The Project Gutenberg EBook of l'Automne d'une femme, by Marcel Prvost

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Title: l'Automne d'une femme

Author: Marcel Prvost

Illustrator: Bocchino

Release Date: June 13, 2007 [EBook #21825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTOMNE D'UNE FEMME ***




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L'Automne d'une Femme

MARCEL PRVOST

L'Automne d'une Femme

Il rvera partout  la chaleur du sein.

ALFRED DE VIGNY.

Illustrations de Bocchino

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

23-31, passage Choiseul, 23-31

Un remarquable roman de moeurs militaires a t publie, il y a quelques
annes, par Mme Claire de Chandeneux, sous le titre: _L'Automne d'une
Femme_. Nous devons a l'obligeance des hritiers de cet crivain le
droit de conserver ce titre pour le prsent volume.

A. L.




 M. LOUIS LEBLOIS


_Je suis heureux, mon cher ami, de pouvoir vous offrir, avec ce roman,
un tmoignage de mon affection reconnaissante. Vous avez pris la peine
de lire, en manuscrit, la plupart de mes livres, et, avec une patience
que ne rebutait aucun de leurs dfauts, vous leur avez fait subir ce
suprme examen, qui n'est vraiment utile que s'il n'est point celui d'un
confrre._

_Vous vous tes ainsi associ  mon oeuvre; elle a bnfici de votre
connaissance des ralits morales, et de votre got si sr.
Puissiez-vous trouver, dans les pages que vous allez relire, un peu de
cette grce sentimentale, de ce romanesque du rel o vous croyez voir,
comme moi, le principal mrite, le plus aimable attrait des oeuvres
d'imagination_.

MARCEL PRVOST.

Mars 1893.




PREMIRE PARTIE




I


 ct des grandes glises paroissiales ouvertes  la prire du peuple,
il est, dans chaque quartier du Paris lgant, des asiles de
recueillement plus discrets, plus intimes, plus luxueux aussi, o la
pit mondaine, lorsqu'elle s'en avise, peut converser avec Dieu. C'est,
pour le faubourg Saint-Germain, le Gsu de la rue de Svres; pour les
Champs-lyses, l'oratoire dominicain de l'avenue Friedland; la plaine
Monceau a les Barnabites de la rue Legendre. Le quartier de l'Europe est
le mieux partag avec la jolie chapelle rococo de la rue de Turin.

Elle appartient aux Rdemptoristes, ordre fminin, fond au dernier
sicle par la marquise de Saint-Yvert-Leroy. Ces religieuses, toutes
recrutes parmi les riches du monde, ne soignent point de malades, ne
visitent point les pauvres. Elles enseignent un petit nombre d'lves,
choisies comme elles-mmes dans la socit; mais leur fondatrice leur a
principalement destin le rle de Marie en la maison de Lazare:
l'adoration aux pieds du Matre divin. Sur l'autel miroitant
d'meraudes,--telle la chsse des rois mages  Cologne,--le cercle ple
de l'hostie luit perptuellement parmi les rayons de l'ostensoir. Elles,
les Rdemptoristes, le corps chastement chemis de blanc, un manteau de
velours bleu, ceint d'or, les revt en face de l'poux: et remplaces
par d'autres lorsque la fatigue les puise, elles demeurent deux par
deux agenouilles en muette prire devant le tabernacle illumin.

Un silence profond s'exhale de la chapelle: sur les murs pais, sur les
portes  matelas, tous les bruits de la Ville se brisent et meurent. La
rue, d'ailleurs, est paisible, au moins dans la portion contigu  la
rue de Berlin, o est bti le couvent.

Il est bien rare, hors mme les heures d'offices, que les bancs de la
chapelle soient vides, et qu'une silhouette de Parisienne ne s'encadre
pas entre les agenouilloirs et les mains-courantes. Elles y viennent
volontiers  pied, comme  un mystrieux rendez-vous qu'il vaut mieux
tenir secret entre Dieu et soi. Quelle femme dans le monde,  Paris, n'a
connu ces brusques -coups de pit, ces retours subits  la dvotion
dans l'effarement d'un dboire de coeur? Oh! les tranges grces
qu'implorent ces mains gantes, entre-closes comme un livre sur les
visages voils, et quels parfums suspects doivent monter au ciel avec
les flammes des petits cierges fichs sur les ifs de l'autel! Quels
appels dsesprs vers l'amour en fuite se mlent aux sincres
jaculations du remords! Et comme il faut l-haut un Dieu indulgent et
intelligent pour trier le bon grain parmi tant d'ivraie!

***

...Ce n'tait pas  coup sr une telle pnitente qu'un coup venait
d'amener  la chapelle de la rue de Turin par cette fin d'aprs-midi
d'octobre, sombre dans la pluie.

 peine entre, elle s'tait agenouille dans l'un des derniers bancs,
sous la tribune, soit qu'elle ft trs presse de prier, soit que, comme
le Publicain de l'criture, elle ne se sentt pas digne de pntrer plus
avant dans la maison de son Seigneur. Depuis de longues minutes elle
restait l, le visage cach dans ses mains, ou bien les mains jointes au
bout des bras tendus, dans la pose de la Batrice de Rosetti, et le
visage lev vers les lumires fixes du choeur. Comme  l'ordinaire,
l'hostie brillait au centre des tiges d'or irradies, et deux statues de
l'immobilit,  genoux sur la dernire marche, en velours bleu ceintur
d'or, fixaient sur elle des yeux d'extase.

La pluie avait dissous les dernires pleurs du jour; le fond de la
chapelle plongeait dans l'ombre. Une converse sortit de la sacristie;
elle tenait dans sa main une hampe  feu: d'un pas de velours elle
glissa de pilier en pilier, allumant furtivement le gaz des lampes. La
dernire allume, juste au-dessus de cette femme qui priait, la surprit,
lui fit brusquement lever la tte. Son regard rencontra les yeux de la
converse; elles changrent un sourire discret de connaissance. Du mme
pas velout, la soeur s'loignait, gagnait les marches du choeur; l'autre
essaya de prier encore, mais la clart subite avait chass le
recueillement avec l'obscurit. Vainement la pnitente voulut renouer le
fil rompu de sa prire; elle y renona et demeura quelque temps 
rflchir, les yeux vagues, la figure bien claire par le globe dpoli
du pilier voisin.

***

L'lgance heureuse de sa toilette, l'art de dcorer sa beaut, la
revtaient de la grce un peu impersonnelle des Parisiennes du monde; et
sous cette patine, l'ge vrai de la femme disparaissait. Pourtant, si ce
n'tait pas une femme trs jeune, c'tait assurment une jeune femme,
mme en de du sens indulgent que Paris accorde  ces mots. Les
cheveux, qu'une imperceptible capote, faite de pervenches entrelaces
autour d'un caduce d'or, couvrait  peine, avaient une franche couleur
de jeunesse, chtains trs clairs, mls de mches dores ou rouilles.
La voilette, teinte de brun, estompait un visage doux, aux lignes
pleines, un peu grasses, voquant par les contours, sinon par la
couleur, ces faces d'Italiennes,  l'ovale large, au fin menton, aux
lvres courtes et paisses, au nez droit, au front bas: le visage des
vierges qui puisent l'eau des citernes  Albano ou  Nemi. Comme il ne
faisait point froid dans la chapelle, la jeune femme avait laiss
retomber son manteau sur le dossier du banc: sa posture dessinait toute
sa forme, riche et dfinitive. Le cou dcouvert, parfaitement blanc,
rejoignait la nuque sous des frisons cuivrs, et le menton par une
courbe un peu amollie, qu'on devinait plus affine nagure, avant
l'enflouement d'un embonpoint lger. Elle portait une robe unie de
foulard prune, et comme corsage une simple chemisette pareille, orne
aux basques, au cou et aux manches, de dentelle noire. La chemisette
drapait la ligne mdiane du dos, l'entre-deux des seins, les bras, et
moulait, dans une ceinture noire, la taille singulirement troite pour
l'panouissement des hanches.

Telle qu'elle tait l, il et fallu un visiteur bien distrait ou bien
fervent pour passer prs d'elle sans lui accorder un regard. Elle tait
la beaut fminine acheve, que les annes chues, ont constamment
perfectionne, remplaant par une affirmation du type ce qui
disparaissait en charme indcis de jeunesse, en grce de bouton. Mais
les yeux surtout attachaient les yeux. L'me y tait pour ainsi dire
affleurante,  la surface des prunelles indfinissables, presque bleues,
point bleues pourtant, de cette couleur pas nomme qu'ont certains
mtaux lorsqu'on les coupe.

Oui, toute l'me de cette femme en prire tait rflchie dans les yeux,
dvoils maintenant, qu'elle levait vers l'Invisible, vers le doux Ami
des inquites, des dsorientes, des dsoles: Dieu paternel aux
amoureuses, qu'elles se plaisent  imaginer, suivant le mot des saints
livres, le plus beau  la fois et le plus tendre des enfants des hommes.
Dans ces yeux brillait une clart d'innocence extraordinaire, illuminant
le visage jusqu' lui donner l'expression juvnile, ignorante, tonne
des petites filles qu'on voit sortir de l'cole, vers l'heure de midi,
bavardant et se tenant par la main. Il y vivait aussi une tendresse
dbordante, le besoin passionn de protger, d'aimer, de rpandre son
coeur en aumne.

La converse, ayant allum tous les globes de la chapelle, s'agenouilla
devant l'autel et y pria quelque temps dans une humble attitude. Puis
elle salua le tabernacle et regagna la sacristie. Le bruit de la porte
referme s'exagra dans le silence de la chapelle: il rveilla la
pnitente de son hypnose. Elle se leva, rajusta son manteau et se
dirigea  son tour vers la sacristie. C'tait une pice lambrisse de
bois clair qui ressemblait  une lingerie; la converse s'y trouvait
encore occupe  examiner des rochets d'enfants de choeur; elle lui
sourit d'un sourire de bienvenue plus franc que tout  l'heure,
qu'autorisait la moindre saintet du lieu: car pour les religieuses, il
est une hirarchie, mme de sourires.

--Bonjour, soeur Zyte. L'abb Huguet est-il chez lui?

La soeur chuchota, comme au confessionnal:

--Je pense... J'ai vu rentrer M. l'aumnier il y a trois quarts d'heure,
et je ne l'ai pas vu ressortir.

--Il peut me recevoir?

--Si Madame veut monter... Mais ce n'est pas l'heure des confessions de
M. l'aumnier.

--Oh! je ne viens pas pour me confesser.

La visiteuse attendit un instant une rponse plus prcise; mais soeur
Zyte, trouvant sans doute qu'elle avait assez parl pour la journe,
s'tait remise  examiner ses rochets et se taisait. Alors la jeune
femme se dcida, et, avec la sret d'allures de quelqu'un qui connat
bien la maison, sortit de la sacristie par la porte oppose au choeur.

La fracheur de la pluie l'imprgna aussitt, lui fit serrer les pans de
son manteau; car la porte donnait sur un petit clotre carr, et l'eau
fouaille par le vent poussait des incursions jusqu'au milieu des
arcades. Le petit clotre dormait sous cette pluie: quatre alles
sables menu, autour d'un carr de buis d'o mergeait la blancheur
indcise d'une statue. Deux autres statues garnissaient des encognures;
 leurs socles on avait accroch des lampes en verres de couleurs. Et le
clotre n'tait clair que par ces lueurs clignotantes et le reflet de
quelques fentres.

La visiteuse courut vivement au bout des arcades, monta un tage. Une
porte matelasse l'arrta; elle l'ouvrit, trouva derrire une seconde
porte en bois plein et frappa.

--...Trez! fit une voix douce, un peu nasale.

Elle entra. Une tte grise apparut derrire un bureau d'acajou, puis un
grand corps se dressa.

--Madame Surgre!... Quelle bonne surprise... Veuillez donc vous
asseoir, ma chre dame.

Le prtre indiqua un fauteuil. C'tait un homme de haute taille,
accusant une soixantaine d'annes, soigneusement tenu. Dans la chambre,
les panneaux peints  la colle, le simple mobilier, le lit de fer
vulgaire entrevu derrire les rideaux de l'alcve, contrastaient avec
les objets trs prcieux dont la chemine, les meubles et mme les murs
taient encombrs. Mme Surgre s'assit. L'abb la regarda  travers
ses lunettes et rpta:

--Quelle bonne surprise! Qu'est-ce qui vous amne  cette heure-ci? Rien
de grave dans votre chre famille, j'espre?

--Oh! non, dit Mme Surgre, seulement je passais rue de
Saint-Ptersbourg, en revenant d'une visite. Je suis entre dans la
chapelle. Soeur Zyte m'a dit que vous tiez l... et...

Le prtre, s'inclinant, acquiesa  cette explication provisoire; il
savait bien qu'il aurait l'autre, tout  l'heure, la vraie: quelque
triste pch de chair, sans doute!... Il l'attendit un instant, puis
comme elle ne venait pas, il rompit le silence.

--M. Surgre ne va pas plus mal?

--Non... La mme chose toujours. Ce temps humide ne lui vaut rien.
Malgr cela il va partir incessamment pour Luxembourg. Vous savez? la
succursale de notre maison de banque de Paris. Il faut qu'il soit l
avant la liquidation de janvier.

L'abb demanda d'un air indiffrent:

--Mais M. Surgre n'est pas seul... Il a bien un associ, n'est-ce pas?
Ce monsieur trs grand que j'ai eu l'honneur d'avoir  ct de moi, 
votre table?... le pre d'une charmante jeune fille, Melle Claire, je
crois?...

--Oui, M. Esquier. Il suffirait parfaitement  mener la banque tout
seul, d'autant que nous avons un administrateur excellent 
Luxembourg... Mais on ne peut pas faire entendre cela  mon mari, il y
met de l'amour-propre et veut tre l.

Le prtre fit un hum prolong qui lui tait ordinaire et qui signifia
clairement, cette fois: Je sais quel homme est votre mari et qu'on ne
le mne pas comme on voudrait.

--Et Mlle Claire, reprit-il, avez-vous eu de ses nouvelles rcemment?

--Elle dne  la maison ce soir.

--C'est juste, fit l'abb en jetant un coup d'oeil sur l'phmride
suspendu au mur... C'est aujourd'hui le premier mercredi du mois, la
sortie des pensionnaires de Sion.

Il toussa, puis reprit, jouant avec un coupe-papier:

--C'est une bien aimable personne: je puis le dire, puisque j'ai eu le
plaisir de faire sa connaissance quand j'ai prch une retraite  Sion.
Trs droite, trs courageuse. Ce sera une grande chrtienne dans la vie.
Elle est un peu votre parente, n'est-ce pas?

Mme Surgre rougit.

--Non. Claire est la fille de M. Jean Esquier, justement, ce grand
monsieur, l'associ de mon mari. Nous sommes de trs vieux amis, pas des
parents.

Elle avait laiss glisser son manteau sur le dossier de sa chaise,
envahie par la chaleur douillette de la chambre. Il y eut un court
silence... L'abb et la mondaine cherchaient un accs vers le vrai
entretien demand par elle, attendu par lui.

Mais cette fois encore ils ne trouvrent point. L'abb dit seulement,
riant comme d'un propos spirituel:

--Alors, vous tes tout  fait en famille, ce soir, place Wagram?

--Tout  fait, rpondit Mme Surgre...

Elle hsita un instant, puis dit prcipitamment:

--Nous avons mme un nouvel hte en ce moment, Maurice Artoy, M. Maurice
Artoy, le fils de l'ancien directeur de la Banque de Paris et de
Luxembourg.

--Celui qui s'est...?

--Oui... celui qui s'est suicid.

--Et le pauvre jeune homme habite avec vous? fit l'abb en marquant
l'tonnement.

--Oh! non. Il habite le pavillon du fond avec M. Esquier.

***

Toutes sortes de lueurs passrent dans les yeux innocents de Mme
Surgre. Elle sentait riv sur elle le regard de l'abb, condens pour
ainsi, dire par les lunettes. Lasse de se contraindre, son inquitude,
son chagrin, ses remords remontrent de son coeur  ses lvres et  ses
yeux; sans un sanglot, elle s'appuya du coude au coin du bureau, et
fondit en pleurs. L'abb Huguet la laissa pleurer quelques minutes. Il
l'observait, il rflchissait. Comme il les connaissait, les pauvres
mes de ces Parisiennes, ballottes par la houle des compromissions et
des lchets ambiantes, sans fond solide o ancrer leurs rsistances! Il
connaissait cette me-ci particulirement, tant le confident en titre
de ses menues fautes, et il l'aimait parce qu'elle se refltait vraiment
dans l'innocence et la tendresse de ces beaux yeux.

Mme Surgre ne sanglotait pas, ne remuait pas. Mme son visage, que
sa main laissait  demi dcouvert,  la lueur de la lampe, tait  peine
rougi par les pleurs.

L'abb Huguet se leva, se pencha, et mettant sa main sur le bras de la
jeune femme:

--Qu'y a-t-il, mon enfant? Vous souffrez?

Dj il tirait d'un tiroir un flacon de cristal rose taill, soulevait
la capsule de vieil argent, car son mtier de pasteur d'mes fminines
l'avait depuis longtemps muni de tout l'attirail destin  combattre, 
calmer les nerfs des femmes.

Mais Mme Surgre fit non de la tte; elle essuyait ses yeux et
souriait dj.

--Merci, je vous demande pardon... J'ai si mal aux nerfs depuis quelques
jours! Il me semble,  certains moments, que j'ai un poids sur le coeur,
une sorte de boule trs lourde qui l'crase, pse sur lui et se soulve
alternativement. Puis cela remonte  ma tte et cela se fond en larmes,
comme tout  l'heure.

L'abb murmura du ton d'un homme qui attend:

--Vous avez raison; c'est nerveux.

Mme Surgre achevait d'essuyer ses larmes. Elle dit:

--Je voudrais justement, monsieur l'abb, vous parler  ce sujet.

La phrase tait vague; l'abb la comprit.

--Est-ce que vous dsirez que je vous entende au saint tribunal?

--Oh! non. Je veux seulement vous consulter, vous demander conseil... Je
suis trs trouble en ce moment.

L'abb vit que des larmes lui remontaient aux yeux. Il lui prit la main.

--Voyons, ma chre fille, ayez confiance... Parlez-moi... C'est le
confesseur qui vous coute.

Et comme pour remplacer le dcor absent du confessionnal, de l'glise
silencieuse et sombre, de la grille qui spare les visages, il loigna
la lampe, modra la flamme, appuyant un mouchoir sur sa tempe, cachant
ses yeux.

--Je vous coute.

Elle parla, entrant dans son aveu par les voies les plus lointaines,
comme font toutes les femmes, s'attardant aux menues circonstances,
glissant sur les faits... Vous savez, mon pre, ma situation vis--vis
de mon mari. J'ai bien souffert autrefois  cause de lui, puis j'ai pris
mon parti de la sparation effective... Sa maladie l'a rendue toute
naturelle. Nous vivons tranquillement l'un prs de l'autre, et la
prsence de M. Esquier, notre ami  tous deux, amortit les chocs. Ce
n'est pas, assurment, le rve du mariage qu'une jeune fille se forme...
mais c'est supportable...

Le prtre doucement l'empcha de s'garer.

--Oui, ma chre fille, je sais tout cela. Eh bien, y a-t-il quelque
chose de nouveau dans votre intrieur? Est-ce que M. Surgre a chang
d'attitude vis--vis de vous? Est-ce que...?

Il avait souponn un instant l'aveu effar d'un de ces retours
offensifs qu'ont parfois les maris vers leur femme longtemps dlaisse:
retours plus redouts de celles-ci que l'abandon et contre lesquels
elles recourent tout d'abord  leurs allis naturels, le prtre et le
mdecin.

Mme Surgre le comprit.

--Oh! non... fit-elle. Grce  Dieu, non!... Elle chercha  reprendre
ses confidences, puis, ne trouvant plus, elle se rsolut brusquement et,
rejetant sa figure dans ses mains:

--C'est, dit-elle... c'est Maurice Artoy, le jeune homme dont je vous ai
parl... le fils de l'ancien associ de mon mari, qui habite le pavillon
maintenant...

Le prtre pensa:

J'avais raison d'abord, dcidment.

Et pour aider l'aveu, il dit tout haut, avec des pauses, avec cette
recherche d'expression o les prtres excellent:

--Ce jeune homme, sans doute, vivant prs de vous, a t frapp par
votre extrieur... sympathique, par votre douceur de caractre, ma chre
enfant?... Il vous a entoure, poursuivie de ses attentions...

Elle le laissait parler, acquiesant par son silence. Ses larmes
schaient au bord des paupires.

--Sans doute, continua l'abb, de cette voix blanche qui dmontise les
mots, les mousse, les annule presque, c'est un jeune homme sans
principes religieux, que la pense de l'adultre (il pesa avec intention
sur ce mot) ne ferait pas hsiter?

Elle l'interrompit vivement:

--Oh! non, mon pre! ne dites pas cela... Je vous assure que le pauvre
enfant n'est pas coupable!... ou du moins je le suis autant que lui...
Mon Dieu! Je ne sais pas comment cela s'est fait. Je l'avais vu plus
d'une fois sans prendre garde  lui. Il vivait  Cannes avec sa mre...

--Une Espagnole, n'est-ce pas? fit l'abb. Une dame trs lgante,
toujours malade?

--Oui; il l'a perdue voil bientt deux ans: a t pour lui le premier
coup. Nous ne l'avons pas revu pendant des mois; il s'tait enfui en
Italie et ne voulait plus revenir. Il est revenu pourtant en fvrier
dernier, et presque tout de suite ces affreux vnements sont arrivs...
la faillite de la banque anglaise o son pre avait de gros capitaux, le
coup de revolver qu'il s'est tir se croyant ruin. Le jeune homme a
tout appris le mme jour. Il est tomb malade; nous l'avons recueilli et
soign.

--Et depuis?

--Depuis, il demeure avec nous, naturellement... ou du moins avec M.
Esquier, et prend ses repas  la maison... Pauvre enfant, ajouta-t-elle
attendrie au rappel de ses souvenirs, si vous l'aviez vu  ce moment-l!
On ne pouvait pas ne pas en avoir piti. Du jour au lendemain la perte
du pre et la ruine,  vingt-quatre ans...

--La ruine complte?

--Non, heureusement. Nous l'avions tous cru d'abord... Mais les crances
ont t payes en partie. Il reste  Maurice douze mille francs de
rente.

--Douze mille francs! s'cria l'abb, mais c'est presque la richesse
pour un jeune homme qui travaille.

--Oh! songez qu'il avait t lev princirement, qu'il se croyait
destin  cent mille francs de rente. On ne lui a pas enseign de
mtier... C'est un artiste... Il compose de la musique, il crit des
vers... Enfin, dsespr, il est tomb malade dangereusement. Une
mningite... Sa convalescence a t longue. Sans y prendre garde, je me
suis attache  lui,  ce moment-l. Quand il fut mieux, nous avons
commenc  sortir ensemble,  passer des aprs-midi ensemble...
Maintenant... il va tout  fait bien... un peu de nervosit,
d'irritabilit, seulement; mais l'habitude est prise, nous ne nous
quittons gure.

Elle s'interrompit. Sa pense errait autour des souvenirs de ces
promenades  deux, Maurice assis contre sa robe, sur la banquette du
coup, le coup suivant au pas les alles du Bois dcouronnes par
l'automne ou fendant droit la foule affaire et gaie, aux abords des
boulevards. La voix de l'abb Huguet, obscurcie par un vrai chagrin,
interrogea:

--Et alors, ma pauvre enfant, vous avez succomb?

Mme Surgre releva sur lui ses yeux innocents, largis par la
surprise.

--Succomb, mon pre?

--Vous vous tes... abandonne...  ce jeune homme?

Elle rpondit: Oh! non! avec un lan si violent, une dfense des mains
jetes en avant si instinctive, que le prtre pensa aussitt: Elle dit
vrai. Les confesseurs, du reste, doutent rarement de la sincrit d'un
pnitent; ils savent que, seul  seul, et sr du secret, le pcheur aime
 crier sa faute.

L'abb prit les mains de Mme Surgre et les serra.

--Ah! mon enfant, je suis heureux de ce que vous me dites l!... Mais
alors, si vous n'avez pas succomb, si vous n'avez pas mme t tente,
ce que je crois comprendre, pourquoi ces larmes... pourquoi?...

Elle, rassrne maintenant, pesait ses mots pour bien prciser sa
pense.

--Mon Dieu, mon pre... c'est vrai que je n'ai pas t absolument
tente... Voyez-vous, il me semble impossible que je succombe jamais de
cette faon-l, impossible... (elle chercha une comparaison) impossible,
comme de prendre chez une de mes amies un billet de banque oubli sur
une table... comme de faire souffrir quelqu'un... tout  fait
impossible. Mais en conscience, ce que je ressens pour Maurice me parat
mal tout de mme, m'inquite et me chagrine. Oh! dire pourquoi, je ne
saurais pas, et c'est pour cela, justement, que je m'adresse  vous...
Je souffre de ne pas distinguer mon devoir... vraiment, je souffre.

--Vous aimez ce jeune homme? dit le prtre.

--Est-ce l'aimer?... je ne suis pas bien habile  dmler ce qui se
passe en moi... Il y a des moments o je me dis: Quelle folie de me
tourmenter! j'aime Maurice comme j'aimerais un fils, si j'avais eu le
bonheur d'en avoir un (et je pourrais presque en avoir un de son
ge).-- d'autres moments, je trouve qu'il y a tout de mme dans mon
affection quelque chose de... pas permis; quelque chose de pareil  ce
que je rvais de ressentir, tant jeune fille, pour mon futur mari... Et
puis, Maurice surtout m'inquite. Il n'est pas raisonnable; il me
demande des choses que je ne dois pas lui accorder.

--Quelles choses? questionna l'abb.

--Mais, fit Mme Surgre en inclinant son visage o une bue rose
s'vapora... il veut, par exemple, garder ma main dans sa main, ou sa
tte sur ma poitrine, ou bien...

Elle hsitait; l'abb suggra:

--Des baisers?

Elle fit un signe de tte affirmatif.

--Mme sur les lvres?

--Non... Jusqu' hier, du moins... Hier, pour la premire fois... Et
c'est ce qui a rveill mes scrupules, je crois.

Il n'insista pas. Ils furent silencieux quelques instants.

--Et ces... contacts vous nervent... physiquement?

--Oui.

Encore une fois le silence plana dans la pice lourdement chauffe.
L'abb Huguet s'essuya le visage, posa son mouchoir sur la table. Mme
Surgre attendait, les yeux attachs  terre.

--Ma chre fille, dit-il aprs un instant de mditation, vous avez une
me droite, et elle vous a inspir de venir me trouver  temps...
Certes, dans votre tendresse pour ce jeune homme, vos intentions sont
pures, j'en suis certain; mais les siennes ne le sont point, n'est-ce
pas? et alors, ou bien vous aurez  soutenir une lutte de plus en plus
difficile, une de ces luttes dans lesquelles une honnte femme laisse 
chaque fois un peu de sa pudeur... ou bien vous succomberez... Oui, mon
enfant, vous succomberez, rpta-t-il en accentuant le mot pour rpondre
 un tressaillement de Mme Surgre... Vous me dites aujourd'hui que
c'est impossible... vous le croyez, vous avez raison. C'est
effectivement impossible aujourd'hui, mais un peu moins qu'hier, et cela
le sera encore un peu moins demain,--jusqu' ce qu'il suffise d'un rien,
d'un choc imperceptible pour vous faire tomber.

Il arrangea symtriquement quelques porte-plumes sur son bureau, puis il
reprit, non sans motion dans la voix:

--Vous tomberez, et ce sera un grand malheur, ma chre fille. Vous avez
su traverser le monde sans rien perdre de votre puret, ce qui est
rare. Vous tes parmi les mes confies  ma direction une de celles 
qui je pense volontiers pour me reposer de toutes sortes de tristes
choses que je vois ou que j'entrevois autour de moi... Je me dis alors:
Celle-l, au moins, est tout  fait intacte, et j'en rends grce 
Dieu. Vous tes reste parfaitement pure et vous y avez eu du mrite,
puisque votre mari n'a pas t pour vous un compagnon fidle, d'abord,
et que depuis sa maladie c'est un infirme dans votre maison... Si
j'apprenais un jour que vous avez cd, comme les autres, il me
semblerait qu'on m'annonce la mort de votre me.

Il avait volontiers ces paroles enveloppantes, ces sortes de caresses
spirituelles, qui troublent les femmes dans leurs nerfs. Mme Surgre
pleurait. Il lui prit la main:

--J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse,
vous non plus. Vous aurez une fivre qui vous obscurcira les yeux; vous
voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous aurez peur
de vous avouer  vous-mme que votre dchance n'est pas, au moins,
paye par du bonheur. Mais vous connatrez de cruels retours sur
vous-mme. Toutes les femmes qui tombent les prouvent, les plus folles
mme. Elles ont beau se monter la tte, s'tourdir, elles se rendent
compte qu'elles _font mal_,  certains moments. Ah! j'en ai vu qui
raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrt de leur conscience,
qui se disaient: Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je
suis libre; ou bien: Mon mari me trompe, ma conduite lui est
indiffrente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidle... O est
le mal?... Et leur raison n'a pas d'argument  opposer. Seulement, au
fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opinitre,
rplique: C'est mal, c'est mal!... et l'on dirait d'un tic-tac
d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit ambiant, mais qui
s'exaspre dans le silence et l'obscurit de la nuit jusqu' chasser le
sommeil... C'est que, malgr tous les raisonnements du monde, il y a
ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, ds qu'il est  lui-mme son
but. L'humanit devine cela vaguement et ne se l'explique point.
L'glise seule tranche la question en disant: C'est mal parce que c'est
interdit... Et des philosophes comme Pascal, aprs avoir fait le tour
de leur esprit, s'arrtent  la raison de l'glise. Voil, ma chre
fille, la dchance dont je ne veux pas pour vous.

Mme Surgre murmura:

--Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon pre, je
le ferai...

Elle tait sincre. Les paroles de l'abb sur la chute possible, sur la
dchance par l'amour, l'avaient pouvante, comme si on lui et montr
un prcipice de boue ouvert devant elle.

--Il faut loigner ce jeune homme!

Elle plit; et son motion fut si violente que ses lvres se tordirent
sans pouvoir prononcer un mot.

--Vous voyez bien que vous l'aimez dj! dit l'abb tristement.

Elle balbutia, sans oser regarder le prtre:

--Mais c'est impossible de l'loigner, mon pre! cela ne dpend pas de
moi. Je n'ai aucune autorit sur lui. Et puis, mme s'il y consent,
quelles raisons donner  mon mari et  M. Esquier, qui dsirent le
garder  la maison?

--Aussi n'est-ce pas  M. Esquier ni  votre mari que vous vous
adresserez... C'est  ce jeune homme lui-mme... Vous lui ordonnerez...
vous le prierez de partir.

--Et s'il ne veut pas?

--Il voudra, si vous lui parlez d'une certaine faon... Reprsentez-lui
que vous tes rsolue sincrement, sans aucun artifice de coquetterie, 
ne jamais lui cder... que ds lors un rapprochement de toutes les
heures ne peut que le faire inutilement souffrir, et que dans l'intrt
de son repos, dans l'intrt de votre rputation, vous lui demandez...

--Pauvre enfant! interrompit-elle, la voix obscurcie par les larmes. Que
va-t-il devenir quand je lui aurai demand cela?...

--Aimez-vous mieux tre sa matresse? dit l'abb.

Le mot la cingla. Elle se redressa:

--Je le lui dirai!

Ses yeux lchrent imptueusement les pleurs jusque-l contenus: elle
pleura  grosses gouttes,  gros sanglots. L'abb Huguet s'tait
approch d'elle, et ne trouvait devant cette grande douleur que ces
mots:

--Ma fille! ma chre fille!

Quand elle parut un peu apaise, il lui demanda:

--Voulez-vous, pour vous fortifier, que je vous donne l'absolution?

Elle rpondit oui, parmi ses larmes; chancelante, elle alla
s'agenouiller sur un prie-Dieu plac prs de l'alcve. L'abb la suivit
et s'assit  ct d'elle.

--Faut-il me confesser? dit-elle.

--Non... Vous n'avez rien de particulier  vous reprocher, n'est-ce pas,
hors les petites ngligences ordinaires et ce que vous m'avez dit?

--Non, mon pre...

--Eh bien, ma fille, faites votre acte de contrition, je vais vous
absoudre...

Leurs bouches dirent des paroles latines, ensemble, lui de sa voix
uniforme de prtre, elle mouillant ses mots de ses larmes, un tel poids
sur le coeur qu'il lui semblait ne pouvoir jamais se relever... Elle se
releva pourtant, absoute. Quelque temps elle demeura  se scher les
yeux devant la pieuse gravure qui surmontait le prie-Dieu, et dont la
vitre miroitante lui renvoyait son image.

Le prtre, pour la laisser rparer son dsordre, s'tait loign et
affectait d'crire, assis  son bureau. Quand elle eut rajust son
manteau, rabattu sa voilette, elle revint vers lui et dit, trs vite:

--Au revoir...

-- bientt, chre madame. Mes respectueux souvenirs  tous, chez
vous...

Ils se serrrent la main. Tandis que l'abb, rest dans sa chambre
douillette, malgr lui cessait d'crire et rflchissait, une certitude
lui venait de la chute prochaine de cette femme, une certitude confirme
par la frquente exprience de telles preuves. Alors  quoi bon ces
discours, ces larmes, cette cruelle et loyale comdie de repentirs et de
fermes propos?

Cependant la pnitente, ayant travers la sacristie et la chapelle sans
s'y arrter, sentait en franchissant la porte de l'glise, en remontant
dans son coup qui repartait sous la pluie, une allgeance, une
libration, comme une fin de cauchemar,  n'tre plus mure dans ce
clotre, hypnotise par ce prtre. Pourtant elle voulait encore, bien
fermement, tenir sa promesse et se dchirer l'me en loignant son aim.

Oh! tnbreux et troubles, nos coeurs humains, mme les plus sincres!




II


DJA le coup traversait le pont de l'Europe, incendi par les reflets
jaunes et mauves de la gare Saint-Lazare, quand elle s'avisa que
vraiment elle tait trop mue pour reparatre chez elle, les yeux
gonfls, les joues brles par les larmes. Baissant la vitre d'avant,
elle dit au cocher:

--Passez chez Moreri, place de l'Opra.

Elle s'tait rappel qu'il n'y avait plus de _ravioli_  l'office, de
ces petits gteaux italiens, faits d'un peu de pte autour d'une noix de
hachis. Car Julie Surgre tait une matresse de maison bien informe,
de celles qui connaissent mieux que leurs gens le service de chacun et
peuvent leur en remontrer. Paresseuse aux choses de l'esprit, lente aux
conversations mondaines qui l'intimidaient et la troublaient, elle
occupait plus volontiers son temps aux soins intrieurs, aux menues
besognes des doigts fminins; et elle y excellait, avec beaucoup de
bonne humeur et de simplicit.

Le coup avait rebrouss chemin, descendant la rue de Londres,
traversant la place de la Trinit. L, il se mit au pas, tant les
voitures se pressaient  l'entre de la Chausse-d'Antin; mme il dut
stationner quelque temps, juste sous le transparent o on lisait en
lettres noires: _Banque de Paris et de Luxembourg_. Julie avait vcu l
les vingt-deux annes qui suivirent son mariage. Maintenant, les
directeurs ayant install place Wagram leur domicile particulier, le
personnel occupait toujours les bureaux de l'ancien immeuble... Le
cheval repartit, au pas. Par les vitres hachures d'eau, Mme Surgre
regardait Paris, l'amusant Paris des jours de pluie.

Depuis plusieurs mois qu'ils sortaient ensemble, en voiture, presque
chaque jour, Maurice lui avait appris  observer cette physionomie
mobile, divertissante et mouvante de Paris; et dsormais il n'tait
gure de coin familier  ces courses quotidiennes, qui ne lui rappelt
les mots du jeune homme devant les rues, les maisons, les gens prs
desquels elle passait nagure indiffrente, comme sans les voir.
Vraiment,  l'heure prsente, il lui semblait qu'elle les voyait avec
les yeux de Maurice. L'esprit de Maurice, plus alerte, avait peu  peu
occup tous les chemins, toutes les issues de son propre esprit; si bien
que la Ville et la vie lui semblaient autres aujourd'hui, intressantes
comme jamais, plus nouvelles mme que du temps o, petite fille, on
l'avait mene pour la premire fois hors de son Berry natal. C'est qu'en
toute chose,  prsent, elle voyait le cher ami, elle voyait Maurice. En
toute chose elle se sentait faire pour lui comme un acte de tendresse,
et c'tait divin, cette possession par une ide unique, qui pour la
premire fois emplissait son coeur puril et maternel.

Elle s'enlisait dans le souvenir des promenades communes, quand, d'un
trait de flche, la pense lui revint de la promesse qu'elle avait faite
tout  l'heure. Voil qu'elle l'avait oublie, reprise  vivre,  aimer,
pass le seuil des Rdemptoristes.

J'ai promis cela, j'ai promis de me sparer de lui, de l'loigner. Mais
c'est affreux! Pauvre chri, lui si nerveux, si prompt  souffrir!... Et
pourquoi le chasser, pourquoi?...

Les raisons lui revinrent, dont Maurice usait pour vaincre ses premires
rsistances:

Prouvez-moi qu'il y a quelque chose de mal dans un baiser?... Vous
souffrez mes lvres sur votre main, devant tous, devant votre mari et
Claire... et vous me refusez vos lvres... pourquoi? Toutes ces
distinctions sont des chimres...

Qui avait raison: l'enfant raisonneur ou le vieux prtre austre?

Il y a quelque chose de mal dans l'amour. Malgr tout, ces mots lui
demeuraient tamps dans le cerveau, seuls de tout le discours de
l'abb. Oui, l'abb avait dit juste. Une voix intrieure, complice de
cette voix svre, prononait le mme arrt.

De nouveau elle sentait sourdre des larmes, quand le coup s'arrta
place de l'Opra. Elle essuya vivement ses yeux. La diversion de la
descente, sous la pluie menue, venait  point pour la calmer.

Dans la boutique, largement claire, beaucoup de passants s'taient
rfugis, grignotant des ptisseries d'Italie et d'Autriche, trempes de
vins lombards ou siciliens. Mme Surgre fit sa commande, choisissant
lentement, dans les coupes qu'on lui tendait, les petits cercles de
pte; et elle gotait la sensation apaisante d'oublier, de rentrer dans
l'existence ordinaire interrompue par sa visite  l'abb.

Remonte en voiture, elle regardait les maisons, les arbres, la
dcoupure du ciel rougetre et pluvieux autour de la lourde silhouette
du cocher; elle regardait cela obstinment, pour occuper sa pense avec
ses yeux, billonnant la voix qui disait: Tout  l'heure, tout 
l'heure... Eh bien, soit, tout  l'heure! Mais d'abord, au moins, elle
allait revoir l'aim: il l'attendait, lisant le _Temps_, dans le petit
boudoir du premier tage, qu'on appelait le salon mousse  cause de la
nuance des tentures. Encore un tournant de rue, puis la station des
voitures, puis la grande troue de la place Wagram, et voici la maison:
les roues frlent lgrement le trottoir, le cheval s'arrte, s'brouant
sous l'averse.

***

...C'tait un vaste htel, au bord d'un jardin touffu comme un bois,
difi d'hier, pour une comdienne clbre, par un directeur amoureux.
L'artiste s'y tait installe, les peintures  peine sches, les
tentures  demi poses; et comme l'htel tait immense, avec des
surfaces inusites  dcorer, des hauteurs de fentres qui dfiaient les
tapissiers, elle avait achev sa liaison avant son installation, et un
matin, tout craquant, le thtre et l'amour  la fois, elle tait
partie, emportant les bijoux, laissant les meubles. Quelques semaines
aprs, les deux directeurs associs de la Banque de Paris et de
Luxembourg achetaient la maison et le mobilier. On annona dans les
journaux cette installation princire; il fallait relever aux yeux du
public une Socit que le suicide rcent de M. Artoy et sa ruine
personnelle avaient discrdite.

L'htel proprement dit, dont la faade donnait sur la place, fut affect
 M. et  Mme Surgre, qui y eurent chacun son appartement spar.
M. Surgre, impotent, incapable de marcher, de monter un escalier,
habita le rez-de-chausse, qui contenait encore les cuisines, l'office
et le logement de Tonia, la nourrice corse de Julie, affecte maintenant
au service de la porte. Le premier tage comprenait les salons, la salle
de billard, la salle  manger, le boudoir mousse. L'appartement de Julie
tait au second, avec la bibliothque et quelques chambres inoccupes.
Un pavillon Louis XVI, maison de campagne de quelque Parisien
d'autrefois, respect au milieu du jardin par les dmolisseurs, fut
rserv  M. Esquier.

Deux portes monumentales ouvraient sur la place Wagram. Mme Surgre
sonna  celle de droite, tandis que le cocher, virant court, criait:
Porte!  celle de gauche.

Tout de suite, sous une marquise, le perron offrait des marches
arrondies, jusqu'au lanterneau du vestibule, vrai vestibule de palais,
avec ses quatre colonnes canneles, les frises des corniches et
l'escalier de pierre  double vole, tendu de tapisseries Renaissance.

Julie monta vite, jetant au passage,  la femme de chambre qui
l'attendait, son parapluie avec un rapide: Merci, Mary.

En passant devant le salon mousse, son coeur battit si fort qu'elle
s'appuya un instant au mur... Il tait l, le pauvre ami; il attendait,
ignorant qu'elle avait tout  l'heure trahi leur tendresse, qu'elle
revenait arme contre lui!... Elle se remit en marche, atteignit sa
chambre. Elle y entra au moment o Mary la rejoignait par un autre
escalier. Tandis qu'on la dbarrassait de ses vtements mouills, elle
pensa avec une nettet absolue, comme si une voix trangre et prononc
les mots  son oreille: Cela ne se fera pas, Maurice restera prs de
moi... certainement!

***

...La glace triple de l'armoire anglaise mirait de la jeune femme ses
paules dcouvertes, ses bras nus, sa silhouette rajeunie par les jupons
courts et le dcolletage du corset. Avec la blancheur sans rides, sans
macules, les courbes solides de ses paules, certes elle tait
infiniment dsirable et charmante. Nagure assez insoucieuse de sa
beaut, elle s'en occupait aujourd'hui pour Maurice, parce qu'elle
souhaitait dans ses yeux la flamme de contentement qu'allumait la vue
d'une robe heureuse, d'une coiffure russie, parce qu'elle voulait
entendre ces mots  mi-voix, quand il s'asseyait prs d'elle  table:
Vous tes jolie; parce qu'elle tait femme aprs tout, encore que sans
coquetterie, sans souci de plaire aux indiffrents. La femme en trouble
d'amour est une fiance; la nature entend qu'elle se pare, qu'elle se
couronne pour l'union prochaine.

***

--Quelle robe Madame mettra-t-elle pour dner?

--Ma robe de grenadine noire, Mary.

Elle portait surtout ces deux nuances, mauve ou noir. Chavannes, le
couturier, prtendait que les couleurs trop claires la grossissaient.
Quant  Maurice, expert en toilettes fminines, il professait l'horreur
des nuances vives dans les appartements demi-obscurs, sous la lumire
rare de Paris.

Lorsqu'elle fut prte, la jupe agrafe, le corsage pingl, elle renvoya
Mary; un instant elle s'agenouilla sur le, prie-Dieu, au chevet de son
lit; et l, rallie par un puissant appel de sa conscience, elle demanda
franchement  Dieu la grce d'tre forte et de faire tout son devoir.
Elle prit heure avec soi-mme: Ce sera aprs le dner, quand Esquier
s'en va et que mon mari dort sur son fauteuil...

Mais une voix appelait, d'en bas, une voix de fillette au timbre musical
et grave:

--Mary!

--Mademoiselle?

--Est-ce que Madame est rentre?

--Oui, mademoiselle, elle descend.

C'tait Claire Esquier. Mme Surgre avait oubli, dans la tourmente
de cette aprs-midi, qu'aujourd'hui, jour de sortie chez les dames de
Sion, Claire devait dner et coucher  la maison. La prsence de la
jeune fille lui fit plaisir, comme si son innocence devait la fortifier.
Brusquement, la porte s'ouvrit; Mme Surgre vit dans la glace la
triple image de Claire, trois jeunes filles identiques, vtues de cet
uniforme sombre dont les couvents se plaisent  endeuiller la jeunesse.

Claire tait grande, moins que Julie cependant, troite de taille et
d'attaches, point encore dessine tout  fait de la gorge et des
hanches. Elle gardait un air de printemps, une sorte de grce purile
par la minceur des bras, du cou, par l'extraordinaire fracheur de la
peau. On la trouvait plutt trange que jolie, la peau trop blanche, les
cheveux trop noirs, les yeux si obscurs que l'iris mangeait toute la
pupille, la bouche rouge et les dents bleutres comme l'ivoire mince.
Elle semblait  la fois dlicate et muscle, volontaire et timide.

Elle dit de sa voix singulire:

--Je ne vous drange pas?

--Mais non. Entre, petite.

Mme Surgre se retourna et embrassa Claire.

Elle aimait bien la fille d'Esquier, son plus cher ami, le tmoin de sa
vie intime depuis son mariage. Quand Esquier devint veuf, Claire
atteignait cinq ans. Julie, qui passionnment et vainement avait rv
d'tre mre, dpensa sur Claire tous les trsors de tendresse que son
coeur tenait en rserve. L'enfant lui rendit son affection, mais elle
n'avait pas le got d'tre caresse et se drobait d'instinct. C'tait
une de ces puriles histoires qui amusent deux gnrations dans une
famille, qu'tant petite, quand des trangers l'embrassaient, elle s'en
allait aprs dans un coin du salon et s'essuyait furtivement les
joues... Aujourd'hui, grande fille,  dix-sept ans, elle ne s'essuyait
plus les joues, mais elle restait d'apparence srieuse, concentre,
parlant peu, jalouse de sa pense, comme intresse par un rve
intrieur, par un secret o elle ne souhaitait point de participant.

En ce moment, attentive, elle regardait Julie.

--Comme vous tes belle! dit-elle.

--Tu trouves?

Mme Surgre se regarda et pensa:

Elle a raison, je suis belle.

Sur ses joues, en larmes tout  l'heure, s'tait pos de nouveau ce
masque que l'habitude mondaine met aux plus sincres, ce masque
ncessaire qui ne laisse rien transparatre de l'intrieure physionomie
de l'me, ni chagrin, ni peur, ni tendresse, rien.

--Et toi aussi, tu es belle, fit-elle en parcourant la jeune fille du
regard. Pour rester jolie, ainsi fagote...

L'enfant rougit.

--Tu seras ravissante quand nous t'habillerons. Toujours pour fvrier la
sortie dfinitive?

--Pour le commencement de mars... oui.

--Cela te fait plaisir?

Elle eut une moue incertaine. Bien vrai, sondant son coeur, elle n'y
rencontrait aucun dsir prcis. Combien de jeunes filles renonceraient
volontiers  connatre le monde, pour ne pas quitter le cher asile de
leur enfance! Claire apercevait seulement, en cette sortie du couvent,
un moyen de voir plus souvent quelqu'un qu'elle avait  la fois le dsir
et la crainte de rencontrer. Mais cela, c'tait son secret.

Elle dclara, du ton dcid d'une femme qui comprend et accepte 
l'avance son rle dans la vie:

--Plaisir ou non, il le faut, n'est-ce pas?

La femme de chambre entrait discrtement:

--Madame, fit-elle, l'Allemande Hlo me dit que Monsieur est en bas avec
M. Esquier et qu'il s'impatiente.

--Vite, Mary, un mouchoir... Claire, va prvenir Maurice qu'il descende.
Il est dans le salon mousse.

Un peu de sang bistra la peau blanche de Claire. Elle hsita.

--Nous le prviendrons en passant, dit-elle.

Elles taient prtes; elles quittrent la chambre, se tenant la main.
Devant le salon mousse, Mme Surgre poussa la porte entre-bille:

--- Maurice, on dne!

Elle semblait parfaitement calme, rassrne par la prsence de Claire.

Maurice se montra aussitt. Elle ne put se dfendre de l'envelopper d'un
regard tendre qui la transfigurait, d'un regard d'amoureuse irrassasie,
souhaitant d'un seul coup boire tout l'tre aim... Petit et mince,
extrmement beau, Maurice semblait, tant le type de son visage
s'imprgnait d'exotisme, quelque prince arabe vtu  la dernire faon
de Londres. Son teint mat s'avivait au noir luisant de ses cheveux, de
sa moustache, de sa barbe lgre; mais deux yeux admirables, aux
prunelles d'ambre clair, donnaient  ce visage d'Oriental la mobilit,
l'inquitude, la nervosit de l'Occident... C'tait un de ces hommes qui
font  la fois envie et peur aux femmes, et qui dans leur vie sont
destins  plus d'admirations que d'aventures.

L'air proccup, mcontent, il salua Mme Surgre, sans rpondre d'un
sourire  son sourire.

--Vous vous tes bien amuse, cette aprs-midi? fit-il.

Le ton de cette phrase condensait toute la rancune garde  son amie
d'avoir refus de l'emmener avec elle, aujourd'hui, et refus mme
d'avouer o elle allait.

Elle rpondit:

--Mais non!--Vous savez bien que j'avais des courses ennuyeuses...

Il ne dit plus rien et suivit les deux femmes. Comme ils atteignaient la
porte de la salle  manger, Claire les prcda; Maurice saisit la main
de Mme Surgre, il la serra d'une pression qui signifiait:

N'importe. Je ne vous en veux pas. Je vous aime.

Elle n'eut pas le temps de rpondre; Esquier venait  elle, et lui
disait d'une voix bourrue et souriante:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'on fait donc l-haut, les trois
enfants? Nous allions dner au cabaret, un peu plus, Surgre et moi.

Son grand corps, vtu d'toffes fines, coupes  son got et hors de
toute mode, barrait l'entre, un corps robuste et pourtant un peu ploy
par la vie, une tte bonne, intelligente et ravage, avec des prunelles
bleues d'enfant, avec des cheveux blonds et gris mls, trs fins, qui
semblaient flamber sur sa tte, une flamme plus drue et plus haute au
milieu du front...

--C'est ma faute, dclara Mme Surgre, c'est moi qui suis rentre en
retard.

Et passant de l'autre ct de la table, tandis que Maurice serrait la
main d'Esquier, elle gagna le fauteuil roulant de M. Surgre.

Servi par une Allemande nomme Hlo, il ne quittait jamais ce fauteuil,
mme lorsqu'il voyageait entre Luxembourg et Paris. L'atroce maladie de
la moelle dont il souffrait avait, en trois ans, raccorni, rduit aux
proportions d'un enfant sa stature vigoureuse de sportsman vtran.
Julie l'embrassa lgrement sur le front, parmi les mches blanches,
nombreuses, mles aux boucles restes noires de ses cheveux. Lui ne dit
rien. Ses yeux seuls remurent, car sa tte ne pouvait bouger sans
souffrance.

Tout le monde s'assit, Esquier  droite de Mme Surgre, Maurice en
face, Claire entre les deux, faisant vis--vis au groupe de Hlo et de
M. Surgre.

Le dner fut morne. Claire parlait peu. Elle se rendait compte que
n'tant pas encore entre dans la vie, elle ne dirait rien d'utile ni de
nouveau sur des gens, sur des choses qu'elle connaissait mal.--Julie,
sentant les yeux de Maurice fixs sur elle, avait trop  faire de
matriser son motion, pour risquer de la trahir par l'embarras de ses
paroles. Quant  Antoine Surgre, il ne parlait jamais  table.
L'Allemande Hlo l'aidait  manger, comme un enfant;  peine pouvait-il
porter les aliments  sa bouche demi-inerte.

Seuls, Esquier et Maurice Artoy causrent un peu; le premier s'efforant
de rompre par l'exorcisme des mots ce sort de tristesse qui pesait sur
la table, l'autre afin de se tromper, se distraire, d'affecter
l'indiffrence vis--vis de Julie. Car sa rancune pour la mystrieuse
absence de l'aprs-midi, bien qu'attnue, ne dsarmait pas. Et Julie le
voyait bien.

Comme elle se sentait reprise  lui, dj, reconquise par son dsir de
lui plaire, et de ne pas lui causer de chagrin, surtout!... Elle le
regardait: une tideur amollissante l'envahissait,  le voir de si prs,
si charmant. Il tait son enfant et son matre, quelque chose de
redoutable et de faible, qu'elle avait besoin d'adorer et de protger.
Elle le contemplait et le trouvait beau. Pourtant, sous la grande
lumire des lampes  flamme double, voici qu'il paraissait plus g que
tout  l'heure, dans la pnombre de l'escalier, plus g mme que ses
vingt-cinq ans. Les cheveux, longs sur les tempes, se clairsemaient au
sommet de la tte; une ride transversale creusait le front; d'autres,
plus menues et sans nombre, griffaient en toile les deux coins des
yeux. La bouche tait dcolore; les dents, parfaitement blanches,
laissaient voir de nombreuses piqres d'or. C'tait un de ces visages de
jeune homme que la moindre inquitude, que le premier excs vieillit de
dix ans en une nuit...

Quand il avait, comme aujourd'hui, ses nerfs et que Claire tait l,
il les passait sur elle, raillant sa toilette, ses travaux, ce qu'elle
apprenait au couvent,--pour quoi il professait du mpris,--s'efforant
de dcouvrir aux rares paroles qu'elle prononait un sens enfantin ou
ridicule. Claire ne se fchait pas, ne ripostait pas  cette escrime, se
contentait de ne pas rpondre, ce qui faisait tomber les mots de
Maurice. Parfois pourtant, elle rougissait, et l'on voyait qu'elle
cherchait  cacher un peu de tristesse. Alors Esquier l'embrassait.

--Ne te fais pas de chagrin pour ce garon-l, petite. Tu vaux mieux que
lui, va, et tu as plus de suite dans les ides, surtout.

Mais aujourd'hui, l'inquitude relle de Maurice lui tait le got de
plaisanter. Il devinait bien qu'un incident grave tait survenu depuis
le matin; un obstacle allait surgir entre Julie et lui... Il rflchit.
Julie avait insist pour n'tre pas accompagne; elle avait tenu bon,
elle qui, d'ordinaire, voulait uniquement ce qu'il voulait. O
pouvait-elle aller pour qu'il ne pt l'y suivre?  un rendez-vous? Il
sourit d'incrdulit.

Un rendez-vous! Ah! non, par exemple, la pauvre chrie... Ou plutt
si... un rendez-vous; mais celui qu'elles regardent comme licite... le
rendez-vous avec le prtre, avec le confesseur... Srement, c'est l
qu'elle a t!

Oui... C'tait bien cela. La veille, il avait commis l'imprudence de
l'effarer en la baisant sur les lvres, pour la premire fois. Sans
doute ce baiser avait ressuscit sa conscience et, tout de suite, elle
avait couru au confesseur. Maurice se rappela le visage de l'abb
Huguet, qu'il avait aperu deux fois  cette table mme. Julie en
parlait volontiers... Que venait-il faire aujourd'hui dans leur amour,
de quel droit se glissait-il entre eux deux, cet tranger? Il le hat un
instant: une de ces haines courtes des nerveux, qui parfois les jettent
au crime... Puis il se rassura:

L'abb est dans son clotre; moi je suis prs d'elle. Nous verrons bien
qui l'emportera...

Le repas s'achevait. On regagna le salon mousse, comme chaque soir.
Depuis l'aggravation du mal d'Antoine Surgre, Julie ne sortait gure
aprs le dner, ni pour le monde, ni pour le spectacle; Esquier
n'acceptait que les invitations forces. Et Maurice, nagure noctambule
professionnel, depuis sa convalescence gotait les soires casanires,
qu'il finissait toujours seul avec Julie, Esquier s'allant coucher tt
et M. Surgre s'endormant ou du moins feignant de dormir, immobile et
les yeux clos, pendant que Hlo,  ses cts, dormait sincrement.

Sur la demande d'Esquier, Claire venait de se mettre au piano, et
Maurice rclamait ironiquement la _Prire d'une Vierge_, quand la porte
du petit salon s'ouvrit.

Le valet de chambre annona:

--M. le baron de Rieu.

Le baron de Rieu, jeune dput d'Ille-et-Vilaine, entra: grand jeune
homme, blond et mince, trs srieux, trs soign, l'air d'un professeur
lgant. Sa venue parut faire plaisir  tout le monde. Il tait en frac.
Il s'avana avec aisance vers Mme Surgre, lui baisa la main, salua
Claire avec la mme correction un peu crmonieuse, puis serra les mains
d'Esquier, et aussi les doigts gourds que lui tendait Antoine Surgre.

--Je viens vous enlever, dit-il  Maurice.

--Oh! cela, fit le jeune homme avec un sourire crisp, voil qui
m'tonnerait, par exemple!

--Emmenez-le, Rieu, fit Esquier. Il est insupportable, ce soir. Il ne
s'interrompt de bouder que pour nous dire des choses dsobligeantes.
Emmenez-le, ou plutt, si vous pouvez, envoyez-le o vous allez et
restez avec nous.

--O donc allez-vous, ce soir? demanda Mme Surgre.

--Je vais  la salle Wagram, o le prince de Cornouailles fait une
confrence contradictoire pour les ouvriers de deux de nos cercles
catholiques.

--Comment, vous l dedans? fit Maurice ddaigneux.

--Oui, moi l dedans. On a dj essay cela dans les glises, et cela a
eu beaucoup de succs.

--C'est insens, fit M. Surgre.

C'tait la premire parole qu'il prononait; sa maladie lui donnait un
accent sifflant qui aiguisait les mots. Ceux-ci, coupant net la
conversation, firent un silence profond.

--C'est insens, rpta-t-il. Avec toutes vos enrgimentations
d'ouvriers, vous facilitez la mobilisation du parti socialiste, voil
tout. Ce sera bien fait: la crise aboutira cinquante ans plus tt.

--Nous l'esprons bien, fit le baron de Rieu.

--Ah! alors!...

--Certes, nous l'esprons. Croyez-vous que nous prtendions empcher une
crise qui est invitable, et en somme lgitime?

--Non, dclara Maurice, vous voulez seulement en tre, voil tout.
Malins! va.

--Nous voulons, reprit le baron, que cette crise soit une volution, non
pas une rvolution. Je n'aperois aucun gosme personnel l dedans.
Nous croyons distinguer la vrit mieux que les humbles que nous
dirigeons: nous tchons de la leur montrer, et accessoirement de leur
faire un peu de bien matriel.

La conversation se poursuivit l-dessus, avec des retours sur le pass,
des arguments tirs de l'histoire. M. Surgre s'y mlait maintenant,
jetant des phrases intelligentes, brves, ironiques, qui crevaient les
phrases un peu rondes et prdicantes du baron. Maurice se passionnait,
changeait d'avis, soutenait un parti, l'abandonnait, puis finalement
oubliait l'entretien en regardant Mme Surgre.  la fin le baron,
s'adressant par politesse  Claire qui coutait silencieusement:

--Et vous, mademoiselle, quel est votre avis? Comment faut-il traiter
les pauvres?

Maurice affecta de rire; Claire, sans se troubler, rpondit:

--Il me semble qu'il faut faire comme papa...

--Et que fait papa, mademoiselle?

--Il les aime, monsieur.

Papa, mcontent d'tre mis en cause, dclara que cette petite ne
savait ce qu'elle disait. Mais tout le monde, ralli, opina qu'elle
avait raison. Tous connaissaient la charit inpuisable d'Esquier.

Mme Surgre rsuma l'opinion commune:

--Oh! le cher associ, lui, c'est un saint. Esquier haussa les paules.
Se penchant vers Julie, il lui dit:

--Si je suis un saint, moi, qu'tes-vous donc, vous, chre amie? Je
tche d'tre un juste. C'est vous qui tes la sainte.

Et, plus bas, il lui glissa dans l'oreille ces mots qu'elle seule
entendit:

--Il ne vous manque mme plus la tentation!

Elle rougit jusqu'aux frisures de son front. Pour la premire fois
Esquier faisait allusion  sa faiblesse; jus-que-l, il n'avait mme pas
paru s'en apercevoir. Elle fut bien aise, pour dissimuler son embarras,
de voir entrer un nouveau visiteur. La haute taille de celui-ci le
faisait paratre mince, il avait des cheveux noirs partags sur le ct;
un binocle fixe dirigeait son regard d'oiseau philosophe; sa tte un peu
petite tait charmante, avec une barbe noire et grise, courte, presque
rase sur les joues, taille en pointe arrondie sous le menton.

On annona:

--M. le docteur Daumier.

Lorrain, comme Jean Esquier, plus jeune que lui de dix ans, leur amiti
ancienne ne s'tait jamais dmentie, ni relche. On aime sans effort,
sur le tard de la vie, les compagnons de son adolescence: c'est un peu
de soi qu'on chrit en eux... Outre cette affection, Daumier et Esquier
se donnaient quelque chose de plus rare: chacun d'eux tait l'homme que
l'autre admirait le plus. Daumier admirait la belle vie d'Esquier,
constamment honnte et bienfaisante parmi le maniement corrupteur de
l'argent. Esquier exaltait le dsintressement de son ami qui, vers la
trentaine, avait abandonn les clientles lucratives pour se vouer  la
science. Aujourd'hui, mari modestement, pre de deux enfants, Daumier
s'isolait sans fonctions officielles, sans traitement, dans son
laboratoire de la Salptrire, o il s'efforait de fonder sur des bases
nouvelles une doctrine de biologie exprimentale. Esprit catgorique,
volont impitoyable affichant le mpris des conventions morales, sans
donner prise  nulle critique sur sa moralit, il tenait, dans la maison
de la place Wagram, ce rle augurai o nos moeurs, par le discrdit de la
foi religieuse, ont lev le mdecin moderne. Maurice Artoy l'estimait
comme un partenaire alerte au jeu des paradoxes; mais la timidit de
Julie le redoutait un peu.

Il salua brivement tout le monde.

--J'ai t appel en consultation, cette aprs-midi, par les chirurgiens
Froeder et Rodin, dit-il, quatre heures perdues  discuter avec ces
entts... Comme j'ai encore  travailler cette nuit, je suis venu ici
pour vous dire bonjour et me changer un peu les ides. De quoi
parliez-vous?

Le baron de Rieu lui expliqua la question en termes subtils. Daumier
rpondit en souriant:

--Ah! le socialisme! Vous en parlez si souvent, de ce fantme-l, que
vous finirez par le faire apparatre.

--Bientt, croyez-vous?

--Mon Dieu... vers la fin du sicle,  peu prs au centenaire des grands
vnements, au plus tard au commencement du vingtime. Voyez-vous, la
proccupation de cette date est dans l'esprit de tout le monde.
L'expression inepte: fin-de-sicle, qui nous horripile partout, en est
le signe. Comme une fivre chronique, mais  longues priodes, la France
et l'humanit sentent passer sur elles ce souffle singulier qui enivra
nos pres il y a cent ans. Vous voyez des gentilshommes, comme le baron,
des bourgeois riches comme Esquier, enrgimenter les ouvriers, prendre
la tte du mouvement du quart-tat. Oui, nous sommes incontestablement
aux limites de deux grandes poques. Pourvu qu'il n'y ait pas de sang
dans le foss qui les spare!

--Oh! mon Dieu, oui! pas de mort, pas de Terreur... Donnons-leur ce
qu'ils veulent,  ces gens-l!...

C'tait Julie qui parlait ainsi: les derniers mots de Daumier lui
avaient suggr la peur des dangers que courrait Maurice, dans une
rvolution,--si sceptique, si ddaigneux du peuple, d'une aristocratie
d'allure si arrogante. Et partie sur cette piste, retourne  son ami,
sa pense ne le quitta plus; elle le regarda parler, sans plus
l'entendre. Hlas!  cet ador, si intelligent, si beau, si aimant, elle
allait faire de la peine!  lui elle allait dire: Partez...
Laissez-moi. Se pouvait-il qu'elle se ft laiss arracher une pareille
promesse? Maintenant, tout ce qu'elle avait promis  l'abb, et les
exhortations de celui-ci, tout cela lui paraissait incroyablement loin,
dans un pass qui ne la regardait plus, dont elle n'tait plus
responsable.

Elle se reprit  couter ce qu'on disait prs d'elle. Comme toujours,
entre esprits clairs, la discussion s'tait vite rduite  la dfense de
principes contradictoires. Le baron de Rieu, philosophe catholique,
sorte de prtre sculier dont la vie prive offrait d'ailleurs, avec ses
doctrines, un rare exemple de conformit, jugea le mal social
ingurissable tant que la religion ne rendrait pas une morale au
peuple.

--Une morale, certes, rpliqua Daumier, la socit en a besoin. Mais
c'est une utopie de vouloir la fonder sur la religion, dont la socit
ne veut plus...

--Sur quoi la fonderez-vous, alors?

--Mais sur les bases mmes o j'ai fond ma morale personnelle; sur
l'accord entre mon intrt et l'intrt de l'espce  laquelle
j'appartiens. Nos deux morales, la vtre, Rieu, catholique pratiquant,
la mienne, positiviste et incrdule, ont-elles des effets si diffrents?
Nous sommes, l'un et l'autre, pour l'honntet contre le vol, pour la
sincrit contre la tromperie, pour le mariage contre le libertinage...
Seulement, vous pensez les choses au nom de prceptes rvls; moi, je
les pense en vertu d'un sentiment irrflchi, mais trs fort, que
j'appellerai l'gosme d'espce, l'gosme spcifique...

 ce moment, Julie s'approcha de Claire:

--Mignonne, lui dit-elle tout bas, n'oublie pas qu'il faut tre debout
de bonne heure, pour rentrer  Sion demain, et qu'il est dix heures
passes.

La jeune fille se leva, tendit son front aux baisers affectueux de Julie
et d'Esquier; elle alla effleurer les mches grises de M. Surgre:
Maurice lui dit un adieu distrait. Puis, saluant d'un geste de la tte
le baron et Daumier, elle sortit. Ce discret mange avait pourtant rompu
l'entretien, rappel  chacun la course de l'heure. Le baron se leva:

--Diable, dix heures un quart! La premire partie de la confrence va
tre finie.

Il prenait cong.

--De quel ct descendez-vous? demanda Daumier.

--Vers l'Arc-de-Triomphe.

--Je vous accompagne.

Esquier se retira peu de temps aprs eux. Bientt Maurice et Mme
Surgre furent seuls, avec M. Surgre immobile, sans doute endormi.

C'tait l'heure o, chaque soir, tous deux gagnaient, dans le coin le
plus recul du salon mousse, un large canap Louis XIV, tapiss de
verdures flamandes, au-dessus duquel formait comme un dais une gerbe
norme de ces plantes singulires qu'on nomme la monnaie du pape. L,
dans la demi-obscurit, leurs mains aussitt s'unissaient... Maurice
s'appuyait contre son amie, le front rfugi, blotti sur son coeur. Et
cette muette caresse, que longtemps Julie s'tait refuse  juger
coupable, durait souvent jusqu'au coucher.

Dj Maurice, assis sur le canap, attendait. Il s'tonnait de ne pas
voir Julie prendre sa place accoutume auprs de lui. Elle feuilletait
une revue, les doigts inquiets, les yeux distraits...

Il appela  demi-voix:

--Y!

Et cette appellation d'intimit, qui d'ordinaire, dans la bouche du
jeune homme, sonnait si doucement aux oreilles de Mme Surgre, lui
blessa le coeur et la conscience, cette fois:

Comme j'ai t imprudente!... je lui ai donn tous les droits sur moi;
sauf la dernire dchance, je lui appartiens. Comment me reprendre 
prsent?

Il fallait s'approcher pourtant, parler  Maurice. Elle implora Dieu,
d'une courte prire.

Elle vint s'asseoir  son ct: lui, aussitt, tendit ses bras, voulut
la serrer, dvor par le pressentiment. Et de fait, elle se rvolta,
recula en balbutiant:

--Voyons, Maurice, soyez sage!

Il recula  son tour, soudain fig, glac par cette parole tellement
imprvue aprs les complaisances que les semaines prcdentes avaient
peu  peu consenties. Ses prunelles se dilatrent, plirent; les mains
poses  plat sur le canap, il sonda du regard les yeux de Julie. Elle
se troublait dj; elle s'effrayait  le voir si boulevers, avant
l'aveu... Elle implorait une inspiration, des mots en mme temps fermes
et tendres, pour lui dire ce qu'il fallait sans trop le torturer. Mais
Maurice ne lui en laissa pas le temps.

--Il y a quelque chose, fit-il. Qu'est-ce qu'il y a?... Oh! je m'en
tais dout tout de suite.

Et comme, montrant le groupe immobile de Hlo et de M. Surgre, Julie
invitait le jeune homme  se calmer, il ajouta avec un geste qui
signifiait l'indiffrence:

--J'en tais sr. Vous avez t rue de Turin, aujourd'hui. Et ce
prud'homme d'abb Huguet vous a tourn la tte. Ah! comme vous m'aimez
mal!...

L'entre-vision du vide qui se creuserait dans sa vie, si la tendresse de
cette femme l'abandonnait, l'effara. Il reprit, replaant clinement son
front sur le sein de Mme Surgre:

--Oh! ne faites pas cela, Y, je vous en conjure; je serais trop
malheureux!

Elle ne se dfendit pas, cette fois. Elle laissa cette jolie tte arabe
s'appuyer sur elle, et comme les doigts de Maurice s'agitaient,
cherchant leurs compagnons ordinaires, elle lui livra ses doigts.

Maurice rptait:

--Dites-moi que ce n'est pas vrai, Y, que rien n'est chang, que vous
ne me repousserez plus comme tout  l'heure?

Quand il lui parlait ainsi avec un abandon, avec des intonations et des
gestes purils, elle ne savait plus se dfendre. Dj sa conscience
complice flchissait, murmurait:

Vois comme il t'aime: c'est un enfant, pas un amant; o est le danger?

Elle eut cependant un ressaut d'nergie et, sans dsenlacer ses doigts,
elle dit:

--coutez-moi, Maurice... C'est vrai, je suis alle aujourd'hui rue de
Turin, et j'ai vu l'abb Huguet. Mais je l'ai fait parce que j'tais
dcide  m'examiner,  me reprendre moi-mme, aprs ce qui s'tait
pass hier, entre nous... Croyez-moi, mon cher ami... Je ne puis pas
continuer de vivre comme je le fais prs de vous... C'est trop prilleux
pour nous deux, et je n'ai pas le droit de disposer de moi.

Elle attendait une objection, une rponse de Maurice... Mais il ne dit
rien, gardant sa pose pelotonne d'enfant boudeur et tendre. Elle
reprit:

--Je me suis promis  moi-mme... bien avant de l'avoir promis ...
(elle hsitait devant ce grand nom que Maurice accueillit par un
mouvement d'paules)...  Dieu... de ne pas vous laisser... et me
laisser... glisser sur cette pente.

Il ne rpondit rien, cette fois encore, pressant seulement les doigts de
son amie. Et sa pression disait: Parlez, parlez; je sais bien que vous
m'aimez, et que, tout de mme, vous tes  moi. Ah! combien c'tait
vrai. En mme temps que les lvres de la pauvre femme dbitaient ces
paroles sages, elle s'pouvantait intrieurement de leur inanit; elle
s'apercevait qu'elles ne convainquaient ni Maurice, ni elle-mme. Hlas!
ils taient trop avant dans l'amour l'un de l'autre; pouvaient-ils, en
un jour, sur un simple effort de volont, ne plus s'aimer?...

Elle tcha pourtant de continuer:

--Je suis la plus faible, mon ami, je le sais. Je n'ai aucune force de
rsistance; tout ce que vous dsirez, je sens que mon coeur se dchire 
vous le refuser... Sauf, cependant, si vous me demandez de ne plus tre
une honnte femme...

--Je vous aime, balbutia Maurice d'une voix imperceptible.

Et comme il levait un peu la tte vers elle, sollicitant une caresse,
elle lui donna seulement ses doigts  baiser. Il les suait l'un aprs
l'autre, comme des friandises. Julie poursuivit, sans apercevoir
l'opposition entre les mots qu'elle disait et les caresses qu'elle
tolrait:

--Peu  peu, nous avons laiss dvier notre affection, mon ami. Moi, je
vous aimais comme une mre: j'ai prs de deux fois votre ge...

--Ne dites pas cela, c'est absurde! fit violemment Maurice. Je ne veux
pas que vous disiez a!

Elle n'insista pas, elle comprit que vritablement elle froissait un des
sentiments les plus susceptibles du jeune homme, qui ne voulait pas la
voir moins jeune que lui-mme. Elle se tut, un moment dsoriente dans
le sermon qu'elle mditait. Maurice, qui la regardait, aperut tout de
suite son avantage.

--Eh bien, soit, fit-il. O voulez-vous en venir? Je ferai ce que vous
voudrez.

Ds qu'il eut dit ces mots, la chose qu'elle allait lui demander lui
parut norme, pas demandable, pas accordable.

Elle hsita, puis prenant son parti comme on se jette  l'eau, et
dtournant les yeux:

--Il faut nous sparer, Maurice.

Des larmes lui montaient aux yeux, de la mme source amre et lointaine
qui les avait panches, tantt, chez l'abb Huguet.

Il devint si ple, qu'elle pensa le voir s'vanouir, entre ses bras, et
ce fut elle, aussitt vaincue, qui l'attira contre sa poitrine et baisa
tendrement son front. Ses larmes roulaient une  une sur ce front, puis
jusqu'aux lvres du jeune homme: elles s'accrochrent aux moustaches et
 la barbe. Elle l'entendit qui murmurait:

--Si vous me chassez d'ici, je mourrai.

Il tait si boulevers, tout son corps semblait tendu par une si intense
crise nerveuse, que ces mots, banals dans une bouche d'amant, avaient le
got pre de la vrit. Tout d'un coup il se dgagea.

--Eh bien! dit-il brivement, c'est dit, je partirai.

Elle murmura: Maurice! toute prte maintenant  se jeter  ses pieds,
 le supplier de se dmentir. Une pudeur puissante, dont rien n'avait
encore triomph, la retint. Elle le vit, comme dans un rve, se lever.

Il rpta:

--Je partirai... demain... c'est entendu.

Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparatre. Elle _se vit_
pleurer: Quoi, il est parti? Ce n'est pas possible... il va revenir...
il va me demander...

Mais non, il tait parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit
la porte du vestibule qui se refermait derrire lui, et les pas sur le
sable de l'alle qui menait au pavillon. Puis ces frlements eux-mmes
s'effacrent dans le silence.

Alors elle sentit qu'on lui tait son coeur, et que pas un instant elle
n'avait cru qu'ils se spareraient. N'ayant plus la matrise
d'elle-mme,  son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir,
par une habitude trangement garde jusqu' ce jour, tendre son front
aux lvres mortes de M. Surgre. Non; elle sortit du salon, monta dans
sa chambre; elle renvoya Mary, jeta  la hte ses vtements, s'abattit
sur son lit. Les pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux,
brusquement taris, s'obstinaient  ne plus couler. Un horrible sommeil
intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice
s'loignant d'elle, s'loignant pour la vie! Pour fuir ce rve, elle
s'efforait de ne pas dormir.

Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et
comment est-ce venu, cet amour?

Il lui semblait qu'elle le dcouvrait, qu'il avait inopinment surgi
d'elle, sans que rien de sa vie passe, si calme, si exempte de pareils
tourments, l'y et prpare...

Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'tait justement cette
strilit sentimentale, tout le pass et tout le prsent, depuis
l'enfance jusqu' la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient
conduite  l'amour actuel. Enfin il tait venu, l'amour, il allait
cueillir son coeur mr pour la grande tendresse dont tressaille une fois
tout coeur fminin.




III


CAR jusqu' ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aim. Son
coeur s'tait panoui, avait mri, toujours apte  l'amour, sans jamais
rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgre tait ne Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une
ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de
l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la
Rvolution. Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le
grand cataclysme, grce  la fidlit d'un intendant: mais autour d'eux
on avait travaill, les propritaires doublaient leur revenu en
exploitant la vigne et les bois; eux continuaient le maigre rgime des
fermages, irrgulirement pays, et vivaient, bon an, mal an, de leur
rapport. Terrs dans leur Berry, ils n'avaient tent ni l'industrie, ni
les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frre de son pre,
avait t prfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut
malheureux: atteint des fivres du pays, il revint traner  Bourges,
chez son frre, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette
contadine de Calvi, qui leva Julie et lui donna le surnom local de Y.

Julie se rappelait son pre comme un gentilhomme de petite taille, sec,
hautain et hargneux, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais,
mme un journal, employant ses journes  fumer des cigarettes qu'il
roulait lui-mme, errant  travers la maison, de la cuisine au grenier,
drangeant tout pour que l'on s'occupt de lui. Mme de Crosse lui
obissait aveuglment: sans beaut, sans grce fminine, sans esprit,
sans volont, le seul trait marqu de cette physionomie mousse tait
une pit absorbante, presque effrayante, qui suffisait  remplir ses
journes d'exercices religieux  domicile, de stations  l'glise. Elle
enseigna  Julie, ne si tendre, un Dieu de Carmlite, matre trs
puissant et trs exigeant, qu'il est fort malais de satisfaire, et
envers qui, malgr tout effort, on est toujours redevable de dettes
ignores.

Telles furent les premires annes de l'enfant, dans le morne htel de
la rue Coursarlon. Oh! la mlancolique maison! Sous le toit d'ardoise 
pente allonge, cinq fentres s'alignaient  chacun des deux tages,
cinq hautes fentres croisillonnes. Devant la faade, une cour pave;
et, sparant cette cour de la rue, une lourde porte dont la peinture
blanche s'caillait, enchsse entre deux pavillons inutiles, coiffs,
eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'tait ni vaste, ni lgant, ni
luxueux surtout, encore que l'apparence ne ft pas dpourvue de
grandeur: des dtails en marquaient la noble anciennet, l'usage
aristocratique. Tels, les dimensions monumentales des chemines, la
largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavs verdtres de
la cour, vieux de cent ans, et l'appareil dcoratif de l'avant-corps.

 l'intrieur, c'tait la droute, l'abandon  la pauvret, presque 
l'indigence. Vers l'poque o Julie,  onze ans, quitta l'htel de
Crosse, le revenu de ses parents atteignait  peu prs un louis par
jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. Mme de
Crosse y pourvoyait par un procd d'conomie fort simple: se refuser
tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait,
beaucoup du ncessaire fut compris. Le cas, du reste, n'tait pas unique
parmi la noblesse berrichonne, o une seule famille tait rpute pour
sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extrieur: les Duclos
de La Mare, allis  Mme de Crosse. Une tante de ce nom habitait
Paris, occupe de bonnes oeuvres qui n'employaient pas tous ses revenus.
Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir rserv
de ses parents pour son ducation et son tablissement.

En effet, un an avant l'ge o l'enfant devait faire sa premire
communion, Mme de La Mare la dsira prs d'elle. Julie ignorait  ce
point la misre de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter
ses parents et l'htel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes,
reproches comme un manque de soumission, mouillrent les froids baisers
d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva  Paris, accompagne de
Tonia, car l'inertie et l'avarice de sa famille ne se rsolut point au
voyage. Elle y arriva inquite autant que dsole; le nom de
chanoinesse, si souvent entendu pendant son enfance, lui reprsentait
une sorte de religieuse, de prtre-femme, en camail violet bord
d'hermine.

Cette imagination n'tait point toute fausse. Julie tomba, chez Mme
Duclos de La Mare, dans un nouveau milieu de pit, plus active que
celle de sa mre, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente 
rchauffement du coeur. Elle connut la pit des congrgations sches,
des bonnes oeuvres mortes; les congrs de vieilles demoiselles
aristocratiques et renfrognes, secourant une catgorie spciale de
pauvres, qui semblaient rongs par un incurable ennui plus encore que
par la misre... L aussi, Julie de Crosse, le coeur plein d'inutiles
trsors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la
traitait comme une pauvre de bonne maison: beaucoup de prceptes, jamais
un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dvote, dessche dans sa
charit, ne chrissait qu'un seul tre humain: son neveu, nomm Antoine
Surgre, qu'elle avait lev, et qui, au sortir de cette ducation,
s'tait rvl fteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en
rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour o il
se marierait: car elle croyait  l'efficacit du sacrement pour le
purifier...

Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que
personne s'inquitt de modeler son esprit,  peine claire par
quelques leons de lecture et d'criture que lui donnait la femme de
chambre. Un prtre, jeune encore, qui frquentait la maison, s'avisa de
cette ignorance et insista pour que l'enfant ft mise en pension.
C'tait l'abb Huguet, nomm rcemment aumnier des Rdemptoristes de la
rue de Turin. Il l'y fit entrer comme lve.

***

Les annes de couvent o, pour la premire fois, Julie partagea la vie
des fillettes de son ge, furent les meilleures de sa jeunesse. Dpayse
d'abord, presque grise par l'indpendance inaccoutume o la laissait
cet asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses
compagnes, ses matresses, l'aimrent; mais, malgr toute sa bonne
volont, elle ne fut longtemps qu'une lve soumise et mdiocre. Elle
apportait aux oeuvres d'esprit une dfiance de soi si effare, que rien
n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des
ducatrices. On y renona provisoirement, et elle y renona. Elle
dclarait elle-mme, avec une humilit non feinte, qu'elle tait tout 
fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:

--Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu _bbte_... mais si douce, si
douce!...

Julie ne souffrit pas de cette renomme. Elle souffrait d'une
incompltude singulire qu'elle ne pouvait dfinir. Elle s'interrogeait
parfois l-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas
rpondre.

Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?

Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indtermin,
douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son coeur que quand le hasard le
lui donna, quand elle l'eut got, puis irrmdiablement perdu.

Deux ans la sparaient de la fin de ses tudes--et certes elle et
souhait que son demi-bonheur de pensionnaire durt toute la
vie!--lorsque soeur Cosyma parut au couvent des Rdemptoristes, charge
de diriger la grande division. C'tait une Italienne du Sud, ne aux
environs de Vitri: elle avait de ses compatriotes le corps majestueux,
le teint mr, les traits de mdaille. On ne pouvait la voir, surtout on
ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'tre distingu par
elle; car sa voix tait la plus riche, la plus puissante, la plus
troublante voix de contralto.

Il se passa, ds son arrive rue de Turin, un phnomne bien conventuel,
bien spcial  ces closes demeures, spares de la vie sentimentale
ambiante: toutes les lves se prirent de passion pour soeur Cosyma. Elle
accepta ces hommages, sans en paratre mue, comme une fleur s'panouit
sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua rellement
qu'une seule de ses lves: Julie de Crosse. Peut-tre pour sa passivit
intellectuelle, pour cette jachre d'esprit o il lui plut de tenter
l'ensemencement... Elle y russit: elle fit germer l'ide, la volont,
la personnalit dans l'me enfantine qui s'ignorait. Julie rpondit par
l'entier abandon d'elle-mme: ce fut une closion chaste de son coeur
intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de
la flamme apostolique sur le front des incultes pcheurs de Galile.
Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du
mme coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.

L'enchantement, hlas! fut bientt rompu. Dans les couvents de femmes,
on dfend les amitis sensibles, trop exclusivement dualistes. On y
voit, avec raison, une forme dvie de cet amour humain, contre lequel
le clotre se prtend un refuge; puis, sans doute, les ddaignes de ces
chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorises.
L'affection de soeur Cosyma et de Julie de Crosse fut dnonce, et
aussitt entrave. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de
se parler; leur tendresse s'aiguisa de la sparation, de la
perscution. Comme rien n'empchait de s'aimer ces deux mes
fraternelles, comme d'autre part la beaut, la voix admirable de soeur
Cosyma, trs vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de
jeunes gens que la dvotion n'y appelait pas, on dcida d'envoyer
l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit rsigne,
aprs avoir press une dernire fois sur son coeur l'enfant dfaillante,
qui lui disait parmi ses sanglots:

--Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point: mais son coeur demeura saignant, meurtri, endolori
pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amiti disparue ne devait
s'vaporer de l'me qu'elle avait imprgne. Julie fut longuement
malade; mme rtablie, elle entretint la douleur de sa chre blessure.
Elle vcut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes,
dsintresse des tudes qu'on ne lui imposait plus, pitoyable,
touchante, aime encore malgr tout, traversant la vie comme un rve
indiffrent,--jusqu'au moment o, brusquement appele chez sa tante
Duclos de La Mare, on lui annona qu'on la mariait.

***

La marier! Elle reut la nouvelle comme un coup sur la tte. La marier!
Lui ter cette vie molle, oisive, o son coeur pouvait brler
silencieusement,  la faon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un
monde inconnu, plein d'une activit trangre  elle, qui ne la tentait
point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de rsister. Elle se
jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent.
Elle voulait, disait-elle, tre religieuse. La chanoinesse ne s'mut
gure. L'horreur anticipe du mariage chez une vierge lui plaisait comme
un indice d'innocence. Elle avait dcid que Julie convenait  Antoine
Surgre: car c'tait Antoine Surgre, le prtendant.

 bout de ressources, las de mdiocrit et d'expdients, tourment, 
quarante ans passs, par un besoin de fortune et d'influence, le
prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux
financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fond,
quelques annes auparavant, deux maisons de banque correspondantes,
l'une  Paris, l'autre  Luxembourg. Ces tablissements prospraient,
mais les capitaux taient faibles; on devait se contenter des menues
oprations d'une clientle rgionale. Les directeurs rvaient de
l'accrotre; ils offraient  Surgre la situation de co-directeur s'il
apportait des capitaux: c'tait la dot de Julie, largement fournie par
Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'tait certes pas de force  lutter contre les volonts
allies de la chanoinesse et de ses parents, venus de Bourges tout
exprs pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle crivit 
soeur Cosyma, lui demandant: Que dois-je faire? Du fond de la retraite
o on l'avait relgue, l'Italienne rpondit:

Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes
menant  l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout
le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien:
vous n'tes pas ne pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable
d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la
connaissance faite, mariez-vous.

Julie s'interrogea sincrement:

tait-elle capable d'aimer l'homme fatigu, mais lgant, prvenant,
mme galant, qu'on lui prsenta et qui, ds lors, vint rgulirement
chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus
rares?... Hlas!... Comment rpondre? Elle n'imaginait mme pas ce que
signifiait le mot aimer appliqu  un tre si diffrent d'elle, qui
l'intimidait  lui ter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de
viveur, gardait une me vigoureuse, inquite, tracasse d'aventures.
Certes il et prfr, pour l'aider  cette conqute de la fortune, une
compagne plus vive, plus dlibre; mais Julie tait belle,
naturellement lgante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant
qu'elle ne ft prise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore,  tant de
femmes?

***

Le mariage eut lieu, en pompe,  la chapelle de la rue de Turin, trop
petite, dirent justement les journaux, pour contenir les invits Toute
la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou
parents d'Antoine Surgre, l'assemblage le plus divertissant de types et
de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme  Ville-d'Avray,
dans une proprit loue pour le temps des pousailles.

La premire journe suffit a consommer le malentendu qui les dsunit
pour jamais. Julie avait  peu prs la sensation des anciennes captives
qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa
selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en matre, ds
qu'ils furent seuls, n'attendant mme pas l'heure nuptiale du soir...
Pris d'une convoitise de dbauche pour cette pensionnaire timide qu'on
lui livrait, il l'treignt brutalement sur le premier canap
rencontr... Ce que Julie prouva en cette circonstance ne fut pas tant
de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence
mal comprise, mme aprs son accomplissement. L'effet fut  ce point
dfinitif que tous les retours de son mari lui donnrent des crises de
nerfs et de nauses.

Antoine Surgre, bless dans sa vanit de sducteur, s'obstina quelque
temps, tchant de rparer, par la douceur d'une lente conqute, l'effet
de sa brutalit. Il n'y avait plus de remde. Ne pouvant mme adresser
des reproches  sa femme, car il la trouvait constamment rsigne  le
subir, il se dtourna bientt d'elle.

D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer  Paris.
La nouvelle socit financire s'installait rue de la Chausse-d'Antin,
dans une des vastes cits qui ouvrent une seconde issue sur la rue
Saint-Lazare. Les bureaux occuprent tout le btiment en faade le long
de la chausse. Depuis plusieurs annes, Robert Artoy habitait avec sa
femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit htel au pourtour de
la Trinit. Les Surgre lourent simplement une des maisons de la Cit:
Antoine ne jugeait pas le moment venu d'tonner Paris de son luxe; il
tait de ceux qui veulent un htel princier, ou point d'htel; les plus
beaux chevaux de Paris ou un simple coup de remise. Six mois aprs leur
installation, le troisime associ, Jean Esquier, rest seul avec une
petite fille aprs les couches mortelles de sa femme, venait habiter
l'tage suprieur de la maison des Surgre, jusqu'alors inutilis.

Julie avait eu l'ide de ce rapprochement, que son mari vit sans
dplaisir. Condamne  n'tre point mre, elle trompait sa faim de
maternit en levant prs d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs,
Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagn son estime, son
affection mme.  lui comme  elle,  quinze ans de distance, la vie
avait failli de parole: comme elle, il tait seul, dshrit d'espoir;
lui-mme disait  Julie: Nous sommes des veufs. L'isolement de leurs
coeurs les rapprocha, outre les penchants communs, got de la
conversation intime, horreur du monde, passion de la charit. Tandis
qu'Antoine Surgre vivait la vie du financier mondain  Paris, Esquier
et Mme Surgre fondrent leur amiti dans de longues soires en tte
 tte, o, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle
gotait prs de lui un sentiment singulier de scurit, d'appui. Elle le
sentait dvou aussi passionnment qu'elle-mme l'avait t nagure 
soeur Cosyma. L'ducation de l'enfant leur fut un souci commun, o ils
s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour
entrer comme lve chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller
leur union...

Durant cette longue suite d'annes, Julie vit peu Maurice Artoy. La
sant de Mme Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat
de Paris. Daumier conseilla le sjour  Cannes, un premier hiver, puis
un second; puis enfin, retrouvant au soleil de l-bas un peu de son cher
pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprs d'elle, ne
passant que quelques semaines de l'anne  Paris... Ainsi Maurice fut
lev sous ce ciel radieux, dans une villa princire, servi par une
troupe de valets, mais priv de compagnons de son ge et sans got, du
reste, pour aucune autre socit que celle de sa mre. Il l'adorait et
elle l'adorait. Les voir ensemble tait un curieux et touchant
spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de
l'admiration la plus passionne. Ceux qui vcurent  Cannes  cette
poque se rappellent certainement la terrasse de la villa des OEillets,
qui donne en coin corn sur la mer,  l'ouest de la ville. Ils
voqueront, vers l'heure o le soleil d'hiver est le plus tide, ce
couple aperu chaque jour, l'enfant et la mre, beaux tous deux,
tranges tous deux... Mme lorsqu'il eut grandi, dj remarqu par les
femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes faons,--mme quand il eut
got, avec la fougue de son ge, aux lvres tentantes qui s'offraient 
lui, parmi cette socit cosmopolite de Cannes, si facile!--il demeura
toujours le mme fils adorateur, pris de la beaut de sa mre,
prfrant  tous les rendez-vous une heure auprs d'elle, le front
rfugi, comme un petit enfant, dans la tideur de son sein.

Mme Surgre, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la
mre et le fils que pendant les courtes semaines qu'ils donnaient 
Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garonnet vtu  l'anglaise,
possdant  douze ans la correction d'un clubman; puis les annes
s'ajoutant aux annes, ce fut un jeune homme htif, que tout le
monde--et elle-mme--trouvrent prcieux et manir. Il parlait peu,
affectant un tour singulier de pense et d'expression. Sa mre disait
tout bas qu'il crivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire
allusion; et, l-dessus, lui-mme restait muet. On ne pouvait lui
refuser au moins d'tre un musicien consomm, trs inform des coles
modernes, et remarquable excutant. En somme, Esquier et les Surgre le
gotaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers
de suite Mme Artoy avait reu la fillette  Cannes, au moment o la
crise de son ge l'prouvait: les jeunes gens, vivant sous le mme toit,
avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces
sjours datait entre eux un pass de tendresses puriles. La premire
fois que Maurice aperut cette enfant de quinze ans, ple, trange et
captivante, lui que ses vingt ans, ses succs de femmes si prompts, dj
si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne
rsisterait, s'amusa  l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant,
tout de suite, l'aima. Mais elle tait d'une honntet farouche, et de
plus trs religieuse: elle se dfendit vaillamment contre Maurice; tout
au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et ds lors, chaque fois
qu'ils se rencontrrent,  Cannes ou  Paris, la guerre des caresses
recommenait entre eux, sans que Maurice pt se vanter d'un avantage.

***

Du reste, les vnements allaient les sparer. Mme Artoy s'teignit
lentement. Maurice fut atteint aussitt d'une sorte de mal de solitude,
qui l'loigna violemment des lieux o il avait respir prs d'elle, des
tres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin  travers
l'Italie, s'y attarda plus d'un an, crivant  peine quelques billets 
son pre... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir
qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait
sa blessure: mais le vide demeurait dans l'me de l'errant. S'il aima,
au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la
Femme, telle que sa mre lui tait apparue, le cher asile o reposer son
front las. Il le souhaitait cependant: il tait de ces hommes qui ne
s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son plerinage
d'exil, sa pense se reporta vers la frle amie, dont la virginit
timide et languissante l'avait nagure tent,  Cannes. Les minutes o
il songea de loin  Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de
Palerme, lui donnrent l'illusion qu'il l'aimait: elle ralisa pour lui,
alors, la prsence fminine tant souhaite. Un jour, il prouva le
besoin pressant de la revoir; il n'y rsista plus. Que faisait-il,
d'ailleurs, en Italie? Dj, comme la posie, comme la musique, la
peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop
gauches pour traduire son rve lui taisait presque har les
chefs-d'oeuvre.

Il revint  Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athnes,
entre une cour et un grand jardin. Il y vcut seul, ou presque: la
solitude l'avait peu  peu capt. Renouer  Paris les relations
hasardeuses de Cannes, son coeur mal guri n'y tenait gure. Quant aux
habitants de la Chausse d'Antin, il les frquentait rgulirement et
modrment. Il s'en fallait que son pre lui inspirt la mme affection
que sa mre: ni Esquier, ni Antoine Surgre, ni sa femme ne
l'intressaient. Il assistait cependant aux dners du mardi, aux _five
o'clock_ du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait
parfois, s'amusait  lui glisser des paroles tendres, mme  la troubler
de quelques caresses... Et cette intrigue lgre--mots murmurs,
baisers jets dans l'ombre, au coin d'une lvre qui se drobe--suffisait
 remuer d'un peu d'moi sa vie stagnante...

***

Depuis deux ans dj, le mal qui devait si rapidement terrasser
l'organisme robuste d'Antoine Surgre manifestait ses premiers
symptmes. Le pouce, puis, un  un, les doigts de la main droite
devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intrieure rsorbait les
muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'piderme autour des os.
Avec une lente rgularit, l'avant-bras droit lui-mme se desscha, puis
les doigts du pied droit, puis la jambe droite.

Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y
installa, cte  cte avec la vie, et ce fut un hte dont on
s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste taient ses progrs
qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le pass, comme les
progrs de la vie mme. Le cerveau semblait inexpugn. Antoine confrait
toujours avec ses associs, partageait l'activit des affaires, faisait
mme souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de
malade qu'on roulait dans le coup du wagon.

Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba.
Mr. Surgre reut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprvu:
son associ Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prtexte
d'affaires personnelles  liquider, venait de se faire sauter la
cervelle dans une chambre de Savoy-Htel,  Londres. Une lettre
expliquait sa dcision. Tenu en bride  Paris, dans ses gots
d'entreprises, par ses deux collgues, il avait spcul pour son compte,
 Londres, sur les cuivres de l'Amrique du Sud: et le krach, certain
dsormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il
avait  la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce
fut un rude coup pour l'tablissement si prospre: les quatre millions
disparus trouaient largement les rserves; le suicide d'un des
directeurs suscitait la dfiance, provoquait de nombreux retraits de
dpts. Jean Esquier sauva la situation, grce au secours d'une grande
maison de crdit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance
revnt, et avec elle l'afflux des dpts. Tout rgl, il se trouva que
l'actif de Robert Artoy dpassait deux cent mille francs. Il s'tait tu
trop vite.

Trop vite surtout pour Maurice.

La double preuve, perte du pre, perte de la fortune, excda ce coeur
mal tremp, form par une femme, dbilit par la solitude qui ne
fortifie que les forts. Une congestion crbrale l'avait abattu, sous le
choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener  l'htel Surgre, o
Julie, touche par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.

Et c'est vraiment comme un enfant dbile, le corps terrass, le cerveau
chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait  ce chevet.
Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dvorait de se
dvouer, d'tre utile, de gurir! Enfin, elle se dpensait, elle se
donnait! Maurice, difficile, irritable, mme aprs la priode aigu et
dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles
par cette fausse maternit qui guette  leur automne les femmes sans
enfants. Fire de le voir redevenir vivant et beau, elle commena de
l'aimer vritablement aux jours de convalescence, comme un tre humain
recr par elle.

Il revenait  la vie: dj il se levait, il marchait; aucun trouble de
cerveau ne persistait; mais ce n'tait plus cependant le Maurice Artoy
d'avant la catastrophe, ce n'tait plus le jeune gentleman froid,
correct, compos, ne daignant gure parler, que Julie avait connu au
temps o vivait son pre et o il se savait riche. La dbcle lui avait
t son masque d'indiffrence: il tonnait Julie elle-mme par ses
brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune
contre la vie. De telles dsesprances, elle ne savait pas, certes, les
combattre par des paroles: mais elle tait de celles qui possdent inns
le got et l'art secret de panser les blessures. La seule prsence que
souffrt Maurice convalescent, fut celle de l'amie dvoue qu'aux
semaines d'impuissance physique il avait aperue, silhouette attendrie
et fidle, prs de son chevet. Dans ses dlires, il disait volontiers:
Ah! soutenez ma tte, ma tte!... Et Julie avait souvent pris dans ses
bras cette jolie tte arabe, ravage, plie par la souffrance...
Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pense, il gardait
l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre
gorge de femme. Ah! l'asile maternel, ternellement nostalgique, o
l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pntre
d'une grande joie  se sentir enfin mre, avec un fils  bercer. Elle
tait aussi un peu fire de cette affection unique et ombrageuse qu'il
lui vouait: vraiment humble de coeur, elle s'tonnait que des tres
suprieurs comme lui, comme soeur Cosyma, pussent la distinguer, se
plaire avec elle, l'aimer.

Maurice, auprs de cette femme si belle, si dsirable, que le bonheur
rendait plus dsirable et plus belle, demeurait sans dsir;
positivement, il ne voyait pas sa beaut. Mme Surgre reprsentait
pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de
souvenirs parpills au cours de ses annes d'enfance, tmoignaient de
la longue distance d'ge qui les sparait.

Il fallut que la grce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent
rvles lentement par des accidents menus, par de petits faits
accumuls. Depuis qu'il tait guri, il manifestait une paresse
extraordinaire  quitter la maison: et comme le docteur Daumier
insistait sur la ncessit de sortir, Mme Surgre ne trouva pas
d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes,
ou de l'entraner au Bois, o rarement elle allait seule. Maurice
consentait  l'accompagner; il gota vite ces promenades, blottis  deux
au fond du coup, ou tendus cte  cte, dans la victoria lente, sous
les acacias. Il observa combien sa compagne tait regarde et admire;
il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit
le dsir. Il regarda Julie:  son tour, il fut oblig de s'avouer
qu'elle tait belle, d'une incomparable beaut mre et savoureuse. Peu 
peu, les frlements furtifs de l'admiration et du dsir de ces inconnus,
qui d'abord avaient amus sa curiosit, lui dplurent, l'irritrent,
comme si  chaque fois on lui et pris quelque chose de son bien.

En mme temps un charme moins pur, autre que la volupt languissante du
rfugiement et du repos, se dgageait de son intimit avec Julie, de ces
contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais dsir, le
mauvais dessein, commenaient  germer dans ce coeur inquiet. Aimer
Julie, s'en faire aimer,  cette aventure se mlait une saveur de
rouerie, de dbauche singulire: c'tait l'adultre introduit dans la
maison o on l'avait recueilli, soign; c'tait aussi une sorte d'amour
 la Jean-Jacques, un sein de mre palpitant tout  coup comme un sein
d'amoureuse. De telles circonstances excitrent son libertinage
superficiel, ce puril caprice qui le tenait maintenant de se venger des
choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les
devoirs,--pareil  un enfant battu qui se venge en cassant des objets de
prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masqurent  ses yeux la
vraie et naturelle envie qui germait, l'invitable concupiscence...

***

Leur entre dans l'amour fut dlicieuse: sans jalousie, sans inquitude.
L'exprience de l'amant, dj exerce, lui disait: J'aurai cette
femme, car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux fminins ne savent
jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le dsir d'tre aime.
Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout
perdre. Elle tait chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu
l'occasion d'aimer. Il apercevait la brche ouverte par lui,  son
propre insu, dans ce coeur de femme. Eh bien! c'est cette brche qu'il
largirait, par o il ferait entrer le dsir et la passion. Il se
contint donc, s'effora seulement de mler de plus en plus troitement
leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de
leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu
 peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer  les interdire, Julie
commenait  s'en alarmer. Hlas! elle tait dj trop captive pour ne
pas chercher, mme inconsciemment,  s'aveugler. Ses premires anxits,
elle les dissipa par ce sophisme: Je suis une mre pour Maurice; ce
qu'une mre permet  son fils, je le lui permets. Voil tout.

Si elle et os s'examiner, si elle n'et continu  descendre la pente,
les yeux volontairement sills, elle et aperu qu'on pouvait
difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses changes
entre eux. Ds qu'ils taient seuls dans leur coup, leurs mains se
joignaient: Maurice les portait  ses lvres, les y gardait longuement.
Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine,
qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y
consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient
sur elle comme une rose:

Je suis heureux... Restons!... Insensiblement, des coins d'elle-mme
se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tt
elle se serait crue incapable, un got de plaire, de paratre jeune,
s'taient empars d'elle et la sollicitaient obscurment. Il suffisait
que Maurice exprimt une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour
qu'elle y satisft sans discussion. Elle avait remplac son chignon
ondul par de simples bandeaux, spars sur le milieu du front, qui
accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le
couturier, chez la modiste, mme aux menus achats d'objets de toilette.
Cet homme, qui avait l'me d'un artiste, avec une trange impuissance 
exprimer ce qu'il rvait, trouvait enfin la matire obissante, anime
par un simple voeu, la matire se transformant d'elle-mme pour lui
plaire: cette matire unique--comme dans le beau mythe grec--tait une
femme.

S'il ft demeur jusqu'au bout ce qu'il avait t d'abord, une sorte
d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il et peut-tre
amen sans choc Julie jusqu' s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre
femme tait tel que sa religion, pourtant si sincre, ne s'alarmait pas.
Elle frquentait encore l'glise, communiait aux ftes, priait pour
Maurice, pour elle-mme, pour la dure de cette affection devenue si
chre, avec une parfaite srnit de conscience... Mais Maurice, pris 
ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la facult
de lire clair dans le coeur de son amie. Il avait mis une affectation
purile de rouerie  se tracer  l'avance un programme de conqute; il
n'avait nglig qu'une chose: trouver un moyen de se matriser soi-mme.

Une caresse imprudente, qu'il osa,--le premier baiser de lvres--suffit
 rveiller Julie,  la jeter, effare, sanglotante aux pieds de l'abb
Huguet, implorant contre l'aim, contre elle-mme, un secours
surnaturel.  cette entrevue avec le confesseur, elle tait venue bien
dcide  obir; elle en sortit rsolue  l'obissance encore, malgr
l'horreur de l'affreux mot: Partez! qu'il fallait dire  Maurice...
Rsolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre coeur sincre, un
espoir trouble survivait,  l'instant mme o, sur le canap du salon
mousse, elle murmurait ces mots entrecoups: Il faut nous quitter,
Maurice! L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, tait ceci: Maurice
refusera, Maurice restera prs de moi; et comme je ne puis l'loigner de
force... Oui. Elle avait prvu la rvolte, les reproches, et finalement
la rsistance formelle qu'elle n'et pu vaincre, qui lui et donn le
droit de se dire: Je ne peux pas... Je ne peux pas... Elle n'avait pas
prvu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche
et violente de l'arrt.

***

Quand, aprs la brve et tragique scne, il l'eut quitte sur ces mots:
Soit, je partirai, quand elle eut regagn sa chambre, se heurtant aux
murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami
souffrant, et cette ide lui tait mille fois plus insupportable que sa
propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dvouements;
elle souhaita qu'il l'abandonnt, qu'il ne l'aimt plus, qu'il perdt
jusqu' son souvenir; qu'il aimt ailleurs, mme, mais qu'il ne souffrt
pas, oh! non... qu'il ft heureux! heureux! heureux! Elle conut et vit
s'crouler mille projets:--Claire va sortir du couvent: c'est la
compagne qu'il faut  Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle
est intelligente et jolie. Une voix secrte lui rpondait: Mais non,
Claire est une petite fille inexprimente qui ne saurait pas aimer
Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime. Elle rva pour
lui, sincrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le
distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils,
brls de cauchemars, coupaient ces rveries; un moment, elle sauta du
lit o elle s'tait tendue: elle avait imagin Maurice touffant, comme
elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le
jardin, en pleine nuit, courir jusqu' l'appartement de Maurice. Si elle
le faisait elle tait perdue: c'tait ce qu'attendait le jeune homme
angoiss comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car
son exprience lui disait: Elle m'aime, rien ne vainc cela.

L'excs de son motion sauva Julie; au moment de sortir, elle dfaillit,
s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au
matin. Elle s'y rveilla meurtrie et faible, la tte vide.  grand'peine
elle put achever de se dvtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers
midi, Mary entra dans la chambre de sa matresse. Tout de suite, Julie,
veille en sursaut, demanda:

--M. Maurice est-il en bas?

--Non, rpondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait
pas; il est souffrant.

Cette rponse l'lectrisa. Elle s'habilla en hte, courut au pavillon,
ouvrit elle-mme la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son
rve le lui avait montr, tendu, le visage pli et crisp par les
tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprmes
inquitudes, malgr toutes les raisons d'esprance que lui donnait son
scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: Me
reviendra-t-elle? Si pourtant la religion tait la plus forte?... Pour
la premire fois, lui aussi apercevait  quel point il aimait: elle
n'tait pas seulement, comme il s'tait complu  le croire, sa compagne,
son amie, la douce rgulatrice de sa vie; la tendresse dont il
l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi,
il avait souffert et pleur; pleurs et souffrances avaient, pour lui
aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: Je l'aime, avec un
lan rsolu, ddaignant les calculs d'gosme et les vaines ironies.

***

Lorsqu'ils se trouvrent en prsence, aprs ces douze heures
douloureuses subies  quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus
l'un pour l'autre les deux ennemis arms que sont ordinairement deux
amants. Ils s'apparurent l'me nue, et s'tant  peine considrs un
instant, ils s'taient devins et compris. Julie se jeta  genoux, prs
du divan o Maurice, tendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre
clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau
sa tte dans cette poitrine de femme. Mme Surgre perut ses sanglots
aux secousses du corps enfivr qu'elle embrassait... Elle releva la
tte: elle pronona avec force:

--Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il rpondit gravement:

--Ma chre aime, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous
promets d'tre raisonnable, d'tre  ct de vous comme un frre
respectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on
pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas
le courage!

Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et
l'autre, ce degr d'exaltation sentimentale, o l'amour seul ne
hausserait pas deux tres humains: il faut encore que la souffrance les
macie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux
mes...

Dj ce n'tait plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre
avec abngation et se sentait prt  tout immoler pour le sauver et le
combler. Julie et consenti tous les sacrifices, celui mme de sa foi
religieuse et de son honneur. Si Maurice lui et dit: Jurez-moi que
vous n'irez plus  l'glise, que de votre vie vous ne parlerez plus  un
prtre, elle l'et jur avec la conscience qu'elle mettait le pied dans
l'enfer. S'il lui et souffl cette prire: Sois  moi, donne-moi ton
corps, elle et livr ce pauvre corps dfaillant. Mais Maurice n'avait
ni l'envie ni la pense de lui demander pareilles choses. Un seul dsir,
en lui aussi, subsistait: la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il
sut trouver les mots qu'il fallait.

--Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous
troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce mme  ce que
vous m'accordiez autrefois?

Elle rpondait doucement:

--Non... non... il ne saurait tre mal de nous aimer. On peut aimer
d'une faon tout  fait pure, qui ne donne pas de remords...

Elle pensait  soeur Cosyma, aux chres et ignorantes tendresses
d'autrefois. Et Maurice,  ce moment-l, les crut possibles lui-mme,
ces tendresses sans corps qu'il et railles la veille, avec la
consomption de sa chair par une nuit d'anxit.

Il demanda timidement:

--Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...

--Oui... rpondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sre de
vous,  prsent.

Quand ils redescendirent et gagnrent l'htel, quand ils s'assirent
l'un prs de l'autre  la table o on les attendait, il leur semblait
qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de
dchoir. Ils taient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de
spiritualit de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces lans
extatiques avaient fix l'heure, jusque-l incertaine, o l'invitable
loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de clbrer les fianailles de
leur tendresse.




IV


LEUR douce vie d'amis amants avait recommenc, les tendres entretiens,
les ententes muettes o parlent seuls les yeux qui se cherchent, les
mains qui se pressent.

De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tte--tte
quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans
l'me de Julie. Les rles cependant dviaient un peu. Maurice parut plus
aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguis son dsir;
le bien qu'il avait pens perdre lui devint plus prcieux. Il rprima
les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gr: elle
demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout  fait rassure ds qu'ils
taient seuls. Le silence, l'immobilit contrainte de Maurice, ne
disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots?
L'veil perptuel de cette chaste pense contre les projets de l'amant
commena  la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour
d'apprivoiser la pudeur dans la rsistance mme? Chaque dfense d'une
femme l'approche de la dfaite.

 demi vaincue dj par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le
chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son
amaigrissement, sa pleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soign et
sauv, allait  prsent dfaire son oeuvre et l'endolorir, non, elle ne
le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut
elle qui dnona leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs
qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des
caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain,
s'aventurait lentement...

Et puis les rflexions, les projets d'attaque ou de rsistance, tous
deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y
pensaient plus. Ils promenaient  travers Paris un couple si visiblement
pris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosit mue
que soulve le sillage de l'amour.

L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de dcembre on
vit encore de belles journes de soleil. Quelques-unes palpitrent de
souffles tides, parfums on ne savait o, sans doute aux immuables ts
de l'Afrique: elles pandirent un charme triste, celui des joies
mortelles qui portent en elles cet avertissement: Je suis peut-tre la
dernire. Parfois la douceur agonisante de l'atmosphre s'aiguisait: le
ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la
terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie
aimaient alors  marcher  pied vers les hauteurs d'o la ville se
dcouvre,  travers les transparences hivernales, jusqu'au del des
forts. Ils laissaient le coup au pied des Buttes, et cingls, rougis,
gays par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont,
Montsouris, comme des tudiants en vacances, serrs l'un contre l'autre,
la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de
son amie...

Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, o lentement
s'tageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque
semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des
plerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui
encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses _ex-voto_, ses
bannires et ses sacrs-coeurs votifs, lui paraissait une boutique de
bric--brac divin. Julie, agenouille devant l'autel, priait, ne se
lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux
Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son coeur
transperc, apparent sur la toge bleue.--Que lui demande-t-elle?
pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincrement,
de prolonger les heures prsentes, tout en purifiant leur tendresse.
Elle demandait que le coeur de Maurice s'apaist, qu'il se contentt des
chastes treintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette
chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,--son amour, comme le
benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux rgions de l'extase: il
lui semblait que le divin bless lui souriait, bnissait ses voeux, et
que c'tait entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique...
Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse
de femme; il aimait sa pit enfantine, sa foi rsolue, encore que cette
foi ft l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente
onduleuse de son corps appuy sur le prie-Dieu, la nuque ple sous les
cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir
l'adorable profil. Il pensait: Comme elle est charmante!... Comme je
l'aime!... Un instant Julie tait exauce; Maurice sentait un effluve
de saintes penses calmer des dsirs qu'il n'osait plus s'avouer.

...Alors, une complicit d'vnements prit  tche de les tenter,
multiplia ces occasions de solitude, d'intimit, qui les troublaient.
L'installation de l'htel acheve, on allait l'inaugurer en face de
Paris, par une grande fte qui devait affirmer la richesse de la
nouvelle direction, la prosprit des affaires. Cette fte fut
longuement discute entre les habitants de la maison et leurs deux amis
familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier  l'avis
de M. Surgre: un bal costum, o un groupe d'invits soigneusement
choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut charg de
dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgre en gnral Mlas;
Esquier, encore qu'il protestt contre les travestissements, accepta de
porter un uniforme de commissaire aux armes; Claire serait vtue en
soubrette de l'poque; Mme Surgre en Mme Tallien. Naturellement
ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa 
tous les secrets de l'essayage; il vcut, un mois durant, dans
l'intimit des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par
instants, flairant le pril. Elle s'efforait de se rassurer en se
mentant: Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets
 un couturier? Comment s'avouer que dj elle n'tait plus, oh! non,
l'innocente Julie de soeur Cosyma, de l'abb Huguet? Aprs la conqute de
son esprit, de son coeur, voici que sa chair mme se donnait lentement,
irrsistiblement. Un printemps s'animait, s'chauffait  la veille de
son automne. Une me d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en
elle le got et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailes des
passants qui frlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait
autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait
maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: Tu es belle,
Maurice peut t'aimer. Mme cette diffrence des ges qui avait d'abord
donn un appui  sa rsistance, elle n'en tait plus effraye, elle
l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'ge, elle
avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimes. Les gens
qui les croisaient, Maurice la main appuye sur le bras de son amie,
trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: Ce sont de beaux
amants. Ainsi tous deux s'avanaient les yeux obscurcis vers le terme
invitable...

Dans cette douce fivre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa
destine se tramait dans l'ombre, malgr lui. Le jour o Julie dit
devant lui, trs simplement: Notre Claire chrie va nous revenir
demain, la pense que cette autre femme serait tmoin qu'il aimait
ailleurs, le troubla.--Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!
Mais dj il n'avait plus la force de dissimuler auprs de l'enfant...
J'aime trop Julie, je ne puis pas... Aussitt il s'tonna: Et Claire,
la chre petite, je ne l'aime donc plus? Il voqua les tapes de leurs
singulires amours, les souvenirs caressants de la villa des OEillets.
Il sentit que ces choses taient encore dans son coeur, qu'ternellement
elles y seraient. Prsentement, une paisse couche de cendres les avait
ensevelies, comme les villages de la cte napolitaine; mais ce linceul
les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta:
C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaner pour
des purilits? Puis, c'est la vie mme, ce flux changeant des
affections... Il se donna enfin cette raison: Je ne dois pas pouser
Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre. Il ne s'avouait
pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir
arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'pouse aprs la
matresse.

Claire revint; sa vie se mla  la leur. Et vraiment Maurice put croire
que son voeu se ralisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle
ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'tait si bien accoutume  la
pense que Maurice l'aimait, et que son rle,  elle, jusqu'au mariage,
serait, tout en l'aimant, de se dfendre contre lui, qu'elle fut plutt
soulage d'abord, le retrouvant si calme  ses cts. Maurice eut
l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et
ce n'tait pas tout hypocrisie: son amour-propre, son gosme, se
plurent  la sentir sienne, toujours, alors que lui rvait ailleurs. Le
trouble o une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui
prouva que son empire persistait. Il gotait,  cette vie en double, une
excitation suprieure, une joie ne de l'exercice puissant de la facult
d'aimer.

Mais bientt ce rle mme lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'
Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'tait qu'une vague
rverie, la rserve indcise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il
la ngligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle prouva en
constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce
qu'elle-mme avait t, fut  la fois de la rvolte, de la douleur et de
l'tonnement. Il lui parut qu'on lui tait injustement sa part de vie,
qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en mme temps elle ne
comprenait pas bien, coeur simple de jeune fille, comment une femme qui
l'avait leve, qu'elle regardait comme une sorte de mre, pouvait lui
disputer son ami. C'tait invraisemblable, inique et impur; tandis
qu'elle et accept la lutte contre une compagne, contre une autre jeune
fille. Ses yeux surpris et svres, en veil maintenant, en arrt sur
Maurice et Julie, les guettrent, les troublrent, comme une conscience
indpendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: Cette enfant est
honnte et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mpriser...
Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi! Maurice, irrit de
ces prunelles de reproche fixes sur lui, commena d'tre brusque avec
Claire.

***

Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invits,
Julie avait dlgu Claire, qui, srieuse et souriante dans son costume
de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance.
Pendant ce temps, Mme Surgre achevait de s'habiller, aide de Mary,
d'une des premires de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien
fallu appeler pour le dernier coup d'oeil... Il tait l, les doigts
fivreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une
voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on tait trop lent  le
comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-mme un pli,
fixait une pingle... Le dsordre du dvtement rcent emplissait la
chambre; l'air tait aromatis d'essences, mles  l'odeur des cheveux
secous, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la premire fois, les
paules, les bras, la gorge de Julie; leur nudit tait son oeuvre: il
n'avait pas voulu que cette ligne admirable ft rompue par aucun bijou,
par aucune brassire; et voici qu'il dfaillait  cette vue...

La toilette acheve, la premire de Chavannes quitta la chambre,
guide par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurrent seuls. Elle
eut peur de lui, aussitt, comme d'une force affole dont elle ne se
sentait plus matresse... Les yeux du jeune homme, rivs sur son buste,
la dvtaient: elle fut enveloppe d'une bouffe de dsir qui l'incendia
et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrsistible
pudeur elle saisit une charpe de dentelle qui tranait sur une chaise;
elle en enveloppa ses paules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui
souffrait d'tre nue.

 ce geste de dfense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se
troubla; il tressaillit: Julie, effare, le vit se lever, marcher sur
elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la
main du jeune homme, tremblante de fivre, touchait son bras... Mais
cette main, crispe sur l'charpe, n'eut que la force de l'arracher d'un
geste bref; et, aussitt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta
 ses narines,  ses lvres,  ses dents, la respira et la mordit... Ces
lvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus
secrte... Elle poussa un cri de blesse et, les joues en feu, elle
s'enfuit.

Seul dans la chambre vide, Maurice laissa chapper de ses doigts le
chiffon de dentelle odorante. Il tait bris, lui aussi, boulevers
comme si cette chose inerte, qu'il venait de frler, et t vivante et
palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage
une ponge humide; mais celle-ci encore tait tout imprgne du parfum
personnel de l'Aime. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre
enchante, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor,
l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il
vita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une  une,
au soleil irradiant des globes lectriques, elles versaient devant le
perron leur charge lgante, femmes encapuchonnes de clair, ou tapies
dans de longs manteaux,--gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se
promena dans le parc. Le temps tait froid: la terre gele sonnait sous
le pied; le ciel, en cristal diaphane, tait piqu de ples toiles, qui
semblaient briller loin, trs loin en arrire. Au grand air glac,
Maurice essayait de calmer sa fivre: d'abord il n'y russit pas. Puis
cette fivre se rgularisa, et les battements de son pouls, aussi
rapides, furent plus rythms. Il pensait  ce qui venait de se passer...
De telles scnes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans
la mme maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour
que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi;
nous serons amants.

Sur ce rve, il s'attardait. Comme un plerin s'tonne, aprs les chers
prils de la route, d'apercevoir dj les toits de la ville, il
ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'htel: la faade tourne vers le parc luisait de
feux,  travers la rsille des branches. Les voitures entraient, plus
rares. Embues de vapeurs, les vitres ne laissaient transparatre qu'une
grande clart sur laquelle passaient et repassaient des ombres.
Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du
jeune homme, le fit frissonner. Il pntra dans la maison par le mme
chemin dtourn, puis traversant la salle  manger, gagna le salon par
l'intrieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans tre
aperu, vitant la porte principale prs de laquelle, maintenant, Mme
Surgre se tenait. Presque tous les invits lui taient inconnus: gens
de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se
glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il
s'tait choisi, la seconde fentre aprs l'entre. De l, enfonc dans
l'brasement, il voyait Julie.

Comme elle tait belle! Les motions rcentes, la chaleur de la foule
attiraient  ses joues toute la sve vivace de son sang; cette ardeur
contrastait avec la ple maturit des paules et de la gorge, que le
corsage chancr largement laissait resplendir, plus attirant qu'une
nudit, car la draperie retenue par un fil lger semblait prs de lcher
prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de l, prs de la chemine monumentale, Antoine Surgre,
costum en gnralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de
Rieu, vtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le
dsir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur,
s'avanaient tout prs, comme pour dcouvrir, de la nudit, quelque
chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants
les contraignaient  s'loigner, il les voyait changer des demi-gestes,
des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se
crispaient; la rage du mle,  la vue du plaisir pris par d'autres mles
avec l'objet aim, lui brlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux,
les carter de cette femme,  laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant
il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait dsirer
Julie plus ardemment. Sa pense fut impudique comme le regard de ces
hommes: Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit mme! Et
lui qui, tout  l'heure, n'osait que porter  ses lvres un tissu
inerte, imprgn par l'attouchement odorant de Mme Surgre, il rva
des violences:

Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...

En cet instant, Julie sentit fixs sur elle, comme tout  l'heure, les
yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalit hostile, presque
haineuse... Elle ne vit plus qui tait prs d'elle, qui lui parlait.
Elle ne put se tenir d'aller vers l'aim, de rassurer sa propre
inquitude en l'interrogeant:

--Reste ici, petite, dit-elle  Claire qui se tenait modestement 
l'cart. Reois pour moi, je reviens.

Esquier passait, gravement drap dans son uniforme bleu  ceinture
tricolore  grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit:

--Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.

--Savez-vous que vous tes trs belle? dit le banquier.

Elle sourit:

--Des compliments de vous, mon vieil ami?

--Oui, de moi comme de tout le monde... Vous tes la reine de ce bal.
Votre succs fait presque scandale.

Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:

--Chre amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tchez
de n'tre pas trop belle.

La pense grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier
arrta le sourire sur le visage de Mme Surgre.

Elle balbutia:

--Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?

 ce moment, ils taient tout prs de Maurice. Esquier salua sa compagne
et, montrant le jeune homme:

--Pour celui-ci! dit-il.

Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:

--Que dit le cher associ?

--Je n'ai pas compris, rpondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait
seulement devin un avertissement sous les paroles nigmatiques
d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:

--Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos paules?

Elle resta un moment interdite. C'tait lui, son ami, qui lui parlait
ainsi? Un chagrin ml de honte, de pudeur offense, lui emplit le coeur.
Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia trs bas:

--Oh! Maurice!

Ces larmes, prs de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il
ne lui resta plus que le mcontentement de soi, l'envie de se faire
pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite,
contre son coeur:

--Pardon, fit-il, je suis mchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne
pleurez pas, de grce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les
yeux; on nous observe dj. Donnez-moi votre bras.

Elle le lui donna, en ouvrant largement son ventail pour cacher sa
rougeur. Ils traversrent assez vite les deux grands salons: dans le
second, les joueurs taient dj runis autour des abat-jour. Une
portire sparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrrent,
ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui
disparut aussitt.

--Dieu! qu'il fait bon ici! s'cria Julie en s'asseyant.

La tideur de cette chambre doucement chauffe leur paraissait frache
au sortir des salles o l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux
pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe,
volontaire, la troublait.

--Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.

Il rpondit gravement:

--Parce que vous tes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui
pour la premire fois.

Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les
tentures, venaient jusqu' eux, en mme temps que les propos des joueurs
dans la pice voisine. Julie se sentit dsarme, vaincue par le besoin
d'entendre cette voix lui dire qu'elle tait belle, qu'elle tait aime.

Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue
sur le genou ploy de Julie. Voici que, seul  seule, comme ils taient
l, le dsir le tourmentait moins.

--Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'tre  personne au monde qu'
moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!

Elle prit ce front chri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers
sa bouche. Elle avait oubli le bal et le monde. Les rsonances
douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chavir son faible coeur.
Nulle force,  ce moment, ne l'et empche de l'attirer  elle et de
lui rpondre:

--Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde
que vous? Je vous adore!

Il sentit sur ses tempes la fracheur des bras de Julie, sur son front
la brlure de sa bouche. Et alors, gris, il se releva  demi, il
renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effare et muette, il roula
ses lvres sur le col, sur les paules, sur la gorge houleuse. Elle ne
rsistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors
conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se matrisa
d'un coup de volont. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant;
il baisa la main inerte qui pendait prs de ses lvres:

--Pardonnez-moi, murmura-t-il.

Elle rpliqua, la voix entrecoupe:

--Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:

--Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.

Il obit aussitt. Ses penses soufflaient en tourbillon dans son
cerveau. En ce moment o la piti et la tendresse lui faisaient
comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, tait-il
le mme homme qui, tout  l'heure, pensait: Je l'aurai... je l'aurai
cette nuit?

Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honntet.
Notre plaisir ne sera gure augment quand elle aura t ma matresse.
Et un peu de notre tendresse aura t perdu.

--Vous parlez tout seul? dit une voix prs de lui.

C'tait le docteur Daumier, accoud, cte,  cte avec le chirurgien
Froeder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui
passaient, tourbillonnaient dans l'treinte des danseurs, balayant le
plancher de leurs tranes demi-releves. Ils les dtaillaient, les
dshabillaient avec des mots de carabins.

Maurice les couta quelque temps

Il songeait:

Comme les hommes sont inconsquents! Ils se sont aviss de vtir
l'amour de cet apparat de pudeur et de posie qui fausse notre optique,
qui gare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte  dsirer
une femme. Et quand ils sont ensemble  regarder des femmes, ils se
plaisent  souiller ce laborieux idal. Moi-mme, je suis inconsquent
et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans rpugnance, plutt
avec gaiet, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour
de l'argent, pour le plaisir de la dbauche... Et voil que j'hsite, au
dernier moment,  prendre la femme que j'aime!

 l'cart des danseurs, dans le coin o s'entassaient les accessoires,
Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient,--le baron
pench prs de l'oreille de la jeune fille.

Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est gal,
 ce jeu-l, le baron doit tre un partenaire mdiocre.

Un peu irrit, sans se l'avouer, il secoua sa volont indcise:

Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'invitable. Nous verrons bien!

Malgr ses hsitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le
rchauffait.

J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gt, j'ai t rudement
prouv. Eh bien, voici une revanche!

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invits taient
partis: mais ceux qui demeuraient n'taient plus des passants ddaigneux
ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des
tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or,  cette heure tardive,
dans cette atmosphre sur-chauffe, charge de la poussire des fards,
de la sueur volatilise des corps, voici que de lui-mme se dchirait le
contrat accoutum entre le dsir humain et la pudeur sociale; personne
ne semblait apercevoir un relchement consenti par tous. Maurice, ayant
quitt Froeder et Daumier, constatait l'universelle impudicit de cette
foule. Des couples tournaient, si troitement presss, presque
encastrs, que de leur valse la femme se pmait, comme en un lit. Ils se
sparaient aux derniers accords de la musique--et brusquement se
glaaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis 
l'cart, causaient si bas que leurs lvres bougeaient  peine; mais la
lubricit des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les
observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous--
la fin accord au moment o l'idole se levait, donnait une date d'un mot
brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant o l'on voque les
anciennes caresses, o les mots glissent avec les regards par
l'entre-billement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mres couvraient d'un regard satisfait ces aparts de leur fille
avec l'homme qui l'nervait; les maris jouaient paisiblement au poker,
dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux
attaques des hommes; et tous ces chargs d'mes s'imaginaient ou
affectaient de croire que, la nuit acheve, le calme et l'ordre se
restaureraient dans les coeurs troubls des filles et des femmes, aussi
aisment que les meubles et les tentures reprendraient leur place
habituelle dans les salons dvasts par le bal.

Maurice pensait:

Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'glise
seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme
l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une
jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs
nerfs. Voil qui est net... L'glise a raison.

Mais sa pense se dsorienta. Claire venait  lui. Il tait si obsd en
ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une
curiosit dsintresse.

Elle est vraiment trop maigre encore pour se dcolleter. Et puis, aux
lumires, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est
presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.

--Est-ce que vous tes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle rpondit, subitement rose:

--Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?

--Eh bien! ne le conduisez pas.

--Mais qui me remplacera?

--N'importe qui; Mme Surgre, par exemple.

--C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

--Oui, j'y vais.

Julie rsista un peu, puis cda. Maurice prouvait une sorte de
soulagement  livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir
traner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle
subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphres de bal... Sa
nudit ne l'inquitait plus: elle entendait sans rvolte les propos
d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui
en avait murmur de ces dclarations forcment courtes, o le passant,
un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si
a prendra, peu chagrin de l'insuccs, d'ailleurs, rptant les mmes
mots  une autre, l'instant d'aprs! Cette nuit, elle avait vraiment
senti le frisson des dsirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle
n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les dclarations, qu'elle
les coutait en souriant! Son coeur en recevait une joie secrte. Elle
pensait: Je suis belle, je suis dsire! et le vide que l'ge creusait
entre elle et Maurice lui semblait se combler.

***

Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transform en une sorte de
restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude,
compltaient la ressemblance. Le dsordre que l'agitation de la danse
avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus
 le rparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvs
dans les ptards de la dernire figure. Hommes et femmes s'amusaient 
des gamineries. On tournait le bouton du commutateur lectrique, on
faisait une obscurit d'un instant, pendant laquelle les lvres
effleuraient les paules. Julie et Maurice Artoy, placs en face l'un de
l'autre, parlaient peu, coutaient distraitement ce que disaient leurs
voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans
une langueur de nouveaux poux qui pient la marche des aiguilles vers
l'heure d'tre seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revtait le bleu mtallique du plomb, se
glissait dj entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant
des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de
fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale
tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enleves, l'orchestre disparu, des amateurs
jetrent encore aux affams de danse la pture de quelques valses, de
quelques galops... Puis brusquement tout s'arrta, on referma le piano,
les domestiques vinrent teindre les lampes. Les rideaux des fentres,
les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un
rouge de feu de Bengale, chassa les plus attards.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgre
remarqua la pleur de Claire.

--Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas l, tu
vas prendre froid. Tu es fatigue, tu n'as pas bonne mine.

--Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur
lequel Mme Surgre posa un baiser, puis rentra dans l'htel et gagna
sa chambre.

Maurice et Julie remontrent l'un aprs l'autre les quelques marches du
perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien
qu'ils avaient quelque chose  se dire, puisqu'ils ne se sparrent pas,
puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils
traversrent ensemble les salons dserts. O allaient-ils? Silence et
solitude, c'tait tous les espaces si pleins, si bruyants tout 
l'heure... Le jour les clairait maintenant; mais on avait referm les
fentres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi
Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur  travers les salles?
Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil
o elle s'tait assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire.
Car son coeur tait tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la
tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laiss retomber derrire eux la portire du
boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur
l'avenue, taient restes fermes. Cette obscurit fut propice et
complice... Leurs lvres se touchrent sans que leurs yeux se vissent,
et, ds lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'tait
fini de lutter... Leurs paroles, prires, rvoltes, plaintes, ne furent
que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvrent, elle,
tendue sur le fauteuil, lui, agenouill  ses pieds... Ah! certes! il y
eut bien dans le coeur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, 
sentir franchie cette ligne prcise qui spare la tendresse de la
lubricit. Mais quoi? son corps tait prt, appelait cette chre
violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: Je t'aime, quand,
boulevers par l'anxit, prs de maudire son oeuvre, Maurice suppliait:
Pardonne-moi!...

***

Par une piti de la destine, l'trange hallucination o s'taient
passes pour elle toutes ces choses, ne s'vapora pas tout de suite.
Lorsque Maurice, tortur comme un prtre qui vient de briser son idole,
ramena sa matresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperut avec
tonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle
qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure
de l'Aim, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionns! Et sans
dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs penses, ils s'en
allaient, le monde oubli, revenant sans savoir o  travers les salles
vides...

Arrivs  la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie
arrta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise,
elle lui fit signe de rester l un instant, de ne pas la suivre. Il
baisa le bras nu tendu vers lui.

--Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il
colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par
le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un lger frlement le fit tressaillir.

Claire tait l, derrire lui, appuye contre le piano: elle tait l
certainement avant qu'ils n'eussent pass; certainement elle les avait
vus.

Maurice marcha vers elle.

--Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas
couche?

Ple comme une sainte de cire, elle dit:

--J'avais oubli mon ventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, dfaillante, comme terrifie de ce qu'elle
avait vu... Quelle vague intrieure le souleva, en cette minute o ils
se regardaient, face  face, brls tous deux par l'motion? Ce fut
l'exaltation du triomphe, un besoin d'user une force de victoire norme
qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien
ne lui rsisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas,
hypnotise par son regard.

Il s'approcha plus prs encore; il lui toucha les lvres de ses lvres,
d'un baiser immobile, d'un baiser de matre qui commande, d'un baiser
pos, sur cette bouche froide, comme un sceau plutt que comme une
caresse.

***

--Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne rpondit pas.

Elle obit.




_DEUXIME PARTIE_




I


TROIS annes avaient pass. Mai s'achevait.

Trois annes depuis le matin de bal o, dans la mme heure, Maurice
Artoy devenait l'amant de Mme Surgre et scellait d'un baiser de
matre les lvres de Claire Esquier.

En regagnant sa chambre, ce matin-l, gris d'orgueil, mais pourtant
lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: Ton
avenir dsormais est li  l'avenir de ces deux tres qui t'aiment, qui
t'aimeront uniquement, toujours! Et vraiment, au cours des trois annes
chues, ni l'une ni l'autre n'avaient dsert sa vie ou sa pense. L'une
fut la compagne de chaque jour, et peu  peu comme l'pouse.
L'autre,--la jeune fille,--il l'avait plus rarement aperue; jamais sa
prsence ne fut indispensable  son bonheur actuel; mais en aucun jour
de ces trois annes il ne la spara du rve d'amour dfinitif, d'avenir
lointain qu'il portait en lui.

***

Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lvres, devant
la table o il venait de djeuner, seul, dans son appartement de la rue
Chambiges, c'tait encore  elles deux qu'il songeait. Il ne les
opposait plus l'une  l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas
les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage
artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite
guri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux
intrigues, s'tiola bientt, plante parasite, sans racines profondes
dans son coeur. N'tait-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa
gnration, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter
les extrmes libertinages, mais sans courage, mme pour la dbauche?

Et puis, les vnements, par leur jeu naturel, avaient rendu
irralisables ces projets, si faiblement voulus. Ds qu'ils furent
amants, Maurice et Julie rpugnrent  vivre sous le mme toit, dans la
maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint
plus place Wagram qu'en visiteur, en dneur assidu: l'intimit avoue
des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps aprs, Claire
Esquier quittait l'htel  son tour: elle avait dsir rentrer  Sion
pour quelques mois encore, prtextant la tristesse de cette vie sans
compagnes de son ge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer  cette
retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, o la
jeune fille s'effora sans doute, dans le silence, dans le secret, de
gurir le mal de son coeur. Elle semblait y avoir russi, quand, sortie
dfinitivement du couvent, on la revit chez les Surgre. Elle fut
cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice,  peine
quelque embarras glaa les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans
les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman
inachev de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-tre
survivait-il aussi la mfiance des brusques attaques, des caresses
voles. Il s'effora de dissiper l'inquitude, de dsarmer la mfiance.
Il fut attentif et amical, sans allusion au pass: insensiblement,
Claire rassure, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente
restitue. Puisqu'ils taient destins  vivre l'un prs de l'autre, ne
valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rvait, tendre et honnte
coeur, de marier Claire le plus tt possible--avec le baron de Rieu, par
exemple,  qui certainement elle plaisait--et de demeurer ainsi
toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'tait-ce pas tout simple?

Oui, c'tait tout simple, pour des mes simples comme Julie, comme
Claire, comme Jean Esquier; c'tait le juste arrangement de l'avenir.
Mais Maurice Artoy n'tait point un simple. Ds qu'il se sentit reli 
Claire par le fil d'une nouvelle intimit, assur contre sa rancune ou
ses rvoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point
d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffe sur l'autre amour:
la pense de tromper Julie lui demeurait odieuse.--Non, mais de
connatre ce qui subsistait, dans cette me close, de l'ancienne
tendresse qu'elle lui avait donne; de savoir si, malgr tout, elle
continuait  lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette
inquitude qui les ravage: savoir s'ils sont aims de celles mmes que
les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur
interdisent. S'ils se savent aims, le retard de la possession leur
importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisment de rves, sans
date pour l'chance. Maurice tait de ceux-l, de ceux qui, comme on
l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours demandent le coeur.

Mais comment le redemander  la jeune fille, ce coeur qu'il avait
repouss et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois dj, il
avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram
au milieu de la journe,  l'heure o Mme Surgre tait sortie, o
Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il
s'asseyait prs d'elle, il l'coutait; ou bien, la jeune fille
s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicit... Mais aussitt
les allusions prmdites  leur affection mue d'autrefois lui
apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tte--tte,
o ils avaient parl de choses indiffrentes, il s'tonnait de rapporter
l'inquitude singulire, la pesante tristesse qui bientt le rejetaient
plus violemment  Julie.

***

Cette journe de printemps, proche de l't, tait propice aux songeries
nervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette
lourde premire moiti d'aprs-midi, si longue, si vide. Son djeuner
achev, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien  faire jusqu'aux
environs de six heures,--jusqu' la visite quotidienne de Julie.

Il s'tait lev. Il avait jet sa cigarette. Indcis, il arpentait la
vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet,
composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour o
pour la premire fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveill
l'installation, assez lgante, grce aux pices conserves de l'ancien
mobilier de la rue d'Athnes. De menus ornements faonns de sa main
couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donns  chaque
retour d'anniversaire. Mme quelques objets de toilette  elle, une
matine, des pingles  cheveux, des babouches, y demeuraient dans les
armoires. Le parfum de fougre qu'elle portait sur elle peu  peu avait
imprgn les tentures. Oui, ce rez-de-chausse de la rue Chambiges,
c'tait bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y
plaisait, trouvant parse la chaleur des annes de tendresse, d'oublieux
refuge sur le sein de l'aime.

Chre Y, comme je l'aime!

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontr par son regard,
qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses
souvenirs, sans qu'il pt rellement se reprocher d'aimer moins Julie
que la veille, que le mois d'avant,--en ce moment il discutait avec
lui-mme une dmarche dont l'ide lui tait venue en djeunant et que sa
conscience condamnait.

Il pensait:

 trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera
seule  dchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parl
hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connat pas. Je
vais les lui porter.

Il commena aussitt sa toilette. Il y employa le soin minutieux,
l'ardeur joyeuse habituelle  tous les hommes dont la jeunesse fut
voue  l'amour, lorsqu'ils se prparent  une entrevue de femme o
l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il
s'interdisait de la reconnatre aujourd'hui.

Je m'ennuie, et plutt que de passer mon aprs-midi  biller, je vais
voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voil tout.

Gant, le chapeau sur la tte, mis comme jadis avec une lgance
recherche, seul luxe dont il n'et rien diminu aprs la perte de sa
fortune, il revint vers son troite table de travail. Quatre
photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour tre plus
portatives. L'une, toute jaunie, la reprsentait en pensionnaire des
Rdemptoristes, les mains gauches, la mine srieuse, vieille preuve
trouve un jour par Maurice dans un album, et aussitt confisque. Les
autres, plus rcentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturit
heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille,
et sortit.

--Si je n'tais pas rentr quand _Madame_ viendra, dit-il au concierge,
vous la prierez de m'attendre.

Le temps tait clair, l'air sentait les feuilles, la sve, le jeune t.
Maurice gagna  pied la rue Boccador, et de l remonta vers l'avenue de
l'Alma.

Un couple d'ouvrires, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un
sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'crier:

--En voil un qui serait mon type!

Un peu plus loin, au moment o il montait en fiacre, une femme tale
dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard
significatif. Et ces marques fugitives d'admiration fminine, auxquelles
il n'avait jamais t indiffrent, lui firent un plaisir singulier ce
jour-l.

Il avait dit au cocher: Chez Grus, vivement. Le fiacre descendait les
Champs-lyses. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant,
entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-mme avec
l'anne... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne
savait quoi, un vnement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone,
o il se sentait enlis peu  peu.

Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mlodies
polonaises; cinq minutes aprs il atteignait l'htel Surgre.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

--Madame est l?

--Non, rpondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous
savez bien que c'est son heure.

--Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'paules qui signifiait: Je l'ignore, ou bien:
Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgre.
Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allg d'une inquitude, Maurice monta. Des notes de piano lui
parvenaient: une de ces mlodies nombreuses et chantantes, si
reconnaissables, o Beethoven fit parler l'me humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur
les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.

En profil perdu, il aperut Claire assise devant le piano drap. Elle
n'avait pas beaucoup chang. Les cheveux trop noirs, la bouche trop
rouge, les joues ples comme des feuilles de camlia, c'tait toujours
l'enfant singulire qui avait tent Maurice, lorsqu'elle lui tait
apparue dans la villa des OEillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur
purile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce
roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les
Franaises. Cette mobilit s'accusait dans l'ondulation que le jeu
donnait  sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins
clbres, o le matre a exprim les mlancoliques du dpart, l'angoisse
de l'absence et ces joies du retour qui en sont la ranon. Elle achevait
la premire partie: le _Lebewohl_,--l'Adieu... Les chevaux secouent
leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur
les marches du seuil, l'amant enlace une dernire fois sa matresse...
Puis la berline s'branle, s'loigne dans une nue de poussire et
disparat au tournant du chemin... Maurice s'tait assis. Il coutait,
se gardant de rvler sa prsence; et en mme temps il regardait Claire.
Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et
rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire
traduisait et conduisait son rve; elle voquait des coins du pass,
elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le prsent paisible,
et pourtant inquit de dsirs pour un lendemain indtermin. Oui,
c'tait bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurment des
joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'o elles
viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui
apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas gotes? La fortune l'avait
trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre,
sentant mieux sa pauvret par le souvenir du luxe
antrieur.--L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire
tristement. L'preuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste
en rien, jamais. Je suis un amateur trs intelligent, voil tout. Et
l'amour, la joie des femmes? Oh! c'tait sa blessure, cela. Banqueroute
de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y rsignait, mais il
souffrait encore dans son coeur d'amant, et si la mlancolie de cette
musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture
pareille  la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence,
la maison et l'me dsertes, la route regarde dsesprment  chaque
heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le
visage aim...

Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une matresse adorable qui
m'aime uniquement.

Il ne se mentait pas  lui-mme. Si le temps, l'usure naturelle des
sentiments humains, avaient rendu le dsir moins palpitant, une
tendresse si puissante, un si ardent besoin de la prsence de Julie
avaient pouss des racines dans son coeur que, vraiment il pouvait le
dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aime. Julie tait
l'pouse, la chair de sa chair. Si on l'tait de sa vie, il sentait
qu'il s'croulerait misrablement. Il constatait en lui le besoin
irrductible de cette femme chrie, et au tressaillement de tendresse
que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mlait. Il
n'avait pas trente ans et voil que sa vie sentimentale, comme sa vie
d'artiste et de mondain, tait finie. Il aimait une femme trs belle,
certes, trs dsirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le
miracle de jeunesse qui la conservait belle et dsirable se continut,
qu'il ft lui-mme vieux, dpris de l'amour avant elle, n'importe! Notre
coeur a l'ge mme de son amour: son coeur avait quarante ans. Jamais il
ne connatrait l'volution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le
dsir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille
cre... Tout un chemin de la vie lui tait ferm comme par un mur.

Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle reprsente
pour moi le jardin interdit o il ne me sera pas permis de vivre... Car
je ne l'aime pas.

Afin de se prouver  soi-mme qu'il ne l'aimait pas, il la regardait,
et vraiment sa chair ne s'mouvait pas. Dire qu'il y a trois ans,
pensa-t-il, si je m'tais trouv ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas
t capable de me tenir tranquille... Et c'tait une enfant alors, 
peine forme. Il voquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la
jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux
noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renvers sous un
baiser, moins par dsir que par curiosit, par un dilettantisme amoureux
un peu pervers.

Comme c'est loin, tout cela! Voil des folies dont je suis bien guri
aujourd'hui.

La prsence continue de Julie l'avait lentement transform, et toutes
les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversit
sentimentale, au contact de cette belle sant d'me, s'taient
dessches une  une.

En ce moment mme, berc, dissous par la mlodie, ce qu'il ressentait,
c'taient les apprhensions d'une agonie dans l'avenir,  un moment
qu'il ignorait,--d'une souffrance cause par cette enfant blanche et
brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait
sincrement: Non, je ne l'aime pas. Mais une tendresse confuse
l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs.
Ou plutt c'tait la mlancolie d'une perte irrparable, d'une chose
entrevue qui aurait pu tre, qui ne serait pas.

D'o qu'elle vnt, cette tristesse s'accrut peu  peu, devint une telle
angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait
un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas
s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa
prsence. Elle se retourna  demi.

--Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa  peine.

--Il y a longtemps que je suis l, dit-il, dposant sur le piano, sans
plus y songer, le recueil de mlodies polonaises qu'il apportait. Je
vous ai coute jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a
tout mu.

--Oui, rpliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de
la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pntre que quand
je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma
pense.

Elle reprit discrtement les dernires mesures. Maurice, qui s'tait
assis prs du piano, dit, presque bas:

--Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre  entendre cela.

--Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter
le tabouret.

--Vous savez que Mme Surgre n'est pas l? dit-elle.

--Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.

--C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.

Il rpondit srieusement:

--Oui, c'est vous.

Aujourd'hui il lui fallait approcher son coeur du coeur de la jeune fille.
Si las des paroles polies qu'ils changeaient d'ordinaire, il voulait
savoir ce que contenait d'affection pour lui ce coeur innocent. Bien loin
de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se
confit tendrement, qu'elle lui parlt, l'me ouverte, comme  un grand
frre affectueux.

Elle, qui le voyait, cette fois, plus troubl encore que de coutume,
rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'tre gaie.

--Vous tes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.

Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant
d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne
s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de prcaution mondaine
masquant les penchants du coeur. Ils avaient t enfants ensemble, ils se
connaissaient bien. Maurice dit sa pense tout haut, comme s'il se
parlait  lui-mme; et Claire n'en fut point surprise.

--Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande
jeune fille que voil a t ma petite amie autrefois, ma petite
passion, alors qu'elle tait une pensionnaire de quinze ans, maigre et
gauche!  quinze ans, elle-mme tait si occupe de son ami Maurice
qu'elle crivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des
images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce
paroissien, un dimanche,  Cannes! Il a pass trois ans seulement. Nous
nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille trs belle,
mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.

Bien qu'il s'effort de donner  sa voix le ton de la plaisanterie, une
vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son
joli visage grave s'ombrait de mlancolie.

--Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...

Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et
tristement, comme s'il et cherch sur ses traits une expression
fugitive du visage d'autrefois.

--Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est
que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le
moment, mais longtemps aprs, quand elles sont bien loin dans le
pass... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des OEillets? Et les soires
passes sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures,
ayant une de vos mains dans ma main, et la tte appuye sur la poitrine
de maman?

Il porta,  ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux,
comme pour y renfermer les pleurs prts  couler. Claire,  qui des
larmes aussi venaient, balbutia seulement:

--Maurice!

--Vrai, reprit-il, quand je songe  mon bonheur de ce temps-l, il me
semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai t si
heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade  Beaulieu, du petit
chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des
rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachs, comme briss par la mer, et
qui ont des airs de dsesprs?

Elle baissait la tte. Oui, certes, elle se rappelait; c'tait son
trsor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononait  voix plus basse
les mots que tout  l'heure il n'et pas voulu dire, mais qui maintenant
s'chappaient d'eux-mmes.

--Vous rappelez-vous cette premire fois o j'ai pris vos lvres,
l-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose
prsente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout  coup si
trangement fixes, comme en ce moment, tenez...

En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors;
ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le
besoin irrsistible de revivre le pass, de lui arracher quelques-unes
de ses minutes irretrouvables, treignit Maurice. Il dsira ces lvres
rouges qu'il avait frles. Il attira vers lui les mains de la jeune
fille; mais elle se dgagea, se dtourna si rsolument que Maurice
n'essaya mme pas de la retenir.

--Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.

Elle s'tait leve. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de
chercher un morceau dans le cahier  musique. Maurice la rejoignit. Il
lui fallait parler encore de ce qui les sparait; rien ne l'en et
empch maintenant.

--Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me
refusez les moindres choses que je vous demande?

Elle se retourna, plus calme:

--Ces choses-l, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander
aujourd'hui.

Maurice ne rpondit pas, surpris. Elle sait donc? Elle comprend donc?
pensa-t-il. Puis aussitt: videmment, elle comprend. C'est folie de la
croire toujours une enfant.

L'honntet rsolue de la jeune fille le toucha.

--Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un
inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai
pas... Vous me pardonnez?

Elle rpliqua:

--Je n'ai rien  vous pardonner. C'est oubli.

--Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil o je vous
coutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra,
et tout de suite aprs je partirai.

Elle consentit. Assis prs d'elle, Maurice l'couta. La musique docile
traduisait encore son rve. Elle disait plus douloureusement
l'irrmdiable du pass, l'impuissance  revivre le temps une fois vcu;
elle voquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.

La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excd d'motion
intrieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano mme,
tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.

--Adieu, dit-il.

--Venez-vous dner ce soir? questionna la jeune fille.

--Non, rpliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.

Elle n'insista pas, fit de la tte un signe d'adieu, sans cesser de
jouer, sans parler. Il s'loigna, quitta le salon et l'htel.

Quelle me ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue
Chambiges. Quelle force irrsistible m'a fait parler  cette enfant
comme je viens de le faire? C'tait inutile, et c'tait mal, car je
n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme
--mme Claire--ne saura me dtacher d'elle... Alors, pourquoi,
pourquoi?

Il ne trouvait pas de rponse, il ne pensait plus, c'tait une voix
extrieure, hors de lui, qui rpondait:

Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-tre,
le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de
ta porte, interdite  toi, tu te sens affreusement triste, c'est
qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes,
ta matresse t'est chre, tu aimes ta chane: mais cette enfant
reprsente la libert, l'avenir.

Il arrivait. Pourvu qu'_elle_ soit l dj! Il avait peur d'tre seul,
mme quelques instants, seul contre la cabale des mlancolies, dans
l'appartement vide. Oui, Julie tait l... la lumire d'une lampe
filtrait entre les jointures des persiennes. Ds qu'il eut ouvert la
porte, il aperut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantme ador
de son amie... Tout de suite, elle le reut dans ses bras.--Comme je
l'aime! se disait-il, rfugi l, sans paroles, dans la posture o
jadis, enfant et jeune homme, il aimait  se blottir contre le sein de
sa jolie mre. Non... de cette femme-l jamais je ne pourrai me passer,
jamais.

Il la ramena dans la chambre... C'tait l'heure o, d'ordinaire, ils se
racontaient leur journe en vieux amis tendres qui se plaisent  tout
savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, mu par son rcent entretien
avec Claire, il se dsintressait des menus incidents. Face  face avec
sa matresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa
tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se
purifier sincrement de tout mauvais dsir, de toute envie de duplicit
ou de trahison. Tant cette prsence calmait son inquitude, la maladie
secrte de son coeur!

--Qu'est-ce que vous avez, mon aim? disait Julie, en le scrutant du
regard. Je suis sre que vous avez quelque chose que vous ne me dites
pas.

--Non, rpondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous
aime ce soir plus tendrement qu' l'ordinaire. Il faut bien m'aimer,
vous aussi.

Il l'attira doucement sur le canap qui meublait l'angle voisin d'une
des fentres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et
jonch de coussins. Couch contre elle, les lvres prs de son col et de
ses joues, il les effleurait  peine, et rien n'tait plus chaste, plus
fraternel. Trois annes avaient tamis leur dsir, laissant survivre,
certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'taient
donnes, mais purifie par la dure, par la communion des souvenirs, par
l'emmlement de leurs vies d'esprit.

***

S'ils s'aimrent ce jour-l autrement qu'avec leurs coeurs bouleverss de
tendresse, ils s'en souvinrent  peine lorsqu'ils se sparrent, une
heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens o les
ramenait parfois leur humanit? C'tait une moindre preuve d'amour,
certes, que leur troite union de pense,--et cet invincible besoin de
vivre l'un prs de l'autre, l'un pour l'autre.




II


J'EN suis sre, mon aim, vous avez quelque chose que vous ne me dites
pas....

Pauvre Julie! l'inquitude, la tristesse devines au fond des yeux
clairs de Maurice devenaient son inquitude et sa tristesse, maintenant
qu'elle l'avait quitt, et que durant vingt-quatre heures elle ne le
verrait plus. Maurice avait dit: Je n'ai rien. Aussitt il s'tait
rpandu en treintes plus passionnes, en mots plus caressants.... mais
on ne trompait pas le coeur de Julie. Elle connaissait trop les regards,
les gestes, la voix de son ami; elle y percevait des altrations lgres
que lui-mme n'y souponnait pas. Cette fois, elle se demandait,
angoisse: Qu'est-ce qu'il a, cet ador? et tout de suite son anxit
se prcisait: l'inquitude de Maurice tait une menace pour leur amour.

Rien qu' penser  cela, elle dfaillait. Sa tardive tendresse avait si
compltement occup son coeur! Si on l'en tait maintenant, elle n'avait
plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme
une plante dbile, prive de son tuteur. Je l'aime tant, mon aim!
Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pti longtemps  se sentir vide
et dlaisse; pour la violence faite  sa chastet et  sa foi
religieuse; pour l'anxit de l'avenir, jamais oublie, mme aux minutes
les plus exaltes,--chaque anne, chaque heure accusant entre elle et
Maurice la disproportion des ges...

Oh! la sainte tendresse, si troitement mle de souffrance que chacune
des palpitations de son coeur l'avait fait saigner.

D'abord, au lendemain de l'abandon, 'avait t, malgr l'orgueil
d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait, un affreux dgot de soi,
la conscience d'tre irrvocablement dchue, le remords du soldat qui
passe  l'ennemi. C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une
honnte femme. Et elle, que le pas, que la voix de Maurice, entendus de
loin, que son nom seul prononc, bouleversaient, redouta la seconde
preuve, d'une peur instinctive de la chair et de l'esprit... Peu
d'hommes souponnent ce que souffre une femme longtemps fidle dans le
mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de
l'adultre.

Elle fut  lui pour la seconde fois, plus de deux semaines aprs le bal,
rue Chambiges, dans l'appartement  peine install de Maurice. Jamais
Maurice ne devait connatre la torture qu'elle avait subie  descendre
de fiacre, au coin de la rue, sous l'oeil rieur du cocher,  se glisser
le long des murs jusqu' la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de
l'antichambre o son amant la reut, demi-morte d'effroi et de honte,
dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers dvtements,
malgr les baisers et les treintes dont il les enveloppa, lui firent
mal comme de s'arracher l'piderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il
qu'elle souffrait mille fois plus qu'une pouse,--car l'pouse a le
refuge de son ignorance,--que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf
la minute unique o sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la
vie de l'ador?

Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se
reprocher plus tard de ne plus les prouver... Le temps invincible usa
sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais
Julie ne fut point de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie.
Que de fois, aprs les caresses, elle se contempla elle-mme avec
tonnement, presque avec piti, confuse d'en avoir t si trouble,
confuse de se dcouvrir une puissance d'motion qu'elle ne s'tait pas
connue! Quoi, c'tait elle, cette passionne, soumise, sans la pense
mme d'une rvolte, comme une chose, aux dsirs d'un homme, d'un homme
si jeune? Elle n'et pas t plus surprise si, regardant un miroir, la
glace lui et renvoy une autre image que la sienne...

Temps troubls, incertains, agits et mlancoliques, ces premiers temps
d'amour o ils faisaient, pour ainsi dire, l'apprentissage l'un de
l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'vocation la faisait tressaillir;
mais elle n'en et point souhait le retour. Il lui semblait, tait-ce
trange! qu'en ce temps-l Maurice l'avait le moins aime; moins mme
qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants.
Plus de douces promenades  deux, plus de courses communes en
voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de plus en plus
frquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'treinte o tout
s'oublie, tait vide, morne: deux ennemis dsarms qui s'observent.
L'treinte dnoue, ils prouvaient l'envie inavoue de se quitter,
d'tre seuls,--pour se dsirer de nouveau, dans la solitude...

Lentement, cependant,  travers les broussailles et les cailloux de ces
premires tapes d'amour, ils s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers
le paradis secrtement attendu. Un sentiment nouveau germa, crt en eux:
le dsir d'tre proches, de se frler, de se regarder; dsir des
abandons silencieux aux bras l'un de l'autre, longtemps aprs que s'est
tue la voix tyrannique des sens. C'tait la tendresse de leurs premiers
mois d'amiti, et quelque chose de plus, car elle fut plus exalte, plus
chaude de reconnaissance; violente comme un apptit, profonde en mme
temps, intime comme une douleur...

Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si
rarement atteinte, o deux tres humains s'aiment parfaitement.

Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait
vivre toujours dans leur mmoire. Ce fut vers l'automne de la premire
anne. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourment aussi
d'un trange besoin d'isolement, avait quitt Paris. Quinze jours
durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal explors
qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-l il vcut seul avec
le cocher, demi-sauvage, des deux btes maigres, infatigables, qui le
tranaient par les routes... Autour de lui, dfilaient les vastes
paysages; la voiture longeait des entailles  pic, au fond desquelles
coulait un torrent. Parfois un pont lger, moderne, ou quelque vieille
ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient
perdument vers les abmes, et lentement escaladaient l'autre versant.
Au bout de lourds promontoires de chanes, les villages apparaissaient
comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux,
c'taient les pturages immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains,
leurs lacs mystrieux o, disent les lgendes, dorment les villes
mortes...

Oh! les dparts dans le matin blme, par la rose et la brume
lumineuses! les routes o, comme des fantmes bleutres, apparaissent 
travers le brouillard les formes amplifies des troupeaux, des chariots
qu'on va rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades
aveyronaises, quand, aprs le pesant dner d'auberge pris  la table des
voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues,  peine
claires par quelque lanterne  schiste, au bout d'un angle de chanes!
Concentres par l'isolement et le silence, ses sensations se dcuplaient
d'intensit, indfiniment rflchies sur les parois de son propre
coeur... Comme il se sentait loin de tout, et seul! Des rares tres
humains qu'il voyait passer prs de lui, aucun ne parlait sa
langue,--pas une pense commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il
s'abmait dans sa solitude: Je suis seul... seul, seul... Et c'tait
une volupt horriblement douce. Mais elle l'et ravag s'il n'et pu se
rpondre: Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la
vie... L-bas, quelqu'un pense  moi. Le prix de cette pense fidle,
soeur de sa pense, imprgne de son souvenir malgr la distance, il le
connut seulement  cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages
de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute l'humanit. Elle le
hanta. Le reflet voqu d'un de ses regards, le sillage d'un geste,
l'cho d'une parole, soulevrent en lui des commotions imprvues,
imprieuses  le faire crier... Il baisa dvotement, et mille fois, les
dpches que lui remettaient,  chaque tape, les buralistes des
tlgraphes.

Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transform. Un tlgramme,
dat de Vic-sur-Cre, annona  Julie qu'il arrivait avant le jour; elle
le trouverait rue Chambiges, sitt qu'elle viendrait... Et la minute
inoubliable fut celle-ci: quand ils s'enlacrent dans le crpuscule de
la chambre aux persiennes closes, lui couch,  demi sorti du pesant
sommeil o l'avait plong la fatigue, elle, vtue pour la marche,
apportant du dehors un parfum d'air frais, et comme la phosphorescence,
sur ses vtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumire
joyeuse du matin. Maurice, dress sur son sant, avait saisi le buste,
la tte chrie; le dsir des baisers faisait oublier les paroles  leurs
lvres. Elle, son coeur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur,
moins parce qu'elle retrouvait l'aim que parce qu'elle le trouvait
cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rv: non plus l'enfant
nerveux, non plus l'amant imprieux, mais l'tre pareil  elle-mme,
cherchant l'obscure fusion de leurs mes, rvant d'tre sa chose
dvoue, son bien, son tout.

Ce fut l'aurore du temps bni, ranon des angoisses, des dgots de la
premire heure, ranon de l'avenir aussi, de tout ce qu'un amour absolu
enclt de menaces pour le lendemain. La destine misricordieuse leur
concda cette trve: nul obstacle  se voir, nulle surveillance jalouse;
une cabale de protection semblait forme autour d'eux. Aucune saison de
l'anne ne les spara dsormais.  l'hiver de Paris, aux rendez-vous
quotidiens de la rue Chambiges,--coups par quelques semaines passes 
Nice,--succdaient les villgiatures en commun,  la campagne,  la mer,
o tour  tour Antoine Surgre et Esquier venaient les rejoindre. Tout
naturellement, la vie s'tait arrange  leur garantir le repos. Il ne
tint qu' eux de goter le bienfait que l'tre humain cherche le plus
obstinment ici-bas: l'oubli des jours, le doux nant de vivre.

Maurice le gota: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son
bonheur se trempa d'une inquitude invincible, ne avec lui, ne de son
excs mme, et qui, ds lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait
sa vie d'autrefois  celle d' prsent, elle mesurait avec pouvante
l'obscur abme d'o l'amour l'avait retire,--mais pour combien de
temps?... Pour des mois? peut-tre!... Pour des annes? peut-tre...
Assurment point pour toujours. Quand Maurice aura l'ge que j'ai
aujourd'hui, moi, je serai une vieille femme... Une heure viendrait
donc o Maurice lui serait ravi, o elle retomberait dans les limbes de
son ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la
dsesprer. Maurice se mariera... S'il ne se marie pas, il me
quittera... Cette pense la rongea. Elle l'oubliait auprs de Maurice;
la solitude l'y rejetait.

Les vraies heures d'agonie, c'tait quand elle avait lu dans les yeux de
son aim une proccupation, un rve dont il n'avait pas voulu dire le
secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la
prunelle, ses clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le dsir
qui n'tait pas pour elle, ft-il indcis au point que Maurice lui-mme
ne le distinguait pas! Ds qu'elle l'avait quitt, son martyre
commenait. Les yeux de Maurice, avec la tache de la pense trouble, la
hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour tre seule avec son
chagrin; et l, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague pril. Ah!
qu'un confident lui et t cher, pour ces penses sans nom! Mais o le
prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lvres en face du vieil
ami,--d'Esquier, qui pourtant avait tout devin,--elle le savait. Alors
qui?... Le confesseur!... Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut
tente par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hlas! la honte de
son pch lui en barrait l'entre; elle sentait qu'elle ne rentrerait l
que lave par le remords et par la pnitence, plus tard, bien plus tard,
aprs l'croulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des
glises: parfois elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur
d'tre aperue, elle, pcheresse, par ce Dieu mme qu'elle y venait
chercher. croule sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entires
dans un coin sombre des basses nefs, cte  cte avec de vieux pauvres,
des dvotes  chapelet. Elle ne priait pas: comment oser demander ce que
souhaitait son coeur coupable, la scurit, l'ternit de la faute?...
Non. Elle ne demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du
tabernacle; elle prenait peu  peu le courage d'taler sa misre aux
yeux du Matre divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres
amoureuses!... Il voyait bien son impuissance  dsirer la gurison de
son me! Au moins, par sa prsence  l'glise, la pcheresse protestait
contre son indignit, et il lui semblait que, par un de ces moyens
miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu s'arrangerait, un jour, dans
longtemps, longtemps, pour que le crime ft pardonn.

En quittant Maurice, ce jour-l, elle eut le dsir d'une de ces humbles
stations  l'glise, avant de regagner la maison. Sept heures avaient
sonn, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgre tait 
Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des
caprices de Julie. Elle se fit conduire  la chapelle dominicaine de
l'avenue Hoche. Au moment o elle y pntra, le bas de la nef tait
rempli de silhouettes agenouilles: c'tait un samedi, l'heure des
confessions.

Voil des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont
pas rompu leurs habitudes religieuses, elles!... Comme je vaux peu, mon
Dieu!

Elle s'isola dans un coin bien obscur, elle s'agenouilla; elle commena
des prires. Mais ses lvres seules priaient: elle tait trop inquite;
un pressentiment trop net lui dnonait le pril. Malgr son effort,
elle ne parlait pas  Dieu; elle rflchissait.

Elle revoyait Maurice tendre et distrait, ses plus vives treintes
subitement glaces par une absence de la pense. 'avait t plus
manifeste aujourd'hui qu'hier; hier plus qu'avant-hier; une suite de
menus incidents, conservs dans sa mmoire, jalonnaient dans le pass
rcent le chemin par o les soupons lui taient venus. Quel rve
troublait donc le jeune homme, qu'il ne lui confiait point? Il lui
disait tout, depuis longtemps, graves soucis, ennuis lgers.

Une femme... Il y a une femme entre lui et moi.

Souvent dj cette ide d'une infidlit possible de Maurice lui avait
travers l'esprit. Elle en avait souffert, certes, moins pourtant
qu'elle ne souffrait en imaginant qu'une autre femme pourrait, un jour,
lui prendre la pense de son ami, remplir son coeur, y rgner comme
elle. D'ailleurs ces doutes n'taient jamais de longue dure,
probablement comme les caprices de Maurice. Elle le retrouvait bientt
plus ardemment  elle, plus pris du refuge de ses bras et de son sein.
Alors, qu'importait? Elle se sentait victorieuse, toujours la Matresse.

Hlas! Cette fois, elle hsitait, elle n'avait plus confiance dans la
victoire. Pourquoi? Oh! elle n'aurait rien su dire de prcis, mais
c'tait un sentiment si puissant!

Il rve de me quitter, mon Dieu! mon Dieu!

Elle avait beau se raisonner, se rpter que Maurice demeurait en somme
tendre comme autrefois. Sa conscience d'amoureuse rpliquait: Je suis
sre, sre!... Dans la demi-nuit de cette chapelle, elle se mit 
chercher obstinment,  chercher un nom.

Si je la connaissais, au moins!... Mais je n'ai pas d'amies.

En effet, les quelques femmes qui assistaient au dner du mardi, les
visiteuses du jeudi, n'taient pas des amies. Il n'y avait plus de place
depuis longtemps dans la vie de Julie, pour les minutes vaines que les
femmes donnent aux femmes.

Je n'ai pas d'amies. Mais lui va dans le monde... C'est l qu'il a
rencontr cette femme.

Une femme? Non, une jeune fille.  travers les phrases qui parfois
s'chappaient aux heures tristes, elle avait bien compris que jamais il
ne chercherait une autre matresse. Ce qui l'obsdait, c'tait l'avenir
clos, l'volution sentimentale interrompue. Ne lui avait-il pas dit ce
mot, un jour qu'elle faisait tristement allusion  la diffrence de
leurs ges: J'ai votre ge, mon aime. Notre coeur a l'ge de ce qu'il
aime?

Oui! l'ge de ce qu'il aime. Telle tait bien la pense de Maurice et sa
hantise. Il avait un coeur de quarante ans...

Mais quelque part, sans doute, vivait l'inconnue, la jeune fille, celle
qui reprsenterait pour lui le rajeunissement du coeur, l'amour initial,
le foyer cr, la famille... Celle-l, Julie la redoutait, elle
suppliait Dieu de l'loigner du chemin de l'aim...--Et voil que
c'tait fait sans doute; il l'avait trouve.

Mon Dieu! mon Dieu! faites que cela ne soit pas.

 ce moment, le sacristain lui toucha l'paule.

--On ferme la chapelle, madame, dit-il discrtement.

--Quelle heure est-il donc?

--Il est huit heures.

Elle se leva en hte, regagna son fiacre. Le cheval, qui par hasard
allait bon train, mit cinq minutes  gagner la place Wagram.

En montant l'escalier, le premier visage qu'elle aperut fut celui de
Claire Esquier. Elle lui demanda:

--Je suis en retard?

--Oh! oui... Nous commencions  tre inquiets.

--Fais servir. Je descends  l'instant. Qu'on enlve le couvert de
Maurice, il ne vient pas dner ce soir.

--Je sais, dit Claire.

Mme Surgre, surprise, questionna:

--Il te l'a crit?

--Non, il est venu ici tantt; il me l'a dit.

Elle descendit sur ce mot, prononc sans arrire-pense. Elle ne vit pas
Julie flchir et s'appuyer au champignon monumental de la rampe.

Il est venu aujourd'hui... Il est venu  l'heure o je ne suis pas l,
il est venu voir Claire, et il me l'a cach... C'est donc elle?... C'est
elle! Comment ne l'avais-je pas devin?

***

Le pril lui semblait plus invitable, maintenant qu'elle savait...
L'ennemie, c'tait Claire. Comment combattre celle-l?... Comment la
har?




III


UNE pense sauva Julie du dsespoir, quand elle fut certaine du pril.
Elle pensa: Malgr tout, Maurice m'aime. Elle en tait sre, sans
pouvoir se donner aucune raison de sa scurit; un sentiment
irrsistible le lui disait. Elle, si passive jusque-l aux vnements, y
puisa le courage de se dfendre, une nergie pareille  celle que les
plus dbiles femelles trouvent pour dfendre le nourrisson pendu  leur
sein.

Dans les premires heures de la nuit suivante, elle sut se matriser
assez pour rflchir, pour dduire, pour arrter un plan.

--Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu
de sa distraction et de son inquitude, je sens que je le reprends
vite, plus tendre peut-tre, plus passionn que lorsque rien ne le
trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.

Le coeur simple, droit, de Mme Surgre, ne concevait pas deux
tendresses  la fois dans le coeur de son ami. Se trompait-elle? Pas
compltement, certes. Elle possdait assez Maurice, il s'tait assez
dvoil aux heures d'abandon pour qu'elle connt bien le mal dont il
souffrait. Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voil
pourquoi il s'inquite de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et
ce sera de nouveau, pour des annes peut-tre, le rpit, la trve.... Il
faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.

Elle songea tout de suite au baron de Rieu.

Rieu tait un assidu de la maison. Il ne se passait gure de soire sans
qu'il y vnt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait
se plaire auprs de lui.

Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'anne, dans le
mois!...

Elle rsolut de s'y efforcer; le projet tait ralisable; l'espoir de le
mener  bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce
calme, assez tard.  l'heure accoutume, elle fut debout.

Sitt leve, elle envoya  Maurice une dpche bleue.

/#
     _Mon aim, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous
     voir. Daumier vient djeuner; venez aussi, si vous aimez_

     _Votre_ Y.
#/

Ensuite, elle crivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de
pied:

/#
     _Cher ami,_

     _Je reois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les
     manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous._

     _Bonnes amitis._

     JULIE SURGRE.
#/

Le baron fit rpondre qu'il n'tait point libre au djeuner, mais qu'il
aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main  ses amis.
Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui,
avec la jeune fille.

Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais russir!

La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement prpares.
Elle s'applaudissait des naves habilets de son plan, et dj croyait
au succs.

Mais elle avait compt sans la dfaillance de ses nerfs et de son coeur.
L'heure du djener arrive, quand elle vit Maurice et Claire  ct
l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa
pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que
son malheur tait consomm, qu'il n'y avait plus  lutter, qu'ils
s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient  peine; tous deux, avec Esquier,
coutaient le docteur qui, comme  l'ordinaire, causait tout seul,
faisait une confrence. Cette fois, il traitait la question du mariage,
 propos d'une statistique rcente tablissant la dcroissance des
unions, et la diminution de la natalit.

--Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.

--Oui, fit Maurice.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend 
disparatre,  tre remplace par un autre mode d'union.

Julie regarda Claire et crut la voir rougir.

Elle veut l'pouser, pensa-t-elle.

Le mdecin demanda:

--Quel mode d'union?

--Je ne sais pas. C'est au lgislateur  trouver et  rgler cela...
Question d'quilibre  tablir, voil tout.

--Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous?
Voulez-vous que je vous dmontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y
tenez pas? Je vais vous la dmontrer tout de mme. Observez les btes,
pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois.
L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le
temps qu'il faut pour raliser un adulte. Or, pour raliser un homme
adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de
l'homme et de la femme doit durer vingt ans  partir de l'union,
c'est--dire  peu prs toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?

--Il m'est gal. Je ne tiens pas  raliser des adultes, comme vous
dites.

--Je le sais; aussi vous tes un tre immoral dans le sens propre du
mot.

Esquier intervint:

--Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa
gnration. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le
condamnez, vous qui ne croyez  rien.

-- rien? quelle erreur! Ma morale est prcise et tient dans un seul
prcepte: conformer ses moeurs individuelles aux intrts de l'espce.
Voil pourquoi je suis pour le mariage rgulier contre l'union libre,
pour l'amour fcond contre l'union strile. Mais je vous ennuie...

Il se tut, tonn de voir presque tous les visages devenus srieux.
Claire montrait la gne que donne aux jeunes filles une conversation
effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier mditait.
Mais Maurice et Julie avaient senti la brlure des paroles du mdecin,
chacun sur un coin diffrent de son coeur. Sous l'apparat d'une formule
scientifique, Daumier avait exprim l'ide qui les hantait sans cesse:
l'avenir barr par la matresse, l'interdit sur le mariage et la
famille. Malgr eux, ils avaient crois leurs regards: Julie laissa voir
dans le sien tant de dtresse que Maurice, touch, la rassura d'un
sourire.

Le djeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On tait encore 
table quand le baron de Rieu fut annonc. On se hta de finir; on passa
dans le salon mousse, o le caf et les liqueurs taient prpars sur un
guridon. Maurice et Julie se trouvrent un instant l'un prs de
l'autre.

--Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine
tristesse, est-ce fini?

Il la sentait triste, triste  fondre en larmes si elle avait t seule,
et cette tristesse lui inspira le dsir de la calmer par des tendresses.

--Non... je vais bien, mon aim, je vous assure. Je vais bien, puisque
vous tes prs de moi.

--Y, ma chrie, rpliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a
du chagrin dans ces beaux yeux-l... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.

Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'tre vu.

--Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.

Il rpliqua:

--Je vous aime infiniment.

Leurs yeux, de nouveau, se pntrrent. Pour la premire fois,  travers
des paroles souvent changes, ils s'taient laiss entrevoir leur
inquitude. Maurice en fut si troubl que, pour cacher son motion, il
s'loigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du
jardin.  demi rassure par cette parole sincre: Je vous aime
infiniment, Julie regardait le groupe form, dans un coin du salon, par
Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui
parvnt de leur conversation; mais cette conversation tait assurment
srieuse,  l'air des visages. Elle pensa: S'aiment-ils donc? Oh! si
cela se pouvait!

Elle aurait voulu agir aussitt, hter ce mariage qui dissiperait le
cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'tait l'heure de cours,
prenait cong; Esquier revenait seul, aprs l'avoir conduit jusqu'
l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, mme si lger, qui lui naissait,
lui donnait le besoin d'pancher son coeur. Quand Esquier fut prs
d'elle, elle lui montra Claire et le baron:

--Regardez, dit-elle  demi-voix.

--Eh bien?

--Eh bien! cela ne vous donne pas une ide? Ces deux jeunes gens?...

Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pense.

--Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.

Julie reprit vivement:

--Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie
situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.

Pour le moment, en effet, penchs l'un vers l'autre, ils se parlaient 
voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque
tendre.

Esquier les observait sans rpondre. Mme Surgre insista:

--N'est-ce pas que j'ai raison? C'est vident. Il faut les marier. Vous
n'y trouvez pas d'inconvnient, je suppose? Je comprends que le dpart
de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le
faudra. Mieux vaut qu'elle pouse un de nos amis: elle nous quittera
moins.

Elle s'arrta; les prunelles d'Esquier fixes sur elle disaient: Comme
vous tenez  ce mariage, ma chre amie! Elle sentit que son anxit
avait perc dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut
piti d'elle.

Il lui prit la main.

--Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnte et sr
garon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...

Elle n'osa pas lui demander: Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?
tant elle avait peur du Non! sincre qui jetterait bas le fragile
difice de son esprance.

***

Des semaines passrent, aprs ce jour, qui ne changrent rien: Julie
vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec
cette conviction: Il est inquiet, il souffre d'un mal indcis, et cet
autre: Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment... De son ct,
Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, o les
positions s'taient dfinies si nettement, s'efforait de la voir moins
souvent en tte--tte; mais lorsque le hasard les isolait malgr eux,
ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un
avenir impossible, de quelque chose de manqu dans leur vie, ils en
parlaient avec une volont de renoncement et de rsignation; mais 
l'envers des mots qu'ils disaient, leur pense tait: Au moins elle
saura! Au moins il saura ce que j'ai rv!... Et puis, qui connat
l'avenir?...

Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trve furent
tristes,--non dpourvus de charme.  continuer leur vie ordinaire, sans
accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait
toujours. Maurice surtout s'y complut. Il et accept ce pacte avec la
destine: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au
caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces
entretiens singuliers o, s'avouant une esprance commune, ils se
croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: Seulement, c'est
interdit... Quant  la ncessit de renoncer un jour  l'une ou 
l'autre, il la repoussait avec pouvante. Elles tenaient chacune  son
coeur par des fibres diffrentes, dont il ne savait lui-mme ni la
sensibilit, ni la solidit... Si parfois la pense le hanta de choisir,
de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il
connut de vritables accs de dsespoir, le sentiment d'une incapacit
absolue  lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au
hasard... Ainsi, aucun de ces trois tres n'et provoqu la crise qu'ils
devinaient menaante; ils savaient trop combien tait fragile leur
bonheur!

Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'o ils ne
l'attendaient pas, et brusquement elle leur rvla qu'ils tenaient les
uns aux autres par des chanes si serres que les briser, c'tait
commencer leur agonie.

***

Par une des dernires aprs-midi de juillet, Maurice avait une fois de
plus cd  son envie, et, vers trois heures, il pntrait dans le salon
mousse, s'tonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano
chanter sous les doigts de Claire... La pice tait vide.

Il sonna.

--Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.

--Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est l. Elle le prie de
vouloir bien l'attendre.

Claire entra quelques instants aprs. Elle tait pareille  la Claire de
tous les jours, srieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit
s'avancer vers lui, il pressentit un vnement. Il tressaillit, touch
par le doigt de la destine. Il questionna:

--Est-ce que je vous drange?

--Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant prs de lui; au contraire,
je suis contente de vous voir.

--Le piano est donc abandonn, aujourd'hui?

--Je n'ai pas le coeur  jouer, rpondit-elle simplement... Vrai, je
dsirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de srieux  vous dire.
Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?

--Bien sr... Vous m'inquitez.

--Ce n'est rien qui doive vous inquiter. Il s'agit de moi, d'un conseil
que je veux vous demander, comme  mon plus ancien ami.

Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:

--Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?

Ds que ce nom fut prononc, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais
song  celui-l, par exemple!... Il rpondit:

--Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai
introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coup, et je ne le
vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises
ridicules. Il est prtentieux et triste. Il m'assomme.

--Vous n'tes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme
excellent, vous connaissez ses mrites aussi bien que moi.

Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent
fois mieux que moi. Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait
sous ses yeux. C'est mon avenir; c'est mon bonheur. Il dit trs haut,
schement:

--Eh bien! puisqu'il vous plat tant, Claire, il faut l'pouser, voil
tout.

Aussitt il regretta sa brutalit: des rougeurs de larmes altraient le
regard de la jeune fille. Elle murmura:

--Comme vous tes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?

--Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les
siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.

Claire reprit:

--Voici ce qui s'est pass... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me
tmoignait de l'amiti. Il causait volontiers avec moi, et presque
jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes ides, sur mes
croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme 
une compagne, de ses rves d'organisation ouvrire, de ses entreprises
politiques. Jamais, jamais il n'avait prononc un mot hors de l'amiti
la plus simple...

--Et alors?

--C'est hier seulement... Il est arriv tard, dans la soire... Mme
Surgre causait avec mon pre. Comme d'habitude, il s'est assis prs de
moi.

--Et il vous a dit qu'il vous aimait?

Claire rougit:

--Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'pouser... Je
ne savais que rpondre, je vous assure; je voyais bien que si je
refusais tout crment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit:
J'aimerais mieux que vous vous fussiez adress  Mme Surgre, ou 
papa. Il m'a rpondu: Non, c'est votre assentiment que je veux
d'abord. Je vous demande mme de vous consulter sincrement, avant de
consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hte, je ne
vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y
resterai six semaines, le temps de prparer ma rlection au conseil
gnral: vous avez donc le loisir des rflexions. Si,  mon retour, vous
tes d'accord avec moi, je prviendrai votre pre. J'ai demand:
Puis-je en parler  Maurice? Il a hsit un instant, puis il a
rpondu: Oui. Parlez-en  Maurice, cela vaudra mieux.

Tandis que Claire prononait ces mots, de sa voix singulire, Maurice
sentait un frisson d'inquitude, de dsespoir, s'injecter dans son
cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'tait fini,
dcidment, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien
dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait 
prsent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lvres
larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la
dcouvrait rellement, et en mme temps il dcouvrait qu'il l'aimait
d'une affection ombrageuse, et presque sans dsir,--qu'il la
considrait comme un bien  lui, rsign pourtant  ne jamais la
possder.

Cette petite, pensa-t-il, avec le coeur de laquelle j'ai jou
autrefois,--dcidment, c'tait mon bonheur. Elle partie, que me
restera-t-il,  moi?

Il oubliait Julie, la pauvre et fidle Julie; il se vit vraiment seul
sur la route de l'avenir.

--Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?

Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se flait
d'motion. Secou par une rvolte d'amour-propre, il retrouva une
allure, des mots de sang-froid.

--Ma chre amie, vous avez raison. Rieu est une me haute, et un coeur
sr... Il faut me pardonner le mouvement de tout  l'heure. J'ai eu un
peu de chagrin  la pense que vous nous quitterez... un peu d'humeur
contre celui qui vous enlvera  nous. Mais vraiment, vous ne pourriez
pas avoir de meilleur mari.

Il disait cela, et sa pense tait: Restez, ne disposez pas de votre
vie... N'engagez pas l'irrparable; ayez un peu de foi en l'avenir!

Et Claire comprenait que telle tait sa pense, que toutes les paroles
qu'il prononait, les lvres seules les disaient. Et malgr la communion
de leurs esprits, leurs bouches scelles ne voulurent pas laisser
chapper leur secret.

--C'est tout ce que vous dsiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un
ton froid, presque hostile.

Elle rpondit:

--Oui.

Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-mme, sa piti s'mut.
Elle voulut, une fois encore, offrir un asile  ce coeur inquiet, lui
laisser le temps de se reprendre.

Elle montra le piano:

--Voulez-vous?... dit-elle.

Maurice sourit amrement:

--Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je
n'ai pas le got de l'entendre en ce moment. Au revoir!

Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendt la main, sans qu'il se
retournt une fois jusqu' la porte qu'il referma doucement, affectant
le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le
tabouret. Quelque temps, elle rflchit ainsi. Puis s'accoudant au piano
ferm, elle s'abandonna  ses larmes. Rien ne lui restait plus de son
courage, de sa bonne volont sereine. Elle souffrait dans son coeur et
dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui
coulaient, elle sentait couler sa vie mme.

. . . . . . . . . . . . . .

Devant l'htel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant
de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.

--Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.

Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-tre en ce moment...
Non, cette fois, l'preuve serait trop dure, il n'aurait mme plus la
force d'appuyer son front sur le coeur de son amie. Il ne supporterait
pas l'interrogation de ses yeux...

Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en
lui...

Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit  pied,
traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue
de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, o rien n'entrave
la marche ni la pense. O allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il
voulait chapper  la fois  claire et  Julie, se terrer dans sa
dsolation. C'est fini, bien fini!... Comme un glas, ces mots
sonnaient dans sa tte. C'tait fini du rve si confus, si cher
pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers
le sourire des plages et des les... Et puis, brusquement, tout cela
avait disparu; il se sentait but au mur,  l'affreux mur qui lui
barrait l'avenir.

Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux tres autour
desquels, comme un lierre, sa vie s'tait d'elle-mme enroule, il se
sentait galement incapable de les treindre dsormais. La chaleur de
ces deux prsences fminines lui serait te en mme temps. Jamais il
ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire marie, il ne
pourrait continuer  vivre avec Julie. Alors que faire?

La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le
rveilla. O suis-je? Il lui fallut quelques secondes pour se
reconnatre. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se
croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargs de bagages,
venus de la gare Saint-Lazare, dbouchaient de la rue du Havre; d'autres
amenaient des voyageurs affairs, penchs aux portires pour consulter
l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller o l'on serait seul, ne plus
voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il dsira
l'absence et la solitude avec passion. Mais tout dpart est un acte
compliqu. Ft-on matre absolu de ses dcisions, il faut l'annoncer; il
faut rpondre  des questions, fournir des motifs. Comment ne pas
veiller les soupons des indiffrents?

Antoine Surgre n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier...
Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour
Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la sant...

Tout de suite, il se dcida.

Je vais voir Daumier.

De sa canne il fit un geste d'appel  un fiacre qui tournait la rue
Tronchet.

-- la Salptrire, dit-il en montant...

Les arbres moroses, les grises faades des maisons, la masse lourde de
la Madeleine dfilrent devant les vitres du coup... Puis ce fut la rue
Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves,
blanches, rose ple. Le soleil amorti de six heures rougissait tout
cela, et sur la place de la Concorde le dcor familier, l'admirable
dcor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font
face, les flches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre
rousse irise par endroits.

L'me dsoriente de Maurice voqua les mois brillants passs  Paris,
autrefois, avec sa mre. Il se vit lui-mme, dans une Victoria, roulant
vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mre assise
prs de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce
temps-l, avec une srnit orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui
semblait qu'il n'aurait qu' tendre la main pour saisir l'amour, la
gloire.

Maintenant tout cela est enterr, pensa-t-il amrement. J'ai perdu ma
fortune. Du ct de l'amour, ma vie est mure. Quant aux ambitions
d'art, elles sont renonces, je n'y rve mme plus.

Il en voulut  Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile...
Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit
sur cette pense: Le bonheur, pourtant, ne consiste pas  rvasser,
appuy sur une gorge de femme, et  se faire caresser comme un enfant.
Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour  jour du
demi-bonheur.

Mais le fiacre, arriv au bout des grilles de la Halle aux vins et du
Jardin des Plantes, venait, aprs quelques volutions hsitantes, de
s'arrter devant une sorte de terrain vague, un enclos pel, us par les
pas, plant d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au
bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hte, gagna la porte de
la Salptrire.

Une fois dj, avec Daumier, il avait visit le clbre tablissement.
C'tait longtemps en arrire; il y vint enfant, et son pre
l'accompagnait. Il s'tait amus des noms lus sur les plaques bleues,
aux angles des avenues de cette espce de ville... Rue de l'glise...
Rue du Rfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperut
dans le mirage du pass, garonnet lgant et heureux, sur le seuil de
ce parloir o il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.

Ainsi, partout le pass le guettait, le pass railleur ou douloureux.

Il fallut quelques dmarches avant qu'on lui indiqut o se trouvait
Daumier. Il n'tait pas encore sorti. L'infatigable travailleur rglait
sa besogne sur la dure du jour, et  mesure que venait l't,
allongeant le temps utilisable pour les tudes microscopiques, il dnait
plus tard,  la nuit, dans un petit restaurant du quartier.

Maurice le vit, au moment o le garon de service l'introduisit dans le
laboratoire, perch sur un haut tabouret, entour de petits carrs de
verre sur lesquels schait une minuscule tache centrale, et l'oeil coll
 l'oculaire d'un microscope.

Quand il eut arrt la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:

--C'est vous, Lucas?

--Non, ce n'est pas Lucas, rpliqua Maurice. C'est moi.

--Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le mdecin en se retournant et en lui
tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espre?

--Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je
ne vous drange pas?

--Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai
faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts
qui ne m'empche pas de causer... Une cigarette?

Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma  une
lampe  alcool. Laissant le mdecin  son observation, il contemplait
l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces
tables  dessus de faence que les chimistes nomment un paillasson; deux
armoires  rayons, pleines de dossiers tiquets; et partout des plaques
de verre mouchetes en leur centre, des bocaux, pleins de filaments
verdtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservs
dans des pots  confiture. Tout cet appareil scientifique le sduisait
comme il sduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le
symbole d'une vie  labeur quotidien, si diffrente de sa propre vie
disperse de dilettante. Il s'cria:

--Comme vous tes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, 
l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail
est dfini chaque jour. Vous en avez la rcompense immdiate... C'est
suprieur  l'art, cela!

--Certainement, rpliqua Daumier sans interrompre sa besogne,--comme
rgime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce
petit dsquilibre crbral, indispensable  vous, artistes, pour
amorcer votre oeuvre... Quand je me lve le matin, je peux reprendre ce
qui m'occupait la veille au point o je l'ai laiss: il n'y faut que des
yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance  gnraliser
qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...

--Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?

--Je poursuis les observations ncessaires  mon livre sur la maladie de
Morvan... Vous voyez.

Il se leva et dsigna  Maurice les bocaux o des sortes de serpents
verdtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les
tiquettes on lisait le titre gnral: _Maladie de Morvan_; puis des
sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Josphine Udaille..., etc.,
etc...

Maurice demanda:

--Qui tait ce Morvan qui a eu cette maladie?

--Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du mdecin qui a tudi et
class la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la
moelle, qui part du centre pour aller  la priphrie. Toujours elle est
accompagne, naturellement, par des troubles crbraux. Ainsi (il
dcouvrit un des pots  confitures, et prit une cervelle dans sa main
sans remarquer que Maurice plissait) voici la cervelle de cette
Josphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane
extrieure, la pie-mre, devrait s'en dtacher d'elle-mme, sous la
traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle
adhre, se colle  certains points indurs; si je veux l'arracher, elle
se dchire autour du point de contact... Voil l'accident du cerveau.
Maintenant, observez la moelle.

Du bocal tiquet: _Moelle de Josphine Udaille_, il sortit le serpent
verdtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il tait
perfor, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.

--Voil la moelle, dit Daumier. Elle est perce d'un trou central, vous
voyez.

--Et quels phnomnes extrieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice,
qui dj, par un retour d'gosme vital, s'pouvantait, craignant de
retrouver peut-tre en soi des symptmes...

--C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le
muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le
squelette. Les extrmits commencent  se desscher. Puis les lobes
crbraux meurent l'un aprs l'autre. C'est la paralysie et la mort.
Tout  l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les
placides tricoteuses que vous avez aperues dans le parc, un certain
nombre de sujets que je guette. Et du reste... tes-vous homme  qui
l'on puisse confier un secret?

--Assurment.

--Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle
dont notre ami Surgre est atteint.

Maurice plit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle
du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils  ceux-ci, une
moelle verdtre, perfore par la maladie mystrieuse. Son humanit
ombrageuse et peureuse se rvolta devant l'image; l'horreur du nant le
saisit. Il se sentit lui-mme un compos de vagues substances,
perptuellement menac, min, dvor par des parasites ennemis. Daumier,
qui le vit plir, lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?

--Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous
restons.

--Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de ddain. Soit,
sortons. Dnez-vous avec moi?

--Volontiers.

Le mdecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigr de mouchetures
d'acide.

--Allons dner. Je vous emmne  ma pension, voulez-vous? Je suis garon
en ce moment. La femme et les bbs sont  la campagne.

Cette pension tait un petit restaurant modeste et propre du boulevard
de l'Hpital, frquent surtout par les employs du chemin de fer. Quand
ils arrivrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes
de linge blanc et grossier.

--Y a-t-il encore  manger, Louise?

--Srement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe
avec vous?

--Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Prey.

Ils s'assirent. La salle blanchie tait d'une nettet luisante
d'intrieur hollandais, sous la jolie lumire d'un soir parisien, huit
heures l't, soir charg d'armes troubles et capiteux. Paris, entrevu
des fentres larges  petits carreaux, se faisait province, et la salle
exigu, champie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrasss
par le milieu, semblait un rfectoire conventuel donnant sur une avenue
de petite ville.

Maurice, pntr par ce repos, rpta:

--Comme vous tes heureux!

--Encore!... Heureux de quoi?

--D'tre  la fois mari et libre de travailler... Au moins, vous vivez,
vous! Vous savez o va votre vie. Chaque heure est reprsente par une
certaine tche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.

--Pourquoi ne travaillez-vous pas?

Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce
sourire l'indiffrence un peu ddaigneuse du penseur laborieux pour
l'amateur artiste.

--Je ne travaille pas, rpliqua-t-il, dsireux de se justifier, non par
paresse, ni mme, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas
parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la
priode o je suis est une priode d'attente, que je reviendrai au
travail quand elle finira.

Daumier dclara, tout en mangeant de bon apptit une tranche de boeuf 
la mode:

--Je ne comprends pas.

--Eh bien! rpliqua Maurice vivement, dcid  aborder de front et sans
dlai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voil! j'ai une liaison 
Paris... Une matresse dans le monde bourgeois, une veuve,
ajouta-t-il,--avec le projet puril de dpister les soupons de
Daumier.--Je ne puis pas l'pouser. Je me trouve donc dans une impasse;
jusqu' ce que j'aie trouv l'issue, je ne connatrai ni le repos
d'esprit, ni le travail...

--Mais, objecta Daumier, si vous tes heureux comme vous tes, si vous
tes aim par une femme que vous aimez... est-il bien ncessaire que
vous changiez d'existence, et que vous vous mliez de produire du
travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez,
dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare,
avenue du Bois, il ne m'arrive pas de dsirer vivre, ne ft-ce qu'une
semaine, qu'un jour,  la faon des gens cossus qui habitent les htels
environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends 
patauger dans ces rves-l, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me
secoue aprs comme un barbet tomb  l'eau... Je pense  mon laboratoire
de la Salptrire,  mon petit restaurant,  mes moelles,  mes
cervelles,  ma femme,  mes bbs,  quelques amis, et je me dis que
tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni
moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sr; mais les joies et les
chagrins sont entre eux et moi irrductibles.

Ils taient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les
noix d'un sec coup d'tau des mchoires... Maurice, un  un, suait des
grains de raisin dont il rejetait la peau.

Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidit.

--Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent 
un homme d'utiliser ses aptitudes et son temprament. Mais
n'admettez-vous pas une me de savant chez des riches, ou un temprament
d'homme de luxe chez un pion?

--J'admets tous les cas quand je les constate, rpliqua Daumier. Dans la
pratique, l'habitude d'un certain tat de vie mousse gnralement les
apptits excessifs. Ceux qui dcidment sont faits pour casser le moule,
russissent  chapper  leur condition, se dclassent dfinitivement,
ou si le succs leur est refus, disparaissent. C'est la loi de la
slection.

--Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis
un de ces dclassables. J'aspire  sortir de la caste des oisifs pour
entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?

Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.

--Certes, je veux bien. Que puis-je faire?

--Je voudrais me reprendre  la vie utile. Pour cela il faut d'abord que
j'chappe au milieu o je vis,  Paris.

--Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit
d'en paratre surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?

--Justement. Seulement je ne suis pas malade.

--Oh! la vie de rgime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins
minrale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme,
assouplirait vos nerfs branls par la fivre continue de Paris.

--Eh bien! envoyez-moi o vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi
dans un pays o je sois seul, o je ne connaisse personne, hors des
grandes routes qui mnent  Paris.

Un ressaut d'gosme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait 
soi-mme, loin de Julie, loin de Claire.

Daumier lui demanda:

--Parlez-vous l'allemand?

--Non; un peu l'anglais...

--Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer  Hombourg... C'est
l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Amricains et des sujets
de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anmiques et les
neurasthniques, dont vous tes. Cela vous convient-il?

--Est-ce loin de Paris?

--Une nuit et une demi-journe. Vous pouvez couper le voyage en deux par
une station  Cologne...

--Soit J'irai  Hombourg.

Daumier se fit apporter de quoi crire l'ordonnance, qu'il remit 
Maurice.

--Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-mme.

--Ah! rpliqua le mdecin en hochant la tte. Dire que la plupart des
malades mondains qui viennent solliciter l (il montrait les murs de la
Salptrire) une consultation du matre,--dire que presque tous n'ont
d'autre maladie, comme vous, que leur vie dsoriente ou dvergonde...
Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le systme de cure qui vous
conviendrait?... Mariez-vous!

Il s'arrta; Maurice avait pli derechef  ce mot: Mariez-vous!

--Pardon, fit le mdecin en lui prenant la main.

Ils sortirent du restaurant, se promenrent quelque temps, le long de
l'avenue maintenant envahie par la nuit... Ils se taisaient, chacun
enfonc dans son rve.

--Allons, fit Maurice, soudain rveill; je vous quitte. Merci de cette
soire rconfortante passe prs de vous. Soyez assez bon pour crire 
Esquier afin de l'assurer que mon dpart est ncessaire.

--Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-mme avenue de
Wagram.

Ils se quittrent.




IV


LE rapide du Nord emportait Maurice,  demi dvtu, droul dans les
couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il
laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son
cerveau.

Malgr tout, c'tait encore une allgeance, une libration, cette morne
et douloureuse fuite dans la nuit.

J'ai laiss derrire moi ce qui me tourmentait le coeur, pensa-t-il.
Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.

Trois fois vingt-quatre heures s'taient coules depuis l'instant o il
avait dcid son dpart. En resongeant  ces trois journes, le
dchirement de la lente sparation lui faisait mal, comme si vraiment
elle recommenait. L'appartement de la rue Chambiges tait l, devant
ses yeux ferms, o des larmes schaient. Un roulement de timbre
lectrique... il allait ouvrir: c'tait Julie. Leur longue communion
avait si parfaitement, l'un pour l'autre, clair leurs deux mes, que
tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse
menace,--entendait le craquement de ce cher difice, toute sa vie, 
elle! qui tait leur amour. D'un mouvement de rvolte, bien rare  sa
douceur, elle se drobait au baiser qu'il voulait lui donner:

--Qu'y a-t-il?

Il essayait de retarder l'aveu.

--Mais... rien!

--Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...

Et alors, sur ce canap encombr de coussins o tant de fois ils
s'taient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures
journes,--ils avaient ml leurs larmes, avou leur dtresse dans des
sanglots; Julie, la premire, avait profr le terrible mot:

--Tu pars?

Elle l'avait devin, ce dpart, elle le sentait dans l'air, depuis des
jours. Elle savait bien, connaissant le faible coeur de Maurice, qu'il
prluderait ainsi  la sparation dfinitive, par une absence annonce
courte, puis prolonge; et tout de mme, le coup tait si douloureux
qu'elle voulait douter.

--Tu pars?

--Le mdecin m'a ordonn les eaux de Hombourg...

--Tu pars! tu pars!

Ces sanglots, cette effroyable dsolation de l'tre qu'on chrit!... Et
cette dsolation, en tre la cause!... Elle pleurait, la chre aime,
celle dont il avait confisqu la vie, qui ne vivait plus que pour lui
seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'tait par lui! Sa rsolution,
un instant, chancela.

--Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas
pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientt je
reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de
ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyag dans l'Aveyron... Ne
nous sommes-nous pas mieux aims aprs? Paris m'excde... Il faut que je
parte. Mais je t'aime, je t'aime!...

 ce moment, son coeur sincre tait rsolu  l'abngation. Il voyait
encore l'obstacle murant sa route; mais il se rsignait  vivre dans
cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a
l'avenir...

--Je t'aime! Je t'aime!

Elle n'coutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait dj plus
l'entendre. Elle se levait, et malgr son treinte, malgr les baisers
dont il enveloppait ses joues ples et mouillait ses mches blondes, il
la sentait s'chapper doucement, rvolte pour la premire fois,
rvolte et dsole. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il tait
seul...

Le lendemain,--aprs une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser
pntrer par Maurice, le douloureux secret,--elle reparut chez lui, 
l'heure habituelle, rsigne, sinon rassrne. Elle lui parla la
premire de son voyage, elle s'occupa avec lui des prparatifs, comme
lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus
que jamais, le nom de Claire ne fut prononc entre eux.

Le soir du dpart, ils dnrent dans un restaurant loign, avenue de
Clichy, vritable repas de condamns, qu'ils prirent dehors, en public,
tant ils avaient peur de dfaillir, s'ils demeuraient seuls en tte 
tte. Ils mchrent au hasard des aliments que leur estomac refusait;
l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brve. Deux fois
Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittrent le restaurant,
plus de quarante minutes leur restaient encore  passer ensemble. Ils se
jetrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller  sa guise, au
del du boulevard Rochechouart, o ils taient bien srs de n'tre pas
rencontrs.

Une tristesse, pntrante comme une pluie drue, imprgnait leur chagrin,
parmi ce dcor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse
descendait vers la ville, cette heure d't o, dans la limpidit du
soir, les fumes de la journe craches tout le jour par cent mille
chemines, s'abattent, condenses en nuages noirs.

La voiture, ayant suivi une longue rue dserte, o les rverbres
n'taient allums que d'un ct, puis travers les boulevards, atteignit
enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord.
Maurice, sous la capote abaisse, ne voyait plus le visage de sa
matresse que par intervalles, quand un rflecteur ou un rverbre
jetait un clair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues
dfaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrtaient pas de couler.
Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses
larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de piti
qui pourtant taient au fond de son coeur: Ne pleure plus; je reste, je
t'appartiens, Ce qui l'pouvantait, c'tait l'accs de dsespoir
terrible qu'il prvoyait tout  l'heure quand il la quitterait...
Certes, elle allait tomber inanime sur le quai, ds que s'branlerait
le train.

--Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en
retourner avant moi, chrie... Ce serait trop affreux!

Elle n'tait plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volont, sans
forces; elle obit. Tous deux descendirent. Ils changrent un seul
baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour.
Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitt par la rue de
Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture,
emportant ce qu'il chrissait le plus. Quoi, c'tait fait? Si vite? Si
vite?... Elle partait sans un signe d'adieu jet par la portire. Il se
sentit aussitt spar de la vie ambiante par un accident dfinitif
comme la mort. Il fallut que des employs de la gare vinssent lui
parler, le mener, pour qu'il accomplt les prparatifs de son dpart...
Une seule chose excitait encore son dsir, tre couch tout  l'heure,
tre seul dans sa cabine, et l pouvoir  l'aise s'abmer dans la
souffrance, souffrir et pleurer sans tmoin.

***

Et le train l'emporta, le roula toute la nuit  travers les grandes
plaines de Flandre et du pays Rhnan; pas une seule fois le sommeil ne
vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.

 Cologne, il dut changer de wagon, car, dcidment, il ne voulait pas
s'arrter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans
soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop
de gaiet de la nature l'et irrit... Autour de lui, dans le
compartiment nouveau o il monta, on parlait une langue qu'il ne
comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...

Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mlancoliques
selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier
apaisement de son plerinage d'exil. Pench aux vitres, il contemplait
l'eau verte, les collines vtues de pampres et les troites bandes de
villages enserres entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les
formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le
calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les dtendre. Il souffrait
toujours, mais puis et hallucin, il ne savait presque plus de quoi...
Quelque chose avait t violemment arrach de lui: voil tout. Il
sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si
c'tait celle de Julie ou celle de Claire. Bientt il devait
s'apercevoir que ce qui manquait  sa vie mutile, ce n'tait ni Julie,
ni Claire: c'tait la Femme, la chre prsence fminine, la chaleur du
sein.

Vers une heure, il descendait  Francfort. Il djeuna dans un caf. Le
dpaysement commenait  le distraire... Il lui parut que le Maurice
d'hier tait mort; qu'il assistait, d'un au-del indcis,  la
dambulation  travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans
me auquel son me  lui se trouvait associe par hasard. Il marcha
ainsi, il regarda, mangea, il visita des muses et des monuments... Les
gens qui lui parlaient ne recevaient pas de rponse. Comme le soir
tombait, il se retrouva devant la gare; il vit Hombourg sur l'criteau
d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train tait rempli de
voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots,
et cette incursion de la pense d'autrui dans sa pense le blessa.
Quelle chose affreusement dlicate et meurtrie il tait devenu!

 l'htel o il s'tait laiss conduire, il but htivement une tasse de
bouillon, et se coucha... Sa pense errante fut berce par les sonorits
voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il
s'endormit. Depuis le moment o il avait vu disparatre Julie, il vivait
dans un engourdissement de rve  peine moins opaque que le sommeil.

***

Mais le grand jour,  son rveil, le trouva lucide. Il regarda ces
quatre murs de chambre d'htel, cette forme un peu inusite de lit, de
table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de
la porte. Tout cela, c'tait l'Allemagne, c'tait la
sparation,--c'tait la coupure volontaire qu'il s'tait faite au coeur.

Comment! Je suis ici...  Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou...
Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'tre
seul... Claire... Julie... Je les ai laisses, stupidement laisses! Et
pourquoi? mon Dieu! pourquoi?

Il aperut l'inanit de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui
tait pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle
l'aimt, se rsignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle et
peut-tre hsit au dernier moment, s'il tait demeur... Et puis tre
absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais aprs? Ne
faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et
par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolrable alors? Tout
sera fix... Je tomberai dans le dfinitif, l'irrmdiable... N'et-il
pas mieux valu rester l, subir la pression lente des vnements, m'y
laisser faonner en mme temps qu'elle faonnerait les autres autour de
moi?

Il tcha de rallier ses penses, comme une arme droute. Voyons, se
dit-il,  raison ou  tort, je suis venu ici pour chapper  la prsence
des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet loignement
pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.

Il s'habilla, s'efforant d'amuser son esprit au divertissement du
milieu nouveau. Il se rappela son arrive  Paris, aprs la mort de sa
mre.

Alors aussi j'tais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne
voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommenc ma vie...

Mais une voix lui rpondait:

Alors tu avais six annes de moins; alors tu croyais  l'avenir, 
l'amour,  l'art... Tout cela est fini, maintenant.

Il boucha ses oreilles  cette voix dsespre.

Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des
promenades, un thtre... Il y a les soins de la cure. Cela mangera
toujours quelques quarts d'heure.

Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Dj il prouvait que le
temps, ici, serait plus lent et plus pesant qu' Paris. Alors,  quoi
bon cet effort, le dchirement de ce dpart? Les larmes de Julie, il les
revit inondant le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce
corps jadis ador, encore ador aujourd'hui, hlas! malgr tout. Ah! je
suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout 
ceux qui m'aiment.

Il descendit dans la salle  manger. Des flots de soleil clair
s'pandaient sur les murailles peintes de nuances vives, sur le pole
monumental de faence verte, sur les nappes bien blanches et les
cristaux bien luisants. Quelques voyageurs isols, quelques mnages
anglais ou amricains djeunaient, l'air quiet et satisfait... Maurice
se sentit comme la veille, tout  fait isol de ces gens: un naufrag
sur le rivage de l'le o une vague l'a jet.

Je suis seul! tout seul!

Un sanglot intrieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours
dsormais, comme il l'avait t avant de rencontrer Julie. Le souvenir
des mois errants qui avaient prcd la rencontre de cette femme lui
remonta, malgr la distance des temps, aussi douloureux que sa prsente
dtresse. Il voulut rsister: La dtresse actuelle, pensa-t-il, me
vient d'tre  l'tranger,  l'htel, d'tre un passant... Aprs deux
repas  table d'hte je connatrai d'autres voyageurs, s'il me plat...
Je connatrai des femmes.

Mais son coeur eut aussitt une nause.

Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...

Tous les autres convives taient partis quand il revint  soi. Il avait,
sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de caf noir, oubliant d'y
verser du lait. Il rougit sous le regard du garon, comme si cet homme
et assist en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son me. Vite
il se leva, demanda l'adresse d'un mdecin de la localit qui parlt
franais. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha
au hasard, se trouva presque aussitt dans une avenue ombrage de beaux
ormeaux, qu'il suivit.

Le parc la bordait  droite, un parc infini, soign comme un jardin,
avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement
ondules; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas;
et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le
grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient
leur besogne, et, rcemment mouille, la terre fumait au soleil, ouate
de vapeur lgre sur le vert de sa robe.

 gauche de l'avenue, de dlicieuses maisons, chacune spare de ses
voisines par un petit espace, alignaient leurs faades rococo, leurs
fentres cintres, leurs vrandas, leurs balcons, leurs terrasses, o
le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'toffes rayes. Maurice en
voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et muscls, aux
jambes nues, des jeunes gens robustes, vtus de flanelle blanche, avec
des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitt commencs
autour de lui, le blessrent. Il est clair, pensait-il, que ces gens-l
sont heureux, ou du moins indiffrents. Ils marchent dans la vie comme
je marche dans cette avenue, srs du pas qu'ils vont faire aprs celui
qu'ils font. Ils djeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont
avec les jolies femmes que voil. Jeunes gens, ils pouseront ces
fraches jeunes filles, ils seront pres,  leur tour, de beaux enfants
pareils  ceux-ci; leur existence se droulera, jour  jour, sans autre
accident que les invitables, les maladies, les msaventures d'intrt,
les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans
qu'il y ait dans ma vie prsente ni deuil, ni perte d'argent, ni
maladie? Ah! bien sr! leur coeur n'est pas pareil au mien. Tout mon
grand chagrin est enferm dans ce coeur, et le monde entier, cabal
contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...

Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrmit de l'avenue et de
la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, 
travers une grande plaine; des criteaux indiquaient, avec des repres
coloris, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites
de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boises de sapins
et de htres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les
lignes d'un guide feuillet en chemin de fer lui revinrent  la mmoire:
le plus haut de ces sommets tait le Grand Feldberg, et le btiment
qu'il apercevait  sa crte tait un htel pour les voyageurs.

Qu'allait-il rsoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire
un trajet pour le dfaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.

Je ne sais o aller, et il n'importe  personne que j'aille ici ou l.

Il lui semblait pourtant qu'il tait sorti de l'htel avec un projet.
Ah! oui! Le mdecin! Converser avec un tre vivant serait une diversion
salutaire. Il n'tait que onze heures. La dmarche le mnerait peut-tre
jusqu' midi et demi, l'heure du djeuner. Il tira de sa poche l'adresse
qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture
qui stationnait devant le parc. Cette course lui cota trois marcs, bien
que la demeure du mdecin ft tout proche.

C'tait une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux
jeunes filles vtues de piqu blanc, assises sous un arbre de la
placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se drangea quand elle
vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air
d'interrogation souriante:

--Sir?...

Il demanda:

--Le docteur Hoeflich?

Elle parut surprise et embarrasse qu'il ne s'exprimt pas en anglais.
Aprs une hsitation, elle dit, avec un accent singulier:

--C'est pour... consultation?

--Oui, rpondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il franais?

--Oh! trs bien, trs bien.

Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meubl d'une
faon extraordinaire, avec des garnitures de chemine en coquillages,
des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sches
rpandues  profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place
d'honneur avec une ddicace: _To my dear Dr Hoeflich_, et la signature
paraphe.

--Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle
prononait _papa_) il vient tout  l'heure.

Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air
d'un vieux chef d'orchestre, maigre, projet en avant, avec une figure
apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au
visiteur.

--Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous tes franais?

--Oui, docteur.

--J'aime beaucoup les Franais. Ils sont gais, amusants. Malheureux
vnements politiques!... J'ai connu un temps, monsieur, o dans les
rues de Hombourg vous n'entendiez parler que franais. C'tait le bon
temps de notre ville... Le temps des jeux! Aujourd'hui, c'est  peine si
vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique,
naturellement! Tout cela est bien triste. Mais vous verrez tout de mme
que Hombourg est charmant. Et vous tes venu prendre les eaux?

Maurice hsita.

--Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu
fatigus... Quelques insomnies. Et l'on m'a dit que le rgime des eaux
me ferait du bien.

--Ah! reprit Hoeflich en frappant amicalement sur le genou de son client!
Ah! c'est la vie de Paris qui fait mal aux nerfs. J'ai vcu  Paris,
moi, monsieur. J'ai pass quatre ans  Paris... De 1860  1864...
Connaissez-vous M. Lcuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus?
C'taient des amis; ils taient trs gais. Et les femmes! Mme
Schneider! Mlle Cora Pearl? En voil qui taient gaies, elles aussi!
Est-ce qu'elles sont toujours  Paris?

Il demandait ce renseignement avec un intrt rel, comme s'il se
promettait de rendre visite  ces dbris de l'Empire, lors d'un prochain
voyage outre-Rhin.

--Non, fit schement Maurice. Elles sont mortes.

--Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci
prouve bien qu'il ne faut pas abuser de la vie, ni jouer avec sa
sant... Je vois votre maladie  vous, monsieur. Vous avez abus des
plaisirs de Paris--ceux de votre ge: je veux dire, Mabille, la
Grande-Chaumire, les Frres Provenaux...

Maurice ne put s'empcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir
avant minuit, qui n'allait mme plus au thtre, qui mangeait et buvait
comme une femme!

--Vous prendrez les eaux de la source lisabeth, poursuivit le mdecin.
Elles sont hroques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir,
vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la _kapelle_ du
thtre... Aprs, il faut marcher. Vous ressentez une lgre colique...
Vous allez  la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire
avec excs, ne pas manger de salades ni de lgumes verts. Du reste,
voici l'ordonnance imprime.

***

Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-l est
diplm par une Facult allemande, elle n'a pas t exigeante. Aprs
tout, nous avons, en France aussi, des mdecins d'eaux de cette force.

Ds  prsent, il tait rsolu  ne pas suivre le traitement, ne ft-ce
que pour ne pas rencontrer le docteur Hoeflich... En lisant, en mditant,
en se promenant, ne peut-on combler les heures?

Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas  se
faire d'illusion. La journe d'aujourd'hui me dfinit ce que dsormais
sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...

Il rentra  l'htel, s'assit  une table isole, et commena de djeuner
en lisant les journaux... Peu  peu, la salle s'tait garnie. Jeunes
gens et jeunes filles, presque tous anglais ou amricains, arrivaient,
les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des
conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec apptit. Tout ce
jeu vivant de jeune humanit, insouciante, active, attrista de nouveau
l'goisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant
l'hte, aprs le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se
leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et l, rva.

Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimes? Souffraient-elles un
peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle dj
repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sr, tait
aussi torture que lui. Si elle pense que je veux l'abandonner, elle
mourra! Chre Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est
de la folie, de la cruaut. Si je revenais?

Revenir!  peine l'ide surgie, il la repoussait. S'il revenait  Paris,
il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui
dire: Ne te marie pas! Reste  moi... Ne m'abandonne pas. Il l'aimait
donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'tait
Claire qu'il sacrifiait  Julie. Oui, puisque sa pire torture,
maintenant, c'tait que la jeune fille, libre par son dpart, allait
consentir au mariage...

Les heures passrent, le soir vint. Maurice dna, se promena dans le
Kurhaus, entendit la musique du parc en un vritable tat d'hypnose. Par
instants, il prouvait la sensation qu'on rve, quand, dans le sommeil,
on s'imagine prcipit. Il retombait  la ralit du haut de ses vagues
imaginations: et la ralit ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans
ce parc tranger, au milieu de ces Amricains en smoking et de ces
Amricaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalit l'avait conduit sur cette
terre hostile? L'indiffrence de la foule s'agitait autour de sa
douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'changeaient,
on riait, on ftait la vie.

Ils n'ont donc pas de coeur, ces gens-l? Ils ne souffrent pas, ils
n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitt une matresse chrie?
Non! Ce sont des mes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est
qu'aimer... Triste savoir!

Tout  coup il s'aperut qu'il tait presque seul dans le jardin. Les
illuminations s'teignaient. La nuit alourdissait et confondait les
masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir,
l'instant d'avant, de ce cortge d'indiffrences autour de son chagrin.
Il regagna l'htel et se coucha aprs avoir crit  Julie quelques
lignes glaces qui ne trahissaient rien de son moi.

Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis  Hombourg, et il me
semble que j'y ai pass plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?

***

...Comment il vcut, il n'et pas su le dire, mme quand il eut atteint
le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grce.
Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son
effroyable agonie de coeur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'tre un
absent parmi la foule, avec une angoisse morale cache comme une maladie
secrte, ceux-l ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.

Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la
pense dans l'puisement de la force physique... Il s'en alla droit
devant lui, au hasard des routes, un peu soulag quand il n'apercevait
plus que la plaine vide, la fort ou la montagne...

Alors, comme un pcheur chrtien qui se sent abandonn de Dieu, qui perd
pied dans la rsistance, et, rsolment, se laisse tenter, il garait
son souvenir autour de l'image de Claire, il la rvait tout prs de
lui... L'ombre douce de Julie sacrifie s'enfuyait dans des limbes, et
c'tait l'vocation de la jeune fille qui seule, comme la piqre du
morphinomane, parvenait  le ranimer.

Nous sommes maris... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!

Il marchait sur la route blanche; il se forait  imaginer que Claire
tait l, prs de lui, son pas lastique marquant de fines empreintes
dans la poussire, comme jadis sur les chemins en corniches de la
Mditerrane. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'voquait  ses cts.
Il pensait  la joie d'effleurer ces chres lvres demi-ouvertes, de
serrer contre son coeur cette jeune poitrine. Dans la fivre qui lui
montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pense d'une
trahison. Julie souffrira... Eh bien! c'est la rgle. L'ai-je trompe?
Lui ai-je fait une promesse d'ternelle fidlit? Alors je suis libre.

Il se roulait dans ce lche projet. Oui... Claire sera  moi. Rien ne
peut l'empcher. Il ne tient qu' moi de revenir  Paris, demain: et _si
je veux_, elle sera ma femme!

Pendant quatre ou cinq jours il vcut, dans son rve, uni  la jeune
fille, oubliant rellement sa matresse. Il regarda les paysages avec
l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu  peu, la suggestion
fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir.  table,
au Kurhaus, dans ses courses d'aprs-midi, il fut escort de cette
pense, comme d'une compagne amie.

***

Un jour qu'il avait pouss sa promenade du ct des montagnes, un
village fixa son regard par son assise pittoresque... C'tait au pied du
Taunus,  la soudure de l'Altkoenig et du Grand Feldberg. Le village
s'rigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un
burg du XIIIe sicle le dominait, hautes faades  nombreuses
fentres, maigre tour couronne d'un champignon d'ardoises. La route, 
mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle tait borde de
villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on dcouvrait le
plus riant paysage: une petite valle en forme de conque verte, quelques
tangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et,
par une chappe, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.

Si j'tais venu en Allemagne avec _elle_, pensa Maurice, je
m'arrterais ici... Je louerais une de ces villas.

Combien de fois, surtout depuis qu'il tait seul en terre d'exil, il
l'avait rv, imagin, vcu, ce voyage nuptial avec Claire, le
tte--tte jaloux, jamais rassasi, des premiers jours!

Ce serait possible, cependant! Je n'en suis spar que par ma volont.
Et je le dsire. Et je ne le ferai pas!

 la porte de la villa devant laquelle il s'arrtait, un criteau tait
justement accroch: _Haus zu vermiethen_. Il eut l'envie purile de
fixer le dcor de son rve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille
femme vint ouvrir.

--Parlez-vous franais? demanda Maurice.

Elle rpondit:

--Nein!

En montrant successivement l'criteau et l'escalier, il s'effora
d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le
comprit. Elle s'empressa de le prcder.

La villa se composait de deux tages, chacun  trois pices, installs
simplement et proprement, comme presque tous les logis meubls de
l'Allemagne Rhnane. La pice du milieu, au premier tage, se
prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie
de la valle. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec
indiffrence, tandis que la propritaire, d'une douce voix de psalmodie,
dtaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la
terrasse, il s'arrta merveill. Le vallon s'ouvrait juste  ses pieds.
Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes tts. Puis
les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinues
de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles
coteaux hrisss de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village
tage.  gauche, la masse imposante, velue, de l'_Altkoenig_.

Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants,
pourquoi renaissait-il plus imprieux, le pressentiment que, quelque
jour, Claire serait l avec lui, et que leurs yeux les verraient
ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location
qu'elle crivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner
le nom de la propritaire, de la villa, du village. Madame Hanse, villa
Teutonia, Cronberg. Lorsqu'il reprit  pied la route de Hombourg, une
sorte de contentement intime l'agitait, ml d'inquitude... L'avenir
est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains vnements
pressentis s'imposent  notre foi, avec la certitude du prsent, du
rel?

De Cronberg  Hombourg, par Roedelheim o l'on rejoint la ligne du chemin
de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait tendu
son crpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son
habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le _Temps_ avant
d'aller dner.

Cette heure tait pour lui la moins intolrable de la journe. Le prince
de Galles, alors en villgiature  Hombourg, dnait au Casino, souverain
bon enfant, aisment consol par les voyages et le baccarat de ne point
rgner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait
de dneurs en smoking, de dneuses pimpantes. Les flacons de champagne
se vidaient cte  cte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons
verts de la Moselle. Il y avait, mme pour le coeur malade de l'exil, un
divertissement  regarder ce brouhaha de vaine mondanit.

Mais ce soir, grce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment
singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agit
d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du
schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser  fleur de cerveau.

Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas,
comme moi, une plaie secrte de l'me! Que de choses sont  notre porte
pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des
femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais
moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon me est infirme.

Son repas finissait. En dbarrassant la table pour servir le caf, le
garon lui remit sous les yeux le numro du _Temps_ qu'il n'avait mme
pas dpli. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes
dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'oeil au
feuilleton. Il allait rejeter le numro, quand au bas de la quatrime
page, parmi les nouvelles de la dernire heure, il lut:

/*[4]
    ILLE-ET-VILAINE.--Canton de Tintniac:

    _lection au Conseil gnral_.

    De Rieu, monarchiste.....721 voix. lu.
    Lureau, rpublicain......485 voix.
*/

Avant mme d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le
mince vnement d'une lection au Conseil gnral d'Ille-et-Vilaine, il
avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup.
Tout disparut, lumire, couleurs, formes des objets et des tres; tout
s'abma.

Quand un peu de clart le pntra de nouveau, il se sentit incapable de
demeurer un instant de plus  cette place. Il jeta une pice d'or sur la
nappe, et en hte gagna l'htel. La conscience de la ralit lui
revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action rflexe de
ses nerfs lui avait tout de suite rvl une catastrophe. Les paroles de
Rieu surgissaient dans sa mmoire, rptes par la voix chrie de
Claire: Je m'en vais prparer mon lection au Conseil gnral. Ds que
je serai lu, je reviendrai  Paris, je vous demanderai une rponse
dfinitive.

Eh bien! c'est fait. Le voil lu. Il va partir pour Paris. Que dis-je?
Il y est dj! Il est auprs de Claire! Ah!...

Il souffrit si cruellement,  cette vision de Rieu auprs de la jeune
fille, qu'il cria,--un vrai cri de bless, un cri qui dchira le
silence de l'htel et l'effraya lui-mme. Il lui semblait que Rieu, en
ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'tait lui-mme qui avait
renonc  ce prcieux avenir,--lui-mme qui s'enchanait dans le
pass...

Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille
comme les autres hommes... Cela ne tient qu' moi, aprs tout. Leur
mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle
m'aime!

Il se levait, il allait courir au tlgraphe. Mais non! Dj il
s'arrtait, fig par il ne savait quelle apprhension de difficults
matrielles. Il se reprsentait la dpche arrivant  Paris, la stupeur
d'Esquier, de Rieu.

Et le visage en larmes de Julie lui apparut.

***

Toute la nuit s'coula en des alternatives de dcision et d'abattement.
Il crivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait
humblement de ne pas s'engager, d'attendre...  peine crites, il les
dchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort dlie des liens comme
ceux qui l'enchanaient  Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de
Claire, comme sa propre vie. Faire un coeur malheureux  l'image du sien?
 quoi bon?

Mon devoir est net. Je me dois  Julie, qui m'a donn le meilleur
d'elle-mme et qui, si je la dlaisse, n'aura mme plus la consolation
d'tre aime, comme Claire, par un tre qu'elle n'aime pas... Pauvre
Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, prs de moi!

Le petit jour luisait; quelques bruits de rveil se faisaient entendre
dans l'htel... L'affreuse nuit avait exaspr la fatigue de Maurice, et
il avait une pesante envie de dormir. Tout  coup, une ide lui vint; il
s'y accrocha en dsespr. Avant tout, il fallait n'tre plus seul; il
fallait une garde auprs de sa fivre...

Je vais envoyer  Julie une dpche, en la suppliant de venir me
rejoindre. Surgre est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre...
Elle viendra.

Il crivit aussitt:

/#
     _Venez. Je suis affreusement seul et triste._ _J'ai besoin de
     vous. Venez._
#/

Ds qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna
la dpche au domestique qui passait.

La porte referme, il fut  la fois soulag et bris. Il ne doutait pas
que Julie ne vnt, quand mme tous les obstacles entraveraient son
dpart. Elle viendra... Elle sera l, prs de moi. Comme d'une patrie
lointaine, il perut l'approche de ces bras maternels, de cette chre
poitrine o il avait tant de fois abrit sa fatigue, son inquitude. 
la douceur de ce rve, ce qui lui restait de force s'alanguissait,
s'puisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays
mystrieux, voisin des rgions de la mort, o rien ne parvient plus des
bruits ni des penses de notre monde vivant.

...C'tait dj le soir quand il s'veilla, tout dsorient par ce
rveil tardif. L'animation de l'aprs-souper emplissait les corridors,
les escaliers de l'htel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes
attnues. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait
neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vtements et ses cheveux. La
rponse de Julie devait tre arrive. Il descendit  la hte, vit la
dpche derrire le grillage aux lettres. Avant mme de l'avoir ouverte,
il savait bien qu'elle disait: Je viens... En effet, Julie annonait
qu'elle quittait Paris le jour mme, qu'elle arriverait  Francfort le
lendemain,  une heure aprs-midi.

Sa fivre aussitt fut calme. Il commena par dner de grand apptit,
tout en donnant l'ordre au garon de prparer ses bagages. Il avait
rsolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train
partait pour Francfort avant minuit.  Francfort, il en trouverait un
autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du
matin l'express qui amenait Julie,  une petite station voisine d'Ems,
appele Niederlahnstein. Ce projet le sduisait, bien qu'au prix d'une
assez grande fatigue il lui pargnt seulement quelques heures de
solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus  l'htel.
Non, vraiment, pas une nuit, pas mme une heure de plus dans cette
maison, dans cette ville odieuse o il avait tant souffert.

Certes, je n'y reviendrai pas, mme avec Julie...

Mais o aller? O vivre quand elle serait l? Dans les stations
voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la mme
vie de casino, les mmes Anglais, les mmes htels... O aller?

Tout  coup il se rappela un paysage de valle, une route en corniche,
la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vtement, il
retrouva l'adresse: _Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg_.--Le patron
de l'htel se chargerait d'envoyer la dpche pour louer
l'appartement... Maurice n'hsita mme pas  installer la matresse o
il avait rv de conduire la fiance.--Il lui sembla au contraire que
cette transaction avec le rve panserait la plaie de son coeur. Au del
de tel ou tel type fminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin,
n'tait-ce pas la Femme, l'treinte des bras, la chaleur du sein?




V


OH! ce ple matin d'aot germanique, le Rhin invisible derrire l'cran
des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhales de son lit,--et
cette large bande de sable sillonne de fer, cette voie brusquement
coude par o, tout  l'heure, allait jaillir le train qui amenait
Julie!

D'autres drames intimes, peut-tre, agitaient les tres chelonns le
long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente,
d'impatience. Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus
tragique, assurment, que celui-ci, o j'ai mon rle. Elle tait en
effet tragique, cette rencontre en exil de deux mes qui se cherchaient
avec la certitude de la sparation prochaine... L'exil mme de ces
amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux,
l'infimit de la station choisie par la destine pour leur rencontre,
tout concourait  faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable
sans l'amour, dont l'amour tait le noeud, la raison d'tre.

Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir,
quand l'instant d'aprs il stoppa devant le quai, quand Maurice aperut
une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut
prs d'Elle, d'un bond, d'un lan irrflchi, fougueux,--tout s'abolit
dans la joie du retour, de l'enlacement, du refuge dans le sein chri...
Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point
encore trouv de paroles, qu'ils s'taient  peine regards, tout
entiers  la passion de cette treinte, o ils versaient toute leur
tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanit.

***

Ils taient seuls dans le coup. Comme deux miroirs en face l'un de
l'autre, leurs visages leur renvoyaient l'empreinte des jours d'agonie.
Quelques jours seulement: et cette empreinte tait si affreusement
marque que ni l'un ni l'autre n'osrent se le dire.

Maurice ne trouva que ce balbutiement:

--Pardon! Pardon!

Oui, pardon! Il voulait tre absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant,
frappe, meurtrie. En la voyant si bouleverse, il l'adorait davantage:
la triste destine de l'amour fminin lui apparaissait, sa passivit
navrante,  la merci des caprices de l'amant.

--Pardon! Pardon!

Le train fuyait le long des rives lgendaires, le long des rochers aux
crnelures romantiques, des chteaux d'popes, des cavernes o les
potes entendirent chanter des sirnes... Encore une fois, le couple
d'amants s'tait rejoint, leurs bras se nouaient passionnment, comme
nagure. Certes, aux premires minutes, il fut absent d'une telle
treinte, le capricieux et prissable amour chant par les potes,
l'attrait des yeux pour les yeux, des lvres pour les lvres! Ce qui les
enlaa perdument, ce fut le besoin d'un asile  leur dtresse. Leur
rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquitude; mais, de la
tendresse irrcusable dont elle tmoignait, ils se sentaient mieux arms
pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.

Maurice dit gravement  Julie, lui tenant la main:

--Comment vous remercier d'tre venue? Vous me sauvez. Si vous n'tiez
pas venue, c'tait la folie pour moi...

Elle lui mit la main sur la bouche:

--C'est moi qui te remercie de m'avoir appele. Je souffrais tant d'tre
seule, de savoir que tu souffrais, _et de ne pas te voir souffrir_!

Sans qu'il sollicitt ce rcit autrement que par l'interrogation tendre
de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la
voix fausse par l'motion, regardant en face de soi, comme si ce pass
l'et hallucine.

--Oui, dit-elle. 'a t une quinzaine terrible. Certainement quelque
chose meurt en nous, par de telles preuves... Oh! quand je me suis
trouve seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si
longtemps se ralisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne
savions pas! Et la faon dont nous nous tions quitts! Je te voyais
avec l'air las, excd, nerveux, des dernires minutes. Je pensais: Il
est content, maintenant! il est dbarrass de moi, de sa Y... Je
t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela tait vrai.  chaque
instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de
rve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la
ralit... Oh! mon chri, c'tait affreux!

Il lui baisa les mains, humblement.

Cette douleur coulait comme un baume sur son coeur. Claire tait absente,
exclue de sa pense. Il n'aimait plus que l'me adorable, souffrante par
lui, qui lui disait sa souffrance.

Elle continuait:

--Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette
dsolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentre chez moi, j'ai
vcu avec ce cauchemar. J'ai essay de prier... J'ai essay de
t'crire... Tout ce qui me forait  arrter ma pense sur toi me
faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand
j'ai reu ta premire lettre, j'ai chancel, j'avais le vertige...  ce
moment-l, je n'esprais plus rien de toi, ni lettre, ni retour...
rien... Elle tait bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de
Julie)... elle tait gne comme tu avais t gn toi-mme aux
derniers moments que nous avons passs ensemble... et cependant, je
t'assure que je l'ai adore, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai
baise comme j'aurais bais tes joues et tes yeux, mon chri, et je me
suis endormie, le soir,--mon premier sommeil depuis ton dpart!--avec
mes lvres sur le papier que ta main avait touch.

Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin droul devant les
portires du wagon. Elle murmurait:

--C'est beau... Je suis heureuse.

Et Maurice la voyait dj change; les nuages s'claircissaient sur son
visage. Tout ce qu'il y avait en lui de piti, de bont humaine,
s'exaltait  sentir qu'il tait, par sa seule prsence, l'artisan de
cette rsurrection; d'tre tout pour la chre aime, cela le haussait,
le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commenait  lever dans son
me.

Mon rle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire
heureuse. Personne au monde, personne ne m'aimera comme elle!

Et, regardant le fantme en face, car la prsence de Julie
l'affermissait, il pensa:

Personne... Mme Claire!

Il s'assit prs d'elle, il la questionna:

--Et quand tu as reu ma dpche?

--Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'tait un peu avant le
djeuner. Esquier et moi nous attendions Claire dans la salle  manger.
Joachim est entr avec la dpche.--Croirais-tu que je n'ai pas eu peur,
que j'ai devin la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'tais
rveille plus tranquille, esprant quelque chose d'heureux. Tu sais
comme j'ai des pressentiments nets, qui se vrifient presque toujours?
Tout de mme, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais
j'y ai trouv ce que j'attendais, le moyen d'tre prs de toi, bien
vite.

Elle s'arrtait, elle hsitait  poursuivre.

--Et alors? demanda Maurice.

--Alors... faut-il tout te raconter?

--Bien sr!

--Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionn jet dans les
boucles noires de Maurice... Alors, comme il me voyait trouble et
interdite, Esquier s'est approch de moi et m'a dit: C'est de Maurice?
Je n'ai pas song  mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et
j'ai montr ta dpche.

--Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?

Moins qu' tout autre, il et voulu avouer sa dtresse au pre de
Claire.

--Ne te fche pas, mon ami aim, reprit Mme Surgre. J'ai fait cela
spontanment, et ensuite, en y songeant, il m'a sembl que j'avais bien
fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin
d'tre conseille, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime
tant, il t'aime tant!  qui pouvais-je m'adresser, sinon  lui? Ne
prends pas cet air mchant, interrompit-elle avec une dsolation
renaissante, en voyant que Maurice s'cartait d'elle... J'ai fait pour
le mieux, je t'assure.

Elle allait pleurer. Maurice fut touch.

--Tu as peut-tre raison, dit-il. Moi, j'aurais prfr qu'Esquier ne
st rien.

Elle se rcria:

--Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien,
moi!... Il y a longtemps qu'il a tout devin; lui-mme me l'a dit
hier... Et puis, vois-tu, mme s'il n'avait rien su, il me fallait un
confident, un ami, quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais
 faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi tais-tu
loin de moi?

Elle s'appuyait sur l'paule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

--Et qu'a fait Esquier?

--Il a t excellent, comme toujours. Il m'a rassure, il m'a console.
Tout de suite, il a t d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il tait
presque aussi inquiet que moi: nous pensions  la mme horrible chose;
sans le dire, nous en avions peur tous deux...

--Que je me tue? fit Maurice en souriant.

--Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de
poignard... Mon mari m'avait crit la veille: tout va bien  Luxembourg.
Il ne doit pas revenir  Paris d'ici  un mois, deux mois mme... Pour
lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en
Lorraine,  la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le
docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien cot, va! Quand
Claire m'a regarde en face et m'a demand: Vous allez en Lorraine?...
j'ai dtourn la tte et je n'ai pas os lui rpondre oui, ni non. Que
de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrta un instant, le visage attrist; mais comme elle aperut
aussitt cette tristesse reflte sur les traits de Maurice, elle
rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

--Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je
t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Y a
souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'tre loin
d'elle...

Et, avec cette grce d'abandon qui sduisait Maurice, elle ferma les
yeux, appuya la tte sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait,
silencieux.

Le grand jour ensoleill, enfin vainqueur des brumes, rayonnait 
pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les
capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teint,
se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore
meurtri des rcentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement,
tendrement. Les cheveux, demi-dfaits, foisonnaient autour du front,
estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le
col: beaux cheveux onds, substance dlicate et nombreuse, fine et
lourde en mme temps. C'tait un fleuve ml de vingt ruisseaux aux
couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout  fait roux, presque
rouges; leur amas exalait une odeur pntrante et sensuelle d'aromates
humains. Malgr lui, l'oeil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus
ples, des traces argentes... Mais non, il n'y en avait pas. Tout
vivait dans cette plantation robuste dont la lisire, franchement brune,
apparaissait pique si drue juste au bord du front. Son regard,
s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si...
Deux lignes sinueuses, l'une mieux trace, l'autre  peine pntrante,
comme un soulignement incertain et maladroit de la premire.
D'ordinaire, l'une et l'autre taient  peine visibles; mais la
poussire du voyage avait terni la peau, et les deux lignes
s'accusaient.

Voil comme elles apparatront dans quelques annes, pensa Maurice. Et
pouss par une force secrte,  la fois sereine et imprieuse, il
poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et
charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un
dfaut de couleur ou de forme. La bouche tait ferme et rouge. Mais les
yeux, si jeunes, mme si enfantins, lorsque les paupires les
dcouvraient, les yeux clos apparaissaient rellement fltris par les
annes... Les paupires se plissaient dans leur longueur, surtout vers
les bords. Ce sont les larmes, se dit Maurice  lui-mme pour se
consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent
les paupires, les imprgent de sel, les altrent et les rongent comme
un acide. Hlas! ce n'tait pas tout. Sous la paupire infrieure et au
coin de l'oeil, malgr le lger voile de quelques cheveux blonds qui
voltigeaient jusque-l, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur
le tendre piderme, en dflorait la jeunesse, plante comme un timbre au
coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moiti d'toiles,
tremblaient aux tremblements de la paupire; elles se continuaient par
une boursouflure de la chair, une fltrissure de la peau qui cernait
l'orbite.

Pourquoi Maurice ne pouvait-il dtacher son regard de ces marques,
lgres aprs tout, qui laissaient la figure jolie et sduisante?
Pourquoi, malgr soi, pensait-il  d'autres yeux,  la fracheur de
fleur d'une premire closion? Il continua son enqute douloureuse. Le
cou se noyait dans un emptement un peu flou; mais la courbe des joues,
du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvnile, et
les lvres entr'ouvertes par le sommeil--car, insensiblement, Julie
s'tait endormie--laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes
de dents fines, blanches d'mail, acres comme des dents de fillette...

Telle qu'elle tait l, sous ses yeux, tait-elle jeune, ou vieille?
Vieille, srement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de
fois contempl avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date
et la beaut d'un visage... Pour l'tre, meurtri par la vie, qu'il
tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse
invincible aux assauts du temps. Une motion puissante l'envahissait,
submergeait les rves, l'inquitude du lendemain, le regret de ce qui
aurait pu tre et n'avait pas t... Cette femme dvoue  lui, me et
corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait
une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fcondit de
son coeur, et ce coeur porter d'autres rcoltes de tendresse: la moisson
rcolte par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilgie
qui lui avait rvl les sources secrtes de passion caches en lui et
les avait puises. Tout s'clairait, s'expliquait pour lui 
prsent... Ses yeux, attachs au visage endormi de sa matresse, la
voyaient enfin telle qu'elle tait vritablement. Oui... elle va
vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une
tendresse plus profonde et plus mue. Peu lui importaient les rides de
ce front, peu lui eussent import des mches ples dans cette lourde
couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques
d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine
beaut. Dj ce n'taient plus des formes de traits, des couleurs de
chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa matresse, mais la
prsence d'une me voue  lui; c'tait sa propre image, sa propre
tendresse, ce qu'il avait mis d'irrvocable pass dans un tre humain!
Il comprit cela; il se sentit enchan  Julie par une force plus
puissante que leur volont. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...

Son coeur, purifi par la sainte solitude, ses sens broys, tout son tre
accepta l'avenir, quel qu'il ft: une raison plus lumineuse lui dit que
c'tait juste ainsi, que c'tait bien.

Ma part a encore t large dans la vie, pensa-t-il, plus large  coup
sr que celle de tant d'autres.

D'un sursaut volontaire, il chassa ses rves, secoua ses ides et
regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le
train; les coteaux s'taient effacs; une grande plaine jauntre, seme
de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait
maintenant jusqu' l'horizon; et  l'horizon se dessinaient des formes
indcises: nuages, chanes de montagnes, haleine de grande ville, on ne
savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.

Pour la premire fois, il allait possder Julie  lui seul; il serait
son guide dans la vie, comme son mari. La fiert de ce rle le
rchauffa.

Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes
dcouvertes, dmasquer la vieille cit parmi les brumes et les fumes.
Il regarda Julie. Le sommeil profond o elle avait peu  peu gliss lui
fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la
vigueur juvnile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la
gorge, des hanches, des jambes demi-croises.

Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!

Il souleva doucement le buste charg de sommeil, et, se penchant sur
elle, la rveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

***

...On dirait que cette force mystrieuse,  laquelle, malgr eux,
croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette
force qui nous conduit, appele par nous, suivant notre philosophie
instinctive, le Hasard, la Fatalit, la Providence,--on dirait que ce
guide suprme de nos vies a parfois piti de ceux qu'il mne, qu'il leur
accorde des trves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premires heures du sjour
 Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne
devaient oublier leur arrive  Francfort, la toilette dans les lavabos
de l'immense gare, le djeuner au caf; le tour rapide en voiture 
travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,--ni le court
trajet en chemin de fer de Francfort  Cronberg, ni surtout la monte,
dans une calche  deux chevaux, du bout de cte qui mne  la villa
Teutonia.

Il tait quatre heures un peu passes... Le ciel avait dpouill tous
ses nuages, mais de fraches brises venues des couloirs gigantesques,
entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tideur de cette
aprs-midi dore. La conque verte de la petite valle s'approfondissait
au pied de la corniche, sche des roses matinales: les arbres
remuaient lentement; l'arme des herbes s'vaporait, comme l'exhalaison
d'un grand brle-parfums. Les crtes du Taunus, sur le fond du ciel, se
dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au
trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkoenig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se rvla. Maurice montrait des
points brillants, des taches de fume dans cette plaine: Voici
Hoechst... Voici Roedelheim, o nous avons pass tout  l'heure. Hombourg
est l-bas, derrire les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet
d'une tour. Julie regardait l'horizon dor, Maurice qui souriait: elle
sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de
repos. Son me se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait
une minute, mme fugitive, de bonheur dans le pch. Entrs dans la
villa, elle posa sa main sur l'paule de Maurice, et sur cette main
appuya sa joue.

--Je suis heureuse, dit-elle.

La jeunesse de leur amour les avait ressaisis,  se trouver loin du
monde, l'un prs de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait
l'essai ne peuvent mme pas imaginer quel renouvellement personnel
implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec
une frontire dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait
plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indcis qu'ils resteraient
toujours ainsi, libres et unis: ne dpendait-il pas d'eux seuls? Et
puis, aprs tant de jours qu'ils ne s'taient point vus, peut-tre, sous
la noble attirance de coeur qui les jetait maintenant, plus aimants que
jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-tre se cachait la mmoire
imprieuse de la chair; le dsir, amorti par l'habitude, se rveillait,
leur donnait l'illusion d'un renouveau.

L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'taient amuss des
deux lits jumeaux, cte  cte, dans l'une des chambres; du mobilier
propre et simple des pices; des grands poles de faence verte; de la
petite bonne rouge et blonde, Koethe, charge de les servir. Avant
d'aller dner, ils inspectrent la ville haute, btie en escalade sur le
versant de ce rocher que le chteau couronne. Le bourg possde trois
htels, que le guide recommande galement. Ils choisirent celui qui leur
parut entour de plus de verdure, d'o la vue s'tendait plus largement.
Le patron savait quelques mots de franais; on l'appela pour la commande
du menu. Les deux amants mangrent de bon apptit. La toilette de Julie,
trs simple, mais tampe cependant d'lgance parisienne, excitait les
remarques des quelques dneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperut.
Il pensa, regardant sa matresse:

Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans  la voir
ainsi... O avais-je l'esprit ce matin?

Et dj naissaient des projets dans les brumes de sa pense. Julie ne
serait pas ternellement marie: une attaque, toujours imminente,
pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...

Il n'osait achever sa pense; portant il cherchait dj des arguments
pour se convaincre.

Ils regagnrent  pied la villa. La nuit tait sans lune encore, mais
on devinait l'astre au plissement du ciel, derrire l'cran des
pindes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait gliss
son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la
corniche, devant la brche qui dmasque la plaine de Francfort, elle
leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, seme de
lumires.

--Regarde, fit Julie... La mer!...

C'tait vrai... On et dit d'un port immense clair a et l par les
fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage
et d'un horizon seulement pittoresque faisait un dcor d'illusion
ferique.

Ils le regardrent longtemps, appuys l'un contre l'autre. La posie de
cette nuit les imprgnait, rajeunissait leurs coeurs d'amants, les
rendait prompts  s'mouvoir, comme au meilleur temps de leur amour...
Tous les bruits se taisaient; mais les fentres de villas voisines
s'clairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur
maison? Des gens diffrents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les
moeurs, la pense, la langue mme leur taient trangres. La terre
qu'ils foulaient n'tait pas leur terre; ils ne tenaient  ce sol,  ce
ciel,  ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans
lendemain. Ils taient des passants, ignors, inaperus et seuls; mais
ils taient seuls ensemble, chacun seul avec l'tre dont, malgr tout,
il tait sr d'tre le plus aim. L'avenir pouvait les sparer, les
faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprme veille de
tendresse; ils pourraient se donner ce tmoignage, qu' la veille des
catastrophes, ils avaient rciproquement regard dans leur me et
constat qu'ils s'aimaient bien.

Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont
la blancheur devenait plus clatante, apparaissaient comme des caps
gigantesques, crtes de roches fantastiques. La blancheur d'un ocan de
rve roulait des lumires parses, de plus en plus ples... Des fanaux
lectriques luisaient  l'extrme horizon, pareils  des signaux de
phares. Maurice et Julie regagnrent la villa. Oui, ils taient bien les
voyageurs de cette mer de rve qu'ils venaient de contempler; le hasard,
comme une tempte, les avait jets sur cette rive, et naufrags
ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais
quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se
dvtirent, ils s'tendirent l'un prs de l'autre avec une tendresse
pure; et le baiser qu'ils changrent, sous cette premire nuit
d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lvres se fussent
donn.

***

Le lendemain, une frache, et clatante matine les rveilla. Un ruban
de soleil, glissant par les persiennes entre-billes, jouait sur le
pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la
quitude de ce rveil les tonnait et les ravissait. Qui les et vus
assis, l'heure d'aprs, sur la terrasse de la villa, prenant le th du
matin, tout en causant comme des poux, n'et pas souponn les tortures
que ces deux tres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquitude
sourde qui les dvorait encore. Inquiets? Oui, malgr tout, mais d'une
inquitude renie par la volont, comme en ont les convalescents pour la
rechte possible. Qui me l'tera maintenant? pensait Julie, si fire,
si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle dfiait l'avenir. Et Maurice,
heureux de trouver un abri contre les mauvais dsirs, pensait aussi,
bien qu'avec moins de foi: M'tera-t-on d'elle, maintenant?...

Pourtant ce coeur anxieux, avant mme que l'effusion premire ft
apaise, dj redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur
tenace qui l'avait dvor  Hombourg: jamais il ne l'avait connu prs de
Julie; il et pass des journes  rver, sans une parole, la tte
contre cette chre poitrine. Hlas! c'tait sa pense mme dont il avait
peur; il avait prouv que, des rves interdits, mme les bras de l'Amie
ne le dfendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait
trahie, caressant de son dsir l'autre femme, la rivale?

Il dit  Julie:

--Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chrie. Ni casino, ni
parc. Un paysage pittoresque, et voil tout. Mais rien ne nous empche,
quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour
Francfort. L'Opra est clbre. Nous pouvons aussi aller  Hombourg, o
il y a un beau Kurhaus.

Julie lui prit la main:

--Non, restons ici.

--Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des
promenades pour tout passe-temps.

Elle l'interrompit:

--Ai-je besoin de passe-temps quand je suis prs de vous?

--On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans rpondre  ce
reproche... Je ne les connais pas; mais j'ai achet  Hombourg une carte
du Taunus. tes-vous bonne marcheuse?

--Avec vous, rpondit-elle, j'irai n'importe o.

Le jour mme il la mit  l'preuve. Ils djeunrent dans le mme
restaurant que la veille, jaloux de retrouver la dlicieuse sensation
d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient gote. C'tait le
cabaret germanique, toujours pareil, en ces villages pittoresques de la
rgion du Rhin: la grande salle au pole de faence, orne des portraits
de l'empereur et des fondateurs de l'Unit allemande; le jardinet 
tonnelles, avec les tables recouvertes de napperons blancs et rouges.
Les gens taient serviables et honntes; la cuisine, un peu lourde, leur
parut saine, et sa bizarrerie mme les amusa, arrose de vins dlicieux
qu'on leur servit dans des flacons  long col. Leur rire, qui parfois
rsonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la
main  Maurice en lui disant: Oh! mon chri, quel bonheur d'tre l. Je
ne puis pas croire que ce soit vrai!

Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.

Revenus  la villa Teutonia, leur djeuner fini, ils s'y reposrent
quelque temps avant d'entreprendre leur premire promenade. Penchs sur
la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances.
Les excursions notables taient pointilles en signes coloris. Les
routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou
sur les maisons, servaient de repres au voyageur. Maurice dcida
qu'ils iraient, cette fois,  Falkenstein: c'est le petit village le
plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: un des plus jolis sites
des environs.

Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude
pos sur sa hanche, comme  Paris, quand ils montaient les buttes de
Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas
de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis,  la sduction du
chemin, au dsir d'tendre leur horizon, ils marchrent plus
rgulirement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le
versant d'un coteau bois qui masquait la vue  leur droite;  gauche,
le coteau mourait en pelouse dclive, prodigieusement verte pour la
saison, jusqu' des taillis garnissant le flanc d'une autre colline.
Bientt un chemin plus troit se dtacha, s'enfona sous bois. C'tait
le chemin de Falkenstein.

Ils s'y engagrent cte  cte, les doigts entrecroiss. Julie avait les
joues roses, les cheveux  demi envols sous son chapeau de paille;
quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu
haletante  la monte. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa:
Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans! Il admirait la fracheur de
son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grce robuste. Il lui
tendit ses lvres; en y posant les siennes, elle aperut dans les yeux
de son ami cette tincelle de dsir qui l'effrayait tant aux premiers
mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y tait teinte, remplace
par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle
comme un astre d'espoir.

Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!

Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chrit ce chemin o l'envie
lui en tait venue, la fort complice qui l'avait abrit, et cette
souriante terre d'exil o leur amour poussait des racines neuves.

Ils dnrent  Falkenstein. Lorsqu'ils rentrrent chez eux, la nuit
tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola
sur la terrasse. Le temps de fumer une cigarette, dit-il. Une envie de
solitude le tourmentait, aprs cette journe o, veill par les yeux
tendres de sa matresse, il avait  peine os penser: dj le besoin des
rves dfendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-mme. Ce
paysage est d'un romantisme dlicieux, se disait-il, observant sous le
ple glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contempl 
deux. Mais quelque chose de cette pense complexe errait bien loin de
Cronberg et de l'Allemagne. O est Rieu, en ce moment? Prs de Claire.
L'a-t-il demande  Esquier? A-t-elle rpondu? Toutes ces questions, il
n'avait pas os les poser  Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre
sans savoir cela. Il se reprsenta la jeune fille assise, aprs le
dner, dans le salon mousse, sur le divan o Rieu la rejoignait
d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges
sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une nettet
extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la ralit. Et Rieu parlait
de mariage, d'avenir.

On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une faon
d'ecclsiastique, un prdicant laque qui assomme les femmes. Jamais
elle n'pousera ce prtre manqu.

Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, aprs cette crise
passagre, la suite naturelle du prsent: deux femmes le garderaient,
lui Maurice, pour unique ple; il vivrait entre elles deux, rchauff de
leur double chaleur.

Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne
reprendrai rien  Julie. Je ne demanderai rien  Claire.

Mais aussitt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lvres trop rouges
le tentrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?

Non, puisqu'elle est  moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle
m'aime.

Il glissait  des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la
terrasse, ferma la fentre, regagna la chambre  coucher. La lampe y
brlait encore. Dans l'un des petits lits gmins, Julie dormait. La
chemise  jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge,
montrant seulement la pleur grasse du cou, les poignets et les mains.
L'une de ces mains tait tendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y
remarqua l'anneau d'or.

Hlas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Mme ici, mme libres,
mme seuls, nous ne sommes pas des poux. Est-ce que toute ma vie
sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutt pouser la
femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.

Il tait tout imprgn de mlancolie: Rien de nouveau ne s'est accompli
depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!

Il se dvtit rapidement et, sans rveiller Julie, se coucha dans
l'autre lit.

***

Les lendemains de ce premier jour  deux en diffrrent peu. Maurice et
Julie se levaient tard, djeunaient  l'htel; aussitt aprs, ils
partaient  pied pour une excursion mdite le matin. Le paysage qu'ils
traversaient changeait chaque fois, valle herbue, prairie ombrage de
chtaigniers, fort de chnes ou de pins... Sur les mamelons verts, des
dentelles de pierre se dressaient, dbris de chteaux de lgende; mais
partout c'tait l'horizon pacifique, la valle de sourire, le bon refuge
tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'tre
en ce moment, ils taient heureux. Alors pourquoi une inquitude
grandissante les treignait-elle plus troitement  mesure que les
heures s'ajoutaient aux heures, une inquitude qu'ils n'osaient pas
s'avouer, et dont ils ne savaient mme pas le nom? C'tait la terreur
imprcise, informule, de deux voyageurs qui, marchant l'un prs de
l'autre sur une grve de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer  chaque
pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne
confirme l'angoisse en disant: Moi aussi! Cette trange nvralgie
d'me, il leur semblait bien qu'ils l'attnueraient en la confessant;
mais une force plus puissante que leur dsir et leur raison scellait
leurs lvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri
de dtresse: J'ai peur, rassure-moi! Peur de quoi? D'une force
mystrieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur rcente
union, travaillait assidment  les dsunir. Oui, tel tait leur mal.
Ces deux tres qui dormaient, qui s'veillaient sur le sein l'un de
l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux
amants qu'on prenait pour des poux,--taient rongs par le
pressentiment de la sparation invitable. Cela viendrait de lui ou
d'elle, peut-tre cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se
spareraient.

Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs
promenades quotidiennes, l'motion d'un site, ou seulement un lan
imprieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, dchirait
brusquement le voile de leur conscience. Ils s'treignaient alors avec
une passion de dsesprs, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils
ne se demandaient pas: Pourquoi pleures-tu? En se serrant ainsi, il
leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le
fantme vanouissant de leur tendresse.

***

 la plus douloureuse de ces treintes, leur souvenir, plus tard, devait
unir indissolublement le dcor d'un coin de paysage, entre Koenigstein et
Schonhein. C'est la valle qu'on nomme le Billthal,  cause du ruisseau
qui l'a forme. En remontant le Bill un peu au nord de Koenigstein, tout
de suite on s'enfonce dans la fort; le ruisseau bondit  votre
rencontre en cume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou
s'tend en nappe huileuse, laissant transparatre les cailloux de son
lit. Un chemin le longe, passe d'une rive  l'autre sur des ponts de
troncs d'arbres. La vgtation forestire, avive par la fracheur de
l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'troite valle, et
cette eau, tour  tour dormante ou folle, heurtant le front des roches,
ou frlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant
et modul comme une voix.

 mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'largit, se
creuse en parvis de chapelle; et sous la vote des ramures s'rige une
faible colonne, ornement d'une tombe. Un pote hongrois, passant un jour
en ce lieu, n'en connut point de plus dsirable pour y goter le repos
de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenrent ses restes au bord
du ruisseau qu'il avait aim, btirent le tombeau et prs de lui un banc
de pierre, afin que le sommeil du pote ft encore berc, outre la vie,
par les paroles des plerins et le chuchotement des amants.

L, sur ce banc funraire, Maurice et Julie s'taient assis, aprs avoir
suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De cette place, le ruisseau
s'offre obliquement au regard, dbordant l'angle arrondi d'une paroi
lisse, comme ferait l'eau d'une urne penche. C'tait l'heure moyenne de
l'aprs-midi: une pluie de soleil se tamisait  travers les verdures
entrelaces; de rares ppiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes
aigus sur la basse du flot courant.

La nature a beau, chaque anne, les dpouiller et les rajeunir, les
sites ont une me inchangeable qui parle  toutes les mes humaines avec
la mme voix, et leur suggre, plus ou moins intenses, les mmes
rves...  cette place o le pote magyar nagure avait prouv la
mlancolie de vivre, l'envie du sommeil mortel,--ces deux amants exils
appuyrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la mme fatigue de la
lutte, le mme dsir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrter
l et ne plus bouger, ne plus avancer, ne plus aller vers l'avenir!
Puisqu'ils se sentaient vous  une sparation que repoussaient leurs
coeurs, pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?

Ces penses, qu'il lisait en mme temps en soi-mme et sur le visage de
Julie, furent si douloureuses  Maurice, qu'il essaya, par des paroles,
de rompre l'enchantement:

--Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aime? dit-il. N'est-ce pas joli, ce
coin de valle?

Elle rpondit:

--Oui. C'est trs beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.

Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, rpliqua:

--Moi aussi.

Ils se regardrent quelque temps, se tenant les deux mains. La mme
incertitude les travaillait: fallait-il dire le secret qui leur pesait,
rompre la trve? Aprs ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils
souffriraient autrement, ils n'toufferaient plus sous ce poids
horrible; peut-tre pourraient-ils se parler de leur mal.

Maurice demanda, et il eut conscience qu'il dtruisait le faible asile
de leur repos:

--coute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien  toi, va! bien
 toi! Tout ce qui n'est pas toi, je veux l'oublier. Seulement... il y a
une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je
la saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus l-bas, rien, rien.

--Eh bien... demande-la-moi!

Elle dit cela avec rsignation, comme elle aurait dit: Frappe-moi!

--Ce n'est qu'un mot, poursuivit htivement Maurice, trop lche devant
son dsir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons aprs, n'est-ce
pas? ce que je t'ai demand et ce que tu m'as rpondu. Tu me promets de
l'oublier?

--Je te le promets.

--Eh bien!... quand tu as quitt Paris, je veux savoir cela, rien de
plus, Rieu tait-il revenu de Bretagne?

--Oui.

--Est-ce qu'il est venu chez vous?...

--Oui.

Il allait demander encore: A-t-il vu Claire? mais l'effrayante
angoisse de Julie figea la question sur ses lvres. Il ne la profra
pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgr
son effort d'tre calme, roulrent le long de ses joues.

Il ne but point ces larmes  mme les yeux, comme tant de fois il avait
fait. Il ne se pencha mme pas vers elle pour la consoler. Il sentait
qu'elle l'et repouss; puis il n'avait pas de consolations  offrir. Et
ils restrent ainsi, cte  cte, immobiles et silencieux, prs de cette
tombe, dans ce site trange dont la grce romantique ne les touchait
plus.

Soudain le froid du crpuscule, suintant  travers les branches,
soulevant une pleur de bues sur le lit du ruisseau, les surprit, les
fit frissonner. Dj le soleil se couchait... Depuis combien de temps
taient-ils donc assis l, si dsesprs qu'ils oubliaient jusqu' la
vie? Et quels rves avaient-ils poursuivis, durant cette station
d'immobilit et de silence? Le mme, hlas! qu'ils ne se confirent
point: le rve de la mort des amants, l'un prs de l'autre, quand tous
deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!

***

Ds lors ce fut, lentement, la monte  deux du calvaire; en haut de ce
calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifi. Julie
pia les gestes, les paroles de Maurice, et, mme les plus indiffrents,
elle les interprta pour expliquer cette me incertaine. Elle commit
ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse
inquite. Elle surprenait Maurice rvant, les yeux vagues,  la piste
d'une imagination; elle pensait: C'est Claire qu'il voit, qu'il
regarde. Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait
le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:

-- quoi pensez-vous, mon ami?

Et la rponse vague de Maurice:  rien... ou bien:  vous, ma
chrie... aiguisait ses soupons.

Tandis qu'elle s'efforait ainsi de le surveiller, et de le retenir,
Maurice, lui, s'appliquait  l'aimer, comme  une tche; et rien ne tue
l'amour si srement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle tait
belle et dsirable. Elle l'tait en effet; il suffisait de la voir, il
suffisait d'couter ce que chuchotaient les dneurs au restaurant, quand
les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant
comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation:
_Bild schoen!..._ (Jolie  peindre!) Ces Allemands ont raison,
pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe?
Sa beaut m'est indiffrente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je
ne la dsire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant,
voil tout.

Entre eux dj un symptme terrible, dans cette vie de rsignation
morne, dnonait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui
prcde les bouleversements d'atmosphre. Le tte--tte leur pesait par
l'effort de trouver des mots  se dire, hors de ce qui occupait
uniquement leur pense, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstrue
refusait l'issue aux paroles... Ils vitrent la solitude, ils fuirent
la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de
forts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils
multiplirent les excursions; ils marchrent comme des condamns,
quittant Cronberg aprs le repas du matin, n'y rentrant parfois qu' la
nuit.

Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la rgion, tous les
sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur
accs n'est dfendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand
Feldberg, n'a pas mille mtres d'altitude: sorte de ballon aux flancs
velus d'arbres, comme toute la chane, dnud au sommet en un assez
large plateau, o l'on a bti un htel pour les voyageurs, avec un
belvdre dominant une immense tendue de pays. De Cronberg jusqu' ce
sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire
l'excursion en voiture. Mais Julie rsista; une vingtaine de kilomtres
ne l'effrayaient pas, disait-elle. En ralit, elle appelait de son
dsir cette journe de fatigue, prs de l'aim, sous les forts
salubres, devant les larges horizons o leurs poitrines, leur
semblait-il, se dsoppressaient.

Comme ils allaient partir, par une matine un peu brumeuse que des
pluies nocturnes avaient rafrachie, le courrier arrivait, apportant,
avec les journaux, une lettre de Paris pour Mme Maurice Artoy.
C'est Esquier qui crivait: une lettre brve, froide, sans aucune
allusion  Maurice. Il prvenait seulement Julie que les nouvelles de
Luxembourg n'taient pas bonnes. Les mdecins avaient interdit tout
travail  Antoine Surgre et s'efforaient vainement de le faire rentrer
 Paris. Il fallait qu'elle se tnt prte, au premier tlgramme.

Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatigue;
j'espre que ce ne sera rien.

Cette lettre les inquita. Tandis qu'ils montaient, l'un prs de
l'autre, le sentier bois de Koenigstein pour atteindre la route du
Feldberg, Maurice pensait: Elle va partir. Je vais me retrouver seul.
Et il s'tonnait qu'aucun mouvement d'me ne rpondt  cette pense.
Non, bien vrai, il ne savait plus o tait son dsir, et si l'angoisse
de ce tte--tte troubl valait mieux que l'horrible isolement. Elle,
la pauvre Julie, se disait: C'est fini, c'est fini... je vais le
quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et
je vais le quitter! Un dsir violent l'agitait de le reconqurir
maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela
impossible et ncessaire.

***

Le chemin qui, de Koenigstein, mne au Feldberg, grimpe d'abord assez
ardment au flanc de la montagne, entaill dans une terre rougetre,
hrisse de grosses pierres o la marche est difficile. Maurice et
Julie, les doigts joints, montaient cette cte, heureux de sa rudesse,
qui leur coupait l'haleine et leur tait tout prtexte  parler...

Peu  peu le dcor de la montagne, autour d'eux, changea. Aprs les
taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les
arbres s'exhaussrent, et en mme temps le chemin s'aplanit--large,
herbu, facile, sous les futaies. Quelques chnes tortueux se mlaient
aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientt ce furent des
pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathdrales, sous
lesquelles rgnait un silence mouvant. Les deux plerins marchaient
sans entendre le bruit de leurs pas, car la route tait feutre par les
aiguilles des pins dchues et dessches depuis bien des hivers.

Parfois la fort se trouait; une grande clairire dboise s'ouvrait au
bord de la route, tapisse de fougres, d'innombrables framboisiers
sauvages tout couverts de leurs fruits...

 mi-route du sommet s'lve la Fuchstanz-htte (cabane de la danse du
renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, btie par le Taunus-Club
pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installe pendant
la belle-saison; on sert du caf au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.

Maurice et Julie y pntrrent. On leur versa une boisson sans nom,
faite avec des glands doux torrfis; mais la chaleur du liquide noir
les rconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrta 
l'entre de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en
descendaient se parler franais: un petit garon de cinq ans environ,
puis un homme d'une trentaine d'annes, blond, lgant, puis une jeune
femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, ple et
fade, qui commanda les tasses de caf au lait. Maurice Artoy les
observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... C'est le mari et
la femme, pensait-il... Voil un homme qui n'est gure plus g que moi,
qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers
ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je
me dbats au fond d'une impasse, lui marche dlibrment, d'tape en
tape, sur une grande route...  ce moment, le petit garon, ennuy
d'tre assis, s'avana du ct de Julie, d'abord hsitant, peu  peu
plus rsolu. Plant en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la
contemplait de ses prunelles d'un bleu clatant, dilates par
l'attention.

Julie lui sourit. Il dit gravement:

--Jolie dame!

Et, posant sa main  plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme
Surgre le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels
qu'ont parfois celles qui n'ont pas t mres, et le baisa sur ses joues
brunes, sur son cou dcouvert par le col marin.

Elle le reposa  terre.

--Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix trouble.

Ils partirent sous le regard un peu tonn des deux Franais. Ils ne se
dirent point--ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse
o les avait plongs cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un
petit enfant!...

***

...Le ciel s'claircissait sur la fort, soit que les ouates de brumes
fussent volatilises par le soleil plus chaud, soit qu'elles
demeurassent attaches aux basses pentes de la montagne. Vers midi,
comme ils apercevaient dj distinctement, par des claircies de fort,
les toits de l'htellerie, un soleil radieux sublima les dernires
nues, dora les pins et les htres, et, sur la route, parpilla les
claboussures de lumire tamises par les branches. Le rayonnement de
cette gaiet du ciel pntra le coeur des deux amants; la fracheur de
l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout  l'heure
l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardrent en souriant. Les
vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lvres de Julie:

--Tu m'aimes?

--Oui, rpondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.

Ils arrivaient: un tournant encore, une courte monte, et c'tait le
plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'o la vue s'tendait
prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur,
fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que
depuis vingt jours, ils parcouraient comme  la tche. Pour la premire
fois, car il n'avait pas amen sa matresse dans cette cit de
souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc.
Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Koenigstein,
Falkenstein, Soden, Cronthal--et les sommets voisins, cadets du Grand
Feldberg, l'Altkoenig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossu d'abord
par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement 
l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu' l'horizon brumeux de
Francfort.

Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dore, et
leurs penses tumultueuses s'apaisaient. Quelle me, soeur des ntres,
habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable
 nos oreilles, entendue de nos coeurs, nous appelle des entrailles de la
Nature, tour  tour nous conseille la rsignation en face de la
destine, ou la rvolte? Une piti puissante saisit Maurice pour toutes
les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.

--Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie!
murmura-t-il.

Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincrit de sa rponse.

--Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vcu.
Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu
comme ici! Hlas! et c'est fini!

Un garon de l'htel venait  eux, demandant leurs ordres. Maurice
commanda qu'on servt le djeuner dans une pice  part. On ne put leur
donner qu'une chambre  coucher, avec son petit lit allemand dans un
coin. Ils y djeunrent en face des pentes boises de l'Altkoenig; comme
l'atmosphre s'claircissait de plus en plus, ils aperurent, tout aux
limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Koenigstuhl de Heidelberg.

Une seule pense vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avoue qu'
moiti, tout  l'heure,  son ami: l'amer et cher temps de vie commune
tait fini. L'excursion d'aujourd'hui tait sans doute la dernire.
Demain, peut-tre, ce serait la sparation, et pour combien de temps?...
tre seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son
coeur, pendant ces semaines o du moins elle avait agonis sous ses yeux.

S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le
ferais!

Oui. Telle tait sa lchet  la pense de le quitter, qu'elle lui et
tout sacrifi, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au coeur,
sa rputation, ses devoirs d'pouse. Elle rva d'tre la matresse de
Maurice, avre, mprise, trompe, mais l, prs de lui, toujours l.

Comment le retenir, comment le garder? Srement il n'avait pas perdu le
besoin de sa prsence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la
voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien  elle, aux
minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces
mots entrecoups: Je dsire, je n'aime que toi.

***

Maurice, le djeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon.
Julie s'tendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les
joues brlantes, la tte lourde. C'est la marche, le grand air qui
m'ont grise, se dit-elle.

De l'oreiller o son front reposait, elle apercevait son ami, accoud
sur la rampe du balcon, immobile, sauf le lger mouvement de la
cigarette approche, puis retire des lvres. Elle regarda fixement
cette chre silhouette, essayant de concentrer dans son regard une
suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'et pas su le dire.
Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus prs,  la porte de sa
main et de son coeur. Et presque aussitt, Maurice se retourna, jeta la
cigarette demi-fume, s'approcha... Elle sentit attaches sur elle les
prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y dmla
d'indiffrence, de distraction glace... Comment le ramener, le retenir?
Comment forcer cet amour et ce dsir qui s'vanouissaient? Un vent de
folie souffla sur cette me chaste qui n'tait venue  l'amour que par
la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait aprs chaque
dfaite. Elle se souleva  demi; ses mains cherchrent les bras de
Maurice, ses yeux et ses lvres lui dirent: Viens... Ce fut un appel
d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la mme
stupeur inquite que s'il et vu Julie saisie de dmence. Il recula, et
ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dgrisrent la
pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa
tte dans l'oreiller.

Maurice, touch, se pencha sur elle, et  son tour, pour panser la
blessure de cette humiliation, se contraignit  solliciter... Elle
l'carta et, debout, d'un geste bref, elle dit:

--Oh! non... pas de piti, je t'en prie!

Puis, aprs un instant:

--Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!

Maurice pensa  la lenteur du retour,  pied, par la route suivie le
matin: lui aussi dsira tre vite  Cronberg, finir cette excursion
malheureuse. Il demanda:

--Si nous rentrions en voiture?

--Oui. J'aimerais mieux cela, rpondit Julie; je suis si lasse!

Ils trouvrent un cabriolet  l'htellerie. Bientt la voiture les
emporta par la descente, les freins serrs. Une humidit douce tombait
des feuilles, et le soleil plissait derrire ce voile. L'un contre
l'autre, sous la capote baisse, ils ne trouvrent pas une parole  se
dire, jusqu' l'arrive  Cronberg, jusqu'au moment o la porte de la
villa Teutonia fut referme sur eux. Il tait six heures environ; mais
les nues grises, sur la conque de la petite valle, pandaient une
obscurit artificielle; et, bien que la fentre ft ouverte, il faisait
presque nuit dans l'appartement.

Ils s'taient jets sur des chaises,  l'cart l'un de l'autre, accabls
de lassitude, dgots de se mouvoir et de vivre. C'tait fini,
maintenant, l'preuve tait consomme: ils ne cherchaient plus  se
tromper eux-mmes. Dans cette chambre o, moins de trois semaines
auparavant, ils taient entrs palpitants de l'moi de s'tre enfin
rejoints, ils revenaient dsabuss et dsesprs, las de lutter contre
la destine.

Maurice pensait:

Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journes
comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de
Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrache de moi,
perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!

Il se retourna vers le pass.

Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le coeur
de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-mme. Voici
le chtiment.

En ce moment o tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il
et souhait tre enchan par l'irrvocable! Pourquoi la lettre
d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apport la nouvelle du mariage de
Claire? Que n'ai-je encore dit  Julie, ces deux fois o la pense m'en
est venue: Je t'pouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu
l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assur.

Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: C'est fait,
c'est irrparable. Il releva la tte, regarda du ct o Julie tait
assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il
le pensa; et ces larmes verses pour lui, il dsira les tancher, les
scher sous des caresses.

Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue
humide de Julie.

--Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!

Elle rpondit:

--Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voil tout.

Il sentit aussitt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il
aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles dsespres.

--Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement htif de conjurer
un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?

--Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer 
nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essay de te
garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force.
Laisse-moi.

Il balbutia, essayant de toucher ses lvres:

--Y, ma chrie!

--Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient
forces... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.

Elle l'cartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots.
Maurice, pour la premire fois, sentit la rvolte de cette me douce:
elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir,
exclu des deux mes aimes, et il lui parut la mort mme. La pense qui
deux fois l'avait effleur lui revint plus nette, plus imprieuse; il
n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son gosme
dsol ou d'une piti puissante pour le pauvre tre meurtri qui pleurait
prs de lui.

--coute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je
te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien!
coute...

Elle se leva anxieuse, tonne de l'entendre si ferme, si grave.

--Nous avons reu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce
pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon ct,
avant de quitter Paris, j'ai caus avec Daumier. Je sais le vrai nom du
mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...

--Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde  ce
que tu vas dire!

Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.

Maurice reprit:

--Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai
bientt  m'acquitter. Si ton mari meurt...

--Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.

--S'il meurt, je te demanderai si tu veux tre ma femme. Je le jure.

Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'treignait, elle l'touffait de
baisers. Elle balbutia:

--Ta femme! Ta femme!

Ce mot qu'elle n'aurait jamais os prononcer, mme tout bas, mme aux
temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-mme. Toute sa
souffrance fut oublie, et elle la bnit d'avoir t paye un tel prix.

--Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris
un peu de calme; mais je te remercie de ta chre pense. Je te crois. Je
te demande pardon d'avoir dout. Tu m'aimes donc toujours?

--Je te jure, rpondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le
bonheur de nos deux vies, vois-tu!

***

Ils prenaient le th du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on
leur remit une dpche blanche, pour Mme Artoy.

Julie devint ple.

--C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.

Elle tendit la dpche  Maurice.

Il l'ouvrit et lut:

/#
     _Antoine, plus souffrant, ramen  Paris._ _Rien d'inquitant
     encore. Mais revenez. Esquier._
#/

Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxit sur son visage
l'effet de la dpche.

Il la regarda  son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.

-Ma chrie! murmura-t-il... MA FEMME!

***

Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le
train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu' Francfort. Il tait
convenu qu'il continuerait  voyager en Allemagne jusqu' ce que sa
matresse le rappelt.

Ils parlaient de l'avenir avec calme, esprant qu'il leur rservait
encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgr tout, gardait une
incertitude douloureuse. Quand, monts dans la calche charge de leurs
malles, la petite bonne Koethe vint les saluer du seuil de la villa,
Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transpera le
coeur, parce qu'il rsumait toute la tristesse tendre et rsigne de son
me:

--Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite
Koethe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis
morte... N'est-ce pas?




_TROISIME PARTIE_




I


UX rentres d'automne, la Ville se pare souvent, comme  plaisir, d'une
grce unique,--grce d'arrire-saison, si dlicate et si vraiment
parisienne que, du premier regard, elle fait oublier  l'arrivant tout
ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le got fivreux de Paris. Ce sont
de claires matines, avec la gaiet affaire des passants et des
voitures par les rues baignes de lumire opaline; des aprs-midi 
peine tidies, o le vent discret agite lgrement, sans les dtacher,
les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout
d'incomparables soires, des crpuscules roux, tombant du ciel avec une
lenteur infinie, prolongeant le dclin d'une lueur poudre de cuivre,
longtemps aprs que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre,
jalonnent, sans les clairer encore, les bordures des trottoirs.

***

Par un tel soir, lumineux et lent, un coup emportait de la gare du Nord
 l'htel de la place Wagram Mme Surgre et Jean Esquier, qui, seul,
tait venu la recevoir. Quand Julie avait aperu, derrire la balustrade
du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer  ses cts la
silhouette de Claire, la quitude indcise o, malgr tout, elle se
laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'tait vapore. Son
premier mot, en lui pressant la main, fut:

--Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas l? Esquier conta, bien tristement,
que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dgot
o Claire tait tombe aprs le dpart de Julie, semblait s'aggraver.

--Presque plus de sommeil, les nerfs  vif... des larmes solitaires
qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!

Julie ne rpondait pas. Que dire?  peine spare de Maurice, voil que
les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore
qu'elle et voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinment un
remords: Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est  cause de
toi!

--Qui la soigne? fit-elle.

--Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les mdecins
ne manquent pas  la maison. Il y a tout  l'heure une consultation pour
Antoine... Daumier a demand Rodin et Froeder.

Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait
assister.

--Vous le reconnatrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernire
attaque l'a chang. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les
miens. Il parat quatre-vingts ans.

Julie, berce par le mouvement du coup, qui maintenant roulait sans
bruit sur les pavs de bois du boulevard Malesherbes, entendait les
paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pense se
concentrait sur ceci: Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de
chagrin? Il n'a jamais t mchant pour moi. Depuis trs longtemps, je
n'ai pas t malheureuse  cause de lui... Mais aussitt la mmoire
tenace des sens se rebellait: Il m'a pouse, voil le mal qu'il m'a
fait... La remonte des souvenirs lui souleva le coeur; elle sentait
que, malgr tout, malgr sa volont, malgr sa piti pour le moribond,
il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais  son mari,
jamais, jamais!...

Elle voulut des dtails sur la faon dont il avait t transport 
Paris.

--Nous avons reu la dpche avant-hier soir, rpondit Esquier: comme
celle que je vous ai envoye aussitt, elle n'expliquait rien; elle
ajoutait seulement que, le malade tant transportable, on croyait
prfrable de le conduire  Paris, auprs de sa femme. Antoine est
arriv jeudi matin,  dix heures, avec Hlo et un jeune mdecin
luxembourgeois qui est immdiatement reparti.

--S'est-il aperu de mon absence?

--Je crois qu'il ne s'est mme pas aperu de notre prsence,  nous, ni
de son voyage, ni de son arrive  Paris. Armez-vous de courage, vous
allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.

Julie dtourna l'entretien:

--Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?

--Oh! Claire n'est pas couche, mme... elle va tre sur le seuil de la
maison, certainement, pour vous recevoir, tout  l'heure. Son mal n'est
pas un mal class, tiquet, et justement pour cela, le remde est
difficile  trouver. Rodin dit: La campagne, le grand air, l'exercice.
Daumier dit: Le mariage. Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne
veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs ds qu'on aborde
cette question... Et quant au mariage...

Il se taisait. Julie questionna, un peu gne:

--Est-ce que M. de Rieu?...

--Oui... il est l, tous les jours. Il a t admirable pour nous. Seul 
la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais
pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-mme les dmarches
auprs de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous
qu'il a veill Antoine avant-hier?

--C'est un coeur excellent, murmura Mme Surgre. Il faudrait hter le
mariage.

Elle tremblait un peu, malgr elle, en prononant ces paroles. Pauvre
dvoue, qu'une tendresse extrme rendait goste pour un instant, elle
n'avait mme pas le courage de son gosme.

--Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.

Julie baissa la tte. C'tait sa sentence qu'elle venait d'entendre.
Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui pousera-t-elle?
Elle n'osa s'avouer le nom qui tait dans son esprit et dans celui
d'Esquier. Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!
Tout ce qui lui restait d'nergie se banda pour la dfense. Je
lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.

Esquier se taisait, sa grande taille courbe, son profil dessin sur la
vitre du coup, rougie par le crpuscule... Julie sentait que, dans ce
silence, un foss se creusait entre elle et son vieil ami.

Mais on s'arrtait. Sur le seuil de l'htel, Tonia attendait.

--O donc est Claire! murmura Julie.

--Je ne sais pas, ma Y... Dans le salon mousse, probablement. Tu as
fait un bon voyage, au moins, toi?

Julie ne rpondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement
l'escalier.

Il lui tardait de voir Claire.

Dans la demi-clart du salon mousse, elle l'aperut, tendue sur une
chaise longue. tait-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se
rveiller? Julie la vit si ple, si affaiblie et comme diminue qu'elle
redevint pour elle, aussitt, l'affectueuse et pitoyable mre de
toujours:--On me dit que tu es souffrante, chrie?...

Elle avanait les bras... Claire hsita imperceptiblement, puis se
laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgre sentit le
raidissement de ce corps flexible sous son treinte, et sous son baiser
la retraite du front. Esquier tait entr et, distrait, feuilletait la
partition ouverte sur le pupitre du piano.

Claire demanda:

--Vous tes en bonne sant?

--Oui, moi, je vais bien, rpliqua Julie gne par les yeux fixes, si
noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, 
ce qu'on me dit?...

--Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous
assure...

Elle dtournait  demi la tte, jetait les mains en avant, comme pour
loigner  la fois la curiosit et la piti. Julie comprit qu'elle
n'avait aucun droit  combattre,  consoler cette douleur innocente,
dont elle tait la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours
d'inquitude passive taient finis, qu'elle entrait dans la crise
violente, aprs quoi son amour triompherait ou serait vaincu.

Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait largir l'espace
autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:

--Voulez-vous monter tout de suite auprs d'Antoine?

--Non, rpliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je
suis affreusement lasse. Ds que je serai prte, je vous rejoindrai.
Est-ce bientt, cette consultation?

--Ds que Rodin et Froeder arriveront. Tenez, voil l'un deux...

On sonnait en effet. Un instant aprs la tte blanche de Froeder
apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'taient
rencontrs devant la porte de l'htel, forcs  l'exactitude par l'excs
de leurs besognes.

Ils salurent Julie. Esquier prsenta Froeder.

--Ah! madame Surgre, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour
notre malade, une si jeune et si charmante compagne.

Il s'inclinait, avec des grces fanes du dernier demi-sicle, en homme
qui a frquent les courtisans, vingt annes durant,  Compigne et aux
Tuileries. Julie, sans souci de paratre indiffrente, ne rpondit rien.

--Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chre
amie.

--Oui.... Quelques minutes, et je suis  vous. Combien de temps durera
la consultation?

Esquier consulta les deux docteurs du regard.

--Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les
observations ont t faites soigneusement. Est-ce que notre confrre est
l?

--Daumier? Il est install dans le cabinet de travail, il s'en est fait
un petit laboratoire.

--Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.

Ils salurent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de
quitter Claire sur cette premire entrevue, voulait emporter d'elle un
mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait
pas quitt la chaise longue. Elle y tait assise, les mains dans le
creux des genoux, en une pose de rverie profonde.

Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais
qu'elle oublit, qu'elle ft heureuse... et je ne pourrai pas tre tout
 fait heureuse,  cause d'elle, mme si....

Elle n'acheva pas sa pense. Claire, l'apercevant, leva vers elle son
visage, sur lequel un voile semblait tendu.

--Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?

Elle et souhait la confiance et la confidence de l'enfant, une
explication sincre, une communion de larmes. Malgr sa rancune, Claire
sentit bien que cette me lui tait ouverte. Elle rpondit doucement:

--Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce
que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me
rsigne et que j'attende. Cela passera.

--N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.

Mais  ce nom, qui rsumait les dures ncessits de l'heure prsente, le
visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indiffrence.

--Non! fit-elle. Et elle dtourna les yeux.

Julie, la voyant redevenue hostile, cda. Lentement, accable de
tristesse et de remords, elle quitta la chambre. C'est fini,
pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me dteste... Malgr ses
remords et sa tristesse, elle se rvoltait obscurment contre l'injuste
rancune de Claire. Elle n'a pas le droit de me har ainsi. Maurice lui
appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou
de moi? Et elle rpondait avec une victorieuse assurance: Moi.

Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafrachit  la hte; elle
quitta les vtements empoussirs du voyage. Comme Mary la rhabillait,
Julie s'aperut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui
rappela un soir qu'elle s'tait vue ainsi reflte, une des premires
fois peut-tre qu'elle avait connu sa beaut et connu le dsir d'tre
belle... C'tait un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de
la rue de Turin... Maurice tait en bas, dans ce petit salon o,
aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chre torture, comme elle
l'enviait au pass! Avoir souffert, avoir combattu contre son dsir
d'tre  Maurice, qu'taient ces luttes et ces souffrances au prix des
prsentes angoisses? En ce moment-l, je me rfugiais dans la peur de
mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonne, la religion, la
pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas dfendue contre moi-mme...
La vraie dfense, c'et t de savoir l'avenir, ce que les vnements
feraient de nous, malgr nous. La force me ft venue de rsister,
alors!... Et tout de suite cette pense lui apparut comme un blasphme
contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphme et un mensonge...
J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de mme. Ce que j'ai souffert
et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute.  mon
Dieu, ne me condamnez pas!

On frappait  la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint,
disant:

--M. Esquier prvient Madame que la consultation est finie; il faut que
Madame descende si elle veut voir les mdecins avant leur dpart.

Julie se hta, mais la comdie sociale qu'elle allait jouer lui
rpugnait. La promesse de Maurice la hantait! Si vous devenez veuve, je
vous pouserai! Son plus cher rve, c'tait ce veuvage. Et il fallait
feindre l'inquitude, le chagrin. De quel horrible rseau de tromperies
est tissu l'adultre!

En passant devant le cabinet de travail qui prcdait la chambre
d'Antoine Surgre, elle entendit des voix qui chuchotaient derrire la
porte... Elle pensa retarder l'preuve en entrant l. Elle y trouva, 
la table, Froeder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts;
Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la chemine.
On se tut en l'apercevant. Froeder se leva.

--Je vous en prie, fit-elle  demi-voix, ne vous drangez pas.

Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du
groupe.

--Qu'ont dit les mdecins?

Daumier expliqua en quelques mots l'volution du mal. La paralysie se
dplaait, gagnait les lobes gauches du cerveau.

--Nous avons cru tout  l'heure qu'il allait parler.

--En somme, fit Rieu, la fin est dsormais l'affaire de quelques
semaines.

La mort!... La libration!... Julie, partie  l'tranger avec Maurice,
recommenant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg;
Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'htel de la place Wagram le rle
de jeune femme mondaine et jolie, ncessaire, disait-on,  la prosprit
de la banque! Tout ce bonheur s'achterait au prix d'une mort qui venait
lentement et srement, d'un pas de chtiment...

Mais Froeder s'avana, jugeant convenable d'adresser quelques mots de
consolation  la jeune femme.

--Hlas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir
vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous
trouvons en prsence d'un de ces cas o nous sommes sans pouvoir... La
vie attaque  la source mme de la pense et de l'activit... La
substance nerveuse... dissoute... mystrieusement rsorbe...

Il regardait Julie: il semblait gn par le calme de ce visage; il
attendait les larmes prvues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa
proraison. Mais les larmes ne coulrent point sur les joues de Mme
Surgre. Elle demanda avec fermet:

--Alors, aucun espoir de le sauver?

Cette nette question dconcerta le vieux discoureur. Il rpta:

--Mon Dieu! assurment... la science.

Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son oeil mauvais et
narquois, le regardait patauger, il dit:

--N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?

Rodin s'inclina.

--La mdecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour gurir. Au
chevet de M. Surgre, elle n'aura plus dsormais qu' observer et 
s'instruire. Je vous demande,  ce titre, la permission de revenir.

--Regardez Froeder, chuchotait Daumier,  l'oreille de Rieu. Il est
furieux de l'ide de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air
de s'intresser  la science!

Julie salua lgrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du
malade. Esquier la suivit.

Elle se sentait plus forte, sre  prsent de se trouver en face d'une
chose qui, pour ainsi dire, n'tait dj plus.

Une odeur de chloroforme, mle  un parfum artificiel de benjoin qu'on
venait de faire brler, la saisit  la gorge ds le seuil. Comme le
soleil donnait au couchant sur la fentre, on en avait ferm les
persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque
nuit.

--Allez chercher une lampe, Hlo, dit Esquier  la garde.

--Eh bien! fit-il ds que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui
reste d'Antoine.

 travers la pnombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur
latral, et une sorte de masse qui semblait pose dessus, pose, point
couche. Cette masse tait immobile. Peu  peu, les yeux de Mme
Surgre, s'habituant  l'obscurit, distinguaient un corps, assis ou
accroupi  la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres
ramasss, tordus, et la tte fixe, un peu tourne vers la gauche... La
lampe que Hlo rapportait claira les dtails de cette forme confuse...
Mme Surgre s'approcha du chevet; cette chose dforme la surprenait:
dans un hpital elle et pass devant le lit sans y reconnatre son
mari. Mais les paupires se levrent tout  coup, la regardrent: un
regard vir lentement, tandis que la tte demeurait incline.

Julie recula; ses doigts tenaillrent le poignet d'Esquier.

--Il vous reconnat, fit le banquier.

Julie regardait, hypnotise par les yeux fixes. De ces deux yeux, le
gauche semblait vitrifi dj, presque mort, ou du moins il ne gardait
de la vie que le mouvement sans la sensibilit. Mais l'autre,
indubitablement, vivait: il concentrait et rsumait la vie de ce corps
nou,  demi immobile.

--Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.

Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais  la
presser, elle la sentit molle, comme vide: une sorte de gant humain,
rempli de pte, qui cdait sous les doigts. Elle laissa chapper un cri.
Esquier la soutint.

--Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas l...

Cramponne au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail.
Rodin et Froeder taient partis. Daumier et le baron de Rieu
s'entretenaient encore devant la fentre, dans l'obscurit devenue
presque complte. Elle fut bien aise de cette obscurit qui lui permit,
affaisse sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer
l'attention.

Elle souffla  Esquier:

--Causez... Qu'on ne fasse pas attention  moi, je vais mieux...

Esquier rejoignit les deux jeunes hommes.  travers le brouillard
d'engourdissement o la plongeait sa faiblesse, elle entendit que
Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgre, mais de Claire. Il disait:

--Je ne veux pas t'inquiter, mon cher vieux, mais vraiment, prends
garde. Use de ton autorit sur ta fille pour lui faire quitter Paris:
trouve-lui une compagne de son ge; envoie-la dans le Midi; enfin,
distrais-la, empche-la d'tre seule et de penser... sans cela, je ne
rponds de rien.

Aprs une minute de silence, Esquier demanda:

--Restez-vous  dner, Daumier? Et vous, Rieu?

Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par cder. Un valet de
pied ouvrait justement la porte et annonait que Mme Surgre tait
servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre  la
salle  manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient
inquite, le retint.

--Rellement, demanda-t-elle, Claire vous inquite?

--Oui, beaucoup, beaucoup!

Il expliqua qu'au mois de janvier de cette mme anne, il avait eu
l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple
ouvrire faisait des journes de couture en ville, qui, sans qu'aucun
organe ft ls, tait tombe dans un tel tat de consomption et de
langueur qu'elle avait d suspendre son travail.

--Au lieu de la droguer, poursuivit le mdecin, je me suis inform, j'ai
confess la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles o
elle se rendait en journe, elle s'tait toque du fils de la maison, un
trs jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien
manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.

--Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.

--Ma foi! j'ai t trouver l'officier, et je lui ai cont l'affaire. La
jeune fille n'tait ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et
puis, dans l'arme, ils ne sont pas trs exigeants. Huit jours plus
tard, ma malade montait sur les chevaux de bois  la foire de Neuilly.

 table, Claire tait assise  la place ordinaire, entre Rieu et son
pre. Oh! cette ple silhouette, si amincie, presque transparente, quel
remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier!
Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques
minutes aprs, Julie, dvore d'inquitude, quitta la table  son tour.
Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentt encore une fois de
flchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler
ouvertement... Un ferment d'abngation la travaillait; elle se sentait
prte  tout pour gurir le mal qu'elle avait fait.

La chambre n'tait claire que par une seule bougie place sur la
chemine. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna
subitement, montrant un visage effar, noy de larmes, qu'elle cacha
aussitt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgre.

--Claire, ma chrie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal.
Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en
ta vieille amie?

La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.

--Non... je n'ai rien, rien...

--Mais si, tu souffres, rpliqua Julie en retenant les deux mains qui
se drobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier  moi, mchante
enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!

Si,  ce moment, Claire et tout avou, si elle se ft jete dans les
bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravage par la
lutte, peut-tre et lch d'un coup toute rsistance; peut-tre, en une
de ces faims de dvouement qui dvorent les grands coeurs, elle se ft
crie: Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne
pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!... Hlas!  ce
dbordement d'abngation, la jeune fille fermait rsolument son coeur,
ses mains cherchaient  s'chapper des mains de Julie... Julie rpta,
penche sur l'enfant: Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce
que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras! Elle sentit qu'elle
perdait pied, qu'elle allait s'abmer et se noyer dans sa propre
piti... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. Ce que tu
voudras, entends-tu? Tout, elle et donn tout  cette minute pour les
bras de Claire jets autour de son cou, pour un: Merci! calmant son
remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille
s'arracha d'elle presque brutalement:

--Laissez-moi! fit-elle.

C'en tait trop. Tout ce que l'amour avait mis de fiert dans l'me de
Julie se rebella:

--Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chasse
du sacrifice et du dvouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre
coeur meurtri sous les remords et le mpris:  se souvenir des journes
de Cronberg, si chrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva
belle et rare encore la part qui lui tait garde par la destine. Tout
haut, dans cette chambre o elle tait seule, elle parla  l'absent,
elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui
demanda, comme une dvote  son saint favori, qu'il lui pardonnt
d'avoir, au cours de cette journe, senti flchir son coeur sous d'autres
pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit  soi-mme de
ne plus laisser surprendre sa pense, d'tre goste et insensible en
lui, pour lui.




II


FEUILLE  feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin
de l'htel Surgre se dcouronnait. Devant le pavillon habit par
Esquier, toute la verdure tait jaunie ou rouille dj; mais vingt
nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang,
moiraient cette verdure prs de dchoir. Au point o les alles se
courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azlias pourpres
semblaient des arbres de ferie parmi les squelettes des lilas. Plus
loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peupl d'arbres
robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cdres,
et, face  face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un
figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu  d'autres jardins,
le soleil donnait tout le jour, point gn par des murailles, et la
fracheur de l'eau y ranimait les sves.

Comme cet octobre tait tide, avec des aprs-midi de ciel pur, de
soleil apli, qui ressemblaient  un t du Nord, Claire, presque chaque
jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du
figuier et du sureau, et l, assise des heures entires, gotait la
quitude d'tre seule,  l'abri de la curiosit affectueuse de ceux qui
l'entouraient.

Deux ou trois fois depuis son retour, Julie tait venue l'y chercher,
inquite, ramene malgr tout  la piti.

--Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne
pourtant!

Claire rpondait: Non! d'une voix si charge de rancune que Mme
Surgre, triste et meurtrie, renonait  la convaincre: Elle me mprise
et elle me hait, pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les prcist,
c'taient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours
des longues heures de solitude. Depuis le matin o elle avait surpris
les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour combl, elle
avait eu cette ide: Maurice, qui est  moi, m'est vol par Julie.
Elle avait souffert, elle avait pleur; mais elle avait pourtant gard
un espoir, presque le mme qui vivait obstinment en Maurice:--Un jour
viendra o je le reprendrai... un jour... srement! Un jour! qu'importe
le temps  la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez
d'annes pour tout arranger?... Elles avaient pass, les annes: loin
d'arranger la ralit au caprice des rves, elles avaient seulement
amen l'heure de la crise invitable, l'heure o l'on ne peut plus dire:
 demain... Mais  cette heure de crise, plus que jamais, Claire
s'affirmait avec scurit: Maurice m'aime! Elle avait bien aperu,
depuis sa rentre dans le monde, l'inquitude tendre, la tristesse
ombrageuse du jeune homme. Et lui-mme n'avait-il pas avou qu'il
l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?

Lorsqu'elle lui dit, peu de temps aprs: M. de Rieu veut m'pouser,
elle ne doutait pas que Maurice rpondt: Non!... c'est moi qui vous
aime. C'est moi qui serai votre mari... Un sort scella leurs lvres 
tous deux... ils ne se confirent point leur secret: quand ils se
quittrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur ft
irrvocablement interdit. Eh bien! malgr tout, tandis que Maurice
errait en Allemagne, flagell par le souvenir et le dsir, Claire ne
perdait pas confiance; la mme voix que nagure chuchotait
infatigablement: Il est parti... Il t'a abandonne. Mais il t'aime,
va! et srement, il te reviendra...

Ce fut quand Mme Surgre partit  son tour, quand Claire la devina
appele par Maurice, que pour la premire fois elle se sentit ddaigne
et perdit courage. Son coeur droit, simple, pouvait-il admettre cette
monstrueuse et banale vrit: Maurice l'aimant, et cdant pourtant au
besoin d'avoir sa matresse auprs de lui? Elle se sentait vaincue; elle
connut les vraies tortures de la jalousie.

Que de fois elle l'avait rv, ce voyage de chre solitude en pays
lointain avec Maurice! Ils taient maris: on disait adieu  Paris, aux
figures connues, toutes importunes, mmes les plus aimes; et l'on s'en
allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hlas! le voyage aventureux,
une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possdait,  elle seule,
loin des regards, bien librement. Elle dtesta Julie pour lui avoir vol
ce bonheur: elle la mprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que
pouvaient tre les relations des deux amants  Paris. Certes ils se
voyaient seul  seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les
sorties rgulires de Julie en tmoignaient assez... Pourtant Julie
vivait  part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils
taient contraints  l'attitude de deux indiffrents... Tandis que
l-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un
de l'autre, _ils dormaient sous le mme toit_!... Et Julie y
consentait, une femme marie! Claire la condamna avec la svrit d'une
conscience qui n'a jamais pch, qui ne sait mme pas comment on pche.

Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amiti enfantine,
les caresses timides, permises ou drobes,  la villa des OEillets, ce
peu d'elle-mme que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait
et le rprouvait,  prsent! S'il a eu quelque chose de moi,
pensait-elle, c'est que je me croyais sre d'tre sa femme un jour!...
Elle ne serait jamais sa femme... Rejete  un autre mariage, engage
malgr elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur:
mais le repos mme, la paix de conscience lui semblaient
impossibles,--unie  un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!

***

--Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.

Un pas avait fait crier le sable de l'alle;  travers les branches
dpouilles des lilas, Claire Esquier avait aperu le tablier blanc de
Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les
ordres. Claire hsitait. Fallait-il recevoir ce garon, si dvou, si
bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle dsolait malgr soi?

--O l'avez-vous fait entrer?

--Au salon, mademoiselle.

--Dites que j'y vais.

Puis, se ravisant, comme Mary s'loignait:

--Non... Amenez-le plutt ici.

Elle venait de penser qu'une explication dfinitive et franche devenait
ncessaire, et que dans ce coin de solitude, respect maintenant par
Julie elle-mme, leur entretien serait plus tranquille... Quelques
instants encore, et Rieu arrivait. Il tait un peu ple; son abord fut
embarrass, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir sur un fauteuil
de paille, prs de sa gurite, il ne se remit pas tout de suite.

Il la regardait penche sur le canevas qui tremblait dans ses doigts,
ses cils agits voilant ses grands yeux. Ces yeux trop grands et trop
noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,--tour  tour, au
caprice des motions, ple comme une feuille de camlia ou inonde de
rougeur; je ne sais quel contraste violent entre cette pleur
transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des
bras sur lesquels flottait l'toffe du corsage; la maigreur des mains o
les doigts semblaient si frles, prts  se casser comme des tiges de
verre,--tout rvlait la jeune fille consume par le dedans, approche
du moment o la flamme de l'me brlerait l'enveloppe.

 la voir ainsi consume, une telle dtresse le pntra qu'il pensait:
Tout vaut mieux que son chagrin... Mieux vaut que je souffre, moi, que
de la voir souffrir  cause de moi. Entre les deux tortures: souffrir
de la perdre, souffrir de la voir souffrir, vritablement la premire
lui semblait la plus tolrable.

Leurs penses, lourdes d'anxit, avaient fait entre eux le silence. La
prsence de Rieu mettait Claire en face du problme qu'il fallait
rsoudre, enfin: le mariage, c'est--dire l'adieu au rve, le
renoncement. Que faire? Le temps tait venu de dcider. L'imminence de
cette ncessit apparut  la jeune fille, et malgr l'effort qu'elle fit
pour se matriser, la torture de la crise contracta son visage.

Rieu lui saisit les mains:

--Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!

Elle faisait: Non! de la tte, mais ses joues plies encore par
l'inspiration du coeur, le tremblement de ses lvres, la mort de son
regard, de ses membres abandonns, disaient son angoisse.

--Je vous en prie, suppliait Rieu. Rpondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut
que je fasse, je le ferai... Est-ce parce que je suis l que vous avez
mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans votre
vie qu' vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne
me traitez pas comme un ami...

Il tait pench sur elle. Renverse sur le dossier de la bergre
d'osier, il la voyait comme  demi morte, et de la voir ainsi, l'ombre
mme du dsir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration
intense, une piti affole, le besoin de s'immoler  elle, pour la
ramener  la vie.

Lui aussi connut,  cette minute, le vertige du sacrifice:

--coutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un voeu qui
enchanera toute la vie. Je ne sais pas si votre mal vient de ce que je
suis l, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en
prie, dites-vous bien que je ne veux pas gner votre espoir, mme le
plus incertain. Tout ce qui a t convenu entre nous, toutes les
promesses, si vous rpugnez  les tenir, c'est nul, cela ne compte
pas... Vous tes libre...

Et,  mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de
constater que ses paroles taient efficaces, et ranimaient la jeune
fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement
rassur... un peu de sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte
d'accepter cette immolation.

--Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tard
 vous en reparler, c'est que je suis souffrante, vous le voyez... Mais
laissez-moi le temps... le temps de me rtablir... Je n'ai rien oubli.
Je tiendrai ma promesse.

Rieu secoua la tte.

--Vous n'avez rien promis, ou plutt, quand vous avez promis, vous ne
vous connaissiez pas vous-mme, vous ne saviez pas... Je ne veux pas
profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mrite: c'est ce que je dois
faire.

Et, aprs un silence, il ajouta:

--Et c'est ce que je puis faire de plus sage, mme pour moi.

Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrrent.

--Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.

Rieu rpondit:

--Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...

Pour la premire fois il comprenait la fatalit qui le rejetait hors du
monde, hors des entreprises sentimentales qui font le bonheur des autres
hommes.

--Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez
par ma faute!... Vous avez toujours t bon! J'ai beaucoup d'affection
pour vous.

--Vrai? demanda Rieu, les yeux gonfls par les larmes qu'il retenait.

--Oh! oui! bien vrai...

Il lui prit les deux mains.

--Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant 
vous, plus tard, je me trouve encore votre dbiteur... Je ne sais pas ce
que sera ma vie. N'importe o elle tourne, la pense que vous vous
souvenez affectueusement de moi me soutiendra.

Ils se regardrent longuement sans parler; de trop grosses penses
roulaient dans leur cerveau: aucun mot n'aurait pu les traduire. Claire
songeait: Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus
forte que ma volont et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il
n'a rien pour dplaire, il est bon, il est admirable, et je lui fais du
mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...

Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire:
Si,--dcidment, j'accepte, je suis votre femme.  ces tournants de la
vie, il suffit d'un choc lger pour faire chavirer nos dcisions. Ce fut
le choc d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait
surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une lettre o elle
avait reconnu l'criture de Maurice. L'instinct de rivalit rveille
triompha. Elle garda le silence.

--Adieu, fit Rieu, simplement.

Claire demanda:

--Vous partez! Restez encore un peu avec moi!

--Non, rpondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi
partir, ne plus vous voir pendant quelque temps. Si je restais ici, la
force me manquerait... Adieu.

--Comme vous souffrez! murmura-t-elle.

Il rpliqua:

--Oui. Beaucoup.

--Vous ne m'en voulez pas?

--Non. Adieu, mademoiselle!

Elle lui tendit son front d'un geste irrflchi. Il l'effleura. Puis,
sans regarder en arrire, il la quitta, traversa le jardin, sortit.

Un dsespoir silencieux, sans secousse, le pntrait lentement, comme un
froid excessif qui lui et gel le corps  travers les vtements. Je le
savais bien, pourtant, que c'tait fini... Je le savais depuis
longtemps... Oui. Mais  prsent je ne la verrai plus!

Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de
la vie, dans le rve. Et vraiment les objets rels qui l'environnaient,
les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux,
incertains, noys dans un brouillard...

--Bonjour, dput!

Il perut ce mot comme au del d'un espace lointain; un bras se glissa
sous le sien.

--Eh bien! quoi? Nous rvons?

C'tait Daumier. Rieu fut heureux de le trouver l, de s'accrocher  un
tre vivant.

--C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu dsorient.

--Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne
vous a pas reu?

--Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rve est par terre.

--Elle refuse de vous pouser?

--Elle refuse de se marier.

--Pauvre garon!

Ils marchrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue,
crasant les feuilles sches dont un vent lger roulait les volutes.

--Et qu'allez-vous faire? demanda le mdecin.

--Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous
avez vu quelquefois,  Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en
titubant les marches du casino, o ils viennent de perdre leur fortune?
Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un numro
plein, qui n'est pas sorti. Voil. Avez-vous un bon conseil  me
donner?

--Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donn si vous
l'aviez sollicit. En deux mots, voici, sur vous, mon diagnostic. Vous
tes tranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous
comprend pas. Pourquoi y restez-vous?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, mon cher, que j'aperois en vous un tre d'exception.
Vous tes entr dans la vie avec une me parfaitement blanche. Tout de
suite, vous vous tes dvou  des ides ou  des gens,  des rois
disparus,  la religion, aux ouvriers; du dvouement vous avez fait
votre carrire. Certes, vous avez russi; mais ce qui apparat aux
autres comme votre succs personnel s'est accompli, en ralit, en
dehors de vous: vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois
l'ide vous est venue de faire quelque chose pour vous-mme. pris d'une
jeune fille, vous avez voulu l'pouser... C'tait manquer  votre
destine, mon cher; aussi vous ne russissez pas. Oubliez-vous bien
vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abngation. Voil mon avis.

Aprs un silence, Rieu rpliqua:

--Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis
tellement dsempar que je n'ai mme plus le courage de ramasser les
morceaux de mon espoir bris...

Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:

--Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pense. Vous
tes une sorte de prtre gar dans le monde; vous avez le bonheur de
possder la foi religieuse, c'est--dire une irrflexion affirmative,
plus forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde,
puisqu'il vous rejette; faites-vous prtre, mon ami!

Pas  pas, Daumier avait ramen le baron devant l'htel Surgre; Rieu
devint un peu plus ple. Cette vocation de la prtrise  laquelle il
avait song bien des fois, dnonce aujourd'hui par une bouche
incroyante, lui paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la
sparation d'avec le monde l'attristait,--comme ce jeune homme dont
parlent les vangiles, qui pleura  l'appel de l'Initiateur.

Daumier lui dit doucement:

--Il faut que je vous quitte. Je suis arriv, et l'on m'attend auprs de
M. Surgre.

Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperut les portes de
l'htel, la cime des arbres; un reflux de souvenirs lui apporta les
dernires paroles de Claire.

--Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le
courage me viendra peut-tre d'accomplir ce que vous me conseillez...
Quoi qu'il arrive, merci.

En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils prouvaient cette
rciprocit de tendresse humaine qui nous vient d'avoir entr'ouvert un
instant, l'un devant l'autre, l'abme de nos mes.

Rieu rpta.

--Merci!... Ne _lui_ dites pas...

--Non, fit Daumier; je vous le promets.

Il le vit s'loigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-mme
pntra dans l'htel, l'esprit assig de rflexions:

Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois 
rien, et je viens peut-tre, comme disent les bonnes femmes de Bretagne,
de _faire un prtre_.

***

 cette mme heure--quatre heures du soir  peu prs--un fiacre dposait
Julie Surgre au coin de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement,
se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue est si
malheureusement oriente que le soleil n'y donne pleinement  aucune
heure du jour. Il y faisait dj sombre, malgr la pure clart de cette
aprs-midi. Julie pntra sous la vote d'entre, ouvrit  droite une
porte de chne clair, et, ds qu'elle eut repouss la porte et clos le
verrou, d'un geste fbrile, s'arrta, appuye au mur de l'troite
antichambre, le coeur bondissant... Bien que, depuis son retour  Paris,
elle vnt ainsi chaque jour passer une heure dans l'appartement, elle
n'y avait pas encore accoutum ses nerfs, et chaque fois elle ressentait
la mme anxit avant d'entrer, la mme angoisse  peine entre.

C'est qu'il n'tait plus l, le cher aim, guettant le coup de timbre
derrire la porte, pour tout de suite serrer sa matresse dans ses bras.
Le rez-de-chausse tait vide. La grande chambre obscure, aux vitraux
assombrissant les dernires pleurs du jour, s'imprgnait de l'odeur
affadie des lieux o la vie humaine a habit, puis qu'elle a dlaisss.
On n'avait pas allum de feu depuis le dernier hiver: dj l'humidit
imbibait l'air. En entrant, Julie frissonna.

Solitaire, froide, dserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pice
sombre,--l'endroit du monde, aprs la villa de Cronberg, o elle avait
le mieux possd Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pntr depuis que
Maurice l'habitait: elle n'tait peuple que de leurs souvenirs; elle
s'y sentait plus chez soi qu' l'htel Surgre. Elle y oubliait un
instant le monde extrieur, devoir et remords, et elle pouvait s'crier
ces paroles qui revenaient si souvent  sa bouche auprs de Maurice:
Ici, je suis heureuse!

Maintenant l'appartement tait vide. Julie ne pouvait plus parler avec
son aim, ou, sans mme lui parler, le regarder marcher dans la
chambre, crire une lettre, couper les feuillets d'un livre. Elle ne
pouvait plus l'aider  s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de
couture fixer un bouton ou rparer l'accident d'une dchirure. Elle ne
pouvait plus tendre les lvres ou les joues aux baisers de Maurice, si
longs, si pressants, o elle cherchait si souvent la confirmation qu'il
l'aimait!... Mais, toute seule, elle rdait de la chambre au cabinet de
toilette,  l'antichambre,  l'autre pice, plus petite, o Maurice
accrochait ses vtements; elle s'asseyait dans le fauteuil o il
travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire.
Plusieurs taient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient
t achets avec elle, d'aprs ses conseils. Elle feuilletait le
sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapport d'un voyage 
Londres.  travers des hiroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des
silhouettes dessines d'une plume qui rve, elle lisait des dates dont
elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois.
Julie! Et plus souvent encore le monogramme tendre: Y!... Ah! elle
n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rver, et
le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laisss
sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su mme en dire le
titre, quand elle le quittait, rappele par l'heure...

Autre chose encore que les souvenirs l'attirait l. C'tait rue
Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer
ses lettres, et  dfaut de lettre, au moins un tlgramme annonant
qu'il se portait bien, et o il tait. Les tlgrammes, jusqu'ici,
avaient t les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes
qu'elles fussent, un observateur plus aiguis que Julie et su y
dchiffrer la maladie de cette me dsoriente, assez forte pour vouloir
un parti, pas assez forte, une fois le parti accept, pour ne plus
accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa
prsence; elle tait inhabile  dchiffrer sa pense sous le voile des
mots. Et les moindres billets, contenant seulement des dtails de lieux
et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.

Aujourd'hui, elle n'avait trouv qu'un petit carton-correspondance dans
une enveloppe, et,  voir qu'il s'tait, le cher absent, donn la peine
d'crire cela au lieu de jeter simplement une dpche au tlgraphe,
elle en tait toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait bais sur
l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-tre, un jour,
vraiment le sien, devant les hommes,--_Mme Maurice Artoy_. Puis elle
s'tait rapproche d'une des fentres pour mieux voir... Les deux cts
de la carte taient recouverts de l'illisible criture qu'elle lisait
aisment maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitt Francfort,
qu'il traversait la Thuringe, que ses projets taient de visiter
successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion  un
prochain retour, ni aux vnements qui pourraient le rendre ncessaire.
Mais qu'importait  Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans
l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant.
Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle
le vit assis  une table d'htel, traant ces mots: Ma chre
bien-aime... et ceux-ci encore, dont la banalit ne la choquait point:
Ma solitude me pse. Que n'tes-vous prs de moi!... Et aussi la
phrase presque invariable de l'adieu: Je baise vos lvres, mon
aime!... Elle rptait tout haut les syllabes, dans le silence: Je
baise vos lvres, mon aime! Mon aime!... Et tout ce qui palpitait de
vie en elle s'offrait  l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers:
Je t'aime, mon trsor... disait-elle. De nouveau elle effleurait le
papier de sa bouche. C'tait un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa
main l'avait frl: c'tait sa pense d'hier qu'y fixait l'criture.
Cher papier! Chres syllabes! Elle ne les distinguait plus dj, car la
nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par coeur; et mme, dans
cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre,
son rve s'garait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa
pense. Elle tait avec lui. Il tait prs d'elle...

Elle fut rveille de cet engourdissement de tendresse par un clat
subit de lumire, qui ranima la vision des objets disparus dans la
nuit. On venait d'allumer le bec de gaz plant devant les fentres de
l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'tait pour elle le
signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et,
jetant un adieu tendre  toutes ces choses aimes qui lui semblaient
participer  son amour, elle sortit.




III


AU tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperut Tonia debout sur le
seuil entr'ouvert de l'htel. Que se passait-il? Tous les incidents
possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le
redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice.
Mais,  peine descendue, Tonia lui cria:

--Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.

--Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?

--Elle est tombe faible, rpliqua la vieille en fermant le lourd
vantail de la porte et en suivant sa matresse par l'escalier... M. le
baron de Rieu tait venu; il avait caus avec elle dans le parc, assez
longtemps. Quand il a t parti, Mademoiselle est rentre, elle est
monte... C'est Joachim qui l'a trouve, tout de son long par terre,
dans le petit salon.

Julie n'coutait plus, elle htait le pas, montant l'escalier d'une
haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout  ct du
fauteuil o reposait la jeune fille, la tte soutenue par des oreillers.
Daumier,  genoux prs d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce
qui frappa Mme Surgre, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles
et comme lthargiques de Claire fixs sur elle, puis une coupe en
porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de
porte-cartes,--remplie de sang.

--On s'est servi de cette coupe  la hte, dit Esquier, rpondant 
l'interrogation muette de Julie. Claire a t prise,  peine releve,
d'un saignement de nez violent. Daumier tait ici, heureusement. Il a eu
bien du mal  arrter l'hmorragie.

Mme Surgre se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste rflexe,
celle-ci tendit les bras et dtourna la tte, comme pour se prserver.

--Prenez garde, murmura Daumier  l'oreille de Julie; si vous restez
prs d'elle, tout va tre  recommencer.

Interdite, Julie s'loigna vers le grand salon et, sans savoir ce
qu'elle faisait, y entra. L'obscurit lui fit du bien. Elle et voulu
plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son dsespoir. C'est moi!
c'est moi qui suis cause de tout... Elle les revoyait tous les trois:
la malade hostile, Esquier constern, le mdecin usant de son autorit
pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que
cela devait tre ainsi: elle tait la cause de tout le mal. Elle se
savait impuissante  combattre par une rvolte toutes ces forces
conjures contre son amour; mais elle prouvait, en mme temps, que son
amour ne cderait pas, mme au remords, mme  la mort. Alors, o
allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brises?
Elle n'osait y rver; elle invoquait timidement le Matre des destines,
disait: Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!

Tout  coup elle se rveilla, Daumier et Esquier taient prs d'elle et
la lumire lectrique inondait le salon.

Elle rallia ses forces, ses ides; elle se contraignit  demander:

--Eh bien, comment va l'enfant?

--Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la
coucher.

--Mais ce n'est pas grave?

Et son regard, fix sur Daumier, le suppliait de rpondre
qu'effectivement ce n'tait pas grave, que c'tait un accident dont le
mal de la pense et les angoisses du coeur n'taient pas la cause.

Daumier rpliqua:

--Rien n'est dsespr quand aucun organe essentiel n'est ls, et quand
la malade n'a pas vingt ans. Seulement, quoi de plus grave que la
consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une crbration?
Claire est malade, grivement malade, parce que son tat de faiblesse la
dispose  n'importe quel mal. On ne voit certes pas de rapport, _a
priori_, entre une inquitude sentimentale et la terrible hmorragie que
nous avons eu tant de peine  arrter; l'une a cependant provoqu
l'autre...

Esquier regarda Julie, qui dtourna les yeux.

--Enfin cette fois, reprit le mdecin, il ne s'agit que d'une
dfaillance... Mais il ne faudrait pas que cela se rptt.

Et, aprs un court silence, il ajouta:

--Allons, je vous quitte. J'ai un malade  voir avant dner. Adieu.
Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant la main d'Esquier. Bien
sincrement, il n'y a pas de danger immdiat.

Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, o
des livres taient poss; il en feuilleta un distraitement. Julie
l'observait. Sa grande taille vote s'affaissait comme sous un poids
trop lourd pour les reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris
indcis de ses cheveux avait pli: toute son allure disait l'accablement
et le vieillissement. Comme je suis coupable, pensa Mme Surgre,
envers cet homme excellent, qui m'a toujours si tendrement soutenue dans
les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais
souffrir, avec lui, l'tre qu'il chrit le plus... Elle et voulu se
jeter  ses pieds, lui crier: Pardon! pardon!

Le silence de cette grande pice, trop claire, lui devint
insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles d'Esquier, mme
des reproches. Sa voix murmura:

--Jean!

Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.

--Eh bien? dit-il.

Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tcha de
signifier tout le chagrin, tout le remords dont son coeur tait gros.

--Mon pauvre ami!

Elle l'attirait prs d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'loigner
avant d'tre pardonne.

--Oui, fit-il  demi-voix, je suis bien inquiet.

Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent  sa
pense: Claire n'est pas gravement malade; elle se remettra... Mais
elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le
silence pesa sur eux; Julie pressentit que cette fois ils taient au
bout des rticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et
qu'elle-mme allait livrer son plus rude combat pour dfendre son amour.

Elle fora son courage:

--Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez
plus. Vous allez me dtester... Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez
que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait
contre Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle
aimait! Pensez que voil trois ans, plus de trois ans que Maurice...
(Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait
depuis longtemps quand Claire est sortie du couvent, quand elle est
venue habiter ici...

Esquier l'interrompit:

--Je vous en prie, dit-il, ayez piti de ma petite Claire...

Leurs yeux se heurtrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour
ainsi dire, se murait devant le sien. Il essaya de pntrer quand mme
dans cette me close.

--Ayez piti de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre
enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse personne, mais elle est en
train de mourir, voil!...

--Ne dites pas a! s'cria Julie, cachant sa figure, ce n'est pas vrai!
Ce n'est qu'une crise... Elle ne mourra pas. Elle oubliera.

--Elle mourra. Avez-vous cout Daumier, tout  l'heure?... Moi, j'tais
l dans les premiers moments, quand, pris  l'improviste, il ne
surveillait pas sa figure, ni ses mots. J'ai compris. C'est  la fin de
tout qu'elle va, la pauvre enfant. Il faut un dernier coup comme celui
qu'elle a reu aujourd'hui... et...

Ce qui restait d'gosme humain dans cette me pure se rvolta
subitement  la pense de sa dtresse:

--Qu'est-ce que je deviendrai, moi, si Claire disparat? Il n'y aura
plus rien dans ma vie, rien du tout.

Julie se taisait. Elle souffrait horriblement. Elle croyait subir un de
ces cauchemars o l'on s'efforce vainement de remuer, ligott par la
lthargie. Quelque chose d'elle et voulu s'lancer au-devant des
supplications d'Esquier; et elle sentait bien qu'elle n'aurait pas cet
lan, qu'elle ne dirait pas cette parole, parce que, de loin, Maurice
l'envotait toujours...

Esquier leva sur elle des yeux dcourags.

--Alors, vous ne voulez pas? dit-il.

Elle rpliqua:

--Je ne peux pas.

Comme il hochait la tte d'un air de doute, elle rpta:

--Je ne peux pas... Je vous assure, Jean... Ah! si je pouvais m'en
aller, mourir, n'tre plus rien, plus mme une pense pour Maurice! Mais
vivre prs de lui, prs de Claire, et les voir maris!... Non, je vous
jure, on ne saurait me demander cela!... a me semble une chose
extravagante, criminelle... Je ne le peux pas plus que... (elle chercha
une comparaison)... que si l'on me disait de tuer un homme, mme pour
une cause juste... Pourquoi secouez-vous la tte? reprit-elle, fouette
par l'envie de justifier un sentiment qu'elle sentait noble, aprs
tout, qu'elle ne consentait pas  voir rprouver. Devant Dieu, je vous
jure que je ne sais pas o est mon devoir!

Esquier rpliqua:

--Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous parat toujours que
nous nous devons  ce que nous aimons. Nous avons horreur de le
trahir... comme de nous ter de la vie. Cependant le sacrifice et le
devoir se tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre gosme
ne prvaudront jamais contre cela.

Julie s'tait leve, elle froissait, de la main droite, une broderie de
fauteuil.

--Non, s'cria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que
ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un qui vous aime, c'est une espce de
mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les
raisons que vous jugez bonnes pour me sparer de Maurice, je ne pourrais
pas vous les donner pour me dfendre? Ai-je seule le devoir de me
sacrifier?

--Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.

Elle rpondit, d'une voix assourdie:

--Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang mme...
et si on me le retire, je mourrai.

--Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de
vous-mme, mon amie.

--Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du coeur. Vous ne
les connaissez pas... Si vous saviez ce que c'est que d'aimer en
dsespre, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne savez
pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais
sans accidents... Oui, je sais, un deuil tout au commencement. Vous
n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su
ce que c'est que d'avoir la pense d'un autre si intimement mle  soi,
et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra pendant cet
arrachement!... Vous ne savez pas cela!

Esquier la regarda bien en face.

--Si, fit-il, je le sais.

Julie, tonne, se rapprocha:

--Que voulez-vous dire?

--Je dis que j'ai aim quelqu'un dans ma vie, et ce n'est pas ma femme
de qui je parle, avec toutes les folies du coeur et des sens. On ne l'a
jamais su... personne, personne. Et pourtant j'ai vcu.

Puisqu'il le dit, c'est vrai, pensa Julie. Mais qui est cette femme? Il
y a prs de vingt ans que je le connais...

Elle demanda:

--J'ai connu cette femme?

--Ne parlons pas d'elle, rpliqua Esquier. Je vous jure que mon
intention tait de mourir sans qu'elle et rien su... parce qu'elle
n'avait jamais rien devin... Ne parlons pas d'elle, je vous en prie.

Sa voix s'altrait, sombrait dans un sanglot. Il s'carta un instant
pour se donner le temps de se reprendre. Machinalement, il tourna l'un
des commutateurs. Deux des bouquets de lampes, aux angles du plafond,
s'teignirent. Une pnombre plus douce emplit la rgion du salon o ils
se trouvaient.

Mais il sentit des bras qui l'attiraient. Le front de Julie se posa sur
son paule.

--Jean!... balbutia-t-elle, pardonnez-moi! Comme vous valez mieux que
moi!...

Quoi! vous avez dj souffert...  cause de moi?

--Oh! fit-il... Maintenant, vous le voyez, tout cela est du pass mort,
et si j'en suis rest triste, je n'en souffre plus. Je suis un estropi
de la vie, mais pas un malade... Pensez seulement que, tout  l'heure,
si je vous demandais un grand sacrifice, je savais le prix de ce que je
vous demandais.

--Jean!

--Rassurez-vous. Je ne vous dirai plus rien. Je ne vous demanderai plus
rien. Ce que je vous ai avou m'en te le droit. La question est entre
vous et votre conscience,  prsent... Si vous voulez, ajouta-t-il
simplement, nous dnerons sparment ce soir.

--Oui, fit Julie.

Sur le palier, ils se quittrent; leurs yeux s'vitaient.

-- demain, mon ami.

-- demain!




IV


QUAND Julie l'avait laiss seul  Francfort, Maurice avait bien senti,
en voyant le train s'loigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait t
triste pendant quelques heures. Mais c'tait la bonne tristesse, les
saines larmes, une faon encore d'tre tendre et d'aimer... Le soir mme
il arrivait  Leipzig; il assistait  une reprsentation de _Faust_;
plus familier avec les mots, il commenait  jouir de ce plaisir spcial
que donne au voyageur d'esprit dlicat le sjour de l'tranger: une
sorte de renouvellement de la personnalit, l'abandon du vieil tre
qu'on trane aprs soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on
est las... La reprsentation finit vers dix heures; il flna quelque
temps dans les rues, bientt dsertes, et rentra  l'htel. Onze heures
sonnaient: Julie est  Paris, pensa-t-il... Pauvre chrie! quel voyage
fatigant elle s'est impos pour moi! Comme elle m'aime! Il lui crivit
tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre ferme, donne au
valet de chambre, lui-mme couch et les lampes teintes, il s'attarda 
rflchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis 
Julie de l'pouser si elle devenait veuve, son mal s'tait endormi.
Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? C'est de
n'tre plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le
sacrifice tonifie. Il n'essaya pas de pntrer plus avant dans son
coeur. En ralit, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-mme
tait ajourne. S'il s'tait interrog, s'il s'tait rpondu avec plus
de sincrit, il se ft avou qu'il ne croyait plus au mariage de
Claire. Parce qu'un quilibre instable a dur, il a des chances de durer
encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirm
par les faits. Si Claire avait vraiment voulu pouser Rieu, le mariage
serait accompli dj... Elle ne veut pas; elle attend. Il acceptait que
la jeune fille lui immolt son avenir. Est-ce que je ne m'immole pas
aussi, moi?... L'espoir d'une transaction avec la destine l'apaisait:
il conut de nouveau une vie tolrable entre Julie et Claire, dans la
mme maison. Nous avons bien vcu ainsi plusieurs mois: nous vivrions
encore ainsi sans ce maladroit de Rieu... Une voix obscure, un cho de
l'gosme physique ajoutait: Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Mme
rvolte, une femme qui vous aime, qui demeure prs de vous?...

Maurice connut ainsi, jour  jour, une sorte de somnolence contente qui
lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade  qui l'on devait faire
une effroyable et incertaine opration de chirurgie, et  qui l'on vient
d'annoncer que l'opration, provisoirement diffre, ne se fera
peut-tre jamais. Ces vacances de coeur ne furent pas sans charmes, mais
elles durrent peu. Elles auraient dur sans doute, et--qui sait?--le
temps et amen la gurison et l'oubli, si toute communication et t
rompue entre lui et Paris. Mais, tape par tape,  Leipzig,  Berlin,
jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittrent
pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa matresse. Lettres
insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais
au travers de leur affectueuse inanit, Maurice pouvait suivre pourtant
les pripties du drame intime qui se jouait  Paris... Il sut que la
fin de M. Surgre tait prochaine; que la sant de Claire retardait son
mariage... Des deux vnements, mariage de Claire, mort d'Antoine,
lequel arriverait le premier? Il entrevit l'ventualit de ce sacrifice:
pouser Julie en prsence de Claire libre! Cela dpendait d'obscures
catastrophes qui se prparaient l-bas, sans lui, hors de lui!

Il tcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il dfendit
l'indiffrence o le dpart de Julie l'avait laiss, comme on dfend le
sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage,
s'efforant  visiter les villes qu'il traversait avec une curiosit de
touriste professionnel. La France, Paris taient encore trop prs de
lui. Il s'loigna, monta vers le Nord, jusqu' Hanovre, jusqu'
Hambourg. L, dans le port, de grands navires balanaient leurs hanches
rondes; la cloche sonnait. On dtachait les amarres, des bastingages aux
quais s'changeaient des adieux... Que de fois, devant ces dparts
vocateurs des voyages outre les mers, l'exil sentit l'aiguillon de
l'indpendance piquer son dsir! Ah! s'en aller, non plus  une nuit, 
deux jours de Paris o se dnouait mystrieusement sa destine, mais
vraiment loin, dans l'inconnu, o l'on ne vous rejoint plus. S'en aller
comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et l, imposant
rsolument silence  la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres
projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait,
prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles;
le grand navire, tir par son remorqueur, s'loignait pesamment, virait,
gagnait le large... Dcidment, d'autres que moi auront ce courage,
pensait Maurice, le regardant s'loigner. Et il constatait une fois de
plus la vanit de ses rves, l'infirmit de sa volont.

Un soir,  Prague, en sortant du thtre bohme, il coudoya une femme,
trs jeune, trs singulire, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche
et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la
voyageuse rpondit en franais avec un assez bon accent: Ce n'est rien,
monsieur. Elle tait seule: ils lirent connaissance, s'en allrent
prendre une tasse de chocolat dans un des cafs de la Koenigstrasse.
Maurice l'accompagna jusqu' la porte de son htel, en lui demandant la
permission de la voir le lendemain. Ce soir-l, il regagna sa chambre
plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destine; il se
rjouissait de pouvoir trahir lgrement celles qui l'aimaient.

Oh! mystrieux et troubles, nos coeurs humains, mmes les plus sincres!

Ils se virent chaque jour, quittrent Prague ensemble. Elle lui avait
racont une histoire, qui peut-tre tait vraie: qu'elle tait divorce,
qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues
galanteries auxquelles elle rpondait en souriant, sans rien promettre,
sans refuser. Ensemble ils arrivrent  Nuremberg. Maurice indcis, lui
disait: Comment nous arranger  l'htel? Elle rpondit sans embarras:
Prenez un appartement  deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.

Est-ce le remde? Est-ce l'oubli? se demandait le jeune homme, dans la
fivre lgre o le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson tait
frache et tentante, douce avec cela, gaie, faonne par son got et
sans doute par d'autres expriences  son rle d'amie du voyageur. Un
jene assez long faisait mieux goter  Maurice la fontaine de baisers
rencontre sur la route. Est-ce l'oubli? Est-ce le remde? pensait-il,
la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'coutant bavarder
avec un grce libertine. L'amour de hasard, le libertinage... c'est un
remde indiqu par les mdecins  la maladie sentimentale. Un mot
brutal de Daumier lui revenait: Il faut d'abord se vider la peau.

Le soir, ayant regagn leur appartement, il tait tent de donner raison
au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa
toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dnouer,
renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-th, teintait la
batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le
joug des baisers. Maurice se disait: Elle sera dans mes bras tout 
l'heure... Et quand ce tout  l'heure tait venu: Qu'importent nos
rves? Que sont nos soi-disant devoirs de coeur? Une femme en vaut une
autre, aprs tout...

Mais l'instant redoutable tait celui o, les sens satisfaits, rassasi
et triste, il se trouvait, de sang-froid, face  face avec cette
matresse ramasse sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas
donn des annes de leur vie  une vraie et unique tendresse, ne savent
point l'horrible remords, chtiment de cette tendresse trahie! Aux
joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'pure: il
ne se prostitue plus volontiers  des rencontres. L'homme qui a
considr en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans
dgot en aborder une autre comme une auberge.  l'heure o mourait le
dsir combl, un bouillonnement de rancune s'levait en Maurice contre
sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre,
anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il
tait oblig de garder vis--vis d'elle l'exasprait. Elle s'en aperut
bien: elle en souffrait sans doute; mais, captive par le charme
inquitant de ce beau Franais, en qui elle devinait une tristesse grave
et secrte, elle se taisait.

Peu  peu le mpris de soi-mme envahit Maurice  tel point qu'il emplit
toutes les journes; il n'y eut plus de rpit que dans les irritations
de la possession. Il rva la solitude avec la mme fureur qu'il l'avait
hae. Une invincible timidit, l'incapacit de diriger sa propre vie,
l'empchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en
rentrant  l'htel ou il l'avait laisse seule, prtextant une migraine,
il trouva l'appartement vide. Elle tait partie, emportant les objets
qui lui appartenaient. Une enveloppe tait pose en vidence, sur une
table; il l'ouvrit et lut:

/#
     Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je
     n'aurais pas demand mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous
     ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'crivez pas. Oubliez-moi...

     MARY.
#/

Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne
savait plus s'il tait triste ou content de ce dpart.

Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurire. Voil
qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi mme un
bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait
de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La rcolte des
matresses est faite dans mon coeur, faite pour la vie...

Il dna seul, paisible et triste. Quand il eut achev de dner, il
sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le dcor
extraordinaire des tours, des crnelures, des portes et des
ponts-levis... Il suivit,  pas lents, le chemin qui borde
extrieurement les fosss. Des gens ont vcu l, contemporains de ce
ferique appareil de dfense; d'humbles soldats, des bourgeois, des
capitaines. Ils ont aim, on les a aims; ils ont connu l'attente de la
possession, sa joie aigu, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus
de ce sol o je marche, la sve de ces vieux htres qui jalonnent le
chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aim comme nous aimons, nous
autres, moindres qu'ils ne furent...

La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau
entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement,
presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra 
l'htel et se coucha.

Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'nerva pas  le contraindre. Il
appela au secours de son insomnie les rves dangereux et dlicieux qui
avaient t la morphine de son me  Hombourg... Il se roula dans le
souvenir de Claire. Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de
sonner: elle est couche; elle va dormir! Il fouetta son dsir; il
l'aiguillonna pour qu'il violt cette chambre, cette couche sacre de
jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait
surprise,  Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperut dans un
clair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau
odorante. Il murmura tout haut: Les dents de Claire... les lvres de
Claire... les yeux de Claire... et les mots prenaient corps; ils
avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler.
Je te veux! je te veux! murmurait-il...

Une fois de plus, il tait vaincu. Le fantme qu'il avait fui le
poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'treignait; la prsence d'une
matresse chrie ne l'en avait pas dfendu, ni les caresses de l'amour
hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette dfaite, il la
sentit irrmdiable; et ce qu'il n'avait pas os depuis le serment fait
 Julie, il l'accepta: Soit, je ne lutterai plus. De la joie de cet
abandon, tout son tre tressaillit: il connut le lche contentement de
l'officier captif qui a jur de ne point s'enfuir.

Mais ce contentement dura peu. D'autres penses l'assaillirent: Et
Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'pouser, si elle devient
veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?... Elle lui
paraissait monstrueuse, maintenant, impossible  tenir, mme si la
destine devait le sparer de Claire, le rejeter dfinitivement  sa
matresse. N'importe; quoi qu'il m'arrive, prs de Claire ou loin
d'elle, rien ne m'empchera de l'aimer...  quoi bon me tromper
moi-mme?... Le ravage de son propre coeur, maintenant qu'il osait le
regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait
cru ne point la dsirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la
famille, l'avenir renouvel! Voil qu'il ne comprenait plus comment il
avait pu la quitter, se rsigner  n'avoir plus prs de soi au moins le
rafrachissement de sa prsence.

Il se prit  dsirer la patrie, Paris, le coin de Paris o elle vivait;
il les dsira de tout son esprit obsd, de tout son coeur meurtri,
saignant... Qui l'empchait, en somme, d'y revenir, de se placer
rsolument en face de sa destine? Absent ou prsent, celles qui
souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hlas, pour cet
acte dcisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son
dsir, il cessa de s'loigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il
retourna sur ses pas, lentement, attir par la terre natale, n'osant la
fouler!

***

Oh! le triste plerin qui s'en va ainsi  travers l'Allemagne, tape par
tape, vers cette frontire qu'il ne franchira pas,--il le sait,--et
elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme
vers un abme. Toute matrise de sa destine, il l'a abdique: il n'est
plus qu'une chose ballote par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue...
Qu'importe? Il marche, il marche les yeux  terre, sans regarder le
chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle chtie le
crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observ ce respect de
l'amour humain qui devrait tre la religion de ceux qui n'en ont plus
d'autre. Il a jou avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets
qu'on peut dlaisser ou briser... Quelques-uns se cassrent sans bruit,
ou se laissrent oublier... Mais  deux de ces tendresses son coeur s'est
captur sans qu'il y prt garde. La jeune fille, la femme, leurres, ont
aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, li si
serr qu'il ne peut s'chapper, mme au prix de son sang et de sa chair
laisss aux mailles du pige. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la
volupt et de la douleur d'aimer sont ns en lui la foi et le culte de
la femme, comme  ces incrdules dont parle Pascal, la foi religieuse
vient  force de gnuflexions et d'eau bnite.

Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il
traverse sans les voir, des muses o il promne son indiffrence. Le
voici  Ulm,  Stuttgart,  Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette
Allemagne? Rien. Il a seulement chang de place une maladie qui va
s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achve en agonie: elle est  l'heure
o le moribond va perdre connaissance, o il n'entend plus que comme des
chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice
est tout prs de la France; il foule ces plaines du Rhin tour  tour
possdes par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur bless au
retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler,
l'aile demi-brise, perdant du sang, jusqu'au colombier,--il est si
faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...

***

Cette nuit de Heidelberg, aux toiles nombreuses dans le firmament noir,
l'image en devait rester inefface dans sa mmoire; nuit mmorable o,
par l'ordre secret des choses, il arrta sa destine sans le savoir. Il
avait dbarqu vers une heure aprs minuit, venant de Carlsruhe. La nuit
tait  la fois sombre et toile, encore tide, malgr l'ge de la
saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfume d'arbres feuillus
dcorant un parc sem de villas, lui donnrent la seule sensation qu'il
gott encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant
sa valise, un commissionnaire le menait  travers des bosquets noirs,
s'arrtait devant une des villas, lgante et ombrage. C'tait un
htel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propret de
_boarding_ anglais. La servante tait accorte et jolie; elle ouvrit au
voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inonde de lumire
par les globes lectriques. Tandis que Maurice dfaisait les sangles de
sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux
lettres timbres de Paris. L'une tait de Julie; il la lut. Les simples
phrases, crites sans art, exhalaient un si pntrant parfum d'amour
vrai, qu'elles le bouleversrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier
 la place o la main de la pauvre amie avait sign: Y.

L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il tait  cet tat
de faiblesse o l'on recule devant l'imprvu. Il attendit d'tre dans
son lit pour l'ouvrir: l'criture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui tait
pas inconnue... Il courut vite  la signature... Daumier!... Une lettre
du mdecin! Est-ce que Surgre est mort? pensa-t-il... Et il eut un
froid aux moelles en songeant qu'il allait tre mis face  face avec la
ncessit de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le
dtrompa: Antoine va fort mal, il peut aller fort mal trs longtemps
encore... Si mu que le tremblement de ses paupires et de ses cils
l'empchait de voir, il dut s'tendre un instant sur son lit avant de
retrouver la force de lire.

La lettre disait:

/#
     Mon cher Maurice,

     Vous ne savez certainement pas ce qui se passe  Paris tandis que
     vous sjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux,
     tout simplement. De quoi? Nous disons de _neurasthnie_, parce que
     nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons:
     d'amour. Mdecin, je ne peux la gurir; mais je sais que vous
     pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et
     l'attente qui la tuent.

     Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est
     affaire  votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis
     en rgle avec mon devoir.

     Adieu.

     Dr DAUMIER.
#/

Elle m'aime: elle m'aime jusqu' tre en pril de mort! Tel fut
l'goste cho qui s'veilla aussitt dans le coeur de Maurice. Toute
autre rflexion fut absente. Il prouva l'action magntique de la
fatalit amoureuse; il se sentit emport vers celle que la destine
attirait vers lui. Et cette foi dans l'invitable le rconforta: Elle
ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgr tout. Ceci n'est qu'une
preuve passagre. Les heures coulrent; il les oubliait, se laissait
lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette motion
rsolue et attendrie, il allait rpondre simplement: Ne souffrez plus,
je reviens, je reviens pour vous, quand brusquement la ncessit
d'arrter sa pense pour l'crire le rveilla. Revenir! mais il ne peut
pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiance
qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont
rien chang. Jamais la cruelle vidence ne s'tait dresse en face de
lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit
s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le dsespoir. Au
rveil (si c'est un rveil que l'horrible dgot de la couche vous
rejetant  la douleur de vivre), il reprit la plume laisse la veille et
il crivit:

***

Claire, on me dit que vous souffrez  cause de moi, parce que je suis
loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous
aime. Aussi compltement qu'un coeur d'homme peut tre possd par une
femme, vous avez le mien. Voil ce que je me retiens de vous dire depuis
des semaines...  quoi bon ces scrupules  prsent? Notre vie est
perdue, gche par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai t
coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voil puni.
Malheureusement je n'ai pas fait de mal  moi seul. J'ai mrit, pour
avoir pass outre les devoirs de coeur, de ne plus savoir aujourd'hui o
est mon devoir; je me rsous donc  m'abstenir,  laisser souffrir et 
souffrir. Je n'espre plus en rien, j'ai envie de fuir, de
disparatre... Eh bien! avant de disparatre tout  fait, je veux au
moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous
ai quitte, je ne le savais pas, et peut-tre ce n'tait pas: mais vous
avez pris possession de moi durant l'absence. Vous tes en moi; j'en
souffre, toujours j'en souffrirai, car, hlas! il est trop tard pour
vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est
que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse
que je l'pouserai ds qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez
pas que je la tiendrai. Jamais je n'pouserai cette pauvre femme que je
n'aime plus, sinon dans le pass. Vous tes la compagne qu'il me
fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pense vous ft
revivre: vous tiez ma vraie fiance; tout ce que j'ai cherch d'amour
ailleurs qu'en vous n'tait rien, je m'en aperois aujourd'hui! Adieu,
mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si
dlicieuses que rien ne les effacera, mme pas mon agonie d' prsent...
Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bord par la ligne bleue de
la mer? Vous souvenez-vous de la villa des OEillets? Vous rappelez-vous
le _Lebewohl_ de Beethoven? Comme tout cela est loin et prs! Adieu.
Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez
vos chres paupires, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et
vraiment j'en meurs. Adieu!

***

Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot
adress  Daumier:

***

Docteur, votre lettre m'achve. Je ne puis pas revenir, vous saurez
pourquoi quand vous aurez lu ces pages crites pour Claire, mais que
vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai
dcidment pas le courage de mourir, je vais m'loigner de nouveau, si
loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant
trois jours encore  Heidelberg, pour vous laisser le temps de me
rpondre, de me donner un conseil suprme.




V


CE matin-l, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il tait
perplexe, sinon sur le devoir  accomplir, au moins sur la faon dont il
allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. Si
les choses demeurent en leur tat prsent, pensait-il, ou si elles
continuent  voluer dans le mme sens, tout le monde souffrira ici. Il
n'y a qu' gagner, pour tous,  une solution tranchante. Oui, mon devoir
est clair. Tant pis s'il est pnible; il faut agir.

Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de
le dcider  agir,  jouer auprs de Julie, comme auprs de Rieu, ce
rle de providence auquel nos moeurs disposent volontiers le mdecin
moderne. Mais on ne bride pas un coeur, mme aguerri au devoir, avec des
thories... Tout en donnant ses soins  Antoine, Daumier ne pouvait
chasser sa rpugnance  torturer l'me haute et tendre de Mme
Surgre.

Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout  fait
analogue, dans le domaine moral,  une amputation. Or, je ferais une
amputation ordinaire sans trouble, sans hsitation, sans remords, et
voil que j'ai peur de faire l'autre, si ncessaire!

Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravag et terni
par les angoisses, et dont les yeux teignaient presque leur douce
flamme bleue.

--Eh bien? fit-elle.

Daumier haussa les paules:

--La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce
qui est surprenant, c'est la marche irrgulire de cette mare
d'insensibilit. Quel merveilleux mal!

Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie
 la drobe: il aurait voulu tre doux, presque caressant avec elle,
comme avec un patient qu'il faut oprer. Il demanda:

--Descendons-nous voir notre petite malade?

--Je veux bien.

Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, taient
la torture quotidienne de Julie. Chaque mot du mdecin, chaque rponse
de Claire, tombaient sur son misrable coeur comme des gouttes brlantes
de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprs de la
malade ne lui chappt: il lui semblait que si quelque chose devait tre
complot contre son amour, le complot se formerait l.

Ils trouvrent Esquier auprs du lit. Claire, immobile et sommeillante,
avait une effrayante beaut. Sa peau semblait dpourvue d'paisseur,
lime jusqu' la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre
entouraient cette pleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les
mains amincies, des mains de sainte sur un tableau byzantin,
frmissaient de temps en temps, et aussi les paupires, les paules
frileuses, au lger bruit des pas sur le tapis.

Esquier, sa grande taille effondre dans un fauteuil bas, les coudes sur
les genoux et le menton dans les paumes, la contemplait. Depuis que la
maladie de Claire s'tait subitement aggrave, qu'elle ne quittait plus
le lit, que ses nuits traverses de dlire faisaient redouter la
mningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette chambre et de ce lit.

Il leva  peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le
mdecin s'avana, examina quelque temps la malade endormie, dont le
sommeil devenait nerveux et agit. Il approcha son oreille de la bouche
demi-ouverte.

--Eh bien? demanda anxieusement Esquier.

Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.

Claire ouvrait les yeux  ce moment, et  se voir ainsi entoure, un
lger flux de sang inonda ses joues, comme si tous ces yeux, fixs sur
elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.

--Comment allez-vous, ma chre enfant? demanda le mdecin.

Elle murmura quelques paroles o l'on ne distingua que ce mot:

--...Faible!...

Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge ple, si amincie qu'elle
semblait redevenue une gorge d'enfant. Et la dlicatesse de ce cou
d'apparence si frle ravivait une comparaison banale: une fleur penche
sur sa tige trop dlicate pour la porter.

Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage
pouvant d'Esquier, puis au visage impassible du mdecin. Elle les
sentait tous hostiles, coaliss contre elle. Elle n'essayait mme plus
de se persuader que ce mal n'tait pas son oeuvre: elle le savait; elle
en avait le coeur dchir. Mais elle se rfugiait, comme en une suprme
citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.

Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.

--Tout va trs bien, dit-il de cette voix dtimbre qui ne laissait rien
transparatre de sa vraie pense, qui ne pouvait ni rassurer ni
alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien
surveiller le sommeil.  demain, ma chre enfant, ajouta-t-il en
pressant le bout des doigts de la jeune fille...  demain, ou peut-tre
 ce soir, car j'ai un malade rue Ampre, prs d'ici; j'y passerai vers
cinq heures.

Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le
palier, mendiant une parole rconfortante. Sans fermer tout  fait la
porte, afin que Claire entendt, Daumier dclara:

--... Tout  fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se
maintient, il n'y paratra plus.

--Alors, cela va! insista le pre.

--Oui, cela va. Retournez prs d'elle. Il ne faut pas la laisser...

Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:

--Avez-vous un instant  me donner, chre madame?

Ces mots si simples la troublrent. Un pressentiment lui rvla une
menace.

Daumier reprit:

--Vous ne pouvez pas venir?

--Si, balbutia-t-elle, descendons.

Elle le prcda jusqu'au salon mousse, si bouleverse qu'elle dut
s'asseoir aussitt. Elle trouva la force de dire:

--Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrta devant
elle.

--C'est la vrit que vous voulez?

--Oui... certainement!

--Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient
interrompre cet puisement rgulier, elle est condamne... La congestion
crbrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.

--La mort!...

--Oui!

--Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible,  l'ge
de Claire! Voyons, docteur, on ne meurt pas sans raison,  vingt ans; on
ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la
transporter dans le Midi,  Hyres, ou en Algrie.

--Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en
ce moment, tient au plus lger incident. Vous devriez pourtant bien me
comprendre...

Il vint s'asseoir prs d'elle, tout prs, et les yeux dans les yeux:

--Vous devriez me comprendre, vous surtout. tes-vous donc vous-mme
dans un tat de sant normal? Est-ce que l'inquitude ne vous mine pas
le corps? Seulement vous tes robuste, exceptionnellement... et puis
vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamne 
ne possder jamais ce qu'elle dsire.

Julie baissait la tte.

--Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vrit, mais vous refusez de la
voir, parce que vous avez peur de ce que vous dira votre conscience.
Sans l'avoir voulu, ni mme mrit, je vous l'accorde, il arrive que la
vie d'un tre innocent est entre vos mains. Si Claire n'pouse pas
Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir de l'pouser un jour,
elle mourra. Le problme est simple.

Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amene pas  pas au bord d'un
prcipice; il s'agissait de fermer les yeux, de se laisser conduire,
prcipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, chapper
aux mains qui l'entranaient et s'enfuir loin du tentateur... Des
penses sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excder le temps, se
pressaient dans sa tte... Elle envisagea successivement tous les
projets extrmes qui pouvaient la soustraire  cette affreuse ncessit
de prononcer l'une de ces sentences: Je veux que Claire meure, ou
bien: Je renonce  Maurice. Elle pensa  fuir, sans tarder,  courir 
une gare,  rejoindre l'aim. Ah! elle le savait bien! si on la
torturait ainsi, c'est qu'elle tait seule; si elle se sentait
impuissante,  bout de force, c'est que Maurice n'tait pas l pour la
soutenir. Qu'il ft l, seulement, et elle se rfugierait dans ses bras,
o elle ne craindrait plus rien, pas mme son propre coeur, pas mme sa
propre piti!

--Vous ne me rpondez pas, dit doucement Daumier.

Elle rpliqua, les yeux  terre, en un dernier effort de rsistance:

--Que voulez-vous que je rponde?... Je ne comprends pas.

--Oh! je vous en prie, rpliqua le mdecin, et le timbre de sa voix
s'altrait, devenait dur, ne jouons pas avec des mots. Le temps nous
presse, je vous assure... Soyons sincres en face l'un de l'autre. Il
s'agit de savoir si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre
objection: Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a confies; je n'en
ai pas le droit... Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis mdecin: on me
charge de la vie de cette enfant, je dois essayer tous les moyens de la
sauver.

--En me perdant, moi, murmura Julie amrement. Si vous parlez comme
mdecin, ma vie ne devrait-elle pas vous tre aussi prcieuse qu'une
autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je
mourrai, moi aussi, si je le perds!

--Ah! s'cria Daumier en lui saisissant les mains, voil donc des
larmes, enfin! de franches larmes! Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui,
je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crve le
coeur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour
de vous, si vous ne consentez pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout:
d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frapps.
Esquier, qui vous aime, souffrira... Et--rpondez-moi loyalement--celui
que vous aimez, tes-vous bien sre qu'il ne souffrira pas?

Bien qu'il et, intentionnellement, adouci le ton de ces dernires
paroles, Julie recula brusquement ses mains, et ses larmes cessrent de
couler.

--Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice
souffrirait de rester  moi? Oh! j'ai bien entendu! c'est ce que vous
voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi,
vous comprenez... Il n'y a pas une de ses penses que je ne devine...
Nous avons pass prs de trois semaines ensemble, en Allemagne. Certes,
 Paris, il avait t troubl par Claire, je le sais. Claire tait son
amie d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants.
Claire n'a pas cess de l'aimer, elle. Mais Maurice ne l'a-t-il pas
oublie pour moi? Est-ce qu'elle n'tait pas l, il y a trois ans? Qui
l'empchait de l'pouser, alors? Il n'y a mme pas song. La demande de
Rieu, il y a deux mois, l'a boulevers, c'est vrai. Mais, ds qu'il a
t seul en Allemagne, qui a-t-il appel, dites? Moi, encore. Et
savez-vous ce qu'ont t nos jours de retraite,  Cronberg? Savez-vous
ce qu'il m'a jur, spontanment, au moment o j'ai quitt l'Allemagne?
Il m'a promis, presque malgr moi, d'tre mon mari si je devenais
veuve.

--Je le savais, dit Daumier.

--Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement,
c'est de la folie de vouloir faire le bonheur d'un homme contre son
choix!

Daumier coutait Mme Surgre et ne la reconnaissait plus. Quoi!
c'tait Julie? C'tait la douce silencieuse qu'il avait vue si souvent
rougissante, intimide de l'abord d'un indiffrent! Comme la dfense
instinctive de son amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez
toutes les femmes!... C'est plus imprieux encore que l'instinct
maternel.

Il regarda Julie en face, et lui dit:

--Vous tes sre des sentiments de Maurice?...

--Sre?... Mais oui, voyons... C'est lui-mme qui...

--Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indiffrence. Alors...

Il se tut.

Mais Julie se cramponnait  son bras:

--Pourquoi me dites-vous a? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur
moi?... Dites, je veux savoir!...

--Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant
avant son dpart pour l'Allemagne... Nous n'avons pas parl de cela.

--Alors c'est depuis... Il vous a crit. Mais parlez, parlez! Vous voyez
bien que vous me martyrisez!

Elle s'assit  demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses
doigts son mouchoir, dont elle dchiquetait inconsciemment la batiste
avec ses ongles.

Daumier, tracass de piti, hsitait encore. O tait son devoir?
Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier pour sauver l'autre,
pauvres mes tendres et sincres galement! Laquelle avait droit 
l'amour et  la vie aux dpens de l'autre?

Julie dit, la voix entrecoupe:

--Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une
lettre, Maurice vous a crit. Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un
geste de Daumier. Il a crit cela! Il a crit qu'il ne m'aimait plus...
Oh! mon Dieu, mon Dieu!

Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant,
vit que les larmes ne coulaient plus.

--Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, rpta-t-elle en
tendant les mains. Vous voyez bien que je suis calme... Je n'ai pas
d'motion... Il faut que je sache la vrit, vous comprenez bien.
Donnez-la-moi.

Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de mme
que je sois prs d'elle quand elle va lire cela.

--Tenez, fit-il, tendant la lettre adresse  Claire: la voici.

Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fentre pour mieux voir,
et se mit  lire. Daumier guettait l'invitable dfaillance.

Pauvre femme! rpta-t-il. Pauvre me!

Julie lisait; elle avait achev la premire page, maintenant elle en
tait aux pages du milieu, et cette lecture semblait s'terniser. Enfin,
elle ne bougea plus, les yeux rivs aux dernires lignes.

Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de prs. Elle avait les
pupilles immobiles, extraordinairement dilates.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.

Il prit le papier; les doigts de Julie essayrent un instant de le
retenir, puis le lchrent. Il tta les mains, les poignets, qu'il
trouva frigides et comme ankyloss. Il l'assit doucement, il lui appuya
le buste contre le dossier d'un fauteuil. Elle se laissa faire.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre imprieuse et
rconfortante; voyons, ma pauvre amie, un peu de courage! Tout bonheur
finit; il n'y a qu' se rsigner et  accepter la vie comme elle est...
Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vtre? Prenez l'initiative
de la rupture, ce sera moins humiliant et vous souffrirez moins.

Julie ne rpondait pas. Elle ne regardait mme pas le mdecin. Seulement
ses lvres remuaient et une larme unique coulait, trs lentement, le
long de sa joue. Subitement elle eut un clat de rire sec et crispa ses
mains sur sa poitrine.

Diable! murmura Daumier.

Il dgrafa le haut du col, puis les premires agrafes du corset... La
gorge adorable, juvnilement dlicate et ferme, lui apparut. Et le
mdecin pensa: Comme elle est jeune encore! Les annes n'ont pas
dtruit cet admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?

Une expression de souffrance rpandue sur ses traits, Julie s'agitait
dans le fauteuil, respirait avec effort. Des syllabes confuses tombaient
de ses lvres, sans lien apparent... Ma chambre... ma chambre de
l-bas... Maurice... mon aim!

Daumier acheva d'ter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps,
elle tait secoue par un accs de rire, et tout de suite elle disait:
Oh! que j'ai mal... mon aim!... Quelques mots lui vinrent, que le
docteur ne comprit pas, des mots de patois corse enseigns par Tonia,
dans sa toute petite enfance, oublis depuis longtemps, et qui
maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa
conscience et de sa mmoire.

Daumier tchait de lui faire sentir un flacon d'ther. Mais elle se
dtournait, pinait les narines... Et le rire, l'affreux rire la
secouait... Elle murmura: Maman!... Pauvre blesse  qui l'enfantine
clameur revenait aux lvres!

La crise menaait de s'terniser. Le mdecin prit le parti de la
brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:

--C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous tes
seule, toute seule...

Julie regarda Daumier. Elle rpta: Seule!... toute seule!... Et
subitement le flot de chagrin accumul que la surprise, le saisissement,
avaient endigu un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva
ses digues; des larmes abondantes jaillirent des yeux, noyrent le
visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut bientt
immobile, comme morte.

Allons, pensa Daumier, l'opration est faite, et elle a russi.

Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.

--Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs.
Rien  redouter, du reste. Aidez-moi seulement  la porter dans son
appartement. Mary la dshabillera et la couchera.

Quand il eut laiss Julie, toujours vanouie, aux soins de la femme de
chambre, le mdecin redescendit auprs de Claire.

Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son pre,
accoud au lit, la regardait dormir. Daumier lui posa la main sur
l'paule; il se retourna en sursaut.

--Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti
depuis longtemps.

--Esquier, rpliqua le mdecin, j'ai une bonne nouvelle...

--Pour Claire? dit tout de suite Esquier.

--Pour Claire...

--Vous la gurirez?

--Je la gurirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.

--Comment? fit le banquier. Puis comprenant  demi: Vous avez parl 
Julie?

--Oui...

--Et elle vous a cout?

--Il le fallait... Ah! le choc a t rude. Elle souffre bien. Allez la
voir.

--Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tue!

--Non... Nous sauverons Mme Surgre, j'en rponds. Que voulez-vous,
mon ami? La crise tait ncessaire. Je l'ai provoque pour qu'elle se
produist dans des conditions dont je fusse matre. Allez la voir. Elle
vous aime. Ds qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous
trouve prs d'elle. Quant  moi, je repasserai vers cinq heures.

***

Le mdecin avait vu juste. Julie ne reprit gure connaissance de toute
la journe; seulement vers le soir, sa fivre disparut, elle tomba dans
un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la
nuit, comme il l'avait promis, dclara qu'il n'apercevait plus aucun
danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se coucher, bris de
fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit
demander des nouvelles de Mme Surgre, Mary lui annona que Madame
tait sortie de trs grand matin; qu'elle paraissait bien portante et
calme.

Un instant, le soupon d'un acte de dsespoir effleura le banquier. Mais
il se rassura vite. Non, Julie tait trop croyante pour forcer la mort.
Alors, que veut dire ce dpart? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle
conu le projet de rejoindre Maurice?

--Mme Surgre n'a rien emport, pas de malle, pas de valise?

--Non, monsieur!

--Elle n'a pas dit o elle allait?

--Non...

--Ni fait atteler?

--Non... Madame est sortie  pied... Mais, par la fentre, je l'ai
suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait le boulevard et qu'elle
allait prendre un fiacre ferm,  la station, en face...

***

Effectivement, Julie s'tait veille de bonne heure, aux premires
clarts du jour, et tout de suite l'affreuse ralit l'avait treinte.
C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai?
Est-ce que je ne t'aurai plus jamais... jamais?... Non! jamais plus
cette chre tte brune ne se rfugierait contre son sein; elle
n'entendrait plus les appellations familires qu'elle aimait: Ma
Julie!... ma Y!... Tout tait bien fini, cette fois, bien irrparable.
Elle-mme le voulait: elle l'avait voulu ds que les cruelles lignes
crites par l'absent taient entres dans ses yeux; et,  travers le
dlire,  travers le sommeil prostr des heures dernires, elle
dcouvrit que cette volont s'tait mystrieusement fortifie. Elle
pensa: S'il tait l, s'il me disait:--Ma Y, je t'aime comme avant; je
veux tre  toi comme avant...--eh bien! c'est moi qui ne voudrais pas,
qui dirais:--Non! Non!

Et malgr qu'elle les chasst comme un cauchemar, les mots de la lettre
lui revenaient: Vous avez pris possession de moi; pendant l'absence,
vous tes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir...
Jamais je n'pouserai cette pauvre femme... Ce n'tait pas l'orgueil
fminin bless qui saignait: c'tait encore sa tendresse, cette
tendresse qui n'avait jamais failli ni diminu... M'a-t-il aime?
M'a-t-il seulement aime jamais? N'ai-je t pour lui qu'un passe-temps,
qu'un pis-aller? Mais les souvenirs se rveillaient et protestaient.
Quand il la poursuivait de ses dsirs, quand il oubliait Claire  ce
point que la jeune fille rvolte rentrait au couvent, il l'aimait
vraiment, voyons!  ces moments-l! Et les trois annes de communion, ce
n'tait pas un mensonge, cela! Elle vit la vrit trs nette: Oui, il
m'a aime, bien aime... Il m'a aime sans arrire-pense, jusqu'au
moment o Claire est revenue ici.

Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il
tait, sans appeler Mary pour l'aider. Dans les tnbres de son
dsespoir, une aube de lumire se levait, oh! triste lumire, comme ces
ples aubes septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues
nuits de Norvge... Sa conscience avait travaill dans le mystre,
pendant qu'elle gisait sous la fivre. Sa conscience lui avait dit:
Quelque chose est mort. Voici la fin d'une re... Ainsi les rafales
d'automne, emportant les dernires feuilles, disent: Voici la fin des
gaies journes. Voici l'hiver... Oui, c'tait l'hiver, cette fois; elle
le sentait, et chaque fois que cette sensation la traversait, elle
frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose tait mort... Elle
s'habilla comme en un deuil pour les dmarches suprmes qui suivent une
mort.

La chapelle de la rue de Turin... L'abb Huguet! La chapelle s'voqua
devant son rve, et aussi la silhouette noire du prtre. De nouveau,
l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta
 genoux, par terre, disant: Mon Dieu! ayez piti, ayez piti! Elle ne
savait plus balbutier que ces cris; qu'et-elle pu demander au
dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur
tait ingurissable; elle n'en voulait pas tre gurie.

Elle rptait: Mon Dieu... mon Dieu... comme les enfants, quand ils
souffrent, crient  leur mre, rien que pour rpter ce nom de refuge,
mme quand ils savent bien que leur mre ne peut les calmer!...

Elle se releva,  demi consciente. Elle acheva de se vtir: elle allait
sortir quand la femme de chambre qui couchait dans la pice voisine,
rveille au bruit, accourut:

--Madame sort? Madame n'est pas malade?

--Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course  faire:

L'Anglaise n'osa pas demander: O va Madame? Elle dit seulement:

--Madame rentrera?

--Pour le djeuner, srement, Mary.

Et, ne voulant pas tre interroge davantage, elle sortit vivement. Elle
courut presque jusqu' la station de fiacres.

--Rue de Turin... Au couvent...  la chapelle... Je vous arrterai.

Il tait presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer
directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les
cours, et monter aussitt chez l'abb Huguet. Mais le fiacre s'arrta
devant la chapelle: les portes en taient ouvertes, des lumires de
cierges brlaient au fond du choeur. L'apprhension des aveux et aussi
une reprise de pit la jetrent dans la chapelle. Tout de suite, elle
s'y sentit plus  l'aise, sous cette demi-obscurit frache. Derrire
des bancs vides d'lves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides
aussi, attendaient les fidles... Julie s'agenouilla.

Dans son dsespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'tait
une consolation, ce droit reconquis  entrer l,  y prier. Elle n'y
venait plus, comme trois ans passs, avec l'apprhension encore
dlicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait pch, pch des mois et
des annes, et voici que son pch mme l'abandonnait. Jamais elle ne le
commettrait plus; une main providentielle la restituait  la chastet
dsespre.

Mon Dieu... ayez piti!

Un bruit sourd de pitinements lgers parvenait jusqu' elle. Elle le
reconnaissait; il rveillait au fond d'elle-mme les vieux chos.
C'tait l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges
et prparer l'autel, la mme qui, trois ans plus tt... Oh! ce pass!
Cette station dans l'glise! Tout cela lui remontait au coeur, 
prsent! Entre la prire plore de ce jour-l et la prire dsole de
celui-ci, l'histoire brve et infinie de son amour, tout entire avait
tenu!

Maintenant, les lves entraient, une  une... Elles entraient, souvent
continuant  leurs premiers pas le chuchotement de la conversation
commence dans les corridors: une gnuflexion d'automate les ployait
devant le milieu du choeur, et, subitement recueillies, elles
garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent places bientt, et,
sur un battement de claquoir, agenouilles. Julie les regardait, des dos
amincis de fillettes, vtues, sans grce, d'une plerine noire qu'un
ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. J'ai
t de ces petites, de celles qui sont  genoux l-bas, tout prs du
choeur... Puis voici ma place, au milieu,  la hauteur de la chaire,
quand j'tais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma premire
communion... Voici la dernire que j'ai occupe, l, o s'agenouille
cette grande brune. Il lui sembla que ces divisions mthodiques de la
chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps
tait mort, puis l't; l'automne s'achevait. Et c'tait aujourd'hui le
dernier jour de l'arrire-saison. Loi de misre, qui des marches du
choeur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-mme, vers la
porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si
innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles,
reviendraient un jour,  la place qu'elle occupait maintenant, pleurer
leur amour mort, leur vie brise? Oh! triste amour! triste vie!

Sa pense errait ainsi autour du problme de la destine, sans le
pntrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la
prire; mme ses lvres inconscientes mlrent une voix aux voix qui
chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de
Dieu est le seul refuge; ils dploraient de grands pchs, ils
tmoignaient de la confiance des fidles aux divines misricordes. Les
plus petites les balbutiaient, ces paroles de pnitence,  la veille des
tristes ftes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient
dj l'amour, celles dont le coeur, peut-tre, avait dj battu pour des
jeunes hommes,--comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de
rejeter, brise, tout au seuil du temple, pnitente et pleurante.

Puis ce fut la fin de la messe, le prtre expdiant les dernires
oraisons et s'en allant, prcd de son enfant de choeur, la chapelle
vide comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse
teignit les cierges, fit le mnage du culte... Bientt Mme Surgre
fut seule dans la chapelle. Un soleil ple y entrait  pleines
verrires, pourtant il y faisait froid.

Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse.
Il le faut.

Elle se leva, gagna la sacristie. La soeur l'arrta:

--Madame dsire?...

Elle ne la reconnaissait pas. Ai-je donc vieilli? se dit Julie. Elle
demanda:

--Monsieur l'aumnier est-il chez lui?

--Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il
reoit.

Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux
inconnues: des souvenirs vagues la faisaient hsiter, lui remmoraient
les traits de la visiteuse.

--Oh! soeur Zyte, rpliqua Mme Surgre, l'abb Huguet me recevra,
n'ayez pas d'inquitude.

--Bon, madame, fit la soeur avec un demi-sourire. Si madame connat
monsieur l'aumnier... Je crois que monsieur l'aumnier est dans le
clotre, en ce moment.

Elle ouvrit elle-mme devant Mme Surgre la porte qui donnait sur le
clotre.

En effet, marchant d'un pas allong et lent sous les arcades, l'abb
Huguet lisait son brviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il
s'approchait: Julie se trouva face  face avec lui.

Levant les yeux, il reconnut son ancienne pnitente:

--Ah! chre madame!

Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui,
par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiaris avec
les mes et les visages des femmes, il pntrait par les yeux encore
meurtris et humides le coeur ravag de l'abandonne... Il la vit toute
confuse, impuissante  parler l, en plein air, sous le regard oblique
de la converse.

--Il fait un peu froid dans ce clotre, dit-il,  moins de marcher
vite... Moi, c'est un exercice hyginique, chaque matin, en lisant mon
brviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous
voulez, nous allons monter dans mon bureau?

De la tte elle consentit... Le prtre la prcda vers l'escalier du
fond.  ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire,
c'tait le pas suprme qui la sparerait de tout ce qu'elle aimait...
Elle franchissait la frontire; aprs, il ne serait plus en son pouvoir
de reculer. Alors, elle dsira fuir, se sauver, chapper au prtre.
Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas song se prsentrent:
rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa
prsence sur ce coeur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains
projets!  l'instant mme o ils lui venaient, elle montait les marches
derrire l'aumnier. Dj elle arrivait en haut de l'escalier; la porte
de la chambre douillette et parfume du prtre s'ouvrait et se
refermait; elle tait assise sur le grand fauteuil voisin du bureau,
comme trois annes auparavant.

--Comment va-t-on, chre madame, chez vous?... Ce bon M. Surgre?

Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs
relations avaient t suspendues. Elles n'tonnaient pas l'abb, ces
absences de la vie religieuse jusqu'au jour o la dbcle de l'amour
rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et
pantelantes, aux pieds du Consolateur.

--Mon mari va bien, rpliqua distraitement Mme Surgre.

Et aussitt, songeant  ce moribond qu'elle avait laiss avenue de
Wagram:

--C'est--dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est
pas gurissable, vous savez...

--Et notre chre Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce
pas?

--Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne
sommes pas inquiets.

Il y eut un silence. Julie, vitant le regard de l'aumnier, considrait
obstinment la pendule; un petit balancier de mtal oscillait dans une
chancrure du cadran. L'abb, la voix plus basse, demanda:

--Et vous, _mon enfant_, comment allez-vous?

Elle ne rpondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu' ses yeux,
qui s'emplirent de larmes. Elle les essuyait  mesure, mais il en
montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inpuisable.

Le prtre se rapprocha d'elle:

--Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois.
Prenez confiance. Si vous revenez loyalement  Dieu, soyez sre que vous
lui devrez la consolation et la paix.

Et il rpta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement,  son
autre visite.

--Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?

Cette fois, elle rpondit:

--Oui... mon pre.

L'abb se leva, alla vers l'alcve. Il en ouvrit les rideaux.  ct de
l'troit lit de fer, le confessionnal apparut: un sige et un prie-Dieu,
spars par une planche d'acajou grillage.

Tous deux s'installrent. Il dit:

--Je vous coute.

Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise
naturellement  leur usage, quoique tant de jours eussent pass sans
qu'elle les pronont.

--Eh bien, ma fille, reprit l'abb, comme elle se taisait, hsitante, ne
sachant plus par o commencer ses aveux... voil bien longtemps que je
ne vous ai pas vue ici... Avez-vous nanmoins frquent les sacrements?

--Non, mon pre.

--Ah!... Vous en avez t loigne par un scrupule de conscience, sans
doute?... Vous ne trouviez pas que... l'tat de votre coeur... les
habitudes de votre vie... comportassent une frquentation assidue?...
oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernire visite que vous
m'avez faite. Vous tiez inquite,  ce moment-l, mais pleine de bonne
volont.

--Oh! oui, murmura Julie.

--Et cependant, vous avez failli? continua le prtre, qui ne
questionnait plus, qui se bornait  solliciter l'aveu tacite par de
courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique
marie, cd  un amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune
que vous?...

Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prtre, sous sa
face criminelle, et elle s'tonnait d'avoir vcu tranquille,
heureuse,--oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,--en compagnie du
pch... Dans l'appareil religieux qui l'environnait,  ct de ce
prtre, elle commenait seulement d'en souffrir religieusement; elle en
voulait tre lave, pour jamais dlivre.

L'abb demanda:

--Vous avez cd  ce jeune homme, peu de temps aprs votre visite ici?

--Oui, mon pre. Moins de trois mois aprs.

--Et vous lui avez appartenu... dans la maison mme de votre mari?

--La premire fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et
c'est l que nous nous sommes vus.

--Et l, toutes les fois qu'il a exig de vous le pch... vous avez
consenti?...

--Oh! mon pre! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous
vous reprsentiez exactement comme je l'aimais. Je pensais  lui
constamment; tout m'ennuyait quand il n'tait pas prs de moi, et ds
qu'il y tait, je n'avais aucun besoin de distraction pour tre
heureuse. Bien sr, je n'aurais jamais rien su lui refuser. Mais il me
semble bien que c'tait surtout de le voir heureux que j'tais
heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais pour lui: et j'avais tant de
joie  penser que c'tait _par moi_ qu'il tait heureux!

--Ma pauvre enfant! reprit l'abb, sentant qu'elle chappait au remords,
envahie par l'attendrissement des souvenirs... vous avez t trs
coupable...

Il y eut un silence, troubl seulement par les sanglots de Julie.

--Et c'est un rveil spontan de chastet qui vous a dcide  revenir
me trouver,  demander asile  Dieu contre ce _crime_?... Ou bien,
est-ce que ce sont les vnements?...

--Mon pre, ce sont les vnements. Il ne m'aime plus.

Alors, ce mot lch, toutes les cluses de son chagrin cdrent
ensemble... Elle sanglota, dvtue de la pudeur mme de sa douleur,
disant seulement, parmi ses larmes: Il ne m'aime plus! Il ne m'aime
plus!...

--Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abb... Et venez vous asseoir ici...
Vous tres trop bouleverse pour rester  genoux.

Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prt
pour les vanouissements, le livra aux mains de Julie. Elle le respira
longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-mme, sans
qu'il ft besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute,
le temps de possession sans partage, puis le retour de Claire, les
secousses qui avaient prcd l'arrachement dfinitif, le voyage
d'Allemagne, la catastrophe...

L'abb Huguet l'avait coute sans l'interrompre. Quand elle eut fini:

--Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout  fait renonc  votre
pch?

--Oh! oui, tout  fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...

--Cependant, vous tiez bien possde par cette affection. D'un jour 
l'autre, elle a disparu de votre coeur?

--Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ter cela de moi, que le bon
Dieu m'pargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonne.
Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que
dsormais il n'y a pas de pch dans la pense que je garde  Maurice.
C'est quelque chose de trs fort, mais de bless, comment dire? de
triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pcher
en l'aimant comme cela.

L'abb rflchit quelque temps.

--Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix
avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous prouve...
coutez-moi.

De cette voix singulire qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs
de ses pnitentes, il ajouta:

--Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds
de votre confesseur. Dieu vous a frappe dans votre pch mme, il faut
l'en remercier. Vous avez fait un voyage  travers l'amour humain: vous
pouviez y demeurer ternellement, et cette honte s'attachait  vous
comme une lpre, jusqu' la mort, jusqu'au del. Vous souffrez, n'est-ce
pas? mais tout de mme vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de
meilleur qu'hier; vous n'tes plus cet tre coupable et vil: une
amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le
prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous
n'tiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous te violemment
cette triste prrogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer
encore l'homme que vous avez aim; mais voyez comme cet amour se
hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous
disais voici trois ans: Il y a quelque chose de mal dans l'amour. De
ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas?
Eh bien, tez de l'amour ce vague lment coupable, il reste une grande
vertu, la charit. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez
votre nationalit perdue d'honnte femme et de chrtienne. Prononcez les
paroles de contrition; je vais vous absoudre.  genoux, mon enfant; le
front bas, mais l'me haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez 
la sant morale, et vous pleurez?

Lorsque les dernires paroles de l'absolution furent prononces, que le
prtre eut dit  Julie les mots rituels du cong: Allez en paix! tous
deux se relevrent en mme temps. Ils sentirent le besoin de se sparer
sans ajouter une parole, et ds ce moment mme. Ils se serrrent la
main.

--Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin
de cette maison.

--Adieu, mon pre.

***

De nouveau Julie tait dans la chapelle, maintenant tout  fait vide.
Elle s'tait agenouille prs du choeur, dans les bancs des toutes
petites; machinalement elle s'tait mise  la place qu'elle avait
occupe l, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la
confession sincre, si incomprhensible aux mes non religieuses,
s'accomplissait vraiment: son me aussi tait redevenue pareille aux
mes innocentes des enfants agenouilles l tout  l'heure. L'abb
Huguet avait dit vrai: elle n'tait pas faite pour les matrialits de
l'amour. Si son coeur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux
meurtris jaillissaient des larmes, inpuisablement,  la pense que
l'ami chri n'tait plus  elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa
chair libre s'apaisait, se gurissait, comme de la cuisson d'une
ancienne brlure.

Elle restait agenouille... Elle avait l'obscure confiance que des voix
divines lui dicteraient l ce qu'elle avait  faire; car elle voulait
encore, son sacrifice rsolu comme il l'tait, l'accomplir utilement et
modestement. Elle y rflchit longtemps; ce fut la cloche bien connue,
annonant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait n'inquiter
personne, viter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait
qu'il n'y et de catastrophe, d'croulement, de blessure, que dans son
propre coeur.

Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrire les
barreaux de sa logette, comme de coutume.

--Ah! Y! fit-elle... Comme tu nous as tourments ce matin, ma Y! Je
t'assure que je me suis fait du mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!

--Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire  ce que
je sorte le matin pour revenir  midi. Fais servir le djeuner dans un
quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arriv?

--Oui, ma belle, il est chez M. Surgre  causer avec M. Jean.

--Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas,
hein!

--C'est dit... Pas un mot!

Quelques instants aprs, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on
lui ferait, entrait chez Mme Surgre. Il la trouva, ce qu'il n'aurait
pas attendu, parfaitement calme. L'eau frache avait, sur ses yeux,
effac les traces des larmes. Elle s'tait soigneusement recoiffe. Rien
ne trahissait, sinon la pleur de ses joues, les motions de la veille
et de la matine.

Elle tendit la main au mdecin:

--Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?

--Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fivre. J'ai le meilleur espoir.

--Et Antoine?

--Toujours de mme.

--Vous djeunez avec nous?

--Si vous voulez de moi.

--Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que
vous m'avez montre hier... la lettre de Maurice  Claire?
insista-t-elle, voyant Daumier hsitant. N'ayez pas peur, je suis
calme... L'avez-vous remise  Claire, cette lettre?

--Non, je l'ai garde. Je n'ai pas cru devoir...

--Eh bien, coutez. Avez-vous confiance en moi?

--Quelle question, chre madame!

--Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop
grave, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en ma parole comme en la
parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne
m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-mme crire 
Maurice pour le rappeler, me croirez-vous?

--Je vous crois absolument.

--Alors cette lettre... que vous m'avez montre hier, je vous la
demande. Vous m'pargnerez l'humiliation qu'elle soit lue par Claire...
et,  moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-mme, si jamais
j'avais la tentation d'une dfaillance. Pourquoi hsitez-vous? Maurice
vous a donn le droit d'en disposer  votre ide, et, certes, l'usage
que vous en avez fait hier est plus trange...

Daumier rflchit quelque temps.

--Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle
a fait son oeuvre, est  vous.

Il la lui donna. Julie l'enferma aussitt dans un tiroir de son
secrtaire.

--Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le
regret de mon sacrifice. Alors je la relirai pour me convaincre que je
fis bien. Je vous le jure.

Ils se regardrent au fond des yeux.

--Vous tes admirable, dit le mdecin.

--Admirable, mon Dieu! rpliqua-t-elle avec un sourire trs triste. Je
ne me trouve gure admirable, moi. Enfin, le plus rude de la besogne est
fait. Il nous reste  rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-l, si
vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour
et le mariage aient lieu sans bruit, tout simplement. J'tais
l'obstacle; je m'efface.

Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son
motion. Mme Surgre mit un doigt sur sa bouche:

--Pas une parole jusque-l! C'est promis? Et maintenant, descendons.




VI


DEPUIS trois jours, Maurice attendait anxieusement,  Heidelberg, la
rponse de Claire. Qu'allait-elle rpondre, si elle rpondait? Et que
pouvait-elle rpondre dont il ft satisfait? La situation tait sans
issue pour elle comme pour lui. Un seul vnement aurait pu mettre son
coeur en repos; il tait impossible, srement impossible, et pourtant il
s'attardait souvent  le rver: Claire quittait Paris et le rejoignait
en Allemagne, comme nagure Julie. Oh! le voyage avec elle, avec Claire,
cette taille souple serre contre lui, et le baiser de ces lvres rouges
et l'odeur de ces noirs cheveux crpels... Une  une, il avait le cruel
courage de revivre par le souvenir les journes, les minutes de
Cronberg, la jeune fille substitue, dans ce rve,  la matresse
trahie... Et subitement, en plein rve, il recevait comme un coup de
poignard le choc de la dernire parole de Julie:

Si tu reviens ici avec une autre femme, et que la petite Koethe te
demande o je suis, tu lui rpondras que je suis morte, n'est-ce pas?

Le troisime jour, une lettre arriva. Il reconnut sur l'enveloppe
l'criture de Julie. Pauvre Julie! Encore des tendresses vides...
Encore des:--Je t'aime, mon ador! Tu manques bien  ta Y!... Mais,
quand il eut ouvert le papier, parcouru les quelques lignes qu'il
contenait, il fut rveill en sursaut de son indiffrence.

/#
     Mon ami, des vnements graves, qui vous intressent, se passent
     ici. Revenez par les plus courts chemins. Votre prsence est
     ncessaire, et celle qui la rclame c'est

     Votre amie

     JULIE SURGRE.
#/

Il relisait ce court billet, en rptait les mots  haute voix. C'tait
l'criture bien connue, c'tait le papier favori de Julie; mais la
pense qui avait anim ces lignes, non, ce n'tait pas la sienne.
Quelque chose de grave se passe vraiment l-bas... _Mon ami_, au lieu
de _Mon aim_... Pas un mot de tendresse mue... Une mre aurait pu
m'crire cela... Il rflchit, envisagea une  une toutes les solutions
qui lui parurent vraisemblables... Il ne vit naturellement pas la seule
vraie: il ne devina pas que Daumier et pu montrer ses lettres  Julie.
Claire va plus mal... ou bien Antoine se meurt... Et tout de suite il
rejeta la premire hypothse... Si Claire tait trs malade, ce ne
serait pas Julie qui m'appellerait auprs d'elle. Car, comme la plupart
des hommes, il n'imaginait pas qu'une femme, sans cesser de l'aimer, pt
faire le sacrifice de son amour.

Oui, c'est bien cela. Antoine va mourir. Julie a hte de me revoir;
elle m'appelle. Elle va me demander de tenir ma parole. Elle veut
s'assurer que j'y suis toujours rsolu.

Quelques jours plus tt, cette ncessit du retour  Paris, face  face
avec son serment, l'et effar. Aujourd'hui cette lettre, qui contenait
la mise en demeure, l'arrt, lui procurait un soulagement, un
contentement secrets. Ces trois lignes sur papier mauve, c'tait la
libration, la fin de l'exil: elles lui rendaient, devant sa conscience,
le droit au retour. Au bout du voyage, il allait trouver le mur de
l'impasse... Mais de louches espoirs le soutenaient comme  tant
d'heures de sa vie. Soit... je tiendrai ma parole, mais je serai prs
de Claire, et d'tre prs d'elle, je la gurirai. Et puis, tout
s'arrangera... Il n'osait pas se dire comment, par quelle double
trahison... Ce qui fut rsolu dans son esprit sans l'ombre
d'hsitation, ce fut le retour. Comme toujours, esclave de la destine,
il avait attendu l'impulsion d'autrui pour se dcider.

Il partirait donc; il partirait au plus vite. Ayant consult l'horaire
des trains, il constata qu'il fallait attendre le lendemain pour
rejoindre  Carlsruhe l'Orient-express qui le ramnerait  Paris dans la
matine du surlendemain. Cet homme que la plus dure chance menaait, 
qui se prsenterait, quarante-huit heures plus tard, une traite  payer,
dont le montant tait son avenir, cet homme passa les deux jours qui
suivirent dans la fivre, mais dans une fivre active, bien vivante,
presque heureuse. Il consacra sa matine  reparcourir les merveilleux
environs de Heidelberg: le soleil les incendiait des feux ples de
novembre, la robe rouge des bois se dchiquetait aux moindres souffles;
mais jamais le Philosophenveg ni le Koenigstuhl ne lui semblrent plus
dlicieux. Il ressentait pour Heidelberg, comme pour Hombourg, comme
pour Cronberg, l'attrait mystrieux dont nous parons les lieux o nous
avons beaucoup vcu, y ayant beaucoup aim ou beaucoup souffert.

La nuit suivante, il dormit peu: cette nuit d'insomnie ne lui parut ni
lente ni pesante, et quand, aux premires lueurs du jour, il s'embarqua,
il tressaillit  la pense que ce train le ramenait en France... Enfin,
enfin, l'exil tait clos, il revenait! Vers d'autres preuves, certes,
vers l'tranglement final de ses rves, mais il revenait! Eh quoi!
jadis, il avait rv le cosmopolitisme indiffrent d'un Byron, d'un
Stendhal; il avait raill la superstition de la patrie. Elle lui restait
donc, celle-l aussi, comme la superstition de l'amour?

Il s'endormit bientt.  son rveil, le jour brillait, dj haut, dans
un ciel gris; la voie traversait des plaines fades, des bois dfeuills:
c'tait la France. Maurice, scrutant son coeur, inquiet de dfaillances
possibles, s'tonna de se trouver si rsign dans sa tristesse. C'est
que je vais revoir Julie, pensa-t-il. Pauvre amie, elle m'aime bien. Il
se rappela les anciens retours, au bon temps de leur tendresse, quand il
regagnait Paris aprs quelque absence brve, sa matresse debout sur le
quai de la gare, silhouette voile, et les enlacements interminables,
tandis que la voiture les ramenait rue Chambiges. Une si violente
ruption de souvenirs le bouleversa, qu'il comprit combien il l'aimait
encore, cette dlaisse dont il disait, l'instant d'avant: Comme elle
m'aime!--Mais quel homme suis-je donc, quelle exception, quel
dshrit de la raison? Julie est la menace suspendue sur mon avenir,
mon mal secret, et je l'aime! Oui, il fallait bien en convenir avec
soi-mme: le besoin de la retrouver, de se blottir dans ses bras,
maintenant que cet enlacement tait tout proche, devenait pressant
jusqu' l'angoisse. Tout  l'heure, pensa-t-il, le coeur vid par
l'motion, quand le train, ralentissant, longera les faades de la rue
de Flandre... Dans une minute... Dans quelques secondes...

***

Il se trompait. Julie n'tait pas  la gare. Elle avait redout la
dsertion de son courage, tant surmen depuis huit jours, si,
brusquement, parmi la houle d'une foule qui dbarque, dans le brouhaha
d'une gare, Maurice lui tombait dans les bras. S'il allait tre tendre?
S'il s'tait repris  l'aimer,--quoi d'tonnant, lui!--depuis son
affreuse lettre? Alors c'est elle qui aurait  lutter,  se dfendre
d'tre aime... Oh! non... plus jamais!--Elle tait rsolue maintenant.
Quelque chose de plus fort que l'amour, une foi dans la fatalit, dans
la ncessit de son renoncement, la tenait aux entrailles...

Elle s'en alla donc, juste assez tt pour arriver rue Chambiges  peu
prs en mme temps que Maurice; elle s'en alla  pied, tchant de
calmer, de briser sa fivre par cette longue marche.

Elle avait eu raison de suspecter ses nerfs; ils la trahirent tout de
suite, ds qu'elle fut l, dans l'asile de son cher pass de baisers et
de caresses. Elle pensa:

C'est la dernire fois que je viens ici!...

Et aussitt, elle se sentit mourir. Elle s'abma en dfaillance sur le
divan o souvent ils s'taient tendus l'un prs de l'autre, lvres
contre joues, en leurs stations de tendre et rveuse immobilit.

Elle tait revenue  la connaissance, lentement, comme un corps inerte
monte  la surface de l'eau, elle tait revenue de cette prostration
dans l'oubli, quand elle perut le bruit d'une voiture qui s'arrtait;
la porte de la rue fut ouverte et repousse, une clef tourna dans la
serrure.

C'est lui!

C'tait lui. Il apparut, la tenture de l'entre souleve: l'instant
infiniment court o elle l'aperut ainsi, hsitant devant la pnombre de
la grande chambre, elle eut le temps de se dire: C'est lui et ce n'est
plus lui. Il lui semblait que Maurice tait autre, que depuis une
poque trs lointaine elle ne l'avait pas vu, qu'il tait devenu une
chose abolie et irrelle, comme son bonheur...

--Julie!...

Il n'avait prononc que ce nom, d'une voix si brise!... et, elle ne
savait pas comment cela s'tait fait, il tait l,  genoux, roul  ses
pieds, malgr tout redevenu le Maurice d'autrefois, rfugi dans le
creux de sa robe, l'enfant prodigue pli par l'absence, meurtri par la
route. Il se rfugiait dans cette chaleur de sein, dserte vainement,
tant regrette, retrouve enfin! Et elle aussi, comme nagure, avait
appuy ses lvres dans les boucles brunes de son ami; elle les y
laissait, elle ne pouvait plus les en arracher, car elle savait bien que
c'tait l le dernier, le _dernier_ baiser; une seule parole prononce
entre eux romprait l'exorcisme... Tout serait fini.

Alors Maurice, dont le coeur et la bouche taient comme scells par
l'attente d'un vnement extraordinaire, sentit des larmes humecter ses
cheveux, puis son front, puis ses yeux et ses joues... Ces larmes
coulaient comme ne coulent point des larmes ordinaires, elles coulaient
sans secousses de sanglots, abondamment et silencieusement, elles
coulaient comme le sang d'une blessure ouverte.

Il eut peur, vraiment peur, redressa sa tte effare; l'extrme douleur
humaine nous effraye comme la folie. Il balbutia:

--Qu'est-ce que tu as... Julie? Dis! qu'est-ce que tu as?... Pourquoi
pleures-tu comme cela?... Tu me fais peur...

Elle se serra violemment contre lui.

--C'est fini, murmura-t-elle.  mon chri, c'est fini!

Il ne la comprit pas bien; mais ce mot qu'il entendit lui creva le coeur,
d'un coup de glaive froid. Quelque chose, quelqu'un, elle, lui, le
pass,--il ne savait quoi,--quelque chose mourait, en cette minute, prs
de lui, prs d'elle, entre eux... il le sentait... Il se cramponna  la
robe de sa matresse, chercha sa bouche, qu'elle drobait.

--Qu'est-ce que tu dis? Fini? Rien n'est fini... Me voil, Julie...
Regarde! Je reviens... Tu ne m'aimes donc plus? Tu ne veux plus
m'embrasser?

Elle l'carta d'un geste o il chercha encore un frlement de caresse.
La volont de ne pas flchir dans l'attendrissement arrta ses larmes.

--Je t'en prie... Maurice!

Il leva vers elle ses beaux yeux dsols...

--Eh bien! pourquoi me repousses-tu? Je t'aime!

--coute-moi, dit-elle. Aie piti de moi! Ne me fais pas souffrir plus
qu'il ne faut! Tu sais bien que tout est fini.

Il rpta obstinment:

--Je t'aime!

Et il ne mentait pas. Il avait horreur de ses hsitations et de ses
trahisons: il se sentait  prsent incapable de quitter Julie.

--Je suis bien rsolue, reprit-elle. Je te rends  toi-mme, mon aim.
Marie-toi, et (sa voix se fla) sois heureux.

--Je t'aime! rpta Maurice. Je ne veux que toi!

C'tait lui, maintenant, qui, le front but entre les genoux de son
amie, sentait monter  ses yeux une mare de larmes charriant son pass,
son amour, son coeur, tout lui-mme. Julie, la main lgrement pose sur
les cheveux du jeune homme, continua:

--Ne crois pas que je t'en veuille... Je n'ai pas chang... Je ne
changerai pas, je serai toujours la mme pour toi,--c'est la vrit
vraie que je dis l!... Je t'ai bien aim, va, mon chri! Je veux, comme
avant, que tu sois heureux. Si j'ai du chagrin, aujourd'hui, c'est que
je ne puis plus te rendre heureux dans l'avenir. Voil mon chagrin,
vois-tu...

Maurice balbutia:

--Julie!... Ma Julie!... Ma Y!

--Tu l'aimeras tout de mme un peu, ta pauvre Y, n'est-ce pas? Quand tu
penseras  elle... aprs... tu sais... tu te diras que ce n'tait pas sa
faute... si tu tais si jeune, toi, tellement trop jeune pour elle!...
Pense d'elle toujours ce que tu en penses maintenant, mon chri.
Maintenant cela te fait du chagrin de me quitter, je le vois bien...

Maurice, sans relever la tte, mais serrant la taille de Julie dans ses
bras nous, rpta violemment:

--Je ne veux pas, je ne veux pas!

Elle laissa les secousses de ce corps nerveux se calmer, lui dnoua les
bras d'un geste doux, et dit:

--Allons!... Je m'en vais.

Est-ce qu'il rvait? Est-ce que vraiment elle allait partir comme cela,
s'arracher de lui? Jamais il n'avait prvu cette fin relle de leur
amour... Elle l'effarait, elle le dsarmait.

Il se pendit  ses mains:

--Reste, Julie!... Ce n'est pas possible! Tu ne me quittes pas, voyons!
tu ne t'en vas pas? Qu'est-ce que je t'ai fait pour m'abandonner?

--Adieu, dit-elle encore. Il faut que je rentre. Viens demain matin  la
maison. On t'y attendra. Adieu!

Il la regarda se lever, se recoiffer, se rajuster
rapidement,--s'loigner. Avant de soulever la portire, elle lui
sourit, d'un sourire de mourante: il devina encore l'affreux mot sur ses
lvres:

--Adieu!

Mais comme elle allait sortir, il courut  elle. L'effroi du Jamais
plus! l'avait galvanis. Il la voulait encore, il l'aimait, il voulait
sa bouche, sa gorge, son corps dsirable que lui rappelait, en un
brusque clair, la tenace mmoire des sens.

Elle ne comprit pas ce qu'il allait faire, d'abord... ce fut seulement
quand elle se sentit entrane vers le lit, tout proche.

Un cri l'trangla:

--Oh! jamais cela! jamais! jamais!

L'effroi rvolt de toute sa chair lui rendit la force de se dgager...
Maurice, repouss, chancela un instant... Et, pendant cet instant trs
court, elle s'enfuit.

***

Lorsqu'elle fut partie, il n'eut pas le courage de la suivre. Une
muraille s'tait dresse tout  l'heure entre eux deux, il le savait, il
le sentait. Il se jeta sur son lit, tout vtu. Il sanglota. Oui, c'tait
bien vrai, un peu de sa vie tait mort. Sur quoi pleurait-il? Sur
l'amour disparu? Sur lui-mme? Sur lui-mme, sans doute, sur sa
condition misrable d'tre changeant et successif, que nous remmorent
cruellement les dparts, les sparations. Cette femme en larmes qui
venait de s'vader de lui, c'tait sa jeunesse: elle emportait dans le
pan de sa robe des lambeaux saignants de son humanit.

Et Claire?

Le nom, la figure, l'allure, le parfum de la jeune fille...  cette
vocation rpondit un tressaillement intrieur, quelque chose de violent
et de dlicieux, quelque chose d'insoumis  sa douleur,  sa raison
mme... Il se reprocha cette basse joie, comme un viveur aux abois peut
se reprocher,  la mort d'un pre qu'il chrit, le contentement obscur
de l'hritage. Toutes les conventions accoutumes se renversaient pour
lui. Le crime tait l'abandon de la matresse, le dsir de la fiance.
Longtemps il s'gara  y rver. La nuit tait tout  fait venue. Il eut
faim. Il sortit.

Les rues paves en bois, mornes et dsertes, s'ouvraient comme de vastes
corridors. De temps en temps, un fiacre en maraude s'avanait au pas,
indcis  chaque tournant. Puis il en passa deux, lancs  fond de train
vers les Champs-lyses, dans une course de vitesse.

Le front lourd,--fatigu du voyage, ravag par l'motion rcente, et
pourtant assailli du besoin de se mouvoir, d'puiser son corps, Maurice
marcha droit devant soi. Il passa la Seine au pont de l'Alma, atteignit
l'avenue Bosquet et la suivit jusqu' l'cole militaire. L, les
lanternes d'un grand caf attirrent son regard. Il vit ces mots en
exergue sur les glaces: Djeuners et dners  prix fixe et  la
carte. Alors, se rappelant qu'il tait sorti pour dner, il entra.

C'tait un restaurant frquent surtout par les officiers de l'cole de
guerre et de l'cole militaire. La plupart taient en civils,
quelques-uns encore en uniforme. Tous menaient grand bruit autour des
tables, o s'talaient de grosses assiettes et des couverts dsargents.
On y voyait aussi des femmes, des filles  lieutenants, vtues comme en
province. Quelques petites robes noires d'ouvrires s'attablaient avec
des isols, et ceux-l, vrais couples d'amoureux, parlaient  voix
basse, penchs l'un vers l'autre.

Maurice s'assit prs de la table la plus bruyante; il lui fallait du
divertissement, quel qu'il ft. Il se fit servir une bouteille de
champagne. Le garon, devinant un client lgant, suprieur aux
habitudes de l'tablissement, affectait l'empressement et le respect.

Peu  peu, la chaleur, le bruit, la fume du vin, chassrent de son
cerveau lourd les proccupations graves qui l'obsdaient. Aprs un long
repas, il quitta le restaurant, marcha de nouveau par les avenues,
tournant le Champ de Mars, la tte  la fois pesante et vide, comme une
boule creuse de mtal dense. De longues vagues de vent balayaient l'aire
immense, maintenant dserte, o s'tait heurte, nagure, la cohue de
toutes les nations. Une saveur de libert, d'espace livr  sa marche
active, subitement le grisa. Malgr son chagrin, malgr son inaptitude
actuelle  rflchir et mme  rver, un phnomne de rajeunissement, de
renaissance  l'espoir, s'oprait en lui, dans le mystre. Quelle
lumire indistincte, mais grandissante, brillait sur les dcombres et
sur la nuit de son coeur?

Oh! tnbreux et troubles, nos coeurs humains, mme les plus sincres!
Jamais il ne l'avait si bien senti, ce coeur, le jouet de l'amour
invitable, tyrannique dans ses appels comme dans ses reniements... Tout
saignant encore, ayant sur le front le sel des larmes de Julie et sur
les yeux la brlure de ses propres larmes, voil qu'il se sentait
renatre, appel ailleurs par des voix inconnues, vers d'autres
palpitations de tendresses, vers d'autres larmes et d'autres joies, vers
l'avenir!...

***

Cette fin de soire, qu'il promena au hasard, le long des quais de la
Seine, loin, loin, jusque vers Auteuil, puis par les boulevards
extrieurs, puis par les dsertes alles de la Muette,--cette soire
demeura dans son souvenir comme quelque chose de triste et d'utile, de
mmorable et de confus. Il se la rappela comme pourrait se rappeler un
insecte ail l'obscure laboration qui de larve le fait papillon. Des
forces d'une puissance ignore l'avaient travaill miraculeusement,--et
il sentait bien que, sans ce travail accompli sur lui, malgr lui, il
n'aurait pas eu le courage de vivre.

Quand finit-elle, cette crise intrieure,  laquelle il assista comme un
tranger  une bataille o son drapeau n'est pas engag? Quand
rentra-t-il chez lui, se coucha-t-il, dormit-il? Il ne le sut pas. Il
n'aurait pas pu le dire, lorsque, le lendemain matin, il se rveilla
extraordinairement puis et cependant lucide. La concierge tait debout
prs de son chevet et lui tendait une dpche qu'on venait d'apporter.

Elle tait de Julie et contenait seulement ces mots:

/#
     _Votre retour est annonc  la maison._ _Claire et son pre vous
     attendent: venez ce matin, ne tardez pas._

     _Votre vieille amie_

     JULIE.
#/

C'tait tout, et comme c'tait simple! Combien aisment se dnouait la
crise tant redoute! Et dans sa conscience ainsi purifie, balaye par
les obscures souffrances de la veille, tout se rsolvait de mme. Un
morceau de son coeur avait t amput? Eh bien! quoi? il vivrait avec ce
qui lui restait de coeur:  ce prix, son mal tait guri, il pouvait
marcher dans la vie, invalide, certes, mais bien portant.

La vieille caille de dsesprance tombait enfin de ses yeux; il
esprait, il voulait esprer: il se retrouvait plein de force et de
jeunesse, marchant  l'avenir. Quelqu'un souffre pour moi. Mais que
puis-je, que puis-je pour l'empcher de souffrir? Oui, j'accepte un
sacrifice. Mais tout tre ne vit-il pas du sacrifice des autres? Et,
pensant  la pauvre Julie, en ce moment volontairement abme et
meurtrie, il comprit qu'elle continuait vraiment son rle maternel,
qu'elle l'enfantait vraiment, qu'elle jetait  la vie un homme nouveau,
sorti de ses entrailles sacrifies.

Allons, se dit-il tout haut, il faut agir.

Il s'habilla rapidement, s'interdisant de rver. Il se jeta dans un
fiacre, donna l'adresse de l'htel Surgre. Par moments, si violemment
que ft band son effort, son coeur se crispait. Quelque chose d'affreux
se passe... va se passer. Il se contraignait alors  regarder les
maisons, les enseignes, les arbres... Il avait enfin surpris le secret
des hommes d'action: ne pas penser pendant qu'on agit.

Quand on lui ouvrit cette porte verte tant de fois franchie, il se dit:
Je franchis le ruisseau fatidique de ma vie. Un sanglot souleva sa
poitrine, et il lui sembla que ce qu'il allait faire, cette fois encore,
on le lui faisait faire. Es-tu bien sr que ce soit le bonheur? disait
au fond de lui une voix. Il se refusa  l'couter et monta vite, d'un
pas dcid.

Mais quoi? Est-ce que la maison tait vide, inhabite? Pourquoi
personne au-devant de lui?... Il tait sur le seuil du salon mousse; il
entra.

Il la vit tout de suite, _elle_, celle par qui et pour qui il avait
souffert, et qu'il conqurait maintenant, au prix de l'agonie d'une
autre. Il la vit qui l'attendait, diminue, plie par la convalescence,
mais souriante, mais victorieuse. Pour cette enfant frle, que de
trahisons consommes, d'exils soufferts, de larmes rpandues! Elle lui
apparut comme la fe subtile, matresse de sa vie: avec ses doigts
minces, elle avait dbrouill l'cheveau de trois destines, et sa robe
de fe en tait tissue...

--Claire!

Elle essayait de lui sourire, surgie devant lui avec l'ensorcellement de
ses yeux trop noirs, de sa peau trop blanche, de ses lvres que les
longues fivres n'avaient pas dfleuries; le sang aux joues, tout de
suite, et aux lobes transparents des oreilles. Il la prit, il l'attira:

--Ah! je t'aime, je t'aime!

Elle lui tendit son front qu'il baisa violemment. L'exorcisme tait
rompu. La joie de la victoire chassait de son coeur les derniers remords,
les dernires pitis, les dernires fumes de regrets.

Mais les mots manquaient  leurs penses, les forces  leurs gestes.
Claire retomba sur la chaise o elle tait assise, Maurice  ses pieds.
Et tout naturellement, parmi cet croulement de tout son pass, o seule
l'enfant que voici subsistait, il sentit le besoin de s'abriter au seul
refuge qui lui demeurt. Il rfugia son front contre ce sein dbile,
comme autrefois contre le sein de sa jolie mre, comme encore hier
contre le sein de Julie. Claire murmura tout  coup:

--Maurice!

Il releva la tte; il regarda. Julie tait l dans l'encadrement de la
portire souleve. Elle avait longuement repu ses yeux de ce spectacle:
son amant appuy contre un autre sein de femme; et sa pleur tait si
effrayante que Maurice et t moins surpris de la voir choir  terre,
foudroye, morte, qu'il ne le fut de la voir marcher droit devant elle,
comme une somnambule, passer  ct d'eux sans parler, sans pleurer,
ouvrir la porte d'un geste raide, disparatre.

Elle tait partie; son pas, un instant peru sur le tapis du vestibule,
ne s'entendait mme plus... Ils l'coutaient encore, bouleverss par
cette apparition de la douleur humaine... Ils comprirent, sans l'avouer,
que parfois, dans l'avenir, leur bonheur serait travers par
l'apparition de cette sacrifie.

--Pauvre femme! murmura Maurice.

Claire glissa son buste contre l'paule de son fianc. Dj savante de
son pouvoir, elle lui tendit la coupe o l'oubli se boit des trahisons
sentimentales, ses rouges lvres de neuve amoureuse, et ses yeux
disaient clairement:

--Bois!

Il se pencha. Et dans ce baiser, d'un grand trait, il but l'Oubli...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




VII


EN bas de la descente qui va des quais de la gare de Lyon au boulevard
Diderot, le groupe qui venait d'accompagner les deux nouveaux maris au
rapide d'Italie se spara.

Daumier tendit ses mains aux trois autres: Esquier, Rieu et Mme
Surgre:

--Pardonnez-moi. Le devoir m'appelle.  demain; je viendrai djeuner
chez vous avec ma femme.

--O allez-vous? demanda Rieu, l'entranant un peu  l'cart.

-- la Salptrire.

-- pied?

--Oui.

--Je vous accompagne. J'ai  vous parler. Vous rappelez-vous le conseil
que vous m'avez donn?...

--Certes, je me rappelle. Eh bien?

--Eh bien, je suis dcid.

-- le suivre?

-- le suivre.

--Vous allez me conter a. Marchons.

Ils salurent encore de loin Esquier et Mme Surgre qui remontaient
dans leur coup, et s'loignrent. Un instant aprs, le coup,
descendant vivement le boulevard, les dpassa.

***

Esquier avait pris la main de Julie:

--Ma pauvre amie!... Vous avez t admirable! Vous n'avez pas eu une
minute de dfaillance. Vous tes une sainte!

C'tait vrai. Durant les semaines de tortures qu'elle venait de subir,
pas un instant son courage ne s'tait dmenti. Elle avait mme fini par
convaincre Claire et Maurice que son chagrin s'apaisait et qu'elle
aussi, la sacrifie, elle oubliait. Elle s'tait tenue  l'cart, dans
la chambre d'Antoine Surgre, laissant les fiancs seuls et libres,
comme des poux.

--Vous tes une sainte! rpta Esquier.

--Non, dit-elle. Je suis une vieille femme sage et rsigne. Tenez!
regardez: j'ai des cheveux blancs.

Elle tira de derrire son chignon une longue mche grise, toute grise...
Esquier secoua la tte:

--Ce n'est pas l'ge, dit-il... C'est l'agonie de votre coeur, ma pauvre
amie. Vous tes trs belle, aussi belle qu'au temps...

Il n'acheva pas, mais elle le comprit, et fut remue par le rappel de
cet amour. Esquier poursuivit, comme s'il se parlait  lui-mme:

--Pourquoi souffrons-nous tant d'aimer sans tre aim, d'aimer plus
longtemps ou moins longtemps que l'autre?

Et, aprs un silence, il ajouta:

--Puissent-ils tre heureux toujours, ces enfants!

--Oh! oui!... fit Julie.

Ils taient sincres. Aprs l'acte de renoncement dfinitif qu'ils
avaient fait au bonheur personnel, ils souhaitaient qu'au moins leur
sacrifice servt  crer du bonheur.

Pour eux-mmes, qu'importait? Leur tche tait faite. La destine les
congdiait de l'amour, de la joie humaine. Cte  cte, ils regagnaient
la maison vide, elle de l'amant, lui de l'enfant...

Ils ne rcriminaient pas, ils se rsignaient. Leur silence cachait la
mme pense, la mme vision. Ce qui leur restait de vie leur
apparaissait comme un long chemin tout droit, sans accident, mais
dsert aussi, sans ombrage, sans paysage.

Et tous d'eux s'avouaient que le chemin tait bien long, jusqu' la
mort!

***

_Hombourg, 1891--Paris, 1892._

_Achev d'imprimer_

le trente et un dcembre mil neuf cent un

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_ PARIS_





End of the Project Gutenberg EBook of l'Automne d'une femme, by Marcel Prvost

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTOMNE D'UNE FEMME ***

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