The Project Gutenberg EBook of F. Chopin, by Franz Liszt

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Title: F. Chopin

Author: Franz Liszt

Release Date: June 3, 2007 [EBook #21669]

Language: French

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F. CHOPIN

PAR

F. LISZT

QUATRIME DITION

LEIPZIG

BREITKOPF ET HAERTEL

IMPRIMEURS-DITEURS

1890

Tous droits rservs.




TABLE DES MATIRES


I. Caractre gnral des Oeuvres de Chopin

II. Polonaises

III. Mazoures

IV. Virtuosit de Chopin

V. Individualit de Chopin

VI. Jeunesse de Chopin

VII. Llia

VIII. Derniers temps, derniers instants




I.

Weimar 1850.


Chopin! doux et harmonieux gnie! Quel est le coeur auquel il fut cher,
quelle est la personne  laquelle il fut familier qui, en l'entendant
nommer, n'prouve un tressaillement, comme au souvenir d'un tre
suprieur qu'il eut la fortune de connatre? Mais, quelque regrett
qu'il soit par tous les artistes et par tous ses nombreux amis, il nous
est peut-tre permis de douter que le moment soit dj venu o, apprci
 sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulirement
sensible, occupe dans l'estime universelle le haut rang que lui rserve
l'avenir.

S'il a t souvent prouv que _nul n'est prophte en son pays_, n'est-il
pas d'exprience aussi que les hommes de l'avenir, ceux qui le
pressentent et le rapprochent par leurs oeuvres, ne sont pas reconnus
prophtes par leurs temps?...  vrai dire, pourrait-il en tre
autrement? Sans nous en prendre  ces sphres o le raisonnement
devrait, jusqu' un certain point, servir de garant  l'exprience, nous
oserons affirmer que, dans le domaine des arts, tout gnie innovateur,
tout auteur qui dlaisse l'idal, le type, les formes dont se
nourrissaient et s'enchantaient les esprits de son temps, pour voquer
un idal nouveau, crer de nouveaux types et des formes inconnues,
blessera sa gnration contemporaine. Ce n'est que la gnration
suivante qui comprendra sa pense, son sentiment. Les jeunes artistes
groups autour de cet inventeur auront beau protester contre les
retardataires, dont la coutume invariable est d'assommer les vivants
avec les morts, dans l'art musical bien plus encore que dans d'autres
arts, il est quelquefois rserv au temps seul de rvler toute la
beaut et tout le mrite des inspirations et des formes nouvelles.

Les formes multiples de l'art n'tant qu'une sorte d'incantation, dont
les formules trs diverses sont destines  voquer dans son cercle
magique les sentiments et les passions que l'artiste veut rendre
sensibles, visibles, audibles, tangibles, en quelque sorte, pour en
communiquer les frmissements, le gnie se manifeste par l'invention de
formes nouvelles, adaptes parfois  des sentiments qui n'avaient point
encore surgi dans le cercle enchant. Dans la musique, ainsi que dans
l'architecture, la sensation est lie  l'motion sans l'intermdiaire
de la pense et du raisonnement, comme il en est dans l'loquence, la
posie, la sculpture, la peinture, l'art dramatique, qui exigent qu'on
connaisse et comprenne d'abord leur sujet, que l'intelligence doit
avoir saisi avant que le coeur en soit touch. Comment alors la seule
introduction de formes et de modes inusits, ne serait-elle pas dj
dans cet art un obstacle  la comprhension immdiate d'une oeuvre?... La
surprise, la fatigue mme, occasionnes par l'tranget des impressions
inconnues que rveillent une manire de procder, une manire d'exprimer
ses penses et son sentiment, une manire de dire dont on n'a point
encore appris la porte, le charme et le secret, font paratre au grand
nombre les oeuvres conues en ces conditions imprvues, comme crites
dans une langue qu'on ignore et qui, par cela mme, semble d'abord
barbare!

La seule peine d'y habituer l'oreille, de se rendre compte par _a_ + _b_
des raisons pour lesquelles les anciennes rgles sont autrement
appliques, autrement employes, successivement transformes, afin de
correspondre  des besoins qui n'existaient pas lorsqu'elles furent
tablies, suffit pour en rebuter beaucoup. Ils refusent opinitrement
d'tudier avec suite les oeuvres nouvelles, pour saisir parfaitement ce
qu'elles ont voulu dire et pourquoi elles ne pouvaient pas le dire sans
changer les anciennes habitudes du langage musical, en croyant par l
repousser du pur domaine de l'art sacr et radieux, un patois indigne
des matres qui l'ont illustr. Cette rpulsion, plus vive en des
esprits consciencieux qui, ayant pris beaucoup de peine pour apprendre
ce qu'ils savent s'y attachent comme  des dogmes _hors desquels pas de
salut_, devient encore plus forte, plus imprieuse, quand sous des
formes nouvelles un gnie novateur introduit dans l'art des sentiments
qui n'y avaient pas encore t exprims. Alors on l'accuse de ne savoir
ni ce qu'il est permis  l'art de dire, ni la manire dont il doit le
dire.

Les musiciens ne sauraient mme esprer que la mort apporte  leurs
travaux cette _plus value_ instantane qu'elle donne  ceux des
peintres, et aucun d'eux ne pourrait renouveler, au profit de ses
manuscrits, le subterfuge d'un des grands matres flamands qui voulut de
son vivant exploiter sa gloire future, en chargeant sa femme de rpandre
le bruit de son dcs pour faire renchrir les toiles dont il avait eu
soin de garnir son atelier. Les questions d'cole peuvent aussi dans les
arts plastiques retarder, de leur vivant, l'apprciation quitable de
certains matres. Qui ne sait que les admirateurs passionns de Rafael
fulminaient contre Michel-Ange, que de nos jours on mconnut longtemps
en France le mrite d'Ingres, dont ensuite les partisans dnigrrent
celui de Delacroix, pendant qu'en Allemagne les adhrents de Cornlius
anathmatisaient ceux de Kaulbach, qui le leur rendaient bien. Mais, en
peinture ces guerres d'cole arrivent plus tt  une solution quitable,
parce que le tableau ou la statue d'un novateur une fois exposs, tous
peuvent la voir; la foule y accoutume ainsi ses yeux, pendant que le
penseur, le critique impartial, (s'il y en a), est  mme de l'tudier
consciencieusement et d'y dcouvrir le mrite rel de la pense et des
formes encore inusites. Il lui est toujours ais de les revoir et de
juger avec quit, pour peu qu'il le veuille, l'union adquate qui s'y
trouve ou non du sentiment et de la forme.

En musique, il n'en va pas ainsi. Les partisans exclusifs des anciens
matres et de leur style ne permettent pas aux esprits impartiaux de se
familiariser avec les productions d'une cole qui surgit. Ils ont soin
de les soustraire tout  fait  la connaissance du public. Si par
mgarde quelque oeuvre nouvelle, crite dans un style nouveau, vient 
tre excute, non contents de la faire attaquer par tous les organes de
la presse qu'ils tiennent  leur disposition, ils empchent qu'on la
joue et, surtout, qu'on la rejoue. Ils confisquent les orchestres et les
conservatoires, les salles de concert et les salons, en tablissant
contre tout auteur qui cesse d'tre un imitateur, un systme de
prohibition qui s'tend des coles, o se forment le got des virtuoses
et des matres de chapelle, aux leons, au cours, aux excutions
publiques, prives et intimes, o se forme le got des auditeurs.

Un peintre et un sculpteur peuvent raisonnablement esprer de convertir
peu  peu leurs contemporains de bonne foi, ceux que l'envie, la
rancune, le parti pris, ne rendent pas inaccessibles  toute conversion,
en ayant prise par la publicit mme de leur oeuvre sur toutes les mes
ingnues, sur celles qui sont suprieures aux petites taquineries
d'atelier  atelier. Le musicien novateur est condamn  attendre une
gnration suivante pour tre d'abord entendu, puis cout. En dehors du
thtre, qui a ses propres conditions, ses propres lois, ses propres
normes, dont nous ne nous occupons pas ici, il ne peut gure esprer de
conqurir un public de son vivant; c'est--dire, de voir le sentiment
qui l'a inspir, la volont qui l'a anim, la pense qui l'a guid,
gnralement comprises, clairement prsentes  quiconque lit ou excute
ses oeuvres. Il lui faut  l'avance courageusement renoncer  voir le
mrite et la beaut de la forme dont il a revtu son sentiment et sa
pense, gnralement apprcies et reconnues par les artistes, ses
gaux, avant un quart de sicle; pour mieux dire, avant sa mort.
Celle-ci apporte bien une notable mutation dans les jugements, ne fut-ce
que parce qu'elle donne  toutes les mauvaises petites passions des
rivalits locales, l'occasion de taquiner, d'attaquer, de miner des
rputations en vogue, en opposant  leurs plates productions les oeuvres
de ceux qui ne sont plus. Mais, qu'il y a loin encore de cette estime
rtrospective que l'envie emprunte chez la justice,  la comprhension
sympathique, affectueuse, amoureuse, admirative, due au gnie ou au
talent hors ligne.

Toutefois, en musique les retardataires sont moins coupables peut-tre
que ne le pensent ceux dont ils neutralisent les efforts, dont ils
empchent le succs, dont ils ajournent la gloire. Ne faut-il pas tenir
compte de la difficult relle qu'ils prouvent  comprendre les
beauts qu'ils mconnaissent,  apprcier les mrites qu'ils nient avec
tant d'obstination? L'oue est un sens infiniment plus sensible, plus
nerveux, plus subtil que la vue; du moment que, cessant de servir aux
simples besoins de la vie, il porte au cerveau des motions lies  ses
sensations, des penses formules par les divers modes que les sons
affectent, au moyen de leur succession qui produit la mlodie, de leur
groupement qui donne le rhythme, de leur simultanit qui constitue
l'harmonie, l'on a infiniment plus de peine  s'accoutumer  ses
nouvelles formes qu' celles qui affectent le regard. L'oeil se fait bien
plus rapidement  des contours maigres ou exubrants,  des lignes
anguleuses ou rebondissantes,  un emploi exagr de couleurs ou  une
absence choquante de coloris, pour saisir l'intention austre ou
pathtique d'un matre  travers sa manire, que l'oreille ne se fait
 l'apparition de dissonances qui lui paraissent atroces tant qu'il n'en
saisit pas la motivation, de modulations dont la hardiesse lui semble
vertigineuse tant qu'il n'en a pas senti le lien secret, logique et
esthtique  la fois, comme les transitions voulues par un style en
architecture, impossibles dans un autre. En outre, les musiciens qui ne
s'astreignent pas aux routines conventionnelles ont besoin plus que
d'autres artistes de l'aide du temps, parce que leur art, s'attaquant
aux fibres les plus dlicates du coeur humain le blesse et le fait
souffrir, quand il ne le charme et ne l'enchante point.

Ce sont en premier lieu les organisations les plus jeunes et les plus
vives qui, le moins enchanes par l'attrait de l'habitude  des formes
anciennes et aux sentiments qu'elles exprimaient, (attrait respectable
mme en ceux chez qui il est tyrannique), se prennent de curiosit, puis
de passion, pour l'idiome nouveau, qui correspond naturellement par ce
qu'il dit, comme par la manire dont il le dit,  l'idal nouveau d'une
nouvelle poque, aux types naissants d'une priode qui va succder  une
autre. C'est grce  ces jeunes phalanges, enthousiastes de ce qui
dpeint leurs impressions et donne vie  leurs pressentiments, que le
nouveau langage pntre dans les rgions rcalcitrantes du public; c'est
grce  elles que celui-ci finit par en saisir le sens, la porte, la
construction, et se dcide  rendre justice aux qualits ou aux
richesses qu'il renferme.

Quelle que soit donc la popularit dj acquise  une partie des
productions du matre dont nous voulons parler, de celui que les
souffrances avaient bris longtemps avant sa fin, il est  prsumer que
dans vingt-cinq ou trente ans d'ici, on aura pour ses ouvrages une
estime moins superficielle et moins lgre que celle qui leur est
accorde maintenant. Ceux qui dans la suite s'occuperont de l'histoire
de la musique, feront sa part, et elle sera grande,  celui qui y marqua
par un si rare gnie mlodique, par de si merveilleuses inspirations
rhythmiques, par de si heureux et de si remarquables agrandissements du
tissu harmonique, que ses conqutes seront prfres avec raison 
mainte oeuvre de surface plus tendue, joue et rejoue par de grands
orchestres, chante et rechante par une quantit de _prime donne_.

Le gnie de Chopin fut assez profond et assez lev, assez riche
surtout, pour avoir pu s'tablir de prime abord, si non de prime saut,
dans le vaste domaine de l'orchestration. Ses ides musicales furent
assez grandes, assez arrtes, assez nombreuses, pour se rpartir 
travers toutes les mailles d'une large instrumentation. Si les pdants
lui eussent reproch de n'tre point polyphone, il avait de quoi se
moquer des pdants en leur prouvant que la polyphonie, tout en tant une
des plus surprenantes, des plus puissantes, des plus admirables, des
plus expressives, des plus majestueuses ressources du gnie musical, ne
reprsente, aprs tout, qu'une ressource, un mode d'expression, une des
formes du style dans l'art, plus usit par tel auteur, plus gnral en
telle poque ou tel pays, selon que le sentiment de cet auteur, de cette
poque, de ce pays, en avaient plus besoin pour se traduire. Or, l'art
n'tant pas l pour mettre en oeuvre ses ressources en tant que
ressources, pour faire valoir ses formes en tant que formes, il est
vident que l'artiste n'a lieu de s'en servir que lorsque ces formes et
ces ressources sont utiles ou ncessaires  l'expression de sa pense
et de son sentiment. Pour peu que la nature de son gnie et celle des
sujets qu'il choisit ne rclament point ces formes, n'aient pas besoin
de ces ressources, il les laisse de ct comme il laisse reposer le
fifre et la clarinette-basse, la grosse-caisse ou la viole d'amour quand
il n'a qu'en faire.

Ce n'est certes pas l'emploi de certains effets plus difficiles 
atteindre que d'autres, qui tmoigne du gnie de l'artiste. Son gnie se
rvle dans le sentiment qui le fait chanter; il se mesure  sa
noblesse, il se tmoigne dfinitivement dans une union si adquate du
_sentiment_ et de la _forme_ qu'il prend, qu'on ne puisse imaginer l'un
sans l'autre, l'un tant comme le revtement naturel, l'irradiation
spontane de l'autre. Rien ne prouve mieux que les penses de Chopin
eussent pu facilement tre acclimates par lui dans l'orchestre, que la
facilit avec laquelle on peut y transporter les plus belles, les plus
remarquables d'entr'elles. Si donc il n'aborda jamais la musique
symphonique sous aucune de ses manifestations, c'est qu'il ne le voulut
point. Ce ne fut ni modestie outre, ni ddain mal plac; ce fut la
conscience claire et nette de la forme qui convenait le mieux  son
sentiment, cette conscience tant un des attributs les plus essentiels
du gnie dans tous les arts, mais spcialement dans la musique.

En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin fit preuve
d'une des qualits les plus prcieuses dans un grand crivain et
certainement les plus rares dans un crivain ordinaire: la juste
apprciation de la forme dans laquelle il lui est donn d'exceller.
Pourtant, ce fait dont nous lui faisons un srieux mrite, nuisit 
l'importance de sa renomme. Difficilement peut-tre un autre, en
possession de si hautes facults mlodiques et harmoniques, et-il
rsist aux tentations que prsentent les chants de l'archet, les
alanguissements de la flte, les temptes de l'orchestre, les
assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore 
croire la seule messagre de la vieille desse dont nous briguons les
subites faveurs. Quelle conviction rflchie ne lui a-t-il point fallu
pour se borner  un cercle plus aride en apparence, determin  y faire
clore par son gnie et son travail des produits qui,  premire vue,
eussent sembl rclamer un autre terrain pour donner toute leur
floraison? Quelle pntration intuitive ne rvle pas ce choix exclusif
qui, arrachant certains effets d'orchestre  leur domaine habituel o
toute l'cume du bruit ft venue se briser  leurs pieds, les
transplantait dans une sphre plus restreinte, mais plus idalise?
Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument
n'a-t-elle pas prsid  cette renonciation volontaire d'un empirisme si
rpandu, qu'un autre et probablement considr comme un contresens
d'enlever d'aussi grandes penses  leurs interprtes ordinaires! Que
nous devons sincrement admirer cette unique proccupation du beau pour
lui-mme qui, en faisant ddaigner  Chopin la propension commune de
rpartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mlodie, lui
permit d'augmenter les ressources de l'art en enseignant  les
concentrer dans un moindre espace!

Loin d'ambitionner les fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir
sa pense intgralement reproduite sur l'ivoire du clavier, russissant
dans son but de ne lui rien faire perdre en nergie sans prtendre aux
effets d'ensemble et  la brosse du dcorateur. On n'a point encore
assez srieusement et assez attentivement apprcie la valeur du dessin
de ce burin dlicat, habitu qu'on est de nos jours  ne considrer
comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laiss pour le
moins une demi-douzaine d'opras, autant d'oratorios et quelques
symphonies, demandant ainsi  chaque musicien de faire tout, mme un peu
plus que tout. Cette manire d'valuer le gnie, qui, par essence, est
une qualit,  la quantit et  la dimension de ses oeuvres, si
gnralement rpandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse
trs problmatique!

Personne ne voudrait contester la gloire plus difficile  obtenir et la
supriorit relle des chantres piques, qui dploient sur un large plan
leurs splendides crations. Mais nous dsirerions qu'on applique  la
musique le prix qu'on met aux proportions matrielles dans les autres
branches des beaux-arts et qui, en peinture par exemple, place une
toile de vingt pouces carrs, comme la _Vision d'Ezchiel_ ou le
_Cimetire_ de Ruysdal, parmi les chefs-d'oeuvre valus plus haut que
tel tableau de vaste dimension, ft-il d'un Rubens ou d'un Tintoret. En
littrature, Larochefoucauld est-il moins un crivain de premier ordre
pour avoir toujours resserr ses _Penses_ dans de si petits cadres?
Uhland et Petofi sont-ils moins des potes nationaux, pour n'avoir pas
dpass la posie lyrique et la _Ballade_? Ptrarque ne doit-il pas son
triomphe  ses _Sonnets_, et de ceux qui ont le plus rpt leurs suaves
rimes en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son pome sur
l'Afrique?

Nous sommes certains de voir bientt disparatre les prjugs qui
disputent encore  l'artiste, n'ayant produit que des _Lieder_ pareils 
ceux de Franz Schubert ou de Robert Franz, sa supriorit d'crivain sur
tel autre qui aura partitionn les plates mlodies de bien des opras
que nous ne citerons pas! En musique aussi on finira bientt par tenir
surtout compte, dans les compositions diverses, de l'loquence et du
talent avec lesquels seront exprims les penses et les sentiments du
pote, quels que soient du reste l'espace et les moyens employs pour
les interprter.

Or, on ne saurait tudier et analyser avec soin les travaux de Chopin
sans y trouver des beauts d'un ordre trs lev, des sentiments d'un
caractre parfaitement neuf, des formes d'une contexture harmonique
aussi originale que savante. Chez lui la hardiesse se justifie
toujours; la richesse, l'exubrance mme, n'excluent pas la clart, la
singularit ne dgnre pas en bizarrerie, les ciselures ne sont pas
dsordonnes, le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'lgance des
lignes principales. Ses meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui,
on peut le dire, forment poque dans le maniement du style musical.
Oses, brillantes, sduisantes, elles dguisent leur profondeur sous
tant de grce et leur habilit sous tant de charme, que c'est avec peine
qu'on parvient  se soustraire assez  leur entranant attrait, pour les
juger  froid sous le point de vue de leur valeur thorique. Celle-ci a
dj t sentie par plus d'un matre s-sciences, mais elle se fera de
plus en plus reconnatre lorsque sera venu le temps d'un examen attentif
des services rendus  l'art durant la priode que Chopin a traverse.

C'est  lui que nous devons l'extension des accords, soit plaqus, soit
en arpges, soit en batteries; les sinuosits chromatiques et
enharmoniques dont ses pages offrent de si frappants exemples, les
petits groupes de notes surajoutes, tombant comme les gouttelettes
d'une rose diapre par-dessus la figure mlodique. Il donna  ce genre
de parure, dont on n'avait encore pris le modle que dans les
_fioritures_ de l'ancienne grande cole de chant italien, l'imprvu et
la varit que ne comportait pas la voix humaine, servilement copie
jusque l par le piano dans des embellissements devenus strotypes et
monotones. Il inventa ces admirables progressions harmoniques, par
lesquelles il dota d'un caractre srieux mme les pages qui, vu la
lgret de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prtendre  cette
importance.

Mais, qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'ide qu'on en fait jaillir,
l'motion qu'on y fait vibrer, qui l'lve, l'ennoblit et le grandit?
Que de mlancolie, que de finesse, que de sagacit, que _d'art_ surtout
dans ces chefs-d'oeuvre de La Fontaine, dont les sujets sont si familiers
et les titres si modestes! Ceux d'_tudes_ et de _Prludes_ le sont
aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront
pas moins des types de perfection, dans un genre qu'il a cr et qui
relve, ainsi que toutes ses oeuvres, de l'inspiration de son gnie
potique. Ses _tudes_ crites presque en premier lieu, sont empreintes
d'une verve juvnile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages
subsquents, plus labors, plus achevs, plus combins, pour se perdre,
si l'on veut, dans ses dernires productions d'une sensibilit plus
exquise, qu'on accusa longtemps d'tre surexcite et, par l, factice.
On arrive cependant  se convaincre que cette subtilit dans le
maniement des nuances, cette excessive finesse dans l'emploi des teintes
les plus dlicates et des contrastes les plus fugitifs, n'a qu'une
fausse ressemblance avec les recherches de l'puisement. En les
examinant de prs, on est forc d'y reconnatre la claire-vue, souvent
l'intuition sentiment et la pense, mais que le commun des hommes
n'aperoit point, comme leur vue ordinaire ne saisit point toutes les
transitions de la couleur, toutes les dgradations de teintes, qui font
l'innarrable beaut et la merveilleuse harmonie de la nature!

Si nous avions  parler ici en termes d'cole du dveloppement de la
musique de piano, nous dissquerions ces merveilleuses pages qui offrent
une si riche glane d'observations. Nous explorerions en premire ligne
ces _Nocturnes, Ballades, Impromptus, Scherzos_, qui, tous, sont pleins
de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus. Nous les
rechercherions galement dans ses _Polonaises_, dans ses _Mazoures,
Valses, Bolros_. Mais ce n'est ni l'instant, ni le lieu d'un travail
pareil, qui n'offrirait d'intrt qu'aux adeptes du contre-point et de
la basse chiffre. C'est par le sentiment qui dborde de toutes ces
oeuvres qu'elles se sont rpandues et popularises: sentiment romantique,
minemment individuel, propre  leur auteur et profondment sympathique,
non seulement  son pays qui lui doit une illustration de plus, mais 
tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les
attendrissements de l'amour.

Ne se contentant pas toujours de cadres dont il tait libre de dessiner
les contours si heureusement choisis, par lui, Chopin voulut quelquefois
enclaver aussi sa pense dans les classiques barrires. Il crivit de
beaux _Concertos_ et de belles _Sonates_; toutefois, il n'est pas
difficile de distinguer dans ces productions plus de volont que
d'inspiration. La sienne tait imprieuse, fantasque, irrflchie; ses
allures ne pouvaient tre que libres. Nous croyons qu'il a violent son
gnie chaque fois qu'il a cherch  l'astreindre aux rgles, aux
classifications,  une ordonnance qui n'taient pas les siennes et ne
pouvaient concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la
grce se dploie surtout lorsqu'ils semblent aller  la drive.

Il fut peut-tre entran  dsirer ce double succs par l'exemple de
son ami Mickiewicz, qui, aprs avoir t le premier  doter sa langue
d'une posie romantique, faisant cole ds 1818 dans la littrature
polonaise par ses _Dziady_ et ses ballades fantastiques, prouva ensuite,
en crivant _Grazyna_ et _Wallenrod_, qu'il savait aussi triompher des
difficults qu'opposent  l'inspiration les entraves de la forme
classique; qu'il tait galement matre lorsqu'il saisissait la lyre des
anciens potes. Chopin, en faisant des tentatives analogues, n'a pas, 
notre avis, aussi compltement russi. Il n'a pu maintenir dans le carr
d'une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et indtermin qui
fait le charme de sa pense. Il n'a pu y enserrer cette indcision
nuageuse et estompe qui, en dtruisant toutes les artes de la forme,
la drape de longs plis, comme de flocons brumeux, semblables  ceux dont
s'entouraient les beauts ossianiques lorsqu'elles faisaient apparatre
aux mortels quelque suave profil, du milieu des changeantes nues.

Les essais classiques de Chopin brillent pourtant par une rare
distinction de style; ils renferment des passages d'un haut intrt, des
morceaux d'une surprenante grandeur. Nous citerons l'_Adagio_ du second
_Concerto_, pour lequel il avait une prdilection marque et qu'il se
plaisait  redire frquemment. Les dessins accessoires appartiennent 
la plus belle manire de l'auteur, la phrase principale en est d'une
largeur admirable; elle alterne avec un rcitatif qui pose le ton mineur
et qui en est comme l'antistrophe. Tout ce morceau est d'une idale
perfection. Son sentiment, tour  tour radieux et plein d'apitoiement,
fait songer  un magnifique paysage inond de lumire,  quelque
fortune valle de Temp, qu'on aurait fixe pour tre le lieu d'un
rcit lamentable, d'une scne poignante. On dirait un irrparable
malheur accueillant le coeur humain en face d'une incomparable splendeur
de la nature. Ce contraste est soutenu par une fusion de tons, une
transmutation de teintes attnries, qui empche que rien de heurt ou
de brusque ne vienne faire dissonance  l'impression mouvante qu'il
produit, laquelle mlancolise la joie et en mme temps rassrne la
douleur!

Pourrions-nous ne pas parler de la _Marche funbre_ intercale dans sa
premire sonate, orchestre et excute pour la premire fois  la
crmonie de ses obsques? En vrit, on n'aurait pu trouver d'autres
accents pour exprimer avec le mme navrement quels sentiments et quelles
larmes devaient accompagner  son dernier repos celui qui avait compris
d'une manire si sublime comment on pleurait les grandes pertes!

Nous entendions dire un jour  un jeune homme de son pays: Ces pages
n'auraient pu tre crites que par un Polonais! En effet, tout ce que
le cortge d'une nation en deuil, pleurant sa propre mort, aurait de
solennel et de dchirant, se retrouve dans le glas funbre qui semble
ici l'escorter. Tout le sentiment de mystique esprance, de religieux
appel  une misricorde surhumaine,  une clmence infinie,  une
justice qui tient compte de chaque tombe et de chaque berceau; tout le
repentir exalt qui claira de la lumire des auroles tant de douleurs
et de dsastres, supports avec l'hrosme inspir des martyrs
chrtiens, rsonne dans ce chant dont la supplication est si dsole. Ce
qu'il y a de plus pur, de plus saint, de plus rsign, de plus croyant
et de plus esprant dans le coeur des femmes, des enfants et des prtres,
y retentit, y frmit, y tressaille avec d'indicibles vibrations! On sent
ici que ce n'est pas seulement la mort d'un hros qu'on pleure alors que
d'autres hros restent pour le venger, mais bien celle d'une gnration
entire qui a succomb ne laissant aprs elle que les femmes, les
enfants et les prtres.

Aussi, le ct antique de la douleur en est-il totalement exclu. Rien
n'y rappelle les fureurs de Cassandre, les abaissements de Priam, les
frnsies d'Hcube, les dsespoirs des captives troyennes. Ni cris
perants, ni rauques gmissements, ni blasphmes impies, ni furieuses
imprcations, ne troublent un instant une plainte qu'on pourrait prendre
pour de sraphiques soupirs. Une foi superbe anantissant dans les
survivants de cette Ilion chrtienne l'amertume de la souffrance, en
mme temps que la lchet de l'abattement, leur douleur ne conserve plus
aucune de ses terrestres faiblesses. Elle s'arrache de ce sol moite de
sang et de larmes, elle s'lance vers le ciel et s'adresse au Juge
suprme, trouvant pour l'implorer des supplications si ferventes que le
coeur de quiconque les coute se brise sous une auguste compassion. La
mlope funbre, quoique si lamentable, est d'une si pntrante douceur
qu'elle semble ne plus venir de cette terre. Des sons qu'on dirait
attidis par la distance imposent un suprme recueillement, comme si,
chants par les anges eux-mmes, ils flottaient dj l-haut aux
alentours du trne divin.

On aurait cependant tort de croire que toutes les compositions de Chopin
sont dpourvues des motions dont il a dpouill ce sublime lan, que
l'homme n'est peut-tre pas  mme de ressentir constamment avec une
aussi nergique abngation et une aussi courageuse douceur. De sourdes
colres, des rages touffes, se rencontrent dans maints passages de ses
oeuvres. Plusieurs de ses _tudes_, aussi bien que ses _Scherzos_,
dpeignent une exaspration concentre, un dsespoir tantt ironique,
tantt hautain. Ces sombres apostrophes de sa muse ont pass plus
inaperues et moins comprises que ses pomes d'un plus tranquille
coloris, en provenant d'une rgion de sentiments o moins de personnes
ont pntr, dont moins de coeurs connaissent les formes d'une
irrprochable beaut. Le caractre personnel de Chopin a pu y contribuer
aussi. Bienveillant, affable, facile dans ses rapports, d'une humeur
gale et enjoue, il laissait peu souponner les secrtes convulsions
qui l'agitaient.

Ce caractre n'tait pas facile  saisir. Il se composait de mille
nuances qui, en se croisant, se dguisaient les unes les autres d'une
manire indchiffrable _a prima vista_. Il tait ais de se mprendre
sur le fond de sa pense, comme avec les slaves en gnral chez qui la
loyaut et l'expansion, la familiarit et la captante _desinvoltura_ des
manires, n'impliquent nullement la confiance et l'panchement. Leurs
sentiments se rvlent et se cachent, comme les replis d'un serpent
enroul sur lui-mme; ce n'est qu'en les examinant trs attentivement
qu'on trouve l'enchanement de leurs anneaux. Il y aurait de la navet
 prendre au mot leur complimenteuse politesse, leur modestie prtendue.
Les formules de cette politesse et de cette modestie tiennent  leurs
moeurs, qui se ressentent singulirement de leurs anciens rapports avec
l'orient. Sans se contagier le moins du monde de la taciturnit
musulmane, les slaves ont appris d'elle une rserve dfiante sur tous
les sujets qui tiennent aux cordes dlicates et intimes du coeur. On peut
 peu prs tre certain qu'en parlant d'eux-mmes, ils gardent toujours
vis--vis de leur interlocuteur des rticences qui leur assurent sur lui
un avantage d'intelligence ou de sentiment, en lui laissant ignorer
telle circonstance ou tel mobile secret par lesquels ils seraient le
plus admirs ou le moins estims; ils se complaisent  le drober sous
un sourire fin, interrogateur, d'une imperceptible raillerie. Ayant en
toute occurrence du got pour le plaisir de la mystification, depuis les
plus spirituelles et les plus bouffonnes jusqu'aux plus amres et aux
plus lugubres, on dirait qu'ils voient dans cette moqueuse supercherie
une formule de ddain  la supriorit qu'ils s'adjugent intrieurement,
mais qu'ils voilent avec le soin et la ruse des opprims.

L'organisation chtive et dbile de Chopin ne lui permettant pas
l'expression nergique de ses passions, il ne livrait  ses amis que ce
qu'elles avaient de doux et d'affectueux. Dans le monde press et
proccup des grandes villes, o nul n'a le loisir de deviner l'nigme
des destines d'autrui, o chacun n'est jug que sur son attitude
extrieure, bien peu songent  prendre la peine de jeter un coup d'oeil
qui dpasse la superficie des caractres. Mais ceux que des rapports
intimes et frquents rapprochaient du musicien polonais, avaient
occasion d'apercevoir  certains moments l'impatience et l'ennui qu'il
ressentait d'tre si promptement cru sur parole. L'artiste, hlas! ne
pouvait venger l'homme!... D'une sant trop faible pour trahir cette
impatience par la vhmence de son jeu, il cherchait  se ddommager en
entendant excuter par un autre, avec la vigueur qui lui faisait dfaut,
ses pages dans lesquelles surnagent les rancunes passionnes de l'homme
plus profondment atteint par certaines blessures qu'il ne lui plat de
l'avouer, comme surnageraient autour d'une frgate pavoise, quoique
prs de sombrer, les lambeaux de ses flancs arrachs par les flots.

Un aprs-dner, nous n'tions que trois. Chopin avait longtemps jou;
une des femmes les plus distingues de Paris se sentait de plus en plus
envahie par un pieux recueillement, pareil  celui qui saisirait  la
vue des pierres mortuaires jonchant ces champs de la Turquie, dont les
ombrages et les parterres promettent de loin un jardin riant au voyageur
surpris. Elle lui demanda d'o venait l'involontaire respect qui
inclinait son coeur devant des monuments, dont l'apparence ne prsentait
 la vue qu'objets doux et gracieux? De quel nom il appellerait le
sentiment extraordinaire qu'il renfermait dans ses compositions, comme
des cendres inconnues dans des urnes superbes, d'un albtre si
fouill?... Vaincu par les belles larmes qui humectaient de si belles
paupires, avec une sincrit rare dans cet artiste si ombrageux sur
tout ce qui tenait aux intimes reliques qu'il enfouissait dans les
chsses brillantes de ses oeuvres, il lui rpondit que son coeur ne
l'avait pas trompe dans son mlancolique attristement, car quels que
fussent ses passagers gayements, il ne s'affranchissait pourtant jamais
d'un sentiment qui formait en quelque sorte le sol de son coeur, pour
lequel il ne trouvait d'expression que dans sa propre langue, aucune
autre ne possdant d'quivalent au mot polonais de _Zal!_ En effet, il
le rptait frquemment, comme si son oreille et t avide de ce son
qui renfermait pour lui toute la gamme des sentiments que produit une
plainte intense, depuis le repentir jusqu' la haine, fruits bnis ou
empoisonns de cette cre racine.

_Zal!_ Substantif trange, d'une trange diversit et d'une plus trange
philosophie! Susceptible de rgimes diffrents, il renferme tous les
attendrissements et toutes les humilits d'un regret rsign et sans
murmure, aussi longtemps que son rgime direct s'applique aux faits et
aux choses. Se courbant, pour ainsi dire, avec douceur devant la loi
d'une fatalit providentielle, il se laisse traduire alors par, regret
inconsolable aprs une perte irrvocable. Mais, sitt qu'il s'adresse 
l'homme et que son rgime devient indirect, en affectant une prposition
qui le dirige vers celui-ci ou celle-l, il change aussitt de
physionomie et n'a plus de synonyme ni dans le groupe des idiomes
latins, ni dans celui des idiomes germains.--D'un sentiment plus lev,
plus noble, plus large que le mot grief, il signifie pourtant le
ferment de la rancune, la rvolte des reproches, la prmditation de la
vengeance, la menace implacable grondant au fond du coeur, soit en piant
la revanche, soit en s'alimentant d'une strile amertume! Oui vraiment,
le _Zal!_ colore toujours d'un reflet tantt argent, tantt ardent,
tout le faisceau des ouvrages de Chopin. Il n'est mme pas absent de ses
plus douces rveries.

Ces impressions ont eu d'autant plus d'importance dans la vie de Chopin,
qu'elles se sont manifestes sensiblement dans ses derniers ouvrages.
Elles ont peu  peu atteint une sorte d'irascibilit maladive, arrive
au point d'un tremblement fbrile. Celui-ci se rvle dans quelques-uns
de ses derniers crits par un contournement de sa pense, qu'on est
parfois plus pein que surpris d'y rencontrer.--Suffoquant presque sous
l'oppression de ses violences rprimes, ne se servant plus de l'art que
pour se donner  lui-mme sa propre tragdie, aprs avoir d'abord chant
son sentiment, il se prit  le dpecer. On retrouve dans les feuilles
qu'il a publies sous ces influences quelque chose des motions
alambiques de Jean-Paul, auquel il fallait les surprises causes par
les phnomnes de la nature et de la physique, les sensations d'effroi
voluptueux dues  des accidents imprvoyables dans l'ordre naturel des
choses, les morbides surexcitations d'un cerveau hallucin, pour remuer
un coeur macr de passions et blas sur la souffrance.

La mlodie de Chopin devient alors tourmente; une sensibilit nerveuse
et inquite amne un remaniement de motifs d'une persistance acharne,
pnible comme le spectacle des tortures que causent ces maladies de
l'me ou du corps qui n'ont que la mort pour remde. Chopin tait en
proie  un de ces mals qui, empirant d'anne en anne, l'a enlev jeune
encore. Dans les productions dont nous parlons, on retrouve les traces
des douleurs aigus qui le dvoraient, comme on trouverait dans un beau
corps celles des griffes d'un oiseau de proie. Ces oeuvres cessent-elles
pour cela d'tre belles? L'motion qui les inspire, les formes qu'elles
prennent pour s'exprimer, cessent-elles d'appartenir au domaine du grand
art?--Non.--Cette motion tant d'une pure et chaste noblesse dans ses
regrets navrants et son irrmdiable dsolation, appartient aux plus
sublimes motifs du coeur humain; son expression demeure toujours dans les
vraies limites du langage de l'art, n'ayant jamais ni une vellit
vulgaire, ni un cri outr et thtral, ni une contorsion laide. Du point
de vue technique l'on ne saurait nier non plus que loin d'tre diminue,
la qualit de l'toffe harmonique n'en devient que plus intressante par
elle-mme, plus curieuse  tudier.




II.


Du reste, les tonalits de sentiment qui dclent une souffrance subtile
et des chagrins d'un raffinement peu commun, ne se rencontrent point
dans les pices plus connues et plus habituellement gotes de l'artiste
qui nous occupe. Ses _Polonaises_ qui,  cause des difficults qu'elles
prsentent, sont plus rarement excutes encore qu'elles ne le mritent,
appartiennent  ses plus belles inspirations. Elles ne rappellent
nullement les _Polonaises_ mignardes et fardes  la Pompadour, telles
que les ont propages les orchestres de bals, les virtuoses de concerts,
le rpertoire rebattu de la musique manire et affadie des salons.

Les rhythmes nergiques des _Polonaises_ de Chopin font tressaillir et
galvanisent toutes les torpeurs de nos indiffrences. Les plus nobles
sentiments traditionnels de l'ancienne Pologne y sont recueillis.
Martiales pour la plupart, la bravoure et la valeur y sont rendues avec
la simplicit d'accent qui faisait chez cette nation guerrire le trait
distinctif de ces qualits. Elles respirent une force calme et
rflchie, un sentiment de ferme dtermination joint  une gravit
crmonieuse qui, dit-on, tait l'apanage de ses grands hommes
d'autrefois. L'on croit y revoir les antiques Polonais, tels que nous
les dpeignent leurs chroniques; d'une organisation massive, d'une
intelligence dlie, d'une pit profonde et touchante quoique sense,
d'un courage indomptable, ml  une galanterie qui n'abandonne les
enfants de la Pologne ni sur le champ de bataille, ni la veille, ni le
lendemain du combat. Cette galanterie tait tellement inhrente  leur
nature, que malgr la compression que des habitudes rapproches de
celles de leurs voisins et ennemis, les infidles de Stamboul, leur
faisaient exercer jadis sur les femmes, en les refoulant dans la vie
domestique et en les tenant toujours  l'ombre d'une tutelle lgale,
elle a su nanmoins glorifier et immortaliser dans leurs annales des
reines qui furent des saintes, des vassales qui devinrent des reines, de
belles sujettes pour lesquelles les uns risqurent, les autres perdirent
des trnes, aussi bien qu'une terrible Sforza, une intrigante d'Arquien,
une Gonzague coquette.

Chez les Polonais des temps passs, une mle rsolution s'unissant 
cette ardente dvotion pour les objets de leur amour qui, en face des
tendards du croissant _aussi nombreux que les pis d'un champ_, dictait
tous les matins  Sobieski les plus tendres billets-doux  sa femme,
prenait une teinte singulire et imposante dans l'habitude de leur
maintien, noble jusqu' une lgre emphase. Ils ne pouvaient manquer de
contracter le got des manires solennelles en en contemplant les plus
beaux types dans les sectateurs de l'islam, dont ils apprciaient, et
gagnaient les qualits tout en combattant leurs envahissements. Il
savaient comme eux faire prcder leurs actes d'une intelligente
dlibration, qui semblait rendre prsente  chacun la divise du prince
Boleslas de Pomranie: _Erst wieg's, dann wag's!_ (Pse d'abord, puis
ose!) Ils aimaient  rehausser leurs mouvements d'une certaine
importance gracieuse, d'une certaine fiert pompeuse, qui ne leur
enlevait nullement une aisance d'allures et une libert d'esprit
accessibles aux plus lgers soucis de leurs tendresses, aux plus
phmres craintes de leur coeur, aux plus futiles intrts de leur vie.
Comme ils mettaient leur honneur  la faire payer cher, ils aimaient 
l'embellir et, mieux que cela, ils savaient aussi aimer ce qui
l'embellissait, rvrer ce qui la leur rendait prcieuse.

Leurs chevaleresques hrosmes taient sanctionns par leur altire
dignit et une prmditation convaincue. Ajoutant les ressorts de la
raison aux nergies de la vertu, ils russissaient  se faire admirer de
tous les ges, de tous les esprits, de leurs adversaires mmes. C'tait
une sorte de sagesse tmraire, de prudence hasardeuse, de fatuit
fanatique, dont la manifestation historique la plus marquante et la plus
clbre fut l'expdition de Sobieski, alors qu'il sauva Vienne et
frappa d'un coup mortel l'empire ottoman, vaincu enfin dans cette
longue lutte soutenue de part et d'autre avec tant de prouesse, d'clat
et de mutuelles dfrences, entre deux ennemis aussi irrconciliables
dans leurs combats que magnanimes dans leurs trves.

Durant de longs sicles la Pologne a form un tat dont la haute
civilisation, tout  fait autonome, n'tait conforme  aucune autre et
devait rester unique dans son genre. Aussi diffrente de l'organisation
fodale de l'Allemagne qui l'avoisinait  l'occident, que de l'esprit
despotique et conqurant des Turcs qui ne cessaient d'inquiter ses
frontires d'orient, elle se rapprochait d'une part de l'Europe par son
christianisme chevaleresque, par son ardeur  combattre les infidles,
d'autre part elle empruntait aux nouveaux matres de Byzance les
enseignements de leur politique sagace, de leur tactique militaire et de
leurs dires sentencieux. Elle fondait ces lments htrognes dans une
socit qui s'assimilait des causes de ruine et de dcadence, avec les
qualits hroques du fanatisme musulman et les sublimes vertus de la
saintet chrtienne[1]. La culture gnrale des lettres latines, la
connaissance et le got de la littrature italienne et franaise,
recouvraient ces tranges contrastes d'un lustre et d'un vernis
classiques. Cette civilisation devait ncessairement apposer un cachet
distinctif  ses moindres manifestations. Peu propice aux romans de la
chevalerie errante, aux tournois et passes d'armes, ainsi qu'il tait
naturel  une nation perptuellement en guerre qui rservait pour
l'ennemi ses prouesses valeureuses, elle remplaa les jeux et les
splendeurs des joutes simules par d'autres ftes, dont des cortges
somptueux formaient le principal ornement.

[Note 1: On sait de combien de noms glorieux la Pologne a enrichi le
calendrier et le martyrologe de l'glise. Rome accorda  l'ordre des
Trinitaires, (_Frres de la Rdemption_), destin  racheter les
chrtiens tombs en esclavage chez les infidles, le privilge exclusif
pour ce pays de porter une ceinture rouge sur leur habit blanc, en
mmoire des nombreux martyrs qu'il fournit, principalement dans les
tablissements rapprochs des frontires, tels que celui de
Kamieniec-Podolski.]

Il n'y a rien de nouveau, assurment,  dire que tout un ct du
caractre des peuples se dcle dans leurs danses nationales. Mais, nous
pensons qu'il en est peu dans lesquelles, comme dans la Polonaise, sous
une aussi grande simplicit de contours, les impulsions qui les ont fait
natre se traduisent aussi parfaitement dans leur ensemble, en se
trahissant aussi diversement par les pisodes qu'il tait rserv 
l'improvisation de chacun de faire entrer dans le cadre gnral. Ds que
ces pisodes eurent disparu, que la verve en fut absente, que nul ne se
cra plus un rle spcial dans ces courts intermdes, qu'on se contenta
d'accomplir machinalement l'obligatoire pourtour d'un salon, il ne resta
plus que le squelette des anciennes pompes.

Le caractre primitif de cette danse essentiellement polonaise est assez
difficile  diviner maintenant, tant elle est dgnre au dire de ceux
qui l'ont vu excuter au commencement de ce sicle encore. On comprend
 quel point elle doit leur sembler devenue fade, en songeant que la
plupart des danses nationales ne peuvent gure conserver leur
originalit primitive, ds que le costume qui y tait appropri n'est
plus en usage. La Polonaise surtout, si absolument dnue de mouvements
rapides, de _pas_ vritables dans le sens chorgraphique du mot, de
poses difficiles et uniformes; la Polonaise, invente bien plus pour
dployer l'ostentation que la sduction, fut, par une exception
caractristique, surtout destine  faire remarquer les hommes,  mettre
en vidence leur beaut, leur bel air, leur contenance guerrire et
courtoise  la fois. (Ces deux pithtes ne dfinissent-elles pas le
caractre polonais?...) Le nom mme de la danse est du genre masculin
dans l'original. (_Polski._) Ce n'est que par un _mal-entendu_ vident
qu'on l'a traduit au fminin. Elle dut forcment perdre de sa suffisance
quelque peu ampoule, de sa signification orgueilleuse, pour se changer
en une promenade circulaire peu intressante, sitt que les hommes
furent privs des accessoires ncessaires pour que leurs gestes vinssent
animer, par leur jeu et leur pantomime, sa formule si simple, rendue
aujourd'hui dcidment monotone.

En coutant quelques-unes des _Polonaises_ de Chopin, on croit entendre
la dmarche plus que ferme, pesante, d'hommes affrontant avec l'audace
de la vaillance tout ce que le sort pourrait avoir de plus glorieux ou
de plus injuste. Par intervalle, l'on croit voir passer des groupes
magnifiques, tels que les peignait Paul Vronse. L'imagination les
revt du riche costume des vieux sicles: pais brocarts d'or, velours
de Venise, satins ramags, zibelines serpentantes et molleuses, manches
accortement rejetes sur l'paule, sabres damasquins, joyaux
splendides, turquoises incrustes d'arabesques, chaussures rouges du
sang foul ou jaunes comme l'or;--guimpes svres, dentelles de
Flandres, corsages en carapace de perles, tranes bruissantes, plumes
ondoyantes, coiffures tincelantes de rubis ou verdoyantes d'meraudes,
souliers mignons brods d'ambre, gants parfums des sachets du srail!
Ces groupes se dtachent sur le fond incolore du temps disparu, entours
des somptueux tapis de Perse, des meubles nacrs de Smyrne, des
orfvreries filigranes de Constantinople, de toute la fastueuse
prodigalit de ces magnats qui puisaient le Tokay dans des fontaines
artistement prpares, avec leurs gobelets de vermeil bossels de
mdaillons; qui ferraient lgrement d'argent leurs coursiers arabes
lorsqu'ils entraient dans les villes trangres, afin qu'en se perdant
le long des voies les fers tombs tmoignent de leur libralit
princire aux peuples merveills! Surmontant leurs cussons de la mme
couronne, que l'lection pouvait rendre royale, les plus fiers
d'entr'eux eussent ddaign les autres. Ils portaient tous la mme,
comme insigne de leur glorieuse galit, au-dessus de leurs armoiries,
appeles le _Joyau_ de la famille, car l'honneur de chacun de ses
membres devait rpondre de son intgrit. Aussi, particularit unique du
blason polonais, avait-il son nom qui remontait d'ordinaire 
quelqu'origine anecdotique et que n'avaient pas droit de prendre
d'autres armoiries semblables, parfois identiques, mais appartenant  un
autre sang.

On n'imaginerait pas les nombreuses nuances et la mimique expressive
introduites jadis dans la Polonaise, plus joue encore que danse, sans
les rcits et les exemples de quelques vieillards qui portent jusque 
prsent l'ancien costume national. Le _kontusz_ d'autrefois tait une
sorte de kaftan, de _frdgi_ occidental raccourci jusqu'aux genoux;
c'est la robe des orientaux modifie par les habitudes d'une vie active,
peu soumise aux rsignations fatalistes. D'une toffe aussi riche que
d'une couleur voyante pour les grandes occasions, ses manches ouvertes
laissaient paratre le vtement de dessous, le _zupan_, d'un satin uni
si le sien tait ouvrag, d'une toffe fleurie et broche si la sienne
tait d'une faon unie. Souvent garni de fourrures coteuses, luxe de
prdilection alors, le _kontusz_ devait une partie de son originalit 
ce qu'il obligeait  un geste frquent, susceptible de grce et de
coquetterie, par lequel on rejetait en arrire le simulacre de ses
manches pour mieux dcouvrir la runion, plus ou moins heureuse, parfois
symbolique, des deux couleurs amies qui formaient l'ensemble de la
toilette du jour.

Ceux qui n'ont jamais port ce costume, aussi clatant que pompeux,
pourraient difficilement saisir la tenue, les lentes inclinaisons, les
redressements subits, les finesses de pantomime muette usits par leurs
aeux, pendant qu'ils dfilaient dans une Polonaise comme  une parade
militaire, ne laissant jamais oisifs leurs doigts, occups soit  lisser
leurs longues moustaches, soit  jouer avec le pommeau de leur sabre.
L'un et l'autre faisaient partie intgrante de leur mise, formant un
objet de vanit pour tous les ges galement, que la moustache fut
blonde ou blanche, que le sabre fut encore vierge et plein de promesses
ou dj brch et rougi par le sang des batailles. Escarboucles,
hyacinthes et saphirs, tincelaient souvent sur l'arme suspendue
au-dessous des ceintures de cachemire franges, de soie lame d'or ou
d'cailles d'argent, fermes par des boucles aux effigies de la Vierge,
du roi, de l'cusson national, faisant valoir des tailles presque
toujours un peu corpulentes; plus souvent encore la moustache voilait,
sans la cacher, quelque cicatrice dont l'effet surpassait celui des plus
rares pierreries. La magnificence des toffes, des bijoux, des couleurs
vives, tant pouss aussi loin chez les hommes que chez les femmes, ces
pierreries se retrouvaient, ainsi que dans le costume hongrois[2], aux
boutons du _kontusz_ et du _zupan_, aux agrafes du cou, aux bagues de
rigueur, aux aigrettes des bonnets d'une nuance brillante, parmi
lesquelles prdominaient l'amaranthe servant de fond  l'aigle-blanc de
la Pologne, le gros-bleu servant de fond au cavalier, _pogon_, de la
Lithuanie[3]. Savoir, pendant la Polonaise, tenir, manier, passer de
l'une  l'autre main ce bonnet, o une poigne de diamants se cachait
dans les plis du velours, avec l'accentuation piquante qu'on pouvait
donner  ces gestes rapides, constituait tout un art, principalement
remarqu dans le cavalier de la premire paire qui, comme chef de file,
donnait le mot d'ordre  toute la compagnie.

[Note 2: On se souvient encore en Angleterre du costume hongrois
port par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de George IV,
d'une valeur de plusieurs millions de florins.]

[Note 3: Lorsque les meurtriers de S. Stanislas, vque de Cracovie,
furent jugs, on dfendit  leurs descendants de porter dans leur
habillement, durant un certain nombre de gnrations, l'amaranthe,
couleur nationale.]

C'est par cette danse qu'un matre de maison ouvrait chaque bal, non
avec la plus jeune, non avec la plus belle, mais avec la plus honore,
souvent la plus ge des femmes prsentes, la jeunesse n'tant pas seule
appele  former la phalange dont les volutions commenaient toute
fte, comme pour lui offrir en premier plaisir une complaisante revue
d'elle-mme. Aprs le matre de la maison, c'taient d'abord les hommes
les plus considrables qui suivaient ses pas, choisissant, les uns avec
amiti, les autres avec diplomatie, ceux-ci leurs prfres, ceux-l les
plus influentes. L'amphitryon avait  remplir une tche moins aise
qu'aujourd'hui. Il tait tenu de faire parcourir  la troupe aligne
qu'il conduisait mille mandres capricieux,  travers tous les
appartements o se pressait le reste des invits, plus tardifs  faire
partie de sa brillante suite. On lui savait gr d'atteindre aux galeries
les plus loignes, aux parterres des jardins confinant  leurs bosquets
illumins o la musique n'arrivait plus qu'en chos affaiblis. En
revanche, elle accueillait son retour dans la salle principale avec un
redoublement de fanfares. Changeant toujours ainsi de spectateurs, qui
rangs en haie sur son passage l'observaient minutieusement, car ceux
qui n'appartenaient point  cette procession guettaient immobiles son
passage comme celui d'une comte resplendissante, jamais le matre de
maison, conducteur de la premire paire, ne ngligeait de donner  son
port et  sa prestance cette dignit mle de gaillardise qu'admirent
les femmes et que les hommes jalousent. Vain et joyeux  la fois, il et
cru manquer  ses htes en n'talant point  leurs yeux, avec une
navet qui ne manquait pas de mordant, l'orgueil qu'il prouvait de
voir rassembls chez lui de si illustres amis, de si notables partisans,
tous empresss en le visitant  se parer richement pour lui faire
honneur.

On traversait, guid par lui dans cette prgrination premire, des
dtours inopins dont les aspects taient parfois dus  des surprises
mnages d'avance,  des supercheries d'architecture ou de dcoration,
dont les ornements, les transparents, les lacs et entre-lacs, taient
adapts aux plaisirs du jour. Le chtelain en faisait les honneurs de
quelque manire aussi imprvue que galante, s'ils renfermaient quelque
monument de circonstance, quelque hommage _au plus vaillant ou  la plus
belle_. Plus il y avait d'inattendu dans ces petites excursions, plus
elles dnotaient de fantaisie, d'inventions heureuses ou divertissantes,
et plus la partie juvnile de la socit applaudissait, plus elle
faisait entendre d'acclamations bruyantes et de charmants choeurs de
rires aux oreilles du coryphe, qui gagnait ainsi en rputation,
devenait un partner privilgi et recherch. S'il tait dj d'un
certain ge, il recevait maintes fois, au retour de ces rondes
d'exploration, des dputations de jeunes filles venant le remercier et
le complimenter au nom de toutes. Par leur rcits, les jolies voyageuses
fournissaient un aliment aux curiosits des convives et augmentaient
l'entrain avec lequel se formaient les Polonaises subsquentes.

En ce pays d'aristocratique dmocratie, d'lections turbulentes, il
n'tait pas le moins indiffrent d'merveiller les assistants des
tribunes de la salle de bal, puisque l se rangeaient les nombreux
dpendants des grandes maisons seigneuriales, tous nobles, quelquefois
mme de plus ancienne et plus hargneuse noblesse que leurs patrons, mais
trop pauvres pour devenir castellan ou woiewode, chancellier ou hetman,
hommes de cour ou hommes d'tat. Ceux d'entre eux qui restaient dans
leurs propres foyers, en rentrant des champs dans leurs maisons qui
ressemblaient  des chaumires, rptaient glorieusement: Tout noble
derrire sa haie, est l'gal de son palatin. _Szlachci na zagrodzie,
rwien wojewodzie._ Mais, il y en avait beaucoup qui prfraient courir
les chances de la fortune et se mettre eux-mmes ou leur famille, fils,
soeurs, filles, au service des riches seigneurs et de leurs femmes. Aux
jours des grandes ftes, leur manque de parure, leur abstention
volontaire, pouvaient seuls les exclure du privilge de se joindre  la
danse. Les matres de la maison ne ddaignaient pas le plaisir de les
blouir, lorsque le cortge ruisselant des feux iriss d'une lgance
somptueuse passait devant leurs yeux avides, devant leurs regards
admiratifs, en qui parfois perait l'envie, quoique cache sous les
applaudissements de la flatterie, sous les dehors de l'honneur et de
l'attachement.

Pareille  un long serpent aux chatoyants anneaux, la bande rieuse qui
glissait sur les parquets, tantt se droulait dans toute sa longueur,
tantt se repliait pour faire scintiller dans ses contours sinueux le
jeu des couleurs les plus varies, pour faire bruire comme des sonnettes
assourdies les chanes d'or, les sabres tranants, les lourds et
superbes damas brods de perles, rays de diamants, parsems de noeuds et
de rubans aux _frou-frou_ bavards. Le murmure des voix s'annonait de
loin, semblable  un gai sifflement, ou bien il s'approchait pareil au
jacassement des flots de cette rivire flambante.

Mais, le gnie de l'hospitalit qui, en Pologne, paraissait autant
s'inspirer des dlicatesses que la civilisation dveloppe, que de la
touchante simplicit des moeurs primitives, ne faisant dfaut  aucune de
leurs biensances, comment ne l'et-on pas retrouve dans les dtails de
leur danse par excellence? Aprs que le matre de la maison avait rendu
hommage  ses convives en inaugurant la soire, en guidant le premier
sur le parcours prpar la plus noble, la plus fte, la plus importante
des femmes prsentes, chacun de ses htes avait le droit de venir le
remplacer auprs de sa dame et de se mettre ainsi  la tte du cortge.
Frappant des mains d'abord pour l'arrter un instant, il s'inclinait
devant celle qu'il avait devant lui en la priant de l'agrer, pendant
que celui  qui il l'enlevait rendait la pareille  la paire suivante,
exemple que tous suivaient. Les femmes, tout en changeant par l de
cavalier aussi souvent qu'un nouveau venu rclamait l'honneur de
conduire la premire d'entre elles, restaient cependant dans la mme
succession; tandis que les hommes, se relayant constamment, il arrivait
que celui qui avait commenc la danse se trouvait avant sa fin en tre
le dernier, sinon tout  fait exclu.

Le cavalier qui se plaait  la tte de la colonne s'efforait de
surpasser son prdcesseur en pertise, par des combinaisons inusites,
par les circuits qu'il faisait dcrire, lesquels, borns  une seule
salle, pouvaient encore se faire remarquer en dessinant de gracieuses
arabesques et mme des chiffres! Il dcelait son art et ses droits au
rle qu'il avait pris en les imaginant serrs, compliqus,
inextricables, en les dcrivant nanmoins avec tant de justesse et de
sret que le ruban anim, contourn en tous sens, ne se dchirait
jamais en se croisant; que nulle confusion, nul heurtement n'en
rsultaient. Quant aux femmes et  ceux qui n'avaient qu' continuer
l'impulsion dj donne, il ne leur tait cependant point permis de se
traner indolemment sur le parquet. La dmarche devait tre rhythme,
cadence, ondule; elle devait imprimer au corps entier un balancement
harmonieux. On n'avait garde d'avancer avec hte, de se dplacer
prcipitamment, de paratre m par une ncessit. On glissait comme les
cygnes descendent les fleuves, comme si des vagues inaperues
soulevaient et abaissaient les tailles flexibles!

L'homme offrait  sa dame tantt une main, tantt l'autre, effleurant
parfois  peine le bord de ses doigts, parfois les serrant tous dans sa
paume: il passait  sa gauche ou  sa droite sans la quitter et ces
mouvements, imits par chaque paire, parcouraient comme un frisson toute
l'tendue de la gigantesque couleuvre. Pendant cette courte minute on
entendait les conversations cesser, les talons de bottes se heurter pour
marquer la mesure, la crpitation de la soie s'accentuer, les colliers
rsonner comme des clochettes minuscules lgrement touches. Puis,
toutes les sonorits interrompues reprenaient leur cours; les pas lgers
et les pas lourds recommenaient, les bracelets heurtaient les bagues,
les ventails frlaient les fleurs, les voix, les rires reprenaient et,
la musique engloutissait tous les chuchottements dans ses
retentissements. Quoique proccup, absorb en apparence par ces
multiples manoeuvres qu'il lui fallait inventer ou reproduire fidlement,
le cavalier trouvait encore le temps de se pencher vers sa dame et,
profitant de quelque instant favorable, lui glisser  l'oreille, de doux
propos si elle tait jeune, des confidences, des sollicitations, des
nouvelles intressantes, si elle ne l'tait plus. Aprs quoi, se
relevant firement, il faisait sonner l'or de ses perons, l'acier de
ses armes, caressait sa moustache, et donnait  tous ses gestes une
expression qui obligeait la femme  y rpondre par une contenance
comprhensive et intelligente.

Ainsi, ce n'tait point une promenade banale et dnue de sens qu'on
accomplissait; c'tait un dfil o, si nous osions dire, la socit
entire faisait la roue et se dlectait dans sa propre admiration, en se
voyant si belle, si noble, si fastueuse et si courtoise. C'tait une
constante mise en scne de son lustre, de ses renommes, de ses gloires.
L, les vques, les hauts prlats et gens d'glise[4], les hommes
blanchis dans les camps ou les joutes de l'loquence, les capitaines
qui avaient plus souvent port la cuirasse que les vtements de paix,
les grands dignitaires de l'tat, les vieux snateurs, les palatins
belliqueux, les castellans ambitieux, taient les danseurs attendus,
dsirs, disputs par les plus jeunes, les plus brillantes, les moins
graves, dans ces choix phmres o l'honneur et les honneurs
galisaient les annes et pouvaient donner l'avantage sur l'amour
lui-mme. En nous entendant raconter par ceux qui n'avaient point voulu
quitter le _zupan_ et le _kontusz_ antiques, dont la chevelure tait
rase aux tempes comme celle de leurs anctres, les volutions oublies
et les -propos disparus de cette danse majestueuse, nous avons compris
 quel point cette nation si fire d'elle-mme avait l'instinct inn de
la reprsentation,  quel point elle s'en faisait besoin et combien, par
le gnie de la grce que la nature lui a dparti, elle potisait ce got
ostentatoire en y mlant le reflet des nobles sentiments et le charme
des fines intentions.

[Note 4: Jadis les primats, les vques, les prlats, s'associaient
 la Polonaise et y occupaient le premier rang durant son premier
parcours.

Les convenances ne permettaient pas qu'on leur enlve la dame en les
relayant; on attendait pour cela qu'ayant achev le tour de la salle,
ils la ramnent  sa place avant de s'en sparer. Les dignitaires de
l'glise demeuraient alors simples spectateurs, pendant que la promenade
se continuait sous leurs yeux. Dans les derniers temps, quand les
dlicatesses du savoir-vivre propres  ces moeurs toutes particulires
s'effacrent, sous l'influence des contacts sociaux trop frquents avec
les autres nations, quand une plus grande rserve fut impose au clerg
dans tous les pays, les personnages ecclsiastiques s'abstinrent de
participer  la danse nationale et mme de paratre aux bals qu'elle
commenait.]

Lorsque nous nous sommes trouvs dans la patrie de Chopin, dont le
souvenir nous accompagnait comme un guide qui excite l'intrt, il nous
a t donn de rencontrer de ces individualits traditionnelles et
historiques qui, de jour en jour, deviennent partout plus rares, tant la
civilisation europenne, quand elle ne modifie pas le fond des
caractres nationaux, efface du moins leurs asprits et lime leurs
formes extrieures. Nous avons eu la bonne chance de nous rapprocher de
quelques-uns de ces hommes d'une intelligence suprieure, cultive,
rudite, puissamment exerce par une vie d'action, mais dont l'horizon
ne s'tend pas au-del des bornes de leur pays, de leur socit, de leur
littrature, de leurs traditions. Nous avons pu entrevoir dans nos
entretiens avec eux, (qu'un interprte rendait possible ou facilitait),
dans leur manire de juger le fond et les formes de moeurs nouvelles,
quelques chappes des temps passs et de ce qui constituait leur
grandeur, leur charme et leur faiblesse. Cette inimitable originalit
d'un point de vue compltement exclusif est curieuse  observer. En
diminuant la valeur des opinions sur beaucoup de points, elle dote
l'esprit d'une singulire vigueur, d'un flair acut et sauvage 
l'endroit des intrts qui lui sont chers; d'une nergie que rien ne
peut distraire de son courant, tout, hormis son but, lui restant
tranger. Ceux qui ont conserv cette originalit peuvent seuls
reprsenter, comme un miroir fidle, le tableau exact du pass en lui
maintenant son vrai jour, son coloris, son cadre pittoresque. Seuls ils
refltent, en mme temps que le rituel des coutumes qui se perdent,
l'esprit qui les avait cres.

Chopin tait venu trop tard et avait quitt ses foyers trop tt pour
possder cette exclusivit de point de vue; mais, il en avait connu de
nombreux exemples et,  travers les souvenirs de son enfance, non moins
sans doute qu' travers l'histoire et la posie de sa patrie, il a si
bien trouv par induction le secret de ses anciens prestiges, qu'il a pu
les faire sortir de leur oubli et les douer dans ses chants d'une
ternelle jeunesse. Aussi, comme chaque pote est mieux compris, mieux
apprci par les voyageurs auxquels il est arriv de parcourir les lieux
qui l'ont inspir en y cherchant la trace de leurs visions: comme
Pindare et Ossian sont plus intimement pntrs par ceux qui ont visit
les vestiges du Parthnon clairs des radiances de leur limpide
atmosphre, les sites d'cosse gazs de brouillards, de mme le
sentiment inspirateur de Chopin ne se rvle tout entier que lorsqu'on a
t dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laisse par les sicles couls,
qu'on a suivi ses contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a
rencontr son fantme de gloire, ce revenant inquiet qui hante son
patrimoine! Il apparat pour effrayer ou attrister les coeurs alors qu'on
s'y attend le moins et, en surgissant aux rcits et aux remmorations
des anciens temps, il porte avec lui une pouvante semblable  celle que
rpand parmi les paysans de l'Ukraine la belle vierge blanche comme la
Mort, la _Mara_ ceinte d'une charpe rouge qu'on aperoit, disent-ils,
marquant d'une tche de sang la porte des villages que la destruction va
s'approprier.

Nous aurions certainement hsit  parler de la Polonaise, aprs les
beaux vers que Mickiewicz lui consacra et l'admirable description qu'il
en fit dans le dernier chant du _Pan Tadeusz_, si cet pisode n'tait
renferm dans un ouvrage qu'on n'a point encore traduit et qui n'est
connu que des compatriotes du pote. Il et t tmraire d'aborder,
mme sous une autre forme, un sujet dj esquiss et color par un tel
pinceau, dans cette pope familire, ce roman pique, o les beauts de
l'ordre le plus lev sont encadres dans un paysage comme les peignait
Ruysdal, lorsqu'il faisait luire un rayon de soleil entre deux nues
d'orage, sur un de ces bouleaux fracasss par la foudre dont la plaie
bante semble rougir de sang sa blanche corce. Chopin s'est
certainement inspir bien de fois du _Pan Tadeusz_, dont les scnes
prtent tant  la peinture des motions qu'il reproduisait de
prfrence. Son action se passe au commencement de notre sicle, alors
qu'il se rencontrait encore beaucoup de ceux qui avaient conserv les
sentiments et les manires solennelles des antiques Polonais,  ct
d'autres types plus modernes qui sous l'empire napolonien
reprsentaient des passions pleines d'entrain, mais phmres; nes
entre deux campagnes et oublies durant la troisime,  la franaise.
On rencontrait encore souvent  cette poque le contraste que formaient
ces militaires bronzs au soleil du midi et devenus, eux aussi, quelque
peu fanfarons aprs des victoires fabuleuses, avec ces hommes de
l'ancienne cole, graves et superbes, que la conventionalit qui envahit
et faonne la haute socit de toutes les contres, fait  prsent
rapidement disparatre.

 mesure que ceux qui conservaient encore le cachet national devenaient
plus rares, on gota moins la peinture des moeurs d'autrefois, des
manires de sentir, d'agir, de parler et de vivre de jadis. On aurait
pourtant tort de croire que ce fut de l'indiffrence; cet loignement,
ce dlaissement des souvenirs encore rcents, mais poignants, rappelle
le navrement des mres qui ne peuvent rien contempler de ce qui avait
appartenu  un enfant qui n'est plus, pas mme un vtement, pas mme un
bijou!  l'heure qu'il est, les romans de Czaykowski, ce Walter Scott
podolien que les connaisseurs en littrature mettent presque  l'gal du
fcond crivain cossais, pour la qualit et le caractre national de
son talent, sinon pour la quantit prodigieuse de ses thmes;
l'_Owruczanin_, le _Wernyhora_, les _Powiesci Kozackie_, ne rencontrent
plus gure, assure-t-on, de lectrices mues par leurs vivants rcits, de
jeunes lecteurs enthousiastes de leurs ravissantes hrones, de vieux
chasseurs touchs aux larmes devant des paysages dont la posie si
profondment sentie, si pleine de fracheur et de lueurs matinales, de
ramages et de gazouillements dans les grands bois ombrs, ne perd rien,
au dire de qui s'y entend, devant les plus splendides toiles des
paysagistes les plus renomms, de Hobbma  Dupr, du Berghem _de
velours_  Morgenstern! Mais que le jour de la rsurrection arrive, que
le mort bien aim rejette son linceul, que le triomphe de la vie
apparaisse, et l'on verra aussitt tout le pass, enseveli, non oubli,
resplendir dans les coeurs, dans les imaginations, sous la plume des
potes et des musiciens, comme il resplendit dj sous le pinceau des
peintres.

La musique primitive des Polonaises, dont il ne s'est point conserv
d'chantillon qui remonte au-del d'un sicle, a peu de prix pour l'art.
Celles que ne portent pas de nom d'auteur, mais dont la date est
indique par des noms des hros sous l'invocation desquels un heureux
sort les a placs, sont pour la plupart graves et douces. La
_Polonaise_, dite de _Kosciuszko_, en est le modle le plus rpandu:
elle est tellement lie  la mmoire de son poque, que nous avons vu
des femmes  qui elle en rappelait le souvenir ne pouvoir l'entendre
sans clater en sanglots. La princesse F. L., qui avait t aime de
Kosciuszko, n'tait sensible dans ses derniers jours, alors que l'ge
avait affaibli toutes ses facults, qu' ces accords retrouvs encore
sur le clavier par ses mains tremblantes, car ses yeux n'en apercevaient
plus les touches. Quelques autres de ces musiques contemporaines sont
d'un caractre si afflig, qu'on les prendrait d'abord pour les notes
d'un convoi funbre.

Les _Polonaises_ du Pce Oginski[5], dernier grand-trsorier du
Grand-Duch de Lithuanie, venues ensuite, acquirent bientt une grande
popularit en imprgnant de langueur cette veine lugubre. Se ressentant
encore de cette coloration assombrie, elles la modifient par une
tendresse d'un charme naf et mlancolique. Le rhythme s'affaisse, la
modulation apparat, comme si un cortge, solennel et bruyant jadis,
devenait silencieux et recueilli en passant auprs de tombes dont le
voisinage teint l'orgueil et le rire. L'amour seul survit, errant dans
ces alentours et rptant le refrain que le barde de la _verte rin_
surprit aux brises de son le:

    _Love born of sorrow, like sorrow, is true!_
    L'amour n de la douleur est vrai comme elle.

[Note 5: L'une d'elles, celle en _fa_ majeur, est reste
particulirement clbre. Elle a t publie avec une vignette qui
reprsente l'auteur se brlant la cervelle d'un coup de pistolet,
commentaire romanesque qu'on a longtemps pris  tort pour un fait
vritable.]

Dans ces motifs si connus du Pce Oginski, on croit toujours entendre
quelque distique d'une pense analogue, planer entre deux haleines
amoureuses ou se faire deviner dans des yeux baigns de larmes.

Plus tard, les tombeaux sont dpasss, ils reculent; on ne les aperoit
plus que de loin en loin. La vie, l'animation reprennent leurs cours;
les impressions douloureuses se changent en souvenirs et ne reviennent
qu'en chos. La fantaisie n'voque plus des ombres glissant avec
prcaution comme pour ne pas rveiller les morts de la veille... et dj
dans les _Polonaises_ de Lipinski on sent que le coeur bat joyeusement...
tourdiment... comme il avait battu avant la dfaite! La mlodie se
dessine de plus en plus, rpandant un parfum de jeunesse et d'amour
printanier; elle s'panouit en un chant expressif, parfois rveur. Elle
n'est point destine  mesurer les pas de hauts et graves personnages,
qui ne prennent plus que peu de part aux danses pour lesquelles on
l'crit, elle ne parle qu'aux jeunes coeurs, pour leur souffler de
potiques fictions. Elle s'adresse  des imaginations romanesques,
vives, plus occupes de plaisirs que de splendeurs. Mayseder avana sur
cette pente o ne le retenait aucune attache nationale; il finit par
atteindre  la coquetterie la plus smillante, au plus charmant entrain
de concert. Ses imitateurs nous ont submergs de morceaux de musique
intituls _Polonaises_, qui n'avaient plus aucun caractre justifiant ce
nom.

Un homme de gnie lui rendit subitement son vigoureux clat. Weber fit
de la _Polonaise_ un dithyrambe, o se retrouvrent soudain toutes les
magnificences vanouies avec leur blouissant dploiement. Pour
rverbrer le pass dans une formule dont le sens tait si altr, il
runit les ressources diverses de son art. Ne cherchant point  rappeler
ce que devait tre l'antique musique, il transporta dans la musique
tout ce qu'tait l'antique Pologne. Il accentua le rhythme, se servit de
la mlodie comme d'un rcit, la colora par la modulation avec une
profusion que le sujet ne comportait pas seulement, qu'il appelait
imprieusement. Il fit circuler dans la _Polonaise_ la vie, la chaleur,
la passion sans s'carter de l'allure hautaine, de la dignit
crmonieusement magistrale, de la majest naturelle et apprte  la
fois qui lui sont inhrentes. Les cadences y furent marques par des
accords qu'on dirait le bruit des sabres, remus dans leurs fourreaux.
Le murmure des voix, au lieu de faire entendre de tides pourparlers
d'amour, fit retentir des notes basses, pleines et profondes, comme
celles des poitrines habitues  commander, auxquelles rpond le
hennissement loign et fougueux de ces chevaux du dsert de si noble et
lgante encolure, piaffant avec impatience, regardant de leur oeil doux,
intelligent et plein de feu, portant avec tant de grce les longs
caparaons cousus de turquoises ou de rubis dont les surchargeaient les
grands seigneurs polonais [6]. Weber connaissait-il la Pologne
d'autrefois?... Avait-il voqu un tableau dj contempl pour en
dterminer ainsi le groupement? Questions oiseuses! Le gnie n'a-t-il
pas ses intuitions et la posie manque-t-elle jamais de lui rvler ce
qui appartient  son domaine?...

[Note 6: Au trsor des princes Radziwill, dans l'ordinal de
Nieswirz, on voyait aux temps de sa splendeur douze harnachements
incrustes de pierres fines, chacun d'une autre couleur. On y voyait
aussi les douze aptres, de grandeur naturelle, en argent massif. Ce
luxe n'tonne point lorsqu'on songe que cette famille, descendante du
dernier grand pontife de la Lithuanie, (auquel furent donns en
proprit, quand il embrassa le christianisme, tous les bois et toutes
les terres qui avaient t consacres au culte des dieux paens),
possdait encore 800,000 serfs vers la fin du dernier sicle, quoique
ses richesses fussent dj considrablement diminues. Une pice non
moins curieuse du trsor dont nous parlons et qui subsiste encore, est
un tableau reprsentant Saint Jean-Baptiste entour d'une banderole avec
cet exergue latine: _Au nom du Seigneur, Jean, tu seras vainqueur_. Il a
t trouv par _Jean_ Sobieski lui-mme, aprs la victoire qu'il
remporta sous les murs de Vienne, dans la tente du grand visir
Kara-Mustapha et fut donn aprs sa mort par sa veuve, Marie d'Arquien,
 un prince Radziwill, avec une inscription de sa main qui indique son
origine et le don qu'elle en fait. L'autographe, muni du sceau royal, se
trouve sur le revers mme de la toile. En 1843, celle-ci se trouvait
encore  Werki, prs Wilna, entre les mains du Prince Louis Wittgenstein
qui avait pous la fille du Prince Dominique Radziwill, seule hritire
de ses immenses biens.]

Lorsque l'imagination ardente et nerveuse de Weber s'attaquait  un
sujet, elle en exprimait comme un suc tout ce qu'il contenait de posie.
Elle s'en emparait d'une faon si absolue qu'il tait difficile de
l'aborder aprs, avec l'espoir d'atteindre aux mmes effets.
Pourtant,--quoi d'tonnant?--Chopin le surpassa dans cette inspiration
autant par le nombre et la varit de ses crits en ce genre, que par sa
touche plus mouvante et ses nouveaux procds d'harmonie. Ses
_Polonaises_ en _la_ et en _la-bmol majeur_ se rapprochent surtout de
celle de Weber en _mi majeur_ par la nature de leur lan et de leur
aspect. Dans d'autres, il a quitt cette large manire, il a trait ce
thme diffremment. Dirons-nous plus heureusement toujours? Le jugement
est chose pineuse en pareille matire. Comment restreindre les droits
du pote sur les diverses faces de son sujet? Ne lui serait-il point
permis d'tre sombre et oppress au milieu des allgresses mmes, de
chanter la douleur aprs avoir chant la gloire, de s'apitoyer avec les
vaincus en deuil aprs avoir rpt les accents de la prosprit?

Sans contredit, ce n'est pas une des moindres supriorits de Chopin
d'avoir conscutivement embrass tous les jours sous lesquels pouvait se
prsenter ce thme, d'en avoir fait jaillir tout ce qu'il a
d'tincelant, comme tout ce qu'on peut lui prter de pathtique. Les
phases que ses propres sentiments subissaient ont contribu  lui offrir
cette multiplicit de points de vue. L'on peut suivre leurs
transformations, leur endolorissement frquent, dans la srie de ces
productions spciales, non sans admirer la fcondit de sa verve, mme
alors qu'elle n'est plus porte et soutenue par les cts avantageux de
son inspiration. Il ne s'est pas toujours arrt  l'ensemble des
tableaux que lui prsentaient son imagination et ses souvenirs; plus
d'une fois, en contemplant les groupes de la foule brillante qui
s'coulait devant lui, il s'est pris de quelque figure isole, il a t
arrt par la magie de son regard, il s'est complu  en deviner les
mystrieuses rvlations et n'a plus chant que pour elle seule.

On doit ranger parmi ses plus nergiques conceptions la _Grande
Polonaise_ en _fa-dise mineur_. Il y a intercal une _Mazoure_,
innovation qui eut pu devenir un ingnieux caprice de bal s'il n'avait
comme pouvant la mode frivole, en l'employant avec une si sombre
bizarrerie dans une fantastique vocation. On dirait aux premiers rayons
d'une aube d'hiver, terne et grise, le rcit d'un rve fait aprs une
nuit d'insomnie, rve pome, o les impressions et les objets se
succdent avec d'tranges incohrences et d'tranges transitions, comme
ceux dont Byron dit:

    ....Dreams in their development have breath,
    And tears, and tortures, and the touch of joy;
    They have a weight upon our waking thoughts,
    ..............................
    And look like heralds of Eternity.

    (A Dream.)

Le motif principal est vhment, d'un air sinistre, comme l'heure qui
prcde l'ouragan; l'oreille croit saisir des interjections exaspres,
un dfi jet  tous les lments. Incontinent, le retour prolong d'une
tonique au commencement de chaque mesure fait entendre comme des coups
de canon rpts, comme une bataille vivement engage au loin.  la
suite de cette note se droulent, mesure par mesure, des accords
tranges. Nous ne connaissons rien d'analogue dans les plus grands
auteurs au saisissant effet que produit cet endroit, brusquement
interrompu par une scne champtre, par une _Mazoure_ d'un style
idyllique qu'on dirait rpandre les senteurs de la menthe et de la
marjolaine! Mais, loin d'effacer le souvenir du sentiment profond et
malheureux qui saisit d'abord, elle augmente au contraire par son
ironique et amer contraste les motions pnibles de l'auditeur, au point
qu'il se sent presque soulag lorsque la premire phrase revient et
qu'il retrouve l'imposant et attristant spectacle d'une lutte fatale,
dlivre du moins de l'importune opposition d'un bonheur naf et
inglorieux! Comme un rve, cette improvisation se termine sans autre
conclusion qu'un morne frmissement, qui laisse l'me sous l'empire
d'une dsolation poignante.

Dans la _Polonaise-Fantaisie_, qui appartient dj  la dernire priode
des oeuvres de Chopin,  celles qui sont surplombes d'une anxit
fivreuse, on ne trouve aucune trace de tableaux hardis et lumineux. On
n'entend plus les pas joyeux d'une cavalerie coutumire de la victoire,
les chants que n'touffe aucune prvision de dfaite, les paroles que
relve l'audace qui sied  des vainqueurs. Une tristesse lgiaque y
prdomine, entrecoupe par des mouvements effars, de mlancoliques
sourires, des soubresauts inopins, des repos pleins de tressaillements,
comme les ont ceux qu'une embuscade a surpris, cerns de toutes parts,
qui ne voient poindre aucune esprance sur le vaste horizon, auxquels le
dsespoir est mont au cerveau comme une large gorge de ce vin de
Chypre qui donne une rapidit plus instinctive  tous les gestes, une
pointe plus acre  tous les mots, une tincelle plus brlante 
toutes les motions, faisant arriver l'esprit  un diapason
d'irritabilit voisine du dlire.

Peintures peu favorables  l'art, comme celles de tous les moments
extrmes, de toutes les agonies, des rles et des contractions o les
muscles perdent tout ressort et o les nerfs, en cessant d'tre les
organes de la volont, rduisent l'homme  ne plus devenir que la proie
passive de la douleur! Aspects dplorables, que l'artiste n'a avantage
d'admettre dans son domaine qu'avec une extrme circonspection!




III.


Les _Mazoures_ de Chopin diffrent notablement d'avec ses _Polonaises_
en ce qui concerne l'expression. Le caractre en est tout  fait
dissemblable. C'est un autre milieu, dans lequel les nuances dlicates,
tendres, ples et changeantes, remplacent un coloris riche et vigoureux.
 l'impulsion une et concordante de tout un peuple succdent des
impressions purement individuelles, constamment diffrencies. L'lment
fminin et effmin au lieu d'tre recul dans une pnombre quelque peu
mystrieuse, s'y fait jour en premire ligne. Il acquiert mme sur le
premier plan une importance si grande, que les autres disparaissent pour
lui faire place ou du moins ne lui servent que d'accompagnement.

Les temps ne sont plus o, pour dire qu'une femme tait charmante, on
l'appelait _reconnaissante (wdzieczna)_; o le mot de charme lui-mme
drivait de celui de _gratitude (wdzieki)_. La femme n'apparat plus en
protge, mais en reine; elle ne semble plus tre la meilleure partie de
la vie, elle fait la vie entire. L'homme est bouillant, fier,
prsomptueux, mais livr au vertige du plaisir! Cependant ce plaisir ne
cesse jamais d'tre vein de mlancolie, car son existence n'est plus
appuye sur le sol inbranlable de la scurit, de la force, de la
tranquillit. La patrie n'est plus!... Dornavant toutes les destines
ne sont que les dbris flottants d'un immense naufrage. Les bras de
l'homme ressemblent  un radeau portant sur leur faible charpente, une
famille plore. Ce radeau est lanc en pleine mer, mer houleuse, aux
vagues menaantes prtes  l'engloutir. Pourtant un port est toujours
ouvert, un port est toujours l! Mais, ce port, c'est l'abme de la
honte; ce port, c'est le refuge glacial que prsente l'ignominie! Maint
coeur d'homme, lass et puis, a peut-tre song  y trouver le repos
dsir par son me fatigue. Vainement!  peine son regard s'y est-il
arrt que sa mre, sa femme, sa soeur, sa fille, l'amie de sa jeunesse,
la fiance de son fils, la fille de sa fille, l'aeule aux cheveux
blancs, l'enfant aux cheveux blonds, ont jet des cris d'alarme,
demandant  ne pas approcher du port d'infamie,  tre rejetes en haute
mer, sauf  y prir,  y tre englouties durant une nuit noire, sans une
toile au ciel, sans une plainte sur la terre, entre deux flots sombres
comme l'rbe, rptant au fond d'une me emparadise dans la mort par
la double foi de la religion et de la patrie: _Jeszcze Polska nie
zgineta!..._

En Pologne, la mazoure devient souvent le lieu o le sort de toute une
vie se dcide, o les coeurs se psent, o les ternels dvouements se
promettent, o la patrie recrute ses martyrs et ses hrones. En ces
contres, la mazoure n'est donc pas seulement une danse; elle est une
posie nationale, destine, comme toutes les posies des peuples
vaincus,  transmettre le brlant faisceau des sentiments patriotiques,
sous le voile transparent d'une mlodie populaire. Aussi, n'y a-t-il
rien de surprenant  ce que la plupart d'entr'elles modulent dans leurs
notes et dans les strophes qui y sont attaches, les deux tons dominants
dans le coeur du Polonais moderne: le plaisir de l'amour et la mlancolie
du danger. Beaucoup de ces airs portent le nom d'un guerrier, d'un
hros. _La Polonaise de Kosziuszko_ est moins historiquement clbre que
la _Mazoure de Dombrowski_, devenue chant national  cause de ses
paroles, comme la Mazoure de Chlopicki fut populaire durant trente ans 
cause de son rhythme et de sa date, 1830. Il fallut une nouvelle
avalanche de cadavres et de victimes, une nouvelle inondation de sang,
un nouveau dluge de larmes, une nouvelle perscution diocltienne, un
nouveau repeuplement de la Sibrie, pour touffer jusqu'au dernier cho
de ses accents et jusqu'au dernier reflet de ses souvenirs.

Depuis cette dernire catastrophe, la plus lourde de toutes  ce
qu'assurent les contemporains, sans tre crasante nanmoins  ce
qu'affirment tous les coeurs,  ce que murmurent toutes les voix, la
Pologne est silencieuse, pour mieux dire, muette. Plus de _Polonaises_
nationales, plus de _Mazoures_ populaires. Pour parler d'elles, il faut
remonter au-del de cette poque, alors que musique et paroles
reproduisaient galement cette opposition, d'un hroque et attrayant
effet, entre le plaisir de l'amour et la mlancolie du danger, dont nat
le besoin de _rjouir la misre, (cieszyc bide)_, qui fait rechercher un
tourdissement enchanteur dans les grces de la danse et ses furtives
fictions. Les vers qu'on chante sur ses mlodies, leur donnent en outre
le privilge de se lier plus intimement que d'autres airs de danse  la
vie des souvenirs. Des voix fraches et sonores les ont bien des fois
rptes dans la solitude, aux heures matinales, dans de joyeux loisirs.
Elles ont t fredonnes en voyage, dans les bois, sur une barque,  ces
instants o l'motion surprend inopinment, lorsqu'une rencontre, un
tableau, un mot inespr, viennent illuminer d'un clat imprissable
pour le coeur, des heures destines  scintiller dans la mmoire 
travers les annes les plus loignes et les plus sombres rgions de
l'avenir.

Chopin s'est empar de ces inspirations avec un rare bonheur, pour y
ajouter tout le prix de son travail et de son style. Les taillant en
mille facettes, il a dcouvert tous les feux cachs dans ces diamants;
en runissant jusqu' leur poussire, il les a monts en ruisselants
crins. Dans quel autre cadre d'ailleurs que celui de ces danses, o il
y a place pour tant de choses, pour tant d'allusions, tant d'lans
spontans, de bondissants enthousiasmes, de prires muettes, ses
souvenirs personnels l'auraient-ils mieux aid  crer des pomes, 
fixer des scnes,  dcrire des pisodes,  drouler des tristesses, qui
lui doivent de retentir plus loin que le sol qui leur a donn naissance,
d'appartenir dsormais  ces types idaliss que l'art consacre dans son
royaume de son lustre resplendissant?

Pour comprendre combien ce cadre tait appropri aux teintes de
sentiments que Chopin a su y rendre avec une touche irise, il faut
avoir vu danser la mazoure en Pologne; ce n'est que l qu'on peut saisir
ce que cette danse renferme de fier, de tendre, de provoquant. Tandis
que la valse et le galop isolent les danseurs et n'offrent qu'un tableau
confus aux assistants; tandis que la contredanse est une sorte de passe
d'armes au fleuret o l'on s'attaque et se pare avec une gale
indiffrence, o l'on tale des grces nonchalantes auxquelles ne
rpondent que de nonchalantes recherches; tandis que la vivacit de la
polka devient aisment quivoque; que les menuets, les fandangos, les
tarentelles, sont de petits drames amoureux de divers caractres qui
n'intressent que les excutants, dans lesquels l'homme n'a pour tche
que de faire valoir la femme, le public d'autre rle que de suivre assez
maussadement des coquetteries dont la pantomime oblige n'est point 
son adresse,--dans la mazoure, le rle de l'homme ne le cde ni en
importance, ni en grce  celui de sa danseuse et le public est aussi de
la partie.

Les longs intervalles qui sparent l'apparition successive des paires
tant rservs aux causeries des danseurs, lorsque leur tour de paratre
arrive, la scne ne se passe plus entre eux, mais d'eux au public. C'est
devant lui que l'homme se montre vain de celle dont il a su obtenir la
prfrence; c'est devant lui qu'elle doit lui faire honneur; c'est  lui
donc qu'elle cherche  plaire, puisque les suffrages qu'elle obtient,
rejaillissant sur son danseur, deviennent pour lui la plus flatteuse des
coquetteries. Au dernier instant, elle semble les lui reporter
formellement en s'lanant vers lui et se reposant sur son bras,
mouvement qui plus que tous les autres est susceptible de mille nuances
que savent lui donner la bienveillance et l'adresse fminines, depuis
l'lan passionn jusqu' l'abandon le plus distrait.

Pour commencer, toutes les paires se donnent la main et forment une
grande chane vivante et mouvante. Se rangeant dans un cercle dont la
courte rotation blouit la vue, elles tressent une couronne dont chaque
femme est une fleur, seule de son espce, et dont, semblable  un noir
feuillage, le costume uniforme des hommes relve les couleurs varies.
Toutes les paires, ensuite, s'lancent les unes aprs les autres en
suivant la premire, qui est la paire d'honneur, avec une scintillante
animation et une jalouse rivalit, dfilant devant les spectateurs comme
une revue, dont l'numration ne le cderait gure en intrt  celles
qu'Homre et le Tasse font des armes prtes  se ranger en front de
bataille! Au bout d'une heure ou deux le mme cercle se reforme pour
terminer la danse dans une ronde d'une rapidit tourdissante, durant
laquelle maintes fois, pour peu que l'on se sente _entre soi_, le plus
mu et le plus enthousiaste des jeunes gens entonne le chant de la
mlodie que joue l'orchestre. Danseurs et danseuses s'y joignent
aussitt en choeur, pour en rpter le refrain amoureux et patriotique 
la fois. Les jours o l'amusement et le plaisir rpandent parmi tous une
gaiet exalte, qui ptille comme un feu de sarment dans les
organisations si facilement impressionnables, la promenade gnrale est
encore reprise, son pas acclr ne permet gure de souponner la
moindre lassitude chez les femmes de l-bas, cratures aussi dlicates
et endurantes que si leurs membres possdaient les obissantes et
infatigables souplesses de l'acier.

Il est peu de plus ravissant spectacle que celui d'un bal en Pologne,
quand la mazoure une fois commence, la ronde gnrale et le grand
dfil termins, l'attention de la salle entire, loin d'tre offusque
par une multitude de personnes s'entre-choquant en sens divers comme
dans le reste de l'Europe, ne s'attache que sur un seul couple, d'gale
beaut, se lanant dans l'espace vide. Que de moments divers pendant les
tours de la salle de bal! Avanant d'abord avec une sorte d'hsitation
timide, la femme se balance comme l'oiseau qui va prendre son vol;
glissant longtemps d'un seul pied, elle rase comme une patineuse la
glace du parquet; puis, comme une enfant, elle prend son lan tout d'un
coup, porte sur les ailes d'un pas de basque allong. Alors ses
paupires se lvent et, telle qu'une divinit chasseresse, le front
haut, le sein gonfl, les bonds lastiques, elle fend l'air comme la
barque fend l'onde et semble se jouer de l'espace. Elle reprend ensuite
son gliss coquet, considre les spectateurs, envoie quelques sourires,
quelques paroles aux plus favoriss, tend ses beaux bras au cavalier qui
vient la rejoindre, pour recommencer ses pas nerveux et se transporter
avec une rapidit prestigieuse d'un bout  l'autre de la salle. Elle
glisse, elle court, elle vole; la fatigue colore ses joues, illumine son
regard, incline sa taille, ralentit ses pas, jusqu' ce qu'puise,
haletante, elle s'affaisse mollement et tombe dans les bras de son
danseur qui, la saisissant d'une main vigoureuse, l'enlve un instant en
l'air avant d'achever avec elle le tourbillon envivr.

En revanche, l'homme accept par une femme s'en empare comme d'une
conqute dont il s'enorgueillit, qu'il fait admirer  ses rivaux, avant
de se l'approprier dans cette courte et tourbillonnante treinte 
travers laquelle on aperoit encore l'expression narguante du vainqueur,
la vanit rougissante de celle dont la beaut fait la gloire de son
triomphe. Le cavalier accentue d'abord ses pas comme par un dfi, quitte
un instant sa danseuse comme pour la mieux contempler, tourne sur
lui-mme comme fou de joie et pris de vertige, pour la rejoindre peu
aprs avec un empressement passionn! Les figures les plus multiples
viennent varier et accidenter cette course triomphale, qui nous rend
mainte Atalante plus belle que ne les rvait Ovide. Quelquefois deux
paires partent en mme temps, peu aprs les hommes changent de danseuse;
un troisime survient en frappant des mains et enlve l'une d'elles 
son partner, comme perdment et irrsistiblement pris de sa beaut, de
son charme, de sa grce incomparable. Quand c'est une des reines de la
fte qui est ainsi rclame, les plus brillants jeunes hommes se
succdent longtemps en briguant l'honneur de lui avoir donn la main.

Toutes les femmes en Pologne ont, par un don inn, la science magique de
cette danse; les moins heureusement doues savent y trouver des attraits
improviss. La timidit et la modestie y deviennent des avantages, aussi
bien que la majest de celles qui n'ignorent point qu'elles sont les
plus envies. N'en est-il pas ainsi parce que, d'entre toutes, c'est la
danse la plus chastement amoureuse? Les personnes dansantes ne faisant
pas abstraction du public, mais s'adressant  lui tout au contraire, il
rgne dans son sens mme un mlange de tendresse intime et de vanit
mutuelle aussi plein de dcence que d'entranement.

D'ailleurs, en Pologne toute femme ne peut-elle pas devenir adorable,
sitt qu'on sait l'adorer? Les moins belles ont inspir des passions
inextinguibles, les plus belles ont fascin des existences entires avec
les battements de leurs blonds cils attendris, avec le soupir exhal par
des lvres qui savaient se plier  l'imploration aprs avoir t
scelles par un silence hautain. L, o de pareilles femmes rgnent, que
de fivreuses paroles, que d'esprances indfinies, que de charmantes
ivresses, que d'illusions, que de dsespoirs, n'ont pas d se succder
durant les cadences de ces _Mazoures_, dont plus d'une vibre dans le
souvenir de chacune d'elles comme l'cho de quelque passion vanouie, de
quelque sentimentale dclaration? Quelle est la Polonaise qui dans sa
vie n'ait termin une mazoure, les joues plus brlantes d'motion que de
fatigue?

Que de liens inattendus forms dans ces longs tte--tte au milieu de
la foule, au son d'une musique faisant revivre d'ordinaire quelque nom
guerrier, quelque souvenir historique, attach aux paroles et incarn
pour toujours dans la mlodie? Que de promesses s'y sont changes dont
le dernier mot, prenant le ciel  tmoin, ne fut jamais oubli par le
coeur qui attendit fidlement le ciel pour retrouver l-haut un bonheur
que le sort avait ajourn ici bas! Que d'adieux difficiles s'y sont
changs, entre ceux qui se plaisaient et se fussent si bien convenus si
le mme sang avait coul dans leurs veines, si l'amant ivre d'amour
aujourd'hui ne devait point se transformer en ennemi, que dis-je? en
perscuteur du lendemain! Que de fois ceux qui s'aimaient avec extase
s'y sont donn rendez-vous  si longue chance, que l'automne de la vie
pouvait succder  son printemps, tous deux croyant plutt  leur
fidlit  travers tous les remous de l'existence qu' la possibilit
d'un bonheur priv de la sanction paternelle! Que de tristes affections,
secrtement nourries en ceux que sparaient les infranchissables
distances de la richesse et du rang, n'ont pu se rvler que dans ces
instants uniques o le monde admire la beaut plus que la richesse, la
bonne mine plus que le rang! Que de destines dsunies par la naissance
et les griefs d'une autre gnration, ne se sont jamais rapproches que
dans ces rencontres priodiques, tincelantes de triomphes et de joies
caches, dont le ple et lointain reflet devait clairer  lui seul une
longue srie d'annes tnbreuses; car, le pote l'a dit: _l'absence est
un monde sans soleil!_

Que de courtes amours s'y sont noues et dnoues le mme soir entre
ceux qui, ne s'tant jamais vus et ne devant plus se revoir,
pressentaient ne pouvoir s'oublier! Que d'entretiens entams avec
insouciance durant les longs repos et les figures enchevtres de la
mazoure, prolongs avec ironie, interrompus avec motion, repris avec
ces sous-entendus o excellent la dlicatesse et la finesse slaves, ont
abouti  de profonds attachements! Que de confidences y ont t
parpilles dans les plis drouls de cette franchise qui se jette
d'inconnu  inconnu, lorsqu'on est dlivr de la tyrannie des
mnagements obligs! Mais aussi, que de paroles menteusement riantes,
que de voeux, que de dsirs, que de vagues espoirs y furent ngligemment
livrs au vent, comme le mouchoir de la danseuse jet au souffle du
hasard... et qui n'ont point t relevs par les maladroits!...

Chopin a dgag l'_inconnu_ de posie, qui n'tait qu'indiqu dans les
thmes originaux des _Mazoures_ vraiment nationales. Conservant leur
rhythme, il en a ennobli la mlodie, agrandi les proportions; il y a
intercal des clairs-obscurs harmoniques aussi nouveaux que les sujets
auxquels il les adaptait, pour peindre dans ces productions qu'il aimait
 nous entendre appeller des _tableaux de chevalet_, les innombrables
motions d'ordres si divers qui agitent les coeurs pendant que durent, et
la danse, et ces longs intervalles surtout, o le cavalier a de droit
une place  ct de sa dame dont il ne se spare point.

Coquetteries, vanits, fantaisies, inclinations, lgies, passions et
bauches de sentiments, conqutes dont peuvent dpendre le salut ou la
grce d'un autre, tout s'y rencontre. Mais, qu'il est malais de se
faire une ide complte des infines degrs sur lesquels l'motion
s'arrte ou auxquels atteint sa marche ascendante, parcourue plus ou
moins longtemps avec autant d'abandon que de malice, dans ces pays o la
mazoure se danse avec le mme entranement, le mme abandon, le mme
intrt  la fois amoureux et patriotique, depuis les palais jusqu'aux
chaumires; dans ces pays o les qualits et les dfauts propres  la
nation sont si singulirement rpartis que, se retrouvant dans leur
essence  peu prs les mmes chez tous, leur mlange varie et se
diffrencie dans chacun d'une manire inopine, souvent mconnaissable!
Il en rsulte une excessive diversit dans les caractres
capricieusement amalgams, ce qui ajoute  la curiosit un aiguillon
qu'elle n'a pas ailleurs, fait de chaque rapport nouveau une piquante
investigation et prte de la signification aux moindres incidents.

Ici, rien d'indiffrent, rien d'inaperu et rien de banal. Les
contrastes se multiplient parmi ces natures d'une mobilit constante
dans leurs impressions, d'un esprit fin, perant, toujours en veil;
d'une sensibilit qu'alimentent les malheurs et les souffrances, venant
jeter des jours inattendus sur les coeurs comme des lueurs d'incendie
dans l'obscurit. Ici, les longues et glaciales terreurs des cachots
d'une forteresse, les interrogatoires perfides et sems de piges d'un
juge abhorr quoique vnal, les steppes blancs de la Sibrie, silencieux
et dserts, s'tendent devant les regards pouvants et les coeurs
frmissants, comme les tableaux d'une tapisserie arienne sur les murs
de toute salle de bal; depuis celle dont les parois furent badigeonnes
pour l'occasion d'une teinte bleue claire, dont le modeste plancher fut
cir la veille, dont les belles jeunes filles sont pares de simple
mousseline blanche et rose, jusqu' celle dont les blouissantes
murailles sont d'un stuc sulphuren, les parquets d'acajou et d'bne,
les lustres tincelants de mille bougies!

Ici, un rien peut rapprocher troitement ceux qui la veille taient
trangers, tout comme l'preuve d'une minute ou d'un mot y spare des
coeurs longtemps unis. Les confiances soudaines y sont forces et
d'incurables dfiances entretenues en secret. Selon le mot d'une femme
spirituelle: on y joue souvent la comdie, pour viter la tragdie, on
aime  y faire entendre ce qu'on tient  n'avoir pas prononc. Les
gnralits servent  acrer l'interrogation, en la dissimulant; elles
font couter les plus vasives rponses, comme on couterait le son
rendu par un objet pour en reconnatre le mtal. Tous ces coeurs si srs
d'eux-mmes ne cessent de s'interroger, de se sonder, de se mettre 
l'preuve. Chaque jeune homme veut savoir s'il y a entre lui et celle
qu'il fait dame de ses penses pendant une soire ou deux, communaut
d'amour pour la patrie, communaut d'horreur pour le vainqueur. Chaque
femme, avant d'accorder ses prfrences d'un soir  qui la regarde avec
une ardeur si tendre et une douceur si passione, veut savoir s'il est
homme  braver la confiscation, l'exil forc ou l'exil volontaire, (non
moins amer souvent), la caserne du soldat  perptuit sur les rives de
la Caspienne ou dans les montagnes du Caucase!...

Quand l'homme sait har et que la femme se contente de dnigrer
l'ennemi, il y a de poignantes incertitudes; les mains qui ont chang
l'anneau des fianailles font glisser les bagues sur leurs doigts, en se
demandant si elles y resteront? Quand la femme est de la trempe de la
Psse Eustache Sanguszko, aimant mieux voir son fils aux mines que de
ployer les genoux devant le czar[7], et que l'homme se demande s'il
n'est point permis d'imiter le sort des K., des B., des L., des J.,
etc., qui vcurent  St. Ptersbourg combls d'honneurs, tous en
levant leurs enfants dans l'attente du jour o ils tireront l'pe
contre les matres de la veille, la femme saisit le coeur de l'homme en
ses paroles brlantes, comme une mre saisait la tte de son enfant en
ses paumes fivreuses et la tournant vers le ciel, lui crie: voil o
est ton Dieu!... Elle a des sanglots touffs dans la voix, des larmes
pour lui seul visibles dans les yeux. Elle supplie et elle commande  la
fois, elle met son sourire  prix; et ce prix, c'est l'hrosme! Si elle
dtourne la tte, elle semble jeter l'homme dans le gouffre de
l'opprobre; si elle lui rend l'clat solaire de son beau visage, elle
semble le tirer du nant!

[Note 7:  la suite de la guerre de 1830, le Pce Roman Sanguszko
fut condamn  tre soldat  perptuit en Sibrie. En revoyant le
dcret, l'empereur Nicolas ajouta de sa main: o il sera conduit les
chanes aux pieds.--Sa sant tant gravement atteinte, la famille fit
des dmarches  la cour et reut pour rponse que si sa mre, la Psse
Eustache, venait se jeter aux pieds de l'empereur, elle obtiendrait la
grce de son fils. Longtemps la princesse s'y refusa. L'tat de son fils
empirant toujours, elle partit. Arrive  St. Ptersbourg, les
pourparlers commencrent sur la manire dont s'accomplirait sa
gnuflexion. On proposa d'abord les formes les plus humiliantes que la
princesse rejetait les unes aprs les autres, prte  retourner chez
elle. Enfin, il fut convenu qu'elle demanderait et recevrait une
audience de l'impratrice, que l'empereur viendrait et que l, sans
autres tmoins, la princesse implorerait  genoux la grce de son
enfant. Quand elle fut chez l'impratrice, l'empereur entra... voyant
que la princesse ne bougeait pas, l'impratrice crut qu'elle ne le
reconnaissait point et se leva... La princesse se leva et debout
attendit... l'empereur la regarda, traversa lentement le salon... et
sortit!... L'impratrice hors d'elle saisit les mains de la princesse,
en s'criant: Vous avez perdu une occasion unique!..--La princesse
raconta plus tard que ses genoux taient devenus de marbre et, qu'en
songeant aux milliers de Polonais qui souffraient plus encore que son
fils, elle fut plutt morte que de les plier. Elle n'obtint aucune
grce, mais les sicles entoureront d'une aurole la mmoire sacre de
cette matrone polonaise aux antiques vertus.]

Or,  chaque mazoure qui se danse l-bas, il y a un homme dont le
regard, la parole, l'treinte angoisse, ont riv pour jamais  l'autel
sacr de la patrie le coeur d'une femme, dont il dispose ainsi seulement
et sur lequel il n'a pas d'autre droit. Il y a une femme dont les yeux
moites, la main effile, le souffle parfum murmurant des mots magiques,
ont  jamais enrl un coeur d'homme dans ces milices sacres o les
chanes d'une femme font trouver lgres les chanes de la prison et de
la _kibitka_. Cet homme et cette femme ne reverront peut-tre jamais
leur partner; pourtant, l'un aura dtermin le sort de l'autre en lui
jetant dans l'me ces cris que nul n'entendait, mais qui,  partir de ce
jour, la rongeaient ou la vivifiaient comme des morsures de feu, en lui
rptant: _Patrie, Honneur, Libert!_ Libert, libert surtout! Haine de
l'esclavage et haine du despotisme, haine de la bassesse et haine de la
_vilt_. Mourir, mourir de suite; mourir mille fois, plutt que de ne
pas garder une me libre en une personne libre! Plutt que de dpendre,
comme l'ignoble transfuge, du bon plaisir des czars et des czarines, du
sourire ou de l'insulte, de la caresse impure et dgradante ou de la
colre meurtrire et fantasque de l'autocrate!

Toutefois, mourir c'tait trop! Par consquent ce n'tait pas assez.
Tous ne devaient pas mourir, tous cependant devaient refuser de vivre,
en refusant l'air libre de leurs prrogatives innes, les franchises de
leur antique patriciat dans la grande cit chrtienne; lorsqu'ils
refusaient tout pacte avec le vainqueur qui y avait usurp sa place et
s'y targuait de ses privilges. C'tait l vraiment un destin pire que
la mort! N'importe! Celles qui ne craignaient pas de l'imposer, en
rencontraient toujours qui ne craignaient pas de l'accepter. S'il y en
eut qui ont pactis avec le vainqueur, (plus pour la forme que pour le
fond), combien n'y en eut-il pas qui n'ont jamais voulu pactiser, ni
pour le fond, ni pour la forme! Ils se sont soustraits  tout pacte,
mme  ce pacte tacite qui ouvrait les portes de toutes les ambassades
et de toutes les cours d'Europe,  la seule condition de ne jamais
laisser entendre que l'ours qui a mis des gants blancs chez
l'tranger, se hte de les jeter  la frontire et, loin de ses regards,
redevient la bte inculte, friande il est vrai des saveurs du miel de la
civilisation dont elle importe volontiers chez elle les rayons tout
faits, mais incapable de voir qu'elle crase de sa masse informe les
fleurs dont ce miel est tir, qu'elle fait mourir sous ses grosses
pattes les travailleuses ailes sans lesquelles il n'existe pas.

Pourtant, sans un tel pacte le Polonais, hritier d'une civilisation
huit fois sculaire et ddaignant depuis cent ans de renoncer  ce
qu'elle lui a mis au coeur d'lvation, de noblesse, de hautaine
indpendance, pour accepter la fraternit des puissants serviles; le
Polonais apparat en Europe comme un paria, un jacobin, un tre
dangereux, dont il vaut mieux viter le voisinage fcheux. S'il voyage,
lui, grand-seigneur par excellence, il devient un pouvantail pour ses
pairs; lui, catholique fervent, martyr de sa foi, il devient la terreur
de son pontife, un embarras pour son glise; lui, par essence homme de
salon, causeur spirituel, convive exquis, il semble un homme de rien 
carter poliment! N'est-ce point l un calice d'amertume? N'est-ce point
l un sort plus dur  affronter qu'un combat glorieux, qui ne se
prolonge pas durant toute une existence? Nanmoins, chaque jeune homme
et chaque jeune femme qui durant une mazoure se rencontrent une fois par
hasard, ont  honneur de se prouver l'un  l'autre qu'ils sauront boire
ce calice; qu'ils l'acceptent, mus et joyeux, de la main qui pour lors
le prsente avec un coeur plein d'enthousiasme, des yeux pleins d'amour,
un mot plein de force et de grce, un geste plein d'lgance fire et
ddaigneuse.

Mais, dans les bals on n'est pas toujours _entre soi_. Il faut souvent
danser avec les vainqueurs; il faut souvent leur plaire pour n'en tre
pas incontinent anantis. Il faut aller chez leurs femmes et quelquefois
les inviter; il faut tre prs d'elles, cte  cte avec elles, humilis
par celles qu'on mprise. Quelles sont dures les femmes des vainqueurs
quand elles apparaissent aux ftes des vaincus! Les unes se montrent
confites dans la morgue des dames de cour sur lesquelles resplendit tout
l'clat d'une faveur impriale, insolentes avec prmditation, cruelles
avec inconscience, se croyant adules sans se sentir haes, imaginant
trner et rgner, sans apercevoir qu'elles sont railles et tournes en
drision par ceux qui ont assez de sang au coeur, assez de feu dan le
sang, assez de foi dans l'me, assez d'espoir dans l'avenir, pour
attendre des gnrations avant de livrer leur souvenir excr  la
vindicte publique. Etalant le grand air d'emprunt des personnes qui
savent  un cheveu prs le degr d'lasticit permis au busc de leur
corset, ces hautaines proconsulesses sont rendues plus froidement
impertinentes encore par le dplaisir de se voir entourns d'un essaim
de cratures, plus enchanteresses les unes que les autres, et dont la
taille n'a jamais connu de corset!

D'autres, parvenues enrichies, font papilloter l'clat de leurs diamants
aux yeux de celles  qui leurs maris ont vol leurs revenus. Sottes et
mchantes, ne se doutant quelquefois pas des taches de sang qui
souillent le crpe rouge de leur robe, mais heureuses d'enfoncer une
pingle tombe de leur coiffure dans le coeur d'une mre ou d'une soeur,
qui les maudit chaque fois qu'elles passent en tourbillonnant devant
elle. Ce qui tait odieux, elles le rendent risible, en essayant de
singer les grands airs des grandes dames.  observer la vulgarit des
formes mongoles, la disgrce des traits kalmouks, qui impriment encore
leurs traces sur ces plates figures, on songe involontairement aux longs
sicles durant lesquels les Russes durent lutter avec les hordes
payennes de l'Asie, dont ils portrent souvent le joug en gardant son
empreinte barbare dans leur me, comme dans leur langue! Encore au jour
d'aujourd'hui le trsor de l'tat, comme qui dirait en Europe le
ministre des finances, y est appel _la tente princire_: celle o
jadis se portait le plus beau du butin et du pillage! _Kaziennaia
Palata_.

Quand les femmes des vainqueurs sont en prsence des femmes de vaincus,
elles font toutes pleuvoir le ddain de leurs prunelles arrogantes. Ni
les dames chiffres, celles qui portent un monogramme imprial sur
l'paule, ni les autres qui ne peuvent se targuer d'tre ainsi marques
comme les gnisses d'un troupeau seigneurial, ne comprennent rien 
l'atmosphre o elles sont plonges. Elles ne voient ni les flammes de
l'hrosme, prcurseurs de la conflagration, monter en langues troites
et frmissantes jusqu'aux plafonds dors et l, former une vote de
sombres prophties sur leurs ttes lourdes et vides; ni les fleurs
vnneuses d'une future posie sortir de terre sous leurs pas, accrocher
 leurs falbalas leurs pines immortelles, s'enrouler comme des aspics
autour de leurs corsages, monter jusqu' leur coeur pour y plonger leurs
dards et retomber, surprises et bantes, n'y trouvant aussi que le vide!

Pour elles toutes, le Polonais n'est pas un gentilhomme, tant leurs
races sont diverses et leur langage diffrent. Il est un vaincu,
c'est--dire moins qu'un esclave; il est en dfaveur, c'est--dire
au-dessous de la bte honore d'une attention souveraine. Mais pour les
vainqueurs, les Polonaises sont des femmes. Et quelles femmes! En est-il
dont le coeur n'ait jamais t carbonis par le regard de l'une d'elles,
noir comme la nuit ou bleu comme le ciel d'Italie, pour qui il se serait
damn... oui... cent fois damn... mais non perdu aux yeux du czar!...
Car devant la _faveur_, la bassesse de l'homme et la bassesse de la
femme russes sont aussi quivalentes que la livre de plomb et la livre
de plume, ce qu'un proverbe constate  sa manire en disant: _mouz i
gna, adna satana_ Mari et femme ne font qu'un diable! Seulement, la
livre de plomb ne bouge pas plus qu'un boulet au fond d'un sac de toile
impermable, la livre de plume remue, voltige, se lve, retombe, se
relve et s'aplatit sans cesse, comme un nid de noirs papillons dans un
sac de gaze transparente.

Cependant, dans les poitrines couvertes du plastron de l'uniforme
chamarr d'or, sem de croix et de crachats, emmdaill et enrubann, il
y a, par dessous, on ne sait quelle tincelle d'lment slave qui vit,
s'agite, qui parfois flambe. Il est accessible  la piti, il est sduit
pur les larmes, il est touch par les sourires. Gare pourtant  qui
voudrait s'y fier, car  ct de lui il y a tout un brasier d'lment
mongol et kalmouk qui renifle la rapine. Cette tincelle runie  ce
brasier font, que le vainqueur ne se contente pas de larmes et de
sourires sans argent, ni ne veut non plus de l'argent qu'avec
l'assaisonnement des larmes et des sourires! Qui dira tous les drames
qui dans ces donnes se sont jous entre des tres, dont l'un tend des
filets d'or et de soie, recule d'effroi comme mordu par un scorpion  la
pense de s'tre pris dans ses propres rets; dont l'autre, friand et
glouton  la fois, s'abreuve d'un limpide regard, s'enivre d'un doux
parler, tout en palpant les billets de banque qu'il tient dj sur son
coeur.

Le Russe et la Polonaise sont les seuls points de contact entre deux
peuples plus antipathiques entre eux que le feu et l'eau, l'un tant fou
de la libert qu'il aime plus que la vie, l'autre tant vou au servage
officiel jusqu' lui donner sa vie. Mais, ce seul point de contact est
incandescent, parce que la femme espre toujours inoculer  l'homme le
ferment de la bont, de la piti, de l'honneur; l'homme espre toujours
dnationaliser la femme jusqu' lui faire oublier la piti, la bont,
l'honneur.  ce double jeu chacun s'enflamme et, comme on ne se
rencontre gure ailleurs, c'est durant la mazoure qu'on puise toutes
ses ressources, ses stratagmes, ses assauts, ses embuscades et ses
silencieuses victoires. Le bal et la danse sont le terrain de ces
grandes batailles, dont le succs consiste  se changer en d'heureux
prliminaires de paix entre deux belligrants amis, sur les bases de
quelque haute ranon et de quelque souvenir mu, qui scintille comme une
toile jamais voile dans le coeur de l'homme, laissant parfois aussi une
reconnaissance toujours bienveillante dans celui de la femme.[8]

[Note 8: Un gnral russe tait charg de faire excuter on ne sait
plus quelles mesures vexatoires  l'entour du couvent des dominicaines,
 Kamieniec, en Podolie. La prieure fut oblige de le voir pour tcher
d'obtenir quelqu'adoucissement  ces rigueurs. Appartenant  une des
plus antiques familles de la Lithuanie, elle tait encore d'une grande
beaut et d'une suavit de manires vraiment fascinante. Le gnral la
vit derrire la grille du parloir et causa longtemps avec elle. Le
lendemain il lui fit accorder tout ce qu'elle avait demand, (sans la
prvenir qu'un an aprs son successeur n'en tiendrait aucun compte), et
ordonna  ses soldats de planter un jeune peuplier devant ses fentres;
personne ne devina ce que pouvait signifier cette fantaisie. Bien des
annes aprs, la mre Rose, si bien nomme pour le doux parfum
qu'exhalait son me, le regardait encore avec complaisance; il lui
rappelait que le gnral russe avait trouv moyen de lui rendre un
ternel hommage, en faisant dire  cet arbre qui indiquait sa cellule:
_To polka_.]

L, o les neiges borales d'Irkutsk, les ensevelissements vivants de
Nertschinsk, forment neuf fois sur dix comme l'arrire-fond,
l'arrire-pense d'une conversation engage par une Polonaise qui
effeuille son bouquet entre deux sourires, avec un Russe qui dchire
son gant blanc en suivant des yeux un pur profil, un galbe anglique, on
plaide en apparence pour soi quand un autre est en cause; les flatteries
par contre peuvent devenir des exigences dguises. L, c'est la
dgradation du rang et de la noblesse[9], c'est le knout et la mort, qui
attendent peut-tre celui qu'une soeur, une fiance, une amie, une
compatriote inconnue, une femme doue du gnie de la compassion et de la
ruse, ont le pouvoir de perdre ou de sauver durant les fugitives amours
de deux mazoures. Dans l'une, ces amours s'bauchent; la lutte commence,
le dfi est jet. Durant les longs _a parte_ qu'elle autorise, ciel et
terre sont remus sans que l'interlocuteur sache souvent ce qu'on veut
de lui avant le jour, (dont l'indiscrtion chrement paye de quelque
infrieur a rvl l'approche), o une criture fine, tremblante, humide
de pleurs, vient se rencontrer avec un homme d'affaires porteur d'un
portefeuille tout gonfl. Au second bal, quand la femme et l'homme se
retrouvent dans la mazoure, l'un des deux finit par tre vaincu. Elle
n'a rien obtenu ou elle a tout conquis. Rarement s'est-il vu qu'elle
n'ait _rien_ obtenu, qu'on ait _tout_ refus  un regard,  un sourire,
 une larme,  la honte du mpris.

[Note 9: Le Prince Troubetzkoy, revenu des mines de Sibrie o il
avait pass vingt ans et n'avait rien perdu de sa fire imprudence, fit
mettre sur ses cartes de visite (aussitt confisques): _Pierre
Troubetzkoy, n Prince Troubetzkoy_.]

Mais, si frquents que soient les bals officiels, si souvent mme que
l'on soit oblig d'y engager quelques personnages qui s'imposent ou de
jeunes officiers russes, amis de rgiment des jeunes Polonais forcs de
servir pour n'tre pas privs de leurs privilges nobiliaires, la vraie
posie, le vritable enchantement de la mazoure, n'existe rellement
qu'entre Polonais et Polonaises. Seuls, ils savent ce que veut dire
d'enlever une danseuse  son partner avant mme qu'elle ait achev la
moiti de son premier tour dans la salle, pour aussitt l'engager  une
mazoure de vingt paires, c'est--dire de deux heures! Seuls, ils savent
ce que veut dire de lui voir accepter une place prs de l'orchestre,
dont les rumeurs rduisent toutes les paroles  des murmures de voix
basses,  des souffles brlants plus compris qu'articuls, ou bien
d'entendre qu'elle ordonne de poser sa chaise devant le canap des
matrones qui devinent tous les jeux de physionomie. Seuls, le Polonais
et la Polonaise savent  l'avance que, dans une mazoure, l'un peut
perdre une estime et l'autre conqurir un dvouement! Mais, le Polonais
sait aussi que dans ce tte  tte public, ce n'est pas lui qui domine
la situation. S'il veut plaire, il craint; s'il aime, il tremble. Dans
l'un ou l'autre cas, qu'il espre blouir ou toucher, charmer l'esprit
ou attendrir le coeur, c'est toujours en se lanant dans un ddale de
discours, qui ont exprim avec ardeur ce qu'ils se sont gards de
prononcer; qui ont furtivement interrog sans avoir jamais questionn;
qui ont t atrocement jaloux sans paratre y prtendre; qui ont plaid
le faux pour savoir le vrai ou rvl le vrai pour se garantir du faux,
sans tre sortis des sentiers ratisss et fleuris d'une conversation de
bal. Ils ont tout dit, ils ont parfois mis toute l'me et ses blessures
 nu, sans que la danseuse, si elle est orgueilleuse ou froide, prvenue
ou indiffrente, puisse se vanter de lui avoir arrach un secret ou
inflig un silence!

Puis, une attention si incessamment tendue finissant par harasser des
naturels expansifs, une lgret lassante, surprenante mme avant qu'on
en ait dml l'insouciance dsespre, vient s'allier comme pour les
ironiser aux finesses les plus spirituelles,  l'existence des plus
justes peines,  leur plus profond sentiment. Toutefois, avant de juger
et de condamner cette lgret, il faudrait en connatre toutes les
profondeurs. Elle chappe aux promptes et faciles apprciations en tant
tour  tour relle et apparente, en se rservant d'tranges rpliques
qui la font prendre, aussi souvent  tort qu' raison, pour une espce
de voile bariol, dont il suffirait de dchirer le tissu afin de
dcouvrir plus d'une qualit dormante ou enfouie sous ses plis. Il
advient de cette sorte que l'loquence n'est frquemment qu'un grave
badinage, qui fait tomber des paillettes d'esprit comme une gerbe de
feux d'artifice, sans que la chaleur du discours ait rien de srieux. On
cause avec l'un, on songe  un autre; on n'coute la rplique que pour
rpondre  sa propre pense. On s'chauffe, non pour celui  qui l'on
parle, mais pour celui  qui l'on va parler. D'autres fois, des
plaisanteries chappes comme par mgarde sont tristement srieuses,
quand elles partent d'un esprit qui cache sous ses gaiets d'talage
d'ambitieuses esprances et de lourds mcomptes, dont personne ne peut
le railler ni le plaindre, personne n'ayant connu ses audacieux espoirs
et ses insuccs secrets.

Aussi, que de fois des gaiets intempestives suivent-elles de prs des
recueillements pres et farouches, tandis que des dsesprances pleines
d'abattement se changent soudain en chants de triomphe, fredonns  la
sourdine. La conspiration tant  l'tat de permanence dans tous les
esprits, la trahison apparaissant  l'tat de possibilit dans tous les
moments de dfaillance; la conspiration formant un mystre qui,  peine
souponn, jette l'homme dans le gouffre de la police moscovite et ne le
rejette dans la vie que comme un naufrag nu sur la plage; la trahison
constituant un plus terrible mystre qui,  peine souponn,
mtamorphose l'tre humain en une bte venimeuse dont la seule haleine
est rpute pestifre,--comment chaque homme ne serait-il pas une
nigme indchiffrable  tout autre qu' une femme aux intuitions
divinatrices, qui veut devenir son ange-gardien en le retenant sur la
pente des conspirations ou en le prservant des sduisants appts de la
trahison? Dans ces entretiens paillets d'or et de cuivre, o le vrai
rubis brille  ct du faux diamant, comme une goutte de sang pur mise
en balance avec un argent impur; o les rticences inexplicables peuvent
aussi bien envelopper d'ombre la pudeur d'une vie qui se sacrifie, que
l'impudeur d'une lchet qui se fait rcompenser,--voire mme le double
jeu d'un double sacrifice et d'une double trahison, livrant quelques
complices dans l'espoir de perdre tous leurs bourreaux, en se perdant
soi-mme,--rien ne saurait demeurer absolument superficiel, quoique rien
non plus ne soit exempt d'un vernis artificiel. L donc, o la
conversation est un art exerc au plus haut degr et qui absorbe une
norme partie du temps de tout le monde, il y en a peu qui ne laissent 
chacun le soin de discerner dans les propos joyeux ou chagrins qu'il
entend dbiter, ce qu'en pense vraiment le personnage qui, en moins
d'une minute, passe du rire  la douleur, en rendant la sincrit
galement difficile  reconnatre dans l'un et dans l'autre.

Au milieu de ces fuyantes habitudes d'esprit, les ides, comme les bancs
de sable mouvants de certaines mers, sont rarement retrouves au point
o on les a quittes. Cela seul suffirait  donner un relief particulier
aux causeries les plus insignifiantes, comme nous l'ont appris quelques
hommes de cette nation qui ont fait admirer  la socit parisienne leur
merveilleux talent d'escrime en paradoxe, auquel tout Polonais est plus
ou moins habile selon qu'il a plus ou moins intrt ou amusement  le
cultiver. Mais cette inimitable verve qui le pousse  faire constamment
changer de costume  la vrit et  la fiction,  les promener toujours
dguises l'une pour l'autre, comme des pierres de touche d'autant plus
sres qu'elles sont moins souponnes; cette verve qui aux plus chtives
occasions dpense avec une prodigalit effrne un prodigieux esprit,
comme Gil Blas usait  trouver moyen de vivre un seul jour autant
d'intelligence qu'il en fallait au roi des Espagnes pour gouverner ses
royaumes; cette verve impressionne aussi pniblement que les jeux o
l'adresse inoue des fameux escamoteurs indiens fait voler et tinceler
dans les airs une quantit d'armes aiguises et tranchantes qui,  la
moindre gaucherie, deviendraient des instruments de mort. Elle recle et
porte alternativement l'anxit, l'angoisse, l'effroi lorsqu'au milieu
des dangers imminents de la dlation, de la perscution, de la haine ou
de la rancune individuelle, se surajoutant aux haines nationales et aux
rancunes politiques, des positions toujours compliques peuvent trouver
un pril dans toute imprudence, dans toute inadvertance, toute
inconsquence; ou bien, une aide puissante dans un individu obscur et
oubli.

Un intrt dramatique peut ds lors surgir tout d'un coup dans les plus
indiffrentes entrevues, pour donner instantanment  toute relation les
faces les moins prvues. Il plane par l sur les moindres d'entre-elles
une brumeuse incertitude qui ne permet jamais d'en arrter les contours,
d'en fixer les lignes, d'en reconnatre l'exacte et future porte, les
rendant ainsi toutes complexes, indfinissables, insaisissables,
imprgnes  la fois d'une terreur vague et cache, d'une flatterie
insinuante, inventive  se rajeunir, d'une sympathie qui voudrait
souvent se dgager de ces pressions; triples mobiles qui s'enchevtrent
dans les coeurs en d'inextricables confusions de sentiments patriotiques,
vains et amoureux.

Est-il donc surprenant que des motions sans nombre se concentrent dans
les rapprochements fortuits amens par la mazoure lorsque, entourant les
moindres vellits du coeur de ce prestige que rpandent les grandes
toilettes, les feux de la nuit, les surexcitations d'une athmosphre de
bal, elle fait parler  l'imagination les plus rapides, les plus
futiles, les plus distantes rencontres! Pourrait-il en tre autrement en
prsence des femmes qui donnent  la mazoure ces signifiances, que dans
les autres pays on s'efforcerait en vain de comprendre, mme de deviner?
Car, ne sont-elles pas incomparables, les femmes polonaises? Il en est
parmi elles dont les qualits et les vertus sont si absolues, qu'elles
les rendent apparentes  tous les sicles et  tous les peuples; mais
ces apparitions sont rares, toujours et partout. Pour la plupart, c'est
une originalit pleine de varit qui les distingue. Moiti almes,
moiti Parisiennes, ayant peut-tre conserv de mre en fille le secret
des philtres brlants que gardent les harems, elles sduisent par des
langueurs asiatiques, des flammes de houris dans les yeux, des
indolences de sultanes, des rvlations d'indicibles tendresses
fugitives comme l'clair, des gestes naturels qui caressent sans
enhardir, des mouvements distraits dont la lenteur enivre, des poses
inconscientes et affaisses qui distillent un fluide magntique. Elles
sduisent par cette souplesse des tailles qui ne connaissent pas la gne
et que l'tiquette ne parvient jamais  guinder; par ces inflexions de
voix qui brisent et font venir des larmes d'on ne sait quelle rgion du
coeur; par ces impulsions soudaines qui rappellent la spontanit de la
gazelle. Elles sont superstitieuses, friandes, enfantines, faciles 
amuser, faciles  intresser, comme les belles et ignorantes cratures
qui adorent le prophte arabe; en mme temps intelligentes, instruites,
pressentant avec rapidit tout ce qui ne se laisse pas voir, saisissant
d'un coup d'oeil tout ce qui se laisse deviner, habiles  se servir de ce
qu'elles savent, plus habiles encore  se taire longtemps et mme
toujours, trangement verses dans la divination des caractres qu'un
trait leur dvoile, qu'un mot claire  leurs yeux, qu'une heure met 
leur merci!

Gnreuses, intrpides, enthousiastes, d'une pit exalte, aimant le
danger et aimant l'amour, auquel elles demandent beaucoup et donnent
peu, elles sont surtout prises de renom et de gloire. L'hrosme leur
plat; il n'en est peut-tre pas une qui craigne de payer trop cher une
action clatante. Et cependant, disons-le avec un pieux respect,
beaucoup d'entr'elles, mystrieusement sublimes, dvouent  l'obscurit
leurs plus beaux sacrifices, leurs plus saintes vertus. Mais,
quelqu'exemplaires que soient les mrites de leur vie domestique, jamais
tant que dure leur jeunesse, (et elle est aussi longue que prcoce), ni
les misres de la vie intime, ni les secrtes douleurs qui dchirent ces
mes trop ardentes pour n'tre pas souvent blesses, n'abattent la
merveilleuse lasticit de leurs esprances patriotiques, la juvnile
candeur de leurs enchantements souvent illusionns, la vivacit de leurs
motions qu'elles savent communiquer avec l'infaillibilit de
l'tincelle lectrique.

Discrtes par nature et par position, elles manient avec une incroyable
dextrit la grande arme de la dissimulation; elles sondent l'me
d'autrui et retiennent leurs propres secrets, si bien que nul ne suppose
qu'elles ont des secrets![10] Souvent ce sont les plus nobles qu'elles
taisent, avec cette superbe qui ne daigne mme pas se tmoigner.  qui
les a calomnies, elles rendent un service, qui les a dnigres,
devient leur ami, qui a travers leurs desseins une fois, le rpare sans
s'en douter en les servant cent fois. Le ddain intrieur que leur
inspirent ceux qui ne les devinent pas, leur assure cette supriorit
qui les fait rgner avec tant d'art sur tous les coeurs qu'elles
russissent  flatter sans adulation,  apprivoiser sans concessions, 
s'attacher sans trahison,  dominer sans tyrannie, jusqu'au jour o, se
passionnant  leur tour avec autant de dvouement chaleureux pour un
seul qu'elles ont de subtile fiert avec le reste du monde, elles savent
aussi braver la mort, partager l'exil, la prison, les plus cruelles
peines, toujours fidles, toujours tendres, se sacrifiant toujours avec
une inaltrable srnit.

[Note 10: Il faut observer que malgr la constante rserve et la
profonde dissimulation que leur commande la position de leur pays, 
elles, dpositaires de tant de sentiments, de tant d'incidents, de tant
de faits, de tant de secrets, qui  la moindre indiscrtion menaceraient
quelqu'un de la dportation et des mines de la Sibrie, jamais on ne
rencontre chez les Polonaises cette insincrit de tous les instants, ce
mensonge perptuel qui distingue d'autres femmes slaves. Celles-ci, non
contentes de pratiquer la non-vrit, se sont faites une seconde nature
de la contre-vrit, qu'impose un despotisme dont dpendent toutes les
sources de la vie, tout le brillant de son chaffaudage; despotisme
d'autant plus implacable sous ses formes mielleuses que, se sachant
rduit  rgner par la terreur, il consent  tre tromp en tant adul,
 tre caress sans amour, berc sans tendresse, enivr d'un vin
frelat, sans se soucier si le coeur est panoui quand les lvres rient,
si l'me est heureuse quand la bouche le proclame, si elle ne hait pas
celui auquel les yeux jettent leurs plus sduisantes invites. Pour ces
femmes, le besoin de la _faveur_ commande la duplicit, comme une
condition premire, essentielle, invitable, _sine qua non_, de tout ce
qui fait le bien-tre de la vie, le charme et l'clat d'une destine; le
mensonge leur devient par consquent une ncessit vitale, un besoin
imprieux auquel il faut satisfaire sur l'heure,  tout prix. Dans ces
conditions, il ne saurait jamais se transformer en un art, toute la ruse
du sauvage captif voulant profiter de son matre, non s'en affranchir,
ne pouvant se comparer avec le savoir-faire habile et ingnieux du
diplomate et du vaincu. Aussi, pour s'entretenir la main, ces femmes, 
quelque rang qu'elles appartiennent, femmes de cour ou de quatorzime
_tchin_, ne disent-elles jamais, au grand jamais, un mot de pure et
simple vrit. Demandez-leur s'il est jour  minuit, elles rpondront
_oui_, pour voir si elles ont su faire croire l'incroyable. Le mensonge,
qui rpugne  la nature humaine, tant devenu un ingrdient invitable
de leurs rapports sociaux, a fini par gagner pour elles on ne sait quel
charme malsain, comme celui de l'_assa foetida_ que les hommes au palais
blas du sicle dernier portaient en bonbonnire. Elles ont comme un
got plus sapide sur la langue sitt qu'elles se figurent avoir induit
en erreur quelque naf, avoir persuad quelque bonne me du contraire de
qui a t, de ce qui est, de ce qui sera.--Or, pour autant de Polonaises
qu'on ait pu connatre, jamais on n'a rencontr une vraie menteuse.
Elles savent faire de la dissimulation un art; elles savent mme le
ranger parmi les beaux-arts, car lorsqu'on en a surpris le secret, on ne
sait ce qu'il faut admirer le plus, du sentiment gnreux qui la dicta
ou de la dlicatesse de ses procds. Mais, quelqu'inimaginable finesse
qu'elles mettent  ne pas laisser comprendre qu'elles savent ce qu'elles
prtendent ignorer, qu'elles ont aperu ce qu'elles veulent n'avoir
point vu, on ne peut jamais les accuser d'avoir manqu de franchise,
surtout au dtriment de qui que ce soit. Elles ont toujours dit vrai;
tant pis pour ceux qui ne les devinaient pas. Elles sont bien assez
habiles pour chapper  tout essai scrutateur, sans recourir au masque
qui trahit la vrit et tue l'honneur. Toute l'adresse avec laquelle une
Polonaise drobe ce qu'elle veut cacher du secret d'autrui ou du sien,
l'impntrabilit dont elle recouvre le fond de ses sentiments, le
dernier mot de ceux que lui inspirent les autres, ce qu'elle pense de
tout et de tous, ce qu'elle compte faire et faire faire dans un cas et
un moment donn, ne l'empchent jamais d'tre, non seulement sincre,
mais ouverte, disant  chacun avec grce, abandon et empressement, tout
ce qui l'intresse de savoir quand cela ne fait tort  personne.
L'habitude de vivre au sein du danger, de manier le danger, de se jouer
du danger au milieu duquel elle a grandi depuis qu'elle est au monde,
donne  son imperturbable discrtion comme un instinct de salut pour
tous. Il lui serait impossible de faire du mal par une parole
irrflchie, passionne ou encolre, mme  un ennemi, tant sa pense
est naturellement tourne vers le devoir d'aider et de secourir.
Ensuite, elle est trop pieuse, trop civilise, elle a surtout trop de
tact, pour pousser la dissimulation au-del du ncessaire.--Entre elle
et les autres femmes slaves il y a la diffrence de la vaincue 
l'esclave. La vaincue tant fire se respecte elle-mme sous ses
dguisements; l'esclave n'a plus souvent qu'une me d'esclave. Elle ne
sait plus ni dissimuler sans mentir, ni mpriser celui qui l'obligerait
 mentir; elle le craint! Et ici, la crainte du seigneur est le
commencement de la bassesse.]

Les hommages que les Polonaises ont inspirs ont toujours t d'autant
plus fervents, qu'elles ne visent pas aux hommages; elles les acceptent
comme des pis-aller, des prludes, des passe-temps insignifiants. Ce
qu'elles veulent, c'est l'attachement; ce qu'elles esprent, c'est le
dvouement; ce qu'elles exigent, c'est l'honneur, le regret et l'amour
de la patrie. Toutes, elles ont une potique comprhension d'un idal
qu'elles font miroiter dans leurs entretiens, comme une image qui
passerait incessamment dans une glace et qu'elles donnent pour tche de
saisir. Mprisant le fade et trop facile plaisir de plaire seulement,
elles voudraient avoir celui d'admirer ceux qui les aiment; de voir
devin et ralis par eux un rve d'hrosme et de gloire qui ferait de
chacun de leurs frres, de leurs amoureux, de leurs amis, de leurs fils,
un nouveau hros de sa patrie, un nouveau nom retentissant dans tous les
coeurs qui palpitent aux premiers accents de la _Mazoure_ lie  son
souvenir. Ce romanesque aliment de leurs dsirs prend, dans l'existence
de la plupart d'entr'elles, une place qu'il n'a certes pas chez les
femmes du Levant, ni mme chez celles du Couchant.

Les latitudes gographiques et psychologiques dans lesquelles le sort
les fait vivre, offrent galement ces climats extrmes, o les ts
brlants ont des splendeurs et des orages torrides, o les hivers et
leur frimas ont des froidures polaires, o les coeurs savent aimer et
har avec la mme tnacit, pardonner et oublier avec la mme
gnrosit. Aussi l, quand on est pris, n'est-ce point  l'italienne,
(ce serait trop simple et trop charnel), ni  l'allemande, (ce serait
trop savant et trop froid), encore moins  la franaise, (ce serait trop
vaniteux et trop frivole); on y fait de l'amour une posie, en attendant
qu'on en fasse un culte. Il forme la posie de chaque bal et peut
devenir le culte de la vie entire. La femme aime l'amour pour faire
aimer ce qu'elle aime: avant tout son Dieu et sa patrie, la libert et
la gloire. L'homme aime l'amour parce qu'il aime  tre ainsi aim;  se
sentir surlev, grandi au-dessus de lui-mme, lectris par des paroles
qui brlent comme des tincelles, par des regards qui luisent comme des
toiles, par des sourires qui promettent la batitude d'une larme sur
une tombe!... Ce qui faisait dire  l'empereur Nicolas: Je pourrais en
finir des Polonais, si je venais  bout des Polonaises[11].

[Note 11: Ce mot fut prononc devant une personne de notre
connaissance.]

Malheureusement, l'idal de gloire et de patriotisme des Polonaises,
souvent rveill par les vellits hroques qui les entourent, est plus
souvent encore du par la lgret de caractre des hommes que
l'oppression et l'astuce du conqurant dmoralisent et corrompent
systmatiquement, sauf  craser quiconque leur rsiste. Aussi, les
oscillations de cet lment qui comme le vif-argent ignore la
tranquillit, de ces aspirations qui savent bien ce qu'elles veulent,
mais ne trouvent pas toujours qui leur rponde, tiennent parfois ces
femmes charmantes dans de longues alternatives entre le monde et le
clotre, o il est peu d'entr'elles qui,  quelque instant de sa vie,
n'ait srieusement ou amrement song  se rfugier. Beaucoup, non moins
illustres par leur naissance que par leur renomme dans le monde, y ont
immol leur beaut, leur esprit, leur prestige, leur empire sur les
mes, s'offrant en holocauste vivant sur l'autel de propitiation o fume
jour et nuit le perptuel encens de leurs prires et de leur sacrifice
volontaire! Ces victimes expiatoires esprent forcer la main au Dieu des
armes, _Deus Sabaoth_!... Et cet espoir illumine leur coeur, au point de
leur faire atteindre parfois un ge presque sculaire!

Un proverbe national caractrise mieux en quatre mots cette fusion de la
vie du monde et de la vie de foi que ne le peuvent faire toutes les
descriptions quand, pour peindre une femme parfaite, un parangon de
vertu, il dit: Elle excelle dans la danse et dans la prire! Veut-on
vanter une jeune fille, veut-on louer une jeune femme, on ne saurait
mieux faire que de leur appliquer cette courte phrase: _I do tanca, i do
rozanca!_ On ne peut leur trouver de meilleur loge, parce que le
Polonais n, berc, grandi, vivant entre des femmes dont on ne sait si
elles sont plus belles quand elles sont charmantes ou plus charmantes
quand elles ne sont pas belles; le Polonais ne se rsignerait jamais 
aimer d'amour celle que personne ne lui envierait au bal, pas plus
qu'il ne chrira ternellement celle dont il ne pense pas que, plus
ardente que les sraphins dans les cieux, elle fatigue de ses
implorations et de ses expiations, de ses oraisons et de ces jenes, ce
Dieu qui _chtie ceux qu'il aime_ et qui a dit des nations: _elles sont
gurissables!_

Pour le vrai Polonais, la femme dvote, ignorante et sans grce, dont
chaque parole ne brille pas comme une lueur, dont chaque mouvement
n'exhale pas le charme d'un parfum suave, n'appartient pas  ces tres
qu'enveloppe un fluide ambiant, une vapeur tide,--sous les lambris
dors, sous le chaume fleuri, comme derrire les grilles du choeur.--En
revanche, la femme intresse, calculatrice habile, syrne, dloyale,
sans foi ni bonne foi, est un monstre si odieux qu'il ne devine mme pas
les ignobles cailles qui se cachent au bas de sa ceinture,
artificieusement voiles. Qu'en advient-il? Il tombe dans ses piges et,
quand il y est tomb, il est perdu pour sa gnration, ce qui fait
croire que les Polonais s'en vont et qu'il ne reste plus que des
Polonaises! Quelle erreur! En ft-il ainsi, la Pologne n'aurait point 
pleurer ses fils pour toujours. Comme cette illustre Italienne du
moyen-ge qui dfendait elle-mme son chteau-fort et, voyant six de ses
fils couchs  ses pieds sur ses crnaux, dfiait l'ennemi en lui
montrant son sein d'o elle ferait natre six autres guerriers non moins
valeureux, les mres polonaises ont de quoi remplacer les gnrations
nerves, les gnrations qui ont servi d'anneau dans la chane
gnalogique, sans laisser d'autres traces de leur triste et terne
passage!

D'ailleurs, en ce sicle de calomnies, on calomnie aussi les hommes l,
ou les femmes ont de quoi braver, vaincre et faire taire la calomnie. Si
ces Polonaises qui changent une fleur des champs en un sceptre dont on
bnit la puissance, ont un sens de la foi plus sublime que les hommes,
il n'est pourtant pas plus viril; si elles ont le got de l'hrosme
plus exalt, il n'est pourtant pas plus imprissable; si l'orgueil de la
rsistance est plus indign chez elles, il n'est pourtant pas plus
indomptable! Tout le monde dit du mal des Polonais; cela est si ais! On
exagre leurs dfauts, on a soin de taire leurs qualits, leurs
souffrances surtout. O donc est la nation qu'un sicle de servitude n'a
point dfaite, comme une semaine d'insomnie dfait un soldat? Mais,
quand on aura dit tout le mal imaginable des Polonais, les Polonaises se
demanderont toujours: Qui donc sait aimer comme eux? S'ils sont souvent
des infidles, prompts  adorer toute divinit,  brler leur encens
devant chaque miracle de beaut,  adorer chaque jeune astre
nouvellement mont sur l'horizon, qui donc a un coeur aussi constant, des
attendrissements que vingt ans n'ont pas effacs, des souvenirs dont
l'motion se rpercute jusque sous les cheveux blancs, des services
empresss qui se reprennent aprs un quart de sicle d'interruption
comme on renoue un entretien bris la veille? Dans quelle nation ces
tres, frles et courageux, trouveraient-elles autant de coeurs capables
de les adorer d'une dvotion si vraie, qu'il fait aimer la femme jusqu'
aimer la mort pour elle, sachant que son beau regard ne peut convier
qu' une belle mort?

L-bas, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme ne connaissait
point encore ces mfiances nfastes qui font craindre une femme comme on
redoute un vampire. Il n'avait point encore entendu parler de ces
magiciennes malfaisantes du dix-neuvime sicle, surnommes les
dvoreuses de cervelles! Il ne savait point encore qu'il existerait un
jour des princesses entretenues, des comtesses courtisanes, des
ambassadrices juives, des grandes dames aux gages d'une grande
puissance, des espionnes de haute naissance, des voleuses de bonne
maison drobant le coeur, les secrets, l'honneur, le patrimoine de ceux
dont elles recevaient l'hospitalit! Il ignorait que sous peu on aurait
form  l'intention des grands noms de son pays,  l'intention des fils
de mres incorruptibles, des hritiers d'une longue ligne de nobles
anctres, toute une cole de sductrices dresses au mtier de la
dlation. L'homme ne se doutait pas encore qu'il viendrait un temps o
dans les socits d'Europe, socits chrtiennes cependant, un homme
d'honneur passerait pour dupe de la femme qu'il n'aurait pas dshonore,
pour victime de celle qu'il n'aurait pas souille!...

Alors, alors, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme aimait pour
aimer; prt  jouer sa vie pour une beaut qu'il aurait vue deux fois,
se souvenant que le parfum de la fleur ne laisse  jamais son plus
potique souvenir que lorsqu'elle ne fut jamais cueillie, jamais
fltrie! Il et rougi de penser aux menus plaisirs d'une volupt
corrompue, en cette socit o la galanterie consistait  har le
conqurant,  mpriser ses menaces,  braver son courroux,  railler le
parvenu barbare qui prtend faire oublier  l'Europe somnolente le
mcanisme asiatique de sa savonnette  vilain. Alors, alors, l'homme
aimait quand il se sentait aiguillonn au bien et bni par la pit,
fier des grands sacrifices, entran aux grandes esprances par une de
ces femmes dont le coeur a pour note dominante l'apitoiement. Car, en
toute Polonaise, chaque tendresse jaillit d'une compatissance; elle n'a
rien  dire  celui qu'elle n'a pas  plaindre. De l vient que des
sentiments qui ailleurs ne sont que des vanits ou des sensualits, se
colorent chez elle d'un autre reflet: celui d'une vertu qui, trop sre
d'elle-mme pour faire la grosse voix et se retrancher derrire les
fortifications en carton de la pruderie, ddaigne les scheresses
rigides et reste accessible  tous les enthousiasmes qu'elle inspire,
comme  tous les sentiments qu'elle peut porter devant Dieu et les
hommes.

Ensemble irrsistible, qui enchante et qu'on honore! Balzac a essay de
l'esquisser dans des lignes toutes d'antithses, renfermant le plus
prcieux des encens adress  cette fille d'une terre trangre, ange
par l'amour, dmon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par
l'exprience, homme par le cerveau, femme par le coeur, gante par
l'esprance, mre par la douleur et pote par ses rves[12].

[Note 12: Ddicace de _Modeste Mignon_.]

Berlioz, gnie shakespearien qui toucha  tous les extrmes, dut
naturellement entrevoir  travers les transparences musicales de Chopin
le prestige innommable et ineffable qui se mirait, chatoyait,
serpentait, fascinait dans sa posie, sous ses doigts! Il les nomma les
_divines chatteries_ de ces femmes semi-orientales, que celles
d'occident ne souponnent pas; elles sont trop heureuses pour en deviner
le douloureux secret. _Divines chatteries_ en effet, gnreuses et
avares  la fois, imprimant au coeur pris l'ondoiement indcis et
berant d'une nacelle sans rames et sans agrs. Les hommes en sont
choys par leurs mres, clins par leurs soeurs, enguirlands par leurs
amies, ensorcels par leurs fiances, leurs idoles, leur desses! C'est
encore avec de _divines chatteries_, que des saintes les gagnent au
martyrologe de leur patrie. Aussi, comprend-on qu'aprs cela les
coquetteries des autres femmes semblent grossires ou insipides et que
les Polonais s'crient,  bon droit, avec une gloriole que chaque
Polonaise justifie: _Niema jak Polki_[13].

[Note 13: L'habitude o l'on tait autrefois de boire dans leur
propre soulier la sant des femmes qu'on voulait fter, est une des
traditions les plus originales de la galanterie enthousiaste des
Polonais.]

Le secret de ces _divines chatteries_ fait ces tres insaisissables,
plus chers que la vie, dont les potes comme Chateaubriand se forgent
durant les brlantes insomnies de leur adolescence une _dmonne_ et une
_charmeresse_, quand ils trouvent dans une Polonaise de seize ans une
soudaine ressemblance avec leur impossible vision, d'une ve innocente
et tombe, ignorant tout, sachant tout, vierge et amante  la
fois!!![14]--Mlange de l'odalisque et de la walkyrie, choeur fminin
vari d'ge et de beaut, ancienne sylphide ralise... Flore nouvelle,
dlivre du joug des saisons...[15]--Le pote avoue que, poursuivi dans
ses rves, enivr par le souvenir de cette apparition, il n'osa pourtant
la revoir. Il sentait, vaguement, mais indubitablement, qu'en sa
prsence il cessait d'tre un triste Ren, pour grandir selon ses voeux,
devenir ce qu'elle voulait qu'il ft, tre exhauss et faonn par elle.
Il fut assez fat pour prendre peur de ces vertigineuses hauteurs, parce
que les Chateaubriand font cole en littrature, mais ne font pas une
nation. Le Polonais ne redoute point la _charmeresse_ sa soeur, _Flore
nouvelle dlivre du joug des saisons!_ Il la chrit, il la respecte, il
sait mourir pour elle... et cet amour, pareil  un arme incorruptible,
prserve le sommeil de la nation de devenir mortel. Il lui conserve sa
vie, il empche le vainqueur _d'en venir  bout_ et prpare ainsi la
glorieuse rsurrection de la patrie.

[Note 14: _Mmoires d'outre-tombe_, 1er vol.--_Incantation_.]

[Note 15: _Idem_, 3e vol.--_Atala_.]

Il faut cependant reconnatre qu'entre toutes, une seule nation eut
l'intuition d'un idal de femme  nul autre pareil, dans ces belles
exiles que tout semblait amuser, que rien ne parvenait  consoler.
Cette nation fut la France. Elle seule vit entre-luire un idal inconnu
chez les filles de cette Pologne, morte civilement aux yeux d'une
socit civile, o la sagesse des Nestor politiques croyait assurer
l'quilibre europen, en traitant les peuples comme une expression
gographique! Les autres nations ne se doutrent mme pas qu'il pouvait
y avoir quelque chose  admirer en le vnrant, dans les sductions de
ces sylphides de bal, si rieuses le soir, le lendemain matin prosternes
sanglotantes aux pieds des autels; de ces voyageuses distraites qui
baissaient les stores de leur voiture en passant par la Suisse, afin de
n'en pas voir les sites montagneux, crasants pour leurs poitrines,
amoureuses des horizonts sans bornes de leurs plaines natales!

En Allemagne, on leur reprochait d'tre des mnagres insouciantes,
d'ignorer les grandeurs bourgeoises du _Soll und Haben_! Pour cela, on
leur en voulait  elles, dont tous les dsirs, tous les vouloirs, toutes
les passions se rsument  mpriser _l'avoir_, pour sauver _l'tre_, en
livrant des fortunes millionnaires  la confiscation de vainqueurs
cupides et brutaux!  elles, qui, encore enfants, entendent leur pre
rpter: la richesse a cela de bon que, donnant quelque chose 
sacrifier, elle sert de pidestal  l'exil!...--En Italie, on ne
comprenait rien  ce mlange de culture intellectuelle, de lectures
avides, de science ardente, d'rudition virile, et de mouvements
prime-sautiers, effars, convulsifs parfois, comme ceux de la lionne
pressentant dans chaque feuille qui remue un danger pour ses
petits.--Les Polonaises qui traversaient Dresde et Vienne, Carlsbad et
Ems, pour chercher  Paris une esprance secrte,  Rome une foi
encourageante, ne rencontrant la charit nulle part, n'arrivaient ni 
Londres, ni  Madrid. Elles ne songeaient point  trouver une sympathie
de coeur sur les bords de la Tamise, ni une aide possible parmi les
descendants du Cid! Les Anglais taient trop froids, les Espagnols trop
loin.

Les potes, les littrateurs de la France, furent les seuls 
s'apercevoir que dans le coeur des Polonaises, il existait un monde
diffrent de celui qui vit et se meut dans le coeur des autres femmes.
Ils ne surent pas deviner sa palingnsie; ils ne comprirent pas que si,
dans ce _choeur fminin vari d'ge et de beaut_, on croyait parfois
retrouver les mystrieuses attractions de l'odalisque, c'est qu'elles
taient l comme une parure acquise sur un champ de bataille; si l'on
pensait y entrevoir une silhouette de walkyrie, c'est qu'elle se
dgageait des vapeurs de sang qui depuis un sicle planaient sur la
patrie! Par ainsi, ces potes et ces littrateurs ne saisirent point la
dernire formule de cet idal dans sa parfaite simplicit. Ils ne
se figurrent point une nation de vaincus qui, enchane et foule
aux pieds, proteste contre l'clatante iniquit au nom du sentiment
chrtien. Le sentiment d'une nation, par quoi s'exprime-t-il?--N'est-ce
point par la posie et l'amour?--Et qui en sont les interprtes?--N'est-ce
point les potes et les femmes?--Mais, si les Franais, trop habitus aux
conventionalits artificielles du monde parisien, n'ont pu avoir l'intuition
des sentiments dont Childe Harold entendit les accents dchirants dans les
femmes de Saragosse, dfendant vainement leurs foyers contre l'tranger,
ils subirent tellement la fascination qui s'chappait en ondes diapres de
ce type fminin, qu'ils lui prtrent des puissances presque surnaturelles.

Leur imagination, trop impressionne par les dtails, les grandit
dmesurment, exagrant la porte des contrastes et les facults de la
mtamorphose dans ces Protes aux noirs sourcils et aux dents perles.
Elle en fit ainsi une nigme insoluble, ne sachant point,  force de se
perdre entre les petits faits de l'analyse, reconstruire leur large
synthse. Dans une motion blouie, la posie franaise crut dpeindre
la Polonaise en lui jetant  la face, comme une poigne de pierreries
multicolores, non serties, une poigne d'pithtes sublimes et
incohrentes. Elles sont prcieuses cependant, car leur clat
multicolore, leur incohrence irraisonne, tmoignent loquemment de la
violente commotion produite sur eux par ces femmes, dont les qualits
franaises parlrent  l'esprit franais, mais qu'on ne connat
vraiment que lorsque les hrosmes de leur coeur parlent au coeur.

La Polonaise d'autrefois, tant qu'elle fut la noble compagne de hros
vainqueurs, n'tait point ce qu'est la Polonaise d'aujourd'hui, ange
consolateur de hros vaincus. Le Polonais actuel n'est pas plus
diffrent de ce qu'tait le Polonais antique, que la Polonaise moderne
n'est diffrente de la Polonaise des anciens temps. Jadis, elle tait
avant tout et surtout une patricienne honore; la matrone romaine
devenue chrtienne. Toute Polonaise, qu'elle fut riche ou pauvre,  la
cour ou  la ville, rgnant sur ses palais ou sur ses champs, tait
grande dame. Elle l'tait par suite de la situation que la socit lui
prparait, bien plus encore que par la noblesse de son sang et l'orgueil
de son cusson. Les lois tenaient, il est vrai, sous une tutelle
rigoureuse tout le sexe faible, (qui devient si souvent le sexe fort au
milieu des poignantes pripties de la vie), y compris les hautes et
puissantes chtelaines, que par respect et dfrence on appelait
_bialoglowa_, parce que les femmes maries avaient la tte couverte et
les joues encadres de blanches et vaporeuses dentelles, imitation
civilise, pudique et chrtienne, du voile musulman, injurieux et
barbare. Mais, leur sujtion et leur impuissance lgale, contre-balance
par les moeurs et les sentiments, loin de les diminuer, les levaient, en
prservant la srnit de leur me, qu'elles tenaient en dehors de
l'pre lutte des intrts, et en ne leur permettant jamais d'tre en
faute.

Elles ne pouvaient disposer par elles-mmes d'aucune fortune, d'aucune
volont, mais elles ne pouvaient non plus se tromper, tre entranes et
devenir blmables! C'tait l pour elles tout gain, tout avantage;
avantage inapprciable, dont elles connaissaient bien tous les
chappatoires et les ressources infinies! N'ayant pas le pouvoir du mal,
elles compensaient cette soumission  une vigilance constante, qui
dictait les proportions du cadre o elles taient places, en prenant un
empire presque sans bornes dans la vie prive, o chaque bien tait leur
attribut. Toute la dignit de la vie de famille, toute la douceur de la
vie domestique leur taient confies; elles gouvernaient en souveraines
ce noble et important apanage, d'o elles tendaient leur pieuse et
pacificatrice influence sur les affaires publiques. Car, elles taient
ds leur premire adolescence les compagnes de leur pre, qui les
initiait  ses poursuites et  ses inquitudes, aux difficults et aux
gloires de la _res publica_; elles taient les premires confidentes de
leurs frres, souvent leurs meilleures amies la vie durant. Elles
devenaient pour leur mari et leurs fils des conseillres secrtes,
fidles, perspicaces, dterminantes. L'histoire de la Pologne et le
tableau de ses anciennes moeurs prsentent sans cesse le type de ces
courageuses et intelligentes pouses, dont l'Angleterre nous a offert un
splendide exemple en 1683, lorsque dans un procs o sa tte tait en
jeu, Lord Russell ne voulut d'autre avocat que sa femme.

Sans ce type antique, grave et doux, jamais sec et anguleux; tendrement
pieux, jamais bigot et fatigant; libral et magnifique, jamais
fivreusement vain, la vraie Polonaise moderne n'aurait pas t  mme
de se produire. Elle enta sur l'idal solennel de l'aeule, la grce et
la vivacit franaises, dont sa petite-fille connut toutes les allures
alors que l'irrsistible attrait des moeurs de Versailles, aprs avoir
inond l'Allemagne, arriva jusqu' la Vistule. Date fatale! On peut
l'affirmer: Voltaire et la Rgence sous-minrent la Pologne et furent
les auteurs de sa ruine. En perdant ces mles vertus, dont Montesquieu
dit que seules elles soutiennent les tats libres, et qui effectivement
avaient soutenu la Pologne durant huit sicles!... les Polonais
perdirent leur patrie. Les Polonaises tant plus fermes en la foi, moins
besogneuses d'argent dont elles ne connaissaient pas le prix n'ayant pas
eu l'habitude de le manier, moins accessibles  l'immoralit par une
horreur inne et instinctive de l'impudeur, elles rsistrent mieux  la
contagion mortifre du dix-huitime sicle! Leur religion, ses vertus,
ses enthousiasmes et ses esprances, crrent en elles le ferment sacr
qui fera ressusciter cette patrie si chre!... Les hommes le sentent;
ils le sentent si bien, qu'ils savent adorer ce qu'il y a d'adorable
dans ces mes dont chacune peut s'crier: _Rien ne m'est plus, plus ne
m'est rien_, tant que le ciel, assailli de leurs supplications, ne leur
aura point rendu l'intgrit de leur type primitif en leur rendant la
patrie!

Les potes de la Pologne n'ont certes pas laiss  d'autres l'honneur
d'baucher, (avec des couleurs plus fulgurantes que fondues), l'idal de
leurs compatriotes. Tous l'ont chant, tous l'ont glorifi, tous ont
connu ses secrets, tous ont tressailli avec batitude devant ses joies
et religieusement recueilli ses pleurs! Si dans l'histoire et la
littrature des anciens jours, _Zygmuntowskie czasy_, on retrouve 
chaque instant l'antique matrone de cette noblesse guerrire, comme
l'empreinte d'un beau came dans le sable d'or d'un fleuve dont le temps
roule les flots anecdotiques, la posie moderne dpeint l'idal de la
Polonaise actuelle, plus mouvant que ne le rva jamais pote namour.
Sur le premier plan se dessinent l'pique et royale figure de _Grazyna_,
le sublime profil de la solitaire et secrte fiance de _Wallenrod_; la
Rose des _Dziady_, la Sophie de _Pan Tadeusz_. Autour d'elles, que de
ttes charmantes et touchantes ne voit-on pas se grouper! On les
rencontre  chaque pas, au milieu des sentiers bords de roses que
dessine la posie de ce pays, o le mot de pote n'a point cess de
correspondre  celui de prophte: _wieszcz!_ Dans ces vergers pleins de
cerisiers en fleur; dans ces bois de chnes pleins d'abeilleries
bourdonnantes, dpeints avec tant de fracheur par les romanciers; dans
ces beaux jardins o s'talent les superbes plates-bandes; dans ces
somptueux appartements o fleurissent le grenadier rouge, le cactus
blanc au gland d'or, les grappes roses du Prou et les lianes du Brsil,
on aperoit  tout instant quelque tte  la Palma-Vecchio. Des lueurs
pourpres d'un splendide couchant clairent, l aussi, une lourde
chevelure qui se dtache sur quelque nuage vert d'eau, encadrant de sa
blonde aurole des traits o le pressentiment de tristesses futures se
cache dj sous un sourire encore foltre[16]!

[Note 16: Dans l'impossibilit de citer des pomes trop longs ou des
fragments trop courts, nous ajouterons ici pour les belles compatriotes
de Chopin quelques strophes d'un ton familier, qu'elles disent
intraduisibles, mais peignant d'une touche fine et sentie le caractre
gnral de celles qui habitent ces rgions moyennes, o se concentrent
les rayons pars du type national; si non les plus clatants, du moins
les plus vrais.

      Bo i cz to tam za zywosc
    Mlodych Polek i uroda!
    Tam wstyd szczery, tam poczciwosc,
    Tam po Bogu dusza mloda!

    ........................
    ........................

      Mysl ich cicho w zyciu swieci,
    Pelne zycia, jak nadzieje;
    Lubia piesni, tance, dzieci,
    Wiosne, kwiaty, stare dzieje....
      Gdy wesole, istne trzpiotki,
    I wiewirki i szczebiotki!
    Lecz gdy w smutku mysl zagrzebie,
    Wwczas Polka taka rzewna,
    Iz uwierzysz, ze jj krewna
    Najsmutniejsza z gwiazd na niebie!
    Choc czlek duszy jj nie zbadal,
    W kolo serca tak tam prawo,
    Tak rozkosznie i tak lzawo,
    Jakbys grzechy wyspowiadal.

    A gdy usmiech lze pokryje,
    I dla ciebie serce bije:
    To cie dojmie tak do zywa,
    Iz to cudne, cudne dziwa,
    Ze sie serce nie rozplynie,
    Ze od szczescia czlek nie zginie!
    Zda sie, ze to zyjesz spolem
    Z rajskim dzieckim, czy z aniolem.
    Lecz to szczescie nie tak tanie,
    Przeboleje dusza mloda;
    Jednak lat i lez nie szkoda,
    Boc raz w zyciu to kochanie!
    A jak ci sie ktra poda,
    Z calej duszy i statecznie,
    To juz twoja bedzie wiecznie,
    I w lad pjdzie ci z nia zycie,
    Bo twj duszy nie wyziebi.
    Ona sercem pojmie skrycie,
    Co mysl wieku dzwiga w gtebi;
    Co sie w czasie zrywa, wazy,
    To w rumiencu na jj twarzy,
    Jak w zwierciedle sie odbije,
    Bo w tm lonie przyszlosc zyje!

]

Nous l'avons dit; peut-tre faut-il connatre de prs les compatriotes
de Chopin pour avoir l'intuition des sentiments dont ses _Mazoures_ sont
imprgnes, ainsi que beaucoup d'autres de ses compositions. Presque
toutes sont remplies de cette mme vapeur amoureuse qui plane comme un
fluide ambiant  travers ses _Prludes_, ses _Nocturnes_, ses
_Impromptus_, o se retracent une  une toutes les phases de la passion
dans des mes spiritualistes et pures: leurres charmants d'une
coquetterie inconsciente d'elle-mme, attaches insensibles des
inclinations, capricieux festonnages que dessine la fantaisie;
mortelles dpressions de joies tioles qui naissent mourantes, roses
noires, fleurs de deuil; ou bien, roses d'hiver, blanches comme la neige
qui les environne, attristant par le parfum mme des tremblants ptales
que le moindre souffle fait tomber de leurs frles tiges. tincelles
sans reflet qu'allument les vanits mondaines, semblables  l'clat de
certains bois morts qui ne reluisent que dans l'obscurit; plaisirs sans
pass ni avenir, ravis  des rencontres de hasard, comme la conjonction
fortuite de deux astres lointains; illusions, gots inexplicables
tentant d'aventure, comme ces saveurs aigrelettes des fruits  moiti
mrs, qui plaisent tout en agaant les dents. bauches de sentiment dont
la gamme est interminable et auxquels l'lvation native, la beaut, la
distinction, l'lgance de ceux qui les prouvent, prtent une posie
relle, souvent srieuse, quand l'un de ces accords qu'on croyait
seulement effleurer dans un rapide arpge, devient tout d'un coup un
thme solennel, dont les ardentes et hardies modulations prennent dans
un coeur exalt les allures d'une passion, qui veut l'ternit pour
demeure!

Dans le grand nombre des _Mazoures_ de Chopin, il rgne une extrme
diversit de motifs et d'impressions. Plusieurs sont entremles de la
rsonnance des perons; mais, dans la plupart on distingue avant tout
l'imperceptible frlement du tulle et de la gaze sous le souffle lger
de la danse; le bruit des ventails, le cliquetis de l'or et des
pierreries. Quelques-unes semblent peindre le plaisir courageux, mais
creus d'anxit, d'un bal  la veille d'un assaut; on entend  travers
le rhythme de la danse, les soupirs et les adieux dfaillants dont elle
cache les pleurs. Quelques autres semblent rvler les angoisses, les
peines et les secrets ennuis, apports  des ftes dont le bruit
n'assourdit pas les clameurs du coeur. Ailleurs encore, on saisit comme
des terreurs touffes: craintes, pressentiments d'un amour qui lutte et
qui survit, que la jalousie dvore, qui se sent vaincu, et qui prend en
piti ddaignant de maudire. Ensuite, c'est un tourbillonnement, un
dlire, au milieu duquel passe et repasse une mlodie haletante,
saccade, comme les palpitations d'un coeur qui se pme, et se brise, et
se meurt d'amour. Plus loin reviennent de lointaines fanfares, distants
souvenirs de gloire.--Il en est dont le rhythme est aussi indtermin,
aussi fluide, que le sentiment avec lequel deux jeunes amants
contemplent une toile leve seule au firmament!




IV.


Aprs avoir parl du compositeur et de ses oeuvres, o tant de sentiments
immortels rsonnent, o son gnie, aux prises avec la douleur, lutta,
parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet lment terrible de la
ralit qu'une des missions de l'art est de rconcilier avec le ciel; de
ses oeuvres o se sont panchs, comme des pleurs dans un lacrymatoire,
tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son coeur,
tous les transports de ses aspirations et de ses emportements
inexprims; de ses oeuvres o, dpassant les bornes de nos sensations
trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes  son gr, il
fait incursion dans le monde des Dryades, des Orades, des Nymphes et
des Ocanides,--il nous resterait  parler de l'excution de Chopin, si
nous en avions le triste courage; si nous pouvions exhumer des motions
entrelaces  nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs
linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre.

Nous ne nous en sentons pas l'inutile force, car quel rsultat
pourraient obtenir nos efforts? Russirait-on  faire connatre  ceux
qui ne l'ont pas entendu, le charme d'une ineffable posie? Charme
subtil et pntrant comme un de ces lgers parfums exotiques, celui de
la verveine ou de la calla ethiopica, qui ne s'exhalent que dans les
appartements peu frquents et se dissipent, comme effarouchs, dans les
foules compactes, au milieu desquelles l'air paissi ne garde plus que
les senteurs vivaces des tubreuses en pleines fleurs ou des rsines en
pleines flammes.

Chopin avait dans son imagination et son talent quelque chose qui, par
la puret de sa diction, par ses accointances avec _la Fe aux miettes_
et _le Lutin d'Argail_, par ses rencontres de _Sraphine_ et de
_Diane_, murmurant  son oreille leurs plus confidentielles plaintes,
leurs rves les plus innoms, rappelait le style de Nodier, dont on
rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans
la plupart de ses _Valses, Ballades, Scherzos_, gt embaume la mmoire
de quelque fugitive posie inspire par une de ces fugitives
apparitions. Il l'idalise quelquefois jusqu' en rendre les libres si
tnues et si friables qu'elles ne paraissent plus appartenir  notre
nature, mais se rapprocher du monde ferique et nous dvoiler les
indiscrtes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des
reines Mab, des Obrons puissants et capricieux, de tous les gnies des
airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers
mcomptes et aux plus insupportables ennuis.

Quand ce genre d'inspiration saisissait Chopin, son jeu prenait un
caractre particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu'il
excutait; musique de danse ou musique rveuse, mazoures ou nocturnes,
prludes ou scherzos, valses ou tarentelles, tudes ou ballades. Il leur
imprimait  toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence
indtermine, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n'avaient
presque plus rien de matriel et, comme les impondrables, semblaient
agir sur l'tre sans passer par les sens. Tantt on croyait entendre les
joyeux trpignements de quelque pri amoureusement taquine; tantt,
c'taient des modulations veloutes et chatoyantes comme la robe d'une
salamandre; tantt, on saisissait des accents profondment dcourags,
comme si des mes en peine ne trouvaient pas les charitables prires
ncessaires  leur dlivrance finale. D'autres fois, il s'exhalait de
ses doigts une dsesprance si morne, si inconsolable, qu'on croyait
voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l'abattement suprme
de celui qui, mourant d'amour pour sa patrie, prfrait la mort 
l'exil, ne pouvant supporter de quitter _Venezia la bella_![17]

[Note 17: Le _Nocturne en mi mineur_ (oeuvre 72) nous rend quelque
chose des impressions subtiles, raffines, alambiques, que Chopin
reproduisait avec une sorte de prdilection passionne. Nous ne nous
refusons pas le plaisir de faire connatre  celles qui les
comprendront, les vers que ce morceau inspira  la belle Csse
Cielecka, ne Csse Bninska:

    Kolysze zwolna, jakby fala morza,
    Nty dzwiecznemi, pelnemi uroku.
    Rozjasnia blaskiem jakby zycia zorza,
    Ktra witamy czasem ze lza w oku.
    Dalej uderza nas walki przeczucie;
    Ton coraz glosnij rozlega sie w gre.
    Pelen, ponury, objawia w swj ncie
    Swiatlos ukryta za posepna chmure.
    Strny tak silne, jakby kute w stali,
    Zalosnym jekiem, w duszy naszej dzwonia:
    Mwia o blu, co nam serce pali,
    Lecz co zostawia dusze nieskazona!...
    Pznij, podobny do woni wspomnienia
    Znw zakolysac czasem nas powraca.
    Z urokiem igra; kolyszac cierpienia,
    Swoim promykiem jeszcze nas ozlaca.
    Nareszcie, jako cicha na dnie woda,
    Spokj gleboki z nurt toni sie wznosi,
    Jak serce, ktre o nic juz nie prosi,
    Lecz kwiatw zycia, szkoda... mwi... szkoda!...

]

Chopin se livrait aussi  des fantaisies burlesques; il voquait
volontiers parfois quelque scne  la Jacques Callot, pour faire rire,
grimacer, gambader des figures fantastiques, spirituelles et narquoises,
pleines de saillies musicales, ptillantes d'esprit et de _humour_
anglais, comme un feu de fagots verts. L'_tude V_ nous a conserv une
de ces improvisations piquantes, o les touches noires du clavier sont
exclusivement attaques, comme l'enjouement de Chopin n'attaquait que
les touches suprieures de l'esprit, amoureux d'alticisme qu'il tait,
reculant devant la jovialit vulgaire, le rire grossier, la gaiet
commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont
la vue cause les plus nausabonds loignements  certaines natures
sensitives et douillettes.

Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de
trpidation mue, timide ou haletante, qui vient au coeur quand on se
croit dans le voisinage des tres surnaturels, en prsence de ceux qu'on
ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni
comment enchanter. Il faisait toujours onduler la mlodie, comme un
esquif port sur le sein de la vague puissante; ou bien, il la faisait
mouvoir indcise, comme une apparition arienne, surgie  l'improviste
en ce monde tangible et palpable. Dans ses crits, il indiqua d'abord
cette manire, qui donnait un cachet si particulier  sa virtuosit, par
le mot de _Tempo rubato_: temps drob, entrecoup, mesure souple,
abrupte et languissante  la fois, vacillante comme la flamme sous le
souffle qui l'agite, comme les pis d'un champ onduls, par les molles
pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclins de ci et
de l par les versatilits d'une brise piquante.

Mais, le mot qui n'apprenait rien  qui savait, ne disant rien  qui ne
savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard
d'ajouter cette explication  sa musique, persuad que si on en avait
l'intelligence, il tait impossible de ne pas deviner cette rgle
d'irrgularit. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles tre joues
avec cette sorte de balancement accentu et prosodi, cette _morbidezza_
dont il tait difficile de saisir le secret quand on ne l'avait pas
souvent entendu lui-mme. Il semblait dsireux d'enseigner cette
manire  ses nombreux lves, surtout  ses compatriotes auxquels il
voulait, plus qu' d'autres, communiquer le souffle de son inspiration.
Ceux-ci, ou plutt celles-l, la saisissaient avec cette aptitude
qu'elles ont pour toutes les choses de sentiment et de posie. Une
comprhension inne de sa pense leur permettait de suivre toutes les
fluctuations de son vague azur.

Chopin savait, il le savait mme trop, qu'il n'agissait pas sur la
multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils  une mer de
plomb, leurs flots, mallables  tous les feux, n'en sont pas moins
lourds  remuer. Ils ncessitent le bras puissant de l'ouvrier athlte
pour tre verss dans un moule, o le mtal en fusion devient tout d'un
coup une ide et un sentiment sous la forme qu'on lui impose. Chopin
avait conscience de n'tre parfaitement got que dans ces runions,
malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits taient
prpars  le suivre partout o il lui plaisait de les conduire;  se
transporter avec lui dans ces sphres o les anciens ne faisaient entrer
que par la porte d'ivoire des songes heureux, entoure de pilastres
diamants aux mille feux iriss. Il prenait plaisir  surmonter cette
porte, dont les gnies gardent les secrtes serrures, d'une coupole dans
laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces
transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers
kaldoscopiques sont cachs dans une brunie olivtre qui les efface et
les dvoile tour  tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer
dans un monde o tout est miracle charmant, surprise folle, songe
ralis! Mais, il fallait tre des initis pour savoir comment on en
franchit le seuil!

Chopin se rfugiait et se complaisait volontiers en ces rgions
imagines, o il n'emmenait que de rares amis. Il professait de les
estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs
de bataille de l'art musical, o l'on tombe quelquefois aux mains d'un
vainqueur improvis, conqurant stupide et fanfaron, qui n'a qu'un jour,
mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lis et
d'asphodles, pour intercepter l'entre du bois sacr d'Apollon! Pendant
ce jour, le soldat heureux se sent bien l'gal des rois; mais
seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour
l'imagination qui hante les divinits des airs et les esprits peuplant
les cimes.

Sur ce terrain, d'ailleurs, l'on est  la merci des caprices d'une mode
de boutiques, de rclames, d'annonces, de camaraderies, mode quivoque
et de naissance douteuse. Or, si la mode bien ne, la mode personne de
qualit, est toujours une sotte desse, que doit-ce tre d'une mode sans
parents avouables! Les natures d'artiste finement trempes,
prouveraient srement une rpugnance bien naturelle  se mesurer corps
 corps avec un de ces Hercule de foire, dguis en prince de l'art, qui
guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant prt 
assaillir de ses coups de bton le chevalier arm de la veille, en qute
de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-tre d'avoir 
lutter contre un si pitre adversaire, que de se voir rduites 
recevoir des coups d'pingle qui simulent des coups de poignard, d'une
mode vnale, d'une mode commerante, d'une mode industrielle, insolente
courtisane qui prtend en remontrer  l'Olympe des grands salons du
beau-monde! Elle voudrait mme, l'insense, s'abreuver  la coupe de
Hb qui, rougissant  son approche, implore pour la foudroyer, tantt
l'aide de Vnus, tantt celle de Minerve! Vainement! Ni la beaut
suprme ne parvient  clipser son fard de marchande d'orvitan, ni la
sagesse arme de toutes pices ne peut lui arracher sa marotte dont elle
se fait un sceptre de paille goudronne! En cette dtresse, il ne reste
 la desse de l'immortalit d'autre ressource que de se dtourner
indigne de cette intruse de bas-tage. C'est ce qui ne manque pas
d'arriver! L'on voit alors les cosmtiques s'cailler sur ses joues
bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille dente
chasse, avant d'avoir eu le temps d'tre dlaisse.

Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique,
parfois plaisant jusqu' la bouffonnerie, des msaventures de quelque
protg de cette mode interlope, quoique de son temps l'effronterie des
entrepreneurs de rputations artistiques, des cornacs de btes plus ou
moins curieuses, plus ou moins artificielles, produit _unique_ de la
carpe et du lapin, tait loin d'avoir atteint les impudentes audaces et
les proportions millionnaires qu'elles ont prises depuis. Toutefois,
quoique dans l'enfance de l'art, la spculation pouvait dj faire assez
d'excursions sur le terrain rserv aux Muses pour que celui qui les
hantait exclusivement, qui aprs sa patrie perdue n'aimait qu'elles, qui
ne se consolait de sa patrie perdue qu'avec elles, ft comme pouvant
devant cette grande diablesse! Sous l'impression terrifie du dgot
qu'elle lui inspirait, le musicien-pote disait un jour  un artiste de
ses amis, qu'on a beaucoup entendu depuis: Je ne suis point propre 
donner des concerts; la foule m'intimide, je me sens asphyxi par ses
haleines prcipites, paralys par ses regards curieux, muet devant ses
visages trangers; mais toi, tu y es destin, car quand tu ne gagnes pas
ton public, tu as de quoi l'assommer.

Cependant, mettant  part la concurrence des artistes qui n'en sont pas,
des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou
de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal  l'aise devant
un grand public, ce public d'inconnus, dont on ne sait jamais dix
minutes  l'avance s'il faut le gagner ou l'assommer: l'entraner par
l'irrsistible aimant de l'art vers les hauteurs dont l'air rarfi
dilate les poumons sains et purs, ou bien, stupfier par ses rvlations
gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des
vtilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la
constitution physique de Chopin, qu'ils ne provoquaient son irritabilit
de pote. Sa volontaire abngation des bruyants succs cachait,  qui
savait le discerner, un froissement intrieur. Ayant un sentiment trs
distinct de sa supriorit native, (comme tous ceux qui ont su la
cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste
polonais n'en recevait pas du dehors assez d'chos intelligents, pour
gagner la tranquille certitude d'tre rellement apprci  toute sa
valeur. Il avait vu d'assez prs l'acclamation populaire pour connatre
cette bte, parfois intuitive, parfois ingnuement et noblement
passionne, plus souvent fantasque, capricieuse, rtive, draisonnable,
ayant encore en elle du sauvage: sottement engoue, sottement encolre,
car elle s'engoue des verroteries qu'on lui jette et laisse passer
inaperus les plus nobles joyaux; elle se fche pour des bagatelles et
se laisse enjler par les plus fades flagorneries. Mais, chose trange,
Chopin qui la savait par coeur, en avait horreur et s'en faisait besoin.
Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses naves motions
d'enfant, qui pleure, qui souffre, qui s'exalte de toute son me, au
rcit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les
extases!

Plus ce dlicat, cet picurien du spiritualisme, perdait l'habitude de
dompter et de braver le grand public, plus il lui en imposait. Pour
rien au monde il n'et voulu qu'une mauvaise toile lui donne le
dessous en sa prsence, dans un de ces combats singuliers o l'artiste,
comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son dfi et son
gant  quiconque lui conteste la beaut et la primaut de sa dame;
c'est--dire, de son art! Il se disait probablement, certes avec raison,
que lui, vainqueur au dehors, n'aurait pu tre ni plus aim, ni plus
got, qu'il ne l'tait dj par le groupe spcial qui composait son
petit public. Il se demandait peut-tre, non  tort, hlas! tant sont
incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines
affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aim, moins
apprci, par ses plus fervents admirateurs? La Fontaine l'a bien dit:
les dlicats sont malheureux!

Ayant ainsi conscience des exigences qu'entranait la nature de son
talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques
concerts de dbut, en 1831, dans lesquels il se fit entendre  Vienne et
 Munich, il n'en donna plus que peu  Paris et  Londres et ne put
gure voyager  cause de sa sant. Elle lui fit subir des crises
quelquefois fort dangereuses, restant toujours dbile, exigeant toujours
de grandes prcautions; nanmoins, elle lui laissait de belles saisons
de rpit, de belles annes d'un quilibre qui lui donnait une force
relative. Elle ne lui et point permis de se faire connatre dans toutes
les cours et toutes les capitales d'Europe, de Lisbonne 
Saint-Ptersbourg, en s'arrtant aux villes d'universit et aux cits
manufacturires, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique,
aperu un jour sur les affiches des murs de Teschen par l'Impratrice de
Russie, la fit sourire en s'criant: Comment! Une si grande rputation
dans un si petit endroit! Nanmoins, la sant de Chopin ne l'et point
empch de se faire plus souvent entendre l, o il se trouvait; sa
constitution dlicate tait donc moins une raison, qu'un prtexte
d'abstention, pour viter d'tre mis et remis en question.

Pourquoi ne pas l'avouer? Si Chopin souffrait de ne point prendre part 
ces jotes publiques et solennelles, o l'acclamation populaire salue le
triomphateur; s'il se sentait dprim en s'en voyant exclu, c'est qu'il
ne comptait pas assez sur ce qu'il avait, pour se passer gaiement de ce
qu'il n'avait pas. Quoiqu'effarouch par le grand public, il voyait
bien que celui-ci, en prenant au srieux son propre verdict, forait
aussi les autres  le prendre pour tel: tandis que le petit public, le
monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconnatre
d'autorit  lui-mme: qui aujourd'hui encense, demain renie ses dieux.
Il a peur des excentricits du gnie, il recule devant les hardiesses
d'une grande supriorit, d'une grande individualit, d'une grande me,
d'un grand esprit, ne se sentant pas assez sr de lui-mme pour
reconnatre celles qui sont justifies par les exigences intrieures
d'une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans hsitation
celles qui ne correspondent qu' de petites passions, n'ayant rien
d'exceptionnel:  des poses d'un but fort ordinaire, se formulant en
un dsir d'blouir un peu, pour gagner beaucoup d'argent dans un mtier
lucratif, au bout duquel on aperoit une bonne retraite de rentier
bourgeoisement cas.

Le monde des salons ne distingue pas ces personnalits si diffrentes
qu'on pourrait les appeler les antipodes l'une de l'autre, parce qu'il
n'a point encore pris  coeur de penser par lui-mme, en dehors de la
tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le
directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc
pas distinguer les grands mouvements, les aspirations tumultueuses des
sentiments jetant Ossa sur Plion pour escalader les astres, d'avec les
mouvements emphatiques de sentiments d'un amour-propre mesquin, d'une
goste suffisance, joints  une vile courtisanerie des passions du
jour, des vices lgants, de l'immoralit  la mode, de la
dmoralisation rgnante! Il ne distingue pas davantage la simplesse des
grandes penses, se traduisant sans aucun effet cherch, d'avec les
conventionalits surannes d'un style qui a fait son temps et dont les
vieilles douairires deviennent les gardiennes attitres, faute de
savoir suivre d'un oeil intelligent les incessantes transformations de
l'art.

Pour s'pargner le soin d'apprcier, en connaissance de cause,
l'intgrit des sentiments du pote-artiste dont l'toile semble monter
sur le firmament de l'art; pour s'viter la peine de prendre l'art au
srieux, afin d'tre  mme de prjuger avec quelque divination des
promesses que les jeunes hommes apportent et des qualits qui leur
permettront de les raliser, le monde des salons ne soutient avec
constance, pour mieux dire, il ne protge avec obstination, que les
mdiocrits adulatrices, dont il n'a  redouter aucune nouveaut
embarrassante, (_keine Genialitt_); qui se laissent traiter de haut en
bas et que l'on maltraite  son aise, n'ayant jamais  en craindre ni un
dfaut gnant, ni un lustre ineffaable!

Ce petit public tant vant peut bien mettre au jour une _vogue_; mais
cette _vogue_, d'un prestige enivrant si l'on veut, n'a pas plus de
ralit qu'une heure d'ivresse charmante, produite par le vin mousseux
qu'on extrait, dans le pays de Cachemire, des ptales de roses et
d'oeillets lgrement ferments. Cette _vogue_ est une chose phmre,
chtive, sans consistance, sans vie relle, toujours prte  s'vaporer,
parce qu'elle ignore sa raison d'tre et souvent n'en a aucune  donner.
Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment
il s'est senti saisi, frmissant, lectris, empoign dit le plbien
ravi, renferme du moins ces gens du mtier qui savent ce qu'ils disent
et pourquoi ils le disent,--tant que la tarantule de l'envie ne les a
point piqus et ne leur fait point cracher  chaque discours, comme  la
fe malfaisante des contes de Perrault, les vipres et les crapauds du
mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la
vrit, comme le commanderaient les errements de bonne dame Justice!

Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret dplaisir,
jusqu' quel point les salons d'lite remplaaient par leurs
applaudissements discrets les foules et les masses qu'il abandonnait,
faisant par l acte d'abdication involontaire? Quiconque savait lire sur
sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s'tait aperu,
qu'entre ces beaux messieurs si bien friss et pommads, entre ces
belles dames si dcolletes et si parfumes, tous ne le comprenaient
pas. Aprs quoi, il tait bien moins sr encore si ce peu qui le
comprenait, le comprenait bien? Il en rsultait un mcontentement, assez
indfini peut-tre pour lui-mme, du moins quant  sa vritable source,
mais qui le minait sourdement. On le voyait choqu presque par des
loges qui sonnaient creux ou sonnaient faux  son oreille. Tous ceux
auxquels il avait droit de prtendre ne lui parvenant pas en larges
bouffes, il tait port  trouver fcheuses les louanges isoles quand
elles portaient  ct, ne visant presque jamais juste, ne touchant le
point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l'artiste
savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le
mouvement rhythm des ventails coquets battant des ailes!

 travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi
qu'une poussire dore, mais importune, des compliments qui lui
semblaient monts sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets
qui encombraient les jolies mains et les empchaient de se tendre vers
lui, on pouvait, avec un peu de pntration, dcouvrir qu'il se jugeait
non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il prfrait alors n'tre
pas troubl dans la placide solitude de ses contemplations intrieures,
de ses fantaisies, de ses rves, de ses vocations de pote et
d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingnieux
moqueur lui-mme, pour prter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point
en gnie mconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon got et
de bonne grce, il dissimula si compltement la blessure de son lgitime
orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas
sans raison qu'on attribuerait la raret graduellement croissante des
occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du
piano, plus encore au dsir qu'il prouvait de fuir les hommages qui ne
lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait d, qu'
l'augmentation de sa faiblesse, mise  de tout aussi rudes preuves par
les longues heures qu'il passait  jouer chez lui, aussi bien que par
les leons qu'il n'a jamais cess de donner.

Il est  regretter que les indubitables avantages qui devraient rsulter
pour l'artiste  ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent
ainsi diminus par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et
par l'absence complte d'une vritable entente de ce qui dtermine le
Beau en soi, comme des moyens qui le rvlent et qui constituent l'Art.
Les apprciations de salon ne sont que _d'ternels -peu-prs_, comme
les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces
feuilletons saupoudrs et paillets de fins aperus qui, chaque lundi,
charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions
superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances pralables,
aucune porte et aucun avenir dans un intrt sincre et soutenu;
impressions si passagres, qu'on peut les appeler plutt physiques que
morales.--Trop proccup des petits intrts du jour, des incidents de
la politique, des succs de jolies femmes, des bons-mots de ministres 
pied ou de dsoeuvrs mcontents, du mariage ou des relevailles de
quelque lgante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu
difiantes, de mdisances qu'on traite de calomnies ou de calomnies
qu'on traite de mdisances, le grand monde ne veut en fait de posie, ne
supporte en fait d'art, que des motions qui s'inhalent en quelques
minutes, s'puisent en une soire, s'oublient le lendemain!

Le grand monde finit ainsi par n'avoir pour constants commensaux que des
artistes vains et obsquieux, faute de savoir tre fiers et patients.
Puis, en s'affadissant le got avec eux, il perd la virginit,
l'originalit, la spontanit primitive de ses sensations; ensuite de
quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre,
un pote de grande ligne, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne
manire. Par l, si haut qu'il soit, la grande posie, le grand art
surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans
les appartements tendus de damas rouge; il s'vanouit dans les salons
jaune paille ou bleu nacr. Tout vritable artiste l'a senti, quoique
tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renomme,
plus familiaris que d'autres avec les variations du thermomtre
intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces
tempratures toujours fraches, parfois glaciales et glaantes, rpta
souvent:  la cour, il faut tre court! Et il ajoutait entre amis: Il
ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce
que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout
des pieds et fasse penser  une valse passe ou future!

D'ailleurs, le _glac_ conventionnel du grand monde qui recouvre la
grce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts;
l'affectation, l'affterie, les minauderies des femmes; l'empressement
hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait trangler
celui dont la prsence dtourne d'eux le regard de quelque belle,
l'attention de quelque oracle de salon, sont des lments trop peu
intelligents, trop peu sincres, trop factices en dfinitive, pour que
le pote s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient
srieux et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires,
daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lvres fanes et
sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette
condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent 
contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le
moins en lui-mme.

Il y trouve plutt occasion de se convaincre que l, personne n'est
admis  l'auguste frquentation des Muses. Les femmes qui se pment
parce que leurs nerfs sont excits, sans rien saisir de l'idal que
l'artiste chante, de l'ide qu'il a voulu exprimer sous les formes du
beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce
que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni
les autres, prpars et disposs  voir en lui autre chose qu'un
acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des
filles de Mnmosyne, des rvlations d'Apollon Musagte, ces hommes et
ces femmes habitus ds leur enfance  ne goter que des plaisirs
intellectuels qui frisent la platitude, cache sous les formes mignardes
d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils
sont s'affolent du bric--brac devenu le cauchemar des salons o l'on se
pique d'avoir le got, ne possdant pas le sentiment des arts; on s'y
prend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer le dieu de la
porcelaine et de la verrerie; on s'y arrache le fade dessinateur des
vues de chteau, de vignettes manires et de madonnes guindes! En
fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des
penses fugitives faciles  peler!

Une fois arrach  son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la
retrouver que dans l'intrt de son auditoire, plus qu'attentif, vivant
et anim, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus
noble, pour ce qu'il pressent de plus lev, pour ce qu'il veut de plus
dvou, pour ce qu'il rve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus
divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignor de nos salons actuels, o
la Muse ne descend gure que par mgarde, pour aussitt s'envoler vers
d'autres rgions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration,
l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les
sourires smillants qui ne demandent qu' tre dsennuys, dans les
froids regards d'un aropage de vieux diplomates blass, sans foi et
sans entrailles, qu'on dirait rassembls pour juges des mrites d'un
trait de commerce ou des expriences qui donnent droit  un brevet
d'invention. Pour que l'artiste soit vritablement  sa propre hauteur,
pour qu'il s'lve au-dessus de lui-mme, pour qu'il transporte son
auditoire en tant hors de lui, enlev et illumin par le feu divin,
_l'estro poetico_, il lui faut sentir qu'il branle, qu'il meut ceux
qui l'coutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des mmes
instincts, qu'il les entrane enfin  sa suite dans sa migration vers
l'infini, comme le chef des troupes ailes, lorsqu'il donne le signal
du dpart, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.

En thse gnrale, l'artiste aurait tout  gagner de ne frquenter
qu'une socit de patriciens clairs, car ce n'est pas sans un
certain fond de raison que le Cte Joseph de Maistre, voulant une fois
improviser une dfinition du Beau, s'cria: le Beau, c'est ce qu'il
plat au patricien clair!--Sans doute, le patricien devant tre par
sa position sociale au-dessus de toutes les considrations intresses
et des prdilections communes qui en dcoulent, appeles bourgeoises,
parce que la bourgeosie tient en ses mains les intrts matriels d'une
nation; le patricien est prcisment dsign, non seulement pour
comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager,
l'expression et l'lan de tous les sentiments rares, hroques,
dlicats, dsintresss, vous aux grandes choses et aux grandes ides,
que l'art a pour mission de faire briller de tout leur clat dans les
crations bnies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut
rvler, dpeindre et dcrire, avec une intensit surhumaine; que seul
il peut glorifier, auquel seul il peut dpartir l'apothose d'une
immortalit terrestre! Telle serait la thse.--Mais, si nous envisageons
l'antithse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas
exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins  gagner qu' perdre
lorsqu'il prend got  la socit de la noblesse contemporaine. Il s'y
effmine, il s'y rapetisse, il s'y rduit au rle d'un amuseur
charmant, d'un passe-temps comme il faut et coteux;  moins qu'on ne
l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et  la base de
l'chelle aristocratique.

Dans les cours, depuis des temps immmoriaux, l'on reinte le pote et
l'artiste en laissant  d'autres Mcnes le soin de les rcompenser
vritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire
imprial, une approbation royale, une faveur souveraine, une pingle ou
des boutons de diamants suffisent,--et au del!--pour compenser toutes
les pertes de temps, de facults ardentes et d'nergies vitales,
auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires
incandescents. Firdousi, l'Homre persan, recevait en monnaie de cuivre
les mille pices effigies que son sultan lui avait promis en monnaie
d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope,
comment l'cureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui
renvoyait le sac de noisettes reu lorsqu'il n'avait plus de dents pour
les croquer.

En revanche, chez les rois et les princes de la finance, o l'on
contrefait plus qu'on n'imite les manires des vrais grands-seigneurs,
o tout se paie argent-comptant,--mme la visite d'un potentat tel que
Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour
allumer son feu de chemine quand il daigne se faire hberger par son
banquier,--le pote et l'artiste n'en sont pas  attendre un honoraire
qui mette leur vieillesse  l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour
n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini  d'excellentes affaires
qui le gorgrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux
prcdents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit
pied quand l'artiste prfrait, (non sans un soupir peut-tre), acqurir
 bon march un pot-au-feu toujours fumant, en renonant  se nourrir de
l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit rp, la
mansarde sans soleil et sans feu!...

Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours puisent le gnie et le talent
de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du pote, comme la beaut
des femmes clatantes puise par l'admiration incessante qu'elle
provoque, les forces courageuses et viriles de l'homme.--Le monde
bourgeois des enrichis touffe l'artiste et le pote dans la
gloutonnerie du matrialisme; l, femmes et hommes ne savent mieux faire
que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles de sofas de
boudoir, jusqu' les faire crever d'embonpoint devant leur assiette en
porcelaine du Japon.--De cette faon, les splendeurs des premiers et des
derniers gradins de la puissance et de la richesse sont galement
funestes  ces tres marqus par le sort du signe fatale et beau; 
ces privilgis de la nature, dont les Grecs disaient que le matre des
cieux les ayant oublis dans la rpartition des biens de la terre, leur
donna en compensation le privilge de monter jusqu' lui chaque fois
qu'ils en prouvent le beau dsir. Mais, ces tres n'tant pas moins
accessibles que d'autres aux mauvaises tentations, le grand monde et le
beau monde portent la responsabilit de celles qui les dvorent ou les
suffoquent derrire les lourdes portires capitonnes. Quand donc ces
privilgis de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le
matre des cieux, il est juste qu'on ne les condamne pas toujours sans
condamner aussi ceux qui, ne sachant point les couter quand ils font
entendre les voix d'un monde meilleur, se contentent d'exploiter leur
talent sans respect pour leur inspiration!

 la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pense de
l'artiste et le vol du pote; trop occup pour se souvenir de leur
bien-tre et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable
aprs tout et qui se conoit); on les exploite donc sans merci ni
remords, au profit du plaisir, de l'ostentation, de la gloire.
Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, o, la distraction
cessant, l'occupation cdant, chacun y comprend le pote et l'artiste
comme nul ne le comprend ailleurs; o le souverain le rcompense comme
nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lieu pour
quelques-uns, brille dsormais aux yeux de tous comme un phare, une
toile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi! Ce qui
n'est pas.

Chez les parvenus qui s'empressent de payer leurs vanits satisfaites,
ne se sentant grands que par l'argent qu'ils dpensent, on a beau
couter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on
ne comprend ni la haute posie, ni le grand art. Les intrts, dits
positifs, exercent l un empire trop absorbant et trop fascinant, pour
permettre qu'on s'initie aux austres volupts du renoncement, aux
saintes indignations de la vertu luttant contre l'adversit, aux
sacrifices que l'honneur commande et que l'enthousiasme embellit, aux
nobles mpris des faveurs de la fortune, aux dfis audacieux lancs  un
destin cruel,  tous ces sentiments enfin qui alimentent la haute posie
et le grand art, alors qu'ils ne se souviennent mme plus de l'existence
des craintes, des prudences, des prcautions, qui se puisent dans les
livres de comptabilit en partie double. En ces parages, le pote et
l'artiste sont exploits au profit de la vulgarit qui l'abaisse et
parfois le dgrade.

Mais, comme le rayon solaire qui se dgage d'un trne peut ne jamais
venir, comme la pluie d'or que distillent les billets de banque ne
manque jamais d'endormir la Muse, qu'y aurait-il d'tonnant si dans
cette alternative, plutt que de chanter leurs plus beaux chants, de
dire leurs plus beaux secrets  qui les coute sans les entendre,
l'artiste et le pote prfraient maintes fois avoir faim, avoir froid,
au moral ou au physique, rester dans une solitude strile, contraire 
leur nature qui a besoin de chaleur, d'cho, de reflets, d'expansion,
pour prendre foi en elle-mme? Qu'y aurait-il d'tonnant s'ils
choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camons, plutt que d'tre
toujours dupes d'esprances trop tardives  se raliser, d'une
admiration trop souvent mal place et par l indiffrente; plutt que
d'tre si bien repus, qu'ils en soient rduits  l'impuissance des btes
de basse-cour? Si quelque chose doit surprendre, c'est que beaucoup de
ces tres privilgis ne fassent point ainsi! C'est qu'il y en ait tant
qui condescendent  prfrer l'clat des bougies et les revenant bons
d'un mtier d'histrion,  une vie et  une mort solitaires! Si l'on voit
si rarement un tel spectacle, il faut l'attribuer  la faiblesse de
caractre de ces infortuns! tant potes et artistes grce  leurs
facults imaginatives, ils se laissent leurrer par l'imagination qui,
tantt les ravit jusqu'aux cieux, tantt les attarde entre les pompes de
la cour ou le luxe de la haute-banque, en les dtournant de leur vraie
vocation.

Le Cte Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu'il
parlait du patricien clair, comme d'un vrai juge du Beau; il laissa
seulement sa pense incomplte. Car l'aristocratie, en tant que telle,
n'a point pour mission sociale de faire,  l'anglaise, des glosses sur
Homre, des monographies sur tel pote arabe oubli et tel trouvre
retrouv; des tudes approfondies sur Phidias, Apelle, Michel-Ange,
Raphal, des recherches curieuses sur Josquin-des-Prs,
Orlando-di-Lasso, Monteverde, Fo, etc. etc. Sa supriorit consiste 
conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps;
des aspirations, des attendrissements, des compassions propres  la
gnration contemporaine, qui trouvent leur expression la plus
pntrante, la plus contagieuse si l'on ose dire, dans les accents du
musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur!
Or, l'aristocratie ne peut conserver cette direction qu'en devenant la
vraie providence de la posie et de l'art. Mais pour cela, il faudrait
que le patriciat n'abandonne point au hasard du got de chacun, la
protection qu'il doit  l'artiste et au pote! Il faudrait qu'il et
dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l'histoire de
leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l'histoire des
beaux-arts; celle de leurs grandes poques, de leurs grands styles, de
leurs transformations dernires, de vraies causes et des vrais effets de
leurs rivalits et de leurs luttes contemporaines, afin que le
grand-seigneur ne fasse point une demi-douzaine de fautes d'orthographe
artistique, ne laisse point chapper une douzaine de rflexions d'une
ignorance nave, prives de syntaxe et parfois de grammaire, dans la
moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un
pote; danger auquel il n'chappe d'ordinaire, qu'en se retranchant
derrire une insignifiance qui agace encore plus l'artiste et irrite le
pote.

Il faudrait aussi qu'une tradition sacre commande au patriciat de
ddaigner ces menues manifestations de l'art  bon march, qui sous
forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies
colories, de mauvaise peinture, d'infme sculpture, de hochets peints,
ptris, chants, jous, que les artistes ont honte de fabriquer,
devraient tre relgues plus bas, dfrayer les plaisirs de plus
modestes demeures que celles dont les portes sont surmontes d'un blason
sculaire.--Il faudrait qu'une tradition intelligente commande au
patriciat, de ne se complaire que dans la haute posie et dans le grand
art; de ne protger que les potes qui chantent les plus nobles
sentiments, les artistes qui expriment les plus audacieux hrosmes, les
plus parfaites dlicatesses, les plus idales tendresses, l'amour le
plus pur, le pardon le plus gnreux, le dvouement le plus
dsintress, l'immolation volontaire, tout ce qui transporte l'me
humaine dans ces rgions d'une haute spiritualit, dont l'atmosphre
l'lve et la fait vivre au-dessus des proccupations gostes et
picuriennes, que la poursuite des intrts matriels ou spciaux
rveillent et nourrissent dans les autres classes de la socit. Mme
dans celles de la science, o les passions ne rpudient pas toujours
assez les injustices de l'irritabilit et les convoitises d'une vanit
effrne, pour atteindre aux sphres suprieures et sereines de la haute
posie et du grand art!

Il faudrait encore que le patriciat s'affranchisse du joug qu'il a eu le
tort d'accepter; le joug d'une mode venue d'en bas, dont il feint
d'ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que
dis-je? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses
costumes d'une coupe extravagante, dans ses divertissements d'une
allure triviale, dans ses manires qui, ayant perdu toute distinction,
ne laissent plus apercevoir aucune diffrence avec celle des bons
bourgeois de Paris! Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant 
sa juste hauteur, reprenne son droit inn de donner le ton, pour
imposer effectivement le bon ton;--le bon ton dont la vraie
caractristique est d'inspirer le respect et l'estime de ceux qui
pensent, rflchissent, motivent leurs jugements, en mme temps qu'il
impose sa mode  cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que
composent les ravissantes nullits de salons, disposant d'un auditoire
exquis et de rentes hrditaires  bien employer.

Mais, en et-il t pour Chopin autrement qu'il n'a effectivement t;
et-il recueilli toute la part d'hommages et d'admirations exaltes
qu'il mritait si bien, dans ces salons renomms o le bon got semble
tre seul appel  rgner, dans ce monde superlatif dont les indignes
se figurent bien tre d'une autre pte que le reste des mortels; Chopin
et-il t entendu, comme tant d'autres, par toutes les nations et dans
tous les climats; et-il obtenu ces triomphes clatants qui crent un
capitole partout o les populations saluent l'honneur et le gnie;
et-il t connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l'tre que
par des centaines d'auditoires mus, nous ne nous arrterions pourtant
point  cette partie de sa carrire pour en numrer les succs.

Que sont les bouquets  ceux dont le front appelle d'immortels lauriers?
Les phmres sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent
qu' peine en prsence d'une tombe que rclament de plus entires
gloires. Les crations de Chopin sont destines  porter dans des
nations et des annes lointaines, ces joies, ces consolations, ces
bienfaisantes motions, que les oeuvres de l'art rveillent dans les mes
souffrantes, altres et dfaillantes, persvrantes et croyantes,
auxquelles elles sont ddies, tablissant ainsi un lien continu entre
les natures leves, sur quelque coin de terre, dans quelque priode des
temps qu'elles aient vcu, mal devines de leurs contemporains quand
elles ont gard le silence, souvent mal comprises quand elles ont parl!

Il est diverses couronnes, disait Goethe; il est en mme qu'on peut
commodment cueillir durant une promenade. Celles-ci charment quelques
instants par leur fracheur embaume, mais nous ne saurions les placer 
ct de celles que Chopin s'est laborieusement acquises par un travail
constant et exemplaire, par un amour srieux de l'art, par un douloureux
ressentiment des motions qu'il a si bien exprimes. Puisqu'il n'a point
cherch avec une mesquine avidit ces couronnes faciles, dont plus d'un
de nous a la modestie de s'enorgueillir; puisqu'il vcut homme pur,
gnreux, bon et compatissant, rempli d'un seul sentiment, le plus noble
des sentiments terrestres, celui de la patrie; puisqu'il a pass parmi
nous comme un fantme consacr de tout ce que la Pologne rcle de
posie,--prenons garde de manquer de rvrence  sa mmoire. Ne lui
tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles! Ne lui jetons pas
des couronnes faciles et lgres! levons nos sentiments en face de ce
cercueil!

Nous tous qui, _par la grce de Dieu_, avons le suprme honneur d'tre
artistes, interprtes choisis par la nature elle-mme du Beau ternel;
nous tous qui le sommes devenus, _par droit de conqute aussi bien que
par droit de naissance_, soit que notre main assouplisse le marbre ou le
bronze, soit qu'elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui
grave lentement ses lignes pour la postrit, soit qu'elle coure sur le
clavier ou saisisse la baguette qui, le soir, commande aux fougueuses
phalanges d'un orchestre, soit qu'elle tienne le compas de l'architecte
emprunt  Uranie ou la plume de Melpomne trempe dans le sang, le
rouleau de Polymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accorde
par la vrit et la justice, apprenons de celui que nous venons de
perdre,  repousser tout ce qui ne tient pas  l'lite des ambitions de
l'Art;  concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon
plus profond que la vogue du jour! Renonons aussi, pour nous-mmes, aux
tristes temps de futilit et de corruption artistique o nous vivons, 
tout ce qui n'est pas digne de l'art,  tout ce qui ne renferme pas des
conditions de dure, a tout ce qui ne contient pas en soi quelque
parcelle de l'ternelle et immatrielle beaut, qu'il est enjoint 
l'art de faire resplendir pour resplendir lui-mme!

Ressouvenons-nous de l'antique prire des Doriens, dont la simple
formule tait d'une si pieuse posie lorsqu'ils demandaient aux dieux de
leur donner, _le Bien par le Beau!_ Au lieu de tant nous mettre en
travail pour attirer les foules et leur plaire  tout prix,
appliquons-nous plutt, comme Chopin,  laisser un cleste cho de ce
que nous avons ressenti, aim et souffert! Apprenons enfin de lui et de
l'exemple qu'il nous a lgu,  exiger de nous-mmes ce qui donne rang
dans la cit mystique de l'art, plutt que de demander au prsent, sans
respect de l'avenir, ces couronnes faciles qui,  peine entasses, sont
incontinent fanes et oublies!...

En leur place, les plus belles palmes que l'artiste puisse recevoir de
son vivant ont t remises aux mains de Chopin par _d'illustres gaux_.
Une admiration enthousiaste lui tait voue par un public, plus resserr
encore que l'aristocratie musicale dont il frquentait les salons. Il
tait form par un groupe de noms clbres qui s'inclinaient devant lui,
comme des rois de divers empires rassembls pour fter un des leurs,
pour tre initi aux secrets de son pouvoir, pour contempler les
magnificences de ses trsors, les merveilles de son royaume, les
grandeurs de sa puissance, les oeuvres de sa cration. Ceux-l lui
payaient intgralement le tribut qui lui tait d. Il n'et pu en tre
autrement dans cette France, dont l'hospitalit sait discerner avec tant
de got le rang de ses htes.

Les esprits de plus minents de Paris se sont maintes fois rencontrs
dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces runions
d'artistes d'une priodicit fantastique, telle que se les figure
l'oisive imagination de quelques cercles crmonieusement ennuys;
telles qu'elles n'ont jamais t, car la gaiet, la verve, l'entrain,
n'arrivent pour personne  heure fixe, peut-tre moins qu' personne aux
vritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la _maladie
sacre_, orgueil bless ou dfaillance mortelle, il leur faut secouer
ses engourdissements et ses paralysies, oublier ses froides douleurs,
pour s'tourdir et s'amuser  ces jeux pyrotechniques auxquels ils
excellent; merveillement des passants bahis, qui aperoivent de loin
en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de Bengale tout rose,
quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon,
sans rien comprendre aux ftes de l'esprit qui en furent l'occasion.

Malheureusement, la gaiet et la verve ne sont aussi pour les potes et
les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre
eux, plus privilgis que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de
surmonter assez leur malaise intrieur, soit pour toujours porter
lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des
embarras de la route, soit pour conserver une srnit bienveillante et
douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les
plus sombres, relve les plus taciturnes, encourage les plus dcourags,
leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosphre tide et lgre,
une libert d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser
qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur proccupation ou leur
maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou
toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien
faible minorit. La grande majorit des tres d'imagination, d'motions
subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes
adquates, chappent  la priodicit en toutes choses, surtout en fait
de gaiet.

Chopin n'appartenait prcisment, ni  ceux dont la verve est toujours
en train, ni  ceux dont la placidit bienveillante met toujours en
train celle des autres. Mais, il possdait cette grce inne de la
bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux
lois et devoirs de l'hospitalit, lui font encore abdiquer toute
considration personnelle pour l'astreindre aux dsirs et aux plaisirs
de ceux qu'il reoit. On aimait  venir chez lui, parce qu'on y tait
charm et parce qu'on y tait  l'aise. On y tait bien parce qu'il
faisait ses htes matres de toute chose, se mettant lui-mme et ce
qu'il possdait  leurs ordres et service. Munificence sans rserve,
dont le simple laboureur de race slave ne se dpart point en faisant
les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empress que l'Arabe sous sa
tente, compensant tout ce qui manque  la splendeur de sa rception par
un adage qu'il ne nglige pas de rpter, que rpte aussi le grand
seigneur aprs un repas d'une abondance homrique, servi sous des
lambris dors: _Czym bohal, tym rad!_ Quatre mots qu'on paraphrase ainsi
aux trangers: Toute mon humble richesse est  vous![18]. Cette
formule est dbite avec une grce et une dignit toutes nationales 
ses convives, par tout matre de maison qui conserve les minutieuses et
pittoresques coutumes des anciennes moeurs de la Pologne.

[Note 18: Le Polonais conserve dans son formulaire de politesse une
forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les
titres de _trs puissant_ et _trs clair Seigneur_, (_Jasnie
Wielmozny, Jasnie Oswiecony Pan_), sont encore de rigueur. On se donne
constamment dans la conversation celui de _Bienfaiteur_ (_Dobrodzij_),
et le salut d'usage entre hommes ou d'homme  femme est: _je tombe  vos
pieds_ (_padam do ng_). Celui du peuple est d'une solennit et d'une
simplicit antiques: _Gloire  Dieu_ (_Slawa Bohu_).]

Aprs avoir t  mme de connatre les usages de l'hospitalit dans son
pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait  nos runions chez
Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi
dont on ne conserve aucun arrire-got fade ou amer et qui ne provoque
aucune raction d'humeur noire. Quoique peu facile  attirer dans le
monde et encore moins enclin  recevoir, il devenait chez lui d'une
prvenance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon o, tout
en ne paraissant s'occuper de personne, il russissait  occuper chacun
de ce qui lui tait le plus agrable,  faire envers chacun preuve de
courtoisie et de dvotieux empressement.

Ce n'est assurment pas sans avoir des rpugnances lgrement
misanthropiques  vaincre, qu'on dcidait Chopin  ouvrir sa porte et
son piano pour ceux auxquels une amiti aussi respectueuse que loyale
permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans
doute, se souvient encore de cette premire soire improvise chez lui
en dpit de ses refus, alors qu'il demeurait  la Chausse d'Antin. Son
appartement, envahi par surprise, n'tait clair que de quelques
bougies runies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait
particulirement,  cause de leur sonorit argentine un peu voile et de
leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on et cru appartenir 
un de ses harmonicas que les anciens matres construisaient si
ingnieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque
Allemagne conserva le monopole potique.

Des coins laisss dans l'obscurit semblaient ter toute borne  cette
chambre et l'adosser aux tnbres de l'espace. Dans quelque clair-obscur
on entrevoyait un meuble revtu de sa housse blanchtre, forme
indistincte, se dressant comme un spectre venu pour couter les accents
qui l'avaient appel. La lumire, concentre autour du piano, tombait
sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde pandue, rejoignant
les clarts incohrentes du foyer o surgissaient de temps  autre des
flammes oranges, courtes et paisses, comme des gnomes curieux attirs
par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et
d'un ami sympathique et admiratif, prsent lui-mme cette fois, semblait
invit  tre le constant auditeur du flux et reflux de tons qui
venaient chanter, rver, gmir, gronder, murmurer et mourir, sur les
plages de l'instrument prs duquel il tait plac. Par un spirituel
hasard, la nappe rverbrante de la glace ne refltait, pour le doubler
 nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la
Csse d'Agoult, que tant de pinceaux ont copis, que la gravure vient
de reproduire pour ceux que charme une plume lgante.

Rassembles dans la zone lumineuse, plusieurs ttes d'clatante renomme
taient groupes autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes,
coutant avec l'intrt d'un compatriote les narrations que lui faisait
Chopin sur le mystrieux pays que sa fantaisie thre hantait aussi,
dont il avait aussi explor les plus dlicieux parages. Chopin et lui
s'entendaient  demi-mot et  demi-son. Le musicien rpondait par de
surprenants rcits aux questions que le pote lui faisait tout bas, sur
ces rgions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette
nymphe rieuse[19] dont il voulait savoir si elle continuait  draper
son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la mme agaante
coquetterie? Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces
lieux, il s'informait: si le Dieu marin  la longue barbe blanche
poursuivait toujours une certaine naade espigle et mutine de son
risible amour? Bien instruit de toutes les glorieuses feries qu'on
voit _l-bas_, _l-bas_, il demandait: si les roses y brlaient d'une
flamme toujours aussi fire? si au clair de la lune les arbres y
chantaient toujours aussi harmonieusement?

[Note 19: Heine, Salon. _Chopin._]

Chopin rpondait. Tous deux, aprs s'tre longtemps et familirement
entretenus des charmes de cette patrie arienne, se taisaient
tristement, pris de ce mal du pays dont Heine tait si atteint alors
qu'il se comparait  ce capitaine hollandais du _Vaisseau fantme_,
ternellement roul avec son quipage sur les froides vagues, soupirant
en vain aprs les pices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en cume
de mer, les tasses en porcelaine de Chine!... _Amsterdam! Amsterdam!
quand reverrons-nous Amsterdam!_s'criait-il, pendant que la tempte
mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de l sur son
aqueux enfer.--Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un
jour l'infortun capitaine s'exclamait: _Oh! si je reviens  Amsterdam,
je prfrerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les
quitter!_ Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'tait
l'idal!

Heine croyait savoir,  un cheveu prs, tout ce qu'avait souffert et
tout ce qu'avait prouv le pauvre Van der Deken, dans sa terrible et
incessante course  travers l'ocan qui avait enfonc ses griffes dans
l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enracin  son sol
mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais
trouver la chane pour la briser. Quand le satirique pote le voulait
bien, il nous racontait les douleurs, les esprances, les dsespoirs,
les tortures, les abbattements des infortuns peuplant ce malheureux
navire, car il tait mont sur ses planches maudites, guid et ramen
par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours o l'hte de sa
fort de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus
amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas,
pour gayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait
rver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.

Sur cette imprissable carne, Heine et Chopin parcouraient ensemble les
ples o l'aurore borale, brillante visiteuse de leurs longues nuits,
mire sa large charpe dans les gigantesques stalactites des glaces
ternelles; les tropiques o le triangle zodiacal remplace de sa lumire
ineffable, durant leurs courtes obscurits, les flammes calcinantes qu'y
distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide,
et les latitudes o la vie est opprime et celles o elle est dvore,
apprenant  connatre chemin faisant toutes les merveilles clestes qui
marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuys sur
cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses
qui surplombent majestueusement le nord, jusqu' l'clatante croix du
sud, aprs laquelle le dsert antarctique commence  s'tendre sur les
ttes comme sous les pieds, ne laissant  l'oeil perdu rien  contempler
sur un ciel vide et sans phare, tendu au-dessus d'une mer sans rives.
Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que
laissent sur l'azur les toiles filantes, lucioles d'en haut... et ces
comtes aux incalculables orbites redoutes pour leur trange splendeur,
tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et
inoffensives... et Aldbaran, cet astre distant qui, comme la sinistre
tincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser
l'approcher... et ces radieuses Plides versant  l'oeil errant qui les
cherche une lueur amie et consolatrice, comme une nigmatique promesse!

Heine avait vu toutes ces choses sous les diffrentes apparences
qu'elles prennent  chaque mridien! Il en avait vu bien d'autres encore
dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assist  la
cavalcade furieuse d'Hrodiade, ayant aussi ses entres  la cour du Roi
des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des
Hesprides, tant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles  des
mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque fe, prenant  tche
leur vie durant de tenir en chec les mauvaises fortunes en prodiguant
les joyaux de leurs crins aux tranges scintillements. Comme il
entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du
surnaturel potique, Chopin nous rptait ses discours, nous racontait
ses descriptions, nous rvlait ses rcits, et Heine le laissait faire,
oubliant notre prsence lorsqu'il l'coutait.

Au soir dont nous parlons,  ct de Heine tait assis Meyerbeer, pour
lequel sont puises depuis longtemps toutes les interjections
admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopennes, il passait
de longs instants  savourer le dlectable plaisir de suivre le dtail
des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme
d'une blonde diaphane.

Plus loin, Adolphe Nourrit; c'tait un noble artiste, passionn et
austre  la fois. Catholique sincre et presque asctique, il rvait
pour l'art, avec toute la ferveur d'un matre du moyen-ge, un avenir
rgnrateur du beau pur, glorificateur du beau immacul! Dans les
dernires annes de sa vie, il refusait son talent  toutes les scnes
d'un ordre de sentiments peu levs ou superficiels, pour servir l'art
avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses
manifestations, ne le considrant  toutes les heures du jour, que comme
un saint tabernacle _dont la beaut forme la splendeur du vrai_.
Sourdement min par une mlancolique passion pour le beau, son front
semblait dj se marbrer de cette ombre fatale que l'clat du dsespoir
n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du
coeur et si ineptes pour les deviner.

Hiller y tait aussi: son talent s'apparentait  celui des novateurs
d'alors, en particulier  Mendelssohn. Nous nous rassemblions
frquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il
publia dans la suite, dont la premire fut son remarquable oratorio, _La
Destruction de Jrusalem_, il crivait des morceaux de piano: les
_Fantmes_, les _Rveries_, ses vingt-quatre _tudes_ ddies 
Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achev, rappellant ces
tudes de feuillages o les paysagistes retracent d'aventure tout un
petit pome d'ombre et de lumire, avec un seul arbre, une seule
bruyre, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un
seul motif heureusement et largement trait.

Eugne Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait tonn et
absorb devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on
croyait entendre les frlements. Se demandait-il quelle palette, quels
pinceaux, quelle toile il aurait eu  prendre, pour leur donner la vie
de son art? Se demandait-il si c'est une toile file par Arachn, un
pinceau fait des cils d'une fe, une palette, couverte des vapeurs de
l'arc-en-ciel, qu'il lui et fallu dcouvrir? Se plaisait-il  sourire
en lui-mme de ces suppositions et  se livrer tout entier 
l'impression qui les faisait natre, par l'attrait qu'prouvent quelques
grands talents pour ceux qui leur font contraste?...

D'entre nous, celui qui paraissait le plus prs de la tombe, le vieux
Niemcevicz, coutait avec une gravit morne, un silence et une
immobilit marmorennes, ses propres _Chants historiques_, que Chopin
transformait en dramatiques excutions pour ce survivant des temps qui
n'taient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on
retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de
ftes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les
hros morts!... Ils remmoraient ensemble cette longue suite de gloires,
de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant
le prsent pour une illusion, les croyait ressuscits, tant ces fantmes
avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin!
--Sparde tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa
silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours
trouver--amer le sel de l'tranger et son escalier dur  monter...
Chopin avait beau lui parler de _Grazyna_ et de _Wallenrod_, ce _Conrad_
demeurait comme sourd  ces beaux accents; sa prsence seule tmoignait
qu'il les comprenait. Il lui semblait,  juste titre, que nul n'avait
droit d'en exiger plus de lui!...

Enfonce dans un fauteuil, accoude sur la console, Mme Sand tait
curieusement attentive, gracieusement subjuge. Elle donnait  cette
audition toute la rverbration de son gnie ardent, qu'elle croyait
dou de la rare facult rserv  quelques lus, d'apercevoir le beau
sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas
tre cette _seconde vue_, dont toutes les nations ont reconnu chez les
femmes inspires les dons suprieurs? Magie du regard qui fait tomber
devant elles l'corce, la larve, l'enveloppe grossire du contour, pour
leur faire contempler dans son essence invisible l'me du pote qui s'y
est incarne, l'idal que l'artiste a conjur sous le torrent des notes
ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les
alignements de la pierre, sous les rhythmes mystrieux des strophes ou
les furieuses interjections du drame! Cette facult n'est que vaguement
ressentie par la plupart de celles qui en sont doues; sa manifestation
suprme se rvle dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du
pass, prophtique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se
plat  le supposer, elle dispense les organisations tranges qu'elle
illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule
pesamment vers les rgions sotriques qu'elles atteignent de
prime-saut. Cette facult prend son essor, bien moins dans l'tude des
arcanes de la science qui analyse, que dans une frquente familiarit
avec les merveilleuses synthses de la nature et de l'art.

C'est dans l'accoutumance de ces tte  tte avec la cration qui font
l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit  la
nature, en mme temps  l'art, le mot cach dans les harmonies infinies
de lignes, de sons, de lumires, de fracas et de gazouillements,
d'pouvants et de volupts! Assemblage crasant qui, affront et sond
avec un courage que n'abat aucun mystre, que ne lasse aucune lenteur,
laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformits,
des rapports de nos sens  nos sentiments et nous permet de
simultanment connatre les ligaments occultes, qui relient des
dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithses
quivalentes, ainsi, que les abmes qui sparent, d'un troit mais
infranchissable espace, ce qui est destin  se rapprocher sans se
confondre,  se ressembler sans se mlanger. Avoir cout de bonne heure
les chuchotements par lesquels la nature initie ses privilgis  ses
rites mystiques, est un des apanages du pote. Avoir appris d'elle 
pntrer ce que l'homme rve lorsqu'il cre  son tour et que, dans ses
oeuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les
gazouillements, les pouvantes et les volupts, est un don plus subtil
encore, que la femme-pote possde  un double droit; de par l'intuition
de son coeur et de son gnie.

Aprs avoir nomm celle dont l'nergique personnalit et l'imprieuse
fascination inspirrent,  la frle et dlicate nature de Chopin, une
admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux dtruit des vases
trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces
limbes du pass dans lequel flottent tant d'indcises images,
d'indcises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances;
dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque
sentiment n inviable! Hlas! De tant d'intrts, de tendances et de
dsirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une poque durant
laquelle ont t fortuitement rassembles quelques hautes mes et
lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possd un
principe de vitalit suffisante pour les faire survivre  toutes les
causes de mort qui entourent  son berceau chaque ide, chaque
sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont,  quelque
instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot
d'une tristesse suprme: _Heureux s'il tait mort! Plus heureux s'il
n'tait pas n!_ De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de
nobles coeurs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette
maldiction suprme? Il n'en est peut-tre pas un seul qui, s'il tait
rallum de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicid qui
dans le pome de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa
vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait apparatre sans les
meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui dfigurrent sa
primitive beaut et souillrent sa candeur?

D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui
cette beaut et cette candeur aient eu des enchantements assez
puissants et assez de cleste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas 
craindre, aprs qu'il et dfailli et expir, d'tre dsavou par ceux
dont il avait fait la joie et le tourment? Quel spulcral dnombrement
ne faudrait-il pas commencer pour les voquer un  un, en leur demandant
compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de
coeurs o il leur fut donn si libralement accs et dans le monde o
rgnaient ces coeurs, qu'ils ont embelli, boulevers, illumin, dvast,
au gr de leurs hasards?...

Mais, si parmi les hommes qui ont form ces groupes, dont chaque membre
a attir sur lui l'attention de bien des mes et port dans sa
conscience l'aiguillon de bien des responsabilits, il en est un qui n'a
point permis  ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui
les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui,
laguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts
les plus suaves parfums, n'a lgu  l'art que le patrimoine intact de
ses lvations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements,
reconnaissons en lui en de ces prdestins dont la posie populaire
constatait l'existence par sa foi dans les _bons gnies_. En attribuant
 ces tres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature
suprieure  celle du vulgaire, n'a-t-elle pas t magnifiquement
confirme par un grand pote italien qui dfinissait le gnie _une
empreinte plus forte de la_ Divinit? (Manzoni.) Inclinons-nous devant
tous ceux qui ont t ainsi plus profondment marqus du sceau mystique;
mais vnrons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin,
n'ont employ cette suprmatie que pour donner vie et expression aux
plus beaux sentiments.




V.


Une curiosit naturelle s'attache  la biographie des hommes qui ont
consacr de grands talents  glorifier de nobles sentiments, dans des
oeuvres d'art o ils brillent comme de splendides mtores aux yeux de la
foule, surprise et ravie.

Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques
qu'ils rveillent,  leurs noms qu'elle divinise aussitt, dont elle
voudrait immdiatement faire un symbole de noblesse et de grandeur,
incline qu'elle est  croire que ceux qui savent si bien exprimer et
faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas
d'autres. Mais  cette bienveillante prvention,  cette prsomption
favorable, s'ajoute ncessairement le besoin de les voir justifies par
ceux qui en sont l'objet, ratifies par leurs vies. Quand dans ses
productions on voit le coeur du pote, sentir avec une si exquise
dlicatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide
intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer;
peindre l'amour tel que le rve l'adolescence et tel qu'on en dsespre
plus tard; quand on voit son gnie dominer de si grandes situations,
s'lever avec calme au-dessus de toutes les pripties de l'humaine
destine, trouver dans les entrelacements de ses noeuds inextricables des
fils qui la dlient firement et victorieusement, planer au-dessus de
toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des
sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le
voit possder le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et
des plus augustes simplicits du courage, comment ne se demanderait-on
pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance
sincre en ces sentiments,--ou bien--une habile abstraction de la
pense, un jeu de l'esprit?

On s'informe, pourrait-il en tre autrement? on cherche en quoi ces
hommes, si pris du beau, ont fait diffrer leurs existences de celles
du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la posie, alors
qu'elle tait aux prises avec les ralits de la vie et ses intrts
positifs?... En combien ces ineffables motions de l'amour que le pote
chante, taient effectivement dgages des aigreurs et des moisissures
qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles taient  l'abri
de cette vaporation et de cette inconstance qui habituent  n'en plus
tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont prouv de si nobles
indignations, ont toujours t quitables!... Si ceux qui ont exalt
l'intgrit, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui
ont tant vant l'honneur, n'ont jamais t timides?... Si ceux qui ont
fait admirer la fortitude, n'ont jamais transig avec leurs
faiblesses?...

Beaucoup ont intrt  connatre les transactions acceptes entre
l'honneur, la loyaut, la dlicatesse, et les avantages ambitieux, les
profits vaniteux, les gains matriels, acquis  leurs dpens, par ceux
auxquels fut dpartie la belle tche d'entretenir notre foi et notre
attachement aux nobles et grands sentiments, en les faisant vivre dans
l'art alors qu'ils n'ont plus d'autre refuge ailleurs. Car, pour
beaucoup, ces tristes transactions subies par des esprits qui savent si
bien faire resplendir le sublime et si bien stigmatiser l'infamie,
servent  prouver avec vidence qu'il y a impossibilit ou niaiserie 
les refuser. Ils s'en prvalent pour affirmer hautement que ces
transactions entre le noble et l'ignoble, entre le grand et le mesquin,
entre le laid et le beau thique, sont inhrents  la fragilit de notre
tre et  la force des choses, puisqu'elles jaillissent de la nature des
tres et des choses  la fois.

Aussi, lorsque des exemples de malheur viennent apporter un dplorable
appui aux assertions ricaneuses des ralistes en morale, avec quelle
hte n'appellent-ils pas les plus belles conceptions du pote, de vains
simulacres!... De quelle sagesse ne se targuent-ils pas, en prchant les
doctrines savamment prmdites d'une mielleuse et farouche
hypocrisie... d'un perptuel et secret dsaccord entre les discours et
les poursuites!... Avec quelle cruelle joie ne citent-ils pas ces
exemples aux mes inquites et faibles, dont les aspirations juveniles,
dont les convictions de la valeur dcroissantes essayent encore de se
soustraire  ces tristes pactes! De quel fatal dcouragement celles-ci
ne sont-elles pas atteintes devant les violentes alternatives, les
sduisantes insinuations, qui se prsentent  chaque dtour du chemin de
la vie, en songeant que les coeurs les plus ardemment pris de sublime,
les plus initis aux susceptibilits de la dlicatesse, les plus touchs
par les beauts de la candeur, ont pourtant reni dans leurs actes les
objets de leur culte et de leurs chants!... De quels doutes angoisss ne
sont-elles pas saisies et dvores devant ces flagrantes
contradictions!...

Mais, ce qui peut-tre fait le plus de peine  voir, ce sont les cruels
sarcasmes dverss sur leurs souffrances par ceux qui rptent: _la
Posie, c'est ce qui aurait pu tre_... se complaisant ainsi  la
blasphmer par leur coupable ngation!--Non!--Tous les dieux
l'attestent, toutes les consciences le disent, toutes les innocences
l'affirment, tous les justes le prouvent, tous les repentirs le
rptent, toutes les belles mes le sentent, tous les hros en
tmoignent, toutes les saintets le proclament, la posie n'est point
l'ombre de notre imagination, projete et grandie dmesurment sur le
plan fuyant de l'impossible! La Posie et la Ralit--_(Dichtung und
Wahrheit)_--ne sont point deux lments incompatibles, destins  se
ctoyer sans jamais se pntrer, de l'aveu mme de Goethe qui disait
d'un pote contemporain, qu'ayant vcu pour crer des pomes, il avait
fait de sa vie un pome!--(_Er lebte dichtend und dichtete lebend_).
Goethe tait trop pote lui-mme pour ne pas savoir que la posie
n'existe que parce qu'elle trouve son ternelle ralit dans les plus
beaux instincts du coeur humain. C'est l le secret que, sur ses vieux
jours, le vieillard olympien disait avoir _emmystr_--_eingeheimnisst_--dans
ce vaste pome de Faust, dont la dernire scne nous montre comment
la _Posie_, qui fut dchane par l'imagination sur toutes les latitudes
du monde, emporte par la fantaisie sur tous les domaines de l'histoire,
rentre dans les sphres clestes guide par la _Ralit_ de l'amour et du
repentir, de l'expiation et de l'intercession!

Il nous est arriv de dire autrefois: _Aussi bien que noblesse, gnie
oblige_[20]. Aujourd'hui, nous voudrions dire: _Plus que noblesse, gnie
oblige_, parce que la noblesse qui vient des hommes est, comme toute
chose venue d'eux, naturellement imparfaite. Le gnie vient de Dieu et,
comme toute chose venant de Dieu, il serait naturellement parfait si
l'homme ne _l'imperfectionnait_. C'est lui qui le dfigure, le dnature,
le dgrade, au gr de ses passions, de ses illusions, de ses
vindications! Le _gnie_ a sa mission; son nom le dit dj en
l'assimilant  ces tres clestes qui sont les _messagers_ de la bonne
providence. Quand le gnie est dparti  l'artiste et au pote, sa
mission n'est pas d'enseigner le vrai, de commander le bien, qu'une
divine rvlation a seule autorit d'imposer, qu'une noble philosophie
rapproche de la raison et de la conscience humaines. Le gnie de la
posie et de l'art a pour mission de faire resplendir le beau du vrai,
devant l'imagination charme et surleve; de stimuler au bien par le
beau, des coeurs mus, entrans vers ces hautes rgions de la vie
morale, o la gnrosit se change en dlices, o le sacrifice se
transforme en volupt, o l'hrosme devient un besoin, o, la
_com-passion_ remplaant la _passion_, l'amour ddaigne de rien
demander, sachant que ds lors il trouvera toujours en lui-mme de quoi
donner! L'art et la posie sont donc les auxiliaires de la rvlation et
de la philosophie; auxiliaires aussi indispensables, que
l'indescriptible clat des couleurs et la vague harmonie des tons le
sont  la parfaite intgrit de la nature!

[Note 20: Sur Paganini, aprs sa mort.]

Aussi, l'interprte du beau dans la posie et dans l'art doit-il,--le
mot _devoir_ n'est-il pas synonyme de _dette_?--tout comme l'interprte
du vrai et du bien divin, tout comme l'interprte de la raison et de la
conscience humaines, aprs avoir agi par les oeuvres de son intelligence,
de son imagination, de son inspiration, de ses mditations, agir encore
par les actes de sa vie; accorder  un mme diapason son chant et son
dire, son dire et son faire! Il se le doit  lui-mme, il le doit  son
art et  sa muse, afin qu'on n'accuse point sa posie d'tre un subtil
fantme et son art de n'tre qu'un jeu puril. Le gnie du pote et de
l'artiste ne peut doter la posie d'une incontestable ralit et l'art
d'une auguste majest, qu'en donnant  leurs plus hautes et plus pures
aspirations la fcondit solaire de l'exemple, qui appose le sceau de la
foi  l'enthousiasme de la manifestation. Sans l'exemple de l'artiste et
du pote, la majest de l'art est abaisse, raille; la ralit de la
posie est conteste, mise en suspicion, nie!

L'exemple de la froide austrit ou du dsintressement absolu de
quelques caractres rigides suffit, il est vrai,  l'admiration des
natures calmes et rflchies. Mais les organisations plus passionnes et
plus mobiles,  qui tout milieu terne est insipide, qui recherchent
vivement, soit les joies de l'honneur, soit les plaisirs achets  tout
prix, ne se contentent pas de ces exemples aux contours roides, qui
n'ont rien d'nigmatique, rien de sinueux, rien de transportant.
Tournant vers d'autres l'anxieuse interrogation de leurs regards, ces
organisations complexes questionnent ceux qui se sont abreuvs  la
bouillante source de douleur, jaillisante au pied des escarpements o
l'me se construit une aire. Elles se librent volontiers des autorits
sniles; elles dclinent leur comptence. Elles les accusent d'accaparer
le monde au profit de leurs sches passions, de vouloir disposer les
effets de causes qui leur chappent, de proclamer des lois dans des
sphres o elles ne peuvent pntrer! Elles passent outre devant les
silencieuses gravits de ceux qui pratiquent le bien, sans exaltation
pour le beau.

La jeunesse ardente a-t-elle le loisir d'interprter les silences, de
rsoudre leurs problmes? Les battements de son coeur sont trop
prcipits pour lui laisser la claire-vue des souffrances caches, des
combats mystrieux, des luttes solitaires, dont se compose quelquefois
le tranquille coup-d'oeil de l'homme de bien. Les mes agites ne
conoivent que mal les calmes simplicits du juste, les hroques
sourires du stocisme. Il leur faut de l'exaltation, des motions.
L'image les persuade, les larmes leur sont des preuves, la mtaphore
leur inspire des convictions!  la fatigue des arguments, elles
prfrent la conclusion des entranements. Mais, comme chez elles le
sens du bien et du mal ne s'mousse que lentement, elles ne passent
point brusquement de l'un  l'autre; elles commencent par diriger leurs
regards avec une avide curiosit vers ces nobles potes qui les ont
entrans par leurs mtaphores, vers ces grands artistes qui les ont
mus par leurs images, charms par leurs lans. C'est  eux qu'elles
demandent le dernier mot de ces lans et de ces enthousiasmes!

Aux heures dchires o, au milieu de la tourmente du sort, le sens
secret du bien et du mal, la conscience engourdie, non endormie,
deviennent comme un lourd et importun trsor, capable de faire chavirer
la frle barque d'une destine ou d'une passion si on ne les jette
par-dessus bord, dans l'abme de l'oubli, nul d'entre ceux qui en ont
travers les prils n'a manqu d'voquer, alors qu'un cruel naufrage le
menaait, des ombres et des mnes glorieux, pour s'informer jusqu' quel
point leurs aspirations ont t vivaces et sincres? Pour s'enqurir
avec un ingnieux discernement, de ce qui chez eux tait un
divertissement, une spculation de l'esprit, et de ce qui formait une
constante habitude de sentiment?--C'est  ces heures aussi que le
dnigrement, qui  d'autres moments fut cart et chass, rapparat.
Pour le coup, il ne chme pas; il s'empare avidement des faiblesses, des
fautes, des oublis de ceux qui ont fltri les fautes et les faiblesses:
il n'en omet aucune. Il attire  lui ce butin, compulse ces faits, pour
s'arroger un droit de ddain sur l'inspiration,  laquelle il n'accorde
d'autre but que de nous fournir un amusement de bon-got, un
divertissement de haut-got, comme se les procurent les patriciens de
tous les pays, dans tous les temps d'une belle et haute civilisation!
Mais, il dnie obstinment  l'inspiration du pote,  l'enthousiasme de
l'artiste, le pouvoir de guider nos actions, nos rsolutions, nos
acquiescements ou nos refus.

Le dnigrement moqueur et cynique sait vanner l'histoire! Laissant
tomber le bon grain, il recueille soigneusement l'ivraie, pour rpandre
sa noire semence sur les pages brillantes o flottent les plus purs
dsirs du coeur, les plus nobles rves de l'imagination. Puis, il demande
avec l'ironie de la victoire:  quoi bon prendre au srieux ces
excursions dans un domaine o ne se recueille aucun fruit? Quelle valeur
attribuer  ces motions et  ces enthousiasmes qui n'aboutissent qu'au
calcul de l'intrt, ne recouvrant que les intrts de l'gosme?
Qu'est-ce donc que ce pur froment qui ne fait germer que la famine?
Qu'est-ce donc que ces belles paroles qui n'engendrent que des
sentiments striles? Pur passe-temps de palais, auquel s'associent le
foyer du tiers-tat, la veille de la chaumire, mais o les mes naves
prennent seules au srieux la fiction, en croyant bonassement que la
posie peut devenir une ralit!...

Avec quelle arrogante drision le dnigrement ne sait-il pas alors
rapprocher, mettre en regard, le noble lan et l'indigne condescendance
du pote, le beau chant et la coupable lgret de l'artiste! Quelle
supriorit ne s'adjuge-t-il pas sur les laborieux mrites des _honntes
gens_, qu'il considre comme des crustacs, destins  ne connatre que
les immobilits d'une organisation pauvre: ainsi que sur les pompeux
enorgueillissements de ces fiers stociens, qui ne parviennent pas 
rpudier, mme aussi bien qu'eux, la poursuite haletante de la fortune,
avec ses vaines satisfactions et ses jouissances immdiates!... Quel
avantage le dnigrement ne s'attribue-t-il pas, dans la concordance
logique de ses poursuites avec ses ngations! Comme il triomphe
lestement des hsitations, des incertitudes, des rpugnances de ceux qui
voudraient encore croire possible la runion des sentiments ardents, des
impressions passionnes, des dons de l'intelligence, de l'intuition
potique, avec un caractre intgre, une vie intacte, une conduite qui
ne dment jamais l'idal potique!

Comment alors ne pas tre affect de la plus noble des tristesses,
toutes les fois qu'on s'aheurte  un fait qui nous montre le pote
dsobissant aux inspirations des muses, ces anges-gardiens du talent,
qui lui enseigneraient si bien  faire de sa vie le plus beau de ses
pomes? Quels dsastreux scepticismes, quels regrettables
dcouragements, quelles douloureuses apostasies, n'entranent pas aprs
elles les dfaillances de l'artiste? Combien y en a-t-il qui, doutant de
la rvlation divine, l'ignorant parfois, se rient avec un amer mpris
de la philosophie humaine, et ne savent plus  quoi se fier,  qui
croire, quand ils ne peuvent plus se fier aux incitations du beau, ni
croire au gnie!

Et pourtant, elle serait sacrilge la voix qui confondrait ses carts
dans un mme anathme, avec les rampements de la bassesse ou l'impudeur
vantarde! Elle serait sacrilge, car si l'action du pote a parfois
menti  son chant, son chant n'a-il-pas encore mieux reni son
action?... Son oeuvre ne peut-elle pas contenir des vertus plus
efficaces, que son action n'a de forces malfaisantes!--Le mal est
contagieux, mais le bien est fcond!--Si les contemporains ont t
souvent atteints d'un mortel scepticisme devant le gnie en flagrant
dlit, devant le pote qui se vautre dans les fanges dores d'un luxe
mal acquis, devant l'artiste dont les actions insultent au vrai et
outragent le bien, la postrit oublie ces mchants rois de la pense,
comme elle oublia le nom du mauvais roi qui, dans la ballade d'Uhland,
mconnut le caractre sacr du barde! Le jour vient o elle jette leur
mmoire aux gmonies du non-tre! Elle ne connat plus leur histoire,
pendant que, de sicle en sicle, elle abreuve de leurs oeuvres sublimes,
les gnrations qui ont la soif du beau!

Le pote apostat, l'artiste rengat, ne sauraient donc jamais tre
compars  ces hommes dont la mort ne laisse aprs eux que la mauvaise
odeur de leurs vices, les ruines accumules par leurs mfaits, les
dbris informes amoncels par qui, _ayant sem le vent a recueilli la
tempte!_ De tels tres ne rachtent point un mal transitoire, par un
bien durable. Il serait donc injuste de fltrir le pote et l'artiste,
avant d'avoir fltri ceux qui leur ont ouvert la voie; le prince qui
porte indignement un nom dj illustre, le financier qui verse des flots
d'or dans l'insatiable gueule de la corruption! Qu'on applique d'abord
sur leur front, le fer rouge de l'infamie. Ceci fait, ce sera justice de
procder contre le pote et l'artiste; mais, pas avant! Qu'ils passent
en premier sous les Fourches-Caudines de la honte, ceux qui passrent
les premiers sur le thtre du grand-monde, sur les pavois d'une
renomme scandaleuse et envie, sur les trteaux lgants et
enguirlands d'une mode parasite et d'un succs btard, eux, qui n'ont
aucune ranon pour les affranchir devant les sentences d'une sainte
indignation! Le pote et l'artiste possdent cette ranon. Qu'ils ne
comptent point sur elles, mais qu'on ne la leur dispute pas!

En assouplissant ses convictions devant des passions indignes de son
regard d'aigle, habitu  fixer le soleil; devant des avantages plus
phmres que la vague scintillante, indignes de sa cure, le pote n'en
a pas moins glorifi les sentiments qui le condamnaient et qui, en
pntrant ses oeuvres, leur ont donn une action d'une porte plus vaste
que celle de sa vie prive. En succombant aux tentations d'un amour
impur ou coupable, en acceptant des bienfaits qui font rougir, des
faveurs qui humilient, l'artiste n'en a pas moins ceint d'une immortelle
aurole l'idal de l'amour, la vertu et ses renoncements, l'austrit et
ses innocences! Ses crations lui survivent, pour faire aimer le vrai et
stimuler au bien des milliers d'mes, venues au monde aprs que la
sienne aura expi ailleurs les fautes qu'elle a commises, en
s'illuminant du _bien-fait_ qu'elle a rv.--Oui!--Cela est certain! Les
oeuvres du pote et de l'artiste ont consol, rassrn, difi plus
d'mes, que les fluctuations de sa triste existence n'ont pu en
abattre!

L'art est plus puissant que l'artiste. Ses types et ses hros ont une
vie indpendante de son vacillant vouloir, car ils sont une des
manifestations de l'ternelle beaut! Plus durables que lui, elles
passent de gnrations en gnrations, intactes et immarcessibles,
renfermant en elles-mmes une virtuelle facult de rdemption pour leur
auteur.--Puisque l'on peut dire de toute bonne action qu'elle est une
belle action, l'on peut dire aussi de toute belle oeuvre qu'elle est une
bonne oeuvre.--Est-ce que le vrai ne s'en dgage pas ncessairement en
quelque manire,  travers les fissures du beau, le faux ne pouvant
engendrer _a lui seul_ que le laid? Est-ce que, pour les natures plus
impressionnables que rflchies, plus sensibles que consquentes, le
bien ne se dgage pas du beau plus srement presque que du vrai, parce
qu'en toute manire celui-ci est la source de l'un et de l'autre?

S'il est advenu, hlas! que plusieurs d'entre ceux qui ont immortalis
leurs aspirations en donnent  leur idal l'imprieux ascendant d'une
entranante loquence, touffrent pourtant ces aspirations et foulrent
un jour aux pieds leur idal, entranant ainsi par leur funeste exemple
bien des mes qui eussent pu devenir hautes et sont devenues basses,
combien n'y en a-t-il pas  ct de celles-ci, qu'ils ont secrtement
confirmes, encourages, fortifies dans le vrai ou le bien, par les
vocations de leur gnie! L'indulgence ne serait peut-tre que justice
pour eux; mais qu'il est dur de rclamer justice! Combien il dplat
d'avoir  dfendre ce qu'on ne voudrait qu'admirer, d'excuser alors
qu'on ne voudrait que vnrer!...

Aussi, quel doux orgueil l'ami n'prouve-t-il pas  remmorer une
carrire dans laquelle, pas de dissonances qui blessent, pas de
contradictions qu'on doive indulgencier, pas d'erreurs dont il faille
remonter le courant pour en trouver l'excuse, pas d'extrmes qu'on ait 
plaindre comme la consquence d'un excs de causes. Avec quel doux
orgueil l'artiste ne nomme-t-il pas celui dont la vie prouve qu'il n'est
pas seulement rserv aux natures apathiques, que ne sduisent aucunes
fascinations, que n'attirent aucuns mirages, qui ne sont susceptibles
d'aucune illusion, qui se bornent aisment aux strictes observances et
aux abstinences routinires des lois honores et honorables, de
prtendre  cette lvation d'me que ne soumet aucun revers, qui ne se
dment  aucun instant!  ce titre le souvenir de Chopin restera
doublement cher aux amis et aux artistes qu'il a rencontrs sur sa
route, comme  ces amis inconnus que les chants du pote lui acquirent;
comme aux artistes qui, en lui succdant, s'attacheront  tre dignes de
lui!

Dans aucun de ses nombreux replis, le caractre de Chopin n'a recel un
seul mouvement, une seule impulsion, qui ne ft dicte par le plus
dlicat sentiment d'honneur et la plus noble entente des affections. Et
cependant, jamais nature ne fut plus appele  se faire pardonner des
travers, des singularits abruptes, des dfauts excusables, mais
insupportables. Son imagination tait ardente, ses sentiments allaient
jusqu' la violence,--son organisation physique tait faible et
maladive! Qui peut sonder les souffrances provenant de ce contraste?
Elles ont d tre poignantes, mais il n'en donna jamais le spectacle! Il
se garda religieusement son propre secret; il droba ses souffrances 
tous les regards sous l'impntrable srnit d'une fire rsignation.

La dlicatesse de sa constitution et de son coeur, en lui imposant le
fminin martyre des tortures  jamais inavoues, donnrent  sa destine
quelques-uns des traits des destines fminines. Exclu par sa sant de
l'arne haletante des activits ordinaires, sans got pour ce
bourdonnement inutile o quelques abeilles se joignent  tant de frelons
en y dpensant la surabondance de leurs forces, il se cra une alvole 
l'cart des chemins trop frays et trop frquents. Ni aventures, ni
complications, ni pisodes, n'ont marqu dans sa vie qu'il a simplifie,
quoiqu'elle fut dans des conditions qui semblaient rendre ce rsultat
peu ais  obtenir. Ses sentiments et ses impressions en formrent les
vnements, plus marquants et plus importants pour lui que les
changements et les accidents de dehors. Les leons qu'il donna
constamment, avec rgularit et assiduit, furent comme sa tche
domestique et journalire, accomplie avec conscience et satisfaction.
Il pancha son coeur dans ses compositions, comme d'autres l'panchent
dans la prire, y versant toutes ces effusions refoules, ces tristesses
inexprimes, ces regrets indicibles, que les mes pieuses versent dans
leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses oeuvres, ce qu'elles ne
disent qu' genoux: ces mystres de passion et de douleur qu'il a t
permis  l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il ne lui a pas
t donn de les exprimer en paroles.

Le souci que Chopin prit d'viter ce zigzag de la vie, que les allemands
appelleraient _anti-esthtique_, (_unsthetisch_); le soin qu'il eut
d'en laguer les hors-d'oeuvres, l'miettement en parcelles informes et
insubstantielles, en a loign les incidents nombreux. Quelques lignes
vagues enveloppent son image comme une fume bleutre, disparaissant
sous le doigt indiscret qui voudrait la toucher et la suivre. Il ne
s'est ml  aucune action,  aucun drame,  aucun noeud,  aucun
dnouement. Il n'a exerc d'influence dcisive sur aucune existence. Sa
passion n'a jamais empit sur aucun dsir; il n'a treint, ni mass,
aucun esprit par la domination du sien. Il n'a despotis aucun coeur, il
n'a pos une main conqurante sur aucune destine: il ne chercha rien,
il et ddaign de rien demander. Comme du Tasse, on pouvait dire de
lui:

    _Brama assai, poco spera, nulla chiede._

Mais aussi, chappait-il  tous les liens,  tous les rapports, 
toutes les amitis, qui eussent voulu l'entraner  leur suite et le
pousser dans de plus tumultueuses sphres. Prt  tout donner, il ne se
donnait pas lui-mme. Peut-tre savait-il quel dvouement exclusif sa
constance et t digne d'inspirer, quel attachement sans restriction sa
fidlit et t digne de comprendre, de partager! Peut-tre pensait-il,
comme quelques mes ambitieuses, que l'amour et l'amiti s'ils ne sont
tout, ne sont rien! Peut-tre lui a-t-il cot plus d'efforts pour en
accepter le partage, qu'il ne lui en et fallu pour ne jamais effleurer
ces sentiments et n'en connatre qu'un idal dsespr!--S'il en a t
ainsi, nul ne l'a su au juste, car il ne parlait gure ni d'amour, ni
d'amiti. Il n'tait pas exigeant, comme ceux dont les droits et les
justes exigences dpasseraient de beaucoup ce qu'on aurait  leur
offrir. Ses plus intimes connaissances ne pntraient pas jusqu' ce
rduit sacr o habitait le secret mobile de son me, absent du reste de
sa vie: rduit si dissimul, qu'on en souponnait  peine l'existence!

Dans ses relations et ses entretiens, il semblait ne s'intresser qu'
ce qui proccupait les autres; il se gardait de les sortir du cercle de
leur personnalit pour les ramener  la sienne. S'il livrait peu de son
temps, en revanche ne se rservait-il rien de celui qu'il accordait. Ce
qu'il et rv, ce qu'il et souhait, voulu, conquis, si sa main
blanche et effile avait pu marier des cordes d'airain aux cordes d'or
de sa lyre, nul ne le lui a jamais demand, nul en sa prsence n'eut eu
le loisir d'y songer! Sa conversation se fixait peu sur les sujets
mouvants. Il glissait dessus et, comme il tait peu prodigue de ses
instants, la causerie tait facilement absorbe par les dtails du jour.
Il prenait soin d'ailleurs de ne pas lui permettre de s'extraverser en
digressions, dont il et pu devenir le sujet. Son individualit
n'appelait gure les investigations de la curiosit, les penses
chercheuses et les stratagmes scrutateurs; il plaisait trop pour faire
rflchir.

L'ensemble de sa personne, tant harmonieux, ne paraissait demander
aucun commentaire. Son regard bleu tait plus spirituel que rveur; son
sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence
de son teint sduisaient l'oeil, ses cheveux blonds taient soyeux, son
nez recourb expressivement accentu, sa stature peu leve, ses membres
frles. Ses gestes taient gracieux et multiplis; le timbre de sa voix
un peu assourdi, souvent touff. Ses allures avaient une telle
distinction et ses manires un tel cachet de haute compagnie,
qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence
faisait penser  celle des convolvulus, balanant sur des tiges d'une
incroyable finesse leurs coupes divinement colores, mais d'un si
vaporeux tissu que le moindre contact les dchire.

Il portait dans le monde l'galit d'humeur des personnes que ne trouble
aucun ennui, car elles ne s'attendent  aucun intrt. D'habitude il
tait gai; son esprit caustique dnichait rapidement le ridicule bien
au-del des superficies o il frappe tous les yeux. Il dployait dans la
pantomime une verve drolatique, longtemps inpuise. Il s'amusait
souvent  reproduire, dans des improvisations comiques, les formules
musicales et les tics particuliers de certains virtuoses;  rpter leur
gestes et leurs mouvements,  contrefaire leur visage, avec un talent
qui commentait en une minute toute leur personnalit. Ses traits
devenaient alors mconnaissables, il leur faisait subir les plus
tranges mtamorphoses. Mais, tout en imitant le laid et le grotesque,
il ne perdait jamais sa grce native; la grimace ne parvenait mme pas 
l'enlaidir. Sa gaiet tait d'autant plus piquante, qu'il en
restreignait les limites avec un parfait bon got et un loignement
ombrageux de ce qui pouvait le dpasser.  aucun des instants de la plus
entire familiarit, il ne trouvait qu'une parole malsante, une
vivacit dplace, puissent ne point tre choquantes.

Dj en sa qualit de Polonais, Chopin ne manquait pas de malice; son
constant commerce avec Berlioz, Hiller, quelques autres clbrits du
temps non moins coutumiers de mots, et de mots poivrs, ne manqua pas
d'aiguiser plus encore ses remarques incisives, ses rponses ironiques,
ses procds  double sens. Il avait entre autres de mordantes rpliques
pour ceux qui eussent essay d'exploiter indiscrtement son talent.
Tout Paris se raconta un jour celle qu'il fit  un amphitryon mal avis,
lorsqu'aprs avoir quitt la salle  manger il lui montra un piano
ouvert! Ayant eu la bonhomie d'esprer et de promettre  ses convives,
comme un rare dessert, quelque morceau excut par lui, il put
s'apercevoir qu'en comptant sans son hte on compte deux fois. Chopin
refusa d'abord; fatigu enfin par une insistance dsagrablement
indiscrte: Ah! monsieur, dit-il de sa voix la plus touffe, comme
pour mieux acrer sa parole, je n'ai presque pas dn!--Toutefois, ce
genre d'esprit tait chez lui plutt une habilit acquise qu'un plaisir
naturel. Il savait se servir du fleuret et de l'pe, parer et toucher!
Mais, quand il avait fait sauter l'arme de l'adversaire, il se dgantait
et jetait bas la visire, pour n'y plus songer.

Par une exclusion absolue de tout discours dont il et t l'objet, par
une discrtion jamais abandonn sur ses propres sentiments, il russit 
toujours laisser aprs lui cette impression si chre au vulgaire
distingu, d'une prsence qui nous charme sans que nous ayons  redouter
qu'elle apporte avec elle les charges de ses bnfices, qu'elle fasse
succder aux panchements de ses gaiets entranantes, les tristesses
qu'imposent les confidences mlancoliques et les visages assombris,
ractions invitables dans les natures dont on peut dire: _Ubi mel, ibi
sel_. Quoique le monde ne puisse refuser une sorte de respect aux
douloureux sentiments qui causent ces ractions, quoiqu'elles aient
mme pour lui tout l'attrait de l'inconnu et qu'il leur accorde quelque
chose comme de l'admiration, il ne les gote qu' distance. Il fuit leur
approche incommode  ses stagnants repos, aussi empress  s'apitoyer
avec emphase  leur description, qu' se dtourner de leur vue. La
prsence de Chopin tait donc toujours fte. N'esprant point tre
devin, ddaignant de se raconter lui-mme, il s'occupait si fort de
tout ce qui n'tait pas lui, que sa personnalit intime restait 
l'cart, inaborde et inabordable, sous une surface polie et glissante
o il tait impossible de prendre pied.

Quoique rares, il y eut pourtant des instants o nous l'avons surpris
profondment mu. Nous l'avons vu plir et blmir, au point de gagner
des teintes vertes et cadavreuses. Mais dans ses plus vives motions,
il resta concentr. Il fut alors, comme de coutume, avare de paroles sur
ce qu'il ressentait; une minute de recueillement droba toujours le
secret de son impression premire. Les mouvements qui y succdaient,
quelque grce de spontanit qu'il st leur imprimer, taient dj
l'effet d'une rflexion dont l'nergique volont dominait un bizarre
conflit de vhmence morale et de faiblesses physiques. Ce constant
empire exerc sur la violence de son caractre, rappelait la supriorit
mlancolique de certaines femmes qui cherchent leur force dans la
retenue et l'isolement, sachant l'inutilit des explosions de leurs
colres et ayant un soin trop jaloux du mystre de leur passion pour le
trahir gratuitement.

Chopin savait noblement pardonner; nul arrire-got de rancune ne
restait dans son coeur contre les personnes qui l'avaient froiss. Mais,
comme ces froissements pntraient trs avant dans son me, ils y
fermentaient en vagues peines et en souffrances intrieures, si bien que
longtemps aprs que leurs causes avaient t effaces de sa mmoire il
en prouvait encore les morsures secrtes. Malgr cela,  force de
soumettre ses sentiments  ce qui lui semblait _devoir tre_ pour _tre
bien_, il arrivait jusqu' savoir gr des services offerts par une
amiti mieux intentionne que bien instruite, qui contrariait sans s'en
douter ses susceptibilits caches. Ces torts de la gaucherie sont
cependant les plus malaiss  supporter aux natures nerveuses,
condamnes  rprimer l'expression de leurs emportements et amenes par
l  une irritation sourde qui, ne portant jamais sur ses vrais motifs,
tromperait fort pourtant ceux qui la prendraient pour une irritabilit
sans motif. Comme pourtant, manquer  ce qui lui paraissait la plus
belle ligne de conduite fut une tentation  laquelle Chopin n'eut pas 
rsister, car probablement elle ne se prsenta jamais  lui, il se garda
de dceler en face d'individualits plus vigoureuses et, par cela seul,
plus brusques et plus tranchantes que la sienne, les crispations que lui
faisaient prouver leur contact et leur liason.

La rserve de ses entretiens s'tendait aussi  tous les sujets auxquels
s'attache le fanatisme des opinions. C'est uniquement par ce qu'il ne
faisait pas dans l'troite circonscription de son activit, qu'on
arrivait  en prjuger. Sincrement religieux et attach au
catholicisme, Chopin n'abordait jamais ce sujet, gardant ses croyances
sans les tmoigner par aucun apparat. On pouvait longtemps le connatre,
sans avoir de notions exactes sur ses ides  cet gard. Il s'entend de
soi que, dans le milieu o ses relations intimes le transportrent peu 
peu, il dut renoncer  frquenter les glises,  voir les
ecclsiastiques,  pratiquer tout naturellement la religion, comme cela
se fait dans la noble et croyante Pologne o tout homme bien n
rougirait d'tre tenu pour un mauvais catholique, o il considrerait
comme la dernire des injures de s'entendre dire qu'il n'agit pas en bon
chrtien. Or, qui ne sait qu'en s'abstenant souvent et longtemps des
rites religieux, on finit ncessairement par les oublier plus ou moins?
Cependant, quoique pour ne pas donner  ses nouvelles accointances le
dplaisir de rencontrer une soutane chez lui, il laissa se dtendre ses
rapports avec les prtres du clerg polonais de Paris, ceux-ci ne
cessrent jamais de le chrir comme un de leurs plus nobles
compatriotes, dont leurs amis communs leur donnaient de constantes
nouvelles.

Son patriotisme se rvla dans la direction que prit son talent, dans
ses intimits de choix, dans ses prfrences pour ses lves, dans les
services frquents et considrables qu'il aimait  rendre  ses
compatriotes. Nous ne nous souvenons pas qu'il ait jamais pris plaisir 
exprimer ses sentiments patriotiques,  parler longuement de la Pologne,
de son pass, de son prsent, de son avenir,  toucher aux questions
historiques qui s'y rattachent. Malheureusement, la haine du conqurant,
l'indignation virulente contre une injustice qui crie vengeance au ciel,
les dsirs et l'espoir d'une revanche clatante qui trangle  son tour
le vainqueur, n'alimentaient que trop souvent les entretiens politiques
dont la Pologne tait l'objet. Chopin qui avait si bien appris 
l'adorer durant une sorte de trve dans la longue histoire de ses
tortures, n'avait pas eu le temps d'apprendre  har,  rver la
vengeance,  savourer l'espoir de souffleter un vainqueur fourbe et
dloyal. Il se contentait par consquent d'aimer le vaincu, de pleurer
avec l'opprim, de chanter et de glorifier ce qu'il aimait, sans
philippiques aucunes, sans excursions sur le domaine des prvisions
diplomatiques ou militaires qui, faute de mieux, finissaient par des
aspirations rvolutionnaires antipathiques  sa nature. Les Polonais,
voyant toutes les chances de briser le fameux quilibre europen bas
sur le partage de leur patrie se perdre de plus en plus, taient
convaincus que le monde se djetterait sous le coup d'un pareil crime de
lse-christianisme. Ils n'avaient peut-tre pas tellement tort; l'avenir
se chargera de le dmontrer! Mais, Chopin ne pouvant encore entrevoir
un tel avenir, reculait instinctivement devant des esprances qui lui
donnaient pour allis des hommes et des choses qui ne devaient tre que
des causes!

S'il s'entretenait quelquefois sur les vnements tant discuts en
France, sur les ides et les opinions si vivement attaques, si
chaudement dfendues, c'tait plutt pour signaler ce qu'il y trouvait
de faux et d'erron que pour en faire valoir d'autres. Amen  des
rapports continus avec quelques-uns des hommes avancs qui ont le plus
marqu de nos jours, il sut borner entre eux et lui les relations  une
bienveillante indiffrence, tout  fait indpendante de la conformit
des ides. Bien souvent il les laissait s'chauffer et se haranguer
entre eux des heures entires, se promenant de long en large dans le
fond de la chambre sans ouvrir la bouche. Par moment, son pas devenait
plus saccad; personne n'y prtait attention, sinon des visiteurs peu
familiers avec ce milieu. Ils observaient aussi en lui certains
soubresauts nerveux  l'nonc de certaines normits ineffables: ses
amis s'en tonnaient quand on leur en parlait, sans s'apercevoir qu'il
vivait _auprs_ de tous, les voyait, les regardait faire, mais ne vivait
_avec_ aucun d'eux, ne leur donnant rien de son meilleur moi et ne
prenant pas toujours ce qu'on croyait lui avoir donn.

Nous l'avons contempl de longs instants au milieu de ces conversations
vives et entranantes, dont il s'excluait par son silence. La passion
des causeurs le faisait oublier; mais nous avons maintes fois nglig de
suivre le fil de leurs raisonnements, pour fixer notre attention sur sa
figure. Elle se contractait imperceptiblement et s'assombrissait souvent
sous une pnible impression, quand des sujets qui tiennent aux
conditions premires de l'existence sociale taient dbattus devant lui
avec de si nergiques emportements, qu'on et pu croire notre sort,
notre vie ou notre mort, devoir se dcider  l'instant mme. Il semblait
souffrir physiquement lorsqu'il entendait draisonner si srieusement,
accumuler si imperturbablement les uns contre les autres des arguments
galement vides et faux, comme s'il avait entendu une suite de
dissonances, voire mme une cacophonie musicale. Ou bien, il devenait
triste et rveur. Alors il apparaissait comme un passager  bord d'un
vaisseau que la tempte fait rebondir sur les vagues; contemplant
l'horizon, les toiles, songeant  sa lointaine patrie, suivant la
manoeuvre des matelots, comptant leurs fautes, et se taisant, n'ayant pas
la force requise pour saisir un des cordages de la voilure...

Son bon sens plein de finesse l'avait promptement persuad de la
parfaite vacuit de la plupart des discours politiques, des discussions
philosophiques, des digressions religieuses. Il arriva ainsi  pratiquer
de bonne heure la maxime favorite d'un homme infiniment distingu,  qui
nous avons souvent entendu rpter un mot dict par la sagesse
misanthropique de ses vieux ans. Cette faon de sentir surprenait alors
notre impatience inexprimente; mais depuis, elle nous a frapp par sa
triste justesse.--Vous vous persuaderez un jour, comme moi, qu'il n'y a
gure moyen de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit, disait
le marquis Jules de Noailles aux jeunes gens qu'il honorait de ses
bonts, lorsqu'ils se laissaient entraner  la chaleur de nafs dbats
d'opinions. Chaque fois qu'on lui voyait rprimer une volont passagre
de jeter son mot dans la discussion, Chopin semblait penser, comme pour
consoler sa main oisive et la rconcilier avec son luth: _Il mondo va da
se!_

La dmocratie reprsentait  ses yeux une agglomration d'lments trop
htrognes, trop tourments, d'une trop sauvage puissance, pour lui
tre sympathique. Il y avait alors plus de vingt ans dj, que
l'avnement des questions sociales fut compar  une nouvelle invasion
de barbares. Chopin tait particulirement et pniblement frapp de ce
que cette assimilation avait de terrible. Il dsesprait d'obtenir des
Attila conduisant les Huns modernes, le salut de Rome auquel est attach
celui de l'Europe! Il dsesprait de prserver de leurs destructions et
de leurs dvastations, la civilisation chrtienne, devenue la
civilisation europenne! Il dsesprait de sauver de leurs ravages,
l'art, ses monuments, ses accoutumances, la possibilit en un mot de
cette vie lgante, molle et raffine, que chanta Horace et que les
brutalits d'une loi agraire tuent ncessairement, puisque ne pouvant
obtenir ni _l'galit_, ni la _fraternit_, elles donnent la _mort_! Il
suivait de loin les vnements et une perspicacit de coup d'oeil, qu'on
ne lui et d'abord pas suppose, lui fit souvent prdire ce  quoi de
mieux informs s'attendaient peu. Si des observations de ce genre lui
chappaient, il ne les dveloppait point. Ses phrases courtes n'taient
remarques que quand les faits les avaient justifies.

Dans un seul cas Chopin se dpartit de son silence prmdit et de sa
neutralit accoutume. Il rompit sa rserve dans la cause de l'art, la
seule sur laquelle il n'abdiqua dans aucune circonstance l'nonc
explicite de son jugement, sur laquelle il s'appliqua avec persistance 
tendre l'action de son influence et de ses convictions. Ce fut comme un
tmoignage tacite, de l'autorit de grand artiste qu'il se sentait
lgitimement possder dans ces questions. Les faisant relever de sa
comptence et de son appel, il ne laissa jamais de doutes quant  sa
manire de les envisager. Pendant quelques annes il mit une ardeur
passionne dans ses plaidoyers; c'tait celles o la guerre des
romantiques et des classiques tait si vivement conduite de part et
d'autre. Il se rangeait ouvertement parmi les premiers, tout en
inscrivant le nom de Mozart sur sa bannire. Comme il tenait plus au
fond des choses qu'aux mots et aux noms, il lui suffisait de trouver
dans l'immortel auteur du _Requiem_, de la symphonie dite de _Jupiter_,
etc. les principes, les germes, les origines, de toutes les liberts
dont il usait abondamment, (quelques-uns ont dit surabondamment), pour
le considrer comme un des premiers qui ouvrirent  la musique des
horizonts inconnus: ces horizonts qu'il aimait tant  explorer et o il
fit des dcouvertes qui enrichirent le vieux monde d'un monde nouveau.

En 1832, peu aprs son arrive  Paris, en musique comme en littrature,
une nouvelle cole se formait et il se produisait de jeunes talents qui
secouaient avec clat le joug des anciennes formules. L'effervescence
politique des premires annes de la rvolution de Juillet  peine
assoupie, se transporta dans toute sa vivacit sur les questions de
littrature et d'art qui s'emparrent de l'attention et de l'intrt de
tous. Le _romantisme_ fut  l'ordre du jour et l'on combattit avec
acharnement pour ou contre. Il n'y eut aucune trve entre ceux qui
n'admettaient pas qu'on pt crire autrement qu'on n'avait crit jusque
l, et ceux qui voulaient que l'artiste ft libre de choisir la forme
pour l'adapter  son sentiment; qui pensaient que, la rgle de la forme
se trouvant dans sa concordance avec le sentiment qu'on veut exprimer,
chaque diffrente manire de sentir comporte ncessairement une manire
diffrente de se traduire.

Les uns, croyant  l'existence d'une forme permanente dont la perfection
reprsente le beau absolu, jugeaient chaque oeuvre de ce point de vue
prtabli. En prtendant que les grands matres avaient atteint les
dernires limites de l'art et sa suprme perfection, ils ne laissaient
aux artistes qui leur succdaient d'autre gloire  esprer que de s'en
rapprocher plus ou moins par l'imitation. On les frustrait mme de
l'espoir de les galer, le perfectionnement d'un procd ne pouvant
jamais s'lever jusqu'au mrite de l'invention.--Les autres niaient que
le beau pt avoir une forme fixe et absolue, les styles divers leur
apparaissant,  mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire de l'art,
comme des tentes dresses sur la route de l'idal: haltes momentanes,
que le gnie atteint d'poque en poque, que ses hritiers immdiats
doivent exploiter jusqu' leur dernier recoin, mais que ses descendants
lgitimes sont appels  dpasser.--Les uns voulaient renfermer dans
l'enclos symtrique des mmes dispositions, les inspirations des temps
et des natures les plus dissemblables. Les autres rclamaient pour
chacune d'elles la libert de crer leur langue, leur mode d'expression,
n'acceptant d'autre rgle que celle qui ressort des rapports directs du
sentiment et de la forme, afin que celle-ci ft adquate  celui-l.

Aux yeux clairvoyants de Chopin, les modles existants, quelque
admirables qu'ils fussent, ne semblaient pas avoir puis tous les
sentiments que l'art peut faire vivre de sa vie transfigure, ni toutes
les formes dont il peut user. Il ne s'arrtait pas  l'excellence de la
forme; il ne la recherchait mme qu'en tant que son irrprochable
perfection est indispensable  la complte rvlation du sentiment,
n'ignorant pas que le sentiment est tronqu aussi longtemps que la
forme, reste imparfaite, intercepte son rayonnement comme un voile
opaque. Il soumettait ainsi  l'inspiration potique le travail du
mtier, enjoignant  la patience du gnie d'imaginer dans la forme de
quoi satisfaire aux exigences du sentiment. Aussi, reprochait-il  ses
classiques adversaires de rduire l'inspiration au supplice de Procuste,
sitt qu'ils n'admettaient pas que certaines manires de sentir sont
inexprimables dans les formes pralablement dtermines. Il les accusait
de dpossder par avance l'art, de toutes les oeuvres qui auraient tent
d'y introduire des sentiments nouveaux, revtus de ses formes nouvelles
qui se puisent dans le dveloppement toujours progressif de l'esprit
humain, des instruments qui divulguent sa pense, des ressources
matrielles dont l'art dispose.

Chopin n'admettait pas, qu'on voult craser le fronton grec avec la
tour gothique, ni qu'on dmolisse les grces pures et exquises de
l'architecture italienne, au profil de la luxuriante fantaisie des
constructions mauresques; comme il n'et pas voulu que le svelte palmier
vienne  crotre en place de ses lgants bouleaux, ni que l'agave des
tropiques soit remplace par le mlze du nord. Il prtendait goter le
mme jour l'_Ilyssus_ de Phidias et le _Pensieroso_ de Michel-Ange, un
_Sacrement_ de Poussin et la _Barque dantesque_ de Delacroix, une
_Improperia_ de Palestrina et la _Reine Mab_ de Berlioz! Il rclamait
son _droit d'tre_ pour tout ce qui est beau, admirant la richesse de la
varit non moins que la perfection de l'unit. Il ne demandait
galement  Sophocle et  Shakespeare,  Homre et  Firdousi,  Racine
et  Goethe, que d'avoir leur _raison d'tre_ dans la beaut propre de
_leur_ forme, dans l'lvation de _leur_ pense, proportionne, comme la
hauteur du jet-d'eau aux feux iriss,  la profondeur de leur source.

Ceux qui voyaient les flammes du talent dvorer insensiblement les
vieilles charpentes vermoulues, se rattachaient  l'cole musicale dont
Berlioz tait le reprsentant le plus dou, le plus vaillant, le plus
hasardeux. Chopin s'y rallia compltement et fut un de ceux qui mit le
plus de persvrance  se librer des serviles formules du style
conventionnel, aussi bien qu' rpudier les charlatanismes qui n'eussent
remplac de vieux abus que par des abus nouveaux plus dplaisants
encore, l'extravagance tant plus agaante et plus intolrable que la
monotonie. Les nocturnes de Field, les sonates de Dussek, les
virtuosits tapageuses et les expressivits dcoratives de Kalkbrenner,
lui tant ou insuffisantes ou antipathiques, il prtendait n'tre pas
attach aux rivages fleuris et un peu mignards des uns, ni oblig de
trouver bonnes les manires cheveles des autres.

Pendant les quelques annes que dura cette sorte de campagne du
romantisme, d'o sortirent des coups d'essai qui furent des coups de
matre, Chopin resta invariable dans ses prdilections comme dans ses
rpulsions. Il n'admit pas le moindre atermoiement avec aucun de ceux
qui, selon lui, ne reprsentaient pas suffisamment le progrs ou ne
prouvaient pas un sincre dvouement  ce progrs, sans dsir
d'exploitation de l'art au profit du mtier, sans poursuite d'effets
passagers, de succs surpris  la surprise de l'auditoire. D'une part,
il rompit, des liens qu'il avait contracts avec respect, lorsqu'il se
sentit gn par eux et retenu trop  la rive par des amarres dont il
reconnaissait la vtust. D'autre part, il refusa obstinment d'en
former avec de jeunes artistes dont le succs, exagr  son sens,
relevait trop un certain mrite. Il n'apportait pas la plus lgre
louange  ce qu'il ne jugeait point tre une conqute effective pour
l'art, une srieuse conception de la tche d'un artiste.

Son dsintressement faisait sa force; il lui crait une sorte de
forteresse. Car, ne voulant que l'art pour l'art, comme qui dirait le
bien pour le bien, il tait invulnrable; par l imperturbable. Jamais
il ne dsira d'tre prn, ni par les uns ni par les autres,  l'aide de
ces mnagements imperceptibles qui font perdre les batailles;  l'aide
de ses concessions que se font les diverses coles dans la personne de
leurs chefs, lesquelles ont introduit au milieu des rivalits, des
empitements, des dchances et des envahissements des styles divers
dans les diffrentes branches de l'art, des ngociations, des traits et
des pactes, semblables  ceux qui forment le but et les moyens de la
diplomatie, aussi bien que les artifices et l'abandon de certains
scrupules qui en sont insparables. En refusant d'tayer ses productions
d'aucun de ces secours extrinsques qui forcent le public  leur faire
bon accueil, il disait assez qu'il se fiait  leurs beauts pour tre
sr qu'elles se feraient apprcier d'elles-mmes. Il ne tenait pas 
hter et  faciliter leur acceptation immdiate.

Toutefois, Chopin tait si intimement et si uniquement pntr des
sentiments dont il croyait avoir connu dans sa jeunesse les types les
plus adorables, de ces sentiments que seuls il lui plaisait de confier 
l'art; il envisageait celui-ci si invariablement d'un unique et mme
point de vue, que ses prdilections d'artiste ne pouvaient manquer de
s'en ressentir. Dans les grands modles et les chefs-d'oeuvre de l'art,
il recherchait uniquement ce qui correspondait  sa nature. Ce qui s'en
rapprochait lui plaisait; ce qui s'en loignait obtenait  peine justice
de lui. Rvant et runissant en lui-mme les qualits souvent opposes
de la passion et de la grce, il possdait une grande sret de jugement
et se prservait d'une partialit mesquine. Il ne s'arrtait gure
devant les plus grandes beauts et les plus grands mrites, lorsqu'ils
blessaient l'une ou l'autre des faces de sa conception potique. Quelque
admiration qu'il et pour les oeuvres de Beethoven, certaines parties
lui en paraissaient trop rudement tailles. Leur structure tait trop
athltique pour qu'il s'y complt; leurs courroux lui semblaient trop
rugissants. Il trouvait que la passion y approche trop du cataclysme; la
moelle de lion qui se retrouve dans chaque membre de ses phrases lui
tait une trop substantielle matire, et les sraphiques accents, les
raphalesques profils, qui apparaissent au milieu des puissantes
crations de ce gnie, lui devenaient par moments presques pnibles dans
un contraste si tranch.

Malgr le charme qu'il reconnaissait  quelques-unes des mlodies de
Schubert, il n'coutait pas volontiers celles dont les contours taient
trop aigus pour son oreille, o le sentiment est comme dnud, o l'on
sent, pour ainsi dire, palpiter la chair et craquer les os sous
l'treinte de la douleur. Toutes les rudesses sauvages lui inspiraient
de l'loignement. En musique, comme en littrature, comme dans
l'habitude de la vie, tout ce qui se rapproche du mlodrame lui tait un
supplice. Il repoussait le ct furibond et frntique du romantisme; il
ne supportait pas l'ahurissement des effets et des excs dlirants. Il
n'aimait pas Shakespeare sans de fortes restrictions; il trouvait ses
caractres trop tudis sur le vif et parlant un langage trop vrai; il
aimait mieux les synthses piques et lyriques qui laissaient dans
l'ombre les pauvres dtails de l'humanit. C'est pourquoi il parlait peu
et n'coutait gure, ne voulant formuler ses penses ou recueillir
celles des autres que quand elles taient arrives  une certaine
lvation.[21].

[Note 21: Mme Sand. _Lucrezia Floriani_.]

Cette nature si constamment matresse d'elle-mme, pour laquelle la
divination, l'entre-vue, le pressentiment, offraient ce charme de
l'inachev, si cher aux potes qui savent la fin des mots interrompus et
des penses tronques; cette nature si pleine de dlicates rserves, ne
pouvait prouver qu'un ennui, comme scandalis, devant l'impudeur de ce
qui ne laissait rien  pntrer, rien  comprendre _au del_. Nous
pensons que s'il lui avait fallu se prononcer  cet gard, il et avou
qu' son got il n'tait permis d'exprimer les sentiments qu' condition
d'en laisser la meilleure partie  deviner. Si, ce qu'on est convenu
d'appeler le _classique_ dans l'art, lui semblait imposer des
restrictions trop mthodiques, s'il refusait de se laisser garrotter par
ces menottes et glacer par ce systme conventionnel, s'il ne voulait pas
s'enfermer dans les symtries d'une cage, c'tait pour s'lever dans les
nues, chanter comme l'alouette plus prs du bleu du ciel, ne devoir
jamais descendre de ces hauteurs. Il et voulu ne se livrer au repos
qu'en planant dans les rgions leves, comme l'oiseau de paradis dont
on disait jadis qu'il ne gotait le sommeil qu'en restant les ailes
tendues, berc par les souffles de l'espace, au haut des airs o il
suspendait son vol. Chopin se refusait obstinment  s'enfoncer dans
les tanires des forts, pour prendre note des vagissements et des
hurlements dont elles sont remplies;  explorer les dserts affreux, en
y traant des sentiers que le vent perfide roule avec ironie sur les pas
du tmraire qui essaye de les former.

Tout ce qui dans la musique italienne est si franc, si lumineux, si
dnu d'apprt, en mme temps que de science; tout ce qui dans l'art
allemand porte le cachet d'une nergie populaire, quoique puissante, lui
plaisait galement peu.  propos de Schubert il dit un jour: que le
sublime tait fltri lorsque le commun ou le trivial lui succdait.
Hummel, parmi les compositeurs de piano, tait un des auteurs qu'il
relisait avec le plus de plaisir. Mozart reprsentait  ses yeux le type
idal, le pote par excellence, car il condescendait plus rarement que
tout autre  franchir les gradins qui sparent la distinction de la
vulgarit. Il aimait prcisment dans Mozart le dfaut qui lui fit
encourir le reproche que son pre lui adressait aprs une reprsentation
de l'_Idomne_: Vous avez eu tort de n'y rien mettre pour les longues
oreilles. La gaiet de Papageno charmait celle de Chopin; l'amour de
Tamino et ses mystrieuses preuves lui semblaient dignes d'occuper sa
pense; Zerline et Mazetto l'amusaient par leur navet raffine. Il
comprenait les vengeances de Donna Anna, parce qu'elles ne ramenaient
que plus de voiles sur son deuil.  ct de cela, son sybaritisme de
puret, son apprhension du lieu-commun taient tels, que mme dans
_Don Juan_, mme dans cet immortel chef-d'oeuvre, il dcouvrait des
passages dont nous lui avons entendu regretter la prsence Son culte
pour Mozart n'en tait pas diminu, mais comme attrist. Il parvenait
bien  oublier ce qui lui rpugnait, mais se rconcilier avec, lui tait
impossible. Ne subissait-il pas en ceci les douloureuses conditions de
ces supriorits d'instinct, irraisonnes et implacables, dont nulle
persuasion, nulle dmonstration, nul effort ne parviennent jamais 
obtenir l'indulgence, ne ft-ce que celle de l'indiffrence, pour des
objets d'un spectacle antipathique et d'une aversion si insurmontable
qu'elle est comme une sorte d'idiosyncrasie?

Chopin donna  nos essais,  nos luttes d'alors, si remplies encore
d'hsitations et d'incertitudes, d'erreurs et d'exagrations, qui
rencontraient plus de _sages hochant la tte_ que de contradicteurs
glorieux, l'appui d'une rare fermet de conviction, d'une conduite calme
et inbranlable, d'une stabilit de caractre galement  l'preuve des
lassitudes et des leurres, en mme temps que l'auxiliaire efficace
qu'apporte  une cause le mrite des ouvrages qu'elle peut revendiquer.
Chopin accompagna ses hardiesses de tant de charme, de mesure et de
savoir, qu'il fut justifi d'avoir eu confiance en son seul gnie par la
prompte admiration qu'il inspira. Les solides tudes qu'il avait faites,
les habitudes rflchies de sa jeunesse, le culte dans lequel il fut
lev pour les beauts classiques, le prservrent de perdre ses forces
en ttonnements malheureux et en demi-russites, comme il est arriv 
plus d'un partisan des ides nouvelles.

Sa studieuse patience  laborer et  parachever ses ouvrages le mettait
 l'abri des critiques qui enveniment les dissentiments, en s'emparant
de victoires faciles et insignifiantes dues aux omissions et  la
ngligence de la mgarde. Exerc de bonne heure aux exigences de la
rgle, ayant mme produit de belles oeuvres dans lesquelles il s'y tait
astreint, il ne la secouait qu'avec l'-propos d'une justesse savamment
mdite. Il avanait toujours en vertu de son principe, sans se laisser
emporter  l'exagration ni sduire aux transactions, dlaissant
volontiers les formules thoriques pour ne poursuivre que leurs
rsultats. Moins proccup des disputes d'cole et de leurs termes que
de se donner la meilleure des raisons, celle d'une oeuvre accomplie, il
eut ainsi le bonheur d'viter les inimitis personnelles et les
accommodements fcheux.

Plus tard, le triomphe de ses ides ayant diminu l'intrt de son rle,
il ne chercha pas d'autre occasion pour se placer derechef  la tte
d'un groupe quelconque. En cette unique occurrence o il prit rang dans
un conflit de parti, il fit preuve de convictions absolues, tenaces et
inflexibles, comme toutes celles qui, en tant vives, se font rarement
jour. Mais, sitt qu'il vit son opinion avoir assez d'adhrents pour
rgner sur le prsent et dominer l'avenir, il se retira de la mle,
laissant les combattants s'assaillir dans des escarmouches moins utiles
 la cause qu'agrables aux gens qui aiment  se battre, surtout 
battre, au risque d'tre battus. Vrai grand-seigneur et vrai chef de
parti, il se garda de survaincre, de poursuivre une arrire-garde en
droute, se conduisant en prince victorieux auquel il suffit de savoir
que sa cause est hors de danger pour ne plus se mler aux combattants.

Avec les dehors plus modernes, plus simples, moins extatiques, Chopin
avait pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers
matres du moyen-ge. Comme pour eux, l'art tait pour lui une belle,
une sainte vocation. Comme eux, fier d'y avoir t appel, il desservait
ses rites avec une pit mue. Ce sentiment s'est rvl  l'heure de sa
mort dans un dtail, dont les moeurs de la Pologne nous expliquent seules
toute la signification. Par un usage moins rpandu de nos temps, mais
qui toutefois y subsiste encore, on y voyait souvent les mourants
choisir les vtements dans lesquels ils voulaient tre ensevelis,
prpars par quelques-uns longtemps  l'avance[22].

[Note 22: L'auteur de _Julie et Adolphe_ (roman imit de la Nouvelle
Hloise et qui eut beaucoup de vogue  sa publication), le gnral K.
qui, g de plus de quatre-vingts ans, vivait encore dans une campagne
du gouvernement de la Volhynie  l'poque de notre sjour dans ces
contres, avait fait, conformment  la coutume dont nous parlons,
construire son cercueil qui, depuis trente ans, tait toujours pos 
ct de la porte de sa chambre.]

Leurs plus chres, leurs plus intimes penses, s'exprimaient ou se
trahissaient ainsi, pour la dernire fois. Les robes monastiques taient
frquemment dsignes par des personnes mondaines; les hommes
prfraient ou refusaient le costume de leurs charges, selon que des
souvenirs glorieux ou chagrins s'y rattachaient, Chopin, qui parmi les
premiers artistes contemporains donna le moins de concerts, voulut
pourtant tre mis au tombeau dans les habits qu'il y avait ports. Un
sentiment naturel et profond, dcoulant d'une source intarissable
d'enthousiasme pour son art, a sans doute dict ce dernier voeu, alors
que, remplissant fervemment les derniers devoirs du chrtien, il
quittait tout ce que de la terre il ne pouvait emporter aux cieux.
Longtemps avant l'approche de la mort, il avait rattach  l'immortalit
son amour et sa foi en l'art. Il voulut tmoigner une fois de plus au
moment ou il serait couch dans le cercueil, par un muet symbole comme
de coutume, l'enthousiasme qu'il avait gard intact pendant toute sa
vie. Il mourut fidle  lui-mme, adorant dans l'art ses mystiques
grandeurs et ses plus mystiques rvlations.

En se retirant, ainsi que nous l'avons dit, du tournant temptueux de sa
socit, Chopin reportait ses sollicitudes et ses affections dans le
rayon de sa famille, de ses connaissances de jeunesse, de ses
compatriotes. Il conserva avec eux, sans aucune interruption, des
rapports frquents, qu'il entretenait avec un grand soin. Sa soeur
Louise lui tait surtout chre; une certaine ressemblance dans la nature
de leur esprit et la pente de leurs sentiments, les rapprocha plus
particulirement encore. Elle fit plusieurs fois le voyage de Varsovie 
Paris, pour le voir; en dernier lieu, elle vint y passer les trois
derniers mois de la vie de son frre, pour l'entourer de ses soins
dvous.

Dans ses relations avec ses parents, Chopin mettait une grce charmante.
Non content d'entretenir avec eux une correspondance active, il
profitait de son sjour  Paris pour leur procurer ces mille surprises
que donnent les nouveauts, les bagatelles, les infiniment petits,
infiniment jolis, dont la primeur fait le charme. Il recherchait tout ce
qu'il croyait pouvoir tre agrable  Varsovie et y envoyait
continuellement des petits riens, modes ou babioles nouvelles. Il tenait
 ce qu'on conservt ces objets, si futiles, si insignifiants qu'ils
fussent, comme pour tre toujours prsent au milieu de ceux  qui il les
destinait. De son ct, il attachait un grand prix  toute preuve
d'affection venue de ses parents. Recevoir de leurs nouvelles ou des
marques de leur souvenir lui tait une fte; il ne la partageait avec
personne, mais on s'en apercevait au souci qu'il prenait de tous les
objets qui lui arrivaient de leur part. Les moindres d'entre eux lui
taient prcieux et, non seulement il ne permettait pas aux autres de
s'en servir, mais il tait visiblement contrari lorsqu'on y touchait.

Quiconque arrivait de Pologne tait le bienvenu auprs de lui. Avec ou
sans lettre de recommandation il tait reu  bras ouverts, comme s'il
et t de la famille. Il permettait  des personnes souvent inconnues
quand elles venaient de son pays, ce qu'il n'accordait  aucun d'entre
nous: le droit de dranger ses habitudes. Il se gnait pour elles, il
les promenait, il retournait vingt fois de suite aux mmes lieux pour
leur faire voir les curiosits de Paris, sans jamais tmoigner d'ennui 
ce mtier de cicerone et de badaud. Puis, il donnait  dner  ces chers
compatriotes, dont la veille il avait ignor l'existence; il leur
vitait toutes les menues-dpenses, il leur prtait de l'argent. Mieux
que cela; on voyait qu'il tait heureux de le faire, qu'il prouvait un
vrai bonheur  parler sa langue,  se trouver avec les siens,  se
retrouver par eux dans l'atmosphre de sa patrie qu'il lui semblait
encore respirer  ct d'eux. On voyait combien il se plaisait  couter
leurs tristes rcits,  distraire leurs douleurs,  dtourner leurs
sanglants souvenirs, eu consolant leurs suprmes regrets par les
infinies promesses d'une esprance loquemment chante.

Chopin crivait rgulirement aux siens, mais seulement  eux. Une de
ses bizarreries consistait  s'abstenir de tout change de lettres, de
tout envoi de billets; on et pu croire qu'il avait fait voeu de n'en
jamais adresser  des trangers. C'tait chose curieuse de le voir
recourir  tous les expdients pour chapper  la ncessit de tracer
quelques lignes. Maintes fois il prfra traverser Paris d'un bout 
l'autre pour refuser un dner ou faire part de lgres informations,
plutt que de s'en pargner la peine au moyen d'une petite feuille de
papier. Son criture resta comme inconnue  la plupart de ses amis. On
dit qu'il lui est arriv de s'carter de cette habitude en faveur de ses
belles compatriotes fixes  Paris, dont quelques-unes possdent de
charmants autographes de lui, tous en polonais. Cette infraction  ce
qu'on et pu prendre pour une rgle, s'explique par le plaisir qu'il
avait  parler sa langue, qu'il employait de prfrence et dont il se
plaisait  traduire aux autres les locutions les plus expressives. Comme
les slaves en gnral, il possdait trs bien le franais; d'ailleurs,
vu son origine franaise, il lui avait t enseign avec un soin
particulier. Mais, il s'en accomodait mal, lui reprochant d'tre peu
sonore  l'oreille et d'un gnie froid.

Cette manire de le juger est d'ailleurs assez rpandue parmi les
Polonais, qui s'en servent avec une grande facilit, le parlent beaucoup
entre eux, souvent mieux que leur propre langue, sans jamais cesser de
se plaindre  ceux qui ne la connaissent pas de ne pouvoir rendre dans
un autre idiome que le leur, les chatoiements infinis de l'motion, les
nuances thres de la pense! C'est tantt la majest, tantt la
passion, tantt la grce, qui  leur dire fait dfaut aux mots franais.
Si on leur demande le sens d'un vers, d'une parole cite par eux en
polonais,--_Oh! c'est intraduisible!_--est immanquablement la premire
rponse faite  l'tranger. Viennent ensuite les commentaires, qui
servent surtout  commenter l'exclamation,  expliquer toutes les
finesses, tous les sous-entendus, tous les contraires renferms dans ces
mots _intraduisibles!_ Nous en avons cit quelques exemples, lesquels
joints  d'autres, nous portent  supposer que cette langue a l'avantage
d'imager les substantifs abstraits et que, dans le cours de son
dveloppement, elle a d au gnie potique de la nation d'tablir entre
les ides un rapprochement frappant et juste par les tymologies, les
drivations, les synonymes. Il en rsulte comme un reflet color, ombre,
ou lumire, projet sur chaque expression.

L'on pourrait dire ainsi que les mots de cette langue font
ncessairement vibrer dans l'esprit un son enharmonique imprvu, ou
bien, le son correspondant d'une tierce qui module immdiatement la
pense en un accord majeur ou mineur. La richesse de son vocabulaire
permet toujours le choix du ton; mais la richesse peut devenir une
difficult et il ne serait pas impossible d'attribuer l'usage des
langues trangres, si rpandues en Pologne, aux paresses d'esprit et
d'tudes qui veulent chapper  la fatigue d'une habilet de diction,
indispensable dans une langue pleine de soudaines profondeurs et d'un
laconisme si nergique, que l'-peu-prs y devient difficile et la
banalit insoutenable. Les vagues assonances de sentiments mal dfinis
sont incompressibles dans les fortes nervures de sa grammaire. L'ide
n'y peut sortir d'une pauvret singulirement dnude, tant qu'elle
reste en de des bornes du lieu-commun; par contre, elle rclame une
rare prcision de termes pour ne pas devenir baroque au del. La
littrature polonaise compte moins que d'autres les noms d'auteurs
devenus classiques; en revanche, presque chacun d'eux dota sa patrie
d'une de ces oeuvres qui restent  jamais. Elle doit peut-tre  ce
caractre hautain et exigeant de son idiome, de voir le nombre de ses
chefs-d'oeuvre en proportion plus grande qu'ailleurs avec celui de ses
littrateurs. On se sent matre, quand on se hasarde  manier cette
belle et riche langue[23].

[Note 23: On ne saurait reprocher au polonais de manquer d'harmonie
et d'tre dpourvu d'attrait musical. Ce n'est pas la frquence des
consonnes qui constitue toujours et absolument la duret d'une langue,
mais le mode de leur association; on pourrait mme dire que
quelques-unes n'ont un coloris terne et froid, que par l'absence de sons
bien dtermins et fortement marqus. C'est la rencontre dsagrable et
disharmonieuse de consonnes htrognes, qui blesse pniblement les
habitudes d'une oreille dlicate et cultive; c'est le retour rpt de
certaines consonnes bien accouples qui ombre, rhythme le langage, lui
donne de la vigueur, la prpondrance des voyelles ne produisant qu'une
sorte de teinte claire et ple qui demande  tre releve par des
rembrunissements. Les langues slaves emploient, il est vrai, beaucoup de
consonnes, mais en gnral avec des rapprochements sonores, quelquefois
flatteurs  l'oue, presque jamais tout  fait discordants, mme alors
qu'il sont plus frappants que mlodieux. La qualit de leurs sons est
riche, pleine et trs nuance; ils ne restent point resserrs dans une
sorte de mdium troit, mais s'tendent dans un registre considrable
par la varit des intonations qu'on leur applique, tantt basses,
tantt hautes. Plus on avance vers l'orient, et plus ce trait
philologique s'accentue; on le rencontre dans les langues smitiques: en
chinois, le mme mot prend un sens totalement diffrent, selon le
diapason sur lequel on le prononce. Le L slave, cette lettre presque
impossible  prononcer  ceux qui ne l'ont pas appris ds leur enfance,
n'a rien de sec. Elle donne  l'oue l'impression que produit sur nos
doigts un pais velours de laine, rude et souple  la fois. La runion
des consonnes clapotantes tant rare en polonais, les assonances trs
aisment multiplies, cette comparaison pourrait s'appliquer 
l'ensemble de l'effet qu'il produit sur l'oreille des trangers. On y
rencontre beaucoup de mots imitant le bruit propre aux objets qu'ils
dsignent. Les rptitions ritres du _ch_ (_h_ aspir), du _sz_ (_ch_
en franais), du _rz_, du _cz_, si effrayants  un oeil profane et dont
le timbre n'a pour la plupart rien de barbare, (ils se prononcent  peu
prs comme _geai_ et _tche_), facilitent ces minologies. Le mot
_dzwiek_, _son_, (lisez _dzwienque_), en offre un exemple assez
caractristique; il paratrait difficile de mieux reproduire la
sensation que la rsonance d'un diapason fait prouver 
l'oreille.--Entre les consonnes accumules dans des groupes qui
produisent des tons trs divers, tantt mtalliques, tantt
bourdonnants, sifflants ou grondants, il s'entremle des diphthongues
nombreuses et des voyelles qui deviennent souvent quelque peu nasales,
l'_a_ et l'_e_ tant prononcs comme _on_ et _in_ lorsqu'ils sont
accompagns d'une cdille: _a_, _e_.  ct du _c_ (_tse_) qu'on dit
avec une grande mollesse, quelquefois _c_ (_tsic_), le _s_ accentu,
_s_, est presque gazouill. Le _z_ a trois sons; on croirait l'accord
d'un ton. Le _z_ (_iais_), le _z_ (_zed_) et le _z_ (_zied_). L'_y_
forme une voyelle d'un son touff, _eu_, que nous ne saurions pas plus
reproduire en franais que celui du _l_; aussi bien que lui, elle donne
un chatoyant ineffable  la langue.--Ces lments fins et dlis
permettent aux femmes de prendre dans leurs discours un accent chantant
ou tranant, qu'elles transportent d'ordinaire aux autres langues, o le
charme, devenant dfaut, droute au lieu de plaire. Que de choses, que
de personnes qui,  peine transportes dans un milieu dont l'air
ambiant, le courant de penses diverses, ne comportent pas un genre de
grce, d'expression, d'attrait, ce qui en elles tait fascinant et
irrsistible devient choquant et agaant, uniquement parce que ces mmes
sductions sont places sous le rayon d'un autre clairage; parce que
les ombres y perdant leurs profondeurs, les reflets lumineux n'ont plus
leur clat et leurs signifiances. En parlant leur langue, les Polonaises
ont encore l'habitude de faire succder  des espces de rcitatifs et
de thrnodies improvises, lorsque les sujets qui les occupent sont
srieux et mlancoliques, un petit parler gras et zzayant comme celui
des enfants. Est-ce pour garder et manifester les privilges de leur
suzerainet fminine, au moment mme o elles ont condescendu  tre
graves comme des snateurs, de bon conseil comme le ministre d'un rgne
prcdent et sage, profondes comme un vieux thologien, subtiles comme
un mtaphysicien allemand? Mais, pour peu que la Polonaise soit en veine
de gaiet, en train de laisser luire les feux de ses charmes, de laisser
s'exhaler les parfums de son esprit, comme la fleur qui penche son
calice sous le chaud rayon d'un soleil de printemps pour rpandre dans
les airs ses senteurs, on dirait son me que tout mortel voudrait
aspirer et imboire comme une bouffe de flicit arrive des rgions du
paradis... elle ne semble plus se donner la peine d'articuler ses mots,
comme les humbles habitants de cette valle de larmes. Elle se met 
rossignoler; les phrases deviennent des roulades qui montent aux plus
haut de la gamme d'un soprano enchanteur, ou bien les priodes se
balancent en trilles qu'on dirait le tremblement d'une goutte de rose;
triomphes charmants, hsitation plus charmantes encore, entrecoupes de
petits rires perls, de petits cris interjectifs! Puis viennent de
petits points d'orgues dans les notes sublimes du registre de la voix,
lesquels descendent rapidement par on ne sait quelle succession
chromatique de demi-tons et quarts de ton, pour s'arrter sur une note
grave et poursuivre des modulations infinies, brusqus, originales, qui
dpaysent l'oreille inaccoutume  ce gentil ramage, qu'une lgre
teinte d'ironie revt par moments d'un faux-air de moquerie narquoise
particulier au chant de certains oiseaux. Comme les Vnitiennes, les
Polonaises aiment  _zinzibuler_ et, des diastmes piquants, des
azophies imprvues, des nuances charmantes, se trouvent tout
naturellement mls  cette caqueterie mignonne qui fait tomber les
paroles de leurs lvres, tantt comme une poigne de perles qui
s'parpillent et rsonnent sur une vasque d'argent, tantt comme des
tincelles qu'elles regardent curieusement briller et s'teindre, 
moins que l'une d'elles n'aille s'ensevelir dans un coeur qu'elle peut
dvorer et desscher s'il ne possde point le secret de la raction;
qu'elle peut allumer comme une haute flamme d'hrosme et de gloire,
comme un phare bienfaisant dans les temptes de la vie. En tout cas,
quelqu'emploi qu'elles en fassent, la langue polonaise est dans la
bouche des femmes bien plus douce et plus caressante que dans celle des
hommes.--Quand eux ils se piquent de la parler avec lgance, ils lui
impriment une sonorit mle qui semble pouvoir s'adapter trs
nergiquement aux mouvements de l'loquence, autrefois si cultive en
Pologne. La posie puise dans ces matriaux si nombreux et varis, une
diversit de rhythmes et de prosodies; une abondance de rimes et de
consonances, qui lui rendent possible de suivre, musicalement en quelque
sorte, le coloris des sentiments et des scnes qu'elle dpeint, non
seulement en courtes onomatopes, mais durant de longues tirades.--On a
compar avec raison l'analogie du polonais et du russe,  celle qui
existe entre le latin et l'italien. En effet, la langue russe est plus
mlismatique, plus alanguie, plus soupire. Son cadencement est
particulirement appropri au chant, si bien que ses belles posies,
celles de Zukowski et de Pouschkine, paraissent renfermer une mlodie
toute dessine par le mtre des vers. Il semble qu'on n'ait qu' dgager
un _arioso_ ou un doux _cantabile_ de certaines stances, telles que le
_Chle noir_, le _Talismann_, et bien d'autres.--L'ancien slavon, qui
est la langue de l'glise d'Orient, a un tout autre caractre. Une
grande majest y prdomine; plus gutturale que les autres idiomes qui en
dcoulent, elle est svre et monotone avec grandeur, comme les
peintures byzantines conserves dans le culte auquel elle est
incorpore. Elle a bien la physionomie d'une langue sacre qui n'a servi
qu' un seul sentiment, qui n'a point t module, faonne, nerve,
par de profanes passions, ni aplatie et rduite  de mesquines
proportions par de vulgaires besoins.]

L'lgance matrielle tait aussi naturelle  Chopin que celle de
l'esprit. Elle se trahissait autant dans les objets qui lui
appartenaient, que dans ses manires distingues. Il avait la
coquetterie des appartements; aimant beaucoup les fleurs, il en ornait
toujours le sien. Sans approcher de l'clatante richesse dont  cette
poque quelques-unes des clbrits de Paris dcoraient leurs demeures,
il gardait sur ce point, ainsi que sur le chapitre des lgances de
cannes, d'pingles, de boutons, des bijoux fort  la mode alors,
l'instinctive ligne du _comme il faut_, entre le trop et le trop peu.

Comme il ne confondait son temps, sa pense, ses dmarches, avec ceux
de personne, la socit des femmes lui tait souvent plus commode en ce
qu'elle obligeait  moins de rapports subsquents. Ayant toujours
conserv une exquise puret intrieure que les orages de la vie ont peu
troubl, jamais souill, car ils n'branlrent jamais en lui le got du
bien, l'inclination vers l'honnte, le respect de la vertu, la foi en la
saintet, Chopin ne perdit jamais cette navet juvnile qui permet de
se trouver agrablement dans un cercle dont la vertu, l'honntet, la
respectabilit, font les principaux frais et le plus grand charme. Il
aimait les causeries sans porte des gens qu'il estimait; il se
complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il passait
volontiers de soires entires  jouer au colin-maillard avec de jeunes
filles,  leur conter des historiettes amusantes ou cocasses,  les
faire rire de ces rires fous de la jeunesse qui fout encore plus plaisir
 entendre que le chant de la fauvette.

Tout cela runi faisait que Chopin, si intimement li avec quelques-unes
des personnalits les plus marquantes du mouvement artistique et
littraire d'alors que leurs existences semblaient n'en faire qu'une,
resta nanmoins un tranger au milieu d'elles. Son individualit ne se
fondit avec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'tait  mme
de comprendre cette runion, accomplie dans les plus hautes rgions de
l'tre, entre les aspirations du gnie et la puret des dsirs. Encore
moins pouvait-on sentir le charme de cette noblesse infuse, de cette
lgance inne, de cette chastet virile, d'autant plus savoureuse
qu'elle tait plus inconsciente de ses ddains pour le charnel vulgaire
l, o tous croyaient que l'imagination ne pouvait tre coule dans les
moules d'un chef-d'oeuvre, que chauffe  blanc dans les hauts fourneaux
d'une sensualit cre et pleine d'infmes scories!

Mais, une des plus prcieuses prrogatives de la puret intrieure tant
de ne pas deviner les raffinements, de ne pas apercevoir les cynismes de
l'impudeur, Chopin se sentait oppress par le voisinage de certaines
personnalits dont l'oeil n'avait plus de transparence, dont l'haleine
tait impure, dont les lvres se plissaient comme celles d'un satyre,
sans se douter le moins du monde que des faits, qu'il appelait les
carts du gnie, taient levs  la hauteur d'un culte envers la desse
Matire! Le lui et-on dit mille fois, jamais on ne lui et persuad que
la rudesse baroque des manires, le parler sans-gne des apptits
indignes, les envieuses diatribes contre les riches et les grands,
taient autre chose que le manque d'ducation d'une classe infrieure.
Jamais il n'et cru que chaque pense lascive, chaque espoir honteux,
chaque souhait rapace, chaque voeu homicide, tait l'encens offert 
cette basse idole et que chacune de ces exhalaisons, devenue si vite
d'tourdissante, ftide, tait reue dans les cassolettes de similor
d'une posie menteuse, comme un hommage de plus dans l'apothose
sacrilge!

La campagne et la vie de chteau lui convenaient tellement, que pour en
jouir il acceptait une socit qui ne lui convenait pas du tout. On
pourrait en induire qu'il lui tait plus ais d'abstraire son esprit des
gens qui l'entouraient, de leur partage bruyant comme le son des
castagnettes, que d'abstraire ses sens de l'air touff, de la lumire,
terne, des tableaux prosaques de la ville, o les passions sont
excites et surexcites  chaque pas, les organes rarement flatts. Ce
que l'on y voit, ce que l'on y entend, ce que l'on y sent, frappe au
lieu de bercer, fait sortir de soi, au lieu de faire rentrer en soi.
Chopin en souffrait, mais ne se rendait pas compte de ce qui
l'offusquait, aussi longtemps que des salons amis l'attendirent et que
la lutte des opinions littraires et artistiques le proccupa vivement.
L'art pouvait lui faire oublier la nature; le beau dans les crations de
l'homme pouvait lui remplacer pour quelque temps le beau des crations
de Dieu; aussi, aimait-il Paris. Mais, il tait heureux chaque fois
qu'il pouvait le laisser loin derrire lui!

 peine tait-il arriv dans une maison de campagne,  peine se
voyait-il entour de jardins, de vergers, de potagers, d'arbres, de
hautes herbes, de fleurs telles quelles, qu'il semblait un autre homme,
un homme transfigur. L'apptit lui revenait, sa gaiet dbordait, ses
bons-mots ptillaient. Il s'amusait de tout avec tous, devenait
ingnieux  varier les amusements,  multiplier les pisodes gayants de
cette existence au grand air qui le ranimait, de cette libert rustique
si fort de son got. La promenade ne l'ennuyait pas; il pouvait beaucoup
marcher et roulait volontiers en voiture. Il observait et dcrivait peu
ces paysages agrestes; cependant il tait ais de remarquer qu'il en
avait une impression trs vive.  quelques mots qui lui chappaient, on
et dit qu'il se sentait plus prs de sa patrie en se trouvant au milieu
des bls, des prs, des haies, des foins, des fleurs des champs, des
bois qui partout ont les mmes senteurs. Il prfrait se voir entre les
laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qui dans tous les pays se
ressemblent un peu, qu'entre les rues et les maisons, les ruisseaux et
les gamins de Paris, qui certes ne ressemblent  rien et ne peuvent rien
rappeler  personne, tout l'ensemble gigantesque, souvent discordant, de
la grand' ville, a quelque chose d'crasant pour des natures
sensitives et maladives.

En outre, Chopin aimait  travailler  la campagne, comme si cet air
pur, sain et pntrant, ravigotait son organisme qui s'tiolait au
milieu de la fume et de l'air pais de la rue! Plusieurs de ses
meilleurs ouvrages crits durant ses _villeggiature_, renferment
peut-tre le souvenir de ses meilleurs jours d'alors.




VI.


Chopin est n  Zelazowa-Wola, prs de Varsovie, en 1810. Par un hasard
rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son ge dans ses
premires annes; il parat que la date de sa naissance ne fut fixe
dans sa mmoire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie
musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: _Madame
Catalani,  Frdric Chopin g de dix ans_. Le pressentiment de la
femme doue, donna peut-tre  l'enfant timide la prescience de son
avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses
premires annes. Son dveloppement intrieur traversa probablement peu
de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il tait frle et
maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa sant. Ds lors
sans doute il prit l'habitude de cette affabilit, de cette bonne grce
gnrale, de cette discrtion sur tout ce qui le faisait souffrir, nes
du dsir de rassurer les inquitudes qu'il occasionnait.

Aucune prcocit dans ses facults, aucun signe prcurseur d'un
remarquable panouissement, ne rvlrent dans sa premire jeunesse une
future supriorit d'me, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit
tre souffrant et souriant, toujours patient et enjou, on lui sut
tellement gr de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se
contenta sans doute de chrir ses qualits, sans se demander s'il
donnait son coeur sans rserve et livrait le secret de toutes ses
penses. Il est des mes qui,  l'entre de la vie, sont comme de riches
voyageurs amens par le sort au milieu de simples ptres, incapables de
reconnatre le haut rang de leurs htes; tant que ces tres suprieurs
demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement
 leur propre opulence, suffisants toutefois pour merveiller des coeurs
ingnus et rpandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances.
Ces tres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les
entourent; on est charm, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont
t gnreux, tandis qu'en ralit ils n'ont encore t que peu
prodigues de leurs trsors.

Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il
grandit comme dans un berceau solide et molleux, furent celles d'un
intrieur uni, calme, occup; aussi ces exemples de simplicit, de pit
et de distinction, lui restrent toujours les plus doux et les plus
chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charits
pieuses, les modesties rigides, l'entourrent d'une pure atmosphre, o
son imagination prit ce velout tendre des plantes qui ne furent jamais
exposes aux poussires des grands chemins.

La musique lui fut enseigne de bonne heure.  neuf ans il commena 
l'apprendre et fut bientt confi  un disciple passionn de Sbastien
Bach, Zywna, qui dirigea ses tudes durant de longues annes selon les
errements d'une cole entirement classique. Il est  supposer que
lorsque, d'accord avec ses dsirs et sa vocation, sa famille lui faisait
embrasser la carrire de musicien, aucun prestige de vaine gloriole,
aucune perspective fantastique, n'blouissaient leurs yeux et leurs
esprances. On le fit travailler srieusement et consciencieusement,
afin qu'il ft un jour matre savant et habile, sans s'inquiter outre
mesure du plus ou moins de retentissement qu'obtiendraient les fruits de
ces leons et de ces labeurs du devoir.

Il fut plac assez jeune dans un des premiers collges de Varsovie,
grce  la gnreuse et intelligente protection que le prince Antoine
Radziwill accorda toujours aux arts et aux jeunes talents, dont il
reconnaissait la porte avec le coup d'oeil d'un homme et d'un artiste
distingu. Le prince Radziwill ne cultivait pas la musique en simple
dilettante; il fut compositeur remarquable. Sa belle partition de
_Faust_, publie il y a nombre d'annes, continue d'tre excut chaque
hiver par l'acadmie de chant de Berlin. Elle nous semble encore
suprieure, par son intime appropriation aux tonalits des sentiments de
l'poque o la premire partie de ce pome fut crite,  diverses
tentatives pareilles faites de son temps.

En subvenant aux moyens assez restreints de la famille de Chopin, le
prince fit  celui-ci l'inapprciable don d'une belle ducation, dont
aucune partie ne resta nglige. Son esprit lev le mettant  mme de
comprendre toutes les exigences de la carrire d'un artiste, ce fut lui
qui, depuis l'entre de son protg au collge jusqu' l'achvement
complet de ses tudes, paya sa pension par l'entremise d'un ami, M.
Antoine Korzuchowski, lequel garda toujours avec Chopin les relations
d'une cordiale et constante amiti. De plus, le prince Radziwill faisait
souvent intervenir Chopin aux parties de campagne, aux soires, aux
dners qu'il donnait, plus d'une anecdote se rattacha dans la mmoire du
jeune homme  ces charmants instants, qu'animait tout le _brio_ de la
gaiet polonaise. Il y joua souvent un rle piquant, par son esprit
comme par son talent, gardant le souvenir attendri de plus d'une beaut
rapidement passe devant ses yeux. Dans le nombre, la jeune Psse
lise, fille du prince, morte  la premire fleur de l'ge, lui laissa
la plus suave impression d'un ange pour un moment exil ici-bas.

Le charmant et facile caractre que Chopin apporta sur les bancs de
l'cole, le fit promptement aimer de ses camarades, en particulier du
prince Calixte Czetwertynski et de ses frres. Lorsque arrivaient les
ftes et, les vacances, il allait souvent les passer avec eux chez leur
mre, la Psse Idalie Czetwertynska, qui cultivait la musique avec un
vrai sentiment de ses beauts et qui bientt sut dcouvrir le pote dans
le musicien. La premire peut-tre, elle fit connatre  Chopin le
charme d'tre entendu en mme temps qu'cout. La princesse tait belle
encore et possdait un esprit sympathique, uni  de hautes vertus,  de
charmantes qualits. Son salon tait un des plus brillants et des plus
recherchs de Varsovie; Chopin y rencontra souvent les femmes les plus
distingues de cette capitale. Il y connut ces sduisantes beauts dont
la clbrit tait europenne, alors que Varsovie tait si envie pour
l'clat, l'lgance, la grce de sa socit. Il eut l'honneur d'tre
prsent chez la Psse de Lowicz, par l'entremise de la Psse
Czetwertynska; celle-ci le rapprocha aussi de la Csse Zamoyska, de la
Psse Micheline Radziwill, de la Psse Thrse Jablonowska, ces
enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beauts moins renommes.

Bien jeune encore, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de
son piano. Dans ces runions, qu'on et dit des assembles de fes, il
put surprendre bien des fois peut-tre, rapidement dvoils dans le
tourbillon de la danse, les secrets de ces coeurs exalts et tendres; il
put lire sans peine dans ces mes qui se penchaient avec attrait et
amiti vers son adolescence. L, il put apprendre de quel mlange de
levain et de pte de rose, de salptre et de larmes angliques, est
ptri l'idal potique des femmes de sa nation. Quand ses doigts
distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques
mouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs
des jeunes filles prises, des jeunes femmes ngliges; comment
s'humectent les yeux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne
vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se dtachant des groupes
nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simple _prlude_?
S'accoudant sur le piano pour soutenir sa tte rveuse de sa belle main,
dont les pierreries enchsses dans les bagues et les bracelets
faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner sans y
songer le chant que chantait son coeur, dans un regard humide o perlait
une larme, dans sa prunelle ardente o le feu de l'inspiration luisait!
N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe, pareil  des
nymphes foltres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une
vertigineuse rapidit, l'environna de sourires qui le mirent d'emble 
l'unisson de leurs gaiets?

L, il vit dployer les chastes grces de ses captivantes compatriotes,
qui lui laissrent un souvenir ineffaable du prestige de leurs
entranements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait
quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait
seul crer et nationaliser. L, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce
qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit tre dans ses
coeurs bien ns, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples
qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un
sourire approbatif aux matrones qui croient avoir dj contempl tout ce
que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout  l'autre de la
salle de bal. Il fendait l'air, dvorait l'espace, comme des mes qui
s'lanceraient dans les immensits sidrales, volant sur les ailes de
leurs dsirs d'un astre  un autre, effleurant lgrement du bout de
leurs pieds si troits quelque plante attarde dans sa route,
repoussant plus lgrement encore l'toile rencontre comme un lumineux
caillou... jusqu' ce que l'homme perdu de joie et de reconnaissance se
prcipite  genoux, au milieu du cercle vide o se concentrent tant de
regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main
reste ainsi tendue sur sa tte, comme pour la bnir. Trois fois, il la
fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une
triple couronne, aurole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de
gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par
une inflexion de tte; alors, voyant sa taille penche par la fatigue de
cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec
imptuosit, la saisit entre ses bras nerveux, la soulve un instant de
terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de
bonheur.

Dans les annes plus avances de sa trop courte vie, Chopin jouant un
jour une de ses _Mazoures_  un musicien ami, qui sentait dj, plus
qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magntiques qui se
dgageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano,
s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse.
Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de
Soumet, le pote en vogue d'alors:

        Je t'aime
    Smida, et mon coeur vole vers ton image,
    Tantt comme un encens, tantt comme un orage!...

Son regard semblait arrt sur une de ces visions des anciens jours que
nul ne voit, hormis celui qui la reconnat pour l'avoir fixe durant sa
courte ralit avec toute l'intensit de son me, afin d'y imprimer 
jamais son ineffaable empreinte. Il tait ais de deviner que Chopin
revoyait devant lui quelque beaut, blanche comme une apparition, svelte
et lgre, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baisss, laissant
s'chapper de dessous ses paupires des ondes azures, qui enveloppaient
d'une lueur batifiante le superbe cavalier  genoux devant elle, les
lvres entr'ouvertes, ces lvres dont semblait s'chapper un soupir,
montant

    Tantt comme un encens, tantt comme un orage!...

Chopin contait volontiers plus tard, ngligemment en apparence, mais
avec cette involontaire et sourde motion qui accompagne le souvenir de
nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les
mlodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et
exprimer de sentiments divers et profonds, les jours o il voyait les
dames du grand monde de Varsovie  quelque notable et magnifique fte,
ornes de toutes les blouissances, pares de toutes les coquetteries,
qui font frler les coeurs  leurs feux, avivent, aveuglent et
infortunent l'amour. Au lieu des roses parfumes et des camlias
panachs de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux
bouquets de leurs crins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si
transparents que les Grecs les disaient _tisss d'air_, taient
remplacs par les somptuosits des gazes lames d'or, des crpes brods
d'argent, des points d'Alenon et des dentelles de Brabant. Mais il lui
semblait qu'aux sons d'un orchestre europen, quelque parfait qu'il ft,
elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait
moins sonore, leurs regards d'un tincellement moins radieux, leur
lassitude plus prompte, qu'aux soirs o la danse avait t improvise,
parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopinment lectris son
auditoire. S'il l'lectrisait, c'est qu'il savait rpter en sons
hiroglyphiques propres  sa nation, en airs de danse clos sur le sol
de la patrie, d'entente facile aux initis, ce que son oreille avait
entre-ou des murmurations discrtes et passionnes de ces coeurs,
comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours
environnes d'un gaz subtil, inflammable, qui  la moindre occasion
s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.

Fantasmes illusoires, clestes visions, il vous a vu luire dans cet air
si rarescible! Il avait devin quel essaim de passions y bourdonne sans
cesse et comment elles _floflottent_ dans les mes! Il avait suivi d'un
regard mu ces passions toujours prtes  s'entre-mesurer, 
s'entre-entendre,  s'entre-navrer,  s'entre-ennoblir, 
s'entre-sauver, sans que leurs ptillements et leurs trpidations
viennent a aucun instant dranger la belle eurhythmie des grces
extrieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment
tranquille. C'est ainsi qu'il apprit  goter et  tenir en si haute
estime les manires nobles et mesures, quand elles sont runies  une
intensit de sentiment qui prserve la dlicatesse de l'affadissement,
qui empche la prvenance de rancir, qui dfend  la convenance de
devenir tyrannie, au bon got de dgnrer en raideur; ne permettant
jamais aux motions de ressembler, comme il leur arrive souvent
ailleurs,  ces vgtations calcaires, dures et frangibles, tristement
nommes fleurs de fer: _flos-ferri_.

En ces salons, les biensances rigoureusement observes ne servaient
pas, espces de corsets ingnieusement btis,  dissimuler des coeurs
difformes; elles obligeaient seulement  spiritualiser tous les
contacts,  lever tous les rapports,  aristocratiser toutes les
impressions. Quoi de surprenant, si ses premires habitudes, prises
dans ce monde d'une si noble dcence, firent croire  Chopin que les
convenances sociales, au lieu d'tre un masque uniforme, drobant sous
la symtrie des mmes lignes le caractre de chaque individualit, ne
servaient qu' contenir les passions sans les touffer,  leur enlever
la crudit de tons qui les dnature, le ralisme d'expression qui les
rabaisse, le sans-gne qui les vulgarise, la vhmence qui blase,
l'xubrance qui lasse, enseignant _aux amants de l'impossible_  runir
toutes les vertus que la connaissance du mal fait clore,  toutes
celles qui font _oublier son existence en parlant  ce qu'on aime_[24];
rendant ainsi presque possible, l'impossible ralisation d'une _ve,
innocente et tombe, vierge et amante  la fois!_

[Note 24: _Lucrezia Floriani._]

 mesure que ces premiers apperus de la jeunesse de Chopin
s'enfonaient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore 
ses yeux en grces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant
plus sous leur charme, qu'aucune ralit quelque peu contradictoire ne
venait dmentir et dtruire cette fascination, secrtement cache dans
un coin de son imagination. Plus cette poque reculait dans le pass,
plus il avanait dans la vie, et plus il s'namourait des figures qu'il
voquait dans sa mmoire. C'taient de superbes portraits en pied ou des
pastels souriants, des mdaillons en deuil ou des profils de cames,
quelque gouache aux tons fortement repousss, tous prs d'une ple et
suave esquisse  la mine de plomb. Cette galerie de beauts si varies
finissait par tre toujours prsente devant son esprit, par rendre
toujours plus invincibles ses rpugnances pour cette libert d'allure,
cette brutale royaut du caprice, cet acharnement  vider la coupe de la
fantaisie jusqu' la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et
de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle
trange et constamment mobile qu'on a surnomm la Bohme de Paris.

En parlant de cette priode de sa vie passe dans la haute socit de
Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons  citer quelques
lignes, qui peuvent plus justement tre appliques  Chopin que d'autres
pages o l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais o nous ne saurions
la retrouver, sinon dans cette proportion fausse que prendrait une
silhouette dessine sur un tissu lastique, qu'on aurait biais par deux
mouvements contraires.

Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait  quinze ans toutes
les grces de l'adolescence runies  la gravit de l'ge mr. Il resta
dlicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de dveloppement
musculaire lui valut de conserver une beaut, une physionomie
exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni ge, ni sexe. Ce
n'tait point l'air mle et hardi d'un descendant de cette race
d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce
n'tait point non plus la gentillesse effmine d'un chrubin couleur de
rose. C'tait quelque chose comme ces cratures idales que la posie du
moyen ge faisait servir  l'ornement des temples chrtiens. Un ange
beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme
comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une
expression  la fois tendre et svre, chaste et passionne.

C'tait l le fond de son tre. Rien n'tait plus pur et plus exalt en
mme temps que ses penses, rien n'tait plus tenace, plus exclusif et
plus minutieusement dvou que ses affections... Mais cet tre ne
comprenait que ce qui tait identique  lui-mme... le reste n'existait
pour lui que comme une sorte de songe fcheux auquel il essayait de se
soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses
rveries, la ralit lui dplaisait. Enfant, il ne pouvait toucher  un
instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en
face d'un homme diffrent de lui sans se heurter contre cette
contradiction vivante...

Ce qui le prservait d'un antagonisme perptuel, c'tait l'habitude
volontaire et bientt invtre de ne point voir et de pas entendre ce
qui lui dplaisait en gnral, sans toucher  ses affections
personnelles. Les tres qui ne pensaient pas comme lui devenaient  ses
yeux comme des espces de fantmes, et, comme il tait d'une politesse
charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui
n'tait chez lui qu'un froid ddain, voire une aversion insurmontable...

       *       *       *       *       *

Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs
heures de rserve. Les causes morales en eussent t trop lgres, trop
subtiles pour tre saisies  l'oeil nu. Il aurait fallu un microscope
pour lire dans son me o pntrait si peu de la lumire des vivants...

Il est fort trange qu'avec un semblable caractre il pt avoir des
amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa mre, qui
estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des
jeunes gens de son ge qui l'aimaient ardemment et qui taient aims de
lui... Il se faisait une haute ide de l'amiti, et, dans l'ge des
premires illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, levs 
peu prs de la mme manire et dans les mmes principes, ne changeraient
jamais d'opinion et ne viendraient point  se trouver en dsaccord
formel...

Il tait extrieurement si affectueux, par suite de sa bonne ducation
et de sa grce naturelle, qu'il avait le don de plaire mme  ceux qui
ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prvenait en sa faveur; la
faiblesse de sa constitution le rendait intressant aux yeux des
femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalit
douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des
hommes clairs. Quant  ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son
exquise politesse et ils y taient d'autant plus sensibles qu'ils ne
concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce ft l'exercice d'un
devoir et que la sympathie n'y entrt pour rien.

Ceux-l, s'ils eussent pu le pntrer, auraient dit qu'il tait plus
aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'et t vrai. Mais
comment eussent-ils devin cela, lorsque ses rares attachements taient
si vifs, si profonds, et si peu rcusables?...

       *       *       *       *       *

Dans le dtail de la vie, il tait d'un commerce plein de charmes.
Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grce
inusite et quand il exprimait sa gratitude, c'tait avec une motion
profonde qui payait l'amiti avec usure.

Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans
cette pense, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de
temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage
extrieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance hroque de la
jeunesse, l'ide d'une mort prochaine, il en caressait du moins
l'attente avec une sorte d'amre volupt[25].

[Note 25: _Lucrezia Floriani._]

       *       *       *       *       *

C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement
pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment
imprgn d'un pieux hommage. La tempte qui dans un pli de ses rafales
emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rveur et distrait
surpris sur la branche d'un arbre tranger, rompit ce premier amour et
dshrita l'exil d'une pouse dvoue et fidle en mme temps que d'une
patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rv avec elle, en
rencontrant la gloire  laquelle il n'avait peut-tre pas encore song.
Elle tait belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones
de Luini dont les regards sont chargs d'une grave tendresse. Elle resta
triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette me
pure, lorsqu'elle sut que nul dvouement du mme genre que le sien ne
vint adoucir l'existence de celui qu'elle et ador avec une soumission
ingnue, une pit exclusive; avec cet abandon naf et sublime qui
transforme la femme en ange.

Celles que la nature accable des dons du gnie, si lourds 
porter,--chargs d'une trange responsabilit et sans cesse entrans 
l'oublier,--ont probablement le droit de poser des limites aux
abngations de leur personnalit, tant forces  ne pas ngliger les
soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire
qu'on regrette les divines motions que procurent les dvouements
absolus, en prsence de dons les plus clatants du gnie; car, cette
soumission nave, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son
existence, sa volont, jusqu' son nom, dans ceux de l'homme qu'elle
aime, peuvent seuls autoriser cet homme  penser, lorsqu'il quitte la
vie, qu'il l'a partage avec elle et que son amour fut  mme de lui
acqurir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient
pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son coeur.

Inopinment spare de Chopin, la jeune fille qui allait tre sa fiance
et ne le devint pas, fut fidle  sa mmoire,  tout ce qui restait de
lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amiti; le pre de Chopin ne
voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessin dans des jours
d'espoir, ft jamais remplac chez lui par aucun autre, ft-il d  un
pinceau plus expriment. Bien des annes aprs, nous avons vu les joues
ples de cette femme attriste se colorer lentement, comme rougirait
l'albtre devant une lueur dvoile, lorsqu'en contemplant ce portrait
son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.

Ds que ses annes de collge furent termines, Chopin commena ses
tudes d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la
plus difficile chose  apprendre, la plus rarement sue:  tre exigeant
pour soi-mme,  tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu' force
de patience et de travail. Son cours musical brillamment achev, ses
parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connatre
les artistes clbres et les belles excutions des grandes oeuvres.  cet
effet, il fit quelques rapides sjours dans plusieurs villes de
l'Allemagne. En 1830, il avait quitt Varsovie pour une de ces
excursions momentanes, lorsque clata la rvolution du 29 novembre.

Oblig de rester  Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts;
mais cet hiver-l, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si
promptement saisi de toutes les nuances de l'excution, de toutes les
finesses de la pense, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas
toute la sensation  laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta
Vienne dans le dessein de se rendre  Londres; mais c'est d'abord 
Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrter que peu de temps. Sur
son passeport, vis pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: _passant
par Paris_. Ce mot renfermait son avenir. Longues annes aprs,
lorsqu'il semblait plus qu'acclimat, naturalis en France, il disait
encore en riant: Je ne suis ici qu'en passant.

 son arrive  Paris, il donna deux concerts o il fut de suite
vivement admir, autant par la socit lgante que par les jeunes
artistes. Nous nous souvenons de sa premire apparition dans les salons
de Pleyel, o les applaudissements les plus redoubls semblaient ne pas
suffire  notre enthousiasme, en prsence de ce talent qui rvlait une
nouvelle phase dans le sentiment potique,  ct de si heureuses
innovations dans la forme de son art. Contrairement  la plupart des
jeunes arrivants, il n'prouva pas un instant l'blouissement et
l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse
modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanit
purile tale par les parvenus du succs.

Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors  Paris, lui firent
l'accueil le plus affectueusement empress.  peine arriv, il fut de
l'intimit de l'htel Lambert, o le vieux Pce Adam Czartoryski, sa
femme et sa fille, runissaient autour d'eux tous les dbris de la
Pologne que la dernire guerre avait jets au loin. La Psse
Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une
de ses lves les plus chres, une privilgie, celle  qui on et dit
qu'il se plaisait  lguer les secrets de son jeu, les mystres de ses
vocations magiques, comme  la lgitime et intelligente hritire de
ses souvenirs et de ses esprances!

Il allait trs souvent chez la Csse Louis Plater, ne Csse
Brzostowska, appele _Pani Kasztelanowa_. L'on y faisait beaucoup de
bonne musique, car elle savait accueillir de manire  les encourager,
tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de
former une lumineuse pliade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas
exploit par une curiosit strile, parfois barbare; par une sorte de
badauderie lgante qui suppute  part soi combien de visites, de dners
et de soupers, chaque clbrit du jour reprsente, pour ne point
manquer _d'avoir eu_ celle que la mode impose, sans garer quelque
gnrosit excessive sur un nom moins indiqu. La Csse Plater
recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, o celle qui
l'tait se considrait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans
son cercle d'lus, sur lesquels elle rpandait une bnigne atmosphre.
Tour  tour, fe, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice dlicate,
sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle tait
pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chrie que respecte,
qui clairait, rchauffait, levait son inspiration et manqua  sa vie
quand elle ne fut plus.

Chopin frquenta beaucoup Mme de Komar et ses filles, la Psse
Ludemille de Beauveau, la Csse Delphine Potocka, dont la beaut, la
grce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus
admirs des reines de salon. Il lui ddia son deuxime _Concerto_, celui
qui contient l'_adagio_ que nous avons mentionn ailleurs. Sa beaut aux
contours si purs faisait dire d'elle, la veille mme de sa mort, qu'elle
ressemblait  une statue couche. Toujours enveloppe de voiles,
d'charpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait
quelle apparence arienne, immatrielle, la comtesse n'tait pas exempte
d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait tait si exquis,
elle l'affectait avec un charme si distingu, elle tait une patricienne
si raffine dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa
supriorit native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en
elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse,
enchanaient Chopin par un prestige dont il gotait passionnment le
suave empire. Cette voix tait obstine  vibrer la dernire  son
oreille,  confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les
premiers accords des anges.

Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander
 un avenir et fut tu en Algrie  vingt ans; Fontana, les comtes
Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski
etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivrent  Paris,
s'empressant  faire connaissance avec lui, il continua toujours 
frquenter de prfrence un cercle compos en grande partie de ses
compatriotes. Par leur intermdiaire, il resta non seulement au courant
de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de
correspondance musicale avec elle. Il aimait  ce qu'on lui montrt les
posies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui
venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui
plaisaient, il y substituait souvent une mlodie  lui qui se
popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur
ft toujours connu. Le nombre de ses penses dues  la seule inspiration
du coeur tant devenu considrable, Chopin avait song dans les derniers
temps  les runir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et
elles restent perdues et disperses, comme le parfum des fleurs qui
croissent aux endroits inhabits, pour embaumer un jour les sentiers du
voyageur inconnu que le hasard y amne. Nous avons entendu en Pologne
plusieurs de ces mlodies qui lui sont attribues, dont quelques-unes
seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un
triage incertain entre les inspirations du pote et de son peuple?

La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place
parmi les premiers potes du monde. Plus que jamais ses crivains
s'efforcent de faire ressortir les cts les plus remarquables et les
plus glorieux de son histoire, les cts les plus saisissants et les
plus pittoresques de son pays et de ses moeurs. Mais Chopin, diffrant
d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prmdit, les surpassa
peut-tre en vrit par son originalit. Il n'a pas voulu, n'a pas
cherch ce rsultat; il ne se cra pas d'idal _a priori_. Son art
semblait de prime abord ne point se prter a une posie nationale;
aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne
s'effora pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il
se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les
transporter dans le pass; il comprit les amours et les larmes
contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'tudia, ni ne
s'ingnia  crire de la musique polonaise; il est possible qu'il et
t tonn de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut
un musicien national par excellence.

N'a-t-on pas vu maintes fois un pote ou un artiste, rsumant en lui le
sens potique d'une socit, reprsenter dans ses crations d'une
manire absolue les types qu'elle renfermait ou voulait raliser? On l'a
dit  propos de l'pope d'Homre, des satires d'Horace, des drames de
Caldron, des scnes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la
musique ne renouvellerait-elle pas  sa manire, un fait pareil?
Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son
style et dans son oeuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idal
d'une socit qui, durant un certain temps, forma un groupe spcial et
caractristique en un certain pays! Chopin fut ce pote pour son pays et
pour l'poque o il y naquit. Il rsuma dans son imagination, il
reprsenta par son talent, un sentiment potique inhrent  sa nation et
rpandu alors parmi tous ses contemporains.

Comme les vrais potes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrt,
sans choix prconu, ce que l'inspiration lui dictait spontanment;
c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans
efforts, la forme la plus idalise des motions qui avaient anim son
enfance, accident son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que
se dgagea sous sa plume l'idal rel parmi les siens, si l'on ose
dire; l'idal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en
gnral et chacun en particulier se rapprochait par quelque ct. Sans y
prtendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments
confusment ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement
dissmins dans les coeurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce
pas  ce don de renfermer dans une formule potique qui sduit les
imaginations de tous les pays, les contours indfinis des aspirations
parses, mais souvent rencontres parmi leurs compatriotes, que se
reconnaissent les artistes nationaux?

Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison,  recueillir avec
quelque soin les mlodies indignes des diverses contres, il nous
paratrait plus intressant encore de prter quelque attention au
caractre que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs,
plus spcialement inspirs que d'autres par le sentiment national. Il en
est peu jusques ici dont les oeuvres marquantes sortent de la grande
division qui s'est dj tablie entre la musique italienne, franaise,
allemande. On peut ce nonobstant prsumer, qu'avec l'immense
dveloppement que cet art semble destin  prendre dans notre sicle,
(renouvelant peut-tre pour nous l're glorieuse des peintres au
_cinquecento_), il apparatra des artistes dont l'individualit fera
natre des distinctions plus fines, plus nuances, plus ramifies; dont
les oeuvres porteront l'empreinte d'une originalit puise dans les
diffrences d'organisations que la diffrence de races, de climats et de
moeurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps o un pianiste
amricain ne ressemblera pas  un pianiste allemand, o le symphoniste
russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est  prvoir que
dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnatre les
influences de la patrie sur les grands et les petits matres, _dii
minores_; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet
de l'esprit des peuples, plus complet, plus potiquement vrai, plus
intressant  tudier, que dans les bauches frustes, incorrectes,
incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si mouvantes
qu'elles soient pour leurs co-nationaux.

Chopin sera rang alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi
individualis en eux le sens potique d'une seule nation, indpendemment
de toute influence d'cole. Et cela, non point seulement parce qu'il a
pris le rhythme des _Polonaises_, des _Mazoures_ des _Krakowiaki_, et
qu'il a appel de ce nom beaucoup de ses crits. S'il se ft born  les
multiplier, il n'et fait que reproduire toujours le mme contour, le
souvenir d'une mme chose, d'un mme fait: reproduction qui et t
bientt fastidieuse en ne servant qu' propager une seule forme, devenue
promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un
pote essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes
dont il s'est servi  exprimer une manire de sentir propre  son pays,
presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mmes sentiments
se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna  ses
ouvrages. Ses _Prludes_, ses _tudes_, ses _Nocturnes_, surtout, ses
_Scherzos_, mme ses _Sonates_ et ses _Concertos_,--ses compositions les
plus courtes, aussi bien que les plus considrables,--respirent un mme
genre de sensibilit, exprime  divers dgrs, modifie et varie en
mille manires, toujours une et homogne. Auteur minemment subjectif,
Chopin a donn  toutes ses productions une mme vie, il a anim toutes
ses crations de sa vie  lui. Toutes ses oeuvres sont donc lies par
l'unit du sujet; leurs beauts, comme leurs dfauts, sont toujours les
consquences d'un mme ordre d'motion, d'un mode exclusif de sentir.
Condition premire du pote dont les chants font vibrer  l'unisson tous
les coeurs de sa patrie[26].

[Note 26: Nous nous plaisons  citer ici quelques lignes du Cte Charles
Zaluski, orientaliste et diplomate distingu au service de l'Autriche,
petit fils du Pce Oginski, auteur de la polonaise dont nous avons
parl plus haut et mentionn la vignette trange. D'entre beaucoup de
compatriotes de Chopin, le Cte Zaluski, musicien minent, sut
peut-tre le mieux saisir le sens, l'esprit, l'me, de ses oeuvres.--Dans
un intressant article sur Chopin, que publia une Revue littraire de
Vienne, _Die Dioskuren, II. Band_, ce diplomate, qui est un pote
lgant en mme temps qu'un orientaliste distingu, dit:

Kein Werk des Meisters ist aber geeigneter, einen Einblick in den
erstaunlichen Reichthum seiner Gedanken zu gewhren, als seine
Prludien. Diese zarten, oft ganz kleinen Vorspiele sind so
stimmungsvoll, dass es kaum mglich ist, beim Anhren derselben sich der
herandringenden poetischen Anregungen zu erwehren. An und fr sich
bestimmt, musikalische Intentionen mehr auszudeuten als auszufhren,
zaubern sie lebhafte Bilder hervor, oder so zu sagen selbstentstandene
Gedichte, die dem Herzensdrang entsprechenden Gefhlen Ausdruck zu geben
suchen. Bewegt, leidenschaftlich, zuletzt so wehmthig ruhig ist das
Prlude in Fis-moll, dass man unwillkrlich daran einen deutlichen
Gedanken knpft, indem man sagt:

    Es rauschen die Fhren in herbstlicher Nacht,
    Am Meer die Wogen erbrausen,
    Doch wildere Strme mit bserer Macht
    Im Herzen der Sterblichen hausen.

    Denn ruht wohl die See bald und seufzet kein Ast,
    Das Herz, ach! muss grollen und klagen.
    Bis dass ein Glcklein es mahnet zur Rast
    Und jetzo es aufhrt zu schlagen!

Zwei reizende Gegenstcke erinnern an eine Theokritische Landschaft, an
einen rieselnden Bach und Hirtenfltentne. Der Absicht, die Rollen
unter beide Hnde zweifach zu vertheilen, entsprang die doppelte
Darstellung, deren Analogien und Contraste in fast mikroskopischen
Verhltnissen wunderbar erscheinen. Sie erinnern an jene wundervollen
Gebilde der Natur, die im kleinsten Raum eine so erstaunliche
Zahlenmenge aufweisen. Man zhle nur die Noten des zuerst erwhnten
Vorspieles; ihre Zahl betrgt gegen fnfzehnhundert; die kaum eine
Minute ausfllen.--Anderswo rollen Orgeltne im weiten Domesraum, oder
es erzittern im fahlen Mondlichte Friedhofsklagetne, whrend Irrlichter
geisterhaft vorbeihuschen. Dort wandelt der Snger am Meeresufer und der
Athemzug des bewegten Elementes umweht ihn mit unbekannten Stimmungen
aus fernen Welten.

Es fehlt nicht an traditionellen Auslegungen mancher Schpfungen
Chopin's. Wer denkt da nicht gleich an das Prlude in Es-dur, das an
einem strmischen Tage auf den Balearen entstand. Gleichmssig und immer
wiederkehrend fallen bei Sonnenschein Regentropfen herab; dann
verfinstert sich der Himmel und ein Gewitter durchbraust die Natur. Nun
ist es vorbergezogen und wieder lacht die Sonne; doch die Regentropfen
fallen noch immer!...]

Toutefois, il est permis de se demander si, au moment o naissait cette
musique minemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi
bien comprise par ceux-mmes qu'elle chantait, aussi avidement accepte
comme leur bien par ceux-mmes qu'elle glorifiait, que le furent les
pomes de Mickiewicz, les posies de Slowacki, les pages de Krasinski?
Hlas! L'art porte en lui un charme si nigmatique, son action sur les
coeurs est enveloppe d'un si doux mystre, que ceux-mmes qui en sont le
plus subjugus ne sauraient aussitt, ni traduire en paroles, ni
formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce
que chante chacune de ses lgies! Il faut que des gnrations aient
appris  inhaler cette posie,  respirer ce parfum, pour en saisir
enfin la sapidit toute locale, pour en deviner le nom patronymique!

Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de
ses succs, ils jouissaient de sa clbrit, ils se vantaient de sa
renomme, parce qu'il tait un des leurs. Cependant, on peut bien se
demander s'ils savaient  quel point sa musique tait la leur? Certes,
elle faisait battre leurs coeurs, elle faisait couler leurs pleurs, elle
dilatait leurs mes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il
est permis  qui les a frquents avec une grande sympathie,  qui les a
aims d'une grande affection,  qui les a admirs d'un grand
enthousiasme, de penser qu'ils n'taient point assez artistes, assez
musiciens, assez habitus  distinguer avec perspicacit ce que l'art
veut dire, pour savoir exactement d'o venait leur profonde motion
lorsqu'ils coutaient leur barde.  la manire dont quelques-uns et
quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils taient fiers que
Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient gure que sa
musique parlait expressment d'eux, qu'elle les mettait en scne et les
potisait.

Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre gnration, taient
survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si
vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers europens sur les
champs de bataille lgendaires de Napolon I. Elle avait jet un clat
chevaleresque avec le beau, le tmraire, l'infortun Pce Joseph
Poniatowski, se prcipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de
l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stupfaits devant le renom
qui s'attacha  leurs prosaques bords, depuis qu'un magnifique saule
pleureur vint ombrager de si illustres mnes! La Pologne de Chopin tait
encore cette Pologne enivre de gloire et de plaisirs, de danses et
d'amours, qui avait hroquement espr au congrs de Vienne et
continuait follement d'esprer sous Alexandre I.--Depuis, l'empereur
Nicolas avait rgn!--Les motions lgantes et diapres d'alors,
pouvantes ds l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort
dans l'me. Bientt elles furent submerges sous un ocan de larmes;
elles prirent touffes dans les cercueils, elles furent oublies sous
les poignantes ralits d'un exil rduit  la mendicit, sous la
constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la
misre, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sibrie, des
capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire!
Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles,
d'une actualit aussi lugubre, l'me remplie de telles images, ne
pouvaient gure en arrivant  Paris reprendre le fil des souvenirs de
Chopin l, o il s'tait bris.

Nous eussions dsir faire comprendre ici par analogie de parole et
d'image, les sensations intimes qui rpondent  cette sensibilit
exquise, en mme temps qu'irritable, propre  des coeurs ardents et
volages,  des natures fivreusement fires et cruellement blesses.
Nous ne nous flattons pas d'avoir russi  renfermer tant de flamme
thre et odorante, dans les troits foyers de la parole. Cette tche
serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne paratront-ils pas toujours
fades, mesquins, froids et arides, aprs les puissantes ou suaves
commotions que d'autres arts font prouver? N'est-ce point avec raison
qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup
cisel, beaucoup chant tout bas, a souvent rpt: _De toutes les
faons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante?_
Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes  ce
_flou_ de pinceau, ncessaire pour retracer ce que Chopin a dpeint avec
une si inimitable lgret de touche.

L tout est subtil, jusqu' la source des colres et des emportements;
l, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sautires.
Avant de se faire jour, elles ont toutes pass  travers la filire
d'une imagination fertile, ingnieuse et exigeante, qui les a
compliques et en a modifi le jet. Toutes, elles rclament de la
pntration pour tre saisies, de la dlicatesse pour tre dcrites.
C'est en les saisissant avec un choix singulirement fin, en les
dcrivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de
premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'tudiant longuement et
patiemment, en poursuivant toujours sa pense  travers ses
ramifications multiformes, qu'on arrive  comprendre tout  fait, 
admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme
visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.

En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transport, qui
lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire,
car il n'eut que bien plus tard l'entire comprhension de ce que Chopin
avait vu, avait chri, de ce qui l'avait fascin et passionn dans sa
bien-aime patrie. Sans Chopin, ce musicien n'et peut-tre pas devin,
mme en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut,
ce que les Polonaises sont, leur idal! Par contre, peut-tre n'et-il
pas pntr si bien l'idal de Chopin, la Pologne et les Polonaises,
s'il n'avait pas t dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond,
l'abme de dvouement, de gnrosit, d'hrosme, renferm dans le coeur
de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer
le gnie, qu'en le prenant pour un patriciat!...

Quand le sjour de Chopin se fut prolong  Paris, il fut entran dans
des parages fort lointains pour lui... C'taient les antipodes du monde
o il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons
des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans
qu'il sut comment cela s'tait fait, un jour vint o il y alla moins.
Or, l'idal polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque,
n'avait jamais lui dans le cercle o il tait entr. Il y trouva, il est
vrai, la royaut du gnie qui l'avait attir; mais cette royaut n'avait
auprs d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie  mme de l'lever
sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un
diadme de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par l de
se faire de la musique  lui-mme, son piano rcitait des pomes d'amour
dans une langue que nul ne parlait autour de lui.

Peut-tre souffrait-il trop du contraste qui s'tablissait entre le
salon o il tait et ceux o il se faisait vainement attendre, pour
chapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si
htrogne  sa nature d'lite? Peut-tre trouvait-il, au contraire, que
le contraste n'tait pas assez matriellement accentu, pour l'arracher
 une fournaise dont il avait got les volupts micidiales, sa patrie
ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exiles ou infortunes,
cette magie de ftes princires qui avaient pass et repass devant ses
jeunes ans, ingnuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut
os s'amuser  une fte? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens,
ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait
quoique ce soit de ce monde o passaient et repassaient de pures
sylphides, des pris sans reproches; o rgnaient les pudiques
enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc
parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces
mains jamais gantes depuis qu'elles existaient, et pu rien comprendre
 ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions brlantes et
fugaces, mme s'il l'avait vu de ses yeux bahis? Ne s'en serait-il pas
bien vite dtourn, comme si son regard distraitement lev avait
rencontr de ces nues rosacs ou liliaces, laiteuses ou purpurines,
d'une moire gristre ou bleutre, qui crent un paysage sur la vote
thre d'en haut... bien indiffrente vraiment aux politiqueurs
enrags!

Que n'a-t-il pas d souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette
noblesse du gnie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit
divine des cieux, s'abdiquer elle-mme, _s'embourgeoiser_ de gaiet de
coeur, se faire petites gens, s'oublier jusqu' laisser traner
l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse
innarrable son regard n'a-t-il pas d souvent se reporter, de la
ralit sans aucune beaut qui le suffoquait dans le prsent,  la
posie de son pass, o il ne revoyait que fascination ineffable,
passion du mme coup sans limites et sans voix, grce  la fois hautaine
et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'me, ce qui trempe la
volont; ne souffrant jamais ce qui amollit la volont et nerve l'me.
Retenue plus loquente que toutes les humaines paroles, en cet air o
l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites
infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon got, de l'lgance des
tres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une
femme d'une sphre suprieure. Mais, moins heureux que le peintre si
distingu de l'aristocratie la plus distingue du monde, il s'attacha 
une supriorit qui n'tait pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra
point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalise par
un chef-d'oeuvre que les sicles admirent, comme Van Dyck immortalisa la
blonde et suave Anglaise dont la belle me avait reconnu qu'en lui, la
noblesse du gnie tait plus haute que celle du _pedigree_!

Longtemps Chopin se tint comme  distance des clbrits les plus
recherches  Paris; leur bruyant cortge le troublait. De son ct, il
inspirait moins de curiosit qu'elles, son caractre et ses habitudes
ayant plus d'originalit vritable que d'excentricit apparente. Le
malheur voulut qu'il fut un jour arrt par le charme engourdissant d'un
regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit
tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, sems
des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui
une prison, o il se sentit garrott par des liens saturs de venin;
leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son gnie, mais ils
consumrent sa vie et l'enlevrent de trop bonne heure  la terre,  la
patrie,  l'art!




VII.


En 1836, Mme Sand avait publi, non seulement _Indiana_, _Valentine_,
_Jacques_, mais _Llia_, ce pome dont elle disait plus tard: Si je
suis fche de l'avoir crit, c'est parce que je ne puis plus l'crire.
Revenue  une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un
grand soulagement de pouvoir le recommencer[27]. En effet, l'aquarelle
du roman devait paratre fade  Mme Sand, aprs qu'elle eut mani le
ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue
semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges mplats, ces
muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse sduction dans leur
immobilit monumentale et qui, longtemps contemples, nous meuvent
douloureusement comme si, par un miracle contraire  celui de Pygmalion,
c'tait quelque Galathe vivante, riche en suaves mouvements, pleine
d'une voluptueuse palpitation et anime par la tendresse, que l'artiste
amoureux aurait enferme dans la pierre, dont il aurait touff
l'haleine, glac le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en terniser
la beaut. En face de la nature ainsi change en oeuvre d'art, au lieu de
sentir  l'admiration se surajouter l'amour, on est attrist de
comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!

[Note 27: _Lettres d'un voyageur_.]

Brune et olivtre Llia! tu as promen tes pas dans les lieux
solitaires, sombre comme Lara, dchire comme Manfred, rebelle comme
Can, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux,
car il ne s'est pas trouv un coeur d'homme assez fminin pour t'aimer
comme ils ont t aims, pour payer  tes charmes virils le tribut d'une
soumission confiante et aveugle, d'un dvouement muet et ardent; pour
laisser protger ses obissances par ta force d'amazone! Femme-hros, tu
as t vaillante et avide de combats comme ces guerrires; comme elles
tu n'as pas craint de laisser hler par tous les soleils et tout les
autans la finesse satine de ton mle visage, d'endurcir  la fatigue
tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance
de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse
qui l'a bless et ensanglant, ce sein de femme, charmant comme la vie,
discret comme la tombe, ador de l'homme lorsque son coeur en est le seul
et l'impntrable bouclier!

Aprs avoir mouss son ciseau  polir cette figure dont la hauteur, le
ddain, le regard angoiss et ombrag par le rapprochement de si
sombres sourcils, la chevelure frmissante d'une vie lectrique, nous
rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits
magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de
cette Gorgone dont la vue stupfiait et arrtait le battement de
coeurs,--Mme Sand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui
labourait son me insatisfaite. Aprs avoir drap avec un art infini
cette altire figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour
remplacer la seule qu'elle rpudit, la grandeur suprme de
l'anantissement dans l'amour, cette grandeur que le pote au vaste
cerveau fit monter au plus haut de l'empyre et qu'il appela l'ternel
fminin (_das ewig Weibliche_); cette grandeur qui est l'amour
prexistant  toutes ses joies, survivant  toutes ses douleurs;--aprs
avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au dsir, par
celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupt capable de
combler le dsir, celle de l'abngation,--aprs avoir veng Elvire en
crant Stnio;--aprs avoir plus mpris les hommes que Don Juan n'avait
rabaiss les femmes, Mme Sand dpeignait dans les _Lettres d'un
voyageur_ cette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui
saisissent l'artiste, lorsqu'aprs avoir incarn dans une oeuvre le
sentiment qui l'inquitait, son imagination continue  tre sous son
empire sans qu'il dcouvre une autre forme pour l'idaliser. Souffrance
du pote bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il
lui faisait pleurer ses larmes les plus brlantes, non sur sa prison,
non sur ses chanes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie
des hommes, mais sur son pope termine sur le monde de sa pense qui,
en lui chappant, le rendait enfin sensible aux affreuses ralits dont
il tait entour.

Mme Sand entendit souvent parler  cette poque, par un musicien ami
de Chopin, l'un de ceux qui l'avaient accueilli avec le plus de joie 
son arrive  Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit
vanter plus que son talent, son gnie potique; elle connut ses
productions et en admira l'amoureuse suavit. Elle fut frappe de
l'abondance de sentiment rpandu dans ces posies, de ces effusions de
coeur d'un ton si lev, d'une noblesse si immacule. Quelques
compatriotes de Chopin lui parlaient des femmes de leur nation avec
l'enthousiasme qui leur est habituel sur ce sujet, rehauss alors par le
souvenir rcent des sublimes sacrifices dont elles avaient donn tant
d'exemples dans la dernire guerre. Elle entrevit  travers leurs rcits
et les potiques inspirations de l'artiste polonais, un idal d'amour
qui prenait les formes du culte pour la femme. Elle crut que l,
prserve de toute dpendance, garantie de toute infriorit, son rle
s'levait jusqu'aux feriques puissances de quelque intelligence
suprieure et amie de l'homme. Elle ne devina certainement pas quel
long enchanement de souffrances, de silences, de patiences,
d'abngations, de longanimits, d'indulgences et de courageuses
persvrances, avait cr cet idal, imprieux, et rsign, admirable,
mais triste  contempler, comme ces plantes  corolles roses dont les
tiges, s'entrelaant en un filet de longues et nombreuses veines,
donnent de la vie aux ruines. La nature, les leur rservant pour les
embellir, les fait crotre sur les vieux ciments que dcouvrent les
pierres chancelantes; beaux voiles, qu'il est donn  son ingnieuse et
inpuisable richesse de jeter sur la dcadence des choses humaines!

En voyant qu'au lieu de donner corps  sa fantaisie dans le porphyre et
le marbre, au lieu d'allonger ses crations en caryatides massives,
dardant leur pense d'en haut et d'aplomb comme les brlants rayons d'un
soleil mont  son znith, l'artiste polonais les dpouillait au
contraire de tout poids, effaait leurs contours et aurait enlev au
besoin l'architecture elle-mme de son sol, pour la suspendre dans les
nuages, comme les palais ariens de la Fata-Morgana, Mme Sand n'en
fut peut-tre que plus attir par ces formes d'une lgret impalpable,
vers l'idal qu'elle croyait y apercevoir. Quoique son bras et t
assez puissant pour sculpter la ronde bosse, sa main tait assez
dlicate pour avoir trac aussi ces reliefs insensibles, o l'artiste
semble ne confier  la pierre,  peine renfle, que l'ombre d'une
silhouette ineffaable. Elle n'tait pas trangre au monde
super-naturel, elle devant qui, comme devant une fille de sa
prfrence, la nature semblait avoir dnou sa ceinture pour lui
dvoiler tous les caprices, les charmes, les jeux, qu'elle prte  la
beaut.

Elle n'en ignorait aucune des plus imperceptibles grces; elle n'avait
pas ddaign, elle dont le regard aimait  embrasser des horizonts 
perte de vue, de prendre connaissance des enluminures dont sont peintes
les ailes du papillon; d'tudier le symtrique et merveilleux lacis que
la fougre tend en baldaquin sur le fraisier des bois; d'couter les
chuchotements des ruisseaux dans les gazons aquatiques, o s'entendent
les sifflements de _la vipre amoureuse_. Elle avait suivi les
saltarelles que dansent les feux-follets au bord des prs et des
marcages, elle avait devin les demeures chimriques vers lesquelles
leurs bondissements perfides garent les pitons attards. Elle avait
prt l'oreille aux concerts que chantent la cigale et ses amies dans le
chaume des gurets, elle avait appris le nom des habitants de la
rpublique aile des bois, qu'elle distinguait aussi bien  leurs robes
plumages qu' leurs roulades goguenardes ou  leurs cris plaintifs.
Elle connaissait toutes les mollesses de la chair du lis, les
blouissements de son teint, et aussi tous les dsespoirs de
Genevive[28], la fille namoure des fleurs, qui ne parvenait point 
imiter leurs douces magnificences.

[Note 28: _Andr_.]

Elle tait visite dans ses rves par ces amis inconnus qui venaient
la rejoindre, lorsque prise de dtresse sur une grve abandonne, un
fleuve rapide... l'amenait dans une barque grande et pleine... sur
laquelle elle s'lanait pour partir vers ces rives ignores, ce pays
des chimres, qui fait paratre la vie relle un rve  demi effac, 
ceux qui s'prennent ds leur enfance des grandes coquilles de nacre, o
l'on monte pour aborder  ces les o tous sont beaux et jeunes...
hommes et femmes couronns de fleurs, les cheveux flottants sur les
paules... tenant des coupes et des harpes d'une forme trange... ayant
des chants et des voix qui ne sont pas de ce monde... s'aimant tous
galement d'un amour tout divin!... O des jets d'eau parfums tombent
dans des bassins d'argent... o des roses bleues croissent dans des
vases de Chine... o les perspectives sont enchantes... o l'on marche
sans chaussure sur des mousses unies comme des tapis de velours... o
l'on court, o l'on chante, en se dispersant  travers des buissons
embaums!...[29]

[Note 29: _Lettres d'un voyageur_.]

Elle connaissait si bien ces amis inconnus qu'aprs les avoir revus,
elle ne pouvait y songer sans palpitations tout le long du jour...
Elle tait une initie de ce monde hoffmannique, elle qui avait surpris
de si ineffables sourires sur les portraits des morts[30]; elle qui
avait vu sur quelles ftes les rayons du soleil viennent poser une
aurole, en descendant du haut de quelque vitrage gothique comme un bras
de Dieu, lumineux et intangible, entour d'un tourbillon d'atomes; elle
qui avait reconnu de si splendides apparitions revtues de l'or, des
pourpres et des gloires du couchant! Le fantastique n'avait point de
mythe dont elle ne possdt le secret.

[Note 30: _Spiridion_.]

Elle fut donc curieuse de connatre celui qui avait fui  tire-d'ailes
vers ces paysages impossibles  dcrire, mais qui doivent exister
quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces plantes, dont on
aime  contempler la lumire dans les bois, au coucher de la lune[31].
Elle voulut voir de ses yeux celui qui, les ayant aussi dcouverts, ne
voulait plus les dserter, ni jamais faire retourner son coeur et son
imagination  ce monde si semblable aux plages de la Finlande, o l'on
ne peut chapper aux fanges et aux vases bourbeuses qu'en gravissant le
granit dcharn des rocs solitaires. Fatigue de ce songe appesantissant
qu'elle avait appel Llia; fatigue de rver un impossible grandiose
ptri avec les matriaux de cette terre, elle fut dsireuse de
rencontrer cet artiste, _amant d'un impossible_ incorporel, ennuag,
avoisinant les rgions sur-lunaires!

[Note 31: _Lettres d'un voyageur_.]

Mais, hlas! si ces rgions sont exemptes des miasmes de notre
atmosphre, elles ne le sont point de nos plus dsoles tristesses. Ceux
qui s'y transportent y voient des soleils qui s'allument, mais d'autres
qui s'teignent. Les plus nobles astres des plus rayonnantes
constellations, y disparaissent un  un. Les toiles tombent, comme une
goutte de rose lumineuse, dans un nant dont nous ne connaissons mme
pas le bant abme et l'imagination, en contemplant ces savanes de
l'ther, ce bleu sahara aux oasis errantes et prissables, s'accoutume 
une mlancolie que ne parviennent plus  interrompre, ni l'enthousiasme,
ni l'admiration. L'me engouffre ces tableaux, elle les absorbe, sans
mme en tre agite, pareille aux eaux dormantes d'un lac qui refltent
 leur surface le cadre et le mouvement de ses rivages, sans se
rveiller de leur engourdissement.--Cette mlancolie attnue jusqu'aux
vivaces bouillonnements du bonheur, par la fatigue attache  cette
tension de l'me au-dessus de la rgion qu'elle habite naturellement...
elle fait sentir pour la premire fois l'insuffisance de la parole
humaine,  ceux qui l'avaient tant tudie et s'en taient si bien
servi... Elle transporte loin de tous les instincts actifs et pour ainsi
dire militants... pour faire voyager dans les espaces, se perdre dans
l'immensit en courses aventureuses, bien au-dessus des nuages,... o
l'on ne voit plus que la terre est belle, car on ne regarde que le
ciel,... o la ralit n'est plus envisage avec le sentiment potique
de l'auteur de Waverley, mais o, idalisant la posie mme, on peuple
l'infini de ses propres crations,  la manire de Manfred[32].

[Note 32: _Lucrezia Floriani_.]

Mme Sand avait-elle pressenti  l'avance cette innarrable
mlancolie, cette volont immiscible, cet exclusivisme imprieux qui gt
au fond des habitudes contemplatives, qui s'empare des imaginations se
complaisant  la poursuite de rves dont les types n'existent pas dans
le milieu o ces tres se trouvent? Avait-elle prvu la forme que
prennent pour eux les attachements suprmes, l'absolue absorption dont
ils font le synonyme de tendresse? Il faut,  quelques gards du moins,
tre instinctivement dissimul  leur manire pour saisir ds l'abord le
mystre de ces caractres concentrs, se repliant promptement sur
eux-mmes, pareils  certaines plantes qui ferment leurs feuilles devant
les moindres bises importunes, ne les droulant qu'aux rayons d'un
soleil propice. On a dit de ces natures qu'elles sont _riches par
exclusivit_, en opposition  celles qui sont _riches par exubrance_.
Si elles se rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se foudre
l'une dans l'autre, ajoute le romancier que nous citons; l'une des
deux doit dvorer l'autre et n'en laisser que des cendres! Ah! ce sont
les natures comme celles du frle musicien dont nous remmorons les
jours, qui prissent en se dvorant elles-mmes, ne voulant, ni ne
pouvant vivre que d'une seule vie, une vie conforme aux exigences de
_leur_ idal.

Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui,
comme une prtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne
savaient pas dire. Il vita, il retarda sa rencontre. Mme Sand ignora
et, par une simplicit charmante qui fut un de ses plus nobles attraits,
ne devina pas cette crainte de sylphe. Elle vint au-devant de lui et sa
vue dissipa bientt les prventions contre les femmes-auteurs, que
jusque l il avait obstinment nourries.

Dans l'automne de 1837, Chopin prouva des atteintes inquitantes d'un
mal qui ne lui laissa que comme une moiti de forces vitales. Des
symptmes alarmants l'obligrent  se rendre dans le Midi pour viter
les rigueurs de l'hiver. Mme Sand, qui fut toujours si vigilante et
si compatissante aux souffrances de ses amis, ne voulut pas le voir
partir seul alors que son tat rclamait tant de soins. Elle se dcida 
l'accompagner. On choisit pour s'y rendre les les Balares, o l'air de
la mer, joint  un climat toujours tide, est particulirement salubre
aux malades attaqus de la poitrine. Lorsque Chopin partait, son tat
fut si alarmant que plus d'une fois on exigea dans les htels o il
n'avait pass qu'une couple de nuits, le payement du bois de lit et du
matelas qui lui avaient servis afin les de brler aussitt, le croyant
arriv  cette priode des maladies de poitrine o elles sont
facilement contagieuses. Aussi, le voyant si languissant  son dpart,
ses amis osaient  peine esprer son retour. Et pourtant! Quoiqu'il ft
une longue et douloureuse maladie  l'le de Majorque o il resta six
mois,  partir d'un bel automne jusqu' un printemps splendide, sa sant
s'y rtablit assez pour paratre amliore pendant plusieurs annes.

Fut-ce le climat seul qui le rappella  la vie? La vie ne le retint-elle
point par son charme suprme? Peut-tre ne vcut-il que parce qu'il
voulut vivre, car qui sait o s'arrtent les droits de la volont sur
notre corps? Qui sait quel arme intrieur elle peut dgager pour le
prserver de la dcadence, quelles nergies elle peut insuffler aux
organes atones! Qui sait enfin, o finit l'empire de l'me sur la
matire? Qui peut dire en combien notre imagination domine nos sens,
double leurs facults ou acclre leur teignement, soit qu'elle ait
tendu cet empire en l'exerant longtemps et prement, soit qu'elle en
runisse spontanment les forces oublies pour les concentrer dans un
moment unique? Lorsque tous les prismes du soleil sont rassembls sur le
point culminant d'un cristal, ce fragile foyer n'allume-t-il pas une
flamme de cleste origine?

Tous les prismes du bonheur se rassemblrent dans cette poque de la vie
de Chopin. Est-il surprenant qu'ils aient rallum sa vie et qu'elle
brillt  cet instant de son plus vif clat? Cette solitude, entoure
des flots bleus de la Mditerrane, ombrage de lauriers, d'orangers et
de myrthes, semblait rpondre par son site mme au voeu ardent des jeunes
mes, esprant encore en leurs plus bnignes et plus naves illusions,
soupirant aprs _le bonheur dans une le dserte!_ Il y respira cet air
aprs lequel les natures dpayses ici-bas prouvent une cruelle
nostalgie; cet air qu'on peut trouver partout et ne rencontrer nulle
part, selon les mes qui le respirent avec nous: l'air de ces contres
imagines, qu'en dpit de toutes les ralits et de tous les obstacles
on dcouvre si aisment lorsqu'on les cherche  deux! L'air de cette
patrie de l'idal, o l'on voudrait entraner ce que l'on chrit, en
rptant avec Mignon: _Dahin! Dahin!... lass uns ziehn!_

Tant que sa maladie dura, Mme Sand ne quitta pas d'un instant le
chevet de celui qui l'aima d'une affection dont la reconnaissance ne
perdit jamais son intensit, en perdant ses joies. Il lui resta fidle
alors mme que son attachement devint douloureux, car il semblait que
cet tre fragile se ft absorb et consum dans le foyer de son
admiration..... D'autres cherchent le bonheur dans leurs tendresses:
quand ils ne l'y trouvent plus, ces tendresses s'en vont tout doucement;
en cela ils sont comme tout le monde. Mais lui, aimait pour aimer.
Aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il pouvait entrer dans une
nouvelle phase, celle de la douleur, aprs avoir puis celle de
l'ivresse; mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver
pour lui. C'eut t celle de l'agonie physique; car son attachement
tait devenu sa vie et, dlicieux ou amer, il ne dpendait plus de lui
de s'y soustraire un seul instant[33]. Jamais, en effet, depuis lors,
Mme Sand ne cessa d'tre aux yeux de Chopin la femme surnaturelle qui
avait fait rtrograder pour lui les ombres de la mort, qui avait chang
ses souffrances en langueurs adorables.

[Note 33: Lucrezia Floriani.]

Pour le sauver, pour l'arracher  une fin si prcoce, elle le disputa
courageusement  la maladie. Elle l'entoura de ces soins divinatoires et
instinctifs, qui sont maintes fois des remdes plus salutaires que ceux
de la science. Elle ne connut en le veillant, ni la fatigue, ni
l'abattement, ni l'ennui. Ni ses forces, ni son humeur ne flchirent 
la tche, comme chez ces mres aux robustes sants qui paraissent
communiquer magntiquement une partie de leur vigueur  leurs enfants
dbiles, dont on peut dire que plus ils rclament constamment leurs
soins, et plus ils absorbent leurs prfrences. Enfin, le mal cda.
L'obsession funbre qui rongeait secrtement l'esprit du malade et y
corrodait tout paisible contentement, se dissipa graduellement. Il
laissa le facile caractre et l'aimable srnit de son amie chasser les
tristes penses, les lugubres pressentiments, pour entretenir son
bien-tre intellectuel[34].

[Note 34: Lucrezia Floriani.]

Le bonheur succda aux sombres craintes, avec la gradation progressive
et victorieuse d'un beau jour qui se lve aprs une nuit obscure, pleine
de terreurs. La vote de tnbres, qui pse d'abord sur les ttes,
semble si lourde qu'on se prpare  une catastrophe prochaine et
dernire, sans mme oser songer  la dlivrance, lorsque l'oeil angoiss
dcouvre tout  coup un point o ces tnbres s'claircissent, telles
qu'une ouate opaque dont l'paisseur cderait sous des doigts invisibles
qui la dchirent.  ce moment pntre le premier rayon d'espoir dans les
mes. On respire plus librement, comme ceux qui, perdus dans une noire
caverne, aperoivent enfin une lueur, ft-elle encore douteuse! Cette
lueur indcise est la premire aube, projetant des teintes si incolores
qu'on pourrait croire assister  une tombe de nuit,  l'teignement
d'un crpuscule mourant. Mais l'aurore s'annonce par la fracheur des
brises qui, comme des avant-coureurs bnis, portent le message de salut
dans leurs haleines vivaces et pures. Un baume vgtal traverse l'air,
comme le frmissement d'une esprance encourage et raffermie. Un oiseau
plus matinal de hasard fait entendre sa joyeuse vocalise, qui retentit
dans le coeur comme le premier veil consol qu'on accepte pour gage
d'avenir. D'imperceptibles, mais srs indices persuadent en se
multipliant que dans cette lutte des tnbres et de la lumire, de la
mort et de la vie, ce sont les deuils de la nuit qui doivent tre
vaincus. L'oppression diminue. En levant les yeux vers le dme de plomb,
on croit dj qu'il pse moins fatalement, qu'il a perdu de sa
terrifiante fixit.

Peu  peu les clarts gristres augmentent et s'allongent  l'horizon,
en lignes troites comme des fissures. Incontinent, elles s'largissent:
elles rongent leurs bords, elles font irruption, comme la nappe d'un
tang inondant en flaques irrgulires ses arides rivages. Des
oppositions tranches se forment, des nues s'amoncellent en bancs
sablonneux; on dirait des digues accumules pour arrter les progrs du
jour. Mais, comme ferait l'irrsistible courroux des grandes eaux, la
lumire les brche, les dmolit, les dvore et,  mesure qu'elle
s'lve, des flots empourprs viennent les rougir. Cette lumire qui
apporte la scurit, brille en cet instant d'une grce conqurante et
timide dont la chaste douceur fait ployer le genou de reconnaissance. Le
dernier effroi a disparu, on se sent renatre!

Ds lors les objets surgissent  la vue comme s'ils ressuscitaient du
nant. Un voile d'un rose uniforme semble les recouvrir, jusqu' ce que
la lumire, augmentant d'intensit sa gaze lgre, se plisse  et l en
ombres d'un ple incarnat, tandis que les plans avancs s'clairent d'un
blanc et resplendissant reflet. Tout d'un coup, l'orbe brillant envahit
le firmament. Plus il s'tend, plus son foyer gagne d'clat. Les vapeurs
s'amassent et se roulent de droite et de gauche, comme des pans de
rideaux. Alors tout respire, tout palpite, s'anime, remue, bruit,
chante: les sons se mlent, se croisent, se heurtent, se confondent.
L'immobilit tnbreuse fait place au mouvement; il circule, s'acclre,
se rpand. Les vagues du lac se gonflent, comme un sein mu d'amour. Les
larmes de la rose, tremblantes comme celles de l'attendrissement, se
distinguent de plus en plus; l'on voit tinceler, l'un aprs l'autre,
sur les herbes humides, des diamants qui attendent que le soleil vienne
peindre leurs scintillements.  l'Orient, le gigantesque ventail de
lumire s'ouvre toujours plus large et plus vaste. Des lanires d'or,
des paillettes d'argent, des franges violettes, des lisrs d'carlate,
le recouvrent de leurs immenses broderies. Des reflets mordors
panachent ses branches.  son centre, le carmin plus vif prend la
transparence du rubis, se nuance d'orange comme le charbon, s'vase
comme une torche, grandit enfin comme un bouquet de flammes, qui monte,
monte, monte encore, d'ardeurs en ardeurs, toujours plus incandescent.

Enfin le Dieu du Jour parat! Son front blouissant est orn d'une
chevelure lumineuse. Il se lve lentement; mais  peine s'est-il dvoil
tout entier, qu'il s'lance, se dgage de tout ce qui l'entoure et prend
instantanment possession du ciel, laissant la terre loin au-dessous de
lui.

       *       *       *       *       *

Le souvenir des jours passs  l'le Majorque resta dans le coeur de
Chopin comme celui d'un ravissement, d'une extase, que le sort n'accorde
qu'une fois  ses plus favoriss. Il n'tait plus sur terre, il vivait
dans un empyre de nuages d'or et de parfums; il semblait noyer son
imagination si exquise et, si belle dans un monologue avec Dieu mme, et
si parfois, sur le prisme radieux o il s'oubliait, quelque incident
faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un
affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle
criarde venait mler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux
penses divines des grands matres[35]. Dans la suite, il parla de
cette priode avec une reconnaissance toujours mue, comme d'un de ces
bienfaits qui suffisent au bonheur d'une existence, il ne lui semblait
pas possible de jamais retrouver ailleurs une flicit o, en se
succdant, les tendresses de la femme et les tincellements du gnie
marquent le temps, pareillement  cette horloge de fleurs que Linn
avait tablie dans ses serres d'Upsal, pour indiquer les heures par
leurs rveils successifs, exhalant  chaque fois d'autres parfums,
rvlant d'autres couleurs,  mesure que s'ouvraient leurs calices de
formes diverses.

[Note 35: _Lucrezia Floriani_.]

Les magnifiques pays que traversrent ensemble le pote et le musicien,
frapprent plus nettement l'imagination du premier. Les beauts de la
nature agissaient sur Chopin d'une manire moins distincte, quoique non
moins forte. Son coeur en tait touch et s'harmonisait directement 
leurs grandeurs et  leurs enchantements, sans que son esprit et
besoin de les analyser, de les prciser, de les classer, de les nommer.
Son me vibrait  l'unisson des paysages admirables, sans qu'il pt
assigner, dans le moment,  chaque impression l'accident qui en tait la
source. En vritable musicien, il se contentait d'extraire, pour ainsi
dire, le sentiment des tableaux qu'il voyait, paraissant abandonner 
l'inattention la partie plastique, l'corce pittoresque qui ne
s'assimilaient pas  la forme de son art, n'appartenant pas  sa sphre
plus spiritualise. Et cependant (effet qu'on retrouve frquemment dans
les organisations comme la sienne), plus il s'loignait des instants et
des scnes o l'motion avait obscurci ses sens, comme les fumes de
l'encens enveloppant l'encensoir, et plus les dessins de ces lieux, les
contours de ces situations semblaient gagner  ses yeux en nettet et en
relief. Dans les annes suivantes, il parlait de ce voyage et du sjour
de Majorque, des incidents qui les ont marqus, des anecdotes qui s'y
rattachaient, avec un grand charme de souvenirs. Mais alors qu'il tait
si pleinement heureux, il n'inventoriait pas son bonheur!

D'ailleurs, pourquoi Chopin et-il port un regard observateur sur les
sites de l'Espagne qui ont form le cadre de son potique bonheur? Ne
les retrouvait-il pas plus beaux encore, dpeints par la parole inspire
de sa compagne de voyage? Il les revoyait, ces sites dlicieux, 
travers le coloris de son talent passionn, comme  travers de rouges
vitraux on voit tous les objets, l'atmosphre elle-mme, prendre des
teintes flamboyantes. Cette garde-malade si admirable, n'tait-elle pas
un grand artiste? Rare et merveilleux assemblage! Quand la nature, pour
douer une femme, unit les dons les plus brillants de l'intelligence 
ces profondeurs de la tendresse et du dvouement o s'tablit son
vritable, son irrsistible empire, celui en dehors duquel elle n'est
plus qu'une nigme sans mot,--les flammes de l'imagination en se mariant
chez elle aux limpides clarts du coeur, renouvellent dans une autre
sphre le miraculeux spectacle de ces feux grgeois, dont les clatants
incendies couraient autrefois sur les abmes de la mer sans en tre
submergs, surajoutant dans les reflets de ses vagues les richesses de
la pourpre aux clestes grces de l'azur.

Mais, le gnie sait-il toujours atteindre aux plus humbles grandeurs du
coeur,  ces sacrifices sans rserve de pass et d'avenir,  ces
immolations aussi courageuses que mystrieuses,  ces holocaustes de
soi-mme, non pas temporaires et changeants, mais constants et
monotones, qui donnent droit  la tendresse de s'appeler _dvouement_?
La force supranaturelle du gnie, dnue de forces divines et
surnaturelles, ne croit-elle pas avoir droit  de lgitimes exigences,
et la lgitime force de la femme n'est-elle pas d'abdiquer toute
exigence personnelle et goste? La royale pourpre et les flammes
ardentes du gnie, peuvent-elles flotter inoffensives sur l'azur
immacul d'une destine de femme, quand elle ne compte qu'avec les
joies d'ici-bas et n'en attend aucune de l-haut; d'un esprit de femme
qui a foi en lui-mme et n'a point foi en l'amour, _plus fort que la
mort_? Pour marier en un ensemble presque transmondain, les stupfiantes
affirmations du gnie et les adorables privations d'un attachement sans
bornes et sans fin, ne faut-il pas avoir ravi en plus d'une veille
angoisse, en plus d'une journe de larmes et de sacrifices,
quelques-uns de leurs secrets surhumains aux choeurs angliques?

Parmi ses dons les plus prcieux, Dieu prta  l'homme le pouvoir de
crer  son instar, en tirant du nant,--non pas comme lui crateur,
auteur de tout ce qui est bon, matire et substance;--mais, comme lui
formateur, auteur de tout ce qui est beau, formes et harmonies, pour
leur faire exprimer sa pense o il incarne un sentiment incorporel en
des contours corporels, dont il dispose et qu'il dispose au gr de son
imagination, pour tre perues par la vue, ce sens qui fait connatre et
penser; par l'oue, ce sens qui fait sentir et aimer! Vritable
_cration_, dans la plus belle signification du mot, l'art tant
l'expression et la communication d'une motion au moyen d'une sensation,
sans l'intermdiaire de la parole, ncessaire pour rvler les faits et
les raisonnements. Aprs cela, Dieu donna  l'artiste (et dans ce cas le
pote devient artiste, car c'est  la forme du langage, prose ou posie,
qu'il doit son pouvoir) un autre don qui correspond au premier, comme la
vie ternelle correspond  la vie du temps, la rsurrection  la mort:
celui de la _transfiguration_! Le don de changer un pass incorrect,
incomplet, fautif, bris, en un avenir de glorification sans fin,
pouvant durer tant que l'humanit dure.

Et l'homme et l'artiste peuvent tre fiers de possder de si divines
puissances! C'est en elles que gt le secret de la royaut native que
l'homme, cet tre chtif et misrable, exerce  bon droit sur
l'incommensurable et sereine nature; de la supriorit inne que
l'artiste, cet tre faible et impuissant, se sent  juste titre sur ses
semblables! Mais, l'homme n'exerce sa royaut qu'en cherchant le bien
dans les limites du vrai; l'artiste ne peut revendiquer sa supriorit
qu'en renferment seulement le bien sous les contours du beau.--Comme la
plupart des artistes, Chopin n'avait point un esprit gnralisateur; il
n'tait gure port  la philosophie de l'esthtique, dont il n'avait
mme pas beaucoup entendu parler. Seulement, comme tous les vrais, les
grands artistes, il arrivait aux conclusions du bien, vers lequel le
penseur s'lve pas  pas sur les rudes sentiers o se cherche le vrai,
par un vol vertical  travers les sphres transparentes et radieuses du
beau.

Chopin se laissait possder par la situation si neuve qui lui tait
faite  Majorque et dont il n'avait aucune exprience, avec cette
ignorance et cette imprvoyance des futures amertumes dont les germes
sont sems et pars autour de nous, que nous avons tous plus ou moins
connues dans ces charmantes annes d'enfance, alors qu'un amour
maternel aveugle, sans prescience de l'avenir, nous entourait de son
idoltrie et gorgeait notre coeur de flicit, en prparant son
irrmdiable malheur! Tous nous avons subi l'influence de ce qui nous
environnait sans nous en rendre compte, pour ne retrouver dans notre
mmoire que bien plus tard, la familire image de chaque minute et de
chaque objet. Mais, pour un artiste minemment subjectif, comme l'tait
Chopin, le moment vient o son coeur sent un imprieux besoin de revivre
un bonheur que les flots de la vie ont emport, de reprouver ses joies
les plus intenses, de revoir leur cadre fascinateur, en les forant 
sortir de cette ombre noire du pass o un temps, peint de si vives
couleurs, s'est vanoui, afin de la faire entrer dans l'immortalit
lumineuse de l'art, par ce procd mystrieux que le magntisme du coeur
communique  l'lectricit de l'inspiration et que la muse enseigne, aux
mortels de son choix.

L, toute rsurrection est une transfiguration! L, tout ce qui fut
incertain, fragile, djet, macul, plus senti que ralis,
obscurci au moment presque o il brillait de toute sa radiance,
quelque peu dnatur, sitt qu'il eut atteint l'apoge de son
panouissement,--revient sous la figure d'un corps glorieux,
imprissable dsormais, irradiant d'une ternelle sublimit. N'tant
plus enchan, ni aux lieux, ni aux annes d'autrefois, ce qui est ainsi
transfigur aprs avoir t ressuscit, vit  jamais d'une vie
supranaturelle, incorruptible, invulnrable, dominant la succession des
ges et apparaissant partout, de par le don de subtile omniprsence qui
lui permet d'entrer dans tous les coeurs, en traversant toutes leurs
enveloppes.

Or, chose bien digne de remarque, Chopin n'a ni ressuscit, ni
transfigur l'poque de suprme bonheur que le sjour de Majorque marqua
dans sa vie. Il s'en abstint sans y avoir rflchi, sans en avoir donn
la raison au tribunal de son jugement, sans mme se l'tre demande,
sans l'avoir scrute avec un regret ou avec un dsespoir. Il ne le fit
pas, instinctivement. Son me droite et nativement honnte, que les
paradoxes indignes n'ont jamais pervertie, rpugnait  la glorification
de ce qui, _ayant pu tre_, n'a point t! Pour ce fils de l'hroque
Pologne, o femmes et hommes versent jusqu' la dernire goutte de leur
sang afin d'attester la _ralit_ de leur _idal_, tout idal manqu,
priv de ralit, tait un avortement. Mais tout avortement, qui est une
mort dans le monde des vivants, n'est mme pas n dans le monde de la
posie; l'on ignore son nom dans le monde du beau! Aussi, Chopin a-t-il
chant les impressions, les bonheurs, les admirations, les enthousiasmes
de sa jeunesse, tout naturellement, comme l'oiseau chante dans les bois,
comme le ruisseau murmure dans les prs, comme la lune resplendit dans
les nuits, comme la vague scintille sur le sein de la mer, comme le
rayon luit dans les champs de l'ther! Tandis qu'il n'a pas su raconter
son bonheur trange en cette le enchante, qu'il et souhait pouvoir
transporter sur une autre plante et qui n'tait, hlas! que trop prs
du rivage! En y retournant, il vit dchirs, dfigurs, dissips, les
mirages qui avaient envelopp, circonscrit, embelli ses horizonts; il ne
put donc, ni ne voulut les chanter, les idaliser.

Pour le dire autrement, Chopin ne sentit pas le besoin de ressusciter ce
pass ardent, qui empruntait aux latitudes mridionales leur feu et leur
clat; dont les flammes exhalaient l'cre saveur du bitume d'un volcan;
dont les explosions portaient parfois une terreur destructive sur les
frais et riants versants d'une tendresse pleine de simplicit; dont les
laves brlantes touffaient et ensevelissaient  jamais les souvenirs
d'une heure de joies naves, innocentes et modestes. Par ainsi, celle
qui croyait tre la posie en personne, n'a point inspir de chant;
celle qui se croyait la gloire elle-mme, n'a point t glorifie; celle
qui prtendait que, comme un verre d'eau, l'amour se donne  qui le
demande, n'a point vu son amour bni, son image honore, son souvenir
port sur les autels d'une sainte gratitude! Prs d'elle, que de femmes
qui ont seulement su _aimer et prier_, vivent  jamais dans les annales
de l'humanit d'une vie transfigure, soit qu'on les appelle Laure de
Novs ou lonore d'Este, soit qu'elles portent les noms enchanteurs de
Nausikaa ou de Sakontala, de Juliette ou de Monime, de Thcla ou de
Gretchen.

Mais non! Durant cette existence dans une le transforme en un sjour
de dieux, grce aux hallucinations d'un coeur pris, surexcit par
l'admiration, terrass par la reconnaissance, Chopin transporta un
moment, un seul moment, dans les pures rgions de l'art, soudainement,
par un choc de sa baguette magique!--ce fut un moment d'angoisse et de
douleur! Mme Sand le raconte quelque part, parmi les rcits qu'elle
fit sur ce voyage, en trahissant l'impatience que lui faisait dj
prouver une affection trop entire, puisqu'elle osait s'identifier 
elle au point de s'affoler  l'ide de la perdre, oubliant qu'elle se
rservait toujours le droit de proprit sur sa personne quand elle
l'exposait aux corruptions de la mort ou de la volupt.--Chopin ne
pouvait encore quitter sa chambre, pendant que Mme Sand promenait
beaucoup dans les alentours, le laissant seul, enferm dans son
appartement, pour le prserver des visites importunes. Un jour, elle
partit pour explorer quelque partie sauvage de l'le; un orage terrible
clata, un de ces orages du midi qui bouleversent la nature et semblent
branler ses fondements. Chopin, qui savait sa chre compagne voisine
des torrents dchans, prouva des inquitudes qui amenrent une crise
nerveuse des plus violentes. Comme pourtant l'lectricit qui
surchargeait l'air finit par se transporter ailleurs, la crise passa; il
se remit avant le retour de l'intrpide promeneuse. N'ayant pas mieux 
faire, il revint  son piano et y improvisa l'admirable _Prlude_ en
_fis moll_. Au retour de la femme aime, il tomba vanoui. Elle fut peu
touche, fort agace mme, de cette preuve d'un attachement qui
semblait vouloir empiter sur la libert de ses allures, limiter sa
recherche effrne de sensations nouvelles, lui soustraire quelque
impression trouve n'importe o et n'importe comment, donner  sa vie un
lien, enchaner ses mouvements par les droits de l'amour!

Le lendemain, Chopin joua le _Prlude_ en _fis moll_; elle ne comprit
pas l'angoisse qu'il lui racontait. Depuis, il le rejoua souvent devant
elle; mais elle ignora, et si elle l'avait devin, elle et
intentionnellement ignor, quel monde d'amour de telles angoisses
rvlaient! Elle n'avait que faire de ce monde, puisqu'elle ne pouvait
ni connatre, ni partager, ni comprendre, ni respecter un tel amour!
Tout ce qu'il y avait d'intolrablement incompatible, de diamtralement
contraire, de secrtement antipathique, entre deux natures qui
paraissaient ne s'tre compntres par une attraction subite et
factice, que pour employer de longs efforts  se repousser avec toute la
force d'une inexprimable douleur et d'un vhment ennui,--se rvle en
cet incident! Son coeur  lui, clatait et se brisait  la pense de
perdre celle qui venait de le rendre  la vie. Son esprit  elle, ne
voyait qu'un passe-temps amusant dans une course aventureuse dont le
pril ne contrebalanait pas l'attrait et la nouveaut. Quoi d'tonnant,
si cet pisode de sa vie franaise fut le seul dont l'impression se
retrouve dans les oeuvres de Chopin? Aprs cela, il fit dans son
existence deux parts distinctes. Il continua longtemps  souffrir dans
le milieu trop raliste, presque grossier, o s'tait engouffr son
temprament frle et sensitif; puis, il chappait au prsent dans les
rgions impalpables de l'art, s'y rfugiant parmi les souvenirs de sa
premire jeunesse, dans sa chre Pologne, que seule il immortalisait en
ses chants.

Il n'est pourtant pas donn  un tre humain, vivant de la vie de ses
semblables, de tellement s'arracher  ses impressions prsentes, de
tellement faire abstraction de ses cuisantes souffrances quotidiennes,
qu'il oublie dans ses oeuvres tout ce qu'il prouve, pour ne chanter que
ce qu'il a prouv. C'est pourquoi nous supposerions volontiers que,
dans ses dernires annes, Chopin fut en proie  une sorte de travail,
plutt encore de rongement intrieur, dont il tait inconscient,
quoiqu'il st qu'un mal pareil avait dtruit le gnie de plus d'un grand
pote, de plus d'un grand artiste. Ces grandes mes, voulant chapper 
la torture de leur enfer terrestre, se transportent dans un monde
qu'elles crent. Ainsi fit Milton, ainsi fit le Tasse, ainsi fit
Camons, ainsi fit Michel Ange, etc. Mais, si leur imagination est assez
puissante pour les y emporter, elle ne peut les empcher de traner avec
eux la flche barbele qui s'est enfonce dans leur flanc. Ouvrant leurs
larges ailes d'archanges en exil ici-bas, ils volent haut, mais, en
volant, ils souffrent des morsures de la plaie envenime qui dvore leur
chair et absorbe leurs forces! C'est pour cela que les tristesses de
l'amour mconnu se retrouvent dans le paradis de Milton, celles d'une
dsesprance amoureuse sur le bcher de Sofronie et d'Olinde, celles
d'une farouche indignation sur les traits sombres de la Nuit  Florence!

Chopin ne compara point son mal  celui de ces grands hommes, tant la
rare exceptionnalit, le rare resplendissement de la source
intellectuelle  laquelle il l'avait puis, le lui faisait croire hors
de toute comparaison. Tte  tte avec ce mal, il esprait assez le
dominer pour l'empcher de jeter ses reflets blafards, ses regards de
spectre sans spulture dcente, sur les rgions ariennes, fraches,
irises comme les vapeurs matinales d'un beau printemps, o il avait
coutume de se rencontrer avec sa muse. Cependant, tout rsolu qu'il fut
 ne chercher dans l'art que le pur idal de ses premiers enthousiasmes,
Chopin y mla,  son insu, les accents de douleurs qui n'y appartenaient
point. Il tourmenta sa muse pour lui faire parler le langage des peines
complexes, raffines, striles, se consumant elles-mmes dans un lyrisme
dramatique, lgiaque et tragique  la fois, que ses sujets et leur
sentiment n'eussent point comport naturellement.

Nous l'avons dj dit: toutes les formes tranges qui ont si longtemps
surpris les artistes dans ses dernires oeuvres, dtonnent dans
l'ensemble gnral de son inspiration. Elles entremlent aux murmures
d'amour, aux chuchotements des tendres inquitudes, aux complaintes
hroques, aux hymnes d'allgresse, aux chants de triomphe, aux
gmissements de vaincus dignes d'un meilleur sort, que l'artiste
polonais entendait dans son pass  lui,--les soupirs d'un coeur malade,
les rvoltes d'une me dsoriente, les colres rentres d'un esprit
fourvoy, les jalousies trop nausabondes pour tre exprimes, qui
l'oppressaient dans son prsent. Toutefois, il sut si bien leur imposer
ses lois, les matriser, les manier en roi habitu  commander que,
contrairement  maints coryphes de la littrature romantique
contemporaine, contrairement  l'exemple donn alors en musique par un
grand-matre, il russit  ne jamais dfigurer les types et les formes
sacrs du beau, quelles que fussent les motions qu'il les chargea de
traduire.

Loin de l; dans ce besoin inconscient de rendre certaines impressions
indignes d'tre idalises et sa rsolution de ne jamais avilir la muse,
ni l'abaisser au langage des basses passions de la vie qu'il avait
permis  son coeur d'avoisiner, il agrandit les ressources de l'art au
point qu'aucune des conqutes qu'il fit pour en tendre les limites, ne
sera renie et rpudie par aucun de ses lgitimes successeurs. Car, si
indiciblement qu'il ait souffert, jamais il ne sacrifia le beau dans
l'art au besoin de gmir; jamais il ne fit dgnrer le chant en cri,
jamais il n'oublia son sujet pour peindre ses blessures; jamais il ne se
crut permis de transporter la ralit brutale dans l'art, cet apanage
exclusif de l'idal, sans l'avoir d'abord dpouille de sa brutalit
pour l'exhausser au point o la vrit s'idalise. Puisse-t-il servir
d'exemple  tous ceux auxquels la nature dpartit une me aussi belle
et un gnie aussi noble, s'ils sont assez infortuns pour rencontrer,
comme lui, un bonheur qui leur enseigne  maudire la vie, une admiration
qui leur enseigne le mpris de l'admirable, un amour capable de leur
enseigner la haine de l'amour!...

Quelque born qu'ait t le nombre de jours que la faiblesse de sa
constitution physique rservait  Chopin, ils auraient pu n'tre point
abrgs par les tristes souffrances qui les terminrent. me tendre et
ardente  la fois, pleine de dlicatesses patriciennes, plus que cela,
fminines et pudiques, il avait en lui des rpugnances invincibles que
la passion lui faisait surmonter, mais qui, refoules, se vengeaient en
dchirant les fibres vives de son me comme des pines de fer rouge. Il
se fut content de ne vivre que parmi les radieux fantmes de sa
jeunesse qu'il savait si loquemment invoquer, parmi les navrantes
douleurs de sa patrie auxquelles il donnait un noble asile dans sa
poitrine. Il fut une victime de plus, une noble et illustre victime, de
ces attraits momentans de deux natures opposes dans leurs tendances,
qui, en se rencontrant  l'improviste, prouvent une surprise charme
qu'elles prennent pour un sentiment durable, levant  ses proportions
des illusions et des promesses qu'elles ne sauraient raliser.

Au sortir d'un pareil rve  deux, termin en cauchemar affreux, c'est
toujours la nature plus profondment impressionne qui demeure brise ou
exsangue; celle qui fut la plus absolue dans ses esprances et son
attachement, celle pour qui il et t impossible de les arracher d'un
terrain que parfument les violettes et les muguets, les lis et les
roses, qu'attristent seulement les scabieuses, fleurs de la viduit, les
immortelles, fleurs de la gloire, pour les transplanter dans la rgion
o croissent l'euphorbe superbe, mais vnneuse, le mancenillier fleuri,
mais mortel!--Terrible pouvoir exerc par les plus beaux dons que
l'homme possde! Ils peuvent porter aprs eux l'incendie et la
dvastation, tels que les coursiers du soleil, lorsque la main distraite
de Phaton, au lieu de guider leur carrire bienfaisante, les laissait
errer au hasard et dsordonner la cleste structure.




VIII.


Depuis 1840, la sant de Chopin,  travers des alternatives diverses,
dclina constamment. Les semaines qu'il passait tous les ts chez
Mme Sand,  sa campagne de Nohant, formrent, durant quelques annes,
ses meilleurs moments, malgr les cruelles impressions qui succdaient
pour lui au temps exceptionnel de leur voyage en Espagne.

Les contacts d'un auteur avec les reprsentants de la publicit et ses
excutants dramatiques, acteurs et actrices, comme avec ceux qu'il
distingue  cause de leurs mrites ou parce qu'ils lui plaisent; le
croisement des incidents, le coup et le contre-coup des engouements et
des froissements qui en naissent, lui taient naturellement odieux. Il
chercha longtemps  y chapper en fermant les yeux, en prenant le parti
de ne rien voir. Il survint pourtant de tels faits, de tels dnouements
qui, en choquant par trop ses dlicatesses, en rvoltant par trop ses
habitudes de _comme il faut_ moral et social, finirent par lui rendre sa
prsence  Nohant impossible, quoiqu'il semblt d'abord y avoir prouv
plus de rpit qu'ailleurs. Comme il y travailla avec plaisir, tant qu'il
put s'isoler du monde qui l'entourait, il en rapportait chaque anne
plusieurs compositions. Les hivers ne manquaient pourtant pas de ramener
une augmentation graduelle de souffrances. Le mouvement lui devint
d'abord difficile, bientt tout  fait pnible. De 1846  1847, il ne
marcha presque plus, ne pouvant monter un escalier sans prouver de
douloureuses suffocations; depuis ce temps il ne vcut qu' force de
prcautions et de soins.

Vers le printemps de 1847, son tat empirant de jour en jour, aboutit 
une maladie dont on crut qu'il ne se relverait plus. Il fut sauv une
dernire fois, mais cette poque se marqua par un dchirement si pnible
pour son coeur, qu'il l'appela aussitt mortel. En effet, il ne survcut
pas longtemps  la rupture de son amiti avec Mme Sand qui eut lieu 
ce moment. Mme de Stal, ce coeur gnreux et passionn, cette
intelligence large et noble, qui n'eut que le dfaut d'empeser souvent
sa phrase par un pdantisme qui lui tait la grce de l'abandon, disait
 un de ces jours o la vivacit de ses motions la faisait s'chapper
des solennits de la raideur genvoise: En amour, il n'y a que des
commencements!...

Exclamation d'amre exprience sur l'insuffisance du coeur humain; sur
l'impossibilit o il est de correspondre  tout ce que l'imagination
sait rver, quand on l'abandonne  elle-mme; quand on ne la retient
pas dans son orbite par une ide exacte du bien et du mal, du permis et
de l'impermis! Sans doute, il est des sentiments qui courent sur
l'ourlet de ce prcipice qu'on nomme _le Mal_, avec assez d'empire sur
eux-mmes pour n'y pas tomber, alors mme que le blanc festonnage de
leur robe virginale se dchire  quelque ronce du bord et se laisse
empoussirer sur un chemin trop battu! Le bant entonnoir du mal a tant
d'tages infrieurs, qu'on peut prtendre n'y tre pas descendu, tant
qu'on n'effleura que ses chancrures, sans perdre pied sur la route qui
continue au grand soleil. Toutefois, ces tmraires excursions ne
donnent, comme le disait Mme de Stal, _que des commencements!_

Pourquoi? diront les coeurs jeunes que le vertige fascine de son ivresse
nervante.--Pourquoi?--Parce que, sitt que l'me a quitt les ornires
et les scurits que cre une vie de devoirs et de dvouement, d'amour
dans le sacrifice et d'esprances dans le ciel, pour aspirer les
senteurs qui voltigent au-dessus du gouffre, pour se dlecter dans les
frissons alanguissants qu'elles rpandent en tous les membres, pour se
livrer, timide, mais altre, aux rapides blouissements qu'ils donnent,
les sentiments ns en ces parages ne sauraient avoir la force d'y
vieillir. Ils ne peuvent plus vivre qu'en s'arrachant du sol, qu'en
rsistant aux attractions d'un aimant terrestre pour quitter la terre et
planer au-dessus! tres insubstantiels, quand la vie relle ne saurait
offrir  ses sentiments les horizons calmes et infinis d'un bonheur
consacr et sacr, ils ne trouvent de refuge  la puret de leur
essence,  la noblesse de leur naissance, aux privilges de leur
consanguinit, qu'en changeant de nom et de latitude, de nature et de
forme; en devenant protection consciencieuse ou tendre reconnaissance,
dvouement positif ou bienfait dsintress, pieuse sollicitude pour
l'harmonie des nuances de la vie morale ou constant intrt pour les
quitudes ncessaires du bien-tre physique.  moins que ces sentiments
ne montent dans les rgions sublunaires de l'art, pour s'y incarner en
quelque idal irralis et irralisable; ou bien dans les rgions
solaires de la prire, pour s'lancer vers le ciel en ne laissant aprs
eux d'autres traces visibles que le lumineux sillage (dont personne ne
cherche la source) d'une rdemption, d'une expiration, d'une ranon
paye au ciel, d'un salut obtenu de Dieu! Alors, il est vrai, ce qu'il y
avait d'immortel en ses sentiments d'lection, survit  jamais  leurs
_commencements_; mais d'une vie surnaturelle, transfigure! C'est plus
que de l'amour; ce n'est plus l'amour qu'on croyait!

Tel pourtant est rarement le sort des amours ns sur l'ourlet du
prcipice, o de gradin fleuri en gradin dcor, de gradin dcor en
gradin badigeonn, de gradin badigeonn en gradin dnud, on descend
jusqu'aux fanges livides du mal. Pour peu que les attraits soudains, ns
sur les terrains limitrophes--_the border-lands_, disent les
Anglais--aient plus de ce feu qui brle que de cette lumire qui
brille, pour peu qu'ils aient plus d'nergie arrogante que de suaves
mollesses, plus d'apptits charnels que d'aspirations intenses, plus
d'avides convoitises que d'adorations sincres, plus de concupiscence et
d'idoltrie que de bont et de gnrosit... l'quilibre se perd, et...
celui qui pensait ne jamais quitter le gradin fleuri, se voit un beau
jour clabouss par les fanges du prcipice! Peu  peu il cesse d'tre
clair par les chatoyants rayons d'un amour qui ne demeure pur, quand
il est inavouable, qu'aussi longtemps qu'il s'ignore, le pote ayant
bien reconnu qu'il ne dit; _J'aime!_ que lorsque, ayant puis toutes
les autres manires de le dire, il dsire plus qu'il ne chrit. Les
jours qui suivent ces premires ombres, venues, on ne sait comment, sur
quelque anfractuosit du prcipice terrible, sont remplis d'on ne sait
quel ferment qu'on croit sentir bon; mais,  peine got, il se change
en une vase informe qui soulve le coeur et le corrompt  jamais, si elle
n'est rejete et maudite  l'instant. Ces amours-l, n'ont eu aussi _que
des commencements!_

Mais comme de tels amours ne sont ns plus haut, sur les gradins
fleuris, qu'en se mirant dans deux coeurs  la fois, il en est un
d'ordinaire qui, en s'aventurant sur ce sol, si odorifrant et si
glissant, se maintient moins longtemps sur la zone o il vit le jour,
trbuche, descend, condescend, tombe, essaie vainement de se relever,
roule de chte en chte, abandonne un haut idal pour une ralit
fivreuse, passe de cette fivre  une autre qui devient une insanit ou
un dlire, aboutissant  un tat qui donne, avec le dgot de la satit
ou l'irrationalit du vice, le ddain de l'indiffrence ou la duret de
l'oubli envers l'autre, dont il devient l'ternel tourment, si ce n'est
l'ternelle horreur. Alors certes, l'amour n'a eu _que des
commencements_!... Mais, restant chez l'un toujours lev, toujours
distingu, en prsence de celui qui ne recule pas devant l'ignoble et le
vulgaire, il se change pour lui en un souvenir ou en un regret qui, sans
tre le remords auquel pourtant il ressemble, se change en un ver
rongeur. Sa dent impitoyable s'enfonce dans le coeur et le fait saigner,
jusqu' ce que son dernier souffle de vie s'teigne dans un dernier
spasme de douleur.

Ces _commencements_, dont parlait Mme de Stal, taient depuis
longtemps puiss entre l'artiste polonais et le pote franais. Ils ne
s'taient mme survcus chez l'un que par un violent effort de respect
pour l'idal qu'il avait dor de son clat foudroyant, chez l'autre, par
une fausse honte qui sophistiquait sur la prtention de conserver la
constance sans la fidlit. Le moment vint o cette existence factice,
qui ne russissait plus  galvaniser des fibres dessches sous les yeux
de l'artiste spiritualiste, lui sembla dpasser ce que l'honneur lui
permettait de ne pas apercevoir. Nul ne sut quelle fut la cause ou le
prtexte d'une rupture soudaine; on vit seulement qu'aprs une
opposition violente au mariage de la fille de la maison, Chopin quitta
brusquement Nohant pour n'y plus revenir.

Malgr cela, il parla souvent alors et presque avec insistance de Mme
Sand, sans aigreur et sans rcriminations. Il rappelait, il ne racontait
jamais. Il mentionnait sans cesse ce qu'elle faisait, comment elle le
faisait, ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait coutume de rpter. Les
larmes lui montaient quelquefois aux yeux en nommant cette femme, dont
il ne pouvait se sparer et qu'il voulait quitter. En supposant qu'il
ait compar les dlicieuses impressions qui inaugurrent sa passion, 
l'antique cortge de ces belles canphores portant des fleurs pour orner
une victime, on pourrait encore croire qu'arriv aux derniers instants
de la victime qui allait expirer, il mettait un tendre orgueil  oublier
les convulsions de son agonie, pour ne contempler que les fleurs qui
l'avaient enguirlande peu auparavant. On et dit qu'il voulait en
ressaisir le parfum enivrant, en contempler les ptales fans, mais
encore imprgns de l'haleine enfivre, donnant des soifs qui, loin de
s'tancher au contact de lvres incandescentes, n'en prouvent qu'une
exaspration de dsirs.

En dpit des subterfuges qu'employaient ses amis pour carter ce sujet
de sa mmoire, afin d'viter l'motion redoute qu'il amenait, il aimait
 y revenir, comme s'il et voulu s'asphyxier dans ce mortel dictame et
dtruire sa vie par les mmes sentiments qui l'avaient ranime jadis!
Il s'adonnait avec une sorte de brlante douceur  la ressouvenance
enamre des jours anciens, dfeuills dsormais de leurs prismatiques
signifiances. Se sentir frnollir en contemplant la dfiguration
dernire de ses derniers espoirs, lui tait un dernier charme. En vain
cherchait-on  en loigner sa pense; il en reparlait toujours; et
lorsqu'il n'en parlait plus, n'y songeait-il pas encore? On et dit
qu'il humait avidement ce poison, pour avoir moins longtemps  le
respirer.

Faut-il plaindre, faut-il admirer? Il faut plaindre et admirer  la
fois. Il faut plaindre d'abord, car les Syrnes de l'antiquit, comme
les Mlusines du moyen ge, ont toujours attir les malheureux qui
rasaient leur rescif, les nobles chevaliers qui s'garaient aux
alentours de leurs cueils, par des accents pleins de suavit, par des
formes qui charmaient l'oeil perdu, par des blancheurs qu'on et dit
empruntes aux lis des jardins, par des chevelures qu'on et cru noues
avec les rayons d'un soleil d'hiver, tide et caressant... Ceux qui
n'ont jamais connu la syrne attrayante et la fe malfaisante, ne savent
pas combien il faut plaindre le mortel qu'elles ont enlac de leurs bras
perfides, au moment o, couch sur un coeur inhumain, berc sur des
genoux dforms, il aperoit tout d'un coup, avec un effroi terrifi,
l'humaine nature et sa spiritualit transforme en une animalit
hideuse!

Il faut admirer, car entre tant de milliers d'hommes qui ont exhal leur
dernier souffle dans un soupir de volupt ignominieuse, dans une
imprcation furibonde ou dans un exorcisme tremblant et couard, bien peu
ont su allier avec le respect qu'on se garde  soi-mme, en respectant
le souvenir de ce qu'on a eu tort d'aimer, mais de ce que l'on n'a point
aim d'un amour indigne... le respect qu'on doit  son honneur en
brisant un lien qui devient dshonorant! C'est l qu'il faut un mle
courage, que tant de mles hros n'ont pas eu. Chopin a su le dployer,
se montrant ainsi vrai gentilhomme, digne de cette socit qui l'avait
enchss dans ses cadres, digne de ces femmes dont le regard l'avait si
souvent transperc de part en part de leur suave rayon. Il ne rcrimina
point, il ne permit aucun tiraillement. En loignant l'idal qu'il
portait en lui, d'une ralit odieuse, il fut aussi inflexible dans sa
rsolution que doux pour le souvenir de ce qu'il avait aim!

Chopin sentit, et rpta souvent, que cette longue affection, ce lien si
fort, en se brisant, brisait sa vie. N'et-il pas mieux valu que moins
inexpriment, plus rflchi, mieux prpar  des sductions
fallacieuses, il et agi selon la vraie nature de son tre intrieur,
selon les vrais penchants de son caractre, selon les nobles
accoutumances de son me, en refusant fermement, avec une force virile,
d'accepter le tissu de joies phmres, d'illusions  courte chance,
de douleurs consumantes, si bien symbolises dans l'antiquit (elle les
connut aussi!), par cette fameuse robe de Djanire qui, s'identifiant 
la chair du malheureux hros, le fit misrablement prir? Si une femme
donna la mort au noble Alcide par le subtil rseau de ses souvenirs,
comment une femme n'et-elle pas men  la mort un tre aussi frle que
l'tait notre pote-musicien, en l'enveloppant d'un rseau semblable?

Durant sa premire maladie, en 1847, on dsespra de Chopin pendant
plusieurs jours. M. Gutmann, un de ses lves les plus distingus, l'ami
que dans ces dernires annes il admit le plus  son intimit, lui
prodigua les tmoignages de son attachement; ses soins et ses
prvenances taient sans pareils. Lorsque la Psse Marcelline
Czartoryska arrivait, le visitant tous les jours, craignant plus d'une
fois de ne plus le retrouver au lendemain, il lui demandait avec cette
timidit craintive des malades et cette tendre dlicatesse qui lui tait
particulire: Est-ce que Gutmann n'est pas bien fatigu?... Sa
prsence lui tant plus agrable que toute autre, il craignait de le
perdre, et l'et perdu plutt que d'abuser de ses forces. Sa
convalescence fut fort lente et fort pnible; elle ne lui rendit plus
qu'un souffle de vie. Il changea  cette poque, au point de devenir
presque mconnaissable. L't suivant lui apporta ce mieux prcaire que
la belle saison accorde aux personnes qui s'teignent. Pour ne pas aller
 Nohant et, en allant ailleurs, ne pas se donner  lui-mme la
certitude palpable que Nohant tait ferm pour lui par sa propre
volont, devenu inexorable dans sa muette dcision, il ne voulut pas
quitter Paris. Il se priva ainsi de l'air pur de la campagne et des
bienfaits de cet lment vivifiant.

L'hiver de 1847  1848 ne fut qu'une pnible et continuelle succession
d'allgements et de rechutes. Toutefois, il rsolut d'accomplir au
printemps son ancien projet de se rendre  Londres, esprant se
dbarrasser, en ce climat septentrional et brumeux, de la continuelle
obsession de ses rminiscences mridionales et ensoleilles. Lorsque la
rvolution de fvrier clata, il tait encore alit; par un mlancolique
effort, il fit semblant de s'intresser aux vnements du jour et en
parla plus que d'habitude. Mais, l'art seul garda toujours sur lui son
pouvoir absolu. Dans les instants toujours plus courts o il lui fut
possible de s'en occuper, la musique l'absorbait aussi vivement qu'aux
jours o il tait plein de vie et d'esprances. M. Gutmann continua 
tre son plus intime et son plus constant visiteur; ce furent ses soins
qu'il accepta de prfrence jusqu' la fin.

Au mois d'avril, se trouvant mieux, il songea  raliser son voyage et 
visiter ce pays o il croyait aller, alors que la jeunesse et la vie lui
offraient encore leurs plus souriantes perspectives. Nanmoins, avant de
quitter Paris, il y donna un concert dans les salons de Pleyel, un des
amis avec lesquels ses rapports furent les plus frquents, les plus
constants et les plus affectueux; celui qui maintenant rend un digne
hommage  sa mmoire et  son amiti, en s'occupant avec zle et
activit de l'excution d'un monument pour sa tombe.  ce concert, son
public, aussi choisi que fidle, l'entendit pour la dernire fois. Aprs
cela, il partit en toute hte pour l'Angleterre, sans attendre presque
l'cho de ses derniers accents. On et pens qu'il ne voulait ni
s'attendrir  la pense d'un dernier adieu, ni se rattacher  ce qu'il
abandonnait par d'inutiles regrets!  Londres, ses ouvrages avaient dj
trouv un public intelligent; ils y taient gnralement connus et
admirs[36]. Il quitta la France dans cette disposition d'esprit que
les Anglais appellent _low spirits_. L'intrt momentan qu'il s'tait
efforc de prendre aux changements politiques avait compltement
disparu. Il tait devenu plus silencieux que jamais; si, par
distraction, il lui chappait quelques mots, ce n'tait qu'une
exclamation de regret.  son dpart, son affection pour le petit nombre
de personnes qu'il continuait  voir, prenait les teintes douloureuses
des motions qui prcdent les derniers adieux. Son indiffrence
s'tendait de plus en plus ostensiblement au reste des choses.

[Note 36: Depuis plusieurs annes, les compositions de Chopin
taient trs rpandues et trs gotes en Angleterre. Les meilleurs
virtuoses les excutaient frquemment. Nous trouvons dans une brochure
publie  ce moment  Londres, chez M. Wessel et Stappleton, sous le
titre _An Essay on the works of F. Chopin_, quelques lignes traces avec
justesse. L'pigraphe de cette petite brochure est ingnieusement
choisie; l'on ne pouvait mieux appliquer qu' Chopin les deux vers de
Shelley: (Peter Bell the third)

    He was a mighty poet--and
    A subtle-souled psychologist.

L'auteur des pages que nous mentionnons parle avec enthousiasme de cet
originative genius untrammeled by conventionalities, unfettered by
pedantry;... de ces: outpourings of an unwordly and tristful soul,
those musical floods of tears and gushes of pure joyfulness,--those
exquisite embodiments of fugitive thoughts,--those infinitesimal
delicacies, qui donnent tant de prix aux plus petits croquis de Chopin.
L'auteur anglais dit plus loin: One thing is certain, viz: to play with
proper feeling and correct execution the _Prludes_ and _Studies_ of
Chopin, is to be neither more nor less than a finished pianist and
moreover, to comprehend them thoroughly, to give a life and a tongue to
their infinite and most eloquent subtleties of expression, involves the
necessity of being in no less a degree a poet than a pianist, a thinker
than a musician. Commonplace is instinctively avoided in all the works
of Chopin; a stale cadence or a trite progression, a hum-drum subject or
a hackneyed sequence, a vulgar twist of the melody or a worn out
passage, a meagre harmony or an unskilful counterpoint, may in vain be
looked for throughout the entire range of his compositions, the
prevailing characteristics of which are, a feeling as uncommon as
beautiful, a treatment as original as felicitous, a melody and a harmony
as new, fresh, vigorous and striking, as they are utterly unexpected and
out of the ordinary track. In taking up one of the works of Chopin you
are entering, as it were, a fairy land, untrodden by human footsteps, a
path hitherto unfrequented but by the great composer himself; a faith
and a devotion, _a desire to appreciate, and a determination to
understand_, are absolutely necessary, to do it anything like adequate
justice....... Chopin in his _Polonaises_ and in his _Mazoures_ has
aimed at those characteristics which distinguish the national music of
his country so markedly from that of all others, that quaint
idiosyncrasy, that identical wildness and fantasticality, that delicious
mingling of the sad and the cheerful, which invariably and forcibly
individualize the music of those northern countries, whose language
delights in combination of consonants........]

Arriv  Londres, il y fut accueilli avec un empressement qui
l'lectrisa et lui fit secouer sa tristesse; on se figura presque que
son abattement allait se dissiper. Il crut peut-tre lui-mme, ou
feignit de croire, qu'il parviendrait  le vaincre en jetant tout dans
l'oubli, jusqu' ses habitudes passes; en ngligeant les prescriptions
des mdecins, les prcautions qui lui rappelaient son tat maladif. Il
joua deux fois en public et maintes fois dans des soires particulires.
Chez la duchesse de Sutherland, il fut prsent  la reine; aprs cela,
tous les salons distingus recherchrent plus encore l'avantage de le
possder. Il alla beaucoup dans le monde, prolongea ses veilles,
s'exposa  toutes les fatigues, sans se laisser arrter par aucune
considration de sant. Voulait-il ainsi en finir de la vie, sans
paratre la rejeter? Mourir, sans donner  personne ni le remords, ni la
satisfaction de sa mort?

Il partit enfin pour dimbourg, dont le climat lui fut particulirement
nuisible.  son retour d'cosse, il se trouva trs affaibli; les
mdecins l'engagrent  abandonner au plus tt l'Angleterre, mais il
ajourna longtemps son dpart. Qui pourrait dire le sentiment qui causait
ce retard?... Il joua encore  un concert donn pour les Polonais.
Dernier signe d'amour envoy  sa patrie, dernier regard, dernier soupir
et dernier regret! Il fut ft, applaudi et entour, par tous les siens.
Il leur dit  tous un adieu qu'ils ne croyaient pas encore devoir tre
ternel.

Quelle pense occupait son esprit lorsqu'il traversait la mer pour
rentrer dans Paris?... Ce Paris, si diffrent pour lui de celui qu'il
avait trouv sans le chercher en 1831?... Cette fois, il y fut surpris
ds son arrive par un chagrin aussi vif qu'inattendu. Celui, dont les
conseils et l'intelligente direction lui avaient dj sauv la vie dans
l'hiver de 1847, auquel il croyait seul devoir depuis bien des annes la
prolongation de son existence, le docteur Molin se mourait. Cette perte
lui fut plus que sensible; elle lui apporta ce dcouragement final si
dangereux, dans des moments o la disposition d'esprit exerce tant
d'empire sur les progrs de la maladie. Chopin proclama aussitt que
personne ne saurait remplacer les soins de Molin, prtendant ne plus
avoir confiance en aucun mdecin. Il en changea constamment depuis lors,
mal satisfait de tous, ne comptant sur la science d'aucun. Une sorte
d'accablement irrmdiable s'empara de lui; on et dit qu'il savait
avoir obtenu son but, avoir puis les dernires ressources de la vie,
nul lien plus fort que la vie, nul amour aussi fort que la mort, ne
venant lutter contre cette amre apathie.

Depuis l'hiver de 1848, Chopin n'avait plus t  mme de travailler
avec suite. Il retouchait de temps  autre quelques feuilles bauches,
sans russir  en coordonner les penses. Un respectueux soin de sa
gloire lui dicta le dsir de les voir brles pour empcher qu'elles
fussent tronques, mutiles, transformes en oeuvres posthumes peu dignes
de lui. Il ne laissa de manuscrits achevs qu'un dernier _Nocturne_ et
une _Valse_ trs courte, comme un lambeau de souvenir.

En dernier lieu, il avait projet d'crire une mthode de piano, dans
laquelle il et rsum ses ides sur la thorie et la technique de son
art, consign le fruit de ses longs travaux, de ses heureuses
innovations et de son intelligente exprience. La tche tait srieuse
et exigeait un redoublement d'application, mme pour un travailleur
aussi assidu que l'tait Chopin. En se rfugiant dans ces arides
rgions, il voulait peut-tre fuir jusqu'aux motions de l'art, auquel
la srnit, la solitude, les drames secrets et poignants, la joie au
l'entnbrement du coeur, prtent des aspects si diffrents! Il n'y
chercha plus qu'une occupation uniforme et absorbante, ne lui demanda
plus que ce que Manfred demandait vainement aux forces de la magie:
_l'oubli_!... L'oubli, que n'accordent ni les distractions, ni
l'tourdissement, lesquels au contraire semblent, avec une ruse pleine
de venin, compenser en intensit le temps qu'elles enlvent aux
douleurs. Il voulut chercher l'oubli dans ce labeur journalier, qui
conjure les orages de l'me,--_der Seele Sturm beschwrt_,--en
engourdissant la mmoire, lorsqu'il ne l'anantit pas. Un pote, qui fut
aussi la proie d'une inconsolable mlancolie, chercha galement, en
attendant une mort prcoce, l'apaisement de ces regrets dcourags dans
le travail, qu'il invoque comme un dernier recours contre l'amertume de
la vie  la fin d'une mle lgie!

    Beschftigung, die nie ermattet,
    Die langsam schafft, doch nie zerstrt,
    Die zu dem Bau der Ewigkeiten
    Zwar Sandkorn nur fr Sandkorn reicht,
    Doch von der grossen Schuld der Zeiten
    Minuten, Tage, Jahre streicht[37].

[Note 37: Schiller, _Die Ideale_.]

Mais les forces de Chopin ne suffirent plus  son dessein; cette
occupation fut trop abstraite, trop fatigante. Il poursuivit en ide le
contour de son projet, il en parla  diverses reprises, l'excution lui
en devint impossible. Il ne traa que quelques pages de sa mthode;
elles furent consumes avec le reste.

Enfin, le mal augmenta si visiblement que les craintes de ses amis
commencrent  prendre un caractre dsespr. Il ne quitta bientt plus
son lit et ne parla presque plus. Sa soeur, arrive de Varsovie  cette
nouvelle, s'tablit  son chevet et ne s'en loigna pas. Il vit ce
redoublement de tristesses autour de lui, ses angoisses, ces prsages,
sans tmoigner de l'impression qu'il en recevait. Il s'entretenait de sa
fin avec un calme et une rsignation toute masculine, voulant drober 
tous, se drober peut-tre  lui-mme, ce qu'il avait pu faire pour
l'amener et la hter. Aussi, avec ses amis ne cessa-t-il jamais de
prvoir un lendemain. Ayant toujours aim  changer de demeure, il
manifesta encore ce got en prenant alors un autre logement, pour
viter, disait-il, les incommodits de celui qu'il occupait; il disposa
son ameublement  neuf, en se proccupant  cet effet d'arrangements
minutieux. Quoiqu'il ft bien mal, ne se faisait certainement pas
illusion sur son tat, il s'obstina  ne point dcommander les mesures
qu'il avait ordonnes pour l'installation de son nouvel appartement.
Bientt, on commena  dmnager certains objets et il arriva que, le
jour mme de son dcs, on transportait quelques meubles dans des
chambres o il ne devait plus entrer!

Craignit-il que la mort ne remplt pas ses promesses? Qu'aprs l'avoir
touch de son doigt, elle ne le laisst encore une fois  la terre? Que
la vie ne lui ft plus cruelle encore, s'il lui fallait la reprendre
aprs en avoir rompu tous les fils? prouvait-il cette double influence
qu'ont ressentie quelques organisations suprieures  la veille
d'vnements qui dcidaient de leur sort, contradiction flagrante entre
le coeur qui pressent le secret de l'avenir et l'intelligence qui n'ose
le prvoir? Dissemblance si entire entre des prvisions simultanes,
qu' certains moments elle dicta aux esprits les plus fermes des
discours que leurs actions semblaient dmentir, qui nanmoins
dcoulaient d'une gale persuasion? Nous croirions plutt qu'aprs avoir
succomb  un imprieux dsir de quitter cette vie, aprs avoir fait en
Angleterre tout ce qu'il fallait pour abrger ses derniers jours, il
voulut carter tout ce qui et pu laisser souponner cette faiblesse,
qu'avec sa manire de voir il et jug dans un autre romanesque,
thtrale, ridicule. Il et rougi d'agir comme les hros des mlodrames
qu'il dtestait, comme un Bocage en scne[38], comme un personnage
quelconque d'un de ces romans du jour qu'il mprisait profondment. Si,
malgr ces mpris, malgr ces ddains, il n'avait pu rsister  la
grande fascination de la mort, cette dernire ivresse de ceux que le
dsespoir a intoxiqu de son amer et vertigineux breuvage, il chercha
probablement  ce que personne ne dcouvre cette dfaillance, commune 
tous ceux qui furent blesss par une femme d'une de ces blessures dont
on ne gurit qu'en en mourant!

[Note 38: Bocage, un des acteurs les plus renomms du temps de
Mme Dorval, tait dans l'art dramatique un des brillants
reprsentants du romantisme chevel et,  ce titre, il fut pendant
quelque temps trs bien vu  Nohant.]

En apprenant qu'il tait si mal, et dans l'absence d'un ecclsiastique
polonais qui avait t autrefois le confesseur de Chopin, l'abb
Alexandre Jelowicki, un des hommes les plus distingus de l'migration,
vint le voir, quoique leurs rapports eussent t dtendus dans les
dernires annes. Renvoy trois fois par ceux qui l'entouraient, il
connaissait trop bien le malade pour se rebuter et ne pas tre certain
de le voir sitt qu'il le saurait si prs de lui. Aussi, quand il eut
trouv moyen de lui faire connatre sa prsence, il en fut reu sans
dlai. D'abord, il y eut dans l'accueil du pauvre ami expirant, meurtri,
contusionn, saignant, haletant,  bout de douleurs et de courage,
quelque froideur, pour mieux dire quelque embarras, provenant de cette
crainte et de cette trpidation intrieure qu'on prouve toujours,
lorsque, ayant t ami de Dieu, l'on a suspendu ses rapports avec lui et
qu'on se retrouve en prsence d'un de ses ministres, dont la seule vue
rappelle sa tendresse paternelle et l'ingratitude de notre oubli.

L'abb Jelowicki revint le lendemain, puis tous les jours  la mme
heure, comme s'il n'apercevait, ni ne comprenait, ni n'admettait, qu'il
ft survenu la moindre diffrence dans leurs rapports. Il lui parlait
toujours polonais, comme s'ils s'taient vus la veille, comme s'il ne
s'tait rien pass dans l'entre-temps, comme s'ils ne vivaient pas 
Paris, mais  Varsovie. Il l'entretenait de tous les petits faits qui
avaient eu lieu dans le groupe de leurs ecclsiastiques migrs, des
nouvelles perscutions qui taient fondues sur la religion en Pologne,
des glises enleves au culte, des milliers de confesseurs envoys en
Sibrie pour n'avoir pas voulu abjurer leur Dieu, des nombreux martyrs
morts sous le knout ou la fusillade pour avoir refus d'abandonner leur
foi!... Il est ais de deviner combien de tels rcits pouvaient se
prolonger! Les dtails abondaient, tous plus mouvants, plus poignants,
plus tragiques, plus cruels, les uns que les autres.

Les visites du pre Jelowicki, en se rptant, devenaient tous les jours
plus intressantes pour le pauvre alit. Elles le reportaient tout
naturellement, sans effort et sans secousses, dans son atmosphre
natale; elles renouaient son prsent  son pass, elles le ramenaient
en quelque sorte dans sa patrie, dans cette chre Pologne qu'il revoyait
plus que jamais couverte de sang, baigne de larmes, flagelle et
dchire, humilie et raille, mais toujours reine sous sa pourpre de
drision et sous sa couronne d'pines. Un jour, Chopin dit tout
simplement  son ami qu'il ne s'tait pas confess depuis longtemps et
voudrait le faire, ce qui eut lieu  l'instant mme, le confess et le
confesseur s'tant dj depuis longtemps prpars, sans se le dire,  ce
grand et beau moment.

 peine le prtre et l'ami eut-il prononc la dernire parole de
l'absolution, que Chopin, poussant un grand soupir de soulagement et
souriant  la fois, l'embrassa de ses deux bras,  la polonaise, en
s'criant: Merci, merci mon cher! Grce  vous, je ne mourrai pas
_comme un cochon (iak swinia)!_ Nous tenons ces dtails de la bouche
mme de l'abb Jelowicki, qui les reproduisit plus tard dans une de ses
_Lettres spirituelles_. Il nous disait la profonde commotion que
produisit sur lui l'emploi de cette expression, si vulgairement
nergique, dans la bouche d'un homme connu pour le choix et l'lgance
de tous les termes dont il se servait. Ce mot, si trange sur ses
lvres, semblait rejeter de son coeur tout un monde de dgots qui s'y
tait amass!

De semaine en semaine, bientt de jour en jour, l'ombre fatale
apparaissait plus intense. La maladie touchait  son dernier terme; les
souffrances devenaient de plus en plus vives, les crises se
multipliaient et,  chaque fois, rapprochaient davantage la dernire.
Lorsqu'elles faisaient trve, Chopin retrouva jusqu' la fin sa prsence
d'esprit; sa volont vivace ne perdait ni la lucidit de ses ides, ni
la claire-vue de ses intentions. Les souhaits qu'il exprimait  ses
moments de rpit, tmoignent de la calme solennit avec laquelle il
voyait approcher sa fin. Il voulut tre enterr  ct de Bellini, avec
lequel il avait eu des rapports aussi frquents qu'intimes durant le
sjour que celui-ci fit  Paris. La tombe de Bellini est place au
cimetire du Pre-Lachaise,  ct de celle de Cherubini; le dsir de
connatre ce grand matre, dans l'admiration duquel il avait t lev,
fut un des motifs qui, lorsqu'en 1831 Chopin quitta Vienne pour se
rendre  Londres, le dcidrent  passer par Paris o il ne prvoyait
pas que son sort devait le fixer. Il est couch maintenant entre Bellini
et Cherubini, gnies si diffrents, et dont cependant Chopin se
rapprochait  un gal degr, attachant autant de prix  la science de
l'un, qu'il avait d'inclination pour la spontanit, l'entrain, le
_brio_ de l'autre. Il tait dsireux de runir, dans une manire grande
et leve, la vaporeuse vaguesse de l'motion spontane aux mrites des
matres consomms, respirant le sentiment mlodique comme l'auteur de
_Norma_, aspirant  la valeur harmonique du docte vieillard qui avait
crit _Mde_.

Continuant jusqu' la fin la rserve de ses rapports, il ne demanda 
revoir personne pour la dernire fois, mais il dora d'une
reconnaissance attendrie les remercments qu'il adressait aux amis qui
venaient le visiter. Les premiers jours d'octobre ne laissrent plus ni
doute, ni espoir. L'instant fatal approchait; on ne se fiait plus  la
journe,  l'heure suivante. La soeur de Chopin et M. Gutmann,
l'assistant constamment, ne s'loignrent plus un instant de lui. La
comtesse Delphine Potocka, absente de Paris, y revint en apprenant que
le danger devenait imminent. Tous ceux qui approchaient du mourant ne
pouvaient se dtacher du spectacle de cette me si belle, si grande  ce
moment suprme.

Quelque violentes ou quelque frivoles que soient les passions qui
agitent les coeurs, quelque force ou quelque indiffrence qu'ils
dploient en face d'accidents imprvus qui sembleraient devoir tre le
plus saisissants, la vue d'une lente et belle mort rcle une imposante
majest, qui meut, frappe, attendrit et lve les mes les moins
prpares  ces saints recueillements. Le dpart lent et graduel de l'un
d'entre nous pour les rives de l'inconnu, la mystrieuse gravit de ses
pressentiments secrets, des rvlations intraduisibles qu'il reoit, de
ses commmorations d'ides et de faits, sur ce seuil troit qui spare
le pass de l'avenir, le temps de l'ternit, nous remue plus
profondment que quoi que ce soit en ce monde. Les catastrophes, les
abmes que la terre ouvre sous nos pas, les conflagrations qui enlacent
des villes entires de leurs charpes enflammes, les horribles
alternatives subies par le fragile navire dont la tempte se fait un
hochet, le sang que font couler les armes en le mlant  la sinistre
fume des batailles, l'horrible charnier lui-mme qu'un flau contagieux
tablit dans les habitations, nous loignent moins sensiblement de
toutes les indignes attaches _qui passent, qui lassent, qui cassent_,
que la vue prolonge d'une me consciente d'elle mme, contemplant
silencieusement les aspects multiformes du temps et la porte muette de
l'ternit. Le courage, la rsignation, l'lvation, l'affaissement qui
la familiarisent avec l'invitable dissolution, si rpugnante  nos
instincts, impressionnent plus profondment les assistants que les
pripties les plus affreuses, lorsqu'elles drobent le tableau de ce
dchirement et de cette mditation.

Dans le salon avoisinant la chambre  coucher de Chopin, se trouvaient
constamment runies quelques personnes qui venaient tour  tour auprs
de lui, recueillir son geste et son regard  dfaut de sa parole
teinte! Parmi elles la plus assidue fut la Psse Marcelline
Czartoryska, qui, au nom de toute sa famille, bien plus encore en son
propre nom, comme l'lve prfre du pote, la confidente des secrets
de son art, venait tous les jours passer un couple d'heures prs du
mourant. Elle ne le quitta  ses derniers moments, qu'aprs avoir
longtemps pri auprs de celui qui venait de fuir ce monde d'illusions
et de douleurs, pour entrer dans un monde de lumire et de flicit!

Le dimanche, 15 octobre, des crises plus douloureuses encore que les
prcdentes durrent plusieurs heures de suite. Il les supportait avec
patience et grande force d'me. La comtesse Delphine Potocka, prsente 
cet instant, tait vivement mue; ses larmes coulaient. Il l'aperut
debout au pied de son lit, grande, svelte, vtue de blanc, ressemblant
aux plus belles figures d'anges qu'imagina jamais le plus pieux des
peintres; il put la prendre pour quelque cleste apparition. Un moment
vint o la crise lui laissa un peu de repos; alors il lui demanda de
chanter. On crut d'abord qu'il dlirait, mais il rpta sa demande avec
instance. Qui et os s'y opposer? Le piano du salon fut roul jusqu'
la porte de sa chambre, la comtesse chanta avec de vrais sanglots dans
la voix. Les pleurs ruisselaient le long de ses joues et jamais, certes,
ce beau talent, cette voix admirable, n'avaient atteint une si
pathtique expression.

Chopin sembla moins souffrir pendant qu'il l'coutait. Elle chanta le
fameux cantique  la Vierge qui, dit-on, avait sauv la vie  Stradella.
Que c'est beau! mon Dieu, que c'est beau! dit-il; encore... encore!
Quoique accable par l'motion, la comtesse eut le noble courage de
rpondre  ce dernier voeu d'un ami et d'un compatriote; elle se remit au
piano et chanta un psaume de Marcello. Chopin se trouva plus mal, tout
le monde fut saisi d'effroi. Par un mouvement spontan, tous se jetrent
 genoux. Personne n'osant parler, l'on n'entendit plus que la voix de
la comtesse; elle plana comme une cleste mlodie au-dessus des soupirs
et des sanglots, qui en formaient le sourd et lugubre accompagnement.
C'tait  la tombe de la nuit; une demi-obscurit prtait ses ombres
mystrieuses  cette triste scne. La soeur de Chopin, prosterne prs de
son lit, pleurait et priait; elle ne quitta plus gure cette attitude,
tant que vcut ce frre si chri d'elle!...

Pendant la nuit, l'tat du malade empira; il fut mieux au matin du
lundi. Comme si, par avance, il avait connu l'instant dsign et
propice, il demanda aussitt  recevoir les derniers sacrements. En
l'absence du prtre-ami avec lequel il avait t trs li depuis leur
commune expatriation, ce fut naturellement l'abb Jelowicki qui arriva.
Lorsque le saint viatique et l'extrme-onction lui furent administrs,
il les reut avec une grande dvotion, en prsence de tous ses amis. Peu
aprs, il fit approcher de son lit tous ceux qui taient prsents, un 
un, pour leur dire  chacun un dernier adieu, appelant la bndiction de
Dieu sur eux, leurs affections et leurs esprances. Tous les genoux se
ployrent, les fronts s'inclinrent, les paupires taient humides, les
coeurs serrs et levs.

Des crises toujours plus pnibles revinrent et continurent le reste du
jour. La nuit du lundi au mardi, Chopin ne pronona plus un mot et
semblait ne plus distinguer les personnes qui l'entouraient; ce n'est
que vers onze heures du soir qu'une dernire fois, il se sentit quelque
peu soulag. L'abb Jelowicki ne l'avait plus quitt.  peine Chopin
eut-il recouvr la parole, qu'il dsira rciter avec lui les litanies et
les prires des agonisants; il le fit en latin, d'une voix parfaitement
intelligible.  partir de ce moment, il tint sa tte constamment appuye
sur l'paule de M. Gutmann, qui durant tout le cours de cette maladie
lui avait consacr et ses jours et ses veilles.

Une convulsive somnolence dura jusqu'au 17 octobre 1849. Vers deux
heures, l'agonie commena, la sueur froide coulait abondamment de son
front; aprs un court assoupissement, il demanda d'une voix  peine
audible: Qui est prs de moi? Il pencha sa tte pour baiser la main de
M. Gutmann qui le soutenait, rendant l'me dans ce dernier tmoignage
d'amiti et de reconnaissance. Il expira comme il avait vcu, en
aimant!--Lorsque les portes du salon s'ouvrirent, on se prcipita autour
de son corps inanim et longtemps ne purent cesser les larmes qu'on
versa autour de lui.

Son got pour les fleurs tant bien connu, le lendemain il en fut
apport une telle quantit, que le lit sur lequel il tait dpos, la
chambre entire, disparurent sous leurs couleurs varies; il sembla
reposer dans un jardin. Sa figure reprit une jeunesse, une puret, un
calme inaccoutum, sa juvnile beaut, si longtemps clipse par la
souffrance, reparut. On reproduisit ces traits charmants auxquels la
mort avait rendu leur primitive grce, dans une esquisse qu'on modela
de suite et qu'on excuta depuis en marbre pour son tombeau.

L'admiration pieuse de Chopin pour le gnie de Mozart, lui fit demander
que son _Requiem_ ft excut  ses funrailles; ce voeu fut accompli.
Ses obsques eurent lieu  l'glise de la Madeleine, le 30 octobre 1849,
retardes jusqu' ce jour afin que l'excution de cette grande oeuvre ft
digne du matre et du disciple. Les principaux artistes de Paris
voulurent y prendre part.  l'introt on entendit la _Marche funbre_ du
grand artiste qui venait de mourir; elle fut instrumente  cette
occasion par M. Reber. Le mystrieux souvenir de la patrie qu'il y avait
enfoui, accompagna le noble barde polonais  son dernier sjour. 
l'offertoire, M. Lefbure-Wly excuta sur l'orgue les admirables
_Prludes_ de Chopin en _si_ et _mi mineurs_. Les parties de solos du
_Requiem_ furent rclames par Mmes Viardot et Castellan; Lablache,
qui avait chant le _Tuba mirum_ de ce mme _Requiem_, en 1827, 
l'enterrement de Beethoven, le chanta encore cette fois. Meyerbeer, qui
alors en avait jou la partie de timbales, conduisit le deuil avec le
prince Adam Czartoryski. Les coins du pole taient tenus par le prince
Alexandre Czartoryski, Delacroix, Franchomme et Gutmann.

Quelque insuffisantes que soient ces pages pour parler de Chopin selon
nos dsirs, nous esprons que l'attrait qu' si juste titre son nom
exerce, comblera tout ce qui leur manque. Si  ces lignes, empreintes du
souvenir de ses oeuvres et de tout ce qui lui fut cher, auxquelles la
vrit d'un regret, d'un respect et d'un enthousiasme vivement sentis,
pourra seule prter un don persuasif et sympathique, il nous fallait
ajouter encore les mots que nous dicterait l'invitable retour sur
soi-mme, que fait faire  l'homme chaque mort qui enlve d'autour de
lui des contemporains de sa jeunesse et qui brise les premiers liens
nous par son coeur illusionn et confiant, d'autant plus douloureusement
qu'ils avaient t assez solides pour survivre  cette jeunesse, nous
dirions que dans le courant d'une mme anne nous avons perdu les deux
plus chers amis que nous ayons rencontrs dans notre carrire
voyageuse.

L'un deux est tomb sur la brche des guerres civiles! Hros vaillant et
malheureux, il succomba  une mort affreuse, dont les horribles tortures
n'ont pu abattre un seul instant sa bouillante audace, son intrpide
sang-froid, sa chevaleresque tmrit. Jeune prince d'une rare
intelligence, d'une prodigieuse activit, en qui la vie circulait avec
le ptillement et l'ardeur d'un gaz subtil, dou de facults minentes,
il n'avait encore russi qu' dvorer des difficults par son
infatigable nergie, en se crant une arne o ces facults eussent pu
se dployer avec autant de succs dans les joutes de la parole et le
maniement des affaires, qu'elles en avaient eu dans ses brillants faits
d'armes.--L'autre a expir en s'teignant lentement dans ses propres
flammes; sa vie, passe en dehors des vnements publics, fut comme une
chose incorporelle, dont nous ne trouvons la rvlation que dans les
traces qu'ont laisses ses chants. Il a termin ses jours sur une terre
trangre dont il ne se fit jamais une patrie adoptive, fidle 
l'ternel veuvage de la sienne: pote  l'me endolorie, pleine de
replis, de rticences et des chagrins ennuis.

La mort du prince Flix Lichnowsky rompit l'intrt direct que pouvait
avoir pour nous le mouvement des partis auxquels son existence tait
lie. Celle de Chopin nous ravit les ddommagements que renferme une
comprhensive amiti. L'affectueuse sympathie, dont tant de preuves
irrcusables ont t donnes par cet artiste exclusif pour nos
sentiments et notre manire d'envisager l'art, et adouci les dboires
et les lassitudes qui nous attendent encore, comme elle ont encourag et
fortifi nos premires tendances et nos premiers essais.

Puisqu'il nous est chu en partage de rester aprs eux, nous avons voulu
du moins tmoigner de la douleur que nous en prouvons; nous avons senti
l'obligation de dposer l'hommage de nos regrets respectueux sur la
tombe du remarquable musicien qui a pass parmi nous. Aujourd'hui que la
musique poursuit un dveloppement si gnral et si grandiose, il nous
apparat  quelques gards semblable  ces peintres du quatorzime et du
quinzime sicle, qui resserraient les productions de leur gnie sur les
marges du parchemin, mais qui en peignaient les miniatures avec des
traits d'une si heureuse inspiration, qu'ayant les premiers bris les
raideurs byzantines, ils ont lgu ces types ravissants que devaient
transporter plus tard sur leurs toiles et dans leurs fresques, les
Francia, les Prugin, les Raphal  venir.

       *       *       *       *       *

Il y eut des peuples chez lesquels, pour conserver la mmoire des grands
hommes ou des grands faits, on formait des pyramides composes de
pierres que chaque passant apportait au monticule, qui ainsi
grandissait insensiblement  une hauteur inattendue, l'oeuvre anonyme de
tous. De nos jours, des monuments sont encore rigs par un procd
analogue; mais, grce  une heureuse combinaison, au lieu de ne btir
qu'un tertre informe et grossier, la participation de tous concourt 
une oeuvre d'art, destine  perptuer le muet souvenir qu'on voulait
honorer, en rveillant dans les ges futurs,  l'aide de la posie du
ciseau, les sentiments prouvs par les contemporains. Les souscriptions
ouvertes pour lever des statues et des tombes magnifiques aux hommes
qui ont illustr leur pays et leur poque, produisent ce rsultat.

Aussitt aprs le dcs de Chopin, M. Camille Pleyel conut un projet de
ce genre en tablissant une souscription, qui, conformment  toute
prvision, atteignit rapidement un chiffre considrable, dans le but de
lui faire excuter au Pre-Lachaise un monument en marbre. Pour notre
part, en songeant  notre longue amiti pour Chopin,  l'admiration
exceptionnelle que nous lui avions voue ds son apparition dans le
monde musical;  ce que, artiste comme lui, nous avions t le frquent
interprte de ses inspirations et, nous osons le dire, un interprte
aim et choisi par lui;  ce que nous avons plus souvent que d'autres
recueilli de sa bouche les procds de sa mthode;  ce que nous nous
sommes identifi en quelque sorte  ses penses sur l'art et aux
sentiments qu'il lui confiait, par cette longue assimilation qui
s'tablit entre un crivain et son traducteur,--nous avons cru que ces
circonstances nous imposaient pour devoir de ne pas seulement apporter
une pierre brute et anonyme  l'hommage qui lui tait rendu. Nous avons
considr que les convenances de l'amiti et du collgue exigeaient de
nous un tmoignage plus particulier de nos vifs regrets et de notre
admiration convaincue. Il nous a sembl que ce serait nous manquer 
nous-mme, que de ne pas briguer l'honneur d'inscrire notre nom et de
faire parler notre affliction sur sa pierre spulcrale, comme il est
permis  ceux qui n'esprent jamais remplacer dans leur coeur le vide
qu'y laisse une irrparable perte!...

F. LISZT.

FIN.

Imprimerie de Breitkopf et Hrtel  Leipzig.





End of the Project Gutenberg EBook of F. Chopin, by Franz Liszt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK F. CHOPIN ***

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