The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre

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Title: Les contemporains, deuxime srie tudes et portraits littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***




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NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

JULES LEMAITRE

LES CONTEMPORAINS

TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

DEUXIME SRIE

Leconte de Lisle--Jos-Maria de Heredia
Armand Silvestre--Anatole France--Le Pre
Monsabr M. Deschanel et le romantisme de Racine
La comtesse Diane Francisque Sarcet--J.-J. Weiss--Alphonse Daudet
Ferdinand Fabre

DEUXIME DITION

PARIS

H. LECNE et H. OUDIN, DITEURS

17, Rue BONAPARTE, 17

1886

       *       *       *       *       *
TABLE DES MATIRES


LECONTE DE LISLE
JOS-MARIA DE HEREDIA
ARMAND SILVESTRE
ANATOLE FRANCE
LE PRE MONSABR
M. DESCHANEL ET LE ROMANTISME DE RACINE
LA COMTESSE DIANE
SARAH BERNHARDT
FRANCISQUE SARCEY
J.-J. WEISS
ALPHONSE DAUDET
FERDINAND FABRE

       *       *       *       *       *




LECONTE DE LISLE[1]

[Note 1: _Pomes antiques_.--_Pomes tragiques_.--_Pomes
barbares_, Lemerre]


I

Des vers d'une splendeur prcise, une srnit imperturbable, voil ce
qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre
chose que nous verrons; mais cela est cach et ne se rvle qu' ceux
qui n'ont pas le coeur simple. C'est pourquoi il n'est peut-tre pas de
pote qui soit moins connu du public, ni plus sacr pour ses fidles;
qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers
intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du
troupeau, n'entrent point dans ses motions, ne le bercent ni le
secouent. Leconte de Lisle? vous diront les plus renseigns; un grand
pote sans doute! mais que nous veut-il avec ses pomes indous,
hbraques, grecs et Scandinaves?

Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.

Ni le sanscrit, ni le saxon.

Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est compltement dpourvu de
sensibilit. Je n'approuve pas, monsieur, que le pote s'isole et se
dsintresse de son sicle. En a-t-il mme le droit? Je me le demande.
Au reste, j'ai peu lu cet auteur.--J'ai vu ses _Erynnies_  l'_Odon_,
continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait
_Klutamnstra_, et c'tait fort ennuyeux.

D'autre part, interrogez les potes, pas tous, mais les meilleurs
d'entre les jeunes, et quelques curieux  et l. Assurment ils ne vous
diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah;
mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus
amoureusement chms que le titulaire du matre-autel; et je crois bien
que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier.
C'est qu'il offre  ses dvots des oeuvres parfaites, o les gens du
mtier trouvent un plaisir sans mlange: presque jamais un sentiment
personnel au pote n'y clate dont la sincrit, l'originalit ou
l'expression puisse tre conteste, qui semble, suivant les jours,
insuffisant ou dmesur, ni qui dtourne l'attention des mystres
savants de la forme.


II

Lorsque Andr Chnier composait ses divins pastiches d'Homre et de
Thocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant
lui, non pas mme les potes de la Pliade, qui ne comprenaient qu'
demi la pure antiquit et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il
se dtachait de lui-mme et de son temps, s'prenait tout navement des
grces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une me
grecque ou plutt, mystrieux atavisme, retrouvait cette me en lui. Or,
cette neuve posie o se refltent exactement des posies antrieures et
o Chnier se complaisait ingnument, d'autres l'ont recommence avec
plus de parti pris et un art plus consomm. Notre sicle est curieux
avec dlices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de
ressusciter l'me des gnrations teintes, et sa plus grande
originalit consiste  pntrer dans l'me des autres sicles. De
croyance propre, il n'en a gure. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il
ait apport dans la littrature, c'est, avec la curiosit, le doute de
l'esprit se tournant en souffrance pour le coeur. Y a-t-il autre chose
dans le romantisme que la mlancolie de Ren et l'amour de ce qu'on
appellait en 1830 la couleur locale, c'est--dire le sens de l'histoire
aviv par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux
sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour  tour.
Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race
fatigue et sans navet, il peut arriver qu'on en souffre, et ce
malaise redouble l'ardeur de connatre et de sentir; il nous fait
chercher l'oubli dans la curiosit croissante ou dans une sorte de
sensualisme esthtique. Toute la posie contemporaine est faite,
semble-t-il, d'inquitude morale et d'esprit critique ml de
sensualit. L'inquitude, vague avec les romantiques, s'est peu  peu
prcise: une posie philosophique en est sortie, et  la mlancolie
d'Olympio ou de Jocelyn a succd la mlancolie darwiniste. Le pote de
la _Justice_[2] sait les raisons de sa tristesse. D'un autre ct,
l'intelligence du pass et le got de l'exotique ont engendr une longue
et magnifique ligne de pomes o revivent l'art, la pense et la figure
des temps disparus. La posie de notre ge et de notre pays contient
toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,
Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et
sympathique, soit qu'elle droule la lgende des sicles, soit qu'elle
s'prenne de beaut grecque et paenne, soit qu'elle traduise et
condense les splendides ou froces imaginations religieuses qui ont ravi
ou tortur l'humanit, soit enfin qu'elle exprime des sentiments
modernes par des symboles antiques.  travers les diffrences de
caractre ou de gnie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette
posie immense et varie comme le monde et l'histoire: le culte du beau
plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus
exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-l
soit le moins mu, qui s'est fait le pote des religions et qui s'est
attach aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfonc
au coeur des races.

[Note 2: M. Sully Prudhomme.]


III

Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
le croire. Un petit pome indien ou gothique se peut ciseler sans
motion. Des lves du matre, de jeunes et habiles ouvriers se sont
donn ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera gure sous
leurs vers clatants d'autre passion que celle des contours rares et des
belles rimes. Mais quand un pote s'est complu  voquer la srie
presque complte des religions et des thologies, volontiers on
s'enquiert des raisons d'une prdilection si constante. On se demande si
le got du pittoresque  outrance suffit  l'expliquer. Cette
impassibilit qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
l'tat naturel de l'me de l'artiste. N'est-elle pas acquise?  quel
prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
dsillusions, des rbellions, tout un drame antrieur qui parfois gronde
encore sous les rimes sereines? _Kan_ n'est-il donc qu'un magnifique
exercice de rhtorique parnassienne? Relisez-le, de grce, et vous
verrez si l'me triste, gnreuse et insoumise du XIXe sicle n'y est
pas tout entire. Non, l'auteur des _Nornes_, de _Baghavat_ et du
_Corbeau_ n'est point un antiquaire dsintress. S'il est un pote qui
soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
lui. M. Leconte de Lisle,  peu prs comme Gustave Flaubert, est un
grand pessimiste et un grand impie rfugi dans la contemplation
esthtique. tudions de plus prs ce rvolt qui, pour goter la paix,
s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.

Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
Je sais bien qu'il vit  Paris,  peu prs comme tout le monde, et je ne
prtends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
pousser indfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
passe des heures  regarder son nombril. Je le dfinis par ses livres,
ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
singuliers o il vit sa vie de pote, aussi vraie que l'autre. On peut
croire qu'il tient de la nature un ddain de l'motion extrieure, un
fonds de srnit contemplative que sont venus renforcer l'art et le
parti pris; et il est sans doute intressant d'tudier chez lui
l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
conscience inquites des hommes d'Occident.

Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est n  l'le Bourbon et
qu'il y a pass son enfance. L mieux que chez nous, il put sentir
l'normit indomptable des forces naturelles et les lourds midis
endormeurs de la conscience et de la volont. Il connut la rverie sans
tendresse, le sentiment de notre impuissance  l'gard des choses, la
soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
y chercher autre chose que leur beaut.

Il vint  Paris. Aprs la fatalit inconsciente des choses, il rencontra
la fatalit furieuse de l'gosme humain. Il eut des jours difficiles et
souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mle des comptitions
froces une me dj touche de la grave songerie orientale. Les forces
inluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimes dans la
nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la socit des
hommes, mais franchement hassables cette fois, visiblement hostiles et
mchantes. L'enfant s'insurgea contre l'gosme ncessaire, mais hideux,
contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.

Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie  deux fatalits: celle de
ses passions et celle du monde extrieur. Elle lui apparut comme
l'universelle tragdie du mal, comme le drame de la force sombre et
douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggrav
l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait donnes, par
les religions qui avaient hant son esprit malade, prtant  ses dieux
les passions dont il tait agit. Il se dit alors que la vie est
mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
fut sduit par le pittoresque et la varit plastique de l'histoire
humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
nous faire oublier nos colres et nos douleurs. Il entra par l'tude
dans les moeurs et dans l'esthtique des sicles morts; il dmla
l'empreinte que les gnrations reoivent de la terre, du climat et des
anctres: et, comme il s'amusait  la logique de l'histoire, il en
sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
dveloppe a sa beaut pour qui en est spectateur sans en tre victime;
il eut des visions du pass si nettes, si sensibles et si grandioses
qu'il leur pardonna de n'tre pas consolantes. Enfin il comprit que, si
tout le mal vient de l'action, l'action vient du dsir inextinguible, de
l'illusion du mieux, qui vit ternellement aux flancs de l'humanit,
illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
enfin. Or,  quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
renonciations de quelques-uns ne l'teindront pas. Qui sait d'ailleurs
si elle ne va pas quelque part? si quelque progrs--lent, ah! combien
lent!--ne s'labore pas par elle  travers les ges? Alors, le coeur
rvolt contre l'tre, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
indign des monstruosits de l'histoire, mais dsarm par l'intrt de
son mcanisme et bloui par la richesse de ses dcors; soulev contre le
spectre des religions, mais apais par l'ide qu'un jour peut-tre elles
auront vcu; conspuant l'humanit et l'adorant  la fois, il alla
prendre pour hros l'antique rebelle, le premier aprs Lucifer qui ait
cri: _Non serviam_! rendit l'espoir au dsespr et le fit surgir comme
un prophte sur la plus haute tour d'Hnokia, la cit cyclopenne. Il
mit dans ce pome ce qu'il avait de plus sincre en lui, la protestation
obstine contre le mal physique et moral, et aussi la srnit de
l'artiste paisiblement enivr de visions prcises. Ce jour-l, M.
Leconte de Lisle fit son chef-d'oeuvre.


IV

    En la trentime anne, au sicle de l'preuve,
    tant captif parmi les cavaliers d'Assur,
    Thogorma, le voyant, fils d'lam, fils de Thur,
    Eut ce rve, couch dans les roseaux du fleuve,
     l'heure o le soleil blanchit l'herbe et le mur,

Il vit Hnokia, la cit des Gants. C'est le soir; ils rentrent dans la
ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,

    Suants, chevels, soufflant leur rude haleine
    Avec leur bouche paisse et rouge, et pleins de faim.

Le tombeau de Kan est au sommet de la plus haute tour. Voil qu'un
ange, un cavalier, sort des tnbres, tranant aprs lui et ameutant
toutes les btes de la terre, et charge d'imprcations, au nom du
Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kan se dresse dans son tombeau,
impose silence au cavalier et aux btes; il se souvient, et raconte sa
sombre histoire.

    Celui qui m'engendra m'a reproch de vivre;
    Celle qui m'a conu ne m'a jamais souri.

Il revoit l'den gard par un Khroub chevelu de lumire. La nuit, il
rdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.

    Tnbres, rpondez! Qu'Iavh me rponde!
    Je souffre, qu'ai-je fait?--Le Khroub dit: Kan,
    Iavh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
    Terrible.--Sombre esprit, le mal est dans le monde;
    Oh! pourquoi suis-je n?--Tu le sauras demain.

Pour le punir, Iavh l'aveugle le prcipite dans le crime tendu, lui
fait, dans un accs de fureur, tuer son frre, qu'il aimait pourtant.

    Dors au fond du Schol! Tout le sang de tes veines,
     prfr d'Hva, faible enfant que j'aimais,
    Ce sang que je t'ai pris, je le saigne  jamais!
    Dors, ne t'veille plus! Moi, je crierai mes peines,
    J'lverai la voix vers Celui que je hais.

Kan se vengera et il vengera les hommes. Quand assouvi de son rve,
Dieu voudra dtruire la race humaine par le dluge, Kan la sauvera. Le
pote (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de gnie) veut que l'arche
ait t construite malgr Jhovah et que Kan, son Kan immortel et
symbolique, l'ait empche de sombrer.--L'homme, continue le vengeur,
couvrira de nouveau la terre, non plus indompt, mais lche et servile.

    Dans les sicles obscurs l'homme multipli
    Se prcipitera sans halte ni refuge,
     ton spectre implacable horriblement li.

Mais un jour mon souffle redressera ta victime:

    Tu lui diras: Adore! Elle rpondra: Non!...

    Afin d'exterminer le monde qui te nie,
    Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
    Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
    Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
    Prs des bchers hurlants le gouffre de l'Enfer;

    Mais quand tes prtres, loups aux mchoires robustes,
    Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
    De l'holocauste offert demanderont le prix,
    Surgissant devant eux de la cendre des justes,
    Je les flagellerai d'un immortel mpris.

    Je ressusciterai les cits submerges,
    Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
    Dans leur lit cumeux j'enfermerai les eaux;
    Et les petits enfants des nations venges,
    Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!

    J'effondrerai des cieux la vote drisoire.
    Par del l'paisseur de ce spulcre bas
    Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
    Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
    Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!

    Et ce sera mon jour! Et, d'toile en toile,
    Le bienheureux den longuement regrett,
    Verra renatre Abel sur mon coeur abrit;
    Et toi, mort et cousu sous la funbre toile,
    Tu t'anantiras dans ta strilit.

Kan se tait. Alors le dluge clate, et...

    Quand le plus haut des pics eut bav son cume,
    Thogorma, fils d'lam, d'pouvante blmi,
    Vit Kan le vengeur, l'immortel ennemi
    D'Iavh, qui marchait, sinistre, dans la brume,
    Vers l'arche monstrueuse apparue  demi.

Ce pome de _Kan_ traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
ternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondment humain:
n'est-ce point l justement la dfinition des chefs-d'oeuvre? Ce que
j'ai envie de dire pourra paratre un loge dmesur: car le public n'a
pas l'air de se douter, vraiment, que notre sicle finissant a de grands
potes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingnus de M.
Leconte de Lisle si son Kan leur rappelle le Promthe d'Eschyle. Et
Kan, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
de dire plus nettement ce qu'il espre. Kan est, si l'on veut, un
Promthe qui parle et sent comme Lucrce, c'est--dire comme le plus
jeune des potes anciens.

    Humana ante oculos foede cum vita jaceret
    In terris, oppressa gravi sub Religione,
    Qu caput a coeli regionibus ostendebat,
    Horribili super aspectu mortalibus instans,
    Primum Graius homo mortales tollere contra
    Est oculos ausus, primusque obsistere contra...

Hnokia est aussi norme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lche
que le Cavalier, Kan vaut le _Graius homo_. Jamais blasphme n'est
sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
triomphant depuis Lucrce. Il y a dans le cri de Kan une pret plus
superbe, s'il se peut, que celle du pote de la _Nature_, et une
esprance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
que celle du Titan voleur de feu.--La protestation du corps contre la
douleur, du coeur contre l'injustice et de la raison contre
l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente  mesure que
l'industrie humaine combat la souffrance, que l'ide de justice passe
dans les institutions et que la science entame les frontires de
l'inconnu; comme si l'homme, moins loign de son idal, en subissait
plus invinciblement l'attraction et se prcipitait vers lui d'un
mouvement plus furieux. Au fond, la science et la posie sont deux
grandes insurges, et les Satans et les Promthes pullulent sous nos
habits noirs. Il y a une volupt dans cet tat d'insurrection, d'autant
plus que le sens critique, vritable esprit du diable, ouvre un domaine
spacieux et nouveau  l'imagination plastique et, en mme temps que la
joie de la rvolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
avec des yeux d'artiste l'immense tragdie humaine. Je trouve tout cela
dans _Kan_, et c'est par l qu'il est si compltement moderne.--Sans
parler davantage de l'pre et gnreuse pense qui est au fond de cette
belle histoire symbolique, le pass surgit aux regards de Thogorma avec
une prcision si poignante et dans un dtail si arrt qu'on n'y peut
rien comparer, sinon les plus belles pages de _Salammb_. Voyez la
rentre des Gants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
civilisations primitives vous apparat dans un clair. On songe au Ve
livre de Lucrce; puis on se dit qu'il y a l autre chose encore qu'une
intuition de pote, que la science contemporaine, l'archologie,
l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles rsurrections,
et que, de toutes faons, un tel pome sonne glorieusement l'heure
exacte o nous sommes.


V

_Kan_ est un pome non de dsespoir, mais d'espoir violent n de
l'intensit mme du dsir. Il marque une aspiration d'un jour, une
involontaire concession du pote  l'illusion qui fait de nous sa
pture[3] et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
permet point  la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naf,
le vieux Kan, et trop dupe de son bon coeur. Eh! oui, les dieux
passeront, mais aprs? l'humanit en sera-t-elle plus heureuse? Le
Runoa n'a pas l'ingnuit du premier meurtrier.--Et ce sera ton heure,
dit-il au Christ.

[Note 3: Les _Spectres_.]

      Et dans ton ciel mystique
    Tu rentreras, vtu du suaire asctique,
    Laissant l'homme futur, indiffrent et vieux,
    Se coucher et dormir en blasphmant les dieux[4].

[Note 4: Le _Runoa_.]

L'ternel cri: Je souffre, qu'ai-je fait? est une plainte d'enfant,
strile et vaine. Satan lui-mme se demande  quoi bon.

    Force, orgueil, dsespoir, tout n'est que vanit,
    Et la fureur me pse et le combat m'ennuie[5].

[Note 5: La _Tristesse du diable_.]

Et le pote, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
dernires profondeurs de la tristesse, jusqu' la dsesprance qui ne
veut plus lutter. _Aux Morts_, le _Dernier souvenir_, les _Damns_,
_Fiat nox_, _In Excelsis_, la _Mort du soleil_, les _Spectres_, le _Vent
froid de la nuit_, la _Dernire vision_, l'_Anathme_, _Solvet sclum_,
_Dies Ir_, tous ces pomes, prodigieux par la magnificence et la duret
des lamentations, ne sont que prires  la Mort, effusions noires vers
le nant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:

    Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te ddaigne.
     quoi bon tant de pleurs si tu ne peux gurir?

    Sois comme un loup bless qui se tait pour mourir
    Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne[6].

[Note 6: _Le Vent froid de la nuit_.]

Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
retenir, et l'hymne lugubre se droule  flots lents, si horriblement
triste qu'auprs de cette tristesse-l celle de l'_Ecclsiaste_ est d'un
enfant et celle de Ren est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
nant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprme mensonge et la
dernire et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
mais volontiers, sduit par le malfice de ces admirables vers qui
aspirent au nant en empruntant  l'tre de si belles images, on
s'unirait, avec un dsespoir voluptueux,  l'oraison du pote:

    Et toi, divine Mort o tout rentre et s'efface,
    Accueille tes enfants dans ton sein toil;
    Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.
    Et rends-nous le repos que la vie a troubl[7]!

[Note 7: _Dies ir_.]

Fantaisie funbre, dira-t-on, et mme assez froide; car le vrai seul
est aimable, disait Boileau, qui n'a point prvu cette posie. Mais
est-on bien sr que ce ne soit l qu'un amusement potique? Je vous
assure qu' de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
Parmi nos minutes singulires, comme dit M. Taine (et ce sont surtout
celles-l qui doivent intresser les potes), il y a des minutes de
dgot complet, de sincre renonciation  la vie, de pessimisme absolu
et sans rserve. Il est certain qu'en dpit de ces minutes on continue
de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
s'ils taient aussi sincres qu'ils le paraissent, se rfugier
volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laiss
mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
morne dsesprance dont on ne peut nier la ralit paradoxale. On dit
que la vie est mauvaise, on le croit et on l'prouve; on sait la vanit
de tout espoir et de toute rvolte, sauf de la rvolte radicale qui
secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
sait tout cela, parce que c'est une espce de volupt pour le roseau
pensant de se savoir cras par l'univers fatal et que cette
connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
mcomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, 
mesure qu'elles croissent, crot aussi notre orgueil. Le pire malheur
n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
ptir dans son corps et d'tre du brutalement dans ses passions. Les
tortures du pessimisme ou du doute peuvent tre cruelles, mais moins
qu'un membre coup, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
personne aime. Contre les tortures de la pense on a le sentiment
vivace de la puissance dploye  penser et aussi, le plus souvent, la
protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
l'tre universel lui oppose son tre particulier et prend davantage
conscience de lui-mme. Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
conscient et irrductible, contre le monde entier. C'est par l qu'on
se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
d'accepter la vie. Pourquoi je vis? par curiosit, dit L'Angely. La
curiosit de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attach surtout
aux manifestations extrieures de l'histoire et de la nature. Il
reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
qui est  lui. N'ayez crainte: son imagination, aprs sa superbe, l'a
sauv du suicide; et le voici qui commence,  travers le temps et
l'espace, la revue des apparences, oeuvre de Mya.


VI

Justement c'est l'Inde, prise du nant, qui au dbut de son plerinage
esthtique accueille et berce son me dsenchante de l'action. Il est
remarquable que la plus ancienne philosophie soit si compltement
pessimiste et que l'homme, ds qu'il a su penser, ait condamn l'univers
et reni la vie. Cela donne  rflchir, d'autant plus que nous-mmes,
les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
inclins vers la mtaphysique vague et dsole o s'assoupissaient nos
plus lointains anctres. De mme que souvent dans le cerveau d'un homme
renaissent au dclin de l'ge les songes et les croyances de ses jeunes
annes, ainsi l'humanit vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
Oui, c'est charmant d'tre bouddhiste, et bni soit akia-Mouni! Sa
philosophie n'est peut-tre pas trs claire: mais combien belle! Ce
monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
il n'est que le rve de Hri. Et qu'est-ce que Hri en dehors de son
rve? Il n'est pas trs ais de le savoir. Ce qui est certain, c'est
qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive  se fondre dans sa
batitude par le dtachement et la bont inactive. Ce sont bien, en
effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rve
pouss jusqu' l'vanouissement de la conscience. Certes, elles sont
monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
belles divinits grecques elles font courir en nous le frisson du
mystre. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
membres et l'absurdit de leur structure ne donnent point l'ide d'une
personne et dcouragent l'anthropomorphisme o nous sommes enclins.
Elles n'ont point de beaut ni,  proprement parler, de laideur mais des
contours extravagants d'o l'harmonie est absente et qui, par une sorte
d'indfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plat de voir
quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
sens, mais telle que l'imagination la conoit, contemplez le dieu Hri,
le principe suprme, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et
toute horreur s'y trouvent runies. Rien n'gale la prcision des
dtails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
palmiers d'or ses vnrables cuisses; deux cygnes l'ventent de leurs
ailes et un avatha l'abrite de ses palmes; mais les _Vdas_ bourdonnent
sur ses lvres, des forts de bambous verdoient  ses reins, des lacs
tincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue dlecte les
sens en mme temps que son immensit fatigue et dpasse le plus vaste
essor du rve et que son essence exerce la pense jusqu' l'engloutir et
l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
grce des mille vierges qui se baignent  ses pieds parmi les lotus et
qu'il nous pouvante par le grincement des dents du gant pourpre qui 
sa gauche broie et dvore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
source de l'tre, qu'il s'incarne dans les hros, que les sages rentrent
dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne
serait pas le Nant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
comprendre. Rien n'a de substance ni de ralit; toute chose est le rve
d'un rve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur pome qu'il faut lire
sous le poids d'un grand soleil, quand la tte se vide, quand la
mmoire fuit, quand la volont se dissout, quand on reoit des objets
voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pense, quand on
sent sur soi de tous cts la molle pese de la vie universelle et que
le moi y rsiste  peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
vie arrive  n'tre plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
pour souhaiter qu'elle s'vanouisse tout  fait, parce qu'alors il n'y
aurait plus rien, plus mme d'images, et que cela vaudrait mieux.

Qui expliquera l'trange plaisir qu'on prend parfois  dsirer
l'absorption du _moi_ dans l'tre, c'est--dire  dsirer le nant ou 
croire qu'on le dsire?--La perfection de la forme et la curiosit du
fond suffiraient  faire goter le pome de _Baghavat_; mais voulez-vous
y trouver un charme poignant? Unissez-vous de coeur, cela est ais, avec
les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
ne sert  rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
et pntrez-vous de cet hymne lugubre:

    Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
    Lamentation large et souffrance inconnue
    Qui monte de la terre et roule dans la nue;
    Soupir du globe errant dans l'ternel chemin,
    Mais effac toujours par le soupir humain.
    Sombre douleur de l'homme,  voix triste et profonde,
    Plus forte que les bruits innombrables du monde,
    Cri de l'me, sanglot du coeur supplici,
    Qui t'entend sans frmir d'amour et de piti?
    Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
    Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
    Qui t'ignores toi-mme et ne peux te saisir,
    Et, sans borner jamais l'impossible dsir,
    Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achve,
    N'embrasse l'infini qu'en un sublime rve!...
     conqurant vaincu, qui ne pleure sur toi?

Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mre morte,
Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
desse Ganga les entend et leur dit d'aller  Baghavat. Ils se lvent,
gravissent la divine montagne o sige Baghavat et, sortant de
l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent 
l'Essence premire.

Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est
sr que la vie est foncirement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
semble douce  certaines heures et que les passions nous enivrent
dlicieusement avant de nous meurtrir.--_unacpa_ est un acheminement
vers une philosophie moins hostile  l'illusion et  l'action. Le fils
du Richi, qui doit,  peu prs comme Iphignie, tre immol pour expier
la faute du roi Maharadjah, aime anta et ne veut pas mourir, et anta
ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascte
Vivamthra. Si dessch qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
enfonc dans le _nirvna_, le solitaire, rvant comme un dieu fait d'un
bloc sec et rude, sent  leur voix suppliante remuer en lui quelque
chose d'humain et entend chanter l'oiseau de ses jeunes annes. Il
rvle  unacpa qu'il chappera  la mort en rcitant sept fois
l'hymne sacr d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un talon
prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes
rvent, et que la vision s'vanouisse dans leurs yeux fixes, le
sentiment dans leur coeur et la pense dans leur cerveau! Le sang de la
jeunesse sera toujours prompt  la duperie de Mya. Rien n'est meilleur
que l'amour du nant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
c'est pourquoi le monde dure encore.


VII

Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
Lisle finit par dlaisser les mornes buveurs de l'eau sacre du Gange.
Le got de l'action se rveille sous un ciel moins accablant qui permet
la lutte, et le sens de la beaut vit et se dveloppe dans une nature
aux contours harmonieux et modrs, dans une lumire qui rjouit et
n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
vanit de toutes choses ont suivi l'humanit dans ses immigrations vers
l'Occident. Longtemps, sous la srnit de la forme, la posie grecque a
cach de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
n'tre pas n ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxs,
Hrodote les a pleures. Il m'est venu une piti au coeur, dit le roi,
ayant calcul combien est brve toute existence humaine, puisque de
tous ceux-l, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce
n'est pas l, rpond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
dplorable; car, malgr sa brivet, il n'est point d'homme tellement
heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhait, non une
fois, mais souvent, de mourir plutt que de vivre. Cette vie si courte,
les maladies qui la troublent, les calamits qui surviennent la font
paratre longue. Ainsi la mort,  cause de l'amertume de la vie, est
pour l'homme le refuge le plus dsirable, et la divinit qui nous fait
goter quelque douceur  vivre s'en montre aussitt
jalouse[9].--Promthe, l'Orestie, OEdipe roi nous montrent l'homme
instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
lui tre envoyes par les dieux: Sua cuique deus fit dira
cupido[10].--Chre fille, dit Priam  Hlne,  mes yeux tu n'es
point coupable, mais les dieux[11]. Voyez aussi la Phdre
d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
l'action, mme quand il la sait inutile et dcevante. Laissons ces
discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
dcris[12]. Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
n'tait pas toujours clmente, les longues luttes entre Plasges,
Hellnes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
dont plusieurs de leurs mythes ont conserv le souvenir, avaient fait
aux Grecs une me  la fois active et rsigne, o le plaisir de vivre
et d'agir se temprait par instants de mlancolie fataliste. Aprs
Marathon et Salamine, une sorte de joie hroque les transporte, et leur
gnie s'panouit en oeuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
cess de croire  la Mora invincible; mais peut-tre est-elle
intelligente: elle leur a laiss faire de si grandes choses! Surtout ils
adorent la beaut et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
parole ou par les contours ils ont traduit les nergies de la Nature et
celles du corps et de l'me sous une forme qui les glorifie sans les
altrer, o la plnitude et la spontanit de l'impression produisent la
grce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie mme, qui les
exerait tout entiers, tait comme une oeuvre d'art dont ils
s'enchantaient. Vraiment ils ont d tre heureux. Leur existence n'avait
point de vide o se pt introduire le dsespoir. Ils vivaient sous le
destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'tre hommes; ils
connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
rvolte contre ce qui est n'taient chez eux que des sentiments
passagers; leur activit les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
elle ne va pas sans volupt. Si l'homme est opprim par quelque chose
de plus fort que lui, la rsistance est bonne, ft-elle sans succs. La
palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathnes leur taient de
suffisantes raisons de consentir  voir la lumire et empchaient la
maladie mtaphysique de devenir jamais mortelle  ce peuple subtil. Plus
tard, quand ils eurent perdu la libert,  Alexandrie, en Sicile, ils se
consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
de leur religion naturaliste et par des rves de vie pastorale dans la
campagne divinise.

[Note 8: _OEdipe  Colone_.]

[Note 9: Polymnie, 46.]

[Note 10: nide, IX.]

[Note 11: Iliade, III.]

[Note 12: Hrodote, Polymnie, 47.]

Or la srnit de leur fatalisme, de leurs rvoltes et de leurs joies,
et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux pomes de M.
Leconte de Lisle. Il a passionnment aim ces amants de la vie et de la
beaut.--Nous sommes loin de Hri formidable et inintelligible. Salut,
dit le pote  Vnus de Milo,

    Salut!  ton aspect le coeur se prcipite;
    Un flot marmoren inonde tes pieds blancs;
    Tu marches fire et nue, et le monde palpite,
    Et le monde est  toi, desse aux larges flancs!

Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
imite d'assez prs les tragdies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hlne
amante de Pris, et d'Oreste vengeur de son pre et meurtrier de sa
mre. Mais aussitt surgissent les rebelles, chers au pote de _Kan_:
c'est Khirn puni pour avoir rv des dieux meilleurs que ceux de
l'Olympe; c'est Niob, fidle aux Titans vaincus, qui auront leur jour
et qui rtabliront le rgne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces
graves histoires dans l'adoration de la beaut physique. Viennent alors
les idylles, _Glauc_, _Klytie_, _Klariste_, la _Source_, etc., songes
d'amour enchant, tout prs de la nature, pleins d'images ravissantes,
presque sans pense. Dirai-je qu'il manque  ces glogues, pour tre
entirement grecques, le je ne sais quoi que Chnier seul a connu par
un extraordinaire privilge? M. Leconte de Lisle a peu de navet, et il
serait naf de s'en tonner ou de s'en plaindre.


VIII

Mais la Grce tait trop petite pour contenir toute la race humaine, et
c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord,
s'avanait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus
robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur
soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux rgions du
brouillard et de l'hiver.

    Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,
    L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,
    Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;
    Au passage entaillant le granit de ses armes,
    Rougissant les dserts de mille pieds sanglants.
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Une mer apparut, aux hurlements sauvages....
    Et cette mer semblait la gardienne des mondes
    Dfendus aux vivants, d'o nul n'est revenu;
    Mais, l'me par del l'horizon morne et nu,
    De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,
    La foule des Kimris vogua vers l'inconnu[13].

[Note 13: Le _Massacre de Mona_.]

Arrivs au terme de leur nergique plerinage, ils eurent  lutter
contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanit les
condamnait  l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient
aux rves vagues et brumeux. Aussi loigns de la srnit grecque que
de l'inertie orientale, leur activit est aventureuse et farouche, leur
mythologie froce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponne  la
vie. Et cette vie n'est que massacres, expditions de pirates, combats
obstins contre les lments et contre les hommes, furieuses orgies avec
de sombres retours sur soi et des mlancolies confuses. Mais le plaisir
qu'ils prennent au dploiement des forces brutales et leur intelligence
borne les prservent des dsespoirs mtaphysiques. Ce que sont les
passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la _Mort
de Sigurd_, l'_pe d'Angantyr_, le _Coeur d'Hialmar_, etc. Il dit leur
fiert, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs
ftes, leurs mystrieuses assembles, leur attente d'un paradis
guerrier, sensuel et grave. La _Lgende des Nornes_ dploie leur
thogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des gants, qui
sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des
Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge
dluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki,
le dernier-n d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux
du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder;
puis la suprme rvolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et
la fin misrable du monde.--La pense de l'au del hantait ces hommes du
Nord dans l'intervalle des tueries: ils taient tout prts pour le
christianisme et devaient le prendre terriblement au srieux. On se
rappelle le discours d'un chef saxon  ses compagnons d'armes, dans
Augustin Thierry. Seuls, les prtres et les bardes, soit orgueil
sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres
thogonies ou que leurs dieux dserts leur deviennent plus chers,
rsistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux
du beau jeune homme inspir qui, tour  tour, lui parle divinement du
Christ et le menace sauvagement de l'enfer[14]; et les prtres et les
vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrtien Murdoch,
un farouche aptre[15].

[Note 14: Le _Barde de Temrah_.]

[Note 15: Le _Massacre de Monah_.]

Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point
dpouill leurs moeurs barbares ni leur facilit  tuer et  mourir.
Sans doute, ils ne sont point ferms  la douceur de Jsus; on les fera
pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables,
et leur charit est d'une espce trange et s'exerce surtout en vue de
l'autre monde. Attachs  la terre par leur corps robuste plein de
dsirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsds par la pense de
l'invisible, par le dsir de la cit d'en haut; ils ne la conoivent pas
d'ailleurs d'une faon beaucoup plus raffine que leurs aeux ne
faisaient le paradis d'Odin.--Les Indous, mus par la souffrance
universelle, pratiquaient une charit purement terrestre, panchaient
sur leurs frres une immense piti; on ne peut dire qu'ils aient
sacrifi cette vie  une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la
mort ou de l'extase, c'tait l'anantissement de la personnalit. Quant
aux Grecs, ils s'occupaient mdiocrement de l'avenir de l'homme par del
la tombe et pensaient que cette vie peut tre  elle-mme son propre
but. Mais l'homme du moyen ge, si fort qu'il mange et qu'il boive,
qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, o
sa lourde chair s'enfonce,  l'ide plus ou moins prsente, mais
rarement efface, du ciel et de l'enfer. Aussi, mme chez les meilleurs,
si la charit vient des entrailles, toujours il s'y mle une
arrire-pense surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce
n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils
voient en eux des mes appeles au salut ternel et qu'en s'occupant de
ces mes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de
l'enveloppe charnelle de leurs frres qu'ils ont souci.--Terrible
charit que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle
a pu son arme de pauvres; quand elle n'a plus rien  leur donner, elle
leur donne le ciel.

    Il fallait en finir. La dame rsolut
    De dlivrer les siens en faisant leur salut;
    Car en charit vraie elle tait toujours riche.

Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu
commencer par l).

    J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets  Dieu,
    Cria-t-elle, et Jsus vous ouvre son royaume[16]!

[Note 16: _Un acte de charit_.]

Contre les pcheurs endurcis, surtout contre les hrtiques et les
mcrants, les saints du moyen ge clatent en effroyables colres. Ils
prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices,
et le salut de leurs frres pour y employer les bchers. Quand ils s'en
tiennent aux imprcations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs
fureurs semblent redoubles par je ne sais quel dpit jaloux de voir les
futurs damns jouir du moins, en attendant la ghenne, de leurs plaisirs
coupables, dont les lus sont sevrs. Voyez les _Paraboles de dom Guy_,
truculente enluminure des sept pchs capitaux incarns dans les grands
pcheurs du sicle, pome de foi implacable, imagination d'un Dante qui
serait moine et qui n'aurait point de Batrix.

On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aim le bouddhisme et
l'hellnisme, hait le moyen ge et son christianisme cruel et mystique.
Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pense du
surnaturel dans une socit  demi barbare: l'exaltation inhumaine des
solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil
des papes foulant les princes[19]; bref, l'ide de l'enfer subie ou
exploite au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant
sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bont et la joie,
effarant les justes et les faisant aussi durs que les damns. Mais, en
mme temps, cette poque singulire lui plat et le retient par le
spectacle des plus violentes passions que l'humanit ait prouves, par
la puissance de sa vie tour  tour fouette d'apptits grossiers et
pendue  l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son
existence extrieure, par son art maladif et grandiose  qui l'obsession
du surnaturel a donn quelque chose de disproportionn et de sublime. On
comprend que le moyen ge froce, misrable et blouissant, ait arrt
un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire.
Et mme il y est revenu. Voil longtemps qu'on nous annonce les _tats
du diable_ et les _Croisades et Jacqueries_ et quelques morceaux en ont
paru, qui font regretter son peu de hte  nous livrer les autres.

[Note 17: Les _Asctes_.]

[Note 18: L'_Agonie d'un saint_.]

[Note 19: Les _Deux glaives_.]

_Nfrou-Ra_ nous dcouvre un coin de l'antique gypte. La _Vigne de
Naboth_, _Nurmahal_, le _Conseil du Fakir_, _Djiham-Ara_, c'est la
Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen ge et
la lgende du Cid sont voques avec brutalit dans l'_Accident de don
Inigo_, la _Fte du comte_ et _Dona Ximena_. Je ne dirai rien de ces
pomes, sinon qu'ils partent de la mme inspiration que ceux dont j'ai
parl et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insist que sur les
parties principales de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle, sur les pomes
que l'on peut grouper et qui reproduisent les poques et les pays o il
s'est longtemps complu. Et ces pomes, j'ai moins cherch  les analyser
et  les juger qu' rendre l'impression qu'ils donnent.


IX

Cette impression est diffrente, sur des sujets quelquefois semblables,
de celle qui se dgage de la _Lgende des Sicles_. Victor Hugo crit
l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanit. Il
droule cette histoire en une srie de petites popes lyriques, avec
des surprises, des coups de thtre, des explosions d'amour ou
d'indignation, des vers immenses faits pour tre clams sur quelque
promontoire, par un grand vent, dans les crpuscules.--O Victor Hugo
cherche des drames et montre le progrs de l'ide de justice, M. Leconte
de Lisle ne voit que des spectacles tranges et saisissants, qu'il
reproduit avec une science consomme, sans que son motion intervienne.
On le lui a beaucoup reproch. Assurment, chaque lecteur est juge du
plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
populaire; mais on ne peut nier que les socits primitives, l'Inde, la
Grce, le monde celtique et celui du moyen ge ne revivent dans les
grandes pages du pote avec leurs moeurs et leur pense religieuse. Il
n'est pas impossible de s'intresser  ces vocations, encore que le
magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
et satisfont le sens critique. Ces pomes sont dignes du sicle de
l'histoire.

Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les ges avec l'oeil de
Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutt du mme regard que ce corbeau
positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures 
l'abb Srapion:

    Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
    Sr de se rveiller aprs le dernier somme;
    Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
    Qui n'allaient point de vie  trpas volontiers.
     vrai dire, ils semblaient peu certains,  cette heure,
    De sortir promptement de leur noire demeure.
    En outre, sachez-le, j'en ai mang beaucoup,
    Et leur me avec eux, matre, du mme coup.

    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

    Ah! ah! les blmes chairs des races gorges,
    De corbeaux, de vautours et d'aigles assiges,
    Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
    Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.

    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

    Hlas! je crois, seigneur, en y rflchissant,
    Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
    Comme moi le dsir de sa chair vive ou morte.
    C'est un got naturel qui tous deux nous emporte
    Vers l'accomplissement de notre double voeu.
    Le diable n'y peut rien, matre, non plus que Dieu,
    Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
    Les choses de la mort que celles de la vie[20].

[Note 20: Le _Corbeau_.]

Les Pomes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue 
vol de corbeau, la bte tant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
trs rjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
le rcit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprime, dans
presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde 
peu prs comme Kan. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
tre responsable, il lve, sous une forme moins trafique, la
protestation du premier Rvolt; mais il n'a point son esprance vivace,
et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprte plus fidle de la
pense du pote.


X

Le mme pessimisme et, comme consquence, le mme parti pris de ne
peindre que l'extrieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
appartiennent  l'Orient ou mme  la rgion des tropiques et flambent
crment sous le soleil vertical. Le choix du pote s'explique: de mme
qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plat pas de voir
la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son matre le plus direct,
qui avait fait dire  la Nature dans un langage superbe:

    Je roule avec ddain, sans voir et sans entendre,
     ct des fourmis, les populations;
    Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
    J'ignore en les portant les noms des nations.
    On me dit une mre et je suis une tombe.
    Mon hiver prend vos morts comme son hcatombe,
    Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].

[Note 21: La _Maison du berger_.]

Ainsi M. Leconte de Lisle:

    Pour qui sait pntrer, Nature, dans tes voies,
    L'illusion t'enserre et ta surface ment:
    Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
    Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].

[Note 22: La _Ravine Saint-Gilles_.]

La Nature a chez nous l'ondoiement et la grce, quelque chose qui rit,
qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'blouit pas. Elle a des
coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
intelligents. Bnis soient les coteaux modrs, les saules, les
peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cyble orientale est dure,
fixe, mtallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
celle de chez nous.--C'est  la Nature norme, blouissante et sans me
que le pote, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
sa palette splendide o manquent les demi-teintes. Il la dcrit comme un
enchantement des yeux par o le coeur n'est point sollicit. La lumire
excessive et qui exclut la douceur des pnombres, la vgtation
exubrante aux contours tranchs, le chatoiement des insectes et des
oiseaux prcieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
ou dans le sommeil, le jeu des lignes prcises dans la clart uniforme,
une vie intense o l'on ne sent pas de bont, o la rigidit de la flore
semble aussi inhumaine que la rapacit de la faune, la tristesse sche
qui vient peu  peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
rver et sans que l'oeil puisse se reposer dans le vague,--voil de quoi
se composent ces pomes, aussi _barbares_ vraiment que les autres[23].
C'est comme l'pope de l'indiffrence magnifique de la nature. Et le
pote ne proteste point contre elle, et il ne mle  sa vision aucun
ressouvenir humain. Il se contente de la drouler en des vers pareils 
des joyaux trop riches et trop chargs de pierreries, en des strophes o
tout est images et o toutes les images sont au premier plan et
fatiguent presque  force de prcision lancinante. Deux ou trois fois
seulement une motion intervient, un accent d'lgie, d'autant plus
pntrant que le pote n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
prvenu, mais peu de choses m'meuvent autant que les derniers vers, si
simples, du _Manchy_ et la fin de la _Fontaine aux lianes_.

[Note 23: La _Fontaine aux lianes_; la _Ravine Saint-Gilles_; les
_lphants_; la _Fort vierge_; la _Panthre noire_; le _Jaguar_;
_Midi_, etc.]

Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa srnit: il lui
arrive d'tre franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
le crpuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
dernires strophes des _Clairs de lune_, dlicieuse comme dans la
_Bernica_, sublime comme dans le _Sommeil du Condor_,--_l'Effet de
lune_, et surtout les _Hurleurs_ nous la montrent pleine de dsespoirs
et d'pouvantements.

Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout  l'heure dans
les paysages diurnes du matre plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
du livre entier et qu'on est ainsi tent de retrouver sa philosophie
mme dans les tableaux d'o elle est peut-tre absente. Le discours de
Vivamthra, l'_Anathme_ et le _Solvet soeclum_ m'accompagnent, quoi
que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le pote m'a si bien prvenu
contre les mensonges de l'ternelle Mya que je ne puis croire qu'il s'y
laisse prendre.--La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
ils n'ont pas commerce d'amour,--car elle n'est ni consciente ni juste,
et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
me vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit  le
consoler; et cette consolation est sans duperie.


XI

La forme des _Pomes antiques_ et des _Pomes barbares_, on a pu le
remarquer dj, rpond exactement au dessein que l'artiste a form de ne
voir et de ne peindre les choses que par le ct plastique. Presque pas
de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clart de
la vision. Sauf de rares exceptions, les pithtes appartiennent 
l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
des couleurs. Il n'y a peut-tre que la prose descriptive de Flaubert
qui atteigne ce degr de prcision dans le rendu.--La versification, par
sa rgularit classique, ajoute encore  la nettet sereine de la forme.
Elle exclut galement et le rythme parfois saccad de Hugo et le rythme
souvent lch de Banville, qui risquent d'inquiter l'oreille et par l
de troubler la quitude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
des vers coups aprs l'hmistiche.  et l une coupe romantique, la
moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes quivalents
de syllabes. Les priodes toujours assez courtes pour qu'il soit trs
ais d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
rimes plates, quatrains en rimes croises ou embrasses, tierces rimes,
qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
faites exprs pour un pote comme Leconte de Lisle et conviennent
singulirement  la dmarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et  qui la prdominance
des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravit. Quant aux
rimes elles-mmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
dans les _Pomes barbares_, et souvent d'une raret  ravir les gens du
mtier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du
Fakir_ et les trois pices espagnoles). En somme, il est visible que M.
Leconte de Lisle a voulu multiplier les symtries faciles  saisir dans
le rythme--et dans les rimes, o la consonne d'appui fait une symtrie
de plus. Par l la nettet du rythme rpond  celle des images et les
dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la rgularit un peu
monotone de la phrase musicale est encore, pour le pote, une faon
d'exprimer  la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.

Ainsi se tiennent les lments de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle le
choix des sujets et la manire de l'artiste s'expliquant par un
pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de rvolte
contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
douloureux que vient apaiser la curiosit critique et esthtique et qui
se rsout enfin dans une tude sereine de l'histoire et de la nature
pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce dtachement du
pote, dans cette indiffrence finale pour tout ce qui n'est pas un
spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point  lui en
faire un reproche. Son ddain de la passion est sans doute chose aussi
humaine que la passion la plus emporte. tre convaincu que toute
motion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procde de l'ide de
la beaut extrieure; regarder et traduire de prfrence les formes de
la Nature inconsciente ou l'aspect matriel des moeurs et des
civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
prtant le langage qu'elles ont d avoir et sans jamais y mettre, comme
fait le pote tragique, une part de son coeur, si bien que leurs
discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
tranger; considrer le monde comme un droulement de tableaux vivants;
se dsintresser de ce qui peut tre dessous et en mme temps, ironie
singulire, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqus par
les diverses explications de ce dessous mystrieux; n'extraire de la
nuance des phnomnes que la beaut qui rsulte du jeu des forces et
de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
cela comme un dieu  qui cela est gal et qui connat le nant du monde:
savez-vous bien que cela n'est point dpourvu d'intrt, que l'effort en
est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
ternels et trs humains, ports l'un et l'autre au plus haut degr: le
dsenchantement de la vie, et, seul remde durable, l'amour du beau, et
du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
qu'on reconnat indpendamment de tout jugement moral, sans avoir de
haine ou d'amour pour ce qui en fait la matire, que ce soit la Nature
ou les actions des hommes?

Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir tre, dans l'art, le
produit extrme d'une civilisation trs vieille et trs savante, comme
est la ntre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
bouddhiques, grecques ou mdivales, que la posie de M. Leconte de
Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anank, contre le mal
universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-tre aussi
qu' y regarder de prs, rien n'gale le tragique rentr, l'amertume
intrieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
oubli lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mpris des motions
vulgaires et le pessimisme spculatif donnent, je ne sais comment, un
orgueil dlicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
rassure du reste: il n'empchera pas d'agir et de souffrir  certains
moments.--L'tat d'esprit o nous met la posie de M. Leconte de Lisle,
une fois qu'on y est install, est pour longtemps, je crois,  l'abri
de la banalit, le domaine qu'elle exploite tant beaucoup moins puis
que celui des passions et des affections humaines tant ressasses. De
l, pour les initis, l'attrait puissant des _Pomes antiques_ et des
_Pomes barbares_.

C'est peut-tre un blasphme et je le dis tout bas;

mais il est des heures o les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les
_Nuits_ ne nous satisfont plus, o l'on est infme au point de trouver
que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les
cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connatra pour un instant
la vision sans souffrance et la srnit des Olympiens ou des Satans
apaiss.




JOS-MARIA DE HEREDIA[24]


Une premire originalit de M. Jos-Maria de Heredia, c'est d'tre  la
fois presque indit et presque clbre.

[Note 24: Le _Parnasse contemporain_, 1866, 1869, 1876
(Lemerre).--_Revue des Deux Mondes_, 15 mai et 1er novembre
1888.--_Vridique histoire de la conqute de la Nouvelle-Espagne_, par
le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
(Lemerre).--Sonnets indits.]

Au temps dj lointain o j'apprenais l'histoire de la littrature
franaise sur les bancs du collge, un nom m'avait frapp parmi ceux des
potes de la Pliade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le pote qui
portait ce nom harmonieux et fleuri avait d tre quelque cavalier
merveilleusement lgant et fier, et qu'il avait d crire des vers plus
beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses _Erreurs
amoureuses_, ma dception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
Ponthus pour le noble esprit qui parat  et l dans ses mchants vers
et surtout pour la sonorit de son nom.

Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. Jos-Maria de Heredia
l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
public: un nom clatant et mystrieux. Mais croyez qu'il ne mnage pas 
ses lecteurs le mme mcompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
_Trophes_, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
reconnatra dans ses sonnets le suprme panouissement, sous la forme
littraire, d'un sang hroque et aventureux. Et nous lui dirons tous
avec Thophile Gautier:

--Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
hraldiques.


I

Ce qui distingue et ce qui honore les potes de la seconde gnration
romantique et plus encore ceux de la troisime, ceux qu'on a appels les
Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l' peu prs, sans
compter les innombrables solcismes; dans Victor Hugo, bien des
redondances et des obscurits; dans Musset, bien des ngligences et
parfois un trop grand mpris de la technique de son art. Ils avaient du
gnie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherch une forme
plus serre; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
matre des Parnassiens, le culte de la forme potique se fait plus
attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
soi et qu'aprs s'tre pandu il se resserre pour exprimer en des
oeuvres plus travailles et plus prcises ses sentiments essentiels,
affins et dvelopps par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
trop gnrales est presque toujours sujette  caution; mais, de mme que
la posie un peu dbordante et confuse de la Renaissance paenne s'est
comme pure et calme au XVIIe sicle ( partir de Malherbe), ne
pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
aussi, un monde d'ides et de sentiments nouveaux, est arrive, dans la
seconde moiti de ce sicle,  la pleine conscience d'elle-mme et, plus
rflchie, s'est prise d'une perfection plus troite? La diffrence,
c'est que nos potes classiques l'ont videmment emport sur ceux de
l'ge prcdent, au lieu que l'on peut douter encore que les potes
issus du romantisme aient gal les trois grands initiateurs, Lamartine,
Hugo et Musset. Mais enfin,  considrer l'histoire de trs haut, nous
avons dans les deux cas une posie neuve, sortie d'un grand mouvement
d'ides, qui peu  peu substitue  l'inspiration un art plus conscient
et moins spontan.

C'est ainsi qu' la mlancolie diffuse des _Mditations_ succde la
tristesse analytique de la _Vie intrieure_;  l'amour selon Musset,
l'amour selon Baudelaire;  la mtaphysique rudimentaire de Victor Hugo,
la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se prcisant dans
les _Pomes antiques_ et les _Pomes barbares_ et, puisque j'ai  parler
de lui, dans les sonnets de Jos-Maria de Heredia. On l'a souvent
remarqu: la littrature a t prise, un peu aprs 1850, d'un grand
dsir d'exactitude et de vrit, et les potes parnassiens obissaient,
sans s'en douter, au mme sentiment que Dumas fils dans ses premires
pices, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premires tudes
critiques.

Mais le souci de perfection et le besoin de beaut qui hantaient les
Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute cole
nouvelle est intransigeante), les conduire  prfrer la posie
impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
demande ses tableaux  l'histoire et  la lgende ou qui reproduit les
symboles par lesquels l'humanit passe s'est reprsent l'univers.
Cette posie est, en effet, la seule o la forme soit vraiment tout, o
l'on soit sr, si on est sduit, de ne pas cder  un autre attrait que
celui des belles images voques par des mots harmonieux. Les rveries
de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
et Musset et Lamartine ne sont potes que pour les avoir exprimes de la
faon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
qui, dans la beaut totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
sentiment et ce qui revient  la forme. La valeur morale de certaines
motions, la noblesse de certaines penses peuvent faire illusion: or ni
la tendresse ni l'loquence ne sont proprement posie. Pour Dieu! que le
pote se garde d'tre trop touchant ou de faire paratre un trop bon
coeur! car cela est  la porte de tout le monde et je me demanderai si
c'est  la beaut de ses vers que je suis sensible, ou  la beaut de
son me. C'est donc par un excs de loyaut et de dlicatesse artistique
que les Parnassiens se dclaraient impassibles, ne voulaient exprimer
que la beaut des contours et des couleurs ou les rves et les
sentiments des hommes disparus. Et  ce scrupule de potes
irrprochables se mlait naturellement un orgueil aristocratique, la
fiert et peut-tre aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
langue des dieux aucune motion vulgaire, de se confiner dans des
impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles  la foule.


II

Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
presque tous taient profondment tristes, le sentiment que M.
Jos-Maria de Heredia exprimait de prfrence, c'tait je ne sais quelle
joie hroque de vivre par l'imagination  travers la nature et
l'histoire magnifies et glorifies. En cela il se rencontrait avec M.
Thodore de Banville; mais ce qui peut-tre le distinguait entre tous,
c'tait la recherche de l'extrme prcision dans l'extrme splendeur. Il
joignait  l'ivresse des sons et des couleurs le got d'une forme dont
la brivet, l'exactitude et la plnitude rappelassent en quelque faon
nos crivains classiques. Il rvait d'enfermer un monde d'images dans un
petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
d'un dieu dans de petites coupes bien ciseles. Ds lors la forme du
sonnet, qui exige la sobrit et commande presque la perfection, qui n'a
pas le droit d'tre plus ou moins bon, mais qui doit tre superbe ou
exquis sous peine de n'tre pas, s'imposait  M. Jos-Maria de Heredia.
Et, en effet, il n'a gure crit que des sonnets, et il est assurment,
avec le pote des _preuves_ et dans un genre trs diffrent, le premier
de nos sonnettistes.

Ce tour d'imagination hroque et ce besoin d'exactitude et de clart
s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'ducation de M.
de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont
la vie a t comme un rve sublime. Il a parmi ses anctres un des
compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
passe  Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
au monde: une enfance nue, libre et rveuse, pareille  celle de Paul et
Virginie. Et plus tard c'est  la Havane, dans la cour de l'cole de
droit et de thologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
tient apparemment de ses origines espagnoles et croles la
grandiloquence de ses vers, la grandesse de ses sentiments et
l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
veines, et il est permis de croire que c'est par l que lui sont venues
ses bonnes habitudes classiques, son got de l'ordre et de la clart. Il
a d'ailleurs fait ses tudes dans un vieux collge de prtres qui
taient d'excellents humanistes  l'ancienne mode, et il a t, par
surcrot, lve de l'cole des chartes. Ainsi la sublimit d'imagination
du descendant des grands aventuriers, contrle et contenue par le
lettr et par l'rudit, a clat avec une vhmence plus travaille et
plus sre. Il en est rsult des sonnets si pleins qu'ils valent
vraiment de longs pomes, et si sonores que la voix humaine ne suffit
plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.


III

Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais
qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des
combinaisons savantes, subtiles, compliques, avec des artifices et des
dessous qu'on ne souponne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une
longue prparation, et que le pote a vcu des mois dans le pays, dans
le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux
tercets ressuscitent. Chacun d'eux rsume  la fois beaucoup de science
et beaucoup de rve. Tel sonnet renferme toute la beaut d'un mythe,
tout l'esprit d'une poque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le
Japon vu par l'extrieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans
ce _quadro_ divertissant:

    LE SAMOURA.

    D'un doigt distrait frlant la sonore bva,
     travers les bambous tresss en fine latte,
    Elle a vu, sur la plage blouissante et plate,
    S'avancer le vainqueur que son amour rva.

    C'est lui; sabres au flanc, l'ventail haut, il va.
    La cordelire rouge et le gland carlate
    Coupent l'armure sombre, et sur l'paule clate
    Le blason de Hizen et de Tokungawa.

    Ce beau guerrier vtu de lames et de plaques,
    Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
    Semble un crustac noir, gigantesque et vermeil.

    Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque
    Et son pas plus htif fait reluire au soleil
    Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.

Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
_Conqurants_ n'est-il pas large comme une pope, et n'veille-t-il pas
une vision complte de la plus grande aventure des temps modernes?

    Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
    Fatigus de porter leurs misres hautaines,
    De Palas de Moguer, routiers et capitaines
    Partaient ivres d'un rve hroque et brutal.

    Ils allaient conqurir le fabuleux mtal
    Que Cipango mrit dans ses mines lointaines,
    Et les vents alizs inclinaient leurs antennes
    Aux bords mystrieux du monde occidental.

    Chaque soir esprant des lendemains piques,
    L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
    Enchantait leur sommeil d'un mirage dor;

    Ou, penchs  l'avant des blanches caravelles,
    Ils regardaient monter dans un ciel ignor
    Du fond de l'Ocan des toiles nouvelles.

Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a t choisi ni plac
au hasard. M. de Heredia possde,  un plus haut degr peut-tre
qu'aucun autre pote, le don de saisir, entre les images, les ides, les
sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystrieuses
et sres harmonies. Pour lui, videmment, chaque sonnet a ses rimes
ncessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfvre_:

    Mieux qu'aucun matre inscrit au livre de matrise,
    Qu'il ait nom Ruyz, Arph, Ximeniz, Becerril,
    J'ai serti le rubis, la perle et le bryl,
    Tordu l'anse d'un vase et martel sa frise.

    Dans l'argent, sur l'mail o le paillon s'irise,
    J'ai peint et j'ai sculpt, mettant l'me en pril,
    Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
     honte! Bacchus ivre ou Dana surprise.

    J'ai de plus d'un estoc damasquin le fer
    Et, dans le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer,
    Aventur ma part de l'ternelle Vie.

    Aussi, voyant mon ge incliner vers le soir,
    Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Sgovie,
    Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.

Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
pome, d'autres rimes  celles-l? Notez d'abord que plusieurs des mots
qui sont  la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfvre
et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
en re ou en ale si vous voulez, n'et pas convenu ici, et que l'i
devait dominer  la fin des vers, voyelle aigu comme l'pe menue et
fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_,
_fleurie_, _orfvrerie_) n'et point t malsante; mais qui ne voit que
la sifflante adoucie qui se joint  la voyelle affile (_frise_,
_irise_) fait rver de ciselure, de pointe glissant sur un mtal!
Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
pour les rimes, mais pour tout l'intrieur du vers: peut-tre ne
dmlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrte du
sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.


IV

Les sonnets et pomes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a
gure plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en
quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques
paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout 
l'heure, ou encore cet admirable _Rcif de corail_ que je ne puis me
tenir de citer:

    Le soleil, sous la mer, mystrieuse aurore,
    claire la fort des coraux abyssins
    Qui mle, aux profondeurs de ses tides bassins,
    La bte panouie et la vivante flore.

    Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
    Mousse, algue chevelue, anmones, oursins,
    Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
    Le fond vermicul du ple madrpore.

    De sa splendide caille teignant les maux,
    Un grand poisson navigue  travers les rameaux.
    Dans l'ombre transparente indolemment il rde.

    Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,
    Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
    Courir un frisson d'or, de nacre et d'meraude.

Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien
significatif, o se trahit d'une faon singulire le tour d'imagination
propre  M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent  ce
pote rudit et gentilhomme qu' travers des souvenirs de mythologie, de
chevalerie et d'aventures hroques. Si bien qu'un jour, non content de
diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonne. Le sonnet que voici
est proprement un paysage mtorologico-hraldique. Il est intitul:
_Blason cleste_.

    J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour mail,
    Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
     l'Occident, o l'oeil s'blouit  les suivre,
    Peindre d'un grand blason le cleste vitrail.

    Pour cimier, pour support, l'hraldique btail,
    Licorne, lopard, alrion ou guivre,
    Monstres, gants captifs qu'un coup de vent dlivre,
    Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.

    Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats tranges
    que les noirs Sraphins livrrent aux Archanges,
    Cet cu fut gagn par un baron du ciel.

    Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
    Il porte en bon crois, qu'il soit George ou Michel,
    Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.

Le deuxime groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,
ce sont les forces naturelles personnifies, et c'est aussi, par
consquent, l'humanit difie. Vous trouverez dans les apothoses de M.
de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous
rappelez-vous le dernier sonnet de _Perse et Andromde_, quand les deux
amants, lancs par les espaces, voient dj luire les constellations o
ils vont se fondre?

    D'un vol silencieux, le grand cheval ail,
    Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
    Les emporte dans un frmissement de plume
     travers la nuit bleue et l'ther toil.

    Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagell;
    Puis le dsert, l'Asie et le Liban qui fume;
    Et voici qu'apparat, toute blanche d'cume,
    La mer mystrieuse o vint sombrer Hell.

    Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,
    Les ailes qui, volant d'toiles en toiles,
    Aux amants enivrs font un tide berceau;

    Tandis que, l'oeil au ciel et s'treignant dans l'ombre,
    Ils voient, tincelant du Blier au Verseau,
    Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.

La troisime srie est celle des sonnets et des pomes inspirs par la
prodigieuse histoire des conqurants de l'Amrique. Posie tout proche
des sonnets mythologiques, car elle clbre l'oeuvre la plus
extraordinaire qu'aient accomplie les hommes  travers les ges, une
aventure o ils se sont vraiment montrs pareils  des dieux,
puisqu'ils ont agrandi une plante et cr en quelque sorte un autre
monde. Le grand lan hroque, l'entre dans l'inconnu, l'tranget,
l'normit du drame et l'blouissement des dcors, tout cela devait
sduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout
parce qu'ils diffrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse
notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il
leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui
quelque chose de leur me. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,
il l'a rv.

C'est pourquoi il a si bien traduit la _Vridique histoire de la
conqute de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del
Castillo, l'un des conqurants, et y a mis une prface qui est un trs
beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'merveillement du
vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacr  ces grands
aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus
longue pice qu'il ait crite: les _Conqurants de l'or_, sorte de
chronique fortement versifie et miraculeusement rime et qui, sans
sortir du ton d'un rcit trs simple et sans ornements, coupe
seulement,  et l, de paysages clatants et courts, prend des
proportions d'pope. coutez cette fin, o l'image devient symbole:

    Cependant les soldats restaient silencieux,
    blouis par la pompe imposante des cieux.

    Car derrire eux, vers l'ouest, o sans fin se droule
    Sur des sables lointains la Pacifique houle,
    Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
    Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aeul
    De celui qui rgnait sur ces tentes sans nombre.
    En face, la sierra se dressait haute et sombre.
    Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
    D'un seul coup, la montagne entire flamboya
    De la base au sommet, et les ombres des Andes,
    Gagnant Caxamalca, s'allongrent plus grandes...
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voil
    Que le dernier sommet des pics tincela,
    Puis s'teignit.

      Alors, formidable, enflamme
    D'un haut pressentiment, tout entire, l'arme,
    Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
    Salua d'un grand cri la chute du Soleil.

 ce groupe de pomes se rattachent encore les tierces rimes, plus
espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernirement dans la
_Revue des Deux Mondes_.

Une telle posie est bien la plus fire, la plus hautaine et, si je puis
dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,
quoi qu'on ait prtendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une me
tendue  jouir superbement de toute la beaut parse dans le monde et
dans l'histoire et de toutes les oeuvres o l'humanit a le plus
joyeusement panch son gnie. Elle implique une curiosit sympathique
et passionne. Elle contient un mpris du mdiocre, un _Odi profanum
vulgus_ dont le sentiment peut tre une trs grande jouissance. Et il y
a bien du courage, au fond, dans cette allgresse d'artiste trompant la
vie par l'adoration du beau. Et mme ces sonnets rutilants et durs comme
du mtal ne vont pas tous sans larmes secrtes. Quelques-uns font songer
 ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils
clbrent de belles choses, ces belles choses sont passes, et de l
une mlancolie. Considr du point de vue de M. de Heredia et par ses
surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y
croule, tout y fuit d'une fuite ternelle. M. de Heredia a senti plus
d'une fois la tristesse des splendeurs teintes et la dsolation des
ruines. Ces tableaux o se plat son rve enchant, il les voque
souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne
sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre bris_, o la
bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue
clope:

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...

Lisez les sonnets pigraphiques: le _Dieu Htre, Nymphis Augustis
sacrum_, le _Voeu_. Comme ce sonnet de l'_Exile_ est touchant, encore
qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une
femme et surtout parce qu'il a t compos sur une ruine, une pierre
mutile o se dchiffre une moiti d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...
SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'o
rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le pass:

    Dans ce vallon sauvage o Csar t'exila,
    Sur la roche moussue, au chemin d'Ardige,
    Penchant ton front qu'argente une prcoce neige,
    Chaque soir,  pas lents, tu viens t'accouder l.

    Tu revois ta jeunesse et ta chre villa
    Et le Flamine rouge avec son blanc cortge.
    Et lorsque le regret du sol latin t'assige,
    Tu regardes le ciel, triste Sabinula...


V

M. Jos-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier
en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son
respect de la forme quelque chose de la dlicatesse de conscience et du
point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un
ne va jamais sans l'autre) un excellent pote, quoique un peu trop
retranch dans sa vision d'un univers dcoratif. Sa posie, qui n'a pas
l'tendue de celle de son matre Leconte de Lisle, en a l'intensit avec
quelque chose de fier et de triomphant qui est bien  lui. Il est, ds
maintenant, le sonnettiste par excellence du Parnasse contemporain. Je
ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant
de s'endormir, des catalogues d'pes, d'armures et de meubles anciens,
rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue o
rve Sabinula.




ARMAND SILVESTRE


On dit qu'il n'y a plus d'hommes de gnie dans ce dernier tiers du
sicle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il
se peut bien que le temps des gnies soit pass. Mais en
revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop
forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intressants et
singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils
ont derrire eux toute une littrature accumule; parce que, mme
ignorants, ils savent nanmoins ou devinent beaucoup de choses et se
trouvent tout forms pour aller trs bien dans la sensation violente et
raffine; parce que, tout ayant t dit (et voil deux cents ans que
cela mme a t dit), ils donnent naturellement dans l'os, le bizarre
et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-mme sur un pass trop
riche, comme ces fleurs tranges qui poussent mieux dans un humus
compos d'innombrables dbris de vgtaux morts.

Si donc il n'y a plus gure de gnies souverains, il y a des cas
particuliers. Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.
Armand Silvestre, hirophante dans ses vers, commis voyageur et des plus
mal levs dans sa prose.


I

Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se dlectent deux ou trois fois par
semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant
Laripte, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages mtaphysiques_,
et les _Ailes d'or_, et souponnent-ils que M. Silvestre a t l'un des
plus lyriques, des plus envols, des plus mystiques et des mieux
sonnants parmi les lvites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis
chez cet tonnant fumiste de table d'hte, chez ce grand et gros garon
taill en Hercule qui courait, il y a quelques annes, la foire au pain
d'pice, relevant le caleon des lutteurs (c'est le gant de ces
gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes gantes visites
par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-tre encore
chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?

Le pote, pm aux pieds de sa matresse--non toujours  ses pieds, pour
dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est
magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de
la beaut des formes; mais il aspire  quelque chose par del. Hlas!
cette beaut parfaite n'a point d'me, et c'est l'me aussi qu'il
voudrait treindre... En attendant, le Dsir du pote adore  genoux la
Beaut de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripte? Tout cela
trs large, trs sonore, trs harmonieux, trs vague, avec des
ressouvenirs du panthisme indien, de l'art grec et de l'idalisme de
Platon, et  et l, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,
le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets paens_,
et c'est assurment une des plus belles sries qu'ait produites le
Parnasse contemporain.

Puis le pote soupire des _Vers pour tre chants_, des romances o il y
a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mres
du temps de Louis-Philippe. Mais-- puissance de la baguette magique que
tes fes ont coutume de prter aux potes! puissance du seul enlacement
des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont
adorables, ces romances o il n'y a rien que des rossignols, des lis,
beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,
l'aube, le crpuscule, l'automne et le printemps et, mle  toute la
nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la
femme aime. Et c'est l prcisment la secrte et pntrante
originalit de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces
rimes caressantes: elles font couler jusqu' l'me l'ivresse des
couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,
toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une
fois, la musique a su ajouter  la posie au lieu de l'effacer par des
sensations moins dfinies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne
sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mlodies de
Massenet nous ont peut-tre encore mieux fait sentir tout ce que
reclent d'enchantement ces vagues et dlicieuses romances, que je
voudrais appeler des romances panthistiques.

Ensuite le pote dit la _Vie des morts_, leur me parse dans les
arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,
dans les nuages qui sont leur pense inquite, dans les astres o
flambent leurs anciennes passions, dans la mer, temple obscur des
mtamorphoses, dans les parfums, dans le chant nocturne des voix
terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. Ce
que m'a pris le rve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que
j'ai dit tout bas  la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,

Ma chair ne saurait plus l'entraner au tombeau.

Et, aprs ces sonnets vaguement platoniciens, le pote chante les
_Vestales_, la beaut chaste, la fleur spirituelle dont il veut boire,
aprs la mort, les longs parfums. Il rve, il adore, il ptrarquise...

Et puis... et puis c'est toujours la mme chose: vague panthisme, vague
souffrance, vague dsespoir, vague ivresse, vague rverie, vague
chastet, dsir quelquefois vague et plus souvent prcis, vagues images,
amples, indfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon
sublime. De pense dans tout cela, autant dire point. Le panthisme de
M. Silvestre n'a pas tout  fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
idalisme ignore profondment la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
rverie magnifique et pandue.

Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes clatantes et
indtermines, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
Moulinot?) aux images lamartiniennes.

    Ton souffle gal et pur fait comme un bruit de rames:
    C'est ton rve qui fuit vers des bords enchants.
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Je veux ceindre humblement, de mes bras prosterns,
    Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
    Et pareils  deux lis jusqu'au sol inclins.

(Remarquez-vous que bras prosterns et frileux comme la neige sont
des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
non plus la comparaison des lis renverss, et qu'avec tout cela--ou j'ai
la berlue--ces trois vers sont trs beaux?)

    On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Les charnelles senteurs des verdures marines
    Suivent le long des flots le spectre de Vnus!
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Les volupts du soir montent des horizons.

    Dans le recueillement des longs soirs parfums,
     l'heure o, scintillant comme un pleur sous des voiles,
    La tristesse des nuits monte aux yeux des toiles...

Je crois bien que, si l'on cherchait o est dcidment l'originalit de
M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
images, presque toutes empruntes aux grands phnomnes naturels, qu'il
faudrait la voir. Panthistes ou no-grecs, bien d'autres potes l'ont
t de nos jours; mais nul peut-tre n'a eu au mme degr cette uniforme
et tour  tour admirable et insupportable sublimit d'imagination.

Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
sr que Chicago est autrement vivant que Rome.--Eh bien, moi, je ne
connais pas les _Vdas_; mais je suis presque sr que la posie de M.
Silvestre ressemble parfois  celle de _Vdas_, et je suis fort tent de
croire que ses vers sont peut-tre, dans notre littrature, ce qui se
rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, blouissant, vite ennuyeux,
dbordant d'images toujours les mmes, o tout l'univers vit d'une vie
norme et confuse, o chaque mtaphore, dmesure, est toute prte 
devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripte:

    Comme au front monstrueux d'une bte gante,
    Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
    Les Astres, dans la nue impassible et bante
    Versent leurs rayons d'or pareils  des regards,
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Et la Terre, oeil aussi, brlant et sans paupire,
    Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
    Que droule le flux ternel de la mer,
    Larme immense pendue  son orbe de pierre.

Et dans les Paysages mtaphysiques:

    Le bleu du ciel plit. Comme un cygne mergeant
    D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
    Secoue  l'horizon les blancheurs de sa plume
    Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...

Et plus loin:

    Luisante  l'horizon comme une lame nue,
    Sur le soleil tomb la mer en se fermant
    De son sang lumineux clabousse la nue
    O des gouttes de feu perlent confusment...

Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu dcapit, et bien
d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
avait ces visions, est-ce qu'il n'tait pas, spontanment ou par
artifice, dans un tat d'esprit aussi approchant que possible de celui
des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
incomplte les phnomnes de la nature, ils craient sans effort des
mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
 Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien
srieusement.


II

C'est pourtant avec le plus grand srieux que la bonne femme Sand
crivait  propos des _Sonnets paens_:

     C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est--dire
     l'enivrement de la matire chez un spiritualiste quand mme, qu'on
     pourrait appeler le spiritualiste malgr lui; car, en treignant
     cette beaut physique qu'il idoltre, le pote crie et pleure. Il
     l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
     donc? De n'avoir pas d'me. Ceci est trs curieux et continue, sans
     la faire dchoir, la thse cache sous le prtendu scepticisme de
     Byron, de Musset et des grands romantiques de notre sicle, etc.

Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Llia; mais enfin elle
admire son filleul. Hlas! qu'aurait-elle pens si elle avait pu lire
les _Mesaventures du commandant Laripte?_

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il chang

Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-tre point un
si grand mystre, Mphistophls,  qui Faust fait des phrases, lui
rpond tranquillement:

     Un plaisir surnaturel! S'tendre la nuit sur les montagnes humides
     de rose, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
     sorte de divinit, pntrer par la pense jusqu' la moelle de la
     terre, repasser en son sein les six jours de la cration, s'pandre
     avec dlices dans le Grand Tout, dpouiller entirement tout ce
     qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un
     geste_) je n'ose dire comment.

Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le pote des _Vestales_
s'est mis  conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
Rosa la prtresse s'est tourn vers Rosa la Rosse; et les paysages
o il se plat n'ont plus rien de mtaphysique. Et l'historiette
grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.

Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster,  la
promenade, sur le passage des femmes, et que l il trouvait un plaisir
obscur, mais trs vif,  mettre bas ses chausses. Ce que je montrais,
ajoute-t-il, ce n'tait pas le ct honteux, c'tait le ct ridicule.
C'est ce dernier ct qu'tale M. Armand Silvestre avec une complaisance
jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire o
il s'est dlicieusement confin. L'ampleur charnue de l'ordinaire
interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molire, les
bruits malsants qui, d'aprs Flaubert, faisaient plir les pontifes
d'gypte, inspirent  M. Silvestre des gaiets hebdomadaires et bien
surprenantes. Ce rveur est amoureux d'une autre lune que les
romantiques. Ce pote lyrique n'a pas accoutum de parler  des
visages.

D'autres conteurs nous font des rcits lgers, voluptueux, lubriques,
et parcourent avec agrment tous les degrs de l'impudeur. Les rcits de
M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est l sa marque.

Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
quatre ou cinq qui soient franchement drles. Les choses dont il est
question l dedans tant assez plaisantes par elles-mmes pour ceux qui
les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
trois de ses procds, qui sont gros et d'un emploi facile.

Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appel un amiral Le
Kelpudubec et un diplomate grec Fpipimongropoulo, c'est bien quelque
chose. Puis l'auteur, dans chaque rcit, proclame avec tant
d'insistance, de conviction et un tel luxe d'pithtes plantureuses son
got pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
amusant  la longue. Enfin, il se plat souvent  exprimer des choses
banales ou grossires sous une forme ultra-lyrique ou  mler le style
du Parnasse  celui des estaminets, et de l des contrastes d'un effet
sr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrme discrtion:

     ...Ce qu'il a pass de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
     l'bne aujourd'hui travers de fils d'argent de ma chevelure n'est
     comparable qu'au nombre des toiles. J'ai t littralement
     grignot de caresses. Mais de toutes les belles qui dvorrent
     ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lvres, ce fut
     certainement Hlose qui tmoigna le plus d'apptit. Je ne sais
     encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beaut des
     emportements de son amour. Oui, mes enfants, Hlose de
     Saint-Ptulant m'adora et me le prouva d'une faon farouche.
     C'tait une superbe personne qui avait une demi-tte de plus que
     moi, des chairs  la Rubens, une crinire fauve comme celle des
     lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.

Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'goutier, dont je
ne donnerai point de spcimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
c'est toujours la mme chose. J'ai rencontr des gens que cela n'amusait
pas normment. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
espce de prtention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrter plus longtemps
sur cette partie de son oeuvre.


III

Mais il est intressant de chercher comment le pote raffin des
_Renaissances_ a pu crire tant d'histoires faites pour divertir
Panurge, et comment des ouvrages si absolument diffrents sont partis de
la mme main.

     Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes
     grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruits qui
     drident les plus svres. Je sais bien que d'aucuns me blment de
     cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes pomes et
     concluant de ce contraste que je ne suis sincre ni en prose ni en
     vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.

Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
Silvestre ne jout un rle que dans l'un des deux cas; et, comme il est
visible que ses incongruits l'amusent le premier, c'est donc en
crivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait
moqu de nous? On a peine  le croire: il n'aurait pas montr un got si
prolong, si persistant, pour un rle si peu lucratif. Car remarquez
que, maintenant encore, tout en nous contant les msaventures de
Laripte, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure mme
par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, aprs
avoir dment empt ses clients, d'enfiler potiquement des perles 
leur nez (_ante porcos_).

D'ailleurs bon nombre d'crivains prsenteraient un cas analogue au
sien. Sans parler de Rabelais, charme de la canaille et mets des
dlicats, Marot, Rgnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
d'autres! ont crit des obscnits et traduit les psaumes de David. Je
sais que pour quelques-uns de ces honntes gens la chose s'explique
naturellement: c'est  la fin, aprs la conversion, qui au bon vieux
temps ne manquait gure, qu'ils se sont aviss de rimer des vers
difiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont men de
front les deux genres. Faut-il voir l quelque chose d'inexplicable? H!
non, mme en supposant qu'ils aient t aussi sincres dans la pit que
dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux  cela? Nous ne sommes pas les
mmes  toutes les heures, et je sens deux hommes en moi.

Le cas de M. Silvestre semble  premire vue plus extraordinaire et est,
en ralit, encore plus simple. Sans doute, la distance parat plus
grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_
ou la _Pince  sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses pigrammes.
Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent videmment pas  la mme
inspiration que les pigrammes et que celles-ci ne mnent point
naturellement  ceux-l, on peut affirmer, au contraire, que les vers
lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
deux courants de mme origine et que, par exemple, la grossire
sensualit des _Contes grassouillets_ tait dj contenue dans la
sensualit raffine des _Sonnets paens_.

Les contes et les sonnets, c'est, _ des moments diffrents_, la
manifestation du mme sentiment originel le sentiment de la beaut
gntique, c'est--dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
formes pour amener les hommes  ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
 ce sentiment et s'y renferme, il crit les _Mariages de Jacques_.
Mais, aprs avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
sexuel, on les aime bientt pour elles-mmes;  l'attrait gntique
succde le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
en soi ni masculin ni fminin; et la sensation primitive appelle alors
et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'ides
et de sentiments trs nobles, trs doux et trs purs. Ce qui, dans le
premier moment, n'est qu'instinct brutal, est posie  son dernier
terme, et cette posie peut tre si haute qu'elle fasse oublier
absolument ses humbles origines. Le pote des _Renaissances_, c'est un
satyre qui a rv; et le conteur des _Contes_, c'est un pote qui n'en
est qu'au commencement de son rve--oh! tout au commencement. Il faut
ajouter, du reste, que parfois, dans les pomes les plus extasis, sous
la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit 
et l, et, comme chez Hugo crve l'azur.

Reste une question. On comprend que le pote des _Ailes d'or_ ait pu
crire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en dlire?
Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
la ralit sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
bnficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misrable corps, si elles
peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
l'aise qu'elles apportent, par l'ide de joyeuse vie animale qu'elles
veillent dans l'esprit, et sont en mme temps comiques par le dmenti
perptuel qu'elles opposent  l'orgueil de l'homme,  sa prtention de
faire l'ange. Il y a l une source intarissable de gaiet grossire. Il
est seulement singulier qu'un artiste aussi recherch s'y complaise  ce
point.

Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux dcadent? Je le
souponne maintenant d'tre un primitif. Nous avons remarqu que le
spectacle des phnomnes naturels lui suggrait les mmes images amples
et vagues qu'aux potes d'il y a trois mille ans: et voil maintenant
que ses facties sont aussi celles des primitifs et qu'il se dlecte
comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses
fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crpitus
dans la _Tentation de saint Antoine_:

     Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rases,
     qu'on se rgalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
     bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
     souci du voisin, personne alors ne se gnait. Les nourritures
     solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
     campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'tais joyeux.
     Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise  cause de moi, le convive
     exhalait toute sa gaiet par les ouvertures de son corps... Mais 
     prsent je suis confin dans la populace, et l'on se rcrie, mme 
     mon nom...

M. Armand Silvestre a copieusement veng le pauvre dieu Crpitus, et je
ne m'en tonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa posie
savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
gaiets et se gaudisse des mmes objets.

Ai-je vraiment expliqu le cas de M. Silvestre? J'ai tch au moins de
le dfinir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui clate dans
ses posies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalit
d'avoir fait vibrer les deux cordes extrmes de la Lyre, la corde
d'argent et la corde de boyau... (l'pithte est dans Rabelais); et son
oeuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
pense de Pascal sur l'homme ange et bte.




ANATOLE FRANCE[25]


Est-il possible que j'aie failli reprocher  M. Weiss d'tre un critique
ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mtre
invariable pour mesurer les oeuvres de l'esprit? Une des penses
favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
intelligences, et que l'esprit et son objet sont emports l'un et
l'autre d'un branle perptuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
change. Et mme quand l'objet observ est pour toujours arrt dans ses
formes, il suffit que l'esprit o il se reflte soit muable et divers
pour qu'il nous soit impossible de rpondre d'autre chose que de notre
impression du moment.

[Note 25: _Pomes dors_; les _Noces corinthiennes_; les _Dsirs de
Jean Servien_, chez Lemerre.

_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le
_Livre de mon ami_ chez Calmann Lvy.]

Comment donc la critique littraire pourrait-elle se constituer en
doctrine? Les oeuvres dfilent devant le miroir de notre esprit; mais,
comme le dfil est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
quand par hasard la mme [oeuvre] revient, elle n'y projette plus la
mme image.

Chacun en peut faire l'exprience sur soi. J'ai ador Corneille et j'ai,
peut s'en faut, mpris Racine: j'adore Racine  l'heure qu'il est et
Corneille m'est  peu prs indiffrent. Les transports o me jetaient
les vers de Musset, voil que je ne les retrouve plus. J'ai vcu les
oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la ferie de Victor
Hugo, et je sens aujourd'hui l'me de Victor Hugo presque trangre  la
mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer  quinze
ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche  tre sincre, 
n'exprimer que ce que j'ai prouv rellement, je suis pouvant de voir
combien mes impressions s'accordent peu, sur de trs grands crivains,
avec les jugements traditionnels, et j'hsite  dire toute ma pense.

C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-tre, ou plutt de
ce que des matres vnrables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
d'ailleurs que par cette docilit et cette entente qu'un corps de
jugements littraires peut se former et subsister. Certains esprits ont
assez de force et d'assurance pour tablir ces longues suites de
jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-l
sont, par volont ou par nature, des miroirs moins changeants que les
autres et, si l'on veut, moins inventifs, o les mmes oeuvres se
refltent toujours  peu prs de la mme faon. Mais on voit aisment
que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer  toutes les
intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des prfrences
personnelles immobilises.

On juge bon ce qu'on aime, voil tout (je ne parle pas ici de ceux qui
croient aimer ce qu'on leur a dit tre bon); seulement les uns aiment
toujours les mmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
soient ses prtentions, ne va jamais qu' dfinir l'impression que fait
sur nous,  un moment donn, telle oeuvre d'art o l'crivain a lui-mme
not l'impression qu'il recevait du monde  une certaine heure.

Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanit, aimons
les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
des doctrines et en convenant avec nous-mmes que notre impression
d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'oeuvre
reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-tre pas
immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
m'exprime tout entier et me rvle  moi-mme plus intelligent que je ne
pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquitude? Les
hommes de gnie ne sont jamais tout  fait conscients d'eux-mmes et de
leur oeuvre; ils ont presque toujours des navets, des ignorances, des
ridicules; ils ont une facilit, une spontanit grossire; ils ne
savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprs.
Surtout en ce temps de rflexion et de conscience croissante, il y a, 
ct des hommes de gnie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
se trouvent tre en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
une science et une sagesse plus compltes, une conception plus raffine
de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre crit par un de ces
hommes, quelle joie! Je sens son oeuvre toute pleine de tout ce qui l'a
prcde; j'y dcouvre, avec les traits qui constituent son caractre et
son temprament particulier, le dernier tat d'esprit, le plus rcent
tat de conscience o l'humanit soit parvenue. Bien qu'il me soit
suprieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'tais capable de
l'prouver de moi-mme quelque jour.

Des crivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le
_Livre de mon ami_ que me sont venues ces rflexions--que je donne pour
ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'tre et je sens trs
bien tout ce que j'y nglige.


I

Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
a videmment accorde avec plus de libralit  quelques crivains de
notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
des rsultantes les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
sicle, et que les plus rcentes curiosits et les sentiments les plus
rares d'un ge de science et d'inquite sympathie sont entrs dans la
composition de son talent littraire. Comment cette intelligence s'est
forme et successivement enrichie, ses livres mme nous l'apprennent.

Il est n, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
d'estampes et de bric--brac. Enfant prcoce, nerveux, chtif,
caressant,

Dj surpris de vivre et de regarder vivre,

de bonne heure il a aim les images, et les livres avant de les avoir
ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
leurs couleurs et en jouir; et il a su goter les vieilles choses et
s'intresser au pass. Ce petit enfant tait dj bien le fils du sicle
de l'histoire et de l'rudition.

Que l'on s'en rapporte aux _Dsirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon
ami_, que le pre de ce petit enfant ait t relieur ou mdecin, c'tait
un homme candide, srieux et de caractre mditatif; sa mre tait
douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
tard de cette double influence.

Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanits, 
l'ancienne mode. Il a navement frmi d'admiration en expliquant Homre
et les tragiques grecs, il a vcu de la vie des anciens, il a senti la
beaut antique, il a connu la magie des mots, il a aim des phrases pour
l'harmonie des sons enchans et pour les visions qu'elles voquaient en
lui.

Et c'est dans une cole ecclsiastique qu'il a pass son enfance, ce qui
est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de pit y
font l'me plus douce et plus tendre; la puret a plus de chance de s'y
conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
quitable et plus intelligent.

Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'crivains et
d'artistes dans notre socit dmocratique o si souvent le talent monte
d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
dsirs dmesurs, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
noble, des dceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour  tour
imaginaires et rels et, comme il arrive aux mes bien situes, il
sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
 la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a cr
notablement dans ce sicle: la piti.

Puis il entra dans le cnacle parnassien et son esprit y fit des
acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beaut
plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'effora, avec
quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
belles images. En mme temps il s'imprgnait des plus rcentes
philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrce renouvel, Darwin et
Leconte de Lisle.

Et il tait aussi un des plus fervents parmi les no-grecs. Cet amour
enthousiaste de la vie, de la religion et de la beaut grecques a t un
des sentiments les plus remarquables de la dernire gnration potique.
Il s'y mlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
vnements historiques, de celui qui a le plus proccup depuis trente
annes quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
poursuivait sa dlicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M.
Anatole France crivait les _Noces corinthiennes_.

Il devait les crire, car l'avnement du christianisme forme, pour les
peuples d'Occident, le noeud du grand drame humain. J'ai dit
ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avnement comme
une immense calamit, et qu'ils me semblaient bien srs de leur fait, et
qu'une me riche et compltement humaine devait tre paenne et
chrtienne  la fois. Je trouve cette me dans ce beau pome des _Noces
corinthiennes_ qui est un chef-d'oeuvre trop peu connu. J'y trouve une
vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
digne d'Andr Chnier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprim la
scurit enfantine des mes prises de vie terrestre et qui se sentent 
l'aise dans la nature divinise, ni, d'autre part, l'inquitude mystique
d'o est ne la religion nouvelle.

[Note 26: Le _No-hellnisme_ (les _Contemporains_, premire
srie.)]

Voil bien le drame qui a d, dans les trois premiers sicles, troubler
d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est rest
paen, sa femme Kallista et sa fille Daphn sont chrtiennes, et c'est
bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
souvent pntrer dans les foyers. Daphn est fiance  Hippias, qui
n'est point chrtien. Kallista, malade, fait voeu, si Dieu la gurit, de
lui consacrer la virginit de sa fille, non par gosme, mais parce que
la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
aux fidles. Daphn se soumet douloureusement. Mais, Hippias tant
revenu, elle ne peut plus rsister  son amour: ils fuiront tous deux,
ou plutt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la flchiront...
Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprcations; mais
Daphn le rejoint, la nuit, au tombeau des aeux et meurt dans ses bras,
car elle a pris du poison et l'vque Thognis vient trop tard la dlier
du voeu de sa mre.

L'action, que j'abrge fort, est simple, grande et poignante, et les
principaux tats d'esprit qu'a d engendrer la rencontre des deux
religions y sont tous reprsents. Daphn, chrtienne par docilit, mais
l'imagination et le coeur encore pleins des divinits anciennes, mlant
avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
dieux de la vie, est une figure d'une vrit dlicate et charmante.
Aprs le voeu cruel de sa mre, c'est  la fontaine des Nymphes qu'elle
va jeter l'anneau des fianailles:

     fontaine o l'on dit que dans les anciens jours
    Les nymphes ont got d'ineffables amours,
    Fontaine  mon enfance auguste et familire,
    Reois de la chrtienne une offrande dernire.
     source! qu' jamais ton sein strile et froid
    Conserve cet anneau dtach de mon doigt.
    L'anneau que je reus dans une autre esprance...
    Rjouis-toi, Dieu triste  qui plat la souffrance!

Quand son amant revient, toute la nature se soulve en elle dans une
rvolte irrsistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
mystrieux du Dieu qui n'aime pas les noces:

    Christ Jsus doit un jour ressusciter les siens!
    Voil ce que du moins enseignent les anciens.
    Homme, tu peux tenter d'claircir ce mystre;
    Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
    Christ est le Dieu des morts: que son nom soit bni!
    Hlas! la vie est brve et l'amour infini.

Mais M. Anatole France a surtout aim les belles pcheresses du premier
et du second sicle de l'empire romain, celles qui, puises de
volupts, l'me en qute d'inconnu, demandaient  l'Orient des dieux
tristes  aimer, des cultes caressants et tragiques:

    Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines
    Le mol embrasement d'un souffle oriental.
    Une sainte pouvante a gonfl leurs narines
    Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...
    Elle les voit si beaux! Son me avide et tendre,
    Que le sicle brutal fatigua sans retour,
    Cherche entre ces esprits indulgents  qui tendre
    L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...
    Et Leucono gote perdument les charmes
    D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...

Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
consoles et qu'elle console encore les mes en peine, la religion de
Jsus continue d'inspirer  beaucoup de ceux qui ne croient plus une
tendresse incurable. Nous sentons dans l'vangile je ne sais quel charme
profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultre. Nous nous
imaginons presque que c'est le premier livre o il y ait eu de la bont,
de la piti, une faiblesse pour les gars et les irrguliers, le
sentiment de l'universelle misre et, peu s'en faut, de
l'irresponsabilit des misrables. Et peut-tre aussi gotons-nous le
plaisir d'entendre ce livre singulier d'une faon htrodoxe. Nous
l'aimons enfin, la religion de nos mres, parce qu'elle est parfaitement
mystrieuse et qu'on est las,  certains moments, de la science qui est
claire, mais si courte! et dont on se dtache un peu en voyant de quelle
suffisance elle emplit les esprits mdiocres. De mme que la Leucono
aux inquitudes ineffables, l'me moderne, consulte tous les dieux,
non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
et vnrer les rves que l'nigme du monde a inspirs  nos anctres et
les illusions qui les ont empchs de tant souffrir. La curiosit des
religions est, en ce sicle-ci, un de nos sentiments les plus distingus
et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'prouver.

Pour qu'aucune des tudes par o notre sicle s'est signal ne lui
chappt, il crivit un jour sur les _Contes de Perrault_ un dialogue
exquis o il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
invents par les anciens hommes, ces rcits qui amusent nos petits
enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littraire, et
de la plus libre et de la plus pntrante; et son esprit s'largit
encore  voir quelle est la varit des esprits.

En mme temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
dtraqus, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout  Paris, combien
l'homme peut tre bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
aide de la civilisation, peut raliser dans une me et dans une figure
humaine. Il hanta les bohmes, les inconscients fantasques du _Chat
maigre_, et il s'aperut  quel point le monde est rjouissant pour qui
sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les ides fixes, les
imaginations de ces fantoches. Et,  les voir s'agiter, il devint, par
un retour sur lui-mme, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
connaissent un peu mieux eux-mmes, mais qui sont mus aussi par des
forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
Dieu, s'il fait  la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
divertir prodigieusement.

Il est une autre attitude, une autre faon de prendre la vie, qui est
bien de ce temps: une espce de pessimisme stoque, une affectation de
voir toutes les durets et toutes les absurdits du monde rel et tout
ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une rsignation
ironique. C'est, dans l'esprit, une frocit de carabin, et une douceur
mle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractre
particulier que prend la distinction morale chez un mdecin ou un
chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
tendresse et des passions violentes: c'est prcisment le cas de Ren
Longuemare dans _Jocaste_.

Mais Ren Longuemare s'apaisera avec l'ge. Tous ces essais, ces
expriences, ces sentiments successifs, maladie du dsir,
no-hellnisme, amour des formes, curiosit, dilettantisme, pessimisme
presque allgre, aboutissent  la suprme sagesse de M. Sylvestre
Bonnard, membre de l'Institut.

Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
plus originale qu'il ait dessine. C'est M. Anatole France lui-mme tel
qu'il voudrait tre, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-tre dj.
Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
ans, son coeur est rest jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
sicle o l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard rsume en lui
tout ce qu'il y a de meilleur dans l'me de ce sicle. D'autres ges ont
incarn le meilleur d'eux-mmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
chevalier, dans le prtre, dans l'homme du monde: le XIXe sicle 
son dclin, si on ne veut retenir que les plus minentes de ses
qualits, est un vieux savant clibataire, trs intelligent, trs
rflchi, trs ironique et trs doux.

Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
montrer trs vivante et trs particulire. M. Bonnard est bien un vieux
garon, et qui a des manies de vieux garon. Il est opprim par sa
vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
les mouvements trahissent ses motions. Il a une faiblesse innocente
pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement prpares.
Il a dans ses faons de parler un brin de pdantisme dont il est le
premier  sourire. Il s'abandonne  des bavardages pleins de choses,
comme un vieillard d'Homre qui aurait trois mille ans d'exprience en
plus. Et le souvenir d'Homre vient d'autant mieux ici que, par un
mlange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
grecques, se plat  imiter dans l'expression des sentiments les plus
modernes l'lgance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
rappelle tantt l'_Odysse_ et tantt les _conomiques_ ou l'_OEdipe 
Colone_. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
pauvres petites gnrations, en aurait vu passer cent vingt.


II

Or, quels romans devait crire M. Sylvestre Bonnard? Prcisment ceux de
M. Anatole France. L'habitude de la mditation et du repliement sur soi
ne dveloppe gure le don d'inventer des histoires, des combinaisons
extraordinaires d'vnements. Mme ce don parait de peu de prix aux
vieux mditatifs ( moins qu'il ne soit port  un degr aussi
exceptionnel que chez le pre Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
ne pouvait donc pas crire des romans d'aventure ni mme des romans
romanesques. Joignez  cela une peur de la rhtorique, de l'emphase
d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
ce qui intresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
hommes dans leur train habituel.  qui rflchit beaucoup tout semble
suffisamment singulier, et la ralit la plus unie est,  qui sait
regarder, un spectacle toujours surprenant.

Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
Un pauvre garon qui aime une actrice et qui, aprs quelques annes de
vie difficile, est tu par hasard pendant la Commune, voil _Jean
Servien_.--Un bon garon d'Hati qui, sous la direction bizarre d'un
professeur multre, manque plusieurs fois son baccalaurat; qui, vivant
avec une bande de fous, n'est pas mme tonn, tant il est irrflchi;
qui, ayant remarqu une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperoit
qu'il l'aime le jour o elle quitte Paris, s'lance en pantoufles  sa
poursuite et l'pouse  la dernire page: voil le _Chat maigre_,--Un
vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver,  sa voisine, une pauvre
petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
reconnat le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre prcieux
dont il avait envie: et voil la _Bche_.--Notre vieux savant
s'intresse  une orpheline dont il a aim la mre, l'enlve de sa
pension, o elle est malheureuse, la marie  un lve de l'cole des
chartes: et voil le _Crime de Sylvestre Bonnard_. Ces donnes si
simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
pas les romans compliqus.

Si la fable est en gnral peu de chose, les personnages vivent. Quels
personnages? Quels sont les masques humains que rendra de prfrence un
vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffre le plus
doivent par l mme le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
le peut tre: il peindra donc surtout des inconscients, de ces tres qui
ne rentrent jamais en eux-mmes, qui s'abandonnent sans dfiance aux
excs de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
comdie humaine, ternelles dupes et d'eux-mmes et du monde extrieur.
La srie en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le multre
penseur, si digne, tout plein de cette vanit norme et rjouissante
qu'on trouve chez les ngres et les demi-ngres et chez quelques
Mridionaux de l'extrme Midi. C'est l'ineffable Tlmaque, ancien
gnral ngre, devenu marchand de vin  Courbevoie et qui a de si
amusantes extases devant la dfroque de sa gloire passe. Et ce sont
tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanit
des bons ngres: les bohmes graves et grotesques, les rats sublimes,
les quarts d'homme de gnie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
cratures irrflchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
hommes vous  la vie intrieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
italien, le vieux pitre emphatique et lettr, qui a traduit le Tasse et
qui se grise avec solennit sous ses galons extravagants d' inspecteur
des souterrains de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
d'affaires, qu'on dirait chapp de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le pote
Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!

Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les cratures qui sont douces,
bonnes, vertueuses ou hroques sans le savoir, ou plutt sans y tcher
et parce qu'elles sont comme cela: Mme de Cabry, l'adorable Jeanne
Alexandre, la petite Mme Goccoz, plus tard princesse Trpof, mme
l'oncle Victor, encore que son hrosme soit ml d'abominables dfauts,
et Thrse, la servante maussade et fidle, abondante en locutions
proverbiales, riche de prjugs, de vertu et de dvoment.

Mais bien qu'il sache dcrire d'un trait saillant ces figures, toujours
il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la facult
de s'tonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout 
fait en elles-mmes, mais comme faisant partie de cet ensemble
stupfiant qui est le monde et tmoignant  quel point le monde est
inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais rverbres, si
je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
beaucoup song.


III

Aussi devait-il finir par crire des romans o il serait lui-mme en
scne et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
coins de ralit illustrs et comments par son exprience ingnieuse.
Et tels sont en effet ces deux chefs-d'oeuvre: la Bche et le _Crime de
Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on rflchit tant, on ne
s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
soi-mme qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
involontairement  une conception gnrale du monde et que cette
conception est en nous.

Il ne faudrait pas croire aprs cela que ces deux petits romans soient
de la mme famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans humoristiques dont
Flaubert a dit dans _Bouvard et Pcuchet_: L'auteur s'interrompt 
chaque instant pour parler de sa matresse et de sa pantoufle. Un tel
sans gne les ravit, puis leur parut stupide. D'abord ce n'est point
ici l'crivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie  lui. Et M.
Sylvestre Bonnard est bien trop srieux pour nous entretenir de sa
pantoufle ou de sa matresse. S'il parle  son chat, c'est que son
chat lui est un compagnon naturel et ncessaire, qui fait partie de son
cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
suc et de philosophie. Si peut-tre ces petits rcits font songer, par
quelques-unes des rflexions qui y sont mles, au _Voyage sentimental_
de Sterne, au moins sont-ils composs avec soin et les digressions ne
sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
s'enrichissent en traversant un esprit trs conscient et muni d'un grand
nombre de souvenirs et de connaissances.

Cette vision de petites portions de la comdie humaine par un vieux
membre de l'Institut trs savant et trs bon, c'est ce qu'on peut
imaginer de plus dlicieux.

Ce charme est trs complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
dgager tous les lments. C'est d'abord une ironie trs douce, trs
calme, qui s'insinue dans tous les rcits et dans toutes les rflexions.
Le dessin mme des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
accentue, avec une exagration placide, les traits caractristiques. Et,
par exemple, M. Mouche et Mlle Prfre, deux vnrables personnes
d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite mchancet, disent bien ce
qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout  fait comme ils le
diraient dans la ralit: leurs propos, comme leurs figures nous
arrivent rpercuts et rflchis.--Cette continuelle et presque
involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
phnomne, spectacle; car une telle faon de prendre le monde ne va pas
sans un dtachement de l'esprit qui est ncessairement ironique. On
garde son sang-froid mme dans l'observation la plus applique ou dans
l'motion la plus forte, et malgr soi on porte partout cette
arrire-pense que tout est vanit. Et tous les tres qui n'y songent
point, mme ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
ft-ce le plus affectueusement du monde.

Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
tragiques, se rsument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-l?

La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-mme:
M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.

Mais cette ironie, n'tant en somme que la conscience toujours prsente
du mystre des abuses et de la fragilit des destines humaines,
implique la bont, la piti, la tendresse--une tendresse pleine de
pense et d'autant plus profonde. Il y a l je ne sais combien de pages
qui vous mouillent les yeux: celles o M. Bonnard se souvient de
Clmentine, celles o il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de
Gabry, celles o il avoue qu'il n'avait pas compt que Jeanne se
marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours  Jeanne:

     Jeanne, coutez-moi encore. Vous vous tes fait jusqu'ici bien
     venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
     assez morose de son naturel. Mnagez-la. J'ai cru devoir la mnager
     moi-mme et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
     Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
     servante et la vtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
     devez respecter en elle son grand ge et son grand coeur. C'est une
     humble crature qui a longtemps dur dans le bien; elle s'y est
     endurcie. Souffrez la roideur de cette me droite. Sachez
     commander; elle saura obir. Allez, ma fille; arrangez votre
     chambre de la faon qui vous semblera le plus convenable pour votre
     travail et votre repos.

Et cette invocation si belle:

     D'o vous tes aujourd'hui, Clmentine, dis-je en moi-mme,
     regardez ce coeur maintenant refroidi par l'ge, mais dont le sang
     bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas  la
     pense d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
     puisque vous avez pass; mais la vie est immortelle: c'est elle
     qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouveles. Le reste
     est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
     enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
     Clmentine, qui me l'avez rvl.

Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernires pages du _Crime
de Sylvestre Bonnard_ sans un grand dsir de pleurer?

     ...Pauvre Jeanne, pauvre mre!

     Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vrit,
     c'est un mystre douloureux que la mort d'un enfant.

     Aujourd'hui le pre et la mre sont revenus pour six semaines sous
     le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
     m'embrasse et murmure  mon oreille quelques mots que je devine
     plutt que je ne les entends. Et je lui rponds:--Dieu vous
     bnisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postrit la plus
     recule! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.

Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
les mmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
l'esprit et du coeur, mais une science tendue, l'habitude de la
mditation, de longues rveries sur l'homme et sur le monde et la
connaissance des philosophies qui ont tent d'expliquer ce double
mystre.

Ce fonds srieux d'ides gnrales n'est jamais absent: souvent, 
l'improviste,  propos de quelque observation particulire, il apparat
comme dans un clair, et l'on voit tout  coup, derrire le souvenir ou
l'impression note en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
des lointains qui troublent et qui font songer.

En voici un exemple que je choisis pour sa clart. Un autre dirait, je
suppose, en parlant du jardin o son enfance s'est coule: C'est dans
ce jardin que j'ai jou tout enfant. M. Anatole France crit:

     C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _ connatre
     quelques parcelles de ce vieil univers_.

Voici un jeune couple qui revient de la promenade:

     Les voici qui reviennent de la fort en se donnant le bras. Jeanne
     est serre dans son chle noir et Henri porte un crpe  son
     chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
     ils se sourient doucement l'un  l'autre, ils sourient  la terre
     qui les porte,  l'air qui les baigne,  la lumire que chacun
     d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
     ma fentre avec mon mouchoir, et ils sourient  ma vieillesse.

Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
vient s'y mler tout entier?

     toiles _qui avez lui sur la tte lgre ou pesante de tous mes
     anctres oublis_, c'est  votre clart que je sens s'veiller en
     moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie
     encore_ quand je ne serai plus.

Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
plus de pense dans un simple regard aux toiles?

Mais cette science, qui est  la fois ironie et tendresse et qui
agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De l, en maintes
occasions, des effets d'un comique dlicat et savoureux par le contraste
inattendu que font avec certaines ides et certains objets la gravit,
la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beaut
antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
subitement tir de ses rflexions par M. Paul de Gabry:

     J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
     incongrue par une certaine expression de stupidit qu'elle revt
     dans la plupart des transactions sociales.

Et que dites-vous de cette constatation motive de la beaut d'une
femme:

     Son visage et ses formes taient d'une femme adulte. L'ampleur de
     son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute 
     cet gard, mme  un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
     crainte de me tromper, qu'elle tait fort belle et de mine fire,
     car mes tudes iconographiques m'ont habitu de longue date 
     reconnatre la puret d'un type et le caractre d'une physionomie.

Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
sang-froid, cette bonhomie, cette dignit lente du vieil archologue
enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu 
l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
peindre, lui aussi,  la faon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
en mme temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
pure, la mieux rythme, la plus harmonieuse, dans une langue toute
nourrie de grce et de beaut grecques. Lisez, relisez et gotez
longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant  un
vieux chat:

     Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
     somnolent de la cit des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
     divin qui combattit les impies dans Hliopolis pendant la nuit du
     grand combat, tu dfends contre de vils rongeurs les livres que le
     vieux savant acquit au prix d'un modique pcule et d'un zle
     infatigable. Dans cette bibliothque que protgent tes vertus
     militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
     runis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare 
     la grce appesantie d'une femme d'Orient. Hroque et voluptueux
     Hamilcar, dors en attendant l'heure o les souris danseront, au
     clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes
     Bollandistes.


IV

Si insinuante que soit quelquefois la mlancolie du journal intime de M.
Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arriv. Car
Clmentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est mari, et il a crit le
_Livre de mon ami_.

Ce livre plaira aux mres, car il parle des enfants. Il charmera les
femmes, car il est dlicat et pur. Il ravira les potes, car il est
plein de la posie la plus naturelle et la plus fine  la fois. Il
contentera les philosophes, car on y sent  chaque instant, ai-je besoin
de le dire? l'habitude des mditations srieuses. Il aura l'estime des
psychologues, car ils y trouveront la description la plus dlie des
mouvements d'une me enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
il respire l'amour des bonnes lettres. Il sduira les mes tendres, car
il est plein de tendresse. Et il trouvera grce devant les dsabuss,
car l'ironie n'en est point absente et il rvle plus de rsignation que
d'optimisme.

Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y
a rien l de surprenant, que le talent de l'crivain, car il n'est pas
de meilleur sujet pour un observateur qui est un pote, ni pour un pote
qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un pre.

Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
n'est pas laid, la crature du monde la plus agrable  voir, la plus
gracieuse par ses mouvements et toute sa dmarche, la plus noble par son
ignorance du mal, son impuissance  tre mchant ou vil et  dmriter.
Un petit enfant, c'est aussi la crature la plus aime d'autres tres,
dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprme affection, la
plus chre esprance, souvent l'unique intrt. Et surtout un petit
enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non dform,
parfaitement original; c'est l'tre qui reoit des choses et du monde
entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
tout est tonnement et ferie; qui, cherchant  comprendre le monde,
imagine des explications incompltes qui en respectent le mystre et
sont par l minemment potiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
explications qu'il croit dfinitives; il perd le don de s'tonner, de
s'merveiller, de sentir le mystre des choses. Ceux qui conservent ce
don sont le trs petit nombre, et ce sont eux les potes, et ce sont eux
les vrais philosophes. Tout enfant est pote naturellement. L'me d'un
petit enfant bien dou est plus proche de celle d'Homre que l'me de
tel bourgeois ou de tel acadmicien mdiocre.

Et d'un autre ct le petit enfant, quoique suprieur  l'homme, est
dj un homme. Il en prouve dj les passions: vanit, amour-propre,
jalousie,--amour aussi,--dsir de gloire, aspiration  la beaut. Ses
bons mouvements, tant spontans, ont chez lui une grce divine. Et
quant  ceux qui drivent de l'gosme, tant inoffensifs et n'tant
point prmdits, ils sont divertissants  voir. Ils n'apparaissent que
comme des dmonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
conqute, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
ncessaire pour la vie.

M. Anatole France a rendu aprs d'autres, aprs Victor Hugo, aprs
Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
veil progressif  la vie de la pense et  la vie des passions,--mais 
sa faon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
pntrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
petit enfant trs particulirement dou, d'un enfant qui sera un
artiste, un contemplateur, un rveur, et qui prendra surtout le monde
comme un spectacle pour les yeux et comme un problme pour la pense,
non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions o il
s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractre de cet enfant se
marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant dou de
qualits diffrentes, mieux arm pour la lutte et pour l'action: le
petit Fontanet, ingnieux comme Ulysse, si malin, si dlur, si
dbrouillard, qui deviendra avocat, conseiller gnral, administrateur
de diverses compagnies, dput.

Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paratre ngliger
ce que je ne cite point:

    Tout dans l'immortelle nature
    Est miracle aux petits enfants.
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Ils font de frissons en frissons
    La dcouverte de la vie.

     J'tais heureux. Mille choses,  la fois familires et
     mystrieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
     n'taient rien en elles-mmes, mais qui faisaient partie de ma vie.
     Elle tait toute petite, ma vie; mais c'tait une vie, c'est--dire
     le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas  ce que
     je dis l, ou n'y souriez que par amiti et songez-y: quiconque
     vit, ft-il un petit chien, est au milieu des choses.

Le papier du petit salon o joue Pierre Nozire est sem de roses en
boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:

     Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mre me
     souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
     elle me dit:

     --Je te donne cette rose.

     Et, pour la reconnatre, elle la marqua d'une croix avec son
     poinon  broder.

     Jamais prsent ne me rendit plus heureux.

Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui o Pierre,
voulant se faire ermite et se dpouiller des biens de ce monde, jette
ses jouets par la fentre:

     --Cet enfant est stupide! s'cria mon pre en fermant la fentre.

     J'prouvai de la colre et de la honte  m'entendre juger ainsi.
     Mais je considrai que mon pre, n'tant pas saint comme moi, ne
     partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette
     pense me fut une grande consolation_.

Un des mrites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
est le hros est bien au milieu du monde. Les personnages qui
traversent les chapitres, l'abb Jubal, le pre Le Beau, Mlle Lefort,
sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
incomprises, incompltement vues, comme des sries de scnes singulires
qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
proportions de rves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aime d'un
autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre crature
d'amour et de folie: apparition d'une fe trs bonne, trs capricieuse
et trs malheureuse. Et quelle douceur dans la piti de l'homme
s'panchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!

     Pauvre me en peine, pauvre me errante sur l'antique Ocan qui
     bera les premires amours de la terre, cher fantme,  ma marraine
     et ma fe, sois bnie par le plus fidle de tes amoureux, par le
     seul peut-tre qui se souvienne encore de toi! Sois bnie pour le
     don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
     bnie pour m'avoir rvl, quand je naissais  peine  la pense,
     les tourments dlicieux que la beaut donne aux mes avides de la
     comprendre; sois bnie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
     de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
     le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est 
     lui que tu donnas le plus,  gnreuse femme! car tu lui ouvris,
     avec tes deux bras, le monde infini des rves...

Hlas! c'est peut-tre l la suprme sagesse: voir le monde et s'en
merveiller comme les tout petits, mais ne revenir  cet merveillement
qu'aprs avoir pass par toutes les sagesses et les philosophies;
concevoir le monde comme un tissu de phnomnes inexplicables,  la
faon des enfants, mais par de longs dtours et pour des raisons que les
enfants ne connaissent pas.

Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
ressouvenirs. Je ne sais pas d'crivain en qui la ralit se reflte 
travers une couche plus riche de science, de littrature, d'impressions
et de mditations antrieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
lgante _Chinoiserie_: Toutes les choses de ce monde sont rverbres,
les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le pote, pench sur ce
monde d'apparences, prfre  la lune qui se lve sur les montagnes
celle qui s'allume au fond des eaux, et la mmoire de l'amour dfunt aux
volupts prsentes de l'amour. Eh bien! pour M. Anatole France, les
choses ont coutume de se rflchir deux ou trois fois; car, outre
qu'elles se rflchissent les unes dans les autres, elles se
rflchissent encore dans les livres avant de se rflchir dans son
esprit. Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait  sa manire le rve de
la vie. J'ai fait ce rve dans ma bibliothque. Mais le rve qu'on
fait dans une bibliothque, pour s'enrichir du rve de beaucoup d'autres
hommes, ne cesse point d'tre personnel. Les contes de M. Anatole France
sont, avant tout, les contes d'un grand lettr, d'un mandarin
excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
fait un choix dtermin par son temprament, par son originalit propre;
et peut-tre ne le dfinirait-on pas mal un humoriste rudit et tendre
pris de beaut antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
Bourget) aux littratures du Nord: elle me parat le produit extrme et
trs pur de la seule tradition grecque et latine.

Je m'aperois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
entirement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
peu de trouble.




LE PRE MONSABR


On fait de temps en temps la dcouverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis
sr, quantit de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la
merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, norme et
mystrieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son
lot, loin du Paris agit et grouillant. Le clerg mme a presque
abandonn la vieille glise trop grande, o tiendraient trois ou quatre
glises modernes.  peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin
perdu. La fort de piliers et d'arcades o nichrent Quasimodo, ce
hibou, et la Esmeralda, cette msange, la grande maison de Dieu et du
peuple o priaient les foules ingnues et violentes, o se droulaient
la fte des Rois et la fte des Fous, appartient au silence,  la
solitude, au pass. Ce n'est plus qu'un monument historique, un tmoin
des sicles. Celui qui, tant entr l le matin, s'en va le soir 
l'den-Thtre aprs avoir fln sur les boulevards a pu, s'il sait
voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.


I

Des hommes crient  l'entre de l'glise: Demandez la dernire
confrence du Pre Monsabr _in extenso!_ Ils prononcent: _in extanso_.
Prs de la porte, des photographies du prdicateur sont exposes, comme
aux vitrines du _Gil Blas_ les portraits des actrices, des mouquettes
et de M. le comte Irison d'Hrisson.

On entre et tout de suite on se sent envelopp de mystre, de paix, de
demi-tnbres trs douces claires par les pierres prcieuses des
vitraux, d'o semble rayonner une lumire qui leur est propre. Les
colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la
vieille comparaison est invitable), et par les arcades de la grande nef
on voit les doubles rangs de piliers des nefs latrales ple-mle, avec
des perces et des alles tournantes comme dans une fort. Le
matre-autel semble loin, trs loin, et les verreries du fond sont comme
une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.

    Notre-Dame!
    Que c'est beau[27]!

[Note 27: Victor Hugo, le _Pas d'armes du roi Jean_.]

Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les dtails y
soient d'un caprice abondant, cela ne parat pas, aprs tout, si hardi,
si touffu, si fou que la cathdrale de Rouen, par exemple, ou celle de
Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives
sont presque des pleins cintres. Il y a l de la mesure, du got: cette
normit a quand mme quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,
mais sensible.

On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs
intransigeants de l'vangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui
ne hantent pas les glises, auraient une belle occasion de s'crier ici:
 sainte galit des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut tre
riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a
des places rserves aux capitalistes dans les temples du Dieu de
Bethlem! On vend ton verbe,  Christ! et tes prtres trafiquent de
toi--Hlas! outre que ces trois sous vont assurment  des oeuvres
avouables, les confrences de Notre-Dame ne sont point faites pour les
pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,
comme ce sont videmment des simples et des rsigns, ils ne s'irritent
point d'tre exclus des chaises rserves; ils acceptent avec la douceur
de l'habitude les plus mauvaises places  l'glise comme dans la vie:
cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadences
n'arrivent  leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent
juste autant que s'ils entendaient.

La nef centrale, o sont admis seulement les hommes est dj  moiti
pleine au moment o j'arrive. Les femmes sont rejetes dans les bas
cts ou perches dans les galeries  jour qui longent la grande nef.
Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'lgantes. Cette
vieille cathdrale dmesure n'attire point les femmes. Elles ont des
glises plus petites, chauffes, confortables, qui sont d'aujourd'hui et
qui sont  elles: Notre-Dame est d'autrefois et est  tout le monde. Ce
vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les
chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal  l'aise. Tout ce
minuscule y serait ridicule, presque sacrilge. Une Parisienne, habille
comme elles le sont  prsent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une
petite tache fort jolie, mais absurde.

Quant aux hommes qui sont l, quels sont-ils? Il ne me parat pas que
l'auditoire soit aussi brillant,  beaucoup prs, qu'au temps de
Lacordaire ou mme du Pre Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux
qui comptent dans la littrature ou dans la politique se pressaient,
comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart
des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on
dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes
gens  tte de sminariste. J'ai  ct de moi un mince adolescent, de
mise soigne, ple, l'oeil bleu et profond, la bouche enfantine,
videmment trs pieux, trs candide et trs pur (peut-tre votre Hubert
Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lvres,
dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.--Un peu plus
loin, un petit frre de la Doctrine chrtienne, figure nave, de bonnes
grosses joues, crne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on
voit de ces silhouettes dans les _Contes drolatiques_ illustrs par
Gustave Dor.--Plus loin encore, un homme sans ge, barbe  tous crins,
front haut, serr aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de
ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les
runions anarchistes: avec d'autres penses, le cerveau est certainement
le mme.--Mais le peuple, o est-il? Je n'ai pas aperu un homme en
blouse ou en bourgeron dans cette glise o jadis le peuple tait chez
lui, o il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de
paradis, de belles processions tincelantes de chasubles et de bannires
et enveloppes d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.

Tout  coup un chant s'lve du fond de la basilique, d'une chapelle
qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de choeur,  la fois grle et
velout et comme ouat par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau
chantant tout seul  l'extrmit d'une fort magique. Cette voix
psalmodie la belle prire: _Attende, Domine, et miserere, quia
peccavimus tibi_. coutez, Seigneur, et ayez piti, car nous avons pch
contre vous. Des voix d'hommes reprennent le verset en choeur.
L'adolescent extatique  la figure de jeune archange se met  chanter,
et je constate avec une surprise dsagrable que ce Chrubin de cercle
catholique, qui serait un si friand rgal pour quelque perverse marraine
de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.

Malgr tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumire
tamise venant on ne sait d'o, cette ombre douce et solennelle, cela
berce et caresse l'me  la faire pleurer. C'est bien l qu'on oublie.
Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde o il
fait froid et o l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas
pay, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal
portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentes
par la misre ou par la folie obscure de votre corps, et vous,
mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoque par Jean
Richepin dans la _Ballade des Gueux_,--venez, venez ici! Une fois les
lourds battants feutrs retombs derrire vous, tout est fini, rien de
tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu
de mystre o vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rve
allg par des trves bienfaisantes qui font pressentir le rveil
ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'me et une
rsignation un peu moins inutile que la rvolte. Venez, vous qui peinez
et qui tes chargs, et je vous soulagerai.

Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont
toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les
places d'abonns, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont
des hommes du monde, cela se voit  leur mise et  leur faon de se
saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurment des
membres de la Socit de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont
d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces aptres bien levs
des cercles catholiques, une trentaine de prtres viennent s'asseoir sur
des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entour de hauts
dignitaires ecclsiastiques et d'un vque ou deux, prend place sur un
sige lev. Il est trs vieux, trs ple, trs blanc, avec de grands
traits austres: un archevque de vitrail.


II

L'orateur parat: larges mchoires, menton carr, grande bouche, une
tte de paysan robuste et qui a sa beaut. Le _Figaro_, dernirement,
faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'ides prconues sur le
physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Pre Monsabr en
ft un. Mais, informations prises, il est n  Blois, de simples
honntes gens, ce qui est dj bien beau. Son pre tait boulanger,
comme celui du gnral Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
les dominicains, l'abb Monsabr fut vicaire  Mer (Loir-et-Cher), o
son frre tait cur, On m'assure que le confrencier de Notre-Dame est
le plus brave homme du monde et qu'il est trs gai, d'une gaiet facile,
joviale, bruyante, presque gamine.

Quelqu'un me dit: Cette gaiet des moines chapps dans les jardins des
couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de trs
particulier. Notre gaiet  nous grimace presque toujours et n'est
presque jamais inoffensive. Mais cette allgresse monastique ressemble 
la gaiet des enfants, exprime la lgret d'me et la scurit
complte. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
matriel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: ds lors comment
seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du coeur qui permet de s'amuser
 des riens.--Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaiet laisse
entrevoir une arrire-pense d'dification; elle parat commande et
voulue; elle s'tale comme un argument en faveur de la foi, comme un
dfi  la tristesse ou aux rires mauvais des pcheurs. Il n'en est pas
moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaiet
innocente, ce sont les salles d'asile, les coles primaires et les
couvents. La belle humeur des religieux et, en gnral, des hommes
d'glise n'est point une invention des conteurs du moyen ge. Dans les
sminaires grands et petits, il est instamment recommand aux lves de
jouer et d'tre gais: cela dtourne de mal faire, de penser  mal et
mme de penser. Cela est donc d'une sagesse, minente. Je ne garantis
pas l'exactitude de cet aperu: en tout cas, il ne serait vrai que des
moines gais.

La tte de l'orateur se dtache,  demi encadre par le capuchon noir,
pendant que les bras tendus dploient les manches de la robe, larges et
blanches.

Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immacul
avec quelque chose d'un peu thtral. L'ordre des Frres prcheurs est,
je crois,  l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
plus gnreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hrit de la flamme de
Lacordaire, de son libralisme, de sa hardiesse ingnue. On ne trouve
plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
malentendu du catholicisme libral, et cela en dpit des perscutions
subies. Ils persistent  rver la rconciliation de la science et de la
foi, de la religion et de la socit moderne. Illusions si l'on veut;
mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
paix des mes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
des illusions? Ils ont la charit et se piquent de tolrance. Ne leur
dites pas que c'est saint Dominique qui a invent l'Inquisition: ils ne
vous croiront pas. Leur rgle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
respecte leur personnalit, laisse  chacun une trs large initiative.
Aussi exercent-ils une grande sduction sur les mes, en particulier sur
les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
contraste avec celui de la Compagnie de Jsus. L, les individus sont
plus effacs, vitent de se mettre en vidence: ils agissent sur les
mes par la direction prive plus que par la prdication publique; ils
trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
dont ils participent,  laquelle ils contribuent par leur obissance
mme, plutt que dans le libre gouvernement de leurs facults en vue de
l'intrt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des mes, il leur arrive, 
leur insu, de s'attacher au moyen plus qu' la fin et de ne pas paratre
entirement dsintresss. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
fins, mesurs; aussi troits que possible dans leur doctrine, mais
indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
influence est plus tendue, plus secrte et plus sre. Mais les
dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'clat. Ils ont aussi quelque
chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
d'imagination et d'expansive charit.

C'est pour cela que les Frres _prcheurs_ auront t, en effet, au
XIXe sicle, les reprsentants les plus minents de l'loquence
catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lvres de
Lacordaire que son oeuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
refroidie aprs quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni thologien,
il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les confrences
sur les vertus chrtiennes, la charit, la chastet, la saintet, celles
de 1846 sur Jsus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
jusqu' l'motion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
profanes qu'il y a des chapitres pleins de grce dans la _Vie de saint
Dominique_ et un grand charme de posie, de tendresse, de pit un tant
soit peu rveuse et romanesque, dans la _Vie de Marie Madeleine_, dont
les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
Barbey d'Aurevilly a qualifie de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
faut le reconnatre aussi, l'apologtique de Lacordaire n'tait pas
d'une extrme solidit. Cette dmonstration de la vrit du catholicisme
par son rle dans l'histoire et dans la socit humaine, c'est quelque
chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se ptrit aisment selon
la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
puisse tenter une dmonstration de ce genre. Ajoutez qu' dfaut de
l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec loquence,
Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
prouver la vrit de la religion chrtienne par un mot de Jean-Jacques
ou de Napolon  Sainte-Hlne.

Mort, ce candide Lacordaire--qui dans une brochure sur le pape
professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siger 
la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en mme temps, dans la
crypte de son couvent, aux sanglantes macrations des premiers
asctes--a continu d'exercer sur ses fils une trs puissante influence
qui me parat avoir t de deux sortes: heureuse par la transmission de
son gnreux esprit, dplaisante quelquefois par la tradition de son
loquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imite avec quelque
maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologtique sans le
grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
sa prestigieuse imagination, toute sa manire enfin sans s'apercevoir
qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.

Mais il semble que depuis quelques annes les Frres prcheurs soient
revenus  un genre de prdication plus modeste, plus pratique, mieux
accommod  un auditoire chrtien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
vieux sermon, du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
viennent de dcouvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Pre
Monsabr a t pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
catholique.


III

Quelques-uns d'entre vous (dit le Pre Monsabr dans sa premire
confrence), plus amis des spculations qui font voyager l'me au dehors
que des vrits qui la ramnent sur elle-mme, trouveront peut-tre que
je me suis attard  des matires de prne et de catchisme: j'en suis
fch pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais rfuter et gourmander
ceux pour qui il n'y a pas de Dieu  offenser, pas de grce  perdre,
pas d'me  dshonorer?  quoi bon? Ces btes  face humaine font
profession de n'obir qu'aux fatalits de la matire. Il faudrait les
rendre accessibles  la honte et au remords avant de leur parler de
pnitence. C'est a des hommes raisonnables et  des chrtiens que je me
suis adress.

Le Pre est dans le vrai, sauf une phrase qui dpasse certainement sa
pense, car on n'est pas ncessairement une bte  face humaine pour
tre en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prcher que pour
les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine  haranguer des absents.
Maintenant, est-ce son genre de prdication qui a loign les
indiffrents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
lui a fait adopter des faons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
tout pour cela,  runir un auditoire analogue  celui de Lacordaire.
En ce temps-l, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
chrtienne et un fonds de religiosit, des esprits souffrant de leur
doute, enclins aux vastes spculations, tourments par ce qu'on est
convenu d'appeler les grands problmes. Aujourd'hui on ne se pose plus
de questions du tout. L'abme s'est largi, j'en ai peur, entre ceux qui
croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
installs dans la ngation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
gure les pareils. On ne saurait donc trop louer le Pre Monsabr
d'avoir transform les confrences en majestueuses homlies.

Et c'est peut-tre encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
l'me des incrdules, si d'aventure il s'en mlait quelques-uns au
troupeau des fidles. Faut-il le dire? La vrit de la religion
catholique ne se dmontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
mystres, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la rvlation considre
comme un fait historique, j'ai rencontr des ecclsiastiques qui
reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prvenu par
la grce, il peut y avoir,  la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
fait que de l'admettre. Ds lors le prdicateur n'a rien de mieux 
faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
autres  croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
mais par l'motion et l'onction de sa parole et en leur rendant
sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
chrtiennes. Il pourra bien sans doute dmontrer par les preuves
traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidles
seulement, avec cette pense que ces arguments ne peuvent convaincre que
ceux qui sont persuads d'avance, sans prtendre foudroyer les
incrdules par des raisonnements irrfragables et sans supposer non plus
que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
meilleure grce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouverns
par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vrit.

Le Pre Monsabr  d se faire quelques-unes au moins de ces rflexions.
Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misre
des temps  la prdication chrtienne, et c'est  cause de cela que son
_Carme_ nous a paru intressant.


IV

Il a simplement entretenu ses auditeurs (simplement ne veut pas dire
ici avec simplicit) du sacrement de pnitence. Je rsume sa seconde
confrence, une de celles qui donnent l'ide la plus complte de ses
qualits et de ses dfauts. Elle a pour sujet la ncessit de la
confession.

     Mon plan est bien simple: 1 Dieu veut qu'on se confesse; 2 nous
     n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.

1er.--C'est de Jsus-Christ que les aptres et leurs successeurs ont
reu le pouvoir de remettre ou retenir les pchs. La confession doit
tre auriculaire, singulire et prcise: sinon, comment le prtre
saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour gurir les coeurs, il
faut bien qu'il connaisse leur mal.

D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
aptres. Une srie ininterrompue de tmoignages nous atteste l'existence
de la confession depuis l'origine du christianisme.

Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas t
institue par Jsus-Christ: ou bien elle aurait t invente et impose,
 un moment donn, par un seul homme; ou bien elle se serait rpandue
peu  peu dans le monde chrtien. Mais, dans les deux cas une nouveaut
si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain, aurait rencontr
des rsistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date prcise.
Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours exist.

Tout le dveloppement de cette premire partie est remarquable par
l'ordre et la clart. J'y ai relev des traces de scolastique, comme
lorsque l'orateur nous dit que la confession est  la fois, pour le
prtre, un pouvoir, un honneur, un privilge et un droit, et qu'il nous
explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est l une analyse
sans intrt et qui ne porte que sur des mots. Peut-tre y a-t-il l une
lgre affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours dsagrable,
d'rudition thologique et de science traditionnelle. De mme, le Pre
abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa premire confrence
il prouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pnitence est 
l'me ce que la mdecine est au corps. La pense n'a pourtant rien
d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
et on ne drange pas un saint pour si peu!

La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
comme l'optique du thtre, une sorte de grossissement; mais la mesure
me parat quelquefois dpasse. L'orateur a trop d'apostrophes  la
faon de Bossuet:

Onction de la vrit, sages conseils, prescriptions salutaires,
pressez-vous sur mes lvres, etc.--Il a trop,  mon got, de solennelle
phrasologie oratoire, de formules guindes: Cette conclusion n'est pas
le fruit de mon interprtation prive. J'estimerais _peu les efforts que
j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuy par
l'interprtation unanime de dix-huit sicles, etc.--Il a des faons
violentes et hyperboliques d'exprimer des choses trs simples: Si
j'allais vous dire, de mon autorit prive: Confessez-vous, est-ce que
vous tomberiez  genoux? Voil qui va bien, et cela suffit. Qu'il
ajoute: Ne serais-je pas plutt l'objet de votre juste colre? Ne
crieriez-vous pas au tyran de l'me, au bourreau des consciences? passe
encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: Les dalles que vous foulez
aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter  la tte et
m'touffer dessous? Ceci est dcidment de trop. Et notez que cet clat
survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
dveloppement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,
n'est pas toujours d'une entire puret (c'est une critique que l'on
peut se permettre, puisque le Pre Monsabr apprend par coeur et rcite
ses discours, comme Massillon et comme les neuf diximes des orateurs).
On a le dplaisir d'entendre des phrases de ce genre: Ces quatre choses
se donnent la main, ou: L'panchement est la racine de l'amiti.

Enfin j'ai dit que le Pre Monsabr parlait pour les croyants et qu'il
avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-tre pas de bon got de chercher 
les blouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
leur montrer que des tmoignages ininterrompus attestent l'institution
divine de la confession, il fait dfiler devant eux une interminable
liste, sicle par sicle, des docteurs qui en ont parl. Il sait bien
que les fidles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
affirmation gnrale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pres
dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-l trouveront toujours moyen
de contester. Cet talage d'rudition, cette nomenclature bruyante ne
prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
faire: c'est proprement un effet de rhtorique.

2.--La premire partie du sermon est donc toute d'exposition
dogmatique: je prfre la seconde o l'orateur a su mettre de l'motion
et parfois quelque finesse.

L'homme a trouv plusieurs raisons de repousser la confession. Quelles
raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
dit pas. La premire raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
que Dieu semble faire violence  la nature humaine et contraindre ses
plus lgitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
droit de n'tre mprisable que devant soi.--Mais, au contraire, rpond
l'orateur, la conscience a besoin de s'pancher:

     De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
     notre coeur, aucun ne nous fatigue comme le secret du pch et des
     peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
     en sommes accabls jusqu'au dcouragement, jusqu' dsesprer de
     nos propres forces. Il faut touffer, si l'on veut vivre encore,
     l'honntet de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
     chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquit. Encore la
     conscience a-t-elle des retours. Elle s'veille  l'improviste, et
     l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
     voir et se mpriser, har en soi le plus cher de sa vie, se sentir
     l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire  ceux qui les
     voient du dehors: Quelle chose trange de souffrir ainsi! Ne
     pouvoir touffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
     mensonge ceux qui, sduits par les apparences de notre vie, nous
     aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
     supplice? Non! le cadavre li jadis par des tyrans  un corps plein
     de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
     tourmente une me honnte encore l'horrible attouchement du pch.
     C'est assez pour amasser dans un coeur une douleur sans nom, dont
     chaque goutte devient un torrent, et que font clater tout  coup
     d'pouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
     existences chries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
     donnez-leur une issue secrte. Ouvrez quelque part un coeur qui
     reoit les confidences du pcheur fatigu de porter tout seul le
     fardeau de ses fautes: tout  coup il se fait comme un mystrieux
     change, je dis plus, une mystrieuse alination. Le mal nous
     quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abmes
     qui le drobent aux yeux. Ce cadavre li  notre me, nous l'avons
     jet dans un tombeau, d'o il ne sortira plus pour nous tourmenter.
     Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passs aux flammes d'une
     parole amie, ont t purifis. Il ne nous reste qu'un regret
     tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
     nous empche plus d'esprer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
     que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
     nature honnte encore dans ses instincts la recherche spontanment!

Le passage a de l'clat (malgr la banalit de quelques mtaphores),
plus d'clat peut-tre que de pathtique. C'est du moins ce qu'il m'a
sembl quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument oblig de crier ses
phrases. La diction est une lutte dsespre contre l'immensit des
nefs; elle ne peut gure se permettre les notes fines, pntrantes ou
voiles, les accents qui vont  l'me. Je ne crois pas, du reste, que la
voix du Pre Monsabr se prte beaucoup  ces nuances. Et c'est dj
bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.

C'est gal, j'aurais dsir je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
figurais qu'il y avait d'autres choses  dire sur la confession, des
choses plus dlicates, plus intimes, plus ingnieuses et plus
tendres--mais qui sans doute ne pourraient tre dites que de moins haut,
dans une enceinte plus troite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
retentissaient les nobles phrases du prdicateur, un sonnet de Sully
Prudhomme murmurait tout bas dans ma mmoire, exprimant un sentiment
presque pareil:

    Un de mes grands pchs me suivait pas  pas,
    Se plaignant de vieillir dans un lche mystre;
    Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
    Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.

    Voulant du lourd secret dont je me sentais las
    Me soulager au sein d'un bon dpositaire,
    J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
    Et l j'ai confess ma faute  Dieu, tout bas.

    Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prtre!
    Il ne voit plus le sang pong reparatre
     l'heure tnbreuse o le coup fut donn.

    J'ai dit un moindre crime  l'oreille divine;
    O je l'ai dit, la terre a fait crotre une pine,
    Et je n'ai jamais su si j'tais pardonn.

La confession nous est si naturelle, continue le Pre Monsabr, qu'avant
de passer  l'tat d'institution chrtienne elle tait partout connue,
prche, pratique. Et l-dessus il nous cite un lgislateur chinois,
Socrate, Snque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouv la
confession tablie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment
l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la premire partie de son discours,
que la confession, si elle avait t invente par d'autres que
Jsus-Christ, et paru une nouveaut norme, une obligation oppressive,
la plus rpugnante des humiliations? Elle est donc tour  tour
contraire ou conforme  la nature, selon les besoins de la cause! Cette
radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
mais voil ce que c'est que de vouloir dmontrer l o l'essentiel est
de toucher et d'instruire.

La seconde raison qu'on allgue pour ne pas se confesser, c'est que
l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
confesser  Dieu,  la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous
faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
voix de l'orateur:

     Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
     femme; comme nous, il est ptri d'un limon abject; comme nous, il a
     senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutt contre
     des penchants maudits; comme nous, peut-tre, il est tomb. Sa vie
     a des chos dans notre vie;  la peinture de nos misres il
     reconnat sa propre misre. Il ne peut vouloir tre svre sans
     qu'aussitt mille voix crient dans son coeur: Piti! piti! sans
     que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la misricorde.

L'incrdulit reprend: Nous confesser  un homme! Faire de notre vie la
pture de sa curiosit! Livrer nos plus redoutables secrets  la merci
de ses indiscrtions, c'est impossible! coutez la rponse du Pre
Monsabr: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grce et de la
bonhomie, puis de la gnrosit et de la grandeur. 'a t le bel
endroit du discours, le moment du frisson.

     Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
     qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
     redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prtre
     qui en doit prendre connaissance,  leur centime,  leur millime
     et peut-tre  leur dix millime dition, et qu'ainsi ils
     deviennent non plus la pture de sa curiosit, mais d'une hroque
     patience. Je voudrais pouvoir offrir  ceux qui redoutent la
     curiosit du prtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espre
     qu'au bout de ce temps il me demanderaient grce et reconnatraient
     qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosit pour retenir
     le prtre enchan aux fastidieuses redites de la conscience
     humaine.

     Quoi! ce serait pour contenter une purile passion qu'il couterait
     si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
     vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
     je vous aime, vous qui n'tes pas mon sang, vous que je ne connais,
     pour la plupart, que pour vous avoir aperus du haut de cette
     chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
     de votre vie qui vient se mler  ma vie? N'est-ce pas que je crois
     reconnatre dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
     coeur vient chercher mon coeur? Et vous voudriez qu'au moment
     suprme o votre coeur se donne sans mystre et sans rserve, le
     prtre n'accueillt cette tradition de tout vous-mme que pour
     examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre me
     comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prtre, qui
     puisse lui mriter cette injure?
Je regrette qu'aprs cela, pour nous montrer jusqu' quel point le
ministre sacr de la confession transfigure le reprsentant de Dieu, le
Pre Monsabr nous ait racont l'histoire mlodramatique d'un prtre
confessant un mendiant et dcouvrant en lui l'assassin de son pre et de
sa mre. On se rappelle une scne semblable dans un _mlo_ d'il y a
trois ou quatre ans.

      ct des raisons que l'on dit, il y a les autres.

     Ambition, cupidit, gosme, rapine, envie, haine, dbauche du
     coeur et des sens, dprissement de la foi, oubli coupable du
     devoir, affaissement de la moralit, lchet du respect humain:
     voil, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
     dterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.

     Puis, une brve et nergique proraison:

     La loi de Dieu est toujours l... Bon gr, mal gr, il faudra s'y
     soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
     maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
     parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
     faudrait tre fou pour hsiter entre ces deux jugements.

Je n'ai pas assez entendu le Pre Monsabr pour dfinir son talent avec
une entire scurit. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
gnral, plus de clart, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
pntration, de dlicatesse et de pathtique. J'ai cru voir  certains
signes qu'il serait un excellent orateur populaire, dou de verve, de
bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
Notre-Dame; que la sublimit, la couleur et les divers ornements
oratoires de son style taient quelque chose d'appris et de plaqu, et
que, livr  sa vraie pente, il et plus volontiers parl comme un Pre
Lejeune ou un Bridaine relev d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est l
qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.


V

J'ai entendu d'autres prdicateurs du carme, mais en courant et avec
trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrt soit sur le talent
de chacun, soit sur l'tat actuel de l'loquence sacre. On y pourrait,
 la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
prdicateurs reviennent dcidment, comme le Pre Monsabr, 
l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrtienne d'aprs
la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprs
de Lon XIII. D'autres,  l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
de l'heure prsente, combattent le sicle sur son propre terrain, mais 
leur faon et sans chercher  imiter la manire du grand dominicain. Ils
s'attaquent au matrialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
monstres avec une loquence qui m'a sembl, chez quelques-uns, sincre
et cordiale, et tour  tour par des raisons de sentiment et par des
arguments un peu gros, bien appropris  leurs auditoires.--Le Pre
Lange, l'abb Frmont, surtout l'abb Perraud et plus encore l'abb
Huvelin valent certes la peine d'tre entendus.

J'ai seulement remarqu, dans une paroisse de la rive gauche, une
innovation fcheuse, celle des confrences dialogues. Un prtre dans
la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
face, au banc d'oeuvre, se lve: il reprsente l'Erreur. Je rends
hommage, dit le prestolet,  l'loquence de l'minent prdicateur; mais,
nous autres protestants, nous sommes entts. Et il fait alors des
objections ridicules, aggraves de facties qui mettent en joie les
dvotes. C'est une parade affligeante et tout  fait indigne du bon got
du clerg parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.




M. DESCHANEL

ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]

[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lvy.]


Du public accouru aux leons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
entend, le second tiers, press dans les corridors, entend sans voir,
l'autre tiers s'en va dsespr, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce
dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettr en France, et
il a publi intgralement, en deux volumes, ses leons du Collge de
France sur le thtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrmement
agrable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
d'exprimer un regret.

J'aurais aim que M. Deschanel ne retnt de son cours que la partie
neuve et vraiment personnelle. Le volume dt-il tre mince, il serait
exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop crits pour
l'agrment des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses trs
connues, trs ordinaires, qu'on est oblig de rpter tout au long
devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
mais est-il bien ncessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
et le tour de main de Voltaire:

...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir 
ses leons toutes les dames de Pkin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf?
demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
combien y a-t-il  Pkin, en dehors des mandarins lettrs, de gens
capables de s'intresser  des leons dment mdites et o l'on suppose
connu ce qui trane dans les livres?--Une centaine, rpondit
Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et
combien de personnes vont aux leons de votre docteur?--Deux ou trois
mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'cria Candide.--Je
n'irai donc pas, grogna Martin.

Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
lgante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mrite si mprisable
ni si accessible), et de quoi faire rflchir les vieux mandarins. C'est
sur les pages originales que nous nous arrterons.


I

M. Deschanel comprend Racine de la bonne faon: en l'aimant. Mais,
puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du pote, prend-il si
souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
sur son caractre plus que des insinuations, et si malveillantes?

Racine semble aujourd'hui un peu ddaign[29]. Encore faudrait-il
savoir par qui. Quelques-uns mme l'injurient[30]. Si cela est vrai,
est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait t
injuri par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
annes. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
c'est que le XVIIIe sicle a prfr Racine  Corneille; et ce qui
semble vrai, c'est que notre sicle prfre Corneille  Racine. Mais
c'est un compte difficile  tablir, et peut-tre quelques personnes se
dlectent  la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
l'occasion. Seulement, il faut reconnatre que la prdilection pour
Corneille est plus frquemment avoue. Faut-il croire que les esprits de
trempe hroque sont plus nombreux que les autres? ou cette prfrence
est-elle un legs de l'cole romantique, qui aimait Corneille pour ses
ingalits, ses excs et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
soit, est sans doute la mme qui fait qu'on prfre, au moins on le dit,
Plaute  Trence, Michel-Ange  Raphal, Bossuet  Fnelon, Hugo 
Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
harmonieux.

[Note 29: I, p. 5.]

[Note 30: _Ibid_.]

C'est bien de prfrer l'nergie et l'originalit saillante. Mais, dans
quelques-unes des prfrences de cette sorte, o ce qui reprsente le
mieux le gnie de notre race est mis au-dessous de ce qui le reprsente
moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie gnreuse et bien
franaise de faire bon march de ce qui nous est propre pour embrasser
ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
difficile de dire ce que c'est que le gnie de notre race, cette race
tant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
dcidment pas dans l'essence de ce gnie.

Or, Corneille n'est-il pas, par bien des cts, dans notre littrature,
un esprit excentrique, d'une complexion singulire, obscure pour nous
comme elle semble l'avoir t pour lui-mme? Il n'a presque point de
tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
vrit humaine. Si dans un jour heureux il n'et crit le _Cid_ (et
quelques scnes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle me trange! et
quel maniaque d'hrosme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conu autrement vingt ans plus
tard. Une fille qui aime mieux son amant que son pre (car c'est cela au
fond), une fille dont la volont est impuissante  touffer la passion
et qui reste sympathique par cela mme, quel scandale! Mais il ne
recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_)
sur la passion; mais bientt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
c'est le triomphe de la volont toute seule, ou tout au plus de la
volont applique  quelque devoir extraordinaire, inquitant, atroce,
et dans la conception duquel se retrouvent, avec la nave et excessive
estime des grandeurs de chair (Pascal), les ides de l'_Astre_ et de
la _Cllie_ sur la femme et les doctrines du XVIe sicle sur la
sparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste dj,
croyez-vous qu'il pardonne simplement par bont? Non, mais un peu par
politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volont et parce que
l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
dans la pice. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dirc (_OEdipe_),
Sophonisbe, Pulchrie, Brnice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Surna_)
etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
force incommensurable de leur volont par quelque sacrifice absurde et
qui ne parat point leur coter, tant elles en sont payes par leur
orgueil? Tous ces hros (et la plupart sont des hrones) ressemblent
plus ou moins  ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa
matresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
de se sentir fort. Si cela tait possible, Corneille nous montrerait
l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matire
o il s'applique, se prenant lui-mme pour but. Est-ce forcer les mots
que de voir dans ce pote de la volont toute pure quelque chose comme
le Kant du thtre tragique? Cet homme qui, faisant  la Du Parc sa cour
grondeuse, lui dclare superbement qu'elle ne passera pour belle chez
la race future qu'autant qu'il l'aura dit (et qu'est-ce que cela
pouvait bien faire  Marquise?), n'a jamais compris ni aim la femme,
qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une nergie
qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
descendus des mers geles et qui jadis avaient occup son pays avec le
duc Rollon. Sous sa rhtorique romaine et sa subtilit espagnole, c'est
un Danois des anciens ges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace,
un monstre, un barbare.

Racine est un Franais de France. Il a la grce, la raison harmonieuse,
le bon sens, la sobrit, la vrit psychologique. C'est un grand signe
pour lui d'avoir t hautement prfr par celui de nos sicles
littraires o nos qualits et nos dfauts se sont le plus librement
dvelopps, ont le moins profondment subi l'influence des littratures
anciennes ou trangres.

J'imagine un temps, encore lointain, o, toutes les littratures ayant
parcouru leur cycle naturel, le critique, accabl sous la masse norme
des choses crites, serait oblig de ne retenir que les oeuvres
clairement caractristiques des diffrents gnies nationaux aux diverses
poques: il me semble que l'oeuvre de Racine aurait alors une autre
importance et un autre intrt que celle de son grand rival.

Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
d'admirer les tragdies de Racine. Et, si l'on aime tant son thtre, je
comprends peu qu'on tudie sa vie et son caractre dans un esprit de
malveillance et de chicane.

M. Deschanel reproche durement  Racine ses deux lettres  MM. de
Port-Royal, sa brouille avec Molire, les allusions  Corneille dans la
prface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la
Champmesl, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
parle d'ingratitude, de dloyaut, de trahison, de scheresse de
coeur. Ce sont l de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.

Outre que la premire faute de Racine (contre ses anciens matres) a t
efface par un repentir clatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
circonstances attnuantes? Racine tait fort jeune: aprs avoir failli
mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
clatait. Puis, nous ne pouvons tre juges du degr de reconnaissance
qu'il devait  MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
rien: savons-nous s'il avait toujours t si heureux parmi des hommes si
graves et si hants de la pense du pch originel? De plus, peut-on
soutenir que Nicole n'et point vis particulirement Racine en traitant
les potes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
petits ridicules de ses matres et ne dit rien qui les dshonore. Et si
Racine tait peut-tre le dernier  qui il ft permis d'avoir raison
contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgr tout, quelque chose d'avoir
raison? Les deux lettres (la seconde non publie, mais garde en
portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurment
regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'
l'indignation.

Sur sa brouille avec Molire, nous n'avons que la version de Lagrange,
et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc 
Molire, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
oublier que Molire se vengea en jouant sur son thtre la _Folle
querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux potes se
rconcilirent, comme on le voit par le prologue de la _Psych_ de La
Fontaine: cela prouve, sans doute, la bont de Molire, que personne ne
conteste; mais cela montre peut-tre aussi que la conduite de Racine
n'avait pas t si noire ni si impardonnable.

L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
 propos de la premire prface de _Britannicus_. Voil les petits
cts de l'humanit, mme dans les grands hommes[31]. Mais ici les
petits cts sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
vieux pote qui avait commenc,  ce qu'il semble. On dira que Racine
devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?

[Note 31: I, p. 209.]

Racine n'a qu'un mot trs froid sur la mort de la Champmesl; mais il
tait alors mari, pre de famille, dj vieux. La Champmesl tait pour
lui une ancienne, trs ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
pens plus long qu'il n'en a crit? Nous savons d'ailleurs  peu prs ce
qu'avait t la Champmesl. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
troubl l'un des six amants contents et non jaloux que lui prte
l'pigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air 
demi trpass  l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous  nous
mler de ces affaires de coeur, sur lesquelles les lumires nous font
presque absolument dfaut?

Racine fait prendre le voile  quatre de ses filles. Au temps de Louis
XIV et de Bossuet, les parents n'gorgeaient plus leurs filles sur un
autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-mme ne s'en faisait
pas faute... Le pre, allant pleurer  chaque prise de voile, se croyait
quitte envers sa sensibilit[32]. Cela est fort spirituel; mais d'abord
deux des filles de Racine entrrent au couvent et non pas quatre, et
encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
croire, ou que Racine les ait peu pleures, o mme qu'il y et lieu de
les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?

[Note 32: II, p. 5.]

Racine, qui avait flatt Mme de Montespan toute-puissante...,
n'hsita pas  tourner ses adulations de l'autre ct, aussitt qu'elle
cessa d'tre en faveur[33] M. Deschanel parle encore ici
d'ingratitude[34]. Je ne me sens pas entirement convaincu. Racine a
eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
saurait le blmer d'avoir lou Mme de Maintenon, qui avait du got
pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
tait pieuse  une poque o il tait lui-mme dvot, et qui, enfin,
tait peut-tre plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
dcentes et avises, ont parfois de grandes sductions. Il a fait sa
cour  Mme de Montespan par intrt et parce que c'tait l'usage; il
l'a faite  Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voil
donc son crime diminu de moiti. Les vers sur la disgrce de l'altire
Vasthi sont l'indispensable prambule du rcit d'Esther: les
contemporains y virent une allusion que peut-tre le pote n'y avait pas
mise.

[Note 33: II, p. 173.]

[Note 34: II, p. 175.]

On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore  Racine d'avoir
fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir t dvot dans ses dernires
annes au point d'aller tous les jours  la messe. Ou plutt non; car
Pierre Corneille a crit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a t
marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort 
Racine, c'est que son nom et son oeuvre sont intimement lis au nom et
au rgne de Louis XIV et que beaucoup dtestent aujourd'hui le
Roi-Soleil, encore que 'ait t un homme fort original, un roi srieux
et convaincu, et qui porta une sorte d'hrosme dans l'exercice de ses
fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moiti de sa
vie.

Il y a peut-tre d'autres raisons. Bien en a pris aux jansnistes
d'avoir ha les jsuites, et  Molire d'avoir ha les dvots et crit
le _Tartufe_: en vertu de quoi Molire est sacr, et ces huguenots
honteux de jansnistes sont presque sympathiques. Mal en a pris  Racine
d'avoir eu des torts envers ceux  qui il ne faut pas toucher, d'avoir
raill Port-Royal et offens Molire. Ce sont choses qui ne se
pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres  Racine.
Tout compte fait et en dpit de ses faiblesses, il me parat avoir t
un fort honnte homme.

Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqu dans notre
littrature ont t par leurs moeurs, ou par leur probit, ou par leur
bont, ou tout au moins par leur gnrosit native, dans la bonne
moyenne de cette pauvre humanit, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
le dire, je crois, mme de Voltaire, tout compens; mme de Rousseau, si
l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voil! ce qu'on ne songe
pas  reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
mieux ou que ce qu'ils font n'importe gure, on en fait un crime aux
grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit  plus d'indulgence
peut-tre que nous; comme si le gnie ne s'accompagnait pas souvent
d'une exaspration de la sensibilit, laquelle nous fait faire tant de
sottises! On veut que le pauvre soit sans dfaut! disait Figaro. De
mme de certains grands hommes; et cela ferait honneur  ceux qui ont
ces exigences, si ces mmes censeurs ne passaient tout  d'autres grands
hommes qu'ils trouvent plus  leur gr. Soyons quitables et doux pour
tous les hommes de gnie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
svre qu' nous-mmes. Il faut avoir le coeur bien pur pour marchander
son estime  Racine. Les hommes de gnie n'ont pas tous t des saints?
Mais les bourgeois en font bien d'autres! disait Flaubert en
s'amusant; et il prtait aux personnages les plus bonasses et de
l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des moeurs
ultra-orientales. Et il y avait peut-tre un fond de vrit dans cette
boutade facile. Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
sensibilit d'imagination; mais il semble avoir eu le coeur un peu
sec[35]. Ainsi, pour se mettre  l'aise avec l'auteur de _Brnice_,
M. Deschanel distingue la sensibilit des potes, et l'autre, celle de
tout le monde; et cette dernire, il la refuse, ou peu s'en faut, 
Racine. Il faudrait savoir d'abord si la premire de ces sensibilits ne
suppose pas la seconde, et  un degr minent, et n'en est pas la forme
suprieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
distinction subsiste: en quoi est-elle si fort  l'avantage du vulgaire?

[Note 35: I, p. 61.]

L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par mtier, observe, analyse
et exprime ses propres sentiments et par l dveloppe sa capacit de
sentir, reoit de tout ce qui le touche et, en gnral, du spectacle de
la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
n'est pas l, j'imagine, une infriorit pour l'artiste, mme en
admettant que cette impressionnabilit excessive ne soit qu'un jeu
divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'
l'art.

Restent les motions qui sont  la porte de tout le monde, qui peuvent
tre communes au peuple et aux habiles. Je vois qu'ici et l elles
sont ingales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
vois d'autre diffrence bien tranche, sinon que le peuple ne tire rien
de son motion et que l'artiste en tire des oeuvres d'art. Cela suppose
plus de rflexion et une sorte de ddoublement: cela suppose-t-il moins
de sensibilit ou une sensibilit moins vraie? Sous le coup d'une grande
douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chrement
aime, le simple est secou tout entier, ne s'appartient plus,
s'abandonne volontiers aux dmonstrations bruyantes; mais souvent, s'il
souffre avec violence, il se console avec rapidit. L'artiste, habitu 
regarder, et pour qui toutes choses semblent se transposer et n'tre
plus,  un certain moment, qu'une illusion  dcrire [36], observe
malgr lui ce qu'il sent, n'en est pas possd, dmle et se dfinit son
propre tat, trouve peut-tre quelque divertissement [37] dans cette
tude, et tantt accueille la pense que tout est muance et spectacle et
que tout, par consquent, est vanit, tantt songe qu'il y a dans son
cas quelque chose de commun  tous les hommes et aussi quelque chose
d'original et de particulier qui, traduit, transform par le travail de
l'art, pourrait intresser les autres comme un curieux chantillon
d'humanit. Et peut-tre qu'en effet cela lui est un allgement, mais
souvent aussi cette tude lui fait dcouvrir et sentir de nouvelles
raisons et de nouvelles manires, plus dlies, d'tre malheureux. Il y
a des rsignations, mme des ironies, singulirement douloureuses.

[Note 36: Flaubert, _Prface des Posies de Louis Bouilhet_.]

[Note 37: Pascal.]

Et quand bien mme le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
donnerait-il sur l'artiste la supriorit morale que parat lui accorder
M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
l'un et de l'autre ne sont pas de la mme espce. En tout cas, je
n'appellerai jamais sensibilit  fleur de peau[38] la sensibilit de
l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le pote aime et sent plus de choses,
en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le dveloppement de la
conscience psychologique emporte une certaine matrise de soi, mais non
point peut-tre une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
vrit, il n'est point si ncessaire de souffrir! Plt au ciel que tous
les hommes fussent artistes et potes, s'ils devaient tre ainsi moins
malheureux!

[Note 38: I, p. 61.]

Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmente,
tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipe en
chefs-d'oeuvre, s'il a t insensible et dur au point d'crire _Phdre_
et _Bajazet_, tant mieux pour nous!


II

M. Deschanel tudie particulirement la complexion d'lments
contraires que nous offrent les tragdies de Racine, et c'est l qu'il
voit surtout son originalit. Dans ces pices il y a trois choses: 1
le sujet ancien imit, qui tait form dj d'lments divers; 2 les
moeurs et les sentiments modernes combins avec ce sujet ancien; 3 sous
les formes et les modes propres  telle poque dtermine, la peinture
de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
civilisation[39].

[Note 39: I, p. 123.]

Comment Racine a t conduit  oprer ces savants mlanges, voici une
page qui nous l'apprend:

     Telles taient les conditions de l'oeuvre dramatique  cette
     poque: pour le fond, l'influence de la Renaissance grco-latine
     avait dcidment triomph; on tait vou aux sujets anciens; quant
      la forme, celle de la tragi-comdie, depuis l'aventure du _Cid_,
     ayant t carte comme peu compatible avec les fameuses rgles des
     trois units (?), il ne restait que la tragdie toute pure. Le
     problme pos devant Racine tait donc celui-ci: d'une part,
     chercher  faire les pices les plus agrables au public
     contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
     trangers... Puisque la voie n'tait vraiment ouverte et libre que
     du ct de l'antiquit, la difficult tait de rendre cette
     antiquit intelligible et acceptable  la socit du temps de Louis
     XIV et  la cour, qui donnait le ton. Le pote ne pouvait donc
     produire que des oeuvres mixtes, d'ordre composite,  peu prs comme
     sont en architecture les difices de la Renaissance, mi-partis du
     gnie ancien et du gnie moderne, au reste n'en ayant peut-tre que
     plus de charme pour les esprits cultivs et subtils, pris, tout 
     tour ou en mme temps, de toutes les modulations de la beaut[40].

[Note 40: I, p. 20 et suiv.]

Ces modulations diverses, M. Deschanel les dmle dans chaque tragdie
avec une extrme finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses thories
qui s'applique  tout le thtre de Racine, je ne puis m'empcher de
signaler au passage telle observation de dtail un peu trop ingnieuse 
mon gr. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme  la faon de
Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hant par le romantisme des
potes de 1830 et croit en retrouver les caractres chez nos classiques.
De l quelques assertions imprvues. Aprs avoir entendu romantisme au
sens d' originalit, il entend de nouveau, sans le dire, originalit
au sens de romantisme; et il semble que cette confusion, volontaire ou
non, joue  sa critique plus d'un mchant tour.

     Toute la pice, dit-il d'_Andromaque_, est,  vrai dire, une
     comdie tragique; et cette comdie rsulte des flux et reflux
     continuels de ces trois amours contraris. _Andromaque_ pourrait se
     nommer  juste titre la tragi-comdie de l'amour. L'auteur du _Cid_
     avait fait des tragi-comdies en le disant; Racine en fait sans le
     dire, et d'autre sorte. Or ce mlange est un des caractres du
     romantisme[41].

[Note 41: I, p. 107.]

De mlange, je n'en vois point, et il me parat bien qu'il y a l une
quivoque. De ce qu'une passion dveloppe dans une tragdie pourrait,
si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comdie, s'ensuit-il
que la tragdie o cette passion se droule soit un mlange de comique
et de tragique et, par suite, une oeuvre romantique?  ce compte, la
tragdie toute pure n'admettrait gure l'amour qu'au moment o il verse
le sang, parce qu'alors seulement il devrait tre rput tragique. Tant
qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
appartiendrait  la comdie. Si _Andromaque_ est une comdie tragique
parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degr ou les
consquences, et si  tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
le _Dpit amoureux_[42], le _Malade imaginaire_, qui admet l'ambition,
passion tragique sauf les consquences ou le degr, pourra donc tre
appel tragdie comique, et peut-tre qu' tel passage on pourra se
figurer qu'on lit _Britannicus_. (Au fait, il n'y a gure de diffrence
de nature entre Bline et Agrippine.) Ds lors il n'y aura pas de
tragdie ni de comdie de caractre qui ne puisse tre qualifie de
romantique; car dans toutes on trouvera  la fois du comique et du
tragique, toutes puisant au mme fonds, qui est la vie humaine, et n'y
ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour  tour
sourire et trembler. Dire que telle tragdie de Racine est une comdie,
c'est aussi vrai que de dire que telle comdie de Molire est une
tragdie. C'est peut-tre vrai si l'on considre l'effet produit sur
certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
romantiques les oeuvres de nos classiques qui peuvent prter  ces
remarques; car ni le degr infrieur du tragique n'quivaut au comique,
ni le degr suprieur du comique n'quivaut au tragique. Et enfin, que
la distinction des genres soit lgitime ou non, on ne peut nier que
Racine, comme Molire, ne l'ait trs soigneusement observe.

[Note 42: I, p. 109.]

Naturellement, ce qui, dans les _Plaideurs_, parat romantique  M.
Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
des _Plaideurs_ suggrent  M. Deschanel.

     Que de fois, il y a cinquante ans, on a cit comme choses
     phnomnales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
     second vers d'Hernani, la dugne entendant frapper  la porte
     secrte:

    Serait-ce dj lui? C'est bien  l'escalier
    Drob?

     Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-l? Eh bien! nous en avons ici un
     tout pareil:

    Mais j'aperois venir madame la comtesse
    De Pimbesche[43].


[Note 43: I, p. 149.]

Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici de Pimbesche, a une grande
importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'pithte
drob n'en a absolument aucune?

Tout cela n'est pas mis au hasard, dit M. Deschanel parlant des
liberts de la versification de Racine. Mais justement, bien des
liberts semblent prises au hasard dans la versification romantique.

Il arrive, du reste,  M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
coupe parfaitement classique.

Tantt, dit-il, le pote dplace la csure:

Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.

Tantt il met la csure aprs les trois premires syllabes:

C'est dommage: | il avait le coeur trop au mtier,

etc., etc.[44].

[Note 44: I, p. 151.]

Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
repos soit aprs la sixime syllabe: il leur suffit souvent que cette
syllabe soit nettement accentue.

Et qu'y a-t-il de romantique dans _Britannicus_? D'abord le rcit de
l'enlvement de Junie. La peinture de cet attentat a fourni au pote
des vers d'un coloris charmant et romantique[45]. Je relis le morceau
et j'y cherche ce romantisme.

[Note 45: I, p. 175.]

    Belle sans ornement, dans le simple appareil
    D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil.

Mais ce sont l des vers classiques s'il en ft jamais. C'est en
chemise qui serait romantique!

    ...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
    Relevait de ses yeux les timides douceurs.

Mais ces deux vers sont composs de mots abstraits: aspect, fiers
(qui est un latinisme et fait double emploi avec farouches,)
relevait, timides douceurs; quoi de plus classique?

Romantique encore, la scne o Nron se cache derrire un rideau.
Pourquoi? parce que c'est un moyen de comdie dont l'effet est
tragique, par suite un mlange tragi-comique[46]. On cherche comment.
Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique _en
elle-mme_, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagme
de Nron fait souffrir et trembler, comment serait-ce un moyen de
comdie?

[Note 46: I, p. 184.]

La preuve que _Britannicus_ n'est pas si romantique que le veut par
endroits M. Deschanel, et mme ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
page fort intressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le mme
sujet trait dans la forme romantique: on assisterait aux expriences de
Locuste, au banquet o Britannicus est empoisonn.  la vrit, je ne
vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emble cette conception
du drame: tout dpendrait de l'excution, qui pourrait tre bonne ou
mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-mme,
romantique a par moments un sens trs dtermin et qui s'oppose 
classique. Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
l'originalit suprme et l'exalte  ce titre, il le prend ici pour une
des formes du thtre au XIXe sicle et n'en fait pas grand tat. Il
loue mme Racine d'avoir simplifi Nron selon la mthode classique,
d'avoir nglig plusieurs des aspects de ce personnage peint avec tant
de verve et de brio par M. Renan[47]. (Je crois que ce mot de _brio_,
soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'_Antchrist_, et
qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Nron de Racine me
plat fort et me semble d'une grande vrit historique et humaine; mais
le fou naissant et le cabotin paratraient un peu plus chez lui, que je
ne m'en plaindrais pas.

[Note 47: I, p. 202.]

Il faut savoir gr  M. Deschanel de n'avoir pas dcouvert le moindre
romantisme dans _Brnice_. Mais son sentiment sur la valeur de l'oeuvre
manque peut-tre de nettet. Il dclare  trois ou quatre reprises que
la pice est trs faible parce qu'elle manque d'action; mais il
l'appelle d'autre part une charmante tragi-comdie[48], y trouve
sensibilit, loquence familire et potique, grce pntrante[49], et
dit qu'elle est bien tonnante et file avec un art infini[50].
Comment une pice peut-elle tre  la fois si faible et si charmante?

[Note 48: I, p. 257.]

[Note 49: I, p. 256.]

[Note 50: I, p. 251.]

Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquime acte. Je ne
sais si M. Deschanel n'exagre pas un peu la turquerie de la pice. La
couleur locale chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
veut tre trait dans des rflexions d'ensemble sur son thtre. Mais,
puisque l'ingnieux critique tait en train, il aurait bien pu soutenir
que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
jusqu' un certain point, mais non au del; il ne veut pas pouser une
esclave par force; il a le mpris absolu de la mort: tout cela fait un
mlange intressant, trs humain, trs oriental aussi si l'on veut; mais
il faut le vouloir.

Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est  la fois
un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
cruel, astucieux, et qui plaide le faux pour savoir le vrai dans des
scnes tragi-comiques[51]. Et voil maintenant que romantisme est
synonyme de complexit des caractres.

[Note 51: I, pages 317, 327.]

Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) la
forme la plus actuelle de l'art, par consquent l'appropriation des
sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
aux croyances et aux sentiments prsents[52]. Donc Euripide a fait
oeuvre romantique en traitant le sujet d'_Iphignie_ de manire  plaire
aux Athniens de son temps, et Racine en le traitant de la faon la plus
agrable aux hommes du XVIIe sicle.

[Note 52: II, p. 11.]

Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
vrai sens du mot romantisme et de montrer qu'riphile est dj, sauf
le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
1830. riphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la socit. Comme
eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
crature fatale et qui porte avec elle le malheur partout o elle va:

    Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
     rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].

[Note 53: _Iphignie_, II, sc. 1.]

Son amour est d'espce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
C'est parce que Achille a brl sa ville et l'a emporte elle-mme comme
une proie dans ses bras ensanglants, c'est pour cela qu'elle l'aime,
et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prte  la
mort, y songeant ds la premire scne, mlancolique jusqu'au dsespoir,
mais superbe encore et rvolte au moment mme o elle cde  son
destin.

    Je prirai, Doris, et par une mort prompte
    Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
    Sans chercher des parents si longtemps ignors
    Et que ma folle amour a trop dshonors, etc.[54].

[Note 54: 1. Iphignie, II, sc. 1.]

Qu'est-elle qu'une btarde romantique, une soeur enrage de Didier,
moins rveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mre. Il ne serait pas
impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.

M. Deschanel dmonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragdie de
_Phdre_, nous fait toucher du doigt comment elle est compose, ce
qu'elle garde d'Euripide et de Snque, ce que Racine y a mis du sien.
L'difice a trois tages, trois ordres, dont les provenances diverses
s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
romain, l'ordre franais; je dis trois ordres de posie et de
civilisation[55]. Est-il vrai que les provenances diverses des trois
ordres s'accusent dans la conception et _dans le style_? Car alors
comment se fait-il que l'oeuvre soit aussi harmonieuse?

[Note 55: II, p. 121.]

Naturellement cette complexit d'lments, leur appropriation au got du
XVIIe sicle parat  M. Deschanel le comble du romantisme.

Notez qu'Euripide le premier avait t romantique en introduisant dans
la tragdie les passions de l'amour[56]. Le style mme d'Euripide est
dj romantique. En voulez-vous un exemple? On connat la mystique
invocation d'Hippolyte  Artmis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
rappelle celui des cantiques  la sainte Vierge: ... ma souveraine, je
t'offre cette couronne cueillie et tresse de mes mains dans une frache
prairie, que jamais le ptre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
n'ont os toucher, o l'abeille seule au printemps voltige, et que la
Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc. Cette image (la Pudeur et ses
eaux limpides), M. Deschanel la dclare tincelante de fracheur
romantique[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
incohrente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hsite: qu'est-ce
que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
rudits qui veulent lire s au lieu de Aids. Les
pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
t, et au moins cela s'entend.

[Note 56: II, p. 72.]

[Note 57: II, p. 70.]

_Esther_, histoire de srail, conte des _Mille et une nuits_, conte
naf, sanglant et par endroits sensuel, transform par Racine en une
tragdie lgiaque et pieuse, propre  tre joue dans un couvent par de
petites pensionnaires, est assurment une oeuvre singulire, trangement
complexe, avec ses couleurs contraries et harmoniques comme dans un
merveilleux tapis d'Orient copi par les Gobelins[58]. Mais enfin la
varit des lments d'une oeuvre et le romantisme, est-ce donc une
seule et mme chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
se passer d'explication?--Dpchons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
du reste, rien crit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
des reprsentations d'_Esther_.

[Note 58: II, p. 189.]

[Note 59: II, p. 205.]

_Athalie_, dit M. Deschanel, est pleine d'effets et de contrastes
romantiques[60]. Les contrastes se rduisent, ce me semble,  celui de
la forme et du fond,  celui que fait la frocit singulire du sujet
avec les draperies clatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
la posie religieuse la plus sublime.--_Athalie_ est encore romantique
parce que la pice est tire de la Bible et que la Bible est minemment
romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
l'histoire et la littrature d'un peuple d'Orient et que le chef du
romantisme a fait des _Orientales_.

[Note 60: II, p. 215.]

[Note 61: II, p. 226.]

Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goter Athalie,  cause
du fanatisme monarchique et religieux qui est l'me de cette tragdie.
Mais il gotait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
d'Orient; il devrait donc goter Joad parce que Joad, malgr quelques
attnuations, est bien un prtre juif. D'o vient que la vrit
historique qui, l, lui paraissait chose romantique et par suite
admirable--ou chose admirable et par suite romantique (car il hsite
entre les deux vues)--n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
serions-nous plus enchants de heurter l'un que l'autre dans la vie
relle?

Serait-ce point qu'_Athalie_ est une tragdie clricale? Mais il n'a
jamais t ncessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
ses personnages. On peut mme ne sympathiser pleinement avec aucun et
cependant tre mu et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
de la vrit, de la grandeur, de la beaut. Quand j'irais, comme
Voltaire un jour, jusqu' prfrer secrtement la vieille Athalie, cette
Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si firement
ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
fminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-tre pas moins
subjugu par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
imprieux et hroque dvoment  cette foi. Remarquez que Joad est ou
se croit profondment dsintress, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scne
de la prophtie, il sacrifie  ce Dieu la vie de son propre enfant et
que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empche point de faire ce
qu'il croit tre son devoir dans le prsent.--Les fanatiques sont gens
fort curieux, surtout dans un drame, o l'on n'a rien  craindre de leur
manie.

Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
foule qui ait besoin, au thtre, de s'intresser, comme elle le ferait
dans la ralit, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
suffisamment sympathique en art, c'est la manifestation clatante
d'une passion ou d'une nergie humaine.

Jhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
d'Iphignie et qui soulevaient la colre de Lucrce taient-ils donc si
aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
d'_Athalie_ que dans celui _d'Iphignie en Aulide_?

J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
romantisme. C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingnieux
gt  ce point par un parti pris qu'on a peine  s'expliquer. Dans ses
conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
sur sa bizarre thorie et nous prte par l, semble-t-il, les meilleures
armes pour la repousser. Il dfinit l'essence du romantisme l'amalgame
du pass avec le prsent et du prsent avec le pass[62]. Une
dfinition plus troite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
Guilhem de Castro, Dante, le thtre grec, la Bible. Je demande en
toute simplicit d'me: Qu'est-ce que cela ferait? et n'tes-vous pas la
victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
parce qu'elle pique la curiosit de votre public? De ce que la
littrature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
assez facile  dlimiter sinon  dfinir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
de Dante et des potes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
ces potes doivent tre appels romantiques? Sophisme d'autant plus
surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les lments du romantisme
tel qu'il a fleuri dans des oeuvres que tout le monde peut nommer. Il y
a, suivant lui, une premire faon, la vraie, de concevoir le romantisme
(c'est de le considrer comme l'amalgame du prsent et du pass), et une
seconde dfinition qui le fait consister dans le mlange du tragique et
du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois units
secou, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarit du style. Il
appelle cela une manire moins large[63] d'entendre le romantisme.
Mais qui ne voit que c'est l une manire essentiellement diffrente,
qui n'a rien de commun avec la premire, et que l'une ne peut, en aucun
cas, tre substitue  l'autre?

[Note 62: II, p. 275.]

[Note 63: II, p. 276.]


III

On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexit des
lments du thtre de Racine. Chacune de ses pices nous offre un sujet
antique ou exotique appropri au got des contemporains de Louis XIV et
par suite nous prsente  la fois l'homme des temps lointains ou des
pays tranges, l'homme du XVIIe sicle et l'homme de tous les
temps.

liminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquit
que du XVIIe sicle. Restent en prsence et peut-tre en opposition,
dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquit grecque ou
romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce dsaccord intime est par
moments vident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pices.
Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abme, entre les actions de
tel personnage et ses moeurs, ses manires, ses discours.

Pyrrhus est un sauvage, un brleur de villes, un tueur de vieillards, de
jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrime acte, lui jette ses
exploits  la face. Je vous aime; pousez-moi, ou j'gorge votre fils,
c'est le fond de ses discours  Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus
est poli, galant, honnte homme. Les contemporains eux-mmes sentaient
cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les
autres trop violent (Voy. la _Folle querelle_). De mme, Oreste a tu sa
mre et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empche point de s'exprimer comme
auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.

Dans _Britannicus_, il n'y a point de dsaccord de ce genre. La marque
du principal personnage, c'est justement d'tre un criminel fort
civilis, trs spirituel et trs fin. Agrippine n'est pas plus
invraisemblable que Catherine de Mdicis ou Christine de Sude, qui
taient des femmes bien leves et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit
ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en tait point
encore perdue. Enfin, Agrippine et Nron appartiennent  une
civilisation que nous n'avons aucune peine  nous reprsenter et qui
diffrait assez peu de la ntre pour que Racine ait pu leur prter le
langage et les manires de son temps sans commettre un trop grave
contresens.

Dans _Brnice_, l'harmonie est parfaite entre les moeurs et les
actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pice si faible?

Et vous croyez que ce sont l des Turcs? disait le vieux Corneille en
voyant jouer _Bajazet_, et peut-tre qu'en effet, si Roxane agit et sent
a peu prs comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois
Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas
grand'chose de turc pour des esprits non prvenus.

Mithridate a l'habitude d'trangler ses femmes pour s'assurer de leur
fidlit. Voyez comme ces choses-l sont dites en termes lgants:

    Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
    Ont pris soin d'assurer la mort de ses matresses[64].
    ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
    Vous dpendez ici d'une main violente
    Que le sang le plus cher rarement pouvante,
    Et je n'ose vous dire  quelle cruaut
    Mithridate jaloux s'est souvent emport[65].

[Note 64: _Mithridate_, I, sc. 1.]

[Note 65: _Mithridate_, IV, sc. ii.]

Ajoutez que _Mithridate_ a plusieurs fois la pense de tuer ses fils,
Racine a enregistr fidlement les actes les plus significatifs que lui
attribue l'histoire: a-t-il senti l'abme creus par ces faits et gestes
entre le roi du Pont et un prince occidental du XVIIe sicle? A-t-il
eu la vision nette de ce que pouvait tre un roi d'Asie Mineure il y a
quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un
grand homme, mais, tout compens, un honnte homme, quelque chose
comme le grand Cond amoureux  soixante-dix ans et luttant contre les
Romains.

Dans Iphignie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau
style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlve les
filles et les porte lui-mme,  bras-le-corps, dans son vaisseau. Les
actions sont de mille ans avant l're chrtienne; les manires sont de
dix-sept sicles aprs.

Phdre est d'une infinie dlicatesse morale, et Aricie d'une ravissante
coquetterie. Assurment elles ne sentent ni ne parlent comme dans un
temps o l'on pouvait tre petite-fille du Soleil et fille du Juge des
morts (Phdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et o le dieu des
mers mettait des monstres  la disposition de ses amis. Toute cette
mythologie fait un singulier mlange avec le raffinement d'esprit et de
conscience de la plus troublante des femmes de Racine.

Il n'y a pas dans _Athalie_ de contrastes de cette force; mais _Esther_
est bien tonnante. Assurus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on
le puisse tre; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et,
quand elles ont marin six mois dans la myrrhe et six autres mois dans
les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est l la matire du
charmant et chaste rcit du premier acte.--Esther est une Juive froce
qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine
l'a transforme en colombe gmissante, et ce vers d'Assurus passe
inaperu:

Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.

En rsum, dans la moiti des tragdies de Racine, les actions et les
moeurs ne sont pas du mme temps. Il se peut que ce contraste mme
ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il chappe  premire vue
et qu'on se sait gr de le dcouvrir, parce que Racine peut-tre ne s'en
doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de dmler ce
dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction
est relle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine
sont faux, essentiellement et irrmdiablement faux. Qui oserait le
soutenir? Comment donc arranger cela?

Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc aprs avoir dit noir.
M. Deschanel, qui s'applique  relever ces contrastes, dfend ailleurs
la vrit historique des principales figures de ce thtre. Eh bien,
non! les personnages _d'Andromaque_ et d'_Iphignie_ et de _Phdre_ ne
sont point des gens des temps hroques; non, Mithridate ni Assurus ne
sont point des rois d'Orient, et les Romains de _Brnice_ ou mme de
_Britannicus_ sont Franais plus qu' demi, et, en admettant que ce soit
une ncessit absolue du drame que les personnages anciens y soient
toujours en partie moderniss, ils le sont ici jusqu' l'excs. Il faut
bien reconnatre qu'au temps de Racine on n'avait pas, au mme degr
qu'aujourd'hui, l'intelligence du pass, le sentiment et le got de
l'exotique, la notion de la varit profonde des types humains.
Nanmoins Racine connat assez bien l'histoire, entrevoit la diffrence
des milieux et des civilisations et comment ces diffrences se
trahissent dans le caractre des hommes[66]; et tout cela, il cherche 
le reproduire exactement; mais, comme il tudie exclusivement le
mcanisme des sentiments et des passions et limine de parti pris
presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa couleur locale reste
tout intrieure, toute psychologique, et est, par suite, moins
saisissante: car c'est peut-tre surtout par le dtail des moeurs et des
habitudes extrieures que se diffrencient les hommes des diverses
poques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques,
vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec
le mme langage et la mme allure que les gentilshommes de cette poque)
auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et
originaux.

[Note 66: Prface de _Bajazet_.]

On voit dj qu'ils ne sont pas entirement faux. Serait-il possible de
montrer sous quel jour ils peuvent paratre entirement vrais, mme
quand leurs actes ont des sicles de plus que leurs manires?

Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcment se
rencontrer, plus ou moins accus, dans toute tragdie. Car la tragdie
vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on
accomplit dans les moments o l'on redevient le pareil des fauves ou des
hommes qui ont vcu aux poques primitives. Et, d'autre part, comme on
veut que la forme soit belle, les personnages de la tragdie doivent
parler le langage le plus savant, le plus lgant, le plus propre  nous
plaire,  nous chez qui la brute est gnralement endormie ou n'est plus
capable de tels excs, et qui pouvons nous demander s'il est possible
qu'elle se rveille chez des hommes si bien parlants.  ce compte, la
tragdie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait
debout? C'est ici une convention ncessaire, que les acteurs, tout en
agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme
Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent  bien
parler.

Mais, aprs tout, est-ce l une convention si forte? Il arrive parfois
(et la tragdie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par
leur degr) que sous l'homme civilis surgisse un sauvage pouss par la
force aveugle des nerfs et du sang. La tragdie (comme l'art en gnral)
ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagrer parfois la
distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le thtre de Racine
nous prsente des hommes parfaitement levs et diserts qui,  certaines
heures, en dpit de leur politesse et de leur lgance, font des choses
atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai
ni de plus philosophique que la tragdie, qui nous montre les forces
lmentaires, les instincts primitifs dchans sous la plus fine
culture intellectuelle et morale.

Ce qui contribue encore  la vrit de ce thtre, c'est que, si l'on
fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dnouements
(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de
Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la
vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux
femmes (_Andromaque_, _Bajazet_), un amant qui se spare de sa matresse
pour des raisons de convenance (_Brnice_), la lutte entre deux frres
de lits diffrents ou entre une mre ambitieuse et un fils mancip
(_Britannicus_), un pre rival de son fils (_Mithridate_), mme une
femme amoureuse de son beau-fils (_Phdre_), ce sont l des choses qui
se voient, des situations o nous pouvons, un beau jour, nous trouver
impliqus. (Notons que la situation mme d'_Athalie_, si elle ne peut
aussi facilement se transposer, n'est pas extrmement rare entre rois.)
Il suit de l qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec
les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux;
que c'est nous, mieux parlants et plus agits, que nous voyons souffrir
et pleurer sous leur masque lgant et tragique. Ce sont nos passions
possibles, sauf l'intensit et les consquences extrmes, que nous avons
sous les yeux. Et les dtails tranges et sanglants emprunts 
l'histoire ou  la lgende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur
symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les
signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu' ce
qu'il y a de tristement ternel et d'applicable  nous chtifs dans ces
peintures typiques du drame des passions humaines.

L'oeuvre si complique de Racine offre une autre contradiction
apparente. Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione
bouleverse par toutes les temptes de l'amour, et cependant il semble
qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pntrant qui observe ces
agitations et qui les dmle en les exprimant, pareil  cet artiste qui,
dit-on, afin d'tudier la tempte sans tre emport par elle, se fit
attacher au mt du vaisseau. Ce que M. Deschanel dit l d'Hermione
peut s'appliquer  bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas l une convention
trop forte? Le sang-froid, la nettet de vue qu'implique une pareille
connaissance des secrets de son me n'est-elle pas incompatible avec
l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment
o l'on perd la tte?

[Note 67: I, p. 115.]

Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce
qu'elle cote. Les personnages sont ainsi d'une clart qui ne laisse
rien  dsirer; aucun de leurs mobiles ne nous chappe; aucun anneau ne
se drobe dans la chane serre de leurs sentiments et de leurs tats de
conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette
clart suprme. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqu
qui est dans l'homme. La nvrose et ses mystres ont parfois dispens
nos contemporains de prsenter le dveloppement suivi d'un caractre ou
d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuit et ces
_trous_, bien mnags, donnent plus exactement l'impression de la
ralit nigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art
infrieur que celui qui cherche  rendre la ralit plus claire et plus
logique.

Mais, outre que la convention adopte par Racine est assurment
lgitime, on peut mme douter que ce soit toujours une convention. Le
phnomne moral qui consiste  cder  sa passion tandis qu'on
l'observe et qu'on sait o elle vous conduit, la conscience parfaite et
minutieuse dans le mal, dans le consentement  la passion funeste, n'est
point rare chez les hommes extrmement civiliss,  une poque o la
sensibilit est plus fine, l'intelligence plus aiguise et la volont
moins vigoureuse. Le dsenchantement, fruit de la science, ne prserve
point de la folie, ou mme y pousse. On sait que l'on subit une force
mauvaise, que l'on dchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas
moins. Le rle de Phdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la
complaisance satanique dans le pch, qui est chose de nos jours et
peut-tre factice, c'est dj l'tat d'me dcrit par un pote qui a
bien connu certains sentiments bizarres:

    Tte  tte, sombre et limpide,
    Qu'un coeur devenu son miroir!
    Puits de vrit, clair et noir,
    O tremble une toile livide,

    Un phare ironique, infernal,
    Flambeau des grces sataniques,
    Soulagement et gloires uniques:
    La conscience dans le mal[68].

[Note 68: Baudelaire, _Fleurs du mal_.]

Pour ces raisons, le thtre de Racine (toujours au rebours de celui de
Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalit inluctable: il
n'a rien d'difiant, rien d'un enseignement par la morale en action.
On y sent sous la forme lgante la violence des passions
irrsistibles. Les innocents sont gnralement sacrifis (ainsi va le
monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres
mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion.
D'o une troisime espce d'impression contradictoire: les criminels ne
sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et
ne semblent plus  plaindre que leurs victimes. Nron mme, Nron jeune,
amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquime acte, on se demande si
l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, riphile,
Phdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des
anges, elles sont prtes  mourir: comment ne les-aimerait-on pas?
Phdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument
innocente, mais le svre Boileau, qui parle de sa douleur
_vertueuse_[69] et qui la dclare perfide et incestueuse malgr soi.
Et en effet, c'est la nourrice damne qui fait tout; Phdre n'a plus sa
tte quand elle laissa OEnone accuser Hippolyte; elle allait se dnoncer
quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de
nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasipha: crase de honte et
de remords, malade, n'ayant mang ni dormi depuis trois jours, pudique
mme au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs
voiles blancs,  quelque religieuse dvore au fond de son clotre par
une mystrieuse passion et se desschant dans une pnitence dsespre
et strile... Oh! oui, on les aime, les passionnes de Racine; on est
pris d'une immense piti pour ces victimes gracieuses et douloureuses de
forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tent de
s'indigner.

[Note 69: _p.  Racine_.]

Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, mme les plus folles? Quelle
dfiance de soi, et quelle terreur, quelle exprience des femmes et
quelle rancoeur, et, par suite, quels amours et quels orages ne
supposent pas d'abord son dessein d'entrer  la Trappe, puis son
mariage,  trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses
vers, et sa pit fervente, son amour de Dieu, gal  son ancienne
passion pour ses matresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagr la
tendresse de Racine. Mon pre tait tout coeur.[71] Racine qui aime
pleurer...[72] Il faut rpter ici ce qui a t dit mille fois: Racine
est bien le pote de l'amour. En mettant sur la scne l'amour-passion,
il commence une littrature. Nous sommes loin de l'amour galant, de
l'amour chevaleresque et platonique. Mme l'amour de Chimne, mme
l'amour de Pauline, ce n'tait pas cela encore: il avait des allures
trop hroques et viriles, ou il cdait trop vite au devoir. Sauf
chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pice n'est point assez
femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur,
l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes
au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de
penses contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de
colre, et des raffinements douloureux de sensibilit, des ironies, des
clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux  la passion fatale,
un art merveilleux  se faire souffrir, des sentiments de la dernire
violence s'exprimant dans un langage d'une simplicit et d'une harmonie
exquises--au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on
les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.

[Note 70: Mme de Svign.]

[Note 71: Louis Racine.]

[Note 72: Mme de Svign.]

Oh! que Racine est bien le pote des femmes, et des plus douces, des
plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus
dtraques... Aprs _Phdre_, lisez _Brnice_, le drame par excellence
du sacrifice de l'amour au prjug social; sujet ternel comme las
autres. Ici c'est la faiblesse et la grce fminines jusque dans
l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutt
rsignation douloureuse  une loi invitable qui, brave, tt ou tard,
prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de
l'amour mme. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous
concevions mal la force de cette tradition romaine  laquelle se
soumettent Titus et Brnice? Le prjug romain n'est qu'un signe, le
signe d'un obstacle insurmontable. Dcidment il ne faut point attacher
d'importance  ce qu'il y a d'historique dans les tragdies
raciniennes. Le drame n'est pas l, il est tout entier dans les coeurs.
Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. Ce n'est pas une
ncessit qu'il y ait du sang et des morts dans une tragdie[73]. Titus
et Brnice, qui ne meurent ni ne sont tus, souffrent autant que les
autres hros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule
pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu' moiti:
pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un
temps. Et aprs? On y songe sans le dire, et cela n'empche pas le coeur
d'tre dchir.

[Note 73: Prface de _Brnice_.]

Des situations communes pour point de dpart, d'autres situations et des
dnouements prvus, amens par le dveloppement naturel des passions et
des caractres, sans aucune intrusion du hasard, voil tout le thtre
de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est
rencontr une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si
hardi, si lgant, si li, avec je ne sais quelle grce incommunicable.
Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches
trs passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.

Nous voil en train de ressasser les lieux communs sur le thtre de
Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et
justement peut-tre parce que la vrit extrieure y est rduite  fort
peu de chose. On peut se lasser de tout, mme du pittoresque, qui
change avec le temps, mais le fond du thtre de Racine est ternel ou,
ce qui revient au mme, contemporain du gnie de notre race dans tout
son dveloppement, et la forme est celle qu'a revtue ce gnie  son
moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragdies, ne nous est
tranger, pas mme les choses empruntes aux poques recules. Mles
discrtement  d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car
elles viennent d'une antiquit qui est la ntre, d'o nous sortons, que
nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et
nous entendons se plaindre dans ces drames une me qui est  la fois la
ntre et celle de nos anctres proches ou lointains. Remercions M.
Deschanel d'avoir si bien comment ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti
et lou comme il le mrite ce thtre si vrai, si triste et si
harmonieux.




LA COMTESSE DIANE


Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant
sur ma table un de ces mignons recueils de penses et de maximes que
publie l'diteur Ollendorff, eut une moue ddaigneuse d'homme
suprieur--cette moue de Pococurante qui faisait dire  Candide: Quel
grand gnie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,--et, sans
prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint 
peu prs ce discours:

Jamais on n'a crit autant de _Penses_ que dans ces derniers temps:
_Petit brviaire du Parisien_, _Roses de Nol_, _Maximes de la vie_,
_Sagesse de poche_, sans compter les nouvelles maximes de _La
Brochefoucauld_ dans la _Vie parisienne_. D'o vient cette
abondance?[74]

[Note 74: _Maximes de la vie_.--Ollendorff.]

Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu  ce
que doit tre un livre de _Penses_! Du triple extrait de sagesse, de
science et d'exprience. Il y faut,  chaque ligne, de la profondeur, de
la finesse, de la dlicatesse ou de l'esprit. Par la forme mme de son
livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pense, nous
la prsente comme souverainement importante et nous la propose pour
sujet de mditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement
que chacun de ces brefs alinas supposera et rsumera une masse
considrable d'observations particulires, en contiendra tout le suc,
sera l'quivalent d'un roman, d'une comdie, tout au moins d'un sermon
ou d'une chronique. Il s'oblige  nous donner de l'exquis tout le temps.
Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement
tant de prix, n'ont pas le droit d'tre insignifiantes ou banales.

Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si
difficile y fleurisse: apparemment, si nous crivons tant de _Penses_,
c'est que, tard venus dans le monde et  une poque o l'observation est
plus et mieux pratique qu'elle ne l'a jamais t, nous sommes un tas de
moralistes trs forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes
alls partout, et qui en revenons surchargs d'exprience... Mais je me
mfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes
ne s'explique encore d'une autre faon.

Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans tre bien neuves,
qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trsor des anciens
moralistes, qu'elles n'eussent gure d'autre valeur que celle d'un
exercice lgant. Une poque avance, comme celle o nous nous agitons
strilement, est sans doute une poque de grande exprience, mais aussi
d'habilet extrme en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme
des singes. Or, les maximes et rflexions, c'est un genre connu, qui a
ses procds. Une pense, cela s'labore intrieurement, mais cela se
fabrique aussi par l'extrieur. Les moralistes ont laiss des moules:
ces moules peuvent produire des penses indfiniment, car tout ce qu'on
y coule devient pense. Les _Maximes_ de La Rochefoucauld ne sont plus
ainsi qu'un jeu de socit, et c'est pourquoi les femmes, avec leur
facult d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes
fois excell. Jeu assez difficile, il faut le reconnatre, mais qui
s'apprend enfin. Les moyens de russir  ce jeu, il ne serait pas
impossible, je crois, de les formuler, et ce serait mme un joli sujet
pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: _La Rochefoucauld dvoil_
ou les _principales manires d'crire des penses sans en avoir_.

D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas
d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit
ordinairement, pour lui, de dmler la part d'gosme cache partout,
mme dans les vertus. Un bon trait de psychologie classique, qui nous
donne la liste complte des passions et affections bonnes ou mauvaises,
est trs commode pour imaginer des cas. Et le mobile goste, on le
trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a dj fait ce petit
travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille faons de rpter
les mmes choses en d'autres termes.

Certains sujets sont inpuisables: la vanit, l'orgueil, l'imagination,
l'amiti, l'amour, les femmes, etc. Les piperies de l'imagination se
renouvellent en partie avec les ges. Toutes les oppositions entre
l'amiti et l'amour n'ont pas encore t exprimes. On n'aura jamais dit
de combien de faons l'amour peut tre goste ou dsintress, ni de
combien de faons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les
femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera galement vrai.

C'est aussi une mine trs riche que les erreurs de l'opinion.
Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que
Bacon l'a tablie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque
catgorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine  un
rsultat dont il se saurait beaucoup de gr.

On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les
romanciers et libeller sous forme de maximes les vrits qui ressortent
de quelques-unes de leurs oeuvres--ou bien rajeunir les proverbes--ou
bien s'emparer d'une pense clbre et en prendre le contre-pied: ce
sera presque aussi vrai et cela paratra plus piquant.

Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tte
un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mmes et
les tours de phrase connus qui suggrent le plus de penses.

Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver
quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualits, dfauts, etc.,
dont les deux premiers soient entre eux dans le mme rapport que les
deux derniers. Le schme ordinaire est celui-ci: ... _est ... ce
que... est _... Il est vident que, ds qu'on a les deux premiers
mots, on parvient presque toujours  trouver les deux autres. Par
exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je
les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me cotent), on me
donne _pudeur_ et _innocence_. Voyons un peu: _La pudeur est 
l'innocence_... mettons: _ce que la modestie est  la vertu;_ ou bien:
_ce que le duvet est  la pche_; ou bien _ce qu'un lger voile est  la
beaut_. Et alors la proportion se corse d'une image.--Autre exemple.
Je prends _mlancolie_ et _tristesse_; je songe tout de suite  _rire_
et _gaiet_, et j'cris: _La mlancolie n'est pas plus de la tristesse
que le rire n'est de la gaiet_. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en
douterait pas.

Nous appellerons cela la pense _algbrique_.

La proccupation de faire des antithses suggre aussi beaucoup de
penses. Il est rare que la runion de mots exprimant des ides
contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. _L'amiti nat
des confidences_... voil qui n'est pas difficile  trouver. Cherchez
l'antithse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et
qui en vaut une autre: _L'amiti nat des confidences, et elle en
meurt_.

Ou bien le mot _larme_ vous vient  l'esprit, et il suscite
immdiatement le mot _sourire_. Vous marmottez: _Il y a des larmes...,
il y a des larmes_..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun,
vous trouvez d'abord, je suppose: _Il y a des larmes qui remercient_. La
pense est faite; vous n'avez qu' ajouter: _et des sourires qui
reprochent_.  moins que vous ne prfriez _des larmes qui disent au
revoir et des sourires qui disent adieu_, ou _des larmes qui rient et
des sourires qui pleurent_. Cela n'est point de premire force; mais 
la dixime tentative je trouverais peut-tre mieux, et d'ailleurs je ne
m'occupe ici que du procd.

Nous appellerons cela la pense _antithtique_.

D'autres fois on s'applique  bouriffer ses contemporains; on
contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les
impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'crie tout  coup:
_Il n'est pire orgueil que l'humilit chrtienne_, ou encore: _La vertu
est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sr_. Presque
toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'tre
trop impertinentes, on ajoute: _souvent_, _quelquefois_; _il est des
cas_...

Nous appellerons cela la pense _paradoxale_.

Aprs le genre tranchant, fendant, le genre suave, potique, idaliste.
On avise quelque sentiment ou quelque faon d'agir particulirement
honorable, et on tche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque
remarque qui tmoigne  la fois de notre esprit et de notre coeur. 
cette catgorie se rapportent toutes les rflexions sur ce thme, qu'il
est meilleur d'aimer que d'tre aim. On dira fort bien: _Celui que
j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime_! Beaucoup de penses de cette
espce commencent ainsi: _Il y a une douceur secrte... Il y a je ne
sais quel charme... Il y a un plaisir dlicat_... Par exemple: _Il y a
un plaisir dlicat, pour un bel homme,  respecter la femme de son ami_.
Comme ce genre supporte et mme suppose une psychologie trs fine on ne
craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pense, en la
tarabuscotant. On dira: _L'opinion publique, en fltrissant l'homme qui
est l'oblig de sa matresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme
nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter
sans le diminuer par l mme_!

Nous appellerons cela la pense _genre Vauvenargues_ ou _genre
Joubert_. Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou
du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu
qu'indiquer le tour et le ton.

Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et
l'on s'vertue  saisir les nuances qui les distinguent. Soit: _orgueil,
vanit, amour-propre, fatuit_. On crit bravement: _L'orgueil est
viril, la vanit est fminine, l'amour-propre est humain_.--_La fatuit
est la vanit de l'homme dans ses rapports avec la femme_.

--_Il y a un moindre abme entre la modestie et l'orgueil qu'entre
l'orgueil et la vanit_, etc.

Nous appellerons cela la pense _dfinition_.

On peut tre plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la
rflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprvue, une
apparence de nouveaut.

Notre imagination dpasse ordinairement ce que nous apporte la ralit,
voil certes une pense qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons
l-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est la folle du
_logis_: c'est une premire indication. Creusons ce mot _logis_ et nous
ne tarderons pas  crire: _L'imagination est une matresse d'auberge
qui a toujours plus de chambres que de clients_.

Nous appellerons cela la pense _pittoresque_.

Enfin il y a telle ide plate et incolore, telle banalit honteuse, tel
truisme misrable, qu'un tour sentencieux russit  dguiser en pense.
Exemple: _Attendre est peut-tre le dernier mot de la politique_.

Nous appellerons cela la pense _ la Royer-Collard_.

Pour conclure, les penses et maximes sont un genre puis et un
genre futile.

Un genre puis; car ce ne sont jamais que des observations plus ou
moins gnrales, des remarques explicatives sur des collections de
faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extrieur de
la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments
primordiaux  la constatation desquels se ramne tout l'effort du
faiseur de maximes. Et ces observations gnrales, il y a beau temps
qu'elles ont t faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai
qu'on le peut indfiniment et qu'on y peut mettre sa marque
personnelle).

Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une
teinture de philosophie et une exprience telle quelle de la vie et des
passions humaines, toutes les penses qui nous viennent sont
ncessairement vraies. Cela est ais  comprendre. Il n'y a pas de loi
universelle des actes et des sentiments humains: ds lors on est bien
sr que toute maxime trouvera son application dans la ralit, car elle
constatera forcment ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive
quelquefois: si elle ne vise pas la rgle, elle visera l'exception. Dans
le premier cas, le lecteur dira: Comme c'est vrai! et dans le second
cas: Tiens! tiens! c'est vrai tout de mme-- moins qu'il ne se
contente de dire, dans le premier cas: Hum! si on veut! et dans le
second: Dame! c'est bien possible!

Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout  fait
misrables, semblent tout de suite piquantes et ingnieuses--justement
parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette 
la tte sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour
ainsi dire, coupes de leurs racines. On se laisse sduire  ce qu'elles
ont quelquefois d'imprvu et d'indmontr. On a tort, car  le bien
prendre, ce qui est intressant, c'est ce qu'elles suppriment et
sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spciales
que le moraliste est cens avoir faites sur des ralits concrtes et
bien vivantes. Ce qui est intressant, c'est une nouvelle, un roman, une
comdie de moeurs, un portrait, une chronique, un article de journal;
mais un recueil de penses n'a de valeur qu' la condition que toutes
se rapportent  un mme point de vue, ou refltent une mme philosophie,
ou tendent  nous faire connatre la personne mme du moraliste: et
alors il faut que cette personne ne soit point la premire venue. C'est
le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyre, Joubert.

Maintenant il est trs vrai que, mme quand les penses ne sont qu'un
jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y russir
agrablement.

Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut,
en effet, dj beaucoup d'esprit pour crire des maximes qui soient
simplement agrables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient
d'improviser avec une prtentieuse ngligence ne valent pas le diable.
Il prtend nous dmontrer que ce genre littraire a peut-tre bien ses
procds, comme les autres: belle dcouverte! Le reste de sa
dissertation revient  dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce
que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de
ses lumires pour nous en aviser.

Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir trs vif les _Maximes de
la vie_ de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il
est franchement fminin: il a la grce, la lgret et, dans son manque
apparent d'unit, un joli caprice. Sa principale matire, c'est l'homme
_dans la socit_: il est plein de ces remarques que l'on sent bien
venir d'une femme, qu'elle a d faire dans quelque salon, au courant
d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le
monde, en rceptions et en conversations, une femme entoure et
courtise et dont la prsence seule met les vanits en veil et aussi
les dsirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence
plus rapide et sa sensibilit plus dlicate, recueillir dans la comdie
mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines
faiblesses ou certains ridicules, dmler en elle et autour d'elle, de
plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur
l'amour, sur le mariage et sur les dfauts qui se trahissent surtout
dans les relations mondaines, son exprience peut aller plus loin que la
ntre. On s'en aperoit  et l dans ce petit brviaire.

Et ce qui ferait reconnatre encore (si on ne le savait) qu'il a t
crit par une femme, c'est l'aimable tourderie avec laquelle elle pille
souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau
ce qui a t dit longtemps avant elle.

     On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le
     veut pas.

Quel dommage que La Rochefoucauld ait dj dit: Le soleil ni la mort ne
se peuvent regarder fixement!

     L'intelligence sert  tout, surtout  mettre en oeuvre la bont;
     les sots veulent tre bons, mais ne savent pas.

Quel dommage que La Rochefoucauld ait dj dit: Le sot n'a pas assez
d'toffe pour tre bon!

Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld tait venu aprs la comtesse Diane,
elle l'aurait dit avant lui, voil tout, car elle est, Dieu merci, assez
riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une
qualit tout  fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan
concert: c'est le plus ravissant dsordre. Dsordre prmdit; car vous
trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72
et 90, la mme pense sous des formes diffrentes: l'auteur, n'ayant le
courage de sacrifier aucune de ses rdactions, a voulu sans doute
dissimuler les redites en les sparant.

Je prends au hasard dans cette poigne de maximes aussi capricieusement
parses qu'une poigne de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime
le mieux et qui rentrent le moins dans les catgories prvues par mon
ami Pococurante:

     Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.

     La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne
     voudraient pas l'avoir mise la font circuler sans scrupule.

     Tout tre aim qui n'est pas heureux parat ingrat.

     Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses
     connaissances  un de ses amis.

     On est tent de croire qu'on fait bien ds qu'on se sacrifie. Comme
     l'gosme, l'abngation a son aveuglement.

     La vraie sparation est celle qui ne fait pas souffrir.

     Ce qu'on dit  l'tre  qui on dit tout n'est pas la moiti de ce
     qu'on lui cache.

     Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aim, on en
     a davantage.

     Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu' laisser
     voir son bonheur.

     Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de
     n'tre pas celui qu'on attendait.

     La plus efficace des consolations est d'avoir  consoler.

     Les belles dents rendent gaie.

     La charit du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.

     L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance
     qui ne le suppose mme pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en
     ne souponnant rien qu'en pardonnant tout.

     La morale nous dfend de cder  la tentation et ne nous console
     pas toujours d'y avoir rsist.

Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas
ces penses-l avec des procds et des formules. Grce, finesse et
bont, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec
quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes
du sicle dernier, une sagacit qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne
parce qu'elle comprend, une intelligence trs pntrante et passablement
dsenchante, mais console par un trs bon coeur..., ai-je dit tout ce
qu'on trouve dans les _Maximes_ de la comtesse Diane? J'y mettrais
volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: Des
sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connatre
pour vivre en paix avec les hommes. Et j'y ajouterais comme pigraphe,
le mot de Mme de Svign, qui rsume en effet un grand nombre de ces
_Maximes_: Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne me. Quand
cette belle et bonne me a par surcrot autant d'esprit que la comtesse
Diane, c'est un dlice.




Mme SARAH BERNHARDT

DANS _THODORA_


...La grce, le charme, la lumire, ou plutt l'attrait malsain et
diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah
Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'tait brise  force de
chanter tous les jours, partout et  travers les deux mondes? Il m'a
bien paru qu'elle sonnait aussi dlicieusement qu'autrefois. Mais
avez-vous remarqu la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette
continuelle mlope? Quelle drle d'ide de psalmodier ses phrases sur
un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impratrice qui
parle! Cette diction officielle et impriale si violemment oppose 
l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y
prend garde? On est sduit, vous dis-je. D'o vient cela?

Si l'on essayait de dmler les causes de ce puissant attrait que Mme
Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on
en verrait jusqu' trois. D'abord, elle est trs intelligente, comprend
ses rles, les compose avec soin, et joue sans se mnager. Mais passons,
car ces mrites, d'autres artistes les possdent au mme degr. La
seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.
On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comdien
ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens
nerveux, capricieux et frivoles,-- moins qu'ils ne soient, au
contraire, trs philosophes,--ne tiennent gure compte que de la
personne mme de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,
voil tout. Il leur est fort gal d'tre injustes pour ceux dont le nez
ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comdiennes que le
physique prend une extrme importance. Or, le ciel a dou Mme Sarah
Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite trange, d'une sveltesse et
d'une souplesse surprenantes, et il a rpandu sur son maigre visage une
grce inquitante de bohmienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais
quoi qui fait songer  Salom,  Salammb,  la reine de Saba.

Et cet air de princesse de conte, de crature chimrique et lointaine,
Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et
se grime  ravir. Au premier acte, couche sur son lit, la mitre au
front et un grand lis  la main, elle ressemble aux reines fantastiques
de Gustave Moreau,  ces figures de rve, tour  tour hiratiques et
serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Mme dans les rles
modernes elle garde cette tranget que lui donnent sa maigreur
lgante et pliante et son type de juive orientale. Et, par l-dessus,
elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse
audace,--une voix qui est une caresse et qui vous frle comme des
doigts,--si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt,
ddaignant de parler, s'est mise un beau jour  chanter, et qu'elle a
os se faire la diction la plus artificielle peut-tre qu'on ait jamais
hasarde au thtre. Elle a d'abord chant les vers; maintenant, elle
chante la prose. Et son influence n'a pas t mdiocre sur nombre de
comdiens et de comdiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du
moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!

Mais voici la plus grande originalit de cette artiste si compltement
personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait os faire avant elle: elle
joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus
mancipe des filles, si elle joue sur le thtre une scne amoureuse,
ne se livre pas entirement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car
elle songe  son rle. Elle n'embrasse pas, n'treint pas pour de bon, a
des gestes relativement modrs qui, par convention, tiennent lieu d'une
mimique plus chauffe. La femme est sur la scne, mais ce n'est pas
elle qui joue, c'est la comdienne. Au contraire, chez Mme Sarah
Bernhardt, c'est la _femme_ qui joue. Elle se livre vraiment tout
entire. Elle treint, elle enlace, elle se pme, elle se tord, elle se
meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Mme dans
les scnes o elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle
ne craint pas de dployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,
de plus secret dans sa personne fminine. C'est l, je pense, la plus
tonnante nouveaut de sa manire: elle met dans ses rles, non
seulement toute son me, tout son esprit et toute sa grce physique,
mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez
d'autres; mais, la nature l'ayant ptrie de peu de matire et lui ayant
donn l'aspect d'une princesse chimrique, sa grce idale et lgre
sauve toutes ses audaces et les fait exquises.

Je sais bien qu'il y a d'autres lments encore dans le talent de Mme
Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,
c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le
sentent.


DANS _FDORA_

     La femme harmonieuse et pliante, la femme lectrique et chimrique
     a fait de nouveau la conqute de Paris. On lui rsistait depuis
     quelque temps, on commenait mme  tre injuste pour elle. Et
     peut-tre aussi n'avait-elle qu'imparfaitement russi  donner une
     me  Marion, et avait-elle fait d'Ophlia une crature un peut
     trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fdora, nous avons
     retrouv la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui
     ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entire.
     Il est vrai que ce rle, comme celui de Thodora, a t fait
     expressment pour elle, sur mesure et trs collant. Mme Sarah
     Bernhardt est minemment, par son caractre, son allure et son
     genre de beaut, une princesse russe,  moins qu'elle ne soit une
     impratrice byzantine ou une bgum de Maskate; passionne et
     fline, douce et violente, innocente et perverse, nvropathe,
     excentrique, nigmatique, femme-abme, femme je ne sais quoi.
     Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne trs
     bizarre qui revient de trs loin; elle me donne la sensation de
     l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est
     grand, qu'il ne tient pas  l'ombre de notre clocher, et que
     l'homme est un tre multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime
     pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer
     dans un couvent de clarisses, dcouvrir le ple nord, se faire
     inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou pouser un
     roi ngre sans m'tonner. Elle est plus vivante et plus
     incomprhensible  elle seule qu'un millier d'autres cratures
     humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'tre; elle est
     beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrs
     et qui souvent taient Slaves... comme la lune.

     Elle a donc merveilleusement jou Fdora. Le rle, qui est tout de
     passion, la contraignait heureusement  varier sa mlope et 
     rompre ses attitudes hiratiques. Son jeu est redevenu prenant et
     poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le dsespoir,
     l'amour, la fureur, elle a trouv des cris qui nous ont remus
     jusqu' l'me, parce qu'ils partaient du fond et du trfond de la
     sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se dchane toute, et
     je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions
     fminines avec plus d'intensit. Mais, en mme temps qu'il est
     d'une vrit terrible, son jeu reste dlicieusement potique, et
     c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthres du
     mlodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obissent
      un rythme secret auquel correspond le rythme des belles
     attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne
     s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt.
     Cela est  la fois lgant, souverainement expressif et imprvu.
     Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des
     visions d'un peintre raffin et hardi. Cela n'est gure simple,
     mais comme c'est amusant! au sens o on emploie le mot dans les
     ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une
     somptuosit plus lyrique ni une audace plus sre. Sur ce corps
     lastique et grle, sur cette fausse maigreur qui est au thtre un
     lment de beaut, car par elle les attitudes se dessinent avec
     plus de nettet et de dcision, la toilette contemporaine,
     insensiblement transforme, prend une souplesse qu'on ne lui voit
     pas chez les autres femmes, et comme une grce et une dignit de
     costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point
     seulement poignant et enveloppant  la fois; il est personnel
     jusqu' l'excs et pour ainsi dire color. J'ai dj fait remarquer
     que rien n'tait, en quelques endroits, d'une convention plus
     singulire que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantt elle
     droule des phrases et des tirades entires sur une seule note,
     sans une inflexion, reprenant certaines phrases  l'octave
     suprieure. Le charme est alors presque uniquement dans
     l'extraordinaire puret de la voix: c'est une coule d'or, sans une
     scorie ni une asprit. Le charme est aussi dans le timbre; on sent
     que ce mtal est vivant, qu'une me vibre dans ces sonorits unies
     comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le mme
     ton, la magicienne martelle son dbit, passe certaines syllabes au
     laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres
     comme des pices d'or.  certains moments, ils se prcipitent d'un
     tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le
     sens; c'est assurment un dfaut que mon parti pris d'extase ne
     saurait m'empcher de reconnatre. Mais souvent aussi cette diction
     monotone et pure d'idole ennuye qui ne daigne pas se dpenser,
     comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a
     quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait
     admirablement dans les parties plus apaises du rle de Fdora. Il
     y a de l'infini et du lointain dans cette mlope imperturbable et
     limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des
     steppes dmesurs.

     En somme, c'est peut-tre cet artifice, et le contraste qu'il fait
     avec les passages o la comdienne revient  la diction naturelle,
     qui fait l'originalit du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce
     rcitatif est sans doute au rle parl ce que sont au rle mim les
     costumes tranges et splendides: il lui donne une couleur et une
     saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre  un degr
     tout  fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme
     inanalysable. J'avoue que je l'admire trs pieusement. Nous vous
     souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous
     nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer l-bas 
     des hommes de peu d'art et de peu de littrature, qui vous
     comprendront mal, qui vous regarderont du mme oeil qu'on regarde
     un veau  cinq pattes, qui verront en vous l'tre extravagant et
     bruyant, non l'artiste infiniment sduisante, et qui ne
     reconnatront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront
     fort cher pour vous entendre. Tchez de sauver votre grce et de
     nous la rapporter intacte. Car j'espre que vous reviendrez,
     quoique ce soit bien loin, cette Amrique, et que vous ayez dj
     port plus de fatigues et travers plus d'aventures que les
     fabuleuses hrones des anciens romans. Rentrez alors  la
     Comdie-Franaise et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie
     ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous
     ayant d quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau
     soir, mourez sur la scne subitement, dans un grand cri tragique,
     car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le
     temps de vous reconnatre avant de vous enfoncer dans l'ternelle
     nuit, bnissez, comme M. Renan, l'obscure Cause premire. Vous
     n'aurez peut-tre pas t une des femmes les plus raisonnables de
     ce sicle, mais vous aurez plus vcu que des multitudes entires,
     et vous aurez t une des apparitions les plus gracieuses qui aient
     jamais voltig, pour la consolation des hommes, sur la surface
     changeante de ce monde de phnomnes.




FRANCISQUE SARCEY


Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
et dont je garde le rythme: Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
allgre et de belle humeur. Tel on se reprsente M. Francisque Sarcey
et tel il est en effet.

Journaliste, il a une figure  part et une manire qui est bien  lui.
Les dgots en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
de Sarcey o Sarcey ne soit reconnaissable  l'accent, je dirai presque
au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, mme quand ce n'est
gure amusant. On admire comme il sait s'intresser  des histoires
minuscules,  des drames qui voluent tout entiers dans les bornes d'un
rond de cuir,  des _Lutrin_ et  des _Seaux enlevs_,  des popes
hro-comiques qu'il aura oublies dans cinq minutes. Et on le voit, on
l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle mon ami, il va
vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
assure que c'est l le don suprme.

Sa qualit matresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
sens, qui,  ce degr, ne va pas sans un brin de dfiance  l'endroit de
la sensibilit et de l'imagination. L o le bon sens suffit, M. Sarcey
triomphe; l o le bon sens ne suffit peut-tre pas, dans certaines
questions dlicates qu'il est port  simplifier un peu trop, M. Sarcey
fait encore bonne contenance et mrite quand mme d'tre cout. Du bon
sens, il en a tant montr, si souvent, si rgulirement et si longtemps,
qu'il s'en est fait comme une spcialit, que beaucoup lui en
reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
bornes  quantit de bonnes gens et un mpris sans limites aux dtraqus
de la jeune littrature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
Richard de la presse contemporaine.

La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
trop complexes, presque insolubles. En somme et malgr les grands airs
d'assurance qu'on prend, on les tranche au gr de son intrt et, quand
on est honnte, au petit bonheur. La politique est la mre des phrases
vides, de la dclamation, des ides troubles, du mauvais style et des
passions injustes: or, M. Sarcey aime la nettet et il a naturellement
bon coeur. Et c'est pourquoi il s'est enferm dans le journalisme
pratique et familier.

Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
terreur des administrations et des Compagnies, hyginiste convaincu,
pris avant tout d'utilit, capable de s'intresser  tout ce qui touche
 notre guenille, vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
en cela  ses anctres du XVIIIe sicle dont il a l'ardeur d'humanit
et l'activit d'esprit--moins la sensiblerie et les illusions,--que de
questions n'a-t-il pas remues et que de services n'a-t-il pas rendus ou
voulu rendre! Les coles primaires, les traitements des petits employs,
les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
solennelles de la magistrature et l'levage des nourrissons, le divorce
et les rceptions de l'Acadmie, les caisses d'pargne, la question des
gouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
numrer seulement les sujets o M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosit d'un
Voltaire crivant certains petits articles du _Dictionnaire
philosophique_ ou d'un Galiani abattant de verve son _Dialogue sur les
grains_.

Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curs, de moines, de
religieuses.--H! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
pres du dernier sicle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
mang, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le cur est
un brave homme qui a seulement les prjugs de son habit et de sa
profession et qui mme doit les avoir et serait un prtre douteux s'il
ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curs
et maires ou matres d'cole, les torts sont partags, et qu'enfin il
n'est jamais renseign que par l'une des parties et souvent par des
nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agrable ou
indiffrent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
lui fournit des armes?--Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
rpondre, et que tous les oints, comme il dit, ne sont pas d'une aussi
bonne pte que le cur Bournisien. Et puis, quand, grce  l'quit de
nos doux juges, on a pay des dommages-intrts  la Sainte-Enfance et
qu'on figure malgr soi sur ses registres comme un des plus gros
donateurs pour n'avoir pas cru que ce ft en Chine un usage courant
d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
Sarcey a l'me aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas o il
pourrait distinguer entre l'action blmable ou ridicule et les mobiles
encore plus intressants qu'intresss. Il y a dans l'me humaine des
parties qu'il ne veut pas connatre, des sentiments o il refuse
d'entrer, o du moins il n'entre que de la plus mauvaise grce du
monde--toujours comme ces philosophes d'il y a cent ans dont il est
aujourd'hui le plus authentique hritier.

Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (dcidment il me hante); mais
je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des soeurs de charit,
des curs de campagne, des carmlites; et il dpendrait de moi de
supprimer tout cela que je ne le ferais pas. Eh bien, M. Sarcey le
ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-tre ce qu'il y a de
plus propre  vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
rciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
de certaines fantaisies dlicieuses de M. Renan, telle bonne page bien
saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
qu'ils soient contemporains, il y a un sicle entre les deux. Et ce sont
les diffrences de ce genre qui rendent notre ge si divertissant.

Mais d'abord il sera beaucoup pardonn  M. Sarcey, mme par le bon Dieu
des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
ont inspires les vieux prtres du collge de Lesneven. Je suis bien
aise de lui dire que je connais des mes pieuses qui, depuis qu'elles
ont lu ce chapitre, ne dsesprent plus de son salut ternel. Et puis il
est si peu entt! Mme quand il s'agit de ces aventures clricales o
il est trop prompt  prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
a t tromp, avec quelle bonhomie il reconnat son erreur, quitte 
recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
il s'baudit  lire sa correspondance!

M. Sarcey est parfaitement sincre et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
gure possible  un honnte homme de lui en vouloir: lui n'en veut
jamais aux autres, pas mme  ceux qu'il a tombs. Les injures
glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
s'en est pas fait faute: H! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
aprs? Mais vous, vous n'tes gure poli et je crois d'ailleurs que vous
exagrez. On m'a racont qu'il disait un jour: Depuis que je suis au
monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacs; moi, je ne sais
pas ce que c'est: je n'ai jamais t agac de ma vie.

crivain, il a au plus haut point le naturel et la clart, car il ne
parle jamais que des choses qu'il conoit parfaitement. Et c'est un
mrite qui est devenu rare en ce temps de pdants qui ont l'air d'en
dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
d'avoir plus de sensations qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition anime.
Sous sa plume  la fois patiente et amuse, qui jamais ne se hte ni ne
s'ennuie, les questions les plus compliques se font simples, et les
plus ingrates, intressantes. La question des gouts--vous vous
rappelez? les odeurs de Paris, le tout  l'gout, la presqu'le de
Gennevilliers,--mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
en parle! Il vous fait tout avaler si j'ose m'exprimer ainsi.

Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
points sur les _i_, il a toujours l'air de s'adresser  des illettrs
qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
Il faudrait tre vraiment trop imbcile pour ne pas saisir! Et de l,
peut-tre, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et mme de gens
d'esprit lui font: Est-il lourd, ce Sarcey! Et on ne songe pas
seulement  sa longueur patiente d'exposition, mais  la rudesse de
quelques-unes de ses plaisanteries et mme, par une injuste extension,
par un sophisme dont on n'a pas conscience,  son style en gnral. Nul
de nos contemporains n'a t aussi souvent compar  un lphant. Sarcey
est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
absolument srs, et naturellement ils sont, eux, lgers comme des
papillons.

Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
sont agaants  la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
est bien diffrent. Ou bien est-ce  son style que vous en avez? Faites
bien attention. Avez-vous lu le _Dictionnaire philosophique_ et les
_Facties_ de Voltaire? Je vous prviens que M. Sarcey en est nourri et
en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
ceux qui critiquaient son livre: Je veulx qu'ils donnent une nazarde 
Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent  injurier Snque en
moy. Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour gnral du style,
prenez bien garde de donner une pichenette  Voltaire sur le nez de M.
Sarcey.--Sa plaisanterie vous parat grosse? Si vous croyez que la
plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
que je dis l? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
toujours de la dernire finesse!

Sarcey, c'est du XVIIIe sicle un peu paissi si vous voulez, mais
non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
cette lourdeur me serait sensible, mais plutt,  la grande rigueur,
dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
demi-sourires minces et tratres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
sont les clats d'un bon sens chauff et joyeux. C'est franc, c'est
copieux, c'est appuy. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey  son
enveloppe mortelle, et vous voyez son style  travers sa physiologie. On
sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu  un
hros romantique; qu'il n'a de Ren ou d'Obermann ni la sveltesse
pliante ni la pleur nacre, et qu'une myopie clbre dans le monde
entier aggrave encore le poids de sa dmarche. Et voil pourquoi il est
entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
raison,--Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
lourde aux paules de ceux sur qui elle s'exerce. Voil tout.

Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
il nous parle: 1 de la Sainte-Enfance; 2 de la magistrature; 3 des
abonns du mardi.

Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la rforme
venait d'tre dcide  la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
triomphe, un chant froce, un chant sauvage, et on le voyait  la fin
excuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
agitant  sa ceinture les maigres chevelures des doux juges
scalps.--Vous rappelez-vous une trs vhmente et trs large sortie
contre les abonns du mardi  propos des _Corbeaux_ de M. Becque?
L'invective montait, montait: Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
qu'ils ne se mlent pas de juger! Et tout ce crescendo aboutissait  un
mot superbe: Ils viennent l pour voir et se faire voir, c'est bon;
_mais la pice, est-ce que cela les regarde?_

Dernirement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de rception
de M. Franois Coppe. Il fallait, dit  peu prs M. Sarcey, laver M.
de Laprade de l'horrible accusation de panthisme. Il paratrait qu'il
n'a jamais clbr la cration que pour s'lever tout de suite au
crateur. _Allons, tant mieux, tant mieux_! Je dirais volontiers avec
Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet Allons, tant mieux?

Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.

     Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
     dj pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
     faisons. Comment! il y avait l une pice  faire avec les dbris
     de _Miss Multon_ et de la _Fiammina_, une pice qui pouvait avoir
     cent reprsentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
     saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous tes des idiots, mes amis.

Encore celui-ci,  propos d'un cas de prononciation,

     Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
     fille d'un concierge le jour o elle a prononc pour la premire
     fois _dsir_. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
     Elle possde les traditions de la Comdie franaise, elle parle
     comme Molire. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
     au nez un _d'sir_ o il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
     Molire! etc.

Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
plaisanterie. Mais j'ai tort de dcouper ces trop courtes citations au
hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
visiblement crite au courant de la plume. Et peut-tre, plus
travaille, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
Chapelle disait de ses vers:

    Tout bon habitant du Marais
    Fait des vers qui ne cotent gure.
    Moi, c'est ainsi que je les fais,
    Et, si les voulais mieux faire,
    Je les ferais bien plus mauvais.

Comment M. Sarcey suffirait-il autrement  sa tche crasante? Mais, au
reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicit, clart, naturel,
mouvement ais, verve entranante, c'est l tout son fait. Il est de
bonne race gauloise.

Et  cause de cela beaucoup de choses, sans chapper  son intelligence,
restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
d'ailleurs pour les aimer. Comme il est trs sincre, il nous a confess
lui-mme qu'il avait mis beaucoup de temps  goter la posie de Victor
Hugo, celle du moins des trente dernires annes, et je ne crois gure 
un got si laborieusement acquis.  plus forte raison est-il incapable
d'apprcier beaucoup les extrmes raffinements, un peu maladifs, de la
littrature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
Goncourt et de ses disciples, la subtilit, l'inquitude, la trpidation
et, puisque le mot est  la mode, la nervosit de leur criture
artiste. Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
que dans l'me d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
pas de maison  eux; et il faut les plaindre.

C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race franaise et
peu enclin aux nouveauts aventureuses que M. Sarcey, trs aim  Paris,
a peut-tre en province ses lecteurs les plus fidles et les plus pris:
il le sait et il en est charm. J'espre que cette constatation ne
m'attirera pas quelque nouvelle rclamation ironique d'un provincial qui
fera semblant de se croire atteint. C'est  Paris qu'on voit clore les
modes littraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris tant
la plus surprenante agglomration d'esprits qui soit au monde (et je
sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
Que ces modes soient passagres ou que quelques-unes soient durables et
rpondent  quelque rel besoin des gnrations nouvelles, c'est une
autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrment
install dans son bon sens, n'a pas mme  se dfendre contre l'attrait
de ces nouveauts douteuses et mles. Encore une fois il relve du
sicle dernier par son esprit, par son style, par ses gots littraires,
mme par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique l que
ses origines: il est du XVIIIe sicle encyclopdiste autant qu'on en
peut tre aprs qu'il a coul tant d'eau sous les ponts. C'est le mme
esprit avec un surcrot d'ides, de sentiments et d'exprience. M.
Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu trs posthume et n
en pleine Beauce.

Je n'essayerai mme pas de passer en revue les pages innombrables
sorties de la plume aise et robuste de M. Sarcey.--Son oeuvre, c'est
cinq ou six heures de conversation crite, tous les jours, depuis trente
ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
encore qu'il y ait bien de l'motion et de la vrit dans _tienne
Moret_ et bien de l'esprit, vraiment, dans les _Tribulations d'un
fonctionnaire en Chine_. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
des _Tribulations_ sont ce qu'on a jamais crit de plus approchant des
_Contes_ de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lchet pure: on ne
voudrait pas me croire. Je suis plus  l'aise pour rappeler ici (car les
lecteurs de la _Revue_ ont t les premiers  en savourer le rgal) le
charme de cordialit, de bonhomie, de franchise et de gaiet des
_Souvenirs personnels_: savez-vous bien que M. Sarcey est un des trs
rares crivains vraiment _gais_ que nous ayons aujourd'hui?

Mais je ne veux m'arrter un peu que sur la partie la plus considrable
de son oeuvre: sa critique dramatique. C'est l qu'a port son effort le
plus suivi; l est sa plus sre originalit et son meilleur titre de
gloire.


II

Je n'irai pas jusqu' dire que M. Sarcey a fond un genre: qui est-ce
qui a fond un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
constamment appuy la critique dramatique sur l'exprience--et sur
l'exprience la plus vaste, la plus complte, la plus loyale.

 coup sr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
Corneille et Molire, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
eux-mmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du thtre de
Voltaire. La critique de Diderot, c'est le systme de Diderot. Avec
Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
rgles sont observes sans prouver ces rgles elles-mmes et ils
joignent  cela la critique du style.

Avec Fiorentino, Thophile Gautier et Jules Janin, la critique
dramatique s'tait fort largie. Ils avaient (et surtout Gautier)
d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
au hasard et sans les rattacher  une thorie, ou ils se livraient  de
brillantes fantaisies  propos et  ct de la pice du jour.

Enfin Francisque vint. Il vint du fond de sa province, attir par
About, comme un Caliban de collge par un Prospero du boulevard (et l'on
sait la fidlit touchante de son amiti pour son tincelant compagnon).
Il vint arm de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
professeur dans l'me, consciencieux, appliqu, dcid  n'crire que
pour dire quelque chose; non pas naf, mais un peu dpays parmi la
lgret et l'ironie parisienne. Dconcert, non pas. Il se mit 
raconter tranquillement, de son mieux, les pices qu'il avait vues, 
les juger le plus srieusement du monde et  motiver avec soin ses
jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
prestidigitateurs de la critique dramatique il crivit en bon
professeur. Et cela parut prodigieusement original.

Lentement,  force de voir des pices, d'observer et de comparer, il eut
sur le thtre, sur son histoire et sur ses lois, des ides d'ensemble
parfaitement lies entre elles, une esthtique complte de l'art
dramatique. Cette esthtique, on la trouve parse dans les feuilletons
qu'il crit au _Temps_ depuis dix-huit annes: ce qui fait, en chiffres
ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
rien  l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-tre pas un de ces
feuilletons o l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur norme,
si vaillant et si consciencieux.

Je n'ai ni la prtention ni les moyens d'exposer ici compltement les
thories dissmines dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
cette encyclopdie du thtre, j'ai t frapp de l'abondance des vues
de dtail et de l'unit de la mthode.

Cette mthode, c'est tout bonnement l'observation, l'exprience.
Plusieurs sont tents de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
qui croit  la valeur absolue de certaines rgles sans en avoir prouv
les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
prouver. Ses thories ne sont que des constatations prudemment
gnralises. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
public: il se contente de les expliquer, et je trouve mme qu'il se
dfend un peu trop de les contredire.

M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:

1 Le thtre est un genre particulier, soumis  certaines rgles
ncessaires qui drivent de sa nature mme;

2 Les pices de thtre sont faites pour tre joues, et non pas devant
une poigne de dlicats, mais devant de nombreuses assembles d'hommes
et de femmes.

Dveloppons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.

Les autres imitations de la vie, telles que l'pope ou le roman, ne
nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'voquent seulement
par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons  nous-mmes
les scnes que la narration nous suggre. Et pour nous les suggrer,
pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il
nous explique les choses  loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il
veut. Si un dtail nous parat faux ou choquant, cela n'est pas de
consquence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-tre ou s'claircira un
peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse  un homme isol qui a le
temps de rflchir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune
raison d'tre hypocrite, de se mentir  lui-mme, d'arborer des
sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que
puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa rvolte. (Je ne
dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le mrite du
romancier. S'il est plus facile d'crire un roman qui se fasse lire
qu'une pice qui se fasse couter, rien n'est meilleur ni plus rare
qu'un trs bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus
riche d'observations et reproduira plus compltement la vie qu'un drame
mme excellent.)

Or, l'oeuvre dramatique est comme presse par deux ncessits
contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme mme, qui
se rduit au dialogue, et  cause du peu de temps dont elle dispose, de
reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman.
Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'_air_ de la reproduire plus
exactement, parce que la reprsentation qu'elle en donne est directe et
s'adresse sans intermdiaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux
conditions essentielles de l'art dramatique sont nes d'invitables
conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.

D'abord une action dramatique, dans la vie relle, n'est jamais isole,
est mle  toutes sortes d'actions accessoires, indpendantes,
indiffrentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se
droule au milieu du train-train de la vie journalire. Mais le thtre
ne peut, cela est vident, reproduire la vie humaine dans son infinie
complexit de dtails; il en prend un lambeau qu'il taille  sa
fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'mouvoir ou
la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois
de dmontrer une ide morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il
choisisse parmi les circonstances qui s'offrent  lui de toutes parts,
qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en attnue d'autres et
qu'il mette en pleine lumire celles qui importent le plus  la
conclusion o il tend de toutes ses forces.

C'est dj ce que fait le romancier. Outre qu'il lague toutes les
histoires attenantes  celles qui raconte, il choisit les dtails, il
limine ceux qui lui sont indiffrents. Mais enfin, quand il saute d'une
scne  l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des
choses dans l'intervalle. Il dtache son rcit du fond de la ralit
ambiante; mais il nglige ce fond plutt qu'il ne le supprime. Le pote
dramatique est oblig de le supprimer et de relier artificiellement
entre elles les scnes dans lesquelles son drame se droule.

De plus, tandis que le romancier use  son gr de la description et de
la narration, le dramaturge n'a  son service que le dialogue: il faut
qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De l, dans
l'ancien thtre et, sous une autre forme, dans le thtre contemporain,
la convention des rcits, de l'exposition, des confidents, des
monologues.

Le pote dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'o la
ncessit d'abrger et de condenser. Par exemple, dans la vie relle, la
cour que fait un homme  une femme se compose d'une foule de petites
dmarches et de menus propos; tout cela devra tre rsum dans une
dclaration: voyez celle de Tartufe. C'est l'habilet de l'auteur
dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les
dtails similaires qu'il nglige ou, pour mieux dire, qu'il supprime
absolument.

De mme, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par
quelques traits choisis et caractristiques. Et, comme tout se passe en
dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se
rvlent  nous par leurs propres discours, mme quand ces discours ont
dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils
soient  chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille
autrement dans la ralit. Relisez la plus grande partie du rle de
Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appel le grossissement
dramatique.

Il faut avant tout qu'on coute ces personnages et qu'on les comprenne.
Mme quand il lui arrive d'tre subtil et dlicat, leur langage doit
avoir nanmoins et toujours la clart et le mouvement. Les mots
importants, significatifs, doivent se dtacher, tre comme lancs, non
seulement par l'acteur, mais d'abord par l'crivain, de faon  passer
la rampe. Il y a un style de thtre comme il y a un style d'oraison
funbre, un style de trait de philosophie, un style de journal.

Souvent la situation initiale suppose des vnements antrieurs qui ont
quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le pote dramatique
n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher
du doigt la possibilit. Il faut donc alors que le public accepte le
point de dpart les yeux ferms, mais  une condition: c'est que le
pote les lui fermera, s'arrangera de manire  dtourner son attention
de ces invraisemblances.

     Mais comment expliquez-vous qu'OEdipe et Jocaste, qui sont maris
     depuis douze ans et plus, n'aient pas chang vingt fois ces
     confidences?

     --Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement
     gal, parce qu'au thtre je ne songe pas  l'objection. Tout ce
     que je puis te dire,  critique pointu, c'est que, s'ils s'taient
     expliqus auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas
     de pice et que la pice est admirable.

     Cela s'appelle une convention.

     Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas
     attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien
     voulu admettre comme rels le sont par cela seul qu'il les a admis,
     ft-ce sans y prendre garde.

Cette convention vaut, non seulement pour les faits antrieurs au drame,
mais pour les moyens qui, dans le cours mme du drame, amnent telle
situation dramatique--toujours  condition que le public l'accepte,
qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait mis
dedans.

     Qu'importe  un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il
     est assez occup, assez mu pour n'en pas voir l'invraisemblance?
     Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la
     scne qu'on lui montre est possible, mais si elle est intressante;
     ou plutt elle ne se demande rien, elle est toute  son plaisir et
      son motion.

Voil les principales conventions imposes par la forme mme de l'oeuvre
dramatique. Il y a, de plus, certaines ncessits qui rsultent de ce
fait, qu'une pice de thtre est joue devant un grand nombre de
spectateurs.

Le gros public veut tre intress, au sens le plus vulgaire du mot.
Il n'est content que si sa curiosit est pique, que s'il prouve le
plaisir de l'attente, de la prvision et de la surprise. Il lui faut une
action, une histoire. Et comme presque tout l'intrt au thtre se
concentre sur l'action, le public rclame imprieusement que l'action y
soit une; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise,
l'incertitude de l'attention disperse. Par suite, une situation
initiale tant donne, il ne souffre pas que les plus importantes des
scnes qu'elle rend probables lui soient escamotes. Il veut voir se
rencontrer les personnages qui s'aiment ou se hassent, qui sont spars
ou unis par des intrts, des passions, des devoirs, et qui ont
videmment quelque chose  se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les
scnes  faire. Le public veut absolument que ces scnes soient
faites, et cela quand bien mme on pourrait sans invraisemblance aboutir
au mme dnouement en ngligeant ces rencontres.

Les hommes assembls sont pris d'un grand besoin de justice et de
moralit, prcisment parce qu'ils sont assembls et qu'un homme, en
public, aime  ne manifester que les plus honorables de ses sentiments.
Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours rcompense
et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: Une des
utilits du pome dramatique se rencontre en la nave peinture des
vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien
acheve et que _les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les
confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu_. Celle-ci
se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-l se fait
toujours har, bien que triomphant. Le public, au moins dans le drame
et dans la comdie srieuse, entend que le bien ou le mal domine
clairement dans la composition d'un caractre (et,  vrai dire, il gote
peu les caractres trop complexes). S'il n'oblige pas le pote  louer
ou  fltrir directement les bons ou les mchants, il lui demande au
moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas
l'indiffrence complte. Il n'aime pas que le pote refuse de se
prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les
entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice
triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si
ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome trs dfendable que
l'art doit rester tranger  la morale (car c'est assez qu'il cherche
le beau), n'est pas tout  fait vrai au thtre, parce que rien n'est
moins artiste qu'une grande foule.

Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de considrer la vie
comme une lutte de forces contraires, en ne s'intressant qu'au
spectacle de la lutte, non  telle ou telle des forces en prsence. Il a
besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre
parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un
personnage sympathique. Dans certains cas, du reste, ou plutt dans
certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien tre un
coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse
jamais que comme trs spirituel ou trs comique.

Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie
singulire de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en
consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette
connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai
ou de plus mouvant ou de plus grand que la ralit. Une vue
misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il prfre les plus
tragiques horreurs  certaines cruauts d'observation. Il ne veut point
emporter du thtre une impression morose et dure. Il n'a got ni les
_Corbeaux_ ni la _Parisienne_. Lors de la dernire reprise du
_Chandelier_, la grce de Fortunio ne suffisait pas  mettre la foule 
l'aise.

Enfin le public apporte au thtre certains prjugs qu'il ne faut pas
heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait
d'avance une certaine ide. Il existe pour le thtre une histoire
convenue, que rien ne peut dtruire. Louis XI ne manquera pas de
s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera
constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...
(Flaubert, _Bouvard et Pcuchet_).--S'il s'agit de questions morales, le
public a sa solution toute prte, celle que l'usage et quelquefois
l'gosme ou l'hypocrisie sociale ont consacre. Tandis qu'il se rcrie
de pudeur pour quelque brutalit d'observation, il lui arrive d'opposer
aux gnrosits de l'auteur dramatique une rsistance entte de
pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de
M. Dumas fils.

J'ai not quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales,
je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le
critique dans son infini travail d'expriences et d'applications.

En rsum, une pice de thtre ne peut donner l'illusion de la ralit
que par un systme de conventions dont les unes lui sont imposes par sa
forme mme et les autres par le public.

Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les
reprsentations que l'art nous donne de la vie, celle-l est assurment
la moins propre  satisfaire les dlicats. Une peinture ncessairement
grossie et incomplte; des invraisemblances invitables; un style qui
n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale
convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions
perptuelles  la vulgarit d'esprit de la foule,  ses prjugs,  sa
sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la
littrature?--Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns
des dramaturges de notre temps peuvent tre de bons crivains; mais nos
plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte
impression de vrit et de beaut ne sont pas au thtre. Les plus
exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'me
humaine, les peintures les plus fines ou les plus clatantes du monde
moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la littrature
contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos
potes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le
chercher. Ceux-l sont les artistes. Les dramaturges sont des espces
d'ouvriers  part, dont la besogne n'a presque plus rien de littraire.
Plusieurs, mme parmi ceux qui russissent, sont des esprits mdiocres,
sans culture, sans finesse, sans philosophie, des manoeuvres habiles
dans un mtier trs spcial, aussi spcial que celui d'horloger ou
d'ajusteur.

--Mon ami, rpondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison
sans que j'aie tort. Le thtre est ce que j'ai dit: c'est  prendre ou
 laisser. Je n'ai fait que constater par des expriences sans nombre 
quelles conditions naturelles et ncessaires est soumise l'oeuvre
dramatique et ce qu'elle doit tre pour plaire au public, car c'est l,
comme dit l'autre, la grande rgle des rgles. Et vous-mme, soyez
sincre: ne vous tes-vous pas laiss prendre plus d'une fois  ces
machines d'un art infrieur et particulier, dont la grossiret choque
par rflexion votre dlicatesse? Rien n'empche d'ailleurs qu'un drame
parfait soit par surcrot une oeuvre de belle littrature: on en a vu
des exemples aux deux derniers sicles et de nos jours. Mais il faut,
avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et
il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point
inventes. Songez qu'une pice de thtre n'est point crite pour une
demi-douzaine de dgots, et vous finirez par me donner raison.

M. Sarcey s'est dit comme La Bruyre: Faut-il opter? je veux tre
peuple. Et il a bien fait: c'est  la foule que le drame s'adresse;
c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il
serait fort empch de se placer au point de vue des habiles, car ils en
ont plusieurs. Mais voil: M. Sarcey s'est mis de si bon coeur avec le
peuple qu'il s'y est peut-tre trop mis. Il faut bien que je le suive,
nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense
comme lui puisque je suis charg de l'clairer. Aussi s'en donne-t-il
de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il
montre trop de considration, quand il s'y met, pour des habilets qu'il
ne faut point mpriser (car elles sont ncessaires, et, en outre, ne les
a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles
sont un pauvre rgal. Souvent, dans une pice absurde, sans observation
et sans style, s'il dcouvre d'aventure quelque artifice ingnieux,
quelque bout de scne qui sente l'homme de thtre, il se rcrie
d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le met
dedans, ne s'apercevant pas que l'expression mme qu'il emploie rend
l'loge douteux. Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le
mtier, entendez-vous? c'est le mtier de l'crivain dramatique.--La
scne est superbe, crit-il  propos de la _Tour de Nesle_, absurde si
l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais
superbe! Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la _Tour de Nesle_.

Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre
les conventions qu'impose la forme mme du drame et celles qu'imposent
les prjugs, les habitudes, l'ducation du public. Autant de
conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible
dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a
jamais trop! Les genres qu'il prfre sont ceux qui en entassent le
plus, par exemple le mlodrame, qu'il adore. Les tentatives originales
l'ont presque toujours trouv hostile ou dfiant:

     Je vois avec chagrin Meilhac et Halvy se proccuper de moins en
     moins,  mesure qu'ils prennent plus d'autorit sur le public, et
     du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils
     semblent ne plus attacher qu'une mdiocre importance  ce point,
     qui avait t jusqu'ici pour les crivains de thtre le point
     capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indiffrent; mais, s'il
     prte  des dveloppements de morale et d'esprit, il ne leur en
     faut pas davantage; ils ne se piquent point d'mouvoir cette
     curiosit, _qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale_,
     qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La premire
     histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager
     aisment en tableaux qui aient chacun sa signification et sa
     couleur.

Pourquoi M. Sarcey voit-il cela avec chagrin? Il y a trs rellement
une petite minorit d'honntes gens aux yeux de qui quelques-unes des
conventions proclames ncessaires par M. Sarcey ne le sont point ou
mme sont presque dplaisantes. C'est de la meilleure foi du monde
qu'ils ne prennent point de plaisir au thtre de Scribe. Ce n'est pas
leur faute s'ils ne sont pas curieux de savoir ce qui arrivera, s'ils
sont insensibles au plaisir d'tre mis dedans et s'ils gotent
mdiocrement les mots de thtre. Non qu'ils soient naturalistes
plutt qu'autre chose, ni qu'ils aient la navet de rclamer au thtre
la vrit complte. Mais il leur faut ou beaucoup de posie ou beaucoup
d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas
difficiles, quoique l'habilet de l'arrangement dramatique leur soit
certainement un surcrot de plaisir. Mais enfin ils demandent que le
thtre soit encore de la littrature. Ils aiment les comdies de
Musset, mme les _Caprices de Marianne_, mme _Barberine_. Dans le
thtre d'Augier, ce qui leur plat, c'est le _Joueur de flte_ et c'est
le second acte du _Mariage d'Olympe_; dans le thtre de Dumas fils,
c'est l'_Ami des Femmes_, la _Visite de Noces_ et mme, a et l, la
_Femme de Claude_. Ils prfrent tous les premiers actes de Sardou 
tous ses derniers. L'_Arlsienne_ leur parat dlicieuse. Ils ont
beaucoup pardonn  l'_Ami Fritz_ en faveur de certains dtails. Ils
trouvent exquis le dnouement du _Mari de la Dbutante_, qui n'est pas
un dnouement, et ils se sont dlects  la _Ronde du commissaire_, qui
n'est pas une pice.

Cela leur est tout  fait gal qu'une pice soit mal faite. C'est
peut-tre, aprs tout, qu'ils n'aiment pas le thtre; et j'en ai
rencontr en effet qui disaient franchement que le thtre est un art
infrieur parce qu'il est soumis  des conventions plus troites et plus
nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forc de s'adresser  la
foule, parce que l'intrt d'une pice bien faite est un intrt de
curiosit un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'oeuvre
dramatique tend  produire une illusion aussi complte que possible: en
sorte que l'art dramatique est  la fois le seul de tous les arts qui
ait la prtention de nous mettre la ralit mme sous les yeux, et celui
 qui sa forme impose les plus graves altrations de cette ralit. Sans
compter qu'un drame est jou par des acteurs et que, neuf fois sur dix,
les acteurs gtent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pice que
de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre
d'histoire, qu'une pice de thtre.

M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces ddaigneux, le jour o il
les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux
entrailles et oublieux de tout, devant quelque mprisable pice bien
faite et exactement faonne selon sa formule. Et quand mme cette joie
ne lui serait jamais donne, il pourrait toujours leur dire: Que le
thtre soit un art infrieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas
d'ailleurs si simple ni si facile  trancher, et on ne se la pose gure
quand on coute une tragdie de Racine, une comdie de Molire, une
pice de Dumas fils. Infrieur ou non, c'est un art particulier et trs
puissant dont on peut dterminer les moyens et la forme ncessaire; et
c'est ce que j'ai fait. Certaines oeuvres d'exception vous plaisent
infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre
chose que le drame mme; mais c'est demander des dattes  un pommier. Ce
qui vous sduit tant ne charme qu' demi la foule, et je suis avec elle
parce que c'est pour elle qu'on fait des pices et qu'il n'y a pas 
sortir de l.

C'est videmment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas o il abonde un
peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui,
connaissant  fond les moyens d'expression, la langue propre  chacun
des arts plastiques, sont particulirement sensibles aux qualits de
mtier et les exigent avant toute chose. Le thtre est un art qui,
comme les autres, a sa langue spciale. Ceux qui affectent de traiter de
haut la critique de M. Sarcey sont peut-tre les mmes raffins qui se
piquent d'apprcier les tableaux et les statues en peintres et en
statuaires et qui n'y veulent point de littrature. Pourquoi donc en
demandent-ils au thtre?

La vrit, c'est que jamais le public n'a t moins homogne
qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a t aussi grande entre le
peuple et les habiles. Ces questions que je viens d'indiquer ne se
posaient gure pour les Athniens. Tous, je crois, prenaient la mme
sorte de plaisir  une comdie d'Aristophane ou  une tragdie de
Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esthtiques du thtre: celle des
simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement crit la
premire. Je ne tenterai mme pas d'esquisser la seconde: tout me
fuirait entre les doigts et je serais fort embarrass de fonder des
rgles sur des caprices de dgots.

O M. Sarcey chappe presque  toute critique, c'est dans les fragments
qu'il a crits  et l de l'histoire du thtre. La gense de
l'oprette, la dfinition du genre, les causes de son closion, de son
succs, de sa dcadence, voil, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il
a dduit et expos dans la perfection.

Les origines de l'oprette, il les voit dans l'opra-comique et dans le
vaudeville  couplets et il nous fait brivement l'historique de ces
deux varits:

     Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas  quel jour prcis elles se
     sont constitues... Je me souviens qu'un des tonnements de mon
     enfance, c'tait que, par un jour d'orage, on ne se trouvt jamais
     sur la limite exacte o cessait la pluie. Mon rve et t d'avoir
     une paule mouille et l'autre  sec. Ce n'est que plus tard, en y
     rflchissant, que j'ai senti l'impertinence de mon dsir. Les
     choses ne commencent gure ni ne finissent d'un coup net et prcis.

Le moment qui s'est trouv favorable  l'closion de l'oprette, a t
le second Empire: 1 l'oprette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle
forme, deux genres abolis et sourdement regretts: l'opra-comique et le
vaudeville  couplets; 2 elle tait en harmonie secrte avec les moeurs
et les gots du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel
que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points
d'attache. Le public avait alors d'videntes dispositions  la blague, 
l'outrance, au dgingandage. M. Sarcey dfinit ces trois termes. Il
s'est toujours piqu d'tre un moraliste: sa dfinition de la _blague_
ne dment point cette innocente prtention.

     La blague est un certain got, qui est spcial aux Parisiens et
     plus encore aux Parisiens de notre gnration, de dnigrer, de
     railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout
     les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette
     raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait
     plutt par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se
     moque lui-mme de sa propre raillerie. Il blague.

     Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague
     l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille mre. Il
     blague les beauts de l'Italie et se mettrait  genoux devant un
     Raphal. Il y a dans la blague un certain mpris, trs lgitime
     d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes
     faites; et  ce mpris se joint le plaisir de crever les ballons
     gonfls de vent, de se sentir suprieur en se prouvant qu'on n'est
     pas dupe.

     C'est le bon ct de la blague. Mais elle en a de fcheux: la
     blague donne  l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai
     ni avec le faux, de chercher partout matire  raillerie. Il arrive
     fort souvent que le blagueur de profession, pris  son propre
     pige, ne distingue plus lui-mme ce qui est bien de ce qui est
     mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa
     propre parole, il se fausse l'esprit et se dessche le coeur.

     Cette sorte d'esprit a de tout temps exist en France. Elle s'est
     aiguise, exaspre dans les premires annes du second Empire.

Le vrai crateur de l'oprette fut M. Herv; les matres, Offenbach et
MM. Meilhac et Halvy. Ici se place un trs fin et trs brillant
parallle entre la musique de la _Dame Blanche_, chre  nos
grands-pres, et celle d'_Orphe aux enfers_, entre les sentiments que
ces deux musiques expriment ou veillent. Je ne puis me retenir de citer
un passage de ce feuilleton, vraiment enlev:

     Comparez, pour voir, toute cette partition de Boeldeu  ce fameux
     quadrille d'_Orphe aux enfers_ qui a emport dans son tourbillon
     frntique toute notre gnration. Vous l'entendez chanter  votre
     oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre
     il ne vous semble pas voir toute une socit se levant d'un bond et
     se ruant  la danse?

     Elle rveillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes
     tantt sautillants, tantt furieux, avaient l'air d'tre faits pour
     communiquer une trpidation morale aussi bien que physique  tout
     ce public de dsaccords, pour qui la vie n'tait qu'une manire de
     danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la scne mettait en
     branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la
     foule ft secoue d'un grand choc et que le sicle tout entier,
     gouvernements, institutions, moeurs et lois, tournt dans une
     prodigieuse et universelle sarabande.

Les pages de cette vivacit et de ce mouvement ne sont point rares chez
M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'tait que juste de le rappeler. Je suis
d'ailleurs persuad qu'on trouverait dans ses feuilletons pars et trop
nombreux quelque chose comme la _Potique_ exprimentale d'Aristote,
reprise, largie, appuye sur une masse norme d'oeuvres dramatiques,
sur tout ce qui a t crit pour le thtre. Cela vaudrait certes la
peine d'tre runi en un corps, condens, ordonn et complt; car M.
Sarcey a, sur ces matires, prcis et jet dans la circulation une
foule d'ides dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et
mme ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se dcide enfin  nous
donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les
mchants diront qu'il doute de la bont de son oeuvre critique, et cela
me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.




J.-J. WEISS[75]

[Note 75: _Essais sur l'histoire de la littrature franaise_ (1
vol. Calmann Lvy).--Chroniques dramatiques  la _Revue politique et
littraire_ et au _Journal des Dbats_ (1882-1885).]


L'impression que nous a laisse M. Sarcey--sa personne, sa critique et
son style--est une impression de rotondit. Or rien de plus facile 
embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.
Ce qui est rond est _un_, ayant un centre. La dfinition de M. Sarcey,
l'exposition de ses thories taient chose aise. Il est beaucoup moins
facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit
ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, mme
si l'on s'en tient  sa critique dramatique.

Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la _Revue bleue_[76]
et dans le _Journal des Dbats_ les trois annes de critique dramatique
de cet ancien professeur qui a t journaliste, conseiller d'tat,
directeur des affaires trangres, et qui est rest un fantaisiste,
sinon un bohme, un inclassable, sinon un dclass, on est charm,
ravi, bloui: mais on est aussi dconcert, ahuri, abasourdi. Tant
d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant
d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en mme
temps, des affirmations si imprvues! des prfrences si excessives, si
insolentes et si lgrement motives! une critique si capricieuse! des
thories si peu lies entre elles! Plus on est amus par ces chappes
de verve, et moins on se sent capable de rsumer, d'expliquer, de
ramener  un semblant d'unit les sentiments littraires de M. J.-J.
Weiss. Et quand on serait parvenu  tirer le critique au clair, l'homme
resterait, plus complexe et plus surprenant encore.

[Note 76: Voy. notamment les articles sur le _Roi s'amuse, Fdora,
Un roman parisien_ (de M. Octave Feuillet), la _Tour de Nesle_, dans la
_Revue_ des 4 novembre, 2 et 16 dcembre 1882, 10 fvrier 1883.

La _Revue des cours littraires_ a publi des confrences de M. J.-J.
Weiss sur _Favart, Piron, Gresset_, dans ses numros des 18 fvrier et
29 avril 1865.]


I

Cherchons du moins  saisir pourquoi M. Weiss est  ce point
insaisissable. En dtournant un peu de son sens le vieil axiome que
l'homme est la mesure des choses, on pourrait dire que chaque critique
est lui-mme la mesure des oeuvres qu'il apprcie; car, quoiqu'on fasse,
une oeuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plat ou dplat  celui
qui la juge. Malgr cela, il peut se rencontrer tel systme de critique,
tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui
qui les a formuls, qui fasse autorit, comme on dit. Mais il y faut,
je crois, deux conditions.

Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la
disposition d'esprit de la majorit des honntes gens et des
lettrs--ou mme de la foule dans certains cas o la foule est
comptente,--en sorte que sa mesure particulire ait des chances d'tre
aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse
appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il
faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a
plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se dfie des caprices, des
impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de
chemise. En mesurant une oeuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a
dj mesures: il porte en lui une sorte d'talon immuable. Il demeure
le mme en face des oeuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est
pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils
peuvent former un corps de doctrine.

Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces
conditions. Il a continuellement des opinions particulires, et il
semble qu'il s'applique  les avoir aussi particulires qu'il se peut.
De plus, ces opinions particulires, je ne dirai pas qu'elles sont
quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment
elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher 
quelque thorie gnrale de l'art. Lui-mme, la plupart du temps, ne
prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer
par l le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la
sagacit, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a l'humeur
au sens o on l'entendait au sicle dernier. Il est trs souvent
l'homme qui a des ides  lui et qui serait fch qu'elles fussent 
d'autres.


II

Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingnieuses,
loquentes. Quand il veut bien dmonter une pice, c'est merveille comme
il en dgage l'ide premire, comme il en saisit le fort et le faible,
comme il met le doigt sur le point o le drame dvie. S'il est oblig de
rpter aprs d'autres des vrits connues, il semble qu'il les
dcouvre, tant il sait les rajeunir par la vivacit de l'impression, par
le style, par l'accent. Son rudition littraire et historique est
considrable et des plus sres: elle lui fournit mille rapprochements
d'une justesse inopine et frappante. Ds que la pice tudie prte 
quelques rflexions sur l'histoire des moeurs, le voil parti l-dessus,
et je ne connais pas de moraliste mieux inform, plus acr ni plus
clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous tonner. Et voil
pourquoi, de moment en moment, clatent comme des ptards des
affirmations soudaines, absolues, dconcertantes, jetes avec d'autant
plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetes presque
toujours au courant et au dtour d'une phrase, comme si ces assertions
aventureuses taient vrits reconnues et indiscutables.

Il s'agit du _Juif errant_ d'Eugne Sue: Prise en soi, la scne du ple
nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle l dedans. De l'Eschyle?
diable!--M. Claretie avait contre lui (dans _Monsieur le Ministre_)
d'abord son sujet, vrai sujet de haute comdie. Voil qui va bien.
...Seul sujet de haute comdie, avec _Rabagas_ et _Dora_, auquel les
gens du mtier aient song dans ces douze dernires annes. On se
demande: Est-il donc dcidment impossible d'en trouver un quatrime, en
cherchant bien?--M. mile Augier est de la grande srie qui part du
_Menteur_. Voyons la grande srie. La grande srie, c'est Racine (les
_Plaideurs_), Molire, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
Beaumarchais et, aprs une longue interruption, Augier. Destouches
dans la grande srie? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
interruption si longue dans la grande srie? Et qu'est-ce qu'il faut
donc pour tre de la grande srie? Car M. Weiss oublie de nous le
dire.--Il dclare un peu plus loin que, seul parmi les potes du XIXe
sicle, Augier trouverait grce devant La Fontaine et Parny. La
Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
un _lapsus_, car ailleurs il appelle Parny l'un des potes les plus
absolument potes de la littrature europenne..., Parny, ce dlice.
Bien trange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
se soucie de nous l'expliquer!--Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
transport par la _Tour de Nesle_, non seulement par le drame, mais par
le style. Le rcit de Buridan: _En_ 1293, _la Bourgogne tait
heureuse_, est comme le rcit de Thramne du grand Dumas. L'ampleur du
tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation. Voyez-vous M.
Weiss frmir devant la noble tte de vieillard?--On se souvient qu'il
y a quelques annes, quand la Comdie-Franaise donna _OEdipe_, tout le
monde fit cette rflexion que c'tait un excellent mlodrame. Mais
personne ne le cria plus haut que M. Weiss: C'est du d'Ennery! c'est du
Bouchardy! Cela ressemble  la _Tour de Nesle_,  la _Nonne sanglante_,
 _Lucrce Borgia_! OEdipe parle comme Didier et Buridan!... La
dramaturgie de Sophocle est en ralit beaucoup moins loigne de celle
de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille. Et
il ajoutait: N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'et t
Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
l'aile de la muse, etc.

Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
s'enfle, s'exagre, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
naturellement hyperbolique.--Tout le monde convient que l'exposition de
_Bajazet_ est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
devient la merveille unique entre toutes.--On sait que Perrault fut un
esprit curieux et original, et nous gotons tous la grce parfaite des
_Contes de fes_. Mais, pour M. Weiss, Perrault est l'un des beaux
gnies de son sicle. Les quarante pages des _Contes_ sont les plus
nourries de choses et de notations diverses, les plus lgres d'allure
qu'on ait crites dans notre langue.(M. Weiss fait une terrible
consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystre: Perrault
en crivant les _Contes_, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
contes est bien en effet spontan et moderne! Pourquoi moderne? en
quoi moderne? C'est que moderne est piquant. Nous voyons un peu
aprs que Perrault contraste avec l'ensemble du XVIIe sicle en ce
qu'il est en ses contes un pote de la maison, des choses familires,
domestiques, intimes, comme de l'enfance. C'est sans doute en cela
qu'il est moderne. Mais l'est-il donc  l'exclusion de tous ses
contemporains? Quelle rage de dcouverte et d'invention dans toute
cette critique!

Et quels massacres des opinions enseignes et convenues!--Voil deux
sicles qu'on clbre _Tartufe_ comme le chef-d'oeuvre des
chefs-d'oeuvre. N'tait le parti pris d'cole et presque de faction,
crit M. Weiss, on conviendrait que le _Tartufe_ n'est amusant d'aucune
manire.--La critique traditionnelle exalte la bont de Molire: M.
Janet dgage de son thtre la plus saine morale et la plus correcte;
coutez M. Weiss:

     ...Il est des choses sacres sur lesquelles il faut tre dlicat 
     outrance; la socit du XVIIe sicle ne l'tait gure, et
     Molire pas du tout. Molire n'avait pas seulement la profonde
     immoralit qui est l'attribut commun et trs probablement la
     condition d'activit des grands observateurs de l'homme et de la
     nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
     duret de l'me gnrale et l'inhumanit, dfaut commun chez les
     crivains et les personnages clbres de son temps, seul dfaut
     saillant d'un sicle o bien dcidment le caractre et l'esprit
     franais ont atteint leur point de perfection et d'quilibre. Il
     avait encore une certaine grossiret de sentiment moral et des
     instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
      quoi correspondait, dans son style, un got marqu pour les
     grossirets de langage.

S'est-on assez extasi sur les femmes de Molire, liante, Elmire,
Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle sant morale!
M. Weiss nous dclare qu'il se sent peu de penchant pour elles.

--Il semblait entendu, tabli par une infinit de professeurs et de
critiques qu'_Esther_ tait une fort belle lgie, mais un drame assez
faible: M. Weiss l'appelle un des plus vigoureux en sa suavit qui
existent.--L'usage est de mettre _Athalie_ au-dessus d'_Esther_: J'ai,
dit M. Weiss, la faiblesse de prfrer _Esther_  _Athalie_.--L'usage
est de rpter que l'action dramatique manque un peu dans _Brnice_.
Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
dlicat des drames. lgie tant que vous voudrez, mais lgie
souverainement dramatique.

Puis ce sont des rapprochements de noms et d'ides propres  troubler
les esprits timides.--On pourrait admirer, au troisime acte de _Ma
camarade_, une psychologie racinienne.--Pour l'lan du geste il n'y a
eu de nos jours, avec Thrsa, que Rachel, et encore!--Le truc du
brigadier dans la _Champenoise_, c'est un des trucs de l'_Ars amatoria_
d'Ovide.--Le prologue d'_Amphitryon_ contient en germe _Orphe aux
enfers_ et la _Belle Hlne_.-- propos d'_Un chapeau de paille
d'Italie_: Voil la filiation: Molire, Paul de Kock, Labiche.--Le
drame d'_Antony_, tant un drame psychologique, tient de la mthode du
XVIIe sicle et des tragiques grecs, etc., etc.

Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprvus. Je cherche
seulement  me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
Weiss,  dmler par quel don ou par quels procds il nous tonne. Je
vois d'abord que, l o il est de l'avis de la majorit, il rafrachit
et fait siennes les opinions consacres par l'extraordinaire vivacit de
son impression. En outre, s'il saisit dans une oeuvre quelque ct qui
n'ait pas encore t aperu ou signal, il le met si violemment en
lumire, il oublie si bien tout le reste que sa dcouverte prend tout de
suite je ne sais quel air d'lgante impertinence et semble un dfi  la
scurit des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
n'inventent rien. Comme M. Renan,  qui il ressemble par plus d'un point
malgr la diffrence des tempraments, M. Weiss affecte de ne voir et de
ne prsenter  la fois qu'un aspect des questions, et c'est par l qu'il
nous surprend et nous intresse si fort. Et qu'on ne dise point que le
procd est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
dcouvre; nous n'y aurions jamais song sans lui; et c'est chose si rare
et si prcieuse que d'avoir dans la critique littraire, o la tradition
est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
personnelles! Quand, aprs nous tre divertis aux fuses de M. Weiss,
nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mle
toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
l'oeuvre qu'il a tudie ne s'en trouve pas moins modifi et enrichi. Il
a dans ses caprices d'imagination une sagacit qui voit loin, et de ses
feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brl.


III

Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
vhmence de ses affirmations n'est jamais pdantesque, au lieu que
souvent la modration tudie de tel critique sage et pondr sue la
pdanterie. La faon dont M. Weiss considre le thtre n'a rien
d'troit, de scolaire, de livresque. Il sait la vie, il sait
l'histoire; il connat les hommes, ceux d'autrefois et ceux
d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et 
propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des moeurs des
hommes qu'entt du beau.  chaque instant on sent qu'il n'a pas
toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas n spcialement
pour en faire.  propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
trace de Henri IV, envisag par certains cts secrets, un portrait,
avec preuves  l'appui, qu'il est impossible d'oublier. ...Il faut donc
conclure, pour Henri IV jeune ou vieux,  un fonds ingnu de vilenie
bestiale qu'il dominait moins dans son ge mr et sa vieillesse, mais
qui, au temps de sa jeunesse, n'tant point revtu par la gloire,
choquait plus en sa nudit.-- propos de _Klber_, drame militaire, il
dveloppe ingnieusement et magnifiquement le rve oriental de
Napolon.-- propos du _Nouveau Monde_, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
le joli portrait des derniers prcieux de la littrature contemporaine,
et que je voudrais citer tout entier!

     ...Le thtre est proprement le tombeau des malins et la fin des
     cnacles... Ah! dans tout autre domaine que le thtre il est ais
     d'appliquer des principes de cnacle... On conoit gigantesque. On
     turlupine les matres reconnus et accepts, et on ne s'est pas
     seulement donn la peine de les comprendre. On est impressionniste,
     expressionniste, luministe et immensiste. On fait de la peinture
     intransigeante, de la statuaire rcalcitrante, de la musique
     insociable, des romans rfractaires, sans pieds ni tte, o les
     ateliers du haut de Montmartre et les capharnams du boulevard
     Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
     exactement, superbement comme elle est!...

Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
consiste  saisir des rapports inattendus entre les ides, et celui qui
rside dans l'imprvu abondant des images. Il a de l'esprit comme
Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
quelque chose de plus lgant dans le dbraill. Relisez les
bouffonneries que lui ont inspires les querelles de Sarcey-Perrin,
Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
notaires de la Comdie-Franaise. Dans les portraitures d'acteurs et
d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gne! Ce rdacteur d'un
journal austre dshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul
Mounet, les dtaille, les examine membre par membre. C'est d'une
indiscrtion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
discret et non moins rjouissant de Mlle Alice Lavigne:

     Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
     comme un plomb, elle lance sa jambe en querre, elle jette et
     prsente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
     et tout cde  des manires si distingues! Elle vous a des audaces
     d'une tranquillit! et des surprises d'une effronterie! et des
     ingnuits d'un raffinement! a empoigne, a assomme, a abrutit.
     Je voudrais la voir, une fois, jouer l'_cole des femmes_ et la
     _Chercheuse d'esprit_.

Parmi toutes ses autres originalits, M. Weiss s'est donn celle de
traiter l'cole normale de prison. ...Pour intellectuelle que soit une
prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus fconde, la
plus riante de nos facults, l'imagination s'y attriste... Il ne nous
parat pas que la sienne se soit fort attriste  l'cole, ni que cette
prison l'ait comprime plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
irrprochable, une extrme proprit de termes, un vocabulaire
excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont trs volontiers
(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais got le plus
authentique et jusqu'au prcieux le plus avr. Racine serait fort
tonn d'tre admir pour ses -fond d'une brutalit froide et la
souplesse de ses dgagements. Le _Supplice d'une femme_ est du
trois-six d'thique et d'motion, et la _Visite de noces_ est de
l'thique absolue  cent degrs Gay-Lussac. Et voici l'image qu'inspire
 M. Weiss la vivacit d'allure de _Ma camarade_: Le filament
microscopique le plus tortill de la joie et de la fureur de vivre ne se
trmousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
pice. Au fait, cela est trs joli; mais diable! cela n'est pas d'une
imagination anmie. Et je ne vois pas non plus que l'cole normale ait
beaucoup gn M. Weiss pour qualifier la _Glu_ de crature
catapultueuse.


IV

Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
l'a t aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
trouvons-nous point,  dfaut d'une doctrine dont je ne regrette
nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
prfrences ou des antipathies particulirement tenaces?

Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, gnreuses et varies.
Il adore l'Athnes d'autrefois et ceux qui en ont exprim l'me, le
Paris d' prsent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
connatre Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: blouissant, ce
boulevard, de deux  quatre, quand les filles de Sion dbouchent par
essaims... Il n'aime rien tant que le thtre de Sophocle, sinon
peut-tre celui de Meilhac et Halvy. Sur Corneille et Racine, il
s'abandonne  des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribu que
lui  mettre  la mode le parti pris trs distingu de les admirer sans
rserve, de tout voir chez eux, mme des choses auxquelles il ne semble
pas qu'ils aient beaucoup song. Il dcouvre dans _Polyeucte_ tous les
types et tous les phnomnes qui ont d se produire durant les deux
premiers sicles au cours de la rvolution chrtienne. Aprs avoir cit
la strophe: Tout l'univers est plein de sa magnificence..., il ajoute:
Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'crier: Hosannah!
hosannah! _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! La langue
d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus panouie, la plus polie, la
plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait crite. Quand
il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire pique;
et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
Feuillet et son dlicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
coeur est suprieur  sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
Weiss est  son paroxysme. Ses admirations sont gales autant qu'elles
sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
effrnes: on ne saurait unir un esprit plus aigu  un dlire plus
abondant.

Mais, si son impression du moment le pntre et le possde au point
d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
admirations sont, ou peu s'en faut, gales, tant toutes sans limites,
il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus frquemment
et qui nous rvlent certaines prfrences dcides et foncires.

En ralit, plus que Corneille, Racine et Molire, plus qu'Augier,
Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
Beaumarchais--et Scribe et Dumas pre. Il a la prdilection la plus
tendre pour le thtre du XVIIIe sicle et du temps de
Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
qui nous l'expliqueront tant bien que mal:

     Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une dlicatesse et
     une gnrosit qui donnaient le ton  la littrature et le
     recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus  une grossiret de
     sens moral qui rappelle le XVIIe sicle et mme la vieillesse de
     ce sicle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et mme
     Regnard, qu'il ne l'avait t en sa verdeur avec Molire et La
     Fontaine. Cette crudit a t la marque minente de la littrature
     de l'poque de Napolon III.

C'est l une de ses ides les plus personnelles et les plus chres, une
de celles qu'il a le plus souvent dveloppes, et ds janvier 1858,
dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la
littrature franaise_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et rsum ce
chapitre clbre:

     ...Le second Augier (celui des _Effronts_, des _Lionnes pauvres_,
     etc.) est le produit d'un moment spcial de nos moeurs et de nos
     ides, et d'un moment triste. a t le moment du positivisme dur
     et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a t l'un des
     fruits de la rvolution de 1851. Ce moment s'est marqu dans
     _Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le
     _Fils naturel_, les crits philosophiques et historiques de M.
     Taine, toutes oeuvres que caractrisent la conception mcanique de
     l'me humaine, un mpris superbe de l'homme, un style sec et
     tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
     des causes.

Ce passage et beaucoup d'autres du mme genre nous font parfaitement
comprendre les jugements ports par M. Weiss sur le thtre de l'poque
actuelle. Au fond, il n'aime d'Augier que ses comdies en vers. De
Dumas fils, il n'aime sincrement que la _Dame aux camlias_, et un peu
_Diane de Lys_: le reste lui est dsagrable. Il faut relire les deux
tudes, d'une injustice pleine de sagacit, qu'il a consacres  Dumas
fils et  Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge  la fois contre leur
observation sans entrailles et contre l'immoralit de leur morale qui
inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un chtiment
fatal comme lui. Il rclame pour Mme Bovary;  plus forte raison
rclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique mme de Meilhac et
Halvy lui parat cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se mprenne
assurment pas sur la valeur des oeuvres, il a d'amples indulgences pour
_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les
comdies de M. Delpit, prfrant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
vie et quelque envole, l'absence d'observation  l'observation triste.
Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-tre quelque ddain. M.
Weiss laisse chapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un mtier
bien rjouissant d'extraire des nouveauts du jour les maigres
parcelles de littrature et de philosophie qu'elles peuvent contenir.

En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas pre sans
prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
cet chauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
vidente de la mollesse et de la puret dlicieuse de la versification
de Regnard. Nous apprenons qu'aprs Molire trois crivains bourgeois,
Marivaux, Gresset, Piron, dont l'me n'tait tissue que de dlicatesse,
de fiert, de noblesse, de penses honntes, avaient pur et _divinis_
la scne comique. M. Weiss nous dit ailleurs que depuis qu'il sait
lire, il a conu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
infatigable et stupide. Le _Verre d'eau_ lui semble inspir par une
vue suprieure des choses humaines; et il appelle enfin la mixture
Auber-Scribe un ferment divin o Scribe fournissait la magie des
situations et Auber la magie de l'expression.


V

Nous connaissons donc  prsent les gots dominants de M. Weiss et
quelque chose mme de son caractre. C'est d'abord une passion trs
vive,  la fois sincre et tudie, pour certaines formes
particulirement lgantes de l'esprit franais et pour les priodes o
cet esprit a montr le plus de finesse et de grce et aussi le plus de
gnrosit. M. Weiss veut que cet esprit ait sa posie, gale ou
suprieure  toutes les autres.

     Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
     cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
     avec ces affreux chants de guerre dont tu as infest ton _Histoire
     de la littrature anglaise_, sont plus potes que Regnard! Ose
     encore dfinir la posie comme Villemereux, en sixime, nous
     dfinissait l'ivresse: une courte folie. coute ceci, et dis-moi si
     l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempr et fin, l'esprit qui se
     contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mmes
     enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas tre
     une source de posie tout aussi bien que l'imagination exalte, les
     passions furieuses, le coeur qui se ronge et l'hypocondrie!

Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
d'un vieux pote saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
vraiment on peut rver quelque chose au del des fantaisies un peu
courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
pourtant les vers du _Lgataire_ ne plongent point en extase ni ne
mettent sens dessus dessous. Aprs cela, je ne vois pas pourquoi tel
morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la posie
aussi bien qu'une scne de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
Victor Hugo; et pour ceux qui la gotent par-dessus tout, cette posie
proprement franaise est, en effet, la meilleure.

Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette posie et cet
esprit, mais la socit o ils ont fleuri dlicieusement. On devine chez
lui cette arrire-pense que, pour un homme de talent, il faisait bon
vivre dans ce monde du dernier sicle: le mrite personnel s'y imposait
peut-tre mieux, y tait trait avec plus de justice que dans une
socit dmocratique, bureaucratise et enchinoise  l'excs (M. Weiss
a trs souvent des paroles amres sur la morgue des administrations et
sur les sottises des concours et de l'avancement.)

Cette prdilection si dcide pour la posie dramatique du XVIIIe
sicle implique naturellement une profonde antipathie pour son
contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littrature
positiviste et brutale des trente dernires annes, l'observation
dsenchante et sche, la conception fataliste de la vie et des passions
humaines. Car ce pessimisme ddaigneux dtourne de l'action, et M. Weiss
aime l'action. Ce lettr accompli ferait volontiers, on le sent, autre
chose que de la littrature. Il a toujours rv d'tre dans les affaires
publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le souponne de ne s'en tre
pas entirement consol.

Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
Dumas, c'est assurment  cause de leurs oeuvres, mais aussi par la
raison qu'il admire tant Gambetta (et en gnral tous ceux qui ont jou
un grand rle dans l'histoire): parce qu'ils ont t forts, puissants,
fconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
copier la ralit, mais de la dominer, de la ptrir, soit en des oeuvres
d'art, soit par l'action matrielle; c'est de lui imposer, dans la
mesure o on le peut, la forme de son rve. Il n'y a que cela
d'intressant au monde, puisque la vrit nous chappe et que ceux qui
croient la tenir la voient si sombre.  l'action dans la vie correspond,
dans l'art, le souci de l'idal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
un fougueux idaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
toutes les faons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
le plus srement: il aime le romanesque, l'hroque, l'impossible. Et
l'on dcouvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
songerie germanique. Je suis bien forc de recourir  la vieille
formule,  celle dont se sert Retz essayant de dfinir La Rochefoucauld:
il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.


VI

C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi  travers ses
feuilletons dramatiques. J'ai insist sur ses caprices et ses
fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a sem dans ces feuilletons
de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
spirituelles. Relisez les tudes sur _Polyeucte_, _Esther_,
l'_trangre_, _Diane de Lys_, le _Lgataire_, les _Effronts_, _Ruy
Blas_ et le _Jeu de l'amour et du hasard_, etc.--Mais, l mme o il ne
fait que dvelopper  sa manire et rajeunir le jugement de la
tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
fantasque, d'invrifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une oeuvre sur
laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mpriser, et
s'il la trouve mdiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
Une chose lui plat parce qu'elle lui plat; ne cherchez rien au del.
M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliques, et dont le contrle
est impossible. C'est le triomphe du sens propre, suspect  M.
Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique tincelante
et dcevante la vanit de la critique, si toutefois nous avions
l'ingnuit de la considrer comme une science.

Mais rien aussi ne nous montre mieux  quel point la critique littraire
peut tre une chose exquise et comme elle peut galer en intrt et
quelquefois dpasser les oeuvres mmes sur lesquelles elle s'exerce. La
comdie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
mieux, neuf fois sur dix, que les comdies dont il nous rendait compte.
 l'antique dfinition: _Ars homo additus natur_, on pourrait ajouter:
_Critica scriptor additus scriptori_, ou quelque chose d'approchant. Le
lecteur jouit et de l'oeuvre critique et de son critique. Il saisit un
reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
comment un homme qui a vu et rendu le rel d'une certaine faon est 
son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste cre ses
personnages, le critique cre en quelque manire et faonne l'artiste
qu'il dfinit. Et le critique peut tre  son tour dfini, faonn,
invent par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
mme image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout  fait
originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
rang de ceux-l: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
temps.




ALPHONSE DAUDET[77]


Ah! mon Daniel, quelle jolie faon tu as de dire les choses! Je suis
sr que tu pourrais crire dans les journaux, si tu voulais[78]. Le
petit Chose a crit dans les journaux, il a mme fait des livres. Et le
public a t de l'avis de la mre Jacques.  locataire du moulin de
Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
petite Dsire, compatriote infidle de Tartarin, de Numa et de Bompard,
historiographe du Nabab et de la reine Frdrique,  magicien qui savez
unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vrit, la
fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie faon vous avez de dire les
choses!

[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du
lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert
Helmont_.--Le _Petit Chose_.]

[Note 78: Le _Petit Chose_.]

La fortune littraire de M. Alphonse Daudet est des plus clatantes
qu'on ait vues. C'est une sduction universelle. Ceux qui veulent des
larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
les quteurs de modernit, les simples, les raffins, les femmes, les
potes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet trane tous les
coeurs aprs lui; car il a le charme, aussi indfinissable dans une
oeuvre d'art que dans un visage fminin, et qui pourtant n'est pas un
vain mot puisque de trs grands crivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
peut-tre une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel mme dans
le rare et le recherch; c'est, en tout cas, quelque chose
d'incompatible avec des qualits trop laborieuses et trop voulues: ainsi
le charme ne se rencontre gure chez les chefs d'cole. On peut
remarquer aussi que le charme ne va pas sans un coeur aisment mu et
qui ne craint pas de le paratre (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas
le demander  ceux qui font profession de ne peindre que des ralits
plates ou brutales, ou qui affectent de n'tre curieux que du monde
extrieur et de la plastique des choses.

Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
riche pour que des esprits trs divers y puissent trouver leur compte.
Son originalit, c'est d'unir troitement l'observation et la fantaisie,
de dgager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
surprenant, de contenter du mme coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
les lecteurs de M. Zola, d'crire des romans qui sont en mme temps
ralistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
qu'ils sont trs sincrement et trs profondment ralistes.


I

Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la ralit ce qui vaut
la peine d'y tre vu, d'avoir commenc par ne pas la regarder de trop
prs, par tre un pote, un rveur sans plus, un tre  sensations
dlicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
jouir dmesurment des choses sans avoir souci de les photographier. Je
me mfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
qui,  l'ge o de plus forts qu'eux chantaient navement les roses,
vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
descriptions d'viers ou de paniers aux ordures, et de froides
insistances sur les malproprets de la vie physique. S'ils commencent
par l, par o finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
toujours le mme livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
effets est extrmement limit; et rien ne ressemble plus  une...
oaristys vue par le ct qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
mme ct. Au contraire, d'avoir difi dans sa prime saison de jolies
fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
tourn vers l'tude du monde rel,  ngliger ce qu'il a de banal et
d'insignifiant, ce qui ne mrite pas d'tre not, pour s'attacher  ce
qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse 
lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
intressants encore que vos imaginations d'autrefois.

Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rve.  Nmes, dans
le jardin de monsieur Eyssette, c'est un bambin imaginatif qui joue
perdument Robinson dans son le et qui s'attache aux objets avec une
sensibilit violente. Quel dchirement quand il faut quitter Nmes, la
fabrique et le jardin!

     Je disais aux platanes: Adieu, mes chers amis, et aux bassins:
     C'est fini, nous ne nous verrons plus. Il y avait dans le jardin
     un grenadier dont les belles fleurs rouges s'panouissaient au
     soleil. Je lui dis en sanglotant: Donne-moi une de tes fleurs. Il
     me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].

[Note 79: Le _Petit Chose_.]

 Lyon, o il fait souvent l'cole buissonnire et passe des journes
dans les bois ou le long de l'eau; au collge de Sarlande, o il invente
des histoires pour les petits,  Paris mme, o, frachement dbarqu,
de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye 
regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, dlicat
et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
continue de rver effrontment, fait des vers sur des cerises, des
bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
le _Miserere_ de l'amour, et adresse  Clairette et  Climne des
stances cavalires qui semblent d'un Musset mignard et o l'ironie,
comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
volume de dbutant plus vraiment jeune que le petit livre des
_Amoureuses_.

Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un crivain dj connu
et qui fait des chroniques et des varits au _Figaro_. Mais, au fond,
c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
incorrigible pote de petit Chose serait capable d'crire des histoires
aussi chimriques, aussi peu arrives que les _Aventures d'un Papillon
et d'une Bte  bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols
du cimetire_ et les _mes du Paradis, mystre en deux tableaux?_

Une femme est morte en se confessant au prtre et en reniant un amour
criminel. L'amant s'est tu de dsespoir. Il est en enfer et sa
matresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fte-Dieu, le plafond
de l'enfer s'entr'ouvre, et les damns voient passer au-dessus de leurs
ttes la procession des lus. Mais, comme l'explique un damn, l'air du
paradis est fatal  la mmoire: chacun de nous a l-haut un parent, un
ami, un frre, une soeur, une mre, une femme; de ces tres chris nous
ne pmes jamais obtenir un regard. Le nouveau venu n'est pas plus
heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, voquer les jours
d'autrefois: sa matresse ne se souvient de rien, ne le reconnat pas;
et cela est si douloureux que saint Pierre lui-mme ne peut s'empcher
d'tre mu.

Voil un mystre qui sent un peu l'hrsie; car l'glise enseigne que,
non seulement les lus oublieront les damns, mais que les damns
dtesteront les lus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
a, dans cette fantaisie htrodoxe et compromettante pour saint Pierre,
un mlange tout  fait savoureux d'ingnuit, de grce et de passion. Au
petit drame touchant se mlent les jolis dtails d'un paradis d'enfant
de choeur, de petit clerc de la mancanterie de Saint-Nizier: Mes yeux
et mon coeur l'ont aussi reconnu, ce petit chrubin vtu de mousseline,
 ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
petits bras dodus et ross, une bannire  fleurs d'or aussi grande que
lui; c'est ma soeur, ma petite soeur Anna, que j'ai tant pleure.

Surtout il y a dans ce rve bien _humain_ une tendresse profonde, un don
de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don prcieux que M.
Alphonse Daudet conservera mme quand il ne fera plus que regarder et
qu'il ne rvera plus gure. Et c'est pour cela que je me suis un peu
arrt sur cette oeuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
sensibilit. L'me de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
heureuse et qui a song des songes si jolis et si tendres, continue de
flotter, lgre, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
encore  et l, mle de l'motion  l'exactitude des peintures et
impose  l'observation un choix de dtails si rare et si dlicat que,
sans autre artifice, elle fait jaillir  chaque instant la fantaisie de
la ralit mme.


II

Le pote des _Amoureuses_, jet en arrivant  Paris dans un milieu de
bohmes pittoresques, bientt aiguis par la vie parisienne, s'aperoit
un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours
plus intressant, plus inattendu, mme plus amusant et plus fou que ce
qu'on imagine. Ds lors, c'est fini de rver. Il nous contera encore
par-ci par-l de jolis contes comme le _Cur de Cucugnan_, la _Mule du
pape_, l'_lixir du pre Gaucher_, ou la merveilleuse histoire de
_Woodstown_, la ville amricaine conquise sur la fort vierge et
submerge par elle. Mais, d'une faon gnrale, on peut dire de lui, et
plus justement que de n'importe quel autre romancier, mme de la
nouvelle cole, qu'il ne raconte et ne dcrit plus que ce qu'il a vu.
C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses rcits ou tableaux,
depuis ses _Lettres de mon moulin_ jusqu' son premier grand roman, en
cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux
qu'il a le mieux connus et o il a fait ses plus longs sjours: Nmes et
la Provence, l'Algrie et la Corse, Paris enfin, Paris bohme, Paris
populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le sige. Et
sous ces diffrents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses
grands romans sont faits, si on prenait l peine de les dcomposer. La
Provence remplit presque toutes les _Lettres de mon moulin_; Paris sous
ses diffrents aspects est le sujet de presque tous les _Contes du
lundi_ et de la plupart des _tudes_ qui suivent _Robert Helmont_. Dans
ces deux livres la Corse et l'Algrie se glissent  et l. L'Algrie et
la Provence se partagent _Tartarin_.  mesure que M. Alphonse Daudet
avance dans son oeuvre, Paris, c'est--dire la modernit, l'attire
davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du sige;
puis le Paris de tous les jours et tous les tages de Paris, du haut en
bas (Voyez _Moeurs parisiennes_ et les _Femmes d'artistes_). Cela le
mne tout doucement  ses grands romans parisiens. Dj il nous raconte
le Nabab en cinq ou six pages et, tout  ct, la mort du duc de Morny.
Dj le futur bourreau du petit Jack montre, dans le _Credo de l'Amour_,
sa grosse moustache, son oeil bleu et dur et sa face de mousquetaire
malade.

Il serait fort difficile d'analyser ces petites pices. Mais peut-tre
n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir
l. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot charmant, le
nettoyer de sa banalit et comme le frapper  neuf; puis, ainsi rajeuni,
le mettre pour tout commentaire au bout de ces _Contes_. Essayons
pourtant quelques remarques.


III

Nombre de ces petites histoires sont extrmement simples, mais aucune
n'est banale et beaucoup sont singulires et rares. Il n'en est pas une,
je crois, dont on puisse dire: C'est joli, mais a ressemble  tout,
ou Tiens! j'ai dj lu a quelque part. Jamais M. Alphonse Daudet ne
tombe dans cette banalit, soit de la fable, soit de la description ou
du sentiment,  laquelle n'chappent pas toujours les crivains qui
inventent, et mme les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce
qu'il conte ou dcrit, il l'a vu et not, ou induit directement de ce
qu'il avait vu. Il est vrai que sa faon de regarder est une cration et
que son oeil sait dcouvrir au point qu'il parat inventer. Plus on a
d'esprit, dit La Bruyre, plus on trouve d'originaux. Ajoutons: Et plus
l'on dcouvre autour de soi de situations originales. Or, comme M.
Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours  l'afft, il
s'arrte et s'intresse  des dtails qui nous chapperaient ou que nous
remarquerions  peine; il nous fait trouver curieuses par la faon dont
il nous les prsente des choses tout ordinaires et qui nous auraient
sans doute faiblement frapps; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair
des petits drames obscurs dont fourmille la ralit.

Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les
plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement
vrais. Vous rappelez-vous les _Deux auberges_[80], l'une neuve, bruyante
et bien achalande, l'autre dserte et misrable; et la matresse de
cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tte, quand par
hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit
dans l'auberge d'en face chez la belle Arlsienne.

[Note 80: _Lettres de mon moulin_.]

     Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
     qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les
     hommes sont comme a, ils n'aiment pas  voir pleurer; et moi, je
     pleure toujours depuis la mort des petites...

Une histoire bien simple que le _Pre Achille_[81]! Le vieil ouvrier a
eu un fils d'une matresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand
garon, vient voir son pre, seulement pour le voir, pour le connatre.
C'est vrai, a m'a toujours un peu taquin de ne pas connatre mon
pre.--Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garon, dit le
pre Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.

[Note 81: _tudes et paysages_ ( la suite de _Robert Helmont_).]

     --Qu'est-ce que vous faites? demande le pre; moi, je suis dans la
     charpente.

     Le fils rpond:--Moi, dans la menuiserie.

     --Est-ce que a va bien, chez vous, les affaires?

     --Non, pas fort.

Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre motion de se
voir, rien  se dire, rien... Le litre fini, le fils se lve.

     --Allons, mon pre, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous
     ai vu, je m'en vais content.  revoir!

     --Bonne chance, mon garon.

     Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son ct, le
     pre remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.

Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et
ne vous sentez-vous pas  cent lieues de la convention du mlodrame ou
mme du roman proprement dit?

Voulez-vous encore des choses vues?

Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette
sortant de Saint-Lazare aperoit son amant assis, menottes au poing, 
l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par
l'intermdiaire d'un brave homme de garde de Paris: Dites-y bien que
j'ai jamais aim que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.
Et quand le garde a fait sa commission: Qu'est-ce qu'il a dit?--Il a
dit qu'il tait bien malheureux.--T'ennuie pas, m'ami...; les beaux
jours reviendront.--Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq
ans[82].

[Note 82: _tudes et paysages_.]

Voyez encore, dans les _Femmes d'artistes_, le mnage de ce pauvre pote
mari  une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empte et
vulgaire, qui mne son mari comme un petit garon et qui tout  coup, au
milieu d'une discussion intressante, lui crie d'une voix bte et
brutale comme un coup d'escopette: H! l'artiste!... _La lampo qui
filo!_--Et un _Mnage de chanteurs_, le mari devenant jaloux de sa
femme (qu'il a pouse par amour) et finissant par la faire siffler! Et
_la Bohme en famille_, ce bizarre intrieur du sculpteur Simaise, la
mre dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur
tapage, de leurs chiffons, une fte perptuelle... Plus ils vont, plus
ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont dmnag trois fois, on les a
vendus une, et ils ont tout de mme donn deux grands bals travertis.


IV

Voil donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
en est de plus complexes et o la part de l'invention semble plus
grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la dcouverte et dans
le choix des documents, mais encore dans leur combinaison. De la
Provence, de la Corse, de l'Algrie et des mondes divers dont se
compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de trs spirituels mlanges. Il
mnage aux civilisations diffrentes des rencontres impayables. C'est
l'histoire du petit Turco Kadour fourvoy dans la Commune au sortir de
l'hpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tu par
les Versaillais sans y rien comprendre[83]. C'est ce pauvre aga
Si-Sliman, dcor par erreur le 15 aot, venu  Paris pour rclamer sa
dcoration, renvoy de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
coffres  bois des antichambres,  l'afft d'une audience qui n'arrive
jamais[84]. C'est, dans _Tartarin de Tarascon_, la jolie esquisse--et
combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!--de l'Algrie franaise,
de ce cocasse et fantastique mlange de l'Orient et de l'Occident...,
quelque chose comme une page de l'Ancien Testament raconte par le
sergent La Rame ou le brigadier Pitou.--Au reste, le conteur n'a pas
besoin de mler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
antithses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
petit employ placide, crivant de sa plus belle main sur un grand
registre, pendant que ses pommes mijotent sur le pole: Flicie Rameau,
brunisseuse, dix-sept ans[85].--Ou bien ce sont les derniers communards
buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funraires du
Pre-Lachaise[86]. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entre des
Versaillais, emmen prisonnier par la ligne et retrouvant  Versailles
son marmiton et ses petits pts du dimanche[87]. C'est le mariage de
Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sall, mettant en face l'un
de l'autre, autour d'un berceau, le pre Sall et la douairire d'Athis.

[Note 83: _Contes du lundi_.]

[Note 84: _Ibid_.]

[Note 85: _Ibid_.]

[Note 86: _Contes du lundi_.]

[Note 87: _Ibid_.]

     La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sall se rencontraient tous
     les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
     bout de pipe noire riv au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
     au chteau, avec ses cheveux poudrs, son grand air, regardaient
     ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
     l'admiraient autant tous deux[88].

[Note 88: _Femmes d'artistes_.]

Une situation singulire, une faon originale d'assister au sige de
Paris, c'est assurment celle du peintre Robert Helmont, rest tout seul
avec sa jambe mal gurie dans une bicoque de la fort de Snart. Cela
fait un peu songer  ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
dans la _Chartreuse de Parme_.

Comme tout  l'heure, je m'arrte bien avant d'avoir puis
l'numration. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
particulirement dans sa _Seconde lettre  M. Strauss_, que cet univers
est un spectacle qu'un Dieu se donne  lui-mme et dont il se dlecte
infiniment. Sans doute le grand chorge est le seul qui voie
pleinement, dans l'ensemble et dans le dtail, tout ce que ce spectacle
a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
mesure, participer  ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
observateurs qui nous font goter le plus souvent quelque chose de ce
plaisir. Mieux que personne il saisit et dgage ces ironies, ces
curiosits et comme ces lazzis de la grande comdie des hommes et des
choses. Et l'on retrouvera presque  chaque page de ses grands romans
cet art d'extraire de la ralit des antithses bouffonnes ou navrantes,
d'o jaillissent la surprise, le rire et souvent la piti.


V

Piti, tendresse, motion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
dbordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
critique, de morosit croissante et  la fois de dilettantisme goste,
la littrature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
plus en honneur auprs de certains esprits trs raffins. Car les larmes
et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
et toujours un peu d'esprance. Puis les larmes sont surannes; on en a
tant abus! Fi du mlodrame o Margot a pleur! Et, de fait, nombre
des romans de la nouvelle cole sont des oeuvres violentes et froides et
ne donnent que des motions pessimistes, c'est--dire des motions qui,
par del les souffrances des individus, vont  la grande misre
universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
par la sensation des fatalits cruelles; ils nous attendrissent
rarement. Car il s'en faut que le pathtique d'une histoire soit
toujours en proportion de la grandeur des misres ou des souffrances
tales. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
pathtique proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
la dfaveur o est tomb le libre arbitre.  la place, on a eu je ne
sais quelle tristesse morne, sche, accablante, l'impression singulire
qui se dgage des livres de M. Zola. Car la piti se change en un
sentiment pre et pnible quand tous les souffrants dont on nous
dveloppe la misre se trouvent tre  la fois ignobles et
irresponsables.

Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
rencontre n'implique point le dgot thorique du monde comme il est, un
parti pris froce, une maldiction jete sur notre race. Ce qui excite
la piti, Aristote l'crivait il y a longtemps, c'est le malheur
immrit d'un homme semblable  nous et en qui nous puissions nous
reconnatre sans tre dgots de nous-mmes: et la piti est plus
grande quand ce malheur est, en outre, exprim par un homme semblable 
nous, lui aussi, dou seulement d'une sensibilit plus dlicate et du
don prestigieux de peindre par les mots.--Que de tendresse et que
d'humanit dans les petits rcits de notre conteur! Le coeur est
remu, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus touchants
d'autrefois; en mme temps l'observation est aussi exacte et la forme
aussi travaille que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
fait que si ce n'tait pas attendrissant; on peut se laisser mouvoir
sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'tre dupes: M. Alphonse
Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie lgre
aussi prs que possible des larmes, parfois mme au beau milieu, et cela
sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'motion
extrme, la clairvoyance qui donne  l'motion tout son prix et fait
qu'on en jouit davantage.

Quel trsor de larmes dans la _Dernire classe_, le _Sige de Berlin_,
le _Porte-Drapeau_, les _Mres_[89]! Je crois que personne n'a mieux
parl de l'anne terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
mditations de pote philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
Ce n'est rien que le petit conte des _toiles_[90]; or ce rien est
dlicieux, et si tendre! De quoi donc le coeur est-il touch? et
pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant l ni
passion, ni catastrophe, ni mme souffrance. Mais, que voulez-vous?
Cette idylle si simple, si discrte, si chaste, qui mme est,  peine
une idylle, avec tous ses dtails si gracieux et si vrais, dans la
douceur sereine de cette belle nuit d't, cela gonfle le coeur et
l'emplit d'une langueur vague, d'un dsir de larmes, comme dit le vieil
Homre, ou d'une envie de s'amuser  pleurer, comme dit la petite
Victorine de Sedaine.

[Note 89: _Contes du lundi_.]

[Note 90: _Idem_.]

Et, tout  ct, quel trsor de rire, quelle jolie gaiet et quelle
alerte moquerie! Peu d'esprit de mots, mais un comique de verve,
d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
situations et de caractres. Relisez, s'il vous plat, la _Pendule de
Bougival_[91], la _Dfense de Tarascon_[92], la _Mule du Pape_[93], le
_Credo de l'amour_[94], la _Veuve d'un grand homme_[95] et, pour abrger
l'numration, les _Aventures de Tartarin_!

[Note 91: _tudes et paysages_.]

[Note 92: _Id_.]

[Note 93: Lettres de mon moulin.]

[Note 94: _Femmes d'artistes_.]

[Note 95: _Id_.]


VI

Une bonne part du charme de tous ces rcits est dans le choix
merveilleux des dtails, des traits, des mots typiques, de ceux qui
rsument un caractre, qui rendent visible une attitude, qui fixent une
situation dans la mmoire. En veut-on quelques-uns ple-mle? Ainsi le
duo de _Robert le Diable_ chant par Tartarin avec Mme Bzuquet la
mre, et le fameux: Nan! Nan! Nan! les doubles muscles du mme
Tartarin, et presque tous ses mots: Qu'ils y viennent!--a, c'est une
chasse!--Des coups d'pe, messieurs, mais pas de coups
d'pingle!--C'est mon chameau! Une noble bte! Il m'a vu tuer tous mes
lions!--Est-ce que cette phrase: Tais-toi, boulanger, je t'en prie,
ne vous remet pas sous les yeux toute la scne de la _Diligence de
Beaucaire_[96], le rmouleur immobile sous sa casquette pendant que ce
farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rmouleuse?--Qui a
pu lire le _Phare des Sanguinaires_[97] et oublier le gros Plutarque 
tranches rouges, toute la bibliothque du phare, et, parmi les
grondements de la mer, dans le crpitement de la flamme et le bruit de
l'huile qui s'goutte et de la chane qui se dvide, la voix du gardien
psalmodiant la vie de Dmtrius de Phalre!--Vous souvenez-vous de ce
qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[98], le vieux
caricaturiste aveugle, le funbre et froce blagueur: Cheveux de Cline
coups le 13 mai?--Revoyez-vous dans la _Dernire classe_[99] le vieux
Hauser, avec son vieil abcdaire rong aux bords et pelant  travers
ses grosses lunettes _ba, be, bi, bo, bu?_--Je m'arrte: tous les
_Contes_ y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces
traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des _Vieux_[100], ce fin
chef-d'oeuvre. Vous rappelez-vous? Une lettre, pre Azan?--Oui,
monsieur...; a vient de Paris. Il tait tout fier que a vnt de Paris,
ce brave pre Azan. Puis c'est la place d'Eyguires  deux heures de
l'aprs-midi, la maison des vieux, le corridor... Alors saint Irne
s'cria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par
la dent de ces animaux. Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas?
toute la scne: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux
serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant  qui mieux
mieux. Elle est tonnante, elle est merveilleuse, nonne dans ce moment
et dans ce milieu, cette phrase de la _Vie des Saints_, cette farouche
vocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette
et ses canaris... Et cette phrase, je suis sr que ce n'est pas le
petit Chose qui l'a invente; M. Alphonse Daudet a d la surprendre,
celle-l ou une autre, sur des lvres d'enfant apprenant  lire.
N'avez-vous jamais entendu dans quelque cole un bambin peler le
terrible vangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les
questions et le doux radotage des vieux: De quelle couleur est le
papier de sa chambre?--Bleu, madame, avec des guirlandes.--Vraiment!
c'est un si brave enfant! et le bon petit djeuner, et les cerises 
l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux  l'ami de
Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais
sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme lgre, la
fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met  imaginer des causeries,
la nuit, entre les deux petits lits--presque deux berceaux--de Mamette
et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux
vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fans
l'image lointaine et voile de Maurice; c'est lui enfin qui crit
tourdiment:  peine le temps de casser trois assiettes, le djeuner se
trouve servi. Comment! trois assiettes casses? Et Mamette ne dit rien?
et ce dsastre passe inaperu? Dcidment cela n'est pas arriv, et M.
Zola gronderait ici Daniel Eyssette.

[Note 96: _Lettres de mon moulin_.]

[Note 97: _Idem_.]

[Note 98: _Lettres de mon moulin_.]

[Note 99: _Contes du lundi_.]

[Note 100: _Lettres de mon moulin_.]


VII

Vrit, fantaisie, esprit, tendresse, gaiet, mlancolie, il entre donc
beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
pour cela que son talent me parat plus difficile  bien caractriser
que celui de MM. de Goncourt ou de M. mile Zola. Ils ont, eux, une
facult matresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
l'excution, des partis pris constants. On peut, de la nervosit de MM.
de Goncourt et de leur passion de la modernit, dduire leur oeuvre
presque tout entire. Il ne serait pas non plus impossible de dfinir
brivement M. Zola: on le montrerait pote  sa faon; pote pessimiste
et fataliste; on parlerait de sa morosit brutale et de sa lenteur
puissante. Au besoin, on caractriserait MM. de Goncourt et M. Zola par
leurs manies, par leurs excs, qui sont fort intressants, mais qui ne
sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
outranciers qui manquent dcidment de got par quelque ct et qui
abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
phnomnes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
vraie caractristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et quilibr
qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
nerfs, de la modernit, du stylisme, de la vrit vraie, du
pessimisme, de la frocit; mais on y trouve aussi et au mme degr la
gaiet, le comique, la tendresse, le got de pleurer. Ce qui distingue
son talent, ce n'est donc pas la prdominance dmesure d'une qualit,
d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutt un
accord de qualits diverses ou opposes, et, si je puis dire, un dosage
secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. Si l'on
examine les divers crivains, dit Montesquieu[101], on verra peut-tre
que les meilleurs et _ceux qui ont plu davantage_ sont ceux qui ont
excit dans l'me plus de sensations en mme temps. Cette remarque peut
s'appliquer srement  M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
autre marque et plus particulire de son talent, c'est sans doute cette
aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression 
l'autre et branle  la fois toutes les cordes de la lyre intrieure. Et
c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidit  sentir,
de cette lgret aile que rsulte la grce, ou le charme. Ainsi nous
revenons, aprs un long dtour et sans nulle prmditation, au mot qui
nous tait naturellement venu en commenant l'examen des _Contes_.
Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inn, irrsistible, fatal,
s'unit chez notre crivain  la plus scrupuleuse reproduction du rel.
C'est peut-tre dans cette alliance que consiste, en dernire analyse,
son originalit. Comment cette alliance s'opre-t-elle? Esprons que
l'tude de ses romans nous le rvlera avec plus de clart[102].

[Note 101: _Essai sur le got_.]

[Note 102: Je ne parle ici que des _Contes_ de M. Alphonse Daudet.
Je reprendrai plus tard en la remaniant l'tude que j'ai eu l'occasion
d'crire sur ses _romans_: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
roman que M. Daudet publiera.]




FERDINAND FABRE[103]

[Note 103: _Julien Savignac_, le _Chevrier_, _l'Abb Tigrane_, _Mon
oncle Clestin_, le _Roman d'un peintre_, le _Roi Ramire_, _Lucifer_,
_Barnab_, chez Charpentier.--_Les Courbezon_, _Mademoiselle de
Malavieille_, le _Marquis de Pierrerue_ (2 vol.), la _Petite Mre_ (4
vol.), chez Dentu.]


Voici un solitaire dans la littrature d'aujourd'hui, un homme qui n'est
pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et
srieux, un sauvage  l'imagination puissante qui ne raconte pas les
histoires de tout le monde, qui crit avec labeur et conviction des
livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de
personnes les gotent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y
trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur parat plus
mritoire. Tout contribue  faire de l'oeuvre rude et touffue de M.
Ferdinand Fabre quelque chose de trs particulier: ses personnages, qui
sont des prtres ou des paysans primitifs; le thtre de l'action, un
pre canton des Cvennes, une petite ville ecclsiastique  deux cents
lieues d'ici; sa manire enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont
s'est dshabitu le roman contemporain. OEuvre svre, vigoureuse,
monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des
vallons fleuris au flancs d'une montagne.

M. Ferdinand Fabre a dj crit une vingtaine de volumes, presque tous
fort compacts. Quand on les a lus  la file, comme on doit le faire
quand on est critique de son tat, on prouve d'abord le besoin de
respirer. Laissez passer un mois: peu  peu le triage se fait entre les
souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mmoire et
oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mmes une
impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-l seulement
qu'il importe de parler. Le reste, et-il des qualits trs grandes,
peut tre nglig sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils
pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'oeuvre, afin de n'crire
que ceux-l?  sagesse minente de Flaubert qui, ayant crit en tout six
volumes, n'en a crit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils
s'arrteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un
grand profit pour le lecteur et une grande conomie de temps pour le
critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La mare des romans monte
sans s'arrter jamais. On n'a dj plus le temps de lire Balzac ni
George Sand. Il va falloir bientt songer  en faire des rsums
analytiques suivis de morceaux choisis. Le XXe sicle le fera, je
pense, pour tous les crivains du XIXe qui mritent de ne pas tre
oublis et peut-tre mme pour les classiques. C'est seulement ainsi que
nos petits-enfants pourront connatre un peu une aussi vaste
littrature.

En attendant, je ne retiendrai ici de l'oeuvre de M. Ferdinand Fabre que
les mieux venus de ses romans de moeurs clricales: les _Courbezon_,
_l'Abb Tigrane_, _Mon oncle Clestin_ et _Lucifer_. Et je n'aurai qu'un
regret, c'est de ne pouvoir m'arrter aussi sur ces deux merveilleuses
idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le _Chevrier_ et
_Barnab_.


I

C'est la grande originalit et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre
d'avoir t un peintre excellent des moeurs du clerg. La matire tait
presque intacte. Je ne vois gure que le _Cur de Tours_, de Balzac, o
elle et t dflore. Le _Cur de campagne_ ne tient nullement ce que
promet son titre; l'Amaury de _Volupt_ est un malade; dans le _Rouge et
le noir_, la peinture du sminaire, des directeurs et des lves, est
surtout faite avec l'imagination et les prjugs de Stendhal: cela n'a
pas t _vu_. Je ne parlerai pas du beau roman de moeurs ecclsiastiques
o M. Francis Magnard concluait que tous les prtres sont des niais ou
des intrigants; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.
Magnard a nglig de le faire rimprimer, j'ignore pour quelle raison.

Je ne m'arrte point  l'abb Mouret ni  la demi-douzaine de prtres
qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont
que des figures pisodiques.

Partout ailleurs, les prtres qu'on a mis au thtre ou dans le roman,
se ramnent  deux types, l'un et l'autre de vrit trs superficielle,
sinon de pure convention: le mauvais prtre aux allures de Tartufe,
souvent incroyant, toujours hypocrite, tantt cupide et tantt dbauch,
le prtre comme se le reprsentent deux cent mille lecteurs  Paris,
l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jsuite; et, d'autre
part, le bon prtre, charitable, tolrant, indulgent, bon vivant 
l'occasion, volontiers libral et rpublicain, bref, le cur de Branger
et du _Dieu des bonnes gens_. Ces deux fantoches antithtiques n'ont
jamais eu du prtre que l'habit.

Il n'est pas bien tonnant que le roman contemporain ait abord si tard
l'tude du prtre et qu'un seul de nos romanciers ait pouss cette tude
un peu loin. J'y vois une premire raison trs simple. La plupart de nos
crivains ont t levs dans les lyces, ont renonc de bonne heure aux
pratiques de la religion, ne hantent point les glises ni les
presbytres. Le prtre est donc l'espce d'homme qu'ils rencontrent le
moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et
de prs.

Par l-dessus il existe contre le clerg un prjug trs fort et
extrmement rpandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,
mais mme leurs rdacteurs, non seulement les neuf diximes des ouvriers
des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrs sont intimement
convaincus que le plus grand nombre des prtres manquent  leur voeu de
chastet et dtournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs
ils ne croient gure  la religion dont ils sont les ministres. Or, pour
ceux qui savent un peu les choses, ce sont l deux cas trs rares, et
mme le second se rencontre  peine. Les gens qui ajoutent foi  ces
lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'ducation des prtres et quelle
empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'me. Puis ils ne
songent point combien serait dure  jouer et de peu de profit (sinon
dans les hautes dignits) la comdie qu'ils leur attribuent, et de quels
horribles sacrifices les prtres incroyants payeraient d'assez minces
avantages.

Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans
entrent au sminaire pour des raisons de prudence et d'gosme naf. Un
de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe
cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des trangers,  poser au
fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont
il avait dict les rponses:

--Qu'est-ce que tu veux tre, Germain?

--J' veux t' cur?

--Pourquoi veux-tu tre cur?

--Parc' qu'on n' fait ren.

--Et puis?

--Parc' qu'on n'est pas soldat.

--Et puis?

--Parc' qu'on va manger dans les chtiaux.

L'enfant faisait ces rponses avec un sourire niais, enchant d'tre en
scne devant des messieurs. C'tait horrible, cet avilissement d'un
pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprsario... Mais, au
reste, je suis persuad que ces fils de paysans qui entrent quelquefois
au sminaire par intrt y prennent peu  peu des sentiments plus
levs. Et si beaucoup, aprs cet entranement, finissent peut-tre
par exercer le sacerdoce comme un mtier, par songer surtout  leur
bien-tre et  leur avancement temporel, cette mdiocrit d'me
n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs
essentiels de leur tat.

Voil ce qu'on ignore; et il faut reconnatre aussi que le prtre ne se
laisse pas facilement pntrer, mme aux croyants, mme  ceux dont il
n'a point de raison de se dfier. Presque toujours il apporte dans les
relations sociales des faons polies et crmonieuses derrire
lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette
bonhomie ne nous renseigne gure mieux sur sa vie intrieure. Nos
romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclsiastiques
assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses
allures des prtres dans leurs relations avec le sicle et nous montrer
des abbs Bournisien (_Madame Bovary_) et des abbs Blampoix (_Rene
Mauperin_); mais le prtre chez lui et dans son for intime, le prtre 
l'glise et dans la vie ecclsiastique, le prtre dans ses rapports avec
ses confrres et avec ses suprieurs, voil ce qu'on ne nous avait point
fait voir encore, parce qu'en effet cela est trs difficile  connatre.

Pour tre un bon peintre des moeurs clricales, il me semble qu'il
faudrait runir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir
vcu longtemps avec des membres du clerg. Il serait excellent d'avoir
t lev par un cur, d'avoir t enfant de choeur, familier avec les
choses d'glise et de sacristie. On saurait comment se comporte un
prtre chez lui et avec ses confrres; on se serait imprgn de leurs
faons; on les aurait vus au naturel; car, n'tant qu'un enfant, et un
enfant destin au sanctuaire, on ne les aurait pas gns et ils vous
auraient laiss tourner autour de leurs plus intimes runions. L'idal
serait donc d'avoir t neveu de cur. Et il serait presque
indispensable d'avoir continu ses tudes, dans un collge
ecclsiastique et mme d'avoir pass quelques mois au grand sminaire ou
tout au moins d'y tre all voir pendant quelque temps ses anciens
compagnons.

La seconde condition, ce serait, aprs avoir vcu  l'glise,  la
sacristie et au presbytre, d'en tre sorti. Il est absolument
ncessaire, pour concevoir nettement et pour dfinir l'esprit
ecclsiastique, de connatre aussi et mme d'avoir l'autre, l'esprit
laque, l'esprit du sicle. Des faons d'tre qui semblent toutes
simples aux prtres et aux fidles pieux, et auxquelles ils ne prennent
pas garde parce qu'elles leur sont familires et naturelles, si on les
voit du dehors, apparaissent singulires, fortement caractristiques, et
rvlent des mes extrmement diffrentes de celles de la grande
majorit des hommes.

Une dernire condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces
tudes dans un esprit de sympathie respectueuse. Et-il perdu la foi (ce
qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le
romancier des moeurs clricales et conserv le don de s'attendrir au
souvenir de ses annes d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les
pratiques et les croyances qu'il a quittes peuvent tre bonnes et
douces aux mes. Il faudrait qu'il et encore l'imagination religieuse
et que ses sens fussent demeurs pieux, en sorte qu'il pt tre encore
dlect par l'orgue, l'encens, les crmonies, l'atmosphre spciale des
glises. Surtout il devrait avoir gard le respect, sinon de l'onction
sacerdotale, au moins du trs grand effort moral et de l'extraordinaire
sacrifice que prsuppose cette onction. Car ici les rancunes
personnelles, les prjugs rvolutionnaires, mme les ddains de
dilettante empcheraient d'tre clairvoyant et juste. Songez donc qu'
moins d'un mensonge sacrilge, qui ne doit gure se rencontrer, tout
prtre, quelles qu'aient pu tre ensuite ses faiblesses, a accompli, le
jour o il s'est couch tout de son long au pied de l'vque qui le
consacrait, la plus entire immolation de soi que l'on puisse imaginer;
qu'il s'est lev,  cette heure-l, au plus haut degr de dignit
morale, et qu'il a t proprement un hros, ne ft-ce qu'un instant. Et
qu'on ne dise pas: Cela n'est rien, c'est trs facile; ils font cela
pour tre mieux rcompenss au ciel. Car l'espoir d'un petit surcrot
de flicit dans la batitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)
ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'tonne plus du
sacrifice, ce qui m'tonnera, ce sera la profondeur et l'intensit du
sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au mme.
Des hommes qui ont t un jour capables soit de cet effort, soit de cet
lan, en restent pour toujours respectables et sacrs. Et pensez un peu
 ce que c'est que la continence absolue, la ncessit de promener
partout sa robe noire, le renoncement  toutes les curiosits de
l'esprit, l'ide que l'on porte un signe indlbile et qu'on ne
s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,
non, ceux qui mprisent ou raillent les prtres ne les comprennent
point.

J'ai essay d'indiquer quelle ducation il faudrait avoir reue et par
o il faudrait ensuite avoir pass pour tre en tat de les comprendre
et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un
tre si spcial qu'un prtre, et si diffrent des autres hommes! Ds
l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son
corps et son me aux pratiques religieuses. Au petit sminaire, les
exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, mditation,
lecture spirituelle; tous les dimanches, catchisme et sermons;
confession et communion frquentes;  quinze ou seize ans, la soutane.
Au grand sminaire, la squestration morale se complte: les pratiques
pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, ptrissent l'me,
lentement et invinciblement. On a des heures de solitude o l'on reste
presque sans pense, hypnotis par une ide fixe, celle du sacerdoce o
l'on tend. L'enseignement de la thologie et de l'histoire
ecclsiastique achve la formation de l'me sacerdotale. Nulle
communication avec le dehors; les livres du sicle ne vous parviennent
qu'en petit nombre, rsums et rfuts. Pendant ses vacances, le jeune
lvite reste isol dans le monde, vivant le plus possible avec son cur,
vitant les compagnies frivoles, dj respect de ceux qui l'approchent,
et mme de sa mre. Il est prtre enfin, c'est--dire (pesez bien les
mots et tchez d'en concevoir tout le sens: ils sont tranges et
stupfiants) ministre et reprsentant de Dieu sur la terre, choisi et
consacr par lui pour distribuer ses grces aux autres hommes par les
sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin
au corps et au sang de Dieu lui-mme. Cela ne vous dit rien,  vous,
parce que vous tes un profane, un indiffrent, un malheureux gar;
mais le prtre qui, tant homme, est pourtant tout cela, et qui le
croit, et qui en a conscience!... Rflchissez combien un tel tat
d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'tre tout
entier.

Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranch, aussi profond,
aussi ineffaable que celui du prtre, non pas mme celui que
l'habitude, la spcialit ou la gravit des fonctions impriment au
magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas
l'homme ds l'enfance et elle ne le tient pas jusqu' la mort. Les
traits par o ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux
par lesquels ils se sparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire
chez le prtre. Un chrtien qui, dans la pratique, pousse jusqu' leurs
dernires consquences les obligations de sa foi est dj une crature
rare et singulire et qui se distingue fortement du reste des hommes:
rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un
prtre qui, outre la constante proccupation de son salut, a encore
celle de son miraculeux ministre, qui tous les jours fait descendre
Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que
sa fonction lui impose une vie  part, le fond de penses habituelles
que cette fonction implique doit non seulement ragir sur ses manires,
sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer  tous ses sentiments,
 ses passions,  ses vices comme  ses vertus, une marque nergiquement
caractristique. Ni un prtre n'est bon ni il n'est mchant de la mme
faon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre faon. Le
clerg forme assurment, dans notre socit moderne, la classe la plus
originale et la plus nettement diffrencie. Et la diffrence ne
pourra que crotre  mesure que la socit laque se proccupera moins
d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus
pleinement possession de la terre.


II

M. Ferdinand Fabre a, le premier, tent une tude sincre, large,
approfondie, de cette intressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
A-t-il travers le grand sminaire? je l'ignore. Mais il a pass son
enfance chez un cur de campagne et il a d continuer un certain temps 
voir des prtres: on sent qu'il connat ce monde  fond et qu'il l'a
observ de prs et  loisir. Il est respectueux, srieux, quitable. On
sent dans la curiosit de son observation une trs relle sympathie. Je
ne crois pas qu'un prtre intelligent trouve rien de choquant dans les
_Courbezon_ et dans _Mon oncle Clestin_, sinon l'ide mme de faire des
romans sur les prtres. Et il pourrait fort bien tre difi par
endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
l'observation.

Prpar comme il l'tait, dou d'ailleurs d'un talent dont la force et
l'austrit convenaient  ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
crire des romans de moeurs clricales d'une valeur minente, et dont
quelques-uns sont bien prs d'tre des chefs-d'oeuvre.

D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, crer autour
d'eux comme une atmosphre ecclsiastique. On entre, en le lisant, dans
un monde absolument nouveau: on est vraiment _dpays_. Les dtails
prcis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
hirarchie, ses rgles, ses usages, mme sur sa garde-robe; et ces
dtails viennent naturellement, au courant de rcits ou de
conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voil
tout. Et l'on assiste  des messes,  des plerinages,  des confrences
ecclsiastiques; on comprend que monsieur le cur-doyen de Bdarieux est
un personnage et aussi monsieur l'archiprtre de la cathdrale; et l'on
conoit tout ce qu'il y a dans ce mot: Monseigneur. Et le langage que
parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laques. Ils
sont,  l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
recommande ds le sminaire comme une vertu chrtienne et comme une
arme dfensive: elle est pour eux une des formes de la charit, une
expression de leur respect pour les mes, et un rempart o ils se
retranchent contre les familiarits et les indiscrtions. Mais, de plus,
M. Fabre met communment dans leur bouche les formules de la
phrasologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, ds que la situation
devient dramatique, toutes celles de la rhtorique profane. C'est qu'en
effet les gens du clerg donnent assez volontiers dans l'locution
oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur parat tre en harmonie
avec la dignit de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
besoin, ayant  enseigner nombre de vrits indmontrables et qui, par
suite, ne sauraient tre dveloppes que par des procds oratoires. En
ralit, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
comme ils criraient, en style de mandement; mais cette convention, si
c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet gnral de ses
peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, tant
Mridional, prodigue, mme dans les dialogues familiers, le _pass
dfini_. L'abus qu'il fait de ce _temps_, qui est,  Paris et dans tout
le centre, un _temps_ littraire, contribue encore  donner aux discours
de ses prtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
phrase qui ne sente en plein l'glise; pas une qui ne porte la soutane.
Ces romans sur les curs semblent crits par un cur: c'est merveilleux.

Et M. Fabre a su peindre aussi les mes, avec des vertus et des passions
qui sont bien des passions et des vertus de prtres. Parmi tant de
belles et vivantes figures ecclsiastiques, je n'en prendrai que quatre:
du ct des saints, l'abb Courbezon et l'abb Clestin; du ct des
ambitieux et des violents, l'abb Capdepont et l'abb Jourfier.


III

L'abb Courbezon est un Vincent de Paul absolument dnu de sens
pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout o il a t
cur, il s'est lanc dans de telles entreprises, coles, hospices,
orphelinats, que tout le bien de sa mre y a pass, et il s'est mis dans
de tels embarras d'argent que son vque, aprs l'avoir quelque temps
suspendu de ses fonctions, l'a relgu  Saint-Xist, un village perdu
dans la montagne. Il arrive l avec sa vieille mre et commence par
recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
voisine une sainte fille, Svraguette, orpheline et riche. Svraguette
regarnit la bourse de monsieur le cur sans qu'il s'en doute, et bientt
le pauvre desservant est repris par sa manie de btisse: il rve d'une
cole de Soeurs. Il s'ouvre  Svraguette de ce dsir secret et, aprs
quelque rsistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Svraguette
a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
de bergerie, Pancol, une belle nuit, se dbarrasse de Pumat; peu aprs,
voyant les cus de Svraguette fondre  la cure, il guette un soir le
cur et s'apprte  l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se dfendant.
L'abb Courbezon, dj malade, ne survit que quelques jours  cette
aventure et meurt en montant  l'autel.

On sait que ce roman a commenc la rputation de M. Ferdinand Fabre. Il
a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez,  ct de scnes
d'une violence sauvage (peut-tre mme l'auteur a-t-il forc le
contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
d'autres scnes d'une douceur, d'une simplicit, d'une pit exquises.
La Svraguette, la Courbezonne et le cur sont dlicieux; le livre est
par endroits tout parfum de prire et tout embaum de charit, et cela
n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce
clergyman n'est qu'un trs digne homme; l'abb Courbezon est un prtre
et un saint.

De l les caractres particuliers de sa charit. Un philosophe donne,
comme don Juan, pour l'amour de l'humanit. S'il est d'un coeur tendre
et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans rserve, et il ne
sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
profession de l'abb Courbezon, c'est le dvouement complet, l'abandon
entier de sa personne. Il donne tout, il se dpouille  chaque instant,
il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de pch? Au
reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
qu' demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
certains devoirs humains au devoir religieux et suprieur, un penchant 
attendre ou mme  exiger des autres ce dont on est capable soi-mme, 
les sacrifier avec soi, ft-ce un peu malgr eux,  l'oeuvre de Dieu,
qui prime tout. Ce saint n'hsite pas, pour secourir les pauvres, 
rduire  la pauvret la vieillesse de sa mre. Ce quelque chose
d'imprieux, de tyrannique sous la mansutude extrieure, cette absence
de certains scrupules dans l'accomplissement de la tche impose par
Dieu est bien encore d'une me sacerdotale.

Une autre particularit, c'est l'imprudence et l'imprvoyance, on dirait
presque l'ignorance de la vie relle et de ses conditions, assez commune
en effet chez les prtres trs saints. C'est que ni leur ducation ni
leurs proccupations habituelles ne sont bien propres  leur faire
connatre le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
et elle ne peut tre absolue que si elle est folle, si elle trouve le
miracle chose naturelle.--Une dernire marque enfin, c'est que cette
charit sans bornes est pourtant une charit catholique, pour qui les
hommes sont frres moins par une communaut de destine et une
solidarit d'intrt que parce qu'ils ont t rachets tous par le
Christ; et cette charit n'a point pour vritable but le soulagement de
la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
la conversion des mes. Certes, l'abb Courbezon se dpouille souvent
sans arrire-pense, par le mouvement irrsistible de son grand coeur;
mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rve.

Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
mme de la charit sacerdotale. Il a sa grosse face couture de petite
vrole, sa carrure de paysan, ses yeux  fleur de tte, ses gestes de
fou et de rveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
bonne joie nave quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!


IV

Si l'abb Courbezon est le hros de la charit, c'est plutt la navet
qui est la marque de l'abb Clestin, une navet de prtre,  la fois
presque enfantine et un peu solennelle. L'ducation et la profession
ecclsiastiques dveloppent chez certaines mes une extraordinaire
candeur. Un bon prtre ne saurait tre un raffin. L'ide trs simple et
toute grossire que le dogme catholique lui donne du monde, partag en
deux camps, n'est pas pour le pousser  l'tude ni  l'analyse des
dessous de la ralit. S'il est cur de campagne, le confessionnal mme
et les pchs peu compliqus de ses ouailles ne lui apprendront pas
grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
oppos  l'esprit de sa profession. Un bon prtre a l'me simple, prend
tout au srieux et fait tout srieusement. Son dtachement surnaturel
n'a rien de commun avec les airs dtachs d'un homme du monde;
l'humilit mme les lui interdit.

M. Ferdinand Fabre a su placer l'abb Clestin dans les conditions les
plus propres  mettre au jour et  montrer sous toutes ses faces cette
dlicieuse navet ecclsiastique.

L'abb Clestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
larynge et oblig de demander son changement, est envoy 
Lignires-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
son ancien condisciple, l'abb Clochard, qui est devenu son ennemi
depuis que l'abb Clestin, dans un concours ouvert par la Socit
archologique, a emport le prix sur son envieux confrre. Or l'abb
Clestin rencontre  Lignires une fille trs pieuse, trs pure et trs
innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures  qui la sainte Vierge
apparat quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
Pendant un plerinage qu'elle fait avec monsieur le cur, Marie est
assaillie et mise  mal par des ermites et par un _santi-belli_
(marchand de statuettes et d'objets de pit), et elle est si
parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
arriv. Ils l'ont renverse, dit-elle, et l'ont mordue partout. Quand
elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
L'abb Clestin et l'officier de sant Anselme Benot la retrouvent, une
nuit, dans une vieille tour abandonne. Elle est proche de son terme: le
cur la recueille au presbytre, et c'est l qu'elle met son enfant au
monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abb Clestin d'avoir fait le
mal avec la bergre. Un saint et naf ermite, ami du cur de Lignires,
intercepte, par un zle aveugle, les lettres qui arrivent de l'vch:
l'abb Clestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
porte contre lui et tombe foudroy.

Une maladie, un dmnagement, un plerinage, un acte de charit
imprudente et candide, voil donc toute l'action; mais de quelle
adorable faon se rvle l'innocence du bon cur! Les conversations avec
Marianne qui ne veut pas qu'il jene pendant le carme (Vous avez bien
soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
de l'glise dans sa rigueur.--Moi, c'est diffrent... Si vous l'avez
oubli, je suis ne  ric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas  moi, je
ne suis qu'un malheureux pcheur fort en peine de son salut; vous, vous
tes une sainte, et, je vous le dis en vrit, un jour vous verrez
Dieu); le voyage des Aires  Lignires, par la montagne, derrire la
voiture de dmnagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
quoi, parmi sa simplicit, d'auguste et de biblique; le djeuner du bon
ermite Adon Laborie au presbytre; le plerinage de Saint-Fulcran; la
joie et l'orgueil du bon vieux prtre quand son doyen lui permet de dire
la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est dlicieux,
d'une franche posie, familire et pntrante. Et quelle trouvaille que
ces tasses de M. l'abb Combescure qui reviennent rgulirement dans
toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
ecclsiastique?

     ...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
     rappel les menus services que je lui rendais au grand sminaire,
     que pensera-il, lui?...

     Mon oncle continua, scandant chaque mot:

     --Ce n'est pas mon miroir  barbe seulement que je lui prtais,
     mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
     livres. Vous savez Marianne, la tache qui est  la page 240 de mon
     _Theologi cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
     l'abb Clochard me le dnona...

Pour comble de navet, le bon cur crit, sur un beau cahier bien
reli, une Vie de son patron, le pape Clestin: _Vie de saint Clestin,
pape_, par l'abb Clestin, cur-desservant de la paroisse des Aires...,
membre correspondant de la Socit archologique de Bziers, auteur
d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_. Et toujours la
mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abb
Combescure. Vous reconnaissez l l'espce ingnue des curs archologues
et crivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
assurent le recrutement des acadmies de province. Le prtre qui crit
sera volontiers archologue, tant par profession conservateur du
pass. Il sera trs sensible aux prix acadmiques, aux rcompenses
officielles. Vous avez tous rencontr de ces abbs laurats qui prennent
tous les membres de l'Institut au srieux, enclins  respecter, en
littrature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
d'autorit, d'un amour-propre littraire trs veill et  la fois trs
ingnu, et o se rvle un fond, sinon d'humilit, au moins de docilit
chrtienne, de soumission aux puissances constitues,--toutes, et mme
celles que signalent les palmes vertes, manant en quelque sorte de Dieu
lui-mme.


V

Aprs les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prtre doit  Dieu
plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
mais en mme temps il est ministre de l'ternel; il est lev par
l'onction sacerdotale fort au-dessus des laques, mme au-dessus des
grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
de cette lection surnaturelle peut galement dvelopper en lui, selon
son caractre, l'humilit ou l'orgueil. Il arrive mme que les deux
sentiments se rencontrent chez lui  la fois, et c'est ce qui rend
souvent si nigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
conduite de certains oints du Seigneur dans les affaires humaines.
Mais, dans les mes o il rgne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
formidable et dmesur. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
dans les cantiques du _Manuel des catchismes_. Voici ce qu'on chante 
une premire messe:

    Vous, anges de la loi de grce,
    Venez tomber  ses genoux,
    Et devant ce prtre qui passe,
    Anges du ciel, prosternez-vous.

C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans
l'prouver assurment dans sa plnitude et mme sans savoir exactement
ce qu'il dit, le pauvre petit abb Jubal, rcitant ce lieu commun
ecclsiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.

L'abb Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
reprsentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil
sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
peut-tre la passion o les prtres donnent le plus aisment. Elle a
parfois chez eux une intensit extraordinaire et toujours, comme on
pense, un caractre particulier.

C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les mes, les conduire
et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
desservant peut sans doute le goter; mais on connat, d'autre part,
l'tat de sujtion absolue o les prtres sont tenus par leurs vques.
Lors donc que le dsir vient  quelques-uns de secouer ce joug et aussi
de goter dans toute leur tendue ces joies superbes de la domination
spirituelle, ce qu'ils voient forcment au fond de leurs rves
ambitieux, c'est l'piscopat,  moins que ce ne soit la direction de
quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
un caractre religieux, car l'piscopat est la plnitude du sacerdoce.
C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est rpondre  ses desseins que d'y
aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
scrupule ni inquitude de conscience: en priant Dieu de l'clairer sur
sa vocation piscopale, le prtre se convainc presque invitablement
qu'il se conforme, en effet,  la volont divine. L'histoire nous montre
assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
profession o les vues et les passions personnelles paraissent mieux
s'identifier avec le dvouement  un intrt suprieur,  l'intrt de
la cause de Dieu; et de l, chez le prtre, cette surprenante scurit
morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
s'exaspre chez lui par l'absence des autres divertissements (pour
parler comme Pascal), par les contraintes du clibat. Toutes les
nergies du prtre, refoules sur d'autres points, se prcipitent par la
seule issue qui leur reste ouverte.

C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait trs
fortement sentir dans son _Abb Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai
tent de dfinir, rencontre un temprament violent et colrique, et vous
aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait gure
les allures d'une passion ecclsiastique; qu'elle tait trop fougueuse,
imprudente et emporte; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
gnral laisse dehors, la nuit, devant la porte ferme de la cathdrale,
sous le vent et la pluie, le cercueil d'un vque: l'esprit de corps est
si puissant dans le clerg qu'il est infiniment rare que les haines
particulires s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
clerg tout entier, de scandaliser les fidles et de rjouir les impies;
et comme ici la publicit de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
sacrilge, on peut hardiment contester la vrit de cet pisode si
lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
point; mais, au reste, l'imptuosit de Rufin n'exclut point l'habilet.
Puis il n'y a pas seulement, dans l'glise, des doux et des patients;
Grgoire VII ni Jules II n'ont laiss une rputation de mansutude, et,
de nos jours encore, on a vu des hommes d'glise au nom desquels on
avait pris l'habitude d'accoler le mot fougueux comme une pithte
homrique. Et, quand Rufin serait dans le clerg une figure d'exception,
je ne vois pas en quoi il serait moins intressant.

Il est bien d'un prtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abb
Tigrane qui,  peine devenu vque, s'apaise, se fait onctueux, demande
pardon et oublie. Sans doute il y a l la dtente qui suit
l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abb
Capdepont est un bon prtre, un prtre croyant: il se sent lu de Dieu,
quoiqu'il ait lui-mme fortement aid  l'lection; et, comme
l'piscopat est l'achvement du sacerdoce et confre un surcrot de
grce, il sent dj cette grce en lui, et son me est transforme du
moment qu'elle croit l'tre. Son orgueil mme n'exclut point, en cet
instant, une sorte d'humilit; car, s'il est plus grand devant les
hommes, il doit plus  Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
archevque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accs de
dlire ambitieux, il hausse son rve jusqu' la tiare, nous l'entendons
gmir avec une lueur de bon sens et une profonde humilit:--Moi, n
dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
trne pontifical!... Moi, pcheur (tu le sais, je pchai souvent en ta
prsence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)... Le
sentiment d'une vie surnaturelle, se mlant intimement aux passions
humaines, produit ainsi chez les prtres des tats d'esprit fort
singuliers. Quand, par hasard, ils sont mchants, ils ne le sont
peut-tre jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
ils sont saints, ils ne sont peut-tre pas aussi bons qu'ils en ont
l'air. Ils sont  part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mmes, les
hommes de Dieu. L'ensemble d'ides et de sentiments que suppose leur
profession agit toujours en eux, ft-ce  leur insu; c'est un lment
secret dont il faut toujours tenir compte dans l'apprciation de leurs
actes, car il y est toujours prsent, mme quand ils agissent en
apparence comme les autres hommes. Personne assurment n'a mieux dml
ce mystre que M. Ferdinand Fabre.


VI

Et voil pourquoi il a su exposer et dvelopper, avec lucidit et avec
grandeur, le cas trs original d'un prtre qui n'a pas l'esprit
ecclsiastique (_Lucifer_). L'abb Jourfier, fils de parlementaire et
petit-fils de conventionnel, que ses confrres ont un jour appel
Lucifer  cause de son orgueil laque et du souci _purement humain_
qu'il prend de sa dignit, est entr dans les ordres avec une grande foi
et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
et cette douceur intrieure qui est le signe de la vocation. Le
libralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
ordres religieux. Aprs une longue lutte contre les moines et contre un
vque qui les soutient par peur, il est lui-mme port  l'piscopat
par la rvolution de 1848. Un voyage  Rome lui dmontre brutalement
qu'il n'y a plus de place dans l'glise pour un homme comme lui et que
c'est contre le pape lui-mme qu'il s'est insurg. Ds lors il sent sa
foi mme crouler et finit par le suicide.

Dans l'admirable conversation de l'vque Jourfier avec le cardinal
Finella (Balzac et certainement sign ces pages), le subtil cardinal a
une rflexion qui claire jusqu'au fond le caractre de Lucifer et
toute cette histoire d'un prtre qui n'est qu'un honnte homme:

     Le ton de votre langage m'pouvante, et c'est moins par sa
     vivacit, hors de toute mesure, que par un tour trop direct o,
     passez-moi une expression hasarde, ne sonne pas assez l'me
     ecclsiastique. Vous ne parlez pas comme un prtre, vous parlez
     comme un laque. Mon oreille a de singulires finesses pour
     entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
     Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
     toujours l'homme. Si Dieu est votre proccupation constante--un
     vque doit vivre en prsence du Seigneur, a crit saint Cyprien,
     _in conspectu Domini_,--obissez sans discussion, aveuglment, 
     l'autorit qu'il a place sur vous.

Qu'est-ce donc que cet esprit laque ainsi oppos  l'esprit
ecclsiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
naturelle oppose  la morale religieuse; et la raison oppose  la foi.
Un honnte homme selon le monde est dj fort loign d'tre un vrai
catholique. Quelques-uns mme des sentiments dont est forme sa vertu
sont rprouvs ou suspects par l'glise: ainsi, dans certains cas, le
souci de l'honneur, la tolrance pour les opinions, l'indulgence pour
certaines faiblesses. Mais surtout l'indpendance de pense est un
crime. Dans la ralit, cela s'accommode. L'glise souffre ce qu'elle ne
peut empcher: elle consent que les fidles, qui ne sont que le
troupeau, se composent un mlange de morale humaine et de morale
chrtienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidles sont d'ailleurs des
mes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
questions que les fidles cartent, qu'ils ne se posent mme pas: la foi
d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
d'ignorance et d'irrflexion. Un laque peut donc, sans trop se damner,
n'tre au fond qu'un honnte homme. Un prtre, non: il faut qu'il soit
beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abb Jourfier, qui n'a
que des vertus humaines, est plac par sa profession dans des
circonstances telles qu'il s'aperoit que ces vertus vont contre les
fondements mmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
lumires naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
mentis). Or le prtre peut se permettre un autre orgueil, mais non
celui-l. Le jour o l'vque Jourfier prononce l'oraison funbre de son
grand-pre, le conventionnel rgicide et diste, il fait acte d'honnte
homme, mais de mauvais prtre. De mme quand il lutte avec tant de
fureur contre les congrgations et qu'il proteste contre la tyrannie de
Rome. C'est videmment lui qui a tort. Une religion fonde sur une
rvlation surnaturelle doit,  mesure que son domaine terrestre
s'tend, se rsoudre dans l'infaillibilit d'un chef unique, et c'est 
cela, en effet, qu'a tendu l'glise  travers les ges. Elle doit tre
de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
monde des mes, une thocratie. En vain Jourfier veut dfendre son
pouvoir d'vque contre les missaires de l'autorit centrale et se
rserver quelque libert dans son for intrieur. Il parle de dignit
personnelle; mais le prtre est un tre qui s'abandonne, se sacrifie,
abdique. Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-mme: laque,
il l'aurait pu; prtre, membre de l'glise enseignante, il ne le peut
pas. L'glise ne demande pas toujours au prtre le sacrifice de son tre
tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
lui demande ds qu'il parat vouloir se reprendre. Jourfier s'en
aperoit peu  peu, et l'histoire de cette douloureuse dcouverte est
tout le roman. Il se convainc qu'un prtre ne fait pas  l'glise sa
part; et ds lors il faut ou qu'il se rvolte ou qu'il s'immole. Encore
un coup, il est rare que la question se pose avec cette nettet tragique
et que l'glise ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
l'me; mais la question se pose ainsi pour tout prtre qui rflchit ds
que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
naturels et sa foi.

M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montr ce qu'est un prtre
catholique que dans cette peinture d'un prtre qui ne l'est pas.


VII

J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prtres: l'abb
Ferrand, le bon thologien; Mgr de Roquebrun, l'vque gentilhomme;
le doux abb Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
ravissants vieux chanoines de _Lucifer_, et Grgoire Phalippou, le moine
fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
marquis de Pierrerue. Les abbs Courbezon, Clestin, Capdepont et
Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
dessous. Mais ces prtres, dont l'intrieur est si intressant, M.
Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extrieure, leur donner
une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant  lui, non
seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
l'intensit du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend dmesurs;
il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
frmit sous leur parole. Il a, au mme degr peut-tre que Balzac, le
don de s'absorber en eux, de s'en prendre, de s'en merveiller. Il a,
comme le pote de la _Comdie humaine_, des stupfactions devant les
tres qu'il cre. De l des outrances et des navets: continuellement
il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
comme il le croit, il nous le fait croire. Tout  coup il eut un
soubresaut, et de sa bouche s'chapprent _ces paroles pouvantables_.
Ou bien: _On ne saurait croire_ l'expression de force, de fermet, que
la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
auparavant, venait de prendre tout  coup. Et voyez quelle conviction
dans cette rflexion candide: En vrit, l'homme est-il ainsi fait que
la passion le puisse ravaler  ce point? Hlas! oui, l'homme est ainsi
fait, Rufin Capdepont, plus faible, et t plus modr peut-tre... Et
quelle pdanterie nave dans ce tour de phrase: Sa tte surtout
paraissait transfigure. Certes, c'taient toujours les belles lignes
sculpturales, pleines de noblesse, _qui nous ont arrt ds le
commencement de cette tude_...

Cette espce d'ingnuit s'explique par la vigueur mme et la profonde
sincrit de la conception. Et c'est aussi pourquoi les hros de M.
Fabre s'panchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
presque entirement en discours. Ce sont des mes qui dbordent. Et le
romancier dborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
diffusion, des redites, des situations rptes, mais toujours de la
grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et color.

Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
vous passez des romans ecclsiastiques aux romans campagnards. Les
paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
aiment jusqu' la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
Eran, Flice l'hospitalire. La Pancole, la Galtire, la Combale sont
d'pouvantables mgres. Il y a chez Barnab, cet ermite digne de
Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
voici, tout  ct, d'exquises figures: Mniquette et Marie Galtier,
d'une puret de fleurs, pareilles  des bergres de vitraux,  des
petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abb Clestin,
chapp  travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
ou de jeune fille...

Le _Chevrier et Barnab_ ne sont pas de moindres chefs-d'oeuvre que
_Lucifer_ ou _Mon oncle Clestin_. M. Ferdinand Fabre est un peintre
incomparable des prtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du _Marquis de
Pierrerue_), il y parat gauche et emprunt. C'est qu'il a eu deux
nourrices: la montagne et l'glise. Il est lui-mme un montagnard pote
qui a failli tre prtre. Je souponne que c'est, au fond, l'amoureux de
la nature qui a dtourn le lvite; que c'est Cyble qui l'a enlev 
Dieu. Sans doute il tait trop ivre de la beaut de la terre pour
devenir le ministre d'une religion qui spare si absolument Dieu du
monde visible. La nature est une grande hrsiarque: elle nie
l'indignit de la matire. L'oeuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
moins une, car il n'a dit que les sentiments les plus simples--ou les
plus srieux; il n'a peint que les mes qui suivent le mieux la nature,
ou celles qui s'lvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
la vie moderne passerait presque tout entire entre ses pastorales et
ses drames clricaux. Mais cela mme n'est-il pas tout  fait
particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas tonn que
l'oeuvre candide, svre et un peu fruste de ce Balzac du clerg
catholique et des paysans primitifs restt comme un des monuments les
plus originaux du roman contemporain.

FIN

SCEAUX, Imp. Charaire et fils.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre

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