souvenirs de
Lamartine, et ce qu'il faut penser en particulier des trente pages qu'il
a consacres  la pseudo-Lucy L. et  leurs conversations littraires
dont Ossian, parat-il, faisait le fonds. Quant aux vers _ossianesques_
qu'il lui adressa et qu'il a dats, dans les _Confidences_ de Milly: 16
dcembre 1805, il est impossible d'admettre qu'ils aient t composs
en l'honneur de la petite fille. Il est d'abord vident qu'ils sont
post-dats, puisqu'en dcembre 1805 Lamartine tait  Belley et non 
Milly. De plus, il ressort d'une lettre de la _Correspondance_--lettre
douteuse, il est vrai, puisqu'elle ne porte point de date bien qu'elle
figure  la fin de l'anne 1808--que Lamartine connut Ossian beaucoup
plus tard. Enfin, ils sont d'une facture qui permet  notre avis de
fixer leur composition  1810-1811. Il nous parat probable qu'au moment
o Lamartine crivit les _Confidences_ il retrouva cette pice parmi ses
papiers et, soit dfaut de mmoire, soit dsir de grossir l'pisode
assez mince de Lucy L., il l'intercala dans son rcit, en assignant 
ces vers une date qui correspondait approximativement avec le fonds de
l'anecdote; puis, pour mettre le tout en valeur, il laissa rver sa
dlicieuse imagination et broda autour de Lucy L. un commentaire
_ossianesque_ o l'on voit cette enfant de douze ans agitant le soir une
charpe de soie blanche  la fentre de sa tour, et sachant par coeur
tous les potes.]

Les classes de philosophie furent satisfaisantes, et sa nature
entirement assouplie s'accommoda merveilleusement de l'enseignement des
pres; en fvrier ceux-ci soulignaient sa maturit prcoce et sa douceur
en mme temps que leur excellent rsultat au point de vue des tudes: en
rcompense, ils le nommrent bibliothcaire du collge. Mme de
Lamartine s'en rjouit car, dit-elle, cela l'occupe utilement et c'est
une marque de confiance.

Nous avons quelques dtails sur l'enseignement du pre Wrindts, qui
professait la philosophie au collge de Belley: en effet, son cours,
copi alors par un condisciple de Lamartine, Jules Jenin, existe encore
aujourd'hui, et le chanoine Dejey et l'abb Rochet, qui ont pu le
parcourir, l'analysent ainsi: Sa rdaction faite en latin, crit M.
Rochet, est d'un style sobre et lgant; on voit que le pre Wrindts
s'est inspir de l'enseignement que donnaient les Pres Jsuites au
XVIIIe sicle; les nouveauts de la philosophie cartsienne en sont
cartes et au besoin rfutes. Sur la question du concours divin, le
professeur, conformment  l'opinion gnralement suivie dans la
compagnie de Jsus, prend parti pour le systme de Molina et combat le
_bannesianisme_. Au sortir de la Rvolution, il tait urgent de
combattre les thories sociales de Rousseau: elles sont l'objet, dans
l'thique, d'une vigoureuse rfutation.

De son ct, M. Dejey s'exprime ainsi:

Dans les cahiers de M. Jules Jenin, il manque une partie du cours,
celle o il tait question de la logique formelle et des rgles de la
mthode. Les fondements de la certitude et la lgitimit des moyens de
la connaissance sont seuls traits dans la partie conserve par la
famille Jenin. Bien que les cahiers du pre Wrindts ne soient qu'un
rsum prcis, exact, crit pour les lves et mis  leur porte, les
principales questions de la philosophie s'y trouvent exposes avec une
grande hauteur de vue et une parfaite mesure. Attach aux principes
suprieurs de la doctrine, le professeur suit les grandes lignes de la
philosophie spiritualiste. Il observe la plus sage prudence vis--vis
des nouveauts mal tablies et peu conformes  la nature humaine, se
tenant  une gale distance des propositions hasardeuses de l'cole
cartsienne et des thories sensualistes de Locke et de Condillac. Sur
l'accord du libre arbitre avec la grce, le pre Wrindts se conforme 
l'opinion communment admise dans la compagnie de Jsus: il se prononce
pour le systme de Molina. Les thories sociales de Rousseau y sont
vigoureusement rfutes.

Nous avons cit ces deux fragments faute d'avoir pu prendre nous-mme
connaissance des cahiers; ils ont l'avantage de concorder entirement
entre eux et d'apporter ainsi la preuve que l'enseignement
philosophique de Belley tait fond sur les doctrines molinistes; quant
 la rfutation de Rousseau, elle n'eut sans doute pas d'autre rsultat
que d'veiller au contraire la curiosit de l'enfant: quelques mois plus
tard,  Bienassis, il dvorait _le Contrat social_ et _la Nouvelle
Hlose_.

Le 7 septembre 1807, Lamartine soutint avec succs sa thse de
philosophie; le 16, il arriva  Mcon, ayant fait,  l'en croire, la
moiti du chemin  pied, son baluchon sur le dos et chantant comme un
troubadour[114]. Le mme jour, parvenait  Milly le bulletin scolaire
que Mme de Lamartine a transcrit ainsi:

Beaucoup de choses qu'on y dit me font grand plaisir, et plusieurs
autres m'effrayent infiniment. Je n'espre qu'en Dieu pour sauver ce
cher enfant de tous les prils dont sa jeunesse va tre entoure. On
loue son esprit, sa facilit d'apprendre, son imagination, mais en mme
temps l'on se plaint de sa lgret, de son extrme rpugnance  une
application srieuse, et de son got pour le plaisir. L'on ajoute que la
religion qu'il aime, qu'il estime et qu'il pratique le fait vaincre ses
dangereux ennemis, mais que, si elle venait  s'affaiblir dans son coeur,
rien ne pourrait le prserver de la corruption.

[Note 114: _C._, I, p. 4, du 27 sept. 1807.]

Ainsi, ds l'ge de dix-sept ans, les traits principaux du caractre que
nous connatrons plus tard  Lamartine: imagination, mangue d'esprit de
suite, got du plaisir et mobilit extrme des sentiments, sont
nettement indiqus par ses professeurs.

Son premier mot, au retour du collge, fut pour supplier sa mre
d'obtenir qu'on le gardt dfinitivement  Milly, puisque ses classes
taient termines; comme il tait extrmement grand, mais trs maigre,
Mme de Lamartine, qui redoutait pour son fils le surmenage, se laissa
presque branler. Elle se heurta au refus formel du pre et surtout de
l'oncle, dit-elle, qui tenaient beaucoup  le voir commencer l'tude des
sciences. Il s'en consola avec assez de philosophie, dans ses lettres 
Guichard, repoussant d'ailleurs autant qu'il le pouvait toutes ces
ides de collge pendant les vacances[115].

Aprs un repos d'un mois  Milly,  Saint-Point,  Prone chez la tante
de Villard o on lut chaque jour en famille, d'aprs lui, une ou deux
comdies et autant de tragdies, aprs les promenades  cheval, la
chasse, la lecture, la musique et le dessin qui lui firent passer le
temps fort tranquillement, il quitta Milly le 22 octobre, et regagna
Belley en passant par Lyon o il s'arrta quelques jours.

[Note 115: _C._, I, p. 8, du 3 oct. 1807.]

 cette date, Mme de Lamartine a not qu'il commenait ses travaux de
l'anne avec rpugnance et dcouragement. La suite des vnements
prouve qu'il repartait pour Belley malgr lui et trs dcid  n'y plus
rester longtemps. Ds son retour, ce furent de ces lettres plores dont
il avait le secret et qui lui russissaient toujours auprs de sa mre.
 la fin de dcembre, les fameux maux de tte dont il savait si bien
jouer l'accablrent  nouveau;  la mi-janvier 1808, ils devinrent
intolrables, crit Mme de Lamartine, et il se hasarda  demander
la permission du retour au moins pour quelque temps. Ce qu'il ne
disait pas mais qu'on devine bien qu'il pensait, c'est qu'une fois 
Mcon il saurait toujours s'arranger.

La mre, bien inquite de tout cela, s'en fut comme d'habitude
implorer l'oncle terrible; celui-ci--tait-ce un hasard?--venait de
recevoir  point une lettre charmante du neveu; il dclara  sa
belle-soeur qu'il commenait  aimer beaucoup le jeune homme et se laissa
flchir. Aussitt elle lui fit parvenir elle-mme l'heureuse nouvelle,
mais exigea qu'il passt par Lyon o Mme de Roquemont, prvenue, lui
ferait consulter un bon mdecin. Celui-ci, qui l'examina le 26 janvier,
ne lui dcouvrit naturellement rien de grave et diagnostiqua un peu de
surmenage intellectuel: il ordonna des bains de jambes, du lait d'nesse
au printemps, un rgime doux et peu d'tudes applicantes;  tout
prendre c'tait pour le jeune malade un agrable traitement.

Lors de son arrive  Mcon, le 20 janvier[116], Mme de Lamartine
devina bien sa petit ruse en constatant au contraire qu'il n'tait pas
du tout chang et mme moins maigre qu' l'automne. Au fond, elle fut si
heureuse de l'avoir auprs d'elle qu'elle n'en laissa rien voir;
d'ailleurs il avait l'air fort doux et fort sage, et c'tait tout
naturel puisqu'il avait quelque chose  obtenir. Habilement, profitant
des bonnes dispositions de l'oncle adouci par sa conduite, il enleva
l'affaire en trois jours et s'installa  Mcon pour la fin de l'hiver,
ayant obtenu, le 15 fvrier, la promesse formelle qu'il ne retournerait
plus  Belley.

[Note 116: Nous donnons cette date d'aprs le _Journal intime_, bien
qu'on trouve dans la _Correspondance_ trois lettres, dates de Mcon 4
et 10 janvier, et de Lyon 30 janvier; elles furent rellement crites 
ces dates, mais en 1809. En effet, Lamartine parle dans l'une d'elles de
la conscription qui retarde son voyage  Lyon; or, nous savons, toujours
par le _Journal intime_, qu'il tira au sort le 23 janvier 1809. De plus
on rencontre dans la lettre du 10 janvier un fragment potique qui fut
adress  Virieu et n'est ici que recopi pour Guichard; comme ce
morceau fut compos  la fin de 1808, ainsi que nous l'apprend une
lettre de dcembre de la mme anne  Virieu, il devient vident que la
copie en fut faite en janvier 1809 et non 1808.]

Sa mre regretta bien qu'il ne termint pas cette anne d'tudes,
d'autant qu'elle tait maintenant envahie par d'autres craintes, celles
de le voir livr  lui-mme dans ce temps de dissipation. Mais comme
il continuait d'tre charmant pour elle et plein de bonnes dispositions,
elle oublia vite toutes ses inquitudes.

Telles furent les annes scolaires de Lamartine; aprs 1808, l'influence
des Pres de la Foi, qui parvinrent  assouplir cette jeune me rebelle,
ira s'effaant peu  peu, et le vagabondage d'esprit remplacera l'ordre
et l'austrit morale de Belley: raction normale et qui s'explique
aisment puisque les tendances signales par les matres et rprimes
par eux vont se dvelopper dans l'oisivet. Ces courtes tudes
classiques--les seules, il ne faut pas l'oublier, que fera jamais
Lamartine--furent somme toute mdiocres et ne dpassrent pas la
banalit courante de l'poque.

Pourtant l'influence de Belley fut profonde et dcisive sur le
dveloppement de Lamartine, mais elle s'exera par des cts qui n'ont
rien de scolaire. En effet, si les _Mditations_ ont leurs sources
littraires, de courants trs divers, dans la priode qui s'tend de
1808  1817, deux de leurs sources morales, pourrait-on dire, datent du
collge de Belley: et ce sont les plus originales de l'oeuvre, celles
qui, d'aprs la critique du temps, fixrent les conditions de la
rnovation potique: posie religieuse et sentiment sincre de la
nature.

C'est  Belley que les germes laisss par la premire ducation
maternelle s'panouirent compltement, aids par un lment qu'il n'a
pas manqu de souligner lui-mme et qui a toute son importance chez une
me sensible et imaginative comme la sienne: celui du _dcor_ de la
religion.

Ce ne sont plus  Belley les cloches paysannes de Saint-Point et de
Milly, ni les humbles et brves crmonies des glises de campagne dont
il ne gotera qu'infiniment plus tard le charme et la posie: au dbut,
ce qui frappa d'abord le petit villageois tonn qu'il tait, ce fut
l'crasante splendeur de la religion catholique et, comme il l'a dit,
les crmonies prolonges, rptes, _rendues plus attrayantes_ par la
parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l'encens,
les fleurs, la musique, et nous savons que l'vque de Belley officia
souvent dans la chapelle, que le cardinal Fesch, protecteur du collge,
vint deux fois, avec un imposant et magnifique cortge de prlats.

Qu'on ajoute  cela le cadre naturel de Belley, ses forts, ses rocs,
ses torrents, et o les Pres de la Foi proclament la grandeur de Dieu
sans jamais perdre une occasion de frapper l'me par les yeux, et l'on
comprendra ces heures de contemplation et de vertige moral o s'abma
l'enfant et dont la description faite cinquante ans plus tard confine
presque  l'extase mystique[117].

[Note 117: _Souvenirs et Portraits_, 1, p. 69-72.]

Ainsi, au moment de la crise de l'adolescence,  l'ge o les
impressions nouvelles sont dcisives, Lamartine se trouvait en pleine
atmosphre religieuse, dirig par des hommes qui ramnent  Dieu tous
les actes et toutes les penses; il conservera l'empreinte ineffaable
de cette pit sincre et profonde, qu'affaibliront un instant ses
premires crises morales.

Si nous n'avions sur ce point que son seul tmoignage, peut-tre
pourrait-on le mettre en doute et n'y voir que des souvenirs
littraires, bien que chez lui les choses vcues ou senties aient des
accents qui ne trompent pas. Dj on en trouve un cho dans une lettre 
Virieu o il rappelle, peu de mois aprs son dpart de Belley, cette
pierre o nous allions prier Dieu trois ou quatre fois par jour[118],
mais sa mre, surtout, nous donne d'autres dtails.

[Note 118: _C._, I, p. 63, du 12 nov. 1808.]

Outre les bulletins qui mentionnent, on l'a vu, sa grande pit, elle
note avec joie pendant les vacances de 1806 que son fils lui donne de
nouvelles consolations, et se porte de lui-mme  ses pieux exercices;
qu'en septembre 1807, au retour  Milly, il demande la permission de
passer par Lyon pour prier  Fourvires, que chaque jour il coute
avec recueillement les lectures pieuses que sa vivacit supportait mal
autrefois, et, enfin, elle rapporte cette anecdote qu'il faut citer
parce qu'elle est caractristique chez un jeune homme de dix sept ans
dont la timidit s'effarouche facilement.

Avant-hier, crit-elle le dimanche 8 octobre 1807, Alphonse eut une
petite preuve, dont il se tira fort bien. En passant  Ig, je
l'envoyai faire une visite  M. d'Ig et on voulut absolument qu'il
restt  dner. Il y avait plusieurs hommes qui tous faisaient gras,
mais point de maigre au premier service; Alphonse, sans respect humain,
dit que sa sant ne l'obligeait pas  faire gras et on lui fit une
omelette...

On pourrait multiplier ces exemples et confirmer ainsi d'un commentaire
prcis les pages o Lamartine a rappel ses ferveurs de seize ans. On
peut y voir la meilleure preuve d'une empreinte trs affaiblie sans
doute pendant les annes 1809-1817, mais dont on retrouve trace  tous
les grands moments de son existence.

 Belley, Lamartine comprit par lui-mme la religion qu'il avait connue
par les autres, et ce fut l le vritable enseignement de ses annes de
collge. Sa culture intellectuelle ne date que du jour ou il fut libre
d'organiser sa vie  son gr.

       *       *       *       *       *

Peut-tre mme faut-il aller plus loin encore: les premiers essais
potiques de Lamartine datent de Belley ou tout au moins de l'anne qui
suivit son dpart, et nous possdons trois de ces pices: _le Chant du
rossignol_, le _Cantique sur le torrent de Thoys_, les _Adieux au
collge de Belley_[119].  comparer ces morceaux aux pices lgres
qu'il rima de 1808  1816, on s'aperoit qu'ils sont si diffrents
d'inspiration, et tellement proches au contraire des _Mditations_,
qu'il est permis de se demander si ces fameuses annes de fivre
littraire dont l'influence sur la forme de son oeuvre est incontestable
n'ont pas dtourn pendant huit ans un courant potique dj trs net en
1807.

[Note 119: Les _Adieux au collge de Belley_ ont paru pour la
premire fois dans l'_Almanach des Muses_ de 1821; les deux autres
pices ont t recueillies par lui dans ses OEuvres (dition de
l'auteur), aprs avoir t publies dans le Cours de littrature; les
_Adieux_ figurent aujourd'hui  la suite des _Mditations_, mais on ne
trouve le _Rossignol_ et le _Cantique_ que dans les _Souvenirs et
Portraits_, t. I, chap. III: Comment je suis devenu pote.]

Certes la forme de ces trois pomes est loin d'tre parfaite, mais ils
appartiennent  la mme source que les grandes _Mditations_ religieuses
de 1819. Ce sont dj les images larges et simples, l'accent personnel
et profondment sincre qu'il ne retrouvera que bien plus tard; mme,
dans le _Cantique sur le torrent de Thoys_, apparat  dix ans de
distance la formule unique de sa posie: la grandeur de l'homme
suprieur  tout ce qui l'environne, parce qu'il connat l'origine
divine des choses. Et cette ide qu'on pourrait croire emprunte 
Young, il est curieux de constater que Lamartine la prsente sous une
forme potique  une poque o il ignore encore jusqu'au nom d'Young.

Lui-mme, d'ailleurs, se rendit compte, avec son got trs sr, que ces
trois essais taient ses premires _Mditations_: en 1821, il publia les
_Adieux au collge de Belley_, et alors qu'il brlait sans regret tous
les vers de sa jeunesse, dont la _Correspondance_ ne contient que
quelques fragments, il conserva le _Chant du Rossignol_ et le _Cantique
sur le torrent de Thoys_, qu'il publia de son vivant.

Plus tard, Lamartine a rapport ce dbut littraire en le plaant sous
l'invocation de Chateaubriand[120]; c'est en effet  Belley, mais  une
date malheureusement difficile  prciser, tant ses souvenirs sur ce
point sont confus et contradictoires, qu'il pntra dans le monde
immense et nouveau que fut pour lui _le Gnie du Christianisme_, et ce
premier contact eut une telle influence sur sa pense qu'il mrite mieux
ici qu'une simple mention.

[Note 120: Cf. _Souvenirs et Portraits_, I: Comment je suis devenu
pote, et II: Chateaubriand.]

Lorsque parut _le Gnie du Christianisme_, a-t-il dit, j'tais au
collge chez les Jsuites... Tout en laguant trs prudemment du livre
les parties romanesques ou passionnes,... ils le laissrent circuler 
demi-dose dans leur collge. Un abrg en deux volumes, pur d'_Atala_,
de _Ren_, et plusieurs autres chapitres trop remuants pour des mes
dj mues, fut mis par eux entre les mains de leurs matres d'tudes. 
titre de professeur de belles-lettres, le pre Bquet possda le premier
exemplaire. Il tait trop ravi pour renfermer en lui-mme son ivresse et
trop communicatif pour ne pas nous associer  son bonheur. Suit le
rcit de cette lecture faite en classe un beau jour de printemps.

Ces affirmations, en apparence si prcises, sont en ralit
inconciliables entre elles; toutefois, en cartant ce qu'elles ont de
nettement inexact et en serrant quelque peu le texte, il est possible
d'aboutir  une hypothse vraisemblable.

En premier lieu, le _Gnie_ parut en 1802, poque  laquelle Lamartine
n'tait pas encore  Belley, mais  l'institution Puppier, o une
lecture de Chateaubriand faite par les deux vieilles filles  des
enfants de douze ans est absolument inadmissible. Il reste donc 
examiner maintenant si cette lecture peut se placer soit en famille
pendant les vacances, soit  Belley, comme il l'a dit.

Or, Mme de Lamartine eut pour la premire fois l'oeuvre entre les
mains le 19 juillet 1803, jour o elle a not dans son journal: Je lis
un ouvrage que je trouve excellent et qui me fait grand plaisir: c'est
_le Gnie du Christianisme_, par M. de Chateaubriand; je crois que cet
ouvrage est propre  faire beaucoup de bien, et j'en trouve le style
charmant. Mais,  mesure que la lecture s'avance, les impressions
changent, et elle crit le 29 juillet: J'ai achev le troisime volume
de _l'Esprit du Christianisme (sic)_, j'ai relu l'pisode d'Atala, je le
trouve trop passionn; je crois que cela pourrait chauffer la tte des
jeunes gens et, en tout, cet ouvrage qui est cependant trs bon me
parat un peu trop propre  exalter l'imagination.

De ceci, il rsulte que Lamartine n'a pas lu Chateaubriand pendant les
vacances qu'il passa  Milly de 1804  1807, et pour deux motifs: le
premier est que sa mre redoutait l'influence de l'ouvrage sur une
jeune tte comme la sienne; l'autre, qu'il tait encore incapable 
cette poque de faire la moindre lecture en cachette de sa famille.
Ainsi, l'hypothse de Belley reste la seule acceptable. Il reste 
examiner maintenant, d'aprs les dtails qu'il a donns, s'il est
possible que le pre Bquet ait lu en classe,  une poque  dterminer,
des fragments du _Gnie_.

Il a parl, on l'a vu, de deux volumes purs; la premire dition
abrge de Chateaubriand est bien en deux volumes, mais elle est de
1808, anne o il avait quitt Belley. Est-ce alors  Milly qu'il l'a
lu, au retour du collge? pas davantage, car il n'et pas manqu d'en
faire part avec enthousiasme par de belles lettres  Virieu ou 
Guichard. Or, la _Correspondance_, qui commence  l'automne de 1807, est
absolument muette sur Chateaubriand: d'o il faut conclure que les amis
s'taient dj tout dit sur ce sujet et n'avaient plus  y revenir.
Ainsi, si le dtail inexact des deux volumes purs doit tre cart,
l'hypothse de Belley se confirme davantage.

Mais le pre Bquet fut le professeur de Lamartine de 1803  1806
inclusivement, et c'est donc au cours de l'une de ces trois annes que
dut tre faite la lecture de Chateaubriand, et comme en 1806 Lamartine
tait en rhtorique et trs prs de ses seize ans, il parat infiniment
probable que cette dernire date est la vraie. Au dbut de l'anne
suivante il tait nomm bibliothcaire du collge et avait ainsi toutes
facilits d'approfondir une dcouverte qui le laissait extasi.

Il est possible de s'imaginer, mme aujourd'hui, l'impression cause par
le _Gnie_ sur la jeune gnration d'alors: traitant son propre cas,
Lamartine l'a expose avec beaucoup de chaleur et nombre de restrictions
dont les motifs sont bien postrieurs  cette premire lecture: la
froideur que Chateaubriand montra toujours au disciple dont la gloire
balanait la sienne, des divergences d'opinions politiques, firent qu'il
attnua en partie ce jugement par des considrations gnrales assez
vives[121]; mais il voulut bien convenir que Chateaubriand fut une des
mains puissantes qui lui ouvrirent, ds l'enfance, les grands horizons
de la posie moderne.

[Note 121: Cf. _Souvenirs et Portraits_, t. I: Comment Je suis
devenu pote; t. II: Chateaubriand.]

Aprs cette lecture la curiosit intellectuelle de Lamartine s'veilla,
et le _Gnie_ devint pour lui une vaste encyclopdie o il puisa des
notions vagues des littratures qu'il ignorait: Chateaubriand touchait 
tous les sujets,  tous les genres,  tous les hommes; de l  courir
aux sources, il n'y avait qu'un pas, et c'est ce que fit Lamartine. Il y
a plus encore: est-il possible en effet de mconnatre les curieuses
ressemblances qui existent entre l'inquite jeunesse de Ren et celle de
Lamartine? Comme Ren, il est tour  tour bruyant et joyeux, silencieux
et triste, abandonnant soudain ses camarades, pour aller s'asseoir 
l'cart et contempler la nue fugitive ou entendre la pluie sur le
feuillage[122]; son me, comme celle de Ren qu'aucune passion n'a
encore use, cherche un objet qui puisse l'attacher et s'aperoit
bientt qu'elle donne plus qu'elle ne reoit; comme Ren, la solitude
absolue, le spectacle de la nature le plongent dans un tat impossible 
dcrire et la surabondance de vie, les grandes lassitudes de Ren,
Lamartine les prouve  chaque instant. Le chapitre du _Gnie_ intitul:
Du Vague des passions n'aura jamais de meilleur commentaire que
certaines lettres  Virieu: Plus les peuples avancent en civilisation,
dit Chateaubriand, plus cet tat du vague des passions augmente, car le
grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude des livres
qui traitent de ces sentiments rendent habile sans exprience. On est
dtromp sans avoir joui; il reste encore des dsirs, et l'on n'a plus
d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse,
l'existence pauvre, sche et dsenchante; on habite avec un coeur plein
un monde vide et, sans avoir us de rien, on est dsabus de tout[123].
Dans ces lignes qui rsument avec une telle prcision son tat d'me
habituel Lamartine retrouvait les sentiments confus qui l'animaient et
c'tait plus qu'il n'en fallait pour l'enthousiasmer.

[Note 122: Cf. _Chateaubriand, OEuvres_, t. II (d. Garnier, Paris,
1859), p. 82.]

[Note 123: _Id., ibid._, t. I, p. 218.]

Ainsi, on trouve dans Chateaubriand l'me mme de Lamartine; non pas
froidement analyse, mais mlancoliquement dcrite et dans ses moindres
nuances, avec le vague et la langueur qu'il aimait. L'adolescent
mystique de Belley, enclin dj  la rverie et  la solitude, fut ds
la premire lecture soumis  l'irrsistible attrait de cette prose
harmonieuse, et domin toute sa vie par ce grand souvenir. Beaucoup de
ses pomes ne sont que du Chateaubriand mis en vers, et ce ne fut pas
une des moindres causes de son succs. Et plus il avance en ge, plus
l'empreinte devient saisissante: visible dj dans les _Mditations_,
elle s'affirme dans les _Harmonies_, pour s'panouir dans le _Voyage en
Orient_ et certains morceaux de _Jocelyn_ ou de _la Chute d'un ange_.

Qu'est-ce, aprs tout, que l'pope conue par Lamartine et dont nous
possdons le plan et quelques fragments, sinon un gigantesque et
potique _Gnie du Christianisme_, dont _Jocelyn_ aurait t le Ren,
_la Chute d'un ange_ l'Atala et dont _les Pcheurs_, _les Chevaliers_,
_les Patriarches_ devaient tre le dveloppement de certains morceaux?

Quant aux rminiscences de Chateaubriand, trop directes pour tre
douteuses, elles sont innombrables dans son oeuvre et mriteraient une
tude spciale[124]. Mais Lamartine, avec le got parfait qu'il
apportait dans ses enthousiasmes littraires, se garda de tomber dans la
pompe et le Merveilleux chrtien de Chateaubriand; les Martyrs lui
dplurent[125]; le Gnie des Rveries, les Anges de la lassitude, du
matin, du mystre, du temps et de la mort le choqurent. De
Chateaubriand il ne conserva que les grandes images, la posie
mlancolique et simple des choses qui passrent sans effort dans sa
posie avec le rythme et les nuances de la prose originale.

[Note 124: La plupart ont t dj signales par M. Zyromski dans sa
thse sur _Lamartine pote lyrique_ (1897).]

[Note 125: _C._, I, p. 111, du 12 mars 1809.]




QUATRIME PARTIE

LA FORMATION DE LA PERSONNALIT




CHAPITRE I

LA VIE SOLITAIRE[126]


Au moment o il quittait le collge de Belley, Lamartine venait d'avoir
dix-sept ans. Ses projets, qu'il formulait alors trs nettement, taient
de trouver une situation[127]; mais les prjugs du temps et de son
milieu ne lui tolraient gure que deux carrires: l'arme et la
diplomatie.

[Note 126: Sources et bibliographie de la quatrime partie: _Journal
intime_ (passim).--_Correspondance_ (t. I).--_Carnet de voyage de
Lamartine_ (publi par M. R. Doumie), _Correspondant_ du 25 juillet
1008.--Nous devons  l'obligeance de M. Durault d'avoir pris
connaissance de l'important dossier qu'il a runi sur Henriette Pommier,
et d'une curieuse tude, lue par lui en sance publique  l'Acadmie de
Mcon et qui doit tre publie prochainement. Nous lui avons emprunt
toute la documentation du chapitre III.

Une fois de plus, nous avons  dplorer le classement dfectueux de la
_Correspondance_ et il serait  souhaiter qu'une main autorise donnt
promptement une dition complte et vrifie de cet inestimable
document; grce au _Journal intime_, pourtant, nous avons pu rtablir 
leur vritable date des lettres arbitrairement ou mal dates par
l'diteur, une dizaine environ, pour les annes 1807-1813.]

[Note 127: _C._, I, p. 23, du 22 fvrier 1808.]

La diplomatie, dont le ct mondain et la vie facile sduisaient
peut-tre sa jeune imagination, le tentait beaucoup; mais les siens,
trs sagement, ne l'y poussaient pas:  son ge, sans relations, sans
ducation solide, c'et t manque de raison. Pour le mtier militaire,
malgr les traditions de ses pres et malgr ce qu'il en a dit, il
semble l'avoir eu toujours en horreur; ses parents, d'ailleurs, ne
tenaient que mdiocrement  le voir servir dans les armes de
l'Empereur: le pre, pour l'occuper, songea bien un instant  l'cole de
Fontainebleau, mais y renona vite devant les supplications de sa femme
qui redoutait le danger et la licence des armes[128]. Le jeune homme
qui connaissait l'aversion maternelle s'en servira dans les grandes
occasions, et cette menace sera pour lui le moyen suprme d'obtenir ce
qu'il dsire: le jour o on lui refusera l'autorisation de faire son
droit  Lyon, il dclarera aussitt sa rsolution d'entrer dans la garde
impriale et, quelque temps aprs, alors que sa famille accueillera
assez mal un projet de mariage, il crira tout net  Virieu qu'il est
prt d'entrer dfinitivement au service et d'essayer de se faire tuer.
En 1814, c'est plutt par lassitude et devant les menaces de l'oncle
irrit de tant de paresse qu'il se dcidera  entrer dans la Garde du
corps. On sait par la _Correspondance_ le plaisir qu'il y prit.

[Note 128: _J. I._, 25 sept. 1806.]

Ainsi, devant les difficults que soulevait la question d'un
tablissement immdiat, les Lamartine patientrent, prfrant attendre
un peu plus de maturit, et le laissrent entirement matre d'organiser
son existence  sa guise. Il en prit trs joyeusement son parti et, tout
 la joie nouvelle de l'indpendance, organisa un plan d'tudes o les
arts d'agrment, musique, danse et dessin, avaient aussi leur
place[129].

[Note 129: _C._, I, p. 23, du 22 fvrier; p. 26, du 13 mars 1808.]

C'tait,  l'poque, un grand garon un peu gauche[130], rendu timide
par quatre austres annes de collge, et qui fuyait le monde faute d'y
savoir figurer  l'aise. Il avouait  Virieu, de plus en plus son
confident, qu'il tait incapable de dire une chose aimable et de
rpondre  un compliment[131]: comme Chrubin, il tait amoureux de
toutes les femmes, mais n'osait gure faire un pas vers une[132]. Cette
timidit farouche dsolait un peu la mre, mais lui, qui sans doute en
connaissait les vritables motifs, s'en consolait philosophiquement en
dclarant que le temps, les voyages, l'habitude guriraient tout
cela[133].

[Note 130: _Id._, p. 93, du 14 dc. 1808.]

[Note 131: _Id._, p. 41, du 10 sept.; p. 95, du 14 dc. 1808.]

[Note 132: _Id._, p. 95, du 14 dc. 1808.]

[Note 133: _Id._, p. 95, du 14 dc. 1808.]

Comme suite normale de cet tat d'esprit dont Belley est videmment
responsable, il se confine dans une studieuse solitude, fuit la socit,
dclare qu'il est dans la jubilation de n'tre pas encore amoureux,
indice qu'il est prt de le devenir: pour lui toutes les femmes sont de
petites effrontes, impudentes, coquettes, de petites ignorantes
imbciles, malignes, mdisantes, sottes et laides[134]; son mpris pour
elles crot de jour en jour en dpit, avoue-t-il ingnument, de la
bonne envie qu'il aurait de les trouver aimables et fidles. Puis la
philosophie s'en mle et il dclare gravement  Guichard qu'il n'y a
plus d'amour vritable dans le coeur des jeunes gens, mais seulement un
tissu de coquetteries de part et d'autre[135].

[Note 134: _C._, I, p. 53, du 29 oct. 1808; p. 139, du 4 aot 1809.]

[Note 135: _Id._, p. 139, du 4 aot 1809.]

Aussi s'occupe-t-il surtout d'organiser son existence en garon
raisonnable, et de soumettre  Virieu un plan d'tudes et de
lectures[136]; sa mre profite alors de cette disposition, pour
l'emmener de Mcon  Saint-Point, car, dit-elle, je ne suis pas fche
de l'loigner de la ville  un moment o ses seules rcrations seraient
des promenades le soir, fort tard, dans une socit de jeunes gens dont
il est impossible que l'on soit sr: ici il est plus en sret et a
l'air assez content[137].

[Note 136: _Id._, p. 25-27, du 13 mars 1808.]

[Note 137: _J. I._, 26 mai 1808. Elle crivait de Mcon le 24
fvrier: La sant d'Alphonse n'est pas mauvaise; il s'occupe beaucoup
et a plusieurs matres, entre autres un de danse et un de basse. Il est
assez raisonnable, mais son caractre me parat toujours fort lger, ce
qui rend les dangers du monde bien plus graves pour lui. Nous l'en
tenons encore loign cette anne, mais je frmis pour le moment o il
sera expos  cette contagion affreuse.]

Et, de fait, ses lettres montrent quelle fut sa joie enfantine de se
retrouver  Saint-Point, o il arriva le 26 mai[138]: ce furent des
flneries exquises dans les bois, des lectures srieuses, des promenades
 cheval, le tout entreml d'un peu de musique et de quelques
dlassements potiques[139]; il sentait surtout un redoublement d'amour
pour l'tude et la posie[140], et sa mre avouait ne plus le
reconnatre devant une telle docilit.

[Note 138: _J. I._, 26 mai 1808.]

[Note 139: _C._, I, p. 31-33, du 8 juillet 1808.]

[Note 140: _Id._, p. 28, du 20 avril 1808.]

Mais, avec la nature insatisfaite qu'on lui connat et dont voici
peut-tre la premire manifestation, il se lassa vite de son nouveau
bonheur, il en vint  regretter Belley o, pourtant,  l'en croire, il
n'tait pas heureux. Il faut que je m'occupe beaucoup pour ne pas
m'ennuyer, confesse-t-il un jour  Virieu[141], et  Guichard, qui
l'enviait et lui annonait sa prochaine libration, il crivait
tristement: Nous te verrons dans quatre ou cinq mois commencer 
t'ennuyer dans ta retraite, au milieu de tes livres, de tes bois et de
tes prtendus plaisirs; tu regretteras dans peu la socit de tes amis,
les occupations et, que dis-je? peut-tre mme les peines du collge....
Tu m'en diras des nouvelles[142]. Si bien qu' la mi-septembre il fut
enchant d'abandonner sa solitude pour se rendre  Crmieu, o Guichard
l'avait invit; la mre, toujours prudente, s'arrangea pour qu'
l'aller et au retour il coucht  Lyon chez Mme de Roquemont. Ainsi,
point d'auberge, ce qui pourrait tre le plus dangereux.

[Note 141: _Id._, p. 62, du 12 nov. 1808.]

[Note 142: _Id._, p. 31, du 8 juillet 1808; p. 35, du 26 juillet
1808.]

       *       *       *       *       *

C'est avec beaucoup de dtails que Lamartine a rapport ce sjour dans
l'Isre, tant il en avait gard un profond souvenir[143]: c'est en effet
 Crmieu que pour la premire fois il se plongea en silence dans un
ocan d'eau trouble, ou, pour parler plus simplement, qu'il pntra
dans une bibliothque bien garnie; mais il a nglig de nous donner la
date exacte de cet vnement si important  fixer, puisqu'en huit jours
tout l'difice lev par les Pres de la Foi va tre dtruit pour
longtemps. Nous savons par sa mre qu'il quitta Milly le 27 septembre
1808, et qu'il tait de retour  Mcon le 16 octobre. Il est certain que
Lamartine revint en Bourgogne dans un tout autre tat d'esprit qu'au
dpart; sa mre le constate elle-mme, mais sans bien pouvoir en
comprendre les motifs, et le 15 dcembre elle consigne dans son Journal
cette petite anecdote qui, rapproche d'une lettre  Virieu[144] nous
fait assister  une transformation trs sensible de l'tat d'esprit du
dbut de l'anne:

[Note 143: Cf. sur ce sjour  Crmieu: _Mmoires indits_, p.
116-123. Mais il a t dat par Lamartine de 1807 au lieu de 1808.]

[Note 144: _C._, I, p. 84, du 12 dcembre 1808, et _id._, p. 122,
lettre sur _Corinne_ du 1er juin 1809.]

Lundi nous dinmes  Bussire chez M. Verset, le notaire du lieu; il y
avait beaucoup de monde du voisinage, l'on fut trs gai, l'on chanta,
l'on fit des bouts-rims. Alphonse fit des couplets; il a une facilit
incroyable pour tout ce qu'il veut. Il est plus que jamais tourment du
dsir de faire quelque chose, ce que je dsire aussi beaucoup. Quand je
serai  Mcon, je tcherai de lui trouver quelque matre de langues; il
aurait envie d'en apprendre, et je serai enchante qu'il pt s'occuper
utilement. Je suis effraye de son retour  la ville, soit pour lui,
soit pour moi. Il m'a bien tourmente par son caractre inquiet, mais je
tche de le ramener tout doucement; je supporte, c'est ma tche
actuelle.

Pendant tout le mois de dcembre Mme de Lamartine constate encore le
grand dsir qu'il a de s'instruire, d'apprendre l'anglais et l'italien;
elle note avec effroi son attitude lorsqu' Pierreclos ou  Montceau on
agite devant lui des questions littraires[145]; elle se lamente sur son
aspect de plus en plus renferm et, indice plus grave, constate qu'il a
beaucoup perdu de sa pit[146]; tout cela, rapproch de la
_Correspondance_ o l'on voit qu' cette mme poque il commence 
causer littrature avec enthousiasme, confirme ds lors ce qu'il a dit
lui-mme de ce sjour  Crmieu.

[Note 145: _J. I._, 12 octobre. Mercredi, nous avons dn 
Pierreclos. Il y eut une conversation sur J.-J. Rousseau; deux personnes
de la socit taient ses zls partisans, d'autres les rfutaient.
Alphonse les coutait attentivement et je craignais toujours qu'il ne
prt les mauvaises impressions de prfrence aux bonnes.]

[Note 146: _J. I._, 9 octobre, en parlant de son fils: Hlas! comme
il est loin du seul bien qui pourrait contenter mon coeur; et 26
octobre.]

       *       *       *       *       *

Au dbut de dcembre, c'est une vritable frnsie de travail qui le
possde; il veut vivre uniquement avec lui-mme, au milieu des livres,
renonce  tout le train du monde[147] et profite de l'ennui qu'il
prouve pour mettre  profit sa solitude et sa jeunesse[148].

[Note 147: _C._, I, p. 77, du 10 dc. 1808.]

[Note 148: _Id._, _ibid._]

Avec sa petite exprience des derniers mois, il se demande bien o tout
cela va le mener, mais, pour s'encourager, il voque Rousseau
travaillant en silence et prparant de loin ses succs[149]. Sans nul
doute, Rousseau est une des dcouvertes de Crmieu. La mre est
enchante de ce programme, qu'elle approuve pleinement, car, dit elle,
dans l'ge o il est, environn de beaucoup de sductions, il faut un
miracle pour le prserver de tant d'cueils, et par tous les moyens
elle encourage ce plan de travail.

[Note 149: _Id._, p. 68, du 28 nov. 1808.]

On avait compt sans l'oncle terrible que cette belle vocation
littraire laissa fort indiffrent. Au dbut de dcembre, il fit
comparatre son potique neveu pour lui enjoindre de renoncer  son
petit programme qu'il entendait remplacer par l'tude des sciences[150].
Lamartine, on le sait, eut de tout temps les mathmatiques en horreur:
il supplia, pleura mme, mais l'oncle fut intraitable; de dsespoir,
puisque, disait-il, on voulait forcer son got et son inclination, il
commena  jouer de la Garde impriale, mit la mre de son ct et la
dlgua auprs de l'oncle[151]; on finit alors par s'entendre: les
langues trangres et les tudes littraires furent conserves au
programme, mais on y ajouta les sciences. Il tait trop tard: l'enfant
dgot avait perdu sa belle fivre. Il ira bien chez le professeur de
mathmatiques, mais rsolu  n'y rien faire du tout qu'un peu
semblant[152] et, puisqu'on le contraignait malgr lui  mener une vie
de fainant, il en profitera pour s'amuser: et le voil qui sort le
soir, se montre au concert, au thtre, qu'il aime maintenant  la
folie[153] et qu'il trouve, parat-il, le seul amusement digne d'un
homme de got et de bon sens[154].

[Note 150: _Id._, p. 80, du 12 dc. 1808.]

[Note 151: _J. I._, du 17 dc. 1808.]

[Note 152: _C._, I, p. 86, du 12 dc. 1808. J'avais fait les plus
beaux plans du monde de plaisirs littraires. Mon oncle et mon pre de
concert ont voulu tout dtruire.]

[Note 153: _C._, I, p. 92, du 14 dc.]

[Note 154: _Id._, _ibid._]

Sa mre, alors, s'effraye: Son caractre, crit-elle, m'inquite chaque
jour davantage: je lui ai fait promettre qu'il ne demanderait pas 
aller au concert, moyennant quoi j'ai promis, de mon ct, que je le
mnerais  Lyon pour quelques jours au mois de janvier.

L'intervention de l'oncle n'avait pas t heureuse: faute d'avoir pris
au srieux son dsir d'tudier, il avait dcourag toute son ardeur; au
lieu de passer  Mcon un hiver paisible, comme il le souhaitait, il va
partir pour Lyon s'amuser, ce qui n'tait gure son intention,
contrairement  ce que l'on croyait autour de lui. Nous retrouverons
souvent cette incomprhension du caractre de l'enfant.

       *       *       *       *       *

La mre et le fils arrivrent  Lyon, chez Mme de Roquemont, le 17
janvier 1809 et de suite il organisa sa petite existence; s'il faut en
croire une lettre  Virieu, il se levait tard, faisait un peu d'anglais,
flnait l'aprs-midi  la bibliothque publique, et terminait sa soire
au thtre o il avait pris un abonnement[155];  l'insu sans doute de
sa mre, qui prtend au contraire  la mme date avoir obtenu de lui
qu'il n'irait ni au spectacle, ni au bal masqu. La pauvre femme se
plaint de n'avoir jamais men un carnaval aussi dissip; mais, dit
elle, c'tait impossible autrement, car je voulais procurer quelques
plaisirs  Alphonse.

[Note 155: _C._, I, p. 103, du 24 janvier 1809.]

Tous deux taient de retour  Mcon le 10 mars, lui enchant de son
voyage, elle moins; il constate alors avec un peu d'orgueil qu'il est
beaucoup moins timide qu'au dpart, et qu' Mcon on a une certaine
considration pour un jeune homme qui a t passer l'hiver dans une
grande ville: on le croit blas sur tout et, dit-il, cela donne une
contenance[156].

[Note 156: _Id._, p. 100, du 26 fvrier 1809.]

Ds le retour, il avait repris ses projets d'tude et de travail[157];
le carme se passa tranquillement  Mcon, dans la solitude et la
lecture. Mais cette fois, s'y prenant un peu  l'avance, il demanda
bientt l'autorisation d'aller tudier le droit  Lyon, au cours de
l'anne 1809[158]. L'oncle et le pre refusrent d'abord; la mre comme
toujours s'interposa, apaisa les colres naissantes, et chacun se fit
des concessions rciproques: pour le droit, l'oncle rservait sa
rponse, mais on lui accordait soixante louis de pension annuelle, la
nourriture, le logement, et la permission d'aller  ses frais passer
l'hiver  Lyon ou  Dijon[159]. De nouveau on le dtournait de ses rves
d'tude qui n'taient peut-tre, il est, vrai, qu'un prtexte pour aller
s'amuser  Lyon. C'est que l'oncle, de plus en plus mfiant, commenait
 s'inquiter de cette jeune imagination dbordante.

[Note 157: _C._, I, p. 106, du 26 fvrier 1809; et p. 110, du 12
mars 1809.]

[Note 158: _J. I._, 7 juillet 1809.]

[Note 159: _C._, I, p. 139, du 4 aot 1809.]

L'enfant finit par prendre son parti de cette demi-promesse, et se remit
avec ardeur  la lecture et au travail; tout le printemps et l't se
passrent dans une solitude absolue,  Mcon,  Milly et  Saint-Point.
Voici trois mois, crit-il en juin  Virieu, que mon genre de vie est
le mme absolument: travail, lecture, correspondance et petite promenade
solitaire entre les huit ou neuf heures[160]. Un tel rgime finit pas
fcheusement influer sur ses nerfs; des ides tristes l'envahirent
bientt; en aot, mme, il tomba malade, crachant le sang, accabl de
violents maux de tte, et la crise morale se fit plus aigu: Oui, j'ai
pleur, crit-il un jour  Virieu, moi qui ne pleurais plus, un peu de
regret de cette partie manque, un peu en voyant la sympathie de nos
peines, de nos ides, de nos tourments, de nos dsirs, et de ce feu
sacr qui commence  te brler comme moi, ces projets vagues, cette
tristesse, cette paresse, cette vie au milieu de la mort[161]. Et les
lettres se suivent, de plus en plus dsespres; le vague de son
existence prsente et future le fait languir et mourir; il devient sage,
indiffrent, philosophe sur bien des choses, il est fou, dsespr,
enrag sur beaucoup d'autres...; il devient ours et parle de se brler
la cervelle, car il ne peut plus supporter la vie du plus plat, du plus
ignorant bourgeois de petite ville:  beaux rves que nous faisions
bien veills  neuf heures du soir sous les tilleuls de Belley, riches
projets, riante perspective, avenir incomparable, o tes-vous?...[162]

[Note 160: _Id._, p. 127, du 10 juin 1809; et p. 140, du 4 aot.]

[Note 161: _C._, I, p. 143. du 4 aot 1809.]

[Note 162: _Id._, p. 148-152, du 19 aot 1809.]

Telle fut la premire crise morale; il en connatra d'autres jusqu'en
1820 et toutes chez lui auront le mme dnouement: dans les plus
affreuses dtresses, un rien suffira pour lui rendre l'quilibre.

Car Virieu finissait par s'inquiter de cette exaltation et de ce
dcouragement; il lui proposa alors, pour le changer d'air, de venir
passer quelques jours chez lui au Grand-Lemps et, brusquement, la
correspondance change de thme:  la mlancolie la plus sombre, succde
un enjouement imprvu[163]; toute la vie de Lamartine sera faite de ces
contrastes et de ces revirements, dont il est parfois difficile de
saisir les motifs. Mais, cette fois, il jouait de malheur: au moment du
dpart son pre se cassa la jambe, et il fut oblig de le remplacer--car
c'tait l'poque des vendanges--en ayant l'air de trouver cela tout
naturel[164].

[Note 163: _C._ I, p. 170, du 21 octobre 1809.]

[Note 164: _Id._, p. 175, du 9 nov. 1809.]

Alors, il s'tourdit, profita de l'animation passagre du pays pour
mener une vraie vie de fainant et d'insouciant, une vie banale et
commune comme celle de tous les dsoeuvrs et les imbciles du monde,
visites, bals, soupers, promenades et je ne sais quoi[165].

[Note 165: _Id._, p. 176.]

Dans l'tat o il se trouvait, il tait  point pour devenir amoureux,
et n'y manqua pas; cela dnoua la crise. Comme de juste, il aimait
quelqu'un qui ne pouvait pas l'aimer; avec l'imagination qu'on lui
connat, le voil pris, le voil mort. L'objet de sa passion n'tait
pas une beaut, mais toute l'amabilit, toute la sagesse, toute la
raison, tout l'esprit, toute la grce, tout le talent imaginable ou
plutt inimaginable, et empruntant  nouveau le vocabulaire de
Chrubin--c'tait de son ge,--il terminait lyriquement: J'en mourrai!
je le sais! aimer sans espoir, ah! comprends-tu un peu cela[166]?

[Note 166: _C._, I, p. 181, du 24 nov. 1809, et p. 188, du 10 dc.
1809.]

La pauvre mre, qui elle-mme avait encourag son fils  une innocente
correspondance en vers avec la jeune fille de leur mdecin de Milly, le
docteur Pascal, s'pouvanta des suites de son imprudence, et elle
crivait le 16 dcembre 1809: Mes nuits ont t mauvaises, ce qui a t
occasionn par un chagrin que je ne puis mettre ici mais qui a t trs
vif, et dont la cause n'est pas encore passe; c'est au sujet de mon
fils, et ce qui me peine le plus, c'est que je ne peux demander conseil
 personne, et que j'ai peut-tre quelque reproche  me faire...; et
quelques jours aprs elle ajoutait encore: Alphonse m'inquite toujours
beaucoup, des passions commencent  se dvelopper, et je crains que sa
jeunesse ne soit bien orageuse; il est agit, triste, le trouble de son
me altre mme sensiblement sa sant.

Pour couper court, on l'expdia  Lyon le 8 janvier 1810, avec
permission d'y rester autant que ses moyens le lui permettraient; mme
il pourra faire son droit. Je vois, dit-elle encore, qu'on nous blme
gnralement de le laisser ainsi sur sa bonne foi, mais on ne connat
pas nos raisons; je suis moins tourmente depuis qu'il est parti.

Aprs les huit jours d'usage chez Mme de Roquemont, qui, prvenue,
veilla sur lui avec une inquite sollicitude, il rclama plus de libert
et s'installa rue de l'Arsenal, au quatrime, avec une vue
unique[167].

[Note 167: _C._, I, p. 203, du 1er mars 1810. Sur le sjour 
Lyon, cf. _id._, p. 193-240.]

       *       *       *       *       *

Alors commena une existence exquise, la vie d'tudiant, mais sans
tudes: les beaux projets de travail taient loin; il n'tait plus
question des professeurs d'anglais et d'italien; la tragdie qu'il
voulait crire fut remplace par un vaudeville; les huit heures de
travail qu'il s'tait imposes au dpart, sans frquenter personne,
quoiqu'on dise, furent occupes  de petits voyages  Grenoble,  la
grotte de Jean-Jacques, ou  des flneries chez les bouquinistes. De
droit, point; au bout de deux mois, il avait puis ses ressources, et
il fallut courir  Dijon, chez l'abb. Le bon oncle se laissa arracher
60 louis qui ne demeurrent pas longtemps dans sa poche; force lui fut
alors de retourner  Milly, sa dtestable patrie, o il obtnt des
tantes un peu d'argent sous prtexte de payer des dettes; puis il revint
encore  Lyon, et finalement, endett, poursuivi, sans un sou, car on
lui avait coup les vivres, il regagna Milly le 18 mai[168], aprs
quatre mois de dlices, relates avec une joie enfantine dans les
lettres  Virieu.

[Note 168: Nous donnons cette date d'aprs le _Journal intime_, bien
qu'elle ne soit pas d'accord avec la _Correspondance_, o figure une
lettre date de Saint-Point 14 mai; nous lui donnons la prfrence.]

Elles sont juvniles, prime-sautires et vives, d'un piquant contraste
avec celles de l'anne prcdente: Voil enfin une partie de mes dsirs
satisfaits! crit-il  son arrive; je m'instruis, je suis libre, je
suis indpendant, je le suis si fort que j'en deviens ridicule; mon
livre, ma chambre, mon feu et le spectacle ont trop de charmes pour
moi. Puis c'est la description potique de sa petite installation:

    Cellule inconnue et secrte,
    O jamais un oncle boudeur,
    O jamais un mentor grondeur
    Ne viennent troubler le pote.

Ses amis sont des artistes, des artistes surtout, mon cher ami! voil
ce que j'aime! de ces gens qui ne sont pas srs de dner demain! Je leur
ai dit que tu tais _comme moi_, un artiste _universel_, artiste dans
l'me, artiste d'inclination!

C'est la vie de bohme, au jour le jour, et sans souci du lendemain; les
grisettes, le thtre, le concert, les vers, tout lui est bon, mme les
dettes, dont il se tire en faisant un impromptu: _Mes dettes_, qui,
d'aprs lui, court la ville.

Plus tard pour les payer, il s'adressa naturellement  sa mre, qui
cette fois s'en fut trouver l'oncle et les tantes plutt que son mari,
car le chevalier n'aimait pas les dettes: Son oncle et ses tantes ont
eu la bont de se charger de payer les dettes d'Alphonse, crira-t-elle
plus tard, et sans rien dire  mon mari, ce que j'ai demand par-dessus
tout, car j'aurais mieux aim qu'on le laisst dans l'embarras o il
tait et dont le temps aurait toujours fini par le tirer, que de
consentir qu'on dtruist absolument le repos et le bonheur de mon mari
en lui apprenant les dettes de son fils. C'est une chose qu'il a
toujours eue en si grande horreur qu'il l'aurait cru tout  fait perdu!
L'amusant de l'affaire fut que le pauvre chevalier paya lui-mme les
dettes de son fils,  son insu. En effet, la tante du Villard se
chargea, parat-il, de la plus grande partie; mais, comme elle n'avait
pas alors beaucoup d'argent disponible, elle demanda  son frre, sous
un autre prtexte, de l'argent qu'il lui devait et auquel il ne songeait
gure, croyant qu'elle n'en avait nul besoin.

Il fallut pourtant songer au dpart, car l'oncle, cette fois, menaait
tout  fait de se dbarrasser du prodigue neveu. Ce furent de touchants
adieux  Myrth, sa belle, mais surtout  la libert, l'impayable
libert.  ce moment, il jeta bien quelque vague coup d'oeil en arrire,
et ses projets de travail lui revinrent  l'esprit; il en prit son
parti, ne regretta rien, mais ne s'en tint pas quitte, se rservant pour
Milly o il prvoyait bien qu'un cruel ennui allait l'accabler 
nouveau: l-bas, l'imagination et son livre anglais le ddommageraient
de tout.

Ce petit sjour  Lyon marque une date dans la jeunesse de Lamartine; au
retour, les dernires traces laisses par l'enseignement de Belley ont
disparu, remplaces par le got du plaisir, de la dpense, et l'horreur
de la contrainte familiale. Les bauches littraires vont se ressentir
de ce nouvel tat d'esprit.

Lamartine, on l'a vu, tait de retour  Mcon le 18 mai. Le 19, nous le
trouvons  Milly, plus dsoeuvr et enfivr que jamais, s'ennuyant dans
son trou, seul avec ses livres, sa plume que rien ne stimule, son
imagination qui le tourmente. La mre, comme toujours, cherchait 
excuser son humeur un peu vive, car il est assez naturel  un jeune
homme sans occupations forces de s'ennuyer  la campagne. Mais, cette
fois, c'tait lui qui ne voulait plus s'occuper.

Bientt, les ides sombres l'envahirent  nouveau et ses lettres d'alors
sont pleines d'une philosophie qu'il essaye de rendre rsigne, mais o
percent le dgot, l'amertume et la dtresse[169]:  Milly, 
Saint-Point,  Montceau, il trane son oisivet sous l'oeil agac du
pre. Enfin, nerveux, mal  l'aise, il partit le 2 juillet  Dijon chez
l'abb, o il retrouva un peu d'quilibre et de tranquillit. Ce furent
des lectures sans ordre, comme toujours: Montaigne, Mme de Stal, le
prince de Ligne, Young et Jean-Jacques; des paresses sans fin dans les
herbages ou dans la thbade. Les choses auraient t fort bien sans
les diables de soucis de l'avenir, qui reviennent troubler sa paix de
temps  autre, et cette tte, crit-il  Virieu, que tu connais aussi
bien que moi[170]. Puis, apprenant que son pre et sa mre allaient
arriver pour le mois d'aot  Montculot, il s'empressa d'en dguerpir,
sous prtexte de mettre en train les vendanges, mais en ralit,
semble-t-il, pour chercher le repos et fuir sa famille.

[Note 169: Beaucoup de mes rves, toutes mes esprances
s'vanouissent chaque jour, c'est comme les fantmes qu'on se fait la
nuit et que le premier rayon du jour dissipe ou rduit  leur juste
valeur. Et toi, mon cher ami, tu es donc aussi comme moi, tu vois que
nous avions rv, rv d'une socit  notre guise, rv la gloire, rv
l'amour, rv des femmes comme il devrait y en avoir, rv des hommes
comme il n'y en aura jamais.... (_C._, I, p. 243.) Cette lettre, date
de Milly, 14 mai 1810, est mal classe: en effet, nous savons par le
_Journal intime_ que le 14 mai Lamartine tait encore  Lyon; mais comme
il crit  Virieu dans le courant de cette lettre: Je vais partir dans
une quinzaine de jours passer quelques semaines  Dijon, et qu'il y
arriva le 2 juillet, on peut en conclure qu'elle est du 14 juin.]

[Note 170: _C._, I, p. 256, du 26 juillet 1810]

Seul  Milly, il reprit sa vie renferme; rveur, ennuy de la vie, il
fit ses dlices du fade et mathmatique _Trait de la solitude_ de
Zimmermann, se plongea dans _Werther_, dont, crit-il  Virieu, il est
souvent tent d'imiter la fin[171].

[Note 171: _Id._, p. 276, du 30 sept. 1810.]

Sans grand enthousiasme, il essaya aussi de prendre part au concours des
Jeux floraux, mais l'affaire, comme toujours, ne fut qu'un projet[172].
Enfin, quand les Lamartine regagnrent Milly au dbut d'octobre, il
partit prcipitamment pour Crmieu, chez Guichard, malgr sa mre, qui
commenait  s'inquiter de cette nouvelle concidence de son dpart et
de leur arrive[173]. Il y demeura jusqu'au 7 novembre.

[Note 172: _Id._, p. 264, du 30 aot 1810.]

[Note 173: _J. I._, 8 oct. 1810.]

Il revint du Dauphin apais et moins sauvage; en novembre, Mme de
Lamartine a not quelques bals  Maon o il reste fort tard et, pour
le retenir, elle se dcida un peu  contre coeur  organiser de petites
soires  Milly, heureuse, dit-elle, quand je le vois ainsi s'amuser
sous mes yeux. Puis il s'installa  Mcon dans les premiers jours de
dcembre, bien  regret, mais il tait sans ressources pour recommencer
l'hiver de l'anne prcdente. Il flnait le soir au thtre de la
ville, se montrait assidu aux bals. Sa mre, que l'exprience aurait
peut-tre d rendre plus mfiante, mais qui redoutait surtout de le voir
vivre trop en lui-mme, l'y encourageait innocemment sans prvoir les
consquences fcheuses pour son repos qui devaient suivre cette petite
dissipation d'esprit.




CHAPITRE II

LA CRISE LITTRAIRE. LE PREMIER AMOUR


Le 30 juin, Lamartine crivait  Virieu:

Et moi aussi, mon ami, ne te disais-je point que je voyais s'vanouir
tous nos rves? Hlas! il est trop vrai, que ferons-nous donc? et
pourquoi avons-nous tous deux ce je ne sais quoi dans l'me qui ne nous
laissera jamais un instant de repos avant que nous ne l'ayons satisfait
ou touff? est-ce un besoin d'attachement ou d'amour? Non, j'ai t
amoureux comme un fou, et ce cri de ma conscience ne s'est pas tu. J'ai
toujours vu quelque chose avant et au-dessus de toutes les jouissances
d'une passion mme vraie et pure. Est-ce l'ambition? pas tout  fait....

...Je dis et je pense qu'il n'est qu'un vrai malheur: c'est de ne pas
satisfaire toutes nos facults, en un mot toutes les fois que nous le
pouvons, fallt-il mme de pnibles sacrifices. Quelqu'un qui me lirait
s'imaginerait que je me fais de la morale; mais toi, tu m'entends, tu
me comprends. Es-tu d'accord de ce que je viens de dire l? Oui, eh
bien! raisonnons l-dessus et venons  la pratique. Es-tu prt? je le
suis, moi: nous allons faire notre code.

Nous renonons pour le moment  toutes prtentions exagres, du moins
elles ne seront plus l'unique mobile de nos actions. Nous n'couterons
que notre propre conscience qui nous dit: Travaillez pour donner les
intrts de ce que vous avez reu; travaillez pour tre utiles si vous
le pouvez; travaillez pour connatre ce que vous tes capables de voir
dans la vie; travaillez pour vous dire au dernier moment: J'ai vcu peu,
mais j'ai vcu assez pour observer et connatre tout ce que ce petit
globe contient, tout ce qui tait  ma porte; j'ai sacrifi  ce dsir
de m'instruire une fortune prcaire, quelques jouissances des sens,
quelque chose dans la sotte opinion d'un certain monde; si j'ai obtenu
quelque gloire, tant mieux! si je suis malgr cela rest ignor, je m'en
console, j'ai t utile  moi-mme, j'ai accru mes ides, j'ai got de
tout, j'ai vu les quatre parties du monde; si je meurs dans un foss de
grande route, si mon corps n'est pas port  l'glise par quatre bedeaux
et suivi d'une foule d'hritiers pleurant tout haut et riant tout bas,
j'ai t aim, je serai pleur par un ou deux amis qui ont partag mes
peines, mes tudes et mes travaux; et je rendrai  celui qui sans doute
a fait mon esprit et mon me un ouvrage perfectionn de mes mains. Mais
votre patrie?--Ce n'est plus qu'un mot, du moins en Europe.--Mais la
socit?--Elle n'a pas besoin d'un financier, d'un usurier ou d'un
boucher de plus et, en travaillant pour moi, peut-tre aurai-je
travaill pour elle[174].

[Note 174: _C._, I, p. 248.]

Si ces lignes prouvent la parfaite clairvoyance avec laquelle Lamartine
se jugeait  vingt ans, elles montrent galement jusqu' l'vidence le
dplorable rsultat moral de ces deux premires annes d'indpendance
dont il augurait tant au sortir de Belley. Certes, elles sont l'aveu des
juvniles chimres dont il s'est nourri jusqu'alors, et mme leur amende
honorable, mais avec de hautaines restrictions qui portent l'empreinte
de la philosophie orgueilleuse et sentimentale de Rousseau. Cette
nouvelle conception de l'existence, tout aussi littraire que la
premire, est infiniment plus dangereuse: le doute, l'gosme et
l'amertume en sont les consquences invitables.

Les premires dsillusions de sa jeunesse sont vraiment insuffisantes
pour motiver cet tat d'me du moment que des influences littraires
peuvent seules expliquer. Il payait ainsi deux annes d'un incessant
vertige intellectuel contre lequel sa sensibilit et son imagination le
laissaient dsarm; livr  lui mme, sans direction, sans contrle, il
n'avait eu gure d'autres ressources que les lectures pour occuper ses
loisirs  Milly: l'abus qu'il en fit, leur choix, les conditions de sa
vie, sa nature  la fois fivreuse et mlancolique, tout le prdisposait
 tre une proie facile au mal littraire qui ravagea sa
gnration[175].

[Note 175: Les causes de ce mal du sicle sont surtout
littraires; carts pour la plupart de la guerre--seul mode d'activit
qu'on connt alors,--ces jeunes gens se rfugirent avec dlices dans le
monde des ides, ils lurent trop. Cf. _Gnie du Christianisme_, chapitre
du Vague des passions, et Ballanche, o le cas est prvu avec une
parfaite nettet, lorsqu'il dit: Mon fils, vous portez dans votre sein
une secrte inquitude qui vous dvore. Les livres seuls vous ont tout
appris. Les plus hautes conceptions des sages, qui pour y parvenir ont
eu besoin de vivre de longs jours, sont devenues le lait des enfants.
(_Le Vieillard et le jeune homme._) Cf. galement une lettre de
Lamartine aprs sa premire lecture de _Corinne_ (_C._, I, p. 117, du
1er juin 1809).]

       *       *       *       *       *

Ce que Lamartine dvora en trois ans--de 1808  1812--est prodigieux, et
cela, ple-mle, sans plan organis, au hasard des bibliothques et des
cabinets de lecture. Ici, la _Correspondance_ devient vritablement
prcieuse pour la spontanit des renseignements qu'elle nous fournit,
puisque les impressions causes par le nouveau livre sont immdiatement
traduites dans une lettre  Virieu, froidement ou avec enthousiasme,
selon l'effet produit. Plus tard, soit dans ses prfaces, soit dans son
_Cours de littrature_, il reviendra sur beaucoup de ces apprciations
de la premire heure: l'exprience de la vie, des raisons morales,
politiques ou littraires dont il ne se souciait pas alors modifirent
ses jugements de jeunesse; mais la faon dont il les formula  vingt ans
doit seule nous importer.

L'impression devait tre d'autant plus profonde que Mme de Lamartine
exera longtemps un contrle svre sur les lectures de son fils, qui
prenaient ainsi la valeur du fruit dfendu. Avec un pieux sentiment
d'amour maternel, le pote qui sentit combien il avait t soumis aux
influences littraires lui fit plus tard une part qu'elle n'eut jamais
dans sa direction intellectuelle: les _Confidences_, les _Commentaires_,
certains passages remanis du _Manuscrit de ma mre_ la montrent lisant
Homre, Tacite, Virgile, Mme de Svign, Fnelon, Molire, et mme
les tragdies de Voltaire.

La vrit est que Mme de Lamartine lisait peu par manque de temps
d'abord, mais surtout par mfiance de soi-mme et crainte de ce qu'elle
appelle de sduisantes ides fausses. Son Journal nous rvle ses
prfrences, qui vont  saint Augustin,  Bossuet, aux Chroniques de
Joinville,  Fnelon,  La Fontaine,  Laharpe,  Mme de Genlis; elle
y puisait les principes moraux ncessaires  l'ducation de ses enfants,
et ce sont l les auteurs le plus souvent nomms par elle.

Parfois, quelque nouveaut clbre arrivait jusqu' elle; mais elle
avait gard de son ducation religieuse l'horreur de la littrature
romanesque ou sentimentale, de l'abominable philosophie destructrice de
la religion. C'est ainsi que Chateaubriand lui paratra trop
passionn, _Atala_ capable d'chauffer la tte des jeunes gens, _les
Martyrs_ loin d'tre aussi bons moralement que beaucoup de gens le
jugent. En tout, dira-t-elle aprs la lecture du _Gnie_, cet ouvrage
qui est pourtant trs bien me parat un peu trop propre  exalter
l'imagination. _Corinne_ sera pour elle un roman invraisemblablement
crit et avec beaucoup de prtention; cependant elle s'y intressera,
quoiqu'il y ait bien des choses  dire. De mme, _Roland Furieux_
qu'elle lira seulement en 1808, lui inspirera les rflexions suivantes:
Il y a des choses plaisantes, mais il y en a de mauvaises que je passe,
et il ne faudrait pas que des jeunes gens le lisent.

Mais le XVIIIe sicle, surtout, sera pour elle un objet d'pouvante:
elle interdira svrement  son fils les _Mmoires de Mme Roland_,
quoiqu'il en et trs grande envie: Je sais bien, ajoute-t-elle
mlancoliquement, qu'il peut se procurer  mon insu tous les livres
qu'il voudra, mais au moins je n'aurai pas  me reprocher de l'avoir
autoris  cela. On se permet trop, dira-t-elle aussi, de lire toutes
sortes de livres sous prtexte qu'il n'y a plus de danger: cela est fort
mal fait.

Elle ira plus loin encore: en 1813--Lamartine avait donc vingt-trois
ans,--elle profita d'un de ses voyages  Paris pour brler ses livres,
et par hasard elle ouvrira l'_mile_ dont elle se laissera aller  lire
quelques passages qui sont superbes et m'ont fait du bien; mais
bientt le danger qu'elle a couru en s'abandonnant au charme de tant
d'ides qu'elle sait condamnes, la remplit de terreur et elle
terminera: Cela me rvolte, je brlerai ce livre, malgr ce qu'il y a
de bon, et _la Nouvelle Hlose_ aussi, bien plus dangereux encore parce
qu'il anime davantage les passions et qu'il est plus sduisant.
Rousseau l'effrayera toujours pour des motifs qu'elle n'explique pas,
mais qu'on devine: sa vie prive, l'anarchie politique et religieuse
dont elle le rend responsable, et son abominable philosophie qui
synthtise  ses yeux l'esprit du XVIIIe sicle.

Lamartine, on le voit, eut donc quelque mal  faire ses lectures
ouvertement; d'ordinaire, il emportait son livre en promenade ou
s'enfermait dans sa chambre.  Milly et  Saint-Point d'ailleurs, il n'y
avait pas de bibliothque;  Mcon et  Montceau, celles de son oncle
taient importantes, mais il n'en avait pas la disposition; il lui
restait le cabinet de lecture de Myard,  Mcon, o sa mre nous apprend
qu'il tait abonn en 1808, et Montculot, o l'abb avait entass deux
mille volumes qu'il lgua plus tard  son neveu. Il y ajoutera les
contemporains, les nouveauts, bons ou mauvais livres, et en gnral
tout ce qui lui tombera sous la main.

C'est le sjour  Crmieu, en octobre 1808, qui marqua le dbut de sa
fivre littraire. Dans quelles conditions, maintenant, va-t-il
s'assimiler ces lectures faites sans direction et sans critique, et
quelle influence vont-elles avoir sur la formation de sa personnalit?
Une thorie sduisante et facile mme  appuyer sur des faits serait de
prtendre qu'il en gota seulement les mauvais cts, se dirigea surtout
vers Parny et son cole et qu'il lui fallut la crise morale des annes
1817-1819 pour se librer entirement de leurs derniers souvenirs.
Pourtant,  y regarder de plus prs, il semble que la vrit soit
ailleurs.

Certes, une des contradictions les plus singulires de la
_Correspondance_ est assurment ce mlange,  premire vue inconciliable
et quelque peu incohrent, d'impromptus, de pices d'almanach, d'ptres
pompeuses, et de peintures mlancoliques ou dsespres de ses
souffrances morales. Mais c'est qu' cette poque, et pour longtemps
encore, Lamartine qui, on l'a vu, rva trs tt de se faire un nom dans
les lettres, tenait pour bonne la fameuse formule que les classiques
opposeront plus tard  la dbordante facilit des romantiques: hors de
l'ordre moral, point de vritable mrite littraire; il ne pourra donc
s'imaginer la gloire sous une autre forme que celle de pices fugitives,
toujours  la mode, d'interprtations plus ou moins fidles d'un pote
tranger, d'une tragdie bien rgulire, d'un pome pique
laborieusement rim. Et nous avons la preuve de cette conception du
mtier littraire par quelques odes intercales plus tard dans les
_Mditations_: le Gnie, l'Enthousiasme, et le Pote exil.

Le contraste ne manque pas aujourd'hui d'un certain piquant lorsqu'on
voit natre peu  peu dans la _Correspondance_ les premires
_Mditations_, jalousement caches comme des essais intimes et trop
personnels, tandis que Lamartine court Paris un _Sal_ ou une _Mde_
sous le bras: Je vais me remettre au grand ouvrage de ma vie, crit-il
en 1816  son ami Vaugelas; si je russis, je serai un grand homme;
sinon la France aura un Chapelain ou un Cottin de plus[176]. Le grand
ouvrage, ce n'tait pas, comme on pourrait le croire, ses _Mditations_,
mais un pome pique sur Clovis, qui l'occupa jusqu'en 1820. Bien mieux,
au moment o il se dcidera  publier, presqu' contre-coeur[177], les
_Mditations_, ce fut sans les soins amoureux du pote pour son
premier-n[178], et pour essayer de lancer ses tragdies[179].

[Note 176: _C._, II, p. 97; du 28 juin 1816.]

[Note 177: _Id._, p. 337, du 25 avril 1819.]

[Note 178: Toute l'anne 1819 fut occupe par des projets de
tragdies et de pomes piques: _Sal_, _Clovis_, _Jept_, _Sapho_,
etc.; enfin sa maladie et son mariage accrurent encore l'indiffrence
qui accompagna la publication des _Mditations_, en sorte que l'dition
fut trs peu soigne; des vers furent tronqus et d'autres omis.]

[Note 179: _C._, II, p. 358, du 27 mai 1819.]

Que conclure de cette perptuelle violence  ses sentiments vritables,
sinon que ses premiers essais furent conus seulement dans le but dfini
d'atteindre  la clbrit, et qu'il renfermait soigneusement en lui
les troubles et les dtresses dont dbordent ses lettres?

C'est pourquoi, au cours de ses lectures, il ne s'enthousiasmera pas
pour ceux qu'il imitait par mtier; au contraire son ardeur, lorsqu'il
s'agit de Rousseau, d'Young, d'Ossian, de Mme de Stal et de
Chateaubriand, prouve que ceux-l furent les vritables ducateurs de sa
pense et qu'il leur doit presque tout de ses aspirations tourmentes et
insatisfaites[180].

[Note 180: Cf., sur les influences littraires subies par Lamartine,
l'excellent ouvrage de M. Zyromski, _Lamartine, pote lyrique_.]

Il faut noter aussi son incomprhension absolue des oeuvres d'analyse et
de prcision qui ne rpondent chez lui  aucun tat d'me. Les seuls
Allemands qu'il nomme sont Goethe et Zimmermann, l'un pour son _Werther_,
l'autre pour son _Trait de la solitude_; mais les deux sujets qui
pourtant semblaient faits pour lui plaire n'eurent pas sur lui l'effet
qu'on pourrait supposer: Je viens de lire _Werther_, crit-il en 1809,
il m'a fait la chair de poule: je l'aime pas mal non plus. Il m'a
redonn de l'me, du got pour le travail, le grec; il m'a un peu
_attrist et assombri_[181]. Rsultat imprvu et qu'on n'attendait
gure d'une lecture qui dmoralisa la jeunesse romantique; tout au moins
peut-on l'expliquer du fait que _Werther_, oeuvre documentaire et assez
froide, ne fut jamais vcue par Goethe; instinctivement peut-tre,
Lamartine ne s'y trompa point et n'y dcouvrit pas l'accent de
sincrit qu'il lui fallait. Vive les Allemands pour la raison![182]
s'criait-il aprs la lecture du _Trait de la solitude_ o Zimmermann a
mthodiquement catalogu les inconvnients et les avantages de cet tat
d'me: il ne rencontrait en effet chez eux gure autre chose que la
raison, l'esprit brutal et sec d'analyse ou de classification, choses
qu'il ignore et qui cadrent mal avec sa nature mouvante et pleine de
revirements.

[Note 181: Soulign par Lamartine. _C._, I, p. 177, du 9 nov. 1809.]

[Note 182: _C._, I, p. 260, du 10 aot 1810.]

 cet gard, encore, l'exemple de Montaigne est tout aussi typique. La
premire rencontre fut mauvaise[183], mais Virieu, d'un esprit aussi
froid et mthodique que le sien l'tait peu, voulut lui faire partager
son admiration pour celui qu'il appelait son matre et Lamartine s'y
employa de bon coeur: Je lis l'ami Montaigne, lui rpond-il, que
j'apprends tous les jours  mieux connatre et par consquent  aimer
davantage; veux-tu que je te dise ce qui m'y attache plus encore? c'est
que je trouve une certaine analogie entre son caractre et le
tien[184]. On sent alors que, bien plus par amiti que par got, il
s'vertue  l'admirer, l'adore, l'aime infiniment plus
qu'autrefois[185]. Pourtant, la premire impression tait la bonne et
en 1811 il crivait ...Ses ides m'amusent, mais ses opinions me
fatiguent et me blessent... il faut tre froid pour se plaire 
Montaigne; je l'ai aim tant que je n'ai rien eu dans le coeur;... tout
ce que j'aime en lui, c'est son amiti pour La Botie[186]. Tel avait
t le vrai motif de son admiration passagre: un seul point lui plut,
o il retrouvait un sentiment personnel, son amiti pour Virieu; le
reste lui chappa.

[Note 183: _Id._, p. 148, du 19 aot 1809.]

[Note 184: _Id._, p. 253, du 26 juillet 1810.]

[Note 185: _Id._, p. 260, du 10 aot 1810.]

[Note 186: _C._, I, p. 301, du 21 mai 1811.]

Ainsi, chez, lui, tout se rsume dans la premire impression, et c'est
la seule qui doive compter lorsqu'il s'agit de l'tudier, d'autant qu'il
n'apportait aucun esprit critique dans ses lectures, aucune mesure dans
ses admirations et qu'il lui suffisait pour goter une oeuvre d'y
retrouver la description d'un de ses tats d'me, un sentiment dj
prouv, ou l'cho d'un souvenir; exaspres ainsi, son imagination, sa
sensibilit, l'imagination maladive qu'il portait en toutes choses
faisaient le reste.

Domin par tant d'influences littraires, il se trouvait  la merci de
toutes les chimres qu'elles allaient faire natre et la moindre
tincelle devait enflammer le brasier qu'il portait en lui. Mais il
tait fatal aussi que sa premire motion du coeur dt y gagner en
violence plutt qu'en sincrit, et le trs romantique amour de
Lamartine pour la jeune Henriette Pommier, inconsciente tentative
d'appliquer  la vie les ides dont il tait nourri, eut le bref
dnouement que sa nature changeante laissait prvoir[187].

[Note 187: Lamartine, qui se connaissait parfaitement, et souffrait
de sa mobilit de sentiments, crivait un jour  Virieu: Nous sommes
vraiment de singuliers instruments, monts aujourd'hui sur un ton,
demain sur un autre; et moi surtout, qui change d'ides et de got selon
le vent qu'il fait ou le plus ou moins d'lasticit de l'air. (_C._,
II, p. 16, du 28 mars 1813.)]

Marie-Henriette Pommier, ne  Mcon le 1er mai 1790, tait fille de
Pierre Pommier, conseiller au bailliage avant la Rvolution, puis juge
de paix  Mcon, et de Philiberte Patissier de la Presle, d'une vieille
famille du pays. Elle tait donc un peu plus ge que Lamartine et c'est
ainsi, sans doute, qu'il faut entendre la disparit d'ge dont il a
parl comme du premier obstacle au mariage qu'il avait projet. D'autre
part, sa naissance confirme ce qu'il a dit lui-mme en crivant qu'elle
tenait d'un ct  la noblesse du pays et de l'autre  la bourgeoisie.

Au dire de ceux qui les ont connus, les Pommier taient d'honntes et
simples gens: Mme Pommier tait une excellente femme trs vive et
trs spirituelle et qui,  quatre-vingts ans, montrait encore dans le
monde de fort belles paules. Sa demeure tait situe face  l'htel de
ville de Mcon devant lequel une sentinelle montait alors la garde; pour
se dlasser de ses longues insomnies, elle entamait parfois une
conversation avec le factionnaire et ces duos nocturnes faisaient la
joie des salons mconnais.

Sa fille tait  vingt ans une merveilleuse crature: M. Durault, qui a
tenu entre les mains sa miniature excute  l'poque, et mme un de ses
souliers de bal, affirme que le portrait laiss d'elle par Lamartine
est fort ressemblant et que sa beaut pensive, sa taille mince, sa
dmarche svelte, la grce de ses bras, l'inimitable dlicatesse de ses
pieds, la langueur morbide de son cou, son sourire  la fois charmant et
mlancolique sont autant de dtails fidles et qui n'ont pas t
exagrs par le pote.

Les jeunes gens se rencontrrent en soire,  l'un de ces bals o nous
avons vu frquenter le jeune homme pendant l'hiver 1810-1811. Dans les
_Mmoires indits_, Lamartine n'a nomm leur htesse que de son
initiale: c'tait Mme de la Vernette, femme de Pierre-Bernard de la
Vernette, ancien capitaine au rgiment de Navarre et chevalier de
Saint-Louis, qui, trs mondaine et lettre, recevait dans ses salons
l'lite de la socit de la ville; les jeunes dansaient, disaient des
vers; les hommes causaient littrature et politique: un soir, Henriette
Pommier dont la voix tait fort belle se mit au piano, et Lamartine cda
au charme[188].

[Note 188: Les _Mmoires indits_ nous apprennent qu'un certain M.
F. C., domicili  Saint-Clment-ls-Mcon, aurait jou un rle assez
trange dans l'aventure, soit qu'il favorist les entrevues des jeunes
gens chez lui, soit qu'il se propost comme ambassadeur. Les souvenirs
de Lamartine sont-ils en dfaut sur ce point? Il n'y avait en effet, en
1811, aucun M. F. C., propritaire  Saint-Clment.]

C'est au dbut de fvrier 1811 que Guichard reut la confidence de cette
passion naissante[189] et il faut noter que, d'aprs la
_Correspondance_, l'austre Virieu ne fut pas tenu au courant de tous
les dtails de l'aventure.  cette date, l'amoureux n'avait pas encore
os se dclarer et le roman en tait d'ailleurs  ses premires pages,
puisqu'il annonait  son ami qu'il allait faire un de ces jours une
pathtique dclaration et serait ensuite soulag en grande partie.
Mais, incapable qu'il tait de se matriser, les salons de Mcon
commencrent  s'tonner de son assiduit auprs de la jeune fille.
Faut-il croire ici que l'oncle, connaissant le caractre fantasque du
neveu, ait tent une diversion en le faisant admettre  l'Acadmie de
Mcon malgr ses vingt ans[190]? L'hypothse n'aurait rien
d'invraisemblable, en tenant compte des ides de Louis-Franois, qui
jusqu'ici n'avait gure encourag les gots littraires de l'adolescent.
Quoi qu'il en soit ce fut peine perdue, sa devise du jour tant: _Rien
ne m'est tout_ (?), _tout ne m'est rien_[191]. Sa dtresse, qu'il
exposait avec complaisance, entra alors dans la phase mlancolique:
Ossian, Young et Shakespeare voisinrent sur sa table et il errait, 
l'en croire,  travers la campagne avec son chien, pleurant comme un
enfant  la lecture de Sterne[192]. Virieu--qui semble ignorer encore
les causes de cette nouvelle dsesprance--s'en inquita et lui arracha
le serment de ne pas mettre fin  ses jours, ce qui lui fut accord
somme toute avec assez de bonne volont[193].

[Note 189: _C._, I, p. 289-90, du 1er fvrier 1811.]

[Note 190: Sur Lamartine  l'Acadmie de Mcon, cf. Reyssi (_op.
cit._), qui a publi les procs-verbaux de sa rception, et le _Compte
rendu_ des travaux de cette socit pour 1811, o l'on trouve une
analyse de son discours; il avait pris pour sujet: De l'tude des
langues trangres.]

[Note 191: _C._, I, p. 291, du 24 mars 1811.]

[Note 192: _Id._, _ibid._]

[Note 193: _C._, I, p. 291, du 24 mars 1811.]

Il faut croire que mars avait vu sa dclaration; le 2 avril, en effet,
il crivait  Guichard une lettre enflamme: Oui, mon ami, plains-moi,
pleure sur moi! je suis bien digne de quelque piti. J'aime pour la vie,
je ne m'appartiens plus et je n'ai nulle esprance de bonheur
quoiqu'tant pay du plus tendre retour; tout nous spare, quoique tout
nous unisse, je vais prendre incessamment un parti violent pour obtenir
sa main  vingt-cinq ans[194]. Le parti violent fut de s'ouvrir  la
famille de ses projets, et l'on peut penser, comme il l'a dit, qu'ils
furent mal accueillis. Il tait sans position, la dot de la jeune fille
assez mince, et l'alliance Pommier ne tentait gure l'aristocratique
Louis-Franois. Les Lamartine furent inbranlables, et il n'obtint pas
mme, cette fois, la demi-promesse qu'on lui accordait d'habitude, en
laissant au temps ou  quelque nouvelle chimre le soin d'apaiser son
imagination.

[Note 194: _Id._, p. 296, du 2 avril.]

Voici pourtant chez lui l'indice d'une passion srieuse: malgr tout son
amour de l'indpendance, crivait-il  Guichard, il se dcidera 
travailler[195]. Le projet tait encore assez vague puisqu'il s'agissait
de solliciter  l'automne un emploi quelconque dans le gouvernement.
Mais l'intention connut mme un semblant d'excution. Le 24 avril, sa
mre a en effet not qu'au cours d'une visite  Champgrenon chez les
Rambuteau il se fit prsenter au comte Louis de Narbonne, ministre de
France en Bavire, qui le reut avec amabilit et l'engagea  venir 
Paris, o il lui trouverait une situation. Tout cela peut avoir plus de
danger, peut-tre encore, que d'utilit, ajoute Mme de Lamartine.
Ainsi, bien qu'elle semble s'tre fait un scrupule de rester neutre dans
la question,--c'est la seule allusion  Mlle Pommier que l'on
rencontre dans son journal--on voit qu'elle n'tait pas favorable  ce
mariage et prfrait encore voir son fils inactif.

[Note 195: _Id._, p. 296-97, du 2 avril 1811.]

La rsistance qu'il rencontrait ne fit qu'aggraver, comme toujours, son
exaltation, et il dcida d'employer la suprme ressource: ne pouvant
rien obtenir qui lui donnt l'assurance d'une libre aisance, il
entrera dans l'arme et essaiera de se faire tuer, ou du moins,
ajoute-t-il prudemment, d'acqurir un grade qui le fera vivre, sa femme
et lui[196]. Il disait _sa femme_, parce que je la regarde comme telle
et que rien au monde ne peut nous sparer.

[Note 196: _C._, I, p. 296-97, du 2 avril 1811.]

L'affaire devenait srieuse, mais les Lamartine tinrent bon. Usant d'une
tactique qui leur avait dj russi, ils l'expdirent bon gr mal gr 
Montculot vers la fin d'avril. Le 20 mai il tait de retour, dgot de
la Bourgogne qu'un tendre attachement ne parvenait mme pas  lui
faire aimer, toujours cruellement amoureux[197], et proclamant tout haut
l'ternit de ses sentiments en mme temps que la barbarie de sa
famille.  l'en croire mme, Mme Pommier serait venue alors trouver
les Lamartine pour leur soumettre avec beaucoup de loyaut une lettre
d'Alphonse  _sa femme_, o il jurait que rien ne pourrait les dsunir.
 tout prix, cette fois, il fallait l'loigner; mais sur ce point il
tait intraitable,  moins, sans doute, d'une occasion exceptionnelle.
Il s'en prsenta une qui le fit rflchir.

[Note 197: _C._, I, p. 299, du 20 mai.]

       *       *       *       *       *

Le 22 mai, Mme de Roquemont et sa fille Mme Haste, qui revenaient
de Paris, s'arrtrent quelques jours  Mcon. Mme de Roquemont, de
tout temps la confidente de sa cousine, fut mise au courant de la
situation: Mme de Lamartine lui reprsenta la maladie de nerfs
d'Alphonse, la vivacit de son ge et son imagination, en mme temps
que ses consquences actuelles. Mais que faire? elle ne voulait pas
entendre parler d'un long voyage sans contrle possible, et prfrait
encore le voir  Mcon prs d'elle; que deviendrait-il, une fois seul,
avec cette imagination ardente?

M. et Mme Haste, prts  partir pour l'Italie, s'offrirent alors avec
beaucoup de bonne grce  tirer leurs cousins d'embarras en emmenant le
jeune homme avec eux, et tous les Lamartine furent d'accord pour saisir
une telle occasion; les deux oncles et les trois tantes fournirent
chacun vingt-cinq louis, et cette fois avec empressement, tandis que le
pre compltait de son mieux la somme ncessaire. Le plus difficile
restait  faire: il s'agissait maintenant de dcider le jeune amoureux.

Au premier mot qu'on lui en toucha, il n'eut pas, d'aprs sa mre, la
moindre hsitation, et sauta littralement de joie. Depuis deux ans
l'Italie tait un de ses rves, et il sacrifia sans regret l'autre pour
celui-l, plus neuf et immdiatement ralisable. Il faut bien que je
rompe les liens les plus doux, crit-il aussitt  Guichard, que je me
condamne pendant sept ou huit mois  une douleur mille fois pire que la
mort, que j'abandonne tout ce qui m'est le plus cher dans le monde aprs
mes deux amis. N'en parlons plus, ne rouvrons pas les blessures trop
fraches et trop cruelles[198]....  Milly on pouvait respirer, car la
diversion tait trouve.

[Note 198: _C._, I, p. 310, du 10 juin 1811.]

Certes, dans l'intention un peu excusable de ne pas paratre trop
inconstant aux yeux de Guichard qui avait reu la confidence de ses
dsespoirs, son ancienne passion figurera par des rappels de ton dans
les premires lettres d'Italie:  mon cher ami! tu ne sais donc pas
tout ce que j'ai laiss en France? s'criera-t-il lyriquement; tu ne
sais donc pas que toute esprance est morte dans mon coeur et que, plus
 plaindre que Saint-Preux, je n'aurai connu qu'une passion sans aucune
jouissance, et qui va me prcipiter dans un abme sans fond[199]? Les
lettres  Virieu sont d'une autre dsinvolture: Que de larmes vont
couler! lui dit-il, combien j'aurai d'assauts  soutenir pour ne pas me
ddire! mais j'ai du coeur (!) et toutes les Armides de ma patrie ne
retiendront pas un pauvre chevalier qui va courir les aventures[200].

[Note 199: _C._, I, p. 323-24, du 13 oct. 1811.]

[Note 200: _Id._, p. 306, du 30 mai 1811 o l'on trouve: ...Une
occasion charmante et unique s'est prsente: ils l'ont saisie et, tout
malheureux que je me trouve de quitter pour sept ou huit mois, tout ce
que j'aime, j'en profite. La fortune ne sourit pas deux fois dans la
vie, et l'occasion n'a qu'un cheveu. Toute la lettre est d'ailleurs
incroyable de contrastes et quelque peu incohrente.]

Le moyen, en effet, de rsister au plaisir trs littraire d'aller
traner sa mlancolie sous le ciel de Rome ou de Florence? Bien avant le
dpart, l'amour d'Henriette n'tait plus qu'un souvenir, et rien ne
peint mieux cette extrme mobilit de sentiments, cette me changeante
et si vite rassasie, soumise qu'elle est  toutes les influences
extrieures, cette imagination vagabonde que rien ne peut fixer.

L'imagination qui venait en effet de jouer le premier rle dans cette
aventure va trouver un aliment nouveau dans ce projet de voyage. Tout y
sera prvu minutieusement, organis d'aprs un plan, rigoureux et prcis
au dpart, mais qui, pas davantage que les prcdents, ne rencontrera
d'excution. C'tait l son vritable plaisir, et la ralisation lui
importait peu. Un jour, il demandait  Virieu des recommandations pour
des gens instruits ou des maisons agrables[201], un autre il
chafaudait les travaux les plus magnifiques: Moi aussi, je ferai mon
voyage, mon itinraire, s'exclamait-il en voquant ses souvenirs
littraires; et il devait revenir parlant l'italien le plus pur et le
grec[202].

[Note 201: _C._, I, p. 306, du 30 mai 1811.]

[Note 202: _Id._, _ibid._]

Tous furent enchants de cette diversion inespre. Mais la mre avait
fini par acqurir un peu d'exprience de son fils; elle saisissait bien
les motifs de ce revirement soudain, et lorsqu'elle crivait: Ce voyage
est au moins trs utile en ce moment pour occuper l'activit de sa tte
et de son imagination de vingt ans, elle voyait juste, l'imagination
seule tait responsable; craignant mme que ce beau feu ne s'teignt
comme les autres elle pressa le dpart et l'expdia  Lyon le 1er
juillet. Enfin, note-t-elle ce jour-l avec soulagement, tout a fini
par s'arranger  notre satisfaction et surtout  celle d'Alphonse.

Ainsi se termina ce petit roman dont Vignet, tonn d'un si rapide
oubli, lui reprochait au retour de Naples d'avoir perdu la mmoire[203].
La fin en est conforme  ce qu'il a racont: le 25 aot 1813, Henriette
Pommier pousait  Mcon Jean-Baptiste Leschenault du Villard ancien
capitaine de chasseurs, sans que son premier et volage fianc s'en soit
dsespr; il tait alors  Paris o d'autres plaisirs avaient remplac
cet innocent commentaire de Jean-Jacques. De part et d'autre les deux
familles avaient tenu peu compte de ces enfantillages, puisque
Franois-Louis de Lamartine fut tmoin au mariage de la jeune fille.

[Note 203: Cf. _Correspondant_, _op._ _cit._]

Henriette vcut aux environs de Mcon, et elle repose aujourd'hui dans
la petite chapelle triste de la demeure o elle coula des jours sans
histoire. Regretta-t-elle, aux heures triomphales que connut Lamartine,
de ne pas partager sa gloire et de n'avoir pas ralis son rve de jeune
fille? La postrit, elle, n'a pas  le dplorer: Lamartine mari 
vingt et un ans n'et pas t le pote des _Mditations_.




CHAPITRE III

LE VOYAGE D'ITALIE


Le voyage d'Italie, suite imprvue mais agrable de tant d'infortunes,
n'eut pas sur le dveloppement potique de Lamartine l'influence qu'on
lui a trop souvent prte.

Florence et Rome taient pourtant le cadre parfait d'un amour malheureux
et le soupon de mlancolie qu'il emportait avec lui tait  l'poque un
lment indispensable pour goter pleinement le charme des ruines et des
monuments. Au fond, ce voyage tait trs littraire, ce qui l'enchanta,
tout pntr qu'il tait alors de l'Oswald de _Corinne_. Mais il partait
pour l'Italie en touriste, le crayon  la main, plus soucieux au dbut
de chercher des impressions que de les laisser venir  lui
d'elles-mmes; sa _Correspondance_ et son bref carnet de voyage sont l
pour en tmoigner. Huit ans plus tard, Lamartine mri et dsenchant et
t sduit par bien des dtails qui en 1811 le laissrent indiffrent.
Ce qu'il aima surtout dans ce sjour fut l'indpendance qu'il lui
procura; les nuances, la posie un peu triste des choses lui chapprent
compltement. Parfois on rencontre dans ses notes quelque froide
rminiscence de Chateaubriand ou de Volney dont sa prose essouffle
essaye en vain d'imiter le rythme;  Naples enfin, la contrainte qu'il
s'tait impose lui devint insupportable et il abandonna Ptrarque,
qu'il s'efforait de lire sans y comprendre grand'chose[204]; gris de
lumire et de libert, il fut jeune, insouciant, avide de plaisir et se
laissa vivre indolemment. Nous retrouverons cet tat d'me en 1822:
_Ischia_, _Philosophie_, _le Pass_, la suave _lgie_ des Nouvelles
Mditations, appartiennent  la mme inspiration que l'_Hymne au
Soleil_, _ Elvire_ et _le Golfe de Baia_.

[Note 204: _C._, II, p. 15, du 28 mars 1813.]

Sans doute, on peut faire avec justesse des rapprochements entre divers
passages du _Carnet_ et certains fragments des _Mditations_; mais ces
rminiscences nous paraissent trop directes, surtout si l'on tient
compte du peu de prcision de Lamartine, pour ne pas admettre qu'ayant
eu en 1819  dcrire quelques monuments ou aspects d'Italie, il ait
alors fait appel  ses notes de voyage, rdiges autrefois dans un vague
but littraire. Quoi qu'on puisse dire, Ptrarque et Lamartine n'ont pas
de rapports. Ptrarque chanta l'amour idal; aprs _le Lac_, Lamartine
pleura l'amour impossible et par la force des choses finit par tourner
au ptrarquisme, ptrarquisme infiniment plus humain, pourrait-on dire,
que celui du matre italien. Du fait que nous possdions un petit
Ptrarque ayant appartenu au pote, dont un sonnet au moins fut traduit
par lui, il serait imprudent de conclure  une influence aussi profonde
que celle d'Young, car les traductions de potes trangers, auxquelles
il s'astreignit souvent dans sa jeunesse, ne furent jamais pour lui que
des exercices de versification. Il n'existe dans son oeuvre aucune
ambiance italienne mlancolique ou douloureuse, car il ne connut
l'Italie qu' des moments d'accalmie et d'insouciance o ses matres
furent Horace ou Catulle et non pas Ptrarque.

En 1811, Lamartine quittait la France obsd par les souvenirs de
Chateaubriand et de Mme de Stal et cet tat d'esprit persista
pendant la premire partie du voyage;  Rome, on voit par le _Carnet_
qu'il commenait dj  lutter contre eux;  Naples, enfin, il s'en
libra compltement et ses vingt ans reprirent le dessus. Il
s'abandonna, bloui, enchant, et au thme de la vie trop longue succda
celui de l'heure trop brve. Il est regrettable qu'il ait brl plus
tard toutes les posies crites  cette poque, mais cet autodaf
indique qu'elles devaient diffrer de sa seconde manire; pourtant les
trois _Mditations_ que nous avons nommes, les seules qu'il conserva,
prouvent suffisamment qu'au cours de ce sjour en Italie il lut, gota
et comprit surtout les lgiaques latins.

Lamartine et ses compagnons de route quittrent Lyon le 15 juillet et la
veille Mme de Lamartine crivait dans son journal:

Alphonse doit demain partir pour l'Italie; ils vont en voiture 
Livourne o M. de Roquemont a une maison de commerce; ils y resteront
deux  trois mois. De l, ils iront  Rome et peut-tre  Naples. C'est
un charmant voyage pour mon fils et j'espre qu'il sera profitable  sa
sant qui n'est toujours pas trs forte. Mais il sera au moins trs
utile en ce moment pour occuper un peu l'activit de sa tte et de son
imagination de vingt ans.

 Chambry o il s'arrta trois jours, il rencontra Virieu et se rendit
avec lui en plerinage aux Charmettes[205]; puis, les voyageurs prirent
le chemin de Livourne en passant par Turin, Milan, Bologne, Parme et
Florence[206].

[Note 205: _C._, I, p. 316, du 8 sept. 1811.]

[Note 206: _Id._, p. 318, _id._]

Les premires impressions sont assez dcevantes: Ah! le triste pays que
l'Italie, crit-il  Virieu, si on veut y vivre avec les vivants! aucune
politesse, aucune prvenance, personne qui rponde aux vtres. Voil du
moins ce que j'ai vu jusqu' Bologne. Quand je trouve un Franais, je
l'embrasserais volontiers. Je parle  tous nos soldats que je rencontre,
ils sont plus aimables qu'un seigneur italien[207]. Il oubliait qu'tre
Franais,  cette poque d'oppression franaise, n'tait pas un titre
de recommandation  l'tranger.

[Note 207: _Id._, p. 314, s. d.]

Arriv  Livourne au dbut de septembre, il demeura deux mois dans cette
ville anti-artistique s'il en fut, assez dsabus et regrettant comme
toujours ce qu'il avait fui si joyeusement[208]. Pendant que M. Haste
s'occupait des affaires de son beau-pre, il poussa quelques pointes 
Florence,  Pise,  Vienne, guettant l'arrive prochaine de Virieu pour
entreprendre le voyage de Rome[209]. Mais celui-ci se faisait attendre
et un vnement imprvu vint encore retarder le projet. M. Haste perdit
son pre et fut oblig avec sa femme de regagner Lyon sans retard.

[Note 208: _C._, I, p. 316-319, du 8 sept.]

[Note 209: _Id._, _ibid._]

Alphonse est alors rest seul, crit la mre le 9 novembre. Ses oncles
et tantes taient d'avis qu'il revnt aussi, mais nous avons trouv avec
mon mari qu'il serait trop cruel de ne pas le laisser aller jusqu' Rome
dont il est si prs et nous lui avons permis de continuer jusque-l. Il
a aussi demand d'aller passer huit jours  Naples chez M. de
Frminville, auditeur sous-prfet  Livourne, avec qui il s'est fort
li, et nous avons accord. Le seul obstacle  la prolongation de son
voyage est l'argent: ses oncles et tantes ont donn entre eux
soixante-douze louis, et nous, ce que nous avons pu, ce qui n'est pas
bien considrable. Enfin, il mnagera de son mieux pour pouvoir aller
plus loin; cela l'accoutumera  l'conomie dont il avait grand besoin.

Ainsi, grce  l'exquise bont de sa mre, Lamartine triomphait encore;
aussitt il quitta Livourne pour se rendre  Rome o il arriva le 1er
novembre, sans Virieu retenu toujours au Grand-Lemps[210].

[Note 210: _Carnet de voyage_.]

Ici, la documentation devient difficile; nous avons bien plusieurs
lettres de lui qui exposent sa vie et ses impressions dans la Ville
ternelle, mais elles se contredisent parfaitement. Le carnet de voyage
reflte le dsenchantement le plus absolu; la _Correspondance_ est vive,
spontane, pleine d'enthousiasme: c'est que l'un fut crit, on le sait,
avec l'ide vague d'une publication future, tandis que les lettres nous
donnent l'expression de ses vritables sentiments.

La description qu'il a laisse de Rome dans son carnet est sche et
soigne; c'est un tableau banal, sans plus, mais la seule note
personnelle qu'on y rencontre mrite une mention, car elle prouve une
connaissance avertie de la nature perptuellement insatisfaite qu'il
possde. On a vu sa joie enfantine au dpart de Mcon, et tout ce qu'il
a mis en oeuvre  Livourne pour atteindre Rome; une fois au but, voici ce
qu'il en pense: Je m'tais trop accoutum, dit-il,  l'ide de voir
Rome, ce nom-l avait perdu pour moi de son enchantement; je l'avais
prononc trop souvent, l'illusion tait diminue. C'est un malheureux
effet qu'avec mon caractre j'prouve partout et pour tout. De loin
c'est quelque chose, et de prs... c'est moins que ne me promettait mon
imagination qui va toujours trop loin et me mnage sans cesse de tristes
surprises; elle promet plus que la ralit ne peut donner et, ici comme
ailleurs, elle m'avait tromp. Il n'y a pas dans cet aveu que des
souvenirs littraires.

Le reste des impressions de voyage est quelconque, les clairs de lune,
les ombres vaporeuse s'y mlent  des souvenirs classiques et  de
pompeuses rflexions; les lettres ont un autre prix.

Je suis  prsent fou de Rome, crit-il  Mme Haste le 15 novembre;
c'est un paradis pour moi. Le matin, je cours, et j'ai bien de quoi
m'occuper, je vous assure; je dne  quatre heures avec d'aimables
compagnons de course, et puis une longue leon d'italien et puis des
artistes  aller voir, et le spectacle et quelques _converzationi_ ne me
laissent pas une minute d'ennuy.... Florence n'est rien auprs de Rome,
je me pendrais si je ne l'avais pas vue. Je forme l'agrable projet d'y
venir passer une bonne partie de ma vie, c'est le paradis des artistes
et des oisifs[211].

[Note 211: Lettre publie par M. Doumic, dans le _Correspondant_
(_op. cit._).]

Pote et artiste, au sens assez vague qu'il donnait alors  ces
mots, Lamartine ne crut jamais l'tre plus sincrement qu' cette
poque. Artiste, depuis le sjour  Lyon, voulait dire bien des choses:
cela signifiait qu'on mprisait le reste du monde et ses banales
coutumes, qu'on vivait  sa guise, au gr du moment et sans l'accablant
souci du lendemain. Pour tre un parfait artiste, encore fallait-il une
condition essentielle  ses yeux de vingt ans: l'oisivet, la dlicieuse
libert, loin de la famille antipotique.

On retrouve le mme enthousiasme dans une lettre  Virieu; elle est
date du 18 novembre, soit de trois jours seulement postrieure  la
premire; mais comme on relve entre les deux de notables diffrences de
dtails, il devient assez difficile de connatre exactement quel genre
de vie mena Lamartine  Rome:

...Tu sais que je suis  Rome depuis un certain temps, _j'y mne la vie
d'un ermite_, j'erre le matin dans ses vastes solitudes, _tout seul le
plus souvent_; je visite, un livre dans ma poche, ces belles et dsertes
galeries des palais romains, le soir je travaille ou vais visiter
quelques artistes;... _il y a huit jours que je n'ai mis les pieds au
spectacle_. Rome me plat au del de toute expression: son aspect, ses
moeurs, son silence, sa tranquillit me font du bien. Si jamais des
malheurs irrparables m'arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je crois
que c'est le lieu qui convient le mieux  la douleur,  la rverie, aux
chagrins sans espoir[212].

[Note 212: _C._, I, p. 330, du 18 nov. 1811. C'est d'ailleurs un
phnomne frquent dans la _Correspondance_: Lamartine ne se montrait
pas sous le mme jour  Virieu qu' Guichard; mais il tait,
croyons-nous, plus sincre avec Virieu.]

C'est le thme mlancolique du Carnet; mais si les deux lettres
tmoignent de la mme admiration, on voit aussi qu'elles offrent un
certain contraste. Laquelle est sincre? probablement les deux. Comme 
Mcon, Lamartine connut  Rome des revirements soudains, et chaque fois
qu'il exprimait un tat d'me sa bonne foi tait absolue. De son ct,
Mme de Lamartine recevait des lettres fivreuses, et elle crivait le
3 novembre:

Alphonse m'a crit une lettre de Rome, dans le premier enthousiasme,
sur toutes les beauts qu'il voyait. Il tait vraiment enchant, et il
m'a fait partager son bonheur. Si j'tais plus riche, ajoute-t-elle
mlancoliquement, je voudrais aller voir cette ville si clbre, mais je
dois  prsent renoncer  toutes les satisfactions de ce monde.

Ainsi, il semble que Lamartine gota trs profondment la splendeur de
Rome et s'y plut mme au point d'hsiter  partir pour Naples. Il s'y
dcida pourtant  la fin de novembre[213].

[Note 213: _Carnet de voyage_. _C._, I, p. 344, du 8 dc. 1811.]

       *       *       *       *       *

De tout le voyage d'Italie, c'est assurment le sjour  Naples qui lui
laissa les plus fortes impressions. La _Correspondance_, les
_Confidences_, les _Mmoires indits_ tmoignent de l'inoubliable
souvenir qu'il en conserva. Cette fois, les projets d'tude taient
loin, la prose fut abandonne et la posie reprit ses droits: odes
lgres, paennes, latines, pleines de la joie de vivre, qui figurent
par des rappels de ton dans des strophes exquises du _Pass_; par elles
on peut se rendre compte de ce que furent ces premiers pomes, dtruits
plus tard parce qu'ils portaient l'empreinte de la vie indolente et
facile de Naples qu'il gota sous ses deux formes les plus habituelles,
l'amour et le jeu.

Si l'on parvient  combler les lacunes de la _Correspondance_,
manifestement trs importantes pour 1811, il sera alors possible de
connatre en dtail la vrit sur ce sjour  Naples qui demeure encore
trs mystrieux. Peut-tre l'pisode de _Graziella_ contient-il des
morceaux autobiographiques aussi vridiques que _Raphal_, peut-tre les
_Mmoires indits_ sont-ils exacts sur bien des points; actuellement,
pourtant, nous manquons de contrle et, connaissant la potique manire
dont Lamartine a souvent trait ses souvenirs, il serait hasardeux ici
de les accepter  la lettre.

Mais Graziella, nanmoins, n'est pas qu'une hrone de roman. Nous
savons en effet par une des lettres publies par M. Doumic, qu'elle
exista rellement, bien mieux mme, qu'elle porta la premire ce nom
d'Elvire qui devait plus tard immortaliser Mme Charles[214].
Aujourd'hui, le seul renseignement prcis que nous possdions sur la
petite cigarire de Naples est celui-ci: En 1816, Lamartine avait fait
parvenir  Mme Charles quelques-uns de ses pomes; ils faisaient
partie, sans doute, de ces deux volumes d'lgies composes de 1811 
1813, et inspires, prtend Lamartine, par la mmoire de Graziella
dsigne sous le nom d'Elvire. Aussitt, Mme Charles interrogea
Virieu sur cette premire Elvire et celui-ci rpondit avec assez de
dsinvolture: _Oui, c'tait une excellente petite personne pleine de
coeur et qui a bien regrett Alphonse; mais elle est morte, la
malheureuse! elle l'aimait avec idoltrie! elle n'a pu survivre  son
dpart._ Et Mme Charles, en rapportant ces paroles  Lamartine,
ajoute: Oh, mon Alphonse! qui vous rendra jamais Elvire? qui fut aime
comme elle? qui le mrite autant? Cette femme anglique m'inspire jusque
dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous
l'avez peinte et je me demande ce que je suis pour prtendre  la place
qu'elle occupait dans votre coeur.

[Note 214: Cf. R. Doumic, _Lettres d'Elvire  Lamartine_ (1 vol.,
1905).]

De ceci on peut dduire que la fin de Graziella, tout au moins, est
exacte; mais Mme Charles ne s'exagrait-elle pas la passion de
Lamartine pour la jeune fille? Par Graziella, comme par elle plus tard,
comme par toutes les femmes, il se laissa sans doute doucement adorer,
avec quelque cruaut, et quitte  pleurer plus tard ce qu'il avait
perdu.

Lamartine arriva  Naples le 1er dcembre 1811; encore tout bloui
des merveilles de Rome, son intention tait de n'y demeurer que peu de
jours. Log chez un cousin de sa mre, M. Dareste de la Chavanne,
directeur des Tabacs, il pensait s'y ennuyer. Mais, dix jours aprs son
arrive, il reconnut que Rome tait dpasse. Les notes de
voyage--l'itinraire qu'il s'tait impos--furent abandonnes le 13
dcembre, et ses lettres  Virieu montrent  l'vidence l'intensit
voluptueuse des sensations nouvelles qu'il connut sous le ciel de
Naples. Le 15 dcembre, il crit: Je suis ici peut-tre encore pour un
petit mois, et qui sait? peut-tre plus. Je n'ai fait aucune conomie
parce que tant tout seul je n'ai pas le courage d'en faire. J'ai tout
jet par les fentres et je suis  sec[215]. Un mois aprs son arrive
il tait encore soumis au charme, ce qui peut paratre rare chez lui. La
lettre est trop rvlatrice de cet tat d'me pour ne pas la citer:

Sais-tu que dans ma belle indiffrence j'tais tent de ne pas venir 
Naples? J'aurais perdu le plus beau spectacle du monde entier qui ne
sortira plus de mon imagination, j'aurais manqu ce qu'il y a de plus
intressant en Italie pour une tte faite comme la ntre. Les mots me
manquent pour te dcrire cette ville enchante, ce golfe, ces paysages,
ces montagnes uniques sur la terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes
merveilleuses. Viens vite, te dis-je, et tu crieras plus haut que moi.

[Note 215: _C._, I, p. 342, du 15 dc. 1811.]

Je suis solitaire, je vis seul, partout seul, avec mon domestique et un
guide. Je suis mont seul au Vsuve, j'ai djeun seul dans l'intrieur
du cratre, je suis all seul  Pompi,  Herculanum,  Pouzzoles,
partout; demain je vais seul  Baa. Ah! que n'es-tu ici! Pourquoi le
ciel a-t-il refus  mes prires un compagnon tel que toi? mais je me
soumets et me tais. Respectons les dcrets de cette Providence inconnue
que je cherche toujours et que je crois sentir quelquefois, surtout dans
le malheur, Qu'en penses-tu?

Je me trouve en ce moment-ci sans le sol et avec des dettes  Naples.
Je ne pourrai pas en partir si je ne trouvais pas une me _charitable_
qui et la complaisance de me prter quelques ducats. Je ne sais trop si
je les trouverai. Je m'endors l-dessus et fais une dpense de fol en
attendant. Tu ne saurais croire  prsent  quel point je porte
l'insouciance et l'imprvoyance partout, c'est l'air du pays: Je deviens
un vrais lazzarone. J'ai gagn enfin le sommet lev du haut duquel je
vois tout sans que rien m'atteigne. Je dors, j'oublie le beau toscan, le
majestueux romain, je parle napolitain, c'est une autre langue; je ne
fais rien, rien du tout, je lis  peine des btises que j'ai lues cent
fois; je ne vais ni dans la socit ni mme aux thtres; je ne suis
plus qu'un lourd compos de paresse, de mollesse, de fiert et de
petitesse, a m'est gal[216].

[Note 216: _C._, I, p. 343-46, du 28 dc. 1811.]

Ainsi Florence et ses monuments, Rome et ses ruines, tout le charme
mlancolique de l'Italie, cdrent, de son propre aveu, devant le
paysage et le soleil de Naples, _ce qu'il y a de plus intressant en
Italie pour une tte faite comme la ntre_. Ainsi la simple nature
l'emporta cette fois sur le dcor, mais toujours avec l'indispensable
lment sans lequel  ses yeux toute jouissance tait imparfaite: la
solitude. Ainsi l'indiffrence la plus absolue fit vite place 
l'inquitude de cet insatisfait.

 Naples, Lamartine connut les seules minutes d'apaisement et
d'quilibre moral de toute sa jeunesse. Il y lut des btises et en fit
pas mal; il crivit des vers agrables mais dans le got du temps, et il
apparat encore ici pleinement que chez lui, les grandes choses, ne
s'engendreront jamais que dans la tristesse.  ne considrer strictement
que ses rsultats, ce voyage d'Italie ne lui fournit que des thmes
lyriques un peu factices et dpourvus d'originalit; il ne fut jamais
fait pour chanter l'allgresse, mais la douleur.

       *       *       *       *       *

 la fin de janvier 1812 pourtant, il en arriva  tre satur de
plaisirs, sans mulation et sans curiosit pour rien[217]. Sans
l'espoir de te voir arriver, crit-il alors  Virieu, il y a longtemps
que j'aurais secou la poussire de mes pieds. Je suis sans le sol, je
viens de me mettre  jouer, j'ai gagn en deux jours une quarantaine de
piastres. Je vais peut-tre les reperdre ce soir en voulant pousser plus
loin. Je maudis tout. C'tait la raction habituelle; la lassitude
succdant sans transition  l'enthousiasme.

[Note 217: _C._, I, p. 355, du 22 janvier 1812.]

Sous l'empire d'un tel tat d'esprit et dans la situation pcuniaire o
il se trouvait, rien ne le retenait plus  Naples, si ce n'est l'ide de
reprendre sa vie monotone  Milly. Il regagna pourtant la France, mais
sans hte, s'attardant quelques semaines encore  Florence, puis  Rome.
Aprs un court arrt sur les bords du lac Majeur il traversa la Suisse
et arriva  Mcon au dbut de mai[218].

[Note 218: _J. I._, table des matires.]

L'accueil qu'on lui fit fut assez froid; on en trouve la preuve tacite
dans la disparition de quelques feuillets du _Journal intime_, feuillets
qui sont cits  la table du petit cahier avec la mention: _retour
d'Alphonse, oisivet, dcouragement_. Cette mutilation, comme beaucoup
d'autres, est l'oeuvre de Lamartine. Lorsqu'il rdigea  la fin de sa vie
_le Manuscrit de ma mre_, il n'hsita pas, craignant sans doute que la
postrit ne les retournt contre lui,  dtruire plusieurs pages o sa
mre avait not en pleurant toutes les manifestations de son caractre
ombrageux et difficile.

Car le jeune homme s'accommoda mal de la petite vie rgulire et simple
qu'il lui fallut reprendre au retour. Aprs dix mois d'indpendance, le
contraste fut violent et insupportable, d'autant qu'il avait pris en
Italie le got de plaisirs insouponns jusqu'alors et l'habitude de
dpenses qu'il ne pouvait gure satisfaire sous l'oeil svre de l'oncle
de Montceau. Aprs le golfe de Naples et sa lumire, les collines de
Milly lui parurent grises, sans horizon. Il devint sombre, incapable
d'un effort pour se reprendre, s'enferma dans sa chambre  pleurer[219].

[Note 219: _J. I._, 16 juin 1812.]

 traner ainsi son dsoeuvrement et sa mlancolie, il finit par
inquiter mme son pre qui, pour l'occuper un peu et l'attacher
davantage  ce pays qu'il avait pris en horreur, le fit nommer maire du
village[220].  la fin de mai, n'y tenant plus, il se sauva  Montculot,
sa retraite habituelle lorsqu'il voulait vivre avec ses souvenirs, car
le brave abb n'tait pas gnant et le laissait libre[221]. L, il lui
emprunta quelques louis et hant par Paris o il pensait retrouver un
peu des plaisirs de Naples, il partit s'y installer les trois premires
semaines d'aot. En cette saison, la ville tait vide et il s'y ennuya
mortellement[222]. Le 20, on le retrouve  Milly, insupportable  tous,
mme  sa mre qui le trouve nerveux et un peu dur; on devine ce que
un peu dur signifie sous cette plume.

[Note 220: _Id._, 25 juin, et archives communales de Milly. Il
demeura maire jusqu'en 1815, mais s'occupa rarement des affaires du
village, sauf au moment de l'invasion de 1814 o il dut fournir les
rquisitions de l'arme autrichienne.]

[Note 221: _Id._, 27 mai 1812.]

[Note 222: _C._, I, p. 364, du 20 aot 1812.]

Comme toujours dans ces crises, frquentes on l'a vu, depuis trois ans,
il se rfugia dans la solitude, coeur de cette vie trop longue[223].
Puis l'imagination se mit  vagabonder et lui rendit quelque force: il
rva d'un ermitage  la Rousseau o Virieu et Guichard seraient ses
compagnons[224] et, pour se distraire, il rima en quinze jours le
premier acte d'un _Sal_, fuyant le monde non plus cette fois par
timidit, mais par dgot et mpris; le mariage de sa soeur le
drangeait et le cher beau-frre l'ennuyait[225]. Petite vanit
d'adolescent qui vient de dcouvrir le monde et mdit de sa mesquine
province. Il ne faut pas s'exagrer la porte de ce nouvel tat
d'esprit, mais on doit constater seulement qu'au retour d'Italie,
Lamartine souffrit d'une rechute aigu de sa neurasthnie.

[Note 223: _C_., I, p. 364, du 20 aot 1812.]

[Note 224: _Id_., _ibid._]

[Note 225: _Id_., p. 371, du 17 nov. 1812.]




CONCLUSION

LAMARTINE  VINGT ET UN ANS


Les enfants qui naquirent du dbut de la Rvolution  la fin de l'Empire
connurent tous une jeunesse  peu prs identique; elle influera
profondment sur leurs destines futures et dterminera jusqu'en 1830 le
malaise gnral appel romantisme et qu'il ne faut pas limiter  la
seule littrature.

Cette jeune gnration a t juge de trois manires diffrentes, mais
qui toutes se justifient aisment pour peu que nous nous replacions dans
les conditions o ces opinions contradictoires ont t formules.

Aux yeux de leurs parents, gens du XVIIIe sicle et endurcis par les
rudes preuves de la Rvolution, ces adolescents apparatront le plus
souvent comme des incapables et des inutiles, dsarms devant
l'existence, amollis par leur ducation toute fminine et qui rompent
avec les saines traditions de la famille. Les mres les ont levs
jalousement, avec la crainte ternelle de les voir parcourir l'Europe 
la suite du conqurant: ainsi tenus  l'cart de la seule activit que
connurent les hommes d'alors, puisque la politique tait musele, ils se
rfugirent entirement dans le monde de la pense; l'nergie virile
finit par s'user chez cette jeunesse contemplative et cline et leur
me n'exista bientt plus comme volont, mais comme sensibilit.

 leurs propres yeux, ce qu'ils parviendront  voir de plus clair en
eux-mmes sera l'indcision de leur nature, incapable de rien fixer,
droute qu'elle est par le contraste absolu du milieu et de leur
personnalit. Les principes du pass dans lesquels ils ont t levs
leur psent durement, car ils ne cadrent plus avec les conditions de la
vie nouvelle et surtout avec l'me que les vnements leur ont faite. Il
en rsultera un conflit perptuel de sentiments intrieurs, une
incertitude du but  atteindre, en un mot un vritable dsquilibre
moral o le dcouragement et la lassitude finiront par dominer.  force
de ne voir personne autour d'eux rpondre aux passions, d'ailleurs
indcises, qui les tourmentent, ils en arriveront vite  se croire
diffrents du reste du monde, les uns avec orgueil, les autres avec
tristesse; de bonne heure tout effort leur paratra vain, et ils vivront
ds lors entirement en eux-mmes, dans une solitude mlancolique qui
achvera d'exasprer leur sensibilit et de ruiner leur nergie morale.

Aux yeux de la postrit enfin, ils seront des individus encore
hsitants et isols, doutant de leur destine jusqu'au jour o le
groupement en commun les rvlera  eux-mmes en apportant  chacun la
preuve que les sentiments confus et contradictoires qui l'agitent ne lui
sont pas particuliers.

Lamartine  vingt et un ans rsume en lui tous les caractres de ces
jeunes mes inquites o le pass et le prsent se livrent une lutte de
tous les instants.  considrer le romantisme comme une expansion
dbordante de l'individu, il est en date et en fait le premier des
romantiques; il devient au contraire le dernier des classiques si l'on
tudie le mouvement littraire de son poque en tant qu'affranchissement
des vieilles formules. C'est qu'en ralit son oeuvre reflte sa vie
mme, classique de forme, romantique de pense, comme toute son
adolescence o l'on assiste au conflit quotidien de ses aspirations trs
romantiques et de son ducation trs classique.

       *       *       *       *       *

Dans toute destine, il est une part dont l'homme n'est pas responsable,
faite de trois lments infiniment dlicats et qu'il est difficile
d'apprcier  leur valeur. L'un comporte ce que les anctres lui ont
transmis d'instincts ataviques, peu  peu anantis, modifis ou
dvelopps selon les circonstances ou les conditions nouvelles de la
vie; l'autre est l'oeuvre de ceux dont il dpend pendant son enfance et
qui assument la tche de faonner son me au moment o elle est encore
molle; le dernier, enfin, comprend la manire dont la socit
l'accueille le jour o il est forc d'avoir recours  elle, avec
sympathie, piti, mpris ou indiffrence. C'est leur tude que nous
avons tente pour Lamartine dans les pages qui prcdent et il nous
semble que si on voulait maintenant les rsumer brivement il serait
possible de le faire ainsi:

Une hrdit saine et attache au sol natal, foncirement religieuse et
point corrompue par les thories matrialistes du XVIIIe sicle; un
milieu intransigeant et formaliste qui s'efforce de perptuer
tardivement les traditions du pass, et redoute d'autant plus les ides
du temps qu'il les croit issues d'une poque dont il a souffert et d'un
rgime qu'il abhorre; une mre profondment pieuse, aimante et tendre,
mais sentimentale  l'excs, inquite et doutant d'elle-mme; un pre
excellent, quoique indiffrent aux nuances de l'me; un dcor
naturellement mlancolique, mais qui le deviendra davantage encore aux
yeux d'un adolescent avide de sensations nouvelles, de plaisirs et de
libert.

Puis un enfant dont les premires annes ont t assombries et
silencieuses, d'une nature tendre, comme celle de sa mre, dcide et
volontaire, comme celle des Lamartine; une premire ducation toute
paysanne et maternelle, remplace sans transition par l'internat loin du
foyer et dont la contrainte l'affecte profondment; plus tard, des
tudes peu solides et exclusivement religieuses chez les Jsuites de
Belley o s'exalte encore sa prcoce sensibilit.

Enfin,  dix-huit ans, le retour dans la famille, dbut d'une priode de
long dsoeuvrement. Ds cette poque, sinon une vocation littraire trs
nette, du moins une extrme facilit pour la posie; mais aucune
direction dans ses gots qu'il lui faut cacher, aucun plan d'tudes
srieusement organis, en un mot une dpense inutile d'nergie accrue
encore par une imagination impossible  matriser et des lectures
d'autant plus impressionnantes qu'elles sont faites en secret; une me
mobile et pleine de contrastes,  la merci de toutes les chimres,
prompte  s'enthousiasmer mais qu'un rien rebute, et faite de
revirements brusques comme si elle tait perptuellement  la recherche
de l'quilibre qui lui manque; des froissements avec le chef de famille,
dont il sort aigri et dcourag; des amis qu'il voit de loin en loin et
dont le meilleur des confidences s'change par lettres toujours plus
exagres et moins soulageantes que les paroles; quelques amourettes
plus crbrales que physiques, des bauches potiques qui l'enflamment
encore: en tout, enfin, une conception uniquement littraire et
romanesque de l'existence.

La famille s'inquite de ces tendances et commence alors  les combattre
par tous les moyens dont elle dispose; elle dcide enfin de l'loigner,
et c'est le voyage d'Italie pour changer d'air ce grand garon dont
l'oisivet irrite sourdement les siens. Mais les consquences n'en
furent pas celles qu'ils avaient prvues, puisqu'au retour de Naples le
foss va s'approfondir encore entre le jeune homme et son milieu.

Ici se termine la jeunesse de Lamartine; dans une seconde partie, qui
comprendra les annes 1812-1820, nous tudierons prochainement les deux
grandes crises morales qui le mriront en modifiant compltement sa
nature et d'o natront les _Mditations_.

Mcon-Paris, 1908-1910.

* * *




APPENDICE

GNALOGIE ET BIBLIOGRAPHIE DE LA FAMILLE DES ROYS


Descendance d'Antoine Grimod et de Marguerite le Juge.
(Sept enfants.)

Ier Rameau: _de la Reynire_, fondu dans les familles DE MAC-MAHON,
DE ROSANBO, DE LA TOUR DU PIN-VERCLAUSE et DE TOCQUEVILLE.

                    Gaspard Grimod (1687-?),
                    p.: 1 Jeanne Labb (?);
                         2 Marie Mazade (1719)
                    (remarie  Honor de la Ferrire).
                                   |
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    |                   |                  |                   |
_1er lit._            _1er lit._            _2e lit._             _2e lit._
Jean-Gaspard        Marie-Franoise     Franoise-thrse   Marie-Madeleine G.
G. de la Reynire   G. de la Reynire,  G. de la Reynire,  de la Reynire, p.
(1723-1797), p.    p. Jean-Louis      p. Chrtien        Marc-Antoine de
Franoise de        Moreau de Beaumont  Guillaume de        Lvis-Lugny.
Jarente (1753).     (1743).      S. P.  Lamoignon de
    |                                   Malesherbes.
    |                                       |
Alexis-Baltazar                         Marguerite-Thrse
Laurent G. de la                        de Lamoignon
Reynire                                p. Louis le
(1785-1837) p.                         Peletier de Rosanbo.
Adle Thrse                               |
Feuchre.    S. P.  ----+-------------------+-------------------+--------------
                        |                   |                   |
                    Jean-Marie-Louis    Thrse de Rosanbo  Louise-Madeleine
                    de Rosanbo          (1771-1794),        de Rosanbo
                    (1777-1856), p.    p. J.-B.-Auguste   (1771-1856), p.
                    Henriette-Genevive de Chateaubriand    J. Bonaventure de
                    d'Andlau (1798).    (1786).             Tocqueville (1796).
                        |                   |                   |
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    |                   |                   |                   |
Henriette-Madeleine Ludovic de Rosanbo  Louis-Geoffroy de   Alexis-Charles-Henry
de Rosanbo, p.     (1805-1862),        Chateaubriand       de Tocqueville
Charles, marquis    p. Elisabeth-Agla (1790-1878), p.    (1805-1859).
de Mac-Mahon.       de Mnard.          Henriette-Zlie
                                        d'Orglandes.

* * *

IIe Rameau: fondu dans les familles DARESTE, D'HAUTEROCHE, CARRA DE
VAUX, et par les LAMARTINE dans les familles DE CESSIAT, DE COPPENS, DE
LIGONNS, DE MONTHEROT et leur postrit.

Marguerite Grimod,
p. 1 Franois Mauverney;
2 Charles Gavault.
    |
Franoise Mauverney,
p. Charles Gavault
(fils d'un premier lit
du prcdent),
    |
----+-----------------------------------------------------------+------------
    |                                                           |
Franoise Gavault,                                          Marie-Marguerite
p. Jacques Dareste de la Plagne                            Gavault,
(1743).                                                     p. Jean-Louis
    |                                                       Des Roys (1757).
    |                                                           |
----+-------------------+-------------------+------------       |
Antoine Dareste     Marie-Antoinette    Claudine                |
de la Chavanne,     Dareste             Dareste de la           |
p. 1 Jeanne       de la Chavanne, p. Chavanne, p.           |
Palais (1784);      Franois-Pierre     Auguste Vasse           |
2 Charlotte        Boussard            de Roquemont            |
Charvait (1799).    d'Hauteroche (1774) (1782)                  |
    |                                                           |
J.-B. Dareste                                                   |
de la Chavanne                                                  |
(1789-1879),                                                    |
p. Claire-Marie                                                |
Dareste, sa cousine                                             |
(1820).                                                         |
                                                                |
----+-------------------+-------------------+-------------------+------------
    |                   |                   |                   |
Csarine Des Roys,  Catherine Franoise milie Des Roys,    Alix Des Roys
p. Pierre-Benot   Des Roys. p.       p. X. Papon        p. Pierre
Carra de Vaux       Charles Henrion de  de Rochemont        de Lamartine
(1788).             Saint-Amand (1778). (1783).             (1790).
    |                   |                   |                   |
Alexandre           Anglique Henrion   Franoise Papon     Alphonse
Carra de Vaux,      de Saint-Amand      de Rochemont,       de Lamartine
p. Nathalie        (1781-1810),        religieuse.         (1790-1869).
Marchand (1832).    p. 1 Claude                                        S. P.
                    Amable, marquis de
                    Prez;
                    2 Joseph-Marie,
                    vicomte Pernetty.
                                 S. P.

* * *

IIIe Rameau: de Dufort d'Orsay, fondu dans la famille ducale DE
GRAMONT.

                    Pierre Grimod de Dufort d'Orsay
                             (1692-1748),
                    p. 1 Florimonde Savalette (1736);
                    2 Elisabeth de Gourtin (1745);
                    3 M. A. Flicit de Caulaincourt (1748).
                                    |
                            _3e lit._
                    Albert Gaspard Marie, comte d'Orsay (1748-?),
                    p. 1 Amlie, princesse de Cro[:y];
                    2 Josphe de Hoenloe Bartenstein (1784).
                                    |
                    Marie-Albert Gaspard,
                    comte d'Orsay (1772-1843),
                    p. lonore de Franquemont (1792).
                        |
----+-------------------+-------------------+---------------
    |                                       |
Gillion Gaspard Alfred,                 Anna-Ida d'Orsay
comte d'Orsay (1801-1852),              (1802-1882),
p. Anne-Franoise                      p. Hraclius,
Gardiner (1827).                        duc de Gramont
S. P.                                   (1818).
                                            |
------------------------+-------------------+-------------------+---------------
    |                   |                   |                   |
Antoine-Alfred      Antoine-Auguste     Alfred-Thophile    Agla-Ida de Gramont
Agnor de Gramont   de Gramont,         de Gramont          (1836-1875),
(1819-1880),        duc de Lesparre     (1823-1881), p.    p. Thodore,
p. Marie           p. Marie-Sophie    Charlotte-Ccile    marquis du Praz
Mac Kinnon (1848).  de Sgur (1844),    de Choiseul-Praslin (1850).
                    branche teinte     (1848).
                    dans les mles

* * *

IVe Rameau: de Verneuil, fondu dans la descendance de LUCIEN
BONAPARTE, prince de CANINO.

                    Antoine-Franois Grimod de Verneuil
                    (1696-1765),
                    p. Henriette-Adlade de Tilly (1736).
                        |
                    Marie-Gasparde Grimod de Verneuil
                    (1738-1804),
                    p. Jean-Charles Bouvet (1759).
                        |
                    Jeanne-Louise-Bouvet
                    (1759-1817),
                    p. Charles-Jacob de Bleschamp (1777).
                        |
                    Alexandrine de Bleschamp
                    (1778-1855),
                    ep. 1 Henry Jouberthon (1797);
                    2 Lucien-Bonaparte (1802).
                        |
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    |                   |                   |                   |
Charles-Lucien-     Ltitia Bonaparte   Louis-Lucien        Pierre Napolon
-Jules Bonaparte    (1804-1862), p.    Bonaparte           Bonaparte (1815-81),
(1802-1857), p.    Thomas Wyse         (1813-95), p.      p. Justine-lonore
Charlotte Bonaparte (1834).             Marianne Cecchi     Ruflin.
(1822).                                 (1832).    S. P.        |
                                                            Roland Bonaparte,
                                                            p. Marie Blanc
                                                            (1880).
                                                                |
                                                            Marie Bonaparte,
                                                            p. prince George
                                                            de Grce.

* * *

Tableau gnalogique de la famille Des Roys (1500-1790).

Mathurin        Louis        Denis Des Roys            Catherine
Des Roys,       Des Roy,        p.                    Des Roys, p.
religieux.      religieux    1 Claude de Lagrevol;    Pierre Aurelle.
                             2Isabelle Vacherelle.
                                    |
-------+---------------------+------+------------+----------------+----
       |                     |                   |                |
Antoine Des  Pierre Des Roys, Antoine Des Roys Aymard    Marthe Des Roys,
Roys, p.       p. ?        (le jeune),      Des Roys,    p. Antoine
Marguerite de    |            religieux.      religieux.    de Romezin
Jussac           |                                      d'o postrit, teinte
de Baulmes       |                                     u cours du XVIIIe sicle.
(1533).          |
-------+-------------------------------+---------
       |                               |
Sbastien Des Roys,             Claude Des Roys,
p. Claude de Guilhon           mort sans alliance
   (1588).
       |
-------+-------------------+--------------+-------------------------------+
       |                   |              |                               |
Gaspard Des Roys,   Melchior Des Roys,  Marie                   Pierre Des Roys,
p. Jeanne          p. Franoise       Des Roys,                 p. Catherine
de Cohacy (1588)    Faure de Marnans    p. Jean Pollenon             Des Olmes
(sans postrit).    (1619).            d'o postrit.                (1618).
                          |                                               |
-------+---------+--------+-------+-------------+--------------+-----     +
       |         |                |             |              |          |
Baltazar   Marie Des Roys,  Marie Magdeleine Marie Amable Marie Des Roys, |
Des Roys,  p.              Des Roys,        Des Roys     p.             |
p.        Pierre Roche     religieuse.      religieuse   Jacques Rochet  |
Claude     (sans postrit).                                              |
des Olmes                                                                 |
(1650).                                 +--------------+-----------+------+
   |                                    |              |           |
   |                               Philiberte    Claude Des Roys, Jeanne
   |                              Des Roys, p.     mort          Des Roys, ep.
   |                           Louis de Romezin  sans alliance. Antoine Varillon
   |                            d'o postrit.   du Sarzier.    d'o postrit.
---+-+-----------------+---             |
     |                 |              Marie
Pons Gaspard       Cristofle          de Rornezin,
Des Roys,          Des Roys, p.      p. 1 Claude
p.Louise Demeure  Marie de Romezin,  Ferrapie (1685);
(1679).            veuve de Claude    2 Cristofle
     |             Ferrapie (1701).   Des Roys,
     |                                son cousin.
Claude Des Roys,
p. Franoise
Pagey (1717).
     |
Jean-Louis
Des Roys, p.
Marguerite Gavault
(1757)
     |
-----+--------------------+---------
     |                    |
Csarine Des Roys, Alix Des Roys, p.
p. Pierre Carra   Pierre de Lamartine
De Vaux (1788).    (1790).
     |                    |
Alexandre Ca       Alphonse
de Vaux.           de Lamartine.

* * *




Bibliographie des oeuvres de Lyon Des Roys.


L'ILLUSION, vers couronns, in-8 de 6 p. (s. l. s. d.).

L'ANESSE, moralit, in-8 de 3 p. (s. 1. s. d.).

LE TABAC, pome, au Cn D*** fabricant de tabac, in-8 de 5 p. (s. 1.
s. d.).

LA GOMTRIE en vers techniques- _il existe deux ditions de cet
opuscule._ 1: par D. R. ancien doyen de Mortain (?), matre de
mathmatiques.  Paris, chez les libraires du Palais. - Egalit an
IX-1801 (in-8 de 18 p.); 2: par Desrois ancien doyen de Mortain. 
Paris, chez l'auteur rue de la loi maison du Cn Dareste n 74, prs
la rue Feydau, an IX-1801 (in-8 de 20 p.).

EPITRE AUX COMDIENS, par Desroys [_avec cette pigraphe_:] facit
indignatio versum. - Se vend au Palais du Tribunal, galerie de la Foi,
n 50, o l'on trouve la tragdie du Dernier des Romains, la Gomtrie
envers, l'Illusion. An X (in-8 de 6 p.).

EPITRES  Dazincour,  Madame D. L. V. jouant de la harpe, etc., par
Desroys auteur de l'pitre aux comdiens - prix; 50 centimes.  Paris
chez Desenne, libraire du Tribunal, n 2, et chez les marchands de
nouveaut. An X-1802 (in-8 de 8 p.).

LE DERNIER DES ROMAINS, tragdie en cinq actes par D. R. [_avec cette
pigraphe_:] Quam dulcis sit libertas... ostendam. Prix. 1 fr. 65. 
Paris chez Barba et Desenne au septime (in-8 de 74 p.).

OEUVRES DRAMATIQUES de ***. Le dernier des Romains, tragdie en cinq
actes. L'anti-philosophe, comdie en cinq actes et en vers.  Paris an
VIII (1800) (in-8 de 162 p.).




* * *

DU MME AUTEUR


 LA MME LIBRAIRIE

L'Elvire de Lamartine et les Mditations. Un volume.

(_En prparation_.)

1811 10.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--311.





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Lamartine 1790-1812, by Pierre de Lacretelle

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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